NICOLAS PAPAHAGI
LES ROUMAINS
DE
TURQUIE
(Ouvrage publi sous les auspices de la socite MacMoRoumaine de culture intellectuelle)
a.s
BUCAR E S T
Imprimerie des Arts Graphiques Eminesco"
Boulevard Elisabeth No. 6.
1905
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AVANT-PROPOS
Pour une nation, le droit
h.
l'existence
est un droit imprescriptible, un droit auquel
le fait qu'elle a commenc quelque peu tard
.h. prendre conscience de son individualit
propre ne saurait rien enlever de son immanence.
ll est vrai qu'une education scolaire et
religieuse trangre peut jusqu' un certain
point obscurcir et alterer le sentiment national chez certains individus d'un peuple, coin-
me il est vrai qu'en se servant de la religion, comme d'une arme contre le rveil de
la conscience ethnique dans les masses d'une
nation, on peut le faire retarder.
Cependant, tant que cette nation conserve intacts son idiome propre, ses us et
coutumes, ses traditions et lgendes, ses
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N. PAPAHAGI
mceurs, sa fagon d'tre qui la diffrencient
profondement des autres nations habitant
avec elle ; bref tant qu'elle garde tous les
caractres particuliers d'une nation distincte,
son droit A. reprendre conscience d'elle-mme,
A se dvelopper dans son propre element,
conformment au genie de sa race, A. ses dispositions et A. ses aptitudes particulires,
subsiste tout entier.
Ce droit primordial, inn et immanent,
c'est en vain qu'on voudrait le contester
par des sophismes, l'touffer par des moyens plus ou moins oppressifs, le declarer
prescrit et alin en faveur d'un autre ou
en retarder l'exercice par des expedients
dilatoires. Si comprim gull soit dans son
dveloppement libre et naturel, il ne perd
rien de sa force. Au contraire, plus il est
contenu, opprim, refoul, plus il tend b.
s'affirmer bruyamment. La reaction dans cet
ordre de faits comme dans tout autre est
en raison directe de la force de pression.
Pour peu que l'on veuille examiner ce
qui se passe actuellement en Macedoine,
on se persuadera tout de suite que la tyrannie scolaire et ecclsiastique; que l'hellnisme a exerce depuis des sicles sur les
diverses nationalits habitant la Turquie, a
t impuissante A. touffer completement leur
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conscience nationale, 6. enrayer 6. jamais le
droit de chacune d'elles A vivre de sa propre vie. Et c'est pour avoir mconnu cette
vrit lmentaire, pour avoir voulu aller
b. l'encontre des sentiments les plus intimes
des populations htrognes de la Macdoine, de l'Epire, de l'Albanie, de la Thrace,
etc., que l'hellnisme se trouve aujourd'hui
aux prises avec tous les lments qui peuplent ces contres.
Cette lutte acharne, incessante, qui r-
sulte du choc des deux courants en prsence, dont l'un veut, en dpit des legons
du pass et du bon sens, conserver un tat
de choses qu'il considre comme devant
tre immuable,
vu qu'il serait consacr,
sanctionn b. jamais par une tradition sculaire,
et dont l'autre veut reconqurir ses
droits usurps mais non moins imprescrip-
tibles, prend, sur les lieux mmes oil elle
se livre, toutes les formes : querelles continuelles, rixes sanglantes, perscutions et
dlations rciproques , excommunications.
Tantt sourde, tantt ouverte, selon que la
recrudescence est plus ou moins vive, elle
tend de jour en jour 6. prendre un caractre d'acuit qui est bien de nature A. ins-
pirer des inquitudes b. tous ceux qui dsirent sincrement donner une solution quiwww.digibuc.ro
N. PAPAHAGI
table en mme temps que pacifique ce
complexe de questions qu'on appelle le problme macdonien.
Cependant, si grande que soit la bonne
volont de tous de voir la question macdonienne quitablement rgle, encore faut-il
que l'on possde tous les elements qui la
composent pour pouvoir la juger dans son
ensemble et dans ses details et se prononcer
en connaissance de cause.
N'examiner qu'un ou quelques-uns seule-
ment des cts du problme et se rgler
sur cet examen partiel, c'est s'exposer srement avoir des mcomptes, aller au
devant de nouvelles difficults, bref voir
s'terniser l'imbroglio macdonien.
L'erreur serait d'autant plus possible que
certaines opinions acceptes de longue date,
aussi bien sur le caractere ethnique des
populations de la Turquie d'Europe que sur
leurs aspirations, sont loin de la ralit.
Bien plus, au lieu d'tre rectifies par des
exposs sinceres de la situation actuelle,
elles ne sont, la plupart du temps, qu'embrouilles par la tendance de chacun vouloir presenter les choses sous le jour qui
convient le mieux sa nationalit.
Nous voulons, pour notre part, ne pas
donner dans ce travers, &ant persuades que
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ce n'est pas en affichant des prtentions
dmsures gue nous pourrions obtenir gain
de cause dans nos justes revendications.
Au contraire, notre sentiment est que la
question macdonienne ne pourrait recevoir
une solution satisfaisante que le jour o
chacune des nationalits qui habitent la
Turquie se dciderait A s'enfermer dans son
droit strict, renoncerait au dsir d'empiter, cote que cote, sur le droit des autres
nationalits et o toutes ensemble se reconnatraient mutuellement des droits gaux A
une vie nationale propre.
Exposer succinctement la question des
Roumains de Turquie, c'est-A-dire montrer
leur origine, leur pass et leur situation actuelle, leurs aspirations et leurs revendications sur le terrain scolaire et religieux,
la fagon dont ils ont commenc 6. prendre
conscience de leur individualit propre et
les entraves que l'on met au dveloppe-
ment de cette conscience, donner le nombre approximatif de l'lment roumain de
Turquie et le prsenter sous son vritable
jour 6. tous les points de vue, tel est le
but que nous nous sommes propos avec
sincrit. Nous avons la ferme conviction
gue la vrit seule, dgage de tout esprit d'exagration, pourrait tre de quelque
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profit aussi bien pour la cause des Roumains de Macdoine que pour ceux qui
voudraient tudier le problme macdonien
sous tous ses divers aspects.
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CHAPITRE PREMIER
ORIGINE DES ROUMAINS DE TURQUIE
Aprs la conqute de l'Albanie et de
l'Epire par le prteur Anicius et de la Macdoine par le consul Paul-Emile, des colonies
romaines ont t tablies dans ces contres, notamment en Epire, en Etolie, en
Acarnanie et en Athamanie dont toutes les
villes ont t dtruites et dont un grand
nombre de familles ont t transportes en
Italie par ordre du Snat romain.
Parmi les considrations qui ont dtermin cette colonisation, il va sans dire que
la principale a t d'ordre stratgique. Les
guerres que les Romains avaient &I faire
pour soumettre les Macdoniens, les Epirotes, les Etoliens, les Acarnanes, etc., les rvoltes incessantes de ces derniers, leur turbulence ont tout naturellement suggr au
Snat romain l'ide de faire occuper par
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N. PAPAHAGI
une population latine les dangereux passages des montagnes du Pinde o les armes romaines risquaient A tout moment
d'tre &fakes. Matresse de ces dfils,
Rome pouvait tenir dans la soumission la
Macdoine et l'Epire, dont toute tentative
de rvolte et pu tre bien vite touffe,
en rase campagne, par les lgions romaines.
Rome ne manqua donc pas de faire occuper toute la chane des montagnes du
Pinde par des populations amenes d'Italie,
populations qui devaient tre en majeure
partie pastorales pour pouvoir s'accommoder
des conditions du sol dont la garde leur
tait confie.
Cela est tellement vrai qu' dfaut mme
du tmoignage de Tite-Live et de la tradition populaire, le seul fait que Pompe
a pu, cent ans plus tard, recruter une lgion entire parmi les vtrans qui s'taient
tablis en Macdoine suffirait h. ne laisser
subsister aucun doute h. cet gard.
L'lment romain de Macdoine et d'Epire
y devint encore plus nombreux par le courant d'migration vers ces contres, qui
s'est dessin .aprs la mort de Csar ainsi
que par l'tablissement A demeure des nombreux fonctionnaires romains que leur service obligeait h. y rsider.
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LES RUUMAINS DE TURQUIE
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Mais ce qui vint augmenter cet element
d'une fagon bien autrement considerable, ce
furent deux vnements de la plus grande
importance historique.
On sait qu'en presence du flot envahissant des barbares, l'empereur romain Aure-
lien transfra en l'an 271 aprs J. C., sur
la rive droite du Danube, les legions romaines ainsi que de nombreux colons tablis prcdemment par l'empereur Trajan
en Dacie.
La Msie, o l'lment romain tait dj
du reste en assez grand nombre se trouva
submerge par l'arive de ces nouveaux
Romains.
Quatre sicles plus tard, A. l'arrive des
Slaves dans cette region, une partie de
cette population romaine, repousse par les
nouveaux envahisseurs, dut se rfugier dans
les montagnes de l'Hmus (Balkans), tandis
que l'autre partie, surtout celle qui occupait la Serbie actuelle, se dirigea vers le
sud et s'tendit sur la Macedoine, l'Epire,
l'Albanie, la Thessalie et la Grce.
Cette emigration a eu lieu au VII-e siecle. Elle est confirme par le chroniqueur
grec Kekaumnos qui dit en parlant des
Roumains du Pinde que g ceux-ci habitaient
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N. PAPAHA GI
auparavant prs du Danube et de la Save,
1 o habitent maintenant les Serbes,.
Les Roumains (Valaques) tablis dans les
Balkans, unis aux Bulgares, firent trembler
Byzance maintes fois aussi bien que l'Em-
pire latin d'Orient de si courte dure. On
peut lire dans les chroniqueurs byzantins
les hauts faits d'armes de cette vaillante
population que les armes byzantines redoutaient plus que n'importe quoi et devant
l'attaque de laquelle les Croiss cessaient
de rire comme ils le faisaient devant les
Boulgres".
Ce fut sous la dynastie des Assanides
qu'elle crivit sa plus glorieuse page dans
l'histoire de la pninsule des Balkans.
L'empereur Isaac l'Ange ayant voulu im-
poser une dime sur les immenses trou-
peaux dont les Roumains des Balkans, alors
comme plus tard et comme aujourd'hui encore les Roumains du Pinde, taient possesseurs, ils refusrent de la payer et, conduits par deux chefs, les deux frres Pierre
et Assan, qui avaient donn le signal de
la rvolte, ils dfirent, A. plusieurs reprisPs,
les armes byzantines dans les gorges et
les dfils des Balkans, envahirent la Thrace
et la Macdoine, se rendirent matres de
tout le vaste territoire qui s'tend entre le
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LES ROUMAINS DE TURQUIE
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Danube et le Pinde et fondrent le royaume
roumano-bulgare, sous la dynastie des Assanides, qui fut la terreur de Byzance.
Aprs l'assassinat successif de ses deux
frres ans, Pierre et Assan, Joanice qui
leur succda porta encore plus haut la
gloire des armes, A. tel point que le Pape
Innocent III, voulant attirer dans le giron
de l'Eglise romaine un prince dont la renomme tait parvenue jusqu' lui, lui adressa une lettre extrmement flatteuse pour
l'amour propre de Joanice auquel le SaintPere rappelait son origine romaine.
Aprs avoir remport sur les Latins la
brillante victoire d'Andrinople, o il fit prisonnier Baudouin de Flandre lui-mme, qu'il
mit plus tard mort, Joanice, qui avait pris
le titre d'empereur, devint trs redoutable.
Mais il ne tarda pas A. succomber lui-mme
sous les coups d'un assassin pendant qu'il
assigeait la ville de Salonique.
Sous ses successeurs l'empire roumanobulgare alla promptement vers son dclin.
L'lment roumain des Balkans cesse de
faire parler de lui, autant parce qu'il n'a
plus de dynastie nationale et qu'il emigre
en partie vers le sud que parce que sa dnationalisation s'accentue de plus en plus
sous l'influence slave.
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CHAPITRE II
LES ROUMAINS DU PINDE
La chane du Pinde, dj colonise par
les Romains, se vit envahie au VII-e sicle
par une nouvelle et autrement nombreuse
population romaine, qui, fuyant devant la
pousse formidable des Slaves, s'tendit en
Macdoine, en Epire, en Albanie, en Thessalie et en Grce.
Le reste des colons romains qui avaient
d se conserver dans ces rgions ne tar&rent naturellement pas . se confondre
dans cette nouvelle masse de population
de mme origine et de mme langue.
C'est de la fusion de ces deux lments
d'origine latine qu'est sorti le peuple gnralement connu aujourd'hui sous le nom
de Roumains ou.de Valaques de Macdoine
et dont nous allons nous occuper dans cette
tude.
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LES ROUMAINS DE TURQUIE
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On ne doit certes pas s'attendre A ce
que, dans un travail destin A. donner une
ide plutt sommaire de ce peuple, nous
nous attardions A tablir sur la base de documents, heureusement trs nombreux, les
preuves irrfragables de la communaut
d'origine des Macdo-Roumains et des DacoRoumains.
Les chroniqueurs byzantins Chalcocondylas .1), Nictas Choniats, Pachymre, Kkau-
mnos; les ethnographes trangers comme
Leake, Pouqueville, Kanitz, Thunmann, Lejean et tant d'autres ; les auteurs grecs euxmmes qui crivaient une poque o la
conscience ethnique chez les Roumains de
Turquie ne donnait pas encore signe de
rveil et o la thorie de Vlakophones, de
Bulgarophones. d'Albanophones, etc. n'tait
pas encore invente, sont tous unanimes
reconnatre cette communaut d'origine et
de langue entre les deux trongons de la race
roumaine separs par tant de lieues et tant
de peuples.
1) Les montagnes du Pinde sont habites par des Valaques, qui parlent la mane langue que les Daces qui
habitant sur les rives du Danube" (Chalcocondylas, De rebus Turcicis, Bonn, p. 359)
,,Ils s'appellent, les uns et les autres, Valaques, (Id,)".
Le maim chroniqueur nous dit que les Valaques habitent
en Thessalie, au Pinde, en Laconie, pres du mont Taygte
et au Thin.
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N. PAPAHAGI
Pour nous borner un tmoignage, qui
pourrait d'autant moins tre rcus qu'il
mane d'un hoomme d'Etat grec, voici ce
que M. Rangabe,le plus eminent rudit de
la Grce moderne, ex-ministre des affaires
trangres, envoy extraordinaire et ministre plnipotentiaire A Paris et 6. Berlin, crivait en 1856 dans la revue Pandora" d'Ath n es :
Ouand on
dit aujourd'hui A. Athnes
Roumaines ou Valaques, on entend toujours ces mtores qui paraissent de temps
autre au nord de la Grce et jettent sur
notre beau pays la pluie dore des champs
Danubiens et nous oublions que mme parmi
nous, en Attique mme et dans d'autres contrees hellniques, il y a d'autres Roumaines
dont la race constitue une grande partie
des habitants de ces contres et qui mritent
A plusieurss points de vue notre attention.
Pandora ", ajoute M. Rangab, se decide aujourd'hui rendre justice 6. ces Roumaines qui habitent le mme pays que nous
et qui ne sont pas moins dignes d'tre A ct
des dames civilises, quoiqu'elles ne dan-
sent pas la polka et ne portent pas de robes parisiennes. .
Les Roumains de Grce, de Macedoine,
d'Epire et de Thessalie sont des colonies
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LES ROUMAINS DE TURQUIE
venues de la Roumanie proprement dite. Cela
se voit non seulement leur 4.16nomination
commune et 6. leur langue, mais encore au
nom de Mgalo-Vlahi (Grands Valaques),
nom donn aux Roumains du Pinde. En
comparant leur figure, leur stature et leur
caractre, on voit qu'ils sont d'origine latine.
Les Roumains qui habitent aujourd'hui
la Grce, la Thessalie, l'Epire et la Macedoine, sont plus de 600,000 ".
Pouqueville, le clbre consul de France
A. Janina, au temps d'Ali-pacha, dont
ne saurait non plus tre mise en
doute par personne, attendu qu'il crivait
tine poque o le royaume de Grce n'existait pas, qu'il avait des sentiments trs
philhellnes et que ses renseignements sur
la population roumaine sont pris sur place,
crivait ce qui suit :
Les Grands Valaques (Mgalo-vlachi)!
tes), qui habitent de nos jours les hautes
montagnes du Pinde, tels que ceux du canton de Malacassis et d'Aspropotamos, se
prtendent, sans en fournir aucune preuve
historique, descendants des dbris de l'arme de Pompe qui se rfugirent dans les
montagnes de Thessalie aprs la bataille
de Pharsale.
D'autres d'entre eux croient tre la poswww.digibuc.ro
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N. PAPAHACH
trit d'une colonie sortie des Abruzzes et
ils donnent pour raison de cette tradition que
les Valaques Aspropotamites se qualifient
encore de Bruzzi-Viahi (Valaques brutiens).
Enfin la mme opinion est commune aux
Valaques Perrhbiens qui habitent Mezzovo,
une partie du canton de Zagori (au nord de
Janina), de la Lvadie, de l'Attique et qu'on
trouve jusqu'en More.
Pour ce qui est des tribus valaques voisines du Parnasse et du Cphise de la Phocide, elles prtendent avoir une origine com-
mune avec les Grands Valaques (MgaloVlachites) et toutes en gnral revendiquent
avec oroneil le nom de Romains.
Je ne sais quelle poque prcise les
Valaques se sont tablis dans le Pinde, ni
pourquoi les Grecs les ont surnomms Megalovlachites (Grands Valaques); cependant
la premire partie de ce problme se rsoudrait, si on pouvait admettre en preuve leurs
versions populaires : ils y seraient ce titre
depuis une haute antiquit ". (Pouqueville
tome 2, page 328-330). Et 6. la page 360,
parlant de Chaliki, l'ancienne Chalkis des
Dolopes, situe dans les gorges les plus leves du Pinde, le mme auteur crit :
Chaliki se cdmpose de 300 families de
Valaques trs pauvres, mais trs hospitaliers
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LES ROUMAINS DE TURQUIE
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et civils. Comme tous les Aspropotamites,
ils se prtendent d'origine romaine et s'ap-pellent Bruzzi-Vlahi. On m'a assure que ces
ptres portaient encore il n'y a gure qu'un
demi-sicle un chapeau en feutre et pour vtement l'habit des bergers du Latium ".
Mais dfaut mme des tmoignages si
nombreux fournis par les chroniqueurs byzantins ainsi que par les auteurs trangers
et grecs, dfaut de toute autre preuve historique, la langue, qui est le principal signe
distinctif d'une nationalit, suffit elle seule
pour ne laisser subsister aucun doute au sujet de la communaut d'origine entre MacdoRoumains et Daco-Roumains.
Personne, assurment, ne saurait admettre
-que les deux idiomes latins, s'ils avaient t
A. l'origine deux idiomes diffrents, eussent
pu, par le plus singulier des hasards, se dvelopper au cours des sicles d'une facon
identique.
Il est, en effet, evident qu' part la difference de quelques vocables, difference expli-
cable par les influences du voisinage aux.quelles ils ont t soumis, les deux idioInes ont subi les mmes transformations. Ils
-ont t rgis par les m'mes lois phontiques;
les mmes phnomnes linguistiques se manifestent chez l'un comme chez l'autre. Dwww.digibuc.ro
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N. PAPAHAGI
clinaison et conjugaison des parties du discours variables, derivation des mots, em-
ploi des prepositions et des autres parties
du discours indclinables, syntaxe des mots
et des propositions revetissent les mmes
formes, suivent la mme marche, prsentent
le mme aspect dans les deux idiomes.
Dsinences, formes grammaticales, flexion
des mots, en un mot toute la structure et
la texture d'une langue offrent des ressemblances tellement videntes meme l'ceil le
plus distrait, qu'il suffit de l'examen le plus
superficiel pour se convaincre pleinement de
l'identit parfaite des deux idiomes.
Ce phnomne curieux d'un dvelopp ement parallle entre deux dialectes est d'au-
tant plus digne de remarque si l'on considre, d'un ct, la distance norme qui separe les Macdo-Roumains d'avec les Daco-
Roumains et, de l'autre, la cessation complete, pendant environ dix sicles, de tout
rapi:ort, de tout point de contact entre ces
deux branches de la mme race.
Si nous avons insist sur ce point, au
sujet duquel toute discussion semblerait devoir etre oiseuse, c'est parce que, le croirait-on ? il s'est trouv des hommes qui se
sont ingnies A. forger des theories passablement paradoxales tendant faire croire
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LES ROUMAINS DE TURQUIE
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,que malgr l'idiome latin parl par la population roumaine de Turquie, elle den seTait pas moins d'origine grecque. Il est
vrai que ces hommes-l sont hautement intresss ce qu'il n'y ait que des Grecs en
Macedoine, en Epire, en Albanie, etc. Aussi
ni la difference de langue, ni les differences profondes des us et coutumes,
des
traditions et lgendes, des mceurs, des costumes, des occupations, qui sparent le peuple roumain de Turquie d'avec le peuple
grec aussi bien que d'avec les autres peuples cohabitant la Turquie, ne sauraient-elles
avoir absolument aucune valeur leurs yeux.
Nous attacher relever une erreur voulue, ce serait nous donner la peine de prouver ce qui de toutes fagons saute aux yeux.
Nous laisserons donc les Grecs mettre
leur esprit . la torture tant qu'il leur plaira
pour soutenir une these dmentie par le
tmoignage des chroniqueurs byzantins et
de leurs propres auteurs modernes qu'ils
feignent d'ignorer pour mieux se repatre
de chimres, et nous nous hterons de suivre la population roumaine du Pinde dans
les phases principales de son histoire.
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CHAPITRE III
LES PRINCIPAUTES VALAQUES
DU PINDE
Ainsi que nouS l'avons dit, repousses
par les invasions slaves vers le sud de la
pninsule balkanique, les Roumains de la
Msie s'tablirent sur plusieurs points de la
Macdoine o ils trouvrent naturellement
de nombreux congnres, tablis dans cette
contre depuis la conqute romaine. Toutefois, le gros de cette nouvelle population
roumaine se porta beaucoup plus au sud,
vers le Pinde, se dversant sur toute la
chane de ce massif de montagnes, de mme
que sur une grande portion de l'Albanie et
sur la plus grande partie de l'Epire et de
Thessalie et mme dans la Grce proprement dite.
Les nouveaux arrivs y trouvrrent, inuwww.digibuc.ro
LES ROUMAINS DE TURQUIE
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tile de le rpter, notamment dans le Pinde,
les dbris des colonies romaines du temps
de la Rpublique et formrent avec ceux-ci,
pendant longtemps, la majorit crasante
si non la totalit de la population dans les
rgions que nous venons de citer. Le fait
est tellement certain qu' partir du XI-e
sicle, aussi bien les chroniqueurs byzantins
(Chalcocondylas, Nictas, Pachymre, Kekaumnos, Franzs) que les chroniqueurs franpis comme Villehardouin, etc. ne dsignent
dans leurs ouvrages la Thessalie, l'Epire et
les montagnes du Pinde que du nom de
Valachies.
On ne sait pas encore au juste si les Roumains se sont constitus en toparchies " ou
principauts distinctes ds leurs arrive dans
leur nouvello patrie ou bien quelques sicles
plus tard. Il est toutefois hors de doute que
les colonies romaines tablies dj antrieurement dans le Pinde devaient avoir une organisation propre, qui, A plusieurs gards,
survcut A. tous les bouleversements pendant longtemps et mme jusqu' tout dernirement, et que c'est cette forte organisation
qui servit peut-tre de base A la constitution
des principauts roumaines dans le Pinde.
Ouoi qu'il en soit, il est certain qu'au XII-e
sicle, ces principauts existaient et taient
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N. PAPAHAGI
dej dans toute leur force, puisqu' partir de
cette poque les chroniqueurs byzantins et
frangais, cites dej plus haut, aussi bien que
d'autres auteurs parlent constamment de ces
deux principauts qu'ils dsignent du nom de
Grande Valachie (Megan Vlahia, Blaquie la
Grant) et de Petite Valachie (Micri Vlahia) et
qu'ils en retracent l'histoire.
Au XII-e sicle, les limites de la Grande Valachie taient: au nord, l'Olympe et les monts
Cambuniens, au sud, le Sperkius et la ville de
Lamia (Zeitoun), comprenant la Thessalie, la
Phtiotide, la Pelasgiotide et la Locride et
ayant pour villes principales Larissa, Triccala,
Alassona, Domoko, Pharsala et Patradjik.
La Petite Valachie, appele aussi le Despo-
tat d'Epire, comprenait l'Epire, la Thesprotie, etc. et avait pour villes principales Durazzo, Brat, Arghirocastro, Arta, etc.
Les chroniqueurs nous signalent galement
A la mme poque une autre toparchie valaque,
comprenant la Dolopie et la region occupe
encore aujourd'hui par une nombreuse population roumaine (Metzovo, Siraco, Calaritzi, la
region de Zagor, etc.). Cette toparchie s'appelait la Valachie Suprieure (Anovlahia).
Nous aurions certes fort A faire et du
reste ce serait fastidieux
s'il fallait rapporter ici tous les passages des chroniqueurs
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LES ROUMAINS DE TURQUIE
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byzantins et &rangers se rfrant ces principauts valaques.
Aussi croyons-nous devoir nous en tenir
quelques passages qui donnent une ide trs
nette de la force de ces principauts ainsi
que de leur situation par rapport A. l'empire
byzantin.
Benjamin de Tudelle qui a parcouru l'Epire
et la Thessalie en 1163-1164 parle ainsi qu'il
suit des Valaques qu'il a vus de ses propres
yeux et sur lesquels il a recueilli de prcieux
renseignements :
Cette nation, dit-il, surpasse mme les
chvres en agilit; du haut de leurs montagnes les habitants descendent en Grce, pillent
et ravagent le pays. Personne ne peut 1 eur
faire la guerre et un roi ne saurait les soumettre. Rencontrent-ils un Juif, ils le dpouil-
lent et le renvoient, mais un Grec est immanquablement tu. Leur principaut commence A. Zeitoun ".
Le chroniqueur byzantin Pachymre cons-
tate en ces termes l'importance de la principaut valaque.
Le gendre de Taron, nomm Jean, tait
prince d'une nation trs nombreuse et il
tait assez puissant pour faire des conqutes. Son arme tait compose de Romains,
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N. PAPAHAGI
qu'on nomme A. prsent (en 1260) GrandsValaques.
Avec cette arme il tait seul assez
fort pour arrter trois grands capitaines:
Jean Palologue, grand domestique, Alexis
Stratigopoulo, Jean Raoul, et pour les ern-
pkher d'aller plus loin que Bre, bien
qu'ils eussent tous trois des forces considrables ". (Pachymre Liv. I chap. 30,. paragraphe 2).
Enfin, voici un document qui tablit les
rapports des principauts valaques avec
l'Empire de Byzance.
En 1343, leur prince tant mort, les Valaques en demandrent un la cour byzantine. Cantacuzne leur donna son propre
frre avec un diplme qu'il reproduit intgralement dans son histoire (Livr. 2. Ch.
53). Voici un extrait de ce remarquable
document :
Dsirant en toute rencontre rendre A.
mon frre des tmoignages avantageux, je
lui ai fait expdier ces lettres scelles de
la bulle d'or par lesquelles j'ordonne qu'il
soit gouverneur, durant toute sa vie, des
pays et forts de la Valachie, et qu'il les
maintienne dans mon obissance, comme il
s'y est oblig par serment.
, Quoiqu'il soit peut-tre inutile de rapwww.digibuc.ro
LES ROUMAINS DE TURQUIE
porter les articles jurs et qu'il semble que
ce soit faire injure A. la puret de ses in-
tentions et la sincrit de son amiti,
nanmoins parce qu'il est toujours louable
de marcher dans un chemin uni et sr, je
le marquerai ici. Ces articles sont :
Qu'il sera ami de mes amis et ennemi
de mes ennemis ; qu'il jouira pendant sa vie
du gouvernement de la Valachie, sans pou-
voir toutefois le transmettre A. son fils,
moins d'en avoir obtenu la permission.
Que non seulement il me gardera la
fidlit, mais qu'il la gardera aussi l'empereur Jean Palologue et h. celui que je
nommerais pou: successeur, s'il venait
mourir sans enfants ; qu'il sera fait mention
dans toute la Valachie de l'impratrice Anne
et de l'empereur Jean, selon la coutume.
Que les mtropoles, les vchs, les
monastres et les autres glises du pays
seront soumises comme elles l'ont t anciennement la grande Eglise de Constantinople, sans pouvoir tre pour cela prives des revenus et des droits qui leur appartiennent.
Que si j'envoie mon trs cher parent
ou quelque autre en Valachie, l'Ange (Jean)
vivra en bonnr: intelligence avec lui ; s'il
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28
N. PAPAHAGI
survient quelque diffrend entre eux, la dcision en sera remise A mon juaement.
Que les frontires de la Valachie ou
despotat seront gardes comme par le pass,
afin qu'il n'y soit exerc aucun acte d'hostilit.
Que si l'Ange (son frre Jean) prend
quelque fort autour de la Valachie, ce fort
appartiendra A son gouvernement ; que
si
j'entretiens la paix avec les Catalans, Jean
l'entretiendra aussi, et si je leur fais la
guerre, il la leur fera de mme ;
Que si je trouve propos d'tablir un
prfet pour le bien de mon service, je
pourrai le faire par son ministre ou autrement.
Que si les Grands de la Valachie dsirent venir A ma cour pour me demander
des grces et des emplois, il ne pourra pas
les en empcher.
Ou'il sera oblig de mener des troupes
en toutes provinces d'Occident o je porterai mes armes ; et si je les porte au delA
de Crissopole (Cavala), il ne sera tenu d'y
venir qu'avec telle partie qu'il pourra amener.
VoilA, ajoute Cantacuzne, les conditions
sous lesquelles l'empereur donna le gouvernement de Thessalie A Jean l'Ange qui
fut rep par ceux du pays avec des prowww.digibuc.ro
LES ROUMAINS DE TURQUIE
29
testations de toutes sortes de respect et
d'obissance ".
Une remarque A. faire au sujet de ce
chrysobulle. Si la chancellerie byzantine
conservait 6. la Thessalie son ancien nom,
les habitants du pays ne lui donnaient que
le nom de Valachie. Et c'est pour ne pas
dplaire aux Valaques que Cantacuzne
n'emploie dans ce diplme que le nom donn
au pays o il serait lu par les habitants.
Ces documents, auxquels nous pourrions
ajouter de nombreux autres emprunts aux
divers chroniqueurs byzantins et &rangers,
suffisent, croyons-nous, h. donner une ide
sommaire au sujet des principauts valaques
du Pinde jusqu' l'arrive des Turcs en
Europ e.
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CHAPITRE IV
LES PRIVILEGES DES ROUMAINS
DU PINDE
Les Valaques eurent la sagesse, en se
soumettant au grand Seigneur, d'obtenir une
capitulation qui rendit longtemps leur con
dition meilleure que celle des autres raxas ",
dit Pouqueville, le consul de France 6. Janina au temps d'Ali-pacha, dans son Voyage
dans la Grce, ll p. 159.
Les Roumains d'Epire et de Thessalie
ont t, en effet, les seuls parmi les autres peuples chrtiens de la pninsule des
Balkans soumis A, la domination ottomane,
qui ont su conserver jusqu'au commencement du XIX-e sicle une espce de demiindpendance, de self-gouvernement, pourrait-on dire, 6. plusieurs gards, grce
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LES ROUMAINS DE TURQUIE
31
certains privileges qu'ils ont obtenus de la
part des conqurants.
Ce fut avec Murad II (1422-1451) que
les Valaques conclurent une premire capitulation 1) ou arrangement aux termes duquel ils conservaient le droit de s'administrer eux-mmes ; de faire rendre la justice
dans leurs communes par leurs conseils de
sagesse composes de leurs chefs et nota-
bles, sauf la haute justice qui devait tre
rendue en presence d'un cadi ; d'avoir la
garde de leurs frontires ; de faire la police
chez eux et enfin, faveur suprme, ils taient exemps d'impts et n'taient tenus
de payer qu'une redevance annuelle qui
tait plutt un hommage de vassalit qu'un
tribut de servitude.
Par suite de leur bonheur, dit encore
Pouqueville dans son Voyage (t. 42 pag.
337), les Valaques se trouverent places
sous la protection des Sultanes Valids ou
mres, au trsor desquelles ils versaient
une redevance annuelle, qui tait plutt un
hommage de vasselage qu'un tribut de ser1) Le chroniqueur byzantin Franzes nous apprend que
le Sultan fit un voyage pour s'entendre avec les Valaques, au sujet des conditions de leur soumission : ,Au
printemps de Panne 6970 (... ?) dit-il, Murad se transporta dans la Grande Valachie et s'en revint aprs avoir
mis ordre aux affaires (Liv. 4 ch. 19)
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32
N. PAPAHAGI
vitude. A ce prix, ils furent exempts du
mlange des Turcs. Et rests comme pays
d'Etat,ne connaissant ni exacteurs ni agents,
ils repartissaient eux-mmes leurs impts.
Les redevances, ils les payaient au 21-me
bureau du defterdar sous le titre de Malacassis.
Gouverns dans leurs bourgs et villages par un conseil de sagesse compos de
vieillards, ils vivaient sous des lois aussi
simples que leurs maeurs patriarcales dont
elles taient l'expression. Libres dans leur
culte, libres dans leurs familles, ils avaient
travers les orages des revolutions, qui agitrent tant de fois l'Epire jusqu' l'avnement fatal d'Ali pacha au gouvernement de
cette province. hAlors les Grands Valaques
subirent le joug du satrape de Janina ".
Possdant A. un haut degr le sentiment
de la libert et de l'honneur, les Roumains
de Turquie ont pu, A. l'abri de ces privileges, conserver intacts, dans leurs mon-
tagnes inaccessibles, le trsor de leur nationalit, leurs mcturs pures et leur foi.
Pendant que les Slaves et les Grecs gmissaient sous le poids de la servitude, reduits gulls taient A. tre des serfs attachs
A. la glebe et que, pour chapper aux consequences de la conquete, ils taient forcs
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LES ROUMAINS DE TURQUIE
d'abjurer leur foi et d'embrasser l'islamisme, seul le peuple roumain a pu traverser
les vicissitudes des temps sans tre entam.
En parcourant la presqu'le des Balkans
en tout sens, on est frappe, en effet, par
deux choses dignes de toute attention : par
l'absence complete de Roumains musulmans d'abord, et ensuite par l'absence presque tout aussi complete de l'tat de servage parmi la population roumaine. On y
trouvera des milliers de Serbes, de Bulgares, de Grecs et d'Albanais qui ont embrass l'islamisme, on ne trouvera qu'une
seule grosse bourgade roumaine, la bourgade de Nanta, clans la region de Meglni, vilayet de Salonique, qui ait abjure
la foi ancestrale.
De mme, sauf trois ou quatre villages
de la mme region et un infime nombre
de Roumains habitant la plaine de Muzaki, sur la cte de l'Adriatique, en Albanie,
nulle part on ne trouvera la population
roumaine rcluite A l'tat de servage, tandis
que les populations slaves et grecques de
Turquie ne sont encore, dans leur immense
majorit, qu'une espce d'ilotes des beys
musulmans.
C'est aussi grce A cette demi-indpendance, qui avait 6. la base une large auto3
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N. PAPAHAGI
nomie communale, que l'lment roumain
de Turquie a pu dvelopper librement ses
qualits et ses aptitudes et arriver bientt,
sous la domination ottomane, 6. un tat de
prosprit matrielle
que ne connurent
point les autres ralas,
Il convient aussi de faire remarquer que
certaines communes roumaines du Pinde,
telles que Privoli, la petite ville de Metzovo, etc. avaient obtenu des privilges tout
A. fait spciaux sur la base de firmans
qu'elles possdent encore.
Les prerogatives accordes A. la population roumaine du Pinde par le Sultan Mu-
rad II et confirmes par le Sultan Sou leyman-le-Magnifigre ont t en vigueur jusqu'au commencement du XIX-e sicle '), poque A. laquelle elles furent supprimes en partie par Ali pacha de Tplen, satrape de
Janina, et en partie, 6. diverses autres re-
prises, par le gouvernement turc lui-mme
qui les avait pourtant religieusement respectes jusqu'au jour o l'lment roumain
du Pinde, gar par les agents de l'hellenisme sur ses vrais intrts, a commis la
1) L'auteur grec Aravandinos, qui crivait il y a environ so ans, confirme lui aussi ce fait, du reste trs connu : Les Valaques qui se trouvent aux confins de l'Epire
et de la Thessalie, dit-il, ont conserv pendant longtemps leur autonomie (A ravandinos, I pp. 186, 187).
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LES ROUMAINS DE TURQUIE
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folie de prendre part, d'une fagon si brillante d'ailleurs, comme nous le verrons
bientt, A. cette grande insurrection grecque
qui, aprs sept ans de luttes piques, allait
aboutir la formation du royaume de Grce.
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CHAPITRE V
MAGNIFICENCE DES ROUMAINS ENVERS
L'HELLENISME
Nous n'avons certes pas l'intention de
retracer ici, filt-ce mme succinctement, l'histoire de la grande insurrection grecque. 11
est cependant une chose que nous devons
faire remarquer. C'est que les Roumains
ont pris une part brillante h. cette insurrection. La plupart des hros de l'indpendance grecque, ceux dont l'hellnisme est,
6. bon droit, le plus fier, taient de purs
Roumains. Et pour commencer par le promoteur du mouvement insurrectionnel grec,
Riga Fros tait un Roumain de la commune de Velestino, en Thessalie, de mme
qu'taient Roumains les fameux chefs Blahava, Caciandoni, Boukovala, Androutzo,
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LES ROUMAINS DE TURQUIE
37
Diako, Cionga, etc. Les Botzaris eux-mmes
taient des Roumains.
Ce fait n'a rien qui puisse tonner. Peuple montagnard, le peuple roumain de Turquie, auquel la domination ottomane avait
laiss une espce de demi-indpendance,
de self-gouvernement, en lui accordant de
grands privilges qui ont subsist jusqu'
il y a un sicle peine, avait sans doute
mieux conserv le sentiment de la libert,
une poque o les Grecs et les Slaves
de Turquie taient rduits au servage.
Constitus en clans ou tribus obissant
A. des chefs puissants, matres des gorges
et des dfils dangereux des montagnes, ils
taient naturellement mieux en tat d'entretenir l'insurrection pendant si longtemps.
Celle-ci, touffe sur un point, clatait sur
un autre. Elle tait surtout entretenue par
ces tribus errantes de Roumains, connus
sous le nom de Farsherotzi (Arvanitovlahi),
qui, bien que possesseurs d'immenses troupeaux de moutons, ne payent encore aucun impt l'Etat, ne sont mme pas soumis un recensement et qui, possdant au
plus haut degr le sentiment de l'indpendance, braves autant qu'on peut l'tre, ont
fourni, de tout temps, aux insurrections
grecques la plupart de leurs hros.
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38
N. PAPAHAGI
Sans doute, en Occident, on semble A..
peine s'en douter et encore moins s'en
doutait-on A l'poque o ces braves &onnaient le monde par leurs prouesses.
A cette poque-l on n'avait mme pas
ide de l'existence d'un element roumain
en Turquie. Et les pokes, qui avaient accord leur lyre pour chanter les hauts faits
d'armes des vaillants chefs du mouvement
insurrectionnel grec, ne pouvaient certes
pas savoir que la plupart de ceux dont ils
chantaient les exploits taient tout purement des Roumains ou des Albanais, dont
les Grecs avaient estropi les noms en les
fagonnant de leur mieux A. la grecque.
Le fait est tellement vrai que les Grecs
eux-mmes sont bien obligs d'en convenir.
Et pour ne citer que des tmoignages tout
rcents, voici ce que nous trouvons A ce
sujet dans la revue l' Hellnisme du mois
de Juin 1904, qui parait A. Paris et qui est
l'organe de la socit grecque Hellenismos" :
Actuellement les Koutzo-Valaques (c'est
de ce nom que les Grecs ont pris l'habitude
depuis quelque temps de dsigner les Roumains de Turquie) se disent Hellnes et
ils le sont effectivement devenus A avoir si
longtemps partag notre existence nationale,
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LES ROUMAINS DE TURQUIE
39
notre sort, nos esprances, nos luttes et si
gnreusement vers leur sane- et dpens
leur argent pour la cause grecque ".
Et dans le Messager d' Athnes du 16
Juillet 1904:
... Ces nomades que Pon dit KoutzoValaques feraient passer un mauvais quart
d'heure aux propagandistes, s'ils s'avisaient,
devant eux, de parler des Hellnes d'une
fagon irrespectueuse. C'est qu'ils sont fiers
de se dire Hellnes et de donner au be-
soin, comme leurs fieres f ont fait en 1821,
leur sang- tour la cause hellnigue" .
Pour n'avoir pas A revenir sur pe sujet,
nous ajouterons que ce n'est pas seulement
en 1821, mais bien avant cette date que
les Roumains de Turquie ont prt leur
appui A l'ide grecque.
A diverses autres poques, ils ont pris
les armes en faveur de la cause grecque
et ont vaillamment soutenu les prtentions
de l'hellnisme.
Pour ne parler que de deux dates plus
gnralement connues, quand, en 1854, lors
de la guerre de Crime, la Grce voulut
se prter A faire une diversion en Turquie
en y envoyant des chefs d'insurgs, ce furent des Roumains qui s'unirent A ces chefs
et donnrent le signal de la rvolution.
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N. PAPAHAGI
Jaka et Griva, en Epire, et Hadji Petros,
en Thessalie, les chefs de bandes envoys
de Grce, ne trouvrent un appui srieux
qu'auprs de la population roumaine des
montagnes, qui, cela va sans dire, paya
fort cher son garement d'avoir voulu faire
le jeu de la Grce. Et plus tard, en 1877,
1878 et 1879, pendant et aprs la guerre
russo-turque, c'est encore une partie de la
population roumaine qui s'est trouve pour
soutenir les prtentions de la Grce sur la
Thessalie et l'Epire. C'taient des Roumains,
connus et archiconnus de tout le monde en
Turquie, ces chefs de bandes qui avaient
pendant trois ans tenu les montagnes et
rpandu la terreur en Macdoine, en Epire
et en Thessalie, ces Lonidas et Cousho
Despouli, de la commune roumaine de Samarina, les Co l Ghiza et les Jurcou, Roumains Farsherotes, les frres Garlia de la
commune roumaine de Breaza et tant d'autres que l'historien grec Lambros met
cent coudes au dessus des hros d'Ho-
mre et de ceux de l'insurrection de 1821.
C'tait en s'appuyant sur les troubles
soulevs et entretenus par ces chefs de
bandes que la Grce s'efforgait de faire valoir, au congrs de Berlin, ses prtentions
sur l'Epire et la Thessalie, dont la popu-
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LES ROUMAINS DE TURQUIE
41
lation, disait elle, brlait si ardemment du
dsir de s'unir au royaume de Grce qu'elle
ne dposerait pas les armes tant que ces
provinces de l'Empire Ottoman ne seraient
pas annexes au royaume hellnique.
Pourquoi les Roumains ont-ils, diverses
reprises, fait le jeu des Grecs ?
Avant et pendant la grande rvolution
grecque, ils avaient pris les armes non
point pour faire un royaume aux Grecs,
mais pour dfendre leurs privilges srieusement menacs par l'arbitraire et le despotisme du fameux satrape de Janina Ali
Tepelenli, qui, aprs avoir eu raison de la
fiert des Albanais, avait voulu enlever aussi
aux Roumains la demi-indpendance dont
ils avaient joui jusqu'alors. Habiles, comme
ils l'ont toujours t, les Grecs ne tardrent pas transformer en une insurrection
contre l'Empire Ottoman ce qui n'avait d'a-
bord t qu'un mouvement de rsistance
contre le pacha de Janina, qui voulait supprimer les capitanats de Valaques et rompre
de cette fagon le pacte conclu par ceux-ci
avec le Sultan Murad IL
L'Htairie grecque, qui s'tait forme vers
la mme poque en Russie et en MoldoValachie et dans laquelle entraient des lments de diverses nationalits chrtiennes
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N. PAPAHAGI
de la pninsule balkanique, s'empressa de
tirer profit du mcontentement soulev par
Ali pacha, d'envoyer des missaires pour y
provoquer un soulvement gnral et de
faire concourir tous les lments au mme
but, en faisant miroiter aux yeux des diverses nationalits chretiennes de l'Empire
Ottoman l'image fallacieuse non pas d'un
royaume hellnique, o les Grecs seraient
les matres, mais d'un royaume chrtien
(Romaiiko) o tous auraient les mmes
charges et les mmes droits.
Il en a t presque de mme des mouvements insurrectionnels ultrieurs. Les Rou-
mains de Turquie n'y ont pris part qu'
l'instigation des v ques grecs, des consuls
grecs, des matres d'cole grecs.
Les agents de l'hellnisme ont facilement
pu les abuser sur leurs vrais intrts, tant
que la conscience nationale ne s'tait pas
rveille parmi eux. C'est donc grce
une mystification, dont beaucoup de nos
congnres sont encore victimes, que les
Roumains de Turquie ont tant de fois tir
les marrons du feu pour les Grecs.
Cependant, malgre l'engouement que bon
nombre d'entre eux continuent encore d'avoir
pour les lettres grecques et pour le glorieux pass de l'Hellade, les coles natiowww.digibuc.ro
LES ROUMAINS DE TURQUIE
43*
nales, cres depuis quelque temps, leur ont
assez dessill les yeux pour que, depuis
plus d'un quart de sicle, ils aient laiss
passer plus d'une occasion sans s'empresser de verser leur sang sur l'autel de l'hellnisme, comme ils l'avaient fait tant de fois
prcdemment.
Du reste, ce n'est pas seulement de leur
sang que les Roumains de Turquie ont
soutenu la cause grecque. Ils y sont alls
aussi, et de la fagon la plus gnreuse, de
leur bourse. Les donations que beaucoupde richissimes Roumains de Turquie ont
fait h. l'Etat grec et b. la cause grecque en
gnral sont trop notoires pour qu'il soit
besoin de les rappeler. Qui ne sait, en
effet, que le baron Sina, roumain de Moscopoli, a fait construire ses frais l'Acad.
mie d'Athnes, le phis bel edifice de Grce,
qui a cot plus de quinze millions de
francs ? Georges Avroff, originaire de Metzovo (Aminciu, en roumain) a fait construire
le stade (les jeux olympiques) et donne des
millions b. l'Etat grec pour sa flotte ainsi
que pour la construction et l'entretien de'
nombre d'institutions scolaires et religieuses,
aussi bien dans sa ville natale que dans
plusieurs localits de Grce. Toschitza, ori-
ginaire lui-mme de Metzovo, et Avroff
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.44
N. PAPAHAGI
ont fait btir 6, Athnes l'cole polytechni,que, laquelle ils ont fait donner le nom
de leur pays d'origine (Metzovion politechIlion). Les Doumba, originaires de Moscopoli
et qui se sont levs, comme leurs compatriotes les Sina, 6. de si hautes situations
en Autriche, les Stournara, originaires de
Metzovo, les Pinica, les Moushicou, de Mo-
nastir, qui ont tant fait pour les coles et
les glises grecques, taient galement des
Roumains.
Nous aurions certes fort 6. faire, s'il nous
fallait dresser une liste complte de tous
les Roumains qui ont fait de grands sacrifices pcuniaires pour l'hellnisme. Qu'il
nous suffise de dire que les plus gnreux
et les plus nombreux bienfaiteurs de l'Etat
grec et de l'hellnisme en Turquie ont de
tout temps t les Roumains, dont quelquesuns ont, de leur vivant, dot les institutions
grecques et constitu en leur faveur des
legs dignes des milliardaires d'Amrique.
Et, cet gard, il nous plait de rendre
hommage la franchise des Grecs. Pour
citer un tmoignage d'autant plus prcieux
'gull est tout rcent et qu'il est fourni par
l'organe de la socit grecque Hellenismos" ,
voici, ce qu'on peut lire dans le mme nu2-nro de la revue dj cite f Hellnisme":
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LES ROUMAINS DE TURQUIE
46-
Autre preuve de l'inbranlable attachement de Koutzo-Valaques A l'ide grecque I
plusieurs d'entre eux, retenus ici par des in-
trts de commerce ou de carrire se font
passer pour d'excellents Macdo-Roumains,
mais aprs fortune faite et gnralement h.
leur mort, ils ne manquent pas d'affirmer
leur sentiment hellne sous forme de dons
princiers ou de legs allant a la Grce et servant a entretenir des ceuvres de bienfaisance
grecques et principalement a fonder des coles hellnigues en Turguie.
... C est le grand Doumba, un /Sur Eontzo-Valague, qui de son vivant consaere des.
sommes normes a l'embellissement des .proityles d' Athnes et, a sa mort lg-ue un revenu important aux coles greegues de Blatza,
1Wacdoine. e'en` le baron Sina, Koutzo- Va/ague authentigue, ayant fait, il est vrai,
fortune it Vienne, gui fait bcitir l' Acadmic
el' Athn es " .
La cause de cette magnanimit des
Roumains envers l'Etat et la cause grecs
s'explique facilement. C'est que ces hommes ont rev dans leur jeunesse une ducation scolaire purement hellnique, attendu
que, de leur temps, il n'y avait pas encore
d'coles roumaines. Nul doute qu'ils n'eussent agi tout autrement si, dans leur jeuwww.digibuc.ro
.46
N. PAPAHAGI
-nesse, ils avaient rep les bienfaits de Pinstruction en leur propre langue.
Ajoutons, dans le mme ordre d'ides et
pour n'avoir pas h. y revenir, que l'lment
roumain a fourni aussi h. la Grce des hommes de lettres, dont Thellnisme est fier
A bon droit : tels les pokes Zalacosta et
Croustali, originaires tous les deux de la
commune roumaine de Siracco (Epire) ; l'his-
torien Lambros, de la commune roumaine
de Calaritzi (Epire) ; Pantazides, humaniste
bien connu en Grce et qui tait originaire
de Crouchovo (Macedoine); le poke Vla-
hos etc. Le clbre homme d'Etat grec Coletti, qui fut longtemps premier ministre en
Grce et ministre de cet Etat A Paris, sous
le rgne de Louis-Philippe, tait lui-mme
-un pur Roumain de la commune dj cite
de Siracco.
Du reste, on verra, dans le chapitre traitant de la vie sociale, conomique et intellectuelle des Roumains de Turquie, quelle
part ont pris ceux-ci dans la culture et la
diffusion des lettres grecques.
En rsum et de l'aveu mme des Grecs,
l'lment roumain de Macedoine, d'Epire,
de Thessalie et de Grce a rendu d'immenses services h. rhellenisme.
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CHAPITRE VI
L'INFLUENCE DE L'HELLENISME SUR LES
ROUMAINS DE MACEDONIE
On sait que les peuples de la pninsule
balkanique ont, durant des sicles, t astreints 6. une ducation scolaire et religieuse
purement hellnique. L'influence de cette
ducation n'a toutefois t nulle part aussi
grande et aussi durable que chez les Roumains de Turquie.
Chez les autres peuples soumis h. l'influence de la culture intellectuelle grecque,
celle-ci n'avait pu entamer que certaines
classes ou certaines couches sociales, et
encore, 6 raison de leur loignement des
pays babits par les Grecs, ces classes sociales n'en avaient-elles t pntres que
d'une fagon plutt superficielle. Les lettres
grecques, l'esprit grec, les aspirations natiowww.digibuc.ro
98
N. PAPAHAGI
nales et politiques de l'hellnisme n'avaient
pu s'y implanter solidement. L'hellnisme
tait purement une importation exotique,
qui avait, il est vrai, altr la conscience
ethnique de certaines classes de ces peupies sans pourtant l'obscurcir compltement.
Du reste, les grandes masses, A. raison m-
me de l'tat dans lequel elles se trouvaient
dans les autres pays de la presqu'ile des
Balkans, taient restes entirement prser\Tees de l'influen:e morale de l'hellnisme.
N'ayant pas eu d'coles nationales mais
aussi non plus d'coles grecques, leur conscience nationale tait reste longtemps profondment endormie, il est vrai, mais non
dforme. Aussi a-t-il suffi d'un lger souffle pour faire revivre cette conscience et
dtruire l'influence morale de l'hellnisme.
11 n'en a pas t malheureusement ainsi
pour les Roumains de Turquie. Bien qu'ayant
conserve, avec cette tnacit remarquable
de la race roumaine, tous les caractres
distinctifs d'une nationalit h. part: langue,
us et coutumes, fagon de vivre particulire,
costume, etc. et quoique s'tant soigneu-
sement gards de toute alliance avec les
Grecs, ils avaient t plus directement soumis h. l'influence de l'hellnisme, aussi bien
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LES ROUMAINS DE TURQUIE
4g
de par leurs occupations que de par leur
voisinage immdiat avec l'lment grec.
La principale ressource de vie des Roumains de Turquie a sans doute t d'abord
l'levage du btail. Mais, intelligents et entreprenants comme ils sont, ils ne tarde-
rent pas A se livrer au commerce et aux
arts, non seulement dans les provinces de
l'Empire Ottoman, mais aussi dans plusieurs
autres pays voisins ou lointains et, grce
A. leurs aptitudes, A leur travail infatigable,
A. leur honntet et aussi A leur esprit d'or-
dre et d'pargne, ils parvinrent A se faire
de trs bonnes situations, A arriver mme
A. un tat de prosprit que ne connurent
point les autres populations de Turquie,
ainsi qu'on le verra dans le chapitre consacr A ce sujet, dans cette etude.
Leurs nouvelles occupations exigeant une
certaine instruction, ils prouvrent, natu-
rellement, le besoin d'avoir des coles. Or,
A cette poque lointaine il ne pouvait nullement tre question chez eux d'un enseignement en langue roumaine. C'tait l'poque o les Grecs pouvaient dire que s'il y
a une langue que l'on puisse crire du cap
de Matapan aux embouchures du Danube,
s'il y a une littrature quelque peu digne
de ce nom, ce sont la langue et la lift&
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.50
N. PAPAHAGI
rature grecques. ll ne pouvait venir A. l'ide
de personne que l'on pt s'instruire en une
autre langue que la langue grecque. Ce
fut clone l'enseignement grec que les Roumains adoptrent dans leurs coles. Ce fut
de la langue grecque qu'ils se servirent
pour leurs transactions commerciales ainsi
que pour leur correspondance de famille,
comme c'tait de la langue grecque qu'ils
se servaient dans leurs glises.
Pntrs de l'avantage qu'il y avait pour
eux possder une certaine instruction,
connatre au moins les lments de la lecture et de l'criture, b. une poque o l'immense majorit des Grecs et des Slaves de
Turquie, rduits A l'tat de servage, croupissait dans une ignorance complete, les
Roumains se crrent partout des coles.
Elles taient si bien frquentes, qu'on et
A.
difficilement trouv des illettrs parmi eux,
Comme cep endnnt les livres grecs ne
leur parlaient que de l'Hellade, qu'il n'y
tait nulle part question de Roumains, que
les matres d'coles, entichs eux-mmes
d'ides grecques, ne leur apprenaient que
l'histoire de la Grce, que la littrature
grecque; ils en taient tout naturellement
arrivs se croire eux-mmes Grecs. L'ducation scolaire avait tellement fauss leur
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LES ROUMAINS DE TURQUIE
51.
esprit que, tout en parlant une langue compltement diffrente de la langue grecque,
tout en s'appelant Roumains (AromAni, ArmAnY), ils croyaient de la meilleure foi du
monde kre les descendants de ces anciens
He Belles, dont on leur avait tant parl sur
les bancs de l'cole.
Vint la revolution grecque. Les Roumains,
qui avaient t les premiers a prendmt les
armes pour soutenir leurs prerogatives srieusement menaces par Ali pacha de Janina, y participrent de la fagon la plus brillante. On sait que rien ne rapproche mieux
les hommes que la communaut de souffran ces.
A force d'avoir longtemps lutte cte a
cte avec les Grecs, les Roumains de Turquie, tares qu'ils avaient t par la grande
ide tendant, faisait-on dire partout, au retablissement de l'Empire d'Orient, ou plutt d'un royaume chrtien (Romaiikon ),
avaient fini par identifier leurs aspifations
politiques a celles des Grecs.
Aprs la constitution du royaume hellnique et la fondation d'une Universit A. Athi) Une rgle phontique de leur idiome veut que l'on
fasse prcder d'un A tous les mots commenant A leur
origine par un R.
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52
N. PAPA HAGI
nes, les Roumains aiss y euvoyrent leurs
enfants pour y complter leurs tudes.
Ceux-ci en revinrent imbus d'ides grecques qu'ils s'efforcrent de propager parmi
leurs congnres. Athnes fut bientt considr comme le foyer principal de culture
intellectuelle en Orient et comme le centre
futur de la vie politique de toutes les populations chrtiennes de la pninsule.
Peu 6. peu les coles chrtiennes en Turquie commencrent a tre rorganises sur
le modle des coles d'Athnes. A ct
des coles primaires qui existaient djk
presque partout dans les centres roumains,.
on cra des coles secondaires, des coles
appeles hellnigues et des gymnases (collges). Aux coles de gargons vinrent s'ajouter des coles de filles.
Tous ces tablissements scolaires ne parvenaient certes pas 6. dnationaliser les
Roumains, mais ils faussaient l'esprit des
enfants, auxquels les matres d'coles con-
seillaient dj de tcher de dsapprendre
la langue roumaine pour mieux apprendre
la langue grecque; de mpriser tout ce qui
est national pour adopter ce qui est grec,
de renoncer aux lgendes roumaines, aux
contes roumains pour mieux retenir la mythologie grecque, l'histoire de la Grce ;.
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LES ROUMAINS DE TURQUIE
53
de prfrer aux vieilles chansons roumaines,
les chansons qu'on leur apprenait l'co-
les ou celles qui couraient les rues d'Athnes et que les professeurs, les mdecins,
les avocats, frais moulus de l'Universit
de cette ville, en rapportaient.
Il est vrai qu'en dpit de tous ces mo-
yens la langue roumaine continua h. tre
jalousement conserve partout ailleurs en
dehors de l'cole et de l'eglise ; mais l'ducation scolaire grecque avait si bien obscurci la conscience ethnique, elle avait infiltr des sentiments hellniques si profonds
A la population roumaine de Turquie, et
notamment 6. la partie claire de cette
population, qu'elle semblait dfinitivement
acquise l'hellnisme et que l'idee de provoquer un rveil national parmi les Roumains tait considre comme une utopie.
Et pourtant, c'est au moment mme o
les Grecs croyaient tenir de plus prs l'lment roumain que le mouvement en faveur
de ce rveil se produisit.
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CHAPITRE VII
LE REVEIL DE LA CONSCIENCE
NATIONALE
Les premiers symptmeS d'un rveil de
la conscience ethnique parmi les Roumains
de Turquie se sont manifests bien avant
que l'on ne croit gnralement. Au dbut
du XIX-e sicle, des savants macdo-roumains ont fait paratre en Autriche des livres dont les tendances taient de provoquer la culture de l'idiome macdo-roumain
et l'tude de l'histoire des Roumains d'audel. des Balkans.
Le premier en date de ces prcurseurs
du mouvement national a t le prtre
Thodore Cavallioti, originaire de la ville
roumaine de Moscopoli, qui a fait paratre,
parmi plusieurs autres ouvrages, un lexique
contenant environ deux mille mots du diawww.digibuc.ro
LES ROUMAINS DE TURQUIE
55
lecte macdo-roumain et que Thunmann
rapporte dans ses crits.
Un autre Roumain de Macdoine, Georges Rosa, mdecin A. Budapest, a essay
d'esquisser une histoite des Roumains d'audel du Danube et a fait paratre un opuscule contenant des instructions sur la fagon
d'crire et de lire le dialecte roumain.
Vers 1813, Michel BoTagi, originaire lui
aussi de Moscopoli et professeur b. l'cole
grecque de Vienne, faisait paratre une grammaire du dialecte macdo-roumain, accom-
pagne de plusieurs fables &rites dans le
mme dialecte et prcde d'une prface
dans laquelle il exhortait ouvertement ses
congnres de Turquie cultiver et A aimer
leur idiome.
La tentative audacieuse faite par BoTagi
pour provoquer le rveil de la conscience
ethnique parmi les Roumains de Macdoine
excita la colre du patriarcat grec de Constantinople, qui y entrevit aussitt un pril
trs srieux pour l'hellnisme. Aussi s'empressa-t-il d'excommunier l'auteur et enjoignit-il, par une circulaire, aux vques de la
pninsule balkanique d'interdire aux fidles, sous peine d'excommunication, la vente
et l'achat de ce livre.
Comme bien on pense, la grammaire de
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56
N. PAPAHAGI
Bougi, frappe d'excommunication et d'interdit, ne pntra pas en Turquie et son
appel ne trouva, par consquent, aucun cho.
Cependant, le courant nationaliste qui
s'tait produit un peu partout au commencement du sicle dernier avait provoqu
des mouvements en faveur du rveil national en Roumanie d'abord, puis en Bulgarie
et ensuite parmi les Bulgares de Macdoine,
qui commencrent h. revendiquer le droit
d'avoir des coles o l'enseignement serait
donnn en langue bulgare et des glises
o l'office divin serait clbr en bulgare.
Ce courant gnral ne fut pas sans produire une certaine impression sur les Roumains de Macdoine dont plus d'un se
demandait dj, quoique tout bas, s'il n'y
avait pas moyen de s'instruire aussi en roumain, lorsqu'il se produisit un fait qui devait donner l'essor au dsir intime, mais
faible encore, de beaucoup de Macdo-Roumains.
On salt qu'en 1860 les couvents dits dtlis furent sculariss en Roumanie. Cette
scularisation constituait un rude coup pour
les monastres grecs de Turquie qui se voyaient enlever d'immenses revenus. En effet,
plus de quinze millions de francs, provenant des terres ddies aux couvents, sorwww.digibuc.ro
LES ROUMA1NS DE TURQUIE
57
taient tous les ans de Roumanie pour aller s'engouffrer dans les poches, semblables
au tonneau des Danades, des moines grecs
du mont Athos et d'ailleurs,
Alarms par cette mesure du gouvernement roumain, les moines grecs dlgurent
un des leurs, le pre Averki, suprieur
d'un des couvents du mont Athos, pour
aller soutenir leur cause en Roumanie.
Or, le pre Averki, tait un Roumain
du Pinde, de la commune purement roumaine d'Avdla. Arrive en Roumanie, il
fut tonn de constater la ressemblance
enorme existant entre son idiome maternel
et la langue parle en Roumanie, ainsi que
de voir un Etat compose de chrtiens or-
todoxes qui taient en mme temps des
Roumains.
Le pauvre moine n'en revenait pas de
sa surprise, lorsqu'il fit la connaissance de
quelques Macdo-Roumains
tablis depuis
longtemps en Roumanie o ils occupaient
de hautes situations et qui projetaient dj,
de concert avec certains grands patriotes
Roumains, de travailler au rveil de la
conscience ethnique parmi leurs frres du
Pinde.
En effet, l'exil en Turquie auquel certains
hommes d'lite de Roumanie avaient t
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58
N. PAPAHAGI
condamns aprs la rvolution de 1848,
leur avait fourni l'occasion de voir et de
connatre de prs les Roumains de Turquie.
Un d'autre eux, le poke Bolintineano, dont
le pre tait originaire de Macdoine et
qui fut plus tard ministre de l'instruction
publique en Roumanie, avait mme eu l'ide
d'adresser A S. A. le Grand-Vizir Fuad
pacha, un mmoire dans lequel il expli-
quait qu'il kait de l'intrt de la Turquie
que les Roumains puissent prendre conscience de leur individualit et se dvolopper dans leur propre lment.
De retour dans leur pays, les exils Roumains firent connatre en Roumanie l'existence d'un lment frre en Macdoine, en
Epire, en Thessalie et en Albanie, lment
dont on n'avait jusqu'alors qu'une ide fort
vague et qui l'avantage d'tre nombreux
joignait aussi celui de possder des qualits
morales et intellectuelles tellement remarquables qu'elles faisaient de lui un des 66ments de tout premier ordre dans la pninsule balkanique.
Ces grands patriotes Roumains accueillirent trs favorablement l'ide congue par
les Macdo-Roumains de Bucarest de provoquer le rveil de la conscience ethnique
parmi leurs congnkes de Turquie.
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LES ROUMAINS DE TURQUIE
59.
11 se forma aussitt Bucarest un comit qui langa une proclamation au peuple
roumain de Turquie l'invitant prendre conscience de sa nationalit, h. se rveiller du .
sommeil lthargique dans lequel le clerg
phanariote et l'ducation scolaire grecque
le tenait plong depuis des sicles.
Cette proclamation trouva un cho dans
le cceur de plusieurs Macdo-Roumains.
Ouelques jeunes gens accoururent en Roumanie et allrent tudier dans les coles
de ce pays la langue dans laquelle ils donneraient bientt, leur tour, l'enseignement
leurs frres de Macdoine.
Le pre Averki, qui, tout en tant moine
grec, n'avait jamais cess de tmoigner ses
prfrances pour ses congnres de Turquie, ce qui lui avait valu, dans les milieux grecs du monts Athos et de Salonique, le surnom de Vlahos (Averki le Valaque) s'prit aussitt de ce noble idal
de rgnrer le peuple roumain de Turquie,,
tenu jusqu'alors dans l'asservissement mo-
ral par le clerg grec.
Il partit donc pour son pays natal o il
jouissait d'une grande considration et el&
cida plusieurs Roumains de Turquie A. en-
voyer leurs enfants en Roumanie pour y
recevoir les bienfaits de l'instruction
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en.
60
N. PAPAHAGI
leur propre langue afin de devenir ensuite
des aptres de l'ide roumaine.
Une vingtaine de familles confirent leurs
.enfants au pre Averki, qui les amena
Bucarest et les fit entrer dans les coles
roumaines.
Vers la mme poque, M. Dm. Atha-nassesco quittait les coles de Roumanie
pour aller ouvrir la premire cole roumaine Tirnovo, sa commune natale, situe
cinq ou six kilomtres de la ville de
IVIonastir et habite exclusivement par des
Roumains.
La proclamation du comit qui s'tait
form en Roumanie, aussi bien que la propagande du pre Averki en faveur de la
-cause roumaine devaient naturellement don-
ner l'alarme au patriarcat.
Aussi la tentative de M. Athanassesco
d'ouvrir une cole Tirnovo se heurta-tae b. des difficults insurmontables suscites
par le patriarcat et l'vqu6 grec de Monastir.
Non seulement M. Athanassesco n'obtint
pas la permission d'ouvrir son cole, mais
encore il fut jet en prison par les auto-
rits locales auprs desquelles l'vque de
Monastir avait eu recours aux plus noires
intrigues et aux pires dlations contre l'aptre roumain.
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LES ROUMAINS DE TURQUIE
61
Vers la mme poque, Apostol Margarit,
qui tait professeur A l'cole grecque de
Vlaho-Clissoura et qui devait tre plus tard
le principal protaganiste du mouvcment en
faveur du rveil national des Macdo-Rou-
mains, tait destitu de son poste grce
aux intrigues du clerg grec, parce qu'il
tait le compatriote d'Averki, qu'il affichait ouvertement ses sentiments roumains
et qu'il se servait de la langue roumaine
pour expliquer A ses lves les textes des
auteurs grecs.
Venu en Roumanie pour des affaires
personnelles, Margarit tudie srieusement
la lanque roumaine et repart pour la Macdoine, afin de se consacrer au service
d'une cause h. laquelle il venait d'tre pleinement acquis et pour le triomphe de
laquelle il allait bientt dployer une nerbo-ie extraordinaire.
Apostol Margarit se rendit Avdla, sa
commune natale, o il tait grandement
apprci pour son intelligence extraordinaire, et y ouvrit en 1868 une cole roumaine, ou plutt il transforma l'cole grecqne en cole roumaine, car tous les habi-
tants de cette commune lui confirent leurs
enfants pour leur donner l'instruction en
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.62
N. PAPA HAGI
langue roumaine, tant ce fait leur paraissait simple et nature],
Bientt aprs, Margarit fut remplac A
l'cole d'Avdla par deux jeunes instituteurs
originaires de cette commune, que le pre
Averki avait amens A Bucarest et qui
-venaient d'y terminer leurs tudes secondaires. D'autres pionniers du Roumanisme
ouvraient en mme temps des coles nationales dans d'autres communes roumaines:
..A. Privoli, A Okrida, A Karafria, etc. Quant
A Margarit, il alla ouvrir une cole roumaine A. Vlaho-Clissoura o il avait dj
-t longtemps professeur roumain. Mais l'v'eque grec de Castoria lui suscita toutes
sortes de difficults, intrigua contre lui auprs des autorits turques. De son ct, le
patriarcat grec de Constantinople, qui A
cette poque tait encore tout puissant et
qui avait tout lieu de redouter la propa-
gande roumaine, eut recours A. tous les
moyens pour faire chasser Margarit de
Vlaho-Clissoura. ll envoya une lettre d'exhortation aux habitants de cette commune
leur enjoignant, sous peine d'excommunication, de chasser cet homme du milieu
d'eux. Les habitants refusrent d'obir aux
exhortations du patriarcat. Celui-ci eut
alors recours aux autorits impriales auwww.digibuc.ro
LES ROUMAINS DE TURQUIE
63
prs desquelles il accusa Margarit d'tre
l'agent d'une propagande trangre hostile
aux intrts de la Turquie, le propagateur
de doctrines subversives pour la scurit
de l'Empire Ottoman. Il fit tant et si bien
que finalement il obtint du gouvernement
ottoman, qui n'avait pas encore eu le temps
de se convaincre de la justice et de l'innocuit de la propagande roumaine, que
Margarit ft expuls de Vlaho-Clissoura et
ft relgu dans le vilayet d'o il tait originaire, c'est--dire A Janina.
Arriv dans cette ville, Margarit exposa
au gouverneur le but poursuivi par la propagande roumaine. Le gouverneur ne tarda
pas h. tre persuad que la propagande
roumaine ne saurait avoir aucune tendance
oppose aux intrts politiques de la Tur-
quie et lui permit de retourner A. VlahoClissoura o il reprit ses cours.
Toutefois le patriarcat et l'v'eque grec
de Castoria ne cessaient d'apporter toutes
sortes d'entraves au fonctionnement rgulier
de l'cole roumaine de cette commune et
Margarit, puissamment seconcl par un au-
tre instituteur de grand mrite, Tultiu Tacit, eut A. lutter de toutes ses forces pour
djouer leurs intrigues.
Mais 'pendant que ce vaillant aptre du
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64
N. PAPAHA GI
Roumanisme tenait tte A. la fureur du
clerg phanariote, des matres d'cole grecs
et des agents de l'hellnisme et qu'il mettait
en chec leur action combine, les autres instituteurs roumains n'taient pas plus tranquilles dans l'accomplissement de leur mission.
Continuellement dnoncs aux autorits
comme des intrus dangereux, comme des
perturbateurs de l'ordre, ils partageaient
leur existence entre des emprisonnements
frquents et les tracasseries de toutes sor-
tes auxquelles ils taient en butte de la
part des partisans dvous au clerg grec
et A. l'hellnisme.
Mais ni les vexations, ni les avanies, ni
les menaces d'excomunication ne pouvaient
dcourager ces champions convaincus d'une
cause qu'ils considraient comme sacre.
Endurant avec une rsignation vraiment
apostolique tous les mauvais traitements que
le clerg grec, cette poque tout puis-
sant encore, leur faisait endurer, ils ne perdaint pas de vue un seul instant la noble
tche qu'ils s'taient assigne de dessiller
les yeux de leurs congnres sur leur intrt et leur devoir de s'affirmer comme
nationalit distincte.
Les choses marchrent ainsi jusqu'en 1878.
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LES ROUMAINS DE TURQUIE
65
Quand la guerre russo-turque eut clat et
que la Roumanie y eut pris part, la premire chose que le patriarcat grec s'empressa de faire fut de recommencer ses intrigues contre les quelques professeurs roumains qu'il accusa auprs du gouvernement
turc d'tre des agents extrmement dangereux d'un Etat hostile h. la Turquie.
Cette fois l'intrigue tait si habilement
ourdie que les autorits ottomanes jetrent
en prison les professeurs roumains et fermrent leurs coles.
On crut, un instant, que c'en tait fait de
la cause roumaine, en Turquie, que le rveil de la conscience nationale des MacdoRoumains allait tre A. jamais touff,
On tait loin de se douter qu'il allait
renatre, comme le phnix, de ses cendres
et prendre un essor bien autrement puissant.
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CHAPITRE VIII
L'HELLENISME EN TTJRQUIE
L'hellnisme n'est pas, on ne le sait que
trop aujourd'hui, ce qu'un vain peuple pen-
sait il y a quatre vingts ou cent ans. A
cette poque, on croyait qu'en fait de Chr-
tiens il n'y avait que des Grecs dans le
vaste Empire Ottoman. On se doutait fort
peu ou du moins on n'avait qu'une ide
fort vague de l'existence en Turquie d'autres lments que l'lment grec. La Macdoine, l'Epire, la Thessalie, l'Albanie, la
Thrace taient, aux yeux de la presque totalit des Occidentaux, des pays habits
par des Grecs.
Tout contribuait A. propager, A. accrditer cette erreur. Sur les bancs de l'cole
on avait appris A. considrer ces pays comme des pays hellniques. Si une voix se
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LES ROUMAINS DE TURQUIE
67
faisait entendre en Europe contre la domination ottomane, c'tait bien celle des Grecs,
-ou du moins les Grecs s'tait arrog le
droit de se faire, en Europe, le porte-voix
des desiderata des populations chrtiennes
de Turquie. On croyait qu'en Orient il n'y
avait que deux blocs en prsence : l'Islamisme reprsent par la race dominante,
les Turcs, et la chrtient, reprsente par
la race subjouge, les Grecs, considrs
comme les descendants directs de ces anciens Hellnes dont les lettres et les arts
faisaient l'admiration du monde entier. Mme
aux yeux de beaucoup de touristes &rangers, la ralit n'apparaissait pas sous son
vrais jour. Pendant le court sjour gulls
faisaient ordinairement dans les pays balkaniques, ils croyaient apercevoir vaguement
des peuplades dont l'origine, l'idiome et
-plusieurs autres signes extrieurs n'avaient
Tien de grec ; mais cause de la communaut de dogme, d'ducation scolaire, de la
langue employe dans les glises et dans
les rapports commerciaux, ils n'taient pas
Join de s'imaginer que la fusion de ces
restes de peuples, venus l'on ne sait trop
cl'o ni quelle poque, dans la grande
masse des Grecs, tait fortement avance.
Du reste, la constitution de l'Empire Otwww.digibuc.ro
N. PAPAHAGI
foman elle-mme confondait et amalgamait
tous les orthodoxes soumis 6. son autorit
en un tout, plac sous la suprmatie spiri_
tuelle du patriarcat cecumnique.
Aux yeux de la Turquie il n'y avait ni
Bulgares, ni Roumains, ni Albanais, ni Serbes. Il n'y avait que des orthodoxes immatriculs tous sous une seule rubrique, celle
des Roum et reprselits par un seul chef
religieux, le roum patriki (le Patriarche
cecumnique).
Ce fut la belle poque pour l'hellnisme..
Aussi l'hellnisme avait.il pu alors concevoir
la grande ide, le projet, aujourd'hui consi-
dr comme ridicule, mais qui alors ne
paraissait pas tout 6. fait chimrique, de restaurer un jour l'empire chrtien d'Orient, oa
plutt un vaste empire orthodoxe qui aurait compris presque tous les pays de la
C'est de ce mot, qui signifie Romains que les Turcs
ont dsign, des le debut, les Chrtiens de la pninsule
balkanique. .Ayant remplac le Pas Empire, l'Empire ro-
main d'Orient, ils donrOrent le nom de roum aux Chrtiens
qu relevaient de cet Empire et de Roumli (Ruumlie) au
pays que ces chrtiens habitaient. Du reste, il importe dc-
faire remarquer que pcniant longtemps et mme de nosjours, les Grecs ne se sont donne et l'immense majoritd'entre aux ne se donne encore que le nom de Romgni.
Leur idiome meme, ils ne le dsignent ancore que du nom.
du romaiika. Les mots d'hellnes et d'hellenique ne sont que
de date toute rcente et ne sont gure compris par la
masse du peuple.
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LES ROUMAINS DE TURQUIE
69
pninsule balkanique et une bonne partie de
l'Asie Mineure. Ce vaste Empire aurait eu
Athnes pour capitale des letres, Constantinople pour capitale politique et Jerusalem
pour capitale religieuse.
On doit reconnatre que si la diplomatie eu-
ropeene, qui, ds cette poque, connaissait
assez les forces de l'hellenisme, ne se faisait gure d'illusions sur la realisation d'un
projet aussi gigantesque, l'opinion publique
en Europe et tout particulirement le monde
des lettres, des sciences et des arts, tait
acquis la cause grecque. La perspective
de la restauration d'un Etat hellenique, o,
tout portait du moins 6. le faire croire, les
lettres, les arts et les sciences refleuriraient
comme aux plus beaux jours de l'Hellade
ancienne et resplendiraient mme avec un
nouvel clat sur tout l'Orient et o le commerce prendrait, entre les mains des Grecs,
un nouvel essor, cette perspective n'tait
pas sans sourire h. beaucoup de ceux
et
le nombre en tait partout considerable
.qui depuis les bancs de l'cole avaient la
hantise des souvenirs des temps mythologigues ou classiques de la Grce.
Les Grecs venaient ainsi se poser en hritiers de l'Hellade, de la Macedoine et de
l'Empire d'Orient, dont les droits se troll.
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70
N. PAPAHAGI
vaient, disaient-ils et faisaient-ils dire par la
plume de beaucoup d'illustres crivains d'Europe, usurps par la domination ottomane..
La succession revendique par l'hellnisme
semblait toute lgitime. De plus l'hellnisme
parlait au nom de la chrtient et de la.
civilisation, et donnait les plus belles esprances pour l'avenir. Aussi, lorsqu'clata la
fameuse insurrection grecque, elle lectrisa
non seulement toutes les populations chrtiennes de la presqu'ile des Balkans, mais
aussi le monde europen. Les Byron allrent se faire tuer en Grce.
Les Lamartine, les Hugo et bien d'autres
troubadours de l'Europe entonnrent les hymties les plus dithyrambiques en l'honneur des
hros qui ressuscitaient les temps de Marathon et de Salamine. L'engouement pour la
cause grecque fut tel que la diplomatie europenne elle-mme se touva entrane par
le courant de l'opinion publique. Trois Puissances, la France, l'Angleterre et la Russie
unirent leurs forces navales pour aller dtruire
Navarin la flotte d'Ibrahim pacha et mettre fin cette guerre qui durait depuis sept
ans. Enfin le rve sculaire des Grecs se
ralisa. Un royaume helInique fut constitu. Il est vrai que cet Etat minuscule tait
loin du projet grandiose congu par les hwww.digibuc.ro
LES ROUMAINS DE TURQUIE
71
tairistes. Mais s'il ne satisfaisait que dans
une faible mesure les ambitions des Grecs,
il n'en faisait pas moins natre les plus belles
esprances pour l'avenir. On le considrait
comme une premire tape vers la ralisation de la grande idere. Aussi, ds le lendemain de sa formation, les Grecs dirigrent-ils
tous leurs efforts non pas en vue de sa consolidation, mais en vue de son expension.
Leurs efforts, ou plutt les efforts unis de
tous les Chrtiens de la peninsule balkanique
et les sympathies du monde civilis venaient
de leur assurer un premier succs. Ds lors,
pourquoi ne pas en esprer de nouveaux ?
Et pourtant c'est de ce jour que date la
srie des adversits dont l'hellnisme a t
successivement prouv. La tentative de constituer un Etat grec a nui immensment A. la
cause grecque. Le royamme hellnique, ceuvre d'efforts divers autant que d'engouement, a ananti l'hellnisme. Le fils a- tu le
pre, bien involontairement sans doute.
Effectivement, le signal de l'insurrection
grecque donn en Moldo-Valachie a t6
en mme temps le signal du rveil national
parmi les Roumains des provinces danubiennes, o les Grecs avaient fait pendant
deux sicles la pluie et le beau temps, o
les lettres grecques s'panouissaient largewww.digibuc.ro
72
N. PAPAHAGI
ment et o les couches suprieures de la
socit semblaient tre formes par des
Grecs ou tout au moins tre hellnises.
La domination phanariote ne tarda pas
en tre vince et l'hellnisme regut un
premier mais rude coup. Bientt il allait
en recevoir un autre en Bulgarie et en
Roumlie Orientale, en Macdoine mme
o l'lment bulgare, rveill de son sommeil lthargique, se mettait revendiquer
bruyamment le droit d'avoir des coles et
des glises nationales et faisait un grand
pas vers son mancipation nationale par
l'institution, Constantinople, d'une autorit
ecclsiastique bulgare, l'exarcat, qui se dres-
sait l, en face du patriarcat cecumnique,
comme une menace vivante pour l'autorit
spirituelle de celui-ci et pour les vises ambitieuses de l'Etat grec. En mme temps il
surgissait pour l'hellnisme un autre pril.
L'lment roumain de Turquie lui-mme
commengait manifester de vellits de
renatre une vie nationale propre, par la
crtion d'coles et d'glises roumaines.
Ce pril tait d'autant plus srieux pour
l'hellnisme que si le rveil de la
cons-
cience ethnique parmi les Roumains de la
rive gauche du -Danube et parmi les Bulgares avait irrmdiablement compromis la
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LES ROUMAINS tiE TURQUIE
srande ide, le rveil national des Roumains
de Turquie tait bien de nature A. anantir
les dernires illusions que les Grecs croyaient
pouvoir conserver quant l'avenir politique
du royaume hellnique.
En effet, de tous les lments qui avaient
jadis 616 soumis l'influence morale de
l'hellnisme, la population roumaine de Turquie tait celle qui s'tait le plus fortement
attache A. la cause grecque. Non seulement
.elle avait fait pour cette cause toutes sortes de sacrifices de sang et d'argent, mais
.encore elle semblait s'tre appropri mieux
que tout autre la culture intellectuelle
hellnique et tre
se aux ides
dfinitivement acquigrecques. A ces consid-
rations venaient s'ajouter l'importance de
l'lment roumain de Turquie, rsultant aussi
bien de sa force numrique que de l'tat
de bien tre relatif dans lequel il s'est toujours trouv et de sa situation geographique.
Disperse comme elle est, en groupes
plus ou moins compacts, sur toute l'tendue
des provinces de la Turquie &Europe, depuis les frontires de Bulgarie jusqu' la
mer Adriatique et aux frontires grecques
.o elle forme surtout une masse compute,
la population roumaine prsentait pour l'hel-
lnisme un double avantage. Elle le reprwww.digibuc.ro
74
N. PAPAHAGI
sentait exclusivement et d'une fagon trs.
brillante dans les rgions o l'lment
grec fait compltement dfaut et en augmentait l'importance, la o cet lment
existe rellement. Dans la Macdoine du.
nord el de l'ouest et en Albanie, ce qu'on
appelle des communauts grecques n'taient
et ne sont encore formes aux trois quarts,
pour ne pas dire exclusivement, que par
des Roumains, Pour ne citer que quelques
vines gnralement connues, Uskub,
A.
Komanovo, Kuprulu, Prilep, Monastir, Krouchovo, Okrida, Elbassan,
Dourazzo, Cavara, Vlaho-Clissoura, etc._
il n'y a pas plus de vrais Grecs qu'en Finlande, Et pourtant l'hellnisme y fait encore
bonne figure, uniquement grace la partie
de la population roumaine qui continue de
rester attache l'hellnisme ou plutt au
patriarcat grec. Inutile de dire que si lesGrecs peuvent encore parler au nom de
l'hellnisme en degh de l'Aliacmon, affluent
du Vardar, c'est principalement en s'appuyant sur les sentiments hellniques que pro-
fessent encore bon nombre de Roumains
dans la plupart des rgions habites par
eux! En Epire, o l'lment grec est faiblement reprsent et o, par surcroit de
malheur, il se trouve dans un tat d'puiwww.digibuc.ro
LES ROUMAINS DE TURQUIE
75
sement physique, moral et matriel, c'est
la population roumaine qui donne la force
et le brillant que l'hellnisme y possde
encore. De plus, les Grecs savaient que c'taient les populations montagnardes du Pinde
qui leur avaient prt un appui srieux
pendant tous leurs mouvements rvolutionnaires.
De toutes fagons, l'lment roumain de
Turquie constituait donc pour les Grecs urr
appoint trs important qu'ils avaient prig
l'habitude de mettre en ligne de compte
pour la ralisation de leurs rves politiques.
Aussi furent-ils trs mus par les premiers
symptmes de rveil national qui commengaient se manifester parmi le peuple roumain.
L'hellnisme allait se trouver accul b. ses
dernires limites, attaqu dans ce qu'il avait
toujours regard comme ses derniers retranchements, aprs avoir t successivement battu en brche dans des rgions
considres commes les confins lointains de
son influence morale. Bien plus, comme
mme A l'heure actuelle, l'lment roumain
pntre fort avant dans le royaume grec
lui-mme, vu gull s'tend en masse conv
pacte jusqu' l'Agrapha, l'ancienne limite
de ce royaume, et qu'il se trouve rpandu
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N. PAPAHAGI
en trs grand nombre sur le reste de la
Thessalie, l'Etat grec entrevoyait dans la
regeneration nationale des Roumains un
peril lointain sur son territoire mme.
Le monde allait enfin apprende, non sans
un certain tonnement, que l'hellnisme tait
une fiction, non seulement en Macedoine
o les Slaves venaient lui disputer le terrain et lui contester ses droits, mais aussi
en Epire et en Thessalie mme, c'est--dire
dans les pays considrs, bien L tort certainement, comme des pays purement hellniques.
Quant la population roumaine viendrait
.A. lui faire dfaut sur quoi la Grce appuierait-elle ses prtentions en Macedoine, en
Epire et mme en Albanie ?
L'hellnisme avait vu s'vanouir trop de
beaux rves qu'il avait caresses autrefois,
pour consentir A abandonner encore ce dernier. Aussi, au lieu d'accepter le mouvement sparatiste des Roumains de Turquie
comme un vnement naturel, comme la
consequence logique de la force des choses,
prfra-t-il rassembler ses dernires forces
et engager une lutte dans laquelle, mettant de ct tout scrupule, on le verra se
servir des armes les moins loyales, les
moins avouables.
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CHAPITRE IX
NOUVEL ESSOR DE LA CAUSE ROUMAINE
EN TURQUIE
C'est dater de 1878 que le mouvement en faveur du rveil national parmi
l'lment roumain de Macdoine commence
. se dessiner vigoureusement. Jusque lr
on n'avait pu crer d'coles roumaines que
clans quatre ou cinq localits parses. En
core ces coles n'avaient-elles pas pu fonctionner toujours rgulirement, par suite desmanceuvres perfides du clerg phanariote..
Toutefois les premiers aptres du Rouma,
nisme, quoique peu nombreux
les dix
doigts suffiraient les compter n'avaient
pas perdu leur temps. Ils avaient bravement
travaill, malgr l'exigffit, pour ne pas dire
le manque complet de moyens, dblayer
le terrain, A. dfricher le champ envahi par
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N. PAPAHAGI
toutes sortes de mauvaises herbes et A. y
jeter la semence qui allait bientt prendre
des racines assez profondes pour resister A.
tous les orages.
Effectivement, les premiers pionniers de
l'ide nationale avaient disi mettre de longues annes, d'un ct, dessiller les yeux
de leurs congnres et leur montrer le pril de denationalisation qui les menagait
du ct des Grecs, et, de l'autre, edifier
les autorits impriales ottomanes sur le but
.minemment cultural de la propagande roumaine.
L'ouverture d'coles roumaines en Macedoine constituait, en effet, une innovation
aussi bien aux yeux de la majorit de la
population roumaine qu'aux yeux des autorits turques et, comme telle, elle tait
vue avec d'autant plus de mfiance que le
patriarcat et les v'eques grecs, ne cessaient
de la dnoncer comme extrmement dangereuse. Et l'on ajoutait d'autant plus foi
A leurs insinuations perfides qu'ils taient
considrs comme les gardiens de la foi
ancestrale en mme temps que comme les
chefs des chrtiens, responsables, envers le
gouvernement, des ides subversives propages parmi leurs ouailles.
Quoique la propagande roumaine filt dwww.digibuc.ro
LES ROUMAINS DE TURQUIE
79
gage de toute vise politique, les premires tentatives d'ouvrir des coles roumaines
furent loin d'tre favorablement accueillies
par les autorits locales.
Presque tous les premiers matres d'coles roumains furent A. plusieurs reprises jets en prison, tracasss A. tout instant, re-
gards comme des gens mal pensants et
comme des perturbateurs de la tranquillit
publique. Il convient encore de faire remarquer que la plupart du temps ils taient
rests sous le coup de l'interdiction d'ouvrir des coles publiques et que c'est A.
grand' peine s'il leur tait permis de tenir
cole chez eux.
Cependant rien ne rebuta, Hen ne d-
couragea, rien n'intimida ces premiers aptres de notre ide nationale. Convaincus de
la justice de la cause dont ils se faisaient
les champions, ainsi que de son innocuit
par rapport aux intrts politiques de l'Empire Ottoman, ils n'hsitrent pas un seul
instant A. la soutenir courageusement auprs
des autorits turques soit de vive voix, soit
dans de nombreux mmoires. Finalement
ils s'adressrent au gouvernement central
reprsent A. cette poque par Sawfet pacha,
auquel ils exposrent la lgitimit des revendications du peuple roumain de Turquie,
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N. PAPAHAGI
qui voulait sortir de l'asservissement moral
dans lequel il tait tenu par le clerge grec,
vivre de sa propre vie et ne plus se pr-
ter h. servir les intrts politiques de l'Etat
grec, de l'ide grecque, dont le clerg pha-
nariote tait le soutien et le champion le
plus ardent en Turquie.
Loin de porter la moindre atteinte auc
intrts politiques de la Turquie, soutenaient
bon droit les matres d'cole roumains,
le rveil de la conscience ethnique parmi
l'lment roumain ne fera qu'affermir ses
sentiMents de fidlit envers S. M. le Sultan. Cet element se rendra de plus en
plus compte que, pour conserver son individualit, la prudence la plus lmentaire lui
conseille de s'attacher sincrement h. l'Empire
Ottoman, de le considrer comme la meilleure sauvegarde de ses intrts de race et
de lier son sort au sort de la Turquie. Place
entre l'lment grec et l'lment slave, menace galement de deux cts d'tre absorb,
n'ayant aucun point de contact avec la Roumanie et ne pouvant raisonnablement esprer pouvoir donner, un jour, la main h. ses
frres d'au-del du Danube par dessus les
elements si divers et les Etats qui les separent, il cherchera tout naturellement A se
rapprocher le plus possible de la Turquie,
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LES ROUMAINS DE TURQUIE
A identifier ses intrts nationaux aux intrts politiques de l'Empire Ottoman, A. refuser dsormais de faire le jell de qui que
ce soit.
Toutes ces raisons, clairement exposes
et tayes sur des faits positifs, eurent le
don de convaincre le gouvernement central.
S. A. le grand-vizir Sawfet pacha adressa
aussitt un ordre aux gouverneurs de Salonique, de Monastir et de Janina, par
lequel il leur enjoignait non seulement de
ne plus prter l'oreille aux insinuations ca-,
lomnieuses des prlats grecs contre les 6coles roumaines et de ne plus entraver
l'enseignement en cette langue, mais encore d'accorder aide et protection en cas
de besoin aux matres d'cole roumains.
Cette pice est trop importante pour qu'il
ne soit pas besoin de la rapporter ici. Elle
constitue un document des plus prcieux
dans l'histoire de notre rveil national, attendu qu'il en marque une des &apes les
plus importantes. C'est grce A cet ordre
que l'existence des coles qui fonctionnaient
dj plus ou moins rgulirement put tre
assure, que plusieurs autres purent tre
fondes et c'est cet ordre que les matres
d'coles et les prtres roumains ont pu invoquer, toutes les fois que des fonction6
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N. PAPAHAGI
naires ottomans, peu au courant des ten-
dances de la propagande roumaine et induits en erreur par le clerg grec, ont
essay d'entraver la fonctionnement normal de nos institutions scolaires et religieuses.
Voici ce trs intressant document qui
porte la date de 5 Sheval 1295 de l'Hgire (Septembre 1878) :
La Sublime Porte a t informe, d'un
ct, que les Roumains du sandjak de Tric-
cala, du vilayet de Janina et du vilayet de
Salonique dsirent s'instruire en leur propre langue et fonder des coles, et, de
l'autre, que le clerg grec, mal inspir,
pousse les autorits locales h. leur susciter
toutes sortes d'entraves, voire mme perscuter les matres d'cole roumains.
Vu cependant que dans l'Empire Ottoman il n'est permis h. personne d'entraver
le libre exercice du culte et le fonctionnement de l'enseignement scolaire, vous voudrez bien faire savoir aux fonctionnaires cicils, qui relvent de l'autorit de Votre
Excellence, qu'ils sont tenus de ne vexer
aucun des habitants et de n'entraver, sans
motif, aucun exercice du culte et de l'enseignement ; au besoin mme, ils doivent
protger les matres d'cole roumains.
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LES ROUMAINS DE TURQUIE
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yen ai averti, par lettre vizirielle le
-vali de Janina, comme j'en avertis, par la
prsente, Votre Excellence ".
Signe: Sawfet.
Certes, l'ordre de Sawfet pacha n'arrta
pas les intrigues du clerg grec ni ne dissipa toutes les mfiances des autorits locales l'gard de la cause roumaine. Mais
il constituait une reconnaissance implicite
de l'lment roumain de Turquie comme
nationalit distincte, ainsi que de son droit
{le s'instruire et de prier Dieu dans sa propre langue. Les adeptes de l'ide nationale
y voyaient un commencement de triomphe
de leurs justes revendications. Aussi se prirent-ils d'une plus belle ardeur pour mener
bien l'ceuvre entreprise.
Un autre fait important vint indirectement rehausser le prestige de l'action roumaine en Macdoine. Ce fut prcisment
la guerre de 1877 qui semblait avoir compromis jamais l'existence de nos coles.
Jusque l les Roumains de Macdoine n'avaient qu'une ide fort vague de l'existence
d'un Etat roumain aux embouchures du Da-
nube ou tout au moins taient-ils loin de
s'imaginer qu'il pt y avoir rien de commun
entre eux et leurs frres d'au-del du Danube.
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N. PAPAHAGI
La part si glorieuse que l'arme roumaine
prit cette guerre, sous le commandement
de l'illustre Capitaine qui allait bientt ceindre
la couronne royale, provoqua tout naturelle-
ment une vive admiration parmi l'lment
roumain de Macdoine. On s'intressa ce
peuple qui s'affirmait si vaillamment, on discuta, on voulut savoir quelle race il appartenait, quelle religion il professait et l'on
apprit avec un sentiment de fiert tout lgitime que c'tait un peuple frre parlant le
mme idiome que la population roumaine de
Macdoine, avec des diffrences fort legres,
s'appelant du mme nom qu'elle et appartenant au mme dogme religieux.
Tout en se rendant compte de l'impossibilit de s'unir un jour politiquement ce
peuple frre, le dsir naquit cependant chez.
bon nombre de Macdo-Roumains de s'unir
au moins moralement ces frres loigns dont on disait tant de bien. On voulut
etudier la langue roumaine, on se sentit
fier non seulement de s'appeler Roumain,
nom que le peuple roumain de Turquie
aucune poque cess de se donner, mais
encore A se dire Roumain par le sentiment
comme on l'tait par la langue, A. le proclamer tout haut et A proclamer la communaut d'origine entre les Daco-Roumains et
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LES ROUMAINS DE TURQUIE
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les Macdo-Roumains. Beaucoup d'entre eux
-voulurent tudier l'histoire, non pas celle que
les matres d'cole grecs leur avaient enseigne, mais leur propre histoire, et ils ne
tardrent pas apprendre que les premiers
comme les seconds avaient une mme origine, qu'ils descendaient au mme titre de
colonies romaines, tablies dans ce pays
pour trp des sentinelles de Rome, et ils
furent fiers d'tre de race latine, de se dire
les descendants des conqurants du monde
ancien. Et leur pass leur parut bien plus
digne d'admiration que le passe de l'Hellade dont ils taient engous jusque
Tout cela aiguillona le sentiment national de bon nombre de Roumains de Turquie. Des coles roumaines furent ouvertes
dans plusieurs localits. En mme temps
une cole secondaire tait cre Monastir, ville principale de Macedoine, o Feteinent roumain s'leve environ vingt mille
Ames.
Cette cole allait dsormais recevoir les
enfants roumains de tous les coins de Turquie qui y acquerraient l'instruction moyenne
leur propre langue, y recevraient une edu-
cation purement nationale, y auraient l'occasion de se connatre les uns les autres
et d'tablir entre eux des liens de solidawww.digibuc.ro
N. PAPAHAGI
rit ; elle allait, en un mot, tre le foyer
principal d'o la vie nationale rayonnerait
sur toutes les rgions de la Turquie &Europe habites par une population roumaine.
Le souffle de la rgnration nationale
avait t si puissant qu'on a eu un moment
l'illusion que tout l'chaffaudage si pniblement construit par l'hellnisme au cours de
plusieurs sicles allait s'crouler. A ct
des coles nationales, les Roumairo voulurent avoir aussi des glises nationales. Des
prtres eurent mme le courage de clbrer les offices religieux en langue roumaine.
Enfin, chose bien plus inquitante pour
l'hellnisme, comme il s'agissait alors d'an-
nexer la Thessalie et une partie de l'Epire
6. la Grce et que l'lment roumain tait
fortement reprsent dans ces deux provinces, les Roumains rsolurent de protester
auprs de la Sublime Porte ainsi qu'auprs
des reprsentants des Puissances A. Constan-
tinople contre cette cession, qui Lonstituait
une violation de leurs droits dans ces contres et qui leur tait prjudiciable h. plus
d'un point de vue. Des ptitions furent r-
diges en ce sens. Elles furent couvertes
de milliers de signatures et prsentes L
Constantinople par cinq dlgus lus parmi
le peuple roumain de Turquie. A un mo,
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LES ROUMAINS DE TURQUIE
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ment m'eme, les Roumains de Thessalie et
ceux du Pinde, auxquels cette ancienne province de l'Empire Ottoman sert de dversoir naturel, eurent l'ide de s'opposer de
force A_ toute annexion. Mais devant les d-
cisions du congrs de Berlin et l'attitude
des ambassadeurs Constantinople force
leur fut de s'incliner.
L'attitude de la population roumaine n'en
avait pas moins ouvert bien des yeux. Elle
venait de donner un &mend clatant aux
assertions de la Grce qui avait reven.liqu
ces pays au nom de l'affinit de race, de
la communaut de langue et d'aspirations.
ll se dressait l tout coup un lment
qui protestait devant l'Europe contre l'injustice qu'on commettait son gard en
l'annexant un peuple avec lequel il r-
pudiait tout lien de sang ou tout lien moral.
Les Grecs avaient sans doute entrevu le
pril qui surgirait un jour de ce ct-l et
c'est pourquoi leur clerg, leurs agents en
Turquie avaient cherch touffer ds sa
naissance le mouvement sparatiste que le
rveil de la conscience nationale parmi les
Roumains ne manquerait pas d'amener tt
ou tard. Mais ils taient loin de croire que
le pril avait pu prendre des proportions
aussi effrayantes pour l'hellnisme et que
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N. PAPAHAGI
la haine de race qui, malgr la communaut
d'ducation scolaire et religieuse, des luttes,
des souffrances, des esprances de jadis, du
coudoiement et du frottement sculaire,
subsiste toujours au fond, allait sourdre
avec une pareille force. Ils taient loin de
se douter que les quelques matres d'cole
roumains et leurs adeptes avaient eu le
temps de miner ce point le terrain sous
leurs pas, de provoquer un revirement si
soudain dans les aspirations des Roumains,
dans leur idal, dans leurs affections.
L'hellnisme en fut justement alarm.
Aussi n'eut-il rien de plus press faire
que d'aviser des moyens bien autrement
srieux que ceux qu'il avait employs jusque l pour combattre l'ceuvre de la propagande roumaine en Turquie.
Et la lutte commenga, cette lutte pre,
acharne que les deux lments, Roumains
et Grecs, se livrent, sans repos et sans
trve, depuis si longtemps et qui revt de
jour en jour un caractre plus opinitre,
plus violent.
C'est qu'il y a l un antagonisme d'intrts vitaux.
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CHAPITRE X
L'INTOLERANCE DE L'HELLENISME
Et l'hellnisme convoqua son ban et son
arrire-ban et entreprit, contre le rveil national des Roumains, une vritable croisade.
Le mouvement nationaliste roumain ve-nait de prendre un nouvel essor. Les coles roumainns commengaient A se multiplier.
Attirs par le charme et les facilits que
l'enseignement en leur fatigue maternelle
offrait naturellement, les enfants dsertaient
les coles grecques et venaient s'asseoir
.sur les bancs des coles nationales. Les
femmes surtout, gardiennes obstines des
coutumes et des vieilles traditions roumai-
nes, n'ayant pas t . l'cole et par consquent ne sachant pas un traitre mot de
grec, prouvaient un plaisir indicible A. se
faire lire par leur enfants des livres de lecwww.digibuc.ro
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N. PAPA HAGI
ture en dialecte macdo-roumain. De proche en proche, le mouvement s'tendait.
On s'apercevait que l'enseignement en langue maternelle, outre qu'il prsentait d'immenses facilits, tait plus appropri aux
gaits des Roumains, leur disposition
d'esprit, leur fagon de vivre. On voyait
tout de suite que, pour kre apprises en
langue roumaine, l'arithmtique, la gogra.
phie, la grammaire n'en taient pas moins
de l'arithmtique, de la gographie, de la
grammaire, avec cette difference que les
enfants roumains qui mettaient, aux coles
grecques, deux ou trois ans A se familiariser tant soit peu avec la langue grecque,
pouvaient comprendre tout de suite et leur
matre et les livres qu'il leur mettait entre
les mains.
D'un autre ct, il venait de se fonder
Bucarest une socit macdo-roumaine
qui se proposait d'aider au rveil de la
conscience ethnique des Roumains de Turquie par la publication de plusieurs crits.
Et tout d'abord elle avait fond une revue
hebdomadaire, rdige en dialecte macdoroumain et en grec, l'effet de pouvoir
kre lue aussi bien par ceux qui savaient
dja lire le roumain que par ceux qui ne l'avaient pas encore appris. Cette publication,
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LES ROUMAINS DE TURQUIE
91
lue avec beaucoup d'intrt en Macdoine,
s'efforgait d'clairer les Roumains sur leur
origine, de leur montrer les avantages de
l'instruction en leur propre langue et leur
devoir de conserver leur individualit propre.
Les instituteurs roumains dployaient un
zle infatigable h. rpandre et b. affermir les
ides de nationalit. Apostol Margarit, connu
par son esprit fln, par sa vaste exprience
des hommes et des choses de son pays,
par sa connaissance parfaite de la langue
et de la littrature grecques, par le don
de la persuasion, qu'il possdait au plus
haut degr, et par sa force de travail prodigieuse, venait d'tre nomme inspecteur
des coles roumaines de Macdoine. En
cette qualit il parcourait les localits roumaines et provoquait partout un courant en
faveur de l'usage de la langue roumaine.
Des prtres mmes venaient d'tre acquis aux ides nationales et trouvaient fort
naturel de remplacer, dans l'accomplissement des crmonies religieuses, la langue
grecque par la langue roumaine.
Ouelque grande que ft cependant son
intensit, le mouvement nationaliste des
Roumains n'avait rien que de trs pacifique.
En somme, qu'est-ce que les Roumains sollicitaient ?
Rien que le droit de s'instruire
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N. PAPAHAGI
et de prier Dieu en leur propre langue.
C'tait l un droit sacr, nature], et on a
de la peine h. concevoir par quelle &range
aberration, les agents de l'hellnisme ant
cru devoir se mettre au travers de ce mouvement et crer ainsi l'hellnisme des
ennemis parmi ceux qui avaient tant fait
pour la cause grecque.
Cependant, il n'est rien que l'hellnisme
n'ait tent pour l'touffer, faisant preuve
d'une intolerance _ laquelle ou emit loin
de s'attendre de sa part, du moment qu'il
se proclame le reprsentant de la civilisation en Orient.
Tant que les &ales roumaines taient au
nombre de trois ou quatre, situes dans
des localits trs lognes l'une de l'autre,
seuls les veques grecs et quelques agents
plus ou moins patents de l'hellnisme avaient assume la tche d'annihiler l'action
de la propagande roumaine, la plupart du
temps en recourant . des dlations adieuses auprs des autorits locales. Ainsi que
nous l'avons dit, les prlats grecs et le Phanar, qui jouissaient encore de beaucoup de
confiance auprs des autorits ottomanes,
ne cessaient de dnoncer les matres d'cole roumains comme des gens mal pen
sants, comme des propagateurs de doctriwww.digibuc.ro
LES ROUMAINS DE TURQUIE
nes subversives pour l'ordre de l'Etat. Et
la plupart du temps ils russissaient surprendre la bonne foi des autorits d'autant
plus facilement qu'ils se disaient responsables envers elles, en tant qu'investis
rat, de surveiller les faits et gestes de
leurs ouailles. Aussi les coles roumaines
n'avaient-elles pu fonctionner que fort peu.
rgulirement jusque vers 1878-1879.
Mais partir de cette poque, le gouvernement ottoman ayant, par ordre viziriel, enjoint tous les fonctionnaires de
n'entraver aucunement le fonctionnement
des coles roumaines et celles-ci ayant commenc se multiplier, l'hellnisme leur dclara ouvertement la guerre. Ces coles al-
laient dsormais avoir lutter, pour se
maintenir, contre l'action combine d'Athnes
et du Phanar. En effet, ces deux foyers de
l'hellnisme se concertrent pour aviser
tous les moyens propres enrayer l'ceuvre
que les coles roumaines avaient dj accomplie et en entraver toute extension future..
Et tout d'abord le gouvernement grec
et le patriarcat cecumnique, devenu un instrument trs docile de la politique de l'Etat
grec, rorganisrent compltement la propagande par l'cole et l'glise. Mais cette rorganisation rclamait d'normes sommes
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N. PA PAHA GI
d'argent. Malgr l'tat dlabr de ses finances, le royaume hellnique ne recula pas
devant les sacrifices pcuniaires. Il inscrivit
aussitt h. son budget une allocation assez
considrable pour l'entretien de la propagande grecque en Turquie et cette alloca-
tion est alle croissant d'anne en anne
jusqu'au chiffre d'un million deux cent mille
francs par an. Bientt des comits, dits Syllogues, pour la propagation des lettres grecques se fondrent 6. Athnes et 6. Constantinople. Une nue de matres d'cole grecs
s'abattit sur les communes roumaines, qui
possdaient presque toutes dj des coles
grecques. Les nouveaux professeurs venaient
renforcer l'action de ces col es et propager
les doctrines politico-religieuses grecques.
Ils offraient gratuitement les livres, proclamaient sur tous les tons les beauts de l'enseignement hellnique ; ils tchaient d'inspirer aux lves roumains l'aversion pour leur
propre langue et de les enticher de tout ce
qui tait grec.
En mme temps, il surgissait, dans les
principales villes, des coles secondaires
grecques de garcons et de filles (gymnases,
lyces, coles normales), des lves taient
racols dans Ids communes roumaines et
envoys, aux frais du gouvernement grec,
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LES ROUMAINS DE TURQUIE
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y faire leurs etudes ou plutt y recevoir
une education compltement grecque.
De retour dans leurs villages, ceux-ci
etait tout naturellement les propagateurs
les plus zls, les soutiens les plus fermes
des ides grecques.
D'un autre ct, la propagande grecque
faisait appel, par ses journaux, par ses priodiques et par des crits spciaux, aux
sentiments hellniques des Roumains, qualifiant de tratre, de vendu quiconque osait
deserter une cause pour laquelle leurs pres avaient fait tant de sacrifices et dont
le succs final, ajoutaient-ils, ne pouvait
tarder.
La Thessalie et une partie de l'Epire
viennent d'tre annexes h. la Grces, disaient les agents de l'hellnisme. Bientt ce
sera le tour de l'autre partie de l'Epire, de
la Macedoine et de la Thrace, et, alors,
malheur ceux qui auront failli leur devoir.
Cette recrudescence d'agitation de la pro-
pagande grecque ne se traduisait pas seulement par la multiplication des coles et
des glises grecques et par de vaines menaces. Des bandes de prtendus insurgs
armes et organises sur le territoire grec
venaient prter leur appui aux prtentions
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N. PAPAHAGI
de l'hellnisme. El les exergaient des pressions
sur la population roumaine pour la maintenir
sous l'influence des agents de la cause grecque. De leur ct, ceux-ci excitaient et ameutaient leurs partisans contre les matres
d'coles roumains, qui eurent bientt A. es-
suyer toutes sortes d'avanies. On les bafouait, on les huait dans les rues, on leur
courait sus, on leur faisait des charivaris,
bref on cherchait A. leur rendre la vie insupportable. Apostol Margarit, tait attaqu
Monastir mme par des sicaires de la
propagande grecque et faillit tre assomm
h. coups de triques.
Cependant, l'arme la plus terrible 6. laquelle l'hellnisme eut recours pour combattre le rveil national des Roumains, fut
la propagande par l'Eglise.
En mme temps qu'Athnes inondait la
Macedoine d'instituteurs, d'institutrices, d'agents, d'insurgs, le patriarcat cecumnique,
ou plutt la coterie politico-religieuse du
Phanar, devenu une simple succursale de
la propagande hellnique, prenait des mesures bien autrement srieuses contre le
mouvement roumain. Sur ses ordres, les
prlats grecs parcouraient les communes
roumaines et, transformant la chaire en tribune politique, ils fulminaient contre la Ianwww.digibuc.ro
LES ROUMAINS DE TURQUIE
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gue roumaine et les aptres du roumanisme qu'ils accusaient ouvertement, avec la
plus insigne mauvaise foi, de travailler, sous
le couvert de l'enseignement national,
garer les fidles pour les amener sous l'au-
toHte du Pape et les convertir petit h. petit
au dogme catholique. Les prtres roumains
qui avaient os lire les prires en roumain
taient mis en interdit, excommunis et emprisonns aux vchs o ils taient soumis 6. des tortures en vue de leur faire
abjurer les ides roumaines et de leur arracher des declarations portant que la propagande roumaine ne poursuivait d'autre
but que la conversion des Roumains A un
autre rite. Les prtres Sophroni, de Vlaho Clissoura, Constantinesco, de Privoli, Papa
Dimitri, de Samarina, Papa Cosma, de Moscopoli, et plusieurs autres avaient t non
seulement excommunis mais littralement
martyrises par les v'eques grecs, uniquement parce qu'ils s'taient declares partisans de l'usage de la langue roumaine dans
les glises, tel point qu'un d'entre eux,
le P. Constantinesco, de la commune roumaine de Privoli, ne pouvant supporter la
detention tortionnaire h. laquelle il avait t
condamn par l'vque de Grbna, se vit
force de declarer, dans un moment de dou7
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N. PAPAHAGI
leurs atroces, qu'il ne reconnaissait plus
comme chef spirituel le patriarche mais le
Pape.
L'vque de Prespa ayant appris que les
habitants de Gopesh avaient fait lire l'vangile et l'eptre en roumain, dans leur glise,
leur adressa la lettre suivante, en date du
15 fvrier 1882.
Trs honors Prtres, Epitrope piscopal, honorables Primats et notables de Gopesh, bourgade de notre diocse.
, Arriv il y a quelque temps dit Crouchovo
Monastir j'ai appris, non sans tonnement, que
depuis quelque temps vous chantez en roumain
dans votre glise, et je ne comprends pas que
quelqu'un ait pu vous le permettre.
De prime abord, nous ne pouvions le croire ;
nous regardions mme comme impossible qu'
notre insu N ous puissiez le faire. Aussi bien
n'ignorez-vous pas qu'un tel acte est contraire
aux principes et aux Ibis ecclsiastiques.
Mais plus tard nous avons su d'une manire
positive qu'on chante en roumain . deux chceurs
a l'glise et que plusieurs fois l'pitre mme y a
t lu en roumain au milieu de querelles.
C'est pour la premire et dernire fois qu'aujourd'hui nous vous crivons l-dessus. Nous vous
prvenons donc clue, pour aucun motif et d'aucune manire, vous ne devez ni chanter, ni lire
l'ptre en roumain. En outre, pour viter tout
scandale et toute querelle, nous ordonnons aux
prtres de lire eux-mmes l'ptre et voulons
qu'ils en soient responsables.
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LES ROUMAINS DE TURQUIE
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Si quelqu'un, aprs la rception de la prsente, a la tmrit de contrevenir nos ordres,
chose que nous n'osons croire, il sera puni svrement tout aussi bien que les perturbateurs
de la tranquillit de votre commune. Et cet effet, nous vous manderons Monastir pour nous
faire connatre les auteurs de ces illgalits.
Cependant nous avons jug propos de vous
.crire d'abord et de vous engager paternellement
A vous abstenir de choses dont, vous n'en doutez pas, le rsultat ne peut tre que malheureux
pour vous.
Persuad que vous accueillerez bien l'admonition que nous vous donnons aujourd'hui relativement . la susdite affaire, que personne ne
fera le contraire et que si quelqu'un le faisait,
les autres le dnonceraient notre lieutenant et
aux notables, nous vous souhaitons, en attendant
une prompte rponse, une sant bonne et un
amour rciproque.
Sign: Alexandre
vgue de Prespa
Comme cependant, malgr toutes les pr-
dications haineuses et les peines dont les
prtres roumains taient frapps, beaucoup
de pres de famille continuaient envoyer
leurs enfants aux coles roumaines, les prlats grecs eurent recours aux grands moyens.
Ils frapprent d'excommunication majeure
non seulement les matres d'cole roumains,
mais aussi les familles qui continueraient
d'envoyer leurs enfants . leurs coles et
tous ceux qui entretiendraient des rapports
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N. PAPAHAGI
avec ces familles. En consequence, la communion, la confession, le baptme, la se-
pulture et en general toute assistance relit,crieuse furent nettement refuses ces familles.
Tout prtre qui enfreignait les ordres
des vques grecs tait expos A. encourir
lui-mme les mmes peines.
Bien plus, on obligea les cures A aller
de maison en maison menacer les familles
de toutes les peines de l'enfer si elles confinuaient A faire apprendre A. leurs enfants
la langue roumaine, celle lang-ue maudite de-
Dieu, si elles ne s'empressaient de jeter au
feu les livres roumains.
C'tait, comme on le volt, la terreur religieuse. Tout accident, tout malheur survenu
une famille excommunie du fait
A.
d'envoyer ses enfants A. l'cole roumaine ou
de recevoir chez elle le prtre roumain,.
tait exploit comme un juste chtiment
ou comme un avertissement inflig par Dieu.
Neanmoins,
en depit de ces procds
inquisitoriaux qui entravaient certainement,
s'ils ne parvenaient pas A. l'enrayer compltement, le dveloppement de la conscience
ethnique, cepx qui avaient dej t acquis
aux ides roumaines ne s'obstinaient que davantage A. suivre les coles roumaines. Bienwww.digibuc.ro
LES ROUMAINS DE TURQUIE
101
tt mme
ils contestrent aux vques
droit
de leur refuser l'accs de
grecs le
leurs glises construites de leurs propres
deniers et revendiqurent le droit de faire
lire les prires en roumain. C'est alors que
dpouillant toute retenue, les prlats grecs
voulurent transformer leur crosse en trique
et frapper, en pleine eglise, avec l'aide de
leurs cavas et des agents aux gages de la
propagano grecque, les Roumains qui avaient cette audace. Aux coups, ceux-ci
opposrent des coups. Plusieurs vques
furent rosss d'importance, eurent la barbe
arrache et furent pousss par les paules
hors des glises dont ils voulaient absolument faire un instrument de propagande
grecque. S'excitant de ct et d'autre, gr-
cisants et roumanisants se livrrent dans
plusieurs endroits A. des rixes effroyables.
Dans les glises de beaucoup de villages
des bagarres sanglantes se produisaient tous
les dimanches et les jours de fte. Il y
eut mme des morts. Finalement les autorites durent intervenir pour faire cesser ces
querelles pieuses qui prenaient des proportions effrayantes. De nombreux et interminables procs s'en suivirent.
Cependant le patriarcat cecumnique et
les vques grecs multipliaient les anathwww.digibuc.ro
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N. PAPAHA GI
mes avec un acharnement inconcevable et
pour mieux frapper les imaginations ils les
faisaient accompagner de tout le ceremonial lugubre prescrit par le rite orthodoxe :
vtements sacerdotaux de deuil, cierges
noirs, etc. Ce qu'il y a de profondment
affligeant, c'est qu'en dpit du bon sens et
d'une triste exp rience, le clerg grec, devenu un instrument aveugle de la propagande grecque, ne semble pas prt A. renoncer A. ces moyens d'oppression indignes
des minisires de Dieu et rvoltants pour
la conscience de la population roumaine..
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CHAPITRE XI
LES PROGRS DE LA PROPAGANDE
ROUMAINE
Cependant, en dpit des ressorts mus par
le gouvernement grec, des entraves suscites A chaque instant par les nombreux
agents de la propagande grecque et malgr l'intolrance et l'attitude ouvertement
hostile du clerg grec, qui avait pous la
cause de l'hellnisme, les ides nationales
faisaient leur chemin. Le nombre des coles
primaires de gargons et de filles augmentait d'anne en anne, A ct du lyce roumain de Monastir, qui avait t cr
vers 1880 et d'o tait sortie une gnradon fortement imbue de sentiments nationaux, venaient successivement se fonder
plusieurs autres coles secondaires : l'cole
normale de filles A Monastir, un gymnase
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N. PAPAHAG1
A Janina, transform plus tard en cole de
commerce, un gymnase A Brat, une cole
de commerce A Salonique, etc. Bon nombre des elves sortis de ces coles allrent
complter leurs tudes suprieures aux universits de l'tranger et notamment A celles
de Roumanie d'o ils retournrent en Macdoine comme professeurs, mdecins, avocats, ingnieurs,
musiciens,
artistes, etc.
Ce fait ne contribuait pas peu A donner
du prestige aux coles roumaines. Du reste,
beaucoup de ces coles, bien que de date
rcente, taient djA mieux organises que
les coles grecques, dont les tendances A.
un clacissisme pur ne faisaient pour la plu-
part du temps que farcir l'esprit des jeunes ..crens du fatras de la littrature et de
la mythologie grecques. Les lves des
coles grecques passaient de longues annes
A. plir sur les textes des auteurs grecs,
sans cependant parvenir jamais h. se famili-
riser avec la littrature ancienne et quittaient les bancs des coles, en n'ayant, le
plus souvent, que ce bagage fort mince et
plutt encombrant, pour affronter la lutte
pour la vie. Tout au contraire, les coles
roumaines tendaient de plus eu plus h. se
moderniser. lles prsentaient en outre l'avantage de donner aux lves l'enseignewww.digibuc.ro
LES ROUMAINS DE TURQUIE
105
ment en leur propre langue. Cet avantage,
trs apprciable pour les Roumains de toutes les rgions en gnral, prsente une
importance toute particulire pour les enfants des Roumains tablis dans des rgions
o l'lment grec fait compltement dfaut,
au nord et A l'ouest de la Macdoine proprement dite et en Albanie. Comme ils
n'ont pas l'occasion d'apprendre le grec
pendant leur bas Age et qu'en dehors de
l'cole ils n'ont presque jamais besoin de
parler grec, cette langue est pour la plupart d'entre eux du pur chinois, que d'aucuns ne parviennent jamais A. apprendre,
malgr les longues annes qu'ils passent
sur les bancs des coles grecques, tant cet
idiome, dont le gnie est tout h. fait diffrent de celui de l'idiome roumain, inspire
de rpulsion aux enfants roumains. C'est
l une des causes principales pour lesquelles
les Roumains rclament si instamment l'enseignement en leur langue maternelle.
Il est vrai que les matres d'cole grecs
font tout leur possible pour faire dsap-
prendre aux enfants leur dialecte. Dfense
est faite aux lves, sous menace des pu-
nitions les plus svres, de parler leur
idiome A l'intrieur de l'cole. En mme
temps il leur est enjoint, sous menace des
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N. PAPAHAGI
mmes punitions, de ne parler entre eux,
hors de l'cole, que le grec. Des surveillants sont mme prposs cet effet. Mais
on a beau prescrire et appliquer toutes les
peines scolaires ; une fois que les lves
rentrent chez eux, ils quittent au seuil de
la maison le charabia grec qu'on leur fait
apprendre de force, car la femme roumaine,
possde le sentiment de conservation de la
langue, des us et contumes et des traditions roumains un si haut degr que mme
les hommes les plus entichs d'hellnisme
craignent de parler grec en famille, de
peur de paratre ridicules. C'est contre
cette obstination des femmes roumaines que
les efforts d'hellnisation de la propagande
grecque ont toujours chou. Aussi est-
ce de ce ct que cette propagande dirige depuis quelque temps tous ses efforts.
Elle multiplie les coles de filles dans les
localits roumaines et cherche les munir
de tout ce qui est de nature captiver
l'esprit de ces enfants, afin de pouvoir leur
inspirer, ds l'ge le plus tendre, l'amour
de l'idiome grec, des chansons grecques,
des posies grecques, etc.
Mais en mme temps que les partisans
du mouvement nationaliste, triomphant des
difficults que l'hellnisme leur suscitait
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LES ROUMAINS DE TURQUIE
107
chaque pas, russissaient fonder, dans plusieurs centres roumains, des coles nationales, ils revendiquaient hautement le droit
d'avoir leur clerg national, de faire clbrer la liturgie et toutes les autres ceremonies religieuses en leur langue.
Bravant l'anathme des veques grecs,
plusieurs prtres se dclaraient partisans de
l'usap de la langue roumaine dans leurs
glises. Les autorits ottomanes, claires
sur les procds inquisitoriaux dont les
prlats grecs usaient regard de tout
prtre qui se dclarait roumain, sous le
prtexte que les privileges concedes au patriarcat leur confraient une autorit absolue sur tout prtre orthodoxe, s'empressrent d'y mettre bon ordre. C'tait l videmment une interpretation on ne peut
plus fausse des privileges concedes par de
gnreux Sultans l'glise grecque, un
abus d'autorit criant, en mme temps
qu'un empitement sur les droits du pouvoir excutif civil. Aussi le gouvernement
ottoman invita-t-il les autorits ecclsiastitiques grecques lui faire connatre dsormais les delfts commis par les prtres roumains, toutes les fois qu'elles se croyaient
en devoir de recourir des peines disciplinaires contre eux.
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Un homme tomba mort. Plusieurs notables
furcnt &rous en prison.
A Gopeshi, le parti roumain, qui formait
l'crasante majorit, s'tait rendu maitre de
l'glise qui venait d'tre construite pour les
trois quarts aux frais de ce parti. A Nijopoli, roumanisants et grcisants s'assommaient
littralement presque tous les dimanches,
les uns voulant faire clbrer la liturgie en
roumain, tandis que les autres s'y opposaient. A Hroupishta, la communaut roumaine se faisait construire une glise sur
la base d'un firman reconnaissant cette glise comme roumaine. La communaut roumaine de Crouchovo s'tait fait construire
une chapelle o le service religieux tait
clbr exclusivement en roumain par deux
prtres qui, pour ce motif, avaient t excommunis par l'vque grec. Bientt, cette
communaut obtenaient elle-mme l'autorisation, par firman, de faire btir une glise
roumaine. Les habitants des communes roumaines de Se lia et de Xerolivad, dans le
district de Karafria, ayant lous t acquis
aux ides nationales, faisaient remplacer le
grec par le roumain dans l'exercice de leur
culte. A Samarina, le parti roumain obtenait, aprs force conflits, une glise sur les
deux ou trois qui existent dans cette localit.
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A Nevesca,
N. PAPAHAGI
.,
Moscopoli,
Turia,
6.
Baeassa et dans plusieurs autres localits
roumaines les conflits ayant pour cause la
question de la langue ne discontinuaient pas
dans les glises. Dans la rgion de Meglni, plusieurs villages roumains avaient dfinitivement exclu le grec de leurs glises
et de leurs couvents et l'avaient remplac
par leur propre langue. En un mot, un courant trs puissant se dessinait partout en
faveur des glises nationales.
Mais ce courant provoquait, ainsi que
nous l'avons dit plusieurs reprises, des
querelles incessantes et des procs que les
autorits se trouvaient parfois fort embarrasses de trancher, vu que si les vques
prtendaient tre, de par leurs privilges,
les matres des glises orthodoxes, la population roumaine soutenait, au contraire,
avec infiniment plus de droit que ses glises ayant t construites de ses propres
deniers, elle entendait avoir la facult de
prier Dieu en sa propre langue et que, du
moment que les prlats grecs, refusaient de
lui accorder ce droit, elle refusait aussi, de
son ct, de les reconnatre comme chefs
spirituels.
Confiant en la justice de leurs rlamations, les Roumains rsolurent de les souwww.digibuc.ro
LES ROUMAINS DE TURQUIE
111
mettre au patriarchat cecumnique. A cet
effet, les communauts roumaines de l'Empire Ottoman dlgurent, en 1890, cinq
personnes aupres du Patriarcat.
Ainsi qu'on le verra plus loin, les prtentions des Roumains, sur le terrain ecclsiastique, taient et sont encore des plus
modestes. Ils demandaient, alors comme
plus tard et comme h. l'heure actuelle, la
libert de faire clbrer les offices de
leur culte en langue roumaine et d'avoir
un chef religieux h. eux, qui continuerait h.
relever de l'autorit directe du patriarcat.
Contrairement h. toute attente, le patriarcat grec se montra d'une intransigeance absolue. Il refusa d'accepter les propositions
des dlgus roumains et dclara qu'il ne
pouvait faire la moindre concession sur le
terrain ecclesiastique h. la population roumaine de Turquie.
Trouvant le patriarcat intraitable et irrductible sur la question de langue, les Roumains s'adressrent h. la Sublime Porte et
demandrent, en tant que sujets de l'Empire Ottoman, 'la reconnaissance de leur
droit h. proclamer un chef religieux.
Depuis les Roumains ont ritr leurs
dmarches aussi bien auprs du Phanar
qu'auprs de la Sublime Porte. mais ils ont
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N. PAPAHAGI
toujours eu jusqu' present la douleur de
voir le patriarcat cecumnique opposer un
non possum:es absolu A toutes leurs revendications. Bien que le gouvernement turc
Fait A plusieurs reprises invite A dormer
une solution A la question ecclsiastique du
peuple roumain de Turquie, le patriarcat
grec a persist dans son intrasigeance inconcevable, allguant des raisons toutesplus mauvaises les unes que les autres,
ainsi qu'on le verra dans le chapitre trai-
tant spcialement de cette question.
Dans ces conditions, il est naturel queles Roumains aient perdu tout espoir d'arriver A une entente avec l'glise grecque
du Phanar et qu'ils n'attendent plus la solution de leur question ecclsiastique que
du gouvernement ottoman.
Mais, en attendant cette solution si ardemment dsire, la population roumaine
reste expose A.. toutes les vexations et A.
toutes les fantaisies des vques grecs, qui,
suivant les circonstances, lui refusent Faeces des glises, bties pourtant par ellemme, l'excommunie, l'oblige A enterrer ses
morts sans l'assistance de la religion et
hors des lieux consacrs A la sepulture.
Le clere phanariote espre pouvoir rebuter les Roumains, par ces procds inwww.digibuc.ro
LES ROUMAINS DE TURQUIE
113
dignes de l'Eglise, et les faire rentrer
dans le giron du Phanar. Il se trompe sans
doute, car le sentiment national est si profondment enracin chez nos congnres
qu'on les voit prfrer se priver du secours
de la religion plutt que de renier leur origine roumaine et se proclamer Grecs.
En attendant toujours cette solution, les
Roumains n'en poursuivent pas moins la
consolidation de leur conscience ethnique et
l'affirmation de leur individualit propre par
tous les moyens. Dj dans plus de trente
localits roumaines les services religieux ont
lieu exclusivement en langue roumaine.
Le nombre des prtres roumains qui ont
bravement affront les foudres de l'anathme du patriarcat cecumnique, ce nombre,
si restreint au dbut de notre rveil national, s'lve actuellement b. une soixantaine.
Nos coles primaires de gargons et de
filles vont en augmentant d'anne en anne. Leur nombre atteint actuellement le
chiffre de cent, avec une population scolaire d'environ six mille lves et un personnel enseignant s'levant 6. plus de. trois
cents instituteurs, institutrices et professeurs.
Nos coles secondaires de gargons et de filles sont trs frquentes et donnent d'excellents rsultats.
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N. PAPAHAGI
En outr, les Roumains acquis aux ides
nationales tendent actuellement A. se constituer en communauts distinctes. Le gouvernement turc a officiellement reconnu
l'existence des Roumains comme lment
distinct par la nomination, au sein de la
commission de rformes, d'un dlgu roumain charg d'y reprsenter le peuple roumain au mme titre que les dlgus des
autres nationalits chrtiennes dont l'existence est officiellement reconnue en Turquie:
Grecs, Bulgares, Serbes. Plusieurs autres
concessions de moindre importance, faites
aux Roumains dans ces derniers temps,
constituent elles-mmes une reconnaissance
implicite, de la part du gouvernement imprial, de leur individualit ethnique en
Turquie.
Le jour n'est peut-tre pas loign o
les Roumains obtiendront la satisfaction de
leurs lgitimes revendications sur le terrain
ecclsiastique et ce jour-l marquera une
nouvelle re dans la lutte pour la consolidation de leur ceuvre nationale.
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CHAPITRE XII
LA QUESTION ECCLESIASTIQUE DES ROUMAINS DE TURQUIE
Quoi qu'en pense le patriarcat cecumnique, un procs est ouvert entre lui et le
peuple roumain de Turquie. On sait que
l'objet des dbats est la langue . employer
dans les glises.
Ce procs trane dj depuis plusieurs
annes,
En effet, ds le lendemain du jour o
les Roumains commencrent A. prendre conscience de leur individualit, ils manifestrent le dsir de fake clbrer la liturgie
et les autres crmonies religieuses en leur
propre langue. Ils y taient et y sont pousss par des considrations d'ordre spirituel,
aussi bien que d'ordre national.
Cependant, comme nous l'avons vu, ce
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N. PAPAHAGI
dsir si naturel et si lgitime de la population roumaine de substituer, pour l'exercice de son culte, sa propre langue la.
langue grecque, qui lui est compltement
trangre, se heurta, ds le dbut, une
vive opposition de la part du patriarcat et
des vques grecs. Mais cette opposition
ne fit qu' irriter les esprits. Bientt les
Roumains formulrent nettement non seule-
ment le dsir de faire usage de leur propre langue dans leurs glises, mais aussi
celui d'avoir un chef religieux eux.
On a vu que la patriarcat a systmatiquement refus de faire droit aux revendications des Roumains sur le terrain ecclsiastique. Parmi les raisons, plus futile&
les unes que les autres, sur lesquelles le-
Phanar a appuy son refus, il y en a deux.
principales : le dogme de l'unit de langue
liturgique et le dogme de l'unit de chef religieux.
Or, ni l'une ni l'autre de ces deux raisons d'ordre religieux ne tiennent debout
contre le moindre examen.
D'abord, l'unit de langue n'est point
rige en dogme par l'glise orthodoxe.
Oui ne sait, en efet, que seule une infimeminorit d'orthodoxes emploie le grec comme langue liturgique, tandis que l'immense
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LES ROUMAINS DE TURQUIE
majorit se
117
sert de divers idiomes. Les
Russes, les Serbes, les Montenegrins, etc.
se servent du slavon. Les Roumains du
Royaume de Roumanie ainsi que ceux d'Autriche-Hongrie se servent du roumain, les
Caramanlis, du turc, les orthodoxes arabes,
de l'arabe, etc.
Le grec n'est pas pour l'glise orthodoxe ce qu'est le latin pour l'glise catholique. Des lors, on ne voit pas pour
,quelle raison ce qui est permis tous les
orthodoxes ne le serait pas seulement aux
Roumains de Turquie, pour quelle raison
l'usage de la langue roumaine serait ca-
nonique dans les glises de Roumanie et
anticanonique dans les glises des Roumains de Macedoine.
Du reste, mme en Turquie, le patriarcat grec n'a-t-il pas permis lui-mme aux
Serbes de la Vieille-Serbie (Uskub, Prishtina, etc.) de se servir de la langue serbe
dans leurs glises ? La question de la langue liturgique n'est mme pas, en supposant qu'elle pt jamais retre, une affaire de
latitude, puisque ces Serbes se trouvent tre
les cohabitants des Roumains dans plusieurs
endroits de la dite region.
Voyons maintenant si la concession d'un
chef religieux aux Roumains de Turquie
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118
N. PAPAHAGI
serait de nature porter atteinte au dogme
de l'unit du chef de l'Eglise orthodoxe.
Et d'abord cette unite existe t-elle pour
l'glise orthodoxe, comme ele existe pour
l'glise catholique ? Non, assurment. Car,
malgr son titre d'cecumnique, le patriarche
grec de Constantinople n'est nullement, A.
beaucoup prs, pour 1a totalit des orthodoxes, ce qu'est le Pape pour l'ensemble
des
catholiques, Nul n'ignore, en effet,
qu'il y a autant d'glises autocphales qu'il y
d'Etats orthodoxes. Les glises russe,
roumaine, serbe, grecque, etc. ont chacune
leur autorit ecclsiastique distincte et ina
dpendente rune de l'autre. Il y a donc
autant de chefs ecclsiastiques orthodoxes
qu'il y a d'glises autocphales.
Le patriarcat essaie toutefois d'tablir
une distinction en ce qui concerne les limites de son autorit. Dans un meme Etat,
prtend-il, il ne peut y avoir qu'un seul
chef ecclsiastique du rite orthodoxe. La
vrit est cependant tout autre. Dans l'Empire Ottoman mme, o son autorit est
circonscrite, il y a outre le patriarche cecumnique, quatre autres patriarches orthodoxes : ceux de Damas, de Jerusalem,
d'Antiochie et d'Alexandrie. Ces patriarches
sont des chefs religieux au mme titre que
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N. PAPAHAGI
La lutte pour l'introduction de la langue
roumaine s'engageait violemment dans plusieurs localits roumaines. A Okrida, le service religieux tait dj depuis longtemps
clbr exclusivement en roumain dans les
deux glises que la population roumaine y
possde. A Vlaho-Clissoura, aprs des querelles presque toujours sanglantes, qui se
renouvelrent trs frequemment pendant plusieurs annes, et aprs des procs interminables, la question de la langue tait dfi-
nitivement tranche par une decision des
autorits d'apres laquelle le service religieux,
.i. l'glise principale, aurait lieu desormais
4 tour de rle, une semaine en langue roumaine et la semaine suivante en langue
grecque.
A Avdela, h. Privoli, aprs plusieurs bagarres qui ont failli coter la vie A l've"-
que grec de Grbna, le grec tait remplace compltement, dans les glises de ces
communes, par la langue roumaine.
A Molovishte, les adeptes du roumanisme
formant la majorit avaient galement obtenu que le service religieux ait lieu h. tour
de rle, en grec et en roumain. Pousses
par l'vque de Prespa, les grcisants attaquerent en pleine glise les roumanisants.
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LES ROUMAINS DE TURQUIE
119
le patriarche de Constantinople qui n'est
qu'un firimus inter tares.
Bien plus, le patriacat cecumnique a
cet gard, un prcdent qui ren,
cr,
verse sa propre thse et dont peuvent justement se prvaloir les autres nationalits
orthodoxes soumises sa suprmatie spirituelle. Non seulement il a permis aux Serbes de Macdoine de se servir de leur propre langue dans leurs glises, mais il leur
a encore concd le droit, il y a 6. peine
A.
quelques annes, d'avoir deux vques, c'est6:dire deux chefs religieux A. eux. Et les
Roumains de Turquie, bien qu'en nombre
infiniment plus considrable que les Serbes,
se contenteraient d'un seul !
Encore une fois : Pourquoi ce qui est
permis aux Serbes de Turquie, ne le serait-il pas aux Roumains du mme Etat ?
La contradiction n'est-elle pas flagrante ?
Le partialit ne saute-t-elle pas aux yeux ?
Comment ? Le patriarcat cecumnique cre
lui-mme des prcdents de cette nature
sans compter ceux qui existent dj de
temps immmorial et il s'tonne de ce que
d'autres demandeut des concessions analogues !
Reconnoitre aux Serbes de Turquie le
droit d'avoir leurs chefs ecclsiastiques et
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N. PAPAHAGI
d'employer leur langue, ce n'est pas porter
atteinte au dogme de l'unit du chef spi-
rituel et de la langue liturgique ; en faire
autant, pour les Roumains du mme Etat,
c'est violer tous les dogmes et agir contrairement l'esprit de la religion orthodoxe qui n'admettrait pas de distinctions
phyltiques (de race). Ce sont l videmment des distinctions que seul l'esprit byzantin peut concevoir, mais que tout esprit
droit ne saurait admettre.
Le patriarcat cecumnique lve cependant une petite objection : Les Roumains
qui rclament l'emploi de leur propre langue ne forment qu'une petite minorit par
rapport leurs congnres qui restent encore attachs l'ancienne tradition. Je ne
puis donc pas, ajoute-t-il, conceder la miporit un droit que la majorit ne rclame pas.
Si mme l'assertion du patriarcat tait
exacte, elle serait loin de justifier son refus.
Ce n'est pas le nombre plus ou moins
grand qui peut faire flchir les dogmes
notre gr. Quand mme nous ne formerions en Macedoine qu'une seule communaut, nous aurions toujours le droit d'avoir notre glise part. A-t-on jamais demand
aux communautes grecques qui existent en
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LES ROUMAINS DE TURQUIE
121
Roumanie et ailleurs de combien de fideles
se compose chacune d'elles ? On leur a accord le droit d'avoir leurs glises A. part,
leurs coles 6. part, et nul ne se soucie de
savoir si ces glises sont frquentes par
un grand nombre de Grecs ou si personne
n'y met les pieds.
Nous formons encore, dites-vous, une minorit ? Eh bien, qu'on examine nos revendications en tant que minorit. On verra
combien elles sont modestes. Voici en effet
une note de propositions qui a t remise
au patriarcat au mois d'avril 1904:
lu Les Roumains pourront se constituer
dans toutes les ville et les villages en communauts roumano-orthodoxes indpendantes et reconnues par le patriarcat, A. l'instar
de la communaut greco-orthodoxe d'Uskub.
2 Le Saint Synode voudra bien accueillir, examiner et trancher sans retard et sans
difficult toute demande qui lui sera pre-
sente en ce sens par la population roumaine ;
3 En vue d'introduire la paix au sein
de la grande Eglise et d'viter A. l'avenir
les scandales et les luttes pour la possession d'une glise commune, les communauts roumano-orthodoxes auront le droit, si
elles le jugent ncessaire, d'difier et de
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N. PAPAHAGI
possder leurs glises propres. El les disposent, cet effet, des fonds ncessaires ;
40 Dans ce but, le Patriarcat cecumnique, saisi par les intresss, fera sans retard les dmarches voulues pour l'obtention
de l'autorisation respective ;
5 Les communauts indpendantes religieuses roumano-orthodoxes pourront engager des prtres, archiprtres ou archimandrites, et les mtropolitains respectifs accepteront fraternellement l'installation de
ces ecclsiastiques sans pouvoir s'y opposer, sauf pour des cas exceptionnels ayant
trait aux mceurs ;
6 Les prtres engages par les communauts roumano-orthodoxes seront libres de
dire la messe en roumain, sur le desk de
ces communauts.
7 L o il n'existe encore qu'une seule
glise pour toute la population orthodoxe,
et o la messe ne se dit actuellement qu'en
grec, des arrangements pourront intervenir
pour que le service divin soit clbr alternativement en grec et en roumain.
Suivent quelques autres clauses peu in-Aportantes, et enfin :
12 En vue de faciliter les relations entre la grande Eglise et les populations roumaines, ces dernires dsigneront un rewww.digibuc.ro
LES ROUMAINS DE TURQUIE
123
prsentant ecclsiastique ou laque charg
d'tre l'interprte de leurs vceux et de poursuivre les diffrentes affaires d'ordre religieux intressant les dites populations.
Non seulement le patriarcat a rejet ces
propositions, comme il avait rejet toutes
les autres, de mme nature, qui lui avaient
t soumises prcdemment, mais encore il
accentua, depuis, son attitude hostile A. regard des adeptes des ides roumaines, de
leur clerg et de leurs glises. Bientt, en
effet, sur un mot d'ordre du Phanar, les
vques grecs entreprirent une nouvelle
croisade contre la propagande roumaine.
On les vit de nouveau monter en chaire
pour fulminer contre la langue roumaine, pr-
cher la haine, lancer l'anathme contre les
prtres roumains et exciter la population 6..
les attaquer mme A. main arme.
Dans les endroits ou les roumanisants
n'avaient pas une glise 6. eux, ils furent
exclus des glises grecques. Dfense fut
faite aux prtres de leur prter la moindre
assistance religieuse. La propagande grecque s'acharna mme contre les morts auxquels les vques refusrent la spulture
dans les cimetires. Des cortges funbres
furent attaqus en pleine ville et terroriss
par la populace, ameute par le clerg grec..
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121
N. PAPAHAGI
Bref ce clerg fit de nouveau preuve d'une
intolrance digne de la secte la plus fanatiqu e.
En prsence de l'intransigeance absolue
dans laquelle le patriarcat cecumnique s'est
enferm ainsi que de la recrudescence d'agitation qu'il a provoque contre le mouve
ment ecclsiastique roumain, nos congn-
res de Turquie ont presque compltement
perdu l'espoir de voir le Phanar revenir A.
rescipiscence. Aussi n'attendent-ils plus la
solution de leur question ecclsiastique que
du gouvernement ottoman. La Sublime Porte
a toujours, en effet, fait preuve d'une gale
sollicitude pour les intrts matriels et mo-
raux de tous ses sujets sans distinction de
nationalit. 11 est donc A. esprer qu'elle
reconnatra le bien-fond des revendications
religieuses de la population roumaine et
qu'elle voudra bien faire droit A. leurs justes demandes, d'autant plus que l'lment
roumain, acquis aux ides nationales, a toujours fait preuve de l'attachement le plus
sincre et du loyalisme le plus parfait envers la Turquie.
Tel est, en sa phase actuelle, le conflit
entre le patriarcat grec et les Roumains
de Macdoine..
La presse grecque d'Athnes et de l'www.digibuc.ro
LES ROUMAINS DE TURQUIE
125.
tranger, qui n'a pourtant, nous semble-t-il,
rien voir dans ce conflit, nous reproche
de la fagon la plus amre, quand elle ne
nous les impute A. crime, nos tendances
constituer une glise nationale.
Pourquoi, nous dit-elle en choeur, youlez-vous renverser un tat de choses consacr par des traditions plusienrs fois sculaires ?
A cela nous rpondons : Nous ne sommes
par les premiers A. nous engager dans cette
voie. Nous l'avons, au contraire, trouve largement fraye par tous nos coreligionnaires d'autre nationalit, ainsi que par le patriarcat lui-mme et nous avons prouv le
mme besoin de nous servir, dans nos
glises, de notre langue qu'ont ressenti les.
Russes, les Roumains de la rive gauche du
Danube, les Serbes, les Bulgares, les Montngrins, les Caramanlis d'Anatolie, lesArabes de Syrie, etc. se servir des leurs.
Nous ne comprenons pas pourquoi nousseuls devrions continuer d'employer une lan-
gue qui est, pour la plupart d'entre nous
et pour la presque totalit de nos femmes,
compltement trangre.
Au dire de la presse grecque, nous serions des mcrants dignes de toutes les
foudres de l'anathme, pour avoir l'audace
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126
N. PAPAHAGI
de rclamer une eglise nationale en Turquie. Que les Grecs du royaume de Grce
veuillent bien cependant se souvenir de ce
qu'ils ont fait eux-mmes. Leur premier soin,
aussitt qu'ils se sont constitus en royaume,
a t de se sparer du patriarcat grec de
Constantinople, de proclamer leur glise au-
tocfale. S'ils voulaient se donner un peu
la peine de lire leur propre histoire, ils y
trouveraient des choses singulirement &on-
nantes. Ils verraient, par exemple, que le
conflit entre le patriarcat grec de Constantinople, qui prtendait conserver son autorit spirituelle sur le royaume de Grce, et
entre le peuple des He llnes, qui tenait
absolument 6. s'en affranchir compltement,
a dur longtemps, trs longtemps ; qu'il a
failli mal tourner, gull s'en est fallu de
fort peu pour que le patriarcat n'ait pas
prononc l'anathme contre lui, gull ne l'ait
pas dclar schismatique tout comme il
l'a fait quarante ans plus tard contre les
Bulgares et comme il menace de le faire
actellement contre les Roumains de Turquie.
Les Grecs doivent se rappeler quelque
chose des fameux Tomos et Antilomos qui
ont t crits A. l'poque de leur sparation
d'avec l'glise du Phanar. Et s'ils feignent
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LES ROUMAINS DE TURQUIE
127
de l'avoir oubli, les autres pourraient leur
refraichir la mmoire.
Mais, va-t-on nous dire, pourquoi le patriarcat cecumnique s'acharne-t-il contre le
mouvement national roumain et se montret-il intraitable sur la question ecclsiastique
des Roumains ?
L'attitude du patriarcat s'explique trs
simplement.
Par une conception errone de ses devoirs, le patriarcat en est arriv se croire
non pas le chef spirituel de tous les orthodoxes de Turquie sans distinction de nationalit, mais le chef de la nation grecque.
Partant de cette ide compltement fausse,
le patriarcat cecumnique, ou plutt la coterie loco-clricale, connuft sous le nom de
conseil mixte, qui de fait dirige ce patriarcat, s'est mis compltement h. la remorque
du gouvernement grec.
On connat les rves chimriques que ce
gouvernement a toujours caresss au sujet
de certaines provinces de l'Empire Ottoman.
Mais pour pouvoir soutenir ses prtentions
sur ces pays avec une apparence de droit,
il a besoin d'un lment de mme race.
Or, l'lment grec, par lui-mme, est fort
restreint. Ce qui vient lui donner une grande
importance, ce sont les divers lments souwww.digibuc.ro
128
N. PAPAHAGI
mis A l'autorit du patriarcat ou, ce qui revient au mme, 5. l'influence de l'hellenisme..
Parmi ces elements &rangers qui forment
encore la clientele de l'hellnisme, la population roumaine est celle qui, aussi bien
par son nombre que par ses autres qualits, constitue l'appoint le plus srieux.
Le jour o cette clientele viendrait A faire
dfaut A l'hellnisme, celui-ci serait rcluit,
en Macedoine, en Epire et en Albanie, A
si peu que rien.
Le patriarcat cecumnique, qui a pous
les intrts politiques et de race des Grecs,
s'efforce, par tous les moyens en son pouvoir, d'touffer toute ide de reveil national
parmi les Roumains, afin de pouvoir leur
faire servir les intrks de l'Etat grec.
Mais pour avoir voulu faire le jeu de la
Grce, l'glise du Phanar a perdu un bien
grand nombre de ses ressortissants. ParA conserver 6. l'hellnisme sa
clientele on bien compromettra-t-il son au-
viendra t-il
torit, au point de la voir circonscrite un
jour A la banlieue de Constantinople ? Ses
pertes successives sont l pour montrer
quels autres mcomptes le Phanar se pre-
pare par son intolerance absolue. Il est dom-
mage qu'il n'it rien appris, rien oubli,
la suite de tant de dures preuves.
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CHAPITRE XIII
LES DROITS HISTORIQUES
La presse grecque se livre presque journellement des attaques vhmentes contre la Roumanie, h. laquelle elle conteste
le droit de s'intresser A. la culture intellectuelle des Roumains de Turquie. Au dire
des feuilles grecques, la Roumanie empiterait sur les droits de rhellnisme en aidant
au rveil et h. la consolidation de la conscience nationale parmi la population roumaine de Macdoine, d'Epire et d'Albanie,
car, prtendent-elles, ces contres seraient,
historiquement, des pays minemment hellniques.
Pour montrer combien ces attaques sont
mal fondes, nous ne saurions mieux faire
que de reproduire l'article ci-aprs, da A.
la plume de M. le docteur Lonte, le si
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130
N. PAPAHAGI
actif prsident de la Socit Macdo-roumaine de culture intellectuelle de Bucarest.
Cet article, qui a t publi dans Le Courrier des Balkans du 29 aot dernier, constitue
la meilleure rfutation des prtentions que
l'hellnisme affiche l'gard des provinces
ci-dessus indiques de l'Empire Ottoman.
Voici cette trs intressante tude :
Nous savons combien il est difficile de
faire revenir les Grecs sur certaines ides
recues et accrdites parmi eux. Nanmoins,
en prsence des prtentions exagres, pour
ne pas dire absurdes, qu'ils affichent A l'gard
de certaines provinces de l'Empire Ottoman,
il est bon de les rappeler de temps en temps
au sentiment de la ralit. Cela est d'autant
plus ncessaire que les fausses notions qu'ils
ont du pass et leurs connaissances tout A.
fait imparfaites de l'tat des choses actuel
les portent tout naturellement se mettre
mal avec tout le monde et tout particulirement avec nous autres Roumains.
A les en croire, la population roumaine
de Macdoine, d'Epire et d'Albanie n'aurait
pas le droit de se dire roumaine, de s'instruire dans sa propre langue et la Roumanie ferait ceuvre de propagande immorale, satanique, en aidant au rveil de la
conscience ethnique parmi cette population,
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LES ROMANS DE TURQUIE
61.
C'est que, disent-ils, leurs droits sur ces
contres-l sont exclusifs ; ce sont des pays
purement hellniques.
Avant d'examiner la valeur des droits
historiques, nous prendrons la libert grande
de demander aux Grecs sur quoi ils se fondent pour proclamer comme pays hellniques la Macdoine, l'Epire et l'Albanie. Est-ce
parce que ces pays auraient jamais fait partie de Is Grce ancienne ? Est-ce parce
qu'ils seraient habits par une population
grecque, que les Gresc s'arrogent le droit
d'y parler en maltres, d'y faire le loi.
Leurs prtentions cet gard sont en
opposition flagrante avec l'histoire tout ausi
bien qu'avec la situation actuelle.
Et d'abord htons-nous d'carter de la
discussion toute espce de droits des Grecs
sur l'Albanie, car il est archiconnu que ce
pays n'a jamais eu rien A. dmler avec la
Grce, qu'il a toujours t habit par des
Albanais, qu'il est encore habit en majeure
partie par le mme lment et en partie
par un lment roumain et qu'on n'y trouverait pas un seul village grec.
Mais auraient-ils plus de droits sur l'Epire ? Non, assurment. Car aussi haut qu'on
remonte dans le pass, on ne voit pas non
ptus que ce pays ait jamais fait partie de
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132
N. PAPAHAGI
la Grce, qu'il se soit jamais alli aux restes des Grecs, soit dans le temps des guerres mdiques soit plus tard. Au contraire,
on sait que Thmistocle, s'tant rfugi
auprs d'Admte, ne pouvait pas s'entendre avec celui-ci, attendu que le roi des
Molosses ne connaissait pas le grec.
Mais peut-tre les Epirotes taient-ils devenus Grecs au temps de la guere du Ploponse. Thucydide nous renseigne pleinement A ce sujet.
Voici, en effet, ce qu'on lit dans plusieurs endroits de son histoire :
Epidamme (actuelement Durazzo) est
une ville qu'on trouve A droite en entrant
dans le golfe d'Ionie. Elle est environne
des Taulentins, fieuple barbare de nadon...
Aprs s'tre livrs A des dissensions intestines, ses habitants prirent en grand nombre dans une guerre avec les barbares leurs
voisins (Thucydide, livre I, ch. 24).
Et plus loin, parlant de la ville d'Argos
foncle sur la rive nord du golfe d'Arta,
l'illustre historien grec crit ce qui suit.
...Accabls d'adversits, les habitants
engagrent les Ambraciotes, leurs voisins,
A partager la. ville. C'est dans leurs relations avec les Argiens que les Ambraciotes
afiprirent le grec. Car le resie de l' AnOhiwww.digibuc.ro
LES ROUMAINS DE TURQUIE
133
est barbare. Avec le temps les Ambra-
dotes chassrent les Argiens et gardrent
la ville". (Livre I, chap. 68).
Et plus loin, parlant d'une expedition diTige contre l'Acarnanie, Zacinthe, Cphalonie et Naupacte, Thucydide s'exprime
ainsi :
Des barbares se joignaient aux Grecs.
Parmi les barbares on voyait mille Chaoniens qui n'ont pas de rois ; avec eux marchaient les Thesprotiens qui ne connaissent
pas de rois non plus. Les Molosses et les
Antitanes taient conduits par Sabylinthus...
Les Chaoniens et lPs azares barbares firent
une marche prcipite dans l'esprance de
prendre la ville et d'avoir la gloire de cette
conqute" (Thucydide, livre 2, chap. 80-8).
Il rsulte du tmoignage irrcusable de
Thucydide que les Epirotes n'taient pas
des Grecs, mais des barbares au 4-6me
sicle avant J. C., c'est--dire trente ou
quarante ans avant la naissance de Philippe
III, roi de Macedoine et pre d'Alexandre
le Grand qui a soumis la Grce.
Voyons pourtant si quelques sicles plus
tard les Epirotes s'taient trasforms en Grecs.
Le savant gographe rangais Malte-Brun
.ecrit
cci
au chap. 5 de son Histoire de
la gographie :
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134
N. PAPAHAGI
L'Epire, que tous les au/airs .recs excluent de la Grce est dcrite .par Strabort
avec Il:yrie et la Macdoine. Ses principaux
cantons taient, en Chaonie, la Thesprotie
et la Molosside. Strabon (1 Plutarque nous
aftbrennent gue les Ejtirotes .parlalent une
langue 15articula-e et que cede langue &zit
la mme gue le macdonien. Il j5arail que
r idiome des Albanais modernes en &rive" .
On sait que les deux auteurs grecs, Strabon et Plutarque, vivaient au premier et au.
deuxieme sicle de notre re.
Donc jusqu'au deuxime sicle de notre
re, les Epirotes n'taient rien moins que
Grecs. Mais alors . quell e poque le seraient-ils devenus. Est-ce sous la domination romaine, alors que, selon l'expression
de Tite-Live, la population de la Grce
proprement dite tait devenue un colluvies
gentium, o bien sous le Bas Empire, alors
que les chroniqueurs byzantins Nictas Choniats, Pachimre, Chalconcondylas, Franzs,.
etc. ne dsignent l'Epire et la Thessalie
que sous les noms de Grande-Vall chie et
de Petite-Valachie.
Pour ce qui est de la Macdoine, sa po-
pulation tait si peu grecque d'origine et
de langue que le plus grand orateur de la
Grce, Dmosthnes, qualifie constamment
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LES ROUMAINS DE TURQUIE
135
de barbare, dans ses discours, le roi Philipe 111, c'est--dire le pre d'Alexandre le
Grand. Ce roi tait donc tout aussi peu
grec qu'un roi de Perse.
D'ailleurs on sait tout aussi bien que les
Grecs n'avaient en Macedoine, comme du
reste en Epire, que quelques colonies, telles
qu' Amphipolis, Olynthe, etc.
Mais alors, si au temps de Philippe 111
les Macdoniens n'taient pas des Grecs, h.
quelle poque le seraient-ils devenus ? Estce sous les successeurs d'Alexandre 1e Grand
contre lesquels les Grecs allaient solliciter
le secours de Romains comme tant des
rois barbares, ou bien sous les Romains,
o bien encore sous le Bas-Empire, alors
que l'lment romain, tabli en Msie depuis qu'Aurlien avait transfr les legions
et un grand nombre de colons romains sur
la rive droite du Danube, avait commence
h. se rpandre en Macdoine, fuyant devant
la pousse des Slaves ? Mais peut-tre estce plus tard, quand les Slaves et les Turcs
envahirent 6. leur tour la Macdoine, que
celle-ci s'est transforme, comme par mira-
cle, en pays grec, car depuis on a vrai-
ment beau consulter l'histoire, elle ne parle
pas, l'ingrate, d'une invasion grecque en
Macdoine.
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136
N. PAPAHAGI
Quant la population actuelle de la Macedoine, de l'Epire et de l'Albanie, elle est si
peu grecque d'origine et de langue que
nous croyons devoir, dans l'intrt mme
des Grecs, ne pas trop insister sur ce poiht.
Aprs les sommations ritres faites par
le Courrier des Balkans aux journaux grecs
de prciser les regions habites par des
Grecs et aprs le silence trs prudent que
ces journaux continuent de garder ce sujet, ce serait une cruaut de notre part que
d'acculer une fois de plus les Grecs au
pied du mur.
Et puisque telle est la triste ralit, pour
eux, on se demande si ce n'est vraiment
pas une inconscience de leur part que de
contester le droit de s'instruire dans sa propre langue l'lment roumain de Turquie,
qui peut y invoquer des droits historiques
bien autrement srieux quc ceux des Grecs.
Pour tre compltement edifies ce sujet,
les Grecs feraient bien de lire, d'abord,
l'histoire de la conqute de l'Albanie, de
l'Epire et de la Macedoine par les Romains;
puis, supposer qu'ils les ignorent, les
chroniquers byzantins et frangais, qui leur
apprendront de trs intressantes choses
sur les principauts valaques qui existaient
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LES ROUMAINS DE TURQUIE
137
.en Epire et en Thessalie- jusqu' l'arrive
des Turcs dans ces contres-l.
Mais htons-nous de le dire. Il serait
d'un profit mediocre de recourir des traditions mythologiques et mme A. des faits
plus ou moins reconnus par l'histoire pour
-tablir ses droits actuels.
La thorie des droits historiques nous
mnerait fort loin. S'il fallait se rgler adessus, la carte de l'Europe devrait tre
refaite de fond en comble, car il y a peu
de pays o la population primitive ait pu
se maintenir depuis les temps les plus anLiens jusqu' nos jours. Et pour nous bor-
ner aux seuls droits historiques des Grecs,
-ceux-ci auraient revendiquer le sud de
l'Italie, l'Etat Cyrenaque, en Afrique, la
ville de Marseille, colonie des Phoceens, la
vine de Tomes, et combien d'autres regions
habites jadis par des Grecs et aujourd'hui
par des peuples tellement diffrents !
Et si ridicule que paraisse aujourd'hui
toute revendication h. regard de pareilles
regions, historiquement elle devrait l'tre
un peu moins que les prtentions que les
Grecs affichent l'gard de pays comme la
Macedoine, l'Epire et l'Albanie, qui n'ont
jamais t grecs, qui ne le sont pas plus
maintenant, du moment que leur population
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138
N. PAPAHAGI
n'est, dans son immense majorit, rien moins
que grecque.
ll est grandement temps que les Grecs
sentent le ridicule qu'ils encourent rpter A. tout propos que la Roumanie se livre une propagande immorale en pays.
hellniques et au milieu d'une population
hellnique.
Les pays o la Roumanie fait de la propagande roumaine ne sont actuellement ni.
grecs, ni roumains, ni bulgares, ni serbes,
ni albanais, mais tout simplement turcs.
Quant leurs populations, elles sont turques, albanaises, roumaines, bulgares, serbes et grecques.
Voil de quoi les Grecs devraient bierk
se pntrer.
Docteur Monte
President de la socied de culture intellecluelle
Inacdo-rountaind
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CHAPITRE XIV
STATISTIQUE DES ROUMAINS DE TURQUIE
La question du nombre des Roumains
de Turquie est une des plus controverses.
Si tous les crivains et voyageurs &rangers
qui ont connu de prs l'lment roumain de
l'Empire Ottoman sont unanimes reconnatre
son individualit propre au milieu des autres elements avec lesquels il cohabite, s'ilsrendent justice h. ses qualits morales, intellectuelles et artistiques ainsi qu' son esprit d'ordre et d'conomie, ils ne sont cependant pas tous d'accord sur sa force numrique.
Le fait s'explique aisment si l'on prend
en consideration qu'en Turquie les statistiques ne sont pas dresses d'aprs la nationalit, mais d'aprs la religion.
Jusqu' la creation de l'exarchat bulgare,.
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-140
N. PAPAHAGI
tous les chrtiens de l'Empire Ottoman,
qu'ils fussent Grecs, Roumains, Bulgares,
Albanais, Serbes, etc. taient groups dans
une mme rubrique, celle des Roums (Chrtiens) et c'est du mme nom que continuent
d'tre dsignes officiellement toutes les nationalits soumises encore l'autorit spi-
rituelle du patriarcat, sauf bien entendu les
Bulgares qui ont pass sous l'autorit de
l'exarcat.
En outre, tant donne la communaut
d'ducation scolaire et la communaut de
langue liturgique, il n'tait pas trs ais,
pour un tranger, de distinguer toujours h.
premire vue, le caractre ethnique des diverses populations de l'Empire Ottoman.
La tche de reconnatre et de classer h.
-part chacun des lments qui composent
-cette mosaYque des nationalits est devenue
.encore plus difficile surtout depuis que des
tendances sparatistes ont commenc b. se
-dessiner dans le bloc que les diverses ra-ces chrtiennes semblaient former nagure
encore en Turquie. Si tous ceux qui ont
pris conscience de leur nationalit dclarent
hautement tre Roumains, Bulgares, Serbes,
-etc., un grand nombre de ceux qui ont regu
line forte ducation scolaire grecque, ou qui
restent simplement attachs la tradition,
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LES ROUMAINS DE TURQUIE
141.
essaient, en dpit de l'vidence qui pour
tant ne saute pas toujours aux yeux de l'tranger, de dissimuler leur origine et de se
proclamer mme d'origine grecque.
Dans ces conditions, h. moins de se livrer soi-mme h. des tudes statistiques minutieuses
ce qui est extrmement difficile
pour ne pas
dire impossible,
on est
oblig de s'en tenir ses estimations per-
sonnelles on h. des renseignements fort souvent inexacts sinon intresss.
Nanmoins, presque tous les crivains et
touristes europens reconnaissent que l'l
ment toumain est en nombre considrable
en Turquie.
M. Cousinery, autrefois consul de France
Salonique, dit, dans son Voyage de la
que les Valaques (Roumains)
sont trs nombreux en Macdoine et plus
nombreux encore au Pinde, qu'ils parlent
une langue latine et que quand on leur demande ce qu'ils sont, ils rpondent avec
Macdoine "
fiert : Roumains.
L'crivain anglais William Martin Leake 2),
dans-son livre intitul Researches in Grecce"
s'exprime ainsi qu'il suit au sujet des Rou
i) Voyage dans la Macdoine, Paris 1831, Tome I, p. 16.
2) Researches in Grecce, by Wiliam Leake, London_
1314, p. 363, 29.
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192
N. PAPAHAGI
Les Valaques occupent le centre
de la Macdoine et la Thessalie et presque
-tout le Pinde, formant trois groupes principaux ". Le mme auteur cite les principales villes roumaines ainsi que quelques
mains:
bourgs.
M. Victor Brard, dans son etude L'Hellnisme et la Turquie contemporaine "1) dit
que les Valaques de Turquie seraient dissmins aujourd'hui sur un vaste territoire
dont les bornes principales seraient Crouchovo au nord, Vodna et Larissa l'est.
A l'ouest et au sud les limites seraient incertaines. Parlant des Valaques nomades, il
dit qu'ils descendent, au commencement de
l'hiver, jusqu'au golfe de Corinthe et jusqu'aux plaines de Valona et Douratzo ; mais
Arta, Janina et Elbassan sont les villes les
plus occidentales o des Valaques soient
tablis et vivent 'a demeure.
M. Han, ancien consul d'Autriche-Hongrie Janina dit dans les Albanische Studien", que le nombre des villages et des
bourgs valaques en Macedoine et en Aibanie est de 500,
La plupart des voyageurs &rangers portent le chiffre de l'lment roumain en
i) L'hellnisme et la Turquie contemporaine p-ir V.
Brard. Paris 1893. Librairie Alcan.
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LES ROUMAINS DE TURQUIE
143
Turquie A cinq ou six cent mille, tandis
que les voyageurs roumains comme Bolintineano, Bourada, Nenitzesco, etc. le font
lever au double.
Parmi les nombreux tmoignages h. cet
gard celui de M. Rangab, dej cit, mrite d'tre retenu. Voici en effet ce que cet
minent rudit et homme d'Etat de Grce
crivait A ce sujet en 1856, dans la revue
Pandonz. (Les Roumains qui habitent aujourd'hui la Crce, la Thessalie, l'Epire et
la Macdoine sont plus de 600,000.
Ce tmoignage est d'autant plus prcieux que la propagande grecque s'est efforce depuis, dans un intrt facile h. cornpendre, de nier d'abord compltement, puis
quand la dngation absolue est deve-
nue impossible,de rduire le nombre des
Roumains de Turquie h. des chiffres drisoires. C'est A peine si elle en concde de
quatre-vingts h. cent mille sur toute l'tendue de l'Empire Ottoman.
Inutile de dire que les statistiques publies h. ce sujet par la presse grecque sont
hautement fantaisistes. Il suffit en effet de
leur opposer un tmoiguage tout rcent et
d'autant plus difficile A. rcuser qu'il mane
d'un personnage officiel, pour faire ressortir la fausset des assertions de la propawww.digibuc.ro
14-1
N. PAPAHAGI
gande grecque. Il rsulte, en effet d'un tableau comparatif des populations du vilayet
de Monastir (Bitolia), dress il y a environ trois ans par M. le comte O. Gaetani
d'Aragona di Costelmola, consul d'Italie A.
Monastir, et publi dans le Bullelin dze ministere des afaires trangeres a' Palie No. 2247
srie 12, du mois de mai 1902, que, dans
ce seul vilayet, le nombre de l'lment
roumain s'lve A, 142,200 Ames. Fait digne
de remarque : L'lment grec, d'aprs le
mme tableau n'y atteint que le chiffre de
76,000 individus. Cela suffit expliquer
les efforts de la propagande grecque A. hellniser la population roumaine ou tout
moins A. la faire passer pour grecque.
Parmi les nombreuses statistiques des Rou-
mains de Turquie, que nous avons sous les
yeux, aucune n'est, h. notre avis, plus rappro-
che de la vrit que celle que nous avons
trouve dans une mince brochure publie en
1894.
Comme cette statistique donne le nombre de la population roumaine par localit
et que de plus elle indique les tablissements scolaires et religieux roumains, fon
ds jusqu' A. la date de son apparition,
nous allons ia reproduire pensant qu'elle
offre plus de garanties de contrle.
La voici :
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LES ROUMAINS DE TURQUIE
145
STATISTIQUE
MACEDOINE ET EPIRE
En Macedoine et en Epire (Vilayets de Mo-
nastir, de Salonique et de Janina) les Valaques
sont tablis dans les localits suivantes :
Monastir, Lyce Valaque, cole normale de filles, cole primaire de gargons et de filles et deux internats
15.000
Crouchovo, un semi-gymnase, deux co-
les primaires de garons, une de filles, chapelle et g!ise en construction
Gopechi, cole primaire de garons, de
filles et glise
Okrida, cole primaire de garons, de
filles et glise
Moulovichta, cole primaire de gar-
ons, de filles et glise
Vlaho-Clissoura, cole de gat-0ns, de
filles et glise cathdrale . . . .
Hroupichta, cole de gal-0ns, de filles
et glise
Magarova, cole de garons et de filles
Ternova, cole de garons et de filles
Nijopole, cole de gargons et de filles
Reala-de-sus, cole de garons . . .
Beata de jos
Iancovetz, co:e de g.rons .
Tris'inik
Resna, cole de garons . .
Calive Itok, co!e de garons.
Lanca
www.digibuc.ro
r
.
14.500
4.600
2.000
4.200
8.000
1.500
5.000
3.700
4.000
3.000
1.500
1.500
300
1.000
1.500
1.000
72.300
la
140
N. PAPAHAGI
Report . .
Per lep, cole de gargons et de filles
Blot-41a, cole de gargons
Nigovani, cole de gargons . . .
Belcamea, cole de gargons . . .
Pissodri, cole de gargons et de filles
Nvesca, cole de gargons et de filles
Ca live de Mourihovo, cole de gargons
et glise
Gramoste
Blatza
Geuridj, cole de gargons et de fill:s
Pleassa, cole de gargons et glise .
Dichnitza Morava
Stropani
Boubouchtitza
Moscopol, cole de gargons, cole de
filles et glise
Chipsca, cole de gargons et glise
Bitcouki
Pogradetzi
Nicea
Ga brova ,
Elbassan et ses environs
Colognia (caza) Valaques nomades.
Grbna, cole de gargons et glise
en construction
Samarina, deux coles primaires de
gargons et glise
Smixi
Abela, cole de gargons et deux glises
Pirvoli, cole de gargons et deux
Cragnea, cole de gargons et de filles.
Palteni
www.digibuc.ro
72.300
900
300
1.400
3.500
3.500
6.000
500
500
2.000
1.200
1.200
200
180
80
2.500
250
200
140
1.500
350
5.500
5.000
'700
4 0 000
1.500
4.500
6 000
3.500
250
135.650
LES ROUMAINS DE TURQUIE
Report
Bosova
Veloni
Labanitza
Chatzichta.
Cozana
Serfidje
Elasonna, cole de gargons
Vlaho-Livado
Kokinoplo
St. Dimitri
Tchiaritziani, cole de gargons
Prtori, cole de gargons
Damachi, cole de gargons .
Vlaho-Iani, cole de gargons.
Gramaticova, glise
Diminicou
Valaques Nomades dans les cazas de
Castoria, Nasselitz, Grebena et Ellassona
Janina, gymnase et cole primaire de
gargons
.Seracou, cole de gargons . . .
IVIetzova, cole de gargons et de filles
Anilio.
Milia (Amrou)
Votonossi
Matzouki
Palihori
Prosvala . . .
Grebenitzi, cole de gargons. . .
Flambourarou (Florou), c. de gargons
Chechou
Tzernechi, cole de gargons
www.digibuc.ro
147
135.650
150
50
180
500
300
400
500
8.000
3.500
500
500
200
200
180
500
200
10.000
2.000
8.000
8.000
3.000
820
200
500
700
550
3.000
1.300
330
1.700
191.610
14
N. PAPAHAGI
Report
Macrini
Draga
191.610
860
660'
et deux glises
Lasta (Laca) cole de gargons .
5-900
Paliohori
Dobrinova
Lechnitza
630
1 450
2.500
Breaza, cole de gargons
1.583.
Vouvoussa (Baeassa) cole de gargons
Armata, cole de garons
Pazi
Paliossli, cole de gargons
Fourca, cole de gargols
Deniscou
Pelicadi
Medjidi .
940
260
1.450
2.203
2 090
1.500
230
2.500
Dans le Vilayet de Janina, Valaques
nomades
Salonique
Caraferia (Veria), cole de gargons,
de filles et glise
Niaousta
Kuprulu (Veles), cole de gargons.
Condourioti
Ftri
Caterina, cole de gargons et de filles.
Dans le caza de Caterina, Valaques
nomades
Colocouri
Gouritza
Castagnea
20.000
6.330
5.500
1.090
1.050
1.000
1 200
2 350
5.0oo
270
620
Sella-de-sus, "cole de gargons, cole
de filles et glise
www.digibuc.ro
Ha
3,170
264.360
LES ROUMAINS DE TURQUIE
199
Report . .
cole de gargons, cole
de filles et glise
Doliani, cole de gargons
Vlada
Selia de jos, cole de gargons . .
Fetitza, cole de gargons
264.360
IVIaroucha,
1.320
'730
340
1.480
830
350
Cafive Coutzoiani
Xerolivad, .ole de gargons, cole de
filles et glise
Turcorani
Vodena
Ianitza
Livadi .
1 .900
Loumnitza, cole de gargons
Ochani, cole de gargons et glise.
TzIrparica
Liouma
Lougountzi
Birislav
Coupa
Consca
Sermenin
1.350
140
130
150
4.130
2.170
1.570
520
570
420
430
,
.1\lanta
Valta .
Laricovo .
Ormilia
Ravinski
Cassandra
Ierisso
,.
,
370
230
10.400
80
70
100
50
120
40
Dans le caza de Cassandra et ses environs, Valaques nomades
Srs
Sourpa
www.digibuc.ro
2.000
4.000
580
300.930
150
N. PAPAHAGI
Report .
Tzerepichta
Djoumaia
Ramna
300.930
1.300
6 700
98a
Proa de sus
5.600
Nevrocope
Drama
Prassotziani
Alistrati
Ziliahovo
Tziatalgea
Nigrita
500
Proa de jos
90a
200
9a
1.050
200
600
230
1.200
180
2.000
Cava la
Pravishte
Melenik
Ras log
Dans le sandjak de Srs et sur les
monts Rodopes, Valaques nomades
Dans le Vilayet de Cossovo le nombre des Valaques est de 20.000,
habitant Cossovo, Ichtip, Cotziani,
250
15.000
Prizrena etc. Seulement daus la ville
de Priszrena il y a 5.400
20.000357.910
ALBANIE
Les Valaques sont trs-nombreux en Albanie.
Ils occupent le littoral de la mer Adriatique, d'Av-
Iona jusqu' Scutari, dans l'intrieur jusqu'audelh de Berat. et d'Elbassan et au sud jusqu'k
Premet. Ils sont mls avec les Albanais chrtiens ou musulmans et ils s'occupent de commerce et d'industrie et notamment d'agriculture.
www.digibuc.ro
LES ROUMAINS DE TURQUIE
161
Les principales villes habites par les Valaques sont : Brat o leur nombre est de 10,000,
ayant une cole de garons et de filles ; Tirana
5.000 ; Cavaia 2.000 ; Avlona 1.200 ; Douratzo
1.500 ; Fieri ou Ferica 4.000.
Le nombre total des Valaques en Albanie est
au bas mot de 200.000. C'est d'eux que traite
Ami Bou dans son ouvrage intitul la Turquie
d'Europe" Paris 1840 t. III p. 22, M. Kanitz,
dans les confrences ethnographiques tenues dans
la sance de la socit gographiqe de Vienne
le 24 Fvrier 1963; et M. Bolintineano dans son
ouvrage intitul : Voyage chez les Roumains de
Macdoine et d'Albanie, p. 141-148.
Dans toute la Turquie d'Europe il y a encore
150.000 Valaques disperss dans des villes, des
bourgs ou villages turcs, albanais, bulgares et
grecs que nous n'avons pas cits dans cette statist'que. D'ailleurs, les localits que nous avons
cites sont habites exclusivement par des Valaques, except les villes de Monastir, de Salonique, de Janina, de Srs, de Drama, de Perlp, d'Okrida, de Keuprulu, de Carafria, et
quelques autres o les Valaques sont mlangs
5. d'autres nationalits
Dans la ville de Constantinople il y a aussi
10.000 Valaques.
Ainsi, le nombre des Valaques de la Turquie
d'Europe est au moins de 717.900.
A ce nombre il faut ajouter 120.000 Valaques
tablis en Thessalie (province cde 5. la Grce
en 1881), le long de la frontire grco-turque et
100.000 tablis en Bulgarie et en Roumlh-Orientale.
Les Valaques reprsentent dans la Turquie
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152
N. PAPAHAGI
d'Europe la septime partie de la population entire et dans les provinces de Macedoine, d'Epire et d'Alb anie, la quatrime partrie.
TABLEAU GNRAL
En Turquie d'Europe. .
En Thessalie
Dans la Grce proprement dite
717.000 Valaques
120 000
100.000
En Bulgarie et en Roumlie
Orientale
Total
100 000
1.037.000
www.digibuc.ro
fl
CHAPITRE XV
LA VIE CONOMIQUE, SOCIALE ET INTELLECTUELLE DES ROUMAINS
DE TURQUIE
L'occupation primitive des Roumains de
Turquie a d kre pendant longtemps l'levage du btail. Mais quand la conqute
ottomane, la dernire en date de toutes
celles qui ont boulevers la pninsule balkanique, eut fait succder des secousses
incessantes une poque de calme et de recueillement pour les populations de cette
presqu'ile, l'lment roumain se trouva tre
mieux en mesure d'en tirer profit.
Les montagnes l'avaient prserv des invasions ou tout au moins de l'tablissement
..A. demeure des survenants que les sommets
du Pinde, o juchait la population roumaine, ne devaient certes pas beausoup tenwww.digibuc.ro
151
N. PAPAHAGI
ter. En outre, la domination ottomane lui
avait fait des conditions de soumission exceptionnelles, qui lui permettaient de se
mouvoir plus h. l'aise que ses cohabitants
chrtiens. L'immense majorit de ces derniers tait tenue de par la nature du sol
qu'ils habitaient 6. cultiver la terre, devenue
la proprit des beys musulmans.
Les Roumains dont les montagnes ne se-
prkaient aucune espce de culture, mais
qui en revanche se livraient avec beaucoup
de succs h. l'industrie drivant de l'lve
du btail et notamment celle de la laine,
ne tardrent pas 6. donner A. cette industrie
un dveloppement extraordinaire. Les bourgades roumaines devinrent ainsi de petits.
centres industriels qui furent pendant longtemps
de mme qu'ils le sont encore
de nos jours dans une grahde mesure
les seuls fournir presque tous les tissus
de laine servant l'habillement de la plupart des habitants de la Macedoine, de
l'Epire, de l'Albanie et de la Thessalie ainsi
qu' l'ameublement de leurs maisons.
Une partie d'entre eux s'adonna h. toutes.
sortes de mtiers, et, grce A. leur habilet,
les produits de leurs mains atteignirent un
tel degr de finesse et de renomme que
plusieurs crivains trangers, et entre auwww.digibuc.ro
LES ROUMAINS DE TURQUIE
155,
tres Kanitz, ont rendu, dans leurs crits, destmoignages trs logieux aux artisans roumains.
Mais ce en quoi les Roumains excell
vent pendant longtemps et continuent d'exceller, ce sont les entreprises commerciales
dans lesquelles ils se lancrent courageusement, en y apportant un esprit d'ordre et d'conomie, une honntet exemplaire et des
aptitudes remarquables. Les ngociants roumains parvinrent avec le temps non seule-
ment h. avoir la plus grande part dans le
mouvement commercial de la Turquie, de
la
Serbie et de la Bulgarie, mais aussi
h. fonder des maisons de commerce et de
banque de tout premier ordre dans plusieurs autres pays, et surtout en AutricheHongrie, en Roumanie, en Italie et en Egypte, o certains d'entre eux se sont fabuleusement enrichis.
Plusieurs villes et petites villes roumai-
nes de Turquie, telles qne Moscopoli, Metzovo, Serrs, Vlacho-Clissoura, Monastir,
Crouchovo, etc. devinrent les principaux
centres commerciaux de la Turquie d'Europe, faisant de grandes affaires avec Venise, Raguse, Palermo, Vienne, etc.
Ou'ils nous soit permis de citer h. cet
egard le tmoignage d'crivains trangers..
www.digibuc.ro
156
N. PAPAHAGI
Parlant de la ville de Metzovo, Pouqueville, l'crivain frangais, djA plusieurs fois
cit, crit ce qui suit (t. 2 page 417) :
Encourags par le dbit qu'ils avaient
fait aux marchs d'Arta et de Janina, les
ngociants frangais congurent, au seizirne
sicle, le projet de former un entrept A
Metzovo, dans le Pinde. Placs ainsi au milieu des Valaques de cette contre, ils ne
tardrent pas A leur inspirer une confiance
telle que ceux-ci ne voulurent plus traiter
qu'avec eux pour transporter leurs toffes
A l'tranger.
Ce fut A dater de cette espce de connaissance faite avec les Mgalo-Vlachites
(Grands Valaques) et les Janiotes que notre
pavillon couvrit les marchandises qu'ils expdiaient A Messine, A Ancne, A Raguse,
-A Trieste et jusqu'en Sardaigne o ils a-
vaient fond des factoreries antrieuretnent
A la conqute de l'Epire par Bayazet II.
Lis d'amiti avec les Mgalo-Vlachites,
nos ngociants commencrent A frquenter
les foires de Moscoulouri (prs de PharsA)
et d'Alassona... ils payaient des redevandes aux capitaines des Armatoles pour
protger leur commerce."
Et ailleurs, le mme crivain francais dit :1)
1) Pouqueville, Voyage dans la Gaize, Paris, t. III p i.
www.digibuc.ro
LES ROUMAINS DE TURQUIE
157
Les Valaques jouent le plus grand rle
commercial en Macedoine. Au XVII sicle
ils sont les intermdiaires entre l'Albanie et
l'Europe. Ils s'en vont aux foires de Moscou,
de Vienne, de Leipszig et de Beaucaire.
Devenu riche, ce peuple acquiert une grande
habilet et renomme dans l'industrie."
Au tmoignage dc Pouqueville, ajoutons
celui d'uu crivain grec
57
Les Metzovites, dit Aravandinos, qui cri-
vait il y a environ cinquante ans, possdent
des comptoirs importants dans divers centres commerciaux et plusieurs d'entre eux
s'y distinguent autant par leur honntet que
par l'importance de leur ngoce.
Parmi eux il s'en est mme trouv plusieurs, ajoute-t-il, qui ont fait 6. leur patrie
des donations considrables.
Les principaux habitants de Metzovo
sont trs hospitaliers et leurs maisons le dis-
putent en somptuosit aux plus belles de
Janina. Les plus civilises d'entre eux ont
fond une cole grecque. Neanmoins ils
conservent leur langue maternelle qui est
le valaque."
Pour ce qui est de la ville roumaine de
le
Moscopoli, elle tait au XVIII-e sicle,
plus grand centre commercial de la Turquie
d'Europe et le principal foyer de civilisation :
www.digibuc.ro
158
N. PAPA HAGI
... Ces Valaques, dit Pouqueville (tome
3, page 45-46) tablis dans les monts Candaviens par Quintus Maximus t pasteurs
vigilants non moins qu'ouvriers habiles relevrent Moscopolis sur les mmes ruines
de l'ancienne Mosque, et bientt d'un simple
camp de bergers cette colonie devint la mtropole commerciale de l'Epire."
Parlant encore de la bourgade de Callarits dans le Pinde, Pouqueville qui en
fait une belle description dit ce qui suit
(Torn. II, pages 172-176) :
nLa tranquillit dont on jouissait, le temps
et l'indpendance ayant attir de nouveaux
citoyens dans cette colonie, comme on n'avait pas de terres A cultiver, les habitants
s'adonnrent aux soins des troupeaux. La
population s'tant accrue avec l'industrie, on
tablit des maisons de commerce . . . et ds
le sicle de Louis XIV elle (la France) avait
un entrept de ces produits (le poil de chvre
et les toisons de troupeaux des Roumains)
A Metzovo.
L'intrt qui enfante les spculatitons
ne tarda pas A dterminer les industrieux
Valaques A. filer leurs laines. Ce pas tant
fait dans la carrire des arts, ils se servirent du pavilIon frangais pour exporter A.
l'tranger leurs tissus... Comme les chances
www.digibuc.ro
LES ROUMAINS DE TURQUIE
159
ne pouvaient qu'tre heureuses entre les
mains d'hommes conomes, on vit dans le
cours d'un demi-sicle, c'est--dire depuis
l'anne 1760 jusqu' nos jours (1820) les
Mgalo-Vlachites de Calarits, Syraco, Met-
zovo, de l'Aspropotamo et du Zagori se
rpandre dans les diffrentes places maritimes de la Mditerrane et employer ensuite des vaisseaux grecs, au lieu de ceux
des &rangers pour transporter leurs marchandises et oprer leurs retours. Marchant
la sonde et la boussole h. la main, aprs
des essais nouveaux, les uns fondrent des
maisons de commerce h. Naples, A Livourne,
.h. Gnes, en Sardaigne, h. Cadix, en Sicile
et h. Malte.
D'autres s'tablirent h. Venise, h. Trieste,
h. Ancne et h. Raguse. Un petit nombre
que la prosprit avait blouis ouvrit des
relations avec Vienne, Constantinople et
Moscou...".
Cette prosprit que connurent la plupart des petites villes et des bourgades
roumaines de Turquie eut naturellement,
de bonne heure, nne grande influence sur
leur dveloppement b. tous les points de
vue. Aussi ce qui frappe un &ranger qui
parcourt la Turquie, c'est le contraste norme
qui existe entre les bourgades et les vilwww.digibuc.ro
1G0
N. PAPAHAGI
lages roumains, d'un ct, les bourgades et
les villages slaves et grecs, de l'autre. Bien
que perchs, pour la plupart b. des hauteurs
dont on se ferait difficilement une ide,
quoique ressemblant plutt 6. des nids d'aigles,
les premiers se distinguent par des difices
massifs, spacieux, confortables, deux ou
trois &ages convenablement et mrne trs
souvent somptueusement meubls. La propret mticuleuse qui y rgne, les manires
hospitalires et civiles des habitants, la richesse des vtements des femmes, les magasins bien assortis, tout cela donne, mme
aux petits villages roumains, un air d'aisauce, de bourgeoisie active, intelligente,
industrieuse. Et l'on ne trouvera pas une
seule commune, un seul village, un seul
hameau roumain qui n'ait une on plusieurs
glises, une on plusieurs coles, solidement
bties, soigneusement entretenues et riche
ment dotes, preuves videntes de la pike
de la population roumaine et du prix qu'elle
attache h. la culture intellectuelle. Et, avec
tout cela, une puret de mceurs h. lacpielle
on ne trouverait rien A. redire.
A ct des communes roumaines dont
les maisons ont pour la plupart en pierres
de taille, les villages slaves et grecs, aux
maisons en torchis, ont un air pauvre, miwww.digibuc.ro
LES ROUMAINS DE TURQUIE
161
sreux. De confort il ne saurait nullement
tre question chez cette population cam-
pagnarde qui n'est mme pas, aux trois
quarts, propritaire du sol o elle habite et
qu'elle cultive moyennant redevance.
D'cole et mme d'glise, pas l'ombre,
le plus souvent chez cette population, parse
dans une infinit de hameaux et trop pauvre pour pouvoir s'offrir le luxe d'un instituteur et d'un cur.
La supriorit des Roumains de Turquie
sur les autres lments chrtiens, au point
de vue de rinstruction,tait telle qu'au XV1IIe
sicle dj non seulement tous les centres
roumains possdaient des tablissements scolaires, mais encore la ville roumaine de Mos-
copoli tait pourvue d'une bibliotheque puplique et d'une imprimerie florissante qui
a travaill jusque vers 1802.
Du reste, cette supriorit intellectuelle
des Roumains de Turquie est atteste par
Pouqueville, qui crivait au commencement
du XIX-e sicle.
Les Valaques qui ont voyag, et c'est
le grand. nombre, parlent plusieurs langues
et ont des bibliothques assez bien assorties en livres frangais et italiens. Ils possdent de bonnes ditions de classiques
grecs et un tranger trouve citez eux des sewww.digibuc.ro
lt
162
N. PAPAHAGI
cours lillraires qu'il est' diicile de torler
avec soi dans les voyages" ').
Non contents d'avoir eux-mmes des co-
les et des glises, ils en ont aussi cr et
ils en crent encore pour les Grecs. Ce sont
eux qui ont foncl les plus belles institutions grecques, qui entretiennent encore les
coles hellniques de Macdoine.
L es Valaques, dit M. Victor Brard, ont
t les plus grands bienfaiteurs de la Race
(grecque); ils ont lgu les plus beaux cadeaux, bti pour le public Athnien les plus
beaux difices, tabli dans Athnes les plus
belles fondations charitables on ducatrices
du monde grec. Les grands Hellnes de
l'tranger, banquiers de Vienne, marchands
d'Odessa, courtiers d'Alexandrie ou de Marseille, sont en majorit Valaques de race et
souvent de langue. Surtout les colonies hellniques de Roumanie, si riches, ne sont
gure peuples que de ces Hellnes Valaques, qui, un pied dans l'hellnisme, un r
pied dans la Valachie, font incessamment
passer l'argent roumain vers Athnes et sem-
blent puiser dans le pactole roumain pour
verser sur la pauvre Hellade. Ils sont adroits,
ils sont souples, ils valent en affaires plusieurs Grecs t quelques Juifs, ils sont so
z Pouqueville, tom. II pag. 176.
www.digibuc.ro
LES ROUMAINS DE TURQUIE
163
bres, ils aiment la gloire : c'est ?argent Valaque qui .paie les coles hellniques de Ma.cdoine.1)
Ce que M. Brard dit au sujet de l'entretien des coles hellniques au moyen de
l'argent roumain est parfaitement exact aussi
h. un autre point de vue. C'est que les v.ques grecs, abusant de leur situation privilgie, qui fait d'eux les chefs des communauts orthodoxes, affectent les revenus des
biens de mainmorte exclusivement 6., l'entretien des coles grecques des cornmu-
nauts roumaines. Mais c'est la un abus
criant qui, il y a lieu de l'esprer, ne tar-
.dera pas h. cesser.
Ouoi gull en soit, un fait est indniable :
C'est que les Roumains de Turquie occupent
depuis longtemps une situation prp ondrante parmi les autres lments habitant
avec lui. Par leurs aptitudes commerciales
et industrielles, par leur esprit d'entreprise,
par l'intelligence avec laquelle ils s'adonnent A diffrents mtiers ainsi qu'aux professions librales, mais surtout par leur esprit d'ordre et d'pargne, ils se trouvent
dans un tat matriel incomparablement
meilleur que les populations slaves et grect. Victor B6rard, La Tw-quie ct PHellaisme contcm-
yorain, page 249. Paris,
www.digibuc.ro
164
N. PAPAHAGI
ques. Par leurs coles, auxquelles ils tmoignent une sollicitude toute particulire,.
l'instruction lmentaire a toujours t trs
rpandue parmi eux et ils ont toujours t
la tte du mouvement intellectuel en Macdoine. Par leurs voyages l'tranger, o un
arand nombre d'entre eux exercent le commerce et divers mtiers, leurs mceurs se
sont depuis longtemps adoucies et ont pris
une teinte de civilisation, sans rien perdre
de leur puret et de cette dignit qu'ils ont
conserve, grce A. une espce d'autonomie
communale dont ils ont joui pendant lontemps.
Tel est, tel apparait aux yeux de tout
tranger clairvoyant le peuple roumain de
Turquie : intelligent, laborieux, entreprenant,.
assez clair, assez ais, port de plus en
plus au commerce, aux arts, aux professions
librales, occupant partout une place distin-
gue et, pour le caractriser d'un seul mot,
formant la bourgeoisie entre la noblesse musulmane et les fonctionnaires turcs, d'un
ct, les paysans slaves, grecs, albanais et.
turcs, de l'autre.
Il est bien entendu que nous parlons de
la .majorit de la population roumaine de
Turquie. Nous devons toutefois faire rewww.digibuc.ro
LES ROMIAINS DE TURQUIE
165
marquer qu'une partie de la population roumaine, principalement dans certaines r-
gions trs lves du Pinde, ainsi que les
Roumains nomades continuent encore de s'a-
donner surtoul, A l'levage du btail, sans
nanmoins cesser de se livrer aussi, sur une
vaste chelle, A. l'industrie de la laine et
d'alimenter le commerce des tissus dans plu-
sieurs centres. Il va sans dire que ces Roumains conservent encore une certaine rudesse d'allures et aussi un sentiment de
_fiert et de franchise sauvage :
(Les Valaques nomades, dit Pouqueville,
qui portent sur leurs fronts hles l'empreinte des saisons, sont gnralement forts et
robustes. Leurs ttes retracent les proportions romaines ; et le temps, qui affaiblit
les types nationaux, n'a pu, malgr leurs
alliancees, ') les confondre ni avec les Grecs,
niavec les Albanais. On leur reproche de
la parcimonie, de l'obstination, mais A. travers leurs mceurs rustiques, on retrouve une
franchise sauvage qui n'existe pas dans le
caractre des Levantins. 2)
1. L'rudit consul franais n'est pas bien renseign
sur ce point. Les Roumains se sont toujours soigneusetnent preserves de toute alliance avec d'autres peuples.
Les cas de pareilles alliances sont tellement rares chez
-eux, meme actuellement, qu'ils constituent des exceptions.
2. Pouqueille, tone II. page 218,
www.digibuc.ro
16d
N. PAPAHAGI
Nous devons cependant ajouter que mme
parmi cette partie de la population rou-
maine, il se manifeste, d'ores et dj, des.
tendances vers la vie sdentaire et vers des.
occupations analogues 6. celles de l'immense
majorit des Roumains de Turquie.
www.digibuc.ro
CHAPITRE XVI
LES ROUMAINS DE THESSALIE
Bien qu'il n'entre pas dans le cadre de
notre tude de parler d'autres Roumains
que de ceux de Turquie, par exception cependant et accessoirement nous croyons devoir dire quelques mots de nos congnres
de Grce et plus spcialement de ceux de
Thessalie.
On sait que jadis la population roumaine
tait si nombreuse en Thessalie qu'elle y
a form, jusqu' la conqute ottomane, une
principaut indpendante, connue sous le
nom de Grande-Valachie (Blaquie la Grant).
Tout en tant loin d'tre aussi nombreux
actuellement, l'lment roumain y est enCore compact dans certaines rgions et se
conserve intact, bien qu'il se trouve sous
la domination grecque depuis environ un
www.digibuc.ro
163
N. PAPAHAGI
quart de sicle. Le long de l'Aspropota-
mos (l'ancien Achloas) on peut compter,
mme l'heure actuelle, une cinquantaine
de bourgades et de villaos purement roumains, ayant conserv aussi bien leur idiome propre que les autres traits particuliers
de leur race. Voici les noms de quelquesuns de ses villages et bourgades.
Malacashi, Tchiorani, Djenerazi, Coutzoufliani, Kharziari, Stourdja, Haliki, Sclineassa,
Cotouri, Libendja, Vilitchani, Doleani, Cor-
nou (Cragnea en grec), Dragovisse, Am&
rou (Palio Mflia en grec) Gardiki, Djurdja,
Moutchara, Orguill (Tiflossli en grec) Camneani, Pira, Dessi, Vitrinico, Pertouli, Coteana, Pergnaco, Apano Pavani, Poliohori,
Draoust, Calogreani, Clinova, Nvodi, (Vendista), Goudouvazdi, Costeana, (Castagna en
grec), Coutzo-Milli, Bourovia, Cocli, Lou-
jeshti, Calari (Calarits en grec), etc. etc.
Les Roumains de cette rgion se rattachent aux Roumains du Pinde avec lesquels
ils forment un tout, une masse compacte
s'tendant sur les deux versants du Pinde
et sans solution de continuit depuis la
ville de Coritza (Ghiordchea) sur la limite
de. la Macdoine et de l'Albanie, jusqu'
l'Agrapha, l'ancienne frontire de l'Etat grec.
Mais, outre les bourgades et villages ciwww.digibuc.ro
LES ROUMAINS DE TURQUIE
169
dessus numrs et dont la population est
exclusivement roumaine, on trouve des Rou-
mains en grand nombre dans la plupart
des villes de quelque importance de la
Thessalie, telles que Karditza, Farsala, Do
moco, Velestino, Larissa, Almiro, Tirnovo
et surtout dans la ville de Triccala, dont
les habitants sont aux trois quarts Roumains.
En hiver surtout, la population roumaine
devient extrmement nombreuse en Thessalie. On sait que la Thessalie est -un pays
presque dsert en t h. cause de son climat malsain. La population compagnarde
grecque est pauvre, misreuse, paresseuse,
et est dcime tous les ans par les fivres.
C'est seulement en hiver qu'elle devient
un pays anime par la descente en masse
des habitants roumains de plusieurs rgions montagneuses de Turquie et de Grce,
dont les immenses troupeaux couvrent alors
les plaines de Thessalie. Les Roumains
forment ainsi une majorit tellement cra-
sante que, mme dans la vie politique, les
Grecs sont totalement clipss dans certaines
rgions. Ainsi les Roumains de la rgion
de l'Aspropotamos envoient presluet-eujours au Parlement grec deux ou trois dputs lus parmi leurs congnres. Le maiwww.digibuc.ro
170
N. PAPAH A GI
re de la ville de Triccala est presque toujours un Roumain.
Il est toutefois A. peine besoin de dire
qu'il ne saurait nullement tre question d'-
coles nationales parmi les Roumains de
Thessalie, bien qu'il y en ait eu quelquesunes jusqu' l'annexion de cette province
au royaume Grec. Il va de soi que les
Grecs qui font une guerre A. outrance aux
coles et aux glises roumaines en Turquie,
n'en tolreraient aucunement dans leur propre Etat. Mais qui sait si un jour les Roumains de Thessalie n'prouveront pas le
besoin d'affirmer leur individualit propre !
Qui sait si la haine de race, entre Grecs
et Roumains, qui subsiste en Thessalie
beaucoup plus vivace qu'ailleurs, quoiqu'elle
se manifeste sous d'autres formes qu'en
Turquie, ne provoquera pas un mouvement
sparatiste dans cette ancienne province de
l'Empire Ottoman o les Roumains n'ont
jamais fait bon mnage avec les Karagouni)
La conscience nationale pourrait bien se r-
veiller aussi chez eux, comme elle s'est rveille chez leurs congnres de Turquie.
Tant qu'ils conservent encore leur langue,
1) C'est le nom que les Roumains donnent k la population grecque de Thessalie. De son ct, celle-ci appelle les Roumains Bruzzo-Vlahi.
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1n:
pareille hypothse ne semble nullement ex-
clue. L'hellnisme a eu bien des surprise
dans ces derniers temps. Qui peut dire quel'avenir ne lui rserve encore celle-l?
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CHAPITRE XVII
COUP D'CEIL D'ENSEMBLE
Ce qui prcde a, croyons-nous, suffisam-
ment montr de quelle nature sont les revendications nationales des Roumains de
Turquie.
Comme lment distinct de tous les autres lments de ce pays, ils ds;rent conserver inaltr leur caractre ethnique, se
dvelopper dans leur propre lment conformment au gnie de leur race, h. leurs
aptitudes spciales, leurs occupations, h.
leurs mceurs, qui formant des traits essentiellement diffrents de ceux des autre nationalits de l'Empire Ottoman. Par consquent, il est naturel qu'ils prouvent
le besoin de .faire usage de leur langue
aussi bien dans leurs coles que dans leurs
.glises. Le plus lmentaire principe d'www.digibuc.ro
LES ROUMAINS DE TURQUIE
173:
ducation veut que leurs enfants commencent h. s'instruire, en allant h. l'cole, dans-
leur propre idiome et non pas dans une
langue entirement trangre pour eux telle
que le grec, qui leur a pendant si
long-
temps t impose. Leur dsir d'entendre,
A. l'glise, la parole de Dieu dans leur propre langue et non plus dans la langue grecque que le patriarcat cecumnique les force,
sous peine d'excommunication, h. employer,
n'a rien que de trs naturel et de trs lgitime. Ce dsir ne va pas . l'encontre des
canons de l'Eglise orthodoxe et ne consti-
tue pas non plus une innovation, du moment que toutes les autres nationalits orthodoxes de Turquie, pour ne parler que
de celles-l, ont dj obtenu satisfaction
cet gard. De mme, le droit qu'ils rclament de se constituer partout en communauts religieuses distinctes et d'avoir un
chef religieux h. part est un droit reconnu
h toutes les autres nationalits de Turquie.
Ils y tiennent d'autant plus que c'est seulement par ce moyen qu'ils pourront avoir
une existence compltement lgale, comme
nationalit distincte, se donner une organisation nationale, mettre leurs institutions
scolaires et religieuses A l'abri de tout arbitraire et assurer l'entretien de ces instiwww.digibuc.ro
174
N. PAPAHAGI
tutions en y affectant les revenus des biens
de mainmorte des communauts religieuses que le clerg grec emploie actuellement,
par un abus scandaleux de ses prerogatives, uniquement a l'entretien d'institutions
scolaires et religieuses ayant un caractere
de propagande hellnique.
Les revendications de l'lment roumain
de Turquie peuvent donc se resumer en
deux mots : libert de s'instruire et de prier
Dieu en langue roumaine, droit d'avoir un
chef religieux a part, un clerg national et
de se constituer partout en communautes
religieuses.
En dehors de ces revendications, les Rou-
mains de Turquie n'ont et ne peuvent raisonnablement avoir aucune tendance, aucune aspiration politique ou plutt s'ils en
ont, elles sont de telle nature qu'elles ne
sauraient constituer une menace pour personne, attendu qu'elles ne peuvent forcement avoir pour objectif que le maintien
du slaiu quo ou, ce qui revient au mme,
de l'intgrit territoriale de la Turquieoido
.,
l'ordre et de la tranquillit.
D'autres peuvent s'agiter dans l'intention
plus ou moins avoue de s'unir, un jour
politiquement, a tel ou tel Etat limitrophe.
Les Bulgares peuvent tenir les yeux obstiwww.digibuc.ro
LES ROUMAINS DE TURQUIE
In
nment tourns du ct de la Bulgarie, les
Grecs, du ct de la Grce, les Serbes, du
ct de la Serb;e. Ils peuvent A certains
moments prter l'oreille aux instigations
venues de Sofia, d'Athnes ou de Belgrade.
Leurrs par la perspective d'uns union ventuelle avec leurs congnres de Bulgarie,
de Grce ou de Serbie, ils peuvent se lais-
ser aller faire le jeu de la politique de
ces Etats, en provoquant et en entretenant
des dsordres en Macdoine.
Pareille perspective est tout A fait exclue
pour l'lment roumain de Turquie. Eloign
comme il l'est de la grande masse de Roumains de la rive gauche du Danube, pris
comme dans un tau entre l'lment slave
et l'lment grec, galement menac par les
tendances d'absorption de ces races, qui en
veulent d'ores et dj h. son individualit,
il est clair que ce peuple ne saurait vouloir faire cause commune ni avec l'un ni
avec l'autre, en vue de dterminer ventuellement un remaniement territorial de la Turqbie, vu que tout changement politique ne
s'y oprerait qu'au dtriment de son individualit propre.
Aussi se tient-il a l'cart des troubles
soulevs par les Slaves ou les Grecs. Une
triste exprience lui a fait prendre en horwww.digibuc.ro
N. PAPAHAGI
teur tout mouvement sditieux, toute mene
subversive. Non seulement aucune perspec-
tive ne lui sourit au bout des tous les pre-.
tendus mouvements insurrectionnels, mais
il en subit les effets immdiats et subs&
quents. Peuple commercial, industriel et pas-
toral, il est ls dans ser intrts conomiques par la stagnation des affaires que les
dsordres amnent naturellement, il est molest dans ses biens, ses bestiaux deviennent la proie des bandits, son pargne lui
est arrache par les tortures et la terreur..
Le plus souvent c'est sur son dos qu'on se
chamaille. Pris entre l'enclume et le marteau, il a 6. souffrir aussi bien des excs
des fauteurs des dsordres que de la repression qui, en pareille circonstance, ne
saurait forcment s'exercer avec beaucomp
de discernement.
C'est donc par un sentiment de conservation de son caractre ethnique que la
popuLtion ranmaine de Turquie refuse de
faire cause commune soit avec les Grecs,.
soit avec les Bulgares, soit avec les Se?bes..
C'est par le mme instinct de conservation
qu'elle s'attache sincrement 6. l'Empire Ottoman, qu'elle considre comme la meilleure
sauvegarde de ses intrts de race.
Aussi, plus ce sentiment sera dvelopp,
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LES ROUMAINS DE TURQUIE
177
plus la Turquie pourra compter sur un lment d'ordre, tout aussi intress au maintien du statu quo que l'Etat turc lui mme,
car son sort en tant que nation distincte
est troitement li au sort de la Turquie en
tant qu'Etat.
A ce point de vue les intrts des Turcs
et des Roumains sont absolument identiclues et ce serait une faute aussi bien de
la part de la Turquie que de . la part
de Puissances, qui dsirent sincrement le
maintien de l'intgrite territoriale de l'Empire Ottoman, que de ne pas aider au dveloppement, dans le sens national, d'une
population dont les tendances ne sont et ne
s-auraient tre qu'minemment conservatrices.
Car, cette population, dont l'importance
numrique et la situation prpondrante ne
sauraient chapper personne, est non seulement susceptible de beaucoup de progrs,
mais encore elle est destine constituer
un facteur important pour le maintien de
la tranquillit et du bon ordre. Il est, en
effet, vident que plus elle s'affranchira des
influences morales trangres, qui l'ont tant
de fois gare et l'ont pousse servir des
intrts opposs ceux de l'Empire Ottoman et aux siens propres, plus elle refusera
de se prter faire le jeu de qui que ce soit.
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178
N. PAPAHAGI
L'hellnisme se rend parfaitement compte
des consquences qu'aura pour lui le rveil
de la conscience nationale parmi les Rou-
mains de Turquie et c'est pourquoi il emploie tous les moyens l'entraver autant que
possible. Voyant que la clientle roumaine
tend de plus en plus A lui chapper, malgr
le concours si zl que lui prte le patriarcat
cecumnique, la propagande grecque a avis
dernirement d'autres moyens pour renforcer son action. Elle a constitu partout
en Macdoine des comits, l'instar des
comits bulgares. En m 'erne temps elle racole en Grce des gens de sac et de corde,
les organise en bandes, les arme, les quipe,
les prend sa solde A. raison de 70 francs
par mois et les envoie sur le territoire ottoman sous le prtexte d'y dfendre la Po.
cpulation grecque contre les attaques des
comitadjis bulgares et d'y exercer des reprsailles ; en ralit, cependant, pour maintenir sous l'ascendant du patriarcat et de
l'hellnisme les populations chrtiennes non-
grecques et en tout premier lieu la population roumaine. Car, que la propagande
grecque l'avoue ou non, c'est principalement
contre l'oeuvre roumaine qu'est dirige l'ac-
tion de ses bandes. It est, en effet, notoire
que l'hellnisme n'a aucunne poque exerc
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LES ROUMAINS DE TURQUIE
179
une influence bien grande sur les populalations slaves de Macedoine, qui se sont
toujours montres rfractaires 5. l'enseignement en langue grecque. Ce n'est donc pas
en manceuvrant de ce ct-l que l'hellnisme s'efforce de sauver les dernires paves de son influence, mais bien du ct de
l'lment roumain, qui tait nagure et qui
est encore, en grande partie, fortement imbu
des doctrines politico-religieuses de l'hellnisme.
Aussi voit-on que les bandes grecques se
tiennent, de prfrance, 5. proximit des communes roumaines et cherchent exercer des
pressions sur les habitants en faveur de la
cause grecque, non seulement par de vaines
menaces, mais aussi par des actes d'une
cruaut sauvage. Les atrocits commises re-
cemment par une de ces bandes 5. Ngi
van, commune roumaine, o deux prtres
roumains et quatre notables ont t impitoyablement gorgs et horriblement muffles uniquement parce qu'ils taient des
adeptes des ides nationales, l'assassinat du
suprieur du couvent roumain d'Oshani,
dans la region de Mgleni ; l'ordre donne
toujours par une bande grecque, 5. l'instituteur et 5. l'institutrice roumains du village
de Belcamen, dans le district de Florina,
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N. PAPAHAGI
de ne plus tenir cole, sous peine de mort,
tous ces actes de terreur notoirement connus, et auxquels nous pourrions en ajouter
bien d'autres, sont trs difiants sur le but
poursuivi par la propagande grecque : Enrayer compltement l'ceuvre roumaine en
Macdoine ou tout au moins endiguer le
courant du rveil national parmi les Roumains, telle est la mission assigne aux
bandes grecques. A la terreur religieuse
que la propagande grecque exerce par le
patriarcat et les vques, elle vient d'ajouter l'action plus efficaceelle le croit du
des comits et des sicaires h. ses
moins
gages.
A cet gard, elle semble vouloir marcher sur les brises de la propagande
bulgare. Ses agents s'efforcent mme d'emboiler le pas aux comitadjis, Et pourtant hier encore, les Grecs s'gosillaient A.
dnoncer au monde civilis les procds
des agents de la propagande bulgare !
Certes, ce n'est pas la premire fois que
la propagande grecque essaie d'intimider,
de terroriser les populations non-grecques
de Macdoine au moyen de bandes de soidisant insurgs (antarts).
Elle a prtiqu ce systme pendant longtemps et bient avant la propagande bulwww.digibuc.ro
LES ROUMAINS DE TURQUIE
181
gare. Mais en juger d'aprs les termes
si nergiques dont elle fltrissait les actes
des comitadjisj d'aprs ses lamentations et
ses appels incessants au monde civilise,
nous en &ions arrives A. croire qu'elle condamnait sincrement des procds qui deshonorent mme la plus noble cause.
Nous avons la douleur de constater
qu'elle revient A. ses anciens errements et que
de victime, qu'elle se prtendait jusqu'A
hier, elle veut se transformer elle-mme en
boureau.
Nous sommes cependant convaincus que
le gouvernement de S. M. le Sultan, notre
Auguste Souverain, envers lequel l'lment
roumain fait preuve du plus parfait loyalisme et du plus sincere dvouement, aura
bien vite raison des bandes grecques, coinme il a eu raison des bandes bulgares, et
que, reconnaissant la lgitimit des revendications de cet element sur le terrain ecclsiastique, il voudra bien donner une solution equitable A cette question.
Cette solution est d'autant plus impatiem-
ment attendue par le peuple roumain de
Turquie que celui ci est actuellement en
butte A toutes sortes de vexations de la
part du clerge phanariote. Abusant de leurs
privileges, le patriarcat et les v6:nues grecs
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N. PAPAHAGI
violent ouvertement la conscience de nos
congnres de Macedoine, au moyen de pro-
cedes d'un autre Age : excommunications,
refus d'assistance religieuse, interdits jets
sur les prtres roumains, etc. Dans son ex-
cs de zle A servir les intrts de l'hellnisme, le patriarcat recourt contre nos prtres A, des mesures si manifestement vexatoires, si arbitraires, que la Sublime Porte
a d souvent le rappeler au sentiment de
ses devoirs. Finira-t il par ouvrir les yeux
sur l'abme que son intransigeance absolue
creuse entre lui et l'lment roumain ? Nous
le dsirons sincrement, sans trop oser l'esprer.
Ouelle que soit cependant l'attitude du
patriarcat, il est hors de doute que l'lment
roumain de Turquie continuera A, marcher
de l'avant dans la voie o il s'est engage.
Forts de la sollicitude que S. M. le Sultan
tmoigne pour les intrts moraux et materiels de tous ses sujets sans distinction de
nationalit, et comptant sur l'appui que la
Roumanie ne cesse de leur prter, les
Roumains de Turquie poursuivront, avec
la tnacit caractristique de leur race,
leur dveloppement dans un sens national ;
leur conscience nationale s'affirmera et s'affermira d'autant plus fort que le clerg phawww.digibuc.ro
LES ROUMAINS DE TURQUIE
18g
nariote et la propagande grecque essaieront
de l'opprimer.
L'anne qui vient de commencer s'ouvre,
d'ailleurs, pour eux sous les meilleurs
auspices.
La Sublime Porte leur a fait, dans ces
derniers temps, certaines petites concessions
qui constituent en quelque sorte une reconnaissance du bien fond de leurs demandes
et un acheminement vers une solution de
l,?.ur question ecclsiastique. Convaincues de
la lgitimit de leurs revendications nationales, sur le terrain religieux, les Puissances
ont bien voulu appuyer leur' bon droit.
Le Discours du Trne de Roumanie vient
d'affirmer l'intrt que prend cet Etat au
sort de l'lment roumain des provinces europennes de Turquie. La solidarit de race
entre les Roumains du Royaume de Roumanie et ceux de Macdoine, proclame,
pour la premire fois, au Parlement roumain, par un Souverain dont la haute sagesse est universellement reconnue, sera stl-
rement, pour nos frres de l'Empire Ottoman, le meilleur rconfort et le plus fort
stimulant dans la lutte incessante gulls souiennent pour l'affirmation de leur individua-
lit ethnique. De son ct, le gouverneLent roumain, vient d'affirmer son intention
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N. PAPAHAGI
de seconder puissamment l'ceuvre roumaine
en Macdoine, de lui imprimer un nouvel
essor. A cet effet, il a augment la subvention accorde aux coles et aux glises roumaines de Turquie et a pris des dispositions pour.-y crer plusieurs nouvelles in
stitutions, qui aideront au dveloppement de
la population roumaine.
Ce sont IA, sans conteste, des faits, des
paroles et des dispositions du meilleur augure pour l'ceuvre roumaine en Macdoine.
Et tandis que les autres propagandes
cherchent h. s'y affirmer par la violence et la
terreur,p, seule la propagan e roumaine y
pourstlip-son ceuvre par les moyens les plus
paisibles; l'cole et l'glise, pre...v. idente
de sa mission puremen cukuraIe" et 4minemment civilisatrice.
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