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Jean Carteret Ou La Transparence "Les Lieux de La Poésie"

Retranscription d'une émission sur France Culture, avec Ghérasim Luca, diffusée pour la première fois le 16 août 1977.

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Jean-Marie Suc
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Jean Carteret Ou La Transparence "Les Lieux de La Poésie"

Retranscription d'une émission sur France Culture, avec Ghérasim Luca, diffusée pour la première fois le 16 août 1977.

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Emission sur Jean CARTERET ou la Transparence Les lieux de la posie , avec Ghrasim LUCA n

Bucarest en 1913
Diffusion le 16/8/77 (1re fois), entendu le 8/8/86. Jean Carteret est n Charleville Mzires en 1906.
Par Emmanuel DRIANT

PASSIONNEMENT
Pome de Ghrasim LUCA

pas pas paspaspas pas


pasppas ppas pas paspas
le pas pas le faux pas le pas
paspaspas le pas le mau
le mauve le mauvais pas
paspas pas le pas le papa
le mauvais papa le mauve le pas
paspas passe paspaspasse
passe passe il passe il pas pas
il passe le pas du pas du pape
du pape sur le pape du pas du passe
passepasse passi le sur le
le pas le passi passi passi pissez sur
le pape sur papa sur le sur la sur
la pipe du papa du pape pissez en masse
passe passe passi passepassi la passe
la basse passi passepassi la
passio passiobasson le bas
le pas passion le basson et
et pas le basso do pas
paspas do passe passiopassion do
ne do ne domi ne passi ne dominez pas
ne dominez pas vos passions passives ne
ne domino vos passio vos vos
ssis vos passio ne dodo vos
vos dominos dor
cest domdommage do dodor
do pas pas ne domi
pas paspasse passio
vos pas ne do ne do ne dominez pas
vos passes passions vos pas vos
vos pas dvo dvorants ne do
ne dominez pas vos rats
pas vos rats
ne do dvorants ne do ne dominez pas
vos rats vos rations vos rats rations ne ne
ne dominez pas vos passions rations vos
ne dominez pas vos ne vos ne do do
minez minez vos nations mi mais do
minez ne do ne mi pas pas vos rats
vos passionnantes rations de rats de pas
pas passe passio minez pas
minez pas vos passions vos
vos rationnants ragots de rats dvo
dvorez-les dvo ddo do domi
dominez pas cet a cet avant-got
de ragot de pas de passe de
passi de pasigraphie gra phiphie
graphie phie de phie
phiphie phna phnakiki
phnakisti coco
phnakisticope phiphie
phopho phiphie photo do do
dominez do photo mimez phiphie
photomicrographiez vos gots
ces poux chorgraphiques phiphie
de vos dgots de vos dgts pas
pas a passio passion de ga
coco kistico ga les dgts pas
les pas pas passiopas passion
passion passion n n
il est n de la n
de la nga ga de la nga
de la ngation passion gra cra
crachez cra crachez sur vos nations cra
de la neige il est n
passion n il est n
la nage la rage il
est n la n la ncronage cra rage il
il est n de la n de la nga
nga ga cra crachez de la n
de la ga pas nga ngation passion
passionn nez passionnm je
je tai je taime je
je je jet je tai jetez
je taime passionm taime
je taime je je jeu passion jaime
passionn m mer
merger aimer je je jaime
mer merger pas
passi passi m
me mersion passion
passionn je
je tai je taime je taime
passe passio passio
passio ma gr
ma gra cra crachez sur les rations
ma grande ma gra ma t
ma t ma gra
ma grande ma t
ma terrible passion passionne
je tai je terri terrible passio je
je je taime
je taime je tai je
taime aime aime je taime
passionn aime je
taime passionnm
je taime
passionnment aimante je
taime je taime passionnment
je tai je taime passionn n
je taime passionn
je taime passionnment je taime
je taime passio passionnment
Emmanuel DRIANT : Ce pome de Ghrasim LUCA cest vraiment la rencontre de deux univers opposs.
Celui de lavalanche et celui du bgaiement. On a limpression dun ricochet permanent, on a limpression dune
trame invisible qui se tisse dans toutes les directions mais qui est en mme temps terriblement bride.
Pourquoi est ce que vous avez choisi Jean Carteret de ctoyer ce pome de Ghrasim Luca Passionnment ce
soir.

Jean CARTERET : Et bien parce quil illustre des valeurs auxquelles je tiens beaucoup. Ce trs bon pome de
Ghrasim LUCA dbouche sur un autre pome auquel il est reli. Je veux parler du thme astrologique de
Ghrasim LUCA qui est un pome du monde cest--dire des luminaires, des plantes, des toiles et du
zodiaque.
Dans ce pome, il y a trois composantes, trois luminaires qui sont dominants. Il sagit de la lune noire qui est
lapoge, de priape qui est au prige et du soleil noir. Ces trois valeurs marquent le pome que vous venez
dentendre. Quels en sont les significations analogiques dans lesquelles on peut reconnatre le schma du pome
? La lune noire, cest linaccessible, cest la recherche de la lucidit jusqu la cruaut mentale, cest linsolite,
cest le vertige, cest le mcanisme, cest la fascination, cest lautomatisme, cest humour.
Priape, cest le cri, cest llocution, cest la prolifration des sons, cest lavalanche, le dferlement, la
rpartition.
Le soleil noir, ce sont les valeurs dionysiaques (ainsi passionnment est un terme typique de soleil noir), le
perptuel devenir, le courant du fleuve, le miracle, la communion, le collectif, la folie, le mystre.
Andr Malraux reconnat deux faons diffrentes de vivre sa vie : premirement cultiver la diffrence (qui est
lune noire), deuximement approfondir la communion (qui est le soleil noir).

Emmanuel DRIANT : Il y a dans loeuvre de Ghrasim LUCA une sorte de fulgurance, de vitesse absolue qui
illustre assez bien le thme de la naissance tel que vous le dcrivez souvent comme une espce de prcipitation
totale qui vient de labsolu pour aboutir au monde relatif.
On a limpression, par un effort et une intensit normes la fois du verbe (cest--dire des mots, des phonmes)
et en mme temps de la voix et du rythme que Gherasim LUCA donne ses pomes en les lisant, une recherche
absolument dsespre dans un vertige pour atterrir, pour saccoucher quelque part dans des mots qui sont
immdiatement broys, enfin qui nont pas le temps de se prononcer, qui sont dj renvoys dautres...

Ghrasim LUCA : En tant que mots lancs dans lespace, je ne sens pas le besoin de le dcrypter et de le justifier
mme si je peux jeter des lumires sur son apparition, la faon dont je le vois. Et je sens que si je parle de ce pome
je lappauvris. Pour moi cest une tentative de prononcer un mot et si on prononce un mot avec son corps,
viscralement au lieu de le prononcer uniquement au bout des lvres, dans une fonction du mot dans une phrase
!... enfin il a une fonction subalterne finalement parce quil est l pour servir faire formuler une pense, une ide.
Or ce mot est laiss dans son existence matrielle et le passage dune syllabe lautre ouvre des labyrinthes...
Enfin, je suis persuad que si on prononce vraiment le mot on dit le monde, enfin on dit tous les mots... Si on
essaie de faire corps avec le mot alors on fait corps avec le monde et on sent tout son pouvoir dexplosion, cest-
-dire le mot est une vibration solidifie, il est dans un tat desclavage par dfinition parce quil est cristallis
dans un concept et si on le sort de sa forme et de sa condition limite ce quil est, le mot est comme un tre qui
est enferm dans sa condition humaine et qui est ce quil est.

Emmanuel DRIANT : Ce qui me frappe surtout cest dune part cette violence, cette agressivit quil y a et ce
ct de recherche dincarnation de lagressivit qui butte, qui coche, qui se dploie, a dessine des formes
gomtriques, cest trs spatial et puis en mme temps le rythme est trs important. Il y a une magie parce quil
faut une prsence pour dire ce texte, je pense que nimporte qui ne pourrait pas le dire de la mme faon.

Ghrasim LUCA : Dans ce pome, les valeurs nonces par Jean, de lune noire et de soleil noir, ne sont pas
contradictoires, comme dailleurs la pense de Jean Carteret me semble... Les valeurs contradictoires quil met
en contact, la contradiction qui prcdait leur mise en contact disparat au moment o il les met ensemble,
comme des valeurs qui sagressent mutuellement mais cest au moment o elles sagressent quelles se
rconcilient.
Cest a qui rend par sa pense ce vertige potique mme sil reste dans un systme, il pousse au paroxysme la
dialectique hglienne qui elle-mme (malgr le poids norme de la systmatisation), dgage des pages de posie.
Mais comme tous les systmes il y a une oppression qui se dgage mme si le systme touche des lumires et
des lucidits. Tandis que dans la pense dialectique de Jean, la structure est mise en contradiction avec elle-mme
par les distances qui lapprochent, par des valeurs analogiques quil met en mouvement. On est la frontire de
loppression et de la libert.
Quand jentends Jean Carteret parler, ma raction nest pas une raction de connaissance, cest une raction de
fte, une fte de la pense et les vrits quil promne me semblent secondaires, sans importance sur le plan de
lnonciation, la vrit me semble seconde, cest--dire l o il ny a plus de pense pour rpondre la vrit
nonce par lui, par une autre vrit qui vient dun autre systme de pense. Et je noppose pas, jentre en contact
avec sa pense corporellement; Il y a des sonorits qui promnent des concepts et il soutient des choses mais ce
nest pas ce quil soutient qui me convainc cest ce quil met en mouvement et en vibration dans lespace et dans
lequel je suis convaincu avant que a touche mon jugement de valeur. Je suis daccord avec lui parce que mon
corps et mon mental sont mis dans une ambiance qui me libre du jugement priori sur les choses. Sa pense je la
sens invente, elle est simultane ma raction et il ny a pas de pass, de pense, ni davenir, cest une chose qui
se passe au moment, comme la vrit qui est dans des domaines qui ne sont pas conceptuels comme le jazz, la
musique noire o il y a des vrits qui se promnent l enfin il y a toute la souffrance des esclaves, il y a les gens
qui pourraient dire dans un langage articul des choses qui pourraient me convaincre ou pas mais quand ils jouent
leur pense on entre dans leur revendication, dans leur explosion et on participe leur vcu. Alors la pense de
Jean Carteret est un vcu formul qui est transmis par contagion, il se propage dans lespace une pense qui est en
mme temps une respiration, un signe de son passage par ses propres expriences et par sa vie. Pour moi cest de
la posie.

Emmanuel DRIANT : Ce qui vous sduit le plus cest finalement ce discours qui donne lair et qui est je crois
dans sa ralit tout fait improvis de la part de Jean Carteret. Cest--dire quen plus il improvise et il construit
au fur et mesure quil avance il dfait ce qui tait derrire. Moi cest ce qui me frappe dans vos deux univers qui
sont la fois tout fait diffrents et qui se rencontrent depuis longtemps travers des sentiers trs obscurs. Cest
au niveau de la spontanit. Jai toujours senti que ctait travers la spontanit, limmdiatet que vous vous
rencontriez. Effectivement on peut couter le langage de Jean de faon trs diffrente, cest--dire comme un
langage conceptuel. Enfin, certains lcoutent comme un philosophe, dautres lcoutent compltement comme un
pote. Parce quil y a aussi une violence dans la pense de Jean quelque part. Enfin, il y a cette espce dagressivit
qui intervient parce que Jean disait que son pre avait pass sa vie habiller les gens, lui passait sa vie dshabiller
le monde. Il y a un viol permanent de la part de Jean dans son regard. Ce nest pas une pense douce.

Ghrasim LUCAS : Cest pas la spontanit pour la spontanit, son langage pourrait tre trs labor, je ne sais
pas par quel chemin, certainement il y a beaucoup de chemins qui tamnent une formulation parfois spontane
parfois - des longues penses pour formuler un mot, une phrase ou, mais la faon dont il parvient, son langage
me touche comme un pome, et ce que vous dtes par rapport la philosophie, enfin, que les philosophes sont
touchs autrement par lui cest possible. Son discours est excessif, sa dialectique est dans un paroxysme, alors il
dpasse le discours tout en tant dans le discours. On est plus dans une chelle de valeurs, lunivers est transparent
et infini.

Vers le non-mental (pome de Ghrasim Lucas)

Ver de terre sous un haut talon


La pense tourne autour delle-mme
Avec une frnsie statique
Comparable au ver de terre
Sous un haut talon
Comparable son tour la pense
Qui tout en tournant autour delle-mme
Retourne sur elle-mme
Avec une frnsie statique
Comparable
En tournant non pas comme
Une table
Ou du moins pas encore
La pense retourne sur elle-mme
Avec une frnsie statique
Comparable au ver de terre
Sous un haut talon
Et non pas au verre deau
Sur une table tournante
Elle tourne autour dun ver de terre
Qui tourne autour dun corps qui
Retourne au ver de terre
Et la terre qui tourne
Donc pas encore comme
Une table
La pense nest donc pas encore
Comparable lombre
Qui tourne autour dune table
Tournante
Ni la table tournante dune tte
Ni lombre dune tte
Autour de la table tournante
Dune ombre
Elle nest donc pas comparable
A lombre
Ni au verre deau
Sur la table tournante dune tte
Ni la tempte dombre
Dans une tte
Ni la frnsie tournante
Dun verre deau sur la tte
Elle nie la vrit tournante
De la terre
Sa frnsie dombre
Le verre dombre sur lombre dune
Table qui tourne autour de lombre
Dune tte
Elle nest donc pas comparable
A la tempte
Ni la tempte dans un verre deau
Ni au verre deau dans la tempte
Mais plutt la frnsie statique
De lombre dun doute
Qui tourne encore dans sa tte
Et qui tourne mal
Comme tout ce qui tourne
Autour du bien et du mal
Avec un mal de tte comparable
A la frnsie statique dune pense
Comparable lincomparable.

Jean CARTERET : Il y a dans les pomes que nous avons entendus un affolement potique que jaime beaucoup,
qui est vraiment une source de plaisir. Et cet affolement il vient dun tlescopage entre la nature et la surnature,
entre le plein et le vide.

Il y a la rencontre et lopposition de deux instances fondamentales. Dune part le plein, le trop plein qui bouscule
et affirme sa densit qui ne sait pas prendre forme et dautre part le vide qui slimine lui-mme, le vide qui se
mange et qui a toujours soif de lui-mme, qui est au-del de la forme parce quil la dpass. Ces deux royaumes,
cest aussi quelque part le vertige de la naissance qui va combler la distance et donner forme une plnitude mais
aussi lvidence calme de la mort qui va la consumer, la dissoudre. Ces deux royaumes se sont des gouffres
inaccessibles et insondables que nous portons tous au fond de nous-mmes, cest la part de tnbres qui nous
habite. Et ce que nous sommes ou croyons tre nest quune oscillation permanente entre ces deux tnbres.

Jean Carteret : Il y a deux tnbres - Les tnbres du plein et les tnbres du vide. Les tnbres du plein cest le
chaos, les tnbres du vide cest le nant. La naissance vient du chaos et la mort nous fait rencontrer le nant. Le
rapport du chaos et du nant est comme le rapport du tout et du rien. Quand le rien regarde le tout il a de lhumour
et quand le tout regarde le rien il a le sentiment de labsurde. Il ny a pas damour sans absurde et sans humour.
Ceux qui vivent lamour sans absurde et sans humour, ceux-l ne connaissent que laffection ou ladoration. De
toute faon ils ne sont pas libres. Ils sont attachs dans le bas parce que laffection est un cordon ombilical et
distant avec le haut parce que ladoration est une distance qui donne de la valeur au sacr. Avec laffection et
ladoration il ny a pas encore de choix possible, pas de libert. Il faut commencer au moins par lhumour ou par
labsurde pour connatre lamour. Cest une question de temprament. Il y a des gens qui mettent le sucre dans la
tasse avant le caf et dautres qui mettent le caf avant le sucre.
Quand lhumour prend une distance avec le nant cest une inversion. Linversion est toujours une distance parce
que la seule chose que lhumour exige cest dtre diffrent. Pour que lhumour nantise il doit se dgager du
nant et ne pas se confondre avec lui. Le nant est le lieu de tous les humours. Au contraire, le chaos sexprime
par labsurde, labsurde cest la concidence totale, il ne sagit plus ici dune inversion mais dune conversion.
On peut dire que le nant est au chaos ce que lesprit est la vie, mais cela va plus loin.
Il y a un exemple de a dans la statuaire, dans la reprsentation du lion alchimique. Ainsi, quand on va du nant
lhumour, on va du pure au simple, on pouse et on incarne le nant, cest une descente, cest analogue la
langue du lion qui est pendante dans la statuaire. On sait que lhumour est dans la langue, dans le langage. Au
contraire, quand on va du chaos labsurde, on monte du simple au pur comme la queue du lion dans la statuaire
qui est dresse vers le haut. On sait bien que labsurde est dans la queue. Mais si on observe bien la statuaire, la
langue remonte aprs tre descendue, comme un crochet. Et la queue du Lion redescend aprs tre monte. Cest
que la langue fait passer par conversion de lhumour lamour et la queue, par une inversion fait passer de
labsurde au langage. Ici lamour vient de lesprit par conversion et la connaissance vient de la vie par inversion.
Lerreur cest de croire que lamour vient de la vie. En fait, lamour cest une concidence qui vient aprs une
distance. Si a ne passe pas par une distance lamour est rat, ce nest plus que de laffection parce que quand on
a une affection cest comme en mdecine on reste au lit, on reste accroch, on ne peut pas avoir une distance.
On peut comparer le chaos au grenier, la malle du grenier toute cette accumulation du pass dans cet
absolu de plein de choses, en face de a, il y a le Nant.
Imaginez quon soit en haut dune falaise qui donne sur le vide. Le Nant ne peut avoir de prise sur rien, il
est objectif par rapport au chaos qui lui est dans cette malle des souvenirs de famille, cest--dire une pleine
subjectivit.
Mais le chaos nest pas seulement un fouillis, il peut tre parfaitement ordonn. Cest de toute faon le
comble du plein.
Je dirai par exemple que les palais de lorient sont des analogies du chaos.
Prenons un exemple pour illustrer cette dialectique du chaos et du nant.
On peut citer Le dsert des tartares de Dino Buzzati.
Dans ce livre, il y a, non pas un palais, mais une forteresse en plein dsert. Cette forteresse est habite par des
soldats, par des officiers, par toute une arme, et cette arme attend dsesprment quelque chose qui viendra
du dsert. Ce dsert et cette forteresse sont des analogies fantomatiques du Nant et du chaos, en ce sens que,
pour ces personnages de Buzzati, habiter cette forteresse, cest tre comme lintrieur de lunivers du mme.
Tandis que le dsert, cest le contraire du mme , cest lunivers de lautre possible.
Il y a dans la forteresse une attente dsespre de lautre. Ils attendent les barbares, peut-tre que ces
barbares viendront. Et bien il se passe une chose trs curieuse, cette attente est si intense que un jour, les
chevaux stant chapps, un soldat est sorti pour les rattraper dans le dsert, et au moment o il a regagn la
forteresse avec les chevaux, la sentinelle lui demande le mot de passe. Il lui dit : Mais enfin, tu sais trs
bien, je suis sorti pour ramener les chevaux !
Le mot de passe !
Mais enfin, tu me connais !
Et la troisime injonction, le mot de passe nayant pas pu tre trouv, la sentinelle tire et tue son ami.
La forteresse avait enfin trouv quelquun qui pouvait jouer le rle de lautre et dsaliner la forteresse en
face du dsert.
Voil une aventure prodigieuse qui est dcrite ici simplement, mais qui, mon avis, porte une intensit que
nous vivons tous toujours.
Nous sommes toujours la forteresse et le dsert de quelque chose.
Il y a aussi une chose trs curieuse qui mavait beaucoup amuse lpoque. Ctait une aventure survenue
deux cosmonautes amricains, Edward White et James McDivitt. On peut dire que dans cette dialectique du
plein et du vide, le chaos est au nant, le plein est au vide, ce que le noir est au blanc.
Or il se trouve que White (qui veut dire blanc), cest lui qui tait sorti de la fuse dans lespace (le 3/6/965,
premier amricain a effectu une sortie extravhiculaire dans lespace). Et White tait tellement bien dans le
dsert du vide quil ne voulait pas rentrer. Il disait toujours la NASA pas encore, pas tout de suite !
Il a fallu une injonction venue du sol pour lui commander de rentrer. Et ctait ce point significatif, que le
prsident Johnson lpoque en a parl dans un de ses discours en disant : Vous voyez, White ne voulait
pas revenir sur cette terre, nous avons tellement de problmes !
Et bien, quand White est rentr lintrieur du vaisseau spatial, avec certaines difficults, il navait pas pu se
dbarrasser de ses affaires, il a parl lintrieur de la fuse qui tait ce moment-l comme le chaos bien
ordonn par rapport ce vide dans lequel il stait promen avec ivresse, avec fascination. Et bien, en
rentrant dans la fuse, dans le chaos, il sen est pris aux objets qui encombraient la cabine en les traitant de
cochonneries.
On voit ici un rapport entre cette forteresse de la fuse et ce dsert du vide spatial.
Dans le chaos, on aura toutes les valeurs de la concidence et de la prsence, tout est prsent sa juste place.
Dans le nant, on met au contraire toute les valeurs de la distance extrme, cest--dire du vide, et les valeurs
des rapports.
Et bien, les valeurs du chaos et de la prsence, ce sont les valeurs de la naissance, de lenfance, de ltre, de la
tradition et les valeurs du nant et du rapport, ce sont les valeurs de la mort, de la conscience, du langage et
de la rvolution.

La surnature, cest le monde du vide o rgne la structure. Et la nature, cest l o rgnent les masses.
Les masses et la nature, a bouillonne dans toutes les directions, a fuse. Mais au contraire, dans cet empire
du vide quest la surnature, il y a un immense silence des structures.
La structure est toujours fixe, absolument fixe et immuable, car lintemporel est immuable.
La posie de Ghrasim LUCA nous donne une ide du vide qui essaie de sincarner dans le plein, de la
surnature qui essaie dpouser la nature. Et la cration, cest toujours le fruit de la rencontre de ces deux
univers. Le vide essaie de freiner le plein, de le rduire, le maintenir dans sa poigne, mais le plein ricoche et
fixe ailleurs. Cest merveilleux. On commence retrouver ces valeurs de la surnature notre poque, a se
sent dans les dmarches artistiques de certains contemporains.

E. D. : Mais comment est-ce quon peut exprimer la surnature si elle est silence, si elle est dans lintemporel ?
J.C. : Et bien, il y a une manire trs simple, cest la rptition.
Dans la nature et dans la vie rien ne se rpte, tout est un perptuel devenir. Mais dans la surnature, qui est
immuable, immobile, il y a une puissance extraordinaire de la permanence. Et comment exprimer la
permanence si ce nest par la rptition. La rptition, cest une manire de vhiculer la permanence et
lintemporel dans le monde du temporel. On avait un exemple de a autrefois dans la prire qi est une
rptition de la permanence de la surnature.

E.D. : Les mantras orientaux, ce sont aussi de beaux exemples.

J.C. : Oui. LOm Mani Padme Oum par exemple. Et ils ont pouss cela si loin qui, comme a finissait par les
fatiguer de rpter longueur de journe la mme phrase, ils avaient des moulins prire, comme des petites
crcelles o ils avaient crit leur mantra sur un bout de papier, et ils la faisaient tourner avec la main
longueur de journe. Cela permettait de faire autre chose en mme temps, et les prires se disaient delles-
mmes, toutes seules, elles se rptaient indfiniment.
La rptition est toujours alinante si elle se manifeste dans la nature, mais elle est au contraire une garantie
de la permanence de la surnature.
E.D. : Cette prsence de la surnature, vous la voyez galement luvre, et de faon significative, dans le
domaine de la mancie, dans beaucoup de sciences traditionnelles (le tarot, lastrologie, etc). Cest galement
ce que vous avez rencontr dans ltude de la graphologie. A la manire dont une lettre se trace, la manire
dont un texte sembote dans lespace dune feuille blanche et selon les marges quil y tolre, vous avez capt un
langage, une structure de base de la personne qui est lorigine du geste. Et en rpercutant cette structure dans
certaines donnes de la vie quotidienne, vous pouviez, avec aisance, en dduire que votre interlocuteur avait une
automobile de couleur verte et que les pendules chez lui ne marchaient jamais Pas question ici de relation de
cause effet, mais des corrlations justes, la rptition de certaines structures dans des champs diffrents, des
analogies absolument mcaniques. Ces contenants (toujours les mmes) pouvaient bien sr prendre les visages
de contenus trs divers, mais un certain gnie de votre vision vous permettait parfois, dans certains tats de
grce, de tomber juste.
Cela vous valu bien des fois, Jean Carteret, dtre qualifi de mage, de devin, de visionnaire, de prophte, mme
si tout cela est, selon vous, la porte de tout un chacun et quun peu dentrainement y suffirait.
Cela avait frapp beaucoup de monde et je retiendrai aujourdhui le tmoignage dun Audiberti qui vous avait
rencontr dans le Montparnasse des annes trente.
*
Jacques AUDIBERTI La Nouvelle Revue Franaise 2/1935
Des yeux doux et brillants sous des sourcils touffus et la chevelure abondante autour dun front maigrelet,
savance le mage nocturne, le fluide Jean Carteret. Entre Montmartre o il habite, la Sorbonne, o il sinforme, et
Montparnasse o il officie, ce sondeur de curs volue, cet couteur de plis, Sherlock Holmes qui serait aussi
Raspoutine, ou Villon, mais qui est un garon honorable, cultiv et bnfique entre tous.
Asseyez-vous en face de lui. Il tire de sa poche une baguette noire et pointue o les connaisseurs discernent un
porte-plume rentrant. Il vous prie dcrire, votre ide, quelques lignes. Puis il vous dicte certains mots... la
vie... la mort... Bien... Donnez-moi cela. Ah ! Tout dabord, une chose... Ses grandes mains de charpentier
philosophe palpent lair, le dcoupent en images plastiques que la parole, en mme temps, colore, et qui sont des
mtaphores explicatives ou bien des informations littrales et, quelquefois, les deux ensemble : onze ans,
vous avez essay dapprendre le piano. Mais le professeur quon vous donna tait une femme. La trs mince
disposition que vous aviez pour la musique ne rsista pas cette circonstance que votre subconscient ne pouvait
tolrer. Le piano tait rigoureusement noir et la lumire venait de droite... Jajoute que, dans votre chambre
actuelle, des vtements pendus masquent une porte condamne et que vous donneriez beaucoup pour possder
un couteau lame courte et triangulaire...
Fouillons-nous. Des textes de diverses mains tranent toujours dans un portefeuille. Nous apprendrons que tel de
nos correspondants adore la bire, parle bien, se coupe quand il se rase, naquit flanc de coteau et possde un
frre an. Nous saurons aussi que le trs anonyme calligraphe qui traa notre nom sur cette carte dune socit
doit avoir la tte petite et le ventre gros. Il nous sera rvl quun troisime personnage, qui commit
limprudence de nous faire tenir un pneumatique, souffre dune maladie grave et lente, dans le genre du diabte,
et que, trs pauvre sur le plan de laffectif et sombrement automatis par le quotidien de ses fonctions, il laisse
cependant, apparatre, dans la constance et le sec paralllisme o rside son criture, la lointaine rfrence dun
autoritaire instinct.
Le mage, dont la proximit engendre une euphorie, sexplique : Il y a dix ans, Dijon, mon train a une heure
darrt. Au lieu de pain dpices, jachte un livre de graphologie. Et tout ce quil y avait, en moi, de curiosit,
sanime... Cest, dabord, la satisfaction de numroter quelques ficelles du pantin, de toucher au fruit cach,
frre, pour moi, du fruit dfendu... Pour bien comprendre, jobserve beaucoup. Mais mon observation joue avec
son objet, la faon du policier et du criminel prsum. Lun, sans arrt, se dplace autour du second et le file...
Jai senti que je ne comprendrais lhumain, vraiment, quen laimant, et je suis capable dune sympathie infinie...
Il importe extrmement qu aucun moment je ne me laisse aller une raction dorgueil qui
compromettrait lquilibre de mon jugement... Ma psychologie se refuse acqurir, utiliser tout matriau
qui ne serait pas du mouvement... Toutes les morphologies, toutes les mimiques deviennent les instruments de
mon investigation. Lcriture est, sans conteste, la mimique qui se prte le mieux lanalyse, parce quelle est du
bondissement fix. Loin du graphologue aussi bien que du voyant, jopre, par les voies de la dduction et de
linduction, la mticuleuse chimie des lments que manifeste, sur le papier, linscription des gestes de
lindividu. Limportance quantitative que je reconnais aux plus menus dtails de la vie me permet de donner
parfois mes apprciations une prcision qui surprend et qui me procure une espigle joie de prestidigitateur...
Je me dfends dtre un intuitif. Si je ne devais qu une force subjective les rsultats o jatteins, je ne
madonnerais quen amateur mes exercices dami de lhomme... Je dsire arriver connatre lhomme,
laider, le gurir... La comprhension psychologique tant surtout, une comprhension affective, et les classes
dirigeantes brillant davantage par les qualits de lintelligence que par celles de laffectivit, il est normal que
certaines sciences dobservation de lme se heurtent bien des rsistances... Je suis all lexprience et elle est
venue moi... Je puis affirmer quaucun individu ne ma servi, ne me sert de cobaye. Je ne me suis jamais lass,
mme aprs plusieurs milliers dobservations, dprouver de la sympathie pour celui qui se confie moi. Et lui,
naurait-il quun gramme de bont dans le corps, je sais la faire sortir et fleurir, cette bont, afin quil la
reconnaisse... Je suis rest dans les coulisses de la vie. Donc, je ne mennuie jamais... Chacun, en gnral,
sapplique ne faire passer que sa ligne par le point quil observe. Lunicit de cette ligne, cela sappelle le
systme. Or, on sait que, par un point, on peut faire passer une infinit de lignes et de plans. Pour mieux saisir ce
point, moi, jutilise le plus grand nombre de lignes et de plans. Lclectisme est mon moyen... Tout objet, tout
vtement dont quelquun a lhabitude acquiert, en plus de sa valeur particulire, une valeur symbolique, linsu
de son propritaire. On a dj dit, nest-ce pas ? que le style et pourquoi pas la cravate ? cest lhomme...

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