Decroissance Vs Developpement Durable Capitalisme Mondialisation Altermondialisme Ecologie Nature PDF
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ET CRITIQUES DU DEVELOPPEMENT
1 – Pour une société de décroissance – Serge Latouche
2 – En finir une fois pour toutes avec le développement – Serge Latouche
3 – Le développement n’est pas le remède à la mondialisation, c’est le problème ! – Serge
Latouche
4 – L’occidentalisation du monde (Préface 2005) – Serge Latouche
5 – E la décroissance sauvera le Sud… – Serge Latouche
6 – Des alternatives à l’économie de marché - Le marché, l'agora et l'acropole : Se
réapproprier le marché – Serge Latouche
7 – Décoloniser l’imaginaire – Serge Latouche
8 – Les déraisons de la raison économique de Serge Latouche (Compte rendu)
9 – La métaphysique du progrès – Serge latouche
10 – De Monterrey à Johannesburg : quel développement ? – Serge Latouche
11 – Pour une alternative au développement – Serge Latouche
12 – La pauvreté, mauvaise conscience des âmes sensibles et invention des maîtres du monde
– Serge Latouche
13 – La décroissance comme préalable et non comme obstacle à une société conviviale. –
Serge Latouche.
14 – Consommateurs de tous les pays, unissez-vous ! ou le défi du commerce ethique – Serge
Latouche.
15 – A bas le développement durable ! Vive la décroissance conviviale – Serge Latouche
16 – Catastrophes, genèse d’une décolonisation de l’imaginaire ? – Serge Latouche &
Christopher Yggdre
17 – Les effets culturels de la mondialisation : universalisme cannibale terrorisme identitaire –
Serge Latouche
18 – La décroissance, un enjeu électoral – Serge Latouche
19 – Sortir de l’économie, sortir du développement ? - Pour en finir avec la marchandisation –
Serge Latouche
20 – Les illusions de la techno-démocratie de marché mondialisé – Serge Latouche
21 – La décroissance, une utopie ? La croissance, un concept pervers ? – Serge Latouche
22 – La mégamachine – Serge Latouche
23 – La mégamachine et la destruction du lien social – Serge Latouche
24 – Si la mégamachine s’emballe – Pascale Guéricolas
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25 – Le développement durable : mystification et boniments – Pascale Guéricolas
26 – En finir avec la religion de la croissance – Patrick Piro
27 – Engager une politique de décroissance – Vincent Cheynet
28 – Contre le développement durable – Vincent Cheynet
29 – Décroissance ou décélération ? – Vincent Cheynet
30 – Quels savois critiques contre l’économie dominante ? – Vincent Cheynet
31 – Décroissance et démocratie – Vincent Cheynet
32 – La pub, machine à casser – Vincent Cheynet
33 – La décroissance soutenable – Bruno Clémentin & Vincent Cheynet
34 – 10 objections majeures au « commerce équitable » – Bruno Clémentin & Vincent
Cheynet
35 – 10 objections majeures contre la civilisation de l’automobile indiividuelle – Bruno
Clémentin
36 – La croissance n’existe pas – Bruno Clémentin
37 – Le développement durable, un concept toxique ! » (Bruno Clémentin) – Matthieu
Auzanneau
38 – La « décroissance » : renaissance d'un concept révolutionnaire – Matthieu Auzanneau
39 – 10 conseils pour entrer en résistance par la décroissance – Casseurs de Pub (Vincent
Cheynet)
40 – La décroissance, un mot-obus – Paul Ariès
41 – La pub ou l’anti-culture – Paul Ariès
42 – Les manipulations mentales au sein de la mondialisation – Paul Ariès
43 – Petit dico de la pub – Paul Ariès
44 – Vers la simplicité volontaire – Serge Mongeau
45 – Pour une société de frugalité – François Brune
46 – Violence de l’idéologie publicitaire – François Brune
47 – La publicité : les vecteurs de l’idéologie – François Brune
48 – La pub, nouveau visage du totalitarisme – François Brune
49 – L’« antipub », un marché porteur – François Brune
50 – Pour une sobriété heureuse – Pierre Rabhi
51 – De l’humanisme : Pour une décroissance idéaliste – Michel Dias & La décroissance est-
elle un humanisme ? – Réponse de Serge Latouche
52 – Les trois niveaux de l’écologie – Denis Cheynet
53 – Automobile et décroissance – Denis Cheynet
54 – De quelques mensonges bien intentionnés sur l’agriculture contemporaine – Philippe
Godard
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55 – L’impasse citoyenniste – Contibution à une critique du citoyennisme – « En
attendant… »
56 – La décroissance soutenable est-elle valable pour l'ensemble du globe ? – Réponse de
Festival résistances, 10 mai 2005.
57 – Le développement est-il la solution aux problèmes de l’humanité ? – Thomas Marshall
58 – Georgescu-Roegen : Bioéconomie et biosphère – Jacques Grinevald
59 – A la conquête des biens relationnels – Mauro Bonaïuti
60 – Point d’efficacité sans sobriété. Mieux vaut débondir que rebondir – François Schneider
61 – L’altermondialisme : un nouveau mouvement émancipateur qui ne peut se ramener aux
anciennes catégories – Fabrice Flipo
62 – La décroissance, une solution pour notre temps – Fabrice Flipo
63 – L’invention du développement – Gilbert Rist
64 – Gilbert Rist répond aux contradicteurs de la décroissance
65 – Des partisans de la... ou des réactionnaires ? Les deux mon capitaine ! Réponses à
MM. Oxley, Métellus, Cyril di Meo, Vereycken. – Clément Homs
66 – L’Eglise des illusions du progrès et les objecteurs de croissance. – Clément Homs
67 – Economie de croissance, économie de gavage généralisé – Jeuf
68 – Le Monde publie une chronique diffamant les objecteurs de croissance... et affiche sa
bêtise.
69 – Des territoires en reconversion : les faux espoirs de la croissance. – Jacques Pradès
70 – Sur les traces du « phénomène technique ». – Jacques Pradès
71 – L'homo œconomicus et la déraison scientifique. Essai anthropologique sur l'économie et
la technoscience – Jacques Prades
72 – Machines célibataires – May Livory
73 – Développement ne rime pas forcément avec croissance – Jean-Marie Harribey
74 – Les impasses de la croissance et de la décroissance infinies – Jean-Marie Harribey
75 – Déconnecter développement et croissance économique – Jean-Marie Harribey
76 – Décroissance ou développement durable ? – Guillaume Duval
77 – La décroissance soutenable. Une idée qui fait son chemin – Christian Weber
78 – Libéralisme économique et mondialisation, Critique d’une étude de l’Economic Freedom
Network – Martin poirier
79 – Qu’est-ce que la décroissance ?
80 – Décoloniser notre imaginaire de croissance ? Ça urge ! – Bernard Guibert
81 – Stop la croissance ! – Jacques Veillard et Emmanuel Poncet
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ABSURDITE DU PRODUCTIVISME ET DES GASPILLAGES
Pour une société de décroissance
Mot d’ordre des gouvernements de gauche comme de droite, objectif affiché de la
plupart des mouvements altermondialistes, la croissance constitue-t-elle un piège ?
Fondée sur l’accumulation des richesses, elle est destructrice de la nature et génératrice
d’inégalités sociales. « Durable » ou « soutenable », elle demeure dévoreuse du bien-être.
C’est donc à la décroissance qu’il faut travailler : à une société fondée sur la qualité
plutôt que sur la quantité, sur la coopération plutôt que la compétition, à une humanité
libérée de l’économisme se donnant la justice sociale comme objectif.
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que, dans ces conditions, la croissance est un mythe, même à l’intérieur de l’imaginaire de
l’économie de bien-être, sinon de la société de consommation ! Car ce qui croît d’un côté
décroît plus fortement de l’autre.
Tout cela ne suffit malheureusement pas pour nous amener à quitter le bolide qui nous
mène droit dans le mur et à embarquer dans la direction opposée.
Entendons-nous bien. La décroissance est une nécessité ; ce n’est pas au départ un idéal, ni
l’unique objectif d’une société de l’après-développement et d’un autre monde possible. Mais
faisons de nécessité vertu, et concevons, pour les sociétés du Nord, la décroissance comme un
objectif dont on peut tirer des avantages (11). Le mot d’ordre de décroissance a surtout pour
objet de marquer fortement l’abandon de l’objectif insensé de la croissance pour la croissance.
En particulier, la décroissance n’est pas la croissance négative, expression antinomique et
absurde qui voudrait dire à la lettre : « avancer en reculant ». La difficulté où l’on se trouve de
traduire « décroissance » en anglais est très révélatrice de cette domination mentale de
l’économisme, et symétrique en quelque sorte de l’impossibilité de traduire croissance ou
développement (mais aussi, naturellement, décroissance...) dans les langues africaines.
On sait que le simple ralentissement de la croissance plonge nos sociétés dans le désarroi
en raison du chômage et de l’abandon des programmes sociaux, culturels et
environnementaux, qui assurent un minimum de qualité de vie. On peut imaginer quelle
catastrophe serait un taux de croissance négatif ! De même qu’il n’y a rien de pire qu’une
société du travail sans travail, il n’y a rien de pire qu’une société de croissance sans
croissance. C’est ce qui condamne la gauche institutionnelle, faute d’oser la décolonisation de
l’imaginaire, au social-libéralisme. La décroissance n’est donc envisageable que dans une
« société de décroissance » dont il convient de préciser les contours.
Une politique de décroissance pourrait consister d’abord à réduire voire à supprimer le
poids sur l’environnement des charges qui n’apportent aucune satisfaction. La remise en
question du volume considérable des déplacements d’hommes et de marchandises sur la
planète, avec l’impact négatif correspondant (donc une « relocalisation » de l’économie) ;
celle non moins considérable de la publicité tapageuse et souvent néfaste ; celle enfin de
l’obsolescence accélérée des produits et des appareils jetables sans autre justification que de
faire tourner toujours plus vite la mégamachine infernale : autant de réserves importantes de
décroissance dans la consommation matérielle.
Ainsi comprise, la décroissance ne signifie pas nécessairement une régression de bien-être.
En 1848, pour Karl Marx, les temps étaient venus de la révolution sociale et le système était
mûr pour le passage à la société communiste d’abondance. L’incroyable surproduction
matérielle de cotonnades et de biens manufacturés lui semblait plus que suffisante, une fois
aboli le monopole du capital, pour nourrir, loger et vêtir correctement la population (au moins
occidentale). Et pourtant, la « richesse » matérielle était infiniment moins grande
qu’aujourd’hui. Il n’y avait ni voitures, ni avions, ni plastique, ni machines à laver, ni
réfrigérateur, ni ordinateur, ni biotechnologies, pas plus que les pesticides, les engrais
chimiques ou l’énergie atomique ! En dépit des bouleversements inouïs de l’industrialisation,
les besoins restaient encore modestes et leur satisfaction possible. Le bonheur, quant à sa base
matérielle, semblait à portée de la main.
Pour concevoir la société de décroissance sereine et y accéder, il faut littéralement sortir de
l’économie. Cela signifie remettre en cause sa domination sur le reste de la vie, en théorie et
en pratique, mais surtout dans nos têtes. Une réduction massive du temps de travail imposé
pour assurer à tous un emploi satisfaisant est une condition préalable. En 1981 déjà, Jacques
Ellul, l’un des premiers penseurs d’une société de décroissance, fixait comme objectif pour le
travail pas plus de deux heures par jour (12). On peut, s’inspirant de la charte
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« consommations et styles de vie » proposée au Forum des organisations non
gouvernementales (ONG) de Rio lors de la conférence des Nations unies sur l’environnement
et le développement de 1992, synthétiser tout cela dans un programme en six « r » : réévaluer,
restructurer, redistribuer, réduire, réutiliser, recycler. Ces six objectifs interdépendants
enclenchent un cercle vertueux de décroissance sereine, conviviale et soutenable. On pourrait
même allonger la liste des « r » avec : rééduquer, reconvertir, redéfinir, remodeler, repenser,
etc., et bien sûr relocaliser, mais tous ces « r » sont plus ou moins inclus dans les six premiers.
On voit tout de suite quelles sont les valeurs qu’il faut mettre en avant et qui devraient
prendre le dessus par rapport aux valeurs dominantes actuelles. L’altruisme devrait prendre le
pas sur l’égoïsme, la coopération sur la compétition effrénée, le plaisir du loisir sur
l’obsession du travail, l’importance de la vie sociale sur la consommation illimitée, le goût de
la belle ouvrage sur l’efficience productiviste, le raisonnable sur le rationnel, etc. Le
problème, c’est que les valeurs actuelles sont systémiques : elles sont suscitées et stimulées
par le système et, en retour, elles contribuent à le renforcer. Certes, le choix d’une éthique
personnelle différente, comme la simplicité volontaire, peut infléchir la tendance et saper les
bases imaginaires du système, mais, sans une remise en cause radicale de celui-ci, le
changement risque d’être limité.
Vaste et utopique programme, dira-t-on ? La transition est-elle possible sans révolution
violente, ou, plus exactement, la révolution mentale nécessaire peut-elle se faire sans violence
sociale ? La limitation drastique des atteintes à l’environnement, et donc de la production de
valeurs d’échange incorporées dans des supports matériels physiques, n’implique pas
nécessairement une limitation de la production de valeurs d’usage à travers des produits
immatériels. Ceux-ci, au moins pour partie, peuvent conserver une forme marchande.
Toutefois, si le marché et le profit peuvent persister comme incitateurs, ils ne peuvent plus
être les fondements du système. On peut concevoir des mesures progressives constituant des
étapes, mais il est impossible de dire si elles seront acceptées passivement par les
« privilégiés » qui en seraient victimes, ni par les actuelles victimes du système, qui sont
mentalement ou physiquement droguées par lui. Cependant, l’inquiétante canicule 2003 en
Europe du Sud-Ouest a fait beaucoup plus que tous nos arguments pour convaincre de la
nécessité de s’orienter vers une société de décroissance. Ainsi, pour réaliser la nécessaire
décolonisation de l’imaginaire, on peut à l’avenir très largement compter sur la pédagogie des
catastrophes.
(1) Entretiens avec Jacques Ellul, Patrick Chastenet, La Table ronde, Paris, 1994, page 342.
(2) Le Monde, 16 février 2002.
(3) Fabrice Nicolino, « Retraite ou déroute ? », Politis, 8 mai 2003. La crise a en fait été déclenchée par des
formules contestables de Fabrice Nicolino qualifiant le mouvement social de « festival de criailleries
corporatistes », ou évoquant « le monsieur qui veut continuer à partir à 50 ans à la retraite pardi, il conduit des
trains, c’est la mine, c’estGerminal ! ».
(4) Politis n° 755,12 juin 2003.
(5) Vandana Shiva, La Guerre de l’eau, Parangon, Paris, 2003.
(6) Gianfranco Bologna (sous la direction de), Italia capace di futur, WWF-EMI, Bologne, 2001, pp. 86-88.
(7) The Business Case for Sustanable Development, document du World Business Council for Sustanable
Development diffusé au Sommet de la terre de Johannesburg (août-septembre 2002).
(8) Mauro Bonaiuti, « Nicholas Georgescu-Roegen. Bioeconomia. Verso un’altra economia ecologicamente e
socialmente sostenible », Bollati Boringhieri, Torino, 2003. En particulier pp. 38-40.
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(9) Le Monde, 27 décembre 2002.
(10) C. Cobb, T. Halstead, J. Rowe, « The Genuine Progress Indicator : Summary of Data and Methodology,
Redefining Progress », 1995, et des mêmes, « If the GDP is Up, Why is America Down ? », in Atlantic Monthly,
n° 276, San Francisco, octobre 1995.
(11) En ce qui concerne les sociétés du Sud, cet objectif n’est pas vraiment à l’ordre du jour : même si elles
sont traversées par l’idéologie de la croissance, ce ne sont pas vraiment pour la plupart des « sociétés de
croissance ».
(12) Voir « Changer de révolution », cité par Jean-Luc Porquet in Ellul, l’homme qui avait (presque) tout
prévu, Le Cherche-Midi, 2003, pp. 212 -213.
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LES MIRAGES DE L'OCCIDENTALISATION DU MONDE
En finir, une fois pour toutes, avec le développement
Présenté comme la solution aux problèmes du Sud, le développement n'est souvent qu'un
autre visage de l'occidentalisation du monde. Qu'il soit " durable ", " soutenable " ou "
endogène ", il s'inscrit toujours, de manière plus ou moins violente, dans la logique
destructrice de l'accumulation capitaliste. Il signifie inégalités, destruction de l'environnement
et des cultures. Pourtant, des solutions peuvent être imaginées, qui prennent en compte la
diversité du monde et s'appuient sur les expériences, menées ici ou là, d'économie non
marchande.
Le " développement " est semblable à une étoile morte dont on perçoit encore la lumière,
même si elle s'est éteinte depuis longtemps, et pour toujours. (1) Gilbert Rist.
Voici un peu plus de trente ans est née une espérance. Une espérance aussi grande pour les
peuples du tiers-monde que le socialisme l'avait été pour les prolétariats des pays occidentaux.
Une espérance peut-être plus suspecte dans ses origines et dans ses fondements, puisque les
Blancs l'avaient apportée avec eux avant de quitter les pays qu'ils avaient pourtant durement
colonisés. Mais enfin, les responsables, les dirigeants et les élites des pays nouvellement
indépendants présentaient à leur peuple le développement comme la solution de tous leurs
problèmes.
Les jeunes Etats ont tenté l'aventure. Avec maladresse, peut-être, mais ils l'ont tentée, et
souvent avec une violence et une énergie désespérées. Le projet " développementiste " était
même la seule légitimité avouée des élites au pouvoir. Certes, on peut épiloguer à l'infini pour
savoir si les conditions objectives de réussite de l'aventure moderniste étaient ou n'étaient pas
remplies. Sans ouvrir cet énorme dossier, tout un chacun reconnaîtra qu'elles n'étaient guère
favorables ni à un développement planifié, ni à un développement libéral.
Le pouvoir des nouveaux Etats indépendants était pris dans d'insolubles contradictions. Ils
ne pouvaient ni dédaigner le développement ni le construire. Ils ne pouvaient, en
conséquence, ni refuser d'introduire ni réussir à acclimater tout ce qui participe de la
modernisation : l'éducation, la médecine, la justice, l'administration, la technique. Les " freins
", les " obstacles " et les " blocages " de toute nature, chers aux experts économistes, rendaient
peu crédible la réussite d'un projet qui implique d'accéder à la compétitivité internationale à
l'époque de l'" hypermondialisation ". Théoriquement reproductible, le développement n'est
pas universalisable. D'abord pour des raisons écologiques : la finitude de la planète rendrait la
généralisation du mode de vie américain impossible et explosif.
Le concept de développement est piégé dans un dilemme : soit il désigne tout et son
contraire, en particulier l'ensemble des expériences historiques de dynamique culturelle de
l'histoire de l'humanité, de la Chine des Han à l'empire de l'Inca ; et alors il n'a aucune
signification utile pour promouvoir une politique, et il vaut mieux s'en débarrasser. Soit il a un
contenu propre et définit alors nécessairement ce qu'il possède de commun avec l'expérience
occidentale du " décollage " de l'économie telle qu'elle s'est mise en place depuis la révolution
industrielle en Angleterre dans les années l750-1800. Dans ce cas, quel que soit l'adjectif
qu'on lui accole, son contenu implicite ou explicite réside dans la croissance économique,
l'accumulation du capital avec tous les effets positifs et négatifs que l'on connaît.
Or, ce noyau dur, que tous les développements ont en commun avec cette expérience-là,
est lié à des " valeurs " qui sont le progrès, l'universalisme, la maîtrise de la nature, la
rationalité quantifiante. Ces valeurs, et tout particulièrement le progrès, ne correspondent pas
du tout à des aspirations universelles profondes. Elles sont liées à l'histoire de l'Occident et
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recueillent peu d'écho dans les autres sociétés (2). Les sociétés animistes, par exemple, ne
partagent pas la croyance dans la maîtrise de la nature. L'idée de développement est
totalement dépourvue de sens et les pratiques qui l'accompagnent sont rigoureusement
impossibles à penser et à mettre en oeuvre parce qu'impensables et interdites (3). Ces valeurs
occidentales sont précisément celles qu'il faut remettre en question pour trouver une solution
aux problèmes du monde contemporain et éviter les catastrophes vers lesquelles l'économie
mondiale nous entraîne.
Le développement a été une grande entreprise paternaliste (" les pays riches assurent l'essor
des pays les moins avancés ") qui a occupé approximativement la période des " trente
glorieuses " (1945-1975). Conjugué transitivement, le concept a fait partie de l'ingénierie
sociale des experts internationaux. C'était toujours les autres qu'il fallait développer. Tout cela
a fait faillite. En témoigne le fait que l'aide fixée à 1 % du produit intérieur brut (PIB) des
pays de l'Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), lors de la
première décennie du développement des Nations unies en l960, réajustée à la baisse à 0,70 %
en l992 à Rio et en l995 à Copenhague, n'atteint pas les 0,25 % en 2000 ! (4) En témoigne
aussi le fait que la plupart des instituts d'études ou des centres de recherches spécialisés ont
fermé leurs portes ou sont moribonds.
La crise de la théorie économique du développement, annoncée dans les années 1980, est
en phase terminale : on assiste à une vraie liquidation ! Le développement ne fait plus recette
dans les enceintes internationales " sérieuses " : Fonds monétaire internationale (FMI),
Banque mondiale, Organisation mondiale du commerce (OMC), etc. Au dernier forum de
Davos, la " chose " n'a même pas été évoquée. Il n'est plus revendiqué au Sud que par
certaines de ses victimes et leurs bons samaritains : les organisations non gouvernementales
(ONG) qui en vivent (5). Et encore ! La nouvelle génération des " ONG sans frontières " a axé
le charity business plus sur l'humanitaire et l'intervention d'urgence que sur l'essor
économique.
Toutefois, le développement a moins été victime de sa faillite, pourtant incontestable au
Sud, que de son succès au Nord. Ce " retrait " conceptuel correspond au déplacement
engendré par la " mondialisation " et par ce qui se joue derrière cet autre slogan mystificateur.
Le développement des économies nationales devait déboucher presque automatiquement sur
la transnationalisation des économies et sur la globalisation des marchés.
Dans une économie mondialisée, il n'existe pas de place pour une théorie spécifique
destinée au Sud. Toutes les régions du monde désormais sont " en développement " (6). A un
monde unique correspond une pensée unique. L'enjeu de ce changement n'est autre que la
disparition de ce qui donnait une certaine consistance au mythe développementiste, à savoir le
trickle down effect c'est-à-dire le phénomène de retombées favorables à tous.
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rigueur. Il n'existe pas de place, dans ce paradigme, pour le respect de la nature exigé par les
écologistes ni pour le respect de l'être humain réclamé par les humanistes.
Le développement réellement existant apparaît alors dans sa vérité, et le développement "
alternatif " comme une mystification. En accolant un adjectif, il ne s'agit pas vraiment de
remettre en question l'accumulation capitaliste, tout au plus songe-t-on à adjoindre un volet
social ou une composante écologique à la croissance économique comme on a pu naguère lui
ajouter une dimension culturelle. En se focalisant sur les conséquences sociales, comme la
pauvreté, les niveaux de vie, les besoins essentiels, ou sur les nuisances apportées à
l'environnement, on évite les approches holistes ou globales d'une analyse de la dynamique
planétaire d'une mégamachine techno-économique qui fonctionne à la concurrence
généralisée sans merci et désormais sans visage.
Dès lors, le débat sur le mot déve loppement prend toute son ampleur. Au nom du
développement " alternatif ", on propose, parfois, d'authentiques projets antiproductivistes,
anticapitalistes très divers qui visent à éliminer les plaies du " sous-dévelop pement " et les
excès du " mal-déve loppement " ou plus simplement les conséquences désastreuses de la
mondialisation. Ces projets d'une société conviviale n'ont pas plus à voir avec le
développement que l'" âge d'abondance des sociétés primitives " ou que les réussites
humaines et esthétiques remarquables de certaines sociétés pré-industrielles qui ignoraient
tout du développement (9).
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contradictions, de ses échecs, de son caractère insupportable et du fait de l'épuisement des
ressources naturelles...
On pouvait ainsi réfléchir et travailler à un après-développement, bricoler une post-
modernité acceptable. En particulier réintroduire le social, le politique dans le rapport
d'échange économique, retrouver l'objectif du bien commun et de la bonne vie dans le
commerce social. Le développement durable, lui, nous enlève toute perspective de sortie, il
nous promet le développement pour l'éternité !
L'alternative ne peut prendre la forme d'un modèle unique. L'après-développement est
nécessairement pluriel. Il s'agit de la recherche de modes d'épanouissement collectif dans
lesquels ne serait pas privilégié un bien-être matériel destructeur de l'environnement et du lien
social. L'objectif de la bonne vie se décline de multiples façons selon les contextes.
En d'autres termes, il s'agit de reconstruire de nouvelles cultures. Cet objectif peut s'appeler
l'umran (épanouissement) comme chez Ibn Kaldûn, swadeshi-sarvodaya (amélioration des
conditions sociales de tous) comme chez Gandhi, ou bamtaare (être bien ensemble) comme
chez les Toucouleurs... L'important est de signifier la rupture avec l'entreprise de destruction
qui se perpétue sous le nom de développement ou de mondialisation. Pour les exclus, pour les
naufragés du développement, il ne peut s'agir que d'une sorte de synthèse entre la tradition
perdue et la modernité inaccessible. Ces créations originales dont on peut trouver ici ou là des
commencements de réalisation ouvrent l'espoir d'un après-développement.
Serge Latouche
1 - Gilbert Rist, "Le développement. Histoire d'une croyance occidentale". Presses de Sciences Po,
Paris 1996. p. 377.
2 - Pour une analyse des autres raisons plus théoriques, voir notre ouvrage Faut-il refuser le
développement ? PUF, Paris, l985.
3 - Sur ce sujet voir tout particulièrement Gilbert Rist, "Le développement. Histoire d'une croyance
occidentale". Presses de Sciences Po, Paris 1996.
4 - "Le mot développement, écrit Bertrand Cabedoche en conclusion de son livre, les chrétiens et le
Tiers-Monde (Karthala, 1990, p.255), a pu perdre de son attrait au contact de trop d'expériences
décevantes. Il reste le seul vocable que partagent tous les humains pour dessiner leur espoir".
5 - La socio-économie du développement aurait dû, dès lors, se substituer à la science économique
normale ; toutefois, en dépit de quelques frémissements dans ce sens, c'est l'inverse qui s'est produit.
6 - Bernard Hours, "L'idéologie humanitaire ou le spectacle de l'altérité perdue", L'harmattan,1998.
7 - On comprend que certaines élites du Sud (et leurs griots du Nord), victimes de la baisse de
l'aide et veufs de leur discours de légitimation revendiquent avec nostalgie un "retour" au
développement.
8 - La mouvance anti-développentiste est présente au sein des O.N.G., des mouvements écologistes
et de l'intelligentsia à peu près partout dans le monde mais de façon très minoritaire avec quelques
points forts, en Inde, au Mexique, au Quebec, en Belgique et en Suisse. Il existe deux réseaux qui en
regroupent les principaux représentants : l'INCAD (International Network for Cultural Alternatives to
Development) basé à Montréal, Centre interculturel de Montréal, 49l7 rue St-Urbain, Montréal,
Québec, Canada, H2T2Wl et le Réseau Sud/Nord cultures et développement, l72 rue Joseph II
Bruxelles, Belgique. Le premier publie la revue Interculture (2 éditions, en français et en Anglais), Le
second publie le bulletin Quid pro quo en français, anglais et espagnol. Le principal ouvrage de
réference est "The development dictionary", edited by Wolfgang Sachs, Zed books, Londres, l992. Cet
ouvrage traduit dans de nombreuses langues, sauf le français, regroupe des contributions des
principaux représentants de ce courant.
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9 - Marc Poncelet, Une utopie post-tiersmondiste, la dimension culturelle du développement,
L'Harmattan, Paris, 1994. p. 76. Ce travail de redéfinition du développement porte toujours plus ou
moins sur la culture, la nature et la justice sociale. "La dimension culturelle, comme le note Marc
Poncelet, semble confèrer une dimension humaine à une problèmatique trop sèchement
environnementaliste. Elle procure un supplément d'âme, un entregent social, une profondeur
philosphique aux indicateurs humains" p. 21.
10 - Il illustre parfaitement le procédé dénoncé par Viviane Forrester dans "L'horreur économique"
: "l'imagination des instances au pouvoir est sans limite lorsqu'il s'agit de distraire la galerie avec des
bricolages débiles, sans effets, sinon nefastes, sur rien". Forrester Viviane, L'horreur économique,
Fayard, l996.p. 90.
11 - Notons avec Gilbert Rist (op.cit. p. 329) que le vrai développement défini dans le rapport de la
commission Sud comme "un processus qui permet aux êtres humains de développer leur personnalité,
de prendre confiance en eux-mêmes et de mener une existence digne et épanouie" ne s'est jamais
produit nulle part.
12 - -Marshall Salhins : Age de pierre, âge d'abondance, Gallimard, 1972 .
13 - Dans plusieurs sociétés africaines, le mot même de développement n'a aucun équivalent dans
la langue locale parce que l'imaginaire qui institue la chose fait largement défaut.
14 - "Des paysans ont osé. Histoire des mutations de l'agriculture dans une France en
modernisation. La révolution silencieuse des années cinquante". Fondation pour le progrès de
l'homme, octobre l993.
15 - Avec ce qu'elle a de meilleure parfois, mais surtout ce qu'elle a de pire. Les techniques de
représession s'exportent mieux que la démocratie procédurale, le désir exacerbé de gadget et la
pollution que le niveau de vie. Sur tous ces points, voir notre livre L'occidentalisation du monde, La
découverte, Paris l989.
16 - -Alidou Sawadogo cité par Pierre Pradervand . Une Afrique en marche, Plon, 1989,p.109.
17 - "Ce que les Français appellent développement, est-ce que c'est ce que veulent les villageois ?
interroge Thierno Ba responsable d'une ONG sénégalaise sur le fleuve. Non. Ce qu'ils veulent c'est ce
que le pulaar appelle bamtaare. Qu'est-ce que cela signifie ? C'est la recherche par une communauté
fortement enracinée dans sa solidarité, d'un bien-être social harmonieux où chacun des membres, du
plus riche au plus pauvre, peut trouver une place et sa réalisation personnelle", Cimade, Quand
l'Afrique posera ses conditions, Dossier pour un débat n· 67, septembre 96, Fondation pour le progrès
de l'homme. p. 43.
18 - Voir notre livre "L'autre Afrique. Entre don et marché" Albin Michel, Paris 1998.
Texte paru dans LE MONDE DIPLOMATIQUE de MAI 2001 - Pages 6 et 7
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Le développement n'est pas le remède à la
mondialisation, c'est le problème !
Par Serge Latouche, Professeur émérite à l'université de Paris-Sud.
(janvier 2002)
Il existe une quasi-unanimité à gauche (et même au centre) pour dénoncer les méfaits d'une
mondialisation libérale, voire ultra-libérale.
Cette critique consensuelle s'articule sur six points :
1) la dénonciation des inégalités croissantes tant entre le Nord et le Sud, qu'à l'intérieur de
chaque pays,
2) Le piège de la dette pour les pays du Sud avec ses conséquences sur l'exploitation
inconsidérée des richesses naturelles et la réinvention du servage et de l'esclavage (en
particulier des enfants),
3) la destruction des écosystèmes et les menaces que les pollutions globales font peser sur
la survie de la planète,
4) la fin du welfare, la destruction des services publics et le démantèlement des systèmes
de protection sociale,
5) l'omnimarchandisation, avec les trafics d'organes, le développement des "industries
culturelles" uniformisantes, la course à la brevetabilité du vivant,
6) l'affaiblissement des États-nations et la montée en puissance des firmes transnationales
comme "les nouveaux maîtres du monde".
Pour suppléer aux défaillances du marché, au Sud, on fait largement appel au "samu
mondial" dont les ONG humanitaires, les urgenciers sont l'outil capital. Le tiers secteur ou
l'économie sociale et solidaire ont vocation à remplir le même objectif au Nord. Le
(re)développement peut-il être le remède à ces maux?
Au fond, beaucoup le pensent, et en particulier tous ceux qui prônent "une autre
mondialisation". Il faudrait revenir au développement en le corrigeant, s'il y a lieu de ses
effets négatifs. Un développement "durable" ou "soutenable" apparaît ainsi comme une
panacée tant pour le Sud que pour le Nord. C'est plus ou moins la conclusion de ce que nous
avons entendu encore récemment à Porto Alegre. Cette aspiration naïve à un retour du
développement témoigne à la fois d'une perte de mémoire et d'une absence d'analyse sur la
signification historique de ce développement.
La nostalgie des "trente glorieuses", cette ère de la régulation keynéso-fordiste qui fut celle
de l'apothéose du développement nous fait oublier qu'en mai 1968, c'est précisément cette
société de "bien-être" -là qui était dénoncée comme société de consommation et société du
spectacle n'engendrant que l'ennui d'une vie sans autre perspective que "métro-boulot-dodo",
fondée sur un travail à la chaîne répétitif et aliénant. Si on exalte encore volontiers les cercles
vertueux de cette croissance qui constituait un "jeu gagnant-gagnant-gagnant", on oublie
volontiers les deux perdants : le tiers-monde et la nature. Certes, l'État gagnait, le patronat
gagnait et les travailleurs, en maintenant la pression, amélioraient leur niveau de vie, mais la
nature était pillée sans vergogne (et nous n'avons pas fini d'en payer l'addition...), tandis que le
tiers-monde des indépendances s'enfonçait un peu plus dans le sous-développement et la
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déculturation. En tout état de cause, ce capitalisme régulé de l'ère du développement aura été
une phase transitoire menant à la mondialisation.
Si le développement, en effet, n'a été que la poursuite de la colonisation par d'autres
moyens, la nouvelle mondialisation, à son tour, n'est que la poursuite du développement avec
d'autres moyens. L'État s'efface derrière le marché. Les États-nations qui s'étaient déjà fait
plus discrets dans le passage du témoin de la colonisation au développement quittent le devant
de la scène au profit de la dictature des marchés (qu'ils ont organisée...) avec leur instrument
de gestion, le F.M.I., qui impose les plans d'ajustement structurels. Toutefois, si les "formes"
changent considérablement (et pas que les formes), on est toujours en face de slogans et
d'idéologies visant à légitimer l'entreprise hégémonique de l'Occident, et singulièrement des
États-Unis, aujourd'hui. Rappelons la formule cynique d'Henry Kissinger, "La mondialisation
n'est que le nouveau nom de la politique hégémonique américaine". Il n'y a pas dans cette
approche de remise en question de l'imaginaire économique. On retrouve toujours
l'occidentalisation du monde avec la colonisation des esprits par le progrès, la science et la
technique. L'économicisation et la technicisation du monde sont poussées à leur point ultime.
Or, c'est cela même qui constitue la source de tous les méfaits dont on accuse la
mondialisation.
C'est le développement réellement existant, celui qui domine la planète depuis deux
siècles, qui engendre les problèmes sociaux et environnementaux actuels. Le développement
n'est qu'une entreprise visant à transformer les rapports des hommes entre eux et avec la
nature en marchandises. Il s'agit d'exploiter, de mettre en valeur, de tirer profit des ressources
naturelles et humaines. Quel que soit l'adjectif qu'on lui accole, le contenu implicite ou
explicite du développement c'est la croissance économique, l'accumulation du capital avec
tous les effets positifs et négatifs que l'on connaît : compétition sans pitié, croissance sans
limite des inégalités, pillage sans retenue de la nature. Le fait d'ajouter le qualificatif
"durable" ou "soutenable" ne fait qu'embrouiller un peu plus les choses. En ce moment même
circule un manifeste pour un développement soutenable signé par de nombreuses célébrités
dont Jean-Claude Camdessus, l'ancien président du Fonds Monétaire International !
Notre surcroissance économique dépasse déjà largement la capacité de charge de la terre.
Si tous les citoyens du monde consommaient comme les américains moyens les limites
physiques de la planète seraient largement dépassées. Si l'on prend comme indice du "poids"
environnemental de notre mode de vie "l'empreinte" écologique de celui-ci en superficie
terrestre nécessaire on obtient des résultats insoutenables tant du point de vue de l'équité dans
les droits de tirage sur la nature que du point de vue de la capacité de régénération de la
biosphère. En prenant en compte, les besoins de matériaux et d'énergie, ceux nécessaires pour
absorber déchets et rejets de la production et de la consommation et en y ajoutant l'impact de
l'habitat et des infrastructures nécessaires, les chercheurs travaillant pour le World Wide Fund
(WWF) ont calculé que l'espace bioproductif par tête de l'humanité était de 1,8 hectare. Un
citoyen des États Unis consomme en moyenne 9,6 hectares, Un Canadien 7,2, un Européen
moyen 4,5. On est donc très loin de l'égalité planétaire et plus encore d'un mode de
civilisation durable qui nécessiterait de se limiter à 1,4 hectare, en admettant que la population
actuelle reste stable. On peut discuter ces chiffres, mais ils sont malheureusement confirmés
par un nombre considérable d'indices (qui ont d'ailleurs servi à les établir). Ainsi, pour que
l'élevage intensif fonctionne en Europe, il faut qu'une surface pour ce qu'on appelle des
"cultures en coulisses" équivalant à sept fois celle de ce continent soit employée dans d'autres
pays à produire l'alimentation nécessaire aux animaux ainsi élevés sur un mode industriel ...
Pour survivre ou durer, il est donc urgent d'organiser la décroissance. Quand on est à Rome et
que l'on doit se rendre par le train à Turin, si on s'est embarqué par erreur dans la direction de
Naples, il ne suffit pas de ralentir la locomotive, de freiner ou même de stopper, il faut
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descendre et prendre un autre train dans la direction opposée. Pour sauver la planète et assurer
un future acceptable à nos enfants, il ne faut pas seulement modérer les tendances actuelles, il
faut carrément sortir du développement et de l'économicisme comme il faut sortir de
l'agriculture productiviste qui en est partie intégrante pour en finir avec les vaches folles et les
aberrations transgéniques.
Conclusion : Le développement comme la mondialisation sont des "machines" a affamer
les peuples. Avant les années 70, en Afrique, les populations étaient "pauvres" au regard des
critères occidentaux, en ce sens qu'elles disposaient de peu de biens manufacturés, mais
personne, en temps normal, ne mourrait de faim. Après 50 années de développement, c'est
chose faite. Mieux, en Argentine, pays traditionnel d'élevage bovin, avant l'offensive
développementiste des années 80, on gaspillait inconsidérément la viande de boeuf,
abandonnant les bas morceaux. Aujourd'hui, les gens pillent les supermarchés pour survivre et
les fonds marins, exploités sans vergogne par les flottes étrangères entre 85 et 95 pour
accroître des exportations sans grand profit pour la population, ne peuvent plus constituer un
recours.
Comme le dit Vandana Shiva : "Sous le masque de la croissance se dissimule, en fait, la
création de la pénurie".
George W. Bush déclarait le 14 février 2002 à Silver Spring devant l'administration de la
météorologie que "parce qu'elle est la clef du progrès environnemental, parce qu'elle fournit
les ressources permettant d'investir dans les technologies propres, la croissance est la solution,
non le problème". Nous affirmons tout au contraire que, bien loin d'être le remède à la
mondialisation, le développement économique constitue la source du mal. Il doit être analysé
et dénoncé comme tel.
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Serge Latouche,
L’occidentalisation du monde (préface 2005).
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La singularité occidentale
La mondialisation actuelle nous montre ce que le développement a été et que nous n’avons
jamais voulu voir. Elle est, en effet, le stade suprême de l’impérialisme de l’économie.
Rappelons la formule cynique d’Henry Kissinger : « La mondialisation n’est que le nouveau
nom de la politique hégémonique américaine. » Mais alors quel était l’ancien nom ? C’était
tout simplement le développement économique lancé par Harry Truman en 1949 pour
permettre aux Etats-Unis de s’emparer des marchés des ex-empires coloniaux européens et
éviter aux nouveaux États indépendants de tomber dans l’orbite soviétique. Et avant
l’entreprise développementiste ? Le plus vieux nom de l’occidentalisation du monde était tout
simplement la colonisation et le vieil impérialisme. Si le développement, en effet, n’a été que
la poursuite de la colonisation par d’autres moyens, la nouvelle mondialisation, à son tour,
n’est que la poursuite du développement avec d’autres moyens. Mondialisation et
américanisation sont des phénomènes intimement liés à un processus plus ancien et plus
complexe : l’occidentalisation.
Toutefois, l’Occident est un lieu introuvable. L’expérience historique unique et spécifique
du monde moderne révèle un ensemble de forces relativement permanentes et des dimensions
constantes sous des formes toujours renouvelées. Il est assez naturel d’attribuer les éléments
durables ainsi manifestés à un sujet appelé « Occident ». Ce qui est désigné sous ce terme
dans l’usage commun recouvre en effet une expérience polymorphe et une dérive historique.
Ce que Heidegger appellerait un « destin ».
On constate que l’histoire du monde a été bouleversée par un mouvement spécifique né en
Europe occidentale, et que ce mouvement prend les formes les plus diverses, si bien que le
mouvement lui-même est plus caractéristique du phénomène que ses formes mêmes. Le
triomphe actuel de la société technicienne et marchande s’explique en partie par la conception
grecque de la phusis et de la tekhné ; mais seule une adhésion à la croyance métaphysique
d’une continuité absolue et d’un déterminisme strict pourrait éliminer le hasard, les accidents
et les circonstances, dans le long parcours qui nous sépare de nos origines helléniques,
judaïques et chrétiennes. L’Occident n’a consistance que dans une histoire authentique, ni
totalement déterministe, ni rétrodictive, ni pleinement évolutionniste. Le passé éclaire le
présent, l’explique, mais parfois le contredit et laisse présager d’autres destins qui ne se sont
pas produits. Le présent poursuit certains des desseins du passé, mais innove aussi
radicalement.
Le mouvement inverse d’une définition précise de l’Occident est un exercice beaucoup
plus périlleux, mais néanmoins nécessaire. Le sens commun nous apprend que l’Occident a à
voir avec une entité géographique, l’Europe, avec une religion, le christianisme, avec une
philosophie, les Lumières, avec une race, la race blanche, avec un système économique, la
capitalisme. Pourtant, il ne s’identifie à aucun de ces phénomènes. Ne s’agit-il pas alors, plus
largement, d’une culture ou d’une civilisation ? Mais, supposés réglés les redoutables
problèmes de définition de ces deux concepts, il reste à cerner la spécificité proprement
occidentale de cette culture et de cette civilisation-là. Or l’ensemble des traits successifs que
l’on retient de l’enquête historique et de l’examen analytique dessine une figure qui ne
ressemble à rien de connu et qui ne peut manquer de nous saisir d’étonnement ; il s’agit, en
effet, proprement d’un monstre par rapport à nos catégories de repérage des espèces.
L’Occident nous apparaît comme une machine vivante, mi-mécanisme mi-organisme, dont les
rouages sont des hommes et qui, pourtant, autonome par rapport à eux dont elle tire force et
vie, se meut dans le temps et l’espace suivant son humeur propre. En bref, une
« mégamachine ».
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Finalement, les deux aspects les plus remarquables de la singularité occidentale me
paraissent résider dans son idéologie et dans son caractère de mégamachine techno-
économique.
Aujourd’hui, l’Occident est une notion beaucoup plus idéologique que géographique. Dans
la géopolitique contemporaine, le monde occidental désigne un triangle enfermant
l’hémisphère nord de la planète avec l’Europe de l’Ouest, le Japon et les États-Unis. La triade
Europe, Japon et Amérique du Nord, rassemblée parfois sous le nom de Trilatérale, symbolise
bien cet espace défensif et offensif. Le G8, ce sommet périodique des représentants des huit
pays les plus riches et les plus développés (États-Unis, Royaume-Uni, France, Allemagne,
Italie, Japon, Canada, Russie), tient lieu d’exécutif provisoire de cet ensemble.
Irréductible à un territoire, l’Occident n’est pas seulement une entité religieuse, éthique ou
même économique. L’Occident comme unité synthétique de ces différentes manifestations est
une entité « culturelle », un phénomène de civilisation. La pertinence de ce concept
d’Occident comme unité fondamentale sous-jacente à toute une série de phénomènes qui se
sont déployés dans l’histoire, ne peut se cerner que dans son mouvement. Inséparable de sa
souche géographique originelle, son extension et ses dérivés tendent à le réduire à un
imaginaire. Géographiquement et idéologiquement, c’est un polygone à trois dimensions
principales : il est judéo-hellénico-chrétien. Les contours de son espace géographique sont
plus ou moins précis suivant les époques. Ses frontières se font de plus en plus idéologiques.
Il s’est identifié presque totalement au « paradigme » déterritorialisé qu’il a fait naître.
L’important dans cet imaginaire partagé me paraît être, d’une part, la croyance, inouïe à
l’échelle du Cosmos et des cultures, en un temps cumulatif et linéaire et l’attribution à
l’homme de la mission de dominer totalement la nature, et, d’autre part, la croyance en la
raison calculatrice pour organiser son action. Cet imaginaire social que dévoile le programme
de la modernité, tel qu’il est explicité chez Descartes, trouve clairement son origine dans le
fonds culturel juif, dans le fonds culturel grec, et dans leur fusion.
Ce n’est qu’au terme d’une longue odyssée que l’idéologie et la « culture » occidentales
aboutiront à l’économicisation de la vie. Il est vrai que ce processus a été poussé le plus loin
aux États-Unis, terre vierge où le poids de l’histoire était quasi absent.
Reste que la thèse de la réduction de l’Occident à une autoaffirmation de l’économie est
doublement insatisfaisante. Elle coupe l’histoire de l’Europe chrétienne et de son expansion
en deux : une partie avant la naissance du capitalisme, dont le dynamisme est à attribuer à des
facteurs « culturels » comme la religion ; et une partie après, dont le mouvement résulte de
mécanismes économiques. Par ailleurs, elle nie la spécificité de l’Occident au profit d’une
machine naturelle ou, au moins, reproductible et universalisable. Or, s’il est incontestablement
reproductible dans certaines conditions, le capitalisme ne paraît pas pleinement généralisable.
L’exemple du Japon hier, celui de la Corée du Sud aujourd’hui et celui des pays émergents
demain (peut-être) illustrent cette relative reproductibilité. La crise de l’environnement, le
dépassement d’ores et déjà de l’empreinte écologique permise montrent l’impossible
généralisation du mode de vie occidental. Le développement économique engendre le sous-
développement ou du moins l’implique. Le processus de destruction créatrice qui nourrit la
dynamique de l’économie de marché provoque une déculturation planétaire, détruit le lien
social et suscite un ressentiment grandissant.
L’illusion du multiculturalisme
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l’émergence de « tribus » dans nos banlieues gommeraient les effets de l’impérialisme
culturel.
Cette position en face d’une situation neuve se retrouve partiellement également dans de
récents livres, y compris d’auteurs dont je me sens proche [6]. Un tel point de vue n’est
soutenable qu’à la condition de confondre les tendances lourdes du système dominant avec les
résistances qu’il suscite, de dissocier à la façon anglo-saxonne l’économie de la culture et de
refuser de voir que l’économie est en passe de phagocyter en Occident tous les aspects de la
vie.
Remettons les pendules à l’heure. Loin d’entraîner la fertilisation croisée des diverses
sociétés, la mondialisation impose à autrui une vision particulière, celle de l’Occident et plus
encore celle de l’Amérique du Nord. Un ancien responsable de l’administration Clinton,
David Rothkopf, déclarait froidement en 1997 : « Pour les États-Unis, l’objectif central d’une
politique étrangère de l’ère de l’information doit être de gagner la bataille des flux de
l’information mondiale, en dominant les ondes, tout comme la Grande-Bretagne régnait
autrefois sur les mers. » Et il ajoutait : « II y va de l’intérêt économique et politique des États-
Unis de veiller à ce que, si le monde adopte une langue commune, ce soit l’anglais ; que, s’il
s’oriente vers des normes communes en matière de télécommunications, de sécurité et de
qualités, ces normes soient américaines ; que, si ses différentes parties sont reliées par la
télévision, la radio et la musique, les programmes soient américains ; et que, si s’élaborent des
valeurs communes, ce soit des valeurs dans lesquelles les Américains se reconnaissent. » Il
concluait en affirmant que ce qui est bon pour les États-Unis est... bon pour l’humanité : « Les
Américains ne doivent pas nier le fait que, de toutes les nations dans l’histoire du monde,
c’est la leur qui est la plus juste, la plus tolérante, la plus désireuse de se remettre en question
et de s’améliorer en permanence, et le meilleur modèle pour l’avenir [7]. »
Cet impérialisme culturel aboutit le plus souvent à ne substituer à la richesse ancienne de
sens qu’un vide tragique. Ce désenchantement du monde a été bien analysé par Max Weber :
« Le tramway marche, certaines causes produisent certains effets, mais nous ne savons plus ce
qu’est notre devoir, pourquoi nous vivons, pourquoi nous mourons [8]. »
Les réussites de métissages culturels sont ainsi plutôt d’heureuses exceptions, souvent
fragiles et précaires. Elles résultent plus de réactions positives aux évolutions en cours que de
la logique globale. L’irruption des revendications identitaires, au contraire, constitue le retour
du refoulé. La mégamachine globale rase tout ce qui dépasse du sol, mais elle enfonce les
superstructures et conserve à son insu les fondations, en tout cas cette aspiration
indéracinable : l’aspiration à une identité. Sous l’uniformisation planétaire, on peut retrouver
les racines des cultures humiliées qui n’attendent que le moment favorable pour resurgir,
parfois déformées et monstrueuses. Faute d’une place nécessaire et d’une légitime
reconnaissance, les cultures refoulées font partout retour ou se réinventent de manière
explosive, dangereuse ou violente.
Parce que l’universalisme des Lumières n’est que le particularisme de la « tribu
occidentale », il laisse derrière lui bien des survivances, suscite bien des résistances, favorise
des recompositions et engendre des formations bâtardes étranges ou dangereuses.
Les réactions défensives face à l’échec du développement, les volontés d’affirmation
identitaire, les résistances à l’homogénéisation universelle vont prendre des formes
différentes, plus ou moins agressives ou plus ou moins créatives et originales. Dans les
sociétés plus déculturées comme l’Euramérique, la culture se réduit au recyclage marchand
des survivances imaginaires et des aspirations déçues - ce que Jacques Austruy appelle de
l’« inutile partagé [9] ». Ces survivances culturelles servent aussi malheureusement de
« banques de données » pour alimenter les conflits « ethniques » exacerbés qui émergent sur
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la base de l’indifférenciation et de la perte de sens. Les replis identitaires provoqués par
l’uniformisation planétaire et la mise en concurrence exacerbée des espaces et des groupes
sont d’autant plus violents que la base historique et culturelle en est plus fragile (voire
inexistante dans le cas limite de la Padanie [10]).
L’identité culturelle est une aspiration légitime, mais coupée de la nécessaire prise de
conscience de la situation historique, elle est dangereuse. Ce n’est pas un concept
instrumentalisable. D’abord, lorsqu’une collectivité commence à prendre conscience de son
identité culturelle, il y a fort à parier que celle-ci est déjà irrémédiablement compromise.
L’identité culturelle existe en soi dans les groupes vivants. Quand elle devient pour soi, elle
est déjà le signe d’un repli face à une menace ; elle risque de s’orienter vers l’enfermement,
voire l’imposture. Produit de l’histoire, largement inconsciente, elle est dans une communauté
vivante toujours ouverte et plurielle. Au contraire, instrumentalisée, elle se renferme, devient
exclusive, monolithique, intolérante, totalisante, en danger de devenir totalitaire. La
purification ethnique n’est pas loin. C’est ajuste titre que Maxime Rodinson a pu la
stigmatiser comme « peste communautaire [11] ».
Les pays d’Islam auxquels on ne peut s’empêcher de penser, longtemps tentés par le projet
nationaliste, le sont aujourd’hui - et, semble-t-il, de plus en plus - par le fondamentalisme.
Paradoxalement, la déculturation engendrée par l’Occident (industrialisation, urbanisation,
nationalitarisme) offre les conditions inespérées de ce renouveau religieux. L’individualisme, ou
plus exactement l’individuation, déchaîné comme jamais, donne sens au projet de
recomposition du corps social sur la seule base du lien religieux abstrait en effaçant toute autre
inscription territoriale. Il s’agit d’un islam politique, théorisé notamment par Hassan El-Bana, le
fondateur des Frères musulmans. La religion devient la base d’un projet de reconstruction de la
communauté. Elle se voit attribuer le rôle d’assumer la totalité du lien social.
Les mouvements islamiques fondamentalistes touchent avant tout les villes et les
bidonvilles dans les pays où la tradition a le plus souffert des projets industrialistes, l’Iran de
la révolution blanche, l’Egypte post-nassérienne, l’Algérie « socialiste », le Pakistan ou
l’Indonésie d’après Sukarno et Suharto. Les animateurs ne sont pas des notables ruraux ou des
esprits rétrogrades, mais des ingénieurs, des médecins, des scientifiques formés dans les
universités. La religion, qui canalise les frustrations des exclus de la modernité et des déçus
des projets modernistes du nassérisme, du Baas ou du socialisme arabe, est une croyance
abstraite, rigoureuse, universaliste. L’universalisme occidental se trouve ainsi confronté à un
universalisme tout aussi fort et réactionnel.
Il ne s’agit pas cependant d’une voie véritablement différente : l’anti-occidentalisme de ce
courant est très affiché, mais il ne va pas jusqu’à une remise en cause radicale du capitalisme.
Le fonctionnement théocratique de l’État est plus une perversion de la modernité qu’un projet
radicalement différent. Il implique, certes, un rejet de la métaphysique matérialiste de
l’Occident, mais il a besoin de garder la « base matérielle » et en particulier la machine. Ces
mouvements anti-occidentaux s’accommodent fort bien de la technique et, le plus souvent, de
l’économie de marché (la modernisation sans le modernisme). Sans être totalement vide, le
contenu spécifique de ce qu’on appelle l’économie islamique reste très limité : les banques et
la finance islamiques, et un volontarisme éthique assez flou. Elle n’exclut même pas un
libéralisme quasi total. Le néolibéralisme, de son côté, s’accommode assez bien des
communautarismes qui partagent la foi dans le libre-échange, la libre entreprise et la propriété
privée. « La loi du marché peut être déclinée, note Geneviève Azam, en fonction de
différences culturelles absolutisées, instrumentalisées et marchandisées. Les revendications
identitaires qui en découlent renforcent même le discours néolibéral : face à des fractures
posées comme absolues, seules les règles objectives et neutres du libre-échange et de
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l’échange marchand peuvent assurer la paix [12]. » La menace d’une dérive totalitaire de ces
mouvements démagogiques et théocratiques n’est cependant pas négligeable.
En fait, ce projet universaliste peut se lire comme le projet d’une autre mondialisation, la
mondialisation islamique. Dans son livre Jusqu ’au bout de la foi, Naipaul décrit assez bien ce
projet d’islamiser la modernité [13]. De même que Lénine définissait le socialisme par le
slogan « les soviets plus l’électrification », les ingénieurs islamistes, indonésiens ou
pakistanais, définissent leur projet par le programme techno-économie de pointe plus charia.
Mais on voit tout de suite que cette proposition n’offre qu’une fausse alternative. « Les
néofondamentalistes, remarque Olivier Roy, sont ceux qui ont su islamiser la globalisation en
y voyant les prémices de la reconstitution d’une communauté musulmane universelle, à
condition, bien sûr, de détrôner la culture dominante : l’occidentalisme sous sa forme
américaine. Mais ce faisant, ils ne construisent qu’un universel en miroir de l’Amérique,
rêvant plus de McDo hallal que de retour à la grande cuisine des vrais califes d’autrefois. [...]
La oumma imaginaire des néofondamentalistes est bien concrète : c’est celle du monde
global, où l’uniformisation des comportements se fait soit sur le modèle dominant américain
(anglais et McDo), soit sur la reconstruction d’un modèle dominé imaginaire (djellaba
blanche, barbe... et anglais [14]). »
Le cœur de la mondialisation n’est pas remis en question, et la dimension culturelle qui lui
est ajoutée n’est guère susceptible de plaire à tout le monde, pas plus que nos valeurs
occidentales/chrétiennes. Pour les « néofondamentalistes » musulmans, l’autre mondialisation
social-démocrate que préconisent les « altermondialistes » est tout aussi fallacieuse, voire
plus, que celle de Bush. L’autre mondialisation est non seulement un défi pour l’Islam, mais
l’Islam est aussi un défi pour l’autre mondialisation [15].
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à devenir inquiétante, c’est quand on l’ignore et qu’on le nie ; car cet absolu est bien sûr
toujours relatif.
Avec ses Persans, Montesquieu tentait de faire prendre conscience à l’Europe de la
relativité de ses valeurs. Seulement dans un monde unique, dominé par une pensée unique, il
n’y a plus de Persans ! En bref, ne faut-il pas songer à remplacer le rêve universaliste, bien
défraîchi du fait de ses dérives totalitaires ou terroristes, par un « pluriversalisme »
nécessairement relatif, c’est-à-dire par une véritable « démocratie des cultures » dans lequel
toutes conservent leur légitimité sinon toute leur place ? L’Europe a-t-elle un rôle à jouer dans
ce projet ? Peut-elle relever le défi ? L’occidentalisation du monde aujourd’hui est plus une
américanisation qu’une européanisation. L’uniformisation planétaire se fait sous le signe de
l’American way of life. La plupart des signes extérieurs de la « citoyenneté » mondiale sont
made in USA.
Les Etats-Unis sont désormais l’unique superpuissance mondiale. Leur hégémonie
politique, militaire, culturelle, financière et économique est incontestable. Les principales
firmes transnationales sont nord-américaines. Elles conservent la haute main sur les nouvelles
technologies et sur les services haut de gamme. Le monde est une vaste manufacture, mais le
logiciel reste américain... Plus que la vieille Europe, l’Amérique incarne la réalisation quasi
intégrale du projet de la modernité. Société jeune, artificielle et sans racines, elle s’est
construite en fusionnant les apports les plus divers. L’organisation rationnelle, fonctionnelle et
utilitaire qui a présidé à sa constitution est vraiment universaliste et fonde son unilatéralisme.
L’Europe peut-elle renier sa progéniture et se désolidariser du « monstre » dont elle a
accouché ? En dépit des rivalités et des antagonismes de toutes sortes qui les opposent, elle en
reste profondément complice et solidaire. Pour affirmer et renforcer sa différence, il lui
faudrait renouer avec ses racines prémodemes et précapitalistes, comme la vision
méditerranéenne, et retrouver sa parenté avec son versant oriental et orthodoxe toujours resté
en marge. Ces deux Europe du Sud et de l’Est, en effet, sont aux confins de l’autre : le proche,
le moyen et l’extrême Orient. Et d’abord, le monde musulman dans sa diversité - turque,
persane, mongole, berbère ou arabe. Les échanges incessants, les complicités de toutes sortes
les ont toujours - en tout cas, longtemps - gardés de l’autisme de l’Europe atlantique
débouchant sur la démesure américaine.
Ce projet d’une voie européenne originale, dont l’ébauche de Constitution européenne de
2004 ne peut malheureusement être considérée comme une étape, est utopique sans doute,
mais il est nécessaire peut-être pour l’avenir de l’Occident et celui du monde.
Comme le dit le théologien et philosophe indo-catalan, Raimon Panikkar : « C’est l’Europe
qui doit collaborer à la désoccidentalisation du monde ; et même parfois, ce sont les
Européens qui doivent en prendre paradoxalement l’initiative auprès des élites occidentalisées
d’autres continents qui, tels de nouveaux riches, se montrent plus papistes que le pape...
L’Europe, ayant l’expérience de sa culture et ayant saisi ses limites, est mieux placée pour
accomplir cette métanoia (regrès/regret) que ceux qui voudraient parvenir à jouir des biens de
la civilisation européenne [16]. »
[1] Jacques ELLUL, Métamorphose du bourgeois. La Table Ronde, Paris, 1998, p. 3321
[2] J’y écrivais : « En réduisant la finalité de la vie au bonheur terrestre, en réduisant le
bonheur au bien-être matériel et en réduisant le bien-être au PNB, l’économie universelle
transforme la richesse plurielle de la vie en une lutte pour l’accaparement des produits
standard. La réalité du jeu économique qui devait assurer la prospérité pour tous n’est rien
d’autre que la guerre économique généralisée. Comme toute guerre, elle a ses vainqueurs et
ses vaincus ; les gagnants bruyants et fastueux apparaissent auréolés de gloire et de lumière ;
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dans l’ombre, la foule des vaincus, les exclus, les naufragés du développement, représentent
des masses toujours plus nombreuses. Les impasses politiques, les échecs économiques et les
limites techniques du projet de la modernité se renforcent mutuellement et font tourner le rêve
occidental en cauchemar. Seul un réenchâssement de l’économique et du technique dans le
social pourrait nous permettre d’échapper à ces sombres perspectives. Il faut décoloniser notre
imaginaire pour changer vraiment le monde, avant que le changement du monde ne nous y
condamne dans la douleur » (Serge LATOUCHE (dir.), L’Économie dévoilée. Du budget
familial aux contraintes planétaires, Autrement, Paris, 1995, p. 194-195).
[3] Jean-Marie MESSIER (président-directeur général de Vivendi Universal), « Vivre la diversité
culturelle », Le Monde, 10 avril 2001.
[4] Jean-Loup AMSELLE, Branchements. Anthropologie de l’universalité des cultures,
Flammarion, Paris, 2001, p. 13
[5] Je ne crois pas que ce soit la position de Jean-Loup Amselle, mais c’est bien celle que Nicole
Lapierre, dans le compte rendu de son livre, lui attribue (Nicole LAPIERRE, « L’illusion des cultures
pures », Le Monde, 4 mai 2001)
[6] Je pense à Eccessi di culture de Marco Aime (Giulio Einaudi, Turin, 2004) et à Lu Fin de
l’occidentalisation du monde de Henry Panhuys, sous-titré précisément : « De l’unique au multiple »
(L’Harmattan, Paris, 2004).
[7] David ROTHKOPF, « In praise of cultural imperialism ? », Foreign Policy, n° 107,
Washington, été 1997.
[8] Bien résumé ainsi par Christian LAVAL, L’Ambition sociologique, La Découverte/ MAUSS,
Paris, 2002, p. 427.
[9] Jacques AUSTRUY, Le Scandale du développement, 1968 (rééd. Clairefontaine, Genève-Paris,
1987).
[10] Cette région de la plaine du Pô qui sert de référence au mouvement politique italien de la
Ligue du Nord d’Umberto Bossi, qui se revendique à la fois d’une identité celte bien problématique et
de la référence historique aux ligues lombardes du Moyen Âge.
[11] Maxime RODINSON, « La peste communautaire », Le Monde, 1er décembre 1989.
[12] Geneviève AZAM, « Libéralisme et communautarisme », Politis, 20 novembre 2003.
[13] Vidiadhar Surajprasad NAIPAUL, Jusqu ’au bout de la foi. Pion, Paris, 1998.
[14] Olivier ROY, « L’islam au pied de la lettre », Le Monde diplomatique, avril 2002.
[15] Étrangement, cette mondialisation islamique semble largement ignorée des
« altermondialistes ». L’invitation si controversée au Forum social européen de Saint-Denis en 2003
de l’intellectuel musulman de Genève, Tariq Ramadan, ne visait pas à découvrir cette autre
mondialisation ni à dialoguer éventuellement avec elle. Il s’agissait plus simplement, à mon sens, de
ne pas laisser sur le bord du chemin les contestataires musulmans du Nord et de tenter de les intégrer
dans notre altermondialisation.
[16] Raimon PANIKKAR, « Méditation européenne après un demi-millénaire », in 1492-1992,
Conquête et Évangile en Amérique latine. Questions pour l’Europe aujourd’hui, Actes du colloque de
l’université catholique de Lyon, Profac Lyon 1992,p. 50.
le mardi 4 avril 2006
par Serge Latouche
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CONTRE L’ETHNOCENTRISME DU DEVELOPPEMENT
Dans le sillage des publicitaires, les médias appellent « concept » tout projet se limitant au
lancement d’un nouveau gadget y compris culturel. Il n’est pas étonnant, dans ces conditions,
qu’ait été posée la question du contenu de ce « nouveau concept » qu’est la décroissance. Au
risque de décevoir, répétons que la décroissance n’est pas un concept, au sens traditionnel du
terme, et qu’il n’y a pas à proprement parler de « théorie de la décroissance » comme les
économistes ont pu élaborer des théories de la croissance. La décroissance est simplement un
slogan, lancé par ceux qui procèdent à une critique radicale du développement afin de casser
la langue de bois économiciste et de dessiner un projet de rechange pour une politique de
l’après-développement (1).
En tant que telle, la décroissance ne constitue pas vraiment une alternative concrète, mais
c’est bien plutôt la matrice autorisant un foisonnement d’alternatives (2). Il s’agit donc d’une
proposition nécessaire pour rouvrir les espaces de l’inventivité et de la créativité bloqués par
le totalitarisme économiciste, développementiste et progressiste. Attribuer à ceux qui portent
cette proposition le projet d’une « décroissance aveugle », c’est-à-dire d’une croissance
négative sans remise en question du système, et les soupçonner, comme le font certains
« alteréconomistes », de vouloir interdire aux pays du Sud de résoudre leurs problèmes,
participe de la surdité, sinon de la mauvaise foi.
Le projet de construction, au Nord comme au Sud, de sociétés conviviales autonomes et
économes implique, à parler rigoureusement, davantage une « a-croissance », comme on parle
d’a-théisme, qu’une dé-croissance. C’est d’ailleurs très précisément de l’abandon d’une foi et
d’une religion qu’il s’agit : celle de l’économie. Par conséquent, il faut inlassablement
déconstruire l’hypostase du développement.
En dépit de tous ses échecs, l’attachement irrationnel au concept fétiche de « dévelop-
pement », vidé de tout contenu et requalifié de mille façons, traduit cette impossibilité de
rompre avec l’économicisme et, finalement, avec la croissance elle-même. Le paradoxe est que,
poussés dans leurs retranchements, les « alteréconomistes » finissent par reconnaître tous les
méfaits de la croissance, tout en continuant à vouloir en faire « bénéficier » les pays du Sud. Et
ils se limitent, au Nord, à sa « décélération ». Un nombre grandissant de militants
altermondialistes concèdent désormais que la croissance que nous avons connue n’est ni
soutenable, ni souhaitable, ni durable, tant socialement qu’écologiquement. Toutefois, la
décroissance ne serait pas un mot d’ordre porteur et le Sud devrait avoir droit un « temps » à
cette maudite croissance, faute d’avoir connu le développement.
Coincé dans l’impasse d’un « ni croissance ni décroissance », on se résigne à une
problématique « décélération de la croissance » qui devrait, selon la pratique éprouvée des
conciles, mettre tout le monde d’accord sur un malentendu. Cependant, une croissance
« décélérée » condamne à s’interdire de jouir des bienfaits d’une société conviviale, autonome
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et économe, hors croissance, sans pour autant préserver le seul avantage d’une croissance
vigoureuse injuste et destructrice de l’environnement, à savoir l’emploi.
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de l’honneur perdu (celle du patrimoine pillé est beaucoup plus problématique) pourrait
consister à entrer en partenariat de décroissance avec le Sud.
A l’inverse, maintenir ou, pire encore, introduire la logique de la croissance au Sud sous
prétexte de le sortir de la misère créée par cette même croissance ne peut que l’occidentaliser
un peu plus. Il y a, dans cette proposition qui part d’un bon sentiment – vouloir « construire
des écoles, des centres de soins, des réseaux d’eau potable et retrouver une autonomie
alimentaire (5) » –, un ethnocentrisme ordinaire qui est précisément celui du développement.
De deux choses l’une : ou bien on demande aux pays intéressés ce qu’ils veulent, à travers
leurs gouvernements ou les enquêtes d’une opinion manipulée par les médias, et la réponse ne
fait pas de doute ; avant ces « besoins fondamentaux » que le paternalisme occidental leur
attribue, ce sont des climatiseurs, des portables, des réfrigérateurs et surtout des « bagnoles »
(Volkswagen et General Motors prévoient de fabriquer 3 millions de véhicules par an en
Chine dans les années qui viennent et Peugeot, pour ne pas être en reste, procède à des
investissements géants...) ; ajoutons bien sûr, pour la joie de leurs responsables, des centrales
nucléaires, des Rafale et des chars AMX... Ou bien on écoute le cri du cœur de ce leader
paysan guatémaltèque : « Laissez les pauvres tranquilles et ne leur parlez plus de
développement (6). »
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Khaldun (9), swadeshi-sarvodaya (amélioration des conditions sociales de tous) comme chez
Gandhi, bamtaare (être bien ensemble) comme chez les Toucouleurs, ou fidnaa/gabbina
(rayonnement d’une personne bien nourrie et libérée de tout souci) comme chez les Borana
d’Ethiopie (10). L’important est de signifier la rupture avec l’entreprise de destruction qui se
perpétue sous la bannière du développement ou de la mondialisation. Ces créations originales,
dont on peut trouver ici ou là des commencements de réalisation, ouvrent l’espoir d’un après-
développement.
Sans nul doute, pour mettre en œuvre ces politiques de « décroissance », faut-il en
préalable, au Sud comme au Nord, une véritable cure de désintoxication collective. La
croissance, en effet, a été à la fois un virus pervers et une drogue. Comme l’écrit encore Majid
Rahnema : « Pour s’infiltrer dans les espaces vernaculaires, le premier Homo œconomicus
avait adopté deux méthodes qui ne sont pas sans rappeler, l’une, l’action du rétrovirus VIH,
et l’autre, les moyens employés par les trafiquants de drogue (11). » Il s’agit de la
destruction des défenses immunitaires et de la création de nouveaux besoins. La rupture des
chaînes de la drogue sera d’autant plus difficile qu’il est de l’intérêt des trafiquants (en
l’espèce la nébuleuse des firmes transnationales) de nous maintenir dans l’esclavage.
Toutefois, il y a toutes les chances pour que nous y soyons incités par le choc salutaire de la
nécessité.
(1) Voir « En finir une fois pour toute avec le développement », Le Monde diplomatique, mai 2001. Lire
également, La décroissance. Le journal de la joie de vivre, Casseurs de pub, 11 place Croix-Pâquet, 69001 Lyon.
(2) Voir « Brouillons pour l’avenir : contributions au débat sur les alternatives », Les Nouveaux Cahiers de l’IUED,
n° 14, PUF, Paris/Genève, 2003.
(3) Ce groupe a publié The Development Dictionary, Zed Books, Londres, 1992. Traduction française à paraître
prochainement chez Parangon sous le titre Dictionnaire des mots toxiques.
(4) Sans compter que ces « déménagements » planétaires contribuent à déréguler un peu plus le climat, que ces
cultures spéculatives de latifundiaires privent les pauvres du Brésil de haricots et que, en prime, on risque de voir
des catastrophes biogénétiques du genre vaches folles...
(5) Jean-Marie Harribey, « Développement durable : le grand écart », L’Humanité, 15 juin 2004.
(6) Cité par Alain Gras, Fragilité de la puissance, Fayard, Paris, 2003, p. 249.
(7) La parution du premier volume de ses œuvres complètes (Fayard, Paris, 2004) est l’occasion de relire
Némésis médicale, qui reste tellement d’actualité.
(8) Majid Rahnema , Quand la misère chasse la pauvreté, Fayard/Actes Sud, Paris-Arles, 2003, p. 268.
(10) Gudrun Dahl et Gemtchu Megerssa, « The spiral of the Ram’s Horn : Boran concepts of development »,
dans Majid Rahnema et Victoria Bawtree, The post-developpment reader, Zed books, Londres, 1997, p. 52 et ss.
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Des alternatives à l’économie de marché
Le marché, l'agora et l'acropole : Se réapproprier le marché
Serge Latouche
Revue réfractions
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neutre et pacifique où se fait le contact et l’apprentissage de l’autre. Les nouvelles du monde
extérieur arrivent avec la connaissance d’autres croyances et coutumes qui inquiètent mais
forcent à sortir de soi-même et à relativiser les choses. Le marché est une école de tolérance.
Enfin, si la principale denrée échangée est certainement la parole, la circulation de denrées
constitue tout de même la raison d’être de ces foires périodiques. Et, ici, on se heurte au
paradoxe marchand en Afrique.
À lire certains textes économiques, et en particulier les rapports de la Banque mondiale, on
serait parfois tenté de croire que le marché est une réalité nouvelle au Sud du Sahara. Ainsi le
rapport annuel pour l’année 2000 du FMI déclare à propos des pays africains qu’ils « n’ont
pas encore réussi à s’intégrer aux marchés mondiaux ». L’insertion de l’Afrique dans
l’économie mondiale serait même un projet d’avenir, comme si le commerce triangulaire, qui
a saigné à blanc l’Afrique pendant plusieurs siècles, n’avait pas été une séquelle de la
première mondialisation du XVIe siècle ! Le « sous-continent » noir en serait encore à
découvrir les rapports marchands et les « lois » de l’économie moderne...
Il est vrai que depuis des décennies, les experts en développement vitupèrent les liens de
solidarité, les dépenses ostentatoires, la faible monétarisation du monde rural, l’absence de
dynamique de création de besoins nouveaux, l’insuffisance de la production pour la vente.
Toutes ces choses constituent, selon eux, des résistances archaïques au libre jeu des
mécanismes naturels, des freins insupportables à l’accumulation productive du capital et des
blocages inadmissibles au sacro-saint développement.8
Et pourtant, l’existence d’un commerce intérieur au cœur de l’Afrique et de circuits
caravaniers vers l’extérieur est attestée depuis fort longtemps. Hérodote, déjà, raconte les
expéditions des Phéniciens et l’étrange troc muet qu’ils pratiquaient avec les populations des
côtes de l’Atlantique. Les perles de verre bleues, dites babyloniennes, de l’Antiquité se
retrouvent dans les tombes préhistoriques des vallées du Niger. Les actuels commerçants
syro-libanais ne font que renouer avec les pratiques de leurs lointains ancêtres... Du nord au
sud du continent, il y a pléthore d’ethnies et de groupes divers à la réputation bien établie de «
commerçants dans l’âme ». Certains sont spécialisés dans le commerce local, d’autres dans les
transactions régionales, d’autres dans les trafics lointains. Pour le Maghreb, on connaît le
dynamisme des Fassis et celui des Soussis du Maroc, celui des Mozabites d’Algérie, celui des
commerçants de Sfax en Tunisie. Chacun a ses spécificité, ses réseaux, y compris en Europe.
Les épiceries ouvertes le dimanche dans la région parisienne sont le monopole des émigrés du
Souss, les pâtisseries tunisiennes de ceux venant de Djerba, etc. Plus au sud, les Maures sont
les grands commerçants du Sahel. On les retrouve parfois sous le nom de Sénégalais jusque
dans le bassin du Congo. L’Afrique noire n’est pas moins pourvue de groupes spécialisés dans
les trafics et l’échange : les Haoussa, les Yorouba, les Dioulas, les Beembé du Congo, les
Soninké, les Baol-Baol du Sénégal, les Bamiléké du Cameroun, sans oublier la confrérie des
Mourides (car la religion a souvent son rôle dans cette affaire) ni les mama-Benz du Togo (car
les femmes ne sont pas en reste dans ces trafics). On ne compte plus les groupes ethniques, les
sectes religieuses, les zones ou les localités dont les membres passent pour d’habiles
commerçants et commerçantes, des hommes et des femmes d’affaires avisés ou des
spéculateurs heureux. Les souks et les marchés, lieux d’échange et de rencontre sont
innombrables à travers toute l’Afrique. Ils impliquent la totalité de la population. La
prégnance de l’échange marchand est au moins aussi ancienne qu’en Europe, et si la
marchandisation y est sensiblement différente, sinon moins forte, on assiste désormais à une
surmonétarisation de la vie courante.9 La monnaie intervient partout et pour tout. Si les pays
d’Afrique semblent « rester sur le quai » de l’actuelle mondialisation, c’est qu’ils subissent de
plein fouet les effets d’éviction de l’ouverture des marchés. Saignés à blanc, ils n’ont plus
grand-chose à offrir, et ce qu’ils offrent est toujours plus dévalué par les mécanismes
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diaboliques des plans d’ajustement structurel. Toutefois, les marchés colorés et pleins
d’odeurs constituent peut-être l’un des derniers remparts contre le Marché et ses effets
destructeurs. Cet échange de denrées mêlé à la parole, où chacun jauge l’autre pour trouver le
taux d’échange qui permet de maintenir la relation, est aux antipodes du supermarché vanté
par Milton Friedman dans lequel les gens n’ont pas besoin de s’aimer ou de se connaître pour
faire des affaires. On paye et on embarque la marchandise.
« Donc Inno, dit Guingane, c’est pas un marché ; en fait, ça ne peut pas être un marché,
c’est des magasins. » « C’est des chiffres, c’est ce que tu choisis, et tu paies et tu t’en vas. »10
Croire que l’unification et l’uniformisation planétaire seraient la condition de la paix est une
fausse bonne idée, même en dehors de l’imposture économique. La diversité des cultures est
sans doute la condition d’un commerce social paisible. En effet, chaque culture se caractérise
par la spécificité de ses valeurs. Même s’il régnait un langage et une monnaie communes sur
la planète, chaque culture leur accorderait des significations propres et partiellement
différentes. Si les places de marché, les marchés-rencontres ont été pendant des siècles sur
presque tous les continents des lieux d’échange pacifiques, de règlement des conflits, de
circulation matrimoniale, entre voisins et même entre ennemis, c’est que les transactions entre
étrangers permises par l’intermédiation monétaire, en dépit de son anonymat relatif,
conservaient les qualités du don réussi entre proches. Du fait des différences d’échelles de
valeur, chacun en ressortait convaincu d’avoir fait une bonne affaire (voire d’avoir roulé son
partenaire, lui-même persuadé avoir réussi le même coup !). Les marchés africains illustrent
abondamment cette ruse du commerce pacifique entre cultures différentes. « En attribuant une
valeur morale différente aux denrées échangées, écrit l’anthropologue Marco Aime, chacun
des deux protagonistes s’en sortira comme le vainqueur suivant ses propres paramètres. »11
Il en était ainsi dans une certaine mesure, selon l’auteur, du commerce entre l’Occident et
les pays de l’Est avant la chute du mur de Berlin qui assumait souvent la forme d’un troc en
raison de « l’existence de conceptions culturelles différentes des valeurs dans les deux
systèmes économiques et dans le maintien d’une frontière entre les deux ». 12
Dans les îles montagneuses d’Indonésie, les côtiers considéraient ainsi les produits reçus
des montagnards comme un tribut payé par des sujets, tandis que les montagnards, se sentant
parfaitement libres, se félicitaient de recevoir en échange de biens sans intérêts pour eux des
marchandises d’importation inaccessibles et sans prix. Chacun interprétait la relation à son
avantage et tous étaient satisfaits. En voulant libérer les prétendus sujets, missionnaires et
colonisateurs hollandais ont cassé l’interdépendance harmonieuse des populations et, en
imposant des valeurs uniformes, introduit des ferments de conflits insolubles.
Même marchand, l’échange peut posséder les vertus du « doux commerce », à condition qu’il
participe de la logique du don, alors que le Marché anonyme et abstrait est source inépuisable
de frustrations, d’envie et de conflits qui dégénèrent en guerres tribales et purifications
ethniques.
Cette participation à l’esprit du don se manifeste dans la relation de clientèle. Les comptes
ne sont jamais apurés entre les partenaires. Le rabais consenti sous la pression relationnelle
(en faisant éventuellement intervenir des proches importants) est un don qui relancera
ultérieurement un achat éventuel plus coûteux. D’autre part, après un âpre marchandage, un
petit cadeau (une mesure de mil en plus ou un treizième œuf à la douzaine) vient atténuer la
rigueur de la joute marchande.
« Le cérémonial du marchandage, si âpre soit-il, note Guy Nicolas pour les Haussa du
Niger, conserve toujours quelque aspect oblatif... L’aspect ludique du marchandage a quelque
rapport avec celui du don. »13
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On ajoute toujours un petit quelque chose pour en témoigner. Cela s’observe dans la
plupart des pays d’Afrique.
« Il n’est pas jusqu’à la pratique de l’usure, prétend-il, qui ne présente quelque aspect
oblatif, dans la mesure où l’emprunteur s’estime redevable envers son usurier de lui consentir
un prêt. »14
Cette proximité des rapports du commerce de marchandage avec le don est encore accrue
du fait que la monnaie n’a pas le plus souvent en Afrique le statut d’un équivalent général
abstrait mais possède une réalité concrète qui en fait un objet de contre-don. Lorsque l’argent
et l’économie restent encastrés dans le social, ce qui est encore largement le cas, l’argent est
un quasi-objet beaucoup plus15 qu’une monnaie.
Ainsi, le marché-rencontre est un signe et une source incontestable de prospérité, dans tous
les sens du terme. Comme les foires du SEL des systèmes d’échange locaux, il stimule non
seulement les échanges mais, à travers eux, la production de denrées et le dynamisme
collectif, mais sans l’aliénation propre au rapport marchand et à l’instrumentalisation de la
production capitaliste.
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avoisinants plutôt que de se rendre sur le marché construit dans un autre site. Finalement,
l’ancien marché a été restauré.
Encore aujourd’hui, dans la vie politique française, une partie importante de la campagne
électorale, se déroule autour des marchés. On y distribue des tracts, les candidats viennent y
discuter leur programme et serrer les mains des commerçants et commerçantes et écouter
leurs revendications. En Afrique, une partie importante de la politique de l’après-
indépendance s’est faite sur et autour des marchés. L’appui des associations de marché reste
encore souvent décisif. On comprend que les pouvoirs publics aient toujours tenté de
contrôler ces endroits où se brassent tant de populations diverses et tant d’idées,
éventuellement subversives. Les marchés sont un exutoire, non seulement pour les
transgressions sexuelles, mais aussi pour toutes les tensions.
« Il existe, note Guingane, une relative liberté pour les marginaux, malheureux des carcans
des coutumes et des traditions. Car une société bien gérée, c’est celle qui sait prévenir les
conflits, et quand ils s’imposent leur trouver les solutions les meilleures. »18
Ainsi, le fou se trouve à son aise au marché, celui-ci exerce une fonction quasi
thérapeutique. Mais les marchés sont surtout des lieux de fronde potentielle. Des grèves ou
des mouvements de commerçants ont eu raison de certains gouvernements. « Encastré » dans
la société africaine, le marché représente une sorte de contre-pouvoir. « Lieu neutre et
pourtant politique, mais pas politisé. »19
La distinction est importante. C’est le lieu par excellence de la société civile, avec toute la
complexité de sens que ce concept revêt dans le contexte africain, opposé à la société
politique, militaire ou religieuse lié au pouvoir officiel. Il se règle bien des conflits sur les
marchés, avec la parole et parfois le recours à l’arbitrage des anciens et des sages, mais, si
bien des palabres se déroulent ainsi en marge du marché, le marché n’est pas la palabre avec
son rituel et sa solennité.20
Un lieu féminin
Cependant, il est grand temps de dévoiler l’autre face ou le vrai visage du marché. Il s’agit
d’un lieu féminin par excellence. Les femmes en sont les acteurs clefs. Ce sont elles qui tirent
les ficelles et qui dominent la scène marchande. Même si les multiples devoirs de l’épouse (la
cuisine, les enfants, le mari) limitent sa disponibilité pour les trafics marchands, la répartition
des tâches entre les co-épouses, ou avec les enfants et les parents, permettent aux femmes de
jouer à plein leur rôle. Guy Nicolas cite même pour le Niger le cas de femmes qui
reconstituent leur fonds de roulement en accordant furtivement leurs faveurs à l’écart du
marché avant de revenir prendre leur place et repartir d’un bon pied dans leurs petits trafics.
Ces pouvoirs détenus par les femmes des marchés, plus ou moins consacrés par des titres, des
fonctions traditionnelles et le rôle plus récent d’associations de commerçantes, représentent
un double défi par rapports aux autorités locales et étatiques. Dans la plupart des pays
africains, le contrôle commercial constitue une forme de résistance symbolique et matérielle
aux tentatives de contrôle économique de la part des gouvernements successifs. À travers la
force tranquille de la protestation passive (mais parfois très active) des marchés, c’est la
société civile qui s’exprime et fait savoir jusqu’où le mépris du citoyen (et plus encore de la
citoyenne) ne doit pas aller trop loin.
Finalement, le marché-rencontre, tel qu’il existe encore en Afrique, témoigne de la
survivance d’un encastrement assez poussé de l’économie dans la société. Mais alors, la
distinction de Karl Polanyi entre économie substantielle et économie formelle n’a plus lieu
d’être, comme l’a bien remarqué Louis Dumont. L’économie est toujours formelle d’une
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certaine façon, et dire qu’elle est encastrée est une manière « occidentalo-centrique » de
parler, pour exprimer le fait qu’on n’a pas vraiment affaire à elle, mais à la société. Certes, il
faut introduire cette réserve importante que les situations actuelles sont hybrides, puisque
l’Occident ayant pénétré partout, tous les marchés sont pervertis par le Marché, tous les «
commerces » et « échanges » sociaux par l’économique, et toutes les raisons par la rationalité
calculatrice.21
Il n’en demeure pas moins, et c’est aussi une leçon que la connaissance de l’Afrique peut
nous apporter, que la redécouverte du marché-rencontre fait partie de l’arsenal que la société
civile devra sans doute restaurer pour sortir de la démesure de la société du Marché imposée
par la mondialisation libérale.
La société de marché est certes une société de marchandisation, mais le Marché de la
théorie comme conjonction d’une multitude d’offreurs et de demandeurs est un mythe. Les
concentrations et les monopoles l’ont totalement éliminé ou détourné, si tant est qu’il ait
jamais existé. En revanche, la place de marché, le marché lieu de rencontre et de bavardage
des citoyens est à réinventer. Il importe tout en reconnaissant la dualité nécessaire de la
socialité primaire ou communautaire et secondaire ou sociétale, d’éviter l’hétéronomie de la
société de Marché en assumant pleinement la médiation démocratique du rapport d’échange
entre citoyens. Le retour de l’esprit du don dans la société post-moderne est une nécessité,
mais il ne doit pas compromettre la persistance d’une socialité secondaire. On peut concevoir
celle ci comme fonctionnant à la citoyenneté fondée sur la bienveillance mutuelle, la
sympathie ou la philia, sans retomber dans le familialisme et le clientélisme. La
réappropriation du marché signifie concrètement la réaffirmation de la nature radicalement
politique de l’échange marchand qui n’est qu’une forme du commerce social. Aussi, même
s’il est souhaitable que persistent des marchés et des rapports marchands, à côté de la
redistribution et de la réciprocité, c’est l’imaginaire du Marché qui devrait d’abord être aboli
pour rompre avec la logique de la démesure.22
Serge Latouche
Notes
1. La question se pose dans les mêmes termes pour l’argent, mais nous ne l’aborderons pas ici.
2. Sur cette distinction voir le chapitre I, « Marché et marchés », de notre livre l’Autre
Afrique.
3. Jean-Pierre Guingane, le Marché africain comme espace de communication, conférence débat.
Sur www.cauris.org, p. 12.
4. L’Or des tropiques, Grasset, l993, p. 113.
5. Jean-Pierre Guingane, le Marché africain comme espace de communication, conférence-débat,
sur www.cauris.org, p. 10.
6. « Vivre, c’est donc aller au marché. Et si on cesse d’aller au marché, c’est qu’on est mort »
souligne Guingane, p. 8.
7. Ibid., p. 7.
8. Ibid., p. 4.
9. Sur cette distinction intéressante, voir l’article d’Olivier de Sardan, « L’économie morale de la
corruption en Afrique », Politique africaine, n° 63, octobre l996, Paris, Karthala, pp. 97-116.
10. Op. cit., p. 16.
11. Marco Aime, « Mercati africani », Bollati Borighieri, Torino, 2002 (p. 61 du manuscrit).
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12. Ibid., p. 62.
13. Op. cit., p. 2l7. Notons aussi : « Quant à la pratique commerciale, on peut y déceler des aspects
qui se rapprochent de ceux du don et divergent par rapport au schéma libéral de référence [...]. Il
convient de signaler [...], dans la pratique marchande courante, des conduites relevant
incontestablement du principe et du rite oblatif. », ibidem, p. 10.
14. Ibid., p. 219. Cela rejoint la vision d’Aristote à propos de la vente à crédit. « La dette y est
claire et indiscutable, remarque-t-il, mais il y a quelque chose d’amical (philikon) dans le délai
consenti. » Éthique à Nicomaque, VIII, 15, cité par Dominique Temple et Mireille Chabal, la
Réciprocité et la Naissance des valeurs humaines, L’Harmattan, Paris, 1995, p. 200.
15. « Pour les Fidjiens, la monnaie dans certains cas est moralement neutre, dans d’autres non. En
Inde, par exemple l’échange monétaire n’a pas du tout bouleversé les relations traditionnelles et les
hiérarchies préexistantes entre les castes. » (p. 70).
16. Op. cit., p. 11.
17. Ibid., p. 13.
18. Op. cit., p. 9.
19. Page 79.
20. Voir la Déraison de la raison économique, le chapitre II : « La palabre, une forme
de“phronésis”[ mot grec qui signifie : sagesse] africaine ».
21. Nous renvoyons le lecteur à l’annexe de notre livre la Déraison de la raison économique.
22. Sur ce point, voir la belle démonstration de Geneviève Azam, « Économie sociale : quel pari ?
» dans Économie et Humanisme, n° 347, décembre l998-janvier 1999, pp. 20-21.
Résumé
Sortir de l’économie consiste à remettre en cause la domination de l’économie sur le reste de la vie en
théorie et en pratique, mais surtout dans nos têtes. Cela doit certainement entraîner une renonciation et
un dépassement de la propriété privée des moyens de production et de l’accumulation illimitée de
capital. Cela doit encore aboutir par conséquent à un abandon du développement puisque ses mythes
fondateurs, en particulier la croyance au progrès, auraient disparu. L’économie entrerait
simultanément en décroissance et en dépérissement. La construction d’une société moins injuste serait
à la fois la réintroduction de la convivialité, d’une consommation plus limitée quantitativement et plus
exigeante qualitativement. Le gaspillage insensé des déplacements d’hommes et de marchandises sur
la planète avec l’impact négatif correspondant sur l’environnement, celui non moins considérable de la
publicité tapageuse et inutile, celui enfin de l’obsolescence accélérée des produits et des appareils
jetables sans autre justification que de faire tourner toujours plus vite la mégamachine infernale
constituent des réserves importantes de décroissance dans la consommation matérielle. Les seules
atteintes à notre niveau de vie ne peuvent être qu’un mieux-être.
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Décoloniser l’imaginaire
(Serge Latouche « Survivre au développement », conclusion, Intervention à l'Unesco)
Face à la mondialisation, qui n'est que le triomphe planétaire du tout-marché, il nous faut
concevoir et vouloir une société dans laquelle les valeurs économiques ont cessé d'être
centrales (ou uniques), où l'économie est remise à sa place comme simple moyen de la vie
humaine et non comme fin ultime. Il nous faut renoncer à cette course folle vers une
consommation toujours accrue. Cela n'est pas seulement nécessaire pour éviter la destruction
définitive de l'environnement terrestre, mais aussi et surtout pour sortir de la misère psychique
et morale des humains contemporains (1).
Il s'agit là d'une véritable décolonisation de notre imaginaire et d'une déséconomici-
sation des esprits nécessaires pour changer vraiment le monde avant que le changement
du monde ne nous y condamne dans la douleur. Il faut commencer par voir les choses
autrement pour qu'elles puissent devenir autres, pour que l'on puisse concevoir des solutions
vraiment originales et novatrices. Il s'agit de mettre au centre de la vie humaine d'autres
significations que l'expansion de la production et de la consommation
La menace la plus grave qui pèse sur notre planète, ce n’est Peut-être pas celle de la
destruction par le délire de la Mégamachine, c'est notre aveuglement et notre impuissance.
Comme les Romains de la fin de la République, «nous ne pouvons plus supporter ni nos vices
ni leurs remèdes (2)». Nous refusons de faire le vrai diagnostic de la maladie, et nous nous
satisfaisons de masquer les symptômes. C'est à l'aggravation même du mal que nous
demandons des remèdes Contre le développement proposer un développement durable, local,
social ou alternatif, c'est chercher, en fin du compte, à prolonger l'agonie du patient le plus
longtemps possible en entretenant le virus. Il faut une véritable cure de désintoxication
collective. La croissance, en effet, est à la fois un virus pervers et une drogue. Comme l'écrit
Majid Rahnema : «Pour s'infiltrer dans les espaces vernaculaires, le premier Homo
œconomicus avait adopté deux méthodes qui ne sont pas sans rappeler, l'une l'action du
rétrovirus VIH et une autre les moyens employés par les trafiquants de drogue " (3). » Il s'agit
de la destruction des défenses immunitaires et de la création de nouveaux besoins
Demander à nos contemporains de renoncer à la technique, dans le sens du «système
technicien» (et pouvons-nous ajouter au développement), ce serait, selon Jacques Ellul,
comme de demander à l'homme du néolithique de brûler sa forêt qui est son milieu (4) II est
clair que nous ne renoncerons volontiers ni au développement, ni à notre mode de vie, ni aux
techniques qui leur sont associées. Il n'est même pas sûr que nous renoncions à brûler les
dernières forêts et les derniers hommes du «néolithique» qui y vivent encore.
N’y a-t-il alors ni espoir ni perspective pour la planète ou pour l'humanité ?
Les leçons de l'Histoire n'ont rien pour rendre optimistes, et la victoire du bon sens sur le
délire du système techno-économique, de la convivialité sur l'égoïsme des possédants et la
volonté de puissance des dominants ne serait rien moins qu'assurée si on ne devait faire fond
que sur la force de conviction et de persuasion de la raison pratique Seulement, la démesure
de la rationalité commandée par la recherche sans limites du profit mène à des catastrophes
qui pour douloureuses qu'elles soient font naître des occasions de remise en question
Tchernobyl hier, la vache folle aujourd'hui, l'effet de serre demain, sans parler des
innombrables risques technologiques quotidiens, sont de puissants adjuvants de la réflexion.
La pédagogie des catastrophes impulse le nécessaire changement de l'imaginaire qui constitue
la condition non moins nécessaire à l'émergence et au triomphe des alternatives.
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Les Indiens de Colombie britannique sur la côte ouest du Pacifique (les Kwakiult, Haida,
Tshimshian, etc.) pensaient que les saumons étaient des êtres vivants comme eux, qu'ils
vivaient en tribus au fond de la mer où ils avaient leurs « tipis ». En hiver, ils décidaient de se
sacrifier pour leurs frères terrestres, revêtaient leurs habits de saumon et partaient vers les
embouchures. À la saison de la remonte des rivières, les Indiens accueillaient le premier
saumon comme un visiteur de marque. Ils le mangeaient avec cérémonie. Son sacrifice n'était
qu'un emprunt provisoire. Ils reportaient à la mer l'arête centrale et les restes qui permettaient
la renaissance de l'hôte dévoré. Ainsi, la coexistence et la symbiose des saumons et des
hommes se perpétuaient de façon satisfaisante. Avec l'arrivée des Blancs et l'installation sur
chaque embouchure d'une conserverie, la course au profit a entraîné un prélèvement abusif.
Les Indiens en ont conclu que les saumons ont disparu parce que les Blancs n'ont pas respecté
le rituel... Qui pourrait leur donner tort (5). Cette obligation pour l'homme de se fondre dans le
cosmos se retrouve dans la plupart des sociétés. En Sibérie, on va mourir dans la forêt pour
rendre aux animaux ce que l'on en a reçu. Cette attitude implique des rapports de réciprocité
entre les hommes et le reste de l'univers. Les hommes sont prêts à se donner à Gaia comme
Gaia se donne à eux.
En niant la capacité de régénération de la nature, en réduisant les ressources naturelles à
une matière première à exploiter et non en la considérant comme un «ressourcement», la
modernité a éliminé le rapport de réciprocité entre l'homme et la nature. Tous les peuples
opprimés, étranglés, humiliés de la planète n’aspirent pas nécessairement à ce que cachent les
miracles et les mirages du développement quels que soient les emballages. Ils aspirent sans
doute d’abord à survivre. Non d’une survie purement biologique mesurée en calories, ou
purement matérielle, comme le donne à penser la vision économiste et développementiste,
mais d’une survie culturelle en terme de chaleur humaine. Ils aspirent si possible à vivre «
bien ». Bien et non pas toujours plus, ni mieux. Cela signifie vivre dans la dignité, selon leurs
valeurs, leurs normes et leurs choix culturels, sans être piégés et broyés par et dans la course
au plus haut PNB. Au fond, n’est-ce pas aussi une aspiration profonde partagée par les petites
gens du Nord ? C’est cette aspiration que vise à réaliser la décroissance conviviale combinée
au localisme.
1) Tite-Live, cité par Jacques Ellul, Le Bluff technologie, Paris, Hachette, 1988, p. 214
2) Majid Rahnema, op. cit., p. 214
3) Jacques Ellul, Le Système technicien, Paris, Calmann-Lévy, 1977, pp. 94-98
4) Lewis Hyde, The Gift : Imagination and the Erotic Life of Property, New York,
Vintage/Random, 1983
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Serge Latouche, La déraison de la raison économique
Albin Michel, 05/2001
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Il n'en reste pas moins qu'il s'agit pour l'instant de politiser l'économie, de rendre le secteur
protégé dominant et il semble qu'on puisse adopter utilement ces principes d'une discussion
raisonnable : toujours partir du "précédent" et tenir compte de la complexité ("Tout ce qui est
simple est faux, mais ce qui n'est pas simple est inutilisable", Valéry), de la "pluralité des
mondes" et du conflit des valeurs pour discuter jusqu'à dégager un consensus. Afin d'illustrer
la réussite de ce modèle, pas la peine d'aller en Afrique, ce sont les pays nordiques (la
Hollande notamment) qui nous montrent la voie avec leur culture du consensus. C'est plus
facile dans les petits pays de s'appuyer sur des valeurs communes, ce n'est pas impossible d'y
arriver à plus grande échelle (on l'a montré souvent). C'est, en tout cas, un objectif
indispensable pour socialiser l'économie, la re-territorialiser, et donner un coup d'arrêt à une
rationalité globale trop aveugle.
16/05/2001
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La métaphysique du Progrès
Serge Latouche
Le Progrès est une divinité ou une idole objet d’une religion avec son dogme, sa doctrine,
son culte, ses sacrifices et ses victimes, ses apôtres et ses hymnes. Citons : « La religion du
progrès » d’Edgar Morin dans Le Monde du 23/08/97 ; « Tous ont entonné les chants
nauséabonds en l’honneur du Dieu progrès, le fils aîné du Travail ». Le Droit à la paresse de
Paul Lafarge : « La théorie du progrès a été reçue comme un dogme à l’époque où la
bourgeoisie était la classe conquérante » ou encore Les illusions du progrès de Georges Sorel
(écrit en 1908). Pour la théologie protestante, le progrès est la suite terrestre de la rédemption.
La propriété est à l’origine de la division du travail et du progrès. Or le travail est la source de
la propriété, donc cela est éminemment moral. Rejeter la croyance en l’amélioration possible
et réelle des choses du monde est une forme d’impiété et d’incroyance. Le progrès est un
article de foi. Citons les mots célèbres de Pasteur : « l’humanité ira dans les temples de
l’avenir et du bien-être que seraient les laboratoires pour y apprendre à lire dans les œuvres de
la nature, œuvres de progrès et d’harmonie universelle ».
Le progrès est bon parce qu’il est utile est d’une certaine façon il est utile parce que bon !
Fontenelle n’hésite pas à le dire : « Il y a donc et il y aura Progrès. Cette idée ne serait-elle
qu’une illusion, une "idée fausse", ce serait toujours une illusion utile, propre à accélérer
l’activité humaine ». Or, « il faut qu’en toutes choses les hommes se proposent un point de
perfection au-delà même de leur portée. Ils ne se mettraient jamais en chemin s’ils croyaient
n’arriver qu’où ils arrivent effectivement ; il faut qu’ils aient devant les yeux un terme
imaginaire qui les anime... on perdrait courage si on n’était pas soutenu par des idées
fausses ». Certes, les adorateurs du progrès se trahissent. Ils reconnaissent que la réalité même
du progrès est liée à la désirabilité de son idée. Sa valorisation n’est pas un jugement
indépendant de son existence.
Kant apporte la sanction de sa philosophie : « Je m’aventurerai en conséquence à prétendre
que la race humaine s’avance continûment en civilisation et en culture comme son but naturel,
aussi fait-elle continuellement des progrès vers le mieux en relation avec la fin morale de son
existence ». Proudhon aura à peine besoin de forcer les choses pour identifier progrès et
émancipation de l’humanité. « Tout ce vers quoi l’on progresse est un progrès... Le mieux,
écrit-il, n’est autre que la marche régulière de l’être. Tout ce qui est progressif est bon, tout ce
qui rétrograde est mauvais ». Mais, suivant la formule de Philippe Simonnot, à propos des
dégâts du progrès sur le plan médical et nucléaire : « Le progrès est légalisé par le progrès ».
On a là le mécanisme totalitaire à l’état pur, c’est-à-dire l’impossibilité de sortir du miroir
enchanté créé par les hallucinations de l’esprit. Les progrès ultérieurs du Progrès apporteront
les solutions des dégâts engendrés par lui à un stade antérieur.
Le noyau dur qui soutient le schème fondamental du Progrès, celui de la continuité
illimitée bénéfique, semble donc bien identifiable à la machine technicienne. L’ancrage
définitif du progrès dans l’imaginaire occidental puis universel ne se fera vraiment qu’avec le
triomphe de l’évolutionnisme. Le véritable bouleversement des mentalités ne viendra qu’avec
l’émergence des idées évolutionnistes. Une société qui croit fermement que l’homme est
l’aboutissement d’une longue chaîne d’êtres qui part du premier bouillonnement d’une vie
informe vers une organisation de plus en plus complexe, pose dans la nature biologique même
un ferme pilier pour la croyance au progrès.
La technique renvoie inéluctablement au progrès technique, comme l’économie renvoie à
la croissance et au développement qui ne sont rien d’autre que le progrès de l’économie. Les
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trois piliers de la modernité sont le progrès, la technique et l’économie. Si le progrès est au
fondement de l’économie, l’économie en retour est nécessaire à l’établissement du progrès.
Sans système de prix, il est impossible de donner sens à quelque chose comme un PNB par
tête, et sans progression de PNB comment se convaincre d’une amélioration du sort de
l’humanité ? La croyance au progrès est auto réalisatrice. Si l’on est convaincu que
l’accumulation du savoir, le perfectionnement des techniques, le développement des forces
productives, l’accroissement de la maîtrise de la nature sont de bonnes choses, on agit pour
que les connaissances se transmettent et s’entassent, que les effets puissent se comparer et
s’accroître. On se donne des échelles ou l’accroissement indéfini devient possible et pertinent.
Cela suppose nécessairement la conviction que la « marche en avant » est une amélioration
qu’il s’agit donc d’une chose bonne.
Dernière ligne droite.
Les peuples heureux ignorent le Progrès. Ils ignorent la rationalité, le temps calculé et les
mathématiques, donc l’économie et le calcul économique. Technique et économie sont
enchâssées dans le social. Leurs représentations en témoignent. Celles-ci sont le plus souvent
tournées vers le passé, donc anti-évolutionnistes : l’homme descend des dieux et non des
singes... La construction imaginaire du progrès comme du développement est dans ces
conditions quasi impossible. Dans beaucoup de civilisations — peut-être toutes — avant le
contact avec l’Occident, le concept de développement était tout à fait absent. Ces sociétés
traditionnelles ne considèrent pas que leur reproduction soit dépendante d’une accumulation
continue de savoirs et de biens censés rendre l’avenir meilleur que le passé. Les valeurs sur
lesquelles reposent le développement, et tout particulièrement le progrès, ne correspondent
pas du tout à des aspirations universelles profondes. Ces valeurs sont liées à l’histoire de
l’Occident, elles n’ont aucun sens pour les autres sociétés.
En dehors des mythes qui fondent la prétention à la maîtrise rationnelle de la nature et la
croyance au progrès, l’idée du développement est totalement dépourvue de sens et les
pratiques qui lui sont liées sont rigoureusement impossibles parce qu’impensables et
interdites. Ces peuples traditionnels — d’Afrique, d’Amérique du sud ou d’Asie — sont
heureux car ils ignorent "cette idée neuve en Europe", le bonheur, qui découle du progrès.
le vendredi 10 juin 2005
Extrait d'une conférence donnée par Serge Latouche -- Prof. d'économie à Paris XI et
auteur de nombreux ouvrages dont La mégamachine, éditions La Découverte, 1995 et
Les dangers du marché planétaire, éditions des Presses de Science-Po. 1998.
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De Monterrey à Johannesburg :
quel développement ?
Par Serge Latouche
Ainsi, une guerre propre, une mondialisation à visage humain, une économie solidaire, etc.
Le développement durable est une telle antinomie.
I l faut noter que le développement soutenable n'est pas une trouvaille d'économistes. Il
s'agit d'un slogan imaginé par les grandes institutions internationales et lancé par Maurice
Strong, secrétaire général de la CNUED (Commission des Nations unies pour l'environnement
et le développement) à l'occasion de la conférence de Rio, en 1992. Les économistes ont été
sommés d'en faire un concept clé de l'économie écologique. Il s'y intègre d'ailleurs assez bien
et véhicule les mêmes ambiguïtés qu'elle.
Le débat fait rage entre les experts, sur la signification du soutenable/ durable. Pour les
uns, le développement soutenable/durable, c'est un développement respectueux de
l'environnement (soutenabilité forte et substituabilité faible entre les facteurs).
L'accent est alors mis sur la préservation des écosystèmes. Le développement signifie,
dans ce cas, bien-être et qualité de vie satisfaisants, et on ne s'interroge pas trop sur la
compatibilité des deux objectifs, développement et environnement. Cette attitude est assez
bien représentée chez les militants d'ONG et chez les intellectuels humanistes.
La prise en compte des grands équilibres écologiques peut aller, chez eux, jusqu'à la
remise en cause de certains aspects de notre modèle économique de croissance, voire de notre
mode de vie. Pour les autres, l'important est que le développement tel qu'il est puisse durer
indéfiniment.
Cette position est celle des industriels, de la plupart des politiques et de la quasi- totalité
des économistes. Le développement soutenable est comme l'enfer. À Maurice Strong
déclarant le 4 avril 1992 : " Notre modèle de développement, qui conduit à la destruction des
ressources naturelles, n'est pas viable. Nous devons en changer ", font écho les propos de
Georges Bush (senior) : " Notre niveau de vie n'est pas négociable " (2).
Le développement soutenable est comme l'enfer, il est pavé de bonnes intentions. Les
exemples de compatibilité entre développement et environnement qui lui donnent créance ne
manquent pas. Bien évidemment, la prise en compte de l'environnement n'est pas
nécessairement contraire aux intérêts individuels et des agents économiques.
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I l se trouve des industriels convaincus de la compatibilité des intérêts de la nature et de
l'économie. " En tant que dirigeants d'entreprise, proclame le manifeste du Business Council
for Sustainable Development, nous adhérons au concept de développement durable, celui qui
permettra de répondre aux besoins de l'humanité sans compromettre les chances des
générations futures. " (3) Tel est bien le pari du développement durable.
Un industriel américain exprime la chose de façon beaucoup plus simple : " Nous
voulons que survivent à la fois la couche d'ozone et l'industrie américaine. " Cela vaut la peine
d'y regarder de plus près, en revenant aux concepts pour voir si le défi peut encore être relevé.
La définition du développement durable telle qu'elle figure dans le rapport Brundtland ne
prend en compte que la durabilité. Il s'agit, en effet, d'un " processus de changement par
lequel l'exploitation des ressources, l'orientation des investissements, les changements
techniques et institutionnels se trouvent en harmonie et renforcent le potentiel actuel et futur
des besoins des hommes ". Il ne faut pas se leurrer pour autant.
Ce n'est pas l'environnement qu'il s'agit de préserver, mais avant tout le développement.
Là réside le piége. Le problème, avec le développement soutenable, n'est pas tant avec le mot
soutenable, qui est plutôt une belle expression, qu'avec le concept de développement, qui est
carrément un mot " toxique ". En effet, le soutenable signifie que l'activité humaine ne doit
pas créer un niveau de pollution supérieur à la capacité de régénération de l'environnement.
En fait, les caractères durable ou soutenable renvoient non au développement "
réellement existant " mais à la reproduction. En revanche, la signification historique et
pratique du développement, liée au programme de la modernité, est fondamentalement
contraire à la durabilité.
On peut définir le développement comme une entreprise visant à transformer les rapports
des hommes entre eux et avec la nature en marchandises. Il s'agit d'exploiter, de mettre en
valeur, de tirer profit des ressources naturelles et humaines. La main invisible et l'équilibre
des intérêts nous garantissent que tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes
possibles. Pourquoi se faire du souci ? Une véritable décroissance est indispensable
La plupart des économistes, qu'ils soient libéraux ou marxistes, sont en faveur d'une
conception qui permette au développement économique de perdurer. Ainsi l'économiste
marxiste Gérard d'Estanne De Bernis déclare : " On ne fera pas ici de sémantique, on ne se
demandera pas non plus si l'adjectif " durable " (soutenable) apporte quoi que ce soit aux
définitions classiques du développement, tenons compte de l'air du temps et parlons comme
tout le monde. (...)
Bien entendu, durable ne renvoie pas à long, mais à irréversible. En ce sens, quel que soit
l'intérêt des expériences passées en revue, le fait est que le processus de développement de
pays comme l'Algérie, le Brésil, la Corée du Sud, l'Inde ou le Mexique ne s'est pas avéré "
durable " (soutenable) : les contradictions non maîtrisées ont balayé les résultats des efforts
accomplis, et conduit à la régression ".
Effectivement, le développement étant défini par Rostow comme " self-sustaining growth
" (croissance autosoutenable), l'adjonction de l'adjectif durable ou soutenable à
développement est inutile et constitue un pléonasme. En conclusion, en accolant l'adjectif
durable au concept de développement, il est clair qu'il ne s'agit pas vraiment de remettre en
question le développement réellement existant, celui qui domine la planète depuis deux
siècles : tout au plus songe-t-on à lui adjoindre une composante écologique. Or la pression de
l'économie mondiale actuelle sur la biosphère dépasse, et de beaucoup, sa capacité de
régénération.
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I l est plus que douteux que la dématérialisation toute relative de la production suffise
dans l'avenir à résoudre les problèmes. Une véritable décroissance de la production physique
est indispensable (ce qui ne signifie pas nécessairement un moindre bien-être). Quand on est à
Rome et que l'on doit se rendre par le train à Turin, si on s'est embarqué par erreur dans la
direction de Naples, il ne suffit pas de ralentir la locomotive, de freiner ou même de stopper, il
faut descendre et prendre un autre train dans la direction opposée. Pour sauver la planète et
assurer un futur acceptable à nos enfants, il ne faut pas seulement modérer les tendances
actuelles, il faut carrément sortir du développement et de l'économicisme, tout comme il faut
sortir de l'agriculture productiviste pour en finir avec les vaches folles et les aberrations
transgéniques.
* Serge Latouche est professeur émérite de l'université Paris-Sud.
1. Cité par Mauro Bonaiuti, La Teoria bioeconomica. La " nuova economia " di Nicholas
Georgescu-Roegen, Carocci, Rome, 2001, p. 53.
2. Cité par Jean-Marie Harribey, L'Économie économe, L'Harmattan, 1997.
3. Changer de cap, Dunod, 1992, p. 11. Pour une abondance maîtrisée, solidaire et frugale
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Pour une alternative au développement
Entretien avec Serge LATOUCHE économiste et philosophe, membre du M.A.U.S.S.
(Mouvement Anti-Utilitariste dans les Sciences Sociales)
L.R.A.F.
En ouverture de la troisième partie de votre livre « La Mégamachine », vous citez cette phrase
de Heidegger: « Seulement, un dieu peut encore nous sauver. Il nous reste pour seule
possibilité de préparer dans la pensée et la poésie une disponibilité pour l’apparition du dieu
ou pour l’absence du dieu dans notre déclin ». En même temps, vous avancez une « éthique
du raisonnable », que vous opposez à la rationalité purement instrumentale et qui serait
susceptible de nous sortir de l’impasse représentée par la Mégamachine. Pourriez-vous donc
préciser votre pensée. Si l’on se range à votre critique de la rationalité, de la rationalité
économique en particulier, et que l’on souhaite amorcer une sortie des impasses de la
Mégamachine, Que reste-t-il de la raison ? Plaidez-vous pour une nouvelle rationalité ou en
faveur d’une prise de conscience de ses limites intrinsèques et donc en faveur d’une
reconnaissance du caractère permanent et fondamental du Sacré et d’un nécessaire
réenchentement du monde ?
Serge LATOUCHE :
Je ne pose pas la question dans les termes où vous la posez, même si votre formulation est
pertinente. En fait, dans mon dispositif théorique, je n’oppose pas la rationalité à une autre
rationalité, mais la rationalité au raisonnable. En simplifiant beaucoup, on peut dire que la
raison avait deux voies chez les grecs, le logos et la phronésis, cette dernière étant la sagesse.
Le logos a pris un développement fantastique qui a complètement éliminé la phronésis, en
devenant la raison rationnelle, c’est-à-dire la raison calculatrice. La rationalité a trouvé son
domaine d’épanouissement fantastique dans l’économie, c’est-à-dire dans le calcul
économique. Et il est tout à fait remarquable que, à partir de l’épanouissement du calcul
économique, toutes les références au rationnel sont toujours avec en arrière fond une pensée
d’économique. C’est d’ailleurs tout à fait normal puisque la raison s’est d’abord épanouie
dans les mathématiques et la mathématisation du social s’est faite dans l’économie. Pour Max
Weber « Le droit bourgeois est un droit rationnel » par opposition au droit des autres sociétés.
C’est-à-dire un droit sur lequel on peut compter comme sur du calcul économique, le droit
rationnel devrait ainsi être un droit calculable, John Rawls parle quant à lui d’une justice
rationnelle au sens de la rationalité économique, et la rationalité économique c’est la
rationalité quantifiante.
Alors, il peut être légitime d’obéir à un calcul rationnel lorsqu'on achète des actions à la
bourse, mais lorsqu'on fait de même pour régler des problèmes qui concernent les hommes, il
est déraisonnable de se fier uniquement au calcul. Parce qu'on a toujours affaire dans le social
à des valeurs, de justice, de liberté etc. On ne peut plus se fier au calcul, puisque cela suppose
que l’on ait éliminé les valeurs ou que l’on situe son action à l’intérieur d’une valeur unique.
Pour prendre un problème concret : faut-il ouvrir le marché français et européen sans limites à
la concurrence extérieure ?. Il y a des arguments pour et d’autres contre, on les connait depuis
trois siècles. Or, tout d’un coup, par une espèce de coup de force, la pensée unique
économique nous impose sa rationalité, c’est l’ouverture totale, le libre-échange absolu. C’est
tout à fait déraisonnable : on va ruiner des milliers de gens, on va détruire des centaines de
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savoirs, de traditions pour ne les remplacer par rien ou par peu de choses. C’est donc une
décision que l’on doit délibérer démocratiquement en soupesant le pour ou le contre.
Alors le deuxième problème soulevé par votre question, c’est le désenchantement du monde.
La modernité dans sa prétention à construire la société sur la seule base de la raison
rationnelle, amène à créer un monde totalement désenchanté. Et là, bien sûr, les deux aspects
de votre question se rejoignent, car les sociétés antérieures pensaient qu’il était raisonnable de
suivre la tradition, et éventuellement la révélation. Est-ce que les Grecs croyaient à leurs
mythes, à leurs dieux ? Peut-être bien que oui, ou peut-être bien que non. Quand on lit Platon
et Aristote on peut être sceptique sur la réalité de leur foi, mais je crois qu’ils pensaient
raisonnable de faire mine d’y croire. Ils faisaient un pari pascalien, en se disant que même si
les dieux n'existent pas, les civilisations reposent sur des préjugés. Ils savaient que cet
enseignement que les anciens avaient déjà suivis avait été amélioré marginalement au cours
du temps, et qu’il n’y avait pas de raison de bouleverser radicalement cette tradition. A partir
du XVIIIème siècle, en particulier en Europe, on a voulu tout bouleverser, répudier la
tradition sous prétexte qu’elle n’était pas démontrée rationnellement. Les sociétés humaines
doivent aujourd’hui affronter et supporter une indétermination fondamentale, une espèce de
vide au centre. Alors au MAUSS on dit quelque fois qu’il faudrait au fond une transcendance
immanente (rire). C’est-à-dire qu'il faut accepter cette indétermination fondamentale. Il y a en
effet une espèce d’indétermination fondamentale du social, dont il faut reconnaître qu’elle
nous dépasse. Il faut accepter par conséquent, le fait que nous vivons dans des sociétés qui ne
seront jamais totalement rationnelles, et qui doivent chercher leurs racines dans des traditions
particulières. Evidemment, l’imaginaire démocratique dont nous avons hérité nous donne
certaines bases pour affronter cette indétermination. En fin de compte la solution la plus
raisonnable, c’est d’en débattre collectivement et de se ranger à la solution qui satisfait
provisoirement le plus grand nombre, quitte à ce que cette solution soit remise en question
lorsque le plus grand nombre a changé d’idée, a évolué.
L.R.A.F.
A l’instar de vos précédents travaux et de ceux de vos amis du MAUSS, vous insistez sur le
réenchassement de la technique et de l’économie dans le social. Vous entendez par là que la
technique et l’économie doivent rester « contextualisées » (embedded, selon la terminologie
de Karl Polanyi), c’est-à-dire insérées dans une unité sociale, politique, géographique,
historique et culturelle aux valeurs de laquelle elles se subordonnent. Mais précisément, et
concrètement, à quelle catégorie contemporaine peut correspondre ce « contexte », cette
identité collective, sachant que l’Etat-nation, est aujourd’hui en crise?
Serge LATOUCHE :
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Elle est à inventer. Je pense que pour le meilleur et pour le pire le monde est devenu un
village planétaire. Je pense que l’universalisme actuel est un universalisme imposé par un
impérialisme culturel occidental et qu’il ne peut mener qu’à un chaos. Mon ami Bertrand
Badie dit que l’on s’oriente peut-être vers de nouvelles formes impériales, avec des
souverainetés emboîtées. Je pense d’abord que l’on s’avance vers un immense chaos, mais au
delà de ce chaos, comme dans la trilogie d’Isaac Asimov, on irait vers un nouvel empire, qui
je l’espère ne serait pas un nouvel empire du mal, mais une organisation où il-y aurait une
articulation successive de niveaux de souveraineté. Je crois que la démocratie ne peut
fonctionner qu’à un niveau local. Platon donnait 5040 citoyens pour la république idéale, je
serais presque encore plus restrictif que lui. J’observe qu’un grand nombre de décisions de la
vie quotidiennes devraient être prises au niveau des communautés de base : maisons,
immeubles, quartiers.
L.R.A.F.
Votre ouvrage contient une critique sans appel de la notion de développement durable qui
reste la clef-de-voûte de nombreux programmes écologistes. Je crois aussi que la formule
selon laquelle il faudrait initier non pas, « un développement alternatif mais des alternatives
au développement » est de vous. Mais quel type d’alternatives au développement la réflexion
écologiste peut-elle proposer d’après vous?
Serge LATOUCHE :
Votre question est étonnante, même si vous n’êtes pas le premier à me la poser. Notre
imaginaire est à ce point colonisé que nous nous posons une question qui si on y réfléchit bien
n’a pas vraiment de sens. Depuis toujours, les hommes ont cherché à vivre conformément aux
lois de ce que les Grecs appelaient « la bonne vie ». Dans la notion de « développement
durable », il y a une contradiction dans les termes. C’est un oxymoron parce que le
développement c'est forcément la démesure et que nous sommes dans un monde limité. On
chasse la démesure par la porte et elle revient par la fenêtre. La décolonisation de
l’imaginaire, c'est vraiment le changement des bases imaginaires sur lesquelles repose le
système.
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La pauvreté, mauvaise conscience des âmes sensibles
et invention perverse des maîtres du monde.
Au lendemain des attentats du 11 septembre 2001, le "bon" docteur James Wolfenson,
Président de la Banque Mondiale déclarait qu’il fallait lancer des programmes de lutte contre
la pauvreté. Son compère, le "brave" Mickael Moore, secrétaire de l’Organisation Mondiale
du Commerce, renchérissait : Il faut accélérer la libéralisation du commerce pour en finir avec
la misère du monde. Et cela, en dépit des résultats catastrophiques de l’Uruguay Round pour
les Pays les moins avancés (PMA). L’instrumentalisation et la culpabilisation des victimes de
l’ordre mondial sont ainsi poussées à leur comble. Les rapports des institutions financières
internationales sur la pauvreté sont des monuments d’hypocrisie. Tout le monde sait
parfaitement que seule la renonciation à notre modèle de civilisation, au mode de vie
occidental, peut permettre une amélioration de la situation des Pays du Sud. Le Programme
d’action en faveur des P. M. A de réduire de moitié le nombre de personnes vivant dans
l’extrème pauvreté d’ici 2015 est une fumisterie 1 La pauvreté est une pièce importante du
dispositif du Nouvel Ordre mondial. L’entreprise occidentale du développement économique
mondialisé trouve sa vérité dans un processus de "misérabilisation" planétaire. En décrétant
que les pays non occidentaux étaient sous-développés, les économistes ont décidés dès le
départ qu’ils étaient misérables En fait, la pauvreté africaine, la plus voyante aujourd’hui, est
surdéterminée dans l’imaginaire occidental par une longue tradition d’assimilation
symbolique entre les pauvres et les sauvages : nos indigents sont nos indigènes, et donc les
indigènes sont des indigents... Ce dispositif a permis d’objectifier et d’instrumentaliser les uns
et les autres.
Les non occidentaux, d’une certaine façon, sont tous pauvres, voire misérables. Appartenir
à une société dévaluée rejaillit sur le statut de tous, y compris de ceux qui ont les plus grosses
fortunes de la planète dans un coffre fort en Suisse. Cette pauvreté officielle, de façade, ne
laisse pas de cacher des situations pensées et vécues comme très différentes. Par ailleurs, sur
la base communément admise que la pauvreté renvoie au manque, à la carence, presque
personne n’y échappe. Qui est pleinement satisfait de son sort ? les repus souffrent de
carences affectives et parfois, aussi, de déficits nutritionnels qualitatifs. Les affamés, de leur
coté, se plaignent rarement d’une insuffisance de calories en tant que telle, mais de bien
d’autres choses : non reconnaissance de leur dignité, absence de statut social, etc. Les
théologiens catholiques eux-mêmes, après avoir posé que les pauvres ont droit au superflu des
riches se sont trouvés bien en peine pour définir concrètement ce qui est superflu.
La définition de la pauvreté comme un absolu est l’artifice privilégié de cette tragi-
comédie. La pauvreté est un concept codé issu de la société occidentale basée sur l’économie
et l’individualisme. La pauvreté n’est pas un état, c’est un processus. Les pays du Sud sont
confrontés à la logique économique, celle du développement global. C’est une logique qui est
destructrice de leurs moyens de survie et de leur environnement, qui les met dans une
situation d’appauvrissement ou d’accroissement de la précarité.
Si on veut trouver de la pauvreté et des pauvres en Afrique, on n’aura aucun problème, en
ville et à la campagne. Mais si on ne veut pas en trouver, non plus... La Banque mondiale n’en
trouve pas en ville, parce que, privilégiant les évaluations monétaires, elle constate que les
ressources des urbains sont nettement plus élevées que celles des paysans, que l’accès aux
services est plus facile en ville qu’au village et que la couverture des "besoins essentiels" y est
mieux assurée A l’inverse, ceux qui ont fait des enquêtes à la campagne, en s’attachant au
vécu réel des ruraux et non à des critères abstraits et extérieurs, peuvent ne pas rencontrer non
plus la très grande pauvreté, car là, tout le monde se débrouille pour se nourrir et couvrir ses
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besoins minimaux. Les critères "raisonnables" d’un "seuil de pauvreté" du genre "moins de la
moitié du revenu moyen" ont un sens dans une société urbaine monétarisée et individualiste,
pas dans une communauté rurale holiste. Les critères de comparaison monétaires du genre
moins de un ou deux dollars par jour sont proprement surréalistes.
La mode est donc aux indices de développement humain et autres sophistications
statistiques. On recherche toujours des critères, des évaluations de situations, forcément
objectifs, qui seraient vraiment universels et transculturels. Ce faisant, on ne quitte pas pour
autant l’espace de l’imaginaire économique occidental. Mais qualifier de besoins les éléments
d’un mode vie "idéal" occidental permet de l’imposer symboliquement dans l’imaginaire des
autres sociétés. La recherche de et sur la pauvreté n’échappe ni à l’impérialisme culturel, ni à
l’ethnocentrisme.
Evidente au regard de l’expert extérieur et invisible ou presque de l’intérieur de la société
concernée, la pauvreté est donc le plus souvent "non pensée". Les processus objectifs
étrangers au milieu sont ressentis et vécus comme une fatalité. Certaines populations sont
désarmées face à ce destin artificiellement créé par l’occidentalisation du monde et en
désarroi devant le déficit de sens ainsi advenu.
Finalement, quel est le nombre de réprouvés, victimes de l’économie mondiale ? 1, 2 ou 2,
8 milliards, suivant le compte de la Banque Mondiale de ceux qui vivent avec moins d’un ou
deux dollars par jour ? Probablement pas tous ceux-là, mais sans doute beaucoup plus au total
si on inclut les nouveaux pauvres de l’Occident et ceux des pays de l’Est, moins bien lotis
avec quelques dollars de plus...
1. Voir aussi : Majid Rahnema, "La pauvreté globale une invention qui s’en prend aux
pauvres", Interculture n· 2 Printemps l991, Montréal. vol XXIV.
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La décroissance comme préalable
et non comme obstacle à une société conviviale.
Par Serge Latouche, objecteur de croissance,
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En 1848, Marx pensait que les temps étaient venus pour la révolution sociale et que le
système était mér pour le passage à la société communiste d'abondance. L'incroyable
surproduction matérielle de cotonnades et de biens manufacturés lui semblait plus que
suffisante, une fois aboli le monopole du capital, pour nourrir, loger et vètir correctement la
population (au moins occidentale). Et pourtant, la "richesse" matérielle était infiniment moins
grande qu'aujourd'hui (le PIB s'est considérablement multiplié depuis) il n'y avait ni voitures,
ni avions, ni plastique, ni machines à laver, ni frigidaire, ni ordinateur, ni les biotechnologies,
non plus que les pesticides, les engrais chimiques et l'énergie atomique ! Toutefois, n'est-ce
pas précisément cette absence mème qui rendait l'utopie accessible ? En dépit des
bouleversements innouis de l'industrialisation, les besoins restaient encore modestes et leur
satisfaction possible. Le bonheur, quant à sa base matérielle, semblait à portée de la main.
Dans son livre "L'économie Barbare", écrit en 1994, Philippe Saint Marc fait un constat
comparable, à une autre échelle. L'objectif du bien-ètre collectif se serait considérablement
éloigné en trente ans et les indices des années 60 dessinent une société infiniment plus
"heureuse". Ainsi comprise, la décroissance ne signifie pas nécessairement une régression de
bien-ètre. La plupart des sagesses considéraient que le bonheur se réalisait dans la satisfaction
d'un nombre judicieusement limité de besoins. L'évolution et la croissance lente des sociétés
anciennes s'intégraient dans une reproduction élargie bien tempérée, toujours adaptée aux
contraintes naturelles. "C'est parce que la société vernaculaire a adapté son mode de vie à son
environnement, conclut ƒdouard Goldsmith : qu'elle est durable, et parce que la société
industrielle s'est au contraire efforcée d'adapter son environnement à son mode de vie qu'elle
ne peut espérer survivre". Aménager la décroissance signifie, en d'autres termes renoncer à
l'imaginaire économique c'est-à-dire à la croyance que plus égale mieux. Le bien et le bonheur
peuvent s'accomplir à moindre frais. Redécouvrir la vraie richesse dans l'épanouissement de
relations sociales conviviales dans un monde sain peut se réaliser avec sérénité dans la
frugalité, la sobriété voire une certaine austérité dans la consommation matérielle, bref, ce que
certains ont préconnisé sous le slogan gandhien ou tolsto•en de "simplicité volontaire".
Encore qu'il ne faut pas se méprendre sur ces "restrictions", si l'ascèse est estimable, il ne
s'agit pas de la préconiser et encore moins de l'imposer. Quoiqu'il en soit, on ne peut éviter la
question posée par Majid Rahnema : "Dans quelle mesure chacun de nous est-il prèt à résister,
dans sa vie quotidienne, à la colonisation des besoins socialement fabriqués ?".
Pour concevoir la société de décroissance sereine et y accéder, il faut littéralement sortir de
l'économie. Cela signifie remettre en cause la domination de l'économie sur le reste de la vie
en théorie et en pratique, mais surtout dans nos tètes. Cela doit certainement entra"ner une
aufhebŸng (renonciation, abolition et dépassement) de la propriété privée des moyens de
production et de l'accumulation illimitée de capital. Toutefois, cette transformation ne passe
probablement pas par des nationalisations et une planification centralisée dont l'expérience de
l'Union Soviétique a montré les résultats décevants et les effets désastreux. Sortir de
l'économie doit encore aboutir par conséquent à un abandon du développement puisque ses
mythes fondateurs, en particulier, la croyance au progrès, auraient disparu. L'économie
entrerait simultanément en décroissance et en dépérissement. La construction d'une société
moins injuste serait à la fois la réintroduction de la convivialité, d'une consommation plus
limitée quantitativement et plus exigeante qualitativement.
Cela suppose une toute autre organisation dans laquelle le loisir est valorisé à la place du
travail, où les relations sociales priment sur la production et la consommation de produits
jetables inutiles voire nuisibles. Une réduction féroce du temps de travail imposé pour assurer à
tous un emploi satisfaisant est une condition prealable. En 1981 déjà, Jacques Ellul, l'un des
premiers penseurs d'une société de décroissance, fixait comme objectif pour le travail, pas plus
de deux heures par Jour. On peut avec Osvaldo Pieroni, s'inspirant de la charte "consommations
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et styles de vie" proposée au Forum des ONG de Rio, synthétiser tout cela dans un programme
en sept "R" : Réévaluer, Restructurer, Relocaliser, Redistribuer, Réduire, Réutiliser, Recycler.
Ces sept objectifs interdépendants enclenclent un cercle vertueux de décroissance sereine,
conviviale et soutenable. Réévaluer, cela signifie revoir les valeurs auquelles nous croyons et
sur lesquelles nous organisons notre vie et changer celles qui doivent l'ètre.
On voit tout de suite quelles sont les valeurs qu'ils faut mettre en avant et qui devraient
prendre le dessus par rapport aux valeurs dominantes actuelles. L'altruisme devraient prendre
le pas sur l'égo•sme, la coopération sur la compétition éffrénée, le plaisir du loisir sur
l'obsession du travail, l'importance de la vie sociale sur la consommation illimitée, le goùt de
la bel ouvrage sur l'efficience productiviste, le raisonnable sur le rationnel, etc. Le problème
c'est que les valeurs actuelles sont systémiques. Cela signifie qu'elles sont suscitées et
stimulées par le système et qu'en retour, elles contribuent à le renforcer. Certes, le choix d'une
éthique personnelle différente, comme la simplicité volontaire, peut infléchir la tendance et
n'est pas à négliger. Il doit mème ètre encouragé dans la mesure où il contribue à saper les
bases imaginaires du système, mais sans une remise en cause radicale de celui-ci la
Réévaluation risque d'ètre limitée. Il s'agirait par une véritable révolution culturelle de renouer
en quelque sorte avec l'abondance de perdue des sociétés primitives dont nous rappelle
Baudrillard, après Salhins et bien d'autres, "la richesse n'est pas fondée dans les biens, mais
dans l'échange concret entre les personnes. Elle est donc illimitée".
Restructurer, cela signifie adapter l'appareil de production et les rapports sociaux en
fonction du changement des valeurs. Cette restructuration sera d'autant plus radicale que le
caractère systèmique des valeurs dominantes aura été ébranlé. C'est l'orientation vers une
société de décroissance qui est ici en question.
Relocaliser, signifie bien sér produire localement pour l'esentiel les produits servant à la
satisfaction des besoins de la population à partir d'entreprises locales financées par l'épargne
collectée localement. Ne faudrait-il pas adopter le "principe de subsidiarité du travail et de la
production" formulé par Yvonne et Michel Lefèbvre, c'est-à-dire le principe de la priorité à
l'échelon décentralisé?" Toute production pouvant se faire à l'échelle locale pour des besoins
locaux doit ètre réalisée localement. Ceci entra"nera : toute prise de décision économique
pouvant ètre prise à l'échelle locale doit ètre prise localement". Un tel principe repose sur le
bon sens et non sur la rationalité économique. "Qu'importe de gagner quelques francs,
précisent les auteurs, sur un objet quand il faut contribuer de plusieurs milliers de francs, par
des charges diverses, à la survie d'une fraction de la population qui ne peut plus, justement
participer à la production de l'objet". Si les idées doivent ignorer les frontières, les
mouvements de marchandises et de capitaux doivent ètre réduits à l'indispensable. En
internalisant les coùts ex ternes du transport (infrastructure, pollution dont effet de serre et
dérèglement climatique) on relocaliserait un grand nombre d'activités. Pour sér le fameux
petit pot de yoghourt aux fraises n'incorpererait plus 8000 km!
Redistribuer s'entend de la répartition des richesses et de l'accès au patrimoine naturel.
Réduire veut dire réduire les horaires de travail, comme on l'a vu, mais aussi diminuer
l'impact sur la biosphère de nos modes de produire et de consommer. Comme le dit Hubert
Reeves : "Il ne s'agit pas de retourner à l'‰ge de pierre et de s'éclairer à la chandelle. On
estime que la puissance énergétique nécessaire pour une vie humaine "convenable" (chaleur,
propreté, transport, produits manufacturés) équivaut à celle dégagée par un modeste radiateur
allumé en permanence (soit 1 kilowatt).
Aujourd'hui l'Amérique du Nord (Canada et Etats-Unis) en utilise douze fois plus et
l'Europe de l'Ouest cinq fois plus, tandis que le tiers de l'humanité est bien en dessous de cette
norme.
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C'est cette surconsommation qu'il serait nécessaire de réduire pour allèger les contraintes
énergétiques qui pèseront de plus en plus lourdement sur notre avenir et pour arriver à un
partage plus égal du bien-ètre mondial".
Pour ce faire réutiliser au lieu de jeter les appareils et les biens d'usage et bien sér recycler
les déchets incompressibles de notre activité. Ainsi, on peut estimer à plus de 10 000 arbres
par an, le gaspillage épargné en France par ce que les compagnons d'EmmaŸs prennent la
peine de récolter, de trier, de conditionner de papiers et cartons qui sans cela pourriraient ou
bruleraient et pollueraient.
Conclusion :
Vaste et utopique programme, dira-t-on ? La transition est-elle possible sans révolution
violente ou plus exactement la révolution mentale nécessaire peut-elle se faire sans violence
sociale ? Comment passer de la société actuelle de croissance/développement à une société de
décroissance? Ce passage peut-il ètre serein, convivial et soutenable ? Il est impossible de
répondre. Notre système repose sur la production de valeurs d'échange à travers le marché
généralisé engendrant profits pour les capitalistes, exploitation pour les travailleurs du Nord et
du Sud et destruction de la nature. La limitation drastique des atteintes à l'environnement et
donc de la production de valeurs d'échanges incorporés dans des supports matériels physiques
n'implique pas nécessairement une limitation de la production de valeurs d'usage à travers des
produits immatériels. Ceux-ci, au moins pour partie, peuvent conserver une forme marchande.
Toutefois, si le marché et le profit peuvent persister comme incitateurs, ils ne peuvent plus
ètre les fondements du système. On peut concevoir des mesures progressives constituant des
étapes, mais il est impossible de dire si elles seront acceptées passivement par les "privilégiés"
qui en seraient victimes, ni par les actuelles victimes du système présent qui sont mentalement
ou physiquement droguées par lui. La réappropriation de la monnaie et le retour conscient et
systèmatique à la monnaie fondante (plus ou moins bien réalisé par l'inflation pendant les
trente glorieuses), permettrait de recommencer "l'euthanasie des rentiers" tandis que la
taxation des transactions financières limiterait considérablement la spéculation et affaiblirait
le capitalisme financier et criminel, sans renoncer pour autant à la logique marchande. Une
incitation très forte à la demande serait engendrée facilitant les reconversions vers la
production, éventuellement lucrative, de biens relationnels. La démarchandisation nécessaire
du travail, de la terre et de la culture ne porterait pas atteinte à l'existence de marchés, mais
nous éloignerait du spectre d'une société de Marché. Tout cela combiné à l'encouragement de
formes alternatives d'organisation collective contribuerait au réench‰ssement de
l'économique dans le social.
Cette marche vers une société de décroissance devrait ètre organisée non seulement pour
préserver l'environnement mais aussi et peut-ètre surtout pour restaurer le minimum de justice
sociale sans lequel la planète est condamnée à l'explosion. Cependant, l'inquiétante canicule
2003 a fait beaucoup plus que tous nos arguments pour convaincre de la nécessité de
s'orienter vers une société de décroissance . Ainsi, pour réaliser la nécessaire décolonisation
de l'imaginaire, on peut très largement compter sur la pédagogie des catastrophes.
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Défaire le développement, refaire le monde, actes du colloque de la Ligne d'horizon à
l'UNESCO, Parangon, 2002.
Objectif décroissance, ouvrage collectif reprenant les principaux articles de la revue
Silence et quelques contributions nouvelles, Parangon, 2003.
Colloque La décroissance soutenable, H™tel de ville de Lyon, les 26-27 septembre 2003.
organisée par l'Institut d'études économiques et sociales pour la décroissance soutenable,
l'Institut pour la relocalisation de l'économie, l'association La ligne d'horizon, les revues
Silence, l'Ecologiste, Casseurs de pub, Nature et Progrès,
Le site de la ligne d'horizon : www.apres-developpement.org
Entretien avec Jacques Ellul, Patrick Chastenet, La table ronde, 1994, p. 342.
Le Monde du 16/2/2002.
Le Monde du jeudi 19 juin 2003.
Vandana Shiva, La guerre de l'eau. Parangon, 2003.
Henry Teune, Growth, Londres, Sage Publications, 1988, p. 13.
Takis Fotopoulos, Vers une démocratie générale. Seuil, Paris, 2002, p. 31.
On trouvera une bibliographie exhaustives des rapports et livres parus sur le sujet depuis le
fameux rapport du Club de Rome, dans Andrea Masullo, "Il pianeta di tutti. Vivere nei limiti
perchè la terra abbia un futuro". EMI, Bologne, 1998.
Gianfranco Bologna (Sous la direction de), Italia capace di futuro. WWF-EMI, Bologne,
2001, pp. 86-88.
Vandana Shiva, Le terrorisme alimentaire. Comment les multinationales affament le tiers-
monde. Fayard, 2001. p. 97.
La quantité moyenne de C02 émise par chaque habitant de la planète est à ce jour de quatre
tonne par an, répartie de la manière suivante : onze tonnes et demi pour le cinquième de la
population mondiale vivant dans les pays industrialisés (avec une pointe de vingt tonnes et
demi pour les Etats-Unis), contre deux tonnes pour les quatre-cinquième du reste de la planète
(avec tout juste un dixième de tonne pour onze Etats, en majorité africains), voir Martin Hervé
René, La fabrique du diable, La mondialisation racontée à ceux qui la subissent, deuxième
partie, Climats, 2003, p. 131.
F. Schneider cité par Hervé Martin, op. cit. p. 225.
Arundathy Roy, ÇÊDéfaire le développement, sauver le climatÊÈ, in L'ƒcologiste, n¡6,
Hiver 2001, p.7.
"Nous pouvons recycler les monnaies métalliques usées, écrit Nicholas Georgescu-Roegen,
mais non les molécules de cuivre dissipées par l'usage", In Mauro Bonaiuti, La teoria
bioeconomica. La "nuova economia" di Nicholas Georgescu-Roegen. p. 140.
De l'impossibilité qui s'ensuit d'une croissance illimitée ne résulte pas, selon lui, un
programme de croissance nulle, mais celui d'une décroissance nécessaire.
"Nous ne pouvons, écrit-il encore, produire des réfrigérateurs, des automobiles ou des
avions à réaction "meilleurs et plus grands" sans produire aussi des déchets "meilleurs et plus
grands" Op. cit. p. 63.
The Business case for sustanable developpement. Document du World Business Counsil
for Sustanable Developpement pour Johannesburg.
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"Sustainable development is best achieved through open, competitive, rightly framed
international markets that honor legitimate comparative advantages. Such markets encourage
efficiency and innovation, both necessities for sustainable human progress". "Le
développement durable est réalisé au mieux gr‰ce une concurrence ouverte au sein de
marchés correctement organisés qui respectent les avantages comparatifs legitimes. De tels
marchés encouragent l'efficience et l'innovation qui sont toutes nécessaires à un progrès
humain durable". "The basic business contribution to sustainable developpement, one we have
worked on for a decade, is eco-efficiency, a term we invented in 1992. The WBCSD defines
eco-efficiency as being "achieved by the delivery of competitively priced goods and services
that satisfy human nedds and bring quality of life, while progressively reducing ecological
impacts and resource intensity throughout the life cycle, to a level at least in line with the
Earth's estimated carrying capacity". The Business case for sustanable developpement.
Document du WBCSD pour Johannesburg.
Mauro Bonaiuti, "Nicholas Georgescu-Roegen. Bioeconomia. Verso un'altra economia
ecologicamente e socialmente sostenible". Bollati Boringhieri, Torino, 2003. En particulier,
pp. 38-40.
Bonaiuti Mauro, La "nuova economia" di Nicholas Georgescu-Roegen. ed. Carocci, Roma
2001, pp. 109 et 141.
Jean-Pierre Dupuy, "Ivan Illich ou la bonne nouvelle", Le monde du 27/12/2002.
Rahnema Majid, Quand la misère chasse la pauvreté, Fayard/Actes Sud, Paris 2003, p. 14.
"Mème si l'économie de croissance est fille de la dynamique de marché, il ne faut pas
confondre les deux concepts : on peut avoir une économie de croissance qui n'est pas une
économie de marché, et c'est notamment le cas du "socialisme réel" Fotopoulos Takis, Vers
une démocratie generale. Une démocratie directe, économique, écologique et sociale. Seuil,
2001. p.39
voir notre livre, Justice sans limites. Le défi de l'éthique dans une économie mondialisée",
en particulier le chapitre IV, "La banalité économique du mal". Fayard, Paris 2003.
Jacques Ellul, Le Bluff technologique, Hachette, Paris 1998, p. 76.
Op. cit. p. 79.
Chiffres donnés par le journal Le Monde du 22.11.9l.
Hervé Kempf, L'économie à l'épreuve de l'écologie, Hatier, col. Profil, l99l, page 52.
Alors qu'en 1951 il fallait 145 heures de travail environ pour construire une voiture, 98
suffisaient en 1979 et moins de 12 aujourd'hui...
Nouvelles de Longoma•, N¡ 82, automne 2002, cité par Hervé Martin, op. cit. p. 142.
"En dix ans les prix alimentaires en France (ce que paye le consommateur) ont augmenté
de onze pour cent, tandis que les prix agricoles à la production (ce qui est payé au paysan)
chutaient d'autant. Et il y en a encore qui osent prétendre que a profite au consommateur !
"Hervé Martin, op. cit. p. 25 Le goét, par exemple, n'arrive qu'au septième rang des critères de
recherche sur les variétéss actuelles, après la productivité, le calibrage, la couleur, la
conservation, etc. Ibid. p. 28
Une étude intitulée "Les coéts masqués de l'agriculture intensive" pour la Grande Bretagne
nous apprend qu'"En 1996 les compagnies de distribution d'eau ont dépensé trois cent trente
millions d'euros pour éliminer les pesticides, les nitrates et les agents pathogènes d'origine
agricole contenus dans l'eau destinée à la boisson" cité par Martin Hervé René, La fabrique du
Page | 67
diable, La mondialisation racontée à ceux qui la subissent, deuxième partie, Climats, 2003 , p.
25. .
"Les cancers ont progresssé en 20 ans en France de 25 % pour les hommes, le plus répandu
étant celui de la prostate, en augmentation très rapide dans tous les pays industrialisés, et de
20 % pour les femmes, avec un bond de 60% pour les cancers du sein : une femme sur dix le
conna"tra (après la guerre une sur quarante) : si la probabilité pour un homme de contracter un
cancer au cours de sa vie est désormais de 46,90 %, celle d'en mourir, gr‰ce au progrès de la
médecine n'est que de 27,6 %" (Le Monde, 22 décembre 1998.)
C. Cobb, T. Halstead, J. Rowe, The Genuine Progress Indicator : Summary of Data and
methodology, Redefining Progress, San Francisco 1995 et des mèmes, If the GDP is Up, Why
is America Down ? in Athlantic Monthly, N¡ 276, octobre 1995.
Hobbes Léviathan chapitre XI. Sirey l971, pp. 95-96. Je dois à mon ami Alain Caillé
d'avoir attiré mon attention sur cet important passage.
Christian Laval, L'ambition sociologique. La découverte MAUSS, Paris 2002, pp. 255 et
ss.
Majid Rahnema, op. cit, p. 231.
Majid Rahnema, op. cit, p. 134.
Robert Reich, L'infelicita' del successo, Roma, Fazi 2001, pp. 18-21. Cité par Luigino
Bruni, L'economia e i paradossi della felicita' p. 242, in Pier Luigi Sacco e Stefano Zamagni
(a cura di) Complessita' relazionale e comportamento economico. Il Mulino, Bologna 2002.
Martin Hervé René, La fabrique du diable, La mondialisation racontée à ceux qui la
subissent, deuxième partie, Climats, 2003. p. 20
En ce qui concerne les sociétés du Sud, cet objectif n'est pas vraiment à l'ordre du jour, en
ce sens que mème si elles sont traversées par l'idéologie de la croissance, ce ne sont pas
vraiment pour la plupart des "sociétés de croissance".
Cela voudrait dire à la lettre : "avancer en reculant". L'impossibilité où nous nous sommes
trouvés de traduire "décroissance" en anglais est très révélatrice de cette domination mentale
de l'économisme, et symétrique en quelque sorte de celle de traduire croissance ou
développement dans les langues africaines (mais aussi naturellement, décroissance...). Le
terme utilisé par Nicholas Georgescu-Roegen, declining, ne rend pas vraiment ce que nous
entendons par décroissance, non plus que decrease, proposé par certains. Les néologismes,
ungrowth, degrowth, dedeveloppement, ne sont pas non plus très satisfaisants.
Jean-Luc Porquet, Jacques Ellul l'homme qui avait presque tout prévu. Le cherche midi,
Paris 2003.
Patrick Viveret, rapport confidentiel, p. 25.
Carla Ravaioli, Un mondo diverso è necessario, Editori riuniti, Roma 2002, p.25/26.
Ibidem.
Ibid, p. 63.
Paolo Barnard, journaliste de la RAI, interview sur internet.
Hervé René Martin, La mondialisation racontée à ceux qui la subissent, Climats, 1999. p.
15.
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Mauro Bona•uti, A la conquète des biens relationnels, Silence N¡ 280 "La décroissance",
Lyon, février 2002. Ce ne serait pas pour autant du "développement", concept à proscrire qui
n'a jamais été séparé de la croissance matérielle.
"P. J. Hill (...) avance que le niveau de vie des Américains aux revenus les plus bas (20/ de
la population) a augmenté en moins d'un siècle de 750 % et que leur "standard de vie" est
plusieurs fois supérieur à celui de leurs ancètres les plus riches au début du siècle (20 % de la
population)", "An Analysis of the Market Economy", cité par Majid Rahnema, p. 129. .
Philippe Saint Marc, L'économie barbare, éditions Frison-Roche, Paris 1994.
E. Goldsmith, Le défi du XXIème siècle, Le rocher, l994, p.330.
On peut mème penser avec Bertrand Louard que "Remettre en question le "mode de vie"
des nations industrielles, fondé sur un immense gaspillage, ne signifie pas non plus la
promotion de la frugalité, de l'autérité ou d'une quelconque forme d'ascétisme". "Au contraire,
poursuit-il, à travers la ma"trise de savoir-faire, c'est une autre forme de richesse qu'il y a à
inventer ; une richesse qui ne se mesure pas à la quantité de marchandises consommées ou de
signes échangés, mais plut™t une richesse de significations et d'expressions, qui reflètent
autant qu'elles les construisent les rapports sociaux et les rapports des hommes avec la
nature". Quelques éléments d'une critique de la société industrielle, Juin 2003, Bulletin
critique des sciences, des technologies et de la société industrielle, 52 rue Damrémont, 75018
Paris, p. 28.
Op. cit. p. 18. Il poursuit : "et à choisir des modes de vie basés sur l'archétype de la
pauvreté ? ". Autolimitation serait plus appropriée.
"La réduction drastique du temps de travail. Les 35 heures ? Non, c'est "complètement
désuet". Le but à atteindre : deux heures par jour. Ellul s'inspire ici de deux ouvrages, le
fameux Deux heures par jour, signé Adret, et La Révoution des temps choisis. Certes,
reconna"t-il, cela n'est en rien facile ni sans risques : "Je sais très bien ce que l'on peut
objecter : l'ennui, le vide, le développement de l'individualisme, l'éclatement des
communautés naturelles, l'affaiblissement, la régression économique ou enfin la récupération
du temps libre par la société marchande et l'industrie des loisirs qui fera du temps une
nouvelle marchandise". (251) Mais s'il imagine facilement "ceux qui vivront collés à leur
écran TV, ceux qui passeront leur vie au bistrot" ,etc., il se dit convaincu qu'ainsi "nous serons
obligés de poser des questions fondamentales : celles du sens de la vie et d'une nouvelle
culture, celle d'une organisation qui ne soit ni contraignante ni anarchique, l'ouverture d'un
champ d'une nouvelle créativité... Je ne rève pas. Cela est possible. (...) L'homme a besoin de
s'interesser à quelque chose et c'est de manque d'intérèt que nous crevons aujourd'hui". Avec
du temps libre, et des possibilités d'expression multiples, "je sais que cet homme "en général"
trouvera sa forme d'expression et la concrétisation de ses désirs. Ce ne sera peut-ètre pas beau,
ce ne sera peut-ètre pas élevé ni efficace ; ce sera Lui. Ce que nous avons perdu". (253) Ellul
"Changer de révolution" cité par Jean-Luc Porquet in "J. Ellul L'homme qui avait (presque)
tout prévu" Ed. Le cherche mdidi, 2003 pp. 212/213.
On pourrait allonger la liste des "R" avec : rééduquer, reconvertir, reféfinir, remodeler,
repenser, etc. mais tous ces "R" sont plus ou moins inclus dans les six premiers.
La société de consommation, Paris, Deno‘l, 1970, P 92.
Yvonne Mignot-Lefebvre et Michel Lefebvre, Les patrimoines du futur, Les sociétés aux
prises avec la mondialisation, L'Harmattan, Paris, l995. P. 235.
Hubert Reeves, Mal de terre, Seuil, 2003, pp 68_69.
Page | 69
Osvaldo Pieroni, Fuoco, Acqua, Terra e Aria, Lineamenti di una sociologia dell'ambiente.
Carocci, Roma, 2002, p. 282.
Cité par Fabrice Liegard, Travail et économie dans les communautés d'EmmaŸs, Rapport
au ministère de la culture, Paris 2003.
Sur cette distinction/opposition entre Marché (abstrait de la théorie économique) et
marchés (concrets des places urbaines, lieux de rencontre) nous renvoyons au dernier chapitre
de notre livre déjà cité "Justice sans limites".
Ainsi les articles de Jean-Paul Besset, "Faire face à l'agression climatique" (Le monde du
2/08/2003) et de Corinne Lepage, "Ecologie : la révolution ou la mort (Le monde du
15/08/2003) sont de véritables appels à la décroissance.
Ainsi les articles de Jean-Paul Besset, "Faire face à l'agression climatique" (Le monde du
2/08/2003) et de Corinne Lepage, "Ecologie : la révolution ou la mort (Le monde du
15/08/2003) sont de véritables appels à la décroissance.
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Consommateurs de tous pays unissez-vous !
ou Le défi du commerce éthique
Serge Latouche
Ecorev Juin 2003
Le libéralisme économique s'est constitué sur la base d'un affranchissement des échanges
marchands par rapport aux critères moraux, politiques ou religieux, et ce autour du seul
principe du calcul utilitariste. Pour Serge Latouche, professeur émérite de l'Université de
Paris-Sud et président de la Ligne d'horizon, cette myopie des acteurs économiques est, en
soi, problématique, du fait des déséquilibres sociaux et environnementaux qu'elle contribue de
fait à perpétuer. Il faut donc repolitiser l'acte de consommer. Cependant, alors même que les
idéologues néo-libéraux chantent justement les louanges d'une soi-disant "démocratie de
marché", comparant le "choix" économique au vote, l'auteur dénonce les contraintes
structurelles qui aliènent, au contraire, le consommateur, fut-il "citoyen", et tendent à
l'emprisonner dans un système opaque, tout dévoué au productivisme.
Avec la mondialisation, le consommateur (par ailleurs, enfant mineur, mère de famille,
travailleuse ou travailleur, producteur ou retraité-e ...), acheteur en bout de chaîne des
marchandises fabriquées dans le monde entier, se trouve investi d'une responsabilité nouvelle.
Il peut paraître étrange après la dénonciation de l'économisme et du développement de nous
voir "réhabiliter" le consommateur, voire la consommation, fussent-ils critiques. Le
consumérisme, en effet, participe pleinement de la société de croissance responsable de
l'injustice du monde. Pas de croissance de la production sans croissance illimitée de la
consommation suscitée par tous les moyens et en particulier la manipulation systématique du
consommateur. La consommation dite critique ou éthique, le commerce équitable, peuvent
apparaître comme des oxymores au même titre que le développement durable. Il faut sortir du
consumérisme tout autant sinon plus que du développementisme. Des slogans comme
"consommer éthique !" ou "achetez équitable" sont contradictoires et pervers car ils
reprennent ce qui fait problème : l'impératif de consommer. Et de fait, les ONG qui
s'investissent dans le commerce équitable sont confrontées à ces contradictions. "Ne
consommer jamais !" ne serait pas un mauvais slogan en un certain sens. Bien sûr ! Il ne faut
pas l'entendre comme une grève radicale d'achats, mais comme une autolimitation volontaire
du recours aux circuits commerciaux, ce qui n'exclut pas une débauche d'échanges festifs. Il
s'agit avant tout d'un changement d'attitude dans le rapport avec ce qu'on se procure des autres
pour satisfaire ce dont on a besoin en échange de ce qu'on leur offre. La provocation
éducative de l'appel à la mobilisation des consommateurs trouve sa justification dans le fait
que son pouvoir d'achat est, en effet, l'un des derniers pouvoirs disponibles pour le citoyen qui
puisse contrebalancer ou contrer ceux de la finance transnationale. Il ne peut plus se contenter
d'être l'usager passif, rôle auquel l'avait réduit le système consumériste, laissant aux syndicats
et à l'Etat (à ce qu'il en reste...) le soin d'assumer le contre-pouvoir en face du Marché. Il est
désormais sommé de redécouvrir une forme de citoyenneté au cœur même de la dépossession
marchande. Contre l'emprise quasi totalitaire du Marché qui s'arroge le droit de se prétendre
son porte-parole, la résistance et l'insurrection deviennent nécessaires. Il ne s'agit plus comme
dans les projets de l'économie sociale de nier ou contourner la lutte de classe, mais bien de
l'assumer par ce biais.
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"Tu vas au supermarché et du prends un paquet de spaghetti et, sans le vouloir, remarque
Francesco Gesualdi, tu finances l'industrie d'armement parce que la multinationale à laquelle
tu achètes possède aussi des fabriques d'armes. Ou bien, tu acquiers un pot de tomates pelées
et tu contribues à l'exploitation des journaliers africains, puisque la multinationale à laquelle
tu achètes possède aussi des plantations d'ananas (Del Monte, filiale d'United Fruit, en
l'occurrence). En d'autres termes, chaque fois que tu achètes à l'aveuglette tu peux te
transformer en complice d'entreprises qui polluent, qui maltraitent les animaux ou qui
accomplissent d'autres méfaits" [1]. Dans ces conditions, acheter du café labellisé "Max
Havelaar" ou "Transfair" plutôt qu'une marque du grand commerce ordinaire est peut-être un
acte citoyen. Acheter équitable, c'est-à-dire, en théorie, selon un juste prix, plutôt que de se
laisser vendre un produit inéquitable au prix du marché, c'est une façon d'affirmer la
médiation politique dans l'échange commercial. C'est donc affirmer aussi la solidarité avec
des partenaires lointains et inconnus sans nier leur existence ni être indifférent à leur sort.
Malheureusement, il n'est pas facile au consommateur d'être citoyen. Cela, à la fois
subjectivement et objectivement. Subjectivement, parce que la manipulation des goûts et des
désirs desdits consommateurs est quasi totale, à travers la publicité et les sollicitations de la
grande distribution. Objectivement, parce que, serait-il déterminé à adopter un comportement
citoyen, notre consommateur n'a guère le choix. Acheter écologiquement, politiquement et
éthiquement correct relève le plus souvent du parcours du combattant et de l'héroïsme, sans
véritable garantie de résultat. Pour la plupart des produits, ce choix-là n'existe même pas. Où
est la voiture équitable, le frigidaire éthique, la machine à laver solidaire, le logiciel social ?
Déjà heureux si la traçabilité est poussée assez loin pour se procurer un complet-veston
confectionné ailleurs que dans un bagne modernisé pour femmes du sud-est asiatique...
Votons-nous vraiment pour l'esclavage des enfants pakistanais quand nous achetons une paire
de chaussures d'une grande marque transnationale ? Adhérons-nous à la destruction des
identités culturelles quand nous offrons à nos proches un forfait vacances ? Certes, l'achat est
un vote ; mais cette affirmation ne se suffit pas à elle seule. Les ultra-libéraux et les grands
capitalistes aussi l'ont toujours répété, opposant aux décisions imposées par un État régulateur
le "plébiscite des consommateurs". "Le consommateur est roi, comme on dit. Sa rationalité est
souveraine et sa souveraineté est rationnelle : d'une part, il est le meilleur juge de ses
préférences et de ses valeurs et, d'autre part, pour reprendre une métaphore souvent utilisée
par les économistes, la somme d'argent qu'il accepte de consacrer à tel ou tel bien ou service
apparaît comme un ensemble de bulletins de vote. De là à dire, que "la démocratie, c'est le
marché", il n'y a qu'un pas à franchir" [2]. La pensée unique actuelle le franchit allègrement :
elle a remis au goût du jour le slogan démagogique des "petits porteurs" imaginé par les
adversaires du front populaire en 36. Elle clame haut et fort ce thème mystificateur en même
temps que celui plus mystificateur encore du référendum des petits actionnaires. C'est la soi-
disant "démocratie actionnariale" [3]. "Un électeur ordinaire détenant deux cent cinquante
mille bulletins de vote ! Cette démocratie-là laisse un peu songeur" note René Passet en
soulignant la répartition asymétrique des titres [4]. Ce serait la ménagère qui plébisciterait le
super ou l'hypermarché au détriment du petit commerce de proximité dont la disparition
entraîne la mort de la vie urbaine et d'une certaine forme de convivialité. C'est encore elle qui
plébisciterait l'agriculture productiviste pour avoir des produits alimentaires propres ou
pasteurisés et meilleur marché. Il faudrait donc s'en prendre à elle pour la mort des campagnes
et pour la disparition de l'eau potable, pour la pollution des nappes phréatiques et des sols par
les pesticides et les engrais chimiques. Si l'on en croît Monsanto, la ménagère du Tiers-Monde
réclamerait même les OGM pour échapper à la famine [5] ! C'est l'usager enfin qui ratifierait
les licenciements, les dégraissages, les délocalisations, la flexibilité des salaires et des
horaires, pour obtenir des transports toujours plus rapides, plus lointains et moins chers, des
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vêtements et de l'électronique à bas prix provenant des pays émergents, des voitures, des
téléphones portables et des ordinateurs bon marché.
La demande, et elle seule, serait reine ; sa souveraineté serait légitime, puisque
démocratique et populaire. Tous les discours sur les bienfaits de la mondialisation des
marchés (la mondialisation heureuse) reprennent cet antienne ad nauseam. "Le principe de la
souveraineté du consommateur (...) constitue (...) le principe de démocratie directe pratiquée
dans un référendum", proclame tout naturellement l'économiste [6]. Il est essentiel de
dégonfler cette argumentation arrogante faite au nom des consommateurs, mais qui émane
exclusivement des lobbies des grandes firmes. Ce n'est pas la voix des consommateurs telle en
tout cas qu'elle s'exprime à travers les associations.
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radieuse", Frédéric Lordon, Fonds de pension, piège à cons ? Mirage de la démocratie
actionnariale, Raisons d'agir, Juin 2000, pp. 106 et 109.
[4] Passet René, Éloge du mondialisme par un "anti" présumé, Fayard, 2001, p. 30.
[5] Ce n'est pas encore le cas, mais grâce à la propagande appuyée par l'argent des firmes
et avec la complicité des élites locales, cela semble en bon chemin. Déjà, Mohamed Yunus, le
"banquier des pauvres", se fait au Bangla Desh le propagandiste des semences de Monsanto.
Plusieurs ministres africains de l'agriculture relayent cette campagne de pénétration
insidieuse. Les Américains en offrant des surplus de céréales génétiquement modifiées aux
Etats affamés d'Afrique accentuent encore la pression.
[6] Ici Marc Williger, "La méthode d'évaluation contingente : de l'observation à la
construction des valeurs de préservation". Natures Sciences Sociétés, 4,1, Paris, l999.
[7] Comme le rappelait récemment le Canard enchaîné.
[8] Cité par Politis, Jeudi 10 octobre 2002.
[9] "De telles mesures, poursuit-elle, pourraient coûter des millions aux industriels états-
uniens". Frédéric Prat, "Europe et OGM : Bruxelles, le passage en force", Courrier de
l'environnement de l'INRA, N° 46, juin 2002, p. 76.
[10] La revue Silence (Ecologie, Alternatives, Non-violence), 9 rue Dumenge, 69004
Lyon, est une source irremplaçable d'informations et d'adresses, de même que Nature et
Progrès, 68 bd Gambetta, 30700 Uzès.
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A bas le développement durable !
Vive la décroissance conviviale !
«Il n'y a pas le moindre doute que le développement durable est l'un des
concepts les plus nuisibles». Nicholas Georgescu-Roegen, (correspondance avec J.
Berry, 1991) (1).
On appelle oxymore (ou antinomie) une figure de rhétorique consistant à juxtaposer deux
mots contradictoires, comme «l'obscure clarté», chère à Victor Hugo, «qui tombe des
étoiles...». Ce procédé inventé par les poètes pour exprimer l'inexprimable est de plus en plus
utilisé par les technocrates pour faire croire à l'impossible. Ainsi, une guerre propre, une
mondialisation à visage humain, une économie solidaire ou saine, etc. Le développement
durable est une telle antinomie.
En 1989, déjà, John Pessey de la Banque mondiale recensait 37 acceptions différentes du
concept de «sustainable development» (2). Le seul Rapport Bruntland (World commission
1987) en contiendrait six différentes. François Hatem, qui à la même époque en répertoriait
60, propose de classer les théories principales actuellement disponibles sur le développement
durable en deux catégories, «écocentrées» et «anthropocentrées», suivant qu'elles se donnent
pour objectif essentiel la protection de la vie en général (et donc de tous les êtres vivants, tout
au moins de ceux qui ne sont pas encore condamnés) ou le bien-être de l'homme (3).
Le développement toxique
Il vaut la peine d'y regarder de plus près en revenant aux concepts pour voir si le défi peut
encore être relevé. La définition du développement durable telle qu'elle figure dans le rapport
Brundtland ne prend en compte que la durabilité. Il s'agit, en effet, d'un «processus de
changement par lequel l'exploitation des ressources, l'orientation des investissements, les
changements techniques et institutionnels se trouvent en harmonie et renforcent le potentiel
actuel et futur des besoins des hommes». Il ne faut pas se leurrer pour autant. Ce n'est pas
l'environnement qu'il s'agit de préserver pour les décideurs - certains entrepreneurs écologistes
parlent même de «capital soutenable», le comble de l'oxymore ! - mais avant tout le
développement (9). Là réside le piège. Le problème avec le développement soutenable n'est
pas tant avec le mot soutenable qui est plutôt une belle expression qu'avec le concept de
développement qui est carrément un «mot toxique». En effet, le soutenable signifie que
l'activité humaine ne doit pas créer un niveau de pollution supérieur à la capacité de
régénération de l'environnement. Cela n'est que l'application du principe de responsabilité du
philosophe Hans Jonas : «Agis de telle sorte que les effets de ton action soient compatibles
avec la permanence d'une vie authentiquement humaine sur la terre».
Toutefois, la signification historique et pratique du développement, liée au programme de
la modernité, est fondamentalement contraire à la durabilité ainsi conçue. On peut définir le
développement comme une entreprise visant à transformer les rapports des hommes entre eux
et avec la nature en marchandises. Il s'agit d'exploiter, de mettre en valeur, de tirer profit des
ressources naturelles et humaines. La main invisible et l'équilibre des intérêts nous
garantissent que tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes possible. Pourquoi se
faire du souci ? La plupart des économistes qu'ils soient libéraux ou marxistes sont en faveur
d'une conception qui permette au développement économique de perdurer. Ainsi l'économiste
marxiste, Gérard d'Estanne de Bernis déclare : «On ne fera pas ici de sémantique, on ne se
demandera pas non plus si l'adjectif «durable» (soutenable) apporte quoi que ce soit aux
définitions classiques du développement, tenons compte de l'air du temps et parlons comme
tout le monde. (...) Bien entendu, durable ne renvoie pas à long, mais à irréversible. En ce
sens, quel que soit l'intérêt des expériences passées en revue, le fait est que le processus de
développement de pays comme l'Algérie, le Brésil, la Corée du Sud, l'Inde ou le Mexique ne
s'est pas avéré «durable»(soutenable) : les contradictions non maîtrisées ont balayé les
résultats des efforts accomplis, et conduit à la régression» (10). Effectivement, le
développement étant défini par Rostow comme «self-sustaining growth» (croissance auto-
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soutenable), l'adjonction de l'adjectif durable ou soutenable à développement est inutile et
constitue un pléonasme. C'est encore plus flagrant avec la définition de Mesarovic et Pestel
(11). Pour eux, c'est la croissance homogène, mécanique et quantitative qui est insoutenable,
mais une croissance «organique» définie par l'interaction des éléments sur la totalité est un
objectif supportable. Or historiquement, cette définition biologique, est précisément celle du
développement ! Les subtilités d'Herman Daly, tentant de définir un développement avec une
croissance nulle ne sont tenables, ni en théorie, ni en pratique (12). Comme le note Nicholas
Georgescu-Roegen : «Le développement durable ne peut en aucun cas être séparé de la
croissance économique.(...) En vérité, qui a jamais pu penser que le développement
n'implique pas nécessairement quelque croissance ? « (13).
Finalement, on peut dire qu'en accolant l'adjectif durable au concept de développement, il
est clair qu'il ne s'agit pas vraiment de remettre en question le développement réellement
existant, celui qui domine la planète depuis deux siècles, tout au plus songe-t-on à lui
adjoindre une composante écologique. Il est plus que douteux que cela suffise à résoudre les
problèmes.
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«meilleurs et plus grands» sans produire aussi des déchets «meilleurs et plus grands» (18).
Bref, le processus économique est de nature entropique.
«Le monde est fini, note Marie-Dominique Perrot, et le traiter, à travers la sacralisation de
la croissance, comme indéfiniment exploitable, c'est le condamner à disparaître; on ne peut en
effet à la fois invoquer la croissance illimitée et accélérée pour tous et demander à ce que l'on
se soucie des générations futures. L'appel à la croissance et la lutte contre la pauvreté sont
littéralement parlant des formules magiques tout autant qu'elles sont des mots d'ordre et des
mots de passe (partout). C'est l'idée magique du gâteau dont il suffit d'augmenter la taille pour
nourrir tout le monde, et qui rend «innommable» la question de la possible réduction des parts
de certains» (19).
Notre surcroissance économique dépasse déjà largement la capacité de charge de la terre.
Si tous les citoyens du monde consommaient comme les Américains moyens les limites
physiques de la planète seraient largement dépassées (20). Si l'on prend comme indice du
«poids» environnemental de notre mode de vie «l'empreinte» écologique de celui-ci en
superficie terrestre nécessaire on obtient des résultats insoutenables tant du point de vue de
l'équité dans les droits de tirage sur la nature que du point de vue de la capacité de
régénération de la biosphère. En prenant en comptes, les besoins de matériaux et d'énergie,
ceux nécessaires pour absorber déchets et rejets de la production et de la consommation et en
y ajoutant l'impact de l'habitat et des infrastructures nécessaires, les chercheurs travaillant
pour le World Wide Fund (WWF) ont calculé que l'espace bioproductif par tête de l'humanité
était de 1,8 hectare. Un citoyen des Etats-Unis consomme en moyenne 9,6 hectares, un
Canadien 7,2, un Européen moyen 4,5. On est donc très loin de l'égalité planétaire et plus
encore d'un mode de civilisation durable qui nécessiterait de se limiter à 1,4 hectare, en
admettant que la population actuelle reste stable (21).
Sortir de l'économicisme
On peut discuter ces chiffres, mais ils sont malheureusement confirmés par un nombre
considérable d'indices (qui ont d'ailleurs servi à les établir). Pour survivre ou durer, il est donc
urgent d'organiser la décroissance. Quand on est à Rome et que l'on doit se rendre par le train
à Turin, si on s'est embarqué par erreur dans la direction de Naples, il ne suffit pas de ralentir
la locomotive, de freiner ou même de stopper, il faut descendre et prendre un autre train dans
la direction opposée. Pour sauver la planète et assurer un futur acceptable à nos enfants, il ne
faut pas seulement modérer les tendances actuelles, il faut carrément sortir du développement
et de l'économicisme comme il faut sortir de l'agriculture productiviste qui en est partie
intégrante pour en finir avec les vaches folles et les aberrations transgéniques.
La décroissance devrait être organisée non seulement pour préserver l'environnement mais
aussi pour restaurer le minimum de justice sociale sans lequel la planète est condamnée à
l'explosion. Survie sociale et survie biologique paraissent ainsi étroitement liées. Les limites
du «capital» nature ne posent pas seulement un problème d'équité intergénérationnelle dans le
partage des parts disponibles, mais un problème d'équité entre les membres actuellement
vivants de l'humanité.
La décroissance ne signifie pas nécessairement un immobilisme conservateur. L'évolution
et la croissance lente des sociétés anciennes s'intégraient dans une reproduction élargie bien
tempérée, toujours adaptée aux contraintes naturelles. «C'est parce que la société vernaculaire
a adapté son mode de vie à son environnement, conclut Edouard Goldsmith, qu'elle est
durable, et parce que la société industrielle s'est au contraire efforcée d'adapter son
environnement à son mode de vie qu'elle ne peut espérer survivre» (22). Aménager la
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décroissance signifie, en d'autres termes renoncer à l'imaginaire économique c'est-à-dire à la
croyance que plus égale mieux. Le bien et le bonheur peuvent s'accomplir à moindres frais.
La plupart des sagesses considèrent que le bonheur se réalise dans la satisfaction d'un nombre
judicieusement limité de besoins. Redécouvrir la vraie richesse dans l'épanouissement de
relations sociales conviviales dans un monde sain peut se réaliser avec sérénité dans la
frugalité, la sobriété voire une certaine austérité dans la consommation matérielle. «Une
personne heureuse, note Hervé Martin, ne consomme pas d'antidépresseurs, ne consulte pas
de psychiatres, ne tente pas de se suicider, ne casse pas les vitrines des magasins, n'achète pas
à longueur de journées des objets aussi coûteux qu'inutiles, bref, ne participe que très
faiblement à l'activité économique de la société» (23). Une décroissance voulue et bien pensée
n'impose aucune limitation dans la dépense des sentiments et la production d'une vie festive,
voire dionysiaque.
On peut conclure avec Kate Soper : «Ceux qui plaident pour une consommation moins
matérialiste sont souvent présentés comme des ascètes puritains qui cherchent à donner une
orientation plus spirituelle aux besoins et aux plaisirs. Mais cette vision est à différents égards
trompeuse. On pourrait dire que la consommation moderne ne s'intéresse pas suffisamment
aux plaisirs de la chair, n'est pas assez concernée par l'expérience sensorielle, est trop obsédée
par toute une série de produits qui filtrent les gratifications sensorielles et érotiques et nous en
éloignent. Une bonne partie des biens qui sont considérés comme essentiels pour un niveau de
vie élevé sont plus anesthésiants que favorables à l'expérience sensuelle, plus avares que
généreux en matière de convivialité, de relations de bon voisinage, de vie non stressée, de
silence, d'odeur et de beauté... Une consommation écologique n'impliquerait ni une réduction
du niveau de vie, ni une conversion de masse vers l'extra-mondanité, mais bien plutôt une
conception différente du niveau de vie lui-même» (24).
Serge Latouche
(1) Cité par Mauro Bonaïuti. La teoria bioeconomica. La «nuova economia» di Nicholas Georgescu
Roegen, Carocci, Rome 2001, p. 53.
(2) J. Pezzey, Economic analysis of sustainable growth and sustainable development, World Bank,
Environment Department, Working Paper n° 15, 1989.
(3) Christian Comeliau, Développement du développement durable, ou blocages conceptuels ?
Tiers-Monde, N° 137, Janvier-mars 1994, pp. 62-63.
(4) Cité par Jean Marie Harribey, L'économie économe, L'harmattan, Paris 1997.
(5) Carla Ravaioli, «Lettera aperta agli economisti. Crescita e crisi ecologica». Manifesto libri
2001, P. 20.
(6) Green magazine, mai 1991. Cet exemple comme les précédents est tiré de Hervé Kempf,
L'économie à l'épreuve de l'écologie. Hatier, col. enjeux, Paris 1991, pp. 24/25.
(7) Carla Ravaioli, op.cit. p. 30.
(8) Changer de cap, Dunod, l992, p. ll.
(9) Carla Ravaioli, op. cit. p. 32.
(10) Gérard de Bernis, Développement durable et accumulation, Tiers-Monde, n° l37, p. 96.
(11) Mesarovic et Pestel, Strategie per sopravvivere, Mondadori, Milano 1974.
(12) Une augmentation du revenu (au sens hicksien) sans atteinte au capital naturel permettrait
d'affirmer qu'une croissance soutenable est une contradiction dans les termes, pas un développement
durable. Voir Gianfranco Bologna et alii, «Italia capace di futuro» WWF-EMI, Bologne 2001, pp. 32
et ss.
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(13) NGR 1989 p. 14, cité Bonaïuti, p. 54.
(14) En dépit de la coquetterie que l'on se donne de contester la sagesse des «bons sauvages», celle-
ci se fonde tout simplement sur l'expérience. Les «bons sauvages» qui n'ont pas respecté leur
écosystème ont disparu au cours des siècles...
(15) Cette observation de Castoriadis rejoint la sagesse millénaire évoquée déjà par Ciceron dans le
«de senectute». Le modèle du «développement durable» mettant en ¦uvre le principe de responsabilité
est donné par un vers cité par Caton : «Il va planter un arbre au profit d'un autre âge». Il le commente
ainsi : «De fait, l'agriculteur, si vieux soit-il, à qui l'on demande pour qui il plante, n'hésite pas à
répondre : «Pour les dieux immortels, qui veulent que, sans me contenter de recevoir ces biens de mes
ancêtres, je les transmette aussi à mes descendants». Cicéron, Caton l'ancien (de la vieillesse), VII-24,
Les belles lettres, Paris 1996, p. 96.
(16) Bonaïuti Mauro, La «nuova economia» di Nicholas Georgescu-Roegen. ed. Carocci, Roma
2001, pp. 109 et 141.
(17) Ibidem. p. 140.
(18) Op. cit. p. 63.
(19) Marie-Dominique Perrot, Mondialiser le non sens, L'Age d'homme, Lausanne, 2001, p. 23.
(20) On trouvera une bibliographie exhaustive des rapports et livres parus sur le sujet depuis le
fameux rapport du Club de Rome, dans Andrea Masullo, «Il pianeta di tutti. Vivere nei limiti perchè la
terra abbia un futuro». EMI, Bologne, 1998.
(21) Sous la direction de Gianfranco Bologna, Italia capace di futuro. WWF-EMI, Bologne, 2001,
pp. 86-88.
(22) E. Goldsmith, Le défi du XXIe siècle, Le rocher, l994, p.330.
(23) Hervé René Martin, La mondialisation racontée à ceux qui la subissent, Climats, 1999. p. 15.
(24) Kate Soper, Ecologie, nature et responsabilité. Revue du MAUSS n° 17 premier semestre
2001, p. 85.
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Catastrophes, genèse d'une décolonisation de l'imaginaire ?
Par Serge LATOUCHE, Christopher YGGDRE
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Les effets culturels de la mondialisation
UNIVERSALISME CANNIBALE OU TERRORISME IDENTITAIRE
Par Serge Latouche à Otawa
Page | 84
vont pas de pair, elles seraient plutôt exclusives l'une de l'autre. La mondialisation est celle
des techniques, du marché, du tourisme, de l'information. L'universalité est celle des valeurs,
des droits de l'homme, des libertés, de la culture, de la démocratie. La mondialisation semble
irréversible, l'universel serait plutôt en voie de disparition" . Quand Baudrillard oppose ainsi
le mondial à l'universel, il ne fait que constater une réalité. Toutefois, n'est-ce pas
l'universalité de la science, de la technique et plus encore de l'économie, d'essence bien
occidentale, qui a engendré cette mondialisation "diabolique" ? La parution du cours de
géographie d'Emmanuel Kant vient à point nommé pour nous rappeler l'étroitesse
ethnocentriste de l'universalisme chez le plus grand penseur des Lumières, avec son florilège
de clichés racistes.
La réalité de l'érosion et de l'écrasement des valeurs par la mégamachine techno-
économique globale n'est-elle pas, d'une certaine façon, la vérité de l'universel, dès lors que
cet universel est uniquement et exclusivement occidental et que son noyau dur n'est autre que
l'économicisation/marchandisation du monde?
Ce débat sur l'ethnocentrisme est d'autant plus actuel que les problèmes du droit à différer
font irruption dans notre quotidien, du foulard islamique à l'excision, de la montée du racisme
à la ghettoïsation des banlieues. La mise en perspective de nos croyances en se mettant à la
place de l'autre est indispensable sous peine de la perte de la connaissance de soi, danger que
fait peser la mondialisation culturelle.
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revendications communautaires sont tantôt de "droite", tantôt de "gauche". Dans les vieilles
démocraties elles-mêmes, l'identité "nationale" devient un enjeu électoral. Des "nouvelles
droites" ou des "nouvelles gauches" en font leurs thèmes porteurs. Des pêcheurs en eau
trouble récupèrent les aspirations identitaires nostalgiques dans des projets nettement néo-
fascistes. Rien n'est plus comme avant, et les choses sont bien embrouillées avec l'émergence
de ce monstre polymorphe qu'est l'identité culturelle stigmatisée par Maxime Rodinson
comme "peste communautaire".
L'identité culturelle est une aspiration légitime, mais coupée de la nécessaire prise de
conscience de la situation historique, elle est dangereuse. Ce n'est pas un concept
instrumentalisable. D'abord, lorsqu'une collectivité commence à prendre conscience de son
identité culturelle, il y a fort à parier que celle-ci est déjà irrémédiablement compromise.
L'identité culturelle existe en soi dans les groupes vivants. Quand elle devient pour soi, elle
est déjà le signe d'un repli face à une menace ; elle risque de s'orienter vers l'enfermement,
voire l'imposture. Produit de l'histoire, largement inconsciente, elle est dans une communauté
vivante toujours ouverte et plurielle. Au contraire, instrumentalisée, elle se renferme devient
exclusive, monolithique, intolérante, totalisante, en danger de devenir totalitaire. La
purification ethnique n'est pas loin...
Arnold Toynbee distinguait naguère deux types de réaction face à l'impérialisme culturel :
l'hérodianisme et le zélotisme, soit le mimétisme caricatural et le renfermement désespéré.
Ces deux tendances seraient d'ailleurs vouées à l'échec. Ne doit-on pas ajouter une troisième
forme plus optimiste, celle d'une véritable innovation historique ? Même si, en pratique, ces
formes se mélangent et s'interpénètrent, il convient donc de discerner trois grands types de
réaction : le projet fondamentaliste qui s'apparente au zélotisme, l'affirmation national-
populiste, plus proche du mimétisme et la construction d'un néo-clanisme original.
Le projet fondamentaliste
Dans les sociétés musulmanes déstructurées par l'industrialisation et l'individualisme de la
modernité, on voit apparaître et se développer une forme régressive d'affirmation de l'identité
perdue. Le fondamentalisme islamique, saisi dans son ensemble, est l'illustration actuelle la
plus typique de la percée des mouvements identitaires. La montée en puissance spectaculaire
de ce courant ne doit pas cacher d'autres phénomènes du même type, comme l'extrémisme
brahmanique en Inde, ou les revendications régionalistes dans les vieux pays d'Europe. Tous
ces phénomènes sont suscités par l'échec de la modernisation et résultent des frustrations
engendrées par cet échec. Les masses arabes touchées à l'heure actuelle par les frères
musulmans ou les mouvements chi'ites, étaient nassériennes ou baasistes il y a vingt ans, c'est-
à-dire qu'elles mettaient alors leurs espoirs dans le modernisme et croyaient en une synthèse
possible de l'héritage arabe et de la modernité. Leur fanatisme actuel permet de mesurer
l'ampleur de leur déception. Certes, ce courant est porteur de nombreuses ambiguïtés. Il se
nourrit des formidables survivances religieuses et culturelles sans lesquelles il n'aurait jamais
vu le jour. Il trouve dans la nostalgie d'un passé historique glorieux, en partie mythique, une
force de résistance et d'expansion. Il constitue une tentative problèmatique de concilier
l'industrialisation et la technique avec le Coran, (une modernisation sans la modernité). Aux
tentatives nationalistes de "modernisation de l'islam", il oppose son projet ambitieux
d'"islamisation de la modernité".
Les sociétés concernées n'ont jamais fait de la religion leur seul principe d'identification
sociale. Il ne s'agit donc pas d'un retour à un vécu religieux traditionnel, ni à une forme de
société antérieure, même si la nostalgie d'un âge d'or de l'Islam ou d'une pureté originelle des
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temps du prophète et de ses compagnons nourrit l'imaginaire des masses. Au grand dam des
intégristes, les croyances populaires de la société rurale sont pétries de rituels et de pratiques
locales étrangères au Coran et de survivances ante-islamiques qualifiées de superstitions. Le
Maraboutisme, si vivant en Afrique noire et les divers soufismes en sont une illustration. "S'il
se présente comme un farouche partisan du conservatisme en matière de moeurs, note Hocine
Benkheira à propos du fondamentalisme, il n'en est pas moins un adversaire intrangiseant des
modes de vie traditionnels, notamment pour tout ce qui touche à la religiosité. Dans ces
modes de vie, celle-ci repose, selon lui, sur un tissus de superstitions qui a recouvert la
religion authentique et qu'il faut donc éradiquer pour retrouver le vrai islâm, la vraie foi, celle
qui règnait avant, dans un temps mythique". En n'y voyant qu'un retour de l'islâm traditionnel,
poursuit-il, "on s'est empêché de voir que si le fondamentalisme triomphait, cela signait l'arrêt
de mort de la religiosité qui a dominé le Maghreb depuis environ dix siècles". Le retour
mythique à un Islam authentique suppose autant l'éradication de la religiosité traditionnelle
que l'élimination des valeurs de la modernité occidentale.
Les sociétés traditionnelles des pays d'Islâm se caractérisaient par un enchevêtrement
complexe de communautés et de particularismes. L'identité culturelle était de ce fait plurielle
et ouverte. La oumma, ou assemblée des croyants, n'avait été qu'un repère unificateur
imaginaire pour les musulmans disséminés dans des collectivités enchevêtrées, formées d'un
réseau très complexe de liens historiques. La sharî'à n'avait jamais été la loi civile unique et
applicable à tous. Les intégristes ont raison en un certain sens de dénoncer l'âge d'or des
grands empires arabes comme une époque de corruption, d'impiété et d'hérésie. La grande
période de la Perse, celle des poètes chantant l'amour et le vin, celle des miniatures raffinées
et des palais des Mille et Une Nuits, était aux antipodes du puritanisme imposé par les
ayatollah. Les fanatiques détruisent aujourd'hui au Yémen ou ailleurs des oeuvres d'art sans
prix du XIème siècle produites dans les périodes de tolérance de l'Islam au temps de sa
première splendeur : tombeaux de marabout, objets et lieux de cultes populaires.
"Même l'islam dont ils (les intégristes algériens) se réclament, écrit Camille Tarot, fut-il
antimoderniste, n'est plus l'Islâm traditionnel. C'est un islâm importé par des coopérants venus
du proche-orient, mâtiné de militantisme nationaliste, d'idées totalitaires, de méthodes
activistes empruntées aux guerres révolutionnaires de naguère et à la guerilla afghane, un
islâm ébloui par le succès tactique de la révolution khomeiniste".
Paradoxalement, la déculturation engendrée par l'Occident (industrialisation, urbanisation,
nationalitarisme) offre les conditions inespérées d'un renouveau religieux. L'individualisme,
déchaîné comme jamais, donne sens au projet de recomposition du corps social sur la seule
base du lien religieux abstrait en effaçant toute autre inscription territoriale. La religion
devient la base d'un projet de reconstruction de la communauté. Elle se voit attribuer le rôle
d'assumer la totalité du lien social. Les mouvements islamiques intégristes touchent avant tout
les villes et les bidonvilles dans les pays où la tradition a le plus souffert des projets
industrialistes, l'Iran de la révolution blanche, l'Égypte post-nassérienne, l'Algérie "socialiste".
Les animateurs ne sont pas des notables ruraux ou des esprits rétrogrades, mais des
ingénieurs, des médecins, des scientifiques formés dans les universités. La religion, qui
canalise les frustrations des exclus de la modernité et des déçus des projets modernistes du
nassérisme, du Baas ou du socialisme arabe, est une croyance abstraite, rigoureuse,
universaliste. L'universalisme occidental se trouve ainsi confronté à un universalisme tout
aussi fort et réactionnel. Il ne s'agit pas cependant d'une voie véritablement différente ; l'anti-
occidentalisme de ce courant est plus affiché que profond. Le fonctionnement théocratique de
l'Etat est plus une perversion de la modernité qu'un projet radicalement différent. Il implique,
certes, un rejet de la métaphysique matérialiste de l'Occident mais il a besoin de garder la
"base matérielle" et en particulier la machine. Ces mouvements anti-occidentaux
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s'accommodent le plus souvent de la technique et de l'économie de marché (la modernisation
sans le modernisme). Sans être totalement vide, le contenu spécifique de ce qu'on appelle
l'économie islamique reste très limité : les banques et la finance islamiques, et un
volontarisme éthique assez flou. Elle n'exclut même pas un libéralisme quasi-total. La menace
d'une dérive totalitaire de ces mouvements démagogiques et théocratiques n'est pas
négligeable.
Cependant, le monde islamique n'a pas le monopole de ces phénomènes. On les retrouve
sous leur forme strictement religieuse avec l'hindouisme radical, l'intégrisme chrétien, en
particulier dans certaines sectes au Nord comme au Sud. Tous les fondamentalismes
islamiques, mais aussi leurs équivalents hindouistes et, dans une certaine mesure, les
intégrismes chrétiens, s'inscrivent dans cette direction d'un néo-populisme religieux porteur de
projets de société imprécis. Le discours est égalitaire et reprend ad nauseam le thème de la
dénonciation de la "corruption" des dirigeants. L'utilisation politique de la religion est
manifeste.
L'affirmation nationaliste/ethniciste.
Dans les sociétés où l'appareil d'État porteur du projet moderniste apparaît comme étranger
aux populations locales, les réactions face à l'échec du développement et à l'uniformisation
planétaire prennent la forme de revendications "nationalistes" plus traditionnelles. Le
particularisme ethnique, linguistique, historique, bref culturel, constitue la base du projet
d'autonomie. Les revendications des Kurdes, des Tamouls, mais aussi celles des Berbères
d'Algérie, des Corses, des Basques d'Espagne ou des Baltes sont de ce type.
Cette réaction n'est pas radicalement étrangère à la précédente ; un certain
fondamentalisme va se loger dans l'ethnie fétichisée, enfantant un véritable intégrisme civil.
La fin de l'impérialisme soviétique donne naissance à un réveil des nationalités (et des
nationalismes) qui rappelle autant la période 1848-1919 que celle de la décolonisation. On
assiste à un retour en force apparent et paradoxal à l'heure du village global de l'Etat-nation.
La fascination imaginaire du modèle est toujours aussi forte alors même que les vieux Etats-
nations connaissent une crise décisive de la citoyenneté et une désaffection politique.
A défaut d'autres formes d'organisation sociétale, l'Etat-nation apparaît comme le seul
mode d'expression de l'existence collective au regard des autres et de soi-même. Il n'empêche
que ce nationalisme se restreint aux dimensions de communautés homogènes, ou soi-disant
telles. Il canalise provisoirement tout à la fois les aspirations identitaires et communautaires.
Sans doute, le mythe mobilisateur de la nation est-il, en l'espèce, aussi porteur d'illusions et de
déceptions que celui de la religion. L'identité qui s'affirme dans la revendication n'a guère plus
de contenu que le souvenir de sa disparition. Souvent même, la violence des conflits avec les
voisins extérieurs ou les allogènes à l'intérieur (juifs, gitans, minorités diverses) est à la
mesure de l'indifférenciation croissante entre les individus. L'uniformisation planétaire
favorise le déchaînement des crises mimétiques, c'est-à-dire d'explosions engendrées par la
disparition des différences complémentaires, selon l'analyse de René Girard. L'ex-empire
soviétique est un fantastique terrain d'expérience des phénomènes de ce type, comme l'avaient
été et comme le sont toujours, mais à des degrés moindres, les ex-empires ottoman et austro-
hongrois. C'est le triomphe de l'ethnicisme avec son corollaire sinistre, la purification. La
Yougoslavie est l'exemple clinique de ce processus. Il ronge aussi l'Afrique noire sous le nom
plus exotique de "tribalisme". Les ethnocides à répétition du Rwanda et du Burundi en offrent
une tragique illustration. La Somalie, le Liberia sont sans doute des manifestations du même
phénomène. On chercherait en vain un seul pays du sous-continent où les tensions, souvent
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même nourries par les processus dits de démocratisation, ne menacent pas de dégénérer en
conflits ethniques ouverts.
La construction néo-clanique.
Dans les deux cas, on se trouve en face d'un fondamentalisme comparable à l'intégrisme
occidental. Au lieu de savoir que ce en quoi l'on croît est une croyance, ce qui est légitime, on
croît qu'il s'agit d'un savoir, ce qui l'est beaucoup moins (qu'il d'agisse de science ou de
religion). Un usage raisonné de la religion est à tout prendre moins dangereux qu'un usage
religieux de la raison.
A coté de ces dérives terroristes identitaires, il existe, enfin, une forme plus souterraine et
plus ouverte de renaissance du sentiment communautaire qui rejoint peut-être le
"pluriversalisme". On la trouve de la façon la plus forte, là où l'exclusion par rapport à la
mégamachine techno-économique transnationale est la plus totale, là où les bénéfices sociaux,
politiques et économiques de la modernité-monde sont quasiment inexistants. L'Afrique noire
est la terre d'élection de ces marginaux, mais on les rencontre aussi en Océanie et dans
certaines zones d'Amérique latine (surtout chez les Afro-américains et les Amérindiens). Ces
exclus de la modernité-monde sont condamnés à résister au rouleau compresseur de
l'uniformisation. Les masses qui s'agglutinent à la périphérie des villes du Tiers-Monde n'ont
guère pour "richesse" que l'ingéniosité, la solidarité et l'entraide. Le renforcement des liens
traditionnels et la constitution de nouveaux réseaux sont la réponse à la faillite du mimétisme
économique, technologique et politique. Il ne s'agit pas seulement d'entretenir une nostalgie
compensatrice, mais de produire la vie dans toutes ses dimensions. Un tissu social nouveau se
crée ainsi dans la déréliction des bidonvilles et des quartiers populaires.
Ce miracle résulte de la synthèse assez réussie par la "société civile", c'est-à-dire en fait la
masse hétérogène des laissés pour compte, entre la tradition perdue et la modernité
inaccessible... La fusion se réalise à trois niveaux : au niveau imaginaire, au niveau sociétal,
au niveau techno-économique ; l'ensemble forme ce qu'on peut appeller la société
vernaculaire.
Au niveau imaginaire, l'innovation majeure est constituée par les cultes dits syncrétiques et
les mouvements prophétiques qui mêlent des éléments modernistes, chrétiens ou islamiques aux
valeurs traditionnelles. Ces croyances, kimbanguisme et kitawala, dans le bassin du Congo,
cultes vaudou sur les côtes du Bénin, harrisme, secte papa-novo, Albert Atcho ou le culte déima
en Côte d'Ivoire, etc., sont en pleine expansion et atteignent toutes les couches de la population
et, en particulier, les déracinés des bidonvilles et des banlieues. A Lagos, il vient même de se
constituer le premier syndicat de prophètes vivants... Ces religions, quand elles ne donnent pas
lieu aux dérives dénoncées ci-dessus, fabriquent du sens à la situation nouvelle et conflictuelle
que vivent les néo-urbains et maîtrisent les tensions psychiques que les cultes blancs et
l'animisme traditionnel, lié au pouvoir des ainés et à la polygamie, ne peuvent plus contrôler.
Elles font contrepoids à la montée en puissance de la sorcellerie qui ronge ces sociétés en crise.
Le cas des layennes chez les Lebous de Yoff, cette confrérie musulmane apparue au Sénégal
dans la banlieue de Dakar au début du siècle, comme celui de l'umbanda au Brésil, peuvent
illustrer cette reconquête de la dignité. Ces croyances permettent aux déshérités de trouver un
sens à leur situation et de ne plus se percevoir seulement en négatif par rapport à l'autre (en
l'occurrence, l'occidental). L'apport et le message des prophètes sont à peu près les mêmes. Face
à une situation coloniale ou néo-coloniale, où un grand nombre d'Africains sont eux-mêmes
convaincus de l'infériorité de la race noire ou d'une malédiction qui pèse sur elle, ils affirment
que Dieu n'a privilégié aucune race, voire même que les Noirs sont ses élus.
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Au niveau sociétal, cela concerne l'invention de structures qu'on peut appeler "néo-
claniques". Les nouveaux citadins s'organisent dans des réseaux de solidarité qui reproduisent
partiellement les formes ancestrales, mais répondent à une situation nouvelle. Chez les
Sérères et les Wolof du Sénégal, par exemple, les réseaux urbains (tontines, dahira,
associations sportives, théâtrales, de voisinage, etc.) sont calqués sur le système lignager, avec
des "aînés sociaux". Chaque individu participe à plusieurs de ces réseaux (de cinq à dix en
moyenne). Cette auto-organisation permet la prise en charge des mille et un problèmes de la
vie quotidienne dans un bidonville ou une cité populaire, depuis l'enlèvement des ordures
ménagères, le fonctionnement des égouts jusqu'à l'ensevelissement des morts en passant par
les branchements clandestins d'eau et d'électricité, l'animation festive et culturelle. Cette
convivialité en marche ne doit rien aux animateurs extérieurs, ni aux experts des ONG. Elle
constitue la base vivante de la création économique populaire.
Au niveau techno-économique, la production, la répartition et la consommation sont
presque intégralement enchâssées dans cette socialité nouvelle. Le bricolage et la débrouille
peuvent aller jusqu'à une endogénèse technologique qui laisse rêveur le développeur sans
succès. Ici, on est ingénieux sans être ingénieur, entreprenant sans être entrepreneur,
industrieux sans être industriel. Irréductibles dans ses logiques, ses comportements et ses
formes d'organisation au capitalisme traditionnel et à la société technicienne, la nébuleuse
informelle fait preuve d'une efficacité remarquable pour recycler les déchets de la modernité
et relever les défis de la situation d'exclusion. Fortement articulés entre eux, ces trois niveaux
constituent une intégration réactionnelle à une collectivité ouverte, hors de l'ordre national-
étatique. Le réenchassement du technique et de l'économique dans le social n'est pas un retour
à un monde disparu mais une véritable invention historique. Ainsi, sans bruit et sans fureur,
ces sociétés vernaculaires sont-elles peut-être en train de se donner une identité plurielle et de
construire une socialité postmoderne qui dépasse l'opposition de l'individu et de la
communauté. On dit souvent que l'Afrique n'a pas encore fait entendre sa voix dans l'aventure
humaine. La voie ainsi esquissée sera peut-être son apport précieux au concert universel.
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cette même mondialisation engendre : montée des intégrismes et des terrorismes ethnicistes.
Même les critiques les plus déterminés de la mondialisation sont eux-mêmes, pour la plupart,
coincés dans l'universalisme des valeurs occidentales. Rares sont ceux qui tentent d'en sortir.
Et pourtant, on ne conjurera pas les méfaits du monde unique de la marchandise en restant
enfermé dans le marché unique des idées. Il est sans doute essentiel à la survie de l'humanité,
et précisément pour tempérer les explosions actuelles et prévisibles d'ethnicisme, de défendre
la tolérance et le respect de l'autre, non pas au niveau de principes universels vagues et
abstraits, mais en s'interrogeant sur les formes possibles d'aménagement d'une vie humaine
plurielle dans un monde singulièrement rétréci.
Il ne s'agit donc pas d'imaginer une culture de l'universel, qui n'existe pas, il s'agit de
conserver suffisamment de distance critique pour que la culture de l'autre donne du sens à la
notre. Le drame de l'Occident est de n'avoir jamais pu se départir de deux attitudes, qui,
finalement aboutissent au même résultat : nier la culture de l'autre, ou nier notre propre
culture au profit d'un universalisme très particulier. Certes, il est illusoire de prétendre
échapper à l'absolu de sa culture et donc à un certain ethnocentrisme. Celui-ci est la chose du
monde la mieux partagée. Là où l'affaire commence à devenir inquiétante, c'est quand on
l'ignore et qu'on le nie ; car cet absolu est bien sûr toujours relatif. La religion et la science (et
en particulier la religion de la science) véhiculent en Occident une absolutisation du relatif,
comme le font tous les intégrismes. La tolérance vraie commence avec la relativisation de
l'absolu. L'absolutisation de l'universel, en effet, fait de celui-ci un dogme religieux
comparable à l'intégrisme islamique issu de l'absolutisation symétrique du relatif et du
particulier.
En bref, ne faut-il pas songer à remplacer le rève universaliste bien défraîchi par ses
réalisations inéluctablement totalitaires par un "pluriversalisme" nécessairement relatif dans
lequel les persans et les autres conservent toute leur légitimité sinon toute leur place ?
"Pluralisme, comme le remarque Raimon Panikkar qui de fait pense au pluriversalisme, ne
signifie pas la simple tolérance de l'autre, vu qu'il n'est pas encore trop fort ; pluralisme
signifie l'acceptation de notre contingence, la reconnaissance que ni moi ni nous, n'avons de
critères absolus pour juger le monde et les autres. Pluralisme signifie qu'il y a des systèmes de
pensée et cultures incompatibles entre eux ou, en utilisant une métaphore géométrique, qu'ils
sont incommensurables (tels, que le sont le rayon et la circonférence ou l'hypothènuse et le
cathète, en restant pour autant en coexistence et co-implication). La convivialité est quelque
chose de beaucoup plus profond que la simple tolérance mutuelle". Il s'agit bien d'une
"démocratie des cultures" pour reprendre une autre de ses expressions.
La disparition du pluriel dans un monde unique (pas seulement par la pensée...), provoque un
écrasement qui à son tour est responsable de l'émergence du double ethnocentrisme dénoncé. Le
refus de la pensée unique et de l'homme unidimentionnel avec ses séquelles débouche sur un
plaidoyer pour réhabiliter le polythéisme des valeurs, la pluralité des fins ultimes, bref la
tolérance et la diversité des soucis légitimes de la vie humaine et de la différence. Sans, pour
nous occidentaux, renoncer aux apports de la modernité (qui irriguent aussi l'autre Afrique,
comme en témoignent les conférences nationales et leurs revendications démocratiques), il
s'agit de réhabiliter la dimension holiste inéluctable de toute société et non de la nier ou de la
refouler honteusement. L'existence du tout social et donc la recherche du bien commun et de la
justice sociale doit encadrer les individus et l'affirmation des droits de l'homme. Ainsi est-il
possible d'acceuillir l'autre et de dialoguer avec les socités non-occidentales. Il s'agit d'admettre
qu'il y a plusieurs voies pour accèder au bien commun et à la justice, et donc d'autres
conceptions recevables de la dignité humaine que les droits de l'homme à l'occidental.
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Texte paru initialement dans Politis, n°905, du 8 juin 2006.
Le thème de la décroissance opère une percée remarquable. Il fait débat au sein des Verts, des
altermondialistes, mais aussi d’un public bien plus vaste. Il s’est invité dans la campagne
électorale italienne. Il est aussi au coeur des vives contestations locales contre de « grands
projets ». L’apparition de cet ovni a mis en ébullition les médias - peu informés et déformant
souvent les rares analyses disponibles. Au départ, la décroissance est une bannière derrière
laquelle se regroupent ceux qui font une critique radicale du développement, afini d’envisager
un projet alternatif pour « l’après-développement » : la construction, au Nord comme au Sud,
de sociétés conviviales, autnomes et économes.
Cette proposition vise à rendre toute sa dignité au politique. Elle est nécessaire pour rouvrir
l’espace de l’inventivité et de l’imaginaire bloqué par le totalitarisme économiciste,
développementiste et progressiste : tous les régimes modernes ont été productivistes.
Républiques, dictature ; gouvernements de droite ou de gauche ; libéraux, socialistes,
populistes, sociaux-démocrates, centristes, radicaux, communistes, etc., tous ont posé comme
objectif inquestionnable la croissance économique. Qui aujourd’hui n’est rentable qu’à
condition d’en faire porter le poids sur la nature, les générations futures, la santé des
consommateurs et les conditions de travail. C’est pourquoi une rupture est nécessaire. Tout le
monde ou presque en convient, mais nul n’ose sauter le pas. Ce n’est pas à portée d’une
simple élection, d’une nouvelle majorité. Ce qui est requis est beaucoup plus radical qu’un
changement des structures du droit et des rapports de production : une révolution culturelle, ni
plus ni moins. L’alternative au productivisme se pose à tous les niveaux : individuel, local,
régional, national, européen, mondial. Il faut trouver les leviers pour agir de façon concertée
et complémentaire. Faut-il pour autant figer dès maintenant le mouvement en un « parti de la
décroissance » ? Nous ne le pensons pas. L’institutionnaliser prématurément nous expose au
risque de la politique politicienne, alors que les conditions ne sont pas mûres pour espérer une
mise en oeuvre de notre programme. Il est des plus douteux que la problématique Etat-nation
en soit le cadre prioritaire. L’« agir local » constitue même une voie de solution des impasses
globales. Peser dans le débat, participer à l’évolution des mentalités, telles sont à ce jour notre
mission et notre ambition. Ainsi comprise, la politique ne serait plus une technique pour
détenir le pouvoir, mais redeviendrait l’autogestion de la société par ses membres. Dire que la
décroissance sera au centre du débat électoral de 2007 serait présomptueux, mais il est sûr
qu’elle n’en sera pas absente.
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Sortir de l’économie, sortir du développement ?
POUR EN FINIR AVEC LA
MARCHANDISATION
Conférence – débat, le 5 mars 1999, avec Serge LATOUCHE - 70 participants
Jean –Jacques Gouguet, enseignant à la Faculté des sciences économiques de Limoges, introduit la soirée
par une présentation de l’œuvre de Serge Latouche, montrant son ampleur au travers des titres de ses écrits. Il
s’agit pour J-J.G d’un des intellectuels qui compte en cette fin de siècle, en raison de ses apports et de son
originalité : ce qui contraste avec la plupart des économistes qui écrivent... pour ne rien dire, confinant leur
travaux dans des élaborations mathématiques aussi stériles que sophistiquées.
Aujourd’hui, l’un des éléments les plus frappants est le décalage qui existe entre la vie telle qu’elle pourrait
être, eu égard à l’état de la technique, des sciences etc.., et la vie telle qu’elle est.
Ainsi Serge Latouche, qui a établi un bilan peu glorieux de ce siècle (génocides, guerres, atteintes à
l’environnement, pauvreté au milieu de l’abondance..), nous projette dans une double direction.
Son premier objectif est de penser autrement ; car il nous est difficile de penser le 21ème siècle avec les
ème
instruments du 19 ; l’autre consistant à anticiper et imaginer un nouveau projet de société à long terme.
J-J. G relève dans les travaux de Serge Latouche, deux types essentiels d’apports. Il s’agit, d’une part, de ses
travaux d’épistémologie : étude critique de la science, en l’occurrence économique, illustrée notamment par
l’ouvrage collectif L’économie dévoilée. Son autre apport essentiel concerne le développement et les propositions
qu’il énonce à partir de sa remise en cause.
Nous vous présentons, dans ce numéro, la partie "exposé" de la soirée.
Serge Latouche nous confie qu’il aurait préféré comme titre du débat « Pour en finir avec
l’omnimarchandisation du monde». Parce que, si la marchandisation n’est pas un phénomène
nouveau, au stade actuel on assiste, et ceci est nouveau, à la transformation de tous les aspects
de la vie en marchandise (il cite l’exemple tout récent des randonneurs réfugiés dans un igloo
en montagne).
Sortir du développement
Par son action corrosive sur l’Etat, sur le politique, sur l’environnement, sur l’éthique, sur
la culture, la mondialisation constitue un danger planétaire. L’intégration abstraite de
l’humanité dans le marché se fait au prix d’une destruction du tissu social au Nord, et
correspond, en plus, au Sud, à une déculturation d’autant plus dramatique que le Sud n’a
souvent pour seule richesse que sa culture.
Faute de trouver sa place nécessaire, son épanouissement légitime, la culture fait son retour
de manière explosive, et parfois sous des formes insidieuses. On reconnaîtra ainsi le
terrorisme identaire qui se manifeste par le morcellement et le nationalisme (Kosovo,
Rwanda, Irlande du Nord, Corse..) ainsi que la montée des intégrismes religieux musulmans
(Algérie, Iran..), mais aussi brahmanistes et chrétiens.
Démystifier la mondialisation
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Si le monde est entré dans sa mondialisation depuis Christophe Colomb (1492), l’actuelle
phase (mondialisation des marchés) est la pointe ultime d’une marchandisation du monde,
autrement dit de son économicisation.
Avant la Renaissance, l’Européen et, jusqu’à une époque récente, les autres hommes
donnaient très peu de place dans leur vie à l’économie. Chacun accomplissait ses tâches, le
plus souvent domestiques, et se préoccupait, pour l’homme du Moyen-âge, de la religion, pour
l’indigène d’Afrique, de fêtes ou de rituels. D’ailleurs le mot "économie" était alors absent de
la plupart des langues.
Mais, aujourd’hui, chacun participe à la vie économique et possède un minimum de
connaissances, surtout de croyances, voire de mythes, concernant l’économie. Le chef
d’entreprise s’intéresse aux taux d’intérêts et aux prélèvements fiscaux, et la ménagère au prix
du beurre et aux versements de la Sécurité sociale ; tout cela étant des catégories
économiques. Cette situation de l’homme moderne est bien illustrée
par le proverbe : "Quand on a un marteau (l’économie) dans la tête, on
Quand on a un voit tous les problèmes sous la forme d’un clou (économique)". Le
marteau revenu est devenu la condition normale - en tout cas de survie - de
(l’économie) dans la l’homme moderne.
tête, on voit tous les
problèmes sous la
forme d’un clou Le projet de la modernité repose sur cette prétention de construire
(économique) la vie sociale sur la seule base de la raison, en s’émancipant de la
tradition et de la transcendance. Dans une vision héritée des Lumières,
l’économie n’est au fond que la réalisation du plan de la Raison. Cette
montée en puissance de la rationalité (calculatrice) se manifeste, de
façon indissociable, dans la technique et dans l’économie : il s’agit d’accroître l’efficience en
économisant au maximum les moyens pour obtenir les résultats les plus importants suivant la
norme du « toujours plus ». Cela tourne à l’absurde, et renvoie à la rumination bavarde de la
science économique actuelle dont parlait J-J Gouguet.
L’actuelle expansion des firmes transnationales, ces nouveaux maîtres du monde, a rendu
possible aujourd’hui, le triomphe apparent de la pensée unique , pointe avancée de
l’économicisation des esprits, qui se présente, avec l’ultra libéralisme, comme une déferlante
réactionnaire sur notre imaginaire.
Depuis l’effondrement des pays de l’Est et la faillite du projet socialiste, l’économie de
marché connaît un triomphe quasiment exclusif. Ce succès apparaît comme la plus belle
réussite de l’économie des économistes (les lois sacro-saintes du marché).
Mais, plus l’imaginaire de la grande société du marché mondial et pacifique (la fin de
l’Histoire !), devient planétaire, plus la misère, plus l’exclusion, semblent gagner du terrain.
Ces dysfonctionnements de toute nature favorisent l’émergence de contre dogmes, de
fondamentalismes ethniques, plus ou moins bricolés avec les séquelles idéologiques du passé
et l’énergie du ressentiment.
Toutefois, ces réactions nient plus le rationalisme qu’elles ne le dépassent, et continuent,
souvent, à s’en nourrir. Elles n’attentent pas à la majesté de la pensée unique impliquée dans
l’universalisme occidental. Car elles ne s’attaquent pas à ses racines, qui sont celles de
l’économisme et celles de l’utilitarisme.
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Seule la remise en cause de l’empire du rationnel peut ouvrir la voie à une pensée moins
intolérante qui pourrait être dite plurielle. Car il y a plusieurs chemins pour chercher le
raisonnable ; de même qu’il y a pluralité conflictuelle et indépassable des fins ultimes.
Que faire ?
Il faut commencer par voir les choses autrement pour qu’elles puissent devenir autres. En
d’autres termes : des solutions originales, vraiment novatrices, seront concevables dès lors que
l’on aura commencé à se sortir le marteau économique de la tête.
On devrait ainsi aspirer à une société dans laquelle les valeurs économiques auraient cessé
d’être uniques ou centrales ; où l’économie serait remise à sa place, comme un simple moyen
de la vie humaine, et non pas posée comme une fin ultime.
L’alternative historique
L’alternative historique existe lorsque la situation n’offre aucun choix ; quand on est
condamné à construire malgré soi, de manière plus ou moins inconsciente, une autre société.
Cette réalité est aujourd’hui perceptible dans les laboratoires de l’après-développement
africains relatés et étudiés dans l’ouvrage L’autre Afrique : entre don et marché (1998).
L’économie mondiale, avec l’aide des institutions de Bretton Woods (Fonds Monétaire
International., Organisation Mondiale du Commerce..) a chassé des millions de personnes des
campagnes, les condamnant à disparaître : ce sont les naufragés du développement. Mais,
paradoxalement, ils se multiplient et survivent mystérieusement. C’est le cas des 700 millions
d’Africains au sud du Sahara, qui n’existent aujourd’hui pratiquement plus statistiquement
(moins de 2% du PIB mondial).
Pour ne pas disparaître, ils n’ont eu d’autre choix que de se débrouiller, d’organiser leur
survie en dehors de l’économie, en dehors du développement, donc selon une autre logique.
Même si ce n’est pas fait par tous et pas toujours très bien, Ils inventent donc, effectivement,
un autre système, une autre vie.
Mais considérer qu’il s’agit de laboratoires de l’après-développement, et non de sociétés
transitoires (« l‘économie informelle », « les entrepreneurs aux pieds nus ») vivant
d’expédients, implique de se munir d’un autre regard, d’autres normes, de se mettre dans la
peau des acteurs de cette innovation sociale.
La société vernaculaire
Il s’agit, non pas d’une autre économie, mais d’une autre société. L’économique n’y est
plus autonome. Il est dissous, incorporé dans le social ; en l’occurrence, dans les réseaux
complexes qui structurent les cités africaines.
Il s’agit donc, surtout, de la façon dont ces naufragés du développement, œuvrant dans
un archipel de petits métiers et entreprises, produisent et reproduisent leur vie, hors du
champ officiel, grâce à des stratégies relationnelles. C’est à travers le lien social qui reste
extrêmement fort et vivant, et qu'ils savent réinventer, que se réalise le miracle de cette survie.
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Cependant l’expérience étudiée (Grand Yoff, banlieue de Dakar de 100.000 habitants), très
intéressante à ce point de vue, ne doit pas être considérée comme un paradis retrouvé.
Toute cette population vit en auto-organisation. Elle se désigne elle-même comme
composée de reliés en grappes (chaque individu a tant de reliés qui forment sa grappe). Cette
société est également néo-clanique car elle invente de nouveaux réseaux sociaux plus riches,
dépassant les cadres traditionnels ethniques, villageois et religieux.
Ces stratégies, jeux subtils de tiroirs sociaux et économiques (que chaque membre ouvre ou
ferme selon ses besoins), s’apparentent à celles des ménagères qui tirent le diable par la queue
: mais ce sont les pratiques de ménagère d’une famille qui comprend plusieurs centaines de
membres.
L’échange, La société vernaculaire africaine apparaît avant tout fémi–
nine, fondée sur la pluriactivité (non sur le professionnalisme) et
avec ou sans monnaie, sur les stratégies relationnelles. Le phénomène est d’importance
repose plus car on assiste, là, à un processus de « réenchassement » de
l’économique par rapport au social, processus inverse de celui
sur la réciprocité
décrit par le grand anthropologue Karl Polanyi analysant les
que sur le marché débuts du monde moderne dans La grande transformation.
La vie s’y caractérise par l’importance du temps, de l’énergie des ressources qui sont
consacrées aux relations sociales (rencontres, visites, réceptions, discussions) avec, au bout,
des opérations qu’on peut qualifier d’économiques (prêter, emprunter, donner, recevoir,
s’entraider, passer des commandes, livrer, se renseigner) ; sans parler du temps, non moins
considérable, consacré à la fête, à la danse, au rêve.
Ce qui frappe, c’est que tout ce qui est reçu (denrée ou argent) est immédiatement placé
(pour rembourser une dette ou en faire profiter ses proches) à l’intérieur du réseau. Car chacun
est conscient qu’un bienfait n’est jamais perdu ; chaque « relié » vivant dans le sentiment qu’il
reçoit plus qu’il ne donne.
Une conséquence de ce fonctionnement est le contrôle de l’argent par le groupe. Contrôle
social pouvant nous paraître insupportable, mais qui a pour conséquence de favoriser des
pratiques financières communautaires - comme les tontines - et de mettre hors-jeu les
banques, considérées ici comme impersonnelles et peu sûres.
Nous voyons donc que l’économie néo-clanique, forme de l’alternative historique et
invention sociale, fonctionne selon une logique très différente de la logique marchande.
L’échange, avec ou sans monnaie, repose plus sur la réciprocité que sur le marché. On est en
présence de cette triple obligation, analysée par le sociologue Marcel Mauss dans son Essai
sur le don : obligation de donner, de recevoir, de rendre. Dans une telle logique qui
s’apparente à celle du don, le lien social est plus important que le bien.
L’alternative volontariste
Il s’agit des individus qui, refusant totalement ou partiellement le monde dans lequel ils
vivent, tentent de vivre autrement, de travailler ou de produire autrement, au sein d’entreprises
différentes, ou d’inventer une monnaie pour la faire servir à une autre façon de vivre, et selon
une autre logique que celle de l’accumulation illimitée.
Il y a des liens entre les deux formes de l’autre société. Car au Sud les « bricolages de la
survie » ne sont jamais tout à fait spontanés. Ils incorporent des aspirations et projets, on y
détecte les traces de modèles et d’utopies. Quant aux alternatifs du Nord, de plus en plus
souvent chômeurs (de fait ou en puissance), ils n’ont, eux aussi, pas toujours le choix.
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Les entreprises coopératives en auto-gestion, les communautés néo-rurales, les systèmes
d’échanges locaux (SEL), des mouvements associatifs, doivent être mis en liaison entre eux et
avec l’auto-organisation des exclus du Sud ; se féconder mutuellement. Leur cohérence et leur
intérêt proviennent d’abord du fait qu’il s’agit de formes de résistance et de dissidence à
l’omnimarchandisation.
Créneau et niche
Le danger qui guette la plupart des initiatives alternatives est de se cantonner dans le créneau
qui leur a permis de prospérer, au lieu de travailler à la construction d’une niche ; c’est-à-dire de
tout un environnement, un milieu porteur différent du marché mondialisé (dissident). Le créneau
est un concept de stratégie militaire de conquête, lié à la rationalité économique dominante
(l’efficience) ; il sera nécessairement occupé à son tour, un jour, par un concurrent. Seule la
niche peut garantir la pérennité de l’entreprise alternative (l’efficacité sociale).
S’agissant du commerce équitable et solidaire, par exemple, il est plus important de
s’assurer du caractère équitable de la totalité de la filière, depuis le transport jusqu’à la
commercialisation. Ce qui exclut, certes, la distribution en grandes surfaces, mais qui, en
contrepartie, élargit le tissu porteur.
Cette extension-approfondissement du « champ des complicités » doit aussi être liée à
l’éducation et à la formation des consommateurs-citoyens. C’est cette cohérence qui
représente une véritable alternative au système.
Il s’agit, semble-t-il, de coordonner la protestation sociale avec la protestation écologique,
avec la solidarité envers les exclus du Nord et du Sud, avec toutes les initiatives associatives,
pour articuler résistance et dissidence, afin de déboucher à terme sur une société autonome.
Nous sommes au centre d’un triangle dont les trois sommets sont : la survivance, la
résistance et la dissidence. Nous ne devons ni oublier ni privilégier aucune de ces trois
dimensions, toutes trois nécessaires et essentielles.
Survivre, signifie que nous devons, dans une certaine mesure, nous adapter au monde dans
lequel nous vivons. Même si nous refusons de l’accepter comme tel, nous passons
nécessairement des compromis dans l’action quotidienne. Il s’agit donc, surtout et d’abord, de
refuser la compromission dans la pensée ; de résister mentalement à la domination ravageuse
de la pensée unique.
Résister s’impose aussi, dans la mesure où l’on a conscience d’être embarqué sur un bolide,
mégamachine techno-économique, qui fonce sans pilote droit dans le mur. Nous devons
résister, c’est à dire freiner le monstre, changer la direction, passer la marche arrière, si cela
est encore possible.
Mais nous devons également songer à quitter l’engin en délire. Il faudra faire sa niche
ailleurs, dans ce monde mondialisé. C’est cela la dissidence.
« Ce qui est ici en question est la critique du projet technicien qui caractèrise la société
industrielle. J’entends par là la volonté de remplacer le tissu social, les liens de solidarité qui
constituent la trame d’une société, par une fabrication ; le projet inédit de produire les relations
des hommes à leurs voisins et à leur monde comme on produit des automobiles ou des fibres de
verre. L’autoroute, le rein artificiel et l’Internet ne sont pas seulement des objets ou des
systèmes techniques ; ils trahissent un certain type de rapport instrumental à l’espace, à la mort
et au sens. C’est ce rapport instrumental, le rêve de maîtrise qu’il recouvre que la critique se
doit d’analyser pour en mesurer les effets délétères ».
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émancipateur en soi ou qui participerait d’un projet global d’émancipation de l’homme ; on ne
peut pas dire non plus qu’elle émane d’une culture à objectif extra technoéconomique, comme
les outils produits dans les sociétés précapitalistes, préindustriels, prémodernes... L’existence
d’un outil convivial et autonome comme ceux précédemment cités est une heureuse exception
dans l’univers de la technoscience. De là à penser que grâce aux "polémiques techniques" et
aux "dialogues innovants" qui sont devenus "des dimensions incontournables de la vie
politique contemporaine", on puisse déboucher sur des "appropriations créatives"
significatives, il y a de la marge. Peut-être faut-il voir là un exemple de cette fraîcheur un peu
naïve qui sépare la jeune Amérique de la vieille Europe. A moins que "La peur pathétique
d’apparaître comme dépassé par quoi que ce soit, peur qui tient lieu de pensée chez la plupart
des intellectuels de gauche (finisse) par aboutir aux noces actuelles de l’avenir radieux et du
cybermonde" [14]...
Nous, Européens sceptiques, croyons savoir que derrière la mise en scène de la démocratie
procédurale, ce sont les lobbies qui font les lois et la loi... La "flexibilité interprétative de la
technique" et "l’invention participative" nous semblent, à nous aussi néanmoins, très
importantes pour limiter les dégâts du présent et préparer un autre futur, mais cet heureux
avènement ne nous paraît possible qu’en changeant de cadre. Tout est dans ce changement. Il
ne s’agit donc pas d’une "opposition radicale à la technique", mais bien d’une opposition
radicale à la société de marché. "Il est possible que nous puissions encore établir une société
démocratique où le progrès technique servira le progrès de la communication" [15]. Espérons
le, mais cela a quelques relents suspects de cette "télédémocratie" qui incarne les illusions des
"rénovateurs" de la modernité [16].
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S’il n’y a pas eu en France de mouvements citoyens comparables pour la télé, et que la
guerre des chaînes est restée une affaire de professionnels et de spécialistes, ici ou là (au
Québec en particulier), des expériences et des espérances très intéressantes de télévision
citoyenne de quartier se sont produites.
La vidéo, par son coût modeste et ses facilités d’utilisation, a fait renaître cette visée d’une
autre télévision, décentralisée, permettant aux récepteurs de devenir émetteurs. On trouve déjà
cette composante clef de l’offensive du multimédia, à savoir l’idéologie de l’interactif. "La
vidéo comme transgression en faisant éclater formes et contenus de la télévision des familles"
écrit Yonne Mignot-Lefebvre était porteuse de ces espoirs [18]. Les médias bon marché et
populaires servent de véhicule à des mouvements contestataires. "Les modèles de société sont
rejetés, note encore Yvonne Mignot-Lefebvre, mais nous pouvons constater que les
technologies d’information sont utilisées sans tabou pour renforcer les patrimoines
organisationnels naissants : informatique, téléphone mobile, réseau internet, cassettes
vidéo..." [19]. C’est le cas en particulier avec les mouvements islamistes qui diffusent les
prêches des imams et autres mollah en cassettes audio ou vidéo. Le rôle de la diffusion
clandestine des cassettes de Khomeny dans la révolution iranienne n’a pas été négligeable.
L’important et la nouveauté, c’est en fait la baisse des coûts. la communication planétaire
instantanée existe en effet depuis plus d’un siècle. Samuel Morse, en l838 déjà, avait imaginé
de "faire de l’Amérique un village" grâce aux liaisons télégraphiques [20]. Depuis le début du
siècle, dans différents pays, des expériences d’écoute en direct de concerts, d’envoi de
nouvelles et d’informations diverses grâce au téléphone domestique ont été entreprises. Dès
l909, A. T. T. décrivait son réseau comme "une autoroute de la communication" [21].
Toutefois, le fantastique abaissement des coûts rend accessible, désormais, même aux
groupements paysans d’Amazonie l’échange interactif ! La planétarisation de l’information,
qui a eu un rôle non négligeable dans les événements qui ont entraîné la chute du mur de
Berlin, fait rêver (et pas seulement à gauche) d’une démocratie sans frontière. "La libre
circulation de l’information génère un besoin de démocratie" (exemple Taiwan ou le Chili).
La NII (National Information Infrastructure) pourrait aider à créer un "parlement
électronique" [22], déclarait le vice président Al Gore. L’idée d’une télédémocratie avec ses
citizenet est en l’air, elle a été développée en France par Pierre Levy. Il y a des façons très
diverses de concevoir cette télédémocratie. Pour certains, c’est tout simplement ce mélange
d’agora électronique et de supermarché qui a la faveur des pouvoirs publics américains et qui
correspond à une alliance objective des anarchistes et des ultra-libéraux. Bill Gates qui a
commencé sa carrière au sein du courant libertaire est tout à fait représentatif d’une
génération d’entrepreneurs libéraux néo-anarchistes. Pour d’autres, internet représente la
possibilité de retrouver une forme de démocratie directe, pour d’autres encore, c’est la base
d’organisation d’une "société civile planétaire" constituant un contre-pouvoir à l’image des
puissants réseaux écologiques aux États-Unis. Enfin, pour ceux qui sont restés trop longtemps
devant leur écran, comme dit Walter Kirn, et ont attrapé "une éruption de millénarisme high-
tech" ou ont succombé à "une attaque schizoïde fin de siècle", c’est l’entrée dans une
cybersocialité voire un cybercommunisme pour internautes où, grâce à la numérisation de
toutes les sensations, on pourrait bientôt vivre la totalité de ses phantasmes... [23] Internet
peut carrément faire délirer. Mark Dery dénonce avec humour la "rhétorique du sublime
technologique et le mythe technotranscendental" d’une utrahumanité. "Ces visions d’une
cyberassomption, commente Roland Jaccard, sont une ruse fatale qui nous fait oublier le
saccage de la nature, les déchirures du lien social et l’abîme qui se creuse entre l’élite
technocratique et les masses sous-payées" [24].
Internet est-il le loup dans la bergerie qui permettrait de battre en brèche le quasi monopole
médiatique du Nord et singulièrement des transnationales à dominante nord-américaines ? "Il
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ne manquent pas de gens, note Chiara Ottaviano, qui affirment que les pays du tiers monde
pourraient y trouver des avantages décisifs, du fait qu’ils auraient facilement à disposition ce
qui constitue aujourd’hui la principale matière première : la connaissance et
l’information" [25]. Il en est ainsi pour Christian Huitema, chercheur en informatique et
membre de l’Internet Activities Board, auteur d’un ouvrage intitulé "Et Dieu créa l’Internet"
(Ed. Eyrolles). "L’internet, déclare-t-il dans une interview réalisée par @mail, peut être une
chance extraordinaire pour les pays "en développement". Le réseau doit permettre à l’étudiant
africain d’accéder à la bibliothèque de la Sorbonne, au commerçant indien de proposer ses
marchandises sans intermédiaire à des clients européens. Tout cela va dans le sens de plus
d’égalité" [26].
Remettons les pendules à l’heure. En ce qui concerne le net, l’immense majorité des
ordinateurs se trouve au Nord, l’immense majorité des sites et des serveurs aux États unis.
Loin de résorber l’écart Nord/Sud, le multimédia risque d’avoir l’effet contraire [27].
Là encore, on ne peut s’empêcher de ressentir une impression de "déjà vu". On peut
rappeler les espoirs et les déboires du "nouvel ordre mondial de l’information et de la
communication", préconisé en 1977 par l’Unesco et la commission Mac Bride. On ne peut
que souscrire à ce que disait alors un grand intellectuel africain, Babakar Sine : "L’essentiel
n’est-il pas de tout faire pour que l’avènement de la civilisation de l’audiovisuel ne se traduise
pas par l’évincement systématique et aveugle de cette culture africaine de base, qui se
développe de façon vivante dans les communautés (les villages, les quartiers populaires) et
dans la vie associative si riche du peuple. Et cela au profit et par le fait d’une manipulation et
d’une approche technocratique des outils audiovisuels, qui seraient le fait de spécialistes
détachés du peuple, qui concevraient programmes et émissions à partir de centre de décision
lointains ? (...) Le problème est de provoquer une réelle prise de conscience devant un tel
phénomène, et tout d’abord chez les peuples d’Afrique eux-mêmes. Comment pourront-ils
s’approprier l’audiovisuel, y exprimer la nouvelle culture qu’ils portent en attente ? A quelles
conditions les outils audiovisuels pourront-ils être détournés de leur usage actuel pour servir
un projet libérateur de société ? [28]
Trente ans après, force est de constater qu’il s’agissait là de voeux pieux. Le N.O.I.I. et de
la communication a été un total fiasco. Pour l’instant la cyberculture est massivement anglo-
saxonne et singulièrement nord-américaine, même si elle n’émane pas nécessairement des
groupes multimédia. Très rapidement, on risque de voir un nouveau type de pauvreté, la
"pauvreté d’information", élargissant plutôt que diminuant le fossé qui sépare les pays riches
des pays pauvres [29]. Dernier exemple actuel, la réussite d’Internet se fait aux dépens des
hackers (développeurs informaticiens liés à la contre-culture américaine) qui en ont conçu les
usages et, à terme au profit des entreprises"<!--[if !supportFootnotes]-->[30]. En ce qui
concerne plus spécifiquement Internet, il s’inscrit malgré tout dans le projet de GII, global
information infrastructure, impulsé par les États Unis, consistant à développer des "autoroutes
de l’information" (un "réseau de réseaux"). Ce projet grandiose vise explicitement à la
création d’un marché mondial plus généralisé, plus instantané, etc. "Il nous appartient, selon
le vice président Al Gore, de construire une communauté mondiale dans laquelle les citoyens
de pays voisins se regarderaient non comme des ennemis potentiels, mais comme des
partenaires potentiels, tous membres d’une grande famille humaine reliés par une chaîne aux
maillons de plus en plus nombreux. (...) Elle rendra possible la création d’un marché mondial
de l’information, où les consommateurs pourront acheter et vendre. (...) La croissance
mondiale peut s’enrichir de plusieurs centaines de milliards de dollars si nous nous engageons
sur la voie de la GII" [30]. Cela, grâce à la suppression en l993 de la clause qui imposait un
"usage acceptable" du réseau, c’est-à-dire qui en excluait en fait les activités
commerciales [31]. "Pour la nation, les bénéfices potentiels du projet sont immenses. La NII
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permettra aux entreprises américaines de relever victorieusement le défi de l’économie
mondiale, ce qui entraînera la création d’emplois intéressants pour nos concitoyens et
générera de la croissance pour l’ensemble de la nation (...) et maintenir l’avance
technologique des États-Unis" [32]. " Faciliter les échanges électronique d’information pour
développer la mondialisation du commerce et des affaires" [33]. L’objectif américain se
résume à : "plus de marchés pour nos produits et plus de produits pour le marché". Il s’agit
donc de réaliser un supermarché virtuel ou cybermarché, accomplissant l’impossible idéal du
Marché ultra libéral : instantanéité, transparence, universalité. C’est l’hypermarché
électronique à domicile par teleshopping [34].
L’interactivité d’internet a fait rèver de "démocratie sans frontière" de "parlement
électronique" et de "télédémocratie" avec "nitizens" ou "citizenet" [35]. Sans pousser jusqu’au
délire de la cybersocialité, la question d’une solution technique aux apories de la démocratie
directe peut sembler légitime. Toutefois, si certaines techniques peuvent résoudre certaines
difficultés techniques de sa mise en oeuvre, ces solutions ne peuvent sûrement pas se réaliser
à l’intérieur du paradigme de la modernité marchande, qui a su déjà récupérer l’internet pour
le supermarché électronique planétaire. Andrew Feenberg lui-même, d’ailleurs, en convient -
dans une note, il est vrai. "De telles améliorations supposent des formes d’organisation plus
participatives qui pourraient se révéler incompatibles avec le code technique capitaliste" [36].
C’est bien mon avis !
Chico Mendes fut assassiné le 22 décembre 1988 dans le fin fond de l’Amazonie, à Xapuri.
Comme par hasard le téléphone ne fonctionnait pas durant les heures qui s’ensuivirent et les
portables n’existaient pas encore. Or il faut des heures de marche dans la forêt pour porter les
nouvelles. Pourtant, la diffusion de l’information fut immédiate au Brésil et dans le monde
entier. C’est que, si le web, à proprement parler, n’existait pas encore, internet, imaginé en
1964 par Paul Baran pour sauver les communications télématiques militaires en cas d’attaque
soviétique, était utilisé dès les années 70 par les scientifiques pour échanger des informations ;
et les ONG Nord-américaines, très actives dans la région fonctionnaient déjà en réseau
interconnecté. De ce fait, la mobilisation nationale et internationale fut très rapide. Dans son
édition du samedi 24 décembre, le "Jornal do Brasil" publiait sur une pleine page une
interview du leader amazonien faite trois semaines auparavant.
Ainsi, grâce à une technique, inventée et mise au point par la CIA pour exercer un contrôle
planétaire, le meurtre répugnant en forêt d’un résistant à l’oppréssion de l’économie-monde
ne fut pas passé sous silence et, étant devenu un évènement global, a pu bouleverser la
conscience planétaire. Depuis, le sous-commandant Marcos a fait mieux dans l’usage de la
guérilla informatique pour populariser la révolte des Chiapas contre les "nouveaux maîtres du
monde". Il est donc incontestable que certaines des techniques nouvelles donnent des
instruments nouveaux au combat pour l’émancipation. Toutefois, les développements
ultérieurs des exemples cités (la poursuite des expropriations en Amazonie, y compris sous le
régime de Lula et la liquidation subreptice des leaders indiens des Chiapas) font douter de la
possibilité de changer vraiment la donne grace à la technique. D’ores et déjà, on voit internet
devenir progressivement un instrument du "bit business" ou "cyberbusiness" avec l’invasion
des "infomerciales" (scénarisations de la publicité).
Il y a une autre raison, plus profonde qui vicie à la base le projet de télédémocratie globale
et qui porte moins sur le volet technique que sur le volet "global". Je me méfie de tout projet
universaliste, même radical ou subversif. J’ai tendance à y déceler des relans
d’ethnocentrisme occidental [37]." Pourquoi Dieu, se demande Raimon Panikkar, en
détruisant le rêve de Babel, n’a-t-il pas voulu d’un gouvernement mondial, d’un marché
mondial, d’une banque mondiale, d’une démocratie mondiale ? Pourquoi a t-il préféré, pour
permettre aux hommes de communiquer, de petites huttes à échelle humaine, avec des
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fenêtres et des rues, et non des autoroutes de l’information ? (...) Pour le philosophe, (la
réponse) c’est pour que les rapports humains restent personnels" [38]. L’idée qu’une humanité
unifiée est la condition d’un fonctionnement harmonieux de la planète fait partie de la
panoplie des fausses bonnes idées véhiculées par l’ethnocentrisme occidental ordinaire [39].
La diversité des cultures est sans doute la condition d’un commerce social paisible. En effet,
chaque culture se caractérise par la spécificité de ses valeurs. Même s’il régnait un langage et
une monnaie commune sur la planète, chaque culture leur accorderait des significations
propres et partiellement différentes. On peut le vérifier sur le plan économique. Si les places
de marché, les marchés-rencontre ont été pendant des siècles sur presque tous les continents
des lieux d’échange pacifique, de règlement des conflits, de circulation matrimoniale entre
voisins et même entre ennemis, c’est que les transactions entre étrangers permises par
l’intermédiation monétaire conservaient, en dépit de son anonymat relatif, les qualités du don
réussi entre proches. Du fait des différences d’échelles de valeur, chacun en ressortait
convaincu d’avoir fait une bonne affaire (voire d’avoir roulé son partenaire, lui-même
persuadé d’avoir réussi le même coup !). Les marchés africains illustrent abondamment cette
ruse du commerce pacifique entre cultures diverses. "En attribuant une valeur morale
différente aux denrées échangées, écrit l’anthropologue Marco Aime, chacun des deux
protagonistes s’en sortira comme le vainqueur suivant ses propres paramètres" [40]. Ainsi, le
malentendu interculturel est un "facilitateur" d’harmonie dans l’échange social en faisant
règner la conviction partagée par chacun d’avoir obtenu son dû (voire même un peu plus...). Il
en va de même sur le plan politique. La démocratie, en particulier, ne peut probablement
fonctionner que si la politie est de petite dimension et fortement ancrée dans ses valeurs
propres. Dans une vision "pluriversaliste", les rapports entre les diverses polities au sein du
village planétaire pourraient être règlés par une "démocratie des cultures". Bien évidemment,
il ne s’agit pas là d’un gouvernement mondial, mais d’une instance d’arbitrage minimale entre
des polities souveraines de statuts très divers. "Quand je m’oppose à un gouvernement
mondial, remarque encore Panikkar, je ne veux pas aller contre une harmonie universelle ou
contre une forme de communication entre les hommes. Je reconnais que l’idée de
gouvernement mondial est fantastique et je comprends que celui qui la soutient ne veut pas
être le président suprême de l’humanité, mais désire l’harmonie, la paix, la compréhension
entre les peuples et voudrait peut-être supprimer comme moi l’État souverain. L’alternative
que je cherche à offrir serait la biorégion, c’est-à-dire les régions naturelles où les troupeaux,
les plantes, les animaux, les eaux et les hommes forment un ensemble unique et harmonieux.
(...) Il faudrait arriver à un mythe qui permette la république universelle sans impliquer ni
gouvernement, ni controle, ni police mondiale. Cela requiert un autre type de rapports entre
les biorégions" [41]. Les technologies sophistiquées peuvent aider au fonctionnement
technique d’une telle structure mais n’interferrent pas sur son principe.
Finalement, on ne peut nier la puissance extraordinaire de l’instrument internet, en ce
qu’elle change les données des luttes sociales. Le cas des versets sataniques de Salman
Ruschdie ou le scandale du corsage brodé au Coran de Claudia Shiffer dans une présentation
de mode en Indonésie, illustrent le changement d’échelle apporté par couple
mondialisation/médiatisation dont internet est une pièce maîtresse. Internet permet aux
chercheurs du monde entier de fonctionner en réseau comme une seule communauté
constituant une "intelligence collective", partageant des savoirs et échangeant en temps réel.
Formidable ! mais comme le note Jean Loup Anthony : "Est-il vraiment utile qu’ils (les
chercheurs) se mettent tous ensemble pour détruire plus rapidement la planète ? Einstein se
posait déjà cette question à la fin de sa vie ! [42]". Toutefois, s’agissant de la lutte contre la
mégamachine, on pourrait conclure assez lucidement avec le philosophe Jacques Poulain que
nous tenons là la possibilité inouïe de faire partager de façon planétaire le constat de notre
protestation impuissante.
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[1] La première partie de cette contribution reprend en partie l’introduction de la nouvelle
édition de notre livre "La mégamachine" La découverte, 2004.
[2] In Pour un catastrophisme éclairé, Seuil, 2003, p. 28.
[3] Platon, Phèdre (pour la présente traduction, oeuvres complètes, édition de la pleiade,
1950, tome 2, p. 75). Voir aussi Neil Postman, Technopoly, The Surrender of Culture to
Technology, A. Knopf, New York, 1992, et pour la présente citation Bollati Boringhieri,
Torino 1993, p. 12
[4] L’origine chrétienne des services, in La perte des sens, Fayard 2004 p. 43.
[5] Maurice Merleau-Ponty nous le rappelle avec raison, voir L’Oeil et l’Esprit, Galllimard
64, p. 91-93.
[6] Andrew Feenberg, (Re)penser la technique. Vers une technologie démocratique, p. 217.
[7] Hommage d’Ivan Illich à Jacques Ellul, in Perte des sens, Fayard 2004, P. 154.
[8] op. cit, p. 52.
[9] op. cit, p. 202.
[10] voir l’éclairant article de François Vatin, « Mauss et la technologie », in Revue du
MAUSS, N° 23 premier semestre 2004. pp. 423 et 424. Dans son commentaire, François Vatin
en rajoute une louche : " La technique lui apparaît en effet comme le moteur du processus de
"la Civilisation" qu’il conçoit au singulier dans la destinée prométhéenne de l’humanité "
(Ibid. p. 425).
[11] op. cit, p. 217
[12] op. cit, p. 39.
[13] Ivan Illich, La convivialité, Le Seuil, l973.
[14] Jean-Claude Michéa, « Révolte et conservatisme : les leçons de 1984 », La revue du
MAUSS, n° 9, 1er semestre l997
[15] Feenberg, op. cit. p. 108.
[16] Pierre Lévy, « La cyberculture en question : critique de la critique ». Revue du
MAUSS, n° 9, 1er semestre 1997
[17] Brecht, l970, p. 137, cité dans « Multimédia et communication à usage humain »,
Dossier pour un débat, n° 56, Fondation pour le progrès de l’homme, Paris, 1996. p. 145.
[18] Yvonne Mignot-Lefebvre, Place de la communication dans les enjeux de l’autonomie.
Audiovisuel, nouvelles technologies de l’information et changement social, I, thèse, Paris X,
l997, p. 129.
[19] Ibid. p. 339.
[20] Chiara Ottaviano, Mezzi per comunicare. Storia, società e affari dal telegrafo al
modem, Paravia, Torino, 1997, p. 142.
[21] Ibid. p. 118.
[22] « Multimédia et communication à usage humain », Dossier pour un débat, n° 56,
Fondation pour le progrès de l’homme, Paris, 1996, p. 29 et 69.
[23] Jean-Louis Weissberg, Internet, un récit utopique, in Terminal n° 71/72, Spécial
Internet, L’Harmattan, l997.
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[24] Mark Dery, Vitesse virtuelle, ed. Abbeville, l997, cité par Roland Jaccard,
"Mythologies de la cyberculture" Le monde des livres du 6/06/97.
[25] Op. cit. p. 132.
[26] « Faire confiance à la technique : Cyber-interview de Christian Huitema », in
Terminal n° 71/72, Spécial Internet, L’Harmattan, l997. p. 102.
[27] Michel Elie, « Internet et développement », Futuribles, N° 214, novembre l996.
[28] Babakar Sine, « Audiovisuel et extraversion culturel », Communication faite au
colloque d’Epernay, 23-26 février l977, pp. 9 et 11.
[29] Yvonne Mignot-Lefebvre, op. cit. p. 35. Elle note encore : "Cette conjonction rare
entre un mouvement social extrêmement fort et novateur et une nouvelle technologie de
communication, la vidéo, était une efflorescence fragile à durée brève de vie. Ce phénomène
s’est reproduit depuis avec moins d’ampleur pour d’autres techniques, plus cognitives comme
le micro-ordinateur, et récemment pour ces objets nouveaux du désir que sont les
multimédias, les mondes virtuels, le cyberespace... A chaque fois, se réduit le temps de mise
au point des techniques tandis que se rétrécit l’espace ouvert aux développeurs et créatifs pour
inventer de nouvelles pratiques". Ibidem, p. 36.
[30] Discours du vice-président Al Gore à l’International Télécommunication Union,
Buenos Aires, le 21 mars l994. Extraits tirés de "Multimédia et communication à usage
humain", Dossier pour un débat 56, Fondation pour le progrès de l’homme, 1996, pp. 78-87.
Pour l’anecdote, on peut noter que le père du vice président Al Gore, inventeur du concept des
autoroutes de la communication, dirigeait une société de construction d’autoroute... (voir
Jean-loup Anhthony, Croissance d’entreprise ou développement humain, in CIEPAD,
rencontres d’été l995).
[31] Chiara Ottaviano, op. cit. p. 131.
[32] Multimédia, op. cit. p. 63.
[33] Ibid. p. 101. 6 millions d’Américains utilisent déjà le télétravail.
[34] Le rapport de l’Union Européenne de Martin Bangemann qui calque celui d’Al Gore
conclut : "Les pays qui entreront les premiers dans l’ère de l’information seront en mesure de
dicter aux autres la suite des événements"Ibid. p. 113.
[35] Jean-Louis Weissberg, "Internet, un récit utopique" in Terminal n° 71/72,
L’Harmattan, 1997. Mark Dery, "Vitesse virtuelle", ed. Abbeville, 1997. Roland Jaccard,
"Mythologies de la Cyberculture" le monde des livres du 6/06/97.
[36] Op. cit, p. 214.
[37] Je me séparai déjà sur ce point de Castoriadis. La lecture de Takis Fotopoulos renforce
mes doutes.
[38] Le Monde du mardi 2 avril 1996 : " Qui a peur de perdre son identité l’a déjà perdue "
(Entretien avec Henri Tincq).
[39] Ce que Denis Duclos qualifie fort justement de " délires d’universalité " à propos de "
l’idéal dune citoyenneté universelle et de son futur Etat planétaire, fantasme particulièrement
présent chez les intellectuels en France". Société-monde, le temps des ruptures, La
découverte-MAUSS, Paris, 2002, p. 217.
[40] Marco Aime, La casa di nessuno, Bollati Borighieri, Torino, 2002, p. 114. Voir aussi
le dernier chapitre de notre livre " Justice sans limites ", Fayard, 2003.
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[41] « Politica e interculturalità », in Reinventare la politica, L’Altrapagina, Città di
Castello, 1995, pp. 22/23.
[42] Jean-loup Anhthony, « Croissance d’entreprise ou développement humain », in
CIEPAD, rencontres d’été l995. p. 12.
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LA DECROISSANCE, UNE UTOPIE ?
LA CROISSANCE, UN CONCEPT PERVERS ?
mardi 5 septembre 2006
Essai de restitution :
En introduction est projeté un court métrage « La terre vue du ciel » (édit. Montparnasse),
lequel nous montre ce que serait la Terre si le dérèglement climatique se poursuit ; images
fortes qui s’impriment sur le subconscient, qui nous mettent en garde contre cette idée de
croissance.
Serge Latouche : La croissance est un concept ayant pour origine les révolutions
économiques anglaises. C’est au colloque* « Ligne d’horizon » en 2002 sous l’égide de
l’UNESCO que le concept de décroissance prend une place importante dans le débat. On
reconnaît enfin, qu’il faut descendre de ce train fou du productivisme, qu’il faut pour
sauvegarder cette terre, explorer d’autres voies (* 700 participants pendant 3jours). L’aspect
illimité de la croissance pose problème. On se réfère à un indice le PIB, terme fétiche où l’on
retrouve tout et n’importe quoi : les dépenses pour le développement, et les dépenses pour
pallier aux dégâts dus à ces développements, les maux et les remèdes. Cet indice ne mesure
que le bonheur matériel, bonheur de consommer toujours plus, ce qui au-delà d’un certain
seuil n’a plus de sens.
Page | 112
La « décroissance » elle aussi est un concept, de fait une rupture, un slogan presque pour
casser une idéologie et la langue de bois autour du mot décroissance, c’est pourquoi nous
utilisons aussi le mot « a-croissance ». Le principe lutte contre cette idéologie qui substitue
nos valeurs à un processus du toujours plus, plus de consommation, gagner plus pour
dépenser plus. Nous dépensons plus : pour avoir de l’eau potable, plus pour respirer de l’air
plus pur, plus pour acheter du prozac afin de tenir le rythme du travail et des déplacements, le
cercle vicieux.. Plus le bien matériel augmente, plus le « mal être » augmente. La province du
Québec a introduit la notion de PID, « produit intérieur doux », indice qui mesure l’écart entre
l’évolution de la consommation et le sentiment de bien être, traduit en graphique nous voyons
des courbes en « effet ciseau », un écart croissant qui traduit les inégalités et les injustices.
L’a-croissance introduit d’autres variables, telle que la richesse relationnelle, et, elle
introduit surtout l’idée forte de « l’empreinte écologique » ; l’espace bio productif pour un
mode de vie durable, a une limite ; elle est pour un individu de 1,4 hectare et nous
consommons l’équivalent de 1,8 hectare. Si tous les pays vivaient comme les français nous
dépasserions ce quota de 30%. Nous serons la première civilisation à avoir préparé nous-
mêmes une série de catastrophe, dont les premiers signes ont été : Tchernobyl, la vache folle,
le sang contaminé..., mais ces catastrophes ont eu aussi un effet pédagogique, elles sèment le
doute.., des pays comme l’Italie, l’Allemagne prennent du recul quant au nucléaire, nous
sommes sensibilisé autour des question sur les OGM, sur la brevetabilité du vivant.., comme
si nous présentions des catastrophes.
Un élément phare de nos industrielles, de consommation, est encore à ce jour le pétrole.
Nous irions sur la fin du pétrole ? Qu’en découlera t-il ? Un changement de comportement ?
Changement de société ? On ne pas exclure non plus des guerres dépassant tout ce que nous
avons connu. Déjà à ce jour si le pétrole était vendu à son coût réel, coût du produit, plus
coûts induits par ses effets sur l’environnement, il serait plus cher. De même pour les
transports de la route et ses coûts indirects, ils seraient multipliés par 10. Le petit yaourt à la
fraise sur votre table, avec tous ses composants, packaging, marketing...c’est 9000 kms. Il en
est de même pour des milliers de produits que nous consommons chaque jour. Ceci appelle à
une relocalisation de l’économie. Consommer local c’est aussi redonner du sens au lieu.
Le cinéaste Woody Allen dit « d’où venons-nous, où allons-nous..., et qu’est-ce qu’on
mange ce soir » ? Réponse : Nous venons, nous sommes dans une société de consommation,
société de croissance, et nous allons en accélérant, droit dans le mur !
Cette spirale de l’économie de croissance demande que croisse la consommation, mais la
croissance du pouvoir d’achat se heurte à une idéologie dominante qui accapare les produits
du travail, alors l’artifice reste la croissance de l’endettement, une fuite en avant du crédit à la
consommation qui atteint jusqu’à 60% des revenus. Entraînés dans cette culture de la
consommation exponentielle, idéologie de la croissance, les médias considèrent encore la
décroissance comme un OVNI.
La croissance accompagne la mondialisation, nouveau mode de colonisation propageant,
imposant nos valeurs occidentales.., elles génèrent destruction des valeurs traditionnelles, de
savoirs. Dans des pays dits « sous développés » tel l’Afrique noire, on réussi souvent à
survivre hors la sphère du « Marché », on survit par l’auto organisation, par l’entraide, par les
échanges hors des circuits marchants ; des sociétés qui nous rappelle que le bien peut-être
remplacé par le lien. Précisons que la décroissance ne se réfère pas aux alternatives parfois
issues des années 68, tels les collectivités élevant des chèvres au Larzac..., il n’y a plus de
place ,de temps pour ces rêves.
La croissance n’est ni soutenable, ni souhaitable, nous en avons aujourd’hui une mesure
précise : « l’empreinte écologique ». Nous sommes dans un monde fini, une planète de 51
Page | 113
milliards d’hectares de superficie ; seule une partie est utilisable évaluée à 2 millions
d’hectares. Nous sommes 6 milliards d’habitants, notre espace bio productif est limité par
individu à 1,8 hectare et nous consommons à ce jour 2,2 hectares. Nous dépassons déjà de
3O% ce qui est supportable dans un mode de vie durable. Si tous les habitants de cette terre
vivaient, comme les français, il faudrait trois planètes, comme les américains, 8 planètes. La
sous consommation des burkinabés (Burkina, ex hte Volta) nous aide, le Sud aide le Nord !
Nous dépassons la capacité de régénération de la biosphère.., « je sens venir par nos soins
diligents une série de catastrophes ».
La décroissance se décline en 8 points, suivant la règle des « 8 R » : 1° Réévaluer :
Changer les valeurs de nos sociétés, décoloniser notre imaginaire...2° Reconceptualiser :
Sortir du capitalisme, redonner la priorité du social, de l’humain sur l’économie...3°
Restructurer : restructurer la société sur d’autres value que le seul profit, sur une autre
approche du temps de vie...4° Redistribuer : les droits de tirage sur la biosphère, retrouver
l’empreinte écologique normale...etc. et pourquoi pas retrouver le yaourt de notre enfance
avec les fraises du jardin, produit qui n’aurait fait que quelques kilomètres...5° Relocaliser :
Remettre les produits à leur véritable coût incluant l’écologie, nous permettant de redécouvrir
les vertus de nombre de produits locaux, produits français, c’est déjà relocaliser l’emploi,
lutter contre le chômage, retrouver le sens de , là où l’on vit, sortir d’un monde géographique
virtuel...6° Réduire notre empreinte écologique : Changer sa manière de consommer,
adapter les habitations, réduire le temps de travail, travailler moins pour travailler tous,
Eduquer pour donner du sens à la vie, au temps réapproprié...7° Restaurer l’activité
paysanne : Sortir de la culture intensive, promouvoir la qualité des produits...8° Recycler :
Rendre effectif le recyclage sur toute la France, revaloriser les produits non jetables, favoriser
la réparation qui crée des petits métiers de proximité...A cela il faudrait ajouter une forte
taxation sur la publicité , lutter contre ce fléau environnemental (summum de l’inutile) 2ème
budget mondial après l’armement.
Alors la décroissance serait-elle une utopie ? Nous pouvons rester la tête dans le trou,
penser que la science, la technique viendra à bout de ces problèmes. Nous pouvons continuer
à être toxicodépendants de ce gâchis de consommation, refuser de voir les catastrophes
récentes, nier les risques...
Page | 114
Débat :
F. Dans quelle mesure la croissance de la consommation n’est pas liée à la croissance de la
démographie. D’un milliard nous sommes passés en 200 ans à 6 Milliards, de plus la durée,
l’espérance de vie à beaucoup augmenté.
S. L. L’aspect démographique n’est pas à occulter.., ce n’est qu’une infime part du
problème, les démographes imaginent que la population de la Terre se stabilisera autour de 9
milliards d’individus, un autre élément pose presque le problème inverse : l’OMS découvre
chaque années des régions où tous les hommes deviennent stériles, il nous reste à déterminer
le niveau souhaitable de population sur la planète. Si nous consommions comme les
burkinabés, il y a la place pour 600 milliards, comme les australiens nous avons dépassé le
seuil soutenable...
F. Vous avez évoqué des modes de vie en Afrique loin des circuits marchands.., on y voit
aussi de la souffrance, les sociétés et modèles anciens ne peuvent être une solution, on connaît
aussi l’esclavage des enfants...
F. Il semble qu’il y a prise de conscience, on entend beaucoup parler de développement
durable.
S.L. Cette belle expression de « développement durable » est d’abord grammaticalement
un oxymoron (juxtaposition de deux termes contraires), et c’est aussi un non-sens. Le
développement ne peut être durable dans un monde fini, il faudrait parler de développement
soutenable, et retrouver le sens des limites..
F. On nous dit que nous allons atteindre à brève échéance le « Pic d’Hubert », que l’on
s’achemine vers la fin du pétrole, des scénario envisageables peuvent être catastrophiques,
l’agriculture intensive très dépendante du pétrole et dérivés peut péricliter et entraîner une
famine.
S.L. Si nous ne modifions rien, oui il y aura problème, on présente parfois la fin du pétrole
comme l’Apocalypse, mais c’est en fait une bonne nouvelle.., cela peut signifier la fin du
productivisme, la réduction de l’effet de serre. La fin du pétrole ne sera pas la famine, nous
sommes empêtrés dans nos excédents, par contre pour les milliers de produits issus du pétrole
il faudra s’adapter. Rappelons que 1% de plus de température correspond à 10% de récolte en
moins, l’inverse étant valable. Les famines risquent bien plus d’être générées par les
dérèglements climatiques, conséquence entre autres, du pétrole.
F. Il y a des avis divergents sur les réserves de pétrole, sur des minerais transformables en
carburant, les réserves seraient alors de un ou deux siècles...
S.L. Les coûts prohibitifs dans les méthodes d’extraction du pétrole amènent les Nations à
étudier le développement des biocarburants, actuellement il y a conflit d’intérêt entre
pétroliers et ces nouvelles technologies, et certains Etats freinent ce développement.
F. Toute l’économie autour du pétrole fait obstacle à tout moyen, procédé, pouvait
empiéter sur son marché, c’est ainsi que des brevets depuis des dizaines d’années, sont
achetés et mis sous le boisseau, comment les contraindre à rendre publique ces techniques si
importantes pour notre avenir.
Page | 115
...Il s’ensuit des échanges entre participants, des avis différents, on évoque le moteur à eau,
l’Arlésienne pour certains...Un débat dans le débat, qui se poursuivra hors débat...
F. Si ce soir ce débat se tenait à Pékin, comment expliquer aux 1,3 milliards de chinois
qu’ils doivent freiner leur développement, qu’ils nous mettent en danger, et qu’ils se mettent
en danger ?
S.L. Bien difficile à priori de leur dire : « nous polluons depuis des décennies, mais vous
n’avez pas ce droit », le développement de la Chine, de L’Inde... va poser un gros problème à
court terme. Les chinois veulent comme nous avoir leur voiture.., de grands bouleversements
se préparent en Chine : 400 millions de paysans vont se retrouver sans terre...quelle partie va
déferler sur l’occident.., mais la Chine souvent nous surprend, c’est une vieille civilisation qui
a toujours de grands sages.
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La mégamachine
Serge Latouche
Introduction
Lewis Mumford [1974] nous a appris que la plus extraordinaire machine inventée et
construite par l'homme n'était autre que l'organisation sociale. La phalange macédonienne,
l'organisation de l'Égypte pharaonique, la bureaucratie céleste de l'empire des Ming sont des «
machines » dont l'histoire a retenu l'incroyable puissance. L'empire d'Alexandre a
durablement bouleversé les destins du monde, les pyramides d'Égypte étonnent encore
l'homme du xxe siècle et la Grande Muraille de Chine reste à ce jour la seule construction
humaine visible de la Lune. Dans ces organisations de masse, combinant la force militaire,
l'efficience économique, l'autorité religieuse, la performance technique et le pouvoir politique,
l'homme devient le rouage d'une mécanique complexe atteignant une puissance quasi absolue
: une Mégamachine. Les machines simples ou sophistiquées participent au fonctionnement de
l'ensemble et en fournissent le modèle.
Les Temps modernes, dont Chaplin nous a donné l'inoubliable spectacle
cinématographique, ont sans doute franchi une étape nouvelle dans ce processus de montée en
puissance. Walter Rathenau, dans l'Allemagne de Weimar, parlait judicieusement de la «
mécanisation du monde1 ». Ure, dans The Philosophy of Manufactures, cité par Marx et
Mumford, parle de l'usine de la grande industrie comme du « grand automate ». L'essentiel est
dans « la distribution des différents membres du système en un corps coopératif, faisant
fonctionner chaque organe avec la délicatesse et la rapidité voulues, et par-dessus tout dans
l'éducation des êtres humains pour les faire renoncer à leurs habitudes décousues de travail et
les faire s'identifier à la régularité invariable d'un automate2 ». Cinéastes, artistes et écrivains
de l'entre-deux-guerres se sont ingéniés à annoncer l'ère nouvelle, l'ère technique. Parmi les
témoignages les plus saisissants, citons Metropolis de Fritz Lang, Le Meilleur des mondes
d'Aldous Huxley, ou 1984 de George Orwell. En ce temps-là, le monde fasciné ou horrifié a
vu se mettre en place l'usine fordiste avec la chaîne de montage, la machine de guerre et
d'extermination du régime nazi, le socialisme bureaucratique combinant, selon la formule de
Lénine, les soviets et l'électrification. Au sein de ces Mégamachines, l'individu n'est plus une
personne, ni moins encore un citoyen. Si ces trois Mégamachines se sont effondrées comme
des colosses aux pieds d'argile, les mécanismes plus subtils du marché mondial sont en train
d'enclencher sous nos yeux les différents rouages d'une Mégamachine aux dimensions
planétaires : la machine-univers. Sous le signe de la main invisible, techniques sociales et
politiques (de la persuasion clandestine de la publicité au viol des foules de la propagande,
grâce aux autoroutes de l'information et aux satellites des télécommunications...), techniques
économiques et productives (du toyotisme3 à la robotique, des biotechnologies à
l'informatique) s'échangent, fusionnent, se complètent, s'articulent en un vaste réseau mondial
mis en oeuvre par des firmes trans-nationales géantes (groupes multimédias, trusts agro
alimentaires, conglomérats industrialo-financiers de tous secteurs) mettant à leur service
États, partis, sectes, syndicats, ONG, etc. L'empire et l'emprise de la rationalité
technoscientifique et économique donnent à la Mégamachine contemporaine une ampleur
inédite et inusitée dans l'histoire des hommes.
Ce livre rassemble des essais autour de ce thème de la Mégamachine planétaire : son unité
et sa diversité. À la différence des analyses de Jacques Ellul, la fatalité du totalitarisme
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technicien est mise en doute. La synthèse unifiée du technocosme sous le signe de la
rationalité se heurte peut-être à des obstacles nés de la pluralité de la Raison même :
technicienne, économique et politique. En vérité, il m'apparaît impossible de donner une unité
achevée à l'ensemble de mes réflexions sur ce sujet, pour des motifs divers qui tiennent peut-
être ultimement à cette même pluralité irréductible de la Raison. Si mes livres antérieurs,
L'Occidentalisation du monde [1989] et La Planète des naufragés [1991], peuvent apparaître
comme des variations sur ce thème même, aborder de front la Mégamachine présente
d'importantes difficultés objectives et subjectives.
Rien ne prédispose ni ne qualifie, en effet, un economiste, de par sa formation, à parler de
la technique. Aussi curieux que cela puisse paraître, l'économiste côtoie continuellement la
technique, mais ne la rencontre pour ainsi dire jamais. De plus, il se refuse à voir dans sa
discipline une technique, laissant cela aux spécialistes de l'entreprise et de la gestion qui
prennent en charge l'intendance. Si le fondateur officiel de l'économie politique, le philosophe
Adam Smith, est entré, comme on sait, dans une manufacture d'épingles, et en a été
profondément marqué, c'est un peu par hasard. Il ne semble pas que cet exemple ait été
beaucoup suivi. Certes, Jean-Baptiste Say sera lui-même fondateur d'une importante filature à
Aulchy-le-Château (Pas-de-Calais). Il en profitera pour exalter l'entrepreneur et s'intéressera
aux machines dans leurs effets sur les coûts4. Rares seront par la suite les professeurs
d'économie théorique à franchir le seuil d'une fabrique. Il est vrai que les entreprises
n'encouragent guère les universitaires à venir les visiter. Si j'ai pu pénétrer personnellement
dans une vingtaine d'usines les plus diverses, je le dois aussi au hasard et à ma persévérance,
mais en rien à ma profession...
Le modeste atelier (moins de dix artisans) d'Adam Smith pratiquait certes la division du
travail qui devait tant impressionner le maître, mais il n'utilisait que peu ou prou ces
dispositifs ingénieux susceptibles d'alléger le fardeau du travail des hommes et qui devaient
donner par la suite naissance au machinisme de la grande industrie. Pour les économistes
classiques, les inventions de la « première révolution industrielle » ont une grande importance
pour l'économie, à travers l'abaissement des coûts et la hausse de la productivité ; mais ayant
eu lieu une fois pour toutes, elles ne sont pas susceptibles de bouleverser ses lois. La plupart,
comme John Stuart Mill, s'intéressent d'ailleurs plus à l'effet des techniques sur les
rendements agricoles qu'aux changements des procédés de fabrication dans l'industrie.
L'univers de la technique est extérieur à celui de l'économiste. Karl Marx est sans doute, dans
les sciences sociales jusqu'à une époque récente, celui qui a le plus réfléchi sur la technique
moderne, ses sources, son impact, et sur l'interaction entre le développement des machines et
la société. Le système capitaliste avec son « double moulinet » de l'accumulation du capital et
de la prolétarisation des travailleurs est une extraordinaire Mégamachine présentée comme
telle par Marx lui-même, avec la concurrence comme moteur et le profit comme source
énergétique. Mais Marx est-il vraiment un économiste ? La plupart des collègues ne le
reconnaissent pour leur pair que du bout des lèvres et non comme un authentique représentant
de la science économique. Les néoclassiques, de leur côté, concevant les combinaisons de
facteurs comme une sorte d'alchimie hors de leur champ d'intérêt, se tourneront presque
exclusivement vers les marchés, dont la Bourse représente l'idéal. L'hypothèse peu réaliste des
rendements décroissants, nécessaire à l'équilibre général, ne leur permet pas de comprendre
les processus concrets des choix de techniques nouvelles. Les gros investissements
d'innovation, en effet, sont amortis sur des productions croissantes à coût réduit qui éliminent
du marché les produits anciens. Ces innovations sont, en outre, des paris sur un avenir
incertain dont le choix est contraire au comportement « optimiseur » censé être celui des
entrepreneurs rationnels.
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Certes, les économistes contemporains considèrent la technique comme un élément central
dans les phénomènes de la croissance. Pourtant, il n'y avait aucune réflexion sérieuse en
économie sur ce que sont la technique et le progrès à l'époque où j'ai fait mes études, et
jusqu'à ces dernières années. Pour l'essentiel, dans le corpus traditionnel, c'est-à-dire la théorie
néoclassique ou théorie standard, la question se ramène au choix de la technique optimale. La
technique est définie comme une combinaison de facteurs de production (travail et capital).
On suppose que, pour obtenir une production donnée, on a le choix entre une infinité de
combinaisons de facteurs, autrement dit on a un panier de techniques disponibles, déjà là,
l'arbitrage se faisant par les coûts. L'approche formalisée du choix des techniques reste le
noyau dur du dispositif économique sur les techniques. La solution rationnelle est donnée
formellement par le point de tangence de la droite de budget et de la courbe d'isoproduction5.
Confrontés à l'évidence du progrès technique ou progrès des techniques, c'est-à-dire à
l'accroissement d'efficience des combinaisons productives, les économistes ont développé des
analyses partielles sans véritables liens avec l'approche synchronique du choix des
combinaisons de facteurs. Il s'agit de la fameuse analyse du résidu dans les fonctions de
production dites de CobbDouglas. L'amélioration de la qualité des facteurs (machines plus
productives, main-d'oeuvre mieux formée, etc.) explique les deux tiers de la croissance tandis
que l'accroissement quantitatif des facteurs n'en expliquerait qu'un tiers environ. Comme le dit
fort bien Nathan Rosenberg, « le progrès technique est traité de façon révélatrice comme
l'introduction de nouveaux procédés qui réduisent le coût d'une production conçue comme
identique6 ». « L'approche analytique du progrès technique, conclut justement Jean-Luc
Gaffard, ignore le processus de constitution des technologies dans le temps, qui signifie que la
technologie se construit étape par étape en interaction avec un environnement spécifique dont
les caractéristiques orientent le développement technologique et sont modifiées par lui »
[Gaffard, 1985].
Quelques économistes plus ou moins hétérodoxes ont ajouté des considérations
complémentaires ; toutefois, il s'agit d'ajouts qui ne sont pas intégrés au corpus. Reste le cas
de Joseph Aldis Schumpeter. Celui-ci était bien conscient, en écrivant La Théorie de
l'évolution économique tout au moins, que la belle mécanique économique fonctionne à la
reproduction à l'identique, mais ne contient pas en elle-même les sources de son dynamisme.
En l'absence d'impulsion extérieure (l'innovation), l'économie reste un circuit fermé
immuable. C'est la volonté de puissance, opposée à la recherche hédoniste de l'utilité de
l'homo oeconomicus ordinaire, qui pousse l'entrepreneur à tenter des paris sur l'incertain. Il
n'invente pas les techniques nouvelles, mais il prend le risque de les utiliser. Conformément à
cette conception, il explique le « cycle des affaires » par l'émergence de grappes d'innovations
et les processus de destruction créatrice [Schumpeter, 1939]. Pour intéressante que soit cette
théorie schumpéterienne de l'innovation, elle ne nous initie pas aux secrets de la technique.
Celle-ci reste pour l'économiste une « combinaison de facteurs », c'est-à-dire une certaine
proportion de travail et de capital dont les sauts qualitatifs restent mystérieux et hors du
champ de la discipline. « Si au lieu de la quantité de facteurs, écrit Schumpeter, nous
changeons la forme des fonctions, nous avons une innovation. » Très bien, mais rien
n'explique ce changement qui fait rupture7. Cette vision froide et abstraite de la technique ne
nous introduit pas dans la réalité de l'usine et du laboratoire où se fabrique le monde moderne.
Le dispositif économique reste transhistorique et universel face à un sujet désincarné et
calculateur. Plus récemment, on a cherché, avec un succès mitigé, à étendre la formalisation à
la découverte scientifique elle-même.
Le processus de la découverte serait le résultat d'un calcul rationnel 8.
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Les analyses concernant la technique évoquées en économie politique sont le plus souvent
empruntées à d'autres disciplines et intégrées comme des pièces rapportées. Les énormes
efforts déployés ces dernières années pour constituer une « économie industrielle »,
permettant de fonder une politique industrielle, ont abouti à accumuler d'instructives études de
cas et des modèles formels sophistiqués, sans idées vraiment originales. Ce bric-à-brac nourrit
un enseignement pour experts qui n'est pas forcément mauvais, mais est loin de remplir le
vide théorique.
Le progrès est une évidence inquestionnable. On sait qu'on ne l'arrête pas ; moins que tout
autre l'économiste y songe. La croissance de la production et de la productivité, l'amélioration
des niveaux de vie, la diminution des coûts et des horaires de travail, tous phénomènes assez
bien représentés par l'indice du PNB par habitant, sont les critères incontestables du progrès.
Si tout le monde ne connaît pas un accroissement de son bien-être (notion quantitative qui,
pour les statisticiens, remplace le bonheur), pour la plupart des économistes, cette situation
regrettable, et provisoire, tient à de mauvais choix, à des accidents de parcours, à des
obstacles contingents divers ; cela ne saurait remettre en cause l'évidence massive que le
progrès est la loi de l'humanité, tout au moins des Temps modernes. L'incontestable et
spectaculaire croissance du PNB mondial et plus encore celle des pays développés en sont la
preuve éclatante. La généralisation du mode de vie américain durant les « trente glorieuses »
(1945-1975) a été la réalisation de ce « conte de fées de la modernité », selon la belle
expression de Bertrand de Jouvenel [1968, p. 132]. Bien entendu, les choses n'ont cette
rassurante simplicité qu'à la condition de ne pas se poser de questions sur ce qu'est le progrès.
L'économiste du développement, toutefois, ne peut se tenir totalement à l'écart de la
technique. Le développement apparaît, en effet, comme le résultat de la mise en oeuvre
massive de techniques productives. Dans les premières décennies du développement (1960-
1970), toutes les stratégies de décollage reposaient sur des choix techniques au sens large :
priorité aux cultures de rente sur les cultures vivrières, priorité à l'industrie sur l'agriculture,
priorité à l'industrie lourde sur l'industrie légère, priorité aux techniques de pointe sur les
techniques traditionnelles ou intermédiaires, etc. Dans cette période, j'étais convaincu, sous
l'influence conjuguée du marxisme et des idées de François Perroux, que seul le « raccourci
technologique » et l'industrialisation massive pourraient sortir le tiers monde de la misère et
du sous-développement [Latouche, 1994]. Dans les milieux de « gauche », l'efficacité
technique était, au moins jusqu'en 1968, une idole indétrônable. Les économistes libéraux
favorables à une intégration progressive des techniques et qui préconisaient le recours aux «
petites industries », comme Ragnar Nurkse ou Albert Hirschman, paraissaient aux experts
progressistes suspects de complicité avec l'imperialisme.
L'approfondissement de la critique de la mythologie de l'impérialisme et de la crise du
développement m'a amené naturellement à questionner la technique et le présupposé commun
à la technique et au développement : la croyance au progrès. Les implications pratiques de la
remise en question du développement m'ont conduit à participer aux débats sur les techniques
de pointe et la « technologie appropriée » dans les années soixante-dix.
La critique de l'approche économique classique du choix des techniques devait être
complétée par une critique de l'économisme et du technicisme marxistes, c'est-à-dire une
critique de la modernité et de ses bases imaginaires.
Le rapport entre culture et technique (la question de la neutralité de la technique par
rapport à la culture ou, au contraire, de son impact sur elle, la place de la technique dans la
culture et celle de la culture dans une société dominée par la technique, c'est-à-dire le
problème de la culture technique, voire de la culture technicienne) devenait essentiel dans une
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telle approche, pour tenter de déboucher sur de nouvelles pratiques échappant à la crise du
développement.
La critique du développement et de l'économisme m'ont ainsi contraint à interroger ce
sphinx qui se tient au carrefour des chemins de la modernité et qu'on appelle le progrès.
Progrès, technique et progrès technique sont intimement liés, mais l'interrogation sur le
progrès sans qualité atteint probablement la strate la plus profonde de l'imaginaire de la
modernité. C'est à cette époque seulement, c'est-à-dire dans les années quatre-vingt, que je me
suis mis à lire Jacques Ellul. Cette lecture m'a incontestablement aidé à entrevoir un lien entre
ces divers champs de réflexion. Ce n'est donc pas ma formation initiale d'économiste qui a
nourri mon intérêt pour le progrès, mais bien plutôt la nécessité de sortir de la discipline, par
une approche anthropologique et philosophique, pour en saisir le point aveugle. Ce parcours
explique la manière particulière dont j'interroge la technique et la société technicienne. Le
phénomène technique n'est central que pour autant qu'il est inséré dans un contexte social et
dans l'histoire. Il n'est pas isolable du jeu planétaire complexe de la puissance et de la richesse
auquel il contribue à donner forme.
Modernité, Occident, Grande société, mais aussi développement, progrès, rationalité,
technique, autant de maîtres mots qui se font signe, se renvoient les uns aux autres, peuvent se
substituer dans une certaine mesure pour désigner le même complexe ou le même paradigme,
celui de la Mégamachine. La rationalité économique est au fondement de la recherche
technoscientifique. Le progrès est la condition, mais aussi le résultat de l'économicisation du
monde et de l'accumulation illimitée de capital, de marchandises et de biens matériels et
inimatériels.
La technique est la condition de la croissance et du développement, mais aussi, dans une
certaine mesure, son résultat et son moteur. La Mégamachine est bien un autre nom pour
désigner ce que j'ai appelé naguère l'Occident, dans L'Occidentalisation du monde, puis la
Grande société, dans La Planète des naufragés. On pourrait lui ajouter tous les maîtres mots
cités comme qualificatifs, multipliant ainsi les connotations tout en dénotant toujours la même
chose. La Mégamachine est tout aussi bien moderne, occidentale, développernentiste,
progressiste, rationnelle et technoscientifique. Gilbert Hottois a bien perçu cette unité
profonde : « Le processus qu'on appelle souvent l'occidentalisation de la planète et qui est en
fait la technicisation, l'extension du technocosme, ne serait donc pas un accident, une erreur
politique réparable, mais l'expression d'une nécessité directement issue de l'essence même de
la technique et des principes de la techno-évolution... » [Hottois, 1984, p. 200.] Pourtant, ce
nouveau livre, La Mégamachine, n'est pas vraiment la suite de L'Occidentalisation du monde
ni de La Planète des naufragés. Les notes de cours et les articles qui le composent ont été
rédigés, pour l'essentiel, avant ou pendant la préparation de ces deux ouvrages. Ma réflexion
sur la technique et le progrès a accompagné et nourri ma critique de l'Occident et de la Grande
société. Elle a servi parfois d'échafaudage pour construire l'édifice, et parfois m'a fourni
quelques matériaux. C'est dire que La Mégamachine se relie tout de même fortement aux
précédents ouvrages. Le fil directeur et la conclusion visent à montrer la nécessité de «
réenchâsser » la ou le technique dans le social. La Planète des naufragés tentait de montrer la
nécessité du « réenchâssement » de l'économique.
C'est d'une tentative du même ordre concernant le technique, prolongeant et complétant la
première, qu'il s'agit cette fois. La technique en soi, si tant est que l'expression ait un sens,
n'est pas pour moi une figure du mal. Toute société utilise des « techniques » et celles-ci sont
bonnes si elles permettent à la société concemée de fabriquer des citoyens sains et heureux.
Même nos techniques les plus délirantes, en tant que pures techniques, pourraient, si tant est
que cela soit concevable, être bonnes dans une société réconciliée avec elle-même et qui en
aurait besoin pour relever certains défis. Le drame de la technique moderne n'est pas tant dans
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la technique que dans le moderne, c'est-à-dire dans la société. Le fait que la société issue des
Lumières, émancipée de toute transcendance et de toute tradition, ait véritablement renoncé à
son autonomie et se soit abandonnée à la régulation hétéronome de mécanismes automatiques
pour se soumettre aux lois du marché et à celles du système technicien, en est venu à
constituer un danger mortel pour la survie de l'humanité.
L'humanité, dira-t-on, ne mérite peut-être pas tant de sollicitude, j'en conviens volontiers,
mais quand on en fait partie, peut-on vraiment se désintéresser de son sort ? Les trois parties
de cet ouvrage visent à un regroupement des huit essais qui le composent permettant de
défricher ce vaste champ. La première partie, « Technique, culture et société », rassemble
trois essais qui, tous à leur manière, contribuent à montrer comment la Mégamachine, par ses
logiques, ronge les cultures et détruit le lien social.
Il s'agit d'une description et d'une analyse du fonctionnement de cette Mégamachine. Les
conclusions de cette première partie peuvent paraîÎtre catastrophistes. Comme dans
L'Occidentalisation du monde et dans La Planète des naufragés, il ne s'agit pas d'annoncer
l'apocalypse, mais bien de tirer un signal d'alarme. Faire prendre conscience des risques et des
dangers de la voie où nous sommes engagés reste sans doute l'un des seuls moyens d'en
conjurer la réalisation. La deuxième partie, « Technique, écologie et économie », montre les
conflits entre raison technoscientifique et environnement, d'une part, et au sein même de la
raison techno-économique, d'autre part. Il s'agit de mettre en évidence les contradictions et les
difficultés que rencontre la Mégamachine sur deux points particuliers : la confrontation avec
ce qu'il est convenu d'appeler les « limites naturelles », d'une part, le conflit entre logique
technique, logique économique et logique politique, d'autre part. La faille éventuelle au sein
même du rationnel est peut-être une échappatoire possible aux menaces du totalitarisme du
système technicien. Avec la troisième partie, « La technique et le mythe du progrès », on
explorera le soubassement et les fondations imaginaires de la Mégamachine. Celle-ci apparaît,
certes, comme la réalisation d'un destin. Plus ou moins à son insu, l'homme ne ferait
qu'actualiser les possibles du donné naturel, inscrits éternellement dans les structures de la
matière. Cette vision fataliste, qui tend à s'imposer du fait du poids énorme des techniques sur
la vie quotidienne de l'homme moderne, fait tout de même bon marché de la fabrication et du
façonnage historiques de cet acteur humain.
La Mégamachine n'est pas un monstre en apesanteur, elle est solidement arrimée à
notre imaginaire.
Elle est le résultat d'une véritable machination. Elle se nourrit de nos rêves et de nos
cauchemars. Décoloniser cet imaginaire est une tâche urgente à accomplir pour neutraliser les
dangers potentiels de cette créature dès lors qu'elle menace de se retourner contre son
créateur.
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La mégamachine et la destruction du lien social
Serge Latouche
J'ai coutume de dire que nous sommes embarqués sur un bolide qui fonce à toute allure,
mais qui a perdu son chauffeur. Cet engin me paraît condamné à se fracasser sur un obstacle
ou à disparaître dans un précipice, à un moment ou un autre de sa course folle.
Cette situation n'est pas due à la technique seulement, ni au système technicien au sens
étroit du terme, aussi je me propose d'élargir le sujet qui m'était proposé à la fois du côté de la
cause et du côté des effets : du côté de la cause en glissant de la technique à la mégamachine
techno-socio-économique, du côté des effets en voyant les conséquences destructrices non
seulement sur les cultures nationales mais aussi sur le politique, et finalement sur le lien social
aussi bien au Nord qu'au Sud.
La mégamachine infernale
Lewis Mumford, et plus encore Cornélius Castoriadis, nous ont appris que la plus
extraordinaire machine inventée par le génie humain n'est autre que l'organisation sociale elle-
même. Après la métaphore de l'organisme, celle de la machine a été reprise ad nauseam pour
parler de la société. Au vrai, avec la vision cartésienne de l'animal machine, les deux
métaphores renvoient à une même vision mécaniste de la société.
L'entreprise de rationalisation a toujours visé ultimement, à travers l'ordre technique ou
l'ordre économique, l'organisation de la Cité. Frank Tinland remarque, à juste titre, à propos
de la technoscience, qu'on a toujours à faire en fait à un triangle techno-économico-
scientifique (1). La dynamique techno- économique planétaire a pris l'allure d'un
macrosystème décentralisé assez différent de la mégamachine centralisée (comme l'Etat
pharaonique ou la phalange macédonienne visés par Lewis Mumford), mais que je qualifierais
volontiers d'infernale. Ceci mérite d'être précisé. Il s'agit d'une part d'identifier cette machine,
d'en spécifier les caractéristiques et d'autre part de montrer en quoi peut se justifier le
qualificatif d'infernal.
La machine humaine
Le caractère machinique du fonctionnement du monde contemporain se manifeste à la fois
par la montée de la société technicienne et du système technicien, mais aussi par le fait que les
hommes eux-mêmes sont devenus des rouages d'un gigantesque mécanisme. De plus en plus
on peut parler d'une cybernétique sociale (2). Cela se marque dans un premier temps par
l'émancipation par rapport au social de la technique et de l'économie, puis, dans un deuxième
temps, par l'absorption du social dans le techno- économique.
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Tout a changé. La dynamique même des économies autocentrées les a amenées à
s'extravertir. Ce que nous produisons (produits agricoles, armements, etc), nous l'exportons. Ce
que nous consommons (électroménager) est très largement importé. Statistiquement, nos
économies sont aussi extraverties que celles du tiers monde. L'un des enjeux de Maastricht est
non seulement de pousser plus avant cette transnationalisation au niveau européen, mais aussi
de permettre aux firmes japonaises, américaines, etc, de coloniser l'espace européen et
d'accroître la fluidité des échanges économiques, c'est-à-dire d'obéir aux lois de l'économie.
C'est bien sûr le principal objectif du GATT et de l'Uruguay Round que d'étendre cette
libéralisation des échanges à l'agriculture et aux services. Comme la science et la technique, les
lois de l'économie dépossèdent le citoyen et l'Etat-Nation de la souveraineté, puisqu'elles
apparaissent comme une contrainte que l'on ne peut que gérer et en aucun cas contester. Si on
ne peut plus faire autre chose que gérer des contraintes, le gouvernement des hommes est
remplacé par l'administration des choses ; le citoyen n'a plus de raison d'être. On peut le
remplacer par une machine à voter, c'est-à-dire à dire toujours oui, et on aura le même résultat.
La machinisation du social
L'émancipation du technique et de l'économique ne signifie pas que le social reste en
dehors des mécanismes, qu'il conserve son autonomie, que le politique, en particulier, pourrait
et devrait utiliser ces machines en fonction de projets propres. Tout au contraire, comme on l'a
déjà suggéré, l'autonomisation du technique et de l'économique, leur désenchâssement du
social vident celui-ci de toute substance. L'autonomisation ne peut se produire qu'au prix
d'une incorporation et d'une absorption du social dans les machines et, finalement, d'un
effondrement de celui-ci. Les hommes, leur volonté, leurs désirs, sont captés, détournés, par la
logique du tout. Les citoyens sont transformés en usagers. Certains aspects de cette
mégamachine sont bien connus et ont été analysés depuis longtemps déjà. Marx, en
particulier, analysait le monde moderne comme un sytème dont le noyau, le mode de
production capitaliste, était une véritable mécanique. Il parle même d'un double moulinet qui
reproduit les prolétaires comme force de travail toujours condamnée à s'offrir pour être broyée
par le capital, en même temps que se trouve reproduit par le même mécanisme le capital lui-
même, prêt à utiliser toujours plus de force de travail. Adam Smith, avec la main invisible, est
le grand prophète de la grande machinerie moderne, avec la mise en évidence des merveilleux
automatismes du marché. Les hommes des Lumières, fascinés par les automates, ont
sciemment voulu que le social soit ainsi régulé de manière machinique. Cette machination
participe du projet de la modernité, d'une rationalisation totale du social. Elle a été réalisée au
delà de leurs espérances.
A ces mécanismes et automatismes, déjà anciens, des perfectionnements nouveaux ont été
apportés et de nouveaux rouages ont permis de donner plus d'ampleur encore à la machine. Les
consommateurs, conditionnés par la publicité, répondent aux sollicitations du système de
production, comme les producteurs réagissent aux contraintes et aux signaux du marché. Les
ingénieurs, en faisant leur travail au mieux, contribuent, à leur insu le cas échéant, à la
croissance illimitée des techniques. Ces techniques fournissent des moyens toujours nouveaux
et toujours plus raffinés pour déposséder les citoyens de la maîtrise de leur propre vie. Elles
accroissent par ailleurs les inégalités entre le Nord et le Sud, et alimentent la course aux moyens
de destruction. Les responsables politiques, eux-mêmes, fonctionnent comme des rouages du
mécanisme. Ils se font les exécutants de contraintes qui les dépassent. La médiatisation de la
politique politicienne accentue le phénomène de façon caricaturale. La dimension essentielle
actuelle du jeu politique n'est plus le savoir-faire mais le faire-savoir. La politique se transforme
de plus en plus en marché (développement du marketing politique). Cela est relativement
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nouveau et tient au caractère désormais transnational du fonctionnement de la machine. La
mondialisation de la machine et sa mécanisation totale sont des phènomènes récents et en cours
d'achèvement. Les nouvelles technologies accélèrent un processus de déterritorialisation
enclenché par l'abstraction du marché dès le XIIe siècle. Les satellites de télécommunication,
l'interconnexion des banques de données, des ordinateurs de gestion des bourses et des agences
de toutes sortes créent des sphères immédiatement transnationales. D'ores et déjà, la vitesse des
moyens de communication rend toujours plus archaïques les réglementations nationales et exige
une organisation mondiale. L'espace aérien européen morcelé constitue un véritable casse-tête
pour les responsables du trafic et représente un gaspillage financier énorme. L'anonymat
généralisé de la mégamachine techno-sociétale démoralise les rapports sociaux et politiques des
collectivités humaines. Les contraintes qui pèsent sur l'homme politique, comme sur l'ingénieur,
sur le producteur ou sur le consommateur aboutissent à un renoncement à toute considération
éthique. L'efficience est la seule valeur reconnue par tous qui circule dans la machine.
Cependant, cette efficience devenue une fin en soi est auto-destructrice et fait de la machine une
machine infernale. Le caractère infernal de la mégamachine Une machine peut être qualifiée
d'infernale quand elle échappe au contrôle de ses constructeurs. Or c'est très exactement ce qui
s'est produit avec la machine sociale dont nous parlons. Anonyme et irresponsable, elle est
devenue pratiquement non maîtrisable.
Cette rébellion de la machine se manifeste de trois manières différentes et complémentaires
: elle échappe à toute régulation politique, elle mène à une impasse, elle est profondément
injuste. Elle échappe à toute régulation Lorsque la dynamique économique fonctionnait au
sein des espaces nationaux, il était encore concevable de soumettre la machine au contrôle des
forces sociales et politiques et de maintenir un minimum de surveillance des autorités
politiques, bref une emprise relative de la société sur la marche et l'utilisation des techniques
comme sur la vitesse, l'orientation et les modalités de l'accumulation nationale du capital.
Avec la mondialisation de l'économie et la transnationalisation de plus en plus poussée des
forces sociétales, depuis les télécommunications jusqu'à la culture, l'illusion d'une maîtrise de
la mégamachine n'est plus possible. Les logiques de fonctionnement se situent à des niveaux
qui dépassent celui des organisations sociales. Celles-ci n'ont d'autre choix que de se
soumettre ou se démettre, et font généralement les deux. Déjà dans son ouvrage Que la crise
s'aggrave, François Partant écrivait : "L'économie française n'a pas beaucoup plus de réalité et
d'indépendance que l'économie bretonne, corse ou languedocienne... L'appareil productif
français est indissociable de l'appareil mondial de production. L'économie française n'a plus
d'existence propre" (4).
L'une des conséquences de ce fait est une certaine "fin du politique", c'est-à-dire la perte de
la maîtrise de son destin par des collectivités citoyennes au profit d'une hypercroissance d'une
adminstration technocratique et bureaucratique. Les autorités politiques des plus grands Etats-
Nations industriels sont désormais dans la situation des sous-préfets de province naguère :
tout puissants contre leurs administrés dans l'exécution tatillonne de règlements oppressifs,
mais totalement soumis aux ordres et étroitement dépendants du pouvoir central et
hiérarchique, révocables ad nutum à tout moment. Simplement, et ce n'est pas rien, ce pouvoir
central de Big Brother est devenu complètement anonyme et sans visage.
L'impasse
La course au progrès dans laquelle nous sommes piégés est proprement délirante.
L'accumulation illimitée du capital, la croissance indéfinie des techniques, la production pour
la production, la technique pour la technique, le progrès pour le progrès, ce toujours plus qui
constitue la loi des sociétés modernes ne peuvent se poursuivre éternellement. Cette fuite en
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avant, nécessaire à l'équilibre dynamique du système, vient buter sur la finitude relative du
monde. Les limites naturelles sont en passe d'être franchies comme en témoignent la crise de
l'environnement et la montée des préoccupations écologiques. Peut-être est-ce plus
fondamentalement la pertinence même de cette tension entre besoin et rareté, au coeur même
du système, qui est atteinte quand un taux de croissance annuel du niveau de vie de l0 %,
pendant un siècle, multiplie celui-ci par 736 ! Peut-on continuer à s'aveugler durablement et
ne pas voir que le mieux est l'ennemi du bien ? Entendons nous, il ne s'agit pas de témoigner
une nostalgie romantique pour un univers pré- technique. En elles-mêmes les techniques
actuelles, même les plus audacieuses comme les projets de cyberanthropes, de cyborg, les
mutations génétiques, la colonisation de l'espace, ne sont pas délirantes, ni plus ni moins que
l'invention de la roue, du feu, de la machine à vapeur ou la découverte de l'Amérique.
L'inquiétude naît de l'inadéquation entre le niveau technique atteint et la machine humaine
chargée de fabriquer socialement les citoyens. On peut concevoir de fabriquer socialement des
personnes saines incorporant des tas de prothèses dans un monde sain peuplé de machines. Il
est angoissant de voir des techniques hyperpuissantes utilisables sans contrôle par des
entreprises n'ayant d'autre loi que le profit, des seigneurs de la guerre ne rêvant que de leur
domination, des bureaucrates ne recherchant que l'efficacité, dans un monde sans âme, sans
cohérence et sans projet.
L'injustice
La dynamique de la machine sociale planétaire est infernale, enfin, en ce qu'elle est
gravement injuste. Progammée pour réaliser le plus grand bonheur pour le plus grand nombre,
elle est en passe de réaliser le malheur de la plupart, sinon de tous, après avoir
scandaleusement favorisé le bien-avoir de quelques uns. Le milliard d'habitants le plus fortuné
de la planète, d'après la Banque Mondiale elle-même, dispose de cent fois plus de ressources
que le milliard le plus pauvre ! Dans ces conditions, l'universalisme, que l'Occident a tant mis
en avant, est une escroquerie. "Le processus d'enrichissement dont les nations industrielles ont
jusqu'ici bénéficié, écrit François Partant, ne peut pas se généraliser et bénéficier à l'humanité
entière. Les peuples du tiers monde ne peuvent en aucun cas combler l'écart qui les sépare de
ces nations, c'est- à-dire produire autant qu'elles et consommer autant qu'elles" (5). Ils ne sont
pas en retard, car le retard implique qu'on peut encore suivre le peloton, ils sont carrément en
dehors de la course. On touche là à l'une des conséquences les plus dramatiques de la
mégamachine, le fait qu'elle fonctionne non seulement à l'uniformisation, mais aussi à
l'exclusion. La destruction du lien social La mégamachine uniformise, déracine et finalement
détruit le politique.
L'uniformisation/conformisation
Le processus d'uniformisation planétaire, je l'ai longuement décrit et analysé dans
L'occidentalisation du monde (6). La Mégamachine techno-scientifique, le rouleau
compresseur occidental, écraserait les cultures, laminerait les différences et homogénéiserait
le monde au nom de la Raison. Ce processus a des effets déculturants au Sud et entraine un
danger de conformisme pour tous par la mondialisation de la culture ou de ce qui en tient lieu,
par la perte des repères moraux et leur remplacement par les modes et les sondages. On assiste
à une universalisation planétaire des modes de vie et de consommation, en même temps qu'à
une dictature de la médiocrité, avec la banalisation de l'exceptionnel et l'exaltation du banal.
Cela encore n'est que la réalisation du programme de la modernité, dans la mesure où la
modernité conçoit l'humanité comme une collection abstraite d'hommes identiques, l'homme
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universel des lumières. Il n'y a donc plus de raison de manger, de s'habiller et de consommer
différement : tout le monde porte un jean et boit du Coca-Cola. Les événements "culturels"
deviennent des événements mondiaux (Dallas, les J.O.). L'universalisation culturelle n'exclut
pas l'émergence de rivalités entre égaux, au contraire. Plus les hommes se ressemblent, plus
les haines apparaissent, plus les différences persistent au sein de l'identité. On observe
toujours que les conflits surviennent non pas quand les différences sont au maximum, mais
quand les conditions se rapprochent (québécois et anglophones au Canada, décomposition de
l'empire ottoman, Serbes, Croates et Bosniaques aujourd'hui).
Le déracinement
La dynamique techno-économique mondiale déracine les peuples et entraîne une
déculturation dramatique de toutes les sociétés "traditionnelles". La perte des identités
culturelles, le désenchantement du monde et l'exclusion économique et sociale, par la
dévalorisation des compétences, la délégitimation des statuts et l'impossible accès au niveau
de vie américain, favorisent un déchaînement désespéré d'explosions identitaires, dont l'ex-
Yougoslavie offre le tragique et lamentable témoignage.
Coupés de leur souche originelle (l'histoire européenne), l'Etat moderne et l'ordre national-
étatique sont des greffes artificielles. Le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes sur lequel
repose la Société des Nations aboutit à la destruction de cette même société, du fait du vide de
la notion de peuple. Un peuple, en effet, ne peut se définir que par le sentiment subjectif
d'appartenance. Chaque groupe humain, lié par un trait quelconque, langue, religion, terroir,
coutume... peut revendiquer le label de "peuple" et réclamer la reconnaissance étatique,
condition de son existence comme sujet de droit au sein du concert international des
puissances. On aboutit à la dégénérescence "nationalitaire" ou au "tribalisme", et souvent aux
deux à la fois.
La revendication nationale se confond avec une revendication particulariste et donne
naissance à un Etat tout à la fois fantoche et fanatique, sans maturation d'une société civile de
citoyens. L'individualisme, qui ronge les sociétés modernes, et la mondialisation de
l'économie font voler en éclats les rassemblements antérieurs de l'histoire en groupuscules de
plus en plus microscopiques. Il n'y a de limite à cette tendance inévitable que l'union sacrée
des Etats déjà reconnus qui cherchent à bloquer par tous les moyens l'accès au club très fermé
de la Société des Nations. Chaque tribu, chaque clan, chaque chapelle peut arguer de son
particularisme comme seul fondement légitime du lien social. L'île de Nauru, dans le
Pacifique, avec ses sept mille habitants est un Etat, même si l'exploitation des phosphates vide
l'île de sa substance et condamne à terme sa population à vivre en Australie.
La destruction du politique
La transformation des problèmes par leur dimension et leur technicité, la complexité des
intermédiations et la simplification médiatique des mises en scène ont dépossédé les électeurs,
et souvent les élus, de la possibilité de connaître et du pouvoir de décider. La manipulation
combinée à l'impuissance ont vidé la citoyenneté de tout contenu. Le fonctionnement même
de la mégamachine implique cette abdication pour des raisons très terre à terre : la
dépossession productive et l'absence du désir de citoyenneté.
La dépossession productive
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L'abondance au moindre coût, condition du plus grand bien-être pour le plus grand
nombre, suppose que l'énergie maximale est déployée et captée dans le maniement des
techniques, et grâce à elles. En devenant travailleur, consommateur et usager, le citoyen se
soumet corps et âme à la machine. Taylor avait le mérite de la clarté cynique. "On ne vous
demande pas de penser ; il y a des gens qui sont payés pour ça !" aurait-il répondu un jour à
un ouvrier. En séparant les tâches de conception des tâches d'exécution, le
fordisme/taylorisme réalise la production de masse, condition de la consommation de masse,
au prix de la réduction du travailleur à l'état de serviteur aveugle de la machine. Les nouvelles
technologies redonneront-elles la citoyenneté dans l'entreprise ? Peut-être, mais au prix d'une
exclusion de la vie de la cité. Elles réclament, en effet, un engagement actif des travaillleurs,
une attention volontaire et, si possible, intelligente. Dans l'atelier flexible, la machine-outil à
commande numérique ne laisse plus aucune liberté de décision à son serviteur. Là comme
dans le reste du système, il n'y a même plus de gens payés pour penser, les machines s'en
chargent ! Quant au travailleur, il devient son propre "garde-chiourme, gérant son auto-
exploitation, et autogérant son exploitation" (7). Le travailleur des cercles de qualité obtient
sans doute le sentiment d'une reconnaissance dans son collectif d'entreprise, mais c'est au prix
d'une renonciation à une part importante de sa vie privée. Au Japon, comme on le sait, la seule
citoyenneté est déjà celle de l'entreprise, pour laquelle 40 000 cadres mourraient chaque année
d'une forme de stress baptisé karoshi.
Ainsi, à l'usine, au bureau, sur le marché, dans la vie quotidienne, le citoyen, devenu agent
de production, consommateur passif, électeur manipulé, usager des services publics, est le pur
rouage de la grande machine techno-bureaucratique. Même si sa souveraineté n'était pas
frappée d'impuissance par tous les mécanismes que nous avons analysés, comment pourrait-il
avoir encore le loisir et le désir de l'exercer ? L'absence de désir de citoyenneté Au terme de
journées de travail ou d'occupations nerveusement harassantes, le citoyen rentre chez lui pour
trouver d'innombrables problèmes à règler, entre les études des enfants, les impôts à payer, les
feuilles de Sécurité Sociale à remplir, etc. Il pense se détendre en regardant les jeux télévisés
plutôt que les informations. Quel temps lui reste-t-il, quelle disponibilité a-t-il pour aller sur
l'agora ou le forum s'informer des affaires de la cité, soupeser les arguments, démonter les
rhétoriques et se livrer à une délibération prudente pour décider de ses choix ? L'avalanche
médiatique des messages, dont la qualité n'est pas ici en question, aboutit à une
désinformation de fait. Cela concerne tout autant le haut responsable que l'électeur de base.
J'ai procédé autour de moi à une enquête lors du vote de la loi sur la contribution sociale
généralisée (C.S.G). La question avait donné lieu exceptionnellement à un débat public à la
Chambre, à la parution de nombreux articles, et même à des manifestations de rue. J'ai
demandé à mes étudiants de maîtrise de Droit public, ainsi qu'à mes étudiants de troisième
cycle, tous électeurs : qui avait pris connaissance des textes votés, qui avait compris les
mécanismes du prélèvement ? Il ne s'en est pas trouvé un seul (8) ! Et pourtant la question
concerne le point, ô combien sensible ! du portefeuille. Les logiques de la mégamachine
n'incitent pas le citoyen à remplir ses devoirs ni à exercer ses droits. Le beau projet de la
démocratie se trouve ainsi privé de toute substance au profit d'une technocratie anonyme ;
celle-ci fait un usage modéré d'un despotisme que nous croyons éclairé parce qu'elle est
inconsciente d'elle-même et que nous sommes satisfaits d'être ainsi débarassés, à moindre
frais, de soucis supplémentaires.
Conclusion
Je voudrais me contenter de soulever deux problèmes : les limites de la mégamachine, et
les perspectives ouvertes.
Page | 129
-Les limites
La mégamachine n'est pas sans faille, elle n'est pas totalement homogène. Les analyses de
Jacques Ellul sur la société technicienne sont justes dans l'ensemble, mais son aboutissement
très pessimiste me paraît un peu excessif. L'effondrement du monde soviétique montre que la
société technicienne et le totalitarisme "dur" ne constituent pas le meilleur mélange pour
assurer la permanence du système technicien. S'il faut un totalitarisme pour assurer l'essor de
la société technicienne, il s'agit plutôt d'un totalitarisme "mou". Le conditionnement en
souplesse des consommateurs-usagers dans la société de marché convient mieux que la
bureaucratie rigide. Il ne faut pas non plus surestimer les performances de la technique. Les
échecs et les failles des grands systèmes techniques sont nombreux. Certes, il s'agit de
catastrophes, et le risque majeur n'est pas à écarter. Toutefois ces catastrophes sont aussi des
occasions de remise en cause, au moins partielles de la technique et des croyances sous-
jacentes dans la science et dans le progrès. Il y a une pédagogie des catastrophes. Les doutes
déjà considérables qui ont ébranlé la foi techniciste pourraient bien tourner à une crise
profonde.
C'est bien sûr dans la technicisation de l'homme et dans le fonctionnement de l'ingénierie
sociale que les défaillances sont le plus flagrantes. La machine technobureaucratique
soviétique, qui s'était approchée le plus du mythe de la cybernétique sociale, s'est révélée tout-
à-fait contre- performante, et finalement très fragile en dépit des apparences. Il faut prendre
très au sérieux les critiques des machines sociales, même si elles sont présentées sous des
formes humoristiques, comme la loi de Parkinson ou le principe de Peter. Ces phénomènes
guettent effectivement toute organisation sociale, même dans une économie de marché ultra-
libérale. C'est dans la machinisation du social que les grains de sables les plus nombreux
pénètrent dans les rouages et menacent de casser la mécanique globale.
Ainsi peut-on expliquer en partie les incroyables défaillances de certaines réalisations
techniques, du fait des négligences et des erreurs humaines. Tchernobyl est un exemple
spectaculaire des ravages que peuvent faire l'incompétence combinée à l'irresponsabilité
bureaucratique. Alexandre Zinoviev, dans L'avenir radieux, avait mis en scène avec brio ce
fonctionnement ubuesque. Dans la société libérale, là où persiste un minimum de démocratie
formelle, les organisations citoyennes peuvent questionner la conception et surtout l'usage de
la technique, y compris en s'appuyant sur des techniciens. On peut en voir une illustration (y
compris avec ses limites) avec ce qui se passe dans le débat écologique. La manipulation de
l'opinion avec le développement foudroyant des médias, n'est pas (pas encore ?) intégrale, ni
surtout irréversible. Les crises économiques, les drames écologiques, les catastrophes
techniques peuvent susciter des remises en cause de l'omniprésence et de l'omnipuissance de
la technique. Cette remise en cause pourrait peut-être être facilitée si le mécanisme analysé
par Nicholas Rescher sous le nom de principe de Planck, s'avérait confirmé. Sous sa forme
faussement rigoureuse, ce principe s'énonce ainsi : le rendement de la recherche scientifique
ne correspond qu'au logarithme de la quantité des ressources allouées. Cela signifie qu'on
assisterait à une décélération inéluctable du progrès scientifique lourd. Tôt ou tard, on se
heurterait à une croissance zéro du progrès scientifique, quel que soit le montant des
investissements (9). Cette baisse du rendement de la recherche scientifique est généralement
admise par les savants. Les grandes découvertes du XXème siècle ont été faites avec de petits
moyens. Les énormes budgets dont sont dotés les laboratoires ont surtout débouché sur des
progrès du "software", c'est-à-dire des applications déduites des grandes découvertes. Là le
champ est loin d'être épuisé. Toutefois, si ce principe s'avérait fondé, la fuite en avant
technicienne se serait pas illimitée.
-Les perspectives ouvertes
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En évoquant ces perspectives de sortie de la société technicienne, je suis loin de verser
dans les rêves optimistes d'une "technodémocratie" chère à Pierre Levy (10). L'émancipation
de la technique par rapport à l'économie, sur laquelle il fonde son analyse, paraît bien
problématique. Elle ne serait pas nécessairement porteuse de liberté, loin de là.
A partir de tout cela, je veux simplement suggérer que la technicisation totale du monde
relève plus de la science-fiction et du phantasme que de la réalité observable et prévisible. Il
est raisonnable de tabler sur la défaillance de l'organisation sociale pour échouer à prendre en
charge le projet d'un meilleur des mondes, le pousser à la limite et même le faire fonctionner.
Le hiatus entre système technique et société peut être la source de dysfonctionnements
tragiques, mais ce peut être aussi l'occasion d'une reprise en main de la technique par les
hommes pour construire une authentique postmodernité, c'est-à-dire une société qui
réenchâsserait l'économique et le technique dans le social, qui réenchaînerait Prométhée, qui
remettrait l'économique et le technique à la place subalterne qui doit être la leur, plutôt que de
confier à une domination illimitée de la nature et à une concurrence généralisée et aveugle la
solution de tous les problèmes humains.
Notes
1. Franck Tinland, L'autonomie technique, in "La technoscience, Les fractures des discours", sous
la direction de Jacques Prades, L'Harmattan, l992.
2. En tant que projet, cette cybernétique sociale n'a sans doute nulle part et jamais été poussée aussi
loin que dans l'ex-URSS. L'écrivain communiste, Lion Feuchtwanger, exilé par les nazis et devenu
assistant-procureur en URSS au second procès de Moscou, écrit dans son ouvrage Moscou l937,
(publié à Amsterdam en l937) à propos des l7 accusés trotskistes autour de N. Bouckharine, après les
délibérations : "Les accusés ne sont pas de véritables accusés, mais des scientifiques mis en demeure
d'expliquer leurs erreurs techniques relativement à la théorie scientifique en cours d'application en
URSS. Juges, procureurs et accusés sont liés par un but commun. Ils étaient comme des ingénieurs
ayant à tester un nouveau genre compliqué de machine. D'aucuns, les acccusés, ont détérioré la
machine, non par méchanceté, mais par obstination à éprouver leurs conceptions visiblement fausses.
Leurs méthodes se sont avérées fausses : voilà pourquoi ils sont condamnés. Et comme la machine ne
leur tient pas moins à coeur qu'aux juges, ils acceptent leur condamnation. C'est pourquoi aussi ils
délibèrent sincèrement avec les autres. Ce qui les solidarise tous c'est l'amour de la machine, l'amour
de la machine de l'Etat et leur idolatrie de l'efficacité".
3. Paul Virilio, Interview dans le Monde, Janvier 92.
4. François Partant, Que la crise s'aggrave, Solin, l978, p. l07.
5. Op. cit. p.77
6. Serge Latouche, L'occidentalisation du monde, essai sur la signification, la portée et les limites
de l'uniformisation planétaire, La découverte, Paris, l989.
7. Michel Perraudeau, cité dans Michel Kamps, Ouvriers et robots, ed. Spartacus, Paris, l983, p.36.
8. Et pourtant, nemo censetur ignorare legem ! (nul n'est censé ignorer la loi !)
9. Ce serait la mise en forme d'une remarque de Planck : "Chaque avancée de la science accroît la
difficulté de la tâche".
10. Pierre Levy, Vers une citoyenneté cosmopolite, in "La technoscience", op. cit.
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Si la mégamachine s'emballe
Selon Serge Latouche, la technologie est un bolide sans freins, sans pilote, sans marche
arrière. Et nous sommes tous à bord...
La défaite du politique
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hicule." Pour bien mesurer l'efficacité économique de certains progrès technologiques, il
faudrait également prendre en compte leurs répercussions sur l'environnement, et les
écosystèmes. Mais la mégamachine ne se préoccupe ni de la disparition des forêts, ni de
l'agrandissement du trou dans la couche d'ozone.
Technique ou culture?
"Nous sommes engagés dans une impasse, embarqués dans un bolide sans freins, sans
pilote, sans marche arrière et qui fonce à toute allure", analyse le conférencier qui refuse
toutefois d'appeler un dieu quelconque à l'aide. Selon lui, il faut refuser le règne du technique
pour infléchir notre destin et surtout éviter de considérer ce progrès technologique comme une
fatalité. Au hasard des catastrophes, comme l'épidémie de la vache folle ou le smog londonien
qui a coûté la vie à de nombreuses personnes en décembre 1952, les citoyens prennent
conscience des dangers d'un système qui s'impose de plus en plus pour lui-même. Serge
Latouche voit d'ailleurs dans les mouvements de défense de consommateurs un moyen
priviliégié pour lutter contre les diktats de la mégamachine. L'homme délaissera alors son rôle
asservissant de servile rouage pour devenir le grain de sable grippant le subtil mécanisme.
PASCALE GUÉRICOLAS
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Le développement durable :
mystification et boniments
1
Car le Club de Rome, en prenant systématiquement en compte les perspectives les plus défavorables, s’est
révélé piètre prophète, surtout en matière d’explosion démographique et d’épuisement des ressources naturelles
– ce qui n’enlève rien au fond de son propos.
2
Ainsi, le patron de Shell France, Christian Balmes, l’explique en détail dans l’ouvrage dirigé par Anne-
Marie Ducroux, Les Nouveaux utopistes du développement durable (éd. Autrement, 2002), et il a l’air d’y croire
: Shell est une entreprise qui pense à nos enfants ! Merci, M. Shell.
3
Finances et Développement, revue du FMI et de la Banque mondiale, décembre 2001. Car les droits de
l’homme et la lutte contre la pauvreté participent du développement durable.
Page | 134
« obscurantiste »4. Quelle est précisément la nature de cette opposition au développement
durable ?
Nous ne reconnaissons pas le concept de « développement » qui est, comme on le sait
depuis belle lurette, le développement de l'individu Blanc, riche, de sexe masculin, jouissant
de droits civiques, au travail, etc. Quant à l'adjectif « durable », il implique le rejet a priori de
toute révolution et, tout au contraire, la tentative de bien mesurer le développement afin qu'il
soit « durable » et que les actuelles élites, surtout, se maintiennent au pouvoir. Le
développement durable consiste ainsi à maintenir un équilibre précaire entre riches et pauvres,
exploitation de la nature et protection de la biodiversité, trou d'ozone et réduction des
émissions de carbone, production d'électricité nucléaire et inconvénients du style de
Tchernobyl, etc., de façon que le commun des mortels – les « masses » – ne soient surtout pas
tentées par l'« aventure » de l'opposition au développement qui est implicite dans la
révolution, l'abolition des États, la liberté, la fraternité humaine. Cet équilibre subtil se fonde
sur le pouvoir des experts, pouvoir que le développement durable garantit à long terme, car il
faut être expert pour dire jusqu'où on peut faire fondre l'Antarctique et jusqu'à quel point on
peut brûler l'Amazonie. Le développement durable est donc, en réalité, tout à fait profitable
aux élites actuelles, économiques, politiques, financières et scientifiques 5.
Bien sûr, taxer l'opposition, dans ces conditions, de romantisme ou d'obscurantisme est tout
ce qu'il y a de plus facile, puisque les partisans du développement durable sont, eux,
pragmatiques (contraire de « romantiques ») et scientifiques (contraire d'« obscurantistes »).
Mais la supercherie fonctionne dans tous les sens ! Car certains opposants finissent par donner
vraiment dans l'obscurantisme6. Un ouvrage « culte » comme celui de John Zerzan, Futur
primitif, est en effet romantique et obscurantiste (ou plutôt réactionnaire au sens premier du
terme, de « retour vers le passé »). Après avoir cité trop abondamment des ethnologues qui,
pour la plupart d'entre eux, se souciaient comme d'une guigne du sens politique de leurs
recherches, Zerzan conclut : « Dans une vie où les êtres étaient égaux, laquelle n'avait rien d'une
abstraction et s'efforce de se maintenir encore aujourd'hui, ils dansaient avec la forêt, dansaient
avec la lune »7. Le tout à l'imparfait, pour accentuer encore cette idée de passé, de passéisme
même ! Vision romantique parce que c'est de la seule compréhension ethnologique des erreurs
énormes et en effet atroces qui ont pavé la longue route du Progrès, que Zerzan tire comme
conséquence que nous devons revenir, dans le futur, à notre état primitif (par quel miracle
pourrions-nous d'ailleurs y parvenir ?). Comme si, surtout, cet état primitif était si génial que
cela ! Car il suffit de se pencher sur la littérature ethnologique sans a priori, ce que ne font pas
les primitivistes, pour voir tout ce qu'il manque dans une société humaine « primitive »... et
comprendre aussitôt ce qui manque encore davantage dans la société humaine contemporaine !
4
René Riesel répond très précisément aux accusations d’obscurantisme lancées contre les opposants aux
OGM dans ses Déclarations sur l’agriculture transgénique et ceux qui prétendent s’y opposer et ses Aveux
complets des véritables mobiles du crime commis au Cirad le 5 juin 1999 (les deux à l’Encyclopédie des
Nuisances, 2001). Voir aussi Roger Belbéoch, Tchernoblues (L’Esprit frappeur).
5
Ces dernières que l’on oublie trop souvent et qui ne sont pourtant pas les plus innocentes par les temps qui
courent !
6
Ça a toujours été une erreur des révolutionnaires que de croire pouvoir retourner contre leurs adversaires
l’insulte dont ils étaient gratifiés. En réalité, ce faisant, ils acceptaient la discussion sur le terrain qu’imposaient
leurs ennemis. Or, c’est ce terrain même de discussion que nous devrions nous mettre en état de refuser.
7
John Zerzan, Futur primitif, L’insomniaque (qui a publié de bien meilleurs textes !).
Page | 135
rejeter tous les intégrismes religieux, à commencer par l'intégrisme que constitue le
néolibéralisme, avec son sacro-saint credo « Le marché réglera tous les problèmes », lequel,
notons-le, ne s'oppose pas à l'idée de développement durable. S'opposer au Progrès est la base
d'une pensée, et surtout d'une pratique, radicales. Toute concession à ce mythe du style
« quand même, la Science, c'est génial ! » est déjà un doigt happé par l'engrenage des
compromis et des concessions, qui se transforment vite en compromissions.
Il n'y a jamais eu de Progrès prenant l'homme comme centre. Le développement durable
vise à nous faire croire que, malgré tout, dans la durée et dans l'espace fini qui nous est
imparti la Terre , un « développement » de l'humanité est possible. L'humanité développée
dont il s'agit est un mirage bardé de droits et de devoirs, une sorte de monstre totalement
désincarné, qui n'a à voir avec les êtres humains réels que par le biais des statistiques, des
études, des pourcentages et des projections. Humanité technocratisée, parfaitement conforme
à la vision pragmatique et scientifique des choses8. Vision d'un monde de progrès, forcément
difficile à faire advenir, et pour lequel il nous faut trinquer, dans l'espérance que nos enfants,
après nous, auraient enfin un monde beau, fraternel, etc., etc., etc.
Tout concourt à servir ce but. Le Nord a déjà culpabilisé les pauvres du Sud en leur disant :
« C'est vous qui nous polluez avec vous usines pourries, vos bagnoles en échappement libre,
vos métropoles dépourvues d'égouts. Allez-vous enfin vous mettre à vous enrichir ? Allez,
tiens, on va être gentils : voici quelques prêts de la Banque mondiale... Quoi, votre dette est
passée de 1000 milliards de dollars en 1985 à près de 3000 aujourd'hui ? Attendez encore un
peu... ». Ce discours a tellement bien marché que les élites du développement durable nous
tiennent maintenant, à nous, « riches » du Nord, cet autre discours culpabilisant : « Gardez un
monde propre et beau pour vos enfants. Ce n'est pas de la terre de vos ancêtres que vous avez
hérité : vous n'êtes que les utilisateurs momentanés de l'univers de vos enfants ! »
Flûte alors ! Un grand coup de goupillon néolibéral ou christiano-freudiano-culpabilisant
par-dessus tout ça, et nous revoilà, tout penauds... tandis que les vrais responsables du
désastre sont absous. Si le Progrès, la Science, la Technologie et leurs valets nous ont
conduits là où nous sommes en effet9, ce n'est pas en ne posant pas la vraie question que nous
sortirons du bourbier. Or, la vraie question est : « Comment se débarrasser du Progrès, de la
Science, des Technologies et de tous leurs valets, une bonne fois pour toutes ? »
Politique de l'antidéveloppement !
La seule question qui est vraiment évacuée du concept de développement durable est bien
entendu la question politique. Comme s'il allait de soi que personne ne puisse être contre le
développement durable ! Consensus mou planétaire, alors que seules les élites autoproclamées
des pays du Nord comme du Sud se sont approprié ce concept forgé en réalité il y a bien
longtemps, et déjà contenu en germe entre autres dans les fameux discours des chefs
Amérindiens au moment de la conquête de l'ouest américain10.
8
Ce que les pédants appellent une Weltanschauung, comme si l’on ne pouvait pas dire, comme tout le
monde, une " vision du monde ", car ce n’est que de la merde qui s’étale partout autour de nous et que l’on nous
invite à regarder avec les verres déformants de la philosophie hégélienne. Le vocabulaire philosophique employé
par ses partisans pour maquiller le développement durable n’est pas innocent…
9
Car le monde contemporain est-il autre chose qu’une poubelle à la dérive dans l’univers ?
10
La lecture des Amérindiens est une éternelle source de critique du réel, de Pieds nus sur la terre sacrée à De
mémoire indienne…En outre, cette lecture montre que, contrairement au discours officiel et partisan sur le
développement durable, celui-ci n’est qu’une version amoindrie et reliftée d’une idée vieille comme le monde
des hommes et de leurs cosmogonies – et regrettons au passage que Zerzan n’ait pas plutôt cherché à
Page | 136
Le coup magistral et habituel est que le développement durable apparaît aux yeux d'une
large part de l'opinion publique « progressiste », de celle qui réfléchit en lisant le Diplo et en
regardant Arte, comme un « mieux » par rapport aux positions anciennes, butées, de l'époque
des Trente Glorieuses (1945-1975) au cours desquelles l'on a développé à tout va sans se
soucier ni de la nature ni des êtres humains. Pourtant, l'erreur de perspective est grossière :
non seulement le développement durable est une position de repli des tenants de
l'industrialisation et du Progrès, mais il est en même temps un outil offensif au service d'une
politique de domination qui interdit de s'attaquer aux racines des problèmes. En ce sens, la
critique du développement durable doit non seulement être une critique du Progrès, de
l'industrialisation et du développement comme de la durabilité de ce monde-ci, mais elle
devrait (aussi, voire surtout ?) être une dénonciation sans merci des faux critiques de
l'existant. Ceux-ci se regroupent dans Attac, écrivent dans le Monde diplomatique ou le lisent
assidûment, dévorent avec plaisir Empire de leur gourou Toni Negri, occupent des chaires au
Collège de France dont ils se servent comme de tribunes qu'ils prétendent politiques, envoient
des étrennes aux petits Noirs via le CCFD, sont des écologistes façon Greenpeace car
Greenpeace est l'un des fers de lance du développement durable. Ils ont bâti leur fonds de
commerce sur du discours « critique » qui ne s'affuble de mots volés à la critique radicale que
pour faire croire à la profondeur de leur discours. Mais qu'est-ce que la critique si elle doit
rester rangée dans nos cartons ou étalée à longueur de rayons dans nos bibliothèques ! Ce que
nous voulons est une critique profonde et radicale de l'existant, critique concrète du réel,
abolition de tout ce qui, y compris la fausse critique, permet la perpétuation de l'ordre qui
nous opprime.
PG
Article tiré de Courant alternatif , n° 127 - mars 2003.
comprendre comment on est passé du monde décrit par les cosmogonies “ primitives ” ou les chefs amérindiens
au monde des Lumières, de la technologie, etc.
Page | 137
En finir avec la religion de la croissance
Patrick Piro
Une foi aveugle dans les vertus de la croissance économique continue de dominer
notre vision du monde. Mais la prise de conscience écologique a relancé l’idée de
décroissance. Une révolution pour les modes de vie des pays industrialisés. Une autre
culture qui sollicite la responsabilité de chacun plutôt que les mannes de l’État.
Les premières critiques d’une croissance continue interviennent dans le débat public à
l’occasion de la Conférence des Nations unies sur l’environnement à Stockholm en 1972. On
ignore trop souvent qu’elle marqua, bien avant Rio en 1992, l’irruption du doute écologique
dans la machine économique triomphante. C’est à cette occasion qu’est ouvertement posée la
question de la compatibilité du développement avec la préservation de l’environnement. Dans
un cercle prestigieux, mais d’audience restreinte. La publication du rapport du Club de Rome
« Halte à la croissance », cette même année, déclenche en revanche une agitation
intellectuelle notable. Le Club se fait le héraut d’une « croissance zéro », afin de mettre un
frein à la consommation effrénée de biens, énergie et ressources planétaires qu’engendre
l’expansion économique. Des idées qui ébranleront même un président de la Commission
européenne, Sicco Mansholt, qui ira jusqu’à contester qu’il ait pu soutenir les idées des
« zégistes », puisqu’il estimait pour sa part que ce n’était pas une croissance zéro qu’il fallait
viser, mais... une croissance négative !
Qu’est-il advenu de ce débat essentiel en trente ans ? Rien. La surpuissante foi dans les
vertus de la croissance a rapidement balayé les doutes des politiques : elle apporterait non
seulement le bien-être à tous, mais trouverait aussi en elle les solutions à l’agaçant problème
de la finitude des ressources, notamment grâce aux prouesses de la science et des techniques.
La décennie 1990 a violemment remis le problème sur la table. Non seulement la
croissance, dopée par la mondialisation économique, a considérablement participé à creuser le
fossé entre les riches et les pauvres, mais c’est aussi l’alerte rouge du côté écologique.
Le développement durable ? L’option, lancée à Rio en 1992, enjoint de passer toutes les
politiques au crible de filtres économiques, sociaux et environnementaux. Le respect de ces
trois axes ayant pour but de préserver les intérêts des générations futures. Programme
séduisant, certes, mais l’horizon est brouillé par des avatars douteux de ce concept aux
contours flous, souvent récupéré par des entreprises soucieuses de leur image. Et voilà l’idée
de la décroissance qui repointe son nez.
Le principal pilier de cette théorie est constitué par les écrits d’un penseur très original,
l’économiste roumain Nicholas Georgescu-Roegen (1906-1994), professeur émérite à
l’université de Vanderblit (Tennessee), qui puise dans les disciplines biologiques et
énergétiques pour démontrer que même une croissance nulle serait insuffisante pour assurer la
pérennité de la planète, et qu’il faut aller jusqu’à une décroissance économique (1).
Plusieurs groupes s’y réfèrent aujourd’hui (2), ainsi qu’aux idées de François Partant,
Jacques Ellul ou Ivan Illich. En 2002, l’association la Ligne d’horizon-Les amis de François
Partant organise à l’Unesco un important colloque, « Défaire le développement, refaire le
monde », suivi par 700 personnes pendant trois jours (3). À la même période, les revues
l’Écologiste (n° 6, hiver 2001) et Silence (n° 280, février 2002) publient des numéros denses
et très remarqués sur le thème de la décroissance. Un nouveau colloque est organisé à Lyon,
en septembre 2003, sur le thème de la décroissance, accompagné par la publication d’une
compilation de textes (4).
Page | 138
Cette mouvance projette de s’organiser en un réseau, sur le modèle du Réseau québécois
pour la simplicité volontaire (RQSV, www.simplicitevolontaire.org). Il pourrait voir le jour en
octobre 2004, à l’occasion d’une grande manifestation. En attendant, le prochain débat autour
des thèmes de la décroissance sera organisé par la commission économique des Verts, et se
tiendra au centre culturel de la Tourette, dans la région lyonnaise, (04 74 26 79 70) les 28 et
29 février 2004.
Lire l’ensemble de notre dossier dans Politis n°779 : un entretien avec Serge Latouche
et René Passet et une tribune de Jean-Marie Harribey
(1) La décroissance, Nicholas Georgescu-Roegen, éditions Sang de la Terre, 1995, 20
euros.
(2) Citons l’Institut d’études économiques et sociales pour la décroissance soutenable
(www.decroissance.org), l’IRE (Institut pour la relocalisation de l’économie), les revues
Silence (www.revuesilence.net) et l’Écologiste (www.ecologiste.org), les associations
Casseurs de pub (www.antipub.net), la Ligne d’horizon (www.apres-developpement.org),
Terre et Humanisme (autour de Pierre Rabhi, www.terrehumanisme.free.fr), Carbusters
(www.carbusters.ecn.cz), Oilcrisis (www.oilcrisis.com), les éditions Ecosociété (Québec)
mais aussi Nature et Progrès (www.natureetprogres.org) ou Sortir du nucléaire
(www.sortirdunucleaire.org), etc.
(3) Paru en 2003, l’ouvrage Défaire le développement, refaire le monde, éditions Parangon,
20 euros, publie des textes des principaux intervenants.
(4) Objectif décroissance, coédition Silence et Parangon, 13 euros. Récemment classé au
165e rang de toutes les ventes françaises.
Page | 139
Engager une politique de décroissance
Pourquoi la décroissance ?
Les 19 et 20 mai 2005 s’est déroulé à Lisbonne le quatrième colloque de l’ASPO.
L’ASPO, association for the study of peak oil (association pour l’étude du pic de pétrole) s’est
donné pour mission d’éclairer le grand public sur l’imminence du pic d’extraction du pétrole
et, par voie de conséquence, sur la fin du pétrole à bas prix. Dans une quasi-indifférence
médiatique, pendant deux jours, 300 personnes venues de 40 pays différents ont écouté
géologues, anciens pétroliers, professeurs ou économistes. « La date du peak oil importe peu
», a déclaré Kjell Aleklett, président de l’ASPO, « ce qui est important, c’est l’irrémédiable et
irréversible déclin de la production qui suivra.» Cet ancien cadre pétrolier a enjoint les
institutions en charge de l’énergie de lancer l’alerte au « tsunami des réserves de pétrole ».
L’ASPO nous rappelle que notre économie repose sur le pétrole à bas prix. Or, nous avons
désormais consommé la moitié des ressources pétrolières de la planète. Très bientôt, entre
aujourd’hui et 2015, selon les estimations, nous passerons un pic à partir duquel l’offre ne
pourra plus satisfaire à la demande.
Impasse de développement
Car le pic signifie tout simplement la fin de l’économie de croissance, c’est-à-dire du «
modèle » occidental. En effet, la croissance économique s’arrête là ou commence les limites
physiques de la planète. Les modèles économiques modernes - libéraux et marxistes - qui ont
éliminé la variable écologique de leur raisonnement, se trouvent rattrapés par la réalité. Jean-
Baptiste Say (1767 – 1832), le vulgarisateur d’Adam Smith, affirmait : « Les richesses sont
inépuisables, car, sans cela, nous ne les obtiendront pas gratuitement. Ne pouvant être
multipliées ni épuisées, elles ne sont pas l’objet des sciences économiques. » Nicholas
Georgecu-Roegen [3], le père de la bioéconomie et de la décroissance, en conclura que la «
Page | 140
science économique » est à la fois et pas assez et trop matérialiste. Pas assez matérialiste car
elle ne prend en compte la réalité physique. Trop matérialiste car elle réduit l’humain à sa
seule fonction économique : producteur-consommateur.
En juin 2005, un millier de personnes, dont une grande majorité des jeunes, ont participé à
la « Marche pour la décroissance ». Partis de Lyon, ils sont arrivés un mois plus tard à
Magny- Cours (Nièvre) pendant le Grand Prix de France de Formule 1 pour demander sa
suppression. Cette course automobile constitue le symbole paroxystique de la société de
croissance en réunissant dans une même célébration culte de la compétition, religion de la
technique et règne de l’argent. En compagnie de José Bové, Albert Jacquard, Serge Latouche
et Paul Ariès, les marcheurs ont pointé l’irrationalité de l’idée d’une croissance économique
infinie dans un monde limité. Davantage encore, ils ont dénoncé l’« idéologie de croissance »
qui anéantit tout espoir de vie désirable et possible. Cette croyance occidentale dans un
développement économique — fût-il durable — sans limites constitue une terrible régression
humaine et sociale dont la destruction de la nature n’est que la résultante matérielle.
Maquillages
Ainsi, à une problématique fondamentalement politique, culturelle, philosophique et
spirituelle, nous n’avons de cesse d’apporter des réponses techniques. Cette fuite en avant,
caractéristique de la croissance, et la déresponsabilisation sur la Technoscience ne fait
qu’aggraver la situation [4]. Refusant d’affronter la réalité des problèmes, nous mettons en
place des maquillages éthiques et « verts » qui finissent inéluctablement par devenir la meilleure
garantie du système pour perdurer en lui épargnant une remise en cause réelle. Nombre
d’associations, et au premier rang le parti Les Verts, se sont prêtées (et se prêtent encore) à ces
diversions pour jouir des avantages liés à un discours leur apportant les bonnes grâces des
institutions. Ainsi, plutôt que réfléchir aux causes de destruction du monde, nous ajoutons des
préfixes (éco-développement) ou des qualificatifs (croissance soutenable, propre, ralentie ou
verte – développement durable) à ce qui fait notre maladie. Les concepts d’« alter-
développement » ou d’« autre croissance » ne servant finalement qu’à mieux nous enfoncer
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dans notre problème, en nous confinant à des solutions superficielles. Pourtant, en refusant de
faire face à la réalité physique, mais surtout politique, du monde, notre société pétro-dépendante
présentent tous les risques de sombrer soit dans un modèle autoritaire, soit dans la barbarie.
Pas de contre-système
La décroissance n’est pas l’inverse de la croissance. Une décroissance infinie est aussi
absurde qu’une croissance illimitée. La décroissance est un contre-pied, un « mot obus »
destiné, dans un premier temps, à briser l’« idéologie de croissance » [6]. Ce mot a la charge
symbolique nécessaire pour décloisonner l’enfermement psychique construit par une société
de consommation qui naturalise non seulement la croissance économique et son idéologie. La
première étape - indispensable – est de comprendre que nous devons d’abord nous désaliéner
d’une idéologie considérée comme naturelle alors qu’elle est construite artificiellement.
Oui, avant de construire, la logique de la décroissance cherche à déconstruire. Le préfixe «
dé » de la dé-croissance est révélateur de cette façon d’appréhender les choses : décroire,
décoloniser, désintoxiquer, désaliéner, désencombrer… La première proposition de la
décroissance ne vise donc pas à mettre un contre-système à la place du système, ni une contre-
idéologie de décroissance à la place de l’idéologie de croissance, mais bien au contraire de
l’esprit critique à place de la pensée dogmatique, de la neutralité à la place de la propagande
et du sectarisme.
Négatif, la décroissance ?
Il a beaucoup été reproché au mot décroissance d’être négatif, notre culture marchande
obligeant à « positivation » de la vie. Le « Avec Carrefour je positive » faisant écho à la «
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positive attitude » de notre ancien Premier Ministre Jean-Pierre Raffarin. A ce titre, le Non du
référendum sur le Traité de constitution européenne constitue un espoir : la capacité à dire non
ouvre le champ de penser. Suivant cette même logique, les militants de la décroissance
s’engagent volontiers dans la conquête des contre-pouvoirs. Ces contre-pouvoirs sont aussi
important, si ce n’est plus, que le pouvoir lui-même, car par nature le pouvoir est contraint à
la recherche d’équilibre et de compromis. Nous pensons que le contre-pouvoir n’est pas en
dehors, mais bien une composante principale de la démocratie.
C’est à la condition de « décoloniser son imaginaire » qu’une « société de décroissance »
peut espérer rompre avec l’ « économisme » actuel. La première étape est bien de remettre au
premier plan toutes les dimensions qui fondent notre humanité.
Ensuite, et ensuite seulement, dans un deuxième temps, vient la question de la mise en
œuvre à l’échelle individuelle et collective d’une politique de décroissance. Nous le
martelons, nous n’avons pas de système « clef en main » et, de plus, nous ne souhaitons pas
en concevoir. La société de décroissance démocratique ne se réalisera que progressivement
dans et par le débat, c’est-à-dire dans le conflit sain des idées, en ayant la capacité de se
remettre en cause perpétuellement. Cette absence de système préétabli est souvent perçue
comme une faiblesse par nos camarades marxistes. Foncièrement démocrates, nous pensons
que nous n’avancerons sainement qu’en faisant le chemin au fur et à mesure, pas à pas, et non
en définissant un modèle que nous devrions appliquer.
Appliquer la loi
Néanmoins, nous pouvons fixer des « grands principes » qui nous permettrons d’engager
plus en avant la société vers la décroissance. Le premier est que la société de décroissance
existe déjà : c’est partiellement la loi (dans le meilleur sens du mot). Notre principe est celui
de poser des limites, aussi bien à soi-même qu’à la collectivité. La société de croissance
conduit intrinsèquement à détruire les lois. L’ultra-libéralisme, qui refuse toutes limites
politiques, n’est que la conséquence de l’idéologie de croissance. La décroissance, c’est
commencer par appliquer la loi. Si, tout simplement, la loi était appliquée en Bretagne, l’eau y
serait buvable. Nous sommes tout sauf des aficionados de Nicolas Sarkozy, mais nous devons
reconnaître que lorsque celui-ci a simplement fait appliquer le code de la route et les
limitations de vitesse, le nombre de morts et de blessés a chuté de manière spectaculaire. C’est
aussi une mesure écologique puissante car la réduction de la vitesse réduit la production de
gaz carbonique de manière bien plus conséquente que ne pourraient le faire quelques
mesurettes du développement durable, souvent contre-productive, type « vignette verte », «
jupettes » ou « baladurettes ».
Un deuxième principe de la décroissance est de créer de nouvelles lois afin de définir un
cadre en adéquation avec son projet de société, qui viendront soit s’ajouter aux lois existantes,
soit s’y substituer. De nombreuses « lois de décroissance » ont déjà été mises en place. Quand
le socialiste Claude Evin a fait passer une loi pour la réduction de la consommation de
cigarette, sa loi allait en ce sens. Les propositions du courant pour la décroissance sont
pléthoriques : le SMID, c’est-à-dire le Salaire maximum interprofessionnel de décroissance, la
relocalisation de l’économie, la sortie de l’automobile, une agriculture biologique, la
désindustrialisation au profit d’une économie fondée sur de petites entités de production, la
désaliénation de la consommation comme système idéologique, le renforcement des taxes
douanières, la hausse progressive de taxes sur les carburants, l’interdiction du système de
franchise, la sortie du nucléaire, un nouvelle aménagement du territoire sans mégalopoles, un
protectionnisme « altruiste », etc.
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Vivre simplement
Troisièmement : la limite des lois. Il est évident qu’une société reposant intégralement sur
la régulation par la loi est totalitaire. Qu’il ne sert à rien de faire des lois qui soient
inadéquates par rapport à l’état d’esprit des citoyens ou encore inapplicables. Plus nous
voulons être libres, plus nous devons être responsables. Plus les individus sont responsables et
moins le cadre des lois a besoin d’être oppressif. Le mouvement pour la décroissance ne
pourra pas se fonder uniquement sur la loi — sauf à engendrer un système autoritaire et
oppressif, ce qui est l’exact contraire de l’objectif recherché, c’est-à-dire la promotion de la
non-violence. La culture de la vertu des individus doit donc être un objectif social. Il ne
pourra pas passer entièrement par le politique.
Cet objectif de conscientisation des individus est donc essentiel. Cela doit se traduire, entre
autres, à l’échelle individuelle par la simplicité de vie. « Vivre simplement pour que
simplement les autres puissent vivent », comme le disait Gandhi. Vivre sans télévision, sans
automobile ou sans téléphone portable, en refusant l’avion et tous les besoins créés de toutes
pièces par le système industriel. Sans prise de conscience et traduction en actes — la sobriété
de consommation, la politisation, ou la lutte contre la misère et la richesse — il n’est pas de
solution démocratique possible. La décroissance nécessite donc une véritable « entrée en
résistance » comme l’ont bien compris les jeunes qui ont marché pour la décroissance ce
printemps. La recherche de cohérence de vie était exprimée comme le cœur de leurs
engagements.
Besoin du politique
Mais nous ne pourrons avancer que sur nos deux jambes : l’individuel et le collectif. Pour
l’esprit moderne, la première dimension est plus compréhensible que la seconde.
L’ultralibéralisme conduit à l’ultra-individualisme. Beaucoup de militants sont prêts à manger
bio, à rouler à vélo ou à créer des AMAP, mais peu sont tentés par la politique,
malheureusement perçue négativement. Pourtant, sauf à se condamner à des solutions de
niches réservées à une élite, les militants de la décroissance ne pourront se confronter à la
réalité sociale qu’en étant capable de reconstruire du collectif. C’est-à-dire en se sentant assez
libre pour pouvoir abandonner une partie de leur souveraineté au profit d’un ensemble. Le
paradoxe actuel est que la société de consommation produit des individus aliénés qui refusent
d’abandonner une part de leur aliénation.
Sur tous les plans, l’idée de décroissance fait son chemin. Au plan individuel comme au
plan politique. En novembre 2005, s’est créé le parti pour la décroissance
(http://partipourladecroissance.net) qui visent à construire l’articulation politique du
mouvement pour 2007 et au-delà. « La fin de l’histoire » est bien loin et l’histoire du
mouvement pour la décroissance n’en est qu’à ses débuts.
Vincent Cheynet.
1 – Étude de la banque d’affaires étatsunienne Golman Sachs, numéro 1 mondial des dérivés sur
l’énergie, avril 2005.
2 – Richard Heinberg, The Party is over et Powerdown
3 – Nicholas Georgescu-Roegen, (1906–1994), est l’auteur de La décroissance, Éditions Le sang de
la Terre.
4 – Lire « L’alibi politique des utopies technologiques », Benjamin Dessus, Le Monde
Diplomatique, janvier 2005.
5 – Yves Cochet ,« L’ère du pétrole cher », Le Monde, mardi 12 juillet 2005.
6 – Lire « La décroissance, un mot-obus », Paul Ariès, La Décroissance, n° 26, avril 2005. (liens)
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Contre le développement durable
4 janvier 2005, intervention devant les élèves du Master "Ethique et développement
durable", Lyon III.
Comment critiquer le développement ? Pour répondre à cette question,
j’aimerais vous parler en homme de communication. J’ai été, je vous
l’avoue, pendant 10 ans directeur artistique dans le premier groupe
européen de communication. Rassurez-vous, je suis aujourd’hui un
publicitaire repenti. Mais il me reste de cette époque quelques règles de
communication. Une des plus élémentaires est celle-ci : il y a ce que vous
dîtes, et la façon dont cela va être entendu. Ce qui peut être très différent,
voire opposé. Votre propos peut être entendu dans le sens inverse que
celui que vous pensiez lui donner. Par exemple, imaginons, au hasard,
que j’emploie le mot “développement”. Le dictionnaire le définit ainsi :
rendre plus grand, plus fort, donner de l’ampleur. Voilà qui peut sembler éminemment positif.
Mais si je dis le mot “développement” à notre société actuelle, comment va t-elle
l’entendre ? Ce qui prime dans notre monde est l’économisme. C’est-à-dire que nous vivons
dans un monde plongé dans l’inversion des valeurs, où l’économie est non plus considérée
comme un moyen mais comme une fin en soi. Tous les termes se rapprochant de près ou de
loin à l’économie seront donc d’abord compris dans leur dimension économique. Si je vous
dis croissance, vous entendrez “croissance économique”. Si je vous dis libéralisme, vous ne
penserez pas au libéralisme philosophique développé par les Lumières, le libéralisme qui a
fondé la révolution, vous penserez au libéralisme économique. De la même manière, le terme
développement sera entendu par notre société tout naturellement comme « développement
économique ».
Notre société décrit comme développées les sociétés de consommation. Les autres
habitants du monde sont “en voie de développement” ou “sous-développés”. Ainsi, la
civilisation de l’automobile, de la télévision et du téléphone portable est considérée comme
l’aboutissement logique et inéluctable de toute société humaine. Une nouvelle fois, sous des
mots différents, l’homme blanc dévoile son ethnocentrisme. Le développement réellement
existant n’est en fait que l’occidentalisation du monde.
Et le développement durable ? Il sera logiquement compris comme « développement
économique inscrit dans la durée », assorti d’une couche de peinture verte passée par les
publicitaires pour mieux nous leurrer et nous le faire passer pour écolo. Je vous cite la
définition du “développement durable” donné en 2001 par Michel de Fabiani, président de
British Petroleum France : “Le développement durable, c'est tout d'abord produire plus
d'énergie, plus de pétrole, plus de gaz, peut-être plus de charbon et de nucléaire, et
certainement plus d'énergies renouvelables. Dans le même temps, il faut s'assurer que
cela ne se fasse pas au détriment de l'environnement.”
C’est-à-dire : polluer plus en sauvegardant l’environnement. Comme le précise un grand
écologiste local second adjoint à la mairie de Lyon : “Le développement durable, c'est
concilier la croissance et la protection de l'environnement.”.
Il a été démontré et re-démontré que plus de croissance économique, c'est nécessairement
plus de pollution. La croissance verte, la croissance propre, la croissance soutenable, comme
le développement durable, sont des oxymores, c'est-à-dire une juxtaposition de deux mots
contradictoires.
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Louis Schweitzer, le pédégé de Renault déclarait dans le mensuel "Enjeux Les Echos" en
décembre 2004, “le développement durable n'est ni une utopie ni même une contestation,
mais la condition de survie de l'économie de marché.” Et quand Louis Schweitzer parle “
d’économie de marché ”, il ne parle pas de “ l’économie des marchés ”, une économie à taille
humaine et respectueuse de l’environnement, fondée sur des petites entités économiques, il
parle du capitalisme.
Voici deux ans, le sénateur Marcel Deneux - qui n’est pas un gauchiste mais un monsieur
de droite - concluait ainsi son rapport sur l'évaluation de l'ampleur des changements
climatiques : “De prime abord, le concept de "développement durable" peut rallier à peu
près tous les suffrages, à condition souvent de ne pas recevoir de contenu trop explicite ;
certains retenant surtout de cette expression le premier mot "développement ",
entendant par là que le développement tel que mené jusqu'alors doit se poursuivre et
s'amplifier ; et, de plus, durablement ; d'autres percevant dans l'adjectif "durable" la
remise en cause des excès du développement actuel, à savoir, l'épuisement des ressources
naturelles, la pollution, les émissions incontrôlées de gaz à effet de serre... L'équivoque
de l'expression "développement durable" garantit son succès, y compris, voire surtout,
dans les négociations internationales d'autant que, puisque le développement est
proclamé durable, donc implicitement sans effets négatifs, il est consacré comme le
modèle absolu à généraliser sur l'ensemble de la planète.”
Voici deux ans, le sénateur Marcel Deneux - qui n’est pas un gauchiste mais un monsieur
de droite - concluait ainsi son rapport sur l'évaluation de l'ampleur des changements
climatiques : “De prime abord, le concept de "développement durable" peut rallier à peu près
tous les suffrages, à condition souvent de ne pas recevoir de contenu trop explicite ; certains
retenant surtout de cette expression le premier mot "développement ", entendant par là que le
développement tel que mené jusqu'alors doit se poursuivre et s'amplifier ; et, de plus,
durablement ; d'autres percevant dans l'adjectif "durable" la remise en cause des excès du
développement actuel, à savoir, l'épuisement des ressources naturelles, la pollution, les
émissions incontrôlées de gaz à effet de serre... L'équivoque de l'expression "développement
durable" garantit son succès, y compris, voire surtout, dans les négociations internationales
d'autant que, puisque le développement est proclamé durable, donc implicitement sans effets
négatifs, il est consacré comme le modèle absolu à généraliser sur l'ensemble de la planète.”
Pour les élèves ici présents du « Master Ethique et développement durable », je citerai
aussi la revue Capital. Un article dans leur numéro du mois de juillet 2004 était consacré aux
« métiers d'avenir et comment s'y préparer ». Un de ces métiers est Responsable du
développement durable. Je cite “Idéalistes, s'abstenir ! Le responsable du développement
durable n'est pas là pour sauver la planète, mais pour faire en sorte que l'entreprise
respecte les nouvelles normes de qualité et d'environnement. Et pour éviter les conflits
sociaux ou les polémiques avec les consommateurs.”
Parler de développement, entendu comme croissance économique, pour les pays
occidentaux, est un non-sens. Les pays riches consomment 80 % des ressources naturelles de
la planète tout en ne représentent que 20 % de la population mondiale.
Notre niveau de développement économique sous-entend le pillage systématique du reste
de la Terre et l'asservissement économique de populations entières. Le niveau actuel de “
surdéveloppement ” des pays riches est déjà insupportable pour la biosphère. Il n'est bien sûr
pas réalisable pour les 80 autres % des habitants du globe. D'ailleurs, qui pourraient-ils piller
pour devenir à leur tour développés ?
Je cite Serge Latouche, professeur émérite d’économie à Orsay : “C'est pourquoi le
"développement durable", cette contradiction dans les termes, est à la fois terrifiant et
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désespérant ! Au moins avec le développement non durable et insoutenable, on pouvait
conserver l'espoir que ce processus mortifère aurait une fin, victime de ses
contradictions, de ses échecs, de son caractère insupportable et du fait de l'épuisement
des ressources naturelles... On pouvait ainsi réfléchir et travailler à un
aprèsdéveloppement, bricoler une post-modernité acceptable. En particulier,
réintroduire le social, le politique dans le rapport d'échange économique retrouver
l'objectif du bien commun et de la bonne vie dans le commerce social. Le développement
durable, lui, nous enlève toute perspective de sortie, il nous promet le développement
pour l'éternité !” Cette critique n'est pas nouvelle : en 1993, Serge Latouche titrait déjà un de
ses articles ainsi : “ L’arnaque du développement durable.” Deux ans plus tôt, Nicholas
Georgescu-Roegen, le père de la bioéconomie, nous avertissait déjà : “Il n'y a pas le
moindre doute que le développement durable est l'un des concepts les plus nuisibles”.
Alors, on nous répond “ Oui mais le développement dont nous parlons n’est pas le
développement économique ou l’occidentalisation du monde, c’est un développement humain
ou social, un développement durable, tel qu’il a été défini ”. Le problème est que si vous
décidez d’appeler les marteaux “ tenailles ”, et que vous demandez à vos contemporains de
vous passer une tenaille en l’appelant marteau, cela ne peut pas marcher. Vous ne pouvez pas
vous abstraire du monde dans lequel vous vivez et du sens qu’il donne aux mots. Ainsi, en
employant le terme “ développement durable ”, vous ne faites qu’alimenter la mégamachine à
détruire l’humanité et la nature.
Le système possède une capacité extraordinaire à tout récupérer et il se nourrit d’abord de
toutes les mauvaises contestations.
Ni le développement, ni la croissance, dans leur dimension économique, qui est celle
entendue communément, ne peuvent être durables, car ils sont LA cause du caractère
insoutenable de notre civilisation. “On ne résout pas un problème avec les modes de
pensée qui les ont engendrés” disait Einstein, et nous ne pourrons pas aller vers un monde
plus écolo en proposant comme remède ce qui fait notre maladie.
Alors pourquoi un tel succès pour ce concept ? Auparavant les écologistes étaient écartés
du pouvoir. Il avait un discours trop dérangeant pour l’institution. Le développement durable
permet de concilier tout et son contraire. Il a permis à l’institution de récupérer la critique
écologiste et de la dévoyer. Il a favorisé la création d’une caste de “ développementistes” dans
le politique, l’institution, qui veille à sauvegarder ses intérêts.
La décroissance vient s’opposer à ce fourvoiement. Elle est là pour rappeler que nous
devons cesser de nous déresponsabiliser sur la technoscience. Que la problématique humaine
et écologique est avant tout philosophique et politique. Et donc que les réponses seront
philosophiques et politiques. Ce dont nous avons besoin prioritairement n’est pas de plus de
science et de technique, mais de plus de partage et de sobriété.
Vincent Cheynet.
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Décroissance ou décélération ?
Intervention aux rencontres de Montbrison, février 2005
Sauverons-nous le monde ? Veuillez m’excuser, mais j’en doute fort. Nous le savons, le
défi écologique auquel est confrontée l’humanité est gigantesque, tant par son échelle que par
sa complexité. Personnellement, ce défi me paraît tellement énorme que j’aurais du mal à ne
pas considérer comme potentiellement dangereuse toute personne, ou groupe, qui prétendrait
pouvoir sauver l’humanité de la catastrophe annoncée.
Alors, que peuvent bien motiver malgré cela nos engagements ? Nous le martelons :
l’écologie, la défense de la vie, si elle est bien sûr très importante, n’est pas pour nous
l’objectif ultime. Nous conditionnons cette lutte à des valeurs : et notamment aux valeurs
humanistes et démocratiques. Une écologie dépassant ces préalables humanistes et
démocrates serait pour nous à combattre. Ainsi, le sens premier de notre engagement est de
resituer les choses à leur juste place dans l’échelle des valeurs : l’écologie, oui, mais après
l’humanisme qui fonde notre combat.
La société de consommation nous plonge dans l’inversion des valeurs : la consommation
n’y est plus conçue comme un moyen mais comme une fin en soi. L’économisme nous fait
sombrer dans un monde où l’économie n’est plus un moyen au service l’humain mais devient
le but de toute la société. L’être humain n’y est plus perçu que dans sa fonction économique :
producteur et consommateur. Son bonheur se mesure à l’aune de l’accroissement du Produit
national brut. L’individu est réduit à l’état de tube digestif dont le rôle est d’ingurgiter et de
déféquer un maximum pour augmenter le chiffre de la croissance. La pluridimensionnalité qui
fonde notre humanité, c’est-à-dire nos dimensions culturelles, politiques, philosophiques, est
niée. Voilà bien le sens premier de nos engagements : refuser de voir l’humain ainsi réduit à
sa seule fonction économique.
Face à la société de croissance, nous ne voulons pas en premier lieu lui substituer un autre
modèle économique, la bioéconomie comme modèle économique ayant réintégré le paramètre
écologique. Notre volonté est d’abord de sortir de ce système d’inversion des valeurs.
L’économie est très importante, bien sûr, et nous devons nous y intéresser, mais elle est
seconde. Si nous ne la resituons pas à cette place de moyen comme préalable à toute réflexion
sur l’économie, nous ne ferons que nous enfoncer dans cette inversion des valeurs. Le
comptable n’a pas à dicter ses choix au citoyen. Ainsi, la décroissance ne prétend pas apporter
un contre-système global à l’idéologie de la société de consommation. La décroissance est un
mot pour interpeller nos contemporains afin de mettre en évidence l’absurdité de
l’économicisme. Nous ne voulons pas bâtir une contre-système idéologique mais bien au
contraire rétablir l’esprit critique pour pouvoir passer à une phase de proposition. C’est
pourquoi nous combattons si ardemment les concepts de croissance verte, propre, durable, le
développement durable, soutenable, etc. Car sous couvert d’éthique, ils nous enferment dans
le primat de l’économie. Ainsi recouvert d’une couche de peinture verte et affublé d’un label
éthique, ce qui est la racine même de l’injustice et la destruction devient d’autant plus difficile
à combattre. Le système possède une capacité formidable à générer de fausse contestation
pour mieux le légitimer. Il cherche à nous enfermer dans des approches superficielles en
psychologisant ceux qui se placent dans une contradiction réelle. Nous connaissons la
rengaine des médias dominants : radicalité égale extrémisme égale névrose, etc.
Dans le dernier numéro de La Décroissance – 2 euros dans tous les bons kiosques – nous
citons Noam Chosmky. Il écrit «La façon la plus intelligente de maintenir la passivité des
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gens, c’est de limiter strictement l’éventail des opinions acceptables, mais en permettant un
débat vif à l’intérieur de cet éventail et même d’encourager des opinions plus critiques et
dissidentes. Cela donne aux gens l’impression d’être libres de leurs pensées, alors qu’en fait,
à tout instant les présupposition du système son renforcés par les limites posées au débat».
L’idée démocratique qui repose sur le débat, conflit positif, est ainsi pervertie. La «
décélération » repose sur cette même logique : elle nous promet de ménager la chèvre et le
chou. La décélération rassurera sans doute l’institution. La décélération, ce serait la croissance
avec les avantages de la décroissance. Elle séduira les personnes qui veulent faire carrière
dans l’écologie politique en promettant à leur concitoyen le beurre et l’argent du beurre. La
décélération est en fait une nouvelle formule de style : un oxymore en un mot. Elle traduit une
nouvelle fois notre incapacité d’accepter le dissensus et notre volonté de marier les contraires.
La décélération est comme la croissance soutenable ou le développement durable, elle ne fait
que mieux nous enfermer dans l’économisme.
Bien sûr, tout cela est difficile pour les économistes. Dans le monde de la religion
économique, cela suppose de les faire chuter de leur statut de Grand prêtre. Kalle Lasn de la
Media Foundation dit «Il faut tuer les économistes» ; rassurez-vous il ajoute :
«métaphoriquement s’entend». Nous devons tuer le petit économiste qui est en nous, c’est-à-
dire le comptable qui veut prendre la place du citoyen, de l’être humain.
Vincent Cheynet.
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Quels savoirs critiques contre l’économie dominante ?
Bonjour,
Je fais partie du Comité rédactionnel du journal La Décroissance que vous connaissez
peut-être.
Dans notre journal, nous nous en prenons à une forme d’« économie dominante », pour
reprendre l’intitulé de cette table ronde, c’est-à-dire plus précisément à l’économie de
croissance. Nous pouvons affirmer sans risque que cette économie de croissance est même «
ultra-dominante », car, contrairement à l’ultra –libéralisme, elle transcende les clivages
politiques. La croissance est l’objet d’un véritable consensus de l’extrême gauche à l’extrême
droite en passant par l’extrême centre. Dans la société civile aussi, le Medef comme tous les
syndicats, communie dans l’adoration de la Croissance économique.
Pourtant, comment encore croire qu’une croissance infinie est possible dans un monde
limité, et a fortiori quand nous touchons les limites de ce monde, si nous ne les avons déjà pas
dépassées ? Nous savons tous qu’une petite minorité d’humains, les pays riches, consomme
l’essentiel des ressources naturelles de la planète. C’est bien évidemment à eux que s’adresse
la décroissance. La décroissance a pour sens le partage.
Nous savons aussi que nous extrayons aujourd’hui trois fois trop de matières premières
minérales à l’échelle planétaire pour vivre de façon pérenne. Le mode de vie des sociétés de
consommation, c’est-à-dire pour schématiser grossièrement celui de l’automobile, est
insoutenable pour la planète. Il est bien sûr impossible à généraliser. Je ne vais pas ici dresser
à nouveau un tableau alarmiste de la situation écologique de notre planète. Je vous renvoie
pour cela à des livres comme Comment ne plus être progressiste sans devenir réactionnaire
de Jean-Paul Besset ou encore le très bon ouvrage Pétrole apocalypse du député des Verts
Yves Cochet.
Quelles sont nos réactions face à l’impasse physique de l’économie de croissance ?
Les économistes, les médias dominants, nos citoyens et leurs représentants, se
déresponsabilisent actuellement sur la science en espérant des solutions techniques face à
cette impasse physique. La croissance économique comme religion se conjugue avec le
scientisme, c’est-à-dire une vision pervertie de la science : une science se fondant non plus sur
le doute mais sur la croyance en sa toute puissance.
Je suis souvent surpris de cet enfermement dans l’économie dont nous faisons preuve,
même dans nos milieux, qui se pensent souvent comme la contestation la plus radicale du
capitalisme. Face à l’ultra-libéralisme et ses ravages, nous avons tendance à opposer
immédiatement d’autres modèles économiques. C’est oublier que l’économie ne fait pas toute
une politique. Une politique se fonde d’abord sur des valeurs. Pour nous, qui sommes très
attachés à la République, ces valeurs sont bien sûr la Liberté, l’Egalité et la Fraternité. Ces
valeurs ne seront jamais réductibles à une lecture comptable. Au contraire, leur mise en
pratique conduit souvent à la réduction du Produit national brut. La loi Evin, qui interdit la
consommation de tabac dans lieux publics, induit une réduction de la consommation, tous
comme les lois sur la réduction de la vitesse sur les routes.
Abandonner le discours des valeurs, donc du sens, est le plus court chemin vers la barbarie.
Le cynisme, le nihilisme, le relativisme total, l’indifférenciation, la négation de l’universalité
de l’Homme y concourent. Je vois la montée de cette barbarie, notamment à travers
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l’incapacité croissante de nombre de nos contemporains de distinguer l’Homme de l’animal.
Nous la trouvons aussi dans l’indistinction entre l’adulte et l’enfant ou dans la négation de
l’altérité homme-femme.
A travers le travail de notre publication La Décroissance, et plus largement dans le
mouvement des Objecteurs de croissance, nous refusons donc le déterminisme économique.
Bien sûr, cela ne veut en aucun cas dire que nous négligeons l’économie. L’économie, comme
la science, est très importante, mais seconde dans notre échelle des valeurs.
Pour preuve de notre attachement à la rationalité nous nous appuyons notamment sur les
analyses du mathématicien américano-roumain Nicholas Georgescu-Roegen, le père de la
théorie bioéconomique. Cet éminent professeur a été mis au ban de la communauté des
économistes pour avoir réintégré la physique dans la « science économique ».
Nicholas Georgescu-Roegen avait coutume de répéter que ce qui est appelé « science
économique » est à la fois pas assez et trop matérialiste. Pas assez matérialiste car le
paramètre écologique n’est quasiment pas pris en compte dans ses raisonnements, et trop
matérialiste car la « science économique » mesure le bonheur humain à l’aune de
l’augmentation du Produit national brut et réduit l’Homme au rôle d’agent économique.
Ce qui est appelée « science économique » est depuis 200 ans antiphysique car ses
différents modèles modernes ne tiennent compte ni des limites des ressources naturelles ni de
la loi d’entropie de dégradation de la matière et de l’énergie. Si « Rien ne se perd, rien ne se
crée, tout se transforme » (Lavoisier) une richesse est inéluctablement perdue après sa
combustion et devient une pollution, comme avec le pétrole. C’est la seconde loi de la
thermodynamique de Sadi Carnot.
La « science économique » doit donc réintégrer dans ses paramètres la physique.
Néanmoins, Nicholas Georgescu-Roegen insistait sur l’idée que cette prise en compte des lois
de la physique par l’économie ne pourrait se faire sans renouer avec une certaine sagesse
humaniste. La condition de la décroissance économique des pays surconsommateurs est donc
le refus de voir l’Homme enfermé dans sa fonction de consommateur mais, bien au contraire,
de promouvoir la multidimensionnalité de notre condition. La décroissance milite donc
d’abord pour la sortie de l’économisme, c’est-à-dire que nous voulons remettre l’économie à
la place que nous lui jugeons bonne, c’est-à-dire seconde. La décroissance n’est donc pas
l’inverse de la croissance, ce qui est une évidence pour nous, mais que nous devons toujours
repréciser. Bien évidemment une décroissance infinie est aussi stupide qu’une croissance
infinie. La décroissance est un « mot obus » comme le dit Paul Ariès dans son livre
Décroissance ou Barbarie. C’est un contre-pied symbolique pour communiquer ensuite un
discours forcément nuancé. Faire acte de communication en employant le registre symbolique
n’a rien de péjoratif, au contraire, c’est essentiel tant pour exprimer les valeurs que nous ne
pouvons comprendre qu’à travers un discours imagé que pour communiquer vers le plus
grand nombre.
Certes, nous nous opposons à la croissance économique, néanmoins c’est bien de cette «
idéologie de croissance » dont les Objecteurs de croissance se font avant tout les
contempteurs. L’humain ne se structure, en tant que personne et en tant que société, qu’en
étant capable de s’autolimiter et de partager. Gandhi disait « La civilisation, au vrai sens du
terme, ne consiste pas à multiplier les besoins, mais à les limiter volontairement. C'est le seul
moyen pour connaître le vrai bonheur et nous rendre plus disponible aux autres. Il faut un
minimum de bien-être et de confort ; mais, passé cette limite, ce qui devrait nous aider
devient une source de gêne. Vouloir créer un nombre illimité de besoins pour avoir ensuite à
les satisfaire n'est que poursuite du vent. Ce faux idéal n'est qu'un traquenard. ». La planète
serait mille fois plus vaste notre discours sur l’autolimitation et le partage n’en demeurerait
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pas moins central. L’autolimitaion est la condition de la liberté. Avant d’être un discours
écologique dans le sens scientifique du terme, le discours de la décroissance participe d’abord
d’une volonté d’humanisation.
Le psychiatre belge Jean-Pierre Lebrun est l’auteur d’un livre remarquable intitulé Un
monde sans limites. Il montre dans son ouvrage les pathologies psychiques, humaines et
sociales engendrées par cette idéologie du sans limite qui traverse notre société. La montée de
l’obésité chez les enfants en est un des exemples les plus révélateur.
L’idéologie du développement économique et de la croissance sans limites est donc
foncièrement régressive. Face à ses dégâts, plutôt que de la remettre en cause, des
publicitaires la maquillent en lui ajoutant des préfixes, éco-développement ou alter croissance,
ou des qualificatifs, croissance verte, propre, développement durable, soutenable, etc. Tous
ces maquillages renvoient invariablement à des solutions techniques et évitent de parler de
l’essentiel.
Or, ce dont nous avons besoin n’est pas de davantage de technique mais davantage de
partage et de sobriété, c’est-à-dire davantage de politique.
Pour répondre à l’intitulé de cette table ronde « Quels savoirs critiques contre
l’économie dominante ? », nous pourrions nous aider de l’analyse de Nicholas Georgescu-
Roegen en 2 points essentiels.
Le premier « savoir » serait le savoir scientifique. Celui du triomphe de la Raison de nos
amis Les Lumières dont nous nous voulons dans la filiation. L’économie doit intégrer dans
ses raisonnements la physique. Elle doit prendre en compte la limite des ressources naturelles
et la loi d’entropie.
Mais cette réintroduction des lois de la physique dans l’économie ne peut être que
secondaire par rapport à notre discours premier qui est de remettre les valeurs républicaines
au cœur de la politique. L’économie est certes très importante, mais une très importante
servante au service de l’Homme pluridimensionnel. Employer ce mot de valeurs ne renvoie
pas à une posture religieuse. La République s’est fondée sur des valeurs. Les valeurs
renvoient l’Homme à sa spécificité essentielle, c’est-à-dire à sa capacité à exercer son libre-
arbitre. À faire le choix entre ce qui lui paraît plus ou moins bien ou plus ou moins mal. Les
valeurs renvoient l’Homme à ce qui le fonde : sa liberté fondamentale, au-delà de tous les
déterminismes.
Donc, j’aimerais que ces « savoirs critiques contre l’économie dominante » invitent
d’abord à ce que les modèles économiques, quels qu’ils soient, ne soient justement plus
dominants. Et que les savoirs, la sagesse, la culture, l’esprit critique, la responsabilité, les
valeurs, le sens, bref l’humain soient eux bien dominants sur l’économie.
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Décroissance et démocratie
Au cours des six derniers mois, la revue Alternatives économiques a consacré deux
articles à la décroissance (1). Tout en évacuant soigneusement les questions soulevées, les
auteurs décrivent la décroissance soutenable comme nécessairement antidémocratique.
Pourtant, les défenseurs du concept de décroissance ont justement bâti leur
argumentaire autour de la priorité à accorder de la défense de la démocratie et de
l'humanisme. Il s'agit de la raison même d'être de cette idée : " Si nous ne rentrons pas
dans une décroissance économique choisie aujourd'hui, dont la condition est une
croissance des valeurs humanistes, nous courrons tous les risques d'avoir une décroissance
imposée demain, jointe à une terrible régression sociale, humaine et de nos libertés. " "
Plus nous attendrons pour nous engager dans la "décroissance soutenable", plus le choc
contre la fin des ressources sera rude, et plus le risque d'engendrer un régime éco-
totalitaire ou de s'enfoncer dans la barbarie sera élevé.(2) "
Pourtant, en quoi la décroissance économique serait-elle nécessairement antidémocratique?
Les régimes totalitaires ne cherchent jamais à réduire leur outil militaro-industriel. Bien au
contraire, par essence, la politique économique de tous les régimes tyranniques du XXe siècle
(stalinisme, fascisme, nazisme, ultra nationalisme japonais, etc.) a toujours eu pour fondement
la recherche d'une croissance maximale. Dictatures et recherche de puissance sont
irrémédiablement liées, indissociables. Au contraire, la décroissance s'inscrit dans la
philosophie non-violente, qui est, elle, par nature antiautoritaire. Elle se situe clairement dans
une volonté de non-puissance, ce qui n'est pas l'impuissance. La personnalité politique la plus
proche des idées de la décroissance (autosuffisance, simplicité volontaire) est sans aucun
doute Gandhi, démocrate mort assassiné à force de combattre des systèmes oppresseurs. La
mouvance philosophique qui porte actuellement l'idée de décroissance économique en France
(Silence, L'écologiste, Casseurs de pub, La ligne d'Horizon. . .) est justement la plus proche
des idées gandhiennes.
De plus, dans une organisation démocratique, les tenants de l'abondance (croissance)
devraient partager leur temps de parole avec les défenseurs de la sobriété (décroissance). C'est
la condition d'un équilibre réel. Or, la théorie de la croissance occupe la totalité du temps. Dès
que les partisans de la décroissance pointent le nez, les chiens de gardes aboient.
Il est à craindre que ce type de reproches ne se développe au fur et à mesure de la
diffusion dans la société du concept de décroissance. Pourquoi ?
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sans provoquer de drame. Mais ce n'est en pas fuyant la dure réalité que nous nous sauverons
de pouvoirs tyranniques. Bien au contraire, plus nous attendrons pour faire face à la réalité,
plus les risques de les voir survenir seront élevés.
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sur la simplicité volontaire et l'humilité porte moins en lui les gènes de la dictature, qui
couvent plus volontiers dans les systèmes idéologiques fondés sur la recherche de puissance.
De plus, cette idée impose de resituer la réalité du pouvoir, elle renvoie les individus à leurs
responsabilités, elle aide à " réintroduire le social, le politique dans le rapport d'échange
économique retrouver l'objectif du bien commun et de la bonne vie dans le commerce social. "
(10). La décroissance oblige aussi de distinguer la réponse institutionnelle de la réponse
militante, donc de concevoir que nous ne pouvons pas avoir de solution totale, en cela aussi
elle est antitotalitaire.
Les terrains essentiels sont les plus glissants, c'est pour cela qu'il faut être d'autant plus
vigilant en s'y confrontant. Mais le plus grand des dangers demeure le refus de les aborder,
effrayé devant ces risques. Et ce n'est pas en vivant dans le mensonge que nous nous
protégerons. Une approche qui se cantonne à la superficialité produira inexorablement des
chaos, qui eux seront porteurs du risque totalitaire.
Vincent Cheynet
(1) - Alternatives économiques : Le développement est-il soutenable ? Septembre 2002, Jacques
Généreux.
(2) - La décroissance soutenable - Silence n°280 - Bruno Clémentin et Vincent Cheynet.
(3) - Jacques Ellul, l'homme qui avait presque tout prévu - Jean-Luc Porquet - Editions le cherche
midi - 2003.
(4) - La publicité est le vecteur de l'idéologie dominante. Cette dernière reproduit au c¦ur même de
la société sa logique antidémocratique. La publicité "psychiatrise" ses dissidents en les qualifiant
implicitement le plus souvent de "malades mentaux". Mais quelquefois, elle le fait explicitement,
ainsi, une association d'agence conseil en communication décrivait voici quelques années, à travers
une campagne de publicité, la publiphobie comme une "maladie" (mentale). Le terme publiphobie a
été créé par les publicitaires : une phobie est une pathologie.
(5) - Même dans une pure théorie, une croissance complètement dématérialisée s'avère tout aussi
impossible. En effet, elle conduit à une accélération infinie des échangesä jusqu'à ce que l'humain
décroche. Un phénomène qui existe déjà dans nos sociétés où l'accélération temporelle produite par le
système Technique éjecte les plus faibles d'entre nous, incapables de suivre un rythme de moins en
moins humain et naturel.
(6) - Point d'efficacité sans sobriété - François Schneider - Silence n°280.
(7) - Aldous Huxley, Retour au meilleur des mondes - Librairie Plon, 1959, p. 169.
(8) - Les scénarios de l'écologie - P. 72 - Dominique Bourg - Editions Hachette, 1996. Ce livre est
de symptomatique de ce " libéral-totalitarisme " : sous couvert d'une dénonciation des dérives
potentielles, et réelles, de l'écologie, il impose le dictat de la Technique en défendant par exemple les
O.G.M. - p.108.
(9) - " La guerre entre l'homme et la Terre est d'ores et déjà engagée " - Lester R. Brown - Le
Monde, 27 février 1996.
(10) - Serge Latouche - Pour en finir, une fois pour toute, avec le développement. - Le Monde
Diplomatique - Mai 2001.
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La Pub, machine à casser
Vincent Cheynet
« Quoi ? tu te bas contre la pub ? Tu t’ennuies ? Mais il y a mille autres sujets tellement
plus importants ! La pub, c’est marrant. Moi, j’aime bien ! ». Résister à la pub, ce n’est
pas forcément facile. La plupart de nos amis n’ont pas conscience que, loin d’être ce truc
rigolo et distrayant que nous vantent les publicitaires, elle est un enjeu de société
majeur. La pub, c’est une pollution d’autant plus dangereuse qu’elle est souvent
invisible. Elle s’attaque à notre cerveau. Elle nous conditionne. Elle formate et normalise
notre inconscient collectif. La pub, c’est la machine à casser.
Pour mieux nous aliéner et nous rendre esclaves de la consommation, la pub ne cesse de
nous parler de liberté. Mais la seule liberté que nous laisse la pub, c’est celle de consommer,
c’est celle de choisir entre Coca et Pepsi–Cola. La pub, c’est Le Meilleur des mondes
d’Aldous Huxley combiné à 1984 de George Orwell.
Page | 159
qui la refusent n’ont plus la parole que dans des médias confidentiels. Pourquoi ne lit-on
jamais d’article comme celui-ci dans les journaux les plus connus ? Ainsi, la pub transforme
la presse en catalogue publicitaire qui noie la presse libre et indépendante du pouvoir de
l’argent. La pub, elle est la tueuse de la liberté de la presse.
Tous intoxiqués
La première étape pour se libérer de la pub est de comprendre que nous sommes tous
conditionnés. Ceux qui le nient sont généralement les premières victimes. Il faut avoir la force
de se reconnaître faible. Pour nous qui sommes si orgueilleux, c’est dur ! Nous connaissons
tous des milliers de logos, de slogans publicitaires. Ils sont entrés bien au fond de notre
inconscient à force de matraquage. « Seb, c’est… » « Du pain, du vin, du… ». Par contre,
combien d’entre nous sont encore capables de nommer dix espèces d’arbres ? Et ce n’est pas
seulement de slogans que nous sommes imprégnés, mais de toute l’idéologie publicitaire :
l’amour fanatique du nouveau, nécessaire pour nous faire jeter des choses encore utiles et en
acheter de nouvelles, la croyance dans la toute-puissance de la science…
Si nous ne prenons pas conscience de cela, nous chercherons à résoudre les problèmes avec
les maux qui les ont engendrés. Notre monde accepte bien avec le sourire certaines
critiques… à condition qu’elles ne fassent que le conforter. Ne tombons pas dans le piège ! La
pub et les médias nous ont inculqué une véritable croyance : celle du fantasme de la toute-
puissance de la science. Aussi, à chaque problème que nous rencontrons, nous avons
naturellement tendance à apporter une réponse technique. Et, en apportant des réponses
techniques à des problèmes philosophique ou politiques, nous aggravons la situation, car notre
réponse est alors inadaptée. Les bonnes réponses sont donc avant tout philosophiques et
politiques, comme le partage et la sobriété.
Page | 162
La décroissance soutenable
La contestation de la croissance économique est un fondement de l'écologie politique.
Il n'est pas de croissance infinie possible sur une planète finie. Trop dérangeante, car en
rupture radicale avec notre développement actuel, cette critique fut vite abandonnée au
profit de concepts plus souples, comme le "développement durable". Pourtant,
rationnellement, il n'existe guère d'autres voies pour les pays riches (20 % de la
population planétaire et 80 % de la consommation des ressources naturelles) que de
réduire leur production et leur consommation afin de "décroître".
Il n'est pas besoin d'être économiste pour comprendre qu'un individu, ou une collectivité,
tirant la majeure partie de ses ressources de son capital, et non de ses revenus, est destiné à la
faillite. Tel est pourtant bien le cas des sociétés occidentales, puisqu'elles puisent dans les
ressources naturelles de la planète, un patrimoine commun, sans tenir compte du temps
nécessaire à leur renouvellement. Non content de piller ce capital, notre modèle économique,
fondé sur la croissance, induit en plus une augmentation constante de ces prélèvements. Les
économistes ultra-libéraux comme les néo-marxistes ont éliminé de leurs raisonnements le
paramètre «nature», car trop contrariant. Privé de sa donnée fondamentale, notre modèle
économique et social se trouve ainsi déconnecté de la réalité physique et fonctionne dans le
virtuel. Les économistes vivent en fait dans le monde religieux du 19e siècle où la nature était
considérée comme inépuisable. Nier la réalité au profit d'une construction intellectuelle est le
propre d'une idéologie. Nous pouvons donc considérer que l'économie actuelle est avant tout
de nature idéologique, fût-ce par défaut. La réalité est plus complexe, car le système
économique est en fait largement livré à lui-même, sans contrôle politique.
Page | 163
avons déjà prélevé et transformé une quantité de minerais considérable. La masse d'objets
produits constitue déjà un formidable potentiel de matière à recycler.
L'objectif de l'économie saine peut nous sembler un horizon utopique. En fait, nous avons
au maximum 50 ans pour y parvenir si nous voulons sauvegarder l'écosystème. La biosphère
ne négocie pas de délais supplémentaires. Il reste, au rythme de consommation actuel, 41
années de réserves prouvées de pétrole (1), 70 années de gaz (2), 55 années d'uranium (3).
Même si ces chiffres peuvent être contestés, nous nous dirigeons vers le terme de la plus
grande partie des ressources planétaires à brèves échéances si nous ne changeons pas
radicalement de cap. Contrairement au 20e siècle, nous consommons désormais plus de ces
ressources que nous en découvrons de nouvelles. De plus, Il est prévu, d'ici à 20 ans, un
doublement du parc automobile mondial ainsi qu'un doublement de la consommation
énergétique mondiale. Enfin, plus nous approchons du terme des ressources, plus celles-ci
sont difficilement extractibles. Il reste que le plus grand danger semble aujourd'hui plus les
dommages que nous faisons courir au climat que l'épuisement des ressources naturelles.
Le théoricien de la décroissance
L'économiste roumain Nicholas Georgescu-Roegen est le père de la décroissance (4).
Nicholas Georgescu-Roegen distingue la «haute entropie», énergie non disponible pour
l'humanité, de la «basse entropie» énergie disponible. Il démontre simplement que chaque fois
que nous entamons notre capital naturel, comme les énergies de stock, nous hypothéquons les
chances de survie de nos descendants. «Chaque fois que nous produisons une voiture, nous le
faisons au prix d'une baisse du nombre de vies à venir». Il met en évidence les impasses de la
"croissance zéro" ou de "l'état stable" que prônent des écologistes. En effet, même si nous
stabilisions notre économie, nous continuerons à puiser dans notre capital.
La décroissance soutenable
Tout le problème consiste à passer d'un modèle économique et social fondé sur l'expansion
permanente à une civilisation «sobre» dont le modèle économique a intégré la finitude de la
planète. Pour passer de notre civilisation à l'économie saine, les pays riches devraient
s'engager dans une réduction drastique de leur production et de leur consommation. En termes
économiques, cela signifie entrer dans la décroissance. Le problème est que nos civilisations
modernes, pour ne pas générer de conflits sociaux, ont besoin de cette croissance perpétuelle.
Le fondateur de la revue The Ecologist, l'écologiste millionnaire et conservateur Edwards
Goldsmith avance qu'en réduisant de 4 % par an et pendant 30 ans la production et la
consommation, nous aurions une chance d'échapper à la crise climatique. «avec un minimum
de volonté politique» (5). Facile à dire sur le papier, fût-il recyclé ou simplement blanchi sans
chlore ! La réalité sociologique est tout autre. Même les riches des pays riches aspirent à
consommer toujours plus. Et ce n'est pas «un minimum de volonté politique» qui serait
nécessaire si un groupe désirait conduire cette politique d'en haut, mais bien un pouvoir
totalitaire. Celui-ci aurait toutes les peines pour contrer une soif sans fin de consommation
attisée par des années de conditionnement à l'idéologie publicitaire. A moins de rentrer dans
une économie de guerre, l'appel à la responsabilité des individus est la priorité. Les
mécanismes économiques conduits par le politique auront un rôle fondamental à jouer, mais
demeureront secondaires. Le tournant devra donc s'opérer "par le bas", pour rester dans la
sphère démocratique.
Edwards Goldsmith affirme aussi que seule une crise économique mondiale pourrait
retarder la crise écologique globale si rien n'est entrepris. L'histoire nous démontre que les
Page | 164
crises ont rarement des vertus pédagogiques et qu'elles engendrent le plus souvent des conflits
meurtriers. L'humain en situation périlleuse privilégie ses instincts de survie, au détriment de
la société. La crise de 1929 a amené au pouvoir Hitler, les nazis, les fascistes, les franquistes
en Europe et les ultras nationalistes au Japon. Les crises appellent des pouvoirs forts avec
toutes les dérives qu'ils engendrent. Tout l'objectif consiste, au contraire, à éviter la régulation
par le chaos. C'est pourquoi, cette décroissance devra être «soutenable». C'est-à-dire qu'elle ne
devra pas générer de crise sociale remettant en cause la démocratie et l'humanisme. Rien ne
servirait de vouloir préserver l'écosystème global si le prix est pour l'humanité un
effondrement humain. Mais plus nous attendrons pour nous engager dans la "décroissance
soutenable", plus le choc contre la fin des ressources sera rude, et plus le risque d'engendrer
un régime éco-totalitaire ou de s'enfoncer dans la barbarie sera élevé.
Un exemple de décroissance chaotique est la Russie. Ce pays a réduit de 35 % ses
émissions de gaz à effet de serre depuis la chute du mur de Berlin (6). La Russie s'est
désindustrialisée. Elle est passée d'une économie de superpuissance à une économie pour une
large part de survivance. En terme purement écologique, c'est un exploit. En terme social,
c'est loin d'être le cas. Les pays riches devront tenter de diminuer leur production et leur
consommation sans faire imploser leur système social. Bien au contraire, ils devront le
renforcer d'autant dans cette transition difficile pour tendre à plus d'équité. Une chose semble
sûre : pour atteindre "l'économie saine", la décroissance des pays riches devra être durable.
Un exemple : l'énergie
Plus des trois quarts des ressources énergétiques que nous utilisons aujourd'hui sont
d'origines fossiles. Ce sont le gaz, le pétrole, l'uranium, le charbon. Ce sont des ressources
non-renouvelables, ou plus exactement au taux de renouvellement extrêmement faible. En
tout cas sans rapport aucun avec notre utilisation actuelle. L'économie saine nous impose de
cesser ce pillage. Nous devons réserver ces ressources précieuses pour des utilisations vitales.
De plus, la combustion de ces ressources fossiles désagrège l'atmosphère (effet de serre et
autres pollutions) et entame par cet autre biais notre capital naturel. Quant au nucléaire, outre
le danger que font peser ses installations, il produit des déchets à durée de vie infinie à
l'échelle humaine (plutonium 239, demi-vie 24 400 ans, Iode 129, durée de demi-vie 16
millions d'années). Le principe de responsabilité, qui définit l'âge adulte, veut que nous ne
développions pas une technique non maîtrisée. Nous n'avons pas à léguer à nos descendants
une planète empoisonnée pour la fin des temps.
Par contre, nous aurons droit aux énergies «de revenu», c'est-à-dire le solaire, l'éolien et, en
partie, la biomasse (bois) et un peu d'hydraulique. Ces deux dernières ressources devant se
partager avec d'autres utilisations que la seule production d'énergie.
Cet objectif n'est atteignable que grâce à une réduction drastique de notre consommation
énergétique. Dans une économie saine, l'énergie fossile disparaîtrait. Elle serait réservée à des
usages de survie comme les usages médicaux. Le transport aérien, les véhicules à moteur à
explosion seraient condamnés à disparaître. Ils seraient remplacés par la marine à voile, le
vélo, le train, la traction animale (quand la production d'aliments pour les animaux est
soutenable). Bien entendu, toute notre civilisation serait bouleversée par ce changement de
rapport à l'énergie. Il signifierait la fin des grandes surfaces au profit des commerces de
proximité et des marchés, des produits manufacturés peu chers importés au profit d'objets
produits localement, des emballages jetables au profit des contenants réutilisables, de
l'agriculture intensive motorisée au profit d'une agriculture paysanne extensive. Le
réfrigérateur serait remplacé par une pièce froide, le voyage aux Antilles par une randonnée à
Page | 165
vélo dans les Cévennes, l'aspirateur par le balai et la serpillière, l'alimentation carnée par une
nourriture quasiment végétarienne, etc.
Au moins pendant la période de réorganisation de notre société, la perte de l'énergie fossile
entraînera un accroissement important de la masse de travail pour les pays occidentaux, et
ceci même en intégrant une diminution considérable de la consommation. Non seulement
nous ne disposerions plus de l'énergie fossile, mais en plus la main d'¦uvre peu chère des pays
du tiers-monde ne serait plus disponible. Nous aurions alors recours à notre énergie
musculaire
Au régime
Environ un tiers de la population américaine est obèse. Les Américains se sont lancés à la
recherche du gène de l'obésité pour résoudre ce problème de manière scientifique. La bonne
solution est bien sûr d'adopter un meilleur régime. Ce comportement est tout à fait
symptomatique de notre civilisation. Plutôt que de remettre en cause notre mode de vie, nous
poursuivons une fuite en avant à la recherche de solutions techniques afin de répondre à un
problème culturel. De plus, cette folle fuite en avant ne fait qu'accélérer le mouvement
destructif. En fait, même si la décroissance nous semble impossible, la barrière se situe plus
dans nos têtes que dans les réelles difficultés à la mettre en place. Sortir l'opinion d'un
conditionnement idéologique fondé sur la croyance en la science, le nouveau, le progrès, la
consommation, la croissance conditionne cette évolution.
La priorité est donc de s'engager à l'échelle individuelle dans la simplicité volontaire. C'est
en changeant nous-mêmes que nous transformerons le monde.
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10 objections majeures au "commerce équitable"
1 - Le commerce " équitable" est inéquitable. En effet, pour qu'un échange soit
réellement équitable, les conditions de protection sociale et de rémunération des
individus qui produisent devraient être identiques à celles des personnes qui
consomment.
Exemple : selon le site MaxHavelaar, www.maxhavelaarfrance.or, au prix actuel, il faut trois
cents ans à un Manuel, producteur local en Colombie, pour gagner 15 000 euros (environ la
rémunération moyenne annuelle chez nous) .Manuel reçoit, au nom du commerce équitable,
d'après les chiffres fournis par Max Havelaar, 3 fois plus que ce que lui donne le marché*, il ne
lui faudra donc plus, au prix du marché équitable que. . . cent ans ! Pour être vraiment équitable,
le prix du paquet de café (de 250g, dans l'exemple Max Havelaar) devrait être acheté 100 fois
plus cher - 19 euros - et être vendu à Pierre, en France - 21,8 euros. Pierre ne le paye aujourd'hui
que. . . 2,35 euros. Ce commerce est donc simplement "moins inéquitable ".
Les coûts d'importation, de torréfaction et de distribution restent, eux, quasiment
identiques.
* Selon la revue Silence, l'excédent de revenu par rapport à un producteur "classique "est
de 4 euros par mois.
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banane ? Celle-ci est perdue pour le sol du Costa Rica qu'elle aurait du enrichir en compostant
!***
* Max Havelaar importe aussi par exemple du miel ou du riz, produits que l'on trouve dans
nos régions.
** Max Havelaar importe des dictatures zimbabwéenne et kényanne vers la Suisse, des
fleurs " commerce équitable ". Ces fleurs sont réfrigérées et acheminées en avion pour rester
fraîches ! La culture des fleurs se fait sous serre avec force produits toxiques comme les
pesticides, qui sont connus pour provoquer des évanouissements chez les ouvriers ,des
allergies, des eczémas, des affections respiratoires, des travails ont dénoncées par les ONG.
(Source revue Silence n° 274, p. 24)
*** Ce sont ainsi d'énormes quantités d'humus qui sont perdues pour les pays producteurs.
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7 - Max Havelaar cautionne la grande distribution
Exemple : Monsieur et Madame Grandval avaient un peu mauvaise conscience en se
rendant en voiture à Auchan le samedi. Ils savaient que, d'une part, cela ne favorise pas leur
coopérative, les paysans au marché ou encore les commerces de proximité, et que, d'autre
part, ils faisaient tourner la grande distribution avec toutes ses conséquences :
déshumanisation, impact écologique (automobile obligatoire pour y aller, transport routier,
flux tendus, agriculture intensive), mal économie, etc. Ils savaient aussi très bien que ce type
de distribution dans les pays riches est la cause de bien des maux dans les pays du Sud.
Désormais, grâce au paquet de café Max Havelaar* qu'ils déposent à la fin de leurs courses
dans leur charriot plein à ras bord, ils ont maintenant en plus bonne conscience. Auchan s'est
en effet servi de cet argument en y axant une large partie de sa communication**. Avec cinq
produits labellisés "commerce équitable", on peut accéder aux 120 000 produits non labellisés
d'un grand magasin en toute bonne conscience !
* Ainsi, Max Havelaar ne cesse de se réjoui rd'être distribué dans un nombre croissantde
grandes surfaces. A cause de celles-ci, entre 1966 et1998, selon l'INSEE, la France a perdu 17
800 boulangeries-pâtisseries (44%), 73 800épiceries (84%), 3500 fromageries (76 %), 1 300
librairies, 4700 commerces de chaussures (50 %), 4 300 quincailleries (46 %),etc.
** En Suisse, depuis mars 2003, le thé, le chocolat chaud et sept cafés Max Havelaar sont
vendus dans les MacDonald's. "Pour Max Havelaar, cette opération répond à sa vocation
d'élargissement du marché pour les produits du commerce équitable pour que toujours plus
de producteurs du Sud aient accès au commerce équitable. . . Si on peut concéder que MacDo
puisse bénéficier d'une meilleure image à travers ce projet, Max Havelaar ne labellisepar
pour autant la firme MacDonald's. Ceci constitue un nouveau concept, c'est aussi un projet
pilote de MacDo Suisse. En cas de succès, ce projet pourrait être étendu au plan européen."
Didier Deriaz, Max Havelaar Suisse. Le logo Max Havelaar apparaît sur les 139magasins
suisse MacDo à côté de la photo des produit MacDo labellisés sur tous les menus, les tables,
au-dessus des comptoirs, à l'extérieur. "Si MacDonald's en France fait ce choix, nous n'avons
pasà le refuser." Victor Ferrera, directeur de Max Havelaar France. Source : Politis 12/06/03.
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9 - Le commerce équitable est une forme du néocolonialisme*
Exemple : Patrick arrive à la retraite. Après avoir passé sa vie à polluer la planète dans une
grande entreprise de chimie, il se dit qu'il pourrait occuper sa retraite en faisant quelque chose
" pour les autres ", et notamment pour ces pauvres noirs. En plus, le commerce équitable lui
permettra de joindre l'utile à l'agréable en voyageant à travers le monde.
Nathalie, elle, a 29 ans. Elle ne veut pas travailler dans une multinationale classique. Elle
choisit donc de travailler chez Max Havelaar. Ainsi, elle a tous les avantages d'une entreprise
classique plus l'éthique. Et, comme Patrick, elle adore les aéroports.
Patrick et Nathalie sont, sans vouloir l'accepter, la version actuelle de nos anciens
missionnaires. Ceux-ci apportaient une caution morale au vol des ressources naturelles et à
l'esclavage des pays du Sud. Avant de vouloir " faire le bien", Patrick et Nathalie ne se sont
pas demandé comment d'abord " ne pas nuire ". Ainsi, tous les deux continuent, avec les 1 %
de la planète les plus riches, à prendre l'avion ou bien encore à aller aux sports d'hiver, sans se
poser sérieusement de question sur les conséquences qu'impliquent leur mode de vie. Dans
leur station de ski respectives, très fiers, Patrick et Nathalie parlent à leurs amis de ces
paysans andins qui sont " si gentils". Ils ne dédaignent pas de temps en temps "faire la
morale" et pousser un coup de gueule contre ce monde" qui va si mal".
* " Qui dit commerce équitable dit développement. " La tasse de Max, n° 12, mars 2003
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Dix objections majeures
à la civilisation de l'automobile individuelle
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volontaires ou non comme dans le cas des rallyes et autres trophées imposés chez les sous-
développés. C'est la vitesse qui donne du sens(11) à l'usage de l'automobile. Les fabricants et
leurs employés publicitaires font tout pour contourner la réglementation, avec un
argumentaire augmenté d'une dimension féroce(12). Parlait-on de l'aérodynamisme d'une
charrette à boeufs ou de la capacité d'accélération d'une diligence ?
X – Une guerre totale contre le monde vivant. Pour la conquête de l'espace, à la ville et à la
campagne, à l'arrêt et en mouvement(13). La « feraillo »-masse automobile (plus d'un demi
milliard de véhicules pesant une tonne en moyenne) dépasse maintenant la biomasse humaine,
en poids et en volume (une automobile à l'arrêt occupe plusieurs m3). Dès qu'elles bougent,
c'est un multiple du volume par la vitesse, excluant dans cet espace/temps(14) tout autre objet
ou être.
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aux coups de poings, aux coups de couteau et aux coups de feu mortels pour une simple place
de parking ou une erreur de conduite.
4 - Du plus petit véhicule au plus gros, ne pas être capable de transporter une personne sans
l'encombrer de plusieurs centaines de kilos de ferraille et de plastique, qu'il faudra mouvoir et
freiner, reste un mystère de la stupidité fondamentale que génère l'idéologie de ce type de
transport, et de la faiblesse mentale de tous ceux qui s'en occupent depuis plus de cent ans.
Voir texte : Les boîtes de tôles à moteur, par Denis Cheynet,
(http://www.partipourladecroissance.net/textes/boites.htm). Lire L'hommauto, de Bernard
Charbonneau, publié il y a déjà 40 ans.
5 - C'est en utilisant la même théorie physique de la loi d'expansion des gaz, étudiée par
Volta, qui s'applique aux armes à feu à répétition (mitrailleuses), que les premiers inventeurs
ont mis au point le moteur à explosion.
6 - W. Churchill : « A drop of oil will be worth a drop of blood » (« Une goutte de pétrole
vaudra une goutte de sang », aurait-il annoncé pour justifier la confrontation à tout prix au
Moyen-orient contre l'armée allemande lors de la seconde guerre mondiale).
7 - Pour remplacer la consommation actuelle de pétrole en France, par du diester de colza,
il faudrait en cultiver sur 650 000Km2. D'autres évaluations, avec de l'huile de tournesol,
donne 200 000 km2. La surface cultivable est d'environ 300 000km2, sur une surface totale de
550 000km2 pour la France métropolitaine.
8 - Un des premiers fabricant « populaire » du genre, le Land Cruiser avec le Patrol de
Nissan, sont directement inspirés en 1951 de la Jeep de Willys et Ford, après la signature du
pacte de sécurité Etats-Unis-Japon.
9 - a - « Les Nations qui commercent ne font pas la guerre » est un des slogans le plus
mensonger proféré par les libéraux économiques.
Quatre des Nations parmi les plus riches et parmi les maîtres militaires de la planète, USA,
Russie, Grande-Bretagne et France, sont les 4 plus gros exportateurs d'armement. Des pays
émergeant industriellement et accédant au commerce mondial les suivent de loin, Inde, Brésil,
Chine, les ex-pays du bloc soviétique ont vite repris leurs parts, etc... Depuis le début de l'ère
industrielle, avec le progrès apporté aux armes et le début de la mondialisation du commerce
qui s'en est suivi par la capacité de transport des camions, la guerre est un état quasi-perpétuel
permis par le commerce et la consommation des armements. b - Les marchands renchérissent
: « No parking, no business » .
L'automobiliste veut arriver au plus vite et se garer le plus près possible de l'endroit où il a
à faire. Il n'apparaît effectivement pas envisageable à un conducteur de parcourir à pied les
premiers et les derniers mètres de sa destination s'il utilise son engin. Cette pratique a moins
de 100 ans et ne concerne qu'un quart des habitants de la planète.
10 - a - Aucun pays ne peut résoudre cette équation : que chaque habitant en âge de
conduire se déplace en automobile quand bon lui semble, puis la parque au plus près de sa
destination ou résidence. b - Un fait inédit dans l'histoire de l'homme qui entraîne, du vivant
d'une génération, des changements climatiques dus à son moyen de transport.
11 - a- Pour obtenir cette vitesse absolue ou d'accélération, toujours en augmentation, les
fabricants d'automobiles utilisent les mêmes calculs de formes et de pénétration que les
fabricants d'armes. Les formules pour l'énergie cinétique font intervenir le carré de la vitesse.
b - Les employés publicitaires, les critiques et commentateurs journalistiques vantent toujours
les sensations de conduite que procure telle ou telle voiture ou moto, en les personnifiant en
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une suite valorisante : de père de famille (pépère et poussif) à sportif (jeune et moderne).
c- Pour ses 100 ans, la FIA nous offre sur son site(http://www.fia.com) une superbe bannière
avec plus de 50 images, toutes de voitures de course en pleine vitesse ou d'accidents de
voitures de course.
12 - a- « On va croiser de plus en plus d'avions de chasse sur Terre », publicité Kawasaki,
août 2004. b - « Dompter la bête », publicité pour des pneus, avec l'image d'une calandre de
voiture transformée en gueule montrant les crocs.
13 - a - Des motards en colère, rebelles d'eux-mêmes, organisent des commandos de
tronçonnage de dizaines de platanes de bord de route, ayant causé la mort de leurs copains. b -
Pourquoi les municipalités, qu'elles soient de gauche, vertes, centristes ou de droite (Paris,
Grenoble, Lyon, Saint-Etienne, etc.), coupent-elles des arbres pour installer des tramways ou
des parkings ? Par ce que l'espace est conquis sur les trottoirs et les places au détriment des
piétons au lieu d'être repris sur la route. Or, nous savons parfaitement que la seule manière
d'endiguer la pression automobile, en ville ou en campagne, est de diminuer la surface qui lui
est réservée. Tout aménagement augmentant l'espace réservé à l'automobile entraîne une
augmentation de son utilisation. Les aménagements routiers sont d'une durée de 30 à 50 ans.
Les élus d'aujourd'hui préparent ainsi des monuments qui seront obsolètes avant leur
amortissement. Nos enfants pourront ainsi visiter de leur vivant des ruines neuves ! Lire le
texte : « Pour des pistes bagnolables », par D. Cheynet,
(http://sansvoiture.free.fr/index.php?menu=textes&sousmenu=pistesbagnolables).
14 - Le Code de la route a pour but principal d'empêcher les conflits de trajectoire. On peut
modéliser qu'une tonne d'automobile à 90km/hreprésente un tronçon de métal occupant
seconde après seconde, et avant qu'il puisse être entièrement stoppé, les 500m3 (sur 2m de
large et 2m de haut) devant lui ! Tout autre objet ou être vivant ne peut pas s'y trouver aussi
sans conflit.
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Conclusion
Ce ne sont pas seulement les autres, ce conducteur (riche ou pauvre, jeune ou vieux,
homme ou femme), énervé au sortir de l'embouteillage et qui frôle dangereusement cette
petite fille à vélo dans la montée vers un camping de l'Ardèche, l'insultant au passage : « Hé,
vas-y, bouge ton cul, la g(r)osse », ou qui écrase sur la Corniche ce cycliste âgé, écrivain
connu ; celui qui essaye la puissance de son nouvel engin, voiture ou moto, et ratera/ratera-pas
le virage derrière lequel progresse une colonie de vacances, « marche-d'un-bon-pas-ne-faibli-
pas-la-route-est-ta-meilleure-amie-mon-gars » ; ou ces parents pressés d'aller à la mer,
entassant toute la petite famille dans une bétaillère-à-catho et qui accélèrent encore plus parce
qu'il pleut ; cette infirmière libérale, « je soigne les autres », compressant cinq actes d'un quart
d'heure dans une heure, ce boulanger, ce maçon, ce livreur, ce postier et ce chauffeur d'un 26
tonnes chargé de goudron brûlant, qui foncent, rentabilité ou simple habitude, en campagne
ou en pleine ville et jusque dans les aires piétonnes, avec ce grand cri de ralliement : « moi,
j'travaille ».
Et nous tous qui faisons l'impasse sur notre faible vue, notre âge, notre état de fatigue ou
d'ébriété. C'est nous derrière le volant de notre automobile.
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incompréhensiblement nommé automobile, voit et agit par lui-même, alors qu'il est inerte,
sans les commandes d'un conducteur;
- Empêcher le démarrage de l'engin si au moins deux personnes ne l'occupent pas ;
Dans la partie réglementaire de l'usage :
- Supprimer le droit de priorité, réservé exclusivement pour les véhicules de service
collectif en mission ;
- Remplacer le Code de la route par les règles actuelles du déplacement à pied : on ne
s'avance pas sans voir et quand on a un doute sur la trajectoire, on s'arrête, on laisse passer, et
l'on repart après, en cas de file se croisant, c'est chacun son tour, etc. ;
- Interdire le dépassement ;
- Interdire l'usage des avertisseurs sonores qui seraient plus bruyant que les clochettes de
tramway ;
- Mettre à sens unique les voies de transit hors agglomération et rendre infranchissable leur
séparation ;
- Partager les routes actuelles en autant de voies nécessaires à l'usage privé, au transport
des marchandises, au transport collectif, et aux modes « doux » à roulette sans moteur ;
- Supprimer dès l'entrée dans les agglomérations ces voies réservées (l'espace public
destiné aux déplacements se partage) ;
- Interdire en agglomération la livraison par les véhicules lourds ;
- Supprimer tout parking en ville, résident ou visiteur, (instaurer des horaires et des aires
d'arrêt pour le chargement et le déchargement des véhicules collectifs, tous les 20/30 mètres) ;
- Supprimer le remboursement des déplacements professionnels par véhicule individuel,
rembourser le coût des transports doux (vélos, rollers, etc.), imposer les solutions de transport
collectif ;
- Supprimer dans les enceintes des établissements d'enseignements le « droit » de parking
des professeurs et personnels (sauf personnels de secours, de santé et de sécurité) afin de
rendre l'espace aux élèves et étudiants;
- Installer des espace abrités pour les bicyclettes ;
- Autoriser tout habitant à échanger son ³ droit² de parking, public ou privé, en ville contre
la même surface pour cultiver un jardin ;
Si l'industrie et les usagers de l'automobile individuelle peuvent intégrer ces quelques
mesures et réglementations, elle pourrait démontrer son utilité dans certains cas.
Un facteur 100 de division du parc serait un minimum pour envisager sa soutenabilité (en
supposant résolu par ailleurs les problèmes de motorisation : silence, utilisation de carburants
renouvelables et non polluant
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La croissance n'existe pas
Tous les jours, dans la presse écrite, à la radio, je n'ai pas de télévision, puis dans les
débats, nous pouvons entendre les journalistes, les économistes, les politiques et ceux qui les
singent nous parler de la croissance.
Pourtant pouvons nous vraiment comprendre de quoi nous parlons ? Imaginons les services
météorologiques ressasser constamment une information qui ressemblerait à : "l'augmentation
aujourd'hui est faible. L'augmentation prévue demain sera forte. Le manque d'augmentation
que nous avions prévu a entraîné une augmentation.".
Cet exemple est, bien sûr, c'est son but, parfaitement incompréhensible. Il manque de
nommer ce qui fait l'objet de l' augmentation : la quantité d'ensoleillement ? de pluie ? de vent ?
Voilà pourquoi tout « communicant » de l'économie peut impunément dire tout et son
contraire. En ayant chosifié la qualification d'une mesure sans nommer la chose mesurée ! Le
mot de croissance devient une incantation, une "naturalisation".
Pourquoi ne nommons-nous pas l'objet de l'augmentation, le PIB ? Parce ce que le Produit
Intérieur Brut est une aberration, selon les économistes. Ces gens là sont prompts à vous faire
la leçon. Déjà en 1976, dans une revue théorique "la NEF", des "Objecteurs de croissance" se
nommant, ne rigolez pas, Jacques Attali, Michel Rocard, Jean-Pierre Chevènement, entre
autres, faisant écho aux propos du M.I.T, de Sico Manscholt ou encore de Bertrand de
Jouvenel, par exemple, nous en expliquaient l'incohérence et le côté burlesque.
C'est ainsi devenue une "tarte à la crème" de démontrer, un exemple au hasard, qu'une
augmentation des accidents de voiture fait croître le PIB.
Idem avec la "production" de pétrole, volé à la collectivité humaine à venir, exploité dans
de nombreux cas dans des conditions barbares et au mépris des populations locales et
survalorisé dans les économies des pays industrialisés. Plus le vol est important, plus les
dégâts qui s'ensuivent sont lourds et irréversibles, puis le PIB croît ! Il croîtra d'autant plus si
au nom du "développement durable" on prétend "réparer" les dégâts plutôt que de mettre fin à
la spoliation et au pillage.
L'information deviendrait donc : "aujourd'hui le produit intérieur brut va augmenter, grâce
à un plus grand nombre d' accidents de voitures, plus de morts et surtout plus de blessés très
graves qui nécessiteront des soins longs et coûteux, et grâce au gouvernement Birman qui a
donné tous les pouvoirs à son armée pour permettre d'extraire plus de pétrole.".
Ou encore : "Le gouvernement de droite va prélever chez les contribuables, tous les
contribuables, même ceux qui n'ont pas de voiture, des sommes qui vont être reversées aux
utilisateurs de voitures pour leur permettre de continuer à brûler une ressource unique et
précieuse qui pollue et tue, en achetant encore plus de voitures. L'opposition de gauche
demande que le gouvernement reverse plus car cette mesure sera bénéfique pour
l'augmentation du produit intérieur brut."
Il est nécessaire que celles et ceux qui entendent apporter un changement à cet état du
monde cessent de participer à cette naturalisation et remplace le mot croissance par ce qu'il
masque de fait : "l'augmentation du produit intérieur brut", un indicateur frelaté, inconsistant
et nuisible, valorisant la misère du monde et la destruction de la planète.
L'augmentation du produit intérieur brut des pays industrialisés est une charge insoutenable
pour l'humanité. En économie, diminuer une charge est un gain.
Bruno Clémentin, septembre 2005.
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"Le développement durable ? Un concept toxique !"
[Bruno Clémentin]
Un artiste-activiste-chercheur roule (à bicyclette) pour la "décroissance soutenable"
http://www.transfert.net/Le-developpement-durable-Un
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Vous voudriez que des peuples entiers fassent l’exact opposé de ce qu’ils cherchent à
faire depuis des siècles. L’accroissement des richesses n’est-il pas un moteur de
l’avancée des civilisations ?
C’est peut-être vrai pour les civilisations qui ont fait l’Histoire, c’est-à-dire celles qui ont
gagné les batailles. Mais ce n’est pas vrai pour tous les peuples. Je pense en particulier à ceux
qui se retrouvés à vivre dans les régions les plus pauvres géologiquement et
géographiquement.
Comment organiser la décroissance, c’est-à-dire l’appauvrissement d’un pays, sans
recourir à un régime politique autoritaire ?
Bien sûr, la décroissance implique un prima du politique sur l’économique. Mais imposer
la décroissance d’en haut n’a évidemment pas de sens. Une large prise de conscience des
menaces de la croissance est un préalable indispensable. L’intérêt égoïste de chacun devra
bien un jour s’effacer devant le risque que nous disparaissions en tant qu’espèce.
Comment garantir la subsistance de chacun dans une économie qui, chaque année,
s’appauvrit, et donc crée du chômage ?
En se débarrassant des secteurs économiques superflus et nocifs pour la planète, puis en
réorientant les richesses ainsi libérées vers des activités réellement utiles. Prenons l’exemple
de l’automobile, l’un des principaux responsables du réchauffement climatique. Il y a 15
millions de voitures en France. Seule une fraction minime de ce parc sert directement à
produire des richesses (on peut penser aux VRP, aux livreurs, etc.). Imaginons que tous ceux
pour qui la voiture ne représente pas une valeur économique directe, c’est-à-dire l’immense
majorité des automobilistes, se mettent à se déplacer à pied, en vélo ou en train. Evidemment,
des milliers de personnes travaillant dans l’industrie automobile ou l’industrie pétrolière se
retrouveraient privées d’emploi. Mais tous les ex-automobilistes pourraient très bien utiliser
l’argent qu’ils ne dépensent plus dans leur voiture pour payer ceux qui se retrouvent au
chômage à faire autre chose : travailler dans la santé, l’enseignement, les loisirs, et bien
d’autres choses encore. D’après l’Insee, chaque voiture coûte en moyenne 530 euros par mois
à son propriétaire : cela ouvre quelques perspectives intéressantes, non ? La décroissance
n’est pas la récession.
Vous proposez donc une société de petits artisans et de "travailleurs sociaux" roulant
à bicyclette ?
C’est un peu ça... Nous croyons qu’il faut relocaliser l’économie, c’est-à-dire se remettre à
produire à l’endroit où l’on consomme. Fabriquer des chaussures à un endroit pour ensuite
leur faire parcourir la moitié du globe n’est qu’un gaspillage d’énergie. Cela n’a pas de sens,
si ce n’est du point de vue des actionnaires des multinationales.
Pratiquez-vous la décroissance soutenable ?
Jusqu’à un certain point. J’ai toujours refusé d’être un salarié dans une grande société (je
viens du monde du spectacle). Je n’ai pas de voiture non plus. Depuis l’âge de 25 ans, j’ai
toujours été pauvre au regard des critères sociaux dominants. Je me suis aperçu que l’on peut
vivre très bien avec peu. La seule différence, c’est que je suis incapable de produire les
preuves matérielles qui permettent d’habitude de classer socialement les gens.
Finalement, la décroissance est moins un concept économique qu’une philosophie de
vie ?
Le renoncement à certains biens matériels peut bien sûr avoir une dimension spirituelle.
Mais la décroissance ne signifie pas renoncer à la société des hommes, bien au contraire. Il
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faut qu’on arrive à vivre dans une société faite pour les êtres humains. Ce n’est pas la
possession des biens qui fait l’essentiel, c’est l’échange, l’échange en général et pas avant tout
celui des marchandises.
Matthieu Auzanneau
Bruno Clémentin
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La « décroissance » :
renaissance d'un concept révolutionnaire
Matthieu Auzanneau
Origine : http://www.transfert.net/a9387
Nos vies sont de plus en plus régies par les nouvelles technologies, dont l’influence se fait
sentir d’un point de vue tant scientifique et économique que politique, social et culturel. Alors
que la profession de journaliste internet est sinistrée et que la quasi- totalité des rubriques
"multimédia" ont disparu des journaux, nous pensons que l’internet ne se résume pas au
consumérisme des pages "high tech". Au contraire, le sujet mérite, selon nous, un traitement
journalistique de toutes ses implications. Transfert entend proposer une veille complémentaire
du contenu des grandes agences de presse et des sites spécialisés.
La « décroissance » : renaissance d'un concept révolutionnaire
Cet article fait partie d’un dossier consacré à «l’impasse énergétique» et a été publié le
6/10/2003
Les "objecteurs de croissance" pourraient apporter la théorie économique qui
manque aux alter mondialistes
Le premier colloque français sur la "décroissance" se tenait les 26 et 27 septembre derniers
à Lyon. L’idée de la décroissance date du début des années soixante-dix, une vingtaine
d’années avant l’émergence du "développement durable". Il s’agit d’une critique radicale du
principe de l’augmentation constante du revenu global, autrement dit la croissance du PIB, sur
laquelle est fondé tout l’ordre économique actuel. L’argument central de cette critique: toutes
les matières premières et toutes les énergies consommées aujourd’hui sont perdues pour les
générations futures. Les pays riches doivent donc consommer beaucoup moins afin de
préserver durablement le bien-être sur Terre. A l’heure où l’on parle plus que jamais de
réchauffement climatique, de pénurie d’hydrocarbures et de destruction de la biodiversité, la
thèse de la décroissance retrouve des adeptes, après plus d’un quart de siècle de léthargie.
Bien qu’encore lacunaire et parfois contradictoire, elle incarne pour certains la théorie
économique globale qui fait pour l’instant défaut au mouvement altermondialiste.
Réunis par des membres du collectif Casseurs de pub et de la revue écologiste Silence,
quelque 200 "objecteurs de croissance" ont tenu colloque à Lyon pendant deux jours. Ils ont
parlé de concepts comme l’"innovation frugale", dans le décor rococo d’une salle d’honneur
parée de feuilles d’or de l’hôtel de ville de Lyon, symbole de l’opulence de la capitale des
Gaules.
Les racines de la "bioéconomie"
Les débats étaient animés par la poignée d’universitaires français et italiens héritiers de
l’économiste roumain Nicholas Georgescu-Roegen, mort en 1994 dans une indifférence quasi
totale. Georgescu-Roegen est l’inventeur de la "bioéconomie", une théorie qui ajoute à
l’analyse économique un paramètre toujours ignoré jusque-là: la finitude des ressources
offertes par la nature. Silvana De Gleria, une ancienne élève de Roegen, explique: "Du
libéralisme au socialisme soviétique, les penseurs de l’économie classique travaillent à partir
de l’image fausse d’un ’circuit économique’ clos. L’activité économique n’est pas un manège,
dans lequel tout recommence toujours à l’identique. C’est au contraire un processus
destructeur de matière."
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L’économiste Serge Latouche, principal thuriféraire de la décroissance en France, affirme
que l’approche classique de l’économie ne sait pas intégrer l’évolution temporelle. "Elle
exclut de son raisonnement tous ceux qui disent ’J’ai besoin de tel produit’ tout en étant
incapables de lui fixer un prix. C’est-à-dire les pauvres et... les générations futures!",
s’exclame le professeur d’économie qui enseigne à l’université Paris-Sud.
L’analyse de Roegen a pour point de départ la fameuse loi de "l’entropie", découverte en
1824 par Sadi Carnot. Une grande partie de l’énergie mécanique utilisée par l’industrie se
transforme en chaleur. Or cette énergie calorique se dissipe et ne peut jamais redevenir une
énergie mécanique. L’entropie décrit un processus irréversible. Toute énergie consommée par
les machines (Roegen parle d’"organes exosomatiques") finit par disparaître et ne pourra plus
jamais servir à nouveau. Ce qui veut dire que les ressources énergétiques de la Terre sont un
capital limité. Plus l’on puise dedans, plus la fin de l’histoire moderne se rapproche. Un
instant emporté par l’élan messianique omniprésent au cours du colloque, le politologue
suisse Jacques Grinevald lâche: "C’est la chaleur qui a fait fondre les tours du World Trade
Center"...
La décroissance a le vent en poupe dans les milieux écologistes et altermondialistes. Un
militant d’Attac venu assister au colloque remarque: "La décroissance, c’est l’intuition que les
lois de l’économie ne peuvent pas être radicalement différentes des lois de la nature. Après
l’effondrement du marxisme, la bioéconomie peut être la théorie économique globale qui
manque aujourd’hui aux nouveaux militants de gauche."
Si tous les habitants de la Terre devaient s’aligner sur le niveau actuel de consommation
des pays développés, il faudrait entre trois et sept planètes supplémentaires pour couvrir nos
besoins en matières premières. Ce constat, qui fait désormais l’objet d’un large consensus, est
le meilleur argument des "objecteurs de croissance." Pour eux, la solution est simple: les
citoyens des pays développés doivent "déconsommer."
Serge Latouche affirme: "La croissance économique est l’alpha et l’omega de toutes les
politiques économiques actuelles. Elle représente un bénéfice illusoire pour des sociétés de
plus en plus malades de leurs richesses. Dans les pays développés, la dégradation de l’air, de
l’eau et de la nourriture ne cesse d’augmenter: respirer, boire et manger y sont devenus les
principales sources de mortalité!"
Mais comment distinguer la décroissance d’une récession, synonyme de chômage et de
paupérisation? "La récession, c’est un simple défaut de croissance, explique Jacques
Grinevald, tandis que la décroissance correspond à une modification des conditions et des
règles du développement."
Mort au consumérisme
Pour "décroître", poursuit Serge Latouche, il faut commencer par supprimer tous les coûts
économiques "absurdes": "Par exemple, de nombreux déplacements sont inutiles. Il faut aussi
s’attaquer à la publicité et au consumérisme effréné qui font qu’un ordinateur ou une voiture
se démodent au bout de deux ou trois ans."
Un cas est fréquemment pointé du doigt: les échanges agricoles internationaux. Pour Pierre
Rabhi, l’une des figures de l’écologie française depuis quarante ans, "faire parcourir la moitié
de la planète à des moutons est aberrant." La "relocalisation de la production" est l’un des
thèmes centraux de la bioéconomie. Rabhi insiste: "Il faut que nous nous remettions à
produire au plus près des lieux de consommation, à la fois pour économiser l’énergie et pour
permettre un développement harmonieux de nos sociétés."
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Les "objecteurs de croissance" se posent en concurrents du "développement durable", un
concept dont ils ne manquent jamais de relever les paradoxes. Ils reconnaissent par exemple la
pertinence de l’éco-conception (c’est-à-dire la réduction au minimum des coûts
environnementaux de chaque produit). Mais ils remarquent que depuis 30 ans, l’amélioration
constante du rendement énergétique de la voiture, de l’avion ou des appareils électroménagers
a eu pour effet de doper le volume global de leur consommation. On assiste à une sorte
"d’effet rebond": une voiture qui consomme 3 litres au cent au lieu de 15 incite à parcourir
plus de kilomètres et donc à utiliser plus d’essence au final. Serge Latouche: "Le
développement durable est un concept toxique qui conduit à réduire la matière première
nécessaire à chaque produit pour mieux augmenter le coût environnemental total de
l’économie."
Parmi les mots d’ordre les plus applaudis au cours du colloque, il y a celui de Pierre
Latouche: "Il faut décoloniser notre imaginaire envahi par l’idéologie de la croissance et
du profit."
L’économiste argumente: "C’est parce qu’ils sont incapables de décoloniser leur
imaginaire que le Parti socialiste français et tous les mouvements politiques ’sociaux-
démocrates’ sont condamnés à faire du libéralisme social." Un triptyque proposé par
l’économiste italienne Sylvana de Gleria reçoit également un accueil enthousiaste: "Le
modèle de la décroissance nécessite conscience, coopération et modération."
2 heures de travail par jour
La théorie de décroissance est encore pleine de lacunes et parfois de contradictions. Pour
l’instant, elle n’est animée que par une poignée de professeurs italiens, suisses, français et
espagnols décriés au sein de leurs universités. Certains, comme le penseur iconoclaste Jacques
Grinevald (qui enseigne à l’université de Genève) luttent en permanence pour éviter d’être
mis au placard. Ces leaders des "objecteurs de croissance" sont des macro-économistes et des
théoriciens. Pas d’urbanistes, ni de sociologues spécialistes du travail, ni encore moins de
politiciens dans leurs rangs.
L’absence de validation pratique de l’approche de la décroissance conduit souvent les
orateurs dans un flou artistique. Serge Latouche, par exemple, affirme qu’une réduction
"féroce du temps de travail" est nécessaire: "Pas plus de deux heures par jour", réclame-t-il. Il
se prononce en même temps contre l’énergie nucléaire, sans prendre la peine d’expliquer
comment préserver le fonctionnement de quelques infrastructures vitales (distribution d’eau,
chauffage, alimentation, etc.) en ne travaillant quasiment plus et en supprimant de plus la
source d’énergie qui réclame le moins de main-d’oeuvre à quantité égale d’électricité
produite.
Le problème délicat de la rémunération du travail dans une société travaillant très peu est à
peine évoqué par les "objecteurs de croissance". De manière générale, la question de la
redistribution des richesses demeure en suspens. Certains affirment que le marché doit
continuer à jouer son rôle de confrontation de l’offre et de la demande, d’autres se prononcent
en faveur de la suppression de la monnaie et souhaitent emprunter le vieux chemin du
socialisme distributiste.
Les "objecteurs de croissance" soulignent tous l’urgence de la situation face à l’imminence
d’une "catastrophe environnementale planétaire". Pourtant, afin de franchir le pas de la
décroissance, la plupart compte sur une "révolution dans la conscience des citoyens", qui
prendra forcément du temps.
Quelle révolution?
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Les partisans de la décroissance sont des libertaires convaincus, qui rêvent de "micro-
sociétés autonomes connectées entre elles". Jacques Grinevald renâcle à se pencher sur la
question du passage à une économie de décroissance. Il botte en touche: "Nous ne sommes ni
des révolutionnaires, ni des utopistes." Pourtant, pour mettre en place la vision de l’intérêt
général imaginée par les théoriciens de la décroissance, "de nouvelles institutions politiques
de redistribution sont nécessaires", souligne l’économiste italien Mauro Bonaiuti. Les
conditions d’exercice de cette nouvelle forme de coercition du politique sur l’économie ne
sont pas débattues, ni la place accordée à la liberté d’entreprendre.
La décroissance est une idéologie en devenir. Pour qu’elle se développe, Serge Latouche
compte sur "la pédagogie des catastrophes". Il affirme: "Les catastrophes sont notre seule
source d’espoir, car je suis absolument confiant dans la capacité de la société de croissance à
créer des catastrophes."
En attendant, et malgré ce qu’en disent les "objecteurs de croissance", la société de
décroissance reste encore dans le domaine de l’utopie. Invitée à apporter un éclairage concret
sur le type d’organisation auquel la décroissance pourrait donner lieu, Marie-Andrée Bremont,
une représentante du vénérable mouvement communautaire anti-technologique de l’Arche
prend la parole à la fin des deux jours de colloque. Avec un débit lent, qui contraste par
rapport à l’emphase des orateurs qui l’ont précédé à l’estrade, la responsable de l’Arche décrit
sa vie quotidienne. Elle dit: "A part cela, que fait-on de notre temps libre au sein de la
communauté?" Silence. Marie-Andrée Bremont ne prend pas la peine de répondre à sa propre
question. Un peu plus tard, elle précise tout de même: "Notre principale activité consiste à
cultiver la gratuité relationnelle." L’envie se lit sur de nombreux visages dans l’auditoire.
Pour s'informer :
Le site de l’Institut d’études économiques et sociales pour la décroissance soutenable
(émanation de "Casseurs de pub"): http://www.decroissance.org
Le site du collectif Casseurs de pub: http://www.antipub.net/cdp/
La revue "Silence": http://www.revuesilence.net/
"Le développement durable? Un concept toxique", interview de Bruno Clémentin,
responsable de l’IEESDS (Transfert): http://www.transfert.net/a8573
"L’impasse énergétique", dossier (Transfert.net) http://www.transfert.net/d51
Autre page avec des liens http://fsl33.apinc.org/article.php?id_article=38f
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10 conseils pour entrer en résistance par la décroissance
Par Casseurs de Pub
1 - Se libérer de la télévision
Pour rentrer dans la décroissance, la première étape est de prendre conscience de son
conditionnement. Le vecteur majeur de ce conditionnement est la télévision. Notre premier
choix sera de s’en libérer. Comme la société de consommation réduit l’humain à sa dimension
économique — consommateur —, la télévision réduit l’information à sa surface, l’image.
Média de la passivité, donc de la soumission, elle ne cesse de régresser l’individu. Par nature,
la télévision exige la rapidité, elle ne supporte pas les discours de fond. La télévision est
polluante dans sa production, dans son usage puis comme déchet. Nous lui préférerons notre
vie intérieure, la création, apprendre à jouer de la musique, faire et regarder des spectacles
vivants...
Pour nous informer nous avons le choix : la radio (sans pub), la lecture (sans pub), le
théâtre, le cinéma (sans pub), les rencontres, etc.
2 - Se libérer de l’automobile
Plus qu’un objet, l’automobile est le symbole de la société de consommation. Réservée aux
20 % les plus riches des habitants de la Terre, elle conduit inexorablement au suicide
écologique par épuisement des ressources naturelles (nécessaires à sa production) ou par ses
pollutions multiples qui, entre autres, engendre la montée de l’effet de serre. L’automobile
provoque des guerres pour le pétrole dont la dernière en date est le conflit irakien.
L’automobile a aussi pour conséquence une guerre sociale qui conduit à un mort toutes les
heures rien qu’en France. L’automobile est un des fléaux écologique et social de notre temps.
Nous lui préférerons : le refus de l’hypermobilité, la volonté d’habiter près de son lieu de
travail, la marche à pied, la bicyclette, le train, les transports en commun.
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Nous préférerons au portable le téléphone, le courrier, la parole, mais surtout, nous
tacherons d’exister par nous-même au lieu de chercher à combler un vide existentiel avec des
objets.
7 - Consommer local
Quand on achète une banane antillaise, on consomme aussi le pétrole nécessaire à son
acheminement vers nos pays riches. Produire et consommer local est une des conditions
majeures pour rentrer dans la décroissance, non dans un sens égoïste, bien sûr, mais au
contraire pour que chaque peuple retrouve sa capacité à s’autosuffire. Par exemple, quand un
paysan africain cultive des fèves de cacao pour enrichir quelques dirigeants corrompus, il ne
cultive pas de quoi se nourrir et nourrir sa communauté.
8 - Se politiser
La société de consommation nous laisse le choix : entre Pepsi-Cola et Coca-Cola ou entre
le café Carte noire et le café “ équitable ” Max Havelaar. Elle nous laisse le choix de
consommateurs. Le marché n’est ni de droite, ni du centre, ni de gauche : il impose sa
dictature financière en ayant pour objectif de refuser tout débat contradictoire et tout conflit
d’idée. La réalité serait l’économie : aux humains de s’y soumettre. Ce totalitarisme est
paradoxalement imposé au nom de la liberté de consommer. Le statut de consommateur est
considéré comme supérieur à celui d’humain.
Nous préférerons nous politiser, comme personne, dans les associations, les partis, pour
combattre la dictature des firmes. La démocratie exige une conquête permanente. Elle se
meurt quand est elle abandonnée par ses citoyens. Il est aujourd’hui temps de lui insuffler les
idées de la décroissance.
9 - Développement personnel
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La société de consommation a besoin de consommateurs serviles et soumis qui ne désirent
plus être des humains à part entière. Ceux-ci ne peuvent alors tenir que grâce à
l’abrutissement, par exemple, devant la télévision, les “ loisirs ” ou la consommation de
neuroleptiques (Proxac...).
Au contraire, la décroissance économique a pour condition un épanouissement social et
humain. S’enrichir en développant sa vie intérieure. Privilégier la qualité de la relation à soi et
aux autres au détriment de la volonté de posséder des objets qui vous posséderont à leur tour.
Chercher à vivre en paix, en harmonie avec la nature, à ne pas céder à sa propre violence,
voilà la vraie force.
10 – Cohérence
Les idées sont faites pour être vécues. Si nous ne sommes pas capables de les mettre en
pratique, elles n’auront pour seules fonctions que de faire vibrer notre ego. Nous sommes tous
dans le compromis, mais nous cherchons à tendre à plus de cohérence. C’est le gage de la
crédibilité de nos discours. Changeons et le monde changera.
Cette liste n’est bien sûr pas exhaustive. A vous de la compléter. Mais si nous ne cherchons
pas à tendre vers cette recherche de cohérence, nous serons réduit à nous apitoyer très
hypocritement sur les conséquences de nos propres mode de vie. Evidemment, il n’est pas de
mode de vie “ pur ” sur la Terre. Nous sommes tous dans le compromis et c’est bien ainsi.
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La décroissance, un mot-obus
Paul Ariès
La Décroissance, n°26, avril 2005
Le partage au centre
Face au concept de décroissance, des économistes altermondialistes ont développé
récemment l’idée d’une «décélération» de la croissance (1). Ce terme a pour handicap de se
vouloir à la fois dedans et dehors. La «décélération», ce serait les avantages de la croissance
moins ses inconvénients. En voulant ménager la chèvre et choux, il renforce l'illusion que
nous voudrions faire «la même chose en moins». La «décélération» nous cantonne dans le
domaine du quantitatif, du comptable, de l’économisme. La décroissance, elle, pose la
question du contenu des richesses, donc celle l'utilité sociale des biens.
Nous ne devons pas craindre de réaffirmer sans cesse que la décroissance ce n'est pas la
décroissance de tout ni pour tous. Elle s’applique aux « surdéveloppés », à l’«ex-croissance»,
à des sociétés et des classes sociales dont l’obésité et la boulimie sont des conséquences de la
captation de richesses des plus faibles, en même temps qu’un processus d’auto-destruction. La
question du partage, donc de la démocratie, précède celle de l'économique.
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A partir de là, le mouvement en faveur de la décroissance doit travailler à l'articulation de
trois niveaux de résistance : le niveau de la résistance individuelle, la simplicité volontaire ; le
niveau des alternatives collectives, qui permettent d'inventer d'autres façons de vivre pour les
généraliser ; le niveau politique, c'est-à-dire celui des débats et des choix collectifs
fondamentaux de société. Nous ne devons pas laisser le champ politique à nos adversaires :
nous devons être des empêcheurs de développer en rond. Si nous ne pratiquons pas le
dissensus politique, base de la démocratie, personne ne le fera à notre place. Le concept de
décroissance sera même dévoyé de son sens et instrumentalisé par des esprits intéressés.
Les conditions sont aujourd'hui mûres pour que notre discours soit entendu et fasse
problème. Il est de notre devoir de citoyen de nous engager et de participer au processus
démocratique. Nous devons expliquer aux exclus et aux déçus de la croissance, à tous les
sans-voix que la vraie alternative n'est plus entre croissance et décroissance, mais entre
récession et décroissance.
Non au catastrophisme
Nous devons pour cela prendre garde à tout discours pessimiste comme celui sur la
pétroapocalypse, c’est-à-dire la fin du pétrole vu comme un chaos inéluctable. Non seulement
cette posture est dangereuse car elle démobilise et favorise les comportements cyniques, mais,
surtout, elle laisse croire que nous choisirions la décroissance... faute de mieux. Même si une
croissance illimitée était possible, surtout si elle était possible, nous serions plus encore
des objecteurs de croissance pour pouvoir être tout simplement des humains, pour ne pas
succomber aux fantasmes de toute-puissance. Nous ne défendons pas la décroissance avec le
langage du nécessaire mais avec celui du politique. Le catastrophisme à la Yves Cochet (2),
député des Verts et ancien ministre de l’environnement, entretient l'idée que nous serions
condamnés à la décroissance. Quelles que soient les bonnes raisons écologiques, nous devons
refuser d’abord l'aliénation d'une société qui réduit l’homme à sa seule dimension
économique.
Les tenants de la décroissance ne sont pas des écolo-pessimistes, ni des archéo-
nostalgiques rêvant à la société d'hier. Il ne s'agit pas de revenir en arrière vers un pseudo
paradis perdu, il s'agit collectivement de bifurquer. Nous ne sommes pas davantage de
nouveaux puritains jouant à plus-décroissant-que-moi-tu-meurs ! Nous ne voulons pas
remplacer le politique par le jugement moral ni réduire la morale au religieux. Nous ne
venons pas vers les gens en jetant des anathèmes : la décroissance n'appartient à personne.
Nous savons que ce nouveau paradigme bouleversera les filiations politiques, idéologiques,
philosophiques pour redistribuer les cartes et les alliances nécessaires pour repenser le monde.
Mais nous ne partons pas au combat les mains vides : nous savons par exemple qu'il faudra
faire avec la relocalisation de l’économie. Notre décroissance nous la voulons conviviale,
immédiate et socialement équitable.
Paul Ariès.
1- Le développement a-t-il un avenir ?, ATTAC, Ed. Mille et une nuit, 2004. Le mot
décélération est proposé comme « première étape vers une décroissance sélective ».
2- Intervention au colloque de Montbrison, organisé par l’institut d’études économiques et
sociales pour la décroissance soutenalble (IEESDS), les 5 et 6 février 2005.
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La pub ou l'anti-culture
"Le problème principal, ce sont les systèmes culturels de ce monde,
qui sont tellement différents"
Anton Schneider, directeur de Boston Consulting
La pub n'est pas une nouvelle culture, c'est l'anti-culture par excellence. La culture, plus on
la fréquente tôt, plus on devient un adulte autonome. La pub, plus on y est soumistôt, plus on
en devient un adepte "accroc". C'est pourquoi, la pub est doublement régressive car elle ne
peut être efficace qu'en visant les fantasmes, les pulsions de tout un chacun et parce que pour
infantiliser les adultes autant commencer par les enfants. Les marques tentent ainsi de
fidéliser les enfants avant l'âge de deux ans. Ce dressage des plus petits n'a rien en soi de
naturel ou de légitime : il y a encore vingt ans, il était interdit, en France, d'utiliser
directement des gosses pour vendre des produits et il est toujours interdit, en Grèce, de passer
des pubs pour des jouets aux heures où ils sont devant la télé...
On sait combien c'est facile d'exploiter commercialement les rêves des gosses. Un enfant
ne fait pas la différence entre une pub, une fiction, la réalité. La pub n'est pas seulement un
supplément d'âme dont a besoin le système. Elle lui est indispensable à la fois pour vendre tel
produit mais au delà pour faire régresser les individus au niveau deleurs fantasmes basiques.
La culture avait pour fonction de museler ces fantasmes, ces phobies, pour nous rappeler que
nous ne sommes pas tout-puissants, qu'on a besoin des autres et qu'aucune chose ne peut
remplacer et combler ce désir de l'autre. La globalisation encours appelle l'envahissement
généralisé de la pub.
McDo n'existerait pas s'il ne pouvait nous bombarder de ses messages : il en a besoin pour
balayer des siècles d'histoire, d'humanisation des pratiques alimentaires, de respect des figures
parentales et des identités. La pub reste (pas pour longtemps?) interdite de séjour dans les
écoles. La protection des enfants passe pourtant aussi par le refus de les y soumettre. Les
marques existent certes depuis longtemps mais avec un sens différent. On était autrefois fidèle
à une marque parce qu'on croyait (à tort ou à raison) que ses produits étaient meilleurs, plus
résistants, plus efficaces. La réclame visait à nous convaincre par des arguments pseudo-
rationnels. L'attachement actuel aux marques se nourrit en revanche d'irrationnel parce qu'il
vise, avant tout, à réaliser une identification primaire.
L'enfant qui exige des produits de telle marque ne justifie plus son choix parleur qualité
(réelle ou fausse), mais par le seul attrait de leur nom (signe). On veut lui faire croire qu'il va
obtenir, à travers lui, une identité propre. Les cultures spécifiques déclinent pour céder la
place à cet ersatz culturel. Les jeunes des banlieux ne sont pas, à cet égard, insuffisamment
intégrés mais beaucoup trop intégrés au système des marques, à la consommation. Cette
recherche d'identification par le marché est génératrice de violence car il s'agit non seulement
d'une mise en échec (comment se payer ses produits de marque) mais aussi d'un véritable
marché de dupe : on ne peut jamais obtenir un équilibre social ou psychique en s'identifiant à
la pub : on veut être unfil de pub comme les autres en exhibant sa conformité. L'enjeu est
important : comment se définit-on ? Quelle est son identité ?
Nos grands parents portaient souvent des insignes religieux, nous, nous portions plus des
insignes politiques, nos enfants portent des marques : on a des enfants Nike, des enfants
Benetton, des enfants McDo ou Coca ! Essayez de faire enlever une casquette dans certains
lycées : impossible car c'est vécu comme une violence, le viol de l'identité même du jeune.
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La pub est parvenue à s'emparer des identités, à les manipuler et trafiquer. Ce n'est pas par
hasard que le racket ne concerne que les marques, c'est bien une preuve de plus que le marché
secrète en lui-même la violence. La pub doit pour rabaisser les personnes au rang de
consommateurs inverser le profane et ce qui était considéré jusqu'alors comme sacré : elle
profane les sentiments, les identités, les valeurs, les engagements. Elle nous vend de l'amour,
de la tendresse, de l'amitié, de la générosité. Elle sacralise parallèlement le plus profane : "on
se lève tous pour Danette" ! Mais devant quoi se lève-t-on si ce n'est devant un (nouveau)
Dieu ? La pub enlève toute dignité à l'humain pour la transférer à la marchandise. C'est elle
qui fera devous quelqu'un, sinon vous appartenez à la masse.
Comment la pub représente-t-elle les consommateurs, bref les humains ? Tel constructeur
automobile vous imagine en troupeau de mouton, tel autre nous voit parqués uniformément
comme des places de parking. La vie sans marque serait celle de la grisaille, vaudrait-elle
d'être vécue ? L'humain est identifié à un mouton, à une chose banalisée, inexpressive. Merci
à Renault de nous faire sortir du troupeau, Merci à McDo d'exister. C'est le produit qui créé la
surprise, qui singularise et non plus l'humain. C'est le produit qui rend libre, qui rend
irrésistible, qui rend tout-puissant. La société vue par la pub est celle de la grisaille et de la
monotonie. Vous ne pourriez plus rien pour vous, pour votre liberté, votre bonheur ; si ce n'est
bien sûr en vous identifiant à desmarques qui vous donnent un sens. La consommation de
marque créerait seule un sentiment d'existence. Encore devrait-elle porter seulement sur son
nom ou son logo et non sur l'utilité véritable de l'objet : une casquette Nike c'est d'abord son
logo !
Cessons de croire que tout cela n'est pas grave, qu'on a un second degré. Ce n'est pas vrai
que les jeunes s'approprient la pub pour la désarmer. La réclame cherchait auparavant à parler
comme les gens, aujourd'hui ce sont eux qui singent le pub, qui reproduisent ses gestes,
répètent ses formules. La pub, c'est une monstrueuse opération de formatage qui vise à faire
régresser l'individu jusqu'au niveau de ses images les plus archaïques : on se croit, grâce au
marque, tout-puissant, on devient un killer (tueur). On ne libère pas ces archaïsmes sans
dommage individuel et collectif. L'individu profané par le marché n'a pas d'autre solution que
de s'identifier à une marque, ou plutôt à cette part d'humanité qu'elle croit vendre. "Loréal
parce que jele vaux bien", Kronenbourg pour avoir des amis, etc. La pub en jouant sur le
mimétisme enfantin développe une sorte de normopathie c'est à dire un besoin infantin de se
soumettre à des normes. Elle tue l'imagination et la créativité chez les individus et les peuples.
La pub si soft en apparence a pour cousine la propagande la plus hard. Elle est donc la fille
d'un nouveau totalitarisme dans ses moyens et ses buts. La pub ne repasse pas pourtant les
plats du nazisme et du stalinisme. Elle est bien plutôt ce dont a besoin la société des "deux
dixièmes" c'est à dire celle, de demain, où 20% de la population mondiale suffira à faire
fonctionner l'économie et où il faudra s'occuper des 80% restant. Faut-il rappeler la
proposition immonde de Zbigniew Brzezinski - ancien conseiller de Jimmy Carter et
fondateur du club très fermé de la Trilatérale - de créer sous le nom de tittytainment (de tits,
les seins en argot américain et de Entertainment pour divertissements) un "cocktail de
divertissement abrutissant et d'alimentation suffisante permettant de maintenir de bonne
humeur la population frustrée de la planète" ? On sera alors très proche de la RomeAntique
(du pain et des jeux) puisqu'elle permettra le décervelage et l'endormissement de milliards
d'humains.
Le "je positive" de Carrefour prendrait alors toute sa véritable signification. la pub est donc
bien au delà de sa fonction commerciale immédiate un enjeu véritable car elle participe à tout
ce qui fait régresser l'humain. Elle est ainsi ce qui permet de rabaisser les personnes au rang
de simple consommateur qui commence par consommer des produits puis consomme ensuite
d'autres humains (management moderne, violences sexuelles) et finit par se consommer lui-
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même (dopage, sectes). La résistance contre la pub est aujourd'hui un véritable enjeu citoyen :
Les lycéens américains ont montré l'exemple en menant des grèves contre les programmes de
pub obligatoires tous les matins dans certains Etats. Il faut préserver l'espace public en
imposant déjà le respect des règles. Il faut former les enfants à la lecture (critique
naturellement) des pubs.
Paul Aries
DEMARQUE-TOI !
Pour une rentrée sans marques ! T'es jeune, t'as plein de rêves. Si t'es moins jeune, t'en as
aussi plein. T'en as marre de te faire pourrir la tête par la pub. T'as des tonnes de bonnes
raisons de te démarquer en refusant d'entrer dans le troupeau, de marcher au pas et de te noyer
dans la masse.
La pub a besoin pour exister de dénigrer tout ce que, toi, tu es vraiment : elle ignore ton
pays - celui où tu vis maintenant ou celui d'où tu viens -, elle oublie ton histoire, elle ignore le
boulot et les idées de tes parents, elle ridiculise ton quartier, ton école et tes profs qui seraient
des ringards. Elle voudrait créer, en toi, un vide mortel, qu'elle s'y prendrait pas autrement.
Elle a besoin que t'aies honte de ta vie, que tu la trouves bête, sans valeur. Regarde comme
elle représente ta cité. T'as vu l'image qu'elle donne de ton quartier, des jeunes et des femmes,
l'idée qu'elle se fait des pauvres ? Pourquoi elle montre jamais des vieux, des handicapés ou
des chômeurs ? Peut-être qu'elle croit qu'ils ne sont pas assez beaux, qu'ils le méritent pas ?
La pub s'amuse pas à casser tout ce que tu aimes par simple plaisir. Elle en abesoin pour
t'imposer ses Marques et pour t'en rendre esclave.
2 - La pub te ment
La pub te fait croire que le bonheur, c'est de posséder et de consommer. Comme elle se
veut gentille pour t'endormir, elle te laisse un choix bidon.
- Tu peux surconsommer des produits sans marque : comme si d'avoir dix fois plus, ça te
rendait dix fois plus intelligent ou dix fois plus heureux. A ce petit jeu, tu seras
nécessairement perdant, car t'en auras jamais assez. La seule chose que t'auras gagnée, ce sera
de bousiller un peu plus la planète, car tous ces trucs inutiles, faut bien les produire avant de
les jeter très vite.
- T'es libre aussi de te transformer en homme-sandwich et de porter du matin au soir des
marques, comme si ce qui comptait, ce n'est pas ce que tu es, toi, vraiment, mais ces foutus
logos que tu trimbales sur tes fringues. Les marques t'appartiennent pas, c'est toi, qui leur
appartiens, elles te possèdent. Faut pas croire la pub : la vraie vie, c'est d'avoir des rêves, de
faire des tas de choses et de pouvoir être fier de ce que tu es !
3 - La pub trafique ton identité
La pub, elle en a rien à faire que tu sois un garçon ou une fille. Tu peux être blanc, beur,
black, pour elle, t'es rien d'autre qu'un porte-monnaie. Tout ça, pour elle, c'est une façon de
vendre toujours plus, elle est prête à voler des morceaux de tes identités pour te les revendre
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au prix fort. Le rap, les tags, c'est pour elle qu'une occasion de plus de faire du fric ! La pub
rapetisse les personnes et les peuples en les passant à la moulinette. Elle veut te faire
fantasmer : que tu te croies tout-puissant ou immortel. Comme si de porter telle marque, ça
donnait des potes et des rêves à soi ! La pub joue sur les fantasmes des gens un peu malades
dans leur tête.
On dit que les Jeunes seraient des voleurs, des violents et des violeurs. C'est la pub qui crée
la violence, ce sont les marques qu'il faut enfermer. La pub engendre de la violence car elle
fait croire que des tas de choses sont indispensables alors que presque personne ne peut se les
payer. Elle cause des disputes dans les familles en poussant des gamins à croire que leurs
parents qui refusent d'acheter des marques ne sont pas à la hauteur. Elle fait croire que le
manque d'argent serait une tare dont on doit avoir honte. Faut pas s'étonner qu'il y ait des trucs
qui tombent des camions ! Le racket, c'est archi-dégueulasse car il s'en prend aux plus petits.
Mais on sait bien que ce qui est racketté, ce sont des produits de marque. Le racket, c'est la
conséquence du culte des marques et de ses fantasmes ! On ne veut plus de racket : on veut
une école sans marques et sans pub !
La pub te fait croire que la vraie intégration, ce serait la consommation. Elle te dit que, plus
tu consommes, plus tu t'intègres dans la société. Faut pas la croire : la vraie intégration, c'est
de faire un métier qui teplaît, qui est utile, avec une sécurité de l'emploi et un vrai salaire, pas
d'attendre le Smic ou le RMI pouraller le dépenser aussitôt à Carrouf. Tu crois vraiment
qu'être une machine à consommer, c'est la"vraie vie" ? être intégré, c'est avoir des rêves plein
la tête et des combats pour les réaliser !
6 - La pub te manipule
La pub t'informe pas. Elle te manipule. Elle te prend pour un benêt. Crois pas que les pubs,
ce soient de belles images et de chouettes musiques ! La pub n'a que trois buts : vendre,
vendre et vendre. Elle ne pense qu'à te bourrer la tête. Elle te répète cent fois la même chose
comme si t'étais "tebé". Elle te manipule à grands coups d'images débiles. La pub cherche à
imposer ses marques aux bébés âgés de quatre mois : elle sait que, si elle les transforme, dès
le berceau, en adeptes de ses logos, ils lui resteront, ensuite, plus facilement fidèles, comme
de petits moutons. Tu trouves pas que c'est dégueulasse? Laissons les gamins vivre leur vie !
La pub n'est pas séparable de la surexploitation des plus pauvres. - Elle les exploite en tant
que salariés car les produits de marque que tu achètes sont, très souvent, fabriqués dans les
pays les plus pauvres par des salariés, voire des enfants, que l'on jette, ensuite, comme des
mouchoirs en papier. - Elle exploite aussi les clients les plus pauvres car elle leur impose des
produits inutiles et qui servent, seulement, à faire croire qu'on est quelqu'un. Les marques ne
sont donc plus en soi une garantie de longévité ou de sécurité. Crois-moi, c'est pas parce que
tu portes des marques que tu cours vite ! Les marques des pauvres ne fonctionnent pas comme
celles des riches.
La pub, c'est la mode, et la mode, c'est ce qui se démode. T'es sans cesse obligé de jeter des
trucs qui marchent encore, qui sont encore portables. Les marques se débrouillent pour les
user plus vite, soit en les rendant démodés, soit même en prévoyant des éléments qui cassent
très vite. Le but, c'est de t'obliger à gaspiller, c'est de te rendre toujours plus pauvre. N'écoute
pas la pub, refuse les marques, tu vieilliras moins vite ! Les marques existent pour des objets
dont tu peux très bien te passer, elles ne concernent pas toutes ces choses qui assurent la vraie
sécurité. Les jeunes et les pauvres accèdent peu à ce qui permet de mieux vivre : le logement,
la santé, l'éducation, la participation civique, etc. Refuse les marques, sois acteur des
transformations sociales de ton quartier !
La pub vise les enfants car elle sait qu'elle peut plus facilement les dompter : les gosses, ça
ne fait pas bien la différence entre la réalité et des histoires, ils croient encore que ce qu'on
montre à la télé, c'est toujours la vérité. La pub utilise les enfants pour qu'ils obligent ensuite
leurs parents à acheter. Les enfants choisissent aujourd'hui 2 fois sur 3 ce qu'on mange en
famille, 1 fois sur 2 la voiture qu'on achète et très souvent où on part en vacances. Ce n'est pas
ça, les droits des enfants, ça, c'est le droit d'être manipulé. La pub ne respecte rien : pas même
le corps des gamins et de leurs mères. Elle exhibe des corps dénudés pour faire fantasmer sur
ces corps et elle veut ensuite utiliser ces fantasmes pour mieux vendre ses produits. Elle croit
que c'est en montrant une femme à moitié nue qu'on vend des yaourts ! Elle oblige à croire
qu'être belle ou beau, c'est être toujours plus maigre. Conséquence : des millions de jeunes
suivent des régimes alimentaires sans en avoir besoin et c'est alors qu'ils tombent malades. Il
faudrait que tu ne te plaises pas, pour plaire à la pub : les marques ne sont pas tes amies !
La pub, c'est pas elle la plus forte. La pub voudrait te faire croire que, sans les
marques, tu serais nul. Faut pas la croire, tu es beaucoup plus fort qu'elle : tu peux
diriger ta vie ! La pub, c'est interdit à l'école car on sait bien qu'elle exploite les enfants.
Fais-toi respecter, oblige les grands à respecter la loi et à refuser toute pub à l'école : pas
de logo, ni dans les livres d'école nidans les cours de récré ! Presque la moitié des
panneaux publicitaires qui polluent ta ville sont illégaux. Fais-toi respecter, tu peux
obliger les grands à en libérer ta rue ! Tu peux aussi décider d'agir dès maintenant en
refusant de porter des vêtements avec des marques en cachant les logos sous des trucs
sympas. Tu crois vraiment que c'est parce que tu portes leur logo que tu as des potes, un
copain ou une copine, que c'est toi qui seras perdant si tu agis?
Paul Ariès
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Les manipulations mentales (publicité, marques.)
au sein de la mondialisation
Paul ARIÈS
Le seul grand mérite de la mondialisation, c'est que les problèmes des uns sont aussi
désormais les problèmes des autres. En tout cas, ce qui se réalise c'est tout l'inverse d'une
internationale ouvrière. Les marchés ne sont pas plus ouverts qu'avant (comme au temps de la
colonisation), mais les pratiques sont différentes. Toutes les activités (religieuses, politiques,
etc.) sont en train de devenir économiques. Va-t-on accepter que la planète, que les êtres
vivants deviennent des objets commerciaux. Et la publicité joue un rôle considérable.
Attention aux fausses idées : la publicité n'a pas toujours existé, la consommation n'a pas
toujours existé. Les humains n'ont pas toujours été consommateurs. C'est récent qu'ils se
soumettent à la marchandise. Un rapport sérieux indique que les émigrants arrivant aux USA
sont en bien meilleure santé mentale que les états-uniens. Le professeur Tubiana relève qu'en
France ce sont les jeunes français, étant les plus sensibles à la consommation, qui sont les plus
malades mentalement.
Régression sociale
Les petits travaux, la précarité c'est vraiment une volonté de casser les identités sociales.
Regardons le vocabulaire : le mot "équipier", quand on perd l'équipe on n'est plus rien. Les
jeunes sont les premiers depuis un siècle à vivre moins bien que les générations antérieures.
L'activité ne s'arrête plus le dimanche, ne s'arrête plus la nuit. Les horaires décalés, c'est une
espérance de vie inférieure. Le système économique, la marchandisation intégrale du monde
broie les individus. Un logo s'approprie des couleurs, les organes sont hypothéqués. Le
taylorisme, c'était travaille et tais-toi, le fordisme : travaille, tais-toi et consomme.
Maintenant, c'est travaille, tais-toi, consomme et soit manipulé. Il y a en plus maintenant un
harcèlement du personnel dans les entreprises qui empêche chacun à l'autonomie. C'est une
logique de manipulation.
Régression politique
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Les USA ont obtenu la dissolution à l'ONU de l'organe de surveillance des transnationales.
Désormais les transnationales s'inscrivent directement à l'ONU, moyennant finances, d'où une
dépréciation des états-nations politiques. Aujourd'hui, 400 groupes financiers dominent le
monde. On s'aperçoit maintenant de l'impossibilité de changer le monde, de l'impossibilité de
le penser globalement ; il y a une crise de la citoyenneté. On remarque la disparition des
idéaux. On n'a plus de principes, on n'a plus d'espérance, par contre les passions sont
exploitées à fond : disneylisation des passions. La soumission sénile ou la révolte violente,
c'est tout bon pour le système.
Régression culturelle
Toute culture vient d'un héritage. On nous coupe de nos racines. On n'est plus dans
l'humanisation, mais dans la barbarie. L'opposition entre les humains et les machines est de
moins en moins grande. L'opposition entre les humains et les animaux disparaît peu à peu
(fécondation humaine dans un utérus de truie.). Il en est de même en ce qui concerne
l'opposition entre enfants et adultes : la première cigarette, la première expérience sexuelle
arrive beaucoup plus tôt qu'avant. On pénalise l'enfant de plus en plus tôt. Et l'adulte reste un
grand enfant. C'est vraiment ce que rêve les transnationales. L'opposition entre morts et
vivants, le système capitaliste s'en moque. Il ne peut reconnaître que des êtres
interchangeables uniquement en vue de la consommation. Pour pousser la consommation,
créons des identités de pacotille et cassons les cultures ! "A terme, 80% de la population sera
de trop. Pour ces 80%, il faut créer des loisirs abrutissants !" de Sbigniew Brejenski,
conseiller de Carter, fondateur de la Trilatérale. "L'humanité va vivre sa deuxième révolution
de toute son histoire. La première était l'humanisation au néolithique. La deuxième, c'est la
disparition du moi par surabondance d'activités. Le moi sera remplacé, par commerce de
morceaux d'identité, par un individu manipulable, formatable à merci. Un monde
économique débarrassé de la consommation devient de plus en plus violent. La seule solution
est de supprimer toute la logique des passions. Il faut remplacer les logiques passionnelles
par des logiques d'intérêt. Si on veut que les gens ne se révoltent pas, il faut les infantiliser !"
d'Alvin Toffler, conseiller de Bill Clinton et du pdg de Disney.
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3ème exemple : love story.
Ce n'est pas qu'une télé poubelle, c'est le viol de l'intimité. C'est la non-séparation entre le
public et le privé, comme le flicage, les nouveaux modes de management, où on impose au
personnel de participer à des actions politiques pour les valeurs de l'entreprise.
Régression psychique
C'est la conséquence des autres régressions. Comment fonctionne l'argent dans la société ?
Traditionnellement, l'argent était là pour dire que tout n'est pas possible. Maintenant, au
contraire, l'argent est signe de puissance : tout peut s'acheter et tout peut se vendre. La
scientologie possède 17 universités dans le monde qui forment les cadres des transnationales.
L'argent permet d'avoir un statut dans la société. On est à l'apogée de la société de
consommation.
La publicité a transformé la France en quelques années beaucoup plus que ça ne s'était
produit en huit siècles. Ainsi par la publicité, se développe de la violence, de l'obésité (1/5 des
personnes sont obèses). Aujourd'hui, on rêve comme la publicité, selon les copies du Bac. Et
surtout c'est le refus de tout esprit critique. "Je positive". C'est la fin des chahuts lycéens. Il n'y
a plus de transmission de l'esprit de révolte. En tant que consommateur, on refoule tous les
autres aspects de sa personnalité. Etre humain, c'est recevoir quelque chose en héritage. Mais
la consommation nous ramène à la barbarie. La publicité nous fait croire qu'on arrive au
bonheur avec la consommation. Or ce fonctionnement entraîne pour une consommation de
masse, une surexploitation dans les pays pauvres. C'est ce qui se passe avec l'entreprise Nike.
"T'es mal dans tes baskets : la solution, c'est notre marque ! Avec les chaussures Nike, tu vas
enfin être quelqu'un !" La marque devient une béquille identitaire pour celui qui est en
difficulté dans la société. Si on demande à un jeune d'enlever sa casquette Nike, il aura du
mal car c'est enlever une partie de lui-même. L'identité est cassée, sans repères. Si le jeune a
une identité, il n'a que faire de la marque. Celui-ci a un passé, donc un avenir.
La pub c'est le ciment social pour les 80% de la population à manipuler. La pub ne peut
faire vendre ses produits si elle ne dénigre pas l'identité. La pub c'est le fossoyeur de rêves. Il
y aura, dans un an, à Lyon, un lieu où on pourra produire des effets sur des parties de lobes
cérébraux (transe, angoisse.).
Les marques des pauvres ne fonctionnent pas de la même manière que les marques des
riches. Un produit de marque pour un pauvre est toujours une illusion coûteuse. La mode se
démode. Et le pauvre n'aura pas d'avantage construit autour de lui. La pub ne peut que générer
de la violence. Un monde de grands enfants devient de plus en plus violent. Le racket ne
concerne uniquement les produits de marque. Pour éviter la violence, il est primordial de
supprimer les produits de marque dans les écoles. Et même les enfants ne sont pas dupes, car
ils comprennent qu'on leur impose les marques.
Le peuple est pourtant sûr d'exister sans qu'il ait besoin de marques. La société bourgeoise,
se sentant en vampires fondés sur l'exploitation, a détruit son genre de vie car elle doutait de
son existence. Un bourgeois, aujourd'hui, ce n'est plus celui qui accumule. Aujourd'hui,
"j'existe parce que je gaspille". C'est ça la consommation. Nous sommes dans une société
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complètement permissive : il n'y a plus de tabous, plus de valeurs, uniquement une économie
du désir, mais le désir qu'exploite la publicité c'est le désir du déni. L'éthique sur l'étiquette,
c'est bien, mais ça se situe encore dans le discours de la consommation, et ça peut culpabiliser
celui qui n'a pas les moyens d'acheter éthique. La modernité capitaliste a réveillé tous les
phantasmes que les cultures avaient muselés. "Acheter tel produit et vous ne vieillirez plus !"
Tout ceci est pathogène et ça ne crée que des individus malades.
C'est la faillite des grandes idéologies. Il y a une rupture de transmission. Il n'y a plus
d'esprit de révoltes. Il faut voir la baisse de la syndicalisation. Le système est arrivé à ce que
chacun soit complètement soumis à ce système, et l'opposition, récupérée.
Aucun. Ce système ne peut qu'échouer. C'est ce qui s'est passé chaque fois qu'on s'en est
pris aux plus faibles, aux parts de faiblesse de chacun. Soit c'est la passivité totale, soit c'est la
violence pure. On se dirige vers une société de ghettos pour pauvres et de ghettos pour riches,
comme au Moyen-Âge, avec de hauts murs, mais nos ancêtres ne consommaient pas. Les
capitalistes, au départ, n'imaginaient pas que l'homme puisse devenir une marchandise.
L'homme devient une machine à écouler des produits de consommation.
La psychanalyse n'existe plus aux USA, tellement elle a été pervertie par celle utilisée par
les entreprises. Il faut lire les textes de nos adversaires, nous informer sur sa pensée. Ce
système n'est pas un complot, c'est une machine folle, que certains poussent de façon tout à
fait innocente. La télévision a un rôle considérable : tout est dans l'intemporalité qu'elle
impose, une info chasse l'autre.
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Ce tableau sombre ne doit pas nous empêcher de résister. Ce système, qui a des failles, est
fragilisé, menacé. Mais combien va-t-il encore faire de victimes ? Comment va-t-on laisser la
planète ? Le débat sur la mal-bouffe prend de l'ampleur. Mais il y a de tout dans
l'altermondialisation, de l'extrême droite à l'extrême gauche et ça avance dans tous les sens.
C'est un mouvement qui se cherche, qui se construit. Il s'agit de construire des résistances.
Lancer le débat sur la publicité, c'est très important, et notamment à l'école. Lancer le débat
sur les manipulations, le harcèlement publicitaire. Demander des repas à table à l'école, des
repas bio, une alimentation de qualité, et non pas sodhexo. Dire haut et fort qu'on ne veut pas
de publicité à l'école, pas de marques à l'école, au collège. Participer aux journées sans télé,
sans achat. Cela peut permettre des fronts de lutte entre banlieues, villes et campagnes. "On
gagnera parce qu'on est les plus faibles !" disait Martin Luther King, et "Chasser l'humain est
voué à l'inefficacité !". Ce n'est pas une culture américaine qu'on nous impose, c'est une
infraculture, une sous-culture. Tandis que toute culture est en elle-même un pôle de
résistance. En regardant les conditions du capitalisme vis à vis des pays du sud, on peut
imaginer ce que ça va devenir chez nous, d'abord dans les banlieues, puis ailleurs.
Le boycott organisé est constitué en délit en France. Le système en a très peur. C'est très
efficace. Cependant, par exemple, une journée de boycott de Mac'Do doit être en même temps
une journée de solidarité avec le personnel de Mac'Do.
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Petit dico de la pub
A comme Aliénation.
La pub, ça rend dépendant, ça rend malade. Des labos américains ont lancé un médicament
pour guérir de la fièvre acheteuse, celle des consommateurs accrocs à la dépense inutile. Le
Celexa agit directement sur la pulsion d'achat via la sérotonine. Les hypermarchés ne doivent
pas s'inquiéter pour autant : la société Upromise vient d'inventer, elle, la recette miracle pour
apprendre à dépenser toujours plus, et, tout ça, sans aucune culpabilité : plus vous achetez,
plus la société finance le compte d'épargne de vos gosses. L'objectif caché : faire de la
surconsommation une bonne action mais aussi rendre le consommateur dépendant d'une
marque à perpétuité !
B comme Bureau de Vérificationde la Pub.
Faut faire confiance ! LeBVP, c'est un peu comme si on confiait leur autodiscipline aux
dealers. Ça ne le gêne pas, la propagande pour le tabac qui tue des gosses ou pour des
bagnoles pitbulls ou des femmes nécessairement salopes, mais pas question qu'Amnesty
International critique la Chine ou les états-Unis, ça nuirait aux bonnes relations entre les
grands ètats. Pas question non plus de passer un clip pour la Journée sans achat. Le BVP
champion de la protection des valeurs à géométrie variable.
C comme Crétin c'est-à-direcomme propagation de contre-valeurs.
La pub, ce n'est pas seulement inutile, c'est sacrément méchant et con. Mercédes a dû
retirer une pub mettant en scène des pitbulls, c'est vrai qu'un molosse pareil, ça fait peut-être
vendre des bagnoles, mais c'est pas ce qu'il y a de mieux pour combattre l'agressivité au
volant. Le PDG d'Intersports et le directeur de l'agence publicitaire BDDP ont comparu en
correctionnelle pour une campagne d'affichage exhibant un pitbull agressif au risque
d'aggraver encore la violence urbaine, y paraît que c'était par souci de connivence avec les
jeunes des banlieues. Coca-Cola propose, lui, de remplacer les cours de philo par la vraie vie.
Faut pas croire que tout ça soit insignifiant, ça vous formate une génération. Le danger
publicitaire est d'autant plus fort qu'il favorise le recul des autres activités portant sur des
signes, il tue l'imaginaire des gosses. La pub, c'est l'anticulture par excellence ; la culture, plus
on la fréquente tôt, plus on devient un citoyen responsable ; la pub, plus on y est soumis
jeune, plus on en devient accroc des marques, genre malade de l'achat.
D comme Dégradant.
La pub, c'est pas fait pour faire réfléchir mais pour faire acheter. Pour être efficace, soyons
le plus régressif possible. Une femme nue à quatre pattes à côté d'un mouton (pub de La City).
La pub exploite les fantasmes et phobies les plus éculés et partagés. Elle fait avec le corps de
l'enfant ce qu'elle réalise depuis des lustres avec lecorps dénudé de la femme (et depuis peu de
l'homme). Elle fait fantasmer le client avec ce corps puis transfère ce désir sur le produit. La
pub pour Opium propage une image dégradante de la femme : posture couchée suggestive,
jambes écartées, main posée sur un sein. La femme n'a conservé que ses hauts talons
naturellement dorés, une marque de chaussures exhibait la godasse de luxe d'un type invisible
mais appuyé sur le sexe d'une splendide femme à moitié nue, etc. La leçon de ce type de pub :
qui peut acheter l'une peut se payer l'autre. Dunlopillo exhibe un homme traité en animal par
une dominatrice, Kookaï présente ses clientes comme des mangeuses d'hommes, etc. Le sexe
? D'accord mais quand je veux et avec qui je veux ! Le hic, dans la pub, ce n'est pas la
pornographie, c'est le viol systématique de l'intimité. La pub et Loft Story ? Une même
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saloperie contre le respect de l'autre ! La résistance contre la pub, ce n'est pas le retour des
ligues de vertu, c'est l'affirmation que le cul, ça doit rester du domaine du don (pas du fric).
Est-ce un hasard si le sado-maso et la bestialité vont bien avec le luxe ? Quelle est l'image que
la pub tente d'imposer du bon peuple ? Est-ce une sous-humanité composée de “bœufs”
vulgaires regardant un match de foot à la TV en buvant de la bière Budweistertout en rotant ?
E comme école.
L'école publique ou privée se prostitue avec la pub. Elle est le nouvel Eldorado des grandes
marques dévoreuses de têtes blondes : poubelles (mais oui...) de classe sponsorisées par des
hyper, kits pédagogiques gratuits, manuels éducatifs servant la soupe à des grandes marques,
bons d'achat ou de réduction offerts à la place des bons points et images d'antan, spectacles
scolaires sponsorisés par McDo, activités sportives financées par des marques de sport, etc.
Faut comprendre : l'école manque d'argent et les gosses sont influençables dès le sixième mois
et prescripteurs d'achats dès deux ans ! Les firmes américaines sont parvenues à intégrer la
pub dans les emplois du temps : scolaires : les sociétés fournissent des équipements et, en
échange, les écoles s'engagent à ce que les enfants assistent quotidiennement au programme
Channel One (2 minutes de pub toutes les 10 minutes). Et si on (re)fondait la laïcité pour
foutre le marché en dehors de l'école !
F comme Flicage.
Soyons sérieux : la pub n'existe pas sans la mise sous contrôle systématique de toute la
population consommatrice. Tolérer le règne de la pub, c'est accepter d'être sans cesse
espionné. Les instruments du flicage sont de plus en plus sophistiqués : tachytoscope pour
contrôler la vision d'une annonce à des vitesses variables, “eye camera” pour enregistrer les
mouvements oculaires, folder-test pourmesurer l'efficacité de différentes versions d'une pub,
peoplemeter pour mesurer l'audience des spots publicitaires, datamining ou analyse des tickets
payés par carte de fidélité (type Pass) ou de crédit (American Express), cookies c'est-à-dire
mouchards qui suivent, pas à pas, votre trace surinternet, analyse de vos commandes par
correspondance, etc. La Poste organise aussi ce flicage grâce à ses cellules géomarketing
(“Dis-moi où et comment tu habites, je te dirai qui tu es”) qui, en croisant des données
géographiques, socio-démographiques et comportementales, établissent les profils types de
“clients” vendus ensuite “confidentiellement” à la Halle aux Vêtements, Pier Import,
Conforama, etc.
G comme Gaspillage.
La pub ne crée pas de vraies richesses, contrairement à ce qu'affirment les Séguela et autres
dealers de faux espoirs, ou alors c'est de même façon que les marchands de mort que sont les
cigarettiers et autres trafiquants d'arme. La pub, c'est un gaspillage de matières et d'énergie,
c'est des montagnes de déchets, c'est un gaspillage d'objets censés offrir le bonheur clés en
main. C'est un gaspillage d'imaginaire détourné au seul profit du fric, de la “gagne”.
H comme Hypermarché.
Le dressage du consommateur par la pub se poursuit dans les Hypers : largeur des travées,
luminosité variable, etc. Il existe même des vrais-faux magasins type Magali pour Carrefour
pour tester les innovations marketing augmentant les achats impulsifs. Les autres groupes
utilisent les mêmes ficelles pour dresser les clients : une armée de sociologues et de
psychiatres déterminent ce qui nous pousse à acheter pour pouvoir ensuite instrumentaliser
nos réactions.
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I comme Invasion.
Les sectes ont inventé le bombardement émotionnel, la pub invente le bombardement par
des messages non sollicités. Les experts du phoning ont toute une panoplie pour forcer ta
volonté comme le piège de la fausse alternative (on se voit jeudi ou vendredi ?). Les webistes
ont inventé le spamming, histoire de te bourrer la tête, mais bientôt t'auras de la pub au milieu
de tes appels téléphoniques. Imagine : tu déclares ta flamme et au beau milieu de tes
roucoulades une petite pub pour une marque de briquet ou pour du Viagra, etc. Bien sûr, tu
seras pas obligé, mais faudra payer plus pour pas être violé. La Poste inonde ta boîte aux
lettres avec 18 milliards de pubs par an tout en sachant que 47 % n'aiment pas cela, que 38 %
n'en ont rien à faire.
J comme Jeunisme.
La pub aimerait les jeunes au mépris des vieux. Les valeurs collées au jeunisme font
davantage vendre que celles de l'âge. On imagine mal aujourd'hui une crème pour favoriser
les rides. Ce jeunisme est en fait un déni d'enfance car elle rabat l'enfant sur le client : on
expose le corps de gamins dénudés, on déguise des gamines en objets sexuels, on fait croire
aux gamins que le bonheur est à vendre. Les services télématiques pour gosses se développent
avec numéros surfacturés pour des conseils du type “100 % Boys”, “Mega flirt line”. On
suggère d'avoir l'accord des parents ou “téléphone d'une cabine”.
K comme Kulture.
La pub, c'est l'inverse dela culture qui humanise. Elle est au service des pulsions les plus
morbides, des fantasmes les plus moches. Culte de la mort, de la toute-puissance, de la
purification. La pub, c'est l'antitravail par excellence, l'antifamille par excellence. Le bonheur,
c'est simple comme un coup de fil, la vie, c'est Auchan. Moulinex libère la femme et Disney
nous fait le coup de la famille. Papa et ses gosses sont chez Disneyland mais c'est papa qui
fait du manège et c'est l'enfant qui lui fait un petit coucou rassurant. Un Disneyland, ça va,
deux et bientôt trois parcs, bonjour les dégâts ! Et si la violence dans les écoles, c'était un peu
la rançon de cette régression ?
L comme dégradation du langage.
La pub tue toutes les langues. Elle a seulement besoin de quelques messages simplistes à
l'échelle planétaire. Elle valorise ses produits en leur collant une pseudo-identité. Laloi du 4
août 1994 impose pourtant l'usage du français dans la pub écrite, parlée et audiovisuelle, sauf
pour les produits typiques. Mais que fait le BVP? Le CSA a dû sévèrement le rappeler à
l'ordre comme un mauvais élève ! Il paraît qu'on peut pas faire autrement ! C'est à cause de la
mondialisation, c'est à dire du Dieu fric-frac ! Défendre sa langue, c'est pourtant défendre le
droit de comprendre.
M comme Morbide.
La pub entretient un rapport intime à la mort. Elle repose sur l'idéologie de la
consommation-destruction de toutes choses. Elle transforme en objets les humains ou leurs
sentiments : Kronenbourg fait les copains, Yoplait fait la tendresse, Câlin de Chamboursy,
“Perrier, c'est fou”, “avec Badoit, y'a de la joie”, “Evian l'équilibre”, etc. Elle fantasme que
ses produits, ce seraient comme des humains : Grand-Mère qui fait du café, Germaine qui fait
des pâtes Lustucru, Tartes Julie, Tante Marie, Père Dodue, Manie Nova, Oncle Bens, etc. La
pub ne fonctionne pas toujours avec des images de rêve et de plaisir. Elle utilise de plus en
plus des images chocs soit pour s'en démarquer (grâce à telle voiture, vous échapperez à la
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mort), soit pour choquer. Benetton s'était spécialisé dans cette stratégie : bébé ensanglanté et
encordonné, figures de guerres et de massacres, mourant atteint du Sida, etc. Cette stratégie
ne prend pas le contre-pied du monde enchanteur de la pub, elle emprunte “seulement” (?)
l'autre face : exhiber ce qui est généralement sous-entendu (le malheur, la souffrance) et
cacher ce qui est d'habiture exhibé (le produit, le bonheur). La leçon reste cependant la même
: le bonheur ? Un bien de consommation ! Cette stratégie est doublement perverse car, en
voulant tout montrer à l'état brut, elle finit par détruire le symbole lui-même, elle tue l'art. Elle
subvertit également les valeurs humaines qui se trouvent mises au service exclusif du profit.
Le but, c'est tout de même de vendre.
N comme Néophage.
La pub vit du renouvellement des produits. La pub vend de la nouveauté plutôt que de
l'authentique ou du nécessaire. Elle transforme les traditions en archaïsmes, les valeurs en
modes. Le hic, c'est que la mode, c'est par définition ce qui se démode (sic). La mode
concernait au départ des domaines limités, elle s'étend à tout. Il existe même des stratégies
d'éphémérisation des produits pour les rendre plus fragiles, pour préparer l'acheteur à de
nouveaux achats : laques qui vieillissent mal sur l'électroménager, pièces fragilisées, etc. Et si,
au lieu de changer sans cesse pour de faux, on changeait enfin pour de vrai, le culte de la
nouveauté contre l'esprit de la révolution.
O comme Objet.
La pub fait croire que vivre c'est surconsommer. Elle joue pour cela avec les pulsions les
plus archaïques des personnes : consommer toujours plus pour compenser la perte du sein
maternel. N'est-il pas des façons plus humaines de compenser cette perte ? Pourquoi pas
l'amour, l'amitié, l'activité créatrice, les utopies ?
P comme Politique.
La pub serait au service de la démocratie. C'est sans doute pour cela que les dictateurs font
appel à ses services pour se donner une bonne image auprès de leur population ou des autres
états. Dans les vraies démocraties, la pub tue aussi toute possibilité de débats. Les conseillers
en communication n'ont de cesse de faire grossir la masse des électeurs flottants beaucoup
plus influençables. Leur solution ? Dénoncer le poids des partis et des idéologies figées. La
pub est toujours un déni du politique, qu'elle l'évite comme avant la chute du mur de Berlin ou
qu'elle l'exploite ensingeant ses slogans et rites : “Parce que la FNAC prend parti pour vous,
prenez la carte”, “Elles veulent être élues au suffrage émotionnel. Boléro soutient les femmes”
; Peugeot : “Rejoignez notre mouvement” ; Quick détourne, lui, la main de Touche pas à mon
pote pour clamer “le droit à la différence”, Mondial Scooter y va de sa petite profanation de
l'histoire pour mieux sacraliser sa marque : “Paris outragé, Paris brisé, Paris martyrisé mais...
Paris libéré.”
Q comme Quadrillage.
La population n'est qu'une réserve d'acheteurs. La pub ne veut connaître de différence ni de
culture, ni de sexe, ni d'âge, etc. Elle psychologise les clients comme les pays totalitaires
psychiatrisaient les dissidents. Puisque la demande solvable est prise encompte, cela veut dire
que seuls les (besoins des) riches existent. Le Centre de Communication Avancée (CCA) du
groupe Eurocom-Havas a élaboré depuis 1989 une typologie des consommateurs types afin de
parvenir à vendre les mêmes produits par-delà les cultures : “ L'Europe des styles de vie y est
traitée comme un parc zoologique (...) le vieux continent est peuplé de “chats de gouttière”, de
“hérons”, de “colombes”, d'“éléphants”, de “renards”, d'“écureuils”, de “hiboux”, de
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“requins”, de “mouettes”, d'“albatros”, de “loups”, de “blaireaux” et d'“otaries”. Les “chats de
gouttière” vivent au-dessus de leurs moyens, s'offrent des produits de beauté, des sorties et
des loisirs au détriment de l'alimentation de tous les jours ; ils aiment la publicité de type
“hollywoodien” en couleurs, brillante ” (A. Mattelart, M. Palmer).
R comme Résistance.
Le secret du système, c'est de nous avoir convaincus de notre impuissance. La résistance
s'organise pourtant. Réclamons des courts-métrages à la place des pubs imposées au ciné.
Ecrivons aux régies de transports pour nous plaindre de la pub dans les bus. Retournons à
l'envoyeur avec mention “refusé, courrier non sollicité” toute pub adressée, le tout, bien sûr,
sans affranchissement. Rendons à la poste les milliers de pubs dont elle inonde notre boîte,
demandons à France-Télécom notre inscription sur la liste “safran”, etc. La pub tue
l'imagination. La résistance à la pub la libère. Libérez-vous !
S comme gros sous.
La pub c'est 92,4 milliardsde francs de marché. Sa croissance est trois fois plus rapide que
celle du reste de l'économie. Elle a dépassé cette année pour la première fois 1 % du PIB.
Chacun de nous travaille l'équivalent de 2 500 F par an pour être manipulé.
T comme télévision.
La pub envahit la TV : pages de pub, coupures des films, pseudo-variétés servant surtout à
vendre des marques. Les Tortues Ninja mangent des Pizzas Dominos, des Burger King et
boivent du Pepsi. ET, ce fœtus venu d'ailleurs, s'empiffre de Reese's Pieces ; le film les
Visiteurs, c'est un bon voyage au pays des marques. Un gosse subit 40 000 pubs par an,
souvent pour des produits malsains. La pub était autrefois interdite à la TV pour des questions
d'éthique. La première réclame en France date de 1959 pour des pubs sans marque (du type
“changez de cravate, une cravate vous changera”). La première vraie pub pour une marque
date donc du 1er octobre 1968, mais la pub restait encore interdite à la TV les dimanches et
durant les jours fériés. Il est encore interdit en Grèce de faire de la pub pour des jouets à des
heures où un gosse peut se trouver normalement devant son poste. Eh oui, il peut exister
d'autres valeurs que celles du marché, de la “gagne”.
U comme Uniformisation.
La pub, c'est l'idéologie du système libéral. Elle a une double efficacité : celle directe et
incertaine pour le produit vendu, l'autre indirecte mais plus solide pour cimenter le système.
Elle diffuse l'idéologie du bonheur par soumission à la consommation : consommation des
objets, des autres personnes et de soi-même. La logique de ce système tend donc à une
standardisation généralisée. Même les plus chauds partisans du système doivent l'admettre : le
Code de Bonne conduite de Prodimarques lance ainsi un appel pour s'opposer à cette
uniformisation généralisée des emballages, des conditionnements et des produits vedettes de
notre époque. Nestlé, Heineken, Gillette, Kellogg's,Lesieur, Suchard, l'Oréal, Lu, etc. au
service de la bio-diversité, du respect des cultures : quel lapsus ! Le concept de globalisation a
été imaginé aux Etats-Unis par le professeur d'Harvard Théodor Levitt puis repris par l'agence
de pub Saatchi pour justifier les campagnes marketing banalisantes et appauvrissantes :
“Vendre, avec un même slogan et une même image, un même produit dans un même
emballage à travers le monde entier” (sic) ; “La grande barrière, aujourd'hui, ce n'est pas
l'argent ni les programmes, encore moins la technologie. La grande barrière est réellement
celle de la Loi et de la politique. Ces lois sont comme des piquets de clôtures tendues entre les
nations, empêchant le libre flux de l'information. Il faut que les publicitaires du monde entier
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et les entreprises désireuses de développer les médias fassent alliance pour les
communications mondiales. Les partisans du mégamarché mondial doivent faire usage des
instruments de pouvoir, des relations publiques et de la politique pour renverser ses
barrières” (M. Eger, ancien vice-président de la chaîne EBS et ancien conseiller de Richard
Nixon, président des états-Unis).
V comme Ville défigurée.
La pub, ce serait le soleil de nos villes. Tristes banlieues pourtant, faites de zones
commerciales identiques. Comment savoir où l'on est devant ces mêmes entrepôts hideux !
Paysages de France a du pain sur la planche pour faire respecter la loi puisque la moitié des
panneaux publicitaires implantés seraient illégaux ! Cette appropriation de l'espace public est
une véritable profanation : des banderoles publicitaires tractées par des avions sur les plages
jusqu'aux rayons lumineux comme ceux qui signalent les Buffalo Grill, véritable pollution
visuelle qui nous empoisonnent des kilomètres à la ronde !
W comme World-company.
La pub, c'est le luxe des plus gros. Le marché mondial de la pub est concentré dans les
mains de quelques géants. Ne pas limiter la pub, c'est choisir les gros contre les plus petits,
c'est préférer les transnationales de la mal-bouffe à l'agriculture paysanne. Le marché est
toujours plus concentré dans les mains de quelques géants. La pub c'est une véritable
métaphore de la jungle libérale totalitaire.
X- Y : la pub est sexiste mais est-elle sexuée : phallus ou inceste ?
La pub joue sur l'image du père tout-puissant puisqu'elle vend du bonheur, puisqu'elle
promet la jeunesse éternelle ou l'immortalité. Elle va cependant encore plus loin dans la
régression puisque ce qu'elle propose, c'est une véritable fusion incestueuse avec leproduit.
Zcomme Zéro et comme Zeste.
La pub, c'est zéro comme le symbole mathématique, elle n'a pas de valeur en soi mais,
placée au service d'une marque ou d'une idéologie (n'importe laquelle) elle fait des ravages.
La pub, c'est zéro mais ce n'est pas seulement insignifiant et chiant. La pub, c'est toujours un
zeste de connerie, un zeste d'accoutumance. Jacques Blociszewski écrivait dans le Monde
diplomatique de mars 1993 que la pub rejette systématiquement ses opposants dans le clan
des “pisse-froid”, des “tristes-sires” et des “rabat-joie apocalyptiques” (sic). Elle révèle donc
ainsi son fonctionnement totalitaire puisqu'elle ne peut supporter la contradiction : elle
excommunie ses opposants en les psychologisant en attendant de pouvoir les psychiatriser. On
a déjà, grâce à elle, ceux qui “positivent” (merci Carrefour !) et les méchants qui “négativent”.
Si tous les “pisse-froid” pouvaient se donner la main, on vivrait déjà un peu mieux !
Paul Ariès
Paul Ariès, politologue-écrivain-conférencier, est l'auteur de nombreux livres dont La
Scientologie, une secte contre la République, Le Retour du diable, satanisme et extrême-
droite, Les Fils de McDo, etc. Il vient de publier un ouvrage sur l'Anthroposophie et, plus
proche de notre objet (exploitation commerciale et psychique des enfants), Déni d'enfance. Il
termine actuellement un ouvrage sur La pub : ras la citroulle ! ainsi qu'un Petit manuel
antiDisneyland pour ceux qui ont quelque chose entre leurs oreilles de Mickey, parution
programmée pour l'ouverture, en avril 2002, du nouveau Disneyland-leRetour.
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Vers la simplicité volontaire
La décroissance peut se traduire dans sa vie personnelle par le choix de la simplicité
volontaire. Une démarche individuelle qui entraîne des actions collectives.
Devant les problèmes qui affectent notre planète, la décroissance n'est pas une option
parmi d'autres, elle est nécessaire. A l'évidence, nous ne pouvons imposer à une planète
fermée et limitée, la Terre, une croissance illimitée. En effet, une telle croissance repose sur
une utilisation toujours plus grande des ressources de la planète et elle engendre des déchets
toujours plus abondants; or déjà nous dépassons la capacité de production de la Terre
&emdash; nous consommons le capital terrestre au lieu de nous contenter de ses fruits
&emdash; ainsi que la capacité de la planète de disposer de ces multiples substances
chimiques dues à l'invention humaine, mais pour lesquelles la nature ne dispose pas de
mécanismes suffisants pour arriver à les métaboliser. Résultat : l'équilibre de la planète telle
que nous la connaissons et telle que nous en avons besoin pour notre survie se trouve menacé
à très court terme.
Vingt ans, cinquante ans, cent ans avant que les désastres ne frappent ? La plupart des gens
voient cela comme très loin, alors qu'ils sont déjà directement ou indirectement touchés dans
leur vie ; et puis, que sont ces quelques années dans l'histoire de la Terre, qui date de milliards
d'années, ou dans l'histoire de l'humanité, qui se compte en centaines de milliers d'années ?
Ramenée à l'échelle d'une vie humaine, l'histoire de l'humanité vit peut-être ses dernières
secondes. Et que fait-on devant cette perspective ? Ceux qui peuvent se le permettre
consomment de plus en plus, ceux qui ne le peuvent pas aspirent à y arriver au plus tôt. Et nos
gouvernements poussent la machine à pleine capacité : «Il faut maintenir une croissance
continue pour parvenir à créer des emplois et supporter une augmentation constante de la
consommation.»
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épargneront les puissants. La société inégalitaire risque de devenir encore plus mal foutue,
avec des privilèges encore plus grands pour une minorité.
Heureusement, au Nord comme au Sud, des femmes et des hommes ont compris que
globalement, nous faisions fausse route, que la voie de la mondialisation qu'on nous présente
comme désirable et inéluctable nous mène directement à la catastrophe. Ils ont aussi compris
qu'il n'y a plus rien à attendre de nos gouvernements compromis et asservis au pouvoir de
l'argent. Nos soi-disant démocraties occidentales n'ont rien de démocratique. Quand nous a-t-
on consultés avant d'envoyer nos soldats bombarder l'Irak ou le Kosovo ? Avant de laisser les
aliments issus d'organismes génétiquement modifiés envahir les tablettes de nos épiceries ?
Avant de changer les règles de l'assurance-chômage ? Avant de brader notre système de
transport par rail ? En fait, avant de prendre toutes ces décisions qui touchent directement nos
vies ? Ceux qui décident à notre place sont achetés par la classe des capitalistes
internationaux. Et la population accepte la situation parce qu'elle s'est laissée subvertir par la
puissante machine idéologique du capitalisme, avec ses médias, ses vedettes qui nous
entraînent dans leur sillage, les amusements qu'elle dispense, le crédit qu'elle rend accessible,
la consommation qu'elle permet.
Le plus grand danger qui nous menace actuellement est la passivité. On nous présente la
mondialisation comme une tendance inévitable, on nous dit qu'après l'échec du socialisme, le
capitalisme et son leitmotiv de la primauté du marché demeure l'unique voie possible. Rien de
cela n'est vrai. Sans connaître toutes les solutions aux problèmes sociaux et environnementaux
auxquels nous sommes confrontés, sans avoir une vision précise de ce que serait la société
idéale, il y a certainement d'autres voies d'action qui permettraient de progresser vers une
écosociété, une société où les humains vivraient en harmonie entre eux et avec la nature. En
somme, il s'agit d'abolir la soumission à l'économie pour nous donner une société qui favorise
le bien-être complet de tous ses membres.
Comment opérer ces changements ? Je n'ai pas la prétention de connaître LA stratégie à
adopter pour nous amener à cette société que je trouve désirable &emdash; où toutes et tous
puissent vivre convenablement, dans des communautés solidaires et en sachant que leurs
enfants pourront aussi vivre plus tard. Mais ma longue expérience de militantisme, mes
nombreuses lectures et mes longues heures de réflexion m'ont amené à la stratégie suivante.
Je crois que pour le moment il faut engager des actions portant sur trois fronts, qui sont
d'ailleurs intimement liés :
1) Se libérer du système : à chacun de prendre des moyens de se sortir de la chaîne
surconsommation-nécessité de gagner beaucoup d'argent-stress et fatigue-passivité. La
simplicité volontaire est une voie qui permet de retrouver du temps pour vivre et pour agir.
2 ) S'unir pour faire plus avec moins : en développant nos communautés locales, on se
donne des services qui permettent de vivre mieux à moindre coût et qui répondent davantage à
l'intégralité des besoins (1).
3) Se donner des organisations nationales et internationales efficaces qui nous permettent
de faire entendre nos voix haut et fort pour empêcher nos gouvernements de poursuivre dans
la voie néolibérale. Ne nous faisons pas d'illusions, le capitalisme ne cédera pas facilement la
place. Au pouvoir de l'argent, nous devons opposer les pouvoirs du nombre, de l'imagination
et de la ténacité.
Je n'ai pas l'intention ici de développer les deux dernières actions ; mais je ne voudrais pas
qu'on croie que c'est parce que je les juge moins importantes.
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La simplicité volontaire
L'expression «simplicité volontaire» a été popularisée aux Etats-Unis par Duane Elgin dans
son livre Volontary Simplicity publié en 1981 ; Elgin attribuait la paternité du concept à
Richard Gregg, un adepte de Gandhi qui avait écrit en 1936 un article portant aussi ce titre.
Pour ma part, j'ai écrit une première version de La simplicité volontaire en 1985, dans le cadre
d'une collection de livres portant sur la santé ; ma réflexion sur la santé m'avait amené à
conclure que dans nos pays industrialisés, la plupart de nos problèmes de santé nous viennent
de notre surconsommation et que notre quête de la santé devrait nous amener à un style de vie
plus sobre, nettement à contre-courant; j'y disais : «La simplicité n'est pas la pauvreté ; c'est
un dépouillement qui laisse plus de place à l'esprit, à la conscience ; c'est un état d'esprit qui
convie à apprécier, à savourer, à rechercher la qualité ; c'est une renonciation aux artefacts qui
alourdissent, gênent et empêchent d'aller au bout de ses possibilités». J'ai repris mon livre
dans une réédition augmentée en 1998 (2), cette fois en insistant davantage sur les effets
sociaux et écologiques de notre surconsommation : «Aujourd'hui, je me rends compte que la
voie de la simplicité volontaire ne constitue pas seulement le meilleur chemin pour la santé de
ceux qui l'empruntent, mais qu'elle est sans doute l'unique espoir pour l'avenir de l'humanité».
La voie de la simplicité volontaire s'ouvre par une démarche personnelle d'introspection : il
s'agit pour chacun de trouver qui il est et d'identifier les moyens de répondre à ses vrais
besoins ; et quand je parle de besoins, je pense au delà des besoins physiques de base, à ces
besoins sociaux, affectifs et spirituels. Qu'est-ce qui me permet de m'épanouir pleinement,
dans toutes mes dimensions et capacités? Dans notre monde d'abondance, cela signifie qu'il
faut choisir ; non plus sous l'influence de la mode, de la publicité ou du regard des autres,
mais en fonction de ses besoins authentiques. Par définition, choisir signifie prendre quelque
chose et laisser de côté certaines autres choses. Quand on commence à choisir, on consomme
moins ; et l'on a moins besoin d'argent pour vivre. On peut donc moins travailler et dans le
temps ainsi récupéré, faire tout cela qui est essentiel à notre épanouissement : réfléchir, parler
avec nos proches, manifester notre compassion, s'aimer, jouer... et aussi répondre par soi-
même à une partie de ces besoins que nous comblons de plus en plus souvent par des achats,
ce qui nous rend toujours plus dépendants. En fait, c'est là la dimension essentielle de la
simplicité volontaire : le temps retrouvé, qui permet la conscience.
Prendre le temps de vivre, c'est prendre le temps de penser, c'est arrêter le temps, c'est jouir
du moment présent. Quand on vit en courant, dans le stress, on ne voit pas passer le temps, on
se laisse ballotter, entraîner par les circonstances et par la volonté des autres. Retrouver du
temps, c'est reprendre le contrôle de sa vie, ce qui permet de se libérer véritablement, d'aller
au delà de l'information superficielle, en dehors des courants s'il le faut. Modeler sa vie, la
vivre comme on veut. S'engager aussi. Car ma conviction profonde est que lorsqu'on réfléchit,
qu'on s'informe et qu'on s'ouvre les yeux, on ne peut accepter ce qui se passe dans le monde et
on essaie de changer ce monde. La simplicité volontaire nous donne un levier pour ce faire ;
dans notre monde fondé sur la consommation, c'est un refus de la consommation aveugle,
c'est le cheminement vers une consommation éclairée, responsable, sociale, c'est un refus du
système capitaliste qui est en train de ravager la planète.
C'est là une démarche difficile aujourd'hui, car nous vivons dans un monde piégé, peuplé
de rapaces qui cherchent à nous exploiter pour leur profit personnel
- en s'accaparant nos capacités et en les exploitant à leur profit, dans le monde du travail de
la majorité ;
- en nous manipulant pour que nous leur déléguions nos pouvoirs : c'est le monde politique ;
- en nous faisant miroiter toutes sortes de bienfaits pour que nous achetions leurs produits
ou leurs services, grâce à quoi ils s'enrichissent.
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La plupart d'entre nous sommes tombés dans le piège et avons perdu la maîtrise de nos
vies. La simplicité volontaire m'apparaît comme un instrument essentiel pour arriver à se
libérer. On va me dire : oui, mais c'est un chemin individuel et même égoïste. Individuel d'une
certaine façon, mais non individualiste, car la voie pour s'en sortir, même si elle part d'une
démarche personnelle, aboutit très rapidement au collectif : nous ne pouvons nous libérer
seuls. Nous sommes des êtres sociaux et nous ne pouvons constamment aller à contre-courant.
Nous avons besoin de l'acceptation des autres, nous avons besoin, à certains moments, du
soutien de notre communauté, nous avons besoin de la reconnaissance des autres ; c'est
essentiellement ce qui donne un sens à notre vie. Pour vivre convenablement, nous avons
besoin de services collectifs adéquats : des villes plus conviviales, des transports collectifs
accessibles et efficaces, des services publics variés... Pour notre survie sur cette planète, nous
avons besoin d'entreprendre des actions collectives significatives. Pour moi donc, adopter la
simplicité volontaire n'est pas se retirer du monde, tirer son épingle du jeu pour jouir
égoïstement de la vie. Oui, il y a une dimension épicurienne à la simplicité volontaire, mais
projetée dans le long terme, notre vie ne peut s'envisager séparément de l'évolution du monde.
Je ne peux faire ma petite vie seul en me foutant du reste du monde : la pollution, l'effet de
serre, la violence... me rejoignent partout ou peuvent le faire à tout moment.
L’aspiration à une société de frugalité exige l’examen de ce qui lui est contraire, la société
de consommation, c’est-à-dire de sur-consommation, dont l’idéologie publicitaire est à la fois
le reflet et le vecteur. Car ce qui pousse à consommer, ce n’est pas simplement la somme des
publicités prises isolément à un instant donné : c’est avant tout un système, système
économique certes, mais aussi système essentiellement idéologique. Or, il nous sera
impossible de vivre dans un autre système, - j’entends la société de frugalité, sans abandonner
les conduites réflexes créées par le système actuel, c’est-à-dire les schémas mentaux et
attitudes compulsives de la « bête à consommer » que la publicité a ancrés au plus profond de
notre être.
BIOGRAPHIE
Bruno Hongre alias François Brune, professeur et écrivain,
collaborateur du Monde Diplomatique, a notamment publié Le
Bonheur conforme, essai sur la normalisation publicitaire
(Gallimard, 1985), « Les médias pensent comme moi ! »,
fragments du discours anonyme (L'Harmattan, 1993/1997), De
l'Idéologie aujourd'hui (Parangon, 2004) et dernièrement,
Médiatiquement correct ! (Parangon, 2004).
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Un bonheur illusoire
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Quel citoyen ose encore s'étonner de l'hypertrophie de l'idéologie commerciale, qui
transsude par tous les pores des programmes télévisuels? Les émissions sponsorisées jusqu'à
satiété, les produits et les marques liés aux sacres des champions, la vague de stars qui
viennent se vendre, le consensus sur la "publiculture" dont on célèbre l'art de manipuler les
masses, les débats mêmes sur certaines campagnes indécentes (dont l'abus cautionne, a
contrario, lalégitimité des autres), tout vient consacrer la puissance oppressive du système.
Or l'omniprésence quantitative du phénomène publicitaire entraîne un changement
qualitatif de sa façon d'imposer ses modèles. Ce discours dominant ne dit plus: "Faites ainsi";
il dit: "Tout le mondefait comme cela". L'injonction quotidienne n'est pas "Voici ce que tu
dois être", mais: "Voilà ce que tu es". Le mode indicatif se révèle dès lors beaucoup plus
insidieux que le mode impératif. Il suffit que les mêmes images, les mêmes consommations,
les mêmes sources se répandent "dans le cadre médiatico-publicitaire" pour que, aussitôt, la
foule les reçoive comme régnantes, et donc devant être suivies. L'omniprésence du produit et
de ses signes crée l'illusion à la fois d'un partage démocratique et d'un consensus idéologique.
La banalisation devient la forme moderne de la normativité. On n'échappe pas à des modes de
vie qui semblent déjà les nôtres. Le plus pernicieux des modèles est celui qui joue au miroir:
personne ne peut plus protester de sa différence.
Or nos publicitaires, justement, usent et abusent du sophisme du miroir, pour clamer leur
neutralité. Nous ne conditionnons pas, disent-ils, nous reflétons. Ils n'avouent pas qu'ils ne
reflètent un peu que pour conditionner beaucoup. Leur technique, en effet, joue sur trois
temps: photographier effectivement certains aspects de l'individu ou certaines tendances du
public; sélectionner, parmi ces traits, ce qui peut s'accorder avec l'idéologie de la
consommation; amplifier alors, à l'intention de l'ensemble du public, les modèles ou styles de
vie ainsi constitués.
Leur manipulation constante consiste ainsi, avec du reflet sélectif, à produire du
conditionnement massif. Cette gigantesque opération sociale réussit d'autant mieux qu'elle ne
se voit opposer aucun réel contre-pouvoir institutionnel.
S'il y a en effet, au niveau purement commercial, une certaine défense des consommateurs
contre certaines publicités, il n'y a pas de droit de réponse au niveau idéologique. Il n'y a pas
d'espace médiatique pour un discours critique. Personne n'ira demander dix minutes par heure
sur le petit écran pour exprimer son désaccord sur les modèles d'existence prônés par la
publicité. Ni la femme maltraitée dans l'image donnée d'elle, ni l'enfant frustré par l'achat qui
n'a pas tenu ses promesses, ni le travailleur insulté par la récupération caricaturale de son
image, ni l'humaniste qui voit flétrir les valeurs auxquelles il croit, ne peuvent dénoncer
hautement la violence morale qui leur est faite. La résistance à l'idéologie publicitaire ne
peutsuivre que la voie de la protestation privée, dans la quasi-clandestinité (7).
Loin d'admettre les résistances critiques du citoyen normal, l'institution publicitaire opères
ciemment un chantage à l'anormalité qui frappe d'ostracisme tous les "publiphobes (8)". Elle
pousse ceux qui la rejoignent à rejeter ceux qui se plaignent d'elle, tendant par là, comme tout
système totalitaire, à transformer ses victimes en bourreaux. Quiconque émet des doutes est
suspecté d'archaïsme. Parler de conditionnement, de mercantilisation de l'imaginaire, c'est
passer pour tenant d'une sociologie marxiste dépassée. L'individu vraiment "évolué" doit en
même temps rejoindre le grand nombre (supposé publiphile) et rire des marginaux (supposés
rétrogrades). Des philosophes "post-modernes" soutiennent de leurs sophismes cette position,
tant ils craignent eux-mêmes d'être exclus de la modernité (9).
Ce refus de tout contre-pouvoir triomphe dans une dernière interdiction, dans un ultime
chantage: oser attaquer le phénomène publicitaire, nous objecte-t-on, ce serait favoriser le
chômage en freinant la consommation. Comme si la stagnation de la consommation n'était pas
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liée d'abord à celle du pouvoir d'achat! Comme si, dans une société à deux vitesses, le salut du
pauvre était directement dépendant de la boulimie du riche! Comme si l'impasse dans laquelle
devraient s'égarer nos sociétés consistait, en cette fin de siècle, à s'aliéner culturellement pour
survivre économiquement!
Notes:
(1) Dans sa première acception, la publicité désigne le fait de faire connaître au public ce
qui a un intérêt public (qu'il s'agisse de débats, d'ouvrages ou de produits). Ce sens
uniquement informatif n'a évidemment plus rien à voir avec l'ampleur actuelle du phénomène
publicitaire.
(2) Voir Emmanuel Souchier,"Publicité et politique", Le Monde diplomatique, décembre
1994.
(3) Les marchands de mort - par letabac ou par l'alcool - ne désarment pas, on le sait,
contre la loi Evin qui freine leur publicité (notamment dans le cadre des retransmissions
sportives). Le mouvement Alliance pour la santé a dû récemment dénoncer le "complot des
cigarettiers", en rappelant que "la publicité viole la conscience des plus jeunes et des plus
démunis" (Le Monde, 1erjuin 1995).
(4) Voir François Brune, "L'annonce faite au tiers-monde", Le Monde diplomatique,
mai1988.
(5) Bernard Brochant, dans sa préface au livre de B. Cathelat, Publicité et Société, Payot,
Paris, 1987.
(6) Voir François Brune, "De l'impérialisme publicitaire", Le Monde diplomatique, janvier
1986.
(7) Ceux qui désirent sortir de la clandestinité peuvent rejoindre le mouvement Résistance
à l'agression publicitaire: 61, rue Victor-Hugo, 93500 Pantin. Tél. (1) 46-03-59-92.
(8) Le mot "publiphobe" provient, on le sait, d'une campagne lancée par la profession
publicitaire, au début des années 70, pour ridiculiser ceux qui tiennent trop à leur liberté
d'esprit...
(9) Lire les exemples cités par Jacques Blociszewski, "La publicité, culture de notre
temps?", in Manière de voir, n° 19.
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La publicité, les vecteurs de l’idéologie
par François Brune
Pour bien cerner la réalité spécifique de l’idéologie publicitaire, il faut distinguer les
diverses approches qui se mêlent trop souvent dans le débat sur la publicité. On a ainsi :
– le point de vue fonctionnel des agents du marketing (glorification des techniques
utilisées, “ concepts” qui intimident les non-initiés, autolégitimation du système par la
novlangue que s’invente le système : cibles, études de marché, supports, sociostyles, etc.) ;
– le point de vue spontané du “ consommateur ”, qui réagit au quotidien à telle ou telle
campagne : plaisir (intérêt, désir), irritation (colère, scandale, distance lucide ou croyant
l’être), bon sens du client en quête d’informations complémentaires et de tests comparatifs ;
– le point de vue de l’économiste, qui considère le système socio-économique globalement,
prend de la hauteur pour paraître objectif, examine la publicité comme une instance
régulatrice entre l’offre et la demande, situe sa place dans le P.N.B., la chiffre, établit des
comparaisons, etc. Mais on notera que les données chiffrées de l’économiste, pour exactes
qu’elles soient, légitiment souvent le phénomène publicitaire au nom du “ réalisme ” que doit
manifester notre professionnel : le “ réalisme ” présuppose toujours que ce qui est ne peut
être mis en cause pour la seule raison que cela est. Ce qui cache déjà une position
idéologique;
– le point de vue du citoyen humaniste qui, au nom de la liberté et des valeurs
fondamentales, manifeste une conscience critique à l’égard de tout ce qui se fait et tout ce qui
se dit autour de lui. Ce point de vue suppose qu’on observe lucidement l’ensemble de ce que
nous disent les publicités, omniprésentes dans le champ social, et qu’on s’interroge sur le sens
profond de ce que leur discours nous prescrit.
Là se situe l’idéologie publicitaire. Elle englobe toutes les représentations que la publicité
nous met dans la tête ainsi que le “ mode d’emploi ” de l’existence qu’elle tend
conséquemment à nous faire adopter. Cette idéologie agit parson contenu et par ses stratégies
spécifiques. Explorons ici ses divers niveaux d’influence et les formes de sa domination.
1/ La conduite d’achat
Chacun sait qu’une publicité cherche à faire acheter ou consommer ; chacun se croit libre
parce qu’il le sait. C’est en effet l’aspect le plus visible de son action, celui auquel il nous
semble le plus facile de résister. Je choisis telle marque, j’achète ou non ce produit, je préfère
faire appel à cet organisme de préférence à tel autre : je suis libre !
Cette apparente liberté du client que je suis n’en couvre pas moins un premier niveau de
conditionnement, c’est qu’on me dit sans cesse qu’il faut acheter. Ce rappel, que me lancent
les multiples signaux de la vie quotidienne (revues, courrier, affiches, spots, enseignes), est de
plus ritualisé au fil des fêtes, foires et saisons. On jalonne ma vie de “ besoins ” d’achat ; on
me répète qu’exister, c’est saliver. Je vis dans un monde de lèche-vitrines où ce sont les
vitrines qui me lèchent. “ Ça fait trois semaines que je n’ai rien acheté! ” déplore une
consommatrice. “Prenez de l’avance sur les fêtes ”, clame un grand magasin dès le mois
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d’octobre. Ainsi se constitue au fond de nous une nouvelle instance psychique: la pulsion
d’achat, instance première, normative, véritable impératif catégorique de l’idéologie
publicitaire.
2/ Le comportement deconsommation
La liberté de choix est évidente, dit-on, puisque “ les marques se concurrencent ”. Certes.
Mais le consommateur voit-il qu’il ne choisit pas librement la nature de ses consommations ?
Ce dont nous croyons avoir besoin est le fruit d’un conditionnement commercial à base de
mimétismes sociaux. J’hésite entre dix marques de “ jeans ” : je ne mets pas en doute qu’il est
bon, qu’il est beau, et tellement “ jeune ” d’adopter cette mode. J’ai le choix entre mille et une
boissons pétillantes et sucrées, mais je ne m’aperçois pas que je cède à l’impératif de boire, en
été, pétillant et sucré. Idem pour les divers produits de beauté, dont l’ensemble persuade qu’il
est indispensable d’user de crèmes de toutes sortes pour offrir un visage socialement
acceptable. L’usage rituel de produits de beauté fait croire quela beauté ne saurait être que
produite (par le miracle de l’industrie). La liberté de choix cache ainsi l’obligation de choisir.
Au niveau des produits pris isolément, les prescriptions d’achat se concurrencent, mais en
revanche, au niveau des comportements de consommation, elles se renforcent. La grande
masse de publicités en faveur de l’alcool, du tabac ou de l’automobile, quoique
concurrentielles, convergent pour préconiser leurs ivresses spécifiques: il faut fumer, boire et
conduire. “ La promotion de l’usage, dit leprofesseur Got, porte en elle-même la promotion de
l’abus. ” Et ces modesde consommation deviennent peu à peu des styles de vie censés
incarner le bonheur moderne.
3/ Le modèle de bonheur
Toutes publicités confondues, depuis des décennies, l’idéologie publicitaire dresse à nos
yeux, et à ceux des enfants, une représentation idéale du bonheur dans la “société de
consommation ”. Résumons ce beau programme :
– il faut jouir : le plaisir d’abord ! Le plaisir de consommer, de consommer tout de suite, de
consommer égocentriquement (même si c’est avec d’autres). C’est le “ devoir de plaisir ”, qui
exige la satisfaction de l’envie immédiate, matérielle, superficielle, extravertie ;
– il faut “ rêver ” et, plus précisément, rêver de consommations qui recèlent, par elles-
mêmes, les grandes valeurs de la vie. Toutes les dimensions de l’être humain (l’intelligence,
la santé, la beauté, l’amour, la convivialité, la grandeur, l’engagement politique, voire
révolutionnaire) étant réduites aux produits qui les “ signifient ”, inutile de tenter de vivre
ailleurs ;
– il faut “ croire ”, c’est-à-dire s’en remettre à la solution “ produit ”, quel que soit le
problème que l’on rencontre existentiellement ; le culte du produit-héros, célèbré dans toute
publicité, s’étend naturellement du produit à ceux qui le produisent : les industriels, les grands
capitaines de l’économie libérale, les multinationales qui ne pensent qu’à vous assister, et
dont l’essence divine réside dans le nom, c’est-à-dire la Marque (Vous en rêviez, Tony l’a
fait) : la Marque devient alors pour beaucoup la seule identité, l’être social par excellence - et
l’illustration parfaite de l’aliénation, puisque le sujet, en la portant, se glorifie de sa servitude ;
– il faut tout consommer, collectivement, qu’il s’agisse de réalités ou de symboles, de
choses de lanature ou de fruits de la culture. Sous le signe de la pulsion consommatrice, la
rhétorique publicitaire associe désir d’achat et pulsion sexuelle, soif d’information et
dévoration d’événements, etc. La “ marchandisation ” du monde a l’avantage de tout
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transformer en produit consommable et jetable. Dès lors, la soumission à la consommation, la
consoumission, permet de participer au vaste mouvement consensuel et euphorique de la
modernité. Honte à qui refuserait de suivre notre fantastique époque de progrès, et tenterait de
dégriser les drogués de la surconsommation en tirant la sonnette d’alarme écologiste...
La pauvreté de ce modèle peut faire rire, mais ne doit pas nous dissimuler sa nocivité : il
enferme en effet le consommateur dans une frustration chronique (aucun produit ne peut tenir
la promesse de ses signes), dans une course inassouvie à la surconsommation tragique, dans
une idée de soi qui est un leurre sur soi-même. Le fossé entre l’opium publicitaire et les
réalités de la vie, lequel commence dès l’enfance, entretient dans le grand public une sorte des
chizophrénie collective, entre délire et sinistrose, grosse de déchirement spotentiels et de
lendemains qui déchantent.
4/ Le modèle decommunication
La publicité se prétend “ communication ”. Or, la vraie communication suppose dialogue
et parité dans l’échange. Ce coup de force sémantique est révélateur : toute idéologie fausse le
sens des mots, pour égarer les gens. Car, en vérité, le discours publicitaire est toujours à sens
unique : il impose unilatéralement son message public à des individus isolés. L’émetteur
n’apparaît pas, ses injonctions semblant venir le plus souvent de partout à la fois,
anonymement. Le destinataire que nous sommes (appelé “ cible ”) n’a pas droit de réponse: si
l’on peut acheter ou non, on ne peut pas répondre aux messages publicitaires qui nous sont
adressés au niveau idéologique qui est le leur. Le public, clandestinement radiographié par les
études de marché, n’est absolument pas considéré comme partenaire libre d’un dialogue
égalitaire ; il est traité en troupeau fantasmant ; il est travaillé au niveau inconscient, au niveau
réflexe ; et c’est tout juste si on lui offre, pour peaufiner son conditionnement, les “
rationalisations a posteriori ” qui lui donnent l’illusion de choisir librement. Enfin, les
publicitaires s’arrogent le droit de “ communiquer ” sans prévenir, où bon leur semble, pour
jouer de l’effet de surprise et pénétrer par effraction dans le for intérieur du destinataire
(coupures de films, publicités clandestines, etc).
Or, les publicitaires ont fait croire à la plupart des responsables chargés de former
positivement les citoyens que leur modèle communicationnel était le type idéal d’éducation
populaire ! Les publicités dites d’intérêt général, les campagnes humanitaires, les officines
gouvernementales les mieux intentionnées (?), les institutions “ respectables ”, en communi-
quant de la sorte, croient “conscientiser ” les gens de façon efficace et “ moderne ”. En réalité,
ce discours infantilise ceux qu’il prétend rendre conscients, en tentant de leur dicter des
conduites-réflexes. On traite les citoyens en mineurs dans la façon même dont on les appelle à
vivre en majeurs. Les politiciens à leur tour se sont massivement mis à pervertir leurs
messages en recourant au modèle publicitaire. Ainsi est né le marketing politique, avec toutes
ses dérives, l’une d’elles étant l’emploi récent, à toutes les sauces, du qualificatif “ citoyen ”.
5/ Le mode de pensée
Dans le déroulementordinaire de son discours, la publicité recourt sans cesse aux
sophismes de l’image, falsifie le sens des mots, destructure l’ordre logique. Ce langage, dès le
plus jeune âge, façonne ainsi des modes de pensée qui sont à l’opposé de la raison
cartésienne. La règle publicitaire, qui oblige à faire du produit un spectacle, conduit l’enfant à
confondre l’image et la chose, le visible et le réel. Règne ensuite la culture de l’amalgame : la
publicité pratique cette rhétorique de l’association selon laquellen’importe quelle valeur peut
être associée à n’importe quel produit (la beauté du sport par exemple à la célébration de
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boissons alcoolisées). La rythmique publicitaire (jingles, chocs et frissons), les montages
chaotiques et “ déments ”, en tentant de happer au lieu de convaincre, en nous saisissant
viscéralement pour contourner nos résistances conscientes, font prédominer les conduites-
réflexes sur toute démarche réfléchie. En liaison avec la trépidation médiatique et les oripeaux
de la société de spectacle, c’est toute une relation au monde fondée sur l’adhésion sensorielle
et le refus de penser que tisse la publicité dans la “ conscience ” collective. Ce mode de
pensée instaure, en réalité, le règne de l’impensé...
Le pire est ici qu’un certain nombre de sociologues et autres gourous de la psychologie
moderne trouvent cela très bien, et se réjouissent de voir enfin le cerveau retrouver les délices
de l’irrationnel en cultivant son “ hémisphère droit ”. Moyennant quoi les générations
occidentales se livrent sans remords à la course au fric et à la surconsommation, au nom de la
modernité et de la mondialisation, sans préoccupation éthique, sans vouloir voir le lien
entreles misères de la planète et les excès de leur train de vie, sans même seposer le problème
de leur propre avenir que menacent des catastrophes environnementales. Mais c’est
précisément là la visée de l’idéologie publicitaire : entretenir l’irrationalité des foules
consommatrices, pour les empêcher de prendre conscience.
Le système de domination
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La pub, nouveau visage du totalitarisme
par François Brune
I - L'impérialismepublicitaire
Il s'agit de l'aspect le plus visible, du spectacle édifiant de cette Pieuvre publicitaire qui
envahit nos belles démocraties(1). Comme système :
La publicité envahit tout l'Espace: depuis l'invasion des villes et des campagnes par les
panneaux jusqu'à la prolifération des spots sur les écrans, avec ce droit ahurissant de couper
les oeuvres d'art et autres spectacles pour y insérer ses « messages » sans autre forme de
procès (quel chef d'état se permettrait cela ?). Elle nous piège dans tous les lieux, dans tous
nos transports, qu'ils soient publics (« transports encommun ») ou privés (transports amoureux
!). En occupant l'ensemble de l'espace médiatique, devenu le « forum» de la cité moderne, elle
asservit le champ proprement politique (« marketing » dit politique). Et cet envahissement ne
se réduit pas à la dimension nationale (cette vieille lune), il se déploie au niveau de la Cité
planétaire, aussi bien dans les pays les plus démunis (tyrannie des Marques mondialisées
jusque dans les bidonvilles du tiers monde) que dans les réseaux les plus « sophistiqués » de
la modernité (parasitage d'internet, systèmes de surveillance à l'échelon-monde, etc.).
La publicité envahit tout le Temps: elle s'immisce dans la temporalité de la cité, de façon à
rythmer toute la vie collective sur le mode de la consommation. Anniversaires, fêtes et
saisons, évènements réels ou factices lui obéissent désormais (« faire la fête "signifie" faites la
foire »). Elle se saisit pareillement de tous les âges de l'existence individuelle, du prénatal au
post mortem : l'enfant (bébé MacDo), l'adolescent (couvert de marques), l'Homme avec ses
moteurs, la Femme avec ses produits (de beauté), la Ménagère et leVieillard (« Mourez, nous
ferons le reste »). La publicité récupère, célèbre et masque, en l'orchestrant, la grande fuite du
temps, des pompes nuptiales aux pompes funèbres, sur fond de danse macabre (je pense ici à
la fameuse valse de Chostakovitch, devenue désespérante dans sa récupération publicitaire).
La publicité envahit latotalité de l'animal humain, elle en assiège tous les accès, qu'ils
soient individuels ou collectifs : recherches mentales et comportementales, corps et âme,
psychologie des profondeurs, analyses sociologiques ou socioculturelles («styles de vie »),
approches « scientifiques » de la mémorisation, de la cérébralité ou de la sensorialité («
marketing sensoriel »), sondages et radiographie de l'animal collectif humain à des fins de
conditionnement pavlovien, etc. Il s'agit d'une volonté de saisie intégrale de l'individu dans ce
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qu'il a d'anonyme, aussi bien que d'une captation totale de la masse consommatrice identifiée
à l'archétype individualiste de l'homo consumans. Cette entreprise de réduction de chacun,
ainsi réifié et conformé à la masse qui lui ressemble, permettra dans un second temps de le
discipliner comme membre du troupeau. Sous des formes plus douces, plus clandestines, et
donc plus insidieuses, ce processus ne présente aucune différence avec les procédés de
normalisation qui caractérisaient les totalitarismes du XXe siècle.
Cette entreprise totalitaire, qui s'est installée progressivement depuis une trentaine
d'années, de façon quasi irréversible, manifeste dans sa progression même son caractère
impérialiste. La « pieuvre publicitaire » a effectivement installé son réseau tentaculaire dans
tous les secteurs, en se parant mensongèrement du terme de « communication », et en
gangrenant de son esprit mercantile tous les organismes au service desquels elle a prétendu se
mettre. Un milliardaire résolu peut s'offrir une démocratie à coups d'achats d'espace, de
pouvoir médiatique et de marketing politique. Les institutions humanitaires ont légitimé ces
pratiques en donnant dans le « charity business »..
Mais cet aspect visible, extérieur, institutionnel du totalitarisme publicitaire couvre lui-
même une visée plus profonde, intérieure et qualitative, idéologique en un mot, qui est de
réduirela totalité de l'être humain à la seule dimension de la consommation.
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la totalité espérée. Puis, au fil des achats, on devient «accro » de ce mirage. Ainsi, on s'habitue
à se soumettre dans la mesure même où l'on rêve d'omnipotence. Et ce qui en résulte, à la
longue, c'est le réflexe de soumission. Aussi le « fascisme de marché » se contente-t-il
d'instiller journellement cette soumission à la consommation (cette consoumission !) à travers
les évidences-réflexes d'un discours anonyme qui nous susurre : « Il me faut cet objet » ; « Un
tel n'amême pas tel produit chez lui ! » ; « Je puis m'offrir cela, donc j'en ai besoin ; j'en ai
d'ailleurs besoin pourme prouver que je puis me l'offrir » ; « Je dois absolument aller voir ce
spectacle dont on parle quoi, tu ne l'as pas encore vu? », etc.
- Deuxième remarque: la « normalisation » s'effectue par le biais de ce qui est normal.
Les « il faut» trop sonores, les péremptoires injonctions de jadis, font place aux « il est bien
normal de », « chacun, denos jours, fait ainsi », « tout le monde agit, rêve, désire, aime
comme cela ». La publicité nous décrit tels-que-nous-sommes-si-nous-sommes-« normaux»
(c'est le sens même du slogan « Deviens ce que tues » : on ne fait que te révéler le mode d'être
qui est ta nature). Ce mode indicatif est plus contraignant que le mode impératif dans la
mesure où l'on ne peut pas se distancier de ses ordres. Qui plus est, cette normalité est
commune à tous : la collectivité semble s'y être déjà pliée. Les modèles de consommation
deviennent alors d'autant plus coercitifs qu'ils sont supposés massivement répandus. Les
conduites normatives étalées dans les publicités sont relayées par les journaux et les films, par
les émissions télévisées où les vedettes viennent afficher leurs modes de vie privés et publics,
par la rhétorique dominante qui dit sans cesse à chacun qu'être de son époque est la seule
façon de vivre authentiquement. Si bien que le citoyen est sommé en permanence de mimer
pour exister, de mimer ce qu'on lui a déclaré être sa vraie nature, son identité standard, s'il est
vraiment normal. Il doit d'ailleurs mimer aussi les marchands et les publicitaires, puisqu'on lui
apprend partout que tout se vend/tout s'achète, qu'il doit se vendre lui-même, qu'il doit donc se
vivre lui-même comme produit. Chacun doit à la fois se consommer et s'offrir à la
consommation des autres, en exhibant les signes (publicitaires) de la normalité dont il est
porteur… Vaste programme !
- Troisième remarque: ce mime généralisé, cette normalisation consensuelle se fondent
principalement sur la peur de paraître anormal. Pour bien « normaliser », la publicité cultive
chez ses victimes à la fois l'illusion de la différence et la peur de la singularité (baptisée
archaïsme). Dans la peine comme dans le bonheur, mais surtout dans le bonheur. Dans le
moindre de ses modes de vie, le citoyen se sent exister sous le regard d'une collectivité déjà
normalisée, parfaitement convaincue, voire menaçante. Il n'y a pas besoin de « Big Brother »
officiel, puisque tous les consommateurs sont appelés à se faire les « bigs brothers » les uns
des autres, s'inspectant mutuellement pour voir s'ils sont bien dans la norme. En particulier
dans les pratiques festives (on a parlé à ce sujet de disneylandisation du monde). Dans cette
surveillance mutuelle généralisée, chaque terrorisé ne manque pas d'être terrorisant, à l'instar
des « citoyens» de 1984. La réaction des gens normaux, lorsqu'on met en cause les rites
d'achat à l'époque des «fêtes » et la débauche de dépenses qui s'ensuit, est éloquente à ce sujet.
Le refus de la surconsommation est aussitôt taxé de jansénisme.Les publicitaires encouragent
cette attitude qui consiste, au lieu dedébattre, à discréditer les opposants, les non conformes,
en dressant d'eux une image caricaturale (le «publiphobe » puritain, mal dans sa peau et dans
son temps). Comme le dit Paul Ariès, l'ordre publicitaire psychiatrise les dissidents, comme
tout système totalitaire.
- Quatrième remarque: dans la logique de ce qui précède, le triomphe du système
publicitaire est donc de transformer ses victimes en bourreaux. Comme tout système
totalitaire, là encore. Les plus aliénés à l'idéologie de la consommation sont aussi les plus
acharnés à la défendre pour préserver leur illusion de liberté. À la défendre en attaquant. Au
niveau collectif, le désir de s'installer dans le confort majoritaire se mue vite en intolérance
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majoritaire à l'égard des empêcheurs de tourner en rond. Mais il y a davantage. La
consommation ne propose pas seulement la jouissance soumise dans l'illusion de la liberté :
elle flatte aussi sans cesse le désir de pouvoir et de supériorité sociale (par l'appropriation),
parfois de façon brutale (1). Méditons ce discours inavoué : « Je consomme, donc je suis. Je
consomme davantage que les autres, donc je suis plus qu'eux. Tu ne possèdes pas, donc
tu n'existes pas. Moi, je possède et je consomme, donc j'existe plus que toi. Il faut que tu
consommes comme moi, mais moins que moi, pour que je me sente fort d'un bonheur
supérieur au tien. Vive les démunis, dont le spectacle me prouve bien que je suis un
nanti. Je me sens d'autant plus exister dans l'acte de consommer que j'écrase par mes
moyens d'existence ceux qui n'ont pas les mêmes moyens que moi. » Lorsqu'un grand
nombre d'individus esclaves du système finissent par être pénétrés de ce discours, ils forment
une majorité terrorisante. Un regroupement de dominés au service de l'idéologie dominante.
On voit dès lors que le système publicitaire qui travaille à cet objectif n'est pas seulement
violent : il rend violents ceux qu'il a séduits. Chaque victime se transforme en bourreau
chaque fois qu'elle a besoin de compenser la perte de sa liberté par l'exercice de ce pseudo-
pouvoir. L'aboutissement de cette normalisation, c'est de rendre totalitaires à leur tour les
agrégats d'individus qu'elle a subjugués : du haut de leurs marques, ils se glorifient de leur
servitude en la prenant pour une supériorité. Etgare à ceux qui s'aviseraient de leur révéler la
tragi-comédie qu'ils se jouent à eux-mêmes.
Tel est l'ordre qu'instaure, depuis le for intérieur du citoyen jusqu'au coeur de la Cité, le
système publicitaire au service de la dictature des financiers.
François Brune
Note : 1
Une publicité pour téléphone portable, parue en décembre 2001, affiche littéralement la domination
promise au consommateur. Une impérieuse jeune femme (oeil malicieux/ séducteur, bouche en coeur
aux lèvres très « rouge baiser ») déclare simplement : « Je le veux. Je me l'offre ». Immédiateté du
pouvoir et de sa satisfaction : tel est le bon plaisir de l'acheteuse. Trois remarques sur cet éloquent
schéma, si souvent réitéré :
- quiconque n'a pas les moyens d'acheter se voit aussitôt éliminé de la course, renvoyé à son statut
d'indigent qui ne peut s'offrir l'accès à la modernité, symbolisée par cet objet ; l'héroïne manifeste une
arrogance de classe qui néantise socialement le non-consommateur ;
- notre séductrice s'approprie unportable : c'était l'objet de son désir (« je le veux »), et elle
s'attribue le droit de le satisfaire immédiatement, du seul fait qu'elle en a les moyens ; mais, bien
entendu, l'ambiguïté de la mise en scène évoque, en l'inversant, le schéma classique du macho qui
affirme son droit de possession sur tout « objet » qu'il désire (je la veux, je me l'offre : par la force ou
par l'argent, ou tout bonnement par la puissance de l'argent) ; c'est au schéma d'une violence sexiste
permise qu'il est ici subrepticement référé, comme pour pimenter l'achat d'une légitime transgression :
la pulsion porte en elle-même le droit de se satisfaire dans l'instant, qu'elle soit pulsion d'achat ou
pulsion sexuelle, les deux s'associant deplus en plus pour ne former qu'une seule et même pulsion
consommatrice ;
- du même coup, c'est la tyrannie du consommateur, autorisé à dominer le monde par le moyen de
l'argent-roi, qui est instituée. Tout s'achète, tout se consomme. On en a le droit par le seul fait qu'on en
a les moyens. Du tourisme sexuel à l'exploitation des enfants, le « je le veux/je me l'offre » apparaît
comme la manifestation la plus cynique du droit de l'homme àécraser son semblable, à en faire
l'instrument de sonbon plaisir. La publicité flatte notre vocation totalitaireà devenir des potentats qui
dévorent une planète à consommer.
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UN MOUVEMENT LEGITIME QUE CONVOITENT QUELQUES VAUTOURS…
L’« antipub », un marché porteur
Par François Brune
Auteur du Bonheur conforme (Gallimard, 1985) et de De l’idéologie, aujourd’hui (Parangon, 2004, édition revue et
augmentée en septembre 2005).
Soudain, à la fin de l’année dernière, les médias se sont avisés qu’il y avait de la publicité
dans le métro. Que des groupes de jeunes, excédés, s’étaient lancés à l’assaut des affiches
pour y bomber des formules libératrices. Et que la Régie autonome des transports parisiens
(RATP), outrée, réclamait 1 million d’euros à une soixantaine d’activistes pris sur le fait.
Journaux et revues ont alors multiplié les reportages faisant de l’affaire un sujet « tendance »,
au risque d’inquiéter les annonceurs qui les financent. D’où sortent ces brigades éclaboussant
soudain l’ordre publicitaire ? Et pourquoi les médias ont-ils paru orchestrer la dénonciation du
système qui les fait vivre ?
Le 17 octobre 2003, environ trois cents « barbouilleurs » se rendent dans le métro pour
couvrir de peinture, de croix noires et d’aphorismes vengeurs des centaines de panneaux
publicitaires (« Au lieu de dé-penser : pensez ! »). Ils ont répondu à l’appel d’un site Internet,
lancé par le collectif Stopub, constitué d’intermittents du spectacle, d’étudiants,
d’enseignants, de chômeurs, de précaires, etc. Tous dénoncent la marchandisation du monde
et des esprits, dont « les pubs » sont à la fois la vitrine et le vecteur. Tous, refusant la
personnalisation médiatique du mouvement, se présentent ironiquement sous le même nom :
Robert Johnson. Cette première action, suivie d’une autre le 7 novembre, a très peu d’échos
dans la presse, aucun à la télévision.
Le 28 novembre, ce sont un millier de militants qui rejoignent les stations d’où doit partir
une nouvelle action d’envergure. Mais, pour faire régner l’ordre publicitaire, la RATP a
mobilisé des cars entiers de policiers. Près de trois cents militants sont cueillis à froid et
arrêtés, souvent même avant d’avoir eu le temps d’agir. Simultanément, le premier hébergeur
du site (Stopub.Ouvaton) doit livrer à la justice le nom du seul responsable qu’il connaisse :
celui d’un jeune informaticien qui a bénévolement mis en place le site incriminé. C’est alors
que les médias, frappés par l’événement-poncif action-répression, semblent découvrir le sujet
dont ils vont faire un (épi)phénomène de société.
Le 19 décembre, stimulés par la répression du 28 novembre et l’intérêt croissant de
certains journaux, les collectifs « antipub » reprennent l’initiative d’une soirée de
barbouillage, dans plusieurs villes de France. La RATP et Métrobus choisissent alors
d’assigner en justice soixante-deux militants, parmi les centaines d’activistes interpellés, et
leur réclament solidairement la modique somme de 1 million d’euros.
Dès lors, les médias s’agitent : de décembre 2003 à février 2004, on ne compte plus les
demandes d’entretien adressées aux associations, aux militants un peu connus, aux analystes
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de l’idéologie publicitaire, sans parler des reportages souterrains sur ces jeunes qui osent, de
façon festive et non violente, braver les armes et les symboles de la société de consommation.
Libération, Le Nouvel Observateur, Technikart, Le Monde 2, VSD, puis encore Libération, Le
Figaro et L’Echo des savanes y vont tous de leurs articles illustrés d’images, de citations
approximatives ou de portraits singuliers – avec l’assentiment des intéressés, qui utilisent ce
tam-tam médiatique pour braquer les feux sur un procès ignominieux. Les radios puis, plus
modérément, les télévisions suivent. Le 10 mars enfin, Libération consacre sa « une » à
l’affaire, sous ce titre ambigu : « Antipub : la génération spontanée en procès (1) ».
« Tout se vend »
Pour saisir la genèse du mouvement, il faut éviter d’expliquer l’actualité par l’actualité.
Certes, les manifestations se sont produites dans le sillage de la grève des enseignants, du
mouvement des intermittents du spectacle (lire Le grand retour des intermittents du
spectacle), des attaques contre la recherche en France, qui ensemble ont nourri la critique de
la « marchandisation de la culture et des esprits ». Pour autant, ces détonateurs événementiels
ne font pas du mouvement antipublicitaire le produit d’une « génération spontanée ». Ce
surgissement a des causes profondes qui nous assurent de sa persistance.
Elément premier, la recrudescence de la pression publicitaire depuis quatre ans.
Envahissement de l’espace public : bus pelliculés, marketing olfactif dans les gares, pubs
sonores dans les couloirs du métro, « placement de produits » dans les films long métrage ;
pénétration du système dans les écoles : panneaux intérieurs, parrainage de certains cours,
étalage des signes publicitaires – et pas seulement religieux ; sexisme de plus en plus violent :
mode du porno chic, spectacles télévisés visant le bas de la ceinture, entrelardés de tunnels
publicitaires qui recherchent la même destination. Le resserrement de l’étau publicitaire
suscite des soubresauts sans rapport avec une quelconque « haine de la gaieté (2) ».
Plus profondément, la distorsion croissante entre la précarisation de la France d’en bas
(celle du métro, justement) et les mythes de l’abondance étalés sur les affiches rend de moins
en moins supportable le dévergondage publicitaire. Les faux bonheurs de l’hyper
consommation ne cessent de frustrer une partie de ceux qui s’y adonnent ; l’omniprésente
célébration de l’argent ne cesse d’insulter les victimes d’une paupérisation qui s’étend.
Or, depuis une vingtaine d’années, les analyses du système médiatico-publicitaire et le
travail militant d’un certain nombre d’associations ont créé les voies d’une résistance face à
l’idéologie du « tout se vend (3) ». Dossiers spéciaux, essais et documents (du No logo de
Naomi Klein au Putain de ta marque ! de Paul Ariès), revues spécialisées (Casseurs de pub,
Paysages de France, L’Ecologiste) ont orchestré une « publicritique » de plus en plus
mordante, dont l’actuel mouvement dit des « antipub » s’est largement nourri pour penser son
action.
On comprend dès lors que cette contestation ne se limite plus à un rejet épidermique de la
déferlante publicitaire. Elle entre en phase avec d’autres prises de conscience militantes :
critique radicale du libéralisme économique et de la cartellisation d’un « monde-
marchandise », constat de la dévastation écologique de la planète directement liée aux
modèles de vie prônés par les sociétés de consommation, faillite des démocraties dévoyées
par les impératifs de l’économisme. Devant l’affiche publicitaire, les plus mûrs des activistes
ne se contentent pas d’un coup de griffe ou de gueule : ils font le lien entre le global et le
local, entre l’impérialisme du marché et l’idéologie de la consommation.
L’un des collectifs le déclare nettement : « Notre espace public est devenu la proie d’une
poignée de transnationales qui sont à la tête de l’économie de marques, avec son cortège de
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maux planétaires : délocalisations, exploitation éhontée du tiers-monde, marchandisation des
ressources naturelles, de la culture, et, pour finir, des êtres humains eux-mêmes. » D’où le
sens et la nécessité d’une riposte publique.
Mais voilà : si la soudaine prédilection des revues et journaux pour les « croisés » de
l’antipub (papier glacé, deux pages de texte, images hautes en couleur) a pu surprendre
l’observateur, la lecture des articles consacrés au mouvement l’aura rassuré. Hâtivement
ficelés, ils s’inscrivent dans la droite ligne de la récupération médiatique, et de ses procédés
bien connus.
D’abord, un effet de vaccin. On concède qu’en effet, ici ou là, la publicité abuse de son
pouvoir (prolifération, sexisme, abêtissement). Nos journalistes, entrant en connivence avec
cette cause salutaire, sont alors allés, non sans une certaine condescendance, humer le parfum
de rébellion soixante-huitarde que les barbouillages avaient répandu underground. Cela
soulage tout le monde, et notamment les plus subtils défenseurs de la « pub ». Car cette liberté
libertaire, face aux dérives publicitaires, prouve paradoxalement qu’on peut s’accommoder du
système, comme le souligne sans ambages l’éditorialiste de Libération : « Puisque trop de
pub tue la pub, la contestation ne peut pas faire de mal. Surtout si elle aide à renouveler le
genre (4). »
Le deuxième procédé est celui de l’amalgame. Un peu comme naguère l’expression
« antimondialiste », l’appellation « antipub » permet d’étiqueter le phénomène tout en se
dispensant de lui chercher une cohérence, qui serait politique. On donne à croire qu’on saisit
le réel alors qu’on le construit, selon le schéma bien connu du phénomène de société dont le
surgissement échappe à la raison. C’est significativement l’expression « pêle-mêle » qui
revient dans les articles sur les antipub. Se dessine un regroupement hétéroclite de saturés du
système, d’écologistes plus verts que les Verts, de publiphobes archaïques (trop illuminés
pour que le lecteur dans la norme souhaite les rejoindre), d’étudiants « néo-situationnistes » à
leur insu, d’anars clandestins qui fleurissent au grand jour, de tagueurs non violents qui
s’adonnent au « free style », et même d’intégristes du voile islamique, tous plus ou moins
entrés en « désobéissance civile » (expression reprise mais non élucidée).
Pour faire informé, on ajoute quelques références aux associations militantes (légalistes,
mais dépassées), aux revues engagées, aux publicitaires repentis ou aux jansénistes de la
première heure. Bref, on filme un phénomène au lieu d’analyser les fondements d’un
mouvement. L’ensemble produit une sorte d’effet galaxie sur lequel on tente de « brancher »
en direct les lecteurs, c’est-à-dire le public-cible à qui l’on vend, cette semaine, de l’antipub...
Or, tout en peignant ce beau désordre, dont la seule unité semble tirée du mot « anti », les
articles tracent une ligne de partage entre les anciens et les nouveaux, entre l’arrière-garde qui
pense (publicritiques par trop rigides, publiphobes institutionnels, associations structurées) et
l’avant-garde qui « bouge » (réactivité immédiate, contacts Internet, génération spontanée).
Les reporters branchés, imprégnés des canons de la postmodernité, saluent chez les néo-
publiphobes la prévalence du pulsionnel sur le rationnel.
Ce qui plaît aux médias, c’est l’apparent « jeunisme », l’hypermobilité des « acharnés de
la bombe à peinture », leur pratique de la gué-guérilla métropolitaine – qui conduit par
exemple Technikart, pour être tout à fait « in », à nous parler anglais : « No pub last night,
underground, free style. » C’est « par sa façon free style d’agir politiquement (5) » que le
mouvement antipub est jugé convaincant. S’inscrivant en effet dans ce qui est tendance, il ne
peut être qu’une mode passagère, et donc inoffensive.
La subtilité de ce traitement médiatique peut néanmoins paraître bien vénielle devant
l’énormité de la récupération institutionnelle tentée par la RATP. Celle-ci, en effet, joignant la
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carotte au bâton, annonça soudain en mars 2004 qu’elle allait offrir, pendant une semaine,
quarante-sept panneaux (soit un dix millième de l’affichage publicitaire annuel de la RATP) à
la « libre expression » des artistes en tout genre. Des panneaux de pub pour les antipub, en
somme...
Peu après, tombant « dans le panneau », la très verte association Agir pour
l’environnement se félicita d’avoir acheté à Métrobus quelques espaces publicitaires pour
dénoncer la pollution publicitaire, ce qui lui valut un communiqué de Casseurs de pub sévère
mais justifié (6). Car s’il est difficile pour les militants d’échapper à la récupération, il est
vraiment futile de prétendre récupérer leurs récupérateurs. La stratégie du petit poisson qui
entre dans le gros pour le dévorer de l’intérieur... n’a pas encore fait toutes ses preuves.
(1) A ce titre du journal répond la citation de publicitaires qui déclarent : « Les antipub nous obligent à être
meilleurs. »
(2) Contrairement à ce que déclame le (très involontairement) cocasse point de vue de Robert Redeker,
« L’antipublicité, ou la haine de la gaieté », Le Monde, 11-12 avril 2004.
(3) Cf. « De l’organisation de la résistance », Le Monde diplomatique, mai 2001, et plus généralement le
dossier « La pieuvre publicitaire » dans le même numéro.
(4) Libération, 10 mars 2004.
(5) Technikart, février 2004. A l’opposé de ce « free style » célébré comme « corps-à-corps concret et
rhizomatique » ( !), se situent des essais critiques qui, faute d’avoir été lus, sont assimilés à une dénonciation
« curetonne, incantatoire et finalement pas très efficace ». Le journaliste précise : « Notre rapport à la publicité
est beaucoup trop intime, ambigu, pour qu’on se contente de pamphlets unilatéraux, gris, moralisants. » D’autant
plus intime, sans doute, que la revue Technikart croule sous le poids d’une publicité qu’on peine parfois à
distinguer des articles...
(6) Casseurs de pub a donc refusé de participer au « débat » organisé le 18 mars 2004 par Agir sur
l’environnement, sur le thème « La pub véhicule un message polluant », où devait participer Frédéric Beigbeder,
ex-publicitaire repenti qui se charge de la publicité télévisée de Flammarion. Casseurs de pub a également
déploré que la défense des soixante-deux barbouilleurs du métro ait cru bon, pour des raisons médiatiques,
d’appeler Frédéric Beigbeder à témoigner au procès, conjointement avec le photographe Oliviero Toscani, « ex-
publicitaire de Benetton qui a instrumentalisé de la manière la plus écœurante qui soit toute la détresse du
monde ».
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Pour une sobriété heureuse
Un engagement de vie fondé sur la sobriété heureuse, comme force considérable face
à la puissance de la frustration programmée sous l'injonction obsessionnelle et quasi
hystérique de la publicité est le moyen de comprendre la décroissance.
Les lecteurs de la revue Silence sont les mieux placés pour savoir que j'ai fait de la
«décroissance soutenable» l'argument fondamental de ma campagne électorale pour les
présidentielles 2002. Plutôt que rentrer dans les aspects techniques et épistémologiques de la
question que des spécialistes seront traiter mieux que moi, ma contribution sera probablement
plus utile ailleurs. J'entends par «ailleurs» l'espace de débat public qui s'est ouvert à l'occasion
de la campagne et qui a suscité en même temps que des adhésions très significatives, des
questions révélatrices de la difficulté de certaines personnes de comprendre le principe de la
décroissance soutenable.
Il est pas contre compréhensible qu'avec la symphonie universelle exaltant le PNB et où la
croissance résonne comme l'option rationnelle, salvatrice et irremplaçable, la décroissance
puisse sonner comme une fausse note. Par ailleurs, la conscience collective ayant intégré la
croissance comme fondement quasi religieux de la modernité, la décroissance devient une sorte
de schisme régressif menaçant l'intégralité de tout le système. Sans jugement de personnes, nous
pouvons mesurer la puissance de l'endoctrinement induisant une forme d'aliénation non
identifiée. Car il est sous-entendu que selon le modèle en vigueur, les individus que nous
sommes, notre présence momentanée au monde, de notre naissance à notre décès, doivent être
soumis à la loi de la productivité et de la consommation. Nos énergies métaboliques et
intellectuelles sont la propriété d'un destin prédéterminé par la loi du marché. Le territoire
national lui-même, et dans sa totalité, n'est pas perçu comme un espace où des êtres humains
doivent vivre en conciliant la résolution des besoins matériels de survie et la satisfaction des
besoins légitimes d'épanouissement de la personne, mais comme une vaste entreprise. Le tout
est basé sur la valorisation monétaire de tout ce qui peut l'être, au risque d'exclusion et de
souffrances humaines contingentes. Elles sont considérées comme la taxe sacrificielle à payer à
la divinité «croissance». Car dans ce scénario, tout ce qui n'a pas un prix n'a aucune valeur et
celui qui n'a pas de ressources ne peut avoir d'existence au pire par oblitération radicale, au
mieux par perfusionnement minimal de survie. Le territoire considéré comme une entreprise est
donc aménagé sur les critères de rentabilité avant tout. Les cités deviennent de grandes
structures hors sol, tirant de l'espace naturel les ressources vitales dont elles ont impérativement
besoin, et cet espace naturel est lui-même soumis à l'idéologie de la productivité, induisant
dégradation physique, chimique, biologique du milieu ainsi que l'épuisement des ressources
vitales telles que le sol, l'eau, les variétés nutritives, la biodiversité naturelle et la disparition des
paysans. La notion de bien commun est totalement absente des préoccupations et des discours
politiques. Toute déontologie de l'usage du bien commun est occultée. Tout cela pour ne pas
handicaper le principe d'avidité sans limites bien que sans réelle satisfaction. Pire encore, le bien
commun est confisqué à ses ayant-droits légitimes représentés par tous les citoyens, par des
corporations nationales et internationales sans visage ni patrie, les usurpations et les hold-up se
faisant en toute légalité sous le prétexte de l'économique pour tous.
Un postulat intelligent
Avec ces quelques considérations loin d'être exhaustives, on aura compris que de notre
point de vue, la croissance économique universelle est d'autant plus répréhensible qu'elle se
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fonde sur la négation de l'individu et de l'humain. En outre, elle inflige à la nature, entendue
dans le sens d'une entité vivante et vitale pour chacun de nous, des exactions qu'aucune
véritable intelligence ne peut entériner. Il n'est donc pas étonnant que partant de notre propre
remise en question de la croissance datant d'une quarantaine d'années, nous ayons voulu saisir
l'opportunité de la campagne présidentielle pour contribuer à en promouvoir l'antidote, à
savoir : la décroissance soutenable. Nous devons ici, toujours au titre de témoignage, préciser
à nouveau que notre rejet de la croissance ne s'est pas seulement traduit par une réprobation
verbale, mais par un engagement de vie fondé sur la sobriété heureuse, comme force
considérable face à la puissance de la frustration programmée sous l'injonction obsessionnelle
et quasi hystérique de la publicité. Ainsi, la sobriété devient en l'occurrence le maître mot
pour comprendre la décroissance. Quant au terme soutenable, il évoque l'accompagnement
d'un processus graduel pour éviter l'effondrement brutal avec pour corollaire un chaos
inextricable comme ceux que vivent les peuples de l'Est, l'URSS, l'Argentine ou d'autres lieux
encore à venir.
Car il serait irréaliste de penser que l'idéologie du capitalisme sera toujours triomphante.
Les prémisses de son effondrement sous la forme d'une vulnérabilité enfin révélée sont sous
les yeux de ceux qui veulent bien les considérer objectivement. Il est une loi irrévocable
applicable à de nombreuses situations, à savoir que, quand un ordre est malade, il meurt ou il
guérit, mais il ne peut agoniser indéfiniment. En dépit de tous les acharnements
thérapeutiques, l'agonie de la logique en vigueur est réelle, et se traduit par un chaos
planétaire dont nous avons chaque jour la révélation, le tribu de désolation et de souffrance.
Si l'on admet cette vision pessimiste, la décroissance soutenable apparaît d'emblée comme
un postulat intelligent, promoteur d'une nouvelle perspective historique, un exaltant chantier
qui, tout en restaurant ce qui reste encore restaurable, pose les fondements d'un avenir viable.
Notre analyse pessimiste n'occulte cependant pas les nombreuses initiatives et les innovations
qui, dans l'attente consciente ou inconsciente d'une mutation indispensable où elles
constitueront des recours, élaborent déjà les possibles de demain. Cela s'appelle «utopie»,
terme qu'il faut distinguer de la chimère. L'utopie serait en l'occurrence le non lieu de toutes
les possibilités, «folie vitale» faite d'une audace éclairée qui permet de soulever les
montagnes. En matière technologique par exemple, nous pouvons dire que nous disposons
d'ors et déjà d'un panel d'innovations fiables, raisonnables et durables, qui pourront d'autant
mieux se propager que les moyens dispendieux et nuisibles actuels fondés sur l'énergie
combustible, non durable, auront atteint leurs limites. Bien sûr, le plus tôt sera le mieux, si
l'on tient compte des nuisances générées et des urgences qu'imposent le cours de plus en plus
accéléré des événements.
Relocaliser l'économie
Pour la décroissance soutenable, il faut également relocaliser l'économie, faciliter
l'installation de petites structures agricoles à taille humaine et renoncer à ses monstruosités
industrielles où des millions de créatures perçues comme des protéines souffrent le martyre
pour alimenter nos insatiables mandibules. Ainsi renoncer à ces déserts de maïs et cette
monoculture destructrice des sols, des eaux, qu'elles épuisent et polluent pour produire des
protéines animales sans valeur nutritive voire insalubre. Ces structures auront pour mission de
satisfaire à la nécessité de produire et consommer localement des denrées de hautes valeurs
nutritives produites avec des méthodes non préjudiciables aux sols, aux eaux souterraines, à
l'environnement et bien entendu à la santé publique. Sauvegarder la biodiversité comestible et
sauvage avec des aménagements appropriés garant de l'intégrité, de la beauté des paysages.
Concernant les aptitudes manuelles, il serait important de réhabiliter tous les métiers
susceptibles de l'être et répondant à des besoins locaux : artisanat, services, assistance
mutuelle. La production industrielle devra être définie sur les bases de ce que seule l'industrie
est en mesure de réaliser. Il serait par exemple préférable d'avoir 200 cordonniers au travail,
qu'une masse de chaussures produites par des machines, voire issue du travail délocalisé fait
par des esclaves anonymes.
Toutes ces dispositions et bien d'autres encore auraient l'immense avantage de restituer aux
être humains des capacités confisquées par le sacro-saint «gain de productivité», l'outrance et
l'hégémonie technologique produisant des infirmes. Bien entendu, tout cela doit être
accompagné par un comportement conscient et responsable de chaque citoyen ¦uvrant à titre
individuel et collectif à la réduction du superflu, générateur de masse, de déchets tels que cela
est devenu probablement pour la première fois le phénomène le plus aberrant de l'histoire
humaine. A l'exemple de la nature qui n'a pas de poubelles, il serait judicieux et vital
d'éradiquer les rebuts d'une façon drastique. Avec cette logique globale, la réduction du temps
de travail se ferait par la réduction d'une productivité excédentaire. Le temps ainsi libéré
pourrait être mis à profit pour des travaux de réhabilitation des environnements dégradés, à
des actions qui ne seraient plus du secourisme social souvent sans résultats, mais à la
construction d'un lien social indispensable pour un avenir où l'on ne sait d'ors et déjà pas ce
que sera par exemple la condition des vieillards et des enfants ; bref, en mettant l'humain et la
nature au centre de nos préoccupations, les inspirations ne nous manqueront pas.
D'aucuns peuvent trouver ce programme irréaliste, impossible à appliquer. Notre
conviction est que nous n'aurons de toute façon pas le choix. Cela implique bien entendu pour
chacun de nous de se considérer comme le lieu de sa propre mutation, laquelle induira la
mutation de la société toute entière.
Pierre Rabhi
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De l'Humanisme : Pour une décroissance idéaliste
Lors des journées de Montbrison, en février 2005, Serge Latouche répondait à la
proposition de Vincent Cheynet de mettre l’idée de décroissance au service de l’humain par
une docte mise en garde contre les pièges de l’humanisme. Rappelant comment une certaine
idée de l’Homme a servi de caution philosophique aux pires dérives colonialistes, il retraça le
court chemin qui mène du généreux universalisme des Lumières au processus d’acculturation
massive et, de là, à une idéologie raciste plus ou moins mâtinée de condescendance à l’égard
de tout ceux qui tardent encore à se coucher dans le giron de l’humanité.
Cette critique de l’humanisme est une vieille antienne. Elle date du milieu du vingtième
siècle, lorsque les sciences humaines, alors en plein essor, fustigeaient avec raison
l’ethnocentrisme occidental caché derrière la promotion des valeurs de l’Homme. Mais la
reprise d’un tel argumentaire contre l’appel de Vincent Cheynet semble pour le moins
incongru. En effet, lorsque Claude Lévi-Strauss décrète, dans les années 1950, “la mort de
l’Homme”, il s’en prend alors à un humanisme défiguré par la religion du Progrès et par le
culte de la rationalité scientifique et technique, chantre du développement et de l’expansion de
la Civilisation triomphante. Autant de partis pris dont on ne peut guère soupçonner les adeptes
de la décroissance présents aux journées de Montbrison !
À vrai dire, à l’heure où les sciences de l’homme s’apprêtaient à étendre la rigueur
positiviste à la compréhension méthodique des ressorts psychologiques et sociaux de l’activité
humaine, il importait qu’elles rompent clairement avec le rationalisme exacerbé qui, pendant
un siècle, avait entraîné l’idéal humaniste dans une logique messianique dont la folie nazie
avait sans doute marqué l’apogée. Il était dit, désormais, que la rationalité scientifique se
referait une virginité en s’abstenant de compromettre son effort d’objectivité dans une
métaphysique de l’homme. Sage résolution en vérité, et il est heureux que nos théoriciens de
la décroissance, éminents économistes, sociologues, écologues et autres représentants des
sciences humaines se soucient à leur tour de ne pas entacher la rectitude de leurs analyses de
ce qu’ils considèrent comme des élucubrations philosophiques.
À ceci près cependant qu’on ne saurait confondre l’humanisme avec le produit de sa
falsification par le rationalisme, ni faire table rase du principe lui-même dans la condamnation
légitime des discours et comportements qui l’ont trahi. Invaliderions-nous de la même
manière les idéaux de Liberté et de Justice sous prétexte qu’ils ont eux aussi servi de caution à
tant d’actes de barbarie au cours de l’histoire? L’instrumentalisation de ces principes ne
justifie pas leur rejet; elle manifeste seulement qu’aucune puissance, quelle qu’elle soit, n’est
légitimement autorisée à s’en arroger le monopole et qu’ils n’ont d’autre sens que celui que
leur donne, en république, la discussion politique.
Si l’idée de décroissance s’appuie évidemment sur des données issues des sciences sociales,
économiques, écologiques et juridiques, elle n’est pas elle-même une idée scientifique mais bel
et bien une proposition politique. Et s’il est effectivement fâcheux que la science et l’expertise
viennent s’enticher d’un idéal politique qui ne dirait pas son nom; il serait tout aussi dangereux
qu’un projet politique se défende de reposer sur un idéal en se réclamant d’une rationalité
incolore. À cet égard, l’appel de Vincent Cheynet en faveur d’une décroissance humaniste fait
écho au souhait exprimé par Paul Ariès de voir la décroissance investir le champ du politique où
elle a vocation à être discutée. Là, à l’instar de tout mouvement politique, elle ne saurait se
dispenser d’exposer les préférences axiologiques qui la fondent. Or la décroissance s’affirme
comme la seule alternative radicale aux dogmes du Progrès et du Développement qui
transformèrent l’utopie des Lumières en un processus d’expansionnisme économique,
technologique et culturel, c’est pourquoi elle est naturellement habilitée à reprendre l’idéalisme
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humaniste là où les philosophes l’avaient laissé avant qu’il soit arraisonné par les tout premiers
doctrinaires de la croissance mondiale.
Aux mots de “valeurs humanistes”, rengainons donc notre revolver matérialiste et tâchons
de voir de quelle façon le mouvement en faveur de la décroissance peut effectivement ériger
l’humanisme en principe politique.
Privilégier l’humain, dans le discours de la décroissance, ne saurait signifier sauver l’homme
des dangers imminents qui le menacent et lui promettre un bonheur de Bergers d’Arcadie. Car
la décroissance n’est pas une fin en soi et si elle n’avait rien d’autre à proposer que d’échanger
le chaos contre la vie bienheureuse, elle n’aurait en effet rien à faire dans l’espace politique.
Mais la force de l’idée de décroissance est ailleurs que dans une hypothétique doctrine du
bonheur qui en constitue au contraire le point faible quand elle se décline avec des accents
millénaristes. Le projet de décroissance veut affranchir les hommes des déterminismes qu’ils se
sont eux-mêmes créés, les soustraire aux processus qui leur confisquent la maîtrise de leur
existence. En un mot, la décroissance libère les hommes des mécanismes historiques et leur
propose de prendre en charge le monde et l’humain jusque là soumis à l’empire des lois
économiques et géostratégiques. Suivant cette analyse, il se pourrait qu’il y ait, dans le concept
de décroissance, quelque chose de profondément étranger au matérialisme, dans l’idée d’un
déni des orientations économiques et sociales censées découler nécessairement de l’évolution
historique des relations entre les hommes. Quoi qu’il en soit, s’il est maladroit de fonder la
décroissance sur l’argument de la nécessité écologique, c’est justement parce que la
décroissance doit s’entendre comme le refus de la nécessité, ouvrant par là la voie au retour du
politique compris comme activité délibérative au cours de laquelle les hommes décident
librement de la courbure à donner au monde et à l’humain.
Ici, la décroissance indique bien le chemin d’un nouvel idéalisme que l’on pourrait
qualifier d’idéalisme politique et reposant sur deux principes : 1/ Offrir aux hommes
l’opportunité d’exister, non pas selon la nécessité de quelque ordre qu’elle soit, mais selon
l’idée qu’ils ont d’eux mêmes; 2/ Confier à la communauté des citoyens réunis en assemblée
le soin de déterminer, sur le mode du dialogue, l’idée qu’ils se font d’eux-mêmes et du monde
à la faveur des questions que la société soumet à leurs délibérations.
S’agissant de l’invention d’une citoyenneté délibérante, le modèle économique et social de
la décroissance pousse loin la définition des conditions susceptibles de faire droit à la nature
politique de tout homme et à la vocation de la personne humaine d’apparaître au sein de
l’espace public pour y accomplir ce qu’Hannah Arendt appelait sa condition de “nouveau
venu”. Par les révolutions qu’elle instaure dans le rapport aux richesses, dans la répartition
des biens, dans la délimitation et la gestion des besoins; par les mutations qu’elle induit dans
nos relations à l’espace et au temps, dans nos rythmes de vie, dans la hiérarchie de nos fins,
valeurs et centres d’intérêts, la société de décroissance crée les conditions favorables à une
appropriation non symbolique du politique, à l’avènement d’une citoyenneté effective : celle
de la personne qui prend part aux décisions concernant le monde humain.
La notion de décroissance est foncièrement révolutionnaire parce qu’elle rompt avec le
cours des choses en brisant les processus qui nous emprisonnent. “Notre humanité n’émerge,
écrit Paul Ariès, que lorsque nous sommes capables de nous fixer des limites”1. À quoi il faut
ajouter que se fixer des limites c’est choisir la délibération pour contrer les mécanismes, c’est
s’en remettre à la politique plutôt qu’à l’inertie de l’histoire, c’est affirmer l’homme contre les
processus. La société de décroissance ouvre des perspectives inédites où les nécessités de
l’histoire, de l’économie ou de la finance ne déterminent plus le sort du monde et de l’homme
et où, aucune puissance n’ayant plus le privilège de fixer l’idée que les hommes se font de la
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justice et du bien, il revient à l’ensemble des citoyens de contribuer à la définir à l’échelle de
communautés délibératives reposant sur une éthique du dialogue politique.
On le voit, la problèmatique n’est pas tant de s’approprier le politique pour faire la
décroissance, que de faire la décroissance pour mettre la société en mesure de rendre la
politique aux citoyens. D’un tel cas de figure ne cherchons pas de modèle dans le passé. Il est
probable que la politique autant que la citoyenneté restent à inventer et que leur invention
confère son véritable enjeu à la conception d’une société fondée sur l’idée de décroissance. La
décroissance n’est pas seulement un art de vivre inspiré par le souci écologique, elle porte les
germes d’une nouvelle utopie politique qui peut redonner sens à l’idéalisme et à l’humanisme.
Il nous appartient de porter ces germes aussi loin que possible et, en France, de les faire
croître sur le terrain électoral dés les élections législatives de 2007.
Michel Dias (Avril 2005).
1 – La décroissance, le mot obus, La décroissance, numéro 26
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Les trois niveaux de l'écologie
Est-on capable de penser loin géographiquement et temporellement de notre
environnement pour réfléchir aux vraies solutions aux problèmes actuels ?
L'écologie peut être définie brièvement comme l'ensemble des interactions entre les êtres
vivants et leur environnement. Cette définition s'inscrit dans le cadre global de la biosphère et
n'a pas de limite temporelle hors de celle de la vie du soleil et de la terre. L'interprétation qui
en est fait aujourd'hui par les médias et l'opinion publique ne prend malheureusement en
compte qu'une dimension très restrictive de l'écologie. Des problèmes aussi proches que
l'épuisement des ressources pétrolières ou l'accentuation de l'effet de serre semblent ne pas
nous concerner car ne modifient pas directement et visiblement la manière dont nous vivons
au jour le jour.
Environnement proche
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Malheureusement, même le niveau 0 de l'écologie n'est pas pris en compte aujourd'hui.
Nous continuons à asphyxier les centre villes de boites de tôle à moteur qui nous transportent
lamentablement à travers les embouteillages. Même les gestes les plus basiques tels que de ne
pas dégrader l'environnement visuel ne sont pas respectés puisque nous aimons enlaidir nos
belles citées d'affreux panneaux géants vantant les mérites de la consommation patriotique, en
dépit de la loi et du bon sens. Les exemples des problèmes du niveau 0 sont trop nombreux
pour être cités ici.
Pourtant, ne s'intéresser qu'au niveau 0 de l'écologie est un acte égoïste qui suppose qu'il
n'existe pas de vie en dehors de ce qui nous est proche physiquement et temporellement. C'est
rapporter l'existence de la vie humaine à notre propre existence. Nous ne sommes qu'un
composant de cette vie humaine puisque celle-ci existe en dehors de notre champ de vision et,
espérons le, au-delà du terme de nos vies.
La manière dont nous vivons dans les pays riches conditionne la vie de milliards de
personnes à travers le monde. Naomi Klein(2) dans No Logo et Michael Moore (3) dans
Dégraissez-moi ça ! expliquent très bien ce processus. Les dictatures que nous mettons en
place pour exploiter le pétrole, le peuples réduits à l'état d'esclavage pour fabriquer nos
vêtements ne sont que quelques unes des nombreuses conséquences qu'implique à l'échelle du
globe notre boulimie de consommation.
Outre la domination d'êtres humains par d'autres êtres humains, nos modes de vies ont des
répercussions sur la vie de la biosphère de manière globale. Les dégradations écologiques ont
existé depuis les débuts de l'histoire humaine. Notre espèce a détruit de nombreux paysages
en y puisant de manière trop intense les ressources. C'est ce qui s'est passé lorsque les grecs
ont abattu de nombreux arbres pour construire leurs navires sous l'antiquité où lorsque la forêt
libanaise a servi au roi Salomon pour la construction du grand temple de Jérusalem.
Aujourd'hui, notre impact sur l'écosystème ne se limite plus à une partie réduite de la
surface terrestre. Il s'étend dans les différentes couches de l'atmosphère et dépasse toute
frontière humaine. Lorsque l'on monte dans une automobile, notre acte ne se limite pas à
détruire l'environnement proche, il implique aussi des changements dans l'équilibre de la
biosphère qui concerne l'humanité toute entière. Chaque acte que nous accomplissons peut
avoir des conséquences pour notre frère ou notre s¦ur qui habite de l'autre coté de la planète.
Bien sûr, les problèmes d'ordre global sont abordés dans quelques conférences qui
n'aboutissent à rien de concret. Malheureusement, ces conférences révèlent souvent que nous
nous préoccupons de ce qui se passe à l'autre bout du monde et pourrait avoir une influence
sur nos vies, mais certainement pas de ce qui se passe chez nous et pourrait avoir une
influence sur les vies des habitants de l'autre bout du monde. Par exemple, le débat mondial
sur l'avenir de la forêt d'Amazonie nous préoccupe moins pour notre impact sur celle-ci que
pour l'impact que sa disparition pourrait avoir sur nos vies.
Elargir notre champ de vision à une vue globale constitue le niveau 1 de l'écologie. Cette
vue peut être globale géographiquement, mais aussi globale temporairement. D'une certaine
manière, toute vie humaine étant égale, que celle-ci se produise dans le présent ou le futur, la
différence est sans importance.
Le niveau 2 de l'écologie est le niveau que nous devons atteindre si nous considérons que
toute vie humaine a la même valeur sur Terre. Si l'homme de là-bas à la même valeur que
l'homme d'ici, si l'homme de demain à la même valeur que l'homme d'aujourd'hui, alors nous
ne devons plus réduire l'échelle de la vie humaine à notre propre existence.
Plus largement, toute forme de vie a son importance sur la Terre. En nous considérons au-
dessus des lois de la biosphère, nous réduisons fortement les chances à ces formes de vies
d'exister aussi bien dans le présent que dans le futur. Nous pourrions donc ajouter une
dimension supplémentaire qui est une dimension macroscopique. La vie a son importance
quelle que soit sa forme, que ce soit les bactéries invisibles à l'¦il nu à l'océan tout entier en
tant qu'entité vivante.
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Les défenseurs du niveau 2 de l'écologie sont encore rares et sont souvent traités
d'extrémistes. Le discours traitant du niveau 0 et 1 est déjà difficile à faire passer au sein d'une
civilisation dominée par le consumérisme. Le niveau 3 est trop choquant pour être accepté et
remet trop d'aspect de nos vies en cause pour avoir un fort écho aussi bien au niveau de
l'opinion publique que de sa représentation démocratique. Quel programme politique oserait
affronter la réalité en face en proposant l'augmentation de 1000 % du prix du pétrole, en
abolissant le mode de transport automobile, en baissant la consommation d'énergie, de
matières non renouvelables, et de biens de consommation de manière générale ? Seules
quelques personnes ont eu le courage d'exprimer ces idées, au risque d'être rejeté par leurs
collègues économistes tel que Georgescu-Roegen ou d'être taxé d'extrémiste tel qu'Arne Ness,
philosophe de la deep ecology.
A chaque fois que nous, humains, accomplissons un acte, nous devons mesurer sa portée et
ses conséquences sur la vie à l'autre bout du monde et dans le futur. Nous devons permettre
aux autres formes de vies de vivre aujourd'hui et demain.
Si l'on résonne à la taille de la planète. Se préoccuper du niveau 2 de l'écologie revient au
même que de considérer que la planète est infiniment petite à l'échelle de l'univers et que nos
vies sont infiniment brèves à l'échelle de la vie de la Terre. Ainsi, notre courte existence doit
prendre en compte ces éléments qui nous dépassent car bien souvent hors de portée de notre
réflexion quotidienne. L'enjeu est de taille puisqu'il conditionne notre existence en tant
qu'espèce et détermine le temps pendant que celle-ci sera en mesure d'être acceptée par la
Terre (6).
Denis Cheynet
(1) www.ecolo.asso.fr/textes/20010505gag.htm
(2) Naomi Klein, No logo - La tyrannie des marques, Leméac / Actes Sud
(3) Michael Moore, Dégraissez-moi ça !, La Découverte
(4) Nicholas Georgescu-Roegen, La décroissance, Sang de la terre.
(5) L'hydrogène n'est pas une énergie propre. C'est un support pour transporter de l'énergie
tels que le sont l'électricité et l'air compressé. L'utilisation de moteurs à hydrogène demande
actuellement la production d'énergie à partir de matières fossiles ou réactions nucléaires. Une
solution solaire ou éolienne est difficilement envisageable à court terme.
(6) La seule réponse sérieuse, prenant en compte le niveau 2 de l'écologie, est apportée par
la "Décroissance soutenable". Cf. n°280 de Silence, Février 2002.
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Automobile et décroissance
Denis Cheynet
texte publié en 2003, dans l'ouvrage collectif "Objectif Décroissance" aux éditions Parangon.
Automobile et décroissance
Si l'on considère que notre bonheur, nos relations avec les autres, sont plus importants que
l'accumulation de biens pour stimuler la croissance économique, alors la remise en cause de
l'automobile devrait être un des premiers enjeux de la décroissance. L'automobile est en effet
un outil majeur de la conception économique actuelle du monde.
Bien que maintes et maintes fois répétés, les méfaits de l’automobile ne sont jamais
entendus et sont étouffés par une idéologie qui ne veut absolument pas en entendre parler.
Dans notre monde qui se veut rationnel et logique, l’automobile est l’outil le plus passionnel
et le plus aberrant qui soit. La croissance automobile ne peut pas s’inscrire dans le long terme
et n’est encore possible aujourd’hui que parce que seule une minorité privilégiée de
l’humanité en a fait l’outil de son développement économique. Si nous voulons que la vie
puisse être possible sur Terre dans les décennies à venir, notre seule issue est donc
d’abandonner ce fléau en remettant en question, de manière radicale et profonde, les causes
qui font que l’idéologie automobile est devenue dominante dans les pays industrialisés. La
sortie de l’automobile doit se faire par une réduction de notre consommation matérielle et
énergétique, une diminution des flux de transports, une réorganisation de nos sociétés et une
remise en cause de nos objectifs.
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L’automobile enlaidit l’espace public, et se l’accapare au détriment des autres usagers. A
Paris, par exemple, la voirie est occupée à 60 % par les voitures en stationnement. Une voiture
consomme 12 fois plus d’espace par personne transportée qu’un bus et le taux moyen
d’occupation des voitures est de 1,25 personne par voiture dans la région parisienne (2).
L’automobile s’est approprié les rues des villes, les places des villages et les routes de
campagne. Dans la vallée de la Maurienne, l’espace est si exigu qu’il n’y a parfois pas la
place pour la rivière Arc, la nationale 6, la ligne de chemin de fer Lyon-Turin et l’autoroute.
Pour résoudre le problème, on a été obligé, soit de creuser des tunnels, soit de faire passer
littéralement l’autoroute au-dessus des habitations. En ville, les enfants n’ont pas d’espace
pour jouer et ont déserté les rues au profit de leur console de jeux grâce à laquelle ils peuvent
se prendre pour Shumacher ou un membre d’un commando armé. Dans les comités de
quartier, lors des réunions de discussion avec la mairie de Lyon, le problème du stationnement
est inlassablement évoqué. Mais quoi que l’on fasse, il ne sera jamais possible de concilier
espaces publics et parkings, respect du stationnement et augmentation incessante du nombre
de véhicules, surtout lorsqu’il s’agit des centres urbains ou l’un des quartiers les plus
densément peuplés d’Europe tel que celui des pentes de la Croix Rousse à Lyon.
Si nous voulons vivre dans une société où l’on continue à avoir chaque année plus
d’automobiles que l’année précédente, où chacun peut se garer devant sa porte, se rendre au
travail et faire ses courses en voiture, alors nous devons faire tables rase du passé, détruire
tous nos centres urbains et reconstruire des villes immenses qui s’étendront sur des dizaines
de kilomètres et ressembleront à peu près à ce qui se fait aux Etats-Unis.
Les villes européennes, de par leur forte densité, sont incompatibles avec l’afflux
d’automobiles que nous leur imposons et sont sujettes à une pollution sonore inacceptable. “
Un tiers des ménages déclare être gêné par le bruit de la circulation, au moins de temps en
temps, lorsqu’ils sont dans leur logement. Ils sont 40 % en banlieue parisienne et 46 % dans
Paris. On estime que 7 millions de personnes, soit 12,3 % de la population, sont
particulièrement concernés ” (3). Même la mairie de Marseille le reconnaît : “ Mais la
meilleure façon de lutter contre le bruit reste de limiter la circulation automobile elle-même. ”
(4). Ne nous leurrons pas, des automobiles fonctionnant à l’aide d’un moteur plus silencieux
que le moteur à explosion (électrique, à air comprimé ou autre) continueront à être une
nuisance sonore en ville ou sur les routes, car la majorité du bruit provient des frottements de
l’air et des roues sur la chaussée dès 50 km/h. La limitation de vitesse et l’interdiction de
klaxonner n’étant pas respectées en ville, le bruit d’une autoroute sur laquelle circuleraient
des véhicules au moteur silencieux étant identique au bruit d’une autoroute actuelle, le
problème du bruit automobile ne peut être résolu qu’en substituant à ce mode de transport des
moyens plus cohérents (vélo, marche à pied, tramways …).
Un outil de violences
On se serait bien contenté des nuisances provoquées par les automobiles, mais ce serait
sans compter sur les nuisances provoquées par le comportement violent des automobilistes.
En 2001, 8159 personnes sont mortes sur les routes de France, soit près de 21 morts par jour,
200 000 personnes ont été blessées, dont 45 000 gravement (6). Au niveau mondial, ce sont
huit millions de personnes qui ont perdu la vie jusqu'en 1994 (7). En France encore, les jeunes
de 15 à 24 ans ont 38% de chances de mourir dans un accident de la route, première cause de
mortalité pour cette tranche d’âge, devant le suicide (17%)(8).Ces statistiques effrayantes
montrent clairement que l’automobile est un outil de violences physiques intolérable de par le
nombre de morts que son utilisation provoque. Si l’on considère qu’environ 10% de
l’humanité roule en voiture et que le nombre de véhicules augmente de manière incessante
dans le monde, il faut s’attendre à voir ces chiffres décuplés dans les prochaines années.
Comment l’être humain peut-il se transformer aussi radicalement au volant d’une
automobile, au point de devenir une bête féroce, dangereuse et mortelle ? A partir du moment
où l’automobiliste rentre à l’intérieur de la boîte de tôle constituée par sa voiture, il se
dépossède de son enveloppe charnelle pour s’identifier à celle de son véhicule. Ainsi, si vous
vous en prenez à la carrosserie du véhicule, son conducteur ressentira cela comme une
agression portée directement sur sa personne. Imaginons un instant que les piétons se
conduisent de la même manière que les automobilistes. Si vous marchiez trop lentement sur
un trottoir, le piéton suivant vous hurlerait des insultes pour que vous le laissiez passer.
Lorsque le feu piéton passerait au vert, votre moindre hésitation serait punie par de grands
coups de corne de brume dans vos oreilles. Un tel comportement, qui apparaîtrait comme
incroyablement agressif et irrespectueux est pourtant celui de beaucoup d’automobilistes.
Non contents de s’être accaparé la quasi-totalité de l’espace, les automobilistes occupent,
de manière totalement illicite, le peu d’espace public restant aux piétons, aux cyclistes, aux
handicapés, aux autres usagers de la route. Comme une force armée, les automobiles occupent
des territoires qui ne leur appartiennent pas, sur lesquels ils n’ont aucun droit et dont les
occupants possèdent moins de force physique. L’automobile s’attaque préférentiellement aux
plus faibles (piétons, cyclistes) dont la masse physique ne peut rien contre la tonne d’acier
dont elle est constituée. Elle s’inscrit dans une logique de domination et de violence envers
ceux qui voudraient un meilleur partage de la chaussée. La recrudescence du nombre de 4x4
et “véhicules utilitaires de sport” comme les appellent les Nord-Américains est lié à ce
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processus de domination par la force.Après s’être imposée en force dominante et avoir tué, de
manière directe, des millions de personnes, l’automobile continue son travail de destruction
massive en imposant la loi de la terreur et en ravageant des populations pour assouvir sa soif
de pétrole. Comme le dit Marie-Hélène Aubert, “Le carburant que nous mettons dans nos
voitures a parfois l’odeur de sang, de malversations et d’encouragements à des gouvernements
dictatoriaux” (9). A l’heure où nous nous insurgeons contre la guerre en Irak, Total bénéficie
du travail forcé des populations birmanes et du soutien de la dictature en place, le président
gabonais, Omar Bongo, s’enrichit au détriment de la population, les Pygmées sont déplacés et
persécutés car ayant le malheur de se trouver sur la route d’un oléoduc entre le Tchad et le
Cameroun...
L’automobile induit une violence aussi bien au niveau individuel qu’au niveau collectif, au
niveau local qu’au niveau international. L’être humain n’est sûrement pas assez évolué pour
maîtriser un outil qui dépasse ses capacités à se conduire en citoyen du monde. Puisque les
armes sont interdites en France et que l’on reproche souvent aux Nord-Américains de ne pas
faire de même, pourquoi ne pas interdire les automobiles qui représentent un danger au moins
aussi grand et dont l’utilisation nous échappe tout autant.
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(14 000 / 50). Pour se déplacer, il met donc 280 heures de voiture et 553 heures de travail, soit
833 heures. Et sa vitesse réelle est alors de (14 000 / 833) 16,8 km/h.
S'il essaie d'aller plus vite, avec 100 km/h (ce qui en fait un véritable chauffard !), il ne
passe plus que 140 heures dans sa voiture mais travaille toujours 553 heures et donc il se
déplace réellement à 20 km/h (14 000 km/140 + 553 heures).
Même en roulant à une vitesse infinie, il ne se déplacerait réellement jamais à plus de 25,3
km/h (14 000 km/553 heures).
La vitesse des automobiles apparaît soudainement comme extrêmement relative. Il est
intéressant de remarque que la vitesse réelle augmente beaucoup moins vite que la vitesse
moyenne affichée au compteur. Ainsi, une accélération de 50 à 100 km/h ne permet de gagner
que 3 km/h réels!
L’adage “Il ne sert à rien de rouler vite” n’aura jamais été aussi vrai. A 50 km/h de
moyenne au compteur, la vitesse réelle d’une automobile est identique à la vitesse instantanée
d’un vélo. De plus, ces coûts ne sont pas exhaustifs (prix du soutien des dictatures, de la
guerre en Irak…) et sont menés à augmenter irrémédiablement avec l’augmentation du prix
du pétrole.
L’utilisation de l’automobile est totalement irrationnelle car elle ne fait pas gagner plus de
temps qu’elle n’en fait perdre, parce qu’il faut une tonne pour transporter une personne en
voiture contre 10 à 15 kg à vélo. L’automobile permet de profiter du bon air de la campagne
et de fuir l’atmosphère irrespirable des villes… causé par toutes ces automobiles qui se
rendent à la campagne pour fuir l’atmosphère causé par toutes ces automobiles qui se rendent
à la campagne, etc. etc.
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Sortir de l’automobile, c’est remettre en cause beaucoup plus que nos moyens de
transports. C’est remettre en cause nos modes de vies, la structure de notre société et les
objectifs que celle-ci s’est posée. La croissance économique et la hausse constante de notre
niveau de vie ne sont pas des objectifs. Les relations humaines, le bonheur, faire en sorte que
tout le monde puisse manger à sa faim en sont. A un niveau plus local, l’objectif d’avoir la
plus grosse et la plus puissante voiture possible pourra alors être remplacé par l’objectif de
passer de bons moments en se déplaçant à vélo sur des routes débarrassées des automobiles.
Si notre objectif est la décroissance, la redistribution des ressources et la préservation de
l’environnement, le fait de gagner une course de Formule 1 ne sera plus glorifié tel que cela
l’est aujourd’hui, les étudiants en mécanique n’auront plus l’œil qui brille lorsqu’ils parlent du
dernier moteur à 8 cylindres, le fait de posséder une auto puissante et rapide ne sera plus un
moyen de se faire admirer. L’automobile paraîtra au contraire totalement ringarde, inutile et
moche car allant totalement à l’encontre de la préservation de la vie humaine. Nos
comportements découlent directement de la direction prise par la société. Si nous voulons une
croissance infinie, si nous plaçons l’économie et la technique au-dessus des valeurs humaines,
nous aurons un monde rempli de voitures, pollué et irrespectueux de l’être humain. Si, au
contraire, nous préférons mettre en avant le respect de l’homme et la nature qui l’environne,
nous abandonnerons ces horribles boîtes de tôle à moteur qui nous polluent la vie, nous
réduirons notre niveau de vie économique et augmenterons notre niveau de vie relationnel,
social et humain.
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(6) Sécurité routière. En fait, ce chiffre ne tient compte que des morts dans les trois jours
qui suivent l'accident. L'OMS donne un chiffre plus élevé : environ 13 000 morts. La
pollution de l'air en ajoute encore 17 000 par an soit au total 30 000 morts par an, rien que
pour la France.
(7) International Road Federation. 10 000 morts de plus chaque mois, rien qu'en Chine.
(8) Jean-Pascal Assailly, Alternatives non violentes n°123, La voiture véhicule de la
violence, page 35.
(9) Marie-Hélène Aubert, Alternatives non violentes n°123, La voiture véhicule de la
violence, page 59.
(10) Abandon de l’A45 entre Lyon et Saint-Etienne.
(11) http://www.route.equipement.gouv.fr
(12) Sécurité routière
(13) Réserves mondiales en 2001 = 143 milliards de tonnes selon British Petroleum.
Consommation totale primaire française = 96,5 millions de tonnes en 2000 selon le ministère
de l’industrie française.
(14) “ Notre niveau de vie n’est pas négociable ”. George Bush Senior.
(15) Source : Centre de Culture Scientifique Technique et Industrielle de Grenoble.
(16) Cf. Naomi Klein, No Logo et Roger Moore, Dégraissez-moi ça !
(17) Energie éolienne, énergie solaire, et autres énergies renouvelables dépendant
directement de l’énergie fournie par le flux solaire.
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De quelques mensonges bien intentionnés
sur l’agriculture contemporaine
(CA n°126, février 2003)
Certes, raconter des histoires a toujours été le meilleur moyen d’endormir les masses.
En matière d’agriculture aussi ! Ainsi, qu’en est-il de la superficie dont dispose
réellement chaque être humain ? de la productivité comparée des diverses formes
d’agriculture ? de la faim dans le monde ? sans parler des variétés cultivées ou encore de
la façon dont sont promus les OGM...
La superficie dont nous disposons réellement pour la production d’aliments est une donnée
clé des projections concernant l’alimentation de l’humanité dans les années et les décennies à
venir. Mais il y a plusieurs façons de compter. On va voir que ceux qui, tels les fabricants
d’OGM et Albert Jacquard – qui ne fabrique pas des OGM mais de la peur (consciemment ou
pas, peu importe après tout !) – se rejoignent sur un point : tous crient “au loup !” Or, les
OGM s’imposeront bien plus facilement si la peur l’emporte sur la réflexion. La peur de
mourir de faim, bien sûr1 ! Dans le contexte actuel, une telle perspective d’affolement
généralisé ne peut conduire qu’à une chose : nous livrer corps et âme aux scientifiques, seuls
sauveurs encore à peu près consensuels 2. D’où les OGM, parfaits joyaux high-tech, comme
solution !
" une pâture à viande fournit plus de calories qu’un champ de légume... "
Quelques chiffres... Selon la FAO, l’Organisation des Nations unies pour l’agriculture et
l’alimentation, peu suspecte de favoriser les idées subversives, sur 130 millions de km2
(Mkm2) de terres émergées fermes, 50 Mkm2 sont des terres agricoles, dont 35 Mkm2 sont
des pâturages et 15 Mkm2 des terres cultivées en végétaux (cultures temporaires comme les
légumes ou permanentes comme les arbres fruitiers). La manipulation commence juste après :
si l’on ne compte que les terres effectivement consacrées à l’agriculture – et non au pâturage –
et qu’on divise ce chiffre par le nombre d’êtres humains (6 milliards), on arrive à ce résultat
fort préoccupant : 0,25 ha de terres cultivées par habitant, et, à l’horizon 2050, selon Novartis
(désormais appelé Syngenta, énorme multinationale de la biotechnologie), 0,15 ha 3. Dès lors,
une seule solution : la fuite en avant scientiste, le “progrès”, bref, les OGM.
Si l’on compte autrement, si notamment on prend en compte le fait que, sur les 35 Mkm2
de pâturages, on pourrait en reconvertir une bonne partie en terres agricoles, on arrive à des
chiffres très différents. Pourquoi reconvertir les pâturages en terres agricoles ? Tout
simplement parce que si l’on mesure la productivité de ces pâturages en calories produites
pour les êtres humains, c’est-à-dire effectivement consommées, on s’aperçoit que ces terres
sont archi-improductives. Ces terres nourrissent les bœufs qui paissent dessus, mais du bœuf à
l’homme, la déperdition est énorme : il faut 11 calories tirées par le bœuf de son alimentation
(donc du sol) pour obtenir une calorie animale qui sera ensuite consommée par un humain 4.
Ainsi, si une partie de ces terres étaient affectées à des cultures végétales, ce qui n’est pas une
vision de l’esprit vu la déperdition immense en termes de calories, ce n’est plus de 0,25 ha
dont nous disposerions par personne, mais presque du triple (35 Mkm2 divisé par 6 milliards
d’habitants), ce qui, on en conviendra, soulage quelque peu la perspective. Avec 0,6 ha par
habitant, on peut en effet largement produire de quoi se nourrir, même en en réservant encore
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une part (plus petite !) au pâturage pour les fanatiques de la viande que la vache folle n’a pas
guéri définitivement...
Pistes et notes
On peut lire en priorité Marcel Mazoyer et Laurence Roudart, Histoire des agricultures du
monde (Le Seuil, coll. “ Points Histoire ” n° 307, 2002), ainsi que Remarques sur l’agriculture
génétiquement modifiée (Encyclopédie des Nuisances, 1999). Ou encore Vandana Shiva, Le
terrorisme alimentaire (Fayard, 2001), et aussi Theodore Kaczynski, La société industrielle et
son avenir (Encyclopédie des Nuisances, 1998).
1. Puisque, ainsi que le disait Raoul Vaneigem dans son Traité de savoir-vivre à l’usage des jeunes
générations, nous avons préféré mourir d’ennui plutôt que de mourir de faim, et qu’en effet nous
mourons d’ennui dans ce monde archivirtuel. Nous n’allons pas accepter en plus de crever de faim !
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2. Mais on se demande pour combien de temps encore...
3. Le livre vert du maïs Cb, document de propagande Novartis, p. 73.
4. L’Écologiste, “Comment nourrir l’humanité ?” (n° 7, juin 2002), p. 60.
5. Food insecurity Atlas of Urban India, World Food Programme (2002).
6. Madhura Swaminathan, Weakening Welfare [“la dégradation de la protection sociale”],
LeftWord Books, New Delhi (2000).
7. Rapport de la FAO, Lutter contre la faim grâce au développement agricole et rural durable et à
l’amélioration de l’accès à la nourriture (2002).
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L’impasse citoyenniste.
Contribution à une critique du citoyennisme
Ce texte a été édité sous forme de brochure par « en attendant » (5 rue du Four,
54000 Nancy - [email protected]) et dont la reproduction est vivement
souhaitée.
Il faut le lire comme étant une contribution critique du « citoyennisme » qui est ici
entendu comme étant une idéologie née officiellement en décembre 95 lors d’un
mouvement social français dont la principale expression fut la défense du service public.
Cette idéologie est ici décrite comme étant produite par une société qui se veut civique et
qui ne conçoit plus de perspectives de dépassement du capitalisme. Tout un mouvement,
qui fait le deuil de la révolution, naît alors dont les perspectives sont en fait le
renforcement de l’Etat pour asseoir la Démocratie où la base active serait les citoyens.
On nage alors en pleine moralité exprimée par une classe moyenne en perdition au sein
de laquelle prennent naissance, par exemple, des critiques d’une certaine mondialisation
qui ne sont en fait que l’expression d’une nostalgie du « bon vieux capital national ».
Le citoyennisme fait parti de l’ordre social existant et ce texte porte aussi l’espoir
qu’un jour ou l’autre un mouvement social le balayera...
Note de Courant Alternatif: un autre texte d'analyse du citoyennisme est consultable
sur ce site: "Le citoyennisme comme rempart à l'ordre capitaliste" ; il a été publié dans
le hors-série de Courant Alternatif n°9 du deuxième trimestre 2003 consacré au
citoyennisme
I. Définition préalable.
Nous ne donnerons ici qu’une définition préalable du citoyennisme, c’est à dire ne portant
que sur ce qu’il est le plus évidemment. L’objet de ce texte sera de commencer à le définir de
façon plus précise.
Par citoyennisme, nous entendons d’abord une idéologie dont les traits principaux sont
1°) la croyance en la démocratie comme pouvant s’opposer au capitalisme
2°) le projet d’un renforcement de l’Etat (des Etats) pour mettre en place cette politique
3°) les citoyens comme base active de cette politique.
Le but avoué du citoyennisme est d’humaniser le capitalisme, de le rendre plus juste, de lui
donner, en quelque sorte, un supplément d’âme. La lutte des classes est ici remplacée par la
participation politique des citoyens, qui doivent non seulement élire des représentants, mais
agir constamment pour faire pression sur eux afin qu’ils appliquent ce pour quoi ils sont élus.
Les citoyens ne doivent naturellement en aucun cas se substituer aux pouvoirs publics. Ils
peuvent de temps en temps pratiquer ce qu’Ignacio Ramonet a appelé la “désobéissance
civique” (et non plus “civile”, qui rappelle trop fâcheusement la “guerre civile”), pour
contraindre les pouvoirs publics à changer de politique.
Le statut juridique de “citoyen”, compris simplement comme ressortissant d’un Etat, prend
ici un contenu positif, voire même offensif. Pris comme adjectif, “citoyen” décrit en général
tout ce qui est bon et généreux, soucieux et conscient de ses responsabilités, et plus
généralement, comme on disait autrefois, “social”. C’est à ce titre qu’on peut parler
“d’entreprise citoyenne”, de “ débat citoyen”, de “cinéma citoyen”, etc.
Cette idéologie se manifeste à travers une nébuleuse d’associations, de syndicats,
d’organes de presse et de partis politiques. Pour la France on a des associations comme
ATTAC, les amis du Monde Diplomatique, AC!, Droit au Logement, l’APOC (objecteurs de
conscience), la Ligue des Droits de l’Homme, le réseau Sortir du nucléaire, etc. Il est à noter
que la plupart du temps les personnes qui militent au sein de ce mouvement font partie de
plusieurs associations à la fois. Côté syndicats on a la CGT, SUD, la Confédération Paysanne,
l’UNEF, etc. Les partis politiques sont représentés par les partis trotskistes, et les Verts. Les
partis politiques ont toutefois un statut à part dans le citoyennisme, mais nous y reviendrons.
A l’extrême gauche du citoyennisme, on peut inclure la Fédération Anarchiste, la CNT et les
anarchistes antifascistes, qui se mettent le plus souvent à la remorque des mouvements
citoyennistes pour y rajouter leur grain de sel libertaire, mais se trouvent de fait sur le même
terrain.
A l’échelle mondiale on a des mouvements comme Greenpeace, etc., et tout ce qui s’est
retrouvé à Seattle en fait de syndicats, associations, lobbies, tiers-mondistes, etc.
La liste complète serait fastidieuse à donner. L’important est que tous ces groupements se
retrouvent idéologiquement sur le même terrain, avec des variantes locales. Le citoyennisme
est désormais un mouvement mondial, qui repose sur une idéologie commune. De Seattle à
Belgrade, de l’Equateur au Chiapas, on assiste à sa montée en force, et il s’agit donc
maintenant, pour lui comme pour nous, de savoir au juste quel chemin il prendra, et jusqu’où
il pourra aller.
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moyen d’y parvenir, et ce désir de démocratie directe finit comme toujours devant une urne,
ou dans l’abstention impuissante.
Les Verts sont intéressants à cet égard, puisqu’ils manifestent cette limite du citoyennisme.
Issus des mouvements écologistes des années 70, ils ont parfaitement pris le tournant des
années 80. Mais ils restent également sur le vieux modèle d’un Parti, forme concentrée qui est
antinomique à la nature nébuleuse des forces vives du citoyennisme. Ils couraient donc par
leur nature même le risque de se retrouver face à l’exercice réel du pouvoir, et c’est bien ce
qui s’est passé. C’est là en fait le dernier risque politique que courent les “réformistes”, celui
de gouverner. Militer, dans ce cadre là, n’est pas toujours sans conséquences, comme les
Verts ont pu le constater à leurs dépens. Ce qui permet de contourner ce risque, c’est le
lobbying. Les lobbies n’exercent jamais directement le pouvoir. On ne peut leur imputer les
“échecs” de l’Etat. Le militantisme de lobby est sans fin, dans tous les sens du terme. Voilà
qui est très satisfaisant pour des individus désireux de s’engager sans courir ce risque
politique. Dans un lobby, on est entre soi, et il n’est pas nécessaire de se chercher une base
sociale, comme dans un parti classique, par des moyens plus ou moins démagogiques. On
peut en toute sécurité se montrer “radical” On peut tranquillement se poser en conseiller
critique du Prince, sans affronter les difficultés du gouvernement. On peut éternellement se
lamenter sur le manque de “volonté politique”, en matière de nucléaire, d’immigration ou de
santé publique sans considérer si peu que ce soit ce qu’il est effectivement possible de faire,
pour un Etat, dans le contexte capitaliste.
Un des exemples les plus délirants de cet état de fait est l’inénarrable association ATTAC.
Il est de notoriété publique que l’idée même d’une taxation des transactions boursières fait se
contorsionner d’hilarité l’économiste le plus stupide. Il est également évident que
l’application dans un seul Etat de cette taxation le plongerait immédiatement dans une crise
noire, et qu’il est manifestement impossible d’appliquer mondialement une telle mesure. Il
crève aussi les yeux que même dans le cas où, prise de folie, une organisation comme l’OMC
en viendrait à préconiser une telle mesure, le tollé mondial serait tel qu’elle n’aurait plus qu’à
la remettre dans sa musette. Et, pour pousser jusqu’à l’absurde, que si même une telle mesure
était appliquée, il s’ensuivrait automatiquement une aggravation mondiale de l’exploitation,
pour corriger les pertes.
Tout ceci n’empêche pas les économistes d’ATTAC de pérorer à ce sujet, avec courbes et
graphiques, dans l’indifférence amusée de ceux qui exercent réellement le pouvoir. On veut
bien également les recevoir de temps en temps, pour rire un peu, et surtout pour bien montrer
à quel point l’Etat est attentif à toutes les propositions que les citoyens voudront bien lui faire.
Il faut toutefois reconnaître à ATTAC le mérite d’avoir introduit, dans une discipline aussi
sinistre que l’économie, cet élément de comique qui lui faisait encore défaut.
Nous voyons ici que son impuissance n’est pas encore un problème pour le citoyennisme.
Presque personne ne songe encore à le juger sur ses résultats, puisque l’urgence d’obtenir des
résultats ne se fait pas encore réellement sentir. Lorsque cela commencera à être fait à une
vaste échelle, il n’est pas douteux qu’il n’en aura plus pour très longtemps.
Nous sommes à ce stade de notre propos naturellement conduits à évoquer la question du
“réformisme” citoyenniste. On sait que les citoyennistes se donnent eux-mêmes volontiers ce
qualificatif. On comprend qu’ils veulent par l’emploi de ce terme suggérer qu’ils sont plus
pragmatiques, plus réalistes que ces sacrés idéalistes de révolutionnaires. Et en effet on peut
bien voir jusqu’où va leur pragmatisme et leur réalisme avec une association comme ATTAC.
Nous autres, pauvres révolutionnaires, compensons en tout cas notre manque de pragmatisme
par la mauvaise habitude de souvent juger des choses en ayant recours à l’histoire, c’est à dire
à ce qui s’est réellement produit jusqu’à présent. Et force nous est de constater que le
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réformisme surgit toujours dans des moments de crise du système capitaliste. Le Front
Populaire, par exemple, était réformiste. Dans un moment où l’insurrection ouvrière était
partout, où les usines étaient occupées, la réponse, entre autres, du Front Populaire à été de
donner aux ouvriers des congés payés, qu’ils n’avaient jamais demandé Keynes aussi était un
réformiste, et la crise de 1929 y fut pour quelque chose. Mais il n’y a actuellement pas de
grèves insurrectionnelles, pas de baisse des investissements, pas de baisse significative de la
consommation. Même la récente et relative hausse des taux d’intérêts, après une décennie de
baisse continuelle, et la très prévisible débâcle des “valeurs technologiques” sont plus perçues
comme une consolidation des marchés que comme un risque de crise. Il n’y a pas
actuellement de crise réelle du capital. Il ne saurait donc y avoir de réformistes.
En outre, toutes les réformes entreprises dans le capitalisme ne l’ont été que pour sauver le
capitalisme lui-même. Il n’y a pas de réformes anticapitalistes. Keynes ne se cachait pas
d’être un libéral, et de vouloir sauver le système libéral mis en danger par la crise de 1929.
Il nous faut ici nous attarder un instant sur Keynes, présenté par le citoyennisme comme
l’économiste-miracle, remède à tous nos maux. Il faut d’abord dire de l’homme lui-même
qu’il connaissait très bien le capitalisme de son temps, puisqu’il avait amassé une fortune
personnelle de 500 000 dollars, en se consacrant seulement une heure et demie par jour aux
transactions internationales en devises et en biens, tout en travaillant pour le gouvernement
anglais. On comprend que le Krach de 1929 ne l’ait pas laissé indifférent.
Le Krach de 1929 marque l’entrée du capitalisme dans sa période moderne. Il est le résultat
de la formidable expansion du XIXème siècle, qui ne semblait devoir trouver devant elle
aucune limite, en particulier en Amérique. Le rêve américain battait son plein, qui allait se
terminer en cauchemar. Ce rêve reposait sur l’esprit d’entreprise, sur l’audace
entrepreneuriale des héritiers des conquérants de l’Ouest, et il fut abattu par la réalité du
capitalisme, où les investissements ne se font pas par goût du risque ou esprit d’entreprise,
mais pour réaliser des profits. Le capitalisme parvenu à maturité stagnait, et on commençait à
s’apercevoir qu’une croissance indéfinie n’était pas acquise, comme une loi naturelle. Les
investissements baissèrent, ou plutôt s’effondrèrent. Les théories économiques classiques
postulaient que puisqu’il y a toujours de l’offre, il y aurait toujours de la demande, négligeant
le fait que les entreprises ne produisent pas pour fournir des biens, mais pour extraire la plus-
value de cette production. Keynes intervint dans ce contexte. Ce qu’il fallait, c’était de
l’investissement, à savoir créer de nouveaux marchés, inventer de nouveaux produits, entrer
dans le monde de la consommation de masse. Dans le contexte de la crise, c’était à l’Etat
“d’amorcer la pompe”, c’est à dire de remettre les gens, tant bien que mal, au travail, d’établir
une politique monétaire inflationniste et de créer des infrastructures sur la base desquelles le
capital privé pourrait réinvestir. Qui va fabriquer des automobiles, dit Keynes, s’il n’y a pas
assez de routes ?
Le président Roosevelt avait d’ailleurs déjà commencé à mettre en pratique cette politique,
sans le précieux appui théorique que Keynes lui apportera plus tard. Il ne faut pas oublier que
la crise de 1929 avait aussi jeté quelques millions de chômeurs sur les trottoirs et sur les
routes, et que les “raisins de la colère” commençaient à dangereusement mûrir.
On voit en tout cas que le keynésianisme est essentiellement libéral. Il dit simplement que
le libéralisme à lui tout seul ne peut se réguler, que le simple jeu de l’offre et de la demande
n’est pas le moteur qui permettrait au capital de s’accroître indéfiniment, et que c’est donc à
l’Etat de (re)construire les conditions de la croissance, pour ensuite laisser la place aux
investisseurs privés. En 1934 Keynes écrit dans une lettre au New York Times : “Je vois le
problème du redressement de la façon suivante : combien de temps faudra-t-il aux entreprises
ordinaires pour venir à la rescousse ? A quelle échelle, par quels moyens et pendant combien
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de temps les dépenses anormales du gouvernement doivent-elles se poursuivre en attendant ?”
Nous soulignons “anormales”. On voit bien que l’idée de Keynes n’était nullement celle d’un
contrôle permanent et continu du capital privé par l’Etat ou des instances internationales.
Keynes n’était pas socialiste.
Il l’était d’ailleurs si peu qu’il écrivit en 1931, en parlant du “communisme” : “Comment
puis-je adopter une doctrine qui, préférant la vase au poisson, exalte le prolétariat crasseux au
détriment de la bourgeoisie et de l’intelligentsia qui, en dépit de tous leurs défauts, sont la
quintessence de l’humanité et sont certainement à l’origine de toute oeuvre humaine ?” Il est
vrai que la bourgeoisie était alors bien différente de ce qu’elle est devenue, et qu’elle ne
sentait pas encore le besoin de se lamenter, avec Viviane Forrester, sur ce qu’il est désormais
convenu d’appeler “l’horreur économique”.
Il faut indiquer pour finir que les théories de Keynes avaient leurs limites, et que le
capitalisme a d’autres méthodes pour “relancer les investissements” : dix ans après la crise de
1929 commençait la guerre qui allait ravager le monde, donner un coup de fouet inespéré au
progrès technologique, et faire entrer le monde industrialisé dans l’âge bienheureux de la
consommation de masse. Keynes lui-même apporta d’ailleurs sa contribution à cette “relance
des investissements” en écrivant un opuscule intitulé Comment financer la guerre.
Les citoyennistes prétendent critiquer le libéralisme, et se réclament de Keynes. Comme ils
n’ont jamais prétendu non plus être anticapitalistes, on en déduit donc que s’ils sont contre le
libéralisme tout en restant procapitalistes, ils sont pour ce qu’on appelait autrefois le
“socialisme”, c’est à dire le capitalisme d’Etat. On comprend mieux alors la présence de
trotskistes dans leurs rangs. Mais, bien entendu, ils se défendent aussi de cela. On a
décidément du mal à savoir ce qu’ils veulent.
Nous affirmons qu’il n’y a pas actuellement de crise capitaliste, et eux naturellement
affirment le contraire. En effet, il faut bien qu’il y ait crise pour que l’on fasse appel à eux. La
crise est l’élément naturel du réformiste. Ils ont cru en trouver une en Asie du sud-est, mais
cette crise-là était bien plutôt la preuve que le capitalisme a bien retenu les leçons de Keynes,
et qu’il ne croit plus que le libéralisme va se réguler tout seul. La crise asiatique a donc été
très rapidement jugulée, avec toutefois quelques “conséquences sociales”. Mais le capitalisme
se moque des “conséquences sociales”, tant qu’il n’est pas centralement remis en cause. Il n’y
aura plus de keynésianisme social, plus de Trente Glorieuses. Cela aussi est derrière nous.
Si les citoyennistes peuvent parler de crise, c’est que l’Etat en a parlé d’abord. Depuis
trente ans, la France est, paraît-il, en crise. Cette “crise”, bien réelle au début, a bien plutôt été
ensuite une façon de justifier l’exploitation. Aujourd’hui, c’est la “reprise” qui joue ce rôle, et
les réformistes sont bien embêtés. Les voilà contraints de réajuster leur discours, toujours
calqué sur celui de l’Etat, et ceux qui il y a six mois nous parlaient d’une crise mondiale
généralisée nous parlent aujourd’hui de “répartir les fruits de la croissance”. Où est la
cohérence ?
Où sont-ils donc, ces keynésiens antilibéraux, ces réformistes sans réformes, ces étatistes
qui ne peuvent participer à un Etat, ces citoyennistes ?
La réponse est simple : ils sont dans une impasse.
Il peut paraître saugrenu d’affirmer qu’un mouvement qui occupe si manifestement tout le
terrain de la contestation puisse se trouver dans une impasse.
Certains y verront une affirmation gratuite, dictée par on ne sait quel ressentiment. Nous
avons pourtant évoqué tout à l’heure la décomposition et la disparition d’un mouvement bien
plus ancien, et pourvu d’une base sociale infiniment plus large et plus combative, sans pour
cela avoir à prendre de précautions oratoires particulières, tant cette disparition semble
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aujourd’hui évidente. De la même manière, nous pensons qu’un autre mouvement social est
possible, sur des bases jusqu’alors inédites.
V. Citoyennisme et révolution.
Tout l’ancien mouvement révolutionnaire reposait sur la reprise en main par les ouvriers
du mode de production capitaliste, dont ils se sentaient virtuellement possesseurs en raison de
la place effective qu’ils occupaient dans la production. Cette place effective, ce rapport réel
du prolétariat avec la production a été laminé dans les années 70 par l’automation et la
précarisation. Certains radicaux, comme ceux de l’Encyclopédie des Nuisances ou Camatte
(Invariance) on senti ou théorisé cette transformation, mais ils ne pouvaient sortir de cette
conception ancienne de la révolution sans abandonner la révolution elle-même, et c’est bien
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ce qui se passa. L’I.S. après tout ne préconisait qu’un “meilleur emploi des forces
productives”, pour la création de situations, par le biais des conseils ouvriers. Ils ne voyaient
pas (mais à ce moment-là qui pouvait le voir ?) en quoi le mode de production capitaliste était
capitaliste, en quoi l’automation qu’ils vantaient n’était pas un moyen de libérer du temps
pour “vivre sans temps mort et jouir sans entraves”, mais une façon de dégager du profit pour
le capital. Et après la “contre-révolution” des années 70-80 ils ont simplement identifié cette
même production, que les ouvriers avaient échoué à reprendre, comme source de tous les
maux.
Au lieu de percevoir la disparition du vieux mouvement ouvrier comme nouvelle condition
d’un mouvement révolutionnaire à venir, et surtout comme chance de ce mouvement, il l’ont
perçue comme catastrophe. Et ce fut bien une catastrophe pour l’ancien mouvement ouvrier,
son arrêt de mort. La plus grande partie de la génération post soixante-huitarde s’est ainsi
engloutie dans le vide laissé par cette défaite. Et nous ne songeons certes pas à le leur
reprocher, une conception vieille d’un siècle ne s’oublie pas en un jour, ni même en vingt ans.
Aujourd’hui ce bilan peut commencer à se faire. Nous avons eu, depuis 1995, le privilège
douteux de voir une idéologie se rebâtir sur les ruines de la révolution. Si nous l’avons assez
rapidement identifiée dans ce qu’elle avait de nouveau, il a été un peu plus long pour nous de
la percevoir dans ce qu’elle avait d’archaïque, c’est à dire d’historiquement déterminé. Nous
avons indiqué plus haut que cette idéologie, le citoyennisme, pratiquait l’art “d’accommoder
les restes” du vieux mouvement révolutionnaire. C’est parce qu’au fond le vieux mouvement
révolutionnaire ne constituait pas un dépassement du capitalisme, mais une gestion de celui-ci
par la “classe montante” qu’était censé être le prolétariat, que le citoyennisme se veut
aujourd’hui “réformiste”. La “gestion ouvrière” du capital s’est simplement aujourd’hui
transformée en “répartition des richesses”, en “taxation du capital”, la production
disparaissant derrière le profit, derrière le capital financier, derrière l’argent. “De l’argent, il y
en a, dans les poches du patronat”, dit le slogan. Certes oui, mais au nom de quoi cet argent
devrait-il atterrir dans les poches des prolétaires, pardon, des “citoyens” ?
Le vieux mouvement ouvrier n’ayant pu aboutir à la communauté humaine se change ainsi
en simple intéressement aux profits capitalistes, de façon obscène et révélatrice (il faut
toutefois noter que si on ne demande “que” de l’argent au capitalisme, c’est aussi parce que
l’on sait ne rien pouvoir en attendre d’autre). Il y a certes là de quoi écoeurer un vieux
révolutionnaire, un de ceux qui pensaient pouvoir construire un monde meilleur. Mais s’il
était déjà illusoire de penser pouvoir construire ce monde par la gestion ouvrière du capital, ils
l’est tout à fait de penser pouvoir contraindre le capitalisme à partager ses profits pour le
bonheur de tous les “citoyens”, à supposer même que leur argent puisse faire notre bonheur.
Le citoyennisme touche au point central d’une illusion vieille d’un siècle, et cette illusion,
déjà morte dans les faits, est sur le point d’être détruite.
“Tout est à nous, rien n’est à eux”, s’obstinent-ils à chanter dans leurs manifestations. Mais
le capital, cette masse d’argent ne visant qu’à s’accumuler par la domination de l’activité
humaine, et donc par la transformation de cette activité suivant ses propres normes, a créé un
monde où “tout est à lui, rien n’est à nous”. Et il ne s’agit pas seulement de la propriété privée
des moyens de production, mais également de leur nature et de leurs buts. Le capital ne s’est
pas simplement approprié ce qui était nécessaire à la survie de l’humanité, ce qui n’était que
le premier moment de sa domination, il l’a également transformé, par l’industrialisation et la
technologie, de telle manière qu’aujourd’hui presque plus rien n’est produit pour être
consommé, mais simplement pour être vendu. Produire pour nos besoins ne peut être le fait du
capitalisme. Presque plus rien ne subsiste de l’activité humaine précapitaliste. Le monde est
bel et bien devenu une marchandise.
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Le capital n’est pas une force neutre qui, si on “l’orientait” convenablement, pourrait aussi
bien faire le bonheur de l’humanité qu’il fait sa perte. Il ne peut pas “dépolluer aussi bien
qu’il pollue”, comme l’a prétendu un citoyenniste écologiste, puisque c’est son mouvement
même qui l’amène inéluctablement à polluer et à détruire, c’est à dire que le mouvement
d’accumulation et de production pour l’accumulation passe par-dessus toute idée de “besoin”,
et donc également du besoin vital qu’est pour l’humanité la préservation de son
environnement. Le capital ne suit que ses propres fins, il ne peut être un projet humain. Il n’y
a pas une “autre mondialisation”. Il n’a pas face à lui les besoins de l’humanité, mais la
nécessité de l’accumulation. S’il se met à recycler, par exemple, la branche ainsi créée fera
tout pour avoir toujours de quoi recycler. Le recyclage, qui n’est qu’une autre façon de
produire de la matière première, crée toujours plus de déchets “recyclables”. En outre, il
pollue bien autant que n’importe quelle autre activité industrielle.
Nous devons ici, pour éviter toute confusion, nous porter en faux contre cette idée quelque
peu paranoïaque que véhiculent certains “radicaux”, selon laquelle le capital polluerait pour
créer un marché de la dépollution, ou en tout cas que chaque dégât provoqué par le
capitalisme engendrerait des marchés pour la réparation de ces dégâts, suivant le schéma du
“pompier incendiaire” Il y a des dégâts, et ils sont nombreux, que personne ne veut réparer,
simplement parce que leur réparation ne constitue pas un marché. La preuve en est que ce sont
la plupart du temps les Etats qui doivent assumer seuls le coût d’une dépollution, et le conflit
peut se situer là, entre les Etats et les entreprises, et tout le débat sur les “pollueurs-payeurs”
en est la manifestation. Limiter la casse, et surtout les frais, sans pour autant faire fuir les
investisseurs, telle est la quadrature du cercle que le “capitalisme écologique” doit résoudre,
tel est le véritable enjeu des “règlementations écologiques”.
Il ne s’agit en tout cas jamais de ne plus polluer, mais de savoir qui doit payer dans le cas
où la pollution est par trop catastrophique et visible. Le prétendu “marché de la dépollution”,
contrairement à celui du recyclage, n’existe pas vraiment, parce qu’il ne produit aucun
bénéfice en retour, sinon celui très relatif de se mettre en conformité avec certaines
réglementations, et n’est donc qu’une pure charge pour les entreprises, charge qu’elles ont
intérêt à limiter au maximum. Personne ne veut dépolluer, et on l’a vu à la récente conférence
de la Haye.
Nous pourrions développer plus longuement tout ceci, mais cela déborderait notre propos.
Nous voyons en tout cas ici qu’il ne saurait être question d’une gestion “humaine” de la
production capitaliste, et encore moins de reprendre telle quelle cette production. Tout est à
reconstruire. La révolution sera aussi le moment du “grand démantèlement”, et de la reprise
sur des bases inédites de l’activité humaine, aujourd’hui presque entièrement dominée par le
capital.
Le vieux mouvement ouvrier manifestait le lien unissant capitalisme et prolétariat. Le plus
exploité des ouvriers pouvait se sentir dépositaire, à travers son travail, d’un monde futur, où
le travail dominerait le capital. Le Parti était à la fois une famille et un Etat ouvrier en germe,
chaque chef syndical pouvait se sentir lié à la communauté ouvrière à la fois présente et à
venir. Les transformations du mode de production capitaliste au cours des vingt dernières
années ont laminé tout ceci, généralisant la séparation des individus.
Dans son expansion, le capitalisme a dû détruire les vieilles communautés de souche
paysanne pour créer la classe ouvrière qui lui était nécessaire. A peine cette classe ouvrière
créée, il doit de nouveau la détruire, et se trouve face au problème de l’intégration de millions
d’individus à son monde.
Les citoyennistes apportent une réponse dérisoire en tentant de reconstituer le lien qui
unissait autrefois la “classe ouvrière” par celui qui unirait les “citoyens”, c’est à dire l’Etat.
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Cette recherche de la reconstitution du lien à travers l’Etat se manifeste dans le nationalisme
latent des citoyennistes. Le capital abstrait et sans visage est remplacé par des figures
nationales, par la moustache de José Bové, ou la réhabilitation de l’hymne tsariste en Russie
(il ne s’agit plus là de citoyennisme, bien sûr, mais de la manifestation d’un nationalisme bien
plus général, et également sans issue). Mais l’Etat ne peut offrir que des symboles, des ersatz
de lien, parce qu’il est lui même pour ainsi dire saturé de capital, et qu’il ne peut agiter ces
symboles que dans le sens qui lui est dicté par la logique capitaliste à laquelle il appartient.
Le “citoyen” comme lien est la manifestation d’un vide, ou plutôt du fait qu’il appartient
maintenant au capitalisme, et à lui seul, d’intégrer ces milliards de gens privés de la
communauté Et nous sommes obligés de constater qu’il le fait, jusqu’à présent, tant bien que
mal.
Cependant, le capitalisme est toujours confusément perçu comme une force extérieure et
hostile à l’humanité, soit qu’il la prive de pain, soit qu’il la prive de “sens”. Dans les sociétés
capitalistes avancées, cela se manifeste par la fuite des individus séparés dans ce que les
sociologues nomment la “sphère privée”, les loisirs, la famille ou ce qu’il en reste, la bande de
copains, etc. Ceci développe très logiquement un marché de la séparation, qui se manifeste à
travers les outils de communication-consommation, mais cette consommation de “l’être
ensemble” se résout finalement, dans le monde de la marchandise, en un “avoir tout seul” qui
replonge dans la séparation qu’elle était censée pallier.
Le travail lui-même, qui est toujours la principale force d’intégration du capital, est de plus
en plus perçu comme une contrainte extérieure et il n’est plus que marginalement ce qui décrit
l’identité d’individus toujours plus nivelés dans la masse. Et cela n’a rien d’étonnant, à
l’heure de la disparition des métiers, remplacés par des fonctions ne réclamant aucune
compétence particulière. Le “monde du travail” est aussi devenu celui de l’incompétence.
Cette dynamique de déqualification peut-être perçue par certains comme une décadence (et la
dynamique de l’intégration par le capital crée bien ses propres “barbares” de l’intérieur), mais
elle est également une démoralisation du travail, où celui-ci apparaît réellement à chacun
comme vide de sens, pur arbitraire, contrainte extérieure, exploitation. La morale du travail,
autrefois partagée également par la bourgeoisie et le prolétariat, est en train de se dissoudre
dans le mouvement de l’intégration capitaliste.
L’intégration capitaliste (problème central sur lequel il nous faudra revenir) se fait de plus
en plus sentir comme artificielle, elle est en tout cas très problématique, et elle induit ce qu’on
pourrait nommer une névrose de masse, liée au sentiment de n’avoir plus aucune prise sur sa
vie. Le prochain mouvement révolutionnaire ne pourra faire l’économie de ce constat, puisque
cette impuissance, qui est également ce que l’on nommait autrefois aliénation, fait partie
intégrante de notre rapport au monde capitaliste.
VI. “Prolétaires de tous les pays, je n’ai pas de conseils à vous donner !”
Nous ne nous donnerons pas le ridicule de présenter ici ce que devra être le prochain
mouvement révolutionnaire. Personne ne peut le dire avec certitude, sans tomber dans une
idéologie de rechange. Nous pouvons toutefois imaginer, à partir de ce qui est déjà là, ce que
ce mouvement pourra être, c’est à dire ce qui dans la situation présente est le germe d’une
situation future.
La mondialisation du capital et la dissolution des capitaux nationaux impliquent qu’il
s’agira d’un mouvement mondial, et pas sous la forme caricaturale d’une action contre l’OMC
ou la CNUCED. Il ne s’agira pas d’aller mettre le feu à Francfort ou à Bruxelles, mais d’agir
face au capitalisme tel qu’il se présente ici, là où nous sommes, parce qu’ici, là où nous
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sommes, c’est là que se joue réellement la mondialisation. La mondialisation du capital est
aussi la mondialisation de la lutte, et lorsqu’on décide à New York de ce qui est produit au
Mexique et emballé dans le Pas-de-Calais, toute attaque locale a des répercussions globales.
La dissolution de la conscience de classe et du vieux mouvement ouvrier ont également
pour conséquence que chacun se trouve, dans sa vie, seul face à tous les aspects de la
domination et de l’exploitation, simultanément. Il n’y a plus de refuge, plus de communauté
où se replier. L’identité que l’on se construisait à travers le travail tend à se dissoudre, au
profit d’une tentative de recomposition autour du privé, de la bande de copains ou la famille,
des loisirs. Mais avec les loisirs de masse, la décomposition de la famille et la brutalité des
rapports sociaux, le particulier se retrouve à chaque fois réexpulsé vers le général. L’homme
moderne est un homme public.
Jamais dans l’histoire de l’humanité les individus n’ont été contraints à se penser de façon
aussi globale, en tant qu’humanité, à l’échelle mondiale. Ceci est à la fois une souffrance (et
on comprend mieux ici ce qui peut attirer certains chez Zerzan ou Kaczinski, entre autres
régressions) et la condition même de la libération. Les primitivistes veulent se libérer de
l’humanité, revenir à cette harmonie antérieure de la communauté restreinte isolée. Mais ce
retour est impossible. Il n’y a pas d’en dehors du capitalisme.
En 1860, Marx pouvait encore écrire dans le Capital : “Pour rencontrer le travail commun,
c’est à dire l’association immédiate, nous n’avons pas besoin de remonter à sa forme naturelle
primitive, telle qu’elle nous apparaît au seuil de l’histoire de tous les peuples civilisés. Nous
en avons un exemple tout près de nous dans l’industrie rustique et patriarcale d’une famille de
paysans qui produit pour ses propres besoins (...).” Cet “exemple” a disparu.
Toute l’activité humaine ou presque est désormais régie par le capitalisme, ce qui pousse
certains, comme Zerzan ou Kaczinski, et bien d’autres avec eux, à regretter le “bon vieux
temps”, qu’il soit primitif-fusionnel, ou patriarcal-artisanal. Mais toutes ces formes
d’organisation sociale n’ont pas su résister au capitalisme, et on voit mal dès lors comment
elles pourraient être son avenir, à moins de postuler une nature de l’humanité dont ces formes
seraient la manifestation, et également une autodestruction catastrophique du capitalisme
(c’est à dire du monde), après laquelle elles pourraient tout naturellement retrouver leur place
momentanément usurpée. Mais cette “autodestruction ” du capitalisme serait également la
nôtre, et c’est donc à partir du capitalisme qu’il nous faut envisager l’avenir, que cela nous
plaise ou non.
On a vu que la globalisation des individus déborde largement les limites du travail salarié.
Chaque aspect de la vie est soumis à cette globalisation, et c’est donc chaque aspect de la vie
qui demandera a être transformé, unitairement. Dit plus simplement, on ne peut aujourd’hui
rien changer sans finalement tout changer. Cela sera la principale condition de la révolution à
venir.
Très concrètement, chaque problème que le capitalisme nous léguera ne pourra se résoudre
qu’à l’échelle d’une société entière. Déchets nucléaires, transports, agriculture, tout ceci nous
conduira à des choix et des modes d’organisation qui devront être conduits globalement, hors
de la propriété privée et de la division hiérarchique du travail. Et il ne s’agira pas seulement
de travail.
Le “monde sans frontières” que le capitalisme a créé pour la marchandise sera bel et bien
un monde sans frontières pour l’humanité. Il n’y aura pas de droits de douane.
Nous remettrons à plus tard le soin de développer ce que tout cela implique. Nous
pourrions également évoquer ce que pourraient être les modes d’organisation que les hommes
se donneront alors, mais il nous semble que l’immensité des problèmes pratiques qui se
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poseront alors sera telle que des solutions inédites devront être alors mises en oeuvre, et sans
doute souvent dans l’urgence. L’initiative individuelle sera peut-être alors aussi nécessaire
que la concertation générale, et jamais l’une ne saurait remplacer l’autre. Le débat reste
ouvert, et c’est aussi sur toutes ces questions qu’il nous faut “savoir attendre”.
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commun qu’il nous faut retrouver. Notre subjectivité même ne peut se construire réellement
que si nous sommes capables, avec d’autres, de saisir l’objectivité du monde que nous
partageons. Comprendre, c’est dominer, et donc pouvoir changer le monde. Commencer à
tenter de comprendre, c’est rétablir la communication avec ce qui nous entoure, fissurer la
glace de la séparation.
Nous n’avons pas critiqué ici les citoyennistes parce que nous n’aurions pas les mêmes
goûts ou les mêmes valeurs, pas la même subjectivité. Nous n’avons d’ailleurs pas critiqué les
citoyennistes en tant que personnes, mais le citoyennisme, en tant que fausse conscience et en
tant que mouvement réactionnaire, comme on disait autrefois, c’est à dire qui concourt à
étouffer ce qui n’est encore qu’en germe. Nous l’avons critiqué historiquement, ou du moins
avons tenté de le faire.
Nous ne doutons d’ailleurs pas que nombre d’individus qui sont aujourd’hui englués dans
les contradictions du citoyennisme par louable désir d’agir sur le monde, n’en viennent un
jour à rejoindre ceux qui désirent réellement le transformer.
Nous ne sommes ni plus ni moins “radicaux” que le moment dans lequel nous sommes.
Sur le même sujet, on peut se référer avec profit aux thèses sur le démocratisme radical de la revue
Théorie Communiste (Roland Simon, B.P. 17, 84300 Les Vignères) et au texte Des Organismes
Génétiquement Modifiés et du citoyen signé par "Quelques ennemis du meilleur des mondes
transgénique"(c/o ACNM, B.P. 178, 75967 Paris Cedex 20).
L'IMPASSE CITOYENNISTE
Porto Alegre : Calme ta joie !
30 janvier 2001 s'est tenu le premier Forum social mondial à Porto Alegre (Brésil). Ce sommet avait
pour but de formaliser une sorte d'Internationale citoyenniste, et de faire des propositions concrètes en
vue de lutter contre la mondialisation. Ce Forum se tenait en parallèle avec le Forum économique
mondial de Davos.
Cette rencontre est pour le citoyennisme un pas de plus vers ses insolubles contradictions. Voulant se
démarquer des casseurs qui accompagnaient systématiquement les manifestations contre les instances
internationales qu'ils critiquent, ils se voient contraints à concilier crédibilité et radicalité.
Les citoyennistes en avaient assez de risquer l'amalgame avec les casseurs. On sait qu'à l'occasion ils
n'ont pas hésité à se faire auxiliaires de police. Ces casseurs leur donnaient cependant un petit parfum
sulfureux susceptible d'attirer la sympathie de quelques contestataires égarés. A l'heure de la
respectabilité, comment vont-ils désormais résister aux louanges des maîtres du monde ?
L'heure est venue, disent-ils, de faire des propositions concrètes
-A qui vont-ils faire ces propositions ? Et quelles seront-elles ? Ont-elles la moindre chance d'aboutir ?
Comment concilier l'effacement de la dette du Tiers-Monde, favoriser la production destinée aux
marchés intérieurs, avec les intérêts du capitalisme ? Les pays du premier Monde accepteront-ils de
limiter leurs exportations, de cesser le pillage systématique des ressources, pour permettre à l'humanité
de manger à sa faim ?
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Les intérêts des agriculteurs brésiliens sont-ils les mêmes que ceux des agriculteurs européens, dans le
cadre de la mondialisation? Les citoyennistes siègeront-ils bientôt officiellement au FMI ?
José Bové sera-t-il bientôt sous-secrétaire d'Etat à l'agriculture ? Que fera, en France, la Confédération
Paysanne lorsqu'elle sera dominante dans les Chambres d'agriculture? Pour qui nous demanderont-ils
de voter, pour faire appliquer ces fameuses propositions positives ?
Autant de questions qui ne tarderont pas à se poser cruellement à l'Internationale citoyenniste.
Pour l'instant, de leur aveu même, ils ont moins de propositions à faire qu'un exemple à proposer: celui
du lieu même où s'est déroulée leur réunion, la ville de Porto Alegre. La gestion de cette ville serait
paraît-il un modèle de démocratie directe on dit plutôt "participative.
On voit ici ce qu'est réellement une politique citoyenne : 10 à 15 % du budget de la municipalité est géré
plus ou moins directement par les citoyens, pour ce qui concerne les transports, l'éducation, etc... En
réalité, moins de 10 % de la population intervient dans ces choix. Les autres ont sûrement autre chose
à faire, survivre, par exemple. Ces 10 % de population, ce sont bien les citoyens 1 la classe moyenne
de gauche.
On voit où se situe pour eux la citoyenneté : dans le fait que les gens aient leur mot à dire, soient
écoutés, pour tout ce qui concerne le quotidien, les transports, l'école : le citoyen, c'est l'usager.
La citoyenneté c'est le rapport entre l'usager et la Mafia de ses élus, qu'il doit caresser dans le sens du
poil s'il veut obtenir satisfaction. Ceux qui ont le pouvoir consentent à écouter ceux qui reconnaissent ce
pouvoir, et seulement ceux-Ià.
Cette démocratie participative entend faire passer sous les fourches caudines de l'Etat, via ses
représentants, toute forme de contestation et de revendication. Se dire citoyen, c'est reconnaître
d'emblée ce rapport de domination, c'est embrasser la bague du Parrain: le ministre, l'élu.
Il en est d'autres qui n'ont rien à revendiquer, qui savent n'avoir rien à attendre de cette Mafia, qui
refusent le racket citoyenniste. Ceux-Ià ne sont pas citoyens.
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Festival résistances 10 mai 2005
question posée :
« La décroissance soutenable est-elle valable pour l'ensemble du globe ? »
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Pourquoi ? Parce que l’idéologie de Croissance constitue une rupture avec ce qui permet à
l’humain et à la société de se structurer. L’idéologie dominante diffusée par la publicité ou les
médias nous enjoint à l’idée d’un croissance – entendu comme matérielle - et d’un
développement – compris comme économique (fut-il durable) - sans limite. Or, nous ne
devenons adulte qu’en étant capable de nous autolimiter. En terme freudien, nous devons
maîtriser notre Ça pour permettre à notre Moi d’émerger. Plus simplement nous devons
maîtriser nos pulsions archaïques de possession pour permettre à l’Etre d’exister. La société
de consommation et l’idéologie de Croissance, elles, n’ont de cesse de faire régresser
l’humain à l’âge du sein pour le rendre dépendant, addict à la conso. C’est une entreprise de
régression collective qui mène à la guerre de tous contre chacun, à l’égoïsme comme système
de fonctionnement. La crise environnementale n’est que le reflet matériel de l’effondrement
des valeurs. Ne s’attacher qu’aux effets concrets, c’est-à-dire aux effets écologiques au sens
scientifique du terme, de cette crise revient à se focaliser uniquement aux conséquences et non
de comprendre les causes.
Quand nous critiquons la société de consommation ou technoscientisme, que disons-nous ?
Ce n’est bien sûr pas la consommation ou la science en tant que telle que nous critiquons,
mais une société qui vit dans l’inversion des valeurs. La consommation est vue comme une
fin en soi et non plus comme un moyen. La science ne repose plus sur le doute, mais est
devenue une croyance. Nous vivons dans la profanation continuelle du sacré ; le sacré c’est-à-
dire les valeurs : la partage, la tolérance ou l’amitié, et dans la sacralisation du profane : la
technique, la consommation ou l’argent. Et l’humain ne vit pas sans sacré. Nos contemporains
qui se croient sortis des systèmes religieux transfèrent inconsciemment le sacré vers le
profane. Nous sommes dans des sociétés de religiosité inconsciente. L’Airbus A 380,
merveille de la Technique est vénérée, l’avènement du « moteur à eau » défiant les lois de la
physique, attendu.
Or qui dit sacralisation inconsciente dit aussi hérétisation inconsciente. Nous aurons beau
marteler que nous nous ne sommes ni contre la science ni contre la consommation, le simple
fait de critiquer le techno-scientisme ou la société de consommation nous vaudra
immanquablement le reproche d’être pour « plus de consommation du tout » ou « plus de
science du tout ». Les objecteurs de croissance seraient-ils les nouveaux hérétiques à conduire
à bûcher ?
Cela révèle non seulement ce phénomène de transfert de la sacralisation mais aussi cette
terrible horreur binaire ambiante.
Les Français haïssent Georges Bush et son combat du Bien contre le Mal. Force est de
constater pourtant que le fonctionnement mental binaire du président étatsunien est largement
répandu aussi dans notre société. Ce mode de réflexion régressif est en fait parfaitement
adapté au média dominant de notre époque : la télévision. La construction d’un réflexion
complexe et nuancée exige du temps. Impossible à la télévision, média de la rapidité. Les
systèmes duals, avec le plus ou moins bien et le plus ou moins mal, les systèmes d’équilibres,
avec trois pôles – deux points opposés et un point d’équilibre, les système d’échelle des
valeurs avec ce qui est premier et ce qui second, sans que le premier ne s’oppose au second,
ne s’accordent pas avec le formatage de la pensée par la télévision et les médias de rapidité.
C’est particulièrement criant avec la décroissance. Dans son sens biblique, le pauvre était
l’homme sobre, celui qui était grandi et proche de Dieu car il était capable de maîtriser et
vivre ses pulsions archaïques. Aujourd’hui nous ne voyons plus que la pauvreté, entendue
comme misère, s’opposant à la richesse. Si nous nous extrayons de cette horreur binaire nous
comprenons que c’est la richesse qui produit la misère, que toutes deux sont liés et à
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combattre. L’évolution ne se situe pas dans la fuite vers la richesse afin de combattre la
misère, mais dans une recherche d’équilibre, et dans la relativisation du matériel.
La décroissance n’est pas un système. C’est d’abord un mot obus, un mot symbolique qui
véhicule l’imaginaire nécessaire pour comprendre l’immatériel, pour réaffirmer le primat du
politique devant le Technique, pour s’opposer à la religion de la Croissance. La décroissance
est un mot négatif et c’est très bien. Il vient créer du dissensus pour s’opposer à cette terrible
obligation de « positiver » et à notre actuelle incapacité de « négativer », qui constitue un
terrible rétrécissement de notre champ de penser. Ce positivisme ambiant révèle notre
difficulté actuelle à appréhender le fonctionnement démocratique où les contre-pouvoirs sont
aussi nécessaires que le pouvoir. Où savoir dire Non est aussi important que de savoir dire
Oui et n’exclut en rien du processus démocratique.
La décroissance peut être interprétée comme un régime à l’échelle d’une communauté.
L’objectif n’est pas de finir rachitique, bien sûr, mais de retrouver la ligne. C’est « maigrir
pour embellir » pour pouvoir vivre bien et rétablir l’espérance de préparer un avenir viable
bien sûr, mais surtout désirable. Maigrir dans le sens de la décroissance signifie aussi se «
désencombrer » intellectuellement de l’idéologie de Croissance et de ses systèmes de défense.
Cela signifie « décoloniser » son imaginaire.
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Le développement est-il la solution
aux problèmes de l’humanité ?
Thomas Marshall - juillet 2003
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place à un personnel médical formé à l’occidentale ; les tabous religieux doivent plier devant
les projets d’installations touristiques qui, promet-on, créeront des emplois.
- Le développement, entreprise de marchandisation
Une fois dissipée la version mythique du développement et ses mirages, il devient possible
de prendre conscience de façon lucide de ce que le développement est réellement depuis trois
siècles : ‹‹ une entreprise visant à transformer les rapports des hommes entre eux et avec la
nature en marchandises. [...] Entreprise agressive envers la nature comme envers les peuples,
elle est bien comme la colonisation qui la précède et la mondialisation qui la poursuit une
œuvre à la fois économique et militaire de domination et de conquête. ›› (3) Elle est à
l’origine des problèmes sociaux et écologiques cruciaux de notre époque : en particulier
l’exclusion, la misère, les pollutions, l’épuisement à venir des ressources.
- La solution : s’engager dans un "après-développement" pluriel
Le développement, sous ses diverses variantes, n’est donc pas la solution mais la source de
la crise actuelle. Notre attachement à des valeurs humanistes ou écologistes ne doit pas nous
conduire à rechercher vainement une autre mondialisation ou un autre mode de
développement, mais à bâtir "un après-développement", des alternatives au développement -
c’est-à-dire des modes d’épanouissement collectif où le bien-être matériel cesse d’être central.
Et cela commence par un travail de décolonisation de nos esprits, de remise en cause de nos
croyances économiques, incompatibles avec la diversité des cultures. Ainsi pourra avoir lieu
dans de bonnes conditions une décroissance économique choisie plutôt que subie, permettant
notre survie biologique et sociale, et la construction de sociétés autonomes et convivales
diversifiées, au Nord comme au Sud.
Thomas Marshall - juillet 2003
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Georgescu-Roegen :
Bioéconomie et biosphère
La nouvelle science économique créée par Nicholas GeorgescuRoegen, la bioéconomie,
a été le thème d'une première conférence mondiale à Rome en 1991. Au-delà de la
description et de la compréhension du processus économique du développement, l'enjeu
n'est-il pas l'émergence d'une nouvelle vision des rapports entre l'ensemble des êtres
vivants, dont nous faisons partie avec notre technique, et la Biosphère ?
La crise écologique planétaire qui s'annonce depuis une bonne vingtaine d'années affecte
de proche en proche tous les secteurs de notre civilisation industrielle en expansion. Il ne
s'agit pas seulement de pollution et de dégradation de l'environnement ! L'économie dans son
aspect biophysique, c'est-à-dire le processus de production, de distribution et d'élimination des
ressources naturelles, ne fait pas exception. Il relie le métabolisme industriel de la société
humaine à la biogéochimie de notre planète. L'évolution des sciences de la nature depuis
Carnot et Darwin, c'est-à-dire depuis la thermodynamique et l'évolutionnisme, ne permet plus
de séparer le vivant et l'environnement terrestre. Il s'agit d'une coévolution, l'évolution
biologique est en interaction réciproque avec les changements de l'environnement planétaire.
On redécouvre ainsi l'unité du vaste système écologique dynamique qu'on doit nommer, à la
suite des travaux pionniers du savant russe Vladimir Vernadsky (1863-1945), la Biosphère, et
que certains, de nos jours, nomment Gaïa (1).
Le développement économique international, accéléré par l'expansion démographique
humaine et l'évolution des techniques, est au coeur de cette crise sans précèdent que traverse
actuellement l'évolution de la Biosphère de la planète Terre. Les signes avant-coureurs de
cette crise sont déjà là. Certains sont anciens. Cependant l'occidentalisation et la militarisation
de la planète masquent pour l'instant la faillite du modèle industriel de l'Occident.
La dynamique de l'Europe classique, dont les racines sont médiévales, sans oublier
l'alliance entre la raison d'Etat (la guerre) et l'état de raison du modèle de l'Occident, est à la
source de nombreux mythes économiques. Ceux-ci reviennent à peu près tous à cette illusion
technique qui néglige ou contredit le second principe de la thermodynamique, la loi de
l'entropie (voir encadrés).
La science économique, inséparable de l'histoire du rationalisme occidental, se voulait
explicitement une extension de la mécanique rationnelle, voire une application sociale de la
mécanique céleste. Elle devint une discipline académique florissante de plus en plus abstraite
et "scientifique" dont la rationalité, à la faveur d'une logique de l'équilibre et d'une conception
circulaire et isolée du processus économique, est d'inspiration explicitement newtonienne.
La science économique usuelle est donc pré-thermodynamique, pré-évolutive et pré-
écologique. Pré-thermodynamique, cela veut dire sans entropie, croissante, sans
irréversibilité, sans durée, sans devenir, sans complexité, sans destruction-créatrice et donc
aussi sans possibilité de vie, de nouveauté et d'évolution ! D'où son anachronisme et son
manque de pertinence pour la nouvelle problématique bien mal nommée du développement et
de l'environnement (thème du "rapport Brundiland" de 1987 et de la conférence des Nations
Unies à Rio en juin 1992), alors qu'il s'agit, dans une vision écologique globale, de l'histoire
humaine de la Biosphère, du développement humain dans la Biosphère!
Les propositions pour une autre approche de l'économie (et de la technologie), tenant
compte des lois de la circulation et de la transformation de l'énergie et de la matière à la
surface du globe, furent nombreuses à l'aube de notre siècle, lorsque la révolution
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thermodynamique, avec sa double découverte de l'énergie (premier principe) et de l'entropie
(deuxième principe, le principe de Carnot) conduisit les "énergétistes" à proclamer la faillite
du dogme mécaniste pré-thermodynamique.
L'incompréhension historique des économistes (ils ne furent pas isolés), pourtant épris de
physique, vis-à-vis de ce que nous pouvons appeler la révolution carnotienne, est une erreur
de base gigantesque dont les conséquences sont aujourd'hui immenses (2). La transformation
du monde par le feu des machines thermiques de la révolution industrielle est lourde de
conséquences théoriques et pratiques: elle concerne nos rapports avec la Biosphère et nos
conceptions du développement économique.
Dans les années 60, aux Etats-Unis surtout, le concept d'écosystème et la perspective
holistique (observer le monde comme un tout) de l'écologie théorique commencèrent à
transformer la pensée scientifique dans le sens d'une approche moins réductionniste et plus
soucieuse des interactions dans leur ensemble (systémique). Joël de Rosnay a très clairement
expliqué cela dans Le macroscope (Ed. Seuil, 1975). Les sciences économiques, de plus en
plus indifférentes à l'évolution des sciences de la nature et même des autres sciences sociales,
restèrent à l'écart de cette métamorphose de la vision scientifique de l'économie de la nature !
Malgré tout, la nécessité de réconcilier la société et la nature, I'économie et I'écologie, devint
l'un des thèmes majeurs de la "contre-culture" américaine.
En 1966, Kenneth Boulding publia The Economics of the ComingSpaceshipEarth
(L'économie du futur vaisseau spatial Terre). Ce petit texte révolutionnaire, qui fit le tour du
monde en quelques années, annonçait - à la suite de Paul Valéry - le temps du monde fini pour
les économistes ! Malheureusement, comme le releva Georgescu-Roegen, ce texte-phare
contenait une erreur à propos de la loi de I'entropie qui en fit l'un des véhicules de la nouvelle
mythologie éco-énergétiste. Boulding affirmait qu'heureusement il n'y avait pas de loi
d'entropie pour la matière ! En 1968, Herman Daly, élève de GeorgescuRoegen, publiait son
premier article hérétique: On economics as life science (L'économie comme science du
vivant). Il est aujourd'hui l'un des rares défenseurs de la perspective bioéconomique de son
ancien professeur.
La littérature écologique spécialisée abonde depuis longtemps en métaphores
économiques, au point que l'une des premières définitions de l'écologie n'est autre que
"l'économie de la nature" (3). La circulation des métaphores joue cependant dans les deux
sens: dès les années 60, plusieurs écologistes attirèrent l'attention sur l'étymologie commune
qui relie économie et écologie, mais aussi sur la hiérarchie entre écologie et économie: la
Noosphère (la sphère humaine) n'est pas au-dessus, mais dans la Biosphère. Comme on le
redécouvre de nos jours, cette problématique planétaire avait été esquissée dés les annces
1920 par Vladimir Vernadsky (4) (d'une manière très différente de celle, plus idéaliste,
développée par Edouard Le Roy et Pierre Teilhard de Chardin).
Depuis 1970, une littérature importante traite des interactions entre l'environnement naturel
et le développement économique. Mais il y a souvent plus de chaleur (polémique) que de
lumière (théorique) ! Il convient de revenir aux sources, en l'occurrence aux travaux
fondamentaux de Nicolas Georgescu-Roegen.
Le paradigme bioéconomique
Parmi les grands économistes (récompensés ou candidats au prix Nobel), trés rares sont
ceux qui proposèrent une réforme radicale de ladite science économique. Cette corporation
compte de brillants esprits peu orthodoxes, mais guère de dissidents du modèle de l'Occident !
Depuis ses débuts, I'économie politique ne manqua jamais de critiques, mais, contrairement à
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d'autres sciences, elle n'a jamais changé de paradigme fondamental. Ce constat se retrouve au
coeur de la critique développée par Georgescu-Roegen dès l'introduction de son premier
grand ouvrage Analytical Economics: Issues and Problems (1966), traduit en France sous le
titre La Science économique: ses problèmes et ses difficultés (Dunod, 1970).
Nicholas Georgescu-Roegen (né en Roumanie en 1906, docteur en statistique de
l'Université de Paris en 1930, émigré aux USA en 1948, où il fit une brillante carrière de
professeur d'économie) approfondit sa critique des fondements de l'analyse économique
occidentale et reformula, dans une perspective thermodynamique et biologique évolutionniste,
la description du processus économique et de ses relations avec l'environnement dans un
ouvrage encyclopédique très savant, The Entropy Law and the Economic Process (La loi de
l'entropie et le processus économique), publié en 1971 (Harvard University Press). Il s'agit
d'une ¦uvre capitale et pour la science occidentale en général et pour la science économique en
particulier.
Georgescu-Roegen a lui-même résumé sa thèse essentielle dans le texte d'une conférence
de 1970 intitulée "La loi de l'entropie et le problème économique " (publié sous le titre
"Economics and Entropy " dans The Ecologist, juillet 1972). Herman Daly a beaucoup fait
pour assurer à ce message subversif une certaine diffusion dans le monde anglophone. En
langue française, ce texte n'a pas eu la même fortune. On peut toutefois le trouver, avec deux
autres textes, dans un petit livre intitulé Demain la décroissance: entropie, écologie, économie
(5). Dans ce livre, Georgescu-Roegen expose avec une concision et une clarté remarquable
l'erreur fondamentale de la pensée économique occidentale: la science économique a été
construite dans le cadre du paradigme mécaniste (Newton-Laplace), autrement dit sur le
modèle de la science classique, au moment même où les bouleversantes découvertes de
l'évolution biologique (Darwin) et de la révolution thermodynamique (Carnot) avec sa
fameuse loi de l'entropie (Clausius, 1865), introduisent un autre paradigme, celui du devenir
de la nature, du temps irréversible, de l'évolution cosmique. Le XIXème siècle ne l'a pas
compris. Ce faisant, nous vivons encore, en économie, au XIXème siècle !
C'est fondamentalement le dogme mécaniste de la société industrielle occidentale qui est
I'erreur fatale dont les conséquences technologiques et économiques sont à la source de la
crise qui attend l'humanité lancée dans l'impasse écologique et sociale de la croissance
illimitée. Ce qu'il nous faut entreprendre, au niveau intellectuel, n'est donc pas une simple
réforme qui substituerait, par exemple, une comptabilité énergétique à la comptabilité
monétaire en vigueur, mais une refonte radicale de notre vision du processus économique.
Ceci afin d'intégrer le métabolisme global de l'humanité - avec ses extensions techniques -
dans l'environnement biosphérique limité de la planète Terre, "nature" issue de plusieurs
milliards d'années de coévolution de la Vie et de la Terre, en un mot de la Biosphère, dont
l'espèce humaine est momentanément l'héritière. En raison même de notre puissance, nous
nous retrouvons coresponsable de son évolution, c'est-à-dire du destin de la Terre.
A la suite de The Entropy Law and the Economic Process, Georgescu-Roegen publia un
troisième recueil où se mêlent discussions théoriques et applications pratiques: Energy and
Economic Myths (L'énergie et les mythes économiques) (New York, Pergamon Press, 1976),
ouvrage qui contient une importante préface autobiographique retracant les origines et
l'évolution de sa dissidence vis-à-vis du modèle de l'Occident.
Dans le premier chapitre, sont esquissées concrètement les implications bouleversantes de
son nouveau paradigme qu'il nomme désormais bioéconomique (6). Son franc-parler, sa
persévérance et sa critique implacable des sophismes soutenus par ses collègues de
l'establishment, rivés au dogme de la croissance illimitée, lui ont valu une fâcheuse réputation.
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En 1985,Georgescu-Roegen a même fini par claquer la porte de la prestigieuse American
Economic Association.
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Trente-cinq communications ont été présentées sur les "nouvelles approches à
l'épistémologie des sciences", sur les "relations interdisciplinaires entre les sciences sociales
et les sciences naturelles", sur "l'impact de la technologie sur la vie écologique et socio-
économique", sur "la bioéconomie et l'économie écologique". Les actes de cette première
conférence sont actuellement sous presse. Il n'existe pas, pour l'instant, de liens formels entre
l'E.A.B.S. et l'I.S.E.E., même si plusieurs chercheurs, à titre personnel, font le pont entre ces
deux nouvelles sociétés savantes qui visent à réconcilier économie et écologie.
A première vue, l'ambition &endash; peut-être démesurée - de cette réunion d"'experts" sur
le vaste et redoutable thème "Entropie et Bioéconomie" était à l'image de l'ampleur de la crise
que traverse la pensée économique contemporaine, et bien entendu l'économie tout court. Ce
qu'on peut aisément retenir au premier abord, c'est l'impression que l'aspect thermodynamique
du nouveau paradigme proposé par Georgescu-Roegen est relativement bien assimilé,
notamment par une nouvelle génération de chercheurs formés par l'écologie systémique, mais
que les aspects proprement "bio" (pas seulement bioénergétiques mais aussi évolutifs,
écologiques, biogéochimiques et biosphériques) restent encore relativement peu développés,
voire souvent mal compris.
Ce qui dérange sans doute le plus dans l'approche bioéconomique de Georgescu-Roegen,
comme d'ailleurs dans la fameuse théorie Gaïa, tout aussi controversée, c'est essentiellement,
je crois, la rupture avec le traditionnel point de vue anthropocentrique à courte vue qui
caractérise notre société. La découverte des "aspects bio-économiques de l'entropie"
représente sans doute, selon Georgescu-Roegen, une nouvelle humiliation pour notre orgueil,
une nouvelle blessure narcissique infligée à l'amour-propre de l'humanité par l'évolution de la
pensée scientifique.
Pour la nouvelle génération des bioéconomistes, Georgescu-Roegen représente le premier
économiste professionnel et pratiquement le seul (depuis Malthus) à poser sérieusement le
problème de l'économie de l'espèce humaine dans son contexte écologique global, c'est-à-dire
à l'échelle planétaire de la vie sur Terre. Kenneth Boulding a aussi proposé une semblable
réforme théorique pour "l'économie du nouveau vaisseau spatial Terre", mais, comme
Georgescu-Roegen l'a signalé, son application des principes de la thermodynamique à la
science économique laisse à désirer et contient en fait une grave illusion sur le recyclage,
hélas partagée par de nombreux écologistes qui croient pouvoir assimiler le rôle de la matière
dans le processus économique et le cycle des éléments chimiques dans la nature. La
bioéconomie de Georgescu-Roegen se situe dans une "problématique de l'évolution" (au sens
de François Meyer) qui tient compte de la spécificité de l'évolution technique de l'espèce
humaine.
Pour tenter de saisir la signification de cette première conférence internationale, il convient
de reconnaître que, d'une manière générale, la visibilité de l'oeuvre de Georgescu-Roegen
(souvent maladroitement interprétée ou vulgarisée) reste encore très faible, non seulement
dans le grand public et les milieux politiques et économiques, cela va sans dire, mais
également dans les milieux scientifiques et académiques. Cependant, et précisément parce
qu'elle est occultée, pour ne pas dire censurée par "les multinationales de la pensée" (Michel
Serres), l'oeuvre révolutionnaire de Georgescu-Roegen intéresse et interpelle de plus en plus
tous les "dissidents" du modèle dominant de l'Occident. La conférence de Rome a démontré
que l'audience de ses thèses s'étend désormais à tous les continents, tous représentés à Rome.
Inachevée, dispersée, immense, encyclopédique, son oeuvre n'est pas d'un accès facile. Il
faut un certain temps pour la repérer dans son ensemble, la lire attentivement la comprendre et
l'assimiler. Il ne faut sans doute pas trop s'étonner si cette révolution bioéconomique, en tant
que nouvelle vision planétaire du développement économique de l'humanité, n'est pas encore
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une référence des grands débats politiques sur l'environnement et le développement. Pourtant,
Georgescu-Roegen était à la conférence de Stockholm sur l'environnement en juin 1972.
A propos de Rio 92 et du fameux "rapport Brundtland", la conférence de Rome a pris
connaissance d'un texte de Georgescu-Roegen dans lequel on trouve une critique virulente de
la nouvelle doctrine internationale du sustainable development: une "charmante berceuse",
écrit Georgescu-Roegen! Il est clair que la plupart des gens, à commencer par les politiciens
et les économistes orthodoxes, y compris de nombreux "experts de l'environnement",
interprètent le sustainable development comme la nouvelle formule magique non seulement
du "développement écologiquement soutenable" mais encore - alors que c'est très différent -
de la "croissance durable". Plusieurs communications présentées à Rome furent consacrées à
ce concept de "soutenabilité", qui préoccupe depuis longtemps Georgescu-Roegen et qui est
loin d'être purement académique.
Sur ce point, l'économiste américain Herman Daly (né en 1938), ancien élève de
Georgescu-Roegen, critiqué par son maître au début des années 70 pour son plaidoyer en
faveur de "l'état stationnaire" comme alternative à la croissance, représente aujourd'hui un
point de vue bioéconomique d'autant plus remarquable qu'il est devenu un conseiller de la
Banque mondiale, membre de son nouveau département "Environnement". Daly a le mérite
aujourd'hui de dire très clairement, en suivant l'enseignement de Georgescu-Roegen, qu'il ne
faut pas confondre croissance et développement, et qu'il ne peut plus y avoir, à l'échelle
écologique globale du "monde fini" de la Biosphère, de croissance mondiale durable (7).
Herman Daly, dont le dernier livre est écrit en collaboration avec le théologien John B. Cobb
(8), est sans doute l'économiste qui contribue le plus efficacement à la diffusion du nouveau
"modèle économique" reliant l'approche bioéconomique de Georgescu-Roegen avec l'essor
récent de la conscience et de la science du système Terre comme Biosphère (9).
Il faut se rappeler que la distinction entre croissance et développement avait été établie par
Joseph A. Schumpeter (1883-1950), le maître de Georgescu-Roegen à Harvard (en 1934-36).
La croissance, c'est produire plus; le développement, c'est produire autrement. La pensée de
Schumpeter, longtemps négligée, retrouve de nos jours un spectaculaire regain de faveur.
Georgescu-Roegen s'est toujours voulu le seul authentique disciple de Schumpeter ! Dans sa
perspective bioéconomique, la croissance économique (et démographique) mondiale doit non
seulement être stabilisée, mais inversée, autrement dit "Demain la décroissance", si l'humanité
veut sauvegarder durablement l'habitabilité de la Biosphère du Quaternaire qui a vu
l'apparition et l'expansion du "phénomène humain" sur le globe.
Dans cette perspective, il est clair que l'économie mondiale doit nécessairement respecter
certaines limites écologiques globales liées à la capacité de charge des écosystèmes, à la
productivité primaire qui dépend de la photosynthèse de la végétation, à l'intégrité de la
biodiversité, à la stabilité des cycles biogéochimiques, à l'équilibre du système climatique du
globe, en somme respecter la santé, la stabilité dynamique (l'homéostasie) du très complexe
système géophysiologique de la Biosphère (au sens de Vernadsky) que James Lovelock et
Lynn Margulis nomment Gaïa. Le dernier livre de Lovelock s'intitule (en anglais) La science
pratique de la médecine planétaire (paru en français sous le titre Gaïa, comment soigner une
Terre malade ?, Ed. Robert Laffont, 1992). D'une manière similaire et convergente, on
pourrait dire que la bioéconomie est la science pratique de l'économie planétaire. Ajoutons
que les similitudes de pensée entre Lovelock et Georgescu-Roegen à propos de la vie et de
l'entropie, de la coévolution entre le vivant et l'environnement, qui puisent en fait aux mêmes
sources scientifiques, sont tout à fait remarquables.
Pour l'école bioéconomique, la pensée économique doit retrouver son inspiration première,
qui se situait historiquement au voisinage des sciences de la vie, de la physiologie et de
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l'agronomie notamment. Quesnay, le père de la découverte du "circuit économique", était
médecin et les physiocrates (qui considéraient, au 18ème siècle, l'agriculture comme la seule
source de la richesse) utilisèrent explicitement l'analogie de la circulation du sang dans le
microcosme animal, associée dans la cosmologie baroque à la circulation de l'eau dans le
macrocosme terrestre. Au siècle des Lumières, "le système de la Terre" du docteur James
Hutton illustre bien cette vision organique, cyclique et stable, de la "machine du monde". Le
mot machine signifiant en l'occurrence tout aussi bien l'organisme. Significativement, James
Lovelock, le père spirituel de la théorie Gaïa, qui possède aussi une formation médicale
comme le géologue Hutton, réactive de nos jours cette tradition en parlant de
"géophysiologie" (10).
Rappelons que le processus économique, surtout avec l'industrialisation, n'est pas
seulement métabolique, au sens physiologique et biochimique du terme, il est aussi
entropique, dissipatif, évolutif et historique, précisément à cause de la Loi de l'Entropie, c'est-
à-dire de la dégradation (11) inhérente aux transformations thermodynamiques irréversibles
qui s'opèrent entre le système productif de la société et la géochimie de l'environnement, en
l'occurrence les ressources naturelles extraites de la lithosphère, c'est-à-dire l'énergie (les
combustibles fossiles surtout) et la matière utilisable (les minéraux utiles), transformées,
utilisées, usées et finalement rejetées dans notre environnement terrestre limité. L'épuisement
irrévocable des ressources minéralogiques, la pollution et la dégradation de la Biosphère,
s'éclairent d'une manière frappante à la lumière du deuxième principe de la thermodynamique.
Il nous reste à comprendre que l'extraordinaire développement économique de l'Occident a
provoqué une véritable rupture socio-écologique, ce que j'ai proposé d'appeler la révolution
thermo-industrielle (dont Sadi Carnot est, en avance sur son temps, le prophète incompris).
Nous n'en sommes pas encore sortis. Nous ne l'avons pas encore bien compris.
(1) J. Lovelock, Les Ages de Gaïa, (1998), traduction française, Paris, Robert Laffond, 1990.
(2) J. Grinevald "La révolution camotienne : thermodynamique, économie et idéologie", Revue européenne
des sciences sociales, 1976, 36, pp. 39-79 ; "Les sens bioéconomique du développement humain : l'affaire
Georgescu-Roegen", revue européenne des sciences sociales, 1980, 51, pp. 59-75 ; voir aussi Entropie, numéro
hors série "Thermodynamique et sciences de l'homme", 1982.
(3) Voir Donald Woster, Les pionniers de l'écologie. Une histoire des idées écologiques, tad. de l'Anglais ,
Paris, sang de la terre, 1992, 412p.
(4) J. Grinevald, "L'aspect thanatocratique du génie de l'Occident et son rôle dans l'histoire humaine de la
biosphère", Revue européenne des sciences sociales, 1991, 91, pp. 45-64.
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(5) Nicholas Georgescu-Roegen, Demain la décroissance : entropie, écologie, économie, préface et
traduction d'Ivo Rens et Jacques Grinevald, Lausanne, Favre, 1979, 157 p. Nouvelle édition revue et augmentée
en préparation (Editions Sang de la terre).
(6) J. Grinevald, "La révolution bioéconomique de Ncholas Georgescu-Roegen", Stratégies énergétique,
biosphère et société, octobre 1992, PP. 23-34.
(7) Herman E. Daly, " Il n'y a pas de croissance durable", Silence, décembre 1991.
(8) Herman Daly and John B. Cobb, For the Common Good : Redirecting the Economy towards Community
, the environnement and a sustainable future, Boston, Beacon, 1989, 482 p. Edition anglaise préfacée par Paul
Ekins, Londres, Green Print, 1990.
(9) Voir aussi Robert J.A. Goodland et Herman Daly, "Les instruments requis", chap. 13 in C. Mungall et
D.C. Mc Laren, eds., La Terre en péril : métamorphose d'une planète, publié pour la société royale du Canada,
Ottawa, 1990, pp. 295-309.
(10) J. Grinevald, "Le système de la Terre de James Hutton à James Lovelock", La Quinzaine Littéraire, août
1991, 583, no spécial "La nature" pp. 25-26 ; et "Europe and the Biosphere's global ecology", in sara Parkin,
ed., Green Light on Europe, Londres, Heretic Books, 1991, pp. 21-37.
(11) Voir Bernard Brunhes, La dégradation de l'énergie, (1908) Flammarion, 1991 .
(12) Bernand de Jouvenel, "De l'Economie politique à l'écologie politique" (Bulletin S.E.D.E.I.S., 1er mars
1957), republié dans son livre La civilisation puissance, Paris, Fayard, 1976, chap.6. Voir aussi son livre
Arcadie: Essais sur le mieux vivre, Paris, Futuribles, 1968.
(13) Significativement, Georgescu-Roegen a adapté le point de vue longtemps hérétique du biologiste
Richard Goldschmidt (1878-1958) qui distinguait la microévolution a la macroévolution, cette dernière
impliquant l'apparition de nouveautés discontinues, macro-mutations, qui ressemblent à des "monstres
prometteurs". Georgescu-Roegen crédite J. Schumpeter (1935) d'une vision qui anticipe la thèse de 1940 de R.
Goldschmidt, récemment réévaluée. Voir Stephen Jay Gould, introduction à Richard Goldschmidt, "The Uses of
heresy" The Material Basis of Evolution, New Haven, Yale University Press, (1940), rééd. 1982.
(14) Contrairement à la plupart de ses confrères économistes, Georgescu-Roegen (voir Demain la
décroissance) a soutenu la pertinence du rapport Meadows sur "les limites à la croissance" (1972) le critiquant
seulement sur certains points mineurs, refusant surtout l'idée (partagée alors par Daly) que le salut écologique
résidait dans l'état stationnaire. Voir aussi Armand Petitjean, ed., Quelles limites ? Le Cub de Rome répond,
Paris, Seuil, 1974.
(15) Lynn White, jr., "Les racines historiques de notre crise écologique", traduction et présentation de
Jacques Grinevald, Paris, Sang de la terre, 1993.
La thermodynamique s'est développée à partir d'un mémoire sur la puissance motrice des
machines à feu dû à l'ingénieur français Sadi Carnot (1824). Elle a mis en lumière, entre
autres choses, tout d'abord le fait que l'homme ne peut utiliser qu'une forme particulière
d'énergie. Dès lors, l'énergie se divise en énergie utilisable ou libre, qui peut être transformée
en travail mécanique, et en énergie inutilisable ou liée, qui ne peut pas être ainsi transformée.
Il est clair que la division de l'énergie selon ce critère est une distinction anthropomorphique à
nulle autre pareille en science.
Cette distinction est étroitement lice à un autre concept spécifiquement thermodynamique,
celui d'entropie. Ce concept est si complexe qu'un spécialiste a été jusqu'à dire qu"' il n'est pas
facilement compris par les physiciens eux-mêmes". Cependant, pour notre propos immédiat,
nous pouvons nous satisfaire de la simple définition de l'entropie comme un indice de la
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quantité d'énergie inutilisable contenue dans un système thermodynamique donné à un
moment donné de son évolution.
L'énergie, indépendamment de sa qualité, est gouvernée par une loi stricte de conservation,
le premier principe de la thermodynamique, qui est formellement identique à la conservation
de l'énergie mécanique. Et puisque le travail est l'une des multiples formes de l'énergie, cette
loi démasque le mythe du mouvement perpétuel de première espèce. Elle ne tient cependant
pas compte de la distinction entre énergie utilisable et énergie inutilisable; en soi, cette loi
n'exclut pas la possibilité qu'une quantité de travail puisse être transformée en chaleur ni que
cette chaleur soit reconvertie dans la quantité initiale de travail. Le premier principe de la
thermodynamique suppose donc que tout processus puisse avoir lieu dans un sens ou dans un
autre, de telle sorte que le système revienne à son état initial, sans laisser aucune trace de ce
qui est advenu. Avec cette seule loi, nous sommes toujours dans la mécanique, non dans le
domaine des phénomènes réels qui, sans aucun doute, comprennent le processus économique.
L'opposition irréductible entre la mécanique et la thermodynamique provient du deuxième
principe, la loi de l'entropie. La plus ancienne de ses multiples formulations est aussi la plus
limpide pour le profane: "La chaleur ne s'écoule d'elle-même que du corps le plus chaud vers
le corps le plus froid, jamais en sens inverse" . Une formulation plus complexe mais
équivalente dit que l'entropie d'un système clos augmente continuellement (et
irrévocablement) vers un maximum; c'est à dire que l'énergie utilisable est continuellement
transformée en énergie inutilisable jusqu'à ce qu'elle disparaisse complètement.
En gros, il s'agit de quelque chose de relativement simple: toutes les formes d'énergie sont
graduellement transformées en chaleur et la chaleur en fin de compte devient si diffuse que
l'homme ne peut plus l'utiliser. En effet, une découverte qui remonte à Camot est qu'aucune
machine à vapeur ne peut fournir de travail si la même température, aussi élevée soit-elle,
règne dans la chaudière et le condenseur. Pour être utilisable, l'énergie doit être répartie de
façon inégale: l'énergie qui est complètement dissipée n'est plus utilisable. L'illustration
classique est la grande quantité de chaleur dissipée dans l'eau de l'océan, qu'aucun navire ne
peut utiliser. Bien que les bateaux naviguent à sa surface, ils ont besoin d'une énergie
utilisable, soit l'énergie cinétique contenue dans le vent, soit l'énergie chimique ou nucléaire
concentrée dans les combustibles. Nous pouvons voir pourquoi l'entropie a fini par être
considérée aussi comme une mesure de désordre (de la dissipation) non seulement de l'énergie
mais encore de la matière, et pourquoi la loi de l'entropie, sous sa forme actuelle, stipule que
la matière également est soumise à une dissipation irrévocable.
(Extraits du livre Demain la décroissance de N. Georgescu-Roegen)
De la thermodynamique à la bioéconomie
De nos jours, rares sont ceux qui professeraient ouvertement une croyance en l'immortalité
de l'humanité. Néanmoins, beaucoup d'entre nous préfèrent ne pas exclure cette possibilité.
Pour cela, nous nous efforçons de contester tout facteur qui pourrait limiter la vie de
l'humanité. L'idée qui rencontre naturellement la plus grande adhésion est celle du caractère
virtuellement inépuisable de la dot entropique de l'humanité en raison surtout de la puissance
intrinsèque de l'homme à vaincre d'une manière ou d'une autre la loi de l'entropie.
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Il y a (...) l'argument simpliste qui prétend que les lois sur lesquelles nous fondons la
finitude des ressources accessibles seront réfutées à leur tour, comme cela est arrivé à
plusieurs lois naturelles. La difficulté de cet argument historique, c'est que l'histoire prouve,
avec même une plus grande force, d'une part que, dans un espace fini, il ne peut y avoir
qu'une quantité finie de basse entropie et, d'autre part, que la basse entropie dégénère
continuellement et irrévocablement.(... )
Le processus économique, comme tout autre processus du vivant, est irréversible et l'est
irrévocablement; par conséquent, on ne peut en rendre compte en termes mécaniques
seulement. C'est la thermodynamique, avec sa loi de l'entropie, qui reconnaît la distinction
qualitative, que les économistes auraient dû faire dès le début, entre les inputs des ressources
de valeur (basse entropie) et les déchets sans valeur (haute entropie). Le paradoxe soulevé par
cette réflexion, à savoir que tout le processus économique consiste à transformer de la matière
et de l'énergie utilisables en déchets, est ainsi résolu, facilement et de façon instructive. Cela
nous force à reconnaître que le produit réel du processus économique (ou même, sous cet
angle, celui de tout processus vivant) n'est pas le flux matériel de déchets, mais le flux
immatériel toujours mystérieux de la joie de vivre. Faute de cela, on s'interdit la
compréhension des phénomènes du vivant.(... )
Pour les économistes, il est essentiel de reconnaître que la loi de l'entropie est la racine de
la rareté économique. Si cette loi n'existait pas, nous pourrions réutiliser l'énergie d'un
morceau de charbon à volonté, en le transformant en chaleur, cette chaleur en travail, et ce
travail à nouveau en chaleur. Les moteurs, les habitations et même les organismes (si tant est
qu'ils puissent alors exister) ne s'épuiseraient jamais non plus.(...) Dans un tel monde
imaginaire, purement mécanique, il n'y aurait pas de véritable rareté de I'énergie et des
matières premières. Une population aussi vaste que le permettrait l'étendue de notre globe
pourrait en effet vivre éternellement.(...) La véritable défense de l'environnement doit être
centrée sur le taux global d'épuisement des ressources et sur le taux de pollution qui en
découle.(...)
L'activité économique de n'importe quelle génération n'est pas sans influer sur celle des
générations à venir: les ressources terrestres en énergie et en matériaux sont irrévocablement
dégradées et les effets nocifs de la pollution sur l'environnement s'accumulent. Par
conséquent, l'un des principaux problèmes écologiques posés à l'humanité est celui des
rapports entre la qualité de la vie d'une génération à l'autre et plus particulièrement celui de la
dot de l'humanité entre toutes les générations. La science économique ne peut même pas
songer à traiter ce problème. Son objet, comme cela a souvent été expliqué, est
l'administration des ressources rares; mais, pour être plus exact, nous devrions ajouter que
cette administration ne concerne qu'une seule génération .
(Extraits du livre Demain la décroissance de N. Georgescu-Roegen)
Le globe terrestre auquel l'espèce humaine est attachée flotte, pour ainsi dire, dans un
réservoir cosmique libre qui pourrait bien être infini. Mais l'homme ne peut avoir accès à
toute cette fantastique réserve d'énergie libre non plus qu'à toutes les formes possibles de cette
dernière. L'homme ne peut, par exemple, puiser directement dans l'immense énergie
thermonucléaire du soleil. Le plus grave obstacle (valable aussi pour l'usage industriel de la
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bombe à hydrogène) réside dans le fait qu'aucun récipient matériel ne peut résister à la
température de réactions thermonucléaires massives. De telles réactions ne peuvent avoir lieu
que dans un espace libre.
L'énergie libre à laquelle l'homme peut avoir accès vient de deux sources distinctes. La
première d'entre elles est un stock, le stock d'énergie libre des dépôts minéraux situés dans les
entrailles de la terre. La seconde est un flux, le flux du rayonnement solaire intercepté par la
terre. Il convient de bien relever plusieurs différences entre ces deux sources. L'homme a une
maîtrise presque complète de la dot terrestre: il serait même concevable qu'il l'épuisât en une
seule année. Mais l'homme n'a pas le contrôle du flux du rayonnement solaire pour aucune fin
pratique. Il ne peut pas davantage utiliser maintenant le flux à venir. Une autre asymétrie entre
les deux sources réside dans leurs rôles spécifiques. Seule la source terrestre nous fournit les
matériaux de basse entropie avec lesquels nous fabriquons nos biens les plus importants. En
revanche, le rayonnement solaire est source première de toute vie sur terre qui dépend de la
photosynthèse chlorophyllienne. Enfin, le stock terrestre est une piètre source au regard de
celle constituée par le soleil. Selon toute probabilité, la vie active du soleil, -c'est-à-dire la
période pendant laquelle la terre recevra un flux d'énergie solaire d'une intensité appréciable-
durera encore quelque cinq milliards d'années. Mais, aussi incroyable que cela puisse paraître,
le stock d'énergie terrestre tout entier ne pourrait fournir que quelques jours de lumière
solaire.
(Extraits du livre Demain la décroissance de N. Georgescu-Roegen)
Un programme bioéconomique
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C'est cette manie de la croissance que John Stuart Mill et les tenants modernes de l'état stable
veulent arrêter. Mais ils ont raisonné un peu comme si la négation de la croissance devait
déboucher sur un état stable. Probablement, étaient-ils empéchés, en tant qu'économistes, de
penser aussi à un état de décroissance. Or, il vaut la peine de relever que la plupart des
arguments en faveur de l'état stable militent mieux encore en faveur de cet autre état.
Comme Daly lui-même le reconnaît, la thèse de l'état stable ne nous apprend rien ni sur
l'importance de la population ni sur le niveau de vie. En revanche, une analyse
thermodynamique fait encore ressortir que la grandeur souhaitable de la population est celle
que pourrait nourrir une agriculture exclusivement organique.
Néanmoins, la thèse de John Stuart Mill nous donne une grande leçon: "La lutte pour la
réussite... le piétinement, l'écrasement, le coudoiement et l'encombrement qui caractérisent la
vie sociale actuelle", pour reprendre ses propres termes, devraient prendre fin.
Pour réaliser ce rêve, nous pourrions commencer avec un programme bioéconomique
minimal qui devrait prendre en considération non seulement le sort de nos contemporains,
mais encore celui des générations à venir. Trop longtemps les économistes ont prêché en
faveur de la maximisation de nos propres profits. Il est grand temps que l'on sache que la
conduite la plus rationnelle consiste à minimiser les rejets. Toute pièce d'armement comme
toute grosse voiture signifie moins de nourriture pour ceux qui aujourd'hui ont faim et moins
de charrues pour certaines générations à venir (quelque éloignées qu'elles soient) d'êtres
humains semblables à nous-mêmes.
Ce dont le monde a le plus besoin, c'est d'une nouvelle éthique. Si nos valeurs sont justes,
tout le reste - prix, production, distribution et même pollution - doit être juste. Au
commencement, l'homme s'est efforcé (du moins dans une certaine mesure) d'observer le
commandement: "Tu ne tueras point"; plus tard, "Tu aimeras ton prochain comme toi-même".
Voici le commandement de cette ère-ci: "Tu aimeras ton espèce comme toi-même".
Malgré tout, ce commandement lui-même ne saurait mettre fin à la lutte que l'humanité
mène contre l'environnement et contre elle-même. Le devoir des universitaires est de
contribuer à atténuer cette lutte et non de tromper les autres avec des idées qui échappent au
pouvoir de la science des hommes. Avec humilité, telle est la responsabilité qu'enseigne la
bioéthique de Van Reusselaer-Potter.
(Extraits du livre Demain la décroissance de N. Georgescu-Roegen)
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A la conquête des biens relationnels
Les théories économiques ont oublié que les ressources sont limitées. Pour éviter une
chute économique prévisible, il faut développer des activités peu coûteuses en matériaux
et en énergie, c'est le cas de toutes les activités relationnelles.
Georgescu-Roegen, le père de la bioéconomie, a été le premier à présenter la décroissance
comme une conséquence inévitable des limites imposées par les lois de la nature (Georgescu-
Roegen, 1979). Si l'on veut saisir pour quelles raisons l'approche traditionnelle à la croissance
économique, théorisée par les économistes néoclassiques et diffusée par les défenseurs de la
globalisation et de la pensée unique, n'est pas soutenable, il faut partir de la critique de
Georgescu-Roegen. Cette dernière s'articule en deux points, j'y ajouterai ma conclusion en
proposant un parcours vers une économie soutenable (Bonaïuti, 2001).
La théorie traditionnelle de la croissance est basée sur une fonction qui affirme que la
production (Q) est directement fonction de trois données : la quantité de travail (L), le stock
de capital (K) et les ressources naturelles disponibles (R). Selon Solow/Stiglitz,
Q = Ka Rb Lc avec a+ b+ c = 1.
Cela veut dire que la production croît parallèlement à la croissance de chacune des trois
données. Elle admet surtout que l'on peut produire n'importe quelle quantité de produit en
réduisant à volonté les ressources naturelles R, à condition qu'augmente suffisamment le stock
de capital K.
En d'autres termes, la théorie néoclassique prône une parfaite substitutivité entre les
ressources naturelles et le capital fabriqué par l'homme. Affirmation qui est à la base de la
définition néoclassique de développement soutenable. Cela signifie, comme l'a soutenu
Solow, qu'"il n'y a en principe aucun problème, le monde peut, en effet, aller de l'avant sans
ressources naturelles" (Solow, 1974, p.11). On peut démontrer toutefois que cette affirmation
n'est pas conforme avec les lois de la thermodynamique. Si, et les néoclassiques l'affirment, la
fonction de production n'est qu'une recette, Solow et Stiglitz assurent que l'on pourra, avec
une moindre quantité de farine faire une pizza plus grande en la cuisant dans un four plus
grand (ou avec deux cuisiniers au lieu d'un). Cette formule, de toute évidence, ne respecte pas
l'équilibre des matériaux : une lecture diverse de la loi première de la thermodynamique.
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Je ne veux pas nier qu'il s'agit là d'un phénomène significatif. Toutefois la théorie
bioéconomique apporte de fortes objections sur ce point.
Il est certain que le secteur des technologies informatiques et plus généralement les
secteurs impliqués dans la new economy sont en mesure de produire du revenu avec un
moindre emploi de ressources naturelles. Malgré cela, nous nous demandons jusqu'à quel
point les nouvelles technologies sont des substituts, ne représentent-elles pas plutôt des
compléments aux technologies traditionnelles ? En d'autres termes, un plus grand nombre de
sociétés de logiciels ou de consultants financiers impliquera-t-il forcément une diminution de
la production de voitures ou d'énergie électrique ? Alors que la consommation de nombreuses
ressources par unité de produit a effectivement diminué dans les pays les plus avancés, la
consommation absolue de nombreuses ressources-clé continue à augmenter. Voici quelques
données qui éclairciront ce point :
"Une unité est produite aujourd'hui avec moins d'énergie qu'il n'en fallait dans les années
soixante-dix. La consommation d'énergie (mesurée comme énergie par unité) a diminué de
25% (moyenne de l'OCDE) dans les pays de l'OCDE de 1970 à 1988. Mais cette diminution
de la consommation d'énergie n'a pas mené à une réduction de l'utilisation totale d'énergie.
L'utilisation totale d'énergie a augmenté de 30% pendant la même période" (Biswanger, 1993,
p.227).
Même si l'augmentation de la consommation absolue est due en partie à la croissance de la
population, le modèle fonds/flux de Georgescu-Roegen nous suggère une intéressante
interprétation de ce phénomène. Les nouvelles technologies demandent, comme toute forme
de capital (fond), un flux de ressources pour être maintenu "dans des conditions d'efficience".
Mais, peut-on se demander, qu'est-ce que la production de capital au contenu technologique
élevé (qui est aussi et surtout un capital humain) demande en termes de ressources pour son
propre maintien ? Il est fort probable qu'un ingénieur occidental, employé dans une société
produisant des ordinateurs utilise directement moins de capital naturel que n'en utilise un
travailleur indien employé dans un établissement pour la production de colorants. Toutefois
combien de capital naturel demande la production sociale d'un ingénieur, et des technologies
informatiques en général ? Peut-on produire des ordinateurs sans se rendre en voiture à son
travail ou sans disposer d'une maison pourvue de tous les conforts ? Les infrastructures et les
institutions nécessaires aux démocraties avancées promotrices d'innovations technologiques
ne demandent-elles pas, elles aussi, un montant significatif de capital manufacturé, humain et
naturel pour pouvoir s'auto-maintenir ? De plus, peut-on imaginer que les pays moins avancés
puissent arriver à utiliser les nouvelles technologies (si tant est qu'ils y parviennent) sans
passer par une phase prolongée d'industrialisation ?
Autrement dit la production de technologie avancée implique un flot continu d'inputs
provenant des processus de transformation de type traditionnel, qui demandent à leur tour des
quantités croissantes de ressources naturelles. Enfin, même si le progrès technologique peut
effectivement réduire les quantités d'énergie employées dans certains secteurs (information,
services) il est fort improbable que ce processus puisse être étendu à tous les secteurs de
production et encore moins au niveau global.
Pour conclure, la critique de Georgescu-Roegen démontre, d'une part, qu'il n'est pas
possible de faire abstraction des ressources naturelles (en les remplaçant par du capital produit
par l'homme), d'autre part que le progrès technologique considéré dans son ensemble, ne
comporte pas une réduction de l'impact sur les écosystèmes, mais bien au contraire une
augmentation de la consommation absolue des ressources. Il faudra donc miser sur une autre
voie.
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Il nous faut rappeler que lorsqu'on aborde le rapport décroissance/écosystèmes, Georgescu-
Roegen considère la production en termes rigoureusement physiques alors que les
économistes néoclassiques se réfèrent à la production en termes de valeur. La valeur implique
les prix et ces derniers l'utilité associée à des biens et services déterminés. On peut (et j'ose
dire l'on doit) critiquer les prémisses utilitaristes sur lesquelles se fonde la théorie
néoclassique mais il faut aussi être conscient du fait que considérer la production en termes de
valeur porte la question sur un plan totalement différent. Alors que Georgescu-Roegen se
réfère aux possibilités de substitution entre ressources naturelles et technologie pour produire
le même bien (par exemple une voiture) les auteurs néoclassiques se réfèrent aux possibilités
de substitution qui se présentent pour produire un niveau d'aisance déterminé. Il est évident
que l'on peut obtenir le même service (utilité) que l'on se déplace à cheval ou en automobile
mais le déploiement de ressources naturelles et de technologie ne sera pas le même. Lorsque
Ayres affirme que "in the distant future the economic system need not to produce signifiant
amount of goods at all" [A long terme, le système économique n'aura plus besoin de produire
de biens de consommation du tout], il va sans dire qu'il raisonne "en termes d'utilité et non de
production physique constante". Ayres reconnaît à juste titre que sans cette précision la
critique de Georgescu-Roegen à la théorie néoclassique serait "dévastatrice".
Les lois de la thermodynamique et en particulier la loi de l'entropie nous enseignent que la
décroissance de la production est inévitable en termes physiques. Cela ne veut pas dire et ne
doit pas nous porter à croire que ceci implique nécessairement une décroissance du produit
mondial brut ou encore moins du bonheur des personnes. Se faire le champion de la
décroissance &emdash; en termes de quantités physiques produites, risque de passer pour une
euthanasie du système productif privant de la sorte la voie de l'économie soutenable d'un
consensus nécessaire.
Le projet d'une économie soutenable requiert plutôt une révision profonde des préférences
et de la façon de concevoir la production de la valeur économique. Elle doit produire des
revenus tout en utilisant moins de matière et d'énergie. En effet une politique écologique
basée uniquement sur une forte réduction de la consommation créerait (au-delà d'un probable
échec final), vu la distribution actuelle des préférences, une forte réduction de la demande
globale et donc une augmentation importante du chômage et du malaise social. (J'essaie
quelquefois d'imaginer ce qui adviendrait si l'Occident s'adaptait soudainement au niveau de
la consommation moyenne que suggèrent mes amis critiques envers la consommation. Cela
serait une bénédiction pour les écosystèmes mais une catastrophe pour les revenus et pour
l'emploi).
Il nous faut donc miser sur une distribution différente des préférences afin qu'à la
décroissance des quantités physiques produites ne corresponde pas nécessairement une
décroissance de la valeur de la production. Cela implique évidemment une transformation
profonde de l'imaginaire économique et productif. Je me limiterai dans ce qui va suivre à
indiquer un parcours possible vers cette transformation.
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Dans les sociétés avancées, il y a une demande spécifique de qualité de la vie. Mais cette
demande ne peut être satisfaite à travers la production d'une plus grande quantité de biens
traditionnels" (Zamagni, 1998). C'est plutôt une demande d'attention, de soins, de
connaissances, de participation, de nouveaux espaces de liberté, de spiritualité. La production
de ce type de biens comporte la dégradation de quantités fort modestes de matière/énergie. Ils
peuvent en tout cas soutenir en perspective une part importante de la production future en
termes de valeur. Dans les pays moins avancés cela signifie avant tout éviter la destruction
des liens sociaux, des réseaux néo-claniques (Latouche, 1991) au nom d'un développement
qui ne pourra jamais, pour des raisons écologiques et économiques, assumer les
caractéristiques du développement occidental.
De nombreux services fournis généralement par des structures publiques ou privées
pourront dans le futur se développer dans le cadre de l'économie civile : il suffit de penser au
secteur de la connaissance/information (école, centres de formation universitaire,
professionnelle, cinéma, télévision, radio, livres, édition). On peut sous certaines conditions y
faire entrer les services touristiques, hôteliers, et la restauration. Le lien entre
l'écologiquement soutenable et l'économiquement et socialement soutenable n'a jamais été
aussi clair. L'expansion de l'économie civile à travers la production de biens relationnels crée
non seulement une valeur économique là où l'on peut réduire au minimum la dégradation de
la matière/énergie mais constitue aussi une voie puissante vers la réalisation d'une économie
juste, réduisant l'accumulation des profits et donc l'inégalité sociale et le chômage : la
décroissance matérielle sera une croissance relationnelle sociale et spirituelle ou ne sera pas.
Mauro Bonaïuti
Université de Modène (Italie)
Bibliographie
Binswanger M., (1993), From microscopic to macroscopic theories : entropic aspects of
ecological and economic processes, in Ecological Economics,8 , pp. 209-234.
Bonaïuti, M. (2001), La teoria bioeconomica. La nuova economia di Nicholas Georgescu-
Roegen, Carocci, Roma.
Georgescu-Roegen, (1979), Demain la décroissance, Lausanne et Paris, Editions Pierre-
Marcel Favre. Deuxième éd., Sang de la terre, Paris, 1995.
Latouche S. (1991), La planète des naufragés. Essai sur l'après-développement, La
Découverte, Paris.
Solow R.M., (1974), Intergenerational Equity and Exaustible Resources. Review of
Economic Studies.
Zamagni, S., (Ed.), (1998), Il non profit come economia civile, Il Mulino, Bologna.
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Point d'efficacité sans sobriété
Mieux vaut débondir que rebondir
Services ultra-performants, «hyper-voitures» légères et peu polluantes, lampes
économes, mini-ordinateurs, mini-caméras vidéo, éoliennes et capteurs solaires, matériaux
ultra résistants, on ne compte plus les innovations qui permettent de consommer toujours
moins de matière et d'énergie pour chaque service rendu. De nombreux experts
considèrent ainsi que la «cure d'efficacité» sera la solution à tous les problèmes
écologiques. Une seule malchance jusqu'à présent : il semble que les baisses d'impacts et
de pollution attendues soient systématiquement anéanties par l'augmentation des
transports, du chauffage, des surfaces d'habitation, de la climatisation, des importations
de produits exotiques, des besoins et de la consommation en général...
Mauvaise chance diront certains. On a longtemps cru que le niveau de consommation était
indépendant de l'efficacité. Pourtant, un concept qui prend de l'importance récemment (1),
«l'effet rebond», nous apprend que l'efficacité et le progrès technologique sont
fondamentalement liés à une augmentation de la consommation. Les voitures économes nous
permettent d'aller plus loin pour le même prix ; les transports rapides nous libèrent du temps
pour avaler toujours plus de kilomètres ; les produits électroniques de tailles réduites nous
permettent d'en offrir à chaque membre de la famille (2) ; le développement du solaire et de
l'éolien même permettent d'augmenter toujours plus notre consommation d'énergie malgré la
raréfaction de certaines ressources. En résumé, les industries et les services toujours plus
efficaces nous permettent de consommer toujours plus.
Bien sûr, nombre de ces développements sont primordiaux et sont potentiellement de
grandes avancées écologiques, et il ne s'agit pas ici de dénigrer tout effort pour plus
d'efficacité. Mais, il importe de se rendre compte, pour supprimer cet effet, des liens qui
existent avec l'accroissement de la consommation en général. Le problème n'est pas
l'efficacité et les efforts pour réduire les impacts pour chaque produit ou service, mais le fait
qu'ils soient trop souvent réalisés dans le contexte d'une volonté d'accroissement de la
consommation, pour vendre plus ou pour les soi-disant bienfaits d'une économie de
croissance.
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soutiennent par leurs discours ou par leur politique continue d'être la raison principale de
l'accroissement des problèmes écologiques. Nos politiciens et experts seraient-ils donc atteints
de schizophrénie lorsqu'ils réussissent ainsi à embrasser de la même bouche l'écologie et la
consommation ?
Car le problème est important et de nombreux experts (3) et responsables politiques
s'accordent, pour se limiter à un ordre d'idées réaliste, que les consommations de ressources
devraient diminuer au moins de moitié dans le monde. Le problème n'est pas tant la pénurie
de ressources que les dégâts causés par l'utilisation de l'espace, la mise en circulation dans
l'économie d'énormes quantités de matière et d'énergie, et, à terme, les émissions et multiples
conséquences. L'idée est de ne pas dépasser la «bio-capacité» de la planète, car «l'espace
environnemental» est limité. Autrement dit, notre niveau de consommation actuel nécessite au
moins deux planètes si on les veut viables durablement.
Un problème encore plus immense apparaît lorsque l'on combine problèmes écologiques et
problèmes sociaux, liés de fait aux inégalités planétaires. Nous avons écrit sur toutes les
écoles et mairies : «liberté, égalité, fraternité». De ce deuxième principe, nous déduisons que
tout être humain devrait avoir droit à une quantité de ressources du même ordre (4). Or, on
évalue que les pays «riches» consomment environ 80% des ressources alors qu'ils ne
composent que 20% de la population mondiale (5), c'est-à-dire approximativement 16 fois
plus de ressources que les pays «pauvres» par habitant.
Pour se faire une petite idée, voici un scénario simpliste pour l'année 2050. On considérera
une consommation de niveau équivalent dans le monde entier pour chaque personne
(indispensable si on veut éviter un scénario «dictature mondiale» qui serait en désaccord avec
le principe de liberté que l'on peut aussi lire sur le fronton des écoles). On considérera
également une importante croissance démographique dans les pays du tiers-monde (la
population augmente de 60% d'ici 2050 (6)). Ces pays vont multiplier leur consommation
(aujourd'hui encore relativement faible) par 24. Si nous faisons les calculs, cela signifie qu'il
nous faudra 12 planètes si nous les voulons viables à long terme. Ainsi pour réduire de moitié
la consommation mondiale actuelle de ressources, nous devrons réduire la consommation
dans les pays riches de 12 fois tandis que les pays du tiers-monde pourront la doubler.
Figure 1 : Nombre de planètes Terre viables à long terme nécessaires dans la situation
actuelle (2002), puis lorsque les consommations de ressources naturelles s'équilibrent dans le
monde et lorsque la population des pays " pauvres " augmente de 60%.
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5 % d'économie pendant 50 ans
Mais un phénomène supplémentaire se produit : non contents de consommer au niveau
actuel qui entraîne le monde dans une «consommation de planètes», les pays industrialisés
tiennent encore à leur croissance économique. Allons-nous continuer la sacro-sainte
croissance dans les pays riches ou allons-nous décroître ? Comme cela s'est toujours produit
ainsi, nous supposons que la croissance économique suit la consommation de ressources (ce
présupposé sera discuté plus en détails dans la suite).
Nous considérons deux scénarios : le scénario «croissance» où une croissance matérielle
relativement faible de 2% se produit pendant les 48 prochaines années, et le scénario
«décroissance» où une décroissance de 5% se produit pendant ces années. Le premier
scénario nous amène à 30 fois au-delà d'un niveau viable et le second nous ramène (en faisant
attention à réaliser cette évolution de façon soutenable par une croissance, sinon un maintien,
du bien-être et de la qualité de vie) à une planète viable de façon durable.
Figure 2 : Nombre de planètes requises lorsque la consommation croît de 2% par an jusqu'en 2050 et
lorsque la consommation diminue de 5% par an jusqu'en 2050 dans les pays industrialisés. Grâce à la "
décroissance soutenable " nous n'avons besoin que d'une seule planète.
En sachant cela, comment nos politiciens peuvent-ils donc continuer à parler de
développement durable et de croissance économique sans aucun tremblement dans la voix ?
Cela s'explique parce qu'ils croient que les problèmes vont se résoudre par le développement
économique et la croissance, qu'une cure d'efficacité pourra résoudre tous les problèmes. Cela
s'explique aussi par une grande omission des phénomènes dynamiques qui régissent l'écologie
en lien à la consommation de ressources.
Kuznets était-il une cloche ? En tout cas, une courbe de cette forme (figure 4, page 16) et
qui porte son nom, laisse croire que les problèmes environnementaux vont simplement se
résoudre avec la croissance économique. Cela part de la constatation que certains problèmes
locaux, comme la pollution atmosphérique en zone urbaine et la pollution des rivières,
semblent se réduire lorsqu'un pays devient suffisamment riche. Au-dessus d'environ 8000
euros de PNB par habitant, l'environnement s'améliorerait continuellement avec la croissance.
C'était une belle histoire qui permettait de se croiser les bras et d'attendre que le marché nous
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sauve. Le problème est que cela ne marche pas au niveau des impacts globaux (7). Par
exemple, les émissions de CO2 (gaz carbonique) et les transports suivent l'enrichissement de
façon relativement linéaire. Mais pire, il semble que les consommations de ressources suivent
de façon quasi linéaire le PNB, si nous n'oublions pas les impacts que nous exportons c'est-à-
dire les impacts causés dans d'autres pays (le plus souvent du tiers-monde) par le cycle de vie
de tous les produits que nous consommons. Les riches exportent ainsi leurs usines polluantes
et leurs déchets et importent une bonne part de leurs ressources naturelles. Une bonne
illustration est la ville riche peu polluée grâce aux voitures électriques. La richesse aura en
effet permis de réduire la pollution atmosphérique locale mais certainement pas la pollution
ou autres effets au niveau global (effets résultant de la production de toutes ces voitures,
toutes ces batteries, toute cette électricité, ou résultant de la société des supermarchés et des
autoroutes qui risquent de se développer en marge de ce type de ville).
Figure 3 : Cercle infernal de la consommation, trouvez l'erreur, les problèmes créés par la croissance vont-
ils réellement se résoudre par la croissance ?
Figure 4 : Evolution de la consommation d'un pays en fonction du PNB suivant trois théories : le couplage
total où la consommation augmente linéairement avec le PNB ; un certain découplage ; un découplage total
avec la théorie de la courbe de Kuznets. Si le PNB continue à croître dans les pays riches comment évoluera la
consommation ? L'effet rebond rend le découplage très difficile et en tout état de cause insuffisant ; et la théorie
" fumeuse " de la courbe de Kuznets représente un mirage bien dangereux.
Quelques éclaircissements sont nécessaires concernant la croissance. Quand on parle de
croissance, on veut en principe parler de la croissance économique. Mais trois aspects sont
trop souvent entremêlés (volontairement ?) : l'économie (mesurée par le PNB ou produit
national brut), le niveau de consommation de ressources naturelles (mesuré par les matières,
énergie ou espaces extraits de la nature) et le bien-être/qualité de vie.
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De nombreux indices ont été développés pour mesurer le bien-être. C'est ce bien-être que
l'on voudrait voir croître ou au moins se stabiliser. Le PNB n'est que la valeur des produits et
services échangés. Cela ne représente rien de fondamentalement négatif mais rien non plus de
fondamentalement positif : l'augmentation des accidents et des maladies par exemple est un
moyen de croître économiquement. La croissance matérielle est une augmentation de la
consommation de ressources naturelles, elle représente une augmentation des impacts
écologiques. Jusqu'à un certain point, elle peut être liée à une croissance de la qualité de vie,
mais lorsque les impacts deviennent trop importants, elle la réduit. Depuis les années 70, la
croissance ne semble plus accroître la qualité de vie, principalement à cause de la croissance
des dégâts écologiques et sociaux.
Augmenter la valeur, pas le nombre
Jusqu'à aujourd'hui, la croissance économique a toujours signifié que l'on extrait toujours
plus de ressources naturelles. La croissance économique est alors corrélée (ou «couplée») à la
croissance «matérielle» (si on prend en compte les effets hors des frontières). Et pour cela elle
représente quelque chose de négatif, lié à toutes sortes d'impacts écologiques.
Pourtant il y a deux manières de faire croître l'économie :
€ par une augmentation globale de la valeur des produits et services échangés : en
augmentant le prix des pièges à souris par exemple ou des kilomètres parcourus en auto, et un
peu des revenus (équitables) en même temps. On pourrait aussi reconnaître une valeur à de
nombreuses formes d'art et au travail bénévole ;
€ par une augmentation du nombre de produits ou services échangés : en augmentant le
nombre de pièges à souris vendus ou le nombre de kilomètres de transport.
«Découpler» la consommation de ressources de la croissance économique pourrait se faire
de façon artificielle et relativement bénigne par la première manière. De façon générale, la
croissance économique serait possible avec une baisse de la consommation de ressources,
mais cela impliquerait de transformer de fond en comble le fonctionnement de l'économie.
Mais ce n'est pas de cette économie-là dont parlent les médias et les dirigeants.
Nos experts parlent bien d'augmentation du nombre de produits ou services échangés
comme étant importante pour la croissance. La croissance de la consommation d'énergie et
des transports est déjà prévue. Au lieu d'augmenter, la valeur des produits et services tendent
à baisser à service équivalent pour créer une augmentation de la demande. Reste donc la cure
d'efficacité, chaque produit ou service doit réduire son impact de façon très importante pour
contrebalancer l'augmentation de leur nombre. Pourtant, cette méthode a prouvé son
incapacité jusqu'à maintenant : aucun découplage ne s'est jamais produit au niveau global
malgré les discours dans ce sens. Et elle reste vouée à l'échec dans le contexte actuel si l'on
considère l'effet rebond. Le découplage entre croissance économique et croissance matérielle
risque d'être bien insuffisant voire inexistant.
Figure 5 : l'innovation ou l'éco-innovation de produit sert bien souvent à réduire les limites (financières par
exemple) de notre consommation, créant un effet rebond par une augmentation de la consommation jusqu'à ces
nouvelles limites.
Puis le concept d'effet rebond s'est élargi pour prendre en compte les augmentations de
consommation qui se reportent sur d'autres produits ou services. Par exemple, les gains des
économies d'énergie pourront être utilisés pour voyager. De façon encore plus large l'effet
rebond prend en compte les changements d'équilibres économiques et de plus larges
transformations de la société. Par exemple, acheter une voiture soutient le réseau routier face
à d'autres alternatives ce qui a pour effet une réorganisation de la société et va par exemple
favoriser les supermarchés face aux petits commerces et créer encore plus de consommation.
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marché, rapides, sûrs, sans effort, bons pour la santé, légers et petits, ou bons pour
l'environnement. Alors pourquoi se limiter ? A terme cette augmentation de consommation
peut supprimer les bénéfices attendus et amener d'autres problèmes. Ainsi, les voitures nous
permettent de voyager plus mais nous supprimons alors le temps que nous étions censés
gagner et nous créons de la pollution, du bruit, des mortsä De même, les technologies de
l'information amènent de fait un accroissement de la consommation de papier et des
transports, de par l'augmentation des communications. On retrouve ce problème dans le
domaine de la sécurité même, l'airbag tend à créer plus d'accidents car les automobilistes se
sentent en sécurité pour rouler plus vite. Les mesures anti-congestion en augmentant la
capacité créent un appel d'air, une demande, pour plus de trafic avec toutes ses conséquences
environnementales, et un nouvel embouteillage se créera à un niveau de circulation plus élevé.
Défini de façon très générale, l'effet rebond est l'augmentation de consommation liée à la
réduction de ce qui limite l'utilisation d'une technologie.
Il serait très hypocrite d'expliquer que l'effet rebond est une grosse malchance et que les
industriels rêvaient d'une stabilisation de la consommation. Non, l'effet rebond est un effet
voulu pour augmenter les ventes et les profits par augmentation de la demande. Ainsi il a été
planifié que le TGV permettrait d'augmenter les déplacements d'une manière considérable
entre Paris et Lyon, c'est aussi un effet espéré qu'Internet permette, grâce à son efficacité
d'augmenter les ventes de produits en valeur absolue. De même les économies d'échelle ne
sont pas conçues pour l'écologie mais pour vendre plus tout simplement.
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rendant possibles les activités lentes et l'auto-production. Les éco-taxes permettent
«d'internaliser les externalités» (intégrant par exemple le coût des marées noires dans le prix
du pétrole). Elles permettent aussi d'augmenter de façon générale les prix des produits pour
réduire le rebond. Une autre solution serait la mise en place de nouvelles limites artificielles
pour remplacer celles qui sont réduites par les innovations de produits et services. Cela est
possible par exemple en maintenant des niveaux de capacité réduite sur les routes ou en
favorisant le niveau local dans les communications et les échanges.
Figure 6 : Frugalité et (éco-) efficacité sont intimement liées et on ne peut se focaliser sur un seul des deux si
l'on espère une réduction des problèmes écologiques.
François Schneider
Remerciements à Marion Charrier pour sa relecture et un lieu de travail propice à la «
débondade ».
(1) Sanne C, Energy Policy, 2000, 28 (6-7): 487-96; Greening, LA et al., Energy efficiency and
consumption- the Rebound Effect- a survey, Energy Policy, 2000, 28(6/7), p. 389-401; Mathias
Binswanger, Technological progress and sustainable development: what about the Rebound Effect?
Ecological Economics 36 (2001) 119-132.
(2) Schneider, Mesicek, Hinterberger, Luks. «Ecological Information Society - Strategies for an
Ecological Information Society» dans «Sustainability in the Information Society», Hilty, M.L.,
P.W.Gilgen (Eds.), part 2, p.831-839, Metropolis-Verlag, Marburg.
(3) Voir par exemple les travaux de l'institut Wuppertal ou du Sustainable Europe Research
Institute: www.seri.at.
(4) Une fois ce problème résolu nous pourrons aussi nous attacher à mieux partager les moyens
d'utiliser toutes ces ressources, de nombreux brevets indispensables sont par exemple détenus par les
pays riches au mépris de nos principes d'égalité.
(5) F. Schmidt-Bleek, The Factor 10/MIPS concept- Bridging Ecological, Economic, and social
Dimensions with Sustainability Indicators. Ces chiffres datent et la situation semblerait avoir empiré,
Page | 310
mais nous les adoptons en gardant en mémoire que ces calculs sous-estiment certainement la gravité
du problème.
(6) US Bureau of the Census, Base de données internationale,
www.census.gov/ipc/www/worldpop.htm.
(7) The environmental Kuznets curve hypothesis does not hold for material flows, Seppälä, Tomi,
Hankioja, Teemu and Kaivo-oja, Jari, troisième conférence de l'ESEE, 3-6 May 2000 Vienne,
Autriche et nombreux autres articles de cette conférence.
(8) Atelier «Consommation soutenable et effet rebond» au 7e ERCP Lund, Suède, Mai 2001,
www.iiiee.lu.se/ercp.
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L'altermondialisme : un nouveau mouvement émancipateur qui
ne peut se ramener aux anciennes catégories
Fabrice Flipo (18 juillet 2004)
Marx a reconnu l'existence de biens naturels et les biens non-économiques, mais il a passé
l'essentiel de son temps à analyser la dynamique du capital sans y faire aucune référence. Les
économistes ultérieurs en général n'ont eu de cesse que de se concentrer sur la seule
augmentation de la production et de la répartition des “ produits ”. Le marxisme a passé son
temps a accréditer la thèse d'une libération de l'être humain par rapport à “ la nature ” (entité
mythique jamais définie) au moyen du seul travail productif - comme si l'outil de travail était
l'alpha et l'oméga de la relation sociale et que l'être humain produisait l'histoire naturelle à la
seule force de sa volonté de travail industriel. La confusion entre “ économie ” et “ rapports
sociaux ” conduit à négliger de multiples formes de domination.
Prenons un exemple : le nucléaire. En quoi les rapports “ de production ” ont-ils quelque
chose à voir avec le risque nucléaire ? Le risque nucléaire est-il “ capitaliste ” ? Non,
évidemment. On aimerait bien voir “ le prolétariat ” et en particulier la CGT être opposée au
nucléaire. Malheureusement c'est l'inverse : la CGT soutient le nucléaire. Et les marxistes
aussi, en règle générale. Nous disons : pourquoi ? On nous répondra : pour dominer la nature,
parce que c'est le progrès, parce que c'est moderne, parce que c'est la civilisation. Qu'on nous
justifie ces affirmations et nous parions que l'on sera bien en mal. Prenons un autre exemple :
la démocratie. Découle-t-elle de l'équilibre des rapports de production ? L'autogestion aboutit-
elle à l'autodétermination, premier des droits de l'Homme ? On ne voit pas comment ce qui se
passe sur le seul lieu de travail industriel résumerait tout le reste.
Les exemples pourraient ainsi être multipliés ad nauseam. Comme nous pensons que tout
rapport de domination ne peut pas in fine se ramener à un rapport de production, et que
“ produire ” n'est pas automatiquement “ libérer ” mais peut aussi être “ détruire ”, nous
appellerons “ productivisme ” les visions du monde qui réduisent la diversité des relations
sociales et la diversité des dominations à une seule : la domination dans les rapports de
production.
Quand Marx a écrit ses textes, il existait bien des macrosystèmes techniques mais ceux-ci
ne détruisaient pas le milieu duquel ils dépendaient pour leur pérennité, au contraire : ils
l'enrichissaient. Tel n'est plus le cas aujourd'hui. L'utilité des macrosystèmes techniques
actuels ne tient qu'à la destruction accélérée des biens naturels. Les ressources qu'ils exigent
chaque jour sont épuisables. Limitées, les capacités de l'environnement ne peuvent plus
absorber les monceaux de déchets qui finissent donc par empoisonner les heureux
bénéficiaires des macrosystèmes techniques.
Les macrosystèmes techniques sont un progrès : on ne saurait remettre en cause EDF et la
Poste sans vouloir la peau des pauvres. Alors si tel est le cas, qu'on nous explique ce que ce
“ progrès ” deviendra quand les ressources dont ils dépendent seront épuisées ou quand les
rejets nous auront tous et toutes empoisonné(e)s. Qu'on nous explique ce que feront les
pauvres rejetés dans les banlieues pavillonnaires dépendantes du “ tout-automobile ” quand le
prix du pétrole flambera. Qu'on nous explique comme les gouvernements pourront éviter de
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se jeter dans la guerre pour éviter le chaos interne. Et que l'on nous explique quels progrès
pourront bien sortir de ces guerres.
Les objections les plus connues sont les suivantes.
Première objection : les générations à venir trouveront bien une solution. Mais quel est
donc ce progrès qui s'autorise un report de problèmes qui sont aujourd'hui sans solution sur
les générations à venir ? D'autant que “ la solution ” à trouver n'est rien moins que la pérennité
des supposés bienfaits elle-même...
Deuxième objection : après avoir épuisé une ressource, on pourra toujours en épuiser une
autreé et ainsi de suite jusqu'à ce que mort s'ensuive ? Et même si c'était possible, comment ne
pas remarquer que ces ressources viennent en grande majorité du Tiers-monde, qui en est
donc privé ? Là aussi on attend une réponse de la part des marxistes, et comme rien ne vient,
on finit par se dire que ceux qui ne disent rien doivent être d'accord avec les capitalistes pour
profiter du banquet tant qu'il reste encore quelques miettes. Avec eux comme avec les
capitalistes, la réponse est toujours la même : “ ayez la foi, demain on rase gratis ” (argument
récurrent et unique du nucléaire).
Troisième objection : “ la science trouvera ”, nous devons acquérir davantage de puissance,
plier la nature à nos règles, la dominer. Malheureusement il existe des arguments de principe
montrant que ceci est voué à l'échec. Tous ceux qui ont fait un peu de météo connaissent ces
arguments. Première limite : aux échelles dont nous parlons (climat, biotoxiques etc.) les
phénomènes ne sont pas linéaires mais chaotiques (effet papillon, bioaccumulation par
exemple). Autrement dit leur loi n'est pas connaissable et donc pas maîtrisable par aucune
science qui soit. Seconde limite : les lois écologiques sont territorialisées. Ce qui est valable
dans un écosystème n'est pas valable dans un autre écosystème. Un organisme n'est pas
remplaÁable par un autre qui a un autre comportement. Ce qui est montré dans le laboratoire
n'est plus valable sur place. Ce qui est valable maintenant n'est pas valable demain - exit
l'écoénergétique, adieu l'universalisme. Les macrosystèmes techniques, eux, sont centralisés
et réglés par des lois universelles de la science “ universelle ”é Troisième limite : l'entropie -
argument bien connu.
On aimerait savoir comment la science prolétarienne pourrait arriver à s'affranchir de ces
limites et comment elle les prend en compte dans son projet émancipateur. Regardons du cÙté
de ce que préconisent Antoni Negri et Michael Hardt : ils préconisent la mobilité illimitée.
Avec quels moteurs ? Du pétrole ? L'objection est sans doute trop bassement matérielle pour
être prise en compteé Il reste que la mobilité et la déterritorialisation étant aussi des objectifs
du capitalisme, on peut légitimement se poser quelques questions. La question vaudrait aussi
pour une démocratie mondiale. Pour un tel projet, il faudra bien se déplaceré Dématérialiser le
déplacement ? A part téléportation, il n'existe aucune solution sérieuse à cette question et il
faut bien remarquer qu'elle n'inquiète pas beaucoup les marxistes.
La critique de la productivité découle logiquement de ces objections. Bien sûr,
théoriquement on peut faire un usage raisonnable (“ économe ”) des ressources, gloser sur la
différence entre productivité horaire et productivité par tête. Mais ce n'est pas une analyse
politique, ni une analyse à la hauteur des enjeux. C'est une analyse de gestionnaire or notre
problème est de mobiliser pour transformer la société.
Dans le monde gouverné par le prolétariat, sans doute tout le monde sera-t-il devenu
raisonnable. On peut quand même douter d'une transformation aussi radicale. Il faudrait le
prouver. En réalité plus on reste focalisé sur la question de la productivité plus on cherche à
optimiser le rendement des écosystèmes et plus se rapproche des limites des écosystèmes,
plus la réglementation va s'appesantir car les risques iront grandissants et l'erreur sera de plus
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en plus dangereuse. Gouvernement du prolétariat ou pas, aucune société ne reste
démocratique quand elle est menacée de risques de type militaire. Et c'est le cas avec le
nucléaire, les changements climatiques et bien d'autres questions. Il est illusoire de croire que
ceci peut se gouverner. L'urgence est de ne pas s'en approcher. C'est donc la limite qu'il
faudrait penser, et pas la croissance.
Ce n'est donc pas principalement l'existence économique des êtres humains qui est en jeu
mais leur existence écologique - leur vie en tant qu'être vivants continuellement engagés dans
un milieu naturalo-artificiel qu'ils transforment et qui les transforme. La modification de la
nature par l'activité humaine est un fait de l'existence en tant que vivant qui n'a rien en soit de
particulièrement émancipateur. Pour protéger leur vie, ils doivent limiter leur consommation
du milieu. L'économie est limitée du dehors. Une limite ne peut se penser de l'intérieur : il
faut préalablement la reconnaissance d'une altérité pour la penser. Tant que les marxistes
pensent que la limite est idéologique ou qu'elle peut être surmontée par le progrès
technoscientifique, il n'y a pas de nécessité de penser la limite. Les marxistes ne construisent
rien de fondamentalement différent de leurs pseudo-adversaires, ils veulent seulement
s'approprier les fruits du capitalisme. Respecter la limite au contraire signifie que l'emploi ou
d'autres enjeux de répartition intra-sociaux sont traités comme tels et qu'en aucun cas
personne ne s'avise de dire que le milieu doit être sacrifié pour des enjeux de court terme.
Ceci signifie d'envisager une restructuration des activités humaines pour réduire
drastiquement l'espace écologique occupé par la collectivité humaine dont l'espace est trop
étendu ou incompatible avec les conditions de la vie (toxiques etc.).
En admettant que la question de la limite vienne sérieusement à se poser dans des milieux
pour qui un haut niveau de production signifie civilisation, comment penser que les
entreprises, même autogérées, viendraient à limiter leur activité voir même à la diminuer de
leur plein gré pour respecter les limites écologiques alors que toute l'histoire ou presque
témoigne du contraire ? Pourquoi penser que c'est dans la seule sphère des rapports de
production que peut se penser cette question de la limite ? Que la sphère de production y
contribue, c'est souhaitable, mais qu'elle résume entièrement la relation la question des
rapports de production et en particulier de l'inégalité dans ces rapports est importante mais
ineffective ici car elle ne reconnaît pas d'extérieur. Le rapport écologiste à l'écosystème n'est
pas un rapport productif ni un rapport de travail mais un rapport d'harmonie. L'émancipation
ne vient pas de la transformation de la nature mais de son respect. La question est celle de
l'habitation et de la cohabitation, pas celle de la production de cet habitat. On ne saurait
produire ce dont on ne peut pas être l'auteur.
Quand on reconnaît cela, et bien d'autres enjeux qui viennent border l'économie de
l'extérieur, l'activité économique redevient alors ce qu'elle doit être : une activité subalterne
enserrée dans des relations sociales irréductiblement plus riches et plus diverses. L'abondance
en biens matériels, la richesse matérielle, est relativisée au sein d'autres facteurs qui ne sont
pas des facteurs de production mais des biens communs. Un facteur de production, ça
s'exploite et ça se rentabilise, ça se consomme, pas un bien commun. Et il n'y a pas de jeu de
mots ici. Un bien commun est un but en soi recherché par la coopération sociale. Il existe
quand la coopération est bonne et disparaît dans le cas contraire. Ce serait un abus de langage
de dire que la paix est un produit. La paix est un état qui ne peut pas être maximisé. Idem de
la santé ou de la démocratie. Ces états requièrent une coopération sociale qui n'est pas de type
économique.
Quand on reconnaît cela, les macrosystèmes techniques sont remis en cause. Ils
apparaissent comme des structures matérielles obligeant les citoyens à épuiser les ressources
et détruire leur habitat pour assurer ce qui leur est présenté comme leurs besoins nécessaires.
Du point de vue pratique ceci explique pourquoi les écologistes essaient de ne pas utiliser la
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voiture (bien qu'elle leur soit souvent imposée sans utilité par les macrosystèmes techniques),
l'électricité (pour cause de nucléaire obligatoire) et bien d'autres “ biens ” matériels qui n'ont
de “ bien ” que le nom. Ce mouvement gagnant en ampleur, comment ne pas penser que ceci
n'a pas à voir avec un nouveau potentiel émancipateur, bien loin de la domination des forces
productives dont l'objectif finit par se révéler dérisoire devant les irréversibilités créées par les
macrosystèmes techniques ?é qu'est-ce que la perspective d'une “ domination prolétarienne
des forces productives ” nous permettra de dominer exactement, puisque le levier d'action
n'est pas dans les forces productives (qu'il faut au contraire limiter) mais dans le reste de la
société qui se voit ainsi menacée de destruction et de totalitarisme par la domination de
l'économique et de la science mécaniste ? Et ceci en supposant que cette domination du
prolétariat arrive un jour car après 150 ans d'échecs on peut quand même se demander si
miser sur cette classe n'est pas une erreur de stratégie.
Ce qui nous amène à la question du contre-pouvoir. Il y a là une question de définition :
que signifie “ pouvoir ” ? Restons-en à une définition des plus classiques, celle de Max
Weber : le pouvoir est la capacité d'imposer sa volonté à la volonté de quelqu'un dans une
relation sociale. Remarquons alors plusieurs choses. Premièrement la “ prise ” de l'Etat, par la
force ou par les urnes, ne changera pas grand-chose aux relations de domination si le reste de
la société ne change pas et en particulier si la richesse matérielle reste l'objectif principal du
“ développement ”. Equilibrer le pouvoir signifie donc équilibrer le pouvoir partout. On attend
de voir comment cela se fera sans recours à la notion de “ contre-pouvoir ”, qu'il faut donc
penser et que les écologistes utilisent par exemple en refusant de consommer et de prolonger
les macrosystèmes techniques qui les aliènent. Deuxièmement la définition choisie oublie que
la nature possède une puissance sans égale pour imposer sa force sur la volonté. L'un des
enjeux majeurs d'une théorie de l'émancipation devrait donc être de tenir compte de l'échelle
de l'action humaine (cf. plus haut) et de l'inertie des macrosystèmes techniques.
Les marxistes ne se posent pas la question : pour eux il est entendu que la Poste et EDF
c'est bien et c'est même ce qu'il y a de mieux. Là aussi les risques de collusion capitaliste,
vérifié par les faits, sont grands : quoi de mieux que des personnes prisonnières dans des
macrosystèmes pour garantir des débouchés ? Cela ravit aussi les keynésiens, car plus le
système est intégré plus il est “ régulable ”é tant que dure l'approvisionnement en ressources
naturelles et tant que la pollution est supportée. Le triomphe des keynésiens est plutôt un
signe d'absence grandissante de démocratie : plus la société est régulable par des technocrates
moins elle est démocratisable, puisque le fait qu'elle soit régulable signifie que le pouvoir de
décision n'est pas entre les mains des citoyens. En voit la limite des approches gestionnaires.
L'existence de lois économiques prouve que la démocratie est contenue dans d'étroites limites.
Les systèmes macrotechniques “ optimisent ” des buts dont on ne discute jamais, et orientent
les comportements pour les rendre prévisibles. Ces infrastructures ont une inertie telle que la
prise de pouvoir le prolétariat n'y changera rien. La critique d'Illich garde toute sa valeur ; elle
en sort même renforcée. Nous construisons notre prison et le chaos à venir, et cela au nom du
progrès.
Au final, il nous semble toujours que pour les marxistes “ développement ” signifie
“ développement des forces productives ” et le seul problème est de théoriser l'accès plus
égalitaire aux merveilles produites par ces forces incarnant “ l'humanité ”, dont on voudrait
bien qu'on nous explique ce qu'on entend par là. Ce “ développement ” est l'humanisation
elle-même. Hegel est là, il veille au grain. Cette thèse est productiviste et justifie amplement
la critique du “ développement ” faite par les antiproductivistes. Si “ développement ” signifie
d'abord et avant tout “ développement des forces productives ”, comme c'est le cas depuis 150
ans pour les marxistes comme pour les capitalistes, alors nous ne souhaitons pas utiliser le
concept de “ développement ” et nous dégainerons dès que nous entendrons parler de
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“ productivité ” indépendamment de toute référence au contexte écologique mondial et aux
macrosystèmes techniques alors que c'est là un enjeu majeur.
L'informatique peut-elle nous sauver ? Si on voit que le matériel informatique est fait de
matériaux toxiques, que la croissance des déchets informatiques est quatre fois plus rapide
que la croissance des déchets ménagers et qu'il n'existe aucun moyen pour éliminer les
déchets informatiques ultimes de la biosphère alors oui il existe des raisons écologistes de
remettre en cause le “ progrès ” procuré par l'informatique. Et il existe un grand nombre
d'autres raisons : que l'on examine une par une les raisons de ce progrès. Les problèmes des
sociétés humaines sont-ils causés d'abord et principalement par un manque de vitesse de
communication ? Non, bien entendu. Les critiques sont innombrables et unanimes, de
Dominique Wolton à Lucien Sfez en passant par Daniel Bougnoux. L'urgence n'est
certainement pas à informatiser la société. Donc célébrer ce “ progrès ” est de notre point de
vue suspect de collaboration avec le capitalisme et surtout (bien pire) de collaboration avec le
productivisme. Pendant que tout le monde passe du temps à apprendre comment manier ces
bestioles et s'extasie devant leur “ puissance ” (virtuelle, en tout cas), personne ne se pose de
questions sur la transformation sociale. L'écart se creuse avec le Tiers-monde : avec tout ce
que consomme l'informatique et les déchets produits (exportés en Chine, rassurez-vous),
encore un gadget qu'ils n'auront pas. On se lamentera sur la fracture numérique et on
l'attribuera aux capitalistes alors qu'on aura grandement contribué à la créer (d'ailleurs moi
aussi - je ne suis pas encore assez écologiste sans doute - ou peut-être suis-je trop prisonnier
d'un macrosystème technique dont il est vrai mes collègues d'Attac ne remettent pas en cause
la croissance).
Cette foi toute scientiste et ethnocentrique permet de nous autoproclamer “ développés ” et
d'offrir nos macrosystèmes techniques en exemple - et avec eux toute notre mentalité
technocratique, notre connaissance toute mécaniste de la nature (et donc notre mépris du
vivant non-humain) et notre conception matérialiste du bonheur. On ne saurait
raisonnablement s'opposer au progrès, bien entendu. Malheureusement il subsiste les
interrogations énumérées plus haut, plus quelques autres sans doute que j'oublie au passage.
Si le marxisme et le libéralisme ont un point commun critiquable, c'est d'avoir la même
conception de l'histoire.
Notre raisonnement rejoint donc celui de Pierre Khalfa et de beaucoup d'autres dans
l'argument selon lequel le prolétariat a perdu sa prédominance en tant que classe susceptible
d'être vecteur d'émancipation. Les raisons sont multiples et découlent entre autres de la
critique faite ici. Aucun indice ne permet de dire que le prolétariat, les salariés ou une
quelconque autre classe déterminée par sa place dans les rapports de production serait
porteuse d'autre chose que d'un déplacement des revenus générés du capital vers les salaires.
Un revenu qui n'est pas une richesse et encore moins un progrès pérenne. Les salariés comme
les capitalistes ont un intérêt commun objectif : accroître leurs revenus - et cela est d'autant
plus nécessaire que les macrosystèmes techniques sont étendus car de tels systèmes ne
s'entretiennent pas seuls, à la différence des biens naturels.
Les classes sociales ont-elles pour autant disparu ? Non, personne n'a dit cela et il faudrait
être stupide pour croire que ce serait le cas. Simplement elles sont devenues moins
commodément identifiables. A nouveau c'est probablement la question de la propriété qu'il
faut interroger. Pour ma part, j'ai proposé le concept “ d'espace écologique ” pour renouveler
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cette question. Pour le mesurer, voir par exemple M. Wackernagel et W. Rees, Notre
empreinte écologique, Editions Ecosociété, Montréal. Ce n'est pas principalement en tant que
producteur que je suis concerné par l'extension et la qualité de mon espace écologique mais en
tant qu'être vivant. L'espace écologique global étant fini, l'extension de l'espace écologique
des uns se fait au détriment de celui des autres. L'espace écologique est en outre dépendant
des conditions locales des écosystèmes. Cette extension est directement dépendante de la
réponse que l'on donne à la question de la substituabilité des ressources et aux paris que l'on
fait sur les capacités de la science à trouver de nouvelles ressources.
L'écologie est bel et bien “ ni de droite, ni de gauche ” pour la bonne raison que l'écologie
n'est que la prise en compte de la réalité du comportement du monde quand on dépasse
certaines échelles de puissance de l'action humaine dans ce monde. L'étude des relations
internationales montre ceci dans toute sa clarté : les écologistes inégalitaires, malthusiens, si
on veut reprendre l'argument prêté à Malthus, prennent de l'avance. Paul Ehrlich est en train
de gagner. Les dominants ne sont pas stupides et s'intéressent aux sciences qui donnent du
pouvoir. L'écologie est de celles-là. En conséquence de quoi on demande de plus en plus au
Tiers-monde de se développer “ autrement ”. Comme “ se développer ” signifie bien souvent
“ développer ses forces productives ”, alors on demande au Tiers-monde de se développer
sans impact écologique. Autrement dit de ne pas se développer. Le Tiers-monde comprend
très bien cela puisque le Nord le lui a demandé dès l'origine du “ développement ” (colonies)
et le marxisme n'a pas changé grand-chose en la matière sinon l'accélération de l'extension du
processus d'appropriation des biens naturels patrimoniaux par un tout petit nombre de
générations avide de production et de consommation - qu'il y ait production de valeurs
d'usages ou de valeur d'échange change si peu à l'affaire. Tant que le Nord ne change pas de
“ développement ”, le Tiers-monde joue le rapport de force et continue de se développer
comme nous en espérant que la peur du désastre écologique fera reculer le Nord. On ne peut
pas le lui reprocher. Les organisations marxistes du Nord ne préconisent pas de remettre en
cause le mode de vie du Nord mais simplement de mieux partager les richesses. Un peu court
comme argument quand les ressources sont limitées. Bush aussi dit que le mode de vie des
Etats-Unis n'est pas négociable.
Dans ces conditions, une alternative globale viable ne peut pas être basée sur le mot d'ordre
de “ développement des forces productives ”. Il doit plutÙt penser la limite. Nous avons
besoin d'une alternative qui soit basée sur autre chose que le productivisme, que nous
définissons comme l'ensemble des théories de l'émancipation qui accordent une prééminence
aux relations économiques dans une société donnée et en font le lien social par excellence, la
qualité de ces relations suffisant à établir la qualité de la société dans son entier. Le marché et
le marxisme sont en général productivistes, pas toujours.
Par ailleurs, reconnaissons que l'écologie “ de gauche ” n'existe pas encore sous une forme
bien identifiée. Comme les marxistes sont aussi divisés que les écologistes, faire la morale en
la matière est mal venu. On pourrait peut-être dire que tous ceux qui acceptent de remettre en
cause leur propre mode de vie sont des écologistes de gauche - ce qui ne suffit pas à faire une
théorie de l'émancipation. On aura donc raison de dire que le paradigme écologiste n'est pas
encore mûr. Sans doute l'aliénation dans les macrosystèmes techniques n'est-elle pas encore
apparue dans toute sa réalité. Il faudra quelques pannes et accidents majeurs pour parvenir à
voir à quel point le lien écologique est un lien avec le monde, et pas seulement un lien social,
et à quel point la qualité de ce lien est déterminant de la qualité des autres liens : il n'y a nulle
société libre aux environs de Tchernobyl, et pour longtemps. Il n'y a nulle société libre non
plus quand les climats sont déréglés.
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Quand ce lien apparaîtra dans toute sa clarté et son évidence, alors de posera la question de
savoir comment se libérer des macrosystèmes techniques. Espérons qu'il ne faudra pas trop de
guerres (telles que la guerre d'Irak pour le pétrole) et que les accidents ne seront pas trop
graves. Malheureusement si l'on prend le risque nucléaire et le risque climatique il y a tout
lieu de penser que la prise de conscience sera encore lente et qu'il y aura encore un certain
temps de vieilles théories pour divertir l'attention des êtres humains.
L'initiative “ 100% altermondialiste ” ne pouvait donc pas aboutir. Brûler les étapes serait
décrédibiliser un mouvement encore fragile. Nous avons besoin d'asseoir notre action sur des
analyses précises et détaillées, susceptibles de mobiliser. Nous avons besoin d'objectiver un
réel commun. Pour l'instant nous évoluons dans des mondes qui se croisent qui réellement se
rencontrer quoique que subissant des malheurs dont personne ne dénie la réalité. Quand il
s'agit de les analyser et d'identifier leurs causes par contre il y a dissensus. Il ne peut pas y
avoir de front uni solide sans un minimum de consensus. Les accusations de collusion avec le
capitalisme et de productivisme sont fondées, de part et d'autres. Il y a des écologistes qui
pensent que le capitalisme peut devenir écologique. Il y a des marxistes qui restent
productivistes. Reconnaissons-le et travaillons à séparer le bon grain de l'ivraie par des
analyses solides et des pratiques affirmées. Ce n'est qu'ainsi que nous reconnaîtrons nos alliés
de nos adversaires.
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La décroissance : une solution pour notre temps.
Fabrice Flipo*
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généralement intragénérationnelle, ce que les économistes appellent « l’usufruit ») des
milieux :
divergences sur la capacité de l’homme à inventer de nouvelles techniques et trouver de
nouvelles ressources (" on va trouver ") pour assurer la pérennité des fonctions sociales
actuellement mises en œuvre (automobile à hydrogène etc.)
divergences substantielles sur les droits accordés respectivement aux générations
actuelles et aux générations à venir, l’importance relative des biens naturels de
l’environnement et des biens manufacturés (les écolos préfèrent les parcs naturels et les
économistes préfèrent les supermarchés)
diagnostic sur l’état du milieu : la modification de tel ou tel écosystème est-elle
dangereuse ou pas ? (discussion sur la précaution)
l’attribution des responsabilités : devons-nous nous considérer comme responsables de
la modification de tel ou tel écosystème ou est-ce le voisin qui est responsable ? Est-il efficace
de chercher à faire quelque chose (ex : changements climatiques) ? Quelle est la part de
responsabilité due à l’imperfection des marchés ? A tel territoire (ex : la France) par rapport à
tel autre (ex : l’Inde) ? etc.
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La seconde est la critique écologiste emmenée par Ivan Illich : tous les économistes
pensent que la technique « avance » et « progresse ». Certes, elle peut être pervertie par le
capitalisme mais nous devons reconnaître qu’un progrès existe : nous allons plus vite, nous
communiquons mieux, nous sommes en meilleure santé etc. Illich montre au contraire que
nous allons moins vite, nous communiquons moins bien etc. et cela devient manifeste quand
on envisage le développement de manière globale, au niveau planétaire et dans le long terme.
En réalité l’augmentation des performances locales passe par une dégradation des
performances globales. Pour que quelques personnes puissent aller vite, communiquer
davantage etc. alors toutes les autres doivent être ralenties, communiquer moins bien etc.
Pour donner quelques exemples :
l’automobile exclut les piétons et ne peut donc pas être une solution démocratique / "
durable "
internet accroît la désinformation et le fossé communicationnel entre Nord et Sud
Il est donc urgent de se défaire de l’imaginaire technique.
La décroissance est donc un concept-fantôme lancé dans l’arène de celles et ceux pour qui
la croissance est un élément essentiel voire l’élément unique de toute bonne solution à tous les
problèmes du monde.
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décroissance appliquée au monde entier c’est la marginalisation des discours et des pratiques
développementistes, rien d’autre.
Enfin les mises en garde et de dénonciation de dérives possibles, qui sont finalement les
seuls arguments sérieux, que l’on trouve par exemple chez Guillaume Duval :
la monétisation c’est l’émancipation voire la pacification, l’arrêter est réactionnaire
voire générateur de guerre : mais la monétisation c’est aussi la corruption par conséquent le
critère, sans être faux, est très réducteur, trop réducteur pour avoir une portée quelconque ;
la protection de l’environnement étendra la sphère monétaire : l’argument est vrai à la
marge, mais faux si on veut modifier les tendances écologiques dans des proportions qui
dépassent l’anecdotique. La contraction des échanges économiques conséquente à un
raccourcissement de la division du travail, elle-même nécessaire à une réduction ambitieuse
de l’empreinte écologique (produire localement etc.), ne peut à terme qu’engendrer une
décroissance importante de la sphère monétaire, abstraction faite évidemment de tous les
ajustements (inflation etc.).
restreindre la croissance est totalitaire : pourquoi donc ? Il faut penser que la liberté est
principalement d’ordre économique pour croire qu’une diminution des échanges économiques
devra être imposé de force. La diminution des échanges économiques est rendue nécessaire
par la nécessaire extension d’autres types de liberté, pour toutes et tous, dans le monde entier,
et à long terme. La décroissance et la simplicité volontaire sont un cosmopolitisme, le seul
d’ailleurs qui puisse justifier ses prétentions réellement et pas simplement formellement.
la décroissance va augmenter le chômage : probablement vrai à court terme, pas à long
terme, et de toute manière le problème du chômage est bien plus vaste que la question de
l’emploi. La question posée est celle de l’exclusion et l’injustice, ce qui tombe parfaitement
dans l’escarcelle des partisans de la décroissance qui dénoncent le développement comme
principal fautif. Le chômage est l’un des aspects de l’exclusion. La croissance crée du
chômage depuis 30 ans.
La restructuration écologique demandera de toute manière une profonde modification de
l’économie, ce qui peut être une bonne occasion pour créer massivement de l’emploi et pour
ouvrir la discussion sur l’attribution de revenus sur d’autres motifs que le travail productif.
Sortir de l’imaginaire économique, c’est aussi cesser de rémunérer les gens en fonction de
leur productivité économique, cesser d’accorder tous les droits aux consommateurs et rien au
citoyen, et récompenser d’autres comportements.
Il existe enfin une dernière critique : la décroissance ferait le jeu des dominants.
Mais les critiques de la décroissance pensent-ils mieux défendre le bien des plus faibles
quand ils se raccrochent à des mots tels que " développement durable " ?
Rien de plus consensuel aujourd’hui que ce terme, comment font-ils la différence d’avec
« les dominants » ?
Ils ne la font pas, c’est bien là le problème.
Que proposent-ils d’autre ? Rien.
Or s’ils ne sont pas pour la décroissance, ils sont pour la croissance, ce qui signifie
augmentation des inégalités mondiales (depuis 150 ans), augmentation du chômage (depuis
30 ans), destruction de la planète (tous les scénarios de croissance maximum sont les plus
polluants et destructeurs), augmentation de l’exclusion (au Nord comme au Sud) etc.
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Remarquons d’ailleurs que d’une manière générale, avant que l’on parle de décroissance,
les partisans de la croissance faisaient beaucoup moins la fine bouche sur l’importance qu’il y
a à bien identifier ce qui croît et ce qui décroît ! C’est une première victoire à porter à l’actif
de la décroissance que d’avoir mis fin à l’usage irréfléchi du concept de « croissance ».
Alors, qui fait le jeu de qui ? Je vous le demande. Le choix du mot « décroissance »
aujourd’hui peut donc parfaitement être défendu en termes stratégiques. Quand les dominants
l’auront récupéré, comme ils ont récupéré le mot « développement durable » et comme ils ont
récupéré tous les développements « à particule » (développement « social », « humain » etc.),
la situation sera différente. Les critiques de la décroissance ne proposent donc rien qui ne soit
suspect des mêmes dérives que celles dont ils soupçonnent la décroissance.
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élaborées par les instances gouvernantes soient démocratiques et respectueuses des droits
fondamentaux, et peuvent bien être poursuivies dans le long terme.
L’entreprise ne peut pas être citoyenne en elle-même, car elle n’est pas un sujet politique :
elle est une institution, qui ne doit son existence qu’à ses statuts - que la communauté pourrait
décider de dissoudre si ça lui chante. Elle peut seulement être mise au service du bien
commun tel que décidé par des citoyens. La décroissance, finalement, c’est simplement
affirmer que la démocratie et les droits humains fondamentaux priment sur toute forme
d’augmentation des revenus, de gouvernance d’entreprise, d’autogestion ou de destin
technique.
Et cela n’est qu’un préalable. Si nous voulons une mondialisation solidaire et durable, ces
finalités doivent être replacées dans un contexte global et à long terme, discutées par toutes et
tous et au premier chef les plus démuni-e-s.
Un bon critère pourrait être celui-là : une finalité ne doit être acceptée que si elle fait la
preuve de contribuer à réduire l’exclusion dans le monde entier et dans le long terme.
La simplicité volontaire appliquée ici, dans nos communautés riches, sans avoir l’arrogante
prétention de faire la leçon au reste du monde sans lui demander son avis, passe aisément le
test.
PS : article publié pour la premièe fois en juin 2005.
http://www.decroissance.info/La-decroissance-une-solution-pour, le lundi 13 mars 2006
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L'invention du développement
Gilbert Rist
ASSOCIATION D’ECHANGE ET D’ENTRAIDE AUX COMMUNAUTES INDIENNES
DE L’ALTIPLANO BOLIVIEN
http://www.apres-developpement.org/html/livres/rist_developpement.htm
Un ouvrage de référence, traduit en anglais (Zed Books, 1997), en italien (Bollati
Boringhieri, 1997) et en espagnol (Los Libros de la Catárata, à paraître en 2002).
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favorable aux préoccupations extra-occidentales, que fut inventée la notion de
"développement".
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ses institutions spécialisées pour autant que cela soit réalisable. Il doit s'agir d'un effort
mondial pour assurer l'existence de la paix, de l'abondance et de la liberté.
Avec la collaboration des milieux d'affaires, du capital privé, de l'agriculture et du monde
du travail de ce pays, ce programme pourra accroître grandement l'activité industrielle des
autres nations et élever substantiellement leur niveau de vie.
Ces développements économiques nouveaux devront être conçus et contrôlés de façon à
profiter aux populations des régions dans lesquelles ils seront mis en oeuvre. Les garanties
accordées à l'investisseur devront être équilibrées par des garanties protégeant les intérêts de
ceux dont les ressources et le travail se trouveront engagés dans ces développements. L'ancien
impérialisme l'exploitation au service du profit étranger n'a rien à voir avec nos intentions. Ce
que nous envisageons, c'est un programme de développement fondé sur les concepts d'une
négociation équitable et démocratique.
Tous les pays, y compris le nôtre, profiteront largement d'un programme constructif qui
permettra de mieux utiliser les ressources humaines et naturelles du monde. L'expérience
montre que notre commerce avec les autres pays s'accroît au fur et à mesure de leurs progrès
industriels et économiques."
Un nouvel Evangile
L'intérêt du Point IV tient aussi à la manière dont il est structuré. Il peut se décomposer en
quatre parties d'inégale longueur. La première rappelle la situation désespérée dans laquelle
vivent "plus de la moitié des gens de ce monde", soumis à l'horreur de la faim et de la misère.
Puis, à ceux qui sont ainsi perdus dans une situation apparemment sans espoir, on annonce
une bonne nouvelle : "pour la première fois de l'histoire", quelque chose a changé qui permet
de transformer leur vie ; grâce à cette nouveauté inouïe, le bonheur est à portée de main. A
condition toutefois de mobiliser les énergies, de produire plus, d'investir, de se mettre au
travail, d'intensifier les échanges. Alors enfin, si l'on saisit cette chance, si l'on consent aux
efforts demandés, alors s'ouvrira une ère de bonheur, de paix et de prospérité dont tous
profiteront.
Un évangéliste américain ne dirait pas autre chose. A ceux qui sont livrés au péché et à la
mort, Jésus-Christ annonce le salut, pour autant qu'ils se conforment aux exigences de la foi
car c'est ainsi qu'ils pourront parvenir à la vie éternelle et jouir de la félicité promise aux élus.
Le discours du président Truman était destiné d'abord à ses compatriotes qui ne pouvaient
être insensibles à cette manière de présenter l'histoire du monde ; elle était en effet d'autant
plus vraisemblable qu'elle correspondait, sur le mode profane, à la vérité proclamée par
l'Eglise. Mais cette audience dépassait largement les Etats-Unis puisqu'elle reposait sur une
croyance partagée non seulement par le monde chrétien mais, d'une certaine manière, par tous
les adhérents d'une religion de salut. (5)
En profitant de cette homologie de structure avec le discours religieux, la nouvelle
croyance au "développement" assurait sa crédibilité, que renforçait encore la métaphore
naturalisante, inscrite depuis si longtemps dans la conscience (ou la non-conscience)
occidentale. Voilà sans doute pourquoi ce moule discursif sera sans cesse réutilisé dans de
nombreuses autres déclarations censées affirmer la nécessité du "développement" comme
unique solution aux problèmes de l'humanité. (6)
Du même coup, l'interrogation sur le "développement" deviendra impossible. Certes, il sera
loisible de débattre de ses modalités, des moyens d' "accélérer la croissance" ou d'en répartir
les effets de manière plus équitable, mais le caractère transitif du "développement" c'est-à-dire
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l'intervention qu'il représente dans les affaires internes d'une nation ne sera pas mis en cause :
on ne s'attaque pas à une croyance qui détermine un programme visant au bonheur universel,
on ne parle pas de ce qui va de soi, tout au plus peut-on chercher à l'améliorer.
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l'autodénomination et, en conquérant leur indépendance politique, ils perdaient leur identité et
leur autonomie économique, parce que contraints de cheminer sur la "voie du développement"
tracée par d'autres qu'eux. A la diffé-rence de la colonisation qui considérait le monde d'abord
comme un espace politique où il fallait inscrire des empires toujours plus vastes, l'ère du
"développement" est aussi celle de l'avènement généralisé de l'espace économique (12), à
l'intérieur duquel l'accroissement du PNB constitue l'impératif majeur.
Notes
(1) Ces transformations étaient toutefois loin d'être négligeables : la Ligue des Etats
arabes avait été créée en 1945 ; en 1947, l'Inde était devenue indépendante ; l'abandon du
mandat britannique sur la Palestine en 1947 avait favorisé la création de l'Etat d'Israël en
1948 ; la guerre civile chinoise se termina en 1949 par l'arrivée au pouvoir de Mao Zedong ;
l'Indonésie de Sokarno se proclama indépendante en 1945 et devint république unitaire en
1950.
(2) L'anecdote est rapportée par Louis J. Halle, " On Teaching International Relations ",
The Virginia Quarterly Review, 40 (1), 1964, pp. 11-25. Le discours présidentiel avait été
prononcé le 20 janvier 1949. Une semaine après, soit le 27 janvier, le président Tru-man
répondait à la presse qui l'interrogeait sur le " Point IV " : " Les membres de mon
gouvernement et moi-même songeons à ce Point IV depuis deux ou trois ans, depuis
l'inauguration du Plan Marshall [mais le plan Marshall avait été lancé en juin 1947, soit une
année et demie avant le Point IV ! ]. Il tire son origine des propositions de la Grèce et de la
Turquie. Depuis, j'ai longuement étudié ces dernières. J'ai passé le plus clair de mon temps à
parcourir le globe pour trouver comment instaurer la paix dans le monde. " Public Papers of
the Presidents of the United States, Harry S. Truman. Year 1949, 5, United States
Government Printing Office, 1964 (January 27), p. 118.
Bel exemple de mensonge opportuniste puisqu'en fait rien n'était vraiment prévu et qu'il
faudra attendre près de deux ans pour que l'Administration américaine com-mence à réaliser
le Point IV.
(3) Traduction établie sur la base des Public Papers of the Presidents. op. cit. (January
20), pp. 114-115.
(4) Dans la charte des Nations Unies, les peace-loving peoples repré-sentent les
vainqueurs de la seconde guerre mondiale ; dans ce contexte, la formule concerne les pays
non-communistes. (cf. la notion de free peoples au paragraphe suivant).
(5) Cf., à ce sujet Marie-Dominique Perrot, Gilbert Rist et Fabri-zio Sabelli, La
Mythologie programmée. L'Économie des croyances dans la société moderne, Paris, PUF,
1992, p. 195 et suiv.
(6) Ibid., p. 196 - 197.
(7) Comme si la technique était idéologiquement neutre, comme si elle pouvait s'acquérir
sans contrepartie financière, comme si elle n'avait aucun coût culturel, comme si elle ne
portait pas en elle-même le code génétique de la société qui l'a produite.
(8) Les " politiques de développement " peuvent remplir diverses fonctions, selon qu'elles
sont utilisées dans l'ordre interne (faire quelque chose en faveur des " pauvres "), comme
élément de la politique étrangère (aide publique ou aide militaire) ou pour réu-nir un
consensus dans le cadre des organisations internationales. Lorsque les contradictions
politiques deviennent trop importantes, il est toujours possible de mettre le " développement "
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à l'ordre du jour : les diverses manifestations de la guerre froide privant l'ONU de toute
possibilité d'intervention dans les conflits militaires n'ont pas peu contribué à la promotion du
" développement ".
(9) La notion d' " aide " ou de don renvoie évidemment à des conceptualisations différentes
selon les cultures. Hors de la culture occidentale, recevoir sans rendre signifie perdre la face
et se placer dans la dépendance du donateur ou mourir. Le don entre ainsi dans un processus
de domination dont le donateur (occidental) est d'autant moins conscient qu'il lui attribue une
valeur positive.
(10) D'une certaine manière, les États-Unis proposent de livrer la " guerre à la pauvreté "
avec les mêmes armes que celles qui ont permis de remporter la victoire sur l'Allemagne et le
Japon : la supériorité du potentiel productif et la mobilisation des scientifiques (pour
fabriquer la bombe atomique). Ce qui a parfois entraîné la même logique militaire : pour
libérer la ville, il faut la détruire...
(11) Pour éviter tout malentendu, on rappellera que le " colonialisme externe " (dit du "
premier type ") a trop souvent été remplacé par la colonisation interne, au profit des " élites ",
et par la dépendance externe (ou " colonialisme du deuxième type " ).
(12) En définissant le " sous-développement " comme un simple état de manque,
l'économisme imposait son ordre. Pour l'économiste, la rareté située au fondement de sa "
science " constitue un " donné naturel " (plutôt qu'une construction sociale) qu'il s'agit de
combattre, même si ce combat est d'avance déclaré vain puisque les " besoins " humains sont
présupposés illimités (comme la croissance).
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Gilbert Rist répond aux contradicteurs de la décroissance !
On pourrait donc croire la cause entendue : une telle succession de
désastres devrait inciter à changer de stratégie et à sortir au plus vite du
« développement » qui ne cesse de produire des résultats contraires à
ceux qu’il promet. Pourtant il n’en est rien. Depuis que divers auteurs ont
dénoncé cette imposture et suggéré que l’on prépare sérieusement l’
« après-développement », la controverse sur le développement a repris de plus belle. Or celle-
ci n’oppose pas les tenants de la critique aux gardiens de l’idéologie officielle - les
bureaucrates de la Banque mondiale ou des ministères de la coopération. Forts des certitudes
que procure la science économique, ceux-ci sont convaincus que la croissance se chargera de
mettre fin à la pauvreté. Non, la querelle divise ceux-là mêmes qui, depuis longtemps,
semblaient unis pour condamner les échecs du développement.
Le « front du refus » n’est certes pas homogène, mais il est assez large et comprend de
nombreux auteurs répartis aussi bien en Europe, qu’en Asie, en Amérique latine et, dans une
moindre mesure, en Afrique [1]. Bien que de perspectives différentes, ils se retrouvent tous
derrière cette affirmation simple : on ne peut qualifier de « développement » que le
développement réellement existant. Selon eux, les innombrables tentatives, entreprises depuis
plus de cinq décennies, pour réhabiliter le développement ont échoué. Elles reposaient sur une
funeste confusion entre la croyance dans le développement (censé être positif, souhaitable et
nécessaire) et ses manifestations concrètes, c’est-à-dire la transformation de la nature et des
relations sociales en marchandises pour alimenter une croissance infinie de biens et de
services destinés à la demande solvable. De même que, dans l’ancien Empire soviétique,
l’idéologie socialiste servait de paravent aux pénuries chroniques, aux privilèges de la
nomenklatura et aux dégâts écologiques (le socialisme réel), l’invocation du développement
ne fait que renforcer les inégalités sociales, appauvrir les plus démunis et mettre en danger
l’environnement. D’où l’appel à « sortir du développement » et à promouvoir la décroissance.
Bien entendu, cette radicale remise en cause du développement et de la croissance
économique rencontra des résistances : on ne se déprend pas si facilement d’une croyance
ancrée dans l’imaginaire occidental et largement partagée par les élites auto-proclamées des
pays du Sud ! D’où l’apparition quasi simultanée - dans le milieu des Nations unies - du
développement « humain », « durable » ou « social ». Autant d’expressions contradictoires
qui reviennent à avouer que, si on ne le requalifie pas, le développement est généralement
inhumain, dangereux pour l’environnement et anti-social. Ces jeux rhétoriques ont néanmoins
rencontré un vif succès auprès des entreprises transnationales et des administrations
publiques. Celles-ci se sont rapidement approprié ces étiquettes pour conférer à leurs
pratiques une respectabilité nouvelle, sans pourtant les modifier. Cela leur permet aussi de
s’engager, à la suite du Rapport Brundtland, dans « une nouvelle ère de croissance
économique ». Revêtu de nouveaux habits, le développement peut ainsi reprendre son cours et
renouveler ses promesses illusoires. Cela dit, la nostalgie du développement ne concerne pas
que les institutions internationales ou les acteurs économiques dominants ; elle touche aussi
les partisans du « développement alternatif ». Ceux-ci forment un ensemble flou composé de
tiers-mondistes, d’ONG engagées dans la coopération et d’une partie importante de la
mouvance altermondialiste. S’ils critiquent les stratégies dominantes, ils ne veulent toutefois
pas abandonner l’utopie du développement, à condition qu’il soit participatif, endogène,
assumé par la société civile, respectueux de l’environnement et orienté vers la satisfaction des
besoins fondamentaux. Ces principes sont évidemment respectables. Le seul problème est que
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la plupart d’entre eux ont été proposés voici plus de trente ans, que d’innombrables
expériences ont tenté de les mettre en œuvre, et que, finalement, rien - ou presque - n’a
changé. Même lorsqu’il se proclame alternatif, le développement reste le développement ! Un
attachement aussi passionné pour un mot, ou une idée, et un aveuglement aussi total pour ses
conséquences relèvent sans doute d’une forme de fondamentalisme religieux.
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S. Latouche, Survivre au développement, Mille et une nuits, Unesco, Paris, 2004.
G. Rist, Le développement. Histoire d’une croyance occidentale, Presses de Sciences Po,
Paris, 2001 [1996].
La Ligne d’Horizon : Défaire le développement, refaire le monde, Parangon,
L’Aventurine, Paris, 2003.
Le site www.apres-développement.org présente les thèses, les auteurs et l’actualité de ce
débat.
Article de Gilbert Rist paru dans Courrier de la planète n°74, automne 2005. Gilbert Rist
est Professeur, Docteur ès sciences politiques, études internationales.
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[11] G. Rist, « Préalables à une théorie générale de l’échange, Pratiques de la dissidence
économique. Réseaux rebelles et créativité sociale », (Y. Preiswerk et F. Sabelli, dir.),
Nouveaux Cahiers de l’IUED, n°7, PUF, Paris, 1998.
[12] G. P. Brockway, The End of Economic Man. Principles of Any Future Economics,
Harper Collins Publishers, 1991
[13] Pour une critique complète, R. Steppacher, « La petite différence et ses grandes
conséquences. Brouillons pour l’avenir. Contributions au débat sur les alternatives » (C.
Comeliau, dir.) Nouveaux Cahiers de l’IUED, n°14, PUF, Paris, 2003.
[14] Cf. Another World is Possible. Popular Alternatives to Globalization at the World
Social Forum (William F. Fisher and Thomas Poniah, eds), Zed Books, 2003.
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Des partisans de la croissance... ou des réactionnaires ?
Les deux mon capitaine !
Réponses à MM. Oxley, Métellus, Cyril di Meo, Vereycken.
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Comme l’écrit très justement Denis Clerc, le rédacteur en chef du magazine Alternatives
économiques, à propos de Ellul, Illich, René Passet et André Gorz, certaines « critiques de la
croissance le sont moins pour des raisons matérielles que pour des raisons que l’on pourrait
qualifier de « spirituelles » au sens le plus large du terme : ce n’est pas en accumulant des
objets que l’homme se réalise » [7]. Mais Denis Clerc a raison de complexifier des vues trop
simplistes et différencier « les moralistes, ou l’être prime sur l’avoir », des « catastrophistes »
qui appellent à la décroissance non pour des raisons éthiques mais pour sauver l’humanité. Il
classe alors dans cette seconde catégorie, F. Partant, S. Latouche, F. de Ravignan le
continuateur de R. Dumont, J.-M. Harribey, G. Rist, F. Sabelli... Ceux-là sont porteurs d’un
autre genre d’éthique « en déconstruction-reconstruction », plus proche de l’« éthique à
longue responsabilité » dont parle Hans Jonas. Une éthique conduisant vers le principe d’une
« responsabilité ontologique à l’égard de l’idée de l’homme » [8], et qui prenant à contre-pied
la thèse de son maître Heidegger sur la « métaphysique de la subjectivité », parle y compris
d’une responsabilité qui renoue avec une « responsabilité métaphysique » à laquelle on
devrait reconnaître, selon Jonas, une vérité fondatrice. Les accents « spiritualistes » que pense
pourfendre M. di Méo, sont en fait proches des courants philosophiques libertaires, où la vie
immanente et auto-affective « ne vaut que tant que la monnaie est impuissante à en dire le
prix » [9]. La critique que Marx fait à l’aliénation de la vie dans l’objectivation de la
représentativité (en une valeur d’échange...), pose véritablement le fondement ontologique de
l’économique dans une « métaphysique de la vie » (M. Henry), une métaphysique de la
praxis. Cela les courants marxistes libertaires comme les situationnistes l’ont véritablement
saisi, ils ont su s’écarter radicalement des interprétations holistes de Marx qui voient leur
apothéose dans le structuralisme marxiste d’Althusser. Pour les libertaires, la condamnation
de l’atrophie des potentialités subjectives de la vie dans son aliénation, prime stratégiquement
sur la condamnation ou la réduction des inégalités sociales (voir le point de vue de Bernard
Guibert un peu plus loin). Marx disait très justement qu’être radical, c’est aller jusqu’aux
racines. Alors bien entendu qu’à travers l’interrogation sur l’agir humain à l’ère de la
technique, l’écologisme radical « engage des choix éthiques et métaphysiques » comme le
souligne A. Caillé [10], dans un face à face permanent avec l’aliénation de la vie mutileé. Les
bien-pensants fossilisés dans leur culture militante d’un autre âge, n’ont qu’à se rendormir...
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dans la société bourgeoise moderne, qui par son industrie crée les conditions matérielles
nécessaires à la fondation d’une société nouvelle, qui vous libérera, que de retourner vers une
forme périmée de société qui, au prétexte de sauver vos classes sociales, tire la nation entière
en arrière, vers la barbarie médiévale » [11]. Le dogme marxiste était posé, le développement
de la société industrielle capitaliste est nécessaire pour poser les bases matérielles du
socialisme, il en est le premier terme, il faut donc accepter la souffrance, car pour Marx
l’advenue de l’histoire à laquelle s’identifie la révolution, est le développement de l’aliénation
de la vie en l’homme comme condition de sa réappropriation. Ce n’est donc que quand les
souffrances deviendront universelles grâce au développement du capitalisme, que sortira le
salut tant espéré. Le catastrophisme est à la source de cet interprétation faite par Marx, qui fait
en quelque sorte le pari de l’explosion de la condensation de la contradiction
capitalistique [12]. Comme le note très justement Michel Henry, cette conception
apocalyptique et messianique de l’histoire est chez Marx largement tributaire de la
métaphysique allemande [13], même si encore de très nombreux marxistes croient que Marx
renversait là radicalement la philosophie de l’histoire de l’Esprit de Hegel pour l’incarner
dans le réel de l’histoire. Dès lors Marx et ses disciples n’arrivant pas à se dégager des
présupposés de la métaphysique allemande, allaient transformer l’ « horreur instinctive devant
la mécanisation de la vie » (George Orwell), caractéristique des premières révoltes ouvrières
(avec le luddisme industriel et rural), en célébration béate d’un « développement des forces
productives » du capitalisme voué à créer les bases matérielles du nouveau monde « de la
même façon que les révolutions géologiques ont crée la surface de la terre » [14].
De plus, M. Métellus est-il au courant que cette « dé-territorialisation de l’économie »
mondiale (A. Negri) qu’est notre économie-monde n’est possible que grâce à des vecteurs de
transport des corps et des objets (y compris et surtout libidinaux) nécessitant des énergies
non-renouvelables ?
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siècles et des siècles, comme d’autres rêvaient à un Reich de mille ans. Comme l’écrit S.
Latouche, la décroissance n’est ni mondialiste, ni alter-mondialiste, elle pose radicalement la
question de la « responsabilité à long terme » d’un tel choix. Notre mode et niveau de vie
occidentale n’est pas mondialisable, cela nos défenseurs de la croissance économiques
devraient pourtant pourvoir l’entendre, s’il leur reste un zeste de bon sens et un brin
d’attachement au principe de réalité dont se réclament si généreusement nos « rationalistes ».
Rappelons à M. Métellus, qu’il y a une histoire qui a forgé le dogmatisme du PCF et celui
du totalitarisme soviétique sur les questions agraires : un socialisme agraire théorisé à partir
de positionnements déjà urbano-centrique et ouvriéro-centrique. En 1899 Kautsky dans La
question agraire s’opposait au coopératisme élaboré par l’anarchiste russe Kropotkine, et
cette position qui en France sera repris par le courant guediste-marxiste (rappelons quand
même que J. Guesde, selon son propre aveux, n’a jamais lu Charles-Henry Marx). Dans cet
ouvrage Kautsky y fonde alors définitivement le projet socialiste agraire pour des siècles et
des siècles : le pays merveilleux d’une organisation industrielle de l’agriculture et de la
destruction des sociabilités communautaires au profit d’une relation unilatérale entre le
travailleur de la terre et l’Etat. Pas de place pour la petite exploitation, pas de place pour la
petite propriété associationniste qui se réalisait dans l’agriculture que privilégiaient les
mouvances libertaires, pas de place pour une culture populaire libre et autonome de toute
idéologie. Seul Jaurès, qui lui descendait quelquefois de la tour d’ivoire des grands théoriciens
socialistes enfermant leur réflexion à la considération du seul monde urbain et industriel,
vivra la réalité du terrain de la paysannerie et acceptera le mouvement coopératif lors de la
création de la coopérative viticole de Maraussan dans l’Hérault. Bien au chaud dans la
capitale française, les ténors de l’actualité politique socialiste (Guesde, Lallemand...) avaient
moins la force et l’originalité d’un tel combat, que d’adresser à la paysannerie de vagues
promesses visant à l’enrégimenter. Proudhon, même si l’on peut lui reprocher de nombreuses
choses, avait vu juste quand il refusait et dénonçait un « nouveau dogme » du romantisme
révolutionnaire et du culte de l’Etat. Il faut également avoir un minimum d’ouverture d’esprit
pour ne pas reprendre la vulgate marxiste qui fait de Proudhon un défenseur de la propriété
paysanne. Car au lieu de la collectiviser comme le propose Marx qui n’arrive pas encore à se
débarrasser totalement de la philosophie hégélienne de l’Etat [18], Proudhon veut la socialiser
(« réenchasser » l’économie dans le social dirait l’anthropologue Karl Polanyi), et en cela, il
est plus socialiste qu’étatiste ou individualiste. En réalité, l’avantage de Proudhon sur Marx,
c’est peut-être que le premier, moins philosophe, n’a pas subit les imbécillités des thèses
hégélienne et feuerbachienne [19]. Si Proudhon n’est ni tout blanc ni tout noir - comme Marx
d’ailleurs -, on peut au moins lui reconnaître la lucidité de son refus de la conquête violente
du pouvoir d’Etat comme le soutenaient les néo-babouvistes, les partisans d’Auguste Blanqui
et bientôt de la si douce orthodoxie léniniste. Car cette stratégie révolutionnaire conduirait
seulement affirme-t-il, à changer la forme de la domination sans supprimer la domination elle-
même. A la lumière du totalitarisme marxiste-léniniste du XXe siècle, et quelque que soit la
lucidité ontologique réelle des analyses magnifiques de Marx, il y a des lucidités politiques
qui pèsent plus lourdes que certaine autres.
La théorie localiste des objecteurs de croissance est déterminée par une multiplicité
d’influences. Dans une « société de décroissance » ou dans le cadre de cette « anthropolitique »
dont parle Edgar Morin, la relocalisation de l’économie et la « reterritorialisation de la vie »
(Latouche), passent notamment par les concepts de « bio-région », de « souveraineté
alimentaire », de « coopération » (l’anarchiste Kropotkine), et les notions, sous divers degrés,
d’« autosuffisance alimentaire », d’« auto-production » et d’« auto-construction ». Le fondateur
théorique du « projet local » est Alberto Magnaghi, mais le localisme des libertaires comme
Murray Bookchin, Raoul Vaneigem, Takis Fotolopoulos sont également des penseurs discutés.
Page | 340
Cette re-territorialisation de l’économie et de nos vies passe par des interactions systémiques
entre divers échelons de système locaux et régionaux. Elle passe également par la distinction de
secteurs de production « autonomes » et « hétéronomes » dans leurs variantes chez Illich ou
chez Gorz. Pour régénérer un tissu social qui enserre le quotidien de la vie quotidienne par un
« New deal de civilisation » comme l’écrit E. Morin [20]. La relocalisation est également une
relocalisation du phénomène politique « réenchasser » dans les rapports sociaux, dans les
territoires et dans nos vies. La démocratie participative ou l’ « Inclusive democracy » (une
version de la démocratie directe) théorisée par le penseur castoriadien, Takis Fotolopoulos, sont
actuellement les pistes de réflexion que suivent les objecteurs de croissance. Paradoxalement, le
projet est au niveau politique de renouer avec la conception territoriale restreinte et lucide de la
République, qu’avaient les philosophes des Lumières et notamment Rousseau pour qui la forme
territoriale du politique ne pouvait être que réduite. Il faudra que nos contempteurs de
l’objection de croissance, nous expliquent ainsi un peu mieux, en quoi ce localisme leur apparaît
réactionnaire.
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Les incantations religieuses au progrès peuvent dès lors commencer : « il n’y a pas de
limite absolue aux progrès des sciences et de la technologie » ! Alors, bien entendu, la
transformation de l’agir humain grâce à la technique, nous donne le droit selon M. Métellus,
de changer l’essence de l’homme (nanotechnologies...) et de ravager la biosphère, sans
prendre en compte une quelconque « éthique pour l’âge technologique » (Hans Jonas), qui est
pourtant bien une limite à l’agir humain. Le communisme à la barre de la science affirment
nos auteurs de La Riposte, et ce sera une sorte de Jardin d’Eden idyllique, tel qu’on en décrit
dans les livres pour enfants : tout le monde sera beau, gentil, il n’y aura plus de guerre, on
vivra bien et heureux pour des siècles et des siècles. Amen !
Et le monde d’Alice que nous promet M. Métellus est celui où « loin de réduire la
production, une organisation socialiste de la société aurait pour résultat de « libérer les forces
productives [sic !] des chaînes d’un capitalisme en plein déclin. » Faut-il rappeler à
M. Métellus, qu’il pourrait aller plus souvent visiter les pays où il souhaite vivre ses idées.
Car bien entendu, le « spectacle concentré » (Debord) qu’a été le communisme historique, est
connu pour son immense respect de la nature et des hommes.
Le progrès n’existe pas messieurs... ! [21] Il faut vous faire à cette douloureuse idée. Si les
origines de la notion de « progrès » sont antérieures à la fameuse querelle littéraire des
Anciens et des Modernes au XVIIe siècle (1687-1698), le XVIIIe siècle a fait de ce maître
concept un véritable porte-étendard. L’eschatologie chrétienne du salut se change alors peu à
peu en idéologie du progrès, en fournissant des éléments religieux métamorphosés. Autrement
dit, la théologie de l’histoire préoccupée par la problématique de la transcendance du sens de
l’histoire - illustrée par saint Augustin jusqu’à Bossuet - est remplacée à partir des Lumières,
par la philosophie de l’histoire et une problématique de son immanence. Ainsi pour Karl
Löwith (1897-1973), l’idée même de progrès centrée sur le bien-être de l’individu, remplace
au XIXe et XXe siècle, celle du salut préoccupée par le souci de l’âme. La science n’est alors
que la forme « sécularisée » de la création divine, et la dimension messianique du marxisme
doit être rapportée plus directement à l’influence de cet héritage judéo-chrétien [22]. Marx
n’est-il pas pour le philosophe Michel Henry, « le premier penseur chrétien de l’Occident » ?
Et les marxismes ne sont ils pas « l’ensemble des contre-sens qui ont été faits sur Marx » ?
Au XIXe siècle, cette philosophie progressiste de l’histoire s’est transformée en un
messianisme social et technique que vont entonner tous les calotins de la modernité dans
« une insupportable promotion idéologique du progrès » (Paul Virilio). Le schéma de la
gradation se retrouve au centre de diverses pensées. Le philosophe et économiste Karl Marx
(1818-1883) est alors lui aussi séduit par l’idée de gradation pour rendre compte de la réalité
des sociétés humaines. Comme l’écrit justement notre bon ami Greg Oxley, « Marx a
expliqué que le développement des forces productives constitue le moteur de l’évolution
sociale ». Pour lui en effet, cette évolution passe plutôt par des stades successifs, qui
correspondent chacun à des formes différentes du travail et de l’exploitation des richesses. Le
marxisme qui suivra Marx, fondé sur une version incarnée de l’idéalisme de la philosophie de
l’histoire d’Hegel, s’est lui forgé dans cette période d’apogée de l’évolutionnisme triomphant
entre 1860-1880 et il en a subi irrémédiablement l’épistémologie eschatologique.
L’ethnologie semblait alors corroborer la belle théorie du sens de l’histoire vers le pays des
merveilles d’Alice.
Mais qui aujourd’hui soutiendrait en ethnologie, l’évolutionnisme ? Franz Boas et Claude
Lévy-Strauss sont passés par là, et au paradigme évolutionniste s’est substitué le paradigme
du « relativisme culturel » et du « linguistic turn ». La notion de « progrès » n’est pas, hélas
pour vous messieurs, un de ces fameux « invariants anthropologiques », elle est
indéniablement une idéologie de l’histoire propre à l’Occident, l’empirisme de toutes les
recherches ethnologiques et historiques l’ont attestée depuis bien longtemps. Les calotins de
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la modernité que sont nos auteurs, sont encore hélas pétris et fossilisés par l’ethnologie
passéiste du XIXe siècle porteuse de l’ethnocentrisme occidental déguisé en universalisme.
Quel penseur soutiendrait aujourd’hui la vision illusoire, idéaliste et angélique de la Science
et de la production du savoir scientifique, qui est la votre ? Personne ! car la naïveté de cet
optimisme béat ne peut faire que sourire. Pour sortir du prosélytisme de cette vision
eschatologique de la science que vous semez inlassablement sur votre chemin, des penseurs
comme Husserl, Feyerabend, Bruno Latour, Thomas Khun, Ulrick Beck ne peuvent que vous
aider à la décolonisation de votre propre imaginaire. On sortira peut-être et enfin du XIXe
siècle !
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Et dans une lecture interprétative qui considèrerait les différents marxismes comme
l’ensemble des contre-sens qui ont été faits sur Marx. La décroissance semble étrangère à
toute interprétation holiste, léniniste ou althussérienne. Et manifestement, Jérôme Métellus et
Greg Oxley n’ont jamais lu Marx, à part au travers des œillères et de la culture militante
marxiste-léniniste. Si Bernard Guibert défendrait l’idée d’une lecture herméneutique de Marx
et de l’histoire, et cela peut se défendre, je privilégierais pour ma part la magistrale lecture de
Marx que nous a faite M. Henry [29]. Et d’ailleurs Ricoeur n’a pas retenu son éloge sur une
telle interprétation fondatrice, des ponts entre l’herméneutique et la phénoménologie
henryenne sont certainement possibles de ce côté là.
Comme le montre Jean-Claude Michéa, le capitalisme c’est le libéralisme qui commence à
naître sous la plume des physiocrates dans la seconde moitié du XVIIIe siècle. Le capitalisme
est indéniablement le produit de l’anthropologie pessimiste du libéralisme des Lumières. Les
socialismes français de la première moitié du XIX siècle (Pierre Leroux, Charles Fourier...)
ont vu et su analysé sur le moment, la réalisation par la Révolution française, du programme
économique des Lumières (Loi Le Chapelier, article 544 du Code Civil...). Quand ces
socialismes français ont été écrasés définitivement dans l’épisode de la Commune en 1871, le
champ était désormais libre au socialisme allemand pétris d’un marxisme positiviste
véhiculant le progressisme, l’économisme et le matérialisme historique. L’Affaire Dreyfus a
pu alors cristalliser en France l’institutionnalisation de cette Gauche progressiste et bien
pensante des Lumières, qui perdure aujourd’hui du journal Le Monde à Libération en passant
par Télérama, Le Nouvel Observateur et autre Inrockupptible. Cette Gauche empreinte de
« replâtrages réformistes » qui n’a envie que de « gérer le capitalisme » en combattant les
inégalités sociales et en relevant le pouvoir d’achat des consommateurs. La gestion et la
« révolte consommée » est la logique de l’essence même de cette Gauche. Car la Gauche et le
capitalisme nés dans le même creuset de l’idéologie des Lumières et de ses présupposés
anthropologiques et métaphysiques, ne sont alors forcément que les alliés objectifs de la
même eschatologie de l’histoire, les deux faces de la même monnaie progressiste. D’où
depuis maintenant 130 ans en France, l’impossibilité, durable celle-ci, de dépasser le
capitalisme sur sa Gauche.
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L’article d’Alain de Benoist sur la décroissance ou encore les activités du GRECE sont
alors du pain béni pour alimenter le moulin à parole de Cyril di Méo, pour lui permettre de
s’engager dans la voie interprétative de l’évident rapprochement illustrant la thèse du complot
caché qu’il veut démasquer. Après avoir courageusement pourfendu une sombre « fusion
idéologique » où apprend-t-on, « les pensées [d’Alain Caillé, S. Latouche, P. Rhabi et E.
Golsmith] sont en osmoses avec celles de l’extrême droite néo-païenne », M. di Méo
défenseur du nivellement égalitariste et de l’idéalisme humaniste, et atteint manifestement de
« complotite aïgue », entend alors nous apporter la lumière, bienheureuse et bienvenue, de sa
vérité.
Certains voient le christianisme cachée derrière la décroissance comme en des temps plus
sombres l’on voyait le juif derrière le capitalisme. D’autres encore voient derrière la
décroissance le Grand Satan malthusien ou celui de la Nouvelle Droite, ou carrément le bras
armé du fascisme et de la barbarie... et pourquoi pas le retour du côté obscur de la Force !
Quel rapport avec la choucroute ?
Le principe cognitif qui cherche à expliquer l’émergence de la pensée de la décroissance
pour nos auteurs, c’est la théorie interprétative du complot qui structure si bien notre
« imaginaire politique », comme le remarquait si pertinnement Raoul Girardet dans Mythes et
mythologies politiques ! Ce sont alors quelques groupes minoritaires, élitistes, sectaires qui
sont tapis dans l’ombre de la décroissance malfaisante, cachée et secrète, interprétée par di
Meo comme une « nébuleuse ». Nos auteurs quand ils s’expriment puisent dans le même
fonds symbolique et terminologique de X-Files, Dan Brown et tout le reste de la littérature
des dénicheurs de vérité qui sont toujours ailleurs... Car « c’est forcément dans l’ombre que se
réfugient les bêtes immondent, de l’ombre qu’elles surgissent. Immuable, permanent à travers
l’énorme masse de ses représentations iconographiques et ses expressions littéraires, il existe
un bestiaire du Complot. Il rassemble tout ce qui rampe, s’infiltre, se tapit » [30]. Et le
complotisme ou le conspirationnisme sont l’un des grands mythes politiques modernes, c’est
même généralement ce qui sert de pensée à la Gauche rationaliste, progressiste et scientiste,
toujours trop pressée avec son demi-savoir. Il est marqué par l’intérêt pour les machinations
ou les manipulations, la fascination exercée par les forces invisibles, la peur d’une dictature
occulte. Devant leur ébahissement vécu et leur totale incompréhension de la pensée de la
décroissance, nos auteurs cherchent alors du sens dans la révélation des mauvaises intentions
des hommes ou des groupes. Une fois démasqués les « mauvaises intentions », voici que pour
nos auteurs la pensée de la décroissance prend son sens, elle devient une cause. « Ne faites
confiance à personne »... Voilà où se trouve aujourd’hui le niveau intellectuel du « débat »
avec nos auteurs.
Conclusion.
Ainsi nos admirables interprètes marqués par une surdose de « complotite aigue », ont un
discours qui manque continuellement sa cible par mé-s’interprétation, sur-interprétation,
incompréhension ou ignorance crasse et totale. Ils sont à la fois des partisans de la croissance
et du progrès donc des réactionnaires (voir le dernier ouvrage de Jean-Paul Besset). Car
comme le note François Brune, « le progressisme (le bon), ne serait il pas d’être en retard
dans la mauvaise voie » ? Penser radicalement écrivait Marx, c’est aller jusqu’aux racines.
Nous refusons donc une gauche progressiste qui améliore les « niveaux de vie » à coups de
replâtrage réformiste et qui ne critique la logique du capital que parce qu’elle est la cause
principale des « inégalités ». Il ne faut pas demander que l’on assure ou que l’on élève le
“minimum vital”, mais que l’on renonce à maintenir les foules au minimum de la vie. Il ne
faut pas demander seulement du pain, mais des jeux [31]. Si, très justement, Georges Bush ne
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négocie pas avec les terroristes, les objecteurs de croissance ne négocieront pas avec le
capitalisme ni avec la société économique. L’influence de la philosophie hégélienne de l’Etat
sur Marx, ne doit pas nous faire perdre de l’idée, que Hegel a forgé cette philosophie pour
donner un projet politique à la réaction contre la révolution française. L’étatisme est en soi
réactionnaire, c’est une théorie qui a non seulement écrasé les expériences communalistes
d’auto-gouvernement au XIIIe siècle, mais qui a surtout servi pour « terminer la révolution »
comme dit François Furet, et plus fondamentalement pour Hegel, pour l’annihiler
radicalement. L’ensemble de la Gauche doit alors tirer les conclusions de la transformation de
l’étatisme révolutionnaire en un totalitarisme inhumain comme Proudhon en avait si bien eu
l’intuition.
« Notre question s’énonce alors de façon beaucoup plus radicale, plus agressive et
également plus désespérée écrivait Hannah Arendt : la politique a-t-elle finalement encore un
sens ? » [32] Car « le développement monstrueux des capacités modernes d’anéantissement
dont les Etats ont le monopole », « rend toute politique suspecte ». La question qu’Arendt
pose alors au politique devenu « l’expérience de la politisation totale », « fait apparaître
comme douteuse la compatibilité de la politique et du maintien de la vie dans les conditions
modernes, et elle espère secrètement que les hommes se rendront à la raison et se
débarrasseront d’une manière ou d’un autre de la politique avant qu’elle ne les fasse tous
périr. Mais l’on pourrait objecter que l’espoir que tous les Etats dépérissent, à moins que ce ne
soit la politique qui disparaisse d’une manière ou d’une autre, est utopique, et il est probable
que la plupart des gens seraient d’accord avec cette objection. Cela ne modifie pourtant en
rien cet espoir et cette question » [33]. Il faut non seulement à Gauche achever la
sécularisation de la société en sortant de l’Eglise du progrès, mais aussi tirer les leçons de
l’histoire du totalitarisme de Gauche au Xxe siècle.
Si à Gauche, nous voyons la poursuite de la fusion et de l’interpénétration toujours plus
poussée des objecteurs de croissance avec l’ensemble des mouvances libertaires, il est clair,
que la Gauche positiviste, « croissantiste », jacobine et progressiste donc réactionnaire, que
représente MM. Oxley, Métellus, Di Meo et Veyrecken ne fera pas partie de notre monde,
mais de celui qu’il faudra inlassablement combattre. Encore un effort amis réactionnaires !
La vie passe et nous n’attendons pas de compensations, hors celles que nous devons
inventer et bâtir nous-mêmes.
Ce n’est qu’une affaire de courage.
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[6] « La peur note M. Duval, a changé d’objet, de l’Etat et de l’industrie, symbole de son
système économique et social, elle s’est focalisée sur l’Autre éloigné, l’étranger, l’Autre
proche, puis l’Autre religieux (dans cette catégorie entrent les adeptes des “sectes” et les
musulmans) et enfin l’Autre politique et alternatif. La peur est donc passée d’instrument
objectif de contestation à un instrument de structuration de la pensée unique en dénonçant de
nouveaux “ennemis extérieurs”, mais dans le cadre d’un consensus très large : en effet,
qu’est-ce qui peut se targuer de réunir dans un commun accord, toute la droite et toute la
gauche, les laïcs et les religieux ? Hormis le discours sur le terrorisme et la pédophilie, aucun
autre discours n’atteint cette performance consensuelle. Dans l’idéal de cette société
normative, il faudrait que tous soient semblables et entrent dans le moule », dans l’article
« Des peurs collectives : le discours antisecte comme support de l’idéologie néolibérale »,
publié dans L’homme et la société. Revue internationale de recherche et de synthèses en
sciences sociales, n°155,2005 n°1, p.65-78.
[7] D. Clerc, « De l’état stationnaire à la décroissance : histoire d’un concept flou », dans
L’Economie politique n°22, avril 2004, p.88
[8] Le Principe responsabilité, 1990, p.69
[9] S. Latouche, préface à Besson-Girard, Decrescendo cantabile, Parangon, 2005, p.10
[10] Alain Caillé, « La question du développement durable comme question politique.
Illimitation et irréversibilité », in Dépenser l’économique. Contre le fatalisme, p.250
[11] Lasch, Le Seul et vrai paradis. Histoire de l’idéologie du progrés et de ses critiques,
2002, p.138.
[12] Dit autrement, pour Marx le présent historique du capitalisme est un moment du
processus dialectique, il avait la tâche d’accomplir le négatif et de s’identifier avec lui
[13] Voir M. Henry, Marx, tome 1, chapitre III « La réduction des totalités », première
partie « La mythologie de l’histoire », pp.163-165, Gallimard, Tel, 1976.
[14] Jean-Claude Michéa, Impasse Adam Smith. De l’impossibilité de dépasser le
capitalisme sur sa gauche, Climats
[15] voir ce que dit l’auteur sur LaRouche
[16] S. Latouche, op. cit. p. 11
[17] voir John Saul, La mort de la globalisation.
[18] qui ne décrit que les lois de l’Idée, alors que plus tard Marx revenant sur cette
philosophie et si opposant, affirmera que la réalité de l’Etat repose sur les individus qui
produisent la substance politique. Il faut se méfier de l’influence d’Hegel sur Marx sur la
question de la place de l’Etat. Hegel fait parti des penseurs réactionnaires comme De Bonald,
De Maistre, Haller... Bien qu’ il a évolué, au début, il est un des admirateur de la Révolution
française puis va finalement prendre peur face à ses désordres, et se tourne vers la réaction en
forgeant philosophique le soutien au tout Etat. La philosophie hégélienne de l’Etat est toute
portée contre la révolution, elle est pour Hegel un projet politique pour la réaction.
[19] Marx toute sa vie luttera théoriquement pour renverser Hegel à partir de Feuerbach,
puis renverser ce dernier par une ontologie radicalement fondatrice et innovante. Ce
qu’ignorent l’ensemble des marxismes.
[20] Edgar Morin, Pour une politique de civilisation, Arléa, 2002, p.66
[21] Pour aller beaucoup plus loin que cette brève « déconstruction » de l’idéologie du
Progrès, on peut lire l’article « L’Eglise des illusions du progrès et les Objecteurs de
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croissance ». On peut également consulter la conférence de S. Latouche, « La Métaphysique
du progrès ».
[22] Jean-Claude Monod, La Querelle de la sécularisation de Hegel à Blumenberg, 2003,
éd. Librairie philosophique Vrin, 317 p.
[23] Extrait de « Il faut jeter le bébé plutôt que l’eau du bain » page 127
[24] Dans l’article en ligne « Décoloniser notre imaginaire de croissance ? Ça urge ! ».
B.Guibert est économiste et membre de la commission économique des Verts.
[25] Comme l’écrit encore Bernard Guibert, « Il s’agit plutôt, conformément à ceux qui, à
la suite de Hannah Arendt, ont analysé l’emprise du totalitarisme sur les âmes comme
conséquence d’une pathologie du langage, de mettre en place une prophylaxie des mots que
nous utilisons. Il y a eu dans ce sens un début d’expérience prometteur au forum social
européen de Paris Saint-Denis grâce à des initiatives heureuses de Patrick Viveret et Gilbert
Wassermann : comment transformer nos rapports subjectifs aux mots que nous utilisons pour
que nous puissions dissiper les malentendus et entreprendre des actions communes
couronnées politiquement par le succès »
[26] L’ouvrage de Patrick Tacussel, élève de Maffesoli et principal continuateur de la
délicieuse dérive situationniste, L’attraction sociale, la dynamique de l’Imaginaire dans la
société monocéphale, Librairie des Méridiens, 1984, nous est cependant des plus précieux
[27] Préface de Besson-Girard, Decrescendo cantabile, Parangon, 2005, p.11
[28] A. Accardo, De notre servitude involontaire, Agone, 2001. D’inspiration
bourdieusienne, Alain Accardo invite les « progressistes » à s’interroger sur la part qu’ils
prennent à la reproduction de cet ordre qu’en principe ils combattent, dans Le Petit-bourgeois
gentilhomme, Labor, 2003. M.Accardo a donné un entretien au journal La Décroissance,
n°25, février 2005, intitulé « Se battre contre le capitalisme, c’est se battre contre soi-même »
[29] M. Henry, Marx. tome 1 « Une philosophie de la réalité » ; tome 2 « Une philosophie
de l’économie », Gallimard
[30] Raoul Girardet, Mythes et mythologies politiques, Seuil, 1996, p.43
[31] Article « Le minimum de la vie », pour l’Internationale lettriste, M.-. Bernstein, A.-F.
Conord, M. Dahou, G.-E. Debord, J. Fillon, Gil J Wolman, dans Potlatch, n°4 13 juillet 1954
[32] Hannah Arendt, Qu’est-ce que la politique ?, Seuil, Points, p. 64
[33] Hannah Arendt, op. cit., p.66.
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l’immense mérite de ne pas générer de publicité, ce qui est une condition sine qua non de la
mise en place de la décroissance soutenable. »
La référence à la publicité est ici la seule nouveauté par rapport à Proudhon. Si, dans cette
citation, les seuls artisans et commerçants sont évoqués, un autre passage fait l’apologie de «
l’agriculture extensive non motorisée », c'est-à-dire des petites exploitations agricoles. Nous
voilà renvoyés à la bonne vieille économie précapitaliste.
Peut-être que les deuxième et troisième « niveaux » du « modèle économique alternatif »
nous en diront plus ? Oui, mais ils pèsent tellement lourd sur le premier niveau que celui-ci
s’écroule comme un château de cartes. En effet, « le deuxième niveau, celui de la production
d’équipements nécessitant un investissement, aurait besoin de capitaux mixtes privés et
publics, contrôlés par le politique. » Ainsi, loin de ne compter que sur leurs propres
ressources, l’agriculture et l’artisanat de petite échelle jouiraient d’« équipements nécessitant
des investissements ». Mais les choses s’aggravent avec le troisième niveau, qui fournit à ses
petits paysans, commerçants et artisans des « services publics de base, non privatisables :
accès à l’eau, à l’énergie disponible, à l’éducation, à la culture, aux transports en commun, à
la santé, à la sécurité des personnes. »
Si on appliquait à la France le projet de Bruno Clémentin et Vincent Cheynet, il faudrait
fermer un grand nombre d’entreprises, renvoyer des millions de salariés à leur campagne et
ateliers artisanaux, mais garder quand même une infrastructure industrielle et une large main
d’œuvre salariée pour alimenter tout ce petit monde en services publics de qualité. D’un côté,
on ampute allègrement le potentiel productif de l’économie – mais, de l’autre, on exige de
cette économie exsangue qu’elle dispense des services publics aux quatre coins de nos
campagnes repeuplées !
Cette contradiction, caractéristique d’un mode de pensée utopique, ressurgit sans cesse
sous la plume de nos deux candidats aux joies de l’économie locale. Prenons un exemple
parmi tant d’autres. On nous assure que, sur la base d’une économie « décroissante », nous
aurions accès à la santé. Tant mieux. La santé, cependant, suppose notamment des hôpitaux,
des centres médicaux, etc, vers lesquels un malade puisse se rendre rapidement. Or, on
apprend que « les véhicules à moteur à explosion seraient condamnés à disparaître. Ils seraient
remplacés par la marine à voile, le vélo, le train, la traction animale. » Pour les malades que
leur état de santé ne dispose pas à se déplacer sur une bicyclette, sur un chariot tiré par des
bœufs ou sur un catamaran, il reste le train. Le problème, c’est que jusqu’à présent, les lignes
ferroviaires ne desservent que les principaux axes du pays, les habitants des très nombreuses
petites communes rurales se contentant d’utiliser les « véhicules à moteur à explosion ». Mais
dans le monde que Bruno Clémentin et Vincent Cheynet appellent de leurs vœux, ceux-ci ont
disparu. Il faudra donc élargir considérablement, soit le réseau ferroviaire, soit le réseau
hospitalier (soit les deux). En résumé, s’ils voulaient tenir leurs promesses en matière de santé
publique, les « décroissants » seraient obligés de lancer le pays passablement désindustrialisé
dans… de grands travaux – et pas des moindres.
Il s’agit là d’un exemple assez trivial, mais ce type de contradiction est monnaie courante
dans les écrits des « décroissants ». Au fond, elle exprime le caractère complètement abstrait
et utopique de leur construction théorique. Ils ne se soucient nullement d’appuyer leur «
programme » sur telle ou telle force sociale réelle. Ils s’adressent à la bonne conscience des
citoyens « en général », à leur intelligence, en espérant que la graine des vérités qu’ils
diffusent finira par germer. Leur problème, en effet, c’est que ni la classe capitaliste, ni le
salariat – les deux forces essentielles de la société – ne peuvent s’identifier à un tel
programme, qui est à l’antipode de leurs intérêts.
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Pour les capitalistes, le développement économique et la concentration du capital sont
indispensables : leur course au profit en dépend. Pour les salariés, la « décroissance »
signifierait une régression majeure de leur niveau de vie. Voilà ce qu’on trouve dans le
programme « décroissant », entre autres envolées « humanistes » : « Le réfrigérateur serait
remplacé par une pièce froide, le voyage aux Antilles par une randonnée à vélo dans les
Cévennes, l’aspirateur par le balai et la serpillière, l’alimentation carnée par une nourriture
quasiment végétarienne, etc. » La liste n’étant apparemment pas exhaustive, on craint le pire !
« C’est le prix à payer », nous expliquent en quelque sorte Clémentin et Cheynet. C’est ça
ou la mort certaine. En effet, leur analyse de la situation et des perspectives écologiques
conclue à la catastrophe imminente et inévitable, sous quelque système politique et
économique que ce soit, si nous n’entrons pas très vite dans la « décroissance ».
Pour y parvenir, les « décroissants » en appellent d’abord au bon sens de chacun d’entre
nous, à notre bonne volonté, mais dressent aussi quelques perspectives politiques en ce qui
concerne la révolution décroissante. Dans ce domaine, la situation est assez sombre, comme
l’expliquent bien nos deux professeurs dans le passage suivant : « L’écologiste millionnaire et
conservateur Edward Goldsmith avance qu’en réduisant de 4% par an et pendant 30 ans la
production et la consommation, nous aurions une chance d’échapper à la crise climatique "
avec un minimum de volonté politique. " […] La réalité sociologique est tout autre. Même les
riches des pays riches aspirent à consommer toujours plus. Et ce n’est pas " un minimum de
volonté politique " qui serait nécessaire si un groupe désirait conduire cette politique d’en
haut, mais bien un pouvoir totalitaire. Celui-ci aurait toutes les peines à contrer une soif sans
fin de consommation attisée par des années de conditionnement à l’idéologie publicitaire. A
moins de rentrer dans une économie de guerre, l’appel à la responsabilité des individus est la
priorité. Les mécanismes économiques conduits par le politique auront un rôle fondamental à
jouer, mais demeureront secondaires. Le tournant devra donc s’opérer " par le bas " pour
rester dans la sphère démocratique. »
La menace est claire. On nous dit : « soit vous vous pliez aux joies humanistes de la
décroissance, soit il faudra une dictature. » En effet, les faux frais d’une dictature ne valent-ils
pas mieux que l’auto-destruction à coup sûr ? La « réalité sociologique » est montrée du doigt
: tout le monde veut consommer ; les travailleurs comme les patrons veulent garder leurs
maudits privilèges. La société devra donc peut-être subir l’électrochoc d’un pouvoir fort,
trônant au dessus des classes sociales, pour « remettre de l’ordre ». A leur façon, les «
décroissants » expriment la tendance bonapartiste qui parcourt l’histoire politique des classes
moyennes.
Croissance et « décroissance »
Dans Le Monde Diplomatique du mois de novembre, l’un des chefs de file des «
décroissants », Serge Latouche, reconnaît que la perspective d’une récession prolongée n’est
pas propre à susciter l’enthousiasme des salariés, des jeunes et des chômeurs. Aussi
s’empresse-t-il de préciser – à la différence ses amis Cheynet et Clémentin – que «
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décroissance » ne signifie pas nécessairement récession. Il écrit, en effet, que la «
décroissance n’est pas la croissance négative ». Et c’est bien heureux, ajoute-t-il, car « on peut
imaginer quelle catastrophe serait un taux de croissance négatif ! »
On pourrait faire remarquer qu’il n’y a pas besoin de « s’imaginer » quoi que ce soit, le
système capitaliste ayant largement montré, au cours de son histoire, quels sont les effets
d’une récession sur l’emploi, les salaires, etc. Mais le plus intéressant, c’est ce qu’il entend
par « décroissance », après avoir écarté l’idée de récession. Selon lui, la « décroissance » se
met en place, notamment, grâce à « la remise en question du volume considérable des
déplacements d’hommes et de marchandises sur la planète, avec l’impact négatif
correspondant (donc une relocalisation de l’économie) ».
Quiconque a joué au jeu du Mikado sait bien qu’il est impossible d’enlever certains
bâtonnets sans faire tomber tout l’édifice. C’est pourtant ce que s’efforce de faire Latouche.
Dans le cadre du capitalisme (que Latouche ne remet jamais en cause), une diminution des «
volumes de déplacements d’hommes et de marchandises » signifierait un affaiblissement
correspondant des exportations et des importations, c'est-à-dire du commerce mondial. Or, le
dynamisme économique du capitalisme repose, pour une bonne part, sur le dynamisme du
commerce mondial lui-même. Par conséquent, la première conséquence de la mesure que
propose Latouche serait une « croissance négative » du PIB mondial. Chassée par la porte, la
récession revient immédiatement par la fenêtre !
Ce n’est pas la première fois que Le Monde Diplomatique publie des articles dans lesquels,
sous couvert de préoccupations sociales ou écologiques, leurs auteurs font l’apologie de
l’économie locale. Or, il s’agit là, encore une fois, d’une idée complètement réactionnaire. La
mondialisation de l’économie, loin d’être un problème, constitue une prémisse fondamentale
du socialisme, lequel est complètement inconcevable sur la base de petites économies locales.
Le fait est, par contre, que le capitalisme a depuis longtemps atteint ses limites historiques,
qu’il est incapable de faire progresser le niveau de vie de la vaste majorité de la population
mondiale, et que, pour se survivre, il doit renforcer sa pression sur les salariés et piller
toujours plus les ressources des pays sous-développés.
Loin de réduire la production, une organisation socialiste de la société aurait pour résultat
de libérer les forces productives des chaînes d’un capitalisme en plein déclin. Elle donnerait
une puissante impulsion à l’économie, ce qui ouvrirait la perspective d’une diminution
progressive et indéfinie du temps de travail. Pour la première fois de l’histoire de l’humanité,
l’accès à une éducation de qualité se généraliserait. Le racisme, le fanatisme religieux et tous
ces fléaux qui reposent, en dernière analyse, sur la misère que génère le système capitaliste,
disparaîtraient. La science, les arts et la philosophie cesseraient d’être le monopole des classes
dirigeantes pour devenir un bien collectif que tout le monde pourrait enrichir. L’humanité se
débarrasserait enfin du fardeau du besoin matériel. En ce sens, comme le disait Marx, le
communisme constituera le véritable commencement de l’histoire humaine.
Jérôme Métellus, Paris, le 01 décembre 2003
www.lariposte.com
BP 80378, 75869 Paris CEDEX 18
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Du danger de la décroissance
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Les économistes Cyril Di Méo et Jean-Marie Harribey s’attaquent aux thèses de la
décroissance. Selon eux, sortir de l’économie et des échanges monétaires serait périlleux
pour les systèmes de solidarité institution- nalisés.
Les « marches pour la décroissance » se sont multipliées cet été, traduisant l’installation de
la notion de décroissance au sein de la galaxie altermondialiste (1). Cet attrait nouveau a
l’avantage, diront certains, de mettre la question écologique au centre d’une mouvance
souvent productiviste qui « oublie » l’écologie. Mais cela se fait avec la propagation d’idées
relativement dangereuses dépassant la seule question écologique. La critique de
l’« économicisme », l’éloge de la pauvreté et la promotion d’une « sortie de l’économie
monétaire » montrent que c’est à la modernité que s’attaquent les décroissants, beaucoup plus
qu’au capitalisme réel, notamment celui de la phase néolibérale actuelle.
Économie, « économisme », « économicisme », « oxymore de l’économie sociale », les
néologismes sont de plus en plus nombreux pour critiquer la domination du développement,
de l’économie et du libéralisme. Mais, plus qu’une pensée critique de la forme capitaliste de
l’économie moderne, c’est une remise en cause générale de l’économie. L’économie est
« essentialisée », « occidentalisée » sur la base d’un anti-marxisme et d’un antilibéralisme
primaires. D’une part, les décroissants rejettent une des principales avancées de l’économie
politique marxiste : la description de différents modes de production, de consommation et de
répartition des richesses, montrant que ces systèmes prennent des formes culturelles et
historiques variables. D’autre part, ils attaquent le libéralisme pour ce qu’il a
d’« européocentré », d’« occidental », d’« économiciste », notions extrêmement vagues, et
non pas pour ce qu’il représente en termes de rapports sociaux. Ils se privent ainsi d’une
économie politique réelle au profit de la promotion d’un imaginaire « non-économiciste », et
ils passent à côté des destructions modernes impliquées par le capitalisme, notamment la
précarisation croissante. C’est d’ailleurs pour cela que leur éloge récurrent et général de la
pauvreté, de la frugalité, de la simplicité volontaire, pose question à un moment où le
capitalisme crée de plus en plus de pauvreté subie. La substitution d’une critique esthétique ou
métaphysique à une critique sociale du capitalisme n’est donc pas sans danger.
Mais, là où la décroissance pose le plus de problèmes aux défenseurs des services publics
et non-marchands, c’est dans ses propositions de « sortie » de l’économie monétaire ou de
l’économie. Les décroissants vantent l’autoproduction, le don, les systèmes d’échange locaux
et nombre d’autres formes d’échanges non monétaires. À titre individuel, ces expériences sont
respectables et souvent utiles. Mais, à titre collectif, elles posent de lourds problèmes. La
monétarisation de la production et de la consommation permet, au-delà de la sphère
marchande et via les prélèvements obligatoires, leur socialisation partielle dans le cadre de
l’État providence. Assurance maladie, assurance chômage, retraites par répartition sont assises
sur cette économie monétaire. Et c’est au nom d’une solidarité collective obligatoire et
anonyme que s’exerce cette protection sociale, c’est-à-dire une certaine redistribution. Que
deviendraient ces solidarités institutionnalisées, obtenues par les luttes sociales, dans une
société de décroissance démonétarisée ? Hélas, il y a tout à parier qu’elles disparaîtraient au
profit de protections individuelles, familiales ou communautaires.
Plus que jamais, les altermondialistes doivent être attentifs à ce que n’apparaissent pas, en
leur sein, les idéologies qui accompagnent la destruction des rares avancées obtenues par le
salariat, notamment les systèmes de solidarité institutionnalisés par la protection sociale et
l’éducation pour tous. Hélas, cette propagation des thèses décroissantistes est facilitée par la
rigidité des positions productivistes. Celles-ci sont sourdes à l’écologie et encore
fréquemment défendues au sein du mouvement social et de l’altermondialisme. Mais la
« sortie » de l’économie et des échanges monétaires serait périlleuse pour les systèmes de
solidarité. Car, plus qu’une critique écologique du productivisme, la décroissance est bien une
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remise en cause des modes de socialisation contemporains de la richesse. Il y a donc urgence
à ne pas laisser l’écologie aux seules mains des décroissants et à penser un développement
alternatif de qualité.
Les voies d’une socialisation démocratique et d’une écologisation de l’activité économique
restent à explorer. La part des activités non-marchandes, dont le financement est collectif, doit
progressivement s’étendre au détriment de la sphère de la marchandise, qui ne peut être
confondue avec la sphère monétaire. La réduction des inégalités, au Nord comme au Sud de la
planète, pourra se faire essentiellement par le biais de l’augmentation et de l’amélioration des
services publics, de la protection sociale, de l’éducation, et par celui d’une répartition entre
tous du travail à accomplir pour que chacun puisse moins travailler. Refuser l’idéologie de la
décroissance n’enlèvera pas la nécessité de déconnecter progressivement le développement de
la croissance, dès lors que les besoins essentiels sont satisfaits, parce que le mieux-être ne
peut s’identifier perpétuellement au « plus-avoir ». Mais cela n’a rien à voir avec un refus
aveugle de la modernité et de la raison.
* Cyril Di Méo a publié la Face cachée de la décroissance, L’Harmattan, 208 p., 17,50
euros ; http://cyril-dimeo.over-blog.com
Jean-Marie Harribey a dirigé pour Attac le Petit Alter, Dictionnaire altermondialiste, Mille
et Une Nuits, http://harribey.u-bordeaux4.fr
Idées – Jeudi, 14 septembre 2006
Page | 359
L’Eglise des illusions du progrès
et les objecteurs de croissance.
Clément Homs
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industrialisme cosmopolitique ou pacifiste, voire libération des mœurs et des désirs
deviennent autant d’illusions à déconstruire. En 1909, Georges Sorel dans Illusion du progrès,
était le premier à sortir de la religion du progrès sous l’influence de Nietzsche et de la
psychologie de William James.
Dans les années 1990, Christopher Lasch, grand intellectuel marxiste et historien
américain, a lui contesté qu’il y ait eu historiquement identification des forces démocratiques
et radicales au progrès. Se basant sur des analyses adaptées à la société américaine et
notamment au travers des mouvements populistes et plébéiens du XIX siècle, l’historien
écrivit que les mouvements démocratiques et radicaux se constituèrent en opposition au
progrès identifié au capitalisme et à l’industrialisme. En effet, au lieu de s’appuyer sur la
solidarité mythifiée du prolétariat international dont la gauche internationaliste faisait
l’hypothèse progressiste, une partie de l’action révolutionnaire s’est au contraire construite sur
l’appel au passé et à des solidarités locales brisées par l’ordre nouveau modernisateur. Le
progrès portait par les élites - qu’elles viennent du libéralisme ou de la gauche - fit pour
victimes les groupes sociaux (petits propriétaires, artisans et commerçants) qui résistaient
radicalement au développement du salariat et au productivisme par la mise en place à leur
encontre d’une politique du « ressentiment » [18]. Les marxismes eux étaient favorables au
développement du capitalisme qu’ils voyaient comme une étape nécessaire et fatale vers le
collectivisme et le communisme. La défaite finale de ces secteurs de la société constituait
pourtant, selon Lasch, la première étape, historique, d’une déconnexion profonde, et
aujourd’hui très prolongée, entre la gauche et le « peuple ».
Christopher Lasch.
Jean-Claude Michéa exprime également ce constat adressé à la gauche : qu’elle soit social-
démocrate, marxiste, écologiste ou anti-capitaliste, elle a sans cesse été récupérée par le
capitalisme en s’intégrant plus en avant au Spectacle, si bien qu’elle est la seule source de la
survie actuelle de celui-ci. Le planisme socialiste est devenu l’Etat-Providence, la contre-
culture de 68 est devenue le discours publicitaire et idéologie libérale-libertaire, aujourd’hui
l’alterconsommation à la côte chez les marchands de chaînes du marketing, etc... Pourquoi
une telle récupération a priori paradoxale chez une Gauche qui s’est présentée depuis toujours
opposée au capitalisme ? M. Michéa avance l’interprétation suivante, l’idéologie marchande
et libre-échangiste qui forme ce que nous appelons commodément le « capitalisme » est au
cœur même du projet de la modernité des Lumières. Les Lumières ont inventé l’économie
comme l’écrit S. Latouche [19]. Depuis l’Affaire Dreyfus s’est imposée en France une
Gauche intellectuelle et morale qui a pris le parti des Lumières et du progrès au nom des
travailleurs. Et à partir de la nécessaire modernisation, cette gauche progressiste a accepté et
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encouragé la « dissolution générale de tous les acquis communautaires indispensables à la
construction d’une vie individuelle réellement humaine » [20], aboutissant aujourd’hui au fait
que « la société est en poussière, parce que les hommes sont désassociés, parce qu’aucun lien
ne les unit, parce que l’homme est étranger à l’homme » [21]. Les élections françaises de mai
2001 sont là deux siècles après cette analyse prophétique de Pierre Leroux, pour attester s’il le
fallait de la crise structurelle de la société et de l’humain. Mais aussi du fossé voire de la
déconnexion totale entre le « peuple » et la gauche.
J.-C. Michéa appelle alors à laisser de côté les progressistes de gauche dont les héritiers
aujourd’hui se contentent du replâtrage réformisme et d’une révolution conçue sous les traits
du productivisme de la socialisation des moyens de production partageant avec leurs supposés
ennemis, un économisme congénital. Cette gauche progressiste partage avec les libre-
échangistes, l’esprit moderne, c’est-à-dire non seulement l’économisme de leur vision du
monde mais surtout « leur complexe injustifié de supériorité sur le passé, [avec] sa fascination
pour le futur, et son indifférence latente pour le présent » [22]. La décroissance propose la
constitution historique d’une nouvelle gauche radicale, mais pour cela il faut se déprendre de
nombreux réflexes propres à la culture de gauche. Aujourd’hui il nous faut véritablement
déconfessionnaliser la philosophie de l’histoire qui n’est encore qu’une « théologie
déguisée », pour fonder une philosophie de l’histoire laïque, arrachée radicalement à la
théologie chrétienne de l’histoire sécularisée dans l’idéologie du progrès. Il faut en effet
réaménager une authentique philosophie de l’histoire à l’aune des apports de l’anthropologie,
de la sociologie de l’imaginaire, de la phénoménologie et de l’histoire. Car, le « progressisme
(le bon), c’est d’être en retard dans la mauvaise voie » [23].
Bibliographie sommaire :
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[16] Considérations inactuelles, I, Paris, Aubier, 1964, p.333.
[17] La Volonté de puissance. t.II, Nrf, Galliamrd, 1948, p.59
[18] C’est-à-dire que le ressentiment lié à la dégradation des conditions de vie, est sublimé
par des votes politiques aux extrêmes. Mais peut également se sublimer dans du racisme, de
l’antisémitisme...
[19] S. Latouche, L’invention de l’économie.
[20] J.-C. Michéa, Impasse Adam Smith, Climats, p. 103.
[21] Pierre Leroux, « De la philosophie et du christianisme », in Revue encyclopédique,
août 1832.
[22] Lasch, Le Seul et vrai paradis, p. 278.
[23] François Brune, Médiatiquement correct.
http://www.decroissance.info/L-Eglise-des-illusions-du-progres#3
le vendredi 3 mars 2006, par Clément Homs
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Economie de croissance, économie de gavage généralisé
Autrefois les moissons s’accompagnaient de grandes fêtes symboliques. Aujourd’hui,
cela se passe sans tambour ni trompette avec des travailleurs qui utilisent des outils
productifs telles que les moissonneuses-batteuses, ainsi que de lourdes remorques pour
transporter le grain.
C’est ainsi que ce système est beaucoup plus efficace, par heure de travail d’agriculteur,
qu’un paysan qui ferait des petits champs avec des outils manuels. Il est moins pénible
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physiquement, requiert 50 à 100 fois moins de monde pour récolter une même surface.
L’économiste de Croissance vantera alors sans réserve le progrès technique qui a permis ce
prodige.
Mais il est temps de se demander : à quoi servent en fin de compte ces outils productifs ?
Ce système de production est-ce vraiment si efficace ?
En vérité non, car on peut démontrer que 2 à 5% de la récolte, servira finalement à
alimenter les hommes, dans certains cas...
Car s’il s’agit de grains donnés aux animaux, comme c’est le cas d’une importante part de
la production dans les pays industrialisé, il en faut 10kg pour produire 1kg de viande.
Si on part sur une récolte de 5 tonnes de nourriture végétale par ha, alors il n’y a déjà plus
que 500kg en sortie d’étable. La perte d’un facteur 7 à 10 dans la transformation végétal-
>animal est un chiffre souvent donné, mais encore mal connue de beaucoup de gens. La
production de viande est une gabegie de matière végétale, sauf cas extrêmes où on ne peut pas
produire de végétal comestible (paturage de montagne), ce qui n’est pas le cas pour la plupart
des élevages.
Suite à quoi, le bout de viande passe par différents processus de production, transport,
entre abattoir, grossiste, supermarché...dont chacun garnira ses poubelles d’un peu de cette
viande pour une raison ou pour une autre : qualité qui semble non satisfaisante pour le
consommateur, produits pas vendus à temps, erreur dans le processus de production, scories
des processus de productions. Ce que nous considérons comme du gaspillage, mais qui pour
ces entreprises de transformation est une perte « inévitable » (en fait, il n’est pas rentable
d’employer des gens pour les éviter), pourrait probablement nourrir largement la population
française. En étant optimiste, je dirai que seuls 20% de la nourriture sont jetés ainsi, soit un
rendement de la filière de 80%. Je fais ici une estimation, n’ayant pas les moyens de chercher
le chiffre précis.
Enfin, après tout ces étapes, un bout de viande, une fraction toute petite de la production
végétale initiale, arrive chez le consommateur. Lequel peut encore en jeter une partie, parce
qu’il l’a oublié de le manger à temps, parce que une fois cuit, l’enfant capricieux n’en veut
pas, parce que le père râleur lui trouve un défaut, parce qu’on a vraiment trop mangé ça suffit,
etc. Mettons encore un jetage de 20% à ce niveau là, quoiqu’on puisse voir bien pire dans les
restaurants...
Il faut surtout noter que suite à la propagande du CIV (centre d’information sur les
viandes), des publicitaires, et de beaucoup d’autres facteurs, les français mangent beaucoup
trop de viande, et deux fois trop de protéines, ce qui ne va pas sans problèmes de santé, mais
donc, ils devraient manger deux fois moins de viande pour avoir le bon nombre de protéines,
soit un rendement de « nourriture utile » de 50% (c’est-à-dire qu’on peut considérer seuls
50% de la viande consommée à une fonction de nutrition en apportant les protéines qui sont
nécessaires au corps humain, le reste étant consommé sans raison biologique. La
surconsommation de viande étant en fait bien supérieur à un facteur 2, on peut adopter un
régime végétarien avec un très faible risque d’avoir des carences.)
On pourrait enfin signaler que les gens mangent, en pays industrialisé, au moins de 1,5 fois
trop de calories que ce qui leur faut pour vivre, ce qui pose aussi des problèmes de santé (les
corps se "consument", les intestins s’usent prématurément..), etc. Les excès de calories sont
éliminées sans être digérées, ou sont stockées, ou servent à faire fonctionner l’estomac qui a
alors un moins bon rendement, à chauffer aussi les stocks de calories supplémentaires, ou ils
sont brûlés, alors on a chaud...globalement le corps gère ces apports excessifs, d’une manière
ou d’une autre, mais il n’y a pas été préparé par l’évolution. Il n’existe d’ailleurs aucun
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animal sauvage obèse, aucun organisme n’y est adapté. Ces excès sont mal gérés, d’où les
problèmes de santé à moyen ou long terme, comme l’obésité, les problèmes cardio-
vasculaires... (voir à ce sujet le document joint, p.78, sur la répartition des consultations de
médecins selon le niveau de surpoids).
Voilà deux stades où le consommateur est maître des processus : par une gestion des stocks
de nourriture réfléchie, pour éviter de jeter de la nourriture, et par une consommation de
viande raisonnée, son impact environnemental se réduit de beaucoup. C’est à ce niveau là
qu’intervient la "simplicité volontaire".
En passant par une AMAP pour ses achats de nourriture, on intervient sur les autres
maillons de la chaînes (en les court-circuitant, tout simplement), on réduit encore son impact
environnemental ; mais là c’est une démarche collective qu’il faut effectuer.
Donc si on fait le bilan global, on multiplie les rendements des divers maillons, et on
obtient 0,1*0,8*0,8*0,5 = 3,2% , mettons 4% des protéines initialement produit par le champ,
ont eu finalement une destination utile (la nourriture pour les cellules du corps humain, sans
les surcharger), soit 200 kg de nourriture/ha qui servent réellement à quelque chose.
Lorsqu’on est en autoproduction, autoconsommation, sur un bout de terrain, on fait très
attention à tous les maillons de la chaîne, et on évite généralement tout gâchis. On a
globalement un rendement proche de 100%, au lieu des 2 à 5% du système industriel
« productif ». Les matières végétales non utilisés vont au compost pour enrichir la terre.
Dans le système industriel, la différence entre la production végétale initiale, plus ou moins
transformée, et la consommation utile finales, est allé
chauffer l’atmosphère, par la chaleur dégagée par les animaux qui mange les végétaux.
Et contribuer au réchauffement climatique, par le méthane émis par les animaux (notamment
les vaches). Les vingt millions de vaches en France représentent ainsi comme une chaufferie
de 20GW à alimenter en continu avec de la biomasse.
polluer les nappes phréatiques, par les lisiers des animaux non absorbé par les sols.
polluer les sols et l’air, par les déchets des processus de transformation et des
consommateurs, mis aux ordures ménagères, qui sont incinérées ou enfouis. La
complexification croissante de la chaîne de production est aussi source d’emballages de plus
en plus nombreux, qui accompagnent la viande jetée à la poubelle.
polluer les organismes des consommateurs, par alimentation surprotéinée, surcalorique.
En amont de la chaîne, pour obtenir de forts rendements de productions par hectare, les
plantes ont été gavées d’engrais, dont une partie est partie dans les nappes phréatiques, la terre
en étant « saturée ».
C’est cela, que permet le système productif industriel. Au final, on a des élevages obèses, des
décharges ou incinérateurs obèses, des gens obèses, des rivières surchargées en nitrates, parce
que la moissonneuse batteuse, l’usine d’engrais et autres acteurs productifs ont gavé tout le
monde. On pourrait objecter que la décharge ne se remplit pas que de matières organiques et
que les gens grossissent à cause d’autres facteurs, notamment le manque d’exercice (voir :
http://www.manicore.com/documentati...). Certes, mais ces conséquences viennent aussi
d’autres processus de « gavage ». Le manque d’exercice vient en partie de l’usage croissant de
« prothèses techniques », dont la voiture est la principale, prothèses fabriquées par des usines et
pour lesquelles tous les moyens sont employés pour les faire vendre.
En résumé, le système agro-industriel, pour continuer à croître alors que tout le monde
a assez à manger parmi la population solvable, doit faire jeter de la nourriture et créer des
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obèses. C’est la solution qui a été trouvée aux Etats-Unis, et dans les autres pays occidentaux
(les Etats-Unis étant simplement en avance sur tous les autres avec une proportion plus
effrayante d’obèses), pour ne pas créer de chômage parmi les agriculteurs (et autres maillons
de la chaîne), malgré des gains de productivités plus rapides que la (supposée) diminution du
temps de travail et la diminution de la population active dans le domaine agricole. Cette
production et ces pollutions créent des emplois, libérés du travail agricole par les gains de
productivités de l’agriculture, laquelle concerne aujourd’hui moins de 1% de la population
active, contre 90% il y a trois siècles. Les emplois créés sont par exemple : gestionnaire de
stock de grossistes, de supermarché (qui doivent non éviter le gâchis de nourriture, mais faire
gagner le plus d’argent possible) éboueur, éboueur (beaucoup), camionneurs, imprimeur
d’affiche de pub pour de la nourriture, ou de tract du CIV mis dans les salles d’attente des
médecins, médecin, diététicien (doivent informer contre l’obésité, et tenter d’y remédier, alors
que les étals regorgent d’aliments tentants et hyper calorique : autant vouloir arrêter la marée
haute en construisant des digues à la main et en vidant ce qui déborde avec un seau...),
personnel de la sécurité sociale, personnel des station d’épuration de l’eau, et de production
d’eau potable en aval parce que le travail des précédents n’est pas parfait.
Pour en chapeauter tout cela, sont aussi créés des emplois banquiers pour les financements
des lourds outils productifs nécessaires au fonctionnement de cette machine, des assureurs
parce que tout ce beau monde est très productif grâce à des outils coûteux, qu’il serait
dommage d’en avoir un seul de cassé sans pouvoir être remplacé. Et encore d’autres emplois :
tout un tas de gens pour contrôler, des logisticiens, des informaticiens pour optimiser ce qui
n’est finalement que pléthore de gaspillage à tous les niveaux, mais il faut que ça fasse de
l’argent quand même, que ça tourne de plus en plus vite...
Et très important, pour que le système continue de fonctionner, les publicitaires, les
imprimeurs et les colleurs d’affiches, qui doivent faire croire que les consommateurs ont
réellement besoin d’acheter tel steak, tel produit pré-cuisiné...
En ce cas, nul besoin de l’écologie pour dénoncer ce processus de croissance mortifère de
gavage, qui apparaîtrait grotesque s’il n’était pas tragique ; le problème écologique est juste
une composante parmi d’autres de la critique de l’économie de croissance actuelle, qui a
abouti à l’absurde surproduction décrite ci-dessus et qui vise encore à faire croître ces
productions.
Le 4% de production utile dans la production de viande (en fait, on ne mange pas que de la
viande, et le « rendement » de l’agriculture française serait en fait plus de l’ordre de 10%)
montre bien le surdimensionnement monstrueux de l’outil de production par rapport à la
finalité qu’elle doit accomplir. Le système de production agricole, enfermée dans sa propre
logique, tend à produire encore plus (prochaine étape : les OGM), sans aucune nécessité, alors
qu’une modification des comportements et de la répartition résoudrait le problème de la faim
dans le monde. On demande ainsi aux agriculteurs de produire plus, pour un marché de
consommateurs solvables (les autres ne comptent pas) largement saturé. Certains auteurs ont
alors parlé de « travail mort », on peut remarquer que cette mort explique la fin de la fête des
moissons... Et en effet, qu’y a-t-il à honorer le fait de gaver les sols, les animaux, les
poubelles, et les hommes pour écouler sa surproduction pléthorique ? Cette remarque peut se
généraliser à peu près tous les corps de métier, pas seulement l’agriculture.
En effet, le surdimensionnement monstrueux des moyens par rapport aux fins n’est pas
propre à la production agricole. Si le but est de fournir des protéines, un champ de lentilles
dont toute la production (ou presque) est mangée, de manière raisonnable, serait 20 à 50 fois
plus efficace que le grain qui nourrit l’animal, dans le scénario ci-dessus. Au niveau des
transports, on utilise des engins de 1,5 tonnes pour porter le plus souvent des individus de
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moins de 80kg dans des villes congestionnées, alors que l’usage d’un vélo est largement
suffisant pour accomplir cette tâche. Un cycliste dépense 100 fois moins d’énergie, pour
parvenir à peu près au même résultat qu’une voiture en ville, c’est à dire d’aller d’un point à
un autre avec un vitesse de l’ordre de 18km/h. Cela demande un effort minime. En fait, il est
même probable que la somme des énergies biologiques humaines mises en œuvre pour
extraire, transporter, raffiner le pétrole, fabriquer l’acier, les voitures, etc. soit supérieure à
l’énergie biologique humaine pour faire avancer une bicyclette en ville ; sans même compter
donc la gabegie d’énergie fossile, perdue à jamais.
Le congestionnement des villes par les voitures, quand on connait l’efficacité du vélo,
pourrait paraître grotesque s’il n’était pas tragique pour l’environnement. On pourrait aussi
bien critiquer le surdimensionnement des espaces chauffés par habitant, l’éclairage des
activités, l’usage de l’eau pour appliquer des normes d’hygiène toujours plus élevées, les
emballages de produits...
Exemple d’indicateurs couplés : quantité de déchet (en masse) et PIB du pays. Extrait du
« Guide de l’architecture bioclimatique », tome 6 (éd. Systèmes Solaires).
http://www.decroissance.info/Economie-de-croissance-economie-de,
le jeudi 7 septembre 2006, par Jeuf
Page | 372
Le Monde publie une chronique diffamant les objecteurs de croissance...
... et affiche sa bêtise.
mercredi 2 août 2006.
Page | 373
devoir arrêter tiendrait de l’accusation et de la culpabilisation. Nous serions libres de
consommer comme nous l’entendons et ceux qui disent le contraire seraient des pisse-froids,
des durs à jouir moralisateurs. La débilité de cet argument est confondante, mais sa facilité
explique sans doute qu’il soit employé par certains lorsqu’ils sont à court d’arguments.
Cette accusation révèle en réalité l’espèce d’effondrement de la responsabilité, notamment
écologique, qui caractérise pour une bonne part nos sociétés « riches ». Ca ne fait plus un pli,
nous sommes en train de détruire rapidement l’écosystème Terre. Il existe un consensus
scientifique international à ce sujet, pensons par exemple au réchauffement climatique [2], à
la perte de la biodiversité [3], à la pollution dramatique de l’eau potable [4]et à la diminution
des réserves de pétrole et de gaz [5]. Les objecteurs de croissance disent que si nous
continuons comme cela, nous connaîtrons toujours plus de catastrophes écologiques dont les
conséquences, notamment humaines, seront de plus en plus graves. Quelqu’un pourrait-il dire
le contraire, en étayant son propos, sans passer pour un rigolo ?
Or, lorsque l’on tire les conséquences de cette remarque partagée, on débouche
logiquement sur la nécessité de diminuer notre impact sur l’écosystème Terre, notamment en
diminuant fortement notre consommation de ressources naturelles non-renouvelables. Mais
cette conséquence logique est difficile à admettre. Tellement difficile que l’on reproche
souvent à ceux qui la défendent d’être « culpabilisants » et « moralisateurs » : les gens ont
tellement de problèmes qu’il ne faudrait pas leur demander l’impossible quand-même, de
renoncer à une partie de leur confort, à leur 4x4 et leur frigo américain. Et pourtant il est clair
que nous n’avons pas le choix. Par ailleurs, et c’est crucial, nombreux sont ceux qui non
seulement n’ont pas le sentiment de se priver mais plutôt celui d’être plus heureux en se
simplifiant ainsi la vie. Se séparer d’objets bien souvent inutiles, arrêter de consommer
compulsivement permet de se libérer d’une multitude de stress, d’instatisfactions et de
pseudo-obligations qui pourrissent l’existence. Il ne s’agit pas bien entendu d’obliger ceux qui
déjà ont peu à avoir encore moins, ni de retourner aux cavernes et à la bougie, mais d’arrêter
de surconsommer.
Il s’agit donc d’une question de responsabilité et non de culpabilité. Or se sentir
responsable de ses actes, maître autant que possible de ses choix, est une source de confiance
et de bonheur. En revanche, si nous ne prenons pas nos responsabilités, les générations à
venir, condamnées à vivre sur une planète dévastée, nous jugeront bel et bien coupables de ne
pas l’avoir fait.
"Apparemment d’une grande simplicité, le concept de décroissance repose en réalité
sur des fondations philosophico-scientifiques complexes, voire obscures. "Nous
analysons l’économie comme un système de transformation de matière et d’énergie régi par
les lois de la physique, et non comme une machine à mouvement perpétuel conduite par des
forces exogènes, avec la monnaie pour unique médium", explique un de ses maîtres à
penser, Robert Ayres, qui préconise de mesurer production et échanges en joules plutôt
qu’en dollars."
Où l’auteur glisse de complexe à obscur, glissement qui caractérise somme toute bien
l’esprit économiste simpliste régnant en maître sur la pensée unique qui, comme son nom
l’indique, n’est pas trop complexe. Pour un esprit-marteau, la complexité n’a pas lieu d’être,
d’autant que c’est moins facile à vendre. Mais rien n’est perdu pour notre chroniqueur, l’une
des caractéristiques de la pensée étant de pouvoir évoluer.
Que la pensée de Georgescu-Roegen par exemple soit complexe, c’est un fait. Elle est
aussi précise, systématique et très solide. C’est pour cela qu’elle résiste aussi bien à la critique
depuis 40 ans et que les fanatiques de la croissance (croissance de quoi ?) ont si peu
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d’arguments à opposer à l’objection de croissance [6], la chronique dont il est ici question
constituant un exemple parfait.
Par ailleurs, soutenir que Robert Ayres est l’un des maîtres à penser des objecteurs de
croissance est doublement faux. D’abord parce que si les objecteurs de croissance partagent
les enseignements de certains penseurs, et Georgescu-Roegen est sans doute le premier
d’entre eux, pour la plupart ils n’en font pas pour autant des « maîtres à penser ». Les
objecteurs de croissance essaient surtout de se mettre à penser par eux-mêmes, et de
reconquérir leur autonomie en actes et en idées. Enfin Robert Ayres est largement inconnu en
francophonie.
"Les "décroissants" se proclament humanistes, mais ils ne croient pas en l’homme.
Leur pessimisme leur fait dire que l’humanité ne sera pas assez inventive pour trouver
des énergies de substitution au pétrole ni assez raisonnable pour éviter un désastre
écologique."
Tous les « décroissants » ne sont pas humanistes. Tous ne sont pas pessimistes. Tous ne
sont pas non plus optimistes. Tant de complexité épatera sans doute notre chroniqueur, mais
tous les objecteurs de croissance sont différents ! Il ne semble pas exagéré en tous les cas de
dire que beaucoup sont suffisamment optimistes et croient suffisamment en l’homme pour
défendre leurs idées et militer en faveur d’une évolution nécessaire de nos sociétés. Les
pessimistes ne croyant pas en l’homme ne prendraient pas cette peine.
Mais là encore, l’amalgame foireux du chroniqueur mondain entretient un trouble obscur
autour de l’opposition optimisme/pessimisme. Faire le constat lucide de l’échec de nos modes
de développement prédateurs est souvent assimilé à du pessimisme, tant la pensée du type
« avec carrefour je positive » s’est répandue dans les esprits. En regard de cette « pensée
positive » qui est plutôt une absence de pensée, l’effort de discernement qui est celui de toute
raison est en effet souvent taxé de pessimisme. Pourtant, seuls les optimistes béats et les fous
ne veulent pas voir aujourd’hui que nous sommes face à un problème majeur, un problème de
civilisation (nous sommes en train de dévaster la planète, ou en terme plus imagé, de couper
la branche sur laquelle nous sommes tous assis). Regarder ce problème en face est une
question de responsabilité et c’est seulement lorsque nous serons capables de fournir cet effort
responsable que nous pourrons penser des solutions réalistes et adéquates à ce problème.
Peut-être alors pourrons-nous mettre en œuvre des pratiques réellement positives pour créer
quelque chose de meilleur.
S’en remettre, comme l’entend le chroniqueur, à une foi illuminée dans les progrès de la
science (« trouver des énergies de substitution au pétrole ») pour résoudre un problème
urgent, tient peut-être de « la pensée positive » ou de quelque autre optimisme libéral mais pas
de la raison. Autant espérer une suite de révolutions scientifiques comme l’invention de la
roue, du télescope et de la physique newtonienne en moins de 10 ans. Be positive !
"Mais ils laissent à son sort le milliard d’êtres humains qui vit avec moins de 1 dollar
par jour."
Non, c’est exactement le contraire. C’est précisément pour que l’on puisse redistribuer les
richesses plus équitablement que nous prônons la décroissance de la consommation dans les
pays "riches". Parce qu’aujourd’hui, 20% de la population mondiale consomme 80% des
richesses. Et le fossé s’accentue avec la croissance de la croissance. Alors forcément, si l’on
veut justement que les 1 milliard d’êtres humains qui vivent avec moins de 1 dollar par jour
puissent vivre dignement, il faut impérativement arrêter de concentrer les richesses et de piller
la nature pour le profit d’un tout petit nombre (nous). C’est une condition sine qua non. Ce
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n’est pas une condition suffisante, mais c’est une condition absolument nécessaire. « Vivre
simplement pour que simplement les autres puissent vivre », comme le disait Gandhi.
"Si les économistes ne croient plus à l’idée, dominante dans les années 1960, selon
laquelle une croissance forte est une condition suffisante pour vaincre la pauvreté, ils
s’accordent en revanche pour dire que la progression du PIB est une condition
nécessaire. "Il est impossible de faire reculer la pauvreté s’il n’y a pas de croissance
économique", résume Humberto Lopez, coauteur du rapport de la Banque mondiale
"Poverty Reduction and Growth : Virtuous and Vicious Circles". "Une politique de
réduction de la pauvreté sans croissance n’est pas viable, ajoute l’économiste Pierre
Jacquet. Pour produire des biens publics et promouvoir des objectifs sociaux, il faut un flux
de ressources nouvelles, et donc de la croissance."
Si la phénoménale croissance continue du PIB mondial au cours des dernières décennies
avait permis de vaincre la pauvreté, ça se saurait. Les maîtres à penser de notre auteur
ressassent les mêmes idées depuis des siècles sans que la liberté promise par l’économie
libérale ne soit arrivée jusqu’aux déshérités qui en plus ont eu l’outrecuidance statistique de
progresser en nombre dans de nombreux pays ! Les objecteurs de croissance ne s’opposent
bien évidemment pas à « la croissance » dans les pays « pauvres ». Encore faut-il savoir de
quelle croissance on parle et de quels mécanismes de redistribution elle est accompagnée. Car
croissance du PIB, répétons-le, ne veut pas nécessairement dire amélioration du niveau de vie
ni diminution de la pauvreté. La manne pétrolière fait exploser le PIB de certains pays
d’Afrique... qui voient pourtant les franges les plus pauvres de leur population sombrer dans
une misère encore plus violente et les inégalités sociales s’aggraver [7]. Notre chroniqueur
sera-t-il aussi critique vis à vis de cette croissance que de la nécessaire décroissance de la
consommation des ressources naturelles non renouvelables ? Car il est utile de rappeler que
dans les pays d’Afrique riches en or noir, la croissance du PIB, réalisée sur les bénéfices liés à
l’extraction du pétrole, sera en plus accompagnée d’un surcroît de pollution, et de
l’aggravation de l’effet de serre. Comme de bien entendu, le bouleversement climatique, dont
les pays « riches » sont les principaux responsables, produit ses effets d’abord au Sud, dans
les pays pauvres, d’Afrique notamment, générant par là un surcroît de pauvreté... La
« croissance » est donc bien une "nécessité" pour certains pays, à manier avec d’immenses
précautions pour que ses effets bénéfiques soient réels.... C’est loin d’être le cas chez notre
chroniqueur qui applique sans réfléchir le dogme libéral de "la croissance" (croissance de
quoi ? pour quoi ? pour qui ?) sans sourciller.
Or, la « croissance » telle qu’elle est réalisée aujourd’hui repose avant tout sur la
transformation des ressources naturelles en déchets et en pollution. Et cette croissance là est
une impasse.
"En Chine, le nombre de personnes très pauvres est passé, grâce au boom
économique, de 377 millions en 1990 à 173 millions en 2003."
On ne sait pas d’où notre chroniqueur tire ses statistiques positives, aucune source n’est
mentionnée. Quoi qu’il en soit, on sait que la validité de ce genre de mesures est très relative.
S’il s’agit d’une mesure de la pauvreté par quantification du revenu, comme notre
chroniqueur nous le proposait plus haut, il faut être doublement méfiant. Prenons un
exemple : si une personne à très bas revenus passe de 1 dollar à 2 dollars par jour, elle peut
sortir de la catégorie « très pauvre », et les statisticiens complexophobiques en concluent que
la pauvreté diminue. Ce qui somme toute est un calcul rondement mené ! Est-ce que passer de
un dollar à deux dollars permet automatiquement de sortir de la pauvreté ? Ce n’est bien
entendu pas du tout garanti. Il faut au minimum que ce revenu soit suffisant, que le coût de la
vie n’augmente pas ou soit pris en compte dans la mesure, et que les ressources non
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financières dont disposent les personnes soient conservées. Trois choses qui ne sont pas
indiquées et encore moins garanties par des mesures statistiques de ce type. Pire, on sait que
l’entrée dans l’économie capitaliste de pays pauvres s’accompagne souvent de la mise en
pièce de ces solidarités traditionnelles et l’impossibilité de recourir à des ressources qui
deviennent monétarisées (voir le cas de la révolution verte en Inde : "Pas si rose, la
Révolution verte !", UNESCO
"Selon certaines simulations, l’extrême pauvreté y sera éradiquée dans quinze ans si
le PIB continue à progresser au même rythme. Le scénario catastrophe par excellence
pour les objecteurs de croissance."
Sans doute un scénario du type de ceux qui prévoyaient l’éradication de la famine en
Afrique avec l’apparition de l’Internet (qui aurait permis de savoir à la minute près la situation
des cultures et des stocks et de réagir à temps pour contrôler les pénuries...). Un scénario qui
en tout cas ne tient certainement pas compte des conséquences toujours plus lourdes de notre
impact écologique sur l’écosystème. Parmi les populations les plus pauvres du globe, de
nombreux paysans ne disposent que de très peu de surface de terre et de très peu ou pas du
tout de machines. Toute modification du climat peut avoir un effet très important sur leur
source de revenu et leur niveau de vie. Et l’on sait que le climat change. L’ONU prévoit
même des déplacements de population massifs dans les décennies à venir, dus au
bouleversement climatique et à l’inondation des zones côtières que la montée des océans
provoquera si rien n’est fait. Parmi ces millions de personnes déplacées, l’immense majorité
viendra nourrir les flots statistiques de la pauvreté que notre chroniqueur prétend vouloir
combattre en développant et en renforçant les causes de ce problème.
Il est sûr également que ce type de scénario n’anticipe pas les manques annoncés
d’approvisionnement en pétrole des économies de croissance. Or une économie de croissance
privée de pétrole risque de s’effondrer, précipitant dans sa chute des pans entiers de la
population dans la pauvreté et la misère.
Ces éléments absolument centraux étant négligés par les économistes, les scénarii à la
façon de notre chroniqueur peuvent être "positifs" et faire miroiter des résultats statistiques
positifs aux gens positifs. Même sans ces effets naturels nouveaux par leur ampleur et leur
gravité, ce genre d’affirmation a une validité proche des prévisions de Mme Irma, tant on sait
que l’économie est incapable de prévoir l’avenir. En tenant compte de notre impact
écologique (dont les conséquences ne peuvent qu’être dramatiques si rien n’est fait pour
changer), ces scénarii apparaissent pour ce qu’ils sont réellement : des imprécations
mensongères de fanatiques de la croissance.
Quant à dire que l’éradication de l’extrême pauvreté est « Le scénario catastrophe par
excellence pour les objecteurs de croissance », c’est tellement ridiculement stupide qu’on se
demanderait presque comment le journal Le Monde a pu laisser passer une telle pitrerie (s’il
n’appartenait à un marchand de canons).
" Au-delà des préoccupations écologiques légitimes qui sont les siennes, il faut
prendre la doctrine de la décroissance pour ce qu’elle est, une théorie élaborée par des
individus habitant des sociétés prospères. Une lubie de gosses de riches parfaitement
égoïstes. Mais cela va généralement ensemble. "
Comme notre chroniqueur semble l’ignorer, cela fait quelques siècles que dans de très
nombreux pays, et en particulier ceux qui subirent les colonisations, de très nombreuses
personnes qui sont loin d’être des gosses de riches prétendent que l’occident ne pourra pas
éternellement se comporter en carnassier, piller des nations entières, saccager la planète et se
laver la conscience en se noyant dans des ersatz de pensées dont l’hypocrisie est abyssale.
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Pour le reste, inutile de répondre à cette provocation de triste chroniqueur. A l’attention de
ceux qui seraient tentés de reprendre cet amalgame grossier, nous rappelons que l’un des
éléments centraux de l’objection de croissance est de promouvoir la diminution de la
consommation des ressources naturelles non renouvelable dans les pays « riches », c’est-à-
dire chez nous avant tout.
Les réactions à cet article sur le forum du journal sont nombreuses (au 1 août, le journal en
avait retirées un grand nombre) et intéressantes. Elles témoignent de la bonne forme du
« courant » de l’objection de croissance et du décalage médiatique entre le journal Le Monde
et ses lecteurs.
Voir aussi les corrections et la prise de position de l’IEESDS.
Le 1er août, Le Monde publiait une réaction de Hubert Reeves : Pour une vie meilleure qui
laisse penser qu’à côté de ses qualités de scientifique et d’humaniste, M. Reeves n’est pas très
au fait de la pensée des objecteurs de croissance, contrairement à ce qu’affirmait
M. Delhommais.
Le quotidien titrait également son édito : "L’enjeu écologique", en parlant notamment d’un
"coup de gueule" de N. Hulot sur les boniments des politiques en matière de responsabilité
écologique (soulignons qu’en la matière, N. Hulot, dont la fondation est supportée par EDF -
pronucléaire - , L’Oréal - grosse multinationale dont les modes de production sont douteux [8]
- et TF1 - bourrée de pub - ne fait pas beaucoup mieux).
Coup de gueule dont le journal dit plus le même jour dans l’article "Les Verts embarrassés
par Nicolas Hulot".
1er août journée tendance-ecolo pour Le Monde qui publié également un papier de la
candidate Ségolène Royal : "Canicule, les vraies causes, par Ségolène Royal" dans lequel on
retrouve très exactement le ton dénonciateur des politiques qui ne font pas ce qu’ils disent.
Mme Royal dit ce qu’elle croit, pas ce qu’elle compte faire...
Quoi qu’il en soit, peut-être que ce "quotidien de référence" français se rend
progressivement compte que sa schizophrénie n’est pas tenable à terme, pas plus que ne l’est
notre mode de vie. On trouve dans ce journal le meilleur (H. Kempf) et le pire (P.-A.
Delhommais) : l’avenir dira si Le Monde arrivera à se libérer de ses chaînes mercantiles (pub
et actionnariat) pour retrouver une liberté éditoriale sans laquelle il est illusoire de penser
qu’il ouvre ses colonnes à un courant auquel il n’oppose pourtant aucun argument valable.
Et l’on jugera également si Le Monde aura été une force d’émancipation porteuse de
solutions aux problèmes qui sont les nôtres ou si au contraire il aura agi comme un frein à la
prise de conscience et à l’inéluctable changement dont on espère qu’ils adviendront assez tôt.
Pour l’instant, le bilan mondial est sombre...
[1] Que certains groupes « décroissants », français notamment, tiennent des propos moralisateurs et
excessifs est bien dommage mais n’engage pas l’ensemble du mouvement « pour la décroissance »
dont le gros des effectifs est étranger à ces abus.
[2] voir les travaux de l’IPCC.
[3] voir la Convention sur la biodiversité.
[4] voir le 2ème Rapport mondial des Nations Unies sur la mise en valeur des ressources en eau.
[5] Voir le site indépendant de l’ASPO.
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[6] Pour notre part lorsque nous employons le terme "décroissance", nous précisons qu’il s’agit
d’une décroissance de la consommation des ressources naturelles non renouvelables par les
populations "riches" pour que les pays "pauvres" ainsi que les générations futures puissent à leur tour
bénéficier d’un accès raisonnable à ces ressources sur une planète préservée. Etant donné le système
économique actuel et sa façon productiviste de générer de "la croissance" (du PIB), cette décroissance
de la consommation des ressources naturelles non renouvelables (...) revient en réalité à une
décroissance de la consommation "tout court" des populations riches.
[7] « Les problèmes pétroliers africains ne font qu’exacerber les inégalités économiques et sociales
du continent. Que les pays soient importateurs ou exportateurs de pétrole, ce sont les catégories
sociales les plus pauvres et les régions les plus défavorisées qui souffrent du pétrole. Comme partout
ailleurs dans le monde, la réalité pétrolière est chargée de violence à cause de l’argent qu’elle
génère. », Jean-Marie Chevalier, "L’Afrique et le pétrole. Entre la malédiction des exportations et
celle des importations" (.pdf)
[8] voir aussi Body Shop : marketing ou éthique ?
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Conférences Odyssée des lecteurs
Ville de Martigues 4-5 juin 2004
Martigues est un port industriel proche de Marseille, au sud de l'Etang de Berre, spécialisé
dans la prétrochimie qui subit les difficultés du secteur concerné. Avec un taux de chômage
plus élevé que la moyenne française, cette ville de 42 000 habitants, de municipalité
communiste, témoigne d'une réalité récurrente du paysage industriel européen. En effet, si on
observe le paysage industriel européen et français, on constate que les technopoles modernes
ne se superposent pas aux vieux sites industriels qui s'implantent très rarement sur les mêmes
territoires. Cette superposition impossible illustre la difficulté d'une substitution d'une
économie fondée sur l'industrie à une économie fondée sur les flux.
Se pose alors la question des reconversions industrielles et des pôles d'activité qui
pourraient recréer de la croissance dans « les régions qui perdent » [1] .
La particularité du débat de Martigues est précisemment qu'elle évite l'opposition entre
environnement et développement, même si l'idée que le développement durable soit un
oxymore ne perd pas toute sa sigification (Latouche, 1998).
Je voudrais montrer ici que cette volonté locale légitime d'une recherche de la croissance
est peu crédible au niveau macro-économique mais surtout pas souhaitable en raison des
effets pervers qu'elle produit. L'idée principale est que la trame principale des politiques
économiques menées en Europe consiste à trouver les bons moyens de la croissance : pour les
uns, il s'agit d'établir les meilleures bases d'une compétitivité, pour les autres fabriquer du
consensus social qui puisse produire de l'efficience économique. Notre hypothèse est que la
force de l'Europe pourrait ne reposer ni sur l'Europe économique, ni sur l'Europe sociale mais
sur l'entreprise sociale européenne. On débouchera alors sur la recherche d'une troisième voie
du développement territorial qui, s'il ne résout pas totalement les questions évoquées, peut
limiter certains effets pervers de la croissance.
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-Un mode de croissance intensive où le progrès technique est à l'origine de gains de
productivité important et cumulatif. Ces gains passent par l'innovation technologique dont la
finalité est de produire plus dans un même temps, ce qu'on nomme la productivité. La
productivité est à l'origine d'une hausse de revenus (salaires ou profits) qui tend à faire
pression sur la quantité de biens produits, soit à l'origine d'une baisse de coûts, de prix et
d'élargissement de la demande.
C'est ce dernier cas qui nous intéresse ici.
Il existe deux phénomènes majeurs qui expliquent que les formidables progrès dans les
technologies de l'information n'induisent pas une spirale croissance-productivité-emploi.
- Le premier repose sur le fait que l'informatique n'est pas un secteur nouveau qui
viendrait prendre la suite de l'activité secondaire et tertiaire mais davantage une enveloppe qui
traverse tous les autres secteurs. Les énormes progrès techniques réalisés en informatique ne
se traduisent pas par une progression des gains de productivité comparable. Ce fait est connu
chez les économistes sous le nom du paradoxe de Solow. [2] De ce fait, la théorie du
déversement que l'on a connu à la révolution industrielle d'un transfert de main-d'oeuvre de
l'agriculture vers le secondaire a peu de chance de se reproduire.
- Le deuxième phénomène tient au fait que la mondialisation des économies qui fait que les
sources de profit proviennent davantage de la financiarisation de l'économie que l'activité
industrielle.
Mais auparavant, il nous faut dire quelques mots de cette fameuse « société de
l'information ». Toutes les sociétés sont des sociétés d'informations puisque s'il peut y avoir
des communautés sans information (notamment animales), la société n'existe véritablement
que lorsqu'il y a langage, donc échange d'informations. Ce qui est nouveau, ce n'est donc pas
que l'information fasse société, c'est que l'information soit traitée sous le mode de
l'industrialisation. Autrement dit, c'est le processus d'industrialisation engagé à la révolution
industrielle qui poursuit une étape décisive par l'arrivée des technologies de l'information
après la seconde guerre mondiale en industrialisant l'intelligence. Les conséquences de cette
hypothèse sont beaucoup plus heuristique que celle de la nouvelle société de l'information qui
repose sur le postulat d'une éternelle « destruction-créatrice » [3] .
I. Pourquoi l'arrivée des TIC ne provoque pas une spirale croissance-productivité-
emploi ?
La compétitivité d'une économie dépend toujours de la force de son industrie.
Pour démontrer l'arrivée de cette société de l'information, on se repose sur le fait que
l'emploi dans les services progresse vertigineusement au regard des emplois industriels qui
s'effondrent.
Si les emplois nouveaux sont principalement issus des services, c'est surtout parce que les
industries externalisent leurs activités (particulièrement dans la filière informatique,
électronique et des télécommunications), procèdent à de la sous-traitance étrangère et que les
services évoqués sont principalement des services dédiés aux industries. Le chiffre que l'on
obtient en déduisant du secteur industriel les emplois tertiaires dans les années soixante-dix
est voisin de celui que l'on obtient aujourd'hui lorsqu'on ajoute à l'emploi industriel actuel, les
emplois des services dédiés au secteur industriel (c'est-à-dire environ la moitié des emplois
dédiés). On a entre 1970 et 1990 en France, une relative stabilité des emplois industriels : de
30 % à 35 % des emplois (si on ne retient que l'emploi marchand, l'industrie occupe un emploi
sur deux). À cela, il faut ajouter que, prise à l'échelle mondiale, l'industrie délocalisée, même
si elle n'a pas le poids qu'on lui prête ordinairement, occupe encore une place stratégique.
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Enfin, même si on assiste à un tassement des emplois industriels, cela ne justifie pas le
manque d'importance d'entraînement de l'industrie dans l'économie. C'est elle qui d'abord
concentre la majeure partie de la valeur ajoutée (41 % du PIB français). C'est elle qui ensuite
est à l'origine des principaux modèles d'organisation du travail appliqués aux services. C'est
elle qui enfin concentre les 2/3 de l'effort de recherche développement.
En réalité, ce recadrage des innovations met en lumière une « tendance » économique
lourde qui marque les sociétés issues de la modernité : celle du processus de rationalisation-
industrialisation que souligne M. Weber [4] .
Nous avons commencé par industrialiser l'agriculture ; ce processus est toujours à
l'oeuvre : 3,5 millions d'agriculteurs français ont quitté la terre entre 1950 et 1980. Le paysan
n'existe quasiment plus que sous la figure de cet industriel de l'agriculture dont les
exploitations de l'Amérique du Sud fournissent la vraie image : entouré d'ordinateurs qui
reçoivent en temps réel la productivité de chaque machine qui est en train de travailler la terre,
l'industriel surveille via les satellites l'exploitation et la distribution de ses produits. En
France, le phénomène a été freiné par la taille des exploitations et par la sur-représentation
politique du milieu rural, mais le phénomène reste latent.
Puis nous avons « industrialisé l'industrie » qui succéda à ce que Marx nommait la
manufacture, elle-même faisant suite aux corporations médiévales. Ce processus est bien sûr
toujours à l'oeuvre et c'est là que la rationalisation du travail est la plus poussée : taylorisme,
fordisme et toyotisme.
Aujourd'hui, nous poursuivons le même processus : la transformation qui s'opère devant
nos yeux est moins une « tertiarisation de l'économie » qu'une « industrialisation des
services. »
On peut lire le même processus d'industrialisation en disant que nous avons d'abord
prolongé le geste de la main, puis automatisé les procédures répétitives et enfin modélisé
l'intelligence grâce à l'explosion des technologies cognitives. Mais cette industrialisation de
l'intelligence passe toujours par une utilisation massive de matière première et il n'y a donc
aucune substitution.
La révolution industrielle a moins comme signification la montée du secteur secondaire
que la primauté de la rationalisation des procédures physiques qui a commencé par le corps, la
gestuelle pour se poursuivre par l'âme, l'affectif, le plaisir et l'émotion [5] . L'émergence des
sciences de la cognition, en apportant des connaissances nouvelles sur le fonctionnement du
cerveau, la perception, l'émotion, le langage et la vie mentale en général, permet de
représenter quelques-unes des fonctions qui sont mises en jeu dans les activités de création.
La profondeur des recherches cognitives signifie la pénétration de « la prothèse » au coeur
même des procédures sensorimotrices et le mélange indissoluble entre corps et âme.
L'informatisation constitue un recouvrement, une enveloppe qui coiffe toutes les activités, qui
mélange du matériel et de l'immatériel, de l'artefact et du sensible. Cependant, en fin de
compte, « l'interaction étroite entre l'homme et la machine » n'est pas si éloignée d'un projet
« d'extension de l'intelligence humaine ».(P. Flichy, 2001).
Cette lecture du processus d'informatisation suggère une sédimentation successive des
innovations de procédé, de produit et d'organisation par la substitution des facteurs et de
gammes sans modification radicale.
L'effet de substitution porte autant sur les innovations de processus, sur les innovations de
produits que sur les innovations d'organisation :
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Si le travail tend à être économisé au profit de l'alourdissement du capital-machine, les
innovations de processus répartissent autrement les facteurs de production. On a donc bien un
accroissement de la productivité du travail mais corrélativement une augmentation de
l'intensité capitalistique.
Cette dernière se heurte à un taux d'obsolescence plus élevé du matériel informatique et
logiciels que les comptables nationaux américains évaluent à 30 % par an contre 15 % pour
celui des autres équipements et 2 % pour les bâtiments (F. Lequiller, 2000). Cette
obsolescence accélérée se double d'une sous-utilisation du capital liée au fait que, dans le
domaine des services, un seul geste par salarié ne fait pas un emploi ; une multitude de gestes
différents est plus difficile à automatiser, donc provoque une coordination plus complexe et
des surcoûts liés au fait que tous les segments de la production ne sont pas informatisable de
la même façon; or, la productivité moyenne s'adapte aux segments les plus lents du processus
productif. Dans un troupeau de bêtes, la vitesse moyenne du troupeau n’est pas égale à la
moyenne des vitesses de sbrebis mais à celles qui sont le moins rapides. Plus on
« industrialise » le secteur des services, et plus on bute sur des cultures, des habitudes, des
modes de « faire » différents parce qu'on a affaire à des relations de personne à personne :
« l'intensité mentale » du travail s'accroît au fur et à mesure de l'informatisation. La décision
d'investissement n'est pas remise en cause car le capital se substitue au travail. Mais la
productivité globale des facteurs progresse faiblement. Même dans le cas américain, au plus
haut de ses performances, dans la deuxième partie de la décennies quatre-vingt dix, lorsqu'on
soustrait l'effet « bulle financière », la productivité globale était plus faible que durant les
trente glorieuses. L'augmentation de l'intensité capitalistique associée à la baisse de la durée
de vie des équipements et donc de l'accroissement du coût d'amortissement affaiblit la
productivité du capital.C'est ce qui explique que malgré la puissance du progrès technique qui
touche tous les actes de la vie, la productivité globale est aujourd'hui plus faible que dans les
chaînes de montage d'après-guerre.
L'informatisation se traduit moins par un accroissement de la diversité des espèces que par
une homogénéisation des modèles en amont doublé d'une variété des formes en aval. Il n'y a
donc pas irruption de nouveaux produits. La conséquence est que les innovations de produits
prennent la forme d'une multiplication des gammes. Il en résulte un faible effet sur la
demande car celle-ci se substitue à d'autres demandes plus qu'elle ne s'agrège, contrairement
aux récurrences observées lors d'une introduction d'innovation radicale de produit.
Les innovations d'organisation deviennent déterminantes si la représentation qu'on se fait
des organisations est brutalement transformée par l'arrivée des nouvelles technologies ou
coïncide avec cette arrivée. On a pu constater au niveau micro-économique que l'informatique
accroît la productivité globale des entreprises qui se sont réorganisées avec l'arrivée des
nouvelles technologies et réduit celle des entreprises qui ont dépensé en investissement et non
dans l'organisation. L'imaginaire d'internet, fondé sur l'association de l'accès gratuit aux
initiatives locales ne s'est pas toujours traduit par davantage de décentralisation de décision et
de polyvalence. Dans beaucoup de cas, l'informatisation est venue renforcer la travail
taylorisé.
Au total donc, on aura compris que les chances de reproduire le schéma de la révolution
industrielle avec les TIC est peu crédible. Mais je vous voudrais aller plus loin et montrer que
d'un point de vue normatif, ce n'est pas souhaitable.
II. Croissance et point de vue normatif
Atteint un certain niveau qu'il est difficile de chiffrer avec précision car très circonscrit au
type de société qu’on étudie, la croissance a trois effets pervers : l'exclusion sociale, les
disparités territoriales et la dégradation écologique.
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1.L'exclusion sociale
Il peut paraître paradoxal de prétendre que l'accroissement de la richesse économique
(donc la croissance) se traduise par de l'exclusion sociale mêmes si les faits sont ténus.
Nous appelons l'exclusion sociale d'abord l'état d'un individu ou du groupe qui est dans une
situation où il ne participe plus à la vie en société qui se traduit par la faiblesse d'accès au
travail, au crédit, au logement, etc, ensuite le processus difficile de réversibilité de cet état.
Ce paradoxe est levé si l'on admet que l'accroissement de la richesse dont il est question est
matériel et passe par un échange marchand. On appelle « l'échange marchand », la relation qui
lie deux échangistes sur le principe d'une équivalence entre ce qui est donné et ce qui est reçu
au-delà duquel se clôture la relation. Si la redistribution par l'Etat tend à devenir plus maigre
en raison de la difficulté de distribuer à beaucoup un surplus difficile à se procurer, il reste
que la réciprocité qui n'est pas une relation dominante dans le capitalisme moderne est limitée
en fait pour l'essentiel au relations familiales.
Au total, ce qui n'était pas du domaine de la propriété mais de l'ordre du partage dans la
société ancienne ont été en large partie échangé dans la société moderne. C'est ainsi qu'est née
l'exclusion sociale qui rajoute au fait de ne pas avoir d'emploi le fait de perdre son statut
social.
Plus l'échange marchand se généralise et plus le chômage qui est une perte d'emploi se
traduit par une exclusion sociale. Comme l'a très bien vu K. Polanyi, c'est l'activité
économique qui confère un statut social aux individus dans la société moderne. Ceci explique
largement pourquoi il vaut mieux être chômeur en Andalousie qu'en Angleterre. Si on voulait
se risquer à lire l'évolution sociale en fonction des tendances à l'autonomisation, on pourrait
dire que le détachement des individus vis à vis des milieux familiaux et locaux a constitué un
progrès mais que cette tendance a dépassé un seuil où l'individualisation nuit à la cohésion
sociale.
Les raisons qui expliquent que la croissance se traduise par de l'exclusion d'un côté et de
très hauts revenus par ailleurs tient au fait que la productivité n'est pas aussi forte que dans
l'après-guerre et que les profits financiers sont venus supplanter les profits d'exploitation tirant
ainsi les salaires des hauts cadres dirigeants.
2.Une disparité forte entre les régions
Les différentes régions françaises et européennes souffrent de disparités fortes que les
politiques publiques ou la mondialisation n'arrivent pas à endiguer. Plus on intensifie les
échanges, et plus ce sont les pays les mieux organisés qui profitent de l'extension des
échanges. Dans le cas de la France, les politiques de décentralisation ne sont pas parvenues à
modifier la donne, dans le cas de l'Espagne, la représentation politique forte du sud de
l'Espagne n'a pas amoindri la domination de la catalogne et du pays Basque ; dans le cas de
l'Italie, on reste avec une dualisation forte des activités, hormis la troisième Italie. Là encore,
si la péréquation des budgets publics a permi des résultats indéniables, la concurrence des
régions l'emporte sur leur coopération et leur complémentarité.
En fait, lorsque se développe la globalisation, la régulation par l'Etat devient de plus en
plus difficile et les politiques industrielles classiques deviennent obsolètes. De sorte que
l'équilibre des territoires avant la globalisationest très différent d'après la globalisation. Dans
l'ancienne configuration des pôles industriels, on a une grosse industrie liée à un avantage
comparatif à forte concentration d'emplois qui crée par effet d'externalité, c'est-à-dire
d'avantages qui sont accordés à d'autres sans qu'ils y aient participé, des activités souvent
tertiaires (commerce, informatiques, etc). Par exemple, une infrastructure lourde, un réservoir
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de main d'oeuvre qualifiée, une base de connaissance commune, des fournisseurs spécialisés
sont des externalités qui offrent et partagent des coûts fixes. Lorsque ces externalités
pécunières ou technologiques sont concentrés sur un même espace, on a des économies
d'organisation. Ces économies d'agglomération se présentent sous la forme d'une grosse
industrie et des petits commerces qui densifient le lien social autour d'une population à
fortement dominante ouvrière.
Ainsi se crée par un avantage concurrentiel, une source de matière première, une proximité
portuaire, un carrefour de communication ou par une action politique ponctuelle (un festival,
une action politique) une situation qui déclenche un auto-développement qui constitue ensuite
une sorte de vérouillage dont le droit d'entrée des autres concurrents devient prohibitif. C'est
ce qu'on nomme d'ordinaire des économies d'agglomération.
Deux éléments majeurs sont venus transformer la donne des années quatre-vingt. La
mondialisation des économies s'est accélérée créant des différentiels de toute sorte : sur le
marché du travail en créant de véritables écarts entre les secteurs d'activité car la dérégulation
permettait difficilement de pallier les différentiels. L'informatisation permettait cette
mondialisation. Par ailleurs, la demande des produits est devenu plus volatile et les grosses
unités ont souffert de n'accroître les gains de productivité que sur la base des économies
d'échelle.
3.L'accroissement des dérèglements écologiques
Que ce soient les bâtiments floqués à l'amiante, le nuage de Tchernobyl , le sang
contaminé, l'Erika ou le Prestige, les poulets à la dioxine ou le réchauffement de la planète,
ces trente dernières années ont vu l'accélération des accidents environnementaux. Ceci résulte
du fait que l'environnement est considéré par les entreprises comme un bien gratuit, librement
accessible.
Cette question est au fondement épistémologique de l'économie dominante, comme l'a bien
vu N. Georgescu-Roegen, « qui représente le processus économique comme un flux
indépendant et circulaire entre « production » et « consommation » »(1979).
III. Pourquoi ce qui est vrai globalement ne l'est pas micro-économiquement
Les possibilités de sortir seul de la situation sont possibles mais pas généralisable sans
changer brutalement et radicalement de régime économique et politique. Il faut donc plutôt
voir l'entreprise sociale comme une voie d'innovation, une alternative en marchant plutôt que
l'illustration d'une lente contamination par laquelle se diffuserait ce mode d'organisation.
Dans le cas de Martigues, il ne s'agit pas d'opposer les effets en termes d'emplois que
procurerait le projet de Fos-2XL qui s'étendra sur 90 hectares et qui viendra concurrencer
Valence et Génova sur le trafic des conteneurs à une économie locale fondée sur la stratégie
des champs de fraises. Car précisemment, si le projet d'équipement de portiques permettant le
transport de conteneurs de gros volume permet un développement inespéré du port de
Marseille, les voies navigables et le réseau ferré pourraient éviter un nouveau
congestionnement de trafic routier et développer autour une économie locale.
La question du développement et de l'environnement pourrait ne pas être opposée si une
volonté de la société civile pouvait prendre en charge le débat public.
Ce qui distingue l'entreprise sociale, qu'on la nomme économie solidaire en France, sociale
en Italie, populaire en Amérique latine, communautaire au Québec des autres activités
économiques tient au fait que les acteurs (et non les politiques) qui la font vivre sont animés
par une volonté de produire, consommer et échanger autrement. En misant sur des relations
de personnes là où la médiation informatique semblait s'imposer dans les relations de service
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aux personnes, sur des relations de proximité là où l'idée de territoire semblait disparaître, en
agissant ici et maintenant quand plus personne n'attendait le grand soir, ces pratiques sont
partagées entre l'alternative politique ou simplement la résistance à l'économie lucrative et à
l'institutionnalisation par l'Etat. L'économie solidaire peut être définie comme l'ensemble des
services de proximité qui sont conçus à travers des espaces publics (ce qui différentie
l'économie solidaire de l'espace domestique) dont la pérennisation est assurée par la
combinaison de ressources et dont la finalité repose sur un caractère non lucratif mais éthique.
L'entreprise d'économie solidaire, en utilisant des financements publics pour se trouver en
situation de concurrence par les prix sur le marché, remplit une mission sociale soit par ses
objectifs, soit par son public. Dans la mesure où elle fait face à des contraintes
supplémentaires, l'obtention d'un financement public n'est donc pas le signe d'une défaillance
de l'entreprise mais le gage d'un risque collectif qui mérite une participation financière
publique. Mais elle remplit également une fonction économique en développant des
externalités positives.
Seront donc considérées comme faisant partie de l'économie solidaire, les pratiques qui
remplissent les caractéristiques suivantes :
-La structuration du champ d'activité se fait de bas en haut en partant des initiatives locales
pour remonter vers des regroupements, des comités de liaison ou des fédérations. Cette
structuration n'est pas sans risque car au fur et à mesure que l'architecture se consolide, se
créent des hiérarchies dans l'asymétrie d'informations.
-Le champ d'activité relève principalement de services aux personnes et de proximité,
souvent au travers d'activités d'insertion.
-Le financement des activités fait appel à plusieurs sources dont le marché, l'Etat et le
bénévolat.
-L'activité ne perdure que si son mobile est un projet collectif et éthique, d'où les chartes
qui conditionnent chaque famille.
L'économie solidaire, en tant que pratique sociale et économique, n'est pas une création ex
nihilo. Pour partie, les services que redécouvre l'économie solidaire étaient liés à la sphère
domestique; pour une autre partie, ils faisaient partie du secteur étatique. L'évolution de la
sphère familiale (famille atomisée, multiplication des séparations ou divorce, etc) n'autorise
plus ces prises en charge. L'Etat n’est pas en mesure non plus de traiter convenablement des
activités qui exigent souplesse, relation de proximité relationnelle et territoriale. Enfin, le
marché a montré la limite des dispositifs technologiques qui permettent d'accroître les gains
de productivité dans ces services relationnels (badge de secours pour les personnes âgées,
vidéo-surveillance pour les crèches, internet pour les achats de consommation courante, etc).
Cet éclairage soulève deux types de question.
1. Une question empirique tenant à la capacité de développement de l'économie solidaire
en France. Outre la clarification de ce qu'on entend par cette terminologie à laquelle nous
pensons avoir partiellement répondu, le développement de ce champ d'activité doit passer par
un élargissement des segments d'intervention de la micro-finance (collecte de l'épargne,
variabilité des taux, soutien public au fonctionnement, etc.) , la recherche d'innovation
d'organisation dans les services de proximité , des plates-formes d'initiatives locales gérées
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par le groupement d'économie solidaire , l'ouverture des SEL à des structures
institutionnelles et des représentations régionales clairement identifiées en fonction de leur
poids économique et non pas uniquement en fonction de leur fonction de médiation. Ce
développement n'est pas lié à des instruments de médiation supplémentaire..
2. Une question théorique : le découpage que nous avons utilisé fait clairement apparaître
ses limites : lorsque les prêts de l'ADIE se coupent de la nature des projets, on assiste vite au
développement d'une économie des pauvres ; lorsque les crèches parentales sont considérées
comme du non-travail ou de la « consommation », elles sont reléguées au registre de
l'occupationnel ; Lorsque les SEL restent sans relation avec le monde du marché ou
institutionnel, leur poids tend à fléchir et à se marginaliser ; lorsque les services à domicile se
financent exclusivement sur le marché, ils se concentrent sur la professionnalisation des
services et la solvabilisation de la demande ; lorsque la mutualité a les yeux braqués sur la
couverture sociale, les dépenses de santé deviennent le signe d'une progression de la qualité
de la vie des populations
L'économie sociale et solidaire cherche à inverser l'ordre des priorités : la qualité de vie des
populations doit se traduire par une faiblesse des dépenses de santé. Les services de proximité
ne nient pas le rôle de la famille mais recherche un autre type de famille où le rôle de chacun
s'ajuste en fonction de la dette que l'on a, du don que l'on accorde, de la liberté qu'autorise le
marché et du financement étatique que permet l'économie réalisée. Ce brouillage de relations
entre l'économique et le social, le marchand et le non-marchand, pose l'éternelle question des
externalités. Telle firme du bâtiment utilise un cours d'eau pour nettoyer des matériaux, la
dégradation de l'environnement n'étant pas un coût internalisé. L'économie solidaire
internalise certains coûts que d'autres entreprises laissent à la charge de la collectivité. Selon
que l'on donne à l'économie une dimension extensive ou restrictive, on modifie le champ des
externalités.
L'économie solidaire est donc fondamentalement une économie de l'innovation sociale :
elle recherche des architectures originales reposant toujours sur la régulation Etat-marché
mais en brouillant les frontières : en intégrant dans les coûts des firmes les externalités
négatives (la dégradation de l’environnement), elle en limite l'étendue en abaissant par
ailleurs le coût du recours à « l'Etat réparateur ». En diffusant dans la société des externalités
positives de ces activités (une épicerie collective dans un village) elle reçoit de l'Etat la
contrepartie financière d'un avantage collectif. Le portage de l'initiative provenant d'initiatives
privées et souvent individuelles, l'Etat favorise les actions décentralisées ; en surveillant le
caractère collectif de cession, l'Etat veille à la non-propriétarisation des initiatives et à la
diffusion des innovations sociales.
Si la productivité globale de l'économie n'est pas affectée, les capacités de développement
d'activités culturelles, sportives et sociales sortent des règles étatiques et peuvent prendre un
nouvel essor. Elles ne manqueront pas de se professionnaliser en se diversifiant et d'être le
foyer d'une demande sociale illimitée mais là n'est pas l'essentiel.
L'essentiel est que l'économie solidaire tend à sortir de la régulation keynésienne : ce n'est
plus l'Etat qui compense les dégats provoqués par la compétitivité des économies en soutenant
socialement les plus vulnérables ; c'est par l'activité économique locale initiées par des
porteurs de projets, souvents anciens exclus, qu'on recrée une dynamique sociale et
économique, en créant de nouvelles modalités organisationnelles et de nouveaux
arrangements institutionnels. A ce niveau de micro-organisations, les données statistiques de
l'INSEE ne permettent pas une approche assez fine. Une étude réalisée (Cerise, 2001) montre
que le volume d'emploi dégagés par l'économie solidaire représente environ 10 % du total du
secteur, lui-même représentant environ 10 % des emplois de la région. C'est peu du point de
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vue quantitatif , non négligeable du point de vue de l'innovation sociale et fondamental du
point de vue des projections.
L'hybridation des différentes ressources ne fait pas de ces pratiques une troisième voie
mais une prise en charge et une forme d'autonomie des acteurs, une responsabilité sociale
capable d'inventer un imaginaire qui ne considère pas notre système technico-économique
comme indépassable. In fine, ce brouillage peut conduire à une écologie de la vie, c'est-à-dire
à la recherche d'un nouvel équilibre entre le marchand et le non-marchand, le travail productif
et l'activité, la santé et les modes de vie, l'économique et le social.
Il me semble que ces quelques éléments peuvent enrichir le débat qui est aujourd'hui, le
vôtre.
[1] Par référence au colloque sur le développement régional tenu à l'université du Québec à
Montréal « Et les régions qui perdent ? » en réponse au livre de Benko et Lipietz « les régions qui
gagnent »PUF, 1992
[2] voir Prades (2004), De la mesure de la richesse économique : concepts, mesures et pratiques
sociales »Revue Economies et Solidarités , Montréal, volume 35 n°2.
[3] Voir Prades (2002), Eclairage sur le paradoxe de Solow, in 2001, Bogues sous la direction de
B.Miége, Presses de l'université Laval.
[4] Ce processus est un idéal-type au sens historique de M.Weber.
[5] Comme l'écrit M. Borillo (1999), « l'enjeu des sciences cognitives est la pénétration rationnelle
par l'informatique de pratiquement tous les domaines de l'activité humaine. »
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Sur les traces du « phénomène technique »
Jacques Prades
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cour, bourgeoisie, travailleurs, etc.) pour que s'exprime, à travers cette volonté de mesurer le
temps, l'invention de l'horloge.
Nous ne savons pas plus du temps aujourd'hui que ce que Saint-Augustin en disait jadis
(Òsi l'on me demande ce qu'est le temps, je ne sais pas le dire"). La différence vient du seul
fait que, comme le dit le maître en la matière, D.Landes (1983) : "Nul ne sait ce qu'est le
temps ; et, sans doute, personne ne sait non plus le définir et l'expliquer à la satisfaction
générale. Mais nous savons bien le mesurer" (p276).
La mesure du temps soulève un nombre important de questions de nature épistémologique
dont quelque unes sont évoquées ici :
Avec l'horloge mécanique apparaît un objet technique dont les qualités sont manifestes au
regard de la clepsydre ou du cadran solaire. L'usage du poids comme origine de la force
motrice induit un entraînement régulier, indépendant des saisons et du soleil, rendant possible
le transport, et capable de miniaturisation. Moins d'un siècle plus tard apparaissent les
horloges de Wallingford et Dondi, véritables petites révolutions de l'horlogerie naissante. Les
progrès futurs iront dans le sens de la précision.
Le signifiant est lui aussi manifeste : distribution homogène du temps calendaire, division
hachurée et arithmétique de la journée, l'horloge mécanique est le symbole d'une partition du
temps que nous vivons pleinement aujourd'hui. Aucun de nos actes quotidiens n'échappe à
cette répartition uniforme du temps : la productivité, la tension du médecin, l'école de masse,
le transport ferroviaire.
L'objet technique, en soi, est important et le signifiant manifeste : mais ils ne nous
expliquent pas la relation que nous entretenons vis-à-vis du temps mécanique, comme si, au
bout du compte, nous nous étions pliés à cette équivalence formelle de l'unité de temps.
L'heure, l'unité de temps, se répète inlassablement tout au long de la journée, quelques soient
les milieux où elle s'exerce ; ne sommes-nous pas familier de cette comparaison des
professions sous le seul aspect du nombre d'heures effectuées comme si tout se valait et
pouvait être ramené à une quantité en terme d'heures ? On se soumet à l'ordre quantitatif
comme si ce dernier avait radicalement écrasé le qualitatif. L'heure universelle est donc un
formidable vecteur du contrôle social : elle ordonne la diversité humaine en l'homogénéisant.
Pour finir, se plier à cette unité de temps dont le symbole est l'horloge mécanique, c'est
reconnaître l'angoisse de n'être que quelque chose qui disparaît. Tant que l'ordre religieux
offrait à l'homme une durée illimitée, au delà de sa propre existence et tant que le pouvoir
politique, fortement imbriqué avec le pouvoir économique, offrait à ceux qui le détenaient et à
ceux qui semblaient y être indéterminablement soumis la certitude d'une permanence ou d'un
maintien, le temps avait une dimension infinie. Il en sera différemment lorsqu'on assistera à
cette déchirure du lien social qui offre à l'homme sa nudité. Devant l'angoisse de la mort,
l'homme répond par sa volonté de puissance qui cherche à rompre le temps et à compimer
l'espace ; trois siècles plus tard, les nouvelles technologies peuvent toutes être lues de cette
manière, car elles poursuivent cette même quête dont la vitesse s'accélère à mesure que le
sentiment d'isolement social progresse. N'a-t-on jamais constaté, par simple observation de la
vie sociale qui règle les pays les plus compétitifs, que la perte de sens d'une société accélère la
vitesse de diffusion des technologies ? Comme si pour échapper Òà ce qui estÒ, c'est-à-dire
"rien", on souhaitait aller toujours plus vite.
L'horloge porte en elle les fondements d'une maîtrise rationnelle, d'un ordre pondéré, du
calcul, destructeurs de l'esprit spéculatif et contemplatif sur ce que nous sommes au profit de
"ce qui compte" c'est-à-dire de ce que nous avons. "Plus tu as, moins tu es", disait Marx ;
peut-être aussi que le désir d'avoir n'est que le reflet du manque d'être : "moins tu es, plus tu
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as", devrait-on ajouter. L'espace est alors libre pour que, canalisés par la seule mesure du
temps, les objets puissent se développer et envahir l'espace social.
Ce n'est pas que l'objet n'ait pas de sens, comme on l'entend si souvent ; ceux qui le disent
souhaitent toujours dissoudre l'objet dans sa relation avant même d'avoir étudié la structure et
la logique qui les animent. Chaque objet porte un sens de sorte que l'accroissement des objets
multiplie les sens au point de casser toute hiérarchie de valeur, ou "tout se vaut".
C'est au plus profond de ce manque de considération de l'être que réside la force des objets
techniques qui, compte tenu de leur accroissement et de leurs différences de nature (un fer à
repasser n'est pas une télévision), démultiplient alors leur capacité de puissance. Abandonné à
leur seule logique, les objets vont se développer par lien de cohérence technique puisque
l'homme ne fait qu'assister leur filiation.
Rien de la période qui débute au XVIII ème siècle et se poursuit aujourd'hui, et dont les
fondements apparaissent deux siècles plus tôt, n'aurait pu voir le jour sans cette relation au
temps mécanique, induite par cette angoisse d'être dans un monde sans repère. La régularité
du mouvement de l'horloge masque, sous le symbole du démon de Laplace, l'angoisse de l'être
déchiré.
La science est un projet qui repose sur la foi dans "le temps qui vient". C'est pour cela que
le positivisme s'identifie aussi bien à la science et il n'est pas sûr que le paradigme de la
science moderne y soit bien étranger.
Les artefacts, qui nous submergent, capitalisent "le temps passé". Une machine, n'est-ce
pas une mémoire de l'histoire qui retrace les conditions des inventions, les luttes passées et les
espoirs déçus ? Les capitaux sont des "avances de temps". N'est-ce pas ce que nous apprenons
à nos étudiants lorsque nous leur parlons "d'investissement" ?
Enfin, le cadre institutionnel et organisationnel est du "temps domestiqué", encadré,
canonisé, dompté.
Cet article pose les jalons de cette investigation ; un prochain article étudiera l'articulation
de ces différents points.
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S'étonne-t-on des déchets nucléaires versés dans la Méditerranée ? On nous répond que "la
science pourra peut-être un jour en venir à bout". Et d'ajouter que rien de ce monde
n'existerait si, au moment où les choses avaient été conçues, on avait anticipé leur
généralisation. Reste que la potentialité de puissance des outils pose aujourd'hui une
responsabilité de nature différente.
Le discours actuel des scientifiques reste en fait très entaché des origines de la science.
Dans leur grande majorité, ils pensent que la société est "en retard" par rapport à leurs travaux
et que "la nouvelle science promulguera une autre société". De ce point de vue, les
scientifiques restent très positifs dans le temps qui vient. Je ne partage pas le point de vue de
ceux qui prennent leurs désirs pour la réalité.
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Les capitaux sont des "avances de temps"
Le "phénomène technique" n'a d'existence que parce qu'il est l'enjeu d'une formidable
accumulation de capitaux. L'accumulation de capitaux est, à un double sens, une "avance de
temps" :
- une "avance de temps" liée à l'investissement qui est, comme le disait Keynes, "un pari
sur l'avenir" mais dans une acception beaucoup plus large que celle qu'il donnait. Ce pari n'est
jamais rationnel. N'importe quel calcul d'actualisation en matière de choix d'investissement
est lié au nombre d''années de vie du matériel. Quelques soient les calculs de la SNCF, il y a
toujours une large partie d'aléatoire sur la durée de vie du TGV qui tient compte de variables
qui, pour la plupart, n'existent pas encore. Or, la simple modification du nombre d'années
change complètement les résultats du calcul d'actualisation et rend encore plus relatifs les
résultats comptables. Donc, "l'avance de temps" dont il s'agit, est celle qui inscrit l'avenir dans
le présent, ou qui fait de demain une forme quasi-identique à aujourd'hui. Keynes avait donc
encore raison de dire que "l'investissement est un pont entre le passé et l'avenir" mais dans
une acception beaucoup plus forte que celle à laquelle il pensait ;
- une "avance de temps" liée cette fois à la vitesse car ce qui compte est moins d'avoir du
"courage" d'avancer des capitaux que de les avancer avant les autres.
Certains économistes ont noté que le concept de "productivité" était dépassé et qu'il fallait
aujourd'hui parler de "compétitivité". La compétitivité est une avance sur le voisin, de sorte
que le système devient une fuite en avant qui présente deux caractéristiques :
- la première est que la durée de vie des produits est accélérée alors que les investissements
en R-D sont colossaux. Donc, la rentabilité est faible et on doit faire de plus en plus d'efforts
pour obtenir un résultat toujours moindre. Les effets d'apprentissage nécessaires, car les sauts
technologiques sont difficiles, vont à l'encontre des économies d'échelle ;.
- la deuxième conséquence est que "la vitesse" est un concept toujours dangereux car il met
face à face la puissance des objets et la capacité de réaction des hommes. C'est cela la
réflexion sur l'irréversibilité : le temps de l'irréversibilité des techniques face à la capacité de
réversibilité des humains.
Ces investissements en artefacts, qui économisent le temps de travail direct, ne vont pas
sans une formidable accumulation de capitaux dont l'origine est autant l'exploitation de la
main-d'oeuvre (faible rémunération pour une quantité de travail importante) que celle
provenant de pays qui fournissent les matériaux de base. En gonflant la part relative de valeur
ajoutée dans le coût des produits, les pays riches accroissent le différentiel avec ceux qui
produisent exclusivement des matières premières et dont la part de la valeur ajoutée est faible.
Une telle disproportion existe également entre les couches des pays riches, industriels et
agriculteurs, ces derniers étant condamnés à s'endetter s'ils se modernisent et à végéter s'ils ne
le font pas, car devant toujours produire davantage pour maintenir les termes de l'échange (F.
Partant 1987). Ainsi se crée un système hierarchisé de groupes sociaux, les pays riches étant
ceux dont la part de la population occupée à produire des biens à forte valeur ajoutée
l'emporte sur la population productrice de produits de base. Plus l'avance est considérable et
plus les pays pauvres voient s'agrandir la distance qui les sépare des pays riches.
Mais la rationalité du couple "coût/performance" ne peut pas faire l'économie de
transformations institutionnelles qui paraissent souvent mineures à l'observateur alors qu'elles
participent de plus en plus à l'opérativité.
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L'organisation ou le "temps domestiqué"
Les plus belles découvertes de produits ou procédés ne sont rien, en effet, si elles ne sont
pas accompagnées d'innovations touchant l'organisation du travail et le cadre institutionnel A
ce titre, le développement de la lettre de change, de l'assurance, sont aussi importants, sinon
plus, que la machine de Watt. Et parmi ces techniques nouvelles, la comptabilité mérite une
attention particulière (Sombart 1916) bien que contestée (F.Braudel 1979). Elle a tout d'abord
séparé la famille de l'unité "entreprise", créant ainsi deux entités séparées que le passif du
bilan allait refléter. Weber affirme par exemple que "dans les grandes familles commerciales
florentines, celle des Médicis par exemple, les registres mélangeaient les dépenses
domestiques et les transactions en capital ; dans les bilans, on faisait les comptes relatifs aux
affaires extérieures de commenda, tandis que du côté intérieur tout restait confondu dans la
marmite familiale de la communauté". La comptabilité a ensuite remplacé les liens
coutumiers par les symboles algébriques qui se prêtent à des sommations ou à des déductions,
rendant le plus petit fait subjectif justiciable du calcul. La comptabilité est de plus un
apprentissage formel, logico-déductif, qui peut conforter l'individu le plus paresseux mais
également le plus diabolique en le bornant dans un cadre structuré. La comptabilité est
également susceptible de comparaisons entre différentes unités ; la société médiévale était une
société guerrière qui ne se prêtait à des comparaisons que pour s'affronter physiquement ; là,
on passe d'un registre physique à l'intégration mentale de la comparaison pour l'efficience. La
comptabilité est enfin la preuve d'un exercice licite de l'activité commerciale et de la richesse.
Le surplus de richesse dégagé provient de l'articu-lation, du poids relatif des dépenses (nous
dirions aujourd'hui, des postes de charges) ; c'est dire qu'il est endogène à l'activité et ne
provient ni de la fraude ni de la corruption. La comptabilité introduit donc un principe de
sincèrité.
Rien n'indique de relation de causalité entre la comptabilité et le capitalisme. F Braudel
rappelle que le premier livre de comptabilité date de 1211 alors qu'il est admis que le principe
de la partie double décrit le plus systématiquement nous vient de la " Summa de aritmetica"
de Luca Pacioli en 1494, redécouvert dans la deuxième partie du 19ème siècle. Si on ne peut
pas déduire une relation de causalité linéaire, comme du reste aucun "fait" pris isolemment,
on ne peut, malgré tout, sous- estimer la convergence des principes comptables avec ceux de
la société naissante puisqu'on y retrouve les mêmes principes canoniques : l'enregistrement
symbolique des activités dans "le temps comptable", quelle merveille de domestication ! Si la
comptabilité est un symbole, c'est parce qu'elle est à la fois la manifestation de la rationalité
économique et de la rationalité technique, entendue dans un sens non machinique.
Nous venons d'évoquer quelques traits significatifs qui laissent ouverte, sans la provoquer,
la formidable transformation qui a eu cours en Europe, entre le XVI ème siècle et la fin du
XVIII ème siècle.
Voici comment A. Koyré (1957) caractérise le nouveau monde :
- "un univers indéfini et même infini, ne comportant plus aucune hiérarchie naturelle et uni
seulement par l'identité des lois qui le régissent dans toutes ses parties, ainsi que par celle de
ses composants ultimes placés, tous, au même niveau ontologique (...)"
- "le rejet par la pensée scientifique de toutes considérations basées sur les notions de
valeur, de perfection, d'harmonie, de sens ou de fin, et finalement, la dévalorisation complète
de l'être, le divorce total entre le monde des valeurs et le monde des faits".
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suivante : dans nos sociétés, la quasi-totalité des fonctions professionnelles, de bas en haut de
la pyramide sociale, ne nécessite que de très faibles qualités : celle du travail (sa quantité),
celle qui permet de l'imposer (l'autorité) puis celle qui la valorise (la promotion), ces attributs
étant assis sur une compétence technique préalable, ouverte à suffisamment de "monde" pour
que ce même "monde" y croie. Mais il n'y a pas que la compétence qui soit "technique", tout
le reste l'est aussi : il existe des techniques d'organisation du travail (pour travailler plus), des
techniques de management (pour s'imposer davantage) et des techniques de marketing (pour
mieux se vendre).
Ceci ne serait rien si le système ne permettait pas de mouvement : or, ce qui frappe dans
l'histoire de l'Occident, c'est le déplacement des fortunes familiales, des corps d'Etat, des
religions, de la bourgeoisie, etc. qui assure au système sa pérennité alors même que la seule
observation de l'histoire islamique nous montre les forces de rappel qui ramènent
inexorablement les choses à leur position initiale.
Ce que l'on sait de la société soviétique avec ses privilèges secrets réservés aux cadres du
Parti, le trucage systématique des données économiques, la hiérarchisation codée et statique
des progressions interdit sur ce point une symétrie avec l'Occident. Nul ne sait encore si les
événements récents pousseront le bloc soviétique vers l'occidentalisation ou la tiers-
mondisation, mais il y a fort à parier que le chemin qui conduit à la première hypothèse sera
long et périlleux.
De même, le rôle de l'économie informelle, le don et la supériorité du lien familial sur le
marché, éventuellement les cultes pratiqués dans de larges régions du Sud sont autant de
barrières à l'Occidentalisation. Loin de nous, s'il était besoin de le préciser, l'idée que les pays
concernés pourraient en tirer le moindre avantage, si tant est que le choix puisse être posé en
ces termes.
On l'aura compris : ce qui distingue l'Occident du reste du monde à la fois d'un point de
vue historique et anthropologique, c'est son rapport au temps. Or, c'est la technique qui définit
notre relation au temps. La fin ultime de ce processus, nous la nommons : "la technoscience".
Il nous reste à préciser ce que traduit ce concept, ce qui le distingue du terme de "technique".
Nous pourrons alors préciser la dynamique de la technoscience, et dire pourquoi nous lui
attribuons un caractère durable ou passager.
* (sous la direction de) "La technoscience, les fractures des discours" L'Harmattan 1992
Bibliographie
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L'homo œconomicus et la déraison scientifique
Essai anthropologique sur l'économie et la technoscience
Jacques Prades
Introduction
Cet ouvrage est le résultat d’un long processus de maturation de réflexions qui m’a
conduit, par des chemins détournés, à chercher un cadre d’analyse susceptible de rendre
compte de la cohérence d’ensemble d’une vision anthropologique de l’économie et des
technosciences et de ses implications analytiques.
C’est ce résultat d’ensemble que j’ai cherché à exprimer ici ; certains passages, rapidement
évoqués, ont fait l’objet d’articles plus explicites.
Cet ouvrage a bénéficié de la lecture et des objections de différents lecteurs et auditeurs :
Marie-Laure Arripe, Geneviève Azam, Bernadette Costa, Serge Latouche, Alain Lefebvre,
Jean-Michel Servet - et de réactions à sa présentation lors du séminaire du Gresoc (Groupe de
recherches socio-économiques) en 1998, de sa présentation lors du colloque K .Polanyi à
Lyon en 1999 et d’un enseignement en DESS « La nouvelle économie sociale» à l’université
de Toulouse 2 en 2000. Que tous soient ici sincèrement remerciés.
L’arrivée massive des techniques de l’information ne peut pas être lue comme le signe de
l’émergence d’un nouveau secteur économique qui tracterait les autres activités, prenant ainsi
la place du secteur secondaire et tertiaire. Selon les multiples variantes de cette thèse, la
société de l’information réinscrirait à son actif le plein emploi. La mutation technique s’inscrit
dans une processus vieux de trois siècles où s’enchevêtrent économie et technoscience le long
d’une trajectoire qu’il faut déchiffrer plutôt que se complaire dans l’énoncé d’un modèle
qu’on voudrait répéter par trois fois depuis la révolution industrielle. Par le point d’arrivée
qu’elles représentent dans la succession des systèmes techniques, les techniques de
l’information marquent une place singulière dans l’évolution sociale qui soulève des
problèmes de nature éthique considérables. Les relations qui existent entre informatisation et
clonage, marché et finance ne sont pas réductibles à la gestion particulière de l’économie de
marché ni à la découverte d’une technique aux effets diaboliques.
C’est donc à une relecture des relations entre économie et technoscience que nous devrons
nous livrer. Nous prenons comme point de départ la perspective tracée par Karl Polanyi dans
l’ouvrage « La grande transformation. Aux origines politiques et économiques de notre temps
» (Paris, traduction Gallimard, 1983), publié en 1944 (chapitre 1) et celle de Martin Heidegger
(chapitre 2) dans sa conférence « La question technique » publiée dans « Essais et conférences
» (Paris, traduction Gallimard, 1958). Il s'agira de croiser ensuite les deux perspectives
(chapitre 3) en montrant que ce qui est en cause n’est pas le contrôle de l’économie et la
maîtrise technologique mais leur finalité et notre rapport à elles.
A l’intérieur de ce cadre historique, on peut alors déceler la manière dont les différentes
instances se combinent en mettant en lumière le rôle primordial des systèmes techniques dans
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la modernité. Bien - sûr, les systèmes techniques ne naissent pas avec la modernité. Mais
celle-ci a fait jaillir une forme particulière, les réseaux, à la fois matériellement et idéellement
(chapitre 4). Sous un angle plus "fonctionnaliste", nous cherchons à montrer les conséquences
de la réticulation des différents objets techniques en termes de rythmes et de vitesse, brossant
ainsi le sens de la trajectoire technologique (chapitre 5).
On pourra enfin aborder la question de l’informatisation de la société. Celle-ci joue un rôle
considérable dans la lecture sociale du monde occidental aujourd’hui, à condition qu’elle soit
associée à d’autres variables. Seront analysés les effets de ce processus en le rapprochant de la
globalisation des marchés, en remontant le processus jusque dans ses racines (chapitre 6).
Mais une telle perspective laisserait bouchée l’horizon historique si elle n’était pas contrariée
pas une inconnue, la réaction des hommes à ces tendances endogènes. C’est l’erreur de
beaucoup d’essayistes que de considérer comme marginale la question sociale. Il nous faudra
aborder ce qui constitue la plus grande angoisse de cette fin de siècle, l’atonie sociale
(chapitre 7).
L’analyse permettra de mieux comprendre pourquoi nous sommes plongés dans une
situation historique nodale : les enjeux humains liés aux nouvelles techniques mériteraient
beaucoup de prudence sociétale, mais la pression industrielle écarte le doute vis-à-vis du
progrès ; le doute constitue un retard dans les batailles économiques à venir. Prisonniers d’une
logique économique incessante à l’heure du clonage de l’humanité, les hommes se dirigent
vers le pire s’ils abandonnent tout dessein collectif. Le drame est que si nos concitoyens
jugent que le monde tel qu'il est ne devrait pas exister, une plus grande partie encore pense
que le monde tel qu'il devrait être n'existe pas.
Page | 401
Pourtant, toute la littérature critique actuelle laisse à penser le contraire en tenant
séparés les deux phénomènes.
Depuis quelques années en effet, une fronde anti-économiste assiège les présentoirs des
librairies françaises (2). A n’en pas douter, l’allégeance de la classe politique aux impératifs
économiques européens est à l’origine de cette fronde. Mais à bien regarder cette littérature
qui s’attache principalement à une critique de l’ultra-libéralisme, on ne trouvera que de rares
allusions au caractère « transductif » de l’économie et de la technoscience. Rares sont en effet
les économistes-critiques qui interrogent la technoscience. Les courants - critiques cherchent
surtout à montrer que l’économie ne se clôture pas sur elle-même et qu’elle est surdéterminée
par le politique (les régulationnistes), les conventions sociales (les conventionnalistes), les
institutions (les institutionnalistes) ou la culture (les économistes industriels) sans comprendre
que ces différentes sphères sont à leur tour contaminées par l’imaginaire économique et
l’emprise technicienne. Le cas est encore plus flagrant chez les Verts en Francedont le
programme économique n'est que faiblement critique à l'égard de la technique alors même
que le mouvement s’est construit sur une mise à distance des grands programmes nucléaires
(3). Une position critique suppose alors (pensons-nous) une extériorité par rapport au champ
économique.
De la même manière, les grands critiques de la technoscience, les anciens (4) mais aussi les
vivants (5)analysent l'expérience occidentale de manière souvent remarquable et avec
beaucoup de perspicacité. On y décrit l’accélération du rythme des processus technologiques,
l’effet de puissance exercé par la technique et le changement de sens qu’elle traduit et
implique. Dans tous les cas, les philosophes tendent à accorder au phénomène technique un
certain degré d’autonomie (le phénomène possède ses propres règles de régulation), même
s’ils ne lui accordent aucune indépendance (le phénomène dépend des éléments extérieurs).
Pourtant, comme s’ils ne voulaient pas voir la réalité marchande, les critiques en restent à une
vision de la société qui passe sous silence ce qui la caractérise massivement : la domination de
la sphère économique.
Etrange ignorance des uns et des autres qui, si on ne tient pas les deux bouts de la
chaîne, n’évite pas l’alternative suivante :
- les uns dénoncent la valse des acquisitions et des fusions d’entreprises sans finalités
industrielles, les déplacements gigantesques de flux financiers, les stocks options, l’invasion
des fonds de pension ; en bref, ils accusent le productivisme sous-jacent et appellent de leurs
vœux une économie au service des hommes : l'économie doit être plurielle, solidaire ou
sociale, l'économie de marché devant coexister avec l'économie non marchande ou non
monétaire ;
- les autres montrent du doigt l’affaire du sang contaminé, les hormones dans l’élevage, les
bâtiments publics floqués à l’amiante et les organismes génétiquement modifiés ; en bref, ils
déplorent la suprématie du technicisme et de la machine sur toute autre forme de solution, et
la sagesse des responsables conduit à mettre en place un Comité bioéthique ou une
Commission nationale informatique et libertés.
Les dénonciations du productivisme et du technicisme sous-entendent les excès de la
dynamique en œuvre aujourd'hui. Or, le financement de la génomique, parce qu’il est le fruit
de la convergence de la biologie et de l’informatique, ne peut se faire sans la mobilisation de
ressources financières, lesquelles profitent de déplacements gigantesques de flux financiers.
Ces déplacements, dont le délai de réactivité est immédiat, ne sont pas imaginables sans
Page | 402
l’informatisation de la société qui marginalise les stratégies industrielles d’intégration du
passé. La financiarisation de l’économie conduit à son tour à la rentabilisation de tous les
secteurs de l’économie, y compris celle du sang contaminé. Ce n’est donc pas d’excès qu’il
s’agit, car on ne peut imaginer qu'en changeant de main ou en contrôlant les outils fabriqués
par l'homme, on puisse inverser le signe algébrique de leurs directions.
C’est un mauvais procès que d’évoquer, pour expliquer ces carences théoriques, le partage
des disciplines ; car précisément on ne peut pas rabattre le système de marchés sur le
développement technoscientifique : si de profondes similitudes existent entre les deux
logiques à l’œuvre, c’est leurs différenciations qui importent, ce que nous verrons plus bas.
Page | 405
l’économie, le social, le politique. Au travers de leur déplacement, se joue l’essentiel de
l’évolution politique de nos organisations sociales. C’est cette idée qui est à l’œuvre ici;
comprendre le tout en partant de ce qui se joue entre l’économique, le social et les différentes
sphères autonomisées. C’est ici que se comprend la fonction de « la technique ». « La
technique » est à la fois un concept construit pour rendre compte du mouvement de
rationalisation de la société (qui est une dimension plus vaste que la critique du progrès) et
une expression générale pour signifier l’étude générale des techniques qui ne manquent pas de
nous fasciner : combien est radicale l’émergence de l’informatique qui travaille le langage (8)
; combien le sont également les biotechnologies qui prennent l’homme comme objet; et que
dire des technologies de l’espace qui sont l’exemple même de l’hypertélie (9) ?
C’est en somme à cette vaste entreprise intellectuelle que nous invitons le lecteur (10).
Page | 406
Puis, dans un ouvrage personnel (1995), j’avais tenté une première réflexion ; mais ce livre était une
somme d’articles remaniés mais écrits dans des contextes très différents, ce qui donnait à la thèse un
caractère décousu. J’espère que cette nouvelle tentative me fera mieux comprendre, d’autant que
l’histoire semble, quinze ans plus tard, me donner enfin raison ; mais au delà d’une satisfaction
personnelle, on ne peut pas véritablement s’en réjouir…
Page | 407
MACHINES CELIBATAIRES
Systèmes séparés de la vie
Parole d'Indigène!
Turbulences: sitôt pondu par Isabelle DORMION, sitôt mis en ligne, un hyper journal à
suivre.
Chaudevant: Des fragments trouvés dans le casier à courrier ou reçus par presse
quotidienne, publicités ou spots télé, qui sont cités, soulignés, commentés, voire décryptés,
par May LIVORY.
Page | 412
histoires de bouc émissaire, et au fond, c'est toujours la même histoire de pouvoir, d'argent, de
conquête de nouveaux territoires, de colons et d'esclavagisme.
Mais observer les rouages d'une machine dont on essaie de comprendre les mécanismes et
actualiser ses connaissances en la matière n'a jamais fait de mal à personne. Qu'il est bon en
tant qu'être humain d'exercer son intelligence à autre chose qu'à la consommation béate ou à
la confortation journalière d'un certain confort généré par l'irresponsabilité! Et les conclusions
de cette observation sont loin d'être fatalistes: les mécanismes sont réinventables à l'infini,
l'énergie qui les meut aussi, et inventer c'est amusant même si c'est inutile: la surprise est
toujours possible!
La mise en évidence de ce phénomène n'est pas nouvelle en soi. Il a déjà été largement
étudié et / ou évoqué en art et en littérature par Marcel Duchamp, Jean Dubuffet, Georges
Bataille, Franz Kafka, Guy Debord, Gilles Deleuze, Andy Warhol et, on l'oublie trop souvent,
Charles Baudelaire parmi maint autre poète ou critique d'art.
Shukaba tente un "break" qui permette de montrer que beaucoup, si ce n'est la plupart, des
machines, ne sont pas célibataires dans leur nature, et donc une fois pour toutes, mais dans
leur mode de fonctionnement. Ce n'est donc qu'une question de rapports et de différentiels.
Les Machines Célibataires fonctionnent au courant alternatif attirance-répulsion... Nous
pouvons en conclure qu'il est toujours possible de rendre inscriptible une surface
d'enregistrement, de rendre ses organes sensibles au corps, de remettre le contact avec l'affect,
"d'inverser la vapeur" grâce à quelque élément. Il peut même suffire d'ajouter ou de retirer un
petit quelque chose, un "je-ne-sais-quoi" judicieusement choisi. C'est cette recherche "futile"
que mène Shukaba, tâche à la fois rude et dérisoire, mais lorsqu'on se sent écrasé, le moindre
petit bras de levier est bon à prendre.
May Livory
Bientôt la suite de ce feuilleton: Envers / Endroit....
Point de vue d'artiste résumé d'une partie de ce qui précède pour l'intervention de May
Livory au cyber Sénat lors de la fête de l'Internet 1999: A toute liberté son poids de courage
Bibliographie
BAUDELAIRE, Charles: Oeuvres complètes (2 tomes), La Pléïade, Gallimard, Paris.
* p. 580 Tome II: L'idée du progrès, " ce fanal obscur, invention du philosophisme actuel,
breveté sans garantie de la nature (...) Qui veut y voir clair dans l'histoire doit avant tout
éteindre ce fanal perfide".
Et p. 581: "Si les denrées sont aujourd'hui de meilleure qualité et à meilleur marché
qu'elles n'étaient hier, c'est dans l'ordre matériel un progrès incontestable. Mais, où est, je
vous prie, la garantie du progrès pour le lendemain? Car les disciples des philosophes de la
vapeur et des allumettes chimiques l'entendent ainsi: le progrès ne leur apparaît que sous la
forme d'une série indéfinie. Où est cette garantie? Elle n'existe, dis-je, que dans votre crédulité
Page | 413
et votre fatuité. (...) Transportée dans l'ordre de l'imagination, l'idée du progrès (il y a eu des
audacieux et des enragés de la logique qui ont tenté de le faire) se dresse avec une absurdité
gigantesque, une grotesquerie qui monte jusqu'à l'épouvantable. (...) L'artiste ne relève que de
lui-même. Il meurt sans enfants. (...) Il en est de même des nations qui cultivent les arts de
l'imagination avec joie et succès. La prospérité actuelle n'est garantie que pour un temps,
hélas, bien court. (...) La vitalité se déplace, elle va visiter d'autres races."
JARRY, Alfred : Le Surmâle, paru init. Revue Blanche, 1920, n° 108 éd Mille et Une
Nuits, Paris, Mai 1996.
BIOY CASARES Adolfo: L'INVENTION DE MOREL, TIBBON Michel, DES
AUTOMATES AUX CHIMERES, Enquête sur la mécanisation du vivant, Thèse d'Etat, Paris
Sorbonne, 1991.
LATOUCHE Serge, LA MEGAMACHINE, Paris, La Découverte, coll. Recherche, 1995.
Collectif : Catalogue bilingue français / allemand édité par Alfieri à l'occasion de
l'exposition "JUNGGESELLENMASCHINEN-LES MACHINES CELIBATAIRES" aux
Arts Décoratifs en 1976 à Paris, présentée également à Berne, Venise, Bruxelles, Düsseldorf,
musée de L'Homme et de L'Industrie au Creusot, à Malmö, Amsterdam et Vienne), dirgé par
Jean CLAIR et Harald SZEEMANN, avec entre autres auteurs: Michel CARROUGES, Marc
LE BOT, Bazon BROCK, Michel de Certau, Peter Gorsen, Gilbert LASCAULT, Jean-
François LYOTARD, Günther METKEN, Alain MONTESSE, RDRIZZANI, Arturo
SCHWARTZ, Michel SERRES. L'exposition par elle-même constituait une sorte de
labyrinthe où les oeuvres pouvaient être vues comme formant un "cycle sur les différentes
façons de mourir (Todesarten)" expression d'Ingeborg BACHMANN reprise par Michel de
CERTEAU, qui, à propos du "Graphe peint sur verre de Duchamp", y voit la dissémination du
sujet (l'image du spectateur devant la vitre-miroir): "... malgré la dérisoire fusion que lui
promet cette transparence..."
Michel CARROUGES dès 1948, consacre dans son livre LES MACHINES
CELIBATAIRES l'expression dont Marcel DUCHAMP est l'inventeur avec son Grand Verre
"qui fascine comme une sorte de grandiose pictogramme ou hyéroglyphe représentant une
scène capitale et incompréhensible. Pour mieux comprendre, reportons-nous au prototype le
plus simple des machines célibataires. on le reconnaît dans la célèbre formule de
LAUTREAMONT: "Il est beau... comme la rencontre fortuite sur une table de dissection,
d'une machine à coudre et d'un parapluie!" (MALDOROR, Chant VI)... A la place du lit
d'amour qui est union et vie, la table de dissection exprime la fonction spécifique de la
machine célibataire qui est solitude et mort".
DELEUZE Gilles.et GUATTARI F., Capitalisme et Schizophrénie, L'ANTI-OEDIPE,
Paris, éditions de Minuit, coll. Critique, 1972.
DEBORD Guy, LA SOCIETE DU SPECTACLE, 3° édition française, Paris Gallimard par
les soins de Jean-Jacques PAUVERT. (éd originale, Buchet-Chastel, 1967, puis Champs
Libres, 1971)
PETIT Pierre, MOLINIER, UNE VIE D'ENFER, Paris Ramsay/ Jean-Jacques Pauvert,
1992.
LIVORY May, SHUKABA, rumeurs et Costumes, Septentrion "Thèse à la carte", Paris
1998, "Du remplacement de l'imaginaire par des machines séparées de la vie dans les milieux
d'art et de mode en occident au XXeme siècle", pages 96 à 123. A acheter en ligne sur
Septentrion (lien direct sur thèse à la carte, rubrique ethnologie).
Page | 414
*KLEIN Naomi, NO LOGO, La Tyrannie des Marques, édition française Actes Sud, 2001
Sur son site Internet, des forums très fournis et toute l'actualité touffue sur la mondialisation,
les associations et collectifs qui réagissent à la tyrannie des marques et leur "branding":
<http://www.nologo.com>
SMIERS Joost: Plaidoyer pour l'abolition du droit d'auteur: La propriété intellectuelle, c'est
le vol! Article paru dans Le Monde Diplomatique Septembre 2001 -3- extraits:
"Les grands groupes culturels et d'information couvrent toute la planète avec les satellites et
les câbles. Mais posséder les tuyaux de l'information du monde n'a de sens que si l'on détient
l'essentiel du contenu, dont le copyright constitue la forme légale de propriété. Nous assistons
actuellement à une foire d'empoigne des fusions dans le domaine de la culture, comme celle
d'AOL et de Time Warner. Cela risque d'aboutir à ce que, dans un futur proche, seule une
poignée de compagnies disposent des droits de la propriété intellectuelle sur presque toute la
créatiuon artistique, passée et présente.
(...) Le concept autrefois favorable, de droits d'auteur, devient ainsi un moyen de contrôle
du bien commun intellectuel et créatif par un petit nombre d'industries. (...) Les quelques
groupes dominant l'industrie culturelle ne diffusent que les oeuvres artistiques oude
divertissement dont ils détiennent les droits. (...)
conclusion: "Désormais, l'objectif devrait être de créer un nouveau système qui garantisse
aux artistes des pays occidentaux et à ceux du tiers-monde de meilleurs revenus, qui donne
toute sa chance au débat public sur la valeur de la création artistique, qui se préoccupe de
l'entretien du domaine public culturel, qui brise le monopole des industries de la culture,
vivant du système de droits d'auteur."
SOULILLOU Jacques: L'AUTEUR, MODE D'EMPLOI, l'Harmattan, Paris, 1999.
Constituer sa propre bibliothèque idéale sur un sujet et ses corrélats. Nul besoin de
connaître des URL (adresses) des sites, pour mener une recherche par mots-clés sur l'excellent
moteur de recherche Google installé ci-dessous! Et c'est bien plus rapide car les liens proposés
vont directement sur des pages, sans obliger à naviguer des heures de portail en portillon.
Trouver le mot juste: la moisson dépend de l'intuition et de la facilité du "navigant" à
stigmatiser ses préoccupations.
Pour les débutants: taper mot, nom ou expression dans la case blanche, puis cliquer sur
"recherche Google" à droite de cette case. S'il s'agit d'un groupe de mots, les taper entre deux
guillemets: par exemple à "droits d'auteur" on trouvera des sommes intéressantes sur l'aspect
juridique de la question, des liens directs sur les textes et des pages d'actualités sur les
dernières décisions, françaises, européennes et d'outre Atlantique et des articles de la revue
web TRANSFERT concernant le droit d'auteur et internet, sujet brûlant dont on commence à
entrevoir les enjeux.
On peut même faire traduire les pages dans la langue de son choix, ça peut donner une
idée, certes approximative, du contenu, tout en faisant rire car la machine a des trouvailles très
incongrues!
Pour conserver les pages et constituer sa bibliothèque, le conseil Shukaba: sélectionner les
passages, sans oublier noms d'auteur et références de publication, faire copier-coller dans son
traitement de texte familier (claris ou word par ex) et enregistrer en titrant dans ses archives
pour une remise en forme ultérieure, ce qui sera plus lisible et économique en papier, plutôt
que d'imprimer directement, surtout s'il y a des images, car elles vont percuter et couper les
textes. En cas de citation des textes ou images capturés, ne pas oublier de le faire dans le
respect de la Nétiquette et de l'esprit de la lettre: demander l'accord des auteurs s'il ne figure
pas sur le site, et mentionner la source très scrupuleusement en donnant la référence internet
Page | 415
où on l'a trouvée. De la même manière, titrer intelligemment les pages qu'on installe sur son
site permet au moteur de proposer plus facilement les pages pertinentes (sur "Rumeurs" par
exemple, on a encore beaucoup trop de pages sans titre concernant des vedettes ou des
sportifs, proposées uniquement parce que le mot rumeur y figure incidemmentce qui
encombre encore trop les recherches de pages sans intérêt pour le sujet.)
Bon voyage!
Pour revenir ici, il suffira de faire "back" ou "retour" dans la barre de son navigateur, ou si
on est parti trop loin, de taper shukaba dans la case de recherche Google de la page où on se
trouve
Page | 416
VERS UNE SOCIETE ECONOME ET SOLIDAIRE
Développement ne rime pas forcément avec croissance
Page | 417
nourrissant des inégalités pour susciter sans cesse des frustrations et des besoins nouveaux.
Depuis quarante ans, malgré l’accroissement considérable de la richesse produite dans le
monde, les inégalités ont explosé : l’écart entre les 20 % les plus pauvres et les 20 % les plus
riches était de 1 à 30 en 1960, il est aujourd’hui de 1 à 80. Cela n’est pas surprenant : le
passage à un régime d’accumulation financière provoque un chamboulement des mécanismes
de répartition de la valeur produite. L’élévation des exigences de rémunération des classes
capitalistes, notamment par le biais de la hausse des dividendes, condamne la part de la valeur
ajoutée attribuée aux salariés à décroître, tant sous forme de salaires directs que de prestations
sociales.
La Banque mondiale elle-même avoue que l’objectif de division par deux du nombre de
personnes vivant dans la pauvreté absolue d’ici à 2015 ne sera pas atteint (6) : plus de
1,1 milliard vivent encore avec moins d’un dollar par jour. Le dernier rapport de la
Conférence des Nations unies sur le commerce et le développement (Cnuced) établit que les
pays pauvres les moins ouverts à la mondialisation sont ceux qui ont le plus progressé en
termes de revenu par habitant, au contraire des pays les plus ouverts (7).
L’incapacité à penser l’avenir en dehors du paradigme de la croissance économique
permanente constitue sans doute la faille principale du discours officiel sur le développement
durable. En dépit de ses dégâts sociaux et écologiques, la croissance, de laquelle aucun
responsable politique ou économique ne veut dissocier le développement, fonctionne comme
une drogue dure. Lorsqu’elle est forte, on entretient l’illusion qu’elle peut résoudre les
problèmes – qu’elle a fait naître pour une grande part – et que plus forte est la dose, mieux le
corps social se portera. Lorsqu’elle est faible, le manque apparaît et se révèle d’autant plus
douloureux qu’aucune désintoxication n’a été prévue.
Aussi, derrière l’« anémie » actuelle de la croissance se cache l’« anomie » (8)
grandissante dans les sociétés minées par le capitalisme libéral. Celui-ci se montre incapable
d’indiquer un sens à la vie en société autre que le consumérisme, le gaspillage,
l’accaparement des ressources naturelles et des revenus issus de l’activité économique, et, en
fin de compte, l’augmentation des inégalités. Prémonitoire était le premier chapitre du Capital
de Marx critiquant la marchandise : la croissance devient ce nouvel opium des peuples dont
les repères culturels et les solidarités sont brisés pour qu’ils sombrent dans le gouffre sans
fond de la marchandisation.
Le dogme dominant est traduit par Jacques Attali qui, bon prophète, croit déceler au début
de l’année 2004 « un agenda de croissance fabuleux » que seuls « des aléas non
économiques, par exemple une résurgence du SRAS (9) » seraient susceptibles de faire
échouer. Pour tous les idéologues aveugles de la croissance, l’écologie, c’est-à-dire la prise en
compte des relations de l’être humain et de la nature, n’existe pas : l’activité économique
s’effectue in abstracto, en dehors de la biosphère.
C’est faire peu de cas du caractère entropique (10) des activités économiques. Bien que la
Terre soit un système ouvert recevant l’énergie solaire, elle forme un ensemble à l’intérieur
duquel l’homme ne peut dépasser les limites de ses ressources et de son espace. Or
l’« empreinte écologique » – la surface nécessaire pour accueillir toutes les activités humaines
sans détruire les équilibres écologiques – atteint déjà 120 % de la planète et, compte tenu des
disparités de développement, il faudrait quatre ou cinq planètes si toute la population
mondiale consommait et déversait autant de déchets que les habitants des Etats-Unis (11).
Dans ces conditions, l’idée de « décroissance » lancée par Nicholas Georgescu-
Roegen (12) trouve un écho favorable au sein d’une partie des écologistes et des
altermondialistes. Poussant la démarche théorique, certains auteurs adjurent de renoncer au
développement, celui-ci ne pouvant selon eux être dissocié d’une croissance mortifère. Ils
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récusent tout qualificatif qui viserait à réhabiliter le développement que nous connaissons –
qu’il soit humain, durable ou soutenable – puisqu’il ne peut être autrement que ce qu’il a été,
à savoir le vecteur de la domination occidentale sur le monde. Ainsi Gilbert Rist dénonce-t-il
le développement comme un « mot fétiche (13) » et Serge Latouche le développement
durable comme un « oxymoron (14) ». Pourquoi, alors que nous critiquons comme eux le
productivisme impliqué par le règne de la production marchande, leur refus du développement
ne nous convainc-t-il pas ?
Sur le plan politique, il n’est pas juste d’ordonner uniformément la décroissance à ceux qui
regorgent de tout et à ceux qui manquent de l’essentiel. Les populations pauvres ont droit à un
temps de croissance économique, et l’idée que l’extrême pauvreté renvoie à une simple
projection des valeurs occidentales ou à un pur imaginaire est irrecevable. Il faudra bâtir des
écoles pour supprimer l’analphabétisme, des centres de soins pour permettre à toutes les
populations de se soigner et des réseaux pour amener l’eau potable partout et pour tous.
Il est donc parfaitement légitime de continuer à appeler développement la possibilité pour
tous les habitants de la Terre d’accéder à l’eau potable, à une alimentation équilibrée, aux
soins, à l’éducation et à la démocratie. Définir les besoins essentiels comme des droits
universels n’équivaut pas à avaliser la domination de la culture occidentale ni à adhérer à la
croyance libérale en des droits naturels comme celui de la propriété privée. Les droits
universels sont une construction sociale qui résulte d’un projet d’émancipation permettant à
un nouvel imaginaire de s’installer sans que celui-ci se réduise à « l’imaginaire universaliste
des “droits naturels” » critiqué par Cornelius Castoriadis (15).
D’autre part, il n’est pas raisonnable d’opposer à la croissance économique, élevée au rang
d’objectif en soi par le capitalisme, la décroissance, elle-même érigée en objectif en soi par les
anti-développementistes (16). Avec deux écueils symétriques : la croissance fait tendre la
production vers l’infini et la décroissance ne peut que la faire tendre vers zéro si aucune borne
n’est mise.
Le principal théoricien en France de la décroissance, Serge Latouche, semble en être
conscient lorsqu’il écrit : « Le mot d’ordre de décroissance a surtout pour objet de marquer
fortement l’abandon de l’objectif insensé de la croissance pour la croissance, objectif dont le
moteur n’est autre que la recherche effrénée du profit pour les détenteurs du capital. Bien
évidemment, il ne vise pas au renversement caricatural qui consisterait à prôner la
décroissance pour la décroissance. En particulier, la décroissance n’est pas la “croissance
négative”, expression antinomique et absurde qui traduit bien la domination de l’imaginaire
de la croissance (17). »
Or que signifierait une décroissance qui ne serait pas une diminution de la production ?
Serge Latouche tente de s’extraire de ce piège en disant vouloir « sortir de l’économie de
croissance et entrer dans une “société de décroissance” ». La production continuerait-elle de
croître ? On ne comprendrait plus alors le mot de décroissance. Ou bien serait-elle maîtrisée,
auquel cas le désaccord s’estomperait ? D’ailleurs, Serge Latouche finit par convenir que ce
mot d’ordre de décroissance pour tous les Terriens est inadéquat : « En ce qui concerne les
sociétés du Sud, cet objectif n’est pas vraiment à l’ordre du jour : même si elles sont
traversées par l’idéologie de la croissance, ce ne sont pas vraiment pour la plupart des
“sociétés de croissance” (18). » Subsiste une terrible ambiguïté : les populations pauvres
peuvent-elles accroître leur production ou bien les sociétés de « non-croissance » doivent-
elles rester pauvres ?
Page | 419
Eloge sans nuances de l’économie informelle
Les antidéveloppementistes attribuent l’échec des stratégies du développement au vice,
supposé fondamental, de tout développement et jamais aux rapports de forces sociaux qui, par
exemple, empêchent les paysans d’avoir accès à la terre en raison de structures foncières
inégalitaires. D’où l’éloge sans nuance de l’économie informelle en oubliant que cette
dernière vit souvent sur les restes de l’économie officielle. Et d’où la définition de la sortie du
développement comme une sortie de l’économie, parce que celle-ci ne pourrait être différente
de celle qu’a construite le capitalisme. La rationalité de l’« économie », au sens où l’on
économise les efforts de l’homme au travail et les ressources naturelles utilisées pour
produire, est mise sur le même plan que la rationalité de la rentabilité, c’est-à-dire du profit.
Et toute amélioration de la productivité du travail se trouve assimilée à du productivisme.
En bref, il nous est dit que la chose économique n’existerait pas en dehors de l’imaginaire
occidental qui l’a créée, au prétexte que certaines cultures ne connaissent pas les mots
« économie », « développement », dont l’usage nous est familier. Mais si les mots n’y sont
pas, la réalité matérielle, c’est-à-dire la production des moyens d’existence, est bien là. La
production est une catégorie anthropologique, même si le cadre et les rapports dans lesquels
elle est réalisée sont sociaux. Il résulte de cette confusion – qui revient à refaire du capitalisme
une donnée universelle et non historique, rappelant curieusement le dogme libéral – une
incapacité à penser simultanément la critique du productivisme et celle du capitalisme : seule
la première est menée, mais sans qu’elle soit rattachée à celle des rapports sociaux dominants.
Vouloir donc « sortir de l’économie (19) » tout en prétendant réenchasser « l’économique
dans le social (20) » est pour le moins curieux.
Sur le plan théorique, soit on considère qu’une différence existe entre croissance et
développement, soit on voit dans les deux phénomènes une même logique d’extension
perpétuelle conduisant à l’impasse. La seconde position est aisément identifiable : c’est celle
des partisans de la décroissance, qui sont aussi « antidéveloppementistes » ; mais la première
est revendiquée tant par des économistes libéraux que par des antilibéraux. Les libéraux
affirment poursuivre des objectifs qualitatifs ne se réduisant pas à la croissance matérielle,
surtout depuis l’échec social des plans d’ajustement structurel du Fonds monétaire
international et de la Banque mondiale. Mais cette distinction entre croissance (quantitative)
et développement (qualitatif) représente une imposture dans la logique libérale dès lors que la
croissance est considérée comme une condition nécessaire et suffisante du développement, et
de surcroît éternellement possible.
Au vu des dégâts sociaux et écologiques d’un mode de développement qui semble
indissociablement lié à la croissance, les économistes antilibéraux, issus du marxisme, du
structuralisme ou du tiers-mondisme ont beaucoup de mal à faire valoir qu’on peut distinguer
les deux notions. Les adversaires de tout développement ont alors beau jeu de récuser
croissance et développement en niant toute possibilité de les dissocier.
Page | 420
valeur d’échange, mais sur celui de la valeur d’usage (21) et de la qualité du tissu social qui
peut naître autour d’elle.
Le mot d’ordre de décroissance, appliqué indistinctement pour tous les peuples ou pour
tout type de production, serait injuste et inopérant. D’abord parce que le capitalisme nous
impose actuellement une certaine décroissance, surtout celle des biens et services dont nous
aurions socialement le plus besoin : transports collectifs, santé, éducation, aide aux personnes
âgées, etc. Ensuite parce que toute production n’est pas forcément polluante ou dégradante.
Le produit intérieur brut (PIB), évalué monétairement, enregistre la croissance des activités de
services, dont la pression sur les écosystèmes n’est pas comparable à celle de l’industrie et de
l’agriculture. La nature de la croissance importe au moins autant que son ampleur. L’urgente
nécessité de diminuer l’empreinte écologique n’implique pas la décroissance de toutes les
productions sans distinction entre elles ni entre ceux auxquels elles sont destinées.
L’utilisation planétaire des ressources doit être organisée de telle sorte que les pays
pauvres puissent enclencher la croissance nécessaire à la satisfaction des besoins essentiels, et
que les plus riches deviennent économes. Tout modèle imposé aux pays pauvres ne pourrait
que détruire leurs racines culturelles et constituer un obstacle à un développement
émancipateur. Dans les pays riches, il convient de penser les politiques en fonction de la
transition à assurer : le décrochage progressif de la croissance et du développement.
Cela passe non pas par une décroissance aveugle, inacceptable pour une majorité de
citoyens, mais par une décélération ciblée permettant d’enclencher la transformation des
processus productifs et aussi celle des représentations culturelles : la décélération de la
croissance, comme première étape avant d’envisager la décroissance sélective, en
commençant par celle des activités nuisibles, pour une économie réorientée vers la qualité des
produits et des services collectifs, une répartition primaire des revenus plus égale et une baisse
régulière du temps de travail au fur et à mesure des gains de productivité, seule manière de
promouvoir l’emploi en dehors de la croissance. En sachant que toute remise en cause du
modèle de développement actuel n’est réaliste qu’à condition de remettre en cause
simultanément les rapports sociaux capitalistes (22).
Définir le développement comme l’évolution d’une société qui utiliserait ses gains de
productivité non pour accroître indéfiniment une production génératrice de dégradations de
l’environnement, d’insatisfactions, de désirs refoulés, d’inégalités et d’injustices, mais pour
diminuer le travail de tous en partageant plus équitablement les revenus de l’activité, ne
constitue pas un retour en arrière par rapport à la critique du développement actuel. Cela ne
condamne pas à rester à l’intérieur du paradigme utilitariste, si les gains de productivité sont
obtenus sans dégrader ni les conditions de travail ni la nature.
A partir du moment où l’on admet que l’humanité ne reviendra pas à l’avant-
développement et que, de ce fait, les gains de productivité existent et existeront, leur
utilisation doit être pensée et rendue compatible avec la reproduction des systèmes vivants.
On peut faire l’hypothèse que la baisse du temps de travail peut contribuer à débarrasser notre
imaginaire du fantasme d’avoir toujours davantage pour mieux être, et que l’extension des
services collectifs, de la protection sociale et de la culture soustraits à l’appétit du capital est
source d’une richesse incommensurable avec celle que privilégie le marché. Derrière la
question du développement sont en jeu les finalités du travail et donc le chemin vers une
société économe et solidaire.
(1) Gro Harlem Brundtland, Notre avenir à tous, Rapport de la Commission mondiale pour l’environnement et
le développement, Fleuve, Montréal, 1987.
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(2) Ibid., p. XXIII.
(3) Rapport mondial sur le développement humain 2002, De Boeck, 2002, Bruxelles, p. 28.
(4) L’intensité énergétique (et plus généralement l’intensité en ressources naturelles) de la production est la
quantité d’énergie (ou de ressources naturelles) nécessaire pour produire 1 euro de PIB.
(5) AIE, Oil crises and climate challenges : 30 years of energy use in IEA countries, Vienne, 2004,
www.iea.org.
(6) Déclaration de son président, M. James Wolfensohn, citée dans « Les objectifs de réduction de la
pauvreté ne seront pas atteints », Le Monde, 24 avril 2004.
(7) Cnuced, The Least Developed Countries, Report 2004, Nations unies, Genève, mai 2004, 362 p.
(8) Durkheim définissait l’anomie comme l’absence ou la disparition des valeurs communautaires et des
règles sociales.
(9) Jacques Attali, « Un agenda de croissance fabuleux », Le Monde, « 2004, l’année du rebond », 4-5 janvier
2004.
(10) L’entropie désigne la dégradation de l’énergie.
(11) Redefining Progress, www.rprogress.org
(12) Nicholas Georgescu-Roegen, La Décroissance, Sang de la terre, Paris, 1995.
(13) Gilbert Rist, « Le “développement” : la violence symbolique d’une croyance », dans Christian Comeliau
(sous la dir. de), « Brouillons pour l’avenir. Contributions au débat sur les alternatives », LesNouveaux Cahiers de
l’IUED, Genève, no 14, PUF, Paris, 2003, p. 147.
(14) Serge Latouche, En finir, une fois pour toutes, avec le développement, Le Monde diplomatique,
mai 2001. Un oxymoron est la juxtaposition de deux termes contradictoires.
(15) Cornélius Castoriadis, Le Monde morcelé. Les carrefours du labyrinthe 3, Seuil, Paris, 1990, p. 193.
(16) Silence, Objectif décroissance. Vers une société harmonieuse, Parangon, Paris, 2003.
(17) Serge Latouche, « Il faut jeter le bébé plutôt que l’eau du bain », dans Christian Comeliau (sous la dir.
de), op. cit., p. 127.
(18) Serge Latouche, Pour une société de décroissance, Le Monde diplomatique, novembre 2003.
(19) Serge Latouche, Justice sans limites. Le défi de l’éthique dans une économie mondialisée, Fayard, Paris,
2003, p. 275.
(20) Serge Latouche, ibid., p. 278.
(21) La valeur d’usage est l’utilité d’un bien ou d’un service, notion qualitative non mesurable et non réductible
à une valeur d’échange monétaire. Cette dernière est le rapport dans lequel deux marchandises vont s’échanger
entre elles par le biais de la monnaie. En soulignant cette distinction, on signifie le refus que tout soit
marchandisé.
(22) L’Economie économe. Le développement soutenable par la réduction du temps de travail, L’Harmattan,
Paris, 1997 ; La Démence sénile du capital. Fragments d’économie, Ed. du Passant, Bègles, 2e éd., 2004.
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Les impasses de la croissance et de la décroissance infinies
Jean-Marie Harribey
Mouvements, Société, Politique, Culture, n° 32, mars 2004, p.113-119
On ne peut que rester confondu devant tant d’aveuglement. Oubliées les contraintes
énergétiques qui se renforceront au fur et à mesure que les ressources d’origine fossile
s’épuiseront avant qu’on ait mis en oeuvre des programmes axés sur les énergies
renouvelables. Oubliée la raréfaction d’un grand nombre d’autres ressources naturelles ou
bien leur dégradation comme celle qui atteint l’eau, l’air, les sols, etc. Oubliées les émissions
de gaz à effet de serre qui condamnent au réchauffement climatique, à la modification du
régime des pluies dans le monde et à l’élévation du niveau des océans noyant des régions
entières aujourd’hui mises en culture, surtout dans les pays pauvres. Pour tous les idéologues
de la croissance atteints de cécité, l’écologie, c’est-à-dire la prise en compte des relations de
l’homme et de la nature, n’existe pas : l’activité économique s’effectue in abstracto, en
dehors de la biosphère.
L’éviction du réel physique du champ de vision dominant se double d’une éviction du
réel social. Tous ceux qui se perdent en incantations à la croissance veulent ignorer les
profondes mutations que le capitalisme a connues depuis plus d’un quart de siècle. Pour
sortir de la crise de rentabilité qu’il avait subie à la fin des années 1960 et au début des
années 1970, le capitalisme a pris le tournant néo-libéral sous le régime duquel nous vivons
maintenant. Cela lui a permis de rétablir ses profits mais d’une manière particulièrement
violente : en imposant aux salariés du monde entier chômage, précarité, austérité,
restrictions des droits, et en récusant toute régulation politique qui permettrait d’atténuer les
chocs. Ce faisant, il bute sur ses propres contradictions : la croissance économique est
anémique dans la plupart des pays développés et les remèdes administrés sont défaillants.
Les causes de la crise du capitalisme et de son modèle de développement ne sont pas
dépassées parce qu’il est enfermé dans une triple impasse : financière car les exigences
accrues des rentiers pèsent sur les décisions d’investissement en élevant le seuil à partir
duquel celui-ci est envisagé, sociale car le modèle libéral du moins-disant social se révèle
pervers et écologique car le productivisme atteint ses limites.
Page | 423
Nous ne sommes donc pas seulement en présence d’une simple crise économique,
classique dans l’histoire du capitalisme, mais d’une crise systémique globale, mettant en
cause les conditions de reproduction de la société, tant dans ses aspects matériels que
culturels, et, plus généralement encore, menaçant les conditions de reproduction de la vie.
Cette crise atteint, par voie de conséquence, les représentations dominantes, celles-là mêmes
qui assuraient que le progrès humain serait nécessairement au bout du progrès matériel, au
bout du développement économique que ce progrès matériel engendrait. Or, aujourd’hui le
développement est en crise parce que le processus d’accumulation de richesses soumis au
règne du profit entre en contradiction avec l’ensemble des procédures de régulation des
rapports sociaux et des rapports entre l’homme et la nature qui permettraient à la vie en
société d’être « soutenable », c’est-à-dire, tout simplement, supportable ou vivable.2
Dans ce contexte est né un engouement extraordinaire pour le mot d’ordre de «
développement durable » ou « soutenable » depuis que l’ONU et, à sa suite, tous les
gouvernements, chefs d’entreprises multinationales, ONG, économistes bien intentionnés,
etc., en ont popularisé le concept : assurer le bien-être des générations présentes sans
compromettre celui des générations futures. Qui ne peut souscrire à un tel programme ? Mais
celui-ci est entaché d’un vice fondamental : la poursuite d’une croissance éternelle est
supposée être compatible avec le maintien des équilibres naturels et la résolution des
problèmes sociaux. « Aujourd’hui, ce dont nous avons besoin, c’est une nouvelle ère de
croissance, une croissance vigoureuse et, en même temps, socialement et
environnementalement soutenable »3, déclarait le rapport Brundtland en 1987. Ce postulat est
fondé sur deux affirmations très incertaines.
La première est d’ordre écologique : la croissance pourrait se poursuivre parce que
l’intensité en ressources naturelles requise par la production diminue avec le progrès
technique. Autrement dit, on pourrait produire toujours davantage avec moins de matières
premières et d’énergie. Or, les faits sont têtus : la baisse de l’intensité en ressources naturelles
est indéniable mais elle est malheureusement plus que compensée par l’augmentation générale
de la production, et, ainsi, la ponction sur les ressources et la pollution continuent
d’augmenter, comme le reconnaît le rapport du Programme des Nations Unies pour le
Développement : « Partout dans le monde, les processus de production sont devenus plus
économes en énergie depuis quelques années. Cependant, vu l’augmentation des volumes
produits, ces progrès sont nettement insuffisants pour réduire les émissions de dioxyde de
carbone à l’échelle mondiale. »4
La deuxième affirmation frappée d’incertitude est d’ordre social : la croissance
économique serait seule capable de réduire la pauvreté et les inégalités et de renforcer les
cohésions sociales. Or tout porte à croire le contraire car la croissance capitaliste est
nécessairement inégale, destructrice autant que créatrice, se nourrissant des inégalités pour
susciter sans cesse des frustrations et des besoins nouveaux. De plus, depuis quarante ans,
alors que globalement le monde a connu un accroissement considérable de la richesse
produite, les inégalités ont explosé : l’écart entre les 20% les plus pauvres et les 20% les plus
riches est passé de 1 à 30 à 1 à 80. L’approfondissement des écarts, aussi bien entre les pays
riches et les pays pauvres qu’au sein même des pays riches, n’est pas étonnant : le passage à
un régime d’accumulation financière provoque un profond chamboulement des mécanismes
de répartition de la valeur produite puisque l’élévation des exigences de rémunération des
classes capitalistes, notamment par le biais de la hausse des dividendes, condamne la part de
la valeur ajoutée attribuée aux salariés à décroître, tant sous forme de salaires directs que de
prestations sociales.
La faille principale des promoteurs officiels du concept de développement durable est leur
incapacité à penser l’avenir en dehors du paradigme de la croissance économique éternelle.
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En dépit des dégâts sociaux et écologiques, le développement durable que presque personne
ne veut dissocier de la croissance fonctionne comme une drogue dure. Lorsque la croissance
est forte, l’illusion est entretenue qu’elle peut résoudre les problèmes – qu’elle a pour la
plupart fait naître – et qu’ainsi, plus grande est la dose, mieux le corps social s’en portera.
Lorsqu’elle est faible, le manque apparaît et est d’autant plus douloureux qu’aucune
désintoxication n’a été prévue.
Aussi l’anémie actuelle de la croissance ne doit-elle pas dissimuler l’anomie grandissante
dans les sociétés minées par le capitalisme libéral. Celui-ci est incapable d’indiquer un sens à
la vie en société autre que celui du consumérisme, du gaspillage, de l’accaparement des
ressources naturelles et des revenus issus de l’activité économique et en fin de compte des
inégalités. La drogue de la croissance est le nouvel opium des peuples dont les repères
culturels et les solidarités collectives sont brisés pour qu’ils sombrent dans le gouffre sans
fond de la marchandisation. Le premier chapitre du Capital de Marx critiquant la marchandise
était particulièrement prémonitoire5.
Comment alors s’opposer à la dérive de plus en plus dangereuse d’un système dont la
logique d’accumulation impose une fuite en avant proprement suicidaire ? Les propositions de
« décroissance » et de « sortie du développement » séduisent aujourd’hui quelques acteurs et
théoriciens6 appartenant à la famille anti et/ou alter-mondialiste. Le développement est accusé
d’être un « mot fétiche »7 selon Gilbert Rist et le développement durable est récusé comme
étant un « oxymoron »8 selon Serge Latouche. Si l’on peut partager avec eux une grande part
des critiques apportées à ce développement que nous avons connu jusqu’ici, leurs propositions
ne sont guère recevables, à la fois pour des raisons théoriques et pratiques.
Trois raisons théoriques peuvent être invoquées. La première tient à la fragilité du concept
d’Occident qui sert de soubassement à la critique anti-développementiste. Peut-on à la fois
dénoncer l’Occident comme facteur de désintégration matérielle et culturelle des sociétés
traditionnelles parce qu’il impose de force son développement et comme responsable du
maintien d’une majorité de la population mondiale en dehors des fastes et des frasques du
développement ? De plus, s’il est certain que l’Occident a imposé à tous les peuples de la terre
une vision de l’avenir des sociétés qui ne pourrait passer que par le chemin qu’il a lui-même
emprunté, on peut difficilement refuser toute idée de droits humains fondamentaux. Même si
l’héritage des Lumières est encombré de mythes autour d’une certaine conception, souvent
mécaniste, du progrès, il n’en reste pas moins une valeur essentielle que l’on doit tenir pour
inaliénable : celle qui pose l’humain dans chaque être humain. Sans l’affirmation de cette
valeur-là, la communauté humaine n’est pas possible et, au contraire, tous les pires excès
jusqu’aux crimes contre l’humanité le deviennent. Donc, la critique de la domination
occidentale est justifiée mais ne doit pas être confondue avec un relativisme culturel – qui
paradoxalement serait érigé en absolu – car beaucoup de sociétés traditionnelles ont
également connu des formes de domination exercée par des humains sur leurs semblables ou
par les hommes sur les femmes. Réaffirmer le principe de droits universels ne signifie pas
retourner à la croyance libérale en des droits naturels comme celui de la propriété privée. En
effet, les droits universels sont une construction sociale qui résulte d’un projet politique
d’émancipation permettant à un nouvel imaginaire de s’installer sans que celui-ci se réduise à
« l’imaginaire universaliste des "droits naturels" » que critiquait Cornelius Castoriadis9.
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La deuxième raison théorique qui peut faire douter de la pertinence de la posture
antidéeloppementiste est qu’elle attribue l’échec des stratégies du développement au supposé
vice fondamental de tout développement et jamais aux rapports de forces sociaux qui, par
exemple, empêchent les paysans d’avoir accès à la terre à cause des structures foncières. D’où
l’éloge sans nuance de l’économie informelle en oubliant que cette dernière vit souvent sur les
restes de l’économie officielle. Et d’où la définition de la sortie du développement comme une
sortie de l’économie parce que celle-ci ne peut être différente de ce qu’elle est : une économie
autre que celle qu’a construite le capitalisme ne peut exister. La rationalité de l’économie, au
sens où l’on économise les efforts de l’homme au travail et les ressources naturelles utilisées
pour produire, est mise sur le même plan que la rationalité de la rentabilité, c’est-à-dire du
profit.
L’amélioration de la productivité, même celle qui aurait pour but de réduire l’effort de
l’homme ou la ponction sur les ressources rares, est assimilée à du productivisme10. En bref, il
nous est dit que la chose économique n’existe pas en dehors de l’imaginaire occidental qui la
crée. Au prétexte que certaines cultures ne connaissent pas les mots « économie », «
développement » dont l’usage nous est, à nous occidentaux, familier. Mais l’absence de mots
équivaut-elle à l’absence d’une réalité matérielle, c’est-à-dire de la production des moyens
d’existence ? La production est une catégorie anthropologique même si le cadre et les rapports
dans lesquels elle est réalisée sont sociaux. Il résulte de cette confusion – qui revient à refaire
du capitalisme une donnée universelle et non historique, rappelant curieusement le dogme
libéral – une incapacité à penser simultanément la critique du productivisme et celle du
capitalisme : seule la première est menée mais sans qu’elle soit rattachée à celle des rapports
sociaux dominants. Vouloir donc « sortir de l’économie » 11 tout en prétendant réenchasser, «
l’économique dans le social »12 semble bien au moins aussi contradictoire que de faire la
promotion d’un développement durable véritablement insoutenable parce qu’on n’en aurait
pas changé ni les finalités ni le contenu.
La troisième raison d’ordre théorique de rejeter l’argumentation anti-développementiste
relève de la logique la plus élémentaire. A la croissance économique élevée au rang d’objectif
en soi par le capitalisme parce qu’il en a absolument besoin pour poursuivre son
accumulation, les anti-développementistes opposent la décroissance, elle-même érigée en
objectif en soi13. Mais il s’agit de deux sophismes miroirs l’un de l’autre : la croissance veut
fait faire tendre la production vers l’infini et la décroissance ne peut que la faire tendre vers
zéro. Le principal théoricien en France de la décroissance, S. Latouche, semble d’ailleurs en
être conscient puisqu’il écrit : « Le mot d’ordre de décroissance a surtout pour objet de
marquer fortement l’abandon de l’objectif insensé de la croissance pour la croissance, objectif
dont le moteur n’est autre que la recherche effrénée du profit pour les détenteurs du capital.
Bien évidemment, il ne vise pas au renversement caricatural qui consisterait à prôner la
décroissance pour la décroissance. En particulier, la décroissance n’est pas la "croissance
négative ", expression antinomique et absurde qui traduit bien la domination de l’imaginaire
de la croissance. »14 Or, si les mots ont encore un sens, dire que la décroissance n’est pas la
diminution de la production est une tromperie. S. Latouche tente de sortir de ce piège en
disant vouloir « sortir de l’économie de croissance et entrer dans une "société de
décroissance" ». Cela signifie-t-il que la production continuerait de croître et que ce ne serait
donc point de la décroissance ? Ou bien qu’elle serait maîtrisée, auquel cas le désaccord
s’estomperait ? D’ailleurs, S. Latouche finit par convenir que ce mot d’ordre de décroissance
pour tous les habitants de la terre est inadéquat : « En ce qui concerne les sociétés du Sud, cet
objectif n’est pas vraiment à l’ordre du jour : même si elles sont traversées par l’idéologie de
la croissance, ce ne sont pas vraiment pour la plupart des "sociétés de croissance". »15 Mais
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subsiste une terrible ambiguïté : les populations pauvres peuvent-elles accroître leur
production, ou bien les sociétés de « non croissance » qui sont pauvres doivent-elles le rester ?
Toutes ces considérations théoriques nous mènent à d’autres plus pratiques mais non moins
importantes. Tellement importantes qu’elles suffiraient à elles seules à rejeter les thèses
précédentes. Le mot d’ordre de décroissance immédiate pour sortir du développement a le tort
de mettre sur le même plan les six milliards d’êtres humains, en oubliant les innombrables
inégalités qui existent aujourd’hui et les immenses besoins sociaux qui restent à satisfaire. Il
faut réaffirmer avec force que les populations pauvres ont droit à un temps de croissance.
L’opinion renvoyant l’extrême pauvreté à une simple projection des valeurs occidentales
ou à un pur registre imaginaire est irrecevable16. Il faudra bâtir des écoles pour supprimer
l’analphabétisme et des centres de soins pour permettre à toutes les populations de se soigner
et il faudra créer des réseaux pour amener l’eau potable partout et pour tous. Et tout cela
représente de la production supplémentaire, c’est-à-dire de la croissance économique pendant
au moins un certain temps. Dans l’état de dénuement d’une grande partie de la population
mondiale, il est faux d’opposer la qualité du bien-être à la quantité de biens disponibles.17 Il
est donc parfaitement légitime de choisir de continuer à appeler développement la possibilité
pour tous les habitants de la terre d’accéder à l’eau potable, à une alimentation équilibrée, aux
soins et à l’éducation. Par ailleurs, les dégâts, en termes de dégradations et de pollution,
occasionnés par le développement capitaliste sont tels qu’ils nécessiteront des activités de
réparation très importantes qui constitueront une occasion de croissance du PIB, sans qu’elle
puisse être considérée comme une amélioration du bien-être par rapport à la situation d’avant
les dégâts, mais sans laquelle la diminution du bien-être serait indiscutable.
Sortir de la contradiction
A la racine des discussions évoquées ci-dessus figure une controverse entre ceux qui
pensent qu’une différence existe entre croissance et développement et ceux qui voient dans les
deux phénomènes une même logique d’extension perpétuelle conduisant à l’impasse. La
difficulté provient du fait que la seconde position est assez simple à repérer puisqu’on la
retrouve chez les partisans de la décroissance qui sont en même temps
antidéveloppementistes, alors que la première position est revendiquée tant par des
économistes libéraux que par des économistes anti-libéraux. Les libéraux, notamment ceux
qui officient dans les institutions financières internationales comme la Banque mondiale ou le
Fonds monétaire international, affirment poursuivre des objectifs qualitatifs ne se réduisant
pas à la croissance matérielle, surtout depuis que les plans d’ajustement structurel ont
provoqué les dégâts que l’on sait. Mais cette distinction entre croissance (quantitative) et
développement (qualitatif) est une imposture dans la problématique libérale dès lors que la
croissance est considérée comme éternellement nécessaire et possible pour devenir une
condition nécessaire et suffisante du développement. Les économistes anti-libéraux, issus du
marxisme, du structuralisme ou du tiers-mondisme des années 1960-70, qui revendiquent eux
aussi la distinction entre croissance et développement, ont beaucoup de mal alors à faire valoir
qu’il est possible de la fonder puisqu’apparaissent aujourd’hui les dégâts sociaux et
écologiques d’un mode de développement qui semble indissociablement lié à la croissance.
Les adversaires de tout développement ont ainsi beau jeu de récuser croissance et
développement en niant toute possibilité de les distinguer, de les dissocier, aujourd’hui
comme demain.
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Comment sortir de cette contradiction ? Premièrement, en reconnaissant qu’effectivement
le capitalisme nous oblige à considérer de fait la croissance et le développement comme une
identité, c’est-à-dire à voir dans la première une condition nécessaire et suffisante, en tout
temps et en tout lieu, du second, l’amélioration du bien-être humain ne pouvant passer que par
l’accroissement de la quantité de marchandises. Deuxièmement, en travaillant à fonder pour
l’avenir – car aujourd’hui elle n’existe pas vraiment – une distinction radicale entre les deux
concepts de croissance et de développement : l’amélioration du bien-être et l’épanouissement
des potentialités humaines se réalisant hors du sentier de la croissance infinie des quantités
produites et consommées, hors du sentier de la marchandise et de la valeur d’échange, mais
sur celui de la valeur d’usage et de la qualité du tissu social qui peut naître autour d’elle.
Par rapport aux enjeux d’équilibres sociaux et écologiques planétaires, la voie la plus
raisonnable à long terme pour les pays riches est donc celle d’une économie réorientée vers la
qualité des produits et des services collectifs, d’une répartition primaire des revenus équitable,
d’une baisse régulière du temps de travail au fur et mesure des gains de productivité, seule
manière de promouvoir l’emploi en dehors de la croissance forte et d’inaugurer ainsi une ère
de croissance consciemment ralentie préparatoire à un recul des productions inutiles ou
dangereuses. Le mot d’ordre de décroissance, indistinctement pour tous les peuples ou pour
tout type de production, est donc injuste et inefficace. D’abord parce que le capitalisme nous
impose actuellement une certaine décroissance, surtout celle des biens et services dont nous
aurions socialement le plus besoin : transports collectifs, santé, éducation, aide aux personnes
âgées, etc. Ensuite parce que toute production n’est pas forcément polluante ou dégradante. Il
ne faut pas se laisser abuser par l’augmentation du PIB qui, parce qu’elle est évaluée
monétairement, enregistre la croissance des activités de services dont la pression sur les
écosystèmes n’est pas comparable à celle des secteurs industriels et agricoles. La nature de la
croissance importe donc au moins autant que son ampleur. Les politiques macro-économiques
doivent à l’avenir se fixer pour but d’organiser l’utilisation planétaire des ressources de telle
sorte que les pays pauvres puissent enclencher la croissance nécessaire à la satisfaction de
leurs besoins essentiels et que les plus riches deviennent économes. Au sein de ces derniers, il
convient de penser les politiques de court terme en fonction des transitions à assurer : le
décrochage progressif de la croissance et du développement. Cela passe non pas par une
décroissance aveugle inacceptable pour une majorité de citoyens aujourd’hui mais par une
décélération ciblée et progressive permettant d’enclencher les transitions au sein des
processus productifs et aussi dans les têtes. En sachant que toute remise en cause du modèle
de développement actuel n’est réaliste qu’à condition de remettre en cause simultanément les
rapports sociaux capitalistes qui en sont le support.18
Continuer à appeler développement l’évolution d’une société qui utiliserait ses gains de
productivité non pour accroître indéfiniment une production génératrice de pollutions, de
dégradations de l’environnement, d’insatisfactions, de désirs refoulés, d’inégalités et
d’injustices, mais pour diminuer le travail de tous en partageant plus équitablement les
revenus de l’activité, ne constitue pas un retour en arrière par rapport à la critique du
développement actuel. Réfléchir à l’utilisation différente des gains de productivité ne
condamne pas plus à rester à l’intérieur du paradigme utilitariste. A partir du moment où l’on
admet que l’humanité ne reviendra pas à l’avant-développement et que, de ce fait, les gains de
productivité existent et existeront, leur utilisation différente doit être pensée et rendue
compatible avec la reproduction des systèmes vivants. On peut faire l’hypothèse que la baisse
du temps de travail peut contribuer à débarrasser notre imaginaire du fantasme de l’avoir pour
mieux être et que l’extension des services collectifs, de la protection sociale et de la culture
soustraits à l’appétit du capital est source d'une richesse incommensurable avec celle qui
provient de la marchandisation du monde. C’est la raison pour laquelle on peut espérer qu’au
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sein du mouvement social qui lutte contre la mondialisation capitaliste les faux débats seront
évités pour construire des convergences et aller vers une société économe et solidaire.
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ENTREVUE AVEC JEAN-MARIE HARRIBEY
« Déconnecter développement et croissance économique »
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Aujourd’hui, nombreux sont ceux qui, malgré des intérêts divergents, se réfugient derrière
cette idée. Est-ce dû à une lacune du concept ?
Jean-Marie Harribey. Le paradoxe de ce concept est que presque tout le monde l’a fait
sien. Or ses conceptions sous-jacentes sont antagonistes, car on ne peut concevoir une
croissance économique éternelle. Cela ne signifie pas pour autant, comme le croient certains
radicaux, qu’il faille s’avancer vers une décroissance uniforme selon les productions et selon
les pays. C’est aussi absurde qu’une croissance infinie. Si l’on veut redéfinir le
développement, il faut permettre aux populations les plus pauvres un temps de croissance
économique afin de répondre à leurs besoins les plus pressants. Mais, comme plus de
production et de consommation ne signifie pas nécessairement un mieux-être, dès lors qu’un
certain nombre de besoins sont satisfaits, la déconnexion entre développement et croissance
peut être tentée. Cela implique de privilégier l’élargissement de la sphère non marchande, au
bénéfice des services qui font la qualité de la vie. On se heurte ici à l’incompatibilité d’un
développement humain authentique avec la recherche de la rentabilité maximale, objectif du
capitalisme.
Entretien réalisé par Vincent Defait
(1) Jean-Marie Harribey, coordonnateur du livre
d’ATTAC, Le développement a-t-il un avenir ? Pour une
société solidaire et économe, Mille et Une Nuits, 2004
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Décroissance ou développement durable ?
Deux camps s’opposent sur les réponses à apporter aux problèmes
environnementaux et aux besoins de la population.
Les événements climatiques extrêmes se multiplient, les déchets s’amoncellent, les nappes
phréatiques s’épuisent ou sont polluées, le pétrole va devenir rare et son contrôle fait l’objet
de conflits de plus en plus violents, que ce soit en Irak ou en Tchétchénie. Dans le même
temps, la capacité du système économique à répondre aux besoins sociaux est de plus en plus
contestée. Les inégalités mondiales se creusent et si une partie de l’Asie est en train de sortir
du sous-développement, c’est en adoptant un mode de vie dévoreur de ressources non
renouvelables. Bref, et chacun (ou presque) en convient désormais : on va dans le mur et il
faut changer de mode de développement. Et pas dans un siècle, dès les prochaines années.
Mais comment faire ? Un débat de plus en plus vif oppose les partisans d’une « décroissance
soutenable », organisant le recul de l’économie monétaire, aux tenants d’un « développement
durable » permettant de concilier croissance et écologie.
Sur la gravité de la situation, il n’y a pas de désaccord majeur entre les tenants du
développement durable et les partisans de la décroissance. Ernst Ulrich von Weizsäcker,
Amory et Hunter Lovins, tenants du développement durable, reprennent à leur compte, dans
leur rapport « Facteur 4 », les très sombres prévisions établies par les Meadows dans leur
célèbre rapport de 1972 au Club de Rome sur « les limites de la croissance ». Ils envisagent
notamment le risque d’un effondrement brutal des productions agricole et industrielle et de la
population mondiale dans les prochaines décennies. Quant à Lester Brown, autre tenant du
développement durable, il consacre, dans Eco-économie, des pages aux « signes de la
tension » qui ne rassurent pas davantage sur l’avenir. Il n’y a pas non plus de divergence sur
la nécessité d’une décroissance très rapide de la consommation de matières premières et
d’énergie, en particulier, bien sûr, des énergies fossiles.
Page | 433
Les tenants de la décroissance ne croient pas du tout à un tel scénario. Ils mettent en
particulier en avant ce qu’on appelle l’effet rebond : à chaque fois qu’on a réussi à économiser
telle ou telle matière première pour produire un bien ou un service, l’effet de ce gain d’éco-
efficience (1) a été plus que compensé par un accroissement encore plus important des
quantités produites. Exemple avec le développement des technologies de l’information et de
la communication : elles devaient permettre de limiter la consommation de papier. Or, c’est
l’inverse qui est constaté : du fait de ces technologies, jamais autant de choses n’ont été
imprimées. Les tenants de cette analyse soulignent également l’impossibilité d’un recyclage
intégral des matières premières : pour eux, le développement durable ne fait que retarder les
échéances.
Le cœur de leur critique ne se fonde cependant pas sur ces difficultés bien réelles. Plus
fondamentalement, ils reprennent le discours de ceux qui, avec Ivan Illich ou Jacques Ellul,
critiquaient radicalement la société de consommation dans les années 60 et 70. « Ce n’est pas
d’abord pour éviter les effets secondaires d’une chose qui serait bonne en soi qu’il nous faut
renoncer à notre mode de vie – comme si nous avions à arbitrer entre le plaisir d’un mets
exquis et les risques afférents. Non, c’est que le mets est intrinsèquement mauvais, et que nous
serions bien plus heureux à nous détourner de lui. Vivre autrement pour vivre mieux », disait
Ivan Illich (2).
Que l’argent ne fasse pas le bonheur et que le produit intérieur brut (PIB) par habitant
mesure très mal le bien-être, cela fait aujourd’hui l’objet d’un large consensus parmi ceux qui
critiquent la société actuelle. Y compris chez ceux qui sont favorables au développement
durable, comme Ernst Ulrich von Weizsäcker, Amory et Hunter Lovins, qui consacrent tout
un chapitre de leur livre à cette importante question (3). Mais, entre relativiser le PIB comme
seule mesure du bien-être et prôner sa diminution, il y a un pas qu’il vaut sans doute mieux ne
pas franchir.
Guillaume Duval
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La "décroissance soutenable", une idée qui fait son chemin
Christian Weber
(paru dans Bâbord de Loire, No 36, février 2004)
Dans le numéro de juin 2003 de Bâbord nous insistions sur les impasses du développement
tel qu'il est pratiqué, reposant sur une croissance continue. En se basant sur un indicateur
explicite, l'empreinte écologique, il parait évident qu'un autre monde n'est pas seulement
possible, mais qu’il est indispensable : si l'humanité entière se mettait à consommer sur le
modèle des États-Unis il faudrait la surface de 4 ou 5 planètes pour soutenir un tel rythme de
prédation. On se réjouit de voir une prise de conscience accrue de ces évidences, en particulier
dans notre département du Loiret. Il se trouve que durant le dernier trimestre de 2003 une
série de manifestations sur ces thèmes, décidées sans concertation particulière entre les
différents organisateurs, ont rassemblé un public nombreux.
Il s'agit d'abord le 28 octobre 2003 de la conférence de Serge Latouche, « développement
durable ou décroissance soutenable ? », organisée par les Amis du Monde diplomatique et
Attac 45 à la fac de droit d'Orléans. Pour Serge Latouche une consommation écologique
n'implique pas une réduction du niveau de vie mais une conception différente du niveau de
vie : les biens relationnels prennent le pas sur les biens matériels. Pour lui, le développement
durable est un oxymore (la juxtaposition de deux notions incompatibles). Il veut sortir d’une
mondialisation placée sous le joug de l'économie. « Si l'on veut réfléchir et travailler à un
après-développement moins désespérant, bricoler une post-modernité acceptable, et en
particulier réintroduire le social et le politique dans le rapport d'échanges économiques, si l'on
veut retrouver l'objectif du bien commun et de la bonne vie dans le commerce social, il faut
donc en finir une fois pour toutes avec le développementisme, défaire le développement pour
refaire le monde ».
Je place dans la même dynamique le débat au cinéma des Carmes à Orléans le 25
novembre 2003 qui a suivi la projection du film « Attention danger travail » avec son
réalisateur Pierre Carles, en attendant d'aller voir son prochain film « Volem rien foutre al
païs ». Le film est basé sur le témoignage de chômeurs heureux, et très actifs, qui « ne veulent
plus perdre leur vie à la gagner » et qui refusent les boulots dégradants, humiliants que
l'ANPE leur propose. On pourra écrire bientôt : que l’ANPE leur impose.
Troisième manifestation par ordre chronologique, le 29 novembre à Châteauneuf sur Loire
: « Réconcilier l'homme et la nature », conférence débat avec Pierre Rabhi, "paysan,
humaniste, écrivain". Là encore il y avait plusieurs centaines de personnes pour écouter et
dialoguer avec cet homme exceptionnel né dans une oasis algérienne, porté par l'islam et le
christianisme, devenu paysan en Ardèche après avoir été ouvrier. Philosophe, il est convaincu
que l'avenir du monde passe par la frugalité et la solidarité et il recommande lui aussi d'aller
vers la décroissance. « Commençons par mettre l'homme et la nature au centre de tout et
définissons, à partir de là, nos besoins essentiels pour une économie adaptée».
Dernier événement de l'année 2003 sur la même thématique : la réunion débat sur
l'autosuffisance alimentaire organisée à Orléans la Source le 15 décembre par le CCFD, le
relais local d'Agir ici et l'association Pour une économie solidaire. Le débat a montré que si la
majorité des participants était prêts à revendiquer la souveraineté alimentaire pour les pays en
développement, il n'était pas facile de mettre dans les esprits une remise en cause du libre-
échange, ce qui paraît pourtant être la condition indispensable pour rendre possible
l’autosuffisance alimentaire. Par contre les participants étaient convaincus que le changement
de mentalité commençait ici, autour de nous, par la pratique d'une économie saine et solidaire.
Page | 437
Les systèmes d'échanges locaux (SEL) ont été cités en exemple, mais ils restent à créer et
dans le Loiret.
Le refus de la croissance comme seul remède à la réduction des inégalités repose sur une
perception de bon sens -- même Francis Mer reconnaît que la croissance n’est pas la panacée
universelle maintenant que la France est proche d'une croissance zéro. Dans les faits
cependant les choses ne sont pas si simples.
-1. Clairement la gauche, et beaucoup d'altermondialistes, ne sont pas prêts à reconnaître
l'évidence. Il est vraiment difficile de dissocier la croissance du développement durable, et
celui-ci fonctionne comme une drogue dure.
-2. « Sortir du développement », dénoncer le productivisme ne veut pas dire figer les
disparités actuelles entre pays riches et pays pauvres. Bien au contraire il faut dénoncer la
responsabilité du capitalisme en matière d'exploitation des hommes et de la nature et favoriser
toutes les mesures qui permettent d'accroître le développement humain en termes d'éducation
et de santé principalement, ainsi que de bien-être social. Comme le dit un éditorialiste de la
revue Silence, « décroissance économique [est] croissance humaniste ».
-3. Il faut considérer des penseurs tels Ivan Illich, Serge Latouche ou Pierre Rabhi comme
des prophètes qui ouvrent une voie qu'il nous appartient de faire nôtre. Le terme de vie frugale
paraît éclairant : « vivre simplement pour que d'autres, simplement, puissent vivre » disait
Gandhi. De ce point de vue le choix de vie présenté par un « écolibriste », Alain Degrigny,
est éclairant.
Références.
Collectif, 2003. -- La peur de la décroissance, Silence, nº 302.
Latouche Serge, 1991. -- La planète des naufragés, essai sur l'après développement. La
découverte, Paris.
Latouche Serge, 2001. -- Le développement est-il la solution... ou le problème ?
Introduction au Nº spécial de l'Ecologiste "défaire le développement, refaire le monde", nº 6.
Latouche Serge, 2003. -- Décoloniser l’imaginaire, Ed. Parangon, Paris.
Latouche Serge et Passet René, 2003. -- Débat : décroissance ou développement durable ?
Politis, 11 déc.
Poulenard Sylviane, 2003. -- Décroissance : chantiers ouverts. Silence, nº 297, juin.
Rabhi Pierre, interview, 2003. -- La décroissance, Silence, nº 280, réédition, octobre.
Rabhi Pierre, le grand entretien, 2002 -- Il faut aller vers la décroissance, Terre sauvage,
juillet
Weber Christian, 2003. -- Un autre monde est indispensable. Le développement durable à
la dérive. Bâbord de Loire, nº 34, juin.
Page | 438
Libéralisme économique et mondialisation
Critique d’une étude de l’Economic Freedom Network
lundi 15 mars 2004, par Martin Poirier
Cet article, paru en août 2001, se présente comme une analyse critique du rapport
Economic Freedom of the World 2000 qui, préparé par des économistes ultra-libéraux,
conclue que le libéralisme économique tel qu’ils le définissent est favorable à la croissance
économique et au bien-être des populations.
Introduction
La présente recherche porte sur le rapport Economic Freedom of the World 2000, publié par
l’Economic Freedom Network. Ce rapport, préparé par des économistes ultra-libéraux dont le
récipiendaire du prix Nobel Milton Friedman, présente une méthodologie afin de calculer un indice
établissant le niveau de libéralisme économique d’un pays. Cet indice est calculé pour 122 pays, puis
comparé à des statistiques telles le produit intérieur brut (PIB) per capita ou l’espérance de vie. Les
auteurs concluent que le libéralisme économique tel qu’ils le définissent est favorable à la croissance
économique et au bien-être des populations.
On peut aborder la critique sous trois angles différents :
1) Le libéralisme économique a-t-il réellement un impact favorable sur le PIB per capita ?
2) Le PIB per capita est-il une mesure représentative du progrès économique ?
3) Le progrès économique amène-t-il nécessairement un mieux-être pour les populations ?
Le deuxième et le troisième niveaux de critique ne sont pas nouveaux. Plusieurs auteurs ont en
effet déjà exposé les limites du PIB per capita pour représenter le progrès économique et le bien-être
des populations. C’est d’ailleurs en raison des limites du PIB que le Programme des Nations unies
pour le développement (PNUD) a développé son indice de développement humain (IDH). Parmi les
biais que l’on peut reprocher au PIB, notons qu’il ne tient pas compte des externalités économiques (la
pollution, par exemple), ni des disparités de revenus. Il prend également pour acquis que toute
production économique a une valeur sociale.
Malgré les limites du PIB, nous nous en tiendrons tout d’abord au premier niveau de critique.
Puisque l’objectif principal de cette recherche est de valider ou d’infirmer le bien-fondé des
prescriptions ultra-libérales, les autres aspects de la critique seront moins pertinents s’il est établi que
le libéralisme économique n’a pas d’impact positif sur le PIB per capita. La présente recherche tente
donc de déterminer s’il existe réellement une relation forte entre le libéralisme économique et le PIB
per capita d’une part, et d’autre part si cette relation peut être interprétée en faveur du libéralisme
économique comme le prétendent les auteurs du rapport Economic Freedom of the World 2000. Il
s’agira donc d’élaborer une hypothèse alternative pour expliquer autrement une éventuelle relation
entre le PIB per capita et l’indice de libéralisme économique de l’Economic Freedom Network, puis
de confronter empiriquement les deux hypothèses.
Précisions méthodologiques
Tout au long de cette recherche, nous avons utilisé le PIB à parité de pouvoir d’achat.
Ce PIB est calculé en supposant une égalité des prix pour un même bien entre les différentes
économies. Dans le calcul traditionnel du PIB, la production d’une même quantité de riz aura un
impact six fois plus important au Japon qu’en Thaïlande si le prix du riz y est six fois plus élevé. Le
PIB à parité de pouvoir d’achat permet de contourner ce problème et représente donc une meilleure
mesure de l’activité économique. C’est également cette mesure qui est utilisée dans le rapport
Economic Freedom of the World 2000.
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Les données utilisées dans cette recherche proviennent du rapport Economic Freedom of the World
2000 et de L’État du monde. [1]
Analyse
Présentation de l’étude Economic Freedom of the World
L’étude Economic Freedom of the World 2000 est un immense chantier auquel ont collaboré 55
instituts de recherche ultra-libéraux membres de l’Economic Freedom Network, un réseau
international voué à la liberté du commerce et à la défense de la propriété privée. Les membres nord-
américains de l’Economic Freedom Network sont le Cato Institute (É.U.), le Fraser Institute (Can.) et
le Centro de Investigaciones sobre la Libre Empresa (Mex.).
À l’initiative de Milton Friedman et avec sa collaboration, des économistes ont développé un indice
afin d’évaluer objectivement la « liberté économique » des pays. Selon l’Economic Freedom Network,
les trois piliers de la liberté économique sont la liberté individuelle, la protection de la propriété privée
et la liberté des échanges commerciaux. L’indice de liberté économique (Economic Freedom Rating
ou EFR) fait appel à 23 composantes regroupées dans sept sections différentes :
1) Importance du gouvernement dans l’économie
2) Utilisation du libre-marché
3) Politique monétaire et stabilité des prix
4) Liberté du marché des devises
5) Droit de propriété et respect des contrats
6) Échanges internationaux
7) Liberté des marchés financiers
Pour chacun de ces points, on considère que l’on s’approche de la liberté économique lorsque la
prescription ultra-libérale est appliqué. Par exemple, dans le cas de la politique monétaire, le contrôle
de l’inflation et de la masse monétaire permettent d’obtenir un résultat élevé. Pour ce qui est de
l’utilisation du libre-marché, ce sont les privatisations et les déréglementations qui élèvent l’indice. Un
chiffre de zéro à dix est attribué à chacune des sept sections, un score de dix représentant la situation
idéale du point de vue de la doctrine ultra-libérale. Une moyenne pondérée des sept sections donne
l’indice EFR final.
Les auteurs ont calculé l’EFR pour 122 pays en 1997. Ils ont ensuite regroupé ces pays en quintiles
et comparé ces quintiles au produit intérieur brut (PIB) per capita, à la croissance économique, à
l’espérance de vie, à la production céréalière par hectare et à l’inégalité des revenus. Ils concluent que
le libéralisme économique est favorable à chacun de ces indicateurs. Selon nos propres calculs [2], il
existe en effet une très forte relation entre l’EFR et le PIB per capita ; il faut toutefois déterminer le
sens de cette relation.
Remarques préliminaires
Avant de présenter une hypothèse alternative pour expliquer la relation entre l’EFR et le PIB, il
convient d’exposer certaines failles méthodologiques dans l’analyse de l’Economic Freedom Network.
En premier lieu, plusieurs des indices servant à calculer l’EFR incluent explicitement en eux-
mêmes des mesures du progrès économique. Par exemple, pour le calcul du résultat de la section
Utilisation du libre-marché, on considère la part des entreprises gouvernementales et des
investissements gouvernementaux dans l’économie. Cela signifie qu’une forte hausse du PIB dans un
pays fera chuter la part des entreprises gouvernementales et des investissements gouvernementaux
dans ce pays, toute chose étant égale par ailleurs. Autrement dit, l’EFR s’améliorera automatiquement
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suite à la hausse du PIB sans qu’il n’y ait eu de privatisations et on pourra croire que l’augmentation
du PIB était due à l’amélioration de l’EFR.
Un autre exemple du même problème est l’importance du gouvernement dans l’économie, qui est
calculée selon les deux composantes suivantes :
1) dépenses gouvernementales en pourcentage de la consommation totale (consommation des
ménages plus dépenses gouvernementales)
2) transferts et subventions en pourcentage du produit national brut
On voit tout de suite qu’une augmentation de la consommation des ménages, qui ferait augmenter
d’autant le PIB, aurait un impact positif (aux yeux des ultra-libéraux) sur l’importance du
gouvernement dans l’économie, même si les dépenses gouvernementales étaient restées stables au
cours de la période. De la même façon, une augmentation du PIB ferait diminuer la part des transferts
et subventions gouvernementaux en pourcentage du produit national brut.
L’utilisation du produit intérieur brut (PIB) ou du produit national brut (PNB) pour le calcul d’un
indice pose donc problème si on désire ensuite comparer cet indice au PIB ou au PNB. On peut
contourner le piège en utilisant d’autres mesures qui ne font intervenir ni le PIB ni le PNB mais qui
sont quand même une indication de ce que l’on veut mesurer. Pour la taille du gouvernement dans
l’économie, par exemple, on pourrait utiliser le nombre d’employés de l’État par millier d’habitants ou
en pourcentage du nombre de travailleurs dans l’ensemble de l’économie.
Les difficultés méthodologiques ne s’arrêtent pas là. D’autres composantes de l’indice font
intervenir des mesures qui dépendent de l’économie d’un pays même si elles ne font pas intervenir
directement le PIB ou le PNB. C’est le cas par exemple de deux des trois composantes de la section
Politique monétaire et stabilité des prix :
1) écart-type du taux d’inflation annuel aux cours des cinq dernières années.
2) taux d’inflation au cours de la dernière année (ou de l’année la plus récente)
Ces mesures posent problème car les crises économiques majeures s’accompagnent fréquemment
d’hyper-inflation. Ainsi, une inflation élevée ou des variations dans le taux d’inflation n’indiquent pas
nécessairement que la banque centrale du pays a adopté une politique monétaire expansionniste ou
laxiste, mais peut découler directement d’une crise économique. Ce problème est en substance le
même que celui qui survient lorsqu’on utilise le PIB ou le PNB dans le calcul d’un indice.
Paradis fiscaux
Finalement, l’échantillon de pays inclut de nombreux paradis fiscaux, c’est-à-dire des pays qui
adoptent une stratégie fiscale et financière très agressive afin d’attirer des entreprises et des capitaux
étrangers. Il peut s’agir de petits pays comme le Luxembourg ou Singapour qui réduisent au minimum
les impôts corporatifs et les taxes douanières, ou encore de pays plus grands qui se concentrent dans
certains créneaux spécifiques comme la Suisse dans le secteur bancaire, les Pays-Bas dans les holdings
ou l’Irlande comme première zone franche d’Europe.
Évidemment, des pays comme la France ou l’Allemagne ne peuvent adopter des stratégies fiscales
similaires à celles du Luxembourg. Pour ce dernier pays d’un demimillion d’habitants, une baisse
notable des impôts corporatifs peut être compensée par une hausse d’autres revenus gouvernementaux
(frais d’enregistrement des corporations et taxes de vente notamment) suite à l’arrivée massive
d’entreprises étrangères. Les mêmes politiques appliquées en France (60 millions d’habitants)
entraîneraient rapidement une baisse drastique des revenus de l’État et de probables troubles sociaux.
De plus, à compter du moment où un pays adopte des mesures fiscales très libérales, l’imitation de
ces mesures par d’autres pays n’entraînera pas de grands mouvements de sièges sociaux et de
capitaux. Si l’Allemagne adoptait par exemple la même mesure favorable aux holdings que les Pays-
Bas, pourquoi les holdings déjà enregistrés aux Pays-Bas iraient-ils s’établir en Allemagne ?
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L’inclusion de paradis fiscaux dans l’échantillonnage et la comparaison de l’EFR des pays de cet
échantillonnage avec le PIB per capita de ces pays biaise les résultats dans la mesure où il est
parfaitement normal qu’un paradis fiscal obtienne un EFR et un PIB per capita plus élevé qu’un autre
pays, toute chose étant égale par ailleurs. On observe ainsi que les deux premières place dans le
palmarès de l’EFR reviennent à des paradis fiscaux (Hong-Kong et Singapour). De plus, six des vingt
premières places, tant pour l’EFR que pour le PIB per capita, sont occupées par des paradis fiscaux.
Comme nous pouvons le voir, de nombreux problèmes méthodologiques, à savoir l’utilisation de
composantes fortement corrélées a priori avec le PIB dans le calcul de l’EFR d’une part, et l’inclusion
de paradis fiscaux dans l’échantillonnage d’autre part, viennent relativiser toute relation entre l’EFR et
le PIB per capita,
Théorie alternative
Comme nous l’avons déjà dit, il existe tout de même une forte relation entre l’EFR et le PIB per
capita qui ne peut être expliquée seulement par les faiblesses méthodologiques précitées. Toutefois, le
sens de cette relation peut être inverse à celle que supposent les auteurs de l’étude. En effet, il est
possible que le PIB détermine le niveau de libéralisme économique plutôt que l’inverse. Dans les deux
cas, il y aurait une forte corrélation entre le PIB et l’EFR bien que le modèle théorique expliquant cette
corrélation puisse être radicalement différent.
Le modèle alternatif est le suivant : la "liberté économique" telle qu’exposée par les ultra-libéraux
profite avant tout aux entreprises privées et aux détenteurs de capitaux. Ce sont eux qui mettent de
l’avant des mesures telles que la rigueur budgétaire, la convertibilité des devises aux taux du marché,
la liberté du commerce et le respect de la propriété privée et des contrats. Ainsi, mis à part
l’expérience chilienne sous Pinochet (patronnée, selon plusieurs auteurs, par la Grande-Bretagne et les
États- Unis), les thèses ultra-libérales ont tout d’abord été appliquées dans les pays industrialisées
(Gill, 1999) : politique monétariste en Allemagne (1974) et au Canada (1975), puis ultra-libéralisme
en Grande-Bretagne (1979), aux États-Unis (1980) et en Allemagne (1982). Ce modèle économique
s’est par la suite étendu au reste de l’Europe, de même qu’à l’Australie et à la Nouvelle-Zélande. Il est
donc normal que nous retrouvions un plus haut degré de libéralisme économique chez les pays où le
PIB per capita est le plus élevé.
Le libéralisme économique profite aux pays les plus puissants et ceux-ci tentent d’imposer ce
modèle économique aux autres pays dans les secteurs économiques où ils dominent. Chossudovsky
(1998) a documenté les nombreuses interventions de la Banque mondiale et du Fonds monétaire
international dans le monde. Les Programmes d’ajustement structurel (PAS), ces conditions exigées
par le Fonds monétaire international et la Banque mondiale pour l’octroi de nouveaux prêts aux pays
en voie de développement, rejoignent singulièrement les prescriptions ultra-libérales qui sont à la base
du calcul de l’EFR. Voici les différentes mesures mises de l’avant par les PAS et leur correspondance
avec les éléments de l’EFR :
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Comme le montre le tableau, il existe un étonnant parallélisme entre les mesures des Programmes
d’ajustements structurels mises en place par le Fonds monétaire international et la Banque mondiale
d’une part, et les composantes de l’EFR d’autre part. Pour compléter le tableau, mentionnons que la
Banque mondiale et le Fonds monétaire international fonctionnent sur le principe d’une corporation
privée, à savoir que les votes d’un pays membre sont fonction de sa mise de fonds dans ces
organisations internationales. C’est ainsi que les 48 pays de l’Afrique sub-saharienne cumulent à peine
5% des votes alors que les États-Unis disposent d’un droit de veto effectif sur les décisions de ces
institutions. Ce sont donc les pays industrialisés qui décident des politiques de ces organisations
internationales.
D’autres indices nous poussent à croire que les pays industrialisés tentent de promouvoir un plus
grand libéralisme économique à l’échelle planétaire. N’oublions pas que c’est à l’organisation pour la
coopération et le développement économique (OCDE), club des 29 pays les plus industrialisés, qu’ont
été entamées les négociations autour d’un Accord multilatéral sur l’investissement (AMI).
Mentionnons aussi que dans les Amériques, ce sont les États-Unis qui prennent le leadership pour la
création d’une Zone de libre-échange des Amériques (Cadet, 2000). Chomsky (1994) a également
documenté de nombreux cas d’intervention de grandes puissances (notamment les États-Unis et la
Grande-Bretagne) dans les affaires internes de pays dont les politiques allaient à l’encontre de leurs
intérêts commerciaux.
Finalement, et ce n’est pas anodin, notons que les auteurs et principaux collaborateurs de l’étude
Economic Freedom of the World 2000 proviennent tous des États-Unis et du Canada.
En résumé, le modèle altematif propose que ce soit le PlB per capita qui détermine l’EFR. De plus,
le PIB per capita détermine les variables secondaires (espérance de vie, production céréalière par
hectare et inégalité des revenus). Par exemple, un PIB per capita élevé permet l’utilisation de
technologies médicales qui améliorent l’espérance de vie. Un PIB per capita élevé augmente aussi les
coûts économiques des troubles sociaux (grèves, émeutes, criminalité, etc.) et favorise une certaine
diminution des inégalités de revenus puisque la classe capitaliste désire de prémunir contre de tels
troubles. Dans certains cas, le PlB per capita peut également être déterminé par les autres variables.
Page | 443
Par exemple, un PIB élevé peut augmenter la productivité céréalière (en permettant l’utilisation de
technologies à forte intensité de capitaux), mais une augmentation de la productivité céréalière se
traduit aussi par une augmentation du PIB.
Comme toutes les variables sont, dans ce modèle, corrélées avec le PIB per capita, il est normal
qu’elles soient aussi corrélées entre elles. On peut donc établir une assez
forte corrélation entre l’EFR et les autres variables. Cela ne veut toutefois pas dire que cette
relation existe sur le plan pratique. Si ce modèle s’avère fondé, il est aussi absurde de dire qu’un EFR
élevé favorise une espérance de vie élevée, par exemple, que d’affirmer qu’un nivellement des
inégalités sociales accroît la productivité céréalière.
Plusieurs faits discutés plus haut viennent appuyer l’hypothèse alternative. Il ne reste qu’à effectuer
une analyse statistique afin de valider l’une ou l’autre des hypothèses.
Si l’hypothèse ultra-libérale est valable, à savoir qu’un plus grand libéralisme économique induit
une croissance économique, il devrait être possible de vérifier empiriquement dans quelle mesure des
pays qui ont libéralisé leur économie ont connu par la suite une croissance économique.
L’étude Economic Freedom of the World 2000 présente la croissance économique moyenne par
quintile et conclue que les pays qui ont un EFR plus élevé pour l’année 1997 ont également connu une
croissance plus élevée au cours des années 1990. Cette analyse présente toutefois deux failles
importantes. Premièrement, l’échantillon contient des pays d’Europe de l’est anciennement membres
du Pacte de Varsovie et des ex-républiques d’U.R.S.S. L’inclusion de ces pays fausse évidemment les
données puisqu’en dépit des vastes réformes entreprises pour libéraliser l’économie de ces pays, la
plupart se classent encore dans les derniers quintiles pour ce qui est de l’EFR. La Russie, par exemple,
se classe au 93e rang sur 122 pays. Or, la libéralisation des économies communistes a entraîné une
importante décroissance économique. Autrement dit, comme ces économies en transition ont subi une
décroissance suite à leur libéralisation, cette décroissance devrait être un élément de preuve contre
l’hypothèse ultra-libérale, mais puisque ces économies se retrouvent dans les derniers quintiles, ils
viennent en réalité accidentellement supporter l’hypothèse ultra-libérale. Le tableau qui suit présente le
nombre d’économies d’Europe de l’est pour chacun des quintiles. On voit assez clairement qu’il existe
une relation inverse entre le nombre d’économies en transition et la croissance annuelle moyenne
observée. Précisons que le cinquième quintile compte également le Rwanda et le Congo (Kinshasa),
deux pays qui ont connu au cours des années 1990 des résultats économiques peu reluisants en raison
de guerres civiles.
Le deuxième problème avec l’approche présentée dans l’étude est qu’on lie la croissance
économique à l’EFR sans voir ce que provoque un changement dans l’EFR au niveau économique. Un
pays qui libéralise son économie connaîtra-t-il une soudaine croissance économique ? L’analyse
présentée dans Economic Freedom of the World 2000 ne permet pas de répondre à cette question.
C’est d’ailleurs en raison de cette lacune que les résultats penchent vers l’hypothèse ultra-libérale
malgré l’inclusion des économies en transition.
Page | 444
C’est donc pour ces deux raisons que nous avons procédé à des analyses de régression multiple afin
d’évaluer l’impact de l’EFR et du changement dans l’EFR pour une période donnée sur la croissance
économique. Nous avons utilisé comme variables indépendantes l’EFR en début de période et le
changement dans l’EFR. La variable dépendante est le PIB per capita à parité de pouvoir d’achat. Ces
analyses ont été réalisées pour la période de 1970 à 1980 et la période de 1980 à 1995, soit les
périodes où les données sur l’EFR et la croissance économiques étaient largement disponibles. Une
analyse finale a été effectuée pour l’ensemble de la période (de 1970 à 1995). Les périodes débutant en
1970 ne compte que 54 observations puisque l’étude Economic Freedom of the World 2000 ne
fournissait que très peu de données sur l’EFR pour cette année. Toutes les périodes excluent les
économies en transition. Le tableau suivant présente les résultats de ces analyses.
Tant l’EFR en début de période que la variation de l’EFR n’ont aucun impact significatif sur la
croissance observée au cours de cette période, à l’exception de la variation de l’EFR pour la période de
1980 à 1995 qui est faiblement significatif. De plus, l’EFR en début de période a un impact négatif sur
la croissance économique pour la période de 1970 à 1995 et pour la période de 1970 à 1980, bien que
ces résultats ne soient pas statistiquement significatifs. On ne peut donc conclure à quelque relation
que ce soit entre une libéralisation de l’économie et la croissance économique. D’ailleurs, les deux
variables indépendantes ne sont que très faiblement explicatives pour les trois périodes étudiées,
puisque les R2 varient entre 0.050 et 0.074.
Ces résultats paraissent davantage en contradiction avec l’analyse de l’Economic Freedom
Network lorsqu’on sait qu’ils ont été obtenus malgré les limites déjà exposées sur l’EFR. Cet indice
intègre en effet de nombreuses composantes qui varient naturellement en fonction du PIB et ce biais
aurait dû favoriser l’hypothèse ultralibérale.
Notons finalement que ces résultats ont été obtenus malgré l’absence dans l’échantillon de pays
comme le Vietnam, la Somalie et la Russie, des économies nationales particulièrement éprouvées par
les réformes structurelles entreprises sous l’égide de la Banque mondiale et du Fonds monétaire
international (voir Chossudovsky, 1998).
Conclusion
Les économistes ultra-libéraux de l’Economic Freedom Network ont rapidement conclu à une
relation forte entre l’Economic Freedom Rating (EFR) qu’ils ont développé et un ensemble de
statistiques sur le progrès économique et social des populations. Nos recherches approfondies ont
établi que la forte corrélation observée entre l’EFR et le PIB per capita est inversée. Ni une
augmentation de l’EFR, ni l’EFR en début de période n’ont d’effet tangible sur la croissance
économique. Les auteurs du rapport ont établi une relation entre l’EFR et la croissance économique
parce que leur analyse était biaisée, notamment en raison de l’inclusion des économies en transition
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dans leur échantillon. L’hypothèse alternative est non seulement supportée sur le plan théorique par
plusieurs auteurs mais également par l’analyse statistique.
La forte corrélation entre le PIB per capita et l’EFR s’explique par le fait que ce sont les pays
développés qui ont d’abord appliqué les préceptes ultra-libéraux, puis par la suite tenté de les imposer
aux autres pays.
Comme nous l’avons déjà mentionné, la corrélation observée par les auteurs entre l’EFR et les
diverses autres variables (espérance de vie, productivité céréalière, inégalités sociales, etc.) provient
du fait que toutes ces variables sont corrélées avec le PIB per capita. Rien ne nous porte à croire que
de telles relations existent en pratique.
Bibliographie
Cadet, Jean-Gérald, Les États-Unis et l’Amérique latine - De Monroe à l’initiative pour les
Amériques, ou de l’hégémonie totale à la volonté de partenariat, Groupe de recherche sur l’intégration
continentale, Université du Québec à Montréal, janvier 2000.
Chomsky, Noam, L’an 501 - La conquête continue, Les Éditions Écosociété / Éditions ÉPO, 1994.
Chossudovsky, Michel, La mondialisation de la pauvreté, Les Éditions Écosociété, 1998.
Gill, Louis, Le néolibéralisme, Chaire d’études socio-économiques, Université du Québec à
Montréal, 1999.
Gwartney, James et Lawson, Robert, Economic Freedom of The World 2000 - Annual Report,
Economic Freedom Network, janvier 2000.
L’État du Monde 2000, Les Éditions La Découverte / Boréal, 1999.
L’État du Monde sur CD-ROM - 1981-1997, Les Éditions La Découverte, 1997.
Notes
[1] L’État du Monde 2000, Les Éditions La Découverte / Boréal, 1999, et L’État du Monde
sur CD-ROM - 1981-1997, Les Éditions La Découverte, 1997.
[2] Avec le PIB per capita comme variable dépendante et l’EFR comme variable
indépendante, on obtient un coefficient de 3887,5 avec une statistique t égale à 11,7 et un R2
de 0,536. Autrement dit, une augmentation de 1 dans l’EFR (sur une échelle de 0 à 10) fera
augmenter le PIB per capita de $ 3 887,50. Cette seule variable indépendante explique plus de
la moitié des variations du PIB per capita entre les différents pays.
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Qu'est ce que la Décroissance?
"Vivre simplement pour que d'autres puissent simplement vivre."
Gandhi.
Dans le contexte d'un monde livré à un libéralisme économique débridé entraînant la
planète vers un désastre social et écologique d'ampleur inégalée depuis que l'humanité existe,
la Décroissance propose une piste de réflexions permettant d'espérer un futur meilleur. La
Décroissance ne prétend aucunement proposer un projet "clé en main" permettant de résoudre
tous les problèmes auxquels l'humanité est confrontée, il s'agit au contraire, d'élaborer
ensemble un nouveau projet de société.
Cette courte note n'a pas vocation à épuiser le sujet (c'est l'objectif de ce site !), il s'agit
simplement de tirer à grands traits un profil de la Décroissance afin de dissiper quelques
malentendus possibles. Il s'agit dans un premier temps de déceler un certain nombre de
préjugés fortement ancrés dans notre culture, pour permettre ensuite d'envisager de nouveaux
modes de vies.
S'il ne faut pas confondre Décroissance et récession, cette dernière n'étant évidemment pas
souhaitable, la notion de Décroissance s'articule toutefois autour de la critique du mythe d'un
progrès social obtenu sur la seule base d'une croissance économique illimitée.
Une croissance infinie sur un monde fini est impossible. Et quand bien même cette
croissance serait durable, faire croire que seule une augmentation du PIB pourra permettre de
résoudre les problèmes est un mensonge.
Rappelons que le PIB se définit comme étant la somme de toutes les valeurs monétaires
ajoutées dans une année. Cette définition ne permet pas de faire la différence entre ce qui est
socialement bénéfique de ce qui ne l'est pas. Un accident de voiture, par exemple, qui, par tout
ce qu'il induit (réparation de la route, frais de médecine, …), contribue à l'accroissement de
PIB. L'apparition d'un nouvel indicateur, l'IDH (Indicateur de Développement Humain),
prouve que le PIB n'a pas rempli sa fonction d'indicateur de bien-être social. Le PIB est, en
quelque sorte, aveugle.
Alors que la droite comme la gauche nous explique sans relâche que pour lutter contre le
chômage, seule une croissance économique forte pourra créer des emplois, on constate que le
PIB, depuis les années 50, n'a fait que globalement s'accroître alors que dans le même temps
le nombre d'emplois a fortement diminué. Ainsi, l'augmentation du PIB ne va pas de pair avec
celle des emplois.
Enfin, c'est la façon dont on cherche à faire croître l'économie qui est la plus dévastatrice.
En effet, parmi d'autres moyens, c'est la hausse de la production qui est largement privilégiée.
Selon ce principe il faut donc coûte que coûte continuer à produire plus. Peu importent les
réels besoins de l'usager, ce qu'il faut, c'est produire. Dans ce cadre la publicité devient le
moyen qui, en créant toujours plus de besoins (et donc de frustrations), permet d'écouler les
biens de la production.
Cette course à la production dans le but de faire perdurer un système favorable à un
groupe de privilégiés, c'est-à-dire le productivisme, s'accompagne d'un désastre écologique
(effet de serre, perte de la biodiversité, …) et social (misère, famine, inégalité, …) qui met en
danger la survie de l'espèce humaine à court terme. C'est à ces maux que la Décroissance
entend s'attaquer.
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2. Le productivisme
La critique de la croissance économique est donc aussi celle du productivisme. La
production de PLUS de biens matériels ne signifie pas forcément vivre MIEUX. Il faut
comprendre que ce que l'on gagne d'un côté on doit le perdre de l'autre.
Ajoutons que l'idée suivant laquelle tous les êtres humains auraient de façon innée,
naturelle, l'envie de toujours posséder plus n'est pas confirmée par l'anthropologie.
La production d'un bien nécessite matière et énergie. D'un côté, nous pouvons profiter
aujourd'hui d'un nombre considérable de biens et de services, mais de l'autre, outre la
pollution engendrée, cela réduit les ressources disponibles pour les générations futures et
diminue donc d'autant leurs chances de survie. Ce phénomène entropique avait été remarqué
par Nicholas Georgescu Roegen [1].
Rendant accessibles au plus grand nombre de nouveaux objets, le productivisme combiné
à l'industrialisation a dans le même temps contribué à la création de beaucoup de métiers
pénibles et aliénants, organisant ainsi une hiérarchie sociale. Certains ont pour fonction de
produire, d'autres de jouir des biens et des services.
Produire pour produire n'a aucun sens. Il faut s'interroger sur le bénéfice social de certains
objets. Les armes, par exemple : leur fabrication permet de donner un travail à beaucoup de
personnes, d'engranger de pharamineux bénéfices, mais à l'autre bout de la machine de
production il y a toujours des morts ! Pensons au complexe militaro-industriel américain.
Pour sortir du productivisme, il faut commencer par tenir compte de la finalité de l'usage.
Pourquoi fabriquer un 4*4 plutôt qu'une 2CV? Une production incontrôlée ne peut déboucher
sur un bien être social accru. Il est nécessaire que les usagers retrouvent la maîtrise de leurs
usages.
Loin de se limiter à cette simple critique, la Décroissance vise, à travers le mythe de la
croissance économique, les idées propres à l'Occident que sont le Développement et le
Progrès.
L'idée du développement, construit sur une conception linéaire du temps, est un caractère
propre à l'occident. Cette échelle de temps infini permet de donner crédit à la thèse suivant
laquelle une progression graduelle sans fin conduirait, comme lors du développement d'un
embryon, une société ou une espèce (il s'agit alors de Darwinisme) vers un état "adulte".
Il n'est pas question de faire ici une critique du Darwinisme [2] [3]. Nous remarquerons
simplement que le critère choisi pour évaluer le degré d'adaptation d'une espèce à son
environnement, c'est-à-dire son degré d'évolution, n'est pas si objectif qu'il y paraît à première
vue.
Le critère de sélection souvent retenu pour mesurer la valeur adaptative du cheval est la
vitesse. La nature "sélectionne" le cheval le plus rapide. A contrario l'escargot, animal peu
rapide, a une très forte capacité adaptative puisque cette espèce est capable de vivre sur terre
comme dans le milieu aquatique. Pourquoi donc, le critère de vitesse considéré comme
pertinent pour le cheval, ne l'est plus pour l'escargot? Pour l'homme, le critère retenu est
l'intelligence. Mais est-ce cela qui permet d'affirmer qu'un homme est plus adapté à son milieu
qu'une amibe? Ce qu'il faut comprendre c'est que les critères considérés comme appropriés
dépendent fortement de celui qui les choisit.
La notion de temps linéaire, s'oppose à celle de temps cyclique répandue de par le monde.
Notons, par exemple, que selon la mythologie indoue, le temps forme un cycle divisé en
quatre périodes, de durées différentes. Dans cette conception le futur est aussi le passé. Ainsi,
préserver l'environnement pour le futur c'est aussi protéger son environnement passé !
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Dans le même registre, les Chinois possèdent les notions de Yin et Yang. Selon ce
principe, tout procède de l'alternance du Yin et du Yang. Ce qui croît doit finir par décroître !
Ainsi, en ne considérant comme pertinents que les critères propres à l'Occident, l'idée de
développement, appliquée aux sociétés, a conduit à penser que les civilisations devaient toutes
se développer de manière unilinéaire.
Selon cette idée chaque société aurait déjà en germe le modèle occidental, mais pour
d'obscures raisons, ces pays ne réussiraient pas à se développer "aussi bien". Ainsi, les pays
occidentaux, au summum de l'évolution et du bien-être, se devraient, dans un geste de
compassion, d'aider les autres, dits pays en voie de développement à les rejoindre [4]. On
entrevoit ici, toute l'histoire du colonialisme, jusqu'à son dernier avatar : la mondialisation [5].
Ici aussi, aucun critère d'évaluation n'est absolu. La quantité de bien matériel disponible,
par exemple, semble pouvoir être d'échelle objective pour mesurer l'avancement sur la voie du
développement. Pourtant, contrairement à une idée fortement ancrée dans les esprits
occidentaux, il ne faut pas confondre l'apparente indigence de bons nombres de peuples
traditionnels ("primitifs") avec de la pauvreté (et le sens que nous donnons à ce mot [6]).
La pauvreté ne se mesure pas forcément à l'aide de la quantité de biens matériels et de
services disponibles. Au contraire, nous affirmons avec force que la pauvreté est avant tout
affaire de culture. Dans de nombreuses sociétés en effet, celle ci se mesure par la solidarité et
la densité de lien social. Selon un proverbe amérindien : "est pauvre celui qui n'a pas d'amis".
Si cette "aide" apportée aux "pays pauvres" a pu paraître sincèrement souhaitable par
certains, force est de constater que les fruits du progrès apportés par l'Occident se sont très
souvent révélés amers. Il n'a suffi que de quelques siècles pour désintégrer les modes de vie
millénaires de bien des peuples, plongeant alors ces deniers dans la misère [7].
Remarquons qu'avant l'arrivée de la modernité, les peuples traditionnels, bien loin d'être
dans un état de manque congénital, vivaient dans une société d'abondance où, en peu de
temps, l'homme pouvait disposer de tout ce dont il avait besoin pour vivre [8]. Ajoutons que
ces sociétés, bien loin d'être infantiles, avaient su créer un mode de vie évolué en totale
harmonie avec leur environnement (dont leur survie dépendait entièrement) [9].
Outre l'abondance de biens et de services, un autre critère est également jugé comme
pertinent : la connaissance techno scientifique.
Remarquons que cette recherche de l'efficience technique est très récente au regard de l'âge
de l'humanité. Autrefois sacralisée, la nature ne pouvait être exploitée. Alors que l'être humain
existe depuis des millénaires, la mise en place de l'agriculture ne date que d'environ dix mille
ans. Un proverbe amérindien dit "pourquoi ensemencer la terre nourricière alors qu'elle nous
donne déjà tant?"
Depuis lors, les progrès des technologies et de la pétrochimie ont permis de très largement
augmenter les rendements. Jamais la production n'a été aussi importante. Beau résultat certes,
mais si l'on doit le rapporter à l'énergie non renouvelable utilisée, alors jamais l'homme n'a
utilisé autant d'énergie pour se nourrir. Ici aussi, nous le voyons, le critère retenu n'est pas
objectif !
Notons que si les techniques offrent aujourd'hui à l'homme un pouvoir d'action sur la
nature sans précédent celles ci s'accompagnent aussi de nouveaux risques. La "domestication"
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de l'atome, par exemple, rend aujourd'hui possible l'annihilation de l'espèce humaine par
l'utilisation des bombes nucléaires.
De plus, il faut souligner que l'apparition de nouvelles technologies peut provoquer des
changements imprévisibles de la société dans laquelle elle prend place.
Qui pouvait prévoir que l'invention de la machine à vapeur au XIX siècle, entraînerait
l'industrialisation qui a elle-même abouti à la création de la classe sociale ouvrière? La voiture
a elle aussi changé radicalement l'organisation des villes et du territoire, et partant, des
comportements sociaux. Perçue à l'origine comme un moyen d'aller plus vite et donc de
gagner du temps, elle est devenue progressivement incontournable et nous fait désormais
perdre une grande partie de notre temps. En outre, en facilitant l'accès aux grandes surfaces,
elle a participé à la disparition de nombreux commerces de proximité, la rendant de fait
encore plus indispensable !
Enfin, la pollution induite par la technologie est aujourd'hui patente dans bon nombre de
secteurs. Citons la pollution magnétique, les émissions de CO2, d'ozone, la dissémination
d'éléments radioactifs, les OGM, …, la liste est longue. Cette détérioration de notre
environnement semble être la cause de l'apparition de nouvelles maladies. D'un côté la
technique permet de réaliser des prouesses en chirurgie, de l'autre, le nombre de cancers n'a
jamais été si élevé…[10]
Ajoutons que bien souvent les "solutions", apportées par la technique, posent de nouveaux
problèmes, qui eux même seront résolus par la technique, qui …On voit bien là apparaître la
naissance d'une boucle sans fin, dont on ne peut saisir tous les aboutissants. La technique s'auto-
génère devenant à la fois le problème et la solution. La recherche s'auto-renforce d'elle-même et
pour elle même, sans plus de réflexion quant à sa finalité, sans n'être plus soumise à aucun
contrôle social. L'un des enjeux est donc de reprendre le contrôle de l'usage de la recherche. Sur
ce sujet on pourra notamment se référer aux sources suivantes [11,] [12], [13], [14].
5. Conclusion
A ce stade nous espérons avoir convaincu que le modèle productiviste occidental et son
imaginaire n'est pas une fatalité [15]. On comprend que le concept de Décroissance s'attaque
dans son ensemble au mythe du progrès. Alors quoi faire? Tourner le dos à la science, aux
techniques, à la recherche? Les lignes ci-dessus pourraient laisser croire que la Décroissance
prônerait une sorte de retour à l'état sauvage, à l'âge de pierre. Il n'en est rien ! Entre la bougie
et le nucléaire, d'autres voies sont à explorer !
La mention des peuples primitifs n'est là avant tout que pour raviver notre imaginaire. Ces
peuples bien qu'ayant une empreinte écologique quasi nulle et un tissu social dense, ne
sauraient constituer un modèle de société souhaitable pour l'avenir [16].
Entre autres messages, ce que ces peuples doivent nous rappeler c'est qu'ils étaient
capables de s'auto-limiter (y compris en ce qui concerne la quantité de pouvoir attribué à
l'individu [17]).
Une réduction choisie de la quantité de biens et de services utilisés peut s'accompagner
d'un réseau social enrichi et d'une qualité de vie meilleure. La suppression ou une réduction
significative de l'usage de la télévision par exemple, permet de consacrer plus de temps à sa
famille et à ses amis.
Il ne s'agit donc pas de se frustrer ou de se priver, mais bien de comprendre, que cette
diminution de la consommation est autant de contraintes, de besoins, et d'aliénation en moins.
L'autolimitation, en nous permettant de retrouver plus d'autonomie, devient alors synonyme
de liberté. D'après Lao Tseu "est riche celui qui sait se contenter".
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Aujourd'hui face au désastre écologique grandissant, et alors que se profile un possible
totalitarisme écologique, la Décroissance offre un cadre conceptuel permettant de résoudre les
problèmes environnementaux tout en préservant la liberté de l'individu.
Il ne s'agit pas d'imposer aux autres un modèle unique de Décroissance, mais c'est à
chacun, chaque peuple et chaque pays, de commencer par définir ses besoins et de trouver
ensuite sa voie permettant ainsi l'émergence d'une Décroissance Equitable Mondiale.
Notes :
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Décoloniser notre imaginaire de croissance ? Ça urge !
Bernard Guibert
Un débat chez les Verts
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économiste (page 109 et débuts de la page 110). En effet contrairement à ce qui est avancé,
Georgescu-Roegen dans l'ouvrage cité ne construit pas le concept de « décroissance ».
Comme le montre le titre anglais de l'ouvrage de 1971 il rappelle plutôt que l'économie,
comme toute dépense d'énergie, reste soumise aux lois de la nature et plus particulièrement au
deuxième principe de la thermodynamique. En conséquence le dilemme n'est pas entre
croissance et décroissance, contrairement à ce que paraissent avancer nos deux auteurs, mais
entre un rythme plus ou moins rapide des consommations irréversibles des ressources
naturelles non renouvelables, et en particulier évidemment de l'énergie fossile, bref, en termes
scientifiques, une consommation plus ou moins rapide de la "dot entropique de l'humanité".
Pour reprendre la formule imagée de Georgescu-Roegen, l'humanité a le choix entre vivre
intensément, mais brièvement ou vivre sobrement, mais longtemps. Mais de toute façon elle
mourra un jour. La dénonciation du mode de production capitaliste par Georgescu-Roegen
consiste à fustiger une mentalité de « flambeur » qui flambe le patrimoine naturel de
l'humanité, l'héritage que nous devons léguer aux générations futures, dans une économie
casino de spéculation financière fiévreuse qui consiste à jouer à la roulette russe la survie de
l'humanité à court terme. Selon les lois de la thermodynamique l'humanité, comme le soleil,
comme l'univers, est condamnée à très long terme. Il ne s'agit donc pas d'assurer l'existence
des générations futures au-delà de la durée de vie finie de l'univers, à un terme infini
(contrairement à ce qu'avance Geneviève Azam page 110), mais de choisir d'abréger ou pas le
séjour de l'humanité dans l'univers dont elle est locataire pour un bail de plus ou moins longue
durée : c'est la durée du bail qu'il est en notre pouvoir d'abréger plus ou moins, non le fait que
ce bail soit à durée déterminée. Nous avons le même travestissement caricatural de la pensée
des « partisans de la décroissance » chez Jean-Marie Harribey (pages 116 et 117) lorsqu'il
prétend qu'ils prennent la décroissance comme un objectif en soi malgré l'avertissement
explicite de Serge Latouche comme on pourra le voir plus bas dans la citation incriminée. La
caricature tourne d'ailleurs à la diabolisation chez Geneviève Azam (page 112) lorsqu'elle fait
des partisans de la décroissance les contempteurs des droits sociaux et des aspirations
légitimes du tiers-monde à en bénéficier. On retrouve la même caricature chez Jean-Marie
Harribey lorsqu'il dénonce (page 117) : « Il faut réaffirmer avec force que les populations
pauvres ont droit à un temps de croissance. »
La contradiction de Arundhati Roy
La contradiction dans ce « débat » - que la direction de la revue a organisé sans
contradicteurs - est apportée - sans doute par un acte manqué au fond assez amusant de cette
même direction - un peu plus loin dans le même numéro par l'entretien avec Arundhati Roy
(pages 170 à 175) et par les deux compte-rendu du livre de Christopher Lasch « Le seul vrai
paradis : une histoire de l'idéologie du progrès et de ses critiques », le compte-rendu de Anne
Rassmussen (pages 180 à 183) étant significativement intitulé « Une déconstruction de la
croyance dans le progrès » et celui de Hugues Jallon (pages 184 à 186) étant non moins
significativement intitulé « La gauche sans le progrès ? ».
Je ne résiste pas au plaisir de citer Arundhati Roy qui exprime très bien (page 175) ce que
c'est que « décoloniser l'imaginaire » : « En Inde, on a encore cette profusion de la pensée et
de l'imagination.... Dans les pays d'Occident, on a l'impression que tout est en code barres, et
qu'il faudra beaucoup d'imagination pour casser cela. À l'ouest, les gens se battent pour
revenir à une sorte de désordre de la pensée. Ici au moins, en Inde, nous avons encore cette
sauvagerie, cette inefficacité, ces choses qui marchent mal, cette imprévisibilité, cette folie...
En marchant dans la rue ici par exemple, on ne peut pas se dire : tiens, celui-ci a un short de
chez Gap, et ce sari-là la vient de chez Banana Républic. Non, c'est le désordre, c'est la
profusion, c'est terrible, c'est beau ! ».
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Il est vrai que la catégorie « d'imaginaire » semble être inaccessible à Jean-Marie Harribey.
En effet il confond imaginaire et inexistence. Ainsi il cite Serge Latouche (page 117, extrait
de « Il faut jeter le bébé plutôt que l'eau du bain » page 127) : « Le mot d'ordre de
décroissance a surtout pour objet de marquer fortement l'abandon de l'objectif insensé de la
croissance pour la croissance, objectif dont le moteur n'est autre que la recherche effrénée du
profit pour les détenteurs du capital. Bien évidemment, il ne vise pas au renversement
caricatural qui consisterait à prôner la décroissance pour la décroissance. En particulier, la
décroissance n'est pas la « croissance négative », expression antinomique et absurde qui
traduit bien la domination de l'imaginaire de la croissance ».
Serge Latouche parle de « mot d'ordre » pas de « concept ». Et notre Don Quichotte, Jean-
Marie Harribey, de dénoncer une « tromperie ». Je ne vois pas en quoi. Si on refuse en effet
de prendre l'imaginaire pour quelque chose qui n'existe pas, de faire de l'adjectif
« imaginaire » le synonyme de « qui n'existe pas », comme dans l'expression « danger
imaginaire », je donne entièrement raison à Serge Latouche. La « décroissance » ne désigne
pas une politique économique ni, encore moins, un modèle de « développement »
économique.
Bien que je sois économiste, comme Serge Latouche d'ailleurs, je pense que l'économie est
une affaire trop sérieuse pour être abandonnée aux seuls économistes. C'est encore plus vrai
de l'écologie et de l'écologie politique. La « décroissance » ce n'est pas un concept, ce n'est
pas de l'économie. Cela ne relève même pas de l'écologie politique. Comme le dit
excellemment Serge Latouche, c'est un « mot d'ordre » d'hygiène mentale, « d'écologie de
l'esprit », « d'écologie mentale », « d'écosophie » pour reprendre les termes de Félix Guattari,
un des fondateurs de l'écologie politique en France. L'imaginaire dont il s'agit ici est celui de
la psychanalyse, la psychanalyse de Jacques Lacan et surtout de Cornelius Castoriadis, ce que
ce dernier appelle « l'imaginaire radical » dans « L'Institution imaginaire de la société ».
Ce n'est pas parce que la croissance existe de fait surtout dans notre imaginaire au point de
l'avoir complètement intoxiqué et colonisé, qu'elle doit exister comme impératif catégorique,
comme déterminisme historique, comme politique économique. Il s'agit plutôt, conformément
à ceux qui, à la suite de Hanah Arendt, ont analysé l'emprise du totalitarisme sur les âmes
comme conséquence d'une pathologie du langage, de mettre en place une prophylaxie des
mots que nous utilisons. Il y a eu dans ce sens un début d'expérience prometteur au forum
social européen de Paris Saint-Denis grâce à des initiatives heureuses de Patrick Viveret et
Gilbert Wassermann : comment transformer nos rapports subjectifs aux mots que nous
utilisons pour que nous puissions dissiper les malentendus et entreprendre des actions
communes couronnées politiquement par le succès.
La contradiction de Christopher Lash
Toute l'oeuvre de Christopher Lash, et pas seulement son dernier livre, consiste (je ne fais
que citer la présentation page 180) à dénoncer que « l'idéologie du développement et du
progrès » est la cause du « fossé que la gauche « morale » a laissé se creuser avec les classes
populaires et la petite bourgeoisie » et de « l'avilissement de la conscience populaire par le
capitalisme culturel ». Si on en croit la femme de lettres indienne militante et l'historien
américain, il s'agit pour ATTAC de choisir entre le « progrès » et le « peuple » (page 183).
Lorsqu'il débusque en effet les présupposés de ceux qui croient au progrès, Christopher Lash
dénonce « les formes de déterminisme historique -- héritières du marxisme ou des catégories
de la sociologie du XIXe siècle -- qui entérinent l'irréversibilité des processus sociaux au nom
de la nécessité progressiste, et subordonnent l'élément humain à cette « nécessité de fer », prix
à payer de la modernisation. » Le slogan de la « décroissance », de manière autrement plus
efficace que les discours assez tièdes que fournissent nos deux auteurs, permet de reconstruire
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un espace où la liberté politique nous laisse espérer briser les chaînes de l'asservissement
économique.
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La seconde lecture de Marx, la lecture herméneutique de l'histoire, la seule qui ne s'avère
pas une impasse catastrophique, celle du stakhanovisme productiviste, celle de la « première
gauche », rappelle de manière rassurante qu'en bonne logique dialectique le principe du tiers
exclu n'est pas valable. En conséquence au-delà du productivisme d'une « société de marché »
et du productivisme du « socialisme réel », la seule voie libre (dans tous les sens du mot libre)
est celle d'une « économie plurielle » qui accorde toute sa place à un tiers secteur. Ce dernier
a vocation à matérialiser dans l'économie la métaphore écologique de la biodiversité. Le tiers
secteur, ni économie de marché, ni économie administrée, permet de nous émanciper ici et
maintenant de manière collective et solidaire.
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Dans les trimestres qui viennent cette synchronisation va devenir un enjeu politique
stratégique et décisif pour l'avenir de notre pays. Le débat que nous avons eu à Lyon à la fin
du mois de février aura vraisemblablement des répliques et des prolongements. J'espère que
ce sera l'occasion pour le mouvement altermondialiste d'abandonner définitivement un
productivisme anachronique et politiquement réactionnaire. Il faudra en particulier que
ATTAC lève l'hypothèque de son « idéologie positiviste de progrès » et en particulier
l'hypothèque du productivisme, hypothèque qui l'empêche d'offrir une alternative économique
crédible à l'altermondialisme.
Pour cela il faudra qu'il commence par « décoloniser son propre imaginaire de
croissance ».
Bernard Guibert
Militant Vert Paris 5e
Responsable de la commission "Economie" des Verts
Origine : http://Verts-Economie.net
Page | 459
STOP LA CROISSANCE !
Présentation de <décroissance.org >
C'est devenu la question de ce début de siècle: mais où est donc passée la croissance ? Plus
capricieuse qu'une diva, c'est elle qui va décider de notre bonheur ou de notre malheur. Au
fait, c'est quoi la croissance ? Retour sur un concept insensé et sur le meilleur moyen de s'en
débarrasser.
D'abord: le Salon de l'Auto bat des records de fréquentation: les fans du portable changent
trois fois par an de téléphone; même ceux qui ne sont pas accros au progrès envoient chaque
année leur ordinateur à la poubelle. Ensuite: la voiture au garage faute de carburant; le frigo
transformé en armoire pour économiser l'énergie; une douche par semaine en raison de la
pénurie d'eau; la consommation de viande bannie pour cause de céréales réservées aux êtres
humains. Respirez: avant de connaître ce monde, il vous reste un sursis, une grosse trentaine
d'années à en croire les rapports les plus impartiaux (voir encadrés page 61). Le principal
accusé de ce scénario apocalyptique ? La sacro-sainte croissance. Le risque si rien ne bouge ?
L'apparition d'un écofascisme autoritaire, seule solution face à l'épuisement des ressources.
TOUJOURS PLUS
Alors que MM. Raffarin et Mer brûlent des cierges tous les matins pour le retour d'une
croissance forte - dans un élan d'espoir qui rappelle les vacanciers à l'affût d'une météo
clémente pour leurs vacances - , certains réfléchissent à une économie fondée sur la
décroissance. Non pas des babas réfugiés dans le Larzac se nourrissant de fromage de chèvre
et parfumant leur intérieur au fumet de chaussettes mais des économistes comme Serge
Latouche, professeur à Paris Xl: « Depuis Adam Smith (I'un des fondateurs du libéralisme à la
fin du XVIIIe siècle, NDLRI on vit dans la croyance que l'homme est l'homo economicus, un
animal qui maximise ses plaisirs et minimise ses peines, explique-t-il. S'appuyant sur l'aspect
individualiste de la philosophie des Lumières, il a établi le dogme métaphysique de l'harmonie
des intérêts. En recherchant mon intérêt le plus égoïste, je contribue ainsi au bonheur de
l'humanité » Accompagnez cela de la conviction qu'avoir plus, c'est être mieux, et vous avez
la justification d'un désir d'accumulation infini, soit l'origine du dogme de la croissance.
Confirmation par des chiffres piochés au hasard: un ménage français sur deux est endetté, il y
aurait 19 millions de personnes en surpoids dans notre beau pays, les émissions de dioxyde de
carbone ont augmenté de 2% entre 1991 et 1997..
AZF ET LA CROISSANCE
Si les économistes libéraux voient la croissance comme la clé de voûte de notre société, on
déniche, au sein même de la Mecque du libéralisme français, un personnage qui nous révèle
l'irrationalité du système: " Ce que l'on appelle la croissance, c'est l'augmentation du PIB, un
concept purement arbitraire, nous déclare Pascal Salin, économiste à Paris Dauphine. Pour
obtenir ce PIB, on additionne un grand nombre d'éléments sans rapport les uns avec les autres.
On obtient donc quelque chose de dénué de sens car une nation en tant que telle n'a pas de
revenus. " Ainsi, ce qui nous est présenté comme la pierre angulaire de l'économie repose sur
l'augmentation de quelque chose... d'insensé. Pire, les facteurs pris en compte naissent parfois
d'une catastrophe qui crée une activité alimentant la croissance: " Plus il y a d'accidents de la
route, plus il y a de croissance, explique le Vert Yves Cochet, ancien ministre de
l'Environnement Le PIB mesure de plus en plus le malheur des gens: I'explosion de l'usine
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AZF par exemple, est positive pour la croissance. Ie souhait bien sûr éviter ce genre de
croissance, tout comme je souhaite que décroisse la part de croissance du PIB qui se fait au
détriment des ressources naturelles non-renouvelables. "
Le bourrage de crâne infligé à longueur d'années&emdash;c'est par la consommation que
l'on va se sauver - n'aborde ni ces éléments nuisibles, ni certains chiffres révélateurs de la
consommation des habitants de la planète. Sur ce sujet, le Casseur de pub Vincent Cheynet a
une vision encore plus tranchée que celle du député vert: " Nous sommes 20% à consommer
80% des ressources de la planète, déclare l'ex-publicitaire repenti. Le monde fonctionne
comme si vous aviez un gâteau pour dix personnes et que deux des invités prenaient huit
parts. Pourtant, cela ne leur suffit pas et ils se battent pour prendre une neuvième. Cette
minorité méprise le reste du monde et met en péril les équilibres écologiques de la planète.
Pour cette dosse supérieure, je ne vois pas d'autre solution que de réduire la consommation et
d'entrer dans la décroissance. » Tout en continuant à vivre dans une grande ville (Lyon),
Cheynet s'applique le principe à lui-même. Plus de télé, plus de voiture et, à la place d'un
frigo, grand consommateur d'énergie, une pièce froide. " Il faut bien comprendre que la Terre
est un univers fini et qu'elle ne dispose pas de ressources illimitées, continue-t-il. Comme les
économistes évacuent le paramètre écologique et nient le rôle central des ressources
naturelles, nous devons aujourd'hui sortir de la religion de l'économie. »
IL TE RESTE DU CHARBON ?
Nicholas Georgescu-Roegen, lui, ne s'est pas défroqué mais a pris en compte un élément
négligé par les zélateurs de la croissance: la nature. Attention, Ça se complique mais
accrochez-vous, c'est intéressant: dans son recueil la Décroissance (éditions Sang de la terre),
cet économiste disparu dans les années 90 explique que le processus économique est réduit à
une mécanique uniquement régulée par l'offre et la demande. Pour élaborer sa théorie,
l'économiste s'est servi des lois de la thermodynamique découvertes par l'ingénieur Sadi
Carnot en 1824. Cette science établit tout d'abord que, dans l'univers, rien ne se perd, rien ne
se crée mais que tout se transforme. C'est là qu'intervient l'entropie, seconde loi de la
thermodynamique: l'énergie inutilisable d'un système dos croît sans cesse du fait même de la
consommation de cette énergie initialement utilisable par le système. Et la Terre, disposant
certes du flux de l'énergie solaire, n'est pas loin d'être un système clos. Nous utilisons en effet
essentiellement de l'énergie issue de stocks non-infinis comme le pétrole, le charbon ou le gaz
naturel. L'entropie étant par essence croissante, notre devoir est de limiter cette croissance en
réduisant notre consommation de ressources naturelles. Comme la machine économique
absorbe en quantité des ressources de valeur et rejette des déchets inutilisables (par exemple
les fumées du pot d'échappement), Georgescu-Roegen estime que le seul moyen de freiner
l'entropie galopante est de réduire le rythme de cette machine par la décroissance. Et vite:
depuis l'avènement de la civilisation industrielle, la gestion des stocks énergétiques de la terre
ressemble fort à une attitude kamikaze. Yves Cochet: " Tous les matériaux fossiles (pétrole,
charbon, gaz etc) vont être épuisés en deux cents ans alors que leur élaboration a pris des
dizaines de milliers d'années. " Ajoutez à cela une terre devenue improductive dans de
nombreuses régions du globe en raison d'une utilisation abusive d'intrants chimiques ou de
pesticides et servez chaud: le bilan thermodynamique de notre planète est très préoccupant.
SOBRIÉTÉ HEUREUSE
Question: pour moi, pigiste de base, la décroissance n'est-elle pas synonyme de
précarisation croissante (moins de business = moins de pages de pub = moins de budget
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piges) ? Serge Latouche, qui n'hésite pas à prendre l'avion pour donner ses conférences en
Italie, tente de me rassurer: " Quand on appelle à la décroissance, il ne s'agit pas de la
récession qui entraîne le chômage ou la baisse des budgets fondamentaux comme
l'environnement, la culture ou la santé. Il n'y a rien de pire qu'une société de croissance en
croissance négative. Ce que l'on envisage, c'est de repenser notre fonctionnement pour
pouvoir réduire notre consommation de biens matériels et notre emprise sur l'environnement
(voir page 62). Il faut pour cela décoloniser notre imaginaire phagocyté par la société de
consommation et mettre en avant les biens relationnels. " illustration par Vincent Cheynet : "
Je préfère avoir un nouvel ami qu'une nouvelle voiture ", soit sortie de la logique du PIB qui
ne prend en compte que la valeur marchande. Le politicien amateur Pierre Rabhi - qui a
échoué à se présenter à la dernière présidentielle faute de signatures suffisantes -, lui, dépeint
ainsi cette nouvelle société: « Elle serait organisée pour produire et consommer localement
L'industrie serait illimitée à ce qu'elle est seule capable de faire, libérant ainsi les autres
activités. Le but serait de passer de notre prospérité malheureuse à une sobriété heureuse. »
LE "PRINCIPE DE PRÉCAUTION"
Devenir sobre, ne plus passer à côté des choses simples: un monde beau comme une pub
Herta, pas facile à mettre en pratique. L'universitaire François Brune, collaborateur du Monde
diplomatique et de Casseurs de pub, estime que nous sommes inscrits " dans un ordre socio-
économique dont la loi est d'absorber une production sans cesse croissante et dont la finalité
n'est pas seulement de consommer mais de surconsommer. " Notre essence sociale serait-elle
alors d'être des pions d'un système exigeant de chacun qu'il remplisse son devoir d'acteur
économique ? L'économiste Pascal Salin n'est pas loin de le penser, refusant d'envisager une
réduction volontaire de nos emplettes: " L'expérience prouve que la plupart des gens
cherchent à améliorer leur pouvoir d'achat. le ne vois pas d'autres moyens de réduire le train
de vie que des contraintes d'ordre publique. " Et voit dans la prévention de l'environnement
une entrave inadmissible à nos libertés. " Les Verts cherchent à imposer un totalitarisme et le
principe de précaution en est le symbole. C'est une absurdité car cette exigence de sécurité a
un coût infini. Je ne dis pas qu'il n'y a pas de risque mais il ne faut pas présenter ces risques
comme des certitudes. De toute façon. toute activité humaine est risquée et l'individu est le
seul apte à faire des choix. Les politiques le récupèrent par démagogie mais le principe de
précaution, moi, je le mets à la poubelle. La véritable menace de notre époque, ¦ sont les Verts
qui veulent imposer des contraintes individuelles au nom de leurs illusions. "
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Pendant que certains se donnent bonne conscience avec la tarte à la crème du "
développement durable " (voir page 64), " l'imminent désastre écologique " prédit par le
philosophe Michel Bounan pourrait bien ressembler à ça: à cause d'un pesticide destiné à
produire toujours plus, des abeilles devenues folles menacent l'équilibre écologique de
certaines régions françaises (voir page 66). Mais, à force de produire toujours plus de biens,
pourquoi s'étonner que l'on produise aussi plus de mal ?
JOSEPH VEILLARD
LA FRANCE EN 2002
97% des cours d'eau contiennent des pesticides. 33 millions de véhicules ont déversé dans
l'air 126 millions de tonnes de polluants. On s'en fout: tout le monde se goinfre (près de 10%
d'obèses) et gobe (SO millions de boites d'antidépresseurs vendues par an). (Sources:
Francoscopie).
LE MONDE EN 2032
Un quart des espèces de mammifères et mille espèces d'oiseaux ont disparu. 70% des terres
émergées sont détruites ou perturbées par des infrastructures humaines. Plus de vacances aux
Maldives car ces iles ont disparu. (Sources: Rapport 2002 du programme des Nations-Unies
pour I'environnement).
II - TA PRODUCTION TU RESTRUCTURERAS
Aujourd'hui, les combustibles fossiles (pétrole, charbon, gaz naturel) couvrent plus de 85%
des besoins énergétiques mondiaux. Problème: ils sont appelés à disparaître. Le nucléaire
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étant une alternative à hauts risques (parc en mauvais état, durée de vie des déchets s'étalant
de trente ans à dix-sept millions d'années), la production industrielle doit être revue à la
baisse, laissant une place de choix à l'artisanat et à l'agriculture biologique. Les énergies
renouvelables (solaire, éolienne) et les biens relationnels restent en revanche à développer.
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EST-CE QUE J'AI UNE TETE DE DEVELOPPEMENT DURABLE ?
".Quand on ne peut plus changer les choses, on change les mots,", disait quelqu'un de
sûrement très fin. Le "développement durable,, en est l'exemple parfait: fumeux concept
écologico-capitaliste et bonne conscience de ceux qui l'ont vraiment mauvaise.
II y a d'abord eu les " ressources humaines ". C'était au c¦ur des années 80. Une
euphémisante manière de rebaptiser la " gestion du personnel ". Cette rhétorique managériale,
irriguée par l'esprit de développement personnel de 1968 et les exigences économiques de la
crise de 1974, avait trouvé son nouveau jouet: puisqu'on ne peut plus utiliser les méthodes de
coercition pour diriger les employés, faisons-les participer à la gestion de l'entreprise. Les
ressources humaines, c'est un peu l'inverse des ressources naturelles, Quand il n'y en a pas
assez, ça s'appelle le plein emploi. Quand elles sont trop abondantes, ça s'appelle vite un plan
social. Cela a globalement bien marché: beaucoup de gens (rebaptisés " collaborateurs ") se
sont retrouvés à la porte (" en recherche d'emploi ") mais heureux d'avoir contribué à la survie
de la boîte (la " pérennité de l'entreprise ") grâce au dégraissage (le " recentrage sur le métier
de base "). Mais avec l'épuisement de ce concept et de son contenu (nous) et malgré les
timides apparitions du " commerce éthique " et de " I'économie solidaire ", les années 90 se
sont un peu retrouvées orphelines, en panne d'os humanisto-rhétorique à ronger.
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faut s'assurer que cela ne se fait pas au détriment de l'environnement ". Idem chez un célèbre
constructeur automobile: " Renault, pour être un acteur majeur du DÉVELOPPEMENT
DURABLE, anticipe, dans le temps et dans l'espace, l'évolution des modes de vie et des
valeurs pour concevoir ses produits et définir ses comportements. "
Le bêtisier est long et magnifique. Récupéré par les principaux leaders économiques, cette
théorie écologique entre dans ce nouvel esprit du capitalisme théorisé par Boltanski et
Chiappello: la critique comme carburant. Or, comme le résume très bien le philosophe et
conseil d'entreprise François de Bernard, auteur de la Pauvreté durable: " Si quelque chose
apparaît durable, ce n'est certes pas le développement mais la pauvreté. " Nicholas Georgescu-
Roegen, Ie théoricien de la décroissance, allait même plus loin: " Il n'y a pas le moindre doute
que le développement durable est l'un des concepts les plus nuisibles. " Evidemment, il n'est
pas question de trancher ici la question, juste d'avoir de mauvais pressentiments. Quand
Nicolas Hulot, I'ULM de l'UMP, parle de développement durable comme Nicole Notat, ex-
leader de la CFDT, monte une " agence de notation sociale " des entreprises cotées, des
picotements dubitatifs nous parcourent inexplicablement le corps. Bizarre, non ?
EMMANUEL PONCET
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