0% ont trouvé ce document utile (0 vote)
376 vues75 pages

Jean-Pierre Dens - L'honnete Homme Et La Critique Du Gout

French Literature 17th Century Honnete Homme

Transféré par

markacohen12121
Copyright
© © All Rights Reserved
Nous prenons très au sérieux les droits relatifs au contenu. Si vous pensez qu’il s’agit de votre contenu, signalez une atteinte au droit d’auteur ici.
Formats disponibles
Téléchargez aux formats PDF ou lisez en ligne sur Scribd
0% ont trouvé ce document utile (0 vote)
376 vues75 pages

Jean-Pierre Dens - L'honnete Homme Et La Critique Du Gout

French Literature 17th Century Honnete Homme

Transféré par

markacohen12121
Copyright
© © All Rights Reserved
Nous prenons très au sérieux les droits relatifs au contenu. Si vous pensez qu’il s’agit de votre contenu, signalez une atteinte au droit d’auteur ici.
Formats disponibles
Téléchargez aux formats PDF ou lisez en ligne sur Scribd
Vous êtes sur la page 1/ 75
FRENCH FORUM MONOGRAPHS. » LHONNETE HOMME BT LA CRITIQUE DU GOUT Baivors R.C. LA CHARITE and V.A. LA CHARITE ESTHETIQUE ET SOCIETE AU XVIF SIRCLE JEAN-PIERRE. DE! FRENCH FORUM, PL LEXINGTON, KEN’ [A Nathan Edelman, ‘Maitre ot ami tres epreté Copyright © 1981 by French Forum, Publishers, Incorporated, P.O, Box $108, Lexington, Kentucky 40505, All Fights reserved, including the right to reproduce ths book, ‘or parts thereof, in any form, except for the inclision of brief {quotations in reviews. Library of Congress Catalog Card Number 81-68005 ISBN 0917058275 Printed in the United States of America AVANT:PROPOS CC travall se fonde sur le postulat essential que dans la pensée classique la fonction esthtique présuppose et se modele apres la fonction sociale. D'od, les deux volets de cet ouvrage. Dans le premier volet nous avons chetche & dfinir les points cardinau de la théorie de Phonnéteté qui sert de support 4h fonction esthétique. Depuis Vouvrage de Maurice Magen sur La Politesse mondaine et les théores de Thonneteté en France au 17€ sigcle de 1600 4 1660, paru en 1925, rien de signifcatif| n'a té Grit sur Thonnéte homme. Contrairement & Magendic outefois, notre étude se limite a Texamen sémantique de Ia notion dhonnéteté et lise & Marire-plan histoire des mers et de la socité, fort bien connue du reste. Notre étude couvre s7osio modo la période s'éendant de 1670 & 1700, apes quot la vogue de Thonnétets désroit sous Is poussée de forces nouvel les. A edt des théoriciens mondains de Phonnéteté, dont le (Chevalier de Méré reste le meilleur repésentant, d'autres se sont Attachés & concilier cet idéal avec les valeurs chrétiennes. Lou- rage de Tabbé Goussault, Le Portrait de Thonnéte homme (1694), qui a’a fait Tobjet aucune étude, constitue un effort ‘anificatif dans ce sens. Le second volet porte plus spécifiquement sur certaines notions- {ue en est la principale cause. Les nobles en France, on est, alfchaient un profond méprs envers ceux qui se livraient 3 un métir,& part celui des armes qui leur était rservé de droit. En second let, Thonngte homme se dstingue du courtisan, qu est attaché 4 la personne du Roi et dépend de lui pour son avance- rent. Soit que 44 situation sociale Pen dispense, soit qu'il ne brigue pas les honnurs, honnéte homme se content générale- ment de son sort. L’essentiel pour Iui n'est pas de se hausser au sommet de la pyramide sociale, mais de vivre le plus agréable- ‘ment possible. Sa_ philoso Imedioertas, & un hedonisme mesuré 00 le “bon ait” tient lew 14 LHONNETE HOMME ET LA CRITIQUE DUGOUT {Tétalon, Incarnation des vertus moyennes, Phonnéte homme fut exces comme une menace a son équilibre. Contraiement au héros comélen, qui ne vit que pour Vésat, Phonnete homme cherche ls coins abités et este le panache Morale arstocratique, Phonnéteté 'adrese aux happy few, sroupe extrémement restreint (la Cour et la Ville) qui partage la réme idéologie. Se trouvent exclues d'office certaines classes sociales et certaines professions. “Il y a,” éexit Méré, “dThon- nétes gens dans tous Tes métiers:ily ena pourtant oli ext bien difficile de ete; sergeant royal, valet de bourrea, tous les domestiques." Une haute naissance, ou a défaut, de la fortune, sont des conditions indispensables pour étre honnéte. U'honncte hhomme vit dans une atmosphere rarefiée oi Pappartenance sociale conditionne les bonnes maniéees. C'est pourquot il ban- nit de son champ “la bassese, le mauvais gout. , Pair gros ‘et peu noble, sr qui sent Ie palais, la bourgeoisie, la Province tes affaires." Notons que Méré nexige pas comme condi tion d'éiiblité de Thonnéteté que Von n’exerce aucun métier, Ce qu'il condamne, ce sont les signes extércurs (argon, main tien) quiaccompagnent souvent une profession. "Mais a la bien prendre.” écrit, “un honnéte homme n's pas de métier. Quoi- ‘ul sache bien tne chose, et que méme il soit obligs dy passer ti, il me semble que sa mani d'gir, ni son entretien ne le font remarquer” (OC. I, 11). Un avocat, par exemple, doit Iniser derritre ful, avant de faire son entrée dans toute les choses ui ont odeur ou le gout du pala 42), Dans optique de auteur, Phonnéteté est une valeur uni verselle qu exclut tout particlaisme. La profession rest qu'un sccident, un trait qui nous singulaise et peut nous aigner de la ‘socidtépolie. 'orginalité est par conséauent suspecte, car elle ‘Secarte d'un comportement stertyp ‘Avec Thonnéte homme, homo socius prend le pas sur homme vertueux et individuel. Le principe qui le fonde et constitue le nesud de i ve en société est uniformité. “Cest la conformité qui fait qu'on se plait ensemble” (OC, I, 106) ‘observe Méré, affirmant par ld son adhésion aux coutumes sta bles. La capacité de Thonaéte homme & sadapter& ifferentes situations résulte de son désir de plate & un large public et de LE CHEVALIER DE MERE 1s sven faire estimer en retour, I est en ce sens le produit d'un nilieu et d'un moment historique-la société de Louis XIV— ont Tun des principaux objecifs est de edlebrer la vertu de sociabiit ae Fon eon et om ae doco monde ooh en Se ae saa eg cnet ‘S'enfoncer” dans la vie illustre admirablement attitude de Phonnéte homme devant le monde. Toute son existence se résume & développer avec le maximum defficacté et ag ‘ment un art de ls communication. Ine vit que par le monde et Pour le monde, ce denier constituant son seul et unique crite. Chonnéteté finit par se transformer en un humanisme mondain Aqui enslobe tous les aspects de notre moi social. Toutefois, con Ursirement lk morale du courtisan, qu est pragmatique et arri- viste, Phonnéteté se propose comme une phlosophie, ou mieux Comme un ars vivendi, qui trouve en elle-méme sa propre fn. ‘Comme le déclare Méré: "Cette sience ["honneteté] est propre- ment celle de Thomme, parce qu'elle consste & vivre et & se communiquer une maniere humaine et risonnable” (OC, Il, 72). Art reféchi et mii, Phonnetete sinseit dans ne perspec- tive intramondaine ob Phomme ne se définit que pat rapport & ses semblables Dans la mesure od Phonnéteté est indissolublement lie & la vie de salon, il devient impossible de méconnaitre Minfluence des fenimes, C'est paticuliévement évident dans le cas de Mére (Qualifié parfois de “rival de Voltaire bien qu'il wait jamais prstendu a un tol role, Méréfréquentaassiddment les femmes. Ninon de Lenelos compta parmi ses maitresss, et il at pendant ‘quelque temps précepteur de Madame de Maintenon.'* Notons ‘aue la plat de ses lettres s'adressent a des femmes, au nombre esquelles La duchesse de Lesdiguiére, sa principale bienfa twice. Plsieurs raisons expliquent ce fait. En premier lieu, depuis PHotel de Rambouillet, les femmes ont joué un role prépondérant dans Mépuration des meurs et le développement {e la vie mondaine en France. Et ce n'est pas une simple coinci- dence si Ia majorité des salons portent des noms féminins. La 16 LWONNETE HOMME ET LA CRITIQUE DUGOUT France est en effet le seul pays en Europe & cette épogue of la ferme jouise d'un certain degre de liberté."” Le courant p= ‘ieux et les queellesféministes sont 1a pour Vattester™ A cette situation s'ajoute le fait qu’au yeux de Méré la femme est plus naturellement disposée pour la vie mondaine. Les hommes sont souvent “tout d'une pitce, sans manieres et sans fagons, et sles luns veulent plate aux autres, ce n'est guére que par quelque vertu solide ou parquelque service” (OC, IM, 75). I leur mange 1a grice et cet enjouement qui font que Ton recherche tellement a compagnie des femmes. On a done interet & les fquenter tant plus que “ceux qui ne se sont pas fais leur mane Adlicate et mystérieuse ne savent bien souvent que leur dire” (ibid). Le pubic dehonnéte homme étant en majorité composé de femmes explique Timportance que Méré attache a Tart de plaire. Ce sont elles qui, en definitive, imposent a la societé son {tiquette méme sice sont les hommes qui en formulent la théo- rie. Il nest alors que logique que Méré les propose en modes. “Il me semble,” déclaretil, “que le commerce des honnétes ‘gens est rechercher, mais 'entretien des dames, dont ls graces font penser aux bienséances, sont encore plus nécessares pour ‘Sachever dans Phonneteté™ (ibid)? Sil'undesbuts de Phoanéte homme est de plate aux femmes, il se distingue néanmoins du galant homme, dont la seule pre ‘occupation est la conquéte amoureuse.®” Le danjuanisme est un tat passager qui ne dépasse guére le sonsualisme et finit par Sanéanti dans le vieillssement de Tame et di corps. Cest [pourquoi i se trouve d’habitude associé avec la jeunesse et passe “comme une leur ou comme un songs” (OC I, 18). Lnonnéteté rvexclut pourtant pas la galanterie encore qu'elle ne pulse s'y réduire. I sagirait alors d'une difference de profondeus; s le falant homme sat d'hubitude mieux sy prendre ave les fem- ‘mes, il lui manque par contre une comprshension globale et approfondie de la praxis mondaine: te th Scat po on hoe pro ma en LE CHEVALIER DE MERE. [Ldéal de Phonnéteté, si exclut pas la galanteie, le dépase par son cblé théorique et esthétique. La galanterie se mite & un type particulier dactivité-Texploit amoureux-alors que Thon- néteté propose ne vision aénérale de Fhomme mondain. ‘Ce qui distingue Mere de ses prédéceseurs est le primat qu'il accorde aux valeurs mondaines sur les impératifs moraux. En subordonnant la morale au monde, Méréinstitue Nhomo socius ‘comme valeur supreme: La vertu n'a done rien & fate avec Fhonnéteté, qui se fond sur des crléres srictement extériours. homme peut étre bon ou rmauvas @ intérieur; aux yeux de la société poi, ie sve par ses bonnes manitres. Cette dichotomie est fondamentale, far elle arache homme a Vemprise de ses passions qu'il rachéte fn les sublimant par ses bonnes manires. La justice de ses fctions importe pew au regard de Papparence agréable qu’eles| assument. Uhonnéteté est un ars vvendi, non une métaphysi ‘qe: elle vse & rendre homme heureux dans ce monde, non “dans Pare. La religion ellemeéme ext travestie et “mondanisée’ afin de mieux saccorder aux principes de Thonnéteté. Lar des agréments se met ainsi au service d'une eschatologie: Ceci consttue toutefois un cas limite que nous n'vons enconteé ave chez Méré, qui pousse la théorie de Mhonnéteté dans ses ultimes consequences, Il nen est pas moins sinifcaif de tendance de Phonnéteté & se substituer et & prévaoir sur les tutres domaines, Nous asistons ici A ce que Jean Starobinski appelle une “transmutation esthétique” of Pomme se délivre ‘ou sallége de ss obligations morales pour se vouer 8 des tiches tsthétiques.® La vertu disparait au profit dune perfection de surface, Papparence (air et les manigres)présumant dorénavant du fonds, 18 LHONNETE HOMME ET LA CRITIQUE DU GOUT “Si quelqu'un me demandait en quoi consste Phonnéteté.” rit Mér, “je diais que ce n'est autre chose que d'exceller en tout ce qui regarde les agréments et les bienséances de la vie™ (OC, Ill, 77). Definition exemplaire quia Favantage de présenter les deux concepts générateurs de Thonnéteté. Les notions ‘agrément et de bienséance exigent alles seules tout un déve- loppement qui fera objet des chapitresultriews. On se limiters ici A en précser Nimportance et la fonction dans le cadre de Mhonnéteté. Dans une société qui a érigé Part de plaire en un canon esthétique et moral il n'est que lopique que la poursuite de Tagrément soit Pune des préoecupations majeures de Mhon- néte homme. Méré délare dans une dese lettres qu" ne faut voir pour principal but que de pair aux plus honnetes gens” et ailleurs i note que “plate est une preuve infallible de Phos: netete™ (OC, I, $2). Ces deux textes montrent que Vhonnétete ‘lit se comprendre comme une esthétique des effets et un pag matisme mondain, Les conditions de la société polie ne requit rent pas que homme se dstingue par a probité, mais que son comportement soit efficacement agréable, Cette esthétique de expression compense la carence des valeurs métaphysiques et morales, homme social état exclusiverent jug par son paral tre, Plire implique une réusste sur le plan des rapports mon- dains en dchors de toute consideration morale: au sein de ce jeu 4e forces, Fhonnéte homme cherche & mettre en valeur sa per ona afin de se gagner T'Autre. Cette démarche s'apparente & line vértablestratégie of c'est le plus habile qui Temporte et non le plus vertueux, Cette stratépe, qui culmine dans un art agree, implique lune connaissance approfondie du caur humain, “Quelle appa- rence de plaire aux honneétes gens,” éert Meré, “a moins que de connate ce qui les peut toucher et par quelle voie on les age” (OC. 1, 46). Lhonnéteté transpose au niveau de la scigté polie {es conditions similies existant sur un champ de bataille, Dans les deux cas, ily 4 quelque chose & “zagner” certs, les métho- es jon et object different, Fhonnéte homme ne / est bien plus subtile, car elle touche sur le fonds meme de notre ttre et on découvre ies plus serets mécanismes, Tous les efforts LE CHEVALIER DE MERE 19 de Phonnéte homme visent és lors & perfectionner sa matrise de la psychologic humaine. “I me semble,” observe Méré, “que dans Te dessin de se rendre honnéte homme le lus important consiste & connaitre en toutes choses les meilleurs moyens de plaire et de les savoir pratiquer."™ Ce texte situe Mhonnéteté dans une perspective sémiotique od es signifiants, notre etre cur, constituent le point central de reference, L'art de plaire implique une esthétique visuelle qui ignore nos motiva~ tions intércures; dans ls pirouettes d'une conversation enjoue, PPhomme se donne un role, un masque, Son but n'est pas de rap- pelerautrui aux austérités de la vertu, mais de Tui fare oublier Pour un moment son vide intérieur. Awtant qu'une strategie langage et une gestuell, Mhonnéteté est un divertissement oi homme se complait dans ne illusion heureuse. mF 4 Sila perception et la poursuite de 'agrément constituent la dominate de Thonnéte homme, c'est a bienséance quill sert de guide et de référent.Ce concept qui, nous le verrons dans le dernier chapitre, git at car de Ia mimesis classique, empéche PPhonnéte homme de commettre des impairs. Elle constitue un code d'tiquette quiluk ore Parcane des préséances mondaines, Dans une société aussi formalist et higrarchisée que celle de Louis XIV, nul ne pouvait se permettre denfteindre ka bien séance sans encourir des admonestaions sévéres ow rsquer Ie bannissement, Méré est plus qu'un autre conscient de ses exi- ences: “Enfin le plus difficile secret pour etre honnéte homme“ t dépend de trowver le tempérament le plus juste en toutes ses actions, et de se connaftre & la bienséance-"™ La principale fonction de la bienséance est de temperer nos actions en les assujettissant& des préceptes sociaux. Une action sied lors’ fst convenable, cesta-die conforme au rituel prescrit par fa société pole. Principe formel et limita, la bienséance restreint considérablement le champ de nos activités: ses rites sont tout extéricurs et not en vue que le jeu mondain, Ele peut ds lors etre considérée comme un impérati absolu. Comme Vindi- due Méré: “Celui qui garde en tout la bienséance vit toujours bien, ca elle consste en eela que ce qu'on fait ot ce qu'on dit ne soit pas seulement bon en sob-méme, mais aussi qura toutes sortes d'gards il ne s'y trouve tien & redire” (OC, II, 29), ro mnt hy be ached 20 UHONNETE HOMME ET LA CRITIQUE DU GOUT Revetu de cette assurance, Vhonnéte homme peut sans erainte ‘fadonner au plaisir mondai En examinant les principaux textes de Méré, on découvre rapidement que les concepts qui dominent son vocabulaire esthtique ne cessent de sinterpénétrer. Ul existe une grande ontiguité sémantique entre la notion 'honnétete et celle agrément. Toute la théorie mondaine de Thonnteté pré suppose et finit par déboucher sur Tart de plare. Ce rapport réciprogue est mis en évidence dans le passage suivant En autres mots, pour étre honnéte et se fare bien recevoir par a sovieté pole, il faut nécessarement éte agréable. intention ‘ot Ia justice de nos actions se subordonne alors a Tagrément {qurelles communiquent. Cet univers dela qualité et de Pexpres- sion substitue au eritére éthique un critere formel et immediat CChomme n'est plus jugé en luiméme, mais en fonction di rapport, posi ou négaif d'aprésIeffer produit, quil insttue avec ses semblables. Lhonnéteté vise &faciliter et harmoniser les éshanges mondains en Tes rendant uniformes; son postulat cst que Thomme est avant tout un étre socal et qui se do abord a la société. Ine sagt toutefors pas de la Société au sens lage, car Phonnéte homme est tout le contrare d'un al truiste. Foncidrement égoiste, il ne se soucie que de sa persona; Autre n'est qu'un mito, un pion sur Péchiguier monéain. La Politique neintresse guée;habitant un monde clos, ine songe ‘qua paraite de “bon air” et a créer un masque heureux. Sa manitre d'etre occulte son moi profond qui trouve dans la parade rmondaine un refuge et une nouvelle nature. Pour Vhomme clas sique honnéte homme, étre brat ne consste pas & révéler son {tre veritable, mais a réaliser au maximum une consonance musicale entre un dehorsagréable et un dedans peésumé.¥ Voyant dans Phonnétete “le comble et le couronnement de \y toutes les vertus” (OC, IIL, 71), MéréPérige comme une morale du bonheur. Dans cette optique, Phonneteté est nécesaiemes un eudémonisme: LE CHEVALIER DE MERE 2 Pour Méré, le bonheur de Thomme ne peut se trouver que dans le commerce mondain qui se substitue & Veffort héroique et moral. L'homme ma plus besoin de lutter contre ses passions Disque la société lui permet de les camoufler deritre son a ct ses manies. Le bonheur que propose Mété est un bonheur transitoire et de surfice qui ne suppose aucune perspective Supracterrestre. I sufit de plaie pour étre heureux. LThomme se Teurre en trompant ls autres le masque qu'il se confectionne le dispense de sa singularité en le rendant conforme a un stéréo: type rassurant. Ayant abdique son individuaité devant les exi- ‘zences de la bienséance et de 'art de pate, it na plus qu'd bien jouer le eu, Ce jeu, est au niveau du langage qu'il pend place. Ou, plus précisément, dans la conversation mondaine,supréme rial de Ja société polie. Ce que Starobinski applle “un pari pour parole” s'actualise dans les circonlocutions d'un discours oles Imoindres nuances et modalités sont pesées. Univers atifiieux, Te langage mondain se désintreste du message av profit de la Torme. Ce nest pas ce qu'on communique qui importe, mais sa manifre. Les principes de la conversation débordent méme dans Ia création littéraire comme en témoignent les nombreux ouvr ses ayant pour titres Conversations, Discours, Enaetiens, Dia- Nogues. La littérature classique, nous aurons a Ye montrer parla suite, inspire toujours dune epistémé qui trouve son referent ans ‘un comportement social. L’erture consttue un véhicule au service d'une parole. Elle est un mode de communication qui prolonge un discours ayant commence ailleurs. Il suffit de se ‘apporteraux Maximes de La Rochefoucauld ov aux nombreuses Lettres des contemporain pour sen convainct. ‘Nous avons éhauché ailleurs historique de Fart de converser ‘au ITE sigcle2” nous nous dispenserons par conséquent d'y revenir. Toutefois, étant donne importance que Thonnéte homme ll accord et le fait que Méré est an de ceux qui ale ‘mieux codifig et ideal la conversation mondaine doit occuper 22. LHONNETE HOMME ET LA CRITIQUE DU GOUT ici une place spéciale. C'est d'autant plus important que le style ‘de la conversation a pattie lige avec celui de la critique mon- ‘aine, Les Entretiens d'Ariste et d Eugene da P- Bouhouts et les Lettres sur la Princesse de Cléves de Valincoue, pour ne citer ‘que ceuea, sont des ouvrapes ris pour un public d™honné tes gens.” En conséquence, le style aussi bien que Forzansation de la matiere se ressentent des prémisses du discours “honnéte (Ce len est affirms emphatiquement par Méré ‘Sete ont pls Se operon tion, ‘Que ce soit dans le domaine du comportement langager ou dans cslui de Mécrtur, les mémes prineipes s'appliquent: naturel, resemblance (le fondement de la notion de vaisemblance) et conformité. Le but final, i va sans dite, est de plaie et d'émou: voir. Ains, au départ de tout plaisir esthétique se situe un rap ‘port de complementarté entre un lecteur/auditeur et un texte) parole. Le dscours classique prolong et insttutionaiseen une forme éente un idéal social. L'honnéte homme écrivain, on le ‘err, est tn charmeur publie dont objet n'est pas entrepren- ‘re une révoltion du langage, mais de ple. Les caractéres mémes de la conversation mondaine oblgent & waborder que des sujetspénéraux et non techniques. Comme frit Mert: Si Sumo home pe Se as La crate d'engendrer ennui, péhé capital des mondains, et présence dominante des femmes dans les salons, déterminent dans une large mesure les sujets discutés. Construte sur des riens fugit, des sales momentanées (les fameux concert), la ‘conversation mondaine est un dvertistement pour gens oii On sy enrichit moins le eweur qu'on ne s'y aiuise esprit; est Je brio verbal qui compte, et non la profondeur des sentiments Sa fonction est de nots arracher & nouemémes en nous trans. LE CHEVALIER DE MERE 2 portant dans un univers hidique. Dans le tracé dune parole bril- Tante, Phomme oublie pour un moment st nature malheureuse, Pure parade, la conversation mondaine est semblable au passage ‘un météore dans un ciel vide. Comme le note Starobinski: "La conversation est une activité Reureuse, mais elle ne voile que de fagon précaire ... le malheur fondamental de la condition hu mmaine-"® Désespérant de la vertu, FRonnéte honime se perdra avec dices dans la magie d'un divertissement verbal Pour Mhonnéte homme, le langage représente In posibilité ‘un rachat au travers une mutation esthstigue, $1 ne peut perfectionner son ¢tre intérieur, du moins pourra-tiltenter de polit son expression, son ar et ses manires. Lapparence sett ct A présumer du fonds: Fhonnete homme est ce qu'il para et la soci n’en demande pas plas. Le langage institue un rapport centre notre persona et la société polie, rapport qui implique un réseau de signiflans communs. Ainsi, pour étreefficace le lan- ‘age classique doit traduire un 6a, un systéme sémiotique reconnaissable. Méré en rend compte dans une de ses lettres oe an pie moi ee ne rg {Cte rant conte expr Se aa ed emus pm! Se Cor Le langage n'est qu'une forme du “bon usage,” actualisation ‘erbalisée/éerite du code des bienséances. Uhonnéte homme ne fait guére que reprodaire un fonds significatif ctabli il invents ‘as un langage, mais se contente de réviter le mieux possible «lu qu'il apps, Lhonneteté rejoint Pune des aspirations les plus fondamen- tales de la penste classique: son gout de Funiversalité. Contraie- iment a Faret et ses prédécesseurs qui voyaient en Mhonnéte homme un courtisan, Méré y découvre un idéal de vie et une ‘Philosophia perennis. U'honnéte homme est Phomme par excel- lence; aimable, cult sans tomber dans la spécialisation, sou- cieux Cautrul sans te altruste, prudent, eiconspect sans cess atfenti & image qu'll projet Il est le modele inéealé une société formaliste qui accorde & Mair et aux manies une 24 LHONNETE HOMME ET LA CRITIQUE DU GOUT, valeur absolue. L*honnéte homme représente pour le casicisme ce que Mhumaniste représentat pour la Renassance: un ial & miter et & poursuivze un type @humanité qui se veut intempo- ek ou ste a otc Sn eon ot eae [Sr ect umn ete manent tne ie os Sepa an bout de eee te (06,193) Comme Socrate, que Méré admirait tant, Mhonnéte homme se veut “citoyen du monde.” IL rejette toute limitation spatio- temporelle: “Le changement des lieux, la révolution du temps, 1a diffrence des coutumes ne lui otent presque rien” (OC, I 193). A Pimage de la socité dont elle incarne les valeurs, Thon néte homme congoit son systéme de valeurs comme indépassa- ble et destiné & se perpétuer. “Sion aime quelqu’un & cause ‘ul est honnéte homme, on aime toujours, et de ce coté le temps n'a aucune prise su lui” (OC, 1,18). - Morale antiéroique, Uhonneteté est la revanche, ou’ la réponse désabusée, de la sovit de Lovis XIV a Tépoque de Corneille Ades temps nouveaux, iL faut un nouvel idéal humain Dépossédée de son pouvoir, la noblesse ne cherche plus tant & se distnguer parses prouessesguerriéres, qu’a exceller dans Part de plate. Son thedtre d'opérations s'est transporte du champ de batalle la cour. Cest & Versailles que tout se noue et se dé- noue. On est loin de la Fronde of es destns se fasaent Varme la main, Le principal duct est maintenant celui de la parole Lehomme apprend & dominer son discours, son maintien, et jasqu'a son repatd afin de mieux dominer autri. Dans Punivers| des masques il devient lui-méme un masque, un faursemblant ‘Tout sourire est piége et toute Mattere est guetapens. Dans une société quia érigé le paraitre en valeur supréme, Phonnéte hhomime est un acteur qui sefforce de bien s'aequiter de son role Le bonheur qui echerche nest pos elu qu aecompaene Te sentiment «avoir accompli une action vertueuse, mais elui ‘gui réslte dune scéne bien joue. “All the world's a stage, and all the men and women merely players,” érivait Shakespeare we * LHONNETE HOMME, LE MONDE ET DIEU, Si Meré est le théoricien le plus accompli de Mhonnétet, i nest, pas Je sul a sy etre intéressé. autres écrivais, soit qu'il le rejoignent ou s‘cartent de lui, ont dscoury du sujet. On peut les classer dans deux eatégories: ceux qui accordent le primat aux valeurs mondaines, et ceux qui les subordonnent & une vision chrétienne de Phomie, [La Rochefoucauld se situe dans la premite catégore. Bien souvent, lorqu’on songe 8 une definition de Phonnétet, est cette maxime que Ton se rapporte: “Le vrai honnéte homme txt cok qul nem plguc de ese" Detlasion proaen sence th proverb et qui semble un peu servr de passe-partout. Se piguer dde quelque chose sgnifie se mettre en avant, chercher a se dis- tinguer par un comportement singulee. Méré definit Pexpression ‘comme suits"... se piquer de ren, je veux die sans ren faire ‘Quine Soff de soisméme et sans rien dive qui puissetémoigner {qu'on se veut faite valoit” (OC, I, 45). Bret, Fhonnete homme dit aeir de fagon naturelle et ne jamais s'écarter de la nore, en cherchant 2 coincider avec un type Mhumanité universe Comme le déclare La Rochefoucauld dans une autre maxime Lhonnété nest aucun état en particulier, mais de tous les Stats en général.” 26 LHONNETE HOMME ET LA CRITIQUE DU GOUT A Vexception de ces deux maximes et de quelques remarques isolées, La Rochefoucauld ne discte guére Phonnetets.® Son ‘analyse sinscrit toutefois dans une optique résolument mon- “ine. Sion se penche dautre part sur ses Reffexions diverses, fon note une préoccupation majeure pour la vie mondaine* Comme nous avons essayé de le monter ailleurs, c'est dans ce texte capital, trop peu étude, qu'il faut voir Paboutissement de la pensée de auteur) Ne croyant plus dans la bonté intrinséque de la vertu, minée par Pamourpropre et les passions, Phomme ‘découvre dans la socité pole un refuge. ‘Aussi mince soitlle, la contribution de Mitton & la théorie de Mhonnéteté ne peut étre pase sous silence. Le personage Iuiméme n'est gue interessan.® Bourgeois enrich, Mitton est Te type méme du libertin qui ne songe qu’a jowir au maximum de la vie, est Pauteur de deux esas asser courts intitulés re pectivement Penséer sur Vhonnéteté et Description de Uhonnete homme, qui parurent sins nom d'auteur en 1680 dans le tome Vi des Oewires mélée de Ssint-Evremond, lis couvrent& peine tune douzaine de pages. Henri A. Grubbs, dans son étude de Nitton, lesa reproduits:? nous les citerons'aprés son ouvrage ition originale étantpratiquement introuvable. Dans le premier de ees textes, Pensées sur 'honnéteré, Mitton finit ainsi ce concept: “Cest ee ménagement de bonheur que Yon doit appeler Thonnéteté, qui n'est & Te bien prendre que amour propre bien réglé"® Comme chee Méré, Mhonnétet® se pose comme un oeudémonisme, une morale du bonheur. I faut ‘ménager ce bonheur, cestardire le rendre possible en évitant ‘quil ne gene autrui, Uhonnéteté devient une tentative pour ‘réer une harmonie de surface, une entente agréable et super- Fie ergo sates soe ns Qo peo examine ones eens Ce principe est celui de la sociabilté ot chacun n'eneage que son étre extéreuron se préte la société polie, on ne s'y donne jamais. Le bonheur qu'elle offre est un bonheur artificiel qui LHONNETE HOMME, LE MONDE ET DIEU 27 Stexprime dans la mimique et 1a tromperi. Dertire la facade des bienseances, Dieu seul ait ce que cache homme Le second essai de Mitton, Description de Fhonnéteté,dégoit car il ne posséde aucun développement théorique. Le portrait de Mhonnéte homme que propose auteur ressemble a une image «'Epinal: “L'honnéte homme remplit tous les devoirs i fest bon suet, bon pre, bon ai, bon citoyen, bon maitre: i st indulgent, humain, scourable, et sensible aux malheurs des autres"! Paragon des vertus familias et civiques, MRonnéte homme de Mitton revét un earactére moral et bourgeois qui ‘tonne avec celui que nous peint Méré. I nempéche que pour Vessentel oes deux auteurs Saccordent.Ains, Phonnéte homme tne doit étre ni intéresé ni se montrer “au grand jour.” Les crits de Mitton ont surtout une valeur historique et signalent Ja vonue de ce terme & Mépoque; comme le remarque H. Grubbs, it manque & Mitton des vues développées; le plus souvent i simpli et schématise = Jean Pi, par contre, offre dans ses Devoirs de ls vie ciile (1681) des considératons qui méritent que 'ons'y attarde pls. Pour lui, Mhonnéte homme est Timage meme de la moderation et du contrdle de so $i an i, Fn on mis mon ile i pg mate ot cpr ‘tea so ima Si le comportement de Ihonnéte homme est pat definition mesure, c'est que la société poli es toujours Ia pour le rappeler | Tordie. Cellesi pardonne tout pourvu que Vapparence de nos actions soit conforme aux signes prescrits, Dans univers du paraitre et de Tagréable, méme nos détauts peuvent devenir des ‘qulits. Ce paradoxe auguel conduit le jeu mondain trouve chez [La Rochefoucauld Tune de ses melleures expressions: “nous plhisons plus souvent dans le commerce dela vie par nos défauts ‘que par nos qualité”; ou encore: “Ilya de certains défauts qui, bien mis en quvre, brillent plus que la vertu méme.”!> hon: néteté excuse tout, méme le vice. La condition de cette attitude est lide & une grande luciité psyehologique sur laquelle insiste Jean Phe 28 LHONNETE HOMME ET LA CRITIQUE DUGOUT Se iat cmt os ont i an un on et yt at cata deere pres Ce texte exprime Pun des postulats esentiels dela vie mondaine fi la nécessité de s'adapter& autrui est le fondement dela poli tesse. Certs, on ne Sarat le nier entre ici une grande part Thypocrisie et de faux-semblant. L’enjeu est la morale de Phi- linte contre le reve dauthentcité d’Aleste. La fin de ce passage ‘ouverait une application exemplaire dans le sonnet d'Oronte Chonnéteté entrane forcement une part de prostitution morale ot intlletuelle qui implique que la vérté n'est pas toujours bonne a dire surtout lorsqu'elle est désagréable. Dans le jeu monéain a értésulcore ou se travesti. ‘Lhonnéteté exige une grande dose de discipline. I faut sans ‘esse faite un effort sur soi pour se comnuniquer autri avec le maximum d'agrément et Vefficacité. Bef, il faut apprendre 4 sourize méme lorqu’on n’en a pas envie. “Le propre de Thon néteté" écrit Jean Pic, “est de nous aracher & notre inclination Torsque nous trouvons des maniéres qui nous rebutent et de nous en oter le ressentiment™ (p. 202). Etre-caméléon, Thom ete homme sait ‘adapter a toutes les circonstances:prét pour toutes es ssisons, son comportement se transforme selon les variations du moment. Et Fean Pic de déclaer: “Lhonnéteté ne ‘eut point qu’on ne s'accommode que de eeux doat le temp ment a rapport au notre; elle embrasse indiféremment tout le monde” ibid). Sa vocation, comme celle de Socrat, est d'etre “citoyen du Monde” Lhonnéteté se fonde sur la prémisse que seule Textériorité compte et présume du fonds; notre mol intrieur et nos moti- vations elles sont secondaies aux yeux du monde, comme ‘ous le rappelle Morvan de Bellezard: ra ses lm ts pu ple ‘Sts wnt Sennen mer ape Pons to Ys, Ow st Pr gs LHONNETE HOMME, LE MONDE ET DIEU 29 nour quae ston ous eye cone ig ope er La vie mondiaine se conforme & une sémiotique of le signe pr sume toujours du signifi; univers de signiiants, la société polie onsidére homme comme une fonction dans un ensemble, Sa vie individuelle s'efface devant les exigences de la bienséanee; Son salut réside dans un paraitre accompli, etl réusira autant mieux quil pourra interpréter ce réseau de signifiants. Let Qquette sert d'éthique, 1a politese remplissant le role dane morale en méme temps qu'elle préside aux échanges sociaux. ‘A condition d'avoir bon ar, de sauver Papparence de notre étre, la socité nous asse quite I appartiendra a La Rochefoucauld de démasquer cette illusion en révélant ce qui se dssimule errr ces sores fore, Lhonnéte homme pratique au plus haut depré Part du eamou- flage. Sa ve se passe & cultiver [air ef les mantéres, & romper autrui sur ses éritables motifs. 11 cherche avant tout & projeter tne image de Tui-méme qui soit agréable et convaincante. “La plus grande application d'un honnéte homme,” déclare Morvan de Bellegarde, “doit etre de cacher si bien ss fables qu'on ne s'en apercove pas et que personne n'ensouffre." Ideal stoique si Yon veut, Thonnéteté requiert un controle de soi peu commun, La mondanité condamne toute manifestation exces: sive, que ce soit dans ordre des sentiments ou des gestes. Les itandes passions n'ont pas de place dans univers de Phonnéte hhomme, ou en tout cas pas leur extérorisation. De Sacy, dans son Traité de Tamatie (1703), e note Si mtr jets ma ques monensin decal o de ten ion an ata ute baa a Le mal ici nest pas moral, mas social, car il vient brsee Vhat= Tonle de nos rapports avec autrui. ‘La. nature non policée reprisente une menace pour ordre établi. Il ne faut pas se rmontrer tel qu'on est, mas tel qu'on dot paratre. Un certain ‘comportement nous est dicté davance qu'on ne peut enfreindre sous peine de nous aliéner ceus-la meme que nous cherchons & fagner. La sovetésajoute ala nature ou la restreint pour micux fssurer Puniformite. Ce qui sled emporte sr notre mo intime, 30, LHONNETE HOMME ET LA CRITIQUE DU GOUT une maniére générale, la conception mondsine de Fhonnéte homme tromphe partir de 1670, comme Findique cette defi- mot honnéte proposée par le Dictionnaire de 1'Aea fertueux, conforme & Mhonneur et a a yer. Signifie ‘aussi convenable la raison bienséant ala condition, & la pro fession et & ge des personnes, Signifie aussi civil courtos, poli” Uhtonnétet finit dons parse confondre aves la bienséance {ot lapolitesse, ces termes se renvoyant un a autre, C'est encore Apparent dans cette definition du P. Bouhours: “Sentends pa honnéteté une certaine politesse naturelle, qui fait que les hon- nétes gens ne gardent pas moins de bienséance dans ce qu'ls disent que dans ce quis font" ainsi que dans ce passage ti des Reflexion crtiquessur usage préent de ta langue frangatse (1693) o'Andry de Boisregard: "Honnetes gens: ce terme n'est as toujours opposé 2 malhonnétes gens. Par honnétes, on entend souvent les gens pois, les gens qui sont du monde et qui savent vivre (p. 136).” Ilse dégage toutefois vers cette époque, fet méme avant, une réaction contr la conception exclusivement ‘mondaine de Thonnéte homme. L'emploi abusif de oe terme aurait en effet entrainé sa dévalorsation au point de devenir, Selon un critique, “une formule lexieale dépourvue de sens reel Vers cette époque apparait ce qu'on pourrait appeler une conception chrétienne de Mhonnéteté qui, contrairement & Méré ct ses disciples, subordonne les valeurs mondaines aux valeurs ‘morales. Pascal est Yun des premiers en date, encore que ses ‘wes sent moins accusées que ceux qui le suiront. Cest durant sa période mondaine qu'il se serait livé & une réflexion sur les conditions de Thonnéteté, que les Pensées traitent de facon plutot eparse. Ce que Pascal cherche surtout a dégager chez Thonnéte homme est le refus de la spécialisation, Il déclare ainsi: “Il faut qu'on en puisse dire, ni "ll est mathématicien, ni ‘prédicateu.’ ni ‘éloquent.’ mais ‘il est honnéte homme.” Cette qualité universele me plait seule” (Br., 35). Laspect philoso- ‘hique intéresse plus Pascal que aspect mondsin. Pour lui, Phonnétetérépond a une nécessité psychologique et sociale: tome st pia de bei: ae gue cs gl peat es rem tne Coa em nathan’ tans ne ae et acter LHONNETE HOMME, LE MONDE ET DIEU 31 testes bv pneaemen Be 6) ‘Transcendant toute consiration mondaine, Pascal voit dans Phonnéteté une paideis qui enslobe la complexité et la diversité de Vhomme. Ne pouvant embrasser ensemble des connaissan- es, celuici devra se contenter d'un savoir limite, mais qui aura ‘du moins Pavantage de ne pas Valiéner d'autrui. Conscient de la faiblesse et des bones de notre savoir, Pascal consiere Téclee- tisme de Thonnéte homme non pas comme un défaut, mais ‘comme une qualité ‘Brot mpd tout Care bp bas dem eat hv det Qe Pour la premiére fois depuis Montaigne peut-étre, Pascal met en cause [a capacité de Pesprit humain & vouloir sisir ensemble des connaissances. Les assises de la raison ayant été secouses, homme se tourmera verse sentiment, vers le coeur, pour finale- ment se tourner vers Dieu. La théorie de Phonnteté, découverte fen grande parte au travers de Méré,!" n'a pas pew conteibus & onduite Pascal & sinterroger sur lt nature du savoir hum Prenant delibérément le parti de Vhonnéte homme contre le “savant qui sat tout dune chose, Pascal a compris les ressour- ces d'une théorie qui apprend & Thomme & communiquer et & ire avec ses semblables. “Toutefois, 4 Tencontre de Méré qui voit dans Phonnéteté une fin en soi, Pascal dépasse le cadre d'une morale qui se fonde sur la seule recherche de Fagrément. Pour ce dernier, le monde est, tun feu de passage, une vallée de larmes 08 Vhomme vit dans un ‘at de corruption. Dieu seul est capable de le sauver. AUS Yoit- I dans Vhonnéte homme un chrétien en puissance, quelqu'un Gui s'est momentanément égaré et qu'il cherche & ramener & Diev.! Le bonheur ici-bas nest que transitoie; la béatinude ternelle doit etre Punique espoir de Fhomme. Parmi tous les ouvrages que nous avons examinés, celui de Vabbé de Goussault, Le Portratt d'un honnéze homme (1693), Slmpose comme la meileure tentative pour conciir ls ext 32, LHONNETE HOMME ET LA CRITIQUE DU GOUT, ences de la foi avec celles de Phonneteté. Il est d'autant plus important qu'il a été completement ignoré jusqu'ci2° Dés la Prsface de son ouvrage, Pauteue annonce clairement son inten tion Cand Jai enters eae te porta un Ronte mme, jee pe {Sede restentr ebm dcr re use ua hose pent ‘nd cahomme gloat poten, te et Feud, ba prt Se ronan et boc ne on ad (On notera d’emblge une difference d'accent radical entre cette conception et calle de Méré. Il ne suffit plus dorénavant de porter le masque, de se cacher dervire de fausses apparences, de Se livrer sans impunité & des vices respectables, mais de faire coincider notre ére intérieur avec notre moi socal. Bref, i faut ‘que Phomme du monde soit asi vertueux, Tharmonie trom ‘peuse du paraitre n'étant plus une excuse pour la vacuité du fonds. En ce sens, Touvrage de Goussault signal un retour a celui de Faretsauf que le premier insste davantage sur ls qua> lites mondaines et ne se soucie pas déifier une morale du cour- tisan, Le but de Goussault est dintégrer la théorie de Phonnéteté dans une perspective chrétienne en accordant le temporel avec le spritul, ce qui n'est pas sans rappeler la conception jésuite des rapports de Thomme avec le monde. L'homme de bien re- trouve le credit qui avait perdu sans devoir pour cela surifier ses obligations envers a soci En un sens, Tuéal proposé par Goussault est plus exigeant ‘que celui de Mere, ca i impique une double obligation: envers la sociGté polie et envers Dieu. La réalité mondaine et la foi ‘existent plus dans des chambres séparées mais sont au con Iraire étrojtement associées. Pus Join dans la Preface, auteur insist sur limportance de concilier les impératifs dea vie en societé avec les devoirs du chrétin en déclarant que “pour étre hhonnéte homme .. i faut d'une part craindre Dieu, le servi et aimer, t de autre étre bienséant a tout le monde” (p.3). La bienséance et la dévotion ne sont plus des entités autonomes, mais des conditions complémentares au sein desquelles se re- joignent Mhonaéte homme et "homme de bien. LHONNETE HOMME, LEMONDE ET DIEU 33, Si Goussault dépasse Ia conception mondaine de Méré parla perspective extracerrestre qu'il ¥ajoute, i la rejint toutefois dans certaines de ses prémisses, comme lorsqu'ilaffirme que homme doit se contenter de ce quil est [Camtten un bonne hme bd pt cgi poe Ie bch as someting = fap cae ea Cette atitude fait écho a celle des moraiseschrétins qui con- sidérent la poursuite des biens matérels comme une folie de esprit humain a coté des récompenses de Paurdel. Sans tom ber dans cette attitude excessive, Goussall accentue Paspect ‘moral de Phonnéte homme et les valeurs tradtionnelles toad ean oat on pes et 109) On retrouve ici quelque chose de la conception de Faret quit voyait dans Thonnéteté le résultat un effort lié au mérite personnel. Mais contrairement a Méré, Goussault ne congoit pas assujettissement aux bienséances mondaines comme une condi- tion sine qua non de Phonnéteté. I sait ainsi fate la part des choses: Goussault témoigne d'un besoin approfondir et <éargir la thgorie mondaine de Thonnéteté. II ne s'agit plus simplement ete poli pour étre honnéte homme, mais Wadhérer & des valeurs morales, de se conduire en homme de ben, Londre des prioriés se trouve dés lors renversé. Si Chomme ne peut se départir de ses obligations envers la société, save ne s'y réduit pas. Le monde nant qu'un iu transitoire, son sat ne réside pas dans le jeu du paratre, mais dans la prise de con Science dune vérte plus haute et plus permanente: oe amet wat 0 6 6 pout epoch 8g ‘onde msi eve antag a eq pre cmon hen om 3M LHONNETE HOMME ET LA CRITIQUE DU GOUT. ‘A inverse de Méré, Goussaultétablit un lien droit et névessaire ‘entre la valeur intrinstque de homme et sa pratique des vertus| ‘mondaines. Il ne sufit plus de se conformer & la bienséance pour s'achever dans Uhonnéteté; i faut encore sacquitter de ses Aevoits de chétiens: 1 eat one via as nd a En demier resort le contexte théologique prend le dessus sur le code mondain; le bonheur, éphémére et tout en surface, que homme trouve dans Péchange poli est a court terme au regard 4e la beatitude Gtemelle. Renoncant aux illusions du par its doit d'sbord Dieu. Ten’empéche que "homme ne peut ignorer les ralités de ce monde; il saura reconnattre leur importance sans pour cela y ‘Stcrifier tout son étre, La théorie de Goussault consttue peut fre Pune ds meillores illustrations de la parole du Christ selon laquelle i faut rendre & César ce qu'il faut rendre 4 César, et Dieu ce quil fat rendre & Dieu: Legend} Dn th ald dea Sheceennin ee Pour Goussault, le tempore! ne stoppose pas au spirituel, ets Phomme ne dot pas vive pour le monde, cela nexelut pas qu piste vivre en harmonic dans le monde. Contrairement a a Pensée jansénste selon laquelle le monde est une source de cor- ruption, Goussalt y découvre une posibilité daccommode- ment. On peut tout & la fois étre honnéte homme au sens de Méré et homme de bien, la bienséance n'élipsint pas a prion! lavertu Ce que Goussault propose est un humanisme chrétien gui slic Ja fo} avec les imperatifs sociaux; il ignore pas le monde, mais ‘efforce deVintéprer, dele récupérer dans une vision qui dépasse fs contours immédiats. LHONNETE HOMME, LE MONDE ET DIEU 35, Ce qui le distingue de tous ses prédécessours, est le fonde- ment quill assine a Mhonnéteté; si pour Faret, Mhonnéteté se justifie parle sevice au Roi, et si pour Méré elle ne vie qua ‘romouvoir le maximum d'agrément dans les rapports sociaux, pour Goussaut elle prend sa source dans la chaité chrétienne ‘eet ataceme pou legen! ow de bone pe, ‘parr mots Um toe pd para banyan Cette diférence d'accent est fondamentale ct marque origina: lit de la conception de Goussault. Son ehrétien honnéte homme fj Sait se méler au monde et méme s'y dstinguer. Le P. Bouhours ct le P. Rapin, sans oubler Tubbé Godeau, Tun des meilleurs ‘exemples de prélat mondain, sont 18 pour atteser accord hat- ‘moniewx des valeurs mondsines et des vertus chrétiennes. Le chrétien honnéte se préte au monde, mais ne s'y done pas i est capable de faire la part des choses et ne perd jamais de vue Son salut. Lhonnéte homme de Goussalt s’oppose done au ibertin La contribution de Goussault la théorie de Phonnéteté est im Portante méme si elle a été néglgéejusqu‘ci. Elle constitue la ‘meilleur tentative pour accorder une vision chrétienne avec les impératifs de la bienséance, Cette “chrstanisation” de Vhonné- fete représente & la fois un besoin e'approfondissement et ‘'elangssement. Dans Thistorique du concept, effort de Gous sult ne surat paserinapercu Signalons que Goussault n'est pas le seul & son époque & insister sur a fi et la vertu comme conditions de Thonnétet I est toutefois le seul & en avoir pouss si loin la théori. Les autres ouvrages constituent plutot des taités de morale chré- tienne qu'alourdit Te souci constant «'édification. Parmi ces ries, i faut citer Le Caractére de Phonnéte homme (1688) {de Tabbé Gerard, 0 auteur se propose de discuter “les vertus 36. LHONNETE HOMME ET LA CRITIQUE DU GOUT ‘morales etchrétiennes qui font le caractére de "honnéte homme ft du chrétien” (p. 12) les Instructions pour un jeune seignewr fou Tudde d'un galant homme (1683) de La Chétardie, qui dé clare: "Apres Diew rien ne doit étre sicher & un honnéte homme ‘que son honneur” (p. 2). Tous ces ouvrages tmoignent dun Aésir de revalorser Mhonnéteté en la dissociant d'un contexte ‘exlusivement mondain, Comme nous avons déjd note, la conception mondaine de Phonnsteté s'eait-dépréciée par un galvaudage langavcr. Dans ses Refleions sur les dfauts dau (1695), Pierte de Villers fe plaint que “la qualité «'honnéte homme est lettre que tout le monde donne 8 ses amis, ds qu'on fréquente quelqu'un, és ‘qu'on est en commerce avec lui, d&s qu'on ena regu du bien, sen faut pas davantage” (p. 166). Lapplicaion quasi indifté rencige de ce terme serait done l'une des causes de son décin Son contenu sémantique saffaiblit pour devenir une expression Sans connotation précse, une vague formule de politsse. Aussi Pierre de Villiers nrhésitetil pas & éerire qu'un des plus grands ‘maux qui soient dans le monde est la faclité avec laquelle on donne la qualité qhonnéte homme. On ne la refuse presgu’’ personne” (p. 166). Cela expliquerait peutétre le dir de ‘certains écrivains de revenir & une conception plus morale de Phonnéte homme. I est significatif que SaintSimon nacconde ‘pas aux valeurs mondaines une importance cardinale pour jus tier Tappellation honnéte homme; & ses yeux, étre honnéte homme sigifie tout bonnement étre honnéte dans Vaccepta- tion orginelle du terme Sion analyse la théorie de Mhonnéteté entre 1660 et la fin ‘du sicle, on constate que celle-c atteint un point culminant au début de 1680, aprés quoi elle amorce un féhissement. A ‘quoi attbuer ceci? Ml est tout d'abord évident, comme tia wontré Paul Hazard, que la France subit entre 1680 et 1715 “rune crise de la conscience européenne” qui met en question certaines des prémisses du clasicisme. La société close de Louis XIV, dont le repliement s'ccentue durant ls derniéres années du rogne, se fissure sous 'assaut de forces et dinfluences exté fieures. Des peaseurstels que Fontenelle et Bayle annoncent des temps nouveaux méme sles structures politiques et sociales LHONNETE HOMME, LE MONDE ET DIEU 37 restent en place. L’Angeterre et la Hollande deviennent des centre intellectuels od se fomentent ls idées nouvelles. Passunt une societéaxée sur la stablité 8 une société dominée par le ‘mouvement et Tide du progres, Pidéal humain qui Taccompa- sine s'en trouve du méme coup affecté. Vhonnete homme, vivant loin des confitsidéologiques et sociaux, ne songe qu'a se com- runiquer de bom ar. In’ cure de changer le monde qui i faut bien le reconnaite, le protéye et le rassure sur ce qu'il est. Sa morale, empreinte de tempérance et hostile aux extremes, vise le statu quo. L'orginlité et Tesprit de réforme lui sont imme tiatement suspectes. Sa prémisse de départ est qu'il faut s'4e- commoder aux autres et au monde; idée méme di changement lui est antitngtique car sa pensée aecepte le principe de la pa- ration des classes et de injustice sociale, Puisqu’on ne peut changer ls choses, faut en prendre son parti et opter pour une sions. Si notre mot nous géne, pourquoi ne pas le camoufler par des dehors engageants? Ne pouvant nous tamper ous-mémes, essayons au moins de romper autrui et de présen- ter un visage heureux Mais cet idéal ne pourra longtemps durer. Un nouveau mode torique ow Tart de parler (1678), Bernard Lamy exprime cette ‘opinion: “La beaut® plait, et oe qui est bien ordonne plat; ce ‘gui me persuade que ordre et la beauté font presqu'une meme sshose” (p. 8). Point de cre ni denivrement passione dans cet univers od chague objet asa place réservée, La beaut est calme, tranguille, sans surprise. Elle est Timage meme de la soceté dont ele cherche & celgbrer le succs et les vertu. oi Mimposiilité de séparer la conception que Méré et la plupart de ses contemporains se font ce T'agrément sans tenir ‘compte des restrictions que cette société impose. art de pairs feflete ce souck de ne jamais dépasse ls limites preseites par la bienséance et Je godt dominant. “Les vrais agréments,” ‘glare Méré, “ne veulent rien qui ne soit modéré; tout ce qui pase de certaines bomes les diminue ou meme les détruit (OC, 1, 15). Pour iluster son propos, Vauteur eite Tépisode de la Jerusalem deliveée du Tasse ol) Armide, qui se trouve ans Je camp des chrétiens, perd toute contenance apres. que Renaud Ta quittée, Armide, sugeére Méré, aurait eu plus de chance d'émouvoir Renaud par des “soupirs modérés et des larmes douces” que par sa colére" (OC, Il, 16). Que ce soit dans le domaine des sentiments eur-mémes ou dans leur expression, a modération est toujours de rigueur. VARI DE PLAIRE ET LE JENESAISQUOL 51 La bienséance, en apisant comme un principe restitif, se trouve étoitement lige a la théorie des agnéments; Mere déclare ainsi que “pour se rendte agréable, on ne peut trop chercher la bienséance” (OC, Il, 23). En fait, ces deux notions relevent des memes presupposes esthétiques: Steen sande ue er ale vaio Pour s'achever, Pobjetesthétique doit tendre le plus possible vers son essence tout en se conformant & éiquette sociale, It faut done que la perfection intrinséque s'aecompagne dune perfection extrinséque, Ia premiére pouvant difficilement se passer de la seconde. L'agrément présuppose une connaissance {de ce qui sted, la bienséance ayant pout fonction de servi de auide a Tart de plate. D'oi pour Méré, “il emit & souhaiter pour étre toujours agréable dexceller en tout ce qui sed aux honnétes gens” (OC, Il 4). Ce conformisme n'affecte pas pour autant la vitalité de Pagré ment. Au contrare, Fart de plaire a pour objet de divert Phomme, deVarracher ses préoccupations jouralires L’ennul ‘st le pire ennemi de la vie mondaine; ce qui explique quelle soit hostile au pédantisme et tout ce qui sent le “metiet.” La diversi t ln variété sont des conditions indispensable pour éusir dans la société polie. Rien de plus rebutant que cette “égalté fade et sans gout" dans laquelle tombent ceux qu ne cultivent pas Tart de plate. I importe done que “les graces soient beaucoup rejouées" (OC, Il, 16). Sans ceil leur manaue ce piquant, ce sel qui fat qu'on ne se lase jamais 'une chose En elfet,“Tagrément se plait & surprendre™ ibid.) cette qualité cssentielle la différencie de la Beauté, qui eblovit plus quelle he touche. “Quoiqu'une chose soit belle st régulé Méré, "A moins qu'on ne puise dre qu'elle est agréable, ceux 4qui_ont le gout fin la lassent volontcrs aprés Pavoir louse” (OC, I, 36). Parlant de Cléopstee, Méré éerit que s elle avait ‘peu dla,” elle posédait par contre un esprit si delicat et des maniéres si raffinées que lorsqu'on la rencontrait "<'était un 52. LHONNETE HOMME ET LA CRITIQUE DU GOUT charme.” Elle conservera ainsi longtemps amour de César, qt fait “comme enchanté,” et Mare-Antoine préférera fuir avec tlle putot que de combate Ia flotte d'Auguste” (OC, 11, 46) Lianalyse de Méré porte surtout su les effets et les modaltés de Vagrément. Ses commentaires concernant ses sources et se Causes sont réduis. Les véitabls agréments proviennent “de excellence de Vesprit et de laparfite honneteté” (OC, Il, 45). note pat ailleurs que si Pagrément est une qualité spontanée, ‘lle peut etre mise en valeur etsecultve au contact de la soceté poli. Ainsi"Lesagréments vennent dela nature, mais le monde ft art les augmentent et les perfectionnent."™* L'art de paire fexige & la fois des dons d'obsevations, du discemement, et une rtigue asidue de la mondanité, Mais plus que toute autre chose, il ne peut se pasir d'une connaissance approfondie du eur humain Présenter la conception que Méré se fait de Vagrément de rmaniére systématique est une ticke difficile, sinon impossible, Le propos de auteur n'est pas d'élaborer une esthétique uniice, mais de nous livre se¢ réflexion telles qu’elles lu viennent & esprit. Il ’enseigne pas, il convene sans chercher bt une théorie. On peut luk eprocher de ne pas poursuvre ses idées. ‘Aucun gros-lan & exception de Phonneteté ne se détache dans son ceurre, Aussi Méré n'atil pas fait école; la postéité le Tetiendra surtout comme un penscur fin, subtil, mais manquant fe force et Pampleur. I n’en est pas moins certain qu'il est un de cou qui a le mieus sus la complexité et les nuances infnies de Part de plate. Cette complexité et Faspect insaisisable de Tagrément Fe traine tout naturellement a se trouver associé avec le “iene sais quoi." A en juger par les dictionnaires de T'époque, Pexpres- sion était devenve courante.% Ceci incita peutéte le P, Bow hours, un homme qui aimait étre de son temps, & inclure un chapitre entier sar ce theme dans ses Bnureviens d'Arite et ‘Eugene. Iai confére par lun statutspécil, non seulement dans Pusage de la langue, mais aussi dans la pensée classique. Si ‘est pas le premier & utiliser expression il est le premier lui consacrer un long développement. ‘Substantiver Pexpression verbal revent & lui reconnaitre une ART DE PLAIRF ET LEJENESAISQUOL 53, valeur autonome et un role distinct par rapport la raison. Cest sussiouvrir Ia critique un champ diffs, complexe, mais riche Parla varieté de ses modulations. Le “je ne sais quoi” constitue ‘comme un défi a larson, Comment parler de ce qui est, pat <éfinition, inexprimable? Nestce pas une gageure, le plus adi cal des pardoxes? Le diseours ne savere Imentateurs est en déclin;& érudit suecéde honnéte homme, ‘qui se fie plus son jugement qu’aux “regs.” est ified étabir ave certitude origine de la notion du gout. Cher les Latins, gustus était généralementlimité a pe ‘ception sensorielle? Au Moyen Age, gous, gouster, goustable, ‘se rencontrent toujours dans Tacception propre? Si goust est LE BON GouT 8s parfois utilisé au 16€ sifcle dans le sens de “plate, étre agréa- ble” cest dhabitude lige approbation, comme dans Vex- pression “trouver gout 4,” qui Temporte*” Notons, comme le ‘Suggére une fort intéresante étude, que le Cinquecentoassocie Sowvent gusto, buon gusto avec sludizio Gugement) Dune facon générale le concept de gout garde son sens métaphorique dd plaisir gostati jusqu'au debut du 17 sce, lorsqu'l com ‘mence A se transformer en une notion critique ‘Cest aux Espagnols, et & Baltasar Gracin en particulier, que Von attribue introduction du concept de bon gout dans le vocabulaire esthétique.* Cette opinion semble avoir prévala en France ot en Italie dés la fin du 17e sgcle, “Un choix dicat ‘me réduit & peu de livres,” décare Saint-Evremond, “od je chet= che plus le bon esprit que le bel esprit, et le bon goat, pour me servir de la fagon de parler des Espagnols."” Au débat du 17€ ‘itce, le ertique italien Trevsano fait mention “eh spamiol, «i ogni alto nelle metafore perspicaci che espresso il fatto on questo laconismo fecondo buon gusto."* C'est dans son ET Oractlo Manual y Arte de Pradencia (1674) que Gracin aurait utilisé pour la premidre fois expression gusto rlewunte, qui sert, de titre & une de ses maximes.? Amelot de la Houssaye, dans 1a version francaise, tradut cette expression par gout fin et la présente comme une faculté critique: “Le godt se cutive aussi bien que Fespit..- Les gouts se forment dans la conversation, “10 Lon auraitpourtant tort dexagérer ince de ouvrage de ‘emplot métaphorique de gout ext attesté bien avant cette époque GGuer de Balzac, dans une letre & Boisrobert utilise dans ce contexte, “Je ne saurais vous le dissimuler” avoue-til & son correspondant, "Vaile méme gout pour les vers que pour les selon." Le terme godt reste proche ici du sens origin! de plaisir gustaif. Toutefois, dans une lettre & Chapelain Balzac recourt a la métaphore sans allusion expresse au monde sense if: “A vous dire vrai, je me trouve pas les stances de Mainard la plus excelente chose qui ait faite ly a des vers que je ne Ts gouter. Mais cest peut-etre que je nai pas le godt bon.”!2 Pourtant cher Balzac le goat a’acquiert jamais la valeur d'un 86 LHONNETE HOMME ET LA CRITIQUE DU GOUT concept esthétique, ee qui explique que Yon ne trouve nulle part dans son eure le besoin den definr le sens ou la porte? ‘Cest dans les salons, & partir de 1660, que samorce le debs surlegouir Dansunelettre 4 Mme de Sévigné, Mme de Lafayette rpporte quiau cours d'une aprésmidi chez Mme Gourville 1x conversation s‘engagea “Sur les personnes qui ont le gout au dessus ou au-dessous de leur esprit,” et que Iassembléefinit par Ss jer "dans des subtiliés of nous w’entendions pis rien." D'autres témoignagnes confirment cette vogue. Méré s'excuse presque’ Cutliser Vexpresion bon govt, alleguant que “si je ‘eux mexpliquer, i faut bien que je me serve de ce mot dont tant de gens abusent™ (OC. 1, $8). Rapin observe & propos des ancions que “ce n'est qu'en les connaissant qu’on parvent & ce sout dont on dispute tant aujourd'hui" “Tout le monde parle ‘du gout et veut avoir bon,” écrit Frangois de Calliéres © On pourrait allonger cette liste; elle ne ferait que confirmer une tendance qui ira Yascentuant. Le débat sur le goat prolongs ct rejoint autres notions esthétiques dont la plupart, comme nous avons pu déja le constater,trouvent leur engine dans le vocabulaire des salons. Les definitions du goat ne manquent pas au 17€ site. Nous avons nécesairement dl opérer une sélection. Au point de wie ‘chronologique, celle que propose Mézé semble étre Tune des premieres. Dans la Quatridme Conversation (1668), il déclare ‘que le bon gout consiste a “juger bien de tout ce qui se présente par je ne sais quel sentiment qui va pus vite et quelquefois pl “oit que les reflexions” (OC, 1, $5). Cette definition offrant Tavantage de contenir les principles caractéristiques du gout, nous Mutilerons comme modele. Le gout est & Torigine un Sentiment qui nous attire vers un objet ou une personne. Bien souvent la raison profonde de cette atirance nous échappe et nous serions méme parfois en peine de la justifier. Le goat oppose en ceci au raisonnement, qui procéde de maniére | it épiloruer longtemps sur ce texte tant i est repre d'une tendance fondamentale de Mesthetique classique manifeste une croyance quasi obsesionnelle en des Diabord, essences immuables et impérissbles, dont le monde des objets ne serait qu'un pile reflet. Lidéal dun “point de perfection” rejoint, & la manigre dune idée platonicienne, le présupposé idéalste de Mesthétique classique selon leque euvre doit coin cider avec une essence supércure pour atteindre sa plenitude LE BON GouT ot Le “point de bonté ou de maturté” constituerat a ce moment ‘un point limite qu'lest impossible de franchir, celui ot Fobjet se révele en pleine humiére, It sidentfie autre part avec un quilibre parfait des composantes de Peuvre; ou encore avec ce aque les classiques appellent sa “justesse.” Avoir le gout bon, est etre capable de saisir ce centre priviégié of toutes les parties d'un objet sont harmonieusement rassemblées. I agit alors de ne faire qu'un avec objet, en cofncidant avec son principe origin. Ce besoin de réaliser un équilibre parfait entre la conscience 4 sujet et un modele idéal a également été souligné par Pascal dans un autre texte eélabre 3 su coin mai rine de a ot a inet Cou et prc mse pthc gut rat om BR) est significati que dans chacun de oes textes ces e goat qui est invogué comme mode de perception. Cela indique de fagon non équivoque que le domaine de Tagrément et de la beauté chappe aux facultés de entendement. De méme, ce point de perfection ou ce modéle ne peuvent étre sass que dans un rapport entre une subjectvité et une projection idalisée. Cette approche est radialement différente de celle préconisée par la critique dogmatique, qui postule demblée son objet a partir ‘un systéme podtique déja en place. Au contraire, pour quel- ‘wun comme Méré, eest le plaisir que communique un objet ‘qui est a Torgine du bon gout. Dans cete autre definition du concept, leit: “Te bon gout consste & sentir & quel point sont les choses qui doivent pli, et & prétérer les excellentes aux médiocres” (OC, Il, 29). La théorie du gout et Tart de plaie ‘ont des lors pati lige et finissent par coincider dans le méme projet esthetique Maleré les multiples differences les séparant, il existe entre Méré et Pasal un certain nombre de points accord. Sans our loir poser la question des influences, toujours difficile & résou- dre et qui se révtle Uhabitude assez problematique, on ne peut niet Tanalogie entre le bon goat tel que le concoit Méré et esprit de finesse pascalien.® Prenons, par exemple, le passage ‘ol Pascal discute les “choses de finesse" 102 LHONNETE HOMME ET LA CRITIQUE DU GOUT Ce “sens bien délicat et bien net” qui juge les choses d'une mane “droite et juste,” qu'estcesinon le gout selon Méré? LCespit de finesse et le gout se caractérisent par leurcaractée jmmédiat et englobant. En outre, ils sopposent a la démarche ‘éductive par un regard qui pénetre son objet “tout & coup sans ‘depende aucun stade intermediate." Cette similitude de vues a pas échappé aux critiques. Leon Brunschvicg affirme que “Mere assimile le bon go0t & ce que Pascal applic le senti= ment," alots que d'aprés Jules Brody “le got serait la forme ‘que evet esprit de finesse 'appliquant a des jugements ordre esthétique."* Lesprit de finesse embrasie un domaine plus waste que le godt, quise trouve phisétroitement lié 4 des pré- Supposts mondains, & une sensiblité litteaire et artistique affine pur le bon usage. En revanche, esprit de finese soriente plus vers Pépistémologie et la réflexion philosophique. Le goat ‘ert alors une sousclasse ou une variate de Tespit de finesse. Letroitesse du gout provient de ce quil est limité dans ses ‘objectfs.Inséparable de la praxis mondain, i ne se congo pas fen dehors du champ de préoccupations habituel de Mhonnéte homme. Cest pourquotitestindssolublement lig & un processus acculturation qui sactualise par le contact avec la société poli. Comme éerit Méré got vet dun comin ng ote Jp den mal pout toe st etme et Sapemet tu qc sot pe ao ee Co ‘Site pra mete ope os bend pot ean Le bon godt n'est done pas une notion inne, un simple don de la nature, mais dot se cultiver et saffiner par Vexpérince et la réflexion. Ilva sans dire que nul ne songerait a conférer cette ‘qualité au “vulgare.” tant est que le bon gout est par excellence le domaine privilénié des “honnétes gens.” Concept aristocrat- ‘que, le bon goat est foreément un concept normatif dont Fane des fonctions est dstablir les crteres du bienséant et de 'agréa- ble la raison déductive étant incapable de sentir le point de Le BON GouT 103 maturité de ces concepts, est au bon godt, ainsi que le note Mérs, qu’incombe cette responsabilité (aj pets pe go een i seta fr wt ia wot ge in pou {01's Cet pura ebm gt gd take Conus spe uot an ‘pws bacon LLaccent sur les rapports entre la biensfance et le gout atteste ‘combien ce dernier reflite les présupposés de la soceté pole En Vopposant aux régles, Méré fait du godt Vinstrument une connaissance supérieure qui échappe & emprise de la raison lorique Cette tendance a privilgier le gout sur les autres modes de connaisance conduit, parla force méme des choses, instituer fe qu'on pourrait appeler un impéralisme di godt, Faull Interpreter cette tendance comme une réaction contre ls reales Ia domination des doctes? Sil y a une part de vai dans une telle hypothése, elle ne peut toutefois etre considérée comme absolue, Ce serait plutOt que la nature et le modus operandi du oot répondent mieux aux priontés de la société poie, moins ‘ccupée de doctrine que dagréments. Les exigences mondaines ‘determinent pus les critéres esthetiques, comme Findique ‘ment cette reflexion de Mere 9 ama he es a Bom econ ‘ve demented es 9). Pour bien comprendre ce passage, il faut @abord préviser le sens du mot esprit, vocable qui s laisse difficlement cerner au Te sige. De manieee générale, il décrit actvite intllectuel Toutefois il revet une acception plus restreinte dans le vocabu- laire mondain; i signfie alors “cette faculté de présenter des rapprochement originaux et plasants entre les choses." C'est la definition méme du bel esprit, auguel le P. Bouhours a con- sacré un chapitre dans ses Eniretiens Anite et d’Eugéne. Le développement de ce passage souligne ce dualisme si caactéis: tique de la pensée mondaine entre la rason formelle et le senti- ‘ment du gout. 'un cote, ls connaissances acquis (Péruition) le discours logique, de autre, les facultés affectves lies au 104 CHONNETE HOMME ET LA CRITIQUE DUGOUT sliscernement et & Fintuition. Considérant alors le role capital de la bienséance dans les rapports sociaux od elle set talon, i écoule que la priorté revient de droit atv godt, seul capable ‘en sisi les multiples variations et resonances. Liimpérialisme du gout se manifeste dun autre cote par le caractére exclusif, sinon parfois arbitrate, des jugements aux- ‘quels il donne lieu. Le critique mondain, ayant reieté toutes attaches doctenales, sien remet totalement 8 se¢ impressions ‘ubjectives. I suffit qu'une euvre ne li plase pas pour qu'il ai trouve des défauts et carte. De la parfois son intransigeance et son étroitese desprit. Indépendamment de ses qualits for- rmelles, il faut abord qu'une quvre communique un effet favorable, qu'elle agrée, pour qu'elle soit acceptée et reconnue par le public des “honnétes gens." Ne se fondant sur aucun critére object, ce gente de critique sera C'autant pls valable ‘ue le goat du eritique sera vif et dévsloppé. Le gout de Boileau ‘était assurément pas partagé par tous les critiques de son temps. Méré est un bon exemple d'une critique qu'on peut qua- lifer dimpresionniste. “Pour moi qui a’estime les choses que <éclare-til dans une lettre, et dans une autre due par mon goat et ne Testime ‘uautant quelle me plat.”© Pour Méré et la plupart des 6er vains mondains objet esthétique est intinséquement ié au plaisir qu'il communique; aucune considération doctrinale n'in- Tervient pour faire dévier ce jugement initia. Cette approche hhédoniste diffee radicalement de la dogmatique des reples & tendance apriristique. Pour M'érivain mondain 'écriture est un plaisir, un dvertisement qui prolong les conversations e salon, ‘non une vocation ou une interogation su le langage. Sl aime lire, cest surtout pour Pagrément quil espére en retier; non ‘pour transformer son etre ou acquérir une nouvelle sages. La fonction du goat est alors de fonder un rapport déquilibre avec l'objet esthétique, celuici devant se plier aux mémes ct Gres que ceux qui gouvernent Vhonnéte homme. Le godt tem pére, recherche les. voies moyennes, condamne exces et l ‘émesure. Il n'y a pas 8 s'étonner sila literature qu se pli & ‘es conditions est bien pensinte et inféodée a Tidéologie au ‘pouvoir. Moins qu'une création originale, ele eforce d'etre le LE BON GouT 0s reflet fdéle des valeurs sociales qu'elle transpose et cherche a promouvoir. Cest pourquoi elle oppose & Vimagination, ta Fantaisie, en somme,d tout ce qui pourat contrevenir aux bien- dances; literature de clas, elle se destine a ceux qui partagent lun méme gout: celui de la moderation, de Pacquiescement, et

Vous aimerez peut-être aussi