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François-René La Tour Du Pin - Vers Un Ordre Social Chrétien Jalons de Route, 1882-1907 (1917)

Ce document contient plusieurs articles écrits sur une période de 25 ans concernant des questions sociales et politiques. L'auteur présente un plan détaillé organisant les articles en cinq parties correspondant à des époques et idées différentes. Le fil conducteur est la rupture avec le libéralisme en religion, économie et politique.

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François-René La Tour Du Pin - Vers Un Ordre Social Chrétien Jalons de Route, 1882-1907 (1917)

Ce document contient plusieurs articles écrits sur une période de 25 ans concernant des questions sociales et politiques. L'auteur présente un plan détaillé organisant les articles en cinq parties correspondant à des époques et idées différentes. Le fil conducteur est la rupture avec le libéralisme en religion, économie et politique.

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Vers un ordre
social chrétien

JALONS DE ROUTE
1882-1907.

TROISIÈME ÉDITION
(Deuxième tirage)

NOUVELLE LIBRAIRIE NATIONALE


4 1, RUE DE MÉDICIS, 11
PARIS
Vers un ordre
social chrétien

JALONS DK ItOUÏE

îaaa-iaoT
OUYIUGKS DU Ml'MK AUTITU
A LA MÊME UHHAIUm

Aphorismes de politique sociale. —


Un volurie in-l(>
double-couronne de 101 pages 1 fr.

Feuillets de la vie militaire sous le Second Hnipire,


1855-1870. — Un volume grand in-12 jésus de
192 pages ô fr.
MARQUIS DE LA-T0UR-DU-P1N
LA CHARCE
UEUTENANTCOLONEL

Vers un ordre
social chrétien

JALONS DE ROUTE
1882-1007

TROISIÈME KDITIOX
(Deuxième tirage)

NOUVELLE LIBRAIRIE NATIONALE


11, RUE DE MÉDICIS, 11
V> A RTS
AVERTISSEMENT

Cet o..
.. ,'e,
vecueil d'études et d'articles de circonstance, écrits
au cours a an quart de siècle en vue d'une réfection sociale dont
le problème s'imposait déjà aux esprits avertis, n'était d'abord
destiné dans la pensée de l'auteur qu'à être donné à ses amis.
Nous avions toutefois la faculté de le tenir à la disposition d'un
public restreint, qu'on eût pu appeler des amis inconnus.
Ceux-ci se sont montrés assez nombreux pour épuiser rapide»
ment cette édition. Xous avons alors pressé l'auteur de nous laisser
rééditer son ouvrar/c, afin qu'il pût profiter à tous ceux, de plus
en plus nombreux, qui cherchent leur voie et la trouveront tracée
par ces jalons déroute vers un ordre social et politique bien chré-
tien et bien français.
C'est cette seconde édition que nous offrons aujourd'hui au
public.
L'ÉDITEUH.
PLAN DU RECUEIL

Durum itcr peregi.

Les articles recueillis ici sont groupés en cinq titres,— le


premier figurant seul avant toute série, parce qu'il porte sur
leur ensemble et en donne la source commune dans une
formation traditionnelle.
Chacune des autres séries correspond à une époque et à
une idée particulières, non pas comme le lierait un traité, mais
par une série de traits qui forment comme autant de jalons
sur le parcours delà route ainsi repérée.
L'orientation générale est celle d'une recherche de la justice
sociale, c'est-à-dire d'un ordre chrétien des sociétés en général
et particulièrement pour celle de ce temps et de ce pays. —
Celle recherche n'étant pas conduite selon un plan préconçu,
mais se poursuivant de terrain eu terrain, au gré des
incidents qui relardent ou précipitent la marche des idées.
La rupture d'avec le libéralisme en religion, en économie,
en politique, en est le (il conducteur du premier pas au der-
nier.
C'était l'erreur régnante au moment où commencent ces
écrits. En religion, il avait olïusqué le sens catholique et
nécessité le concile du Vatican. — En économie, il avait pro-
duit le capitalisme cl ouvert par contre-coup la porte au
VIII PLAN DU RECUEIL

socialisme. — En politique, il avait fait échouer en France la


restauration monarchique, qui eût été le salut.
Au cours de cette marche de combat, poursuivie en pion-
nier, au jour le jour, le premier terrain abordé fut celui de la
question ouvrière ; elle amena sur ceux de la politique sociale,
en principe d'abord, puis sur ses actualités, et ne put manquer
de conduire sur le terrain politique.
D'où l'ordre des parties du recueil et leur enchaînement
réel.

II

La première série, en faisant abstraction de l'indication


des sources, ce qu'on pourrait appeler le certificat d'origine,
se compose d'articles parus de 1883 à 1891 dans la revue
l'Association catholique, éditée alors par YQuwre des cercles
catholiques d'ouvriers. Celte oeuvre, née comme on sait au len-
demain des désastres de la guerre et de l'insurrection, était
animée de la foi la plus pure dans le magistère de l'Eglise
et de l'esprit de combat le plus résolu contre le libéralisme,
dans lequel ses fondateurs voyaient la source de tous les
maux qui venaient de s'abattre sur la France et menaçaient
partout la société.
Ils le rencontraient tout d'abord sur le terrain de la ques-
tion ouvrière dans la doctrine des économistes. Ils firent
profession inverse, avec l'éclat que donnait à leur action la
parole de M. de Alun, et me confièrent, sous son autorité, le
soin d'éclairer la marche dans un sens opposé. L'encyclique
pontificale sur la condition des ouvriers vint clore par un
triomphe cette période qui a été dite celle des temps héroï-
ques de l'CEuvre.
Inutile de dire et de répéter par la suite que ce ne furent
pas les écrits reproduits ici qui procurèrent ce triomphe, mais
PLAN DU RECUEIL IX

les études serrées, faites au sein de l'OEuvre, et dont ces écrits


ne furent que des jalons, comme on le voit du premier au der-
nier, le glas d'un régime (1).

III

La question ouvrière nous avait conduits sur un terrain plus


vaste, celui de la politique sociale, — expression nouvelle alors
que nous finies passer dans le langage courant. Je dis nous,
mais mes compagnons ne furent plus tous les mêmes, l'OEuvre
des Cercles n'ayant pas cru devoir s'y avancer au delà de la
.position couronnée par l'encyclique de 1891, alors que
d'autres actes pontificaux rendaient le terrain singulièrement
difficile. Mais, grâce à son émincnl directeur, le comte de
Ségur-Lamoignon,la revue ne faiblit pas, et la lullc y continua
par des incursions dans presque tout le champ des questions
sociales, c'est-à-dire, après celles de l'ordre économique,
celles de l'ordre des sociétés.Celafournit aune seconde partie
du recueil, dont l'Association catholique, restée à des mains
amies, a bien voulu me permettre de combler les vides par
un aperçu d'ensemble sur les doctrines sociales « selon la
science et selon la foi ».

IV

L'application des principes de la politique sociale aux


questions actuelles fournit à une troisième série du recueil.
Un champ de déploiement très large avait été ouvert aux
hommes de tradition par la célébration du centenaire de
1789. L'Association catholique, qui relevait encore alors de

(1) C'cil par erreur que l'article sur te Capitalisme n été qualifié d'extrait de
L'ASSOCIATION CATIIOLIQUI: : composé pour cette revue, il parut ailleurs et fut
l'objet d'um* critique épiscopale; tandis que 1 ensemble des travaux de l'auteur
dans cette même revue y recevait en novembre 1891, par les hauts offices du
cardinal Langonieux et la faveur du Saint-Père, le plus marqué des témoignages
d'encouragement.
X PLAN DU RECUEIL

l'OEuvre des cercles, inséra les premières considérations par


lesquelles je voulus indiquer le parti qu'on en pouvait tirer.
Puis un autre organe fut créé pour cela, et c'est dans d'autres
publications encore que j'ai produit divers articles traitant
des questions qui sont restées soulevées depuis. —Ce mou-
vement d'opinion, grandiose en son essor, n'ayant pas abouti,
faute de persévérance de ses promoteurs détournés par une
action politique plus immédiate, ces aperçus restent ainsi
détachés et sans lien entre eux ; les derniers sont récents,
mais ils reviennent sur des questions posées et abordées lors
du centenaire dans un sens général caractérisé par ce mot :
« au contre-pied de la Révolution. » L'action politique propre-
ment dite ne peut manquer d'être à un 'Moment donné le
dernier mot de l'action sociale lorsque celle-ci périclite,
commeen ce temps où aucune bonne volonté isolée ou collec-
tive ne réussit à enrayer sur la pente fatale. Je le pensais et
je le dis lorsque la tentative en fut faite sans être liée à un
changement de régime.

Mais, sur le régime restaurateur lui-même, les idées étaient


confuses depuis que le libéralisme avait paru sur les marches
du trône à restaurer. L'occasion me fut offerte par quelques
amis de porter sur ce terrain les principes pour lesquels
j'avais combattu, comme on le voit, dans les séries précé-
dentes du recueil. J'ai pu y ajouter dès lors, dans une dernière
série, un exposé de l'application de ces principes à l'organi-
sation politique, et quelques aperçus historiques encore
susceptibles d'une application actuelle. Enfin un voeu et l'ex-
pression d'une espérance : celle de voir d'autres amis, dont je
sais la droiture, ramenés par la force des choses aux mêmes
conclusions.
Ainsi finit ce que j'ai cru de quelque intérêt à retenir
PLAN DU RECUEIL XI

d'une production plus considérable, mais faite surtout de


répétitions, comme l'est la vie d'un soldat en campagne.
Vivere mililare est.

VI

Les traces que j'en apporte ici, pour mes compagnons de


la première heure devenus bien rares et pour ceux qui sont
venus après chaque perle apporter un renfort et me viennent
encore, sont, j'y insiste, celles d'une poursuite et non d'une
exposition méthodique. — La lutte fut de tous les moments,
sur tous les terrains, souvent, hélas ! à l'enconlre du sentiment
des amis de la veille et de celui des amis du lendemain : lutte
contre renseignement d'une écolcd'économistesquis'intitulait
elle-même orthodoxe et tenait toutes les chaires officielles ;
lutte contre le poison du libéralisme qu'elle infusait même
à l'enseignement des Inslilulscalholiques; lutte contre l'esprit
des salons et contre celui des académies ; lutte contre tous
les expédients politiques; lutte contre les conseillers les plus
aimés, les plus respectés. Mon langage s'est trop ressenti de
1apreté de cette lutte dans les premières parties surtout; je l'ai
senti enle relisant, maisje n'ai pas cru qu'il fût loyal de l'atté-
nuer, d'y mettre de la pondération, alors que j'en annonçais
unereproduction.il m'a paru qu'affirmations même téméraires,
arguments même violents, contradictions mêmes, apparte-
naient à l'histoire du mouvement au cours duquel ces défauts
se sont produits, inséparables d'uno action d'avant-garde.
L'enchaînement desidées maîtresses subsiste quand même,
reliant les domaines abordés ou même les commandant et
fixant ainsi le trait caractéristique de l'oeuvre, — la continuité.
lellequ'ellenait non d'un dessein et d'une création de l'esprit,
mais de la nature des choses, et qu'elle se poursuit par leur
force.
I

En fidélité j'ai terminé ma vie.


(Vieille devise.)

Les Origines d'un Programme

J. — Lettre à la Direction de l'Associution catholique.

onnnK somr. cimÉncs. j


LES ORIGINES D'UN PROGRAMME

Lettre ouverte à la Direction de « l'Association catholique)) (1).

Arrancy,10 août 1903.

Mon cher Directeur et Ami,


Vous insistez pour que je donne à la Revue la clef des sources
auxquelles elle a puisé son programme, ce qu'on a appelé « les
idées de l'OEuvre des cercles ». Vous y insistez pour que je
rectifie la légende suivant laquelle ces sources seraient a l'étran-
ger ; ce serait en Autriche que moi, en particulier, je les aurais
rencontrées, et en aurais été le canal d'introduction ici. Vous
me dites que c'est là une opinion assez généralement reçue,
qui peut nuire à leur crédit et qu'il faudrait remettre au point.
Mis ainsi personnellement en demeure de défendre l'oeuvre
commune, je m'exécute, mais ne veux parler que pour moi
seul: je n'ai pas à dire comment les amis dont je n'ai été que
le lien et le serviteur ont formé leur jugement. Ce serait proba-
blement divers pour chacun d'eux, et je n'ai pas mission de
parler pour eux. Plusieurs ne sont plus, et les survivants ont
en M. de Mun un interprète d'une autorité tout autre que la
mienne. Lui-même a redit souvent dans les discours qui ont
étéreproduits ici sous quelles impressions, à quels spectacles,

(1) Association catholique, septembre 190J.


4 VERS UN ORDRE SOCIAL CHRETIEN

son àme s'était ouverte aux idées dont son magnifique langage
a fait la fortune. Personne n'a songé à lui dire qu'il les avait
rapportées de la douloureuse captivitéque nous avonssupportée
ensemble *. l'étranger ; mais je peux ajouter que nous y avions
un livre de chevet, celui d'un vaillant compatriote, — Emile
Keller, — sur l'Encycliquedu 8 décembre 1804 et les priyicipes
de 11S0. C'est là le fil conducteur de la pensée du secrétaire
général de l'OEuvre des cercles, la trame de tous les discours
qu'il a prononcés en celte qualité ; elle apparaît de la manière
la plus saisissable dans celui qui est intitulé : « L'OEuvre,
c'est la contre-révolution. » Depuis, il s'est rapproché de Monta-
lembert ou plutôt il s'en est fait 1 émule. Il n'y a donc rien là
qui sente l'inspiration étrangère.
Revenons de ces hauteurs à celui qui est en cause, votre
serviteur. Il lui faudra un plaidoyer plus long, parce que les
apparences prêtent à la méprise en même temps que sa langue
n'est pas aussi française, et qu'il s'y rencontre, parait-il, des
réminiscences, pour ne pas dire des idiotismes variés. Je le
crois : j'ai eu effet, par carrière et par goût, vécu chez des
peuples divers, fréquenté des foyers et pratiqué des hommes
de diverses conditions. Mais j'étais alors déjà moi-même, c'est-
à-dire un homme formé au foyer familial jusqu'au point où
l'on ne peut plus recevoir une nouvelle empreinte, mais seu-
lement des confirmations et, si vous voulez, des ciselures.
Cette formation sociale se caractérise par une parole qui
revenait sur les lèvres de mon père quand il me faisait parcou-
riravec lui le petit domaine familial, la terra avita, sur laquelle
s'achève aujourd'hui ma vie : « Rappelle-toi toujours que tu ne
seras que l'administrateur de cette terre pour ses habitants. »
— C'était la notion sociale de la propriété, .l'entendis de la
même façon, c'est-à-dire par l'exemple, ce qu'il en était du
salaire familial et du reste des objets sur lesquels je fus
scandalisé plus tard d'entendre la dispute des casuisles. Car
pour moi dès lors tout était dit, et ce que j'appris depuis ne fut
pas cela, mais ce qu'on en disait et ce qu'on en pouvait dire
dans d'autres milieux.
Dans cet ordre de travaux, le premier auquel j'eus part est
LES ORIGINES D UN PROGRAMME 0
l'établissement des avis du Conseil des études de l'OEuvre des
cercles catholiques d'ouvriers sur le régime du travail. Le re*
cueil de ces avis a été édité chez LecofTre, il y a plus de vingt
ans. Rien n'y sent l'inspiration étrangère, depuis l'avant-propos,
dû à la plume du dévoué directeur de ces travaux, Félix de Ro-
quefeuil, jusqu'à la note de Keller qui en résume l'esprit et à
la mienne qui en formule les conclusions. Sans doute, un des
principaux collaborateurs, le comte de Breda, avait, par suite
de sa carrière, une grande connaissance de l'étranger ; mais si
l'on trouve chez tous les milieux catholiques — sauf en France
à ce moment-là — les prir.^ipcs développés par lui dans l'Asso-
ciation cafholiquesuru l'économie politique dans ses rapports
avec la loi morale », on n'en saurait inférer qu'il lésait lui-
même possédés autrement que par tradition. Aussi bien son en-
seignement fut continué après lui dans nos rangs parle P. do
Pascal, encore un homme de tradition. —Mais je ne saurais
passer à d'autres souvenirs sans rappeler aussi que c'avait été
déjà Rreda qui nous avait mis sur la voie des applications du
régime corporatif à l'industrie moderne, à la suite d'une en-
quête qu'il avait faite dans les principaux établissements du
nord et de l'est de la France.
Les études d'application auxquelles le champ avait été ouvert
ainsi furent poursuivies sur ces données par nos amis Milcent
etDelalande, qui n'avaient alors, que je sache, jamais fréquenté
l'étranger autrement qu'à portée de fusil, à Mentana où à Héri-
court. Ce sont eux surtout qui préparèrent la confection de cet
ensemble de projets de loi qui furent portés aux Chambres avec
tant d'éclat parMM.de Mun et Lecour-Grandmaison et résu-
més ici même par ce dernier (1). Ces projets n'étaient d'ailleurs
pas isolés dans le programme que s'était tracé la direction
des études de l'OEuvre pour la préparation d'une législation
protectrice du travail, en conformité des avis VII! et XV du
Conseil des études sur le régime corporatif. 11 ne serait peut-
être pas superflu de reproduire ces vieux travaux aujourd'hui

(1) a L'OEuvre sociale des cercles catholiques », Ass, cath., numéro du 1"
janvier 1901.
0 VERS UN ORDRE SOCIAL CIINÉTIEN

qu'une génération nouvelle s'applique à en reprendre sinon la


suite, du moins quelques-uns des objets.
Enfin, pour terminer cette rapide revue do l'oeuvre d'une
génération et revendiquer pour elle sesdroitsd'auteur, je rappel-
lerai la préparation et la production des cahiers de 1889. OEuvre
bien française assurément en son inspiration, et qui, malheu-
reusement étouffée par la politique, a pourtant laissé plus de
germes qu'on ne croit, entre autres le programme d'une réfec-
tion sociale reposant sur l'association professionnelle, la re-
présentation des intérêts et la décentralisation, que d'autres
groupes catholiques ou politiques ont fait leur, depuis que
celui des initiateurs s'est dissous. Il est d'origine bien française,
car il s'est produit, à ma connaissance, pour la première fois
dans une Lettre publique de M. le comte de Chambord aux
ouvriers en 1865.
Est-ce à dire, après avoir fait acte d'autodoxie, que nous ne
soyons redevables en quoi que ce soit à nos coreligionnaires en
dehors de ce pays ? Ce serait sottise et ingratitude : sottise
parce que ce serait faire montre d'avoir ignoré les oeuvres ma-
gistrales d'un P. Liberatore, d'un Vogelsang, d'un Rodolphe
Meyer,d'unP. YVeiss, qui ont remis l'économie politique sur
les bases chrétiennes ; ce serait encore sottise en paraissant
mettre en oubli le rôle de cette Union catholique de Fribourg,
où, sous la direction sans égale du comte de Blome et grâce au
patronage du cardinal Mermillod, s'est comme préparée l'En-
cyclique sur la condition des ouvriers, qui a consacré nos efforts
et guidN encore ceux des catholiques éminents qui s'y rencon-
traient avec nous.
Ce serait une ingratitude inexcusable chez qui a éprouvétout
particulièrement la puissance de leur assistance et la cordialité
de leurs encouragements, faute desquels il eût sans doute re-
noncé à la lutte. Mais ce ne sont pas des doctrines étrangères,
apprises à leur école, que j'aurais importées et que mes amis
auraient acceptées : ce sont des convictions traditionnelles chez
toutes les nations d'antique civilisation chrétienne, mais refou-
lées de chez nous par une philosophie qui est bien, elle, d'ori-
gine étrangère et qu'il faut appeler par son nom, le libéralisme.
CES ORIGINES D UN PROGRAMME 7
Le libéralisme qui, frappé par Pie IX sur le terrain religieux,
poursuivi par Léon XIII sur le terrain social, put à la faveur
des circonstances se reformer sur le terrain politique, où, tou-
jours semblable à lui-môme, il consiste, selon la très sagace
définition qu'en donnait naguère àChalon M. de Mun,à n'avoir
collectivement « ni doctrine ni programme particuliers »,
chaque individu y conservant son indépendance en vertu du
principe de sa « souveraii e'.é ».
Mais on ne peut pas longtemps vivre dans le libéralisme sur
un terrain même spécial sans que son esprit ne gagne les
autres, invoquer les principes de 1789 en politique et les renier
en sociologie. En sorte que l'individualisme, dont ils sont la
charte, nous guette de nouveau sous ses deux incarnations :
le capitalisme qui en est la floraison bourgeoise et le socialisme
qui en est le fruit populaire. Or ce sont bien là deux plantes
exotiques, importées de l'étranger pour infester le sol français»
et c'est à leur introduction, non à notre tradition, qu'on peut,
hélas 1 appliquer ce jugement historiqueet demeuréprophétique
du vicomte de Ronald : « Ce sont les idées de l'étranger qui
nous ont asservis et livrés aux armes de l'étranger. »

LA-TOUR-DU-PIN CHAMULY.
II

L'entente pour la vie en place do la lutte


pour la vie.

Économie Sociale

I. — Note sur la nature du contrat ds travail.


IL — Du régime corporatif.
III. — Crise agricole ou question agraire.
IV. — Du capitalisme.
V. — De l'esprit d'une législation chrétienne du travail.
VI. — De l'essence des droits et de l'organisation des intérêts écono«
miques.
VIL — Le glas d'un régime.
I

NOTE SUR LA NATURE DU CONTRAT


DE TRAVAIL (1)

Eclairé par dos notes précédentes, je puis essayer de préciser,


en rectifiant l'expression et même le point de vue, les premières
considérations que j'avais soumises au Conseil sur cette ques-
tion, et que je mets ici sous ce litre emprunté au langage
usuel : « En bonne justice, que doit procurer le contrat de tra-
vail aux parties contractantes, l'entrepreneur et l'ouvrier, et
par suite à la société ? »
La nature de ce contrat ne me parait ni toujours être celle
d'une location ni jamais celle d'une vente, mais bien toujours
celle d'un échange de services (2). Or, pour qu'un contrat de
ce.te nature soit équitable, il faut que les services échangés
soient équivalents. Donc, étant de fait que l'entrepreneur
comme l'ouvrier doivent vivre de l'entreprise, il faut que celle-
ci puisse être conduite et exécutée de manière à procurer à l'un
comme à l'autre des contractants ce qui est contenu implicite-

(1) Avîs donné au Conseil des études de l'OEuvre des Cercles catholiques
d'ouvriers, mars 1882.
(2; Dans le cas de l'ouvrier en chambre travaillant à la pièce, le contrat a*
peut se rapprocher que de celui de vente, et pourtant on ne peut pas dire que
celte condition soit immorale; elle se trouve surtout dans les métiers. Dans le
cas de l'ouvrier agricole, employé, r.ourri et logé à la ferme, le contrat est
purement de location et entraîne plus que tout autre, les devoirs de patronage.
Dans le cas enfin de l'usine, le contrai participe des deux nature.-., et il est à
désirer qu'il se rapproche de la location par lu permanence des engagements.
12 VERS UN ORDRU SOCIAL CHRÉTIEN

ment dans ces termes de la loi du travail : « Tu gagneras ton


pain à la sueur de ton front. » C'est-à-dire que les fruits de
l'entreprise soient partagés entre eux dans la mesure qui
correspond aux conditions d'une vie honnête pour l'un comme
pour l'autre, chacun selon son état.
Voilà pour moi le caractère qu'en bonne justice, et dans
l'intérêt de la paix sociale qui est liée à l'observance de la
bonne justice, — opus jusliiitepax. — doit présenter la géné-
ralité des contrats suivant lesquels s'exerce le travail humain.
C'est là, me semble-t-il, le critère que nous devons indiquer
aux commissions d'étude pour les guider vers les solutions
diverses selon le métier, le temps et le lieu, qu'elles pour-
suivent dans le champ de l'économie politique.
Est-il besoin de redire que nous ne croyons pas que cette
règle, fût-elle toujours respectée, suffise au rétablissement de
la paix sociale? Il n'y a pas en effet qu'un seul commandement.
A côté de: « Tu ne déroberas pas », il est écrit : « Tu n'envieras
ni l'âne, ni le boeuf, ni la femme de ton prochain » , et l'inéga-
lité des conditions sociales, qui doit être respectée par la justice,
comme aussi les maux dont celle-ci ne saurait nous préserver,
ne seront jamais rendus supportables que par la vertu.
Mais revenons à la question, afin d'en dégager encore quel-
ques points d'une application générale.
L'entrepreneur et l'ouvrier ne sont donc pas quittes en
bonne justice, lorsqu'ils ont échangé uniquement le prix
convenu contre le travail convenu, s'ils ne se sont pas procuré
ainsi 1 un à l'autre, dans la mesure où cela dépend d'eux, ce
dont chacun a besoin pour mener une vie honnête selon son
état. Et pour l'homme de tout état les exigences d'une vie
honnête sont : la possession d'un foyer, des moyens d'y élever sa
famille selon sa condition, et la possibilité d'épargner de quoi
soutenir ses vieux jours quand il ne pourra plus gagner.
La mesure où l'ouvrier et l'entrepreneur peuvent se procurer
réciproquement ces biens est très inégale : l'ouvrier sans doute
doit limiter ses exigences de salaire à la valeur réelle de la
façon; il doit même supporter les crises industrielles avec le
patron au lieu de les exploiter, comme trop souvent, contre lui ;
ÉCONOMIE SOCIALE 13
l'entrepreneur a les mêmes devoirs à l'égard de l'ouvrier, mais
en plus celui de lui procurer tous les moyens d'arriver à la
possession du foyer, à l'éducation de la famille et à l'épargne
pour les mauvais jours ; toutes choses quo no fournit guère le
salaire brut qu'il lui sert en échange de son temps et de sa
fatigue, car les facultés économiques dépendent beaucoup
moins, dans la pratique, de la quotité du salaire que des condi-
tions dans lesquelles l'ouvrier est appelé à le gagner, condi-
tions de salubrité, do discipline et de moralité de l'atelier,
auxquelles il est de stricte obligation et de bonne justice que
l'entrepreneur pourvoie.
J'entends ici par cette distinction de stricte obligation et
de bonne justice que lune comme l'autre devraient sans doute
être le fruit de l'amour du prochain, mais que, dans la mesure
où cet amour fait défaut, la première doit être procurée direc-
tement par la contrainte légale, tandis que la seconde ne peut
l'être qu'indirectement par le concours des moeurs, des insti-
tutions et des lois.
Ainsi, quant aux prohibitions restrictives du travail des
femmes et des enfants hors du foyer, à la limitation des heures
ot surtout des jours de travail, aux délais pour la résiliation
des engagements, ce sont à mes yeux choses du domaine de la
strictejustice, parce qu'elles sont nécessaires à la sauvegarde
des foyers en même temps que faciles à obtenir par la loi, qui,
*"mj.uissante le plus souvent à créer, ne l'est jamais pour répri-
mer les abus lorsqu'elle est juste et confiée à des mains fermes.
Pour le reste des sauvegardes, non moins nécessaires au
règne de la bonne justice, et auxquelles l'action du Pouvoir qui
a pour mission essentielle de les procurer doit pourvoir par ce
qu'on appelle improprement l'intervention de l'Etat, d'une
manière tantôt directe, tantôt indirecte, il faut reconnaître
qu'il est impossible de les obtenir du régime ou plutôt de
l'anarchie actuelle du travail, fruit des doctrines plus encore
que des actes de la Révolution, et nullement de la force des
choses, comme on le répète banalement.
La restauration du régime corporatif s'impose donc avec
toutes les réformes politiques et financières qu'elle suppose.
14 VERS UN ORDRE SOCIAL CHRETIEN

Et si elle est nécessaire, il serait puéril de dire qu'ello doit


néanmoins être purement spontanée et facultative. Bien qu'il
ne soit pas d'institution plus libérale (dans le bon sens du mot),
car elle tend à substituer dans le monde du travail le régime de
la juridiction arbitrale à celui du bon plaisir et de la force sans
frein, néanmoins il ne lui suint pas de l'indifférence du Pouvoir
pour reprendre sa fonction dans l'Etat, car ce n'est pas à la
liberté qu'il a été donné en ce monde de réfréner les abus de
la force, mais à la contrainte là où la persuasion ne suffit pas.
Sans doute la reconstitution des corporations ne saurait être
oeuvre de décrets seulement, car on ne décrète pas l'existence
de ce qui n'est plus, mais on en prépare la renaissance par des
appels, on la reconnaît en droit dès qu'elle reparaît en fait, on
la fortifie par des privilèges, on la dirige par des règles vers son
développement politique, selon un plan conforme à la nature
des choses en môme temps qu'aux fins dernières auxquelles
elles doivent conduire.
Que si l'on n'admet pas cette conclusion : que la réorganisa-
tion corporative de l'industrie dans toutes ses formes est la
condition nécessaire au plein exercice des devoirs réciproques
du patron et de l'ouvrier, et doit être l'objet de nos revendica-
tions publiques en môme temps que de nos efforts privés, on
reste dans l'utopie et on décourage les deu., parties intéressées,
en prétendant de l'une plus qu% Ho ne peut et en offrant à
l'autre moins qu'elle n'a besoin.
Ou plutôt le besoin est commun et il se résume en un mot:
la sécurité que donne la stabilité des conditions. Or, il n'y a de
stable que ce qui forme corps ; le sable ne l'est pas, et c'est
bâtir sur le sable que d'essayer à fonder ce que nous avons
préconisé déjà avec juste raison (aWs n° VII) — le patrimoine
corporatif, l'ascension dans la profession, le syndicat industriel
— tout cela et le reste, dans une société gouvernée actuelle-
ment par un code et des moeurs qui tendent à détruire tout
patrimoine, toute hiérarchie, tout iien.
Enfin, et pour compléter ma pensée sur la question, il me
semble qu'on ne saurait affirmer la nécessité d'une pareille
réforme dans le régime intérieur du travail national sans
ÉCONOMIE SOCIALE 15

rappeler en même temps que ce régime doit être protégé dans


ses rapports intimes avec le commerce par des traités interna-
tionaux, et que, pour cela, ceux-ci doivent être conclus, non
pas dans l'intérêt du fisc ni même dans celui du consomma-
teur, mais avant tout en vue de la protection morale et maté-
rielle que le travailleur doit rencontrer dans l'Etat chrélien.
II

DU REGIME CORPORATIF (1)

Le régime corporatif a été présenté comme l'organisation du


travail la plus conforme aux principes de l'ordre social chrétien
et la plus favorable au règne de la paix et de la prospérité géné-
rales. Et cette affirmation ne s'est produite solennellement dans
la bouche de dignitaires ecclésiastiques, dont un grand-vicaire
de l'archevêque de Paris, recteur de l'Institut catholique, aussi
bien que dans celle du secrétaire général de l'OEuvre, que parce
qu'elle se dégageait de tous les travaux d'études préparés pour
cette assemblée et de l'ensemble des témoignages qui y étaient
apportés de toutes parts ; témoignages parmi lesquels le plus
frappant aux yeux a été la présence assidue d'un personnage
de grande marque dans le mouvement catholique, dont la
parole venait de concourir avec éclat au rétablissement légal
du régime corporatif pour les états cisleithans de la monarchie
austro-hongroise.
Après avoir remis en mémoire des membres de l'assemblée
et en relief pour les autres lecteurs la concordance de ces
témoignages, nous voudrions les compléter ici par quelques con-
sidérations venues à notre pensée au cours des entretiens de
cette assemblée sur les points suivants qui y ont été plutôt
affirmés que discutés, à savoir :

(1) Association catholique, août 1883.


ÉCONOMIE SOCIALE 17

Lo régime corporatif tel qu'il a été exposé et invoqué est-il


acceptable en principe?
Est i! praticable en fait?
Serait-il fécond en conséquences?
Et finalement tirer de cet examen des conclusions nettes,
telles qu'elles conviennent à la poursuite de notre entreprise,
en nous inspirant de cette pensée que la contre-Révolution doit
être comme la Révolution, selon lo mot d'un agitateur célèbre,
tout à la fois pensée et action.

L'assemblée a été saisie tout d'abord d'un exposé rapide, que


cette revue venait de publier, sur la marche de nos études
depuis l'assemblée précédente, où nous avions donné les pre-
miers traits du régime corporatif tel qu'il nous apparaissait
alors désirable. Cet exposé rappelait que ces premiers traits
avaient été portés depuis au congrès des directeurs d'oeuvres
ouvrières à Autun, où ils avaient rencontré le consentement
général à la suile d'un rapport remarquable de M. Ilannel.
Mais il ne faisait pas l'historique de la question, qui mérite
pourtant un coup d'oeil.
Le mot même de régime corporatif a été inscrit dans la pre-
mière livraison de cette revue par la plume du comte Albert de
Mun, il y a huit ans. Qu'on nous permette en pasjoii. -r;tte
revendication, car si le motde corporation avait déjàéléailleurs
et par d'autres prononcé dans un esprit de retour nécessaire à
une institution du passé, il n'en existait pas moins une diffé-
rence réelle de principes dans la manière de l'entendre entre
ceux qui prétendaient suffisante la faculté de former sous ce
nom de corporation des associations professionnelles sans autre
règle que celle du bon plaisir, et ceux qui ne voyaient le salut
que dans un régime légal d'organisation du travail, reposant
sur le fonctionnement autonome, mais réglé dans l'État, de
corporations définies strictement par certains caractères fixes.
— Le différend, d'abord latent, puis public, semble être jugé
aujourd'hui par l'expérience môme des années pendant les-
ononB soeur. CIIHÊTIF.N. 2
18 VERS UN ORDRE SOCIAL CHRÉTIEN

quelles il s'est maintenu, où la liberté des associations profes-


sionnelles, tantôt légale comme en Allemagne et en Italie, tan-
tôt tacite comme en France, n'a produit que très peu de fruits
doués de quelque vitalité et rien abrité en réalité que les doc-
trines libérales qui s'en faisaient un refti je; cela au nom de la
charité chrétienne, des précieuses conquêtes de nos pères, des
exigences imprescriptibles de nos sociétés modernes, en un
mot d'un verbiage qui va enfin se démodant, mais après avoir
courbé tout un siècle sous son joug.
Encore aujourd'hui, que le régime dit de la liberté du travail
ne trouve plus de défenseurs militants dans les rangs catho-
liques, le régime corporatif est loin d'avoir rallié tous lesesprits.
La plupart restent encore trop imprégnés des fameux dogmes
do 1789, dont la destruction des corporations fut une applica-
tion logique, pour conclure à leur rétablissement intégral.
Alors, vis-à-vis de la question ouvrière, tantôt ils gardent un
silence embarrassé, tantôt ils prennent pour des remèdes à la
crise sociale qu'elle provoque les palliatifs de lachariléouceux
d'une philanthropie officielle plus ou moins ingénieuse. L'em-
barras et la faiblesse de cette attitude en face des violentes
revendications du parti ouvrier sont très frappantes pour les
étrangers qui viennent étudier l'état social de notre pays dans
les congrès annuels de ses sociétés de bien public. L'un d'eux
naguère ne revenait pas de cette parole qu'il avait entendu tenir
solennellement : a Que nous parle-t-on des revendications d'un
quatrième état dans un pays qui ne connaît plus aucune dis-
tinction d'état entre les citoyens ? »
On comprendra le sentiment dans lequel nous évitons de pré-
ciser où ce langage a été tenu, où d'ailleurs la question ouvrière
n'a pas même été inscrite au programme d'un congrès, ou bien
où il ne s'est présenté personne pour la traiter. Mais nous ne
sommes, Dieu merci, pas astreint à la même réserve à l'égard
d'une assemblée qui va s'ouvrir le 27 août à Limoges entre les
directeurs des oeuvres ouvrières, comme l'année dernière à
Autun, et où les précédents nous donnent à espérer que le
régime corporatif sera de nouveau acclamé, sans qu'il y ait
besoin pour cela d'aucun effort de la part de nos amis. Car nous
ÉCONOMIE SOCIALE 10

n'entendons pas nous faire un privilège de celto revendication,


mais au contraire la voir devenir une cause vraiment catho-
lique et française.

* •
Nous nous hâtons au contraire de dire que nous avons jus-
qu'ici très peu fait pour le progros do cette cause. Sans doute
nous avons des premiers mis la question ouvrière à l'ordre du
jour du mouvement catholique, et nous avons soutenu un com-
bat sans merci contre les fausses doctrines qui en éloignaient la
solution. Les huit années d'existence de cotte revue, qui n'a
pas eu d'autre programme, en sont le témoignage, comme l'est
d'une manière plus formelle, encore le recueil de nos études
théoriques que nous venons de publier. Mais, en fait de détails
pratiques, le rapport de la direction do nos études à l'assemblée
générale de celle année, qui résume l'état d'avancement de nos
connaissances, est resté plus que sobre, vraiment muet. Il
annonce un complément, ci c'est ce complémentque nous allons
essayer de préparer ici, en attendant qu'il soit formulé avec plus
de maturité, car c'est sur le terrain des applications que se
produit maintenant l'effort de la résistance, après que sur le ter-
rain doctrinal il paraît avoir cédé. On ne nous oppose plus le
dogme abstrait delà liberté, mais celui plus concret des lois
naturelles, comme si la mission de l'humanité n'était pas de
soumettre la nature à servir ses destinées providentielles. Ainsi
la nature nous a créés nus; est-ce une raison pour repousser
le vêlement comme une contrainte contre nature? On l'a bien
vaincue, cette nature, par l'industrie des transports et des com-
munications,qui tend à faire du monde entier un marché unique
des produits de toutes ses contrées, condition devant laquelle
l'antique organisation du travail a dû, dit-on, disparaître. —
Pourquoi disparaître, au lieu de se transformer en combinant
ses principes sociaux éminemment conservateurs avec des
applications nouvelles plus ingénieuses? La puissance militaire
des États ne s'est pas moins modifiée dans ses proportions quo
leur puissance industrielle, mais Tari nouveau n'a pas pour
20 VERS UN ORDRE SOCIAL CHRÉTIEN

cela changé les principes organiques de la discipline des


armées; il ne les applique au contraire qu'avec plus de méthode
et de rigueur. On parle des concentrations créées par l'emploi
de la vapeur pour la grande industrie comme étant d'une
nature essentiellement différente de celle des petits ateliers
auxquels convenait le lien corporatif. Mais le fait même con-
tredit cette prétendue opposition, si nous le prenons dans la
même industrie: dans celle delà navigation par exemple, chez
l'équipage d'une barque de pêcheur etchez celui du p'uspuis-
sant steamer, ne peut-on concevoirdes rapports analogues entre
ses éléments, — l'armateur qui livre le capital, le capitaine qui
fournit la direction, et les hommes de conditions variées qui
font le travail? Aujourd'hui l'âge de la houille, comme l'a
appelé M. Le Play, sollicite telles agglomérations ; demain peut-
être se lèvera celui de l'électricité qui les dispersera. Est-ce que
les principes de droit naturel et divin qui gouvernent les rap-
ports des hommes entre eux sont sujets è ces révolutions ?

Un autre indice, et des plus frappants, en faveur do la valeur


constante des mômes principes dans l'organisation sociale, est
l'identité des maux qui se produisent partout où ils ont cessé
de régner.
On répète facilement que le régime corporatif n'a jamais
fonctionné que pour les arts et métiers, parce que l'on ne se
rend pas compte de l'identité de principes qui présidait à la vie
industrielle dans les mines, les forges, les verreries, comme
dans le domaine agricole aussi bien que dans les ateliers
urbains. Mais qu'on s'enquière, comme nous le faisons, de l'état
actuel des relations entre les éléments du corps social dans ces
différentes conditions : on sera pénétré de l'identité des ravages
exercés par les doctrines et les pratiques de l'économie mo-
derne dans les milieux les plus divers.
C'est ce qui nous a frappé tout d'abord à l'audition des rap-
ports produits à l'assemblée de l'OEuvre par les commissions
T.
';i%.

ÉCONOMIE SOCIALE 21

des arts et métiers, de l'agriculture et de l'industrie : l'accrois-


sement du prolétariat, la désorganisation des familles, la désaf-
fection des ouvriers aux patrons, l'instabilité des rapports, la
décroissance de la capacité professionnelle, l'insécurité de l'ex-
ploitation, les indices de la décadence économique après la con-
sommation delà décadence morale, l'ensemble des phénomènes
les plus néfastes de la désorganisation sociale apparaissant sous
des formes variées, mais manifestant une cause identique, la
rupture dos liens sociaux et l'individualisme, c'est-à-dire le
fait etlarfoctrmede la Révolution. —Maîtres des arts et métiers,
patrons de la grande industrie, propriétaires cultivateurs, ne
nous ont pas fait entendre un autre langage, en réponse à la
partie de notre enquête portant sur la marche du prolétariat.
Qu'eùt-ce été si nous avions consulté des ouvriers ? — Nous
dirons plus loin pourquoi nous ne l'avons pas encore fait.
En ce qui est de la seconde partie de l'enquête, portant sur la
facilité à remédier à la crise sociale par le régime corporatif, il
s'est produit entre nos commissions non pas des divergences,
mais des degrés dans l'affirmation : les métiers en ont acclamé
le principe et déclaré l'application facile ; les industriels sont
entrés nettement dans la voie, les agriculteurs avec plus d'hé-
sitation. Mais tous y ont montré assez d'inclination pour nous
faire conclure avec assurance qu'aux maux identiques en leur
principe et variés en leurs manifestations, il fallait opposer des
remèdes également identiques en principe et variés dans leurs
applications.
Autant donc nous repoussons des formules générales arrêtées
en commun, c'est-à-dire entre incompétents, pour être appli-
quées indistinctementaux diverses conditions du travail, autant
nous croyons qu'il n'y a, pour résoudre la question ouvrière,
qu'à étudier dans chacune d'elles les applications dont y est
susceptible le principe du régime corporatif.
Ce qui nous conduit, après cette conclusion de notre préam-
bule, à passer au second point de cette étude, à l'examen du
principe même du régime corporatif.
22 VERS UN ORDRE SOCIAL CHRÉTIEN

* II

Le principe du régime corporatif nous paraît consister dans


là reconnaissance d'un droit propre, tant à chaque membre
de l'Association qu'à celle-ci dans l'État et à l'État envers
celle-ci.
C'est là le principe qui présidait à toute l'organisation sociale
du moyen âge, el auquel un homme d'État italien, dégagé en
celadu moins des erreurs du libéralisme, recommandaitnaguère
de revenir, comme nous l'avons cité ici même il y a un an.
Pour parler d'abord du droit propre à chaque individu mem-
brede l'Association, cette reconnaissanceest tellement caracté-
ristique et fondamentale de la société du moyen âge que nous
n'attendrons pas l'époque de l'épanouissement de l'organisation
corporative pour la rencontrer, mais l'apercevrons dans celle
même du servage. Le serf attaché à la glèbe, cela fournit une
rime riche avec plèbe, et fort exploitée contre la prétendue bar-
barie des temps passés, mais en réalité cela signifie le laboureur
attaché au sol, l'artisan à l'atelier, et réciproquement, et cela
réalise le desideratum des socialistes : « la terre au paysan,
l'outil à l'ouvrier », dans une mesure infiniment supérieure à
cellequi s'épanouit au soleil des libertés modernes dans les pays
les plus libres du monde. Tel par exemple ce fait que j'ai sous
les yeux en ce moment, en Italie, de la saisie par le lise de 470
petits héritages dans une seule commune, foyers séculaires
d'humbles familles, qui vont être vendus à l'encan devant les
malheureux expulsés pour recouvrement de l'impôt arriéré.
Dans la corporation d'arts et'métiers, pour revenir à celle-ci,
chacun de ses membres, apprenti, compagnon ou maître, avait
son droit propre garanti par les statuts de l'association et sau-
vegardé par sa magistrature. Il avait réellement cette possession
d'état dont le nom, le plus souvent sans la chose, est resté dans
notre jurisprudence actuelle, et il ne pouvait en être débouté
que par jugement.
Aujourd'hui, sous le régime du libéralisme, où est lo droit
ÉCONOMIE SOCIALE 23

propre de l'ouvrier qui lui garantit des conditions de travail


fixe et un lendemain quelconque ? Pas un patron ne voudrait,
ou du moins, ne saurait dans les conditions actuelles, lui recon-
naître rien de semblable, et c'est là le véritable obstacle à
la propagande de nos idées près des chefs d'industrie : ils no
veulent pas entendre parler de droits pour l'ouvrier.
Demain, sous le régime du socialisme, où y aura-t-il place
pour les droits du patron? — car enfin il yen aura toujours un,
ou du moins un directeur de l'entreprise. Mais quelle sera sa
possession d'état, sa garantie, sa sécurité?
Non, le régime corporatif seul a pu assurer un droit propre à
chaque individu, non pas un droit unique sans doute, puisqu'il
provenait de fonctions diverses dans l'association, mais un
respect égal de droits divers, et c'est là le fondement de tout
ordre social digne de ce nom. Et ces droits étaient combinés de
telle façon qu'ils n'étaient pas une arme aux uns contre les
autres, mais une protection des intérêts de tous, solidarisés par
leur harmonie même, de même qu'une saine constitution d'Etat
n'arme pas les citoyens en partis ennemis, mais les unit en
faisant du bien public vraiment le bien commun.

Ce qu'il y a de plus caractéristique dans le régime corporatif


après la garantie du droit individuel, c'est celle du droit propre
de l'association. Celle-ci n'est pas, comme on l'aurait voulu
dans ces derniers temps, une société purement privée, sans
lien avec la chose publique. Elle est une institution sociale qui
tient une place déterminée dans l'organisation de la commune,
et plus ou moins directement dans celle de l'Etat.
Ici se place la question de la corporation libre ou de la corpo-
ration obligatoire. Mais ni l'une ni l'autre ne sont viables si
l'on suppose la première laissée sans protection autre que celle
du droit commun contre la concurrence libre et sans frein,
non plus que si l'on suppose la seconde créée par décret do
toutes pièces, et ne pouvant dès lors fonctionner que par uu
24 VERS UN ORDRE SOCIAL CHRÉTIEN

mécanisme bureaucratique en place d'un organisme spontané.


Nulle part, d'ailleurs, on n'a tenté le second essai, pas plus
que nulle part le premier n'a réussi. Ce que le législateur vient
de faire en Autriche, par exemple, c'est de donner force de loi
à la juridiction de corporations libres préexistantes, pour leur
faire englober le travail libre et les empêcher ainsi d'être
étouffées par la concurrence le plus souvent déloyale. C'est
grâce au privilège seulement qu'on peut espérer le développe-
ment de corporations libres, car jamais elles n'ont existé autre-
ment ; seulement qui dit privilège ne dit pas forcément mono-
pole, mais tout au moins attribution d'une juridiction, même
sur la concurrence, afin d'en contenir les procédés dans la
limite du juste et de l'intérêt social. Et c'est ainsi que de libre,
ce qu'elle doit être pour se former, la corporation tend parla
force des choses à devenir obligatoire, ce qu'elle doit être pour
exercer une fonction politique. Que l'on regarde, au lieu do
tant discourir sur des abstractions, si ce n'est pas toujours
ainsi que les choses se passent dans la pratique 1

Le troisième caractère essentiel du régime corporatif est la


place qu'il fait au droit de l'Etat. La corporation est comme la
commune, un Etat dans l'Etat, c'est-à-dire qu'elle est liée à lui
par un contrat moral comportant des attributions et des obliga-
tions réciproques. Le pouvoir public ne lui dicte pas ses règles,
mais il les homologue pour les maintenir dans la sphère d'une
utilité propre qui ne soit pas au détriment de l'ulililé publique,
en même temps qu'il en protège l'application contre des diffi-
cultés matérielles ou des oppressions du dehors.
S'agit-il non plus seulement de conserver, mais de promou-
voir des corporations, comme chez nous en ce moment, l'action
du pouvoir public doit être pleine de sollicitude; son rôle est
alors celui d'un tuteur vigilant, qui «rppleo par lui-même aux
soins administratifs que ne peut encore prendre son pupille et
qui prévoit et prépare son avenir. Ont-elles atteint leurmatu-
ÉCONOMIE SOCIALE 25
rite, le pouvoir public ne se fait plus sentir que par la promul-
gation de lois qui coordonnent ces nouvelles forcer, autonomes
avec l'ensemble des institutions sociales et politiques.
Il y a en effet une grande différence entre administrer un
pays et le gouverner, ou plutôt un pays ne devrait jamais être
administré, mais chacun de ses éléments devrait l'être par lui-
même dans le cadre fourni par les lois Or ce n'est pas a priori
que l'on peut déterminer où finit le rôle autonome de la légis-
lation nationale et où commence celui de l'administration. Cela
dépend des moeurs et des circonstances ; ce qu'il importe tout
d'abord, c'est que ces deux notions ne soient pas confondues
dans l'esprit de ceux qui traitent de la question sociale, afin
que, dans leur juste aversion pour la centralisation bureaucra-
tique, ils n'oublient pas le rôle que la législation jouedans toutes
les civilisations. Ainsi il peut exister des chrétiens sous une
législation païenne, mais il ne peut se former une société à
moeurs chrétiennes, et cela se vérifie aujourd'hui, hélasj
comme au temps des Césars romains.
Lorsqu'il s'agit des intérêts de la production, il est une raison
d'Etat qui, loin d'être en désaccord avec les considérations
humanitaires auxquelles on a voulu rattacher le libre échange,
s'en inspire cette fois justement. C'est celle qui fait un devoir
au gouvernement de défendre ces intérêts contre l'étranger,
moins par une guerre de tarifs douaniers que par un accord qui
fixe celte tarification au nécessaire pour proléger dans une juste
mesure non seulement le marché au point de vue économique,
mais encore le travail national au point de vue social. Ainsi le
pouvoir qui impose des restrictions aux procédés de la fabrica-
tion à raison des ménagements dus à la population ouvrière,
doit diriger ses relations avec l'étranger de manière que
les procédés inhumains de concurrence qu'il interdit à l'inté-
rieur no viennent pas peser de l'extérieur sur ses nationaux.
On a souvent fait des guerres pour ouvrir un marché à un
produit délétère, comme lo sont physiquement l'opium pour la
Chine et moralement nombre de produits européens pour les
pays primitifs. Ne serait-il pas plus chrétien de n'en entre-
prendre que pour protéger l'humanité là où elle est indigne-
26 VERS UN ORDRE SOCIAL CHRÉTIEN

ment exploitée par la cupidité de quelques-uns ? Il y a la traite


des blancs comme celle des noirs ; elle s'exerce à nos frontières
même dans des pays où les femmes travaillent dans les mines
ainsi que des bêtes de somme, comme en Belgique; dans
d'autres où la journée de travail dure jusqu'à 10 heures dans
certaines manufactures, selon une enquête officielle en
Moravie; d'autres où le salaire des femmes employées dans
l'industrie est absolument insuffisant pour leur procurer le
strict nécessaire, comme en Angleterre; d'autres enfin où cer-
taines classes ouvrières sont tellement misérables que l'espèce
humaine en est dégradée, comme en Allemagne.
Voilà une campagne autrement noble à soutenir pour un
prince chrétien que celle des guerres de la Révolution qui ont
bouleversé la face de l'Europe pour lui inoculer Dieu sait quels
ferments antisociaux; et une politique dont la générosité, bien
qu'intéressée, mériterait bien autrement la faveur des peuples,
au relèvement desquels elle tendrait en même temps qu'à la
protection de ses propres nationaux. Au reste elle pourrait
sans doute se poursuivre sans violences, car à nos portes mêmes
un petit Etat comme la Suisse a su protéger par un ensemble
de lois et de tarifs sa population industrielle relativement nom-
breuse et florissante.
Nous voici loin, il semble, de notre objectif, l'examen du
régime corporatif en son principe ; mais tout se tient, et la soli-
darité qu'il crée entre les ateliers de travail ne saurait vivre
que de la solidarité nationale, et mieux encore de la solidarité
chrétienne.

III

Après avoir exposé ci-dessus ce que nous croyons être le


principe du régime corporatif, — la reconnaissance d'un droit
propre tant pour l'individu de chacune des classes qui con-
courent à la production que pour chacun des degrés de l'asso-
ciation formée entre ces éléments depuis la corporation jo- |itïi
l'Etat, — il convient maintenant d'examiner quelles sont les
ÉCONOMIE SOCIALE 27
pratiques fondamentales qui donnent un corps à ces droits, en
n'en retenant ici, bien entendu, que les points essentiels, et
laissant de côté les formes d'application qui conviennent à l'une
ou à l'autre des conditions du travail.
Il nous paraît que ces pratiques fondamentales se rapportent
à trois chefs essentiels à la corporation :
L'existence d'un patrimoine corporatif participant à la pros-
périté de l'industrie ;
La constatation de la capacité professionnelle de l'entrepre-
neur comme de l'ouvrier ;
La représentation de chaque élément intéressé dans le gou-
vernement de i'ensemble.
Nous allons les examiner successivement.

L'existence d'une corporation est tellement liée à celle d'un


patrimoine corporatif indivisible et inaliénable que cette pre-
mière pratique fondamentale ne donnerait lieu à aucune obser-
vation, si la difficulté ne se reportait pas sur la question de la
formation de ce patrimoine. Question capitale, car si la consti-
tution d'une telle propriété de association est indispensable,
1

et si sa quotité doit être à raison des besoins de toute sorte


auxquels elle doit subvenir, chômages, pensions, secours,
écoles professionnelles, etc., sa solution ne saurait être laissée
entièrement à l'arbitraire. A une institution facultative, il
suffit d'expédients facultatifs, mais à une institution nécessaire,
il faut des contributions réglées.
La plus logique de ces contributions est celle d'un prélève-
ment sur la production, non plus en raison de ses bénéfices
dont la réalisation est un acte commercial du domaine propre
de l'entreprise, mais en raison de sa quantité évaluée au
prix de revient. Dans le décompte à établir, il est aisé de faire
porter une part égale de la contribution à l'entreprise et an
travail, chacune des parties apportant pour cela gratuitement,
qui l'outillage et selon les cas la matière première, qui la main-
2o VERS UN ORDRE SOCIAL CHRETIEN

d oeuvre. On peut encore concevoir la mesure de cette contri-


bution fournie par le temps, comme par exemple serait dans
une production uniforme une demi-journée par semaine.
Quel que soit le procédé, on voit que le système est celui
d'une participation du fonds corporatif à la prospérité de l'in-
dustrie Il reçoit déjà en partie son application dans nombre
d'exploitations agricoles, où les ouvriers employés en perma-
nence à la culture reçoivent un tantième de fruils récoltés;
il s'agit seulement de capitaliser ce prélèvement au lieu de le
distribuer individuellement. Dans les sociétés industrielles par
actions on peut affecter à la formation de ce fonds de réserve
un certain nombred'actions, en y faisant entrer une retenue
sur le salaire normal, qu'il est toujours aisé d'évaluer en parts
d'actions, pourvu que l'ouvrier soit lié par un engagement ou
n'entre en participation à la caisse qu'après un certain temps.
Qu'on veuille bien retenir, en passant, cet artifice de calcul
qui permet d'évaluer le travail en capital, parce qu'il peut être
l'origine de bien des arrangements tendant à substituer entre
l'entrepreneur et l'ouvrier le contrat de société au contrat de
louage, et à donner ainsi satisfaction à un desideratum du parti
ouvrier sans léser aucun intérêt légitime.
Nous n'avons d'ailleurs pas la prétention d'indiquer ici
aucune des mille combinaisons déjà en usage entre les
facteurs de la production, mais seulement l'intention de rappe-
ler que les procédés, pour créer un fonds corporatif qui se
développe au fur et à mesure des besoins, ne sont pas à inven-
ter, mais simplement à employer d'une manière plus constante
et dans un but spécial, celui de conduire l'ouvrier, qui peut
difficilement arriver à la propriété individuelle, à obtenir au
moins et d'une manière assurée les avantages de la propriété
collective.
Ce n'est que justice : si la propriété doit être considérée
comme une des bases de la société, c'est à la condition qu'elle
soit accessible en une forme ou en une autre à toutes les
classes sociales, et qu'on ne voie plus subsister la classifi-
cation en propriétaires et en prolétaires créée par le régime
moderne.
ÉCONOMIE SOCIALE 2ï>

Le capital n'est pas d'ailleurs l'unique forme de propriété


dont un homme puisse tirer légitimement avantage en vertu
d'un droit propre. La possession d'une carrière, d'un métier,
peut aussi revêtir le caractère d'une propriété quand elle est
garantie par la loi, c'est à-dire quand elle constitue un droit
propre à qui l'a acquise, qu'elle lui ouvre un privilège, etqu'elle
ne peut lui être enlevée que par jugement.
Or nous croyons trouver ces caractères dans un brevet de
capacité professionnelle délivré selon certaines règles à tous les
agents de la production, aussi bien à l'ingénieur qu'à l'ouvrier,
et sans lequel nul ne peut être membre actif de la corporation
ni s'élever au-dessus du dernier rang de la hiérarchie profes-
sionnelle.
Le manouvrier, en effet, le simple manoeuvre, ne possède
pas à proprement parler de métier; c'est sa force qui est
employée et non son habileté, mais cette condition du travail
tendra toujours à diminuer avec les progrès de la mécanique
qui fournit la force et n'exige plus de l'homme que la direction.
Dès que cet homme a acquis une habileté propre, que ce*
soit celle de mener un attelage, de confectionner un habit ou
de conduire un métier, il possède véritablement un état, selon
l'ancienne expression du langage, et cet état doit lui être
garanti par l'ensemble d'institutions que nous comprenons sous
Ja désignation de régime corporatif. De plus, il doit pouvoir
lever dans cet état par son habileté et sa bonne conduite
.<-,

aussi loin qu'il peut conduire, c'est-a-dire passer de com-


pagnon maître, l'un et l'autre degré dans l'état constatés par
un brevet qui lui reste et lui assure certains avantages indé-
pendants de l'emploi qu'il occupera momentanément.
Ces mêmes principes s'appliquent à la condition d'ingénieur ;
en môme temps que la corporation industrielle par exemple
n'emploiera que des ingénieurs brevetés, elle ouvrira par des
écoles professionnelles l'accès de cette carrière, sinon à do
30 VERS UN ORDRE SOCIAL CHRÉTIEN

simples ouvriers, au moins à leurs enfants, offrant ainsi au plus


humble de ses membres de saines et légitimes perspectives de
progression dans le rang social.
Tout cela s'est longtemps pratiqué dans notre pays et dans
toute l'Europe, et tend à y reparaître: ainsi, en Autriche, le
législateur, en rétablissant le régime corporatif pour les arts
et métiers, a rétabli en même temps l'exigence de la produc-
tion du t chef-d'oeuvre » ou, en son équivalence, d'un certificat
d'études professionnelles, pour pouvoir exercer la direction
d'un atelier ; de plus, cette mesure parait devoir s'étendre à
d'autres industries que celles des métiers, fussent-elles pure-
ment commerciales : il y a en effet autant d'intérêt pour l'hon-
neur de la profession que pour la sécurité de la clientèle à ce
qu'un marchand connaisse la qualité des objets de son négoce
et en soit responsable aussi bien que le fabricant.
Là où le régime corporatif ne fonctionne pas, et où pourtant
on ne veut pas tout abandonner à la lutte des intérêts indivi-
duels, comme en Prusse par exemple, certaines exploitations
privées mais qui intéressent plus directement la nation, telles
que les mines, les forêts, ne peuvent être dirigées que par des
ingénieursbrevetés.etqui doivent soumettre leur plan d'exploi-
tation annuel à l'homologation adminislrative.il est question
d'une semblable mesure pour les grands domaines agricoles
delà Hongrie, lorsque la mauvaise gestion des propriétaires
arrive au point d'être ruineuse non seulement pour eux, mais
pour le pays.
Notons, en terminant, que nos exemples do celte interven-
tion de l'État, qui paraîtra abusive, sont pris dans des pays où
elle est devenue nécessaire malgré l'existence de corporations
libres, tandis qu'elle serait bien plus normalement suppléée
par le régime corporatifdit obligatoire. Celui-ci est le seul, en
effet, contrairement à ce que l'on dit si souvent sans réflexion,
où la corporation soit ouverte à quiconque en remplit les con-
ditions. Les corporations libres, au contraire, sont par là
même fermées, et il devient dès lors difficile que l'Etat
abdique entre leurs mains l'exercice d'une juridiction étendue.
ÉCONOMIE SOCIALE 31

Ce mot de juridiction que nous venons de prononcer doit


être, nous l'avons dit, l'objet d'une particulière attention,
comme correspondant à une notion fondamentale du régime
corporatif. En effet, une société n'est pourvue de toutes les
conditions d'existence indépendante nécessaire à son autonomie
que si elle possède dans son sein même les irois pouvoirs qui,
selon Montesquieu, constituent le mécanisme du gouverne-
ment : le pouvoir législatif, le pouvoir judiciaire et le pouvoir
exécutif. Autrement dit, la corporation édicté ses règles, juge
les contestations entre ses membres, et administre son patri-
moine par des délégués choisis dans son sein.
Si ces principes sont admis, il faut reconnaître qu'ils ne
reçoivent leur juste application qu'autant que tous les éléments
de l'association participent à son gouvernement, non pas
selon le nombre des individus, mais selon l'ordre des fonctions
sociales. Leur société par ainsi ne sera parfaite que si elle
réunit tous les éléments qui concourent à son but. Or le but
d'une association de travail étant la production, il faut recon-
naître que tous les agents nécessaires ou immédiatement
intéressés à la production doivent y figurer —- ce qui différera
suivant la nature et les conditions du travail dans l'application
du principe.
Ainsi dans la grande industrie on distingue aisément trois
sortes d'agents : le capital, formé le plus souvent par une
société d'actionnaires ; la direction, représentée par un certain
nombre de directeurs et d'employés; la main-d'oeuvre, par les
ouvriers. Dans l'agriculture, on rencontre de même le plus
souvent trois intéressés :1e propriétaire, le fermier, régisseur
ou métayer, et le serviteur ; dans les arts et métiers, au premier
aspect on n'en aperçoit que deux, qui correspondent aux an-
ciennes dénominations de maître et de compagnon. Mais si l'on
considère la transformationactuelle du marché, on reconnaît
que les métiers n'ont guère pu résister à la concurrence de la
32 VERS UN ORDRE SOCIAL CHRÉTIEN

manufacture que lorsqu'ils travaillent pour le client et non pour


le marché, comme cela arrive le plus souvent dans les arts du
vêtement ou du bâtiment; et dès lors on peut dire que cette
clientèle agit par sa commande sur l'entreprise comme l'ac-
tionnaire sur l'activité industrielle par la prestation du capital,
et qu'ayant ainsi sa fonction dans la production, elle peut légi-
timement et utilement être représentée dans l'organisation
corporative. — Du moins nous avons admis ce fait dans nos
premiers essais de restauration des anciennes corporations,
et « le comité d'honneur » — ainsi que nous avons plus ou
moins heureusement désigné le groupe de bienfaiteurs que
nous formons pour protéger les premiers pas de nos fon-
dations — est pour nous dans la pratique un élément indis-
pensable.
Quant au jeu réciproque de ces trois éléments dans lo
conseil qui gouverne la corporation, le rétablissement du
« vote par ordre » — chacun d'eux étant représenté par un
seul suffrage — est un trait par lequel nous dépassons en
netteté et en art pratique tout ce qui a été présenté par ailleurs
comme plan de réorganisation des corporations, y compris
les études si remarquables d'ailleurs do M. Lcesevilz d'après
M. Mazaroz.
Ce sujet comporte encore bien d'autres remarques, mais il
faut se hâter, après avoir rappelé le principe vital et les pra-
tiques fondamentalesdu régime corporatif, d'arriver à l'examen
de ses avantages.

IV

Les avantages du régime corporatif, dont nous poursuivons


la substitution au régime actuel dit de la liberté du travail,
sont, selon nous, l'arrêt de la décadence économique par la
loyauté de la concurrence et la prospérité du métier ; — l'arrêt
delà décadence morale par la conservation des foyers et le
relourà la vie de famille ; — l'arrêt de la décadence politique
ÉCONOMIE SOCIALE 3!i

'par le rétablissement pour chacun delà possession d'état. Nous


allons essayer de le montrer.

La liberté du travail, autrement dit le capitalisme, n'épuise


pas moins la nature que l'humanité et n'est pas moins nuisible
à la production qu'au producteur. Le capitalisme est lesystème
aujourd'hui pratiqué dans toute l'économie sociale qui ne tend
uniquement qu'à faire porter des rentes au capital, et pour cela
•qu'à diminuer le prix de revient du produit en se procurant au
meilleurmarché possible la matière première et la main-d'oeuvre,
•etemployant au produit le moins possible de l'une et de l'autre
•en qualité comme en quantité. Voici comment le problème
social réduit à cette simplicité se traite journellement : un
fabricant habile et consciencieux livre un bon produit ; une
maison de commerce le commandite et se fait ainsi un bon
renom et un bénéfice suffisant, mais dès que le prix est fait
pour le public et le débit assuré, soit une maison rivale, soit
elle-même n'a plus qu'un effort: obtenir à meilleur compte un
produit semblable en apparence, en y employant une main-
d'oeuvre et une matière de moindre qualité; dès lors le fabricant
est perdu s'il veut conserver ses bons ouvriers et la loyauté de
sa fabrication, à moins qu'il ne se retire à temps, et, en prévi-
sion de celle nécessité d'amasser en quelques années pour toute
la vie, n'ait par avance surélevé ses prix.
La concurrence, dit-on, est l'âme de la production, mais
'elle existait aussi bien jadis, même avec le monopolecorporatif,
qui, d'une part, ne permettait pas la surélévation au delà du
juste prix parce que les magistratures publiques y veillaient,
et d'autre part ne tolérait pas la décadence du produit parce
que les jurandes y tenaient la main. Il y avait concurrence
entre les maitrejde la même corporation à qui livrerait, aux
mêmes conditions do tarif pour la main-d'oeuvre, la matière
première et la vente, le meilleur produit. Tout lo monde y
.gagnait : le client d'être bien servi, l'ouvrier et le maître d'avoir
ononc SOCIAL ciments. :$
34 VERS UN ORDRE SOCIAL CHRÉTIEN

un état assuré. Et ce n'était pas tant à la liberté du travail quo


ce régime imposait des freins qu'à la liberté du capital, plus
tyrannique aujourd'hui pour lo fabricant quo pour l'ouvrier,
qui en ressent seulement le contre-coup.
Le système de la liberté sans limites du capital a-t-il déve-
loppé la production, comme on le prétend, aussi bien qu'il l'a
avilie ? Nullement : il l'a laissée dépérir sur le sol national en
émigrant lui-mêmo là où il trouvait la main-d'oeuvre ou la
matière première à meilleur marché, et l'on devrait bien faire
attention à ce fait, quand on dispute sur la décadence écono-
mique de la France, que l'importation annuelle y excède main-
tenant d'un milliard sur l'exportation, autrement dit qu'on y
consomme pour un milliard de plus qu'on n'y produit. Qui
donc paie cet excè3 de production étrangère, si ce n'est la
rente du capital français qui est allé féconder d'autres champs
d'activité que les nôtres ? Et c'est le plus souvent sous lv
propre marque de l'industrie française que nos maisons do
vente lui substituent la fabrication étrangère; c'est en Alle-
magne que se fabrique une bonne partie dc« l'article de Paris »,
et souvent par un double jeu du capitalisme il fausse jusqu'à
nosstatistiques d'exportation. Ainsi récemment un riche pro-
priétaire viennois, qui avait commandé des tapis en Franco,
voit les ouvriers de la ville venus pour les poser reconnaître
leur propre fabrication : la maison de Paris commanditait celle
de Vienne et exploitait ainsi à la fois la misère de l'ouvrier
viennois et la bonne foi du consommateur aux dépens de la
marque et de l'industrie françaises.
Mais qu'on regarde bien les conséquences du système, quo
la multiplicité des voies de communication qui est son oeuvre
(cesont les capitaux français qui ont construit moitié des che-
mins de fer étrangers) va rapidement porter à son plus haut
degré : ce plus haut degré sera de ne plus pourvoir le marché
que par les produits des populations les plus misérables; le
coolie chinois deviendra le meilleur ouvrier des deux mondes
parce qu'il n'a d'autre besoin que ceux delà bête. Puis commo
l'ouvrier, l'ingénieur, l'agent commercial, le banquier lui-même,
seront pris au meilleur marché; etaprèsque le juif de Londres,
ÉCONOMIE SOCIALE 35
de Paris ou do Vienne aura accumulé la richesse publique en
faisant travailler ses capitaux en Chine, viendra pour lui lo
tour d'une lutte inégale contre l'usurier chinois qui ne so
donne pas le luxe des palais princiers, des écuries de courses,
des fêtes et de la vie à grandes guides. Voilà comment une
décadence irrémédiable attend dans l'ordre économique la
civilisation de l'Occident au bout de cette voie de la liberté du
travail, où elle s'est engagée avec la doctrine de ses philosophes
pour flambeau, la science de ses économistes pour guide, et la
puissance de ses capitalistes pour ressort.

Le régime corporatif n'est pas moins nécessaire pour arrê-


ter la décadence dans l'ordre moral que dans l'ordre écono-
mique, car le régime de la liberté du travail a été tout d'abord
celui de la destruction de la famille ouvrière. Qu'on veuille
bien lire le livre que vient de publier un prêtre d'Alsace,
M. l'abbé Celty, sur la désorganisation des foyers et la corrup-
tion des moeurs dont il suit des yeux le progrès dans les centres
manufacturiers de cette province, si justement renomméo
pourtant non seulement par l'état florissant de son industrie,
mais encore par tous les sacrifices consentis et toutes les oeuvres
philanthropiques créées par les chefs d'industrie en faveur de
leurs ouvriers. Cités ouvrières, habitations cédées en propriété,
caisses de secours, de retraite, sociétés de consommation,
bibliothèques, écoles, tout en un mot ce que l'économie chari-
table met de remèdes au service de la question ouvrière y est
demeuré impuissant à arrêter la décadence morale due à l'in-
suffisante protection des moeurs dans le régime de la liberté du
travail. — Il faut le répéter aussi longtemps que les conserva-
teurs s'obstineront à ne pas voir le mal où il est, ou bien à y
chercher des palliatifs impuissants devant un tel vice d'orga-
nisation.
L'organisation de la famille ne peut résister à la désorgani-
sation de l'atelier où chacun de ses membres travaille dans
30 VERS UN ORDRE SOCIAL CHRÉTIEN

des conditions qui ne tiennent aucun compte des droits et des


besoins du foyer. Et l'atelier no peut être réorganisé en vue do
respecter et pour ainsi dire de prolonger l'organisation de la
famille que par un commun accord de tous les agents do la
production placé sous l'égide des lois. Sans doute celles-ci
suffiraient à faire respecter le repos du dimanche, empêcher
l'abus de l'emploi des femmes et des enfants, réprimer la séduc-
tion, etc.. mais elles ne sauraient faire régner cette discipline
morale qui repose avant tout sur le respect do la hiérarchie
dans la famille comme dans l'atelier. Seule la corporation peut
maintenir le père de famille dans sa dignité tout en l'assistant
dans ses charges, et la mère de famille à son foyer en le lui
conservant, et préparer ainsi aux influences, aux moeurs et
aux pratiques delà religion un abri où elles puissent régner
communément, c'est-à-dire sans que ce soit au prix â'efjorts
héroïques qui seront toujours rares. C'est la pensée et l'ex-
pression môme de l'abbé Cetty que nous reproduisons ici, et
s'il nous fallait plus que la parole d'un prêtre pour couvrir cet
aspect de la question religieuse, nous pourrions invoquer le
mémoire de Mgr de Ketteler, évêque de Mayence, sur « la
question ouvrière et le christianisme ». — Ce n'est pas sans
émotion que nous pouvons lire ce;- lignes qui ont précédé de
quinze ans le mouvement catholique en faveur du rétablisse-
ment du régime corporatif : « Puisse Dieu dans sa bonté sus-
« citer bientôt les hommes qui importeront cette idée féconde
a des associations de production sur le sol du christianisme,et
« l'y feront prospérer pour le salut des classes ouvrières! »
— Et les suivantes où la mission de l'OEuvre des cercles, qui a
eu la plus grande part à ce mouvement, est si bien tracée :
« Autrefois l'Eglise a vu les sacrifices de la noblesse donner
a naissance aune partie de ses grands monastères. Il me semble
« que rien ne serait plus chrétien et plus agréable à Dieu qu'une
« oeuvre ayant pour but de créer des associations de produc-
« tion chrétienne dans 'es endroits où les souffrances des
« ouvriers sont les plus grandes. Mais avant tout il est néces-
« saire que l'idée de ces associations, la manière de les fonder,
« devienne claire et soit examinée sous toutes ses faces. Lors-
ÉCONOMIE SOCIALE 37

« que tout le monde reconnaîtra leur importance pour les classes


« ouvrières, que celles-ci môme en seront pénétrées, quo la
et
plupart seront vivement convaincus des grands avantages
« qu'elles offrent, et qu'en môme temps on saura sous quelle
« forme et parquets moyens l'idée est réalisable, alors seule-
t ment nous pourrons espérer de voir se multiplier les tenta-
« tivesen faveur de leur établissement. »
Et veut-on savoir de quelle manière le grand évoque consi-
dérait lestentalives de résoudre autrement la question ouvrière?
Voici ce qu'il en disait à propos des banques populaires, la plus
prônée de ces tentatives,dontle promoteur,M.Schulze-Delitzsch,
vient de mourir après avoir vu surgir en Allemagne trois
mille de ces sociétés qui n'y ont d'autre lien que celui d'un
intérêt d'argent : « Bien des Schulze-Delitzsch apparaîtront
« encore, annonçant le salut aux classes
ouvrières, avant que
« la dernière tour bâtie par le dernier d'entre eux s'écroule sur
« elle-même, et que le pauvre ouvrier cesse de faire de nouveau
« la triste expérience qu'il a joué le rôle de dupe et que ses
« espérances étaient vaines. »

Après avoir reconnu dans le régime corporatif le seul arrêt


possible à la décadence économique et à la décadence morale,
il faut y voir encore l'arrêt à la décadence politique, parla base
qu'il offre à une réorganisation sociale sur le principe de la
possession d'état pour tous, et de la représentation de tous les
intérêts.
Il va de soi que, pour rendre le peuple conservateur, il faut
lui donner quelque chose à conserver. Or, c'est exactement
l'inverse qu'a fait le libéralisme en supprimant les organisa-
tions sociales où chacun avait quelque droit propre et quelque
état assuré. Depuis ce temps, les mécontentements sont per-
manents, les révolutions chroniques, parce qu'un état poli-
tique stable ne peut s'ériger sur un état social instable, le
premier n'étant que le couronnement de l'édifice formé par
38 VERS UN ORDRE SOCIAL CHRÉTIEN

la société dans les limites de la nation. Ailleurs dans ces notos


nous avons insisté sur la distinction fondamentale entre l'État
et la société; ici il faut considérer la connexité de ces deux
organismes ; l'État ne fonctionne quo pour la conservation de
la société. Mais si cette société elle-même est troublée, si ses
membres ne veulent pas la conserver et la rendent ainsi inte-
nable, alors la mission de l'État devient impossible à remplir,
et le peuple qui ne voit que lui, parce qu'il est comme la forme
extérieure de la société, le prend en haine par mécontente-
ment de celle-ci et ne songe qu'à le renverser.
C'est à ce résultat qu'est arrivé le libéralisme depuis un
siècle qu'il gouverne les anciens États de la chrétienté; le mé-
contentement du peuple croit en sens inverse de ses promesses
et en mesure directe de ses progrès, et toutes les belles
phrases du monde ne peuvent empêcher la constatation de ce
fait historique, pas plus que retarder l'évolution sociale qui
fera passer le monde du régime de l'anarchie libérale à celui-
du despotisme socialiste, parce que ce sont là deux périodes
d'une seule et même maladie, celle qui envahit le monde de
temps en temps, et dont la dernière apparition fut celle de 1789.
Le libéralisme a engendré le socialisme par la logique de ses
principes et par la réaction contre ses pratiques; l'évolution
est beaucoup plus avancée qu'on ne pense, et ce n'est plus à
la première phase du mouvement qu'il s'agit de mettre un arrêt
mais à la seconde.
Le régime corporatif, pris pour base de la réorganisation,
sociale, n'est donc pas à moitié chemin entre les deux, comme,
on l'a dit légèrement, car il ne tient absolument de l'un ou de
l'autre ni dans ses principes ni dans ses formes. Il n'est pas
davantage du socialisme chrétien, car l'accouplement des deux
mots est un non-sens dans notre langue où le mot socia-
lisme n'a qu'une acception mauvaise, mais bien du christia-
nisme social, ou, sans pléonasme, du christianisme. C'est parce
qu'il incarne vraiment en place des principes de la Révolution
ceux du christianisme — comme cela ressort pour nous eu
particulier de ce fait que c'est uniquement par déduction de la.
doctrine de l'Église que nous sommes arrivés à en reconnaître
ÉCONOMIE SOCIALE 39

les principes et à en apercevoir la vertu, — qu'il contient en


germe le salut social.
Mais pour que ce germe prenne tout son développement, il
faut que l'application en soit faito do la manière la plus com-
plète ; ce n'est pas seulement aux diverses conditions du tra-
vail manuel, mais à toute l'activité sociale qu'il doit s'appliquer,
parce qu'il recèle le S2iil principe vraiment conservateur d'un
ordre démocratique à la base et aristocratique au sommet,
c'c3t-à-dire de l'ordre naturel.
Cette pensée n'est pas de nous, pas plus qu'aucune à peu
près de celles qui ont été émises ici, mais nous la trouvions
ces jours derniers énoncée en termes formels dans les mé-
moires du prince de Metternich (lettre au marquis de Saint-
Aulaire, 1834) comme dans les manifestes de M. le comte de
Chambord (lettre sur les ouvriers, 1807) et dans les publica-
tions du républicain M. Mazaroz; si bien qu'un homme d'État
étranger venu à notre assemblée nous disait, en attirant notre
attention sur cette concordance entre des langages d'origine
si diverse, qu'il y avait là un puissant indice non seulement
de vérité pour cette doctrine, mais d'avenir.

Il faut conclure : si le régime corporatif repose sur un prin-


cipe aussi éminemment social que nous avons essayé de le
montrer, si ses pratiques fondamentales sont aussi accep-
tables et ses avantages aussi étendus, sa revendication doit
être une excellente arme de combat contre la Révolution qui
l'a aboli jadis.
Nous allons en effet montrer que cette revendication inté-
grale suffirait à doter le mouvement catholique d'un programme
datîs la question sociale, puis à lui ouvrir l'action politique en
amenant les partis à se prononcer pour ou contre sa bannière
et enfin à tenir en échec les forces révolutionnaires du dehors
comme celles du dedans.
•10 VERS UN ORDRE SOCIAL CHRÉTIEN

La revendication intégrale du régime corporatif est à elle-


seule, disons-nous d'abord, un programme îans la question-
sociale. — En effet, sa destruction a été la conséquence d'un
programme exprimé très nettement en une ligne par l'auteur*
de la loi de 1791 :« Il ne doit pas être permis aux citoyens de
certaines professions de s'assembler pour leurs prétendus
intérêts communs,... c'est à la nation à fournir des travaux à
ceux qui en ont besoin pour leur existence et des secours aux
infirmes. » Que ce soit là un programme, celui de la Révolu-
tion, cela saute aux yeux, et le secrétaire général do l'OEuvre
n'a eu qu'à le rappeler, lorsque le 12 juin dernier il est monté
à la tribune de la Chambre des députés pour exposer le pro-
gramme inversedans la question ouvrière, àsavoirque ce n'était
pas à la nation mais aux corporations que revenait le soin de
l'organisation du travail en faveur des travailleurs, — à des cor-
porations d'une constitution déterminée, en faveur desquelles
devait être constitué un privilège spécial comme acheminement
vers le régime corporatif.
Pour apercevoir comme quoi c'est là pour la première fois
doter le mouvement catholique français d'un programme dans
la question, il suffit de remarquer que toutes 1er. fois qu elle
s'était posée les législateurs de ce même côté du parlementétaient
restés muets, sauf notre confrère M. Keller, et avaient voté-
dans le sens libéral. A quoi tient cet étrange et triste phéno-
mène? Au point de départ même delà question, à ce que le
comte de Mun a formulé ainsi qu'il suit :
« La situation sociale créée par l'abandon du régime corpo-
« ratif) a reçu un nom : c'est l'individualisme, et c'est la plaie
« qui ronge du haut en bas notre société moderne; mais nul
« n'en a souffert et n'en souffre plus cruellement que l'ouvrier,
« parce que nul n'a plus besoin que lui qui est faible, pour qui
« la question sociale devient presque toujours une question
«r de subsistance, nul n'a plus besoin que lui d'être protégé et.
ÉCONOMIE SOCIALE «If

« de trouver dans les institutions sociales la compensation à


« ses misères, »
Or, parmi les actes de courage qui marquent la vie de notro
ami, ce n'est pas le moindre que d'avoir ainsi repris, à rencontre
du courant d'opinion chez presque tous les catholiques de ce
côté du Rhin, la thèso qui ouvre par cette ligne mémorable
les écrits du célèbre évoque de Mayence qui le premier posa la
question ouvrière sous son vrai jour : « /.« question ouvrière est
essentiellement une question de subsistance. »
Dans la quinzaine d'années qui s'est écoulée entre la parole
de Mgr de Kelteler et celle de notre ami, on s'était d'abord com-
plu à dire que la question ouvrière était essentiellement une
question de vertu de la part des ouvriers, et à en attendre la
solution du développement des oeuvres ouvrières, c'est-à-diro
des efforts de quelques prêtres ou laïques dévoués à exercer un
apostolat particulier envers les rares ouvriers qu'ils pouvaient
atteindre. Puis on s'aperçut qu'elle pourrait bien être aussi une
question de vertu chez les patrons, et l'un d'eux, notre cher
Léon Harmel, donna à leur rappel aux devoirs chrétiens l'élo-
quence d'une parole de feu et d'un exemple plus admirable
encore. Mais ni le premier ni le second mouvement de la cha-
rité ne firent faire grand pas à l'apaisement de la question
ouvrière, parce que si l'esprit de charité est la condition de cet
apaisement, l'esprit de justice doit en poser le principe, et que
ce principe est celui d'un ordre social qui rétablisse organique-
ment dans les rapports de leurs droits et de leurs devoirs réci-
proques les trois agents de la production : le capitaliste, l'en-
trepreneur et l'ouvrier. II faut que le régime corporatif soit
assez strict en ses mailles pour ne pas enserrer que les deux
derniers éléments, mais retenir aussi le capital qui est au tra-
vail comme l'eau au poisson. Il faut donc que ce régime soit
constitué par une loi d'État, et non pas seulement facultatif et
livré à la seule bonne volonté des intéressés les plus faibles
par respect pour la liberté du plus fort, le capitaliste.
Celui-ci avait réussi de nos jours à substituer à la religion
chrétienne, quand il s'agissait de s'en inspirer pour traiter
des affaires de Sa Majesté, la religion du Veau d'or. 11 faisait
42 VERS UN ORDRE SOCIAL CHRÉTIEN

dire couramment que celui-là était un utopiste des plus


extravagants ou un socialisto des plus dangereux, qui so
permettait de rappeler quo les docteurs de l'Église avaient
enseigné en matière de rôle du capital tout autre choso que la
liberté de faire suer l'argent ad libitum.
C'est pourtant pour ne pas avoir osé revendiquer ces prin-
cipes de l'Eglise et se poser franchement sur ce terrain, que
l'enseignement distribué en matière d'économie politique
même par des catholiques très fervents a manqué trop souvent
jusqu'ici de netteté et de conclusions ; qu'il n'a pas rompu
suffisamment avec 1 école libérale pour faire école lui-même,
pas frappé l'opinion, pas entraîné môme ses propres auditeurs,
la jeunesse élevée dans les écoles catholiques, et que fina-
lement ce n'est ni un légiste ni un économiste, mais un tout
autre homme, celui que l'on sait, qui a dit à son pays au bon
moment le mot juste : « Pour l'ouvrier la question sociale est
question de subsistance », et qui lui a indiqué pour solution
le régime corporatif.
Seulement, tandis qu'il devint ainsi l'émule des comtes de
Blome, de Belcredi, du prince de Liechtenstein, qui, les pre-
miers de notre époque, ont fait entendre et acclamer ce lan-
gage à un parlement, loin d'être soutenu comme eux par une
saine préparation de l'opinion publique et par- un mouvement
de pétitions ouvrières, il a paru à la tribune presque isolé,
n'ayant recueilli à l'appui de son amendement les signatures
que de trente-deux collègues et dcquelq ues milliers de membres
de l'CEuvre.
II faut bien le reconnaître, son langage n'est encore l'ex-
pression que de la pensée d'une poignée d'hommes, dont les
efforts depuis onze ans n'ont été ni suivis ni même compris.
Nous pouvons dire que nous avons doté le mouvement
catholique français tout au moins d'un commencement de
programme dans la question sociale ; nous ne pouvons encore
dire qu'il ait fait vraimant sien ce programme. Nous avons
pris position pour lui sur le champ de bataille où se jouent
les destinées de notre pays, et l'on peut dire do la civilisation
chrétienne; nous y avons porté sa propre bannière; cest à
ÉCONOMIE SOCIALE 43
lui maintenant d'y rallier. Et c'est l'oeuvre tout d'abord assi-
gnée à ceux qui y exercent l'enseignement, que do le dégager
nettement des voies du libéralisme en économie sociale comme
dans le reste, et de faire resplendir ainsi cette parole pronon-
cée au Vatican : « La science est un don qui doit ramener à
Dieu. »

Le jour où les catholiques français se seront ralliés franche-


ment sur un programme dans la question sociale, ils se seront
ouvert faction dans le champ politique; plus encore, ils s'y
seront préparé la suprématie si leur programme est juste,
parce que les triomphes de l'erreur ne sont pas éternels, et s'il
est visiblement topique, parce qu'aux maux sociaux il faut
offrir des remèdes sociaux, et que la société qui sent enfin
son mal est lasse des politiciens qui se bornent à lui offrir
chacun leur médecine — qui l'Empire, qui la République, qui
la Monarchie — mais se taisent tous sur le traitement qui im-
porte cependant autant que le médecin.
Il y a toujours eu en France des catholiques convaincus que
la source de toutes les vérités fondamentales de l'ordre social
est dans la doctrine de l'Église, mais leur nombre a toujours
été diminuant depuis l'époque de la Ligue, où ils sauvèrent
l'unité nationale; successivement les erreurs du jansénisme,
du gallicanisme, et finalement du soi-disant catholicisme
libéral, s'intiltrant dans le clergé lui-même, avaient affaibli le
parti, si bien que de notre jeunesse on avait vite fait de citer, je
ne dirai même pas ses hommes d'État, mais ses écrivains,
depuis le comte de Maislre, le vicomte de Ronald, Blanc de
Saint-Monnet, jusqu'au cardinal Pie, à M Kelleret à Louis
Veuillot. Le parti catholique (car la Ligne n'était pas autre
chose) avait toujours décru avec l'affaiblissement des doctrines
romaines et le triomphe des doctrines libérales en religion, en
politique et en économie sociale, — et c'est là, notons-le en
passant, la réponse à faire au reproche adressé par les conser-
44 VERS UN ORDRE SOCIAL CHRÉTIEN

valeurs protestants à l'Église d'avoir perdu plus do terrain que


toute autre devant la Révolution; c'est qu'hélas I c'a été moins
devant les attaques do ses ennemis qu'elle a perdu ce terrain
que par suite de l'abandon do ses enfants, de ceux qui se
disaient et voulaient se croire encore ses fidèles, et no relaient
plus que de coeur, mais non d'esprit.
Si bien qu'après une longue éclipse on ne vit renaître en
France de parti catholique qu'à la suite des désastres natio-
naux, où son premier acte vraiment caractéristique fut le voeu
national au Sacré-Coeur. L'Église le bénit, encouragea la
floraison d'oeuvres et de manifestations de toutes sortes qui
signalèrent cette renaissance, et entre lesquelles nous avons
droit de citer l'OEuvre des cercles catholiques d'ouvriers ;
mais elle s'abstient encore de l'engager dans la lutte contre la
Révolution autrement que par la protestation contre ses atten-
tats croissants. Les protestations contre la dispersion des con-
grégations religieuses et contre la laïcisation de l'enseigne-
ment public furent l'expression de cette politique encore
négative, mais qui servit du moins au parti à se compter et à
rappeler à l'opinion publique l'existence d'autres droits que
les soi-disant « droits de l'homme ».
Dans cette première période, il n'est pas question pour lo
parti d'autres droits que de ceux de l'Église. Le droit poli-
tique, le plus complexe de tous et le plus facilement faussé par
les passions, demande une éducation plus mûre pour en
retrouver la notion exacte que ne peut l'être celle du jeune
parti, et le droit social lui-môme lui paraît difficile à saisir et
à revendiquer. Mais comme cela a été dit de tous les courants
humains, de la période de la critique il va falloir passera celle
de l'affirmation, et là, en matière de questions sociales, on sent
l'OEuvre des cercles engager peu à peu le mouvement, jusqu'à
l'éclosion de la troisième période, celle où se formulera le
programme d'action.
Le degré actuel de cette progression est plus ou moins
difficile à déterminer, surtout par ceux qui sont eux-mêmes
dans le mouvement ; mais l'observateur en trouvera un indice
caractéristique dans les sentiments exprimés à l'un des der-
ÉCONOMIE SOCIALE 45
niera congrès catholiques régionaux. Lo programme du congrès
portait cotte question : De la résistance à l'action antichrèlienne
des sociétés secrètes. La commission compétente émit l'avis que:
« loseul moyen pour les catholiques de résister efficacement à
« l'action antichrétienne des sociétés secrètes est de travailler
« par les moyens politiques à enlever à ces sociétés lo pou-
« voir civil qu'elles détiennent et à faire passer ce pouvoir
« aux mains d'un gouvernement catholique. » Elle émet
encore au même sujet le voeu « que les catholiques étudient
davantage toutes les questions sociales, et préparent ainsi la
restauration complète de l'ordre social chrétien, en en ré-
tablissant tout d'abord en eux-mêmes puis au dehors la
notion intégrale ». — Ces voeux ne furent pas, par des motifs
d'une prudence très légitime, soumis à la sanction du congrès,
mais les paroles n'en étaient pas moins dites, e les réunions
qui suivront ou bien devront se porter sur ce terrain-là, ou
échouer faute d'intérêt : le siècle a marché, et après avoir
longtemps marché pour nos adversaires, c'est contre eux qu'il
marche aujourd'hui, soit sous la bannière du socialisme, soit
sous la nôtre.
Remarquons d'ailleurs que le mouvement ne connaît pas de
frontières, et que la France est précédée dans ce sens par bien
d'autres peuples catholiques; nous aimons à citer un exemple
pris dans notre race, en extrayant d'un programme aux élec-
tions politiques du Canada ce qui suit : « L'adhésion pleine
« et entière aux doctrines catholiques romaines en religion,
« en politique et en économie sociale doit être la première et
« la principale qualification que les électeurs catholiques
<t devront exiger du candidat catholique. C'est le critérium le

« plus sûr qui devra leur servir à juger les hommes et les
« choses. » (L'Ass. cash, du 15 avril 1831.)
Le jour peu éloigné où les catholiques français prendront
cette attitude et en traduiront l'inspiration par un programme
social tel que celui dont le comte de Mun vient de leur
fournir avec éclat le point do départ, ils n'auront plus à
craindre do se compromettre à la suite d'un parti politique ;
ils inféoderont au contraire à leur politique celui des partis
46 VERS UN ORDRE SOCIAL CHRÉTIEN

en présence qui peut la suivre, et deviendront enfin ainsi


redoutables à la Révolution. — C'est du moins ce qui fut
opposé à la motion de notro ami par l'orateur de la majorité
de la Chambre que l'on sait, M. Lockroy : écoutons ce langage
sans nous arrêter aux effets de mots qui sentent plus l'auteur
dramatique que l'homme d'État :
« C'est sous prétexte d'ordre social et de liberté que l'hono-
« rable M. de Mun vient demander aujourd'hui de défondre la
« classe laborieuse contre l'exploitation républicaine et de
« remettre ses intérêts entre les mains des patrons et des
o chefs de cercles catholiques d'ouvriers ! C'est sous prétexte
« de liberté et d'ordre social qu'on vient nous demander do
« faire tomber une à une toutes les barrières que la Rôvolu-
« tion avait élevées pour nous défendre contre les empié-
« tements des classes aristocratiques. Et c'est en un mot du
« prétexte de la liberté et de l'ordre social qu'on se sert,
« comme on s'en est toujours servi, pour faire réussir les
>i entreprises
de réaction politique et de domination cléricale.
« Or jamais, peut-être, il n'y a eu une entreprise de ce genre
« plus èloquemment défendue, plus habilement conduite et
a plus dangereuse pour la société » (RÉVOLUTIONNAIRE).

C'est sur cette parole échappée à l'inquiétude d'un révolu-


tionnaire qu'il nous plaît de fermer ces considérations, à chaque
point desquelles nous en laissons bien d'autres à rattacher. Mais
à ce dernier moment nous ne résistons pas à jeter un coup
d'oeil sur l'état actuel de la Révolution en Europe. Elle y possède
un état-major, la secte maçonnique, et deux forces organisées,
prêtes à se dévorer entre elles quand elles croiront en avoir fini
de nous ; l'alliance des cabinets aux mains des libéraux et celle
des r.woC,mtions populaires aux mains des socialistes. Toute la
politique européenne tourne sur ces deux pivots : empêcher la
restauration des monarchies légitimes, surtout à Rome et en
France, pour complaire à la secte maçonnique ; employer la
ÉCONOMIE SOCIALE 47
secte à contenir les mouvements populaires qui renverseraient
les autres monarchies ébranlées par la chute de celle-là, et
pour cela donnerai! peuple des satisfactions apparentes en placo
de droits réels. Programme sans base et sans point d'appui, car
la secte n'en est pas un ; maintien de l'ordre impossible
lorsque, pour avoir été fauteur ou complice do l'injustice, on a
perdu la notion mémo do la justice et la grâce pour pouvoir en
être le ministre.
Nous à l'inverse nous disons : Rendre au peuple les justes
garanties qui lui sont dues, et reconstruire sur la base de ses
droits restitués l'édifice entier du droit social et politique.
Notre programme est catholique dans la source, ce qui fait que
nous le voyons surgir sans entente préalable dans tous les pays
où la société est lass^ d'être exploitée par les libéraux et n'a pas
confiance dans la main des socialistes, partout en un mot où la
Révolution perd du terrain. Et elle en perd visiblement.
Courage donc! Les partis politiques qui ont soulevé la question
sociale périront par elle, et l'avenir n'est qu'à celui qui saura la
résoudre.
Un dernier mot : Pourquoi, puisque ce sont les droits du
peuple que nous prenons en main, ne pas lui avoir encore fait
appel, plutôt que de nous user à faire appel au dévouement de
la classe qui aie plus perdu la notion de ces droits ? — Parce
que c'est laque la société révolutionnaire s'est formée avant
d'envahir ce même peuple, et que c'est la tête du serpent et non
sa queue qu'il faut écraser. Il ne nous serait pas malaisé de
jouer les prince Kropotkine, de parler aux ouvriers de droits à
reconquérir alors que nous ne sommes pas encore les maîtres
de les leurrendre, car nous sommes moins « bourgeois », selon
leur langage, que ceux qui les exploitent d'une façon ou de
l'autre. Mais ce n'est pas ainsi qu'a fait Notre-Seigneur Jésus-
Christ, notre Maître et notre Roi : il n'a pas prêché la révolte
aux esclaves, mais aux grands que les petits étaient leurs frères
et qu'il fallait rendre à chacun ce qui lui était dû, et de
là est né et renaîtra encore, si Dieu le veut, I'ORDRE SOCIAL
CHRÉTIEN.
III

CRISE AGRICOLE OU QUESTION AGRAIRE (1)

I. — Un Congrès international.

Tandis que beaucoup de passions religieuses, politiques ou


nationales absorbent dans des luttes de partis l'activité des
classes dirigeantes et des gouvernements, il s'accomplit en
Europe un phénomène général d'appauvrissement et de des-
truction sociale qui n'est assurément pas sans rapport avec le
principe révolutionnaire de ces agitations, mais qui a pourtant
aussi ses causes distinctes et mériterait d'être intrinsèquement
pris en considération ; autrement la lutte des partis et la
rivalité des gouvernements entre eux ressembleraient trop à un
combat d'abordage sur le pont d'un vaisseau qui fait eau dans
ses basses oeuvres, et finira par couler avec les combattants.
Il s'agit de la crise agricole qui se manifeste avec une inten-
sité croissante dans les Étals occidentaux, et affecte maintenant
le centre et déjà même Test de l'Europe, par suite de l'arrivage
considérable des produits d'outre-mer sur ses marchés alimen*
taires, sans qu'un échange suffisant s'établisse pour cela sur
d'autres branches de production.
La capitale d'un des États les plus atteints de ce fait, mais
les plus doués de vitalité pour y résister, parce qu'il possède
encore une classe dirigeante dévouée, active et considérée —
la ville do Pist, en Hongrie,— vient d'être, par l'initiative do

(1) Association catholique, juillet 18S3.


ECONOMIE SOCIALE 49

celle classe, et non du gouvernement, le siège d'un congrès


international d'agronomie où la détermination des caractères
de la crise agricole et des remèdes à y apporter a été abordée
avec une grande largeur de vues par des hommes émineuts
1
d'Autriche-IIongrie, d'Allemagne, de Suède et d'Italie. Je ne
nomme pas parmi ces pays la France, bien qu'elle y fût repré-
sentée par son ambassadeur à Vienne, le comte Foucher de
Careil, qui est en môme temps le président de la Société
iiiitionale d'agriculture, et par un directeur au ministère de
i agriculture, M. Tisserand. Je ne la nomme pas, parce que lo

premier de ses représentants n'y a brillé que par sa présence,


et le second que par la production de ce paradoxe : Que la
France devait se féliciter de sa situation agricole, puisqu'elle
pouvait supporter une perte annuelle d'un demi-milliard sans
en être incommodée (1).

Pour qui est dans le mouvement d'idées, je ne dirai pas


moderne, parce que celui-là commence bien à dater, mais
dans le mouvement d'idées actuel, la surproduction en denrées
non plus seulement coloniales, mais continentales, provenant
de l'agriculture de l'Amérique, de l'Australie et des Indes, est
un phénomène aussi inéluctable et aussi considérable pour les
anciens États civilisés que l'a été pour eux la découverte des
richesses métalliques du Nouveau Monde.
Ce rapprochement historique, qui s'impose et est même déjà
banal, mène à des conclusions qui ont été tirées à Pest avec
beaucoup de netteté :
a) La reconnaissance d'une infériorité agricole non pas acci-
dentelle et passagère, mais normale, destinée à s'accroître
encore et ouvrant une nouvolle ère économique pour l'Ancien
Monde en faco du Nouveau ;
b) L'utilité d'une entente, internationale entre les nations euro*

(1) V. Compte rendu du Conyrcs agricole international de Unda-Pett.


OUDI'.H SOC.IU. CUUKTIP.V, 4
50 VERS UN ORDRE SOCIAL CHRÉTIEN

péennes pour conserver leurs marchés respectifs, à l'exception


de la Russie, considérée elle-même comme un pays de surpro-
duction agricole, et de l'Angleterre, qui l'est en partie par son
Empire indien ;
c) Le caractère provisoire et forcément insuffisant de la
protection douanière même ainsi pratiquée;
d) L'urgence d'une transformation de l'assiette agricole par
une connaissance plus complète du marché, un meilleur équi-
libre entre ses diverses branches et l'amélioration des cultures ;
e) Le besoin d'une organisation du crédit agricole qui le
protège contre la spéculation tout en lui fournissant des res-
sources suffisantes ;
f) Enfin, d'une manière générale, la nécessité d'organisations
économiques au sein des populations agricoles, qui, basées à la
fois sur l'association spontanée et sur une législation protec-
trice, soient aptes à préserver les existences sociales aujour-
d'hui menacées de disparaître et de tomber dans le prolétariat ;
g) Le devoir pour les grands et moyens propriétaires de
prendre l'initiative de ces formations, et pour les gouverne-
ments celui de les y soutenir.

Que si l'on fait la synthèse de cesconclusions, on les ramène


à cette idée mère : affranchir les classes agricoles des tributs
qu'elles payent à la spéculation et de leur asservissement au
spéculateur.
En effet, nous ne sommes pas en présence d'un épuisement
fatal du sol qui nourrissait les pères ; leurs fils ont sur eux
l'avantage d'une connaissance plus complète des lois de la
nature, et celui d'un outillage bien plus puissant au service
des procédés agricoles fournis par la science. Donc, tout
en tenant le plus grand compte des agents et des méthodes
de la culture, ce n'est pas à leur insuffisance qu'il faut attribuer
la crise agricole, ni par conséquent dans leur perfection-
nement qu'il suffit de chercher le remède.
ÉCONOMIE SOCIALE 51

La cause et le remède adéquat à la cause sont dans le


régime économique de la société moderne, et en particulier
dans ses rapports avec le régime agricole. Autrement dit, le
problème est moins technique que social, ce qu'on exprime
généralement, quand ou est de cette opinion, en disant qu'il
s'agit moins d'une crise agricole que de questions agraires.
Les lois, les coutumes, les moeurs, sont visées par ce mot
de question agraire, qui ne fait pas d'aujourd'hui son entrée
dans l'histoire, mais y a bien au contraire toujours apparu
dans les époques où la violation du droit naturel avait faussé
les rapports de l'homme avecla terre ou l'harmonie sociale entre
les classes agricoles.
La cause première de ces violations a toujours été et sera
toujours la cupidité ; seulement, tandis qu'aux temps jadis elle
s'exerçait surtout dans les relations des classes agricoles entre
elles, aujourd'hui elle s'exerce sur ces mêmes classes par une
classe distincte, celle des spéculateurs.
Ce ne sera pas de trop de jeter ici un coup d'oeil sur les
divers marchés qu'elle exploite, et desquels il faut la bannir en
y contenant le jeu des échanges dans les limites du négoce
ricf.

Avant d'aller plus loin, il y a lieu de s'entendre sur une dis-


tinction nécessaire entre la spéculation et le commerce. Bien
que l'on emploie souvent ces termes indifféremment, ils repré-
sentent des actes fort différents : commercer, c'est échanger
des marchandises, des valeurs, des réalités en un mot, soit
par l'exercice du négoce, qui consiste à en tenir simplement
marché, soit par celui du trafic, qui consiste à aller les chercher
au pays d'origine pour les livrer aux négociants du pays de
consommation. Le commerce doit procurer à ceux qui le font
un bénéfice légitime ; il est le grand ressort de la vie écono-
mique dans les sociétés complexes, et n est pas en lui-même
plus malhonnête que parasite, puisqu'il correspond à un
52 VERS UN ORDRE SOCIAL CHRÉTIEN

besoin normal du travail humain, celui des échanges, et que


rien n'empêche — quoique beaucoup de tentations en détour-
nent — d'opérer ces échanges loyalement, c'est-à-dire à valeur
réellement égale, ce que l'école d'économie scolastique du
moyen âge appelait ou juste prix.
Mais où le commerce cesse d'être loyal et dégénère en
spéculation, c'est, comme le mot l'indique, lorsqu'il ne livre
plus que des apparences (species) contre des réalités, et qu'il
consiste surtout à faire passer dans sa poche le bien des
autres, parce qu'alors il pèche directement contre le septième
commandement : « Le bien dautrui tu ne prendras ni retien-
dras à ton escient. » Or, il y a escient, ou du moins il devrait
y avoir scrupule de conscience, toutes les fois que le client du
spéculateur se trouve dans une condition de besoin telle qu'il
n'a pas liberté d'établir et de réclamer le « juste prix », mais
doit souscrire aux conditions du marchand, — prêteur ou cour-
tier, -— fussent-elles léonines. Ainsi l'agiotage, selon la défini-
tion récente de M. deCourcyà la Société d'économie sociale,
est une spéculation et non un commerce loyal, parce qu'il
consiste à ne livrer par contrat d'échange qu'une valeur que
l'on pense devoir être moindre à l'échéance de la livraison
que celle qui fait l'objet du troc. Ce n'est pas un service quo
l'on aspire à échanger, mais un piège que l'on tend à l'igno-
rance ou au besoin.
Il y a deux manières de réprimer la spéculation : l'une directe
par des lois spéciales ; l'autre indirecte, mais plus efficace,
qui consiste, par des organisations sociales, à préserver du
besoin impérieux d'y recourir sinon tous les individus, du
moins des classes entières qui n'y peuvent aujourd'hui
échapper.

IL — Le champ de la spéculation,'

Le cultivateur ne connaissait jadis guère d'autre marché


pour ses produits que celui de la région même, dont il pouvait
alors suivre les mouvements et môme prévoir et calculer les
ÉCONOMIE SOCIALE 53

conditions. Aujourd'hui, il se trouve en présence de la concur-


rence du monde entier et plus particulièrement, nous l'avons
dit, du Nouveau Monde, qui prétend être le fournisseur alimen-
taire de l'Europe en échange de son épargne et des produits
de ses industries urbaines. Cette Europe elle-même, du moins
dans ses régions occidentales et centrales, ne constitue qu'un
marché, mais un marché dont les mouvements sont presque
indépendants de la production européenne, et dont les varia-
tions et les lois échappent aux prévisions de celle-ci aussi
bien qu'à son action.
Il s'établit un prix à peu près uniforme dans toute cetto
partie de l'Europe pour les produits qui sont l'objet de la con-
currence d'outre-mer, parce que cette concurrence rencontre
des facilités de pénétration assez égales sur tous les points d'ar-
rivage; ainsi, la principale des denrées d'importation, le blé,
vient faire son prix marchand en Suisse, sur le lac de Cons-
tance, qui est comme le centre de figure des pays d'importation,
à distance presque égale des ports méditerranéensqui amènent
les blés d'Orient ou des Indes, des ports océaniques, et enfin
des arrivages par terre venant des plaines du Danube.
Or, comme chacun des a placiers » qui so rencontrent à
Rohrschach, représentant les maisons du Havre, de Marseille,
de Hambourg, de Trieste, peut livrera meilleur compte que le
producteur français, allemand, autrichien ou italien, c'est entre
eux qu'ils établissent la mercuriale que nous devons subir.
Seulement, ils l'établissent après un jeu de spéculation colos-
sal ; le blé qu'ils livrent à la consommation a déjà changé vingt
fois de mains sans être pour cela déplacé, à Odessa aussi bien
qu'à Chicago. Qu'y peut, je ne dirai pas faire, mais seulement
voir le cultivateur européen ? Et pourtant, il faut remarquer
que l'importation, ainsi maitressedu marché, ne fournit qu'une
très faible part de la consommation, et quo> l'Europe pourrait
se suffire mieux que jamais aujourd'hui, si elle n'était tenue en
échec, sur ses propres marchés, par suite de sa transformation
en un marché exotique où l'on traite d'elle, chez elle et sans
elle.
54 VERS UN ORDRE SOCIAL CHRÉTIEN

Les économistes du congrès de Pest, qui considèrent l'Eu-


rope comme une unité économique appelée à se proléger contre
les spéculations du Nouveau Monde par des tarifs sensiblement
prohibitifs, ne se rendent pas moins bien compte de la néces-
sité d'appliquer le principe de l'autonomie à chacun des Etats
qu'ils voudraient voir se liguer entre eux sur le terrain éco-
nomique, comme le firent jadis les Etats Unis d'Amérique, et
répondre au mot d'ordre de Monroe : L'Amérique aux Améri-
cains, par celui de: L'Europe aux Européens.
I) a été formellement reconnu au congrès que chaque État
doit conserver son autonomie au sein do la fédération écono-
mique, en se couvrant par des tarifs différentiels selon les in-
térêts de sa production combinés avec les besoins de sa con-
sommation, afin de former, lui aussi, pournous servir du même
terme, une a unité économique». C'est la doctrine de l'économie
nationale, formulée par List, par opposition à celle de Smith
et de J.-B. Say, — pour ne nommer que les chefs d'école, — et
appliquée aujourd'hui par l'Allemagne d'une manière si redou-
table pour la France et même pour l'Angleterre.
Un État qui n'est pas maître de ses tarifs douaniers ne l'est
pas du développement de ses industries, et abdique ainsi sa
charge d'assurer le bien-être des populations, charge qui est
pourtant sa mission historique non moins que la condition de
son existence en droit et en fait. Gouverner, ce n'est pas, dans
l'ordre providentiel, « laisser faire, laisser passer », c'est à-dire
étendre une égale indifférence à toutes les existences sociales;
mais, tout au contraire, protéger, favoriser, promouvoir même
au besoin les unes, contenir les autres dans un juste équilibre,
et finalement combattre et faire disparaître les spéculations
nuisibles à la prospérité et à la moralité publiques.
Ces considérations s'appliquent au premier chef à l'agricul-
ture, dont la prospérité est la condition essentielle de la vie
nationale : les États qui n'ont pas le fondement de leurs res-
ÉCONOMIE SOCIALE ">">

sources dans l'exploitation, soit agricole, soit industrielle, de


leur propre territoire, n'ont jamais pu prétendre à d'autre rôle
et à d'autre durée que n'en possédèrent les républiques com-
merçantes du moyen âge , et encore les conditions d'alors
n'existent-ellesplus aujourd'hui.
Le maintien d'unités économiques nationales peut seul op-
poser un rempart aux déprédations de la spéculation si bien
nommée l'internationale d'or.

Si lo fait de la constitution d'un État en unité économique est


plutôt une conséquence de l'ordre historique que de l'ordre
naturel, il n'en est pas de même pour une autre unité écono-
mique aujourd'hui en voie de disparaître, alors qu'il faudrait,
au contraire, la reconnaître et la préserver avec sollicitude ;
je veux parlerde l'unité économique qui crée un marché local.
Tout groupe de population attaché de temps immémorial à
un territoire, et en tirant son entretien dans des conditions
déterminées par les facilités naturelles qui ont présidé au déve-
loppement des industries locales, constitue un marché local.
Il importe et il exporte pour sasubsistance des sommes de pro-
duits à peu près équivalentes chacune à chacune, et il forme
ainsi véritablement une unité économique, moins complète et
moins complexe sans doute quo celle d'un État, maisqui n'en
est, d'une part, que plus aisée à reconnaître, et, d'autre part,
que tout aussi nécessaire à conserver, car elle est à cet État
comme l'unité simple est à l'unité décuple ou centuple, l'élé-
ment premier dont les autres ne sont que la répétition
convertie en somme.
C'est au moyen de taxes sur les transports, sur les marchés
et sur l'exercice des débitants patentés, que peut surtout s'exer-
cer la protection légale des unités économiques locales. Les
octrois répondent à une tout autreconception, quiest purement
fiscale : d'abord, parce qu'ils ne protègent ni la production ni
la consommation, bien au contraire ; ensuite, parce qu'ils ne
50 VERS UN ORDRE SOCIAL CHRÉTIEN

constituent, même ainsi à rebours, que les vil les seules en unités
économiques,et n'existent pas pour les campagnes, à l'organisa-
tion économique desquelles le législateur semble n'avoir songé
en ce siècle que pour la détruire. Il a interdit les associations,
supprimé les corporations, confisqué les biens de mainmorte,
aliéné les biens communaux, en un mot rasé les assises mêmes
de toute organisation économique dans les campagnes, pour les
livrer par l'individualisme plus facilement au jeu de la spécu-
lation.

III. — L'Économie rurale.

L'analysedecettegrandeunitééconomiquequel'on préconisait
à Pest, — l'Europe, — et de celle quel'on commence en France
à reconnaître nécessaire de reconstituer, — la nation, — nous a
amené par analogieà inscrireau rang des restaurations néces-
saires celle d'une troisième unité économique que, faute de
mieux, j'ai appelée le marché local. Si nous décomposons
encore celle-ci, ou plutôt si nous examinons de quels éléments
elle se compose, nous arriverons au domaine rural, qui est
comme la cellule organique de la production agricole. Tant
que cette cellule n'est pas altérée, et qu'elle accomplit bien sa
fonction de nourrir une famille et de reproduire, par les soins
de cette famille, un excédent de denrées et de produits indus-
triels pour le marché, tout l'organisme économique se soutient
ou peut se reconstituer.
Mais si le domaine rural se décompose en poussière atomique
par la parcellarisation, perd sa vie propre par absorption dans
un latifundium, ou, totalement abandonné, retombe en friche
et retourne à la forêt, la décomposition du corps social tout
entier, atteint dans son principe de vie, a commencé.
S'il est en conséquence un champ à soustraire non seulement
au chancre de la spéculation, mais encore à tous les risques
résultant de l'état du marché, des causes extérieures en général
et même des accidents et des défaillances du fait de l'exploi-
tant, c'est le champ qui forme le patrimoine d'une famille rurale.
ÉCONOMIE SOCIALE 57
C'est, au contraire, contre celui-là que l'esprit moderne
semble s'être acharné, déchaînant contre lui toutes les libertés
illimitées : celle du travail, même dans les arts nécessaires
comme la boulangerie, celle de la propriété jusqu'à la faculté
d'endettement et d'aliénation, celle du commerce sous toutes
sesformes,— y comprise celle du cabaret. - On n'a condamné
au nom de la société que la liberté du testament, qui pouvait
seule lutter contre l'action destructive des autres en favorisant
la transmission intégrale du domaine patrimonial.
Aussi la dépopulation descampagnesest-elle effrayante dans lo
rayon des cultures les plus intensives, les plus industrielles, les
plus favorisées, croyait-on, mais en réalité les plus exploitées
par la spéculation. J'écris ces lignes dans un département
naguère renommé parsa richesse agricole, où le quart desexploi-
tations rurales ne trouve aujourd'hui plus preneur à aucun
prix;des villages autour de moi tombent en ruines, et les
journaux n'enregistrent à leur quatrième pageque des nécrolo-
gies d'existences sociales : ventes de terres à vil prix, saisies do
mobilier de culture, résiliations de baux, faillileset déchéances.

Après le domaine exploité par une famille sous la direction


de son chef et sans autre coefficient que celui de ses ressources
propres en travailleurs et en instruments, parait venir, dans la
série historique des formations économiques, la métairie, petit
atelier agricole où le capital n'est déjà plus uni au travail, tnai3
seulement associé. Inférieur au seul point de vue de la stabilité,
depuis quo les tenures ont cessé d'être perpétuel les, le métayage
peut être fécond là où l'association est intime, c'est-à-diio en-
gendrée par d'excellents rapports sociaux entre la famille du
métayer et celle du propriétaire, pourvu que le capital soit suf-
fisant, c'est à-dire que le propriétaire fasse au métayer et à la
terre elle-même toutes les avances nécessaires.
Une métairie possède les mêmes avantages qu'un domaine
cultivé par la famille du propriétaire : l'autonomie économique
Oô VERS UN ORDRE SOCIAL CHRETIEN

et l'indépendance du marché. Le métayer n'a pas, en principe,


de salaires à payer ni de suppléments à acheter pour l'entre-
tien des bêtes ou des gens ; tout au plus pour celui du mobilier
qui est dans la petite culture simple et rustique. Tandis qu'il
partage à mi-fruit l'excédent de ses récoltes et de son élevage, sa
part de capital s'entretient d'elle-même non moins que sa mar-
mite. Il jouit ainsi d'une existence assurée, que son lien môme
de tenure — ce que l'on appelle le privilège du propriétaire —
défend contre lesentreprisesdela spéculation. D'ailleurs, en fait
de crédit, n'a-t-il pas le recours à celui du propriétaire quidoit
le dispenser d'en chercher en dehors ? Il est peu de conditions
aussi préservées des chances de décadence en môme temps
qu'aussi propices à celles d'une certaine ascension sociale : il
est plus de métayers qui deviennent propriétaires qu'il n'en est
qui tombent dans le prolétariat.
Mais l'ambition du métayer se porte souveut sur la condition
de petit fermier, c'est-à-dire qu'il aspire à passer du contrat de
société avec le propriétaire au contrat de louage qui l'affranchit
de tout lien moral avec celui-ci. Maisalors dans quelle fâcheuse
condition ces deux hommes ne se trouvent-ils pas en face l'un
de 1 autre ? L'un devenu étranger à son propre domaine, l'autre
obligé de faire rendrebonan mal an à ce domaine une rente fixe
qui, dans les périodes de crise économique, n'épuise pas moins
la terre que l'homme qui la lui dérobe. Celui-ci succombe-t-il
dans la lutte, au cours môme du bail, — comme cela se voit en
masse aujourd'hui, — voilà deux familles ruinées : celle du bail-
leur qui ne trouve plus preneur pour une terre épuisée, et celle
du fermier qui se voit le plus souvent saisir son mobilier, son
gagne-pain. C est là que la spéculation, les prêteurs et les inter-
médiaires ont beau jeu 1 Comme d'ailleurs dans toute l'écono-
mie du fermage dès que le fermier ne trouve plus assez de bras
dans sa famille ; il faut alors qu'il paye des domestiques, des
fournisseurs, des ouvriers et finalement son propriétaire ; donc
(in il porte tout au marché, qu'il convertisse tous ses produits
en argent, vaille que vaille.
ÉCONOMIE SOCIALE 59

A mesure que l'affranchissement absolu delà propriété, oeuvre


néfaste des légistes,succéda à latenure perpétuelle en échange
d'une légère redevance, qui était généralement le caractère éco-
nomique de l'exploitation de nos campagnes à l'époque où elles
étaient le plus peuplées et le plus florissantes, il se créa dans les
pays de« labourage » du nord de la France de « gros fermiers»,
et, dans ceux de métayagedu centre et du midi, des fermiers
«c

généraux »;laculture devint de plus en plus industrielleet com-


merciale aux mains des premiers, de plus en plus un objet de
spéculation chez les autres, qui, en môme temps que« fermiers
généraux », sont le plus souvent « marchands de biens ». Les
domaines qui avaient été possédés àtitre patrimonial et cultivés
à travers les âges par des familles rurales de nobles oude paysans,
furent acquis à vil prix, aumomentdes crises politiquesouéco-
nomiques, par des gens d'affaires des villes ou des bourgs, qui
ne s'y attachèrent pas, mais ne songèrent qu'à spéculer sur lo
fonds ou sur la rente. Celle-ci s'accrut prodigieusement sans
doute, mais aux dépens de celui-là, et, pis encore, aux dépens
des familles des anciens propriétaires grands ou petits, qui
disparurent ou tombèrent dans le prolétariat.
Le prolétariat agricoleest un produit de l'économie rurale mo-
derne: il naquit à cesépoquesde prospérité pour l'entrepreneur,
qui louant tout autour de son établissement principal des
marchés déterre, n'abandonna plus une parcelle ni dusolnides
fruits aux besoins des familles de paysans dépossédés peu à peu
detout héritage, les força ainsi d'êmigrer, et les remplaça aux
moments des graudstravaux sur ces immenses surfaces embla-
vées d'uneseule graine, par des bandes passagèresd'immigrants,
qui disparaissent la besogne faiteet le salaire empoché, — sauf ce
qu'ils ont laissé chez les cabaretiers pour l'eau-de-vie dont ils
vivent et dont ils meurent.
Delà sont nées dcscoutumeset des moeurs rurales nouvelles,
désastreuses pour les familles restées attachées à leurs foyers,
CO VERS UN ORDRE SOCIAL CHRÉTIEN

et surtout pour celles des anciens châtelains, qui, ne voulant


pas abdiquer leur mission sociale, persistent à diriger et à
défrayer elles-mêmes la culture de grands domaines. Obligées
d'y mettre un capital considérable, d'acquitter des impôts
multiples votés par ceux qui ne les paient pas, de soutenir la
partie indigente des populations, d'entretenir les églises aban-
données après avoir été dépouillées, et de n'avoir affaire en tout
cela qu'à un personnel gâté dans ses exigences et dans ses
moeurs par les exemples et les procédés des maîtres nouveaux,
les vieilles familles historiques de chaque province se détruisent
plus complètement aujourd nui qu'au temps même des vio-
lences de la Révolution.

IV. — La Société rurale.

Quelle quo soit l'organisation des ateliers agricoles — petits


ou grands domaines, fermes ou métairies — la population qui
les anime et qui y produit les fruits dont elle subsiste elle-
même et nourrit le reste de la nation, est régie par certains
droits, que nous classerons ici en droits de la propriété, droits
do la pauvreté et droits de la société.
Les droits delà propriété — on dit habituellement les droits
sacrés de la propriété pour marquer combien leur respect est
essentiel à la société — se rattachent tous à un premier droit,
celui de subsister. On peut même les résumer en celui-là,
puisque les autres ne sont que des moyens de défense du droit
fondamental.
Or en examinant la condition juridique actuelle de la pro-
priété foncière, on doit reconnaître qu'elle est très insuffisam-
ment protégée, lorsqu'elle n'est pas compromise, par la légis-
lation, qui, promulguée en France par le Premier Consul
au lendemain de la Révolution comme un instrument do paix,
fut en réalité, pour les pays limitrophes où nos armes la por-
tèrent, un instrument de révolution. S'inspirant du droit
romain qui a merveilleusement tiré les dernières conséquences
ÉCONOMIE SOCIALE 61
juridiques de la notion du tien et du mien, le législateur a eu
le tort d'en faire l'application complète à la propriété foncière,
sans considérer que celle-ci n'impliquait pas seulement une
jouissance individuelle mais une fonction sociale, et que son
changement de mains trop fréquent jetait le désordre dans la
société. Que d'ailleurs la liberté absolue de cette nature de
propriété, grevée de charges spéciales, contenait en germe pour
elle une menace et presque une loi d'expropriation.
Cela ne paraîtra pas excessif si l'on jette seulement les yeux
sur le terrier d'une commune pendant un siècle d'ancien
régime et sur la matricule cadastrale actuelle de cette même
commune. On verra dans quelle proportion les dépossessions
se sont accélérées en notre siècle — et on ne dira pas qu'elles
sont toutes ni même la plupart volontaires, mais bien au con-
traire forcées et fatales, sous l'action de contraintes morales,
lors même qu'elles ne sont pas légales.
Ainsi a été méconnu un caractère essentiel, la fixité delà
propriété rurale en ce qui est du fonds. Cette propriété n'a
pas été moins atteinte dans la jouissance que dans le fonds
par l'élévation croissante des impôts, surtout depuis qu'ils ne
sont plus votés par qui les paie, mais trop souvent par la
plèbe des villages et à l'exclusion systématique des proprié-
taires. L'impôt foncier ne paraît pas excessif en France, mais
si l'on considère de combien d'autres il est en réalité le point
de départ, on ne sera pas étonné qu'en ce moment — indéfini,
hélas I — de criso agricole, nombre de fermes des régions
éprouvées no trouvent plus preneur même contre le simple
acquittement des impositions. Or,dès que le taux do l'impôt est
près d'atteindre au revenu net, il y a commencement d'expro-
priation par la confiscation de la valeur réelle du bien. —- Rien
n'e3t ainsi moins sacré dans le régime actuel que les droits les
plus essentiels de la propriété.

Si lo droit do rester entre les mains du propriétaire et de lui


procurer lu subsistance est le droit fondamental de la pro-
62 VERS UN ORDRE SOCIAL CHRÉTIEN

priété foncière, ce môme droit de trouver la subsistance sur la


terre natale n'est pas moins sacré, et est même, écrivait naguère
un Jésuite anglais, encore plus sacré pour la pauvreté. C'est
dire que, si la propriété constitue en droit celui qui la possède,
elle le constitue aussi en devoir à l'égard de la pauvreté, et que
celle-ci a un certain droit naturel sur la propriété, dans la
mesure où ses moyens d existence sont exclusivement dépen-
dants de cette propriété d'autrui.
Si, en effet, u? théologien admet que l'homme sur lo point
de périr de faim p^ut prendre dans le champ d'autrui les
fruits qui sont sous sa nain, l'économiste reconnaît que ce
cas de nécessité suprême .
I écarté si les champs étai it
distribuésou aménagés de telle façon quo la misère ne dût
pas s'installer au foyer des familles qu'ils portent. Pour cela
il faut que ces champs ne soient ni laissés incultes par le pro-
priétaire, ni cultivés par d'autres bras que ceux qu'ils doivent
nourrir, ni exploités si avidement qu'il n'en reste aucun fruit
pour le voisinage. Tout homme qui vient en ce monde doit
pouvoir y poser les pieds sur lo sol natal, et la chèvre qui lui
fournit sa première nourriture doit y trouver elle-même do
quoi brouter. En un mot, dans la loi de charité, qui est celle
de la société chrétienne, la terre appartient aussi bien — je ne
dis assurément pas delà môme façon — aux pauvres qu'aux
riches, et ia propriété rurale doit être entre les mains de
ceux-ci comme la réserve de ceux-là, au même sens où, selon
la doctrine évangélique, les riches sont constitués par Dieu
à l'égard des pauvres comme les ministres de sa Providence.
Ainsi l'a toujours pratiqué l'Église dans les pays où elle
possède, et dans les temps où elle possédait en Fiance; ainsi
l'a pratiqué le moyen âge chrétien par le régime des tenures
perpétuelles ; ainsi le pratique encore le propriétaire rural qui
a conservé les anciennes traditions par les usages qu'il tolère
sans leur opposer ce droit strict, implacable, dont il a élé dit:
Summum jus summa injuria. Quant à l'exploitant rapace qui,
jaloux de l'herbe des fossés, du déchet des gerbes, de la dépouille
des bois, fait cultiver ses domaines par des mercenaires
étrangers, il peut être un fléau pour le pays, aussi bien que le
ÉCONOMIE SOCIALE filV

possesseur insouciant qui les laisse stérilisés. Autour de ses


domaines la population rurale souffre et disparaît ; plus tard, il
ne trouvera plus de bras pour les mettre en rapport, et aura
préparé ainsi son châtiment dès ce monde.
La terre avec sa fertilité est comme un don immédiat de
Dieu ; elle ne souffre pas l'injustice qu'il y a envers Lui dans
le manque de charité à l'égard du pauvre, et l'histoire nous
montre la prospérité et la durée des nations en rapport avec
leur économie rurale et avec la part qu'elle fait à ceux qui
ne possèdent pas sur les biens de ceux qui possèdent. Le
petit peuple des campagnes a droit à y trouver de quoi vivre
tant quela fertilitédu sol s'y prête, et la culture peut accroître
presque indéfiniment cette fertilité : le théorème de Malthus
sur l'inégale proportion entn cet accroissement et celui de la
1

population n'a pu être vrai qu'en présence d'un mauvais régime


de la propriété, méconnaissant les droits sacrés de la pauvreté
dans une société chrétienne.

Si, comme nous venons de le dire, la pauvreté a certains


droits sur le croît du sol, la société en a également à faire valoir
sur la propriété foncière à côté de ceux de la richesse qui l'a
acquise. La source de ces droits est historique, comme celle
même de la propriété foncière, qui provient de l'occupation
fécondée par le travail.
L'acte d'occupation est en effet un acte éminemment social :
la terre n'a pas été peuplée comme l'Ile de Robinson eût pu
l'être s'il eût eu une compagne de naufrage ; ou du moins les
rameaux de la famille humaine nés ainsi d'êtres isolés, le plus
souvent de fugitifs d'une société antérieure, semblent être
tombés à l'état sauvage. Ce sont par contre des sociétés humai-
nes plus ou moins nombreuses, mais toujours des sociétés
organisées, qui ont peu à peu couvert et possédé la terre, et
cette opération n'a pu se faire d'abord que socialement. Ensuite
la nécessité d'une culture intensive pour correspondre à l'ac-
64 VERS UN ORDRE SOCIAL CHRÉTIEN

croissement de la race a conduit à individualiser la propriété


par familles en restreignant de plus en plue le sens de ce terme
générique de famille, dc\agcns à la familia.
Ce serait se méprendre que de voir ici la thèse collectiviste,
c'est à-dire égalitaire ; mais cette méprise est fréquente chez
ceux qui confondent, en fait de propriété, le degré d'appro-
priation de son objet avec le genre de personnalité de son
sujet, alors que ce sont choses tout à fait indépendantes.
Ainsi l'État, être collectif, peut posséder en droit absolu, et
le sujet, être individuel, en tenure seulement; comme, à l'in-
verse, la propriélé privée peut être juridiquement parfaite,
c'est-à-dire aliénable, et celle de l'État inaliénable ; le droit
positif varie en cela selon le droit historique d'où il est né. Mais
il n'en reste pas moins de droit naturel et dès lors constant,
que la société possède un domaine éminent sur LA PROPRIÉTÉ
DU SOL NATIONAL, quelle que soit sa distribution. Je souligne
« propriété du sol national », parce que c'est là une propriété
absolument sut generis, quia son droit propre, et dont il ne
saurait être traité in abstracto, c'est-à-dire en la confondant
avec la propriété en général, sans aller à la rencontre d'un
écueil pour la netteté de la conception et la sûreté de l'appli-
cation.
La propriété foncière garde donc de son origine un certain
caractère social, qui justifie l'intervention du législateur non
seulement à l'endroit de ses vicissitudes, comme par les lois
successorales, mais encore à l'endroit de ses fruits, comme
par l'impôt. Les droits de la société ont pour limites ceux qui
ont été visés tout à l'heure en parlant do la propriélé et de la
pauvreté. De plus ils ne se bornent pas à certaines revendi-
cations sur la propriété individuelle, mais doivent être immé-
diats sur une certaine portion du sol national. La société en
effet ne se compose pas uniquement d'individus égaux en droits,
selon la théorie socialiste, qui ne s'élève pas au-dessus d'une
conception mécanique: outre la famille, qui est l'unité sociale
essentielle à considérer dans la question rurale, l'organisme
social comporte une quantitéd'anlres formations plus ou moins
complexes, les unes de droit naturel, les autres do droit histo-
ÉCONOMIE SOCIALE 03

rique, qui réclament toutes leur place au soleil, c'est-à-diro


leur part de propriété du sol, entourée de garanties de fixité
d'autant plus complètes que ces éléments de la société sont
eux-mêmes plus essentiels à son bon fonctionnement. Los
biens placés ainsi sous le régime de la mainmorte par leur
dévolution à certaines corporations ou institutions, comme la
commune, la paroisse, l'école, l'hospice, sont investis d'une
existence aussi légitime, aussi nécessaire, aussi sacrée — pour
nousservirde l'expression chère aux conservateurs — que la
propriété individuelle elle-même, la seule à laquelle on songe
aujourd'hui tout d'abord. Ces biens sont d'ailleurs le plus
souvent de précieuses réserves pour les intérêts des popula-
tions agricoles.

V
. —
Le Programme agronomique.

Un congrès d'agronome3 européens réunis à Pest pour


étudier la crise agricole a établi qu'elle ne pouvait être consi-
dérée comme une simple crise, mais commn i.t.ne révolution
économique définitive au moins pour notre époq'&o.
Il a en conséquence reconnu la nécessité de substituer au
régime du « laisser faire, laisser passer », qui a précipité
cette révolution, celui de la protection des diverses séries de
marchésdéterminés parla nature môme dans l'ordre agricole :
l'Europe, la nation, lo marché local, et d'élever ainsi des
barrières contre le jeu de la spéculation qui n'en veut pas
connattre.
Or, à la base de ces « organisations positives », comme les
appelle l'école économique qui réagit contre l'école libérale,
il faut replacer, si l'on ne veut pas bâtir sur lo sable, la fixité
de la propriélé rurale en reconstituant les domaines patrimo-
niaux, et préférer dans l'exploitation do ces domaines les
modes qui, se rapprochant le plus de l'association, laissent lo
moins de prise à la spéculation.
Cette évolution du régime agronomique en sens inverse de
onniiB SOCIAL ctinÉTiCN. A
66 VERS UN ORDRE SOCIAL CHRÉTIEN

celui où elle s'était dessinée jusqu'au moment de la crise ne


saurait être guidée que par une notion plus juste du droit
naturel et du droit historique en matière d'appropriation et
d'exploitation du sol national.
Telle est la synthèse à laquelle l'analyse des faits a servi de
base, et d'où découle, dans la pratique, la nécessité de pour-
suivre l'application de ces principes par l'emploi simultané de
ces trois ordres de forces qui organisent la société: celles de
l'État, celles de l'association et celles de l'individu. — En
suivant cette marche, il semble possible de tracer rationnel-
lement un programme économique auquel devront se rattacher
les réformes de la législation, de la coutume et des moeurs,
dont l'ensemble peut seul procurer l'efficacité.

Le législateur a seul pouvoir de rendre aux patrimoines


ruraux le caractère do perpétuité qu'il leur a enlevé à mesure
qu'il a substitué le droit écrit au droit coutumier, puis le code
civil à l'ancien droit français, qui favorisait la conservation des
patrimoines au moins par son silence et son respect de la
liberté testamentaire. Mais cela ne suffit pas, s'il ne constitue
pas un privilège en faveur de ceux de ces patrimoines qui
auront été déclarés par leurs détenteurs actuels inaliénables à
perpétuité pour leur descendance en la forme des homestca<!s.
Ce premier résultat obtenu par le législateur conduirait à
une seconde disposition légale pour reconnaître aussi par
quelque privilège (par exemple en matière du vote de l'impôt)
la société formée en chaque commune entre les possesseurs de
ces patrimoines garantis contre la division. L'union de ces
sociétés locales, pour une région déterminée, pourrait elle-
même être privilégiée comme société de crédit national, avec
faculté do séquestre temporaire sur les biens des sociétaires,
comme il se pratique en Prusse. (V. l'Association catholique,
t. XVIII, fasc. 4 et G : Des souffrances de l'agriculture, par lo
Dr R. Meycr.)
ÉCONOMIE SOCIALE G7

Là paraît être la solution connexe des problèmes du crédit


agricole et de la représentation agricole, que l'on poursuit en
vain séparément.
L'ensemble de ces dispositions légales s'appellerait Loi orga-
nique de l'agriculture, et devrait être mis en harmonie avec les
principes des lois organiques de l'industrie et de celles des
métiers dont l'élaboration se poursuit en ce moment ; comme
aussiavec une revision internationaledelalégislationdouanière
dans lo sens indiqué par le congrès de Pest, revision qui mar-
cherait de pair avec l'accord international pour la protection
des travailleurs industriels inscrits depuis longtemps à notre
programme.
Enfin, un code rural devrait compléter l'oeuvre législative en
modérant la parcellarisation, en favorisant la reconstitution de
domaines arables et en arrêtant celle de domaines de chasse ou
forestiers dans les régions fertiles et habitées.
Nous ne parlons pas ici de la reconstitution du patrimoine du
pauvre par des communaux, des dotations d'églises, d'hospices,
etc., parce que la loi ne saurait guère y intervenir que pour
consacrer l'oeuvre des générations, aujourd'hui si follement
détruite.

En attendant l'intervention essentiellement lente et labo-


rieuse du législateur, l'opinion des classes agricoles a besoin
d'être formée sur les questions qu'il doit résoudre; c'est la
mission naturelle des sociétés qui existent déjà ou sont à ce
moment même en voie de formation dans son sein. Les comices
agricoles, les syndicats de cultivateurs, les sociétés générales,
comme celîo des agriculteurs de France et ses émules, les Ins-
tituts scientifiques eux-mêmes, rendraient un éminent service
à l'agriculture s'ils éveillaient ses idées sur l'agronomie pro-
prement dite qui convient aux temps nouveaux, c'est-à-dire
sur ce qu'il y a de plus ou moins favorable aux intérêts généraux
dans les modesd'accord selon lesquels s'accomplit le travail dus
champs.
"08 VERS UN ORDRE SOCIAL CHRÉTIEN

Pour substituer à ceux de ces modes, où la spéculation


étrangère s'exerce le plus aux dépens des parties, des procédés
qui lui laissent moins de prise en associant plus intimement io
travail au capital, pour resserrer ainsi le lien social dans toutes
les exploitations agricoles entre maîtres et ouvriers, il faut
d'abord faire appel à la sociabilité des uns et des autres, et p;ir
exemple organiser des conférences non pas uniquement sur les
procédés de culture — comme le font les professeurs départe-
mentaux — mais sur les accords qui facilitent cette culture à
bon marché, et la rendent ainsi finalement rémunératrice pour
tous ceux qui y prennent part.
Ainsi prenons, par exemple, les frais de moisson : si le
moissonneur se laisse payer en nature, il reçoit un quintal de
blé à la valeur de vingt francs que la ménagère convertira
presque sans frais autres que sa peine en un quintal de pain.
S'il exige de l'argent, il lui faudra trente francs pour en acheter
la même quantité chez le. boulanger — et ces trente francs dont
le maître doit faire l'avance reviennent aisément pour celui-ci à
trente-trois francs. Ainsi voilà une différence de prix de revient,
qu'aucune protection, si à outrance qu'elle soit poussée, n'éga-
lera jamais.
El quand donc, —- pour indiquer un autre exemple de confé-
rence populaire, — prendra-t-on corps à corps cette erreur ba-
nale que la liberté de la concurrence est le ressort du bon
marché ? Si un boulanger, pour couvrir ses frais généraux, a
besoin de cent pratiques, et qu'un concurrent vienne lui en
enlever la moitié, comme aucun des deux no travaillera à perle,
ils seront tous deux forcés de hausser le prix pour couvrir ces
frais doublés. Et si do plus, comme c'est forcé, ils se disputent
la pratique en lui offrant à qui plus do crédit, il faudra fina-
lement encore payer plus cher, et les bons payeront pour les
mauvais.
Il serait aisé de multiplier à l'infini les témoignages do ce que
peut, simplement par la coutume, l'association dans l'économie
rurale.
ÉCONOMIE SOCIALE 09

Avec la législation et la coutume, les moeurs sont le troisième


agent de l'économie sociale. C'est vrai dans toutes les branches
de la vie nationale, mais nulle part autant qu'aux champs, où
les rapports personnels entre maîtres et serviteurs, conducteurs
de travaux et ouvriers, gens aisés 's'il y en a encore) et pauvres
gens, sont constants. Les rapports sociaux y sont naturellement
bons et faciles, même à conditions très inégales, pourvu que
l'exemple vienne d'en haut, et qu'on se montre plus animé du
souci de sesdevoirsquedeceluideses droits. Mais que de fois,
hélas on entend prononcer ce mot de « droits de la propriété»
1

dans un sens détourné du langage chrétien, en place de celui


de « devoirs de la propriété », qui a reçu de la parabole du
mauvais riche une consécration terrifiante !
Après la générosité dans le tour de l'esprit, la justice et
l'affabilité dans les rapports, sans lesquels l'exemple de la
pratique religieuse, fût-il ordonné pour tous les serviteurs,
resterait impuissant sur les moeurs des campagnes, rien n'y est
plus nécessaire, pourla préservation du lien social, fauleduquel
l'homme devient le loup de l'homme, que le soin de l'éducation
du paysan, éducation qui ne se fait pas seulement à la maison,
au catéchisme et à l'école, mais d'une manière continue pendant
toute la vie par ses relations avec les classes dirigeantes. S'il
ne reçoit que la feuille de journal grossière et impie de la ville
voisine, s'il n'a affaire qu'à l'avocat, au notaire, au médecin et
au vétérinaire francs-maçons, rien d'étonnant qu'il ne prenne,
au jour des élections politiques, le mot d'ordre do la loge. Il
faut, dans les campagnes aussi bien qu'à la ville, une contre-
organisation à opposer à celle des influences antisociales, et
pour cela beaucoup de dévouement et de capacité de la part do
ceux qui l'entreprennent. L'humanité, dit le penseur, est un
homme qui apprend toujours, et co doit être vrai surtout dos
classes aisées qui en ont le loisir et partant le devoir.
Si chaque châtelain, en dehors de ses connaissancesgénérales,
70 VERS UN ORDRE SOCIAL CHRÉTIEN

savait l'histoire de chacune des farnillesde son village au moins


dans leurs rapports avec la sienne, il n'y serait pas regardé
souvent comme un étranger, et le lien social, qui des gens nés
autour d'un môme clocher fait une unité morale aussi bien
qu'économique, se maintiendrait à travers les âges.
Mais pour cela il ne faut pas seulement être à la campagne,
mais de la campagne.
Le luxe des moeurs, l'amour des plaisirs, le mépris des tradi-
tions, l'ignorance de toute chose, sauf delà nouvelle apportée
par le journal, ne sont pas au village des fruits du labeur agri •
cole, mais le produit du désoeuvrement étalé par les riches et
de la cupidité pratiquée par ceux qui veulent le devenir à leur
tour. Vivre sans travailler est l'idéal qu'il ne faut jamais
présenter au paysan, à cet homme réconcilié en quelque sorte
par la nature elle-même avec la loi de la création — vivre en
travaillant.
IV

DU CAPITALISME (1)

A la suite du profond et profondément honnête discours par


lequel le comte Albert de Mun a clos l'assemblée générale,
des délégués venus des assemblées provinciales tenues à
l'occasion du centenaire de 1789, l'école classique des écono-
mistes s'est émue : les uns ont constaté ironiquement que le'
langage du o noble comte » ne laissait pas que de ressem-.
hier à celui des « pires ennemis de la société » actuelle. Les
autres, plus bienveillants, se sont voilé la face.
Mais, comme il n'y a pas de pire ennemi de la société quo
et lui qui non seulement ne l'avertit pas de la perte à laquelle '
elle court mais encore l'excite à mépriser les avertissements,
je crois à mon tour et très humblement faire acte de bon
citoyen en cherchant à me rendre compte et à montrer en
quoi le siècle actuel porte la marque de l'Usure et mérite d'en
conserver le nom, comme l'a dit mon éminent ami.
Cône sont d'ailleurs pas ses opinions que je prétends for-
muler ici, mais uniquement les miennes, telles que l'obser-
vation m'a conduit à les former; étant prêt à les modifier sur
les points où la discussion que je cherche me ferait apercevoir
mon erreur; erreur d'ailleurs facile en matière aussi délicate
et complexe, où il faudrait apporter la subtilité d'un théolo-
gien et la logique d'un mathématicien. Ne possédant ni l'une ni

(1) Association catholique, 18vS9, composé non inst'rê).


72 VERS UN ORDRE SOCIAL CHRÉTIEN

l'autre de ces aptitudes spéciales, je ne me suis permis aucune


digression théologique, bien que le sujet semblât l'exiger, et
je n'ai pu qu'indiquer des calculs, sans les faire, bien qu'ils
soient eux aussi inhérents à la nature du sujet.
J'essaierai de montrer dans une première partie du mémoire
les effets du système usuraire, dans une seconde ses remèdes,
dans une troisième et dernière l'ensemble du régime écono-
mique dont elle serait bannie. Je ne lui ai pas donné de nom,
parce qu'on ne baptise les gens qu'après leur naissance. Quant
au régime économique de ce siècle qui repose sur l'Usure, il
a un nom : le Capitalisme.

I. — Des effets de l'Usure.

L'Usuro, communément parlant, signifie le prélèvement d'un


intérêt excessif à raison du prêt d'un capital. - Scientifique-
ment parlant, tout intérêt de cette sorte est une Usure, que le
taux en soit légal, modéré ou non. Ces distinctions, en effet,
tout importantes qu'elles soient au point de vue du légiste ou
à celui du moraliste, ne sauraient changer le caractère intrin-
sèque de l'opération en vertu de laquelle le prêt cesse d'être
gratuit comme c'est dans son essence ; c'est même cette
gratuité essentielle qui le distingue du contrat do location.
On loue un objet qui s'use par l'emploi pendant la durée de
la location, comme un cheval, une maison, parce que c'est
aliéner en réalité une partie de leur valeur, que le loueur ne
récupérera pas en rentrant en leur possession: on prête ces
mêmes objets, si c'est pour un temps si court que leur usure
par l'usage auquel ils sont destinés sera insensible. Le langage
courant consacre celte distinction : on demande à un ami
de vous louer son cheval; il proteste qu'il ne saurait que
vous le prêter. Le langage a donc conservé au mot « prêt » sa
signification do service rendu à titre gratuit, bien que l'usage
ÉCONOMIE SOCIALE 73
moderne ait rendu habituel le prêt à titre onéreux, c'est-à.-dire
l'emploi du contrat de location en matière de prêt d'un objet
qui n'est pas déprécié par le fait du prêt.
Ainsi dans l'aliénation temporaire d'un objet il y a de plein
droit location lorsque cette aliénation entraine une détériora-
tion ou diminution de l'objet transféré ; il y a prêt lorsque ce
titre n'existant pas pour justifier une indemnité, ou le proprié-
taire ne voulant pas recevoir cette indemnité, le transfert de
l'usage est gratuit; enfin il y a Usure lorsque, ce litre n'exis-
tant pas, il y a néanmoins stipulation d'indemnité.
Les moralistes justifient alors cette indemnité comme pré-
sentant le caractère d'un dédommagement ou pour la perte
d'un bénéfice assuré ou pour le risque de la non-réintégration
de l'objet prêté. Ils ne disent pas alors qu'il n'y a pas Usure,
mais seulement que cette Usure est légitime au même titre
que le taux d'une location. Lorsque l'Usure s'applique en
place d'un prêt en nature à un prêt en argent, elle s'appelle
communément intérêt.
Ainsi prêter à intérêt, c'est prêter à Usure, c'est-à-dire c'est
tirer une location d'un objet qui doit vous être restitué inté-
gralement sans détérioration, dépréciation ni diminution. Je
vous prête 100 francs au denier 20, c'est dire que je vous loue
100 francs pour en tirer un profit de o francs, alors mémo
que je vous réclamerai mon avoir intact, sans qu'il ait subi
d'usure. Ce n'est donc pas le temps et l'usage qui ont produit
une usure de l'objet prêté dont je doive être indemnisé, cest
moi qui fais l'usure par ma convention et à ma convenance.
Ceci est aussi mathématiquement sensible que grammatica-
lement exact, si je prends l'intérêt en dedans, c'est-à-dire si,
inscrivant de ce chef 100 francs à mon crédit je ne vous livre
que 95 francs; ce n'est pas moins vrai si je prends l'intérêt
en dehors, c'est-à-dire si, vous livrant 100 francs, je voue
en impute à detlo 105. C'est toujours une opération d'escompte
qui entraîne une diminution, une usure du capital transféré
parle fait du transfert, puisque ce qui représentait dans mes
mains avant d'être employé 100 fr. ou 105 ne passe dans celle
de l'employeur qu'à l'étal do IC> fr. ou de 100 fr.
74 VERS UN ORDRE SOCIAL CHRETIEN

Aussi, de môme qu'une pièce de monnaie en changeant de


main subit une certaine usure qui s'appelle le frai, et qui, si
n'était sa valeur de convention, la déprécierait d'autant, de
même, beaucoup plus rapidement, une valeur de crédit s'use
dans ce régime du prêt à intérêt. Le prêt consume la substance
de l'emprunteur en la faisant passer aux mains du prêteur,
sans qu'il y ait eu entre les deux, échange de services comme
dans une vente ou une location où chacun trouve son compte.
Après une vente au juste prix, ou une location équitable,
chacune des deux parties est aussi riche qu'avant, et les
plateaux de la balance n'ont pas été déplacés ; après un prêt,
au contraire, l'équilibre est rompu instantanément.
Mais ce n'est pas tout : l'intérêt a été fixé par annuité; l'an-
née écoulée, s'il n'y a pas remboursement, l'opération recom-
mence par reconduction : ce n'est plus un vingtième de la
somme prêtée, mais deux qui passent du plateau du débiteur
dans celui du créditeur. Au bout d'un certain nombre d'an-
nées, si les intérêts sont simples, d'un moindre laps s'ils sont
composés, — c'est-à-dire selon que leur progression est
arithmétique ou géométrique, — toute la somme prêtée sera
retournée dans l'un des plateaux et il ne restera plus rien dans
l'autre, — sans pour cela que les parties soient quittes. Non, à
tout jamais la balance a pris son inclinaison, et quelle incli-
naison I l'un a doublé son avoir primitif, l'autre sa pénurie.
Ouest l'échange?
Donc, par le simple fait de l'emprunt contracté en vue de la
satisfaction d'un besoin et de la condition d'un intérêt mis au
prêt correspondant, l'équilibre social tend à se rompre par
l'effet croissant d'inégalités économiques, sans autres limites
que celles de l'opulence incalculable à l'extrême misère.
Autrement dit le système, cher au conservateur, qui généra-
lise le prêt intéressé, exerce sur les conditions sociales une
action directe essentiellement perturbatrice.
D'où l'interdiction formelle de l'Usure par la plupart de3
anciennes législations, et son châtiment par des violences et
même des catastrophes dans les sociétés où elle n'était pas
suffisamment réprimée.
ÉCONOMIE SOCIALE 75

Rien que l'Usure (c'est-à-dire, pour ne plus le répéter, le


bénéfice tiré du prêt) ait marqué constamment dans le passé
comme un fléau de l'humanité, qu'elle ait été déclarée illicite
par les plus hautes autorités morales et qu'elle ait encouru les
plus terribles châtiments, dont la destruction cruelle de
l'ordre des Templiers n'est qu'un exemple entre mille, il s'est
produit de nos jours ce phénomène quo le prêt à intérêt n'e*t
communément plus regardé comme entaché d'Usure, qu'il
fournit non seulement au budget extraordinaire mais au budget
ordinaire des États par l'accumulation d'emprunts continuels,
et que toute épargne sur la consommation est considérée
comme un capital qu'il faut réaliser, c'est-à-dire mobiliser, en
le convertissant en argent, puis « faire travailler » en en
tirant intérêt, la plupart du temps un intérêt fixe indépendant
des profits de l'entreprise, ce qui a partagé le monde civilisé
en deux catégories de citoyens, les travailleurs et les rentiers,
tout comme (r.'.-.ait auparavant le prêt de consommation.
Seulement, maintenant « que l'argent travaille », il produit
de quoi faciliter l'épargne du travailleur aussi bien que grossir
celle du rentier, et l'on devrait passer aisément de la première
dans la deuxième catégorie, et finalement celle-ci irait toujours
se grossissant aux dépens de celle-là.
Telles sont au moins les apparences dans le régime écono-
mique qui se caractérise par la substitution du prêt de produc-
tion au prêt de consommation en généralisant celui-ci. On n'a
plus besoin, pour se faire des revenus sans travail, de les tirer
de la ruine des nécessiteux, mais au contraire de leur indus-
trie, et l'on enrichit d autant le pays. — Cette théorie est très
séduisante.
Est-elle aussi solide? et les choses peuvent-elles se passer
indéfiniment ainsi dans la pratique? C'est ce que nous allons
examiner.
D'abord ce n'est pas l'argent, converti ainsi en capital, c'est-
76 VERS UN ORDRE SOCIAL CHRÉTIEN

a-dire en instrument de travail, qui travaille. C'est celui qui lo


mot en oeuvre, et la productivité du capital est une do ces
expressions qu'il no faut pas prendre à la lettre, mais traduire
par celte périphrase :1a productivité du travail au moyen du
capital. Ce n'est pas la charrue qui travaille, c'est le labou-
reur; donc c'est lui qui produit et non pas elle, bien qu'il no
pourrait produire sans elle. Il est donc inexact de dire qu'il y
ait deux facteurs du produit ou agents de la production, il n'y
en a qu'un, le travail, qui produit à l'aide des agents naturels
qu'il rencontre et des agents, artificiels qu'il a lui-même créés.
Autrement dit, le produit est du travail multiplié par du tra-
vail. Qu'une partie des créations de ce travail soit passée aupa-
ravant dans des mains oisives qui ne font plus que le rappor-
terau travail, cela ne change pas sa nature : le capital est le
produit d'un travail antérieur à celui que l'on considère sous
sa forme de main-d'oeuvre, voilà tout. Il n'est pas « du travail
accumulé ». Il n'est pas do la force vive, mais de la matière
inerte,

La mise en oeuvre du capital, lorsqu'il n'est pas aux mains


du travailleur, est le résultat d'un contrat entre le possesseur
et celui-ci.
Ce contrat est l'application d'une règle de société, si l'on
évalue en unités de travail aussi bien celles qui ont concouru
à la création du capital que celles qui vont s'y ajouter pour le
transformer en un nouveau produit ;
ou bien c'est un contrat de location, si le capital qui entre
au service de l'entreprise consiste en un instrument qui y su-
bira par le temps et l'emploi une certaine usure ;
ou bien, si cecapital doit se retrouver intégralement et sous
garantie aux mains de son possesseur qui ne s'en dessaisit que
temporairement, ce n'est plus de sa part association ni location,
mais simplement prêt, c'est-à-dire l'opération étudiée précé-
demment. En vain veut-on établir une différence entre le prêt
ÉCONOMIE SOCIALE 77
destiné à la consommation et celui destiné à la production.
Cette distinction, quo les anciens no connaissaient pas, est
plus apparente quo réelle, car la production n'est pas autre
chose qu'une consommation productive, et qui anormalement
pour cause non pas le libre caprice, mais l'impérieux besoin
de produire doquoi fournira laconsommalion de l'emprunteur.
On ne saurait donc dire quo lo prêt dit do production pré-
sente intrinsèquement des caractères différents do ceux du
prêt dit de consommation, si bien que la licéilé de l'un comme
de l'autre ne saurait dépendre de principes différents ni don-
ner lieu à des jugements opposés.
Si les conséquences du prélèvement d'un intérêt, c'est-à-
dire si l'Usure qui en résulte sur lo capital prêté, sont les
mêmes dans un cas comme dans l'autre au point de vue de la
faculté de consommation, qui en est diminuée d'autant chez
l'emprunteur au profit du prêteur, il peut pourtant n'en être
pas de mémo au point do vue de la faculté do production : c'est
ce qu'il faut examiner.
Or, je trouve ici à l'Usure un effet plus délétère, car dans
le premier cas elle n'a fait que déplacer la faculté de consom-
mation en la transférant do l'emprunteur au pivtrur jusqu'à
l'épuiser finalement chez celui-là en la développant outre
mesure chez celui-ci. Mais cette fois, dans le soi-disant « tra-
vail de l'argent », ello constitue un simple prélèvement sur le
pouvoir de production de l'emprunteur sans profit pour celui
du prêteur qui, en l'espèce, n'existe pas. — Exemple : je, fabri-
cant, souscris dans l'intérêt de nia fabrication un billet à ordre
do 1.000 francs pour en recevoir immédiatement 950, ou un
billet à échéance annuelle de 1.050 IV. pour en recevoir immé-
diatement 1.000. Cette fabrication ne bénéficie donc que de
950 ou de 1 000 francs, et l'écait entre ce prêt et l'emprunt
est perdu pour elle ; ou, si l'on veut, il y a 19/20 de consom-
mation productive et 1/-20 de consommation improductive
qui est qualifié dans ce cas de « frais généraux ». Que si l'on
défalquait des frais de production cette catégorie de frais
généraux, c'est-à-dire si l'on diminuait le ccùl do la produc-
tion d'un vingtième, on pourrait l'augmenter d'autant avec
78 VERS UN ORDRE SOCIAL CHRÉTIEN

les mêmes moyens, toutes autres conditions restant les


mêmes d'ailleurs.

Ce qui empêche principalement les capitaux de servir, inté-


gralement et sans usure, à la production par contrat d'asso-
ciation ou de location — ou bien ce qui fait renchérir dans les
stipulations de ces contrats la part réservée au capitaliste
d'une quantité égale à celle de l'usure habituelle attachée au
prêt, c'est la facilité que rencontre le capital à se placer à Usure
dans des conditions de toute sécurité — cela se comprend de
soi —- et c'est spécialement et en première ligne l'existence et
la quantité de la rente d'État.
Si je puis en toute sécurité de père de famille placer ainsi
mon argent à 4 0/0, je ne lo mettrai jamais pour un moindre
intérêt à la disposition d'une eut' prise quelconque ; mais
avant de m'associera cette entre; n'se, je stipulerai ou j'attri-
buerai dans mon calcul A 0/0 de revenu fixe, plus un certain
aléa pour le reste, ce qui fait que l'entreprise ne pourra jamais,
comme on le dit, disposer du total de mon capital, puisqu'elle
devra en réserver <i0/0 pour l'intérêt à me servir. Sans doute,
la loi interdira à telle forme de société de servir des dividendes
correspondant à l'aléa, tant que cet aléa n'aura pas été
éprouvé, —- mais elle se montrera au contraire prête à garan-
tir le revenu fixe dès qu'elle y verra un intérêt public, c'est-à-
dire qu'elle autorisera en faveur du capital prêté la diminution
du capital emprunté, autrement dit encore la consommation
improductive au détriment de la consommation productive.
C'est donc bien là le propre de la rente d'État, soit par son
action directe, soit par son action indirecte sur le capital dispo-
nible, de le renchérir aux dépens de sa productivité -— ou,
pour parler plus exactement, aux dépens de la puissance qu'il
peut mettre à la disposition des forces productives de la
nation. Si l'on considère celle-ci comme un tout économique,
on voit que ses frais généraux sont grevés de la rente et que
l'ensemble de sa production est diminué d'autant. De plus, la
ÉCONOMIE SOCIALE 79
destruction, si l'on appello justement ainsi toute consommation
improductive, ne s'exerce pas suivant une progression sim-
plement arithmétique d'année en année, comme il arrive d'un
capital en présence d'un service d'intérêts simples; mais cette
destruction du capital national s'opère suivant la progression
géométrique qui préside à la composition des intérêts, puisquo
le milliard et demi qui a servi les rentes annuelles a été sous-
trait ainsi à un emploi productif qui l'eût multiplié, et que si
l'on ne porte de nouveau l'année suivante quo la même somme
aux frais généraux, le capital national n'en aura pas moins été
diminué de cette somme multipliée par son accroissement
normal au taux de la production. — Tel un commerçant qui
retire la dot de sa fille du roulement de ses capitaux sait très
bien qu'il ne diminue pas la prospérité de sa maison seule-
ment de l'intérêt simple de cette somme, mais de son intérêt
commercial. On peut donc reconnaître dans le taux de la rente
d'État la raison d'une progression géométrique appliquée à
la destruction du capital national, et établir par une formule
calculable le temps et la proportion dans lesquels s'opère
celte destruction.

L'existence d'une autre sorte de placement à intérêt, plus


ancienne encore dans son établissement que la rente d'État,
sans le Ire beaucoup pour cela, et qui ne contribue guère
moins à la généralisation de l'Usure, bien qu'elle n'en porte
pas elle-même le nom, c'est le placement en biens affermés.
Cette disposition a, d'ailleurs, les mêmes effets que l'Usure,
en prélevant pour une consommation improductive une part
bien plus considérable encore de la plus-value de la production
agricole annuelle. On compte, en effet, le fermage pour un
tiers dans la distribution normale du revenu de la terre, les
deux autres tiers étant consacrés l'un aux frais de la produc-
tion, l'autre au bénéfice du fermier, c'est-à-dire à sa consom-
mation : celle-ci doit encore être considérée comme productive,
80 VEI1S UN ORDRE SOCIAL CHRÉTIEN

puisqu'elle fait vivre le personnel dirigeant de la production ,»

mais la rente, qui va le plus souvent au loin faire vivre une


autre famille qu'elle exempte ainsi do travail, est bien une
consommation improductive et no doit pas être confondue avec
les anciennes rentes perpétuelles qui étaient la compensation
d'un abandon et non d'un prêt, ni avec les redevances qui
étaient acquittées en échange de services sociaux déterminés,
—•
les services do guerre, de magistrature, etc. C'était alors
un impôt qui se payait et se consommait sur les lieux au profit
final de la production, tandis que le fermage actuel a bien
moins ce caractère que celui de l'Usure.
Il consiste, en effet, dans la cession onéreuse d'un droit
sur l'emploi des agents naturels et de ceux des agents artifi-
ciels qu'un travail antérieur a incorporés à la terre, cession
qui rentrerait par elle-même dans les conditions essentielles
du prêt plutôt que dans celles de la location, puisqu'il n'y a pas
usure naturelle, mais au contraire entretien et amélioration
progressive de la chose cédée. Il n'y aurait donc lieu à indem-
nité au bailleur que dans une faible mesure, tandis que cet
énorme prélèvement du tiers disponible que doit supporter
annuellement le capital d'exploitation au profil (in capital
d'établissement réduit do moitié la puissance productive du
premier sans grossir le second.
Le développement de la prospérité publique est ainsi dans
des conditions très inférieures pour les pays de fermage à
l'égard de ceux où le contrat d'association ou, mieux encore, la
régie directe l'emportent sur le contrat de location en matière
d'exploitation agricole.
Exemples de cela: l'Irlande, laLombardie, plusieurs régions
fertiles de la France, et, en sens inverse, les régions de petite
culture, de métayage des mêmes pays, les cantons forestiers do
laSuisse, etc. Il n'est donc pas étonnant qu'à la suite de la crise
agricole européenne le régime du fermage, dit aussi impropre-
ment celui de la double rente, se montre intenable, la plus-
value de la production n'étant plus suffisante à fournir une
rente inutile en plus d'un revenu nécessaire.
ÉCONOMIE SOCIALE 81

Enfin, une dernière exaction déguisée, qui tend à prendre lo


caractère pratique do l'Usure, est celle qui emprunte la forme
et les procédés de la spéculation, et surtout de la spéculation à
terme.
Le trafic commercial, qu'il prenne ou non des termes, n'est
pas une Usure par lui-même, car il n'oblige pas essentiellement
à consentir des prêts et encore moins à les faire payer, ce qui
serait caractéristique de l'Usure. Acheter, fût ce à crédit, et
revendre, fût-ce à bénéfice, un produit pour le livrer à la con-
sommation est, dans de justes limites, honnête et utile ; le gain
qu'on en relire pour vivre rentre dès lors dans la catégorie des
consommations productives.
Mais jouer sur les différences en faisant passer de main en
main les chèques qui représentent la valeur des produits, sans
intention de prise en livraison, mais uniquement avec celle de
provoquer finalement la hausse des prix pour revendre plus
cher, c'est incontestablement faire l'Usure. — Si dix intermé-
diaires, spéculant sur la vente d'une certaine quantité de blé de
semonce, en font finalement doubler le prix d'achat pour le
semeur sans profit pour le producteur, le premier, qui n'a
qu'un pouvoir d'achat limité, n'en obtiendra pour la même
somme dont il dispose que la moitié de ce qu'il eût pu se pro-
curer directement, et il y aura usure de la moitié du capital
primitif, puisqu'il n'y aura reproduction que de moitié.
Or c'est sur la spéculation que s'édifient maintenant les for-
tunes énormes qui se formaient jadis plus lentement par
l'Usure; sur la spéculation s'exerçant, soit au moyen d'opéra-
tions fictives, soit au moyen d'accaparements, soit à l'aide des
autres procédés de combat propres au régime de la concurrence
illimitée. La loi de cette concurrence entraîne des répercussions
à l'infini, comme aussi en sens inverse des rétorsions, et l'Usure
devient ainsi l'âme du commerce.
Comme le commerce, àson tour, enveloppe de son réseau toute
OHDUK SOCIAL C11HKTIF.N. 0
82 VERS UN ORDRE SOCIAL CHRÉTIEN

la vie industrielle, celle-ci est tout entière, rien que de ce fait,


livrée à l'Usure ; alors que déjà la facilité des autres placements
usurairesdont nous avons parlé précédemment l'oblige à subir
également la loi de l'Usure pour attirer les capitaux dontello a
besoin pour fonctionner Si bien qu'il ne circule plus une pièce
de cent sous, pour tellesorto do transactiort ou d'opération éco-
nomique que ce soit, sans que la quantité de biens qu'elle
représente no soit inférieure à celle des biens dont elle eût pu
procurer la production (et dès lors valoir l'échange) d'une frac-
tion de sa valeur é; île à ce qu'elle a payé en Usures. Comme
1

elle a cours légal, cela ne se voit pas comme s'il s'agissait d'un
billet sur lequel chaque endosseur eût prélevé un escompte,
mais cela se répartit sur la masse entière du numéraire et des
effets de crédit et s'enfle avec la rapidité de la circulation, que
l'on prend pour un signe de la prospérité publique, tandis
qu'elle n'est pour beaucoup qu'une conséquence du besoin do
faire l'Usure.

Ce sont là les conséquences économiques du système, ou,


pour parler lo langage de l'école socialiste, du capitalisme.
Voici maintenant ses conséquences sociales :
Une partie de la nation vivant de rentes ou de spéculations,
c'est-à-dire de Tune des formes de l'Usure, n'a pas besoin de
travailler pour vivre, puisque le travail d'autrui fournit à sa
consommation. Cette portion do la société va toujours en aug-
mentant, ou du moins son budget et par suite ses consomma-
tions, parce qu'elle reçoit de la société une plus grande part de
services qu'elle n'en rémunère ; elle paie sans doute ses con-
sommations individuelles, mais les services sociaux, qui
coûtent fort cher, sont rémunérés par elle dans une beaucoup
plus faible pro;\>rtion que par les classes laborieuses,qui paient
complètement impôt, la patente, les droits indirects. Il luiest
1

donc plus aisé d'épargner, et il suffit qu'elle replace son épargne


pour la grossir indéfiniment sans en prendre aucun souci. —
ÉCONOMIE SOCIALE 83

Quo tello maison do finance qui a, dit-on, cent millions de


revenus, en épargne annuellement cinquante placés à intérêts
composés, même faibles, et l'on voit tout de suite que la pompe,
aspirant le double de co qu'elle refoule, peut attirer dans ses
réservoirs presque touto l'eau disponible et épuiser le reste de
la nation.
Mais à mesure que l'épargne devient plus facile aux uns,
elledeviont plus difficile aux autres, puisqu'il faut qu'ils four-
nissent à cette épargne avant que de songer à la leur. L'épargne
des financiers d'une part, et d'autre part le labeur des produc-
teurs qui doivent fournir et à cette épargne et à la consommation
générale,croissent parallèlement. La société tend ainsi à sedô-
composeren deux classes, dont l'une, de plus en plus opulente,
se formeet vit aux dépens de l'autre, de plus en plus misérable.
l'Usure, après avoir diminué les forces de la production des
richesses, jette donc une grave perturbation dans les lois natu-
relles de leur distribution, et porte ainsi à Iv paix sociale un
préjudice plus grave encore qu'à la prospérité nationale.
Les effets du mal vont en croissant selon une progression
arithmétique s'il s'agit de l'épargne, c'est-à-dire de l'accrois-
sement de fortune dos rentiers, et selon une progression géo-
métrique s'il s'agit de l'épuisement des producteurs. Ceux-ci
n'ont dès lors qu'une préoccupation, afin de pouvoir prolonger
une lutte dont l'issue est fatale, c'est celle de diminuer les frais
de la production, entre autres le salaire de la main-d'oeuvre, en
lui demandant à leur tour un maximum de travail en échange
d'un minimum de rémunération. D'où il suit qu'au merveilleux
développement de l'outillage et au perfectionnement des pro-
cédés ne correspond nullement un accroissement proportionnel
du bien-être des ouvriers, des cultivateurs, des petites gens qui
ne peuvent faire l'Usure, mais aux dépens de qui elle se fait.
Tout est relatif, ou du moins devrait l'être, mais en est bien loin
si l'on compare outre eux les progrès réalisés dans les diverses
classes, et non pas si l'on se contente de les mesurer dans la
môme classe, comme on le fait communément. Il est donc certain
que le capital a bénéficié infiniment plus que le travail dans « le
siècle de l'Usure», et que l'état social actuel, étant d'uneinjus-
84 VERS UN ORDRE SOCIAL CHRÉTIEN

tice croissante, ne pourra tenir à la longue, mais est destiné à se


transformer sous une réforme du régime économique ou à être
détruit par une révolution sociale.

II. — Des remèdes contre l'Uouro.

En abordant cette seconde partie do la question que je me


suis proposé de résoudre, je ne m'en dissimule pas la difficulté,
mais je ne la crois pes supérieure à la gravité de la critique
par laquelle j'ai commencé. Car, si condamner une pratique
universelle est chose facile par le raisonnement, ce n'en est pas
moins une chose grave, puisque c'est s'ériger en juge de son
sièclo, et ce n'est excusable que si l'on fait apercevoir une autre
forme de rapports économiques vraiment plus avantageuse à la
prospérité générale en môme temps que plus conforme à la loi
morale, comme cela doit toujours se trouver en allant jusqu'au
fond des choses. Car le bon et l'utile ne sauraient pas plus avoir
divorcé de nos jours qu'au temps où Cicéron proclamait leur
union.
Si d'ailleurs j'étais hésitant, je reprendrais coeur à la besogne
en relisant cette lettre écrite par un industriel éminent au
président d'un congrès de jurisconsultes qui l'invitait à venir y
traiter de h législation du travail.
Dans les questions industrielles la législation est juive (dans le
mauvais sens du mot): elle favorise la spéculation, l'Usure, et opprime
l'honnête travailleur.
C'est très frappant pour moi que toute la législation (famille, impôt,
sociétés commerciales, etc.) est organisée contre le travail au profit du
jeu ou spéculation. Tout homme qui a les mains calleuses se ruine en
travaillant. Les seuls qui profitent sont ceux qui ont les mains blanches,
qui ne travaillent pas, qui font les échanges : ce sont les parasites. Lo
laboureur,l'artisan, l'industriel, sont sur la pente de la ruine,la spécu-
lation fait des razzias incomparables. Notre société IL Frères, si elle se
ruine, entraîne la ruine absolue de chacun de nous. A côté, une société
anonyme se fonde; elle prodigue les millions, arrive à un effondrement
scandaleux, et pendant que des milliers d'actionnaires sont ruinés, les
ÉCONOMIE SOCIALE 85
directeurs, gérants et administrateurs se retirent avec un fort boni.
La liberté île l'industrie, telle (pie l'entend notre législationlibérale,
c'est la libellé, des voleurs et cmpiisonucmenl des honnêtes gens
1

par leur mise à la misère. La désorganisation sociale où nous vivons


dans le monde du travail engendre des maux incalculables que
nos législateurs ne peuvent soupçonner. Autrefois le 1/tOdcs popula-
tions était dans une situation précaire, maintenant ce sont les 9/10
J'ai été bien frappé de ce que j'ai lu dans Sismoiul de Sismondi,
livre déjà vieux de près de soixante ans: « Le but de la société humaine
« doit être le progrès des hommes et non celui des choses. I.a centra-
it lisation perfectionne tout dans
les choses, il est vrai ; en revanche
o elle détruit tout dans les hommes.
L'indépendance des petits peuples
« a été absorbée parla centralisation politique ; les droits provinciaux,
« absorbés par la centralisation législative; les droits municipaux, par
« la centralisation administrative ; les droits desmétiero, parla grande
« industrie ; les droits du commerce, par les grands magasins; les
« droits des petits cultivateurs, par les grosses fermes. »

Empêcher l'Usure, c'est guérir le chancre de l'économie


sociale moderne.
Reportons-nous à la nature de ce chancre : le moraliste nous
dira que c'est la vente d'une certaine portion ou d'une portion
indéfinie de temps, au lieu d'être celle d'une chose ou d'un
travail, quoiqu'il ne soit pas au pouvoir de l'homme de vendre
le temps dont il n'est ni le créateur ni le propriétaire. L'écono-
miste sera moins abstrait: il dira simplement que c'est grever la
consommation productive d'une consommation improductive.
Le diagnostic du mal devant nous fournir, dans celte méthode
expérimentale l'indication du remède, il convient de le bien
méditer encore une fois.

La loi fondamentale de l'économie sociale est la consomma-


tion productive : les économistes classiques ont eu tort de
distinguer et de traiter successivement des phénomènes de la
production, de la circulation, de la distribution et de la con-
sommation des richesses, comme s'ils étaient indépendants :
leur série doit figurer une courbe fermée, dont toutes les
86 VERS UN ORDRE SOCIAL CHRÉTIEN

portions sont fonction l'une de l'autre, et qui possède dès lors


un centre où il faut se placer pour découvrir la loi génératrice.
Cette loi n'est autro que celle qui veut quo le grain de blé pour-
risse en terre pour se reproduire au décuple, que toute
production ne soit qu'une transformation, t par conséquent lo
<

produit de la consommation d'un objet ou do la consommation


d'une force, et que rien ne soit ainsi perdu. C'est la loi du
travail, de celui de la nature aussi bien que celui del'hum nité,
qui en dispose mais n'en peut changer la loi.
Il y a là deux ordres de phénomènes, suivant lesquels s'ac-
complit la loi : celui de la transformation, ou plutôt, comme on
disait jadis, de la transmutation des objets, dont je viens de
citer l'exemple le plus frappant, et celui de la commutation des
forces, depuis celle qui transforme la chaleur et la lumière en
mouvement, selon l'hypothèse scientifique, jusqu'à l'acte vul-
gaire de la nutrition nécessaire à l'animalité pour la rendre
capable de travail.
On conçoit donc très bien que la consommation improductive
soit une anomalie, une dérogation à la loi de nature, et qu'elle
doive engendrer des désordres dans le développement de la
civilisation matérielle, qui ne repose que sur l'excès de la repro-
duction. En effet, lorsqu'un peuple ou un particulier consomme
au fur et à mesure tout ce qu'il produit do ns, son étal de
bien-être reste stationnaire. Lorsqu'il produit moins qu'il n'a
consommé pour cela, il tombe dans la misère, et à l'inverse il
ne doit la prospérité qu'à la puissance supérieure de reproduc-
tion de sa consommation.
Les consommations les plus productives sont celles qui pro-
duisent les biens moraux : le prêtre, l'homme charitable, le
savant, consomment généralement peu en proportion de ce dont
ils favorisent la production sociale. Un prince par son bon gou-
vernement, un chef militaire ou un magistrat par la supério-
rité des services qui leur sont confiés, un ingénieur, un
professeur, un médecin, favorisent en général davantage encore
la production que ne le font les producteurs directs, cultiva-
teurs, industriels ou ouvriers.
Au contraire, de mauvaises moeurs, de mauvaises finances,
ÉCONOMIE SOCIALE 87

do mauvais services publics, la décadence intellectuelle ou


morale des professions libérales, pèsent sur la vitalité des
classes directement productrices en ne leur rendant pas l'équi-
valent des services quo les classes dirigeantes en reçoivent, et
abaissent par conséquent le niveau de la production et celui do
la prospérité publique. Une classe d'oisifs est une classe parasite,
et si l'oisiveté devient héréditaire dans certaines familles, ces
familles deviennent à charge à la nation.
Si donc, en passant la revue do chacun do ces chapitres de
l'histoire sociale, nous y saisissons la complicité de l'Usure, il
faudra y porter la réforme et la poursuivre de branche en
branche dans la vie nationale, en la rendant inutile dans toutes,
— co qui est
le meilleur moyen de la combattre. Il y a sans
doute là un cercle vicieux, car c'est l'usurier qui fait les misé-
rables, aussi bien que co sont ceux-ci qui suscitent l'usurier.
Mais pourtant il y eut un besogneux avant qu'il y eût un usu-
rier, et celui-ci ne naquit qu'à la sollicitation du premier. C'est
donc moins à des lois répressives qu'à des dispositions pré-
ventives que je demanderais la répression de Usure. — c'est-
1

à-dire, répétons-le encore une fois, de l'intérêt prélevé à raison


du prêt, et du courtage prélevé par le fait de la spéculation
inutile. —J'ai montré dans la première partie de ce mémoire la
connexité de ces Usures. Je vais maintenant chercher comment
on pourrait soustraire à chacune d'elles son domaine propre.

La rente d'État est le prix dont l'État paie, sans les rembour-
ser, les avances que lui ont faites tes particuliers pour subvenir
à des besoins extraordinaires : elles ont bien le caractère d'une
consommation improductive, puisque l'emploi qu'a reçu rem-
prunta été fait et son coût soldé depuis longtemps, etque le plus
souvent il n'en icsto rien que l'intérêt à payer.
Il y a deux manières de supprimer la rente d'Etat : l'une con-
siste à brûler le grand livre ; préconisée jadis par les socialistes,
elle ne trouve maintenant plus guère d'adeptes, mémo parmi
88 VERS UN ORDRE SOCIAL CHRÉTIEN

eux, non seulement parce qu'elle serait un vol, mais parce


qu'elle aurait sur l'économie générale des répercussions désas-
treuses.
L'autro manière consiste à l'amortir et suppose deux condi-
tions : l'une qu'il soit possible de diminuer le budret des dé-
penses ordinaires, l'autro qu'il soit possible de trouver dans lo
budget des recettes le fonds d'amortissement.
Or aucune de ces deux conditions n'est impossible à réaliser
en Franco, où elles l'ont déjà été souvent, entre autres sous
la Restauration, et d'où l'on peut encore les observer non pas
sur nous-mêmes, hélas ! mais dans l'administration d'un grand
pays, — les États-Unis d Amérique. Les moyens pour cela sont,
au budget des dépenses, la diminutionde l'appareil administra-
tif et celui de l'appareil militaire; au budget des recettes, l'élé-
vation des impôts de consommation prélevés principalement
sur lo luxe ou les provenances étrangères.
Ladiminution de l'appareil administratif est facile à atteindre
par la décentralisation et le régime représentatif,qui favorisent
la gratuité de nombre de fonctions publiques. La diminution
de l'appareil militaire est à chercher dans la voie du désarme-
ment général par le rétablissementdu respect du droit des gens,
sous la sauvegarde dun Tribunal international. On ne traite
plus aussi habituellement maintenant ces idées de chimères;
elles font leur chemin, et comme la poursuite du chemin
inverse conduirait à la banqueroute, l'Europe prendra bientôt,
de gré ou de force, celui que nous indiquons là.
On ne tombe pas aussi facilement d'accord sur l'avantage
économique qu'il y a à frapper d'impôts somptuaires le luxe
et en général toutes les consommations improductives, parce
qu'on ne sait pas discerner où le luxe commence, cela par suite
de la fausse notion de l'égalité des conditions. Que si, au con-
traire, on considère l'inégalité naturelle et effective des fonc-
tions sociales, on acquerra aisément, suivant les temps et les
pays, le discernement entre ce qui convient à l'exercice de
chacune d'elles et ce qui y est superflu; — d'ailleurs le plus
grand luxe, c'est-à-dire la plus grande somme de consommations
non reproductives, se rencontre aujourd'hui chez des gens
ÉCONOMIE SOCIALE 89
dépourvus de toute fonction sociale. L'impôt somptuairo est
donc là tout indiqué, moins encore pour ce qu'il rapportera
que pour co qu'il fera épargner sur le fonds social. Enfin,
parmi les objets de consommation do provenance étrangère,
il faut sans doute discerner ceux dont la consommation est
productive de biens nouveaux do ceux dont la disparition
stimulerait au contrairo la production nationale. Au résumé,
une dette de quarante milliards, c'est-à-dire de dix ans de
revenus mangés à l'avance, n'est pas impossible à amortir
par ces moyens-là. Qu'on veuille bien remarquer que la pro-
gression arithmétique des sommes d'amortissement produirait
une progression géométrique dans leur puissance, parce que la
masse des capitaux libérés ferait baisser le taux général des
intérêts, et que la rente à son tour baisserait d'autant.

Le placement en biens-fonds affermés, ou en hypothèques


légales sur des biens-fonds, ce qui revient à peu près au mémo,
sans être beaucoup plus ancien que la rente d'État, comme je
l'ai dit, n'est pas aussi facile à supprimer, parce que lagôné-
ralisalion du fermage et celle de l'endetter3nt des petits pro-
priétaires sont la conséquence d'un état sr J créé par la légis-
1

lation qui a morcelé les héritages à l'infini, détruisant les


exploitations agricoles organisées en domaines stables, pour
les démembrer en « marchés de terres » et briser ceux-ci
eux-mêmes en parcelles dont la culture revient forcément à
l'exploitant de l'atelier agricole, domaine ou ferme, le plus
voisin. A ce genre de petit fermage, il n'y a rien à substituer
immédiatement ; mais il faut pourtant travailler à la reconsti-
tution des domaines primitifs, en même temps qu'à la conser-
vation de ceux qui existent encore, par le remaniement de la
législation successorale, et par la constitution de domaines
familiaux, ou au moins indivisibles et non hypothécables, enfin
par la conglomération légale.
Quant aux exploitations agricoles rationnelles, c'est-à-dire
90 VERS UN ORDRE SOCIAL CHRÉTIEN

pourvues d'un capital normal en bâtiments et mobilier, qui


peuvent par conséquent être exploitées par les propriétaires,
il faut que la loi fasse à ceux-ci une situation privilégiée lors-
qu'ils exploitent eux-mêmes, à l'inverse de leur créer un
privilège lorsqu'ils n'exploitent pas, comme elle le fait au-
jourd'hui. Sous l'ancien régime, dans les pays d impôt person-
nel, le propriétaire noble, c'est-à-dire tenu à certaines charges
sociales, était par contre exempt de l'impôt foncier lorsqu'il
exploitait lui-môme.
C'était là, en même temps qu'une juste compensation à l'im-
possibilité où il était mis d'exercer les professions commer-
ciales plus lucratives, une prime au travail, à la résidence, à
l'exercice en un mot de la fonction sociale. Aujourd'hui, le pri-
vilège à rebours qui donne au propriétaire non résident, non
exploitant, une première hypothèque légale non seulement sur
les produits du travail de l'exploitant, mais sur ses instruments
de travail, est une prime à l'absentéisme et à l'oisiveté; do
même que le refus d'une indemnité légale au fermier pour
plus-value de la terre pendant son bail est la négation du droit
du travail et de la loi même du progrès agricole, pour constituer
une Usure nouvelle, soit au profit du propriétaire, si le fermier
est consciencieux, soit aux dépens de la terre, c'est-à-dire du
fonds social, si celui-ci ne l'est pas. C'est une législation abso-
lument antisociale. Aussi quels fruits a-t-elle produits? La
mobilité excessive dans l'exploitation pendant la période pro-
gressive de l'agriculture, et son abandon pendant cette période
régressive. Dans les régions de grande culture, et surtout de
culture intensive, on ne trouve plus de fermiers, c'est-à-dire
plus d'hommes qui veuillent hypothéquer un capital considé-
rable au profit d'autrui pour lui en servir la rente, en ne gardant
pour eux que les bénéfices aléatoires et souvent les pertes de
l'exploitation. En cela la nature des choses porte d'elle-même
remède, mais un remède qui naît de l'excès du mal, à cet étal
économique contre nature qui consiste à faire porter des rentes
à la terre plutôt que des hommes et des fruits.
Mais il faut constater que dans bien des cas l'exploitation
directe ou en régie, à laquelle la législation doit contribuer,
ÉCONOMIE SOCIALE 91

dans le sens d'y ramener les propriétaires, rencontrera de


grandes difficultés dans les conditions sociales tant qu'elle ne
les aura pas modifiées, ce qui ne se fera pas en un jour. Le
remède à ces difficultés est dans l'association, comme nous la
voyons pratiquée dans des pays voisins, soit entre grands pro-
priétaires pour assurer dans leurs familles la onservalion des

domaines héréditaires, soit entre petits propriétaires pour s'en


faciliter l'exploitation par des institutions de crédit ou d'assu-
rance mutuelle.
L'association fait partie de la loi du progrès agricole, parce
que l'appropriation de la terre a un caractère comme un but
social, et qu'elle est ainsi dans la nature des choses, à la con-
naissance de laquelle il faut toujours revenir, pour mettre en
oeuvre les forces de !a nature.
On le voit, la question agraire ressortit comme tous les
problèmes du travail à une double question d'organisation et
de législation sociales; c'est dire qu'il est dans la main de
l'homme de la résoudre au mieux.
Si la solution que nous en présentons n'est pas radicale,
c'est qu'elle est conforme à l'ordre de la nature qui « ne fait
pas de saults ». Mais la loi naturelle d'agglomération, qui a
malheureusement fait absorber les« manses » parles fiefsdoma-
niaux, agirait de la même manière et plus heureusement
aujourd'hui pour résorber les débris domaniaux émiettés et
pour rendre la terre au paysan, en ne donnant pas à ce mot
un sens démocratique mais celui qu'il a réellement de culti-
vateur.

La suppression de la rente d'État et la résorption de la rente


hypothéquée sur la propriété foncière rurale auraient pour
conséquence de faire refluer vers l'industrie une quantité de
capitaux et de faire baisser d'autant la rente industrielle, le
taux de l'intérêt décroissant avec l'abondance des capitaux,
comme il se voit en Angleterre par exemple, et par opposition
en Turquie. Rappelons-nous qu'on a appelé ici rente indus-
92 VERS UN ORDRE SOCIAL CHRÉTIEN

trielle non pas le simple dividende des bénéfices nets d'une


entreprise industrielle, mais la part qui se prélève tout d'abord
sur le bénéfice brut au titre de frais généraux pour assurer
l'intérêt des capitaux engagés, soit que ce prélèvement se fasse
sous titre d'obligations, ou d'actions privilégiées, ou de
garanties d'intérêts, ou sans titre spécial aucun, mais simple-
ment en fait. Dans les entreprises industrielles où cette dispo-
sition n'existe pas, le taux normal des placements n'est pas de
5 0/0, mais de 10 0/0, ce qui prouve bien notre dire.
Pour faire disparaître le restant de cette Usure après qu'elle
aurait déjà diminué de moitié, comme il vient d'être dit, il
faudrait réformer la constitution légale des sociétés indus-
trielles, afin que leur responsabilité pécuniaire étant, comme
de droit naturel, illimitée, elles ne présentassent plus des pla-
cements « de père de famille », mais des opérations strictement
coopératives, dans le sens plein du mot Alors la production en
grand, les grandes entreprises resteraient le lot des grands
capitalistes, — à leurs risques et périls, — ce qui n'est guère
maintenant où ils en absorbent la gestion sans en courir les
risques, — et les petites seraient constituées par la petite
épargne, qui y serait aussi compétente qu'intéressée, parce que
toutes les associations résulteraient du voisinage ou de la simi-
litude de métier.
Par là les coopérateurs manuels, aujourd'hui salariés, de ces
associations, auraient grande facilité à en devenir les membres,
et on verrait peu à peu le prolétariat faire place à la copropriété
des instruments de travail, à la véritable forme pratique de
leur socialisation, suivant une expression du vocabulaire socia-
liste plus juste en l'idée qu'elle éveille qu'en la forme à la
fois violente et naïve sous laquelle ceux qui l'emploient la pour-
suivent. — L'antagonisme du travail et du capital irait par là
s'alténuant, à mesure que leur séparation irait diminuant. Il en
est de cette séparation comme de celle de l'Église et de l'État,
de la politique et de la religion, de tout ce que la nature a rendu
distinct, mais non séparé. — Les divers éléments de la vie so-
ciale, tout comme les divers éléments du corps humain, ne fonc-
tionneraient pas aux dépens mais au service les uns des autres.
ÉCONOMIE SOCIALE 93

Ainsi, pour nous résumer, l'Usure sera bannie autant que


possible de la production industrielle quand la législation sur
les sociétés anonymes aura été rapportée, et que la solidarité
de tous les éléments de la production dans une organisation
corporative comprenant patrons, directeurs et ouvriers, viendra
rétablir l'harmonie en même temps que la justice sociale dans
le monde du travail industriel.
Ce sera la corporation, organe social concret, et non pas la
société, conception abstraite à moins qu'on ne la concentre
dans l'État, qui sera en possession des instruments de travail,
et ses frais généraux ne comprendront plus que ceux de la
direction, alors que le capital d'établissement ~.ura été amorti
et que celui d'exploitation sera fourni à titre gratuit, et non
plus usuraire, par la clientèle elle-même de l'établissement,
qui y trouvera un avantage dans le meille r marché des
produits,

L'association de personnes et non de capitaux est donc dans


l'avenir qui doit voir l'Usure bannie de l'agriculture et de
l'industrie par une législation fondamentalement opposée à
l'individualisme et au capitalisme dans l'une comme dans
l'autre, sans avoir pour cela rien de socialiste Mais il faut
s'attendre à ce que l'Usure cherchera encore un refuge dans le
prêt de consommation, et surtout dans la spéculation.
Pour ce qui est du premier de ces domaines, elle y ren-
contrera dans une société bien organisée deux obstacles, la
mutualité et la charité.
En effet, la masse des hommes ayant été ramenée, comme il
vient d'être indiqué, à l'accomplissement de la loi générale du
travail dans des conditions où ce travail ne sera pas frustré de
sa rémunération légitime par l'Usure, et à la pratique de l'asso-
ciation qui est la condition naturelle du travail, leurs besoins
seront non seulement satisfaits normalement, mais encore
localisés et spécialisés par le fait de l'organisation sociale : il y
aura toujours des pauvres, parce qu'il y aura toujours des
94 VERS UN ORDRE SOCIAL CHRÉTIEN

moments où dans la plupart des existences laborieuses les


besoins excéderont les ressources procurées par le travail du
jour. Mais si dans l'ensemble et pour la masse ce travail a été
rémunérateur, c'est-à-dire si, pour reprendre les termes du
théorème initial, la production à laquelle il a contribué a été
supérieure à la consommation qu'il a coûtée, une partie de
l'excédent aura dû être mise en réserve par l'association pour
parer aux éventualités dans un sain esprit de mutualité.
Quant au déchet de ces associations, c'est-à-dire quant aux
incapables, aux indignes, qu'elles n'auront pas pu admettre
ou conserver dans leur sein, ils n'en sont pas moins membres
de la société humaine, et assignés comme tels à un recours à la
charité publique ou privée, qui ne saurait jamais être bannie
de ce monde dont elle est l'honneur et le lien moral.

Reste comme dernière forme de l'Usure à extirper la spécu-


lation usuraire comme je l'ai définie. Sans doute, elle trou-
verait son terrain d'action très restreint par l'organisation cor-
porative de l'industrie, du commerce et de toutes les profes-
sions lucratives qui ont besoin pour s'exercer de disposer de
matières premières ou de capitaux libres. Mais là il faut que la
vigilance des pouvoirs publics sévisse par l'application rigou-
reuse des lois existantes, au lieu de la complicité qu'ils
montrent trop souvent aujourd'hui. Rien n'est facile, au dire
des experts en matière commerciale, comme de distinguer un
marché fictif d'un marché réel, fût-il à terme. Ce qui favorise
les accaparements que ces marchés ont souvent pour but, c'est
l'état d'individualisme de la production ; ils n'auraient pas lieu
d'être à l'égard de sociétés de production, qui pourraient
répondre par l'offre à la demande dans telles proportions qu'ello
se présentât. — Et puisque nous avons parlé des marchés à
terme, disons que beaucoup de ceux qui sont aujourd'hui non
seulement tolérés, mais reconnus par la loi, pourraient être
ÉCONOMIE SOCIALE 95
assujettis à un impôt spécial, et ne tarderaient pas alors à dis-
paraître des pratiques du commerce.
On objectera que les capitaux, gênés sur tous les terrains
dans leur soi-disant productivité propre, c'est-à-dire dans leur
emploi usuraire, émigreraient du pays pour aller enrichir (ou
plutôt ruiner) l'étranger où ils seraient admis en libre pratique.
Ceci demande en effet à être envisagé à un point de vue auquel
je vais me placer dans les quelques considérations par les-
quelles je me propose de terminer ce mémoire sur l'Usure.

III. — Considérations générales.

Dans la première partie de ce mémoire j'ai essayé d'établir la


thèse suivante :
Bien que le capital ne soit pas doué d'une productivité propre^
les moeurs et les lois actuelles permettent à son possesseur d'en
tirer à ce titre spécial un profit normal, en vendant cette produc-
tivité fictive sans pour cela aliéner le capital lui-même, et de se
créer ainsi des profits sans risques et des rentes sans travail.
La généralisation de celte pratique, jadis qualifiée d'Usure, a
pour effet d'entamer d'autant les forces vouées à la production,
de diminuer en conséquence la somme des produits et de faussa'
leur répartition, puisqu'une partie de ces produits est détournée
de profiter à leurs auteurs.
Ou, pour se servir des termes mêmes du mémoire, l'Usure
(terme figuré) prélevée en vertu de la productivité du capital
détermine une usure [au propre) correspondante dans le méca-
nisme de la vie sociale, et un trouble croissant dans l'organisme
social.
Parla 11° partie du mémoire, j'ai essayé de montrer comment
on pourrait enrayer le système capitaliste sur les divers
terrains de l'ordre économique où il produit les effets susdits ;
c'est-à-dire dans les prêts industriels, dans les prêts à l'État,
dans les prêts fonciers, comme aussi dans son influence sur
les locations et les fermages.
96 VERS UN ORDRE SOCIAL CHRÉTIEN

Arrivé au terme de mes conclusions, je me rends très bien


compte de n'être pas parvenu à mon but : d'abord à rendre
sensible le phénomène qui vicie tout notre système économique;
ensuite à montrer les moyens de l'empêcher de se produire.
Mes définitions auront paru étranges, mes conclusions aven-
turées, eï toutes les objections qu'elles n'auront pas manqué
d'éveiller seront restées debout, parce que, de peur de rompre
l'enchaînement des idées, je ne me suis pas arrêté à les prévenir
ou à les réfuter.
Enfin, il est certain qu'à un régime économique — le capi-
talisme — auquel on prétend retirer son principal ressort, il
faut en substituer un autre que je n'ai fait qu'indiquer, et qui
me reste à exposer plus clairement. Car la vie économique, pas
plus que les autres formes de la vie sociale, ne retourne pas en
arrière. Il ne s'agit donc pas de revenir par l'extinction de
l'Usure aux conditions où l'on travaillait avant qu'elle se.
fût développée, mais de pressentir les conditions nouvelles où
pourrait s'exercer le travail, après que ce facteur négatif en
aurait été éliminé. Afin que tous les autres, qui proviennent
du développement du machinisme et des conquêtes de la civi-
lisation sur le globe, en atteignent plus complètement leur
plein épanouissement.
Je vais l'essayer. Et cette fois ce sera la fin.

D'abord, en jetant un coup d'oeil sur la vie économique


actuelle, j'ai montré sous combien de formes l'Usure s'y pro-
duisait, mais je n'ai pas dit dans quelle proportion.
Voici ce que je trouve à ce sujet dans une circulaire finan-
cière du 20 août, rédigée dans une maison de banque très
honorable, la maison Blondel et Garnier, à la saine direction de
laquelle je m'empresse de rendre témoignage :
« 11 faut convenir aussi que toutes les économies convergent
à l'heure actuelle vers les valeurs mobilières, ce qui leur
donne un vigoureux soutien. On n'achète plus de terre; l'in-
ÉCONOMIE SOCIALE 97

dustrie effraie les plus hardis ; c'est encore la Bourse qui offre
les placements les plus commodes et les plus lucratifs. Une
brochure fort intéressante de M. Emile Cosson, avocat à la
cour de Paris, que nous nous honorons de compter dans notre
clientèle, relative à l'agiotage cl aux syndicats financiers, nous
apprend que les valeurs françaises et étrangères possédées par
les capitalistes français peuvent être évaluées à,80 milliards
rapportant environ 4 milliards. Il ajoute que notre cote offi-
cielle comprend 767 titres au comptant et à terme, et fait
remarquer le chemin parcouru depuis 1816, où les opérations
de bourse ne portaient que sur 3 ou 4 valeurs et où le capital de
ces valeurs n'excédait pas 2 milliards; aujourd'hui la fortune
mobilière des particuliers est devenue aussi grande que la
fortune immobilière. »
Ainsi, si je comprends bien la première phrase, elle signifie
que les valeurs mobilières ne sont plus des fonds d établisse-
ments agricoles ni industriels, mais des fonds de roulement";
dans la seconde, je vois qu'ils rapportent quatre milliards —
autant que l'impôt annuel — sous forme de prêts aux établisse-
ments agricoles et industriels ; dans la troisième, que la valeur
de ces prêts s'élève au même chiffre que celle des capitaux
d'établissement.
Autrement dit, quo la moitié de la fortune publique consiste
en Usures.
Or de quel oeil ces producteurs qui fournissent la moitié con-
solidéedu capital social, la somme complète du travail social,
la somme totale de la production et finalement la totalité des
besoins do la consommation, peuvent-ils bien considérer ces
« capitalistes » qui n'ont que la peine de détacher le coupon ?
De l'oeil dont on considère les gens dont on a besoin, comme
ceux-ci le croient ? —- N'est-ce pas plutôt de l'oeil dont on con-
sidère les choses dont on a besoin, lorsqu'elles sont aux mains
d'autiui? Voilà comment l'Usure pose le problème social.
Après avoir mesuré l'étendue du phénomène, si l'on veut en
mesurer l'intensité, en voici un exemple journalier : vous
commandez une paire de bottes chez un ouvrier cordonnier;
n'ayant pas d'approvisionnement de cuir ni do capital, il faut
OHDRli SOCIAL CtlUÉTIEN. 7
98 VERS UN ORDRE SOCIAL CHRÉTIEN

qu'il emprunte 20 francs à un usurier pour se procurer le


nécessaire ; celui-ci lui marque 30 francs (c'est le moins dans
uneaffaire de ce genre) ; l'ouvrier estime à 10 francs sa façon et
les bottes lui reviennent ainsi à 40 francs, mais c'est au-dessus
du prix courant ; alors il partage entre vous et lui le coût de
l'usure, ne garde pour sa peine que 5 francs et vous livre pour
35 francs ce qui en vaut 30. Vous n'êtes pas plus satisfait que
lui, mais il y a un terlius gaudens, qui, après trois petites
opérations de ce genre, se sera procuré, lui, sa paire de bottes
sans diminuer son pécule et sans manier l'alêne.
Tandis que si l'ouvrier eût possédé le fonds, ou bien que
vous lui eussiez avancé de quoi se le procurer en même temps
que vous lui faisiez la commande, il y eût trouvé son compte
et vous aussi. Comme aussi la société, pour qui les 10 francs
empochés par l'usurier représentent une consommation im-
productive.
C'est pourtant comme ceci que le capitalisme a commencé,
tout simplement, tout bonnement, pour arriver par dis voies
de plus en plus complexes, dans lesquelles il faudrait une
vraie science pour le suivre, au développement formidable qui
vient d'être indiqué plus haut ; nous avons vu que la moitié du
capital français travaille pour qui l'emploie, l'autre moitié pour
qui le prête, sans parler du travail de l'argent sur lui-même,
du jeu de bourse, également sus-mentionné, par lequel se pro-
duit ce qu'on appelle en mécanique un frottement au détriment
du travail utile, et en économie une usure au détriment de la
production.
Voilà cette fois, j'espère, l'Usure bien prise sur le vif, et sa
caractérisation bien claire.

Comme il est dans la nature du capital employé à faire l'Usure


de se grossir toujours, puisqu'il se reproduit sans se consom-
mer, il est dans sa destinée de se substituer progressivement
au capital qui ne se reproduit quo par la consommation et qui
ÉCONOMIE SOCIALE 99
encourt ainsi tous les risques, tandis que l'autre ne s'expose
qu'à bon escient, c'est-à-dire quand il possède un gage ou
« une couverture ». Le système tend donc à rendre de plus en
plus aigu le contraste entre capitalistes et travailleurs, de
plus en plus riches ceux-ci et de plus en plus pauvres ceux-là,
et à accentuer ainsi par ses deux éléments extrêmes la forme
d'un état social où le précepte « que celui qui ne veut pas
travailler ne doit pas manger » devienne une contre-vérité.
Or, comme la vérité et la justice ne se laissent pas impunément
tourner en dérision durant toute l'existence d'un peuple, je
suis bien obligé de redire dans ce résumé ce que j'ai dit dès
l'exposé de la question, à savoir que le système ne peut
aboutir qu'à une révolution sociale.
L'école classique, qui fournit sinon les prêtres de la religion
du veau d'or, du moins ses docteurs, a beau chercher à accu-
ser tantôt la bureaucratie, tantôt le christianisme, d'avoir en-
gendré le socialisme : elle seule a engendré et devait engendrer
la réaction qui l'emportera elie-môme, au prix de Dieu sait
quelles violences, mais sans y pouvoir substituer rien qui
vaille mieux ni même qui en diffère en principe. Car mettre
tout le capital aux mains de l'Etat comme le veut le socialisme,
ce n'est pas du tout réaliser l'union du travail et du capital.
C'est môme y tourner le dos. Le travailleur a encore aujour-
d'hui uiiochance de conserver ou môme d'acquérir une partie
du cr.pital social, — de plus en plus minime il est vrai. — Mais,
sous le régime socialiste, plus la moindre chance de cette
espèce : l'Etat est le capitaliste universel et absolu ; le travail-
leur est purement et simplement un esclave. Ainsi, si l'on
considère que le régime de l'Usure conduisait les hommes len-
tement à l'esclavage, il faut bien reconnaître que le socialisme
les y précipite d'un coup. — Singulier remède !

La véritable solution, nous l'avons indiquée déjà, et il faut


y revenir ici, consiste à remettre et à maintenir l'outil aux
mains, c'est-à-dire en la possession de l'ouvrier. Ce n'est pas
« la mine au mineur » : d'abord parce que la mine n'est pas
un outil, ensuite parce que le mineur n'est pas tout le corps
exploitant, mais c'est la corporation industrielle ou agricole
100 VERS UN ORDRE SOCIAL CHRÉTIEN

en possession de l'outillage professionnel et exploitant à son


compte les forces naturelles.
C est la coopération, sans doute, par la division du travail
combinée avec l'unité de direction, mais la coopération orga-
nisée conformément à la nature de l'homme, c'est-à-dire à
l'ordre hiérarchique sans lequell'humaniténeseraitqu'untrou-
peau ; conformément aussi à la nature des choses, c'est-à-dire
à leur emploi en vue d'une consommation productive. C'est la
coopération organisée par des procédés infiniment variés et
pouvant être très complexes ; c'est la coopération sociale, en
unmot.au lieu de cette absurde conception soi-disant démo-
cratique, d'après laquelle tous les individus, étant égaux en
droit, n'ont d'autre loi que celle du nombre et d'autre hiérar-
chie que celles qu'il crée.
Non, si l'on conçoit bien l'Etat exploitant, quoique ce ne soit
pas sa fonction propre, il n'est pas plus malaisé de concevoir
dans l'Etat une foule de petits Etats autonomes reliés entre eux
par des organismes de coordination, exploitant chacun pour
son compte une branche d'industrie dans un atelier local, sous
la protection de l'État proprement dit, et dans des conditions
garantissant le bien commun. — Dans un tel régime corpora-
tif, il n'y aurait ni Usure ni esclavage, comme lorsque le ca-
pital est séparé du travail par sa constitution individualiste ou
socialiste, c'est-à-dire par son individualisation pure et simple
ou par sa socialisation complète et absolue.

Il y a dans l'emploi de ces mots individualisme et socialisme,


individualisation et socialisation, place à des malentendus
énormes, parce que l'on prend communément leurs radicaux,
les mots d'individu et de société, dans un sens abstrait pour
traiter d'organisationsconcrètes. Il n'y a pas d'individu qui, au
concret, puisse être considéré comme indépendant d'une so-
ciété ; ainsi, en certain sens, il n'y a pas d'individus, il n'y a
que des membres de la société. Et, d'autre part, le mot do
ÉCONOMIE SOCIALE 101

société ne signifie pourtant pas un être même collectif, mais


un état social d'êtres individuels, c'est-à-dire des hommes en
société.
Or il convient essentiellement que des hommes en société'
aient certains droits en propre, comme chacun d'eux a des
besoins et des devoirs reconnus, et aussi certains droits en
commun et résultant de l'organisation de la communauté,
comme ils ont des besoins et des devoirs communs. Il y a des
consommations sociales comme des consommations parti-
culières, des productions sociales et des productions indivi-
duelles. Et il est bien naturel que les instruments d'une pro-
duction soient eux-mêmes possédés à l'état social.
Comment passer de l'état de possession individuelle de cer-
tains capitaux — et non pas de tous — à la forme sociale? Je
crois l'avoir montré : non pas en dépossédant leurs posses-
seurs, mais en les faisant entrer dans la société qui a besoin de
leurs capitaux, et de l'organisation de laquelle ils ont besoin
poulies faire valoir.
Que l'on ferme aux capitaux d'autres moyens de s'exploiter
qu'en société, et l'on est sûr de les voir bientôt socialisés,
parce qu'autrement ils ne fourniraient pas à la consommation
de leurs possesseurs, ou bien se consommeraient sans se re-
produire.

Ici apparaît l'objection de l'internationalisme des capitaux,


c'est-à-diro de l'impossibilitéde modifier la législation écono-
inique à la fois dans tous les pays producteurs, afin d'empêcher
;
les capitaux d'émigrer du pays où l'on apporterait, pour la pre-
mière fois, des restrictions à leur liberté d'emploi.
Voici la réponse : sans doute, les capitaux employés à l'Usure,
devenant disponibles par sa répression, devraient aller cher-
cher fortune ailleurs, s'ils ne se rabattaient pas sur la mise en
oeuvre utile à la production. Mais cette production prendrait
d'autant plus d'essor quelle ne serait plustributairede l'Usure,
elle pouvoir de consommation des foules, augmentant parla
102 VERS UN ORDRE SOCIAL CHRÉTIEN

même raison, développerait d'autant le marché national et y


attirerait finalement le capital, loin qu'il en fût détourné. On
fait l'Usure sur les populations pauvres, mais on travaille vo-
lontiers loyalement pour celles qui sont riches.
Maintenant il faut néanmoins se placer au point de vue inter-
national beaucoup plus que ne le fait en ce moment le parti
conservateur, et voici ce qu'on aperçoit en se plaçant à ce
point de vue :
Il y a en ce moment trois courants internationaux, que l'opi-
nion désigne par les noms d'internationale jaune (ou judaïque),
d'internationale rouge (ou révolutionnaire) et d'internationale
noire (ou chrétienne) ; le premier se forme chez les capita-
listes, le second dans la classe ouvrière, le troisième n'appartient
pas spécialement à une classe, mais tend à la réconciliation
des classes divisées par les deux autres courants, en tenant
entre leurs prétentions la juste mesure dictée par une saine
doctrine sociale.
Les courants ont beau être tellement distincts qu'ils se com-
battent comme les eaux do certains fleuves même en se mêlant,
ils n'en concourent pas moins à donner une poussée grandis-
sante contre les barrières élevées aux frontières des nations.
L'ancien régime, extrême et absolu en toutes choses, tendait
à les rendre infranchissables. Mais la merveilleuse facilité des
communications et les moeurs cosmopolitesqu'elles engendrent
(dont le succès des Expositions universelles n'est pas un des
moindres traits), tout cet ensemble ouvre de grandes probabi-
lités au triomphe futur do l'une des trois internationales dési-
gnées tout à l'heure.
Si c'est celle dont la spéculation est l'âme aussi bien que le
ressort, on verra le monde revenir à l'état social du temps de
l'Empire romain, qui connut lui aussi les siècles de l'Usure;
l'esclavage aura pris la forme du prolétariat, la ploutocratie
tiendra la place de l'aristocratie, et tout idéal aura disparu
avec le culte de la patrie et celui du foyer. Ces deux amours,
innés au coeur de l'homme, seront remplacés par celui de l'or.
Si c'est l'internationale rouge qui réussit à produire une
révolution sociale, ce ne sera plus même vers l'Empire romain,
ÉCONOMIE SOCIALE 103
mais vers la barbarie que rétrogradera la société, car toutes
les conceptions sociales soi-disant scientifiques, c'est-à-dire
purement matérialistes, de l'école qui s'intitule démocratique
socialiste et révolutionnaire, sont d'une rudesse et d'une gros-
sièreté sans nom. Le culte du ventre, comme s'intitule elle
même la religion nouvelle, n'est pas plus digne de l'humanité
que celui de l'or, et n'en diffère guère en principe d'ailleurs.
Libéralisme et socialisme ne sont, comme on l'a dit souvent,
que deux frères ennemis. Mais si les passions soulevées par
leur lutte fratricide se font déplus en plus jour, et si leurs
manifestations acquièrent non seulement une fréquence, mais
un développement inquiétant pour l'ordre social, il s'est pro-
duit néanmoins dans le cours de ce siècle, comme dans toute
la série qui date de l'ère chrétienne, un adoucissement pro-
gressif et continu des moeurs, que des explosions de violence
ont pu troubler plutôt qu'arrêter, et dans lequel l'observateur
impartial ne peut manquer de reconnaître encore l'influence
souveraine, quoique parfois latente et en quelque sorte incons-
ciente, du christianisme.
Cet adoucissement des moeurs, cette piété pour l'humanité,
fournissent à l'action socialedenos trois internationales comme
un air ambiant, où la jaune et la rouge se sentent mal à l'aise,
l'une dans son égoïsme, l'autre dans sa rudesse, tandis que
l'internationale noire s'y trouve dans son élément. On en voit
le témoignage dans ses développements: refoulée par tous les
gouvernements, monarchiques ou républicains, conservateurs
ou progressistes, elle ne se produit pas moins d'année en
année dans des manifestations toujours plus complètes. Après
les magnifiques congrès catholiques d'Autriche, d'Espagne et
de Suisse, pour ne parler que de ceux de cette année, la France
vient de voir sous une autre forme, celle des assemblées pro-
vinciales et de l'assemblée générale de leurs délégués, se repro-
duire un mouvement d'idées fécond dans le même sens. Or
le mot de siècle de l'Usure y a été attaché aux pratiques de la
civilisation moderne, et elle ne secouera plus ce trait de
ses flancs t
D'autre part, l'état-major de l'internationale dorée, la haute
101 VERS UN ORDRE SOCIAL CHRÉTIEN

banque juive est attaquéo par une littérature ardente, impla-


cable, que l'on croyait d'abord ne pouvoir atteindre les sphères
où se complaisent les parvenus de l'opulence, mais qui pour-
tant y a trouvé de l'écho et a provoqué les symptômes d'un
certain antisémitisme dans toutes les classes de la société.
Je constate le fait sans lo louer, et surtout sans lui attacher
plus d'importance qu'il n'en a : de tout temps les fils de famille
ruinés ont maudit les usuriers. Mais j'y voudrais voir un com-
mencement de réaction, non contre les spéculateurs qui restent
dans les limites licites de leur industrie, mais contrôla spécu-
lation elle-même lorsqu'elle est usuraire, et, pour tout dire,
contre le principe même de l'Usure, sous telle forme qu'elle se
déguise.
Je crois en avoir désigné ici les principales et montré les
principaux effets, quitte à paraître excessif, insensé même
dans un milieu social où tout le monde en vit sans s'apercevoir
qu'on en meurt. Il est si commode de vivre sur l'épargne des
pères ou sur la sienne, en faisant travailler son argent plutôt
que soi-même, et de croireque cela durera toujours l Mais j'ai
voulu montrer que cette quiétude, respectable chezl'individu
qui n'en peut mais, n'avait pour elle, au point de vue social,
ni les calculs de l'économie ni les garanties de la paix sociale.
Et comme la question est la même et à peu près aussi mûre
dans tous les Etats d'Europe, ou du moins dans tous ceux quo
je connais, je ne doute pas, même en restant au point de vue
international, que les remèdes législatifs que j'ai indiqués, et
d'autres encore, n'entrent bientôt dans les préoccupations de
l'opinion, ne deviennent ensuite l'objet de conférences, de
congrès internationaux, comme ceux que nous voyons se tenir
en ce moment sur d'autres questions sociales, et que les lois
contre l'Usure ne finissent par redevenir le code commun des
peuples de la CHRÉTIENTÉ.
V

DE L'ESPRIT D'UNE LÉGISLATION CHRETIENNE


DU TRAVAIL (1)

Peut-il y avoir une législation chrétienne du travail ?


Oui, sans doute, s'il y a une justice sociale chrétienne, un
droit social chrétien, que celte législation ait pour objet de
définir et de protéger dans le contrat de travail.
Non, si l'on ne voit avec l'École classique dans l'expression
de Justice sociale qu'un « néologisme qui cache le vague de la
pensée sous l'impropriété des termes » ; — « qu'un mot qui
n'a point de sens ». — Non si l'on prend pour point de départ
de l'étude de cette législation la conviction « qu'il n'y a pas de
justice sociale ou particulière, et que si l'on parle quelquefois
de justice légale, c'est une manière déqualifierl'injustice».
En restreignant ainsi l'idée de justice à celle de la justice
commutative, on dit alors fort logiquement que la société ne
doit rien aux pauvres, « une obligation de charité ne pouvant
jamais devenir une obligation de justice », et l'on donne
l'exemple suivant de l'application de ces principes :
« Rome ancienne possédait une notion très exacte de ce que
réclame la justice dans les relations des hommes, et cepen-

(1) Association catholique, mai 1891.


10b VERS UN ORDRE SOCIAL CHRÉTIEN

dant elle envoyait les esclaves malades ou infirmes mourir


dans une lie du Tibre. Si elle connaissait la justice, elle
ignorait la charité. »
Elle estimait, sans doute, comme l'auteur lui-même de cetto
appréciation le pose en thèse quelques lignes plus haut, que
« la société ne doit rien aux pauvres ».
Eh bien, j'en demande pardon aux juristes dont j'ai repro-
duit ici le langage récent, ceci est la justice sociale païenne,
ce n'est pas la justice sociale chrétienne, car, dans le chris-
tianisme, la charité n'est pas de conseil, elle est de précepte.
« Si votre justice 7Ïest pas plus parfaite que celle des docteurs
de la loi et des jiharisiens, vous n'entrerez pas dans le royaume
des cicux », a dit Notre-Seigneur Jésus-Christ.
Et comme un de ces docteurs lui demandait quel était le
plus grand commandement, il le lui dit et ajouta : « Voici le
second qui lui est semblable : vous aimerez votre prochain comme
vous-même; c'est dans ces deux commandements que sont ren-
fermés toute la loi et les prophètes. »
Voilà donc bien l'esprit de la loi chrétienne, voilà le principe
de la justice sociale chrétienne.
Ceci ne concerne que l'individu et non la société, dira-t-on
dans l'école qui n'a pas rompu avec le christianisme. Mais
qu'est-ce donc que la société chrétienne, si ce n'est celle
« où la philosophie de
l'Évangile gouverne les États » (encycl.
Humanum genus), celle où la conscience chrétienne engendre
des moeurs chrétiennes, celles-ci des coutumes chrétiennes et
celles-ci une législation chrétienne ?
La notion de la justice, c'est-à dire de la conformité des
relations humaines au droit naturel, n'est pas la même dans
une conscience chrétienne, juive ou païenne, et c'est ainsi
que l'école historique allemande, opposant une autre erreur à
celle de l'école qui n'a pas la conception chrétienne du droit
naturel, a été conduite par l'observation à enseigner qu'il n'y
avait pas de droit naturel. Naguère on établissait dans le
Journal des économistes que la morale « orthodoxe » venait
du Druidisme par la Cabale, et était infiniment supérieure à
la morale chrétienne. Pour moi, je dis simplement qu'elle
ÉCONOMIE SOCIALE 107

vient de la Romo des Césars, et que le Droit romain n'est pas


le Droit chrétien.
Si bien qu'on peut être dans la vie privée un parfait chrétien,
et porter pourtant dans ses conceptions sur la chose publique
un tour d'esprit... romain, c'est-à-dire arriéré de quelque
quatorze cents ans pour la France.
Il faut donc encore le redire en quelques mots, pour bien
préciser les points de départ :
Il y a trois écoles irréductibles en économie sociale :
celle où l'on considère l'homme comme une chose ;
celle où on le considère comme une bête ;
et celle où on lo considère comme un frère.
Voici quelques exemples pris sur le vif :
Soit le problème de la juste rémunération du travail : pour
la première École, sa mesure est dans une fraction arbitraire
de la valeur vénale ajoutée par la main-d'oeuvre à la matière
première; elle est déterminée par la « loi de l'offre et de la
demande » ;
Pour la seconde, elle est dans la valeur sociale, c'est-à-dire
dans l'effort fait par le travailleur en vue d'un rapport à la
collectivité dont il fait partie ; elle est déterminée par l'État ;
Pour nous, elle est dans la mesure du nécessaire à la sub-
sistance d'une famille laborieuse dans la société humaine,
pour chacune selon sa condition ; elle est déterminée par les
moeurs chrétiennes.
Contre cette dernière conception, le classique et le socialiste
se récrient à l'envi, car ils ;i':iperçoivent l'un et l'autre dans
la société que l'individu et l'État. Comment l'État pourra-t-il
déterminer cette mesure ? s'écrie le premier. Comment pourra-
t-il l'imposer au patron ? Comment le patron pourrait-il la
remplir ?
La famille, dit le second, il n'en faut plus ; c'est l'État qui a
la charge des enfants, des vieillard. ; il n'y a plus de patron
que lui ; il paiera chacun selon son travail, et il lui restera
encore de quoi traiter chacun selon ses besoins.
L'histoire répond simplement : le problème de l'aisance
dans la famille ouvrière a été résolu pendant des siècles par
108 VERS UN ORDRE SOCIAL CHRÉTIEN

l'organisation corporative, sans que pour cela on en prit les


enfants pour les élever comme des poulets à la couveuse, puis à
la gaveuse. Pourquoi ne pourrait-il l'être encore selon les
mômes principes ?
Ainsi les uns ne conçoivent comme principe économique
que les transformations de la lutte pour la vie, qui sont la loi
de la matière organique. Les autres ne songent qu'à la conser-
vation et au bien-être de l'espèce, ce qui est la tendance de
l'animalité ; nous enfin, nous concevons l'humanité comme
vivant à l'état organique de corps social, dont toutes les parties
sont solidaires, se prêtant par conséquent assistance entre
elles, parce que c'est leur loi de vie matérielle aussi bien que
morale.
Ce n'est pas nous, d'ailleurs, qui l'avons dit le plus récem-
ment : « La constitution sociale a quelque chose d'analogue
à la constitution du corps humain... La force résulte de l'état
de ses organes vitaux, la famille, le foyer, la propriété, la
liberté individuelle, l'association, la vie locale, etc.. » Sauf
que tous ces biens ne sont pas des « organes », la pensée est juste
et elle se termine ainsi : « La libre action de l'Eglise est une
chose aussi nécessaire et aussi désirable, mais elle ne peut
suppléer les fonctions vitales. Il n'est donc pas exact de dire
que la question sociale est purement religieuse ; malheureuse-
ment elle est beaucoup plus complexe que cela. » — Nous
concluons que la législation doit elle-même, dans l'ordre social
chrétien, s'inspirer de ses caractères essentiels et distinctifs,
pour en rendre l'application sociale plus générale et plus com-
plète à la faveur de dispositions organiques spéciales, et qu'aux
formules négatives de l'école classique nous devons opposer
non seulement des affirmations doctrinales, mais des faits his-
toriques constants.

II

Il sembleaisé de déduire du principe de la foi chrétienne ce


que doit être en son inspiration et ce qu'a toujours été en ses
caractères une législation sociale chrétienne ; l'application de
ÉCONOMIE SOCIALE 109

l'idée de fraternité et doses corollaires : l'idée de charité, l'idée


de solidarité et l'idée de liberté.
L'idéo de charité, parce que des frères se doivent l'amour, et
que tout dans leurs rapports, dans leurs coutumes, dans leurs
lois, doit respirer l'amour.
L'idée do solidarité, parce que des frères forment uno famille
et qu'alors môme que cette famille s'accroît et essaime, chaque
essaim, chaquo groupe conserve l'esprit de famille dans son
sein comme au dehors.
L idée de liberté, parce que des frères ne sauraient s'imposer
d'autres contraintes que celles fondées sur le respect de l'esprit
de charité et de l'esprit de solidarité, mais non disposer du
sort les uns des autres, au nom d'une prétendue souveraineté
populaire qui, ne résidant pas dans l'individu, ne peut pas
davantage appartenir au nombre.
Un coup d'oeil historique sur chacune de ces propositions
sera leur meilleure démonstration philosophique.
La charité, que l'on voudrait exclure du domaine de la légis-
lation, comme si elle n'y rentrait pas d'elle-même dans le droit
social chrétien, l'a au contraire tellement inspiré que son his-
toire semble n'en être qu'une quinze fois séculaire application
variée à l'infini. Si d'ailleurs elle en est le trait le plus marqué,
elle n'en est pas uniquement le propre ; les anciennes légis-
lations de l'Orient en ont également le caractère, quoique à un
moindre degré. Entre toutes, la loi mosaïque est inspirée de
l'esprit de charité jusque dans ses dispositions les plus carac-
téristiques : l'année sabbatique dans laquelle le croît des
champsappartient aux pauvres, et l'année jubilaire dans laquelle
ies dettes sont remises et les biens saisis pour leur satisfaire
retournent à leurs anciens maîtres La notion étroite, absolue,
individualiste de la propriété quiritaire, que l'on confond trop
souvent avec la justice, n'y apparaît nulle part: «La terre est
à moi », dit le Seigneur Dieu, et, dès lors, le législateur inspiré
en règle l'usage dans les moindres détails, tel que celui de la
défense de mettre une muselière au boeuf qui charrie la moisson,
afin qu'il en ait aussi sa part dans le champ même. Et s'il
songe ainsi à la charité envers les animaux domestiques, com-
110 VERS UN ORDRE SOCIAL CHRÉTIEN

pagnonsdes labeurs de l'homme, avec quelle sollicitude ne le


fait-il pas pour les pauvres ! En voilà un qui ne parait pas avoir
cru que la société ne leur devait rien,

Le christianisme apparaît : c'est le règne de la charité, et tout


d'abord elle engendre entre ceux qui se nomment des frères
non seulement un esprit, mais des pratiques de communauté;
sans doute, cette communauté n'est pas de précepte, mais bien
les principes sur lesquels elle repose : le devoir pour tous ses
membres de travailler pour y fournir leur apport et le droit
correspondant pour chacun d'y trouver de quoi vivre. Car il n'y
a pas de charilé là où, des oisifs vivant sans travailler, les travail-
leurs qui fournissent à leur subsistance opulente n'y gagnent
pas en même temps au moins leur suffisance ; et l'on ne con-
sidérait pas alors qu'il y eût non plus justice.
La société chrétienne sort des catacombes où elle a supprimé
l'esclavage; la communauté étroite disparait sans doute entre
ses éléments dont l'existence se diversifie selon leurs fonctions
sociales ; mais l'esprit de communauté reste : il inspire non
seulement les associations religieuses dont il devient la règle,
mais toute la législation qui naît peu à peu des formes du droit
romain et de la force des coutumes barbares au souffle de
l'esprit chrétien, c'est-à-dire de l'esprit de charité. Les évoques,
soit chacun dans son diocèse, soit réunis en conciles, sont les
premiers législateurs de la société chrétienne, et la charité
enfante certainement la justice dont ils édictent les lois.
L'État alors, selon la conception antique ou moderne, l'État a
cessé d'exister ; la société est entravait d'organisation politique.
Elle parait avoir trouvé sa forme au moins rudimentaire dans
les Capîtulaires de Charlemagne, puis retombe dans l'anarchie
du monde féodal sous ses successeurs jusqu'à l'ère du berceau
des dynasties actuelles, des Capétiens en France, plus tard des
Habsbourg en Allemagne et des Angevins en Angleterre. Trois
législations chrétiennes du travail apparaissent presque simul-
ÉCONOMIE SOCIALE 111

tanémont comme un magnifique épanouissement de l'esprit


évangôliquo qui a fait fleurir les coutumes chrétiennes. Ce
sont les «établissements » de saint Louis, ceux de l'empereur
Henri II et ceux d'Edouard le confesseur. Et si l'Eglise a élevé
ces législateurs au rang de ses saints, c'est que leur oeuvre
législative semble n'être qu'une codification de la charité.
Qu'on lise l'admirable Histoire du peuple allemand comme les
travaux analogues —- bien qu'aucun n'ait cette ampleur —
des historiens de la société du moyen âge en France, en Alle-
magne et dans tous les pays de la chrétienté,et l'on ne trouvera
pas exagérée cette expression de codification de la charité, non
seulement entra concitoyens, mais plus éclatante encore envers
le voyageur et l'étranger, parce qu'eux aussi étaient des frères
en Dieu et en Notre-SeigneurJésus-Christ.
Comme les légistes d'alors — il commençait à s'en former
aux écoles d'Italie — durent souffrir à l'aspect de ces « miroirs »
des coutumes, qui permettaient au passant de cueillir dans la
vigne autant de raisin qu'il en pouvait manger, dans le champ
autant d'épis qu'il en fallait pour nourrir son cheval jusqu'au
soir, et de prendre dans l'étang du poisson, pourvu qu'il l'ap-
prêtât dans le village voisin l

Hélas ! ils ne souffrirent pas toujours : voici venir la Renais-


sance, non pas seulement de l'art, mais des lettres, de l'esprit
et des lois du paganisme, armant les princes contre les peuples,
les seigneurs contre les paysans, les riches contre le3 pauvres
de droits nouveaux, au nom d'une justice qui ignore la
charité. Bannie de la justice, celle-ci a bientôt disparu des
moeurs, et alors se déchaîne au foyer même du mouvement
réformateurcette horrible « guerre des paysans » qui fut comme
le prélude des guerres de religion. Les lois deviennent féroces,
les supplices qu'elles ordonnent horribles, et la torture que
Rome antique n'appliquait qu'aux esclaves devient de droit
commun. Cela ne suffit pas encore : la Réforme, fille de ce
112 VERS UN ORDRE SOCIAL CHRÉTIEN

triomphe du rationalisme, inaugure son règne en Angleterre en


confisquant aux mains de l'Église le patrimoine des pauvres, et
marquant ceux-ci d'un fer rouge pour vagabondage et les pen-
dant en cas de récidive. — Nous voilà bien ramenés à cette
notion romaine de la justice que l'on trouve si exacte quoiquo
dépourvue de charité dans le sort qu'elle faisait aux esclaves
infirmes,

Enfin le dernier mot de la laïcisation de la justice — car


c'en est bien une que de la châtrer de la charité —- fut l'oeuvre
soi-disant immortelle de la Révolution française, brisant tout
ce qui restait de l'antique organisation sociale de l'aumône, et
y substituant une assistance publique dérisoire et une dureté
de l'esprit de propriété à laquelle le Sénat a voulu ces jours-ci
mettre le bouquet en poursuivant dans le code rural la dispa-
rition du dernier reste de ses formes charitables Les Romains,
sans doute, appelaient ces formes des servitudes, et il était
digne de la glorification d'une ère de liberté de les abolir en
son centenaire, comme étant les traces, non pas d'un antique
communisme, mais d'un antique esprit de communauté.
« Nous faisons tout ce que nous devons, mais nous n'accep-
terons pas que la loi nous l'impose », a-t-il été dit. Heureux
qui peut se rendre en premier un tel témoignage, mais mal-
heureux le peuple qui n'a de loi que pour sauvegarder la
richesse contre les revendications de la pauvreté, parce que
sa justice, trop courte devant notre Père qui est aux Cieux, ne
trouvera pas longtemps grâce même devant les hommes.

Est-ce à dire que tout ce que commande la charité doive être


l'objet de prescriptions législatives? Non certes : non pas que
cela soit contraire au droit, mais parce que c'est le plus sou-
vent impraticable en fait. Sans doute la loi devrait prévenir tout
acte d'inhumanité, mais souvent en le faisant elle risquerait
ÉCONOMIE SOCIALE 113
d'arracher le bon grain avec l'ivraie ; dans la question des
salaires, par exemple, en fixant le minimum sur ses bases
naturelles, elle risquerait précisément de contrecarrer la
charité, lorsqu'elle donne sous forme de salaire ce qui n'est en
réalité qu'une aumône. Que l'on vienne nous dire que l'inter-
vention du législateur est difficile en pareille matière, d'ac-
cord: mais qu'elle est abusive, non, car ce serait renier les
exemples constants des siècles les plus chrétiens. Ce n'est
donc pas là une question de principe, ou plutôt le principe
est favorable à l'intervention du Pouvoir social en faveur de
l'équité du contrat de travail, qui ne se trouve que dans ce
que les économistes ont appelé le salaire naturel, c'est-à-dire
conforme au droit naturel. C est une question de procédé, et
le meilleur procédé ne se trouve certainement pas dans
l'action positive et direct de la législation, mais dans son
action organique, qui va faire l'objet des remarques suivantes.
Mais il fallait d'abord protester contre cette étrange i lise de la
charité hors la loi dans un pays de civilisation chrétienne.

III

La conception chrétienne de l'humanité, qui est la fraternité


de tous les hommes, et particulièrement de ceux qui professent
la foi chrétienne et participent à la plénitude des grâces de
la rédemption divine, nous a conduit facilement à cette con-
clusion que l'esprit de charité doit inspirer la législation des
nations chrétiennes dans toutes ses parties, et notamment la
législation du travail, de ce travail manuel remis en honneur
par Notre-Seigneur Jésus-Christ.
Un coup d'oeil sur l'histoire de la civilisation vient de corres-
pondre suffisamment — ce me semble — à celte déduction
logique : ce qui devait être, d'après le langage de notre divin
Maître et de ses apôtres, le trait distinctif des moeurs, des
coutumes, des institutions et des lois chrétiennes, l'a été en
effet.
np.DnE SOCfAI. CHRÉTIEN. 8
111 VERS UN ORDRE SOCIAL CHRÉTIEN

Mais si l'esprit de charité est le principal caractère auquel


la législation chrétienne se fasse reconnaître à un point que
n'ont atteint ni la loi mosaïque ni le Koran, pourtant inspiré
de l'une et de l'autre, co n'est pas le seul. L'on conclut aisément
de l'esprit de charité qui doit animer un peuple de frères à
l'esprit de la solidarité qui a dû s'y développer, et l'histoire
**ient encore là pour rendre ce témoignage à la raison.
Deux puissantes organisations sociales caractérisent en effet
d'une manière à peu près uniforme les siècles les plus
chrétiens: le régime féodal dans les campagnes et le régime
corporatif dans les villes. Or l'un comme l'autre de ces régimes
reposent sur l'idée de solidarité au plus haut degré: tenan-
ciers, vassaux et suzerain forment corps ensemble et s'y
engagent par serment sur les saints Evangiles. Quant aux
corporations des métiers, qui réunissent maîtres, compagnons
et apprentis, leur devise est bien connue : « Tous pour un, un
pour tous » en Allemagne, et en France : Vincit concordia
frairum, c'est-à-dire : « Un lien fraternel nous unit. »
Ce n'est vraiment pas la peine d'insister sur la démonstration
d'un phénomène aussi évident et aussi constant, mais il y a
intérêt à l'analyser.
Le Moyen-Age no présente pas, quoi qu'on en dise commu-
nément, une organisation de classes, mais une organisation de
fonctions exercées solidairement par des familles de différentes
classes. Une organisation de classes avait sans doute succédé,
pendant la décadence romaine, à l'organisation familiale de la
gens et de sa clientèle qui avait fait la force de la Rome
antique; cette organisation se retrouve encore dans la période
troublée qui suit les invasions des Barbares ; elle se grossit
même chez eux d'un élément original, l'homme libre : nous
voyons les premiers États constitués à la suite des invasions
ne connaître, en fait de régime légal, que le « statut person-
nel » qui est bien la caractéristique d'une organisation do
classes. Mais peu à peu les alleux retournent en tenures ou se
transforment en bénéfices par la « recommandation », et la
société féodale se constitue en corps sociaux, en vertu de
fonctions réelles et non plus personnelles. La cellule organique
ÉCONOMIE SOCIALE 115

do ces corps sociaux est lo ilef ou la commune, dont le lien


unit solidairement des personnes de conditions diverses, tout
comme la famille elle-même, co protoplasmo sur lequel tout le
développement historique de la civilisation parait se modeler
de plus (?n plus: les fiefs deviennent héréditaires, les maîtrises
aussi ; mais ni le « Chevalier » ni io « bourgeois » ne s'isolent
des petites gens et ne forment corps à part. Il n'est donc pas
vrai de dire avec les docteurs du socialisme scientifique,
Lassai le et Marx, que l'histoire de cette longue période de la
civilisation chrétienne soit, conmin colles qui l'ont pré-
cédée ou suivie, l'histoire de la lutte des classes, car celles-ci
pouvaient être alors distinctes par suite de la condition des
personnes, mais elles n'étaient pas séparées ; —la séparation,
et dès lors lo principe do. l'antagonisme, no reparaît qu'après
la Renaissance et avec la Réforme, préparant l'Ancien Régime
et son écroulement final. Cela parce que le principe d'une
organisation de classes est antisocial ou tout au moins anti-
chrétien. On m'objectera peut-être à cela la composition des
États généraux en trois ordres. Mais ces ordres ne représen-
taient pas des classes, mais des fonctions ; leurs délégués
apportaient les cahiers d'autant de corps sociaux. Si cela fut
moins apparent aux élections des derniers États, ceux de 17S9,
c'est que deux siècles d'Ancien Régime s'étaient écoulés depuis
la convocation des précédents et avaient faussé l'institution,
si bien qu'elle ne put pas se maintenir plus que la monarchie
absolue dont elle semblait le contrepoids.
C'est donc un reproche bien inexact à notre adresse que
celui de tendances à restaurer une organisation de classes,
alors qu'on ne la voit nulle part dans les temps et dans les
pays où nous cherchons nos aspirations, mais uniquement
dans ceux où l'esprit catholique fait place à l'esprit protestant,
juif ou césarien. Dans ceux-ci, le régime ploutocratique suc-
cède au régime aristocratique vicié par l'esprit de caste, et la
diversité des conditions crée, sous le trompe-l'oeil de lois
égalitaires, les inégalités les plus intolérables, parce qu'au-
cune fonction sociale ne relie plus entre eux par des liens
de dévouement réciproque les divers membres de la société,
116 VERS UN ORDRE SOCIAL CHRÉTIEN

C'est alors que s'épanouit dans toute sa pureté le régime du


« libre contrat », ce palladium des libertés publiques et ce noli
me iangcre de la liberté individuelle— selon l'école moderne.
Alors, plus de solidarité dans la famille, c'est-à-dire dans
le temps : les enfants veulent bien de l'héritage dos parents,
non de par le testament, mais de par la loi qui en assigne à
chacun un lambeau ; quant à l'héritage moral, quant aux
traditions de famille, quant au culte des ancêtres qui est la
marque des civilisations fortes et pieuses, on n'en a plus le
souci. — On est élevé au collège d'une façon bien classique et
égale pour tous, et on en sort soi-disant propre à tout, en
réalité bon à rien. Puis chacun cherche fortune comme il peut;
on appelle cela la lutte pour la vie : les bêtes en font autant.
On dira que j'exagère en ce qui est de la famille : la preuve
est pourtant bien simple à faire de la différence entre le cas
que l'on fait de l'héritage pécuniaire ou de l'héritage moral :
on réclame légalement l'un jusqu'au 12e degré, mais qui donc
a la mémoire de ses ascendants je ne dirai pas jusqu'au degré
correspondant, le sixième, mais même jusqu'au quatrième ?
Qui saurait aujourd'hui établir « un livre de raison» remontant
seulement au siècle dernier ? Et qui pourrait avoir le sentiment
d'une obligation sociale naissant d'une filiation qu'il ignore?
Que dire alors des obligations résultant de la fonction sociale,
c'est-à-dire du reste des conditions distinctes dans lesquelles
on est placé par la Providence, et en particulier de celles qui
naissent de ce qu'on appelle plus ou moins heureusement le
« contrat de travail » Les juristes nous démontrent qu'elles
1

ne sauraient exister en justice, et ils ont raison à leur point


de vue, car certainement les parties contractantes ne les
visaient même pas implicitement en contractant, et il ne peut
sortir d'un contrat individuel ce qu'on n'y a ni mis ni voulu
mettre. Reste à savoir si la justice sociale s'en trouve aussi
satisfaite que la légalité.
Non ! la justice sociale chrétienne ne saurait trouver sa
mesure dans cet individualisme à outrance ; elle ne trouve son
accomplissement que dans la solidarité des membres d'une
même famille, non seulement entre les vivants — chacun selon
ÉCONOMIE SCHIALE 117

son rang dans la famille— mais entre eux et les ancêtres.


Tout comme la nation — on l'a dit plus éloquemment — n'est
pas la somme des nationaux qui vivent actuellement, mais celle
qu'ils forment avec les générations disparues dont chacune
a contribué à édifier l'édifice historique dont nous ne sommes,
à tout prendre, que les hôtes passagers. « Peuple d'Israël,
honore les pères, afin de vivre longtemps sur la terre que le
Seigneur t'a donnée. »
La justice sociale chrétienne, qui no trouve pas son compte
dans les familles désorganisées, ne s'accommode pas davantage
de l'absence de liens et de solidarité entre les hommes réunis
par la même fonction sociale, c'est-à-dire entre ceux qui
gagnent solidairement leur pain quotidien. Notre-Seigneur ne
nous a pas, en effet, enseigné à le demander chacun pour soi,
mais chacun ensemble pour tous, et II nous a promis d'être au
milieu de nous pour nous assister quand nous serions réunis
pour redire en son nom la prière « Notre Père..., donnez-nous
notre pain quotidien ».
Cela, l'école classique ne peut encore le comprendre: dé-
tournée de l'observation par la spéculation, elle n'aperçoit pas
ce que c'est qu'une fonction sociale, et comme quoi ce n'est
presque jamais l'exercice d'un acte individuel et isolé, mais
bien celui d'un organisme là où elle ne voit qu'un mécanisme.
L'école socialiste fait, comme souvent, la même confusion, quoi-
qu'avec des tendances opposées, mais ce même faux point de
départ, l'individualisme. Elle admet très bien que les ouvriers
d'une fabrique, par exemple, soient solidaires entre eux, mais
pas avec le patron. Les premiers ont ensemble, dit-elle, des
intérêts identiques, tandis qu'ils sont en lutte d'intérêts avec le
dernier. — C'est mal observé ; d'une part des intérêts sem-
blables ne sont pas pour cela des intérêts communs, et la
preuve en est que ces ouvriers se font forcément concurrence
entre eux; d'autre part la quotité du salaire de chacun peut,
en effet, être l'objet d'un débat contradictoire avec le patron.
Mais la quantité du salaire que ce patron peut affecter à
la main-d'oeuvre dépend de la prospérité de l'industrie,
et crée bien un intérêt commun entre tous les collabora-
118 VERS UN ORDRE SOCIAL CHRÉTIEN

teurs de l'entreprise, agents de la même fonction sociale.


Chose remarquable : on comprend beaucoup mieux cela à
la pratique qu'à la seule théorie ; les hommes de métier, ingé-
nieurs et ouvriers, mieux que les hommes de cabinet. Et il
n'est guère de grande entreprise bien conduite qui no cherche
à solidariser ses intérêts avec ceux de ses employés en leur
ouvrant une participation à ses bénéfices par des institutions
corporatives caisses de retraite, de secours de toute espèce,
sociétés de consommation, etc. Sans doute le politicien se
récrie que ce sont là autant de chaînes d'esclavage. Mais les
familles qu'elles enserrent s'en trouvent bien, et prennent peu
à peu de l'esprit de corps sous sa forme la plus immédiate,
l'esprit delà maison.
Est-ce suffisant pour établir une solidarité aussi complète
que possible entre tous ceux qui gagnent ensemble le même
pain aux divers degrés do l'échelle industrielle? Assurément
non : d'abord parce qu'il ne suffit pas de gagner le pain en-
semble, il faut encore le manger ensemble pour qu'il y ait
communion. Or trop de patrons se créent une vie non seule-
ment difi'érente de celle de leur personnel, ce qui est naturel
dans une certaine mesure, mais étrangère à la vie de ce personnel,
ce qui ne l'est pas. Pourtant soyons justes ; ils sont ou tout au
moins deviennent peu à peu l'exception ; même de la part des
grandes compagnies anonymes, les ingénieurs sont plutôt
soutenus qu'entravés dans leur pente naturelle à s'attacher au
moins l'élite du personnel ouvrier.
Néanmoins, ces bienfaits sociaux restent encore propor-
tionnés en leur effet à la mesure des efforts individuels ou
mêmecoltectifs, mais toujours dans des sociétés privées,qui no
peuvent que difficilement procurer à leurs institutions faculta-
tives les avantages de celles qui seraient stabilisées et généra-
lisées par la justice légale dans la société. D'aucuns mémo ne
voudraient pas de cette transformation de crainte de n'en plus
rester aussi maîtres, et de ne plus voir considérer comme un
bienfait ce qui aurait prb le caractère d'un droit. Il y a là deux
erreurs : le lien social no consiste que dans l'heureuse res-
triction de certaines facultés en vue do certains avantages; et
ÉCONOMIE SOCIALE 119

ce n'est pas dans la reconnaissance d'une aumône aléatoire,


mais dans l'appréciation d'un bien assuré qu'il consiste princi-
palement.
Aussi terminerai-je ces considérations sur le bienfait de la
solidarité, qui est un des principes essentiels de l'ordre social
chrétien, en rappelant que dans le régime du travail nous nous
sommes attachés depuis longtemps à préconiser et à mettre en
pratique trois institutions :
A. L'association entre tous les agents d'une même entreprise,
chacun à son rang, mais avec garanties d'ascension profes-
sionnelle correspondant à la qualité et à l'ancienneté des
services ;
#. Le patrimoine corporatif, pour fournir cette partie com-
plémentaire qui ajoute au pain de chaque jour la sécurité du
lendemain ;
C. Le syndicat régional, qui fournit seul le moyen de réaliser
d'une manière suffisante Jes deux premières institutions el
toutes celles dont l'industrie a besoin et auxquelles elle a droit
dans un État bien constitué, en première ligne la représentation
des intérêts.
Celle-ci— et co sera It dernier mot sur la solidarité—-ne
pouvant en être l'expression adéquate que si elle en est comme
le produit, en reposant comme base électorale sur des corps
organisés. C'est ce que nous avons appelé le RÉGIME REPRÉSEN-
TATIF SUR LA HASE DU RÉGIME CORPORATIF.

IV

Après l'esprit de charité et l'esprit de solidarité, latroisième


inspiration caractéristique d'une législation chrétienne est
l'esprit do liberté.
Cela peut paraître paradoxal à quia du mol législation la
conception propre au régime césarien, où l'on fait dériver ce
mot du terme de basse latinité li>jo, exactement « je ligolte » ;
120 VERS UN ORDRE SOCIAL CHRÉTIEN

mais cela correspond bien au sentiment exprimé par une autre


étymologie, plus vraisemblable selon moi, celle qui fait venir
législation de lego, « je recueille », dans une latinité meilleure.
La législation d'un peuple, selon le droit des gens le plus
ancien, et d'une manière très marquée dans le droit chrétien,
n'est autre chose que le recueil et la codification de ses cou-
tumes, consentie par lepeuple et sanctionnée par le prince. Lex
fit consensupopuliaeconstilulione Régis. Cette formule, comparée
à celle non moins connue — quidquid Principi placuit legis
habet vigorem — établit bien- nettement le contraste entre les
deux droits, le droit chrétien et le droit césarien. — Que les
légistes essaient d'atténuer ce contraste par des commentaires
plus ou moins ingénieux, ils ne sauraient le faire disparaître
de l'histoire.
Je me range par ailleurs d'autant plus volontiers à leur senti-
ment quand ils disent que le propre de la loi n'est pas de pro-
téger les petits et les faibles, mais bien de protéger le droit en
le fixant ; seulement il s'agit de quel dr Jit : est-ce le droit
chrétien ou le droit césarien ? En fait, c'est l'un et l'autre : la
loi chrétienne protège le droit chrétien, et la loi païenne le
droit césarien, l'un inspiré de l'esprit de liberté, l'autre de l'es-
prit d'absolutisme.
Or, c'est de l'esprit de liberté qu'est née la société chrétienne ;
c'est par l'esprit de liberté que s'est développée la civilisation
chrétienne, et c'est par l'esprit d'absolutisme, lorsqu'il s'y est
introduit, qu'elle a été troublée et menacée dans son développe-
ment ultérieur.
Les premières sociétés chrétiennes étaient les Eglises ; on ne
voit pas qu'aucune autorité étrangère à leur naissance ait
décrété leur constitution, non plus que la transformation de la
société esclavagiste, à mesure quelle devenait chrétienne,
en société civile àpeu près telle que nous la concevons aujour-
d'hui. Les plus anciens codes chrétiens s'appellent les miroirs
des coutumes.
Plus tard les deux formes sociales qui président à l'organi-
sation politique du Moyen-Age, le régime féodal et le régime
corporatif, reposent toutes les deux sur l'engagement sous la foi
ÉCONOMIE SOCIALE 121

du serment, c'est-à-dire sur l'acte de liberté le plus solennel. Les


associations religieuses elles-mêmes, qui jouent un si grand
rôle dans la formation sociale du Moyen-Age, naissent de l'es-
prit de liberté ; elles se constituent au gré de leur premier
noyau et demandent seulement ensuite à Romo l'approbation
de leurs statuts. Toute règle est alors d'initiative privée, toute
corporation est autonome. Plus tard, quand la formation des
communes prépare l'émancipation complète du servage et une
organisation sociale nouvelle, leurs chartes ne sont très géné-
ralement ni obtenues par violence ni octroyées par bon plaisir,
mais concertées entre le seigneur suzerain et les habitants;
elles constatent pour ceux-ci des droits et des devoirs, non pas
nouveaux, mais reconnus, tout comme les « establissements »
desaint Louis ne sont que lasanctiondu « Livre des mestiers ».
L'initiative de formes politiques nouvelles, qui ne se produit
plus maintenant que par la voie de révolution ou bien est
concentrée dans un parlement unique tenu en lisière par de soi-
disant constitutions, s'exerçait alors de la manière la plus mer-
veilleusement variée au seinde toutes les populations. Toutesies
grandes institutions des siècles chrétiens, comme la Chevalerie,
toutes leurs grandes épopées, comme les Croisades, n'ont pas
d'autre source que l'initiative privée ; les pouvoirs sociaux s'y
prêtent, les favorisent, s'y associent même, mais ne les créent pas
et n'auraient pu le faire. Les Etals provinciaux, les État généraux,
la Monarchie française elle-même, ont leurs racines historiques
dans la liberté de nos pères. En ces temps-là les institutions
locales s'appellent des franchises; elles sont la garantie des
libertés publiques, et, comme jo l'ai fait remarquer au début
du mouvement du centenaire, on voit le statut d'une princi-
pauté s'appeler non pas les lois, mais les « libertés » delphi-
nales.
Celte législation incarnailainsi l'esprit de solidarité des asso-
ciations, comme celles-ci étaient nées en partiede l'esprit de
charité qui lesavait leplussouventprécédéesettoujoursaccom-
pagnées. Sans doute elle était trop toulfue, comme Test une
végétation spontanée dans une terre féconde ; sans doute aussi,
à mesure que les relalionssociales s'étendaient, il fallait y intro-
122 VERS UN ORDRE SOCIAL CHRÉTIEN

duire plus d'unité, et ce fut là l'oeuvre de la Monarchie. On la


voit y tendre sous les premiers Valois en réunissant les Etats
provinciaux, afin de procéder, en chaque province d'abord, à
la revision et à la codification des coutumes. C'est même de
cette époque que datent laplupartdescoutumiers dans lesquels
nous pouvons aujourd'hui observer l'étal de la législation sous
l'Ancien Répime. Mais bientôt, toujours à la suite de la Renais-
sanceetdela Réforme, l'action monarchique, s'affranchissant
de l'esprit chrétien, dépasse le but, ou plutôt elle laisse subsis-
ter les coutumes, mais annule les corps qui les avaient fixées et
pouvaient seuls en droit les modifier ; elle procède par édits et
fausse l'esprit de celles des organisations qu'elle conserve,
comme les corporations. Elle s'écroule finalement, avec fracas,
comme le colosse aux pieds d'argile, pour avoir sapé elle-même
ses bases historiques et substitué en partie le droit césarien au
droit chrétien.
La liberté, a dit le poète populaire, « la liberté n'est pas une
comtesse du noble faubourg Saint-Germain ». Non, mais elle
n'est pas non plus une chimère ne hantant que des songe-creux,
comme on nous la dépeint depuis que nous n'en avons plus que
le mot.
La liberté, c'est le respect de tous les droits protégé par les
lois et garanti par les institutions. Et c'est cela que n'ont pas
encore compris ceux qui n'entendent par liberté, selon l'éner-
gique expression de Veuillol, que celle qu'on rencontre dans
les bois, c'est-à-dire en dehors de l'état social.
Aussi le culte absurde de cette liberté théorique a-t-il pro-
duit dans la pratique les phénomènes suivants : d'abord un
mécanisme bureaucratique à la main d'un pouvoir unique
plucéau centre dol'filat, se substituant à tous les organes de la
vie locale ctprofessiounellecomme à tous les droits historiques.
«L'homme, a-t-on dit dès 1770, netient pas sesdroitsde l'his-
toire, mais de la nature » comme si l'histoire n'était pas lo
!

développement d'une évolution naturelle, modifiée seulement


parla liberté humaine Puis, lorsque le mécanisme des inten-
I

dances fut ainsi substitué à l'organisme provincial, on en fit


d'un coup disparaître jusqu'à la trace en même temps «pie celle
ÉCONOMIE SOCIALE 123
des corporations, par une conception absolument inverso, à
savoir quo la Franco était un tout divisé en départements, en
place d'un tout composé de provinces. Enfin, poussant toujours
l'analyse jusqu'à la dissolution de toutes les associations, de
tous les conglomérats historiques, jusqu'à la famille même
autant qu'on putl'atleindro, on arriva à individualiser si com-
plètement la société que pour la ressaisir par des lois il fallut
fabriquer celles-ci de toutes pièces, exactement comme le fait
en pays conquis un vainqueur impitoyable. La Révolution neso
mit pas d'ailleurs en frais d'imagination : ce fut le mécanisme
de la conquête romaine qu'elle imposa à la France jusque dans
la nomenclature de ses rouages, Consulat, Empire, Sénat, Pré-
fectures...
Le code civil acheva légalement l'oeuvre de la destruction
violente, et on vil apparaître alors comme une nation nouvelle,
dans laquelle l'État était tout, et le citoyen rien qu'un numéro
dans la roue d'une immense loterie A la corporation obligatoire
de l'Ancien Régime (et de l'Ancien Régime seulement succéda
l'isolement obligatoire, qu'on décora du nom de liberté du
travail ; puis beaucoup d'autres dispositions obligatoires et
vexatoires des droits sacrés que l'Ancien Régime lui-même
n'avait jamais méconnus, comme l'éool' laïque obligatoire, le
service militaire obligatoire pour tous, etc.. De sorte «pie les
conservateurs, afiblés de tant de tyrannies antisociales, s'en
prennent aujourd'hui au principe même de la Loi, au lieu de
s'en prendre à son caractère césarien, et ont perdu toute notion
d'organisation sociale presque au mémo degré que les révolu-
tionnaires.

llestlompsdeconolitro.cn montrant la voie historique à


reprendre pour sortir de cet «Hat humiliant et désastreux au-
trement que par le socialisme, car celui-ci eu paraît le terme
fatal, parce qu'il est l'aboutissement logique des principes de
124 VERS UN ORDRE SOCIAL CHRÉTIEN

la société moderne en même temps qu'il offre ou prétend offrir


le remède pratique aux maux qu'elle accuse.
Cette voie, je l'appelle historique, parce qu'elle est précisé-
ment celle que la civilisation chrétienne a parcourue dans l'éta-
blissement progressif de la législation, qui l'a conduite par
l'esprit de charité, l'esprit de solidarité et l'esprit de liberté, de
l'état chaotique à l'état organique, et de celui-ci à l'état
vraiment politique et social le plus avancé et le plus digne de
l'humanité.
Seulement cette voie, il faut en conserver la direction, mais
elle ne saurait plus être reprise tout à fait de la même manière,
parce que nous ne sommes plus du tout au même point de
départ. Ce n'est pas une période chaotique que la nôtre : c'est
au contraireun état mécaniquetrès complexe,aussi perfectionné
que peut l'être un mécanisme, et dont le brisement causerait
un effroyable cataclysme. Que diraientceuxdenos amis les plus
atteints d'une légitime statophobie si l'unique gardien de cette
civilisation moderne, le gendarme, disparaissait subitement?
Non, c'est à la faveur même de la tranquillité et du bien-être
relatifs dus à ce mécanisme qu'il faut reconstituer l'organisme
auquel il s'est indûment substitué, et ce ne peut être l'oeuvre
d'un jour, de même qu'il faut conserver longtemps les attelles
sous la protection desquelles se ressoude un membre cassé. Pour
cela l'initiative privée est nécessaire comme par le passé, mais
elle ne suffit plus, parce que ses ressorts sont affaiblis ; l'esprit
de charité et l'esprit de solidarité ne sont plus, après un siècle
et davantage d'individualisme et d'athéisme légal, ce qu'ils
étaient aux temps héroïques de la civilisation chrétienne de
l'Occident. Par contre, deux forces sociales seules sont encore
debout :1 Église et l'État, l'une pour ranimer l'esprit de charité,
l'autre pour rétablir le fait de solidarité. El il faut y recourir,
c'ost-à-dire au prêtre et au législateur : au prêtre pour nous
enseigner le devoir social, au législateur pour nous en faciliter
l'accomplissement.
C'est précisément ce qu'a fait jusqu'ici l'OEuvre des cercles,
avec un succès assurément moindre que ses elïorls et dont le
peu d'étendue tient sans doute à ses fautes, mais bien aussi à la
ÉCONOMIE SOCIALE 125
légèreté, ou au parti pris avec lequel des chrétiens d'élite pour-
tant, qui eussent dû être à la tête de ses rangs, méconnaissent
son programme et le taxent de socialisme d'État, alors qu'il en
est l'opposé.
On parle entreautres de corporationsobligatoires et de main-
mise del État sur le travail et la propriété, alors que voici la
formule à laquelle nous sommes parvenus et nousnous sommes
tenus depuis dix ans :
« ... La reconstitution des corporations ne saurait être oeuvre de
« décrets A RRIOKI, mais dès que cette renaissance, indispensable
« à la paix dans le monde du travail, après avoir été prépare*'
« par l'initiative des patrons chrétiens, se sera manifestée par
« un commencement d'existence et aura ainsi reparu en fait, ce.
« sera à la loi de la reconnaître en droit, de la fortifier par des
« privilèges et de la diriger par certaines règles vers son dévelop-
a pement politique, selon un plan général conforme à la nature
« des intérêts privés en même temps qu'aux fins sociales dernières
« auxquelles ces règles doivent conduire. » [Régime du travail.
p. 286.)
C'est à ces dernières lignes, je le sais, que l'on trouve une sen-
teur de socialisme d'État. Etc'est pourtant à la pensée qu'elles
indiquent qu'il faut recourir contre le césarisme, ce principe
politique du socialisme comme du libéralisme. Cette pensée, la
voici :lafonction sociale,et non pas lesimple fait de l'existence,
est ce qui fonde le citoyen en droits politiques actifs ; or l'exer-
cice d'une profession est une fonction sociale ; donc les corps
professionnels sont non seulement des corps sociaux, des insti-
tutions sociales, mais encore les collèges électoraux naturels et
historiques des corps politiques.
C'est là du moins la conception qui régnait au cours des
siècles chrétiens, et c'est à cette restauration que doit concourir
une législation chrétienne du travail.
C'est donc là ce qu'il ne faudrait pas perdre de vuo au milieu
des méandres delà dissertation ou des écueils de l'application.
126 VERS UN ORDRE SOCIAL CHRÉTIEN

VI

Lo document d'où sont extraites les lignes soulignées ci-


dessus se poursuit ainsi :
« ... On ne saurait affirmer la nécessité d'tinc pareille réforme
« dans le régime intérieur du travail national sans rappeler en
« même temps que ce régime doit être protégé dans ses rapports
« inthnes avec le commerce par des traités internationaux,, et que
« 2}our cela ceux-ci doivent avoir pour principe.non pas l'intérêt
« du fisc ni même celui du consommateur, mais avant tout la
« protection moral" et matérielle que le travailleur doit rencon-
« trerdans
l'État chrétien, »
Il y a dix ans que cela a été dit, et ce qui paraissait alors
une idée excentrique a, peu à peu, pris rang dans les pro-
grammes des écoles les plus opposées, — l'école classique
exceptée, — puis dans ceux des gouvernements les plus divers,
depuis la Suisse démocratique jusqu'à l'Empire allemand.
Plus que tout cela, « l'utopie », comme l'école « orthodoxe »
la considère encore, a été l'objet d'un éloge public par ordre
du Saint-Père et une conférence européenne se réunit pour le
réaliser.
Est-ce à dire qu'elle y réussira? Je ne le crois pas, parce
que la possibilité d'une entente internationale sur la législation
sociale du travail suppose deux conditions : l'une que cette
législation sociale existe au préalable d'une manière suffisam-
ment identique dans les différents États ; l'autre qu'un même
esprit, ayant présidé dans chacun d'eux à sa conception et
à son application, préside encore à son unification entre eux,
dans la mesure où elle est nécessaire à des accords internatio-
naux.
Or ces deux conditions n'existent pas aujourd'hui, où l'es-
prit matérialiste et individualiste de l'école classique a plus
ou moins entravé jusqu'ici dans toute l'Europe le développe-
ment de la législation sociale qui doit correspondre aux con-
ÉCONOMIE SOl.IALE 127

ditions nouvelles du travail, et où ies délégués de la plupart


des États à la conférence de Berlin eu seront encore plus ou
moins imbus, ou tout au moins embarrassés.
Mais il ne faut pas oublier que ces deux conditions, d'ana-
logie de législation sociale et d'unité d'esprit entre les nations
chrétiennes, ont existé au Moyen-Age, alors que pourtant les
rotations internationales étaient beaucoup plus rares et les
procédés de travail beaucoup plus divers qu'à notre époque
de machinisme et de capitalisme cosmopolites.
Dans les siècles chrétiens, la législation, l'organisation, le
régime en un mot du travail, étaient d'une analogie frappante
chez toutes les nations d'égale civilisation. Pour n'eu citer
que deux exemples, pris l'un chez les artisans, l'autre dans
l'industrie, le livra des métiers de Cracovio au xtve siècle
sembleune reproduction de celui des corporations parisiennes
au temps de saint Louis. Vers la même époque, les règlements
des mines promulgués par les rois de Bohème paraissent ins-
pirés du principe de « la mine aux mineurs» non moins que
ccuxde la même époque en France, dont cette revue va nous
donner un aperçu par la plume savante de M. Ilipp. Blanc.
Lo problème d'un accord international sur la législation
sociale était ainsi résolu de fait sous l'influence de l'esprit
chrétien et comme sous la garde du Père commun des fidèles.
Aujourd hui, ai-je dit, la conférence de Berlin a peu de
chances d'aboutir à un accord immédiat entre les représen-
tants des Étals, parce que l'esprit chrétien en sera officielle-
ment absent, du moins chez partie d'entre eux, el en parti-
culier chez ceux de «la fille aînée de l'Eglise », quels qu'ils
soient.
Gardiez nous, hélas! à la différence do ce qui se voit chez
les peuples du coeur de l'Europe, les Suisses, les Allemands,
les Autrichiens, chez nous, dis-je, l'unité d'esprit dans ces
questions sociales n'existe plus même chez les catholiques. Et
cela les met dans une lamentable intériorité au point de vue de
l'action sociale et politique. Aussi incapables de résister au choc
du socialisme, « cobloc erratiquedela vérité »(MgrMermil!o(),
que de le ramener i;ur le terrain de la civilisation chrétienne,
128 VERS UN ORDRE SOCIAL CHRÉTIEN

ceux qui ont livré cette civilisation aux entreprises du' libéra-
lismene sauraient plus prendre position devant la crise sociale.
Le peuple ne reconnaît plus la « bonne nouvelle» .-nnoncée
aux petits et aux pauvres dans l'alliage de son langage avec lui
d'une civilisation païenne.
Ainsi, lorsqu'une excellente OEuvre catholique prend en co
moment pour exergue : « Le propriétaireest le représentant de
Dieu », en place du vieil enseignement chrétien :« Le pauvre
est l'image de Notre-Seigneur Jésus-Christ », n'y risque-t-ello
pas de rendre méconnaissable cette sublime figure de l'Homme-
Dieu, ce descendant aux mains calleuses des rois d'Israël, en
qui s'incarnèrent ainsi, pour réaliser l'unité sociale, le prêtre,
le noble et l'ouvrier, ces trois ordres historiques de la civilisa-
tion, et en dehors de qui l'on poursuit en vain la réalisation
paisible de cette unité? Que pour ramener chaque classe de la
société à l'esprit évangôlique on lui tienne tout d'abord le lan-
gage qui lui convient davantage, rien de mieux ; alors qu'on
nous permette de ne pas tenir le môme langage au peuple,
mais celui qui répond à ses aspirations comme à notre propre
sentiment. Faire droit à ce que le socialisme a de juste dans
ses revendications, ce n'est pas ouvrir la porte à ce qu'elles ont
d'excessif. Tandis que fuir les problèmes sociaux ou se montrer
impuissant à les résoudre, c'est faire le jeu à la Révolution so-
ciale, au lieu de lui disputer le terrain.
Telles sont les dernières réflexions que nous croyons devoir
soumettre aujourd'hui aux hommes de bonne volonté qui s'at-
tachent à la préparation d'une législation sociale chrétienne.
VI

DE L'ESSENCE
DES DROITS ET DE L'ORGANISATION
DES INTÉRÊTS ÉCONOMIQUES il)

Le Play, dont on essaie d'opposer l'autorité à ceux qui


estiment que « l'objet de l'économie politique est d'organiser le
monde de l'utile conformément à la justice et en vue du bien
commun », ouvrait par ces lignes son beau livre l'Organisation
du Travail : « Les règles essentielles à l'organisation des ate-
liers de travail se confondent, à beaucoup d'égards, avec les
principes généraux de la constitution des sociétés ». Et ces
principes, il ne les cherchait pas dans « les lois économiques
naturelles », mais dans « la distinction du bien et du mal, du
juste et de l'injuste ».
Ainsi ferons-nous 1

Le régime actuel du salariat est celui qui se pratique dans


l'atelier désorganisé, ne reposant que sur un contrai momen-
tané entre employeurs et employés dotés d'intérêts purement
antagoniques et animés de sentiments correspondants: l'em-
ployeur prétendant obtenir la plus grande somme «le travail
contre la moindre somme de salaires, et l'employé cxaclemert

(1) Association catholique, juillet 1891.


ononii sociAt. ciuuTH:N, 0
130 VERS UN ORDRE SOCIAL CHRÉTIEN

l'inverse. D'où une oscillation constante, capricieuse, des sti-


pulations du contrat autour du salaire naturel, celui qui
fournit aux besoins de l'existence normale, et une tendance
déplus en plus accentuée, chez les classes ouvrières comme
chez les classes patronales, à s'organiser chacune séparément
en vue non de l'entente, mais de la guerre sociale.
En vain les sociologues attardés dans la croyance à la fata-
lité de cet état de choses se jettent-ils ou plutôt jettent-ils leur
encre entre les deux camps ennemis, les uns en appelant à
l'intervention de l'Église, les autres à celle de l'État : l'un et
l'autre de ces grands pouvoirs sociaux restent spectateurs trop
souvent impuissants, l'Église pareequece n'est pas sa mission,
et l'État parce que ce n'est pas sa fonction d'intervenir direc-
tement dans le conflit des intérêts, quand ce conflit n'est pas
anormal, c'est-à-dire que la justice n'y est pas violemment et
manifestement lésée (L.
Pour apaiser cette dispute et favoriser en cela le rétablisse-
ment de la paix sociale, ce n'est pas au dehors de l'atelier qu'il
faut chercher, mais dans son sein même qu'il faut modifier les
bases du contrat, en y substituant le principe d'association à
celui d'antagonisme.
Le moyen pour cela, on l'a beaucoup dit, est la participation
aux bénéfices', mais encore ce moyen demandc-t-il à être em-
ployé judicieusement, ou, comme l'on dit aujourd'hui, scien*
tifiquement, en considérant toute entreprise comme une sorte
d'association du travail et du capital, et faisant en consé-
quence à chaque associé dans la répartition du produit une part
non pas arbitraire, mais proportionnelle à son apport.
Cette proportion équitable est aisée à déterminer, en évaluant
chaque nature d'apports en quantités do même espèce en
argent, puisque le rôle de l'argent est d'être la commune
mesure des valeurs. Prenons un exemple, le plus simple pos-
sible :

(1} Ceci était écrit avnnt In promulgation de 1 encyclique du 15 niai et


n'implique dnns la pensée de l'auteur aucun doute sur lu portée intrinsèque de
cil rite pontifical It tient cm'iiticllciiienlà le déclarer ici.
ÉCONOMIE SOCIALE 131

Soit dune part un moteur à vapeur qui a coûté une certaine


somme, est sujet à une certaine usure, consomme un certain
combustible. Tout cela peut être évalué en un apport annuel
suffisant pouramortir le capital engagé, c'est-à-dire pour en
reconstituer la valeur intégrale après la période durant laquelle
il se sera dépensé au service de la production.
Soit d'autre part le groupe ouvrier qui est attaché à l'exploi-
tation dont nous venons d'eslimer l'outillage. Ce groupe a dans
l'exploitation un apport exprimé par le salaire qui doit amener
également la reconstitution du capital de cet apport, c'est-à-
dire l'entretien de la force ouvrière et l'amortissement de ses
déperditions journalières par une subvention suffisant à tout
ce qui contribue à l'entretenir, les écolages, les secours éven-
tuels, les retraites, etc.. Or, les études statistiques sont main-
tenant assez avancées pour permettre d'évaluer tout cela et
d'en prendre la moyenne annuelle.
H résultera de cette moyenne pour la reproduction du capital
vivant, comparée avec celle qui correspond à la reconstitution
du capital mort, une proportion qui devrait se retrouver dans
celle du partage des bénéfices de l'exploitation, pour qu'il y eût
réellement association entre ses deux facteurs, le capital et lo
travail, ou, pour parler un langage plus humain, le capitaliste
et le travailleur.
Ce n'est pourtant pas encore ainsi que les choses se passent
communément. Et là est le mal.
Communément, dis-je, lo capitaliste ne se contente pas de
prélever sur le produit brut de quoi reconstituer son capital,
mais il y ajoute dans son calcul un intérêt fixe annuel, comme
si le capital produisait de lui-même cet intérêt. De plus, après
avoir majoré ainsi injustement, comme je le démontrerai uno
autre fois, l'estimation de son apport, il prétend que tous les
risques de l'entreprise étant pour lui, tout le profit doit lui
en revenir intégralement, après défalcation des salaires con«
venus.
Or, il y ii là deux inexactitudes : d'abord en co que l'ouvrier
court aussi des risques, — risques professionnels et risques de
chômage- ; ensuite parce que le fait du risque commercial, qui
132 VERS UN ORDRE SOCIAL CHRETIEN

incomboà l'entrepreneur seul, correspond à cet autre fait que


lui seul a la direction de l'entreprise. Uien ne serait moins
équitable que d'imputer une part de responsabilité commer-
ciale à celle des parties qui n'a aucune ingérence dans les cal-
culs et dans les opérations du spéculateur dont est forcément
doublé tout industriel. Mais il n'est pas plus équitable de la
traiter autrement qu'un associé commanditaire, puisqu'elle a
en réalité apporté et confié à l'entrepreneur un capital déter-
miné, comme nous venons de le voir. Ainsi, s'il y a perte, sa
responsabilité est limitée et se traduit par un manque à gagner ;
s'il y a gain, ce gain doit être eh participation, comme danstoute
entreprise en commandite.
Le système de la participation aux bénéfices ainsi ramené à
son essence est très simple et logique. Il se complique sans
doute infiniment dans la pratique, mais toutes ses difficultés
sont susceptibles do solutions conformes au principe d'asso-
ciation.
Ainsi Ton dit que son application créerait entre les industries
de grandes inégalités, favorisant les unes aux dépensdes autres.
— Non, ce ne serait pas la création, mais la constatation d'un
fait, que la concurrence réduirait à sa juste portée, tout comme
aujourd'hui.
Ondit que la spéculation, qui est l'âme de l'industrie, serait
impossible si l'entrepreneur devait des comptes à ses ouvriers.
Mais d'abord ceci s'applique à une fraction minime et décrois-
sante des entreprises industrielles, la plupart étant maintenant
gérées en forme de société anonyme, c'est-à-dire tenues aune
comptabilité ouverte. Ensuite, il y aurait bien des moyens orga-
niques de contenir lingérence ouvrière dans des limites dis-
crètes sans cesser d'être équitables.
Cette difficulté serait très réduite, parce que les fruits de la
participation ne seraient pas, dans les ateliers bien organisés,
distribués individuellement comme faisant partie du salaire
naturel ; mais elles y formeraient un complément sous forme
collective ou plutôt corporative, qui deviendrait le patrimoine
de la maison, comme on le voit en germe dans les caisses de
retraite et autres institutions analogues, créées spontanément
ÉCONOMIE SOCIALE 133

par les plus grandes entreprises industrielles, avec partici-


pation et souvent ingérence administrative du personnel
ouvrier.

II

Puisque nous apercevons dans cet ordre d'institutions le


germe des caisses corporatives, il y a lieu de quitter un instant
notre thèse du principe; d'association pour examiner comment
l'initiative patronale procède à leur création.
Nous prendrons notre type dans les grandes Compagnies do
chemins de fer, qui passent communément, et à juste titre
croyons-nous, pour avoir fait le plus dans ce genre et s'être
attaché ainsi un personnel d'élite.
L'expérience a démontré, en ce qui est des caisses de retraite,
qui sont l'institution la plus onéreuse, qu'elles doivent en
moyenne servira la moitié du personnel figurant au contrôle à
une époque donnée, vingt ans après cette épo pie, une pension
équivalente à la moitié des salaires — et que la moyenne de
ceux-ci étant de 1.000 francs, la pension à servir est de 800 l'r.
Celte pension allouée, comme nous venons de le dire, à la
moitié du personnel exactement 33 0 0 hommes et 20 0,0
veuves, touchant moins mais vivant plus longtemps), impose
ainsi à l'entreprise pour son personnel retraité une charge
égale au quart de la somme qu'elle paie en salaires à son per-
sonnel en activité.
A noter, en passant devant ces chiffres, quels mécomptes
attendent les sociétés de secours mutuels dans l'établissement
de pensions viagères sur une cotisation insignifiante! Et quelle
charge imposeraient au Trésor public ceux qui demandent à
l'État d'assurer des retraites à tous les travailleurs, comme c'est
une clause de style de tout programme socialiste l
Les Compagnies de chemins de fer, hâtons-nous de le dire,
s'en tirent à meilleur compte, bien qu'encore élevé. — N'ayant
créé les caisses de retraite que progressivement en faveur d'un
personnel jeune et vigoureux, elles voient leurs allocations
134 VERS UN ORDRE SOCIAL CHRÉTIEN

annuellesàces caisses fructifier à intérêts composés; de telle


sorte qu'elles ont cru pouvoir y suffire avec des quantum du
salaire portés successivement de 6à 8, 10 et aujourd'hui 12 0,0,
plus uneretenuo sur les salairesde3à40/0.Labaissecroissante
du taux de l'intérêt diminued'autant le coefficient tiré de la capi-
talisation, si bien que les capitaux des caisses, placés la plupart
à 3 0/0, n'augmenteront que des 2/3 dans la période de vingt
ans susdite, et devront faire appel à un rapport de 17 0/0 sur
tous les salaires pour fournir à une allocation de 25 0/0.
La caisse des retraites, pour être la plus onéreuse des insti-
tutions complémentaires du salaire journalier, est d'ailleurs
loin d'être la seule chez ces mêmes Compagnies, de sorte
qu'en réalité ce qu'elles appellent leurs sacrifices bénévoles
en faveur de leur personnel se monte aujourd'hui au 1/6
du salaire et tend à en atteindre le 1/5, plus tard même le 1/4.
Indépendamment du rapport de ce complément du salaire à
la portion principale do celui-ci, il y a encore d'autres côtés
àconsidérerdans ses institutions: d'abord leur constitution,
pour la plupart, en organes indépendants de l'administration
qui les constitue. Ainsi la caisse des retraites de telle Com-
pagnie que je pourrais nommer est dotée en obligations de la
même Compagnie, ce qui lui crée une sorte do copropriété du
capital d'établissement. Il y a là un principe d'avenir analogue
à celui qui régissait au Moyen Age la propriété foncière.
Le Conseil d'administration ne se conserve d'autre droit sur
la caisse que celui d'en tenir la comptabilité et d'en ordonnancer
les sorties conformément à un règlement public qui fait loi
entre lui et les ayants droit. Dans d'autres Compagnies la
caisse des retraites est gérée par un conseil spécial, dans la
composition duquel sont appelés des agents de tous les services;
on s'en trouve très bien. Ce n'est pourtant pas encore là une
institution corporative proprement dite, parce que les conseils
n'en sont pas élus.
Enfin une foule d'institutions sont plus ou moins constituées
sur le même principe : apprentissages, écolages, secours,
logements, sociétés de consommation ; si bien que les sacrifices
consentis par la Compagnie facilitent l'existence à son person-
ECONOMIE SOCIALE 135

nel dans des proportions plus grandes encore, en le dispensant


de recourir à des moyens plus onéreux pour subvenir à ses
besoins et à ceux de sa famille.
Nous no prononçons pas sans dessein ce mot do famille,
car, dans les grandes entreprises industrielles dont nous
parlons, la famille de l'ouvrier tient une place considérable
dans la sollicitude de l'administration. A ce point que dans
l'une des grandes Compagnies, lo Nord, on ne se contente pas
de secours indirects pour les hommes chargés de famille, mais
on leur alloue un supplément de paie à raison du nombre
do leurs enfants. Qu'en doit dire l'émineut avocat de celte
Compagnie, qui se plaît à opposer à nos conceptions sur le
juste salaire l'impossibilité de payer la façon d'une table plus
cher à un menuisier qui aurait douze enfants?
Par contre, le bénéfice des institutions complémentaires du
salaire ne s'étend pas dans la même mesure à tout le per-
sonnel, mais est surtout réservé à la fraction de ce personnel
— la plus considérable aujourd'hui — qui est « commission-
née », c'est-à-dire attachée d'une manière définitive, sauf
manquements graves, « à la maison ». Ce personnel se recrute
parmi les agents en régie, à la suite d'un stage plus ou moins
long, et dans des proportions inégales suivant les services ;
c'est à-dire naturellement plus forte pour les services tech-
niques, qui demandent un apprentissage et des qualités
spéciales, que dans ceux où ne s'exercent que des professions
usuelles et faciles. La constitution de cette sorte d'aristocratie
ouvrière est un trait essentiel de la bonne organisation des
ateliers en tout état de chose.

III

Après avoir jeté ce regard rapide sur les ateliers les mieux
organisés dans le système actuel du salariat simple, il convient
de revenir à l'analyse des deux parties dont se compose le
salaire ainsi distribué, et do reconnaître s'il y a dans l'allo-
cation de la partie complémentaire un acte de munificence ou
130 VERS UN ORDRE SOCIAL CHRÉTIEN

simplement de bonne administration, un acte de charité ou


de justice.
C'est bien facile à discerner. Aucuno des formes du salaire
complémentaire no correspond à un luxe ou à un plaisir, mais
à un besoin absolu : besoin de secours dans la maladie, besoin
d'aliments dans la vieillesse, besoin d'élever les enfants,
besoin de ne pas laisser une veuve et des orphelins dans la
misère. Et personne ne prétend que les allocations supplé-
mentaires, faites par l'entreprise pour ces buts philanthro-
piques, pourraient être prélevées sur les salaires journaliers
qu'elle alloue. Us y seraient évidemment insuffisants, au moins
pour la plus forte mesure, comme on a pu le voir par les
calculs que nous avons indiqués, et par ce fait que l'échelle
des salaires commence pour les débutants — dont beaucoup
le restent longtemps, quelques-uns toujours —- à 2 fr. 50 par
jour pour les ouvriers en régie et 1.100 fr. par an pour les
agents commissionnôs ; cela dans les entreprises mêmes où
nous avons choisi le type le plus avancé d'une bonne organi-
sation industrielle, et où l'aflluence innombrable des demandes
d'emploi justifie notre choix.
On ne peut donc voir dans le salaire fixe qu'un salaire
minimum, correspondant aux stricts besoins de l'existence
journalière, et dans le salaire complémentaire que ce qui
vient à constituer en surplus de co salaire minimum le
salaire naturel, correspondant à l'entretien normal de la classe
ouvrière, sans progrès économique ni ascension sociale pour
son ensemble.
Or celle stagnation n'est en elle-même pas normale, parce
qu'elle ne correspond pas à ce qui se passe pour la classe capi-
taliste, dont les facultés d'épargne, et par conséquent d'enri-
chissement, augmentent sensiblement avec les progrès des
sciences et des arts. Si en effet l'outillage industriel, en se
perfectionnant, développe indéfiniment la production sans
faire varier sensiblement le nombre ni la rémunération des
travailleurs, il n'est pas exact de dire que par le fait de la
concurrence tout bénéfice est absorbé par le meilleur marché
des produits. — Le rapport des charbonnages d'Anzin, pour
ÉCONOMIE SOCIALE 137

ne prendre qu'un exemple célèbre, a décuplé au profit des


premiers sociétaires, sans pour cela que le prix du charbon
ait baissé ou celui des salaires haussé dans la moindre pro-
portion correspondante.
Ce qu'il est vrai de dire, c'est que les petits capitalistes
profitent beaucoup moins que les gros de ce déplacement des
rapports do rémunération entre le travail et lo capital ; qu'ils
sont pou à peu absorbés par les nécessités de la concurrence
dans le gros capital, au prix de leur indépendance, et que
l'effet de cette concurrence tend à faire baisser l'intérêt du
capital, lorsqu'il n'est pas habilement manié par la spécula-
tion, jusqu'à un taux qui diminue le nombre des petits
rentiers.
Mais tout cela n'enrichit pas l'ouvrier, parce qu'il n'est que
faiblement consommateur de tous ces produits à bon marché,
la plupart de luxe. La nourriture, le logement, le vêtement,
c'est-à-dire les besoins essentiels de la vie, n'ont pas sensi-
blement diminué de prix, lors même qu'ils n'ont pas augmenté,
alors que l'atmosphère de jouissances plus coûteuses corres-
pondant à l'accroissement des revenus industriels ne manque
pas de réagir sur la classe ouvrière et de compliquer pour elle
le problème de l'existence.
Nous nous servons à dessein de ce mot problème de l'exis-
tence, parce que l'état inorganique de l'industrie, en la livrant
sans limites aux agissements de la spéculation, y rend l'exis-
tence de l'élément ouvrier en particulier constamment problé-
matique. Des sociétés anonymes se fondent sans garantie
morale ni légale aucune, attirent l'ouvrier et le rejettent avec
une égale facilité. Des entreprises soi-disant patronales n'en
ont que le nom, et ajoutent à l'insécurité des sociétés ano-
nymes celle qui naît du secret d'opérations conduites sous une
responsabilité fictive, afin d'échapper à tout contrôle.
Aucune des spéculations industrielles qui naissent et meu-
rent souvent sans avoir distribué même le premier des divi-
dendes merveilleux qu'elles ont promis, ne peut fournir à
l'ouvrier ce complément du salaire journalier que nous avons
reconnu indispensable, et dès lors son existence est précaire,
138 VERS UN ORDRE SOCIAL CHRÉTIEN

et s'il y a quelque chose d'assuré, c'est qu'il finira dans la


misôro, à moins d'une vertu d'épargne peu commune et encore
qu'elle soit favorisée par les circonstances, c'est-à-dire ne se
soit pas trouvée aux prises avec lo chômage, sans parler des
autres accidents.

Co n'est pas là le dire do l'Ecole classique, mais c'est celui


qui ressort de toutes les monographies de familles ouvrières
que l'on peut y entreprendre, si l'on n'y choisit pas les sujets,
mais prend au hasard devant soi, à la fortune des rencontres,
comme doit le faire tout enquêteur désireux de la vérité.
L'Ecole n'admet pas ce qu'elle appelle l'hypothèse d'un
« contraste grandissant entre les bénéfices sans mesure des
capitalistes et une condition toujours plus précaire des ou-
vriers », selon l'expression de M. doMun dans cette revuo
(janvier 1801, page 28). Mais ce qu'elle y oppose, ce sont des
affirmations de ce genre : (V. Réforme sociale, 16 mars 1891,
page 44G.)
« Que la part du travail dans la répartition des valeurs pro-
duites est allée en augmentant depuis un siècle; que la ten-
dance à nue moindre inégalité des conditions est un fait con-
temporain... que sur l'ensemble les gains du capital sont
loin d'égaler maintenant les salaires du travail. »
Essayons l'examen successif de ces trois propositions corré-
latives : la première s'y dérobe tout d'abord parce que le
régime industriel actuel n'existait pas il y a un siècle ; la
seconde est vraiment osée dans le siècle des Ouvrard, des
Rothschild, des Schneider ; mais la troisième est intéressante
parce qu'elle fait la lumière sur une colossale erreur, qui con-
siste à imaginer une règle de proportion entre la somme des
salaires et celle des dividendes ou celle des frais de production.
Or l'écart entre ces sommes varie avec la nature de l'industrie,
certaines fabrications exigeant une grande consommation de
capital et peu de main-d'oeuvre, d'autres inversement. Même
ÉCONOMIE SOCIALE 131>

dans uno industrie donnée, ce rapport varie bien moins avec


les exigences de l'ouvrier ou la libéralité do l'entrepreneur
qu'avec l'habileté de celui-ci : s'il peut, en payant de bons
salaires, réaliser de gros bénéfices, c'est que l'industrie est
prospère, tandis que la diminution des bénéfices tend à pro-
duire la dépression des salaires.
Là n'est donc pas la question; mais elle est do savoir si le
bénéfice, quel qu'il soit, de la production, c'est-à-dire la plus-
value de la matière première, ou le produit brut dégagôdes frais
de la production, c'est-à-dire lo produit net, doit être considéré
comme étant le fruit uniquement du capital, et doit dès lors
revenir en entier au capitaliste, en place d'être partagé éga-
lement, c'est-à-dire proportionnellernentà l'apport, entrecelui-
ciet letravailleur.
Or, à cette thèse qui se fait jour, non pas chez Jes socialistes,
mais dans les plus hautes régions delà philosophie chrétienne,
l'Ecole qui la contredit n'a encore répondu que par l'étonnante
confusion ci-dessus entre le produit brut et le produit net.
Que si, au contraire, nous avons bien tenu compte de celte
distinction, et montré que les deux facteurs du prodi, tont au
prorata de leur apport un droit égal sur sa valeur, non aurons
suffisamment correspondu à la première partie de l'énc ce de
noire étude — l'essence des droits économiques.
Nous nous réservons de traiter de la deuxième pari du
même énoncé, —l'organisation désintérêts, — en y recherc mt
quelle organisation correspondrait le mieuxà celte concept n
des droits susdits.
Mais que l'on entende bien : nous ne donnons nullemei
cette conception comme absolue, ni l'organisation correspon
dante comme l'idéal du régime industriel. Nous y avons pour-
suivi simplement un progrès à introduire dans le régime du
salariat, et nous no voyons en celri-ci lui-même qu'une caté-
gorie historique.
140 VERS UN ORDRE SOCIAL CHRÉTIEN

VI

Depuis que nous avons essayé d'indiquer ici un principe émi-


nemment social, celui d'association, comme propre à modifier
heureusement les conditions du salariat, une nouvelle parole
pontificale est venue jeter un trait do lumière sur la question.
Léon XIII, après avoir établi, dans son Encyclique sur la con-
dition des ouvriers, que le salaire devait en stricte justice cor-
respondre au moins aux besoins normaux delà classe ouvrière,
ce qui entraîne la fixation coutumière ou même, s'il le faut,
légale d'un salaire minimum, nous a enseigné dans son allocu-
tion au pèlerinage ouvrier français que la parfaite justice
demandait plus encore à la conscience du chrétien :à savoir lo
juste salaire, c'est-à-dire le salaire •• adéquat au travail » fourni.
C'est bien là, ce nous semble, ce que nous avions indiqué par
le partage des bénéfices au prorata des apports, comme mesure
d'équité.
Ceci étant reconnu comme l'essence des droits des travail-
leurs, nous pouvons indiquer de bien diverses manières d'y
correspondre, qui conviennent l'une à telles industries, l'autre
àtelles autres, cela non seulement selon la nature de l'indus-
trie, mais encore selon le caractère patronal, commanditaire
ou anonyme des établissements industriels. Le système des
primes, comme celui d'une bonification du salaire au prorata
delà production, sont autant de formes d'accord qui se rap-
prochent de ce que l'on pourrait appeler, par analogie avec
ce qui se passe dans l'agriculture, le métayage industriel.
Il s'agit donc maintenant de généraliser ces bonnes coutumes,
sans néanmoins les uniformiser, et pour cela de chercher quelle
organisation des intérêts professionnels correspondrait le
mieux au principe de l'accord susdit et en rendrait l'applica-
tion plus aisée. 11 faudrait que cette organisation fût assez souple
pour produire partout ses effets, et assez puissante pour les
imposer là où la coutume ne parviendrait pas à s'établir sans
contrainte préalable
ÉCONOMIE SOCIALE lil
Ce disant, nous avons nommé l'organisation corporative.
Malgré l'antiquité de ses origines, elle est plus appropriée quo
jamais à un siècle où la prodigieuse variété des industries et la
puissance de monopolisation du capital rendent l'initiative
privée non moins nécessaire, mais beaucoup moins efficace. On
compare souvent les conditions actuelles de l'industrie à celles
du champ de bataille; or, si jamais à la guerre la valeur et l'ini-
tiative du soldat n'ont été plus nécessaires, jamau ion plus
elles n'ont été moins capables de suppléer à l'organisation des
forces militaires. Jamais non plus l'organisation corporative do
l'industrie, comme de la société entière, c'est-à-dire le régime
corporatif, n'a été plus indiquée et ne s'est imposée davantage
àl'action commune destroisfacleursqui doivent la produire de
concert: l'initiative privée pour l'engendreret lui conserver îa
vie ; l'action des pouvoirs publics pour la protéger et l'intro-
duire dans la constitution légale du pays ; l'action de l'Eglise
pour la pénétrer de sa morale et y incliner les coeurs.
Nous allons dire comment nous concevons celle organisation
pour qu'elle incarne à la fois le principe d'ordre et celui de
libellé; mais pour en rendre le tableau plus clair, il faut
d'abord s'arrêter à quelques définitions de termes :
L'ensemble des gens appartenant d'une façon quelconque à la
même profession, dans le même lieu, forme dans notre langage
le corps d'état ;
Le groupement volontaire do plusieurs membres du môme
corps d'état constitue une association professionnelle ;
Si cette association professionnelle est ce qu'on appelle
aujourd'hui un a syndicat mixte », c'est-à-dire si elle comprend
sans les confondre tous les éléments qui constituent la profes-
sion, tels que patrons, employés et ouvriers dans la grande in-
dustrie, — maîtres, compagnons et apprentis dans les métiers,
— propriétaires, fermiers et colons dans l'agriculture, il y a
corporation.
L'essence de chacun de ces groupements demande à être
bien saisie :
Celle d'une association professionnelle est la liberté ; en effet,
la contrainte peut rapprocher les hommes, mais elle ne peut
1*12 vi:ns UN ORDRE SOCIAL CHRÉTIEN

les associer ;syndicatsouvriers, syndicats patronaux, sont des


groupements essentiellement volontaires, c'est pour cela quo
nous les appelons des associations.
La corporation, telle que nous vonom de la définir, n'est
qu'une forme particulière plus complexe et plus complète de
l'association professionnelle ; elle participe donc do son prin-
cipeessentiel, la liberté.
Le corps d'état, par contre, est une collectivité purement
numérique à laquelle on s'inscrit par lo fait d'une simple décla-
ration, mais sans que cette déclaration implique aucune inten-
tion de la part de ses membres'de s'associer entre eux.Si l'exer-
cice de la profession y est soumis à certaines règles, ces règles no
saurai.Mit être ni spontanées ni facultatives, puisque la collec-
tivité en question n'est pas un organisme vivant, capable de
spoulanéitéoude choix, mais une simple juxtaposition méca-
nique d'individus indépendants les uns des autres, c'est-à-
dire sans lien social.
Combien donc est oiseuse ladisputcdes réformateurs sociaux
en chambre sur la corporation libre ou obligatoire, alors qu'ils
appellent du même mot des choses différentes I Ainsi en France
il n'y a plus ou plutôt il n'y a pas encore de corporations indus-
trielles, mais seulement des associations professionnelles — en
dehors dequelques syndicats mixtes, vraiment complets.
En Allemagne, il y a des corporations.
En Autriche, ce sont les métiers eux-mêmes dans leur entier
qui sont organisés de par la loi en corps d'état.
Le meilleur des trois systèmes, celui qui convient le mieux
à chaque pays, est celui qui s'y est établi le plus facilement ; il
n'y a pas à disputer là-dessus, mais à considérer ce qui se pro-
duit par l'évolution historique alors qu'elle n'est ni étouffée ni
violentée par les pouvoirs publics, mais protégée et dirigée par
eux en vue du bien commun.
En France, après la table rase faite violemment en 1791, les
associations professionnellesn'ont pu êtrequesecrètes d'abord ;
puis elles ont eu des manifestations publiques, mais seutement
temporaires, reconnues légalement sous le nom de coalitions.
A partir de 1884 un régime moins tyrannique que celui qui
ÉCONOMIE SOCIALE M3
datait do la Révolution a permis aux associations profession-
nelles dose reformer sous le nomde syndicats. Mais les oli'orts
de ceux de nos amis qui avaient été lespromotcurs do ce retour
à la liberté n'ont pu parvenir encore à faire doter d'avantages
spéciaux les syndicats mixtes, qui correspondent à ce que dans
notre langage nous appelons la Corporation, quo nous voulons
voir dotée de certains privilèges, comme étant un organe plus
perfectionné que la simple association professionnelle. Il en est
résulté un très faible développement do ces syndicats mixtes,
tandis que se multipliaient les syndicats uniquement de pa-
trons ou d'ouvriers.
En présence de cette situation, on ne saurait faire reposer un
régime corporatif un peu général surdes fondations qui sont
l'exception ; mais il est très aisé d'y suppléer par des Conseils
mixtes que nous appellerons Conseils corporatifs, composés do
délégués fournis par lesassociations professionnelles d'ouvriers
ou de patrons à nombre égal des uns et des autres, comme cela
se pratique déjà pourlesConseilsde prud'hommes. Leurs attri-
butions seraient beaucoup plus étendues que celles de ces der-
niers conseils, puisqu'elles consisteraient à prévenir les conflits
entre leurs membres, en place de les résoudre seulement. Et
ces conseils seraient en effet beaucoup plus en état de le faire,
parce queleurs membres seraient des mandataires d'associa-
tions aptes àse former un sentiment età établir des caliiers.
La question des membres honoraires, qui divise souvent nos
amis eux-mêmes, serait ainsi écartée, car il n'y aurait nul lieu
que les associations professionnelles en continssent, pourvu
que le Conseil corporatif put en appeler dans son sein à titre
technique ou arbitral.
Celte organisation, cent fois esquissée ici, conviendrait à
toutes les formations existantes et en appellerait de nouvelles
àse former tout aussi librement ; mais la juridiction de ces
Conseils corporatifs serait naturellement limitée aux membres
des associations professionnelles qui les auraient constitués.
Sans doute la loi pourrait l'étendre à toute la profession, lors-
que la majorité des membres de celle-ci serait entrée dans les
associations conslitulives. Mais il y a un procédé plus libéral,
144 VERS UN ORDRE SOCIAL CHRÉTIEN

conduisant au même résultat : c'est l'union syndicale, ou, pour


mieux dire, l'union corporative.
En voici lo jeu indiqué par un exemple :
La ville do N... contient 200 charpentiers: ceux-ci forment
entro eux dos associations corporatives diverses, une do
40 membres, une de 30, une de 20; 110 charpentiers sont
restés en dehors do toute association. S'agit-il d'une mesure
d'intérêt général à prendre: les associations sont conviées à
désigner à cet effet des délégués en nombre proportionnel à
celui do leurs membres,et à constituer ainsi la Chambre corpo-
rative do i -h 3 -4- 2 = 0 membres. Celle-ci élabore la
mesure eu question, mais sa décision ne fait loi pour le corps
détat qu'après qu'elle aura été soumise par voie de suffrage
direct à tous les membres de la profession, sans autre distinc-
tion que celle de leur condition de patron ou d'ouvrier. Le
règlement ainsi établi n'a plus qu'à être sanctionné par les
pouvoirs publics, comme n'étant pas contraire au bien public,
pour devenir la loi du corps d'état, et être appliqué par la
Chambre corporative
Telles sont les grandes lignes du régime corporatif tel que
nous le comprenons, le préconisons et le préparons à la faveur
delà loi de 1884 sur les syndicats professionnels.
Il convient maintenant de revenir sur la constitution de
chacun de ses éléments.
Le syndicat patronal n'est pas un élément nécessaire ; il
suffit que chaque chef d'établissement soit appelé lorsqu'il y
a lieu dans les réunions délibératives comme représentant de
droit son établissement, en tant que patron, bien entendu.
Aussi convient-il qu il lui soit attribué un nombre de voix
proportionnel à l'importance de l'établissement.
Quant à l'association ouvrière, il n'y a aucunes règles à
imposer à sa formation et à son fonctionnement, sinon celle de
l'exercice de la profession : un ancien ouvrier du métier peut
en faire partie tant qu'il n'en exerce pas un autre, de même
qu'on est censé être domicilié dans une commune tant qu'on
n'a pas élu et déclaré domicile dans une autre.
Si, dans un même corps d'état, il ne s'est constitué ni asso-
ÉCONOMIE SOCIALE 145

ciations patronales ni associations ouvrières, ou bien l'une des


deux associations seulement, le magistrat public peut toujours
convier les membres inscrits dans la profession à se réunir
pour une élection directe semblable à celle du Conseil des
prud'hommes. Seulement alors il ne saurait se rencontrer dans
cette délégation sans mandat les mêmes qualités que dans une
représentation do corps organisés, et il serait imprudent de lui
reconnaître unojuridiction aussi étendue que celle dont doit
être investie de plein droit une Corporation sur ses membres
ou une Chambre corporative sur le corps d'état.
Terminons ceci en disant que la distinction que nous faisons
ici entre les prérogatives de la Corporation et celles de la
Chambre corporative n'est pas communément nécessaire. Il
sera rare, comme on le touche en Allemagne, où lo système
fonctionne en partie, de voir se former pour le môme métier
et dans le même lieu plusieurs corporations différentes. Le
plus souvent, la majorité des patrons se réunira d'un côté,
celle des ouvriers de l'autre ; s'ils s'entendent suffisamment,
ils se réuniront pour constituer, comme dit, un Conseil
corporatif ; s'ils persistent dans l'anlagonfème et ne peuvent
arriver à prendre une disposition commune, le Conseil de la
profession sera constitué d'office, comme dit, et départagé
également d'office au besoin, s'il ne sait de lui-même recourir
pour cela à la voie arbitrale

VII

Supposons le problème résolu, la Corporation ou les Corpo-


rations constituées librement, et la Chambre corporative qui
réunit leurs délégués constituée de même d'une manière régu-
lière, et jetons un coup d'oeil sur le rôle qu'elle prendra utile-
ment.
A. Fixer les conventions relatives au travail, à son mode
de rémunération et au taux de cette rémunération entre cer-
taines limites, de manière à favoriser l'établissement des bonnes
ORDRE SOCIAL CHRÉTIEN. 10
146 VERS UN ORDRE SOCIAL CHRÉTIEN

coutumes du métier et leurs modifications successives en


correspondance avec la situation industrielle et les circons-
tances économiques ;
B. Rendre la justice et faire la police dans le sein du corps
d'état pour l'observation des règles établies comme est dit ci-
dessus. Cela notamment par l'institution de Conseils de disci-
pline d'une composition analogue à celle en usage dans les
tribunaux militaires, où tous les grades sont représentés, le
titulaire du grade le moins élevé opinant le premier;
C. Créer et administrer toutes les institutions d'intérêt
commun : caisses de secours, de retraite, de maladie, de chô-
mago ; assurances contre les accidents, .sociétés de consom-
mation, avantages collectifs de toute espèce ;
D. Etudier et proclamer les intérêts professionnels ; avoir
qualité pour les défendre et revendiquer, c'est-à-dire repré-
senter ie corps d'état toutes les fois qu'il a droit à paraître
ou à être entendu.
Il n'est pas de problème dana la question ouvrière qui ne
puisse être résolu de cette façon, ou du moins acheminé vers
sa solution. Et l'on ne voit pas d'autre moyen d'apaisement des
conflits actuels sans recourir à l'intervention directe de l'Etat.
En sorte que l'on ne comprendrait pas facilement que le
régime corporatif ne fût pas l'idéal de tous les sociologues qui
redoutent l'intervention de l'État dans la question ouvrière,
si celle-ci n'était niée en principe par une partie d'entre eux,
Ceux-ci admettent bien, en effet, qu'il y ait débat pour l'éta-
blissement du contrat de travail entre le patron et l'ouvrier,
mais ils veulent que ce débat reste individuel et ne puisse
jamais devenir collectif, parce qu'alors il prendrait facilement
un caractère juridique, c'est-à-dire que la classo ouvrière pour-
rait revendiquer certains droits vis-à-vis de la classe patronale.
Or, c'est la reconnaissance d'un droit do l'ouvrier qui parait à
beaucoup d'hommes excellents une monstruosité juridique et
sociale, tout comme aux temps du travail servile.
Nous ne discutons pas ici, mais nous constatons seulement
que, par contre, la classe ouvrière est pénétrée maintenant de
la conscience de ce droit et qu'elle y trouve lo principe d'une
ÉCONOMIE SOCIALE 147
émancipation qui ne sera qu'une question de temps -— et do
fort peu de temps.
La classe patronale déploie bien moins d'activité ; elle ne
s'organise pour la lutte qu'avec répugnance et comme avec
quelque honte. Elle a fait, il faut le reconnaître, pour le bien-
être, la sécurité et la dignité de la classe ouvrière, plus en
France qu'on aucun autre pays, et cela a éclaté lors de la der-
nière Exposition universelle, dans la section ouverte aux
oeuvres d'économie sociale.
Mais tous ses bienfaits, comme elle les appelle, toutes ces
habiles organisations du salaire, comme nous les appelons
plus justement, ne réussissent pas à satisfairel'ouvrier, d'abord
parce qu'ils lui sont dévolus à titre de munificence et non de
justice, ensuite parce qu'il peut en perdre le bénéfice, en
même temps que ses moyens journaliers de subsistance, par le
fait d'un renvoi auquel il est à tout instant arbitrairement
exposé.
Ici encore nous ne plaidons pas, nous exposons : il est cer-
tain que la plupart des grèves ont pour point de départ ou
pour noeud de la résistance le renvoi d'un ouvrier dénoncé
comme meneur, ou le refus de renvoi d'un contre-maître
accusé d'injustice ; si bien que, bon gré mal gré, l'autorité
patronale perd tous les jours du terrain et risque d'être abso-
lument méconnue si elle ne transige pas sur ces deux points :
la reconnaissance d'un droit au salaire complémentaire et
celle d'une juridiction corporative pour appliquer co droit.

VIII

Au résumé i
Il y a un droit du travail à reconnaître dans la fixation des
salaires; la loi de l'ofire et de la demande n'en est pas le seul
régulateur.
Il y a un organisme juridique spécial à créer pour appliquer
ce droit; cet organisme doit être corporatif.
148 VERS UN ORDRE SOCIAL CHRÉTIEN

Il n'y a réellement corporation que par le syndicat mixtet


mais des Chambres syndicales mixtes peuvent y suppléer juri-
diquement, pourvu qu'elles émanent d'associations profession-
nelles libres et spontanées.
Les Chambres syndicales peuvent être appelées d'office à se
grouper pour former les Chambres corporatives aptes à établir
les coutumesdu métier.
Ces coutumes peuvent faire loi des parties moyennant con-
sentement de la majorité des membres du corps S'état établie
dans chaque classe.
Telles sont les grandes lignes dans lesquelles il faut se mou-
voir, >. ce qu'il nous semble, pour rencontrer une organisation
qui corresponde à l'essence des droits économiques de la classe
ouvrière, et qui fasse une juste part à ses revendications sans lui
livrer le bien d'autrui.
Nous nous sommes attachés à mettre en relief par un exemple
le grand rôle que doit jouer la corporation libre et chrétienne
dans le travail d'organisation auquel est livré en ce moment le
monde industriel.
C'est ainsi que nous répondons à la crainte qu'on nous a
manifestée devoir une organisation générale faire disparaître
nos premières oeuvres.
Nous y reviendrons d'une manière plus complète, afin de
solliciter la critique à s'exercer sur un programme bien ferme,
plutôt que sur des tendances plus ou moins exactement appré-
ciées. Nous espérons même que si ces critiques prennent un
corps, elles aboutiront alors à un programme différentdu nôtre
qui fourra être discuté à son tour. Car le dernier mot n'est
assutémeut pas dit dans la question ouvrière.
VII

LE GLAS D'UN RÉGIME

« Eh bien, oui, monsieurl mais c'est triste à avouer, les ouvriers


« ont donné une leçon aux Compagnies, et comme je ne veux,
« quant à moi, employer que des termes absolument courtoisie
« dirai qu'ils ont, par cette leçon, enseigné à leurs patrons qu'il
« est dangereux pour l'industrie de considérer dans l'ouvrier
« autre chose qu'un outil, et ques'occuper de ses besoins matériels
« et moraux, chercher à améliorer son bien-être constitue un
« péril. Oui, les ouvriers ont donné une leçon, et cette leçon,
« M. le Ministre des travaux publics la résumait en disant que les
« Compagnies avaient eu tort de trop s'occuper de leurs ouvriers,
a que c'était aux rapports du capital et du travail que devaient
« dorénavant se réduire les rapports à intervenir entre les patrons
« cl leurs ouvriers, »
Ces paroles d'un député do la droite, qu'on a pu lire dans
la lettre adresséo par lui à la Direction de ^Association catho-
lique, sont plus que l'indice d'un état d'esprit commun à
presque tous les éléments du parti conservateur en France:
elles sonnent le glas d'un régime économique et social, du ré-
gime que ses partisans ont appelé le régime de la liberté du
travail, et ses adversaires le régimecapitaliste.
Cela ne vont pas diro pourtant que sous ce régime l'ouvrier
soit toujours considéré uniquement comme un outil, mais bien

(1) tlssociation ciillwli<iiitt fôvrîtr ÎSUIÎ.


150 VERS UN ORDRE SOCIAL CHRÉTIEN

que c'est en cela que se manifeste l'esprit du régime, que


consiste son essence et que repose son jeu. Si bien que l'hono-
rable représentant de l'industrie du Nord s'est montré beaucoup
plus sagace que circonspect, en en livrant la formule avec
cette précision, et signalant le péril qu'il aperçoit à s'en dépar-
tir. Il est certain, en effet, que la répudiation d'un axiome du
droit social et son remplacement par un autre contraire abou-
tissent nécessairement à la transformation de l'état social ;cela
non seulement au péril, mais au détriment de la classe la plus
favorisée.
Est-ce à dire que pour sauver l'a situation de cette classe il
suffirait de résister au mouvement d'opinion qui en condamne
les maximes, par un retour aux rigueurs des lois de la Révo-
lution qui protégeaient la soi-disant liberté du travail contre
toute action commune des intéressés ; d'abolir la loi de 1884;
Bur les syndicats professionnels, et de condamner plus fort
encore ce qu'on a malheureusement appelé le socialisme chré-
tien, depuis son apparition dans celte humble feuille où il s est
-incarné pour la France, jusqu'à sa confirmation souveraine
par la récente encyclique pontificale sur la condition des
ouvriers?
Non, cela ne suffirait pas, parce que le régime de la liberté
du travail porte en lui-même sa condamnation et le principe
du mal qui doit l'emporter, car à la conception que l'ouvrier
est pour le patron un c util répond nécessairement celle quo
le patron est pour l'ouvrier une caisse, une caisse qu'il doit
remplir, mais qu'il lui serait beaucoup plus agréable de vider
à son profit. Si bien qu'à cet outil mis à côté de celte caisse il
ne manque que la main d'un politicien pour l'employer à forcer
la caisse. — El cela ne saurait manquer longtemps en pays de
suffrage universel. L'émancipation politique de la classe ou-
vrière doit amener forcément son émancipation économique
et sociale ; et s'il y a quelque chose de surprenant, c'est que
celle-ci ait retardé en France do bientôt un demi-siècle sur la
première.
Un simple coup d'oeil sur l'histoire du travail montre non
seulement quo cette phase économique est inévitable, mais
ÉCONOMIE SOCIALE 151

encore qu'elle est proche, parce que les conditions nécessaires


et suffisantes à son éclosion sont près de se réaliser, et que
l'eflet suivra de près la cause sous l'impulsion des forces accé-
lératrices extérieures.
Avant la Révolution, disons-nous, l'organisation du travail
était corporative dans les ateliers et dans les manufactures. Elle
ne donnait guère qu'aux maîtres voix au chapitre, mais tout
compagnon pouvait passer maître et trouvait en attendant une
protection suffisante de ses droits ; de plus il était « compa-
gnon », c'est-à-dire convive du patron, goûtant au même pain,
souvent assis à la même table, et se considérait comme de la
famille professionnelle.
Cette organisation économique du régime corporatif jouait
un rôle considérable dans l'ordre social et même dans l'ordre
politique ; elle s'harmonisait parfaitement avec les moeurs gé-
nérales etles autres institutions publiques, parce qu'elle était
un produit des mômes idées régnantes, de idée religieuse et du
1

principe aristocratique qui avaient formé la société. Non pas


que la corporation fût née forcément de la confrérie, mais elles
.ne tardaient pas à se compénélrer dans un temps où la religion
était associée à tous les actes de la vie publique comme de la
vie privée.
Le principe aristocratique de l'ancienne société voulait que
nul n'y fût classé par sa richesse, mais uniquement par sa fonc-
tion, fief, charge ou profession; ces fonctions étant pour la
plupart du temps héréditaires et familiales, C est ainsi, disions-
nous, quo le gouvernement de la corporation n'appartenait
qu'aux maîtres, que les fils y succédaient à leur père de préfé-
rence à tous autres, enfin qu'au sein de ces familles profession-
nelles, qui se mariaient lo plus souvent entre elles, se recru-
taient non seulement les magistrats de la corporation, mais
ceux do la cité Ou sait, par exemple, quel grand rôle jouait à
Paris le Prévôt des marchands, qui fût souvent fourni par eux.
L'ancienne Corporation — s'étendre davantage serait tomber
dans des redites — l'ancienne Corporation se présente, donc à
nous avec des caractères propres et constants, parfaitement
déterminés, ceux-là mémo qui informaient toute la société.
152 VERS UN ORDRE SOCIAL CHRÉTIEN

Cette harmonie même entre le tout et la partie fut sa perte;


non par tel décret du Roi ou de l'Assemblée législative, mais par
le contraste, l'incompatibilité, qui devaient éclater entre celle
forme de l'ancien régime et celle qui était l'idéal des temps
nouveaux, la forme individualiste et césarienne, c'est-à-dire
l'isolement de l'ouvrier et l'absolutisme du patron.
La révolution économique, qui se produisit dansle monde in-
dustriel peu après la révolution politique, mit en effet fin forcée
à cet état social : l'ouvrier devint l'égal du maître en droits po-
litiques, mais tomba dans une dépendance sans limites sous le
rapportéconomique ; il n'eut plus aucun droit sous ce rapport,
aucune protection légale, aucun privilège professionnel, au-
cune propriété, aucun recours, et la condition de salariédevint
pour le grand nombre celle de prolétaire II y eut plus tard
sans doute une réaction contre cet abandon de tout secours
pour l'ouvrier, dans le patronat intelligent et soucieux de ses
devoirs moraux comme aussi de son avantage matériel. Mais ce
patronat conserva l'esprit d'individualisme créé par la Révolu-
tion ; non seulement il ne pratiqua pas l'association, mais il
la combattit et laissa ainsi l'ouvrier dans une situation précaire
en face du patron, qui conservait sur lui droit de vie et de
mort économiques.
Ce fut la deuxième phase du régime industriel ; elle corres-
pondit à la naissance et au développement de la grande in-
dustrie et à la disparition ou au moins à la raréfaction des petits
ateliers.
Ensuite, par la force des développements scientifiques do
l'industrie qui la conduisaientà devoir mettre en oeuvre des
capitaux de plus en plus considérables, et surtout à la faveur
de la loi de 1867 sur la constitution de sociétés commerciales
anonymes, commença à sedessiner une transformation nouvelle
de l'état social.
11 se créa un quatrième état, par le fait de l'écart croissant
entre la condition de l'employé et cellede l'employeur ignoré et
irresponsable, qui remplaçait peu à peu le patron connu et in-
définiment responsable. Les salariés de l'industrie formèrent
une classe à part, intelligente, instruite, facile à s'éprendre de
ÉCONOMIE SOCIALE 153
l'idée de solidarité et à se constituer en « parti ouvrier», auquel
il ne manquait que l'organisation pour devenir un parti poli-
tique. Laloi del884 sur les syndicats professionnels vint à
point pour favoriser cette organisation, au développement do
laquelle les capitalistes assistent avec effroi, tandis que le reste
de la nation la voit plutôt de bon oeil, et que nous y voyons,
nous, la première phase d'une grandiose réorganisation sociale.
Le premier résultat de cette organisation sera de porterie
débat, en matière do contrat de travail, du terrain individuel
sur le terrain social, c'est-à-dire que la loi de l'offre et de la
demande ne s'exercera plus entre un patron et un ouvrier, mais
entre la classe patronale et la classe ouvrière, et que c'est aux
rapports juridiques du capital et du travail que devront désor-
mais, selon l'expression précitée, sinon « se réduire », du moins
se conformer tout d'abord les rapports à intervenir entre lc3
patrons et leurs ouvriers.
Enfin ces rapports juridiques du capital et du travail seront
eux-mêmes influencés par un certain idéal de justice sociale,
absolument inconnu aux docteurs du régime capitaliste, ap-
pelés communément les économistes.
Ce processus, cette évolution économique et sociale, est
absolument fatal, et après avoir loué la sagacité de ceux qui
l'ont proclamé, comme il a été dit, on peut pourtant s'étonner
qu'il leur ait fallu pour cela une leçon de choses. On doit sur-
tout regretter que tant d'hommes de bien, tant d'autorités
sociales du monde de la politique, de la chaire môme ou du
barreau, ne l'ayant pas vu venir, en contestent encore le bien
fondé, la légitimité, et aliènent ainsi do plus en plus la partie
la plus intelligente de la classe ouvrière aux causes dont ils se
proclament les défenseurs. Ajoutez à cela que non seulement
ils maudissent cette émancipation du quatrième état, comme
on l'ajustement appelée, mais qu'ils ne savent absolument de
quel côté s'orienter, et montrent en cela n'avoir pas plus le
sens historique que ne l'ont les détracteurs systématiques du
passé.
« Les Corporations appropriées aux temps nouveaux seront
libres », ont-ils dit, quand il leur a fallu admettre co mot de
,
154 VERS UN ORDRE SOCIAL CHRÉTIEN

corporation contre lequel ils s'étaient tant débattus, et ce sera


<;

là leur caractère moderne. » Or, je ne sais pas bien ce qu'on


peut entendre par le mot de corporation libre, mais ce que je
sais, c'est que les corporations nouvelles différeront du tout
au tout des corporations anciennes en ce qu'elles seront aussi
complètement démocratiques, pour prendre un mot à la mode,
que celles-ci étaient aristocratiques, et que c'est en cela que
consistera surtout leur caractère d'appropriation aux temps
nouveaux, c'est-à-dire à une société démocratique.
L'idéal serait assurément que la classe patronale, après avoir
été tout dans le régime du travail, y eût encore une place cor-
respondant à son droit légitime; mais comme, d'une part, elle
va diminuant en nombre et en considération à mesure qu'elle
se dérobe aux responsabilités sous le voile de l'anonymat,
et que d'un autre côté elle ne paraît nullement disposée à faire
sa nuit du 4 Août, elle se verra arracher peu à peu par le flot
populaire tout ce qu'elle ne veut pas concéder et verra finir
son règne avec le siècle qui l'a vue naître.
Le capital, dira-t-on, ne saurait disparaître sans entraîner
la ruine de l'industrie. Sans doute : il ne disparaîtra pas, il
changera seulement de mains et passera en partie dans celle
de la classe ouvrière.
Voici comment le phénomène semble devoir se produire:
les deux classes rivales profitent très inégalement de la faculté
d'association qui leur a été rendue par la loi ; les Syndicats
mixtes, qui en seraient l'application la plus heureuse,
prennent peu : les patrons qui sont en bons rapports avec leurs
ouvriers croient n'avoir pas besoin de codifier cet accord, et
craindraient de le troubler ainsi Là où la discorde est entrée,
le Syndicat mixte no peut s'établir, et là où il s'établit, il n'a
pour lui ni la bienveillance des autres patrons ni celle des
autres ouvriers : les premiers y voient un affaiblissement do
l'autorité patronale; les seconds une servilité déguisée, ou tout
au moins une absence d'indépendance de la part do leurs
camarades syndiqués.
Les Syndicats purement patronaux no se développent guère
davantage, parce que, sous le régime do la liberté du travail,
ÉCONOMIE SOCIALE 155
la concurrence effrénée qu'il suscite met les patrons en état
d'antagonisme constant et ne développe chez eux que l'esprit
d'individualisme en place de l'esprit d'association.
Les Compagnies anonymes qui remplacent la classe patro-
nale n'en diffèrent pas sous ce rapport, mais sont encore
moins en état de faire acte d'association, parce que leurs Con-
seils n'ont pas la même initiative qu'un patron peut avoir.
Par contre, le mouvement syndical se propage très rapide-
ment dans la classe ouvrière, parce qu'il y rencontre le besoin
d'association à l'état aigu et l'esprit d'association à l'état
latent, mais prêt à jaillir comme une flamme des profondeurs
où il a été comprimé. Ajoutez l'effet des premiers succès de la
lutte engagée par les représentants des Syndicats contre ceux
du capital, et mesurez ce qu'il faut de temps pour que la classe
ouvrière entière soit conduite par les Syndicats.
Si bien quo les positions vont être à l'inverse de ce qu'elles
étaient auparavant : jusqu'ici, dans l'établissement du contrat
de travail, le capital aggloméré avait eu affaire à l'ouvrier
isolé et le débat entre eux avait été plus que sommaire, on
peut dire nul ; la fixation du salaire avait été arbitraire et
déterminéeseulement par le degré de misère des populations ;
le règlement d'atelier et les autres conditions du contrat
étaient plus arbitraires encore do la part de l'employeur à
l'égard des employés, sans autre règle que le degré d'humanité
du premier et de besoin des seconds. —- Aujourd'hui, tout cela
va changer : le taux des salaires sera débattu avec lo Syndicat, et
celui-ci déterminera presque seul le règlement d'atelier par
des coutumes qui feront loi pour le patron ou le directeur.
Cette transformation des rapports entre les détenteurs du
capital et les masses ouvrières amènera, je l'ai dit, un trans-
fert d'une partie du capital des mains des premiers à celles
des travailleurs, non pas individuellement mais eolieetivementi
ou mieux corporativement. En cfi'et, les Syndicats deviendront
de plus en plus exigeants en l'ail de complément du salaire
sous forme d'assurances contre l'accident, la maladie, la vieil-
lesse, le chômage même; ils voudront avoir l'administration
de ces caisses et exigeront des garanties que les entreprise
156 VERS UN ORDRE SOCIAL CHRÉTIEN

ne peuvent leur donner qu'en les hypothéquant sur leurcapital


d'établissement ; si bien que peu à peu celui-ci passera aux
associations professionnelles qui deviendront de véritables
corporations. Les ingénieurs et hauts employés, cette aristo-
cratie du salariat, en feront partie, mais les capitalistes n'y
auront plus de place. Ils continueront à fournir le capital d'ex-
ploitation entier aux établissements qui voudront travailler à
leur compte, et no seront plus que des commanditaires pour
ceux qui seront parvenus à se créer un fonctionnement plus
autonome encore. — Peu à peu ils seront éliminés de la vie
professionnelle et ne pourront plus que s'intéresser financiè-
rement à des entreprises dont la direction technique et même
commerciale leur aura totalement échappé.
L'évolution historique qui a fait passer la direction du
maître au patron, et de celui-ci au capitaliste, finira par la
livrer à la corporation « appropriée aux temps nouveaux »
dans le sens indiqué plus haut. Cette évolution économique
correspond d'une manière frappante à celle qu'un docteur du
socialisme a formulée ainsi: chaque classe, arrivée succes-
sivement à la domination, a eu pour l'humanité son legs
utile : le sacerdoce lui a légué le sentiment du devoir, l'aristo-
cratie celui de l'honneur, la bourgeoisie celui de l'intérêt, le
peuple lui donnera celui de la solidarité.
Que si l'on veut bien comprendre quelle différence il y a
entre un capitaliste et un patron ou un maître, et comme quoi
les maîtres ont pu assurer paisiblement la direction du travail
pendant des siècles, les patrons brillamment ensuite, tandis que
les capitalistes n'auront eu qu'un règne éphémère et troublé,
on en trouvera la clef dans la leçon suivante que me fit un doc-
teur es sciences sociales, un jour qu'en Autriche nous pre-
nions le même train, à côté d'un paysan styrien, député au
Reichsrath, et d'un des gros barons de la finance : « Supposez,
« me dit-il, que chacun de ces quatre voyageurs emporte avec
« lut, dans ce train, tout ce qu'il possède: le financier son
« portefeuille, le paysan ses boeufs, vous votre épée, et moi
« mes livres ; puis que, le train déraille par suite de quelque
« tour de brigandage, quo l'on nous ramasse sur la berge,
ÉCONOMIE SOCIALE 157

« blessés et dépouillés de tout, et qu'il s'agisse de reconsti-


« tuer notre état social : eh bien I le paysan sera encore un
« paysan, moi un savant, vous un gentilhomme, tandis que le
« baron X. ne sera plus qu'un misérable juif. »
Le train, nous y sommes ; le déraillement, le brigandage,
nous attendent peut-être, et puis un nouvel état de choses se
produira. C'est le côté historique de la question, le seul
auquel j'aie essayé de mortrer ici que s'applique la leçon de
l'Ecriture : Transit figura hujus mundit
III

Politique Sociale

II y n dos lois pour la société des nbeillesj


comment u-t-on pu penser qu'il n'y en
aurait pas pour celle îles hommes ?
UONALU.

I. — Politique sociale.
IL — Introduction aux études sociales.
III. — Démocratie contre ploutocratie.
IV. — Conservateurs et rénovateurs.
V. — Des institutions représentatives.
VI. — Du mouvement syndical.
VIL — L'évolution agricole.
I

POLITIQUE SOCIALE (1)

Le terme do législation sociale, que nous avons rapporté


d'Italie où il avait été importé d'Angleterre, est aujourd'hui
passé dans le langage. Il est peut-être temps d'y introduire un
autre terme, non moins usité dans d'autres langues, et dont
celui de législation sociale n'est que le dérivé : le terme do
politique sociale.
Taudis que la politique n'éveille dans lo langage usuel d'autre
idée que celle de la dispute ou de la jouissance du pouvoir
par des moyens quelconques, la politique sociale appartient
à un langage plus relevé, qui lui donne pour objet l'application
delà loi morale et des lois économiques à la Société, quelle
que soit la forme de l'État.
Si la loi morale reconnue est colle de l'Kvangilc, la société
qu'elle gouverne devient une société chrétienne. Et si les lois
économiques n'ont pas élô moins bien discernées que la loi
morale, on constate une marche progressive de cette société,
qui s'appelle dans l'histoire de l'humanité la civilisation chré-
tienne.
Nous supposerons dans la suite de ce chapitre que le
lecteur tient ces simples définitions pour des axiomes.
Sans quoi nous le renverrions à l'écrit encore récent où un
Prélat éminent, qui préside à renseignement universitaire
catholique à Paris et exerce une légitime inlluencc encore

(1) Association catholique, janvier 1887.


OKMW: SOCIAL CllliLTlKS. 11
102 VEBS UN OIIDHE SOCIAL CHRÉTIEN

en d'autres milieux intellectuels, nous a rendu le grand ser-


vice de constater qu'il y avait eu révélation pour lui dans la
parole pontificale de la dernière encyclique : a 11 fut un temps
« où la philosophie de l'Evangile gouvernait les
États (1). »
Comment viser au retour d'un pareil temps, sans pour cela
méconnaître les transformationshistoriques qui noussôparentde
celui dont la louange surprend les esprits du xixc siècle ? C'est-
à-dire comment appliquer la loi morale, qui est immuable,
aux forces économiques modernes, qui, pour être nouvelles,
n'en sont pas moins définitivement acquises? —Tel est le pro-
blème qui tourmente les plus nobles esprits, le souci le plus
digne en effet de chrétiens qui ne se désintéressent pas de la
chose publique, parce qu'ils savent quede l'économie terrestre
des sociétés dépend, pour beaucoup de ceux qui en sont mem-
bres, « l'élargissement des voies du ciel », selon la belle expres-
sion de Hossuct.
Lo temps n'est plus, Dieu merci, où l'on pouvait entendre
de ces hommes de bien, que l'amour de l'Eglise et de leur pays
pousse à briguer les magistratures électives, dire couramment
des questions sociales qi iir-n'en savaient pas un mot, et le
prouver surabondamment i toute occasion.
Il ne sera d'ailleurs que juste, comme a daigné l'énoncer
Mgr Freppel, d'attribuer à l'initiative de YOEuvre des cercles
catholiques d'ouvriers une grande part du retourdesbons esprits
à l'étude des questions que la Providence leur fait une loi de
savoir résoudre, comme elle leur en fournira sans doute les
moyens.— C'est là l'excuse do ce nouvel essai sur là politique
sociale.

I. — Eu prtsence du socialisme.

Le centenaire de 1789, disais-je récemment, s'apprête à porter


dans l'histoire de l'humanité la marque dune époque non

draii chrétien et le droit moderne, étude sur l'encyclique Immortelle Del


(1) f.e
par Mgr d'ilulsl, recteur tic 1 institut eatlioliqtie «le Paris
POLITIQUE SOCIALE 163

moins troublée que celle dont il évoque le souvenir. — De


même qu'il y a un siècle le libéralisme a soufilé en tempête
sur la France, y renversant des institutions antiques, plutôt
que de les pénétrer et transformer sans trop de violences,
comme il le fit du reste du monde civilisé, de même aujourd'hui
ce monde commence à frissonner sous un vent révolutionnaire
nouveau, celui du socialisme.
Sortis de la même outre d'Eole, des mômes « principes de
1789 », ces deux souffles qui se succèdent à si court intervalle
dans l'histoire, courent néanmoins en sens contraire, le dernier
paraissant devoir emporter toutes les voiles mises selon le
premier. La formule socialiste —- « l'avènement du quatrième
étal » — remplace celle du soi-disant avènement du tiers état ;
ce n'est plus le drapeau tricolore, mais le drapeau rouge qu'ar-
bore la Révolution ; plus le cri « d'A bas la noblesse », mais
I

celui d'« A bas la bourgeoisie » qui s'élève de ses rangs, car


I

ce n'est plus seulement l'égalité en droit qu'elle réclame, mais


bien l'égalité en fait. — Tel est le premier et le dernier mot
du programme socialiste.
Or le nivellement des conditions sociales, dans telle mesure
qu'il soit réalisable et puisse paraître à aucuns désirable, ne
saurait s'effectuer sans jeter un trouble profond dans uno
société où les inégalités économiques se sont fait sentir à l'ex-
trême, par là même qu'elles n'en ont plus rencontré d'autres
pour frein ou pour contrepoids.
11 y eut partout et toujours des riches et des pauvres, mais

jamais on efiet n'avait apparu comme aujourd'hui le contraste


entre les deux classes placées aux extrêmes de l'échelle sociale,
celle des capitalistes et celle des prolétaires. Ces classes elles-
mêmes sont des créations essentiellement modernes, et,
semble-t-il, aussi irréductibles entre elles qu'elles paraissent
liées, par la relation de cause à effet, dans le régime libéral ;
c'est-à-dire qu'elles en sont deux conséquences simultanées et
inséparables.
Sans doute il a pu se produire dans une situation assez ana-
logue, chez la noblesse française, une nuit du 4 Août, mais
encore n'a-Lelle pas suffi à préserver celle-ci de la déposscs-
16-1 VERS UN ORDUE SOCIAL CHRÉTIEN

sion violente. De plus, on n'aperçoit aucune velléité d'un tel


renoncement volontaire chez ce qu'on appelle fort impropre-
ment la féodalité financière actuelle, ni chez le bourgeois
vivant de ses rentes. Donc, entre ces gens dont les uns ne veu-
lent rien abdiquer, et les autres rien respecter, il n'y a pas de
conciliation à espérer, et nous marchons à la guerre sociale.
Enfin la lutte pour la suppression des dernières inégalités,
qu'une société soi-disant égalitaire ait souffertes ou même
favorisées jusqu'ici, se complique, par une certaine associa-
tion do faits et d'idées, de l'apport de violence inséparable des
compétitions politiques et des passions antireligieuses. Car
l'État et l'Église sont mis violemment en cause par les reven-
dications démagogiques, comme s'ils étaient responsables des
conséquences du régime auquel ils ont dû s'accommoder, mais
par contre faiblement défendus, il faut le dire, par les conser-
vateurs, qui ne voient plus bien ce qu'ils ont à en attendre.
Ce que chacune de ces grandes forces sociales pourrait
néanmoins apporter de moyens de résistance aux conservateurs,
s'ils savaient y avoir recours en faisant cause commune avec
elles, n'est pas généralement mieux aperçu que ce qu'ils pour-
raient se créer de points d'appui par le simple jeu d'associa-
tions libres et spontanées.
De même pourtant qu'en une place menacée de siège la
défense s'appuie tout d'abord sur le moral de la garnison et de
la population, puis sur l'armement de l'enceinte, et enfin multi-
plie au dehors de celle-ci, pour la couvrir elle-même et la
fortifier, des ouvrages de campagne et des obstacles de toute
sorte contre les approches des assaillants de même il semble
que les défenseurs de la société en pô.'il devraient recourir
aux forces morales qu'elle recèle, comme aussi à la puissance
des lois et des institutions d'Etat, sans négliger pour cela
l'influence d'aucune création de l'initiative individuelle ;
mettre à profit en un mot tout ce qui dans l'homme terni à la
conservation de la société, pour l'opposer à ce que l'on sait
en être éminemment subversif: l'athéisme et le despotisme de ta
démagogie.
L'homme, en effet, est un être religieux, historique et social,
POLITIQUE SOCIALE 165

et toute société repose sur la religion, la tradition et l'associa-


tion.
Je vais donc essayer de développer quelles ressources la
défense sociale trouverait dans le recours à chacune de ces
forces : de là les divisions de cette étude.

II. - Rôle de l'Égliso.


L'homme est un être religieux.
Tout ordre social correspond en une mesure plus ou moins
complète à une conception religieuse ; je dis en une mesure
plus ou moins complète, parce que l'effet ne suit pas immé-
diatement la cause, et qu'il subsiste dans l'ordre social d'une
époque déterminée des restes de celui qui l'a précédé, ou des
anomalies apparentes tenant à la nature des choses, qui ne se
laissent pas facilement ployerà l'idéal qu'on poursuit.
C'est ainsi qu'il subsiste encore aujourd'hui des restes d'un
ordre social chrétien régnant au temps « où la philosophie de
l'Évangile gouvernait les États ».
Les socialistes ne font pas moins rage contre ces assises, qui
ont résisté jusqu'ici à l'athéisme des lois précédant celui des
moeurs, que contre les abus, les monstruosités même, issues
de cet athéisme officiel, ou contre les défaillances résultant de
la déformation des consciences religieuses. C'est ainsi (pie le
socialisme, continuant l'oeuvre du libéralisme, fait faire à la
Révolution des progrès incontestables, en érigeant la négation
en croyance, la matière en cause première, la jouissance en fin
dernière. Et cette constatation suffirait pour nous mettre en
garde contre lui, alors même qu il ne tiendrait pas école de
blasphème contre tout ce que nous respectons. Prêta m'émou-
voir lorsqu'on me parle des soutVrauces du peuple, je me
révolte contre l'outrage à celles de mon Dieu, et ne peux
passer outre.
Pourtant il faut bien considérer que les socialistes ont, eux
166 VERS UN ORDRE SOCIAL CHRÉTIEN

aussi, une religion, ou du moins que leurs docteurs en ensei-


gnent une, — celle de l'humanité divinisée, — et que leurs
apôtres font appel au plus noble sentiment de cette humanité
l'amour des petits et des faibles. Il est donc nécessaire d'opposer
la vraie religion et la morale de l'Evangile à cette religion et à
cette morale maçonniques, et de revendiquer tout d'abord,
comme le propre caractère de la religion de Notre-Seigneur
Jésus-Christ, non pas seulement l'aumône, mais 1 accomplisse-
ment de tous les devoirs de justice et de charité inspirés parle
dévouement envers ceux qui souffrent.
Le socialisme dans sa branche la plus exaltée, chez les nihi-
listes, a pu produire des Charlotte Corday, mais non des Soeurs
de charité, et aucune de ses chaires n'a encore fait entendre à
l'auditoire le plus démagogique le sermon de Possuet devant la
courde France sur « l'éminente dignité du pauvre ». Sainte
Elisabeth de Hongrie ne fait pas moindre figure dans l'histoire
que Théroigne de Méricourt ou Louise Michel, et le nom de
chrétien se passe bien d'être accolé à l'épithôte de socialiste
pour signifier la fraternité humaine. Comme l'a dit le grand
penseur quia le plus nettement formulé la condamnation des
« faux dogmes de 1789 » Fr. Le Play, « on n'a depuis
l'Évan-
gile rien inventé de plus beau, et l'humanité s'est anoblie ou
a reculé selon qu'elle s'est plus ou moins écartée de son divin
modèle ».
Si donc la Déclaration des droits de l'homme, si, pour
remonter plus haut, le Contrat social, si la philosophie delà
Réforme, si renseignement d'un trop grand nombre de légistes
épris du Droit romain ne sont que des étapes de la voie qui
mène à la doctrine socialiste— et vous ne verrez aucun histo-
rien socialiste lui dénier ces origines ni rompre avec ces pré-
misses — c'est alors une doctrine non moins ancienne,
non moins suivie, non moins intégrale, qu'il faut opposer à
la doctrine socialiste ; et nul autre corps de doctrine
n'existe avec assez d'autorité pour cela que celui qui s'est
formé depuis dix-neuf siècles dans l'Église catholique. Puis-
sent les conservateurs, modérés, libéraux, ou de telle façon
qu'ils se qualifient, reconnaître cette vérité : il n'y a que la
POLITIQUE SOCIALE 10?

« politique du Syllabus » à opposer à celle de la Révolution ;


tout le reste vient de celle-ci et y retourne.
Aussi ne tenterai-je pas de parler ici le langage de l'Eglise,
—-
il est à la fois trop délicat et trop répandu, — mais rappel-
lerai-je seulement la netteté de cette affirmation qui ouvre la
dernière encyclique pontificale sur la constitution chrétienne
des États :
« (Euvre immortelle du Dieu de miséricorde, l'Eglise, bien
« qu'en soi et de sa nature elle ait pour but le salut des âmes
« et la félicité éternelle, est cependant, dans la sphère môme
« des choses humaines, la source de tant et de tels avantages,
« qu'elle n'en pourrait procurer de plus nombreux et de plus
« grands, lors même quelle eût été fondée surtout et direc-
« tement en vue d assurer la félicité de cette vie.— Partout,
« en effet, où
l'Église a pénétré, elle a immédiatement changé
« la face des choses et imprégné les moeurs publiques non
« seulement de vertus inconnues jusqu'alors, mais encore
« d'une civilisation toute nouvelle. »
L'Église, sans doute, n'a pas produit ces bienfaits sociaux
partout au môme degré, mais bien dans la mesure où elle a
obtenu la reconnaissance de ses trois attributions essentielles :
le ministère, renseignement et te jugement.
Arrêtons-nous un instant sur le rapprochement de ces trois
attributs, avant d'examiner le secours dont peut être chacun
d'eux dans la lutte sociale.
La plupart des conservateurs sont depuis longtemps désha-
bitués de considérer dans l'Église autre chose que son minis-
tère : administrer les sacrements et prêcher la morale dans
les temples, personne ne le lui conteste. Enseigner, c'est-à-
dire tenir des écoles et y distribuer l'instruction en même
temps que l'éducation, c'est là ce qu'on appelle pour l'Église
jouir de la liberté (renseignement, et Dieu sait au prix de
quelles luttes s'acquiert ou se maintient ce minimum de liberté-
là I — Mais le droit de Église ne se borne pas là : c'est elle qui,
1

dans une société chrétienne, doit avoir la direction de l'ensei-


gnement ; plus encore, son droit imprescriptible est de fonder,,
maintenir et distribuer la DOCTRINE SOCIALE.
168 VERS UN ORDRE SOCIAL CHRÉTIEN

Enfin, la conséquence du droit d'enseigner la sociélé est,


nous l'avons dit, le droit de la convaincre dépêché, lorsqu'il
y a lieu, c'est-à-dire que le droit de jugement, avec ses sanc-
tions pénales, non seulement sur ses clercs, mais sur tous ses
fidèles, et dans toute société chrétienne, n'est que l'exercice
normal et régulier de la mission providentielle de l'Église (1).
Et c'est précisément par la reconnaissance de cette mission
de l'Église que se distingue le temps où la philosophie de
l'Évangile gouverne l'État de celui où la Révolution l'ébranlé.
Au reste, ces considérations générales ne sont pas propres
à l'Eglise catholique seulement, bien qu'aucune autre ne
présente à un égal degré de pureté et d'autorité cette triple
et indivisible puissance de l'action par le ministère, par la
doctrine et par le jugement, comme nous la voyons éclater au
Moyen Age. Le protestantisme a aussi conservé en principe
cette triple puissance à ses Églises, tout en en livrant de
fait une partie au Prince ; et l'islamisme en présente un
exemple frappant par sa tradition de ne permettre au chef
même des Croyants de déclarer « la guerre sainte » qu'en
conformité d'une sentence (2) rendue par le chef delà reli-
gion, à peu près comme il se passait dans le monde chrétien
à l'époque du Saint-Empire.
Que si la dualité du pouvoir civil et du pouvoir religieux est
un fait aussi ancien que l'histoire, la suprématie du second sur
le premier, en matière de jugement, éclate dans la formation
des consciences à tous les âges historiques de la civilisation
et dans toutes les religions philosophiques. Les socialistes

(1) « Delielum iudicart menntest «.écrivait innocent III à Philippc-AuguMe


au sujet cl une contestation de droit féodal avec le roi d'Angleterre. — Même
pour ne parler des jugements de I Eglise qu'en matière économique, il faudrait
suivre la série des Conciles depuis ceux de Tolède jusqu'à celui de Trente.
Quant nux actes pontificaux, comment ne pas citer, de siècle en siècle, les sen-
tences de Honifiicc VIII qui atteignirent Philippe le llcl particulière ment dans
ses exactions comme <•
faux-nionniycur n, selon le surnom populaire ; les
conditions mises par Martin V en ll.VJ, et maintenues par Pie V en l'ilîS, a la
tolérance du prêt de icnL (le taux devait être juste, le contrat ne porter quo
sur des immeubles, la rente pouvoir être rachetée, par le délnteuri enfin les
•,

restrictions que lirnoit XIV apporta à celle du prêt d'argent à intérêt '.'
(2 Felvrt.
POLITIQUE SOCIALE 1G9

disent que l'humanité se forma sous le règne des théocraties


avant de passer sous celui des aristocraties ; mais l'observation
est inexacte, ces deux règnes étant contemporains et ayant
formé ensemble l'ordre social. D'aussi loin qu'il nous souvienne,
et jusqu'à la Révolution française, la constance de ce fait
montre qu'il est le produit d'une loi naturelle. C'est donc là
un Irait de la « constitution essentielle de l'humanité », selon
l'expression de mon admirable maître Le Play ; quiconque se
refuse à lo reconnaître n'a plus droit à se dire conservateur,
mais bien révolutionnaire, — repu ou affamé, — qu'il s'intitule
d'ailleurs libéral et modéré, ou radical et socialiste.
Revenant à l'Église catholique, qui a formé la civilisation
chrétienne et qui conserve encore aujourd'hui l'unité à son
foyer, la Chaire do saint Pierre, qu'il nous soit permis de jeter
un coup d'oeil sur le recours que nous ofirent son ministère
apostolique, sa doctrine intégrale, son jugement irréfonnable
pour toutes les consciences catholiques fidèles à leur foi :
le ministère de l'Église est la charité, et la charité pénètre tout ;
sa doctrine est la vérité, et la vérité éclaire tout;
son jugement est la justice, et la justice soutient tout.
Je n'ai assurément pas la prétention, comme je t'ai déjà dit,
de donner ici le moindre aperçu de ces questions fondamen-
tales, — que tout le monde crojl d'ailleurs posséder, mais
simplement celle de faire ressortir par quelques traits com-
bien peu la plupart des conservateurs s'y montrent attachés,
combien par là ils négligent de secours, professent d'erreurs,
et commettent de fautes sociales ; combien, en un mot, ils font
10 jeu de leurs adversaires.
Parle/, à un conservateur de ses adversaires, et écoutez si
ce sont des paroles de charité qui sortent de sa bouche, ou si
ce n'est pas plutôt tout le contraire ; paroles que je ne veux
pas rapporter ici pour ne pas manquer moi-même à la charité.
Combien y en a-t-il qui aillent au peuple —gangrené, comme ils
le disent, ou tout au moins aigri, abusé, privé de tout secours
moral. — qui aillent à ce peuple, dis-jc, avec un coeur ouvert et
un langage propre à gagner la confiance, fille de la sympathie V
11 y en a, sans doute, do ces apôtres parmi les conservateurs,
170 VERS UN ORDRE SOCIAL CHRÉTIEN

mais c'est le trop petit nombre; et, en général, on peut dire


que les classes propriétaires ne sont si séparées des classes
prolétaires que parce qu'elles n'ont pas davantage les unes
que les autres l'esprit évangétique, l'esprit de l'Église qui voit
dans tout homme baptisé son enfant.
Que si vous ne pouvez le plus souvent parler à un conser-
vateur de la charité de l'Église sans le scandaliser, trouverez-
vous plus d'écho à lui parler de sa doctrine?— La plupart ne se
doutent môme pas que l'Eglise ait une doctrine sociale. Et je
ne parle pas ici des masses soi-disant conservatrices, qui ne
connaissent et ne proclament d'autre Évangile social que celui
de 1789, mais bien des publicistes, des professeurs, des au-
teurs, qui prétendent distribuer la science sociale chrétienne,
etqtii, sous cette étiquette, n'ont encore le plus souvent tenu
qu'un langage hybride et débilitant, formé d'emprunts faits un
peu partout, et surtout à l'économie libérale et au Droit ro-
main, mais jamais à une citation des Pères de l'Église, des
Actes pontificaux ou des décrets des Conciles.
Quant au jugement de l'Eglise, qui donc, dans ces temps
troublés par des discordes civiles autrement graves que la
question des îles Carolines, ose seulement émettre l'idée de
recourir, ne fùl-ce que pour s'éclairer lui-môme sur ce qu'il y
a de juste ou d'injuste dans les prétentions respectives, à l'au-
torité du Saint Père, — pourtant plus en situation encore d'y
rendre, avec grâce d'état, le jugement ?
Non, les conservateurs montrent, comme t'a dit Léon XIII,
plus de religion dans les cceurs que dans les esprits, et ils
n'aperçoivent pour la plupart encore, en fait de politique
sociale chrétienne, que celle qui consiste à revendiquer pour
l'Église la liberté d'action, mais nullement celle qui consiste-
rait à la prendre pour guide dans leur propre action. Ou bien
ils veulent qu'elle épouse leurs querelles, ou bien, si elle
laisse ces querelles au second plan, ils se figurent qu'elle se
désintéresse par là même de la chose publique, — et qu'ils
en peuvent dès tors traiter en dehors d'elle dans une civili-
sation chrétienne !
On n'est pas plus.... Turc, en fait de politique sociale l
POLITIQUE SOCIALE 171

III. - Rôle de l'État.


L'homme est un être historique.
Il naît Dans une société déterminée par une succession
d'événements historiques ; il s'y meut sous le régime des lois
nées de ces événements, et ces événements eux-mêmes ont été
causés, beaucoup plus que par les circonstances extérieures,
par des courants d'idées qui ont présidé soit à la formation de
l'Etat, soit à sa transformation. Il y a donc des Etals chré-
tiens, des États musulmans, et parmi les premiers des États
catholiques, des Étals protestants. — 11 n'y a pas d'États neu-
tres, bien qu'on s'efforce d'y parvenir à force de le proclamer,
parce qu'il n'y a pas d'État qui ne soit expression politique
1

d'une société, et pas de société qui soit sortie du vide de


croyances ou d'idéal chez ses premiers auteurs.
Qu'on veuille bien s'arrêter un instant à cette considération :
elle est capitale, autant que facile à justifier par des exemples
historiques.
Ainsi l'antique civilisation rationaliste gréco-latine, si divers
que fussent les peuples qui l'adoptèrent et les époques qu'ils
traversèrent, présente couramment dans la législation ou dans
les moeurs la pratique de l'esclavage comme régime du travail,
celle de l'usure comme régime du crédit, et celle de la pleine
disposition comme régime de la propriété. Nous ne voyons ces
trois traits caractéristiques du paganisme adoucis que dans la
mesure où d'autres sociétés, quoique également païennes, ont
davantage conservé la notion du droit naturel ou l'influence
d'une philosophie supérieure a celle qui divinise le génie
humain. Ainsi, dans cet Empire romain, auquel on se complaît
à demander le type des lois et des institutions publiques de
notre siècle, l'absolutisme est lo caractère inséparable du
pouvoir sur les hommes ou de la possession des choses,
chez le prince, le père de famille, le maître. le propriétaire.
C'est le droit quiritaire qui a défini la propriété jus nlendi
et aburendi, sans poser eu même temps de limites à l'exer-
cice du droit.
172 VERS UN ORORE SOCIAL CHRÉTIEN

En dehors de ce droit légal, il n'y avait plus de droit naturel,


de droit humain. L'étranger était hors de la loi, l'esclave était
sans droit (1).
Au contraire, dans la mesure où règne la notion de la com-
munauté d'originedes races, et partant delafraternitô humaine,
le régime s'adoucit et cesse môme d'être applicable entre frères
de souche, ainsi que cela se voit chez les Indiens dans la
môme caste et chez les Juifs entre eux tous; de môme chez
ceux des Rarbares dont nous connaissons quelques traits ex-
térieurs à la civilisation chrétienne. Il n'est dès lors pas exact
de dire que cette civilisation ait adouci leurs moeurs en ce qui
est des violences légales, puisqu'ils ne paraissent pas les avoir
connues (2; ; par contre, on doit reconnaître quo tel fut l'effet
du christianisme sur le inonde romain, le plus fermé de tous
à l'idée de la religion nouvelle que tous les hommes étaient
frères. Les exceptions que l'on signale plus tard à l'abolition
do l'esclavage, de l'usure et de la propriété absolue dans les
Élats chrétiens qui lui succédèrent, ne viennent qu'en confir-
mation de la thèse. Ainsi, le royaume de Jérusalem renferme
encore des esclaves, mais ce sont des Sarrasins. Les Croisés
connaissent encore l'usure, mais, loin de la pratiquer, ils la
subissentdu fait des Juifs; ils peuvent engager à ces derniers
le revenu de leurs propriétés, mais non les leur céder défi-
nitivement.
Le respect de la vie humaine était tel dans l'esprit du législa-
teur barbare à peine converti que le meurtre lui-môme n'en-
traînait pas ta peine de mort, mais seulement la « composi-

(1) Nous ne parlons ici que de la législation, et non de la philosophie quiavait


conservé des notions plus pures, mais n'en réclamait guère l'application nu
droit public. Quant a l'ignominie des moeurs païennes, voir l'épitrc de saint
Paul aux Romains, chap. !, v. '«26 et suivants.
(2i Le droit public des Francs, et généralement des peuplades germaniques,
parait avoir été fortement imprégné des principesde liberté et de solidarité dans
leur bonne acception sociale i il suffit de rappeler qu'uu dire de Tacite leurs
chefs militaires étaient électifs, et de se reporter à leurs assemblées populaires
délibérantes, pour upercevoir combien chez, eux l'autorité était tempérée, — et
l'anecdote historique du vase de Soiss-ms, sainement considérée, tn est un té-
moignage. — Voir au surplus la note suivante.
POLITIQUE SOCIALE 173

tion (1) >\ Ce furent les légistes, restaurateurs du droit césarien,


qui appliquèrent le dernier supplice à la répression du vol (2)
et même du délit de chasse, comme ils introduisirent dans la
même procédure juridique la torture >\)), réservée par les Ro-
mains eux-mêmes aux seuls esclaves. Ce fut la Renaissance
italienne qui fit rentrer le prêt à rente dans les moeurs (i), et
la Réforme calviniste qui fournit les premières banques (5). Co

(1) La loi salique fixe la composilion duc à la famille, ou, a défaut de celle-
ci, nu Gsc, pour le meurtre, à cent sols pour celui d'un propriétaire romain, à
deux cents sols pour celui d'un guerrier franc, à cinq cents sols pour celui d'une
femme ou d'un enfant, c'est-tidire au taux le plus haut. Protégeant ainsi la
faiblesse de In femme et de l'enfant, puis le foyer, à tel point que si c'est pai la
violation de celui-ci que s'est accompli le meurtre, le châtiment en est triplé.
Les autres lois barbares sont inspirées du même esprit.
(12, Seule entre les lois barbares, la loi des Ripuaires condamne les voleurs à
In potence. — En 769. Charlemagnc inscrit nu capitulaire d'iléristnl la peine de
mort, mais pour la 3e récidive seulement. — Saint-Louis punit de la corde le
voleur de grand chemin. — Mnis les peines vont toujours augmentant : au
xvi( siècle, une servante est pcnducpournvoirdérobé unécti. !<4rc/tiivsdu tribunal
de Laon.)— Les coutumes laissaient en général la peine du vol à la discrétion du
juge, In mutilation ou la mort ne pouvant être prononcée que pour les récidi-
vistes. Mais les Parlementaires protestent qu'on ne doit pas suivre ces coutumes
en ce qui touche le droit et l'ordre public et la punition des crimes, et qu'il faut
imposer partout In jurisprudence de la cour suprême, la mort (circulaire de
d'Agucsseau au procureur général du Parlement de lîrelagne). —Avec le degré
de la pénalité s'accroissait aussi, par le retour a l'esprit païen, la cruauté des
supplices : à Venise, â l'apogée de sa culture et de sa splendeur, des suppliciés
étaient déchiquetés lentement eu public à coups de tenailles rougics nu feu. (V.
Archives criminelles de la République.) Le siècle de la Hennissante pratiqua l'art
delà vivisection comme il ne s était pas vu depuis les Actes des Martyrs.
(3) V. Heccnria, Des délits et des ]>eincs,
(4) Venise, qu'il faut toujours citer comme le point le plus brillant de la civi-
lisation a l'époque de la Renaissance, avait bien créé des banques dès le
xttL siècle, mais elles y étaient restées a l'étnt de sociétés commerciales privées
cl étroitement surveillées jusqu'au xvn* siècle. Le prêt sur gages ne s'y faisait
qu'au ghetto. (V. Molmenti, la vie privée à Venise). Mais 1 usure qui dévore
encore aujourd'hui la Sicile, et dont l'Italie semble être lu terre classique (V.
Cicèiou, in Verrez»), infectait alors tellement la I.ombardie. que les Capucins y
fondèrent les monts-dc-piété comme un moindre mal. Us ne réussirent pas
complètement, car aujourd'hui encore celui de Paris même prête, dit-on, bien
qu'à couvert, a 12 °,'o. — C'est aussi l'invasion italienne de la Cour de France
qui y introduit les banques, réglementées pour la première fois par une ordon-
nance dclôiSl. Kniin l'on sait que c'est a la suite d'un emprunt de la ville de
Vérone que la Curie romaine fut conduite à se départir en 17-15 de plusieurs
de ses restrictions en la matière. (V. la note i\ la I'e partie de cet article.^
^5; Luther avait persisté, même avec sa violence et ses excès de parole habi-
174 VERS UN ORDRE SOCIAL CHRÉTIEN

fut enfin la Révolution française qui acheva d'affranchir la


propriété rurale (1).
l'ar contre, si nous apercevons ces transformations dans
l'ordre social so produire au fur et à mesure des variations du
concept philosophique qui hante l'esprit des contemporains,
nous constatons une remarquable unité dans l'économie poli-
tique des peuples les plus divers de langago et d'origine, tant
qu'ils sont unis dans la mémo foi. Los grands traits de l'orga-
nisation sociale au Moyen A^e ont été les mêmes, pour toute
la durée des siècles de foi, chez tous les peuples qui consti-
tuaient l'ensemble si heureusement caractérisé alors par le mot
de République chrétienne.
Cette concordance entre la philosophie et l'économie ré-
gnantes ne se vérifie pas moins qu'au Moyen Age dans la société
moderne : l'une et l'autre science y sont marquées au coin du
libéralisme. Mais nous arrivons insensiblement à une ère nou-
velle, qui sera, elle, infailliblement marquée au coin du socia-
lisme, si les conservateurs ne savent se préserver de l'erreur
de demain qu'en se cramponnant à celle d'hier, sans s'aper-
cevoir du lien logique qui unit l'une à l'autre: en un mot,
s'il ne "e forme pas chez les gens éclairés une conception sociale
différente de celle qui s'est formulée depuis bientôt un siècle
par les déclarations de principe de tous les partis sans excep-
tion. Car tous, ou du moins presque tous, nous avons voulu
accommoder au goût de 1789 toutes les forces ou les institu-
tions publiques, l'Église et l'État et toute notre vie sociale.
Que signifie pourtant le plus souvent, dans la pratique des

tuels, dans les sévérités de l'Eglise contre l'usure ; Calvin, au contraire, la dé-
clara licite, gagna une nouvelle classe de partisans à la Réforme, et fonda sur
cette base la prospérité de la ville de Genève, dont les banquiers Grent souche
dans les pays voisins et autorité dans les conseils de l'Europe.
(1) Ou plus exactement ce fut la Révolution française qui, par la suppres-
sion des biens de mainmorte, l'abolition de la plupart des servitudes et des
charges de la propriété rurale, sa subordination générale au régime du droit
quiritaire, et la consécration de ces principes par le Code Napoléon, consomma
en France son affranchissement et en donna le signal à toute l'Europe. Mais
ce n'est pour 1 Europe centrale qu'en ISiS, et pour l'Europe orientale quenlSGl,
que s'accomplit le passage du régime féodal au régime libéral.
POLITIQUE SOCIALE 175
pouvoirs actuels, « l'Eglise libre dans l'État libre », si co
n'est la licence donnée à Satan qui nous a perdus de lutter à
armes égales contre Jésus-Christ qui nous a sauvés, c'est-à-
dire la négation du droit fondamental de la société chrétienne?
Que signifie, à la base de co droit moderne, la souveraineté
du peuple, si ce n'est la négation même du principe de toute
autorité divine ou humaine et la Révolution en permanence ?
Que signifient dans la vie économique la liberté du travail,
la liberté du commerce, la liberté de la propriété, si ce n'est
la facilité au déchaînement de toutes les cupidités contre toutes
les faiblesses, ou, selon un mot de Veuillot, « la liberté dont
on jouit dans les bois. »
Que signifient aussi, au point de vue des moeurs, les con-
quêtes de l'esprit moderne, si ce n'est la perte du bon sens, de
la sagesso et de la vertu des ancêtres'?
Et qua-t-on gagné à toutes ces belles théories? Les esprits
n'ont jamais été plus inquiets, les peuples plus mécontents,
toutes les conditions plus précaires.
Est-ce la liberté poliliqueque l'on aconquise? Un moitiédes
citoyens s'acharne contre tout ce qui est réclame comme un
droit par l'autre moitié.
Est-ce l'égalité ? Jamais il n'y eut autant de prolétaires ni
d'aussi gros millionnaires.
Est-ce la fraternité? Jamais il n'y eut tant d'égoïsme, tant de
divisions, tantde ferments de guerre sociale.
Mais laissons là les fruits de l'arbre de la liberté pour la
société moderne; aussi bien il périt de lui-même, et les concep-
tions sociales de 1789 ont fait leur temps, car les apôtres d'un
ordre nouveau recrutent des adeptes non seulement dans « lo
quatrième état » qui réclame son propre avènement, mais chez
les penseurs, les économistes, les hommes mêlés au mouvement
politique ou à celui de la littérature. Il se fait chez les esprits
d'élite une réaction dans le domaine de la philosophie contre le
matérialisme et en môme temps dans celui de l'économie
contre l'individualisme ; ces esprits, les beaux esprits si l'on
veut, sont tourmentés d'idéal et passionnés de solidarité.
N'est-ce donc pas, Chrétiens, à notre tour de reparaître poli-
17G VERS UN ORDRE SOCIAL CHRÉTIEN

tiquement sur la scène du monde autrement encore qu'au temps


des catacombes par les vertus privées, mais aussi en taisant
rentrer dans l'organisation de la cité uotro sublime concoption
du rôle de 1 Église et notre profond sentiment de solidarité so-
ciale ? Nous, à qui le Sauveur n'a pas appris d'autre prière quo
« NOTRE PÈRE. .. donnez-nous NOTRE pain... et pardonnez-Nous
NOS offenses. »
Notre idéal, ou plutôt l'idée mère de notre civilisation, nous
l'avons indiqué suffisamment dès le commencement do celte
étude en y rappelant le rôle magistral que 1 Église lient dans
l'ordre social chrétien. Quant à la solidarité sociale qui doit
caractériser une société chrétienne, l'on ne saurai", y contredire
au nom de ce qu'on appelle « les libertés chrétiennes », sans
les définir d'ailleurs ;—car elle a fourni l'économie do tout le
Moyen Age, cette époque où, suivant la parole du Saint-Pèro,
qu'on ne saurait assez avoir présente à l'esprit, « la philoso-
phie de l'Evangile gouvernait les États ». Essayons donc de
dégager les principes de cette solidarité chrétienne des formes
d'application qu'ils rencontrèrent alors, afin d'en déterminer
les applications nouvelles en harmonie avec un temps si dif-
férent.
11 y a deux manières en effet de concevoir la solidarité

humaine : l'une purement abstraite, que professent les idéo-


logues en général et les socialistes en particulier ; ils supposent
toute l'humanité attablée au môme festin, que quelques ordon-
nateurs lui servent en distribuant à chacun une égale quantité
de stimulants et de réconfortants; ainsi parait une meule sous
le fouet du piqueur ; — mais des chiens ont beau manger au
môme baquet, ils ne sont pas pour cela solidaires.
Puis il y a la manière concrôle de concevoir la solidarité :
celle-là résulte de la communauté de l'idéal comme aussi de la
diversité des fonctions sociales au service de cet idéal; elle est
le produit d'un organisme et non celui d'un mécanisme, l'effet
do l'accord des éléments sociaux et non celui de la contrainte.
Cette conception est l'accomplissement de la parole divine :
Unicuique mandavit de proximo suo ; de la recommandation
qui est faite ainsi à chacun de nous du soin de son plus
POLITIQUE SOCIALE 177

proche; c'est l'imago d'une chaîne sans fin, dont chaque


famille humaine forme un anneau. Au Moyen Ago, non seule-
ment on pratiquait la chose, mais on l'appelait du mot propre :
la « recommandation (1) ». C'était lo nom du pacte que le faible
contractait avec le plus fort. Consacré par la foi du serment
sur l'Évangile, ce pacte spontané — et non pas la conquête
— fut
le point de départ de l'ordre féodal, qui relia et organisa
la société rurale comme la corporation lo fit pour la société
urbaine.
Le premier élément, la molécule essentielle du corps social,
est la famille. On la du moins toujours considérée ainsi aux
siècles chrétiens, et cette conception paraît en effet bien en
harmonie avec la sollicitude extrême manifestée par l'Eglise
pour le lien familial.
Ceci est fondamental comme distinction caractéristique entre
la société ancienne et la société moderne : l'une, reposant sur
la hiérarchie, avait pour base naturelle la famille, principe de
toute hiérarchie; l'autre, avide d'égalité, devait détruire la
famille, qui non seulement incarne les inégalités, mais les
perpétue en les accentuant. Poursuivant le rapprochement,
nous verrons la famille, être moral permanent, réclamer la
stabilité des conditions sociales et des institutions qui la garan-
tissent, tandis que l'individualisme ne saurait admettre la
durée de quoi que ce soit au delà de l'existence éphémère de
l'individu.
L'individualisme, c'est la Révolution.
Combien, parmi les soi-disant conservateurs, aperçoivent

(1) Que la recommandation et non la conquête soit le principe du régime


féodal, c'est une thèse facile à choisir, si l'on considère que ce régime s'établit
avec une grande pureté dans toute la République chrétienne, aussi bien là où
nous n'apercevons aucune trace de conquête étrangère, — comme en France
(où Une faut pas confondre l'établissement des Francs, qui d'ailleurs ne fut lui-
mêire pas une conquête à proprement parler, avec celui de la féodalité qui lui
est postérieur de plusieurs siècles) — et en Allemagne, —que là où il fut comme
en Angleterre et en Italie, introduit de toutes pièces par la conquête des Nor-
mands ; eux-mêmes ne l'avaient pas apporté do leur pays d origine, mais
l'avaient comme appris avec la civilisation dans laquelle ils entraient en em-
brassant le christianisme.
ORDHE SOCIAL CIUlÉTIUX. 12
178 VERS UN ORDRE SOCIAL CHRÉTIEN

cela? Combien reconnaissent la nécessité de construiro les


fondements de la société sur lo roc de la famille plutôt quo
sur le sable du jour? Et combien, môme parmi ceux qui sentent
ainsi, aperçoivent nettement lo moyen de retrouver co roc et
de no plus s'en détacher ?
Essayons-y pourtant.
La famille, c'est moins encore un lion do sentiment qu'un
lien matériel, celui qui se formo et persiste au foyer. C'est
donc le foyer qu'il faut conserver, avec la plénitude d'autorité
de celui qui en est lo maître, car la nature a assis au foyer la
monarchie et non pas la république; il se dissout dès qu'il ne
représente plus l'unité par l'autorité. Lo retour à un ordre
social chrétien parait devoir se préparer là, tout d'abord par
l'éducation des enfants, leur maintien dans la dépendance
paternelle, et la survivance de la famille à son chef par le
testament. Faut-il ajouter que les moeurs, plus encore quo le
testament, doivent concourir à en maintenir le faisceau, et que
ces familles-là sont bénies entre toutes, où une couronne de
petits-enfants entoure la vieillesse des grands-parents, comme
au temps des patriarches?
C'est pour ces foyers que tout doit être fait dans l'État, pour
leur stabilité, pour leur fécondité, pour leur paix, pour leur
prospérité. Et c'est contre eux que l'État moderne semble
s'acharner.
La famille forme comme le tissu cellulaire du corps social,
et les institutions publiques sa charpente osseuse ; l'orga-
nisme proprement dit est un assemblage merveilleusement
complexe d'associations, les unes instinctivement virtuelles,
comme les crée l'échange journalier des services de toute
nature qui constitue la vie sociale ; les autres volontaires et
formelles, commo les associations religieuses, politiques, éco-
nomiques, professionnelles, scientifiques, littéraires, chari-
tables. I/association estime nécessité; donc elle est un droit
naturel, et c'est un des plus monstrueux traits d'une Révolu-
lion faite au cri de liberté, que d'avoir débuté par suppri-
mer la liberté d'association.
Il n'y a môme pas à la mutiler, cette liberté, en ne recon-
iuLlTlOUE SOCIALE 17U

naissant pas la plénitudo des droits civils aux personnes


morales qu'elle engendre dans tous les ordres de l'activité
humaine. Seulement ces personnes morales, tout aussi respec-
tables et fondées en droit que peut l'être individuellement
chacun de urs membres, doivent être l'objet d'une législa-
1

tion spéciale moins pour les réfréner que pour les protéger.
La seule chose que no doive ni no puisse le législateur, c'est
de prétendre les créer en dépit du mauvais vouloir ou seule-
ment de l'inertie de leurs membres, — parce qu'alors il en
résulte un mécanisme mort en place d'un organisme vivant.
Rapprocher des membres dispersés est bien ; pétrir lo limon
de la terre est renouveler l'muvre de la Création, —moins le
souffle de vie qui fit de la statue d'argile un homme à l'image
de Dieu. — Et c'est là lo grand échec, ou, pour mieux dire,
la grande absurdité du socialisme car il n'a pas échoué à
,
créer par la forcedes sociétés publiques, n'y ayant jamais môme
pu essayer, lui si habileà former des sociétés secrètes.
Celles-ci seules doivent rester hors la loi, comme elles s'y
mettent d'elles-mêmes, car le pouvoir social doit connaître
des associations comme des gens, ni plus ni moins. Il faut
que toute personne morale comme tout individu ait son état
civil dans un État bien ordonné. Si cela ne s'applique que dans
une mesure particulière aux associations religieuses, c'est que
l'Église elle-même en connaît et qu'elles font corps avec elle.
C'est là le caractère de l'intervention de l'État, et aussi la
mesure de ce qu'on peut attendre de cette intervention, qui ne
saurait pas plus créer les associations que les familles, mais
ne doit pas moins en connaître, parce qu'elles ne peuvent pas
se passer d'en être connues. Que si l'on considère dans l'État
les trois attributions du pouvoir social, — ce que Montesquieu
a appelé à tort les trois pouvoirs —- la législation, l'adminis-
tration et la justice, c'est à la première de ces forces sociales
que doit faire appel aujourd'hui le réformateur chrétien, bien
plutôt qu'à la seconde. La législation protège en effet les orga-
nismes sociaux sans se substituera eux comme le ferait l'ad-
ministration, bien qu'elles se confondent trop souvent par les
détails où la loi se perd, en un siècle de césarisme bureaucra-
180 VERS UN ORDRE SOCIAL CHRÉTIEN

tiquo. Et quant à la justice, puisqu'elle vient d'être nommée,


il faut préciser que c'est, selon le langage de l'École, de la
justice légale et non de la justico commutativo qu'il s'agit,
lorsque l'on invoque le pouvoir social ; on la nomme habituel-
lement pour cela la « justice socialo ».
Ce mot, répété avec éclat par le comte A. do Mun, vient
encore de donner lieu à une dissertation critique assez confuse
de M. Charles Périn (1), à qui pourtant, en sa qualité de légiste
chrétien, la distinction précédente eût semblé devoir être fami-
lière. Redisons donc (pue la justico sociale est celle qui inspire
au législateur des dispositions propres à assurer entre les
diverses classes une équitable participation aux avantages et
aux charges de la société, tandis que la justice entre parti-
culiers consiste simplement de leur part dans l'observation
des lois, quelles qu'elles soient, et des contrats intervenus
en conformité deces lois, de l'état social, des faits économiques,
en un mot des causes supérieures à la volonté des contrac1. nts.
Et c'est dans la mesure où la justice sociale est restée en
défaut que la justice entre particuliers doit en effet être com-
plétée par la charité pour le bon ordre social. Si l'organisation
sociale pouvait être parfaite, elle n'abandonnerait aucun de
ses membres à la charité publique, et la charité privée
aurait pourtant encore pour la compléter un champ indéfini.
Celui-là seul qui ne fait pas ces distinctions tombe dans la
confusion qu'il nous reproche.
De ce que l'État doit également à toutes les sociétés non im-
morales de les reconnaître, s'ensuit il qu'il doive à toutes
égale sollicitude, comme il la doit à toutes les familles? Nous
ne le croyons pas, parce qu'elles ne sont pas toutes également
nécessaires. Nous croyons au contraire que la justice sociale
consiste dans un traitement inégal des diverses sociétés selon
leur nature et leur fonction ; en un mot — mot effrayant mais

(1) Revue des institutions catholiques et du droit. — Article reproduit par


l'Univers, où l'auteur lire d'une citation altérée par lui des imputations de
doctrine qui ont été repoussées ici même aussi souvent qu'il s'est plu à
les reproduire. — V. Ass. cath., septembre lt>î>2, p. 2Ô3, et janvier 1S87
p. 35.
POLITIQUE SOCIALE 181

inévitable par sa précision —que la justico sociale consiste


dans le régime du I'RIVILKGE.
Nous entendons par régime du privilège la substitution de la
reconnaissance légale du droit propre (j>rivata lex) à celle du
droit commun, pour toutes les catégories de personnes ou de
sociélés qui ont, en effet, de par leur condition d'e:;istence, un
droit propre, par suite d'une mission déterminée qui ne saurait
bien atteindre autrement ses fins sociales. Il y a des privilèges
simplement honorifiques; dira-t-on, pour leur refuser place
dans la légalité, que l honneur n'a pas de rôle dans la société ?
Des privilèges juridiques, comme celui d être jugé par ses
pairs ; l'armée l'a encore, le clergé l'a perdu, lui qui pourtant
l'a d'institution divine! Des privilèges administratifs, comme en
possèdent encore plusieurs corporations des professions libé-
rales, les avocats, les notaires, etc.... Des privilèges écono-
miques, comme en jouissent de plus en plus nombreuses
sociétés commerciales, chemins de fer, banques, etc.. Des
privilèges politiques enfin, par le fait de la représentation des
droits et des intérêts, comme on y trouverait la seule base
sociale d'organisation du suffrage universel.
Mais ceci ressortira, mieux quo par un simple énoncé, d'un
coupd'oeil sur le rôle des associations dans la société qui
complétera cette étude.
Il y a plus: le privilège, c'est-à-dire la reconnaissance d'un
droit propre en harmonie avec les fins de chaque société parti-
culière, autant qu'avec le bien général de l'Etat (ce mot étant
pris dans son acception sociale et non simplement politique},
le privilège, dis-je, doit avoir son fondement historique non
moins que l'Etat lui-même (1).
Qu'est-ce en effet qu'uN droit, si ce n'est la continuation géné-
ralement consentie d'un fait qui n'est pas en contradiction avec

(1^ C'est en ce sens, —quoiqu'il ne nous appartienne pas de définir sa pensée,


— que MgrFreppela pu dire récemment qu il ne réclamait, pour les corporations
industrielles naissantes ni privilèges ni monopoles. Mais ce n'est pas à dire
qu'elles ne sauraient être dotées <? un droit propre, obtenir la reconnaissance
publique et la protection légale, et finalement créer la coutume qui deviendrait
la loi générale du métier.
182 VERS UN ORDRE SOCIAL CHRÉTIEN

LE DaoïT ? l'État n'est donc ni la source des droits ni ledispen»


sateur des privilèges qui en sont la mise en acte, mais leur gar-
dien et leur régulateur. Et c'est là le principe do la législation
sociale, par la promulgation et le développement continu de
laquelle le pouvoir politique accomplit sa mission tracée ainsi
par l'histoire.
Est-il nécessaire de souligner que cette conception du rôle
de l'État est presque universellement rejetée maintenant ? Si
bien que l'on n'arrive à faire que de la politique de parti, mais
pas de roLiTiQUE SOCIALE, parce que la notion d'un État
abstrait a remplacé colle d'une société historique.
Si large et forcément vague que soit celte esquisse du rôle
de l'État dans une société chrétienne, il semble qu'il puisse
s'en dégager quelques indications pour les réformes législa-
tives que devrait poursuivre le parti conservateur, s'il était
vraiment chrétien.
D'abord, sur le terrain de la législation ecclésiastique,
non seulement abroger toutes entraves à la liberté d'ensei-
gnement et d'apostolat de l'Église, mais lui rendre avec soumis-
sion et confiance filiales sa suprême magistrature sur la société.
En co qui concerne la famille, non seulement la protéger
par l'indissolubilité du mariage et par le respect des droits
des parents sur l'éducation des enfants, comme les catholiques
ne cessent de le revendiquer avec tant de vigueur, mais re-
connaître au chef de la famille le droit de la représenter dans
l'État dont elle est le fondement, au lieu de n'avoir de droits
politiques que comme individu.
Enfin rattacher plus solidement la famille à la propriété,
surtout à celle du sol, en renversant absolument le sens des
restrictions que le Code civil met à la liberté du testament
partout où il s'est inspiré des principes de la Révolution.
Et pour l'association, n'est-il pas bien naturel de la consi-
dérer et de la traiter, dans l'ordre de la société civile, pour
peu qu'elle ait un but social, comme l'Église le fait dans l'ordro
de la société religieuse, où, loin de la redouter comme aussi
de l'abandonner à elle-même sans guide et sans protection, elle
en fait sa milice même et l'objet de sa prédilection ?
POLITIQUE SOCIALE lS'i
La formation d'États dans l'État est en abomination égalo
au libéralisme et au socialisme, par la crainte que, l'omni-
potence du pouvoir en étant contenue, il soit plus difficile à
la majorité des citoyens d'y imposera la minorité. Le conser-
vateur, au contraire, qui n'a pas perdu le sens historique, doit
avoir présent à l'esprit que les États chrétiens ne se sont for-
més quo par l'association politiquo de ces élément sociaux
locaux ou professionnels, qui remontent, pour la plupart, plus
haut qu'eux dans le temps, et possèdent des droits aussi sacrés
et plus consacrés que ceux de la plupart des pouvoirs poli-
tiques actuels.
Rien que cette partie de notre étude ait été faite sur lo rôle
du pouvoir dans la société chrétienne, ce n'est pas encore ici
le moment de traiter du suffrage universel, qui est placé plus
ou moins uniquement à la base de ce pouvoir dans la société
moderne. Ce qu'il y a d'insensé dans la conception et la pra-
tique individualiste de ce principe, légitime en lui-môme et
essentiellement chrétien en ses origines, a été suffisamment
mis en relief par la formule historique do son incarnation
moderne :« Qu'est aujourd'hui le Tiers? Rien! Que doit-il
être? Tout I Que veut-il être? Quelque chose I » Non dans un
!

Etat chrétien, ce qu'on appelle communément « peuple »


ne saurait être ni rien ni tout. Mais pour qu'il soit quelque
chose, il fr tque le droit de chaque condition ait son expres-
sion propre et sa garantie dans l'État, et cela ne peut se faire
que par le moyen des associations diverses sur qui doit reposer
l'organisation même de l'État.
Nous apercevrons mieux la place de l'association dans l'État,
après avoir examiné sa fonction dans lo corps social dont
l'État n'est que la forme historique.

IV. — Rôle de l'association.

L'homme est un être social.


Il nait dans une société domestique et vit dans une société
historique, qu'il n'a ni l'une ni l'autre choisies et de l'influence
181 VERS UN ORDRE SOCIAL CHRÉTIEN

desquelles il no saurait se dégager totalement ; do plus le


développement do sa vie ne consiste quo dans son entrée
spontanée en société avec tels ou tels autres hommes pour
tels ou tels buts d'ordre moral ou économique.
De là naissent, au sein de cette civilisation progressive qui
distingue l'homme du castor, ces innombrables sociétés qui
sont le ressort du progrès, do plus en plus variées, de plus
en plus complexes, comme le furent les progrès de la création,
et comme le sont encore aujourd'hui sous nos yeux toutes les
opérations de la nature, lorsqu'elle nous livre le secret du dé-
veloppement d'un germe en un végétal ou d'un embryon en
un animal. Avec celte différence toutefois que dans l'ordre
de la nature n'agissent que des forces inconscientes do leur
rôle providentiel, tandis que l'homme porte dans l'associa-
tion le libre arbitre de sa personnalité individuelle, et que
cette économie sociale de la Providence dans la marche de
l'humanité devient en môme temps pour une grande part
l'instrument de ses destinées individuelles, et prépare à chaque
homme ce qui formera au jour de sa mort une partie de la
matière de son jugement particulier.
La politique sociale ne saurait donc se désintéresser à aucun
degré de l'existence de ces associations qui sont la trame de
la vie sociale; si bien qu'après avoir considéré dans l'Église
la forme par excellence de la société religieuse, et dans l'Etat
l'expression la plus complète de la société civile, il nous faut
passer à l'examen des associations libres, pour embrasser
tout le sujet.
Les conservateurs se sont, de notre temps, tout d'abord mis
en garde contre l'idée d'association, qu'ils ont crue empruntée
au socialisme, parce qu'en effet elle a été maintes lois exploi-
tée par la Révolution mais rien n'est en soi-même plus op-
•,

posé à la doctrine socialiste que l'association, et rien n'est


plus conforme à la doctrine catholique.
Aussi l'Église a-t-elle devancé toute autre société dans cette
voie des associations ; chose notable, les associations reli-
gieuses sont de l essence de toutes les religions, et toutes
procèdent du même sentiment, celui qui porte des hommes à
POLITIQUE SOCIALE 185

s'unir pour se protéger par uno règle contre leurs propres


faiblesses, atteindre ainsi, par un esprit de sacrifice plus
marqué, un degré do vertu plus élevé, et faire rayonner plus
puissamment par l'exemple et l'action leur foi et leur charité
sur le reste de l'humanité. C'est ainsi quo les Ordres reP '^'v
que nous révérons ne sont pas uniquement une institution
propre à l'Église catholique ni même au christianisme, mais
excellent autant vis à-vis des confréries musulmanes ou des
associations religieuses de l'Inde que noire religion excelle
sur celle de Mahomet ou de lîouddha. On peut donc dire quo
les entraves apportées dans les pays livrés à la lutte reli-
gieuse, comme jadis l'Angleterre et encore l'Allemagne, au-
jourd hui surtout la France et l'Italie, à tout le développement
des associations religieuses, tantôt en confisquant leurs biens,
lantôl en leur interdisant la vie commune, tantôt en entravant
leur recrutement par la conscription militaire, sont autant
d'attentats contre le droit naturel et contre le consentement
universel du genre humain.
Ceci étant d'ailleurs hors de doute pour les conservateurs
saur pour quelques attardés dans la crainte « des Jésuites »,
nous ne l'inscrirons que pour mémoire, bien que ce soit chose
capitale dans notre programme de politique sociale en présence
du socialisme. Et nous ne nous arrêterons pas davantage sur
les associations d'enseignement que sur les associations reli-
gieuses, parce qu'elles ne sont d'ailleurs qu'une catégorie ou
une création de ces dernières. Dans une société chrétienne,
c'est à l'Église seule, il ne faut pas l'oublier, qu'appartient la
mission d'enseigner ; elle peut y admettre les laïques qui ne sont
pas moins ses membres que les clercs, mais elle ne peut ad-
mettre, et aucun chrétien ne peut accepter l'enseignement dit
« laïque », c'est-à-dire indépendant de la doctrine et du juge-
ment de l'Eglise. C'est encore un fait de consentement du genre
humain que cette union officielle, dans toutes les sociétés, de
la science avec la religion ; et leur séparation, qui fut l'acte de
tentation au Paradis terrestre, est une conception caractéris-
tique de la Révolution moderne, qui est la négation de toute
société. Dans une société chrétienne, il ne saurait, pas plus
186 VERS UN ORDRE SOCIAL CHRÉTIEN U

que dans uno société musulmane, y avoir d'enseignement |


officiel « indépendant » de la religion qui a formé cette société j
et du contrôle de ses ministres. C'est en cela — et en rien |
inoins — que consiste la liberté de l'Église, de même que la |
liberté d'un hommo dans sa maison consiste à être maître
d'en fermer la porte aux passants qui viendraient y corrompre
ses enfants. Lo merveilleuxdéveloppement des écoles libres en '-,]

luttant contre les odieuses confiscations et tyrannies de l'État,


est la plus belle marque quo c'est bien ainsi que les catholiques
comprennent pour la plupart la politique sociale. I
Si, dans la question des libertés religieuses qui ont si long- (|
temps divisé les catholiques eux-mêmos, là où ils étaient h
entamés par le libéralisme, l'accord est fait aujourd'hui entre I]
eux dans la pratique et entraîne peu à peu l'adhésion de tous p
les conservateurs, il se produit par contre encore des diver- [\

gences de vues sur le terrain des oeuvres de charité, dites i


improprement sociales et charitables. Les deux termes se diffe- \

rendent en effet dans le langage précis qui convient à une \

étude. Sans doute la charité est l'âme même de la société [


chrétienne et de toute société religieuse, mais elle ne saurait
suffisamment y suppléer à de sages institutions sociales. Les
plus ardents zélateurs des oeuvres de charité ont coutume,
\
pour exciter les libéralités, dédire qu'ils suffisent à peine au
soulagement du dixième des besoins — et nous les en croyons. j

Des besoins sociaux, c'est-à-dire des insuffisances résultant


normalement d'un certain état social, ne sauraient être satis-
faits qu'en étant supprimés. Ou du moins c'est le cas de recou-
rir à l'adage: « Mieux vaut prévenir que punir», en lui donnant
pour dernier terme celui plus doux de soulager. Et ce ne
seraient pas des esprits charitables mais des pharisiens que
ceux qui s'attacheraient, à l'inverse, à laisser bien grand le
champ de la misère, afin de ne pas restreindre celui de la
charité. Qu ils se rassurent d'ailleurs; il y aura toujours, comme
on le fait dire à Notre-Seigneur, des pauvres parmi nous,
mais il ne faut pas pour cela ériger le paupérisme en institu-
tion sociale, en se faisant les défenseurs d'une organisation
sociale qui l'a pour conséquence historique et inévitable.
POLITIQUE SOCIALE 187
Le paupérisme apparaît en effet toujours dans l'histoire des
pouples par l'abus qui s'y produit, à un moment donné, de l'uno
des trois libertés que l'École de l'économie charitable tend,
on ne sait pourquoi, à ériger en dogmes : la liberté de la
propriété, celle du travail ou celle du crédit (l). L'Angleterre,
réputée la plus riche des nations, nous en livre tes exemples :
une première fois sous le gouvernement d'Elisabeth et de
Cromwell, qui ouvrirent la question agraire; une seconde fois
au commencement do ce siècle, où les misères du prolétariat
industriel dépassèrent celles du prolétariat rural qui l'avait
précédé et engendré. Et quant aux ruines que cause la liberté
du crédit, elles s'appellent aujourd'hui la question juive, et
n'ont pas besoin d'autre description.
Aussi une saine politique sociale s'attachera-t-elte sans
doute à honorer, favoriser et développer les oeuvres de charité.
— Mais elle ne se bornera pas à cela, et tendra à promouvoir
la formation d'associations réellement sociales, c'est-à-dire
formant des organes parfaits de la société, voire même do
petits États dans l'État; en un mot elle s'attachera à restaurer

(1) La réflexion a promptement dissipé les malentendus auxquels une vue


«
« superficielle des choses
avait donne naissance. Ou a compris que briser avec
<•
le régime de la liberté du travail, ce n'était pas seulement se révolter contre
« des nécessités économiques qui aujourd'hui s'imposent, contre un ordre
« légal profondément enraciné dans les moeurs et qu'il est impossible de taxer
« sérieusement d'injustice et d'immoralité, mais que c'était aussi se mettre eu
« travers de l'impulsion imprimée à nos sociétés par les idées chrétiennes et
« méconnaître tout ce qui s'est fait, depuis dix siècles, sous l'empire de ces
<
idées pour la liberté des personnes et la liberté de la propriété. En imprimant
« à la
contre-révolution cette fausse direction, on risquait de compromettre
« l'Gîuvre indispensable de salut à laquelle se rallient aujourd'hui tous les
« catholiques dont l'illusion
libérale n'ofTusquc point l'esprit. Le péril a été
a aperçu et l'idée a été renvoyée aux socialistes calhédrants d'Allemagne, de
« qui elle était venue. »
(Ch. PiauN,' les Doctrines économiques depuis un siècle.)
A rapprocher, pour constater le désarroi de l'Ecole, du langage plutôt con«
tradictoire tenu naguère par un autre de ses maîtres, le très sympathique
profe-seur de l'Institut catholique de Paris. M. Cl. Jannet, dans le Corres-
pondait: «Les catholiques américains n'ont jamais pensé à constituer un
(i parti et si quelque
jour ils étaient amenés pour la défense de leurs droits à
a agir comme tels dans les élections, ils se garderaient bien de mêler à leurs
a revendications des thèses économiques tor-ours discutables. »
188 VERS UN ORDRE SOCIAL CHRÉTIEN

l'organisation sociale, si elle est en voie de dissolution comme


aujourd'hui ; à la diriger si elle est en voie de développement,
comme dans les périodes progressives de la civilisation.
Ces périodes ont sans .doute pour premiers ferments ceux
qu'y cultivent les associations religieuses, scientifiques ou
charitables, qui sont l'honneur d'une époque; mais elles ont
aussi pour caractéristiques, dans l'histoire, des formes propres
d'association pour chacun des ordres de l'État et des rangs
de la société, formes qui constituent et maintiennent ces ordres
et ces rangs eux-mêmes, c'est-à-dire l'organisme social.
Les ordres de l'État, c'est là une expression dont l'anachro-
nisme vaudrait pourtant mieux que le désordre de l'État. Les
rangs de la société, — expression non moins vieillie, mais qui
correspond pourtant à des faits actuels bien marqués : pour ne
citer qu'un exemple, n'y a-t-il pas à l'heure qu'il est, entre un
banquier et ses valets d'antichambre, moins de liens et plus
de morgue réciproque qu'il n'y en avait entre maîtres et servi-
teurs aux époques où l'ordre social était hiérarchique et
chrétien?
Ce qui est justement odieux, c'est la constitution de classes
comprise comme dans les sociétés païennes, où elles devenaient
des castes fermées et antagonistes; mais il n'en a jamais été
ainsi dans la société chrétienne, où l'ascension sociale — et
non pas l'égalité sociale — naît de l'esprit ôvangôlique par la
voie des services rendus à la société; celle-ci compensait en
avantages aux enfants ce qu'elle avait reçu en sacrifices des
parents.
Il y a encore maintenant et il y aura toujours diverses con-
ditions dans la vie, et ce serait un grand bienfait pour les
individus, les familles et les sociétés, si les liens de l'associa
tion, chrétiennement pratiqués, se reformaient entre les per
sonnes d'une même condition et d'une même région, surtout
dans les condi' ons où l'on ne peut compter sur le secours des
autres clase - entre propriétaires ruraux par exemple, —
tandis qu'une association entre leurs domestiques n'est pas à
préconiser, parce que l'assistance doit se trouver pour ceux-ci
dans la société domestique qui embrasse maitre et serviteur.
POLITIQUE SOCIALE 189

Par contre, les professions libérales, qui n'entraînent pas pour


leurs membres des rapports étroits de clientèle vis-à-vis d'autres
classes, ont dû conserver et devraient s'attacher à faire refleurir
davantage le principe de la corporation « pour la conservation
de l'honneur du métier et l'assistance aux confrères éprouvés ».
Cette formule renouvelée des anciennes corporations nous
mène droit à la question des associations professionnelles dans
le monde du commerce et des arts industriels ou agricoles, et
là il faudrait vraiment bien que les conservateurs se fissent
un devoir de bonne politique sociale non seulement de céder
au retour des esprits, mais encore de diriger ce mouvement
vers de bonnes formes de corporation. Au lieu de cela, leur
grande préoccupation semble être que les nouvelles corpora-
tions ne ressemblent pas aux anciennes et n'en possèdent pas
les privilèges, ce pour être appropriées aux besoins du temps
présent (1) ». Pour la première fois dans une question de cet
ordre, des publicistes catholiques parlent de doctrine pontifi-
cale et vont la chercher dans un acte du gouvernement de
Pie IX, qui tenta en effet de rétablir les corporations abolies
dans ses États par la Révolution, sans leur rendre certains
privilèges. Mais s'ils avaient lu le texte italien de l'acte ponti-
fical, ils auraient vu que l'absence de ces privilèges n'y était
nullement érigée en principe, maisseulement indiquée comme
une question de moment et de circonstance.
La question reste donc tout au moins ouverte, et pour étu.
dier comment les corporations peuvent être « appropriées aux
besoins des temps présents », il faut d'abord se demander
quelles sont les nouvelles lois ou apparitions économiques dont
il faut tenir compte aujourd'hui dans l'application.
On peut les rattacher à trois chefs en lesquels se résumant
les effets des découvertes modernes : la facilité du transport
des matières, du transport des forces et du transport des pen-
sées.
Il y a tout d'abord à reconnaître une grande bonté de Dieu
dans le fait que ces trois séries de progrès ont marché de pair,

(1) Voir la note précédente.


190 VERS UN ORDRE SOCIAL CHRÉTIEN

et particulièrement ceux de la science électrique avec ceux do


la dynamique, car les premiers donnent précisément le moyen
de régler l'effet des seconds.
Si le monde — en poussant les choses à l'extrême — n'est
plus ainsi qu'un seul marché par la facilité des transports, il
est devenu, par le fait de la rapidité de ses communications
postales et télégraphiques, aussi facile à observer que l'était
jadis un marché restreint. Et pour tirer d'une bonne observa-
tion des faits économiques un bon règlement de l'emploi des
forces productrices, il suffit d'une autorité judicieuse. Car c'est
bien l'autori qu'il vient à l'esprit d invoquer, en présence de
1 '«.

cette liberté f.cientifiquement acquise aux forces de se porter


sur tel ou tel point, et non pas cette liberté même, comme
devant naturellement trouver en elle seule sa règle et sa loi
harmonique. De même que quand une foute doit s'agglomérer
sur quelque point, le gouvernement prend des mesures, trace
des règles et dispose des forces pour la contenir, dans son propre
intérêt.
Aussi, l'expérience aidant, la doctrine des harmonies écono-
miques naturelles ne trouve-t-elle guère plus de crédit ; on
reconnaît volontiers que c'est au principe des associations
professionnelles et au syndiquement de ces associations qu'il
faut recourir pour organiser cette affiuence d'éléments mobiles,
et en transformer les irruptions, toujours prêtes à former inon-
dation, en crue bienfaisante, par une habile canalisation modé-
rant la circulation sans l'entraver ; mais de quelle puissance ne
faut-il pas pour cela doter ces associations I
Il y a une extrême inconséquence à dire: Nous reconnais-
sons que tous les besoins de l'humanité se sont accrus énor-
mément de nos jours; que toutes les cupidités se trouvent
maintenant armées de moyens formidables pour s'exercer, et
que nous sommes dans le tourbillon d'une évolution écono-
mique qui nous mène aux révolutions politiques ; par contre,
nous no disposons plus pour gouverner dans ce tourbillon que
d'une seule force, celle de l'État; mais nous redoutons do
l'invoquer; il y aurait bien aussi celle de l'association ; mais
nous répugnons à l'organiser, et nous tenons surtout à
POLITIQUE SOCIALE 191

ce que, privée du concours de l'État, elle reste désarmée.


Voilà pourtant où en est la question de la cornoration libre
ou privilégiée, en présence de la liberté du capital, nommée
par antiphrase « liberté du travail ».
Tandis que les théoriciens retardataires qui pèsent sur le
mouvement conservateut l'ont de ces anachronismcs scienti-
fiques, la force des choses fait que les gouvernements, qui
refusent toute protection et jusqu'au droit de propriété aux
associations professionnelles naissantes, créent ou subven-
tionnent, aux frais du trésor public, d'immenses établissement i
de crédit ou de transport, comme la Banque nationale, le Crédit
foncier, les chemins de fer, les paquebots transatlantiques, en
leur conférant des monopoles, sans leur imposer L-jeune des
conditions morales et sociales qui constituent une corporation.
Si les Compagnies de chemins de fer, par exemple, qui, en
France, occupent 250.000 employés et nourrissent leurs
familles, n'avaient pas fait, d'elles-mêmes, des caisses de pré-
voyance en faveur de leur personnel,quelle garantieaurait cette
masse de travailleurs, et quel devoir aurait rempli envers
eux la société ?
D'aucuns disent à cela : l'État n'est pas tenu de pourvoir à la
subsistance de ses membres. — L'État, non, en effet, du moins
directement;— mais la société, si ! C'est précisément pour
cela qu'elle a besoin d'être organisée, et qu'elle ne peut l'être
que par les associations professionnelles, dont chacune peut
pourvoir au bien de ses membres par ses moyens propres, tandis
que ni la charité publique ni l'assistance légale ne sauraient
suffire à la lâche de recueillir tous les malheureux.
Mais, pour cela, il faut que ces associations elles-mêmes
soient organisées selon certains principes sociaux, que l'OEuvre
des cercles, en commençant le mouvement de l'association
professionnelle, a formulés à peu près ainsi : « Il faut que
l'association soit chrétienne, c'est-à-dire animée d'un esprit
chrétien, parce que, dans une société chrétienne, un membre
qui ne serait pas animé de la même vie serait un membre mort ;
— il faut qu'elle soit hiérarchique, parce que
c'est une condi-
tion naturelle d'organisation, parlant aussi de vie ; — qu'elle
192 VERS UN ORDRE SOCIAL CHRÉTIEN

repose sur le dévouement des patrons aux ouvriers, parce que


c'est là le sens de toute hiérarchie chrétienne ; — que chacun
de ces éléments y ait une juste part au gouvernement des
intérêts communs ; que ces intérêts enfin soient garantis par la
possession d'une propriété commune et par la reconnaissance
légale. — Nous ajouterons : il faut que la corporation possède
un droit légal non seulement de juridiction sur ses membres,
mais aussi de représentation près des pouvoirs publics. »
C'est donc à promouvoir de telles corporations et à leur faire
reconnaître de tels droits que doit s'exercer une bonne poli-
tique sociale.
Il semble pourtant qu'il y ait contradiction entre les deux
branches de notre activité : d'une part, l'effort auquel on se
livre pour reconstituer des corporations dépourvues non seu-
lement de tout privilège commercial ou juridique, mais même
du recours à ce droit commun, fondamental pour toute asso-
ciation, de posséder et d'ester en justice ; d'autre part, les
conclusions auxquelles arrivent nos études, que de telles cor-
porations sont insuffisantes et peu viables. Nous sentirions
nous-mêmes cette contradiction, si les deux actions ne ten-
daient à faire avancer les esprits et les faits dans le même
sens, et si les deux efforts n'étaient ainsi convergents. Il est
d'ailleurs des privilèges dont nous pouvons et dont nous devons
dès lors doter nos corporations naissantes : sans doute nous ne
pouvons leur obtenir le monopole des fournitures de l'État,
par exemple, mais bien celui des nôtres propres, et la clien-
tèle catholique, comme disait Gambetta, la clientèle des con-
servateurs, dirons-nous surtout, n'est pas à dédaigner.
L'OEuvre des courtages catholiques, qui semble vouloir se
développer en ce moment, peut y contribuer grandement : en
général toute association doit vivre par les moyens de l'asso-
ciation, et non seulement par les siens propres, mais par ceux
de l'association générale à laquelle elle se rattache.
Si, au lieu de sociétés d'assurances anonymes, de sociétés de
crédit mutuel sans aucun caractère, de banques soi-disant
catholiques sans garanties suffisantes, les hommes do bien se
mettaient à patronner des institutions qui procureraient la
POLITIQUE SOCIALE 195

clientèle, l'aide et la solidarité réciproque dans toutes les


classes de la société, la réorganisation professionnelle de cette
société en serait grandement facilitée au profit de sa restaura-
tion chrétienne.
Mais que l'on se garde bien, dans la politique sociale, de
faire de l'organisation par classes, au lieu de la faire par
métiers : la première prépare la guerre, la seconde la paix
sociale.

V. — Le Régime corporatif.
La crise sociale est le fait dominant de l'histoire de ce
temps-ci. parce qu'elle n'est pas localisée sur un point, dans
un pays, comme cela s'est vu d'autres fois, mais qu'elle sévit
à l'état aigu chez toutes les nations chrétiennes, et que ses
victimes comme ses auteurs solidarisent leur cause par-dessus
les frontières : les Fénians irlandais font écho aux Nihilistes
de Moscou. Kiev et Saint-Pétersbourg, le socialisme agraire
d'Italie au socialisme minier de Belgique ; sans parler des
Etals où les socialistes ont leur représentation légale dans les
pouvoirs constitutionnels, comme en France et en Allemagne,
ou bien oit ils sont à la veille de l'avoir, comme dans les Etats-
Unis d'Amérique.
Nombreux et disciplinés en tous pays, ces gens poussent
contre le capitalisme cosmopolite leur cri de guerre et d'ex-
propriation, c'est-à-dire qu'ils ne tendent à rien moins, pour
châtier ceux en qui ils voient des spoliateurs, qu'à renverser
tout l'édifice social, aussi bien dans l'ordre religieux et poli-
tique, qu'ils croient complice de ta spoliation, que dans l'ordre
économique. Jamais la société chrétienne ne s'était encore
trouvée menacée par si vaste conjuration.
Je dis la société chrétienne, parce qu'en effet il semble que
le socialisme soit, comme le libéralisme, une sorlo de maladie
particulière à cette société, un chancre qui s'attache à ce corps
affaibli et livré à ses morsures par la désagrégation que ne
peut manquer de produire l'impiété publique dans une civili-
sation d'origine religieuse. Nous ne voyons pas que les Etats
OIlDltE SOCIAL CIIUKT1EN. 13
194 VERS UN ORDRE SOCIAL CHRÉTIEN

musulmans, la Chine (1), etc., soient affectés de cette mala-


die au même degré, et pourtant nous savons que, dans ce
dernier empire tout au moins, la civilisation est plus antique,
la population plus dense que dans les régions occidentales ou
du Nouveau-Monde, où l'on attribue pourtant communément
l'éclosion du socialisme à l'une de ces deux causes : la vétusté
de l'ordre social ou les difficultés de subsistance résultant de
l'accroissement de la population.
Ainsi nous sommes bien en présence d'une maladie de la ci-
vilisation jadis chrétienne, maladie caractérisée par cela même
qu'elle se manifeste partout où cette forme particulière de
civilisation a fleuri, et là seulement, ou du moins là surtout.
Si de ce premier diagnostic nous passons à un second non
moins caractéristique, nous trouvons que la crise sociale sévit
en raison directe du pinson moinsde transformation de l'ancien
ordre social en celui de la société moderne, basé sur les prin-
cipes de 1789. Je ne parle pas ici de l'ancien régime—-qui ne
fut lui-même qu'une période de transformation — mais bien
d'un ordre de choses plus ancien, de l'ordre social du moyen
âge, c'est-à-dire des siècles chrétiens. L'organisation sociale du
moyen âge était en effet chrétienne, car les deux institutions
propres dan» lesquelles elle se résumait surtout, le régime
féodal et le régime corporatif, reposaient l'une et l'autre sur
un lieu religieux. Le lien féodal, comme le fait remarquer
excellemment l'abbé Darras dans son Histoire de iliglise (2,)
reposait sur la foi du serment, et le lien corporatif sur la
confrérie.
Le socialisme ne naquit pas au moment où ces pratiques
religieuses disparurent, ni même au moment où les institutions
qu'elles avaient soutenues firent place à celles de l'ancien

1} J'ai dit au même degré : il serait peut-être plus juste de dire à l'état i.-firo-
uique, car l'insurrection des Tnï-I'ings est un des faits de guerre sociale les
plus violents que les annales de l'Orient aient enregistrés, et qui ne laisse ri< n a
désirer aux luttes de 1 Occident, si ce n'est qu'il ne parait pas avoir leur
caractère de généralité et de permanence.
i'2 C'est n propos de excommunication lancée par le l'ape Cîrég ire VU
1

contre l'empereur Henri IV, et de ses conséquences politiques, que l'historien


ecclésiastique l'ait, si ma mémoire est lidéle, celte remarque topique.
POLITIQUE SOCIALE 195

régime proprement dit, — nous appelons ainsi l'état politique


qui s'établit à peu près dans toute l'Europe de la paix de
Westphalie à la Révolution française. — Le socialisme naquit
plus tard des flancs de la société libérale, comme engendré par
ses pratiques non moins fatalement que par ses principes.
Lorsqu'en effet celle-ci eut fait de l'intérêt individuel le seul
ressort de l'activité humaine, et de l'antagonisme de ces inté-
rêts soi-disant harmoniques la seule sauvegarde delà société,
le corps social commença de tomber en dissolution par le tra-
vail lent ou violent de tous ceux à qui leur place n'y convenait
plus, c'est-à-dire des déclassés, et de tous ceux qui n'y trou-
vaient plus même aucune place, c'est-à-dire du prolétariat.
Ainsi partout et toujours lo phénomène précurseur de la
crise sociale a été la désorganisation sociale par le relâche-
ment des liens, la confusion des rangs, la suppression des
freins, tant dans l'ordre religieux et économique que dans
l'ordre politique.
Si cette rupture du lien social, dont nous apercevons les
causes philosophiques, n'en est pas moins considérée, en elle-
même, comme une cause immédiate de la souffrance et des
violences que nous appelons la crise sociale, il en résulte une
indication non moins claire du remède immédiat à apporter :
c'est le reclassement des éléments sociaux, leur remise en
place, la suture de leurs points d'attache.
Qu'on nous permette une comparaison : lorsqu'un homme
tombe d'un arbre et se casse la jambe, il est pris d'une fièvre,
ardente, dont la cause première est sans doute son impru-
dence, mais dont la cause immédiate est la rupture de l'os et
le déchirement des chairs. Quel est le premier remède ? non
pas de la quinine et autres spécifiques contre la lièvre, mais la
réduction des deux parties du membre disjoint, en les mainte-
nant fortement par une ligature ou mémo un appareil. Sans
doute le malade ne sera pas guéri du coup, et il lui faudra
encore longtemps les soins du médecin, mais le premier à
appeler aura été le chirurgien.
Tel le corps social disloqué a hesoin tout d'abord, pour
résister à la fièvre socialiste, d'un rapprochement, lut-il mémo
196 VERS UN ORDRE SOCIAL CHRÉTIEN

purement légal, de ses éléments, entre lesquels la vie orga-


nique reprendra peu à peu, et remplacera par une soudure
naturelle les liens factices de la première heure, si ceux-ci
ont suffi momentanément à maintenir les choses en place et
dans leur position normale.
On dit communément qu'il n'y a plus de classes, et l'on veut
dire par là qu'il n'y a plus de castes ; il n'y en a même jamais
eu dans la civilisation chrétienne, où tous les ordres de l'État
étaient ouverts au mérite par la voie des services publics ;
mais il y a certes encore des conditions bien différentes.
Assembler les hommes dans l'ordre religieux, économique et
politique, non plus seulement selon le domicile, mais aussi
suivant la profession, en rétablissant en religion la confrérie,
en économie la corporation, en politique la représentation des
intérêts, le régime corporatif en un mot dans tous ses prin-
cipes, tel parait devoir être le but immédiat do la politique
sociale.
C'est le langage que notre étninent ami le comte Blome a fait
entendre à la Chambre des seigneurs d'Autriche lors de la
récente délibération d'un projet de loi sur les assurances
ouvrières contre les accidents :
« J'aperçois dans une organisation professionnelle étendue
« à toute la société un puissant facteur de l'ensemble d'où doit
« sortir la solution de la question sociale (1). »
Un autre facteur de cet ensemble se trouvera certainement,
et non sans analogie avec le précédent, à la suite d'une étude
rationnelle de la crise économique, dont te problème ne sau-
rait être bien difficile à résoudre, puisqu'il ne s'agit que
de rétablir en certains points une plus juste distribution

(1) Une législation spéciale de classes I » s'écriait naguère dans le Corres*


«
pondant M. Claudio Jannct, «... inconciliable avec le grand fait de la démocra-
tie ». Mais ce fait-là est aussi peu universel qu'il est superficiel là même où il
parait le plus marqué, comme en France. On y parle toujours d'organiser la
démocratie. Elle ne l'est djnc pas encore ; et elle ne saurait l'être que par le
principe aristocratique appliqué dans toutes les classes, étendu à tout le
peuple.
V. sur l'avenir de la démocratie un récent ouvrage du savant et profond sit
II. Sumner Maine Je Uutwcrnanenl populaire).
POLITIQUE SOCIALE 197
des produits entre gens produisant au delà du besoin.
En même temps, et non pas en premier ni en dernier lieu, —
car on ne saurait assigner de rang dans le temps à des actions
qui doivent être simultanées pour produire tout leur effet, tel
rang qu'elles aient dans leur efficacité, — en même temps, il
faudra donner un essor considérable à la propagande reli-
gieuse, dans un esprit vraiment évangélique de dévouement,
de simplicité et de tendresse envers les classes déshéritées
aujourd'hui des secours de la religion ; en môme temps aussi,
et peut-être tout d'abord, chasser les marchands du temple,
chez les classes où l'on n'a pas encore assez compris, en reve-
nant à cette religion, qu'elle ne pouvait s'accommoder avec
certains égoïs m es.
Et l'on réalisera ainsi encore une fois, avec la grâce de Dieu
ce merveilleux tableau que Mgr Gay nous a tracé de la société
chrétienne :
« L'homme n'est point isolé en ce monde, où d'ailleurs rien
n'est isolé. L'Univers est une harmonie : chaque être s'y trouve
lié à d'autres êtres, subissant l'influence de ceux-ci, exerçant
son action sur ceux-là.
« Tout ce qui vit reçoit et donne, obéit et commande ; chacun
suivant sa nature, son degré, sa fonction. —C'est un ordre
universellement établi par la sainte Providence, dit admira-
blement saint Thomas, que, « comme dans la sphère du raison-
« nement les principes, qui sont immuables, dominent et
« règlent les conclusions, de même dans la sphère des réalités
« physiques les êtres qui se rapprochent le plus de Dieu par la
« sublimité, la fixité et l'énergie de leur nature, dominentet
« gouvernent les êtres moins parfaits ».
« Outre que cet ordre est si divinement beau qu'il constitue à
lui seul une preuve irrécusable de l'existence de Dieu et une
révélation de sa nature, il est pour toutes tes créatures un bien-
fait sans pareil. C'est un ordre d'amour, de communication,
d'union, où la puissance sert la bonté, où le droit de primer
implique le devoir de servir, où ce qui est grand s'incline vers
ce qui est petit, où ce qui est fort aide et protège ce qui est
faible, où la propriété devient le principe du partage, où,
198 VERS UN ORDRE SOCIAL CHRÉTIEN

chaque chose demeurant distincte, aucune n'est pourtant


séparée, où tout enfin représente à l'esprit charmé du croyant
l'image affaiblie mais ressemblante de cette vie première et
ineffable où tout aussi est don, communication, union et
unité (1). »

(1) De la Vie et des Vertus chrétiennes.


11

INTRODUCTION AUX ÉTUDES SOCIALES (1).

AVANT-PROPOS

Ya-t-ilune science sociale? C'est-à-dire peut-on acquérir


une connaissance certaine et démontrable des lois générales qui
régissent la société ?
Le temps n'est pas éloigné où personne ne daignait s'inté-
resser à cette question dans les milieux mêmes qui s'intitulent
conservateurs de la société. Le temps dure encore, bien qu'il
touche à sa fin, où les esprits éveillés sur l'existence de ces
lois par les admirables travaux de Le Play faillirent retomber
dans les ténèbres de l'école en possession de toutes les chaires,
école où l'on enseignait que la liberté humaine ne pouvait guère
plus sur le jeu de ces lois que sur le mouvement des astres,
reléguant ainsi la science sociale, tout en en faisant grand
étalage, au rang des sciences naturelles.
Ce fut une formidable levée de boucliers contre une poignée
d'hommes du monde, comme on les appelait dédaigneusement,
que celle de cette légion de professeurs patentés et d'écono-
mistes plus éminents les uns que les autres ; légion aux rangs
de laquelle se rencontraient des prélats de marque et même des
évoques de grand renom avec des maîtres de l'Université de

(!) Association catholique, février 1893.


ZOO VERS UN ORDJ'E SOCIAL CHRETIEN
l'État, pour courir sus aux récalcitrants; on forma même, sous
le haut patronage des premiers, une « Société catholique
d'études sociales » qui ne parait pas avoir encore fait beaucoup
parler d'elle.
Mais, avant ce dernier effort, combien l'on a écrit, prêché
même et surtout discouru en congrès pour empêcher de passer
une manière de voir que l'on trouvait entachée de socialisme,
et qui est pourtant loin d'avoir avec le socialisme la même
parenté que les doctrines classiques ou orthodoxes, comme elles
s'intitulent, quand on ne dit pas simplement : a l'Ecole » ou
« la Science » (1) !
La science pure, en effet, n'a point souci de la religion chez
les serviteurs de laquelle elle a trouvé des adeptes, certaine-
ment inconscients de l'être, et qui ne vont pas jusqu'au bout
de sa doctrine —doctrine quia nom l'individualisme, et qui
consiste dans la méconnaissance du lien social, lien avec Dieu,
lien avec la famille, lien avec la cité. L'individu, se considé-
rant comme sa propre fin et comme maître absolu de ses
actions, échappe à toutes les forces immatérielles, ou plutôt
celles-ci lui échappent et l'humanité ne vit plus que sous la loi
des forces matérielles — la môme que celle établie par Darwin
pour l'animalité, la loi de combat.
Mais l'humanité, n'étant pas l'animalité, se révolte, et le socia-
liste veut avec raison rétablir une société protectrice en même
temps que modératrice de l'individu. Seulement, comme il en
ignore les bases naturelles, organiques, historiques, n'étant
lui-même qu'un individualiste, il lui faut d'abord achever de
faire table rase de tout l'acquis de l'humanité, pour édifier sur
ces débris une organisation artificielle de la société, une tour
de Babel « faite pour des castors et non pour des hommes »
C'est-à-dire pour des animaux qui seraient tous pareils, dotés
du même instinct, incapables de progrès comme de dégéné-
(1) V. M.Ramhaud, professeur & la Fncultê catholique de Lyon, soutenu par
M. Claudio Jannct, professeur ù la Faculté catholique de Paris, contre le
P. de Pascal. — V. la lettre pastorale de Mgr Turinaz, évêque de Nancy, sur ce
même sujet. — V. te Correspondant. V. les tîtttdcs religieuses des l\\\. PP.
de la Société de Jésus. — V. la Reforme sociale. — V. la Revue des Institutions
et du droit.
POLITIQUE SOCIALE 201

rescence, sans autres visées, besoins, aptitudes que celles delà


vie animale. C'est une conception encore inférieure à celle de
Darwin 'vl).
L'école historique, au contraire, suit l'humanité avec amour
dans le développement de la civilisation ; elle voit dans celle-ci
un plan providentiel sans cesse traversé par esprit du mal,
1

mais sans cesse digne de la sollicitude et du dévouement de


tous. Elle prend pour guide dans son oeuvre réparatrice la/oi
morale immuable, non pas artificielle mais révélée, non pas
arbitrairement mais infailliblement interprétée ; et, pour res-
sort, la liberté humaine, à qui elle laisse tous ses stimulants
et tous ses tuteurs: l'amour de la famille, l'honneurdu mé-
tier, le patriotisme local et national, toutes les formes en un
mot de l'esprit de communauté.
Elle inscrit aujourd'hui en tête de son programme la réorga-
nisation des Corps d'État pour arriver à celle des Étais et fina-
lement ainsi à celle de VÉtat. L'État libre dans la Nation libre.

La science sociale, pour revenir à notre point de départ, no


saurait être ni empirique, comme le voudrait lécole favorable
aux prétendues lois naturelles, ni utopique, selon le système
des lois artificielles : elle est, avant tout, pnilosophique et histo-
rique, puis pratique, et présente ainsi à l'étude trois domaines
très distincts bien que connexes :
La morale sociale ou la philosophie de la civilisation ;
L'histoire sociale ou le développement de la civilisation ;
L'économiesociale ou la vie dans la civilisation.
C'est pour avoir faussé la philosophie et ignoré systémati-
quement l'histoire, que le libéralisme et le socialisme sont éga-
lement impuissants adonner des solutions pratiques enécono-

(1) La loi de Darwin fonctionne à rebours pour l'humanité, c'est-à-dire que


celle-ci, livrée aux seuls instincts de sa nature corrompue, loin de progresser
par voie de sélection, tombe dans la barbarie, connue on le voit des peuplades
sauvages, épaves d'antiques et florissantes civilisations.
202 VERS UN ORDRE SOCIAL CHRÉTIEN

mie, et c'est pour rompre dès le début avec ces deux pestilences
que nous donnons la division ci-dessus comme fondamentale
pour qui se propose de suivre un plan d'études sociales.
Qui sera celui-là ?... Un prêtre tourmenté de savoir pourquoi
les foules se sont détournées de 1 Église, et pourquoi ceux qui
soufiïent la méconnaissent et la blasphèment.
Un propriétaire campagnard inquiet de sentir la terre des an-
cêtres so dérober ou se stériliser sous ses pieds. — Un industriel,
un ingénieur conscient du fossé qui se creuse et se remplit de
haine entre lui et ses ouvriers. — Un rentier à qui le monde
laisse quelques loisirs poursonger aux problèmes de l'existence
de ses semblables et de la sienne propre.
Ceux-là deviendront des sociologues, parce qu'on ne peut
plus détacher sa pensée de ces problèmes profonds et passion-
nants une fois qu'elle s'y est arrêtée. — Peut-être alors l'un
d'eux écrira-t-il le traité de sociologie chrétienne dont nous
allons donner ici l'esquisse. Nous lui promettons qu'il ne
courra ainsi aucun risque d'entrer de nos jours à l'Académie
des sciences morales et politiques.
Voici celte esquisse :

I. — LA. MORALE SOCIALE.


L'Humanité, — La Loi. — Le Péchô.

II. — L'HISTOIRE SOCIALE.


La Cite antique. — La Cité chrétienne. — La Cité moderno.

III. — L'ÉCONOMIE SOCIALE.


Le Travail. — La Propriété. — L'Echange.

I. — La morale sociale.

1. L'Humanité. — 2. La Loi. —3. Le Péché,

1. L'homme est un être social, c'est-à-dire destiné par la


nature à vivre en société, et ne pouvant se concevoir en dehors
de la société. Les physiocrates du siècle dernier, ces pères illus-
POLITIQUE SOCIALE 203

très de l'économie classique, ont été absurdes en opposant l'état


de nature à l'état de société. L'objet immédiat de la science so-
ciale n'est donc pas l'homme abstrait, le genus homo, mais la
société humaine; de même quele naturaliste voulant étudier les
moeurs des abeilles n'étudierait pas l'abeille, mais la ruche.
Il y a plus: l'homme est un être historique, c'est-à-dire un
être conscient et libre, dont les actions exercent par là même
une certaine influence sur l'esprit de ses contemporains, et
dont les générations se succèdent sans se ressembler, préci-
sément parce que la vie sociale de chacune d'elles est le produit
du legs accumulé des générations précédentes, modifié par
quelque apport nouveau. C'est en cela qu'il diffère des abeilles,
chez lesquelles il n'y a pas d'évolution. Turgot, l'étoile des
physiocrates, a donc proféré une parole aussi ridicule que cou-
pable lorsqu'il a conseillé au roi Louis XVI d'inaugurer ses
réformes politiques sur cet axiome : « Les hommes ne tiennent
pas leurs droits de l'histoire, mais de la nature. » Il y ades droits
historiques comme il y a un droit naturel. Sans doute, ceux-là
ne doivent jamais être eu contradiction avec celui-ci, mais leur
infinie diversité suffit à montrer combien ils en sont distincts,
car il n'y a qu'un droit naturel, précisément parce qu'il provient
de la nature et que la nature de l'homme est constante. L'homme,
genus homo, n'a donc pas une histoire, mais les sociétés
humaines ont des vicissitudes historiques propres et une loi
commune qui est la loi de l'humanité.
2. Loi immuable comme celle qui préside aux révolutions
des astres, on l'a dit, et appelée à cause de cela la loi naturelle,
mais loi de liberté, ce qu'on n'a pas aperçu, c'est-à-dire sujette à
être méconnue, faussée et violée jusqu'au point de causer, par
ses violations, les perturbations les plus terribles dans la vie
sociale Le sociologue sensé n'étudiera donc pas seulement
l'humanité en place de l'homme, mais encore la loi naturelle en
place des soi disant lois naturelles dans le jargon de l'École.
En confrontant les législations diverses avec la loi naturelle, il
reconnaîtra la profondeur en même temps que la simplicité de
cette conclusion par laquelle Le Play a tant mérité, à savoir
que l'expression la plus complète de la loi naturelle se trouve
201 VERS UN ORDRE SOCIAL CHRÉTIEN

dans le Dôcaloguo, et que la prospérité des sociétés humaines,


familles, corporations ou nations, est en raison directe do leur
fidélité aux préceptes de la Loi.
Le chrétien, c'est-à-diro l'homme qui connaît la doctrine do
l'Évangile, ira plus loin encore en reconnaissant que la Loi du
Sinat s'est doublée d'une loi d'amour, qui en forme comme la
jurisprudence chez les sociétés chrétiennes, et qui est aussi
indispensable pour son application qu'une saine jurisprudence
l'est à la bonne application de la plus juste loi. 11 s'é'Vira plus
haut encoiv, grâce à l'infaillible et nécessaire interprciation do
la doctrine évangôlique par l'Église de Jésus-Christ; à mesure
qu'il s'élèvera, ou plutôt qu'il se laissera élever, comme un en-
fant par les bras de sa mère, il apercevra mieux lo plan divin
pour l'humanité, c'est-à-dire la loi de l'humanité, et il ne croira
pas indigne de la science d'aspirer à la contemplation do ce
plan dans les mystères mêmes do la création et de la vie
paradisiaque comme dans ceux de la chute et de la Rédemp-
tion. Il se gardera ainsi de croire que, dans l'économie pro-
videntielle, le travail est un châtiment, le paupérisme une
heureuse nécessité, et qu'il ne saurait y avoir d'injustices
sociales du moment où la charité trouve à s'exercer sur ceux
qui en souffrent par ceux-là même qui en profitent.
3. 11 est des gens à qui toute inégalité sociale apparaît comme
une injustice. Ils sont plus à soigner qu'à raisonner, leur cas
relevant plutôtdu sentiment que des opérations de l'esprit; ce
cas dérive du morbus democralicus qui sévit de nouveau eu
cette fin de siècle comme en celle du siècle dernier, et
n'épargne guère davantage les princes que les sujets
qu'ils n'ont plus. — 11 est d'autres esprits pour qui, bien
à l'inverse, le mot d'injustice sociale est intolérable, parce
qu'ils ignorent la justice sociale et qu'ils en déclarent le
vocable vide de sens. Cas étrange, et guère moins pathologique
chez ceux d'entre eux qui sont bons catholiques : ils n'ignorent
pas que la grande école patristique a distingué constamment la
justice commutative, ou règle des transactions individuelles, de
lajusticedistributive,quidoit présider en vue du bien commun
aux arrangements sociaux; mais dès que cette justice dislribu-
POLITIQUE SOCIALE 203
tivoon l'appelle, dune façon plus courante et plus tangible,
justice sociale, ils déclarent en ignorer et no connaître qu'une
seule justice. Cela par crainte de voir les Pouvoirs publics s'at-
tacher à la faire régner, comme c'est incontestablement leur
mission, mais comme ils en ont fait douter, n'en sachant de
nos jours prendre le plus souventque le contre-pied.
Il y a pourtant des injustices sociales depuis qu'il y a eu le
péché social par excellence, la révolte de l'humanité contre sa
loi; révolte qui, rachetée une première fois de son juste châ-
timent, n'en persiste pas moins par le péché originel, et ne fait
pas moins qu'il « ne suffit pas de vouloir persuader aux hommes
d'être justes, il faut au besoin les y contraindre». Que les déistes
du xviiie siècle aient nié cela, et posé au contraire que l'homme
naissait bon et n'était vicié que par la société, c'est moins extra-
ordinaire que de voir de fervents et intelligents catholiques ne
pas apercevoir aujourd'hui le péché social qu'on pourrait
appeler aussi le péché historique, parce qu'il est moins impu-
table aux individus qu'à l'atavisme, et au fait non pas d'être en
société, mais en certaine société, ou plutôt en certaine disso-
lution sociale.

II. — L'histoire sociale.

1. La Cité antique. — 2. La Cité chrétienne.—3. La Cité moderne.

L'histoire sociale de l'humanité est infiniment variée dans


les types qu'elle nous retrace. Toutefois, ceux que présentent
les civilisations les plus avancées des âges historiques se
résument en trois : la cité antique, la cité chrétienne et la cité
moderne.
1. La cité antique connaissait le droit naturel et n'en avait
pas dévié dans ses hautes oeuvres; elle présentait une grande
diversité de classes entre les citoyens, mais chacune de ces
classes était pourvue d'un droit historique qui respectait le
droit naturel : les aristocraties y étaient organisées sur de saines
206 VERS UN ORDRE SOCIAL CHRÉTIEN

bases familiales; les démocraties sur un sentiment réel du


droit et do la liberté. Toutefois, cette juste et heureuse orga-
nisation de la cité n'était pas complète; de même que ses philo-
sophes avaient perdu en partie la notion de la liberté des
enfants de Dieu, de même ses hommes d'État n'en faisaient
qu'une application partielle; tour, les hommes de lacitén'étaient
pas citoyens et ne pouvaient pas l'être; l'esclavage était partie
intégrante, même fondamentale, et absolument caractéristique
de l'organisme de la cité antique.
L'esclavage, c'est-à-dire une condition plus ou moins dure
en fait, mais toujours juridiquement monstrueuse, puisque
c'était la privation de tout droit non seulement historique
mais naturel.
A remarquer que, dans les temps primitifs, cet esclavage
n'avait été qu'une conséquence plus ou moins légitime du
droit de la guerre, et que la liberté '"ait restée la condition de
tout membre de la cité. Mais à mesure que celle-ci se cor-
rompit par le luxe et le mépris de la loi morale qu'il engendra,
le citoyen put tomber dans l'esclavage du fait d'un créancier;
plus lard encore, il put se vendre lui-même volontairement
comme esclave, lui. sa femme et ses entants, c'est-à-dire sa
race. Ce fut une liberté, telle que nous en retrouverons la notion
dans la société moderne sous le nom de liberté du travail et
des contrats (1).
2. A la cité antique des sociétés païennes a succédé, non
pas par évolution, mais par réaction, et, on doit bien le dire,
par miracle, la société puis la cité chrétienne : la première va
s'effondrant dans la mesure où sa civilisation dévie du droit
naturel; la seconde, au contraire, a vivifié les oeuvres de la
loi de justice en la doublant d'une loi d'amour. La cité chré-
tienne repose sur le sentiment de la communauté et sur le fait
de 1 association; elle affecte tantôt des formes féodales, tantôt
des formes communales, tantôt des formes corporative.-,

(1) La Cité antique, vivant sur le fond des vieilles traditions, s'en est rapide-
ment écartée. Il n'y n, en cfî'ot, rien ou presque rien de commun entre ce que
l'on appelle la Cité antique et l'époque classique que lou nous donne :'i admirer.
C'est à peu près comme si l'on confondait l'ancien rc'qimc avec le moyen âge.
POLITIQUE SOCIALE 207

toutes les trois à la fois le plus souvent, mais toujours sous la


même inspiration de solidarité de toutes ses parties : « Tous
pour un, chacun pour tous. » Tout co qui est humain y trouve
place, des places diverses sans doute, mais un égal respect. Kilo
vit par un échange de services qui est le but de tout travail et la
condition de tout privilège. Le droit et lo devoir y sont insépa-
rables comme l'ellet du sa cause ; toute redevance y corres-
pond à une charge
Une société religieuse, l'Eglise, y est comme l'âme de la
société civile, et préside par sa doctrine comme par sou culte
à tous les actes de la vie sociale; un seul esprit anime ainsi
la masse des hommes et l'ensemble des peuples civilisés. Au
moment de son apogée, on l'appelle la chrétienté ou la répu-
blique chrétienne, tant est complet et sensible le lien qui rat-
tache entre elles toutes ses parties.
Il faut bien le dire : les temps où régnait « la philosophie de
l'Évangile», aux termes de l'Encyclique, furent surtout ceux
du Moyen Age. Aussi cet âge est-il honni des ennemis du nom
chrétien, et le plus souvent ignoré, toujours incompris de ceux
pour qui le Christianisme ne correspond plus à un idéal social.
Nous no l'avons pas connue, cette cité chrétienne, car entre
les temps historiques qui l'ont vue fleurir et les nôtres se place
la période de la Renaissance et de l'ancien régime qui pré-
sentent tous les phénomènes d'un retour à 1 esprit païen, et
préparent ainsi l'avènement de la société moderne sur les
ruines de la société chrétienne.
3. Une nouvelle conception philosophique, un mot d'ordre
nouveau caractérise la cité moderne : à la religion du Dieu fait
homme elle a substitué celle de l'homme fait Dieu. Né bon, il
trouve en lui-même sa propre fin, qui n'est autre que sou bien-
être, et, ne devant rien qu'à lui-même, il n'a de compte à tenir
ni delà loi révélée, ni de la loi naturelle, ni du droit des gens,
ni d'aucun droit historique. Ce que veut à un moment donné la
majorité des citoyens, voilà tonte la loi, mais aussi cette loi
peut tout, sans être limitée dans ses dispositions par quoi (pie
ce soit de divin ou d'humain. La société à proprement parler
n'existe plus, puisqu'il n'y a plus de lien social, mais en sa
20S VERS UN ORDRE SOCIAL CHRÉTIEN

place l'État, c'est-à-dire le pouvoir sans bornes, oxorcô au nom


île la souveraineté de l'homme par quelques-uns sur la masse
confuse et désorganisée des individus. C'est le règne de l'indi-
vidualisme, mais c'est par là môme celui du nombre ; il engendre
dans l'ordre économique le capitalisme et dans l'ordre politique
le césarismo; là on compte les écus, ici les voix, et les deux
comptes finissent par n'en faire qu'un par une réaction fatale
du pouvoir des voix sur les écus et de celui des écus sur les
voix. L'égalité civile et politique de tous les ordres de citoyens,
ou plutôt la suppression deces ordres, tend en effet à ne laisser
subsister d'autres inégalités sociales que celles du chiffre des
richesses, et cette inégalité est dès lors sans contrepoids.
Comment cette conception monstrueuse, qu'il faut appeler
par son nom, le libéralisme, a séduit les hautes classes, mais
a été combattue par l'Église ; comment ses applications écono-
miques, le travail sans droits et la propriété sans charges, ont
pourtant trouvé des défenseurs jusque dans ses rangs ; comment
enfin elle a engendré le socialisme par sa logique et lui a
frayé les voies par ses excès : tels sont les grands problèmes
historiques de notre siècle.
Comment enfin il serait encore possible de rétablir sur des
fondements historiques éprouves, des moeurs, des institutions
et une législation sociale inspirées du christianisme plutôt
qu'empruntées paganisme : c'est ce qui reste à déterminer
et surtout à faire entrer dans l'esprit public après deux siècles
de césarisme monarchique et un siècle de césarisme révolu-
tionnaire.
Et ce nesont pas là des problèmes de métaphysique politique,
mais des questions d'histoire sociale autant que de philoso-
phie.

III. — L'Économie sociale.


1. Le Travail. — 2. La Propriété. — 3. L'Échange.

1. La loi du travail est le fondement de toute l'économie so-


ciale, parce qu'elle est la loi même de la vie humaine. Cette
POLITIQUE SOCIALE 200
vie, en eft'et, no s'entretient physiquementet intellectuellement
qu'au prix d'une série continuello d'efforts, et chacun de ces
efforts est pénible. Malheur à l'individu, malheur à la famille,
malheur à la classe, malln-ur à la société qui parvient à sosous-
traire momentanément à la loi du travail. Mais malheur aussi
à renseignement qui méconnaît l'esprit et lo but de cette loi
fondamentale de l'économie sociale, et qui définit celle-ci la
science des richesses, « la chrématistiquo », Non, le travail n'a
pas pour but la production des richesses, mais la sustentation
de l'homme, et la condition essentielle d'un bon régime du
travail est de fournir en suffisance d'abord au travailleur, puis
à toute la société, les biens utiles à la vie.
De tous les régimes du travail en cours d:<ns l'humanité, y
compris le régime servile, nul ne donne moins de garantie à
l'accomplissement des fins providentielles que celui dit « de
la liberté du travail », qui est propre à la société moderne. La
concurrence illimitée, qui en est le ressort, subordonne en effet
les relations économiques à la loi dite de l'offre et de la
demande, loi qui fonctionne précisément à l'inverse de la loi
naturelle et divine du travail, puisque par son jeu la rémuné-
ration du travail salarié est d'autant plus faible que le besoin
de la classe ouvrière est plus intense. Elle est donc absolument
barbare. C'esc pourtant là ce que n'ont pas encore montré les
chaires dites de la Science ri) Le régime de la liberté du tra-
!

vail n'est d'ailleurs pas plus profitable au patron qu'à 1 ouvrier,


parce qu'il entraîne pour l'un comme pour l'autre la même
insécurité par suite de la même tyrannie. Il n'est pas davantage
profitable à la société, où il engendre les haines de classe et
prépare les bouleversements en mettant les intérêts en antago-
nisme au lieu de les harmoniser.
L'organisation du travail la plus favorable à la paix sociale
est le régime corporatif, d'abord parce qu'il se prête le mieux
à la fixation amiable des conditions du travail; ensuite qu'il
crée des ressources pour les moments de l'existence du travail-
(1)On s'y indigne, nu contraire, de la prétention d'un ouvrier, père de sis
enfants, à un gain au-dessus delà moyenne, et on trouve tout simple qu'il soit
obligé par le besoin d'accvptvT le salaire crue refuserait un célibataire.
OllURK SOCIAL CUIIKIIKN. 11
210 VERS UN ORDRE SOCIAL CHRÉTIEN

leur où lo gain lui fait défaut; puis parce qu'il peut fonc-
tionner comme un régulateur du jeu des forces industrielles,
et au besoin comme un volant dans les perturbations écono-
miques, pour franchir les points morts. Loin ainsi de ne con-
venir qu'aux arts et métiers dans les conditions restreintes du
marché au Moyen Age, le régime corporatif convient tout spé-
cialement aux conditions les plus scientifiques et aux propor-
tions les plus gigantesques de l'industrie moderne.
Enfin le régime corporatif fournit les meilleurs éléments de
compétence et de stabilité au régime représentatif dans l'ordre
politique.
Au regard de ces deux régimes opposés, celui de la liberté du
travail et celui de son organisation corporative, il en est un
troisième, qui serait la forme progressive de la société : c'est
l'organisation dite sociale du travail, c'est-à-dire l'exercice de
toutes les industries par l'État ou par la commune, s'étant
naturellement saisis au préalable de tout le capital industriel
et agricole, et assumant en retour toutes les charges non
seulement publiques mais privées. C'est un retour déguisé au
travail servile, qui n'a de progressif que le nom.
2. La propriété est le fruit du travail social, c'est-à-dire du
travail exécuté en société : elle a comme lui un caractère
social, étant destinée à profiter non seulement au propriétaire
mais à la société. Telle est du moins la conception qu'en
avaient les docteurs chrétiens du Moyen Age par opposition à
celle des anciens, qui la définissaient le droit de jouir d'un bien
à l'exclusion des autres, en place du droit d'en disposer pour
le communiquer aux autres.
La malencontreuse école moderne s'est bien gardée de con-
server la notion chrétienne; elle est retournée à la notion
païenne et inhumaine. Mais ce n'était pas assez pour elle de
fausser l'état civil de la propriété, et de l'exposer ainsi aux
malédictions et aux entreprises du prolétariat. Elle l'a compro-
mise matériellement en ne distinguant pas dans ses lois la
propriété foncière de la propriété mobilière, et en s'effbrçant
de les mobiliser l'une comme l'autre par la dispersion des
biens de mainmorte, des héritages patrimoniaux, de tcut ce
POLITIQUE SOCIALE 211

<jui donnait des assises à la société domestique et à la société


professionnelle.
Cet excès d'individualisation a engendré la nécessité de la
propriété collective en place de celle de la propriété corpora-
tive, et celle-ci a engendré d'abord le capitalisme, c'est-àdiro
la puissance et l'irresponsabilité du capital anonyme, puis, par
voie de conséquence, le retour de ce capital à la collectivité la
plus étendue, à l'État. Ce dernier porte la main successivement
sur les instruments les plus puissants de la production, sur les
biens, par l'impôt et le crédit foncier, sur les banques, les che-
mins de fer, si bien que la propriété indépendante et autonome
devient un mythe, et le prolétariat plus ou moins doré la condi-
tion commune.
3. Le régime de l'échange repose naturellement surl'équi-
valence des objets échangés, ou bien, si l'on se sert d'une
mesure intermédiaire que l'on appelle leur prix, sur le juste
prix. Mais il n'est pas de domaine où la pratique de la lutte
pour la vie se substitue plus facilement à celle du concert
pour la vie qui est pourtant dans l'essence même du contrat
d'échange. De là ces mille formes de l'usure dont le prêt à
intérêt n'est que la plus classique. Ce que la philosophie, la
théologie morale, les législations, ont lutté contre cette seule
forme, fournirait matière à bien des pages! A mesure qu'elles
ont réussi à endiguer le fléau, il a trouvé, comme l'eau d'un
fleuve, à s'ouvrir des voies nouvelles pour ex; *îr ses éternels
<•

sévices : le nom seul a changé, et ce qu'était anciennement


l'usure est produit aujourd'hui parla spéculation.
Le tout parce qu'on a pris couramment pour valeur des choses
le besoin qu'en peut avoir l'acquéreur ou l'emprunteur en
place de leur prix de revient et de leur utilité commune. On
peut dire qu'aujourd'hui non seulement tous les objets, mais
tous les services, se vendent et s'achètent, sans que nul songe
à la règle essentielle de l'échange, à l'équivalence.
Cette facilité de conscience excessive ne fait pas la facilité
des rapports, —bien au contraire elle fait renchérir le prix des
choses nécessaires à la vie, par le parasitisme des intermé-
diaires et les risques du commerce, en sorte que plus il y a do
212 VERS UN ORDRE SOCIAL CHRÉTIEN

capitaux dans les banques, moins il y en a dans les poches, et


que la part du travail devient de plus en plus petite dans la
répartition des produits, qui ont dû graisser tant de mains
avant do revenir dans colles du producteur, et finissent par
s'accumuler entro quelques-unes seulement par une loi d'ag-
glomération analogue à celles de la gravitation.

IV. — Conclusions.
1. La société religieuse. — 2. La société domestique,
3. La société industrielle.

S'il y a une science sociale, elle doit avoir des conclusions :


cel le de l'École : « Laissez faire, laissez passer », est vraiment bien
digne de la science comme l'École l'entend et la possède : le
pâtre auprès de son troupeau ou l'hôte de Monaco auprès d'une
table do jeu sont parvenus à la même conclusion avec une
ignorance moins laborieusement acquise.
Mais, si la science sociale est fille de la morale, de l'histoire
et de l'observation, elle ne se contente pas à si bon marché, et
conclut à ne pas laisser faire ce qui est contraire à la loi morale,
âne pas laisser passer ce qui est délétère pour la société histo-
rique.
Seulement elle enseigne que les institutions de cette société
sont sujettes à péricliter par le relâchement des moeurs, et
qu'elles ont souvent besoin d'être réformées, — ce qui ne veut
pas dire modifiées en ce qu'elles ont d'essentiel, mais au con-
traire ramenées à l'esprit de la primitive observance.
Enfin elle apprend que ces réformes ont d'autant plus de
portée qu'elles s'attachent aux fondements mêmes delà société
plutôt qu'à ses formes extérieures,— celles-ci, et notamment
le jeu des pouvoirs publics, devant forcément s'adapter aux
substructions dont elles ne peuvent être que le couronnement.
Qu'enfin, pour serrer davantage les termes de cette introduc-
tion aux études sociales, ce n'est pas à une contre-Révolution
qu'il faut songer pour guérir les maux de la Révolution, mais
POLITIQUE SOCIALE 2lîi
bien à une action on sens inverse, c'est-à-dire tendant à recons-
tituer les organismes sociaux essentiels sur lesquels la Révolu-
tion a exercé son action dissolvante : la société religieuse, la
société domestique et la société professionnelle.
De là encore trois questions primordiales classées ici sous la
rubrique : « Conclusions de la science sociale. »
1. La société religieuse appelle en premier l'étude du réfor-
mateur, parce qu'elle est la gardienne et l'interprète naturelle
de la loi morale, et que celle-ci est le principo de la loi et de la
société civiles.
La société religieuse est par excellence la société parfaite,
libre de plein droit dans tous ses développements. Il n'appar-
tient pas plus aux pouvoirs de la société civile de traverser son
action que de modifier son essence ou sa doctrine. La liberté
religieuse est le premier article de toute constitution digne de
ce nom, si tant est qu'elle ait besoin d'y être inscrite.
Mais ce n'est pas tout pour la société civile que de professer
publiquement le respect de la société religieuse : il faut encore
en pratiquer les préceptes, non pas seulement individuelle-
ment, mais socialement. Ainsi, à côté de la liberté d'enseigne-
ment religieux, il faut la répression de toute attaque contre la
religion, sous telle forme qu'elle se produise. Les dissidences
doivent assurément être tolérées, et les dissidents protégés
contre toute violence, mais pas à un autre titre qu'à celui de la
protectiondue aux étrangers, ni à d'autres conditions que celles
faites à ceux-ci, conditions dont la première est de respecter la
loi et le gouvernement du pays (1;.
Ce n'est pas là le langage de l'esprit de parti, mais celui de la
philosophie, ou plussimplenient dit du bon sens. Il n'implique
nullement la subordination de la société civile à l'autorité
religieuse, ni l'ingérence de celle-ci dans les questions qui ne
sont pas de son ressort. On affirme, au contraire, d'autant
mieux la distinction entre la sphère propre à chacune des

(1) Les protestants ne sont pas des étrangers dans la société chrétienne, mais
des irréguliers. — Quant aux juifs, naturalisés ou non, ceux-ci sont vraiment
des étrangers auxquels on ne saurait accorder droit de cité sans préjudice
redoutable pour la société chrétienne.
214 VERS UN ORDRE SOCIAL CHRÉTIEN

sociétés, qu'on donne à chacune son juste rang en place de leur


ridicule interversion dans la cité moderne.
Est-il besoin de dire que les moeurs doivent s'inspirer du
môme esprit que les lois; que tout ce qui choque l'esprit chré-
tien doit en être banni par quiconque prétend au nom chrétien?
Les fautes sont individuelles, mais leur tolérance et surtout la
complaisance pour elles est un péché social. Le mal n'est libre
et admis que dans la société où le bien est suspect et enchaîné.
2. Après la société religieuse qui façonne les hommes au
joug de la loi morale, rien n'est plus digne de sollicitudo que
la société domestique, la famille. Elle tient, en effet, delà
société religieuse par son lien moral, et de la société civile par
ses attributions économiques et politiques.
Restaurer l'indissolubilité du lien conjugal, l'autorité pater-
nelle au foyer et au forum, la propriété familiale et ses avan-
tages professionnels, rétablir en un mot des familles durables
là où il n'y a plus que des groupements momentanés frappés
de dissolution à chaque génération : telle doit être la constante
pensée du réformateur. Elle se traduira par des modifications
au code civil et à la loi électorale; dans la mesure où la famille
fonctionne comme unité économique, elle doit apparaître
comme unité politique. C'est aux moeurs non moins qu'aux lois
de rendre au chef de famille sa place d'honneur comme marque
de son pouvoir et de sa responsabilité. Car la famille n'est pas à
considérer seulement dans le premier degré de la parenté,
mais à tous ceux où l'éducation doit perpétuer les traditions
ancestrales. Ce sont là, sans doute, des idées arriérées, mais
qu'oppose-t-on à cette conception de la famille comme unité
sociale? Le libéralisme, qui l'a fait disparaître dans la pratique,
n'a encore su y substituer aucune théorie, et le socialisme
lui-même a quelque honte à la répudier. — Tant qu'on n'aura
pas vu les hommes pousser comme les champignons, ils seront
des êtres historiques aux yeux de la science comme aux yeux
de la foi, et tant qu'on n'aura pas rendu à la famille, avec la
plénitude de sa fonction, l'aide sociale nécessaire à son exercice*
on aura agi au rebours des intérêts sociaux. Maintenant on
cherche ailleurs la solution des problèmes de la natalité, de
POLITIQUE SOCIALE 215
l'assistance publique, de l'instruction publique, qui fournissent
un fonds si inépuisable aux concours académiques, aux débats
parlementaires et aux amateurs de législations comparées.
Dieu a fait les choses bien plus simplement : la famille pour
protéger l'homme et la société pour proléger la famille. On n'a
pas encore trouvé mieux.
3. Si la famillle est une institution naturelle, presque iden-
tique en ses formes aux diverses époques de la civilisation
chrétienne, et qui ne saurait encore maintenant qu'y êtr
ramenée, il n'en est pas de môme de la société professionnelle.
Celle-ci n'est pas, en effet, une expression immédiate et
nécessaire du droit naturel, bien qu'elle en découle visible-
ment, comme aussi des circonstances économiques. Ces cir-
constances ayant beaucoup changé, il n'y a pas à ramener la
corporation à ses types anciens, mais à favoriser et à guider
en vue du bien commun l'essor que prennent en ce moment
les associations ouvrières. Les ouvriers, en effet, ont mis à
profit le retour à la liberté d'association par l'abrogation des
lois révolutionnaires beaucoup plus rapidement et plus com-
plètement que ne l'ont fait les patrons, et ils entraîneront
ainsi ces derniers dans le mouvement plutôt par la force que
par la persuasion. Si bien que ceux-ci trouveront la position
occupée, et conserveront difficilement la part à laquelle ils ont
droit dans la direction du travail, après en avoir exercé le
monopole. — Les corporations seront donc plutôt démocra-
tiques que patronales ou même que mixtes, et ce sera là le trait
de cette époque déjà caractérisée par le mot d' « avènement du
IVe État ».
De même que la famille, les corporations tendront à devenir
des unités politiques dans la mesure où elles seront des unités
économiques. Comment pourrait-il en être autrement quand
elles seront assez complètement organisées pour remplir vis-
à-vis de leurs membres toutes les fonctions d'assistance que
l'homme et la famille ont droit d'attendre de la société d) ?

(Il De la société, disons- .'.-vus, et non de l'Etat, c'est-à-dired'une immense ot


ruineuse bureaucratie se suh^ituant aux autonomies naturelles et les étouffant
au lieu de les promouvoiret de les aider.
216 VERS UN ORDRE SOCIAL CHRÉTIEN

Il serait peut-être prématuré de tracer le rôle que les corpo-


rations joueront dans 1 organisation politique : y fourniront-
elles une représentation des droits et des intérêts professionnels
purement consultative, commelesont aujourd'hui les Chambres
de commerce ? ou bien joueront-elles dans les Parlements le
rôle aujourd'hui dévolu au Sénat, qui est élu sur le même
principe de la représentation des corps en place de celles des
individus ? — C'est ce qu'il faut laisser se décider au cours de
l'évolution historique qui les rappelle après un siècle à la vie.

EPILOGUE

Telle est, dans une trop rapide et imparfaite esquisse, nous


ne disons pas seulement la série des questions sociales, mais
la synthèse que comporte nécessairement leur étude. Qui-
conque, en effet, n'aperçoit pas ou néglige cette synthèse
travaille au hasard, comme celui qui voudrait apporter une
pierre à un édifice sans en connaître le plan.
Ce qu'il faut apercevoir tout d'abord, c'est que toute la pré-
tendue science sociale est à refaire jusque dans ses fondements,
c'est-à-dire dans ses définitions et dans son orientation. Il
semble que sur les ruines nivelées (4) par une Révolution qui
n'a rien su construire qu'un marché, ou plutôt une arène
colossale, soit venue s'asseoir, comme gardienne de ce désert,
une fée malfaisante, l'école des économistes, revêtant tour à
tour, pour mieux jouer son rôle, le bonnet phrygien ou la

(1) Je dis ruines nivelées par ta Révolution et non ruines faites par la Révo-
lution, parce que l'ancien régime, abattu par elle, n'occupait pas les édifices,
mais les ruines de la cité chrétienne du Moyen Age. Je no voudrais d'ailleurs
pas que cette appréciation et celles que je professe à l'égard des doctrines de
l'école si longtemps chère aux conservateurs donnât le change sur mes opi-
nions, que je crois beaucoup plus conservatrices que celles habituellement
honorées de ce nom.
Je ne me suis pour cela jamais dit ni n'accepterais d'être dit socialiste,
démocrate ou révolutionnaire, me rappelant celte déiiniuon courante du zouave
ponlilical avant Montana et CaslcU'ulardo ! a Un hou jeune homme qui
s'habille en Turc pour défendre le Saint-Pére. >>
POLITIQUE SOCIALE 217
cornette de la soeur de charité, et tenant à distance par son
langage amphigourique tous ceux qui prétendaient faire parler
le sphinx.
Vieillie, épuisée, démasquée, elle doit enfin céder la place à
deux génies qui se penchent à leur tour sur cette fin de siècle
troublée, et lui ouvrent chacun leurs horizons : l'un, le génie
du christianisme, a réveillé la philosophie morale qui som-
meillait depuis la Renaissance et a convié l'histoire à lui
remetlre en main son flambeau ; — l'autre, le génie de la
Révolution, veut r.chever son oeuvre satanique ; exploitant
habilement le spectacle des ruines qu'il a faites et des misères
qui n'y trouvent plus de refuge, il promet à l'homme le paradis
terrestre s'il renie à la fois son histoire, sa nature et son Dieu.
La société troublée, inquiète, hésite entre les deux, s'aper-
cevant enfin que c'est un dilemme de vie ou de mort qui se
présente à elle sous ce nom : La question sociale.
III

DÉMOCRATIE CONTRE PLOUTOCRATIE (1)

Démocratie contre ploutocratie, tel nous apparaît le carac-


tère de la question sociale à la fin de ce siècle, qui naquit tout
d'une pièce, avec ses institutions, ses moeurs et ses lois filles do
ses instincts, d'une lutte différente, colle d'une fraction du
tiers état contre l'aristocratie.
Je demande la permission de ne pas me servir du terme
actuellement courant de bourgeoisie pour désigner la classe
qui se saisit du pouvoir et l'a conservé depuis les États tenus
au château de Vizille jusqu'à ce jour, où elle est pourtant
encore conduite à la lutte pro nummis et focis par l'héritier de
trois générations d'hommes d'état qui en sont sorties et en qui
la classe s'est incarnée (2). — La bourgeoisie était une classe
historique, qui formait dans les villes du pays de France ce
qu'en d'autres on appelait le patriciat. Elle correspondait à la
noblesse rurale, fournissait à l'État ses agents civils comme la
noblesse ses officiers de guerre, et s'élevait beaucoup plus haut
que celle-ci par les emplois dont le premier effet était l'ano-
blissement, que suivait la richesse lorsqu'elle ne l'avait pas
précédé ; tandis que la noblesse rurale, n'ayant d'autre
carrière que l'épée, faisait le plus souvent la guerre à ses

(1) Association catholique, août 1894.


(2; Casimir Péritr.
POLITIQUE SOCIALE 21&

dépens, s'appauvrissait, malgré l'exemption de l'impôt foncier


pour les petits domaines qu'elle cultivait elle-même, et dispa-
raissait à mesure que l'autre classe grandissait et la remplaçait
dans ses seigneuries. — La plupart des marquisats dont les
titres sont portés aujourd'hui sont, précisément comme celui
de Vizille, le témoignage de ces vicissitudes que traduisait
mélancoliquement le vieux dicton : « Cent ans bannière, cent
ans civière. »
Donc ce n'est pas entre la bourgeoisie puissante et la
noblesse pauvre qu'éclata la lutte de 1790, comme on ledit
communément, mais entre le tiers état et l'aristocratie,
c'est-à-dire entre les professions libérales qui n'avaient pu se
classer dans la bonne bourgeoisie et les favoris de la fortune
auxquels les honneurs étaient échus. La cause de la dispute ne
fut pas la richesse, mais ces honneurs dont le prestige était
grand, parce qu'il empruntait son éclat à celui de la royauté
elle-même qui en était la dispensatrice. Ce fut l'envie qui, avec
une véritable rage, tourna ses efforts vers la déchéance plutôt
que vers l'ascension sociale
Le grand élan vers la liberté politique, qui avait animé
surtout les hautes classes, n'avait rien à voir là dedans ; il
disparut vite dans une soif d'égalité qui fit appel à la plus
atroce tyrannie. Pas plus dans les campagnes qu'à la cour, les
seigneurs n'avaient conservé le moindre droit politique, mais
des privilèges devenus plus honorifiques qu'utiles. Ce fut pour-
tant contre ces vestiges d'un ordre politique disparu depuis des
siècles que le menu peuple fut lancé par les lettrés, les gens de
loi et de proie. Il se rua sans doute à la curée là où il y avait à
piller, mais ne s'y enrichit pas plus qu'il ne s'y éleva en con-
dition. — Après dix ans d'une crise effroyable, le peuple se
retira de la mêlée avec des impôts plus lourds que ceux dont il
avait été affranchi avant qu'elle n'eût commencé, et la confisca-
tion des biens corporatifs dont il jouissait auparavant ; lo tout
au profit de l'État qui ne lui apporta en retour que la cons-
cription, et à celui des meneurs qui, ayant survécu à leurs
propres fureurs, firent souche d'une nouvelle classe dirigeante.
Tel du moins apparaît le bilan de la Révolution, qui ne fut
220 VERS UN ORDRE SOCIAL CHRÉTIEN

guère que politique, changea fort peu de choses aux condi-


tions réelles de la société, et semble appeler aujourd'hui,
comme complément, une révolution réellement sociale, c'est-à-
dire une révolution qui transforme profondément la société,
tandis que la première n'en a que déplacé les sommets. Il y a
peu de différence entre la condition d'un notable, propriétaire,
négociant, notaire, d'il y a quelque cent ans et d'aujourd'hui ;
quanta l'ouvrier, il a plus perdu que gagné ; il s'est créé dans
celte classe un prolétariat qui réclame impérieusement une
place dans le corps social. Il forme un parti identique à lui-
même chez toutes les nations modernes, le parti dit de la
démocratie socialiste, et il ne marche à la conquête du pouvoir
que pour arriver à celle de la propriété.
Les détenteurs de celle-ci sous le régime dont l'a doté la
Révolution ont beau affirmer au menu peuple que cette Révo-
lution doit suffire à son bonheur, le prolétaire ne se laisse plus
détourner d'une lutte qui n'est pas en effet la même que celle
du siècle passé. Cest cette distinction que j'ai voulu établir
avant d'aborder l'examen du phénomène en lui-même, afin de
justifier le titre de mon étude.

II

L'inégalité sociale est aujourd'hui bien plus grande qu'au-


trefois, sinon plus marquée : elle n'a plus légalement et tend à
n'avoir plus effectivement qu'un seul aspect : celui de la
richesse ; mais sous cet aspect, quels contrastes, dont ancien
1

régime ne peut même donner l'idée I — Lorsque fut établi le


bilan de la confiscation des biens d'émigrés, on arriva au
fameux milliard d'indemnité qui représentait le patrimoine de
ces milliers de familles, toutes plus ou moins historiques,
vouées et grandies au service de l'État. — Aujourd'hui, une
seule famille, qui alors n'était pas encore en France, y possède,
dit-on, le triple milliard. Or ce triple milliard n'est pas enfoui
dans une cave ; il est engagé dans des milliers d'affaires pu-
bliques ou privées qui toutes sont ainsi sous la dépendance du
POLITIQUE SOCIALE 221
milliardaire. Ce n'est pas tout : il a des rivaux dans sa partie,
et si ses pairs ne sont pas nombreux, ses congénères le sont.
Eux et leur clientèle ont ainsi accumulé une telle portion de la
fortune privée qu'ils exercent un monopole absolu sur toutes
les valeurs commerciales et se saisissent de la terre par voie
d'hypothèque réelle ou indirecte. Contre eux les petits proprié-
taires ne peuvent tenir, les rentiers sont à leur discrétion,
l'Etat dans leur dépendance, et le peuple, le menu peuple,
absolument à leur merci, puisque ce sont eux qui, possédant
les instruments de travail, fixent les salaires et le prix des
produits. C'est donc bien là une ploutocratie.
Non pas une ploutocratie accidentelle, anormale, refré-
nablc, mais au contraire une ploutocratie née du libre jeu des
institutions et des moeurs, et qui ne peut que s'accroître
parce qu'elle est la conséquence d'un système, celui même de
la Révolution, qui crut affranchir l'homme et n'affranchit que
le capital, en en faisant un instrument de domh ition sans
limite sur les travailleurs forcés d'y recourir.
Or ceux-ci, s'ils sont écrasés fatalement sur le terrain écono-
mique par le nombre des écus, se sentent forts sur le terrain
politique par le nombre des voix, et il est aussi sur qu'ils
voteront et accompliront la confiscation du capital, qu'il est
sûr qu'ils sont exploités par les arts usuraires qui ont amené
cette inégalité monstrueuse et cet étal social bizarre, où ceux
qui ne se livrent à aucun travail utile deviennent tous les
jours plus riches, et où 'eux qui vivent de leur travail tous les
jours plus pauvres. Il y a donc bien fatalement lutte entre
l'oligarchie capitaliste et les masses prolétarisées.
Ces masses prolétarisées engagent la lutte au nom du prin-
cipe même de leur force (pli est la démocratie, c'est-à-dire le
pouvoirpolitiquo aux mains du plus grand nombre. Elles se
sentent fortes de elle antinomie même qu'il y a entre une
société démocratique, c'est-à dire d'où les distinctions sociales
sont bannies, et un régime plouh.rratique qui crée des diffé-
rences de situation incommensurables, et elle répond au
fameux mot : « Les affaires, c'est l'argent des autres » par
celui-ci : « La politique, c'est l'écrasement des autres. »
222 VERS UN ORDRE SOCIAL CHRÉTIEN

L'honnête homme qui voit se préparer ce formidable choc se


demande, inquiet, de quel côté il doit se ranger, non pas tant
pour ne pas en être écrasé, ce qui est probablement inévitable,
mais pour être juste. Car si d'une part l'instinct l'avertit qu'il
y a dans la ploutocratie quelque chose d'anormal et de contre
nature.il est d'autre part rebuté parce qu'on appelle les ins-
tincts démocratiques et épouvanté des excès auxquels ils ne
manquent pas de conduire.
Cest pour cet honnête homme que j'écris ; c'est en honnête
homme que j'ai cherché moi-même où est le droit ; ce qu'il y a
de juste ou d'injuste dans le régime économiqueactuel ; ce qu'il
y a de vrai en principe ou de faux dans le principe démocra-
tique, tel qu'on le lui oppose.

III

L'effet du régime économique actuel, — du capitalisme, pour


l'appeler par son nom propre, — c'est la souveraineté de l'argent.
Cette souveraineté se traduit par une loi, — la loi de l'offre
et de la demande. Celte loi est une loi naturelle laissée sans
contrepoids en vertu d'un principe, — le principe de la liberté
du travail.
Sous ce nom l'on comprend non seulement la liberté absolue
du contrat de travail, mais encore celle de tous les contrats éco-
nomiques, qui sont censés libres lorsqu'ils sont consentis,
quelles que soient d'ailleurs les conditions desquelles est né le
consentement des parties.
Cette série de propositions qui remonte des effets aux causes
aurait-elle besoin d'une preuve, qu'on la trouverait en la pre-
nant à rebours, c'est-à-dire descendant des causes aux effets,
commme l'on fait la preuve d'une opération arithmétique par
l'opération inverse.
Si lo contrat de travail ou d'échange est absolument libre,
c'est-à-dire s'il n'y a ni juste salaire, ni juste prix, ni condition
d'équité dans l'échange de services, si on un mot les transac-
tions économiques ne sont pas soumises à la loi morale, c'est
POLITIQUE SOCIALE 223
la force qui y fait loi. — Et c'est en effet là ce qu'on appelle la
loi d'airain.
Or, comme la vie sociale est un ensemble de réactions éco-
nomiques, et qu'aucun acte de l'homme en société ne peut être
complètement indépendant de ces réactions, soit dans son effet
immédiat, soit dans ses conséquences, il est clair que la loi
d'airain doit dominer la société tout entière. Enfin que cette loi
soit celle de la prolétarisation progressive, c'est inévitable, du
moment où les effets n'en sont pas contenus par une loi supé-
rieure. Il s'établit dans le monde des affaires des gravitations
concentriques comme celles du système céleste : des planètes
avec leurs satellites gravitent autour d'un soleil ; ce soleil lui-
même est attiré par d'autres : des comètes traversent le système
en y jetant le trouble ; puis la danse des écus se poursuit aussi
fatalement que lo mouvement des cieux, auquel pas une molé-
cule pondérable de la matière cosmique ne saurait échapper.
Seulement là où Dieu a mis l'équilibre et où sa Providence veille
à le maintenir jusqu'au jour marqué dans ses desseins, l'homme
libre et pervers de nature mène le branle. C'est le culte du veau
d'or. Il n'est pas seulement souverain, il est Dieu, car il mène le
monde où les princes s'évertuent à gouverner selon sa loi.
La description du régime est faite en traits de feu dans l'en-
cyclique sur la condition des ouvriers :
« Le dernier siècle a détruit, sans rien leur substituer, les
« corporations anciennes, qui étaient pour eux une protection ;
« tout principe et tout sentiment religieux ont disparu des lois
« et des institutions publiques, et ainsi, peu à peu, les travail-
le
leurs isolés et sans défense se sont vus avec le temps livrés à
« la merci de maîtres inhumains et à la cupidité d'une concur-
« ronce effrénée. — Une usure vorace est venue ajouter encore
« au mal. Condamnée à plusieurs reprises par le jugement de
«
l'Église, elle n'a cessé d'être pratiquée sous une autre forme
« par des hommes avides de gain et d'une insatiable cupidité.
« A tout cela il faut ajouter le monopole du travail et det-
te valeurs, devenu le partage
d'un petit nombre do riches et
« d'opulents, qui imposent ainsi un joug presque servile à
« l'infinie multitude des prolétaires. »
224 VERS UN ORDRE SOCIAL CHRÉTIEN

IV

Le régime de la ploutocratie engendre ainsi, par la proléta-


risation croissante qui en est la conséquence, une armée pour la
démocratie. Ce n'est pas tout : il détruit en même temps les
forces sociales qui s'opposent à l'avènement de cette démocratie
en déconsidérant et corrompant les classes élevées.
La propriété à laquelle elles étaient parvenues par de nobles
labeurs, et qui avait été non pas le principe, mais l'accompagne-
ment de leur élévation, ne devient plus entre leurs mains sous
le régime ploutocratique qu'une source de jouissances sans
devoirs, qui s'entretient sans travail par l'usure, c'est-à-dire
par l'intérêt prélevé sur les capitaux que d'autres font valoir.
Dans ces conditions d'aliénation forcée, la fortune n'est plus
l'indice du pouvoir mais sa fiction, et elle ne peut en conser-
ver les apparences que par le luxe, c'est-à-dire par ce qui la
corrode elle-même.
L'aristocratiehistorique a été la première atteinte par la lèpre
judaïque, — car il faut bien nommer cette lèpre par ce qui la
caractérise. Elle a été entraînée par ses besoins de faste dans le
culte du veau d'or, et n'y a pas pris place dans les rangs du
sacerdoce qui s'en enrichit, mais du commun des fidèles qui le
défraye. Le plaisir est devenu son élément nécessaire, comme
jadis était l'honneur. Née au service de l'Etat, elle n'y peut plus
guère trouver emploi ; formée ou plutôt déformée à la vie de la
cour, elle ne trouve plus rien qui la lui rappelle autant que les
palais des banquiers ; elle tend à faire partie de leur luxe, comme
eux à remplacer dans la société les princes qui les y ont intro-
duits. Puis, rentrant dans leurs résidences après la saison de
Paris indéfiniment prolongée par les villégiatures, les vieilles
familles dont le nom ne faisait qu'un avec ceux des provinces
n'y rendent pas un centre de réunion aux familles du même
ordre, mais continuent la vie cuire mondains.
Tous les autres rangs, jadis élevés, de la société, sont pris du
même vertige, grâce à la facilité de détacher le coupon et d'être
POLITIQUE SOCIALE 225

ainsi dégagé soi-même de tout souci. Le gain de ceux qui


travaillent encore, l'épargne de qui en peut encore faire»
tout prend la même forme du coupon anonyme, qui rend irres-
ponsable, insaisissable, libre comme l'airà l'égard de la société,
mais inféodé aux pu.ssances de la Rourse.
Un fossé se forme alors entre les hommes qui vivent de leur
travail et ceux qui paraissent ainsi vivre du travail des autres :
l'envie s'y tapit, le mépris s'y dresse, et la société des exploi-
tés se décompose en deux classes également ennemies
mais inégalement armées : celle des rentiers qui n'a plus
ni considération, ni organisation, ni foi commune, et celle des
envieux.
La propriété n'est plus sacrée, pircï qu'elle s'est soustraite à
son rôle sacré d'être accordée à qi.vïques-uns pour en faire pro-
filer tous ; elle a préféré devenir, par sa définition même, le
droit d'un seul à l exclusion de tous, et elle n'est plus armée,
parce que les mains qui la détiennent ne savent plus manier
que les ciseaux en place de l'épée, de la charrue ou do l'outil.
Elles ne comptent plus.
Voilà l'autre face de l'oeuvre de la ploutocratie. Elle peut se
résumer ainsi: avoir fait du lucre seul la source de éléva- 1

tion sociale et de l'oisiveté le signe de la fortune acquise ; avoir


ainsi déconsidéré la richesse dans toutes ses conditions, alors
qu'elle ne laisse pas d'autre avantage social en point de mire à
l'envie.

En face de la ploutocratie, qui est la souveraineté de l'argent,


se dresse aujourd'hui, comme jadis en Grèce et à Rome,
la démocratie, qui est la souveraineté du nombre. Ici on
compte les hommes comme plus haut les écus, et c'est tou-
jours et uniquement le nombre qui fait loi.
Cette loi s'appelle la souveraineté du peuple; clic a pour
principe l'égalité absolue de tous les hommes. Turgot l'avait
formulée dans un mémoire à Louis XVI : « Ce n'est pas de
oiumu SOCIAL CtmKTIUN. 1,-,
226 VERS UN ORDRE SOCIAL CHRÉTIEN

l'histoire que les hommes tiennent leurs droits, mais de la


nature. » Sans doute on admet bien que la vie sociale crée entre
les individus des différences accidentelles, mais on n'admet
pas que ces différences puissent être la source de droits dis-
tincts.
C'est là, semble-t-il, le principe de l'institution essentielle
d'un régime démocratique, — le suffrage universel direct et
uniforme. Tout citoyen, dans ce système d'une extrême simpli-
cité, est réputé souverain absolu, c'est-à-dire ne relevant
absolument que de lui-même, et appelé, pour exercer sa souve-
raineté, à la déléguer à qui bon lui semble ; le caractère de cette
délégation n'est pas moins absolu que son objet, en sorte que
l'élu est parfaitement indépendant de l'électeur pendant la
durée de son mandat. Le mécanisme de cette délégation n'est
pas moins simple que son principe : les électeurs sont comptés
par centUi es ou arrondissements, c'est-à-dire par circons-
criptions administratives factices ; le nom qui sort de l'urne
avec la majorité des voix est réputé le représentant de la
circonscription ; les minorités sont considérées comme n'exis-
tant pas, non plus que les membres de la société non mâles,
non adultes, malades ou autrement empêchés.
Le système est aussi logique qu'il est simple, une fois admis
son point de départ : — l'égalité native de tous les hommes
comme source unique de leur droit politique.
Voilà donc le pouvoir constitué. Quant à son exercice, il est
de la même simplicité : « Tout ce (pie veulîe peuple qui a ce
Pouvoir pour organe doit être réputé juste. » — « Il est défendu
des'associerpour poursuivre de prétendus intérêts communs,
car il ne peut y avoir d'autre intérêt commun entre citoyens que
celui de l'Étal. » Ces citations sont empruntées à la grande
école démocratique qui fêta son triomphe dans la Révolution
française, mais l'esprit en est detous les temps et de tous les
pays. Il conduit fatalement à l'omnipotence de l'Etat, qui no
s'arrête pas devant la loi divine.
" Qu'est-ce que la loi divine '? » demandait l'autre jour un
dépntôàM. de Mun. Sans doute cette loi peut être connue et
observée dans un État démocratique, mais elle ne trouve ni son
POLITIQUE SOCIALE 227
principe ni sa sanction dans la souveraineté du peuple qui
est, au contraire, le principe au nom duquel le césarisme s est
toujours révolté contre l'Église.

VI

Un deseffets les plus immédiats de l'esprit "t des institutions


démocratiques est la disparition des autorités sociales sous le
niveau égalitaire. Que ces autorités soient acquises par des
services personnels ou transmises par héritage avec leurs con-
ditions d existence, elles ne peuvent se maintenir dans un État
démocratique; toutes les inégalités sociales ayant une cause
morale ou historique s'y effacent. Elles apparaîtraient en effet
à l'esprit démocratique comme une menace contre l'égalité
politique, ou toutau moins comme unanachronisme choquant.
Or si généreuses quo puissent être les aspirations démocra-
tiques, elles ne peuvent guèreélever le niveau social delamul-
litudo et l'ascension sociale ouverte à tout individu lui parait
bientôt aussi dangereuse par sa rapidité possible que celle
qui avait pour sujet la famille le lui paraissait par sa durée.
Alors les institutions, ne pouvant élever le niveau populaire, ne
tendent qu'à y faire rentrer ce qui le dépasse, c'est-à-dire à
abaisser les uns faute de pouvoir élever les autres.
Cette action de la démocratie, sans agir dans le même sens que
celle de la ploutocratie, produit les mêmes résultats parties
moyens inverses. Les autorités sociales que non. avons vues cor-
rompues et déconsidérées dans le régime ploulocratique, sont
minées et paralysées par le régime démocratique. Elles dispa-
raissent, avons-nous dit, dans un eas comme dans l'autre;
celles-ci disparues, il ne subsiste plus, en fait de distinction
entre les citoyens, que les inégalités économiques devenues
d'autant plus saillantes et d'autant plus puissantes : la plouto-
cratie est prête à prendre la place de l'aristocratie.
Alors la démocratie s'en émeut à juste titre ; elle ajoute à son
programme de l'égalité politique celui de l'égalité économique
et prend alors le nom de « démocratie sociale » ou d«> socialisme,
228 VERS UN ORDRE SOCIAL CHRÉTIEN

sous l'une deces deux formes : lesocialisme communautaire ou


le collectivisme scientifique. La lutte s établit entre celui-ci et
le capitalisme d'une manière si logique que nous n'apercevons
pas comment elle prêterait le flanc à la critique.

VII

Celte lutte fatale entre ladémocratie etla ploutocratiese repro-


duisant, d'ère en ère, dans des conditions analogues parla dis-
parition des classes intermédiaires sous ces efforts simultanés,
rappelle assez ce qui se passait au siècle dernier dans la guerre
de siège. L'art consistait alors en cheminements souterrains,
mines et contremines, par lesquels les deux adversaires se rap-
prochaient jusqu'à ce que la paroi protectrice des uns et des
autres fùtassez amincie pour que l'oreille attentive put perce-
voir au travers le son étouffé des coups qui l'attaquaient. Alors
celait à qui poserait et donnerait le feu à la fougasse. — Ne
percevez-vous pas aujourd'hui ce cheminement et n'avez-vous
pas vu l'explosion des premières fougasses ?
Mais il y a dans ce phénomène quelque chose de plus curieux
encore que cette fatalité pour la ploutocratie et la démocratie
de faire à un moment donné le jeu 1 une de l'autre, en détruisant
les mêmes remparts de la société. Il y a ce fait que, mortelles
l'une pour l'autre, elles s'engendrent l'une l'autre et meurent
ainsi comme de leur triomphe. Cela tient à ce qu'elles ont le
môme principe : l'individualisme.
L'individualisme, c'est l'absoncedu conceptsocial dans toutes
les questions où l'homme est on jeu. C'est le considérer comme
un être abstrait, parlait, de qui il dépendrait ou non de vivre
en société, et qui n'a dans la vie socialed'aulrc devoir que celui
de ne pas faire ce qui nuit directement à autrui, tandis que le
devoir social consisleà faire ce qui profite au bien commun. Or,
c'est là toute différence entre la théorie des économistes — ces
docteurs delà ploutocratie — et la conception chrétienne de la
société. Est-il rien de plus individualiste que cette doctrine
négative du lien social'? ou que la définition de la propriété:
POLITIQUE SOCIALE 229
le droit d'exclure autrui d'un bien?Ces deux exemples suffisent,
nous le croyons, à caractériser l'individualisme.
Chez le démocrate, il est moins facile à saisir, parce qu'il
s'allie à un grand amour de l'humanité ; seulement celle-ci ne
se conçoit chez lui que comme un ensemble d'hommes abstraits,
doués de prétendus droits et affranchis de devoirs très certains.
Les «droits de l'homme s se bornent, en réalité, à n'être pas
privé des moyens qui correspondent à sa fin, c'est-à-dire à la
vie de l àme et du corps. Il n'y a que cela de commun à tous les
hommes, et pour apercevoir la substance de ces droits, il suffit
de considérer qu'ils sont les mêmes chez la femme que chez
l'homme, sauf celui de gouverner la famille. Mais on ne voit pas
d'où naîtrait intrinsèquement celui de gouverner la société. Que
celie-cisoilgouvernée parunseutou par plusieurs, parsélection
familiale ou par sélection personnelle, à temps ou àvie, ce sont
là des catégories historiques, des faits contingents ; — ce qui
ne veut pas dire indifférents, mais au contraire déterminés par
les circonstances en vue uniquement du bien social. Or cette
conception n'a rien à faire avec l'axiome fondamental de la dé-
mocratie actuelle, la souveraineté du peuple.

VIII

Ainsi l'histoire des sociétés modernes n'est pas une lutte du


droit contre la force, mais celle d'une lutte entre deux forces,
qui ne sont ni l'une ni l'autre le droit. — Démocratie contre
ploutocratie, ce sont les deux formes du césarisme, corrodant
également au cours de leur lutte les classes moyennes et devant
les écraser finalementdansleur choc.
Cette perspective serait-elle fatale? Nous ne le croyons pas.
L'Église, qui a tant contribué, par son action civilisatrice, à la
formation de ces classes moyennes, veille encore contre un
retour à la barbarie des temps où elles n existaient pas. Le Pape
actuel, dont le règne aura été témoin d'un renouveau de la crise
sociale, aura laissé dans ses encycliques trois monuments im-
mortels de ce règne : il l'a inauguré par la condamnation du
2110 VERS UN ORDRE SOCIAL CHRÉTIEN

socialisme, qui menaçait d'entraîner dans les voies révolution-


naires. Puis il a rappelé les principes « de la constitution chré-
tienne des Etats » pour orienter les fidèles qu'il venait de
prémunir. Enfin, par son encyclique « sur la condition des
ouvriers », il a non seulement condamné le capitalisme comme
ilavait condamné le socialisme, mais encore indiqué la voie
des réformes sociales par des conseils précis, qui, demandant à
une institution du passé, lacorporalion, les bienfaits do l'ave-
nir s'appuient sur cette considération : « Un âge fait place à
un autre, mais le cours des choses présente de merveilleuses
similitudes ménagées par celte Providence qui dirige tout et
fait tout converger vers la fin que Dieu s est proposée en créant
l'humanité. »
Le régime corporatifsubslituéàcelui ditde la libertédu travail,
de préférence à celui de la démocratie socialiste, voilà donc le
programme social chrétien dont le Saint-Père a pu dire immé-
diatement avant les ligues précités : «Parle passé nous pouvons
juger sans témérité de l'avenir.» Pour cela il faut que cette
reproduction du passé ne soit pas un pastiche, mais une résur-
rection de son esprit sous des formes appropriées aux temps
actuels et telles que « la prudence préside toujours à leur or-
ganisation ».
Ce sont là les recommandations formelles de l'encyclique sur
la condition des ouvriers : elles y sont développées dans des
pages qu'il faudrait citer tout entières, et qui ne laissent rien à
ajouter comme direction.
On peut seulement remarquer que l'inégalité des conditions,
qui y est posée en principe, reçoit aussitôt pour correctif l'obli-
gation d'un respect égal du droit des uns et des autres, ce qui
satisfait à ce qu'il y a de juste dans le programme de la démo-
cratie. Puis aussi que le régime, telqu'ilestindiqué, laisse un
jeu suffisant à initiative individuelle pourentretenir ce qu'il y
1

a de légitime dans la concurrence, qui est le grand ressort du


régi me actuel. En sorte que toutes les aspirations véritablement
progressives, loin d'y être étouffées, y sont encouragées:
C'est une forme sociale tempérée de démocratie par le respect
du droit des faibles, et d'aristocratie par ta faculté d'ascension
POLITIQUE SOCIALE 231

sociale ouverte à tous ; elle a cela de remarquable qu'elle s'har-


monise avec tous les régimes politiques qui ne sont pas, comme
le césarisme.en contradiction avec le droit naturel. Car si l'or-
ganisme corporatif fournit au régime républicain les substruc-
tions qui lui manquent aujourd'hui, il fournit au régime monar-
chique le contrepoids de libertés publiques qui le préserventde
ses éeueils, le favoritisme et l'absolutisme. Etant lui-même un
droit historique, il n en contrarie aucun, et naissant d'une for-
mation spontanée, il est de l'essence du gouvernement popu-
laire.

IX

Aussi les classes populaires sont-elles favorables, sinon


prêtes, à l'établissement du régime corporatif, tandis que les
anciennes classes dirigeantes y sont mal disposées. Cela par
diverses raisons, les unes intrinsèques, tenant à des préjugés
ou à des intérêts mal compris, les autres accidentelles, tenant
à la façon dont le mouvement naissant se présente et surtout
à celle dont on le leur présente. C'est pourtant sur ces classes
que devraient se porteries meilleurs soins de la propagande,
puisque c'est elles qui sont le plus immédiatement menacées
et dont la préservation importe le plus à l'équilibre du corps
social.
Ce n'est pas, ai-je dit ailleurs, parce qu'il y a des prêtres,
des magistrats, des patrons, des propriétaires, que le peuple
souffre, mais parce que ces prêtres n'enseignent pas assez
l'Évangile, que les magistrats ne jugent pas assez selon l'équité,
les patrons n'ont pas assez de souci des ouvriers, les proprié-
taires pas assez des pauvres. Et cela est ainsi non parce qu'ils
seraient foncièrement mauvais, mais parce qu'ils appartien-
nent à des classes ou désorganisées, ou contrariées dans leur
organisation, ou organisées suivant de faux principes.
Aussi pour ramener ces classes en plein exercice de leur
fonction sociale, qui est d'être dévouées au peuple, ne suffit-il
pas de les y exhorter, de les y convertir même s'il y a lieu : —
il faut de plus qu'elles se réorganisent, et pour cela que le
232 VERS UN ORDRE SOCIAL CHRÉTIEN

régime corporatif ne s'étende pas seulement aux professions


manuelles, agricoles ou industrielles, mais à toute la nation,
de manière à en devenir véritablement la constitution.
Ces classes semblent moins intéressantes que les plus
pauvres, parce qu'elles jouissent plus des avantages sociaux.
Mais elles ne les ont pas usurpés, ils sont la récompense
naturelle de services d'un ordre plus élevé rendus à la société.
— Sur ce point aussi, l'Encyclique précitée est bien explicite
et ne laisse aucun refuge au faux dogme de l'égalité, qui
voudrait les faire disparaître ou du moins niveler leur condi-
tion à celle des travailleurs manuels, sans que celle-ci en fût
pour cela relevée.
Ce qui trouve le moins grâce devant l'esprit moderne, ce
ne sont pas les inégalités accidentelles et personnelles, mais
celles qui semblent emprunter à l'hérédité un caractère de
caste. On craint qu'il ne se reconstitue, à la faveur du régime
corporatif, des familles professionnelles. Pourtant, s'il est
équitable que la société rémunère inégalement des services
inégaux il ne l'est pas moins que l'éclat ou la répétition de ces
services dans une même famille la fasse participer elle-même
aux récompenses sociales. Il suffit, pour que l'équilibre entre
les diverses classes n'en soit pas rompu, que l'ascension sociale
soit possible chez toutes, non seulement dans leur sein, mais
encore dans tous les ordres de l'activité humaine. Ici la carrière
sera plus facile, là moins, mais c'est dans la nature des choses,
et ce serait puéril de prétendre inventer une société où il en
serait autrement qu'on ne l'a vu depuis que le monde est
monde, plutôt que d'améliorer les conditions de celle où l'on
vit en mettant à profit pour cela l'expérience des siècles et les
trésors toujours grossis de la sagesse chrétienne.
Que craint-on d'ailleurs? De voir se perpétuer quelque
anachronisme ? Mais rien ne dure de ce qui n'a plus sa raison
d'être.

Un dernier mot : traitant d'une question actuelle au point


de vue de l'histoire générale, j'ai dû me servir des mots, et
j POLITIQUE SOCIALE 233
j notamment de celui de démocratie, dans leur acception
j courante. Des hommes de bien, parmi lesquels je m'honore
ï de compter des amis et qui prennent part au mouvement catho-
I
tique social, croient devoir s'intituler « démocrates chrétiens ».
1 Ils n'ont certainement pas la vraie conception do l'État démo-
( craliquo, à savoir celle d'un règne purement mécanique delà
I loi du nombre, car ils ne manquent pas de s'en défendre
i chaque fois qu'ils arborent l'étendard de la démocratie. — Je
l n'ai pas entendu m'occuper d'eux dans celte étude, purement
| objective, des courants que l'histoire ramène à chaque époque
de crise sociale ; courants qui sont dans celte nature deschoses
.
que nous évoquions tout à l'heure, et à laquelle il faut toujours
i revenir pour les régler au mieux,
IV

CONSERVATEURS ET RÉNOVATEURS (1)

La France est probablement, entre les nations prépondérantes


d'Europe, celle où l'on trouve le plus d'erreurs cl de préjugés
LE PLAY.

Cette pensée trouve son commentaire dans celle d'un autre


maître, Louis Veuillot, écrivant au lendemain de nos désastres
de 1870 les lignes suivantes, que nous reproduisons d'après le
journal la Croix :
« Tout a tourné contre nous... Nous périssons par un concours
« inouï de toutes les circonstances les plus fune.-tes, mais ptincipa-
« lement faute de quelque chose qui n'est plus en nous, et qu il faut y
« remettre, et tout sera perdu tant que nous n'aurons pas retrouva
• cela.
« Or une
victoire ne nous l'eût point rendu et cent victoires ne nous
« le rendraient pas. Nous périssons faute de foi, faute de loi, faute de
o justice en nous et entre nous...
« Ce n'est pas la République de 1870 qui nous a tués, ce n'est pas
« non plus l'empire, ni mfme le régime précédent, quoiqu'il n'y ait
« pas nui. Toutes les formes et les systèmes ne sont que des figures
« diverses du même ulcère, provenant du même sang vicit-. Nous
« mourons de la Révolution, et tous plus ou moins nous avons
« voulu retenir ce mal dans nos veines. Si l'effroyable traitement que
« nous endurons l'y laisse, on peut se dispenser de clouer le cercueil,
« nous n'ensoulèveronspaslcs planches, il ne reste plus qu'à pourrir...»

C'est une rencontre très frappante que celle du jugement

1. Association catliolique, mars 1805.


P0L1TIQUK SOCIALE 235
do ces doux grands hommes. Klle se produit constamment
dans leurs oeuvres, bien qu'inspirée;! d'un plan tout opposé,
mais ils se tenaient par un même génie rustique que l'on
retrouve aujourd'hui dans Drumont.
I.e jugement qu'ils portaient sur la franco de leur temps
est-il encore vrai pour celle d'aujourd'hui ? Cest ce que nous
allons rechercher ici.
Il y a dans cetto France deux grands courants d'opinion,
produits respectivement par ce que Le Play nommait esprit 1

de tradition et l'esprit de nouveauté. Ces courants, qui sont


dans la nature, partagent les hommes adonnés à la politique
sociale, en dehors des questions d'intérêt ou de parti, en deux
groupes: les conservateurs et les réformateurs.
Ce seront là les divisions de cette étude, au bout de laquelle
nous chercherons si ces groupes ne deviendraient pas moins
irréductibles en dépouillant chacun ce qu'ils ont retenu du
virus révolutionnaire, et s'ils ne pourraient pas ainsi rencon-
trer entre eux et procurer au pays la paix promise aux hommes
de bonne volonté.

I. — CONSERVATEURS.

L'erreur fondamentale des conservateurs est de ne pouvoir


se croire révolutionnaires, alors même qu'ils sont attachés au
maintien d'un état social issu de la dévolution. Il n'est pourtant
pas possible que cet état social ne soit pas imprégné de ce
que nous venons d'appeler le virus révolutionnaire, et ne
fournisse pas ainsi un terrain d'éclosion à tous les phénomènes
révolutionnaires les plus redoutés des conservateurs, qui vou-
draient dormir le sommeil du juste dans cette maison hantée.
Ces phénomènes, l'histoire de ce siècle en est faite, et cela
seul suffirait à démontrer expérimentalement notre thèse ;
mais il est bon d'y regarder de plus près et de découvrir,
comme on dit aujourd hui, le microbe qui cause tous ces
accidents. Le philosophe dira bien que c'est la laïcisation de
la société, c'est-à-dire son affranchissement delà loi religieuse ;
236 VERS UN ORDRE SOCIAL CHRÉTIEN

le moraliste dira que c'est sou affranchissement de la loi


morale; l'économiste — s'il en est qui no soient pas des
révolutionnaires -attribuera les troubles au matérialisme;
l'homme politique enfin, à je ne sais quelle loi historique qui
présiderait fatalement au développement et à la décadence des
sociétés. Le sociologuo, c'est-à-dire l'homme qui demande à
l'étude do Ja science sociale la cause première dont toutes ces
causer secondaires ne sont que les effets, déterminera le carac-
tère essentiel du système, et l'appellera l'individualisme.
L individu se croyant le centre du monde, s'affranchissant dès
lors de tout lien à l'égard de Dieu, qui no devient plus dans le
système qu'une hypothèse superflue et insupportable; l'indi-
vidu ne se croyant tenu à rien envers ses semblables, à aucun
égard, et repoussant toute solidarité ; l'individu enfin ne
se croyant d'autre devoir envers lui-môme que de se procu-
rer toutes les satisfactions. — tel est bien l'homme abstrait
imaginé par les apôtres de la Révolution. Ce n'est plus un être
social, mais un isolé, qui doit, selon l'expression consacrée,
aux hasards de la naissance, d'être jeté dans le monde d'une
façon ou d'une autre, comme un projectile d'éruption dont la
trajectoire fatale n'aboutit qu'à une tombe. Ah ! celui-là peut
bien dire à la terre : « Tu es ma mère », et aux vers de la terre :
« Vous êtes mes frères. »
Sans doute ce n'est pas uniquement ainsi que les conserva-
teurs chrétiens conçoivent l'homme, mais c'est ainsi que les
milieux sociaux créés par la Révolution le façonnent ou le
transforment pour qu'il puisse y vivre. Un fils de famille opu-
lent sera né sous les plus favorables auspices ; parents aimants,
maîtres distingués, rien ne lui aura manqué, — rien que la
carrière où il puisse fournir sa course utilement pour lui-
même ; oiseau en cage, faute qu'il ait pu battre des ailes,les ailes
lui tomberont ; heureux s'il ne lui pousse pas des nageoires en
place. -Et l'enfant du peuple, quelles perspectives s'ouvrent
devant lui, quels exemples l'accompagnent quelles fins l'alten'
dent? La société moderne n'a pour l'un comme pour l'autre
que des pièges, des fondrières, mais pas d'appuis, pas de garde-
fous, pas de garanties de justice, pas de réserves de charité.
POLITIQUE SOCIALE 237
Eh bien, la masse des conservateurs passe sans ressentir l'an-
goisse de celui qui a une fois aperçu cette désolation : elle ne
l'aperçoit pas, elle no sait pas qu'il n'en a pas toujours été
ainsi qu'il ne peut pis en rester ainsi, que c'est le triomphe
de l'ange des ténèbres, la destruction de l'oeuvre de Dieu. Kl le ne
comprend pas, selon le mot célèbre, le caractère sataniquo de
la Révolution ; elle ne voit pas que son oeuvre dure toujours,
et quo les accalmies dans ses bouleversements sont les moments
où elle prépare par la corruption des bons les ruines les plus
fatales.
Ce tableau paraîtra poussé au noir : ce sera vrai si l'on regarde
dans le détail, si l'on veut y faire entrer, pour qu'il soit com-
plet, tout ce qui reste encore des âges chrétiens, tout ce qui
lutte encore pour la civilisation chrétienne, —mais tout cela ne
fait pas partie du système ; tout cela est incompatible avec son
esprit comme avec ses lois ; tout cela doit disparaître dans
la seule action du temps, si le système doit durer.
Ce serait facile à établir en prenant une à une ses erreurs ;
d'abord un à un ses faux dogmes, ensuite leurs principales
conséquences pour l'ordre social. Mais il n'est pas besoin de
prendre à partie tout le bloc de la Révolution; bornons-nous à
celles de ses maximes qui sont couramment acceptées des
conservateurs et à leurs applications les plus immédiates :
i' La religion est affaire de la vie privée, elle n'intéresse pas
la vie publique ; l'Église doit être soumise aux lois de l'État. »
Dès lors ses ministres sont des fonctionnaires et même des fonc
tionnaires d'un ordre subalterne, puisqu'ils ne sont pas les
agents d'un service public, mais seulement d'un service d'uti-
lité publique. Cest l'État qui les nomme, c'est l'État qui les
paie, c'est l'Etat qui les régente, déterminant pour eux les con-
ditions de la vie religieuse, les formes de l'apostolat, les
pouvoirs de l'enseignement, réglementant ainsi, retouchant,
corrigeant l'oeuvre de Jésus-Christ. — Cela au nom de la liberté
de conscience.
« Tous les hommes sont égaux devant la loi », — non pas
seulement devant la loi criminelle, mais devant les lois or-
ganiques. Avec cela on envoie les prêtres à la caserne, les
238 VERS UN ORDRE SOCIAL CHRÉTIEN

ivrognes et les adultères au scrutin, les prolétaires administrer


la fortune publique, les gens sans aveu faire les lois, les magis-
trats sans mouirs les appliquer. Ceci, dira-t-on, n'est qu'une
corruption du système. Pardon, c'est son essence, ou si vous le
voulez c'est de sou essence d'être corrompu, parce qu'il est
impossible qu'une réunion quelconque d'hommes, maîtresse des
Pouvoirs publics, puisse les exercer intègrement, lorsque de
par sa constitution elle incarne l'incompétence, l'absolutisme
et l'irresponsabilité. — Cela au nom de la liberté politique, qui
est ainsi bien sauvegardée !

« La loi ne doit pas intervenir dans les questions ouvrières


ni dans le jeu de la concurrence industrielle ; PÉtatdoil seu-
lement protéger la liberté du travail. » -- Autrement dit, le
Pouvoir doit protéger les f jrts et leur livrer les faibles sans
merci ni recours.
« La loi ne doit pas intervenir dans la spéculation ; elle est
l'âme du commerce. » — Autrement dit, elle doit laisser l'agri-
culture, l'industrie, le négoce, à la merci des agioteursjuifs ou
judaïsants. — Cela au nom de la liberté civile, qui n'est plus
que celle de mourir de faim !
« La formation des associations, des corporations, des biens
de mainmorte, est un danger pour l'État. » — Alors il ne reste
plus au citoyen isolé, perdu dans la masse, qu'à être dans l'État
un ilote ou un préfet.
Voilà pour les grands traits auxquels se reconnaît l'esprit
conservateur de nos jours.
Mais à combien d'autres encore emprunte-t-il son relief !
Citons au hasard :
L'existence d'un prolétariat, considérée comme une néces-
sité sociale, parce que N.-S. J.-G. aurait dit : « 11 y aura tou-
jours des pauvres parmi vous. »
La liberté de tester ? — Mais ce serait contraire à l'égalité
naturelle entre les enfants.
On ne saurait exclure les juifs du droit commun. — Pour-
quoi ? si ce droit n'a pas été fait à leur mesure et les rend nui-
sibles à la société ?
« Il n'y a plus de classes en France », disait dans l'organe
POLITIQUE SOCIALE 239
favori des conservateurs libéraux — le Correspondant —leur
éminent protagoniste, le regretté Claudio Jannet : « Parler
d'une organisation do classes cent ans après 17i>i>, quel ana-
chronisme ! »>

Or qu'est-ce que cela veut dire qu'il n'y a plus do classes,


sinon qu'il n'y a plus que des individus?
Voilà, réduite à sa plus simple expression, l'idée révolution-
naire qui obstrue encore l'entendement des plus généreux
esprits parmi les conservateurs. Voilà le trait qui les caracté-
rise, qui en fait des révolutionnaires inconscients et d'autant
plus incorrigibles : ce trait, c'est ['individualisme, c'est-à-dire
la méconnaissance des solidarités sociales.
C'est à ce point de vue étroit et faux que se placent incons-
ciemment, dans le parti conservateur, la plupart des publi-
cistes et à leur suite le gros du public.
Ils croient n'ignorer de rien quand ils ont aligné des argu-
ments et des chiffres sur les phénomènes dont ils ont perdu la
clé avec le sens chrétien, et traitent volontiers d'ignorants leurs
contradicteurs, eux qui ignorent l'objet môme de la science
qu'ils veulent professer, car pour eux l'économie sociale est
tantôt la science des richesses, tantôt celle de la satisfaction
des besoins, jamais celle de la société, c'est-à-dire du concept
divin réalisé dans l'humanité.
Tout à l'heure j'aurai recours à une voix éloquente pour dé-
crire ce que j'indique ici. Mais auparavant il me faut constater
quecettenotion du plan divin de la société n'a guère gagné à la
multiplication des chaires, même dans les établissements catho-
liques. Les professeurs ont répété la leçon des économistes, en
n'apportant que de pieux correctifs, mais sans en changer la
conception individualiste.
Ce n'est pas leur faute : ils se sont trouvés en présence delà
question sociale sans y avoir jamais été préparés; l'enseigne-
ment classique leur était fatalement imposé, parce qu'ils n'en
trouvaient pas d'autre pour se former eux-mêmes au profes-
sorat. Pourtant c'était celui des philosophes de la Révolution,
mai-, il s'était formé comme une religion d'État, qui convenait
en effet à l'état social nouveau, [.es économistes en étaient les
210 VERS UN ORDRE SOCIAL CHRETIEN

pontifes, se qualifiant entre eux d' « éminents et leur doctrine


><

d'« orthodoxe ». — Où cetto belle orthodoxio révolutionnaire


et la docilité des conservateurs à s'y ranger ont conduit la
société, un des rares rôfractaires va nous le dire ;
« L'état social qui s'écroule devant nous, qui s'en va par morceauv
comme une masure qui se lézarde, s'effrite et finit par s'abattre, est ni-
il y a cent ans. C'est la société que Napoléon a reconstruite, ou plutôt
recrépie de ses fortes mains, avec des éléments révolutionnaires et des
débris de l'ancien régime. Concordat, magistrature, police, tout est de
la môme date.
«Les gouvernements successifs ont trouvé la maison bonne et se
sont abrités dedans. Tout le mouvement du xixc siècle: le suffrage'
universel, l'avènement de la démocratie ouvrière, les inventions, les
chemins de fer, les télégraphes et les téléphones n'ont modifié en rien
cette organisation... Ceux qui auraient dû être les représentants do
la tradition française n'ont pas eu la plus légère idée delà mission
qu'ils auraient dû remplir. Au lieu de s'efforcer par tous l«s moyens
de reconstituer la vie provinciale et la vie municipale, ils n'ont eu
qu'une idée fixe : fortifier le pouvoir central dans l'espoir qu'ils pour-
raient s'en servir un jour pour opprimer les autres. »
(DUUMONT, Libre Parole du 14 janvier 1895.)

Langage d'un révolté, dira-t-on.


— Ecoutons alors celui des intéressés, c'est-à-dire des cham-
pions les plus en vue du parti conservateur. Ils viennent dp^e
former en association pour la défense de l'ordre social et d'ou-
vrir contre le socialisme une campagne de discours dont les
plus récents à l'assemblée annuelle de la Société des agricul-
teurs de France. En voici le dernier mot, dit par M. Léon Say
au sujet de la justice sociale : « Mettre les grands principes
de la morale dans les lois ; c'est la négation même de la morale.»
Ainsi c'est en luttant, au nom des principes de 1789, contre
l'idée même de justice sociale, qu'on prétend enrayer le mouve-
ment socialiste dont elle fait la force près des âmes simples —
aujourd'hui comme aux temps évangéliques, où le Rédempteur
donnait comme le signe le plus merveilleux de sa mission
divine cette parole qui retentit depuis bientôt deux mille ans
dans la chrétienté : « La bonne nouvelle est annoncée aux
pauvres. »
POLITIQUE SOCIALE 211

Voilà pourtant où en sont forcément réduits les conserva-


teurs les plus émérites de l'ordre social actuel,—do l'indivi-
dualisme proclamé parla Révolution.
Tel est le bilan des CONSERVATEURS, et voilà pourquoi il
faut des RÉNOVATEURS.

II, RÉNOVATEURS,

Il fallait des rénovateurs^ avons-nous dit en terminant le cha-


pitre des conservateurs par le tableau do leur impuissance,
fille de leurs complaisances envers la Révolution.— Il fallait
des rénovateurs : des hommes qui n'eussent ni ces mêmes
complaisances, ni d'autres non plus, et qui tout d'abord
eussent un sens historique assez profond et assez exercé
pour discerner les principes de la Société chrétienne du Moyen
Age d'avec ses formes de circonstance ; des hommes qui
n'eussent pas le souci de faire revivre rien de ce qui devait
disparaître avec l'ancien' régime, pas plus que de faire des
emprunts au tour d'esprit ni au vocabulaire de la Révolution,
mais qui fussent pleins de ménagements pour ce qui existe
de droits acquis et de restes vénérables aussi bien que de
germes plus vivaces ; pleins de prudence pour ne pas arracher
le bon grain avec l'ivraie. — Qui surtout ne fussent pas,
comme dit un sage, «de ces hommes excellents attardés à dis-
a enter longuement s'il faut commencer la réforme par la
« législation, par l'action religieuse, ou par les moeurs, alors
« que tout l'édifice social tremble et s'écroule, et qu'il faut
« étayer partout, reconstruire partout, reprendre en sous-
« oeuvre partout, »
Pour coordonner ces efforts multiples dont l'ensemble forme
notre programme de réformes sociales chrétiennes, il faut
pourtant un plan directeur ou tout au moins une idée maî-
tresse. Un instant on a pu craindre que cette idée ne fût
encore, sous l'influence de l'individualisme, le deuxième
postulatum de la Révolution ; c'est-à-dire qim, laissant aux
conservateurs celui de la liberté, entendue comme l'on sait
OUUUE SOCIAL c.uiu'.rmv. 1G
242 VERS UN ORDRE SOCIAL CHRÉTIEN

par le libéralisme, la Réforme ne versât dans le second,


l'égalité ou plutôt l'égalilarisme, qui en naît facilement lors-
qu'on se place uniquement au point de vue do l'individu.
De ce point de vue de l'individu abstrait, auquel en effet
tous les hommes sont égaux, naîtrait naturellement la ten-
dance à conserver à chacun dans la société cette égalité, ou,
si l'on est moins radical mais moins logique, à ne pas tenir
compte des inégalités sociales dans les rapports sociaux et
dans l'organisation delà cité.
Mais si l'on se place au point de vue de la société, c'est-à-
dire du plus grand bien de la communauté, on reconnaît sans
doute tout d'abord qu'il y a entre les hommes de toute condi-
tion une identité de droits naturels, qui ne doit être lésée
dans aucun d'eux, mais aussi une infinie variété de droits
acquis, dont il est pour la société non seulement du plus
grand intérêt, mais de son essence même de tenir très grand
compte. On reconnaît aussi que ces inégalités historiques —
pour les appeler d'un nom générique — sont le propre non
seulement des individus mais de toutes les sociétés primaires
ou secondaires, telles que la famille, la corporation, la
commune, qui forment la cité.
Alors on ne tend plus à une formation mécanique de la
société, qui ne consisterait que dans une absorption de toutes
les forces sociales et dans une pulvérisation de tous les élé-
ments sociaux sous la main de fer de l'État. On s'attache, au
contraire, à une formation organique, qui ait pour point de
départ la diversité des conditions, et dans chacune d'elles la
liberté d'association, avec un droit égal à participer, chacun
dans sa sphère, à la vie publique.
Voilà l'idée maîtresse de la réforme sociale chrétienne, qui
nous guérira de la Révolution sans nous ramener à l'ancien
régime, mais au contraire en inaugurant un ordre nouveau
sur le principe ancien, en conformité avec ce que Le Play
nommait si bien « la constitution essentielle de l'humanité ».
Celte idée, nous l'avons inscrite en tête de notre pro-
gramme: C'est la RÉORGANISATION CORPORATIVE DE LA SOCIÉTÉ.
Puis en mainte étude on a cherché et on cherchera sans doute
POLITIQUE SOCIALE 2LÎ

encore les formes corporatives les plus convenables à telles


ou telles classes do la société. Ici je voudrais considérer l'esprit
particulier dans lequel les réformateurs doivent s'attacher à
l'oeuvre do salut pour chaque classe; car il y a un esprit de
corps, et les classes ne peuvent redevenir des corps que si cet
esprit propre à chacune d'elles est le ressort de leur réorgani-
sation.
Une organisation de classes cent ans après la Révolution!
s'exclament, comme nous l'avons dit, ses honnêtes continua-
teurs. Eh bien, oui, c'est précisément parce qu'un siècle do
Révolution n'a pas produit l'effacement des classes, mais bien
leur antagonisme, qu'il vaut mieux les aider à reprendre
chacune leur place dans une société bien ordonnée que do les
voir prêtes à s'enlre-dévorer dans le désordre.
Rappelons d'ailleurs, pour calmer toute inquiétude, que
classe sociale signifie ensemble des personnes de la même
condition, mais non de personnes confinées dans la même
condition, comme on dirait d'une caste : la classe est un état
de fait, la caste un système qui est incompatible avec la société
chrétienne et ne s'y est jamais vu, parce que la caste, c'est
l'immobilité, et que l'immobilité, c'est la mort. Dieu seul est
immuable en même temps que vivant ; tout ce qui est humain,
individus, familles, sociétés, ne peut atteindre à la durée que
comme on atteint l'équilibre dans le mouvement, par une juste
coordination des forces. Il y a donc toujours eu et il y aura
toujours des classes ; l'on n'a pas encore vu, normalement du
moins, l'homme forgeant le matin et brodant le soir, ou trai-
tant avec les ambassadeurs et plaçant des vins. La spécialisa-
tion des connaissances marche de pair avec leur progrès ; les
classes se diversifient, et il est beaucoup plus facile à chacun
de sortir de la sienne quand les circonstances s'y prêtent,
qu'il ne le devient d'y rentrer quand on en a perdu l'esprit.
C'est donc à cet esprit de classe que le sociologue devra
s'attacher comme à un fil conducteur pour les réformes à
acheminer.
Cette digression terminée et le principe général posé, entrons
dans le vif de l'application, en distinguant pour cela dans les
244 VERS UN ORDRE SOCIAL CHRÉTIEN

conditions sociales trois grandes catégories : les classes popu-


laires, les classes moyennes et les classes élevées, et cherchant
à discerner l'esprit propre à chacune d elles.
A. Les classes populaires sont celles qui, n'ayant qu'une
instruction rudimentaire, ne possèdent d'autres moyens d'exis-
tence assurés que ceux que leur procurent des travaux
manuels; elles reçoivent aussi des déclassés, mais les résorbent
difficilement. Elles jouissent en France et chez la plupart des
peuples modernes de droits politiques permanents égaux à
ceux des autres classes, mais n'ont nulle part moins de droits
réels que là où elles ont conquis plus de droits politiques.
Elles représentent ainsi la masse agissant par la puissance du
nombre dans des conditions démagogiques, mais en même
temps la faiblesse individuelle par défaut d'indépendance éco-
nomique. Celle analogie de conditions sociales malgré l'infinie
variété des professions produit un esprit de classe très marqué,
— l'esprit de solidarité. Le peuple comprend et pratique
naturellement la solidarité, parce qu'il en a besoin à tous les
instants. De tout temps il s'est formé dans son sein des compa-
gnonnages, des fraternités, des accords pour le travail en
commun, des grèves pour en améliorer les conditions, des
bandes armées quelquefois pour la guerre de classes. — A
côté de ces dispositions périlleuses pour la société, on constate
dans les classes populaires, tant qu'elles ne sont pas totalement
désorganisées, do la charité vraiment fraternelle, une simpli-
cité qui les rend plutôt défiantes qu envieuses, des vertus natu-
relles et des vices plutôt acquis.
La réaction contre l'individualisme n'est donc pas malaisée
à déterminer clans ios classes ouvrières, en faisant appel
à leur instinct naturel de solidarité. Ainsi chez les paysans,
où cet instinct est moins saisissable, on le retrouve pourtant
dans l'esprit de clocher, comme dans leur serviabilité entre
eux. Il n'est pas jusqu'au service militaire qui n'agisse dans ce
sens nn se généralisant, et rassemblant .souvent dans la vie des
camps les conscrits d'un même canton
Mais il in:mque aux associations populaires, pour leur
donner un cor p.-, une d'.ir<:;) et une <\\hto;ico légale, tout ce
POLITIQUE SOCIALE 245
dont elles ont été dépouillées par la Révolution, c'est-à-dire
des traditions, des fonctions sociales et, plus que tout, la
propriété. Le patrimoine des corporations dans les viilps, les
biens communaux dans les campagnes, les usages, le recours
aux biens d'Église, sont une base sociale nécessaire au relève-
ment matériel et moral des classes populaires rongées par le
prolétariat.
La réforme sociale chrétienne des classes populaires a donc
pour condition nécessaire la constitution à leur profit de la
propriété collective sous toutes ses formes anciennes ou
modernes. C'est là un véritable postutalum, je dirai plus, un
droit. El qui dit un droit ne doit pas reculer devant la légiti-
mité d'une restitution à poursuivre. C'est l'État et les classes
aisées qui ont bénéficié des dépouilles du peuple sous la
Révolution. C'est sur l Etat et les classes aisées qu'il faut
répéter ce patrimoine séculaire, non pas en un jour sans
doute par confiscation violente, mais par le jeu d'institutions
qui créent des réserves populaires et contribuent ainsi à ce
quon a nommé l'émancipation économique du IVe État.
B. L'assistance mutuelle, qui est lebesoindominantdes classes
populaires et leur donne l'esprit de solidarité, n'est pas autant
dans les besoins ni dans les moeurs désolasses moyennes, c'est-à-
dire de celles qui possèdent un certain avoir professionnel.
Nous y voyons, en effet, des fabricants en possession d'un
outillage, des commerçants d'un crédit, des propriétaires d'un
capital, des hommes d affaires qui possèdent un cabinet
d'études, des avocats, des médecins, qui ont non seulement un
certain savoir mais un certain privilège prolessionnel, une
clientèle; en un mot toutes les catégories de citoyens, qui
participant d'une manière déjà notable à la richesse, sont
capables d'en détourner les sources à leur profit.
L'intérêt est ce qui domine dans esprit des classes
1

moyennes: chacun de leurs actes est intéressé, puisqu'il se


solde par une facture, une noie ou un compte, dont l'établis-
sement a demandé un certain calcul. Ce sont des conditions
d'existence plu? compliquées que celles dos classes populaires
et qui doivent créer un état d'esprit plus préoccupé do la
246 VERS UN ORDRE SOCIAL CHRÉTIEN

conservation et de l'accroissement de la fortune individuelle


que du souci de la chose publique, sauf au point de vue de la
sécurité. Néanmoins les classes moyennes fournissent à peu
près tout le personnel politique, par suite des facilités d'ins-
truction qu'elles donnent à leurs enfants et de l'esprit ambi-
tieux qu'elles leur infusent. Il ne faut donc pas s'étonner si,
parvenus aux situations les plus enviées, ils y portent l'esprit
de lucre; l'on peut même dire que c'est ce qui caractérise
surtout la prédominance des classes moyennes dans le gou-
vernement, — la médiocratie, tandis que la prédominance des
classes populaires —- la démocratie — est plus honnête mais
plus imprévoyante ; elle n'a pas l'instinct de conservation.
Les classes moyennes sont très réfractaires aux réformes
sociales, par suite de leur tour d'esprit essentiellement indivi-
dualiste, tant qu'elles ne se sentent pas menacées dans leurs
conditions d'existence, soit par le mouvement révolutionnaire,
soit par les accaparements de la spéculation cosmopolite.
Il faut leur montrer dans une réorganisation corporative le
seul moyen de n'être pas débordées et écrasées à leur tour ;
alors on les verra syndiquer leurs entreprises, entrer en
négociation avec les syndicats ouvriers, se faire représenter
près des pouvoirs publics par des mandataires ausri intègres
mais plus habiles, plus rompus aux affaires .it-c ceux des
classes populaires, et prendre ainsi au maniement des intérêts
publics une part plus heureuse qu'au temps de leur prédomi-
nance.
Ce sera pour les classes moyennes et pour toute la nation
le fruitde la réforme sociale chrétienne ; on peut le caractériser
d'un mot : la conservation des classes moyennes.
c. Les classes élevées ?... Y en a-t-il encore? dira-t-on. Peut-
il tout au moins s'en reformer? Et tout d'abord en faut il ? —
Réponse bien difficile à fournirsi on la cherche ailleursque
dans cette belle définition de Le Play : classes supérieures,
celles qui doivent leur dévouement aux classes inférieures. Ce
n'est, en effet, ou du moins cène doit être, dans une société
bien ordonnée, aucun avantage d'ordre privé qui y donne le
rang, mais bien la mesure dans laquelle cet avantage est tourné
POLITIQUE SOCIALE 217

au service du bien public, et notamment à celui des classes


inférieures, qui ont besoin de ce dévouement et qui y ontdroit
à raison de leur propre utilité sociale.
Ce n'est donc pas la richesse, mais l'usage de la richesse, pas
le talent, mais l'emploi du talent, pas le don de Dieu quel qu'il
soit, mais le sacrifice de ce don à l'humanité, qui estlo principe
de l'élévation dans une société chrétienne. Dès que les hautes
classes cessent d'être dévouées, elles manquent à leur mission
et s'abîment en dépit de tout privilège et de tous droits
acquis. Le ressort des aristocraties, on l'a dit, c'est l'honneur,
l'honneur par le dévouement au bien public, et c'est par
l'appel à ce sentiment-là qu'elles peuvent être attirées vers les
réformes sociales chrétiennes.
Sans doute il y a de nos jours beaucoup d'aristocraties faus-
sées dès l'origine ou dégénérées dans l'oisiveté, qui ne sont
pas accessibles à ces sentiments-là. Mais ce n'est pas une raison
suffisante pour qu'il n'y faille pas faire appel : la générosité n'a
pas besoin de quartiers de noblesse, mais elle peut être solli-
citée par des exemples héréditaires ; elle se réfugie, lorsqu'elle
s'exile des hautes classes, chez celles qui conservent éternel-
lement l'esprit de sacrifice: l'armée et surtout le clergé. Un
peuple qui a des prêtres pLuxetdes soldats valeureux a tou-
jours un ferment d'aristocratie ; il ne doit pas avoir pour cela
un gouvernement aristocratique, mais faire à ces classes
dévouées à sa grandeur et à toutes celles qui les secondent
une place à part dans ses Conseils, afin qu'ils soient faits à sa
propre image. Car une nation chrétienne et civilisée ne saurait
être composée exclusivement de petits, de moyens ou de grands,
mais bien offrir l'aspect d'un corps social où chacun de ses
éléments tient une place organique propre en vue du bien com-
mun. C'est pour cela qu'il est nécessaire de reconstituer les
classes élevées aussi bien que de conserver les classes moyennes
et de relever les classes populaires.
Puissent tous les rénovateurs bien comprendre la nécessité
de conserver l'harmonie dans cette triple besogne, alors même
que chacun d'eux ne s'attacherait pas à toutes ses parties, mais
de préférence à telles décolles qui lui ofirent plus do facilité en
218 VERS UN ORDRE SOCIAL CHRÉTIEN

lui inspirant plus d'attrait. Surtout qu'ils ne se disputent pas


entre eux, comme dirait le Sage déjà cité, par quel bout il faut
commencer l'oeuvre de réforme : par tous les bouts, dirons-
nous avec lui, par là même que toutes les parties de l'édifice
social se relient et sont solidaires les unes des autres; la cor-
ruption des classes élevées, l'égoïsme des classes moyennes, la
rébellion des classes ouvrières, tout cela se tient par des rela-
tions de cause à effet, comme aussi la dignité, la prospérité et
l'honneur de tous sont inséparables dans la cité chrétienne.
L'admirable colloque que l'Église entretient depuis deux
mille ans avec ia société civile vient encore d'être résumé par
son chef infatigable dans l'encyclique sur la constitution chré-
tienne des États. L'on n'y trouverait pas de leçons pour faire
une révolution nouvelle, mais bien, selon la parole de de Mais-
tre, pour faire le contraire de ce qu'a fait la Révolution :
renouer les liens sociaux au lieu de les briser.
V

DES INSTITUTIONS REPRÉSENTATIVES (1)

Ceci n'est pas une oeuvre de parti pris, mais d'observation,


dont les conclusions ne visent pas un pays en particulier,
s'étant formées par la suite de séjours en divers pays où régnent
des institutions politiques diverses.
A côté des institutions propres à chaque nation, issues géné-
ralement de la continuité historique, quelquefois d'une rupture
violente d'avec cette continuité d'où nait comme une nation
nouvelle, il y a des institutions similaires qui s'établissent pen-
dant toute une période de l'histoire chez les peuples d'une
même civilisation. Ainsi en fut-il, dans le milieu ethnique qu'au
Moyen Age on appelait la république chrétienne, des institu-
tions féodales, communales ot corporatives, puis des gouver-
nements d'ancien régime, à la suite de la Uenaissance et de la
réforme, enfin dans notre siècle du régime parlementaire.
C'est ce dernier régime dont on voudrait faire ici la critique :
apprécier au juste sa genèse, son essence et ses caractères
propres, puis constater sa rapide déformation et sa dégéné-
rescence actuelle en parlementarisme, cela afin de se rendre
compte du lendemain qu'il prépare aux sociétés modernes.—
Ce sera la première partie de celte rapide élude.
La seconde sera une analyse sociale : un coup d'oeil sur les
divers éléments du corps social qu'il s'ogit de tenir assemblés

(\) Associaltoti catholique, décembre lSLUî.


250 VERS UN ORDRE SOCIAL CHRÉTIEN

par les liens de la cité, afin de se rendrt unpte des droits et


des intérêts propres à chacun de ces éléments, qui doivent
trouver l'expression légale et leur satisfaction légitime dans
l'organisme national.
La troisième partie sera une synthèse : l'indication de la
forme et dû jeu des organes nécessaires à la vie politique de
chacun des éléments du corps social dégagés par l'analyse pré-
cédente. La constitution du Pouvoir suprême étant d'ailleurs
réservée, comme subordonnée aux conditions historiques,
éthiques et ethniques de chaque pays.
Quant aux conclusions, elles viseront la manière d'amener
la reconstitution de ces organes et de leur ensemble par l'effort
combiné des diverses forces sociales.
Que l'on ne trouve pas ce plan trop pédantesque : la politique
ne perdrait rien à être un peu plus scientifique, c'est-à-dire à
reposer davantage sur des observations et moins sur des
passions.

La genèse du régime parlementaire n'est pas la môme par-


tout: on dit à première vue qu'il fut importé d'Angleterre en
France et de là sur le reste du continent européen. Mais com-
bien différentes sont les conditions de son établissement dans
les deux pays l — Dans le Royaume-Uni, le passage se fit sans
intermède du régime féodal au régime parlementaire. —La
monarchie des Stuarts tenta bien d'y introduire l'ancien
régime, mais elle y échoua sous deux réactions violentes de
l'antique esprit de la constitution. Si bien que celle-ci ne cessa
pas de présenter l'image décrite par Le Play : la démocratie
dans la commune, l'aristocratie dans la province, la monarchie
dans l'État —ce qui est bien le propre du régime féodal. Seule-
ment ces trois facteurs, au lieu de continuer à agir chacun
sur son terrain propre, coordonnèrent autrement leur action,
et firent de leur combinaison un moteur central unique. Le
Parlement anglais fut la continuation de la Cour des Pairs for-
tifiée d'un nouvel élément représentatif non moins ancien,
POLITIQUE SOCIALE 251

celui des communes. Ainsi naquit le régime parlementaire, et


il fut ainsi d'essence représentative.
Sur le continent, partout où les institutions parlementaires
se greffèrent par la suite sur un état social encore plus ou
moins féodal, elles présentèrent le même caractère composite,
à l'instar delà nation, et n'empruntèrent à l'ancien régime,
pour lequel il n'y avait que des sujets sans droits, que son
excès de centralisation. Toutes les Chambres hautes des pays
où l'ancien régime n'a pas pénétré à fond sont des Chambres
de seigneurs, c'est-à-dire de possesseurs de fiefs héréditaires
où ils exercent encore un certain patronat. Si ce n'est plus la
représentation d'un corps, c'est encore celle d'une fonction
sociale, grossie par l'adjonction des serviteurs de l'État qui ont
acquis dans ses carrières le rang le plus élevé. A côté de cetto
aristocratie, les autres classes ont leur représentation dans une
seconde Chambre : les villes, les propriétaires fonciers, les pay-
sans, forment le plus souvent des collèges électoraux distincts,
dont les élus ont un caractère suffisamment professionnel pour
que l'institution puisse passer pour représentative.
En France rien do pareil dès l'origine. La féodalité, avec ses
institutions représentatives locales, avait fait place à l'ancien
régime qui n'en comportait pas. Les États généraux, dans
leur dernière tenue, après une interruption plus que séculaire,
s'étaient dissous d'eux-mêmes. Les pays d'État avaient renoncé
à leur privilège. Finalement la nation s'était, on peut le dire,
ruée dans la servitude, d'abord sous une monstrueuse tyrannie
démagogique, puis, comme refuge, sous la domination d'un
César bien plus absolu que ne l'avait jamais été aucun gouver-
nement d'ancien régime.
Les ruines que la Révolution avait faites du peu qui restait
des anciennes corporations, l'Empire les avait nivelées, lorsque
survint la Restauration d'un trône désormais sans autres étais
que des institutions bureaucratiques.
Cela ne pouvait suffire ni au roi, qui avait besoin du concours
de toutes les forces sociales pour relever le pays de ses ruines,
ni au peuple qui no voulait pas retomber sous un joug despo-
tique. Tous en avaient le sentiment. Mais comment faire pour
252 VERS UN ORDRE SOCIAL CHRÉTIEN

doter d'institutions représentatives un pays où il y a plus rien


à représenter? On ne saurait, en effet, représenterdesindividus
ni des foules, mais seulement des collectivités ayant une vie
propre et capables de formulerun mandat. Or il n'y en avait pas,
ni plus même trace.
Alors, pour donner l'illusion de la représentation, on imagina
des classes à représenter : d'abord des classes de censitaires
qui furent formées en collèges électoraux pour représenter les
intérêts delà propriété, — on en tira une Chambre des dépu-
tés ; puis on lit d'autres classements arbitraires de personnages
plus ou moins qualifiés, plus ou moins influents — et on les
installa en une Chambre des Pairs, que l'on essaya de rendre
héréditaires. Mais ceci ne put tenir, parce que la consécration
de droits héréditaires ne peutêtreque l'oeuvre dutemps,et qu'il
n'est pas plus au pouvoir d'un décret de les créer que de les
supprimer en un jour.
Dès lors, la Chambre des Pairs ne fut plus, même théori-
quement, un corps représentatif mais un Conseil de la cou-
ronne de qui elle émanait, et le régime représentatif, à peine
restauré en façade, s'écroula comme un édifice sans bases et
sans plan. A partir de ce moment il n'est plus question de
représentation de classes ni d'intérêts, et on entre, avec l'intro-
duction du suffrage universel, dans la période chaotique.
Mais un abus était né au temps du régime représentatif et
devait lui survivre et devenir le propredu régime parlemen-
taire : la constitution d'un pouvoir irresponsable etomnipotent.
toujours prêt à s'emparer du gouvernement de l'État, mais
incapable de lui imprimer une direction suivie; la confusion
des attributions du pouvoir au sommet, la désorganisation do
ses rouages à la base : je veux parler de la responsabilité minis-
térielle, ou plutôt de la manière dont elle est entendue et pra-
tiquée en vertu d'une constitution qui n'est, que je sache, écrite
nulle part, mais puraît d'autant plus sacro-sainte. — Chose
bizarre, dans un pays surtout qui préluda à sa grande Révo-
lution en réclamant une constitution écrite.
Dans le système constitutionnel, — puisque c'est ainsi qu'il
s appelle, comme s'il ne pouvait y avoir d'autre constitution — ce
POLITIQUE SOCIALE 253

n'est pas le chef nominaldel'État, c'est le parlement qui gou-


verne parle moyen d'un ministère à sa discrétion. Dans les pays
où le parlement est la représentation de forces ou d'intérêts
permanents, il se crée des courants constants, dont la lutte se
déroule sans brusques incidents ni surprises. Maisdans ceux
où le parlement ne représente rien que la laveur des foules et
n'émane que d'un suffrage plus ou moins universel et inorga-
nisé, tout est éphémère comme lo sont les impressions de la
multitude. A l'instar desenfantsgâtôs, toute chambre éluese fait
un jeu do briser ses jouets, assurée qu'elle est d'en retrouver
d'autres toujours plus dociles à sa main, et de n'en porter, pas
plus que ces jouets eux-mêmes, aucune responsabilité. C'est la
démagogie pure, —qu'elle s'exerce sur biplace publique comme
dans les cités anciennes ou dans des palais qui sont comme des
Bourses. — « Les institutions ont corrompu les hommes ».adit,
lors d'un scandale encore mal étoull'é, une haute parole Et
janiaisjugemenl ne fut plussévèrc à l'égard des causes, plus in-
dulgent pour leurs victimes. Car il est fatal que les électeurs
corrompent le député par leurs exigences et que celui-ci cor-
rompe ses électeurs par ses complaisances, depuis que, do con-
trôleurdu gouvernement, il est de venu participant.
Los lois n'en sont pas moins viciéesque les moeurs, parce que
dans le système une question no se présente jamais à la délibé-
ration par son principe, mais par les conséquences du vole
quelle entraînera. C'e^l en cela que consiste le parlementa-
risme, — mot que l'on emploie souvent, toujours en mauvaise
part, mais sans se rendre assez nettement compte du phéno-
mène qu'il désigne; —on pourrait lo caractériser par l'appella-
tion d'alaxie politique.
Pour n'aii prendre qu'un exemple, ce fut l'état de la France
dans les dernières années du second Empire, où l'on ne put ni
maintenir la paix ni préparer la guerre.

il
Pour se rendre compte de ce que devraient être aujourd'hui
des institutions représentatives, il faut d abord considérer quels
254 VERS UN ORDRE SOCIAL CHRÉTIEN

sont ceux des éléments de la société civile dont l'existence est


intéressée directementàcellede l'Etat, car c'est sur ces éléments
de la société civile que doit, dans un régime de liberté, reposer
l'organisation politique de la cité.
On en distingue au premier coup d'ceil trois grandes caté-
gories :
A. Les contribuables ;
R. Les corps constitués ;
C. Les sociétés professionnelles, associations libres ou corps
d'état.
Les contribuables, cela va de soi, sont à la base de l'État, et
puisqu'il est de principe — dans un régime de liberté, disons-
nous toujours — qu'ils ne doivent payer d'autres impôts que
ceux qu'ils ont consentis, ils doivent pourcela pouvoirdôsigner
des fondés de pouvoirs et être formés à cet effet en collèges
électoraux. Ces collèges peuvent être purement régionaux, mais
généralement ils sont en outre censitaires, c'est-à-dire qu'ils
groupent les contribuables en classes distinctes selon qu'ils sont
petits, moyens ou gros imposés. Chacune de ces classes peut
avoir en effet des intérêts distincts et en conséquence sa repré-
sentation propre. Quanta cette classification des imposés, il est
naturel de la tirer de la stu'istique, de manière que chaque
classe fournisse le tiers de : >.;pôt global. — Il ne s'agit ici, bien
1

entendu, que de l'impôt direct, celui qui présente un caractère


à la fois réel à raison de son objet et personnel à raison de son
sujet.
Il va de soi que les femmes veuves ou ayant un foyer distinct
sont comprises dans la catégorie des contribuables, et qu'au
contraire les hommes non établis n'en font pas partie ; si bien
que la pratique do l'électorat repose ainsi sur cette conception
essentielle que l'unité socialo, ce n'est pas l'individu, mais bien
la famille représentée par son chef; l'on dénombre, au point do
vue administratif, la population par/bua; au lieu de ladénombrer
par individus. — C'est l'antique coutume encore observéedans
la plus grande partie de l'Europe, et elle est essentiellement
rationnelle à labased'une organisation représentative.
POLITIQUE SOCIALE 255

A côté des unités sociales, un régime représentatif, pour être


complet, c'est-à-dire pour que la représentation présente comme
une réduction adéquate du corps social, doit faire place aux
collectivités sociales, qui sont autant d'éléments organiques de
ce corps. Ces collectivités sont en effet des êtres moraux, animés
d'une vie propre, dont les réactions donnent la vie à l'ensemble
qui constitue lanation. Prenonsd'abord, sil'onveut, les groupes
qui en forment la charpente osseuse : les églises, les universités,
les corps juridiques... Ensuite, comme nous l'avons dit, les
corps d'état et les corporations de toute sorte qui ont pour base
l'association professionnelle, et regardons qu'il est impossible de
concevoir une représentation de la nation où les forces sociales,
les droits, les intérêts ainsi incarnés, ne soient pas représentés,
alors qu'ils sont le produit caractéristique de son développe-
ment historique etqu'ils jouent dans la vie nationale un rôle
tellement prépondérant qu'un peuple qui ne serait pas envisagé
sous cet aspect semblerait un peuple d'esclaves.
Toutefois la représentation de ces organismes sociaux ne
saurait se former do la même manière, selon qu'il s'agit de corps
de l'État, dont la constitution est hiérarchique, ou de corpora-
tions constituées par des associations professionnelles. Le prin-
cipe hiérarchique doit être sauvegardé dans la représentation
des corps constitués, puisqu'il est celui de leurconstitution ; il
ne permet pas qu'ils ne soient représentés dans l'Etat par
d'autres que par leurs chefs, taudis que lesassociations profes-
sionnelles formées par le libre suffrage de leurs membres ont
naturellement recours à ce même principe du suffrage pour
désigner leurs représentants. La constitution des corporations
présente d'ailleurs de grandes diversités, surtout de nos jours
où les gouvernements d'ancien régime se sont attachés à les
éliminer de la vie publique et les démocraties révolutionnaires
à les détruire. Tandis, par exemple, qu'en Autriche les corps de
métier sont en voie do reconstitution obligatoire, cela n'existe
256 VERS UN ORDRE SOCIAL CHRÉTIEN

plus en Franco que pour certaines professions libérales, telles


que le barreau, le notariat, la bourse ; les syndicats y sont l'ins-
trument de réorganisation des professions manuelles. Tant que
ces dernières associations ne seront pas elles-mêmes suffisam-
ment étendues et organisées, on est porté à demander la repré-
sentation de ces professions à des collèges professionnels.
C'est pourtant là une erreur, parce qu'un collège professionnel
ne peut pas donner un mandat défini, n'étant pas un corps.
Mais il est quand même nécessaire que ces collèges soient une
institution légale, afin que celle d'un référendum étendu à tous
leurs membres puisse former un contrepoids à l'action trop
exclusive des associations. On sait que c'est en Suisse surtout
que l'institution du référendums fait heureusement ses preuves,
mais on ne songe pas assez au rôle qu'elle jouait jadis, en la
forme d'assemblées paroissiales ou communales, dans la forte
organisation démocratique des campagnes, en France aussi
bien qu'ailleurs.
Quoi qu'il en soit, on ne saurait apercevoir une représentation
de3 droits et des intérêts dans aucun pays sans que les profes-
sions libérales, les professions industrielles et les professions
agricoles n'y forment trois grands groupes distincts, qui ont
rang dans les conseils du pays, au moins sous forme de
chambres consultatives.
Quant aux grands corps de l'État, ce sont leurs sommités qui
forment avec les propriétaires de grands domaines héréditaires
le personnel de toutes les chambres hautes.
Ainsi l'expérience comme le raisonnement nous montrent
bien que c'est dans les éléments organisés de ces divers
-
ordres comme on disait jadis —que les diverses constitutions
cherchent la représentation légale du pays, au moins pour sa
partie la plus en vue ; l'autre partie de la représentation natio-
nale est demandée au sull'rage des contribuables. Il y a donc
consentement général sur le principe do la représentation, et ce
consentement peut être considéré comme d'un certain poids,
alors surtout que c'est à l'étranger que nos premières constitu-
tions écrites ont été empruntées par les législateurs de 17W) pi
années suivantes, qui poussaient l'esprit d'imitation jusqu'à
POLITIQUE SOCIALE 257

s'enquérir des lois de Minos pour les appliquer à la France,


dix-huit siècles après l'ère chrétienne !
Si l'analyse du corps social, conduite par la logique et con-
firmée par l'observation, nous livre comme éléments do la re-
présentation des droits et des intérêts les unités familiales et les
collectivités sociales, nous sommes ameiés à celte première
conclusion : que l'individualisme proclamé par la Révolution
est le principe destructeur du régime représentatif.

Voici donc les éléments de la représentation dégagés, disons-


nous, par l'analyse et l'observation, et mis en quelque sorte à
pied-d'oeuvre pour l'édification du régime représentatif. Mais
encore faut-il voir, avant que d'en chercher la mise en oeuvre,
quelle est cette oeuvre. Quel est, dans un régime représentatif,
— qu'il soit celui d'une monarchie ou celui d'une république,
— le rôle de la représentation des droits et des intérêts popu-
laires?
Est-ce celui de gouverner? Nous disons résolument : non I
Le gouvernement direct du peuple par le peuple est une utopie
qui ne s'appelle pas une démocratie, mais une démagogie. Que
le ou les dépositaires de l'autorité suprême soient désignés par
e peuple dans une dynastie, dans un principat ou dans un
directoire, le rôle des pouvoirs publics reste le même, et ce
rôle est distinct de celui de la représentation. Sans doute celle-
ci doit, dans une démocratie, participer au gouvernement de
l'Etat, mais en deux manières seulement : par voie de consen-
tement et par voie de contrôle. Autrement il n'y a ni liberté
publique ni contrôle, puisque l'action publique et son con-
trôle sont aux mêmes mains. Cest la tyrannie exercée sans
frein au nom du peuple, d'une manière plus irresponsable que
no le peut aucun despote, puisque la responsabilité n'est
portée par personne, mémo devant l'histoire.
Si, au contraire, les attributions restent distinctes, à savoir
celle de l'exercice des pouvoirs publics aux mains du gouver-
iHiDui: snctAt, cnm'ait.K. 17
258 VERS UN ORDRE SOCIAL CHRÉTIEN

nement. celle du contrôle de l'emploi des deniers publics


aux mains de la représentation, la nation vit en ceci sous un
régime de liberté, quelle que soit la forme de son gouverne-
ment, et la garantie de cette liberté est fournie par la néces-
sité du consentement de cette représentation pour la fixation
des impôts et pour la promulgation des lois.
C'est en celaque consiste essentiellement l'oeuvre de la repré-
sentation populaire.

III

Les éléments du problème étant ainsi rapprochés, — d'une


part ceux de la représentation populaire, d'autre part l'action
qu'elle doit exercer sur les affaires publiques,— il est aisé
d'en dégager les grandes lignes de l'organisation politique sous
un régime représentatif.
Les fondés do pouvoirs des contribuables constituent les
organes administratifs autonomes pour la commune et la
province, et contrôlent ceux de l'État dans la gestion des de-
niers publics. Mais pour qu'un conflit entre la représentation et
le gouvernement ne puisse suspendre le fonctionnement des
services publics, il faut prendre modèle dans la terre classique
du régime représentatif, l'Angleterre; le budget ordinaire y
est fixé pour une période de plusieurs années, si bien que le
budget extraordinaire revient seul, lorsqu'il y a lieu, en déli-
bération au moins annuelle. Ce ne serait pas là une restriction
à la liberté des conseils municipaux ou généraux et de la
Chambre des députés, si en France on en agissait de même,
puisque cela ne modifierait pas les attributions de ces corps,
mais seulement la manière de les exercer. Cette réforme, tout
à lait fondamentale, est réclamée depuis longtemps chez nous
par des esprits supérieurs, depuis Le Play jusqu'au comte do
Paris.
La compétence de la Chambre des députés doit-ello être
étendue au delà de ces attributions purement administratives,
POLITIQUE SOCIALE 259
c'est-à-dire jusqu'aux attributions législatives comme aujour-
d'hui ? Il n'y paraît pas, par cette raison que, dans la réalité,
cette compétence n'existe pas chez les députés, ou du moins
ne trouve aucune garantie dans leur origine. Ce sont des
fondés de pouvoirs des contribuables, rien de plus; or, un
fonde de pouvoirs administratifs ne saurait logiquement se
confondre avec un législateur dans un régime dont la sépa-
ration des pouvoirs est un dogme fondamental.
Sans doute on ne saurait accepter sans examen toutes les
maximes analogues que le xvme siècle nous a léguées sur
le droit public et qui ont engendré la Révolution. Celle de la
séparation des pouvoirs contient, comme beaucoup d'autres,
une part do vérité et une part d'erreur ; ce qu'elle contient de
vrai est la distinction antique qu'exprimaient les emblèmes de
la royauté, c'est-à-dire les emblèmes qui accompagnaient la
couronne et qu'on appelait ses attributs :
L'épéo, signifiant la force mise au service du droit et de la
loi. — ce qu'on appela depuis le pouvoir exécutif ;
Le sceptre, qui signifiait le pouvoir législatif;
La main d<3 justice, qui signifiait lo pouvoirjudiciaire.
Or si ces pouvoirs ont été réunis en principe chez le mo-
narque, ils no se confondaient pas pour cela dans leurs
m )dcs respectifs d'exercice. Il devrait en être encore de
même chez tout gouvernement, car leur réunion forme son
essence comme leur distinction préside à sa constitution.
Ils appartiennent à l'autorité et non à ses sujets, parce qu'ils
.ne résident pas nécessairement dans le peuple. La participa-
tion à leur exercice ne peut y être que lu résultat historique do
droits acquis, comme on le dira tout à l'heure ; mais ce n'est
pas en tant que simplement contribuable qu'il a pu les ac-
quérir ni qu'il peut, par conséquent, les déléguer. Ainsi lo
rôle d'une Chambre de députés élus au suffrage universel
direct, sous les seules restrictions précédemment indiquées,
reste normalement circonscrit dans le domaine administratif;
sans préjudice d'ailleurs du droit de doléances et do remon-
trances, qui s'exerçait largement dans l'ancienne Franco,
ton s les fois (juo les élus d/? bailliages royaux ou les Étuis
260 VERS UN ORDRE SOCIAL CHRÉTIEN

dos provinces autonomes étaient saisis par le roi d'une de-


mande de subsides ; c'est cela qu'on appelle aujourd'hui les
voeux des conseils généraux. On le voit, il y a beaucoup moins
à innover qu'à revenir à l'esprit des anciennes institutions en
les renouvelant sous une forme appropriée au temps.

Dans ce mémo ordre d'idées, on est amené à considérer le


mode selon lequel la participation du peuple à l'exercice du
pouvoir législatif s'exerçait sous les antiques constitutions de
la France. Ce mode était celui de l'enregistrement, qui était
donné ou refusé par le Parlement auxédits royaux. Ce n'était
d'ailleurs pas la seule manière dont se traduisait l'adage : lexf\t
consensu pop\di ae. constilulione Régis, mais elle est intéres-
sante à constater parce qu'elle réalisait parfaitement ce que
Le Play, déjà cité, réclamait pour le bon gouvernement de la
cité, — l'aristocratie dans la province. Les parlements, en efiet,
constituaient une véritable aristocratie, ouverte mais hérédi-
taire et indépendante, considérée pour son savoir et ses vertus,
qui se formait lentement, arrivait finalement à la richesse et à
l'influence territoriales, sans rien prendre pour cela de l'esprit
et des moeurs propres aux parvenus de la finance, à l'opposé de
ce qui se voit de nos jours. Les parlements avaient pu être des
instruments de centralisation monarchique, lorsque formés
surtout de légistes, ils luttaient contre les justices féodales;
ils devinrent au contraire les foyers de la vie provinciale, —
de la décentralisation comme ou dirait aujourd'hui, — lors-
qu'ils eurent à contenir l'administration des intendants, ins-
truments du pouvoir central, Ce n'est pas ici qu'on pourrait
oublier la lutte du parlement de Dauphiné contre le ministère
impopulaire qui amena le prélude de la Révolution.
Les parlements intervenaient en fait, — de môme que les
États pour les pays qui les avaient conservés,
— dans le do-
maine de la législation aussi bien que dans celui de la justice.
Ils se survécurent, dans ce dernier domaine seulement, par
POLITIQUE SOCIALE ?.(>1

l'institution des cours d'appel, qui, il est bon de le remarquer,


leur furent substituées à peu près dans les mêmes ressorts
Or ces ressorts ne diffèrent pas sensiblement des circons-
criptions académiques, des provinces ecclésiastiques, dos
commandements militaires. Ils ont pour point de départ, les
uns et les autres, beaucoup moins l'arbitraire des gouverne-
ments qui les ont tracés qu'une certaine conformité de moeurs
et d'intérêts régionaux, qui doit, dès lors, continuera servir do
guide à une oeuvre de décentralisation.
Cette considération ramène au sujet : au rôle des anciens
Parlements et des anciens Etats, qu'il faudrait reconstituer
aujourd'hui sous une forme assez large pour qu'elle fût la
représentation des collectivités dont l'analyse du corps social
nous a montré le rôle dans la vie nationale. Il suffirait pour cola
que chacun de leurs groupes, -celui des corps constitués,
ceux des professions libérales, agricoles, industrielles, fournit,
selon la forme qui lui est propre, une chambre provinciale.
La première de ces chambres, celle émanant des corps consti-
tués précédemment indiqués, pourrait admettre, en outre, les
représentants des établissements d utilité publique, des sociétés
libres d'enseicnement, de bienfaisance, do toutes les associa-
tions, en un mot, dévouées en une forme quelconque au bien
commun, qui trouveraient ainsi la reconnaissance delà place
qu'elles tiennent dans l'Etat, sans être pour cela des créations
du gouvernement. Les unions provinciales des syndicats pro-
fessionnels fourniraient par délégation le personnel des trois
autres chambres, suivant des proportions à déterminer selon
l'importance des professions et des groupes respectifs, —
importance qui varie naturellement suivant les régions.
Enfin la réunion de ces chambres dans la capitale de la
province ou région pour des délibérations d'intérêts commun,
lorsqu'il y aurait lieu, correspondrait bien en principe à celb'
des anciens états provinciaux, mais cela d'une façon toute
moderne, car la représentation des trois anciens ordres y
sérail remplacée par celle de tous les ordres d'activité sociale,
depuis celle des grands corps do l'État jusqu'à colle des
mup.dres corns d'état.
262 VERS UN ORDRE SOCIAL CHRÉTIEN

Il faut que cette représentation soit formée à la province,


— celle-ci étant constituée par
dix-huit à vingt grandes régions
territoriales ; car au-dessous de cette circonscription, au
département par exemple (qui doit subsister comme division
administrative), des intérêts collectifs régionaux seraient trop
fractionnés, et au-dessus, dans une chambre unique pour
toute la France, des intérêts locaux et régionaux n'auraient
pas eu voix au chapitre. Une chambre industrielle unique, une
chambre agricole unique, sont autant de créationsde l'esprit de
centralisation qui ne correspondent pas à la nature des choses.

Pourtant il faut un organe central de la représentation des


collectivités sociales. Aussi bien que nous admettons la néces-
sité d'une Chambre des députés pour consentir les impôts,
participera l'établissement du budget de l'État, et contrôler
l'emploi des deniers publics, nous admettrions que l'autre
branche de la représentation nationale, celle qui participerait
par les États provinciaux à l'établissement de tous les règle-
ments d'intérêt régional, dût s'incarner au sommet do l'État
dans une Chambre haute, dont le consentement serait sollicité
pour les lois d'intérêt général.
Ces lois, préparées sur l'initiative du gouvernement par son
Conseil d'État, seraient présentées par lui à la Chambre haute
et en reviendraient ou bien acceptées ou bien appelées à
être modifiées d'après les indications fournies par la déli-
bération. Mais jamais elles ne seraient rédigées en séance,
parce que c'est impossible de faire ainsi de bonne beso-
gne. Toute loi fondamentale, depuis celles de Moïse, de
Solon et de Lycurgue, suppose un auteur unique et un consen-
tement plural.
Dans ce système, on le voit, le jeu réciproque des deux
Chambres, qui se donnent également aujourd'hui pour des
organes représentatifs et qui ne le sont guère ni l'une ni l'autre
dans la constitution française actuelle, serait dillêrent, nous le
POLITIQUE SOCIALE 263
reconnaissons, de ce qu'il est le plus souvent dans le régime
parlementaire, — dont la beauté consiste dans le conflit per-
manent au seuil duquel il met les deux branches de la repré-
sentation nationale. Ce système, pourtant, nous paraît plein de
périls et d'inconséquence en fait, car le conflit qu'il organise
méthodiquement ne saurait prouver qu'une chose: c'est qu'une
des deux Chambres représente mal le pays; d'où il est permis
de choisir entre les deux, comme aussi de soupçonner que
toutes les deux le représentent mal. Nous croyons au contraire
à l'avantage d'un départ logique d'attributions entre une
Chambre des députés, élue par la masse des contribuables et.
représentant ainsi l'opinion publique du moment, et une
Chambre des états, élue par les corps sociaux et représentant
les droits et les intérêts permanents.

Sans doute il manquerait encore ainsi un troisième élément à


la représentation nationale pour qu'elle fût complète, —-car
la nation, ce n'est pas le peuple seulement, c'est le prince et le
peuple. —• Par ce mot le prince nous entendons tout l'appareil
de gouvernement, ou, si l'on préfère laisser au mot prince un
sens personnel, on peut dire que l'édifice national est consti-
tué par l'union du prince en ses conseils et du peuple en ses
États. Il est d'ailleurs constant que les Chambres hautes reçoi-
vent, outre leurs membres de droit, d'autres membres
désignés par le prince dans des catégories déterminées. Cela
ne fausse pas la représentation, mais au contraire la complète,
car les serviteurs de l'État doivent bien y avoir voix de suffrage.
Si dans les circonstances normales il nous parait préférable
que les organes représentatifs des divers ordres de la nation
soient entendus sur des objets distincts, afin que chacun puisse
rester dans sa compétence et que la représentation nationale
ne présente plus la confusion et l'irresponsabilité qui ont faussé
le régime parlementaire, il n'en est pas moins admissible que
cette représentation nationale puisse être appelée à se pronon-
261 VERS UN ORDRE SOCIAL CHRÉTIEN

cor, jamais confusément, mais en réunion plénière, dans des


filais généraux, comme il s'est vu dans les crises de notre his-
toire nationale.
Enfin le culte des institutions historiques ne saurait nous
détourner d'emprunter à une nation moderne et bien différente
de la nôtre par sa formation, aux États-Unis d'Amérique, l'ins-
titution d'une haute cour de justice, arbitre des conflits écla-
tant entre les différents organes de l'État et gardienne non
seulement delà constitution, mais du principe même des lois
de l'État. Srnat dans une république, Cour des pairs dans
une monarchie.

Ce qui précède demanderait de bien autres développements


s'il prétendait à être pris pour un projet de constitution. Mais
les constitutions ne se font pas en chambre : elles résultent
d'un ensemble d'institutions venues à se greffer les unes sur
les autres, nous ne dirons pas par l'oeuvre du temps, car le
temps ne fait que des ruines, mais par l'oeuvre des hommes
poursuivant certaines idées et dominés par certaines néces-
sités. Celle dont jouit la France — comme on dit mal jouir
d^une mauvaise santé — n'est pas une constitution monar-
chique, bien qu'en disent les purs républicains, mais bien une
constitution d'ancien régime, où la souveraineté absolue a
été simplement transférée do la dynastie aux élus du peuple,
disons plutôt do la multitude, — car le mot peuple, scnalus po-
pulusque romanuSf éveille une idée d'organisation, dont un
siècle, qui a pourtant vu éclore une vingtaine de constitutions,
n'a pu doter la nation devenue le champ d'expériences de la
Révolution.
C'est cette idée d'organisation, base nécessaire de tout régime
représentatif, (pie nous avons cherché à mettre en relief par
une esquisse rien de plus. Si dans cette esquisse on retrouvo
des traits d'organisations plus anciennes, on reconnaîtra pour-
tant que l'ensemble en serait très moderne. Il y a d'ailleurs
POLITIQUE SOCIALE 265
moins d'archaïsme à faire des emprunts de dénominations ou
même d'institutions au passé do notre histoire qu'à celle des
Grecs et des Romains, comme nos pères de la Constituante et
de l'an VIII de la République no s'en sont pas l'ait faute. No
serait-il pas temps d'échapper à ce snobisme du xvmc siècle 1

Maintenant il faut conclure, car toute pensée qui ne se tra-


duit pas en acte est une défaillance.
Voici quelle pourrait être la conclusion :
Considérant que les principes do -17S0, en mettant l'indivi-
dualisme à la base do l'État moderne et dans l'esprit de toutes
ses institutions politiques, les ont rendues incapables, malgré
tous les essais, d'atteindre la stabilité, de garantir la liberté etde
maintenir la paix sociale, — nous reconnaissons que c'est au
principe corporatif de l'ancien ordre social qu'il faut recou-
rir pour recouvrer ces biens, en l'appliquant diversement aux
nouvelles conditions économiques do la société et en le pre-
nant pour base d'un régime poli ique sincèrement représentatif.
1

Considérant, de plus, que dans l'État moderne ce sont parti-


culièrement les institutions parlementaires qui en incarnent les
faux principes, — nous renonçons à leur demanderautro choso
que des moyens de saisir l'opinion publique de la nécessité do
leur réforme radicale.
Considérant enfin que les institutions politiques réellement
représentatives dont nous voulons être dotés ne peuvent
naître que d'un état social dont les éléments y prêteraient par
leur formation et leur coordination, nous nous attachons à
préparer celétat social par l'usage des libertés qui nous restent,
et tout particulièrement par celui du droit d'association pro-
fessionnelle tel qu'il nous a été rendu partiellement par la loi
du l->l mars lS8i.
Un mot encore. Si le corps de cet article n'avait pas la préten-
tion de fournir un projet do constitution, ses conclusions n'ont
266 VERS UN ORDRE SOCIAL CHRÉTIEN

pas davantage celle d'être un programme d'action complet. Ils


n'en écartent même aucun a priori, sauf ceux qui voudraient
sauvegarder l'union sur le terrain de la politique électorale
entre gens qui n'y sont pasanimés des mômes convictions. Ceri
n'est possible que sur le terrain de la politique sociale, parce
que là on est pour ou contre le principe de la Révolution, c'est-
à-dire contre ou pour celui d'un ordre social chrétien.
Vf

DU MOUVEMENT SYNDICAL

DANS SES RAPPORTS AVEC L'ORDRE POLITIQUE (1).

Si l'essai que la Franco a fait du régime représentatif a


échoué, c'est, disait M. le comte do Chambord, en parlant do
la Restauration, c'est que le pays qu'on cherchait à faire repré-
senter n'était organisé que pour être administré. (Lettre sur la
décentralisation, IS6ô.) Il complétait ailleurs sa pensée en indi-
quant la constitution volontaire et réglée des corporations
libres comme une des bases d'organisation de la commune et
de l'électorat dans l'avenir. (Lettre aux ouvriers, 18(i7.)
Ce sont là des pensées profondes, qui ont été bien constam-
ment rappelées ici-même, et pas encore assez, car le mouve-
ment des assemblées de 1889, qui s'en était inspiré, n'a pas
encore été repris, et les prochaines élections vont encore voir
courir à une besogne qui semblera plus pressée à la foule des
gens qui, à force de se presser, n'arrivent jamais.
En dehors de ceux-ci et do toute application aux pro-
grammes et manifestes parus à propos de ces élections, ce qu'il
ne faut surtout pas se presser do faire, c'est de détruire une
voie sur laquelle le train roule tant bien que mal avant que
d'en avoir posé une autre meilleure. Ce serait, dans l'espèce,

(1) Association catholique, mai hSDS.


2G3 VERS UN ORDRE SOCIAL CHRÉTIEN

affaiblir, par des projets de réforme hâtivement conçus et nr


pouvant être exécutés que para peu près, le mécanisme admi-
nistratif que le génie de la Révolution, incarné dans Napoléon,
a substitué aux institutions déformées et insuffisantes de l'an-
cien régime. Il ne faut jeter les béquilles que lorsqu'on a recou-
vré des jambes. Nous ne prônotis donc pas, pour le redire avec
de Maistre, une révolution en sens contraire de celle de -1789,
mais au contraire un mouvement analogue à celui de cette
ère historique, où l'on rêvait vraiment le bonheur de l'huma-
nité : un mouvement analogue, mais inspiré du principe
inverse de celui qui prévalut alors— l'individualisme. Nous
dirons donc un mouvement social, mais un mouvement qui
n'ait rien de factice, et dont les premiers effets se marquent
aujourd'hui sous nos yeux. Nous voulons parler du mouvement
syndical.
Une étude précédente tendait à montrer dans la famille la
cellule plastique des organismes sociaux plus complexes : les
organismes communaux, corporatifs, régionaux, dont l'ensem-
ble doit former le corps social, la nation. Aujourd'hui, nous
voudrions faire assister à la naissance et au développement de
ces organes, afin de ne rien prôner, en fait do réformes, qui
ne soit un acheminement au progrès, rien surtout qui, tout en
présentant l'apparence d'un progrès, puisse barrer lo chemin
au progrès.
Je m'explique : supposons que dans une région difficile, dé-
pourvue de chemins do fer, un ingénieur ait reconnu qu'une
vallée se prêterait à l'établissement d'une artère d'un grand
avenir, mais qu'une influence électorale tende à faire préférer
une vallée voisine, qui ne serait qu'un cul-de-sac. Ce serait
mal raisonner que de dire: « Prenons toujours cela, qui
vaudra mieux que rien », si cela risque do faire que jamais, par
la suite, il ne puisse être question do, rétablir le trajet parla
vallée d'aboutissement utile.
Or le cas ne se présente que trop souvent, sous l'action d'un
mécanisme parlementaire qui ne peut se dispenser de produire
des lois à jet continu. Mais une loi, lorsqu'elle n'est pas la
sanction d'une coutume, la rèl'oimod'un abus, ou l'ouverture
POLITIQUE SOCIALE 209
d'une faculté légitime, est une intervention téméraire de la
main de l'homme dans l'oeuvre de la Providence qu'elle peut
traverser tout aussi bien que seconder Ainsi, pour faire naître
lo mouvement syndical, lo législateur de \£$b n'a eu qu'à
restituer une liberté confisquée depuis un siècle ; celui d'au-
jourd'hui n'a guère autre chose à faire qu'à favoriser, puis
à reconnaître le fait accompli.
C'est à l'initiative des hommes de dévouement qu'il faut
laisser pour le moment encore la lâche do correspondre à la
poussée des intérêts, en les associant et les organisant pour
l'action commune.
Mais encore pour cela faut-il que ces hommes do dévouement
aient une vision claire du but vers lequel doivent tendre leurs
efforts, et qu'ils aperçoivent dans le lointain, dans le bleu
peut-être, la silhouette de la cité future dont ils sont les pion-
niers.
Comment figureront dans cette cité les groupes sociaux qui
ont la famille pour base? comment s'y continueront-ils? com-
ment exerceront-ils une action publique dans la commune
rurale ou urbaine, dans l'organisation professionnelle, locale
et régionale ? Cela sans se heurter aux mécuiisincs actuels et
sans entrer en lutte contre le principe du su tirage universel?
C'est lace qu'après avoir dit souvent, nous allons rappeler
en un moment qui parait opportun.

II

La centralisation successive «le tous Ir<- mécanismes adminis-


tratifs tient à ce qu'ils ont pour base l'individu, c'est-à-dire un
être mobile et passionné, éphémère dans son existence, inégal
à lui-même, sujet à mille vicissitudes et à plus de caprices
encore. Il est ainsi tait, et lorsque la loi du nombre préside
seule aux formations qui doivent incarner et réaliser sa pré-
tendue souveraineté, elle est aussi despotique qu'inconstante
et aveiml •.
270 VERS UN ORDRE SOCIAL CHRÉTIEN

Mais elle est ainsi, et c'est en vain que, d'ici longtemps, on


voudrait rompre avec le système démocratique, ou plutôt dé-
magogique, qui a succédé au régime censitaire, — lequel,
d'ailleurs, avait les mêmes vices.
Toutefois, on pourrait ne pas laisser aux élus du suffrage
universel on mandat plus étendu que celui qu'il peut légitime-
ment conférer, celui-ci étant de représenter, de traduire et de
servir l'opinion du [dus grand nombre.
On pourrait y soustraire des intérêts permanents, graves et
d'une nature spéciale qui échappe à la compétence de l'opi-
nion. Les auteurs des institutions actuelles l'ont eux-mêmes
compris ; c'est ainsi que les intérêts religieux, par exemple,
sont à peu près soustraits à l'action des pouvoirs locaux, et
que, dans la commune, c'est un conseil spécial, le conseil de
fabrique, qui veille, avec le curé, aux besoins du culte.
Les intérêts de l'enseignement ne sont pas d'un ordre bien
.
différent, et l'on demande depuis longtemps que les pères de
famille aiont voix à ce chapitre. Les chefs de famille établis
dans la commune, y possédant feu, comme on dkait jadis,
devraient être considérés comme y formant un collège spécial,
qui serait représenté par un conseil communal, dont l'avis
devrait être pris par l'administration publique ou municipale
en matière scolaire.
Cette disposition serait étendue à la gestion des biens com-
munaux.Sans qu'ils fussent soustraitsàl'administration muni-
cipale, un avis de cette sorte de conseil de famille ne serait pas
moins nécessaire à leur aliénation, ou même à leur affectation,
qu'un avis analogue ne l'est à la gestion des biens privés con-
fiés à une tutelle.
Enfin, dans le même ordre d'idées et par une association
d'une logique très étroite, l'assistance publique se trouverait
mieux d'être confiée aux mêmes mains qu'à celles d'un bureau
de bienfaisance, qui n'offre pas les mômes garanties.
Ce sont là des dispositions qui ne vont pas contre le principe
actuel de la constitution des administrations municipales au
suffrage universel, main qui y apportent un tempérament
fondé sur un autre principe : celui do la famille considérée
POLITIQUE SOCIALE 271

comme unité sociale et politique, et représentée comme telle,


de droit, par son chef. La restitution de certains droits publics
aux femmes demeurées» veuves à la tête d'une famille ou d'un
établissement en serait une conséquence
L'on ne saurait logiquement condamner celle dualité de
pouvoirs, dont l'un serait seulement consultatif et laisserait à
l'autre la gestion administrative, puisque la constitution fait
un article intangible de la dualité des Chambres élues! Il est
bon, au contraire, démettre à la base même des institutions
politiques un jeu de rouages analogues à ceux qui fonctionnent
au sommet, afin que l'impopularité ne s'attache pas trop aisé-
ment à ce qui parait une anomalie unique dans le système.
Seulement il serait logique qu il y eût à tous les degrés départ
d'attribution entre les mécanismes administratifs et les orga-
nismes latéraux, purement consultatifs.
En poursuivant les applications du système, nous aurons
plus d'une occasion de faire toucher la distinction essentielle
sur laquelle il repose. Mais nous ne pouvions manquer, dès le
premier échelon de la hiérarchie des pouvoirs publics, à mon-
trer la nécessité de combler une lacune et d'indiquer un
remède au vice de construction qui ne donne pas de soubasse-
ment, dans l'édifice laborieux de nos institutions, à une des
pièces maîtresses qui figurent au sommet. Co n'est dès lors pas
étonnant de voir remettre en question, au cours de chaque
législature, l'existence d'un corps élu, le Sénat, qui n'a pas
de base électorale, et est obligé d'emprunter cette base, pièce
par pièce, à toutes les assemblées issues d'un suffrage différent.
Nous nous bornons, pour le moment, à constater que la
moindre commune rurale possède les éléments d'un second
conseil communal, qui retiendrait uniquement ce nom et
jouerait, à côté du conseil municipal, le môme rôle pondéra-
teur, et certes non moins utile, que les Sénats ou Chambres
hautes jouent en tout pays vis-à-vis delà seconde Chambre et
du gouvernement. Tandis que chez nous le dernier frein à
l'omnipotence des Césars villageois a disparu avec l'obligation
de prendre, en certaines matières, l'avis des plus hauts im-
posés.
272 VERS UN ORDRE SOCIAL CHRÉTIEN

1(1

L'n premier coupd'oeil sur la commune rurale vient de nous


faire reconnaître la convenance qu'il y aurait à adjoindre une
représentation des intérêts permanents, ceux des familles, à
la constitution actuelle des municipalités. Mais cette représen-
tation, fournie uniquement par h-s chefs de famille, sans dis-
tinction d'état, serait elle-même incomplète dans des centres
plus populeux, où l'on peut constater existence d'intérêts très
1

divers. Le conseil communal, dans ces centres, déviait réunir


les représentants des diverses branches d'activité locales II ne
perdrait pas, pour cela, sa base familiale, si elle était conservée
dans la composition des groupes constitutifs, comme cela est
naturel d'ailleurs ; propriétaires, commerçants, chefs d'ate-
lier, ouvriers établis, sont des chefs de famille, et il ne faudrait
les inscrire sur les contrôles do la profession qu'autant qu'ils
seraient tels On ne peut considérer l'homme qui n'est pas
établi comme fixé dans uno profession ; de même que, bientôt,
on ne pourra plus considérer comme fixé dans sa profession
l'homme établi qui ne fera pas partie d'une association profes-
sionnelle, parce que son isolement montrera, ou bien qu'il n'a
pas d'intérêt pour ceux de sa profession, ou bien qu'il n'y est
pas considéré, et qu'il ne saurait, dans l'un connue dans l'autre
cas, s'y maintenir longtemps.
C'est là un point de vue nouveau, auquel il faut bien arriver.
Dieu nous garde d'inscrire dans la loi dos obligations nouvelles
et de vouloir créer de toutes pièces par voie de décret ce qu'on
a appelé la « corporation obligatoire ». Mais ne fermons pas les
yeux au résultat assez semblable à celui-ci qui sera la consé-
quence du mouvement syndical. A mesure qu'il mettra la puis-
sance de l'association au service d'un intérêt de classe ou de
groupe.il provoquera par ailleurs une action analogue, et le
corps d'état tout entier, le métier, entrera dans le mouvement
par une véritable floraison syndicale. Cela a déjà commencé,
d'une manière très irrégulière sans doute, et cette période des
POLITIQUE SOCIALE 273
formations sporadiques peut, si l'on veut, s'appeler la période
chaotique. On pourrait aisément, tant qu'elle durera, dresser
et tenir à jour une rarlo syndicale sur laquelle il vaudrait
beaucoup mieux i onncr ri spéculer que de trop philosopher
•.<

en la matière. Rien n'est divers en effet comme cette matière


et ne se prêle moins aux généralisations. On l'a touché récem-
ment quand un Congrès catholique, où dominait l'élément
social qui se qualifie d' « intellectuel o,a voulu intervenir dans
le mouvement agricole On en raisonnait fort bien, et néanmoins
on a rendu plus difficile la tâcho de ceux d'entre nous qui
s'adonnent à faire pénétrer nos idées sociales dans ce milieu
dont on traitait sans une autorité technique assez laborieuse-
ment acquise.
Revenant à la pratique, une idée juste et féconde, lancée
d'abord en Dauphiné à la dernière réunion des Etats libres, a
prévalu dans l'état-major des syndicats agricoles : c'est qu'ils
doivent être considérés comme la représentation des intérêts
agricoles. Cette idée est juste, puisqu'elle est en rapport par-
fait avec le but de l'institution, qui est, aux termes de la loi du
21 mars 1884, « l'étude des intérêts de la profession ». Elle est
féconde parce qu'à mesure qu'elle sera admise et appliquée par
les pouvoirs publics, elle fera entrer dans le mouvement syn-
dical les éléments qui n'y sont pas encore suffisamment repré-
sentés. Il faut donc l'encourager de toutes les façons, et tout
d'abord écarter toute autre conception pour la formation des
Chambres représentatives de l'agriculture. De bons esprits
sont même d'avis que celle création doit disparaître du pro-
gramme de nos revendications jusqu'au moment où la consul-
tation obligatoire des syndicats, que nous avons réclamée
subsidiairemenl, aura fait naître du sein des unions syndicales
l'organisation représentative sous forme de chambres libres
d'agriculture, auxquelles ne saurait manquer longtemps la
reconnaissance officielle parles pouvoirs publics.
On objecte à cela que tous les intéressés ne seront jamais
représentés par ces chambres libres comme ils seraient appe-
lés à l'être dans des chambres officielles élues au suffrage uni-
versel. Mais c'est qu'on confond la représentation des intérêts
ORDRE SOC.AL CHHLJIEV. 13
274 VERS UN ORDRE SOCIAL CHRÉTIEN

généraux do l'agriculture avec celle des intérêts particuliers do


telle catégorie de cultivateurs. Or tout ce qui est l'objet d'un
débat entre les individus ou les catégories, comme les condi-
tions ducontratde fermage, de métayago, de salariat, no saurait
être considéré qu'abusivement comme rentrant dans les inté-
rêts généraux de la profession. Sans doute il y a réaction des
intérêts généraux sur ces intérêts particuliers : ainsi quand
l'agriculture est prospère, les fermages montent et le contrat
do louageso généralise ; quand au contraire l'agriculture est
en souffrance, les fermages disparaissent et les propriétaires
doivent recourir au métayage ou à la régie. Mais ces réactions
mémo dénotent l'existence d'un facteur extrinsèque de la pros-
périté agricole qui pèse sur les conventions intrinsèques, et
dont la détermination importeau plus haut point à la conduite
des affaires publiques.
Ce serait donc déjà un grand progrès que d'obtenir la repré-
sentation la plus compétente des grands intérêts de l'agricul-
ture dans uno voie qui resterait ouverte à tous ceux qui vou-
draient par la suite s'y faire entendre. C'est même la seule voie
pratique en présence de la multiplicité des intérêts particuliers
et de la diversité des classes qui les ressentent. Aucun des
systèmes légaux proposés jusqu'ici n'offre de garanties contre
l'imbécillité du suffrage universel, auquel c'est bien assez de
livrer nos destinées politiques, sans lui confier aussi nos inté-
rêts sociaux et économiques. Des corps permanents, comme
le sont les associations professionnelles, peuvent seuls éta-
blir un cahier, définir un mandat, en poursuivre l'exécu-
tion.
Tout ceci a d'ailleurs tellement été dit et redit qu'on ne sau-
rait y insister ici, mais seulement montrer comment le prin-
cipe familial, incompatible avec celui du suffrage universel,
est au contraire facilement respecté par une organisation à
base syndicale. Par la force des choses, les chefs de famille ou
d'exploitation entrent seuls dans un syndicat d'exploitants,
moyennant cette clause que tous ceux qui vivent à leur foyer
sont appelés au bénéfice de ses institutions d'assistance. On
peut se reporter, pour les détails d'application, à la monogra-
POLITIQUE SOCIALE i'i)
phie du syndicat agricole d'Allex J; et aux statuts de la cham-
bre syndicale agricole des États libres du Dauphiné (2). Nous
croyons en avoir assez dit pour faire apercevoir, dans le prin-
cipe de la représentation syndicale, le principe du contrepoids
nécessaire à l'inconsistance des assemblées issues directement
du suffrage universel.
On a vu, au commencement de cet article, comment ce sys-
tème de contrepoids, qui n'existe dans la constitution actuelle
qu'au sommet de l'État, pouvait trouver sa première application
dans l'organisation même de la commune. Nous allons passer
à l'étude de son application, aux mécanismes administratifs
intermédiaires entre la commune et l'État,

IV

Comment mettre en oeuvre les éléments d'association et de


représentation professionnelle préparés pour une réorgani-
sation sociale au cours de la période chaotique que nous venons
de décrire ?
Pour cela, il aura fallu que les autorités publiques ou sociales
aient entretenu avec ces associations des rapports bienveillants
et constants, pour les bien connaître d'abord, puis pour avoir
quelque action sur elles. Leur faire passer des questionnaires
à remplir à titre officieux d'abord ; rechercher les occasions de
les consulter ; appeler leurs chefs en conférence pour les habi-
tuer à se rapprocher; ce sont là autant de moyens dont une
claire conscience du but poursuivi déterminera et réglera l'em-
ploi. Mais ce n'est pas tout que d'avoir une conscience claire du
but, — la réorganisation corporative de la société, — il faut
encore avoir conçu quelque plan méthodique d'après les don-
nées de l'observation. Celle-ci indiquera en effet tout d'abord
l'étendue de la circonscription professionnelle à proposer aux
unions futures et à faire accepter de celles existantes.

(1) V. Ass. calh., tome XLV, janvier 1893.


\2.)V.VISÎ. cath., tomcXLlV, avril lb'J7.
270 VERS UN ORDRE SOCIAL CHRÉTIEN

Ces circonscriptions varieront du tout au tout avec la profes-


sion et n'auront généralement pas do rapport avec les circons-
criptions administratives. Il faudra néanmoins chercher à les
en rapprocher.au moinsdanscertainescirconstances.Sila com-
mune rurale est trop faible pour contenir une association, il
n'en sera pas de même de la ville ; si bien que les associations
de pères de famille fonctionneront seules à titre consultatif près
d'un conseil municipal villageois, tandis que les chambres
syndicales des industries locales fourniront à la ville un ou
plusieurs corps consultatifs.
Dans les campagnes agricoles ou industrielles, c'est le canton
qui est la circonscription la plus convenable pour le recru-
tement des associations professionnelles, que j'appellerai
primaires ou du premier degré, parce qu'il est généralement
facile de s'y réunir en un point central, sans recourir à des
moyens de locomotion dispendieux La plupart des associations
pourront ainsi désigner des délégués cantonaux. Et un conseil
cantonal pourra jouer ainsi, près des autorité; départementales,
le rôle consultatif du conseil municipal près de* administrations
municipales. Qu'on nous permette d'insister sur ce qu'il n'y
a rien d'arbitraire dans cette indication du canton comme
second degré de l'organisation professionnelle pour les groupes
formés à la commune, et comme premierdegré pour les autres;
la condition la plus favorable à la naissance et à la vie d'une
association n'est-elle pas que ses membres se connaissent et se
rencontrent aisément ? Aussi, nous voyons la formation canto-
nale prévaloir de plus en plus dans lesgroupements profession-
nels ruraux ; ceux qui ne l'avaient pas de naissance sont
contraints par la force des choses d'y revenir, et l'expérience
confirme ainsi ce que la théorie avait indiqué.
Le canton n'est sans doute pas. aujourd'hui, une unité admi-
nistrative, ou, du moins, il ne possède pas de rouage adminis-
tratif proprement dit, précisément parce que le mécanisme ad-
ministratif qui nous a été légué par la Révolution avait pour
rôle de briser les anciens moules naturels ou historiques de
l'activité sociale, afin de la centraliser tout entière dans l'État.
Mais l'organisation judiciaire, mais l'organisation religieuse,
POLITIQUE SOCIALE 277

mais l'organisation militaire, n'ont pas pu se dégager de la base


cantonale et s'y développeront de plus en plus parla force des
choses, — soit dit ici en passant, seulement pour ne pas sortir
du sujet.
On peut donc préjuger que l'organisation corporative ne sera
pas sans rapports avec le canton,—ce qui ne veut pas dire qu'elle
sera forcément cantonale, — etorienter eu conséquence l'action
que l'on peut se trouver à même d'exercer en sa faveur. Maison
n'en saurait dirodavantageàl'époqueacluelle, oùelle est encore
bi peuavancée. Une étude qui précisait comment divers groupes
appartenant au même corps d'état pouvaient être agencés pour
l'organiser, a paru dans celte revue sous le titre : « De l'essence
des droits et de l'organisation des intérêts professionnels (1). »
C'était à titre d'exemple fourni à une époque où l'idée de celte
réorganisation corporative de la société était encore si vague
qu'il pouvait y avoir lieu d'en faire toucher la possibilité d'ap-
plication par une oeuvre mêmed'imagination. Maisaujourd'hui
qu'elle commence d'elle-même à prendre corps, il faut laisser la
parole aux faits et observer plus qu'imaginer.
D'ailleurs ceux de nos amis qui préféreraient, pour aller plus
vite en besogne, agir par décrets sur les éléments profession-
nels pour les organiser, n'ont pas encore précisé même autant
que je l'ai fait alors, et seraient bien en peine de le faire, tant la
matière sur laquelle porteraient ces décrets est complexe, et
tant le germe de vie qu'elle révèle par l'association est rebelle
aux traitements uniformes. Un publicisle distingué s'est bien
essayé depuis, dans la Revue des Deux .Mondes,-X descendre dans
les détails d'une satislique intéressante, mais ce n'est pas d'un
organisme corporatif vivant qu'il nous a donné la description ;
c'est d'une réorganisation purement mécanique du suffrage
universel, mis préalablement en pièces. Les morceaux en
vaudraient-ils mieux que le tout? (2).

(1) Ass. calh., tome XXXII, juillet et novembre 1891, reproduit ci-devant.
(2; V. Revue des Deux Mondes, août ÎS'JO, article de M. Chartes Her.o st, el
Ass. calh., septembre 18'JG.
2'ïo VERS UN ORDRE SOCIAL CHRÉTIEN

Si l'organisation corporative parait s'acheminer au premier


degré vers une forme cantonale, elle ne paraît pas devoir s'en
tenir, dans les unions, au grou peinent du second degré, à la
circonscription départementale, mais devoir affecter le plus
souvent un caractère régional. Quanta l'étendue de la circons-
cription régionale, elle variera évidemment selon la carte pro-
fessionnelle que nous visions plus haut, et ces variations seront
considérables d'une profession à l'autre, comme aussi d'un
moment à l'autre pendant la période de formation. Certaines
conditions fixes tendent, toutefois, à modérer ces écarts et à
imposerauxdiverses formations des centres régionaux com-
muns ou peu distants. D'abord la dislance de ces centres à la
périphérie de la circonscription, qui ne doit pas être si grande
que le trajet aller et retour ne puisse s'effectuer en chemin de
ferdansun jour. Ensuite ce qui reste de la vie et des dénomina-
tions provinciales. Enfin la tendance à l'imitation de ce qui se
passe dans l'ordre politique, où les grandes circonscriptions
ecclésiastiques, judiciaires, scolaires et militaires se confondent
sensiblement. Le mécanisme administratif fait seul exception,
et est facile à ramener à ses anciennes grandes lignes, sans
pour cela détruire l'unité départementale qui a maintenant de
profondes racines. Il ne serait d'ailleurs pas plus difficile aux
autorités et aux corps administratifs de prendre les avis d'un
organe représentatif régional que ceux d'un organe départe-
mental. Ce n'est pas, en efiet,à chaque lieu, mais à chaque degré
du mécanisme administratif que doit correspondre, selon nous,
le contrepoids d'un organe consultatif, de manière que l'ins-
titution se poursuive visiblement depuis la base de l'État, la
commune, jusqu'à son sommet, le Parlement.
L'uniformité ne se rencontre jamais dans les manifestations
de la vie, et le régime représentatif est précisément la manifes-
POLITIQUE SOCIALE 279
talion de la vie dans le corps social. L'idée mèro est renie cons-
tante dans une constitution historique comme celle que nous
voudrions voir s'établir chez nous après un siècle de révolution.
Cette idée mère du régime représentatif n'a pas toujours été la
même dans l'histoire : bien des autonomies diverses s'y sont
formées et sont disparues. Après la féodalité et les États géné-
raux, les grands corps ecclésiastiques et judiciaires ont long-
temps jouédans notre constitution le rôle représentatif. Aujour-
d'hui ce rôle nous parait échoir aux corporations, et leur
extrême diversité n'est pas un obstacle à ce qu'elles le remplis-
sent vis-à-vis d'un mécanisme administratif d'une remarquable
unité. On peut même dire que l'excès de variété d'un côté com-
pensera l'excès d'unité de l'autre, etreciproquement.il faut
seulement se garder de confondre les deux ordres de fonctions
qui sont les colonnes de l'État: les fonctions administratives
qui sont celles de l'exécution, avec les fonctions représentatives
qui sont celles du conseil.Cela bien compris, on voit qu'elles se
complètent pour donner à l'État la stabilité dont il manqte
aujourd'hui.
Cette étude n'a eu pour Dut que de remettre en lumière le
plan auquel nous nous sommes attaché depuis le jour où nous
formulions ainsi qu'il suit la conclusion de nos premières
études sociales :
« La restauration du régime corporatif s'impose avec toutes
« les réformes politiques et financières qu elle suppose. Et si
« elle est nécessaire, il serait puéril de dire qu'elle doit être
« néanmoins purement spontanée et facultative... La reconsti-
« tution des corporations ne saurait non plus être oeuvre do
« décrets seulement, car on ne décrète pas l'existence de ce qui
« n'est plus.
« Mais on en prépare la renaissance par des appels; on la
« reconnaît en droit dès qu'elle apparaît en fait ; on la fortifie
« par des privilèges ; on la dirige par des règles vers son dôve-
« loppement politique, selon un plan conforme à la nature des
« choses en même temps qu'aux fins dernières auxquelles elles
« doivent conduire. » (Avis du Conseil des éludes de l'OEJuvre
« des cercles, 1883.)
280 VERS UN ORDRE SOCIAL CHRÉTIEN

Ce plan do rénovation sociale oxisto dans ses grandes lignes


philosophiques confirmées par l'histoire. Il reste à poursuivre
par la méthode scientifique, c'est-à-dire par celle qui de l'ob-
servation des faits sait dégager les lois.
VII

L'ÉVOLUTION AGRICOLE

L'état de nos campagnes est grave, très grave. Leur dépopu-


lation s'accentue avec une rapidité et dans des proportions ef-
frayantes, l'émigration à la ville n'étant plus compensée par la
fécondité du foyer rural, comme c'est normal. Dans un État
bien équilibré, les villes attirent en effet par les jouissances et
par les besoins les plus raffinés de la civilisation un afllux de
gens de la campagne, qui y compense et au delà la dépôrition de
la race inhérente aux conditions de l'habitat urbain. Mais à
l'inverse il se produit dans les campagnes un tel excédant de
naissances sur les décès, que leur population continue de
s'accroître tout en fournissant non seulement à l'émigration
vers les villes, mais encore à celle vers les colonies.
Cela s'est vu constamment au cours de notre histoire, dès
qu'un règne réparateur y succédait au passage de quelque
fléau de guerre, de famine ou de quelque autre cause de mor-
talité anormale. Et Dieu sait si ces fléaux étaient fréquents aux
temps reculés où la population ne cessa pourtant de croître 1

On cite, parmi les périodes florissantes, les règnes de saint Louis,


de Henri IV, les premières années de celui de Louis XVI. A
toutes ces époques, on signale comme une poussée vigou-

(1) Association catholique, avril 1902.


282 VERS UN ORDRE SOCIAL CHRÉTIEN

reuse, dont on voit encore les traces par les constructions


contemporaines. Combien d'églises do villages datent de la
première do ces époques l combien de châteaux do la seconde I

combien do maisons do paysans, bonnes et solides, de la


moins reculée I Cela frappe lo regard do l'observateur qui
parcourt les campagnes.
Les belles époques do notre histoire sont naturellement
marquées par le développement des cultures en même temps
que par l'accroissement des populations. Ça été d'abord l'ère
des grands défrichements pratiqués autour des premiers mo-
nastères, puis les manses se sont multipliées autour des
anciennes villas et au coeur môme des grands domaines, pro-
curant au sol une culture de plus en plus intensive. Car si ce
dernier mot ne s'applique plus guère maintenant qu'à la
grande culture, il est normal dans la petite, notamment dans
la culture maraîchère, aux abords des villes.
Cette correspondance constante entre le progrès de la cul-
ture et celui de la population est encore plus facile à constater
dans les pays voisins que dans l'histoire du nôtre ; l'Allemagne
en présente un tableau saisissant par sa grandeur et par la
menace dont cette grandeur est pour nous; sa population
grossit à vue d'oeil ; sa production agricole aussi, loin d'être
contenue par la rivalité de sa puissante industrie, l'alimente
abondamment; l'une comme l'autre de ces branches de l'acti-
vité nationale nous débordent sur tous les marchés du monde,
grâce au bas prix auquel elles travaillent, et la lutte écono-
mique qui succède contre nous à la lutte militaire n'est pas
moins écrasante que ne le fut contre l'armée française le
nombre des bataillons allemands, nombre qui croit de jour en
jour.
On peut aller jusqu'aux extrémités du monde par rapport à
nous, jusqu'en Chine et au Japon, pour constater cette loi de la
correspondance constante entre l'accroissement de la popula-
tion et celui de la production agricole ; la famille chinoise vit
et se multiplie sur quelques hectares, moins d'un par tête, et
la puissance du Japon se développe à pas de géants dans des
conditions sociales que l'on qualifierait volontiers chez nous
POLITIQUE SOCIALE 2M
de déplorablement arriérées, sous la poussée de la natalité.
Or non seulement pareille manifestation de vitalité ne se
voit plus chez nous, mais le phénomène inverse commence à y
faire son apparition : des plaines d'ancienne culture sont reboi-
sées comme en Champagne, des coteaux jadis en vignobles
retournent simplement à la brousse ; comme je l'ai sous les
yeux au coeur même delà vieille France, et dans un arrondis-
sement renommé par ses cultures, celui de Laon, on a vu
des fermes abandonnées après n'avoir pas trouvé preneur,
même pour lo simple acquit do l'impôt; on y voit encore des
villages tombant en ruines, et disparaissant. Les champs qui
nourrissaient les pères sont-ils donc devenus inféconds'? Nulle-
ment, mais il n'y a pas eu assez déniants pour en conti-
nuer la culture : le Laonnais, il faut se le rappeler, a fourni
aux études monographiques de Le Play le type de la famille
désorganisée.
Serait-ce donc là lo noeud de la question ? Nous allons l'exa-
miner.

II

L'état des campagnes, tel qu'il vient d'être esquissé, est ac-
compagné de phénomènes si constants que l'on doit les regar-
der scientifiquement non seulement comme concomitants de
cet état, mais encore comme ayant avec lui des rapports de
cause à effet.
Ces phénomènes morbides se rencontrent dans toutes les
manifestations de la vie sociale, c'est-à-dire aussi bien dans
l'ordre moral et dans l'ordre politique que dans l'ordre écono-
mique.
Dans l'ordre moral, l'irréligion est un caractère général des
campagnes désorganisées. Il y a des régions entières où les
villageois ne paraissent môme plus dans les églises, et où les
villageoises ne remplissent plus aucun autre de leurs devoirs
religieux. Les enfants assistent aux exercices du catéchisme
jusqu'à l'âge de la première communion, sans y comprendre
281 VERS UN ORDRE SOCIAL CHRÉTIEN

grand'chose, parce qu'ils n'ont jamais entendu prononcer à


la maison lo nom do Dieu que pour le blasphémer. Puis c'est
fini pour eux de pratiquer dès l'année suivante jusqu'à l'ar-
ticle de la mort, où la coutume veut encore qu'on appelle lo
prêtre. Les enterrements et les mariages purement civils
sont rares encore dans les campagnes, mais ils commencent à
s'y produire sans exciter de surprise ni de réprobation. Le curé
est sans influence aucune sur ces populations, au sein des-
quelles il vit comme un étrangor mal vu et tenu à l'écart de la
vie sociale.
Le travail du dimanche achève de faire tomber ces popula-
tions dans le matérialismo le plus impie; un sentiment élevé,
quel qu'il soit, n'y rencontre plus d'écho. L'alcoolisme y pro-
duit la grossièreté des moeurs ; toutes les mauvaises passions
s'y développent à l'aise et préparent les esprits aux pires exci-
tations du socialisme, c'est-à-dire à celles qui correspondent
moins à une systématisation logique des erreurs philosophiques
de ses zélateurs qu'à une application pratique, la Jacquerie,
contenue seulement par la gendarmerie, mais hantant les
esprits.
Ce tableau semble poussé au noir pour les pays où la pro-
priété rurale étant répartie en petits domaines sensiblement
égaux, l'ouvrier ne saurait faire ma>se contre un grand pro-
priétaire. Mais l'égoïsme farouche qui règne à chaque foyer
n'est pas une condition meilleure pour la paix sociale, et il
n'est guère de si petit village qui ne puisse être divisé en frac-
tions irréconciliables.
De telles moeurs, encouragées trop souvent en ce moment par
les détenteurs et les agents des pouvoirs publics, ne produi-
sent pourtant pas sur les populations rurales des effets plus
désastreux que ne le font certaines lois. Et tout d'abord celles
qui règlent les successions, puis celles qui font du service
militaire une obligation. Le Code civil, en effet, désorganise
systématiquement, à chaque génération nouvelle, le foyer et le
patrimoine; il disperse les membres de la famille, endette les
biens, les fait passer en des mains étrangères ou les grève de
soultesénormes pour l'héritier ; heureux encore quand il ne
POLITIQUE SOCIALE 2N5

les fait pns totalement disparaître entre les exigences du lise,


celles de l'appareil judiciaire et celles de créances usuraires
contractées pendant la maladie du père ou le veuvage de la
mère do famille. Comment l'héritier d'un domaine ne songe-
rait-il pas, devant pareille perspective, à le soustraire à la
liquidation, eu limitant le nombre des copartagoanls futurs? Il
y a là une trop forte peine, pour dire le mot, attachée à la
fécondité des mariages, pour qu'elle n'en soit pas tarie dans la
plupart des cas ci-dessus décrits.
La loi militaire n'est guère favorable non plus à la population
des campagnes, en contraignant la classe adulte tout entière à
faire l'apprentissage d'une profession très spéciale, — celle
des armes, -qui est si différente de celle de la culture des
champs qu'elle lui fait abandonner, et à laquelle elle ne la
rend trop souvent pas, au retour des années de caserne. L'im-
pôt du sang, comme on l'appelle d'un mot qui l'assimile aux
autres prestations, est tout ce qu'il y a de plus inégalement
réparti.
Il pèse infiniment plus sur les conscrits de la campagne qui
fournissent jusqu'à 85 0/0 du contingent des corps de troupe,
tandis que ceux des centres industriel? ; échappent en masse
par leur constitution anémiée ou viciée; quant à la jeunesse
plus ou moins lettrée appartenant aux classes bourgeoises, elle
ne cherche le plus souvent qu'à esquiver la rude vie du soldat
par toutes sortes d'expédients. L'armée rend aux professions
libérales ou simplement urbaines le peu qu'elle leur a momen-
tanément enlevé; elle est loin de rendre à l'agriculture
l'énorme contingent qu'elle prélève sur elle chaque année.
C'est ainsi que les classes agricoles sont tour à tour victimes
du C,do civil et de la loi militaire.
On pourrait faire à ce propos la remarque que le principe
du service obligatoire règne aussi chez le puissant concurrent
voisin. Mais il y est appliqué d'une manière beaucoup moins
fâcheuse à l'agriculture ; les recrues y sont gardées moins long-
temps sous les drapeaux, et y sont beaucoup moins éloignées
de leurs foyers, dont elles conservent ainsi plus facilement l'es-
prit et les moeurs avec le désir d'y rentrer.
"286 VERS UN ORDRE SOCIAL CHRÉTIEN

Parmi les phénomènes économiques auxquels la crise agri-


cole est liée, on remarque tout d'abord la disparition des indus-
tries don oti:;ues, telles que tissage, vannerie, fabrication de
menus objets en bois et cent autres diverses selon les régions,
qui occupaient et défrayaient les veillées d'hiver et sont aujour-
d'hui manufacturées. Le complément de salaire qu'elles four-
nissaient aux ouvriers et ouvrières agricoles ayant disparu,
ceux-ci et même celles-ci sont attirés par ces mêmes manufac-
tures qui ont enlevé leur gagne-pain, et font défaut aux travaux
des champs quand la saison en réclame la reprise. Certaines
industries manufacturières n'ont elles-mêmes qu'une saison,
comme par exemple celle des sucreries, d'octobre à janvier.
Mais elles se pratiquent dans des conditions malsaines et fu-
nestes aux moeurs, conditions qui sont inhérentes à l'agglomé-
ration et ne peuvent être combattues facilement dans ces
ateliers d'un moment.
Les vides faits dans la classe des ouvriers agricoles par l'at-
traction des salaires de la manufacture ou par les autres avan-
tages offerts par la grande industrie, principalement par celui
des pensions de retraite, afin par l'attrait du séjour des villes
et par l'ambition des professions libérales, sont comblés à cer-
taines époques, dans les pays de grande culture surtout, par
une immigration croissante de bandes d'ouvriers étrangers, —
italiens, espagnols, belges, — qui prennent la culture des
vignes ou des betteraves à façon, les vendanges et les moissons
à forfait ; la culture de nos terres est ainsi tributaire de l'étran-
ger dans une proportion croissante, qui pourrait devenir désas-
treuse en cas de guerre et qui n'est déjà pas bienfaisante en
temps ordinaire. Elle enlève de l'argent au pays,et a bien d'au-
tres inconvénients au point de vue social.
D'une manière générale on peut dire des conditions modernes
de l'agriculture qu'elles tendent à y substituer l'esprit de lutte
à celui d'entente pour la vie, et qu'elles ont ainsi quelque
chose de violent et d'anormal qui est en contraste pénible
avec les conditions patriarcales dans lesquelles on aime à se
figurer la vie des populations de nos campagnes.
POLITIQUE SOCIALE 2o7

III

Depuis plus d'un quart de siècle des enquêtes agricoles cons-


tataient la souffrance ; leurs conclusions s'élevaient rarement
jusqu'aux médications radicales, mais elles se portèrent tout
d'abord à réclamer la protection d'un régime douanier. L'ex-
portation, favorisée par les traités de commerce, nous échap-
pait en effet de plus en plus, après nous avoir procuré sous
l'Empire une période brillante, et l'on ne pouvait plus songer
qu'à élever des barrières contre l'importation. Mais on avait
conscience de la fragilité de ces barrières qui subissent perpé-
tuellement un double assaut : à l'extérieur, celui de l'étranger
qui veut se rouvrir le marché ; à l'intérieur, celui de toutes les
autres industries qui trouvent encore leur intérêt dans les faci-
lités d'exportation ; enfin et surtout celui de la masse des con-
sommateurs qui finit toujours par l'emporter.
Aussi l'agriculture ne s'endormit-elle pas sous cet abri peu
assuré, mais se tourna-t-elle vers la science, pour lui demander
des procédés et des moyens analogues à ceux qu'elle fournis-
sait au progrès des autres industries. La science répondit à
l'appel: elle créa, on peut dire, la chimie agricole, qu'on ne
connaissait auparavant que sous le nom de chimie organique,
et dont le dernier mot était de caractériser la diversité des
végétaux parcelle de soi-disant « huiles essentielles » ; et elle
émit presque cet axiome que le sol n'était guère qu'un réci-
pient, auquel il suffisait de confier certains éléments déterminés
chimiquement pour qu'il s'y opérât des combinaisons certaines
que la nature traduisait en ferments puissants pour le dévelop-
pement du règne végétal.
Dès lors, il ne fut plus question dans les sociétés agiicoles
que d'engrais chimiques et de leur dosage, et les vieilles
méthodes empiriques furent reléguées dans l'oubli comme des
vieilles ferrailles.
L'outillage agricole devait en effet se transformer comme les
méthodes: certains engrais chimiques devaient être enfouis à
288 VERS UN ORDRE SOCIAL CHRÉTIEN

une profondeur que le soc de la charrue n'avait pas atteint


jusque-là, pour conserver l'humidité nécessaire à leur elfet
bienfaisant ; d'autres devaient se répandre à la volée d'une
manière égale et économique, vu leur prix élevé. Si bien que
la puissance et la variété des instruments agricoles dut corres-
pondre à celle des engrais, comme aussi parer à la raréfaction
de la main-d'oeuvre, signalée plus haut. De là naquirent les
moissonneuses qui décuplent le prix de la faux, mais abattent
dans une journée l'ouvrage de dix hommes ; et tout un attirail
de culture qui accroît le capital d'établissement nécessaire à un
domaine agricole dans la môme proportion que l'emploi des
engrais chimiques en grossit les frais d'exploitation.
La production, hâtons-nous de le dire, s'accrut sinon dans la
même mesure, du moins d'une manière sensible ; ce fut, comme
on le disait ces jours derniers à la Société des agriculteurs de
France, un âge héroïque que celui de cet effort ; il ne fut
d'ailleurs pas, comme tout autre effort, sans faire des victimes
ohez les faibles qui ne purent le donner, et se trouvèrent ainsi
incapables de soutenir la concurrence du voisinage sur le mar-
ché local ou général. Nombre de petits exploitants, de petites
industries,disparurent, tandis que s élevaient les cheminées des
fabriques remplaçant inégalement dans les plaines la pitto-
resque silhouette des moulins à vent au sommet des coteaux.
La grande industrie progressive marcha de pair avec la grosse
culture intensive, l'une correspondant à l'autre et se confon-
dant presque avec elle , en sorte qu'on peut caractériser cette
période par le mot d'industrialisation de l'agriculture. II faut
en même temps reconnaître qu'elle porla ians les moeurs des
populations rurales des effets analogues à ceux que les indus-
tries manufacturières produisent sur les populations ouvrières,
c'est-à-dire des elfets surtout délétères.
L industrialisation de l'agriculture entraine en effet celle des
cultivateurs ; elle refoule le métayage, les industries domes-
tiques, agglomère les ouvriers, remplace le propriétaire par le
directeur, l'action du patron par celle du contremaître ; elle
détache, au moins momentanément, du foyer des jeunes gens
qui par la suite n'y rentreront plus, et systématise l'emploi en
POLITIQUE SOCIALE 289

masse de la main-d'oeuvre étrangère. Enfin l'industrialisme,


en subordonnant toute l'activité sociale à la prospérité indus-
trielle, conduit au capitalisme, qui fait de l'argent le maître
du monde. -- Si le mot est nouveau, la chose est bien réelle.

Pccunix obediunt omnia.

IV

Il semble que la mécanique et la chimie, sans avoir jamais


dit leur dernier mot, aient dès maintenant porté les arts agri-
coles au niveau des arts industriels, en mettant les seconds au
service des premiers. Pourtant la profession souffre encore ;
elle se ressent des inconvénients de cette alliance, qui, en l'obli-
geant à faire appel au capitaine lui a pas appris en même
temps à le manier. Elle est ainsi devenue serve deson auxiliaire,
et elle songe à s'en affranchir en s'organisant pour le com-
merce, afin de pouvoir s'assimiler ses procédés comme elle
s'est assimilé ceux de l'industrie.
C'est le phénomène actuel le plus marqué, l'évolution si l'on
veut, que constatait naguère le président de la Société des
agriculteurs de France dans le discours d'ouverture do la
trente-troisième session annuelle. Le marquis de Vogué indi-
quait, en termes élevés, qu'à la période qu'il qualifiait d'hé-
roïque des efforts dans le sens de la production, succédait une
période qu'il qualifiait d' « économique » qui serait celle de la
commercialisation, comme conséquence de celle de l'industria-
lisation, et où l'effort tendrait à l'écoulement des produits dans
des conditions plus avantageuses que celles dont le cultivateur
dispose aujourd'hui.
Celles-ci sont en effet l'enfance de l'art, ou plutôt sans art
aucun ; les opérations de vente se font au comptant, parce que
le vendeur est toujours pressé d'argent, l'acheteur n'apparais-
sant qu'au moment où il le sait en détresse. Celui-ci a des
réserves, le cultivateur n'en a pas. L'un D'il le prix, l'autre le
subit. Le temps n'est plus où le cultivateur avait normalement
trois récoltes à sa main : une sur la terre, une eu greniers, une
0RDR8 SOCIAL CIlRbTIUK. 19
290 VERS UN ORDRE SOCIAL CHRÉTIEN

en coffre. Aujourd'hui même celle en terre est engagée d'avance


pour le coût des engrais qu'il a fallu y mettre avec la semence.
Le débat qui s'engage entre lui et le marchand de grains ou
de bestiaux, aussi bien qu'entre le marchand d'engrais ou de
machines agricoles, est la lutte du pot de terre contre le pot
de fer.
Il n'y avait, surtout pour le petit cultivateur, d'autre chance
de n'être pas trop exploité que celle de la concurrence entre
ses fournisseurs ou ses clients. Mais aussi bien les luttes que
les ententes qui se produisent dans le champ de la spéculation
finissent par retomber sur le producteur qui n'en possède pas
la clef. Voici d'ailleurs qu'il se forme des monopoles, des trusts,
dont la pratique revient du Nouveau-Monde dans l'ancien, et
ce n'est pas exagéré de dire de l'agriculture qu'elle en est
étranglée.
Mais voici qu'un phénomène nouveau se produit : l'associa-
tion des uns appelle celle des autres, et le mouvement syndical,
d'abord confus dans la formation de ses groupements et indécis
de leur action, s'apprête à entrer en jeu et à rétablir les chances
de ce jeu en faveur des petits, devenus par l'association gros
vendeurs ou gros acheteurs.
Le premier stimulant à l'association professionnelle entre
cultivateurs a, en effet, été l'idée de mettre à profit les facilités
d'une loi nouvelle pour faire de la coopération,c'est-à-dire pour
passer des marchés collectifs, sans être astreints aux formalités
propres aux sociétés coopératives. L'objet même visé par le
texte de la loi et dans son esprit, à savoir l'étude et la défense
des intérêts de la profession, n'était guère aperçu en cela de la
plupart des syndicats agricoles qui se créèrent sous le bénéfice
de la loi de 1884, si bien qu'après avoir obtenu un certain
abaissement dans le prix des engrais, ils sont portés à croire
tout fait et donneraient p'ulôt des signes de désagrégation que
de progrès organique, si les promoteurs du mouvement, plus
avisés, n'étaient là pour le remettre dans ses voies et l'y pour-
suivre. Ainsi les deux manières d'appliquer la loi de 1881
trouvent leur incarnation respective chez deux formations:
l'une, le Syndicat central des agriculteurs de France, vaste
POLITIQUE SOCIALE 291

maison de commission qui opère pour quiconque y est affilié ;


l'autre, VUnion centrale des syndicats agricoles, dont la
chambre, nommée par les grandes unions régionales des syn-
dicats locaux, constitue, sous le patronage de la Société des
agriculteurs do France, le centre d'étude et do défense des
intérêts de la profession le plus compétent comme le plus auto-
risé, et leur véritable représentation.
La représentation des intérêts professionnels, ou d'une ma-
nière plus générale, des intérêts de classe par la consultation
des associations syndicales, voilà en effet le principe d'organi-
sation sociale et politique qui vient de rencontrer sa première
application officielle, presque accidentellement, à l'occasion
de l'impuissance du Parlement à solutionner la question des
retraites ouvrières. C'est à la fois la confirmation, le redresse-
ment et l'avenir du mouvement syndical.
Voici maintenant comment il peut doter l'agriculture de l'or-
ganisation économique, ou plus proprement dit commerciale,
à laquelle elle aspire.
Le syndicat est une association que nous devons supposer et
faire étroite au sein d'une population agricole, assez limitée
pour que tous ses membres se connaissent et s'apprécient Ses
facultés légales ne sont pas moins limitées juridiquement que
sa composition ne l'est essentiellement, mais ces limites peu-
vent, sans être franchies, être étendues autant que nécessaire
par deux procédés : dans l'ordre social et politique par des
unions locales, provinciales, régionales, nationales, prévues
par la loi syndicale ; dans l'ordre économique par des institu-
tions latérales, créées et maintenues dans son centre d'influence.
Inutile d'insister sur les unions, puisqu'elles existent et fonc-
tionnent comme on l'a dit en parlant de leur chambre syndi-
cale. Mais l'extension de la puissance syndicale par des associa-
tions complémentaires de solidarité est tout ce qu'il y a de plus
intéressant à considérer.
Ces oeuvres peuvent se grouper sous trois chefs : institutions
de prévoyance, de crédit, do coopération. Commençons par
décrire celles-ci qui ont apparu les premières dans le mouve-
ment syndical : le syndicat n'est pas, juridiquement, une société
292 VERS UN ORDRE SOCIAL CHRÉTIEN

commerciale, mais il peut en créer une entre ses membres sur


le type des sociétés anonymes fourni par la loi de 18G7 ou sur
quelque autre base convenable au but, qui est la coopération.
La société coopérative peut, selon son objet, être elle-même
locale, régionale ou centrale, et s'appuyer à tous les degrés sur
l'organisation syndicale, parce qu'elle réserve l'avantage de ses
opérations aux seuls membres syndiqués.
Le même principe de solidarité entre associés peut être, pour
le crédit, d'une puissance merveilleuse, soit en s'appliquant
conformément à la loi susdite de 1807, soit en pratiquant la
solidarité illimitée des caisses dites Raiffeisen, qui florissent en
Allemagne et ailleurs, et sont propagées avec succès en France
par M. Louis Durand. On dispute, en ce moment, à ces der-
nières la participation à un crédit de quarante millions mis
gratuitement par la Banque de France à la disposition des
caisses agricoles régionales ; elles doivent l'emporter.
Enfin la prévoyance et l'assistance entre les membres des
associations syndicales sont faciles à organiser sous le couvert
de la loi de 1898 sur les sociétés de secours mutuel ; toujours
à la même condition que les participants soient membres de
l'association syndicale, et que celle-ci n'ait pas de l'association
que le nom et la forme légale, mais aussi et surtout l'esprit et
la pratique cordiale.
On n'entre pas ici dans l'exposé complet de ce que l'action
syndicale peut produire et a produit déjà de bienfaits de tous
genres, tels que progrès de l'enseignement agricole, perfection-
nement des méthodes de culture, mise d'instruments coûteux
ou de reproducteurs de choix àla disposition des petits cultiva-
teurs associés, warrantage, c'est-à-dire prêt sur gages fidu-
ciaires... — Les effets de l'association s'étendent à tous les
besoins de l'activité agricole et peuvent la porter à son maxi-
mum d'effet.

Voici donc les populations agricoles, après être entrées dans


la voie du progrès de la culture par l'adaptation des procédés
POLITIQUE SOCIALE 293
de l'industrie, s'y avançant par celle des institutions écono-
miques et des organisations commerciales. Ne serait-ce pas
suffisant pour ramener la prospérité dans nos campagnes ? -
Pour répondre à la question, il faut se reporter à l'état de
.
dépopulation que nous y avons constaté et en mesurer non plus
seulement les conséquences immédiates, comme cela a été fait
au début de cette étude, mais encore les conséquences sociales
dans l'ensemble de la nation. Les campagnes sont la cellule de
la natalité, celle-ci étant insuffisante dans les villes où l'excès
de la mortalité serait sensible si n'était l'afflux des populations
rurales qui y est attiré. De là une double cause d'arrêt : celle
qui est inhérente à la vie urbaine et celle qui résulte de la
déperdition des campagnes. Au total la population eststation-
naireen France et plutôt en voie de décroissance.
Par contre, la production agricole est en voie d'accroissement
et dépassera bientôt les besoins et même les capacités de la
consommation à l'intérieur. Or il ne faut plus parler d'expor-
tation pour le gros des denrées agricoles. Tous les pays voisins
en sont exportateurs ou trouvent ce qui leur fait défaut, à
bien meilleur compte que chez nous, dans leurs colonies, si
bien que les bras français ne peuvent travailler que pour les
bouches françaises.
Dans ces conditions de déséquilibre, l'avilissement des prix
est inévitable pour les produits alimentaires et pour la plupart
des produits manufacturés ; les tarifs protecteurs ne jouent
plus leur rôle régulateur des échanges, elle marché est désor-
ganisé en dépit de toute organisation delà production. La baisse
des produits n'est pas compensée par celle des engins de cette
production, si bien que l'agriculture marche à la ruine, aussi
bien si, renonçant à leur emploi, elle retourne avec la même
main-d'oeuvre à sa petite production d'autan, ou bien si, persis-
tant dans leur emploi, elle ne fait pas ses frais. On ne dure pas
longtemps en travaillant à perte.
Or ceci n'est pas une simple appréhension : c'est une pre-
mière constatation. C'est de tous les phénomènes précédem-
ment décrits le plus récent et le plus saillant. La surproduction,
et par suite la mévente des vins, est devenue un fléau agricole
294 VERS UN ORDRE SOCIAL CHRÉTIEN

d'une sorte nouvelle ; celle des sucres va se produire à la suite


du retrait des conditions factices de leur exportation. Celle des
blés tardera d'autant moins qu'on se rejettera sur leur culture.
Ainsi de suite des autres céréales, à mesure que la surproduc-
tion se manifestera chez l'une d'elles. Et alors ?...
Alors on touchera que le salut de l'agriculture est dans le
développement de la consommation intérieure, et on entrera
dans un nouveau stade. Nous ne dirons pas : après l'industria-
lisation et la commercialisation, la socialisation, parce que ce
dernier terme est pris en mauvaise part et que les grands mots
ne correspondent pas toujours aux grands remèdes. Mais nous
dirons que la question, après avoir été scientifique puis éco-
nomique, est devenue sociale. On se contentera d'en esquisser
ici les données.
La puissance de consommation chez les populations dépend
de deux facteurs : leur densité et leur bien-être. Ce dernier fac-
teur n'a sans doute pas un jeu infini en matière de produits
agricoles comme il l'a en objets de luxe ; néanmoins il y a
encore bien de la marge entre la condition actuelle des pauvres
gens et le moment où ils mangeraient tous à leur faim et
seraient aussi bien vêtus que bien nourris. Il y a encore plus
de marge entre la natalité naturelle dans notre race et celle à
laquelle elle s'est réduite.
C'est dans cette double marge qu'il s'agit d'évoluer pour la
diminuer peu à peu, en ramenant au maximum le bien-être et
la fécondité des foyers comme on croit l'avoir fait atteindre à la
fertilité des champs.
Le problème, il faut le dire, est d'un ordre plus élevé ; il est
au-dessus des forces et même des conceptions de ce qu'on a
appelé la démocratie rurale, assez improprement d'ailleurs,
car le mouvement syndical, dont on lui fait honneur, n a rien
eu de démocratique dans ses origines chez les populations
agricoles ; mais le mot y est et cela suffit. Passons.
Non, le problème est du domaine de l'homme d'Etat, — ce
qui ne veut pas dire de l'État. La preuve en est que l'histoire
— nous l'avons rappelé au début de cette étude — nous montre
des règnes réparateurs comme des règnes désastreux à co
POLITIQUE SOCIAI E 295
double point de vue du bien-être et de la fécondité des foyers.
Passant des princes aux ministres, comment s'y prirent un abbé
Suger. un Sully, pour qu'à leur administrationcorrespondit un
état florissant des campagnes et un croit rapide de la popula-
tion ? Voilà ce qu'il faut considérer avant de crier au socialisme
d'État, comme je me hâte d'en prononcer le mot, parce qu'il
vient à l'esprit de ceux qui n'en ont guère, dès qu'on parle de
la auestion sociale et de l'action des lois sur les moeurs.
Pourtant on ne peut faire autrement que de considérer la pro-
tection des foyers, comme on dirait de celle des nids, une des
fonctions de la loi. Or cela n'a pas été suffisamment dans la
préoccupation des auteurs du Code civil ni même de leurs
prédécesseurs, les légistes du xvme siècle imbus de la philo-
sophie d'alors. Il y a une réforme des lois successorales appelée
depuis longtemps, et vers laquelle on commence à s'acheminer
par les petites habitations rurales. 11 y a pour les fermages un
courant qui ramène dans le même sens, c'est-à-dire vers l'em-
phytéose. Enfin on a entendu et même couronné, à la Société
des agriculteurs de France, la défense de ce qui reste des biens
communaux et des usages qui en complétaient le bienfait pour
les pauvres gens à famille nombreuse.
L'assistance locale, qui est nécessaire à ces familles, rentre
dans les soucis du législateur; le jour n'est peut-être pas loin
où la liberté des legs sera plus grande et le tribut qu'ils paient
aux finances de l'État inoins onéreux; enfin où l'émigration
coloniale, qui offre un débouché nécessaire aux familles nom-
breuses, sera favorisée, cl celle des campagnes vers la ville
contrariée par la réorganisation corporative des professions
urbaines.
Cène sont là que des indications ; elles appellent une étude
à laquelle on donnerait volontiers pour épigraphe : Tellus
magna parens virutn.
VIII

LA SOCIÉTÉ SELON LA SCIENCE ET


SELON LA FOI

Ce qui est pour le bien de l'homme, Dieu le


sait et le veut; c'est à l'homme de l'aper-
cevoir et de l'accomplir.
LAVELEYE.

L'homme vit en société: c'est sa loi dénature. Voilà le pre-


mier point établi parla science, c'est-à-dire par l'ensemble des
constatations de fait suffisamment généralisées pour qu'il s'en
dégage une loi.
Ce fut une sottise monstrueuse que celle des philosophes de
la Révolution, qui n'aperçurent pas cette loi et professèrent
l'existence d'un état de nature antérieur à l'état social. Cette
sottise fut et ne pouvait manquer d'être le point de départ de
quantité d'autres, qui forment la trame de cette malheureuse
philosophie du dix-huitième siècle, et tout d'abord de l'idéal
qu'on s'y fit de la Liberté. Idéal tiré de cet état imaginaire de
nature, par opposition aux contraintes qu'on croyait nées plus
tard de l'état de société.
On ne comprendrait pas la genèse de cette absurdité, si l'on
ne songeait que ceux qui la fournirent n'étaient pas des scruta-
teurs mais des idéologues, en qui était demeurée, mais s'était
déformée, la croyance traditionnelle en un état de grâce anté-
rieur au péché ; ils travestirent ainsi cette notion, péchant eux-
(1) Association catholique, septembre 1007»
POLITIQUE SOCIALE 297
mômes ainsi contre la science, qui ne se prête pas à cette cons-
tatation préhistorique, en même temps que contre l'enseigne-
ment de la foi. Non, il n'est p;«s au pouvoir de la science, parce
que ce n'est pas dans le champ de l'observation,de déterminer
un état antérieur à l'état de nature que nous connaissons. Celui-
ci seul laisse des traces perceptibles pour nous, et ces
traces, si anciennes qu'elles soient, sont celles d'existences
sociales analogues aux types actuels de la société. Lorsqu'on
croit découvrir des hommes isolés, loin de présenter un type
supérieur, ils ne montrent que la dégradation de l'espèce. L'hy-
pothèse d'un étatde nature antérieur et supérieur à la civilisa-
lion est donc loin d'y trouver son compte, et l'état de nature de
l'homme est bien l'état social : c'est sa loi de vie.
Si le fait de l'état social est la loi de vie de l'homme, les con-
ditions de cet état social ne sauraient être indifférentes ; elles
n'ont pu manquer d'influer sur le développement de l'huma-
nité, et leur observation ouvre un vaste champ à la science sociale
dans le temps comme dans l'espace, c'est-à-dire aux différents
âges de l'humanité comme aux différents lieux où elle est suc-
cessivement apparue et ne cesse de se développer. Il ne suffit pas
à la science d'avoir reconnu la loi de vie de l'humanité, il lui
faut déterminer les lois selon lesquelles celte vie florit ou s'étiole.
La fausse science des physiocrates du siècle dernier, comme
celle des matérialistes de nos jours, n'a pu méconnaître tout à
fait l'existence de ces lois, mais elle en acru le jeu fatal, alors
qu'il est libre et que les conséquences seules en sont fatales. On
les a comparées aux lois qui régissent la mécanique céleste,
tandis qu'elles sont essentiellement biologiques, puisqu'elles
sont la règle de rapports sociaux, c'est-à-dire de rapports
d'homme à homme, quel que soit l'objet de ces rapports.
Selon la diversité de ces objets, on dislingue communément
trois branches sur le tronc touffu de la science sociale : la
morale sociale, qui s'entend surtout des rapports familiaux et
d'ordre privé ; l'économie sociale, qui s'entend particulièrement
deceux do ces rapports qui ont pour objet la subsistance ; enfin
la politique, qui traite de l'organisation ihs sociétés en cites il
en nations.
298 VERS UN ORDRE SOCIAL CHRÉTIEN

L'étude scientifique de chacune de ces trois branches se con-


duit de la même manière par des investigations de faits et des
rapprochements de conséquences Le Play y a excellé pour la
France; Vogelsangdans la langue allemande; le premier a tracé
la méthode scientifique en procédant par monographies ; le
second, plus synthétique, plus complet, n'a non plus jamais
perdu de vue les réalités et a pu résumer ses leçons dans cette
formule lapidaire : l'histoire du monde est le jugement du
monde.

La morale sociale, ou plus simplement la loi morale.se révèle


à l'observateur, par la prospérité qui suit son action comme par
la décadence qui accompagne sa désertion dans tout l'organisme
social, avant toutdans la famille, puis dans la cité. Ce sontlàdes
traits constants, qui peuvent sans doute être obscurcis parues
circonstances extrinsèques ou par une rencontre de certaines
qualités portées à un degré peu commun qui masquent les in-
suffisances, mais le phénomène, s'il en est moins éclatant, n'en
est pas moins établi toutes les fois qu'une investigation plus
serrée, plus scientifique par là môme, scrute au delà des appa-
rences.
La cité où règne la crainte de Dieu est plus ordonnée, plus
décente, plus sûre, que celle qui n'a plus de temples, plus
de chaires, plus d'idéal au delà de ce inonde. Ce qui est vrai
pour la cité, pour la société publique, l'est également pour
chacun de ses éléments ; une aristocratie sans religion est cor-
rompue ; une classe pauvre sans religion est vile: la religion
ennoblit l'âme populaire, réfrène l'avarice des riches, l'égoïsme
des heureux, la superbe des puissants. Chez tous, elle adoucit
les moeurs, rapproche les distances, créedes liens ou les facilite.
Que l'on scrute les plus vieilles civilisations, que l'on déroulo
les annales des peuples ou que l'on parcoure le globe, non pas
avec un regard distrait par les variétés qu'il présente, mais en
s'initiantaux inoiurset à la mentalité do chacun dos groupes
POLITIQUE SOCIALE 299
qui le peuplent, on en reviendra toujours avec cette expérience
que Le Play résumait dans son oeuvre immortel le, en reconnais-
sant dans l'observation du Dicalogue le critérium de la paix
sociale. Ce n'est pas qu'il vit dans la promulgation au Sinaï
autre chose qu'un rappel des anciennes coutumes de tous les
peuples; on aime au contraire à en retrouver les préceptes dans
les plus anciennes civilisations. La science n'a découvert nulle
part une société qui lui fût antérieure et qui ne le connût pas,
sinon dans sa forme, du moins dans ses préceptes.
Autrement dit, ses préceptes sont pour la science, des lois
d'ordre naturel, ce que le langage de la foi appelle le droit natu-
rel. Faut-il les énumérer ? La croyance en un Dieu vivant,
créateur, rémunérateur et vengeur, apparaît dans toutes les
civilisations comme le point d'appui de la loi morale en toutes
ses dispositions et tous ses objets Cette croyance commune est le
lien le plus fort et le plus constant entre tous les hommes. Ils
se déchirent dès qu'ils la perdent, non seulement entre peuples
mais entre frères. Aussi c'est dans l'invocation de la foi commune
que réside la force de la seconde loi naturelle : la religion du
serment, d'où naît le respect des engagements, la foi des traités
entre les peuples, l'observation des conventions entre les parti-
culiers. Toute civilisation repose sur ces deux colonnes : la foi
en la présence de Dieu, et sou invocation dans le serment. Enfin
toutes les civilisations ont rendu à Dieu un culte public et ont
consacré à ce culte des loisirs périodiques.

L'élément primordial delà société est la famille; la science le


constate. Lorsque la famille se dissout, non seulement le lien
social disparait, niais l'humanité même. Cet élément a, comme
tout ce qui vit, sa loi de vie,et cette loi est formulée dans le l)é-
calogue par une constitution hiérarchique, qui s'entend aussi
du respect de toute autorité légitime et même des pouvoirs de
fait, lorsqu'eux-tnèmes n'agissent pas contre les lois sociales.
Il faut préciser ici lo sens de ce mol « lois sociales» qu'on
emploie do tant do façons différentes qu'il finit par n'avoir plus
300 VERS UN ORDRE SOCIAL CHRÉTIEN

de sens. Les lois sociales, ici, ce sont les lois essentielles de la


société, celles que la science reconnaît par l'observation comme
constantes et inéluctables. Elles se distinguent en cela des lois
politiques, qui sont arbitraires et particulières à chaque peuple
età chaque état de l'humanité, mais ne peuvent entreprendre
contre les lois sociales sans qu'il en naisse un désordre
social.
Pour rentrer dans le sujet au point envisagé de la loi cons-
titutive des autorités sociales, il faut remarquer que la conti-
nuité est une de ces lois qui dominent les lois politiques et
auxquelles elles doivent se plier; non certes d'une façon abso-
lue, en restant comme figées tandis que l'état social se trans-
forme, mais en ne rompant jamais violemment avec le passé
au cours de ces transformations. Le passé n'est jamais mort;
il est la source de la vie du moment; il la conditionne et il se
prolongera avec celle-ci, qui n'est qu'un trait d'union, dans les
lendemains lointains. Voilà ce que l'observation scientifique
révèle à tout homme qui regarde, comme la foi l'a fait au Sinaï
à ceux qui écoutaient.
Il serait superflu de poursuivre la démonstration du carac-
tère scientifiquement social des lois du Décalogue sur le
meurtre, sur la débauche, sur le mensonge, sur l'envie, dont
l'ensemble constitue la loi morale.
On a beaucoup disputé si cette loi morale pouvait se passer
de sanction religieuse. La science sociale ne contredit pas que
cela puisse se rencontrer chez quelques âmes, parce que le for
intérieur de l'homme n'est pas de son domaine, mais elle ne
connaît pas de sociétés qui aient vécu dans l'athéisme en
même temps que dans le respect de la loi morale. Elle apporte
ainsi son témoignage au mot.de Napoléon : « Si Dieu n'existait
pas, il faudrait l'inventer », et son commentaire à celui de
Pascal: « L'humanité est un homme qui ne meurt pas et qui
apprend toujours. » Ce commentaire est celui-ci : que cet
homme qui vit toujours pour apprendre est susceptible aussi
d'oublier, et qu'il meurt quand il oublie. Sa loi de vie est la
loi morale ; elle est inscrite tout au long des annales de l'huma-
nité, et la morale, que trop souvent on ne considère qu'au
POLITIQUE SOCIALE 301
point de vue de la conscience de l'homme privé, peut et doit
s'appeler, devant la science, la morale sociale.

II

L'économie sociale, on dit aussi l'économique, embrasse le


problème de la subsistance sous trois rapports : celui de la
production des biens par le travail ; celui de leur attribution
en propriété ; celui de leur échange et des facilités qu'il trouve
dans le crédit.
Il n'y a pas de loi plus constante que celle qui fait du tra-
vail l'agent nécessaire de toute production. Et il n'y en a peut-
être pas une autre à laquelle les hommes cherchent le plus
constamment à échapper. On a dit que l'hommeétait créé pour
travailler comme l'oiseau pour voler, mais l'oiseau vole sans
effort ou du moins sans peine ; l'homme peine au travail. Voilà
pourquoi il cherche toujours à s'y soustraire ; tantôt en recher-
chant des instruments assez perfectionnés pour lui épargner
les tâches les plus pénibles, — et c'est là le principe du pro-
grès économique, de la civilisation, —tantôt en rejetant par
force ces tâches pénibles sur d'autres hommes ,— et c'est là le
principe de l'esclavage et de l'usure.
Lorsque la loi du travail préside normalement au développe-
ment de la civilisation, le travail est honoré; on lui reconnaît
un droit ; il est organisé; la corporation professionnelle naît
et florit; avec elle l'apprentissage conserve l'acquis de la
veille et prépare le perfectionnement du lendemain ; la pro-
duction est réglée de manière à suffire au besoin de la popula-
tion et à ne pas le dépasser ; le métier devient ainsi une pro-
priété d'un rapport assuré, et le bienfait de cette stabilité dans
les arts de la production se ressent dans toute l'économie de
la famille et de la cité.
Dans les sociétés au contraire où la tendance à se soustraire
à la loi du travail est dominante, la considération s'attache à
ceux qui réussissent à en rejeter le fardeau et à s'assurerquand
même une bonne part à ses fruits. La pratique de l'esclavage
302 VERS UN ORDRE SOCIAL CHRÉTIEN

dans les cités antiques se présente sans doute tout d'abord à


l'esprit sous les traits de ce tableau, et l'on y ajoute volontiers
le servage. Mais c'est une erreur: l'esclave était sans droits sur
les fruits de son travail, et il n'en était pas ainsi du serf, car
il existait un lien de droit entre son patron et lui. Mais on re-
trouve une condition très semblable en fait sinon en droit à celle
de l'esclavage sous lô régime moderne ditdo la liberté du travail,
parce que le travail n'y étant pas organisé, l'individu qui s'y
livre est à la merci de toutes les fluctuations du marché de ses
produits, fluctuations qui tiennent aux jeux du capitalisme. Il
est de plus désarmé ou armé d'une façon bien insuffisante
contro tous les accidents de sa propre existence, et rien n'est
moins assuré que la subsistance de sa famille s'il se risque à
en former une ; de sorte qu'on a pu dire de la liberté de l'ou-
vrier sous le régime de la liberté du travail qu'elle était celle
de mourir de faim. Les socialistes attribuent à tort cette con-
dition au régime du salariat, tandis que sa désignation propre
est celle de prolétariat, et que c'est par le défaut d'un droit du
travail qu'elle se rapproche de l'esclavage. Mais le régime du
salariat n'est nullement affecté de ce vice et de l'insécurité qui
en est la conséquence, lorsqu'il tond à se rapprocher dans un
contrat collectif de celui d'association par une participation
au produit brut de la production ou par des garanties propres.

La tendance à la constitution d'une propriété apparaît scien-


tifiquement comme une loi aussi générale que celle du travail;
elle en est inséparable dans l'ordre de la nature : l'homme qui
produit veut posséder le fruit de son travail. Mais comme le
travail est presque toujours social, la propriété qui en découle
consers'e normalement aussi un caractère social. C'est la
société des hommes qui rend leur travail possible et productif.
RobinsonCrusoé ne pouvait à peu près rien produire, sinon à
l'aide des instruments qui avaient échappé à son naufrage et des
connaissances qu'il avait puisées dans l'état social. Toutes les
civilisations ont reconnu et conservé ce caractère social à la
POLITIQUE SOCIALE 303
propriété en no l'affranchissant pas do charges sociales et, pour
parler le langage juridique, de servitudes, comme aussi en
l'investissant de privilègescorrespondants.
Cela s'observe avant tout dans la propriété des biens fonds,
dans le régime de la terre, soit au point de vue de sa posses-
sion, soit à celui de sa transmission volontaire ou héréditaire.
11 y ades régimes de conservation forcée, où la famille seule est

reconnue propriétaire et représentée par son chef; d'autres


régimes sont plus ou moins communautaires ou de mainmorte.
Nulle part le domaine éminent de la société n'est aussi peu
marqué que dans le Code civil français, qui n'y veut voir qu'une
propriété privée comme toute autre. Par contre, nulle part
ailleurs qu'en France la terre ne paie autant au fisc.
Une question nouvelle a surgi de nos jours : celle de la pro-
priété des instruments de travail. Jîien qu'elle rentre dans la
question de l'organisation du travail, on ne saurait la laisser
en dehors de celle de l'organisation de la propriété.
D'une manière générale on peut dire que le droit de pro-
priété découle du droit à l'existence et se rattache dès lors au
droit naturel, non seulement pour les individus mais aussi pour
les familles, pour les communautés, pour les corporations,
pour la société religieuse comme pour la société civile. C'est
de la bonne assiette de la propriété plus encore que de sa
bonne répartition que dépendent beaucoup la prospérité pu-
blique et la paix sociale : l'extrême pauvreté, la misère, n'est
pas plus dans l'ordre que le monopole des richesses en un
petit nombre de mains. Mais aucun système ne saurait préva-
loir uniquement dans l'établissement de la propriété : pas plus
celui qui la mobilise aujourd'hui à l'infini en ne lui accordant
qu'un caractère absolument individuel et privé. Le problème de
la population, que la décroissance delà natalité pose de nos jours
en France d'une manière impérieuse, apparaît par les statis-
tiques de la démographie intimement lié à celui de l'établis-
sement de la propriété. Tel homme public se fait un nom
en donnant l'alarme sur ce péril national, mais il ne s'en est
pas encore trouvé un qui ait fait faire cette simple réflexion
que l'espèce humaine ne doit pas être moins protégée que les
301 VERS UN ORDRE SOCÎAL CHRÉTIEN

espèces animales, dont )a loi protège les nids ou les abris


pour qu'elles se reproduisent autant qu'il est utile.
L'utilité sociale n'est assurément pas lo dernier mot de la
question; mais pour la science elle en est le premier, et rien
dans ses observations ne justifie la théorie que Ion prête à
Malthus,et qui est devenue de pratique courante sous lo régime
économique imposé parle législateur moderne à la propriété.

Si l'accord de la science acquise et de l'enseignement révélé


nous a accompagnés jusqu'ici dans le domaine de l'économie
sociale comme dans ceux delà morale, il semble disparaître
dans celui du régime des échanges, du crédit, et, pour appeler
la chose par son nom, de l'usure.
L'Église a été bien plus explicite dans la condamnation de
ces pratiquesqu'elle ne l'avait été dans la question de la liberté
du travail. Elle a proclamé hautement qu'il y avait un juste
prix auquel tout marché devait être passé, que la marchandise
devait être loyale, que l'argent ne devait pas être considéré
comme portant de lui-même intérêt. En un mot, elle a con-
damné par avance toutes les pratiques du capitalisme, de ce
système sur lequel s'est formée la vie économique moderne,
et qu'un moraliste, moderne aussi, a peint de ce trait : « Les
affaires, c'est l'argent des autres. »
Pourtant c'est un engrenage auquel rien ne peut se sous-
traire, et grâce auquel une vie intense circule sur le marché,
favorisée par toutes les découvertes de la science, favorisant
l'immense développement de la production des biens et l'édifi-
cation de fortunes colossales faites en peu d'années, et rendant
des particuliers plus riches que les Etats sans leur imposer la
moindre des charges auxquelles les États doivent subvenir.
Le tableau est magique ; n'a-t-il pas sa contre-partie ?
Voici comment elle se produit sous la plume, non d'un socia-
liste parti en guerre contre la société, mais d'un pape,
Léon XIII, dans sa lettre encyclique sur la Condition des
ouvriers. Après avoir décrit les maux du régime dit de 1?
POLITIQUE SOCIALE 30,*!

liberté du travail, il continue ainsi: « Uno usure voraco est


« venue ajouter encore au mal. Condamnée à plusieurs reprises
« parle jugement de l'Eglise, elle n'a cessé d'être pratiquée
« sous une autre forme par des hommes avides de gain, et
« d'une insatiable cupidité. A tout cela il faut ajouter le mo-
rt nopole du travail et des objets de commerce, devenu le par-

« tage d'un petit nombre de riches et d'opulents, qui imposent


« ainsi un joug presque servilo à l'infinie multitude des pro-
« létaires. »
Il est certain, en effet, que par cet abus, qui fait de la propriété,
créée pour lo bien commun, un instrument d'exploitation des
masses, son principe même a été altéré, son droit infirme et sa
sécurité compromise. Jamais la paix sociale n'a été aussi mena-
cée et jamais des théories antisociales n'ont eu autant de crédit
et no se sont développées avec uno telle complaisance des audi-
toires qui en fournirent les victimes.
Seule la science constate avec stupeur ces phénomènes, et
est bien obligée de conclure qu'il y a un vice dans le système
qu'au temps des encyclopédistes on avait proclamé comme
libérateur, et dont les premiers essais n'avaient d'ailleurs pas
été faits -ans amener des catastrophes.
L'analyse scientifique du mécanisme de la production et de
l'échange démontre que ce ne sont ni les luttes de la concur-
rence, ni les prépotences des monopoles, ni les jeux de la spé-
culation, qui en constituent le ressort, mais bien d'un côté le
besoin, de l'autre l'épargne, et qu'il y aurait bien moins de
déperditions, de froissements et d'aléas dans une organisation
corporative des opérations commerciales aussi bien que de
celles de la finance. Dans ces dernières, sinon l'organisation du
moins l'esprit corporatif se rencontre déjà : seulement ce n'est
pas en notre faveur qu'il agit, mais en celle de la nation juive,
pour qui il y est un puissant instrument de domination.
En cela encore les conclusions de la science, appuyée sur
l'histoire, se rencontrent avec les recommandations faites au
nom de la religion par l'auteur de l'encyclique que nous citions
tout à l'heure ; comme aussi les vieilles prescriptions des gou-
vernements chrétiens, qui recommandaient non de persécuter
OPOItF. SOCIAL CHRÉTIEN. 20
30G VERS UN ORDRE SOCIAL CHRÉTIEN

les Juifs, mais de les tenir à l'écart en no les considérant pas


comme des nationaux. La prudence do nos pères n'avait pas
été mise en défaut par l'idée cosmopolite qui s'est substituée à
l'idée chrétienne.

III

La conception moderne de l'Etat repose sur ces deux colon-


nes, tirées de la riche carrière qui fut l'évangile du xviu0 siècle,
— le Contrat social.
«
L'État, comme étant l'origine et la source de tous les droits,
jouit d'un droit qui n'est circonscrit par aucune limite. »
« L'autorité n'est autre chose que la somme du nombre et
des forces matérielles. »
A ces dogmes d'un tour hiératique, l'Église a fait front : elle
a inscrit les deux propositions sur la liste de celles dont elle a
renouvelé solennellement les condamnations par la mémorable
encyclique du 8 décembre 1864.
Comment dans ce conflit la science sociale va-t-elle se pro-
noncer? Elle, pour qui les lois sont, selon la définition de
Montesquieu, « les rapports nécessaires qui dérivent de la
nature des choses », et tout d'abord de la constitution de notre
être, puis des mille contingences naturelles ou historiques qui
sont venues non pas modifier l'essence de cette constitution,
mais la modeler en quelque sorte selon les temps et les milieux.
De cette essence et de ces modulations naissent des droits
divers : les premiers constants et intangibles comme leur
principe, les seconds variables mais non moins certains en
une espèce donnée.
Suivant que les uns et les autres sont plus eu moins recon-
nus et respectés, l'Etat est paisible et prospère ou incertain et
troublé.
Faut-il énumérer les principaux de ces droits, tels qu'ils sont
reconnus chez tous les peuples civilisés?
Il y a d'abord les droits de la conscience... On ne dira pas
POLITIQUE SOCIALE 307

que ceux-là émanent de l'État ou que le nombre soit pour quel-


que chose dans l'autorité do laquelle ils relèvent.
Il ya des droits do la famille ; on n'a jamais vu qu'ils naquis-
sent de ceux do l'État.
Il y a les droits du travail qui engendrent ceux de la pro-
priété. Sans doute on dispute en la matière, parce que tout ce
qui excito les convoitises engendre les disputes. On peut on
appeler à l'arbitrage de l'État pour les accorder, maison ne
peut lui en attribuer la disposition que si le travail ou l'occupa-
tion ont été amvro collective entreprise par l'État, comme le
seraient par exemple des défrichements exécutés par les con-
damnés aux travaux forcés.
Uestons-en sur cette indication, parce qu'elle convient à l'en-
semble du système, heureusement sans application connue, si
ce n'est peut-être chez les plus dégénérées des peuplades sau-
vages. Partout ailleurs on voit florir, avec la civilisation chré-
tienne surtout, non seulement les droits personnels que nous
venons d'énuméivr, mais encore ceux de la commune et de la
corporation, - en comprenant sous ces termes les orga-
nismes les plus divers du corps social.
Un homme ou un groupe qui ne tiendrait son droit que de
celui de l'État serait absolument sans droit, puisque l'Etat
serait toujours maître, en vertu de son principe même, de
révoquer le droit qu'il aurait concédé. Ce serait la condition
de l'esclave. — lîel idéal vraiment à proposer au nom de la
liberté, mais au mépris de toute science, c'est-à-dire de toute
expérience comme de toute logique !
Ne nous y attardons pas davantage, mais demandons à la
science sociale ses données pour le gouvernement de l'Etat,
puisque l'État n'a d'autre fonction que celle d'être l'expression
suprême de l'accord de tous les droits. Il possède à cet effet un
organe, le gouvernement, qui définit — ne crée pas -• tous ces
droits par la loi, les maintient par la justice, les protège par
la force. Voilà sa triple et constante mission.
Sans être Montesquieu ni partager tous ces principes, on peut
dire que la science sociale jette beaucoup de lumière sur les
effets de l'esprit dans lequel sont conçues les lois, et montre
30S VERS UN ORDRE SOCIAL CHRÉTIEN

quo cet esprit est aussi bienfaisant quand il ne fait que de


consacrer les bonnes coutumes et encourager les initiatives
fécondes, qu'il y est nuisible lorsqu'il entreprend davantage,
comme d'innover au lieu de développer, de supprimer au lieu
de réformer.
La justice, c'est sans doute une mission du Gouvernement
de la fairo régner, mais cette mission demande une élévation
de sentiments, une sûreté de discernement et une intégrité do
caractère dont les garanties ne peuvent s'obtenir que par l'au-
tonomie des corps judiciaires. Quand les charges de conseiller
au Parlement étaient héréditaires,ces Cours étaient considérées
à l'égal du sacerdoce dont elles dépassaient l'autorité. On
touche aujourd'hui ce que des gouvernements démocratiques
ont fait pour la considération des magistrats: ensupprimant les
justices corporatives, ils ont supprimé les compétences ; en
disposant des sièges, ils ont supprimé l'indépendance ; en dic-
tant des arrêts, ils ont ruiné la respectabilité.
La force enfin, mise au service du droit, tant au dedans qu'au
dehors, ne rend tout ce qu'elle peut et doit donner de sécurité
à la nation que dans la mesure où elle y est honorée. La vie
des armes — je ne parle pas de leur apprentissage — exige de
l'homme un sacrifice qui peut aller jusqu'au mépris de l'exis-
tence, et va toujours jusqu'à celui du bien-être après lequel
court le commun des autres hommes. Si ce sacrifice n'est pas
aperçu et tenu en honneur, la fonction sociale la plus sublime
après celle du prêtre et du magistrat est rabattue au rang des
plus subalternes, et comme on paie on est servi : les pouvoirs
éphémères n'ont à leur solde que des prétoriens.
Il y aurait encore bien des choses à dire sur le mépris du
droit des gens dont l'Église était la gardienne, sur la contrefa-
çon d'une représentation politique nationale par le suffrage
universel inorganisé, sur les ruines morales semées par l'aban-
don de la religion. Le Play résumait celles-ci en trois symp-
tômes qu'il regardait comme décelant les sources de tous les
maux modernes : la perte du respect de Dieu, du respect du
père, du respect de la femme. Et Le Play a été chez nous le
plus haut représentant de la science sociale.
IV

Au contre-pied de la Révolution
APPLICATIONS ACTUELLES

I. — Au centenaire de 17S9.
IL — La question juive.
III. — Les retraites ouvrières.
IV. — Le bien de famille.
V. — La Noblesse en France.
VI. — La représentation professionnelle.
VIL — L'organisation territoriale.
I

AU CENTENAIRE DE 1789

I. — Plan général des Etudes.


L'OEuvre des cercles catholiques d'ouvriers, fidèle en cela
à son inspiration première et à ses déclarations répétées de
dévotion aux enseignements de l'Eglise, a résolu d'opposer à
la glorification des principes de 17S9et de l'état social qui
résulte de leur application, un sommaire d'études philosophi-
ques, historiques et économiques capable de contribuer, avec
l'oeuvre magistrale de Le Play, les ouvrages de Taine et de tant
d'autres écrivains courageux, à substituer à la légende de
« l'ère moderne » le jugement impartial de l'histoire.
Ce recueil est en voie de composition ; il est précédé ici, en
manière d'introduction, par quelques pages reflétant l'inspi-
ration commune à tous les mémoires qui le composeront ;
mémoires destinés à appeler l'attention du public sur telle et
telle partie du problème social que les hommes de la Révolu-
tion ont cru résoudre au mieux, et qui, malgré la violence,
sans exemple dans l'histoire d'aucun peuple moderne, qu ils y
ont apportée, est encore ouvert après un siècle, el plein de
redoutables perspectives.
Chargé de la préparation de ces études demandées à divers
collaborateurs, je ne voudrais pas les déllorer, mais seulement
en marquer le lien ; d'abord en indiquant leur destination,
ensuite en donnant leur cadre. Mais, passant de l'examen des
312 VERS UN ORDRE SOCIAL CHRÉTIEN

principes do la Révolution à celui dosa marche dans chacun


des domaines qu'elle a envahis, j'aimerais montrer au bout de
cette voie, souvent douloureuse, ccllo qui peut conduire le
siècle prochain à un ordre social plus harmonieux et plus
paisible que celui dont la glorification est un véritable défi au
bon sens.
Quelques écrits conçus et tracés rapidement à raison des
circonstances paraîtraient, môme réunis en un petit volume
comme sera celui que nous préparons, de bien peu d'impor-
tance, s'ils ne devaient être produits qu'en librairie, et non
servir d'instrument de propagande, d'enquête et de délibéra-
tion comme il va être dit.
Mais notre association (l'OEuvre des cercles), qui se compose
d'un grand nombre de sociétés locales reliées entre elles par
un organe central d'impulsion et de direction, va être sollicitée
par son secrétariat général à prendre part à la grande enquête
qu'ouvre le gouvernement lui-même avec éclat, à l'occasion de
l'Exposition universelle de l'an prochain, sur les bienfaits dont
le peuple a été l'objet dans l'ère moderne.
Que l'on se procure, en effet, un des Questionnaires officiels
qui sont répandus à cent mille exemplaires, on y verra figurer
le détail des diverses formes qu'a prises au service des classes
populaires l'esprit de dévouement des classes élevées, — car
peu de ces institutions, même de celles d'aide mutuelle, sont
nées spontanément chez ceux qui en profitent.
Faire honneur de cet esprit de dévouement et de ses oeuvres
aux principes que l'on veut glorifier est sans doute excessif,
car cet esprit n'est pas nouveau, et la Révolution a détruit
infiniment plus de fondations charitables ou d'assistance mu-
tuelle qu'il n'en a été reconstitué depuis, — et par tous autres
que par ses partisans.
Mais un champ bien autrement large s'ouvre à une enquête
sur l'état social, et, puisqu'on l'a voulue, nous la ferons, nous,
sur tout l'ensemble de la situation qui se déploie aujourd'hui
sous nos yeux.
AU CONTRE-PIEU DE LA RÉVOLUTION 313

L'ENQUÊTE portera donc en première ligne sur Vétat des


esprits: d'abord sur leur formation religieuse et morale et sur
l'état des institutions qui y président. — Ensuite sur la diffu-
sion, le degré et la qualité do l'instruction répanduo dans les
différentes classes de la nation. •— Enfin sur les moeurs qui
régnent chez ses diverses classes, aux foyers et dans les rela-
tions de la vie privée.
Co sont en effet là des éléments caractéristiques d'une
société, et ils doivent apporter un témoignage précieux pour la
détermination du jugement qu'il en faut porter.
En second lieu passeront à l'enquête Vétat des institutions
politiques et leur fonctionnement : d'abord lo principe du
gouvernementet de ses mécanismes centraux et locaux. En-
suite la manière dont y est procuré le règne de la justice,
tant par la loi que par le juge. Puis l'assiette des finances
publiques, celle des forces nationales qu'elles entretiennent,
et enfin la manière dont elles permettent à l'assistance publique
de fonctionner.
L'ensemble de ces institutions comparé à leurs résultats
fournit en effet les critères de la grandeur d'un peuple.
La troisième et dernière partie de notre enquête portera sur
Vétat économique des classes agricoles, industrielles, commer-
ciales : le régime de la propriété et de l'impôt ; l'état des popu-
lations et des terres ; — le régime du travail ; la situation des
patrons, celle des salariés ; la production industrielle ; — le
régime de l'échange à l'intérieur et à l'extérieur ; le régime
du crédit.
Ce sont là les divers aspects de la prospérité publique.
On le voit, notre enquête sera plus complète que celle des
promoteurs de la célébration du centenaire, et ne saurait man-
quer d'y apporter uno note, peut-être inattendue, mais do
quelque intérêt.
314 VERS UN ORDRE SOCIAL CHRÉTIEN

II. — Les principes de la Révolution.

L'analyse des principes de la Révolution dont on fête le


centenaire, ou de ce que Le Play nommait les faux dogmes
de 11S0, doit être, au portique do cette étude, faite sur la
société à la transformation de laquelle ils ont présidé, car tout
principe renferme en lui-même sa conséquence. On a cru
que ceux-ci, la liberté naturelle et l'égalité native de tous les
hommes, n'appartenaient qu'au libéralisme, et ce siècle a été,
en effet, le siècle du libéralisme.
Mais le moindre examen montre qu'ils préparent pour le
siècle nouveau l'avènement du socialisme révolutionnaire ; et,
de fait, ils sont revendiqués par tous les socialistes de cette
école, qui déclarent seulement que la Révolution a fait fausse
route et qu'il faut en reprendre et en accomplir l'oeuvre.
L'émancipation du quatrième état, comme ils disent, après
celle du troisième ; la suppression de la propriété « bour-
geoise» (c'est-à-dire libre) après celle de la propriété féodale;
la nationalisation du capital de l'industrie après celle des biens
de l'Église ; tout cela, et le reste, se tient, en effet, très logique-
ment, veut se justifier par les mêmes raisons, et tend à s'ac-
complir par les mêmes procédés. Sans doute on ne verra plus,
dans une nuit du <i Août, des ordres privilégiés se dépouiller
avec enthousiasme au profit de celui qui s'enrichissaitd'autanl ;
mais si la violence, qui n'avait ensuite plus rien à disputer,
a encore pu s'exercer pour venger les inégalités sociales du
passé, n'aura-l-elle pas plus beau jeu dans le conflit qui
s'accentue entre les classes qui n'ont plus d'autre distinction
entre elles que celle de la fortune, et ne sont pas plus disposées
les unes à l'abdiquer que les autres à s'en passer?
Mais ne déclamons pas ; examinons !

La DÉCLARATION DES DROITS ni: L'HOMME ne s'attaque sans


doute pas d'une manière expresse aux droits de Dieu, qui ont
AU CONTRE-PIED DE LA RÉVOLUTION 315
formé la conscience de tous les hommes et présidé à la nais-
sance de toutes les sociétés, mais elle les passe dédaigneuse-
ment sous silence. De plus elle part de cette supposition
— formellement en contradiction avec le dogme chrétien du
péché originel — que tous les hommes sont nés bons et
vertueux.
Or DIEU ne saurait être traité en quantité négligeable ; la
religion, en affaire facultative et de la vie privée ; l'Église.en
mécanisme plus ou moins ingénieux mais indigne de trouver
place dans la conception du législateur, — sans que cela ne
tire à conséquence.
Lorsque la législation d'un peuple ne fait plus mention de la
loi naturelle qui est vivante en la conscience de tous les
hommes, et dont l'expression dans le Décalogue nous a été
confirmée par la révélation du Siuaï ; lorsque la constitution
de ce peuple, né dans le Christianisme et formé par lui comme
le premier et le prototype des peuples de la civilisation, ne
prononce plus le nom chrétien, il passe logiquement de la
proclamation do l'Être suprême par Robespierre à la formule
d'Odilon Rarrot : « La loi est athée » ; el encore un autre demi-
siècle après, au nom du principe de l'athéisme légal, on veut
réaliser l'athéisme social dans tous les domaines.
Le rationalisme conduit ainsi « lenloment mais sûrement»
les libéraux à la même conclusion philosophique que les
socialistes qui s'en inspirent comme eux, à I'ATHÉI.S.ME

Le principe politique de la déclaration de 1780 no rompt pas


moins nettement avec le droit liistorique que son principe
philosophique avec le droit chrétien, puisqu'il git dans le
dogme de la souvraineté du peuple. Souveraineté inaliénable,
toujours prête à s'exercer, et dont le pouvoir social n est
que la créature toujours soumise et l'instrument toujours révo-
cable Comme elle n'est pas moins indivisible qu'inaliénable,
nulle classe, nulle portion, nul élément de la nation n'en a sa
316 VERS UN ORDRE SOCIAL CHRÉTIEN

propre part pour la protection de ses propres droits et de ses


propres intérêts. Il ne reste debout qu'un pouvoir suprême
à base plébiscitaire mouvante, et une bureaucratie à compé-
tence universelle fonctionnant seule dans l'État omnivore.
De même que la souveraineté du peuple est le principe des
pouvoirs publics, elle est aussi celui de la loi : c'est le triomphe
de la maxime romaine qui était devenue, à la fin, celle de
l'ancien Régime : Quidquid principi plaçait, legis habet vigo-
rem. Que maintenant le prince soit un souverain absolu ou
constitutionnel, un président ou un triumvirat, un parlement
ou une Convention, c'est toujours le même régime sous des
formes diverses. Que la nation se débatte dans, pour ou contre
chacune de ces formes, le régime ne change pas ; il est d'une
merveilleuse fixité ; c'est celui de la conquête romaine, avec
son sénat, ses préteurs, ses préfets, ses légions : c'est le
césarisme.
Le libéralisme fraye encore là le chemin au socialisme,
puisque celui-ci, pour modéré ou révolutionnaire qu'il soit, ne
peut aboutir que par le CÉSARISME.

Au moins dans l'ordre économique le principe de la liberté


va-t-il nous préserver de ce qui lui semble le plus opposé : lo
socialisme? Regardons :
Sans doute l'affranchissement du travail parait une belle
chose, et tout à fait nouvelle, en plaça du régime corporatif.
Sans doute l'affranchissement de la propriété, pour n'être pas
chose nouvelle mais renouvelée des Romains, passe pour un
grand progrès sur l'abhorré régime féodal.
Sansdoute enfin l'affranchissement du commerce, la liberté
du prêt, l'épanouissement do toutes les formes de l'échange et
du crédit, pour être également renouvelés du monde romain,
n'en sont pas moins pleins de promesses pour le développe-
ment de la richesse publique et privée.
Mais qu'arrive-t-il ? C'est que ces régimes de liberté no font
pas que l'homme puisse travailler, posséder, échanger commo
AU CONTRE-PIED DE LA RÉVOLUTION 317
il veut, mais comme il peut. — Comme il peut, c'est-à-dire
selon la loi non plus humaine et organique, mais fatale et
mécanique de la concurrence. Dès lors il n'y a plus d'exis-
tences sociales stables, mais des successions de problèmes
sociaux, dont les éléments sont des masses et des vitesses,
desquelles les produits forment des quantités de mouve-
ment qui emportent ces existences en les transformant par
« l'évolution historique » de la lutte des classes. Nous voici
en pleine théorie de Karl Marx, le docteur suprême du socia-
lisme ; l'humanité ne vit plus selon la loi du Christ, mais selon
celle de Darwin, où sous la fatalité du besoin les espèces
animales vont se détruisant ; et l'homme, devenu bête, ne
connaît plus qu'un maître sous ces deux aspects nommés par
Buechner « force et matière ».
Le libéralisme n'a donc encore dans le domaine économique
d'autre conclusion que l'inspiration même du socialisme révo-
lutionnaire '. le MATÉRIALISME.

Ut. — La marcho de la Révolution.

Maintenant que la seule réflexion nous a montré que les


principes de 1789 impliquaient les conséquences mêmes aux-
quelles aboutit le socialisme rationaliste, un coup d'oeil jeté
sur l'histoire do ce siècle montrera la marche qu'a suivie leur
application depuis leur proclamation jusqu'à son centenaire.
Co coup d'oeil déterminera jusqu'à quel point les socialistes
révolutionnaires sont fondés à dire que l'oeuvre de la Révolu-
tion n'est pas encore complète, et que ce n'est ainsi pas encore
le moment de la glorifier, mais bien celui de la poursuivre.
Mais en même temps il montrera par la mesure du chemin
parcouru jusqu'à quel point sont fondées ces espérances d'un
triomphe définitif par l'accomplissement intégral des pro-
messes de l'ère révolutionnaire.
En sorte que si l'on no se trouve pas encore à co moment
où une organisation sociale nouvelle — celle du socialisme
démocratique— doit avoir remplacé complètement celle que
318 VERS UN ORDRE SOCIAL CHRÉTIEN

nous avaient léguée les siècles chrétiens, du moins on peut


dire que celle-ci a presque complètement disparu. Evolution
historique nécessaire, nous disent les hommes de 1ère nou-
velle ; peut-être, mais en tout cas marquée pour l'observateur
impartial par ce mot : désorganisation sociale. Nous allons voir
dans un rapide tableau s'écrouler les étais moraux de l'ancien
ordre : l'Église et la famille ; ses ressorts politiques, la monar-
chie, les autonomies locales ; ses formes économiques, les
communautés et les corporations. Nous ne verrons rien surgir
à la place : il ne restera debout que l'État, qui aura absorbé et
concentré toutes les fonctions sociales, mais qui n'aura lui-
même aucune forme, aucune pensée stables, et dont l'omni-
potence ne servira qu'à livrer le m de à qui le prend.

1. Depuis les origines de la France l'histoire nous y montre


la RELIGION honorée, d'abord comme germe et forme de la
civilisation, ensuite comme norme de la législation et soutien
des institutions sociales, h'Eglise catholique, qui appelait à
bon droit la France sa fille aînée, occupait encore en 1789 une
situation privilégiée, bien que diminuée par les empiétements
des Parlements et delà Royauté, comme aussi par l'altération
des doctrines et le relâchement des moeurs dans la classe
élevée. Son établissement même, pour s'adapter à la forme de
la société civile, en avait dû emprunter les formes, suivre les
vicissitudes et souffrir les abus.
L'Église de France avait subi les atteintes du gallicanisme
dans son principe, du jansénisme dans son ministère, de la
commende et de la prélature de cour dans ses moeurs. File
présentait en beaucoup de ses parties les fissures d'un grand
corps, quand la Révolution s'abattit sur elle, la mit en pièces
sous la Convention, puis tenta sous l'Empire de fausser sa
reconstitution concordataire en la plaçant sous la dépendance
de l'État. Comme dans de telles conditions, auxquelles ne sau-
rait survivre longtemps aucune institution humaine, l'Église
conserve encore son feu divin par le rayonnement de son foyer
AU CONTRE-PIED DE LA RÉVOLUTION 319

historique, il n'est pas d'assauts que la Révolution n'ait donnés


à ce foyer auguste dont elle voudrait ne plus faire que la
prison d'un débile vieillard. Et il n'est pas de desseins hostiles
qu'elle ne trame encore et ne traduise chaque join- par des
lésions tantôt mesquines et dissimulées, tantôt hautaines et
déclarées.
Laissons donc de côté le fait surnaturel, qui éclate partout
en tant de merveilles et contre lequel rien ne prévaudra, et
disons que l'Église de France, dont un gouvernement impie
nomme les évoques, dissout les milices et affame les sémi-
naires, après avoir mis la main sur ses biens comme sur ce
qu'il a pu de ses libertés, se trouve vraiment sub hostili potes-
taie constituta, et semble dès lors vouée par la logique du
rationalisme à la prochaine destruction quo ses adversaires
ne cessent de prédire et de poursuivre.

2. L'ENSEIGNEMENT ne constitue pas une force sociale, mais


U.T service social, privé en son essence mais public par ses
effets. Il n'était en conséquence dans l'ancienne France livré
au monopolo d'aucun corps, mais distribué au gré des familles,
le plus souvent par des hommes d'Eglise et toujours sous le
contrôle de celle-ci. Il en avait toujours été ainsi non seule-
ment dans tous les pays chrétiens, mais dans tous ceux dont
nous connaissons la civilisation. Nulle part la morale n'était
regardée comme indépendante de la religion, ni l'instruction
sôparable de l'éducation. Les maîtres n'enseignent que ce que
croient les pères et qu'ils veulent transmettre à leurs entants ;
mais en revanche ils s'efforcent de les suppléer, et non pas
de les supplanter en tout.
La Révolution a changé tout cela ; elle a détruit l'unité
d'enseignement, parce que cette unité était l'expression du
christianisme, et a jeté en travers du ministère do l'Eglise un
corps universitaire enseignant, au nom de l'Etat. Dieu sait
quelle morale sans dogme et sans sanction. Ce n'est pas Dieu
seulement, c'est la famille qu'elle a chassée de l'école des
320 VERS UN ORDRE SOCIAL CHRÉTIEN

enfants du peuple, en ne permettant plus aux pères de famille


de choisir ni la personne ni l'enseignement du maître auquel
elle les oblige à confier leurs enfants. — Pour exercer cette
tyrannie il lui a fallu créer et entretenir un mécanisme bureau-
cratique coûteux, là où fonctionnaient — sous l'ancien régime
le plus souvent gratuitement — des organismes enfantés et
soutenus librement par le dévouement.
Elle n'a constitué en ce domaine que pour détruire, et nul
même de ses adeptes ne saurait dire que son action ne s'exerce
pas ainsi dans le sens de la dissolution sociale, en soustrayant
les jeunes générations d'hommes, aujourd'hui même les jeunes
filles, aux influences de la famille et de la religion.
Après l'athéisme officiel décoré du nom de liberté de
conscience, c'est l'athéisme pratiquement inculqué aux esprits,
toujours au nom de la même liberté de conscience, qui semble
dès lors consister à violenter celle des parents et à étouffer
celle des enfants.

3. LES MOEURS dépendent sans doute beaucoup des lois et


des institutions publiques, de l'école et du Forum, comme on
eût dit jadis, mais elles se forment et se conservent surtout au
foyer de famille. Là se fait l'apprentissage de tous les dévoue-
ments comme devrait se trouver l'asile de toutes les libertés ;
là est l'école du respect ; là vit ce lien de tradition qui, perpé-
tuant la vie et l'ame de chaque génération en celle qui la suit,
fait que les hommes vivent en société et non en troupeaux.
Or il y avait dans l'ancienne France des familles profes-
sionnelles ; elles existaient en majorité dans toutes les classes,
et formaient l'élément principal du corps social dans tous ses
organes. Car il n'y avait paô que les familles d'épée ou de
robe, mais aussi celles de métier, celtes d'artisans, pour porter
haut rattachement à la profession et en accroître ainsi l'hon-
neur et la valeur. Chaque famille se perpétuait dans sa fonction
sociale, grâce à ui3 égale sollicitude des diverses institutions
par lesquelles ces fonctions étaient organisées.
AU CONTRE-PIED DE LA RÉVOLUTION 321

Sans doute cela était contraire au principe de l'égalité


native, qui semble consister dans un mépris égal des condi-
tions diverses, car il s'opéra en ce siècle un effort des gouver-
nements en sens inverse, afin de favoriser par des bourses
prises sur les deniers publics, pour l'accès des carrières de
l'État., les candidats les moins préparés par leur éducation à
y servir aisément et dignement. C'est de l'inégalité au rebours
du bon sens, du bien public, et, je n'hésite pas à le dire, d'un
certain droit social des pères à se survivre dans leurs enfants,
alors que le vrai mérite —qui n'a d'ailleurs pas un moindre
droit social — a tant d'autres champs d'activité où se produire
au bénéfice de tous.
Mais ce n'est pas tout que de détruire ainsi les patrimoines
moraux ; ceux consistant dans un domaine, un atelier, l'instru-
ment appropriéd'unefonction sociale quelconque, sont devenus
l'objet, en place de la protection, de la destruction légale, par
les contraintes tyranniques des soi-disant lois successorales.
— Je ne parle pas ensuite du
divorce, de l'émancipation des
fils par le pied d'égalité politique avec les pères, de l'impunité
de la séduction, de l'absence de protection de la femme et de
l'enfant contre les abus de la concurrence industrielle. Mais
j'appelle l'attention sur le degré d'intensité de ces trois faits
qui caractérisent la condition actuelle des foyers : la dépo-
pulation des campagnes, la dégénérescence des populations
industrielles, la précocité de la criminalité.

4. LE PRINCIPE POLITIQUE sur lequel reposait la constitution


de l'ancienne France, et d'ailleurs celle de toutes les nations
chrétiennes, était le droit historique. La société s'était formée
et développée successivement à travers les siècles, et sa cons-
titution, suivant uno expression connue, avait crû suivant des
coutumes à peine codifiées, mais inscrites « ôs coeurs do tous
les Français ». Toutefois l'esprit du césarisme romain s'était
infiltré peu à peu par les légistes dans l'antique monarchie
onimi; SOCIAL C IIULIIF.S. 2\
322 VERS UN ORDRE SOCIAL CHRÉTIEN

dès l'époque de Philippe le Bel, puis celle de Louis XI,


ensuite surtout à partir de la Renaissance, et avait atteint son
apogée, préparé par Richelieu, avec Louis XIV ; dès lors il ne
restait guère plus de corps constitués pour soutenir la royauté
que les Parlements, les États provinciaux ayant générale-
ment disparu, et l'administration des Intendants remplaçant
les autonomies locales. — Les échevinages et les municipalités
s'étaient substitués, mais localement seulement, au régime
féodal, dont il ne restait à peu près plus trace.
C'était donc vers la réorganisation des corps intermédiaires
— bailliages et provinces — que devaient se porter et que se
porta en effet l'effort patriotique qui unissait le trône et la
nation au commencement du règne do Louis XVI. — Mais il
fut bientôt détourné de la voie naturelle, c'est-à-dire de la
reconstitution des unités historiques, par la conception admi-
nistrative qui avait créé les départements, et ceux-ci ne furent
et ne sont encore restés que des formations bureaucratiques
mises aux mains de lÉtat pour détruire tout le reste des auto-
nomies et asservir les communes.
Le principe monarchique lui-même, qui n'avait jamais été
mis en question pendant des siècles, alors môme que la suc-
cession au trône était indécise dans son droit ou disputée par
les armes, tomba do la hauteur du césarisme dynastique, où
avaient voulu le porter les derniers règnes par une déna-
turation du « droit divin », au-dessous du niveau d'autorité
auquel prétendait un principe nouveau, celui de la souverai-
neté populaire. — Eu vain voulut-on de bonne foi les
accommoder : « ceci tua cela » en quelques mois ; depuis,
vingt essais de constitution se sont succédé sans retrouver
jamais la base du droit historique, si bien que pour l'historien
futur, alors qu'il voudra résumer dans la synthèse où s'effacent
les incidents du passé la marche du xixe siècle, il n'apparaîtra
pas que la France soit passée de la monarchie à l'empire ou
à la république, mais à l'anarchie.
AU CONTRE-PIED DE LA RÉVOLUTION 323

5. De même que la base de la constitution politique s'était


rôtrécie peu à peu de celle du droit historique à celle du droit
régalien, pour faire finalement place à celle du césarisme,— la
souveraineté populaire, —de même la base de la CONSTITUTION
JURIDIQUE s'était transformée. Elle était passée du principe du
jugement par les pairs sous la présidence du Prince, qui était
celui des cours féodales, à celui du jugement par les officiers
royaux sous le contrôle de corps spéciaux, — les Parlements ;
et elle ne retourna en partie lors de la Révolution qu'à une ca-
ricature de sa première manière par l'institution du Jury. Eu
vertu du faux dogme de l'égalité native de tous les hommes,
c'est-à-dire de la méconnaissance de la diversité des fonctions
sociales et du droit naturel propre àchacune d'elles en raison de
son essence, on proclama un droit commun devant lequel dis-
parurent toutes les garanties de compétence et d'indépendance
que présentaient les juridictions spéciales : les tribunaux ecclé-
siastiques, les tribunaux militaires (qui furent seuls conservés),
les juridictions corporatives, et ce qu'on appelle aujourd'hui
les tribunaux d'exception ou administratifs (dont le gouverne-
ment a eu soin de se réserver le bénéfice, parce que les juges en
sont à sa discrétion).
Quant au principe des lois que le juge eut désormais à appli-
quer, il devint absolument arbitraire, ne relevant plus d'aucun
prototype, comme le Décalogue, ni d'aucune morale définie,
comme celle de l'Évangile. Sans doute il y eut un adoucissement
dansles peines, et même dans les modes de la procédure; la tor-
ture, entre autres,fut supprimée parle roi Louis XVI malgré son
origine romaine qui devait la rendre chère aux légistes, mais
si le droit codifié par Napoléon devint inoins touffu, l'ensemble
delà jurisprudence le devint davantage, et les résultats de l'en-
quête nous diront si le nombre des procès civils et si la crimi-
nalité ont été diminuant durant l'ère de la société moderne.
324 VERS UN ORDRE SOCIAL CHRÉTIEN

6. Jadis les FINANCES PUDLIQUES ne se composaient guère que


des ressources du Trésor royal — ou domaine privé de la cou-
ronne — et des subsides extraordinaires votés par les États ou
ies grands corps sociaux. Mais sans parler de l'altération des
monnaies par Philippe le Bel, le développement excessif de la
Cour des Valois et surtout de celle de Louis XIV, enfin les
longues et malheureuses guerres de la fin de son règne avaient
rendu ces ressources insuffisantes. Il avait fallu recourir à des
expédients administratifs tels que la mise à un prix excessif des
patentes et même de certains emplois royaux, puis à la vente des
privilèges eux-mêmes, et enfin à de pénibles augmentations
d'impôtsdirects comme l'impôt foncier, ou indirects comme les
douanes intérieures, les gabelles, etc.
Cet état de souffrances et d'abus ne fut pas une des moindres
causes qui favorisèrent la Révolution. Mais qu'était cela à côté
des appétits qu'elle montre aujourd'hui et de la dette publique
qu'elle légueraàta générationfuture, et quiécrasedéjà lanôtre?
L'ARMÉE et la marine, qui avaient porté haut le renom fran-
çais, étaient, pour la plus grande partie, composées de volon-
taires ; l'inscription maritime et un essai rudimentaire de cons-
cription ne remontaient pas plushautquelcrègnedeLouisXIV,
où pour la levée des milices on eut recours à la contrainte par
voiedetirage. La force de l'armée gisait surtout dans ses cadres,
fournis à bon compte et à toute épreuve par des familles pro-
fessionnelles, qui recevaient en retour l'exemption d'une partie
de l'impôt foncier — la « taille » — pour les terres qu'elle cul-
tivaient elles-mêmes sans en tirer fermage.
La conscription prit pied dans les institutions nationales avec
la Révolution, atteignit sous Napoléon des proportions d'une
effroyable calamité publique, et n'a cessé malgré lesalténuations
de la Restauration d'être depuis ce temps-là le plus lourd des
impôts.
L'ASSISTANCE PUBLIQUE ne coûtait à peu près rien auxeontri-
AU CONTRE-PIED DE LA RÉVOLUTION 325

buables ; elle était assurée dans dos proportions incomparable-


ment plus fortes qu'aujourd'hui par les corporations religieuses
ou professionnelles : les premières pour tous les indigents, les
secondes pour leurs membres nécessiteux. Nous avons aujour-
d'hui reculé de bien des siècles dans l'abondance et dans l'art
de la charité. La Révolution a audacieusement dépouillé les
pauvres.

7. Si dans les paragraphes précédents on a passé en rapide


revue les intérêts des classes sociales vouées aux professions
libérales, il reste à jeter le même coup d'oeil comparatif sur
celles dont l'industrie s'exerce aux arts manuels, et qui forment
le gros delà nation.
Pour ce qui est d'abord des CLASSES AGRICOLES, il n'est pas
exact de dire, comme on le fait communément, que la Révolu-
tion ait soit créé, soit seulement affranchi la propriété. La
petite propriété avait existé de tout temps, et la grande pro-
priété agraire ne s'était même constituée qu'à la disparition
du régime féodal, dans l'essence duquel elle n'était pas. —
Au régime des tenures perpétuelles avait succédé alors celui
des terres censives, selon des coutumes successorales qui va-
riaient à l'infini, et produisaient déjà tantôt le morcellement,
tantôt la conservation des domaines, mais le plus souvent leur
agglomération aux mains des classes qui ne pouvaient qu'épar-
gner, mais non engager ou démembrer facilement leurs bie^s,
— la noblesse nouvelle et le clergé.
Les impôts étaient moins excessifs que vexatoires dans leurs
modes de perception ; beaucoup s'acquittaient en nature, par
redevances, dîmes, corvées. Les impôts indirects, surtout celui
du sel, pesaient davantage; mais ce qui nuisait le plus au déve-
loppement de la production agricole était la difficulté des
communications, qui était cause tour à tour de disettes ou de
pléthores, suivant la région.
Aujourd'hui nous voyons se produire le phénomène inverse:
la facilité des communications non seulement régionales mais
326 VERS UN ORDRE SOCIAL CHRÉTIEN

internationales livre les marchés des pays les moins fertiles aux
rivaux plus favorisés, et il en résulte une grande émigration
de leurs populations vers les villes. Là où la terre nourrit et
retient encore les familles, une autre cause produit la dépopu-
lation : la stérilité systématique due au régime successoral.
Mais ce qu'il y a de plus frappant dans les campagnes, c'est
l'état et l'esprit d'individualisme qui y régnent. En place des
fortes communautés rurales que nous avait léguées le moyen
âge, la commune actuelle n'a plus de la communauté que le
nom ; elle ne possède plus de biens ou de droits d'usage pour
ses petits foyers ; elle n'est plus administrée par les proprié-
taires du sol ; ceux qui en paient les impôts ne sont générale-
ment pas ceux qui les votent, et ces impôts vont toujours
croissant. Par contre la spéculation sous toutes se* formes
exploite à merci la production agricole désorganisée, de sorte
que des champs plus riches ne portent que des gens plus pau-
vres, et que l'agriculture, qui était la condition la plus hono-
rée, est devenue la plus délaissée.

8. L'état des CLASSES INDUSTRIELLES s'est encore bien plus


transformé depuis un siècle que celui des classes agricoles. La
grande industrie, qui n'existait guère alors que pour l'exploi-
tation des mines et des verreries, tend de plus en plus à se
substituer à la petite. — Celle-ci, qui jouissait alors d'une orga-
nisation corporative d'autant plus profitable à ses membres
qu'elle était plus fermée, est aujourd'hui livrée, sauf peut-être
dans l'industrie du bâtiment, au combat pour la vie contre sa
puissante rivale. Chaque jour, qui est marqué par l'invention
ou le perfectionnementd'une machine, est comme la date d'un
échec qui détruit un certain nombre de petits ateliers, c'est-à-
dire d'existences sociales assurées, sans leur rien offrir en
retour.
Aussi le régime do l& liberté du travail, que les économistes
donnent comme un retour au droit naturel de l'humanité et
une condition do son essor économique, a-t-il créé l'antago-
AU CONTRE-PIED DE LA RÉVOLUTION 327
nisme le plus violent entre les patrons de même industrie et
surtout entre ceux-ci et leurs ouvriers. En place des institu-
tions corporatives qui garantissaient à l'artisan non seulement
une existence aisée pendant ses années de labeur, mais encore
les secours de tout genre contre les infirmités, les accidents et
la vieillesse, il n'y a plus rien que quelques efforts spontanés
vers un retour à l'association, quo l'on peut dire négligeables,
moins encore à cause de leur petit nombre que de leur absence
d'ensemble et d'efficacité sociale. Les ouvriers manifestent
leurs sentiments en traitant communément de « bagnes » les
établissements auxquels ils sont attachés, et ceux même des
plus petits ateliers ne voient habituellement dans lo maître
qu'un ennemi.
Il faut ajoutera ce tableau, comme trait final, l'horrible dé-
générescence morale et physique qui se manifeste dans la plu-
part des agglomérations industrielles, où ne peut plus se
recruter d'autre armée que celle du socialisme révolutionnaire.
On voit, et personne ne conteste dans les rangs des ouvriers,
que rien n'a été fait pour eux par la Révolution, et que leur
condition est au contraire beaucoup plus précaire qu'aupara-
vant. — Celle des industriels ne l'est pas moins dans ce régime
de la liberté du travail, qui n'est en réalité que la liberté de la
spéculation, comme nous râlions voir. Quant aux produits,
ils ont généralement perdu en qualité ce qu'ils ont gagné eu
quantité.

9. Les barrières, que l'Église d'abord, dans l'intérêt des


CLASSES COMMERÇANTES, puis le Parlement, s'inspirant de la
Sorbonne, avaient si longtemps opposées à la spéculation sur
l'intérêt de l'argent, étaient tombées avant la fin du siècle
dernier, et l'agiotago avait exercé à la cour même de terribles
ravages, bouleversant avec les conditions sociales les notions
de l'honneur chez les uns, du respect chez les autres.
La Révolution vint consacrer et légaliser cet état de choses,
et entre autres services rendus à l'établissement dncapitalismc,
328 VERS UN ORDRE SOCIAL CHRÉTIEN

elle naturalisa en bloc les juifs, dont la bonté de Louis XVI


avait toléré la rentréo dans lo royaume par la frontière d'Alle-
magne.
Quant à sa législation commerciale, elle fut d'abord aussi
confuse qu'arbitraire et souvent cruelle, allant jusqu'à punir
de mort certains usages du principe de la liberté qu'elle devait
finalement adopter sans limites. Mais ce qui disparut tout
d'abord, parce que c'était une doctrine de l'Église formant le
fondement du régime do l'échange dans un ordre social chré-
tien, ce fut la doctrine du juste prix, à laquelle on substitua la
raison d'État pour déterminer les règles du marché, livré en
principe uniquement à la concurrence.
La banqueroute de l'État par lo système des assignats fut la
première grande opération des réformateurs, qui s'étaient
chargés de liquider les dettes de la monarchie et les avaient
immédiatement doublées.
Peu à peu, dans le courant de ce siècle, le drainage de l'épar-
gne privée par le Trésor public, ou par les grandes entreprises
financières avec lesquelles il s'accorde, s'est régularisé et intro-
nisé dans la constitution comme dans les moeurs, si bien que
la charge d'impôts qui pèse sur chaque tête est beaucoup plus
lourde en France que partout ailleurs. De plus, comme ce qui
reste de capital non aliéné à l'État est le plus souvent entre les
mains de compagnies anonymes, c'est-à-dire de collectivités
impersonnelles à responsabilité forcément limitée mais à li-
berté illimitée, le capital est devenu beaucoup plus un objet de
spéculation qu'un instrument de travail ; le produit supporte
ainsi, pour passer des mains du producteur à celles du consom-
mateur, une majoration de prix pour l'impôt, une pour la
rente fixe qu'en prétend tirer tout prêteur, une pour le divi-
dende de l'action, et Dieu sait combien de commissions aux
intermédiaires, si bien que la fortune publique et les fortunes
privées sont également en souffrance, et que s'il y a un peu
plus de millionnaires il y a beaucoup plus de prolétaires.
AU CONTRE-PIED DE LA RÉVOLUTION 329

Telles me paraissent être dans leurs grands aspects les


CONCLUSIONS que l'enquête établira d'une manière plus précise
pour chacune des branches d'activité où s'exerce la philoso-
phie de l'esprit humain, sa sociabilité ou son aptitude à se
procurer les biens.
Elles présentent les caractères généraux d'une rupture avec
la continuité historique, que l'on a en effet bien appelée
« Révolution » ; d'une dissolution des liens sociaux, non seu-
lement de ceux qui relient au passé, mais encore de ceux qui
relient les hommes entre eux dans toutes les conditions; enfin
d'une porte ouverte à de tels abus au nom de la liberté, et à do
telles revendications au nom de l'égalité, que le triomphe du
socialisme apparaît de nouveau au bout de chacune de ces
voies, non plus seulement comme conséquence logique des
principes du rationalisme, mais comme réaction inévitable
contre les excès de l'individualisme.
Et de fait, sans parler du socialisme modéré et moins encore
du socialisme conservateur (expression qui n'est pas connue
dans la littérature sociale française), le socialisme révolution-
naire se dresse partout comme l'héritier assuré du libéralisme,
qui a fourni sa course avec ce siècle et ne verra sans doute pas
l'aurore du siècle prochain.
Qu'on veuille bien remarquer combien il avait en réalité fait
son oeuvre et pris possession de toutes les avenues de l'État et
de la famille comme de toutes les institutions, à la veille de
1789. Si bien qu'il ne fallut que quelques mois de violences
pour que l'ancien décor s'écroulât comme au théâtre dans un
changement à vue, et démasquât le nouvel édifice venu de
toutes pièces. Et qu'on se demande si l'édifice social actuel
parait plus solide ou moins menacé que celui qui s'écroula
alors.
La fête du centenaire de 1ère moderne pourrait bien devenir
celle de la naissance d'une ère nouvelle,
Il

LA QUESTION JUIVE ET LA RÉVOLUTION


SOCIALE (1)

Il est des moments pour parler comme il en est pour se taire


Il est des moments où la Providence permet à des événements
surprenants de se produire avec tant d'éclat, qu'une clarté sou-
daine s'en projette sur uno situation grave et mal connue
jusque-là. L'observateur obscur, qui en avait conscience mais
aurait inutilement tenté de rendre cette conscience comrnunica-
tive, peut alors essayer.
Drumont, qui a eu le mérite de devancer cette heure pour la
question juive, écrivait dernièrement : « Les Français d'aujour-
« d'hui ne veulent plus penser, et s'ils fendent l'air avec une
« telle rapidité sur la bicyclette, on dirait que c'est pour fuir la
« Pensée qui pourrait les guetter et les saisir au passage. » Mais
depuis quelques mois l'étourdissement factice du mouvement
qu'on se donne dans le vide est vaincu par plus étourdissant en-
core : un trouble subit dans la vie de la nation française, tel
qu'elle parait en péril, et au même moment, dans la pénombre,
une trace de leffort persévérant d'une autre nation, ,a nation
juive, pour se reconstituer : au premier plan l'affaire Dreyfus ;
à l'arrière-plan le congrès du Sionisme (2), et le rapproche-
ment fortuit, ou plutôt providentiel, de ces deux faits, rendant

(1) Arrnncy, le 16 oclobrc 1898.


pour la seconde fois à Râle, afin de recher-
(2) Israélites de tous pays réunis
cher l<*s moyens de reconstituer à Jérusalem un État indépendant sous le nom
caractéristique de Siox.
AU CONTRE PIED DE LA RÉVOLUTION 331

facilo à toucher co qu'on n'apercevait pas assez jusqu'ici, à


savoir que les Juifs sont une nation.
Ce qu'est au juste cette nation au regard des nations chré-
tiennes, en principe comme en fait, cela forme la trame do la
question juive, dont la solution résiderait dans un modus Vi-
vendi à déterminer entre ces fractions irréductibles de l'huma-
nité. — Modus vivendi facile à établir sans violence, sans lésion
d'aucun droit naturel ni acquis, mais en ne perdant jamais de
vue que nous sommes un royaume du Christ, et que si la na-
tion déicide s'en approche, ce ne peut jamais être que pour lui
donner le baiser de Judas.
Les objets successifs de l'étude qui conduit à cette conviction
—•
objets que je n'ai pas la pensée d'exposer mais seulement d'in-
diquer sommairement ici — me paraissent être les suivants •
I. La Cité juive;
II. La Cité chrétienne ;
III. L'Invasion juive;
IV. Fays conquis ;
V. L'Emancipation.

Cette énumération paraîtra pédante, mais je la crois néces-


saire : quand un problème est complexe, on ne le simplifie pas
en n'en considérant pas tous les éléments, mais on se montre
soi-même cequ'en langage familieron appelle un simple.

I. — La Cité juive.

Je dis la cité juive et non pas la société juive, dans le sens


mondain du mot, parce que je ne connais pas celle-ci. Elle est
très fermée aux étrangers ; ils peuvent y avoir des relations —
ce qui d'ailleurs n'est pas mon cas — mais ils n'y pénètrent pas
pour cela. Elle se considère comme la première aristocratie du
monde, et elle y est fondée, à son point de vue, par son anti-
quité comme par sa puissance. Alors même que celle-ci serait
d'un éclat récent, ses possesseurs ne font pas mine de parvenus
332 VERS UN ORDRE SOCIAL CHRÉTIEN

grossiers, mais do seigneurs orientaux, devenus de brocanteurs


amateurs en môme temps que fastueux, et dont l'élévation n'est
pas tirée de sorvices spéciaux ou do circonstances particulières,
mais du fait d'avoir excellé dans les mêmes arts que tous ceux
de leur race pratiquent pour vivre; c'est à ce titre qu'ils pré-
sident à leur vie religieuse et à la conservation de leurs moeurs
et de leurs traditions nationales ; qu'ils représentent et gou-
vernent en réalité la nation juive. En fait comme en droit, les
Juifs ne diffèrent entre eux que quantitativement mais pas qua-
litativement ; ils sentent de même en tout ce qui est intime,
agissent de môme en tout ce qui est vis-à-vis de l'étranger.
Ainsi n'y a-t-il pas chez eux de divisions non plus que de dis-
tinctions sociales apparentes. La Cité est un bloc.
Ce bloc repose, comme toute société, sur la Religion, la Fa-
mille et la Propriété, mais ces trois bases de l'Ordre social y
ont une détermination propre, qui constitue la personnalité du
bloc israélite et est la raison d'être de sa durée à l'état de cité
particulière au sein des autres nations, dans des conditions à
nulle autre analogues, c'est-à-dire sans territoire propre et sans
gouvernement apparent,

La Religion juive estessentiellement nationale.


Elle est la religion de la promesse, octroyée par Dieu à son
peuple élu. de taire naître de lui un Messie qui réduirait toutes
les autres nations sous le sceptre d'Israël.
Dans cette croyance, l'idée de religion, l'idée de filiation,
l'idée de nation sont inséparables, et voilà ce qui explique ce
phénomène (1) unique d'une race ayant perdu son sol et gardé
sa nationalité, alors que l'histoire fourmille de l'exemple do
races ayant gardé le sol et perdu la nationalité.
En quoi consiste cette promesse, qui est toute la religion?

(1) Les Bohémiens présentent bien quelque chose d'analogue, mais il y a tout
lieu de croire qu'ils sont une des tribus j jives dont on a perdu la trace. On
retrouve chez eux l'id'Je messianique.
AU CONTRE-PIED DE LA RÉVOLUTION 333
En l'empire du monde : le règne do Dieu, c'est le règne d'Israël ;
ou du moins c'est ce qu'Israël a compris et retenu de la pro-
messe et de tout le langago de l'Ancien Testament (1). En effet,
au moment de l'avènement de Notre-Seigneur Jésus-Christ,
bien peu déjà se faisaient du Messie uno conception moins char-
nelle, et il fallait avoir le coeur bien pur pour échapper à celle-
ci. Le peuple en corps, la nation y a succombé. Ce sont ses
intellectuels comme on dirait aujourd'hui des Scribes et des
-
Pharisiens d'alors - qui Tout égarée ; ses Conseils — les
Princes des Prêtres et les Anciens — qui ont condamné le
divin Rédempteur ; ses masses populaires qui ont acclamé son
supplice et ont voulu, parune dernière imprécation, que son
sang retombât sur elles et sur leur descendance.
Voilà en quoi consiste la Religion juive, voilà ce en quoi elle
se distingue de toute autre croyance: c'est une rupture d'avec le
genre humain tout entier ; elle n'y fait pas de prosélytes, car
elle ne pourrait transfuser le sang d'Israël, qui a seul la pro-
messe; mais entre toutes les religions qui s'y professent, il yen
a une qu'elle exècre, la religion du Christ, puisque celle-ci lui
a ravi la promesse en l'interprétant autrement.
Ennemie du genre humain par l'interprétation qu'elle a don-
née aux prophéties, la Religion juive devait devenir la religion
de l'Ennemi du genre humain, et nous verrons par la suite
qu'elle l'est en effet devenue.

La Famille est pour le peuple juif l'instrument de la pro-


messe ; aussi la conserve-t-il dans sa pureté en évitant l'alliance
étrangère ; il attache autant de prix à sa fécondité qu'on y
attache d'effroi par ailleurs ; lorsqu'elle s'éteint il ne trouve pas
de consolation dans sa religion, mais au contraire des motifs
de désespoir ; il donne, on doit le reconnaître, l'exemple des
vertus de famille, qui sont une partie du secret de sa force.
Sa sollicitude s'étend bien au delà de la conception de fa

1) V. Epilre de saint Paul au Galates, m, 11.


331 VERS UN ORDRE SOCIAL CHRÉTIEN

famille animale, pour mieux dire que naturelle, composée


uniquement des parents et des enfants : un ensemble) de moeurs
et do coutumes successorales relie les générations dans lo
passé et pour l'avenir ; la discipline familiale échappe à l'action
des lois civiles delà nation étrangère à laquelle le Juif appar-
tient légalement. Il est essentiellement d'apparence cosmopo-
lite, comme on le voit à l'établissement de ses dynasties les
plus puissantes en même temps à Paris, à Vienne, à Londres, à
Bruxelles et à Francfort; mais en réalité il no voit dans cette
dispersion apparente de foyers familiaux qu'autant d'établisse-
ments coloniaux d'une même nation. On dit la colonie juive de
chacune de ces villes, ce qui revient à dire qu'il y a une mère
patrie, d'où elles reçoivent les directions et à laquelle elles
reportent les bénéfices de leur activité. Seulement cette mère
patrie n'est pas, comme pour nous autres Occidentaux, un ter-
ritoire. Les Juifs ont de la patrie une autre conception plus
ancienne et plus complète, bien qu'il y manque l'attache au sol ;
la patrie, c'est lo milieu social où se conserve l'ensemble des
traditions nationales; cela, que le lieu en soit un ou multiple,
ou plutôt que les lieux en soient agglomérés sur un territoire
ou disséminés dans tout l'univers qui doit un jour appartenir
aux héritiers de la Promesse.

La Propriété est pour la cité juive l'accomplissement delà


Promesse; le chrétien, dans l'acte d'espérance, demande à Dieu
Ses grâces en ce monde et Son Paradis dans l'autre : le Juif Lui
demande Ses biens en ce monde, et ne conçoit guère autrement
le Paradis. Il se fait dès lors de la propriété une idée à la fois
communautaire en ce qui est du peuple d'Israël, et prédataire
en ce qui est du reste de l'humanité. Il la possède virtuellement
en sa totalité, puisqu'elle lui a été destinée par le Maître
suprême, et il ne fait qu'accomplir les vues providentielles en
en prenant effectivement possession par les arts usuraires, que
sa Loi lui défend de pratiquer sur ses coreligionnaires, mais
AU CONTRE-PIED DE LA RÉVOLUTION 33")

nullement sur tous les autres hommes. Il s'y sent au contraire


encouragé.
Aussi no s'en fait-il pas faute, et il est à remarquer qu'il n'a
guère l'idée de parvenir à la propriété par les voies légitimes du
travail qui profite à tous, mais de préférence par celles de la
spéculation qui conduit à s'approprier les fruits du travail
d'autrui.
Dans ces voies il n'est pas vrai de dire que le Juif soit plus
malhonnête que d'autres ; mais il est plus habile, parce que
toutes ses facultés, qui sont très grandes, y sont uniquement
orientées, et qu'il a sur ses concurrents étrangers non seule-
ment les avantages d'une éducation atavique, mais encore ceux
que la solidarité nationale dont on parlait tout à l'heure met à
son service dans le monde entier.
Dieu est toujours fidèle en ses promesses, et il n'a pas retiré
ses dons aux enfants d'Israël ; s'ils ne tournent ses dons que
vers la prospérité temporelle, parce qu'ils n'ont aperçu que cela
dans la promesse, Dieu la leur laisse recueillir. La nation juive
est probablement dès aujourd'hui, et sera certainement demain,
la plus riche des nations du monde ; cela d'autant plus rapide-
ment que c'est en les dépouillant qu'elle s'enrichit et accomplit
ainsi sa loi.

II. — La Cité chrétienne.

Si l'on se reporte aux temps où, suivant une belle expression


pontificale, « la sagesse de l'Évangile gouvernait les États », on
aperçoit aisément le plan de la cité chrétienne: quelle action y
exerçait la religion ; quelle place y tenait la famille; quelle y
était l'organisation de la propriété.
Nous ne saurions nous y attacher ici, bien que ce soit abso-
lument fondamental, qu'à un seul point de vue, celui de l'atti-
tude de la société chrétienne à l'égard de la société juive, sous
le rapport religieux, sous le rapport social et sous le rapport
économique.
L'Église et les princes qui gouvernent selon ses maximes
330 VERS UN ORDRE SOCIAL CHRÉTIEN

tiennent le Juif à dislance du peuple chrétien. Ils ne le persé-


cutent pas; ils ne le traitent pas en ennemi, parce que cela répu-
gnerait à la charité, mais en étranger, c'est-à-dire en citoyen
d'une autre nation. Ils n'entreprennent ni contre son culte, ni
contre ses lois, ni contre ses moeurs ; ils en protègent au
contraire le libre exercice, mais à condition qu'il ne puisse
offusquer ni entamer la société chrétienne. Dans la cité chré-
tienne les Juifs ne sont pas persécutés à raison de ce qui leur
est propre, de ce qui constitue le droit de leur nation. Mais on
est en défiance de leur perfidie, et ceux d'entre eux quiprenneui
un masque pour pénétrer dans la société chrétienne et la cor-
rompre encourent ajuste titre le châtiment des traîtres. Voilà
sommairement comment la question juive est considérée et
résolue au point de vue religieux, selon le témoignage de l'his-
toire et l'enseignement constant de l'Église.

Au point de vue familial et social, un mot résume la situa-


tion faite au Juif : le ghetto. Ce terme n'a pas historiquement
un sens odieux. Il signifie seulement que l'interdiction des rap-
ports familiaux et sociaux entre juifs et chrétiens, prononcée
par l'Église, était traduite dans la vie civile par des dispositions
protectrices, qui maintenaient l'ordre entre les deux sociétés en
les séparant l'une de l'autre par lhabitatton et même par le
vêtement.
C'étaient là autant de précautions prises par les pouvoirs
gardiens de la société chrétienne, pour écarter la tentative de
frayer avec les juifs, et surtout celle de contracter alliance dans
une famille juive. Cela passait alors pour monstrueux, et l'hor-
reur que cela inspirait se traduit dans l'exigence des preuves de
filiation qu'il fallait pour entrer dans la plupart des ordres reli-
gieux ou simplement chevaleresques. C est dans celte idée
qu'on voit par exemple s'établir en Espagne la transmission de
la noblesse « par le ventre », contrairement à la pratique géné-
rale: il fallait sauver la pureté de la race chrétienne, qui venait
AU CONTRE-PIE» DE LA RÉVOLUTION 337

de reconquérir les provinces maritimes sur l'invasion isla-


mique, du péril dont la menaçaient les séductions du sang juif
mêlé au sang arabe, qui pouvait exercer sur les rudes guerriers
du Nord la fascination d'une civilisation encore brillante,
quoique vaincue par leurs armes.
Il faut se rappeler qu'à cette époque-là les juifs n'apparais-
saient pas seulement en colonies à l'état sporadioue dans toutes
les cités méditerranéennes, mais que ces colonies avaient entre
elles les liens les plus étroits et que leur ensemble présentait
ainsi l'aspect dune grande nation, beaucoup plus que ne lo
faisait sur son propre territoire chacun des petits Etats eu
formation dont se composait alors la république cl- tienne.
La ligne do démarcation qu'on maintenait dans ceux-ci
entre les autochtones et ces étrangers était donc une mesure
de prudence, que les écrivains libéraux ont bien tort de quali-
fier de persécution,

Si dans l'ordre social et politique comme dans l'ordre reli-


gieux l'altitude de la cité chrétienne à l'égard de la cité juive a
toujours été de maintenir la distinction mais non d'exercer la
persécution, il n'en a pas toujours été ainsi dans l'ordre écono-
mique. Là il y eut souvent répression, parce qu'il y avait tou-
jours forcément invasion. La partie, en elîet, n'était pas égale
entre des populations chrétiennes naissant aux besoins et aux
formes compliquées de la civilisation, et les colonies de ce
peuple juif d'antique culture, rompu à tous les négoces, habilo
à faire naître les convoitises autant qu'à les satisfaire chèrement.
L'usure interdite aux chrétiens était son art par excellence, et
tout lui fournissait occasion de le pratiquer, nos vertus même
quelquefois comme nos vices. Ainsi les croisades lui furent
aussi profitables que les grandes guerres de ce siècle-ci l'ont été
à ses descendants.
La cité chrétienne, hâtons-nous de le dire, n'opposait pas
que des répressions à la rapacité juive : elle y opposait surtout
OHDKR SOCIAL CIII'.KTIKN 22
33S VERS UN ORDRE SOCIAL CHRÉTIEN

sa forte constitution économique par l'organisation corporativo


du travail et l'organisation féodale de la propriété.
Par la première elle empêchait que lo travail ne pût être
exploité et ses fruits confisqués par le capital étranger; parla
seconde elle empêchait que le sol ne put manquer sous les
pieds de ses habitants et l'abri sur leur tète. Sous celte forme
paternelle, comme sous la forme fraternelle de la commune ou
de la corporation, l'esprit d'association était si vif dans la cité
chrétienne qu'elle put, aux bonnes époques, tolérer largement
les arts usuraires chez les Juifs, sans s'en laisser envahir elle-
même.
C'est là tout le secret de la coexistence de deux sociétés aussi
distinctes l'une de l'autre que la société juive et la société chré-
tienne. Chacune avait sa constitution et son mode d'existence
propre. C'est encore là une chose que n'ont pas aperçue les
tenants de l'école libérale, tandis qu'ils nous rebattaient les
oreilles de leurs lazzis sur les corporations,

III. — L'Invasion juivo.

De même qu'un homme fort et armé peut vivre dans le voi-


sinage d'un ennemi sans en être molesté s il s'en fait à la fois
craindre et respecter, de même la cité chrétienne put vivre
pendant des siècles au contact de la cité juive sans trop en
souffrir. Mais vint l'affaiblissement de l'esprit chrétien au
siècle de la Renaissance, et aussitôt on vit éclater l'oeuvre du
judaïsme dans toute sa force destructive.
Ce fut d'abord la religion qui reçut ses assauts : j'en laisse la
description à un Juif de haute marque, Darmstetter, qui pro-
fessait au compte de l'État, bien entendu, dans nos écoles :
« Le juif est le docteur de l'incrédule. Tous les révoltés de
« l'esprit viennent à lui dans l'ombre ou à ciel ouvert. Il est à
« l'oeuvredansl'immense atelier de blasphèmes du grandempe-
« reur Frâdéric et des princes deSouabe ou d'Aragon. C'est lui
« qui forge tout cet arsenal meurtrier de raisonnements et d'iro-
AU CONTRE-PIED DE LA RÉVOLUTION 339

« nio qu'il léguera aux sceptiques do la Renaissance, aux


« libertins du grand siècle. Le sarcasme de Voltaire n'est que lo
« dernier et retentissant écho d'un mot murmuré six siècles
« auparavant dans l'ombre du ghetto, et plus tôt encore, au
« temps de Celseet d'Origène, au berceau même de la religion
« du Christ. »
Procédant d'abord par la voie mystique, qui correspond à
l'esprit des temps où il opère, le judaïsme prend les formes du
gnosticisme et de la cabale, perd les templiers, engendre les
francs-maçons. Il aborde jusqu'aux pouvoirs publics par les
sociétés secrètes, qui sont le refuge de toutes les nationalités
opprimées. En môme temps il a gagné les esprits indépendants
parla philosophie rationaliste. Il se mire dans Luther et sur-
tout dans Calvin, qui ne sait déchaîner en France que le démon
des guerres de religion, tandis qu'il déchaîne à Genève, sa capi-
tale d'adoption, celui de l'usure.

*
**
Bientôt le juif se sent suffisamment armé contre la cité chré-
tiennedont il a pu battre en brèche ainsi les remparts. Alors il
pénètre au coeur de toutes les institutions sociales et politiques
pour les ruiner: il attaque la famille par le divorce; il développe
la soif des richesses mal acquises par le mirage du jeu sur les
papiers publics ; il dénonce à l'avidité ÙJS gouvernants les biens
de l'Église, des pauvres et des corporations ; enfin il se fait
naturaliser en masse pour procéder plus à l'aise à la liquidation
sociale qu'il a si bien préparée.
La Révolution est son oeuvre. Dans les grandes destructions
sociales qui marquèrent la fin du siècle et dont les dernières
furent l'effondrement du trône et le règne du bourreau, il n'est
pas possible de distinguer ce qui fut proprement l'oeuvre du
juif, celle du calviniste à la Jean-Jacques Rousseau (1) et celle

Israélites, les protestants et les francs-maçons forment l'ossature


(1) « Les
du parti républicain », comme le reconnaissait naguère le chef du gouverne-
ment qu'ils nous ont impose.
310 VERS UN ORDRE SOCIAL CHRÉTIEN

du franc-maçon, tant ils marchèrent alors déjà la main dans


la main, dans un même esprit et sous une bannière unique,
celle do la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen.
Sans doute, on vit alors, et depuis encore, des catholiques de
bonne foi, des conservateurs bien intentionnés, s'associer à
cette logomachie et faire leur Évangile politique des soi-disant
« principes de 17S9 ». Mais c'est uno véritable aberration, qui
se renouvelle aujourd'hui sous nos yeux, de ne pas apercevoir
en quoi le libéralisme et l'égalitarisme, que Le Play qualifiait
si bien de « faux dogmes de la Révolution », sont à l'envi la
négation même du lien social.
Les juifs, eux, ne s'y sont pas trompés : je douto qu'ils tien-
nent autant à leur Talmud lui-même qu'à cette quintessence do
poison qu'ils en ont tirée, et qu'a si bien avalée le snobisme des
générations engouées alors d'anglomanie comme on l'est
aujourd'hui d'américanisme.
C'est une « Tisane des Shakers » qui s'étale à la premièro
page des journaux comme l'autre à la quatrième, mais nulle
part avec autant d'éloges et d'emphase que sous la plume des
publicistesjuifsoujudaïsants. Ils deviennent tout à fait lyriques
chaque fois qu'ils en peuvent parler, et cela ils ne s'en font pas
faute à tout propos ; ils en plantentaujourd'hui le drapeau sur
Pile du Diable, où nous devrions bien le laisser.

La Révolution avait ainsi conduit le peuple juif à la conquête


du droit religieux en laïcisant la société; elle l'avait conduit à la
conquête du terrain politiquo en faisant table rase du droit his-
torique ; la conquête du terrain économique restait à faire. Ce
fut l'oeuvre de ce siècle, grâce à une économie politique nou-
velle qui se qualifia d'orthodoxe et de scientifique, avec cet
aplomb dans le sarcasme qui est caractéristique de l'esprit
juif. Les docteurs de cette orthodoxie furent des dynasties de
protestants, comme les Say, ou de libre penseurs ; leur libé-
ralisme de commande fit plus de dupes encore chez les catho-
liques que n'en avaient fait le libéralisme religieux et le libéra-
AU CONTRE-PIED DE LA RÉVOLUTION
311

lisme politique dont il procédait; on l'enseigna eu France


jusquo dans les Universités catholiques, et ce fut vraiment là
un beau triomphe pour ses inspirateurs.
Il ne fut d'ailleurs pas purement platonique ; lo travail frus-
tré do ses droits, la propriété détourné ù ses devoirs, fourni-
rent un champ sans limites à la spéculation qui les guettait
pour les dépouiller. On sait où sont passées ces dépouilles,
mais on n'en rapproche pas assez le développement du socia-
lisme contemporain.
Pourtant, quand deux phénomènes sont et se maintiennent
ainsi parallèles, il est probable qu'ils sont connexes et procèdent
d'un principe commun, quoique leurs manifestations semblent
inverses. Ce principe commun, c'est l'individualisme, c'est-à-
dire la doctrine qui affranchit l'individu de tout lien avec la
société autre que ceux de l'État. Dès lors l'exagération de ceux-
ci devient inévitable, et l'on se trouve bien en présence de
l'antique doctrine juive, qui ne faisait de l'homme que l'usu-
fruitier passager de la terre, au lieu de voir dans celle-ci le
prolongement du foyer et le support de la famille.

IV. — Pays conquis.

Pays conquis et reconquis — tel était le nom que Louis XIV


avait donné à la frontière dont ses armes avaient doté le nord de
la France. Tel est aussi le nom qui convient à la France tout
entière, au triple pointde vue religieux, social et économique,
depuis les révolutions de 1789 et de 1830, qui ont amené ou
consolidé l'oeuvre de la conquêtejuive.
Depuis lors, en effet, la France a perdu tout dV.bord sa reli-
gion nationale : le décret qui, sous prétexte de liberté de cons-
cience, proclama l'égalité des cultes, etcelui qui fit du judaïsme
un de ces cultes mis sur le même pied, furent une offense à la
vraie religion : cette égalité elle-même est mensongère, car, à
l'inverse des autres religions, la foi catholique n'est pas libre
en France ; ses ministres les plus élevés dans la hiérarchie
sacerdotale, les évoques, sont à la création d'un pouvoir qui
312 VERS UN ORDRE SOCIAL CHRETIEN

fait profession de n'être liéà aucune croyance et de s'affranchir


detouthommagepublicenversleCréateur et envers le Rédemp-
teur, comme de toute observation de la loi divine et de l'esprit
de l'Evangile.
11 y a sans doute des lois que le gouvernement de la Franco
proclame intangibles, mais ce ne sont plus celles que Dieu a
révélées et que lÉglise enseigne : ce sont celles qui sont tour-
nées contre ses immunités légitimes et contre sa mission d'ins-
truire les peuples.
L'État laïque, dans sa conception révolutionnaire, n'a pas de
doctrine, mais par une étrange contradiction il distribue un
enseignement officiel, et il ne confie naturellement la mission
de le distribuer qu'à des ennemis do l'Église, juifs, protestants
ou francs-maçons. Il faut lire non seulement les oeuvres philo-
sophiques de la plupart de ces Messieurs do l'Université, mais
encore les manuels classiques qu'ils patronnent ou qu'ils impo-
sent, pour apprécier ce qu'on peut attendre de l'ineptie do la
doctrineau service de la perfidie d'intention.
Aussi les fruits d'un tel arbre ne justifient-ils quo trop la
parole évangôlique : « Un mauvais arbre ne peut porter que de
mauvais fruits » ; une criminalité précoce va en croissant dans
les générations nouvelles, formées au mépris de la religion et
de la famille, sans autre culte que celui de l'égoïsme.
Relisez la fameuse phrase échappée à l'un des maîtres les plus
en vue; au lieu de paraître, comme il le dit, un écart de jeu-
nesse, elle s'éclairera d'un seul mot, qui la montrera bien
voulue, d'un dernier mot que nous y ajouterons:
« Quand au lieu de l'admiration du titre et de l'épauletto vous
« aurez habitué l'enfant à se dire qu'un uniforme est une livrée
« et que toute livrée est ignominieuse, celleduprêtreet celledu
« soldat, celle du magistrat et celle du laquais, alors vous
« aurez fait faire un pas à l'opinion » juive.
Voilà où nous en sommes pour lo respect de la religion dans
laquelle nous avons été élevés depuis que la France est France.
Il en est d'ailleurs àpeu près de môme partout où la conquête
juive est en voie de se faire, — mais nulle part ailleurj à co
point.
AU CONTRE-PIED DE LA RÉVOLUTION 313

Voyons maintenant ce que la conquête juive a fait de la famillo


et de la société.
La loi fondamentale de la famille chrétienne, le mariage,
ayantété violée par le divorce, celui-ci se multiplie rapidement;
les garanties qui sont refusées au foyer étant réservées à la
séduction, qu'il est interdit de rechercher, le nombre des
enfants nés hors mariage augmente, tandis que celui des nais-
sances légitimes diminue; l'arrêt de la natalité n'est compensé
que par l'immigration étrangère. Seul le dénombrement de la
colonie juive, s'ilétait permis de le faire, accuserait des progrès,
tant par suite d'une natalité et d'une longévité dues à un bien-
être supérieur que par la naturalisation accordée à tout ce qui
de la race cosmopolite vient s'abattre chez nous. Les familles
juives pullulent, mais nombre de familles françaisess'ôteignent,
faute que leurs représentants aient pu maintenir leur foyer ou
trouver place pour en fonder un nouveau sur la terre de France.
C'est la loi de tout peuple conquis.
Taudis que les sources de la vie nationale tarissent ainsi,
celles des disputes politiques coulent à flots, déversant l'injure
sur tout ce qui est respectable. Il y a de ce fait excitation cons-
tante à la haine et au mépris entre les citoyens d'une même
patrie. Patrie qui n'existe plus pour eux que de nom, car la
patrie n'est pas lo sol que délimitent seulement des poteaux
frontières, mais celui oi une commune histoire des pères nour-
rit les enfants dans un commun amour du passé et de com-
munes aspirations d'avenir.
Ce commun idéal, cette patrie morale qui fait l'unité de la
nation disparait sous les excitations de partis, qui sont dans
l'essence même des institutions politiques issues de la Révolu-
tion. C'est un état de choses qui en est inséparable et n'a cessé
de s'aggraver depuis que la France, après avoir perdu sa reli-
gion, est privée de sa dynastie nationale, la plus nationale, la
plus fondée en droit historique, la plus marquée du génie de la
race, d entre toutes celles qui régnent sur l'ancien monde,
344 VERS UN ORDRE SOCIAL CHRÉTIEN

Quant à l'état des biens, non seulement en France, mais


danslasociété chrétiennedepuis laconquête juive, je ne saurais
en emprunter la définition à un document plus autorisé par la
gravité de son auteur que je ne le fais en reproduisant cette page
de YEncyclique pontificale du iQ maiiSi) l sur la condition des
ouvriers.
« Nous sommes persuadé, et tout le inonde en convient, qu'il
« faut, par des mesures promptes et efficaces, venir en aide
« aux hommes des classes inférieures, attendu qu'ils sont pour
« la plupart dans une situation d'infortune et de misère immé-
« ritée. Le dernier siècle a détruit sans rien leur substituer
« les corporations anciennes, qui étaient pour eux une protec-
« tion; tout principe et tout sentiment religieux ont disparu
« des lois et des institutions publiques, et ainsi, peu à peu, les
« travailleurs isolés et sans iléen e se sont vus avec le temps
« livrés à la merci do maîtres inhumains et à la cupidité d'une
« concurrence effrénée.
« Une usure dévorante est venue ajouter encore au mal.
« Condamnée à plusieurs reprises parles jugements de l'Eglise,
« elle n'a cessé d'être pratiquée sous une autre forme par des
te hommes avides de gain, d'une insatiable cupidité.

« A tout cela il faut ajouter lo monopole du travail et des


« objets de commerce, devenu le partage d'un petit nombre de
« riches et d'opulents, qui imposent ainsi un joug presque ser-
« vile à l'infinie multitude des prolétaires. »
Le socialisme ne peut que sortir fatalement d'une pareille
situation, et c'est le fruit certain de la conquête juive, si elle se
maintient.
Eu attendant, l'appauvrissement de notre pays a commencé :
nos capitaux, drainés par des maisons juives pour créer l'outil-
lage industriel à l'étranger, ont préparé une concurrence que
notre production ne peut supporter. Etce no sont pas seulement
nos valeurs, mais nos moeurs industrielles qui périclitent.
Veut-on entendre parler de moins haut et de plus près quo
AU CONTRE-PIED DE LA RÉVOLUTION
345

tout à l'heure ?... Voici ce que m'écrivait ces jours-ci un ingé-


nieur qui occupe une des situations les plus considérables
dans l'industrie :
« La génération actuelle veut jouir et ne pas travailler; ellea
un très faible sentiment de la patrie; elle donne tout aux juifs
pour de l'argent; pour jouir tout de suite elle vend pour un
rien ce qui a une valeur énorme, constante, lorsqu'on sait bien
l'exploiter, et ne s'aperçoit qu'après qu'elle a été volée et qu'en
travaillant tranquillement avec méthode elle avait là une ri-
chesse considérable.
« Nos ingénieurs eux-mêmes ne veulent plus travailler ; ils
deviennent cosmopolites, n'ont plus l'amour de la patrie. Ils
ne trouvent bon que ce qui se fait à l'étranger, afin de ne pas
chercher, élaborer par eux-mêmes.
« Nous étions à la tête de toutes les industries; avec cette
tendance nous dégringolons.
« Les juifs sont les instigateurs de ces nouveaux errements,
parce que les étrangers, et spécialement les Américains, sont
plus faciles pour les pots-de-vin et en donnent de plus gros.
« De tous côtés ce sont des instincts matériels, brutaux, qui
se font jour... C'est honteux. »

V. — L'Emancipation.

Rien ne sert de disserter si l'on ne conclut pas, et au moment


do conclure à la nécessité d'une émancipation et d'en tracer les
voies, j'éprouve le besoin de résumer mes moyens d'établir la
couquêtejuive, car c'est là le fond de la question. J'ai aussi le
devoir d'indiquer mes sources, — sans parler de ma propre
observation en maint pays.
Ces sources, dont je n'ai pas fait une seule citation, puisque
je ne me proposais pas de prouver, mais simplement de jalon-
ner, sont les ouvrages de fonds suivants:
Les Juifs rois de l'époque, par Toussenel, 1835 ;
Le Juif et la Judaisation des peuples chrétiens, par le cheva-
lier Cougenot des Mousseaux, 1869;
34G VERS UN ORDRE SOCIAL CHRÉTIEN

Les Juifs devant l'Église et VHistoire, par le P. Constant, de3


Frères prêcheurs, 1897.
On en trouverait bien d'autres, parmi lesquels l'Entrée des
Israléites dans la Société française, par l'abbé Joseph Léman.
Ces sources sont à peu près résumées dans un petit livre
populaire qui vient de paraître sous le titre : Juste solution de
la question juive, par M. J. Franck (1).
Je ne parle pas de la Francejuive ni, en général, de la puis-
sante oeuvre littéraire de Drumont, parce qu'elle a un caractère
d'actualité plutôt que de recours historique, non plus que de
' ûl'feode éclatant qui se produit en ce moment, comme un corps
à corps dans un duel, au cours de la lutte acharnée dans la-
quelle la société chrétienne se débat contre la conjuration
juive.
Cet épisode est pourtant plein d'enseignements; il est comme
la preuve par le fait, dans les soulèvements qu'il a suscités, de
ce que j'ai essayé d'établir historiquement et philosophique-
ment eu thèse, à savoir le caractère à la fois religieux, écono-
mique et politique de la lutte, qui a son point culminant,
jusqu'ici, dans la Révolution française, et, il faut bien le dire
après de Maistre, son inspiration satanique. — Comme Satan
lui-même concourt inconsciemment à l'oeuvre de la miséricorde
divine, le moment actuel fait toucher aux Français ce qu'il leur
en revient de s'être créés en Europe les zélateurs de la Résolu-
tion, comme aussi à beaucoup de conservateurs, monarchistes
ou autres, d'être devenus ses complaisants.
C'est à ces derniers que s'adresseraient mes objurgations, si
ma voix pouvait avoir assez do portée pour les ramener à la
clairvoyance ; nullement aux Juifs, qui ne font, en poursuivant
leur action dissolvante sur la société chrétienne, qu'obéir à
une fatalité historique.
Celte fatalité, je la résume en ces trois points:
a) Les Juifs sont restés une nation ;

(1) On y voudrait voir un chapitre spécial aux entreprises varices de* juifs
prussiens contre la royauté en France, depuis AnactiarsU Klotz et Dculz jus-
qu'à Nautidutf, dont les dupes sont dans un état d'esprit analogue au dreyfu-
•isme.
AU CONTRE-PIED DE LA RÉVOLUTION 317
b) Celte nation est persuadée que l'empire d\t monde lui
appartient ;
c) Elle n'a moyen de le réaliser que par la corruption des
esprits, qui amène la décoyyiposition sociale.
Ceci dit, je ne fais aucune difficulté de reconnaître que per-
sonnellement les juifs ont gardé de leur antique civilisation
beaucoup de dm s souvent redoutables, et certaines vertus,
dont ils peuvent tirer profit etorgueil. Cederniertrait, l'orgueil,
qui ressort à chaque page de l'Evangile, est même le plus carac-
téristique chezeux, malgré la dureié des humiliations qu'il leur
a attirées, mais il ne les empêche pas de se montrer courtois
lorsqu'ils ont intérêt à le paraître et d'avoirainsi droit à la réci-
procité.
Seulement, et pour conclure, il faut pour première condition
de notre émancipation revenir au système de nos pères en ces
trois autres points ;
I. — Ne traiter les juifs que comme des étrangers, et des étran-
gers dangereux;
IL — Reconnaître et abjurer toutes les erreurs philosophiques,
jwlitiques et économiques dont ils nous ont empoisonnés ;
III. — Reconstituer dans l'ordre économique comme dans
l'ordre politique les organes de la vie propre, qui nous rendaient
indépendants d'eux et maîtres chez nous.
Je reprends chacune de ces trois propositions dans l'ordre de
l'énoncé.
l'c PROPOSITION. — i\e traiter les juifs que comme des étran-
gers et des étrangers dangereux. — Pour bien comprendre cela,
il faut renoncer à l'idée moderne que la territorialité seule
constitue la nationalité, et que tout sujet est un citoyen. Ainsi
il ne faut pas mettre les juifs sur un autre pied que les indigènes
de nos colonies, non seulement en Algérie, mais partout. Tout
sujet français a droit à la protection des pouvoirs publics et à
lajustice dont ces pouvoirs sont les arbitres ; mais, s'il n'appar-
tient pas à une souche française, la naturalisation elle-même
ne devrait pas porter pour lui ses pleins effets, mais le laisser
en droit sous lo régime d'un statut personnel jusqu'à ce que les
caractères de son extranéité se soient efi'acésen l'ait. H ne s'eu
318 VERS UN ORDRE SOCIAL CHRÉTIEN

trouvera que mieux, puisqu'il aura conservé sa loi j nous aussi,


parce qu'il ne pourra pas exploiter contre nous la nôtre, qui
n'est pas faite pour lui.
La non-admission aux fonctions publiques serait la première
conséquence du rétablissement de cette situation, qu'il serait
assurément plus logique de faire en droit à ces étrangers, qu'en
fait aux familles françaises qui ont créé et conservé la tradition
nationale (1).
Ensuite le prosélytisme de l'esprit judaïque devrait être
réprimé dans toutes ses manifestations saisissables, tout parti-
culièrement lorsqu'il s'exerce sous la forme d'attaque contre
nos croyances, nos traditions, nos institutions, nos moeurs.
Leur respect s'impose à tout hôte, qu'il soit de passage ou à
demeure. Personne ne disconvient, en principe, de cela, mais
pas une seule loi n'est restée debout pour l'imposer.
Ie PROPOSITION.

Reconnaître et abjurer toutes les erreurs
philosophiques, politiques et économiques dont les juifs nous ont
empoisonnés. — C'est là le plus difficile en même temps que
le plus essentiel, car ce qui est réclamé précédemment est
l'oeuvre des pouvoirs publics, et les pouvoirs publics ne peu-
vent appliquer avec suite dans leur exercice d'autres maximes
que celles de l'opinion ; autrement elle se retournerait contre
eux et entraverait ou stériliserait leur action.
Ils ne nous gouvernent aujourd'hui qu'au nom et en confor-
mité des principes de 1789, parce que ces principes sont à la
fois ceux de notre droit public, ou prétendu tel, et ceux de la for-
mation intellectuellede la plupart d'entre nous. Or ces principes
essentiellement judaïques, ces fausses notions de la liberté et de
l'égalité, ces faux dogmes de la Révolution, sont incompatibles
avec l'esprit chrétien, avec la civilisation chrétienne. On a pu
croire et essayer de soutenir le contraire, même do nos jours, au
bord de l'abîme où ils nous conduisent, mais les définitions
opposées do l'Église sont formelles ; les cris d'alarme do nos

(1) Combien de préfets ou sous-préfets juifs, combien de magistrats, tandis


qu'il n'en est peut-être pas un seul fourni par les familles qui ont fondé, au
prix de leur sang, dans la guerre de Cent ans, l'unité de la France ou sa
grandeur dans les guerres de Louis XIV 1
AU CONTRE-PIED DE LA RÉVOLUTION IMÇV

penseurs, comme de Maistre, Ronald, Rlanc de Saint-Ronnet,


Donoso Cortès — pour ne nommer que les morts — sont per-
çants ; plus perçante encore la plainte douloureuse et incons-
ciente des peuples en décadence.
Ce n'est pas tout que de reconnaître l'erreur : il fautl'abjurer,
c'est-à-dire reconnaître solennellement Jésus-Christ comme le
Seigneur et- Maître de toute nation chrétienne, parce qu'il est
l'auteur et le gardien nécessaire de la civilisation chrétienne.
N'est-ce pas une chose inouïe, quand on n'a pas perdu la foi, que
de regarder cet hommage public comme suranné, l'observation
delà loi du Christ comme facultative, et comme négligeable le
recours au Sauveur devant la tempête déchaînée par son abandon!
IIIe PROPOSITION. — Reconstituer dans l'ordre économique
comme dans l'ordre politique les organes de la vie propre qui
nous rendaient indépendants des juifs cl maîtres chez nous.—
Un premier organe à reconstituer, c'est celui qui rend le char-
bonnier maître chez lui, c'est la famille, en rendant à son chef,
au pèrede famille, sa direction religieuse, économique et poli-
tique. Vient ensuite la reconstitution de la commune sur celte
base, c'est-à-dire par feux. Puis les professions à réorganiser en
corporations, et les provinces au moyen d'États élus par ces
corporations. En un mot les assises historiques des libertés
publiques, en les appropriant aux conditions actuelles de l'ac-
tivité sociale.
La première et la plus fondamentale de ces libertés est celle
de l'Église, de manière que son llambeau ne soit pas mis
sous le boisseau, mais en un lieu assez élevé pour être de nou-
veau aperçu du prince et du peuple.
Quant au prince, il n'y a pas à le chercher ailleurs que dans
le droit historique. C'est, dirons-nous aux idéologues en quête
du principe de la souveraineté, le seul moyen de soustraire lo
pouvoir aux compétitions des partis pour le laisser vraiment à
la nation incarnée dans une dynastie.
Et c'est, aux yeux des hommes pratiques, le point d'appui
nécessaire à leurs efforts pour susciter, coordonner et mettre
en oeuvre toutes les énergies nationales, et conduire ainsi sûre-
ment et avec suite le pays à son émancipation.
"350 VERS UN ORDRE SOCIAL CHRÉTIEN

Mais c'est le Moyen-Age entier à faire revivre l dira-t-on, à


cela près que l'organisation corporative de la cité du Moyen
Age devrait s'étendre aujourd'hui aux campagnes, au lieu de
l'organisation féodale, propre aux conditions d'alors, et qui n'y
aurait plus aujourd'hui sa raison d'être.
Il y aurait bien à dire, mais ainsi même ce serait un orga-
nisme moins difficile à concevoir et à revivifier par l'esprit
chrétien d'association, que l'édifice actuel ne l'est à maintenir
« sans clef de voûte et sans fondements » (1).
Mais entendons-nous bien, ce n'est pas à l'ancien régime qu'il
s'agit de retourner, en renonçant aux soi-disant « conquêtes
de la Révolution », car il n'avait su conserver de l'ancien
édifice que la clef de voûte sans les fondements. L'ancien
régime sous son aspect révolutionnaire, lo césarisme, sera au
contraire la forme triomphale de la dominationjuive.
C'est lace qui échappe jusqu'ici en France au soulèvement
antisémitique qui pourrait être un point de départ pour éman- 1

cipation. Celte réaction légitime, suscitée par un homme cou-


rageux qui aura marqué ainsi sa place dans l'histoire des grands
Français, cette réaction, dis-je, ne sera libératrice que si elle
atteint tout d'abord l'émancipation intellectuelle, au lieu de ne
se donner pour but que l'émancipation matérielle. Chasser le
juif ou lui faire rendre gorge, c'est impossible à faire légale-
ment sous le régime des idées qu'il a introduites habilement
dans la cité moderne avant de s'y introduire lui-même et d'en
prendre possession. Le déposséder révolutionnairernent,ce ne
serait que créer un épisode violent et stérile dans le combat
entre la civilisation chrétienne et l'idée juive, qui forme la
trame de l'histoire moderne.
Un juif, puissant dialecticien, Karl Marx, a voulu dire que
cette trame était fournie par la lutte des classes. Mais qu'on y
regarde bien : la lutte des classes a été fomentée, exploitée pai

(1) Le vicomte de Vogué, lettre publique à l'occasion des élections de 1893»


AU CONTRE-PIED DE LA RÉVOLUTION 351

l'idée juive pour la révolution politique, comme elle l'est


aujourd'hui pour la révolution sociale dans sa forme moderne,
le socialisme. C'est l'idée juive qui a conduit le riche à l'exploi-
tation du pauvre par la forme moderne do l'usure, le capita-
lisme (1) ; le pauvre, à la haine du riche par le prolétariat.
Aujourd'hui le masque est jeté (2), et cette composition mons-
trueuse de forces destinées à se heurter, le capitalisme et le pro-
létariat, est proclamée cyniquement l'engin scientifique dont
l'explosion fatale doit pôtarder ce qui reste de la société chré-
tienne.
C'est contre cette conjonction impie des frères ennemis : lo
capitalisme et le socialisme, que devraient s'unir aujourd'hui
toutes les forces conservatrices qui s'inspirent encore do
l'amour de la religion et de celui de la patrie. Quant aux autres,
ou soi-disant telles, les pouvoirs publics, les grands corps do
l'État, les puissantes sociétés financières, elles sonteontaminées,
paralysées ou désagrégées d'avance, incapables d'aucune action
commune, et même pour la plupart d'une action propre. Elles
n'ont pas plus la confiance publique qu'elles n'ont confiance en
elles-mêmes. L'ennemi, ou tout au moins son influence dissol-
vante, a pénétré partout. On acclame encore l'armée, qui est
1' moins atteinte, mais l'armée n'a pas une vie propre, elle
l'emprunte à l'État, et quand celui-ci s'abandonne, celle-ci
s'évanouit.
En vain on a cru s'alléger, pour fuir sous la tourmente, en
jetant du lest : d'abord celui des vieilles doctrines, ensuite celui
des vieilles institutions.
Ce lest est précisément ce qui maintenait la nef en état do
flottaison, ce qui la rendait étanche, gouvernable.
On a jeté par-dessus bord « le pilote nécessaire » (3), le roi

(1) Capitalisme pris dans le sens d'abus du pouvoir du capital, comme socia-
lisme dans le sens d'nbus du pouvoir de la société.
(2)I.c Congrès socialiste français de Monltuçon, qui vient de proclamer ITiito:!
socialiste internationale, s'est déclaré, sur la proposition do .1. Guesde, contre
l'antisémitisme, « a raison de ses origines féodales et cléricales ».
(3) « Je suii lo pilote nécessaire, te seul capable de conduire le navire nu
port, parce que j'ai mission et autorité pour cela. » — Lettre du comte de Chain-
bord à M. Chesnelowj, du 27 octobre 1873.
352 VERS UN ORDRE SOCIAL CHRÉTIEN

de droit, pour lui substituer les fantoches que peut produire le


parlementarisme greffé sur la démagogie.
Cette démagogie informe, on l'a baptisée démocratie, et on
lui a jeté en pâture les classes dirigeantes, au lieu deles rappeler
à leur mission et de les contraindre à la remplir.
Et voici l'antisémitisme en passe de faire de la religion un
facteur négligeable de l'ordre social aux prises avec la juiverie 1

Cependant que celle-ci, das Judenthum, mène la coalition de


toutes les forces qui ont fait la révolution religieuse et la révo-
lution politiqueà l'assautdes derniers remparts de la chrétienté,
et prétend acculer celle-ci à une capitulation qui n'aurait qu'un
lendemain : la Révolution sociale.
11C

LES RETRAITES OUVRIERES (1)

Les retraites ouvrières sont un de3 problèmes aigus de la


question sociale en ce moment.
Il prend les conservateurs libéraux au dépourvu, cela va sans
dire, et il ne serait pas inutile de l'aborder ici dans ses grandes
ligues, en suivant pour cela la méthode qui convient à des
hommes de tradition qui veulent être des hommes de progrès,
à savoir considérer le problème dans ses rapports avec le passé
d'abord, puis avec le présent, enfin pour l'avenir.
Au temps si malencontreusement évoqué dans lo discours
récent d'un conservateur quatre-vingt-neuviste (2), le problème
ne se posait pas : non que l'ouvrier eût moins de droit au pain
de ses vieux jours, mais parce qu'il en trouvait la sécurité dans
deux institutions alors très fortes, la famille et la corpo-
ration.
La famille était très forte dans l'état féodal ; la famille domi-
nante était attachée au sol par un fief, la famille serve par une
glèb»1, la famille libre par une censive : le même sol portait et
nourrissait ces trois souches non pas comme trois arbres isolé3
sans autre rapport que l'ombre qu'ils se portent, mais comme
trois rameaux dont les racines seraient entrelacées d'une

(1) Elirait du Réveil trancaii, 1901.


(2) M. Pioti.
0110118 SOCIAL CUUlitlES. 23
354 VERS UN ORDRE SOCIAL CHRÉTIEN

manière inséparable. L'une ne pouvait pâtir sans que les deux


autres ne lui vinssent en aide, parce qu'elles étaient incapables
de vivre l'une sans l'autre ; je dirai plus, la vie de l'une était la
vie de l'autre : celui-ci protégeait celui-là, celui-là nourrissait
celui-ci. Lerapportne cessaitjamais, mais allaitsouvent jusqu'à
s'intervertir ; en temps de disette le seigneur nourrissait le serf,
en temps d'épreuve le serf soutenait le seigneur. Telle est l'ana-
lyse dernière de la société féodale.
La seigneurie se dénombrait alors par cloohers, le fief par
feux, c'est-à-dire par foyers où la famille vivait réunie et se per-
pétuait en mainmorte, c'est-à-dire sans qu'il lui fût possible do
se dissoudre non plus que de se dépayser.
Le problème de la subsistance ne pouvait donc s'y poser d'une
manière à part pour les vieillards, puisqu'ils restaient, en
chaque feu, les chefs de tous ceux qui vivaient au même
« pot ».
Quand le nombredeshommeslibresaugmenta et que laliberté
devint la condition normale do l'habitant des villes, l'unité
familiale était entrée trop profondément dans les moeurs pour
pouvoir sedissoudreà défaut de lien féodal, mais elle dut cher-
cher la loi de son maintien dans les liens d'une autre société,
la corporation.
La corporation fit plus que grouper les chefs de famille : elle
les associa, et la famille se fortifia encore au sein de l'association
par tous les avantages que lui procurait la puissance de celle-
ci. Comment les vieillards auraient-ils pu être abandonnés dans
une société dont ils formaient les conseils, qui était profondé-
ment chrétienne et largement pourvue d'institutions secou-
rnbles? L'apprentissage et sa protection, le travail et sa rému-
nération, le métier et sa propriété, le négoce et ses conditions,
tout y était ordonné sous la sanction légale des bonnes coutumes
de la profession au sein de laquelle se perpétuaient et s'accrois-
saient les foyers. Cet ordre harmonique de la société n'était
d'ailleurs pas particulier aux métiers, mais régnait selon les
mômes principes dans toutes les conditions sociales. Le Moyen
Age chrétien est l'âge d'or de la famille, et c'est à la famille
qu'incombe en principe le soin des vieillards, cela dans la mesure
AU CONTRE-PIED DE LA RÉVOLUTION 355
où elle est en condition de le prendre. Celte condition se ren-
contrait alors dans les institutions sociales immédiatement
superposées à la famille, la seigneurie, la paroisse, la corpora-
tion.
Ajoutons que ces institutions qui venaient en aide à la famille
ne la laissaient pas libre de ne pas remplir son office et de le
rejeter sur elles. — L'assistance des vieillards était par le fait
obligatoire, comme elle l'est encore aujourd'hui de parla loi
positive aussi bien que de parla loi morale.
Mais, remarquons-le bien,il y avait réciprocité d'obligations;
l'individu ou le corps qui pouvait se réclamer d'une tutelle
bienfaisante n'était pas admis à vivre en rebelle ou même en
égoïste au sein des institutions deslinéesà le protéger; il devait
non seulement en respecter leslois, mais contribuera la prospé-
rité corporative tant que ses facultés le lui permettaient ; des
contraintes salutaires le retenaient dans les liens sociaux dont
il devaitprofiter. S'il venait à rompreses liens, la cité le rejetait;
il devenait sans feu ni lieu et on le bannissait de la société poli-
tique aussi bien que de la société domestique connue étant sans
foi ni loi.
Ce sont là des choses qui se tiennent, et il n'y a d'insoutenable
que la tentative moderne des libéraux, lorsqu'ils ont réduit
au minimum les devoirs et les liens sociaux et escompté v.n
avenir de fraternité qui devait, disaient-ils, se substituer à ces
contraintes pour le plus grand bien de l'humanité.

L'ère moderne s'ouvrit par le triomphe des idées libéralesdans


la Révolution française : ca fut d'abord un affranchissement
général de tout lien social par la proclamation delà souveraineté
de l'individu. Il nofut plus question des liens de la corporation:
que dis-je? il y eut peine do mort édictée contre qui tenterait
de les rétablir ; quant àceux de la famille, il n'en resta que lo
356 VERS UN ORDRE SOCIAL CHRÉTIEN

minimum correspondant à la notion d'une société momentanée


entre conjoints.
Dès lors l'individu n'eut plus de recours assuré, la profession
plus de corps, la société plus d'action. Le paupérisme naissait,
et il devait engendrer le socialisme, c'est-à-dire les revendica-
tions violentes de la classe ouvrière devenue prolétaire.
Toutefois cela ne se fit pas en un jour, ni sans un concours
particulier de circonstances indépendantes du système, si toute-
fois on peut appeler l'anarchie un système. Ce soi-disant sys-
tème s'appela « la liberté du travail ». Il trouva un terrain
d'application tout nouveau dans l. naissance simultanée du
machinisme, et le favorisa incontestablement en ceci, que les
premières entreprises capitalistes trouvèrent lo prolétariat
besogneux empressé de répondre à leur appel, au lieu des orga-
nisations corporatives qui auraient dû sans doute modifier leur
forme, mais traiter de ces nouvelles conditions du travail et y
transporteries bonnes coutumes de l'atelier.
Ce que l'état anarchique du monde du travail n'avait pu faire
d'office pour sauver ses coutumes et ses institutions, recom-
mença pourtant à se faire par la force des choses. Les meilleures
maisons industrielles reconnurent qu'elles avaient intérêt à
sortir de ce désordre en établissant des institutions patronales
qui suppléeraient aux institutions corporatives et créeraient
entre la direction et la main-d'oeuvre des liens durables. Dans
les mines, dans les forges, dans les chemins de fer et peu à peu
dans toute la grande industrie, on organisa des caisses de
retraite, de secours, de prévoyance, à la gestion desquelles on
intéressa même parfois les ouvriers.
L'État dut augmenter parallèlement la retraite de ses fonc-
tionnaires et les obligea à y participer. De même dans la plu-
part des industries privées existe une certaine participation du
personnel appelé à en bénéficier.
La mesure de ce complément apporté au salaire normal,—
celui qui correspond aux besoins journaliers, — se trouve dans
cet exemple emprunté au fonctionnement d'une des grandes
compagnies de chemins de fer ; elle consacre une annuité égale
au huitième de la somme des salaires courants à ces caisses de
AU CONTRE-PIED DE LA RÉVOLUTION 357
prévoyance, auxquelles concourt en plus une retenue de 4 0/0
faite aux salaires; ces caisses viennent en aide aux familles
nombreuses ouéprouvées, et assurent à la vieillesse une pension
calculée sur la moitié du traitement d'activité. Enfin l'alimen-
tation de ces caisses rentresans doute dans le décompte des frais
généraux, mais le montant en est consolidé en obligations de
la compagnie elle-même ou autres valeurs analogues, qui le
rendent indépendant delà fortune de l'entreprise. Il y a là un
véritable patrimoine corporatif.
C'est à peu près complet comme desideratum de la classe
ouvrière, et cela exerce sur elle une attraction presque regret-
table, car elle est pour beaucoup dans le dépeuplement des
campagnes, où rien desemblablen'existe pour rassurer l'homme
qui fonde une famille sur le sort de sa vieillesse ou sur celui
d'une veuve et d'orphelins qui lui survivraient.
Mais cela n'existe guère que dans la grande industrie, dont
les établissements appartiennent de plus en plus à des compa-
gnies anonymes. Le chef de l'Action libérale, qui n'est décidé-
ment pas inspiré quand il parle des questions sociales, décla-
mait à Pau, au même sujet des institutions patronales de la
grande industrie, contre leur application dans un esprit bu-
reaucratique qu'il assimilait à celui de l'assistance publique. 11
n'avait pas réfléchi qu'il n'existe aucun lien dans celle-ci entre
le fonctionnaire et l'assisté, tandis que s'il n'en existe guère
entre l'actionnaire et l'employé, il y en a un fort étroit entre
l'ingénieur qui représente cet actionnaire et l'ouvrier qu'il
emploie. Ils se connaissent parfaitement, sont en contact journa-
lier, et l'ingénieur n'a rien de plus à coïur que d'obtenir, sans
qu il lui en coûte à lui, du conseil d'administration les plus
larges allocations patronales.
Cette facilité ne se retrouve pas dans les arls et métiers ni
dans les exploitations agricoles, où le maître, qui ne dispose que
d'un petit capital, n'est généralement pas en état de faire aussi
largement les choses. C'est précisément là que le défaut d'insti-
tutions se fait sentir, et que la bonne volonté dos uns et des
autres, même lorsqu'elle existe, nesuffîl pas à parer à l'absence
d institutions corporatives, qui seraient alimentées, comme do
358 VERS UN ORDRE SOCIAL CHRÉTIEN

juste, par des compléments du salaire, retenus moins sur la


main-d'oeuvre que surla production. On prône — toujours le
même orateur — les mutualités comme devant y suppléer. Mais
le versement des mutualistes est un prélèvement sur le salaire
au lieu d'en être un complément, et l'on conçoit que cette pers-
pective de devoir se suffire à eux-mêmes ne recrute pas beau-
coup de partisans parmi les ouvriers, à qui l'épargne n'est ni
familière ni souvent même possible.
Ainsi, avant d'aller plus loin, nous constatons d'abord, qu'en
ce siècle où la famille est instable et l'association professionnelle
à peine renaissante, le problème des retraites ouvrières n'est
résolu, en dehors de ces deux organes, que par un certain
retour au régime corporatif dans la grande industrie. Nous
constatons ensuite que dans ce régime le versement à la caisse
corporative, qui doit fournir les retraites et les autres secours,
est obligatoire, cela dans des proportions diverses pour cha-
cune des parties qui composent la corporation.
Enfin, là où le système mutualiste fonctionne, nous savons
que c'est à la condition d'une coopération de l'État telle qu'elle
deviendrait écrasante pour être à la hauteur du besoin, si le
système se généralisait. N'est-ce pas là, pour le coup, du socia-
lisme d'État, que do mettre à sa charge le personnel des entre-
prises privées, au lieu de leur laisser cette charge et de leur
ouvrir les moyens de l'exercer, comme nous nous proposons de
le montrer par la suite ?

On a pu voir dans les deux premières parties do cotte étude


que la question de la retraite ne se posait même pas dans l'an-
cienne société, parce qu'il y était paré sans effort par la forte
organisation de la famille et de la corporation.
Quand la famille et l'atelier eurent perdu leur patrimoine du
fait de la Révolution cl du Code civil, l'État et les puissantes
AU CONTRE-PIED DE LA RÉVOLUTION 359
compagnies industrielles y suppléèrent par des institutions,
qui ont le caractère obligatoire d'un contrat portant générale-
ment sur une retenue faite au salaire et sur un versement patro-
nal complémentaire de ce salaire. Mais on ne vit rien de pareil
pour les familles vivantde l'exercice des arts et métiers ou des
travaux des champs. Nous nous trouvons donc en présence do
conditions distinctes devant un égal besoin, et nous devons
conserver cette distinction pour rester sur le terrain des
réalités.
Ainsi, dans la grande industrie, il suffit de généraliser d'une
manière complète ce qui s'y fait, en obligeant toutes les entre-
prises à en agir de même : les compagnies anonymes, en en
faisant une condition do la validité de leur constitution ; les
entreprises individuelles, en les astreignant à s'assurer aux
mêmes conditions à une caisse corporative, comme il se fait
déjà en matière d'accidents. En un mol il n'ya départ et d'autre
qu'à continuer.
Dans les arts et métiers, c'est autre chose. Il faut que la cor-
poration soit reconstituée par l'action combinée des pouvoirs
publics et du mouvement syndical. Pour cela aussi il faut pour-
suivre la voie dans laquelle cette action combinée s'est produite
en faveur de la constitution des « Conseils du travail », qui sont
certainement le rudiment de la corporation professionnelle et
l'acheminementà l'organisation publique des corps d'état. Nos
amis avaient fait appel dans ce sens à l'opinion et au Parlement,
mais ce fut un ministre socialiste qui le fit malgré ces malheu-
reux conservateurs libéraux que l'on trouve toujours en travers
de la consetvation sociale.
N'importe, c'est fait, et au lieu de constater triomphalement,
comme d'aucuns le font, que l'institution de ces conseils à base
syndicale n'a pas encore produit grand effet, il faut s'attacher à
lui faire porter ses effets avec uno inlassable, clairvoyance. Je ne
m'y étends pas ici. Mais il faut remarquer que l'organisation
corporative ne peut se passer, pour aucune de ses institutions,
d'un concours spécial do son élément patronal, et qu'il n'y a
pas de raison pour que cet élément ne fasje pas aux caisses do
retraite des artisans un apport équivalent à celui qui se voit dans
3C0 VERS UN ORDRE SOCIAL CHRÉTIEN

la grande industrie. Il n'ya pour cela qu'à octroyeraux Chambres


syndicales des professions la faculté d'imposition sur les paten-
tes, dont jouissent les Chambres de commerce. La perspective de
celte obligation est peut-être pourbeaucoup dans la belle ardeur
qui se manifeste pour les « mutualités » parmi les gens dont je
parlais plus haut. Mais il est certain que dans une société nor-
malement constituée la juste rémunération du travail comporte
l'entretien de la famille qui le fournit, dans toutes les périodes
de la vie.
Ceci n'est pas moins vrai pour les campagnes que pour la
ville, mais on y est en présence de conditions différentes, et
môme fort diverses entre elles. Il faut chercher à s'y rappro-
cher le plus possible de l'ancien état, parce qu'il est dans la
nature des choses, c'est-à-dire considérer que l'obligation fami-
liale de la garde et du soutien des vieux parents y est encore
maintenue parles moeurs et facilement praticable, lorsquecello
famille a conservé un petit patrimoine ou desdroits d'usage sui-
des biens communs. Le rétablissement de ceux-ci, qui étaient à
proprement parler le patrimoine du pauvre, est un devoir do
justice pour la société, et tout d'abord pour l'Étal qui l'a dé-
pouillée en confisquant les biens de mainmorte, sous prétexte
de leur faire faire « retour à la Nation », et qui se remet encore
en ce moment à celte oeuvre scélérate, en poursuivant de ses
brigandages les congrégations issues du peuple et vouées à son
service.
On parle beaucoup « démocratie», mais il est à remarquer
que le peuple a été particulièrement floué dans toute celte his-
toire de l'avènement de la démocratie. Les autres classes ont
récupéré quelque peu de leurs anciennes ressources, le clergé
par le budget des cultes, les acquéreurs de biens soi-disant
nationaux parle milliard des émigrés; mais le peuple n'a rien
vu revenir de tout ce qui avait été confisqué, dissipé, aliéné,
de cette masse de biens constituée au cours des siècles et qui no
profitait qu'à lui. Or ce serait facile de réparer cette spoliation
en laissant simplement la charité refaire son oeuvre : il suffirait
que les droits fiscaux sur les successions, qui sont en principe
une exaction, puisqu'ils ne sont pas prélevés sur les revenus
AU CONTRE-PIED DE LA RÉVOLUTION 3G1

mais sur le bien de la famille, fussent abandonnés par l'État à


quelle corporation ou oeuvre d'intérêt public que ce fût, dési-
gnée par le testateur ou à son défaut.
L'assistance publique, c'est-à-dire l'assistance distribuée à
l'individu besogneux par un service de l'État, est une forme
toutàfait inférieure de l'accomplissement du devoir social. La
société doit certainement secours à tous ses membres, mais
dans une société organisée ce secours doit se produire organi-
quement, c'est-à-dire par le jeu de l'organisation sociale, et non
pas bureaucratiquement par un mécanisme d'État. Ceci est vrai
de tous les services sociaux, non seulement de l'assistance en
cas d'indigence par incapacité de travail, sônile ou autre, mais
encore de tout ce qui est institutions de prévoyance, d'assu-
rance ou de crédit. Une action corporative autonome, au sein
decorps d'état faisant partie de l'organisation publique, est ainsi
l'idéal auquel nous devons tendre de nouveau après l'avoir
méconnu et en avoir oublié le bienfait. Enfin, dans la question
particulière des retraites ouvrières, il faut tenir compte, en
plus de ce principe général, de deux autres non moins certains,
c'est que, pour les salariés, la retraite est une fonctiondu salaire
normal, et que, dans la mesure où celte fonction est nécessaire,
elle est obligatoire,
IV

LE BIEN DE FAMILLE (1)

On ne lit pas sans surprise dans le rapport d'ensemble fuit


cette année à l'assemblée annuelle des Agriculteurs de France
par l'éminent secrétaire général de la Société, la proposition
suivante :
« Vous ne refuserez pas (à votre IX* section permanente) do
renouveler vos VOÎUX précédents contre la constitution du bien
de famille, contre... » suit une énumération de mesures appar-
tenant au programme des radicaux-socialistes.
Comment se fait-il que la constitution du bien de famille
soit assimilée à ces autres articles? Cela cause au premier
abord un vif êtonneinent qu'il est pourtant assez facile de
dissiper
Pour cela, considérons de quoi il s'agit en fait, et de qui il
s'agit comme appréciateurs. Ou plutôt commençons par ceux-
ci, c'est plus poli.
La IXe section do la Société des agriculteurs de France,
autrement dit sa commission d'études sur la législation et
l'économie sociales, se recrute surt mt parmi des juristes de
profession, notaires, avocats, avoués, qui ont quille ces fonc-
tions pour jouir l'été de la vie des champs, mais qui n'en ont
pas dépouillé l'esprit, et ont gardé l'habitude de considérer les
choses surtout dans leur conformité au Code civil, qui est
resté leur Coran pour avoir été leur oulil de travail et leur avoir
préparé ces loisirs.

(1) Le coin ds terre et le foyer, janvier H','1.


AU CONTRE-PIED DE LA RÉVOLUTION 3G3

Hommes distingués d'ailleurs, hommes excellents, qui


cherchent sincèrement le bien, mais ne l'aperçoivent que dans
le champ de cette lunette.
Cette lunette, à son tour, est un instrument d'optique créé
il y a quelque cent ans par des juristes plus éminents encore,
qui avaient une oeuvre politique et sociale à accomplir :
établir les règles d'unesociété nouvelle, dételle façon qu'elle ne
pût jamais retourner à son ancienne structure, et que cepen-
dant elle ne tombât pas dans l'anarchie.
Cette oeuvre, ils la réussirent certainement, puisqu'elle leur
a survécu et qu'elle a duré un siècle, mais elle a donné des
marques inquiétantes de dépérissement, elle a besoin délais.
Le législateur s'y essaie depuis quelque temps, au grand scan-
dale des prêtres du temple des lois. Dès qu'une proposition est
déposée à la Chambre, entraînant modification du Code ou
sortant de son esprit, ses gardiens ne prennent pas la peine de
distinguer si elle tend à accélérer le mouvement révolution-
naire ou à l'enrayer; ils condamnent tout en bloc. La constitu-
tion des biens do famille, qui appartient essentiellement à la
deuxième catégorie, est jetée ainsi au panier en nn'iiio temps
que les autres projets inspirés d'un esprit inverse.
De sorte que l'on voil se renouveler tous les ans ce phéno-
mène : la section permanente, composée comme je l'ai dit,
opine tout le long do l'année dans l'esprit juriste; puis, au
moment de l'Assemblée générale, arrivent des terriens, animés
d'un tout autre esprit, qui se prononcent en sens contraire et
disent à ces messieurs :« Pardon, nous ne vous demandons
pas si telle chose dont nous avons besoin est conforme aux
lois existantes, mais nous vous prions d'en préparer l'introduc-
tion dans la loi. »
Voilà pour la question de personnes. Quant à celle de choses,
voici ce dont il s'agit :
Depuis la Révolution, l'état juridique de la propriété ne
paraissait se rapporter qu'à l'individu ou à l'Etat. Les biens do
mainmorte, disons plus exactement les propriétés corpora-
tives, étaient regardés commode fâcheuses anomalies, et on
glissait ainsi sur la pente du socialisme révolutionnaire, qui
364 VERS UN ORDRE SOCIAL CHRÉTIEN

ne voit rien en effet entre l'individu et l'État. L'idée qu'une


famille pût perpétuer ses liens avec un domaine parut pleine
de dangers pour la société. De là une extrême mobilité des
foyers ruraux, un morcellement à l'infini des petits domaines,
un abandon des campagnes, et finalement un arrêt de la nata-
lité, effrayant pour tous ceux qui réfléchissent et qui ont
quelque patriotisme, sans parler de considérations d'un ordre
encore plus élevé.
Telle était encore la position de la question quand de bons
esprits, comme Le Play, ont signalé le mal et proposé comme
remède la liberté du testament, tandis que d'autres, moins
absolus, se contentaient de chercher des moyens de préserva-
tion pour quelques foyers au moins en les convertissant en
biens de famille.
Qu'est-ce donc qu'un bien de famille ? C'est un bien dont les
possesseurs successifs sont investis par substitution dans une
même lignée, selon des règles déterminées. Ce n'est par consé-
quent ni un bien collectif, puisqu'il est toujours aux mains
d'un possesseur unique, ni un bien de mainmorte, puisque ce
possesseur est vivant et mourant.
Ces confusions écartées, qui, si lourdes qu'elles soient,
obnubilent l'esprit de beaucoup de gens, on aperçoit tout
d'abord que cette forme de possession ou de transmission est
en honneur dans les pays les plus voisins du nôtre, l'Allemagne
et l'Angleterre', qu'elle n'y est pas, comme on le croit généra-
lement, un privilège de classe, mais un droit commun. Ainsi
dans les provinces rhénanes, c'a été par réaction contre le Code
Napoléon, dont elles avaient dû subir les contraintes, qu'ont été
rétablis les Ilôfcr<rile> rôles facultatifs des petits et moyens
domaines qui se transmettent indivisibles, incessibles et insai-
sissables,soit à titre de séniorat, soit à titre de juniorat, soit au
gré paternel, selon la coutume, dans les familles de laboureurs.
En Angleterre, des fondations analogues naissent de la liberté
de tester», elles se distinguent des majorais, qui sont à la base
de l'organisation politique, en étant simplement constituées et
transmises ad ««(«m, en vertu delà liberté testamentaire j
elles rentrent eu libre exercice au gré du possesseur assisté de
AU CONTRE-PIED DE LA RÉVOLUTION 305
l'héritier présomptif. Nous ne parlerons pas, après ces exem-
ples pris à nos frontières chez des nations qui ne passent pas
pour arriérées, des fidéi-commis en Autriche et en Italie, ni
des homestoHlc décrits par le regretlé Claudio Jannet dans sou
étude sur les États-Unis.
Partout, en ces divers pays de liberté vraie, où la faculté de
créer un bien de famille est considérée comme un droit
naturel, elle est mise à profit, soit pour conserver dans les
vieux pays les foyers des ancêtres à leur descendance, soit dans
les pays neufs pour perpétuer l'oeuvre d'un vaillant pionnier de
la civilisation. Partout la fixité de ces foyers contribue à leur
fécondité en bannissant les calculs malsains qui sont spéciale-
ment la honte et la plaie de notre nation, depuis les moeurs
dont l'a dotée un code civil que l'on pourrait appeler le code
de individualisme.
1

Au regard de cet état de choses qu'affichent chaque année


les tableaux du recrutement, mettez le spectacle qu'offre tout
particulièrement la transmission intégrale de ces domaines
ruraux d'une ou deux charrues qui se perpétuent surtout dans
les régions alpestres du centre de l'Europe, et vous reconnaî-
trez la cellule organique qui maintient la race. Sans ces réser-
ves de peuplement, qui en conservent à la fois le nombre, la
vigueur et la vertu, devant quels contingents se trouverait-on
bientôt?
On m'excusera d'aborder la question à ce point de vue, que
des « intellectuels » trouveraient terre à terre. Le terre à terre
n'est pas à bannirdans unesociété d'agriculture. Etpuisquec'est
à celle des agriculteurs de France qu'est voué cet article, nous
sommes certain que, mieux informée, elle prendrait en toute
autre considération ce qui est réclamé pour la conservation du
peuple de France.
La question du rétablissement des biens de famille parait
être de celles dont on pourrait dire, à l'opposé d'un mot connu :
« Parlons-en toujours, n'y pensons jamais. » ltien en effet n'en
donne moins l'idée que les projets de loi classés sous cette ru-
brique « biens de famille » et portés au Parlement par M. l'abbé
Lemire ou par d'autres de ses collègues de la Chambre.
36G VERS UN ORDRE SOCIAL CHRÉTIEN

C'est peut-être aussi là l'excuse de l'accueil hostile que la


Société des agriculteurs de France fait à ces projets, quand
son attention est appelée sur leurs dispositions.
Leurs auteurs, en effet, connaissent trop bien et estiment trop
à sa juste valeur le milieu parlementaire, pour croire qu'une
idée aussi simple et aussi juste que celle des « biens de fa-
mille » puisse y rencontrer quelque faveur. Alors ils s'efforcent
d'en sauver le nom en l'employant pour des expédients
économiques d'une beaucoup moindre portée. Il ne s'agit en
général pour ces messieurs que de reconnaître à un proprié-
taire rural le droit de faire inscrire tout ou partie de son
domaine sur un registre spécial delà direction des hypothè-
ques, afin de le rendre insaisissable sa vie durant. Nombre
de voeux se sont d'ailleurs produits en faveur de cette faculté,
lors de l'enquête ouverte près de tous les syndicats au sujet
de l'établissement des retraites ouvrières, mais ces voeux n'ont
trouvé aucun écho jusqu'ici. On reproche à cette consolida-
tion momentanée de prêter à la fraude — pas plus pourtant
que toute autre constitution d'hypothèque, — et de détruire le
crédit du constituant,— comme si les opérations agricoles se
traitaient à crédit.
La véritable difficulté à l'établissement du système gît dans
ce qu'il parait en contradiction violente avec l'esprit et le texte
du Code civil français. L'inspiration de celui-ci est en effet
opposée à toute consolidation, à toute perpétuation. Il n'attache
à la famille que l'idée d'une société momentanée qui se dissout
à la mort d'un contractant, et il ne veut rien savoir d'une
succession qui ne se liquiderait pas, c'est-à-diredont les valeurs
ne seraient pas dispersables à chaque décès. Toutefois, comme
le Code reconnaît auxenfants le devoir de soutenir leurs parents
en les défrayant d'aliments lorsqu'ils tombent dans le besoin,
on ne saurait logiquement l'opposer à cette forme d'affectation
d'un capital déterminé au service d'une rente viagère; l'insai-
sissabilitê de ce capital ne forait que correspondre à celle des
pensions de retraite constituées sur l'État.
On se demande dès lors pourquoi les auteurs de ces projets
en réduisent le chill're tellement au-dessous du minimum cor-
AU CONTRE-PIED DE LA RÉVOLUTION oG7

respondant au soutien de l'existence Si, dans les campagnes,


!

on peut se contenter de 1 franc par jour, c'est de cette hase de


calcul qu'on devrait partir pour poser une limite non pas supé-
rieure mais inférieure pour la constitution du fonds de retraite
en question, car si un malheureux n'a qu'un bout de terre ne
valant pas plus de 2.000 francs, pourquoi renoncerait-il à la
faculté de l'aliéner pour pouvoir en vivre ? Taudis qu'une mai-
sonnette et un clos valant ensemble lOou 12.000 francs peuvent
à la rigueur représenter une réserve suffisante à l'entretien
d'un vieillard, voire même d'un vieux ménage. Il doit donc être
loisible à des ascendants, au moment où ils font entre leurs
enfants un partage anticipé, de constituer cette réserve, en la
consolidant de manière à la garantir, leur vie durant, contre
leurs propres défaillances.
La chose ainsi présentée serait plus facilement acceptée ; on
pourrait indiquer cette procédure à M. l'abbé Lemire qui se
signale par son dévouement à l'idée du bien de famille avec une
vaillance sans égale, tempérée seulement par une prudence
peut-être exagérée. Sans doute ce n'est plus là un «bien de
famille » proprement dit, mais une « réserve de famille ».
Celte réserve ne pourrait-elle être maintenue au delà du
décès des constituants, dans certaines conditions à déterminer
en principe et sur lesquelles le juge de paix se ptononceraiten
fait?Gelaexistedéjà pour les habitations ouvrières (loi Siegfried),
et il a été question d'en étendre le bénéfice à la petite culture,
qui nous intéresse surtout ici.
Ce n'est pas encore ainsi un « bien de famille » destiné à la
perpétuer sur un domaine, mais c'est la préservation des foyers
pendant une période critique. La morale n'y trouverait rien à
redire — ou du moins ie contraire serait difficile à soutenir ;
et le Code même s'y prêterait sans trop d'entorse, puisqu'il ne
s'agit au fond que de la prolongation d'un état légal de la pro-
priété, l'indivision.
Mais ce serait bien autre chose si la réserve de famille, cons-
tituée, comme ci-dessus, par les ascendants, devait, au lieu de
rentrer à la masse des héritiers, rester le préciput de l'un
d'eux. Cependant cela aussi peut se faire légalement, dans les
3C8 VERS UN ORDRE SOCIAL CHRÉTIEN

limites déterminées et qu'on ne propose pas ici de modifier.


Où est donc le clou qui arrête toute constitution de bien de
famille dansle sens plein du mot, c'est-à-dire de tout bien se
perpétuant dans une souche familiale par voie do substitution
successive, et devenant dès lors indivisible, incessible et insai-
sissable ?
Le clou est dans une disposition spéciale du Code qui interdit
ce3 substitutions successives, et il n'est que là.
Ceci est intéressant à constater, parce que l'obstacle ainsi
reconnu et mesuré apparaît beaucoup moindre. Une s'agit plus
de créer un état nouveau de la propriété ni de remanier de fond
en comble le Code sur lesprescriptionsduquel elle repose; mais
simplement d'en abroger un petit article qui passe presque ina-
perçu des masses, parce queles petites gens tournentautrement
la difficulté en restreignant le nombre des enfants, et que les
gens riches ne l'éprouvent pas, parce que la propriété foncière
tient de moins en moins de place dans leur héritage, en sorte
qu'ils peuvent le plus souvent la transmettre intégralement. Or
c'est précisément là ce que l'article en question du Gode voulait
empêcher. Il est donc pernicieux pour les uns comme im-
puissant pour les autres, et sa suppression ne serait que la
restitution d'un droit naturel.
Dans quelle mesure cette restitution remédierait-elle au mai
que nos lois successorales ont fait à nos moeurs ? Dans une
mesure restreinte sans doute: l'usage d'une faculté ne se rétablit
pas d'une manière générale après avoir été si longtemps entravé
qu'il est comme désappris. Ce ne sont d'ailleurs pas les pères de
famille qui useraient principalement de cette liberté restituée,
mais les célibataires delà famille, ceux qui lui portent en bloc
l'attachement que le père ressent à part pour chacun de ses
enfants. Le Play avait cette pensée quand il disait que les
oncles étaient les instruments de la Providence pour la conser-
vation des souches fau.iliâtes.
Comment en effet peut-on ne pas apercevoir qu'il est aussi
essentiel à la famille qu'à lacitô ou à la nation d'être enracinée
dans un sol ?
Voilà la pensée par laquelle nous revenons au point de départ
AU CONTRE-PIED DE LA RÉVOLUTION 300

de cet article, non certes après en avoir épuisé le sujet, dont


l'étude fournirait à bien des modalités diverses, auxquelles il
serait d'ailleurs temps de recourir à mesure quel'institution des
biensde famille se développerait, mais dont il fallait rétablir le
sens pour ne pas la laisser sous le coup de ce malheureux verdict
de la Société des agriculteurs de France.

oiitmK socfAr cniu'.rir.K. 24


V

LA NOBLESSE EN FRANCE. (1)

On attribue souvent à Pantour des Considérations sur la


France un jugement qu'il rapporte, à savoir que « la Révolution
française aurait eu pour cause principale la dépravation de la
noblesse ». Et l'on ne prend pas garde à ce qu'il dit plus loin,
do son chef cette fois, que « la fausse noblesse était une des plus
grandes plaies delà Franco ». La première citation n'est donc
pas exacte, et tous les raisonnements qu'on y rattache le sont
moins encore. Je veux parler de la légende qui s'est formée sur
les rôles respectifs de la nomesse et du roi dans l'ancienne
monarchie, légende qui est vraiment surprenante de fantaisie
dans les chemins qu'ellcprend pour arriver à établir, selon les
besoins de la cause, ou que la royauté a toujours été en lutte
contre lanoblesse, ou qu'elle n'en a jamais été que le règne. Ce
sont là des points de vue rétrospectifs dont les conséquences ne
sont pourtant plus indifférentes, aujourd'hui que des esprits
d'élite essayent de se dégager des oréjugés et des sophismes
courants, pour reconnaître les voies de ce que Diane de Saint-
Bonnet a si bien appelé la Restauration française.
La noblesse, peut-on dire, c'est l'ensemble des familles qui,
s'étant élevées à une situation considérée, s'y sont maintenues
ets'yperpétuent. Mais si cette définition correspond par la géné-
ralité de ses termes à tous les temps et à tous les pays, elle ne
saurait tenir lieu de déterminations plus précises, propres aux

(1) Action française, 1er décembre 1901


AU CONTRE-PIED DK LA RÉVOLUTION 371

différentes époques et aux différents lieux historiques, qui per-


mettent de dégager la morale des faits suffisamment établis par
l'observation.
On est ainsi conduit à traiter la question sous trois aspects
successifs, correspondant au passé, à l'état actuel et à l'avenir
pour la noblesse française ; et à envisager dans chacune de ces
grandes positions plusieurs états qui viendront s'y ranger
comme d'eux-mêmes en raison de la continuité do l'évolution
historique.

« La noblesse, en France, était pour la famille le dévouement


héréditaire au service public; pour l'individu l'exclusion de
toute profession mercantile. »
Yoilà déjà une définition de M. de Donald qui ne correspond
qu'à notre histoire nationale, mais qui embrasse encore plus de
catégories historiques qu'il ne nous est permis d'en confondre.
On pourrait, à la rigueur, y comprendre celle de la noblesse
féodale, en faisant remarquer combien est peu solide la légende
universellement adoptée de la lutte de la royauté contre la
féodalité. La monarchie capétienne était d'essence féodale et
ne pouvait pas être en lutte avec son principe. Ce principe était
d'ailleurs celui d'un ordre social et politique qui fut le berceau
de notre civilisation: berceau non pas grossier, mais bien chré-
tien et approprié aux circonstances.
Ce qu'il est vrai de dire, c'est que la monarchie française attira
peu à peu dans sa sphère d'influence, et finalement réunit à la
couronne toutes les autres principautés comprises dans les
limites actuelles de la France, et queîa plupart de cesannexions
se firent pacifiquement, taudis qu'il fallut de longues guerres
pour y amener les deux plus grands fiefs, l'Aquitaine et la
llourgogne, qu'un droit héréditaire différent de la coutume
'

salique avait porté à d'autres couronnes. La guerre de Cent ans,


par exemple, ne constitue pas une lutte contre la féodalité,
372 VERS UN ORDRE SOCIAL CHRÉTIEN

maiscontro une puissance que le droit féodal avait légitimement


investie d'une partie de nus futures provinces.
Quand les grands fiefs, ceux despaiis du royaume de France,
eurent été absorbés dans celui-ci, ils reparuronten partie sous
la forme d'apanages dont furent dotés les princes do la maison
de France. Maison qui devait en effet, comme il arriva, absorber
toutes celles qui ne se perpétuaient pas enverludu mêmedroit,
grâce auquel le royaume, ne pouvant tomber en quenouille,
était indissolublement lié à la famille royale.
L'ère des apanages fut-elle à son tour une ère de luttes entre
le roi et les princes apanages? Pas davantage dans les conditions
normales.
Mais on peut encore mettre ces deux catégories historiques,
les grands fiefs et les apanages, en dehors de la question de la
noblesse proprement dite, déco qui fut d'abord la Noblesse che-
valeresque.
La noblessechevaleresquedu royaume servit et périt presque
tout entière dans la guerre de Cent ans; à tel point qu'il subsiste
très peu de familles fondées à y rattacher leurs origines, et que
ce rattachement est le plus souvent problématique pour celles
qui peuvent y prétendre à la faveur d'une conformité de nom.
Ce n'est assurément pas à ses chevaliers que le monarque fran-
çais fit la guerre, mais ce ne fut pas davantage chez eux qu'il
recruta les premiers serviteurs civils de 1 État en formation. Ce
fut pour le plus grand nombre chez les clercs, c'est-à-dire dans
le tiers état. Non pas, encore une fois, qu'il eût à se tenir en
garde contre sa loyale noblesse, mais parce que ce n'était pas de
la condition de celle-ci de servir autrement que dans les armes.
Le rôle de la noblesse chevaleresque dans les armées fut con-
tinué, lorsque celle-ci fut épuisée, parla noblesse militaire, qui
se forma do ses débris et soutint l'effort des guerres d'Italie, de
religion, do Louis XIV, de Sept ans, etc.. Voici comment
Colbert parle au roi de celte noblesse dans son testament poli-
tique cela se passe de commentaires, mais ne saurait jamais
•,

être assez remis sous les yeux :


« La noblesse autrefois était fort considérable en France, et
« sa valeur a toujours été si redoutable à vos ennemis que,
AU CONTRE-PIED DE LA RÉVOLUTION î)73

« quand ils ta savaient dans vos armées, ils avaient peine à se


J résoudre à donner combat. Mais depuis quelque temps elle a
u beaucoup perdu de son lustre, et est tombée dansunosigraudo
v<
pauvreté qu'elle n'est pas reeonnaissable... Je remarque
>r
divers sujets doplaintesdans les gentilshommes. La première
v<
qu'on les fait épuiser à la guerre et que leurs services sont
« mal récompensés ;la seconde que les Intendants arment leurs
« vassaux contre eux par
la protection qu'ils leur donnent bien
« souvent au préjudice de la justice ; la troisième qu'on les
« soumet à l'avarice des Partisans sous des prétextes spécieux,
« mais qui n'ont que leur ruine pour objet ; la quatrième qu'on
« n'a plus d'égard au rang qu'il.* ont toujours tenu dans la
« monarchie, et
qu'enfin Votre Majesté même ne les distingue
« pas plus que s'ils étaient nés de la lie du peuple. »
Entre temps était née une nouvelle couche de noblesse : celle
qui s'acquérait dans les emplois civils, de magistrature, d'ad-
ministration, de finance. Elle se recrutait dans les familles bour-
geoises parvenues aune certaineaisance, qui tenaient à honneur
d'acheter de petites charges et de pouvoir s'y perpétuer. Les
anoblissements ainsi obtenus par la voie des services publics
sont la source delà plupart desdistinclions nobiliaires qui sub-
sistent aujourd'hui. 11 est aussi inconsidéré de croire que ces
emplois publics étaient ainsi le privilège de la noblesse qu'il
serait ridicule de dire qu'ils sont aujourd'hui le privilègede la
Légion d'honneur, parce qu'ils amènent à en être titulaire. Cette
nouvelle Noblesse hérita peut-être un peu indûmentdu privilège
de l'ancienne, à savoir d'êtreexempte de la taille (impôt foncier
destiné aux dépenses de la guerre), parce qu'elle ne se tint pas
pour également estreiute au service militaire; ses familles
fournissent pourtant bientôt les cadres de l'armée à une époque
où l'on n'eût pu les recruter autrement.
rn arrive ainsi à l'époque de la Révolution alors que les
-
députés de la noblesse viennent de renoncer spontanément à ce
qui lui restait de privilèges — sans avoir rencontré l'époque où
la royauté aurait conduit la lutte contre celte classe où elle
puisait ses serviteurs,pas plus que celleoù cette classe aurait été
une caste fermée, à qui les emplois publics auraient été réservés,
371 VERS UN ORDRE SOCIAL CHRÉTIEN

au mépris d'un droit égal chey. tous les citoyens aies briguor.
Non, la noblesse ne fut, sous l'ancien régime, ni combattue
ni exaltée ; elle fut plutôt délaissôo, et l'une des principales
formesde co délaissement fut h facilité des anoblissements à
caractère fiscal et la tolérance des usurpationscie qualité ou du
moins de signes extôrieursde la dualité 11 n'était pasaussi facile
àunpropriétairecampagnarddo se faire rayer du rôle de lataille
que de prendre dans ses contrats» telles qualifications qui lui
plaisaient ; à plus forte raison h un homme de loi — on dirait
aujourd'hui « d'affaires » — ou <\ moins encoro Co fut principa-
lement cette intrusion, très facile âconstater aujourd'hui, qui
jeta le discrédit sur la noblesse, parce que les éléments qui s'y
étaient faufilés ainsi n'en avaient ni les traditions ni le respect,
comme on le voit bien à ceux ciui se retournèrent contre elle
pendant la révolution.
Mais si l'on veut bien considérer la véritable noblesse, celle
qui continue de vivresur les terres qu'elle cultivait elle-même
comme unique moyen de subsistance, on n apercevra pas qu'elle
ait été gagnée par la corruption de ces éléments interlopes;
elle reste une classe saine, et rien moins que parasite. Elle se
fit représenter dignement aux tftats généraux, s'honora par sa
fidélité au roi même défaillant, et la dignité desa vie ne se dé-
mentit pas devant la mort cruelle qui l'attendait aussi bien au
sortir des combats que sur les êchafauds de la Révolution
Il faut donc réformer le jugeinentsomrnaire qu'on a prêté à,
de Maistre, et remarquer plutôt ici, encore avec Bonald, que
« la noblesse française, la moin^ opulente del'Europe, élaitcelle
qui avait le mieux retenu l'esprit de sa profession ».
Ceci d'ailleurs ne tenait pas seulement à sa pauvreté, mais
aussi et surtout à son caractère rural. L'institution féodale
avait fixé en terre ses racines, et la noblesse acquise avait hâte de
s'assimilera la noblesse historique ens'enracinanl comme elle.
On acquérait un domaine même avant d'être noble,et on payait
le droit de franc fief jusqu'à ce ciue l'anoblissement vous en eût
affranchi. On vivait sur ce fief ; on en prenait le nom à tel point
que le nom patronymique disparaissait, et l'on croyait pouvoir
seulement alors faire souche de gentilshommes.
AU C.OXTHK-IMEI> DE LA REVOLUTION O/O

C'est là un caractèro très particulier, je nedirai pas seulement


à la noblesse française, mais à toute lasociétcoccidenlale. Dans
les (^entres de civilisation, la noblesse est un patriciat ; elle en
a l'éclat, les vertus et les vices ; chez nous elle reste vraiment,
comme le servage et bien au delà, attachée à la glèbo. On sait le
mol de Louis XV à un courtisan -- un déraciné probablement —
qui qualifiait devant luiquelqu'un de gentilhommede province:
« Je ne connaissais pas de gentilshommes de Paris. »
C'est, cette gentilhommerie terrienne, attachée au sol autant
qu'aux traditions et aux nneurs aucestralcs, que vient de dé-
crire si bien M. Pierre do Vaissièrcs dans son excellente élude
sociale. Elle correspond assez, comme classe, à celle qui cons-
titue on Angleterre \a. gentry.
Considérons-la, maintenant, dans son dernier état, à la veille
de la Révolution. Elle n'a guère conservé qui vaille de ses an-
ciennes prérogatives, et elle est toute prête à renoncerai! peu
qui lui en reste, comme on le verra bientôt dans ses cahiers de
1780 et dans les votes deses députés à la nuit dui Aoùl.Maiselle
a conservé ses attaches au sol, son caractère rural, et elle le
manifeste en même temps que ce qui est dans son essence —
servir l'Etat — par l'intérêt qu'elle porte au relèvement de l'a-
griculture, ruinée par les guerres, et par la part prépondérante
qu'elle prend dans l'éclosion des sociétés qui s'attachent à ce
relèvement.
L Assemblée des Notables du royaume, les Assemblées pro-
vinciales qui précèdentla convocation et préparent le travail des
états généraux, nous donnent sur les membres de la noblesse
qui ysiègent l'impression d'hommes éclairés, dévoués au bien
général beaucoup plus qu'à des intérêts déclasse, et nullement
discrédités dans l'esprit public L'étranger même en est frappé
et en rend témoignage.
Qu'on le. remarque bien, la noblesse n'y apparaît non seule-
mont plus comme une hiérarchie détentrice d une partie des
pouvoirs politiques, non pas même comme un corps autonome
ayant sa place propre dans l'organisation del'Etat, mais simple-
ment comme une classe sociale, qui n'est même plus appelée à
désigner ses représentants dans les conseils dont il plaît au roi
370 VERS VS ORDRE SOCIAL CHRÉTIEN

de s'entourer, et dont les individualités, appelées dans ces con-


seils, n'y ont pas un rang particulier. Les conseils ont encore
été constitués par Ordre, maison y vote par tête.
L'évolution historique est accomplie. La Révolution, quand
elle viendra, no trouvera plus à s'en prendre qu'à des droits
de garenne ou do colombier. C'est pourtant ce que ses historiens
appelleront « avoirabattu la féodalité », alors qu'elle avait dis-
paru depuis des siècles comme institution politique.

Il

Le fait actuel le plus caractéristique dans la noblesse do


France,c'est sa persistance. C'est qu'une Révolution effroyable
déchainéo contre elle et accompagnée do violences furieuses
précédant l'oeuvre de la suppression légale, et la poursuivant
avec acharnement, non seulement n'ait pas opéré sa destruction,
mais n'ait même presque pas modifié la condition sociale des
familles qui y ont survécu, ni entravé le recrutement de celle
classe.
Assurément beaucoup ont péri sur les échafauds, dans les
massacres ou dans les prisons; la mortalité causée chez les
émigrés parles privations n'a pas été moins grande. Enfin l'é-
preuve a été telle que bien des familles ont disparu plutôt que
de ne pouvoir rentrer dans leursfoyersdélruits : dixansontfait
l'effet destructif de deux siècles. Mais celles des familles nobles
qui ont survécu et ont pu rentrer dans leurs domaines hérédi-
taires n'y font pas moindre figure qu'auparavant, n'y vivant pas
d'une manière différente, et n'y ont finalement rien perdu des
biens et des avantages sociaux essentiels et caractéristiques de
leur condition. Ainsi un coupd'oeil jeté sur les listes d'admis-
sion à l'Ecole militairey rencontre les mêmes noms au cours du
sk'cle qui vient de finir que sous l'ancien régime, alors qu'il
fallait faire preuve de quartiers suffisants pour y être admis, le
plus souvent gratuitement, car la noblesse mililaireélailpauvro
et l'est restée. Cela non plus n'a pas changé.
L'influence née de l'action publique et s'y exerçant s'est
AU CONTRE-PIED DE LA REVOLUTION 3/7
do plus en plus restreinte, par suite de l'avènement au pouvoir
de co qu'on appelle les nouvelles couches ; mais la considéra-
lion est demeurée aux antiennes couches, celle qui fournit les
arrivistes n'ayant pas su l'acquérir : en sorte qu'à chaque
agitatioji violente, comme en-18-18 et en 1871, c'e*t vers leurs
anciensseigneurs que se porte le suffrage des populations dans
les campagnes où on h-s a connus. Il est rare que, là où il y a
une ancienne famille noble résidente, la mairie n'y devienne
pas héréditaire, co qui n'avait pas lieu avant la Révolution.
Si les violences populaires excitées contre la noblesse no
Pont pas plus abattue quo cela, les lois dirigées contre elle n'y
ont pas fait davantage. Que de fois, depuis lo décret du 10 juin
1790, les distinctions nobiliaires ont été abolies, interdites,
et quel foisonnement après chaque condamnation, montrant
que les moeurs étaient plus fortes que les lois dans ce qui est
vraiment de leurdomaine propre!
En effet, la loi peut en apparence attribuer et garantir en
droit certains avantages sociaux, héréditairement, à certaines
familles qui les ont acquis par des services publics, mais elle
ne peut en cela que reconnaître une situation acquise ; elle ne
la produit pas, surtout depuis que ces avantages n'ont plus le
caractère d'un privilège exclusif. Aussi, sans aucune consécra-
tion légale, le même fait d'anoblissement, c'est-à-dire d'avène-
ment d'une famille à un certain rang social, ne cesse-t-il de se
produire, et on ne saurait distinguer, dans les moeurs, celle
nouvelle noblesse de l'ancienne, dont il ne lui manque que
l'appellation. Chose à remarquer, lorsqu'elle veut emprunter
celte appellation à quelque circonstance extrinsèque au milieu,
à unequalificalion tiréede l'étranger par exemple, ou àquelquo
autre artifice, immédiatement il se produit un recul dans la
considération publique ; il semble que ce soit un manque de
dignité pour lequel l'opinion n'a plus d'indulgence, taudis
qu'elle s'inclinait devant le mérite. Je ne crains pas de dire co
mot de mérite, car si ce n'en est pas toujours un de parvenir à la
fortune, c'en est un de savoir la conserver, en vivre noblement,
comme on disait jadis, et la transmettre avec l'éducation qui
fixe le rang social. Au résumé, quand on a voulu supprimer
378 VERS UN ORDRE SOCIAL CHRÉTIEN

la noblesse, on n'a fait que la rendre plus exclusive en la trans-


formant en caste, et c'est seulement en la respectant qu'on la
laisse ouverte à tous les mérites et comme la consécration
naturelle et légitime de leur perpétuation à un foyer familial.
Ici se présento une difficulté soulevée par l'expression do
« vivre noblement », qui avait sous l'ancien régime un sens
précis : vivre noblement signifiait vivro de son bien, à l'exclu-
sion de tout trafic ou de toute profession salariée par le public
et qui eût mis dans sa dépendance. La famille noble ne pou-
vait être qu'au service de l'Etat ou attachée à la culture de sou
propre domaine. Elle ne pouvait l'étendre eu prenant à ferme
quelque terre voisine, or. bien elle perdait ses privilèges :
celui de l'exemption d'impôt foncier et do corvée, celui d'entrée
aux écoles militaires.
Cette distinction entre les diverses sources de revenus est-
elle possible à faire aussi complètement maintenant ? Nous ne
le croyons pas, mais il faut pour tenir encore son rang en
conserver l'esp'it, qui ne se concilie pas avec l'esprit et la
recherche du lucre. La loi serait impuissante à établir ou à
maintenir desdistinctionsentre les diverses sources de revenus,
tant ces sources sont multiples maintenant ; mais les moeurs
demeurent, et font qu'un homme qui est dans les affaires, selon
l'expression courante, peut être un gentleman, mais ne fait pas
l'effet d'un gentilhomme, etnen a, en effet, pas le point d'hon-
neur.
Ce n'est pas le talent, ce n'est pas la fortune, pas même la
notoriété, qui suffisent à produire l'anoblissement spontané
d'une famille. Il faut, pour prendre rang parmi ses aiuees,
qu'elle ait à leur instar fixé sa tige en terre, qu elle y pousse des
racines, et que la possession d'une terre héréditaire consacre
son assimilation à celles qui tenaient la terre en lief. Au résu-
mé nous sommes, de par les moeurs et malgré les luis, en
présence d'un phénomène de sélection sociale, ayant la famille
pour objet et la terre pour base, qui redevient aussi marqué au
XXe sièele qu il a pu l'être jusqu'au xvme.
La persistance, on pourrait même dire la recrudescence de ce
phénomène de classification spontanée, le fait qu'il se perpétue,
AU CONTRE-l'lED DE LA RÉVOLUTION 379
et qu'il ne cesse dès lors pas de se former uno clas-o noble, est
d'autant plus à considérer qu'il v-A en opposition avec l'état
légal et même avec toute la théorie sur laquelle reposent les
institutions politiques. Le « faux dogme do l'égalité », comme
disait Le Play, règne en maître dans ce dernier domaine, et
bien peu, mémo parmi ceux dont je viens de parler, oseraient
lui rompre en visière et dire qu'en effet toutes ies familles ne
sont pas du même ordre. Je me rappelle encore l'exclamation
de pitié avec laquelle un homme pourtant de mérite, Claudio
Januet. s'écriait : « Parler déclasses cent ans après 1780'.... »
Qui donc a tort? La nature ou bien le législateur?... I.a
société civile qui ne repose que sur la diversification de ses
éléments en même temps que sur leur fixité, — ou bien la
société politique qui n'est conçue que d'après leur indétermi-
nation ? Le coeur du père de famille qui s'attache à léguer à ses
enfants la considération qu'il s'est acquise, ou bien l'esprit de
ce même individu lorsqu'il s'adonneà l'envie contre tout ce qui
s'élève ou se perpétue autour de lui ?
La sélection sociale est un l'ail constant, absolument normal ;
elle se produit entre les familles comme entre les individus,
nonobstant tous les obstacles, et il est temps de la faire ren-
trer, après quelle a fait ainsi ses preuves de vitalité, dans les
moeurs publiques et dans les institutions, pour autant qu'elle
se montre dans les faits — parce que les institutions ne sont pas
faites pour contrarier la nature et châtrer le corps social, mais
pour protéger l'édification de la cité selon les lois mises en
relief par l'histoire et confirmées par l'observation.
Qu'il n'y ait pas de malentendu : je ne parle pas d'une caste
de familles privilégiées ou désignées d'une manière particu-
lière à l'heure qu'il est ; je ne songe nullement à cette quantité
de gens plus ou moins qualifiés qui peuvenlse rencontrer dans
des salons ou ailleurs : tbulecomposée d'intrus, de déracinés et
de déchus. Et ce ne sont pas des familles tombées dans la pau-
vreté que je qualifie de déchues, bien qu'en réalité elles n'appar-
tiennent plus à la condition propre à la noblesse et soient à la
veille de disparaître. Les vrais déchus, ce sont les rejetons qui
n'ont conservé de l'héritage familial que le décor, mais pas les
380 VERS UN ORDRE SOCIAL CHRÉTIEN

traditions; sépulcres blanchis que rien do ce qui fait la dignité


morale ne distingue du déchet des autres classes, qu'un peu plus
de frivolité et de besoin de paraître sans être.
Non : me plaçant uniquement au point de vue social, j'aper-
çois un ensemble de familles demeurées ou devenues terriennes,
comme on dit aujourd'hui, qui se reconstitue à mesure de ses
perles et môme au delà de cette mesure, et qui forme certaine-
ment une élite sociale.
Ses attaches ne sont pas à la ville, où la continuation d'un
patriciat devient déplus en plus difficile, mais dans les cam-
pagnes, où elle réalise l'apologue de la lutte d'Hercule, le
Crée rusé, contre les géants, —- c'est-à-dire contre les fils de la
terre, qu'il no pouvait vaincre qu'en les soulevant, en les déta-
chant du sein de leur mère. Il n'est pas si humble arbrisseau,
ayant ses racines en terre, dont la vie ne dépasse celle des plus
coûteuses fleurs de serre destinées à orner les demeures somp-
tueuses et souvent éphémères comme ces fleurs.
Quelques exemples feront encore mieux toucher mon senti-
ment.
Un riche Américain, M. L., fait un don magnifique au Denier
de Saint-Pierre. C'est fort bien assurément, et le Pape le recon-
naît par un titre de duc. Cela n'en fait pas un gentilhomme.
Un de ceux-ci, déraciné, bien près d'être déclassé, reçoit du
Souverain une qualification attachée à de grands souvenirs
historiques : -- l'étiquette restera comme une ironie écra-
sante pour l'informé titulaire.
Par contre une famille qui n'a pas rendu de services à l'État,
mais bien à la petite population au milieu de laquelle elle s'est
fixée, y continue ses exemples et ses bienfaits. Elle acquiert
ainsi un rang social que nul ne songerait à lui contester.
Enfin une famille modeste se découvre, grâce à une officine
héraldique, de grandesorigines. On le dit, on s'en fait breveter,
et on fait sourire à ses dépens, parce que la continuité histo-
rique fait défaut.
Il n'y a d'autorités sociales à titre héréditaire que celles chez
qui ce litre s'appuie sur la transmission d'un domaine patri-
monial formé autour d'un foyer, c'est-à-dire d'une tradition
AU CONTRE RIED DE LA RÉVOLUTION 381

familiale Ces familles-là ne réclament communément pour


assurer leur continuation d'autres privilèges — si toutefois c'en
peut être un — qu'une liberté testamentaire suffisante pour la
transmission intégrale du domaine. Cette transmission, facilitée
par la proportion de biens meubles qui constitue l'aisance, est
très difficile pour les familles peu aisées. Aussi disparaissent-
elles plus vite que les autres, et avec elles un excellent élément
de la nation,

III

La continuation des familles dans les mêmes charges entraîne


celles des mêmes moeurs, des mêmes traditions, et constitue
ce que Le Play nommait si bien les autorités sociales, c'est-à-
dire l'ossature même de la société. Cela s'aperçoit surtout
quand ces charges sont des charges domaniales, c'est-diro atta-
chées à l'occupation d'un domaine et faisant pour ainsi dire
corps avec ce domaine.
Ce sont les familles ainsi conditionnées qui, constituant la
noblesse dans le passé, en font encore fonction, et tiendront
cette place dans la société tant que durera leur établissement
héréditaire.
Le Play, dont nous nous réclamons à chaque moment de cette
étude, ne demandait pour le maintien de ces familles qu'une
plus grande liberté testamentaire. Mais comme un jour on lui
faisait remarquer que c'était au contraire le régime do la con-
servation forcée, c'est-à-dire de l'indivisibilité d'une partie de
l'héritage, qui avait préservé les familles souches, comme il les
appelait, il répondit : Sans doute, mais je ne demande que ce
qui est acceptable dans l'état actuel des esprits et compatible
avec celui des moeurs et des institutions.
Il y a en effet une remarque qui s'impose : c'est que l'on n'use
pas même de la faculté de disposer, si restreinte, que laisse le
Code civil, parce que les institutions favorables à rétablisse-
ment des héritiers non privilégiés ont disparu, et que dès lors
l'égalité du partage entre les enfants devient presque de règle,
382 VERS UN ORDRE SOCIAL CHRÉTIEN

parce que rien no resterait en fait de ressources à ceux dont la


légitime actuelle serait sacrifiée en vue do la conservation du
domaine patrimonial aux mains d'un seul.
Aussi n'est-ce pas à l'accroissement do la quotité disponible
par testament que jo proposerais de recourir pour faciliter la
transmission intégrale des domaines patrimoniaux, mais à l'ex-
tension de la faculté de substitution, do manière qu'un posses-
seur quelconque, qui n'a pas d'héritiers réservataires, put créer
un fidéi-commis perpétuel, comme l'était approximativement
le fief, et comme lesont encore les terres seigneuriales dans bien
des contrées et des États de l'Europe.
Seulement pour correspondre à l'état actuel de la société, il
faudrait que cette faculté fût cequ'onappellerait volontiers dé-
mocratisée, c'est-à-dire appliquéo lopins possible aux petits
domaines, contre lesquels sévit surtout le partage forcé. Pour
les plus grands, je l'ai déjà dit, il suffirait la plupart du temps
de modifier la disposition du Code relative à l'égalité des lots.
Mais n'est-ce pas une chose absurde, bien que voulue, qu'un
oncle, un parent quelconque, en possession d'une partie d'un
bien patrimonial, puisse en disposer sans aucune réserve fami-
liale, mais ne puisse le rétrocéder en quelque sorte à la famille
dansdes conditions qui sauvegarderaient cette intention ?
Moyennant la simple abrogation d'un article, assez confus
d'ailleurs, du Code civil, on verrait se reconstituer peu à peu et
se perpétuer des familles souches qui rendraient à notre race
sa fécondité naturelle, entravée aujourd'hui par le régime suc-
cessoral et par tout ce qui naît de la désorganisation sociale.
Nous voici loin, semble-t-il, de la noblesse: pas tant que cela
car il suffirait que l'ensembledes possesseurs de fidéi-commis
et des appelés à cette possession fût constitué localement en
corps ou collège électoral et investi de certains privilèges en
retour de certaines charges, pour que la reconstitution en ques-
tion fût aussi complète que possible.
Entrons dans quelques détails : d'abord, comme rien ne faci-
lite ces classifications autant qu'un signe distinctif, les inves-
tis de ces fidéi-commis pourraient en ajouter le nom au leur,
comme le faisait la noblesse fiefi'ée ; ils acquitteraient un impôt
AU CONTRE-r-IED DE LA RÉVOLUTION 38.3

spécial pourcompenser la perlo qui résulterait pour le fisc do


leur incessibilité. Ce serait là unprivilègeàrebours,dont lo pro-
duit formerait un fonds d'assistance publique, qui serait em-
ployé en fondations dont les syndics de la corporation fourni-
raient les administrateurs.
Pourcompenser cet impôt de surérogalion, ceux des taxés
qui exploitent directement leur domaine pourraient être dé-
chargés du principal de l'impôt foncier, comme on le demande
depuis longtemps pour les cultivateurs.
La base de cette organisation serait le pays (Ij cl pourrait
s'étendre jusqu'à la province, jamais au delà, parce qu'il ne
s'agit pas de former un corps dans l'État, ce que d'ailleurs la
noblesse n'a jamais été on France, mais des corps dans la
société civile, que nous supposons organisée elle-même dans
tousses éléments en corporations professionnelles. Celle dont
il s'agit ici aurait, comme toutes les autres, ses règles particu-
lières d'admission et de fonctionnement autonome sous le con-
trôle des pouvoirs publics. Ainsi, pour l'admissibilité, la loi
pourrait fixer un maximum et un minimum, pour éviter d'une
part la formation do latifundia et d'autre part la eristaU'salion
de parcelles insuffisantes à une exploitation normale.
Pour se rendre compte du bienfait que la société éprouve-
rail do cette consolidation d'un certain nombre de patrimoines
ruraux, il faut opposer à cetle conception le spectacle des con-
trées où il n'existe plus rien de pareil, soit par le fait de la con-
quête, soit par celui de mauvaises institutions qui asservis-
sent, dégradent et détruisent un peuple plus sûrement que
ne le fait la pire domination étrangère. Veut-on regarder par
exemple ce que les deux causes réunies, la dénaturalisât ion et
le Code Napoléon, ont fait d'une des plus heureuses contrées du
monde. l'Istrie ? Une terre paradisiaque partagée entre des pro-
priétaires étrangers, et un prolétariat autochtone misérable,
la cultivant à la façon des bêtes de somme. — Un peuple ne
vaut par aucun de ses éléments autant que par sa noblesse

(1)Désignation encore aussi usuelle qu'ancienne qui correspond le plus


souvent à l'arrondissement.
381 VERS UN ORDRE SOCIAL CHRÉTIEN

rurale. Elle disparue, les classes richesse corrompent,lesclassos


pauvres se détruisent. Là au contraire où des souches fami-
liales sont fortement enracinées parles moeurs et par les insti-
tutions, la natalité est comme une frondaison luxuriante.
Ce n'est pas àdire d'ailleurs que peupler et labourer soient les
seules tâches d'une noblesse rurale : elle se doit généreuse-
ment aux magistratures locales, auxquelles rien ne forme mieux
que les traditions ; les administrations publiques verraient
leurs agents remplacés aux trois quarts dans leur besogne par
ces hommes de bonne volonté, dont l'autre quart se recrute-
rait dans les mêmes rangs. Jadis c'étaient les armées perma-
nentes dont les cadres en officiers se recrutaient ainsi. Main-
tenant ce sont les carrières publiques qui trouveraient leurs
sujets les meilleurs dans cette classe cultivée, laborieuse et
sobre qui serait, à l'état corporatif, la plus solide des colonnes
de l'État.
Est-ce à dire que cette noblesse rurale y tiendrait une place
excessive ou privilégiée ? Loin de là, il ne lui faut fournirqu'aux
magistratures locales et laisser les emplois de l'administration
aux familles déracinées, comme les carrières libérales à celles
qui peuvent y préparer leurs enfants dans les villes mieux
qu'ailleurs. Je ne comprends pas dans celles-ci l'armée, qui ne
saurait se recruter qu'aux foyers où la simplicité des champs
prépare à celle des camps, et la discipline de la famille au com-
mandement de la troupe. Je ne comprends pas non plus dans les
carrières plus ouvertes aux citadins qu'aux ruraux celle qu'on
peut faire aux colonies. Il est constant, au contraire, que les
domaines où les familles se perpétuent le plus sûrement sont
aussi ceux dont les foyers sont les plus peuplés et fournissent de
vérilablesessaims de robustes et vaillantsémigrants. C'est làun
phénomène plus consolant quant aux circonstances où il se
produit, maisde môme nature quecclui qui éclate dansles crises
soudaines,comme cellequelaErancea traverséeparsuitede l'in-
vasion et au lendemain. Ce fut la noblesse rurale qui fournit les
cadres les plussolides delagarde mobile, comme aussi ces volon-
tairesde l'Ouest, combattants de Patayet deLoigny,de glorieuse
mémoire, enfin les meilleurs éléments derAssemblce nationale,
AU CONTRE-PIED DE LA RÉVOLUTION 38i>

qui rétablit la situation matérielle et morale pendant les années


difficiles de 1871 à 1875. Les élections qui les avaient portés au.
pouvoir n'avaient été inspirées, quoi qu'en dise l'esprit de
parti, ni par l'idée monarchique ni par aucune autre idée défi-
nie : la population des campagnes avait d'instinct fait appel
aux autorités sociales, comme elle le ferait encore à celles dont
la stabilité, et le désintéressement qui y correspond, lui seraient
garantis par l'institution.
La mesure de cette garantie serait en effet fournie par celles
dont s'entourerait l'institution, et sur lesquelles il faut revenir
ici après que le principe en a été posé. Ces garanties s'attache-
raient non seulement à son recrutement mais à son maintien,
c'est-à-dire qu'elle devrait être pourvue comme tout organisme
de moyens d'élimination. Pour cela il faut que les titulaires de
ces biens de famille forment, comme je l'ai dit, par pays, un
corps social dont le consentement soit nécessaire à l'intro-
duction d'éléments nouveaux, et dont le contrôle s'exerce sur
ses membres autant qu'il est nécessaire pour que l'institution
ne dévie pas de ses fins et ne perde pas ainsi son caractère d'uti-
lité sociale.
Pour l'admission, il va de soi qu'elle ne peut être que con-
ditionnée par des questions d'honorabilité du postulant et de sa
famille, d'ancienneté de la possession dans cette famille, de bon
état du domaine. Il ne faut pas que l'inscription à un con-
trôle analogue à celui des fhvferolle, des Ililtergùter, des
Heimstoetten, etc., soit un refuge pour le propriétaire endetté
ou négligent. Par la même raison d'intérêt social, il doit y avoir
possibilité de retour au droit commun, tant facultativement,
sur la demande du Conseil de famille, que nécessairement si
l'appelé est incapable ou renonçant, et n'a pas d'héritier légal.
Quanta la mauvaise administration du bien de famille, elle ne
saurait entraîner que la déchéance du titulaire, maie- non un
retour au droit commun, autrement ce serait une prime à mal
gérer. C'est en cedoublejeu de l'assimilation et de l'élimination
que consiste la différence entre l'organisme vivant d'une classe
sociale et le mécanisme inerle. d'une caste, ce que l'on confond
trop souvent par esprit de parti.
onnm-. FOCIAL unu'Tir.N. 23
336 VERS UN ORDRE SOCIAL CHRÉTIEN

Il se produit au reste des revirements dans l'opinion, et


parmi les esprits revenus de l'utopie égalitaire on trouvera
insuffisante cette reconstitution d'une noblesse rurale par voie
desélection naturelle.etsans attributions politiquesautres que
celles de tout corps social dans un régime réellement représen-
tatif.
Ce n'est pas en effet un article do constitution que nous vou-
lons introduire, mais un article du Code civil que nous dési-
rons voir aboli : celui qui interdit à peu près totalement les
substitutions. Il suffirait alors, pouratteindre en cela notre but
de réfection sociale, de combiner l'usage de cette faculté enfin
restituée avec celui de la liberté d'association telle qu'elle est
reconnue par la loi syndicale; les possesseurs de biens de famille
se grouperaient d'eux-mêmes sous l'incitation de l'intérêt com-
mun naissant de l'identité de condition. Plus tard le concept
social ainsi retrouvé rentrerait dans le concept politique parla
voie de la représentation des droits et des intérêts, qui est la
grande réforme de l'avenir et la forme des libertés publiques
dans un régime monarchique.
Ce qui conviendrait, en outre, à celui-ci, en fait d'institution
reposant sur la reconstitution de biens de famille, ce serait
d'opérer un second degré de sélection parmi les familles qui
seraient ainsi dotées, et au nom desquelles serait resléeatlachée,
à la suite des services rendus à l'État, une notoriété historique.
Le rang qui en résulte légitimement serait consacré par une
institution analogue à celle de la pairie, mais qui en différerait
en ceci que les chefs de ces familles seraient simplement les
électeurs d'un conseil spécial de la couronne, qui lui tiendrait
lieu de conseil de famille et auquel ressortirait la reconnais-
sance de l'héritier du trône et la désignation de la régence
lorsqu'il y aurait lieu Cette institution rendrait son lustre
ancien à la Noblesse, par le seul l'ait qu'il se rattacherait à ses
origines, tout en ne portant préjudice au droit d'aucune autre
classe ni aux attributions propres d'aucun corps dans un Etat
bien organisé, c'est-à-dire dans un Étatdont la constitution s'est
développée normalement sans rompre avec la continuité histo-
rique.
AU CONTRE-PIED DE LA RÉVOLUTION 387

La continuité historique, c'est le dernier mot de celte étude


comme c'en a été le premier e?,le fil conducteur.
Ce fil, lorsqu'il est rompu, il faut le rattacher : sinon, comme
il en faut toujours un, on le demande à quelque système qui,
n'étant pas dans la nature des choses, no peut qu'égarer et
mener à l'opposé de ce que promettait son point de départ.
Nos pères de 1789 s'étaient passionnés pour la liberté, et la
plupart payèrent de leur vie cetengoueinentau cours des épou-
vantables discordes civiles qu'il engendra. On a dit à cela que
tout enfantement était douloureux, et que la force était l'accou-
cheuse des sociétés sur la route du progrès. Mais cette roule
ne nous a même pas encore amenés, après plus d'un siècle de
révolution, à la possession de la première de toutes les libertés,
la liberté de conscience.
Bientôt on se passionna d'égalité : les lois l'imposèrent, les
moeurs la consacrèrent, mais des inégalités si formidables
naquirent du capitalisme, qui resta le seul ressort de la vie so-
ciale, qu'un siècle juste après l'abolition des dernières organi-
sations de l'ancien régime, en 1801, un Pape a pu proclamer que
la multitude des prolétaires était courbée « sous un joug
presque servile ».
Si la société n'est pas, dans le plan de la Providence, une
cohue, et si elle veut sortir, en France, de cet état chaotique où
l'ont mise les diverses expériences de la Révolution, il faut que
ceux qui conduisent l'opinion se prêtent à un retour, non pas à
tel ou tel ordre de choses qui a l'ait son temps, mais à la sélec-
tion qui s'opère naturellement entre les familles lorsqu'elle n'est
pas contrariée par les lois. La continuité dans les modes de leur
existence n'est que favorable à l'amélioration de leur état, en
prmctlant aux corps sociaux qui doivent les protéger de se
réformer, et à l'Etat d'y retrouver ses appuis et les conditions
de sa propre pérennité.
VI

LA REPRÉSENTATION PROFESSIONNELLE (1>

La représentation professionnelle est la représentation dfcs


droits et des intérêts communs correspondant à l'exercice
d'une profession.
Beaucoup de questions surgissent à l'occasion de ce peudte
mots, et tout d'abord celle-ci: peut-on représenter un droit, un
intérêt? Oui, tout aussi bien et même mieux qu'une opinion
peut être représentée : un droit, un intérêt, c'est plus tangible,
plus précis qu'une opinion. Or c'est sur la représentation des
opinions que porte principalement le système représentatitf
dans la conception moderne de l'État le régime parlementaire*

pour l'appeler par son nom courant.


La représentation d'un droit ou d'un intérêt consiste dans
l'expression publique de ces droit ou de cet intérêt. Par expres-
sion publique on entend expression dévolue à l'un des corps
de l'État doté spécialement de celte attribution. Ce corps peut
être consultatif seulement ou pleinement législatif, c'est.-à-dire
qu'il émet des voeux ou des plaintes qu'il porte aux pouvoirs
publics, ou bien qu'il prend des délibérations ayant force exe-
cutive directe et immédiate.
Sous le bénéfice de ce? définitions qui précisent ce dont on

(1) Action française, l*r noût i'jO^.


AU CONTRE-PIED DE LA RÉVOLUTION 389
veut parler, il faut aborder la question suivante: Y a-t-il des
droits et des intérêts communs correspondant à l'exercice do
chaque profession ?
Autrement dit, l'exercice d'une profession peut il être la
source d'un droit commun à ceux qui l'exercent? Peut-il créer
ou rencontrer un intérêt commun aux membres de cette pro-
fession ?
La réponse parait certaine tant pour le philosophe que pour
le simple observateur : l'un comme l'autre ne peuvent manquer
de reconnaître dans l'exercice d'une profession l'accomplisse-
ment de la loi du travail, dont la première conséquence est le
droit au fruit du travail, c'est-à-dire le droit de propriété. Mais
de même que le travail no s'exerce guère dans des conditions
purement individuelles, le droit de propriété qui en résulte
immédiatement est presque toujours un droit partagé entre
plusieurs facteurs, un droit compliqué par les conditions du
travail, et nécessairement commun à tous les éléments de même
nature exerçant une action égale dans des conditions iden-
tiques. C'est le droit commun delà profession.
Ce droit intérieur à la profession, si l'on peut s'exprimer ainsi,
n'est d'ailleurs pas le seul qui lui soit propre. Une profession
ne s'exerce pas uniquement pour ses membres ; elle exerce une
action sur la vie sociale, sur la cité ; elle y joue un rôle, et ce
rôle ne peut manquer, lui non plus, d'être subordonné dans
l'intérêt public à certaines règles, dont l'ensemble constitue une
autre partie du droit commun de la profession. Jadis ce droit
était codifié ; il ne l'est plus aujourd'hui, mais il n'existe pas
moins. On a dit depuis qu'il était suranné, qu'il ne se prêtait
pas à la rapidité des transformations économiques ; mais on
pourrait en dire autant de tout code, si des modifications n'y
étaient pas apportées par le législateur à mec tire que état so-
1

cial se modifie. On a pu en abuser, mais n'abuse-t-on pas aussi


de son absence dans la concurrence effrénée sur le terrain des
intérêts économiques ? Et cette concurrence ne fait-elle pas des
victimes qu'épargnerait une coordination et au besoin une co-
dification, tenue àjour, des bonnes coutumes de la profession ?
II faut se bien rendre compte de ce que jadis l'exercice d'une
390 VERS UN ORDRE SOCIAL CHRÉTIEN

profession ressortissait au droit public, et comportait non seu-


lement le droit du travail, mais aussi le droit au travail. Cette
conception d'un droit au travail, qui fleure aujourd'hui le so-
cialisme le plus avancé, était pourtant la base même de l'orga-
nisation des métiers, et est demeurée telle pour certaines pro-
fessions libérales, surtout chez les gens de loi. Non seulement
l'accès à certains emplois y est réservé à des catégories déter-
minées, mais la quantité de ces emplois est souvent limitée ; le
nombre des charges, comme on appelle ces emplois, est fixé, et
leur transmission ne peut se faire qu'à titre onéreux. Les soi-
disant vices de l'ancien régime qu'on a le plus décriés se sont
perpétués précisément dans le milieu qui lui a fourni le plus
de détracteurs.
Il reste donc constant qu'à chaque mode d'activité profession-
nelle correspond un droit propre à la profession ; droit tantôt
écrit, tantôt simplement coutumier ; tantôt, dans le premier cas,
ressortissant aux tribunaux ordinaires, aux juges de droit com-
mun, tantôtà des juridictions spéciales, comme les conseils de
l'ordre des avocats, les chambres de commerce, à titre consul-
tatif seulement, les conseils de prud'hommes, etc., sans parler
des officialités diocésaines et des conseils de guerre, qui sont
bien aussi des tribunaux professionnels, jugeant d'après un
droit propre, le droit de la profession.
Nous croyons avoir répondu à la question : y a-t-il un droit
commun de la profession ? Examinons maintenant s'il y a un
intérêt commun aux membres d'une même profession.
L'intérêt commun à tous ceux qui exercent une même pro-
fession est que cette profession rapporte à chacun d'eux les
avantages matériels et moraux en vue desquels il l'exerce, c'est-
à-dire la subsistance et la considération. Mais ici une difficulté
vient tout de suite à l'esprit : n'y a-t-il pas antagonisme d'inté-
rêts, lutte pour la vie, tant par suite de la concurrence entre les
membres de la môme profession établis en un même lieu
qu'entre les entrepreneurs et leurs salariés dans les professions
qui s'exercent collectivement ?
Assurément il y a souvent des intérêts tantôt distincts tantôt
opposôsau sein d'une même profession, mais il y a toujours un
AU CONTRE-PIED DE LA RÉVOLUTION 391

intérêt commun, celui de la prospérité de la profession, qui


doit rejaillir sur tous les éléments de la profession.
Nous disons qui doit rejaillir, parce qu'il lien est pas toujours
ainsi dans l'état anarchique actuel du monde du travail. Mais
cet état lui-même n'est pas l'état normal. L'état normal, c'est
l'état organique, où le corps professionnel organisé fait régner
dans son sein la justice distributive.
Cette organisation est tellement dans la nature des choses
que les périodes môme troublées y acheminent les périodes
paisibles. Ainsi les grèves, fâcheuses en elles-mêmes, con-
courent pourtant à mettre en relief l'intérêt commun. Elles
n'éclatent le plus souvent que dans des industries prospères,
alors que cette prospérité tend à ne profiter qu'à un seul des
deux facteurs, travail et capital, et que celui-ci se fait la part
de lion. Les grèves, même fomentées par des politiciens, sont
moins souvent motivées par la poursuite d'un avantage écono-
mique que par la réaction de l'esprit de solidarité contre une
injustice, un renvoi immérité ou que l'on regarde comme tel.
C'est encore là une manifestation de la communauté d'intérêt
sinon complètement professionnel, du moins de classe profes-
sionnelle.
Ainsi même les perturbations de l'ordre, même les désordres,
sont une manifestation, une conséquence de la communauté
d'intérêts inhérente à l'exercice d'une même profession.
Il ne s'agit pas seulement ici des professions manuelles : na-
guère le barreau tout entier se sentait atteint par un procès en
réduction d'honoraires intenté à l'un de ses membres.
Les médecins établissent des tarifications régionales pour
leurs visites et même pour certains de leurs soins. Ceux des
hommes de loi sont tarifés d'office, et ainsi de suite, partout
on trouve l'intérêt commun chez les gens de la même profes-
sion.
Il se manifeste même chez certaines catégories au point
d'aboutir à des ententes qui apportent de véritables entraves à
la concurrence, que l'on proclamait jadis l'âme du commerce,
et qu'on a depuis qualifiée de meurtrière. Ces ententes, appe-
lées en Allemagne cartel, en Amérique tru$tt sont l'expression
392 VERS UN ORDRE SOCIAL CHRÉTIEN

d'un intérêt commun à lutter non pas seulement contre l'a-


vilissement des prix, contre la dépréciation résultant de mau-
vaise qualité ou de malfaçon, mais contre toute concurrence.
Il serait superflu d'insister, et l'on ne peut que rester con-
fondu de l'audace ou de l'imbécillité avec laquelle le législateur
français de 1791 employa dans le décret d'abolissement du
régime corporatif l'expression de « prétendus » intérêts com-
muns entre gens de la même profession.
Ce législateur estimait sans doute alors que les intérêts
professionnels étaient tellement patents qu'il avait une com-
pétence suffisante pour les accorder entre eux et avec l'en-
semble de la société. Il n'avait pas prévu l'éclosion de la grande
industrie, avec le formidable outillage qu'elle allait jeter au
travers des métiers, qui, désorganisés par son décret, ne sau-
raient le mettre à leur usage. Il avait encore moins prévu le
phénomène subséquent, à savoir que les forces de l'industrie
ne seraient bientôt plus aux mains des industriels, mais de
capitalistes, pour qui les intérêts professionnels ne seraient
qu'une pièce de l'échiquier, toujours près d'être sacrifiée pour
livrer carrière à une autre.
Le système ne s'inquiète pas plus des intérêts profession-
nels que des droits professionnels. Il court au rendement,
voilà tout, rejetant l'instrument du gain de la veille pour
s'emparer de celui du lendemain. —Qui donc l'en détournerait?
Qui donc empêcherait le capitalisme d'exporter, selon l'éner-
gique expression d'un sociologue allemand, d'exporter, disait-
il, dans les produits de ses fabriques les ossements des ou-
vriers qui succombent à la peine ? Qui donc l'empêcherait?
puisque personne n'a mandat pour parler au nom du droit do
la profession, personne ne représente ses intérêts. Il n'y a pas
dans l'ordre social et politique actuel, dont la France olTre le
type le plus avancé, plus extraordinaire, plus mortelle lacune
que celle de toute représentation des droits et des intérêts pro-
fessionnels.
AU CONTRE-PIED DE LA RÉVOLUTION
393

La représentation des droits et des intérêts professionnels


n'existant à aucun degré dans la constitution politique du
pays, il s'ensuit naturellement que les pouvoirs publics subor-
donnent ces droits et ces intérêts aux intérêts de parti, alors
môme qu'ils les aperçoivent plus ou moins superficiellement. 11
n'en saurait être autrement alors que ces droits et ces intérêts
ne sont formulés nulle part avec une autorité, suffisante, et
que les voix qui s'en inspireraient n'auraient pas mandai,
parlant pas de crédit autre que celui que peut leur attribuer
l'opinion.
On s'est ému de cette lacune ; on a reconnu qu'il pouvait y
avoir dans la société des intérêts collectifs distincts de celui
de l'État, et on s'est demandé quelle pourrait être l'expression
officielle de ces intérêts?
Alors, l'esprit plein de la façon dont est organisée la repré-
sentation politique, c'est-à-dire celle des partis dans le régime
de la souveraineté populaire, on a songea l'employeren juxta-
posant de<? collèges électoraux à base professionnelle aux col-
lèges à base purement de domicile qui fonctionnent aujour-
d'hui à l'origine des pouvoirs publics. On a même songea ouvrir
l'accès du parlement à la représentation issue de ces collèges
professionnels : le Sénat, par exemple, perdrait sa qualification
de grand conseil des communes pour devenir le grand conseil
des professions. L'idée était facile à trouver; elle commence à
se produire ; elle s'incarnera quelque jour dans un projet de
loi. Si ce projet vient à passer, c'en sera fini de la représen-
tation professionnelle, bientôt et pour longtemps.
Eue Chambre unique pour toutes les professions serait une
tour de Babel lorsque leurs représentants voudraient s'en-
tendre, et dégénérerait tout de suite en un champ clos, où
n'apparaîtrait aucun intérêt commun et où les intérêts particu-
liers seraient en conflit perpétuel. L'établissement même des
collèges électoraux sur la base du suffrage universel serait
394 VERS UN ORDRE SOCIAL CHRÉTIEN

d'une difficulté inouïe, parce qu'il poserait à chaque instant


des problèmes insolubles par le principe numérique adopté.
On peut, en effet, supposer, ou du moins on le fait, que tous
les hommes sont égaux ; dans cette hypothèse on fait justice à
chacun en les armant tous également d'un même bulletin de
vote, pour instituer des mandataires qui auront à disposer de
omni rescibiliac inscibili. — Mais lorsqu'il s'agit de représen-
ter une profession, il faut la connaître ; ce n'est pas comme
pour représenter une opinion.où il ne s'agit quedela partager.
Quel critérium aura-t-on, si l'on ne peut faire représenter
toutes les professions, pour grouper dans un môme collège élec-
toral les membres de professions diverses, qui peuvent nous
paraître connexes par leur objet, mais n'en sont que plus
facilement rivales? Et pour fixer dans un scrutin de liste,
et à la Chambre même, le nombre des représentants de chaque
groupe professionnel, alors que les moins nombreuses sont
souvent celles qui rendent le plus de services à la société et ne
peuvent être exercées que par une élite ?
Il y a une antinomie telle entre l'organisation sociale des
professions et le régime politique régnant qu'il est impossible
de réunir les produits de l'une et de l'autre origine dans un
organisme unique. L'état social est le fait du développement
historique de la société, non pas en vertu d'un système, mais
en vertu de la nature des choses, tandis que l'organisation
politiqueest l'expression d'un système préconçu, qui ne corres-
pond en rien à cette nature mais à un principe abstrait.
Ce principe, c'est celui de la souveraineté du peuple : prin-
cipe dont les applications se diversifient à l'infini, selon qu'on
entend par le mot peuple l'ensemble organisé de tous les
éléments historiques de la société nationale, ou bien le nombre
de têtes mâles et adultes quis'y chiffrent à un moment donné.
En présence de cette dernière conception, à laquelle se rap-
portent toutes les institutions politiques actuelles, il faut laisser
aux socialistes la recherche du problème de l'organisation pro-
fessionnelle par l'État, et, nous contentant du rôle qu'elle
pourrait jouer aujourd'hui dans l'État, reconnaître que ce
rôle est essentiellement consultatif.
AU CONTRE-PIED DE LA RÉVOLUTION 393
Le caractère consultatif a toujours été celui de la représen-
tation professionnelle, dont le dernier vestige dans notre his-
toire est le rôle qu'y jouaient les Ordres. Les Ordres étaient
essentiellement à l'origine des cadres professionnels, et le rôle
de leur représentation, soit dans les états provinciaux, soit aux
états généraux, est toujours resté consultatif, puisqu'il ne
s'exerçait à l'égard du pouvoir royal que par l'expression de
voeux ou de doléances. Les étals n'ont jamais prétendu au pou-
voir législatif; le vote de certains impôts, dits extraordinaires,
n'est pas un acte législafif, mais la contribution volontaire des
corps professionnels, dont les élus étaient les représentants, à
un besoin anormal de l'État.
Voilà, ramené à son principe et à sa condition historique, le
rôle de la représentation professionnelle dans l'organisme de
l'État français. Elle se suicida lorsque les états passèrent du
modede votation par Ordre au vote par tête, et perdirent ainsi
leur mandat représentatif en même temps que leur caractère
consultatif. Sans doute cette représentation était bien inadé-
quate, bien déformée ; il fallait réorganiser, reconstituer les
corps professionnels : l'Assemblée dite constituante les ignora,
et l'Assemblée législative les supprima sous peine de mort.
L'oeuvre est à reprendre aujourd'hui, puisqu'on s'aperçoit
qu'elle fait défaut ; il faut réorganiser les corps professionnels
afin que les droits et les intérêts de chaque profession puissent
être représentés. Mais cette reconnaissance ne saurait être
l'oeuvre de la loi. La loi ne crée pas des êtres, même moraux,
bien qu'on le dise souvent à tort ; elle reconnaît, elle protège
des êtres qui apparaissent à la vie, et le pouvoir les guide vers
leur fin en les harmonisant avec l'ordre social. C'est du moins
ainsi que l'ont compris les premiers auteurs de la réaction
contre l'individualisme systématique de nos institutions...
« La reconstitution des corporations, disaient-ils (1), ne sau-
«
rait être l'oeuvre de décrets a priori ; mais dès que cette
« renaissance, indispensable à la paix dans le monde du travail,

(1) Avis n» VIII du Conseil des Etudes de MEuvrc des cercles catholiques d'où*
vricrs (mars 1SS2J. Questions sociahs et ouvrières, Lccollrc, ISS'à,
396 VERS UN ORDRE SOCIAL CHRÉTIEN

« après avoir été préparée par l'initiative des patrons chrétiens,


« se sera manifestée par un commencement d'existence et aura
« ainsi reparu en fait, ce sera à la loi de la reconnaître en droit,
« delà fortifier par des privilèges, de la diriger par certaines
« règles vers son développement politique, selon un plan con-
« forme à fa nature des intérêts privés, en même temps qu'aux
« fins sociales dernières auxquelles elles doivent conduire, t
Deux ans seulement après que le groupe d'hommes formé
autour de M. de Mun s'était exprimé ainsi, il obtenait du Par-
lement l'abolition des barrières opposées par le Code pénal à la
constitution d'associations professionnelles. Ces associations,
désignées sous le nouveau nom de syndicats, se voyaient non
seulementautorisées, mais comme désignées « pour l'étude et la
défense des intérêts de la profession ». C'était dire implicite-
ment la représentation.
Cette conséquence immédiate, on aura peine à croire que les
zélateurs même du mouvement syndical ne l'aperçurent pas
tout d'abord.
Ainsi pendant longtemps la question de représentation des
intérêts agricoles resta à l'ordre du jour de la Société des agri-
culteurs de France, au sein de laquelle l'action syndicale recru-
tait pourtant de chauds et dévoués partisans. On réclamait une
représentation à base individuelle, comme celle des chambres
de commerce, et l'on n'y renonça finalement que par la crainte
de voir la politique corrompre ces élections. Aujourd'hui les
unions syndicales agricoles et leur union centrale fournissent
la véritable et la meilleure représentation de l'agriculture.
Dans le monde de l'industrie les patrons n'eurent, à quelques
exceptions près, pas la môme perception de leur intérêt comme
de leur devoir. Ils virent de mauvais oeil l'idée syndicale, et
laissèrent ses applications se former en dehors d'eux et le plus
souvent contre eux. Néanmoins de plus avisés favorisèrent
réclusion de syndicats mieux disposés à s'entendre avec eux
que ne l'étaient les premiers nés. Ces syndicats « jaunes », que
le monde socialiste, indigné de leurs dispositions conciliantes,
ne craignit pas de déclarer traîtres aux intérêts do la classe ou-
vrière, ne lui rendent pas moins un grand service en faisant
AU CONTRE-PIED DE LA RÉVOLUTION 397

reconnaître en fait l'existence d'un droit du travail, et contri-


buant à l'établir et à le faire régner.
Le mouvement syndical n'a jamais produit de plus mauvais
fruits quedans l'institution des Bourses du travail, qui furent
mises à la disposition des artisans syndiqués dans les grandes
villes. Mais aussi quelle est à l'égard de ces groupements l'atti-
tude du pouvoir ? Est-elle cette action tutélaire sagement éman-
cipatrice qu'ont tracée nos amis? Non les gouvernants n'ont
I

vu là que des états-majors à leur discrétion pour lancer des


bandes révolutionnaires à la conquête des urnes politiques, et
ils restent confus et impuissants aujourd'hui devant 1rs mani-
festations honteuses d'un état d'esprit anarchique qui est leur
oeuvre.
Si rapide que soit ce coup d'oeil sur l'évolution qui ramène
le monde du travail vers la forme corporative, il serait trop
insuffisant s'il ne signalait trois faits.
D'abord sa tendance à déborder les professions nouvelles et
à gagner celles des professions libérales qui n'ont pas conservé
de l'ancien temps leurs formes corporatives : ainsi les médecins,
les professeurs, etc.
Ensuite la création par l'initiative gouvernementale, bien
orientée pour une fois, de conseils du travail, organes d'études
et de renseignements professionnels, à la nomination des
chambres syndicales exclusivement. Les conservateurs libé-
raux — deux mots qui jurent d'être accouplés parce qu'il n'y a
pas pires révolutionnaires que ceux qui font inconsciemment
ou hypocritement le jeu de la Révolution —- les conservateurs
libéraux, dis-je, déclarèrent inconstitutionnelle cette inlelli-
gente initiative du ministre, qui donnait ainsi le meilleur des
stimulants à l'éclosion d'associations professionnelles
Analogue et plus frappante encore a été l'inspiration de
M. de Gailhard-Baucel lorsqu'il a obtenu de la Chambre des
députés qu'elle sursît à la confection d'une loi sur les retraites
ouvrières pour obtenir une consultation préalable des associa-
tions syndicales.
La Chambre émit ce vote sans bien se rendre compte du pas
qu'elle marquait ainsi dans une voie opposée à celle du régime,
398 VERS UN ORDRE SOCIAL CHRÉTIEN
puisqu'elle faisait ontrer le principe do la compétence en con-
flit avec celui do l'omnipotence. Le questionnaire dont la con-
fection était imposée au ministre fut aussi mal fait que DOS-
sible, et les réponses s'en ressentirent : l'instrument consultatif
n'était d'ailleurs pas encore en étatdobien fonctionner. Mais le
principe d'un régime représentatif sincère fut posé ce jour-là
en regard de son escamotage parlementaire. Ce principe, c'est
celui de la représentation des droits et des intérêts profession-
nels par des chambres corporatives.

L'orientation nouvelle des esprits vers le régime corporatif


se traduira bientôt par une manifestation que les pouvoirs pu-
blics seront obligés tout au moins d'enregistrer, puisqu'elle se
produira chez l'un d'eux. Une proposition tendant à l'organisa-
tion corporative des professions sera déposée à la Chambre des
députés à l'occasion de l'un des projets qui y sont à l'ordre, soit
celui des retraites ouvrières, soit celui de la codification des
lois dites sociales. Aucune des questions ouvrières ne saurait
en effet être résolue que moyennant ce régime ou par l'introni-
sation du socialisme d'État.
Ces deux régimes ont d'ailleurs un point de départ commun :
l'établissementd'une reconnaissance statistique des professions,
relevée sur la déclaration des intéressés eux-mêmes, et d'office
seulement quand ils ne s'y prêteront pas. Ce serait une exten-
sion du rôle des patentes, qui, s'étendant à toutes les classes et
aux diverses catégories dans chaque classe, ferait d'abord res-
sortir quatre ordres de fonctions sociales : la culture, c'est-à-
dire l'état de ceux qui possèdent ou exploitent ie sol; l'indus-
trie, dont vivent ceux qui possèdent ou actionnent les autres
instruments de travail ; le négoce et la banque, comprenant les
professions qui font circuler les produits ou le capital mobile ;
enfin les professions libérales. Ces dernières, auxquelles sont
échus pourle plus, dans l'État moderne, les mandats politiques,
AU CONTRE-PIED DE LA RÉVOLUTION 399

n'auraient quo la part qui correspondâ leur importance dans un


système réellement représentatif.
Il va do soi qu'il y adans chacun de ces ordres bien des diver-
sités de profession, et dans chaque profession des différences
de condition à faire ressortir. Ce serait comme une carte des
professions qui permettrait de régulariser le mouvement syndi-
cal, en le catégorisant par rétablissement de cadres tant profes-
sionnels que territoriaux au sein desquels il se développerait
librement. Au furet à mesure de ces développements il serait
tenu un rôle des syndicats dans chaque cadre, et la réalité de
leur existence, de leur extension et de leur fonctionnement
serait l'objet d'un contrôle public.
L'esprit public est réfraclaire à ces constatations ; on les qua-
lifie volontiers d'ingérence do l'État dans le domaine privé,
mais le meilleur moyen de contenir les pouvoirs publics est
précisément de les obliger à compter avec des corps ayant eux
aussi une existence publique et une action à exercer sur la vie
publique.
Moyennant cette constatation, le principe électoral déjà
admis pour la formation des « conseils du travail » serait appli-
qué à l'organisation des Corps d'état, c'est-à-dire à leur consti-
tution non pas seulement sur le papier, mais vivante et réelle,
par des organes dont le premier serait un bureau qui les repré-
senterait en toute circonstance. Ce ne serait pas ici le lieu d'en-
trer dans l'étude d'une constitution intérieure qui sera diverse
non seulement selon l'ordre des professions à organiser, mais
même selon les diversités qu'elles présentent dans leur compo-
sition, leur esprit, leur milieu.
Tenons-nous-en à l'idée générale, sans tomber dans l'erreur
des idéocratesqui ont organisé l'humble commune rurale de la
même façon que la cité.
Pourquoi, dira-t-on, n'appeler à l'élection du bureau qui
constituera le corps d'état que les délégués des associations qui
se seront formées dans son sein, et pas tous ses membres ?
Parce que ceux-là seuls qui ont fait acte d'association ont
montré qu'ils avaient la conscience d'un intérêt commun, d'une
certaine solidarité.
400 VERS UN ORDRE SOCIAL CHRÉTIEN

Sans doute, pour l'organisation communale, on appelle tous


les habitants au scrutin, bien qu'en réalité on ne devrait y appe-
ler que les chefs de famille. Mais c'est qu'il s'agit, à la commune,
d'une institution à maintenir et pas à promouvoir, tandis que
l'association professionnelle, qui n'est pas moins dans la uature
deschosesquel'association de voisinage, a été tellement traquée,
tellement honnie, qu'il lui faut l'appât d'un privilège pour se
rétablir. Plus tard tous les bons éléments se seront syndiqués,
et l'élection au bureau de la corporation sera devenue une élec-
tion à base de suffrage universel, mais à deux degrés, tout
comme l'est aujourd Lui celle du Sénat. S'il recte alors des élé-
ments non syndiqués, ce sera ou bien qu'ils se seront mis
d'eux-mômesen dehors de l'organisation sociale, ou qu'aucune
société n'aura voulu d'eux. Dans l'un comme dans l'autre cas,
c'est un déchet dont il n'y a pas à tenir compte dans une société
bien ordonnée.
Toutefois, dans la période d'organisation, les non-syndiqués
sont les plus nombreux; il pourra être statué que les règlements
professionnels, déterminés par le bureau du corps d'état, n'y
seront mis en vigueur qu'après la sanction d'un référendum,
auquel seraient appelés tous les inscrits sur le contrôle de la
profession. Il va d'ailleurs de soi que le nombre des syndics élus
au conseil corporatif devra être proportionné à l'importance
du syndicat désignateur. — Tel est, du moins dans ses grandes
lignes, le programme des promoteurs du retour à un régime
corporatif.
On demande aussi si le bureau suffit à représenter le corps
d'état dans toutes les circonstances où les droits et les intérêts
de la profession sont en jeu, et s'il ne faut pas tenir dans son
sein des assemblées plénîères pour en délibérer. Nous ne le pen-
sons pas : les syndics auront été ôius dans le sein des associa-
tions respectives comme des hommes de confiance. Lorsqu'une
question de leur compétence se posera, ils en aborderont l'étude
eten établiront la solution ensemble. Leursdélibérationsmûries,
assagies par l'habitude de la collaboration et le sentiment de la
responsabilité, seront infiniment plus sûres que ne le seraient
celles bâclées en hâte dans une assemblée générale, ou même
AU CONTRE-PIED DE LA RÉVOLUTION «101

que celles do délégués de circonstance, nommés sous l'influence


des passions du moment.
Dans l'ordre politique il est admis aujourd'hui qu'un homme
en vaut un autre, que chacun apporte un droit inné à la souve-
raineté, et que celle souveraineté absolue, il peut la déléguer à
qui il veut pour l'exercer à sa place, en vortu d'un mandat in-
déterminé. Mais, pour l'ordre professionnel, co qu'il faut recher-
cher dans l'intérêt commun, c'est la compétence et la maturité
dans les conseils : on les rencontrera plus sûrement de la façon
que nous préconisons ici. L'étude des problèmes sociaux n'y d )it
pas aboutir à une décision prise à la majorité des suffrages,
mais à l'établissement d'un cahier qui fixe les résultats d'une
étude, afin d'éclairer le législateur étranger à la profession. Il
ne faut pas le perdre de vue, le rôle de la représentation profes-
sionnelle est essentiellement consultatif ; il n'est pas l'expres-
sion d'une volonté souveraine, mais d'un appel à qui de droit ;
autrement ce serait le conflit organisé.
Le prince, c'est-à-dire le dépositaire du pouvoir suprême
incarné dans un parlement ou dans une dynastie, n'est souve-
rain que parce qu'il n%e$t pas particulier, que rien ne lui est par-
ticulier comme le seraient les intérêts de classe ou de parti. Dès
que le pouvoir suprême paraît, par son origine ou par sa pente,
inféodé à un élément particulier, il est virtuellement déchu.
Si l'on y insiste ici, c'est que de bons esprits voudraient trouver
dans l'organisation professionnelle le point d'appui de l'orga-
nisation politique actuelle ; elle ne saurait en être que le contre-
poids, et c'est ainsi, croyons-nous, qu'il faut entendre la parole
par laquelle nous terminerons ces généralités (1) : « Qui ne voit
« d'ailleurs que la constitution volontaire et réglée des corpo-
« rations libres deviendrait un des éléments les plus puissants
« de l'ordre et de l'harmonie sociale, et que ces corporations
« pourraient entrer dans l'organisation de la commune et dans
« les bases de l'électoral et du suffrage ? considération qui
« touche un des points les plus graves de la politique de l'ave-
« nir. »

(1) Lettre du comte de Chambord aux ouvriers français, mnrs 1SC3.


ORDRE SOCIAL CHHÉTIEN. 23
VII

DE L'ORGANISATION TERRITORIALE
ET DE LA REPRÉSENTATION.

L'organisation territoriale des services administratifs n'a


presque pas subi de changements en France depuis un sièclo
passé, alors que pourtant bien des changements se sont accom-
plis dans l'état des populations. Celles-ci ont d'une manière gé-
nérale émigré des régions montagneuses, où elles étaient forcé-
ment à l'état disséminé, vers les centres populeux qui ont
doublé ; si bien qu'il s'est produit entre les chiffres fournis par
le recensement sur les départements un écart qu'on ne peut
préciser, parce que les résultats du recensement de celte année
ne sont pas encore connus, mais qui les fait varier entre 100.000
etl million.
Non moins notoire que ce phénomène, qui a créé une assiette
des populations toute différente de celle de 1790, est celui de
l'accroissement, on peut dire incommensurable, des facilités de
communication, non seulement par les chemins de fer, mais
surtout par le télégraphe et le téléphone. Avec ces facilités ont
sans doute crû les besoins auxquels l'administration doit satis-
faire, les recours qu'on y adresse ; mais cet accroissement d'exi-
gences à satisfaire est encore bien au-dessous des facilités nou-

(1) Action française, 15 septembre 1206.


AU CONTRE-P'ED DE LA RÉVOLUTION 103

velles que rencontre son exercice. Pourtant les cadres et les


procédés administratifs créés par le Premier Consul sont restés
comme cristallisés, tandis que tout se transformait au-dessus
comme au-dessous : les constitutions comme les moeurs.
Il y a certainement un bienfait dans celte fixité au point do
vue du classement des archives, mais il y a en même temps un
archaïsme, dont le coût, le poids mort et la singularité ne
peuvent se comparer qu'à la machine de Marly, dont il parait
contemporain.
Userait plus que temps d'y apporter des relouches, qui, sans
modifier les principes, le rapprocheraient, au contraire, de ceux
de l'institution, en faisant disparaître ou tout au moins eu
atténuant l'anomalie énorme d'un même calibre d'appareil
administratif, appliqué à des départements de quelque 100.000
âmes, comme ceux des Alpes et des devenues, et à d'autres qui
approchent d'un million d'âmes, comme certains départements
maritimes, sans parler de celui du Nord qui atteint 2 millions.
C'est ce que faisait ressortir récemment, dans l'Economiste
français, la plume autorisée de son directeur, M. Paul Leroy-
Beaulieu.
Le remède est simple selon nous : dédoubler quelques dé-
partements, en accoler davantage. Il faudrait étendre la même
opération aux arrondissements et aux cantons, de inanièreque,
sans bo .leverseinent et môme sans grands remaniements, ces
unités administratives fussent ramenées entre des limites qui
correspondissent à la penséedu législateur de l'an VIII. On tien-
drait compte, dans ce remaniement, non seulement du chiffre
de la population, mais encore de son assiette territoriale et de
son plus ou moins d'homogénéité. L'étendue d'un canton no
doit pas dépasser celle qui permet à un piéton d'en visiter le
chef-lieu dans la journée ; deux circonscriptions ne sauraient
être accolées si elles sont séparées par des obstacles naturels
difficilement surmontables, ou si les groupes respectifs d'habi-
tants n'ont aucuii rapport entre eux.
Une réforme ainsi comprise et exécutée progressivement
s'impose pour diminuer le fardeau des impôts en réduisant le
nombre des emplois administratifs à pourvoir. « L'organisation
401 VERS UN ORDRE SOCIAL CHRÉTIEN

de l'an VIII, dit excellemment M. Leroy-Beaulieu, toujours


artificielle, est devenue caduque »
Ce n'est pourtant pas d'un remaniement de ce genre, parla
réduction du nombre des unités administratives, quose con-
tente l'ôminent économiste II voudrait que, sauf la préfecture
qui demeurerait au département, tous les autres services admi-
nistratifs, financiers et judiciaires, vissent leurs états-majors —
leur direction — transportés à des unités supérieures à déter-
miner, qu'il se défend de qualifierde provinces, mais qui y res-
semblent bien. « Chaque département aurait son conseil géné-
ral, comme aujourd'hui son préfet, mais non tous un secrétaire
général ; puis il faudrait un groupement d'un million d'âmes
pouravoir un conseil de préfecture, un receveur général des
finances, un directeur du service des contributions directes, et
également un directeur des contributions indirectes, de l'enre-
gistrement, des postes, un ingénieur en chef, un inspecteur
d'académie. »
Ces hautsagentsse déplaceraient pour visiter les préfectures,
les agents départementaux, et d'une manière générale se mettre
ainsi davantage à la portée des administrés. — Sans doute les
choses se pratiquaient ainsi aux temps reculés où elles se trai-
taient verbalement. Mais ce ne serait vraiment pas profiter des
facilités de correspondance moderne que de revenir à ce moyen
primitif, qui ne serait commode pour personne, ce semble, et
il est intéressant de constater que cette clientèle d'un million
attribuée à chacun de ces groupes départementaux les ramène-
rait— l'agglomération parisienne restant en dehors — précisé-
ment au nombre des trente-six provinces qui correspondaient
sous l'ancien régime au territoire actuel de la France. Et cela
sous la plume d'un économiste classique, et non des moindres !

Quoi qu'il en soit des réformes purement administratives»


c'est-à-dire de celles qui ne portent que sur l'étendue des cir-
conscriptions préfectorales ou autres, elles laisseraient subsis-
AU CONTRE-IMED DE LA RÉVOLUTION 105

ter le vice fondamental do l'organisation territoriale actuelle,


qui glt dans l'identité de ces circonscriptions avec les collèges
électoraux.
Dans un arrondissement, sous la loi électorale actuelle, dans
un département, si l'on revient au scrutin de liste, vous placez
des fonctionnaires révocables ou interchangeables ad nutum en
présence d'élus du peuple souverain investis d'une durée de
mandat fixe, sinon assurée. Forcément les premiers sont subor-
donnés aux seconds, et il en résulte ce que les auteurs de nos
constitutions eussent qualifié de confusion des pouvoirs : les
administrations faisant surtout, dans ces conditions, de la po-
litique, et les membres des corps élus ne pouvant manquer d'in-
tervenir dans l'administration au profit de leurs candidatures.
La liberté comme la res o-sabilitô n'existent plus pour per-
sonne dans ce débordement d'une fonction sur l'autre.
Mais en même temps que la représentation parait avoir tout
envahi, elle est nulle au point de vue de ce qui devrait en être
l'objet, les droits et les intérêts professionnels. Leur représen-
tation n'existe pas, et l'on ne voit pas le moyen de l'établir dans
les circonscriptions politiques et administratives aujourd'hui
confondues.
Si l'on veut bien considérer que ces circonscriptions sont
essentiellement factices, « artificielles », selon la parole si juste
que nous avons rapportée, on reconnaîtra qu'en effet ce sont
d'autres groupements territoriaux qu'il faut prendre pour baso
de l'organisation représentative du pays ; et que, laissant à celle
que nous possédons tant le contrôle de l'administration par ses
élus que son exercice par ses fonctionnaires, il faut instaurer
autrement les conseils de la province — soit dit dans le sens
générique du mot — et de l'État.
Pour faire toucher la différence des objets qui peuvent ressor-
tir à un corps élu, nous prendrons l'exemple des Conseils géné-
raux, qui émettent actuellement des votes sur les questions
administratives et des voeux sur les questions législatives. Us
conserveraient la première de ces attributions pour tous les
établissements et intérêts purement départementaux, et leur
compétencecesserait naturellement pour des intérêts plusgénc-
400 VERS UN ORDRE SOCIAL CHRÉTIEN

raux, dont la représentation serait, avons-nous dit, instaurée à


la province.
Nous disons instaurée et non pas restaurée, d'abord parce
qu'il ne s'agit pas dans notre pensée de toutes les anciennes
provinces, ensuite parce que toutes n'étaient pas dotées d une
représentation. Los pays d'élection, pures divisions administra-
tives, étaient aussi nombreux que les pays d états, qui nous
fournissent le type représentatif.
Ce type lui-même devrait être modifié, et la formation des
états en trois Ordres deviendrait, par application du même prin-
cipe aux conditions actuelles de-la société, une formation en
quatre ordres de professions : les professions agricoles, indus-
trielles, commerciales, libérales. Les représentants de ces pro-
fessions tiendraient annuellement leurs États dans la capitale
ou dans l'une des capitales de la province, dont l'étendue ter-
ritoriale reste à déterminer d'après des données expérimentales.
L'une de ces données est la persistance à travers les siècles,
parce qu'elle est fondée sur la nature aussi bien que sur l'his-
toire locale de ce qui s'appelait jadis le « pays », auquel corres-
pond encore aujourd'hui d une manière générale l'arrondisse-
ment. Ceci a été mis en lumière de la façon la plus intéressante
parla plume autorisée de M. Foncin,etdoit rester acquis, comme
doit le rester aussi, dans un autre ordre d'idées, que c'est l'or-
ganisation syndicale qui doit fournir la représentation profes-
sionnelle. En combinant ces données et serrant la question,
nous montrons le point de départ de cette représentation qui
s'épanouira dans les États provinciaux, comme cela a été
esquissé par les Assemblées provinciales tenues en 1889.
Il reste à déterminer étendue des régions que nous conti-
1

nuerions à qualifier de provinces, parce que ce terme est con-


sacré par l'usage, si chacune de ces régions ne devait à notre
sens comprendre plusieurs de nos anciennes provinces, et cor-
respondre plutôt aux anciens Gouvernements.
Cette détermination ne saurait être arbitraire, puisqu'il
s'agit d'une représentation d'intérêts sociaux ; elle doit avoir
pour principe la réunion d'intérêts homogènes, et ces intérêts
doivent être principalement ceux qui correspondent à l'exploi-
m

AU CONTRE-PIED DE LA RÉVOLUTION 407


talion des richesses naturelles du sol, puisqu'il s'agit d'uno
division territoriale. Il faut tenir compte avant tout de la
configuration du sol et de ses produits, puis do leur commer-
cialisation ; de la densité des populations, de leurs besoins,
de leurs facilités de communication, de leurs moeurs enfin et
de leur esprit,— toutes choses qui ne ressortenl nullement
dans la division départementale et imparfaitement dans l'an-
cienne division provinciale.
Celle-ci nous servira toutefois à désigner la composition des
gouvernements, dans un tableau où figureront également pour
plus de précision les départements correspondants, qui ne
doivent, en principe, pas être fractionnés. Les gouvernements,
n'étant pas comme ceux-ci des circonscriptions artificielles,
ne seraient pas nécessairement d'égale importance. Pour
déterminer cette importance, il faut partir des groupements
historiques et économiques les plus saillants et les plus
certains, comme la Bretagne, la Normandie, le Lyonnais, et
les prendre pour types des autres agglomérations d'un carac-
tère moins marqué. On arrive ainsi à déterminer une quinzaine
dégroupes, qui, aveclegouvernement de Paris,comprendraient
toute la population de la France, à raison moyenne de
2.500.000 âmes par gouvernement. Les dénominations provin-
ciales seraient conservées autant que possible par voie d'acco-
lement, et les anciennes capitales, lorsqu'elles seraient
plusieurs dans le même gouvernement, seraient alternative-
ment le siège des États provinciaux.

Le recensement de la population auquel il vient d'être


procédé, mais dont les résultats ne sont pas encore établis,
fournira une base statistique des plus complètes aux études
sur le remaniement de l'organisation territoriale comme sur
l'établissement d'une organisation professionnelle et représen-
tative, parce que les professions y ont été relevées et notées
avec soin.
408 VERS UN ORDRE SOCIAL CHRÉTIEN

En comparant ces données sur le chiffre de la population par


canton, arrondissement et département, avec les chiffres
correspondants en 1991 et en 1896, on se rendra compte des
courants de déplacement qui devront guider dans la modifica-
tion des circonscriptions anciennes et l'établissement des
nouvelles. C'est même cette dernière date, la plus éloignée,
dont les chiffres ont été adoptés pour l'établissement du tableau
joint ici à titre d'exemple et d'illustration plutôt que de projet.
Colui-ci devrait être mûrement étudié, sur place d'abord,
en même temps que les remaniements à apporter à la division
départementale, tels que ceux-ci, donnés aussi pour exemple
seulement : le département du Nord pourrait être dédoublé en
département de l'Escaut et département de la Sambre ; celui-
ci pourrait recevoir les arrondissements de Saint-Quentin et
Vervins (Vermandois et ThiéracheJ du département de l'Aisne,
tandis que ceux de Laon et de Soissons reviendraient à l'Ile-de-
France, et celui de Château-Thierry (Brie champenoise; à la
Champagne, faisant ainsi disparaître ce département qui est
une des créations les plus biscornues du législateur de la
Révolution. Et ainsi de suite, en se conformant moins encore
aux legs du passé qu'aux aspirations de l'avenir.
Deux principes d'organisation doivent nous guider dans
tout ce que l'observation ou la poussée du moment suggérerait :
le premier est que l'ordre politique doit toujours reposer sur
l'ordre social ; le second, qui n'est que la conséquence du pre-
mier, nous impose de ne rien improviser en matière d'organi-
sation, et de n'admettre que des institutions assez souples pour
suivre l'évolution sociale qui est la vie des peuples.
Nous voici bien loin de l'an 1790, où l'on mit en miettes les
vieux moules pour édifier des portiques à la Révolution. Mais
on les fit trop bas pour que la vie pût y passer.

TABLEAU DES GOUVERNEMENTS PROVINXIAUX


I. ILE-DE-KAANCB 2.215.000 hab.
Seine (moins Paris) 9b6.000
Seine-et-Oise 670.000
Seine-et-Marne 580.000
AU CONTRE-PIED DE LA RÉVOLUTION 109

II. ARTOIS ET PICARDIE 2.390.000 hab.


Pas-de-Calais 900.000
Somme 543.000
Oise 405.000
Aisne 542.000
III. FLANDRE, HAINAUT, CAJIBRKSIS 1.812.000 —
Nord(l) (.812.000
IV. CHAMPAGNE ET LORRAINE 2 119.000 —
Ardennes 319.000
Marne 440.000
Aube 251.000
Haute-Marne 232.000
Meuse 290.000
Meurthe-et-Moselle 466.000
Vosges 421.000
V. BOURGOGNE ET FRANCHE-COMTÉ 1.17$.000 -«
Haute-Saône 273.000
Territoire de Belfort 88.000
Doubs 302.000
Jura. 266.000
Côle-d'Or 368.000
Saône-et-Loire 021.000
VI. LYONNAIS, SAVOIE, DAUPHINS1 3.217.000 —
Rhône 840.000
Loire 025.000
Ain 352.000
Savoie 260.000
Haute-Savoie 266.000
Isère 570.000
Drôrae 301.000
VU. PROVENCE, COMTAT, CORSE 2.011.000 —
Vaucluse 236.000
Hautes-Alpes 113.000
Basses-Alpes 118.000
Bouches-du-Rhône 074.000
Var 310.000
Alpes-Maritimes 205.000
Corse 290.000

(1) A décomposer en département de l'Escaul et département de la Sambre.


410 VERS UN ORDRE SOCIAL CHRÉTIEN

VIII. LANGUEDOC KÏ ROUSSILLON 2.920.000 hab,


Ardècho. .
304.000
Lozère 132.000
Gard 416.000
Hérault 470.000
Aude 310.000
Pyrénées-Orientales 208.000
Ariège. 220.000
.
Haute-Garonne 460.000
Tarn 340.000
IX. GASCOGNE, GUYENNE ET BÉARN 3.577.000 —
Hautes-Pyrénées ; 219.000
. .
Basses-Pyrénées 424.000
Gers 230.000
Landes 293.000
Tarn-et-Garonne 200 000
.
Lot-et-Garonne 286 000
Lot 240.000
Aveyron 390.000
Dordogne 465.000
Gironde 810.000
X. AUVERGNE, MARCHE, LIMOUSIN, BOURBONNAIS. 2.507.000 —
. .
Cantal 234.000
Haute-Loire 317.000
Corrèze 322.000
Puy-de-Dôme 555.000
Creuse :ï70 000
Haute-Vienne 376.000
Allier 425.000
XI. POITOU, AUNIS, SAINTONGE, ANGOUMOIS. 1.937.000 —
. . .
Charente-Inférieure 454.000
Charente 356.000
Vienne 338 000
Deux-Sèvres 3t7.000
Vendée 442.000

XII. ANJOU, MAINE, TOURAINE 1.876,000 —


Mayenne 321.000
Maine-et-Loire 515.000
Sarthe 425.000
Indre-et-Loire 337.000
Loir-et-Cher 278.000
AU CONTRE-PIED DE LA RÉVOLUTION 411
XIII. ORLÉANAIS, RERRY, NIVERXAY 1.955.000 hab.
Loiret 371.000
Eure-et-Loir 281.000
Indre 290 000
Cher 3i8.000
Nièvre. 310.000
Yonne 333 ooo
XIV. BRETAGNE 3.176.000 —
Loire-Inférieure OiO.OOO
Ule-et-Vilaine 022.000
Morbihan 552.000
Côtes-du-Nord 016.000
Finistère 750.000
XV. NORMANDIE 2.435.000 —
Seine-Inférieure 838.000
Eure 341.000
Orne 310.000
Calvados 417.000
Manche 500.000
XVI. PARIS [intra muros) 2.714.000 —
38 3S.9S5.000 hab.
II

L'échec du régime soi-disant représentatif en France est le


fait saillant de l'histoire contemporaine depuis sa restauration,
il y a bientôt cent ans, jusqu'à nos jours. 11 n'a pas épargné au
pays une seule révolution, pas rendu ni conservé une seule des
libertés publiques, pas arrêté ni seulement retardé, comme en
d'autres pays, les problèmes de la révolution par excellence,
la révolution sociale. Gela tient à ce que ce régime n'a pas
trouvé de bases dans notre état social non plus que dans nos
institutions, parce que le pays, a dit excellemment le comte de
Chambord, ne s'est trouvé organisé que pour être administré
mais pas pour être gouverné.
Gouverner, c'est en effet coordonner des forces sociales à une
action collective dans un intérêt commun, l'intérêt national.
Or. de môme que le discernement de l'intérêt national suppose
la connaissancedes intérêts distincts qui en forment le faisceau,
de même la représentation nationale, en telle manière que l'on
412 VERS UN ORDRE SOCIAL CHRÉTIEN

entende l'associer au gouvernement du pays, ne saurait émaner


rationnellement que do la représentation de chacun de ces inté-
rêts distincts. Celle-ci, à son tour, ne saurait provenir que de
groupements distincts des intéressés, formés selon la profession
et selon la région, Dans la première partie de l'étude précédente,
l'on a indiqué la formation régionale qui semble le mieux
convenir à ces groupements. En celle-ci on indiquera comment
en organiser la représentation au sein de la région, c'est-à-dire
comment pratiquer sincèrement le régime représentatif.

Une première question se pose : la représentation des droits


et des intérêts doit-elle être à base individuelle ou à base cor-
porative? Le premier système est celui sur lequel reposent
toutes les institutions politiques actuelles, le régime démocra-
tique par excellence de la souveraineté du peuple s'exerçant
parle suffrage universel, individuel et direct. Si l'on accepte
le principe, le mode d'application est logique; lors même
qu'on ne l'admettrait pas complètement on ne saurait le
condamner, si on ne lui demande que de désigner, dans la
masse, des hommes de confiance pour exercer ses droits dans
Tordre administratif, c'est-à-dire pour fournir ou pour con-
trôler les agents de l'administration. En n'étendant pas l'action
publique au delà de ce domaine, il y aurait peu de chose à
changer au mode électoral actuel, auquel le peuple est habitué
et tient sans doute.
Mais si l'on administre un pays par des règlements, on le
gouverne par des lois, et rien ne donne moins de garantie à
une sage élaboration des lois que l'improvisation du législateur,
c'est-à-dire que sa désignation livrée aux aventures du suffrage
populaire.
Lorsqu'il s'agit d'élaborer les lois, ou, si elles émanent d'un
pouvoir distinct, de les consentir, c'est à des corps organisés
qu'il faut demander les garanties de compétence, d'indépen-
dance et de prudence indispensables dans les conseils de
l'État. C'est ainsi que les corps d'état, tels qu'ils vont sortir du
projet do loi enfin déposé sur l'organisation professionnelle,
deviennent nécessairement les collèges électoraux pour la
AU CONTRE-PIED DE LA RÉVOLUTION 413
représentation des droits et des intérêts, dont les « cahiers »,
comme on disait jadis, s'élaborent dans leur sein et conformé-
ment à leur organisation.
Il suffit de rappeler sommairement ici cette organisation par
ses traits caractéristiques :
A la base le recensement de tous les individus appartenant
à une même profession et l'exerçant dans une même condition,
patronale ou subordonnée, donne, pour une résidence détermi-
née, le peuplement du corps d'étal.
Au sein de ce peuplement recensé du corps d'état se forment
librement, mais publiquement, des associations profession-
nelles, syndicats ou unions syndicales, qui sont appelées à
fournir, proportionnellement à leur nombre réel de membres,
des délégués à une chambre syndicale.
Si la chambre syndicale réunit en nombre égal des patrons
et des ouvriers, artisans ou employés, elle prend rang et nom
de chambre corporative. Sinon il faut un degré d'élection de
plus pour constituer, avec ce caractère complet, la chambre
corporative, celle qui gouverne le corps d'état; pour les pro-
fessions libérales, on dit la corporation.
Sauf cas particulier, l'arrondissement est la circonscription
normale pour l'établissement des corpsdetat etdescorporations,
avec son chef-lieu pour siège de leurs chambres corpora-
tives.
Il n'y a pas à chercher ailleurs, ni à réunir différemment les
éléments du régime représentatif.
Mais, dira-t-on, toutes les professions ne pourront constituer
à'l'arrondissement une chambre corporative. D'accord : elles
s'y constitueront par groupes similaires. — Tous les gens de la
profession ne feront pas partie d'un syndicat. Sans doute; mais
rien ne les empêche, à moins qu'aucun syndicat ne veuille les
réunir et que ces dissidents ne puissent s'entendre pour en
former un ; il n'y aurait alors pas lieu d'en tenir compte au point
de vue représentatif, puisqu'ils seraient en marge du métier.

Nombredecitoyensexercentplusieursprofessions. Rien n'em-
pêche qu'ils appartiennent à plusieurs syndicats. Enfin, nombre
d'autres n'exercent aucune profession. Ils n'ont dès lors ni droits
414 VERS UN ORDRE SOCIAL CHRÉTIEN

ni intérêts professionnels à faire valoir ; la ruche n'est pas faite


pour ces frelons.
Nous ne sommes d'ailleurs pas en présence ici d'un postulat,
mais d'un projet de loi dépusé et qui sera nécessairement
adopté, parce qu'il fournit seul une solution à Mutes les ques-
tions ouvrières et tout d'abord à celles que soulève le flot
montant du mouvement syndical.

Dans la première partie de cette étude, nous avons exposé un


groupement naturel, et non plus factice, des unités territo-
riales correspondant à l'arrondissementen régions provinciales
que nous avons appelées Gouvernements.
Dans la seconde partie, nous venons de montrer que les unités
professionnelles ont aussi, au chef-lieu d'arrondissement, un
centre rationnel: l'analogie dans le groupement des unes et des
autres de ces unités veut être poursuivie, et aboutit naturelle-
ment à établir au siège des Gouvernements les organes repré-
sentatifs des droits et des intérêts professionnels : intérêts des
producteurs agricoles ou industriels intérêts des négociants
•,

et des détaillants ; intérêts des professions libérales, doivent


trouver leur expression, non plus spéciale à chaque profession
organisée, mais par groupes similaires, dans ces grandes caté-
gories professionnelles dont chacune possédera sa chambre pro-
vinciale, constituée par les délégués des Chambres corpora-
tives correspondantes.
Les arrondissements ou groupements décantons correspon-
dants aux anciens pays se comptent pour une dizaine au moins,
une vingtaine au plus, dans retendue de nos groupements pro-
vinciaux ; les unions syndicales qui s'y sont formées enverront
chacune trois ou quatre délégués à la chambre provinciale. Les
autres groupements professionnels en feront autant à leurs
chambres respectives, eton peut être assuré que les chambres
ainsi composées n'auront pas besoin que leur caractère soit
plus que consultatif pour être très écoutées des pouvoirspublics,
AU CONTRE-PIED DE LA RÉVOLUTION 415

parce qu'elles auront l'autorité que donne la compétence et la


puissance qui naît de l'association.
Ces chambres sont d'ailleurs trop distinctes entre elles pour
pouvoir travailler ensemble. Mais elles peuvent se réunir en
certaines circonstances d'intérêtcommun. Et cette réunion cor-
respondra alors d'une manière frappante aux anciens États pro-
vinciaux et pourra en faire revivre le nom aussi bien que l'idée.
Chaque chambre provinciale doit se constituer un bureau
permanent, élu dans son sein pour se tenir en rapports constants
avec les chambres du premier degré et préparer en conséquence
les travaux dans l'intervalle des sessions.
Quant aux États, c'est-à-dire aux assemblées des quatre
chambres provinciales réunies, ils auraient pour fonction de
consacrer les travaux de chacune de ces chambres par un con-
sentement des trois autres sans pour cela pouvoir les modifier,
mais simplementd'en faire ou d'en ajourner l'adoption publique
sauf homologation du législateur. Il est essentiel que la prési-
dence des États ne soit pas livrée aux compétitions électorales,
mais appartienne à ce qu'on appelait jadis un président-né,
qui porterait le titre de gouverneur, comoquerait, dirigerait et
clôturerait les États, au sein desquels il représenterait le pouvoir
souverain, venant étudier les besoins et écouter les voeux des
organes représentatifs de la vie régionale.
En dehors de cette présidence, qui conserverait nécessaire-
ment la fixation et la disposition de l'ordre du jour, les attribu-
tions du gouverneur seraient un pouvoir de contrôle sur le
fonctionnement de tous les services publics, dont les préposés
lui devraient des rapports, pour la sauvegarde des droits et des
intérêts dont la représentation devrait toujours être entendue
de lui.
Il est naturel de se demander si la représentation des droits
et des intérêts, ainsi organisée au centre de ces grands gouver-
nements par le fait des États provinciaux, ne doit pas fonctionner
également au centre de l'État; si les États provinciaux no doivent
pas se réunir périodiquement en États généraux, comme cela
figurait sur beaucoup de caltiers des bailliages en 1789. Nous no
le pensons pas.
416 VERS UN ORDRE SOCIAL CHRÉTIEN

La convocation périodique des États généraux n'a jamais été


dans la constitution nationale, et n'aurait pu y être que s'ils
avaient été considérés comme un pouvoir à côté de celui de
la royauté. Or, en telles mains que soit la souveraineté, il
n'est pas dans son essence d'être partagée, mais limitée. Le
partage, c'est le conflit organisé ; la limitation, c'est l'ordre.
Si l'on veut bien admettre que la formule de cette antique
constitution nationale, qui n'était pas professée mais pratiquée,
soit «le prince en ses conseils, le peuple en ses États », on en
trouve une application bien suffisante autant qu'historique dans
l'établissement et le jeu des États provincianx. Lorsque ceux-ci
auront parlé, auront saisi l'opinion, auront fait parvenir régu-
lièrement au souverain l'expression de leur sentiment, la cause
aura été entendue, et une assemblée plénière n'y ajouterait rien
que des causes de trouble.
C'est seulement quand le trouble s'était produit par suite de
crises extérieures, que nos rois faisaient appel aux États géné-
raux, et ce ne sont ni les souvenirs de leur dernièretenue en 1789,
ni l'expérience qui se fait aujourd'hui en Russie d'une assemblée
unique pour toutes les provinces de l'empire, qui peuvent
encourager à introduire ce rouage d'une puissance excessive
dans la constitution d'un grand État, lorsqu'un vent de révo-
lution y souffle.

Parvenu au terme de cette esquisse d'une organisation terri-


toriale rationnelle et d'une organisation politique correspon-
dante, nous voudrions rappeler que nous n'avons pas fait là
oeuvre de pure imagination. Il y a dix-huit ans, au moment où
les tenants do la Révolution -— ce qu'on appelle aujourd'hui le
« bloc » — s'apprêtaient à en faire fêter bruyamment le cente-
naire par les pouvoirs publics, une poignée d'hommes, élevés
dans d'autres principes ou revenus de ceux-là, tenta de
reprendre, par une action sur l'opinion publique, le mouvement
de réformes do 1789, comme s'était exprimé le comte de Cham-
bord, lorsqu'il se déclarait prêts à le faire avec une représenta-
AU CONTRE-PIED DE LA RÉVOLUTION 417
tion sincère du pays. (Lettre sur la décentralisation, du 14
novembre 1862.) Le Dauphiné d'abord, reprenant la tète du
mouvement, puis la moitiédes autres provinces, correspondirent
à l'appel des promoteurs en établissant, dans des assemblées
provinciales formées par chambres professionnelles, des cahiers
distincts, qui furent réunis par une assemblée générale tenue à
Taris, et laissèrent un véritable monument de ce qu'il y a
encore de ressource en France dans le bon sens, quand on y
fait appel à unereprésentationdes intérêts professionnels plutôt
qu'à des passions politiques.
L'expérience est faite : elle n'a, par circonstances, pas eu de-
lendemain ; elle reste à reprendre, non plus à titre de démons-
tration et d'encouragement, mais à celui d'insurrection contre
la tyrannie d'une puissance occulte qui tient asservis les pou-
voirs publics. Pour rouvrir cette campagne et la poursuivre
jusqu'au succès, deux choses sont nécessaires : une force
organisée et une opinion préparée. C'est du second point
seulement que nous traitons ici.
Préparer l'opinion, c'est appeler l'attention des quelques gen.<
qui pensent à quelque chose sur celte anomalie, que le pays où
le peuple prétend exercer la souveraineté, n'est organisé qu'en
pays conquis, c'est-à-dire en divisions administratives qui sont
sans aucun rapport avec son histoire, avec sa configuration,
avec ses intérêts divers et multiples, avec tout ce qui constitue
la vie de la cité. En un mot, il n'a pas conservé d'organisation
politique: les élus du suffrage universel se font une gloire de
ne représenter personne ni rien ; ils sont, au Parlement, les
députés de la Franco, disent-ils. Ce n'est pourtant pas la France
qui les a choisis. Ils n'ont pas de mandat, parce qu'ils n'ont pas
de mandants; le collège électoral qui les a investis a disparu
comme les éphémères en les mettant au jour.
En regard de ce procédé d'émiettementappliquébrutalement
aux populations par le systèmo administratif, qu'on veuille
bien se reporter au système représentatif : il consiste, au lieu
de divisera l'infini, à grouper tons les éléments sociaux, chacun
selon sa nature et son caractèro; grouper les voisinages, grouper
les professions, et faire en sorte que ces deux groupements
OtlDIU: SOCIAL Cimi'.MUN. 27
418 VERS UN ORDRE SOCIAL CHRÉTIEN

coïncident et n'en fassent qu'un ; de même que dans un indi-


vidu spécifié par son domicile et par son état, ces deux qualifi-
cations fournissent la déterminante de cet élément social Or,
si c'est le foyer d'un homme et son métier qui constituent son
individualité politique, il ne peut être représenté par quiconque
ne tient pas à lui par les mêmes conditions.
Ainsi ce n'est pas avant 1789, comme on l'a dit alors, que la
France n'avait pas de constitution; c'est depuis qu'elle n'a plus
d'éléments constituants organisés politiquement. Il faut donc
rasseoir la représentation à la fois sur le domicile et sur la pro-
fession, en un mot, faire le contraire de ce qu'a fait la Révolution.
La Révolution a systématiquement divisé, séparé, dissocié les
éléments de la cité. Rapprochons, réunissons, reconstituons-les
amoureusement, et nous aurons rendu sa vigueur à la nation.
L'oeuvre est assez belle pour qu'on s'y attache lorsqu'on l'a
aperçue.
[L'Action française, septembre 1S0C.)
V

La Restauration française

Le Piiiue en ses conseils,


le Peuple en ses Ktnis.

I. — Principes d'organisation politique.


II. — L'Evolution historique.
III. — La constitution nationale.
IV. — La réfection sociale.
V. — Novissima verba.
I

PRINCIPES D'ORGANISATION POLITIQUE (1)

De l'accord nécessaire entre les institutions politiques et


l'état sooial.
Les peuples ont probablement le gouvernement qu'ils méri-
tent, et certainement celui qu'ils peuvent. Autrement dit, il y
a une relation certaine entre la constitution de la société civile
et celle du pouvoir. Les transformations de l'une s'imposent à
l'autre; et lorsqu'il y résiste, une révolution vient faire l'oeuvre
de l'évolution retardée. Sans même évoquer les exemples histo-
riques qui s'ufi'rent en foule à la pensée, celle-ci se figure
difficilement la société du Moyen Age sans un pouvoir féodal,
la République oligarchique de Venise sans un patriciat, uno
société désorganisée sans une démagogie césarienne.
Lorsqu'on touche, comme la France actuelle, à ce dernier
stade, on est porté à le croire fatal, tant il correspond au nivel-
lement, à l'ômiettement actuel de la société ; à moins que de
se demander si cet état social est lui-môme aussi fatal qu'il le
pavait, ou s'il n'est pas heureusement modifiable jusqu'au
point d'être capable de se prêtera un autre principe de gouver-
nement et même d'en favoriser rétablissement.

(1) Rapport préscnlé au congrès de Reims, lenu a l'occasion du xtv* cenlc»


nnire du baptême de Clovis. Décembre 18ÎK5.
422 VERS UN ORDRE SOCIAL CHRÉTIEN

C'est là ce qu'ont pensé les promoteurs de cette réunion


d'études sociales en même temps que politiques, et c'est ainsi
qu'ib en ont consacré les premières séances à l'étude de celles
des réorganisations sociales qui ont le plus de rapports avec la
politique
Ils ont \ IUIU montrer dans le développement du mouvement
syndical et dans son extension à toutes les conditions comme à
toutes les professions le point de départ des organisations cor-
poratives de l'avenir ; — modernes en leur formation, car la
classe ouvrière, devenue plus nombreuse en même temps que le
patronat lui devenait moins accessible, y doit avoir, à l'égal de
toute autre, son droit propre et v trouver ses garanties; —
antiques en leur principe d'association, car c'est celui même
de la Société chrétienne auquel s'attaqua tout d'abord la Révo-
lution.
Ils ont ensuite voulu montrer dans ces collectivités les orga-
nismes naturels du corps social d'où peuvent sortir les Conseils
de la nation, alors que les citoyens s'y forment d'abord à la ges-
tion des intérêtsde leur corporation, puis à la représentation de
ses droits propres dans l'administration de la chose publique,
enfin à la pratique des libertés publiques dans l'État organisé
pour en relier le faisceau.
Ils ont encore voulu montrer, dans cet organisme si souple,
si varié, si complexe, la reconstitution de centres divers selon
les professions, selon aussi les lieux et les régions où la vie
nationale se reflète et se multiplie en quelque sorte par la vie
provinciale, au lieu de se concentrer en une seule capitale qui
attire et absorbe toutes les forces vives de la nation, et en une
seule administration qui atrophie et annihile tout ce qui reste
en dehors d'elle.
Ils veulent enfin montrer ici comment cette revivification du
corps social et cette renaissance des institutions politiques
correspondantes se prêtent et même conduisent à la reconnais-
sance d'un droit politique national, également traditionnel en
son principe et moderne dans les formes du gouvernement,
qui associe Prince et Peuple à l'oeuvre commune, — la prospé-
rité publique cl la grandeur de la nation.
LA RESTAURATION FRANÇAISE 423

II
Du principe de l'accord entre les institutions politiques et
l'état social dans la nation française.
La tradition nationale, — avons-nous besoin de la chercher
ailleurs qu'ici? — Trois faits la jalonnent à travers l'histoire,
et ces trois faits se sont passés à Reims : le baptême de Clovis,
l'élection de Hugues Capel, le sacre de Charles VII.
Le baptême de Clovis, c'est la christianisation du pouvoir
suprême, qui est le droit d'un peuple chrétien : l'on a pu voir
ici celte année, à l'inauguration delà statue de Jeanne d'Arc,
le chef de l'État d aujourd'hui venir renier le baptême en refu-
sant d'entrer dans l'église où le Prince d il y a quatorze siècles
était venu le chercher. On a fait de vains efforts pour l'y faire
entrer, afin de « baptiser la Révolution ». Mais la Révolution,
c'est l'émancipation religieuse du Pouvoir suprême, — ce qu'on
appelle improprement aujourd'hui sa laïcisation, — tandis que
la tradition, le droit national, c'est sa christianisation.
L'éleclion de Hugues Capet, c'est une autre face du droit
national : c'est le droit historique naissant de l'accomplissement
de l'acte souverain par excellence— la défense et le maintien de
l'existence nationale. Il n'est pas nouveau, à proprement parler,
mais, pour la seconde fois depuis Clovis, le sceptre est remis
aux mains auxquelles Dieu a placé l'épée, par le consentement
do tout ce qui représentait alors la nation : les évêques, les
grands et le peuple; un droit dynastique nouveau, doutant
d'abord do lui-même, cherche de règne en règne sa confirma-
tion dans le maintien de ses deux caractères primitifs : le
consentement populaire, la consécration religieuse ; il
s'affirme clans toute sa splendeur avec le règne de saint Louis.
Puis un moment vient 0(1 il s'obscurcit : le principe de sa trans-
mission est mis eu doute, et bien que les Htats se prononcent
dans le .sens de l'antique coutume des Francs — la loi saliquo
— le sorl des armes semble prêt à en décider autrement au
cours d'une guerre effroyable, la guerre de Cent ans. Par la
424 VERS UN ORDRE SOCIAL CHRÉTIEN

méconnaissance du droit national, la France semble près de


devenir une province anglaise, quand Dieu intervient en susci-
tant Jeanne d'Arc.
La mission de Jeanne d'Arc, c'est de faire reconnaître le roi
légitime et de le faire sacrer à Reims. Elle le dit, il faut l'en
croire, et reconnaître là le troisième caractère du droit monar-
chique national, celui d'être héréditaire, mais à des conditions
déterminées, celles qui éclatent dans le baptême de Clovis, dans
l'élection de Hugues Capet, dans l'onction du Sacre.
Ecoutez le rituel : c'est l'archev.êque de Reims, Légat né du
Saint-Siège, qui avant que de donner cette onction sainte,
invoque solennellement le témoignage des douze pairs du
royaume, porteurs des attributs de la couronne et gardiens des
lois de sa transmission, pour qu'ils attestent que l'héritier de
ses droits n'en est pas déchu : qu'il est un fidèle observateur
de la foi catholique, qu'il n'a jamais porté l'épée qu'au service
de la religion et de la nation; qu'il s'engage à faire justice à
tous les droits, à être secourable à toutes les faiblesses, à êtro
le « Roi très chrétien ».
Alors ot seulement alors, l'archevêque le présente au peuple
et lui demande s'il veut reconnaître ce chevalier, hune militcm^
pour son roi légitime. Et le roi se fait ainsi, par droit, par
sacre et par acclamation.
Une seule fois, avant la Révolution, cette dernière partie inté-
grante de l'investiture du droit royal fut omise à dessein dans
le cérémonial, comme étant superflue en présence de l'amour
du peuple pour la Maison de France. Ce fut au sacre de
Louis XVI.
Sans doute la proclamation du consentement du peuple au
droit héréditaire du prince était devenue superflue après que
la longue série des États généraux l'avait affirmé en circons-
tances si solennelles, appelant au trône, après les Valois, les
Rourbons; et que la sentence des juges avait été ratifiée par
de si héroïques fidélités, repoussant, après l'Anglais, l'Espagnol.
Mais la formule consacrée rappelait que c'était au peuple
français, et non à quelque arbitrage étranger qu'il revenait
d'appliquer l'antique Loi du Royaume.
LA RESTAURATION FRANÇAISE 425
Le droit populaire national ne consiste pas seulement dans
le consentement du peuple à la désignation du Roi de droit,
depuis le temps où les Leudes relevaient sur le pavois jusqu'à
celui où, à chaque extinction de la lignée royale, les États en
décidaient souverainement. Non, le droit du peuplo consiste
dans cetensemblede libertés publiques maintenues et dévelop-
pées par des générations qui, en reconnaissant le Roi, n'enten-
daient pas se donner un maître de leurs personnes et de leurs
biens, mais un protecteur de leurs droits. Elles croissent, en
effet, ces libertés, à mesure que le pouvoir royal se substitue
aux pouvoirs féodaux, étoiles trouvent leur expression cons-
tante, en dehors des privilèges spéciaux ou locaux, dans ces
deux applications primordiales du principe de la liberté : le
consentement des impôts et l'acceptation des lois.
Ce sont les États provinciaux ou les députalions des bailliages
qui sont les gardiens de la première de ces libertés, quand cène
sont pas les États généraux eux-mêmes convoqués dans les
crises nationales qui réclament l'octroi de subsides extraordi-
naires. — Co sont les Parlements qui deviennent les gardiens
de la seconde par leur acceptation ou par leur refus d'enregis-
trer les édits royaux: les luttes qu'ils soutenaient pour cela
n'étaient pas considérées comme une rébellion : la dernière fut
celle (Su Parlement du Rauphiné, où l'on veut voir le prélude
de la Révolution, tandis qu'elle fut le dernier éclair des libertés
que cette Révolution allait confisquer.
Les moeurs, les institutions, varient et se transforment ensem-
ble au cours de ces longs siècles sur lesquels nous jetons un si
rapide coup d'oeil, par suite de cette loi ethnique qui met dans
leur accord la mesure de leur durée ; mais rien n'interrompt la
continuité historique qui fait de l'association du droit royal et
du droit populaire le droit national — droit chrétien par
excellence, se traduisant par l'adage ancien : k\v fit consensu
populi oc constitutione regisy et dont on a pu dire de nos jours :
« En France, c'est la liberté qui est ancienne et la tyrannie
nouvelle. »
On n'a pas redit tout cela ici cette année, lorsque, dans un
louable désir de faire sortir le clergé do la sacristie, on a cru
420 VERS UN ORDRE SOCIAL CHRÉTIEN

devoir y enfermer l'histoire. Mais ce n'est pas en la mutilant


qu'on la rend féconde, et il ne faut pas hésiter à dénoncer dans
ces derniers siècles une altération du droit national par l'intro-
duction de cet absolutisme royal qu'on a appelé l'ancien régime
et sous lequel la Révoaition a voulu ensevelir en bloc le passé.
Alors l'état politique de la Franco cessa de correspondre à son
état social; les forces sociales délaissées s'atrophièrent et le
trône sans étais s'effondra.

III

De la forme de l'accord entre les institutions politiques et


l'état social pour l'époque actuelle.

La recherche de l'accord entre les institutions politiques et


l'étal social, ?ous la forme d'une monarchie héréditaire tem-
pérée d'aristocratie et de démocratie, inspira ia Charte do 1814
et parut réalisée par le régime parlementaire. Mais ce fat une
erreur, parce que la Chambre des députés élus au suffrage
censitaire ne représentait pas plus la démocratie réelle que la
Pairie héréditaire ne constituait une aristocratie vivante.
Seulement sous cette contrefaçon d'institutions représentatives
dont une nation étrangère possédait la réalité, le monarque
croyait encore assez au prestige de son ancien droit pour ne
trouver que des Conseils dans le Parlement. On s'aperçut peu
à peu qu'il s'était donné des maîtres, absolus malgré leur libé-
ralisme, incompétents malgré leur talent, irresponsables
malgré leur patriotisme .. Rien n'y manquait, et n'y manque
surtout aujourd'hui pour créer le plus détestable simulacre du
gouvernement représentatif qui soit au monde. Des manda-
taires sans mandat, des législateurs qui n'appliquent d'autre
droit que celui du nombre, c'est-à-dire de la force, des gouver-
nants qui ne font au pouvoir qu'une pirouette, voilà en quelle
dérision l'esprit de la Révolution a traduit le droit national,
qui consiste dans l'accord entre les gouvernés et les gouver-
L\ RESTAI RATION FRANÇAISE 427

liants S'CNprimant à la faveur du rapport entre l'état social et


les institutions politiques (1),
Notre état social ne peut-il donc plus fournir d'éléments à
d'autres institutions politiques que cellesde ladécadenec? Voilà
ce qu'il faut examiner.
D'abord, quant à ce qui est de la constitution d'une autorité
suprême, il est certain que le pays n'en possède pas d'autres
éléments que ceux qu'il a rejetés, mais qui sont encore à sa
disposition. Aucune classe delà société, aucun corps, aucun
personnage — pour le moment du moins —n'y peut aspirer à
incarner l'autorité par sa seule vertu. Vna dynastie seule y
possède un droit propre. Elle est la plus ancienne, la plus
illustre, la plus nationale des dynasties régnantes ; elle continue
à contracter avec les autres le- mêmes alliances que si elle-
même était encore régnante Qu'on le veuille ou non, on ne
peut s'empêcher de reconnaître qu'il y a là un élément de prin-
cipal. Une loi même, loi d'exception, le constate, et cela a été
mis en un violent relief par l'acte hardi qui marque l'entrée de
M. le Duc d'Orléans dans la vie politique.
Le Prince trouverait il dans le pays les éléments nécessaires
pour former ses conseils ? Incontestablement : la nation no
manque pas d'hommes de savoir, d'expérience, de valeur, en
môme temps que de gens de bien, à quelque parti qu'ils appar-
tiennent. Et l'histoire montre combien facilement tous ces
éléments, si divers qu'ils soient d'origine, peuvent se rallier
autour d'un Prince, pourvu qu'il sache prendre leurs conseils
sans les subir, — comme le plus Del exemple en est dans le
glorieux roi saint Louis. Dans le droit national, le Roi règne et
gouverne ; il choisit librement ses ministres, mais ne les sub-
stitue pas à l'exercice de son propre droit, car, de sa nature, le

(1) L'essai qui a été fait du régime représentatif, a l'époque où la France


«
« avait voulu de nouveau confier ses destinées à la famille de ses anciens rois,
o a échoué pour une raison très simple : c'est que le pays qu'on cherchait à
« faire représenter n'était organisé que pour être administré. Comment des
« assemblées formées en quelque sorte au hasard et par des combinaisons
« arbitraires autant qu'artificielles auraient-elles pu être la véritable et sincère
«
représentation ae la France ? »
(M. I.K COMTK OK CiiAMuonn, Lettre sur la décentralisation.)
•128 VERS UN ORDRE SOCIAL CHRÉTIEN

droit royal n'admet pas de partage, mais seulement dos limites


dans les lois du royaume ot dans le droit du peuple représenté
par ses États.
Sans doute le Prince peut s'entourer, comme dans l'ancien
temps, d'une Cour des Pairs, haut tribunal qui juge des causes
de l'État, et dont il doit respecter lui-même les arrêts. Mais ce
n'est encore là qu'une émanation de son droit ou plutôt de son
devoir royal marqué par le troisième attribut de la couronne,
la main de justice, venant après l'épée do commandement et le
sceptre des lois,

La France possède donc dans son sein, dans sa race, les élé-
ments de la première, delà plus essentielle des institutions
politiques, -— la monarchie, — que tant d'autres peuples sont
obligés de chercher en dehors d'eux. Mais il semble qu'elle no
possède plus le second élément essentiel do cette constitution
nationale que Le Play résumait par la formule : « La démocra-
tie dans la Commune, l'aristocratie dans la Province, la monar-
chie dans État. »
1

Sans doute l'aristocratie féodale a disparu depuis des siècles,


et la noblesse militaire,qui n'a jamais formé un corps politique,
a été payée de ses services par des marques d'honneur au delà
desquelles ses descendants n'ont rien à prétendre. C'est donc
ailleurs ou du moins à un autre titre qu'il faut chercher les
éléments d'une formation qui joue à l'égard du pouvoir royal le
rôle modérateur qu'exerçaient les Parlements ou les États pro-
vinciaux. Ces éléments d'une aristocratie moderne existent
certainement, car toute société civilisée est en possession ou
en travail d'une aristocratie de fait ; c'est même celle poussée
vers l'ascension sociale qui est le principal ressort de la civili-
sation. Or il n'y a pas d'ascension sociale plus légitime ni plus
utile au bien commun que celle qui se produit sans déclasser
les individus, c'est-à-dire en les élevant au rang de sommités
dans leur profession même. Seulement, il faut que la profession
soit organisée, pour que ce rang y soit consacré publiquement
LA RESTAURATION FRANÇAISE '12(J

par le suffrage des associés, et y constitue une magistrature


C'est donc au régime corporatif, étendu à toutes les professions
et comprenant tous les corps constitués, quo nous demanderons
l'élément éminent de la représentation nationale.
Cet élément fonctionnera dans État à des degrés divers :
1

d'abord plus ou moins localement dans la forme syndicale,


mais surtout régionalement par la constitution de Chambres
provinciales. Cette reconstitution provinciale est essentielle.
Sans elle pas de décentralisation réelle, pas de représentation
sincère des collectivités sociales : le département est trop
faible pour bien fournir cette représentation et le pays trop
vaste. Au reste nous plaidons la cause gagnée, car le Gouverne-
ment lui-même vient d'entrer dans cette voie en proposant de
substitueraux Conseils de préfecture dix-huit Conseils régio-
naux, dont les ressorts correspondent sensiblement à ceux des
cours d'appel, des académies, des commandements militaires,
des provinces ecclésiastiques; en un mot, à tout co qui nous
reste d'indications pour former les déparlements en groupes
naturels.
Chambresdel'agriculture, chambres de l'industrie et du com-
merce, chambres des professions libérales, émanant des unions
syndicales respectives ; chambres des corps constitués, des
sociétés ou établissements d'intérêt public qui ne rentrent pas
dans l'un de ces trois cadres, voilà la représentation fondamen-
tale des droits et des intérêts sociaux. Pour mettre ces intérêts
sociaux en harmonie avec l'intérêt général, les chambres peuvent
être réunies, sans être jamais pour cela confondues, en sessions
communes ou tenues d'États provinciaux qui joueraient
vis-à-vis du pouvoir le rôle des anciens Parlements. Mais comme
aujourd'hui la France est suffisamment unifiée en fait pour que
la plupartdes lois y puissent être d'une application générale,
ces lois pourraient être portées devant une chambre haute, ce
qu'on nomme dans les nations latines un Sénat, et qui s'ap-
pellerait mieux Chambre nationale des États, devant
émaner des États provinciaux.
•MO VERS UN ORDRE SOCIAL CHRLTIF.N

Il a fallu donner ici quelques développements par un exemple


d'application à cette idée mère, d'un appel fait à la représenta-
tion des corporations pour la représentation nationale ; idée
fondamentale, qui appartient à M. le Comte do Chambord, dans
ses lettres sur la Décentralisation (1805) et aux ouvriers (1867).
Le Prince s'exprimait comme suit :
«J'en ai la ferme conviction, même sur le terrain social et
« politique, la décentralisation neproduirait pasde moins prô-
« cieux avantages. En effet, quel moyen plus puissant et plus
« en harmonie avec nos moeurs et les faits contemporains, pour
« établir àla longue au milieu de nous une hiérarchie naturelle,
u
mobile, conforme par conséquent à l'esprit d'égalité, c'est-à-
« dire de justice distributive, qui est aussi nécessaire au main-
« tien de la liberté qu'à la direction des affaires publiques ?
« Multiplier et mettre à la portéedechacun les occasions d'être
« utile en se consacrant selon ses capacités à l'administration
« des intérêts communs, faire que les rangs dans la société
« soient distribués selon les capacités et les mérites... c'est ce
« que l'on peut légitimement se promettre de la décentralisation.
« Un tel résultat ne s'obtiendra sans doute qu'à l'aide du
« temps... Plus la démocratie gagne du terrain, plus il est
« urgent de la régler et de l'organiser, pour préserver l'ordre
« social des périls auxquels elle pourrait l'exposer. »
(M. LE COMTE DE GHAMBORD, Lettre sur la décentralisation.)

Qui ne voit que la constitution volontaire et réglée des cor-


«
« porations libres deviendrait un des éléments les plus puissants
« de l'ordre et de l'harmonie sociale,e/ que ces corporations pour-
« raient entrer dans l'organisation delà commune et dans les bases
« de Vélectoratet du suffrage? Considération qui touche un des
« points les plus graves de la politique de l'avenir. »
(M. LE COMTE DE CHAMBORD, Lettre sur les ouvriers.)
<VM
LA RESTAURATION FRANÇAISE

M. le Comte de Paris no s'est pas exprimé avec moins de


clarté, mais dans un langage plus abondant, sous la forme d'une
publication spéciale, qui précéda de peu son testament politique,
et por*e ce titre : UNE LIRERTE NÉCESSAIRE. Cette liberté, c'est
la liberté d\..;jciation, ou plutôt lo droit d'association, qui est
pour lui, comme pour M. le comte deChambord, la hase néces-
saire de toute réorganisation sociale et politique, et particuliè-
rement de tout régime représentatif.
Mais ni l'un ni l'autre de ces Princes, plus libéraux que leur
parti, ne condamnaient pour cela le principe du suffrage uni-
versel direct, ni son incarnation dans une seconde chambre
appelée à voter les impôts et à contrôler leur emploi. — Cette
chambre, qu'une réorganisation sociale plus complète pourrait
rendre superflue, elle existe aujourd'hui : c'est la Chambre
des députés, et tout ce qu'on eu peut dire, dès l'abord, c'est
que l'électorat qui en fait la base devrait rationnellement résul-
ter de la qualité de chef de famille ou homme établi, constatée
par le rôle des patentes ou par celui des contributions directes.
La part faite ainsi aux contribuablesdans l'administration des
intérêts publics serait toujours prépondérante dans les Conseils
de la commune et du département, et tiendrait encore une place
suffisante dans ceux de l^État. A ceux qui trouveraient cette
part excessive, nous répondrons que, n'élaborant pas ici un projet
de constitution, nous n'avons pas à entrer dans le détail des
attributions respectives de ces Conseils non plus que dans l'in-
dication du rôle qu'auraient encore à jouer dans les crises
nationales des États généraux.
Mais nous ne saurions terminer sans rappeler, au sujet du
rôle des Chambres, les indications suivantes contenues dans
les dernières Instructions de Mgr le Comte de Paris en 1887 :
« Sous la République, la Chambre gouverne sans contrôle,
« sous la monarchie le roi gouverne avec le concours des Cham-
« bres...
« Les ministres qui serviront la monarchie dans cette grande
« entreprise ne sauraient en poursuivre la réalisation avec per-
ce
sévérance s'ils ont la crainte de voir leurs efforts interrompus
« par un simple accident parlementaire... Ainsi les députés,ne
'132 VERS UN ORDRE SOCIAL CHRÉTIEN

« pouvant plus élever ou renverser les ministères, n'exerceront


« plus cette influence abusivo qui est aussi funeste pour l'as-
« semblée que pour l'administration. »
«...Le budget, aulieud'ôtre votéannuellement.seradésormais
« une loi ordinaire... Chaque année la loi de finances ne com-
« prendra que les modifications proposées par le gouvernement
« au budget antérieur. Si ces propositions sont rejelées, tous
« les services publics ne seront pas suspendus et les intérêts
« privéscompromiscomme parle refus du budget. Et cependant
« les vrais principes constitutionnels seront scrupuleusement
« respectés, caraucun nouvel-impôt ne pourra être établi, aucune
v dépense nouvelle ne sera décidée sans le consentement des élus
« détonation.» (Instructions de Mgr le Comtede Paris en 1887.)

CONCLUSIONS

Nous bornant aux principes généraux do l'ordre politique et


de l'action correspondante, nous pourrions formuler comme
suit les conclusions du rapport :
I. L'action politique et l'action sociale doivent marcher de pair,
celle-ci tendant au régime corporatif, celle-là au régime
représentatif et à la décentralisation provincial*.
II Vaction politique doit s'inspirer des principes de l'antique
constitution nationale : le droit historique de la dynastie
comme loi fondamentale du royaume, et le consentement du
peuple à l'établissement des lois nouvelles et à la fixation des
impôts.
III. La forme de cette constitution nationale correspondant
aux besoins actuels serait la Monarchie représentative,
c'est-à-dire le gouvernement direct du Roi en ses Conseils, tempéré
par la représentation du Peuple en ses États.
Il

L'ÉVOLUTION HISTORIQUE (t)

Il y a peu d'esprits spéculatifs, chez lesquels se fournis-


sent les autres, qui, ne raisonnant que pour avoir raison, ne
cherchent pas par eux-mêmes ; ce qui fait qu'il n'y a pas grand
intérêt à ratiociner pour eux.
Pourtant, parmi les arguments tout confectionnés que les
premierstiennent à la disposition du gros public facile à con-
tenter, il en est qu'un tour plus philosophique ou scientifique
peut rendre captieux ou embarrassants pour des hommes de
bonne volonté.
L'un des plus spécieux, qui a cours forcé dans la République
des Ralliés, est celui-ci :
« L'évolution historique a fait disparaître successivement
toutes les tonnes héréditaires du pouvoir politique ; la forme
monarchique, qui est restée la dernière de celles-ci, ne saurait
échapper à cette loi des civilisations en progrès. »
D'abord iiiest-ce bien que l'évolution historique prise ainsi
dans le sens de force déterminante ? Ce ne saurait être que le
développement de l'action exercée sur une société par le prin-
cipe générateur de sa constitution.
En France, pour aller droit au feu, c'est-à-dire au point où la
question est brûlante, en France c'est l'idée monarchique qui
a été le principe générateur de la Constitution ; et c'est le déve-
(1) Extrait du Réveil français novembre 1S99\
oiuun; SOCIAL CIIIU'TIKN. 23
431 VERS UN ORDRE SOCIAL CHRÉTIEN

loppement continu de l'action monarchiquo qui a créé la nation


en mémo temps qu'ello affaiblissait, absorbait et faisait finale-
ment disparaître les Pouvoirs héréditaires locaux, qu'elle avait
jadis rencontrés ou investis. Voilà révolution historique, dont
l'harmonie avec les besoins du temps est bien apparente : aux
temps où la civilisation était primitive, où les communications
étaient difficiles et peu recherchées, chaque région, chaque
vallée môme, chaquo fief suzerain était un microcosme, dont
l'unité politique résultait de la stabilité d'un pouvoir quasi-sou-
verain natif ou délégué héréditairement.Lorsque les conditions
sociales se transformèrent, les formes politiques de la Souve-
raineté tendirent, comme les sociétés locales, à l'unification, à
la concentralion en un pouvoir national suprême. L'évolution
ne se fit donc pas du tout dans le sens républicain, mais au con-
traire dans le sens monarchique, nous dirions volontiers ultra
monarchique ; elle emporta en effet avec les libertés locales
toutes les libertés publiques.
La Révolution ne fut donc pas la continuation de l'évolution
historique de l'Ancien Régime, mais l'entrée en scène et bientôt
la mise en action d'un principe, celui de la Souveraineté du
peuple directement opposé au principe monarchique qui avait
guidé l'évolution.
Loin d'être le restaurateurde3 libertés publiques, le nouveau
régime en poursuivit et aggrava la confiscation. Nous n'en ou-
vrons pas ici le procès, mais faisons seulement observer que
rien ne ressemble moins que cela à une évolutionhistorique dans
le sens républicain ; comme elle eût pu se produire et parut par
instants se dessiner au Moyen Age,oùle développement des au-
tonomies locales, auquel le régime féodal était favorable, pouvait
conduire à leur fédération, comme cela s'est faiten Suisse. Mais
l'histoire de France n'est pas l'histoirede la Suisse, et il n'est
pas très scientifique de les confondre pour en tirer la formule
d'une prétendue loi historique.
II
La Révolution, qui emporta l'antique Constitution de la
France en transférant à la multitude la Souveraineté, sous les
LA RESTAURATION FRANÇAISE K55

formes diverses delà République parlementaire ou plébiscitaire,


ne fut donc pas amenée par l'évolution historique du principe
générateur de cette Constitution, qui était la solidarité de tous
les éléments permanents de la Nation incarnée dans le Roi héré-
ditaire,
Cette Révolution, dont l'esprit persistant au cours entier de
ce siècle a ramené trois fois en France la République, sans pou-
voir y faire régner la concorde et la paix, n'est pourtant pas un
accident fortuit, mais le fruit certain d'une autre évolution, qui
de philosophique devint à son son tour historique, et dont le
principe générateur est le principe opposé à celui de la solida-
rité : celui deVindividualismcy c'est-à-dire de l'affranchissement
complet de l'individu par l'abolition de tous les liens sociaux :
aussi bien liens religieux ou familiaux que liens corporatifs ou
politiques créés ou consentis jusque-là par le développement
historique de la Nation.
C'est ce qu'on a appelé la Liberté,bien que la toute-puissance
de l'État n'y connaisse pas de limites. Le principe en fut ainsi
formulé : « Les hommes ne tiennent pas leurs droits de leurhis-
toire mais de leur nature. » D'où il suit que comme ils ont tous
la même nature, ils n'ont tous que les mêmes droits, ce qu'on
formule à son tour ainsi : « Tous les hommes se valent. » C'est
ce qu'on a appelé l'Égalité.
Cet axiome, transporté de l'ordre abstrait de la philosophie
dans l'ordre concret des sociétés, est visiblement le principe
générateur de toutesles Constitutionsmodernes. Celles-ci subis-
sent dès lors une môme loi d'évolution historique dans le sens
de son application intégrale, évolution dont le dernier terme est
le socialisme.
On se plaît à considérer le Socialisme commeune utopie; c'est
une erreur : ce qu'on peut considérer comme une utopie, c'est
le bonheur qu'il procurerait à l'humanité.
Mais quant à son avènement au terme de l'évolution histo-
rique dont est née, en France, la République, c'est une fatalité
inéluctable, dont les Socialistes ont pleine conscience. C'est
même pour cela qu'ils s'intitulent « révolutionnaires».
Qu'on remarque, en effet, qu'ils n'abandonnent rien des appli-
•136 VERS UN ORDRE SOCIAL CHRÉTIEN

cations du principe de la Révolution : les liens religieux, les


liens familiaux, tous les liens sociaux, alors mêmequ'ils parais-
sent n'avoir rien d'essentiellement incompatible avec le Collec-
tivisme, leur sont en égalo aversion, parce que ces liens ne
sauraient être rattachés aux doctrines sur la liberté, sur l'éga-
lité, sur l'autorité d'où est née la Révolution.
Imitons-les : nous qui mettons dans la restauration de la
Monarchie chrétienne l'espoir de notre patriotisme, rétablissons
en les fondements en bannissant de notre coeur comme de l'es
prit public toute trace de co qui en fut le dissolvant, H faisant
de la sorte qu'au siècle de l'Individualisme ou de la Révolution
— c'est tout un — succède celui de l'Association.

III
Il est un principe dominant en matière de droit politique :
c'est que le droit du Prince naît du besoin du Peuple. C'est en
vertu de cet axiome qu'ont régné et que se sont succédé les
dynasties de nos Rois, et que nous appelons « nationale et tra-
ditionnelle » la Monarchie dont la couronne serait portée au-
jourd'hui par Mgr le Duc d'Orléans. Cette appellation convient
en effet essentiellement à cette restauration et ne saurait s'ap-
pliquer chez nous à aucune autre.
Ceci soit dit, non seulement pour l'élévation au Pouvoir d'un
César, qui ne serait qu'une application renouvelée du principe
opposé à la tradition, du principe de la Révolution; mais encore
pour répondre à la conception que l'on se ferait d'une monar-
chie dite « de Droit divin », c'est-à-dire indépendante des vicis-
situdes historiques, et déterminée uniquement par l'ordre de
primogéniture dans une Maison royale.
Les Maisons royales nesont pas soustraites plusquelesautres
à l'évolution historique du droit national, et la condition que
leur droit propre y persiste est qu'il trouve à y reposer sur la
tête d'un Prince habile à la mettre au service du Peuple le
mot « habile » étant pris ici, cela va de soi, dans son sens juri-
dique.
Tel est du moins l'enseignement constant de notre histoire,
LA RESTAURATION FRANÇAISE 437

par conséquent le droit traditionnel de la Monarchie nationale.


L'héritier de ce droit le tient sans doute de sa naissance, pour
autant que sa naissance l'a fait Français, demeurer Prince fran-
çais et devenir le chef de la Maison de France. — Voilà pour le
droit dynastique. Voyons maintenant s'il est en harmonie avec
le droit du Peuple, c'est-à-dire avec son besoin.
La nation française, depuisqu'elle a étédécapitéo parla Révo-
lution, est en proie à des agitations intestines qui y allument
sans cesse la guerre civile, en même temps qu'elle n'a plus
qu'une politique extérieure incohérente, qui l'a l'ait tomber du
premier rang des puissances chrétiennes dans une situation
humiliée où elle finirait par ne plus compter. En perdant sa
Monarchie, elle a perdu l'unité politique, comme, au souffle de
la Révolution, l'unité religieuse : elle n'a plus même la notion,
dès lors plus l'amour des libertés publiques ; elle est tombée
fatalement ainsi sous la domination morale en même temps
que sous l'exploitation d'une nation étrangère, la nation juive,
qui ruine l'âme française en même temps que le peuple français.
La France n'a conservé de sa formation historique qu'un seul
trait national, le patriotisme, qui n'avait eu à se montrer en co
siècle que contre l'invasion armée, et s'éveille aujourd'hui
contre l'invasion légale des Cosmopolites. La France s'aperçoit
enfin qu'elle est trahie par un gouvernement tombé au pouvoir
de l'envahisseur elle réclame, elle veut une politique nationale
•,

qui, en lui rendant son honneur, rétablisse son unité.


Il y a, dès lors, jonction forcée, certaine, entre la politique na-
tionale et te droit national: chacune des répudiations de ce droit
qu'a vues le siècle a été accompagnée d'une politique antifran-
çaise et a abouti à l'invasion armée pourfairelejeudî l'invasion
juive. Pour reconstituer la nation française, il faut donc au
peuple français un Prince français, et il n'y a pas à le chercher
ailleurs qu'il n'est indiqué dans le manifeste du comte de Gham-
bord, de grande mémoire : « La maison de France est sincère-
ment, loyalement réconciliée. Ralliez-vous, confiants, derrière
elle. »
438 VERS UN ORDRE SOCIAL CHRÉTIEN

IV

On fait remonter, non sans cause, les origines du droit histo-


rique de la Monarchie française à la Loi salique ; mais tandis
que certains y voiont une source de droit divin, les autres n'y
voudraient voir, pour parler le langage du philosophe, qu'une
catégorie historique. Pour les premiers, le principe de l'hérédité
monarchique est absolu, sans conditions d'application ; pour
les autres il est caduc, c'est-à-dire sans application nécessaire
désormais.
Qu'y avait-il donc dans cette source d'où découla.le fleuve
majestueux qui fut, pendant quatorze siècles, celui des desti-
nées non seulement de la France, mais encore, par l'influence
qu'elle exerçait surle monde,celuidelacivilisationchrétienne?
Il y avait un principe propre à la Nation qui marchait à la
tête de cette civilisation, à savoir qu'elle devrait toujours être
gouvernée par des Princes de son sang. Sans doute la Loi
salique, c'est-à-dire la loi de la transmission de la terre salique,
de 1' « Alleu », ne traite que de la main qui doit tenir l'épée de
soldat, afin que cette main soit toujours virile, et ne vise pas
celle qui doit tenir le sceptre.
Aussi ce ne fut passa lettre, mais son esprit qui présida à la
transmission du sceptre et créa pour lui un droit successoral
propre, qui, après l'avoir porté deux fois d'une dynastie dans
une autre, le fixa dans celle des Ducs de France. — Le droit ainsi
créé par l'histoire, c'est le DROIT NATIONAL, qui porte ce nom,
non seulement parce qu'il est propre à notre nation, mais encore
parce qu'il procède surtoutdu principenational.et que si celui-
ci entre en conflit avec le droit familial, c'est lui qui l'emporte.
Je m'explique : le droit féodal, qui régnait universellement à
l'époque dont je veux parler, n'excluait pas complètement les
femmes de l'héritage du fief; elles y succédaient à défaut de
mâle; seulement le suzerain tenait la main à ce que le fief tombé
en quenouille fût rapidement transporté par mariage à un autre
possesseur mâle, qui en recevait de lui l'investiture. Or le
droit féodal devint naturellement le droit monarchique dans
LA RESTAURATION FRANÇAISE 43!)

l'ensemble des États chrétiens; il en résulte que la plupart


J'entre eux sont aujourd'hui en possession do dynasties d'ori-
gine étrangère.
En France seulement ce ne fut pas ; à chaque défaillance du
sang royal les États généraux de la Nation invoquèrent un droit
supérieur de celle-ci à trouver ses chefs dans son sein, dans la
race royale qui l'avait créée et agrandie avec l'aide de Dieu. Les
Parlements qui avaient besoin d'un texte in\oquôrent celui do
la Loi salique; sans doute l'argument n'était pas sans réplique,
mais il trouva sa sanction dans le droit do l'épée, qui soutint
pendant cent ans d'une lutte effroyable ce que l'esprit de la
Nation avait dicté à ses Représentants, et ce que l'apparition
merveilleuse d'une Jeanne d'Arc fil revêtira Reims de la consé-
cration divine.
Voilà comment se forma notre droit national ; voilà comment
il se fixa.Voilà comment il reste le droit traditionnel de la Nation,
seul en présence du prétendu droit de la Révolution. — Nous
examinerons une autre fois si celui-ci est également national.
Nous ne sommes donc pas seulement, nous autres Royalistes,
ce qu'on veut bien nous accorder, les héritiers de traditions
de famille respectables dans leur attachement à une famille
princière, —gens de sentiment de qui l'on tolère qu'ils s'ense-
velissent dans leur drapeau à condition qu'ils ne le déploient
plus. Non, nous sommes les tenants du Droit national, fidèles
descendants de ceux qui s'y sacrifièrent à Crécy, à Poitiers; à
Azincourt et qui sauvèrent finalement la France de devenir une
province anglaise. Nous combattons comme eux une nouvelle
« guerre de Cent ans », pour que la France, après s'être relevée
de tant d'invasions, grâce à la persistance de sa race royale,
ne succombe pas sous un autre régime à la plus lamentable des
invasions, — celle des cosmopolites, juifs ou judaïsants.

La Révolution française est un phénomène antinational dans


son esprit et ses origines, dans ses manifestations et son ac-
tion, dans ses conséquences et ses résultats.
440 VERS UN ORDRE SOCIAL CHRÉTIEN

La Révolution française naquit d'un esprit philosophique qui


s'était formé surtout dans le monde protestant : en Angleterre,
où il inspirait la franc-maçonnerie, à Genève et en Prusse ; cet
esprit était à facettes, comme le plus souvent l'esprit d'erreur :
il allait de l'illuminisme, continuation de la Cabale juive, à
l'athéisme et au matérialisme, qui sont le propre d'autres sectes
également juives. C'est un Rolingbroke, un Spinosa, juif hol-
landais, 'Mi Hobbes, qui en posent les principes, un Jean-Jacques,
Rousseau, citoyen de Genève, qui les vulgarise en France.
Voltaire, qui est un impie, a été.un auxiliaire de la Révolution;
il n'en a pas été un apôtre, et pourtant il n'avait gardé de Fran-
çais que le ton, mais pas le coeur. Comme tout ce monde vous
représente bien le Syndicat dreyfusard l
Les premières séances des États généraux présentent, par
leur incohérence, le tableau bien frappant de la lutte entre
l'esprit français, ardemment monarchique parce qu'il était
ardemment patriotique, et les maximes d'importation étrangère
qui en sont le contre-pied. Celles-ci prévalent rapidement grâce
à l'action des sociétés secrètes qui ont leur siège à Londres,
surtout, et dans les autres capitales étrangères; à mesure
qu'elles prévalent, il n'est plus question de la France et de
son antique constitution, que les députés n'avaient pourtant
reçu mandatque de rajeutiir par des réformes, mais du « genre
humain qui a retrouvé ses titres » dans la mesure où les Fran-
çais ont perdu leur droit, et mérité cette sanglante apostrophe
d'un véritable philosophe (1) : « Vous avez préféré d'agir
comme si vous n'aviez jamais été civilisés. »
Ils donnent alors ce spectacle que le même témoin peut qua-
lifier de « chaos étrange de légèreté et de férocité, mélange do
toutes sortes de crimes à toutes sortes de folies », par lequel il
leur en coûte mille fois plus pour s'attirer les plus évidentes
calamités que pour faire les plus bienfaisantes réformes. Cela
— je laisse toujours la parole au témoin— « depuis qu'ils ne
sont plus dirigés par ce principe d'esprit public que c'était
leur patrie qu'ils adoraient dans la personne de leur Roi », mais

(1) lîiirlie, Relierions sur ta Révolution de France, Lond'cs, 1792,


LA RESTAURATION FRANÇAISE 411

que « les droits de l'homme leur ont enseigné à exercer toutes


sortes de cruautés les uns sur les autres »... «Sans doute ils
avaient déjà eu les guerres civiles les plus cruelles et les plus
longues, mais dans tous leurs massacres ils n'avaient pas com-
pris alors celui de l'esprit de leur pays. »
Cet esprit n'était pas mort pourtant ; il vivait aux armées,
mais affolé ou plutôt isolé de tout ce qui l'avait incarné dans
l'oeuvre des siècles sur la vieille nation, il crut retrouver sa
voie en acclamant un soldat glorieux. Celui-ci n'était pas de
souche française, c'était le génie romain, faisant de la France
une province romaine et prétendant faire de l'Europe un Em-
pire romain. La nation échappe de ses mains encore une fois
pantelante, et de plus écrasée, pour retomber dans celles de
ses Rois. Mais leur héritier lui-même n'ose reprendre toute la
tradition nationale, rétablir l'antique institution en l'appro-
priant aux conditions nouvelles; en place de celle-ci il «oc-
troyé » mit Charte... anglaise. Et la Franco va, tout le reste du
siècle, île révolution eu révolution, de République en Empire et
d'Empire en République, sans retrouver nulle part sa tradition,
son génie, son droit national. Elle est engagée dans des guerres
encore heureuses pour ses armes, mais désastreuses par leurs
résultats, parce q e ses gouvernants éphémères ne portent pas
plus au dehors qu'au dedans la tradition, l'inspiration nationale.
Aussi les désastres reviennent, et à leur suite la guerre
civile.
11 a semblé pourtant encore une fois que les leçons de l'his-

toire avaient porté, que la nation allait se ressaisir, se recons-


tituer; mais les puissances rivales sont là, ayant pour corn
plice à l'intérieur l'esprit de la Révolution. Elleo lui livrent de
nouveau la France. Alors l'invasion juive ne connaît plus de
limites; les avenues du pouvoir tombent entre ses mains; la
décadence s'accentue en hommes comme en honneur, et l'étal
du pays est près de se retrouver celui qu'il était au moment où
le même écrivain déjà évoqué, après avoir décrit, comme ci-
dessus, les commencements do la Révolution, peignait ainsi son
cours :
« Je ne sais quel nom donner à l'autorité qui gouverne
442 VERS UN ORDRE SOCIAL CHRÉTIEN

« actuellement en France : elle voudrait ne paraître qu'une


« démocratie pure, mais je pense qu'elle précipite sa marche
« vers une ignoble et funeste oligarchie (1). »
Non, des sources empoisonnées de la Révolution, ne pouvait
émerger une constitution nationale, et la République, fût-elle
consentie par tous aujourd'hui, n'est pas un gouvernement
national, car elle ne peut pas dire cette fière et profonde
parole que nous entendions hier :
« Tout ce qui est national est nôtre. »

VI

Par la série des articles précédents j'ai ou la pensée de mettre


en lumière, à rencontre de la légende devenue classique, les
points suivants de l'histoire de notre France :
lu Que l'abolition de la Royauté n'y fut nullement un produit
normal do l'évolution historique ;
2° Que cet événement fut le produit d'une révolution philoso-
phique;
3° Que le caractère de la Monarchie française est éminem-
ment national ;
4" Que le caractère de la Révolution, qui introduisit en
France l'esprit républicain, est essentiellement antinational.
Si je me suis attaché à ces points, pourtant bien rebattus,
c'est qu'ils m'ont paru essentiels à prendre en considération,
avant d'entrer plus avant dans les études politiques, auxquelles
l'état des esprits convio à co moment. C'est une sorte d'intro-
duction à ces études, dont le terme propre serait constitution-
nelles, puisque tous les partis se rencontrent en ce point,
d'être de t. >uveau en travail d'une constitution.
Sous cette réserve toutefois que, gens de tradition, et d'une
tradition nationale, nous ne rechercherons pas autre chose que
les principes do l'antiquo constitution do la Nation, en y déga-
geant suffisamment des contingences historiques ce qui est
essentiel, c'est-à-dire constant, et par conséquent applicable,
non seulement aux contingences actuelles, mais encore à celles
(1) IJurlu', Réflexions sur la Révolution de I-'ratuc, Loiulros, 1702.
LA RESTAURATION FRANÇAISE 443

de demain, pour lesquelles les considérations historiques doi-


vent former en nous un certain sens divinatoire.
La nation n'est-elle pas d'hier, d'aujourd'hui et de demain,
sans cesser pour cela d'être une et indivisible, dans une acception
bien plus haute que celle qu'on a habillée de ces mots ?
C'est précisément cette unité de la Nation, dans le temps
comme dans l'espace, qui nous fait un devoir d'en prendre
l'état actuel comme base et point de départ de toute réforme
progressive qui nous paraîtrait désirable, et de ne pas songer
à procéder, sous ce rapport, à la façon d'une Contre-Révolution.
Dans ses Considérations sur la France, de Maistre a exposé
cette idée en pages trop connues pour qu'il y ait autre chose à
faire qu'à y reporter la pensée.
Mais si je suis ainsi d'accord avec l'Ecole qui considère l'état
présent comme un résultat acquis, je ne le suis nullement avec
sa disposition à ne pass'inquiéter de la manière dont ce résultat
a été acquis. L'histoire, en montrant le lendemain si différent
de la veille, obligea discerner la composition des forces qui ont
amené le résultat du jour et continueront à agir pour le modifier
en un sens ou en l'autre.
Que dirait-on d'un médecin qui, mis en présence des symp-
tômes morbides d'un mal aussi chronique que le sont les révo-
lutions de la France, ne s'enquerrait pas de l'origine de ce mal,
et n'y opposerait que les prescriptions d'un régime tout fait,
expérimenté, je le veux, sur d'autres malades, mais sur des
malades d'un tout autre tempérament ? Je lisais naguère que ce
régime sauveur était bien simple : qu'il suffirait d'emprunter à
la Constitution des Etals-Unis le rouage président ici, et à celle de
laSuisse, pour l'appliquer audit rouage, le sabot du référendum.
D'autres fois j'ai entendu renvoyer comme modèle aux répu-
bliques espagnoles de l'Amérique... Tout cela pour remplacer
une Monarchie qui, jusqu'à son dernier jour, avait porté et
maintenu la France au rang de première puissance du Monde !
Je parle d'un médecin au chevetd'un malade. Pourtant la vie
d'une nation n'est-elle pas un phénomène encore bien plus
complexe et délicat que le jeu de l'organisme dans un corps
humain ?
444 VERS UN ORDRE SOCIAL CHRÉTIEN

Que fait donc ce médecin, s'il n'est pas un vétérinaire, ou du


moins si son patient ne rentre pas à ses yeux dans la clientèle
du vétérinaire? Il interroge le malade, il scrute son passé, son
curricidum vitoe, et si ce curriculum vilx s'était poursuivi pen-
dant quatorze siècles, il faudrait être bien âne pour ne pas dé-
couvrir chez le client observé la loi de sa vie.
Dieu nous garde donc des inventeurs de Constitutions, comme
aussi des imitateurs, le fussent-ils de la Charte ou de l'Ancien
régime, des institutions féodales ou de celles de l'an mille —
pour peu qu'il y en eût l Je dis avec la jeune École, dont j'espère
beaucoup, parcequ'elleest sincère et dévouée, qu'il faut mettre
la voile selon le vent; mais j'ajoute avec Rugeaud,que pour cela
il faut savoir quelle voile convient à tel vent.
Nous nous pencherons donc pieusement sur le lit de douleur
de notre mère patrie ; nous interrogerons ses souvenirs et pas
seulement le cri de sa souffrance présente ; nous ne lui ferons
pas l'injure d'en agir avec elle — selon l'expression saisissante
d'un ami qui pourtant n'est pas Français — « comme si la
France n'avait pas d'histoire et comme si elle avait perdu ses
archives», ou comme si ses fils étaient, selon un mol plus vif
encore, « des enfants trouvés ».
III

LA CONSTITUTION NATIONALE (1)

PREMIÈRE PARTIE

L— Idée générale.

La Constitution nationale est un terme à double sens, qui


est employé ici pour signifier cequ'il y a de traditionnel, de per-
manent, d'essentiel dans l'esprit et dans les principes des ins-
titutions politiques dont l'évolution s'est déroulée au cours de
l'histoire de France. On distingue foncièrement cette Constitu-
tion nationale des Chartes multiples qui ont usurpé co nom
depuis la Révolution française, en ce qu'elle est un produit
historiqueoîil'on ne rencontre pas la main du fabricateur, mais
une suite ininterrompue de rapports de cause à effet, nés des
circonstances sans doute, mais sanctionnés parle temps; cela
à l'opposé des Constitutions écrites, dont aucune n'a supporté
l'épreuve du temps, mais a disparu, faussée puis rejetée, du
vivant môme do ses auteurs et le plus souvent par ceux-ci
même.
La Constitution nationale, comprise comme nous le faisons,
correspond, pour les siècles passés, à ce qu'on y appelait les
lois fondamentales du Royaume, — lois qui n'étaient codifiées
nulle part, mais se trouvaient vivantes, — selon un mot bien
connu, — « es coeurs de tous les Français ».
C'est, .si l'on veut dire plus prosaïquement, l'ensemble des
solutions données, avec une suite certaine et une cohésion

(1) Extrait du Itéval français (mars H'OO).


446 VERS UN ORDRE SOCIAL CHRÉTIEN

évidente,dans notre pays, au problème éternel pour toutes les


sociétés politiques de la conciliation du besoin d'autorité avec
la soif de liberté.
Pour bien distinguer des contingences le principe de ces so-
lutions, il est nécessaire, mais il ne suffit pas de connaître par
l'histoire la succession des faits ; il faut encore et surtout
discerner l'enchaînement des idées ; savoir comment pensaient
les gens pour comprendre comment ils ont agi. afin de déga-
ger de la série des phénomènes apparents les lois historiques
qui les relient. Ces considérations n'ayant, dès lors, pas seule-
ment un intérêt rétrospectif, mais fournissant l'acquis néces-
saire pour apercevoir et seconder l'oeuvre miséricordieuse de
la Providence sur notre nation, si celle-ci revient sincèrement à
Elle.
Mais, pour comprendre comment nos pères s'attachaient à
résoudre le problème politique de la conciliation entre la liberté,
et l'autorité, afin d'en conclure au moment présent, il faut tout
d'abord considérer la façon dont ils entendaient la liberté et
l'autorité dans le domaine politique,

Nos pères, dont je voudrais ici faire revivre la pensée pour


apprécier l'esprit de leurs institutions, nos pères avaient de la
liberté politique une conception différente de la nôtre. La nôtre
est individualiste, c'est-à-dire qu'elle se rapporte à l'individu
et consiste pour lui à ne pas connaître de contraintes. La leur
était sociale, c'est-à-dire qu'elle consistait, à leurs yeux, dans
le libre jeu des institutions sociales. Cela s'explique t nos pères
étalent foncièrement chrétiens, c'est-à-dire que la formation de
leur esprit était chrétienne; cette formation ne leur permettait
pas de comprendre la liberté politique différemment do la li-
berté religieuse. De même donc qu'un chrétien fait consister sa
liberté, non pas dans l'absence de tout frein pour lui-même,
mais dans la liberté de l'Église à laquelle il appartient, do
même, dans la nation française, c'était aux libertés publiques
que s'attachaient le nom et l'idée de liberté : on ne parlait pas
LA RESTAURATION FRANÇAISE 447

de la liberté, mais des libertés. En place d'une abstraction dont


on peut tirer tout ce qu'on veut, rien si l'on veut, c'était une
idée concrète qui se formulait par des droits et des coutumes.
Le Prince jurait de les conserver et maintenir; le Peuple lui
prêtaiten retour serment d'allégeance, et chacun ainsi était ou se
croyait suffisamment libre, — le Monarque sur son trône, le
magistrat sur son siège, le seigneur en son manoir, le mar-
chanden son comptoir, l'artisan en son atelier, le paysan en sa
manse, delà même façon que l'ôvêque en sa charge pastorale,
le religieux en sa maison conventuelle, le chanoine en son cha-
pitre, le prêtre en sa chaire paroissiale.
Chacun se sentait protégé en même temps que tenu par les
règles de son état, — règles nées de la coutume, c'est-à-dire de
la forme la plus libre et la plus certaine du consentement. Cha-
cun se mouvait ainsi librement dans le corps social auquel il
appartenait, —non pas, il est vrai, à tort et à travers delà société
comme s'il y était tombé de la lune ;— et ces divers corps so-
ciaux se mouvaient eux-mêmes, chacun selon son orbite, aussi
librement les uns que les autres. Tel était, du moins, la forma-
tion normale du corps social, et c'est dans le libre jeu de son
fonctionnement que l'on plaçait la liberté, plutôt que dans la
faculté d'y jeter le trouble en y fomentant le désordre.

Nos pères avaient, de même que la notion sociale de la li-


berté, la notion sociale de l'autorité. Ils ne la considéraient ni
dans son action comme un mal nécessaire, ainsi qu'il s'est dit
de nos jours, ni dans son principe commo une délégation de la
souveraineté populaire résidant dansles individus. Le Prince, le
Magistrat, alors même qu'il eût étééUi,ne représentaitpasàleurs
yeux un mandataire de ceux qu'il était appelé à gouverner, mais
un titulaire parfois désigné par eux-mêmes, mais toujours
investi par Dieu du pouvoir qu'il devait exercer sur eux.
C'est la théorie du droit divin, diva-t-on; sans doute, si par
ce mol on entend correspondre à l'enseignement chrétien, à la
448 VERS UN ORDRE SOCIAL CHRÉTIEN

parole de l'apôtre des nations : omnis poteslas a Dco. Mais rien


depareilau sensétroitetantihistorique par lequel on a imaginé
depuis de conduire une famille royale de l'apothéose aux gé-
monies. Non, nos pères reconnaissaient l'action divine dans le
droit historique, c'est-à-dire qu'ils ne croyaient pas avoir à
créer le droit, mais à le discerner, puis à le reconnaître.
C'est ce que nous voyons encore aujourd'hui au sein des ordres
religieux, et il n'est pas étonnant que ceux-ci aient inculqué leur
conception de l'autorité à une société sur laquelle ils en exer-
çaient, au moins moralement, une si grande. Le droitcanonique,
en matière d'élection, ne dit pas à l'électeur : Vous prendrez
pour chef qui bon vous plaira, mais bien : Vous élirez, cesl-à-
direvous choisirez pour gouverner le plus digne, et cela sous
peine d'excommunication 1

Ces jours derniers un évoque (1), le Dupanloup de l'Italie,


donnait pour caractéristique aux temps actuels le renversement
du principe ancien de toute autorité, selon lequel elle était
toujours considérée comme une délégation d'une autorité plus
haute, alors qu'il ne faudrait y voir aujourd'hui qu'un man-
dat essentiellement révocable donné par « la multitude » qui
doit la subir.
Il prononçait ainsi le divorce entre l'esprit moderne et la cons-
cience non seulement de nos pères, mais de la quasi universa-
lité du genre humain, qui a puisé sa conception de l'autorité
dans la nature de celle qui règne au foyer domestique. Le pre-
mierdes poètes dont les chants sont venus jusqu'à nous no dit
jamais autrement que les « les rois pasteurs des peuples », et le
plus beau surnom qu'aient ambitionné nos rois est celui do
« père du peuple »,
Avant donc que le divorce qui vient d'être signalé n'eût été
prononcé, le problème politique do l'accord entre la liberté et
l'autorité était très simplifié par la conception que nos pères,
nous venons de le voir, se formaient de ces choses ; ou plutôt il
ne se posait môme pas, pareequ'on n'apercevait non seulement
aucune opposition entre elles, mais même qu'on ne pouvait les

(l)Mgr Roticnu'lli, cvèquc de Crémone,


LA RESTAURATION FRANÇAISE 449
comprendre l'une sans l'autre : ni l'autorité sans qu'elle fût
libreni la liberté sans qu'elle fût garantie par l'autorité. C'est
slans cetto conception que réside le principe de l'antique cons-
titution, et c'est pour l'avoir perdue de vue que nous ne com-
prenons plus rien à nos institutions traditionnelles, et que
nous semblons chercher dans les institutions nouvelles la qua-
drature du cercle, alors que nous ne parvenons à nous fixer à
aucune, et que nous nous épuisons en subtilités pour doser,
en vue d'un équilibresitôt rompu, des quantités impondérables.
S'il était permis de tirer comparaison du monde moral au
monde physique, on dirait de la liberté et de l'autorité comme
de deux électricités : accouplez-les, vous avez un aimant ; dis-
joignez-les, vous jouez avec la foudre.
Ne craignons pas de nous appesantir sur ce fait do l'union
intime des deux principes constitutifs de la société dans
l'esprit de nos pères. Il est fondamental. C'est la pierre angulaire
de tout l'édifice politique du Moyen Age.
L'époque précédente, la barbarie, lui avait laissé « l'homme
libre », — c'était déjà un grand progrès sur la société païenne
qui avait créé l'esclave; mais ce fut un plus grand progrès social
encore que do voir «l'homme libre » disparaître de lui-même
par la « recommandation » dans la société médiévale, c'est-à-
dire mettre do lui-même sa liberté sous la protection d'une
autorité ; cela en vertu d'un pacte quasi tacite, tant il était dan?
l'ordre des conceptions régnantes, et sans que la charte sur
laquelle il reposait fût ni imposée ni octroyée, mais communé-
ment consentie comme une expression commune de l'autorité
et de la liberté. Qu'on parcoure la gamme de tous les monuments
séculaires de la vie publique, depuis le préambule de la loi
salique jusqu'à la loi de Beaumont, nulle part on ne saurait
parler plus librement de l'autorité ni avec plus d'autorité de la
liberté, parce que pour nos pères, ce sont deux actes connexee
et solidaires d'une seule et même fonction vitale, comme lcso:it
pour la vie animale les deux phases de la respiration.
Cette idée générale n'était d'ailleurs pas propre à notre nation
,
elle y était seulement plus marquée qu'ailleurs ; le prince y était
plus aimé, mieux servi ; le citoyen plus fier, plus libre. l!ne
OIlhllK SOCIAt, tllllÙIKS. 'il'
450 VERS UN ORDRE SOCIAL CHRÉTIEN

autre fois nous dirons en quoi, c'est-à-dire quelles idéesspéciales


s'étaient formées sur cette idée générale, que le respect de la
liberté et le respect de l'autorité, c'était tout un.

II. — La Justice.

Le lien si fort qui unissait dans la pensée de nos pères l'idée


d'autorité à l'idée de liberté était l'idée de justice, la justice qui
est la sauvegarde de la liberté.
La charge de la justice n'était pas considérée de leur temps
comme une fonction administrative spéciale et séparée, mais
comme partie intégrante de la souveraineté. A tous les degf s
aussi il pouvait en être appelé à la juridiction du degré supé-
rieur, et quand de degré en degré on était arrivé jusqu'au roi et
que celui-ci avait dit la justice, elle ne restait pas pour cela sans
recours ; si les lois de Dieu et de son Église étaient publiquement
enfreintes, le pape jugeait du péché, et fulminait la sentence
terrible de l'excommunication contre le prévaricateur.
La Réforme, qui brava ces foudres et fut considérée pour
cela comme une émancipation d'où devait naître la liberté
moderne, fut en réalité le tombeau des libertés anciennes en
même temps que le berceau du césarisme. Il ne resta de recours
contre une sentence inique qu'à l'une ou à l'autre de deux cours
composées de fonctionnaires, les uns de l'ordre judiciaire, les
autres de l'ordre administratif, les uns comme les autres
créatures du pouvoir.
La justice, cette clef de voûte de l'édifice social dont les
colonnes étaient la liberté unie à l'autorité, la justice ne pouvait
être rendue que par des juges indépendants : le sceptre de jus-
tice était aux mains du roi ; c'était un attribut essentiel de la
couronne, qui no s'inclinait elle-même que devant la tiare. Le
roi jugeait assisté de ses pairs ; le comte, de ses barons ; les uns
et les autres, héréditaires.
Plus tard, lorsque la multiplicitêdescas royaux et des appels
eût rendu la cour des Pairs insuffisante, ils furent portés au
parlement, dont les charges suivaient en fait la même loi de
LA RESTAURATION FRANÇAISE 451

dévolution. Au degré inférieur les justices communales des


échevins et des jurés étaient investies par voie d'élection popu-
laire, et devenaient également l'apanage d'un patriciat urbain,
qui tenait dans la société publique une placeanalogue à celle de
la seigneurie dans les campagnes. C'est dans ce patriciat riche
et croissant en considération que se recruta la noblesse, à
mesure que s'affaiblissait l'autorité féodale et que s'éteignaient
les lignées chevaleresques, fauchées par les croisades et surtout
par la guerre de Cent ans. Le titre de secrétaire du roi fut le
premier pas vers l'élévation sociale d'une famille ; une charge
de conseillerdu roi en fut le couronnement. On devait acheter
ces charges, sans doute, ou du moins payer un droit élevé pour
les revêtir, c'est-à-dire payer des fruits d'un travail antérieur
moins relevé l'honneur de se dévouer au service de l'État. —
Lequel est le plus choquant d'acheter une charge ou de vendre
des services, — si l'on veut tout ramener à ce point de vue assez
bas?
Non, à tous les degrés de lajudicature, le magistrat était indé-
pendant, et la magistrature française qui se perpétuait elle-
même dans les corps autonomes, les compagnies judiciaires,
comme on disait alors, fit grande figure, durant des siècles, par
ses moeurs, son savoir et sa dignité.
En même temps qu'elle rendait à tous égale justice, même au
sujet plaidant contre le roi, elle n'appliquait les édits royaux
qu'après s'être prononcée sur leur conformité aux lois du
royaume et au bien du peuple. On se pluità dire qu'en dehors
de la convocationdes États généraux, la monarchie était absolue.
Que fait-on donc de l'histoire des parlements, depuis celui de
Paris, qui possédait les sceaux de France, jusqu'à celui de Gre-
noble, où se livrèrent les dernières luttes contrôles ministres
novateurs qui préparaient inconsciemment la ruine de la mo-
narchie?
On le voit, — et on me pardonnerad'yrevenir ici pour rendre
la chose bien frappante, —- on le voit : l'indépendance du juge
est, avec celle du monarque qui est le grand juge, la tradition
la plus chère et la plus constante de l'ancienne constitution-
Non, certes, qu'elle y fût constamment respectée, mais bien
452 VERS UN ORDRE SOCIAL CHRÉTIEN

constamment revendiquée: le mouvement communal et ses vio-


lences même n'ont guère de cause plus marquée.
Deuxième constatation importante: c'est tantôt à la dévolu-
tion héréditaire, tantôt à l'élection populaire, et le plus souvent
à la compénôtration de ces deux systèmes, qu'est demandée la
première garantie de l'indépendance du juge.
Troisième constatation: ce sont les grands corps judiciaires
qui complètent cette garantie et sauvegardent la dignité do celte
magistrature par leur contrôle, en même temps que sa liberté
par leursolidarité. Quand un officier du roi se présente au par-
lement de Paris pour y arrêter MM. d'Eprémesnil et de Maus-
sabré, on lui répond : « Nous sommes tous d'Eprémesnil et
Maussabré. »
Voilà les traits caractéristiques que présente au cours de
huit siècles le tableau, changeant assurémont, de la manière
dont la nation française entendait et possédait la justice.

111.
~- L'Administration.

Si la justice, qui émanait du roi, était rendue par les parle-


ments en son nom et sauf son recours, l'administration à
laquelle il présidait s'élaborait dans une autre branche de ses
conseils qui avait conservé plus spécialement le litre de CONSEIL
DU noi, — on t'appellerait aujourd'hui conseil d'État; mais il
est à remarquer que celui-ci réunit les doux attributions —
judiciaire et administrative — qui étaient exercées par des
corps distincts depuis les premiers siècles de la monarchie.
Le roi ne faisait rien sans son conseil, et tous les actes royaux
on portent la mention. La conslitution nationale était, do cette
façon, aussi éloignée du césarisme, où quidquid Coesari plaçait
li.'gis habel vigorem, que du système parlementaire, où « le roi
règne mais no, gouverne pas ». Le roi gouvernait avec l'assistance
do son conseil, conseil dont la composition ne lui était pas
imposée et n'était pas non plus toute.àson arbitraire C'est ce
qu'on appelle la monarchie tempérée ; l'autorité n'y est pas
pourcela partagée, mais éclairée et contenue.
LA RESTAURATION FRANÇAISE 453
Ce type se retrouve d'ailleurs daus toutes les institutions
primitives et s'est conservé dans celle de l'Église, où le pape
ne parait agir qu'après avoir consulté les congrégations
romaines, et l'évêque qu'après avoir pris l'avis de son
chapitre.
Sans doute ce sont là souvent des formules, restées comme la
trace d'un droit disparu. Mais il n'en était pas ainsi sous nos
rois :aucun ne travailladavantageavecson conseil et nelint plus
compte de son sentiment que celui d'entre eux qui passe pour
le plus absolu, Louis XIV. Il ne faisait d'ailleurs en cela que
suivre les exemples de saint Louis, qui nous sont conservés
par ses chroniqueurs comme les noms de ses conseillers et
les témoignages de la liberté de leur langage.
On prend communément pour une trace do l'absolutisme
daus l'ancien régime la formule : « C'est mon bon plaisir. »
Elle signifiait simplement que le roi agissait en l'espèce « à
titre gracieux », comme nous dirions aujourd'hui, c'est-à-diro
concédait, abandonnait, relaxait. Et c'est de cela qu'on lui
ferait aujourd'hui un crime !
Nous disions tout à l'heure que le roi appelait dans ses
conseils qui lui plaisait, et notamment ses secrétaires d'État ;
ces emplois nombreux étaient beaucoup moins recrutés dans
la noblesse qu'ils ne la procuraient ; mais le fils y succédait
facilement au siège du père s'il avait hérité de ses connais-
sances et de ses vertus
L'on trouve ainsi des familles de conseillers du roi en son
conseil ou en sa chambre îles comptes, non moins illustres
parla continuité de leurs services que les familles parlemen-
taires. C'est dans les conseils du roi que se recrutaient ces
agents do son action administrative que furent dans l'origine
les missi djininict, et dans les derniers temps les intendants.
Les uns et les autres paraissent avoir joui d'uneliberlé d'action
beaucoup plus étendue que les agents actuels. L'adminis-
tration des intendants, tout en entrant dans autant de détails
que celle des préfets modernes, a laissé dans les provinces des
traces véritablement historiques, et avait amené la France à
un haut degré île prospérité, comme en témoignent les récils
454 VERS UN ORDRE SOCIAL CHRÉTIEN

de voyageurs et d'auteurs étrangers, dans la période qui pré-


céda immédiatement la Révolution.
Ne quittons donc pas de la pensée ce coup d'oeil sur
l'administration publique par les conseils du roi, ou plutôt
par le ROI EN SON CONSKIL, sans y avoir reconnu cette alliance
intime de l'autorité et de la liberté caractéristique de l'ancienne
constitution.
Et remarquons une fois de plus que rien de cette place qu'y
tenaient les conseils n'était plus défini pour eux que pour
les parlements. Tout était coutume et jurisprudence, c'est-
à-dire flexible dans ses formes et persistant dans son esprit,
comme tout ce qui naît de la vie et qui la continue.

IV. — Le Prince.

Plus il y avait de souplesse en la constitution nationale,


plus il devait s'y rencontrer un axe qui ne se déplaçât pas. En
effet, il ne faillit pas, pendant huit siècles, cet axe qui était sans
doute monarchique, dynastique, mais qui n'était pas que cela.
Du moins il était consolidé, s'il est permis de s'exprimer ainsi,
par des arcs-boutanls de môme nature, c'est-à-dire de même
essence : je veux parler de la pairie.
Elle avait eu sa place la première dans les conseils du roi,
dans les parlements ; elle lavait dans les États, mais elle était
pourtant d'autre essence que les uns ou les autres de ces corps,
dont les membres, étant le produit d'une élection personnelle,
étaient des mandataires. La pairie était, à l'égal de la dynastie,
une production historique représentée par des familles qui
avaient participé elles-mêmes à la souveraineté. C'étaient les
aînés de la nation qui formaient autour de la dynastie comme
une sorte de conseil de famille, dont le rôle apparaissait
lorsque l'existence de celle-ci était mise en question, soit au
point de vue de la dévolution du trône, soit à celui de la cons-
titution du royaume.
Les pairs de France étaient les gardiens nés du pacte fonda-
mental de la monarchie française. Pacte dont on ne voit pas
LA RESTAURATION FRANÇAISE 455

qu'il ait été écrit, mais qui éclate au cours de chaque règne et,
tout d'abord, dans l'acte qui consacre la dignité royale
dans la cérémonie du sacre de nos rois : les pairs y figurent,
non seulement comme témoins, mais comme acteurs de l'inves-
titure ; leurs mains soutiennent la couronne que le premier
d'entre les pairs ecclésiastiques, l'archevêque de Reims, légat
né du Saint-Siège, pose sur la tête de l'élu, du roi de droit,
qui va seulement devenir ainsi le successeur de Clovis, le « roy
très chrétien ».
Il est à remarquer que, conséquemmenl à l'origine do la
pairie, lorsqu'elle vient à diminuer par l'extinction des races
féodales, le roi n'y appelle pas un personnage nouveau, mais
il crée une pairie nouvelle qui investit son possesseur. Les
pairs sont comme la continuation des princes du sang ; ils
participent à leur devoir comme à leur rang de l'État. Leur
nom même rappelle l'origine et le principe de la monarchie,
lorsque les grands feudalaires, le trône étant vacant, durent
élire ex paribus unum qui devint ainsi le primas inter pares
pour conserver l'unité nationale
Le trône devient-il vacillant, soit par quelque incertitude
sur le droit de l'héritier, soit par quelque difficulté sur sa
personne, ce n'est pas au parlement, ce n'est pas p.ux États
généraux qu'il revient d'en décider, mais aux pairs du royaume :
états et parlements ne font que corroborer leur jugement en se
prononçant à leur suite.
En veut-on un exemple? Quand pour la dernière fois (1) ce

fl) Pnr Ift dernière fois que lu question de succession nu trône do France fut
ouverte, il faut entendre ici fut ouverte régulièrement et solennellement. Mais
la dernière fois qu'elle se posa en droit fut a la inoit de M. le comte de
Chambord le '24 août 1833. Aux obsèques, d'un caractère purement familial,
qui lui furent faites à (ioritz, étaient accourus des hommes de tradition appar-
tenant à toutes les conditions et représentant tous les groupes iMflcs A In
royauté ; les uns investis de la confiance du prince défunt, les autres de celle
des populations qui lui étaient demeurées dévouées : les premiers nynnl la
qualité de représentants investis par le prince, les seconds de représentants
élus par le peuple, avaient respectivement des situations correspondant à celle
des conseils du roi et à celle des Etats généraux. D'un accord tacite, ce ne
furent pourtant ni les uns ni les autres qui prirent l'initiative do la déclaration
publique qui salua dans Mgr le comte de Paris l'huilier du dtoit tnonar-
4uG VERS UN ORDRE SOCIAL CHRÉTIEN

trouble se produit, à l'avènement d'Henri III, c'est aux pairs


que Henri IV en appelle dans sa protestation contre la sentence
do déchéance fulminée contre lui par Sixte-Quint, comme aux
arbitres nés de la loi fondamentale du royaume.
Cette loi fondamentale, le statut propre du principat dans la
monarchie française que les pairs maintenaient, on va voir
comment le parlement la formula en cette circonstance, à la
voix d'un Mole revendiquant la loi salique comme principe
de l'antique constitution « confirmé par tant de jugements ».
C'est par une simple citation de cet arrêt célèbre que je rem-
placerai toutes autres considérations sur le principat, car
chaque mot y apporte une lumière claire et précise :
« Sur la remontrance cy devant faicle par le procureur du
« roy et la matière mise en délibération, la Cour, toutes les
« chambres assemblées, n'ayant, comme elle
n'a jamais eu,
« autre intention que de maintenir la religion catholique,
x
apostolique et romaine en l'Estat et couronne de France, sous
/ la protection d'un roy très chrétien, catholique et françois,
« a ordonné et
ordonne que remontrances seront faicles cette
« après-disnée par M. le
président Lemaislre, assisté d'un
« bon nombre de la dicte Cour, à M. do Mayenne, lieutenant do
« l'Estat et couronne de France, en la présence des princes et
« grands officiers restant de présent à Paris, afin que aucun
« traité no se fasse pour transférer la couronne en la main do
« princes ou princesses étrangers ; que
les lois fondamentales
;(
de ce royaume soient gardées cl les arrêts donnés par la dicte
« cour pour la déclaration du roi catholique et françois soient
« exécutés, et
qu'il ait à employer l'auctonté qui lui est
« commise pour empescher que, sous le prétexte do la religion,
'<
le throsne ne soit transféré en mains étrangères contre les
<(
lois du royaume et pour venir le plus promplcmentque faire
« se pourra au repos du peuple, dans l'extresme nécessité
•(
duquel il est rendu ; et néanmoins, dès à présent, a desjtaré

rhiqi'e ; conformément à la saine tradition nationale et nu droit historique,


ils laissèrent cet honneur ai représentant de la pa rie le plus eu vue en
l'absence des princes du sang, à M. le duc de La Hocliefoucauld-Doudeattville.
LA RESTAURATION FRANÇAISE 457

« et desclare tous faits accomplis et qui se feront cy-après


« pour l'establissemenl d'un prince ou princesse étranges nul
« et de nul effet et valeur, comme faicts au préjudice de la
« loy salique et autres loys fondamentales du royaume de
« France. »

V. — Les États généraux.

Les États généraux sont la forme que prit la représentation


politique dans notre antique constitution. Leur composition
émane d'une conception toute sociale, comme elle régnait jadis
dans les espritset inspira toutes les institutions. Pour nos pères,
ce qu'il s'agissait de représenter par un corps politique, c'était
le corps social. Non pas les individus qui le composaient, mais
les éléments organiques dont, il était l'assemblage : à savoir les
grandes forces sociales que constituaient dans rétablissement
de l'Eglise les évêchés, les chapitres, les abbayes ; dans l'état
de la noblesse les apanages, les grands tiefs, les baronnies ;
dans celui du tiers les cités, les communes, les corporations.
C'était, en un mot, une représentation do droits et d'intérêts
corporatifs.
Autre remarque importante : ceux qui représentaient ces
corps, soit de plein droit, soit par élection, n'étaient pas investis
de pouvoirs illimités ; ils apportaient des cahiers de doléances,
de remontrances, des adresses au roi, des vcuux, dont ils
réunissaient l'expression d'abord par Ordre, ensuite en séance
générale, pour que l'accord se formant entre cette expression
et le sentiment des conseils du roi fût bien vraiment celui de
la nation tout entière, comme la réunion de ces personnages,
dans la diversité même de leur origine, en était la représen-
tation exacte.
Pour s'en bien rendre compte il n'y a qu'à feuilleter le
procès-verbal de la vérification d^s pouvoirs à l'ouverture de
telle ou telle assemblée do ces états, et à le comparer à la
pièce analogue dans Tune ou 1 autre des chambres actuelles :
dans le premier cas, c'est un tableau d'histoire sociale qui se
458 VERS UN ORDRE SOCIAL CHRÉTIEN

déroule devant vous ; tout vous parle et vous retient. Dans le


second, c'est une liste monotone de noms pour la plupart
inconnus aujourd'hui même et dont aucun ne parlera plus à
la pensée d'ici quelques années. C'est d'ailleurs, précisément
parce qu ils ne représentent rien qu'ils jouissent d'un mandat
illimité : ils ignorent même qui le leur a conféré et n'ont pas à
s'en inquiéter.
Quant au rôle politique de ces assemblées quasi souveraines,
il ne diffère pas moins que leurcomposition de celui que jouela
pseudo-représentation actuelle. Ce rôle, en elïet, n'empiète pas
sur celui de la souveraineté, mais il la contient et la fortifie
selon la manière dont il traduit le voeu national. Il n'est ni légis-
latif, ni administratif, maisilapporteleconsenlementdu peuple
aux lois nouvelles que certaines circonstances conduisent le
prince à édicter, et aux impôts extraordinaires que d'autres
circonstances obligent à lui accorder pour faire face aux néces-
sitésde la défense nationale.
Les peuples régis par la coutume n'ont, en etTet, besoin d'être
consultés que dans des circonstances anormales. C'est ainsi que
les États n'étaient convoqués par le roi que dans les crises do la
patrie, et qu'ils tombèrent en désuétude dans les siècles plus
récents, où la monarchie fut portée à l'apogée de sa puissance
comme la nation à celle de sa grandeur.
Il faut dire, enfin, que les réunions des États furent souvent
elles-mêmes aussi agitées et d'autres fois aussi stériles que les
temps troublés qui réclamaient leur convocation. On a pu en
inférer que celte convocation n'avait le plus souvent pour but
do la part du roi que de solliciter des subsides et ne provoquait
en retour que des réclamations de réformes.
Mais, telle quelle, cette grande institution, qui apparaît au
coursde six siècles de l'histoire de France et en forme comme un
trait propre, montre en principe la place que tenait dans lacons-
titution nationale la liberté politique pour le peuple. Elle montre
que cette liberté consistait on ce que ni une loi nouvelle ni une
charge anormale ne pût lui être imposée sans son consente-
ment.
L'on trouve là un nouveau trait de ce que nous avons dit
LA RESTAURATION FRANÇAISE 459
plus haut sur le caractère social des libertés publiques telles
que nos pères les concevaient et les possédaient.

VI. •—
La Loi de vie.

Il ressort d'un premier coup d'oeil sur les institutions natio-


nales nées au cours des siècles do notre histoire, que le trait
essentiel de leur ensemble est 1 accord nécessaire entre le prince
en ses Conseils d'une part et le peuple en ses Etats d'autre part.
C'est là vraiment pour la nation sa loi de vie. Lorsque cet ac-
cord,qu'on peutse représenter comme un équilibre,est rompu,
l'État périclite. Ainsi le siècle qui exagéra le pouvoir de la mo-
narchie en prépara la ruine; le jour qui vil proclamer le droit
unilatéral du peuple et réduire la monarchie au rôle de pouvoir
exécutif ouvrit l'ère de nos révolutions.
Quant aux traits propres de chacun des éléments organiques
delà vie nationale, ils nous apparaissent comme suit :

Pour la couronne, sa fixité dans une dynastie essentiellement


nationale; ceci de par son droit historique sauvegardé par un
conseil de même origine qu'elle, sous la réserve que l'héritier
désigné par l'ordre de primogéniture masculine n'ait pas cessé
d'appartenir à la nation et à la religion nationale, c'est-à-dire
n'ait pas cessé d'être en communion avec le peuple.
Pour le roi, le libre exercice de son autorité propre contenu
par les lois du royaume et par la participation des conseils
du gouvernement à l'action royale ; en sorte que tout acte
de la souveraineté émane réellement du prince et ait élé
arrêté par lui en l'un de ses conseils.
Pour la constitution de ses conseils, le libre choix du roi
s'exerçant dans des conditions déterminées, leur fonctionne-
ment entouré de toutes les garanties de l'indépendance dansles
cours judiciaires et de toutes celles de la capacité dans les corps
administratifs,
Enfin, pour la représentation politique, l'expressiondesdroits
et des intérêts de chacune des classes de la nation établie en
forme de cahiers dans des corps professionnels perinaments, et
4G0 VERS UN ORDRE SOCIAL CHRÉTIEN

produite par leurs mandataires en des chambres profession-


nelles.
Tels nous paraissent être les traits essentiels de la constitu-
tion nationale constituant, la loi de vie de la nation.
La nation, c'est un être vivant pendant des siècles; l'obser-
vateur qui ne la saisit qu'au moment actuel n'en a qu'un aperçu
fugitif, une image bientôt infidèle; elle vit, donc elle est en mou
veinent, et l'histoire est le cinématographe qui reconstitue la
série de ses mouvements, donc la loi do sa vie. Le moment de
chacun d'eux n'est semblable ni au précédent ni au suivant,
mais ils procèdent les uns des autres, et c'est une grande pué-
rilité dans laquelle sont tombés les soi-disant « constituants »
que de prétendre fixer pour la postérité, —comme une figure in-
variable oii la forme nationale serait cristallisée dans la consti-
tution, modèle de telle année, — l'aspect que présente un de ces
momentssuccessifs.Renversant donclamaxime célèbre,jedirais
volontiers que la nation n'aplusdeconslitulionnationalcdepuis
qu'elle a eu des constitutions, ou du moins que sa constitution
nationale est absolument méconnue en principe et faussée dans
cesessais. Mais elle a toujours une loi de vie, ou d'évolution
comme on dit aujourd hui ; loi que nous croyons avoir fait res-
sortir par la permanence d'un certain esprit, d'une constante
visée sociale, daus l'ensemble de co qu'on appelait les lois du
royaume, ensemblequi n'était pas codifié parce qu'il ne pouvait
pas l'être pour la postérité.
Qu'on ne s'y trompe pas, notre critique de ces prétendues
constitutions éphémères ne porte pas seulement sur leur ins-
piration paleininent révolutionnaire, mais même sur celle de
la Restauration,qui ne rétablit que laloidesuccessionau trône,
mais nullement ce trône lui-môme sur ses antiques bases, les
lois du royaume. On parut croirealors queecs bases consistaient
en certaines catégories historiques qui n'avaient au contraire
'.plus lieu d'être, et l'on substitua aux vieilles libertés publiques
do la nation une conception anglaise, comme on le fait aujour-
d'hui d'idées suisses et comme on s'apprête à le taire demain
d'idées américaines.
Attachons-nous donc à remettre en honneur les idées frnn-
LA RESTAURATION FRANÇAISE 401
çaifes, la loi de vie de la nation, son droit historique, et soyons
persuadés qu'au moment favorable les vieilles semences ainsi
déposées dans le sol national y germeraient de nouveau et pro-
duiraient l'éclosion spontanée d'une « monarchie tradition-
nelle en ses principes, moderne en ses institutions », selon la
parole du comte de Paris.
Fataviam inventent.

M.l'abbé Naudet, dans la Justice sociale du 5 mai, écrit coqui


suit :
« ... Pour que la monarchie pût se rétabliren France,au mo-
« ment où parurent les directions pontificales, il eût fallu deux
« choses : d'abord que le droit du prince fût incontestable,
« ensuite que dans le peuple un véritable loyalisme se fût cou-
« serve. Or le droit de la famille royale à remonter sur le trône
« n'était ni incontestable ni incontesté. Nous sommes de ceux
« qui admettent la légitimitédu contrat conclu entre un peuple
« et une famille pour assurer le bon gouvernement d'un pays,
« et nous croyons que jadis nos pères avaient conclu un contrat
« de cette sorte avec la famille de leurs rois. Mais nous sommes
« aussi do ceux qui croient que, depuis longtemps, ce contrat
« n'existe plus, les rois l'ayant déchiré, l'antique union étant
« devenue la soumission, et le régime de l'alliance ayant fait
« place à celui de l'absolutisme; que, par suite, le peuple a
« repris sa liberté. »
Il ne faudrait pas que ce que j'ai dit ici et ailleurs de l'alté-
ration du droit national, c'est-à-dire du droit traditionnel do la
monarchie française sous l'ancien régime, pût être interprété
de cetto façon, c'est-à-dire comme une rupture de contrat.
D'abord le droit monarchique national ne repose pas sur un
contrat, mais sur un consentement, co qui n'est pas la même
chose ; pour faire loucher cette distinction, il sullit de rappeler
que la société en général n'est pas née d'un «contrat social »,
mais de l'action des lois providentielles qui a produit le con-
sentement du genre humain et ses modalités historiques.
462 VERS UN ORDRE SOCIAL CHRÉTIEN

Que si l'on veut trouver dans le droit national l'esprit d'un


pacte entre la maison de France et le peuple français, c'est dans
les paroles du sacre qu'il faut le chercher : or il n'y est pas
question des limites du pouvoir royal, mais de ses devoirs,
devoirs dont Louis XIV ne parlait pas autrement que le saint
roi Louis IX.
L'absolutisme royal n'est pas le fait de la rupture d'un con-
trat, mais la conséquence nécessaire, en même temps que fatale,
du trouble jeté dans l'État par les guerres de religion et dans
les esprits par la Réforme ; cela à telles enseignes qu'il s'établit
partout, sans protestation des peuples et pour leur nécessité
présente. En Franco son établissement ne fut en rien la modi-
fication d'un pacte historique, mais l'altération de la constitu-
tion, dont les organes essentiels avaient été détruits ou faussés
pendant les troubles de la période précédente.
C'était leur restauration qui s'imposait après que l'État eût
été reconsolidé par la monarchie. Louis XVI l'avait compris,
lorsque la Révolution, qui ne fut qu'une revanche de la Réforme,
jeta ses ferments sataniques au travers des intentions géné-
reuses du roi et des manifestations de l'amour du peuple, qui
éclataient ensemble dans le mouvement de 1789. Là est la res-
ponsabilité de la rupture, et ce serait un comble que de la faire
porter à la royauté, si l'on avait appris l'histoire ailleurs qu'à
ces sources empoisonnées. On n'y serait à coup sûr pas autorisé
par le langage du pape à la mort de Louis XVI ni par celui
d'aucun de ses successeurs.
C'est ainsi que la constatation simultanée d'un même fait —
celui delà déformation de l'établissement monarchique— peut
conduire, lorsqu'on ne remonte pas également à ses causes, A
des conclusions opposées : la nôtre n'a pas cessé d'être celle des
appels solennels adressés par le comte de Chambord A tous les
Français, et qui peuvent se résumer pratiquement dans cette
ligue :
Nous reprendrons ensemble, quand vous le voudrez, le mouve-
ment de 1189 qui a été faussé par la violence.
LA RESTAURATION FRANÇAISE 4G3

VII. — Les fausses solutions monarchiques.

La forme républicaine n'est pas la seule en dehors de la


constitution nationale ; il y a aussi les formes monarchiques
inspiréesdu principo républicain de la souveraineté du peuple:
le césarisme et la monarchie dite constitutionnelle.
Le césarisme procède au premier chef de ce principe répu-
blicain qui est celui même de la Révolution ; aussi s'en dit-il
avec raison le continuateur: tandis que des naïfs modernes ont
cru pouvoir baptiser la Révolution, il s'est contenté de la codi-
fier, et il s'est trouvé pour cela servi par un homme d'un in-
comparablegénio; puis il a voulu s'incarner dans une dynastie,
bien que ce fût contraire à son principe électif, et il a inauguré
pour cela une politique étrangère tellement anlinationalo
qu'elle a failli, à chaque essai, amener la destruction môme de
la nation, et qu'elle l'a fait finalement déchoir peut-être irrémé-
diablement du premier rang qu'elle tenait daus la famille des
États chrétiens. A l'intérieur le césarisme a exploité heureu-
sement le répit qu'il donnait au pays après les bouleversements
révolutionnaires : mais il n'en a pas moins continué l'onivre
dissolvante de la Révolution en étouffant tous les germes de
reconstitution sociale sous l'action d'une bureaucratie centra-
lisatrice, et n'accordant à l'émancipation individuelle, qui est la
liberté du désordre, que ce qu'il interdisait ainsi à la réorga-
nisation nationale qui devait assurer la liberté de l'ordre.
Pour faire toucher l'opposition qui se produit entre les
libertés publiques lorsqu'elles ne sont pas liées les unes aux
autres dans l'organisme politique, que Ton considère ce que
l'empereur Napoléon 111, qui était animé de lionnes intuitions
desservies par une tradition fausse, a fait pour la solution de la
question ouvrière qui grossissait de son temps : il a proclamé
le droit de grève pour les ouvriers et celui tle coalition pour le.
patrons, c'est-à-dire qu'il a équilibré les conditions du duel à
mort entre ces deux classes ; mais il n'a pas songé à en prévenir
l'explosion parune organisation corporative des ateliers, si bien
4G4 VERS UN ORDRE SOCIAL CHRÉTIEN

qu'il alivré le terrain de l'industrie à laseuleaction du nombre,


et ouvert ainsi à toutes les violences la porte qui, dans un état
bien constitué, doit toujours leur être fermée.
Il n'en pouvait être autrement, parce qu'un pouvoir issu du
seul droit du nombre ne peut en invoquer ni en appliquer
d'autre ; tandis que toute organisation sociale a un caractère
hiérarchique et suppose la diversité de droits acquis, dont elle
doit tenir un égal compte.
Tenant la couronne du plébiscite, c'est-à-dire de la volonté
d'un jour du peuple souverain, l'empereur se reconnaît respon-
sable devant ce souverain comme un agent envers le maître
qui l'emploie, et pour donnera cette responsabilité de principe
une sanction efficace, de temps à autre il demande au peuple
s'il n'a pas cessé de lui plaire. Question embarrassante pour
l'un comme pour l'autre, et au-devant de laquelle le peuple va
le plus souvent par d'autres moyens que ceux prévus dans la
constitution.
Qu'on y fasse bien attention, la souveraineté du peuple, dont
le César est l'émanation, n'est pas le droit historique d'une
nation organisée pour tirer incessamment de son sein tous les
agents de sa souveraineté : elle est une pure délégation d'un
droit souverain prétendu inné dans chaque individu, en
dehors de toute organisation sociale. Elle confère dès lors à
celui qu'elle investit d'un pouvoir sans limites une autorité
non seulement absolue mais arbitraire, parce qu'elle n'est con-
tenue par aucune loi.
Lemonarque absolu a pu dire: « L'État, c'est moi », mais il n'a
jamais pu dire: «La loi, c'est moi», car c'est de la loi du royaume
qu'il tenait son droit, et l'essence même de ce droit ne pouvait
lui permettre de l'exercer contre la loi.
Pour le César il n'y a de loi que celle qu'il édicté : quidquid
principi plaçait legis habet vigorem. Ceux qui, au moment
actuel, où tous les droits sont à rétablir dans la société, veulent
en charger un souverain qui personnifie la négation de tout
droit, sont bien inconsidérés. Mais bien davantage encore le
sont ceux qui voudraient attribuer ce rôle à l'héritier du droit
national, au prince qui doit en être le restaurateur. Il faut
LA RESTAURATION FRANÇAISE 405
laisser à la race funeste des Napoléons tout ce qui est dans
leur fatalité historique : — 1' « Empire libéral » n'y entre pas
plus, malgré les instincts élevés que l'on assure avoir été ceux
de 1 infortuné prince impérial, que le pouvoir côsarien ne se
trouve dans les traditions de la maison de France. Et ce serait
une étrange perversion du sens de prétendre d'un arbre un
autre fruit que celui dont la Providence a mis, de tout temps,
le germe dans sa sève.
i our faire toucher que le césarisme n'est pas le droit national,
il n'y a, d'ailleurs, pas besoin de rappeler qu'on n'en trouve le
principe invoqué à aucun moment de 1 histoire avant la Révo-
lution. Il suffit de montrer que celle-ci eut besoin, pour l'in-
troduire, non seulement de faire table rase de toutes les insti-
tutions nationales, mais encore d'emprunter à une nation
disparue jusqu'au nom de toutes les institutions nouvelles. Co
fut la conquête romaine renouvelée ; cela non plus du fait de
César, mais pour imposer César au faite d'un édifice consulaire
et prétorien, sans fondements aucuns dans l'état social.
Il fallut apprendre une langue politique nouvelle, tailler des
unités administratives de fantaisie, en même temps que se plier
à un code nouveau.
Je no saurais dire qu'il fallut se faire un esprit nouveau, car
cet esprit avait fait du chemin depuis la Renaissance, grâce A
la Réforme. Mais cet esprit, le même par delà toutes les fron-
tières, n'avait rien de national, rien qui lut proprement fran-
çais.
Je ne sais si le réveil du patriotisme, qu'on appelle aujour-
d'hui le mouvement nationaliste, doit aboutir au résarisme.
Mais je sais que rien n'est moins national que le césarisme;
si peu national qu'il ne sait trouver, sous telle forme qu'il se
présente, pour se qualifier, un mol français.

Le principe républicain proprement dit, et révolutionnaire


justement dit. de la souveraineté du peuple ne s'accommode pas
seulement de la monarchie plébiscitaire, mais encore et surtout
OIUMU; SOCIAL UlUf.llLN, 30
4G0 VERS UN ORDRE SOCIAL CHRÉTIEN

de la monarchie parlementaire. Si, dans la première, le peuple


n'abdique que temporairement ses droits, dans la seconde, le
monarque les abdique tous les jours : ce sont les sujets qui
commandent et le prince qui obéit. — S'il résiste, ce qui est
anticonstitutionnel, ce sont les ministres qui lui ont obéi qui sont
traduits devant la justice du peuple qui a refusé d'obéir. Et le
dernier mot reste toujours à celui-ci, parce que c'est à lui seul
qucle prince peut en appeler en dernier recours.
Est-ce à dire que telle ou telle monarchie constitutionnelle
n'est pas de droit historique? Assurément si, lorsque dans
l'origine la souveraineté était partagée par des pairs dont les
successeurs s'en transmettent encore aujourd'hui la tradition.
Mais rien de pareil ne se trouve dans les origines de la France,
où les pairs ont bien pu assister le roi de leurs conseils, mais
n'ont jamais prétendu partager avec lui la souveraineté en
participant à sa toute-puissance, alors même qu'ils en mainte-
naient les limites.
Puis quel rapport l'état social, qui a engendré la constitution
historique do l'Angleterreetd'autres encore dans des conditions
analogues, a-t-il avec le nôtre, depuis qu'un « quatrième État »
est entré en possessiondéfinitive desavenues de la vie publique?
Dira-t-on que le rôle de la pairie, formée en Chambre haute,
comme il se voit dans toutes les monarchies constitutionnelles,
peut être tenu par une émanation quelconque du suffrage uni-
versel ? Non, car la considération ne se décrète pas ; elle no
s'est pas attachée aux élus du peuple de telle manière qu'ils le
soient, parce que l'homme est ainsi fait, qu'il n'éprouve pas le
respect d'une autorité dont il est lui-même l'auteur. Il y a des
lois providentielles de cette sorte, contre lesquelles on so
révolte, mais auxquelles on n'échappe pas.
La formule suivant laquelle le roi règne et ne gouverne pas
ne sert qu'à rendre la monarchie méprisable, et la république
acceptable ; c'est grâce à elle que l'on a pu dire de l'évolution
historique qu'elle conduisait partout à ce dernier modo do
gouvernement. Si c'était aussi vrai que cela le paraît, grâce à
une fausse conception monarchique, à quoi bon revenir en
arrière, ou même retenir sur la pente, qui ne mène pas seule-
LA RESTAURATION FRANÇAISE 40/
ment à la république, mais encore bien sûrement à l'anarchie?
Le régime parlementaire en pays de nivellement légal en est la
vivante image et la mortelle préparation.
Ces mots nouveaux ou d'une acception nouvelle dans notre
histoire — le cabinet, le ministère, la constitution, la responsa-
bilité ministérielle — sont autant de non-sens en regard de la
monarchie traditionnelle, du droit national. Et pourtant,
depuis la première restauration jusqu'à celle que l'on crut
toucher en 1873, ils semblaient être devenus le cortège désor-
mais inséparable du drapeau qui les avait vus naître.
Il y a dans la vie d'un parti des moments historiques dont il
faut l'éloignement pour apercevoir toute la portée. La réunion
royaliste tenue à Reims en association aux fêtes religieuses
pour le quatorzième centenaire du baptême de Clovis, marque
un de ces points de rebroussement que Dieu met dans l'his-
toire des causes dont II no s'est pas détourné.
Ceux qui no croient pas à ces grâces de lumière venues d'en
haut, le plus souvent par le canal des plus humbles instruments,
ceux des esprits opportunistes engoués de leur propre sagesse,
malgré le peu qu'elle leur a profité, ne sauraient pourtant
rester tellement aveuglés que l'impopularité du régime parle-
mentaire ne les frappe pas 11 a l'ait sou temps; la jeunesse s'en
détourne dans lotis les camps mitre lesquels elle est malheu-
reusement partagée. Ce n'est plus le cas de lui présenter ce
leurre d'un régime exotique et contrefait que La Fay tte
appelait en 1830 la meilleure des républiques et qui n'a été,
malgré les talents incontestables de Louis-Philippe, que la
plus fragile des monarchies.
Il faut, au contraire, se rappeler qu'il n'y a pas de choix a
faire entre la monarchie plébiscitaire et la monarchie parle-
mentaire, parce que, comme l'a dit le comle de Chambord,
sans être, hélas t écouté alors : « On ne revient pas à la
vérité en changeant d'erreur. » Et moins encore en conservant
le même principe d'erreur, et lui fournissant seulement une
forme d'application rajeunie, qui n'ayant pas ses fondements
dans le droit national est devenue caduque au cours de la
génération même qui l'avait importée de l'étranger.
4OS VERS UN ORDRE SOCIAL CHRÉTIEN

DEUXIÈME PARTIE

LES LOIS FONDAMENTALES MISES AU UOINT ACTUEL

I. — Idée générale.

La Révolution, faussant le mouvement de 1789 qui devait


être non pas « constituant » mais « reconstituant », en a fait
un dissolvant, et son oiuvre peut se résumer en ces deux
points : elle a individualisé la liberté sans décentraliser l'auto-
rité. En refoulant ainsi ces forces aux pôles contraires, alors
qu'il est dans leur nature d'être unies, elle les a mises en
antagonisme, et créé un état social essentiellement révolution-
naire, où l'autorité, devenant collective, est irresponsable, et
par là même sans frein, et où la liberté, cessant d'être corpo-
rative, est sans force et sans garanties.
La tâche des hommes de tradition est donc aussi éloignée du
maintien de cet état de choses que d'un retour au régime qui
l'a précédé et amené. Elle est de faire l'inverse de ce qu'a fait
la Révolution, c'est-à-dire de revenir au principe de l'ancienne
constitution, où l'autorité et la liberté se rencontraient unies
à tous les degrés de l'organisation sociale et politique.
Ces degrés sont : 1° La famille, à laquelle il faut rendre l'auto-
rité et la liberté ; 2° la communauté, c'est-à-dire l'association
de droits et d'intérêts sous toutes ses formes municipales
ou corporatives ; 3J au degré supérieur le « pays », puis la
province ; 4° enfin les grands corps de l'Etat et ses Conseils,
tant ceux du prince que ceux du peuple. L'Église aussi, qui ne
rentre dans aucune de ces catégories par là môme qu'elle les
possède toutes dans son sein, étant une société complète, d'un
ordre à part. L'Église, ou plutôt son établissement, doit être
comprise dans l'ensemble de ces réformes pour y retrouver l'au-
torité comme la liberté qui lui sont propres.
Pour remettre toutes ces choses à leur place, il faut d'abord,
comme nous l'avons fait, demander à l'histoire, c'est-à-dire à
LA RESTAURATION FRANÇAISE" [C>\)

l'observation du passé, quelle est leur place; puis encore cher-


cher, comme nous nous proposons de le faire, dans l'observation
du présent, des tendances et des faits actuels, quels sont les
moyens de remettre les choses en pk-ce. Il n'y a plus maiw
aucune ni pour l'invention, qu'il faut laisser à l'élude des
sciences naturelles, ni pour l'imitation, qui a toujours, dans
le domaine politique, le caractère d'une contrefaçon. 11 faut
regarder, écouler, discerner ce que Dieu, dans ses desseins
miséricordieux, peut avoir préparé pour le salut de la Nation
si elle revient à lui, et s'attacher à le faire profiler au réta-
blissement du droit national, tel que nous croyons l'avoir
reconnu au cours de l'histoire.
On voit se dessiner aujourd'hui, dans l'esprit public, deux
courants en sens opposé des courants révolutionnaires : la
liberté, au lieu de s'éparpiller dans les individus, tend à se
reconnaître sous la forme corporative, et l'idée du pouvoirso
détache de la forme collective pour revenir au pouvoir
personnel.
Voilà les deux faits avec lesquels il faut compter et dont il
faut savoir profiter.
Arrêtons-nous-y un instant, puisque ce doit être là notre
point de départ à la recherche d'une jonction entre la tradition
et le progrès, — ce mot étant pris dans le sens d'adaptation aux
besoins actuels.
Voyez, d'une part, le chemin que fait l'idée d'association
professionnelle, et comme elle s'incarne dans un mouvement
syndical, qui n'a rien, assurément, de l'ancien régime, mais
bien le caractère corporatif de l'ancien temps. Ne lui fermez
donc pas son point d'arrivée naturel, la représentation des
droits et des intérêts; c'est de là que renaîtront les futurs étals,
pour correspondre à la formule: « Le peuple en ses États. »
Et d'autre part « le prince en ses conseils » ou « le prince
libre dans l'État libre », n'est-ce pas ce que réclame l'opinion,
qui ne veut plus ni refaire l'expérience du pouvoir absolu ni
celle du régime parlementaire? Sans doute elle n'est pas
encore prête àappeler la chose parson nom. —Mais ([n'importe
le nom des choses quand on ne vise pas seulement à en dis-
470 VERS UN ORDRE SOCIAL CHRÉTIEN

sérier mais surtout à en approcher? Ce qui importe, c'est


« d'opposer les principes d'une restauration française à ceux
de la révolution française. »

II. — Structure actuelle du corps social.


Le mouvement syndical, qui, îvuui-^unt sous nos yeux, rend
au corps sc.cial sa .structure naturelle, sa loi propre de vie.
Le profond philosophe et sociologue chrétien déjà cité, lîlanc
de Saint-Donnet, formule ainsi cette loi : «Les hommes no
doivent pas s'associer pour produire en vue de plus con-
sommer, mais en vue de plus s'aimer. »
Cela parait excessif, et pourtant rien n'est mieux établi par
l'expérience. Sans parler des corporations du Moyen Age, qui
ont fleuri tant qu'elles ont été surtout des « fraternités », et ont
décliné dans la mesure où elles tournèrent à un monopole de
classe, l'observation journalière nous montre la vitalité do
ceux des syndicats qui ont surtout l'esprit de corps, et le relâ-
chement des liens de ceux dont l'on ne recherche que les
avantages lucratifs. Dans le monde rural, tous le savent main-
tenant, bien que tous ne sauraient le prouver avec autant
d'éclat que vient de le faire un des promoteurs du mouvement,
— M. do Gailhard-ïîancel — dans son vivant récit de Quinze
ans d'histoire syndicale. Quant aux syndicats ouvriers ou
patronaux, comme ils sont généralement en guerre, on est
porté à n'y voir que des formations de combat, tandis que
beaucoup d'entre eux, et des plus vivaces, tiennent leuio
membres dans un lien d'union très étroit.
Si tel est leur esprit, leur rôle s'en ressent ; il vise essentiel-
lement la défense des intérêts communs.
Dans les chambres syndicales comme dans les bourses du
travail on n'a guère d'autre préoccupation. Aussi l'action
représentative do ces associations est-elle à l'ordre du jour
dans le monde du travail, comme celle des chambres do
commerce dans celui des affaires. Leur consultation, d'abord
seulement facultative, tend de plus en plus à devenir obliga-
toire en matière de législation ouviière et même commerciale ;
LA RESTAURATION FRANÇAISE 471

tandis que les hommes de cabinet disputent sur la manièro dont


la chose doit se faire, ello se fait, elle est faito.
Sans doute cotte organisation des associations profession-
nelles est très inégalement répartie sur lo territoire dans les
populations agricoles, qui ont attendu la loi de I88i pour s'y
adonner. Elle est, en outre, infiniment variable, comme les
professions, dans la grande et dans la petite industrie, où elle
s'était conservée ou reforméo sporadiquement depuis son
interdiction légale par la Convention.
On trouve cependant partout les traits généraux suivants : lo
syndicat local formé entre g-'us de même profession qui ont
ensemble, en plus des intôrês communs, des rapports journa-
liers ; pas, moyennant un groupement intermédiaire ou une
affiliation directe, des unions régionales, où les syndicats
locaux sont représentés par leur bureau ; enfin des chambres
nationales et de profession. Une de celles-ci, la Chambre syndi-
cale des typographes, est une véritable puissance, qui a non
seulement ses cadres constitués, ses règles obues, sa caisse
bien alimentée, mais encore des relations internationales et qui
fait véritablement la loi du métier. Elle a mis à sa tète des
hommes d'une grande valeur et d'un grand dévouement,
simples et modestes ouvriers dont approchent peu les hommes
politiques mis au jour par nos institutions publiques
D'autres de ces sociétés ouvrières, sans posséder le caractère
syndical proprement dit ni une organisation aussi puissante,
n'en comptent pas moins bien des milliers d'adhérents et des
millions en caisse, comme par exemple l'Association frater-
nelle des ouvriers et employés de chemins de fer, qui possède
60.000adhérents et 25 millions de capital quelle emploie eu
secours et en pensions de retraite. On voit que les créateurs et
les administrateurs de ces sociétés ne peuvent pas être, comme
l'on dit, les premiers venus, quand on pense à la diflicultédes
débuts et à l'énormilé, ce n'est pas trop dire, des développe-
ments actuels, qui n'ont pas encore atteint leur plénitude.
A côté de ces associations ouvrières il y a les associations
patronales, moins connues, moins au grand jour, et le plus
souvent même sans constitution écrite, mais qui disposent eu
472 VERS UN ORDRE SOCIAL CHRÉTIEN

réalité de tout le mouvement industriel ou commercial. Nous


parlions tout à l'heure des employés do chemins de fer. Croit-
on que leurs patrons, les administrateurs des grandes compa-
gnies, n'aient pas aussi leurenteulo dans ce qu'on appelle * le
syndicat de la Ceinture »? et qu'à la réunion périodique do
leurs bureaux cette entente no porte pas sur les conditions
d'exploitation du capital des quinze milliards et sur celles du
travail des trois cent mille employés de cette industrie ? Nous
ne parlons pas ici, bien entendu, des syndicats de capitalistes
en tant que tels, c'est-à-dire de la haute banque et des jeux de
la bourse, ni de ce qu'on appelle l'Internationale jaune, cette
pieuvre gigantesque, dont les suçoirs tiennent tous les océans,
et qui rend tous les peuples tributaires de la nation juive.
On se perd dans l'immensité et la complexité de ce problème
du gouvernement d'une telle société, que la société officielle
semble ignorer, tandis qu'en réalité elle en est absolument
dominée. Mais, pour ne parler que de ses éléments populaires,
ne voit-on pas là l'organisationexistante, l'irruption toute prête
d'un « quatrième Etat » dont le socialisme seul s'est préoccupé
jusqu'ici, et auquel il a seul offert des formules de gouvernement,
qui sont d'ailleurs celles d'une abominable tyrannie ?
Il semble que les juifs en aient eu conscience, puisqu'ils se
sont empressés partout de contracter alliance avec le socialisme
en vue de la liquidation sociale, afin de lui faire tirer les mar-
rons du feu. Il n'y a guère qu'eux encore qui s'en soient avisés,
dans les rangs des hommes politiques. —Voilà pourtant l'état do
la question sociale et du problème politique qu'elle engendre.

III. — La Représentation organique.

L'observation nous a révélé le problème à résoudre : trans-


porter dans l'ordre politique le bloc des éléments organiques
actuels du corps social.
La tradition nous en fournit la solution : « prendre pour
« représentation politique expression des droits et des inté-
1

« rets de chacune des classes de la nation établie en forme de


LA RESTAURATION FRANÇAISE 473

<
cahiers, dans des corps professionnels permanents, et pro-
« duiteparleursmandalairftsendeschambresprofessionnelles. •>

(V. VI : Traits essentiels.) — J'abordeladiscussion. La représenta-


tion des droits et des intérêts professionnels est-elle une repré-
sentation politique suffisante, c'est-à-dire constilue-t-elle uim
participation suflisanle du peuple au gouvernement de l'État?
Non, si par cette participation vous entendez un partage du
pouvoir ; oui, si vous ne lui demandez pas autre chose que
ne le faisait l'antique constitution, A savoir le consentement aux
actes législatifs du pouvoir. Jamais, dans aucun temps, chez
nous, les Étals, qui étaient la forme historique de la représen-
tation, n'ont été admis d'une autre manière à participer à
l'exercice du pouvoir, pas plus du pouvoir législatif que du
pouvoir exécutif, pas davantage non plus qu'ils n'ont été inves-
tis de l'autorité judiciaire.
Si donc vous réclamez autre chose pour la représentation du
peuple, vous n'êtes plus dans la tradition du droit national
français, mais pour l'introduction d'un droit anglais; vous
confinez à la doctrine républicaine de la souveraineté du peu-
ple, puisque vous revendiquez pour lui une participation à la
souveraineté. Or il faut faire bien attention que le droit anglais
est un droit historique, c'est-à-dire qui a ses fondements dans
des contingences historiques et qui s'incarne dans des institu-
tions historiques, tandis que pour nous il faudrait tout impro-
viser, le droit et les institutions.
Autre point de discussion : les droits que la loi de respecter
*

et les intérêts qu'elle doit protéger trouvent-ils une meilleure


représentation dans les mandataires de corps permanents, ou
dans les délégués, sans mandat défini, de collèges électoraux
professionnels, ainsi que cela a été réclamé dans les articles
remarqués de la Revue des Deux Mondes ? et souvent répété
depuis dans d'autres milieux? Cette question rentre dans la
précédente ; car s'il ne s'agit que de compétence, le culder des
voeux et des « remontrances » (vieux mot français qu'on tradui-
rait aujourd'hui par « représentations »}, établi par des corps
permanents, présente d'attirés garanties que les élucubra-
tions personnelles d'individus, ceux-ci incapables, faute
474 VERS UN ORDRE SOCIAL OHRÉTIEN

d'entente préalable, d'investir leurs élus d'un mandat défini.


Enfin cetto représentation corporative des droits et des
intérêts professionnels a-t-olle une compétence suffisante pour
consentir toutes les lois, sans parler de tous les impôts, c'est-à-
dire pour être l'expression unique du sentiment national ?
Ici il faut distinguer : le caractère même de cette représenta-
tion, qui est logage de sa sincérité, est celui de fournir l'expres-
sion adéquate do tous les intérêts particuliers, dont le jeu,
harmonisé en connaissance do cause par le pouvoir souverain,
forme l'intérêt national. Leur compétence essentielle ne va pas
au delà et n'est plus manifeste en présence des questions
d'ordre absolument général, soit au point de vue moral, comme
les lois concernant l'organisation de la famille, celle du culte,
celle de l'assistance publique, ou celle de certains services
spéciaux de l'État, qui ne touchent directement à aucun intérêt
professionnel.
Ces questions-là, en effet, ne peuvent être traitées avec com-
pétence que dans les conseils du roi, comme on se propose de
le développer prochainement.
Enfin la représentation corporative des droits et des intérêts
professionnels n'est pas non plus essentiellement indiquée pour
examiner et consentir le budget de l'État destiné à subvenir à
ces services généraux qui échappentà sa compétence.
Jamais ces deux dernières sortes d'attributions, les lois gé-
nérales et les contributions générales, n'ont été soumises aux
États du Royaume.

Si la représentation du peuple se trouve pour nous dans la


représentation corporative des droits et des intérêts profession-
nels, elle n'est déjà plus à organiser, mais à reconnaître et à
régulariser pour l'investir du mandat politique.
Afin de voir clair dans cette opération, on peut rapprocher le
tableau infiniment varié des sociétés professionnelles de celui
des divisions administratives actuelles ; cela, en coordonnant
ces sociétés par groupes professionnels en même temps quo»par
LA RESTAURATION FRANÇAISE 475

groupes géographiques, Les groupes professionnels primor-


diaux étant celui des professions libérales, celui des professions
industrielles ou commerciales, celui des professions agricoles
ou autres rurales, les groupements géographiques correspon-
dants seront ceux des circonscriptionsadministratives : à savoir
le département pour les professions libérales ; l'arrondissement
pour les professions industrielles; le canton pour les professions
agricoles. Celte carte ayant été dressée par les soins do l'Admi-
nistration, toutes les sociétés professionnelles comprises dans
ces cadres seront invitées à y constituer une Chambre syndicale,
composée d'autant de membres que la société eu cause con-
tiendra de fois un tantième de la population professionnelle.
Pour réaliser cette condition du tantième de la population du
même groupe professionnel donnant droit à une voix dans le
conseil, des sociétés pourront s'entendre soit dans la même
profession soit dans des professions similaires ou classées dans
le même groupe.
En suivant la même loide proportionnalité dans le groupe-
ment, les d'verses chambres syndicales sus énumérées pourront
constituer, par délégation, des chambres provinciales corres-
pondantes, dont la réunion, lorsqu'elles seront appelées à
délibérer ensemble de quelque intérêt commun, deviendra les
états de la province. Enfin les chambres provinciales délégue-
ront à des chambres nationales, dont la réunion formera les étals
gcna-aux, moyennant que part égale à chacune des trois autres
catégories susdites y sera réservée à la représentation hiérar-
chique des grands corps de l'Etat.
Prenons un exemple : Au premier degré, c'est-à-dire au can-
ton pouties professions agricoles ou rurales, se sont formés trois
syndicats ; l'un comprenant les propriétaires ou exploitants à
ferme; l'autre, les métayers; le troisième, les ouvriers agricoles
attachésau domaine d'une manière permanente. Chacun de res
syndicats sera représenté dans la chambre cantonale par un
nombre de délégués proportionné au tantième de membres de
la profession désignée. S'est-il formé, au lieu de cela, deux ou
plusieurs syndicats d'essence identique, ils s'entendront, sur
la môme base du tantième respectif, pour se faire représcnl<.T
47G VERS UN ORDRE SOCIAL CHRÉTIEN

à la chambre au moyen d'une application des procédés du


scrutin delisteetdela représentation proportionnelle, — procé-
dés que l'on emploie aujourd'hui en Relgique et en Suisse pour
des opéralionsôlectorales qui sont beaucoup moins simples,
ayant pour point de départ la formation arbitraire des partis en
place de celle légale des professions.— Prenons un autre exempie
dans des professions libérales : dans l'étendue du département,
le barreau, une chambre des notaires, un syndicatdes médecins,
un ou plusieurs publicistes appliquent la même loi pour se faire
représentera la chambre provinciale des corporations libérales.
Le nombre des membres de cette chambro est suffisant pour
que chacune de ces professions essentiellement distinctes y soit
représentée, et ce nombre est le même pour les trois Chambres
dont la réunion constitue les états, en sorte qu'elles peuvent
délibérer ensemble ou séparément selon le cas, sans que l'équi-
libre des intérêts soit rompu.
On objectera à ce système tout simple qu'il n'est pas mathé-
matique, c'est-à-dire que le nombre des représentants n'est pas
proportionnel pour chaque catégorie, ni même dans le sein de
celle-ci à l'importance numérique des groupes professionnels.
Sans doute on peut relever ce défaut si l'on se place au point
de vue de l'individu, mais si l'on reste avec nous placé à
celui de la société — qui est le seul admissible pour un esprit
politique— on verra que les intérêts sociaux n'y sont pas sacri-
fiés, et que d'ailleurs il n'y a rien de nouveau ni d'arbitraire
dans cette constitution. Elle est celle qui a inspiré l'établisse-
ment actuel du Sénat ; seulement ce a grand conseil des
communes », selon l'expression heureuse de l'un des auteurs
de la constitution, se transformerait en grand conseil des cor-
porations, c'est-à-dire en une représentation beaucoup plus
réelle du corps social.
Il n'y a donc pas ici d'innovation, mais la généralisation
d'une forme représentative à la fois très ancienne et on ne peut
plus moderne. Elle est à base organique au lieu d'êtreà base
atomique, comme celle qui conduit aujourd'hui par le chaos à
l'anarchie.
LA RESTAURATION FRANÇAISE 477

IV. — Le Gouvernement.

Le gouvernement, c'est le roi en ses conseils, avons-nous dit


et disons-nous encore.
Le prince, — on l'a toujours vu et on ne saurait le concevoir
autrement, — le prince doit ôtreassisté do quelques conseillers
sûrs pour éclairer sa décision et en assurer les efi'ets avec la
suite que comportent les affaires du royaume. Ces conseillers
ne sauraient être désignés arbitrairement et encore moins être
imposés : ce sont naturellement, avec les hauts personnages
qui formeraient le conseil de régence, si le roi venait A manquer,
les principaux des ministres sur lesquels s'est portée sa con-
fiance.
Je dis les principaux des ministres, car si, de nos jours, la
multiplicité croissante des charges de l'État a dû se répartir
entre un grand nombre de ministères,— on en comptehabituel-
lement jusqu'à douze, — les facultés de direction dont un
homme peut être doué n'ont pas augmenté : il ne peut exercer
réellement d'action directe suivie que sur un beaucoup
moindre nombre de collaborateurs: Napoléon en donnait lo
nombre de sept comme un maximum, et César se contentait de
travailler avec quatre secrétaires; les douze ministères actuels
se grouperaient naturellement en quatre secrélaireries d'Étal,
cela comme dans l'ancien temps et comme dans plusieurs em-
pires actuels, — à savoir : l'intérieur, l'extérieur, les armes et
les finances. Les départements ministériels actuels seraient
autant de sous-secrétaireries,dont les titulaires seraient respon-
sables de l'exécution des dispositions arrêtées par le roi en son
conseil pmvet communiquées par les secrétaires d'Etat à leurs
départements respectifs avec leurs propres instructions..

La souveraineté du prince exclut l'idée de partage, mais non


celle d'assistance dans son exercice, comme on vient de le dire;
elle n'exclut pas non plus l'idée de la délégation permanente de
478 VERS UN ORDRE SOCIAL CHRETIEN

quelqu'une des attributions de la souveraineté à des corps spé-


ciaux, tels que le Conseild'ètat pour lcsattributions législatives,
la Cour des comptes pour les attributions administratives, la
Cour de cassation, pour les attributions judiciaires. Ces corps
existent, et Jours attributions étaient celles que nous indiquons
avant que l'omnipotence ministérielle ne les eût réduites plus
sensiblement encore en fait qu'en droit.
Il faut leur en rendre toute l'ampleur aussi rationnelle que
traditionnelle dans les grandes lignes suivantes :
Lo Conseil d'État doit être chargé de la préparation des lois,
et pas seulement de leurs règles d'application ou des incidents
contentieux qui en naissent.
La Cour des comptesdoiteonnaitrenouseulement do l'emploi
des deniers de l'Etat, mais encore de l'établissement du budget
ordinaire, pourassurer la marche normale des services publics.
La Cour de cassation doit être une haute cour do justice, à
laquelle ressortissent ce qu'on appelait les cas royaux, c'est-à-
direceuxqui intéressent les lois fondamentales du ioyaume
sans préjudice des recours actuels.
Il est de l'essence de ces Conseils d'être, comme l'on disait
jadis, des cours souveraines, et pour cela d'être entourés daus
leur formation comme dans leur fonctionnement de toute l'auto-
rité morale qui s'attache à la compétence des conseillers et à
l'indépendance de leur carrière. Le choix doit en être fait par le
roi, sur la présentation des corps eux-mêmes, parce qu'il n'est
pas de meilleursgarantie. Ce sont autantd'oligarchies puissantes
qui se constituetont ainsi, sans doute ; mais pourvu que leur
action ne s'exerce pas en dehors de leurs attributions,ce seraient
encore les colonnes de la monarchie en étant les boulevards des
libertés publiques.

Tandis que le corps social est un organisme vivant aux cellules


infiniment variées, — d'où vient la difficulté d'en concevoir la
représentation autrement que par une sorte de réduction, le
gouvernementde la société ressembledavantage à un mécanisme,
j LA RESTAURATION FRANÇAISE 470
i
j bien qu'il ait aussi uno vie propre, mais parce que le jeu res-
| pectif de ses organes doit avoir quelque chose de la régularité
î d'un mécanisme.
j Je me sers ici de cette comparaison pour montrer comment,
I après l'axe do ce mécanisme, qui est le roi en son conseil privé,
I et en plus de ses rouages essentiels, qui sont les trois conseils
j de gouvernement sus-éiumérés, il faut encore que l'appareil
| possède un volant pour en être à la fois le magasin et le régula-
l teur d'énergie, cela du fait d'un grand conseil qui réunirait les
t plus éminents personnages de l'État et les plus hautes notabilités
\ de la nation. Ce sont là, en effet, des éléments à la fois représen-
tatifs et doués d'une valeur propre, dont le concours est aussi
nécessaire à l'exercice du pouvoir par l'autorité qui s'y attache
que par les lumières qu'on en peut tirer.
Le Grand Conseil ainsi constitué par la désignation du roi
dans des catégories déterminées formerait comme une chambre
haute, qui serait la première consultée sur les lois avant qu'elles
fussent apportées aux chambres corporatives, et qui forme-
rait comme la première des Chambres, lorsqu'elles devraient
être réunies et constituées en Etats généraux.
11 parait inutile des'élendre davantage sur le principe de cette

institution, parce qu'il faudrait être bien enfoncé dans l'indivi-


dualisme pour nepasapercevoir la place que doivent tenir, dans
les conseils d'une nation, les hommes qui s'y sont distingués,
pourvu que le titre auquel chacun d'eux doit son élévation soit
réellement social, c'est-à-dire soit celui d'un service rendu à la
société. C'est le fait de la sélection naturelle pris en la même
considération que celui de l'élection par les pairs au sein des
corporations, et cette réunion des élites sociales, c'est vraiment
la nation.

On n'entend pas dire ici que l'ensemble de ces conseils et de


ces chambres soit exclusif de toute autre institution d'État, mais
seulement qu'il en présente les organes essentiels. Ainsi le
maintien de l'administration départementale et de ses conseils
ISO VERS UN ORDRE SOCIAL CHRÉTIEN

parait nécessaire à do bonsesprits, parcequ'olleostentréedepuis


longtemps dans les mécanismes de la vie publique ; comme
aussi celle d'une chambre des députés, nommée, de même
qu'aujourd'hui, au suffrage des individus pris indistinctement.
D'autres prônent le référendum, comme expression plus exacte
du sentiment des masses populaires. Ces diverses institutions
correspondent à la diversité des moments historiques par les-
quels une nation a pu et peut encore passer. Elles ne sont pas
bonnes ou mauvaises par essence, mais seulement parle jeu qui
leur est assigné. Ainsi une chambre nommée par tous les con-
tribuables, sans distinction, ou sectionnée en plusieurs catégo-
ries, peut être investie légitimement par eux d'un mandat
limité aux questions de l'établissement des impôts etdu contrôle
de leur emploi. Mais ce mandat ne saurait aller au delà en
principe faute de compétence du mandant, ni en pratique faute
de responsabilité chez le mandataire quand il en veut profiter
pour dominer les pouvoirs publics.
On a indiqué simplement ici ce qu'il y avait à la fois de tradi-
tionnel et d'applicable aux conditions actuelles dans la consti-
tution nationale, afin de correspondre à cette formule aussi
éloignée du césarisme que du parlementarisme :
« Le prince libre dans
l'État libre. »
Forme que d'aucuns de nos amis, et des plus autorisés, ont
transposée en cette variante : « La commune libre dans l'État
libre » et qui convient bien à la monarchie « traditionnelle par
son principe, moderne par ses institutions ».

TROISIÈME PARTIE

I. — Instauration. •—
Idées générales.
On a essayé ici, d'abord, de dégager des traits propres à l'his-
loiredeFrance ceux delà constitution nationale, puisde montrer
de quelle application serait encore susceptible aujourd'hui ce
qu'il y a d'essentiel et de constant dans ces traits : en un mot
LA RESTAURATION FRANÇAISE 4SI
de mettre au clair la loi do vie do la nation françaiso en montrant
son règne normal.
On voudrait parler maintenant de la manièro dont celle cons-
titution pourrait êtro instaurée de nouveau:nonpas,entendons-
nous bien, de l'action politique qui précéderait son rétablisse-
ment, mais do celle qui y présiderait. Car si le pouvoir peut
être ressaisi en un jour par qui de droit, il ne lui serait pas
donné pour cela de rétablir, par simple promulgation d'un texte,
la constitution nationale. Produit historique, celle-ci ne saurait
renaître à la vie qu'A mesure que ses organes se reconstitue-
raient et auraient repris racine dans le sol natal déchiré par tant
de convulsions et appauvri par tant d'essais.
On suppose donc ici l'autorité du prince rétablie en principe,
et on examine comment elle pourrait s'employer à restaurer la
constitution nationale, c'est-à-dire, on le répète, à rendre à la
nation son existence historique, sa vie propre. —Telle médecin
appelé à prendre possession du chevet d'un malade ne se con-
tente pas d'un premier triomphe, de la conjuration d'un accès
de fièvre, mais ferme peu à peu les avenues A son retour, en
rétablissant successivement le jeu altéré des organes, et ne croit
son rôle rempli que lorsqu'il a rendu son client à la vie normale.
Arrêtons notre pensée surce lendemain anxieux qui succède
au triomphe du principe d'autorité et à celui du prince qu'il
met au pouvoir : l'acclamation populaire de la veille s'est tue,
et la population, inquiète et probablement hésitante, attend les
actes de ce pouvoir nouveau dont elle ne sait encore rien.
Le prince, assisté de ses quatre ministres d'Etat — ceux que
nous avons indiqués •— a lancé un manifeste qui est reproduit
par la presse et affiché dans les communes par les soins du
ministre de l'intérieur ; il a fait une proclamation à l'armée
qui doit mettre la force au service du droit ; il a notifié son
avènement aux puissances, et mis la main sur les caisses de
l'État, qu'il aura probablement trouvées vides et que son mi-
nistre des finances s'ingénie à remplir.
Enfin nous supposerons qu'il a accordé l'amnistie pour tous
les faits relatifs à la substitution de son pouvoir au précédent,
qui netomberaient pas sous lecoup du droit commun. Enfin il
ORUIU: SOOI.VL CIIHI'.TIF.N. î>l
482 vEns UN ORDRE SOCIAL CHRÉTIEN

a confirmé tous les fonctionnaires de l'administration dans


leur poste, en les invitant à y continuer l'expédition des afiaires,
afin que rien ne ressemble moins à une journée révolutionnaire
que celle qui s'ouvre sur la restauration de la constitution
nationale.
Mais il a en même temps établi L'ÉTAT DE SIÈGE, c'est-à-dire
la suspension des libertés publiques dans la mesure nécessaire
à son oeuvre de pacification, la concentration de toutes les
responsabilités en chaque lieu dans une seule main, celle dans
laquelle est la troupe, et l'extension de la juridiction militaire
à tout ce qui est du ressort de la vie publique.
Par cela même qu'il fait finalement remonter jusqu'à lui
toutes ces responsabilités, le prince ne s'appartient plus, mais
à la nation, et il doit tout d'abord lui montrer qu'il n'a sus-
pendu l'action des lois organiques que pour s'en faire plus
sûrement le gardien dans la crise et le restaurateur au lende-
main de celle-ci.
Cette restauration mutatis mutandis est l'oeuvre nécessaire ;
elle ne se fera pas en un jour, mais se poursuivra de jour en
jour avec une méthode visible, qui donnera confiance par l'es-
prit de suite qu'elle révélera chez son auteur.
Ainsi cette poursuite méthodique se décomposera tout d'a-
bord comme il suit : d'abord l'établissement des organes pro-
pres à l'action immédiate du pouvoir par la prise de possession
de tous les ressorts de l'État ; ensuite reconstitution de ses
conseils et de ceux qui doivent représenter le peuple et lasso-,
cier à l'oeuvre de la restauration nationale ; enfin la mise en
action simultanée de ces organes et de ces conseils pour pro-
céder à cette oeuvre.

IL — L'établissement du pouvoir.

Avant d'agir et au moment même d'entrer en scène, il sem-


ble que le prince y doive paraître entouré de son CONSEIL
PRIVÉ, c'est-à-dire des quelques hommes les plus notables
parmi ceux qui l'auront fait acclamer ou reconnaître aussitôt,
LA RESTAURATION FRANÇAISE 483

et les plus propres à former un conseil de régence, si, pour tout


prévoir, lui-même venait à disparaître subitement dans la
tourmente.
Puis pour passer à l'action, il est nécessaire d'en avoir les
instruments. Le premier organe du pouvoir à constituer, c'est
le gouvernement proprement dit, c'est-à-dire l'ensemble des
chefs des départements ministériels groupés comme on l'a dit;
soit un petit nombre d'hommes dévoués au prince, alors même
qu'ils ne seraient pas autant que ses premiers conseillers
connus du pays ; celui-ci va pouvoir les juger à l'oiuvre.
Cette aïuvre, nous l'avons dit, c'est la pacification des esprits,
puis l'organisation des cadres. A peine at-on songé à celle-ci
qu'une lacune apparaît dans ceux qui existent actuellement.
Quatre-vingt-dix et quelques préfets ne peuvent être à la main
du pouvoir, dont ils sont l'émiettement, que comme ces instru-
ments d'une centralisation bureaucratique qui n'a rien d'un
véritable gouvernement. Ils échappent par leur nombre
même à toute action personnelle, et ne peuvent à leur tour en
exercer qu'une très faible dans la petite portion de territoire
qu'ils administrent.
Ce n'est pas à eux que sauraient être délégués les pouvoirs
de l'état de siège, mais aux vingt généraux commandant les
corps d'armée dans l'étendue des régions correspondantes. Il
serait désirable que ces régions prennent, à cette occasion,
leur ancien nom de « gouvernements » et les titulaires seraient
alors des GOUVERNEURS.
Les gouverneurs qui plus tard ne seraient pas nécessaire-
ment des chefs militaires—resteraient toujours les représen-
tants du roi, membres de ses conseils et relevant de lui seul :
ils ne s'immisceraient pas, en temps normal s'entend, dans la
vie intérieure des divers services établis sur leur territoire,
mais ils en suivraient et contrôleraient l'action, au nom du
prince dont ils seraient les représentants immédiats. Sorte de
missi dominici — on dirait aujourd'hui d'inspecteurs géné-
raux permanents — ils seraient les yeux, et au besoin le bras du
Souverain, dont ils réuniraient, par délégation personnelle,
tous les pouvoirs qui sont exercés séparément par ces diverses
484 VERS UN ORDRE SOCIAL CHRÉTIEN

administrations. Ils n'appartiendraient ainsi à aucune de ces


hiérarchies particulières, mais le fait môme de leur créatioi.
montrerait dans la restauration française une affirmation d'au-
torité qui obtiendrait l'assentiment général.

II

Le morcellement du territoire correspondait bien, dans l'idée


révolutionnaire, à l'émiettement du pouvoir. La constitution
des gouvernements, l'instauration des gouverneurs, ouvrent
la voie opposée: celle qui rend aux provinces ou du moins
à de grandes régions provinciales leur autonomie naturelle
et historique, et celle qui rend au roi l'exercice effectif de
sa prérogative la plus saillante, le commandement do l'ar-
mée, dont les ministres de la guerre et de la marine ne sau-
raientêtre que les administrateurs et le chef d'état-major géné-
ral l'organisateur.
L'institution n'est d'ailleurs pas nouvelle, pas plus qu'aucune
de celles qui nous paraissent des pièces nécessaires de éta-1

blissement monarchique : on pourrait môme objecter contre


son rétablissement les conflits qui s'élevaient jadis entre les
gouverneurs et les intendants ; mais ils ne se présenteraient plus
delà môme façon, puisque l'on ne propose pas le rétablissement
des intendants dans la môme circonscription provinciale, qui
est d'ailleurs encore à peu de chose près celle du ressort des
cours d'appel, des académies, des archevêchés, en même
temps que des hauts commandements militaires. Les conflits
toujours possibles entre ces autorités trouveraient, au con-
traire, un arbitre dans la délégation de celle du souverain dont
devrait être investi le gouverneur, pour que le pouvoir royal
soit non seulement représenté, mais encore exercé effective-
ment dans sa plénitude bienfaisante — opusjustitiiepax.

1(1.
— Les Cours souveraines, les Conseils et les Chambres.
Le premier acte du pouvoir a été de s'installer, puis de s'or-
ganiser en gouvernement ; son second souci parait devoir être
LA RESTAURATION FRANÇAISE '185

de se pourvoir des conseils nécessaires à son bon fonctionne-


ment, et tout d'abord de réinstaller les trois Cours souveraines
précédemment rappelées : le Conseil d'Etat, la Cour des comptes,
la Cour de cassation, en leur restituant la plénitude de leurs
fonctions normales, comme cela a été exposé C'est oeuvre aisée,
puisque ces corps n'ont pas cessé de fonctionner et sont a
peine à réformer en ce qui est de quelques intrusions.
Il est moins aisé et aussi moins urgent de constituer legraml
conseil du royaume. Il est bon que l'ordre y soit assez rétabli
pour que les sommités sociales y apparaissent facilement à
leur place et se proposent en quelque sorte au choix du prince,
outre les titulaires des grandes charges et hauts emplois.
Il va de soi que les gouverneurs précités comptent parmi ces
derniers.
Enfin, ces dignitaires eux-mêmes doivent être assistés d'un
conseilde gouvernement composé d'un ou de plusieurs membres
de chacune des cours souveraines détachés en service près
d'eux.
On ne parle ici que pour mémoire des conseils techniques
de chaque ministère, qui ne sont pas, à proprement parler, des
conseils de gouvernement, mais d'administration.
Pareillement à ces conseils du gouvernement, doivent se
développer ceux du pays, c'est-à-dire les organes représen-
tatifs de ses corporations. Il serait prématuré d'apporter une
loi organique de cette représentation, car cette loi deviendrait
insuffisante à mesure que se développerait le mouvement cor-
poratif sollicité par le réveil de l'esprit d'association et l'appel
à la rédaction des cahiers. L'administration se bornerait
d'abord à établir les rôles des professions d'après les décla-
rations et les patentes, puis ceux des sociétés régulièrement
déclarées sous l'empire des lois qui règlent la matière, en
attendant que ces lois soient remaniées. Puis elle acheminerait
de la môme façon, plus officieuse qu'impérative, la formation
des chambres provinciales.
Ces chambres nommeraient leurs présidents respectifs,
constitueraient librement leurs bureaux et seraient maîtresses
de leurs travaux, mais elles ne pourraient se réunir en i'itala
486 VERS UN ORDRE SOCIAL CHRÉTIEN

provinciaux que sur convocation du gouverneur de la province


et sous sa présidence, lorsque le moment en serait venu.
On ne parle pas, en ce moment, ici, des États généraux, dont
la place est évidemment marquée dans cet ensemble d'insti-
tutions traditionnelles, mais dont la réunion est loin de
convenir dans une période de réorganisation et ne saurait
apparaître qu'à sa suite pour sanctionner des institutions qui
auraient suffisamment fait leurs preuves ; ou bien pour se
prononcer sur une question d'intérêt national dans une cir-
constance particulièrement grave et anormale. Leur réunion
périodique, souvent réclamée et toujours refusée avec raison
par nos rois, ne ferait quejeter le trouble dans l'État beaucoup
plutôt que le consolider. Et l'idée de leur attribuer un rôle
constituant, qui peut séduire au p. mier abord, est aussi anti-
historique et antiphilosophique que possible. Si le peuple était
capable de créer de toutes pièces son gouvernement, il se
croirait avec raison capable de l'exercer, et toute l'oeuvre des
siècles lui serait redevenue inutile au moment môme où il
s'agit pour lui de sortir du chaos par un rajeunissement des
institutions qu'il n'a pas créées, mais dont il a vécu à mesure
qu'elles se créaient pour lui.

IV. — La mise en oeuvre.

Une fois le pouvo!M fortement établi, ses conseils et ceux du


pays formés, le moment paraîtra revenu d'actionner cet orga-
nisme politique pour en faire sortir des lois qui doivent
achever l'oeuvre réparatrice : lois organiques, lois financières
et lois répressives.
Des lois répressives, afin de protéger cette oeuvre contre les
menées révolutionnaires, l'action des sociétés secrèies, les
coalitions de la presse vénale et de la spéculation dolosive, la
licence des rues et des lieux publics, les scandales, les usur-
pations de toute sorte, en un mot toutes les corruptions.
Des lois organiques, afin de protéger la liberté des cons-
cienenj, la famiiie, l'association professionnelle ; de compléter
LA RESTAURATION FRANÇAISE 487
l'organisation de la commune, celle de la corporation, celle de
la province et toutes les institutions de droit naturel et histo-
rique utiles au bien public.
Des lois financières, afin de rétablir l'équilibre du budget,
l'amortissement de la dette publique, la constitution de
réserves du trésor public, comme aussi, pour atteindre les
fraudes commises à ses dépens, améliorer l'assiette de l'impôt,
doter l'État de ressources nouvelles et lui fermer par centre
toutes les sources qui sont immorales ou nuisibles au dévelop-
pement de la richesse publique.
Cette oeuvre, qui s'impose immédiatement à un pouvoir
réparateur, est considérable autant qu'anormale, parce que
toutes ces lois devraient de tout temps régner sous un gouver-
nement digne de ce nom, ou bien n'avoir pas un même besoin
d'être invoquées.
Il ne faut pas les confondre avec l'action législative normale,
qui naîtrait moins de l'initiative du pouvoir que du voeu des
États. Si l'on voulait se faire une idée de ce champ d'action par
uue nomenclature, môme abrogée, semblable à un programme,
on la trouverait dans le recueil des cahiers établis en 1889 par
une série d'assemblées provinciales et coordonnés par une
assemblée générale de leurs délégués.
C'est par l'expression de ces voeux que se manifeste la vie
journalière des divers éléments de la nation ; ils ne sauraient
être accueillis et coordonnés par le pouvoir chargé de les
traduire en lois ou en institutions qu'à la lumière de principes
certains, qu'il ne serait peut-être pas superflu de rappeler
dans une étude semblable à celle que je clos ici. On pourrait
l'intituler 1' oeuvre sociale de la monarchie » ou plus briè-
<•

vement « la restauration sociale », pour la distinguer de la


« restauration politique » qui a fait l'objet de ces pages.
Elles-mêmes auraient besoin de bien des commentaires pour
être justifiées et de bien des exemples pour êtres précisée?.
Mais la patience du lecteur n'y saurait résister. Je termine
donc ici par l'esquisse du plan d'ensemble de cette oeuvre
grandiose, queBlanc do Sainl-lionnet qualifiait de « restauration
française » par opposition à celle de la « révolution française ».
488 VERS UN ORDRE SOCIAL CHRETIEN

Rien que de remplir les chapitres de ce plan pour en fairo


ressortir un programme serait une oeuvre considérable. Pour
en dire d'un mot toute ma pensée, je l'emprunte à l'une des
dernières lettres publiques du comte de Ghambord, écrivant à
Lucien Brun, au sujet des études sociales et politiques que
celui-ci dirigeait :
« La restauration des idées et des doctrines peut seule préparer
la restauration de la monarchie chrétienne. »
Le prince ajoutait, en parlant des quelques amis dévoués que
te grand homme de bien avait groupés autour de lui pour la
préparation d'un programme de la monarchie : « la phalange
d'aujourd'hui ne tardera pas à devenir une armée à qui appar-
tiendra la dernière victoire, si elle n'hésite pas à vous suivre,
comme vous avez promis de l'y conduire, jusqu'au bout de la
vérité. »
Ce bout de la vérité, je n'ai pas reçu mandat ni ne me crois en
état d'y conduire personne. Je n'ai eu d'autre prétention que
celle d'amorcer les voies qui paraissent aux hommes de
tradition devoir y conduire sur le terrain politique, sans
s'attarder en route à des systèmes incohérents, en songeant
auxquels Montalembert écrivait à Diane de Saint-Donnet :
« Tant qu'on n'aura pas réussi à confondre dans une vépro-
« bation commune la révolution et la démocratie, tant qu'on
« n'aura pas reconnu que le dogme do l'égalité n'est autre
« chose que la consécration immorale et monstrueuse de
« l'orgueil, le salut social sera impossible.»
Avant les maîtres que je viens dénommer, et d'une manière
plus sûre que le second, Donald et de Maistre avaient créé l'é-
cole qui détermine le sens de la tradition pour les esprits phi-
losophiques. Le Play, mettant au service de cette école l'esprit
d'observation, a achevé de déblayer le terrain des plus grosses
erreurs de la Dévolution. Ni les uns ni les autres n'ont voulu
tracer le plan de la reconstitution dans ses détails ; ils étaient,
au contraire, très opposés à une pareille présomption, parce
que c'est affaire de moment, c'est-à-dire de circonstances et de
temps. Mais Le Play en a donné la formule dans son dernier
écrit: —• la Constitution essentielle de l'humanité — comme il
LA RESTAURATION FRANÇAISE 489
suit : « La démocratie dans la -ommune, l'aristocratie dans la
province, la monarchie dans 'a famille et dans l'État. » Toute
son oeuvre est pourtant bien plus sociale encore que politique,
et c'est ce qui en fait la portée, car lapolitiquen'est pas un but.
mais l'art de parvenir au noble but de « rendre les nations
prospères et les peuples heureux », et l'oeuvre de restauration
politique que l'on a esquissée A;i serait bien vaine si elle ne se
rattachait intimement à celle de la Restauration sociale.

P. S. —Ces pages, comme cellesquilesont précédées, étaient


tracées quand a paru dans la Gazette de France une enqut'.e
sur les vues personnelles de deux des serviteurs les plus éprou-
vés de la monarchie traditionnelle. Le lecteurjugera dans quelle
large mesure elles procèdent de la même tradition. Elles n'ont
été, pour cela, ni retirées ni modifiées, la parole étant à tous
les hommes de bonne volonté. Le dernier mot sera dit par qui
de droit quand, les barrières étant tombées, le peuple et le
roi se retrouveront face à face, unis par un même amour de la
patrie.
Quand, en effet, Dieu veut sauver une nation, il donne au
prince qui en a reçu mission inspiration des actes et le discer-
1

nement des hommes. Nous en avons aujourd'hui dans la lettre


de Monseigneur le Duc d'Orléans à M. Maurras un témoignage
fortifiant.
LA RÉFECTION SOCIALE (1)

I. — Un faux départ.

La «Déclaration des Droits de l'homme» a fait son oeuvre.


Après les libéraux, les catholiques qui en ont tiré leur évangile
politique sont non seulement traqués, mais conspués par les
cohortes du bloc do la Révolution, tout comme le seraient des
ilotes en tentative avortée d'évasion. La nation, à la générosité
de laquelle ils ont fait appel dans les élections, n'a répondu que
par un vagissement confus, tel celui des vieillards retombés en
enfance.
Et c'est fatal I Lorsqu'on a pris te drapeau, les maximes, les
cris de la Révolution, on est traité en déserteur si l'on ne suit
pas sa marche triomphale. Car il n'y a pas à dire, nous assis-
tons à son triomphe, au triomphe de son église, la franc-
maçonnerie, do son pouvoir, la république, de son code, le
socialisme.
La Déclaration des Droits de l'homme— pour en revenir à
ce point de départ de l'erreur moderne — est l'expression la
plus pure do l'individualisme. On a voulu en faire le préambule
d'une institution politique, mate ii n'y est même pas question

(1) Le ltcvcil français (novembre 1CU1).


LA RESTAURATION FRANÇAISE 491

du corps social ! Celui-ci a pourtant une structure conforme à


certaines lois biologiques, une vie conforme à certaines lois
morales, une forme extérieure déterminée par l'histoire. Rien
de cela n'apparaît dans ce morceau aussi vide qu'ampoulé,
qui n'est qu'un règlementdo prison humanitaire.
Mais l'homme n'est pas un prisonnier d'État ; il est membre
actif en même temps que passif de la société, et celle-ci n'est pas
.
un agrégat informe d'individus maintenu par un mécanisme
artificiel, mais un organisme vivant dans toutes ses parties,
parties infiniment variées, et toutes agissantes les unes sur les
autres en des modes de vitalité qui sont plus et autre chose que
de l'interdépendance.
Sans doute le jeu de chaque organe est influencé par les vo-
lontés qui l'actionnent, et c'est en cela que consiste la liberté
humaine. Mais l'homme n'est pas plus libre de supprimer ces
organes que le sociologue de les ignorer ou de confondre leurs
fonctions normales.
Pour les apercevoir, il n'a qu'à observer ce qui se passe sous
ses yeux etee que l'histoire lui fournit, je ne dirai pas de docu-
ments, mais d'abord de monuments. Les lois sociales s'en déga-
gent avec une évidence que le premier des rénovateurs contem-
porains, Le Play, a mise en un tel relief qu'après lui il semble
qu'il n'y ait plus rien à dire. Mais c'est encore lui rendre hom-
mage que de le répéter.

II. — L'axe social.


La vie sociale de l'homme se meut autour d'un axe dont les
deux pôles sont le foyer et l'atelier. Pas de foyers, pas de nais-
sances ; pas d'ateliers, pas de subsistances. On ne les conçoit
pas l'un sans l'autre : le foyer sans qu'il y ait un organisme qui
serve à l'entretenir, sans l'atelier ; l'atelier, sans qu'il y ait un
organismequi serve à le peupler, sans le foyer. Qu'on me par-
donne de redire sous des formes diverses la même idée : elle
est fondamentale autant que simple. On aperçoit du premier
coup d'oeil, dans cette corrélation, la loi fondamentale de l'hu-
492 VERS UN ORDRE SOCIAL CHRETIEN

manité ; loi proclamée au premier chapitre de son histoire, et


qui se vérifie dans chacun d'eux, jusqu'à celui qui s'écrit au
moment où nous vivons.
Ilsemble donc que l'étude de la réfection sociale doive com-
mencer par celle de chacun de ces deux organes. Nous disons la
réfection sociale, par opposition à la défection sociale que l'on
peut reprocher aux classes dirigeantes.
Mais le problème n'est pas aussi simple que son énoncé : il se
complique de ce fait qu'une organisation aussi rudirnentaire
est bien le faille plus apparent des sociétés naissantes, mais
qu'elle prend nécessairement des développements, organiques
eux-mêmes, à mesure que ces sociétés se développent en se per-
fectionnant : le foyer, disons la famille, n'est plus isolé ; les
familles se groupent et s'organisent en communautés locales,
en communes ; l'atelier de même devient, par le groupement
et l'organisation, le corps d'état. — En sorte que si le foyer et
l'atelier, confondus d'abord dansla même alvéole, celui de la
famille, nous sont apparus plus tard comme les premières
cellules distinctes du corps social, la commune et la corpora-
tion nous apparaissent ensuite comme les premières forma-
tions de la vie politique dans ce qu'on a appelé d'un terme géné-
rique la cité.
Ceci môme est la clef de la réfection sociale : à savoir que les
éléments de l'ordre économique, ceux de l'ordre social et ceux
de l'ordre politique sont les mêmes. Partant de ce principe, les
lois essentielles delà cité tendront toutes à la conservation de
ses deux éléments primordiaux, le foyer et l'atelier, etàla coor-
dination des formations subséquentes, la commune et la cor-
poration. Les lois conservatrices du foyer et organiques de la
commune sont celles qui déterminent et conservent la pro-
priété ; les lois régulatrices du travail sont celles qui pro-
tègent l'atelier et organisent la corporation. Elles sont dis-
tinctes en leur objet, mais nécessairement harmoniques en leur
inspiration, tout autant que le travail est le fondement de la
propriété, et que la propriété doit fournir au travail. Les pre-
mières ont été réunies dans le code civil; les secondes attendent
encore d'être réunies et complétées dans un code du travail,
LA RESTAURATION FRANÇAISE 493
depuis que les conditions de la vie économique se sont trans-
formées.
Les lois condensées en un code civil pour définir et maintenir
la propriété ne sont pas les mêmes dans tous les États ni pour
toutes les conditions dans un même État. Les lois protectrices
ou organiques du travail étaient tombées, au siècle dernier, en
désuétude à peu près dans tous les États : elles sont en passe
de revivre et d'être renouvelées à peu près partout. C'est là le
phénomène saillant du nouveau siècle, de celui qu'on appelle
d'avance « le siècle de l'association ». Mais ces prétendues lois
sociales sont, les unes comme les autres, conçuesdans un esprit
d'individualisme qui, non seulement les détourne de leur but,
la protection des foyers et des ateliers, mais encore les rend
antisociales et funestes, les unes par leurs dispositions, les
autres par leurs lacunes. On le verra dans ledétail.

III. — Le Foyer.

On se récrie sur l'arrêt des naissances, alors qu'on a détruit


les nids et les couverts I
Le foyer est inséparable de la propriété en droit naturel
comme en fait historique, car elle est indispensable à sa stabi-
lité par sa sécurité. L'homme et surtout la femme ne fondent
pas un foyer et n'élèvent pas une famille sans aspirer à ces
biens.
Cette aspiration était satisfaite jadis lorsque tout foyer avait
ses attaches soit à un bien patrimonial distinct, soit à un bien
communmisà ladisposition d'un certain groupede familles. Les
campagnes se peuplaient alors rapidement, en dépit des fléaux
naturels ou humains contre lesquels elles étaient àprement en
lutte, et même les populations urbaines se maintenaient sans
leur afflux, comme on le voit à l'ancienneté des familles dont on
y retrouve la trace.
Survint la Révolution et par elle l'avènement de la démocra-
tie : sa première oeuvre fut de dépouiller les foyers populaires
en confisquant, au profit de l'État et surtout des spéculateurs,
194 VERS UN ORDRE SOCIAL CHRÉTIEN

tous les biens dont jouissaient en commun les familles qui


n'avaient pas de bien propre. Aucun gouvernement ne fitautant
de mal aux classes populaires que celui qui s'en donnait comme
l'émanation. Plus tard, lorsqu'il passa aux mains des classes
libérales, une partie des spoliations fut palliée : l'Église fut in-
demnisée par dès traitements concordataires qui ne pouvaient
plus profiter aux pauvres, comme le faisaient auparavant ses
grands biens; les acquéreurs de biensnationaux furent acquiétés
par le milliard des émigrés, mais le peuple no revit rien des
biens communaux partagés ni .des biens corporatifs dissipés.
Le prolétariat, c'est-à-dire la condition de la famille détachée de
tout bien, apparut comme une chose normale au lieu d'une mons-
truosité sociale. L'idéal de la conservation rattaché à la stabi-
lité et à la sécurité que donne la propriété y lit naturellement
place à celui d'une révolution sociale qui rendrait ces biens en
uneautre manière. Lanatalitésubitunarrôtcorrespondant.Voilà
l'état actuel.
En présence de cet état, la tâche de la réfection sociale est
donc de faire l'inverse de ce qu'a fait la Révolution, c'est-à-dire
de procurer au foyer stabilité et sécurité en lui rendant ses
attaches avec la propriété ; cela par la réforme du code civil, en
augmentant la liberté testamentaire du père de famille, et en
facilitant la constitution de biens de famille transmissibles inté-
gralement par substitution, comme aussi par la réforme du
régime fiscal, qui doit favoriser les donations à des corps sociaux
ou à Ues oeuvres d'utilité publique en affranchissant de tout
tribut à l'État l'héritage qui le paie ainsi à la société. Ce sont
là des réformes connexes, car faute du bienfait des deux der-
nières la première resterait stérile ; la liberté du testament ne
jouerait pas. On peut dire ainsi de ces réformes non seulement
qu'elles se complètent, mais qu'elles se conditionnent ; c'est
faute de l'avoir aperçue jusqu'ici que l'idée a fait si peu son
chemin.
Mais ce n'est pas tout que de faciliter le bien de la famille
dans l'ordre économique, si l'on n'en inspire pas le respect et si
l'on n'en protège pas les moeurs ; si la dignité du mariage n'est
pas rétablie par l'indissolubilité de son lien ; si la faiblesse de
LA RESTAURATION FRANÇAISE 495
la femme n'est pas protégée contre le libertinage; si l'éducation
de l'enfant ne prépare pas les générations futures.
Enfin la famille doit reprendre sa place dans l'ordre politique,
dont elle est l'unité primordiale, aussi bien quelle l'est dans
l'ordreéconomiqueetdansl'ordresocial.Cen'est pas le féminisme,
conception artificielle, tropexcusée par le désordre de la société
contre lequel elle paraît un refuge tandis qu'elle en est un fruit,
mais bien le recours aux institutions du degré supérieur, la
commune et la corporation, qui est nécessaire à la protection et
au développement des sociétés primordiales, la famille et l'ate-
lier; autrement elles restent à l'état de desiderata et paraissent
des utopies.
Les gens sensés mais à courte vue hochent la tête en disant :
« Comment pourrait-on croire que cela reviendra ? » Et nous,
nous disons : « Comment peut-on croire que l'on puisse s'en
passer? » Vous voyez détruits les nids et les couverts, et vous
ne vous demandez pas ce que peut devenir la couvée 1

IV. — L'Atelier.
De même que le foyer est le lieu de la famille organisée, l'ate-
lier est le lieu du travail organisé pour nourrir la famille.
Autant que le foyer il a besoin d'ordre, de sécurité, de stabilité
d'adaptation à sa fonction.
Cette fonction est sociale et non individuelle, comme on ne le
voit que dans l'atelier désorganisé ; elle est sociale, c'est-à-dire
qu'elle doit correspondre aux exigences de la vie sociale et tout
d'abord de la vie familiale. Elle doit, pour cela, non seulement
fournir le pain quotidien, mais aussi celui des vieux jours et
l'aliment des générations nouvelles. Ceci dans toutes les condi-
tions du travail : aussi bien aux champs, à l'usine et au bureau
que dans les métiers auxquels s'applique on propre le terme
d'atelier. Seuls, lesmodesd'organisation del'ateliervarient,mais
non ses charges ni par conséquent ses exigences. Celles-ci
forment ce que l'on a trop contesté, le droit du travail, qui n'est
pas moins légitime ni d'une autre essence que le droit de la pro-
priété.
•196 VERS UN ORDRE SOCIAL CHRETIEN

Le droit du travail, qui attend encore non seulement d'être


codifié mais môme d'être formulé, l'avait été pourtant do la ma-
nière la plus complète par ce qu'on appelait « les bonnes cou-
tumes »du métier. Il faut s'y reporter pour en adapter les ap-
plications aux conditions nouvelles. On objecte que ces condi-
tions diffèrent du tout au tout. Sans doute, mais pas plus qu'à
l'armée l'armement nouveau du soldat ne diffère de son arme-
ment au temps de César ou do Turenne ou même de Napoléon.
Pourtant ceux-ci seraient de grands capitaines encore aujour-
d'hui et leurs méthodes s'étudient dans nos écoles militaires
pour la formation des chefs futurs de nos armées.
De même celui qui posséderait l'esprit et la lettre du Livre
des métiers, du Bauern llecht et des règlements de Colbert,
serait beaucoup mieux préparé à traiter de l'organisation fu-
ture du travail, et de la législation qui doit y correspondre,
que tous les économistes de l'école classique, qui a piteuse-
ment échoué devant les problèmes de la crise actuelle. Le so-
cialisme révolutionnaire n'est entré à l'atelier qu'après qu'ils
y ont proclamé comme un dogme et pratiqué comme un droit
la prétendue « liberté du travail » qui est un crime contre
la société. Crimequiconduittout droit aux galèresdusocialisme,
comme le démontrent les théoriciens les plus avancés de la
démocratie révolutionnaire.
La désorganisation de l'atelier a marché de pair avec celle de
la famille : elle procédait du même individualisme, et c'est ce
qui les rendait fatales l'une comme l'autre. En vain est-ce à
des causes matérielles que l'on a voulu rattacher la fatalité
d'une évolution désastreuse pour la famille autant que pour
l'atelier, comme si les progrès de la science pouvaient être un
piège tendu par la Providence sur les voies de l'humanité.
Pour se maintenir socialement au niveau de la transformation
économique, ce quia fait défaut à l'atelier et ce qu'il faut y
restaurer tout d'abord, ce sont les notions essentielles sur les
devoirs du patronat, sur le juste salaire, sur la dignité de
l'ouvrier. Qu'on ne dise pas que ce sont là des idées empruntées
au socialisme; il n'était pas question de celui-ci quand le pré-
dicateur de la cour de Louis XIV prononçait son sermon sur
LA RESTAURATION FRANÇAISE 497
l'ôminente dignité du pauvre. Ce n'est d'ailleurs pas au patron
seul que nous faisons reproche de son incurie morale trop
fréquente, d'autant plus qu'en aucun pays il ne mérite ce
reproche moins qu'en France. C'est surtout à la déformation
qu'il a contractée dans une éducation incomplète, qui ne lui a
montré, dans la charge d âmes et d'existences qu'il tient de sa
condition, que des devoirs de charité en place de devoirs d'état,
c'est-à-dire de justice sociale. Quant à l'ouvrier, s'est-on montré
envers lui suffisamment pénétré de ce sentiment que l'atelier
devait être pour lui le prolongement du foyer, avec ses droits et
ses devoirs, comme aussi avec sa sécurité ?

V. —La Commune.

Les foyers d'un même voisinage forment une société naturelle


et nécessaire qui est la commune : naturelle, ou si l'on veut his-
torique, parce que la naissance de cette société coïncide avec la
formation de leur agglomération ; nécessaire, parce qu'ils ne
sauraient s'en passer pour leur commodité et leur sécurité:
l'église, l'école, la mairie, sont les premières institutions locales
de toute civilisation.
Il n'est pas moins général que ces institutions soient à la garde
des chefsde famille, autrement dit que la paroisse et la commu-
nauté civile soient organisées par feux plutôt que par individus.
La constitution politique qui dépossède de leur droit les chefs
de famille sans pour cela assumer leurs charges, pour les
remettre aux individus, quelle que soit leur wlace au foyer ou
sans même qu'ils en aient ur., est en contradiction avec le bon
sens. Elle est l'introduction virulente dans les premières assises
de la cité d'un principe philosophique abstrait, arbitraire et
faux, celui de la souveraineté du peuple prise dans le sens inor-
ganique et anarchique de l'individualisme.
Leprincipe d'une organisation communale naturelle et néces-
saire, comme nous l'avons dit, est celui de la représentation des
droits et des intérêts divers qui doivent trouver leur compte à
cette organisation : intérêts religieux, intérêts familiaux, inté-
or.onE SOCIAL CURÉTIBN. 32
493 VERS UN ORDRE SOCIAL CHRÉTIEN

rôts économiques, soit que lour représentation soit exercée par


des conseils divers, comme cela s'est vu, moyennant un départ
entre les attributions de ces conseils, soit qu'elle fournisse des
éléments divers à la formation d'un conseil communal unique,
comme cela se voit aussi. Il y a sous ce rapport des convenances
bien diverses selon qu'il s'agit d'une communauté villageoise
exclusivement rurale et uniforme en sa composition ou de celle
d'une bourgade, à plus forte raison d'une ville dont la popula-
tion présente les éléments les plus variés et doit donner salis-
faction aux intérêts les plus divers.
Après l'électorat par tête au lieudel'électorat par feux, l'iden-
tité d'organisation entre la commune rurale et la commune
urbaine est une des erreurs les plus capitales du régime actuel.
Ces deux erreurs se tiennent d'ailleurs, car, du moment où
l'individu est pris pour l'unité du système social et politique,
la loi du nombre doit s'y appliquer du petit au grand sans dis-
tinction.
On parle de décentralisation administrative et de liberté
communale ; mais ce serait désastreux pour la commune telle
qu'elle est actuellement constituée. La décentralisation, c'est-à-
dire l'échappement, dans une certaine limite, à l'action d'un
centre unique, ne peut reposer que sur l'existence préalable
d'un centre de moindre rayon, mais d'aussi suffisante constitu-
tion. Une démocratie inorganisée ne peut pas être décentralisée.
Parmi les libertés communales, l-i rlus fondamentale est celle
déposséder, non pas seulement en droit, mais en fait. La recons-
titution delà propriété communale s'impose en faveur de la
partie indigente ou seulement peu aisée de la population. Dans
les campagnes, elle se constitue en biens fonds à usage commun,
en bien allotis, et se complète par des usages ou servitudes sur
des biens appropriés ; dans les villes elle se constitue en éta-
blissements publics tels qu'hospices, écoles, refuges, caisses
diversessuffisamment dotées.
La Révolution, qui de nouveau fait rage, s'est reprise à détruire
tout ce que la charité avait reconstitué dans cet ordre de bien-
faits populaires, et le peuple imbécile y a applaudi. Un pouvoir
réparateur s'appliquerait, au contraire, à susciter, favoriser et
LA RESTAURATION FRANÇAISE 199

dans une mesure correspondante à coordonner au bien public


ce patrimoine des pauvres, qui renaît des entrailles de la société
chrétienne et ne demande qu'à reprendre la forme paroissiale,
communale et corporative.
Les administrateurs de ces biens ont naturellement voix au
chapitre de l'administration communale, et la commune trouve
ainsi la représentation complète et légitime de tousses droits
et de ses intérêts dans les magistrats élus par ses chefs
de famille ou investis d'un mandat d'ordre communal par
la nature même de leurs fonctions.

VI. - Le Corps d'état.


Les ateliers d'un même corps d'état se forment naturellement
en sociétés corporatives. Il peut, dans un même corps d'état,
se former plusieurs groupes corporatifs; d'autres ateliers rester
en dehors; mais il n'en est pas moins vrai que la formation cor-
porative est naturelle aux ateliers, et même qu'elle est aussi
nécessaire à la protection de leurs intérêts professionnels que
la formation communale l'est aux foyers d'un même voisinage.
Pour la clarté du langage, nous appelons association profes-
sionnelle ou syndicat la société formée dans un but de défense
des intérêts professionnels entre gens de môme état et de
môme condition ; — corporation, la société qui réunit les divers
éléments dune môme profession, c'est-à-dire ses patrons, ses
employés, ses ouvriers en une société parfaite au point de vue
professionnel ; enfin corps d'état, l'ensemble de tous les ateliers
où s'exerce une môme profession.
Cette précision de langage est indispensable pour éviter la
confusion des idées qui naît du sens vague des mots, et qui se
dissipe au contraire lorsque nous pouvons définir notre sys-
tème celui de la corporation libre dans le corps d'état organisé.
Ainsi, qu'un recensement public établisse les rôles d'inscrip-
tion de tous les adultes exerçant une même profession en un
lieu, et celui des ateliers, c'est-à-dire des entreprises particu-
lières au service desquelles ils l'exercent, voilà ce qui donne les
500 VERS UN ORDRE SOCIAL CHRÉTIEN

bases de toute reconstitution du monde du travail. Mais il n'y


aurait rien do fait pour cette reconstitution, malgré tous les rè-
glements qu'on imposerait d'office à ces ateliers, si l'on étouffait
par cette réglementation môme le germe de réorganisation qui
gît dans l'association spontanéo des ouvriers ou des patrons en
syndicats distincts, et dans la formation libre de ces syndicats
en corporations telles qu'elles sont définies plus haut. La vie est
là et n'est que là, à ce premier degré de l'ordre social, parce que
rien ne vit que ce qui a été fondé par la volonté et peut-être
fécondé par le sacrifice ; enfin que ce qui peut former et mani-
fester son sentiment sur les conditions de sa vie.
C'est le propre de la corporation d'incarner cette spontanéité,
cet esprit de corps, et tout l'ensemble d'institutions écono-
miques nécessaires aux classes qui n'ont guère d'autre accès à
la propriété. Enfin la corporation est le collège électoral par
excellence, dont les délégués, en nombre proportionnel à son
importance, forment le Conseil, ou, si l'on préfère ce terme, la
Chambre du corps d'état, c'est-à-dire l'organe de son autonomie
pour l'établissement des bonnes coutumes du métier et de sa
représentation en face des pouvoirs sociaux, auxquels il appar-
tient d'homologuer ces règles pour les contenir dans les limites
nécessaires au bien public.
Que si les associations syndicales ou corporatives ne con-
tiennent pas une fraction suffisante des gens de la profession,
la Chambre des corps d'état qu'elles auront constituée n'en sera
pas moins habile à définir ses droits et ses intérêts ; mais l'ex-
pression qu'elle leur aura donnée aura besoin d'être corroborée
par un référendum étendu à tous les inscrits de la profession,
chacun suivant sa catégorie.
Le corps d'état est alors seulement organisé d'une manière
complète et selon la formule que nous posions il y a vingt ans :
« La corporation libre dans le corps d'état organisé. » Depuis on
s'en est rapproché, notamment dans l'institution des conseils
du travail, et par tout le mouvement syndical, si désordonné
qu'ilsoit dans certaines catégories. Dans d'autres, au contraire,
comme notamment dans certaines régions où florit la petite
propriété, le mouvement syndical prend les développements les
LA RESTAURATION FRANÇAISE 501
plus heureux, et dote les droits et les intérêts de la population
d'une représentation bien plus fidèle, pluséclairéeet plus auto-
risée que celle d'un suffrage universel direct, où le mandat
défini par le cahier, comme disaient nos pères, est remplacé
par l'arbitraire, l'incompétence et l'irresponsabilité.

VII. — La Cité

L'organisation communale des foyers et l'organisation corpo-


rative des ateliers sont bien les organismes essentiels de la so-
ciété civile; mais d'autres organismes viennent s'y ajouter parle
développement naturel et historique de cette société. L'ensemble
de ces organismes forme le corps social, et leur mise en jeu
d'une certaine manière constitue et détermine la cité, c'est-à-
dire une société moins parfaite que la nation constituée en Etat,
mais déjà suffisamment autonome et complète pour pouvoir être
une partie intégrante de cette nation. Ce n est pas, en effet, celle-
ci qui est invisible, comme on s'est plu à le proclamer, mais
comme on n'a pu le maintenir ; c'est la cité : les vicissitudes de
l'histoire peuvent la transporter d'une nation à l'autre, mais elles
n'en peuvent dissoudre les lienssociaux,parceque ces liens sont
de son essence même.
Le Play faisait ressortir dans l'organisation de la cité, qu'il
appelait la province, un caractère aristocratique, tandis que
celle de la commune ou du corps d'état emprunte nécessaire-
ment davantage à la démocratie, ou du moins ne peut guère
s'élever au-dessus. Il faut, en effet, à l'organisme plus complexe
de la cité une somme de traditions plus complète, et pour s'y
maintenir des axes de mouvement plus fixes que cela n'appar-.
tient au degré inférieur de l'organisme. De même dans le corps
humain la molécule évolue sans cesse, mais non l'organe plus
complet.
Ces axes fixes du mouvement social sont les institutions qui
correspondent aux besoins variés de la société civile et de sa
culture ; non plus seulement à ses besoins locaux et primor-
diaux qui sont affaire de la commune et du corps d'état, mais à
502 VERS UN ORDRE SOCIAL CHRÉTIEN

ses besoins plus divers, comme à ses droits plus généraux, qui
seraient représentés dans la cité par une Chambre des Com-
munes et par une Chambre des États avec leurs attributions
respectives.
A la Chambre provinciale des communes ressortissent les
questions administratives ou d'intérêt commun, les services
publics dans la mesure où ils sont décentralisés, en un mot ce
qui appartient aujourd'hui à la commission départementale de3
conseils généraux. Ceux-ci pourraient mômeôtre maintenus en
fonction, à condition toutefois d'être une émanation des com-
munes, comme le Sénat actuel est censé l'être, et non du suffrage
universel inorganique, comme l'est la Chambre actuelle des
députés.
A la Chambre provinciale des États ressortissent l'étude, la
manifestation et la représentation des intérêts de l'agriculture,
de l'industrie, du commerce et des professions libérales près des
pouvoirs publics :cequ'on appelle encore aujourd'hui les voeux,
et, comme on disait jadis, les remontrances sur la direction
générale des affaires. C'est là que se formera et qu'apparaîtra
vraiment une aristocratie provinciale, à défaut de laquelle il n'y
a pas de décentralisation possible, et la bureaucratie devient
une nécessité, partant un bienfait.
La cité, disons la province, doit présenter en plus de ces deux
Chambres, qui en sont l'ossature politique, tous les organes do
sélection qui peuvent la doter d'une vie complète, corps juri-
diques, administratifs, académiques. Tous ces corps doivent
être pourvus de leur représentation, constituée, selon leur na-
ture, soit par voie d'élection, soit par voie de sélection hiérar-
chique. A la différence de ce qui se voit aujourd'hui, ces corps
ne sont plus des organes de l'État, mais de ia province, soumis
seulement au contrôle de l'État mais pas à la direction de ses
pouvoirs, dont il reste maintenant à définir la sphère, en se rap-
portant à cette parole du comte de Chambord sur l'échec des
bonnes volontés de la Restauration : « Le pays n'était organisé
que pour être administré et pas pour être gouverné.
LA RESTAURATION FRANÇAIS!: 50?»

VIII. - L'État.
L'État, c'est l'ensemble des pouvoirs et des forces d'une nation
organisé en vue d'un bien commun qui s'appelle l'intérêt na-
tional. Ces pouvoirs sont ceux du Prince en ses Conseils, conte-
nus par les lois fondamentales consenties par le Peuplo en ses
États.
La France est la nation la moins préparée au gouvernement
populaire, parce qu'elle est celle dont la Révolution a le plus
désorganisé les éléments sociaux, si bien que la représentation
des droits et des intérêts n'y existe nullement et n'y est même
pas conçue ; les opinions seules y sont représentées, et en l'état
actuel le nombre seul y fait loi.
C'est sur des bases distinctes de celles delà cité qu'il faut
reconstruire l'État, avec des organes de gouvernement propres-
La France n'étant pas une fédération, mais une nation, le3
organes de gouvernementne constituent pas trois pouvoirs, mais
trois organismes distincts du pouvoir : l'organisme législatif,
l'organisme judiciaire et l'organisme administratif, s'exerçant
chacun dans leur sphère, mais en vertu d'un même principe,
celui dndroit historique qui a présidé à leur dévolution et qui
coordonne leur action au bien commun.
L'État français est monarchique. L'institution monarchique
y a toujours été secondée par des Conseils et tempérée par des
Etats. Mais ces États ne sont pas forcément des Etals généraux,
la permanence et même la périodicité de ceux-ci entraînant
toujours des troubles et n'étant nullement nécessaire à l'éta-
blissement du contact entre les conseils du prince et les corps
représentatifs du peuple. Il était déjà sorti bien des idées
fécondes et des réformes utiles des tenues d'Etats dans les Pays
qui les avaient conservés, et des Assemblées provinciales dans
les autres, quand la Révolution sortit des États généraux. La
France n'a pas besoin de semblables secousses pour se réorga-
niser, mais d'une action continue comme l'est celle d'une
dynastie nationale dans une monarchie tempérée par le jeu de
504 VERS UN ORDRE SOCIAL CHRÉTIEN

ses Conseils et la représentation des droits et des intérêts so-
ciaux dans ses États.
Ainsi le pouvoir législatif s'exerce par le princ6cn son con-
seil d'État ; le pouvoir judiciaire s'exerce par le prince en sa
haute cour ; le pouvoir administratif par le prince en son con-
seil des ministres ; de plus, le prince est assisté d'un conseil
privé ou conseil de gouvernement qui fait au besoin fonction
de conseil de régence. Enfin les grands corps de l'État, c'est-à-
dire la magistrature et l'armée, ne relèvent que du prince; les
ambassadeurs parlent en son nom.- Tels sont les grands traits
de la constitution nationale.
Quant au consentement des lois nouvelles et à celui des
impôts extraordinaires, il suffit de le demander à des délégations
formées à cet effet, lorsqu'il y a lieu, et selon l'objet soit par les
Chambres des communes, soit par celles des États.
Dieu me garde de paraître avoir esquissé là un nouveau mo-
dèle de constitution ! Non ! Les choses se passaient ainsi, en
réalité, dans tout le cours de notre histoire, où l'esprit d'unité
avait son siège dans la royauté placée à la tête de la nation, et
où certaine diversité était conservée entre ses parties constitu-
tives, du moins pendant la période qui suivait leur entrée dans
la monarchie nationale.
Y a-t-ii lieu d'introduire dans cette antique constitution le
référendum pour la moderniser, comme certains le proposent ?
Cela ne para." guère possible qu'à titre subsidiaire, tant que la
formation des premiers éléments représentatifs est encore trop
embryonnaire pour que leur suffrage puisse être considéré
comme l'expression adéquate du sentiment des intéressés. Il
s'est pratiqué jadis ainsi à la paroisse, et a pu reparaître dans
le mouvement syndical, mais cela seulement dans des cas bien
déterminés, et non comme expression de la volonté et moins
encore de la souveraineté nationales.
La nation, corps perpétuel, ne se compose que d'éléments
durables qui incarnent le passé et sont en gestation de l'avecir :
rien d'éphémère comme l'individu ne saurait y compter dans
l'État que comme objet de sa sollicitude voué à son service.
LA RESTAURATION FRANÇAISE 505

IX. — La Dynastie.

LÉtat français est monarchique. Il devient, on effet, anar-


chiquo dès qu'il cesse d'être monarchique. C'est là une cons-
tatation de fait, qui s'explique d'ailleurs très bien, parce qu'il a
absorbé la cité, tandis que celle-ci a persisté eu d'autres États,
sous forme de confédération, comme dans les républiques hel-
vétiques et du Nouveau-Monde,et sous forme de province auto-
nome dans les pays d'empire. Chez nous plus rien de semblable,
si bien qu'il a fallu que l'État, oeuvre de la monarchie, demeu-
rât d'essence plus ou moins monarchique sous tous les régimes
qui lui ont succédé. Mais cette essence monarchique propre à
la France est-elle simplement le principe de constitution com-
mun à toutes les monarchies ? ou bien la réfection sociale ne
peut-elle s'obtenir en France que de la monarchie de droit his-
torique? C'est là le dernier point que l'on croit ici devoir ratta-
cher aux aperçus précédents comme leur couronnement néces-
saire.
La France est l'oeuvre d'une famille régnant en vertu d'un
droit de succession qui lui est propre et la distingue de toutes
les autres dynasties. Faites en pensée abstraction de ce droit
par quelque uchronisine, et voyez si le champ qui s'ouvre à
l'hypothèse peut encore être celui d'une histoire de France. Le
fait de l'unité française, unité composite, aux éléments les plus
hétérogènes, est uniquement le fait de la Maison de France. On
a dit que les évoques avaient fait la France. Non ! ils ont fait les
cités dont les rois ont fait la France.
Comment maintenant la dynastie caractérisée par ce droit,
sans lequel elle fût tant de fois tombée en quenouille et la
nation en dissolution, comment, dis-je, ce droit de la Maison
de BYance a-t-il suffi à accomplir l'oeuvre nationale ? —C'est
parce qu'il incarne parfaitement les deux principes de l'orga-
nisme social : le foyer et l'atelier ; la Maison de France est uno
famille professionnelle : elle fait sa profession de gouverner,
c'est-à-dire do servir souverainement l'Etat français, si bien
506 VERS UN ORDRE SOCIAL CHRÉTIEN

que ses membres cessent de lui appartenir lorsqu'ils cessent


d'être rôgnicoles, et que, par contre, nul étranger ne peut
devenir prince français.
Ceci n'est le fait d'aucune autre dynastie, et la force de péren»
nitôqui réside dans cette constitution est telle qu'elle suffirait
à expliquer l'acharnement particulier de la Révolution contre
la Maison de France et contre les essaims qui, s'en étant déta-
chés pour occuper d'autres trônes, prétendirent y porter leur
même droit héréditaire.
La lutte éternello que Le Play montrait se poursuivant dans
la pratique entre les hommes férus de tradition et les hommes
épris de nouveauté se montre aujourd'hui plus profonde
encore que de son temps : elle apparaît clairement en toutes
choses comme la lutte entre l'esprit de pérennité incarné dans
les organismes sociaux et l'esprit de destruction qui arme l'in-
dividu de la souveraineté pour que tout périsse avec lui.
En substituant ainsi l'individu au corps permanent, le mé-
canisme constitutionnel à l'organisation historique, la Révolu-
tion amis le désordre partout : dans la famille en détraquant
les foyers ; dans l'atelier en détruisant les corporations ; dans
la nation en supprimant, après la cité, la province; dans l'État
en confisquant la souveraineté. Il n'y a donc de réfection socialo
possible qu'à la condition d'être totale, c'est-à-dire de s'exercer
dans tous les ordres de relations et à tous les degrés de la
société. Cela non pas dans un sens arbitraire et précipité, en
faisant une Révolution en sens contraire de révolution démo-
cratique, mais en exerçant sur les esprits une action coordina-
trice en sens inverse de l'action révolutionnaire.
L'axiome re$ codem modo conservantur quo generantur peut
nous servir de guide en un double sens: si l'on conserve les
principes de la Révolution — tels que ceux dits des droits de
l'homme — on continuera d'en ressentir les elTels antisociaux
dans tout ce qu'on entreprendra pour en endiguer les consé-
quences. Si, au contraire, on pense mieux en toutes choses, et
pas en quelques-unes seulement, l'instinct de conservation,
dont Dieu a pourvu les sociétés humaines non moins que
chaque homme en particulier, prendra le dessus sur l'esprit
LA RESTAURATION FRANÇAISE 507
de destruction qui vient de l'ennemi du genre humain, et sug-
gérera les moyens non pas de retourner à tel ou tel régime d'un
autre moment historique, mais d'adapter au mieux les prin-
cipes éprouvés aux conditions contemporaines.
V

NOVISSIMA VKRBA «>

Un académicien, qui a partagé entre l'économie sociale et


l'histoire les nobles loisirs que lui a faits la politique, exerçait
naguère sa verve aimable aux dépens de nos jeunes amis qui,
opposant au courant démocratique l'idée monarchique, la des-
serviraient ainsi, selon réminent et expert critique (2).
Cependant pourquoi reviendrait-on à la monarchie si ce n'é-
tait pour sortir de la démocratie ?
Celle-ci n'a pas encore tenu toutes les promesses résumées
dans ce joli langage qui paraît plutôt être d'un idéal que d'un
plan :
« Il faut accueillir la démocratie sans arrière-pensée et sans
crainte ; il faut l'aimer et la saluer avec joie, parce que c'est
elle qui, dans un état de haute civilisation, multiplie le mieux
les valeurs individuelles et réalise la plus grande somme de
bonheur pour le plus grand nombre (3). »
Ce n'est pas que la démocratie manque de plan, elle en a
même deux : celui de la démocratie révolutionnaire, qui con-
siste dans l'absorption de tous les pouvoirs et de tous les devoirs
de la société par le jeu d'un mécanisme d'État, actionné par le
suffrage universel s'exerçant à jet continu, uniquement selon
la loi du nombre ;
Et celui de la démocratie chrétienne (4), qui proclame qu'il y

(1 )Réveil français, novembre 1906.


(2) M. le comte d'Haussonville, Gaulois, du 28 octobre.
(3) M. Hourguin, les Systèmes socialistes.
(4) V. compte rendu de la Semaine sociale de Dijon.
LA RKSTAURATION FRANÇAISE 509

a trois sociétés nécessaires : la famille, la corporation profes-


sionnelle, et la cité.
La première de ces conceptions, qui règne en maîtresse
aujourd'hui, n'a pourtant pas d'avenir : c'est un lieu commun
de dire qu'elle ne peut manquer d'aboutir à l'anarchie ou au
césarisme.
C'est l'enfance de l'art, l'art redevenu grossier des nations
retombées en enfance avant que de disparaître.
La seconde conception, au contraire, mûrit ; elle n'en est
qu'à sa première étape lorsqu'elle distingue les trois sociétés
nécessaires ; elle reconnaîtra ensuite que la loi de vie de ces
trois sociétés est dans leur compénétration, à savoir que la cor-
poration est un groupement de familles professionnelles et la
cité un groupement do corporations. Or cette structure du
corps social correspond bien à la parole divinatoire du promo-
teur des Semaines sociales : « Jusqu'ici, dans notre pays, l'orga-
nisation politique ne tient compte que d'où sont les gens, l'or-
ganisation économique que de ce qu'ils ont: le temps doit venir
où celle-ci aura pour base et celle-là pour ressort important ce
qu'ils font (1). »
La constitution qui réaliserait cet idéal, reposant sur le jeu
des éléments sociaux précités, est si peu éloignée d'être monar-
chique, qu'elle trouve chez nous ses précédents historiques
dans des siècles d'état monarchique. De là à dire qu'elle le sera
nécessairement encore, il y a sans doute un pas à franchir,
mais il n'est déjà plus permis de dire qu'elle ne saurait l'être.
La monarchie, ainsi présentée comme le faîted'un édifice formé
par les « républiques françaises » (2), n'apparaît plus aux pen-
seurs comme une antiquaille, si ce n'est encore comme une
solution.
Tout se tient : tant que l'unité politique sera l'homme
asocial, l'individu dépouillé de tout ce qui le place dans la
société, l'ordre politique sera uniquement démocratique, c'est-
à-dire sans rapport avec l'ordre social, donc absurde en prin-

(1) M. Henri I.orin, lissai sur le Salaire.


(2, M CharKs Mourras.
510 VERS UN ORDRE SOCIAL CHRÉTIEN

cipe et tyrannique en fait. Mais lorsque la conception sociale


enseignée à Dijon se sera traduite dans l'ordre politique selon
l'heureuse formule qui en pose le principe, une dynastie natio-
nale incarnant à la fois la famille et la profession ne paraîtra
plus une anomalie dans l'ordre social, et donnera facilement à
l'ordre politique le couronnement historic-ue d'une monarchie
vraiment sociale. ' •
'/.,\
Table Analytique

LES ORIGINES D'UN PROGRAMME


(Extrait de « VAssociation catholique ».)

Les événements de 1871. — La tradition familiale. — La fré-


quentation de l'étrauger. — Le Play et le comte de Chambord. 3

II

ÉCONOMIE SOCIALE.
— {Extraits de « l'Association catholique ».)

1. — Note sur le contrat de travail (1882) apportée au Conseil des


études de l'Ottu\rc des cercles catholiques d'ouvriers. 11
.

2. — Du régime corporatif (1883). — s'incarne en trois droits:


11

celui de l'individu, celui de la corporation et celui de la so-


ciété ; — en trois pratiques; le chef-d'oeuvre, le patrimoine
et le suffrage; — en trois ordres d'avantages: moraux, éco-
nomiques et politiques 16

3. — Crise agricole ou question agraire (1880). — t'n congrès


internatioualultaclie le grelot. — l.e champ de la spéculation
est à restreindre. — L'économie rurale à en affranchir. — La
société rurale doit incarner trois droits : celui de la pro-
priété, celui do la pauvreté et le sien propre 18
512 VERS UN ORDRE SOCIAL CHRÉTIEN

4. — Du capitalisme (4889). — Le siècle de l'usure. — L'usure


est un parasitisme. — Elle peut être extirpée par des moyens
législatifs et bannie par des moyens organiques 71

5. — De l'esprit d'une législation chrétienne du travail (1891). —


Il peut y avoir une législation chrétienne du travail. — L'es-
prit s'en reconnaît à trois caractères : la charité, la solidarité,
la liberté ; — son établissement nécessite le concours de trois
agents : l'Eglise, le pouvoir et l'initiative professionnelle. . 10o

0. — De l'essence des droits et de l'organisation des intérêts écono-


miques (1891). —De l'apport respectif do chacun des facteurs
de la production. — Un accord peut* s'établir sur cette base.

"7.
— L'organisation corporative gardienne do cet accord. —
Principes et structure de celte organisation. .....
— Le glas d'un régime (1892). — Le régime patronal a fait
1*20

place au régime capitaliste. — Celui-ci, n'ayant pas su pro-


curer la paix sociale, va faire place à un régime corporatif 119
nouveau.

lit

POLITIQUE SOCIALE. — {Extraits de l'a Association catholique».)

1. — Politique sociale (1887). — L'action publique eu présence


du socialisme. — Hôle de l'Eglise. — Rôle de l'État. —• Hôle
de l'association, forme nécessaire de l'initiative privée. • - Le
régime corporatif 101

2. — Introduction aux éludes sociales. — Y a-t-il une science so-


ciale ? — La morale sociale. — L'histoire sociale. — L'éco-
nomie sociale. -• Conclusion : il faut résoudre la question
sociale 199

3. — Démocratie contre ploutocratie. — L'oeuvre de la ploutocra-


tie. •—La rébellion de la démocratie *2is
i. — Conservateurs et rénovateurs. — Erreur et impuissance des
conservateurs. — Néeossili' d'une réforme sociale chrétienne. 2:1 «
TARLE ANALYTIQUE 5Î3: '
5. — Des institutions représentatives.— Le régime parlementaire
actuel est la négation de l'idée représentative. — Des corps
constitués peuvent seuls être représentés. 249
6. — Du mouvement syndical dans ses rapports avec l'ordre poli-
tique. — Les divers groupements sociaux. — Leur rôle dans
la commune. — Leur représentation dans l'organisation du
canton et de la région 267
7. — L'évolution agricole. — La dépopulation des campagnes et
leur démoralisation dénotent le malaise de l'agriculture.—
L'introduction de pratiques industrielles, puis commerciales,
doit être accompagnée de pratiques sociales 281

8. — La société selon la science et selon la foi. — Accord des cons-


tatations de la science et des enseignements de la foi dans
le domaine de la morale, dans celui de l'économie sociale,
dans celui de la politique 296

IV

APPLICATIONS AC1TELLES

AU CONTRE-PIED DE LA RÉVOLUTION

{Extraits de publications diverses.)

i, •— Au centenaire de 1780.— Introduction aune enquête


générale sur l'état actuel des esprits et dos iiuvms ; — Viat
1

et le fonctionnement des institutions politiques ; — l'état de


la prospérité générale dans toutes les branches de la produc-
tion et du commerce 311

2. — La question juive et la révolution sociale. — La cité juive.


- - La cité chrétienne. — L'invasion juive. — Pays couquN.

L'émancipation 330

3. — Les retraites ouvrières. — Dans l'ancien temps. — Dans


l'ère moderne. — Le principe à maintenir 3?;:i

4. — Le bien de famille. — La suppression révolutionnaire.



Facilité dune reconstitution 3<"'2

tmutiK soct\L ciiriÉritN 23


.514 * VERS UN;» ORDRE VoCIAL CHRÉTIEN.
•- -
* \ ' -> -
'
i>.
—£a noôtem en France. — Son 'caractère .particulier et
son histoire. — Les conditions de sa persistance. — Leur
régularisation.
. ; ... . . . .
6, — La représentation professionnelle.
. . .
— En quoi elle consiste.
... .370
ment. ......
— Comment elle devrait être établie. — Son fonctionne-

7. — De l'organisation territoriale et de la représentation.


réforme nécessaire. — Tableau des groupements provin- —
La
388

ciaux. — La décentralisation. 402


. , .

V '

LA RESTAURATION FRANÇAISE. - (Extraite du « Réveil français ».)

1. —Principes d'organisation politique. — De l'accord néces-


saire entre les institutions politiques et l'état social. — Du
principe de cet accord dans la nation française. — De sa
forme pour l'époque actuelle. — Conclusions 421
2. — L'évolution historique. — Sa rupture par la dévolution. —
Nécessité de la reprendre 433
3. — La Constitution nationale. — Idée générale. — Les lois
fondamentales mises au point actuel. — Instauration ; ses
phases: -- le rétablissement du pouvoir; — celui des organes
représentatifs; — celui de leur jeu normal 445
4. — La réfection sociale. — Un faux départ. — Les pôles de l'axe

$.—Novissima verba. .......


social. — Réfection dos foyers. — Réfection des ateliers.
,
.
4 .
490
BUS

ra.ii. -ts::été rj.ç*îao'i.-rpr,?o:tâ et ci l'&Mirii.

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