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Quest-ce que travailler?
Le violon est habituellement percu par les musiciens
cux-mémes comme un instrument particuligrement exi,
Seant et difficile, requérant de celui qui veut acquérir une
certaine “technique” un acharnement et une somme
d'efforts, d'heures de travail démesurés. Cet instrument
anti-naturel que serait le violon - « Ne me dites pas que
cest naturel » vous explique-t-on en mimant le violoniste
contorsionné dont le coude gauche viendrait toucher le
menton - cet instrument ne serait audible qu’au prix d'un
apprentissage barbare qui donnerait a linstrumentiste une
seconde nature. Cette idée commune est peut-étre plus
lucide et proche de la réalité vécue qu'on ne le croit. et
Rombreux sont les violonistes a qui elle rappelle ‘ces
moments pénibles oi la voix maternelle criait de Ia pidce
voisine : « Va travailler ton violon ! » alors quills se pas-
sionnaient pour tout autre chose.
Bien des instrumentistes vivent encore a l'age adulte sous
le régime de ce méme “travailler son violon” qui fait deus
des enfants attardés, Résigné, chacun s'habitue a ces cou.
fumes qu'il tient désormais pour normales, voire fatales :
fixer un contingent dheures nécessaire chaque jour ct res
ter T'eril rive sur la pendule en attendant que s'achave cette
Xiéme heure qui n’en finit pas ; partir en vacances accom.218 Le viol... intérieur
Pagné de son instrument qu'on ne peut envisager de lais
ser, méme quelques jours, sans se sentir grandement cou-
pable (a croire que c’est lui qui vous tient !), répéter indéfi
niment les mémes traits irréductibles, jusqu’a ce que la
Partition soit “sue” et le “devoir accompli” ; travailler “par
rythmes", cest-a-dire en dénaturant momentanément la
structure du texte aux fins trés louables mais peu convain:
cantes de donner plus de liberté aux doigts ; travailler len-
tement, toujours plus lentement, avant de s'autoriser enfin
a lacher les rénes pour galoper (si toutefois 'ennui n’en a
Pas tué lenvie) ; persévérer dans une lutte inlassable con-
tre le violon |
Quel que soit le mode de travail, Métat d'esprit reste le
méme, qui consiste a se reprendre sans cesse, & faire passer
le musicien qui est en chacun de nous devant cette autre
partie de nous-mémes qu’est la volonté érigée en tribunal.
Il ne s'agit bien sir pas de précher pour une soi-disant
liberté absolue qui conduirait a faire disparaitre les con-
traintes et la discipline qui sont le tribut consenti a lacqui
sition d'un certain degré de perfection, mais de remettre
en cause la conception scolaire, stéréotypée ot improduc
tive du travail de l'instrument. Avant d'aller plus loin, il est
parfois salutaire de clarifier le sens du mot et de revenir a
sa définition premiere. Or, qu’est-ce que le “travail” sinon
activité de toute personne qui agit avec suite et coordina-
tion en vue de produire un résultat utile” ? Nous sommes
loin du rabachage aveugle qui a marqué tant de généra.
tions |
Les exigences de travail sont bien entendu particuligres
a chaque violoniste selon Ie niveau et le stade od il se
trouve. Pour l'un, il s'agira de remettre en question les
bases trop fragiles de son jeu tandis qu'un autre envisagera
un probléme particulier qu'il a toujours mal surmonté, ou
se penchera sur la partition qu'il lui faudra jouer la saison
Quiest-ce que travaill. ? 219
suivante. Ces disparités rendent heureusement impossible
toute solution se voulant globale, toute recette universelle |
Cependant, le réle de la technique comme la nécessité d'un
travail incelligent sont les mémes pour tous, quels que soient
le talent et la compétence de chacun, Nous naissons tous avec
une capacité créatrice naturelle, La vraie technique, qui
si Ton se référe au mot gree “technos”, est elle-méme un
art, consiste a devenir nous-mémes en tachant de restaurer
cette capacité naturelle corrompue par un bachotage pro-
longé. Combien de fois ai-je entendu de nouveaus éleves
me dire : « Mais pourtant j'ai beaucoup travaillé ! », aux.
quels j'évitais de répondre : « Justement, il aurait mieux
valu travailler moins plutot que travailler si mal »
De telles faillites seraient certainement évitées si une
technique intelligible était proposée a I'éléve dés quil
s'avére capable d'un travail conscient
La meilleure technique, adaptée a chacun, est celle qui
développe les dispositions naturelles au lieu de les combat
tre (en toute bonne foi). Elle est la mise en ceuvre de
moyens physiques susceptibles de donner forme & des senti-
ments invisibles : par l'éducation de son corps en fonction
des lois de la nature et de Ia physiologie d'une part, 'assi
milation consciente des exigences propres au violon d'autre
part, le violoniste peut acquérir ce que l'on appelle une
“technique” au sens fort du mot. C'est dire que la techni
que n'est pas un mécanisme ou un automatisme maitrisé
au prix d'une contrainte majeure par laquelle il “faut bien
passer", mais dont beaucoup aimeraient se dispenser si la
compétence existait par la grace du ciel ! Technique et
interprétation sont indissociablement liées, tels le fond et
la forme, et il est impossible de considérer !euvre en
dehors du matériau qui la concrétise
La musique est ce qui informe, c‘est-a-dire ce qui donne
forme & un pouvoir technique. Inversement, il n'est pas de220 Le vuln intérieur
technique sans idée musicale qui la sous-tende : nous ver-
rons plus loin que l'approche du travail n'est pas différente
de celle du jeu musical proprement dit, Ainsi, beaucoup
de violonistes auraient une comprehension musicale et un
style beaucoup plus convaincants si le matériau sonore
quills utilisaient était un meilleur véhicule de leurs inten-
tions. Leur pensée elle-méme est asphyxiée par un jeu of
rivalisent frottements, bavures, parasites et interférences
de toutes sortes... Dés que I'exécutant obtient une préci-
sion supérieure a celle qui était la sienne, son pouvoir créa-
teur trouve un champ d'expression plus large. Sa liberté est
fonction de ses pouvoirs, et c'est par la maitrise de son jeu
que l'interpréte peut dévoiler sa spontanéité et sa richesse
intérieure. Il est donc absurde de prétendre que la techni-
que est anti-musicale : le propre de exécution parfaite est
de supprimer toute dualité entre des moyens techniques et
une finalité musicale. L'activité par laquelle nous “pen-
sons” le son et la musique prend corps en Pactivité qui les
réalise : la valeur d'une conception s'éprouve dans les réali-
tés de la technique, et une richesse intérieure qui ne prend
pas forme finit par s'épuiser. Au contraire, une subtilité de
pensée qui peut s'exprimer pleinement va s'approfondir
sans cesse, créant & nouveau le besoin d’affiner ses moyens
expression.
De plus, le violon, comme toute activité qui met le corps
en jeu, requiert une dépense d’'énergie sous une forme
deffort musculaire ou d’attention soutenue. Or, notre
quantité d’énergie disponible étant limitée, nous devons en
Eviter le gaspillage : il est désespérant pour un violoniste
avoir a se préoccuper sans repos de problémes techni-
ques, d’éprouver une inquiétude due a linsécurité, au
moment méme oii toute son énergie devrait étre mobilisée
au service de l'expression de la musique. Loin d’étre une
perte d’énergie cu égard au nombre d'heures qu'il faut lui
Quiest-ce que trai ler ? 221
consacrer, la technique est en fait le moyen de réaliser A
plus ou moins long terme une économie de travail considé
rable.
Hest donc important d'orienter lintérét des élaves vers
les subtilités de la technique, vers certaines performances
instrumentales qui sont de grande valeur et de premiére
nécessité dans l'art de la musique. en leur montrant bien
que cette technique est deja un art et un travail esthétique.
et non pas un mécanisme. Crest dire que le travail lui
méme, enraciné dans une “envie” de jouer, ne doit pas étre
la négation du plaisir : il est la phase d'enfantement prépa.
rée par l'inspiration premiére, qui culmine dans un senti
ment de plénitude et de bonheur. Le plaisir est une atti
tude créatrice devant la vie, qui devrait étre constamment
présente au violoniste face a son travail : plaisir du mouve.
ment ou de la réponse aisée du corps, plaisir du geste har-
monicux, plaisir d'une justesse parfaitement expressive.
plaisir de pouvoir enfin s'abandonner et laisser la musique
prendre possession de notre etre, toute volonté effacte.
Sans plaisir, nous retournons a ce travail morne et terne
qui décoit parce qu'il ne crée rien, n'est fécondé pat
aucune joie et constitue méme un obstacle a expression.
Mais avec lui, nous sommes d’emblée dans l'attitude po:
tive, lucide et créative qui caractérise le travail conscient
Comme dans tous les autres domaines de lactivité
humaine, le travail du violon se déroule en plusieurs pha:
ses, Sans m’attacher pour linstant a la pratique du travail
de Tinstrument, a ses exigences et ses écueils, je voudrais
dégager les différentes composantes qui sont celles de
n'importe quel travail. Le fonctionnement du violoniste
Pourrait alors étre comparé a une machine cybernétique,
visant a obtenir en fonction de ses capacités propres le
meilleur résultat possible. Car le travail, cette activité
organise en fonction d'un résultat, dont nous avons rap.222 Le vi.on intérieur
pelé plus haut la définition, n'est rien s'il ne se révéle pas
fécond. Aussi serait-il bon que tout violoniste ait constam-
ment présents a l'esprit, lorsqu’il travaille, ces principes de
bon sens sans lesquels le résultat risque fort d'etre déce-
vant.
La premiere des nécessités est d’estimer la situation, de
pratiquer un inventaire de l'état présent, Faute d’informa.
tions cohérentes et suffisantes, un ordinateur ne peut pas
donner de réponse : de méme, s'il est aveugle face a son
jeu, le violoniste ne peut envisager de progrés. Il doit pren:
dre conscience du matériel avec lequel il va travailler,
Cest-a-dire de luz-méme. Il est absolument impossible de
s'engager dans une nouvelle pratique instrumentale avec
Vespoir d'y progresser sans se connaitre exactement, sans
voir clairement les compensations, les tensions et les signes
de notre déséquilibre et de notre géne, Ces difficultés sont
bien souvent mal percues ou méme pas percues du tout. En
effet, leurs causes elles-mémes restent obscures, et cette
estimation de la situation n'est souvent qu'un sentiment
diffus de malaise et d'insécurité, lié a la crainte de lacci-
dent imprévisible dont le travail antérieur n’a pu venir a
bout. Une aide extérieure est alors précieuse au violoniste
désireux de percevoir clairement chaque probléme en le
distinguant de tous les autres : le diagnostic du professeur,
plus affiné que le sentiment instinctif de l'éleve, permet
tout a la fois d'isoler ces écueils et de les relier au jeu du
violon pris dans sa totalité.
Les difficultés ainsi cernées, il faut leur faire face en
essayant de ne pas étre saisi par l'angoisse due une luci
dité trop soudaine de sa propre réalité : il importe donc de
faire ressortir les éléments positifs sur lesquels on peut
s'appuyer. C'est a partir de ce tremplin que pourra étre
envisagée une nouvelle facon d'agir. Lorsque le violoniste a
Qu'est-ce que trace sr?
ainsi pris conscience de la situation, il peut quitter le pré-
sent immédiat et déployer son énergie en fonction du but
visé ; tout comme dans un ordinateur, les informations
recueillies n'ont un sens que si elles sont orientées en vue
d'un résultat précis, L’absence de projet, limpuissance a
poser un probleme sont bien souvent la cause de langoisse
et de 'énervement du musicien en face de son travail. Or
de méme qu'on ne peut prendre contact avec ses sensations
que dans le calme et la confiance, de méme on ne peut
mettre a jour le véritable sens du travail que dans la dispo
nibilité et le silence intérieur, Ni l'agitation ni linquiétude
ne permettent de préciser sainement le projet du travail,
Quel est mon objectif? Qu'est-ce que je cherche? sont loin
etre des questions résolues par tant de violonistes aliénés
par'la routine et le “travail aux heures”, Le travail ne se
Justifie qu'en fonction d'un but précis, Peut-on savoir ce
que Von trouve si on ne sait pas ce que l'on cherche? Il est
impossible d’apprécier ses progrés & partir d'actions floues
et molles. Aussi ne suffit-il pas de savoir ce que l'on veut
travailler; encore faut-il décider exactement du résultat &
obtenir, ce qui exige de prendre parti et de se fixer une
hauteur de barre personnelle, d’envisager raisonnablement
ce que l'on peut et veut atteindre. Avant de pouvoir se
déterminer seul, c'est bien souvent au contact du profes-
seur que l'éléve, découvrant qu’il ne sait pas encore réelle-
ment ce qu'il veut, réussira a concevoir et formuler un pro:
Jet précis. Il est évident que le violoniste dont le seul désir,
& propos du “trait” qu'il travaille, est que “ca passe” ne
pourra obtenir de résultats trés subtils. $'il n'est pas tout
enticr tendu vers ce qu'il ressent, ou plus prosaiquement
vers ce qu'il veut réellement obtenir dans tel exercice, s'il
n’a pas décidé fermement d'un objectif, la comparaison
entre le résultat obtenu et sa vague intention premiére ne
sera pas féconde, l'écoute ne pourra exercer son réle criti
que, c'est-a-dire comparer le résultat et le but recherché.
2
2:
3224 Le wolon intérieur
En effet, la phase suivante consiste a prendre conscience
du décalage qui subsiste entre désir et réalité. L’adéqua-
tion parfaite du projet et de sa réalisation est en vérité
chose impossible : elle signifierait que le violoniste a atteint
un sommet qui épuise tout désir et bloque 4 nouveau la
situation. C'est la découverte de cet écart qui est le moteur
du travail et qui en fait un processus de perfectionnement
par approximations successives. Cette rétroaction, pour
employer un terme approprié aux objets cybernétiques, est
rendue possible par Pcoute, qui est "élément essentiel de
cette prise de conscience, et qui peut le cas échéant étre
doublée par l'écoute du maitre... Mais les informations
sensorielles percues par le systéme proprioceptif permet-
tent également la comparaison : l'inadéquation d'une
image mentale avec la sensation réellement percue, la fati-
gue musculaire, signalent a coup sar un tel écart.
Crest seulement alors que peut commencer la phase de
programmation qui est la base du travail du violoniste
Lordinateur dont on attend un résultat suit, pour ce faire,
une démarche qui lui est imposée, dont les étapes sont clai-
rement établies, échelonnées dans le temps. Une grande
partie du chemin est déja parcourue lorsque, lucide vi
vis de lui-méme, le violoniste met en ceuvre de facon
méthodique les moyens adaptés au but qu'il poursuit.
Chaque violoniste a son rythme propre et sa fagon a lui
de prendre son travail. Il est seul a connaitre la dynamique
de ses perceptions et de son comportement réel. Mais, 1
encore, la sensibilité de chacun, sa liberté d'action n'est en
rien contradictoire avec la logique du violon. Accorder son
corps, comme je I'ai déja dit, est le préablable nécessaire
au violoniste, y compris et surtout dans le travail, La pré-
paration physique au travail est donc fondamentale, et
aucune prestation ne devrait s'accomplir “violon en main”
sans avoir été précédée de décontraction et de mise en con-
Quiest-ce que travuuler ? 225
dition corporelle. Le violoniste devrait se concentrer, véri
fier la liberté de sa respiration et recréer ses images menta
les, s'assurant ainsi de son bon équilibre postural : axe ver-
tical, fermeté des points d'appui, bras indépendants, épau-
les basses, bon contact avec l'instrument, oreille en éveil,
mains souples, bien percues comme I'aboutissement de la
pensée et de l'énergie, Le sentiment d’inutilité et de perce
de temps souvent associé a une telle vérification disparaitra
lorsque le violoniste aura pris conscience de sa nécessité et
de son efficacité absolues. Une telle préparation peut pren.
dre quelques secondes seulement comme elle peut deman-
der plus longtemps, selon le degré d’'intégration du travail,
Mais, lorsqu'une telle mise en ceuvre est réalisée, tout est a
parier qu'il suffira d'un léger échauffement musculaire
pour que les difficultés soient vaincues facilement avec le
minimum de travail.
L’expérimentation, de trés loin la phase la plus longue
du travail, correspond a la “pratique de l'exercice” qui est
essentiellement un moyen de rechercher la qualité et la jus
tesse d'un fonctionnement. Il est préférable de travailler le
réajustement des fonctionnements défectueux et d'opérer
les corrections nécessaires dans les exercices, et non dans
les ccuvres. Un exercice bien choisi traite le probléme en
profondeur, “en soi" pourrait-on dire. Quand on cherche a
le résoudre a propos de telle ceuvre particuliére, il est plus
difficile de “généraliser" l'expérience, et il n'est pas rare A
propos d'une autre ceuvre de devoir recommencer la méme
narche.
De plus, il est redoutable pour l'avenir de travailler avec
acharnement sur l'ceuvre elle-méme et de la transformer
en une succession d'exercices ; le risque est grand de
“Luser”, de la vider de son contenu musical et d’épuiser le
plaisir...
Le travail des textes du répertoire suppose que les diffi-
cultés instrumentales quills contiennent soient & peu pres226 Le violon intérieur
dominées par un travail préablable plus systématique. Les
exercices peuvent étre tirés de l'ceuvre admirable de Sev-
cick, qui répond avec une intelligence et un discernement
rares 8 tous les problemes de la technique instrumentale de
base, concernant aussi bien l'archet que la main gauche.
Toutefois, le violoniste qui n’a pas une compréhension par
faite de leur construction et de leurs rapports logiques, et
qui ne posséde pas les clefs de la logique instrumentale, ris-
que de tomber dans le pitge d'un travail stéréotypé, las-
sant, et bien souvent inutile. Pour les courageux qui en
comprennent l'esprit, la systématicité des opus de Sevcick,
loin d’étre une source d’ennui, est au contraire un moyen
d'acquérir des structures infaillibles et une maitrise qui
demeureront bien au-dela du travail quotidien. Les études
d’auteurs divers, qui existent a profusion, sont également
trés utiles quoique souvent moins spécifiquement tournées
sur un unique probléme. Elles permettent d’effectuer ut
ment des syntheses.
L’exercice peut également étre inventé par le professeur
en fonction de la nécessité présente, & condition d’étre
ordonné, précis dans sa forme, correspondant a un projet
déterminé afin de permettre une juste appréciation du
résultat, Si le conformisme de ses éiudes passées ne pesait
pas si lourd, l'idéal serait évidemment que I’éléve invente
lui-méme ses propres exercices.
Quelles que soient les solutions choisies, exercice doit
en tout cas étre dirigé sur un seul probléme, afin d’étre
réellement profitable - et ton comprend ici la nécessité
d'une estimation lucide, analysant séparément chacune
des difficultés rencontrées par le violoniste. La premiere
nécessité vis-a-vis d'une difficulté isolée, illustrée par un
exercice, est de mettre en place le geste exact en tachant de
vivre la sensation qui lui est attachée, Il peut étre utile de
créer une nouvelle image mentale a laquelle le violoniste
Qu’est-ce que travailler ? 297
essaiera de faire correspondre ce qu'il resent, mais il suffit
parfois de recomposer plusieurs sensations déja intégrées
Dans tous les cas, le violoniste devrait comprendre que
sa puissance de travail ne réside pas dans ses doigts : les
doigts sont Vexpression de ce qui se décide ailleurs, et la
difficulté dans la mise en place d'un geste est due plus sou
vent a l'obscurité d'une image mentale qu’a une incapacité
‘anique. Parvenir & surmonter son probleme, c'est créer
un schéma exact et clair correspondant & ces doubles cor-
des, ces arpéges, ces notes tenues ou ce staccato jugés pro-
blématiques. C'est alors, et alors seulement, que la répéti
tion peut jouer le réle qui est le sien : elle ne constitue plus
Fessence méme du travail, mais elle permet l'acquisition de
sensations réflexes, Cependant, elle doit étre répétition
consciente d'un fonctionnement juste et parfaitement exé-
cuté, et jamais recommencement aveugle et mécanique de
gestes plus ou moins exacts. C'est elle qui, renforcant la
suggestion, crée une nouvelle voie cérébrale
Une action répétée se fixe dans la mémoire, devient plus
rapide et facile, de moins en moins encombrante pour
Vesprit. C'est ainsi que l'attention libérée peut se tourner
vers les éléments primordiaux de l'exécution : style, pensée
musicale, vécu émotionnel ou contact avec les partenaires.
De plus, la répétition permet au violoniste d’'acquérit une
stireté et une sécurité qui le rendent moins dépendant des
aléas extérieurs. Elle correspond également a une forme de
plaisir qui veut que l'on se réjouisse de ce que l'on recon
nait, que l'on ait de la joie & améliorer tel ou tel geste et a
lamener a un stade voisin de la perfection
Le violoniste ne devrait jamais oublier dans son travail
que lexercice est essentiellement un moyen d’amélioration
qualitative du jeu. 11 faut done toujours étre tendu vers le
son Ie plus parfait, le geste le plus adéquat, sans jamais
“forcer™, rester constamment a l’écoute afin de percevoir la228 Le violon intérieur
moindre défaillance pouvant étre corrigée. Si lexercice est
bien mené, le mouvement travaillé acquiert une évidence
qui procure une indéniable satisfaction ; la recherche
tatonnante se transforme alors en une certitude intéricure
de la juste fonction retrouvée, L'important est de réaliser
une expérience convaincante, plutét que de travailler
longtemps. C'est sur une expérience “sentie” que d'autres
peuvent prendre racine, ouvrant la porte a des succés ulté-
rieurs.
De méme qu'une séance de travail ne peut débuter sans
concentration, elle ne peut s'achever dans un état de fati
gue : Tesprit doit étre encore suffisamment lucide pour
drer la conclusion et l'enseignement du travail entrepris
spécialement si l’on a quelque motif de satisfaction, Cette
mise au point sera bien souvent bénéfique aux séances sui
vantes : elles s'enchaineront sur un optimisme justifié qui
donnera confiance en Ja valeur du travail accompli. En
aucun cas, la fatigue ne doit prendre le dessus et restituer
au travail le caractére mécanique dont nous tachons de
nous défaire. La fatigue musculaire pousse l'organisme a
faire travailler des muscles inadaptés au travail requis, ce
qui se traduit inévitablement par une perte de qualité et
par l'apparition de faux problémes que l'on s‘obstine inuti-
Jement a vouloir résoudre. Il est donc important d'assurer
toujours une bonne canalisation de l'énergie, en particulier
vers les mains. C'est cette économie de I'énergie, dont jai
dit qu'elle était Vessentiel d’une technique efficace, qui
permet au violoniste de se consacrer a l'expression musi-
cale
Liéléve doit également se méfier de ne pas devenir vie~
time d'une saturation sonore. Au-dela d'une certaine
quantité de travail, l'excés de son “sodle” littéralement,
fatigue attention ct fait perdre tout point de référence. 1
Quiest-ce que travailler ? 229
est alors excellent de couper le flux sonore et de travailler
les mémes gestes de fagon muette. Cette forme d'ascése
permet au violoniste de rafraichir sa conception et de
reprendre calmement, dans leur nudité, certains schémas
rythmiques et gestuels,
Paradoxalement, un travail conduit ainsi avec économie
et dans la conscience de soi est source de calme et de repos.
lly a peu de moments dans la vie of l'on réunit tant de
conditions favorables a la libre circulation de Fénergie et &
Vélimination des tensions. La bonne organisation posturale
de la téte et de la colonne vertébrale, la centration dans le
Hara et la respiration profonde “défatiguent”. La polarisa
ion de attention dans une action instantanée, Faccepta
tion de cet “ici et maintenant” sont le meilleur mcyen de
couper linterpréte de ses préoccupations ou de ses inquié
tudes. II n'y a rien de tel pour se remettre d’aplomb que de
travailler son instrument dans ces dispositions harmonieu-
ses
Non content de vivre une sécurité intéricure jusque 1a
inconnue, le violoniste qui sait organiser son travail aura
de grandes chances de progresser au-dela de tout espoir.
Mais le progrés, motivation essentielle de ses efforts, n'est
Pas une rémunération systématique percue aprés chaque
séance de travail. II demande un certain temps de matura-
tion et se manifeste parfois quand on ne ‘attend plus
Liabsence apparente de progrés ne correspond pas a une
stagnation définitive, et il faut accepter de passer sans
découragement par des zones dobscurité qui correspon:
dent a une germination silencieuse. II est donc important
que le violoniste cesse de s'identifier aux résultats et
observe face a Iui-méme une neutralité bienveillante qui
considére avec calme ses limites momentanées, sans pour
autant se déjuger.
Liidée méme d'erreur prend dans un tel travail une0 Le violon intérieur
signification toute autre : elle n'est plus la marque d’une
inaptitude ou d'une insuffisance coupable, Les violonistes,
eux aussi, possédent un “droit a erreur”. Pourtant, nom
bre d'entre eux sont tellement identifiés a leur instrument
quills ressentent chaque erreur, chaque faux pas comme
une mise en cause personnelle. Tant que lerreur sera con-
damnée et son auteur blamé, ce qui est encore le cas pour
de jeunes violonistes victimes de méthodes autoritaires, un
musicien adulte ne pourra “avouer” une erreur, a laquelle
il associe plus ou moins consciemment une forme de
répression ou de dévalorisation. Une répétition de qua-
tuor, od personne ne veut accepter la responsabilité d'un
décalage, illustre bien ce propos.
Loin de 1a, il faut utiliser erreur, 'exploiter en vue de
sa suppression : l'expérience est un processus répétitif qui
permet a l'instrumentiste d’adapter le résultat a son projet
par approximations successives, telle la machine cybernéti-
que dont la rétroaction, nous 'avons dit, permet la rectifi-
cation des erreurs commises, L’erreur n'est donc pas un
mal définitif, elle ouvre au contraire la voie au progres.
Mais il importe de ne pas s'arréter en route et de savoir per:
cevoir le meilleur derrigre le moins bon, sans décourage-
ment.
A partir d'un certain niveau, Mexercice technique en
tant que tel peut disparaitre, puisque le seul fait de jouer
recrée et réalimente l'intensité du vécu, tenant licu de
technique. Toutefois, il est essentiel au violoniste achevé de
conserver un contact fréquent avec son instrument, afin de
pouvoir, si besoin est, reprendre un exercice destiné a
rafraichir une sensation. En particulier, l'instrumentiste
qui joue souvent en public doit revenir réguli¢rement aux
racines de sa compétence afin d’éviter ce relachement
insensible qui gache tant de qualités. Il est impensable de
j supprimer le role de lattention et des fonctions
jam
Qu’est-ce que travailler ? 231
conscientes. Méme en possession d'une grande vélocité, le
violoniste ne peut se priver de surveillance, tout comme le
mieux entrainé des orchestres ne peut se passer de chef.
Tout en créant des automatismes, il faut se garder de cou
per les voies qui les relient au cerveau directeur. Une telle
privation de sources nouvelles conduit 4 coup stir a une
dégénérescence de la qualité instrumentale
N'oublions pas ce proverbe hindou : « que celui qui doit
parcourir cent milles considére quatre-vingt-dix comme la
moitié ». Plus un artiste a de talent, plus sa technique est
possédée, maitrisée, et plus il en prend soin en vue d'amé-
liorer ses qualités intérieures. On considére souvent les
débuts de lenseignement comme les plus durs, En fait, ce
sont bien “les dix derniers milles” qui sont les plus durs, et
Vartiste doué d'un authentique talent créateur travaille
sans relache pour chercher l'ultime mode d'approche de la
création,
Aprés avoir exploré, intégré tous les mécanismes, hab
leté technique reléve alors’ d'un domaine qui n'est plus
Tétude méthodique de l'instrument. Le travail du violo-
niste engage bien au-dela de la technique, vers une réali-
sation de lui-méme. Le travail conduit et inlassablement
perfectionné a travers l'expérience, confronté a tous les
accidents de notre humeur, nous améne a une connais
sance de nous-mémes qui est le gage de la permanence et de
la stabilité de nos acquisitions. Tout au long de l'expé-
rience constructive qui fonde le travail. c'est la tension vers
un but qui donne le maximum de joie. procurant parfois
ce que les psychologues appellent “les expériences du som:
met”. Le violoniste devient alors “musique”, annulant
toute distance entre conception et réalisation. L'archet
donne limpression de travailler de lui-méme, comme s'il se
substituait & Texécutant, utilisant les capacités et effi28% Le uiolon intérieur
cience que celui-ci a acquise par un patient effort. Lorsque
Youbli de soi est total, que le violoniste s'integre a V'événe.
ment instantané tout en conservant une vigilance de
esprit, alors la musique peut révéler toute sa dimension.
Pour celui qui a vécu cette expérience, le travail cesse A
tout jamais d’étre une contrainte ; il est la voie royale qui
conduit a la musique et qui permet de dépasser la techni-
que. Y accéde celui qui accepte de payer le prix de la
liberté.