Sur La Piste Des Mythes
Sur La Piste Des Mythes
(en Afrique)
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SUR LA PISTE DES MYTHES
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RCITS MYTHIQUES
DE L'OBJET
La littrature apparat de plus en plus comme un objet, ou comme un produit
manant d'une socit donne. L'tude de cet objet ou produit de consommation
ressortit donc de techniques et de sciences qui sont extrieures au travail littraire
tel qu'on pourrait le concevoir travers une science de la cration artistique
individuelle qui ne s'est pas encore constitue.
L'uvre littraire une fois produite n'appartient plus son crateur, elle
devient, comme tout produit de consommation moderne le lieu d'investissements,
financiers et idologiques, psychanalytiques et autres. Ces investissements, dans la
mesure o l'uvre les invite, permettent la production de plusieurs discours
cohrents.
Les "sciences" qui valident ces discours sont soit l'histoire littraire, la
sociologie, la linguistique, la smiotique ou potique, la psychologie des
profondeurs.
Or, parmi les conditionnements qui ne relvent ni de l'histoire littraire, ni
de la smiologie, ni de l'histoire personnelle de l'auteur, on peut faire l'hypothse
qu'il existe un conditionnement inconscient ou conscient peu nous importe que
nous pourrions appeler ontologique.
En effet, la linguistique gnrative1, l'pistmologie gntique, le
structuralisme2 dbouchent sur des modles explicatifs qui mettent en avant la
notion de structures homologues agissant des niveaux diffrents. Par exemple, la
potique permet de reprer une homologie de structure entre les niveaux
prosodiques, syntaxiques et smantiques d'un pome. Que ces structures soient
innes ou qu'elles se constituent par tapes au contact du monde rel et par une
confrontation sur le mode de l'action aux structures de l'Umwelt n'a qu'une
importance trs relative au regard de notre propos.
Il nous suffit d'accepter comme hypothse l'existence d'une structure rvle
par les rites initiatiques et magiques, par les mythes, et, des degrs divers, par les
uvres littraires, puis de vrifier que cette mme structure est reprable partir
d'autres approches telles que la smiotique ou la mtapsychologie.
Nous avons vu ces derniers temps, un regain d'intrt pour la structure
initiatique des romans surtout ceux du XIXe qui, en pleine poque positiviste se
1
B. POTTIER, Comprendre la linguistique, Marabout U., 1975.
2
J. PIAGET, pistmologie gntique, Que Sais-je, PUF. Le structuralisme, Que Sais-je,
PUF.
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SUR LA PISTE DES MYTHES
modlent suivant les structures de l'imaginaire dont l'homologie avec les schmas
initiatiques est dmontre sans laisser place au moindre doute.
En outre, l'histoire littraire nous permet d'affirmer que toute manifestation
littraire crite a sa source dans une littrature orale qui, elle-mme, se rfre des
schmas narratifs magico-religieux dont les contes et lgendes sont des avatars
affadis. La littrature, quelle qu'elle soit, renvoie sans cesse la mmoire, mmoire
individuelle ou collective1. Or la mmoire ne nous offre pas de rgression plus
absolue que celle qui nous permet d'voquer ce qui s'est pass in "illo tempore". Ce
temps hors du temps, ce temps primordial fig, c'est le temps mythique qui est
ractualis dans les rites initiatiques. Le mythe est la premire construction de
l'exprience humaine qu'il nous est donn de connatre. Le rite initiatique, dans la
mesure o la littrature profane y a eu accs, n'est que l'image temporelle d'un objet
situ hors temps. Si l'on dcouvre dans la littrature l'empreinte du scnario
initiatique, c'est par la connaissance du mythe que l'auteur a pu l'y inscrire. Peu
nous importe que cette connaissance soit du domaine conscient, individuel ou du
domaine des archtypes de l'inconscient, ou qu'elle soit une transposition des
pulsions sexuelles propres l'humanit, ou qu'elle relve d'une dialectique de
l'volution qui mettrait en uvre l'imagination exaltante, l'intellect et l'esprit ou
qu'elle renvoie l'effort taxinomique de catgorisation de l'espace culturel et
naturel2 des socits.
Si donc, on accepte l'hypothse d'un mythe virtuel, origine et modle
structural de toute manifestation littraire, il nous appartient de dresser la liste des
catgories mises en scne par le rcit mythique, et reproduites dans le rite
initiatique. Le rite initiatique, comme le mythe, narrativisent une transformation.
L'uvre littraire fait de mme. Tout droulement discursif qui nous offre autre
chose une tranche de vie, un "stream of consciousness" procde une
manipulation de type logico-mathmatique qui fait passer un contenu d'un tat un
autre.
Cette transformation a pour support, non le signe, trop univoque, mais le
symbole, plus dynamique, plus ambigu, plus ambivalent 3. Le symbole n'est ni
arbitraire ni immotiv, mais il est d'un maniement moins efficace quant la vise
communicative, car il fonde sa transparence sur la ncessit d'une communaut
d'exprience beaucoup plus totale, plus intellectuelle que celle requise par le signe.
En extrapolant, on pourrait soutenir que le signe vise la diversification et que le
symbole vise l'unification. Paradoxalement, le symbole, une fois retir de son
environnement existentiel, devient source d'interprtations les plus diverses, et donc
permet plus que le signe une pluralit de lectures4.
C'est aussi pourquoi le pote et le romancier, dans la mesure o ils sont
manipulateurs de symboles, peuvent se comparer aux dmiurges, et sont dcrits
comme des "crateurs du monde". Malheureusement, le pote moderne qui se plaint
de ne pas avoir de lecteurs, cre un monde qui lui est trop personnel et qui ne peut
1
Les travaux sur l'hypnose s'intressent ces phnomnes de rgression qui semblent
permettre un individu de revivre des pisodes de sa vie ftale et mme de ses existences
antrieures ce dont on peut douter.
2
Cl. LVI-STRAUSS, Anthropologie structurale, Plon, 1958.
3
J. BAUDRILLARD, Pour une critique de l'conomie politique du signe, Gallimard, 1972.
4
R. BARTHES, S/Z, Seuil, 1970.
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RCITS MYTHIQUES
pas tre reconnu par la masse des lecteurs qui prfrent le roman policier, le roman
d'aventures, le roman d'espionnage qui, eux, ractivent les vieux mythes auxquels
notre socit adhre toujours : sans changement de socit, pas de changement de
mythe. Nous posons ici le problme du texte clos versus le texte ouvert : un texte en
lui-mme, s'il manipule des symboles, n'est clos que par son insertion dans une
socit donne, il est ouvert dans la mesure o la socit changeant de valeurs, les
symboles changeront aussi de sens.
Nous sommes ainsi amen proposer l'ide que l'tude d'un texte base sur
la recherche d'un scnario initiatique ou mythique n'est pas une lecture, mais plutt
une reconstruction du texte. La recherche des codes l'uvre dans un roman 1,
l'extraction d'isotopies et de relations logiques entre les lments paradigmatiques
d'un texte et leur constitution en structure profonde 2 n'ont jamais constitu un
mode de lecture universel.
La lecture est un travail de synthse, globalisant, dont les variations sont
infinies, du fait de la varit des lecteurs, et de la varit des lectures possibles par
un seul lecteur. Cette varit provenant des variantes (rpertoires, mergences)
propres chaque poque de la vie d'un lecteur 3.
Nous dirons que l'tude d'un texte, dans le but de dcouvrir s'il existe une
identit entre sa structure pisodique et les scnarios mythiques ou initiatiques,
relve plus d'une reconstruction de l'uvre que de la recherche d'une isotopie
smantique, et qu'il nous est difficile de prciser si ce que nous dcouvrons se situe
au niveau des structures de surface ou des structures profondes. En fait l'homologie
des structures (micro ou macro) est trs comparable l'invariance d'chelle propre
tous les organismes vivants et mise en vidence par B. Mandelbrot4
C'est, cependant, l'tude de la narrativisation qui nous permettra de faire
merger une structure analogue celle des mythes et rites initiatiques. C'est donc
une tude de la surface du texte qui nous permettra d'induire une structure juge
plus profonde. C'est la mise en paradigme de la totalit de deux chanes discursives
qui nous rvlera l'identit des structures sous-jacentes dmarche qui fut celle de
Lvi-Strauss confront aux mythes amrindiens.
1
R. BARTHES, op. cit.
2
A. J. GREIMAS, Maupassant, Seuil, 1976.
3
A. MOLES, Thorie de l'information et perception esthtique, Denol, 1971.
4
B. MANDELBROT, Les objets fractals, Flammarion, 1989.
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SUR LA PISTE DES MYTHES
Nous distinguerons aussi deux sortes d'initiation : une initiation naturelle et une
initiation rituelle, l'initiation naturelle, celle qui est conte par le mythe, servant de
modle l'initiation rituelle.
DEGRS INITIATIQUES
Le premier degr de l'initiation rituelle intresse l'adolescent : les preuves
que celui-ci devra subir feront de lui un adulte et un membre de la socit ; le
deuxime degr de l'initiation rituelle s'attache faire de l'adulte un membre d'une
socit plus ou moins secrte. Il devra pour accder ce statut faire la preuve de sa
valeur. Ce deuxime degr pourra porter le nom d'initiation hroque. Le troisime
degr est beaucoup plus difficile atteindre, car il consacre la mort de l'homme au
monde humain, cette mort tant soit intriorise, soit physique. Elle prpare
l'homme au commerce du sacr, de l'au-del. Si cette initiation est russie, elle met
fin cette preuve globale qu'est la vie sur terre : l'initi devient l'gal des dieux ou
se fond en Dieu si la mort est relle ; si elle est du domaine de l'esprit, l'initi
devient initiateur, prtre, guide1.
Le mythe met en scne les mmes transformations, mais les degrs ne sont
pas aussi apparents : la vie de personnages tels qu'dipe, Thse, Icare, Hercule
sont des exemples de mythes qui ont model les rites, l'initiation.
Certains consacrent l'chec de l'initiation du troisime degr : C'est le cas de
Thse et d'Icare, qui pour avoir voulu, sans la prparation ncessaire, sans
l'acquisition des qualits requises, approcher le Sacr avec l'intention de le dfier,
choueront et termineront leur vie comme de simples mortels condamns des
cycles sans fin, attachs la terre, la roue des ternels recommencements ou jets
au fond de la mer : autant de symboles de l'enfer de l'inconscient, des dsirs impurs,
du royaume des Monstres et des Tnbres. Par contre, dipe et Hercule, malgr
leurs errements, sauront au dernier moment russir leur transformation et accder
l'Autre Monde.
Espace-temps
Dans les mythes comme dans les rites, le jeune hros, nophyte ou myste, est
arrach au monde familier et familial, son espace originel, son temps social, et
cela brutalement. Les mythes et les contes du monde entier racontent les
enlvements d'enfants, les expositions en des lieux isols et dsols, l'abandon aux
forces naturelles : mers, rivires, forts, animaux. De mme et symboliquement, le
jeune adolescent est un jour brutalement arrach son milieu familial et entran
dans une atmosphre chaotique (cf. la notion de charivari)2 vers un lieu isol, cach
aux regards profanes. L'opposition ici est nette : il s'agit d'opposer culture nature.
1
M. ELIADE, Aspects du mythe, Gallimard, 1963.
2
J. FRAZER, Le rameau d'or, Laffont, 1981.
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RCITS MYTHIQUES
Mort et vie
Le rite est encore plus explicite que le mythe ; il s'agit d'une "renaissance".
L'expression souvent employe est celle de "regressus ad uterum", mais elle est
trompeuse ; il n'est pas question de mre naturelle, il s'agit d'une nouvelle
naissance, l'enfant, le myste sortira d'une nouvelle matrice, une matrice culturelle
dans le cas du rite initiatique, une matrice originelle, symbolise par la Bte, l'eau
primordiale, ou la fort primitive, mres "in illo tempore" du monde et de
l'humanit, symbole d'un retour sur soi-mme en soi-mme, symboles de
l'inconscient, archtypes primordiaux.
Le nophyte est amen dans une hutte, une pice sans fentre, un trou creus
dans la terre, une grotte, il devra ramper pour en sortir, s'vanouira, subira un
simulacre d'touffement indices qui fondent une analogie avec une naissance ; le
myste meurt et renat au cours de son initiation comme le hros mythique qui
descendait aux enfers et en ressortait : Orphe, Ulysse, ne, Thse, et bien
d'autres, ont retravers, vainqueurs, l'Achron. On peut mme considrer que la
priode que durant leur prime enfance, des hros tels qu'dipe et Thse passent
loin des regards du monde, cette occultation transitoire est une mort ; ils renaissent
plus tard, arms pour affronter les preuves qui les attendent : leur incarcration
dans des grottes, des chteaux, des tours, des royaumes souterrains, des les, des
continents loigns et fabuleux, sont autant de reprsentations d'un Au-del de la
Mort.
preuves
Il en est de mme lorsqu'ils sont rduits la condition d'esclaves par des rois
tout puissants ou des femmes ensorceleuses (cf. Hercule, Siegfried, Ulysse) Le
labyrinthe, les profondeurs de la mer ou le ventre des monstres marins jouent le
mme rle. Il est remarquable que de nombreux rites d'initiation utilisent des
constructions aux apparences de monstre pour simuler l'avalement, des tortures
physiques pour imiter les tourments des dmembrements. Si les hros sont
quelquefois dvors, dbits en morceaux (cf. Osiris) ou sduits par des mgres au
vagin dent, c'est bien que l'imaginaire des peuples du monde entier a associ la
femme, la mer, la terre, la grotte, le labyrinthe, la nuit, le feu, la fort, aux enfers
l'architecture confuse et peupls de diables monstrueux, bourreaux insatiables et
cruels, manipulateurs des feux infernaux de la nuit.
Le mythe comme le rite est souvent redondant : les preuves symboliques se
suivent et ne signifient rien d'autre que la varit des degrs d'une initiation qui se
rpte tel un karma inachev et qui ne trouve de fin que dans la mort ou la gloire
d'une ascension, d'un arrachement dfinitif la Terre.
FINALITS INITIATIQUES
La vrit est au bout de "l'attente" place sous le signe de l'ternel
Recommencement, des cycles en spirale du temps et de la rsignation ; ne seront
sauvs que ceux qui s'en jugent indignes et qui ont fait taire en eux l'orgueil, la
rvolte et le got des plaisirs. C'est l, la leon de tous les rites d'initiation, c'est le
sens qu'il faut donner aux preuves et tortures, aux attentes, aux incertitudes et aux
confusions. Il faut briser la volont et le dsir pour accder au calme, et briser les
chanes dont les hros sont souvent chargs chanes symboliques de leur
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SUR LA PISTE DES MYTHES
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RCITS MYTHIQUES
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SUR LA PISTE DES MYTHES
par les ressources du rel, pouse plus facilement le scnario mythique tout en
jetant un clairage initiatique sur les preuves et les tentations des hros. Nous
reviendrons sur la faon d'envisager les relations du conte avec le rite ou le mythe
lorsque nous aurons dress le tableau vnementiel, environnemental et psychique
de la qute mythique.
Il ne faut pas esprer tre exhaustif quant aux variantes possibles des
lments du mythe, il nous suffit d'esprer ne pas avoir oubli de classe d'lments.
La qute tant centrale au mythe, nous allons rpertorier les modes de
progression typiques, tels qu'on les rencontre dans les mythes, contes et lgendes du
monde entier.
lvation
Les variantes du mythe et du conte sont en moins grand nombre que celles
du roman moderne, la science ayant diversifi les moyens de s'lever.
Le hros mythique, gravit la montagne, grimpe des escaliers, escalade les
arbres, les poteaux dresss, il peut aussi utiliser une chelle, un rayon de soleil,
l'arc-en-ciel, il peut se transformer en oiseau, soit par magie, soit par l'adjonction
d'ailes, il peut se faire enlever par des oiseaux, aigles, oies sauvages, il peut
utiliser des techniques paranormales : tlportation, lvitation
Descente
Nous avons vu que le Pre mythique pouvait, tel une toile, se trouver en
haut ; et tel un diamant, un trsor, tre cach, tre enseveli au plus profond de la
terre.
Le hros mythique est souvent amen s'enfoncer sous terre, il le fait pied
et peut utiliser une faille dans l'corce terrestre, un boyau troit, ou bien il tombe en
une chute vertigineuse vers un plan d'eau, il est entran par une rivire souterraine
ou captur par des tres chthoniens ou des btes de la nuit.
Traverse
Le hros rencontre sur son chemin des barrires qui retardent sa progression
; il s'agit alors d'un dplacement plus gnralement horizontal.
La rivire, la mer et l'ocan, la fort, le marais, la chute d'eau qui cache une
grotte, le dsert aride et brlant, ou celui de glace, sont des manifestations les plus
courantes de ces obstacles mis sur le chemin du hros.
Le mur d'une habitation, le mur d'pines de la fort, mur de feu, mur
invisible, mur d'animaux sauvages et redoutables armes, bandits, pirates,
combinent la notion d'preuve et d'obstacle.
Expulsion/arrachement
Souvent, le hros est expuls ou arrach violemment de l'endroit d'o il se
trouve. Ce sont des forces naturelles ou surnaturelles qui procdent ces
enlvements et ces rejets : les temptes, les ruptions volcaniques, les fleuves en
crue, la famine, les pidmies peuvent jouer ce rle. Les passions, les dsirs, les
vices, les extravagances, la dmesure sont aussi susceptibles de causer ces
arrachements au milieu naturel.
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RCITS MYTHIQUES
RVE ET RALIT
Si les prgrinations permettent au hros de progresser dans l'espace, il
existe d'autres modalits de passage, de franchissement d'tapes. Ce sont des tats
psychiques spcifiques qui marquent des progrs dans la qute, ou permettent au
hros d'atteindre son but.
Suractivation de la conscience
L'exaltation, la frnsie, la passion qui animent le hros lui permettent de
franchir les seuils initiatiques. De mme, le dlire, la transe, dclenchs par une
pharmacope quelconque, par la danse ou par des techniques de mditation,
ouvrent des voies nouvelles au hros et lui permettent d'accder d'autres mondes.
Suractivation de l'intellect
S'opposant franchement aux autres modalits de passage, cette technique fait
de la connaissance, de la logique, de la raison, du calcul, de la patience, de la ruse
un moyen de franchir les obstacles, de faire ouvrir les portes des prisons, des grottes
secrtes, d'ouvrir des passages dans les lments du monde terrestre : eau, air, feu,
mtaux sont domins par l'intelligence humaine qui sait dcrypter les messages
occultes et qui connat les formules efficaces et les gestes adquats.
NATURE ET SURNATURE
La gographie physique de la Terre, la gographie humaine, la tratologie
fabuleuse, la physique terrestre, la science-fiction, le gnie inventif humain
constituent le fond du dcor o se droulent les preuves. On peut les classer en
trois groupes, les deux premiers formant une liste close et le dernier une liste
ouverte puisque seule l'imagination de l'homme en fournit les lments.
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SUR LA PISTE DES MYTHES
TAXINOMIES MYTHIQUES
Avant d'en terminer avec le ct anecdotique des mythes ou des rites
d'initiation, nous voudrions insister sur quelques points : il est intressant de
remarquer que les preuves peuvent aussi tre regroupes en des catgories
diffrentes de celles tablies ci-dessus.
En fixant notre attention sur le rite, il apparat que les preuves sont des
tortures soit physiques soit mentales, soit des tentations.
Certaines tortures dont la liste suit semblent correspondre des simulacres
de mort/naissance, d'autres une volont de diffrenciation.
Mort/vie
L'eau, l'touffement, le parcours dans un boyau troit, la faim, la chaleur, le
froid, la lumire aveuglante, la perte de la vue, les meurtrissures, les coupures,
l'masculation, l'ventration, correspondent dans l'imaginaire des hommes aux
affres de la mort/renaissance et il apparat de toute vidence que mort et naissance
ne sont pas diffrencies et que mourir un monde signifie toujours natre un
autre, et vice-versa. Ce sont des seuils, des portes de communication entre des
modalits diffrentes de l'tre.
Ordre /dsordre
l'origine tait le monde indiffrenci, l'uf non encore clos, et le danger
est qu'une humanit, qui ne se souviendrait pas du travail neg-entropique des
Anctres retourne cet tat d'agitation dsordonne.
La mmoire, la transmission des savoirs et de leur origine a pour but d'viter
le retour l'entropie sur le plan social, religieux, sexuel. Il s'agit alors de fixer les
rles tels qu'ils nous ont t lgus par nos anctres : les cicatrices, tatouages,
excisions, circoncisions sont une manire d'ancrer dans la chair des nophytes les
marques de leur diffrence. La danse, en tant qu'elle reproduit les rythmes de
l'origine, assure la mme fonction au niveau de toutes les activits humaines par la
strotypisation des gestes qui deviennent alors sacrs.
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RCITS MYTHIQUES
Savoir/ignorance
Les tortures mentales des rites et des mythes ont aussi pour rle de fonder les
diffrences de statuts dans les diffrences naturelles au regard du courage, de la
peur, de la patience, du savoir.
Les hallucinations causes par les drogues ou autres moyens, les masques,
les rhombes, l'enseignement, le questionnement, les nigmes, charades, devinettes,
assurent ceux qui savent rsister la panoplie de l'ignorance, l'acide du doute et
au martlement des questions, une supriorit sur ceux qui ne savent pas, qui ont
peur ou qui sombrent dans la folie
Temporalit/atemporalit
Tous les incidents du parcours : bain dans les eaux primordiales, bain dans
le sang du dragon, ingurgitation par le monstre, emprisonnement, mise mort du
dragon trois ttes, cracheur de feu et de poison, l'haleine froide, au corps blind
d'cailles, ont pour but d'assurer au nophyte, en un temps relativement court, une
exprience a-temporelle, a-spatiale, qui soit commune toute une socit, celle-ci
comptant aussi bien les gnrations mortes que les vivantes et celles natre. Il est
question de vaincre le temps cyclique, le temps volutif, la dure, pour chapper
l'enfer sur terre.
L'enfer sur terre comprend la fois l'enfer traditionnel, le royaume des
ombres, mais aussi l'enfer des rincarnations.
La dialectique vie/mort est dpasse par celle du ni mort-ni vivant/mort-
vivant, l'tat "ni mort-ni vivant" portant, suivant le mythe, le nom de Batitude,
Gloire, Nirvana, Olympe, etc.
RGRESSION/PROGRESSION
Il nous reste envisager dans le cadre de la qute, une des interprtations
possibles du mythe et des rites. Aussi bien dans le mythe que dans le rite, les
diffrents degrs de l'initiation commencent toujours par un processus de
rgression, comme si le monde du sacr voulait annuler l'volution profane du
nophyte. Le premier degr, on l'a vu, prend souvent la forme d'une rgression
(regressus ad uterum), avec la volont de signifier que la mre charnelle perd ses
droits sur le myste. Le myste renat sortant d'une matrice mythique (terre, eau) et
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SUR LA PISTE DES MYTHES
1
G. GUILLAUME, Leons de linguistique, Klincksieck, 1971.
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RCITS MYTHIQUES
ici infini l
B) L'insertion d'un autre temps, d'un autre espace
avant jamais aprs
1
CAMARA LAYE, Le regard du roi, Plon, 1954.
19
SUR LA PISTE DES MYTHES
Les scnes qui ouvrent ce roman sont en tous points parallles celles des scnarios
mythiques.
Lorsqu'on tente d'appliquer au "Regard du Roi" la grille initiatique, le
roman s'claire d'un sens nouveau et maints pisodes qui jusque-l taient difficiles
interprter et rsistaient l'analyse, revtent une signification dpourvue
d'quivoque.
Le roman est une brillante dmonstration du fonctionnement d'un systme
de communication symbolique. Les cinquante premires pages accomplissent un
ingnieux travail de sape l'encontre de l'idologie dominante du signe. Le
mendiant ne dmontre-t-il pas sans cesse que le sens habituel des mots tel qu'il tait
connu de Clarence dans son monde des blancs, n'a plus court ici Adrame. Les
mots "faveurs", "droit," "justice" perdent leur sens ou plutt en acquirent un
nouveau totalement oppos celui que leur donnait Clarence avant qu'il ne
franchisse la "barre". Les mots redeviennent symboles, c'est--dire qu'ils retrouvent
leur ambivalence, leur relation symbolique complexe avec la ralit. Le roi qui
donne la fois l'impression de pesanteur et de lgret confond des termes
contradictoires et cre un sens complexe.
La dmonstration nous est faite qu'il n'existe pas d'units discrtes dans le
monde de la pense, le rapport signifiant-signifi (Sa/S) dcoupe arbitrairement
une quivalence univoque ; quivalence de type idologique et culturelle, elle est
une rduction du sens du monde des fins de communication manipulatrice.
Lorsque Clarence change de culture, il commence s'apercevoir que les
catgories qui lui permettaient d'apprhender le monde des blancs deviennent
inutiles, inoprantes dans le monde africain.
Bon nombre d'pisodes tels que la recherche de la porte de la ville, le juge
qui n'est plus juge, les fresques qui changent de sens, sont autant d'lments qui
marquent la confusion smantique dont la pense de Clarence est victime lorsqu'il
essaye de se reprer dans ce nouveau monde.
Ce changement d'environnement, ce langage qui devient inefficace, cette
pense confuse, le fait que Clarence est souvent assimil un enfant, forment une
trame symbolique qui est pour nous l'indice qu'un schma initiatique sous-tend la
digse du roman. Clarence, en franchissant la barre, a travers brutalement la
frontire entre le monde profane et le monde sacr, entre le monde des signes et
celui des symboles. Il abandonne tous ses biens, les traits qui caractrisent le monde
d'o il vient (argent, vtement, langage) ; il oublie, il somnole, il entre dans l'irrel,
le monde des rves bien connu des rites initiatiques, il fait l'objet d'une rgression
gnrale sur le plan personnel et social.
Il aura pour guides, pour initiateurs, pour adjuvants, des tres qui dans le
monde d'o il vient sont les tres les plus mpriss : des enfants, un mendiant, des
femmes, tous de race noire.
Les preuves se succdent une fois que Clarence a entrevu le but de sa qute.
Clarence va devoir vaincre des obstacles symboliques et rels : la foule, le procs,
l'htelier, les labyrinthes, les poursuites, les repas Ce sont l les preuves des
rites initiatiques que l'on retrouve dans les contes populaires du monde entier.
L'auberge a toujours eu une place de choix dans les mythes europens : lieu de
passage, entre vers l'autre monde, peuple d'tres mythiques et dmoniaques, le
propritaire est souvent un tre malfique. L'auberge est la premire tape sur la
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RCITS MYTHIQUES
1
A. J. GREIMAS, Du sens, Seuil, 1970.
21
SUR LA PISTE DES MYTHES
remplir son office au sein d'une organisation sociale et devra affronter les monstres
qui terrifient le royaume. Les monstres ont ici forme de femmes, toutes les femmes
du harem du Naba. Hercule n'a-t-il pas servi Omphale ? Il est mme all jusqu'
revtir des habits de femmes. C'est aussi Hercule qui dut en une nuit dflorer
cinquante vierges. Ce genre d'preuve a pour but de tester le caractre du hros : les
travaux les plus rpugnants ou les plus humiliants, en tout cas les plus serviles sont
imposs aux futurs initis du deuxime degr afin de leur permettre de vaincre en
eux tout orgueil. Toutes ambitions sociales et politiques, dsir d'tre Dieu doivent
d'abord tre tus chez le nophyte afin qu'il puisse esprer approcher le Roi-Dieu-
Vrit-Amour-Pre, peu importe le sens que l'on donne au but de la Qute Les
sens de la Qute sont nombreux, varis, hirarchiss disons simplement que le but
est une accession un niveau de conscience et d'tre diffrent de celui que nous
connaissons dans notre vie de tous les jours et pour lequel il n'existe aucun mot ; cet
tat est en dehors des possibilits logico-smantiques du langage et mme de notre
pense raisonnante. Seuls son absence et le vide qu'il cre en nous et qui nous
attire, peuvent tre convoqus par les mots du langage humain 1.
Il n'est pas interdit de voir dans les femmes-poissons, dans le personnage de
Dioki et ses serpents, les avatars africains des sirnes et de la Pythie de Delphes,
mais il est retenir qu' un certain niveau de lecture, le symbolisme sexuel parat
envahissant (htrosexualit versus homosexualit) et permettrait une analyse d'un
autre type que celle tente ici. Les personnages du mendiant, de la fille du juge, de
Nagoa et Noaga, d'Akissi, des femmes rencontres dans la brousse, des femmes du
Naba, de Samba Maloum, du Matre des Crmonies (cf. la fustigation), de Dioki
sont aussi justifis par le schma initiatique : leurs connotations sexuelles
concident avec les preuves rituelles fondes sur la sexualit, preuves qui font
partie des initiations encore pratiques.
Clarence doit se battre contre les derniers monstres engendrs par sa culture
europenne ; il doit se purifier, par l'excs, en abandonnant toute rticence ; il doit
accepter un ordre nouveau o les valeurs sont diffrentes de celles qu'il a connues
jusqu'ici.
La lutte, en fait, est entre un Clarence europen et un Clarence transform
par l'Afrique ; lutte qui trouve un cho dans les chamailleries de Noaga et Nagoa,
les frres semblables et diffrents la fois, les danseurs, les "vrais tatous". Ce sont
eux les vrais initiateurs car la fin du roman ils atteindront la perfection dans la
danse et se retrouveront avec Clarence sous le Regard du Roi.
Le symbolisme des danseurs est bien connu : tres mythiques, ils assurent la
continuit de l'Ordre dans le monde par la perfection rythme de leurs volutions,
miroir du jeu cosmique garant de l'ordre sur la Terre.
La troisime partie du roman constitue le troisime degr de l'initiation, la
fonction glorifiante des contes. La dernire preuve, sans doute la plus difficile est
marque du sceau des religions de la Rdemption.
Clarence, s'il veut tre sauv, c'est--dire chapper aux travaux, aux
preuves, aux dsirs, l'espoir, doit renoncer tre sauv. Seule l'acceptation que la
dcision finale quant son sort, ne dpend pas de lui mais du hasard, de la Grce,
1
A. HAMPT-B, Kadara, Julliard, 1969. Aspects de la civilisation africaine, Prsence
Africaine, 1973.
22
RCITS MYTHIQUES
23
ETHNOLITTRATURE ET INTERPRTATION
C'est partir de "cette nature humaine" telle
qu'elle apparat dans sa nudit au niveau des
structures narratives, que s'rigent, grce des
combinaisons de significations, idologies, arts,
cultures et socits.
A. J. GREIMAS (Smiotique et sciences sociales)
1
Cf. textes la fin du volume.
25
SUR LA PISTE DES MYTHES
mdiation entre des sries de ples opposs, comme une hermtique rvle lors de
passages initiatiques d'une classe d'ge une autre, comme une symbolique
didactique l'usage des enfants, ou comme la trace mnsique de l'histoire des
socits, on ne fait que sparer arbitrairement les plans d'existence du conte et du
mythe.
Il s'agit en fait de diffrentes mthodes d'interprtation qui suivant les
poques, les socits, les modles scientifiques et les individus, peuvent se ramener
quatre grandes catgories :
l'interprtation relevant de la psychologie sociale :
les mythes et les contes rvlent les sentiments fondamentaux des socits.
Ils dramatisent et ddramatisent les conflits l'intrieur de ces socits.
l'interprtation relevant d'une hermneutique :
les mythes et les contes sont des productions magico-religieuses qui
occultent et rvlent un verbe de puissance par la connaissance des arcanes,
des sens cachs, des comportements sotriques.
l'interprtation relevant d'un vhmrisme :
les mythes et les contes sont le reflet de conflits, de changements,
d'volutions, de rvolutions dans les structures socio-conomiques des
socits confrontes des dsordres intrieurs et extrieurs, en butte aux
attaques d'autres socits, d'autres idologies, d'autres technologies.
l'interprtation relevant de thories mtapsychologiques :
les mythes et les contes trahissent les archtypes primitifs, les sentiments
refouls, les conflits familiaux et sociaux non rsolus, le fonctionnement de
l'esprit humain et des productions de l'imaginaire universel ainsi que la
stratification des diffrents tats de conscience et d'inconscience.
Il faudrait sans doute emprunter tous ces domaines, quand cela est
possible, pour rendre compte d'une manire crdible de l'apparente navet et/ou
incohrence du rcit traditionnel. Depuis son origine, le conte a toujours t l'objet
de ces diffrents types d'interprtation explicitement de la part des analystes,
implicitement de la part des conteurs qui ont t un des facteurs d'volution et
de transformation de ce genre de rcits.
Il nous faut aussi dire un mot du problme de la diffrence entre conte et
mythe. Georges Dumzil, cit par A. J. Greimas, avouait, sous forme de paradoxe,
qu'il avait pass toute sa vie chercher la diffrence entre conte et mythe et ne pas
y tre parvenu.
Malgr tout, Cl. Lvi-Strauss peut nous mettre sur la voie grce sa
mtaphore gologique : il parle en effet d'rosion mythique qui raccourcit le
parcours du hros et qui au lieu d'atteindre le ciel se contente de grimper dans un
arbre, qui au lieu de mettre en scne des dieux se contente d'humains. Il y a
effectivement dans certains textes un raccourcissement, un rtrcissement spatial,
temporel, en un mot digtique qui correspond dans le domaine du rite initiatique
ce mme mouvement qui tend diminuer le temps pass accomplir les preuves,
acqurir les connaissances, subir les tortures et faire en gnral ce voyage
rgressif/progressif qui mne de la mort la renaissance. Ce qui revient dire que
le passage du mythe au conte n'a pas un caractre continu, que, comme pour le
relief d'un paysage, il reste des vestiges peu prs intacts de l'ancienne forme alors
26
ETHNOLITTRATURE ET INTERPRTATION
1
M. BRAL, Mlanges de mythologies et de linguistique, Hachette, 1877.
27
SUR LA PISTE DES MYTHES
sciences de l'poque, des significations sur le texte manifest tel qu'il est parvenu
une poque donne. Un sens cohrent, logique, et moralisateur est alors impos ce
qui n'tait plus qu'un tissu apparemment incohrent, un bricolage mythique et
onirique.
Cette tendance de l'esprit humain, qui participe la fois du conscient et de
l'inconscient, transforme par couches successives un rcit rfrentiel, transpose une
ralit psychique par mtaphore et mtonymie, recherche un sens logique et
circonstanciel, dcouvre des valeurs morales et didactiques et finalement rend
compte du phnomne de transmission humaine orale d'une information. En effet,
on retrouve dans le conte les deux phnomnes1 bien connus de rduction et
d'amplification que fait subir le rcepteur humain au message qu'il retransmet de
mmoire.
L'interprtation du conte n'est peut-tre pas tant la recherche du sens du
conte, que le placage de diffrents sens possibles qui correspondent l'tat
d'volution des structures discursives qui se sont diversifies et complexifies, par
r-interprtations, par erreurs, par oublis, par rajouts, amalgames et pour bien
d'autres causes.
Il est cependant possible l'admettre, c'est dj se placer sur un plan
mtapsychologique que certaines transformations aient ramen le conte l'tat
structural de dpart ou que des pans du rcit original aient rsist aux diffrents
cycles d'rosion et de stratification mythiques.
L'interprtation base sur une recherche des archtypes et sur la comparaison
des figures est sans doute la seule qui puisse porter sur les fondements mmes du
conte.
On peut aussi retenir qu'une bonne partie du conte doit son mystre, son
incohrence, au fait que le mythe devenu conte profane porte les traces d'tats de
langue qui ne sont plus comprhensibles des poques ultrieures ; les diffrentes
transformations correspondent alors au souci du conteur d'adapter le texte ancien
un public nouveau.
Les formes les plus faibles du conte sont sans doute les contes-fables. Ce
sont, partir d'pisodes mythiques ou de contes anciens, des crations plus
rcentes, labores par des conteurs pour renouveler leur rpertoire et leur
permettre de rpondre plus adquatement au besoin de justification et d'explication
des coutumes et principes moraux des socits plus modernes. On peut imaginer
que ce travail de cration partir d'lments plus anciens, de personnages bien
dfinis et connus existe depuis fort longtemps ; ce qui complique singulirement la
dfinition des genres et leur reprage.
On comprendra alors qu'une analyse compare des contes ne pourra
s'appuyer que sur la catgorie mme/diffrent sans que l'on puisse prciser les
raisons des diffrences et similarits. L'volution du conte se fait sur un axe de
l'espace-temps, il sera donc difficile, sinon impossible, de savoir si telle version est
autochtone ou emprunte et adapte du folklore voisin. La ressemblance, quelque
niveau qu'elle se place, pourra aussi bien tre explique par l'universalit de
1
R. MUCCHIELLI, Communication et rseaux de communication, ditions ESF, Paris,
1980.
28
ETHNOLITTRATURE ET INTERPRTATION
l'archtype qui lui a donn naissance que par la transmission d'un motif d'une
rgion une autre ou d'une poque une autre.
1
W. LAMBRECHT, A Tale Type Index for Central Africa, Ann Arbor University
Microfilms, 1967.
2
E. HUREL, La posie chez les primitifs ou contes, fables, rcits et proverbes au Ruanda
(Lac Kivu), Gmaere, Bruxelles, 1922.
3
R. P. ARNOUX, "Le culte de la socit secrte des Imandwa au Ruanda", Anthropos, VIII,
1912.
4
P. SMITH, Le rcit populaire au Rwanda, A. Colin, 1975.
5
A. LESTRADE, la rencontre du Rwanda, Lestrade dition, Bruxelles, 1978.
6
J. FORTIER, Le mythe et les contes de Sou, A. Colin, 1967. Dragons et sorcires, A.
Colin, 1974.
29
SUR LA PISTE DES MYTHES
nature et qui dans un cas comme dans l'autre sont en but la malignit des autres
membres de la socit.
La femme occupe une place centrale dans la plupart des contes et si elle est
souvent cause de bien des malheurs, de bien des convoitises, il lui arrive parfois
d'incarner des modles de vertu et de constance. Elle apparat sous les trois espces
fminines : vierge, matrone et vieille femme ; chaque ge lui conserve son
ambigut : vierge candide ou entte, matrone sage ou gourmande, vieille femme
secourable ou ogresse. Sur l'axe diple nature/culture elle est indiscutablement du
ct de la nature ; elle incarne aussi bien la mort que la terre nourricire et fconde.
Source de vie, source de mort, sa nature animale et numineuse fait d'elle une
magicienne capable du pire comme du meilleur.
Les objets magiques sont plus rares que dans les contes europens ou arabes,
mais calebasses, mortiers, fouets, couteaux de jets et tambours jouent bien un rle
de premier plan dans certains contes. Dans les socits qui ont subi le plus
l'influence arabe, anneaux et coffres retrouvent la place qu'on leur connat.
Par contre, animaux et plantes ont des vertus et des pouvoirs magiques : la
souche que l'on heurte du pied ou qui vous fait trbucher est toujours de bon
conseil, certains oiseaux peuvent tre contraints rvler des secrets qui assurent
puissance et scurit aux hros ; les lphants peuvent devenir hommes ou esprits,
le lion se lie d'amiti avec l'enfant, le python et l'hyne se changent en beaux jeunes
gens pour enlever des jeunes filles imprudentes, le taureau est sorcier ou divin,
l'araigne et le livre tantt machiavliques, tantt stupides. La liste est longue,
mais la plupart des animaux interviennent dans des contes qui constituent le genre
conte-fable.
Les rois et les reines sont remplacs par les chefs et leurs copouses ;
chasseurs, guerriers, forgerons, potires1, pcheurs, gardiens de troupeaux,
marchands, agriculteurs, messagers constituent le reste de la troupe des acteurs du
conte africain. Ce sont les particularits de leur activit qui font d'eux les acteurs de
propositions logiques que nous pouvons encore infrer.
Les magiciens et les sorciers sont rarement dsigns comme tels, ce rle est
jou par les ogres, les ogresses, les animaux malfiques et les enfants. Certains
personnages peuvent se transformer, mais leur rle reste accessoire et aucune
justification n'est donne de leur pouvoir. Encore une fois, il faut l'influence arabe
pour voir des personnages semblables nos sorciers et sorcires qui tiennent
choppe aux abords des villages et dans la fort. Le forgeron a des pouvoirs
magiques, c'est un faiseur d'hommes ; le potier ou la potire peuvent modeler des
pnis d'argiles pour remplacer le membre manquant ou refaire un visage ou un
corps difforme. Ce ne sont pas des marchands de magie, ils sont l pour aider ceux
qui le mritent et savent se conduire. Il existe d'ailleurs dans bien des contes,
auprs de l'ogre, du forgeron ou autre personnage numineux, un tre (femme, fils,
fille) qui est favorable aux humains, qui sert de protecteur, de guide, de mdiateur
ou de sauveur. On peut penser qu'il s'agit l de projections de dsirs infantiles qui
font de la notion de " redresseur de torts " un archtype dont les hros modernes
1
Le livre de Cl. LVI-STRAUSS, La Potire jalouse, Plon, 1985, explicite trs bien, le rle
de cette femme dont le mtier est de manipuler la terre, l'eau et le feu pour crer un objet
qui mdiatise dans son usage ces trois mmes lments.
30
ETHNOLITTRATURE ET INTERPRTATION
1
Cf. J. FORTIER, op.cit.
2
D. PAULME, La mre dvorante, Gallimard, 1973.
3
L.-V. THOMAS & R. LUNEAU, La terre africaine et ses religions, Larousse, 1975.
31
SUR LA PISTE DES MYTHES
32
ETHNOLITTRATURE ET INTERPRTATION
Ep reu ves/
ORDRE Dsordre-Lib ration ORDRE
compen sation
Ces schmas directeurs se retrouvent dans la plupart des mythes et des
contes et ce titre sont constitutifs d'une mythocritique.
LE BRICOLAGE MYTHIQUE
Une citation dont on voudra bien excuser la longueur justifie une approche
comme la ntre :
premire vue le motif apparat comme une squence narrative de
caractre figuratif, squence qui peut tre analyse comme rcit autonome et
qui possde un sens indpendant de sa signification fonctionnelle par
rapport l'ensemble du rcit. Le motif est donc une squence du rcit, mais,
en tant que squence, il peut tre retrouv dans des rcits structurellement
diffrents. Ds lors, si l'on considre une structure narrative quelconque
comme un invariant, les motifs paraissent, par rapport elle, comme des
variables, et, inversement, le choix d'un motif quelconque, comme invariant,
fait paratre les rcits dans lesquels le motif est susceptible de s'inscrire,
comme ses variables. De ce point de vue, l'tude des motifs peut tre
considre comme un niveau structural de recherches autonomes et
parallles au niveau d'articulations narratives des rcits. 1
Nous retiendrons de ces considrations la notion de niveau figuratif
autonome, mais il faudra prciser la notion d'invariant applique au motif. Ce qui
dans le motif est invariant constitue le type de motif, le patron qui modle
l'occurrence. Cet invariant est constitu non pas tant par une squence
d'vnements que par le recours un scnario dont l'interprtation renvoie la
manipulation (mdiation) mythique. L'invariant du motif se repre au niveau de la
forme du contenu ou plus prcisment l'organisation mdiatisante des figures du
monde qu'il manifeste.
Par rapport au rcit, le thme est dj une abstraction, un invariant dont les
dimensions sont indpendantes des squences narratives qui sont autant de
variables par leur contenu figuratif et par leur nombre.
Ces thmes, en fonction du phnomne d'rosion mythique, de profanisation
des contenus, sont susceptibles de rduire leur dimension au point de ne plus
constituer un micro-rcit mais d'voquer seulement un parcours figuratif plus ou
moins fonctionnel sur le plan narratif. Nous appellerons motifme ces traces, ces
vestiges de l'existence d'un thme qui a perdu sa fonctionnalit narrative et
mythique.
Un motifme peut s'tre us tel point qu'il ne subsiste de son ancienne
splendeur que l'existence anecdotique, dans le rcit, d'un figurme du monde
naturel. Ce figurme, dans la mesure o il a travers les sicles et l'espace,
constitue nos yeux le noyau dur de la mdiation mythique. Cependant, ce n'est
pas le figurme manifest dans tel ou tel texte qui constitue l'invariant vivace, mais
le type de figurme qui par ses proprits naturelles constitue une instance
privilgie de mdiation mythique. Objets, tres, phnomnes, processus, lieux sont
autant de figurmes du monde naturel qui par leur structure physique et/ou leur
1
A. J. GREIMAS, Smantique et sciences sociales, Le Seuil, 1976.
33
SUR LA PISTE DES MYTHES
34
ETHNOLITTRATURE ET INTERPRTATION
1
U. ECO, Lector in fabula, Grasset, 1985, p. 27-28.
35
SUR LA PISTE DES MYTHES
MOTIFS AFRICAINS
Reprenant, rajustant et compltant la nomenclature des contes recueillis par
D. Paulme, on peut dresser une liste non exhaustive des motifs susceptibles d'une
interprtation mythique et qui sont les plus courants dans le domaine africain. Les
contes qui sont reprsentatifs de ces motifs ne sont ni des mythes thogoniques, ni
cosmogoniques, ni eschatologiques, mais contiennent des conduites et des figures
qui semblent appartenir des mythes rods et les motifs-occurrences ou motifmes
semblent renvoyer des motifs types constitutifs des mythes du monde entier. Les
termes de la liste ci-aprs ne sont que des tiquettes commodes pour rsumer le
contenu discursif de chaque motif :
1 L'Enfant travesti 7 L'Origine de la mort
2 L'Enfant espigle 8 Le Nom inconnu
3 L'Enfant abandonn 9 Le Monstre dvorant
4 LEnfant jalous 10 La Restitution impossible
5 L'Enfant animal 11 La Fille difficile
6 L'Enfant justicier 12-Les deux surs
Il est assez difficile de distinguer, dans la Mre Dvorante 2 entre les contes
du type Petit Poucet et ceux de l'Enfant malin ou de l'enfant Sorcier. La cause en
est que les occurrences du type ne sont pas pures. Dans notre terminologie on peut
concevoir que certains motifs incluent des conduites qui renvoient des motifs
d'autres types de contes. Il y a aussi une contamination entre motifs et conduites
d'autres types, ce qui rend toute classification provisoire sinon alatoire. On
pourrait aussi bien concevoir qu'il existe un archi-motif : l'Enfant rebelle.
On peut cependant tenter de clarifier un certain nombre de points. Le cas de
l'enfant espigle est trs simple : nous avons prfr cette dnomination, car elle
permet d'viter toute confusion avec les autres motifs mettant en scne des enfants.
La langue franaise a la chance de possder le terme "espigle" dont l'tymologie
fait rfrence au hros du conte germanique, Till Eulenspiegel (miroir au hibou),
qui donne dj une indication sur le comportement du personnage ; en effet, le
miroir qui renvoie une image renverse et le hibou avec ses habitudes nocturnes
sont des modles d'inversion ; or l'inversion est un des modes d'existence dans le
monde des esprits et des morts. Le motif de l'Enfant espigle sera toujours centr
sur un enfant dont les paroles et les actes symbolisent une sagesse qui va
l'encontre du sens commun et qui retourne contre l'adversaire ses propres armes,
justifiant ainsi le symbolisme du nom.
1
L'intuition gniale de G. GUILLAUME, qui se reprsentait la pense comme un flux sans
cesse en mouvement entran de l'universel vers le particulier puis s'inversant pour revenir
l'universel, a t extrmement fconde pour expliquer nombre de faits syntaxiques ; elle
devrait pouvoir rendre compte avec autant de bonheur des faits narrativo-discursifs. Cf. M.
WILMET, Gustave Guillaume et son cole linguistique, Nathan, 1972.
2
D. PAULME, op. cit.
36
ETHNOLITTRATURE ET INTERPRTATION
1
B. BETTELHEIM, Les blessures symboliques, NRF, 1971.
37
SUR LA PISTE DES MYTHES
mme type que le langage mythologique1 ; c'est une langue qui traduit en termes
plus concrets et plus personnaliss la langue des adultes, rapporte au rpertoire des
sensations et des motions exprimentes par l'enfant, dans un monde dont l'espace
est rduit aux dimensions des lieux familiers, et dont les personnages sont l'enfant
lui-mme, le pre, la mre ou leurs substituts un animal et quelques objets dont
les fonctions sont incomprhensibles et menaantes ; ces objets deviendront les
objets magiques du conte. On admettra que le moelleux du tapis qui s'oppose la
dure ralit du monde soit pour l'enfant et dans les deux sens de l'expression, un
vhicule de rve : c'est ainsi un exemple typique de traduction dans le langage de la
sensation, d'un objet dont la fonction adulte est incomprise.
L'image mcanistique qui rend le mieux compte de l'interaction entre mode
d'expression mythologique et mode d'expression profane du monde rel et
historique est celle de deux cylindres en mouvement et qui n'ont comme point de
contact qu'une ligne toujours changeante et tangentielle.
1
Y. M. LOTMAN, ""La rduction et le dplacement des systmes smiotiques.
(Introduction au problme. Le freudisme et la culture smiotique), in Travaux sur les
systmes de signes, d. Complexe, Bruxelles, 1976.
2
N. M. ASSOMOV, Modlisation de l'intellect humain in Impact, Unesco, vol. 28, n 1,
janvier-mars 1978.
38
ETHNOLITTRATURE ET INTERPRTATION
C'est dans ces figures extraites de figurmes allomorphiques que nous entrevoyons
le noyau signifiant du conte dont les dveloppements sous forme de motifmes et de
rcits sont prinscrits dans leur fonctionnement naturel et onirique.
La structure en carr smiotique pourrait reprsenter le fonctionnement de
notre modle :
SCNARIO
motif figure
motifme figurme
THME
La relation de contradiction entre motif et figurme et motifme et figure
rend compte la fois de l'opposition abstrait/concret et de l'opposition
dynamique/statique. La relation de contrarit est base sur une opposition de
fonction et de grandeur. La relation d'implication est celle d'occurrence type et les
termes complexes et neutres sont des termes catgoriels o les oppositions de base
se conjoignent par indiffrenciation ou composition.
1
Cf. le problme de la place des catgories thymiques, cognitives et pragmatiques dans le
parcours gnratif.(art. THYMIQUE in A. J. GREIMAS, J. COURTS, Smiotique
dictionnaire raisonn de la thorie du langage, tome II, Hachette, 1986).
39
SUR LA PISTE DES MYTHES
1
G. DUMEZIL, Les mythes germains, PUF, 1952.
2
J. FRAZER, The Golden Bough, Macmillan, 1963.
3
E. T. HALL, The silent Language, Fawcett Publications, 1964.
40
ETHNOLITTRATURE ET INTERPRTATION
deux tablissent une relation entre la cause et l'effet qui sont confondus quant leur
nature, mais dissocis au niveau de la temporalit et de leur extension.
Le principe de dpendance relative est bas sur la croyance que l'analogie
superficielle entre deux choses ou vnements, garantit que toute action sur un
simulacre, que tout "faire semblant" provoque au niveau du monde naturel ou
surnaturel une raction prvisible et dont les caractristiques sont semblables aux
actions humaines qui les ont prcdes et donc causes.
Le principe de dpendance rmanente est bas sur la croyance que toute
conjonction entre objets ou acteurs reste inscrite dans ces objets ou acteurs (choses,
animaux, tres humains...) et que toute action sur un des items de la conjonction
sera effective sur l'autre.
D'aprs le principe de dpendance relative il suffit de verser au sol l'eau
d'une calebasse pour inciter le ciel rpandre sur la terre la pluie de ses nuages ;
d'aprs le principe de dpendance rmanente, il suffit de possder les ongles ou les
cheveux d'une personne pour pouvoir, distance lui infliger toutes les tortures
imaginables et ralisables sur l'chantillon possd.
D'autres structures, comme celles dtailles dans l'admirable ouvrage de G.
Durand1 permettent de reprer des isotopies et ce que l'auteur appelle le rgime des
images. Dans la mesure o G. Durand s'inspire des thories de Jung sur les
archtypes et les symboles, une interprtation mene selon ces lignes y gagnerait en
cohrence.
1
G. DURAND, Les structures anthropologiques de l'imaginaire, Bordas, 1969.
2
A. J. GREIMAS, Smantique structurale, Larousse, 1966.
3
Cf. D. PAULME, La mre dvorante, Gallimard, 1976.
41
SUR LA PISTE DES MYTHES
LE SENS DU CONTE
Il reste faire la preuve que toutes les notions, thories et modles que nous
avons brivement voqus permettent d'extraire des contes un certain nombre de
sens qui s'entremlent et qui justifient la fois la concatnation des phrases du
texte et le ou les systmes qui les sous-tendent.
Ce sens que nous voudrions dcouvrir se trouve certainement moins dans
une continuit smio-narrative et discursive du seul texte, que dans la construction
de paradigmes l'aide de nombreux textes ; paradigmes qui nous renvoient des
classifications mythiques du monde, puis des analogies mtapsychiques
universelles.
Le danger est d'imposer nos idologies interprtatives issues de nos propres
modes de classification des figures du monde des matriaux qui furent labors
sur un autre mode de penser et d'tre. C'est pourquoi le recours une intertextualit
dans le temps et dans l'espace est ncessaire pour acqurir et conserver ce "regard
loign" et pour se dtacher de nos propres rflexes classificatoires.
une interprtation rcitative qui impose au texte, plus ou moins
essentiellement, tel ou tel systme de cohrence, un systme prenant dans le temps
le relai d'un autre, nous voudrions substituer une dconstruction et un reprage des
lments (figures), puis par la comparaison des figures entre elles, justifier leur
prsence dans telle ou telle construction, par la description de leur fonction propre
dans l'univers de la pense mythique. En termes smiotiques, il nous parat possible
de gnrer la composante smio-narrative partir des dispositions relles et/ou
virtuelles que l'esprit humain a pu confrer aux figures prgnantes du monde. Un
conteur puise indiffremment dans les schmas narratifs qui lui sont connus
(comptence grammaticale), dans les parcours figuratifs dont il se souvient
(comptence discursive), dans sa propre logique imaginaire et/ou technique
(comptence nonciative) qui lui propose des figures du monde capables de
rpondre ses vises moralisantes, didactiques, idologiques ou artistiques... Ces
diffrentes comptences sont relatives et il ne faut jamais oublier que l'tat des
textes ethniques est aussi le fruit des -peu-prs, des carences langagires ou
mmorielles de ses narrateurs.
La cohrence sauvegarde que l'analyse dcouvre au niveau profond et
l'incohrence de surface tiendraient alors la structure homologique de tous ces
systmes ou grammaires qui renvoient en dernier ressort l'intellect humain
conscient et inconscient. La dgradation du conte, son rosion mythique provient
de l'effacement, du brouillage des isotopies ethniques, qui sont ce qu'il y a de moins
universel dans le conte, mais elle fait apparatre avec plus de relief la structure
narrative et l'isotopie mtapsychologique. C'est pourquoi les contes europens
peuvent aisment tre scruts sous l'clairage d'un modle gnratif des rcits et les
contes de fes se sont alourdis du poids d'une interprtation mtapsychologique
convaincante et rvlatrice.
Les contes africains, connus souvent des seuls linguistes et anthropologues
offrent une surface si riche qu'elle fait cran des tudes en profondeur.
L'originalit linguistique et anthropologique focalise l'attention des chercheurs et
souvent les aveugle au point que le diffrent occulte compltement le mme.
Notre propre tentative est sans doute rductrice, mais c'est en cela qu'elle est
complmentaire de toute autre approche. Elle est aussi trs subjective, d'une part,
42
ETHNOLITTRATURE ET INTERPRTATION
du fait mme qu'elle est interprtative, d'autre part, parce que le corpus envisag est
lacunaire. Tant que l'ensemble des contes connus ne sera pas stock dans une
mmoire d'ordinateur et qu'un programme adquat ne permettra pas de rechercher
tout ce qui se ressemble, tout ce qui s'inverse, tout ce qui se transforme, tout ce qui
varie, les analyses seront incompltes et entaches d'erreurs.
Ayant tent de dfinir quels parcours thoriques sous-tendent nos analyses,
le lecteur saura reconnatre ce qui parle travers et derrire les mots qu'il va lire et
qui sont ntres. Pour ne pas rendre la lecture trop pnible, nous avons tent dans la
suite de notre propos de rduire le plus possible la place du jargon thorique que
nous avons t contraint d'utiliser dans ce chapitre. Le premier motif qui retiendra
notre attention est celui du Monstre dvorant.
LE MONSTRE DVORANT
Ce motif qui a suscit le titre du livre de D. Paulme est indpendant des
objets ou tres qui jouent le rle thmatique de monstre et des diffrents thmes qui
ont t projets sur des rcits qui le mettent en scne. Par contre, il s'inscrit
l'intrieur d'une dialectique explicite par la catgorie dvor/dvorant qui est
productive de motifmes varis, de nombre de thmes et d'une infinit de
figurmes.
Le conte tchadien dont nous possdons plusieurs variantes est articul sur le
plan thmatico-narratif autour d'une calebasse, de la faute commise par une vieille
femme et sa fille, de la consommation de viande animale, de la rcolte du sel, de
l'origine de la mort et de la naissance de jumeaux sotriologiques : c'est dire si ce
motif qui a fourni une tiquette commode pour reprer l'analogie d'un certain
nombre de variantes du rcit est li d'autres motifs qui suivant les variantes
n'apparaissent que sous forme de scnarios ou de figures manifests par des thmes
ou des figurmes. En Centrafrique la thmatique sexuelle dveloppe les
potentialits narratives du mortier et du pilon, de la pte qui lve et de la forme
turgescente de certaines calebasses.
des milliers de kilomtres de l, au Rwanda et au Burundi, la calebasse est
prsente en tant que figurme l'intrieur d'autres thmes et d'autres motifmes :
elle ne joue jamais le rle thmatique de monstre dvorant ; elle se place sur
l'chelle des valeurs ethniques l'oppos de la mort : elle est la matrice maternelle
dans son rgime diurne, dans sa figuration positive et euphorique. Contenant du
lait, elle fait fonction de baratte, elle cache la gestation du beurre et des enfants de
beurre, ou d'os, ou de cur, ou de fleur. Elle se distingue nettement en tant que
figurme de la calebasse coupe en deux des agriculteurs Sara, de ce ventre
graines qui laisse s'chapper les trsors mystrieux de son intriorit mais qui
retient cache au regard des hommes, cette promesse de vie future avant
l'intervention du couteau de jet. Dans une socit pastorale, elle n'active pas les
mmes smes que dans une socit productrice de crales, mais comme on peut le
voir, la fcondation a gliss vers la gestation bien que la catgorie
fcondit/strilit reste le noyau invariant de ses virtualits textuelles et que la
problmatique des rles mle et femelle dans la reproduction soit inscrite dans sa
nature et son utilisation quotidienne.
43
SUR LA PISTE DES MYTHES
1
Cf. G. DIETERLEN, Essai sur la religion Bambara, PUF, 1951.
44
ETHNOLITTRATURE ET INTERPRTATION
1
A. NIEL, L'analyse structurale des textes, Delarge, 1973.
45
SUR LA PISTE DES MYTHES
MONDE
transformation assimilation
1
Cf. U. ECO, op.cit.
46
ETHNOLITTRATURE ET INTERPRTATION
47
SUR LA PISTE DES MYTHES
est une mtaphore du principe mle ; ce sont aussi deux magies qui s'affrontent, la
magie noire fminine et la magie blanche masculine, la potire et le forgeron sont
redouts et tous deux sont des "sorciers" et des dmiurges.
C'est en faisant appel la mtapsychologie que l'on pourrait voir dans
l'ensemble de ces figures du conte, le discours d'un inconscient masculin qui
cherche s'octroyer, justifier le rle principal qu'il dsire jouer dans la
procration. Le dsordre institu par le pilonnage des testicules de la mort par une
jeune fille met en pril la virilit du principe mle, menace symbolique de
castration, de phallophagie, traumatisante pour l'ego masculin, et qui sera
neutralise par le constat de l'impossibilit de contenir, de faire rduire cette chaire
ithyphallique toujours en expansion et qui fait clater toutes les marmites
fminines
La figure de la MORT, ros et Thanatos confondus, est assimilable la
sexualit masculine dbride et seuls les hommes pourront la rduire en cendre et
l'empcher de mettre en pril l'ordre culturel, en la dominant.
Par contre, l'avidit de la calebasse, incontrle et incontrlable, dclenche
une catastrophe eschatologique.
Le danger pressenti que constitue ce ventre femelle capable de dtruire
l'humanit tout entire l'exception d'une femme enceinte reste en brousse est
typique de l'attitude de l'homme devant la femme : peur et respect jaloux devant
son pouvoir de sduction et de procration ; matresse de la vie, de toute vidence,
aux yeux de tous, elle ne peut que devenir matresse de la mort dans le secret de ses
mystres.
La mre des deux jumeaux, restera ou sera la gardienne de la tradition
puisqu'elle initiera ses fils, puis disparatra, laissant au double principe mle (le
droit et le gauche)1, le soin de recrer l'humanit.
Avec le nom des hros (le droit et le gauche), la boucle est boucle : le jeu
des figures telles les testicules de la mort, le couteau de jet, le jus gluant de la liane
yanre, la calebasse, les marmites, la viande qui gonfle, assurent la victoire
civilisatrice du principe mle sur le principe femelle et contraint une lecture
paradigmatique du conte suivant un code sexuel.
Comme on accuse souvent la mtapsychologie de voir et de mettre du sexe
partout, nous voudrions prciser que dans d'autres versions africaines de ce conte,
c'est un blier, principe mle s'il en est, qui fendra la calebasse ; on retrouve dans
d'autres contes ce blier qui s'ouvre un chemin dans des rochers, coups de tte ou
de sexe, pour amener la vie des tres qui y sont enferms. Mais effectivement, il
est possible de lire ces contes suivant une isotopie moins sexualise, moins axe sur
l'attitude ambigu envers les femmes et plus investie par une vise didactique sur
les phnomnes atmosphriques : le blier est en effet le dieu de l'orage et du
tonnerre, celui qui par les coups sonores de son front sur le roc provoque la pluie
fcondante.
Le glissement de ces figures vers un psychodrame permettant aux hommes
de s'attribuer le beau rle dans la procration ne serait alors qu'un tat second du
mythe primitif et les diffrentes inclusions de ces figures dans des contes aux
1
Ngakol et Ngagel signifient le droit et le gauche.
48
ETHNOLITTRATURE ET INTERPRTATION
1
Cf. D. PAULME, op. cit.
2
Cf. Ch. PERRAULT, Histoires ou contes du temps pass, 1697 et plus particulirement le
conte intitul " La chvre et ses sept petits biquets" o se retrouvent de nombreuses figures
incluses dans le motif du monstre dvorant. Le conte animalier a subi, encore plus que les
contes africains les effets de l'rosion mythique et profanisante.
3
Cf. "Rusarubanya est marie une hyne" in E. HUREL, La posie chez les primitifs ou
contes, fables, rcits et proverbes au Rwanda (lac Kivu), Gmaere, Bruxelles, 1922 ; "La
belle indiffrente" et "la fille et le serpent" in J. FORTIER, Dragons et sorcires, A. Colin,
1974.
49
SUR LA PISTE DES MYTHES
D'autres figurmes comme les souillures que produit la peur chez la jeune
fille, la tache de sang laisse par le monstre sur le sol, la cuisse dgoulinante de
sang que Baba interprte comme souillure, sont des traces de figures plus explicites
en relation avec les qualits malfiques et impures du sang menstruel.
Le conte des Grands Lacs est donc, quant cet pisode, une transformation
au sens o l'entend Lvi-Strauss du conte tchadien. En effet au lieu qu'une femme
enceinte (donc fconde) soit pargne par le monstre parce qu'elle tait en brousse,
c'est une jeune fille infconde qui est dvore. Les raisons logiques de cette
transformation des figures l'intrieur d'une mme structure thmatique seraient
trop longues dvelopper ici, mais la parfaite symtrie de celles-ci prouve leur
origine commune. Par ailleurs si l'on s'attache examiner, toujours la manire de
Lvi-Strauss, les mdiations ou en termes smiotiques les transformations d'tat qui
affectent les acteurs du conte, on retrouve le flip-flop dcrit par P. Maranda1. Si l'on
envisage les catgories consanguinit/alliance et assistance/oppression telles
qu'elles investissent le dbut, le milieu et la fin du conte, l'inversion canonique
signale plus haut est facilement reprable. En effet au dbut du conte nous avons
un frre et une sur (consanguinit) qui ne bnficient d'aucune assistance, et sont
opprims par leur village. Au milieu du conte se succdent une consanguinit
oprante, une relation d'assistance, une oppression de la part d'un tranger et une
absence d'allis. La fin du conte brise la relation de consanguinit et lui substitue
une relation d'alliance : le frre et la sur se trouvent des conjoints.
Consa nguinit Assistance Oppression Allianc e
DEBU T 1 0
0 1
MILIEU
1 0
0 1
FIN
L'acte de libration des tres dvors par le monstre n'est plus vraiment un
acte symbolique de procration, c'est une mutilation qui symbolise la fois la
castration de l'tranger, la sparation et la division de l'Unit, division
diffrenciatrice qui permet l'oncle et la tante paternelle de se constituer en
hirarchie lignagre. On retrouve ici l'ambigut du hros dmiurge et civilisateur,
la fois crateur d'un ordre social et destructeur d'un paradis naturel, ange et diable
dont l'action instaure l'humanit dans son mode d'existence historique et rompt les
liens avec un tat pralable, paradisiaque, chaotique et unitaire.
1
Cf. COLLECTIF, Smiotique narrative et textuelle, Larousse, 1973.
50
ETHNOLITTRATURE ET INTERPRTATION
Tous les paradis mythiques engendrent chez l'homme une double attitude ; la
premire est empreinte d'aspirations, de qute, de souvenirs, de fascination et
d'espoir d'un retour l'Un ; la deuxime, contradictoirement, est teinte d'horreur,
de crainte d'une perte de l'individualit, peur de la confusion, de l'indiffrenciation,
de l'ignorante batitude, d'amollissante permissivit. La chute est ncessaire pour
que l'homme trouve sa vritable identit, c'est ce qui motive en smiotique
l'preuve. On pourrait facilement voir dans les contes qui mettent en scne un
monstre dvorant, les motifs et les figures du mythe adamique.
En termes plus mtapsychologiques, deux scnarios s'entrelacent : d'une
part, une conduite incestueuse est instaure, d'autre part une conduite de
compensation. Privs de parents, orphelins (dsir et culpabilit mls dans
l'inconscient enfantin), le frre et la sur sont chasss par les adultes (mchancet
gratuite ou punition inflige). La fuite loin du village et le refuge dans une caverne
constituent le cheminement normal du roman des origines1 pour des enfants qui
fuient la toute-puissance des adultes. La dcouverte d'un refuge de type maternel est
aussi le recours habituel d'un enfant malheureux, grottes, jardins, greniers,
placards, maison dans les arbres sont les retraites secrtes de tous les enfants.
Ceux-ci et plus particulirement l'enfant mle font la preuve (preuve
qualifiante) qu'ils peuvent se passer du monde des adultes et peuvent recrer eux
seuls un modle de cellule familiale. Le monstre dvorant, la fois bte fauve,
esprit et ogre reprsente tout ce que l'enfant peut craindre dans ses phantasmes,
mais il est aussi, comme on le dcouvre plus tard, la condensation de la menace
adulte, le symbole de la famille castratrice. Ce monstre est celui qui, introduit dans
le vert paradis des amours enfantines, mettra fin l'enchantement de la relation
gmellaire et unificatrice. Lorsque le frre ne croira pas sa sur qui lui raconte la
venue du monstre, cette relation prendra fin.
L'preuve principale, aprs cette priode d'initiation est constitue par l'acte
de trancher (cuisse tranche, doigt tranch) qui voque des actes rituels qui
fondent, encore aujourd'hui, l'accession au statut d'adulte, d'un garon ou d'une
fille. Le rgime diurne des images2 succde au rgime nocturne : aux images, aux
figures mystiques de l'alimentation et celles synthtiques de l'union incestueuse
rythmes par les paroles incantatoires pour l'ouverture du rocher font place les
images schizomorphes de l'ascension hroque et de l'usage des armes tranchantes,
du retour la lumire loin des miasmes de la grotte maternelle ou du ventre
animal.
Baba devient un hros, sa sur une pouse ce qui constitue la fin du scnario
de compensation, la fin de l'initiation, l'preuve glorifiante et la sanction du
programme narratif. Quel que soit l'clairage ou le vocabulaire choisi, la parfaite
cohrence du conte est clatante.
1
M. ROBERT, Roman des origines et origines du roman, Gallimard, 1972.
2
G. DURAND, op. cit.
51
SUR LA PISTE DES MYTHES
1
Cl. LVI-STRAUSS, La pense sauvage, Plon, 1962.
2
Cl. LVI-STRAUSS, op. cit.
52
ETHNOLITTRATURE ET INTERPRTATION
53
SUR LA PISTE DES MYTHES
Il semble bien que la jeune fille impubre, maniant le pilon pour craser les
testicules du Dieu de la Mort, commette un acte sacrilge qui, mme s'il est
explicable en termes mtapsychologiques, constitue pour la conscience des socits
magiques et initiatiques, un dsordre qui va faire sortir l'humanit de l're
dnique. Cet acte invers par rapport la logique biologique est typique de
l'espace magique des premiers temps ou du temps initiatique.
Le fait que la viande de la mort se gonfle et fasse clater les marmites ne doit
pas tre lu, seulement, selon une connotation sexuelle, mais encore plus selon
l'opposition fondamentale pour la magie du contenant et du contenu. Cette
approche polmique du contenant et du contenu a donn aux contes nombre de
figurmes magiques. Le conte de Cendrillon en ses innombrables versions, tudi
par J. Courts1, pourrait tre interprt selon la seule catgorie contenant/contenu :
les diffrents figurmes qui contiennent les attelages, les habits, les parures, qui
eux-mmes sont des contenants gigognes de Cendrillon, et la chaussure qui ne peut
contenir que Cendrillon, et le Prince la fois contenant et contenu ; tout dans ce
conte n'est qu'embotement et renvoie la sexualit et au ventre de la mre. Les
contes sont pleins de petits contenants qui renferment de vastes contenus et
d'normes contenants qui protgent un tout petit contenu qui les remplit malgr
tout. Cette dialectique magique de mondes qui s'interpntrent est rapprocher de
la notion de porte entre deux mondes, le monde terrestre et le monde des enfers.
Si certains objets ont une contenance illimite, c'est qu'ils communiquent
avec le monde infrieur. Inversement, les tres ou substances appartenant au monde
surrel ne peuvent, sauf acte de leur propre volont, tre contenus par un rcipient,
produit de la technologie des hommes. Sans pouvoir en prciser davantage l'origine
analogique, il semblerait que ce sont les surprises rvles par la technologie
empirique des rcipients, par la fermentation des liquides et leur gazification, par
la coagulation des graisses et leur rduction de volume qui ont mis en mouvement
la pense analogique et symbolique, transformant ainsi de simples ustensiles en
creusets magiques, de simples substances en filtres rgnrateurs et magiques. Le
cas de la poterie, de la forge, de la sculpture, de la fabrication du beurre, de la
technique de la cire perdue2, de l'art du tisserand3, semble tre l'origine de bien
des manifestations magiques. Les couteaux de jets fabriqus en fer sont des objets
magiques, par leur fonction de percer, de couper, de diviser les chairs, ils
deviennent substituts guerriers des attributs masculins, de mme que le jus de la
liane yanre est, par son apparence apparent au liquide sminal.
Le cas de la cendre est part, il s'agit au contraire de l'application du
principe de dpendance rmanente et non d'une analogie efficace (principe de
dpendance relative). Les cendres de la mort en contact avec une graine de
calebassier vont transfrer la calebasse la spcificit mortifre du dieu vaincu et
vont faire de celle-ci un monstre dvorant.
Dans le conte des Grands Lacs, il est plus difficile de percevoir les traces de
la pense magique ; le seul objet explicitement magique est le rocher. Il appartient
comme le tronc d'arbre, la termitire, la rivire, la classe des items susceptibles de
1
J. COURTS, Le conte populaire : potique et mythologie, PUF, 1986.
2
Cf. R. GRAVES, Les mythes grecs, Fayard, 1968.
3
Cf. A. HAMPT B, Aspects de la civilisation africaine, Prsence Africaine, 1973.
54
ETHNOLITTRATURE ET INTERPRTATION
permettre la communication avec l'autre monde. La grotte qui fait partie du monde
secret et magique est une porte, un seuil dont nous avons dj indiqu les
connotations sexuelles et l'appartenance la srie analogique implique dans l'acte
de re-cration de l'humanit. Cette porte magique que l'on retrouve dans de
nombreux contes au Rwanda et au Burundi et qui s'ouvre et se referme grce une
formule magique, un mot de passe, est difficile expliquer sur le plan magique.
Cependant, on pourrait trouver son origine dans la pratique des langues secrtes
utilises par les prtres et les guides initiatiques. Ces formules ouvrent
mtaphoriquement la porte vers des lieux sacrs ou infernaux, en fait elles
convoquent l'existence ces mondes surrels ou ces tres surrels ; pratiques que
l'on retrouve dans les rites et crmonies.
Le cas des graines (de ssame ou de courge) est encore plus trange ; lis
l'ouverture et la fermeture des portes magiques donnant sur les mondes infernaux,
on les retrouve dans les contes tchadiens. Par exemple, dans le "Fabricant
d'hommes"1 une fille dvore par un lion est recre, c'est--dire arrache au
monde des non-vivants, des esprits, et sa mre doit retourner son village sans se
retourner et en jetant par-dessus son paule des graines de ssame. On retrouve
ainsi le passage d'un monde un autre, la poursuite par des tres infernaux que l'on
apaise ou dont on se dfait grce au jet de graines. Il est surprenant que les contes
et les mythes incluent des petites graines dans des fonctions similaires et tissent
ainsi un rseau de relations qui est li au principe de rsurrection comme analogon
du cycle de germination. Les contes du "monstre dvorant", le mythe d'Orphe, le
conte "Ali Baba et les quarante voleurs", le mythe de Dmter et bien d'autres sont
alors susceptibles d'interprtations concordantes dans la mesure o des mondes
souterrains et des graines deviennent magiques grce l'analogie de la rsurrection
humaine et du cycle vgtatif de la graine.
On comprend pourquoi des graines qui passent l'hiver ou la saison sche
sous terre, retrouvent vie, font clater leur coque (contenant infime et fminin par
rapport la plante qui en sortira), percent la terre grce leur pouvoir de
germination, passant ainsi d'un monde dans l'autre. La pense magique en a fait un
passeport pour le voyageur inter-mondes, et une nourriture pour les tres
chthoniens.
On saisit aussi que la rsurrection des tres ncessite la conservation d'une
partie du corps, qu'un pouce puisse contenir la famille de Baba. Les quivalences
magiques suivantes peuvent tre infres :
tte = graine
cendre = pollen
os = rameau bourgeonnant
ventre = caverne
femme enceinte = terre ensemence
Disons, en guise de conclusion, que le dsir magique d'immortalit se fonde
sur l'observation du cycle vgtal et que la catgorie VIE/MORT des smioticiens
est toujours prsente dans tous les textes produits par un cerveau d'homme.
Il est aussi vident que l'tude des seules figures prsentes dans le texte et
sans grand recours la structure thmatico-narrative, est une voie efficace pour la
comprhension des ethnolittratures du monde entier, dans la mesure o une telle
1
J. FORTIER, op. cit.
55
SUR LA PISTE DES MYTHES
56
ESPACE MYTHIQUE
NARRATIVIT FIGURE
En effet, le parcours qui est impos l'il introduit la narrativit. Le
mouvement de lecture de la peinture paritale, qu'il s'accomplisse de bas en haut ou
de haut en bas, reproduit le cheminement d'une figure hroque unique implicite
suivant des parcours figuratifs libres selon un schma narratif impos par le dessin.
Ascension ou chute, ou plus certainement, et selon le mode de lecture oculaire,
cycles d'ascensions et de chutes perptuellement renouvels.
Ces lectures plurielles d'un ensemble structur d'espaces, lecture de
dcouverte, lecture initiatique ou lecture rgressive, lecture de destruction-
reconstruction d'un monde possible, nous sont imposes la fois par la forme de
l'expression et par la forme du contenu dont la parfaite concordance ou
homologation, font de ce texte plastique un pome visuel. Cette image unique a
dj matris les codes de la supplance pour rendre, par une image fixe, une image
au trait, tout le mouvement, tous les dplacements possibles dans un monde en trois
dimensions.
1
E. HABERLAND, LEO FROBENIUS, Steiner Verlag, Wiesbaden, 1969.
2
A. WERNER, Myths and legends of the Bantu, G. C. Harrup 1 Company, Ltd, London,
1933.
57
SUR LA PISTE DES MYTHES
1
A. LEROI-GOURHAN, Le geste et la parole, Albin Michel, 1965.
58
ESPACE MYTHIQUE
LE DCOUPAGE EN MOTIFS
Un appareil mathmatique prcis nous faisant dfaut, nous nous
contenterons d'isoler des formes. Ces formes seront dcoupes dans l'espace du
mythogramme grce leur position, leur orientation, leur configuration. Par
configuration, nous entendrons le type d'agencement de courbes et de lignes droites
; nous tiendrons compte de leur orientation, de leur taille et des figures
gomtriques dont elles se rapprochent. Aprs que la segmentation aura livr ces
rsultats, nous la confronterons avec la connaissance que nous avons de la structure
du rcit mythique en gnral et du rcit mythique bantou en particulier. Nous
verrons s'il est possible d'homologuer, pour reprendre le terme de F. Thrlermann 2,
les deux structures comme forme de l'expression spatialise et forme de l'expression
narrativise.
Ce que le texte plastique nous livre est une forme spatialise qui ne serait
qu'image morte si nous n'acceptions de cooprer sa smiotisation et son
interprtation. Hors du savoir d'un observateur, le texte s'miette en une nbuleuse
de figures plus ou moins nettement reconnues et son organisation spatiale se d-
smantise pour ne plus tre que pur bruit, jeu alatoire de taches noires et de plages
blanches. Nous ne pouvons reconnatre ce texte une valeur communicative, une
fonction informative que si nous partageons, avec qui cra cette image, un savoir
sur le monde et un savoir sur les savoirs des hommes.
1
U. ECO, "Pour la reformulation du concept de signe iconique" in Communications, n29,
Seuil, 1978.
2
F. THRLERMANN, Paul Klee, Analyse smiotique de trois peintures, L'ge d'Homme,
Lausanne, 1982.
59
SUR LA PISTE DES MYTHES
60
ESPACE MYTHIQUE
1
Le mtasavoir est un concept de la smiotique Greimassienne (1982) emprunt Piaget.
Il s'agit d'un savoir sur les modalits d'existence du savoir.
61
SUR LA PISTE DES MYTHES
l'on sait reconnatre, comme figure du monde naturel, un bambou, il est plus facile
de projeter sur la forme en question l'interprtation "arbre".
La figure ascensionnelle, droite d'abord puis en forme de marche, que nous
avons interprte comme un bambou, possde des traits dont il nous est difficile
d'tablir la conformit avec une figure du monde naturel, ou du moins avec les
types de reprsentation que nous en connaissons.. Les formes radiantes, l o se
conjoignent la forme angulaire et la forme sinusodale, sont en relation de
similitude avec les radicelles qui marquent chaque nud d'un bambou et les formes
radiantes l'extrmit suprieure et horizontale de la forme sinusodale voquent le
bouquet de feuilles au sommet d'une pousse de bambou.
L o notre mtasavoir va devenir un handicap, c'est lorsque nous allons
tenter de glisser un contenu sous cette forme radiante qui est issue de la figure
humaine allonge. Nous pourrions croire avoir affaire un surcodage qui souligne
le drame de la figure allonge. Ce serait peut-tre commettre un anachronisme.
Plus plausibles, mais tout aussi incertaines seraient les interprtations qui y
verraient, un lit de branchage, des sagaies, des btons rituels.... Il nous faut avouer
notre incomptence d'homme moderne europen devant une figure qui devait aller
de soi pour les compagnons de qui grava cette image. La ressemblance est vidente
entre cette forme saillante et celles que nous dcouvrons dans les bandes dessines,
o elles ont pour fonction de suppler aux informations qui dans le monde naturel
proviennent de la facult de mouvement dans la troisime dimension. Mais cette
vidence bloque la recherche d'autres identifications.
La forme sinusodale pose problme, car elle continue la forme angulaire et
le fait qu'il n'y ait pas de solution de continuit tend nous faire interprter les
deux formes comme une seule et unique figure du monde. Cette forme est
foncirement ambigu. Son orientation gnrale est vers le haut et elle porte son
sommet ce que nous pouvons identifier comme des feuilles. On pourrait en
conclure qu'il s'agit de la reprsentation, selon un principe de transformation qui
nous chappe (qui pourrait tre la dformation par rfraction dans l'eau ou dans
l'air chaud), du tronc de l'arbre. Cependant cette partie du tout "arbre" est dlimite
ses deux extrmits par une forme radiante, ce qui l'isole et nous contraint
dcouvrir d'autres similitudes entre ce signe plastique et des figures du monde rel
ou du monde iconicis. Deux types de reprsentation s'offrent notre esprit. D'une
part la reprsentation des mandres d'une voie d'eau ou d'un chemin montagnard,
d'autre part la reprsentation de la voie digestive, boyaux, intestins. Il est d'ailleurs
possible de rinterprter les formes radiantes du sommet de "l'arbre". Dans une
perspective anthropocentrique, ces formes peuvent facilement suggrer une
analogie sexuelle. La mandorle1 est un symbole trs courant et, dans le domaine
bantou, certaines pratiques sexuelles, telle l'longation des lvres du sexe encore
pratique de nos jours, renforcent la similitude entre ces deux larges feuilles
recourbes l'une vers l'autre et un sexe fminin. Nous appellerons feuille de vie ce
motif pictural.
1
La mandorle est un dessin ou une sculpture en forme d'amande ou d'il vertical, qui
entoure en gnral un personnage miniaturis et dont le symbolisme sexuel a t gomm par
le christianisme qui en a fait une gloire entourant le Christ.
62
ESPACE MYTHIQUE
Dans tous les cas de figure, il s'agit d'une voie, c'est--dire d'un espace de
transition entre deux espaces disjoints-conjoints (sommet/pied, amont/aval,
bouche/anus, bouche/sexe). Un axe commun subsume ces interprtations, il s'agit
du diple commun haut/bas. Le thme ascensionnel semble tre l'enjeu du dessin.
Revenons aux figures humaines. Elles sont terminales, soit en bas, soit en
haut. L'espace intermdiaire entre le haut et le bas est laiss tout entier la
reprsentation du lien, de la voie, de la mdiation entre le haut et le bas. Nous
avons ainsi, l'espace "infra" qui est corrl avec l'espace "supra". Il est impossible
d'tablir avec certitude une vectorisation. L'tat initial du drame est-il homologue
de l'espace "infra" ou de l'espace "supra" ? Rien dans le macro-signe plastique ne
permet de l'infrer. C'est pourquoi nous avons parl de cycle. Les figures humaines
qui font l'ascension de l'arbre ont une valeur inchoative et terminative. Il en est de
mme pour celles qui choient dans le vide et qu'on retrouve quatre pattes sur le
sol.
Les figures mles dresses au pied de l'arbre ont certainement un statut
part, comme les figures bton qui, elles, sont penches en avant. Les gestes
esquisss en font la reprsentation des forces antagonistes qui s'affrontent.
Prcisons tout de suite qu'il nous est impossible d'identifier la plus petite des deux
figures du haut. Son sexe et son rle dans le drame ne peuvent tre dtermins avec
certitude. Il pourrait s'agir d'une hypostase, plus jeune, de la Grande Vieille, ou
bien du hros qui russit malgr les efforts de la Desse mre gagner le plan
horizontal qui reprsente le monde d'en haut, celui des Grands Anctres. Un conte
mythique fort rpandu dans l'aire bantoue, raconte cette reconqute du "paradis"
par un hros masculin, fminin ou animal.
Quant la figure humaine tendue sous les racines de l'arbre, si son sexe
peut paratre tout aussi ambigu son rle est beaucoup plus vident. Place sous
l'arbre, elle en est l'origine. Les racines de l'arbre, mme si elles ne plongent pas
dans son ventre en sont une manation. Femme parturiente, ou princesse sacrifie,
l'arbre devient cordon ombilical ou droulement de boyaux. Le sacrifice sous un
arbre, l'enterrement sous un arbre est une figure rcurrente des contes de la rgion.
Il s'agit de faire venir la pluie, d'assurer la fcondit du sol et la continuit de la
race humaine.
La Grande Vieille au bton surpasse l'ensemble par la taille, par la prcision
du dessin, par l'anamorphisme de ses formes, par la position suprieure qu'elle
occupe. Elle domine.
Le dcrochement, en forme de marche qui appartient plus au monde culturel
des artefacts qu'au monde naturel vgtal, et le chemin viscral qui participe de
cette double origine, sont des espaces mixtes, qui conjoignent et mdiatisent
l'opposition primitive entre Nature et Culture. Il est d'ailleurs remarquable que sur
un plan mythique cet espace renvoie la construction d'une tour l'aide de troncs
d'arbres. La reconqute de l'espace d'en haut par ceux d'en bas est le but vis. Le
mythe bablique, quelle qu'en soit l'origine est attest dans les contes africains 1
L'organisation spatiale oppose ainsi la tentative d'escalade et la chute
provoque par la Grande Desse Mre qui interdit l'accs, du Paradis, du Village
d'en haut, du Ciel. Les mythes bantous mettent souvent en scne cet archtype du
1
WERNER A., op. cit.
63
SUR LA PISTE DES MYTHES
Dieu qui s'est retir loin des hommes et qui refuse toute communication entre son
monde et le leur.
L'espace suprieur manifeste cette disjonction. Le fate de l'arbre marqu par
la feuille de vie et par le trait horizontal est ce territoire interdit o les hommes sont
immortels. Tandis que le pied de l'arbre, ses racines, plonge dans la Mort, dans le
dsir et l'angoisse.
Les figures telles que l'tre sacrifi, la feuille de vie, la Grande Vieille au
bton, l'escalade, la chute, le chemin tortueux, la traverse du conduit digestif, se
retrouvent dans les mythes bantous et dans les mythes du monde entier. Gilgamesh,
Marduk pour ne citer que les tres mythiques Akkado-Sumriens subissent des
preuves dont le parcours est rempli de ces figures.
Une interprtation symbolique suivant les acquis de la psychanalyse ferait
apparatre que, ce qui est en jeu ici comme dans les mythes, c'est le rapport la
mre et la lutte des sexes pour le pouvoir dans la socit. Prdation et sexualit,
Mort et Vie sont lis l'arbre dans nombre de rcits mythiques, et ont laiss
maintes traces dans le langage. De mme le corps de la mre, creuset de toutes les
transformations est souvent le lieu des affrontements et la source des phantasmes
de la qute de l'individualit. La littrature sur ces thmes est abondante et nous
n'insisterons pas. Le lien entre la femme et l'arbre a le mme caractre de banalit
pour le lecteur assidu des contes du monde entier et pour l'tudiant des rites
d'initiation. Nous ne citerons, pour sa modernit, que le livre de Michel Tournier 1
o l'on trouvera, revivifi, l'archtype de l'arbre et de la terre, comme substituts
symboliques de la femme.
Nous pouvons donc conclure, vu le faisceau d'analogies que nous avons
dgages, que la mme fonction symbolisante est l'uvre dans le texte pictural
comme dans le texte scriptural ou oral. De mme, un modle identique soutient la
narrativisation de l'ensemble des textes qui tentent d'exprimer le regard que
l'homme porte sur sa condition. On comprend mieux alors, que ce modle unique
qui parle par notre bouche et nos mains, devienne pour l'homme moderne un
carcan dont il tentera de se dfaire. Les efforts du roman et de la posie moderne
mettent en scne cette tentative pour se dgager des schmas imposs de la
narrativit, chapper aux contraintes syntactico-smantiques de la langue, se librer
du rflexe figuratif, des codes de la ressemblance des arts picturaux. Et d'un autre
ct, le roman populaire (espionnage, aventure, science-fiction, roman rose) et les
feuilletons tlviss attestent de la permanence et de l'attrait de ces structures
narratives.
1
M. TOURNIER, Vendredi, ou les limbes du Pacifique, Folio, 1972.
64
BABEL
1
On trouvera chez J. G. FRAZER, Le folklore dans l'Ancien Testament, Geuthner, 1924, de
nombreux exemples de ces histoires.
65
SUR LA PISTE DES MYTHES
Les tours sont faites de rochers empils1, construites avec des bambous2, des
mortiers3 ou autres matriaux, mais ldifice toujours scroule. Le rapport avec la
confusion des langues et le dispersement des hommes la surface de la Terre nest
pas toujours fait, il est souvent remplac par une constatation sur limbcillit du
groupe ou de lindividu qui a tent lentreprise. Mais la fragilit de ce qui est
construit par la main et/ou le danger que reprsente pour les dieux lunion des
hommes attels une mme tche, sont toujours au centre du rcit.
Les contes et les mythes rendent bien compte de cette sparation entre ciel et
terre, mal vcue par lhumanit. En Afrique et ailleurs, on voit souvent un
"trickster", un Till Eulenspiegel, un enfant espigle et sorcier, un livre, une
araigne, ou tout autre personnage rus qui sen va voler au ciel le feu, les graines,
les femmes, les vaches ou tout autre lment de confort et de survie. Leuk-le-livre
au Sngal, Ananse sur la cte ouest de lAfrique, Tere, T, Wanto, Sto, Sou en
Afrique centrale, Mrile en Afrique de lEst sont tous des enfants terribles4 qui eux
russissent atteindre le lieu o se sont retirs les dieux et en rapporter des
richesses pour les hommes leurs frres. Les dieux africains ne sexpliquent pas
toujours sur les raisons de leur volont de vivre spars des hommes et sur leur peu
denthousiasme donner aux hommes ce dont ils ont besoin. Quand ils le font, cest
cause du dgot quils prouvent lencontre des turpitudes humaines, quils se
retirent au loin, aprs avoir inflig quelque chtiment exemplaire. Ainsi agit Guno,
le dieu peul, qui envoie Njeddo Dewal (La Grande Mgre Septennaire) chtier les
habitants du paradis terrestre de Hli et Yoyo5.
Tout ceci concide trs exactement avec la reprsentation que peut se faire un
enfant du monde des adultes, de leurs ractions et des moyens mettre en uvre
pour sapproprier ce qui lui fait envie.
Les enfants terribles sont de redoutables manieurs de paroles et sil leur
arrive de se rendre ridicule et de ne pas russir grce leur langue bien pendue,
cest quils sont prsomptueux et veulent tout faire comme les dieux. La similitude
avec les enfants rels est frappante.
Bien entendu les punitions pleuvent et jettent la confusion dans lesprit de
lenfant : comment une mre qui dit laimer peut-elle le punir et lui parler ainsi ?
Pourquoi ne peut-il plus lui faire comprendre la primaut de son dsir lui ?
Pourquoi ne peut-il plus faire tout ce quil veut, et pourquoi na-t-il pas les mots
pour dire son bon droit et pourquoi ne comprend-on pas ce quil dit et ne lui donne-
t-on pas ce quil demande ? Lorsque les punitions et les refus ne sont pas infligs
par la mre, cest le pre qui intervient.
1
Mythe Choctaw, B. PERET, in Anthologie des mythes, lgendes, contes populaires
d'Amrique, Albin Michel, 1970.
2
Mythe Alur, J. KNAPPERT, "The Bamboo Tower" in Myths and Legends of the Congo,
Heinemann, 1971.
3
S. FELDMANN, "The old Woman who tried to find God" in African Myths and Tales,
Dell, 1963.
4
On trouvera un grand nombre d'histoires de ces enfants terribles de l'Afrique noire chez V.
GRG et al., Histoires d'enfants terribles, Maisonneuve et Larose, 1980.
5
A. HAMPT B, Njeddo Dewal, la mre de la calamit, conte initiatique peul, Les
Nouvelles ditions Africaines, 1985.
66
BABEL
1
Le mot barbare vient du grec "barbaros", qui vient lui-mme d'une onomatope
"barbarbar" imitant le langage incomprhensible de celui qui ne parlait pas grec.
67
SUR LA PISTE DES MYTHES
LVATION/CHUTE
Au Rwanda ou au Tchad1, par exemple, le hros civilisateur, farceur et
maladroit, ayant obtenu des graines des dieux, par des moyens plus ou moins
frauduleux, commet une bvue et voit ses semences se rpandre sur toute la surface
du monde, tandis quil est prcipit au sol. Comme dans le rcit anglais de "Jack et
la perche haricots"2, il y a dans ces rcits dmiurgiques une invasion du ciel par
un humain rus qui drobe les trsors clestes et redescend sur terre pour vivre du
produit de ses rapines. Le motif de la chute est toujours prsent, soit quil sagisse
de la chute du hros ou de celle de son adversaire cleste. Le hros, comme
Promthe est un hros civilisateur, il affronte sans cesse les dieux, leur joue des
tours qui sont la source de bienfaits pour lhumanit. Mais en mme temps et dans
un certain nombre dentreprises, il apparat comme un humain stupide et
orgueilleux qui se ridiculise ou va sa perte lorsquil tente de rivaliser avec les
dieux.
Personnage tragique ou personnage comique, il est trs proche des femmes
qui font construire des tours et dont nous parlerons par la suite. Il existe, sans aucun
doute, un lien entre ces tours ithyphalliques, ces vierges recluses, ces pluies de
semences, dor et de sang, lorigine priapique dHerms, le feu et la forge, les
flches et loutre, les alphabets et la varit des langues. Une certaine psycho-
analyse relierait aisment sexualit et langage. Nous nous contenterons de relever
que la diffrence sexuelle et la violence sexuelle sont lies la figure de la tour par
lensemble des rcits mythiques dans la mesure o les figures qui sopposent sont
trs nettement sexualises : Dana/Zeus, outre de sang/flche, ciel/tour, feu/terre
Le mythogramme du Zimbabwe que nous avons explor au chapitre
prcdent, peut encore retenir notre attention ; tout dabord, cest un cas rarissime
o une gravure paritale voque aussi prcisment un mythe universel. La figure de
la Mre dvorante est trs connue en Afrique, et Frazer nous rsume un mythe
australien o une vieille femme arme dun bton avait pour mauvaise habitude de
disperser les braises des feux auprs desquels dormaient les gens. sa mort un
festin cannibalique runit les tribus qui en mangeant des morceaux diffrents de la
vieille, se mirent parler des langages diffrents. Le mythogramme en question fait
la transition entre les rcits mythiques de la Grande-desse-Mre et ceux de Dieu le
Pre. La desse de la vgtation dont le corps morcel est lorigine des espces
vgtales et dont le partage est source de disputes et de dispersion de la
communaut des hommes donc de la variation des langues , va faire place au
dieu masculin, pre de lhumanit, et dont la loi jalouse va interdire lrection des
tours, symbole de la virilit, de lesprit dentreprise et de rvolte de la jeune
humanit.
Ce dplacement nest que linscription historique de scnarios
mtapsychologiques que lon retrouve dans lensemble des textes littraires et
paralittraires. Larbre qui tient lieu de tour, la fois arbre dfendu du paradis dont
on est chass par le bton de la vieille mre et arbre n du corps sacrifi de la
1
Voir P. SMITH, op. cit., et J. FORTIER, Le mythe et les contes de Sou, Armand Colin,
1967.
2
Cf. K. BRIGGS, A Dictionary of British Folk Tales, Indiana Univ. Press, Bloomington,
1970. Voir aussi B. BETTELHEIM, Psychanalyse des contes de fes, Laffont, 1976.
68
BABEL
69
SUR LA PISTE DES MYTHES
La femme est rendue responsable, comme cest souvent le cas, de tous les
malheurs de lhumanit, contrepartie invitable de la faveur dont elle jouit dans
limaginaire des hommes lorsquelle est belle, jeune et fconde ; ombre invitable
de la bonne mre nourricire et tendre, qui prend forme dans linconscient du petit
dhomme lorsquil se sent abandonn et rejet hors du monde bienheureux quil
partageait avec elle.
Ce pilon que dautres contes ashanti transforment en matriau de
construction, la place du mortier, pour ldification de la tour, est reprsentatif de
la fonction nourricire et de la fcondit de la femme. De nombreux contes africains
lui font jouer le rle de faonneur dhommes et lanalogie phallique est vidente et
manifeste, mme pour les destinataires africains des contes. Objet fminin par
excellence, car mani par les femmes, il voque la prminence de la femme dans
lacte sexuel de reproduction et dans les tches qui assurent la continuit de la vie.
Lhomme et le pilon ne sont quoutils dans la main de la femme dont le dsir
insatiable entrane lrection de la tour phallique. Cette violence faite lhomme et
aux dieux par lternel fminin se retrouve dans nombre de contes sur la
gourmandise elle trahit son mari pour du miel , sur lorigine de la mort la
Mort se cache sous les jupes dune vieille femme pour chapper aux dieux , sur
lindiscrtion elle dvoile que son mari comprend le langage des animaux , et
bien dautres encore.
Dans une version Baila1, une vieille femme tente de construire une tour faite
darbres gigantesques qui pourrissent avant la fin de lentreprise. Elle est cependant
un personnage immortel qui se dsole de voir mourir tous ceux qui elle a donn la
vie. Cest pour obtenir une explication de ce mystre de la vie et de la mort quelle
tente en vain de retrouver Dieu.
Ce qui a d tre, il y a bien longtemps, une qute initiatique, reflet de
mystres des desses mres, nest plus compris que comme leffet dune vaine
curiosit. Il est remarquable que le grand dramaturge anglais, Bernard Shaw2 ait
crit une fable iconoclastique intitule "The Black Girl in Search of God" o une
jeune fille noire et nue, arme dun casse-tte va renvoyer au nant les diffrents
dieux de la Bible et leurs confrres trangers. Cest autant coups de logique
argumentative qu coups de casse-tte quelle va dgonfler les baudruches divines
quelle rencontre dans la fort. Il serait ais de montrer comment cette fable, tout en
inversant les positions des lments mythiques, conserve la structure gnrale du
mythe-type et son message de rvolte, de soif de savoir et de transcendance, et de
mise en garde contre cette aspiration promthenne qui ne peut mener qu des
catastrophes ; sans oublier quun psychanalyste freudien y dclerait une frustration
bien fminine, celle de ne pas avoir de pnis. Cette recherche du Pre, fut-il dieu ou
homme, cette rection dune forme phallique, cette agressivit ne laissent aucun
doute sur les motivations profondes dune telle activit, et sur les raisons du succs
dune telle histoire.
1
S. FELDMANN, African Myths and Tales, DELL, New York, 1963.
2
B. SHAW, The black Girl in Search of God and some lesser Tales, Constable and
Company, London, 1934.
70
LES MOTIFS DE LA LGENDE DE RYANGOMBE1
RSUMS
LA DISPARITION DE RYANGOMBE (R1)
1 la mort de son pre, roi des Imandwa, Ryangombe son fils veut lui
succder, mais Mpumutimutsuni, favori du dfunt roi, lui conteste ce droit.
Ils dcident de jouer la succession au trictrac et Ryangombe perd la
premire partie.
2 Il part la chasse et tue un chat-tigre dont il revt la peau.
3 Il rencontre des bergers qui il demande qu'ils lui dvoilent l'avenir.
4 Il apprend ainsi qu'il perdra la royaut, mais qu'il peut tre sauv par la
peau du chat-tigre. Il devra donner celle-ci une jeune fille dont le nom est
Nikarajumba. Elle lui donnera un fils qui s'appellera Bingo. Ils lui
apprennent comment se conduire avec la fille et sa famille.
5 Il rencontre effectivement la fille qui lui demande sa peau de chat-tigre.
Il la lui refuse, moins qu'elle ne l'emmne chez elle.
6 Elle le fait et il lui jette la peau sur les paules.
7 Chez les parents de la fille, il veut tre servi par elle et refuse de boire
du lait d'une vache noire et du lait d'une vache rousse, il accepte du lait
d'une vache blanche qui allaite un veau blanc. Il crache le lait sur la jeune
fille comme le veut la coutume.
8 Aprs un simulacre de poursuite par le pre, il consomme le mariage.
Il indique que le fils natre devra s'appeler Bingo et s'en va.
9 Bingo nat et grandit vite. On lui confie le soin des btes, mais le soir,
en rentrant avec le troupeau, il tue une gnisse puis une vache et son veau.
10 Les parents maternels se plaignent et Bingo se sentant insult tue
son oncle et part avec sa mre.
11 En route Bingo tue l'enfant d'une femme, parce qu'elle a refus qu'il
le fasse sauter dans ses bras. Il tue un cultivateur dans son champ qui
refuse de lui indiquer le chemin qui mne chez Ryangombe et lui apprend
que ce dernier est en train de perdre son droit la royaut.
12 Il tue le propritaire d'une bananeraie pour les mmes raisons.
1
Telle qu'on peut la trouver chez :
- P. SMITH, Le rcit populaire au Rwanda (R2), A. Colin, 1975.
- A. ARNOUX, "Le culte de la socit secrte des Imandwa au Ruanda"(R1),
Anthropos, VII, 1912, VIII, 1913.
71
SUR LA PISTE DES MYTHES
72
LES MOTIFS DE LA LGENDE DE RYANGOMBE
8 Il joue et perd.
9 Pendant ce temps, Bingo, son fils, dcide de natre et du ventre de sa
mre indique qu'il s'appelle Bingo et qu'il veut tre enfant.
10 Il rclame, ds qu'il est n, le sige de son pre, la lance, la massue et
le glaive de son pre. Il rclame encore le chien de son pre et les grelots.
11 Il veut aller chasser et retrouver son pre. Il part chasser avec ses
oncles maternels qui dcident de se dbarrasser de ce monstre en le
perdant dans la fort.
12 Grce son petit chien de chasse, il retrouve son chemin et se venge
en tuant ses oncles.
12 Il part avec sa mre, la gifle parce qu'elle hsite. Il tue le propritaire
d'une bananeraie, puis celui d'un champ de patates douces pour leur
mauvaise volont le renseigner sur le chemin qui mne chez Ryangombe.
13 Il rencontre la mre de ce dernier qui lui indique le chemin.
14 Il conseille son pre sur la faon de jouer et le fait gagner. Se jugeant
insult, il tue le rival de son pre, puis tue la femme de celui-ci et veut
aussi tuer sa fille. Sur la prire de Ryangombe, il renonce la tuer tandis
qu'une servante s'chappe portant un enfant cru.
15 Ils emmnent la fille qui prend des objets malfiques qu'elle cachera
ensuite sous son lit aprs avoir t possde par Ryangombe.
16 Sa mre voudrait qu'il se dbarrasse de cette fille, mais il refuse.
17 Quelque temps plus tard, Ryangombe dcide d'aller la chasse, et ce,
malgr le rve prmonitoire de sa mre qui a vu Nyagishya qui n'a pas de
seins et qui porte un enfant cru. Elle redoute pour lui "la bte une corne
qui porte l'enfant et laisse le reste la mre".
18 Nyagishya est identifie comme la fille qui s'tait chappe de chez
Ntagitumucunnyi et la bte comme un buffle une corne qui vit immobile
dans un marais.
19 Ryangombe part la chasse, il tue un trs grand nombre d'animaux et
pendant qu'il se repose, il voit une fille nue sans seins avec un enfant sur le
dos, cru. Il la dsire et lui demande de "partager sa sueur". Elle accepte
condition qu'il lui procure la peau du buffle qui vit dans l'eau tout prs.
20 Il dcouvre la bte et lance ses chiens sur elle ; deux chiens meurent
et Ryangombe s'avance le glaive la main, il grimpe sur le dos du buffle
qui le blesse d'un coup de corne ; il tombe et fait appel aux arbres pour le
relever ; tous refusent sauf l'rythrine qui le soulve dans ses branches.
21 Son sang s'est rpandu par terre.
22 Il fait chercher Bingo, sa femme et sa mre et leur dit de le retrouver
dans le cratre du Karisimbi.
23 Bingo tue le buffle qui n'a pas boug et le sort de l'eau, puis descend
son pre de l'arbre.
24 Celui-ci se rend au bord du cratre et se jette dedans non sans avoir
laiss un message pour sa postrit.
Variantes dans R3
1 C'est avec son frre qu'il joue son royaume au trictrac.
2 Ce sont des enfants, bergers, qui lui prdisent son avenir aprs une
course o la rcompense est huit btonnets.
73
SUR LA PISTE DES MYTHES
MTAPSYCHOLOGIE ET MYTHOLOGIE
Dans son tude magistrale, Otto Rank1 crivait :
Si le mythe est un substitut de ralits psychiques frappes de
dngation ou leur projection justificatrice sur des dieux et des hros
surhumains auxquels est encore permis ce qui est devenu scandaleux pour
les hommes, alors le besoin d'interprtation, qui pour ainsi dire est encore
inhrent au mythe, cherchera ncessairement consolider et renforcer
cette dfense.
Si l'on adhre cette vrit sur l'interprtation des mythes, Il devient alors
vident que le conte, forme trafique et pervertie du mythe dans le sens d'un
affadissement euphmique de la relation-actualisation des motions psychiques,
cache son sens archaque sous une couche, ou plusieurs, d'interprtations
moralisantes, didactiques et idologiques.
Il ne fait pas de doute qu'au niveau rituel, ces manifestations psychiques
rgressives aient connu rellement une expression physique, qui rvolte depuis fort
longtemps des consciences plus volues.
Si certains contes restent encore choquants pour l'esprit moderne, c'est que
ces contes n'appartiennent que depuis peu au domaine public et qu'ils n'taient
raconts que lors de crmonies d'initiation ou entre initis. Leur aspect brutal et
cruel avait valeur pdagogique ou religieuse (raffirmant la confraternit qui lie par
le secret des adeptes d'une mme croyance). Mais bien souvent, dj, ils taient
explicits en termes symboliques et sotriques par le mystagogue qui variait le
sens donn au conte ou au mythe selon le degr de connaissance de son public.
Suivant l'occasion, il apprenait aux mystes craindre la socit initiatique et ses
chtiments, ou bien il faisait entrevoir, au-del du sens littral horrifiant pour le
profane, une vrit plus profonde et plus clairante sur le fonctionnement du
monde et de la socit.
Une telle approche des motifs, substitue une simple comparaison des
variantes proches ou loignes, un clairage gntique qui permet de mieux saisir
les contes comme des rsidus et des affabulations de fantasmes libidinaux qui
appartiennent l'humanit tout entire, mais dont le destin est de servir de support
un enseignement qui comporte de nombreux niveaux.
On fait ainsi l'conomie d'une thorie diffusionniste qui est dans
l'impossibilit d'expliquer comment un motif esquimau est reprable au Rwanda ou
ailleurs. Si d'une part on ne peut totalement nier que le conte est un grand
1
O. RANK, H. SACHS, Psychanalyse et sciences humaines, PUF, 1980.
74
LES MOTIFS DE LA LGENDE DE RYANGOMBE
voyageur, il est tout aussi vident que le paysage imaginaire qui a vu natre ces
rcits est semblable quel que soit le lieu gographique o l'on se trouve. Des rcits
venus d'horizons divers ont pu se rencontrer, fusionner et se fondre en un tout
indissociable.
On fait aussi l'conomie des thses vhmristes qui voudraient n'expliquer
que par l'histoire locale, les pripties des rcits mythiques ; il est d'ailleurs plus
que probable que c'est en fait le mythe qui influe sur la lgende historique, parce
qu'il est un modle, trs ancien et souvent respect, dont la puissance vocatrice
faonne la relation d'vnements plus rcents. Soit que les acteurs des lgendes
historiques tendent couler leurs actions dans le moule mythique, seule rfrence
glorieuse pour des peuples dont on dit qu'ils n'ont pas d'Histoire ; soit que les
narrateurs des hauts faits historiques tentent, par astuce de courtisan, de les
prsenter comme la reproduction de faits mythiques, soit que ces modles narratifs
imposent leur loi au genre.
Par contre, la mthode naturaliste, qui ne repre dans le mythe ou le conte
que la relation des phnomnes naturels et les thmes atmosphriques, lunaires,
astraux et autres, trouve tout naturellement sa place dans une interprtation
symbolique plusieurs niveaux. L'homme dou de la facult fantasmatique, ou,
dans un autre vocabulaire, afflig d'un adualisme infantile1 attribuait, et attribue
toujours aux phnomnes naturels, aux objets usuels, certains tres humains ou
non humains, des expriences marquantes, des confrontations avec des lois
naturelles mystrieuses et encore indchiffrables par la logique et le raisonnement
scientifique, des affects correspondants leurs pouvoirs et leurs caractristiques.
L'homme, alors, ne distingue plus les traits qu'il projette sur ces manifestations
inquitantes ou fascinantes, de sa propre vie psychique. Les objets du monde
extrieur, leurs caractristiques, leur fonctionnement, aussi bien que sa propre
logique magique (pr-logique ou para-logique) sont susceptibles d'tre source
d'ides et de concepts et finalement de rcits. C'est en fait la dcouverte d'analogies
plus ou moins abstraites entre les choses et les phnomnes, qui remplace pour
l'homme des premiers ges, la dcouverte scientifique et qui donne lieu a des textes
apparemment sotriques qui rendent compte de ses observations. Il s'agit d'un
comparatisme qui ne pouvant expliquer des phnomnes particuliers dresse la liste
de leurs manifestations dans des domaines varis. Classer les phnomnes reste
encore de nos jours un alibi de l'ignorance incomptente et constitue sans doute le
premier pas de toute science.
Si l'on se refuse considrer que le phnomne d'interprtation relve des
mmes processus psychiques qui ont prsid la naissance des mythes, et qu'en
cela il devient partie intgrante de la vie et de l'volution de ceux-ci, on ne pourra
jamais comprendre le conte. et, pourtant le conte, qui constitue une des tapes
terminales du mythe, permet de mieux apprhender ce qu'a t le mythe. Tous les
types de transformations, d'inversion, de torsion, de symtries auxquelles est
soumis un mythe participent de sa nature. La jarre est aux liquides informes qu'elle
1
L'adualisme est la confusion du signe et du signifi, de l'externe et de l'interne, de l'objectif
et du subjectif, de la pense et de son objet. Cf. J. PIAGET, La reprsentation du monde
chez l'enfant, Alcan, 1932. Cet adualisme qui caractrise un moment du dveloppement de
l'enfant n'est pas sans laisser de traces chez l'adulte. Certains linguistes sont victimes de
cette illusion qui leur fait confondre le signe et son signifi.
75
SUR LA PISTE DES MYTHES
1
G. DURAND, Figures mythiques et visages de l'uvre, Berg International, 1979.
2
Cf. B. BETTELHEIM, Psychanalyse des contes de fes, op. cit.
3
Cf. Ch. ODIER, L'angoisse et la pense magique, Delachaux et Niestl, Neuchtel, 1966.
76
LES MOTIFS DE LA LGENDE DE RYANGOMBE
1
A. ARNOUX, op. cit.
2
P. SMITH, op. cit.
3
V. GRG et al., Histoires d'enfants terribles, Maisonneuve et Larose, Paris, 1980.
4
Ruhanga est le nom sous lequel Ryangombe est connu au Burundi, pays voisin du Rwanda.
77
SUR LA PISTE DES MYTHES
nous est parvenu d'gypte, avec les aventures de Seth et d'Osiris, et celles de Bata
et d'Anoup qui datent de 2000 ans av. J.-C.
Le second roitelet qui s'intronise roi lui aussi, nous dit R2, s'appelle
Ntagitumucunnyi (Rien-ne-perd-le Magicien). C'est le favori de Babinga, le roi
dfunt et pre de Ryangombe qui conteste le pouvoir de Ryangombe, dans R1, et
avec qui il jouera le royaume au trictrac. Son nom est Mpumutimutsuni (Donne-
Remde-insecte). La diversit des noms et des situations des opposants de
Ryangombe indique que les versions que nous possdons tentent d'effacer un motif
dont il ne reste que d'intangibles traces. Le fait que les opposants de Ryangombe le
surpassent au trictrac prouve qu'ils possdent des pouvoirs magiques, qu'ils sont
sorciers ou esprits malins. Comme Seth et Osiris, Ryangombe et ses rivaux se
partagent au dpart le royaume d'en haut et celui d'en bas, comme Bata et Anoup 1
ils se partagent la royaut sur terre (soit dans le temps, soit dans l'espace, soit
conjointement). Robert Graves a relev le mme motif dans la Grce prhellnique
et le mme cho de ces rivalits entre roi et taniste dans la mythologie grecque.
Frobenius2, que l'on cite trop peu souvent, dcrit des coutumes africaines et
rapporte des contes o le roi est sacrifi aprs un certain temps par son successeur
et une de ses femmes.
D'ailleurs, une version de la lgende de Ryangombe dont l'vhmrisme
forcen ne peut totalement cacher les modles mythiques indique expressment que
Ryangombe et Mpumutimutsuni sont frres3. La lutte pour le pouvoir est chose
courante entre frres. Chez les Alur et chez les Acholi, le mythe de fondation de la
royaut est bti sur le thme fort rpandu en Afrique de l'change impossible4 :
deux frres en viennent se sparer pour avoir fait preuve d'une haine fratricide,
l'un a fait courir des risques normes son frre pour une cause futile et l'autre s'est
veng en faisant tuer un des enfants de son frre.
Dans R2, Ryangombe se fait forger une lance, une massue et un glaive qui
sont les armes typiques du hros dans tous les contes et les mythes. Ensuite il va
consulter un oracle qui lui rvlera le sort qui l'attend. R1 et R2 diffrent quant la
nature de l'oracle : la variabilit du motif indique une fois de plus que cette partie
de la lgende a t transforme par les conteurs, soit qu'ils aient t incapables de
transmettre le motif originel, soit qu'ils l'aient volontairement modifi. C'est R2 que
l'on peut supposer tre plus "authentique", cause du motif de la devineresse qui
demande comme paiement de ses talents une fornication avec le consultant,
fornication qui semble tre sa technique divinatoire5. Ce motif, et l'accusation que
porte la prophtesse (Ryangombe, tu aimes trop les vagins !) voquent les
techniques des filles de roi chez certaines peuplades bantoues, qui assuraient des
pluies rgulires par la ferveur de leur activit sexuelle. Ryangombe, en tant que roi
et garant traditionnel de la fcondit de la terre se doit lui aussi d'avoir une activit
sexuelle soutenue.
1
Cf. le conte gyptien des deux frres la fin du volume.
2
L. FROBENIUS, Erythra : Lnder un Zeiten des heiligen Knigsmorden, 1931.
3
A. COUPEZ et Th. KAMANZI, Rcits historiques du Rwanda, rcit n 15 (R3), 1962.
4
Cahiers d'tudes Africaines, Vol. VIII, n 30.
5
Ce type de divination se retrouve dans le roman de C. LAYE, Le regard du roi, op. cit.
78
LES MOTIFS DE LA LGENDE DE RYANGOMBE
1
H. JUNOD, The Life of a south african Tribe,Vol. II, University Books, New York, 1962.
2
B. ZRE, Croyances et pratiques religieuses des Barundi, L'Essorial, 1929.
3
V. GRG et al., op. cit.
4
idem.
5
Cf. C. G. JUNG et CH. KERENYI, Introduction l'essence de la mythologie, Payot, 1951.
79
SUR LA PISTE DES MYTHES
1
Cf. O. RANK, op. cit.
2
Cf. A. E. JENSEN, Mythes et cultes chez les peuples primitifs, Payot, 1954.
3
COUPEZ, op. cit.
80
LES MOTIFS DE LA LGENDE DE RYANGOMBE
deux frres. Il est trs possible que la relation Pre-fils soit un dplacement qui
occulte ici une relation entre frres, surtout si l'on se rfre la nature gmellaire
des enfants terribles et de Ryangombe lui-mme.
Quand Bingo tue le propritaire de la bananeraie, puis le propritaire du
champ de patates douces, c'est la socit et ses moyens de production qu'il
s'attaque, voulant dmontrer ainsi le peu d'gards qu'il a, en tant que hros initi,
pour les structures de la socit profane. D'un autre point de vue, la mise mort des
cultivateurs peut tre un moyen magique d'assurer la fertilit de la terre. Nous
verrons par la suite combien les problmes de Royaut, de fertilit de la terre, de la
pluie et des sacrifices humains sont au centre de la lgende.
En tant que fils aidant son pre reconqurir sa dignit et sa royaut, Bingo
est assimilable au dieu Horus de l'gypte ancienne qui ramne la vie son pre tu
par son propre frre Seth. Cette assimilation laisse prsager que Horus-Bingo
remplacera sur terre Osiris-Ryangombe ; ce dernier tant vou rgner sur les
esprits, sur les morts. Il est certain que si l'on se rfre aux mythologies bantoues et
aux rites de mise mort des rois, Ryangombe, ds qu'il a fait la preuve de son
impuissance surpasser un rival, est vou la mort et que celui qui a terrass son
opposant est prdestin lui succder. Il y a entre le couple Ryangombe/Binego et
Osiris/Horus une similitude certaine. Ce sont des rois sacrs qui sont difis aprs
leur mort. Ryangombe et Osiris rgnent sur les morts aprs avoir t vaincus et sont
vengs par leur fils qui tous deux sont dcrits comme puissants dans luf. Il
existe aussi dans lgypte antique un rapport troit entre Hathor, un bovid, un
arbre, la mort du roi-dieu Osiris et une union incestueuse ; tous lments que nous
retrouvons dans ce conte africain. On peut penser, en faisant appel aux travaux de
R. Graves, de L. Frobenius et dA. Jensen, qu' l'origine, et en concordance avec le
thme de "l'Enfant terrible", Bingo devait tuer lui-mme son pre ou son frre.
Dans la mesure o cette lgende est tombe dans le domaine public, elle ne peut
mettre en scne de tels actes.
C'est pourquoi il y a un clivage de la figure mythique qui travestit les
sentiments ambivalents de Bingo : en tuant ses oncles maternels, en giflant sa
mre, en tuant un enfant, en tuant des cultivateurs, c'est le ct ha des figures
paternelles, maternelles, fraternelles qui est limin, tandis que les exigences
culturelles de la pit filiale sont satisfaites par l'aide apporte au pre et le respect
accord la grand-mre maternelle.
Dans R2 la fille de Ntagitumucunnyi pargne par Bingo sur les instances
pressantes de Ryangombe semble vouloir se venger puisqu'elle emporte en cachette
des amulettes et autres objets malfiques et qu'elle les cache ensuite sous leur lit.
Cependant, aucune suite n'est donne ces prparatifs. Il est vident que si nous
possdions des variantes plus nombreuses, nous en trouverions o le ddoublement
entre cette fille et la servante Nyagishya, celle qui sera l'origine de la mort de
Ryangombe et qui avait chapp l'ire vengeresse de Bingo, n'existerait pas. De
mme, on peut considrer que Nyiraryangombe et Nyirakajumba, respectivement
mre de Ryangombe et de Bingo, ne sont qu'une seule et mme figure mythique.
D'ailleurs, la deuxime disparat trs vite de la lgende et seule Nyiraryangombe
subsiste, sauf la fin de la lgende o la femme de Ryangombe est appele
Nyirakajumba, faisant ainsi abstraction de sa dernire femme, ce qui confirmerait
sa coalescence avec Nyagishya.
81
SUR LA PISTE DES MYTHES
1
Cf. P. SMITH, "Le Coureur et ses Chiens", op.cit., et J. KNAPPERT, Myths and Legends
of the Congo, o une version Alur, "The elder Sister of the Giraffes", utilise un motif de
"l'Enfant terrible" pour recoller l'arbre sur lequel le chasseur s'est hiss et qui est sur le point
d'tre abattu par les dmons-girafes.
2
Cf. SMITH, "Le pigeur des jours", op . cit.
82
LES MOTIFS DE LA LGENDE DE RYANGOMBE
1
FROBENIUS, op. cit.
2
LUC DE HEUSCH, Le Rwanda et la civilisation interlacustre, Univ. Libre, 1966.
3
Cf. A. WERNER, op. cit. et A. ARNOUX, op. cit.
83
SUR LA PISTE DES MYTHES
Ryangombe de se procurer la peau pour obtenir les faveurs de celle qu'il dsire ;
dj dans R1 il avait donn sa peau de chat-tigre pour obtenir la mre de Bingo. Il
y a indubitablement un lien entre les deux changes de bons services. La peau du
chat-tigre et la peau du taureau sont en relation avec les avatars de la figure royale.
Frobenius nous dit que le roi mort tait recouvert d'une peau de taureau, qu'il
portait des cornes dans son tombeau. D'autre part, dans un rite du culte de
Ryangombe, on fait semblant d'touffer un mouton sous une peau de vache, et les
cornes de la vache sont moiti enterres pour commmorer le sacrifice de
l'animal. On sait par ailleurs que certaines peuplades utilisent une peau de vache
humide pour touffer une victime. Il y a donc une opposition entre la peau du buffle
noir et celle du lion (ou lopard), l'une tant le signe de la mort du roi, l'autre celui
de son intronisation. La couleur de la robe des bovids a dj jou un rle dans la
lgende (R1) puisque Ryangombe a refus de boire du lait d'une vache noire, puis
d'une vache rouge et n'a accept que du lait d'une vache blanche allaitant un veau
blanc. Dans une histoire d'enfant terrible, Knigbanani se voit interdire, chez les
Bambara, de chasser les buffles noirs et les buffles rouges. Chez les Grecs les
taureaux noirs symbolisaient la nuit, et les rouges le jour ; le rouge, le blanc et le
noir taient les couleurs de la lune, couleurs que l'on retrouve sur les poteries.
L'analogie entre la vache et la lune a t souvent mise en valeur et nous n'y
reviendrons pas. On voit donc qu'il y a un rapport entre les diffrentes phases de la
lune reprsentes par des couleurs que l'on retrouve sur la robe des vaches, et les
diffrents moments de la royaut1. Le rapport entre la femme et la lune va de soi,
mme si certaines croyances font de la lune une divinit mle : on trouve dans les
contes bantous aussi bien des garons que des filles portant une lune au front. C'est
pourquoi la bte noire qui tuera Ryangombe peut aussi bien tre interprte comme
l'avatar de la lune-femme meurtrire du roi devenu vieux ou ayant fait son temps,
que l'avatar du futur roi, meurtrier de son prdcesseur, que la forme revtue par un
esprit des eaux. Dans un conte rwandais, le taureau noir est un avatar d'Imana, le
dieu suprme.
La victime de cette bte, toujours un chasseur, est mascule par un coup de
corne, ou de dent, ou de dfense ; Adonis est l'archtype de ce genre de hros tu
par un sanglier, avatar d'un dieu jaloux ou d'une desse, il reprsente l'esprit du
grain qui passe la moiti de l'anne sous terre et l'autre au soleil. De son sang
naissent des anmones. Un autre mythe, celui d'Hainouwl2 tout en faisant
l'conomie du meurtre, raconte l'histoire d'un chasseur et de son chien qui
poursuivant un sanglier, le voient s'enfoncer dans un lac. Le chasseur ramne
terre l'animal mort, trouve sur sa dfense une noix de coco qui plante croit
instantanment. Puis avec son sang dpos sur une feuille du cocotier il donne
naissance Hainouwl la fille-lune qui mourra en s'enfonant lentement sous
terre. Or, les contes rwandais nous donnent maints exemples de garons et de filles
qui disparaissent sous terre, de mme les rites du Zimbabwe nous apprennent, ainsi
que les mythes, qu'enterrer un jeune homme ou une jeune femme sous terre et sous
un arbre est un sr moyen d'obtenir la pluie fertilisante. De mme, l'ventration du
1
Cf. R. GRAVES, op. cit. et L. FROBENIUS, op. cit.
2
Cf. A. E. JENSEN, Hainuwele, Volkerzhlungen von der Molukken-Insel, Frankfurt
a/Main, 1939.
84
LES MOTIFS DE LA LGENDE DE RYANGOMBE
lion qui garde la pluie dans une calebasse l'intrieur de son ventre est un moyen
de faire pleuvoir d'aprs un autre conte rwandais1.
1
Cf. BIGIRUMWAMI, Imigani mire mire, Nyundo, 1971.
85
Ryangombe Roi des esprits Perch dans un arbre dont il Chasseurs Femme- Roi Volcan Voit
Vache ni rouge fait son symbole Animal des mascul nudit
ni noire, Perd son sang Chiens Magicienne Imandwa Coup de corne
Lgende mais blanche Buffle
Runde Roi, esprit de leau, Javelots-roseau Chasseur Roi Lac Voit
pouse sa sur Chiens-crocodile Femme- du gorg/Pendu(arbre) nudit
Manteau rouge- Chiens sur Madsivoa touff par
Conte eau stagnante (peau de vache) Vu nu
Mwetsi Homme lune Cre vgtation avec Femme- Lac
Sorti des eaux 1re femme et doigt Dmiurge toile- Dmiurge Piqu par serpent
Mythe Fils du dieu Moari humect dhuile rouge matin/soir
Bata Deux frres, lun vit Se transforme en sycomore Femme- Rivire
/Anoup comme fils de lautre me extrieure dans cdre Belle-sur Roi mascul/ Refus
Modle Se transforme en taureau Pasteur Fabrique dgypte gorg (taureau noir) acte
Osiris-Set-Horus noir Reine Abattu (arbre) sexuel
Conte Femme adultre
Adonis Mre incestueuse Sous arbre
Fils de roi N dun arbre Desse de mascul Actes sexuels
Fils adoptif Procre les anmones Esprit du VIE/MORT Esprit du Coup de dfense de rpts
de reine des enfers avec son sang grain grain sanglier
Fils-amant
Mythe dAphrodite
Ameta/ Homme Origine du cocotier Femme- tang, sous terre
Jouwale Nuit/Soleil Origine de tout Lune- Dmembre Sans
Hainouwele/ Femme Transformation en Dmiurges Plante- Dmiurge mascul, perce noix Acte
Rabie lune/plante sanglier Porc (symbolique) sexuel
Mythe Sang sur cocotier Dfense, porc
LES MOTIFS DE LA LEGENDE DE RYANGOMBE
1
Runde et Munjari, cf. FROBENIUS, op. cit.
2
Mwetsi - idem.
3
Op. cit.
87
SUR LA PISTE DES MYTHES
car la corne est aussi phallique. L'ambigut de cette figure mythique rappelle
d'autres ambiguts dans la lgende elle-mme, et dans d'autres contes bantous.
Mais ce sont peut-tre les textes gyptiens et les gravures sur les tombes
Louxor qui peuvent nous mettre sur la voie de comprendre l'origine de cette figure
peu commune dans la littrature ethnique africaine1.
En effet, il semble que l'gypte ait appris des cultures hamitiques l'art de
dformer les cornes des bovids comme le prouvent les gravures ci-dessous,
dcouvertes dans les tombes de l'Ancien Empire Louxor :
1
Cette figure existe dans le folklore OUIGOUR, cf. "Le Buffle Unicorne" in Contes du
Tibet, Grnd, 1974.
88
LES MOTIFS DE LA LEGENDE DE RYANGOMBE
qui reste nigmatique, elle appartient sans doute une priode de type matriarcal
comme l'pisode des transformations lonines de la mre de Ryangombe. Elle est
l'image de la femme sorcire, de l'ogresse trs redoute dont le trs viril et trs
phallocrate Bingo se dbarrassera, marquant ainsi la suprmatie nouvelle du jeune
roi qui ne sera pas asservi par un got excessif pour les vagins.
Lorsque Ryangombe consulte la prophtesse, il la possde comme le dieu
possdait Cassandre, comme le serpent qui rampe sur le corps du hros pour faire
pleuvoir, comme le serpent qui pique le roi dchu. L'ambigut sexuelle du serpent,
la fois phallus et matrice, fait qu'il est difficile de dire qui possde qui. Cette lutte
pour acqurir, dans le mythe, une position dominante est le reflet de la lutte des
sexes pour avoir une position dominante dans la socit. Si dans R1 et R2 c'est un
roi mle qui disparat, dans un conte Baronga du sud du Mozambique c'est un
chasseur qui tue le taureau, avatar de sa femme, ftiche de tout un village et
condamne ainsi tout le clan de sa femme s'gorger 1.
Il est donc impossible de prciser autre chose que la relation qui unit le roi,
son pouse, la lune, le taureau, le serpent, le fond des eaux stagnantes, la
vgtation, et la pluie, et le sang. Ce n'est qu'en faisant de tous ces hros des dieux-
nuages, des dieux-Blancs et de la bte noire, un dieu de l'orage et de la pluie, en
assimilant taureau et serpent comme le font la plupart des mythologies, que
l'ensemble de ces textes peut trouver une identit relative.
Au bout de notre exploration, il nous semble ncessaire de rsumer ce que
nous avons dcouvert en numrant les archtypes qui sont en jeu dans la lgende
de Ryangombe. Enfant terrible, jumeau en lutte avec son frre, chasseur coupable
de dmesure, esprit de la vgtation, divinit-dma sacrifie, Roi sacr tu par son
pouse, par son rival, par son fils, par son frre, dieu de la montagne et du feu, roi
des morts, Ryangombe est un mlange de tout cela et si l'vhmrisme
contemporain en fait un personnage historique ce n'est pas dans la lgende qu'il
faudra en chercher des indices, car la lgende appartient tout entire l'imaginaire
infantile d'abord, l'imaginaire mythique ensuite.
Le caractre minemment misogyne du texte est vident, la mre de
Ryangombe est une femme-animal, la dernire conqute de Ryangombe est une
femme-animal, ou une fille-mre, un monstre sans seins, la fille de l'adversaire de
Ryangombe aide cet tranger au mpris des intrts de son pre. Bingo semble tre
en quelque sorte l'nonciateur du texte, il est l'enfant qui s'est fait lui-mme, le
sauveur et le justicier implacable, il extermine sa famille maternelle, symbole de sa
finitude, de son destin de mortel, de son corps vou la dcrpitude. Il n'ose pas
tuer sa mre, mais il la gifle ; en tuant le btail, les cultivateurs, il affirme sa
volont de surmonter la mort, dans la mesure o la mort des autres diminue ou
loigne la peur de sa propre mort. Les femmes qu'il tue ou veut tuer sont des
substituts du dsir de tuer sa mre afin d'tre son propre gniteur, sans attaches
rpugnantes avec le corps de la mre.
S'il reconnat, et ce, afin d'chapper au sentiment de culpabilit, la valeur de
son pre en le recherchant, le mpris et le dsir de tuer son pre pour devenir
vritablement "causa sui" percent dans ses actions. Il surpasse son pre au jeu de
trictrac, tue le rival de son pre, son oncle paternel, tue la femme de ce dernier ; de
1
L. FROBENIUS, "Le mythe de l'homme marqu d'une lune au front", op. cit.
89
SUR LA PISTE DES MYTHES
mme qu'il avait reconnu qu'il n'avait pas besoin de sa famille maternelle, il devrait
aussi reconnatre l'inutilit de son pre, mais le refoulement joue au niveau du texte
ou du personnage. De toute faon, Ryangombe mourra et sera puni par o il a
pch, l'masculation de Ryangombe, mme si elle n'est pas opre explicitement,
doit satisfaire le dsir de Bingo de castrer son pre.
Tout au long du rcit, Bingo tue des femmes alors que son pre les
collectionne ; l'attitude de Bingo est un comportement de substitution devant
l'hypersexualit menaante de son pre. Le rite ne s'y trompe pas, qui accorde
Bingo les parties gnitales du bovid sacrifi. Si Bingo venge son pre en tuant le
buffle, puis la femme, puis l'enfant, c'est en tant que sauveur, que vengeur
immortel. Mais c'est aussi continuer affirmer sa supriorit sur son pre et rvler
qu'il souffre d'un complexe de castration, forme de complexe d'infriorit qu'il a
surcompens par son attitude intransigeante et sa haine des femmes 1.
Un autre personnage occupe une place de premier plan dans la lgende, c'est
la mre de Ryangombe.
En effet, la relation qui unit Ryangombe sa mre serait digne d'tre tudie
plus avant. Si nous nous en tenions aux remarques de Marie-Louise Von Franz2 qui
crit que "d'aprs le mythe, le jeune hros amoureux de sa mre est tu par un tre
mle, sombre et brutal, de caractre chthonien comme le sanglier ", nous serions
oblig de rechercher un attachement incestueux de Ryangombe sa mre. Le
modle archtypique tant pour M. L. Von Franz celui d'Adonis, on pourrait se
demander comment elle infre cet amour incestueux pour la mre car Adonis nat
d'un arbre (soi-disant sa mre transforme en arbre) et Sir J. Frazer en fait un esprit
des arbres3.
Et pourtant nombre d'indices attirent l'attention sur la relation qui unit la
mre de Ryangombe son fils. Dans R1 elle appelle Ryangombe son fils unique,
"gros bb qui a mis fin sa strilit", dans toutes les versions, elle a des rves
prmonitoires au sujet de son fils, elle craint pour lui la compagnie de toutes ces
femmes, elle veut le retenir auprs d'elle, il enjambe sa ceinture, une feuille tache
de sang tombe sur son sein l'avertissant du sort de son fils (ce qui est sinon un motif
mythique, du moins une manifestation mythique trs courante pour les hros lis
la vgtation et ses cycles)4. La psychanalyse jungienne verrait tout du moins dans
le personnage de Nyiraryangombe l'anima de Ryangombe.
Nous ne poursuivrons pas plus loin cette recherche d'un sens psychologique
bien qu'elle nous semble tre riche d'claircissements, car elle replace dans un
processus dynamique de transformations, d'occultations et de rvlations, un texte
qu'on voudrait, peut-tre, trop rendre historique, alors qu'il est en totale conformit
avec des mythes connus de tous.
1
Pour ce dveloppement psycho-analytique, cf. E. BECKER, The Denial of Death,
MacMillan, 1973.
2
M.-L. VON FRANZ, L'ombre et le mal dans les contes de fes, La Fontaine de Pierre,
1980.
3
J. G. FRAZER, The Golden Bough, MacMillan, 1974.
4
Cf. P. SMITH, "Le coureur et ses chiens", op. cit.
90
T OU LE DSIR D'IMMORTALIT
91
SUR LA PISTE DES MYTHES
92
T OU LE DSIR D'IMMORTALIT
1
Sous le nom de Sto, il est cependant le gnie de la terre qui l'on rend un culte chez les
Manjas ; cf. A. M. VERGIAT, Les rites secrets des primitifs de l'Oubangui, l'Harmattan,
1981.
2
S. AROM (d.), "Colobe et Situtonga" in Contes Ngbaka-m'abo, SELAF, 1970. J.M.C.
THOMAS (d.), Le Fruit de Landolphia" in Contes, Proverbes, Devinettes ou nigmes,
Chants et Prires Ngbaka-m'abo, Klincksieck, 1970. P. SMITH (D.), "La disparition de
Ryangombe" in Le rcit populaire au Rwanda, A. Colin, 1975.
93
SUR LA PISTE DES MYTHES
l'autre, son image inverse du point de vue du contenu, elles ne jouent pas le mme
rle dans l'conomie narrative des deux rcits. En outre, dans le conte C2, la
squence o T joue le rle de l'initi est quivalente la squence finale de R o
Ryangombe dlivre son message initiatique, fonde la socit secrte des "Imandwa"
et se retire au fond du cratre d'un volcan. Nous carterons aussi ces squences dont
le caractre didactique les place en dehors de notre propos qui est de retrouver sous
le foisonnement narratif la structure canonique du rcit mythique du cycle du dieu-
grain.
Signalons que, d'un point de vue pistmologique, pour construire un
modle partir d'occurrences attestes d'un phnomne, il est ncessaire de
prsupposer une structure ordonne et universelle que nous pouvons reconstituer
grce une rduction et une restructuration des lments du phnomne. Le
modle prsuppos, ici, est celui que Greimas a labor1 et qui s'est rvl
strictement oprationnel pour l'tude des rcits mythiques du monde entier.
MANIPULATION COMPTENCE PERFORMANCE SANCTION
Venue de la
Lutte des deux
Belle-mre pousailles femme et de C1
frres
l'enfant
Lutte entre deux Venue de la femme
Mre pousailles R
frres et de l'enfant
Lutte entre belle- Sparation d'avec
Mre-pouse pousailles C2
mre et pouse la femme
LE DIEU GRAIN
Le tableau ci-dessus donne dj une ide de l'isotopisme des contenus des
trois contes, tout en faisant apparatre la spcificit du conte C2. La premire
squence de ce conte est atteste dans un conte sango (Tondo Yenga) qui raconte
comment une jeune fille qui n'a ramass que des fruits verts qu'elle a laisss dans
un canari, pouse le jeune homme qu'elle dcouvre dans ce canari. Cet enfant-fruit
qui avoue venir du royaume des morts doit respecter un tabou alimentaire, mais la
mre de la jeune fille en tentant de lui faire absorber la nourriture interdite le
conduit retourner au royaume des morts ; grce des allis animaux, son pouse
1
A. J. GREIMAS et J. COURTS, op. cit.
94
T OU LE DSIR D'IMMORTALIT
le ramnera dans le monde des vivants1. Ce conte qui prsente des analogies avec le
conte de Psych, avec celui de la Belle et la Bte, et avec le thme de la Fille
difficile utilise en sa premire partie le thme de l'Enfant fabriqu2. Cet enfant est
fabriqu partir d'un fruit, d'un champignon, d'une fleur 3, d'une pierre, d'un ver,
d'une courge, d'un os, ou d'un cur de vache... Les contes rwandais utilisent trs
souvent ce thme, mme rduit aux dimensions d'un motif. Il est donc remarquable
de trouver cet enfant-fruit dans un conte qui par ailleurs comporte des analogies
certaines avec le mythe de Ryangombe.
Quand aux deux variantes centrafricaines, si C1 est plus proche de R, C2
grce la diversit de ces pisodes met plus nettement en valeur la porte
initiatique du conte, mme si ce qui relie le motif de l'enfant fabriqu au drame
mythique est une priptie cannibale typique des contes centrafricains. En effet, le
dpeage, la cuisson de la belle-mre et l'abandon du repas anthropophage la
croise des chemins sont des instances du rcit populaire centrafricain qui ne sont
pas attestes au Rwanda. Cependant, aussi bien dans les contes eko du Cameroun 4
que dans les contes rwandais, "l'enfant naturel", encore appel "enfant de beurre"
dans certaines rgions d'Afrique, disparat la suite d'une indiscrtion qui rvle sa
vraie nature. Dans C2, c'est la prsentation d'une nourriture interdite et la
consommation par une belle-mre "gourmande" de la nourriture spcifique de
l'enfant-fruit qui l'amne disparatre. Dans les contes Tondo-Yenga, il s'agit pour
l'enfant-fruit de ne pas consommer certains lgumes ; le conte fait rvler au hros
qu'il vient du royaume des morts et justifie ainsi l'interdit alimentaire. Dans C2 la
nourriture de l'enfant-fruit est constitue de vers de terre, ce qui indique nettement
son origine ; n de la pourriture des fruits, ne mangeant que ce qui d'ordinaire se
repat de cadavres, l'enfant-fruit ne pouvait avoir d'autre origine que la mort. Tous
ces rcits fondent une cohrence isotopique base sur une chane symbolique o la
femme et l'homme, la nourriture vgtale et la nourriture animale, la mort et la
naissance ressortissent de ce que G. DURAND appelle le "drame agro-lunaire". "Le
scnario de ce drame est essentiellement constitu par la mise mort et la
rsurrection d'un personnage mythique, la plupart du temps divin, la fois fils et
amant de la desse lune", crit-il5. Et si la bouche parlante indiscrte on substitue
la bouche dvorante, la signification est la mme : psychanalyse et ethnologie nous
ont habitu ces amalgames : secret viol, nourriture phallique avale par une
belle-mre, nourriture interdite (petits poissons) propose6 sont des manipulations
isotopes de la violence castratrice de la mre.
Si l'on s'attache la disparition de l'enfant-fruit et l'apparition de T dans
la suite du rcit, elle s'explique par le bricolage narratif des conteurs dont la
mmoire est plus ou moins fidle ; dans d'autres rcits centrafricains, T disparat
1
Contes centrafricains, Bibliothque Jean XXIII, ronot, Bangui, s. d.
2
J. B. HABINSHUTI, Le Thme de l'enfant fabriqu dans les contes rwandais, Univ.
Nationale du Rwanda, ronot, Butare, 1981.
3
A. POPOVA, "L'arbre et le mariage" in G. CALAME-GRIAULE (d.) Le thme de l'arbre
dans les contes africains, II, SELAF, 1970.
4
G. DURAND, op. cit..
5
G. DURAND, op. cit.
6
Le poisson est souvent nourriture tabou, en gypte, en Centrafrique. L'hypothse a t
avance que son odeur, rappelant celle du nouveau-n et de la femme explique l'interdit.
95
SUR LA PISTE DES MYTHES
dans les eaux et rapparat plus tard. Il s'agit, en fait, d'un caractre particulier du
"Hros aux mille visages"1 : cette facult qu'a T de mourir et de renatre, en fait,
sans doute aucun, un dieu grain, o plutt ici un dieu-noyau. Ce n'est pas un hasard
si l'une des isotopies de C1 et C2 est constitue par l'opposition smique
VIE/MORT au travers des catgories :
fruit vert/fruit mr,
fruit pourri/jeune homme,
engloutissement/mergence,
absorption/expulsion,
non-initi/initi,
marmite/noyau,
colline de terre/ arbre,
Rhinocros/T (Colobe)
Les trois rcits mettent en scne le drame de la vie et de la mort, de la vie
qui nat du pourri et se repat de cadavres. Un drame qui, s'il a frapp l'imagination
des premiers hommes, continue peser sur la conscience de l'homme moderne
comme le prouve ce passage d'un roman policier amricain2 :
Tout le monde bavarde dans un cliquetis de couverts. Partout des bouches,
des lvres, des dents, des langues en train de dvorer. Vu sous un certain
angle, manger est un acte obscne [...]. En dpit de quoi, il me faut assister
cette mastication gnrale d'animaux morts, de choses qui naissent de la
corruption de la terre. Nous tirons notre substance de la mort, la mort nous
profite et nous engraisse. Alors, pourquoi tant nous effrayer de la mort ?
N'est-elle pas notre amie, notre mre nourricire ? [...] Sera-t-elle (une jeune
femme) aussi dlicate lorsque les vers la boufferont, ces mmes vers qui
grouillent dans la terre o ont pouss ces belles fraises ?
Le texte moderne et les textes centrafricains utilisent pour exprimer le
scandale de la vie, la mme structure actantielle, les mmes actants : la bouche qui
parle et qui dvore, les pratiques ncrophages, les nourritures issues de la pourriture
du sol, les vers et les fruits de la terre... C'est la mme "scne" qui rapparat des
milliers d'annes de distance. Il contient les mmes ingrdients que nos contes : la
mort, les vers, les nourritures, la mastication, la femme, la bouche, la mre. Quant
au sexe, il peut se lire dans le grouillement des vers, dans l'clat rouge des fraises,
et dans l'obscnit de l'appareil buccal. La vie et le plaisir de vivre sont donc
enracins dans la mort.
Il est donc probable que ce "thme" constitue un rcit mythique complet et
que les conteurs de C1-C2 ont plus ou moins adroitement combin ce type de rcit
avec d'autres rcits, dans la mesure o ils percevaient plus ou moins clairement une
isotopie de contenu, ou l'appartenance un cycle mythique.
L'enchanement des squences du conte Tondo-Yenga est sur le plan narratif
plus logique que celui de C1 ; en effet, la disparition de l'enfant-fruit-vert3 est suivie
de la qute de la mre-pouse, tandis que l'enchanement des squences dans C2 ne
tient qu' ce repas anthropophage de T. Ce connecteur d'isotopie n'est un raccord
1
J. CAMPBELL, Le hros aux mille et un visages, R. LAFFONT, 1978.
2
J. HARRINGTON, Nul ne connat mon nom, Fleuve Noir, 1983.
3
Le Tamuz akkadien (Urikittu-le vert) est ramen des enfers par sa mre-pouse, Ishtar.
96
T OU LE DSIR D'IMMORTALIT
satisfaisant que sur le plan du contenu et pas sur le plan des modles hroco-
mythiques dans leur manifestation narrative.
Cependant ce type de raccord fonctionnant partir d'pisodes strotyps
tels la vieille femme conseilleuse, la souche-oracle et bien d'autres ne sont que la
rduction ultime de rcits plus dvelopps et rvlent le caractre artisanal et
profane de la rcitation moderne des contes.
J. M. C. THOMAS souligne d'ailleurs, sur le plan ethno-sociologique,
l'improbabilit de l'pisode de la fille tuant sa mre pour venger son mari ; il ne
peut donc pas s'agir de logique narrative, mais de logique symbolique.
Un autre pisode semble avoir t greff sur le corps proprement dit du rcit
du drame mythique ; c'est celui o T se retrouve la tte coince par la marmite qui
contenait son repas ncrophage, puis est dlivr de cette marmite dvorante par un
pianique qu'il transporte ensuite sur ses paules. Le ct rabelaisien de l'pisode
cache un motif beaucoup plus srieux. Le motif en question est constitu par une
srie d'preuves qui donneront T, la qualit d'initi. La marmite coince autour
de la tte de T, voque un rite de naissance1 et le jet de trois noyaux par le
pianique connote le rite initiatique qui fait de la marmite-utrus qui a contenu la
belle-mre-nourriture un symbole de deuxime naissance. Le pianique, dont l'aspect
extrieur rpugnant cache le cur pur, comme l'corce rugueuse du noyau cache
l'amande fconde devient le pre rituel de T. N d'un fruit (nature), n d'une
marmite (culture), n "par derrire" des excrments du pianique (rite), ce trois-fois-
n amorce le thme de la rsurrection, espoir de l'humanit2 fond sur le cycle de la
graine (noyau), de la pourriture, de la rgnration. T porte son pre, comme une
mre l'et port, fondant dans la confusion, la ngation de l'vidence biologique de
la naissance par une femme, de la successivit des classes d'ges, mdiation qui
dlivre l'enfant par le retour au chaos de l'angoisse devant la temporalit
porteuse de mort. Le fait pour T de manger sa belle-mre s'inscrit dans la mme
dmarche, il s'agit de la ngation de la disparition totale d'un tre qui, incorpor par
ncrophagie, continue vivre dans sa descendance3. L'aspect initiatique est
renforc par l'pisode o le fantme de T apparat et o la goutte de sang verse
par sa mre sur la tombe de celui-ci cre une raction en chane qui dbouche sur le
silence des termites.
1
Cf. Les rites de naissance chez les Gbaya dcrits par P. VIDAL, "Garons et filles",
Labethno : Paris X, 1976, p 73 ; et pour les jets de noyaux, J.M.C. THOMAS, op. cit, p. 96.
2
G. DURAND, op. cit., p. 350.
3
L-V. THOMAS, Anthropologie de la Mort, Payot, 1975, p. 434 sq.
97
SUR LA PISTE DES MYTHES
destructeur, il faut savoir que le fait de couper un bananier qui a donn son rgime
assure la repousse des jeunes rejets et la prennit de la plantation. Il est donc
normal que l'exemple de T, mort pour renatre, voque la mort des bananiers pour
que renaissent d'autres bananiers. De plus, le sacrifice de T, enterr prs de la
bananeraie, est un sacrifice de rgnration 1 qui a certainement pour but d'assurer
la repousse de la vgtation, des bananiers. Il existe donc une analogie entre
bananier et homme, entre bananeraie et communaut humaine 2. Le meurtre rituel
du propritaire de la bananeraie par Bingo dans R pourrait tre interprt de la
mme faon. L'importance du bananier est telle qu'on y a vu un moyen de
l'expansion bantoue3. Le rapport qui se dessine entre l'Osiris vgtant, Tamuz-le-
vert et T ne peut qu'tre renforc par l'ensemble des contes centrafricains qui font
de ce hros le pourvoyeur de toutes les plantes.
Un autre motif de C2 est rattacher au cycle vgtal : c'est celui de la goutte
de sang provenant de la morsure d'un termite et qui de cause en effet va faire
tomber la pluie ; en remontant la chane causale, on retrouvera les termites dont le
silence voque le secret initiatique. Il faut noter que dans C1, R et C2, le sacrifice
du hros peut tre interprt comme un charme pour faire pleuvoir. Le sacrifice
d'un tre humain au pied d'un arbre est un rite bantou dont nous avons parl plus
haut propos de R et de la peinture paritale ; la pluie provoque par la longue
suite d'intermdiaires est explicite dans C2 ; dans C1, seule la chanson de la
pleureuse, femme de Colobe, voque la pluie4. Une partie d'un mythe azand5
mettant en scne Tul et deux mythes manjas6 sur l'origine de l'eau lie Sto
rvlent de faon beaucoup plus explicite le rapport existant entre le hros du
drame agro-lunaire et la venue des pluies. Le mythe azand relie des lments
prsents dans nos trois rcits : un hros (dmiurge ou initiateur), une vieille femme
la cuisine allchante, mais nocive, les excrments et l'eau. L'un des mythes
manjas reprend ces lments, l'autre met en relation l'activit sexuelle d'une femme
offerte et l'obtention de l'eau ; c'est ce dernier mythe que nous avions dj voqu
propos de Ryangombe et des princesses bantoues. Nous reviendrons sur l'ensemble
de ces lments plus tard, mais nous pouvons dj percevoir que des hros comme
T, Tul, Sto et Ryangombe sont les gardiens de l'eau, les faiseurs de pluie et les
victimes sacrificielles dont la mort garantit la venue des pluies pour que germent
les dieux-grains, sacrifis et rendus la terre. En mme temps ils constituent un
microcosme en Centrafrique surtout o les fonctions digestives et
excrmentielles sont mises en relation, sont assimiles par mtaphore avec les
variations mtorologiques. C'est pourquoi on voit T dvorer un repas cannibale et
Tul la cuisine savoureuse de la Mort, puis T accepter que le pianique urine et
dfque sur sa tte et Tul prendre le chemin du dpt d'ordures de la vieille avant
1
Cf. L-V. THOMAS, op. cit.
2
Cf. Le tabou qui interdit de "noyer le tronc d'un bananier", F-A. IPEKO-ETOMANE, "la
colre du vent" in Veilles villageoises, L'cole, 1979, p. 43.
3
L'origine indonsienne du bananier et sa diffusion sont l'objet de controverses.
4
"Les menus pas de la pluie chassent le soleil couchant" est la dernire phrase, trs
symbolique, de la femme de Colobe.
5
J. KNAPPERT, Myths and Legends of the Congo, op. cit.
6
A. M. VERGIAT, Murs et coutumes des Manjas, Harmattan, 1981, p.220 sq.
98
T OU LE DSIR D'IMMORTALIT
de faire clater la jarre d'eau. Notons aussi que chez les Ngbandi, le hros-araigne
abrite dans son ventre l'esprit de la diarrhe et connat le "chemin des eaux".
On voit que mme dans les pisodes qui ne sont pas intgrs dans le modle
hroco-mythique, un rseau d'analogies et de symboles se tisse, sous-tendu par une
isotopie o se fondent les catgories, pluie/scheresse, vie/mort,
diarrhe/constipation, cuisine savoureuse (sale)/mort du convive. Le rapport entre
la fonction excrmentielle de l'eau fcondante est comprhensible au sein d'une
logique vgtale qui fait natre la vie de la pourriture mme de cette vie. Cependant,
c'est dans l'espace centrafricain que ce rapport est le plus marqu ; en effet, on y
reconnat aux vieilles femmes le statut de collecteurs d'ordures et ces tas d'ordures
sont protgs par des tabous qui empchent les jeunes gens de s'en approcher et
confrent ces femmes improductives le pouvoir de faire pleuvoir lorsqu'elles les
brlent.
Dernier motif accessoire, celui du message envoy par les tmoins de la mort
du hros sa mre et/ou femme. Le motif du choix d'un oiseau capable de profrer
un message signifiant est absent de R et de C1 mais prsent dans C2 ; c'est pourtant
un motif courant dans les contes rwandais. R utilise un procd magique : feuille
tache de sang qui tombe sur le sein de la mre. Au-del de la diversit apparente,
la feuille et l'oiseau appartiennent la mme classe mythique : Karl Abraham 1 a
bien dmontr travers l'tude de la production du feu et du breuvage divin
l'analogie de l'arbre et de l'oiseau, de la feuille et de la plume. Le vol de l'oiseau
comme celui de la plume et de la feuille est envisag comme un message d'en haut
et a donn naissance diffrentes formes de divination. Mais il est aussi possible de
concevoir que cet oiseau que nous trouvons dans C2 soit assimilable au "bonou"
gyptien qui est devenu le phnix grec ; en effet chez les gyptiens cet oiseau n'est
que l'hypostase de l'enfant Horus mort, piqu au talon par le scorpion Seth. L'oiseau
messager pourrait alors tre aussi l'hypostase de T mort, transperc par la corne du
rhinocros. Ce motif est aussi un motif initiatique dans la mesure o Horus n'est
qu'un mort symbolique qui va s'initier auprs de son pre mort et roi des morts,
Osiris.
LA FEMME MULTIFORME
Nous avons isol un certain nombre d'pisodes, qualifis d'accessoires par
rapport au projet central, il nous reste expliciter ce projet mythique que nous
avons dcoup dans le tableau prcdent en deux squences ou programmes
narratifs, chaque squence reproduisant le modle narratif mythique type.
Qu'il s'agisse de C1, C2, C3, ou R, c'est une figure fminine ambigu et
numineuse qui va mettre en mouvement la machine narrative. T, Colobe,
Ryangombe sont manipuls par un destinateur femelle. Nous avons, ailleurs, dj
attir l'attention sur le rle des femmes dans la destine de Ryangombe et sur le
caractre incestueux de ses relations avec sa mre. Dans cette phase de
manipulation, la mre de Ryangombe joue le rle d'un manipulateur ngatif (ne pas
devoir faire), puisqu'elle tente de le retenir ; Ryangombe cde un appel
mystrieux, celui de la chasse ; d'autres hros, nous l'avons vu, sont morts au cours
1
K. ABRAHAM, Rve et mythe, I, Payot, 1965.
99
SUR LA PISTE DES MYTHES
d'une chasse, tus par la dent d'un sanglier, hypostase d'une desse-mre1. Le rle
de destinataire dans C2 est tenu d'abord par une jeune fille-mre-pouse du hros,
puis par la mre de cette jeune fille. En tous lieux la femme est reprsente sous les
trois apparences fondamentales de la Grande-Desse-Mre : la jeune fille, l'pouse,
la vieille femme. La jeune fille, mre et vierge (une figure universelle de
l'imaginaire infantile) devient l'pouse et la belle-mre n'est que l'avatar vieilli de
l'pouse qui en tous lieux et en tout temps est accable de toutes les fautes ; la
figure de l'pouse dvoue et fidle s'oppose la figure de l'pouse vieillissante
acaritre et inopportune ; dans les contes elle devient souvent le symbole de la mort,
ou la cause de la venue de la mort chez les hommes. D'autre part, cet enfant
"rcolt" en brousse et dont la jeune fille fait son poux est marqu du non-respect
d'un double interdit : celui de l'inceste et celui d'un commerce avec une crature de
la brousse. En outre, la "parthnogense" introduit le thme gnral du cycle
vgtal et mme, sans doute, celui du bananier. Une devinette swahili ne demande-
t-elle pas "une femme qui n'a pas de mari, mais beaucoup d'enfants ?", la rponse
tant "le bananier".
Dans C1 c'est la co-pouse qui rvle aux jeunes adolescents leur nouvelle
virilit et les pousse affirmer leur maturit dans des combats rituels et qualifiants
qui leur donnent droit prendre pouse. L'cart entre la coutume locale et les faits
relats met en vidence le caractre non profane du rcit. Le rle inhabituel de la
co-pouse entremetteuse suggre une conduite incestueuse par procuration. Qu'il
s'agisse de Ryangombe et de son avatar Bingo qui dcide de venir au monde en
ordonnant sa mre de l'enfanter et qui maltraite toute sa famille, qu'il s'agisse
d'un enfant-fruit amant de sa mre, ou d'un jeune homme pourvu d'une pouse par
l'intermdiaire de la co-pouse de son pre, l'invariant commun aux trois rcits est
la relation particulire et inhabituelle des hros aux femmes de leur famille. Ces
situations refltent, n'en pas douter, l'ambigut de la reprsentation de la mre et
de la femme dans l'inconscient des hommes. La femme assimile la terre comme
cause premire l'est aussi comme cause de mort. La prophtesse mettait dj
Ryangombe en garde contre son got exagr pour les vagins. Ce sont des femmes
qui mnent leur perte les trois hros. Pour T, il s'agit d'une belle mre
gourmande devenue gourmandise dlectable (plans oral et gnital confondus), pour
Colobe d'une femme aux apptits numineux, pour Ryangombe d'une amante
numineuse et mortifre qui lui rclame la peau d'un animal sacr.
Dans la premire squence de C2, le motif de l'enfant-fruit n'a pas la mme
structure qu'au Rwanda ; en effet, la disparition de l'enfant dans la terre ou dans
une rivire met fin au rcit. En Centrafrique la responsable de la disparition n'est
pas la "mre" de "l'enfant-fruit", mais sa belle-mre, ce qui permet d'enchaner avec
l'pisode de la vengeance de la mre-pouse. C'est ensuite cette vengeance qui
permet de relier la premire squence la deuxime o T apparat nominalement
et dvore la cuisine de l'pouse-mre base de belle-mre. Cependant, dans la
mesure o nous connaissons la liaison existant entre T et la liane de Landolphia
travers le jeu de mots sur /to/ dont le schma tonal permet deux significations soit
T, le hros, soit la liane de Landolphia, T est certainement un enfant-fruit.
Toujours en Centrafrique, chez les Ngbandi /to/ peut signifier pre et entrer en
1
Le sanglier de Calydon finalement tu par Mlagre et Atalante.
100
T OU LE DSIR D'IMMORTALIT
1
Contes Centrafricains, op. cit.
2
J. KNAPPERT, op. cit.
3
Les Banyoro, les Alladians entre autres utilisent ce mode de lutte rituelle pour dsigner un
chef ; cf. A. POPOVA, op. cit.
101
SUR LA PISTE DES MYTHES
nourriture pour T : dans les deux cas il y a excs et rapports homme-femme non
naturel, du fait de la femme.
MEURTRES RITUELS
Les preuves qualifiantes sont trs semblables dans les trois rcits : il s'agit
d'une chasse. Mais de nouveau nous avons une inversion de contenu, au massacre
auquel se livre Ryangombe correspond le refus de tout gibier sauf un de T et
de Colobe. L'excs dans un sens ou dans l'autre est encore un acte contre nature qui
permet, au niveau du texte manifest, la nomination incantatoire de tous les
animaux. En outre, le refus de T de tuer des animaux que son pre (?) a tus
voque le conflit refoul qui existe entre Bingo et Ryangombe. A Ryangombe
grand amateur de vagins s'oppose Bingo misogyne. Situtonga, frre cadet de
Colobe tente de tuer la femme de son frre comme Bingo tente de tuer la future
pouse de son pre. La prsence dans les deux rcits d'un double du hros, plus
jeune et qui assure la continuit sur terre de sa ligne renvoie au clbre conte
gyptien des deux frres et au complexe de rivalit fraternelle1 que nous
examinerons plus en dtail au chapitre suivant. Il est possible d'y dcouvrir la trace
du meurtre rituel du roi et de son remplacement par celui que Robert Graves
appelle un taniste2. Par contre, T parat tre seul, mais un oiseau semble jouer le
rle du cadet qui apporte la nouvelle de la mort de son frre ; cet oiseau qui sera
mang par un enfant, puis ressuscit dans une flatulence, pourrait fort bien tre un
avatar de T comme nous essaierons de le montrer plus loin. L'archtype de ce
couple est rvl par le mythe d'Osiris et d'Horus, pre et fils ; l'un veille sur les
morts, l'autre renat sans cesse dans chaque nouveau pharaon, l'un est la graine
enfouie sous terre, l'autre la plante qui germe chaque anne ou chaque nouvelle
saison
T, Ryangombe, Colobe s'attaquent tous trois, dans la phase de performance,
un animal unicorne. L'animal est chaque fois en relation avec la "Femme", la
sexualit, et l'aspect chthonien des choses ; dans R c'est la femme elle-mme qui se
transforme en buffle une corne ; dans C1 c'est la femme de Colobe qui est rendue
responsable de la mort de son mari ; dans C2 l'affrontement de T et de
"l'Arracheuse de Landolphia" est une confrontation du principe masculin et du
principe fminin. En effet, la position des hros qui se retrouvent tous couchs sur
le dos de l'animal voque un mort symbolique, une petite mort, un acte sexuel o se
fondent la vie et la mort.
1
Cf. O. RANK, op. cit. et B. BETTELHEIM, Psychanalyse des contes de fes, op. cit.
2
R. GRAVES, Les mythes grecs, op. cit.
102
T OU LE DSIR D'IMMORTALIT
1
E. A. WALLIS BUDGE, Osiris and the Egyptian Resurrection, Londres, Philip Lee Warner
; New York, G. P. Putnam's Sons, 1911, vol. I, p.13.
2
Le cas dHorus-Osiris est plus complexe, mais cest encore sous la forme dun sanglier que
Set livre combat Horus.
3
"La desse-lune en tant que desse cornue est la vache cleste et son enfant, la jeune lune
(re-naissance) est l'Enfant Taureau. Cf. E. HARDING, Les mystres de la femme, Payot,
1976.
103
SUR LA PISTE DES MYTHES
EFFET DE BOUCLE
En effet, les vers de terre dont se nourrit l'enfant-fruit sont la fois
nourriture d'un mort-vivant et tres nourris par les morts ; la marmite-cercueil de la
belle-mre est aussi une marmite-matrice pour T. La belle-mre, mauvaise
nourricire, devient une exquise nourriture. L'arbre-matrice des fruits est aussi un
arbre-spulture. C'est ce mystre qui n'a ni dbut ni fin, qui est un perptuel
recommencement, une ngation du temps volutif et une affirmation du temps
cyclique. C'est ce que rvle aussi la chane causale qui dbute avec la morsure d'un
termite et qui revient sur elle-mme pour s'achever sur le silence des termites,
symbole du secret initiatique. L'cho, lui-mme, est l'image de ce rythme qui fait
que la voix de la mre de T lui revient aux oreilles, renvoye par son propre fils.
De mme, les noyaux du pianique lui mme noyau fendent la marmite parce
qu'ils sont capables de se fendre eux-mmes (magie imitative) pour donner
naissance un jeune plant, qui son tour donnera des fruits porteurs de noyaux. La
mort de tous ces hros, couchs sur un animal numineux, leurs entrailles ouvertes
par une corne unique est une mort symbole de renaissance puisque dans la mme
image, dans le mme signe se trouvent rsorbs deux smes catgoriels qui, sur le
plan de la logique naturelle et du bon sens, sont des contraires : fcondation et
mort.
Le raisonnement mythique qui vrifie la dualit signifiante du symbole a
besoin d'une mdiation entre le monde vgtal et le monde des hommes ; cette
1
Nout donne naissance Osiris sous un arbre non-identifi : kesbet.
104
T OU LE DSIR D'IMMORTALIT
VARIATIONS
Aprs avoir tent d'analyser les principaux motifs, il nous semble ncessaire
d'examiner plus en dtail un certain nombre d'lments que l'analyse en motifs a
soit ngligs, soit effleurs. Il va de soi que l'effort d'abstraction entrane la perte
d'un nombre important d'lments qui pour une analyse de type structural ne sont
que variantes, accidents d'nonciation, phnomnes de surface. Par contre une
analyse de contenu, de l'isotopie symbolique des rcits s'attardera sur des lments
qui surgissent du discours du conteur. En effet ces lments instables, lorsque le
rcit passe d'une socit une autre, sont traduits, ou plutt, dplacs, dforms en
vue d'intgrer le conte dans la trame culturelle de la socit qui le reoit. Ces
lments, au-del de leur transformation superficielle, gardent les mmes
caractristiques symboliques : qu'une jarre devienne canari, calebasse, puis
bouteille, puis autre chose, ne change rien au sens symbolique du contenant, et
garde le mme sme gnrique. Ces lments qui savent s'adapter toutes les
socits, parce que leur fonction correspond une ncessit pratique, et qui sont
source de phantasmes et de manipulation imaginaire et magique, nous les appelons
des indices qui sont les variantes de figures symboliques.
Ce sont leurs valences symboliques qui permettent au rcit de tisser un
rseau isotopique de signification, rseau qui s'impose, se superpose et se fond avec
les structures narratives du rcit.
Des indices tels que ver de terre, bananiers, marmite, liane de Landolphia,
oiseau messager, excrments, noyaux, rhinocros et bien d'autres que nous n'avons
pas reprs constituent une dynamique symbolique qui donne au rcit une
cohrence interne que le texte manifest ne laisse pas entrevoir au lecteur naf.
La liane de Landolphia et l'rythrine, tout comme l'amandier dans les textes
antiques, tout comme de nombreux arbres en Afrique sont vhicules d'un
symbolisme complexe et ambigu1. Phallus, mre des hommes, refuge, tombe, axe
du monde, matrice, l'arbre est intimement li toutes les tapes de la vie des
hommes, tous les rites de passage. Il garantit, par exemple, la rsurrection des
hommes. D'autre part, fruits et noyaux participent d'un symbolisme sexuel vident.
Les traits d'ducation sexuelle n'ont pas chapp la force expressive de
l'archtype : ils ont eu recours la "petite graine" comme quivalent du sperme
humain. L'amande, la grenade et la pomme ont toujours t associes l'acte
humain fcondant. L'amande est explicitement associe au sperme de Zeus-Ouranos
qui enfanta Agditis par une jaculation prcoce qui se rpandit sur le sol ; Agditis,
1
Cf. G. CALAME-GRIAULE (d.), op. cit.
105
SUR LA PISTE DES MYTHES
sacrifiant sa virilit, engendra un amandier dont le fruit dans le sein d'une jeune
vierge (Nana) engendra Attis. La noix qui contient l'amande est un ventre
protecteur qui cache un trsor, un secret... le secret de la rsurrection, car cette
corce qui se fendille sous la pression de l'amande intrieure ou clate la chaleur a
donn le modle du rocher qui se fend et s'ouvre, de l'enfant qui dcide de natre
(Bingo), de la jarre brise qui laisse s'couler les eaux primordiales (Tul), et de
tous les phnomnes qui peuvent tre assimils un accouchement et/ou un cot.
Les noix, par un phnomne de magie imitative sont utilises pour faire renatre T
de la marmite-matrice. La marmite et le mortier o les noix sont crases, sont
homologues, car ce sont des ventres, des matrices o les aliments bruts se
transforment en comestibles, mais ce sont en mme temps des tombes o finissent
les noix piles, la belle-mre... L'ambigut de la femme et son sexe en rapport avec
l'image fantasmatique clive de la mre en une bonne mre et une mauvaise mre,
une mre nourricire et une mre dvorante sur le mode oral-anal et gnital, est
symbolise par ces ustensiles de cuisine o des lments naturels sont transforms
dans le sens vie-mort ou dans le sens mort-vie.
Si marmite et mortier sont surtout envisags sous l'aspect matrice de
transformation d'un tat un autre, les fruits de l'arbre par leur forme et leur
couleur (rouge, orange...) ont des affinits avec les parties sexuelles de l'homme ou
de la femme. De nombreux contes tchadiens et centrafricains font ce
rapprochement ou cette confusion qui souvent cote l'homme grimp dans un
arbre sa virilit. Le fruit dfendu (vert ?) que l'on retrouve souvent dans les contes
est toujours sexualis ; sa cueillette par une vierge et sa mise en gestation dans une
matrice naturelle ou culturelle marque le dbut de l'pope humaine, voque une
transformation radicale du sort individuel ou gnral de l'homme. Peut-tre
marque-t-il aussi le passage du stade oral-anal au stade gnital, car le fruit n'est
plus l'objet d'un dsir buccal, mais d'un dsir vaginal. Il est certain, tout au moins,
que la venue de l'enfant-fruit advient dans une atmosphre de jalousie et que la
mre apparat sous les traits de Mauvaise Mre et que les comportements de la
jeune fille sont du type sadique-anal. Tout l'pisode de C2 qui va de la cueillette du
fruit vert la disparition dans l'eau de l'enfant-fruit pourrait tre interprt comme
la fantasmatique spcifique du stade anal, car au contraire des hrones antiques, la
jeune fille n'introduit pas le fruit dans son vagin, mais le laisse pourrir. Cet enfant
de fruit vert qu'on nourrit de vers de terre n'est, peut-tre qu'une production anale,
un enfantement par-derrire qui pose la jeune fille en rivale de sa mre. La
psychanalyse a bien mis en vidence la valeur, pour l'enfant, du "trsor
excrmentiel". Un autre pisode de C2 pourrait confirmer cette interprtation : celui
du messager ail qui est cuit, puis dvor par un enfant et reconstitu l'occasion
d'une flatulence. Piaget, lui-mme, semble suivre les conclusions des
psychanalystes lorsqu'il assure que pour l'enfant, le souffle de vie est assimil aux
gaz intestinaux1. G. Mauco crit ce propos : "Que les flatuosits entrent en jeu
dans la reprsentation que les enfants se font de la naissance, cela est bien probable,
tant donn que les enfants conoivent souvent les bbs, comme issus de l'anus et
de fces", or la thse de l'auteur porte sur l'identit de la pense de l'enfant et la
1
J. PIAGET, La reprsentation du monde chez l'enfant, Alcan, 1982.
106
T OU LE DSIR D'IMMORTALIT
pense inconsciente en gnral1. Pour notre rcit, cet pisode est inscrire au
compte de l'isotopie gnrale du rcit qui pose le problme du passage de la mort
la vie et le rsout par une transformation digestive2.
Dans la lgende de Ryangombe, un indice reste difficile expliquer de faon
satisfaisante : Ryangombe s'abreuve l'aide d'une paille, d'un roseau creux pass
travers le mur d'une case et plong dans une calebasse de bire offerte par la fille de
son adversaire. Cet ensemble constitue mme un motif, mais nous nous attacherons
dceler ce que cache le symbole constitu par cette calebasse et ce roseau. Nous
avons retrouv ces mmes indices dans un rcit azand propos du dieu Tul
(avatar de T, Tr...). Celui-ci mange une nourriture excellente mais trop sale
que lui a prpare une vieille qui a pour habitude d'gorger ses convives qui lui
rclament boire. Il a recours une calebasse pleine d'eau et un roseau creux
cachs dans un sac en cuir, pour se dsaltrer. Au Rwanda, faire absorber une
nourriture trop sale est un moyen de se dbarrasser d'un parent qui prit dans la
rivire o il est all se dsaltrer, en croire les contes.
En Centrafrique, chez les Zand, ces indices sont lis l'origine de l'eau sur
la terre, eau contenue dans la jarre que la vieille gardait prs de son tas d'ordures et
que Tul fit clater en se jetant dedans. Il y a un certain nombre de concidences
entre le rcit rwandais et les rcits centrafricains. Le hros rwandais et les hros
centrafricains boivent en cachette de la mme faon, T et Tul avalent une
nourriture qui ne leur convient pas, nourriture fournie par une vieille femme, T et
Tul sont en rapport avec la graine qui gonfle et fait clater son corce ; tous deux
ont des affinits avec l'eau, l'un se jette dans le fleuve, l'autre dans une jarre d'eau
source de toutes les eaux. On peut donc penser que le symbolisme du roseau creux
est le mme dans les deux rcits ; les conditions et circonstances de cet acte sont
semblables, car Tul et Ryangombe affrontent tous deux un adversaire, et cette
possibilit de boire sans tre vu leur permet de mieux rsister. En outre cette
calebasse qui contient de l'eau, nous l'avons dj rencontre dans les contes
rwandais et d'autres contes bantous o elle contient les eaux de pluie. Dans la
lgende de Ryangombe, nous pouvions voir un symbolisme sexuel (calebasse,
ventre fminin et roseau, phallus) nous pouvons aussi y dcouvrir un symbole des
eaux dont l'origine est en relation avec la miction. ce propos, Piaget note :
Cela peut paratre une mauvaise plaisanterie que de supposer que les
enfants pensent la miction propos de l'origine des rivires. Nous avons
cependant acquis la certitude que de telles images traversent l'esprit des
enfants [...] 3.
Notre conviction est base sur le fait, dj signal, que Tul est invoqu pour
faire tomber la pluie, que la jarre qu'il brise se trouve prs du tas d'immondices de
la vieille femme (eaux excrmentielles ou catamniales) et que Sto, le hros
manja4 du mme type que les prcdents, est un voleur d'eau ; il utilise des graines
de ssame sales, compares des excrments d'oiseau, pour que le dtenteur de
l'eau dvoile sa cachette, ou bien il utilise sa femme comme appt sexuel pour
1
J. MAUCO, L'inconscient et la psychologie de l'enfant, PUF, 1970.
2
Cf. le rcit azand dj voqu, o une fille nat du jet, par-derrire, d'un fruit rouge ; Tul
sortira constip d'avoir dvor cette femme-fruit. J. KNAPPERT, op. cit.
3
J. PIAGET, op. cit.
4
A. M. VERGIAT, Murs et coutumes des Manjas, op. cit.
107
SUR LA PISTE DES MYTHES
drober les calebasses d'eau. On voit se dessiner, sans qu'il soit encore possible de le
prciser, un schma de pense qui met en rapport l'eau et la sexualit et qui fait de
l'activit sexuelle un moyen d'obtenir l'eau.
Une couche, moins ancienne, de signification est encore livre par le
symbole de la calebasse. L'offrande de bire faite par la jeune fille Ryangombe,
candidat la royaut, trouve un cho dans le monde celtique ou une jeune fille offre
une coupe remplie de bire ou d'hydromel au candidat-roi. La bire au Rwanda
comme dans le monde celtique est un breuvage de souverainet et dimmortalit1.
L'immortalit est aussi signifie par un autre symbole ; c'est celui de cet
oiseau messager qui meurt et renat. Ce Phnix, chez les gyptiens reprsente l'me
d'Horus qui meurt et renat. Si le Phnix renat de ses cendres, l'oiseau centrafricain
renat de l'orifice excrmentiel d'un enfant. Les cendres et plus particulirement le
sel tir de ces cendres sont souvent assimils aux excrments du feu, et la digestion
une combustion. Sans pouvoir reconstituer totalement le systme, on voit trs
nettement les traces de classes prlogiques d'quivalences entre le fonctionnement
du corps humain et le fonctionnement du monde environnant, entre microcosme et
macrocosme. La volont de ne pas considrer les dchets excrmentiels, les rsidus
d'une combustion comme la fin d'une transformation, mais comme une tape
ncessaire la rgnrescence marque ces rcits du sceau de la fantasmatique
particulire la satisfaction du dsir d'immortalit.
Sans doute bien des lments ont chapp notre analyse, mais nous restons
persuad qu'ils viendraient tous tayer notre interprtation qui finalement peut se
rduire cette formulation : l'homme, qu'il s'agisse de son devenir matriel ou
spirituel, que l'on nomme sa dmarche science ou superstition, trouve toujours dans
la nature les modles de son action et de sa rflexion.
1
Cf. article "coupe" in Le dictionnaire des symboles, Seghers, 1973.
108
AFFRONTEMENTS FRATERNELS
POLMIQUES
Il faut toujours garder l'esprit que le conte est assimilable au rve veill
d'un enfant qui utilise, pour dguiser ses pulsions, les mmes procds que le
langage de tous les jours utilise pour assurer la communication dite sociale. En
effet, le dplacement, la condensation, l'inversion que l'on repre dans le discours de
l'inconscient ont pour symtriques dans le langage veill les procds dits
rhtoriques que sont la mtaphore, la mtonymie et l'ironie. La conclusion vidente
que nous tirerons de ces proprits communes au langage naturel et au langage
symbolique du rve ou de la mythologie, est que le langage de l'interaction sociale
109
SUR LA PISTE DES MYTHES
LA VIOLENCE AU FMININ
Examinons nouveau et sous un clairage diffrent le conte "Colobe et
Situtonga", dont nous avons dj donn le rsum3.
Si le conte prcise au dbut que les deux frres sont utrins, c'est--dire qu'ils
ont la mme mre, Colobe indique par la suite que Situtonga est un jeune homme,
ce qui implique qu'il est l'an. La situation de dpendance totale du cadet envers
l'an a disparu dans le contexte centrafricain o les conditions conomiques,
climatiques et la rpartition du labeur font que le travail de la terre n'a pas
l'importance qu'il revt dans le conte gyptien.
La co-pouse du pre, c'est--dire celle qui n'est pas la mre des deux jeunes
gens, les pousse se battre pour obtenir une femme. Ils ne se battent pas entre eux,
ils ne se battent pas pour possder la co-pouse, encore moins pour possder leur
mre. Si l'on admet cependant l'analyse d'Otto Rank qui voit dans le dplacement
des figures du dsir le fait de la censure du Moi qui ne peut s'avouer lui-mme le
dsir de la mre, tous les lments concordent pour que sur le mode du fantasme la
co-pouse et les femmes promises par la co-pouse renvoient la mre. Le dsir de
donner son nom un enfant de Colobe et de Situtonga fait ressurgir le systme de
filiation matriarcale dont on trouve souvent des traces en Afrique ; seule la vraie
mre devrait pouvoir concevoir ce dsir de se survivre en procrant avec ses propres
fils un enfant qui devrait beaucoup moins au partenaire mle tranger qu'impose la
loi sociale d'exogamie.
Il est donc vident que la co-pouse est mise l, la place de la mre et que
le combat rituel pour obtenir femme n'est que le reflet dform, transform de la
rivalit fraternelle pour l'pouse de l'an, elle-mme substitut de la mre. Ceci est
explicite dans le conte gyptien. La censure a donc t plus svre en Centrafrique
puisque la rivalit fraternelle ne peut pas tre explicitement formule. Le dsir pour
la co-pouse du pre n'est mme pas exprimable la place du dsir pour la mre ;
cest une situation incestueuse qui est pourtant le thme de contes dans d'autres pays
1
Cf. le texte de ce conte la fin du volume.
2
Thymique : catgorie smiotique qui s'articule en euphorique/dysphorique ; elle quivaut
une valorisation positive ou ngative des contenus du conte.
3
Voir aussi le texte intgral la fin du volume.
110
AFFRONTEMENTS FRATERNELS
africains. Seul le dsir de donner son nom un enfant des jeunes hommes porte la
trace du dsir incestueux rel ou fantasm de la co-pouse.
Remplaant le dieu pourvoyeur, la co-pouse procure aux deux jeunes
hommes une femme. Tant qu'elles ne sont pas enceintes, les femmes restent dans
leur famille et elles ne la quittent que pour accoucher dans la famille de leur mari.
Le conte ne donne aucune indication sur le village o habitaient les femmes, mais
ds leur arrive dans le village de leur mari elles se rvlent tre diffrentes. Ce
motif peine esquiss ici rappelle un motif fort rpandu en Afrique, c'est celui de la
sparation primordiale des hommes et des femmes en des villages distincts pendant
un ge d'or o la mort, la faim et les relations sexuelles taient inconnues. La
dcouverte par les hommes du village des femmes, les premires relations sexuelles,
la mise mort d'animaux pour se repatre de leur viande sont lies la venue de la
Mort parmi les hommes.
Or, dans notre conte les femmes refusent de manger une quelconque
nourriture habituelle. La dduction est simple : si les femmes ne mangent ni
poisson, ni viande, ni lgumes que peuvent-elles manger ? La rponse est double et
unique. Elles viennent du pays des morts et mangent une nourriture de mort ou bien
elles sont cannibales. La confirmation de cette dduction nous est donne par des
variantes de ce conte o le hros mystificateur et sotriologique T1 conjoint en sa
personne les rles de Colobe et Situtonga et des femmes de l'au-del. En effet, il ne
se nourrit que de vers de terre (nourriture de la mort), puis, aprs une premire
mort, devient anthropophage avant de mourir une deuxime fois par la corne de
l'Arracheuse de Landolphia. Il renatra sous forme d'un fantme et toutes sortes
d'animaux, qui sont des nourritures humaines, contribueront une chane
d'vnements catastrophiques lis la mort du hros.
Il n'est pas possible ici d'analyser dans le dtail cette version foisonnante
mais nous retiendrons le rle de l'eau, sous forme de pluie et la suite des
transformations et fcondations mortifres. Il est donc licite de concevoir que les
femmes de Situtonga et de Colobe, comme la femme de Bata viennent d'un autre
monde, cadeau empoisonn des dieux, et qu'elles incarnent l'ambigut de la mre
sous ses deux aspects de bonne et de mauvaise mre, source de vie et de mort. Le
conte africain convoque ces images grce des notations suivant les codes de la
lutte, de la nourriture et de la chasse qui sont intimement lis au code sexuel dans
toute l'Afrique. Lutter, transpercer et mourir sont des mtaphores de l'activit
sexuelle masculine alors que manger est associ l'activit sexuelle fminine. La
mre qui nourrit l'enfant et l'pouse qui se nourrit du mari, de sa chasse et de son
sexe, sont des images prgnantes dans l'imaginaire africain qui tour tour scinde et
fond les deux reprsentations aussi bien dans le langage que dans les contes. Ce
chanage et/ou cette fusion des activits quotidiennes qui assurent la survie de
l'espce sert de substrat logique bien des contes.
Si la femme de Colobe n'est pas mise mort comme la femme d'Anoup, cela
est d au phnomne d'laboration secondaire. Dans la socit Ngbaka-M'abo on
substitue, la loi du talion, le prix de la vie ; c'est--dire qu'une compensation en
services, en biens, ou montaire, est exige de qui a caus, volontairement ou non,
la mort d'autrui. L'inversion des causes de la sparation des frres est un phnomne
1
J. M. C. THOMAS, op. cit.
111
SUR LA PISTE DES MYTHES
courant et bien connu des mythologues : dans le conte gyptien, c'est l'avidit, le
manque de retenue dans le choix du partenaire sexuel ; dans le conte centrafricain,
il s'agit au contraire de l'abstinence de nourritures humaines, de leur refus en bloc.
Il faut dans les deux cas de marquer la femme comme perverse, comme dangereuse
pour la vie en socit, mais en mme temps, lui accorder un pouvoir sans limites sur
les processus de vie et de mort.
LA MORT SYMBOLIQUE
Dans toute l'Afrique1, persiste cette image dont l'origine est sans doute
gyptienne, du mort couch sur un animal corne, taureau, antilope, rhinocros ou
autre. On retrouve cette image en gypte o elle reprsente Osiris sous la forme
d'un taureau emmenant un mort aux Enfers. Elle est au centre des cultes
mithriaques, des rituels initiatiques, et persiste dans la Corrida. Le dieu solaire
iranien Mithra est reprsent tuant un taureau dont il tire sa force et son
immortalit. la queue de ce taureau, sont lis des pis de bl2. Le rite de la mise
mort du taureau et de sa consommation correspondait un rite initiatique vers l'ge
de trente-trois ans. Les grecs appelaient bouphonia (meurtre du taureau) cette fte
en l'honneur de Mithra, qui donnait lieu une recherche ritualise des causes de la
mort du taureau3 sacrifi. Toulouse, le nom toponymique Matabiau (tue le
taureau) voque l'pisode christianis de la mort d'un certain Saturnin (quivalent
latin du dieu grec Cronos), qui aurait troubl un office mithraque. Ce culte du dieu
soleil, aprs avoir t supplant par le christianisme qui lui emprunte bien des traits,
inspire encore quelques socits sotriques. La XIXe lame du tarot est cense faire
allusion ce culte et, curieusement, dans le tarot de Marseille, deux jeunes garons
fort semblables, se soutenant l'un l'autre, sont reprsents sous l'image d'un soleil
visage humain ; on ne sait pas trop quoi renvoie cette iconographie qui pourrait
aussi bien reprsenter le dieu solaire gyptien et les deux frres, Osiris et Seth, que
le dieu juif ou chrtien et un quelconque avatar du couple fraternel, ou encore Zeus
cherchant nuire Promthe et son frre.
L'archtype du couple utrin est complexe et son interprtation se modle sur
les croyances de l'poque et du lieu. Limage d'un homme s'attaquant un animal
cornes, le terrassant et/ou tant terrass par lui semble reprsenter la mise mort
d'un dieu primitif par un hros divin ou en voie de le devenir ; en tant que rite il
s'agit de la mort d'un chef qui doit laisser sa place un homme plus jeune 4; la bte
cornes est aussi l'image phallique de la desse-mre garante de la rsurrection du
mort qui comme nous l'avons dj dit est assimil une graine que la pluie fera
renatre.
VAINCRE LA MORT
C'est sans doute une bribe de cette image qui traduite en langage potique
inspire la dernire phrase du conte centrafricain :
1
Dans l'Afrique des Grands Lacs, le hros royal et son fils affrontent un taureau une corne
qui tue le pre et en fait le roi des Morts.
2
Sur le rapport existant entre le taureau et les dieux de la vgtation lire J. FRAZER, op.
cit.
3
Cf. infra.
4
A propos de ce rite, lire R. GRAVES, op. cit.
112
AFFRONTEMENTS FRATERNELS
ET MOURIR DE PLAISIR
La reconnaissance et l'acceptation de la violence dans le monde sont au
centre du conte et la cause de la violence, celle que l'homme peut encore reprer, est
loge dans la bouche de la femme pour ne pas dire dans son sexe. Cet attachement
du conte rendre la femme coupable du sort misrable de l'humanit, n'est pas
spcifiquement africain, puisque nombre de cultures expriment en des mythes l'ide
que la faute qui nous cot le Paradis l'ge d'Or est l'uvre de la femme qui
par gourmandise croquer la pomme, se gaver de miel, se nourrir de la viande
d'animaux sacrs, boire le sang de ses victimes, s'enivrer de bire va commettre
l'irrparable. L'ambigut est presque toujours conserve, qui fait que cette avidit
113
SUR LA PISTE DES MYTHES
renvoie au dsir sexuel de la femme et mme, comme nous l'avons vu, la curiosit
mtaphysique1.
1
Cf. dans le chapitre "Babel " les femmes qui cherchent dieu et, ici, la recherche des causes.
2
Voir Robert Gauthier, "Pouvoir et vrit, argumentation et sduction" in Argumentation et
valeurs, U. Toulouse-Le-Mirail, CALS, 1984.
114
STRUCTURE MYTHIQUE ET PSYCHANALYTIQUE
(OU COMMENT POUSER UN ROI)
RSUM DU CONTE
NTAKARENGIMFUBYI (Rwanda)
1 Le pre de l'orpheline se remarie.
2 La martre veut se dbarrasser de N.
3 Le pre cde et abandonne sa fille en fort.
4 Aide par deux oiseaux, la jeune fille traverse une rivire.
5 Un chat propose N. de lui donner une maison.
6 N. vit avec le chat dans une maison entoure d'arbres fruitiers.
7 Le chat interdit N. de manger des fruits d'un arbre.
8 Lors d'une grande scheresse, N. dsobit et mange des fruits.
7 Elle tombe en langueur, mais le chat la gurit.
8 En grimpant au sommet d'un arbre, N. se sent fatigue et c'est le chat
qui lui coupe une branche pour faire un bton de voyage.
9 Les chasseurs du roi trouvent la retraite de la jeune fille.
10 Aprs plusieurs tentatives infructueuses, le roi fait brler la maison,
enlve la fille et emporte le bton coup pour elle, et qui contient le chat
transform.
11 Aprs le mariage de l'hrone, le chat redevient lui-mme, les petits
oiseaux sont l aussi, et tous vivent heureux.
DE L'ANALYSE
Nous allons maintenant tenter d'clairer quelques contes grce un certain
nombre de perspectives o le lecteur pourra reconnatre l'influence de Freud, de
Jung, de Greimas, d'Otto Rank, de Marie-Louise von Franz, de Maranda, de Lvi-
Strauss et de bien d'autres encore.
L'analyse en motifs nous permettra de faire allusion des contes et des
mythes du monde entier, la perspective psychanalytique nous permettra de faire
apparatre ce qui dans le conte est une activit compensatoire de la psych infantile.
La logique des possibles mettra en vidence les contraintes narratives et discursives
lies l'anthropomorphisme de ces structures.
Prsenter le conte comme un divertissement et un jeu ducatif, c'est ignorer
l'origine lointaine du conte et n'en garder que le texte manifest par la voix du
conteur ou la plume du chercheur. Si le conte, insr qu'il est dans une socit, a
une valeur ducative et moralisante, c'est bien l son aspect le moins intressant, le
115
SUR LA PISTE DES MYTHES
116
STRUCTURE MYTHIQUE ET PSYCHANALYTIQUE
THMES ET MOTIFS
Le thme du conte intitul "Ntakarengimfubyi" ou "la fille abandonne" est
celui de "l'enfant rejet"; le nom de l'hrone signifie "rien n'est pargn
l'orpheline" et nous plonge directement dans le thme dont nous avons esquiss le
schma. Ce thme universel semble avoir eu une rsonance particulire au Rwanda
o les exemples abondent ; une tude, assiste par un micro-ordinateur, entreprise
par nous-mme semble dj placer ce thme en tte de liste des thmes traits par la
littrature ethnique du pays. Ce thme semble tre constitu par trois motifs stables
et rcurrents :
une disjonction d'avec la socit pour se conjoindre la fort,
une disjonction d'avec la terre soit par lvation dans un arbre, soit par
une immersion dans l'eau,
une conjonction avec la socit sur un mode mlioratif.
Les hros sont toujours des jeunes hommes et des jeunes filles qui, la suite
de leur escapade dans le monde de la nature, vont rintgrer la socit des hommes
grce un mariage prestigieux ou une rinsertion valorisante. Il semble bien que ce
rejet ait une lointaine origine rituelle en relation soit avec une qute initiatique, soit
avec un rite de faiseur de pluie. Nous voquerons toutes ces variantes partir des
motifs manifests par notre conte de rfrence.
117
SUR LA PISTE DES MYTHES
Le schma initiatique est bien connu ; il dbute par une sparation d'avec la
socit et la cellule familiale, une espce de mort symbolique et de qute-voyage
dans un monde des esprits et des morts, reprsent souvent par la fort, le monde
des eaux, celui des structures arborescentes censes servir d'chelle pour accder au
monde des anctres et des dieux. Cette qute se termine par un retour au monde des
vivants, de la socit des hommes, retour qui voit la position de l'initi valorise par
son cheminement initiatique.
Le rite des faiseurs de pluie nous est connu pour l're bantoue mridionale
grce l'uvre de Frobenius1. Dans un conte indit du Rwanda intitul "Les
Faiseurs de pluie Basigi", puis dans un autre conte recueilli par A. Bigirumwami 2,
des traces trs prcises de ce rite sont reprables. Il s'agit en fait, non pas d'un seul
rite, mais de plusieurs rites correspondant au degr de gravit de la scheresse
auquel ce rite veut remdier.
ce rite sont lis l'activit sexuelle des princesses royales, la puissance du
roi sacr, l'avatar lonin du roi vivant et des rois morts, le sacrifice d'une jeune fille
vierge et nubile, sa consommation par un lion, son enterrement sous un arbre, sa
pendaison dans un arbre, l'enterrement de jumeaux dans une terre humide, la
noyade d'un tre humain dans une rivire ou un lac, la conjonction d'un humain
avec un serpent, la naissance de jumeaux portant une tache lunaire sur le front et la
conjonction d'une peau de lion avec de l'urine. Tous ces items et motifs se
retrouvent dans l'un ou l'autre des contes rwandais ainsi d'ailleurs que dans les
contes du Zare3.
Ayant situ notre conte sur le plan psychologique, initiatique et rituel il
nous reste voir dans le dtail quels motifs, quels items et quels strotypes
narrativo-discursifs sont prsents dans le conte, comment ils s'agencent, quelles
variantes on peut trouver dans d'autres contes.
STRUCTURES DISCURSIVES
La situation initiale qui rvle un manque est un strotype narrativo-
discursif trs courant : un homme pouse une femme dont il a une fille, la mre
meurt et le pre se remarie. On ne peut donner ici le rang de motif des noncs
qui rsument cette situation car dans d'autres contes le dsir de remariage du pre et
les difficults qu'il prouve convaincre une femme de l'pouser malgr la prsence
de la fille qu'il a eue d'un premier lit, font l'objet de longs dveloppements au cours
desquels la future martre insiste sur une condition son mariage, celle du meurtre
de la fille du premier lit.
Le premier "motif" vritable est la description de l'attitude de la martre
aprs le mariage : c'est la mchancet fondamentale ou peut-tre la jalousie de la
martre qui sera la cause du dpart de la jeune fille.
Le pre, ayant pris la dcision de se dbarrasser de sa fille, part avec elle
dans la fort et, par un stratagme, l'abandonne puis retourne chez lui. Ce motif
peut tre considr comme un invariant prsent dans de nombreux thmes, mais il
contient aussi une plage de variance au niveau des items qui le constituent. Ici, si
1
L. FROBENIUS, Erythra-Lnder und Zeiten des heiligen Knigsmorden, op. cit.
2
A. BIGIRUMWAMi, op. cit.
3
Cf. J. KNAPPERT, op. cit.
118
STRUCTURE MYTHIQUE ET PSYCHANALYTIQUE
l'on considre le stratagme employ dans l'ensemble des contes rwandais, nous
sommes encore en prsence d'un invariant : l'excuse employe par le pre est la
ncessit de s'isoler pour "faire ses besoins". Mais l o les contes diffrent, c'est
par rapport la prsence ou l'absence de dtails, de prcisions dues sans doute la
mmoire ou au caprice du conteur.
Avant de prciser en quoi consiste la variance dans une tude base sur la
structure des figures ou images ou motifs, une remarque s'impose. Pour faire du
motif un invariant absolu, il faut atteindre dans sa description un degr
d'abstraction trs avanc, et ce, indpendamment du fait qu'un motif peut apparatre
comme une variable dans un ensemble de textes ayant la mme structure narrative.
Le motif dcrit comme "Pre allant perdre ses enfants en fort" entretient une
relation de similitude avec le motif "Serviteurs allant perdre des enfants en fort".
Aussi bien au niveau figuratif qu'au niveau fonctionnel, ces deux motifs sont
comparables. Doit-on dans ce cas parler d'un seul motif ou de deux motifs ? Nous
proposons pour rsoudre ce problme une double dfinition du motif, une dfinition
fonctionnelle un niveau abstrait qui ne reconnatrait comme motif qu'une
configuration discursive susceptible de possder une configuration inverse ou
symtrique, reprable dans la littrature ethnique mondiale, puis une dfinition
interne en extension structurant sur un arbre choix binaires les variantes internes
reprsentant une logique des possibles figuratifs. La dfinition interne se lirait donc
sur l'arbre et de haut en bas sur un axe allant du plus abstrait au plus concret ; le
bas de l'arbre tant fait d'items trs varis et le haut de l'arbre de parcours figuratifs
spcialiss. Ces motifs, ou squences, ou configurations discursives manifestes par
des parcours figuratifs spcialiss et des items spcifiques se distingueront des
strotypes narrativo-discursifs, d'une part par le fait qu'ils ont une fonction
dterminante dans le droulement du conte, d'autre part parce qu'il est possible d'en
inverser le contenu. La situation initiale de notre conte ne peut tre un motif, car il
n'est pas possible de dfinir une situation inverse ou symtrique, tandis que nous
pouvons concevoir que le premier motif du conte soit appel "Expulsion en fort" et
qu'il ait comme symtrique le motif "Rintgration dans la socit humaine". Le
premier motif est susceptible d'tre manifest par un certain nombre de parcours
figuratifs faisant appel des items trs varis. Pour l'ensemble de la littrature
ethnique rwandaise, on peut dresser une liste de ces variantes, liste non exhaustive
mais rendant compte des rcits connus de nous :
Le premier choix qui s'opre est celui du personnage qui accomplit
l'action d'expulser physiquement le ou les enfants : Le pre/les serviteurs
Les serviteurs peuvent tre des individus reprs par leur rang social ou
bien par un lien familial avec la personne qui sur le plan cognitif est la
cause de l'expulsion et non l'excutant.
Le but recherch peut tre la mise mort de la victime ou simplement
son abandon la merci des dangers de la fort.
La victime peut tre effectivement tue ou simplement abandonne.
La victime peut tre sauve avant d'tre tue ou abandonne.
Le pre peut s'clipser en utilisant un quelconque stratagme.
S'il utilise le prtexte "d'aller faire ses besoins" il peut ou non utiliser un
substitut magique pour rpondre sa place.
119
SUR LA PISTE DES MYTHES
S'il utilise ce substitut, ce peut tre l'tron qu'il a dpos ou bien une
amulette quelconque, bton, collier, etc.
Le tableau ci-aprs rend compte de la structure du motif suivant une logique
des possibles figuratifs. Suivant que le conte utilise tel ou tel parcours, la dernire
figure du parcours conditionne la suite du rcit et la nature du motif suivant. Les
items en tant que tels sont conditionns par le systme des objets spcifiques d'une
culture donne ; ils n'ont pas vritablement de rle fonctionnel dans le rcit, mais
ils peuvent malgr tout, de par leur fonction dans la socit, fonction pragmatique
ou fonction rituelle, influer sur la nature du motif suivant le motif dont ils font
partie. tant donn un panier ou tout autre objet, il existe un certain nombre de
motifs qui peuvent l'inclure parmi leurs figures constituantes.
Ce qui nous permet de faire l'hypothse que le rcit populaire est gnr
partir de plusieurs plans directeurs : soit qu'un thme slectionne les motifs dont il
a besoin, soit qu'un motif premier entrane l'apparition du suivant, soit que la
prsence de certains items conditionne l'apparition de motifs utilisant ce mme
item. C'est ainsi qu'on peut mieux comprendre les transformations et inversions
symtriques des diffrentes versions d'un conte, de l'volution des thmes et de la
logique interne du conte indpendamment des motifs qui le constituent.
En effet dans un corpus de 350 contes, dont une trentaine dbutent par la
mme squence initiale que notre conte et qui comportent tous le motif "Expulsion
en fort", on trouve les variantes indiques sur le tableau ci-dessus. Suivant le
parcours emprunt, le motif suivant diffre ; sauf dans la branche gauche o les
diffrents items ne conditionnent en rien la suite du rcit.
Dans ce conte, le motif suivant n'est pas celui qui statistiquement serait le
plus probable compte tenu du corpus rwandais. Nous nous attendrions voir la
jeune fille chercher immdiatement refuge dans un arbre alors qu'elle traverse la
rivire et est guide par deux oiseaux. Bien qu'il ne soit pas mentionn que les
oiseaux habitent dans un arbre on pourrait penser que c'est dans un arbre que les
oiseaux l'emmnent ; cependant, rien dans le conte ne l'indique. Nous sommes en
prsence de ces animaux comportement humain qui sont des items courants du
120
STRUCTURE MYTHIQUE ET PSYCHANALYTIQUE
121
SUR LA PISTE DES MYTHES
courante au Rwanda, les chasseurs sont crus tout de suite, point n'est besoin de faire
appel aux diffrentes classes sociales pour confirmer la nouvelle. Par contre, le
parcours figuratif de l'enlvement se fait en trois tapes, chec des chasseurs qui
trouvent la jeune fille envole puisqu'elle est retourne chez elle ; chec de la
premire tentative du roi faite selon les usages sociaux (les chasseurs essuient un
refus de la part du chat), deuxime chec du roi qui se dplace lui-mme avec deux
gnisses (les gnisses se battent l'entre du Rugo1, ce qui est un mauvais prsage)
; la troisime tentative base sur la violence russit : on brle la maison du chat.
Le motif suivant est, lui aussi, traditionnel au Rwanda : le protecteur
animal de la jeune fille suit celle-ci la cour, y est bien accueilli et mne une vie
heureuse. Dans la plupart des cas et pour ce qui est du thme de "l'Enfant rejet",
c'est le frre qui, ayant pris forme bestiale, retrouve son apparence humaine la
cour du roi. Dans notre conte le chat se cache dans le bton qu'il avait coup pour la
jeune fille, ce bton est emport par les serviteurs du roi et le chat retrouve son
apparence une fois la cour. Le motif est donc bien le mme et il permet de
comprendre que le bton a toujours t un moyen pour le chat d'accompagner la
jeune fille.
Le conte s'achve de faon traditionnelle sur le bonheur de la jeune fille et
de ses allis animaux, car elle retrouve, la cour du roi, les oiseaux qui l'avaient
recueillie.
Un motif n'a pas t utilis dans ce rcit, c'est la vengeance de la jeune fille
par la punition de la martre et mme quelquefois de son pre. Ce motif termine en
gnral ce type de conte dans le corpus rwandais.
Si l'on compare notre conte au conte type du thme de l'"Enfant rejet" dans
la fort, on s'aperoit que notre conte est fidle au type ; mais si l'on compare les
parcours figuratifs, on voit que des parcours appartenant d'autres types ont t
insrs. Le tableau ci-aprs prsente ces similitudes et ces diffrences.
On voit comment les changements d'items amnent des changements de
parcours figuratifs sans vritablement changer la structure des motifs et leur nature.
On voit mme comment les changements d'items sont furtifs, le frre qui se
transforme en lion devient un chat qui se transforme en bton. Il semble que l'on
assiste ici une tentative de profanisation, le rle des animaux, l'interdit, sa
transgression et sa punition semblent vouloir donner une leon d'obissance, de
mme que certaines versions font de la transformation du frre en lion une
transgression d'interdit. La punition des parents a t supprime, ce qui est cohrent
avec la volont moralisante et d'ducation des enfants. Le conte type se trouve lui
un autre niveau, il est beaucoup plus proche d'une ralit mythique et
psychanalytique, il cherche beaucoup moins duquer qu' rappeler un parcours
mythico-initiatique que l'on peut reconstituer grce aux nombreuses versions
centres sur ce mme thme.
Pour comprendre les glissements successifs qui ont fait apparatre et se
manifester les parcours figuratifs et les items des versions modernes du thme, il
suffit d'examiner les diffrents parcours
figuratifs qui manifestent le motif de l'expulsion en fort. Les versions qui nous
semblent les plus proches du mythe sont celles qui donnent pour raison de
1
Terme kyniarwanda pour dsigner l'enclos
122
STRUCTURE MYTHIQUE ET PSYCHANALYTIQUE
l'expulsion une famine ou une scheresse. partir de ces parcours qui pourraient
tre rsums sous l'tiquette "manque de pluie", ce sont les oncles paternels ou
maternels, le pre, puis la martre qui prennent la place de la socit comme cause
de l'expulsion des enfants. La profanisation de l'expulsion est base sur le vecteur
smantique suivant :
Les dieux expulsent, les rois et les devins font de mme, suivis en cela par les pres,
les oncles, les martres et dautres encore.
UN ARCHTYPE
Des rcits bantous du Zimbabwe, du Zare, du Rwanda font explicitement
rfrence un sacrifice la pluie. Ces rcits ont sensiblement la mme structure de
motifs, de nombreux parcours figuratifs sont les mmes et un grand nombre d'items
se retrouvent tels quels. Par contre, un certain nombre de motifs ont t inverss,
les mmes items ont t diffremment agencs, ont chang de fonction, les mmes
acteurs se trouvent dans des situations spatiales inverses. Si l'on voulait
reconstituer le prototype du rcit, nous aurions ceci :
la pluie ne tombe plus sur un royaume et la famine menace ;
on consulte les devins ;
ceux-ci indiquent qu'un lion a aval la pluie ;
il faut sacrifier une ou deux jeunes filles et un garon ;
les jeunes filles doivent tre de sang royal, nubiles et vierges ;
des serviteurs exposent en fort les victimes ;
ils construisent une hutte pour les victimes ;
ils se rfugient dans les arbres ;
l, les jeunes filles se couchent sur un lit ;
le jeune homme se hisse sur un support lev ;
les victimes appellent le lion dont le rugissement est assimil au tonnerre ;
le lion pntre dans la hutte et est tu par le jeune homme
on le dpce, il pleut ;
Le jeune homme pouse la princesse royale ;
la peau conjointe de l'urine humaine servira comme charme de pluie.
Le motif central est ici un jeune hros qui tue le monstre, dlivre la
princesse, l'pouse et remplace le vieux roi dont les forces magiques diminues
n'assuraient plus la venue de la pluie1.
Alors que le motif central de notre conte et du conte type est une jeune fille
dans un arbre qui grce un alli animal survit et pouse un roi.
1
Pour cette reconstruction cf. L. Frobenius, op. cit., A. Bigirumwami, "Umuhungu wakijije
mushiki we agiye kugurwa imvura", op. cit., p. 217, "Les Basigi, dtenteurs de la pluie",
conte rwandais indit, S. Feldmann, "The Maiden who was sacrificed by her Kin,"
(Akikuyu) n 97, op. cit. et J. Knappert, "Rom" (Alur) et "Zangu and the Lion" "(Alur), op.
cit.
123
SUR LA PISTE DES MYTHES
Ce sont les items, qui ont le mieux rsist l'rosion profanisante, les
motifs se sont inverss, les parcours figuratifs se sont adapts, mais la structure en
motifs est reste stable.
PROTOTYPE
EXPULSION EN FORT/ OPPOSANT ANIMAL/ ASCENSION/
PROTECTION/ MARIAGE
TYPE
EXPULSION EN FORT/ ALLIE ANIMAL/ ASCENSION/
ENLVEMENT/ MARIAGE
Les similitudes au niveau des parcours figuratifs sont nombreuses, citons,
en faisant appel des versions diffrentes :
PROTOTYPE TYPE
TRE EMMNE EN FORT TRE PERDUE EN FORT
UTILISATION D'UN REFUGE HUTTE CONSTRUITE DANS L'ARBRE
MDIATION DES SERVITEURS INTERVENTION DES CHASSEURS
COHABITATION DES SEXES COHABITATION ANIMAL MLE/FILLE
LVATION SOCIALE D'UN CONJOINT MARIAGE GLORIFIANT
Quant aux items, il est inutile d'en donner la liste tant elle est vidente. Le
problme que pose une analyse en motifs est que l'on peut volont jouer sur le
degr d'abstraction des motifs et qu'en fin de compte tout rcit pourrait tre ramen
une structure semblable si l'on dfinit les motifs avec un trs grand degr
d'abstraction. D'autre part, ce qui est remarquable c'est que ce sont les lments les
plus larges et les plus troits qui restent constants et ce sont ceux d'importance
moyenne qui sont le plus sujets aux variations.
1
Cf. Les contes europens mettant en scne des enfants poursuivis par une sorcire ou par
un ogre.
124
STRUCTURE MYTHIQUE ET PSYCHANALYTIQUE
1
Cf. R. JAULIN, La mort sara, coll. 10/18 et textes indits sur le Yondo, socit initiatique
du Sud du Tchad.
2
Le ka est une des formes de lme dun dfunt et les oiseaux ttes humaines
appartiennent au monde des morts. Des peuplades hamites conoivent aussi lme sous
forme doiseau.
3
Cf. R. GRAVES, op. cit.
125
SUR LA PISTE DES MYTHES
L'adoption de la jeune fille par le chat est ambigu, car, si la suite du conte
prsente le chat plus comme un pre adoptif qu'un mari, bien qu'il ne cde la jeune
fille que contraint et forc, le sjour de Ntakarengimfubyi peut tre considr
comme une cohabitation avec un conjoint. Le conte du Chat bott en Europe n'a
que peu de similitude avec ce thme sauf sur le plan narratif, car il s'agit dans les
deux cas d'un sujet dshrit qui a comme adjuvant un chat et qui finit par se
conjoindre avec la royaut. Par contre le chat en tant que dieu des enfers, diable
dans la terminologie chrtienne, trouve sa place dans la perspective d'un parcours
initiatique dans le monde infrieur. Il se rattache aussi la tradition sotrique
gyptienne o il est un personnage infernal sous le nom de Bubastes.
Les arbres fruitiers sont reprsents dans le relief ci-dessus comme tant le
jardin de la tombe du mort, on y voit deux types d'arbres du dsert : des palmiers
dattiers et une espce de baobab ; les premiers sont de simples arbres tandis que
l'autre est habit par un esprit. On connat la valeur magique du baobab dans le
sahel grce au tmoignage des contes wolof du Sngal et il est remarquable que
dans notre conte un seul arbre reste productif dans la priode de scheresse qui
pousse la jeune fille braver l'interdit. Le conte rwandais est trop bas sur la courbe
de profanisation pour que l'on puisse avec prcision expliquer le sens de l'interdit et
la consquence de sa transgression, mais le caractre numineux de l'arbre est rest
prsent au point mme que le motif apparat deux fois dans le cours du rcit.
L'ensemble des items prsents, entre autres l'ascension de l'arbre, le semi-
vanouissement d la fatigue, le bton de voyage, tout indique que nous nous
trouvons en prsence du passage d'un monde dans un autre. Le motif du retour au
monde des vivants est courant dans le folklore de tous les pays. Aprs un sjour
conjugal dans ce monde merveilleux et ternel des esprits, l'humain prouve de la
nostalgie pour la terre o rside sa famille et demande son conjoint de le laisser
retourner chez lui. La permission est toujours accorde, mais elle s'accompagne en
gnral d'un interdit de rvler d'o proviennent toutes les richesses que ramne ce
voyageur de l'au-del. Les conjoints sont toujours magiciens, sorciers, fes, sirnes
et la transgression de l'interdit amne coup sr une punition magique qui est en
gnral l'impossibilit de retourner dans ce monde enchant et la disparition des
biens magiques offerts en prsent la famille humaine. Notre conte garde la trace
de ce motif, mais la cohrence a t perdue et il ne reste que des ruines du motif
que le conteur a bien du mal agencer.
126
STRUCTURE MYTHIQUE ET PSYCHANALYTIQUE
1
Cf. J. FRAZER, op. cit.
127
SUR LA PISTE DES MYTHES
Quant au happy end final, il n'a rien pour surprendre le lecteur. On runit
les acteurs ensemble dans une espce de paradis sur terre. Il est cependant
remarquable que le conteur ne fasse pas mention de la famille de la jeune fille et de
la punition obligatoire de la mchante martre ; il faut dire qu'il s'est enlev toute
possibilit de recours ce motif en insrant dans le corps du conte le motif du
retour.
Nous avons donc vu que ce conte n'est pas original par ses motifs que l'on
retrouve partout ailleurs. Il l'est, par contre, dans le corpus rwandais, car les
parcours figuratifs utiliss et les items sont peu courants, les deux oiseaux, le chat,
le bton, l'interdit de l'arbre pourraient hypothtiquement tre raccords une
tradition mythique moins intgre que les motifs qui constituent le thme de la
"Fille dans l'arbre". On voit ici l'uvre un mode de composition et d'volution
d'un thme par enchssement de parcours figuratifs inhabituels dans une succession
rgle de motifs traditionnels.
DE L'INTERPRTATION
En fait l'interprtation recouvre deux formes d'amplification et d'analyse du
conte, d'une part la totalit du rcit recouvre un thme qui ne prend toute sa valeur
que si on le situe par rapport une problmatique mentale de type infantile, la
reprsentation figure de peurs, de dsirs, de sentiments, de culpabilit, de dfense
du Moi, de surcompensations en un mot d'affects ; d'autre part, les motifs et les
items appartiennent une logique mythique, rituelle et magique.
Le personnage destinateur dans le conte est la martre, elle reprsente pour
l'enfant le ct incomprhensible, frustrant et agressif de la propre mre de l'enfant
qui ne peut, sous peine de souffrir d'un atroce sentiment de culpabilit, diriger sa
propre agressivit et ses dsirs de mort contre celle-ci ; la martre devient donc
invitablement la personne contre qui on peut tourner son agressivit. Elle devient
un substitut envers qui il n'est plus besoin de refouler ses sentiments de haine. Sur
un autre plan, la martre est la reprsentation idale de la femme qui vole la fille
l'amour de son pre. La mre, mme si elle est ressentie comme rivale un niveau
plus ou moins inconscient, ne peut symboliser avec autant de violence, cette voleuse
d'affection qu'est toujours l'autre femme, car la jeune fille a toujours besoin de
l'affection de sa mre.
L'enfant tire un double bnfice en liquidant la mre dans son rve veill,
dans son affabulation fantasmatique : tout d'abord, il devient orphelin, ce qui
rpond deux pulsions sur le plan psychique : le refus de la mort, exprim par le
refus de descendre d'une femme mortelle et animale en s'inventant une autre
famille appartenant au monde des esprits immortels et des forces magiques, la dsir
d'attirer vers soi, la compassion et l'attention d'autrui, d'tre malheureux en sachant
que l'on va tre consol ; le deuxime bnfice tir de la liquidation par le sort de la
vraie mre est la possibilit, par ce fait ouverte, de s'abandonner aux sentiments
ngatifs, meurtriers, la projection sur le personnage de la martre ou de la co-
pouse, de la mchancet, de la noirceur que l'on ne peut dominer en soi.
Le personnage de la martre est alors charg de toute l'nergie ngative que
l'enfant prte sa propre mre et dont la mythologie reconnat l'existence travers
le thme de la "Mre dvorante" et le motif de la sorcire, de l'ogresse, de la vieille
femme, de la noire Kali, de la Mort. Par ailleurs, il la charge aussi de toute sa
128
STRUCTURE MYTHIQUE ET PSYCHANALYTIQUE
propre noirceur en l'utilisant comme une espce de bouc missaire. L'enfant sait
bien que s'il est expuls, c'est la fois cause de sa propre mchancet et de celle
de sa martre.
Le personnage de la fort est aussi ambigu que celui de la martre, comme
l'arbre qui la reprsente, il est la fois refuge, et monde plein de mystres
effrayants. Il semble cependant que ce sont surtout les adultes qui ont peur de la
fort et qui transmettent cette peur leurs enfants. Ces derniers se sentent plus
proches des animaux de la fort et des arbres que des adultes qui les entourent.
C'est trs souvent que l'on expose les enfants aux btes froces, aux lments, mais
ceux-ci se montrent beaucoup moins terribles que leurs parents humains, car, ils
prennent soin d'eux, les nourrissent, leur construisent des maisons qui sont plus
adaptes leur taille et leur got que les maisons faites par des adultes pour les
adultes.
L'adoption par une famille d'animaux, les vgtaux secourables, l'eau qui
berce au lieu de noyer, voil ce qui attend l'enfant que l'on expose en fort...
L'enfant a confiance dans la nature ou peut-tre plus exactement dans son
pouvoir magique de la dominer, comme, un temps, il dominait sa mre par ses cris
et ses pleurs.
L'excrment qui parle est aussi un phantasme de type infantile, au plan
symbolique il y a analogie entre l'expulsion de l'excrment et la mise au monde de
l'enfant expuls du corps de sa mre ainsi qu'avec l'expulsion de l'enfant du corps
social. On voit ainsi se profiler ce qui pourrait tre le sens le plus profond, le plus
enfoui, du conte. C'est dire l'instauration d'un devenir cyclique garant de
l'immortalit de l'homme.
D'ailleurs, les changements de monde, de maison, de statut, les
vanouissements, les retours, les dparts fondent la structure de surface comme la
structure profonde du conte. Cette circularit, qui a pour principal modle le cycle
de la vgtation et qui informe le cycle initiatique a pour schma symbolique le
signe de l'infini, le huit renvers "", que nous retrouvons dans le carr smiotique.
Partie de la socit et expulse en fort, la jeune fille passe brutalement d'un
terme son contradictoire. Cependant dans cette fort elle retrouve un foyer, une
maison : ce qui la place au niveau du terme contraire. De l, elle passe dans l'arbre
qui est le contradictoire de la maison des animaux en tant que lieu interdit, et de
l'arbre elle reviendra la socit. Son priple la fait passer, grce un certain
nombre de mdiations, d'un tat social dfavorable (orpheline qui rien n'est
pargn) un tat social trs favorable, celui d'pouse d'un roi.
Nous sommes en prsence d'un conte qui a la mme structure discursive que
le conte de Cendrillon en Europe. Le bal, comme lieu des mdiations, est remplac
par la fort, l'interdit de grimper l'arbre est du mme type que celui de rester
debout jusqu' une heure avance. Le sommet de l'arbre et le sommet de la journe
sont des lieux de passage et de transformation comme le dmontrent les contes du
monde entier.
129
SUR LA PISTE DES MYTHES
130
STRUCTURE MYTHIQUE ET PSYCHANALYTIQUE
Ces remarques nous amnent poser une fois de plus le problme du statut
exact du rle des oiseaux et du chat dans la vie de la jeune fille. On serait tent d'y
voir des amants, des expriences amoureuses sur un mode trs infantile avec les
oiseaux, sur un mode plus sexualis avec le chat.
Dans de nombreuses civilisations africaines, l'offre par le garon de nourrir
la jeune fille dans sa propre maison et l'offre par la jeune fille d'aller prparer la
nourriture dans la maison du garon est en fait un contrat de type sexuel. La
reprsentation gradue des partenaires sexuels par des oiseaux, puis un chat, puis
un roi, est peut-tre un fantasme scurisant dans la mesure o les oiseaux et le chat
reprsentent la fois la douceur et la fureur sexuelle.
On peut voir l, le mme phnomne que celui qui donne la double
qualification au futur poux, celle de dragon et celle de hros sauveur de vierges 1.
L'interdit transgress, la consommation d'un fruit interdit est dj dans la tradition
europenne assimile l'exprience sexuelle, dans la tradition africaine l'arbre et
ses fruits est souvent assimil au sexe de l'homme ; il est aussi inversement assimil
la femme et son sexe dans les crmonies d'initiation o les jeunes initis mles
doivent faire la preuve de leur virilit avec un arbre et ses anfractuosits. La fatigue
de l'ascension, les dfaillances associes aux fruits, au bton ne font que conforter
l'isotopie sexuelle sous-jacente.
nouveau, le bton que la jeune fille emporte dans son voyage de retour,
qui sert de refuge au chat dans son voyage matrimonial apparat comme un nud
d'isotopies o se fondent le psychanalytique, le symbolique et l'initiatique conu
comme un voyage travers les diffrents plans de l'existence, entre la vie et la
mort.
Si l'on projette sur le carr smiotique les catgories vridictoires engendres
par l'opposition tre/paratre, et les catgories initiatiques vie/mort, on dcouvre la
logique du conte :
Il s'agit alors de dmontrer que la mort est bien un paratre, donc qu'elle
n'est qu'un lieu de passage. Le rel est le terme complexe qui neutralise l'opposition
vie/mort ; la jeune fille quitte la vie, c'est--dire famille et socit, pour accder la
1
Cf. O. RANK, op. cit.
131
SUR LA PISTE DES MYTHES
132
STRUCTURE MYTHIQUE ET PSYCHANALYTIQUE
mrit par sa bonne conduite et son endurance devant l'adversit et le danger. Nos
socits, de mme que celles dites primitives sont bties et fonctionnent suivant ce
principe de la valeur acquise dans la souffrance et l'alination : ce qui en
psychanalyse porte le nom de compensation ou de surcompensation. Le Moi se
dfend ainsi de l'humiliation ressentie par l'espoir et le besoin d'une lvation
rparatrice qui lui est due. C'est la raison pour laquelle notre jeune abandonne se
doit d'pouser un Roi aprs avoir pay pour sa faute.
Envisags sous un autre angle dont nous avons dj esquiss le profil, les
hauts et les bas du priple de la jeune fille sont un moyen pour l'esprit infantile de
se reprsenter ou de croire au cycle des morts et renaissances et de refuser
l'irrmdiable.
Il ressort de tout ce que nous avons expos que si le dpart du conte fait cho
une psychose d'abandon et la fin un schma de surcompensation pour effacer le
sentiment d'infriorit et de culpabilit ressenti par l'tre qui se juge mal-aim, ce
parcours psychique s'insre l'intrieur d'une peur relle : celle de la mort. Il est
sr que l'abandon par la mre, vcu ou imagin, fait aussitt affleurer la
conscience le problme du devenir, quoi la mort met un terme. Le rejet, l'viction
hors du paradis de l'affection maternelle, s'il est une ncessit qui fonde
l'indpendance et l'autonomie de l'enfant, rend prsent le spectre de la mort et il est
tout naturel que le Moi cherche nier ce terme qui fait partie de l'tre de la vie et
le transformer en un paratre par le jeu des morts et renaissances conscutives dont
la nature nous donne l'exemple. Le but du conte est d'affirmer, grce ce passage
dans la nature, l'appartenance la nature. Elle permet de bnficier de ce processus
cyclique, seule immortalit concevable ce stade du dveloppement du psychisme,
stade qui fonde le sentiment religieux dans l'histoire des peuples et dans l'histoire
des individus.
Nous avons cependant laiss de ct un aspect du conte qui fait que la jeune
fille ne se dfinit que trs rarement comme sujet. Il est pourtant patent que le rle
des femmes dans les contes qui ne sont pas ouvertement le support d'une didactique
l'usage des femmes, est une compensation symbolique de leur dpersonnalisation
dans la vie sociale consciente. Or, notre hrone est un objet dont la famille se
dbarrasse et un objet que le roi acquiert par la violence. Nous avions dj
remarqu que son seul acte d'indpendance avait t la transgression de l'interdit ;
il semble donc possible d'arguer que la priode de transition entre l'asservissement
la famille et l'asservissement au mari soit vcue sur le mode du dsir et de la
satisfaction du dsir sans rfrence une autorit parentale ou sociale. D'ailleurs,
elle choisit d'accompagner les oiseaux, elle choisit de suivre le chat, elle choisit de
grimper dans l'arbre et de retourner dans sa famille : elle vit l sa libert sur un
mode fantasmatique en dehors de la socit profane. La dfaillance qu'elle prouve
lorsqu'elle veut suivre le chat (on pourrait dire suivre son animus dans la mesure o
la libert d'agir sa guise est reconnue comme un privilge mle) prfigure le
retour au principe de ralit, la rinsertion dans un systme de valeurs
patriarcales. Cet exercice de la libert ne va pas sans son train de sentiments de
culpabilit puisque la transgression de l'interdit la plonge dans une maladie
indfinie dont elle gurira sous l'gide du chat. On peut donc interprter cette vie en
dehors des normes, au milieu des animaux comme la compensation fantasmatique
du servage de la femme dans la socit. Le mariage tant malgr tout ressenti
133
SUR LA PISTE DES MYTHES
1
Cf. P. MARANDA, "Cendrillon : thorie des graphes et des ensembles" in Smiotique
narrative et textuelle, Larousse, 1973.
134
FRRE ET SUR
(LE FANTASME COMPENSATOIRE)
Parmi les contes rwandais, il est un thme qui revient souvent, c'est celui
d'une initiation amoureuse, incestueuse prlude une intgration sociale russie et
mme glorifiante.
Il s'agit d'un couple, frre et sur, qui quittent la socit dont ils font partie
et entreprennent de vivre dans la fort, loin des hommes, du foyer familial et de la
culture en gnral. Cette preuve a sans doute une valeur initiatique puisqu'elle
permet une rinsertion parfaite dans la socit. Ce thme est, bien sr, universel.
135
SUR LA PISTE DES MYTHES
136
FRRE ET SUR
S
S C A
Cause Typ Type Transf E H N Trans Agent
du e d'eau orms Refug S A pous C form de
dpart d'ea (2) (1) e A S e T s Trans.-
u M S I (2) form.
(1) E E O
N
Chass Manqu Oisea Arbre Chat Feu
Ntakaren- e Riv e ux s Frui + Roi
gimfubyi par ire + t bton
(Bigirumwa pre d'eau Chat Maiso Bton
mi) et n
mart Chat
re
Frre Fuite Plui Fort Faon
et sur devan e Rivire Faon + Voi + Roi Mart Feu
(Grimm) t + s Maiso x re Hom
mart pleur n brle me
re s
Baba et C
sa sur Orpheli Ma a Voi Partis Vie Hyne
(Hurel) ns nqu Hyne v x + avant et Fer
et e e et ageux famill Huma
Le frre affams d'ea r graine e in
la sur u n s
et logre e
(Smith)
LE THME
Les motifs qui composent ces rcits sont facilement isolables par
commutation, un motif tant rput tre une variante d'un motifme si dans un
environnement donn il peut prendre la place d'un autre motif sans rien changer
l'conomie du rcit. La commutation avec un motif tant toujours possible,
certains motifs du conte type sont absents dans les rcits trouvs. Les variations
internes dans un motif ne sont pas pertinentes dans la mesure o les motifs qui
constituent son environnement s'accommodent de ces variations : ainsi, le fait
qu'un de nos contes ait gomm la prsence du frre au dbut du rcit, n'empche
pas la constitution du couple fille-animal par la suite ; de mme, la non-
transformation du frre en animal dans un conte du corpus n'entrave pas la
conjonction dans le lieu retir qu'est la caverne, de la fille et de la bte. Le tableau
donn plus haut prsente ces diffrents motifs et les quatre contes qui constituent
notre corpus.
Le motif central qui assure l'unit du type aussi bien sur le plan initiatique
que mtapsychologique est celui de la vie commune dans un refuge. Il lui
correspond un rle thmatique susceptible de s'insrer dans divers parcours
figuratifs dont la somme constitue une configuration discursive que l'on pourrait
nommer : "La rclusion des filles".
137
SUR LA PISTE DES MYTHES
138
FRRE ET SUR
suprieur dans l'ordre du monde. Elle est le trsor cach sous d'humbles
apparences, que le roi rvle au monde merveill ; elle impose d'ailleurs la
prsence de son frre comme marque du pouvoir qu'elle a sur les deux mles. Elle
pardonne ou elle punit sa martre puis redonne forme humaine son frre,
rsolvant ainsi son complexe d'dipe, son complexe d'infriorit et la rivalit
fraternelle.
Ce scnario, trs gnral, permet d'une part de donner ce type de contes
une origine fantasmatique fminine et de comprendre pourquoi certains rcits
varient et s'cartent du type. L'tude des motifs va nous permettre de prciser
l'analyse gnrale en scnarios psychiques.
LES MOTIFS
Le motif de dpart peut avoir comme variantes la fuite, l'viction,
l'abandon, etc. Cette rupture voulue ou subie est toujours vcue comme une
punition : enfants chtis par la mchancet de la martre, ou chtiment des
parents par les enfants (vous ne me verrez jamais plus !), ou victimes dsignes.
Cependant, ce nouveau destin est aussi une forme de libration : les enfants
chappent l'treinte des parents, l'tau de la socit et vont pouvoir, en quelque
sorte, prendre leur vie en main, se dvelopper librement, vivre leur guise, libres
de se faire eux-mmes et de rinventer leurs rles respectifs mme s'ils inversent
les modles reus (au pays des nains, les enfants sont adultes). En fait, il s'agit
peut-tre d'une pdagogie subtile, puisque loin de la contrainte sociale, ils ne sont
en fait libres que de recrer les mmes structures sociales qu'ils ont fui et qu'une
logique terrorisante va leur faire dcouvrir comme la seule solution possible leurs
problmes. Ce dpart, passage de la Culture la Nature, est souvent dtermin
topologiquement : franchissement de rivires, ascension de montagnes, dserts
traverser. Mais c'est sans doute la fort qui joue le rle le plus important, car toutes
les cultures y font vivre les animaux, les esprits, les dmons, les fes, les sorcires :
royaume de dangereuse libert o l'on va faire ce que l'on n'oserait pas faire dans le
village ou dans la maison, monde de terreur ou de libert. Masochisme et sadisme
s'entremlent dans la rverie qui mne les enfants dans ces rgions interdites par
les adultes.
Le motif suivant est l'avatar un motif mdiateur, intermdiaire. Qu'il
s'agisse de la rvlation d'un interdit, de la dcouverte d'un malfice auquel on ne
pourra chapper, c'est toujours une preuve qualifiante. La sur joue le rle d'un
adulte auprs de son frre sur qui seul retombera la culpabilit ; qu'elle essaye de
l'empcher de boire, qu'elle essaye de le persuader du danger reprsent par
l'hyne, c'est sa lgret infantile qui le perdra. La sur est effraye par ce qui
pourrait arriver si elle laissait son frre satisfaire ses instincts, elle tente mollement
de le retenir et cde quand il la rassure : l'infrence sexuelle est vidente. La sur
possde une sagesse fminine qui lui permet de comprendre ce que la martre veut
faire (conte de Grimm) et elle obtiendra que la transformation de son frre en
animal ne soit pas trop dangereuse pour elle ; elle ne sera pas dvore par un
animal trop effrayant. Le tigre, animal froce et exotique, dragon terrifiant venu
d'autres contres est inacceptable mme en imagination ; le loup toujours froce,
mais indigne est aussi repouss ; n'est vritablement acceptable que le faon
aisment rduit l'obissance, mais dont la reprsentation dans l'imaginaire
139
SUR LA PISTE DES MYTHES
europen est faite d'une sexualit la fois forte et tendre. Le lion des contes
rwandais, une fois que la jeune fille a t rassure qu'elle ne serait pas dvore,
reprsente pour elle le protecteur mle par excellence : l'animal est li aux anctres
et aux rois et, sur un mode rituel, son union avec le lion fait d'elle une prtresse de
la pluie1 comme nous l'avons montr ailleurs. Le chat, avatar implicite du frre
joue le mme rle que le lion en plus domestiqu. Par contre, l'hyne donne un tout
autre contenu au motif : le rve tourne au cauchemar. C'est l'aspect terrifiant du
mle qui l'emporte dans le fantasme, la "dvoration" souhaite et crainte
s'accomplit sur un mode manducateur avec connotations sexuelles, comme en
tmoigne la cuisse sanguinolente de la jeune fille laisse dans la caverne2.
Le motif, central tous les rcits, est celui de la rclusion du couple et plus
spcifiquement de la fille ; ce motif appartient une classe de motifs que nous
avons appel "Rclusion des Filles" et qui est atteste dans des contes appartenant
d'autres thmes connus. Ce refuge est soit une maison dans la fort ou dans un
arbre, soit une caverne, un rocher creux. Lorsque le motif s'appuie sur l'item
"maison dans un arbre", il limine l'item "mot de passe" qui permet l'accs la
maison ou la caverne. Cependant quelle que soit la variante du motif envisag,
elle est susceptible d'tre interprte de la mme faon soit par la psychanalyse soit
par le recours au schma initiatique. Il s'agit du passage du hros et/ou de l'hrone
dans le ventre d'un monstre : le nophyte au cours du rite initiatique est cens
mourir et pntre dans une construction qui symbolise le monstre, la porte
reprsentant la gueule de l'animal mythique. L'ingurgitation et le sjour dans le
ventre prparent une renaissance aprs une priode de gestation. L'hyne du conte
rwandais est un tel monstre ; de mme le rocher ou la maison dans la fort. De
cette matrice, le myste ressortira transform ; naissance qui fera de lui une femme
ou un homme complet, pralable son insertion dans la socit. Sur le plan
psychanalytique, ce choix d'un lieu-ventre clos dans la fort ou dans un arbre entre
ciel et terre rvle une rgression infantile, un effort pour retrouver le sentiment de
scurit que le ventre maternel fournit au ftus. Ayant rejet la mre biologique
sous son aspect de martre c'est vers la mre nature que se rfugient le frre et la
sur. C'est aussi le moyen de crer un foyer en dehors de la tutelle des adultes et
d'accder l'indpendance. Le symbole de la maison est ambivalent comme tous
les symboles, il est la fois le lieu vers lequel on rgresse, mais c'est aussi un lieu
de transition qui marque une tape vers le statut d'adulte. L'accession un destin
indpendant, le vritable apprentissage de la vie ne peut se faire qu'en dehors de la
prsence inhibitrice des parents, des voisins, du village et mme de la nation. Si
tant de jeunes choisissent de partir en vacances, sac au dos, vers des pays trangers,
loin des villes, dans des lieux loigns et retirs, c'est bien pousss par les mmes
pulsions instinctives qui leur enjoignent de briser les liens qui les rattachent leur
sol natal, pour dcouvrir leur vritable identit. Cette errance obit d'ailleurs aux
mmes lois : il s'agit d'une transformation en bte hirsute, d'une exprience
sexuelle acqurir et d'un vague espoir d'tre dcouvert par des personnes d'un
haut rang social.
1
R. GAUTHIER, art. cit
2
R. GAUTHIER, "Littrature ethnique et interprtation des configurations discursives" in
Linguistique et smiologie des langues au Rwanda, GERLA, 1980.
140
FRRE ET SUR
Pour revenir aux motifs des contes, il faut aussi faire le rapprochement
entre certains dtails du motif et un autre motif qui est celui d'une transformation
nocturne d'un tre humain en animal ou vice-versa. De nombreux contes rwandais
utilisent ce motif, comme d'ailleurs les contes du monde entier. L'ambivalence de
l'homme (ou de la femme) moiti bte, moiti humain renvoie aux conflits de
l'instinct et de la raison, du conscient et de l'inconscient, du bien et du mal, du jour
et de la nuit. Mais au-del de ces oppositions simples qui sont vcues par tous, se
fait jour la conscience que le ct instinctuel, le ct noir, le ct animal de
l'homme n'est pas seulement un trait ngatif, mais qu'il est aussi positif : si le frre
fait peur la sur, parce qu'il est une force dvorante, c'est grce cette force
dvorante que leur survie est assure ; il la nourrit le jour, il la dvore la nuit, le
conte le laisse entendre travers divers symboles et euphmismes.
cette vie au fond des bois va succder un motif qui lui aussi est universel
: celui de la chasse du Roi. Ce motif implique soit la dcouverte de la retraite de la
jeune fille par des serviteurs du roi, soit la poursuite d'un animal bless, biche en
gnral, qui mne le roi seul auprs de la demeure de la belle jeune fille dont la
beaut rayonne. Cette qute du roi a des implications initiatiques dans la mesure o
cette jeune fille est un trsor cach, des implications mythiques et cosmologiques
dans la mesure o les quivalences usuelles : Roi = soleil, fort = nuit, jeune fille =
toile/lune voquent l'observation des astres. Les implications psychanalytiques
dcoulent d'autres quivalences que les thories de Jung ont mises en vidence :
jeune roi = raison, fort = inconscient, jeune fille = instinct. Les essais infructueux
pour s'emparer de la jeune fille sont mettre au compte des rticences
fantasmatiques de la jeune fille qui ne sait si elle doit craindre ou souhaiter son
enlvement. le roi, formidable, redoutable, pourfendeur de dragons, grand
massacreur de serviteurs, est si doux lorsqu'il est mis en prsence de la jeune fille
dans le conte de Grimm. Dans les contes rwandais il est beaucoup plus violent, il
brle la maison de la jeune fille quand les autres moyens plus civiliss ont chou,
il fait abattre l'arbre pour arriver ses fins. Dans tous les contes, il semble que la
violence soit souhaite : est-ce un strotype culturel qu'on rencontre dans nombre
de socits o l'enlvement brutal ou son simulacre est de rigueur comme prlude
au mariage, ou est-ce un fantasme dculpabilisant qui rejetterait sur le mle la
responsabilit d'actes que la jeune fille ne veut pas assumer ? Il est tentant de voir
l des traces de comportements prhumains de la femelle. Le feu, le fer ou la parole
sont les outils de la soumission de la jeune fille qui cde la violence qui lui est
faite, mais dont les consquences sont loin de lui dplaire. Le degr de violence du
roi et le degr de rsistance de la jeune fille varient selon les rcits qui tous
trahissent l'ambivalence de ses sentiments et de sa reprsentation du prince
charmant, du beau tnbreux, du blond gant, de la bte qui deviendra si douce
entre les mains de la belle. Strotype naturel ou culturel, il ne nous appartient pas
de trancher.
Le dernier motif obissant la binarisation fonctionnelle des actions, est
l'cho du premier motif. La martre, la famille, le pre et la mre de l'hrone
doivent tre sanctionns, le frre doit retrouver forme humaine. Mle vaincu sous
sa forme animale par l'autre mle, la bte doit disparatre puisque la scne se joue
au sein de la socit retrouve. Le choix entre la punition et le pardon n'est
141
SUR LA PISTE DES MYTHES
LES ITEMS
Il nous reste examiner ce que nous appelons les items, c'est--dire les
figures simples du monde qui sont au centre d'un motif, ou qui portent la trace d'un
motif estomp. L'un des items les plus importants dans ce type de conte est l'eau,
item auquel s'oppose le feu. Dans les contes rwandais c'est souvent la scheresse
qui motive le dpart des enfants, c'est une sorte d'eau qui dclenche la
transformation du frre en animal, c'est un cours d'eau qui marque le passage entre
le monde culturel et le monde naturel. Ntakarengimfubyi traverse une rivire pour
atteindre la maison des oiseaux, c'est une rivire ensorcele, ou bien de l'urine de
lion qui cause la transformation du frre, c'est le sang de la jeune fille confondu par
le frre avec de l'urine qui rvle l'ingurgitation de la sur par l'hyne. Les larmes
des enfants s'harmonisent avec la pluie qui accompagne leur dpart ; travers
transformations et inversions symtriques c'est toujours de l'eau et de son rle qu'il
est question. On peut en dduire un motif disparu que l'on peut reconstituer par la
comparaison avec d'autres contes rwandais et bantous. On y dcle aussi la trace de
pratiques magiques (magie imitative) comme dans le cas des larmes des enfants.
Quoi qu'il en soit l'eau, l'animal, le frre et la sur sont des lments dont les
relations explicites sur le schma ci-aprs interviennent dans des rcits que nous
avons voqus ailleurs.
142
FRRE ET SUR
Fr re Soeur C
O
C U
O P
U L
P E
L
E F
E
M M
A E
L L
E Anim a l Eau L
E
COUPLE M AGIQUE
Nous avions dtaill ailleurs le rapport entre l'eau, le lion, les jumeaux, la
cabane dans la fort, le feu et les rites des faiseurs de pluie au Rwanda et au
Zimbabwe. Rappelons qu'il s'agit d'une ou plusieurs jeunes filles qu'on offre en
sacrifice un lion qui porte la pluie dans son ventre et qui doit venir "dvorer" ses
proies dans une cabane construite cet effet dans la fort. Ces victimes sont
sauves par un frre ou un amant qui tue le lion et rcupre la pluie en ventrant le
lion. La cabane est ensuite brle par les villageois. Ce thme plus ou moins riche
en motifs suivant les rcits, se retrouve dans les contes bantous. Or le conte
allemand garde la trace de ces motifs et de cette organisation logique du rcit et/ou
du rite. Les disjonctions originelles deviennent conjonctions : frre disjoint de sur
et animal disjoint de l'eau par l'opration logique que cre le rcit deviennent frre
conjoint sur, animal conjoint eau, frre conjoint eau et sur conjointe
animal. Mme si au niveau discursif le thme de la pluie a disparu, la structure
logique est reste invariante.
Une autre problmatique transparat sur le mme modle logique, c'est
celle de la fcondit des mles que l'imaginaire des hommes institue en
compensation de la fcondit vidente des femmes1. L'eau dans le ventre du lion
mle dvoreur de vierges claustres est l'quivalent du ftus dans le ventre de la
femme. Le conte allemand et les contes rwandais portent toujours la trace de ce
conflit des sexes, mais c'est la femelle qui tente d'assurer sa supriorit sur le mle
sur un mode imaginaire dont le conte est l'expression censure. Le conte de Grimm
nous dit que la jeune fille fait de sa ceinture un collier pour le faon et qu'elle tresse
une corde pour l'attacher. Le sens de ces actes est vident : la jeune fille s'attache
les services du mle grce son attrait sexuel, cette conscience du pouvoir de ses
charmes va de pair avec son dveloppement psychique et sert d'indice
l'interprtation incestueuse de cette initiation.
1
Cf. B. BETTELHEIM, Les blessures symboliques, NRF, 1971.
143
SUR LA PISTE DES MYTHES
144
LE SENS INVERS
145
SUR LA PISTE DES MYTHES
conventions linguistiques ont rgle par avance, mais d'o sortiront un vainqueur et
un vaincu. L'itrativit de ces joutes oratoires met en relief l'activit agonistique et
ristique de l'humanit, combat de position o tout est toujours remis en jeu. Il n'est
pas ncessaire que ces joutes aient un public, chaque individu est susceptible, de
par la nature contractuelle du conflit, de reconnatre et de sanctionner dans la
douleur et l'alination la supriorit du faire langagier de l'Autre.
Recevoir une information, adhrer au projet de parole d'un locuteur, croire
ce que l'autre dit, c'est se mettre en position d'infrieur. Si l'on accepte ce que dit
l'autre comme vrai, comme ayant de la valeur il n'y a plus de diffrence entre savoir
et croire, car il suffit de croire que quelque chose est vrai pour en faire un savoir.
Peu importe par quel cheminement cognitif et/ou pathtique un individu a pu faire
sien un projet descriptif/explicatif du monde, c'est la certitude de la valeur de l'objet
qui instaure cet objet en vrit.
Il est alors possible de dfinir le "VRAI SAVOIR" comme la scne o se
rencontrent d'une part le faire persuasif d'un nonciateur et le faire interprtatif
d'un nonciataire. Rencontre qui doit s'effectuer sous le signe d'une complicit
recherche et d'une agression inavoue. C'est un projet de parole ralis, un
programme qui a bien "tourn", un contrat rempli qui laisse l'un des contractants
dans un tat d'infriorit statutaire. C'est l'efficacit d'un programme qui assure la
transmission du "Vrai".
Si la rfrence un modle actantiel permet de mieux saisir les enjeux de la
communication persuasive, il reste tenter l'homologation d'un schma de la
communication et de ce schma narratif.
La confrontation de deux sujets l'intrieur d'une structure polmico-
contractuelle rpond aussi bien aux besoins de la description de la structure
narrative que du schma de la communication. Le couple destinateur/destinataire
peut se rcrire "nonciateur/nonciataire".
Un couple adjuvant/adjuv est ncessaire lorsqu'il s'agit de discours
mythique. L'adjuv est un sujet qui reoit une "aide" de la part du sujet-hros
durant la priode probatoire (comptence). Animaux dlivrs de piges, pargns
par le chasseur, vieilles qui demandent tre pouilles sont autant d'occurrences
qui peuvent tre rduites ce rle actantiel. Ce sont ces mmes personnages que
l'on retrouve dans le rle d'adjuvant. Le schma devient ainsi :
Par ailleurs, les travaux des linguistes, propos de l'nonciation, et ceux des
smioticiens de l'image, s'accordent pour mettre en place quatre actants de la
communication : le sujet de l'nonciation projette dans un discours une image de
146
BIBLIOGRAPHIE
147
SUR LA PISTE DES MYTHES
doit perdurer, dans un effort neg-entropique sans cesse repris. Il s'agit de persuader
une socit que l'ordre auquel elle est soumise est le meilleur, le seul, le vrai.
La socit ancienne du Rwanda-Urundi tait base sur une tripartition
ethnique relevant autant de fonctions sociales que de caractristiques physiques.
D'une manire plus ou moins vidente, cette partition vient investir les
modalits rptitives universelles qui caractrisent la structure narrativo-discursive
des textes de littrature ethnique. Alors qu'il faut souvent trois tentatives pour qu'un
hros russisse (trois lieux, trois frres, trois sens, trois adjuvants), dans les
contes de la rgion des Grands Lacs ce sont ces trois classes sociales qui
dterminent la tripartition du faire.
Lorsqu'un roi est dsireux d'pouser une jeune fille rfugie dans un arbre ou
dans une maison dans la fort, il fait d'abord appel aux chasseurs pygmodes puis
aux agriculteurs, puis aux pasteurs-guerriers. Ce n'est qu'en compagnie de ces
derniers qu'il russit convaincre la jeune fille de l'accompagner.
Lorsqu'une femme veut se dbarrasser d'une belle-fille gnante, elle fait
d'abord appel aux pasteurs pour assassiner celle-ci, puis de refus en refus aux
agriculteurs et aux chasseurs qui finalement acceptent de commettre ce crime.
Ainsi, l'auditoire sera persuad (sduit) que les catgories sociales sont
justes, relles, vraies puisque les comportements diffrencis des classes sociales
viennent renforcer les jugements de valeur ports par la socit sur ses
composantes. De plus dans la mesure o une femme se trouve associe avec la
classe la plus dfavorise, la plus dvalorise, elle prend place au mme niveau sur
l'chelle des valeurs sociales.
Par contre, pour persuader une jeune fille marier (objet de valeur) de venir
la cour pour pouser le roi, le discours et/ou les actes des individus appartenant
aux classes infrieures sont inefficaces : leur statut ne leur permet pas de raliser la
transformation de leur faire-savoir en faire-croire. Seul le statut social du roi et de
ses guerriers permet la parole de devenir efficace, car crdible.
Dans un autre conte, "Le Pauvre sebitwi, fils de Makeba",1 on voit un
homme obtenir de son dieu des nourritures et des biens magiques. Par trois fois en
ne respectant pas l'interdiction de chercher amliorer la source de ces biens
magiques, le hros passe du stade de l'conomie de cueillette celle de pasteur-roi.
On retrouve ainsi la tripartition de la socit. Le hros perdra tous ses biens pour
avoir enfreint le dernier interdit. L'argumentation du texte se dveloppe sur trois
niveaux : un niveau moralisant explicite o le hros est puni de son insolence, de
son indpendance par rapport aux lois de nature divine ; les valeurs qui sont
prnes sont celles qui assurent la soumission de l'individu l'ordre socioreligieux.
un niveau implicite, le texte, par sa structure, ractualise la structure de la
socit en associant chaque tape du parcours hroque une strate de la socit et
ses valeurs.
Le troisime niveau ressortit d'une interprtation qui refuse et combat
l'idologie de ceux qui dtiennent le pouvoir, telle qu'elle est reprsente aux deux
premiers niveaux. En effet, le parcours du hros, que la morale du conte prsente
comme un parcours descendant, peut tre lu comme un parcours ascendant qui fait
passer le pauvre homme du rang le plus mpris au rang le plus valoris. En effet
1
J. CAUVIN, Comprendre les contes, d. St. Paul, 1980.
148
BIBLIOGRAPHIE
soumis sa femme, soumis son dieu au dbut du conte, il va accder par son
esprit d'indpendance une espce d'espace paradisiaque ou de jolies jeunes filles
"jouent" avec lui. La fin du conte fait partie de la morale rajoute, en effet il est
abandonn par femme et enfants qui connatront un destin glorifiant alors qu'il
finira dans la misre.
Cette interprtation n'est possible que si l'on prsuppose chez l'interprtant
l'adhsion des valeurs telles que l'ambition, la soif de connaissance, la notion de
progrs, le culte de l'individualit, du plaisir et bien d'autres valeurs souvent
reconnues par l'homme moderne.
Si l'on compare ce conte ceux que nous avons dj traits, il apparat que
le thme est toujours le mme. Il s'agit d'un homme confront aux forces
numineuses et la femme. Cet homme refuse l'Ordre (celui de la mre et du pre),
il refuse de se conformer au rle de pre, de mari, de citoyen, de fils. Il cherche
en faire toujours plus, il ne suit que son penchant naturel et s'adonne tous les
excs. Il prira par la faute des femmes qui ne sont ses yeux qu'objets de valeur
sexuelle.
Mais sa mort est-elle une punition ? Doit-elle servir d'exemple ?
Peut-on tre sr du sens de la leon ? Ryangombe va rgner au fond de son
cratre, Sbitwi a connu des plaisirs indicibles au ct des jeunes filles, les frres
transforms en btes se sont gavs des plaisirs de la chasse. Qui ne serait pas tent
de les imiter ? La mort n'est pas une peine exemplaire, car l'homme s'invente
toujours une ternit.
Si notre analyse est juste, nous sommes port concevoir l'tude des contes,
comme l'tude de l'inter-relation entre un metteur et un rcepteur : ce qui
permettrait de rendre compte des stratgies mises en place pour que le systme des
valeurs de l'metteur soit partag par le rcepteur assurant ainsi le pouvoir du
premier et la reprsentation d'une Vrit. Ces stratgies seraient analysables par
rfrence au modle actanciel et aux diffrentes reprsentations de l'nonciateur et
de l'nonciataire mises en place dans le texte : travail de sduction puisque le texte
tente d'tre un miroir pour la pense de l'Autre. Mais le conte n'est pas seulement le
texte de qui le profre, il est avant tout le texte reconstruit par qui l'entend.
Dans la mesure o toute tentative d'argumentation/sduction peut chouer,
o tout pouvoir suscite un contre-pouvoir et toute vrit une contre-vrit, un
discours (particulirement le discours mythologique) ne peut tre rduit une seule
stratgie argumentative. Les traces d'oprations nonciatives et discursives n'ont
d'autre valeur que celle que leur prtent ceux qui les interprtent. Le discours
mythique n'est qu'un rseau d'indices et de leurres, un filet o viennent se prendre
ceux qui ne peuvent faire autrement, qui ne savent pas faire autrement, qui ne
veulent pas faire autrement.
149
SUR LA PISTE DES MYTHES
C'est, sans doute, hors d'Afrique que la piste nous mne, avec une
reprsentation du drame mythique telle qu'on peut la voir sur les parois de la grotte
de Lascaux.
150
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SUR LA PISTE DES MYTHES
154
LES CONTES
LES CONTES
1. LA CALEBASSE DVORANTE1
Un jour, les hommes ont quitt leur premier village pour aller en crer un
nouveau. Une jeune fille avait oubli son mortier et son pilon dans l'autre village,
elle en parla un jour sa mre et lui dit qu'elle voulait s'y rendre pour reprendre
son mortier et son pilon. Sa mre lui rpondit que l'herbe avait pouss trs drue
cet endroit et qu'elle devrait attendre un jour o son pre serait moins occup et
qu'il l'accompagnerait. La jeune fille ne rpliqua point.
Un jour que sa mre avait prpar de la bire, elle lui dit :
"Toi, tu vas rester l tourner le bouillon pendant que moi je vais aller
couper du karkangi pour faire le filtre bire."
Quand la jeune fille estima que sa mre s'tait suffisamment loigne, elle
quitta la maison toute seule et se dirigea vers le village abandonn. Elle eut
l'audace d'aller jusqu' l'emplacement de son mortier et de son pilon. Elle
s'accroupit devant son mortier, le souleva et l'amena sur ses cuisses pour le hisser
sur sa tte.
Elle entendit alors une voix humaine qui entreprit de la morigner : "Pose-
le terre, pose-le terre !" Elle le posa, se releva, se mit sur la pointe des pieds et
scruta le ciel ; elle ne vit rien ni personne. Elle se rassit dans la position initiale et
roula cette fois le mortier jusqu' sa poitrine avant de l'installer sur sa tte.
De nouveau elle entendit la voix tonner :
"Pose-le terre, pose-le terre ! "
Elle laissa choir le mortier.
La pauvre se releva et jeta un regard circulaire autour d'elle ; alors elle vit la
Mort. Cette Mort norme dont le derrire et la bouche sont tout en feu se tenait sur
un arbre gigantesque. La Mort descendit et se mit avancer vers la jeune fille. Le
bruit qu'elle faisait en marchant tait en tout semblable au bruit du tonnerre. Fige
au sol la jeune fille baignait dans son urine.
Venue tout prs de la jeune fille la Mort lui dit :
"Prends mes testicules, mignonne, et mets-les dans le mortier." Aprs bien
des efforts, la jeune fille russit accommoder les testicules de la mort dans son
mortier, qui en tait plein... Ensuite, la Mort lui dit :
"Prends ton pilon et pile-moi les testicules !"
La pauvrette obit.
Elle prit son pilon et fit de son mieux pour piler, avec toute l'nergie dont
elle tait capable, les testicules de la Mort. La Mort lui demanda encore de chanter
pour mieux rythmer ses coups de pilon. Elle s'excuta :
Ma mre m'a dit de n'y point aller, de n'y point aller, de n'y point aller
Mon pre ma dit de n'en rien faire, de n'en rien faire, de n'en rien faire
Pour mon pilon, mon pilon, mon pilon.
La mort dit :
"Ta chanson est bien agrable, laisse-moi aussi le temps d'en chanter une !"
1
Conte du Tchad, indit.
155
SUR LA PISTE DES MYTHES
156
LES CONTES
chanter !" Mais plus tard, elles durent constater que le filtrat tait ml de sang et
de pus. Dpites, elles jetrent le tout et un calebassier se mit pousser sur le sel.
La fille dit sa grand-mre :
Grand-mre, grand-mre, notre sel a fait pousser un calebassier.
Prends-en bien soin, il nous donnera une calebasse pour puiser l'eau
boire.
Effectivement le calebassier donna un petit fruit qui se mit grandir et
l'approche de sa maturit la petite fille constata :
Grand-mre, grand-mre, la calebasse est bien trop grande pour puiser de
l'eau...
peine avait-elle achev sa phrase que la calebasse l'avala.
Alors elle se mit rouler travers le village avalant au passage hommes et
btes. Elle dvora tout sauf une femme enceinte qui s'tait isole en brousse dans
une caverne. Lorsqu'elle dcouvrit la femme enceinte et qu'elle voulut l'avaler, la
femme lui dit :
"Laisse-moi d'abord accoucher !"
Elle donna naissance deux jumeaux, deux garons ; l'un s'appela Ngakol
et l'autre Ngagel. Quand la calebasse voulut nouveau l'avaler elle implora :
"Ayez piti de moi, donnez-moi le temps de les aider marcher quatre
pattes."
Cela lui fut accord et les enfants surent marcher. Alors la calebasse lui dit
:
Je t'avale maintenant ?
De grce, permettez-moi de leur offrir des couteaux de jet.
Elle obtint ce rpit.
Je t'avale cette fois-ci ?
Une dernire grce, je voudrais leur acheter un cheval chacun d'eux.
Elle eut encore l'accord de la calebasse.
Je peux enfin t'avaler ?
Oui, avale-moi maintenant.
Sitt dit, sitt fait, elle fut avale.
Les enfants de la femme montrent sur leurs chevaux et attaqurent la
calebasse. Ils firent pleuvoir quantits de couteaux de jets sur la calebasse mais
chaque fois qu'ils la coupaient en deux celle-ci se refermait. Ils puisrent ainsi
tous leurs couteaux de jet sauf un que chacun garda. Un oiseau se mit chanter
pour leur indiquer d'utiliser le jus de la liane yanre. Ils coururent enduire leur arme
du jus visqueux de cette liane et cette fois-ci ils russirent couper la calebasse en
deux demi-sphres qui restrent dfinitivement spares et d'o purent sortir tous
ceux qui avaient t dvors.
Le coq qui est le premier sortir dit :
C'est Ngakol qui nous a sauvs
C'est Ngagel qui nous a sauvs.
157
SUR LA PISTE DES MYTHES
2. COLOBE ET SITUTONGA1
Colobe et Situtonga taient deux jeunes gens, frres utrins. Un jour la co-
pouse de leur pre les mit au dfi de participer un tournoi de lutte. S'ils
triomphaient, alors elle achterait une femme chacun d'eux et la leur donnerait
pour qu'ils engendrent un enfant qui ils donneraient son nom elle.
Vint le jour de la lutte. Colobe triompha, Situtonga triompha aussi.
Alors, la femme de leur pre alla chercher une femme et la donna Colobe.
Elle prit une autre femme et la donna Situtonga. Situtonga alla courtiser sa
femme. Colobe alla chercher la sienne.
Les femmes tombrent enceintes et enfantrent. C'est pourquoi les mres
envoyrent quelqu'un dire qu'ils viennent prendre leurs femmes et les emmnent.
Alors Colobe alla chercher la femme et l'emmena. Situtonga en fit autant.
Ils rentrrent au village. Les femmes disaient qu'elles ne mangeaient pas de
lgumes, qu'elles ne mangeaient pas de viande, qu'elles ne mangeaient pas de
poisson. Alors un jour Colobe dit : "Puisqu'elles ne mangent ni poisson, ni
lgumes, ni viande", comment lui et Situtonga allaient-ils faire ?
Et celui-l rpondit : "En effet qu'allons-nous pouvoir faire ?"
Tous deux prirent leur sagaie et ce fut le dpart pour la fort. Ils marchrent
longtemps et couchrent en chemin ; ainsi pendant deux jours et deux nuits. Ils
vinrent alors rencontrer l'Arracheuse de Landolphia qui tirait les lianes de
Landolphia et les entassait terre pour en sucer les fruits. Colobe et Situtonga
arrivrent ensemble. Alors Colobe dit Situtonga de le laisser commencer, c'tait
lui de transpercer l'animal en premier ; quand lui-mme l'aurait transperc,
qu'ensuite il vienne son tour le frapper, car il est un jeune homme.
Il se jeta sur le Rhinocros et le transpera. Le Rhinocros le transpera
deux reprises.
C'est alors que Situtonga se prcipita son tour. Il vit le Rhinocros qui
tait tomb la tte appuye au flanc de la colline. Colobe tait tomb, la tte contre
une liane. Il se mit chanter :
"Oh pourquoi mon frre est-il mort cause de l'animal ? Les femmes
disaient qu'elles ne mangeaient pas les lgumes et voil que mon frre en est mort.
Que vais-je faire ?"
Il alla couper des feuillages, y allongea son frre et arrangea bien sa place.
Il regarda l'animal terre en silence, puis il reprit la route en courant, et tout en
courant il se mit pleurer.
Il ravala ses sanglots pour se lamenter [] Il courut trs longtemps, se
reposa un peu et enfin arriva au village o Il vit justement la femme de son frre. Il
alla prendre sa sagaie disant que son frre tait mort cause d'elle et qu'il allait la
transpercer et la tuer pour qu'elle partage le sort de son frre.
Cependant on l'en empcha. Il dit : "C'est bon, qu'on me laisse. Colobe
avait transperc le Rhinocros, mais le Rhinocros l'avait son tour tu. C'est
pourquoi il avait couru et tait revenu l'annoncer au village, rien d'autre."
Les gens se mirent en route pour aller chercher le cadavre de Colobe en
fort et le rapporter. C'est alors que les tantes paternelles qui venaient d'arriver,
dirent : "Elle avait dit hier qu'elle ne mangeait pas de lgumes, qu'elle ne mangeait
1
Conte de Centrafrique. S. Arom, op. cit.
158
LES CONTES
aucune nourriture et cause de cela leur parent tait mort. Qu'elle sorte au moins
pour venir pleurer, qu'elle baisse les yeux et vienne pleurer celui dont elle a caus
la mort."
C'est pourquoi la femme, prenant la canne de crmonie, vint se mettre
chanter :
Colobe, mon mari, a transperc, l'animal grande corne,
Colobe si j'avais su, Colobe,
Situtonga est encore en fort,
oh, Maudit soit le Cphalobe dos noir,
Mobeli, celui qui est couch sur la corne de l'animal est mort de sa mort.
Les menus pas de la pluie chassent le soleil au couchant.
1
Conte du Rwanda, P. Smith, op. cit.
159
SUR LA PISTE DES MYTHES
160
LES CONTES
quand il fut pris, il vit le sang par terre et comprit que la grosse hyne avait dvor
sa sur. Il passa la nuit dans le rocher sans dormir.
Tt le matin, il prit sa lance son arc et son bouclier et se mit en route pour
se rendre chez le Kizimu. Il arriva devant l'enclos et dit :
H, vous, les gens de chez Kizimu de Rwicamakombe, o est all Kizimu ?
Kizimu est all cultiver ses champs.
Appelez-le !
De l'enclos on l'appela :
O Kizimu, Kizimu de Rwicamakombe l-bas dans la valle,
le frre de Nyansha est venu ; je lui ai offert un sige et il l'a refus
je lui en ai offert un autre, il l'a repouss
disant qu'il cherchait Kizimu de Rwicamakombe l-bas dans la valle.
Que se passe-t-il la maison ?
Il envoya deux de ses serviteurs et lorsqu'ils arrivrent celui dont on avait
tu la sur les tua et dit la servante de l'enclos d'appeler encore. La servante
appela encore :
O Kizimu, Kizimu de Rwicamakombe l-bas dans la valle,
le frre de Nyansha est venu ; je lui ai offert un sige et il l'a refus
je lui en ai offert un autre, il l'a repouss
disant qu'il cherchait Kizimu de Rwicamakombe l-bas dans la valle.
Allez voir, dit le Kizimu, ce qui s'est pass la maison !
Il envoya, de nouveau, d'autres serviteurs et Baba les tua. Il les entassait l.
Lorsque d'autres arrivaient, ils buvaient le sang qui coulait en croyant que c'tait
de la sauce.
Lorsque pour la quatrime fois il eut envoy des gens, il ne restait plus que
le Kizimu et il se mit en route.
"Appelle plus fort !" dit Baba la servante qui le fit aussitt. Alors Kizimu
s'en vint trs vite. En arrivant la maison, il trouva Baba qui l'attendait :
Eh bien qu'y-a-t-il, que se passe-t-il ?
Que tu brises l'arc et que tu montes vite !
Il se hta en ayant trs peur : "O toi ne me tue pas encore, coupe ce petit
doigt et tu en retireras ta tante paternelle que j'ai dvore." Baba trancha le petit
doigt et en retira sa tante paternelle.
"Coupe celui de ma main droite et tu en retireras ton oncle paternel que j'ai
dvor."
Quand il arriva au pouce, Kizimu dit : "Tu en retireras ta sur que j'ai
dvore avant-hier." Il l'en sortit.
Puis lorsqu'il vit que tous les autres taient sortis, il tua cette grosse bte qui
s'appelait Kizimu de Rwicamacombe. Il la transpera de sa lance et l'tendit morte.
Il se mit en route avec tous les gens que la bte avait dvors et il les emmena ; le
frre de Nyansha sauva donc ainsi sa famille, il s'empara des biens du Kizimu qu'il
pilla, puis lui et sa sur trouvrent des conjoints.
161
SUR LA PISTE DES MYTHES
1
Conte du Rwanda, traduit d'aprs A. Bigirumwami, op.cit.
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LES CONTES
bton que tu prendras pour aller rendre visite ta famille." Aussitt ils grimprent
l'arbre et quand la jeune fille fut au milieu, elle se sentit fatigue et n'eut pas la
force de continuer. Le chat poursuivit son escalade et arracha une branche.
peu de temps de l, les chasseurs du roi passrent tout prs et virent la
trs belle jeune fille. Aprs l'avoir admire, ils s'en retournrent pour aller
informer le roi. Ils dirent : "Dans cette fort o nous tions alls chasser, nous
avons vu un chat qui avait une trs belle jeune fille." Le roi leur ordonna d'aller la
lui chercher et leur promit de belles rcompenses. Les chasseurs se dpchrent de
retourner en fort, mais arrive l ils ne retrouvrent plus la jeune fille : celle-ci
tait alle rendre visite sa famille.
Quelques jours aprs, ils reprirent le chemin de la fort. Ils dirent alors au
chat : "Le roi nous envoie pour que tu nous donnes ta fille et il te promet un trs
beau cadeau." Le chat refusa et les chasseurs retournrent la cour pour prvenir
le roi. Aussitt, le roi prit deux belles gnisses pour les donner au chat. Quand il
fut l, il dit au chat : "Tu vois ces deux gnisses, je te les donne, en contrepartie
donne-moi ta fille." Lorsque les vaches furent au milieu de l'entre du Rugo, elles
se donnrent des coups de cornes. Le roi les spara et s'en fut avec elles.
Le lendemain le roi revint et ordonna de brler la maison du chat ; aussitt
l'ordre donn on y mit le feu. La fille fut prise mais elle oublia son bton. Alors le
chat entra dans le petit bton qu'il avait cass. Les chasseurs trouvrent le bton
appuy contre un arbre ; quand ils le soulevrent, ils le trouvrent lourd et
l'emmenrent la cour. Arrivs l, ils le donnrent la fille et il en sortit le chat
qui salua la jeune fille et mme le roi ; les petits oiseaux vinrent galement et
salurent.
La jeune femme vcut en bonne entente avec son mari, ses enfants, le chat
et les petits oiseaux l'entourrent et elle leur prodigua beaucoup de soins.
1
K. RANKE, "Die Zwei Brueder" in Folklore Fellow-Communications, vol. 114, 1934.
163
SUR LA PISTE DES MYTHES
quoi ! tu es pour moi comme une mre, ton mari est pour moi comme un pre" Il
lui dit qu'il ne raconterait personne sa proposition malhonnte.
Le soir venu, lorsqu'Anoup rentra la maison, la femme fit semblant d'avoir
t battue et accusa Bata d'avoir voulu la violer. Elle demanda son mari de la
venger en tuant Bata. Celui-ci, furieux, se cacha avec sa lance derrire la porte de
l'table pour attendre le retour de son frre avec le troupeau.
Lorsque la vache de tte pntra dans l'table, elle prvint Bata de la
prsence de son frre. Celui-ci aperut les pieds d'Anoup qui se tenait derrire la
porte, la lance la main. Il prit la fuite poursuivi par ce dernier.
Bata invoqua le dieu R qui fit jaillir une rivire entre lui et son frre. Il
reprocha Anoup son attitude et raconta ce qui s'tait rellement pass. Puis il saisit
un roseau tranchant et se coupa le membre viril. Il le jeta dans l'eau o il fut aval
par un silure.
Anoup ne pouvait rejoindre son frre affaibli cause des crocodiles dans la
rivire et Bata lui dit de s'en retourner prendre soin des btes, car lui se retirerait au
Val du Pin-Parasol. Il lui dit encore qu'il dposerait son cur au sommet de la fleur
du pin parasol et que, s'il lui arrivait malheur, son frre le saurait ; car dans la main
d'Anoup, un pot de bire se mettrait mousser et dborderait. Anoup devrait alors
se mettre en qute pour retrouver le cur de Bata, ses recherches dussent-elles durer
sept ans. Quand il aurait retrouv le cur, il devrait le mettre dans un vase d'eau
frache et Bata revivrait pour tirer vengeance de qui lui aurait fait du mal.
Anoup rentra chez lui, il tua sa femme, et la jeta aux chiens
Bata vcut seul, chassant le jour et dormant la nuit sous le pin parasol. Puis
il se construisit une demeure magnifique et un jour les dieux de l'Ennade qui
passaient par l eurent piti de lui et R ordonna Khnoum de lui fabriquer une
femme. Elle tait trs belle et la semence de tous les dieux tait en elle. Cependant il
fut prdit qu'elle mourrait par le glaive.
Bata dsirait beaucoup sa femme, il lui demanda de ne jamais sortir et lui
rvla o se trouvait son cur.
Un jour elle sortit se promener sous le pin parasol et fut aperue par le Dieu
de la mer qui ordonna au pin parasol de la retenir. Alors qu'elle se prcipitait chez
elle, il lui arracha une tresse de cheveux que le Dieu de la mer dposa l o
travaillaient les laveurs du Pharaon.
L'odeur de la tresse passa dans les vtements de ce dernier qui s'en prit ses
laveurs. Le chef des laveurs retrouva la tresse et l'apporta au Pharaon pour se
justifier. Les sages dclarrent que cette tresse appartenait une fille de R qui
vivait dans un pays tranger. On envoya un messager accompagn de beaucoup de
gens du Pharaon au Val du Pin-Parasol. Un seul revint, ils avaient tous t tus par
Bata. On envoya alors des soldats et des chars qui ramenrent la femme de Bata en
gypte o elle devint la favorite du Pharaon.
Interroge elle raconta comment il fallait abattre le pin parasol pour se
dbarrasser de Bata. On envoya des soldats avec leurs outils de cuivre, ils couprent
la fleur du pin parasol sur laquelle reposait le cur de Bata. Celui-ci tomba mort
l'instant.
Anoup qui on donnait un pot de bire vit celui-ci dborder et comprit qu'il
lui fallait se mettre en route. Il trouva le corps sans vie de Bata mais dut chercher
son cur pendant trois ans. Un jour il ramassa sous le pin parasol, ce qu'il prit pour
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LES CONTES
une graine, mais qui tait en fait le cur de Bata. Mis dans l'eau, le cur gonfla et
Bata trembla de tous ses membres. Anoup fit boire Bata le bol d'eau frache
contenant son cur et Bata fut de nouveau vivant.
Il dit son frre qu'il allait se transformer en un taureau sacr d'une nature
inconnue et que, mont sur ce taureau, Anoup devrait se prsenter au pharaon qui le
couvrirait de prsents et de marques d'affection.
Il en fut ainsi et le taureau put se rendre aux cuisines ou il s'adressa la
favorite du Pharaon et lui rvla qui il tait. La favorite effraye de savoir son mari
toujours en vie cajola tant et si bien le Pharaon qu'il accepta que le taureau soit
sacrifi afin qu'elle puisse manger son foie.
On gorgea le taureau au milieu d'une fte d'offrandes, mais deux gouttes de
sang furent projetes de chaque ct de la grande porte du Pharaon. Deux grands
persas se mirent pousser l o les gouttes de sang taient tombes.
Lorsque le pharaon vint constater le phnomne, la favorite s'assit l'ombre
d'un des arbres et Bata, car c'tait lui, s'adressa sa femme pour lui reprocher de
l'avoir fait mettre mort deux fois dj.
La favorite obtint alors du pharaon que les deux persas soient abattus pour
faire des meubles. Alors qu'elle assistait l'abattage un clat de bois lui pntra par
la bouche et elle l'avala. Elle devint aussitt enceinte.
Elle mit au monde un enfant mle, ador du pharaon qui en fit le prince
hritier. la mort du Pharaon, Bata, le nouveau Pharaon, convoqua une assemble
de notables et leur narra ses aventures. Ils approuvrent que sa femme soit
condamne. Son frre devint prince hritier et rgna aprs sa mort.
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