JOHN M.
KELLY LIBRARY
IN MEMORY OF
CARDINAL GEORGE FLAHIFF CSB
1905-1989
University of
St. Michael's Collège, Toronto
X
*
CONFERENCES DE NOTRE-DAME DE PARIS
EXPOSITION
DU
DOGME CATHOLIQUE
CAREME 1880
VIII
PROPRIETE DE L'EDITEUR
L'éditeur réserre tous droits de reproduction et do
traduction.
Imprimatur :
Parisiis, die 8 Decembris 1901.
± Franciscus, Card. RICHARD.
Arch. Parisiensis.
Cet ouvrage a été déposé, conformément aux lois >
en janvier igo3.
CONFÉRENCES DE NOTRE-DAME DE PARIS
EXPOSITION
DU
DOGME
CATHOLIQUE
VIE DE JÉSUS-CHRIST
Par le T. R. P. J.-M.-L. MONSABRÉ
des Frères Prêcheurs
DIXIÈME ÉDITION
CAREME 1880
PARIS (Vie)
P. LETHIELLEUX, Librairie-Éditeur
10, RUE CASSETTE, 10
APPROBATION DE L'ORDRE
Nous, soussignés, Maître en sacrée Théologie et Prédi-
cateur général, avons lu, par ordre du T. R. P. Provin-
cial, les Conférences du T. R. P. Jacques-Marie-Louis
Monsabré, Maître en sacrée Théologie, lesquelles sont
intitulées : Exposition du dof/me catholique. — Vie de
Jésus-Christ. — Carême 1880. Nous les avons jugées
alignes de l'impression.
Fr. Antomn VILLARD,
Maître en sacrée Théologie.
Fr. Paul MONJARDET,
Prédicateur général.
IMPRIMATUR .*
Fr. Bernard CHOCARNE,
Prieur provincial.
QUARANTE-TROISIÈME CONFÉRENCE
VIE DE JESUS. L'ENFANT
CARÊME 1830. 1.
,«Ô
:
QUARANTE-TROISIÈME CONFÉRENCE
VIEDEJESUS. —L ENFANT
Credo in Jesum-Christum quiconceptus
est de Spiritu Sancto, natus ex Mario.
Virgine, passus sub Pontio Pilato; cru-
cifixus, mortuus et sepultus; descendit
ad inferos ; tertia die resurrexit à mor-
tuis; asccndit ad cœlos.sedet ad dexteram
Dei Patris omnipotentis : inde venturus
est judicare vivo s et mortuos.
1
Éminentissime Seigneur, Messeigneurs , Messieurs,
Nous sommes entrés respectueusement dans
la personne de Jésus-Christ et nous avons contem-
plé ses adorables perfections : sa science, sa pu-
reté, sa puissance, son amour, sa sainteté, la gran-
deur et l'efficacité de ses abaissements et de
ses infirmités, l'excellence de la majesté de son
sacerdoce.Au sortir de cette contemplation,
nous nous sommes écriés avec le prophète :
« Christ ! tu es beau par-dessus tous les en-
fants des hommes : )) Speciosus forma prœ
filiis hominum.
1 Son Eminence le cardinal Guibert, archevêque de Pa-
.
ns; Monseigneur Ravinet, ancien évèque de Troyes ; Mon-
seigneur Marshal, évêque de Belley archevêque nommé
,
de Bourges.
VIE DE JESUS.
Ce cri d'admiration sortira plus énergique
et plus profond de nos âmes convaincues et
attendries, si nous considérons les perfections
du Sauveur, manifestées par des œuvres, dans
les phases diverses de sa sainte vie.
Certes, Messieurs, je n'ai pas la prétention
de refaire le livre inimitable où l'Esprit-Saint
lui-même a raconté la vie de Jésus-Christ. —
Aucun récit ne peut suppléer ceux que nous
ont laissés les Évangélistes. Il faut en lire et en
relire les pages admirables, si l'on veut savoir
comment le Verbe incarné a vécu au milieu des
hommes. Mon intention n'est donc pas de vous
dispenser, en racontant moi-même, de la lec-
ture et de la méditation de l'Évangile, mais,
bien plutôt, de vous guider dans vos pieuses
études, en vous traçant un plan que vous
pourrez suivre, s'il vous convient, et en fixant
particulièrement votre attention sur les faits
évangéliques qui appartiennent à la fois au
dogme et à l'histoire.
La critique contemporaine a contesté aux
Évangiles leur authenticité et leur sincérité. Je
ne veux pas discuter avec elle. Les preuves
sont faites contre ses négations, vous pourrez
LENFANT.
les trouver en plus d'un savant ouvrage. Je
prends les Évangiles pour ce qu'ils sont, c'est-à-
dire pour des récits authentiques et sincères
delà vie de notre sauveur * ,et, guidé par mon
maître saint Thomas, je veux rendre succes-
sivement mes hommages à l'enfant, à l'ouvrier,
au docteur, au thaumaturge, au prophète, au
martyr, au triomphateur.
Jésus-enfant ! ces deux mots sont pleins de
charmes pour les âmes chrétiennes; ils nous
rappellent les plus touchants mystères de
notre foi. Un Dieu entrant comme nous dans la
famille humaine; un Dieu recevant, dans la
chair fragile dont il s'est revêtu, le sang de
l'humanité pécheresse; un Dieu donnant en
spectacle toutes les apparences de la faiblesse,
de la misère et de l'impuissance; un Dieu, ce-
pendant, si beau et si terrible dans ses infir-
mités, qu'il ravit les cœurs de ceux qui l'ap-
prochent et fait trembler les rois.
L'incrédulité détourne dédaigneusement les
1 . Voy. mon Introduction au dogme catholique : trente-
tra isième conférence : du Premier élément du témoignage
dans l'Évangile, — laConnaissance certaine; trente-
quatrième conférence : du Second élément du témoignage
VIE DE JESUS.
yeux de son berceau. Si elle consent à admi-
rer l'homme fait, dont elle ne peut nier la
singulière vertu et la prodigieuse influence,
elle jette un voile sur l'enfant et s'efforce
d'étouffer sa grandeur dans une naissance
vulgaire et obscure, dont l'histoire n'a rien à
raconter. « Jésus, dit-elle, naquit à Nazareth...
on ignore à quelle date précise ; le nom
qui lui fut donné était fort commun... Il
sortit des rangs du peuple. Son père Joseph
et sa mère Marie étaient des gens de médiocre
condition, des artisans vivant de leur travail,
dans cet état, si commun en Orient, qui n'est
ni l'aisance, ni la misère... sa famille était assez
nombreuse. Il avait des frères et des sœurs
dont il semble avoir été l'aîné. Tous sont restés
obscurs. » Après cela, une description de Na-
zareth : « Délicieux séjour, où l'âme se sent
un peu soulagée du fardeau qui l'oppresse au
1
milieu d'une désolation sans égale . » Et voilà
tout.
dans l'Évangile y —
V Affirmation sincère; trente-cin-
quième conférence : des Vains efforts du rationalisme
pour détruire le témoignage êvangél' jue.
1. E. lienan, Vie de Jésus, ch. u.
LENFANT.
Votre foi, Messieurs, proteste contre cette
narration tronquée et mensongère. Je ferai
droit à ses protestations, en vous montrant les
grandeurs de Jésus-enfant, dans le cadre provi-
dentiel où il vient au monde, dans les miracles
de sa naissance, dans la prise de possession du
royaume que Dieu lui a promis.
En quelques lignes l'Eglise a écrit un long
poème pour annoncer la naissance du Sauveur.
Dans l'ombre et le silence de la nuit qui pré-
cède la fête de Noël, elle le donne à chanter
à l'un de ses prêtres ou à l'un de ses lévites,
et des profondeurs du sanctuaire retentissent
zes simples et admirables paroles : « Depuis la
création du monde, alors que Dieu, au com-
mencement de toutes choses, tira du néant le
ciel et la terre, l'an cinq mille cent quatre-
vingt-dix-neuf; depuis le déluge, Tan deux
mille neuf cent cinquante-sept; depuis la nais-
sance d'Abraham, l'an deux mille quinze;
VÏE DE JÉSUS.
depuis Moïse et la sortie du peuple d'Israël de
la terre d'Egypte, l'an quinze cent dix ; depuis
le sacre du roi David, Tan treize cent deux ; dans
la soixante-cinquième des semaines d'années
prédites par le prophète Daniel ; dans la cent
quatre-vingt-quatorzième olympiade; dans la
sept cent cinquante-deuxième année de la fon-
dation de Rome et la quarante-deuxième du
règne d'Octave-Auguste; tout l'univers étant en
paix et le monde entrant dans son sixième
âge : Jésus-Christ, Dieu de toute éternité, fils
du Père éternel, voulant consacrei le monde
par son miséricordieux avènement, après avoir
été conçu de l'Esprit-Saint, les neuf mois de-
puis sa conception étant accomplis, Jésus-
Christ, Dieu fait homme, naît, à Bethléem de
1
Juda, de la Vierge Marie . »
La première fois que j'entendis cette sublime
Anno a creatione mundi, quando in principio Deus
1.
creavit cœlum et terrain, quinquies millesimo centesimo
umagesimo nono: A diluvio vero,anno bis millesimo nonagen-
tesimo quinquagesimo septimo :A nativitate Abrahae, anno
bis millesimo quinto decimo : A Moyse et egressu populi
Israël de Egypto, anno millesimo quingentesimo decimo :
Ab unctione David in regem, anno millesimo trigesimo se-
cundo : Hebdomada sexagesima quinta juxt.a Danielis pro-
phetiam : Olympiade centesima nonagesima quarta : Ab
l'enfant 9
proclamation, je sentis tout mon être frémir
et, après m'être prosterné sur le pavé du
temple pour adorer le divin enfant, je me re-
levai les yeux baignés de larmes. J'étais sous
l'impression d'un langage unique dans l'histoire.
Vous l'avez lue, Messieurs, et, quelque soin
qu'on prenne d'encadrer noblement le berceau
des héros et des grands hommes, vous n'avez
jamais vu, n'est-ce pas, rien qui ressemble à
cette calme et écrasante majesté ? L'enfant qui
vient au monde, fût-il le rejeton du sang le plus
illustre, n'a rien à démêler avec le passé. Il ap-
paraît sans être longtemps attendu dans le flot
mouvant des générations, et, s'il plaît aux flat-
teurs de célébrer sa naissance par de glorieux
horoscopes, ils n'oseraient convoquer près» de
son berceau le ciel, la terre, les rois, les peu-
ples, les grands événements. — L'Église, vous
urbe Roma condita anno septingentesimo quinquagesimo
secundo : Anno imperii Octaviani Augusti quadragesimo
secundo, toto orbe in pace composito, sexta mundi setate :
lesusChristus aeternus Deus, aeternique Patris Filius, mun-
durn volens adventu suo piissimo consecrare; de Spiritu
sancto conceptus, novemque post conceptionem decursis
mensibus,in Betlheem Judae nasciturex Maria virgine, fac-
tus homo. (Martyrolog : Rom. octavo. kalendas. januarii
25 dec.)
10 VIE DE JESUS.
venez de l'entendre, n'a point de ces timidités.
— Pourquoi donc? Parce que l'enfant dont elle
chante la naissance est, selon la doctrine de
l'Apôtre (d'héritier de toutes choses et l'ouvrier
des siècles : » Quem constituit hœredem univer-
sorumper quem fecitet sœcula* ; le centre et le
soutien de la création tout entière : In quo
omnia constant; le terme suprême des mou-
vements que la Providence imprime, depuis
l'origine des temps, à toutes les forces de
l'humanité et à tous les événements de l'his-
toire Omnia pr opter ipsuni.
:
Tous les âges du monde viennent se grouper
autour de son berceau, car, dans tous les âges,
Dieu le montre sous les traits d'un enfant qui
prend vie dans les flancs de l'humanité péche-
resse pour la sauver. — A nos premiers parents,
épouvantés de leur chute et courbés sous le
faix de la malédiction divine, il promet un re-
jeton vengeur qui triomphera des embûches
2
de Satan ; aux patriarches, un fils en qui
i. Heb., cap. I, 2.
2. Inimicilias ponam inter te et mulierem etsemen tuum
et semen illius : ipsa conteret caput tuum. (Gènes,, cap.
n, 15.)
l'enfant. 11
seront bénies toules les nations de la terre 1
;
à
David, un héritier qui conservera éternellemenl
sa race et fera subsister son trône aussi long-
temps que le soleil et la lune 2 . — « Un rejeton
sortira de la tige de Jessé, s'écrie Isaïe, et une
fleur s'élèvera de sa racine. L'esprit du Seigneur
se reposera sur ce rejeton: l'esprit de sagesse et
d'intelligence, l'esprit de conseil et de force,
l'esprit de science et de piété; et l'esprit de
crainte de Dieu remplira la coupe de cette
3
(leur . ii
Écoutez donc, maison de Davfd, le Seigneur
vous donnera lui-môme un signe: « Voici que
1. In te (Abraham) benediccnlur universae cognationes
•ma). (Gènes., cap. xti, '].)
liencdicentur in semine luo (Isaac) omîtes gentes terrae
(Gènes., cap. xxvi, 4.)
Benedicentur in le (Jacob) et in semine tuo cunctae tri-
bus terrae. (Gènes., cap. xxvm, 14.)
2. Semel juravi in sanclo meo, si David mentiar : semen
cjus i.»i aelernum manebit, et thronus ejus sicut sol in con-
spectu meo et sicut luua perfecta in aeternum.(Psalm.
LXXXV1U.)
3. Egredietur virga de radiée Jesse, et flos de radiée
ejus ascendet; et requiescet super eum spiritus Domini :
spiritus Sapientiœ et intellectus, spiritus consilii et fortitu-
dinis, spiritus scienliœ et pietalis; et replebit eum spiritus
timoris Domini. (Isai., cap. xi, 12.)
12 VIE DE JÉSUS.
la Vierge concevra et enfantera un fils; on rap-
pellera Emmanuel l
. » Emporté sur les ailes de
l'inspiration, le prophète franchit les siècles, et
croit voir déjà l'enfant qui doit venir: « Le pe-
tit enfant nous est né, le fils nous est donné son ;
nom est l'admirable, le conseiller, le Dieu fort,
2
le père du siècle futur, le prince de la paix . »
a Miracle nouveau ! s'écrie Jérémie, la femme
toute seule sera mère de l'homme : » Creayit
Dominus novum super lerram, fœmina circum-
3
dabit virum .
Aimant divin, un enfant attire vers son ber-
ceau les religieuses aspirations de l'antiquité ju-
daïque ; un enfant est aussi l'objet des désirs et
de l'attente de la gentilité. Le fils d'Isis doit
4
venger le monde des fureurs de Tryphon . Ju-
piter posera sa main caressante sur le front
d'une vierge et, de son toucher, un fils naîtra :
1. Audite ergo Domus David... Dabit Dominus ipse vobis
signum : Ecce Virgo concipiet et pariet filium,et vocabi-
tur nomen ejus Emmanuel .(lsai., cap. vu, 13, 14..)
2. Parvulus natus est nobis, et filius datus est nobis, et
vocabitur nomen ejus, admirabilis, consiliarius, Deus for-
tis, pater futuri saeouli, princeps paeis.(Isai., cap. ix, 6.)
3. Jerem., cap. xxi, 22.
4. Plutarque, de lsid. et Osirid., n° 24.
L'INFANT 13
cher rejeton d'un père ennemi qui s'offrira pour
succéder aux souffrances de Prométhée, figure
du genre humain châtié par la colère divine 1 .
Dans les édicules qui couronnent les pyramides
orientales, les vierges sacrées attendent la visite
du Dieu qui doit les rendre mères du libéra-
teur. Le lotus égyptien, pénétré du souffle d'en
haut, féconde la déesse Vierge 2 , et la mère
sainte des Chinois mange, au bord de la fon-
taine, la fleur virginale qui lui donne le pou-
3
voir de mettre au jour un fils divin . Sous les
sombres arceaux des forêts celtiques, les
druides élèvent une statue et un autel à la
4
vierge qui doit enfanter . Les générations qui
se succèdent se transmettent donc de l'une à
1. Eschyle, Prométhée.
2. Tuvatxt oux àôuva-rov uveOfxa 7cXv]aiâaat 8sou, xai rtvaç ev-
texe'iv apxaç yevé(>ea)ç.(Plutarq., de Isid. et Osîride.)
3. Barrow, Travel in China, p. 473.
Hinc Druidas in intimis penetralibus statuam erexe-
4.
runt, lsidi seu Virgini hanc dedicantes, ex qua filius ille
proditus erat.
Ce renseignement d'Elias Schedius (de Diis Germanis,
cap. xm) est confirmé par l'inscription trouvée en 1833 sur
l'emplacement d'un temple païen, à Châlons-sur-Marne :
Virgini pariturœ Druides. (Annales de philosophie chrét.,
t. Mil, p. 328.)
U VIE DE JÉSUS.
l'autre ce cri d'espérance : Un enfant viendra.
1
Déjà les poètes saluent son avènement Voyez .
comme le monde est profondément remué par
des catastrophes providentielles. Plus agité que
les autres peuples, mais toujours vivant, Israël
est partout mêlé aux gentils et projette sur les
traditions défigurées la lumière de ses oracles.
Les désirs débordent, l'attente est à son comble,
les siècles, en chœur, s'écrient : « Gieux,
répandez votre rosée, nuées, pleuvez le juste;
que la terre s'entrouvre et germe le sauveur. »
Il vient, l'enfant béni, il vient. L'Eglise nous
montre le ciel et la terre formant, avec les siè-
cles, un cadre immense autour de son berceau ;
c'est juste. Le ciel est fermé par le péché, il va
l'ouvrir; la terre est déshonorée, il va la puri-
fier. Abraham est évoqué; cela devait être. N'a-
t-il pas été choisi pour être la souche d'un peu-
ple destiné à garder plus fidèlement les pro-
messes divines, et pour transmettre au fils de
ces promesses, avec un sang préservé des abo-
minations de l'idolâtrie, l'héritage transfiguré
de son sacerdoce et de son souffle prophétique?
i. Cf. Vingt-neuvième conférence : la Plénitude des
temps.
l'enfant. 15
Voici Moïse avec son peuple; il est à sa place
près du législateur de la nouvelle alliance, près
du libérateur du genre humain. David s'appro-
che, je l'attendais; son sang illustre va couler
1
dans les veines de l'enfant-Dieu . Les mouve-
ments inverses des deux généalogies, de la tige
au rejeton, du rejeton à la tige, décrivent les
longues pérégrinations de la sève royale. Par
des courants divers, elle est arrivée à son but.
La nature et la loi, la génération et l'adoption
sont d'accord sur le même enfant. Soit qu'on
remonte par sa mère et par son grand- père le
cours des siècles, soit qu'on le descende jusqu'à
l'homme humble et chaste qui doit protéger ses
2
jeunes années , David s'impose, et son fils a
1. Cf. Summ. theol., III IV, quajst. 31, A. % Utrum
caro Christi fuerit sumpla de David?
-. Il y a différentes opinions sur les généalogies de N.-S.
De graves auteurs, tant anciens que modernes, pensent
que saint Matthieu et saint Luc ont donné tous deux la gé-
néalogie de saint Joseph. Pour expliquer les deux pères
qu'on lui attribue, ils invoquent la loi du Lévirat, en vertu
de laquelle Jacob, proche parent d'Héli, aurait épousé sa
veuve. De cette manière Jacob, second mari de la mère de
saint Joseph, est son père naturel, Iléli est son père lé-
gal. Ainsi, saint Matthieu aurait écrit lagénéalogie naturelle
de saint Joseph, saint Luc sa généalogie légale. D'après ce
sentiment, Jésus est fils de David, parce que Marie sa mère
18 VIE DE JESUS.
droit au nom que lui donneront plus tard les
misérables qui imploreront sa miséricorde et
les foules qui salueront sa bienvenue : « Ayez
pitié, fils de David! Hosanna au fils de David! »
La critique impie lui conteste cet honneur,
mais qu'importe? Sa négation attardée peut-
elle peser autant, dans la balance de l'histoire,
que le témoignage des Évangélistes, qui ont
consulté les monuments et entendu la voix du
peuple ? Venez vous joindre au saint roi, chaste
«st parente de saint Joseph, et, par conséquent, de la même
famille que lui. Cette parenté n'est point supposée; elle
est affirmée implicitement par l'Évangile, qui nous dit
que Marie se fit inscrire, avec Joseph; à Bethléem. Elle ne
pouvait être comprise dans le recensement qui se faisait
dans la ville de David que parce qu'elle était de la famille
ie David. L'opinion précitée offre encore plusieurs autres
lifficultés; elles ne sont point insurmontables. Mais ces
difficultés disparaissent,si l'on admet une opinion qui nous
paraît plus probable, à savoir, que saint Matthieu a donné
la généalogie légale de Jésus-Christ par Joseph, saint Luc,
sa généalogie naturelle par Marie, fille d'Héli. Si Marie
n'est point nommée dans cette généalogie, c'est parce que
Fauteur se conforme à l'usage hébraïque, qui ne tient aucun
compte des femmes dans l'énumération des degrés généa-
logiques. Joseph, dit Médina, est appelé fils d'Héli : qui
fuit Héli, parce qu'il est le mari de so hropter vin-
fille,
tulum matrimonii pater filiœ recte dici solet palermariti
yus. Melchior Canr. donne une explication plus ingé-
nieuse et, peut-être, plus vraisemblable. Il prétend que
L ENFANT. il
prophète à qui Dieu a donné la connaissance
des temps, venez, Daniel. Vous avez éclairé les
oracles en précisant l'époque de leur accom-
plissement. Vos fameuses semaines touchent à
leur fin, il est temps que paraisse le saint des
saints.
Les grands peuples, aussi, lui doivent un
hommage : et les Grecs, dont la langue harmo-
nieuse écrira bientôt son histoire et sera l'un
des premiers instruments de la diffusion de sa
dans ce texte de saint Lue : Et ipse Jésus erat incipiens
quasi annorum triginta, ut putabatur filius Joseph qui
fuit Heli, ces paroles: ut putabatur filius Joseph, forment
une parenthèse, et que le relatif qui fuit Heli se rapporte
à Jésus.
La parenthèse, qu'on peut supposer, sans ^rt, dans le
latin, est plus apparente dans le grec:
Ka. auToç yjv 6 'Iyjctoûç tocrsi excov Tpiâxovxa, à>v u'oç, toç Ivojai-
Çe-co 'loicrfa, tou 'H>{, toO Maiôâir, xoO Aeui, etc.
En effet, l'article toO, signe caractéristique des degrés
généalogiques, manque au nom de Joseph, d'où il suit que
l'on doit lire wv vî6ç (<î>; Ivo^exo 'Icoo-^,) xoû 'Hli ; en fran-
çais: «Jésus, qu'on croyait fils de Joseph, était fils d'Héli.»
Comment accorder, dans ce sentiment, le nom d'Héli,
donné au père de la sainte Vierge, avec la tradition qui
lui donne pour père saint Joachim? Rien de plus facile.
tléli est une abréviation du nom d'Éliakim. Or, Eliakim et
Joachim se disent plusieurs fois l'un pour l'autre dans la
sainte Écriture. Ainsi, au II" livre des Rois, Joachim, fils
CARÊME 1880. 2.
18 VIE DE JÉSUS
doctrine et de l'établissement de son règne; et
les Romains, qui n'ont conquis la terre que pour
préparer des chemins à ses apôtres et lui cé-
der un jour la capitale de leur empire. Auguste
a soumis tous les peuples à son pouvoir; le tem-
ple de Janus est fermé ; l'univers est en paix. Il
croit, le fier César, que le repos de ses armes va
tourner au profit de sa gloire, en lui permettant
de compter les richesses de ses provinces et le
nombre de ses sujets; mais Dieu a d'autres
vues que les siennes. « En ces jours-là, ditl'É-
vangéliste saint Luc, un édit fut porté par César
Auguste, afin qu'on dénombrât l'univers 1 . » Ce
d'Elias, est appelé EUakim (cap. xxm, 34). Ue même, au
e Paralipomènes (cap. xxxvi,
II livre des 4),le grand-prêtre
qui gouverne la Judée pendant la captivité de Manassès
est appelé EUakim au quatrième chapitre de Judith (iv, 5,
7, 11), et Joafctm au quinzième (v, 9). « Le motif de cette
substitution de forme, dit l'abbé Darras dans son Histoire
e re
de l'Église (2 partie, l époque, ch. xi), est que le mot
Joachimse prononçait, en hébreu, Jehovakim; or, Jehovah
est le nom trois fois saint, le tetragrammaton redoutable
du nom divin. Les Juifs ne l'articulaientjamais à la lecture
On lui substitua le nom à'Adonaï, ou son équivalent EL
Cette dernière forme avait prévalu comme synonyme dans
le nom d'Eliakim.î
Cf. Summ. theol. quaest3l, A. 3,: Utrum convenienter
genealogia Chrisli ab Evangelisth tcxntur ?
i. Luc. cap. xi, 1.
l'enfant, tîf
dénombrement, c'est un homme qui l'ordonne ;
mais c'est Dieu qui le veut pour amener son
fils au lieu où le prophète a placé son berceau,
pour que sa royale généalogie soit confirmée
par des actes publics, pour que la réalité de
son humanité sainte soit offîciellementconstatée
far la plus grande des autorités humaines.
« Que faites-vous, s'écrie Bossuet, que faites-
vous, princes du monde, en mettant tout l'uni-
vers en mouvement, afin qu'on vous dresse un
rôle de tous les sujets de votre empire? Vous en
voulez connaître la force, les tributs, les soldats
futurs; et vous commencez, pour ainsi dire, à
les enrôler. C'est cela ou quelque chose de sem-
blable que vous pensez faire. Mais Dieu a d'au-
que vous exécutez, sans y penser,
tres desseins,
par vos voies humaines. Son Fils doit naître à
Bethléem, humble patrie de David; il l'a fait
ainsi prédire par son prophète, et voilà que tout
l'univers se remue pour accomplir cette pro-
phétie. Jésus, fils de David, naît dans la ville où
David avait pris naissance. Son origine est at-
testée par des registres publics; l'empire ro-
main rend témoignage à la royale descendance
de Jésus-Christ, et César, qui n'y pensait pas,
20 VIE DE JÉSUS.
1
exécute l'ordre de Dieu . » L'incrédulité vou-
drait bien supprimer ce témoignage de César
et de l'empire romain ; mais que peut-elle ré
pondre aux apologistes qui ont vu les actes du
dénombrement et qui n'ont pas craint d'y ren-
2
voyer les hérétiques et les empereurs ?
Oui, Messieurs, la paix universelle s'est faite*
dans le monde, afin que le prince de la paix na-
quît dans les conditions prédites par les pro~
1. Élévations sur les mystères, XVI e semaine: v e élé-
vation.
2. Tertullien, légiste dont les décisions figurent au Di-
geste avec celles de Papinien, de Tribonius et d'Ulpien,
écrivait à Rome même en 204 : « Les pièces originales du
dénombrement d'Auguste sûni conservées dans les archives
de l\ome. Leur déposition relative à la naissance de Jésus-
Christ forme un témoignage authentique : Decensu denique
Augusti, quem testem fidelissimum Dominicœ nativitatis
Romana archiva custodiunt. (Lib. contra Marcionem,
cap. vu.)
Saint Justin, dans son apologie àAntonin le Pieux (138),
s'exprime ainsi : « Jésus-Christ est né à Bethléem, petite
ille juive située à trente-cinq stades de Jérusalem; vous
pouvez vous en assurer en consultant les tables de recen-
sement de Quirinius, votre premier gouverneur en Judée. »
B/]8Xeè[A xcofJLY) xiç eor'tv ev xvj x^P^ 'louSatwv, oc7ré-/ou<7a axa-
8iovç xpiaxovxaTcévxe IepoaoXujxwv, èvrç lyevvrçOyj 'Iy)<toûç Xpiaxô;,
eoç xoù jxaOeîv ôuvaa'Oe ex xtov aTtoypacpéov xtov yevofxlvwv zr. 1
KupY)vio'j, xoù TjfJLSxépou, ev 'IoySaîa, •jrpwxou yevop.£vo'j eTuxpÔTtrj-
(Apol. 1°, pro Qh.ri&t. ad Antonin. Pium, cap. xxxiv.)
l'enfant. 21
phètes, et, pendant que l'univers est en paix au-
tour de son berceau, le ciel est en fête. Pour
célébrer son avènement et eu marquer la date
précise
1
, Jupiter et Saturne, ramenés au même
point, illuminent trois fois la terre de leurs ra-
1. Dans le Martyrologe que nous avons cité, l'Église
fixe la naissance de Notre-Seigneur à l'an 752 de Rome;
elle suit en cela les calculs de Denis le Petit, fondés sur une
date précise que nous donne saint Luc dans son Evangile :
« La quinzième année de l'empire de Tibère, Jésus, ayant
environ trente ans, commença sa vie publique.» Or, la quin-
zième année de l'empire de Tibère, si on le fait commen-
cer à la mort d'Auguste, correspond à l'an 782 de Rome.
Si nous retranchons de ce chiffre les trente ans de Jésus
Christ, nous avons 752.
Mais ce calcul, très simple et très conforme à l'Évangile,
en apparence, est contredit par l'Evangile même. Saint
Matthieu nous dit que Jésus est né dans les jours d'Hérode
(cap. h, 1). Or, Hérodeest mort du 28 mars au 2 avril 750.
Pour naître dans son règne, il est bien évident que Jésus-
Christ a dû venir au monde le 25 décembre 749, au plus
tard. Dans cette hypothèse, il faut placer entre le 25 dé-
cembre 749 et le 28 mars 750 la naissance du Sauveur,
la présentation, l'adoration des Mages et le massacre des
Innocents; c'est trop peu de temps, surtout si l'on fait at-
tention à ce détail qu'Hérode, calculant d'après le voyage
des Mages l'apparition de l'étoile, fit tuer les enfants au-
dessous de deux ans.
Il donc encore reculer d'une année, c'est-à-dire au
faut
25 décembre 748. Mais voici une autre difficulté soulevée
par le récit de saint Luc.
Cet Évangéliste fait concorder la naissance de Jésus-
22 VIE DE JÉSUS
dieuses conjonctions, comme aux jours bénis où
le peuple d'Israël sortit de l'esclavage d'Egypte,
et, bientôt réunies dans le même signe, toutes
lesplanètes, achevant ensemble leur révolution,
feront leur jubilé et éclaireront d'une splendide
constellation la première année de l'enfant pro-
Clirist avec un recensement prescrit par Auguste, et, d'après
les tables romaines citées par Tertullien, ce recensement
s'est fait sous le gouvernement de Saturninus en Judée.
Saturninus ayant quitté son gouvernement vers le milieu de
748, il est bien évident que la naissance du Sauveur n'a
pas pu avoir lieu le 25 décembre de cette année. Il faut
donc reculer encore, et prendre pour date le 25 décem-
bre 747. Cette date est celle qu'indiquent Sanclemente et
la plupart des chronologistes modernes. Elle correspond au
grand phénomène sidéral dont Kepler, dans son livre de
Anno natali Christi, avait fixé la date en 748 d'après des
tables imparfaites, date qui fut rectifiée par ideler travail-
lant sur les tables plus exactes de Delambre, et fixée, par
lui, à l'année 747. Dans cette année eut lieu, pendant les
mois de mai, d'août et de décembre, la triple conjonction de
Jupiter et de Saturne dans le signe des Poissons.
L'année suivante, Mars vint à son tour, atteignit Jupiter,
puis Saturne. Après Mars, le Soleil et, avec le Soleil, Mer-
cure et Vénus. Cette conjonction dura, de cette manière,
pendant les mois de mars, avril et mai de l'an 748 de Kome.
Il en résulta, dans mois de mai, une combinaison de
le
toutes les planètes au ciel, formant, en quelque sorte, un seul
corps composé de sept corps lumineux, et une pléiade bril-
lant d'un éclat extraordinaire et mystérieux. Sorte de jubilé
sidéral, dans lequel les astres se rencontrèrent au terme d
leurs différentes révolutions.
L'ENFANT. 23
m - — — — - . — - -i . — .. ., ——
.
mis et désiré, du libérateur du genre humain.
Les siècles remplis de désirs, le ciel, la terre,
les patriarches, les législateurs, les rois, les pro-
phètes, les grands peuples, les maîtres du mon-
de, la paix universelle après tant de révolutions,
le jubilé des astres, voilà le cadre providentiel
de la naissance de Jésus- Christ. Et, dans ce ca-
dre, il faudrait mettre le berceau d'un enfant
obscur, sans généalogie et sans prestige ? Et,
sur ce cadre, il faudrait écrire les paroles vul-
gaires d'un mécréant? Non, Messieurs, non. Les
paroles de l'Eglise sont seules en harmonie avec
de si admirables préparations : Jésus Chris tus
œternus Deus, ceternique Patris filius, in Be-
thléem Judée nascitur ex Maria Virgine, factus
i
homo .
II
Jésus Chris tus nascitur /Jésus-Christ naît; ce
mot est plein de révélations. — Dieu aurait pu
renouveler pour son Fils le mystère de l'Eden,
i. Cf. Summ. theol., III P., quaest. 35, 4. 8: Utrum
Christus fuerit congrua tempore natus f
24 VIE DE JESUS.
c'est-à-dire tirer son corps très pur du flanc
d'un de ses justes endormis, et le montrer à
f humanité,en disant : Voici la chair de ta chair
et l'os de tes os. — Mais il redoutait pour nous
i'étonnement, les doutes, l'anxiété que n'eût
pas manqué d'exciter l'apparition d'un homme
parfait. Nous voyons mieux la vérité de l'incar-
nation dans un enfantqui prend, comme nous,
possession delà vie,etla constatation de sa nais-
sance doit répondre un jour, mieux que tous
les raisonnements, aux rêves nsensés et aux
suppositions absurdes des hérétiques. D'autre
part, l'œuvre de réparation décrétée par la
Providence est plus complète et mieux équi-
librée dans un Dieu-enfant. Tous les âges y
sont représentés, les deux sexes y sont honorés
autant qu'ils peuvent l'être, et de la femme,
qui nous a présenté le fruit de mort, nous re-
cevons le fruit de vie '•
Dei carnem humanam assumere potuerit
1. Licet Filius
de quacumque materia voluisset, convenientissimum tamen
fuit carnem acciperet. Primo quidem, quia
ut de foemina
per hoc tota humana natura nobilitaîa est. Unde Augustin,
dicit lib. 83 Quœstionum : « Hominis liberatio in ulroque
sexu debuit apparere. » Ergo quia virum oportebat susci-
pere, qui sexus honorabilior est, conveniens erat, ut fœra
L ENFANT. 25
Il importait donc que les lois de la nature
fussent accomplies sous nos yeux, autant qu'il
le fallait pour nous donner la certitude du
moyen extérieur par lequel le mystère divin se
révélait à nous; mais, pour l'honneur du Dieu
qui s'incarnait, il importait que la nature fût
surpassée par des merveilles.
Elles n'ont pas été épargnées. L'Évangile et
la science théologique nous les montrent se
multipliant, sous l'action d'un principe divin,
dans le sein virginal de Marie et dans son fruit
nei sexus liberatio hinc appareret, quod ille virde fœrnina
natus est. Secundo, quia per hoc veritas incamationis
astruilur. Undc Ambr. dicit in lib. de Incarn. : « Aiulta in
Christo secundum naturam invenies et ultra naturam :
secundum conditionem etenim nature in utero fœmi-
nei scilicet corporis fuit, sed supra conditionem virgo
concepit, virgo generavit, ut crederes, quia Deus erat, qui
innovabat naturam, et homo erat, qui secundum naturam
nascebatur ex homine. » Et Aug. dicit in epist. ad Volusian :
f Si omnipotens Deus hominem ubicumque forma tum non
ex materno utero crearet,sed repenti num inferret adspec-
tibus, nonne opionem confirmaret erroris, nec hominem
verum suscepisse ullo modo crederetur; et dum omnia
mirabiliter facit, auferret quod misericorditer fecit? Nunc
vero ita inter Deum et hominem mediator apparuit, ut in
unitate personae copulans utramque naturam et solita su-
blimaret insolitis, et insolita temperaret. » (Summ. theol..
Il P., quaest 31, A. 4,6.)
-26 VIE DE JESUS.
béni. Le ciel les annonce avant qu'elles
éclosent, et salue leur adorable épanouissement
par la voix de ses anges.
« L'ange Gabriel, dit saint Luc, fut envoyé
par Dieu, dans une ville de Galilée appelée Na-
zareth, vers une vierge mariée à un homme du
nom de Joseph; et le nom de la vierge était
Marie. » Depuis longtemps ce messager céleste
avait reçu de Dieu la confidence du grand mys-
tère de l'incarnation, et la mission de réparer,
dans l'œuvre de notre restauration, l'influence
exercée par l'esprit superbe dans l'œuvre de
notre perdition. Sa première ambassade avait
révélé au prophète Daniel l'époque précise de
l'avènement de la justice éternelle, et six mois
à peine s'étaient écoulés depuis qu'il en avait
fait pressentir les approches au prêtre Zacharie,
en lui annonçant la naissance de son fils, le
précurseur. Le temps est venu. Une troisième
fois il descend sur la terre, pour demander à
l'humanité son consentement; car Dieu est un
roi si libéral qu'il veut que nous acquiescions
aux noces mystérieuses de son Verbe avec notre
nature. Une jeune fille delà tribu de Juda a été
choisie pour représenter le genre humain dans
l'enfant. 27
!
ce solennel contrat . L'ange s'approche d'elle,
et lui dit : « Je vous salue, pleine de grâce ; le
Seigneur est avec vous : vous êtes bénie entre
toutes les femmes. » Marie se trouble, car son
humilité lui persuade qu'elle est indigne de
tant d'honneur : trouble pudique des vierges,
auxquelles la louange semble une conspiration
ourdie contre la chère et délicate vertu qui les
donne à Dieu seul Marie . se trouble ; mais l'ange
la rassure: «Ne craignez point, Marie, car vous
avez trouvé grâce devant Dieu. Voici que vous
concevrez et enfanterez un fils, que vous nom-
merez Jésus. Il sera grand; on l'appellera Fils
du Très-haut, le Seigneur Dieu lui donnera le
trône de David son père, et il régnera éternelle-
ment sur la maison de Jacob. » Marie reconnaît,
à ce langage, les saintes prophéties qu'elle a
longtemps méditées dans le temple et dont elle
1. Congruum fuit Reatse Virgini annunciari, quod esset
Christum conceplura... ut volontaria sui obsequii munera
Deo ad quod se promptarn obtulit dicens: Ecce an-
offeret
cillaDomini, ut ostenderetur esse quoddam spirituale
matrimonium, inter filium Dei et humanam naturam et ,
tdeo per annuntiationem expectabatur consensus Virginis,
loco totius humanae natiuae.(Summ. theol.,111 P.,quaest30,
4.1.)
28 VIE DE JÉSUS
attend le prochain accomplissement. Mais ces
prophéties ne sont pas faites pour elle, elle a
renoncé à la maternité. Résolue à demeurer
vierge, elle n'ambitionne que l'honneur d'être
un jour la servante de la mère du Messie. Dieu
a d'autres vues. 11 convoite pour son Fils l'é-
trange etinexplicable maternité d'une vierge.
Les lois de la nature s'y opposent? qu'importe,
rien n'est impossible au Tout-puissant: n'a-t-
il pas fécondé les mères stériles? Qui l'empê-
chera de féconder une vierge? « L'Esprit-
Saint surviendra en vous, dit l'ange, et la
vertu du Très-Haut vous couvrira de son
ombre, et ce qui naîtra de vous sera la sain-
teté même, on l'appellera Fils de Dieu. Et
voici qu'Elisabeth, votre parente, a conçu
elle-même un fils dans sa vieillesse: nous
sommes au sixième mois de celle qu'on ap-
pelait stérile. — Je suis la servante du
Seigneur, répond Marie, qu'il me soit fait
selon votre parole *. »
Messieurs, que de miracles racontés sans
emphase dans cet adorable récit, où les aver-
i. Voy. Luc, cap. i, depuis le verset 26 jusqu'à 38
L ENFANT.
tissements, les promesses et les preuves se
succèdent avec un ordre parfait l
! Le principe
naturel de la génération humaine suppléé par
l'action divine; deux honneurs inconciliables,
la virginité et la maternité, s'unissant et se
rehaussant mutuellement en une seule per-
sonne; une fille des hommes vérité lement
Mère de Dieu; un Dieu éternel et une femme
mortelle pouvant dire du même enfant: Mon
fils; toutes les perfections, au degré suprême,
dans un enfant qui vient de naître.
Mystères inacceptables, dit l'incrédulité; car,
qui donc les a vus? Qui donc les a constatés?
Qui donc peut en rendre témoignage?
Qui donc? Mais celle-là même en qui ils se
sont accomplis. Elle en a gardé fidèlement le
secret, tant qu'il était nécessaire d'effacer sa
j}oire devant celle de son fils. Quand le temps
lut venu de parler, ses révélations tombèrent, de
son cœur reconnaissant, dans le cœur fidèle
des apôtres, et maintenant elles s'imposent à
notre foi. Voudrait-on récuser la parole de Ma-
1. Cf. Summ. theol., III P., quaest. 30, A. 4: Utrum an-
nunciatio convenienti fuerit ordine perfecta?
30 VIE DE JÉSUS.
rie? — Ce serait se révolter contre une des plus
augustes lois du témoignage. Le droit reconnaît
la suprême autorité du témoin qu'il appelle
exceptionnellement majeur : omni exceptione
major. En effet, un homme peut être si élevé
dans son intelligence, si grand par son caractère,
si éminent par ses vertus, si unique par sa po-
sition, que ses affirmations soient, de tout point,
indiscutables. Gomment le récuser, lorsque,
rendant témoignage des faits merveilleux qui se
sont passés en lui-même, il confirme son té-
moignage par des faits de même nature? — Or,
Messieurs, la mère du Christ est un témoin
exceptionnellement majeur. La position qu'elle
a prise dans le monde chrétien, la vénération
universelle dont elle est l'objet depuis l'origine
de l'Église, nous imposent le respect de sa pa-
role et de ses révélations, d'autant qu'elle a fait
elle-même un prodige qui sert de garantie à
ceux dont elle témoigne. A l'heure mystérieuse
où personne ne connaissait encore celui qu'elle
portait dans son chaste sein, si ce n'est Elisa-
beth, dont le fils avait tressailli, avant de naître,
aux approches du Verbe incarné, elle a lancé
sur les siècles futurs cet oracle : « Toutes les
l'enfant. 31
générations m'appelleront bienheureuse ivBea
tam me dicent omnes gênera ùiones f
. Une petite
fille de quinze ans oser ainsi affronter l'avenir!
C'est de la plus haute folie, si cela n'est divin.
Or, Messieurs, cela est divin, parce que l'oracle
s'est accompli. Je n'ai pas besoin de le prouver
longuement. Vous savez tout aussi bien que
moi que, dans tous les âges du Christianisme et
maintenant encore, la science théologique, les
lettres, les arts, les monuments, la prière,
rendent hommage à la bienheureuse Vierge
Marie, mère de Jésus-Christ. Prophétesse véri-
dique, elle imprime aux paroles tombées de
ses lèvres sacrées un cachet divin qui la re-
commande à notre confiance. Il faut donc
croire toutes les merveilles que les Ëvangélistes
ont écrites sous sa dictée.
femme sublime, incomparable prophétesse!
A qui croirais-je, si je ne croyais pas à votre pa-
role? Je crois donc tout ce que vous avez dit du
divin enfant que j'adore. Je crois que Dieu n'a
pas voulu partager avec un homme imparfait
sa dignité de père, à l'égard de celui qu'il en-
1. Voy. Luc, cap. I, depuis le verset 39 jusqu'à 56.
52 VIE DE JÉSUS.
gendre de toute éternité '. Je crois qu'il a voulu
écarter, de la génération temporelle de son très
pur et très saint Fils, l'action redoutable et
suspecte d'un principe qui, tout-puissant qu'i
soit dans son opération et respectable dans son
essence, a reçu la marque du péché et s'est
imprégné des passions d'une longue suite de gé-
2
nérations . Je crois que toute la Trinité s est
substituée à la force mystérieuse qui, selon les
lois de la nature, produit la vie humaine, et
qu'il est juste, cependant, de faire honneur de
cette œuvre àl'Esprit-Saint. Il est l'amour vi-
vant et substantiel dont Dieu s'aime éternelle-
ment dans les cieux, la source des grâces, le
principe de notre filiation surnaturelle et de
toute sainteté ; et l'incarnation est, par excel-
lence, l'œuvre de l'amour divin, la grâce su-
prême qu'aucun mérite n'a préparée ; elle met
1. Cum Chrislus sitverus et naturalis Deifilius, non fuit
conveniens quod alium patrem haberet quam Deuro, ne
slignitas patris transferretur ad aiium.(Samm. theol., 111 P.,
fuœst. 28, A. i.)'
2. In conceptione viriexfœmina non est aliquid immun-
dum, in quantum est opus Dei... Est ibi tamen aliqua im-
munditiaexpeccatoproveniensproutcum libidine quisconci-
yitur ex commistione maris et fœminœ quod in Christo
:
ion fuit. (Summ. theol., III P-, quaest. 31, A. 4, ad.S.^
,
l'enfant. 33
dans la famille humaine le vrai Fils de Dieu, ce-
lui que l'ange a appelé la sainteté même 1
. Je
crois donc que Jésus-enfant a été conçu de
l'Esprit-Saint, non par un acte générateur qui
permet au fils de dire à celui qui l'engendre :
Mon père, mais par un acte créateur qui rem-
2
place les fonctions d'une loi naturelle . Je crois
que cette merveille s'est accomplie dans le
chaste sein d'une vierge, sans la dépouiller du
privilège d'innocence et de pureté qu'elle avait
mis, par un vœu, sous la garde de Dieu. Credo
in Jesum Christum, qui conceptus est de Spiritu
Sancto, natus ex Maria virgine.
J'entends bien que la science physiologique se
récrie contre ces affirmations de notre foi : Gela
ne s'est jamais vu, dit-elle : cela est impossible.
Cela ne s'est jamais vu, soit; cela est impossible
non. Une science supérieure à la physiologie
me dit, par la bouche de l'ange, que rien n'est
impossible à Dieu : Non eril impossibile apud
Deum omne verbum. À moins de rechercher,
l.Cf. Summ.theol.,IHP., quaest. 31, A.l. Utrum Spiritus
Sanctus fuerit principium activum conceptionis Chrïsti?
2. Cf. Ibid., A. ^lUtrum Christus debeat dici canceptus
de Spiritu Sancto ? — A. 3 : Utrum Spiritus Sancrtus dia
debeat pater Cl^-isti secundum carnem?
CARÊME 1880. 3.
34 VIE DE JÉSUS.
comme le font lés matérialistes obstinés, l'ab-
jection dans notre origine, à moins de s'engager,
avec eux, dans un dédale d'absurdités scienti-
fiques contre lesquelles proteste l'expérience
aussi bien que notre dignité, il faut bien ad-
mettre que l'espèce humaine a commencé, et
que ses premiers générateurs ont reçu de Dieu
seul, avec la vie, le pouvoir de la communiquer.
— Mais, si Dieu a. déjà fait l'homme sans
l'homme, pourquoi ne se reprendrait-il pas à
cet acte souverain, ne serait-ce que pour nous
montrer les merveilles de sa toute-puissance?
La maternité virginale, dit saint Thomas,
comble les possibles, relativement à la produc-
tion de letre humain. « Adam, le père des
hommes, est sorti d'un obscur limon vivifié par
le souffle de Dieu ; Eve, mère des vivants, a été
prise dans les flancs de celui qu'elle devait
épouser; la race humaine obéit au commande-
ment divin : Crescite, multiplicamini, et naît de
l'homme et de la femme; il ne restait plus
qu'un mode de production : naître de la femme
seule, et par l'unique concours de l'opération
1
divine . »
1. Per hune modum completur omnis diversitas gênera-
I/ENFANT. 35
Dieu réservait cet honneur à Jésus-Christ,
non seulement pour nous montrer les ressources
de sa puissance, mais pour mettre la naissance
temporelle de son Fils en harmonie avec son
éternelle génération, et pour nous donner en lui
le type de notre spirituel enfantement. C'est de
l'esprit pur par excellence, de la substance
vierge de Dieu même, sans aide et sans effort,
que procède dans les cieux le Verbe immaculé.
Pouvait-il se revêtir de notre chair ailleurs que
dans le sein d'une vierge affranchie des troubles
mystérieux et des douleurs dont se paie, selon
la loi commune, l'honneur de la maternité !
; et
n'était-il pas juste qu'il représentât, par sa
tionis humanae. Nam primus homo productus est ex hmo
fœmina: Eva vero producta est ex viro
terr<B sine viro et
sine fœmina: alii vero homines nascuntur ex viro
et fœmina. Unde hoc quartum, quasi Ghristo proprium
relinquebatur, ut producerelur ex fœmina sine viro.
(Summ. theol., III P., quaest. 31, A. 4.)
1. Quod Chiïstus sit conceptusde virgine fuitconveniens
proprietati ipsius filii qui mittitur, qui quidem est Verbum
Dei. Verbum autem absque oinni comiptione cordis con-
cipitur. quinimo cordis corruptio perfecti Verbi conceptio-
nem non patitur. Quia ergo caro sic fuit a Verbo Wyâ
assumpta, ut esset caro Verbi Dei : conveniens fuit quod
etiam ipsa sine corruptione matris conciperctur. (Summ,
theol., III P., quaest. 28, A. i
,
c.)
36 VIE DE JÉSUS.
naissance, ceux qui, profitant de son incarnation,
deviendraient les fils de Dieu en renaissant,
comme dit l'apôtre saint Jean, non du sang
ni de la volonté de l'homme, mais de la vertu de
Dieu. Dédit potes tatem fdios Dei fieri his
qui non exsanguinibus, neque ex voluntate car-
nis, neque ex voluntate viri, sedex Deo nati
d
sunt .
Et puis, Messieurs, dans le monde nouveau
que devait créer îe Verbe incarné, Dieu prépa-
rait de glorieuses destinées à la virginité. —
L'antiquité la connaissait à peine ; le christia-
nisme l'a vue se multiplier, et prendre la tête
des grands services gratuits dont bénéficie l'hu-
manité. Jetez un coup d'oeil sur le monde ca-
tholique; le sacerdoce, l'apostolat, la prière,
l'enseignement des pauvres, le culte de la mi-
sère,n'y sont-ils pas, pour l'ordinaire, le partage
1. Quod Christus sit conceptusde virgine conveniens fuit
propter finem incarnationis Christi. Quae ad hoc fuit, ut
homines renascerentur in filios Dei, non ex voluntate car-
nis, neque ex voluntate viri, sed ex Deo, idest ex ipsa Dei
virtute, cujus rei exemplar apparere debuit in ipsa concp-
tione Christi: unde August. dicit in libro de Sancta virgi-
nitate: « Oportebat caput nostrum insigni miraculo secun-
dum carnem nasci de Virgine, Ecclesia secundum spiritum
nascitura. » (Summ. theol., 111 P., o^aest. 28, A. 1, c.)
l'enfant. 37
des vierges? Des vierges à l'autel, pour donner
comme une nouvelle naissance à l'agneau sans
tache et l'offrir à son père ; des vierges, pour vo-
ler jusqu'aux extrémités du monde et enfanter
à Jésus-Christ les peuples infidèles ; des vierges
dans la solitude, pour compenser par de longues
oraisons les oublis religieux delà famille chré-
tienne, pour prier, gémir, supplier comme des
mères éplorées, afin d'écarter de la tête des
peuples coupables les coups de la justice di-
vine; des vierges à l'école, pour donner à l'âme
ignorante du peuple la vie intellectuelle; des
vierges dans les réduits infects où se cache la
misère; des vierges dans les hôpitaux; des
vierges, pour prodiguer à l'infortune et dépen-
ser au chevet de la souffrance des tendresses
plus que maternelles; des vierges, partout des
vierges. Savez-vous, Messieurs, d'où sont nés
ces essaims laborieux et dévoués, prompts à
tous les services? — Du fait théologique, dont
vous entendez présentement l'apologie Ah!
Dieu savait bien ce qu'il faisait, en confiant à
une maternité virginale son œuvre fondamen-
tale. Il créait un type puissant, dont l'influ-
ence devait retentir en tous les âges chrétiens.
2
.
38 VIE DE JES.S.
C'est la Vierge Mère qui nous attire à sa suite,
par le parfum pénétrant de sa pureté ; c'est elle
qui engage au service du roi des rois l'immense
et active légion des vierges : Adducentur régi
virgines post eam *
OMère de mon Sauveur, en vovantles fruits
de votre virginité, je crois que vous êtes vierge ;
vierge avant, pendant et après votre miracu-
leux enfantement. Ah ! je voudrais être ange
pour chanter, en de chas tes hymnes, votre beau-
té unique entre toutes les beautés. Contraire-
ment à la loi, en vous l'honneur maternel ne
détruit pas l'intégrité virginale, et l'intégrité
virginale rehausse l'honneur maternel d'un
éclat que lui refuse la nature. Vous êtes mère
d'autant plus admirable que vous êtes vierge,
et vierge d'autant plus étonnante que vous êtes
mère. J'ai vu les arbres de nos vergers se cou-
vrir au printemps de fleurs blanches comme la
neige; qu'ils étaient beaux leurs rameaux char-
gés d'espérance ; et l'automne venu, je les trou-
vais plus beaux encore, lorsqu'ils ployaient sous
le poids de leurs fruits dorés ; mais depuis long-
i. Psalm. \li\.
l'enfant, 39
temps la fleur était flétrie, depuis longtemps la
(leur était tombée. Le virginal rameau de Jessé
porte ensemble le fruit et la fleur, le fruit par-
iait et la fleur toujours fraîche. J'ai vu l'étoile
lancer joyeusement son rayon dans l'espace;
j'ai vu le rayon traverser les ondes transparentes
de l'air; mais ni l'étoile n'était altérée du dé-
part du rayon, ni les ondes de l'air troublées de
son passage. J'ai suivi le mouvement de mon
verbe intérieur, de ma pensée, elle est sortie
de mon esprit ; et j'ai senti que mon esprit ne
perdait rien de son incorruptible substance,
rien de son inaltérable paix. Ainsi la Vierge,
mère de la lumière incréée, du Verbe fait
homme 1
. Traitée avec honneur par son fils res-
pectueux et tout-puissant, elle n'a point eu à gé-
mir sous le poids de la malédiction qui condam-
na, jadis, la mère des vivants et ses tristes filles
à la flétrissure et aux déchirements des en fan-
1. Sicut sidus radium,
Profert virgo filium,
Pari forma.
Neque sidus radio,
Neque mater filio
Fit corrupta.
(Prose de Noël, Hturçie domini came..
40 VIE DE JESUS.
1
tements douloureux Elle . était vierge quand la
mystérieuse opération de l'Esprit-Saint, répon-
dant à son fiât, forma dans son sein la chair sa-
crée du Sauveur; son fils vient de naître, elle
est vierge encore ; elle sera vierge toujours,
Toujours, car le fils parfait, qui est unique dans
lescieux, doit être unique sur la terre; toujours,
car le sanctuaire de l'Esprit-Saint ne peut pas
perdre, dans un vulgaire hyménée, son auguste
consécration; toujours, car il est impossible que
le cœur reconnaissant de Marie, possédant le
plus beau des fils, le plus cher des trésors, désire
avoir encore moins que ce qu'il possède ; tou-
jours, car l'humble Joseph a compris qu'il ne
peut plus être que le chaste adorateur des mys-
2
tères que le ciel lui a révélés .
1. Cf. Surnm.' theol.,111 P., quaest.28, A. 2: Utrum ma-
ter Dei fuerit virgo in partit? Item, qusest, 35, A. 6.
2. Absque omni dubio detestandus est errorHelvidii, qui
dicere praesumpsit, matrem Christi post partum à Joseph
esse carnaliter cognitam, et alios genuisse. Hoc enim
filios
primo derogat Christi perfectioni, qui sicut secundum di-
vinam naturam unigenitus est Patris, tanquam perfeclus
peromnia filius ejus: ita decuit ut esset unigenitus matris
tanquam perfeotissimum germen ejus. Secundo hic error
injuriam facit Spiritui Sancto, cujus sacrarium fuit utérus
virgiicMis, in quo carnem Christi formavit : unde non de-
L'ENFANT. 41
11 est vrai que Jésus-enfant est appelé le pre-
mier né de Marie. Mais je sais que ce terme ju-
daïque et légal désigne, dans le langage sacré,
le fils unique aussi bien que l'aîné des nombreu-
ses familles. Il est vrai que l'Évangile me parle
des frères et des sœurs de Jésus ; mais je sais
que, chez les Hébreux, on donnait ce nom aux
proches parents. — Enfin, je sais que l'hérésie
et l'incrédulité, peu au courant des usages ju-
daïques, ou décidées à n'en pas tenir compte,
nous disputent la perpétuelle virginité de Marie;
mais notre foi respectueuse s'en rapporte à ces
paroles de l'Église : « Mère, après votre enfan-
tement, vous êtes demeurée Vierge sans souil-
lure! i)Post partum, Virgo, inviolata permansisti î
Jj'honneur de nos mères selon la nature, c'est
cebat, quod de eaetero vioiaretur per commistionem viri-
lem. Tertio derogat dignitati et sanctitati matris Dei, quse
Higratissima videretur, si tanto filio contenta non esset, et
si virginitatem, quœ in ea miraculose conservata fuerat,
sponte perdere vellet per carnis conçu bitum. Quarto etiam
ipsi Joseph esset ad maximam praesumptionem imputan-
dum, si eam quam, révélante angelo de Spiritu Sancto
Deum concepisse cognoverat, polluere attentaret. Et sim-
pliciter est asserendum, quod mater Dei s'icut virgo con-
cepit, et virgopepeiit, ita etiam et virgo post partum sem-
piternum permansit (Summ. theol.. IIIP.,quaest,28, A. 3.)
.
42 VIE DE JÉSUS.
leur inaltérable fidélité au serment d'amour qui
enchaîne leur vie à la vie de nos pères. Nous
ne pouvons souffrir que cette fidélité soit soup-
çonnée. Eh bien! l'honneur de notre mère se-
lon la grâce, c'est son inviolable respect pour la
chaste et miraculeuse opération qui lui a don-
né le Christ pour fils, sans offenser sa virginité ;
ce aussi, les oreilles de ceux qui aiment Jésus-
Christ se révoltent-elles, dit saint Basile, lors-
qu'elles entendent dire que Marie a cessé d'être
vierge *
»
Marie est vierge ; mais ne croyez pas, Mes-
sieurs, qu'il manque quelque chose à sa mater-
nité; qu'elle ne soit que le chemin vénérable
par lequel le Fils de Dieu vient à nous. Elle est
aussi véritablement mère qu'il est possible de
l'être, puisqu'elle a donné au fruit béni de ses
entrailles tout ce que les mèresdonnentà leurs
fils, puisque c'est de sa très pure substance que
l'action créatrice de TEsprit-Saint a formé ie
2
corps sacré du Sauveur . Et parce que ce corps
1. ......|ay) xaxaolxeo'Qat xà>v (ptXoxptffftov ty)v ocxoyjv, oti rtoxl
inaÛGOLio eivai 7iap6évoç Y) ôeoxoxoç. (Homil.XXV, deNdtivitale
Christi.)
2. Cf.Summ.theol., 111 P., qusest. 35. A. 3: Utrumsecun
l'enfant. 43
sacré a été, dès le premier instant de son exis-
tence, personnellement uni à la divinité, Marie
1
est véritablement mère de Dieu . L'Église l'a
proclamé contre l'impie Nestorius, aux accla-
mations du peuple chrétien, jaloux de la gloire
2
de sa mère .
Mère de Dieu Que de grandeurs, que de mer-
!
veilles dans cet auguste titre! Il faudrait un
long traité pour les expliquer, un long poème
pour les chanter. Marie est mère de Dieu,
c'est-à-dire, une petite fille des hommes ac-
quiert tout à coup comme une dignité infinie
par son union intime avec le souverain bien 3 , et
dum temporalcm Christi nativîtatem beata Virgo possit
dici mater ejus?
Item, quaest. 31, A. 5.
1. Cf. Summ. tlieol., III P., qusest. 35, A. 4: Utrurn
beata Virgo debeat dici mater .Oei?
2. « Si quelqu'un refuse de confesser que l'Emmanuel
est véritablement Dieu et que, pour cette raison, la sainte
Vierge est mère de Dieu, puisqu'elle a enfanté le Verbe de
Dieu faitchair. . . qu'ilsoit anatbème. >
Et' xt; où-/ o\).o'kojei, 6sov èivai xàxà àX^ôstav tov 'Efxjxavouï)}.,
xai ôtà toOto Oeotixov tt,v àyt'av TiapOevov' yeyâvvrjxe yàp aapxi-
xù>; aa.pY.OL yeyovoTa xbv ex 6eoû Xoyov* àvàôe[xa earto.
(Synod. Ephes. œcum., III, can.l.)
3. Beata Virgo ex hoc quod est mater Dei, habet quam-
<lam »:finitatem ex bono infinito, quod est Deus; et ex bac
A4 VIE DE JÉSUS.
précède, dans l'ordre de la prédestination et de
l'excellence, toutes les créatures du ciel et de la
terre; Dieu peut faire un monde plus grand
que celui qu'il a créé, dit saint Bonaventure, il
ne peut pas faire une mère plus grande que la
1
mère de Dieu . Marie est mère de Dieu, c'est-
à-dire, une petite fille des hommes devient la
parente etcomme le complément de la Trinité,
dans l'œuvre par laquelle le Dieu trois fois
saint se manifeste à nous, et ramène à sa gran-
deur infinie la circulation universelle de la vie
qu'il a créée pour sa gloire. Marie est mère de
Dieu, c'est-à-dire, une petite fille des hommes
est épousée par la vertu divine et donne de sa
substance à un Dieu. Marie est mère de Dieu,
c'est-à-dire, une petite fille des hommes est,
ici-bas, la plus parfaite image de Dieu; car,
comme il y a dans les cieux un père divin qui
dit au Dieu qu'il engendre éternellement Tu es :
mon Fils, il y a sur la terre une mère humaine
parte nihil potest fieri melius, sicut non potest aliquid
melius esse Deo. (Summ. theol., 1 P., quaîst. 25, A. 6,
ad 4.)
Majorem mundum potest facere Deus; majorera ma-
1.
trem quam matrem Dei facere non potest {Specul., cap.
VIII.)
L'ENFANT. 45
qui dit au fruit béni de ses chastes entrailles:
Tu es mon fils; et le fils de la mère humaine
est le même que le fils du père divin 1
. Enfin,
Marie est mère de Dieu, c'est-à-dire, une pe-
tite fille des hommes a droit à l'obéissance et
aux hommages d'un Dieu. — Étonnez-vous donc
que les peuples chrétiens l'honorent d'un culte
éminent, qui ne peut avoir au-dessus de lui que
l'adoration.
Messieurs, je crois vous entendre me repro-
cher d'avoir oublié mon sujet. J'avais promis
de vous parler des grandeurs de Jésus, et voilà
que ma parole est toute à sa mère. Pourtant,
je n'ai pas fait fausse route, car c'est pour Jésus-
enfant que Marie est si grande, c'est de Jésus-
enfant qu'elle reçoit les plus vifs rayons de sa
gloire privilégiée. Après avoir semé les prodiges
sur le long chemin des siècles pour préparer la
venue de son Fils, Dieu les concentre dans la
Vierge Mère; c'est par cette porte vivante, cons-
tellée des plus étranges merveilles, que le mi-
racle des miracles, l'Enfant-Dieu, entre dans
le monde. Je ne vous dirai pas les perfections
1. Cf. Summ. theo!., III P., quaest. 35, A. b.Utrum
in Christo sint duœ filiationes?
4(> VIE DE JESUS.
qu'il possède dès les premiers instants de sa
vie, nous les avons adorées ensemble; rappe-
1
lons ici nos souvenirs ; ouvrons les yeux aux
miraculeuses clartés qui illuminent la froide
nuit de la nativité, et prêtons l'oreille au can-
tique des anges : ce Gloire à Dieu au plus haut
des cieux : y> Gloria in altissimis Deo.
III
Gloire à Dieu! son règne, depuis longtemps
annoncé et attendu, commence au berceau de
Jésus-enfant. Rome et Bethléem se disputent
l'empire du monde. A Rome, César Auguste
a vu rentrer, Tune après l'autre, ses légions
triomphantes. Il se croit le maître de l'univers
et interprète en faveur du monstrueux pouvoir
qu'il a fondé les oracles qui promettent à kt
ville aux sept collines une éternelle domination.
Vain rêve de l'orgueil aveuglé! L'empire des
Césars n'aura qu'un temps. Ivre du sang des
1 . Cf. Perfections de Jésus-Christ : spécialement 36
me conférences.
37, 38, 39
L'ENFANT. 47
martyrs, exécré des peuples opprimés, dépecé
par les barbares, il abandonnera un jour sa ca-
pitale dévastée au monarque suprême. Ce mo-
narque est à Bethléem; c'est là qu'il s'essaie à
régner sur l'univers.
Quoi donc? Un enfant, qui n'a pu trouver
place dans les hôtelleries et que sa triste mère
est obligée de coucher dans une mangeoire
d'animaux après l'avoir enveloppé d'un pauvre
lange, c'est le maître du monde? — Oui, Mes-
sieurs ; Fétable est son palais, la crèche son
trône, le pauvre lange sa pourpre. Dans ce mi-
sérable état, il commence à exercer son pouvoir
souverain et nous dorme, en ceux dont il ravit
ou épouvante les cœurs, comme une réduction
de son règne universel.
Écoutez ce récit que j'emprunte à l'Évangile.
Pendant que Jésus vient au monde, des ber-
gers veillent sur une colline voisine de Bethléem
à la garde de leurs troupeaux. Ils sont pauvres,
l'enfant pauvre les a choisis pour être ses pre-
miers adorateurs; et, parce qu'ils sont fils
d'un peuple depuis longtemps habitué à la
visite des anges, il leur envoie un messager
4
céleste, don. la divine lumière les enveloppe et
48 VIE DE JESUS.
les frappe de terreur. « Ne craignez pas, dit
l'ange ;
je viens vous annoncer une grande joie
pour vous et pour tout votre peuple. Un sau-
veur vous est né aujourd'hui dans la cité de
David; c'est le Christ Seigneur. Et voici le
signe auquel vous le reconnaîtrez; vous trou-
verez un enfant enveloppé de langes et couché
dans une crèche : c'est lui. » Et, tout à coup,
se joignit à l'ange une foule de l'armée céleste,
louant le Seigneur et chantant: ce Gloire à Dieu
au plus haut des cieux, et paix sur la terre aux
hommes de bonne volonté, »
Les anges se retirent; et les hommes de
bonne volonté, au lieu de suspecter la mer-
veille dont ils viennent d'être témoins, par
horreur pour le mystère étrange qui leur est
annoncé, se laissent entraîner vers le mystère
parla merveille. — a Passons, disent-ils, jus-
qu'à Bethléem et voyons ce qui s'est fait.» — Us
arrivent en hâte, trouvent Marie et Joseph, et
l'enfant dans sa crèche, et reconnaissent la
vérité de ce qui leur a été dit. Leur foi naïve
est récompensée par des révélations que
TÉvangile passe sous silence, mais qu'il laisse
deviner, car tout le monde est dans l'admira-
l'enfant. 49
tion de ce que racontent les bergers; et Marie
silencieuse médite, dans son cœur, le premier
effet des charmes et de la toute-puissance de
1
son divin fils .
Les simples et les pauvres soni appelés; mais
l'enfant de Bethléem a des ambitions plus
grandes. Huit jours après sa naissance, il re-
çoit, en échange de son premier sang, le nom
de Jésus, qui veut dire sauveur, et affirme ainsi
les droits qu'il prétend faire valoir sur le monde
entier. Les justes viennent bientôt reconnaître
ces droits; ils n'ont pas besoin de signes ex-
térieurs, habitués qu'ils sont à obéir avec une
crainte respectueuse aux mouvements de l'Es-
prit-Saint. Un instinct divin, une parole inté-
rieure les conduit dans le temple au moment
où, selon la loi, Jésus s'offre au Seigneur dans
les bras de-sa mère. Le vieux Siméon reconnaît
dans cet enfant obscur le promis de Dieu, il le
prend, le presse sur son cœur, et entonne le
cantique de l'ancien testament qui s'en va, pour
faire place au nouveau: « Seigneur, renvoie en
paix ton serviteur, car mes yeux ont vu le salut
I- Voy. Luc, cap. H, depuis le verset 1 jusqu'au 20 e .
CARÊME 1880. 4.
59 VIE DE JÉSUS.
que tu nous as préparé, la lumière qui va éclai-
rer les nations et la gloire de ton peuple
Israël. » Anne la prophétesse s'unit à ses trans-
ports et devient l'apôtre du rédempteur !
.
Mais Siméon vient de prononcer des paroles
prophétiques en lesquelles se résume tout le
règne du Christ. «Cet enfant sera la ruine et
la résurrection d'un grand nombre, il a été
placé dans le monde comme un signe de con-
tradiction. y> L'événement suit de près la pro-
phétie. Hérode se trouble, Jérusalem est en
émoi, car trois Mages, accompagnés d'une riche
caravane, arrivent d'Orient conduits par une
étoile. — Ce sont des savants ; Dieu contente
leur raison par des calculs astronomiques qui
leur permettent de reconnaître une constella-
tion , depuis longtemps prédite et attendue
comme le signe mystérieux de l'avènement d'un
nouveau roi. Ce sont des puissants; ils viennent
rendre hommage au monarque que les cieux
annoncent. Où est le roi des Juifs,
<a qui vient
de naître, disent- ils, car nous avons vu son étoile
en Orient, et nous arrivons pour l'adorer? » La
1. Voy. Luc, cap. xi, depuis le verset 21 jusqu'au 38.
l'enfant. 51
Synagogue, éclairée par les prophètes, les en-
voie à Bethléem, et l'étoile leur indique la de-
meure de celui qu'ils cherchent. Cruelle décep-
tion ! Ils croyaient entrer dans un palais : une
humble maison leur ouvre ses portes, et les
voilà devant l'enfant de deux pauvres gens. Mais,
sur le visage innocent de cet enfant, la beauté
victorieuse d'un Dieu rayonne et séduit leurs
cœurs. Ils tombent à genoux devant lui, et par
des présents symboliques: l'or, l'encens et la
myrrhe, ils adorent sa divinité, sa royauté, son
humanité sainte et les précoces douleurs qu'il
endure pour le salut du genre humain.
Jésus-enfant prosterne donc auprès de son ber-
ceau les savants et les puissants; en même temps,
il épouvante le cœur d'un roi jaloux, qui déjà
médite sa mort. Il faut, pour le soustraire au
massacre dans lequel on croit l'envelopper, que
Joseph et Marie l'emportent en Egypte, où tas
dieux s'écroulent sur son passage et d'où il ne
reviendra qu'après la mort d'Hérode 1 .
1. Voy. Matth., cap. u, depuis le verset 1 jusqu'au 23*.
Cf. Summ. theol., totam quaest. 36 : de Manifestatione
Christi nali.
A quelle ?poque les Mages vinrent-ils à Jérusalem et de
52 VIE DE JÉSUS.
Tels sont, Messieurs, les faits évangéliques
qui se groupent autour de la naissance du Sau-
veur. Depuis bientôt dix-neuf cents ans, la piété
chrétienne les médite; elle n'en a pas encore
épuisé les profonds et salutaires enseignements.
Marchez sur ses traces, je vous y invite; mais,
moi, je ne puis la suivre présentement dans ses
saintes recherches. Pour être fidèle à mon su-
Jérusalem à Bethléem? —Hya plusieurs opinions à ce
sujet. L'une, suivie par presque toute l'antiquité chrétienne
et adoptée par saint Thomas dans la Somme, est conforme
à l'ordre liturgique, et place l'adoration des Mages treize
jours après la naissance de Notre-Seigneur. — Les saints
rois, s'ils venaient de loin, auraient été avertis à l'avance par
l'étoile miraculeuse, peut-être à l'époque même de l'in-
carnation.
Ce sentiment offre une
difficulté. La présentation de
Noire-Seigneur au temple a dû se faire quarante jours après
sa naissance; or, saint Matthieu dit qu'aussitôt après le dé-
part des Mages, Joseph, averti par l'ange des projets
homicides du roi Hérode, prit l'enfant et sa mère et s'enfuit
en Egypte. Comment la présentation a-t-elle pu se faire?
Voici l'explication que donne Bossuet: c Hérode attendait
les nouvelles certaines de l'enfant par les Mages, qu'il
croyait avoir bien finement engagés à lui découvrir sa
demeure, il était naturel qu'il les attendît durant quelques
jours, et,pour ne point manquer son coup, sa politique,
quoique si précautionnée, se laissa un peu amuser. Du-
rant ce peu de jours, il fut aisé à Joseph et à Marie de le
porter au temple sans le découvrir. Les merveilles qui s'y
passèrent pouvaient rôveiller la jalousie d'Hérode: mais
L'ENFANT. 53
jet, je dois appeler votre attention sur la royale
grandeur de l'enfant qui commence son règne
et prend souverainement possession de ses su-
jets. Dès les premiers jours de son existence
terrestre, il nous donne un abrégé de l'histoire
glorieuse que les siècles vont écrire après lui,
en trois mots: LeGhristest vainqueur, le Christ
commande, le Christ règne: Christus vincit,
aussi furent-elles promptement suivies de la retraite en
Egypte. Les politiques du monde seront éternellement
le jouet de leurs propres précautions, que Dieu tourne
comme il lui plaît; et il fait que tout ce qu'il veut s'ac-
complisse, sans que les hommes puissent l'empêcher,
puisqu'il fait servir leurs finesses à ses desseins. » (Elé-
vations, xix, 4.)
Une autre opinion place l'adoration des Mages après la
présentation, probablement le 6 janvier de l'an 749 de
Rome, un peu plus d'un an après la naissance de Jésus-
Christ. Prenant à la lettre de texte de saint Matthieu, elle
fait partir la sainte famille pour l'Egypte la nuit même qui
départ des Mages. Le Père Papebrock, dans les
suivit le
Acta sanctorim (april,) et le Père Patrizzi, dans son
ouvrage sur les Evangiles (Hb. III, dissert. xx),ont ré-
uni tous les éléments de cette question chronologique. Le
long séjour que la sainte famille dut faire à Bethléem, d'a-
près ce sentiment, peut s'expliquer facilement, dit l'abbé
Darras (Hist. de l'Église, 2 me part. l
r8
époque, ch. m,
§ 3 note), si l'on tient compte de toutes les données
qui nous sont fournies par le texte sacré : 1° L'Évangile
nous apprend que la sainte Vierge habitait Nazareth avant
son mariage, mais il ne nous dit pas le moins du monde
54 VIE DE JÉSUS.
Christus régnât, Christus imper at. En effet,
dans l'action précoce de Jésus-enfant, comme
dans l'action perpétuelle du Christ sur l'hu-
manité, nous constatons les mêmes moyens et
les mêmes effets.
Les mêmes moyens, c'est-à-dire les miracles
et la grâce : les miracles pour ébranler l'âme
humaine, la grâce pour briser les orgueilleuses
qutî saint rfosepn y tut nxe. 2° Loin d'attribuer cène rési-
dence, même intentionnelle, à saint Joseph avant l'époque
où il reçut la mission d'être le gardien de Marie et le père
nourricier de Jésus, l'Évangile suppose précisément tout
le contraire. — En effet, lorsque, avertie par l'ange, la sainte
famille quittera l'Egypte pour revenir en Palestine, ce
n'est point en Galilée, où était située Nazareth, que Joseph
se propose de retourner, mais dans la tribu de Juda (in
Judœa), où était située Bethléem. La crainte d'Archélaûs,
fils d'Hérode, qui régnait en Judée, et un avertissement
divin le déterminent seuls à revenir à Nazareth; et l'his-
torien sacré note cet incident comme une circonstance
providentiellement ménagée, en dehors de toutes les
probabilités humaines : Ut adimplerelur qnod dictum est
per prophetas : quoniam Nazarœus vocabilur. (Matth.,
cap. il, 23.)
Dans un sentiment comme dans l'autre, aucune difficul-
té n'est insoluble.
Les Mages vinrent à Bethléem conduits par une étoile.
Quelle était cette étoile? Saint Thomas, avec toute l'ancienne
tradition, la considère, non comme un astre faisant partie
des constellations célestes, mais comme u?i phénomène de
nouvelle création (stella de novo creata) apparaissant et
l'enfant. 55
résistances de la raison devant, les insondables
mystères de la foi, et lui en faire admirer, mal-
gré le scandale des apparences, les sublimes
beautés.
Les miracles et la grâce ont soumis au Christ
enfant les pauvres, les justes, les sages et les
puissants; et, là où ils n'ont pas produit leur
effet normal, ils ont semé l'épouvante et la haine.
N'est-ce pas ce que nous voyons plus tard, lors-
se mouvant, au gré de la volonté deDieu, dans les hautes iv-
gions de l'atmosphère. (Summ. theol. III. P., quœst. 36,
a. 7.) Cette opinion a l'avantage de s'accorder sans effort
avec le texte sacré, qui suppose un mouvement de l'étoile
des Mages d'Orient en Occident, des apparitions et des dis-
paritions obéissant à une volonté libre plutôt qu'à des lois
naturelles.
Les savants modernes pensent que les Mages ont re-
gardé comme le signe divin de l'avènement annoncé par
leurs traditions la triple conjonction de Jupiter et de
Saturne, dont nous avons parlé plus haut. Ils se dirigè-
rent vers l'Occident, où leur apparaissait ce phénomène si-
déral.
Ce phénomène eut, d'après les calculs de Kepler et d'Ici-
1er, plusieurs apparitions et disparitions. La première ap--
pari ti on fut le signal du départ; la dernière indiquale point
d'arrivée. Mais, dans ce sentiment, ii faut suivre l'ordre li-
turgique et fixer l'arrivée des Mages au 6 janvier 74.8, car
en 749 le phénomène avait disparu. — On peut fondre ces
opinions en une seule, et dire que les Mages ont été avertis
56 VIE DE JÉSUS.
que le Sauveur, après avoir annoncé l'avène-
ment du royaume de Dieu, travaille a son éta-
blissement? Les miracles et la grâce remplissent
les trois années de sa vie publique et groupent
autour de lui les éléments de son Eglise, pen-
dant que l'âme orgueilleuse des pharisiens et des
princes du peuple s'effraie de son pouvoir, et
s'emplit d'une haine jalouse qui ne sera satis-
faite que par son supplice. Mais le supplice et
la mort du Christ, loin de nuire à son règne, de-
viennent le point de départ de son universelle
extension. Si les anges ne descendent plus des
cieux pour annoncer la bonne nouvelle, les
apôtres sont là. Leur parole convaincue ébranle
l'univers, et les prodiges qu'ils opèrent projettent
autour d'eux une clarté plus vive que celle qui
dissipa les ombres de la nuit de Noël. Ils se
succèdent à travers les âges, toujours annon-
çant le royaume de Dieu et toujours confirmant
leur parole par l'exercice du pouvoir souverain
que le maître leur a confié. Quand ce pouvoir
devient moins nécessaire, on voit briller l'étoile.
parle phénomène sidéral du prochain accomplissement d'une
prophétie qu'ils connaissaient, et qu'ils ont été conduits par
une étoile miraculeuse jusqu'à la demeure de l'Enfant-Dieu.
l'enfant. 57
— L'étoile, c'est la doctrine du Christ, si haute,
si pure, si harmonieuse, si féconde, que les es-
prits droits et élevés qui cherchent sincèrement
la vérité ne peuvent s'empêcher de lui rendre
hommage. L'étoile, c'est l'Eglise, tellement
fidèle aux promesses d'indestructible vitalité
qui lui ont été faites, tellement ferme au milieu
des tempêtes lorsque tout croule autour d'elle,
qu'il est impossible de n'y pas reconnaître un
signe divin. En réponse à ces merveilles, et pour
confirmer leur action, la grâce, continuellement
répandue, attire mystérieusement les cœurs,
donne à la foi le courage de s'affirmer par des
œuvres, et fond ensemble les éléments divers
du vaste royaume dont tous les sujets obéissent
au même maître: Jésus-Christ.
Vous le voyez, Messieurs, ce qui s'est fait
dans le monde chrétien, depuis plus de dix-huit
siècles, n'est que la reproduction plus ample
de ce qui s'est fait à la crèche. Et remarquez
que, sous l'action des mêmes moyens, les mêmes
phénomènes se reproduisent dans le même
ordre. Ce sont généralement les pauvres et les
ignorants, ceux qu'on appelle des gens de rien,
qui se soumettent les premiers au sceptre du
58 VIE DE JÉSUS.
roi Jésus. Partout et eu tout temps ils sont les
privilégiés de son choix, comme si Dieu devait
cette compensation à leur état humilié, et cet te
récompense à leur simplicité, moins rebelle
que la fière raison des sages aux manifestations
de la puissance divine et à l'étrangeté des mys-
tères.Peu après viennent les âmes intelligentes
et droites, moins attentives aux signes exté-
rieurs qu'à l'instinct divin qui les tourmente
et les entraîne vers les lumineuses régions où
brille la vérité. Les savants et les puissants ar-
rivent en dernier lieu, parce qu'ils partent du
pays lointain de l'orgueil, des délices et de la
jouissance, et que leur raison, lente à se satis-
faire, retarde leur acquiescement au vrai. Il
n'est pas jusqu'au trouble, aux inquiétudes
féroces et aux fureurs d'Hérode que nous ne
voyions se reproduire en présence du mouve-
ment qui conduit les âmes à Jésus-Christ. Le^
rois et les princes de ce monde ont plus d'une
fois ensanglanté le royaume du Sauveur, et
des millions de chrétiens ont succédé, dans les
supplices, auxchers enfants que l'Église appelle
les Fleurs du martyre. Sous le coup des per-
sécutions, le Christ résiste dans ses membres;
l'enfant. 5i?
mais, quelquefois aussi, il s'en va dans l'exil
attendre des jours meilleurs ,
qui lui per-
mettront de revenir aux lieux bénis où il lui
plaît de prodiguer ses prodiges et. ses grâces.
Là où il s'exile, sa divine vertu le suit; nous
en avons pour preuve, Messieurs, une page de
l'histoire moderne. Nos prêtres, proscrits parla
révolution, ne craignirent pas d'aller demander
l'hospitalité au peuple anglais. Leur présence
sur le sol britannique fut comme un ferment
sacré qui étouffa la rancune protestante et
réveilla la foi catholique. Depuis qu'ils ont
passé par là, les lois draconiennes de l'hérésie
s'endorment, l'une après l'autre, dans la pous-
sière des parchemins, et le règne de latolérance,
sincèrement inauguré, favorise le grand mouve-
ment de conversion qui ramène l'Angleterre à
la foi de ses pères. Nos prêtres sont revenus et,
avec eux, la foi de Jésus-Ghrist; qu'on les pros-
crive encore, ils sauront rendre fécond leurexil
et ramener parmi nous le Christ triomphant,
lorsque la mort aura moissonné la misérable
race des Hérodes, si l'infamie ne précède la
mort pour les étouffer.
De ces comparaisons historiques vous devex
60 VIE DE JESUS.
conclure, Messieurs, que tout est harmonieux
dans le règne du Christ, que sa naissance n'est
point un fait obscur et vulgaire, mais la prise de
possession d'un roi, qui donne à l'avenir des
gages, par une réduction prophétique de l'im-
mense action qu'il doit exercer un jour sur le
monde entier.
Allons donc ensemble à la crèche adorer notre
roi. C'est un enfant, mais les siècles, le ciel,
la terre, les patriarches, les législateurs, les rois,
les prophètes, les peuples illustres, les maîtres
du monde, les oracles, les grands événements,
la paix universelle, les constellations,encadrent
son berceau, et les plus étonnantes merveilles
se multiplient pour fêter sa naissance. — 11 ne
parle pas encore, mais il est si beau et si fort de
ses charmes qu'il peut ravir les cœurs et les
soumettre à son joug adoré. — Il soutient le
monde, et il se laisse bercer dans les bras de sa
mère, qu'il remercie d'un regard caressant, pour
nous enseigner à honorer et à aimer cette très
pure Vierge comme elle mérite d'être aimée et
honorée, et à nous abandonner à sa maternelle
protection. — Il est l'égal de Dieu, et il se
montre petit pour nous apprendre à nous hu-
l'enfant. 61
mi lier, à ne pas trop faire les hommes en pré-
sence des mystères, mais à les accepter avec la
simplicité et la candeur des enfants
QUARANTE-QUATRIÈME CONFÉRENCE
VIE DE JESUS. L OUVRIER
QUARANTE-QUATRIÈME CONFÉRENCE
VIE DE JÉSUS. — L'OUVRIER
Messeigneurs !
, Messieurs,
Jésus-enfant a jeté l'alarme dans ïe cœur
d'un roi, qui craint de voir croître le revendi-
cateur attendu de son trône usurpé. Avant de
donner congé aux illustres visiteurs que la Sy-
nagogue, sur la foi des oracles, envoie dans la
petite ville de Bethléem, Hérode leur promet
hypocritement d'aller bientôt joindre ses hom-
mages à leurs hommages, s'ils reviennent le
renseigner sur ce qu'ils auront vu. Il méditait
déjà le massacre des Innocents. Mais les anges,
qui avaient annoncé la naissance de l'enfant-
Dieu, veillaient sur son berceau. Les Mages,
1. Monseigneur Richard, coadjuteur de Paris; Mon-
seigneur ttavinet, ancien évêque de Troves.
CARÊME 1880. — 5.
VIE DE JÉSUS.
avertis des sinistres projets d'Hérode- retour-
nèrent dans leur pays sans passer par Jérusalem,
et Joseph, réveillé par un messager céleste, prit
l'enfant et sa mère, et s'enfuit avec eux en
Egypte.
r
L'Evangile ne nous dit rien des fatigues de
ce voyage ni des douleurs de cet exil, mais
pour qui sait ce que les pauvres ont à souffrir
lorsqu'ils émigrent sur une terre étrangère, il
est facile de le deviner.
« Hérode étant mort, écrit TEvangéliste saint
Matthieu, voilà que l'ange du Seigneur apparut
à Joseph, qui dormait en Egypte. Il lui dit :
Lève-toi, prends l'enfant et sa mère, et va dans
la terre d'Israël, car ceux qui recherchaient la
vie de l'enfant sont morts. Joseph, se levant
donc, prit l'enfant et sa mère, et vint en Israël.
Et apprenant qu'Archélaùs régnait en Judée à la
place d'Hérode son père, il craignit d'y aller ; et,
averti de nouveau dans son sommeil, il se re-
tira en Galilée et vint habiter dans une ville
l
appelée Nazareth . »
C'était là que, cinq ans auparavant, l'ange
était venu demander à l'humanité son consen-
i. Matth., cap. H, 19-29. Luc, cap. il. 39.
l'ouvrier. 67
tement pour les noces du Verbe avec notre na-
ture ; là qu'avait retenti le fiât qui appela l'Es-
prit- Saint dans le sein d'une vierge là que Marie
;
avait porté avec un profond respect et caché
avec une pieuse discrétion le mystère divin; là
que Joseph avait appris à vénérer la maternité
virginale de son épouse et le fruit béni qu'elle
attendait. Ils croyaient avoir dit adieu à cette
ville consacrée par l'incarnation du Verbe mais ;
Dieu les y ramène pour préparer dans l'ombre
une nouvelle manifestation de son fils. Les an-
nées vont s'écouler autour de la sainte famille,
silencieuses et vulgaires, éclairées seulement
d'un trait de lumière que les hommes oublie-
ront bientôt, et cela durera jusqu'à ce que Jean
s'écrie : Ecce agnus Deif « Voici l'agneau dt
Dieu! y>
Ne dois-je pas respecter le silence des saintes
Lettres, et passer discrètement près de la petite
maison de Nazareth, sans jeter un regard dans
son intérieur? Non, Messieurs; les Évangélistes
se proposaient de faire connaître au monde la
vie publique de leur maître, sa doctrine, ses mi-
racles, son sacrifice, son triomphe et l'établis-
sement de son œuvre éternelle; mais ils n'ont
68 VIE DE JÉSUS.
pas prétendu nous interdire de suivre, par la
pensée, la vie obscure de Jésus adolescent, de
contempler sa merveilleuse croissance, de de-
mander à son religieux silence et à son humble
travail des leçons pour notre propre vie. Allons
donc à Nazareth comme nous sommes allés à
Bethléem ; voyons ce qui s'y passe, et instrui-
sons-nous près de celui dont les actions les plus
simples et les plus ignorées doivent être fé-
condes pour ceux qui savent les méditer chré-
tiennement.
Non loin des bords de Y Adriatique, sur le som-
met d'une colline d'où l'on aperçoit les flots azu-
rés de la mer, s'élève une petite ville, presque
un bourg, qu'on appelle Lorette. Les voyageurs
que rien ne presse s'y arrêteraient peut-être
pour jouir un instant de la fraîcheur de la brise
et des beautés du site ; ceux qui se hâtent ne
lui jetteraient qu'un coup d'oeil en passant, s'il
n'y avait là une divine attraction. Sous le dôme
d'une vaste basilique, une toute petite chambre
invite les pèlerins à l'adoration. Bramante l'a
LOIUWF*. &
enchâssée dans un riche marbre de Carrare
orné de bas-reliefe et de sculptures représentant
l'enfance du Sauveur; mais le chrétien qui vient
la visiter (
4
si moins pressé d'admirer les chefs-
d'œuvre de l'artiste que de pénétrer dans l'inté-
rieur, où son oeil ne rencontre pourtant que
d^s murs mis et bnmis par le temps, une porte
basse, une étroite fenêtre et quelques reliques
d'un pauvre ménage. C'est la chambre virgi-
nalede Nazareth, miraculeusement transportée
sur les rivages chrétiens d'Italie. Dans ce lieu
béni: le \ erbe s'est Incarné, la sainte famille,
revenue d'Egypte, a fixé son séjour, Jésus-en-
fant croissait et se fortifiait. Je n'oublierai ja-
mais l'immense émotion dont je tus saisi lors-
que j<
1
baisai les pierres sa< rées, où je croyais
voir l'empreinte des petites mains de mon Sau-
veur, d'où je croyais entendre sortir le bruit de
sa fraîche et douce voix, — Jamais adoration
plus profonde et plus passionnée n'est sortie de
mon cœur.
Après avoir adoré, je me transportai en es-
prit d'Occident en Orient, de Loretteè Nazareth,
Je replaçais sur ses fondements la santa casa
i
rvéeà Marie; je descendais dans la chambre
70 VIE DE JÉSUS.
souterraine où reposaient Joseph et l'enfant;
je reconstruisais, sur les flancs de la maison,
l'appentis mobile qui servait d'atelier au char-
pentier et a celui qu'on appelait son fils; j'en-
cadrais cette modeste demeure d'un doux et
grandiose paysage éclairé par un beau ciel, vers
lequel s'élèvent les cimes du Carmel, du Tha-
bor, du Liban, et j'avais sous les yeux la terre
sainte et le mystérieux sanctuaire où Jésus se
cacha pendant plus de vingt-cinq ans.
Que faisait-il en cet obscur séjour, où ne
pénétrait jamais l'œil indiscret du monde? Il
croissait et se fortifiait, nous dit l'Ëvangé-
liste, comme croissent et se fortifient les en-
fants : Puer autem crescebat et confortaba-
tur; et, pour se rendre utile dans la famille
pauvre où il avait choisi de vivre, il employait
ses petites forces au service de ses parents. On
montre encore à Nazareth la fontaine où il allait
puiser de l'eau pour sa mère, car ce Notre Dame,
dit saint Bonaventure, n'avait point d'autre
serviteur que lui ». Les anges invisibles l'ac-
compagnaient toujours et adoraient les traces
de ses pas, et lui, te roi des anges, semblable
aux enfants pauvres^ se laissait commander,
L'OUVRIER
par ses créatures, les plus humbles offices de
la vie domestique.
Il avait toutes les grâces touchantes et aima-
bles du jeune âge, et pourtant rien de puéril,
ni dans les traits de son grave et doux visage,
ni dans ses paroles, ni dans ses actions car, pen- ;
dant que la nature, en son corps très pur, gra-
vitait lentement vers sa plénitude, « la sagesse
divine remplissait sa sainte âme et la grâce y
épuisait tous ses dons : » Plenus sapientia et
gratia Dei erat in Mo *•
Cependant, par respect pour l'autorité de
ceux à qui il était soumis, et pour ne pas pren-
dre sur eux l'ascendant d'un maître, il tem-
pérait les manifestations extérieures de ses per-
fections cachées, comme le jeune arbre, qui ne
déploie que petit à petit ses bourgeons, ses
feuilles et ses fleurs avant de nouer ses fruits;
comme le soleil, qui, après avoir légèrement
blanchi l'horizon, le colore des rougeurs crois-
santes de l'aurore avant d'inonder l'espace de
ses rayons victorieux et de montrer sa face res-
plendissante. De temps en temps, Joseph et
Marie tressaillaient sous l'impression de quelque
1. Luc, cap. u, 4i>.
JZ VIE DE j&aUS.
parole profonde où vibraient les accents de la
sagesse éternelle, etl'enfant se taisait pour leur
laisser le loisir de méditer ce qu'ils venaient d'en
tendre*
Un jour, pourtant, un jet de lumière d'un
éclat plus vif et plus soutenu traversa les té-
nèbres de la vie cachée. On pouvait croire que
l'heure des grandes manifestations était arrivée.
Laissons l'Évangéliste raconter, en son simple
langage, cette scène adorable.
<l Les parents de Jésus, dit saint Luc, allaient
tous les ans à Jérusalem pour la solennité de
Pâque. L'enfant avait douze ans, lorsqu'ils mon-
tèrent selon leur coutume à la ville sainte pour
célébrer la fête. Quand les jours furent écoulés,
ils s'en retournèrent. L'enfant Jésus demeura à
Jérusalem, et ses parents ne s'en aperçurent pas.
Ils cheminèrent pendant une journée, croyant
qu'il était dans la compagnie des pèlerins, et, le
soir venu, ils le cherchèrent parmi leurs parents
et ceux de leur connaissance. Ne le trouvant
point, ils retournèrent à Jérusalem, cherchant
toujours. Et il arriva que, trois jours après, ils
le trouvèrent dans le temple, siégeant au milieu
des docteurs, les écoutant et les interrogeant ;
L OUVRIER. 73
ei, tous ceux qui l'entendaient étaient frappés
de stupeur à cause de la sagesse de ses réponses.
Ses parents furent étonnés de le voir là, et sa
mère lui dit: — Mon fils, pourquoi nous avez-
vous fait cela? Voici que votre père et moi nous
vous cherchions pleins de douleur. — Et il
leur dit : — Pourquoi me cherchiez-vous? Ne
saviez-vous pas qu'il faut que je sois aux affaires
de mon Père. — Et ils ne saisirent point ce
1
qu'il voulait dire . »
Ce récit est plein de leçons, Messieurs; on peut
y apprendre le respect de la loi de Dieu, l'amour
de la vérité, la simplicité et la droiture, qui font
écouter humblement et interroger avidement
ceux qui enseignent. Mais je n'y veux voir pré-
sentement qu'une seule chose : c'est que Jésus
est mûr pour son ministère public et qu'il peut
enseigner le inonde, puisque déjà il étonne les
docteurs. Du reste, il semble nous indiquer que
son heure est venue : « Il faut que je sois, dit-il,
aux affaires de mon Père : )) In his quœ Patris
mei sunt oportet me esse. Par ces paroles il
publie le mystère desa divine filiation. Pourquoi
se cacher plus longtemps? Pourquoi ne pas
l. Luc, cap. 11, 41-50.
74 VIE DE JÉSUS.
continuer le miracle stupéfiant d'un enfant qui
confond par sa doctrine la science des sages?
Évidemment le monde sera profondément
remué parce spectacle insolite, et le Fils de Dieu
imposera avec d'autant plus de facilité l'autorité
de sa mission que le contraste sera plus frap-
pant entre son jeune âge et la grandeur des vé-
rités qu'il annonce. il ne peut plus y avoir
à Nazareth que des années perdues.
Ainsi raisonne notre humaine sagesse, Mes-
sieurs; mais Jésus a d'autres desseins. Il lui
faut encore dix-huit années d'ombre, de silence
et d'humbles services, dix-huit années que l'Ë-
vangéliste résume en ces quelques paroles :
« Jésus descendit de Jérusalem avec ses pa-
rents, et il vint àNazareth, et il leur était soumis,
et sa mère conservait toutes ces choses en son
cœur; et Jésus croissait en sagesse.en âge et
en grâce devant Dieu et devant les hommes 1
. »
La libre pensée, préoccupée de cette conci-
sion évangélique, s'efforce de remplir, par des
suppositions, l'espace silencieux qui sépare la
manifestation au temple de la vie publique.
Celui-ci veut que Jésus ait trouvé dans ses
t. Luc. cap. il. 51-52.
l'ouvrier. 75
voyages annuels à Jérusalem l'excellente oc-
casion de se former l'esprit, au milieu du con-
cours des juifs et des judaïsants de tout pays
1
et de toute opinion . Celui-là fait intervenir le
vieux prêtre Zacharie, père de Jean-Baptiste, et
l'investit d'un préceptorat problématique 2 . Un
autre invoque la nature, à la fois riante et
grandiose, des maîtres ignorés auprès desquels
Jésus apprend à lire et à écrire, l'étude soli-
taire, les livres de l'ancien testament, la poésie
religieuse des psaumes, les prophètes et sur-
tout Isaïe, les ouvrages apocryphes, entre autres
celui de ce juif exalté qu'on appelle Daniel, l'in-
fluence du grave et austère Hillel, mort depuis
cinquante ans, mais toujours vivant dans ses
aphorismes 3
. — Hypothèses gratuites et pué-
riles, quand elles ne sont pas ridicules. Jésus
n'avait à apprendre des hommes rien qui pût
le préparer à l'étrange et sublime mission qu'il
devait remplir plus tard. Il voulait étonner les
auditeurs de sa parole apostolique, comme il
étonna les sages du temple, et ceux qui con-
1. Strauss, Vie de Jésus.
2. Salvador, Vie de Jésus.
3. E. Renan, Vie de Jésus.
76 VIE DE JESUS.
naissaient l'histoire de sa vie extérieure à Na-
zareth diront un joùr,avec admiration : « Gom-
ment cet homme sait-il les écritures, ne les ayant
jamais apprises 1 ? N'est-ce pas le fils du char-
pentier Joseph 2 ? N'est-ce pas cet ouvrier que
nous avons connu, le fils de Marie 3 ?»
Jésus-ouvrier! Voilà, Messieurs, le secret de
la petite maison de Nazareth. Un seul mot,
presque perdu dans l'Évangile, nous le révèle et
nous fait descendre, ainsi, jusqu'aux plus obs-
curs détails de l'humble soumission à laquelle
le Sauveur s'est condamné pendant la plus
grande partie de sa vie. Fils d'ouvrier, il ne
voulut point vivre en pieux rêveur sous le toit
paternel, mais il partagea noblement le sort de
sa famille. On le vit, au retour du temple, docile
aux instructions de Joseph, subir un pénible
apprentissage; ce qu'il pouvait créer d'une seule
parole, il consentait à ne le faire que progressi-
vement; inspirateur de tous les arts, il semblait
apprendre un vulgaire métier. Ses chères mains
1. Quomodo hic litteras scit cum non didicerit? (Joan.,
cap. vu, 9.)
2. Nonne hic est fabri filius? (Matth., cap. xm, 55 j
3. Nonne hic est faber, filius Mariae ? (Marc, cap. vi, 3.)
l'ouvrier. 77
se sont meurtries, comme celles des enfants du
pauvre peuple, au dur maniement de l'outil, et,
quand il fut en forces, il s'inclina pendant des
heures entières sur un bois vil, il fit sa journée
et gagna son pain à la sueur de son front comme
les gens de rien.
Erat subditus Mis. Il était soumis à ses pa-
rents, non de cette soumission purement pas-
sive qui attend les ordres pour les exécuter,
mais de cette soumission amoureuse qui pré-
vient les désirs et devine les besoins. Lorsque
le bon Joseph fut avancé en âge et que ses mains
tr jp faibles fléchiren t sous le poids du travail , il ne
voulut pas qu'il se fatiguât davantage tout seul, ;
vaillant à l'ouvrage, il devint le seul soutien du
pauvre ménage. Je n'ai pas vu cela, personne
ne me l'a dit, mais mon cœur le devine. Je le
vois encore, le divin ouvrier, recevoir, modeste
et discret, les commandes des riches, joyeux
et bienveillant, commandes des pauvres.
les
Tontes les beautés de sa sainte âme rayonnaient
sur son visage; toutes les lumières de l'éter-
nelle sagesse se reflétaient en ses yeux, et,
sans doute, des gens compatissants s'étonnaient
de le voir, si beau et si intelligent, condamné à
78 VIE DE JÉSUS.
des œuvres grossières. — Mais d'autres, peut-
être, lui parlaient durement, se moquaient de
lui et de son nom qu'ils trouvaient prétentieux.
Un Jésus, vaillant capitaine, avait introduit le
peuple délivré par Moïse dans la terre de pro-
mission; un Jésus, grand-prêtre de Jéhovah,
avait, en compagnie de Zorobabel, conduit les
captifs de Babylone de l'exil à la patrie et inau-
guré le second temple ; un Jésus, inspiré parle
ciel, avait écrit Y Ecclésiastique, si rempli de
sagesse divine. Quel rapport entre ces hommes
illustres et l'ouvrier de Nazareth? Mais per-
sonne ne connaissait encore le grand mystère
de Dieu. Le libérateur du genre humain, le
prêtre suprême, la lumière des sages cachait,
sous le voile d'une humble profession, l'épa-
nouissement de son adolescence et la fleur de
sa jeunesse.
Au dehors et sous le regard des profanes, il
ne croissait en âge que pour prendre des forces
et mieux soutenir les fatigues d'un travail dont
dépendait l'existence de sa famille; mais, dans
l'intimité, quand les portes de la maison de Na-
zareth étaient closes, les yeux ravis de Marie et
de Joseph admiraient, en leur doux ouvrier, les
L/OUVHIER. 79
constants progrès de la sagesse et de la grâce.
Des profondeurs infinies de sa personne, où il
se recueillait, Jésus tirait chaque jour quelque
nouveau trésor qu'il faisait passer de son cœur
filial dans le cœur de ses parents par de tendres
colloques et de ferventes prières, quand il ne
demeurait pas plongé dans la contemplation des
perfections infinies et comme noyé dans une
amoureuse union avec son Père céleste. Ainsi,
il préparait sa grande œuvre de salut et de
perfection sur deux âmes chères, les plus
nobles et les plus saintes qui eussent jamais
honoré la création et réjoui fœil de Dieu.
L'ombre entourait toujours la modeste de-
meure de l'ouvrier, mais le jour grandissait à
l'intérieur. Toutes les beautés épanouies de
Jésus faisaient pressentir que son heure était
proche. Enfin, on apprit que Jean disait au dé-
sert : « Je suis la voix qui crie : préparez le
1
chemin du Seigneur . » Ce fut, pour Joseph, le
signal du départ sans souffrance et sans agonie,
;
il s'endormit entre les bras et sur le cœur de
son fils adoptif, et il alla dire aux âmes saintes
1. Ego vox Llamatitis in deserto dirigite viam Domini.
(Joan., cap. i, 23.)
60 VIE DE JÉSUS.
qui depuis si longtemps attendaient leur déli-
vrance : a Réjouissez-vous! J'ai vu la rosée
tombée du ciel; j'ai vu la chaste nuée d'où le
juste est sorti; j'ai vu le désiré ;
j'ai vu le ire-
jeton de David; j'ai vu le fils de la Vierge; j'ai
vu le Messie; j'ai vu Emmanuel; j'ai vu Jého-
vah, notre juste ; c'est mon Jésus! Il va bien-
tôt venir. j>
Messieurs, avez-vous encore sur les lèvres et
dans le cœur des pourquoi*! Etes- vous encore
tentés d'écrire sur le seuil de la maison de Na-
zareth : années perdues? Arrêtez-vous, je vous
prie, car je prétends vous prouver que les années
obscures de Jésus-ouvrier furent des années
immensément fécondes.
Il
C'est une habitude divine de mettre les
préparations en rapport avec la dignité de
l'œuvre qu'elles précédent. A diverses reprises
le monde physique et le monde moral nous ont
révélé cette loi. Nous la voyons encore une fois
exprimée dans la vie cachée du Sauveur. En-
voyé pour régénérer le monde par sa doctrine,
L'OUVRIER. 81
ses exemples, ses institutions et l'infinie vertu
de son sang répandu, et décidé à n'employer que
trois ans à son ministère publie, il veut s'y
préparer par trente années de solitude, de
silence, de prière et d'humble soumission.
Il y a là, Messieurs, une magnifique leçon
pour tous ceux qui aspirent à sortir des ombres
de la vie privée et à prendre rang parmi les
nobles ouvriers dont les actes publics doivent
influer directement sur les destinées d'une
société. L Eglise, toujours attentive aux exemples
de son fondateur, rappelle sans cesse à ses
apôtres la vie cachée de Jésus-Christ, et, non
contente de préparer leurs jeunes années par le
silence, le recueillement, l'étude ; la méditation
des vérités saintes, la prière et l'obéissance, elle
ies invite à se soustraire le plus qu'ils peuvent
aux agitations et aux entraînements de la vie
extérieure, afin de se rapprocherons la soli-
tude, de la source d'où découlent les lumières
dont ils ont besoin pour instruire les peuples,
el de retremper, dans le commerce intime de
leur âme avec la divinité, le courage et les forces
qu'ils dépensent aux luttes de l'apostolat. C'est
en souvenir de Nazareth qu'elle a créé le cloître
CARÊME 1880. 6.
82 VIE DE JÉSUS.
austère, où les âmes contemplatives se vouent,
corn me Marie et Joseph, à l'adoration silencieuse
des perfections de Jésus- Christ, et aussi le
monastère recueilli , où l'homme apostolique
s'abreuve de science et de grâce divines pour se
rendre digne d'annoncer le royaume de Dieu,
où il ploie sa volonté sous le joug d'une cons-
tante obéissance pour apprendre à commander
aux âmes et à Tes diriger dans les voies du salut
et de la perfection. Grâce à ces préparations,
l'Eglise obtient de ses ouvriers un travail géné-
reux et soutenu, dont la parfaite unité assure la
fécondité.
Qu'il serait à désirer, Messieurs, que tous
les hommes publics fissent leur Nazareth, et
ne se missent à l'ouvrage qu'après avoir long-
temps étudié et médité les redoutables ques-
tions qu'ils agitent, qu'après avoir demandé
à Dieu, avec son infaillible lumière pour remé-
dier aux défaillances de leur esprit, un supplé-
ment de force pour soutenir leur volonté aux
prises avec les difficultés de la vie sociale et
politique. Que de surprises, que de déceptions,
que d' insanités, que de hontes, que de catastro-
phes seraient épargnées aux peuples infortunés
l'ouvrier. 83
du .sein desquels on voit surgir ces légions d'où
vriers de parole, de plume, de suffrage et de
décrets qui, pour arriver et pour travailler la
masse sociale, n'ont souvent d'autre titre et
d'autre préparation que l'ambition, l'audace,
des opinions de rechange, des passions de secte
et le souci de leur intérêt. — Mais la prudence
me défend d'appuyer plus longtemps l'archet
de ma parole sur cette corde sensible à laquelle
je pourrais faire dire de trop fortes vérités. Je ne
viens pas vous agiter, Messieurs, je viens vous
instruire. Sachez donc, malgré ce qui se passe
autour de vous, sachez prendre vos exemples
là où Dieu les a mis. Et si quelques-uns d'entre
vous aspirent à exercer quelque ministère pu-
blic ou l'exercent déjà, qu'ils aillent à Nazareth
apprendre que les préparations doivent être
d'autant plus longues, laborieuses et saintes que
le ministère est plus noble, son action plus
vaste et son but plus élevé.
Je n'insiste pas davantage sur cette leçon de
la vie cachée du Sauveur; j'ai hâte de vous
montrer combien sont grands et utiles pour
vous les abaissements de Jésus-ouvrier. Com-
prenez bien son dessein: non seulement il veut
84 VIE DE JÉSUS.
mériter par l'humiliation, ce qui serait déjà un
immense profit pour l'humanité, mais, restau-
rateur de toutes les ruines faites par le péché,
il veut, en consacrant la plus grande partie de
sa vie à l'exercice d'une humble profession,
nous rappeler à tous la nécessité et la dignité
oubliées du travail, relever dans l'estime des
hommes une condition méprisée, donner à l'ou-
vrier l'amour de son état, enfin, nous apprendre
à le respecter et à nous y intéresser.
Le travail est un fardeau que la généralité des
hommes porte avec impatience et dont elle ne
demande qu'à s'affranchir; et pourtant, c'est
une loi primordiale, une loi contemporaine du
décret qui nous investissait de la souveraineté
sur les créatures inférieures, une loi que le pé-
ché a faite austère et dure à porter, mais qu'il
n'a ni créée ni dénaturée. — Vous me permet-
trez, Messieurs, de vous exposer cette loi; elle
vous fera comprendre toute la portée du fait
divin sur lequel j'ai appelé aujourd'hui votre
attention, et que je prétends faire sortir de
l'obscurité de Nazareth pour lui donner toute
sa gloire.
La loi du travail a ses racines en Dieu même,
l'ouvmer. 85
en Dieu, que l'Église appelle dans ses hymnes
«l'auteur et le fabricateur de l'univers » Patra- :
tor or bis, fabricator mundi. Il est le premier ou-
vrier; son œuvre, c'est lemonde. Non pas, certes,
qu'il se soit fatigué à le faire, comme se fatigue
l'homme de peine à son travail; il n'y a que les
théologiens grossiers du paganisme qui puissent
parler ainsi. « Dieu a dit, et tout a été fait : »
Ipsedixit, etfactasunt. ce II a commandé, et tout
*
létécréé : » Mandavit, et creata sunt . Pronon-
cer un fiât, c'est la manière de travailler du di-
vin ouvrier, et cela doit être: Dieu est une pure
intelligence, et le travail d'une intelligence s'ex-
prime par la parole, per verbum, et non par le
jeu des muscles.
Mais, puisque Dieu opère si facilement, il au-
rait pu créer le monde d'une seule venue, dire
une fois pour toutes son fiât, au lieu de le répé-
ter. Eh bien, non. Pour nous donner l'exemple
du met à développer son ouvrage des
travail, il
lenteurs calculées. —
Au commencement, il
crée la matière informe, immense assemblage
de tous les éléments ;
puis, il dégage la lumière,
1. Psalm. xxxii.
86 VIE DE JÉSUS.
sépare les astres, les groupe par systèmes, con-
solide notre globe, dirige ses évolutions, super-
pose les règnes, et termine par un chef-d'œuvre :
l'homme, intelligent, libre, immortel, vivante
image et ressemblance de son créateur. Tout
cela dure six jours, c'est-à-dire six époques, dont
la science, malgré ses calculs, n'a pas encore
déterminé la durée ; six époques qu'on ne peut
mesurer qu'avec des siècles ; six époques qui,
réduites à la division hebdomadaire du temps,
doivent servir de type et régler, jusqu'à la fin
des âges, l'emploi des torces de l'homme.
Car, entendez-le bien, Messieurs, il faut que
l'homme exerce ses forces : les forces de son in-
telligence et les forces de son corps. Dieu l'a
sacré roi du monde et l'a solennellement investi
du commandement universel par ces paroles:
Dominamini, subjicite; mais il est bien entendu
que l'homme ne sera pas un roi fainéant. En le
faisant roi, Dieu l'a fait ouvrier. Ouvrez le livre
de la Genèse vous y lirez, au second chapitre,
: un
texte significatif qui nous indique clairement le
dessein du créateur et le devoir du monarque
auquel il donnait l'empire de l'univers :
—
t L'homme fut placé dans le paradis de délices,
L'OUVRIER. $*}
afin qu'il travaillât : ut operaretur*. » Sans
doute, ce premier travail de l'homme ne devait
être ni difficile ni ingrat; mais il était la loi
primordiale de son activité, la condition d'un
progrès dont Dieu avait préparé tous les élé-
ments. L'œuvre de Dieu était bonne en toutes
ses parties. Chaque phase de la création, cha-
que arrangement des êtres, chaque explosion
de la vie se termine par un témoignage que
Dieu se rend à lui-même bon Et vidît
: <sc C'est : ï>
Deus quod esset bonum. Et, quand l'homme est
créé, quand la famille humaine est établie sur
ses inébranlables fondements, tout est « très
bon, parfaitement bon : » Viatique Deus cuncta
2
quœfecerat et erant valde bona .
Quel est le sens de ce témoignage, Messieurs?
Dieu avait-il mis la dernière main à son ouvrage?
— Non, il laissait au travail de l'homme le soin
d'en obtenir encore des perfectionnements. Des
forces immenses étaient comme emmagasinées
dans l'univers: la pesanteur, l'air, la lumière,
1. Tulit ergo Dominus Deus hominem et posuit eum in
paradiso voluptatis, ut operaretur et custodire illum. (Ge
nés., cap. h, 15.)
2. Gènes., cap. i, 10, 12, 18, 21, 25, 31.
88 VIE DE JÉSU8.
la chaleur, l'électricité,lemagnétisme,lesagents
chimiques, la vertu salutaire des minéraux et
des plantes, la vie. L'homme devait découvrir,
dompter, discipliner toutes ces forces et les
contraindre à des services honorables pour elles,
utiles au développement de sa vie physique, mo-
rale et sociale. Mille et mille formes demeu-
raient en puissance, inexplicites, dans la nature;
l'homme travailleur devait les faire sortir, les
exprimer, les créer en quelque sorte, afin de
parfaire, en ses propres ouvrages, sa ressem-
blance avec le créateur. Avec les forces de la na-
ture, l'or, l'argent, tous les métaux, la pierre,
le marbre, le granit, le bois, les plantes délicates
et fragiles devaient prendre, entre les mains la-
borieuses du roi delà création, comme une nou-
velle vie dans mille inventions, mille chefs-d'œu-
vre artistiques, voire dans les plus petits objets
destinés aux plus vulgaires usages.
L'homme a donc été fait ouvrier : ut operare-
tur; c est la loi. Et remarquez, Messieurs, que
Dieu ne dédaigne pas de venir lui-même en
aide à sa loi. Nous pourrions croire qu'il réserve
les inspirations de son éternelle sagesse pour les
génies habitués aux spéculations purement intel-
I/OUVRIER. 89
lectuelles : détrompons-nous. « C'est moi, dit
le Seigneur à Moïse, qui ai appelé nommément
Beseiéel fils d'Uri, fils de Hur, de la tribu de
Juda; c'est moi qui l'ai rempli de l'esprit divin,
de sagesse, d'intelligence et d'habileté en toute
œuvre, afin qu'il devienne un artiste émérite
pour travailler l'or, l'argent, l'airain, le marbre,
les pierres précieuses et tous les bois. Je lui ai
donné pour compagnon Oosiab, fils d'Achisa-
mech, de la tribu de Dan. C'est moi qui mets
ma sagesse dans l'âme de tout habile ouvrier.
i
In corde omnis eruditi posui sapientiam . » ri-
gène, commentant ces paroles, en conclut que
Dieu, prodigue de ses lumières, les envoie même
à ceux qui travaillent aux plus humbles ouvrages.
Sur le sentiment de ce grand homme nous pou-
vons greffer hardiment ce vieux proverbe: « Il
n'y a pas de sot métier, il n'y a que de sottes
i. Ecce, vocavi ex nomine Beseleel, filium Uri, filii Hur,
de tribu Juda, et implevi eum spiritu Dei, sapientia, et in-
telligentia, et scientia in omni opère, ad exeogitandum
quidquid fabrefîeri potest ex auro et argento, et aère, rnar-
more et gemmis, et diversitate lignorum. Dedique ei so-
cium Ooliab filium Achisamech de tribu Dan. Et in corde
omnis eruditi posui sapientiam ut faciant cuncta quœ
:
praecepi tibi. (Exod.,cap. xxxi, 2-fi.l
,
90 VIE DE JÉSUS.
gens. y> Les sottes gens sont ceux qui prétendent
isoler le travailleur de la loi et de la perpétuelle
assistance de Dieu.
Le travail vient de Dieu : voilà, Messieurs, la
raison fondamentale de sa dignité, je dirai plus,
de sa nécessité . Il suffit que l'homme soit homme
c'est-à-dire un être intelligent et doué d'activité,
pour qu'il soit soumis à la loi du travail. Mais
combien plus impérieuse, noble et salutaire,
nous apparaît cette loi, si nous considérons
l'homme dans sa condition d'être déchu, en
butte aux exigences odieuses des passions.
Pendant que le péché nous abaisse, la dignité
du travail grandit, bien qu'il devienne plus dif-
ficile et plus dur ; car deux lois augustes vien-
nent se grouper autour de la loi primordiale : la
loi d'expiation et la loi de préservation. Pour ex-
pier le péché, il faut des peines. Le travailleur
n'a pas besoin d'aller les chercher ailleurs que
dans le travail même. Les forces amoindries
de la nature ne nous permettent plus de sup-
porter sans fatigue le poids de la loi qui nous
condamne au labeur. Ne pouvant plus compter,
comme dans l'état de justice, sur la docilité de
la créature, originairement esclave de nos forces.
l'ouvrier. 91
nous voyons se succéder, dans l'écrasement de
notre vigueur spirituelle et corporelle, les sou-
cis, les angoisses, les déceptions, toute une in-
terminable série de tribulations, dont rensemble,
au témoignage des moralistes chrétiens, forme
la plus grande et la plus efficace des mortifica-
tions, parce quelle est de chaque jour, de chaque
heure, de chaque instant. Ah! dans la distribu-
tion des croix, l'ouvrier a été largement par-
tagé. S'il s'étend courageusement sur la croix
de son travail, s'il sait offrir à Dieu sa vie im-
molée, on pourra dire de lui : Beaucoup de pé-
chés lui sont pardonnes, parce qu'il a beaucoup
souffert.
Moyen d'expiation, le travail est encore un
moyen de préservation. Il y a en nous, Messieurs,
toute une armée de forces qui doivent être dé-
pensées d'une manière ou d'une autre. — Si
elles ne sont pas dépensées dans la noble et
sainte activité du travail, elles le seront dans
l'odieuse et exécrable activité du vice. — Vous
verrez infailliblement l'homme rebelle à la loi du
travail prostituer ses forces à l'assouvissemen
de ses passions. S'il n'est pas un débauché vul-
gaire, ruinant sa santé, sa vie, sa famille , en de
ijil VIE DE JESUS.
criminels plaisirs, il deviendra un complice vio-
lent, un automate aveugle des conspirateurs
ambitieux, lâches et menteurs qui se feront, de
sa liberté et de sa vie sacrifiées dans des luttes
fratricides, un degré de plus pour arriver au
faîte des honneurs et de la fortune, unique ob-
jet de leur amour. Peut être sera-t-il les deux
choses à la fois : complice et instrument des
agitateurs, parce qu'il sera débauché. Le travail,
en appliquant à quelque œuvre honnête Texu-
bérancedesa nature et le trop plein de ses forces,
l'eût préservé de ces excès.
Le travail perfectionne l'œuvre de Dieu, le
travail expie, le travail préserve : combien grande
est sa dignité ! Mais, je vous en prie, Messieurs,
ne vous méprenez pas sur ma pensée; ne la faites
pas étroite, quand elle est large; exclusive, quand
elle s'étend à toutes les classes de la société. En
fait de travail, il n'y a pas que celui qui fatigue les
muscles, rompt le corps, gerce et noircit les
mains. —Il y a, dans tous les ordres de connais-
sances, le travail de la pensée, qui recule à cha-
que instant, par ses conquêtes, les limites de la
science humaine; le travail de la pensée, qui
s'efforce de se communiquer et de pénétrer
l'ouvrier. 93
d'autres esprits; le travail delà pensée, qui rêve
l'idéal et cherche sans cesse des formes nou-
velles et plus parfaites pour l'exprimer; il y a le
travail d'une administration intelligente, active
et honnête des hommes et des choses ; il y a le
travail de la vigilance sur l'ordre public, du dé-
vouement à la patrie ; enfin, il y a le travail du
bien faire, le travail de ceux dont toute la vie
s'emploie à rendre des services, à guérir, ou, du
moins, à soulager les infinies misères de l'huma-
nité.
Chacun de ces travaux est grand et noble,
parce que, venant de Dieu, il est régi par la loi
de Dieu ; chacun de ces travaux fait grand et
noble celui qui s'y consacre avec joie. On cherche
à classer les membres du corps social, à cet
effet on établit des divisions plus ou moins jus-
tes. Une théorie expéditive a imaginé, pour sup-
primer toutes les distinctions, de partager la
société en vieilles couches et en nouvelles cou-
ches. Eh bien, Messieurs, moi, je ne supprime
aucune des distinctions dues au talent, à la
vertu, au mérite; mais, tout en maintenant ces
distinctions légitimes, je prétends qu'il n'y a
dans la société que deux grandes classes : la
,
94 VIE DE JÉSUS.
classe des nobles et la classe des ignobles. Le
noble, selon l'étymologie du mot, est celui qui
mérite d'être connu : Nobilis id est noscibilis.
Or, l'homme obscur, l'honnêle père de famille,
fût-il attaché par le sort au plus bas des mé-
tiers, s'il comprend la dignité du travail, s'il l'ac-
cepte comme venant de Dieu, s'il s'en sert pour
élever son âme vers le créateur, s'il le porte pieu-
sement comme une croix, s'il y emploie toutes
ses forces pour échapper à la tyrannie des pas-
sions et gagner le pain de justice et d'amour
qu'il distribue à sa famille, celui-là mérite d'être
connu, celui-là est un noble. Au contraire,
Messieurs, l'homme qui méconnaît la dignité
du travail ; l'homme qui le porte en grondant,
comme une fatalité à laquelle il voudrait
soustraire ses épaules nonchalantes ; l'homme
qui avec excès, espérant y gagner de
s'y livre
quoi contenter un jour ses basses convoitises
mais, surtout, l'homme qui répudie le travail et
se pose insolemment en consommateur égoïste,
n'aspirant qu'à remplir de jouissances sa vie
paresseuse sans jamais rien produire, celui-
là, eût-il quarante quartiers, fût-il assis sur un
trône et perpétuellement encensé par la foule
L'OUVRIER. 05
humiliée de ses courtisans, celui-là est indigne
d'être connu: celui-là est ignoble.
Je ne pense pas, Messieurs, qu'aucun d'entre
nous mérite cette flétrissure ; mais n'est-il pas
vrai que nous ne comprenons pas ou que nous
comprenons mal la haute dignité du travail?
Nous le subissons avec une mélancolique rési-
gnation, et quand il fait sentir trop lourdement
son fardeau, nous sommes tentés de n'y voir
qu'une malédiction de la justice divine ou bien
une fatalité malséante pour notre grandeur
native. C'est afin de corriger cette double erreur
de conduite et de jugement que Jésus s'est fait
ouvrier. Il voulait d'abord ramener la joiedans
nos cœurs attristés et nous apprendre à cher-
cher notre véritable gloire là où Dieu l'a mise.
Fils de race royale dans le temps, Fils de Dieu
dans l'éternité, il était assez puissant pour
faire valoir en sa personne les droits de ses
aïeux, transformer son berceau en un trône
superbe et attirer, même à ses pieds d'enfant,
les hommages de l'humanité convaincue de sa
grandeur; mais il n'aurait pas servi, comme il
l'entendait, la grande cause du monde ouvrier.
Il a mieux aimé pencher de son côté, afin de
96 VIE DE JÉSUS.
l'élever jusqu'à soi et prendre ainsi toutes les
noblesses à la fois la noblesse : du sang, dont son
âme magnanime dédaignait les avantages, et
avec la noblesse du sang, la sainte noblesse du
travail, dont son amour a fait, pour nous en-
courager, une chose divine que nos yeux de chair
ont pu voir. Après avoir contemplé et compris
Nazareth, l'homme, relevé de son abattement,
ne s'écriera-t-il pas avec joie : Le travail est la
loi, le travail est la gloire du genre humain.
Travaillons : un Dieu est ouvrier?
Et considérez, Messieurs, l'excès deson amou-
reuse condescendance. Parmi les travaux aux-
quels se dépense l'activité humaine, il en est qui
se concilient plus facilement notre estime parce
qu'ils flattent notre amour-propre, soit en diri-
geant le cours de notre vie vers des régions plus
élevées que le monde sensible, soit en nous
assurant une supériorité qui étonne les petites
gens. même fier d'être
On ne rougit pas, on est
homme d'État, homme de science, homme de
lettres, homme d'art, homme d'affaires; mais,
être homme de peine, travailler de ses mains
une matière triviale, cela nous paraît humiliant,
et ceux que la naissance et la fortune ont af-
L'OUVRIER. 97
franchi de cette humiliation, laissent parfois
tomber sur l'ouvrier un regard de hautaine
pitié. Et pourtant, Messieurs, le travail des
mains a singulièrement grandi, dans l'estime
des hommes, depuis dix-huit siècles.
A l'époque où Jésus vint au monde, il était
l'objet d'un souverain mépris, d'une universelle
réprobation. Les plus grandsgénies de la Grèce,
Platon et Aristote, n'avaient pas hésité à le flé-
trir et. à proclamer qu'il était indigne d'un
homme libre
f
. Formés par leur enseignement,
les citoyens en possession de leurs droits crai-
gnaient de profaner leurs mains paresseuses au
contact des instruments de travail, qu'ils pas-
2
saient aux esclaves . Le Romain regardait, avec
Gicéron, les manouvriers comme des barbares
3
et des gens de rien , et croyait que, pour être
respecté et honoré, il fallait mener une vie oi-
sive et n'être pas obligé de travailler pour vivre.
Engourdi dans un honteux repos, il ne deman-
dait au pouvoir que deux, choses : du pain &
i. V\.ilo. y de Republicâ>%. Aristote, Politique t 3,\li; 8, n<
2. Politique, % I.
3. Quaest. Tusc, v, 36.
CARÊME 1880. — 7.
98 VIE DE JESUS.
des jeux * . Partout la même antipathie chai
les peuples où le paganisme a triomphé. L'ou-
vrier appartient à des classes rebutées, et, con-
sidéré comme une bête de somme, il n'est retiré
de Yergastulum où pourrit sa misère que pour
aller, sous la conduite d'un esclave un peu
moins méprisé, à des fatigues qui oppriment
sa pensée et ruinent son corps sacrifié.
Le Verbe de Dieu, descendant des cieux à la
rencontre de l'humanité, entendit gémir de ses
abaissements immérités la grande nation des
travailleurs. Et, comme il venait prendre
l'homme au plus bas pour l'élever à Dieu, il
voulut prendre au plus bas la société pour
réhabiliter ceux qu'elle méprisait. Il s'est fait
chair, dit l' Apôtre :Verbum caro factum est.
Chair, afin que la création tout entière, repré-
sentée par ses plus obscurs comme par ses plus
glorieux éléments, participât, en sa personne, à
l'honneur de l'union divine. Ainsi, voulant
1. (Idem populus) nunc se continet
Atque duas tantum res anxius optât,
Pauem et circenses... (Juvénal, sat. x.)
Cf. la lettre pastorale pour le carême 1877 par le cardi»
nal Joachim Pecci (aujourd'hui S. S. Léon X11I) : VÉglise
et la civilisation, d'où ces citations sont tirées.
l'ouvrier. 99
prouver, par un à fortiori sublime, que l'hum-
ble travail des maiiis^, tant flétri par l'orgueil,
est digne de l'homme, il s'y soumet, il l'épouse,
il le juge et le proclame digne d'un Dieu *
il se
fait ouvrier : et Verbum faber factum est.
Atelier de Nazareth, tu grandis l'ouvrier, et
tu réponds, plus éloquemment que les plus
beaux discours, aux sophismes et aux utopies
sociales qui prétendent niveler les conditions,
aux criminelles provocations des agitateurs qui
ne montrent à l'ouvrier que les côtés humi-
liants et lugubres de son état, pour allumer
dans son âme le feu de l'envie et le lancer à
l'assaut de la richesse publique, dont ils sau-
ront, en définitive, s'approprier les épaves, sans
que le soldat des émeutes et des révolutions, qui
souvent paie de sa liberté et de son sang, en re-
cueille un denier. Aussi, pourquoi les écouter,
travailleur? Pourquoi mettre tes suffrages et
tes bras robustes au service des ambitieux
égoïstes qui te séduisent et t'exploitent aujour
d'hui, si demain nous devons encore entendre
le cri de tes amères déceptions? Quitte-les et
regarde à l'Orient. Jésus-ouvrier t'appelle et te
tend la main. Prends-la, et sois fier de ce divin
100 VIE DE JESUS.
compagnon. Avec lui, promène-toi le front
haut à travers le monde ; tu ne rencontreras
personne qu'il ait autant aimé, personne qu'il
ait autant honoré que toi. Aux rois, aux grands,
aux puissants, aux riches, aux hommes de
faste et de loisirs, tu pourras dire hardiment :
Mon Dieu n'a pas voulu vous ressembler, mais,
avec moi et pour moi, il s'est fait ouvrier. A
moi, trente ans de sa vie! Trente ans d'une
vie divine consacrés à m'instruire, à me conso-
ler, à signer mes lettres de noblesse. Aussi,
malgré ses humiliations, ses épreuves et ses
fatigues, j'aime mon état.
Et, de fait, Messieurs, comment l'ouvrier n'ai-
merait-il pas son état, s'il comprend tout l'hon-
neur qu'il retire des abaissements divins, tont
le secours qu'il peut en obtenir? Plus avantagé
que les apôtres, dont Jésus n'a exercé le minis-
tère que pendant trois ans, il reçoit sur sa vie
laborieuse et humiliée le reflet direct de trente
années de la vie du Sauveur. Quoi qu'il fasse,
de quelque côté qu'il se retourne, il rencontre
le souvenir et l'image adorée du divin travail-
leur Il aime . ses enfants, objets de si tendres
soins et de si poignantes sollicitudes, et, parce
l'ouvrier. 101
qu'il n'a pas de demeure à lui, souvent chassé
par des époques fatales, il est obligé de
transporter d'un lieu à un autre ces pauvres
petits, dont le dernier est encore au berceau.
Cruelle nécessité! Mais il se rappelle que son
Dieu, fils d'ouvrier comme ses enfants, né dans
une étable et couché dans une crèche, n'eu',
pas la permission de se reposer longtemps
en ce misérable réduit, et qu'il fallut bientôt
l'emporter en exil pour le soustraire à ia per-
sécution d'un roi jaloux. Il est condamné à
tourmenter, pendant de longues heures, une
matière grossière et rebelle, mais son Dieu en
a fait autant. Il se fatigue, il souffre, il se meur-
trit, il se blesse; mais son Dieu s'est fatigué,
a souffert, s'est meurtri, s'est blessé comme lui.
Il gagne péniblement son pain et celui de s :.
famille; mais son Dieu l'a gagné comme lui.
On lui dispute le prix de son travail; mais on
Ta disputé à son Dieu. Il vit au jour le jour,
abandonné à la providence; mais telle fut la
vie de son Dieu. En présence des lois divines
et humaines qui pèsent sur sa vie laborieuse,
des accidents et des circonstances qui limitent
ou entravent l'exercice de ses forces, des pa-
102 VIE DE JESUS.
trons qui le commandent, des riches dont les
exigences le harcèlent, des professions dont le
monde honore la supériorité, il se sent dans
un état de continuelle dépendance; mais son
Dieu, maître souverain de l'univers, a voulu se
soumettre à ses créatures : Erat subditus Mis.
Toujours son Dieu! partout son Dieu! Ah! si la
nature, parfois trop accablée, murmure et
gronde, il peut lui dire : Tais-toi, je ne suis pas
plus qu'un Dieu ! Allons chercher comme lui
des consolations dans le sein de notre père des
cieux, et appuyons-nous tranquillement sur
son bras tout-puissant ; car, si Jésus a daigné
annoblir l'ouvrier en se faisant ouvrier lui-
même, il saura bien, quand il le faudra, venir
en aide aux glorieux compagnons de son tra-
vail.
Malheureusement, Messieurs, nous n'en-
tendons guère aujourd'hui ce langage de l'ou-
vrier. L'esprit chrétien s'est évanoui dans la
tourmente révolutionnaire qui emporta les re-
ligieuses corporations, où le souvenir de Na-
zareth planait sur les plus humbles métiers, où
le travailleur, fortifié par l'esprit de corps,
protégé par des lois qui réglaient son salaire et
L'OUVRIER. 103
sa peine, respecté par la société, apprenait à
se respecter lui-même et à se contenter de res-
sembler à un Dieu. Depuis lors , l'ouvrier,
sans traditions et sans appui, est devenu la
proie des cupidités impitoyables qui exploitent
ses forces, de l'envie qui le ronge, et des am-
bitieux qui excitent ses colères et le poussent
aux aventures meurtrières, en lui représentant
sous les plus noires couleurs sa vie opprimée
et en leurrant ses convoitises par des pro-
messes menteuses. 11 pouvait être jadis mal-
heureux et digne, il est devenu misérable jus-
qu'à rappeler, en pleine civilisation chrétienne,
l'abjection des siècles païens. — Vous vous
êtes émus de ces infortunes, Messieurs, et vous
avez pensé qu'il était temps d'appliquer les
principes chrétiens à la solution de cette formi-
dable question ouvrière qui s'impose à notre
époque anxieuse et tourmentée. Je vous féli-
cite de votre résolution et je prie Dieu de
bénir vos efforts.
Ce n'est pas ici le lieu de vous tracer un
programme, permettez -moi seulement de
vous donner un conseil. Si vous avez dessein
de parer à un danger social en vous occupant
104 VIE DE JÉSUS.
de transformer les idées, d'élever les senti-
ments et d'améliorer la condition de l'ouvrier,
c'est bien. Si vous cédez à cette généreuse
compassion qui incline les cœurs chrétiens
vers ceux qui souffrent, c'est mieux. Mais vous
n'atteindrez la perfection que lorsque vous
mêlerez, à votre sollicitude pour le bien public
et à vos miséricordes, le religieux respect que
Jésus-ouvrier demande pour ceux dont il a
annobli et sanctifié la vie pendant les années
fécondes de son séjour à Nazareth. De tous les
actes civilisateurs, celui-là est le plus efficace.
Les meilleures intentions, les plus grands
bienfaits peuvent être gâtés par une hautaine
protection. Au contraire, l'ouvrier reviendra
d'autant mieux et plus vite au sentiment de sa
dignité, qu'il la verra plus sincèrement res-
pectée par ceux qui la lui rappellent. C'est
ainsi qu en ces temps qu'on appelle barbares
l'Église faisait l'éducation du travailleur. Vo-
lontairement descendus du faîte des grandeurs,
de hauts et puissants seigneurs endossaient
le froc monastique et se condamnaient au
travail des mains, pour honorer la vie labo-
rieuse et cachée du Dieu de Nazareth. L'un
.
l'ouvrier. 105
d'eux, le comte Ermanfroy, ne rencontrait
jamais un homme des champs ou un manou-
vrier sans se sentir profondément touché
comme par une divine apparition. Il allait à
lui, lui prenait les mains avec respect, les
baisait et les arrosait de ses larmes. Messieurs,
je suis de la race spirituelle d'Ermanfroy moine ;
comme lui et ami du travailleur, je ne croirais
pas m'humilier en l'imitant, car ma loi me
montre, dans les mains que le travail a mem^
tries- 5es mains adorables de Jésus-ouvriei
Q l ARANTE-I IN (J IIÈME CM FÉRENllE
VIE DE JESUS. LE DOCTEUR.
QUARANTE-CINQUIÈME CONFÉRENCE
VIE DE JÉSUS. — LE DOCTEUR.
Éminentissime Seigneur, Monseigneur ', Messieurs,
L'an quinzième du règne de Tibère, sous le
gouvernement dePonce-Pilate,en Judée, Jean,
fils de Zacharie, saisi par l'esprit de Dieu, com-
mença à prêcher au désert et à donner le bap-
tême de pénitence à ceux qui venaient l'enten-
dre. Sa vie austère et ses puissants discours
attiraient autour de lui de grandes foules, aux-
quelles il annonçait celui qui devait bientôt
venir, et dont il n'était pas digne de délier la
2
chaussure . Précurseur du Messie, il récapitu-
lait, en sa personne, les temps anciens et les
temps modernes : semblable au dernier reste
1 Son Éminence le cardinal Guibert, archevêque de Paris;
.Monseigneur Ravinet, ancien évêque de Troyes.
2. Luc, cap. m, 1-17. Ma-tth., cap. III, 1, 12. Marc ,
cap. 3, 2-S.
110 VIE DE JÉSUS.
d'une nuit consolée par des légions d'astres
froids et pâles, au doux miroir d'un astre glo-
rieux qui va paraître, à l'étoile du matin qu'on
voit poindre à l'horizon pendant que le soleil
se balance en des espaces invisibles comme
pour prendre son élan vers le sommet des
cieux. Avant de recevoir le témoignage de son
maître, qui l'appellera bientôt le plus grand des
enfants des hommes, Jean-Baptiste l'annonce
et l'attend au désert; et Jésus-Christ, ayant at-
1
teint l'âge parfait, l'âge sacerdotal , sort des
1. Si l'on fait dater le règne de Tibère de la mort d'Au-
guste (19 août 767 de Rome), sa xv e année court du
i9 août 781 au 19 août 782. Jésus n'ayant que trente ans
environ à celte époque, il faut placer sa naissance an
25 décembre 751. Mais, Hérode étant mort dès le mois
d'avril 750, il est nécessaire de modifier cette date.
Plusieurs chronologistes, le père Patrizzi entre autres ;
disent que la xv a année de Tibère doit se compter à partir
de l'association de Tibère à la puissance tribunitienne,
l'an 765 de Rome. Dans ce système, la xv° année de Tibère
commence en octobre 778. Si l'on place le baptême de
Jésus-Christ au commencement de la mission de Jean-
Baptiste, il n'aurait, en le supposant né le 25 décembre 747,
qu'environ trente et un ans.
Mais d'autres chronologistes, parmi lesquels Sancîe-
mente et Borghesi, croient que l'an xv de Tibère doit
otater de la mort d'Auguste et se reporter à la date
du 19 aoAt 781 au 19 août 782. D'après ce sentiment, Vex-
LE DOCTEUR. fil
ombres silencieuses de Nazareth et arrive au
rendez-vous fixé par la Providence.
Malgré les résistances de Jean, il veut rece-
voir son baptême, non pas qu'il vienne se pu-
rifier du péché ni se manifester lui-même, mais
il va sanctifier les eaux qui seront le principe
de notre génération spirituelle, et prendre part
à la solennelle manifestation des personnes di-
vines au nom desquelles le genre humain sera
désormais baptisé. En effet, au moment où il
sort du Jourdain, les cieux s'entr'ouvrent, l'Es-
prit de Dieu, sous la forme d'une colombe, des-
cend sur lui, et la voix du Père céleste fait en-
tendre ces paroles : Tu es mon fils bien-aimé
pression t environ trente ans », dont se sert saint Luc, doit
s'entendre au sens le plus large. C'est de droit, pour les
nombres J^cimaux; selon Keppler, les mots c environ
trente ans > peuvent se dire d'un homme qui a plus de
vingt-cinq ans et moins de trente-cinq. Observons donc que
laint Luc se propose, non de fixer une époque rigoureuse,
mais de constater que Jésus-Christ, en commençant sa pré-
dication, avait passé l'âge sacerdotal, c'est-à-dire trenJe
ans. En XV de Tibère (781-782), Jésus aurait donc eu
l'an
trente-quatre à trente-cinq ans, si on le suppose né le 25 dé-
cembre 747 ; trente-deux à trente-trois ans, s'il est né
seulement en Tan de Rome 749. (Cf. Wallon, Croyance à
(Evangile. Docteur Sepp, Vie de Jésus-Christ.)
112 VIE DE JÉSUS.
en qui fat mis toutes mes complaisances \ Sans
plus tarder, il pourrait dire à Jean : ce Tais-toi » ;
à ceux qui l'entourent : ce Ecoutez-moi. » — Mais
non; l'ère de notre restauration doit être pré-
cédée d'un drame analogue à celui qui ouvrit
l'ère de notre déchéance. Jésus, quittant les
rives du Jourdain, s'enfonce dans le désert, où
il prélude, par un jeûne de quarante jours, au
combat qu'il veut soutenir contre l'ennemi du
genre humain. Le témoignage de Jean le pour-
suit dans cette solitude. Dès qu'il apparaît au
loin, le précurseur le montre à ses disciples et
s'écrie : Voici V agneau de Dieu, voici celui qui
va effacer le péché du monde*. Enfin, le jeûne
se termine par une faim mystérieuse, symbole
des appétits qui tourmentent notre nature dé-
chue, et le drame commence. Satan, soupçon-
nant le mystère de la seconde création qu'ont
annoncée les prophètes, s'approche du nouvel
Adam, et reprend contre lui l'infernale stra-
1. Matth., cap. m, 13-17. Marc, cap. I, 9-11. Luc, cap.
ai, 21-52.
Cf. Summ. theol., III P., totam qusestionem 39 : de Bap-
tizaiione Christi.
2. Joan.,<r,ap. i, 20, 35 et 36.
3
LE DOCTEUR. H
tégie dont nos premiers parents furent les
tristes victimes. Il fait progressivement appel
à la sensualité, à la vaine gloire et à l'extrava-
gant orgueil, qui ne sait pas reculer devant le
mépris de Dieu. Mais le Christ tenté ne
daigne pas user de sa toute- puissance. Pour
grandir l'homme dans ces combats et pour hu-
milier son superbe adversaire, il se contente
d'invoquer la loi dont toute âme juste doit être
1
armée . Satan confondu se retire, et les anges
respectueux viennent servir leur roi 2
.
Jésus a donné une magnifique leçon à ceu\
qu'il va sanctifier. Il leur apprend qu'aucune
vertu n'est à l'abri des tentations et que, pour
vaincre, il ne faut jamais perdre de vue la loi
3
sainte qui règle nos actions . Après cela, il passe
en Galilée, où il fait entendre sa première pré-
dication : Faites pénitence, voici venir le
1. Cf. Summ. theol., III P., quaest. 41, A. 4. Utrum
fuerit conveniens or do et modus tentationis Christi?
2. Matth., cap. iv, 1-11. Marc, cap. 1-13. Luc, cap.
iv, 1 14.
H. Cf. Surnm. theol., III P. quaest. 41, A. 1 : Utrum
fuerit conveniens Christum tentari? A. 2 Utrum Christus :
in deserto tentari debuerit? A 3 Utrum Christi tentatio:
clebuerit esse post jejunium ?
CAREME 1880 — 8.
114 VIE DE JÉSUS.
royaume de Dieu '. La vie publique est com-
mencée.
Quel vaste champ est ouvert devant nous!
Vous n'attendez pas, Messieurs, que j'en suive,
l'un après l'autre, les glorieux sillons. Plusieurs
années ne suffiraient pas à cette œuvre. Per-
mettez-moi de vous renvoyer à l'Évangile, et de
m'en tenir au résumé que faisaient les disciple?
d'Emmaus de la vie publique du Sauveur, en
ces deux mots : 77 fut puissant en parole et en
2
œuvres . Puissant en parole, c'est le Christ
docteur; puissant en œuvres, c'est le Christ
thaumaturge. Je vous parlerai aujourd'hui du
Christdocteur, et je m'appliquerai à justifier, par
l'examen de sa doctrine et de la manière dont
il l'a enseignée, ce cri arraché par l'admiration
aux envoyés des pharisiens : Nunquam locu-
tus est homo sicut hic homo : « Personne n'a
jamais parlé comme cet homme 3
. »
t. Exinde cœpit Jésus praedicare, et dicere: Pœnitentiam
agite ; appropinquavit enim regnum cœlorum. (Malth ,
cap. îv, 17.)
2. Luc, cap. xxiv, 19
3. Joan., cap vu, 46
LE DOCTEUR. 115
La critique moderne prétend isoler de la
personne du Christ les hauts et profonds en-
seignements que l'Église propose à notre foi.
Que Jésus ait été un délicieux rabbi, d'une fi-
gure ravissante et d'un caractère aimable, un
moraliste charmant, traduisant, en un langage
figuré et éminemment populaire, les aphorismes
de la vieille sagesse judaïque, les exagérant quel-
quefois en les faisant passer par son âme im-
pressionnable, on y consent ; mais il est bien en-
tendu qu'il n'a jamais eu de doctrine, si l'on
entend par là un ensemble de dogmes, un sys-
tème de vérités mystérieuses qu'il faut croire,
sous peine de demeurer dans les ténèbres de
l'esprit et de compromettre son éternel salut.
Bref, le symbole catholique n'est point l'ou-
vrage du sage dont la libre pensée reconnaît
la grandeur et admire les vertus : c'est le pro-
duit d'esprits divers et d'efforts successifs, une
compilation lente, un arrangement laborieux,
une ti ansformation habile de vérités et d'ensei-
gnements dispersés dans les livres sacrés des
M6 VIE DE JÉSUS
religions antiques et dans les œuvres des phi-
losophes. Il n'est aucun des dogmes catho-
liques, aucun des mystères qui s'imposent sous
le couvert de ces dogmes, dont on ne puisse
retrouver le germe ou l'équivalent en quelque
fable, rêverie, spéculation, maxime, des siècles
antérieurs. Admettons qu'une robuste pa-
tience et une admirable adresse ont présidé à
la confection de la doctrine dont l'Église ca-
tholique revendique le monopole et proclame
la divinité, mais que ce soit la doctrine du
Christ, — jamais.
Messieurs, voilà un jamais bien audacieux
et bien aventuré.
Si la critique moderne veut prendre la
peine de attentivement l'Evangile, elle y
lire
verra que Jésus-Christ parle constamment de
sa doctrine, de ses commandements, des vé-
rités auxquelles il est venu rendre témoignage,
de la lumière qu'il apporte au monde, de la
foi qu'on doit à sa parole. Elle entendra l'af-
firmation solennelle de sa filiation divine, vé-
rité fondamentale autour de laquelle se
groupent tous les dogmes. Suspecte-t-cl!e
l'Évangile, craint-elle pour les discours du
LE DOCTEUR. 117
Christ les profanations de je ne sais quel obs-
cur interpolateur? Qu'elle interroge les temps
apostoliques.
C'estau nom de Jésus-Christ que les apôtres
commencent leur prédication; ils se donnent
comme les témoins de ses vertus, de ses pro-
diges, de ses discours ; ils annoncent partout
sa parole, qu'ils appellent la parole de Dieu 1 .
Saint Paul déclare tenir sa doctrine de Jésus-
2
Christ lui-même ; cette doctrine, confrontée
avec celle des autres apôtres, n'en diffère sur
aucun point 5 ; elle vient donc d'une même
source. En effet, comparez-la à l'Évangile,
vous la retrouverez tout entière dans les dis-
cours de celui que les disciples appelaient le
Maître. C'est de cette doctrine évangélique
que vivent les églises primitives. Elles adorent
1. Cf. Act., cap. m et iv.
2. Notum enim vobis facio, fratres, evangelium quod
evangelizatum estame, quia non est secundum hominem :
neque enim ego ab homine accepi illud, neque didici, sed
per revelationem Jesu Christi. (Galat., cap. i, 11-12.) Cf.
[ Cor., cap. xi, 23; cap. xv, 3, 10. Eph., ca^. m, 3.,
Coloss., cap. i, 25.
3. Galat., cap. H, 2. — Ego enim sum minimus aposto-
ioruir .. sive ego, sive illi; sic preedicamus, et sic credi
dislis
1J8 VIE DE JÉSUS.
la divinité du Christ, elles naissent de son bap-
tême, elles se purifient du péché dans son sang,
elles perpétuent son sacrifice, elles mangent
sa chair, elles invoquent son Père, elles reçoi-
vent son Esprit, elles respectent l'autorité qu'il
a établie, elles observent ses commandements,
elles pratiquent les vertus qu'il a prêchées par
paroles et par exemples, elles attendent son
jugement, elles espèrent la résurrection et la
gloire qu'il a promises. Gomment! presque au
lendemain de la mort du Christ, Jérusalem,
Antioche, Rome,Corinthe,Éphèse, Philippes,
Thessalonique,croient et professent l'Évangile,
tel que nous le lisons aujourd'hui, et l'on vou-
drait nous persuader qu'il est dû à l'élaboration
plusieurs fois séculaire de doctrinaires exaltés,
qui viennent l'un après l'autre, et dont on s'obs-
tine à taire les noms? Mais, Messieurs, quand
cela ne serait pas démenti par les faits, le
plus vulgaire bon sens nous dit que cela est im-
possible.
La doctrine évangélique n'est pas une col-
lection d'enseignements juxtaposés sans liaison
entre eux : c'est un ensemble de vérités qui se
tiennent et se pénètrent, et, bien que le plan
„£, DOCTEUH. 119
n'en soit pas accusé par une méthode con-
forme à celle que l'esprit humain emploie
pour exposer, il est facile de le découvrir et
d'y constater l'empreinte de la plus haute
sagesse.
Jésus-Christ, ainsi qu'il l'annonce lui-même,
vient universaliser et perpétuer le royaumede
Dieu, déjà commencé dans les âmes justes de
l'ancienne loi. Il faut donc mettre la vérité,
la vertu, la perfection, les moyens d'union
avec Dieu à la portée de tous. Les révélations
prophétiques, assez claires pour stimuler les
espérances d'un peuple, sont trop obscures
pour déterminer le mouvement général d'as-
cension qui doit soulever le genre humain.
Elles viennent se fondre en un dogme lumi-
neux et central, d'où l'esprit rayonne pour at- y
teindre toute vérité, d'où part toute direction,
d'où émane toute grâce, vers lequel convergent
toutes les forces vives d'une vaste association,
Ce dogme, c'est la divinité du Ghria^ investi
d'une mission rédemptrice.
Le Christ est Dieu, il nous élève par sa divi-
nité jusqu'à son Père éternel et nous fait péné-
trer au sanctuaire de la vie divine; le Christ
!20 VIE DE JÉSUS.
est rédempteur, il nous éclaire sur notre
grande nature, notre origine commune, le mal-
heur de notre chute, nos destinées, et nous ré-
vèle le jeu admirable des perfections infinies
de puissance, de sagesse, de bonté, de justice,
de miséricorde, dans le plan grandiose de sa
providence. — Le Christ est Dieu, il a le droit de
commander en maître, et ses préceptes sont
d'autant plus efficaces qu'il les confirme par
les exemples de sa vie humaine; le Christ est
rédempteur, il a le droit d'attacher la vertu
de la rédemption aux signes qu'il lui plaît de
choisir, dussent-ils humilier notre orgueil et
confondre notre raison. — Le Christ est Dieu,
il possède la plénitude de la vie; le Christ est
rédempteur, il communique sa vie à ceux qu'il
a rachetés. — Le Christ est Dieu, il mérite
l'amour suprême ; le Christ est rédempteur, il
crée, en tous ceux qu'il a rachetés, un droit su-
prême à l'amour. — Le Christ est Dieu, il est
un avec son Père et avec son Esprit; le Christ
est rédempteur, il fait en lui-même l'unité de
ceux qu'il a marqués de son sang, imbibés de
ses mérites, pénétrés de son esprit ; unité entre
eux et avec Dieu. — Le Christ est Dieu, toute
J
LE DOCTEUR. 1 2î
puissance lui a été donnée sur la terre et au
ciel; le Christ est rédempteur, il tonde sur la
terre la société universelle des âmes, la gou-
verne par ceux à qui il communique son pou-
voir souverain, et, finalement, lui ouvre les
portes de la béatitude éternelle où se consomme
le royaume de Dieu.
Quel plan magnifique! Messieurs, quelle
admirable unité ! Et tout cela est dans l'Évan-
gile! On prétend que cela s'est fait pièce à
pièce, au gré de théologiens fantaisistes;
mais autant vaudrait-il dire que la glorieuse
cathédrale dont les voûtes nous abritent en ce
moment a été construite sans plan, sans archi-
tecte, par le seul fait de simples manouvriers
ajustant tant bien que mal, pendant un ou deux
siècles, une pierre aune autre pierre. Qu'on ait
créé ainsi la butte Montmartre, a la bonne
heure, mais Notre-Dame, impossible. Tout
édifice où s'accuse l'unité de plan révèle une
intelligence. Si la doctrine évangélique n'est
pas de Jésus-Christ, il faut qu'elle soit de
quelqu'un. — Qu'on le nomme. — Jamais
on ne me fera croire qu'un si bel esprit s'est
perdu, dans un temps où l'on a pu mettre
122 VIE DE JÉSUS.
des noms propres à des œuvres médiocres.
Voilà qui est évident, Messieurs : Jésus-
Ghrist a une doctrine; le fait et le bon sens le
proclament. J'ajoute que cette doctrine est
bien à lui, qu'elle est entièrement propre et ori-
ginale. Il n'est pas nécessaire, pour cela, que
le Christ docteur ait enseigné des choses telle-
ment nouvelles, qu'elles n'aient aucun rapport
avec les vérités précédemment émanées de la
sagesse divine et de la sagesse humaine. Sur
ce point, les exigences delà critique me parais-
sent, je vous l'avoue, souverainement ridicules.
Les dogmes de l'antiquité, plus ou moins en-
ténébrés par les erreurs de l'esprit humain,
sont une préparation providentielle de la vérité
plénière que Dieu veut faire entendre au monde
par la bouche de son Fils. Vouloir que le
Christ n'en tienne aucun compte, c'est lui de-
mander une doctrine imprudente et inaccep-
table. Les maximes des sages sont les cris de la
nature droite exprimant l'éternelle loi du vrai
et du bien : vouloir que le Christ les oublie,
c'est lui demander une doctrine extravagante
et monstrueuse. Nécessairement, toute vérité
divine contenue à l'état de germe dans les
f,E DOCTEUU. \2\]
traditions religieuses de l'antiquité, toute
maxime d'honnêteté et de justice, doivent se
retrouver dans la doctrine évangélique. Le
Christ docteur n'emprunte pas, il prend son
bien pour lui donner sa forme parfaite; ce
qu'on appelle un plagiat n'est qu'une légitime
restitution de la lumière à sa source éternelle,
un retour de la vérité communiquée à celui
qui doit la retremper dans la vérité substan-
tielle. Le Christ docteur s'est peint lui-même
en ces quelques mots : « Tout scribe qui a la
science du royaume de Dieu est semblable au
père de famille qui tire de son trésor les choses
nouvelles et les choses anciennes, d Les choses
anciennes, ce sont les dogmes encore enve-
loppés d'ombres mystérieuses, le demi-jour
des prophéties, le vague dessin des figures, les
rites symboliques, les strictes règles du devoir
ajustées à une nature imparfaite; les choses
nouvelles, ce sont les révélations précises
des plus hauts et des plus profonds mystères,
l'éclatante manifestation delà réalité espérée,
les rites efficaces, les préceptes mieux connus
quant à leur plénière application, les conseils
de la perfection poussant aux actes héroïques
12V VIE DR JÉSUS.
et sublimes une nature exaltée par des grâces
surabondantes.
Par exemple : le Dieu des anciens est un
ouvrier grandiose et un maître terrible, dont
on voit mieux la puissance et la justice que la
bonté; Jéhovah, lui-même, dont le peuple juif
chante les miséricordes, Jéhovah est si grand
que toute âme vivante redoute son approche ;
Jésus vient nous raconter les tendresses de
son amour et nous apprend à le considérer sous
les doux traits d'un père. Le Dieu des anciens
ne révèle clairement que son immuable unité,
tant il a peur des penchants idolâtriques de la
nature déchue ; ce n'est qu'aux grandes âmes
qu'il laisse soupçonner la mystérieuse pluralité
qui anime son indivisible nature ; Jésus fait
descendre avec lui du ciel la connaissance de
la vie divine, et popularise la notion du Dieu
trois fois saint : Père, Fils et Saint-Esprit.
L'humanité pécheresse attend un libérateur ;
on en voit la promesse même dans les tradi-
tions les plus défigurées. Les prophètes de Juda
annoncent sa venue, ils l'appellent l'envoyé, le
juste, le saint, le Dieu avec nous. Jésus re-
cueille les désirs, les promesses, les oracles cl
LE DOCTEUR. 1 25
quarante siècles. Pourquoi? Pour les expliquer
â la manière des maîtres en Israël? Non, mais
pour déclarer que la possession succède aux dé-
sirs, la réalité aux promesses, qu'il est lui-
même le libérateur attendu, l'envoyé, le juste,
le saint, le Dieu avec nous, vrai fils de Dieu
égal à son père, une seule chose avec lui. Et ce
qu'il décla r B, il le prouve par des œuvres dans
lesquelles se manifeste, avec une évidence sur-
naturelle, le bras du tout-puissant. Le genre
humain, en quête de sa rédemption et de son
salut, ne doit pas aller plus loin que lui. Il est
tout ce que les nobles âmes, tout ce que les
inspirés du ciel ont demandé et annoncé :
c Seigneur, disaient-ils, envoie-nous ta lu-
mière! » —-Il est la lumière du monde : Ego
sum lux mundi
l
. — « Conduis-nous dans
la voie droite. » — Il est la voie : Ego sum
via
2
.
— « Enseigne-nous la vérité. » — Il
est la vérité : Ego sum v évitas
3
. — « Tu sau-
veras ma vie de la corruption. » — \\
i. Joan., cap. vm, 12.
% Joan., cap. xiv, 3.
3. Id., ibid.
f 26 VIE DE JÉSUS.
est la résurrection et la vie : Ego sum resur-
l
rectio et vit a .
Rendez-vous sublime de toutes les prépara-
tions divines, il a donc le droit d'appliquer
ce qui est incompris, de remplacer ce qui doi 1
être aboli, de rajeunir ce qui est usé, de per-
fectionner ce qui est incomplet ; de ce droit, il
use avec une souveraine autorité.
On attend autour de lui un royaume tem-
porel, gouverné par un nouveau Salomon ;
vaste société des circoncis, formée par le
prosélytisme judaïque, s'étendant jusqu'aux
confins du monde, obéissant au même pou-
voir, ayant pour capitale la sainte Jérusalem
et pour centre religieux le temple de Jého-
vah. Mais Jésus restitue aux oracles leur
vrai sens, et prêche le royaume de Dieu :
église immatérielle des âmes, qui n'ont pas
besoin de signe charnel ; empire spirituel, en-
veloppant dans son sein immense tous les
empires de la terre sans les détruire, égale-
ment ouvert aux juifs et aux gentils, aux jus-
tes et aux pécheurs, uniquement soumis au
1. Joan., cap. XI. 25.
LE DOCTEUR. 12Î
sceptre d'un Dieu crucifié et appliqué aux in-
térêts de l'éternité.
La piété des peuples se noie dans de vaines
observances : Jésus réclame pour son Père le
cuite des adorateurs en esprit et en vérité *.
Israël chante la doire de Jéhovah et im-
plore ses miséricordes,en des hymnes magni-
fiques : Jésus en résume l'esprit en une courte
oraison qui va devenir le psautier des grands
et des petits, des savants et des ignorants, des
riches et des pauvres, des vieillards et des en*
fants. Prière universelle et éminemment po-
pulaire, lançant au cœur de Dieu les sept
flèches ardentes de notre amour et de notre
misère, après l'avoir appelé par le plus doux
de ses noms : Pater noster*.
Les ablutions légales lavent le corps pour
inviter l'âme à se purifier : Jésus lave l'âme
elle-même dans son baptême et lui donne
3
une nouvelle naissance . Les pécheurs ont
été obligés jusque-là d'aller chercher au ciel le
pardon de leurs crimes : Jésus fait descendre
1. Joan., cap. IV, 23.
2. Matth., cap. vi, 9-13. Luc, mp. xr, 2-4.
3. Joan., cap m, 3-5.
128 VIE DE JÉSUS.
ce pardon sur la terre, en communiquant à
des hommes le pouvoir qu'il possède de re-
mettre les péchés *. L'antiquité a multiplié
les sacrifices sanglants : Jésus veut qu'il n'y
en ait plus qu'un seul, le sien, dont il suffira
2
de perpétuer la mémoire , car, lorsqu'il aura
3
été élevé de terre, il attirera tout à lui ; tout,
et le ciel irrité, qui viendra apaiser sa justice en
ses tourments, et la terre souillée, qui vien-
dra recevoir le baiser de paix sur son cœur
martyrisé et sanglant. On a mangé les chairs
immolées : désormais il faudra manger la
chair même du Christ, unique aliment d*e
l'éternelle vie *.
Vous voyez, Messieurs, comme tout se re-
nouvelle et se perfectionne. Cette rénovation
et ce perfectionnement s'étendent jusqu'aux
préceptes immuables qui règlent la vie mo-
rale du peuple des élus.
m
Moïse, baigné dans la gloire de Jéhovah,
V sommet du une loi
a reçu, sur le Sinaï, sainte.
1. Matth., xvi, 19. Joan., cap. xx, 43.
2. Luc, cap. xxii, 19.
3. Joan., can, xn, 32.
4. lbid.. cap. \i, 48-61,
LE DOCTEUR. 129
Jésus ne vient pas l'abolir, mais écoutez
comme il la complète et prolonge ses actes,
poursuivant le péché jusqu'en ces profondeurs
mystérieuses où les cœurs coupables lui pré-
parent un refuge. « Il a été dit aux anciens :
Tu ne tueras pas; et moi, je vous dis : Qui-
conque s'irrite contre son frère, le méprise,
l'injurie, sera condamné. N'approchez pas
de l'autel avant d'avoir pardonné les offenses,
pardonnez non pas une fois, mais septante fois
sept fois. Il a été dit aux anciens : Tu ne
commettras pas d'adultères; et moi, je vous
dis : Quiconque regarde une femme pour la
convoiter a déjà commis l'adultère en son
cœur. Soyez sans pitié pour ce qui vous
scandalise, dussiez-vous arracher votre œil
droit ou couper un de vos membres» — Il a
été dit aux anciens Tu ne : te parjureras pas,
mais tu tiendras tes serments au Seigneur;
et moi, je vous dis de ne jurer jamais ni par le
ciel, ni par la terre, ni par votre tête, mais
que votre discours soit : oui, oui; non, non;
car ce qui est de plus est mal. — Il a été dit
aux anciens : Œil pour œil, dent pour dent;
et moi, je vous dis : Si quelqu'un vous frappe
CARÊME 1880. — 9. ,
*30 VIE UE JESUS.
sur la joue droite, présentez la gauche; si l'on
veut vous enlever votre tunique, abandonnez
encore votre manteau ; faites deux mille pas
avec celui qui en veut mille; donnez à qui
vous demande; prêtez à qui vous emprunte.
— Il a été dit aux anciens : Tu aimeras ton
prochain, tu haïras ton ennemi; et moi, je
vous dis : Aimez vos ennemis, faites du bien
à ceux qui vous haïssent, et priez pour ceux
qui vous persécutent *. »
Messieurs, si Jésus élève ainsi, purifie et
perfectionne la plus haute, la plus pure, la
plus complète des doctrines antiques, com-
bien paraîtront petites les maximes des sages
en regard de son enseignement! Et pourtant,
sous l'inspiration d'une conscience droite, les
sages ont poussé des cris sublimes qui font
tressaillir encore les nobles âmes.
Ils ont dit : « Nulle œuvre des mortels n'est
V ignorée des Dieux. » Mais Jésus nous montre
son Père céleste miséricordieusement incliné
vers les plus petites créatures, tissant la robe
du lis, préparant leur nourriture aux passe-
1. Matth., cap. v, 31-48.
J
LE DOCTEUR. 1 3
reaux, comptant les cheveux de notre tête, et
pénétrant jusqu'au plus intime de nos âmes
pour y voir nos œuvres dans leur source même ;
les pensées et les désirs qui les enfantent.
Les sages ont dit : « L'homme fort, aux
prises avec l'infortune, est un spectacle divin. »
Mais Jésus n'a point flatté l'orgueil stoïque de
l'homme fort; il a convié tous ceux qui souf-
frent, forts ou faibles, à venir chercher dans
son cœur un doux refuge *; il les a encouragés
par son exemple; il a béni leur larmes et
leurs combats; il leur a promis des consola-
tions ineffables et un royaume d'éternelle
gloire; il les a appelés bienheureux : Beau
qui lugent; Beati qui persecutionem patiun-
lur, et finalement, il les invite à la joie et à
l'allégresse, parce que leur récompense est
2
abondante dans les cieux .
Les sages ont dit : « Je suis homme, et rien
de ce qui est humain ne m'est étranger. »
Mais Jésus ne s'est pas contenté de cette vague
sympathie. Il a demandé au cœur humain,
comme une chose nouvelle, l'amour généreux
1. Matth., cap. xi, 28.
2. Ibid., cap. v, 5, 10, 12.
.
*32 VIE DE JESUS.
qui Ta poussé, lui, à se sacrifier pour ceux
qu'il aimait : Mandatum novum do vobis : ut
4
diligatis invicem sicut dilexi vos ; il a voulu
que cet amour s'étendît jusqu'aux ennemis:
2
Diliyite inimicos vestros .
Les sages ont dit : « Le malheureux est une
chose sacrée. » Mais Jésus n'entend pas que
nous nous abstenions seulement de mépriser
cette chose sacrée. Il veut que nous nous en ap-
prochions par le désir et par l'amour. Il béa-
3
tifie la pauvreté . Il la demande aux grandes
4
âmes . Il fait du pauvre et des malheureux
d'autres lui-même, des êtres divins dans les-
quels il reçoit, par une appropriation ineffable,
tout le bien qui s'échappe de nos cœurs com-
5
patissants et de nos mains charitables .
Les sages ont dit : « On doit à l'enfant le
plus grand respect. » Mais Jésus révèle la haute
raison de ce respect : les enfants sont les
frères des anges, qui contemplent la face de
1. Joan., cap. xm, 34.
2. Malth., cap. v, 44.
3. Ibid., 3.
4 Luc, cap. x, 4. Malth., caD. xix, 21 i
5. Malth., cap. xxv, 34-46.
LE DOCTEUR. 133
Dieu. La sagesse humaine a donné des con-
seils; lui, maudit les misérables qui scanda-
!
lisent les petits enfants .
Les sages ont dit : « Préférer la vie à
l'honneur, c'est le plus grand des crimes. »
Mais Jésus nous apprend que, s'il y a dés-
honneur dans les actes publics qui nous obli-
gent à rougir devant les hommes, il y a dés-
honneur, aussi, dans tout acte secret qui
nous oblige à rougir devant Dieu et devant
nous-même; que toute pensée, tout désir, in-
connus du monde entier, suffisent pour souil-
2
ler une âme ;
qu'une âme souillée est une
âme perdue, et qu'il vaut mieux perdre l'uni-
3
vers entier que de perdre son âme .
Les sages ontdit : « La noblesse, c'est la seule
vertu. » Mais, à la petite noblesse des vertus
humaines, Jésus substitue la grande noblesse
de la sainteté; il prêche la faim et la soif de la
4
justice . 11 veut que nous soyons parfaits,
comme notre Père céleste est parfait : Estote
i. Matth., cap. xvm, 2-6, 10.
2. IbicL, cap. xv, 18, 19.
3. Ibid., cap. xvi, 26. Luc, cap. ^ul, 25.
4. Ibid., cap. v, 6.
134 VIE DE JÉSUS.
ergo vos perfecti, sicut pater vester cœlestu
perfectus est *-.
« Je pourrais multiplier les confrontations,
Messieurs; mais j'ai dit assez pour vous faire
entendre que la doctrine de Jésus-Christ sur-
passe tellement toutes les doctrines, même
celle que le peuple élu se glorifiait de tenir de
Dieu, qu'il est impossible de n'y pas recon-
naître le caractère d'une puissante et surhu-
maine originalité. Ce caractère, si accusé dans
les comparaisons de détail, s'impose davantage
lorsque, jetant un coup d'œil rapide sur l'en-
semble de la doctrine du Christ, nous consi-
dérons sa plénitude et sa pureté.
Toutes les doctrines qui portent des noms
d'homme ont essayé de répondre aux ques-
tions fondamentales d'origine, de nature, de
devoir, de destinée, dont se préoccupe l'esprit
humain. Dans cette tentative, les plus discrètes
ont multiplié les desiderata et les peut-être, les
plus audacieuses ont affronté les contradictions
les plus grossières et les erreurs les plus mons-
trueuses. Les unes noyant le principe de
1. Malth., cap. y, 4S.
LE DOCTEUR. 135
toutes choses dans les flots mobiles de la créa-
tion, les autres le reléguantdans une perfection
égoïste où il ignore nos misères; les unes nous
grandissant à l'égal de la divinité, les autres
nous avilissant à l'égal de la matière; les unes
imputant la responsabilité de nos crimes à un
principe pervers, éternel comme le bien, les
autres nous jetant, sans pitié, entre les mains
brutales de la fatalité; les unes exagérant
l'honneur de la vertu au profit de l'orgueil, les
autres confondant la vertu avec le plaisir; les
unes nous promettant le paradis des sens, le ciel
des brutes, des transmigrations insensées, les
autres ne proposant à nos espérances que les
embrassements du néant. Les deux plus hautes
philosophies de l'antiquité, celles de Platon et
d'Aristote,sont souillées de taches indélébiles.
Sans parler de celles qui déshonorent leur mé-
taphysique, c'est assez, pour la honte de ces
deux grands génies, qu'ils aient sacrifié toute
une classe de la société au mépris et à la ty-
rannie des hommes libres *.
Dans la doctrine au'il a donnée lui-même à
1. Cf. mon Introduction au dogme catholique, appeiir-
dice 1 : des Principales erreurs de la raison.
—
I3t> VIE DE JÉSUS.
son peuple, Dieu, tenant compte des progrès de
son plan éternel dans le temps, ainsique de la
dureté des esprits et des cœurs, a laissé à des-
sein des lacunes, des imperfections qui, aujour-
d'hui, nous paraissent des taches.
Mais, dans la doctrine de Jésus-Christ, point
de vides. Toutes les vérités se pressent, se sou-
tiennent, s'enchaînent, se pénètrent, et nous
conduisent, par une route inondée de lu-
mière, de notre point de départ à nos destinées
éternelles. A cette doctrine plénière vous pou-
vez poser toutes les questions; pour toutes elle
a des réponses claires, profondes et sublimes.
D'où venons-nous? D'un Dieu bon qu'on
appelle le Père, d'un Dieu vigilant dont l'atten-
tive Providence nous suit pas à pas sur le che-
min de ia vie, d'un Dieu vivant en trois per-
sonnes, toutes trois employées à l'œuvre de
notre salut. — Qui sommes-nous? Des âmes
plus précieuses que l'univers entier, des corps
destinés à une glorieuse transformation, des
pécheurs qu'il faut racheter, et, tous ensemble,
une société éternelle dont un Dieu est la tête,
dont tous les membres sont pénétrésde Dieu.
Quelle est la nature de nos relations avec Dieu?
LE DOCTEm.. 137
Le culte en esprit et en vérité, par l'incarna-
tion d'un Dieu, avec ses magnifiques dépen-
dances de rédemption et de grâces. — Quelle
est la règle de notre vie ? Les préceptes qui font
le juste, les conseils qui font le parfait. — Où
allons-nous? A la résurrection de nos corps,
par un Dieu ressuscité: à l'éternelle malédiction
et à l'éternelle souffrance, si nous n'avons pas
été baignés dans les flots de la rédemption ou
si nous en sommes sortis par le péché; si nous
sommes justes, au royaume d'éternelle gloire,
où nous serons une seule chose dans le Dieu
qui est un avec son Fils et avec son Esprit.
Four arriver a ce terme suprême et y ac-
quérir une gloire d'autantplus grande que notre
vie terrestre sera plus parfaite, aucun secours
ne nous manque. Toutes les vertus nous sont
proposées sous une forme nouvelle, qui nous
fait pressentir leur merveilleux épanouisse-
ment. La foi, protégée par une autorité infailli-
ble, entend les appels de mystères plus élevés
et plus profonds; l'espérance est invitée à s'ap-
puyer plus fermement sur celui en qui se sont
réalisées les promesses divines; la charité, plus
hardie et plus active, à entreï plus avant dans
138 VIE DE JÉSUS.
l'intimité de Dieu et à se donner plus large-
ment à tous les hommes; la prudence, à se dé-
gager des liens de la chair et à imiter la sim-
plicité des enfants; la justice, à créer, dans la
conscience chrétienne, des devoirs exception-
nels, ignorés de la nature; la force, à affronter
plus vaillamment les douleurs de la vie, les mé-
pris du monde et les persécutions des mé-
chants; la tempérance, à pousser jusqu'à la
mortification* la mortification^ jusqu'à l'amour
des croix; l'humilité, à descendre jusqu'à l'hé-
roïque abjection; le désintéressement, à monter
jusqu'à l'amour de la pauvreté; la chasteté, à
chercher sa perfection dans une sorte de mu-
tilation spirituelle, qui ne prive la chair d'une
fécondité que Dieu a bénie que pour donner à
l'esprit une angélique vigueur, au cœur une
plus grande puissance de dévouement.
Avec les vertus que nous propose la doctrine
du Christ, que de grâces elle nous assure!
grâces de génération spirituelle, d'affermisse-
ment par TEsprit-Saint, d'union intime avec
Dieu par la manducation d une chair divine,
de résurrection après la mort du péché, de lu-
mière, de fécondité de communication des
LE DOCTEUR. 139
dons de Dieu à ceux qui doivent régir la société
chrétienne, de fidélité à ceux qui s'unissent pour
propager leur vie sanctifiée.
Et, dans la proposition des vertus, dans la
répartition des grâces, aucune condition n'est
oubliée. L'amour est appelé à les fondre en-
semble, et chacune d'elles reçoit la mesure de ses
devoirs : les princes du monde et leurs sujets,
les maîtres et leurs serviteurs, les enseignants
et les enseignés, les riches et les pauvres, les
heureux et les souffrants. S'il y a des préfé-
rences, c'est toujours pour les petits et les dés-
hérités.
Quelle plénitude, mon Dieu! et, dans cette
plénitude, quelles profondeurs encore inexplo-
rées! La science sacrée travaille, depuis dix-neuf
siècles bientôt, à en découvrir les richesses.
Aujourd'hui, comme au jour où l'apôtre saint
Jean désespérait de raconter l'œuvre de son
maître, elle sent bien qu'elle ne verra jamais le
bout des filons mystérieux qui l'attirent sans
cesse.
Avec cela, Messieurs, pas une erreur, pas une
tache. Jésus peut dire de sa doctrine ce qu'il
dit de sa personne *
Quis ex vobis argue t me
140 VIE DE JÉSUS.
l
de peccato . Ce n'est qu'à ceux qui l'entendent
mal que l'impiété peut adresser des repro-
ches; ceux qui l'ont acceptée dans sa pureté
native et en ont fait la règle de leur vie se sont
élevés à une perfection telle, que la plus irré-
prochable honnêteté est terne et vulgaire dans
la lumière que projettent leurs vertus. La doc-
trine de Jésus-Christ a fait les saints.
Ah! je comprends qu'on ait pu dire : Nun-
quant locutus est homo sicut hichomo : « Jamais
homme n'a parlé comme cet homme. » En
effet, ni les leçons des plus grands génies, ni les
religieux enseignements des sages et des pro-
phètes inspirés de Dieu ne s'élèvent à la hau-
teur de la doctrine évangélique. Elle est si neuve
qu'il faut une langue nouvelle pour l'exprimer.
S'il y a des rapports entre cette doctrine et
celles qui l'ont précédée, ce sont les rapports
du plein jour avec l'aube et l'aurore. Le soleil,
arrivé au sommet de sa course, n'a point em-
prunté sa lumière aux clartés grandissantes du
matin. C'est lui qui teignait l'horizon des pâles
lueurs de l'aube et de la pourpre de l'au-
1. Joan., cap. VIII, 46.
LE DOCTEUR. 141
rore. Ainsi, Messieurs, le suprême docteur a il-
luminé les siècles, avant de paraître pour en-
seigner lui-même son incomparable doctrine.
II
Un jour, on lisait en public un discours de
Démosthène ; les auditeurs, ne pouvant contenir
leur admiration, l'exprimaient par de fréné-
tiques applaudissements. Alors, celui qui lisait
(c'était un rival du grand orateur) s'écrie :
« Que serait-ce donc si vous l'eussiez entendu
parler? »
Messieurs, je puis dire la même chose du
Christ docteur. Si son enseignement, considéré
en lui-même, est marqué au coin d'une puis-
sante et surhumaine originalité qui lui assure
une divine supériorité sur tous les enseigne-
ments, la manière dont il a enseigné relève sin-
gulièrement la grandeur et l'autorité de sa
doctrine. — On y remarque une triple puis-
sance : la puissance d'affirmation, la puissance
de rectitude, la puissance de communication.
VIE DE JESUS.
Pour être cru, il ne suffit pas de vouloir
l'être. Aussi, malgré ses ambitions et ses au-
daces, l'esprit humain sent-il le besoin de
s'ouvrir un chemin dans les âmes auxquelles
il propose une doctrine. Il sonde les résis-
tances, il en fait le siège, il discute. Il sollicite
toutes les puissances de l'intelligence et du
sens commun, il raisonne, il multiplie les
preuves, il enchaîne les thèses, il s'applique à
séduire par des théories et des systèmes habi-
lement construits, il fait appel aux passions.
Là où la force des arguments et des démons-
trations ne peut ouvrir la brèche par où il es-
pérait entrer, il déploie les charmes de la dic-
tion, il vocalise, il remplace les opérations du
siège par une sérénade littéraire qui, peut-être,
fera de l'âme ravie une maison amie où il
pourra installer ses pensées.
Ainsi ont enseigné les sages et les philosophes
de l'antiquité, qui parlaient en leur propre nom.
Quant aux prophètes de l'ancienne loi, qui
venaient au nom de Dieu, ils se sont effacés
pour laisser à la parole d'en haut toute son au-
torité, et l'on a compris, à leur langage, qu'ils
n'étaien t que des instruments au service d'un
f£ DjwTEUR. 143
maître souverain auquel l'esprit devait se sou-
mettre.
Rien de pareil, Messieurs, dans l'attitude du
Christ docteur. Pour l'ordinaire, son enseigne-
ment va droit à l'âme, sans recourir à la discus-
sion ni aux moyens de persuasion qui font le
succès de l'éloquence humaine. Il brave les
résistances, il étonne la raison plutôt qu'il ne
la satisfait, il meurtrit les passions, il se résume
en des formules brèves, claires, pénétrantes,
que l'affirmation enfonce vigoureusement dans
les esprits les plus exigeants et les plus rebelles.
Jésus affirme avec l'autorité d'un maître su-
prême, qui ne sent au-dessus de lui aucun
contrôle et qui ne supporte pas de démenti.
A chaque instant, on entend sortir de ses lèvres
des locutions impérieuses qui n'appartiennent
qu'à lui : « En vérité, en vérité, je vous le dis;
— Moi, je vous dis
1
,
moi qui vous parle; —
Croyez à ma parole; — Faites ceci; — Evitez
cela; — Je suis la lumière; — Je suis la vérité,
je suis le chemin, je suis la vie. » — Il est
bien vrai qu'il déclare tenir sa doctrine de son
1. Celte parole est répétée jusqu'à soixante-treize fois
dans les discours de Jésus-Christ
144 VIE DE JÉSUS
Père, et ne vouloir parler que comme son Père
lui a dit de parler; mai-s au fond de cet aveu
on découvre aisément, entre lui et son Père, une
mystérieuse identité qui lui permet de dire :
« Ma doctrine, ma parole : » Mea doctrina.^
verbum meum. Elle est bien à lui. On le com-
prend à la manière dont il l'impose. Il est
évident qu'en entrant dans les âmes il entre
chez lui, comme s'il y avait depuis longtemps
préparé une réponse à la souveraine autorité
de ses affirmations. Pourquoi s'attarderait-il à
des démonstrations inutiles et à ces vains or-
nements du discours dont les orateurs humains
parent leurs élucubrations? L'âme qu'il veut
instruire est son bien , et tout ce qu'il y a en
elle de vérité et de puissance pour la vérité, il
en est l'auteur, ce Moi, qui vous parle, dit-il,
je suis le principe : y> Ego principium qui et
loquor vobis
1
. On ne peut expliquer que par
cette parole profonde le ton magistral et impo-
sant de son enseignement.
Jésus affirme. Les plus impénétrables mys-
tères ne font pas reculer sa merveilleuse au-
I. Joan., cap. vin, 25t
LE DOCTEUR. i ift
dace. Personne ne les comprendra; qu'importe.
Pendant que ceux qui les auront acceptés ado-
reront leur ombre sacrée, l'orgueilleuse raison
s'efforcera en vain d'en démontrer l'absurdité
Car, s'il y condense les ténèbres pour nous
humilier devant sa haute intelligence, il y met
assez de lumière pour défier toutes les contra-
dictions. Celte lumière, c'est sa parole. Les
mystères qu'il enseigne, il les a vus dans l'éter-
nité, i\ les voit encore ; et, <r de ce qu'il a vu, il
vient rendre témoignage » : Qui venit de cœlo
super omnes est, et quod vidit et audivit hoc
l
testatur .
Jésus affirme ; il veut la foi de ceux qui i'en-
tendent, non parce qu'il a démontré avec art,
comme les sages, ou rapporté avec fidélité une
parole étrangère, comme les prophètes, mais
parce qu'il a parlé, et que tout ce qu'il dit
est esprit et vie : Verba quœ ego locutus sum
2
spiritus et vita sunt .
Jésus affirme; mais pourtant, s'il néglige le
vulgaire secours des habiletés humaines, il
1. Joan., cap. m, 31 : 32.
i, lbid., cap. VI, 04
CARÊME 1880. — 10.
146 VIE DE JÉSUS.
sait ordonne.* son affirmation avec un art ad-
mirable, dans lequel se révèle une profonde
connaissance des lieux, des âmes et des temps.
Il n'enseigne point dans la tranquille Galilée
comme dans la tumultueuse Jérusalem, point
dans les champs comme au désert, point dans
les maisons hospitalières qui le reçoivent
comme à la synagogue ou au temple. Il sait
faire parler à propos le ciel et la terre, les
arbres, les fleurs, les moissons, les oiseaux,
les brebis, les enfants, les coutumes, la loi. Sa
parole est tour à tour simple et grandiose,
compatissante et sévère, caressante et terrible,
seion qu'elle s'adresse au peuple ou aux sa-
vants, aux humbles pécheurs ou aux dévots
hypocrites, à ses bien-aimés disciples ou aux
ennemis acharnés de sa mission divine. Il mé-
nage avec sagesse les progrès de ses révélations,
pour ne pas éblouir les âmes par le trop vif
éclat d'une lumière inattendue. Il enveloppe
d'abord les mystères du royaume de Dieu du
voile gracieux de la parabole, afin de ne pas
précipiter l'opposition des esprits orgueilleux,
et d'exciter les âmes droiUs à chercher la vé-
rité et à la lui demander. Pau à peu, il déchm
.
LE DOCTEUR. 147
ce vêtement, il explique, il accroît la lumière,
jusqu'au jour où la foi du peuple éclate en
transports; jusqu'au jour où ses disciples, au
bout de leur éducation, lui disent : <a Main-
tenant, nous voyons bien que vous ne nous
parlez plus en figures *
» ;
jusqu'au jour où la
haine de ses ennemis est mûre pour l'accom-
plisement des desseins de Dieu, où il faut ma-
nifester une dernière fois, dans la mort, sa
puissance d'affirmation.
A cette puissance d'affirmation, le Christ
docteur ajoute ce que saint Thomas appelle la
2
puissance de rectitude : Virtutem rectitudinis .
Rien de plus nécessaire que cette puissance,
Messieurs, mais, en même temps, rien de plus
rare. je dirai même rien de plus impossible, si
Ton en cherche la perfection. C'est justement
qu'un éloquent écrivain des premiers siècles de
1 Ecce nunc palam loqueris, et proverbium nullum dicis.
(Joan., cap. xvi, 29.)
2. Potestas Chrisli in docendo attenditur... quantum ad
auctorilatem loquentis : quia loquebatur quasi dominiu-ni
habens super legem, cum diceret : Ego autem dico vobis;
et etiam quantum ad virtutem rectitudinis, quam in sua
conversatione monstrabat, sine peccato vivendo. (Summ.
iheol., lit P.» quaest 22. A. i. ad %.)
148 VIE DE JESUS.
l'Église chrétienne disait : c< Un docteur par-
fait ne peut pas exister sur cette terre *. » En
effet, l'homme a-t-il naturellement l'amour de
la vérité au point de toujours la répandre géné-
reusement et de ne la jamais celer à personne?
L'homme peut-il, dans sa vie pratique, ne ja-
mais faire injure à la vérité qu'il enseigne? Non,
Messieurs; et pourtant, c'est en cela que con-
siste la puissance de rectitude. La vérité, qui
est le bien de tous, ne peut, sans crime, être
retenue captive; l'intégrité de vie est une
contremarque que tout homme enseigné de-
mande à celui qui enseigne : « Fais ce que tu
commandes, dit Lactance, si tu veux que je
sache que cela est possible. Quelle est ton
insolence de vouloir imposer à un homme libre
des lois auxquelles tu n'obéis pas? Les hommes
préfèrent les exemples aux paroles : la parole
est facile, agir est difficile -. » N'êtes-vous pas
i. Terrenus doctor perfectus esse non potest. (Lactant. :
Divin, institut., lib. IV : de Vera sapientia et religione,
cap. xxiv.)
2. Tu ipso quai praecipis fac, ut sciam fîeri posse. Quum
autem ipse non facias, quae insolentia est ut homini libero
iniponere velis leges quibus ipse non pareas? Homines
malunt exempla ouana verba, auia loqui facile est, praestare
LE DO CTH Un. l4'j
de cet avis, Messieurs, et ne vous est-il pas
arrivé, plus d'une fois, de mépriser la parole
d'un homme qui vous avait enchantés, quand
vous avez connu l'abjection de sa vie?
Ils n'étaient donc pas droits, ces philosophes
parcimonieux qui réservaient aux esprits d'élite
la communication de leurs pensées et laissaient
le peuple pourrir dans les plus dépravantes
superstitions. Ils n'étaient pas droits, ces dis-
ciples craintifs du grand Platon qui, reculant
devant les oppositions de sectes, taisaient la
doctrine de leur maître et consumaient leur
temps et leurs forces intellectuelles en stériles
l
discussions . Ils n'étaient pas droits, ces char-
meurs d'esprit dont la vie, déshonorée par des
mœurs corrompues, protestait contre le mou-
vement d'ascension qu'ils prétendaient impri-
mer à l'âme humaine. — Hélas! on a vu les
difficile. (Laclant. Divin, institut., lib. IV : de Vera sa-
pientia et religione, cap. xxm.)
1. Cum talia sentirent Platoniei, quœ neque docercnt
carni deditos homines, neque tanta esscnt auctoritate
apud populos ut credenda persuadèrent, donec ad eum
habitum perduceretur animus qua ista capiuntur elege-
runt occultare sentenliam suam et contra eos disserere qui
verum se invenisse jactarent. ($>.Aug.,Epistola, cxvni (alias
56) ad Dioscorum, cap. ni. num. 16,17 et 20.)
fol) VIE DE JESUS.
hommes de Dieu eux-mêmes hésiter, quelque-
fois, devant leur mission, et dans la vie du plus
grand des législateurs et des prophètes, Moïse,
l'œil jaloux du Seigneur a découvert des fautes
qui l'ont exclu de la terre promise.
Mais, dans le docteur Jésus, quelle puissance
de rectitude! Nous l'avons étudiée aux profon-
deurs intimes de sa volonté; sa vie d'enseigi ri-
ment nous en révèle le merveilleux et très pur
épanouissement. Semeur de vérité, il la jette
partout : sur les grands chemins où elle sera
foulée aux pieds des passants, sur la pierre
aride où elle desséchera bientôt, au milieu des
épines qui l'étoufferont, afin de n'eu priver
aucun coin des terres fertiles où elle produira
au centuple. Du reste, il le déclare, « c'est pour
rendre témoignage à la vérité, qu'il est venu
en ce monde 1
». Aucune menace, aucune vio-
lence ne fera taire sa parole sincère et géné-
reuse. C'est vers le peuple oublié qu'elle des-
cend de préférence ; aux esprits incultes, mais
droits, qu'elle se communique plus intimement,
1. Ego in hoc natus sum, et ad hoc veni in mundum, ut
testimonium perhibeam veritati. (Joan , cap. xvm, 37.)
LE DOCTEUR. 151
comme pour les venger des trop longs mépris
de la science humaine. Grâce à sa miséricor-
dieuse bonté, le monde voit un prodige inconnu
jusqu'alors : les pauvres sont évangélisés.
Pourtant, s'il a des faveurs de doctrine, per-
sonne ne pourra lui reprocher un injuste si-
lence, car il a parlé publiquement au monde :
Ego autem palam locutus sum mundo l
.
ïl a parlé, et tout ce qu'il disait était écrit
dans sa glorieuse vie. Cherchez donc une vertu
qu'il ait prêchée avant de l'avoir pratiquée : vous
!. Joan., cap. xvin, 20.
modo quan-
Doctrina alicujus polest esse in occulto, uno
tum ad intentionem docentis, qui suam doctrinam intendit
non manifestare multis sed magis occullare. Quod quidem
conlingit dupliciter. Quandoque ex invidia docentis, qui
vult persuam scientiam excellere Et ideo scientiam suam :
non vult aliis communicare. Quod in Christo locum non
habuit : ex cujus persona dicitur Sap. 7 : Quam sine
lictione didici, et sine invidia communico et honestatem
illius non nbscondo. Alio modo aliqua doctrina est in oc-
culto, quia paucis proponilur et sic Chrislus etiam nihil
docuit in occulto : quia Christus omnem do«.trinam suam
vel turbse toli proposuit, vel omnibus suis discipulis in
communi. Unde August. dicit super Joan Quis in occulto :
loquitur, quicoram tôt hominibns loquitur, prœsertim si
hoc loquitur paucis, quod per eos vult innotescere multis?
(Summ. theol., III P., qnaest. 42. A. 3.).
U
15 2 VIE DE JÉSUS.
n'en trouverez pas. Il a commencé à agir, puis
il a enseigné : cœpit faccre etdocere. Je ne vous
fatiguerai pas, Messieurs, par une longue énu-
mération qui ne serait que la répétition de ce
que vous avez déjà entendu plusieurs fois. Re-
cueillez vos souvenirs, rassemblez en faisceau
toutes les vertus du Christ, depuis les humbles
anéantissements de son enfance jusqu'à son
héroïque immolation sur le Calvaire; comparez
avec sa doctrine : pas un vide, pas une note
discordante. Il a parlé sa vie, il a vécu sa pa-
role. Après avoir enseigné, il a pu dire :
« Qui de vous m'accusera de péché? Je vous ai
donné l'exemple, afin que vous fassiez comme
j'ai fait. » Exemplum dedi vobis, ut quœmad-
modum ego feci vobis ita et vos faciatis \
La puissance de rectitude était assurément
un éloquent et robuste auxiliaire de la puis-
sance d'affirmation, pendant les quelques
années du ministère public de Jésus-Christ.
Mais après? Après, Messieurs? Écoutez: voici
le caractère le plus étrange et le plus fécond
de la prédication du Christ docteur; il possède
I. Joan., cap. xiu, !5.
LE DOCIT.l'R. I5!'j
au degré suprême la puissance de communica-
tion. Vous allez me comprendre.
L'homme docleur est affligé de cette irrémé-
diable infirmité de ne pouvoir donner à ceux
qu'il enseigne l'empreinte ineffaçable de ses
pensées. Ce n'est pas que le désir lui manque
de réaliser ce prodige; souvent même il se
fait illusion et, dans la chaleur de l'action, alors
qu'il se sent maître des intelligences domptées
par les charmes de sa parole, il s'imagine que
cela n'aura pas de fin. S'il est sage, pourtant,
il se défie de l'enthousiasme et prend ses pré-
• cautions contre la mobilité de l'esprit humain.
Après avoir fixé ses élucubrations par l'écriture,
il lègue à la postérité de respectables volumes
chargés de transmettre aux générations qui
voudront s'instruire la doctrine du maître. Et
le voilà rassuré : il s'endort, comme s'il venait
de prendre possession des siècles. Pauvre doc-
teur! tu peux dormir, car bientôt c'en sera
fait de ton prestige. Sur ta tombe à peine
fermée, les disciples que tu charmais se dis-
putent les lambeaux défigurés de ton enseigne-
ment. Tes livres, au lieu de les apaiser, devien-
nent le perpétuel aliment de leurs discorde
!5A VIE DE JESUS.
intellectuelles, et point d'autorité souveraine
pour juger les coups qu'ils se portent et pro-
noncer que le maître a dit ceci ou cela. En
voilà pour un demi-siècle, pour un siècle peut-
être, après quoi l'école s'effondre et s'évanouit,
et les livres s'en vont reposer sur les rayons
poudreux d'une bibliothèque, à peine secoués
de temps en temps par un homme de service,
pour passer aux mains de quelque érudit.
Telle est, Messieurs, l'histoire des martres et
des écoles célèbres. La puissance de commu-
nication leur a manqué. Faut-il s'en étonner,
puisque Dieu l'a refusée même à ceux qu'il
avait chargés, jadis, de publier sa loi et ses pro-
messes. — Depuis Moïse, les messagers divins
se sont succédé pour ramener l'esprit judaï-
que au vrai sens des révélations, objet de sa foi
et de ses espérances. Malgré la force tradition-
nelle du peuple élu, la spiritualité de la doc-
trine mosaïque étouffait sous l'étreinte des in-
terprétations les plus grossières, à l'époque où
Jésus vint enseigner le monde.
Mais, enfin, le voici, cet incomparable doc-
leur. Il ne sort pas de la Judée, car il est venu
ïabord pour tous ceux qui ont Déri en Israël.
LE DOCTEUR. 155
Le peuple juif, malgré ses infirmités et ses
défauts, mérite l'honneur de l'avoir pour
maître, puisqu'il est l'héritier des promesses
divines et, depuis Abraham, le gardien vingt
l
fois séculaire de la vérité . Cependant, du pays
où il concentre son enseignement, Jésus em-
brasse du regard monde entier et le voit se
le
soumettre à sa doctrine. Non seulement il voit
ce prodige, il l'annonce: ce Sa parole est une toute
petite semence qui grandira, deviendra un
2
arbre immense et couvrira la terre . Les peu-
ples accourront d'orient et d'occident pour
s'asseoir à la table du royaume des cieux avec
3
Abraham, Tsaac et Jacob . Le temps approche
où l'on n'adorera plus ni à Samarie, ni à Jéru-
salem, mais où l'on adorera partout, en esprit
et en vérité K Enfin, le fils de l'homme doit at-
tirer tout à lui
5
. » Ah ! les grands maîtres on
1. Cf. Summ. ihcol., III P.,quaest. 4.2, A. 1 : Utrum con-
venions fuerit Chrislum Judœis et non gentibus prœdi-
carc?
2. Matth., cap. XIII, 31, 32.
3. Multi ab oriente et occidente venient et recumbent
cum Abraham, et Isaac, et Jacob, in regno cœlorum.
(Matth., cap. vin, 11.)
4. Joan., cap. IV, 21, 23.
S». Et ego si exaltatus fuero, omnia trahara ad raeipsum
:56 VIE DF, JÉSUS.
peut-être caché au fond de leur cœur cet am-
bitieux désir, mais jamais ils n'eussent osé
l'exprimer; Jésus fait plus que l'exprimer, il
en parle comme d'un fait accompli. D'où lui
vient donc cette superbe assurance? Sans
doute, il a choisi, dans les plus célèbres syna-
gogues, les jeunes rabbi dont l'intelligence
s'est depuis longtemps préparée à recevoir les
leçons du Messie ; sans doute, il va écrire un
livre magistral, qui éclipsera les antiques chefs-
d'œuvre de la sagesse hébraïque? Mon Dieu
non, Messieurs : les disciples du Christ sont
des gens ignorants et grossiers, et lui s'estime
trop grand maître pour prendre la vulgaire
précaution d'écrire sa pensée, afin de la sauver
!
de l'oubli . Sans sortir de la Judée, il va s'em-
1. Dicendum conveniens fuisse Chrislum doctrinam
suam non scripsissei JVimo quidem, propter dignitateni
ipsius. Excellenliori enim doclori excellentior modus doo
trinae debelur : et ideo Christo tamquam excellentissimo
doctori hic modus competebat, ut doctrinam suam audi-
torum cordibus imprirneret. Propter quod dicitur Matth.,
vu quod crut docens eos
: sicut potestatem habens. Unde
etiam apud Gentiles, Pylhagoras cl Socrates, qui fuerunt
excellentissimi doctores, nîhil scribere voluerunt. Scriptura
enim ordinatur ad impressionem doctrinae in cordibus audi-
lorum sicut ad finem. Secundo, propter excellentiam doc-
LE DOCTEUR. 157
parer de l'univers et vies siècles, et faire par
d'autres ce qu'il ne fera pas par lui-même; ce
qui est, dit saint Thomas, le caractère du plus
souverain pouvoir 1
. Gomment cela? Eh! je
vous l'ai dit tout à l'heure : Jésus possède, au
suprême degré, la puissance de communica-
tion
2
. L'homme ne se communique pas, ou ne
trinae Ghristi, quae lilteris comprehendi non potest secun-
dum fllud Joannis uitimo : Sunt et alia multa quae fecit
Jésus; quaB si scribantur per singula, nec ipsum arbitror
mundum capere posse eos, qui scribendi sunt libros. Quos
sicut August. dicit : Non spatio locorum credendum est
mundum capere non posse ; sed capacitate legentium com-
prehendi fortasse non posse. Si autem Christus scripto
doctrinam suam mandasset, nihil altius de ejus doctrina
domines aestimarent, quam quod Scriptura continerol.
Tertio ut ordine quodam ab ipso, doctrina ad omnes perve-
oirei, dum ipse scilicet discipulos suos immédiate doeuit,
qui poslmodum alios verbo et scripto docuerunt. Si autem
ipsemet scripsisset, ejus doctrina immédiate ad omnes
pervenisset. Unde et de sapientia Dei dicitur (Proverb. 9j
quod misit ancillas suas vocare ad arcem. (Summ. theol.
III P., quafist 42, A. 4.)
1. Non est minoris poteslatis sed majoris facere aliquid
per alios, quam per se ipsum. Et ideo in hoc maxime po-
estas divina in Christo monstrata est, quod discipulis suis
tantam virtuiem contulit in docendo, ut génies quae nihil
de Christo audierant converterent ad ipsum. (Summ. theol.,
III P., quiest42, A. 1, ad t.)
2. Potestas Ghristi in docendo altenditur quantum ad
eflicaciam persuadendi.
158 VIE DE JÉSUS
se communique qu'avec mesure : lui se commu-
nique sans mesure. Il lui suffit d'instruire ses
disciples , et de leur dire : « Allez, enseignez
les nations, leur apprenant à garder ce que je
vous confie; je suis avec vous jusqu'à la con-
sommation des siècles *. » Et voici que sa doc-
trine se répand jusqu'aux extrémités de la terre
et traverse tous les âges, sans jamais être al-
térée. Les apôtres mourront comme leur
maître, mais, imprégnés de sa puissance com-
municative, ils diront à d'autres apôtres :
Euntes docete; et ainsi jusqu'à l'éternité. Mal-
gré toutes les tentatives de l'esprit d'erreur
et de mensonge, le Christ docteur se perpétue
en ceux qu'il a pénétrés. Sa pensée lui survit,
plus active et plus féconde qu'aux jours où il
en faisait largesse à son peuple. Vous vivez de
cette pensée, Messieurs, et ceux-là même qui la
renient, individus ou sociétés, s'ils veulent re-
garder sincèrement au fond de leurs libertés.
t. Euntes docete omnes gentes... Docentes eos sers are
fjuaeeumque mandavi vobis. Et ecce ego vobiscum sum
omnibus diebus usqueadconsummationem saeculi. (Malt h.,
cap. xxviii. 20
LE DOCTEUR. 159
de leurs mœurs, de leurs progrès, reconnaî-
tront que tout en est embaumé, et que c'est cet
embaumement qui nous préserve de l'atYreuse
corruption dans laquelle sont tombés les peu-
ples de l'antiquité. Aujourd'hui plus que ja-
mais, cette parole est vraie : Nunquam locutus
est homo sicut hic horno : « Jamais personne
n'a parlé comme cet homme. » Et il n'y a
qu'une seule manière d'expliquer ce fait uni-
que, c'est que cet homme est Dieu.
En effet, Messieurs, seul un Dieu peut don-
ner à son enseignement le caractère de puis-
sante et surhumaine originalité qui distingue,
entre toutes les doctrines, la doctrine de
Jésus-Christ; seul un Dieu a le droit d'impo-
ser sa parole comme Jésus-Christ l'a imposée,
d'affirmer l'incompréhensible comme Jésus-
Christ Ta affirmé ; seul un Dieu peut mettre sa
vie en regard de toute vérité et de toute jus-
tice, et dire, comme Jésus-Christ : « Qui m'ac-
cusera dépêché ?» Seul un Dieu peut créer une
race immortelle de disciples toujours pénétrés
de son enseignement, toujours attentifs à le
conserver dans sa pureté native, toujours em-
pressés de le -épandre, et toujours en multi-
160 VIE DE JÉSUS.
pliant les conquêtes, à mesure que les siècles
s'avancent vers l'éternité.
Jésus ! tu es donc notre divin docteur de
t/ vérité et de vertu. Conserve-nous tonenseigne<
ment. Tu vois la concurrence impie et déloyale
que te font aujourd'hui les docteurs de men-
songe et d'iniquité sur toutes les questions
d'origine, de nature, de devoir et de destinée
auxquelles tu as donné de si sublimes réponses.
Non contents de répandre à grands flots, au
sein des sociétés troublées, le poison de leurs
erreurs et de leurs scandales, ils voudraient
s'emparer des générations qui s'élèvent, afin
qu'elles n'entendisseut plus que leur voix.
Préserve-nous de cette catastrophe, qui ramè-
nerait infailliblement les plus mauvais jours de
l'humanité. Communique toujours ta puissance
aux apôtres de ta doctrine. Garde à ton école
les peuples que tu as baptisés dans ton sang ;
car, à qui iraient-ils, grand Dieu? C'est toi qui
as les paroles de la vie éternelle •
Verba vide
œternœ h au es
QUARANTE-SIXIÈME CONFÉRENCE
VIE DE JESUS. — LE THAUMATURGE ET LE PROPHETE
CARÊME 1880. -— 11
OUARANTE-SIXIÈME CONFÉRENCE
VIE DE JÉSUS. —
THAUMATURGE
LE
ET LE PROPHÈTE
Messeigneurs ', Messieurs,
L'examen raisonné de la doctrine évangélique
nous a donné cette conclusion : Jésus-Christ
est un maître divin ; mais cette conclusion ii
faut la chercher; tout le monde n'est pas ca-
pable de ce labeur.
A l'époque où Jésus parlait, ses auditeurs,
pour la pluplart ignorants et sans lettres, ne
pouvaient ni comparer son enseignement aux
doctrines qui l'avaient précédé, ni en constater
la puissante et surhumaine originalité; et, sur-
tout, l'épreuve de cette merveilleuse force com-
municative, en laquelle se révèle un pouvoir doc-
trinal au-dessus de tous les pouvoirs, n'étaitpas
Mgr Richard, archevêque de Larisse, coadjuteur de
1.
Paris; Mgr Ravinet, ancien évoque de Troyes.
164 VIE DE JÉSUS.
encore faite. <r Jésus enseignait comme ayant
puissance souveraine : » Erat docens sicutpotes*
totem habens; et l'on pouvait dire de lui : ce Ja-
mais personne n'a parlé comme cet homme. >
Mais avait-il le droit de parler ainsi? Sa morale,
j'en conviens, éveillait les échos endormis de
la conscience humaine; cependant il la pous-
sait à des exigences insolites, qui pouvaient
sembler extravagantes. Sa doctrine était d'ac-
cord avec les vérités fondamentables du ju-
daïsme et de toute saine philosophie; cependant
il ajoutait à ces vérités des révélations si
étranges, des mystères si incompréhensibles,
que la raison stupéfaite le mettait en demeure
d'en donner la preuve. Pour apaiser la con-
science et pour satisfaire la raison, sans retard
et sans efforts, le Christ docteur devait donc
justifier de son droit à l'affirmation par des
signes évidents et éminemment populaires. Ces
signes, Messieurs, ce sont les miracles.
Vous savez ce qu'il faut entendre par là. Le
miracle est un fait inaccoutumé qui surpasse
Jes forces de la nature et dont la propriété est
de démontrer à la raison la vérité de ce qu'elle
1. Matlh., cap vu, 29,
LE THAUMATURGE ET LE PROPHETE. 165
ne peut comprendre, en lui faisant accepter l'au-
torité de celui qui l'enseigne.
Pour l'homme, dit saint Thomas, c'est une
lettre de créance divine, dans le genre de celles
que présentent les ambassadeurs des rois, afin
de prouver qu'ils sont porteurs des volontés de
leurs maîtres. Pour le Christ, c'est la manifesta-
tion de la présence même de Dieu en sa per-
sonne. Il faut le croire, s'il fait des œuvres di-
vines; car il est impossible que Dieu prête sa
toute-puissance au mensonge. Aussi, Tenten-
dons-nous presser ceux qui se défient de sa doc-
trine par cet argument irrésistible : <r Si vous
ne croyez pas à ma parole, croyez à mes œu-
1
vres . »
1. Divinitus concedilur hoinini miracula facere, propter
duo : Primo quidem et principaliter ad confirmanriam veri-
tatem quain aliquis docet : quia enim eaquaesunt huma- fidei
nain rationem excedunt, non possuntper rationes humanas
probari, sed oportet quod probentur per argumentum
divinae virtutis, ut dum aliquis facit opéra, quae solu?
Deus facere potest, credantur ea quae dicuntur, esse a
Deo : sicut cum aliquis defert litteras annulo régis
signatas creditur ex voluntate régis processisse quod
in illis continetur. Secundo ad ostendendam prœsentiara
Dei in homine per gratiam Spiritus Sancti : ut, dum scilicet
homo facit opéra Dei, credatur Deus babitare in eo per
gratiam. (Jnde dicilur Galat, 3 : Qui tribuit nobis Spiritum
166 VIE DE JÉSUS.
Examinons ces œuvres, Messieurs. Intime-
ment liées à la doctrine du Christ pendant sa
vie publique, elles ont créé la foi des premières
générations chrétiennes. Et,parce que l'éloigne-
ment des siècles pouvait affaiblir, à notre égard,
leur force démonstrative, Jésus y a ajouté une
preuve dont le temps ne fait qu'accroître l'effi-
cacité : la prophétie. Le Christ docteur nous
apparaît donc couronné d'une double auréole
qui consacre, pour jamais, l'autorité de son en-
seignement : l'auréole du thaumaturge et du
prophète. Je viens le proposer aujourd'hui, sous
ces deux aspects, à votre religieuse admira-
tions.
Vous connaissez, Messieurs, la formule ab-
Sanctum operatur virtutes in nobis. Utrumque aulem circa
Christum erat hominibus manifestandum scilicet quod :
Deus esset in eo per gratiam non adoptionis sed unionis,
et quod ljus supernaturalis doctrina esset à Deo. Et ideo
convenientissinium fuit ut miracuîa faceret, unde ipse
dicit, Joan. X : Si mihi non vultis credere, operibus crédite.
Et Joan. v Opéra quae dédit mihit Pater
: ut faciam, ipsr 1
sunt quae testimonium perhibent de me. (Suidoq. theol.
III P., quaest. 13, A 1. c.)
f
LE THAUMATURGE ET LE PROPHÈTE. 167
solue par laquelle l'incrédulité a prétendu écar-
ter des annales chrétiennes le récit des prodiges
qui témoignent de l'intervention positive de
Dieu. — Il n'y a pas de miracles, a--t-elle dit,
parce que le miracle est impossible. — Cette
formule, facilement convaincue de fausseté
dès qu'on admet l'existence d'un être infini et
tout-puissant, a été modifiée par la critique
moderne, qui ne dit plus : — le miracle est im-
possible, mais : le miracle n'est pas suffisam-
ment constaté. C'est un fait purement légen-
daire, introduit subrepticement dans l'histoire
par l'imagination populaire, toujours avide de
merveilleux
d
. A ce compte, tout critique qui se
respecte devrait impitoyablement dédaigner
l'examen particulier des faits qu'il répute fa-
buleux. Mais voyez l'inconséquence, Messieurs :
ceux qui affectent, à cet égard, la plus superbe
assurance sentent le besoin d'expliquer ce qu'ils
méprisent, et pour déconsidérer les faits, qui les
importunent, quoi qu'ils en disent, ils ne sa-
vent pas reculer même devant la niaiserie et la
malhonnêteté. Ils diront, par exemple, que les
i. Gf. E. Renan. Vie de Jésus : Introduction.
168 VIE DE JESUS.
démoniaques furieux exorcisés par Jésus-Christ
avaient seulement quelques bizarreries ;
que si
plusieurs milliers de personnes sont nourries
au désert avec sept ou cinq petits pains, c'est
l'effet de leur extrême frugalité; que le con*
tact d'une personne exquise explique toutes
les guérisons : « Car le contact d'une personne
exquise vaut les ressources de la pharmacie;
le plaisir de la voir guérit; elle donne ce qu'elle
peut : un sourire, une espérance, et cela n'est
pas vain. » Même, sans doute, pour guérir les
sourds-muets de naissance, les aveugles nés
et les lépreux. Enfin, ils diront qu'un mort de
quatre jours, déjà atteint par la corruption,
n'était qu'un malade pâle, qui se prêtait à une
pieuse supercherie *. Le plus acharné trans-
formateur des miracles en mythe, Strauss lui-
même, poussé à bout par Fimportunité des
faits, revient, comme malgré lui, aux explica-
tions naturelles qu'il a sévèrement condamnées
dans ses prédécesseurs. Ces inconséquences
de l'incrédulité prouvent que les miracles la
gênent beaucoup plus qu'elle ne veut IV
I. Cf. E, Renan. Vie de Jésus : ch, xvt et ch. xxn.
LE THAUMATURGE ET LE PROPHÈTE. 169
vouer, et qu'elle ne compte pas d'une manière
absolue sur l'autorité des principes dédaigneux
qu'elle étale avec plus d'impudence que de
bonne foi.
Je n'ai pas l'intention, Messieurs, de vou^
faire subir une longue réfutation de ces prin-
cipes. Quelques mots suffiront pour les écarter
et pour laisser le champ libre à des considéra-
tions plus utiles et plus en harmonie avec le
genre de démonstration qui nous occupe pré-
sentement.
Le miracle est-il possible? — Oui; car Dieu,
qui a établi les lois de la nature, peut, en vertu
de son souverain domaine, déroger à ces lois
sans cesser d'être immuable, parce qu'il pré-
voit et décrète les dérogations en même temps
qu'il établit les lois. — Bien loin d'être un fait
contre nature, le miracle n'est que l'exécution
de cette loi générale de la nature qui veut que
tout être créé soit soumis, dans son existence ei
ses mouvements, au suprême moteur. Ce su-
prême moteur peut avoir besoin d'un mouve-
ment extraordinaire de l'ordre physique, pour
l'intérêt supérieur de l'ordre intellectuel et
moral auquel l'ordre physique est suhor-
170 VIE DE JÉSUS.
donné d'autre ; part, la nature humaine, accou-
tumée aux grandes merveilles du monde, se
laisse plus facilement émouvoir par les passa-
gères manifestations de la puissance divine,
et devient nécessairement plus attentive à la
volonté d'un Dieu qui s'annonce par des pro-
diges. Bref, le miracle, conforme aux perfec-
tions de Dieu, à la nature humaine, à l'ordre
universel, est possible, et peut devenir, à cer-
tains égards,nécessaire *.
Le miracle peut-il être et a-t-il été suffisam-
ment constaté? —Oui ; car il suffit pour cela
d'avoir la certitude de deux faits, naturels re-
liés entre eux par un mouvement insolite, et
la simple perception physique peut donner
cette certitude, même aux gens les plus gros-
siers. Des dizaines, des centaines, des milliers
de témoins ont vu de pareils faits; ceux qui
.avaient intérêt à les nier, au moment même
où ils étaient affirmés, se sont tus. Enfin, ces
faits peuvent devenir, comme les événements
1. Cf. mon Introduction au dogme catholique. Vingt-
unième conférence : de la Nature et de la possibilité du
miracle.
.
LE TIIAUMATUHGE ET LE PROPHÈTE. 171
les plus vulgaires, et sont devenus en effet,
l'objet d'un témoignage historique *.
Voilà, Messieurs, ce que nous disions il y a
deux ans, en réponse au parti pris des fabri-
2
cateurs de faux christs contre les miracles .
J'ajoute aujourd'hui pour compléter mes ré-
ponses : le miracle est-il un fait purement
légendaire? — Non. — Le caractère de la lé-
gende, c'est le vague ; tout y reste indécis dans
le temps et dans l'espace; le caractère des
récits miraculeux, c'est la précision : ils offrent
des détails qui n'appartiennent qu'au style his-
torique et ne permettent pas de déplacer les
faits. Le caractère de la légende, c'est l'inertie
démonstrative : elle récrée l'esprit sans le diri-
ger ; le caractère des récits miraculeux, c'est
la force démonstrative : ils s'imposent à l'es-
prit et lui montrent les chemins qu'il doit sui-
vre pour arriver au vrai. La légende n'a jamais
été prise au sérieux par aucun esprit supérieur;
1 Cf. Introduction au dogme catholique. Vingt-deuxième
conférence : du miracle contre les
de la Constatation
affirmations et du rationalisme.
les règles
2. Cf. Exposition du dogme catholique. Trente-sixième
conférence : les Faux christs, deuxième partie.
J
172 VIE DE JÉSUS.
les récits miraculeux ont eu, sur une foule
d'intelligences d'élite, une influence victo-1
rieuse. Personne n'est mort pour la légende;
des millions de vies ont été volontairement im-
molées pour attester la vérité des récits mira-
culeux '.
Enfin, le miracle peut-il s'expliquer naturel-
lement? — Non. — Les lois inconnues qu'on in- 1
voque ne le peuvent atteindre, parce qu'il est, 1
de soi, un fait singulier et variable directe- 1
ment opposé aux phénomènes universels et I
constants qui caractérisent la loi. Il fait excep-
tion, et l'exception ne peut pas être régie par
une loi même inconnue. D'autre part, la na-
ture, l'attitude, les mœurs du thaumaturge
et, surtout, du roi des thaumaturges, Jésus-
Christ, protestent contre tout rapprochement
avec les vulgaires opérateurs au rang desquels
on prétend le confondre... En définitive, toutes
les explications naturelles qu'on a données des
miracles sont ou prétentieuses, ou ridicules, ou
1. Cf. Introduction au dogme catholique. Vingt-troi-
sième conférence : de la Constatation des miracles contre
les explications des systèmes mythiaue et r.iturcdiste
première par'io
à,K THAUMATURGE ET LE PROPHÈTE. 173
malhonnêtes, absolument indignes de ceux qui
veulent traiter sérieusement l'histoire *.
Messieurs, cette courte réfutation résume une
longue série de démonstrations ourdies, depuis
bientôt deux siècles, par l'apologétique chré-
tienne contre les impiétés des rationalistes. On
peut l'appliquera chacun des prodiges de la vie
de Jésus-Christ. Mais nous avons mieux à
faire qu'à suivre cette voie battue.
Mettons-nous résolument en présence du
Christ thaumaturge et contemplons cette grande
figure : nous la verrons s'élever au-dessus des
mesquines discussions de la critique, et écraser
par son incomparable majesté tous les argu-
ments de la raison révoltée contre le merveil-
leux. Il était impossible de la concevoir et de
la peindre comme l'ont fait les Évangélistes, en
empruntant à l'histoire des prodiges ses pages
les plus étranges et les plus saisissantes; il faut
Favoir vue, et il suffit de la regarder d'un œil
sincère pour y reconnaître un indéniable ca-
ractère d'authenticité et de vérité. Les œuvres
«les thaumaturges se discutent, les œuvres du
t. Cf. fljp. et loc, cit. Deu*»4iP p partie.
,
174 ViE DE JESUS.
Christ s'imposent, si Ton considère, avec sairi
Thomas, leur excellence, la manière dont il le
fait, et le but au'il leur assigne *.
1. Miracula, quae Christus fecit, sufficientia erant ad mal
nifestandam divinîtatem ipsius secundum
tria. Primo qui!
dem,secundum ipsam speciem operum quBetranscendeban
omnem potestatem creatne virtutis : et ideo non poleran
fieri nisi virtute divina. Et propter hoc caecus illuminatmj
dicebat. Joan. ix. A seculo non est auditum, quia aperui'j
quis ocuios caeci nati; nisi esset hic a Deo, non poteral!
facere quidquam. Secundo, propter modum miracula fa-
ciendi : quia scilicet quasi ex propria potestate miracula
faciebat ; non autem orando, sicut alii. Unde dicitur
Luc, vi, quod virtus de illo exibat et sanabat omnes. Per
quod ostenditur (sicut Cyrillus dicit) quod non accipiebat
alienam virtutem : sed cum esset naturaliter Deuspropriam
virtutem super infirmos ostendebat et propter hoc innu-
merabilia miracula faciebat. Unde super illud Matth., vin.
Ejiciebat spiritus verbo, et omnes maie habentes curavit,
dicit Chrysost. Intende quanlam multitudinem hominum
curatam transcurrunt EvangelistaB , non unumquemque
curatum enarrantes, sed uno verbo pelagus ineffabile mi-
raculorum inducentes. Et ex hoc ostendebalur, quod habe-
ret virtutem aequalem Deo Patri, secundum illud Joan. v ;
Quaecumque Pater facit, ha?c et Filius similiterfacit. Et ibi-
dem : Sicut Pater suscitât mortuos et vivificat, sic et Filius
hominis quos vult vivificat. Tertio ex ipsa doctrina, qua se
Deum dicebat, quae nisi vera esset, non confirmareturmira-
.ulis divina virtute factis. Et ideo dicitur Marc,i: Quaenam
doctrina liaec nova quia in potestate spiritibus immundis
Jmperat, et obediunt ei? tôumm. theol . III P.,qua;st. 43,
A 4, c.)
LE. riIAOMATUKGE ET LE PROPHÈTE. 175
Partout où nous rencontrons les prodiges
dans l'histoire des religions, nous les voyons se
produire avec une certaine mesure qui atteste
que l'homme, investi d'un pouvoir exceptionnel,
ne peut l'exercer à son gré, dans tous les ordres
et La puissance ténébreuse
à toute réquisition.
de Satan, communiquée à ceux qui l'invo-
quent, est enchaînée à des prestiges souvent
contradictoires, qui ne peuvent se déduire que
des forces de la nature et auxquels il est interdi*
de contrefaire exactement une action providen-
tielle. La toute-puissance de Dieu, communiquée
à ses serviteurs, ne se présente jamais en eux
sous la forme d'un pouvoir universel. Moïse, le
plus grand des thaumaturges de l'antiquité
sacrée, n'a point commandé à la mort. Élie, qui
ressuscitait, n'a point commandé aux tempêtes.
Entre ces hommes illustres Dieu a partagé son
pouvoir, il ne le leur a point abandonné. Le
Christ, au contraire, s'empare souverainement
de la création ; le ciel, la terre et les enfers lui
obéissent comme au maître de toutes choses. A
son commandement ou entrp. ses mains,les sub-
stances se transforment ou se multiplient. L'eau
devient le vin généreux des noces qu'il honore
176 VIE DE JÉSUS.
rie sa présence '. Suivi au désert par une foule
plus avide du pain de l'âme que du pain du
corps, il a pitié du besoin qu'elle oublie, et
nourrit une première fois cinq mille hommes,
une seconde fois quatre mille, sans compter les
femmes et les enfants, avec cinq et sept petits
pains; et, quand tout le monde est rassasié, les
disciples étonnés recueillent plus de restes qu'il
n'y avait de nourriture au commencement de
ce repas miraculeux
2
. A ses apôtres découragés
d'un travail infructueux, il ordonne de jeter
leur filet à la mer, et tout à coup il est rempli
3
jusqu'à se rompre . Les poissons obéissants lui
apportent du fond des eaux le tribut qu'il doit
4
payer pour lui et pour son disciple Pierre . Il
marche sur la crête mobile des flots comme sur
5
la terre ferme . Endormi au milieu de ses apô-
tres épouvantés, quand la tempête mugit el
menace de l'engloutir, il se réveille et commu-
nique, d'un mot à la mer en courroux le calme
1. Joan., cap. n, 1-H.
2. Matlh., cap. xiv, 15-21 ; cap. xv, 32-39. Luc, cap. ix,
Joan., cap. VI.
3. Luc , cap. v, 4.-7.
A. Matlh., cap. xvn, 23-26.
5. Ibid. , cap. xiv, 2i-33 ?
LE THAUMATURGE ET LE PROPHETE. 177
auguste de son âme *. A l'heure où tout l'aban-
donne, où il apparaît à tous les yeux comme un
prodige de faiblesse, il fait trembler la terre,
déchire le voile du temple, fend les rochers,
entr'ouvre les sépulcres, réveille les fantômes
endormis, et son pouvoir souverain, montant jus-
qu'aux cieux, couvre le soleil d'un voile lugubre
et enveloppe la terre de ténèbres \
Mais c'est aux infirmités humaines qu'il
prodigue la généreuse efficacité de ce pouvoir.
Toutes s'approchent de lui pour êlre guéries;
et voici que les sourds entendent, que les aveu-
gles voient, que les lépreux sont purifiés, que
les boiteux marchent, que les paralytiques em-
portent leur grabat, que les malades se relèvent
subitement de la couche près de laquelle leur
famille éplorée attend leur dernier soupir. Vous
me dispenserez des détails, Messieurs, car les
tvangélistes eux-mêmes nous donnent à en-
tendre que les prodiges qu'ils racontent ne sont
que la minime partie des œuvres innombrables
du Christ thaumaturge. « Il prêchait le royaume
1. Matth., cap. vin, 23-27. Marc, cap iv, 36-40. Luc.
cap. vin, 22, 25.
2. lbid., cap. xxvn 4.5 53 Luc, cap. xxm, 44—45
CARÊME 1880. — 12.
178 VIE DE JÉSUS.
de Dieu, disent-ils, guérissant toute langueur
et tonte infirmité. Son nom s' étant répandu
dans la Syrie, on lui apportait tous les malades,
ceux qui étaient affligés de diverses langueurs
et souffrances, les possédés, les fous, les paraly-
tiques, etil les guérissait *. — Partout où il allait,
dans les bourgs, les villages, les villes, on pla-
çait les infirmes sur les places publiques et on
le priait de laisser toucher seulement le bord de
sa robe, et tous ceux qui le touchaient étaient
sauvés 2
.
— Une vertu sortait de lui et chassait
3
tous les maux . » Impossible de raconter ses
miracles. Saint Jean exprime cette impossibi-
lité par cette énergique figure : « Jésus, dit-il
en terminant son évangile, a fait beaucoup
1. Et circuibat Jésus tolam Galilaeam... Prœdicans evan-
gelium regni, et sanans omnem languorem et oranem infir-
mitatem in populo. Et abiit opinio ejus in totam Syriam, cl
obtulerunt ei omnes maie habentes, variis languoribus et
tormenlis comprehensos et qui daemonia babebant, et
lunaticos, et paralylicos, et curavit eos. (Matth., cap. w,
23, n.)
2. Et quocumque introibat, in vicos, vel in villas, aut
civitates, in piateis ponebanl infirmos, et deprecabantur
eum ut vel fimbriam vestimenti ejus tangerent; et quoi-
quoi tangebanl eum, salvi fiebant. (Marc., cap. vi, 56.)
3. Virtus de iilo exibat et sanabat omnes. (Luc?, cap. vi,
19).
LE THAUMATURGE ET LE PROPHETE. 179
d'autres choses, et je ne pense pas que le monde
puisse contenir les livres qu'il faudrait écrire
pour faite connaître dans le détail ses œuvres
merveilleuses *. » L'infirmité irrémédiable et su-
prême, la mort elle-même, ne résiste pas à son
pouvoir; d'un mot il lui arrache ses victimes,
et rend à la veuve désespérée le fils unique
2 3
qu'elle pleurait , au père sa fille , à ses amies
de Béthanie leur frère Lazare, déjà enseveli
depuis quatre jours, et envahi par la corruption
4
du tombeau .
TouL-puissant sur les corps, il pénètre jus-
qu'aux âmes. Il les attire, les étonne, enchaîne
leurs passions et leur fait vouloir ce qu'il veut.
11 appelle, on le suit. Sur un mot tombé de ses
lèvres, Pierre et \ndré quittent leurs filets,
5
Matthieu son comptoir de publicain . 11 entre
6
où il lui plaît, on le reçoit . Il prend à qui pos-
1. Sunt auten* et aliamulta quae fecit Jésus, qu.e si scri-
berentur per singula, nec ipsum arbitror mundum capere
pusse eos qui scribendi sunt libros.
2. Luc, cap. vu, 12, 16.
3. Ibid., cap, vm, 41 , 42, 19, 56.
4. Joan., cap, xi
5. Marc, cap. n 1 4
0. Luc, cap. xix. 5.
180 VIE DK JÉSUS.
sède, on ne se plaint pas *. Épouvantée par l'au-
torité de son regard et la majesté de sa face,
la foule profane des vendeurs et des changeuri,
2
qui souille le temple, s'enfuit devant lui ; et la
colère impuissante du peuple est condamnée à
le voir passer tranquille et invulnérable au mi-
lieu de ceux qui voulaient le précipiter dans un
3
abîme .
Rencontre-t-il sur son passage les infortunés
dont l'esprit de ténèbres s'est emparé, il les
délivre miséricordieusement de son exécrable
tyrannie. Le démon, si superbe, si fort quand
il s'en prend à l'homme déchu, devient petit
et misérable devant cet irrésistible maître. Il
se trouble, se tourmente, enrage, demande
grâce ; mais Jésus le chasse impitoyablement
de ceux qu'il possède, humilie son orgueil en
l'envoyant dans le corps de vils animaux \et lui
arrache des aveux que refuse l'àme aveuglée
6
de ses ennemis .
t. Matth., cap. xxi, 2, 3.
2. Ibid., cap. xxi, 12, 13. Marc, cap. xi. Luc, cap. xix.
Joan., cap. il, 14, 16.
3. Luc, cap. ix, 29,30.
i. Marc, cap. v, 7. Luc, ;ap. vm, 28.
5. Luc, cap. vm, 32, 33.
6. Ibid.. cap. iv, 34. 41
LE THAUMATURGE ET LE PROPHÈTE. 181
Manifesté sur tous les points de la création,
le pouvoir du Christ thaumaturge éclate, enfin,
dans sa personne; soit qu'il se rende invisible
à ceux qui veulent le lapider dans le temple *,
soit qu'entouré de ses disciples ravis, sur le
sommet du Thabor, il communique à son vi-
sage plus brillant que le soleil, à ses vêtements
plus blancs que la neige, la lumière et la gloire
dont son âme est inondée, après avoir appelé
les deux plus grands prophètes de l'ancienne
loi, Moïse et Élie, pour rendre hommage à son
2
humanité transfigurée .
Telles sont, Messieurs, les œuvres du Christ
Vous en trouverez, çà et là, de semblables danf
l'histoire des thaumaturges, mais nulle pari
en aussi grand nombre et ordonnées avec une
aussi admirable économie. Sans doute, Jésus
n'a pas fait tous les miracles possibles, maJ3
ceux qu'il a faits sont comme autant de genres
et d'espèces auxquels peuvent se référer les
prodiges accomplis, dans tous les âges, par lef
1. Joan., cap. vm,59.
2. Matth., cap. xvn, 1, 9. Cf. Summ. theol., III P.,
quœst. 44 : de Singulis miraculis Christi; totam quass*
tionem : 45 de Transfigurations Ctiristi.
182 VIE DE JÉSUS,
serviteurs de Dieu. A ne considérer que
l'excellence des œuvres il a pu dire : ce J'ai fait
ce qu'aucun autre n'a fait : » Quœ nemo alius
j
fecit*. Sublime défi, dont vous comprendrez
mieux le sens et la portée si vous voulez étu-
dier la manière dont le Christ thaumaturge a
opéré ses miracles.
Qu'il s'agisse de simples prestiges ou de vé-
ritables miracles, nous voyons, dans l'histoire
du merveilleux, ceux qui opèrent se mettre en
rapport avec une puissance supérieure. Les
ministres des fausses divinités évoquent, par
des signes étranges et de lugubres conjurations,
l'esprit de ténèbres, dont ils veulent exploiter
le pouvoir. Uniquement appliqués à une osten-
tation de force extraordinaire, ils sentent le
besoin d'entourer de mystères leurs agisse-
ments afin que personne n'en surprenne le
secret, et n'appirent à produire que des chose?
singulières, bizarres, stupéfiantes, terribles,
pour assurer sur les âmes faibles leur exécrable
empire. Cette dernière infirmité des opérateurs
se retrouve chez les narrateurs qui ont pris à
1. Joan., cap. xv, -24.
LE THAUMATURGE ET LE PROPHÈTE. 1 Klï
tâche de grandir, dans l'esprit crédule des peu-
ples, certains personnages mythologiques. La
métamorphose et les maléfices tiennent plus
de place, en leurs récits,que les actes pratiques
et le bienfait.
Quant aux véritables thaumaturges, ils ne
vont pas au-devant des prodiges, ils attendent
Tordre de Dieu. C'est avec lui qu'ils se mettent
en rapport, c'est sa puissance qu'ils implorent
par des cris et des larmes, c'est en son nom
qu'ils agissent. Ils ne reçoivent qu'avec trem
blement les communications de son pouvoir,
et ils sentent si bien que ce pouvoir leur est
étranger, qne parfois ils doutent, hésitent et se
reprennent au commandement Ainsi Moïse,
frappant deux fois le rocher d'où doivent sor-
tir les eaux destinées à abreuver son peuple, et
recevant de Dieu ce sévère reproche : « Parce
que tu n'as pas cru en moi, parce que tu n'as
pas honoré comme il fallait ma toute-puissance
devant les fils d'Israël, tu ne les introduiras pas
dans la terre que je leur donnerai *. d Avec cela,
i. DixitqueDominus ad Moysen etAaron quia non cro-
:
lidistis mini ut sanctih'ca^ùs me coram filiis Israël, non
(84 VIE DE JÉSUS.
remarquez, Messieurs, que les prodiges de jus-
tice se mêlent souvent aux prodiges de miséri-
corde. Le feu du ciel, les anges exterminateurs
et les fléaux font une sévère diversion aux bien-
faits des thaumaturges. Ne pouvant se proté-
ger eux-mêmes contre les passions dune mul-
titude facilement ingrate, ils ont besoin d'être
protégés. La puissance des miracles leur sert
de rempart contre les injustes colères et l'a-
veugle violence. Moïse se plaint amèrement des
menaces du peuple qui veut le lapider \ et nous
pouvons croire, sans lui faire injure, qu'il con-
tient sous son pouvoir la foule indocile des en-
fants d'Israël, bien plus par la crainte que par
l'amour et la reconnaissance.
De ces observations il ressort, en premier
lieu, que le merveilleux, sous quelque aspect
qu'il se présente dans l'histoire, est dû à une
vertu qui vient du dehors. Nous ne voyons ja-
mais l'homme essayer de le tirer de son propre
introducctis hos populos in terram quam dabo eis (Num.,
cap. xx, 12.)
1. Clamavit autem Moyses ad Dominum dicens : Quicl
faciam populo huic ? Adhuc paululum et lapidabit me.
(Exod., cap. xvm, i.)
l.E THAUMATURGE ET LE PROPHÈTE. 185
fond. Détonne, on l'admire; mais, en définitive,
il n'est que l'instrument d'un agent supérieur
qui se manifeste et impose, par des œuvres au-
dessus des forces humaines, la crainte et le
respect de son pouvoir. En second lieu, le mer-
veilleux frappe l'esprit, mais il touche diffici-
lement le cœur. Les prestiges n'ont pas d'autre
but que d'asservir les âmes par la terreur. Les
miracles de justice balancent, par leur austère
influence, les miracles de miséricorde, tiennent
le peuple timide à distance des thaumaturges
et mêlent à son religieux respect une secrète
épouvante. Notez bien ces conclusions, Mes-
sieurs, elles sont d'une souveraine importance,
car elles jouent dans l'histoire générale du mer-
veilleux le rôle d'ombres providentielles, d'où
émerge, avec un singulier éclat, la lumineuse
figure du Christ.
11 est thaumaturge; et le premier caractère
propre de ses miracles, c'est la spontanéité de
la toute-puissance. Non seulement il agit avec
un calme auguste, sans crainte, sans étonne-
ment, sans efforts, mais il est manifeste, en
toutes ses œuvres, qu'il opère de son fond et
pour son propre compte. S'il paraît se trou-
ï
186 VIE DE JÉSUS
bler dans une circonstance particulièrement
touchante, son pieux frémissement est un té-
moignage de sa tendre affection pour l'ami
qu'il va ressusciter, et un miséricordieux en-
couragement qu'il donne aux cœurs brisés par
les douleurs de la suprême séparation. S'il prie
son Père à la porte d'un tombeau, c'est pour
nous rappeler qu'il agit en union avec lui, et
que sa puissance est la même que celle de
Dieu. Point de ces longues et mystérieuses
préparations, point de ces grands cris que
faisaient entendre les prophètes de Jéhovah,
point de ces humbles supplications de servi-
teurs anéantis dans l'attente d'une redoutable
communication de puissance; il possède; et,
simple, tranquille, sûr de lui-même, il opère,
d'un seul mot, les plus étonnantes merveilles.
Il dit à la tempête : « Tais-toi *
» ; au démon :
« Esprit immonde, sors de cet homme 2
» ; k
3
l'aveugle : « Va, ta foi t'a sauvé » ; à, l'o-
. . Comminatusest vento, et dixil mari : Tace, obmutesce.
Et cessavit ventus et facla est tranquillitas magna. (Marc..
cap. iv, 4-0.
2. Exi, spiritus iinmunde, ah homine. (Marc., v, 8.)
3. Jésus aitilli : Vade, fides tua te salvum fecit. Et con-
feMim vidit. 'Harc, cap. i> 5 G2.)
LE THAUMATURGE ET LE PROPHÈTE. 187
reille du sourd et à la bouche du muet :
« Ouvre-toi 'a ; au lépreux : « Je le veux, sois
2
guéri ; » au paralytique : « Prends ton lit et
3
marche ; » au mort qu'il rencontre : « Jeune
6
homme, je te l'ordonne, debout ; » à la fille
de Jaïre, étendue sur un lit funèbre : « En-
5
fant, lève-toi ; » à son ami, depuis quatre
6
jours au tombeau : « Lazare, viens dehors . »
On devine, à l'entendre, un maître de la nature
et de la vie. Sa parole agit à distance aussi
bien que de près. « Va, dit-il au prince dont
1. Ingemuil et ait illi (surdo et mulo) : Ephpheta, quod
est ailaperire. Et statim apertre sunt aures ejus, et solu-
tum est vinculuin linguae cjus, et loquebatur recte. (Marc.,
cap. vu, 34, 35.)
2. Tetigit eum (leprosum) dicens : Volo mundare. Et
confestim mundala est lepra ejus. (Matin., cap. vm, 3.
Luc, cap. v, 13.)
3. Surge, toile leclum tuum et vado in dormi m tuam.
[Mat th., cap. ix, 6.) Toile grabatum tuum et ambula.
(Marc, cap. H, 9.)
4. Et accessit et tetigit ioculum. Et ait : Adolescens. tibi
dico, surge. Ft resedit qui erat mortuus, et caepit loqui.
(Luc, cap. vu, 14, 15.)
o. Et tenens manum puellae, ait illi : Talilha cumi, quod
est interpretatum : Puella (tibi dico) surge. Et confesthr
surrexit puella et ambulabat. (Marc, cap. l, 41, 42.)
Voce magna clamavit
6. : Lazare, veni foras. Et statim
prodiilmr fuerat mortuus (Joan., cap. xi, 43, 44.)
188 VIE DE JÉSUS.
le fils se meurt et qui l'invite à venir chez lui
pour le guérir, va, ton fils est vivant * » ; et à
l'humble centurion qui ne se croit pas digm
de le recevoir dans sa maison, mais qui se
confie à l'efficacité de sa parole : « Retourne
chez toi, et qu'il soit fait comme tu as cru 2
» ;
et à la Ghananéenne anéantie, qui l'implore
pour sa fille unique et qui consent à ramasser,
comme les petits chiens, les miettes du festin
des merveilles : « femme, ta foi est grande,
3
que ta volonté soit faite :
fiât . » Il n'a même
pas besoin de parler : un regard, un signe, un
attouchement lui suffisent. Toute sa personne
est imprégnée de la vertu des miracles : « Cette
vertu sort de lui comme une mystérieuse trans-
piration et guérit tous les maux » Virtus de Mo :
wibat et sanabat omnes. Elle jaillit avec tant
Je force, qu'elle se communique même à son
4. Dicit ad eum regulus : Pomine, descende prius
quam moriatur filins meus. Dicit ei Jésus : Vade, filius tuus
vivit. (Joan., iv, 49, 50.)
2. Dixit Jésus centurioni : Vade, et sicut credidisti, fiai
tihi. Et sanatus est puer in Ma hora. (Mailh., cap. vin,
13.)
3. Respondens Jésus ait illi : Mulier, magna esl fid^s
tua : fiât tibi sicut vis. Et sanata est filia ejusiw Ma hora.
(Ibid., cap. XV, 28.)
LE THAUMATURGE ET LE PROPHÈTE. 189
vêtement. Les malades qui le suivent se disent:
« Si je pouvais seulement toucher le bord de sa
robe, je serais sauvé
!
. » Évidemment nous ne
sommes plus en présence de ces instruments
animés qui ne reçoivent que les effluves inter-
mittentes d'un pouvoir supérieur. Il y a, dans
ce thaumaturge d'un nouveau genre, une habi-
tude, plus que cela, une source. Du reste, il en
est si parfaitement convaincu, qu'il promet
aux croyants de leur faire opérer, en son nom,
des œuvres semblables aux siennes et de plus
grandes encore, et qu'il communique à ses dis-
ciples assemblés la prodigieuse vertu dont il
est rempli. Et convocatis duodecim discipulis
sais, dédit Mis potes tatem spirituum immundo-
tim, ut ejicerenteos, et curarent omnem languo-
2
tim et omnem mfirmitatem
Voilà donc, Messieurs, un premier caractère
des miracles de Jésus-Christ nettement et for-
tement accusé : la toute-puissance spontanée.
Quelle impression produit cette toute-puis-
sance? Un attrait immense; les religieuses ter-
J. Dicebat enim (mulier) inlra se : Si teigero lantum
festimentum ejus, salva ero. Matin , cap. ix, i.)
2. lbid., cap. x, 1
190 TIE DE JÉSUS.
reurs qui tenaient les peuples à distance sont
bannies, la stupeur et la crainte font place à
'admiration et à la confiance absolue, et les
foules s'empressent autour du Christ thauma-
turge. Cet empressement est dû au second oa
ractère des prodiges qu'il opère : ce sont de9
prodiges d'amour et de miséricorde. Son pou-
voir extraordinaire n'est point une tentation
pour lui. Loin d'en abuser, il se refuse absolu-
ment à toute œuvre, même grandiose, qui ne
serait qu'une pure manifestation de sa puis-
sance. On lui demande un signe dans les cieux.
« Non, non, dit -il; cette génération perverse
et adultère qui demande des signes n'en
aura pas d'autre que celui de Jonas le prophète;
car, de même que Jonas a été trois jours et
trois nuits dans le ventre de la baleine, de
même le Fils de l'homme restera trois jours et
trois nuits dans le sein de la terre 4
. » Son ad-
mirable discrétion va plus loin. Il supprime les
actes de justice et veut que ses prodiges justi-
fient cette miséricordieuse parole : « Le Fils
de l'homme est venu pour sauver. » Si ses dis-
1 Màtth., cap. xii, 38, 40.
LE THAUMATURGE ET LE PROPHETE. 1
(
J1
ciples lui demandent de faire descendre le feu
du ciel sur une ville coupable, il les reprend l
.
Tous ses miracles sont des actes de bienfaisance,
épargner aux hôtes qui le reçoivent une con-
fusion, nourrir les affamés, encourager les tra-
vailleurs fatigués d'un labeur sans succès,
sauver ses amis d'un péril imminent, délivrer
les tristes esclaves du mauvais esprit, consoler
les cœurs affligés, rendre la santé et la vie :
voilà ses œuvres! Sa bonté va au-devant du
malheur, et sa puissance passe partout en fai-
sant le bien. Aussi le voyons-nous constam-
ment entouré, dans ses pérégrinations, d'une
foule avide et reconnaissante, où les solliciteurs
confiants se mêlent aux débiteurs de son pou-
voir surnaturel. Le désarmement volontaire de
ce pouvoir, qui se consacre à l'amour et s'inter-
dit tout dommage et toute sévère répression, a
inspiré à un auteur protestant ces judicieuses
réflexions : « Les auditeurs du Christ, loin de
le regarder avec une crainte excessive qui les
1. Jacobus et Joannes dixerunt : Domine, vis dicimus u<
ignis descendat de cœlo, et consumât illos (Samaïilanos) ?
Et conversus increpavit illos, dicens : Nescitis cujtis spiri-
tus estis, Filins hominis non venit animas perdere, seJ
salvare. (Luc., cap. i.v 5i, 5G.)
Î92 VIE DE JESUS.
aurait empêchés d'écouter sa doctrine avec in-
telligence, apprirent peu à peu, même en re-
connaissant son extraordinaire pouvoir, à le
traiter avec une vivacité intempérante qu'ils
auraient hésité à témoigner à un ennemi... à
vrai dire, ils le croyaient désarmé, par sa propre
volonté, de la force qu'il possédait, et ils
avaient raison; il ne punissait leur malice que
par des paroles de reproche, et ils prirent ainsi,
peu à peu, le courage d'attaquer la vie de celui
lont ils ne mettaient pas en question la mira-
4
;uleuse puissance . » Et pourtant, s'il eût
^oulu, quelle terreur il eût répandue autour de
lui! Mais non, c'est par un sacrifice d'amour
qu'il doit terminer sa vie; il a besoin, pour cela,
d'enhardir ses ennemis, tout en permettant aux
cœurs amis une confiance sans limite.
Mais, pour bien comprendre tout l'amour
que Jésus met dans ses miracles, il faut, Mes-
sieurs, en suivre jusqu'au bout la profonde effi-
cacité. Ce ne sont pas des bienfaits purement
extérieurs ; ils ouvrent à travers les corps où
1. Ouvrage anonyme intiiule : Ecce honvo, traduit et cité
par M. Guizol : Méditations sur l'essence de la religion
chrétienne\ appendice.
LE THAUMATURGE ET LE PROPHETE. 193
s'exerce la force thaumaturge un chemin à la
grâce, qui saisit les âmes et les transforme.
Encore une fois, le Fils de l'homme est venu
pour sauver; mais nos maladies, nos langueurs,
nos infirmités spirituelles sont l'objet propre
et définitif de son action rédemptrice. Il a en-
seigné que l'homme ne gagnerait rien à la pos-
session du monde entier s'il venait à perdre
son âme; c'est donc à l'âme qu'il s'adresse,
c'est l'âme qu'il appelle avec une touchante
sollicitude, lorsqu'il dit : « Voulez-vous être
guéri? » C'est pour donner à l'âme la lumière
de la foi qu'il ouvre les yeux du corps ; c'est
pour briser les liens qui enchaînent lame au
péché qu'il rend aux membres paralytiques
leur vigueur et leur souplesse; c'est pour
abattre dans l'âme l'enflure de l'orgueil et des
vains désirs qu'il allège le corps hydropique;
c'est pour purifier l'âme de la lèpre spirituelle
qu'il guérit la chair lépreuse; c'est pour inviter
Pâme à louer le Dieu qu'elle oublie qu'il fait
parler les bouches muettes. Il voit plus loin et
plus profondément que le peuple ému qui ad-
mire ses prodiges, et, certain qu'ils ont porté
coup, il est heureux dédire : « Aie confiance,
CARÊME 1880. — 13
194 VIE DE JÉSUS.
mon fils, tes péchés te sont remis '... Te voilj
guéri, va en paix et ne pèche plus
2
. » Même lors-
qu'il agit sur de vulgaires substances ou qu'il
se transfigure, c'est toujours aux âmes qu'il s'a-
dresse ; ses miracles sont les symboles ou les
précurseurs de quelque bienfait supérieur. Le
changement d'eau en vin est l'image d'une
transformation mystérieuse qui doit nous don-
ner son sang comme breuvage; la multiplication
des pains au désert représente le pain descendu
des eieux, sa chair vivifiante qui doit se multi-
plier à l'infini, sans cesser d'être une, pour
nourrir, dans tous les lieux et dans toute la
suite des âges, les générations chrétiennes fa-
tiguées de leur pèlerinage à travers le désert
de cette vie. Le prodige du Thabor nous révèle,
avec une pieuse prévoyance, la fin bienheureuse
qui servira d'éternelle compensation à notre
laborieux voyage sur une route difficile et
abrupte, à nos combats contre les ennemis de
la vertu, aux souffrances qu'il nous faudra par-
1. Confide fili, remittuntur tibi peccata tua. (Mail h.,
cap. ix, 2.)
2. Ecce sanus factus es, jam noli peccare. (Joan, cap. v.
14.)
LE THAUMATURGE ET LE PROPHÈTE. 195
tager avec le Christ, si nous voulons être ap-
pelés au partage de sa gloire *. Enfin, comme
on Ta fort bien dit : « Si la doctrine du Christ
est un miracle, ses miracles sont une doc-
2
trine . »
Doctrine et miracle, la critique affecte de sé-
parer ces deux choses : Jésus les unit constam-
1. Dominus discipulos suos praenuntiata sua passione
induxerat eos ad suae passionis sequelam. Oportet autem
ad hoc quod aliquis directe procédât in via, quod finem
aliqualiter praecognoscat : sicut sagittator non recte jaciet
sagiltam, nisi prius signum prospexerit, in quod jaciendum
est. Unde etThomas dixit Joan. xiv: Domine nescimus quo
vadis : et quomodo possumus viam scire? Et hoc praecipue
necessarium est, quando via est difficilis et aspera, et iter
laboriosum, finis vero jucundus. Christus autem per suam
passionem ad hoc pervenit, ut gloriam obtineret non
solum animas, quam habuit a principio suae conceptionis,
sed etiam corporis : secundum illud Luc. ult. Haec oppor-
tuit Christum pati, et ita intrare in gloriam suam. Ad quam
etiam perducit eos, qui vestigia suae passionis sequuntur :
secundum illud. Act. xiv : Per multas tribulationes oportet
nos intrare in regnum cœlorum. Et ideo conveniens fuit,
ut discipulis suis gloriam suae claritatis ostenderet . quod
est ipsum transfigurari, cui suos configurabit, secundum
illud Philip, m, reformai) it corpus humilitatis nostrae con-
figuratum corpori claritatis suae. Unde Beda dicit super
Mattli. : Pia provisionefactum est ut contemplatione scmper
mancntis gaudii ad brève tempus delibata, fortius adversa
tokrarent. (Summ. theol., c.IH P., quaest 4.5, A 1. 6.)
2. Helting'r, Apologie du christianisme, t II, ch.xv.
(96 VIE DE JÉSUS.
ment. Il veut qu'on croie à ses œuvres, si son
enseignement n'a pas le don de convaincre; et le
but suprême qu'il assigne à ses œuvres est de
prouver, sans réplique, la vérité fondamentale
de son enseignement, à savoir, qu'il est Fils de
Dieu, Dieu comme son Père. « Tout ce que
fait le Père, dit-il, le Fils le fait aussi bien
que lui... Si le Père ressuscite les morts et
vivifie, le Fils aussi donne la vie à qui il
veut. Il faut donc honorer le Fils comme on
honore le Père 1
... Du reste, le Père et moi-
même ne faisons qu'un. Si je ne fais pas les
Deuvres de mon Père, ne croyez pas en moi.
Mais si je les fais, et s'il vous répugne de croire
à ma parole, croyez à mes œuvres, et sachez
par là que le Père est en moi et que je suis
2
dans le Père . » Voilà qui est clair.
1. Qu.Tcunrque Pater receiit, uaee etfilius similiter facit,
sicut eniin Pater suscitât mortuos, et vivificat: sicetFillius,
quos vult, vivificat... Ut omnes honorificent Fillium, sicut
honorificant Patrem. (Joan, cap. v, 20, 21, 23).
2. Ego et Pater unum sumus... Si non facio opéra
Patris mei, nolite credere mihi. Si autem facio, et si inilii
non vultis credere, operibus crédite, ut cognoscatis, et
credatis quia Paler in me est, et ego in Pâtre. (Ibid.,cap. X,
30, 37, 38.)
LE THAUMATURGE ET LE PROPHETE. 197
Les plus illustres thaumaturges de l'ancienne
loi opéraient pour la gloire de Jéhovah, dont
ils publiaient les révélations et les commande-
ments. Jésus opère pour sa propre gloire et pour
établir sur le monde le souverain empire de son
intelligence et de sa volonté. C'est, dans l'histoire
du merveilleux, la plus étrange et la plus auda-
cieuse des nouveautés.
Arrêtons ici notre narration, Messieurs, et
raisonnons quelques instants. Tout ce que vous
venez d'entendre sur l'excellence des miracles
du Christ, sur la manière dont il les opère, sur
le but qu'il leur assigne, n'est pas de mon in-
vention. J'ai copié fidèlement l'Evangile : vous
pouvez vérifier vous-mêmes l'exactitude des
faits que je viens de rappeler à votre mémoire.
Vouloir que ces faits se soient introduits dans
nos Livres saints parle travail lent et successif
de générations anonymes, c'est une prétention
insoutenable. L'unité y est manifeste et trahit
le dessein arrêté de narrateurs qui se consacrent
à la gloire d'un héros. Ces narrateurs ne sont-ils
que des romanciers inventifs, qui ont greffé sur
de vieilles légendes un récit d'une tournure ori*
ginale? On l'a dit, Messieurs; mais, moi, je pré-
98 VIE t»k aisSCJS.
tends que cela est tout à fait impossible, et je
proteste, de toutes les forces du bon sens, contre
cette sacrilège affirmation. Le Christ thauma-
turge, tel que l'ont peint les Évangélistes, est
un type absolument introuvable dans l'histoire
du merveilleux. Quand bien même les écrivains
sacrés se seraient inspirés, pour inventer, des
meilleurs souvenirs de cette histoire, ce n'est
point le Christ tel qu'ils nous le montrent qu'on
rencontrerait dans leurs écrits. Ils auraient
exagéré peut-être des types connus, jamais ils
n'auraient créé cet auguste inconnu : ce thau-
maturge si profondément distinct de tous les
opérateursde prodiges pari'habitudeetl'ampleur
de ses œuvres surnaturelles, la spontanéité de sa
toute-puissance, le désintéressement, l'amou-
reuse effusion des merveilles, l'inouïe et auda-
cieuse affirmation qu'elles ont pour but de
démontrer. Malgré le soin qu'il prend de dissi-
muler ses infirmités et ses passions, l'homme se
trahit toujours par quelque endroit. Dans un
merveilleux de pure invention, on verrait facile-
ment s'accuser l'ostentation de pouvoir, lespro
diges inutiles, le penchant au fantastique et
au terrible, le désir d'étonner plutôt que d'ins-
LE THAUMATURGE ET LE PROPHÈTE. 199
truire. Vous avez de cela mille exemples dans
tous les livres sacrés de l'Inde et de la Perse,
ainsi que dans les mythologies occidentales.
Rien de pareil dans l'Évangile ; tandis que les
sectateurs de Mahomet, qui ont écrit après de si
beaux modèles, n'ont pas su éviter cetécueil *,
Il faut donc croire, Messieurs, que le Christ
thaumaturge, si grandiose, si parfait, si en-
tièrement neuf, n'a pu être décrit avec tant de
simplicité et de précision que parce qu'il a été
vu, et que nous ne l'eussions jamais connu s'il
eût fallu l'inventer. Ce n'est pas ainsi qu'on in-
vente, et la critique est mal venue de supposer
des arrangements et des exagérations de vieux
récits qui n'ont rien à faire ici. Incontestable-
J . On i'it dans la vie de Mahomet que Halib, fils de Malec,
chef influent parmi les Arabes, promit à Mahomet de croire
en lui comme au prophète de Dieu s'il faisait des miracles,
ou plutôt une série de miracles tous plus fantastiques les
uns que les autres. Alors, la lune descendit d'un bond sur
la Kaaba, en fit sept fois le tour et se prosterna devair
Mahomet, après ce pieux pèlerinage ;
puis,elle se sépara et
deux parties, dont l'une se dirigea vers l'orient, l'autre veri
l'occident, et, dès que les deux moitiés furent réunies, fe
lune offrit aimablement ses services au prophète. (J. G*
gnier, Vie de MoJior^H, t. 1, ch. xix, cité par Htu
tinger.)
200 VIE DE JÉSUS.
ment un artiste qui n'aurait vu queies paysages
de Normandie ne pourrait jamais peindre un
site oriental; il y mettrait des brumes, des pâ-
turages et des pommiers ; de même les Évan-
gélistes, s'ils n'eussent eu sous les yeux que
Thistoire antique du merveilleux, n'eussent ja-
mais pu raconter le Christ thaumaturge. Ils
l'ont raconté cependant, et toute âme élevée,
droite et sincère, en le voyant apparaître sous
leur plume fidèle, s'écrie irrésistiblement: ils
Font vu. — Oui, ils ont vu, ce magistral pouvoir
qui s'emparait de toute la création; ils ont vu
cette puissance spontanée qui d'un mot, d'un
geste, par des effluves invisibles, opérait les plus
étonnants prodiges; ils ont vu cette noble dis-
crétion qui se refusait à toute vaine ostentation
de force; ils ont vu cet amour infini qui ne
multipliait les merveilles que pour prodiguer les
bienfaits et faire pénétrer, jusqu'au plus intime
des âmes, la joie et la paix du salut ; ils ont vu
un être à qui rien ne résistait s'abstenir de se
protéger lui-même, afin d'accomplir l'adorable
promesse qu'il avait faite de son sacrifice, lors-
qu'il disait: « J'ai un violent désir d'être bap-
tisé dans mon sang, car personne ne peut mieux
LE THAUMATURGE ET LE PROPHÈTE. 201
aimer qu'en donnant sa vie pour ses amis; » ils
ont vu le Docteur divin se couronner d'œuvres
divines, et demander, au nom de ses œuvres, la
foi des peuples; ils ont vu! et ni les raisonne-
ments métaphysiques ni les commissions scien-
tifiques n'ont besoin de diriger le bon sens dans
l'enquête d'une vérité qui s'offre d'elle-même et
se justifie à la simple inspection, dès qu'on im-
pose silence à ses passions pour lire les récits
évangéliques.
Je ne sais, Messieurs, si j'ai pu vous faire
partager l'impression que j'éprouve. Pour moi,
la contemplation du Christ thaumaturge dans
l'Évangile le met au-dessus de toute contesta-
tion. Cependant, s'il vous reste quelques doutes,
le divin Docteur a préparé, pour les dissiper, un
argument suprême. Il est court, mais c'est une
charge à fond contre les dernières résistances
de la raison.
II
Non seulement le Christ de l'Évangile est
thaumaturge, il est voyant. Son regard profond,
202 VIE DE JESUS.
après avoir pénétré les cœurs et deviné les pen-
sées, franchit les bornes du présent et lit dans
l'avenir des événements qui, de leur nature,
échappent à toute humaine pénétration. Il pré-
dit ses souffrances et sa mort, avec des circons-
tances que les habitudes juives ne permettaient
pas de prévoir ; il annonce à son apôtre Pierre
son triple reniement, malgré les protestations
de son zèle présomptueux; à ses disciples, la
trahison de Judas, alors qu'il était investi d'un
ministère de confiance et qu'il partageait avec
les autres le pouvoir de guérir miraculeuse-
ment et de chasser les démons. Toutes ces pro-
phéties se sont accomplies de point en point;
mais, comme on peut m'objecter qu'elles ont été
inventées après coup, je les sacrifie volontiers,
et j'oppose à la critique la plus exigeante ses
propres aveux.
e
Dans la seconde moitié du 11 siècle, le
canon des Évangiles était fixé. C'est ce dont
conviennent les ennemis les plus acharnés de
leur authenticité. Eh bien, Messieurs, que lisons-
nous dans les Évangiles à cette époque? — Nous
lisons que Jésus-Christ a prédit la destruction
de Jérusalem et la ruine totale du temple. De
LE THAUMATURGE ET LE PROPHETE. 20d
cette merveille du monde, il ne doit pas rester
pierre sur pierre *. Les enfants d'Israël emme-
nés captifs seront à jamais dispersés, et la ville
sainte sera foulée aux pieds des gentils, jusqu'à
2
ce que le temps des nations soit à son terme .
Tout cela s'est-il accompli? Allez le demander à
Jérusalem, aujourd'hui déshonorée par la do-
mination musulmane, à Jérusalem, vaste ruine
dont l'aspect mélancolique navre le cœur des pè-
lerins. Allez lé demander aux restes mutilés
d'une nation mise à l'index par tous les peuples,
et doublement écrasée par le souvenir d'un
crime inoubliable et parle fardeau de ses vaines
espérances. Allez le demander à la colline dé-
vastée où s'élevait jadis le plus beau et le plus
saint des temples, et où l'on ne découvre plus au-
1. Cum egrederetur de templo ait il 1 i unus ex discipulis
suis : Magister, aspice quales lapides, et quales structuras.
Et respoudens Jésus, ait iili : Vides lias omnes magnas aedi-
ficationes? Non relinquetur lapis super lapidem,qui non
destruatur. (Marc., cap. xm, 1. 2.)
2. Cadent in ore gladii ; et captivi ducentur in omnes
gentes; et Jérusalem calcabitur a gentibus : donec impie-
antur tenipoiu nationum. (Luc, cap. xxi, 24.) Ce ne sont
point des paroles en l'air que prononce Jésus-Christ, il fait
remarquer à ses disciples que c'est une véri uble prédit"
lion Ecce praedixi vobis. (Matth.. xx.iv 25.1
:
204 VIE DE JÉSUS.
jourd'hui que la terre nue et aride. Après dois
siècles de désolation, Julien l'Apostat vouluf
faire mentir l'oracle de celui qu'il appelait dé-
daigneusement le Galiléen. Les enfants de Ja-
cob tressaillirent à son appel, et leur chef Aly-
pius avait déjà découvert les fondements du
temple ruiné sur lesquels il espérait bâtir. Mais
(ceci est de l'histoire racontée par les païens
eux-mêmes) un feu mystérieux éclata tout à coup
au milieu des travailleurs, en brûla un grand
nombre et consuma leurs outils; la terre trem-
blante bouleversa ce qui restait des fondations
de l'ancienne maison de Jéhovah, et personne
n'osa plus mettre la main à cette œuvre réprou-
vée *.
Nous lisons encore dans l'Évangile que Jésus-
Christ a dit aux Juifs et à ses disciples : « Les
peuples viendront d'orient et d'occident s'as-
seoir au banquet du royaume de Dieu 2
. — Mon
1. Ammien Marcellin. xxm, 1. Ce fait est raconté par
tous les historiens chrétiens : Socrate, Sozomène, Théodoret,
Rufin, etc..
2. Multi ab oriente et occidente venient, et recumbent
cum Abraham, et Isaac, et Jacob, in regno coelorum.
(Matih., cap. vm. 11.)
l£ THAUMATURGE ET LE PROPHÈTE "205
{
Évangile sera prêché par tou^ la terre . Allez,
2
enseignez les nations . Quand j'aurai été élevé
3
de terre, j'attirerai tout à moi . »Cela s'est-il
accompli? — Vous le savez, Messieurs, à la
e
fin du 11 siècle de l'ère nouvelle, Tertullien
s'écriait fièrement: «Nous ne sommes que d'hier,
et nous remplissons déjà vos villes, vos îles, vos
châteaux, vos campagnes, vos camps, vos tribus,
vos décuries, vos palais, votre sénat, votre
forum; nous ne vous laissons que vos temples.
Si nous nous séparions de vous, ce serait vous
punir. Vous seriez épouvantés de la solitude
qui se ferait autour de vous, du silence profond
et de la stupeur de l'univers, comme frappé de
mort par notre absence; vous chercheriez à
4
qui commander . » Tertullien exagérait peut-
1. Prœdicabitur hoc evangelium in universo muiulo
(Matin., cap. xxiv. 14.)
2. Matth., cap. xxvm, 19.
3. Cum exaltatus fuero a terra, omnia Iraham ad me-
ipsum. (Joan. cap. xn, 32.)
4. Apolog., cap. ni. Ailleurs, Tertullien dit : «Tous les
peuples croient au Christ : les Parthes, les Mèdes, les Mé-
sopotamiens, les Arméniens, les Phrygiens, les habitants
de la Cappadoce, du Pont, de l'Asie Mineure, de la Pam-
phylie, de l'Egypte, de l'Afrique, et jusque par delà la
Cyrène. Les tribus des Gélules et des Maures, toutes les
206 VIK DE JÉSUS.
être; je ne me fais pas caution de sa verve afri-
caine. Mais, depuis qu'il a parlé, quel immense
cortège des nations venant, l'une après l'autre,
prendre place au festin des vérités chrétiennes
et soumettre leur fière indépendance au joug
adoré du Sauveur! Quelle explosion du zèle
apostolique portant l'Évangile du Christ aux
continents et aux îles, aux civilisés, aux bar-
bares et aux sauvages! Quel puissant et univer-
sel attrait exercé par ce voyant qui a promis à
sa croix la conquête du monde! Les rois et les
peuples, les riches et les pauvres, le génie et la
vertu, la piété et le dévouement, les sciences,
les lettres, les arts, les lois, tout ce qu'il y a de
grand, de beau, de bon, de saint dans l'huma-
nité à salué le Christ, comme la nature recon-
naissante, sortant des ombres et de l'engourdis-
sement de la nuit, salue le soleil qui l'abreuve
de sa lumière et la pénètre de sa généreuse cha-
provinces d'Espagne, les différents peuples des Gaules, et
jusqu'aux confins de la Grande Bretagne, où n'ont pu pé-
nétrer les Romains, sont soumis aux lois du Christ.
Joignez à toutes ces nations les Sarmates, les Daces, les
Germaics, .es Scythe» et les habitants des îles lointaines
dont nous connaissons à peine le nom. (Covlra Judœos,
cap. vu.)
LE THAUMATURGE ET LE PROPHÈTE. "207
leur. Il n'est pas jusqu'à ceux que tourmente
une haine impie qui ne se sentent attirés par le
Christ. Ces phalènes lugubres, entants des nuits
d'erreur, se ruent de tout le poids de leur
lourde volée sur cet astre glorieux pour l'é-
teindre; mais, dévorés par ses ardeurs venge-
resses, ils retombent dans la nuit qui les a en-
fantés, et, de leurs cadavres sans honneur,
disséminés sur le chemin des siècles, ils mar-
quent les étapes de ses victoires.
Nous lisons, enfin, dans l'Évangile que Jésus
a dit à son apôtre : ceTu es Pierre, et sur
cette pierre, je bâtirai mon Église, et les puis-
sances d'enfer ne prévaudront pas contre elle *. »
Gela s'est-il accompli, Messieurs? Ah! j'en
appelle à l'histoire des dix-huit siècles qui se
sont écoulés depuis que les paroles que vous
venez d'entendre ont été prononcées. Cette his-
toire n'est que le long commentaire de l'oracle
qui a promis au pêcheur de Galilée des desti-
nées éternelles. Les empires se sont éteints, les
trônes se sont écroulés, les sièges augustes des
i. Tu es Pelrus et super hanc petram aedificabo Eccle-
siam meam, et porlce inferi non prœvalebunt adversus
eam (Mat th., cap. xvi, 18 )
2US VIR DE JÉSUS.
patriarches et des pontifes ont été emportés par
les mille révolutions qui ont agité les peuples;
le siège de Pierre est toujours debout. C'est de
là qu'émanent, sans discontinuer, la lumière, la
force, le mouvement, la direction, la vie. C'est
lui qui fait l'unité du grand corps dont tous les
membres sont dispersés sur la surface du globe*
c'est son impérissable autorité qui porte l'Église
tout entière. S'il cessait d'être, c'en serait fait
de l'œuvre du Christ. Mais il a toujours sub-
sisté et il subsiste encore, malgré les plus for-
midables attentats. L'ombrageuse jalousie des
Césars, souverains pontifes du culte que Satan
recevait des nations, la fureur brutale des bar-
bares, l'ambition contrariée des princes chré-
tiens, les passions aveugles de la multitude, les
prétentions sacrilèges du schisme et de l'hé-
résie, la haine démoniaque de l'impiété, ont
frappé tour à tour cette pierre sacrée que les
promesses du Christ ont scellée; elle n'a ré-
pondu à tant de coups que par sa fière et iné-
branlable immobilité; elle n'a rendu qu'un son,
perpétuel écho de la parole du grand voyant :
Non prœvalebunt. Deux cent cinquante-neuf
fois, depuis le martyre du pêcheur Galiléen^
LE TIIAUMA'IUKGE ET LE PROPHÈTE. 209
le Tu es Pelrus a passé, comme un testament,
d'un pape à un autre pape. Confirmé par la pro-
clamation solennelle de l'infaillibilité pontifi-
cale, il vient d'être recueilli par Léon XIII, qui,
de sa prison du Vatican, voit grossir l'orage de
la révolution anlicatholique, et chante au fond
de son cœur confiant et magnanime le Non
prœvalebunt.
Voilà donc, Messieurs, trois prophéties mani-
festement antérieures aux événements terribles
et grandioses qu'elles annoncent, trois prophé-
ties manifestement accomplies. La critique fait
la sourde oreille et semble ne les avoir pas en-
tendues. Elle espère nous faire oublier leur
immense importance, en absorbant notre atten-
tion dans la discussion des miracles. Mais nous
ne sommes pas dupes de cette diversion dé-
loyale, et nous ne lui faisons pas grâce de
l'argument triomphant que le Christ a pré-
paré aux lointaines générations qui n'ont
pu connaître ses prodiges que par le témoi
gnage.
Ecoutez bien, Messieurs. A moins d'admettre
cette ineptie : que les oracles évangéliques, si
clairs et si précis, ont été déposés au hasard
CARÊME 1880. — 14
210 . VIE DE JÉSUS.
dans les Livres saints £ar des gens qui ne sa-
vaient ni ce qu'ils voulaient, ni ce qu'ils disaient,
il «faut confesser que Jésus-Christ a réellement
vu les événements qu'il a annoncés.
A moins d'admettre cette monstruosité : que
Dieu a laissé dérober sa science infinie par un
imposteur, il faut confesser que Jésus-Christ
est prophète pour le compte de Dieu.
Dès lors, notre cause est gagnée. Le prophète
nous conduit en ligne directe et par une courbe
harmonieuse à la vérité, je dis plus, à la divi-
nité de sa doctrine.
En effet, s'il voit si juste dans le lointain des
faits, nous devons croire qu'il voit juste dans les
profondeurs des idées. Nous devons croire que
son intelligence surhumaine ne peut pas plus
nous tromper lorsau'elle rend témoignage des
vérités qu'elle prétend avoir contemplées,
qu'elle ne nous trompe en annonçant des événe-
ments parfaitement inaccessibles à l'humaine
prévoyance et infailliblement réalisés. Il est
prophète véridique, donc il est docteur véri-
dique, et, puisque le dogme fondamental de sa
doctrine est sa propre divinité, il est prophète
divin et docteur divin,
LE THAUMATURGE ET LE PItOl'HETE.
D'autre part, la rencontre manifeste de lu
parole prophétique du Christ avec des événe-
ments qui persévèrent est un miracle perma-
nent, miracle d'autant plus frappant que l'ac-
tion même du prophète, ainsi qu'il l'annonce,
est engagée dans les faits accomplis. A
ce compte, nous sommes mieux partagés que
ceux qui n'ont vu que des miracles transi-
toires.
On l'a fort bien dit * : a: Si les contemporains
du Seigneur ont eu, pour affermir leur foi, la
réalité même de son apparition, nous sommes
largement compensés de cette privation par
des preuves que les témoins de son existence ne
pouvaient avoir. Ils n'avaient devant les yeux
que la base de l'édifice, sur laquelle, pleins de
confiance en l'avenir, ils vinrent chacun déposer
leur pierre; tandis qu'il nous est donné de voir
cet immense édifice dans la plénitude de son
achèvement. » En présence de ce prodigieux
ouvrage, si harmonieusement construit et si
clairement prophétisé, nous pouvons conclure,
sans hésiter, du plus au moins, et dire : to» .s
1. Leasing, Ges. Werke, cap. v. d 1&4
212 vie fie jésus.
les miracles que l'Évangile attribue à Jésus-
Christ sont vrais, parce qu'il a annoncé et fait
l'Église. Voir si sûrement et de si loin la for-
mation de ce grand corps social, dans la com-
position duquel n'entrent que des âmes libres,
le créer au sein de l'universelle corruption
selon la parole qu'on en a donnée, le vivifier
sans cesse, le protéger contre toutes les forces
ennemies qui conspirent sa perte, c'est plus que
se transfigurer soi-même pendant quelques
heures, transformer et multiplier des sub-
stances qui ne résistent pas à l'action divine,
guérir les malades, ressusciter les morts et
apaiser les tempêtes. Le miracle permanent
garantit l'authenticité de tous les miracles tran-
sitoires; et la parole du Christ revient ici dans
toute sa force : « Si vous ne croyez pas à ma
parole, croyez à mes œuvres, et sachez, par là,
que le Père est en moi, et que, moi, je suis dans
le Père. »
Salut, divin thaumaturge! Salut, divin pro-
phète! Il faut s'aveugler à plaisir pour ne pas
croire à ta doctrine. En la méditant, on se per-
suade qu'elle vient des rivages de l'éternité;
mais, en voyant la double auréole de prodiges
.
LE THAUMATURGE ET LE PROPHÈTE. 2U
eta oracles dont ton front de docteur est cou-
ronné, on s'écrie avec Je prophète « La vérité :
surabonde dans ton témoignage Testimonia
:
tua credibilia facta sunt nimis '
1. Psalm. xcu.
Ul IRANTE-SEPTIÈME CONFÉRENCE
VIE DE JESUS. LE MARTYR
QUARANTE-SEPTIÈME CONFfiRFNCF
TIE DE JESUS. — LE MARTYR
Eminentissime Seigneur, Messeigneurs f
, Messieurs,
Trois ans après que Jean-Baptiste a fait
entendre au désert ce mystérieux avertis-
sement : « Préparez la voie du Seigneur :
Voici l'agneau de Dieu, j> dans l'après-midi du
quatorzième jour de nizan, la veille de la
2
grande fête de Pàque , trois gibets, en-
I.Son Eminence le cardinal Gui bert, archevêque de Paris;
Mgr. Langénieux, archevêque de Reims; Mgr. Ravinet,
ancien évoque de Troyes.
2. Tous les Evangélisles s'accordent à dire que Jésus fut
crucifié et mis au tombeau le vendredi ; mais ils paraissent
différer sur le quantième du mois. Les trois premiers
Évangélistes, rapportant au premier jour des azymes
l'ordre de préparer la cène dans laquelle Jésus devait
manger l'agneau pascal avec ses disciples, semblent indi-
quer le 15 nizan, c'est-à-dire le jour même de Pàque.
Saint Jean, au contraire, piace la dernière cène avant la
fête de Pàque (ante diem festum Paschae}. et toute la pas-
218 vil or: JESUS.
tourés de soldais et de peuple, se dressera
sur une colline voisin*3 de Jérusalem. Deux
scèief&xs accompagnent dans la
vulgaires
mort honteuse de la croix un homme que
toute la ville sainte a, quelques jours aupara-
vant, honoré d'un pompeux et pacifique triom-
phe. Quel est cet homme? — Horreur! c'est
le docteur admirable dont on a dit : « Jamais
sion le jour de la préparation de la Pàque (erat autem
parasceve Pasehœ). Il indique donc le 14 nizan. Il fait
même remarquer que le sabbat de cette année était un
grand sabbat (erat autem magnus dies ille sabbati), à
n'en pas douter, à cause de la coïncidence de ce jour avec
la grande fête de Pàque. Ideler fait même remarquer que,
d'après les usages juifs, observés encore aujourd'bui, la
Pàque ne doit jamais tomber ni un lundi, ni un mercredi,
ni un vendredi. Quand cette coïncidence se rencontre, on
retarde d'un jour le premier du mois. D'où il suit que le
vendredi, jour de la mort de Notre-Seigneur ne peut pas
être le 15 nizan. Il faut donc s'en rapporter aux indica-
tions de saint Jean et concilier avec son récit celui des
autres Évangélistes, en interprétant largement le premier
jour dès azymes, et croire que Jésus a anticipé la célébra-
tion de la Pàque. C'était son droit: maître dusabbat, il était
aussi maître des fêtes et, du reste, n'allait-il pas substitue!
la réalité à la figure?
Ce point établi, que Jésus est mort un vendredi, 14 ni-
zan, il s'agit de déterminer l'année. Or, d'après les indi-
cations des tables astronomiques, l'an 33 de l'ère vulgaire
(786 de Rome) est le seul des dix ans placés en deçà ou au
LE MAIITYII. LMî)
personne n'a parlé comme lui; * c'est le thau-
maturge bienfaisant qui délivrait les possédés,
guérissait les malades et ressuscitait les
morts ; c'est le doux prophète qui a pleuré sur
les malheurs futurs de sa patrie. — Quel
crime a-t-il donc fait? Aucun. Absous par la
justice, il est crucifié par la lâcheté. — Mais,
enfin, pourquoi est-il attaché, comme un bri-
gand, sur ce bois d'infamie? — Pour donner
à la vérité le suprême témoignage de son
sang. C'est un martyr, c'est Jésus, le roi des
martyrs.
Dès les premiers jours de sa prédication, les
pharisiens, les prêtres et les princes du peu-
ple, jaloux de sa divine éloquence et de son
prodigieux pouvoir, résolurent de le perdre.
Mais en vain ils l'entourèrent d'agents pro-
delà dans les limites de l'an 27 à l'an 38, qui nous donne
un vendredi 14 nizan. De plus, il correspond parfaitement
au milieu dela dernière des semaines d'années prophéti-
sées par Daniel, et réalise l'accord de l'ancien et du nou-
veau testament.
C'est donc l'an 33 de l'ère nouvelle, le vendredi 14 ni-
«ar, que Jésus-Christ est mort. Il était âgé d'un peu plus
de trente-six ou de trente-huit ans, selon qu'on le fait
naître en 749 de Rome ou en 747.
Cf. Wallon, de la croyance à l'Évangile, part. Il,
ch. iv
220 VIE DE JÉSUS.
vocateurs, pour le surprendre dans ses dis-
cours : le voyant pénétrait leurs pensées et ne
manquait jamais de les confondre; en vain ils
essayèrent contre lui de la violence brutale : le
thaumaturge se dissimulait à leurs regards,
ou traversait, tranquille et insaisissable, les
foules impuissantes qu'ils avaient ameutées.
Ce ne fut que lorsque Jésus eut prononcé ces
paroles : <r Mon heure est venue; je quitte le
monde et je retourne à mon Père, » qu'ils pu-
rent exécuter leur exécrable projet.
L'Évangile nous les montre délibérant,
dressant leurs pièges et soldant la trahison
d'un apôtre. La fête de Pâque a dû amener
encore une fois le Christ à Jérusalem; ils le
savent; et bientôt leurs soldats et leurs valets
sont prêts pour l'aller saisir dans le jardin
solitaire où il s'est retiré pour prier. Judas
esl avec eux et les conduit. Les tendres re-
proches de son maître ne peuvent rien sur ce
cœur endurci; il livre par un baiser perfide
celui dont il n'a reçu que des bienfaits. Le
signal est donné ; la cohorte s'empare de Jé-
sus, le garrotte comme un criminel,et l'en-
traîne au tribunal des pontifes.
LE MARTYR. 221
Là, pendant une longue et infâme veillée,
la haine multiplie les irrquités. Anne le rusé,
Caïphe le violent, se succèdent pour convain-
cre le juste de crimes qu'il n'a pas commis.
On écarte de lui les témoignages qu'il pour-
rait invoquer; on suborne des faux témoins
qui altèrent sa parole; on s'efforce de l'intimi-
der par la menace, l'injure ou la violence : tout
est inutile. Le tribunal anxieux et désespéré
ne peut trouver aucun grief qui motive une
sentence. Honteux jusqu'à la rage d'une telle
impuissance, le grand-prêtre se lève, et, mé-
prisant la loi qui interdit de forcer le pré-
venu à s'accuser lui-même, il s'écrie : ce Je
t'adjure, par le Dieu vivant, de nous dire si tu
es le Christ fils de Dieu. » Jésus répond : ce Tu
l'as dit, je le suis! » Ego sum\ Jamais la jus-
tice, jamais la terre entière n'avaient entendu
une semblable parole. Cependant, on l'atten-
dait, car à peine est- elle prononcée que le grand-
prêtre déchire ses vêtements en disant : « Il a
blasphémé, quel besoin avons-nous encore de
témoins? Vous avez entendu son blasphème,
que vous en semble?» Et tous, après lui : « Nous
n'avons plus besoin de témoignage, sa bouche
222 VIE DE JÉSUS.
a témoigné contre lui.» — ((Que faut-il faire? j>
reprend Caïphe. Tous répondent : « Il est digne
de mort y> : Reus est mortis !
.
Vous l'entendez, Messieurs, c'est pour affir-
mer sa divinité que Jésus-Christ va mourir. La
mort! — Singulier moyen de montrer qu'on
est Dieu; et pourtant, il fallait que le Christ
mourût. Si votre faiblesse se scandalise de
cette nécessité, je pourrais tout de suite parer
ce scandale en vous disant : — Attendez; la
mort du Christ est le prélude d'un triomphe
divin. Mais, non; je veux sonder devant vous ce
fait sinistre, afin de vous convaincre qu'il
prouve avec une irrésistible éloquence la divi-
nité du Sauveur, et par la manière dont il ré-
pond à sa préparation, et par la manière dont
il s'accomplit, et par la constante et profonde
impression qu'il produit sur le cœur humain.
•
Bien que la mort soit préparée par des révo-
lutions intestines, par une lutte opiniâtre dont
1, Matlh., cap. xxvi, 65, 66. Marc, cap. xiv, 63,64
Luc, cap. xxii, 66, 71.
LK MAIITYR. 223
nous sommes à la fois le théâtre, les acteurs et
les victimes, elle n'en conserve pas moins le ca-
ractère fatal d'une surprise. Nous savons, à
n'en pas clouter, que nous mourrons ; mais
l'accident qui divisera notre nature, le jour,
l'heure, l'instant qui nous verra passer de vie
a trépas est pour nous enveloppé d'une ombre
impénétrable. La clairvoyance du philosophe
et la sagesse du chrétien sont bornées par ce
conseil, à la fois prudent et banal : préparez-
vous :
Ka mort ne surprend pas le sage,
H est toujours prêt à partir.
Une mort préparée de loin par des pressen-
timents est un phénomène étrange, que la
science humaine s'efforce en vain d'expliquer;
une mort préparée de loin par de claires pré-
visions est un prodige rare, dans lequel il faut
reconnaître l'intervention du maître de la
vie.
Or, Messieurs, la mort de Jésus-Ghrist pos-
sède ce caractère merveilleux : elle a été pré-
parée non par des conjectures vulgaires, tirées
du milieu où il a vécu et des circonstances qu'il
224 VIE DE JÉSUS.
a traversées, mais par des prévisions lointaines,
dont la clarté et la précision confondent la pé-
nétration de l'esprit humain.
L'impiété contemporaine affecte des attitudes
méprisantes à l'endroit des oracles qui, dissé-
minés dans diverses époques de l'antiquité ju-
daïque, viennent se réunir comme une gerbe
lumineuse sur la tête humiliée du Christ, et
nous révéler sa divinité déguisée par ses abais-
sements ; mais nous ne sommes pas dupes de
cette tactique facile qui croit avoir vaincu l'his-
toire en proclamant la souveraineté du mépris.
Les oracles sont des faits protégés par la
plus vénérable des traditions, des faits dont la
vive lumière perce triomphalement les nuages
qu'entassent autour de nos récits évangéliques
des inimitiés intéressées. Quoi que fasse l'im-
piété, elle ne pourra jamais détruire le merveil-
leux accord que Dieu s'est plu à créer entre les
prophéties et les événements. Elle ne veut voir
en Jésus-Christ qu'un homme dont la singu-
lière illustration a fait époque; mais vous,
Messieurs, vous verrez davantage, si vous vous
appliquez à la contemplation de la plus éton-
nante et de la plus intéressante des mer-
LE M A HT VU. 2*25
veilles, entre tontes celles qui démontrent la
divinité du Sauveur.
Jésus-Christ, ainsi que nous l'avons vu en
étudiant la préparation de l'incarnation, n'a pas
surpris le monde par une apparition soudaine:
il était attendu. Chaque lois qu'il se révélait
au cœur des vrais Israélites, d'ineffables tres-
saillements l'accueillaient comme le promis de
Dieu et le désiré des nations. Quarante siècles
d'oracles l'avaient précédé, et de chacun de
ces siècles partaient comme des rayons lumi-
neux qui éclairaient sa physionomie et le re-
commandaient au respect et à l'admiration de
ceux que des espérances grossières n'avaient
pas aveuglés. Toutefois, quand il fut livré aux
mains de ses ennemis, condamné, méprisé,
maltraité, conduitau Golgothaet attaché sur le
gibet des esclaves, ce fut un effroyable scandale.
Ses meilleurs amis ne surent pas vaincre leur
étonnement et leur épouvante, ni comprendre
que l'accomplissement des prophéties se
poursuivait, en lui, avec une implacable ri-
gueur. Leurs yeux ne furent ouverts que plus
tard, et alors ils virent clair en ces jours
ténébreux, et .furent convaincus que le Christ
CARÊME 1880. — 15
226 VIE DE JÉSUS.
devait souffrir pour entrer dans sa gloire.
Oui, Messieurs, cela devait être c'était dit :
;
c'était écrit. La passion du Sauveur, que nous
ne lisons jamais sans une religieuse émotion,
n'est pas un simple calque des événements qui
se sont accomplis, il y a dix-huit siècles, au
jardin des Olives, dans le palais du grand-prê-
tre, au prétoire, dans les rues de Jérusalem et
sur le Calvaire: c'est un poème lentement éla-
boré par l'Esprit de Dieu, et déjà achevé avant
que celui qui devait en être le héros eût fait
son apparition dans le monde. Les livres sacrés
sont pleins d'oracles dispersés, ressemblant aux
fragments épars d'une mosaïque sublime. Réu-
nissez-les, mettez-les à leur place, vous avez
un double anticipé du récit original que les
Évangélistes ont écrit sur les derniers jours
du Christ. Écoutez:
a: Les rois de laterresesontlevésetles prince?
4
se sont ligués contre le Seigneur et son Christ .
L'oint de Jéhovah, le souffle de votre bouche,
1. Astîlerunt regcs tei^ae, et principes convenerunt in
unum, adversus Dominum et adversus Christum ejus.
(Psalm. h.)
LE MARTYR. 227
ô mon Dieu, a été pris dans leurs filets
4
.
« Celui qui m'était uni, à qui je me confiais,
qui mangeait à ma table s'est élevé contre
moi 2
. Si c'eût été mon ennemi, je l'eusse souf-
fert sans me plaindre... Mais c'est toi, toi que
je considérais comme un autre moi-même, toi
mon ami intime. Je m'entretenais familière
ment de mes secrets avec toi, et tu me tenais
compagnie lorsque nous allions dans la mai-
3
son du Seigneur .
« Je t'ai aimé, j'ai aimé ceux qui me haïs-
saient, et ils se sont déclarés mes ennemis, tandis
que je priais pour eux. Ils m'ont rendu le mal
pour le bien, et la haine pour l'amour dont je les
entourais... Seigneur, donnez à l'impie tout pou-
voir sur celui qui se met à leur tête, et que Satan
se tienne à sa droite... Que sa prière se tourne
l,Spirilus oris nostri Christus Dominus captus est in
peccatis nostris.(Jerem., Thren., cap. îv, 20.)
Venatione ccperunt me quasi avem inimici mei gratis
(ibid., cap, m, 52.)
2. Etenim homo pacis meas, in quo speravi, magnificavit
super me supplantationem.(Psalm. XL.)
3. Quoniam si inimicus meus maledixisset mihi susti-
nuissem utique. Tu vero homo unanimis, dux meus, et
notus meus qui simul inecum dulces capiobas cibos;
: iu
domo ambulavimus cum conseusu. (Psnlin. LIV).
i)ei
228 VIE DE JÉSUS.
en péché, que sa vie soit courte et qu'un autre
reçoive son ministère \
« Votre Christ, ô Seigneur, sera une pierre
de scandale pour les deux maisons d'Israël, un
piège et un sujet de ruine pour ceux qui habi-
2
tent Jérusalem .
<a C'est un homme de douleur, savant dans la
peine... Dieu brise son cœur à cause de nos pé-
3
chés .
ce Framée, framée, réveille-toi, dit le Sei-
gneur, viens contre celui qui m'est intimement
lié. Épée, frappe le pasteur, et les brebis seront
4
dispersées .
1. Pro eo ut me diligerent detrahebant mihi : ego au-
tem orabam. Et posuerunt adversum me mala pro bonis,
etodium pro dilectione mea. Conslilue super eum pecca-
torem et diabolus stet a dexlris ejus... Oratio ejus fiât in
;
peccatum. Fiant dies ejus pauci; etepiscopatum ejus acci-
piat aller. (Psal. cvm.)
2. Erit in lapidem offensionis cl inpetram scandalidua-
bus domibus Israël; in laqueum et in ruinarn babitantibus
Jérusalem. (Isai, cap. vin, 14.)
3. Elvidirrus eum... Virum dolorem et scientem infirmi
lalem. . et ipsc altritus est propler scelera nostra. (Ibid.-
cap. un, 3, 5.)
Framea suscitare super pastorem m eum et super
4.
virum cohœrentem mihi, dicit Dominus exercituum pcr, :
cute, pastorem et dispergentur oves. (Zacliar., cap.xin,?.)
LE MAUTYR. 229
« De faux témoins se sont levés contre moi
avec violence... Oui, Seigneur, on a demandé à
votre Christ ce qu'il ne savait pas 1
. Mais il
n'a point ouvert la bouche, il a été mené à la
mort comme une brebis, comme un agneau qui
2
se tait sous la main du tondeur .
ce Les impies ont dit : éprouvons-le par l'ou-
3
trage et les tourments ... Et nous l'avons vu
comme un homme couvert de lèpre, mécon-
4
nussable ! Il a tendu la joue à celui qui le
5
frappait, il a été rassasié d'opprobres .
« honte! Israël a vendu le juste pour de
6
l'argent . On a pesé trente pièces pour me
payer, et le Seigneur a dit : Allez porter au po-
i. Surgcntes tesles iniquî, quoe ignorabam interrogabant
me. (Psal. xxxiv, il.)
2. [Non aperuit os suum : sicut ovis ad occisionem du-
cetur, el quasi agnus coram tondente se obmutescet et
non aperietos suum. (Isai, un, 7.)
3. Si enim est verus fîlius Dei... contumelia et tormento
interrogemuseum.(Sap., cap. il, 18, 19.)
i. El nos putavimus eum quasi leprosum... et vidimus
eu m el non erat aspectus. (Isai, lui, 4, 2.)
5. Dabit percutienti semaxillam, saturabitur opprobriis.
(Jerem., Thren., cap. m, 30.)
6. Non converlam eum (Israël) eo quod vendiderit pro
argeulo justum. (Amos, cap. u- 6.)
230 VI K DÉ JÉSUS.
tier cette belle somme, le prix qu'ils m'ont es-
timé *.
« II est à nous, maintenant, disaient les impies,
2
condamnons-le à la mort la plus infâme et
3
servons-nous du bois pour le faire mourir .
« Et il a livré son âme, et il a été mis au
4
nombre des scélérats .
« Mon Dieu ! Ils ont percé mes pieds et mes
mains, ils ont compté tous mes os. Ils ont par-
tagé mes vêtements et jeté ma robe au sort 5
.
Ils m'ont donné du fiel pour nourriture et, dans
ma soif, ils m'ont abreuvé de vinaigre 6
. »
« C'est pour nos iniquités qu'il a été percé
de tant de plaies. Tous ceux qui le voient l'in-
1: Appenderunt mercedem meam triginta argenteos: Et
Dominus dicit ad me Projice illud ad staluarium déco-
: ,
rum pretium, quo appreciatus suui ab eis. (Zacli., cap. xi
12,13.)
2. Morte turpissimacondemnemus eura. (Sap., cap. n,20.)
3. Mittamus lignum in panem ejus et eradamus eum de
terra viventium. (Jerem., cap. xi, 19.)
4. Tradidit in mortem aniinam suam et cum sceleralis
reputatus est. (Isai, cap. lui, 12.)
5. Foderunt manusmeas etpedes meos,dinumeraveruni
omnia ossa mea, diviserunt sibi vestimenta mea, tat super
vestem meam miserunt sorlem. (Psalm. xxi.)
6. Et dederunt in escam meam fel; et in siti mea pota-
verunt me aceto. (Psalm. l*viu.)
1
LE MARTYR. 23
sultent, ils remuent les lèvres, ils secouent la
tête. Le voilà, disent- ils; il a mis son espérance
en Dieu; que Dieu le sauve, s'il est vrai qu'il
l'aime *. Mais, lui, il a prié pour les violateurs
2
de la loi .
a Mon Dieu! Mon Dieu! Pourquoi m'avez-
3
vous abandonné ?
« Et la terre émue a tremblé, et les fonde-
ments des montagnes ont été ébranlés par
d'horribles secousses, parce que Dieu s'est mis
4
en colère contre mes ennemis . En ce jour-là,
dit le Seigneur, je ferai que le soleil se couvre
en plein midi, et j'envelopperai la terre de té-
5
nèbres en un jour serein . Ge sera un jour
6
unique et connu du Seigneur . »
1 Omnes videntes me deriserunt me : locuti sunt iabiis,
et moverunt caput. Speravit in Domino eripiat eum : Sa)
vumfaciat eum quoniam vult eum. (Psalm. xxi.)
2. Ipse pro trangressoribus rogavit. (Isai, cap. lui, 12.)
3. Deus, Deus meus, respice in me quare me dereli-
quisîi? (Psalm. xxi.)
4. Commotaest et contremuit terra : fundamenta mon-
tium conturbata sunt et commola sunt, quoniam iratus es'
vis. (Psalm. xvn.)
5. Et erit in die illa, dicit ûominus Deus : occidel sol il
meridie, et tenebrescere faciam terram in die luminis.
(Amos, cap. vin, 9.)
fi. Et erit di^s una qua? uota p«t Dow'no, non dies reque
232 VIE DE JÉSUS.
Que venez-vous d'entendre, Messieurs? Est-ce
l'évangile? Non. C'est la préparation plusieurs
fois séculaire des pages émouvantes que vous
avez lues maintes fois, et que vous lirez, bientôt
encore, pendant les jours de la sainte semaine.
N'est-ce pas à s'y méprendre? Rien n'est omis
des péripéties et des circonstances du drame
douloureux de la passion et de la mort du Christ.
Tout TÉvangileest dans les oracles. La haine
gratuite des princes du peuple et des prêtres,
leurs ténébreuses conjurations, l'accord des
juifs et des gentils, la peinture du traître qui
livre son maître , le prix et le châtiment de sa
trahison, la dispersion des apôtres restés fidèles,
l'insolence et la fureur des bourreaux, la pa-
tience et la douceur de la victime, ses humilia-
tions, ses angoisses, ses douleurs, les convul-
sions et le deuil de la nature.
Quelle merveille que cet accord frappant des
prophéties et des événements dans une même
infortune! Et cela, juste au déclin de cette se-
maine fameuse qu'avait si clairement indiquée
le prophète Daniel. Vous ne me direz pas.
nox : et in tempore vesperi erit lux. (Zach., cap. XIV, 7.
LE MAM'YR. 2M
Messieurs, que le hasard a créé cette harmo-
nie, car vous connaissez, aussi bien que moi,
l'impuissance de cette abstraction, qui ne peut
être invoquée que par des esprits légers. D'un
autre côté, prétendre que Jésus -Christ, en
homme habile, a pu préparer par un long et
patient artifice l'accord des oracles dans sa
mort, c'est oublier que l'homme n'est maître
que de ses propres déterminations, et que mille
passions,donlle Ghrist,s'il n'était qu'un homme,
ne pouvait régler l'explosion et les mouvements,
sont engagées dans le drame où il succombe.
Enfin, accuser les adorateurs du crucifié d'avoir
établi, après coup, un parallélisme arbitraire
entre les oracles et les événements, c'est faire
litière d'une tradition authentique qui, long-
temps avant l'ère nouvelle, vénérait, dans le
canon des Livres saints, des textes mystérieux
condamnés pour la plupart à n'être que des
non sens, si on ne les applique aux souffrances
et à la mort du Sauveur.
Ni le hasard, ni l'industrie humaine n'ont
donc pu joindre ensemble les prophéties et les
faits. Evidemment Dieu est là, et son interven-
tion est d'autant plus manifeste que tout ce qui
fc
234 VIF- PE JÉSUS.
était prévu s'accomplit contre toute prévision.
Jésus est pris d'angoisses terribles; la tristesse,
Pennui, la peur, se sont donné rendez-vous en
son cœur brisé. Près de mourir dans les tour-
ments de cette lutte intérieure, il s'écrie : Mon
Père, faites que ce calice s'éloigne de moi! Qui
l'eût prévu ? Lui, qui annonçait avec tant de
calme les jours néfastes de sa passion; lui, qui
paraissait si certain de sa douloureuse mort, si
assuré du genre de supplice qui lui était des-
tiné; lui, qui désirait avec tant d'ardeur le bap-
tême de son sang. — Jésus est trahi par un de
ses disciples, renié par un autre, abandonné
par tous. Qui l'eût prévu? Lui, qui avait entouré
lessiensde tant d'amour et en avait fait les com-
pagnons de ses travaux, les associés de sa puis-
sance, les témoins de ses prodiges et de sa
sainte vie. — Jésus est condamné à la mort
infâme des esclaves. Qui l'eût prévu? Quand
les juifs étaient si fiers encore de leurs privilèges,
si inquiets des envahissements de la puissance
romaine ;
quand une loi, entourée d'un respect
jaloux, avait déterminé le genre de supplice
qu'ils devaient infliger. —Jésus-Christ souffre
et meurt dans des circonstances qui accusent u ne
LE MARTYR. 235
haine aveugle et implacable du peuple, aussi
bien que des grands. Qui l'eût prévu? Lui, qui
avait passé en faisant le bien ; lui, qui venait
d'entrer en triomphe à Jérusalem, salué par les
hosannah de la foule ivre d'admiration et de
joie. Rien ne pouvait être prévu d'une manière
prochaine, et cependant tout a été prévu de
loin, tout a été dit, tout a été écrit. Les oracles
rencontrent devant eux, non seulement l'éloi-
gnement des siècles, mais l'invraisemblance. Ils
franchissent ces deux obstacles, pour se ras-
sembler dans la mort du Christ, et s'accorder
avec toutes les circonstances de cette mort. Il
faut donc dire avec l'apôtre saint Pierre : « Tout
cela s'est fait par un dessein arrêté de la pre-
science de Dieu ?>Hunc dejinito consilio etprœ-
:
scientia Dei tradition, per manus iniquorum
afflg entes, interemistis
*.
Encore une fois. Dieu est là; mais dans
quelles conditions, Messieurs? Est-ce un maî-
tre qui manie et triture, à son gré, une créa-
ture inoffensive, sans connaissance des desseins
qu'on a sur elle? Jésus-Christ n'est-il qu'une
t. ACi. f eap. il, 2.-i
230 vu<; dk Jésus*
victime innocente, qui subit avec résignation
les rigueurs d'une volonté plus forte que la
sienne? Est-ce Job ou quelque chose de plus
grand? Appliquez- vous ici, nous sommes au
nœud du prodige.
Les oracles, qui annoncent avec une si mer-
veilleuse clarté la mort du Christ, ne se taisent
pas sur i'éminente qualité de sa personne. Ils
Pont appelé le juste persécuté, le grand lé-
preux, l'homme des douleurs; mais, aussi,
l'engendré de Dieu, son Fils éternel, son Christ,
Emmanuel, Dieu avec nous. Notre profane
raison ne peut séparer ce que Dieu a uni dans
sa prescience. La mosaïque prophétique n'est
complète que si nous y mettons la divinité du
Sauveur. Mais, quand bien même les oracles
se tairaient sur ce point, Jésus-Christ a parlé.
Tout à l'heure, en plein tribunal, il répondait
aux adjurations du grand-prêtre: « Tu l'as dit,
je suis le Fils de Dieu. » Ce qu'il affirme si so-
lennellement, il le prouve par la souveraineté
dont il use à l'égard des oracles. Il n'en subit
pas, à l'aveugle, l'inexorable empire; mais il va
les chercher dans l'ombre des siècles les plus
reculés, il les saisit en maître «ni a conscience
LE MAKTYK. °23*
de tout son pouvoir et qui voit d'un seul coup
ri'œil le passé, le présent et Ta venir. Écoutez-le,
cet homme que l'impiété nous montre em-
porté par la fatalité des événements : il sait
tout ce qui a été dit de lui ; il s'attend à la
haine, à l'injustice, aux violences de ses enne-
mis, à la trahison, au reniement, à l'abandon
de ses disciples, aux douleurs de la flagella-
tion, à la mort ignominieuse de la croix.
« J'ai fait des œuvres merveilleuses, dit-il, afin
que ce qui a été écrit de moi dans la loi s'ac-,
complisse : Ils m'ont haï sans sujet *. — Nous
allons a Jérusalem, et tout ce qui a été écrit,
par les prophètes touchant le Fils de l'homme
va s'accomplir. Il sera livré aux Gentils et
traité avec dérision : on lui crachera au vi-
2
sage . En vérité, en vérité, je vous le dis, l'ua
1. Si opéra non fccissem in eis quns nemo alius fccit,
peccatum non habercnt nunc autem et vidcrunt et me et
:
rativm meum, sed ut adimpleatur scrmo qui inlege eorum
gcriptusest : quia odio habuerunt me gratis. (Joan., cap. xv,
Si, 25.)
2. Ecce ascendimus Jerosolymam, et consummabuntur
omnia quai scripla sunt per prophetas de Filio hominis.
Tradetur enim gentibus, et illudetur, et flagellabilur, et
U
conspuetur. (Luc, cap. xvm, 31, 3 2.)
.
238 V1U DE JÉSUS.
de vous me trahira *. — Mon Père, j'ai con-
servé ceux que vous m'aviez donnés, et au-
cun d'eux n'a péri, si ce n'est le fils de per-
2
dition, afin que l'Écriture soit accomplie . Vous
serez tous scandalisés cette nuit à mon sujet,
car il est écrit : Je frapperai le pasteur et les
3
brebis du troupeau seront dispersées . Pierre,
Pierre, Satan va vous cribler comme le fro-
ment; et toi, avant que le coq chante, tu me
renonceras trois fois
4
. — Le Fils de l'homme
9
sera livré aux princes des prêtres et aux scribes ;
ils le condamneront à la mort et ils le livreront
5
aux Gentils, pour qu'il soit flagellé et crucifié . i>
1 Amen dico vobis, quiauaus vestrum me traditurus est.
(Matth., cap. xvi, 21.)
2. Quos dedisti mini, custodivi et nemo ex eis periit nisi
filius perditionis, ut seriptura impleatur. (Joan., cap. xvn,
12.)
3. Omncs vos scandalum patiemini in me in ista nocte,
scriptum est enim : Percutiam pastorem et dispergentur
oves gregis. (Matth., cap.xxvi, 21.)
4. Simon, Simon, ecce Satanas expetivit vos ut cribra-
ret sicut triticum... non cantabit hodie gallus donec ter
abnegesnosseme. (Luc, cap. xxii, 3!, 34. Mattu.,cap. xxvi,
34.)
5. Filius hominis tradetur principibus sacerdotum et
scribis, et condemnabunt oum morte, et tradent eumgen-
tibus ad illudendum, et flagellandum, et crucifigendum
(Matth., cap. xx, 18, 19.)
LE MARTYR. TM
Messieurs, quelle admirable science, quel ma-
gistral pouvoir se révèle en ces paroles ! On com-
prend que le Christ, si bien informé du passé
et de l'avenir, ose répondre au grand-prêtre :
« Tu l'as dit, je suis le Fils de Dieu. » Gela se
voit à la manière dont il sait tout, dont il pré-
voit tout, dont il ordonne tout, dont il s'ap-
piique tout ce qui a été écrit, dont il écarte des
prophéties ce voile mystérieux qui est leur
naturel vêtement, pour les mettre en pleine
lumière.
Un mot suprême, à mon Jésus, un seul
mot résume cette preuve éclatante de votre
divinité : c'est le consummatum est qui s'é-
chappe de votre bouche mourante. Ceux qui
n'y entendent qu'un adieu vulgaire à la vie,
n'ont ni l'intelligence de l'histoire, ni le sens du
sublime. Moi, qui ai parcouru toutes les étapes
de l'antiquité sacrée pour y chercher ce que
les inspirés de Dieu ont dit de vous, moi,
qui viens d'entendre vos oracles, je vois jaillir
du consummatum est tous les feux réunis del'es-
prit prophétique, partantde leur source même.
Du haut de la croix, vos yeux languissants con-
templent le passé ; le sang qui les inonde n'en
240 VIE DIS JESUS
peut affaiblir l'infinie pénétration; d'un seul
regard vous voyez tout ce qui a été dit, tout ce
qui a été écrit, et vous mettez le sceau à la der-
nière rencontre des oracles et des événements
par ce grand cri : a Tout est consommé î » Oui,
tout est consommé : l'iniquité des hommes est
consommée, vos douleurs sont consommées, et,
avec elles, les prophéties sont consommées.
Consumwattim est : Tout est consommé, et vous
êtes Dieu.
FI
Nous allons oublier les siècles, Messieurs, et
nous recueillir dans le récit que les Évangé-
listes nous ont laissé de la mort du Sauveur,
pour y découvrir, en de nouveaux prodiges, une
nouvelle preuve de son affirmation.
Je vous ai montré dans notre dernière con-
férence que l'histoire de Jésus-Christ, prise dans
son ensemble, contient une démonstration vic-
torieuse du dogme fondamental sur lequel re-
pose toute sa doctrine, parce qu'elle est pleine
d'œuvres merveilleuses, dont il invoque l'auto-
LE MAItTYh. 241
ri té divine à l'appui de sa parole. Mais ne te-
nons aucun compte, si vous le voulez bien, des
trois années qui se sont écoulées depuis que le
Christ a commencé sa prédication, et allons le
trouver au jardin des Oliviers, où il s'est ré-
fugié en attendant l'heure du monde et des
puissances de ténèbres; supposons que, là, il
nous apparaît pour la première fois, et suivons-
le jusqu'à son dernier soupir.
Il est bien tel que l'a dépeint le prophète :
l'homme de douleur, le dernier des mortels, le
grand lépreux, humilié, méprisé, broyé sous le
coup d'une incompréhensible colère. C'est le
maudit par excellence, c'est la malédiction
faite homme *, selon l'énergique expression de
l'Apôtre. Le voyez- vous courbé, anéanti sous
le poids d'une mortelle tristesse? Entendez-
vous les gémissements de son âme désolée? La
terre est baignée de ses larmes, de ses sueurs
et de son sang. Il se plaint à Dieu, il appelle
ses disciples endormis, il a peur d'être seul.
L'ennemi arrive, il se livre : et on l'entraîne au
1. Christus nos redemit de maledicto logis, fuclus pro
nobis maledictum. (Galat., cap. m, 13.)
CARÊME 1880. — 16
£42 VIE DE JÉSUS.
tribunal du grand-prêtre. — Trahi, renié, aban-
donné par les siens, il ne voit plus que des vi-
sages irrités. On le bafoue, on le traite comme
le plus misérable des hommes On le fait com-
paraître devant un païen, qui voit son inno-
cence et qui le condamne par lâcheté au sup-
plice des esclaves. Il est battu de verges,
couronné d'épines, insulté comme un roi de
comédie. Son corps n'est plus qu'une plaie, et
cependant on le charge de son gibet et on le
conduit, entre deux scélérats, au lieu de son
supplice. On le cloue sur la croix, on l'enlève,
on l'injurie jusqu'à son dernier moment. Le
ciel paraît l'abandonner; l'air retentit de ses
cris de détresse; il expire déshonoré. — ca-
davre sanglant et meurtri ! ô Christ défiguré !
Serais-tu l'infortuné dont il a é,té écrit : « Mau-
dit soit celui qui pend au bois d'infamie! » Ma-
1
ledictusquipendetin ligno ! Oui, Messieurs, oui,
c'est lui; mais, ne vous scandalisez pas de ses
souffrances et de son déshonneur; lisez les
lignes admirables que l'impiété efface pour dé-
courager votre foi. A côté des larmes et du
sang, voyez les miracles.
1. Deut., cap xxi, ï.\
LE MARTYR. 243
Grâce à Dieu, Jésus-Christ, au plus fort
de ses abaissements et de ses défaillances,
ne cesse pas de se montrer tout-puissant.
Il guérit miséricordieusement le serviteur
du grand-prêtre, qu'un de ses disciples a
4
blessé ; contre toutes les lois de la nature,
il éclipse le soleil, il ébranle la terre, fend
les rochers, ouvre les tombeaux et envoie les
2
morts épouvanter la ville sainte . Il touche le
cœur endurci du scélérat qui a blasphémé à
3
ses côtés et lui fait demander pardon ; mais
surtout, Messieurs, il montre, jusqu'à la der-
nière évidence, qu'il est le maître de sa vie et
4
la seule cause de sa passion et de sa mort . Les
1. Luc, cap. xxn, 50, 51.
2. Matth., cap. xxvn, 45, 51 ,52. Luc, cap. xxiii, 44, 45.
3. Luc, ibid, 40-49.
4. Ipse Christ us fuit causa suce passionis et mortis :
poterat euim suam passionem et mortem impedire. Primo
quidem adversarios reprimendo, ut eum aut non vellent,
aut non possent interficere. Secundo, quia spiritus ejus
habebat potestatem conservandi naturam carnis sua?, ne a
quocumque lœsivo inflicto opprimeretur. Quod quidem
habuit anima Christi, quia erat Verbo Dei conjuncla in
unitate nersonae : ut Aug. dioit in 4 de Trinit. Quia ergo
anima non repulit à propria corpore nocumentum
Christi
illatum, sed voluit quod natnra cornoralis illi nocumento
244 VIE DE JÉSUS.
valets du grand- prêtre s'avancent pour le sai-
sir; ils ne le prendraient pas, s'il ne le voulait.
« Qui cherchez-vous? » dit-il — Jésus de
Nazareth. — C'est moi. » Ce seul mot les
repousse et les renverse. Rien de plus facile à
lui que de s'en aller tranquille et -fier, comme
au jour où il traversait la foule tumultueuse
qui voulait le précipiter du haut d'une colline.
Eh bien, non : il attend que ceux qui viennent
le prendre se relèvent, et montrant ses dis-
ciples : « Si c'est moi que vous cherchez, dit-il,
laissez ceux-là s'en aller
!
. » En maître souve-
rain, il livre et il délivre. Il livre sa propre vie ;
il délivre celle de ses amis. Même livré, il
pourrait encore se protéger contre la mort.
Nous en avons pour preuve la manière dont il
fortifie miraculeusement son corps au milieu
des plus atroces tourments.
<t La croix, » disait, à la tribune romaine, un
orateur illustre flétrissant les infamies de Ver-
res, « la croix est le plus cruel et le plus ter-
succumberet, dicitur suam animam posuisse vel voluntarie
mortuus esse. (Summ. theol., 111 P., quaest. 47, A 1,6.)
1. Joan.,cap. p.xvm. 4-8.
,
LE MARTYR. 245
rible des supplices
i
». Cependant, un homme
robuste, passant de la prison au gibet, pouvait
résister à ce supplice pendant de longues
heures, même pendant plusieurs jours. Ce n'esl
pas dans ces conditions que Jésus est crucifié;
on a même le droit de s'étonner qu'il pût l'être
vivant, quand on voit les formidables assauts
que lui livre la douleur, au cours de sa passion.
Manifestement, son corps sacré ne se soutient
que par un miracle à chaque instant renouvelé.
A la grotte de Gethsémani, il agonise et va mourir
noyé dans la sueur de sang qu'il a répandue
mais il se relève avec tant d'énergie que les
privations et les mauvais traitements qu'il va
subir ne le pourront abattre. Déchiré par les
verges, épuisé par le fleuve de sang qui ruis-
selle de toutes parts, il est encore debout, là où
les autres tombent à terre et expirent.
Il porte lui-même l'instrument de son sup-
plice; les douleurs et l'épuisement delà flagel-
lation, renouvelés quand on lui arrache violem-
ment ses vêtements collés à sa chajr ensan-
glantée, ne lui font rien perdre des forces qu'il
l.Crudclissimumteterrimumque suppliciura. (Cicero, in
Ver rem.)
246 VIE DE JÉSUS.
veut garder pour mourir. On attend de sa poi-
trine haletante un dernier souffle, et c'est par
un cri immense, semblable au cri d'une foule,
qu'il annonce son trépas.
Je vous le confesse, Messieurs, il m'est impos-
sible de n'être pas ému jusqu'au fond des en-
trailles, chaque fois que je contemple la force
surhumaine avec laquelle le Christ supporte la
surabondance de ses douleurs. Cet admirable
spectacle donne à ma foi une surnaturelle vi-
gueur.
Comment ne pas reconnaître que Jésus est
maître de la vie? Il en modère les flots, il les
renouvelle à mesure qu'ils s'épuisent, jusqu'à ce
qu'il lui plaise de les laisser échapper d'un seul
coup. Entouré de tant de miracles dans cette
sanglante catastrophe où périt mon Sauveur, je
sens qu'il ne meurt que parce qu'il le veut bien,
et je m'en rapporte à la parole qu'il a pro-
noncée devant son juge : « Tu l'as dit, je suis
le fils de Dieu. »
Du reste, ma confession n'est pas une consé-
quence tardive des prodiges qui éclatent dans la
passion du Sauveur; elle s'unit à celles qui re-
tentissent sur le Gokotha. —A la vue du trem-
LE MARTYR. 247
blementde terre et de l'obscurcissement du ciel,
en entendant le cri puissant qui s'échappait de
la poitrine du Christ mourant, le centurion et
une foule de spectateurs rassemblés au pied
de la croix furent pris d'une religieuse frayeur,
et, frappant sur leur cœur, ils s'écrièrent :
« Cet homme était vraiment le fils de Dieu : j>
l
Vere filius Dei erat iste .
En pouvons-nous douter, Messieurs, lorsque
les ennemis du Sauveur eux-mêmes, inconsé-
quents comme tous ceux que la passion aveugle,
reconnaissent sa miraculeuse puissance au mi-
lieu des blasphèmes et des injures qu'ils vo-
missent : « Il a sauvé les autres, disent-ils, et
2
il ne peut pas se sauver lui-même . » Insensés!
Puisqu'il s'est montré maître delasanté et de la
vie, pourquoi la vie refuserait-elle de lui obéir en
son propre corps, où il en connaît, mieux que
partout ailleurs, les défaillances ? Ne voyez- vous
pas qu'en mourant il fait sa volonté et accom-
plit cette parole qu'ont recueillie jadis vos
oreilles infidèles : « Personne ne peutm'enlever
1. Matlh., cap. xxvn, 54.
2. Alios salvosfecit, seipsum non potest salvum facere,
(Matth., cap.xxvu, 42.)
248 VIE DE JESUS.
îa vie, c'est moi qui la dépose à mongré :» Nemo
tollit animant meam a me, sed ego pono eam a
4
meipso .
Messieurs, n'y eût-il pas autour du Christ
mourant la démonstration des miracles que je
viens de faire passer sous vos yeux, son attitude
seule témoignerait en faveur de son affirmation,
car son attitude est le plus grand des miracles
de sa passion.
Se résigner sans bassesse, être fort sans os-
tentation, voilà ce qu'on attendrait en vain d'un
homme, s'il n'est soutenu que par sa propre
nature; car la nature humaine, abandonnée à
ses propres forces, ne sait pas être ferme entre
ces deux extrêmes : l'abattement et la fierté,
dès qu'elle se sent menacée par une mort vio
lente. Vous chercheriez en vain, dans l'anti-
quité, un héros qui n'ait exagéré la démonstra-
tion de son courage en face des tourments, en
vain un innocent qui n'ait protesté d'une ma-
nière superbe devant ses juges et ses bourreaux.
Régulus maudissait Carthage et la menaçait
des vengeances romaines. Socrate, debout de-
1. Joan., cap. x, 18.
LE MAItTYR. 249
vant les Héliastes, s'efforçait de démontrer son
innocence, irritait ses juges par la vivacité de
son plaidoyer et accélérait la vengeance de leur
âme envieuse. Assis au milieu de sesamis, ii se
consolait de sa mort prématurée en dévelop-
pant avec une fiévreuse éloquence des consi-
dérations banales sur les infirmités de l'âge et
les inconvénients de la vieillesse, et ne répon-
dait à leur sollicitude que par une plaisanterie
où se révèle l'homme d'esprit jaloux de placer
un bon mot, bien plus que le juste préoccupé
des mystères d'une autre vie. Et pourtant, la
mort de Socrate est la plus belle que la sagesse
humaine puisse proposer à notre admiration ;
mais c'est la mort d'un homme : il est juste
que l'homme y montre ses faiblesses et ses
passions. Les héros de la foi, eux-mêmes, ont
exprimé leur indignation et leur sainte colère
par de fières et dures paroles : « scélérat et le
plus cruel des hommes! disait l'un des sept
Machabées au roi Antiochus, tu ne fuiras pas
le terrible jugement du Dieu qui peut tout et
qui voit tout .* 2>
1.0 scelesteet omnium Iiominumflagitiossisime înondum
250 VIE DE JÉSUS.
Dans le Christ martyr rien de semblable.
Victime de la plus exécrable injustice, il ne s'en
émeut pas. il ne cherche pas à s'en faire gloire.
Il est prêt; voilà tout. La malice des hommes
peut s'abattre sur lui, elle ne lui fera pas cour-
ber la tête; mais,aussi,vous ne le verrez point
relever orgueilleusement son front pou braver
ses bourreaux. La sérénité, le calme, la pa-
tience, la douceur, la véritable dignité d'un mal-
heur immérité : telle est son altitude.
J'ai honte, Messieurs; me semble que j'a-
il
moindris mon martyr bien-aimé, si je me con-
tente de ne pas trouver en lui les défauts qui
déparent l'héroïsme des hommes. Qu'il soit ré-
signé sans bassesse et fort sans ostentation, ce
n'est que le fond du merveilleux tableau dans
lequel nous voyons saillir toutes les vertus di-
vines.
Jésus parle peu dans sa passion; mais cha-
cune de ses paroles est un trait qui pénètre la mé-
moire comme l'immortelle révélation
et s'y fixe,
d'une perfection surhumaine. A l'infâme qui le
trahit : Mon ami, dit-il, qu'êtes-vous venu
<t
omnipotëntis D«îi, eî omnia inspicientjs judicium effugisti
(II Machab., cap. vu 34-35J
LE MARTYR. Î51
aire ici? C'est donc par un baiser que vous
ivrezle fils de l'homme M » Quel héroïque oubli
ie l'injure! Quelle admirable et tendre bonté!
Vux soldats qui le saisissent et l'enchaînent :
c Si c'est moi que vous cherchez, ne touchez
2
)as à mes disciples . » Quelle autorité de la part
i'un vaincu! — Au peuple qui le suit sur leche-
ujn du Calvaire : « Ne pleurez pas sur moi, mais
)leurez sur vous, car il viendra pour vous des
3
ours mauvais . » Quelle abnégation de soi-
nême! Quelle charitable compassion! — Au
,'alet qui le soufflette et lui dit brutalement :
c Est-ce ainsi qu'on parle au grand-prêtre?
— Si j'ai mal parlé, montrez-le-moi, mais,
;i j'ai bien parlé, pourquoi me frappez- vous 4
? »
Juelle douceur dans le reproche! Quel appel
ïiesuré au droit et à la justice! Quelle majes-
ueuse possession de soi-même! —A Pilate
mi l'interroge sur sa royauté : « Mon royaume
î'est pas de ce monde; mes serviteurs eussent
ïombattu pour moi ; moi ,
je suis venu au
S. Matth., cap. xxvi, 49-50 Luc, cap. xxn, 48.
jj
î. Joan., cap. xviii, 8.
3. Luc, cap. xxin, 27, 28, Jfë.
i. Joan., cap. xviu, 22. 2o
252 VIE DE JÉSUS.
monde pour rendre témoignage à la vérité *. i
Quelle élévation d'esprit Quelle absence de toute !
préoccupation vulgaire, dans un moment où
sa mort se décide! — Au larron qui l'implore :
€ En vérité, en vérité, je vous le dis, vous serez
2
avec moi aujourd'hui dans le paradis . » Quelle
souveraineté dans la promesse, quand tout paraît
désespéré! —A sa mère et au disciple bien-
aimé : « Femme, voilà ton fils. Enfant, voilà ta
3
mère . » Quelle tranquille et touchante pré-
voyance dans la plus forte tempête de la dou-
leur! — Enfin, sur la tête des bourreaux qui
l'injurient : « Mon Père, pardonnez-leur, car ils
4
ignorent ce qu'ils font . » Quelle infinie misé-
ricorde! mon bien-aimé Jésus, ai-je besoin
de miracles? Non, non, faites taire votre puis-
sance, car la prière qui tombe de vos lèvres
mourantes surpasse tous les prodiges. Bénir
ceux qui vous tuent, c'est l'effet d'un amour
sans rivages qu'un cœur d'homme ne pourra
jamais contenir.
i.Joai).,c3p xvni, 36, 37.
2. Luc, **ap. xxiii, 43.
2. Joan., cap. xix, 26, 21.
4 Lu;., cap. uni, 34.
I.E MAKTYR. %>Z
Chaque fois que le Christ martyr parle, il se
révèle; mais son silence n'est pas moins lumi-
neux que sa parole. Généralement Jésus se tait
dans sa passion; cette circonstance a été re-
levée par les prophètes, comme le trait carac-
téristique de son attitude. Cependant, Mes-
sieurs, s'il est un fait remarquable dans la vie
du Sauveur, c'est la souveraine efficacité de sa
parole.
La parole a été dans sa bouche une arme
victorieuse, dont il s'est maintes fois servi pour
dompter l'opinion et confondre ses ennemis.
D'où vient qu'il se tait, quand il est plus queja-
mais temps de parler? A-t-il donc perdu cette
admirable présence d'esprit qui jamais ne lui
fit défaut? Non, chaque fois qu'il ouvre la bou-
che, au palais, au prétoire, c'est pour en don-
ner des preuves. Il est encore, on le comprend,
maître absolu de cette force magique qui
charme les esprits, entraîne les cœurs et les fait
passer subitement du mépris à l'admiration, de
la haine à l'amour. Un appel au peuple, dans
ce langage simple, nerveux et sublime dont il
possédait si bien le secret, eût mis en déroute
les complots des pharisiens et changé lesmalé-
£54 >IE DE JÉSUS.
dictions de la foule en hosannas. Cependant il
se tait ; il se tait, et il est le maître de sa parole,
et, par sa parole, il peut se faire une arme des pas-
sions populaires. Quel homme, Messieurs, quel
homme, en pareille circonstance, eût résisté à îa
tentation de parler? Mais il est facile-de voir
que Jésus n'est pas un homme. S'il se tait
quand sa parole pourrait le délivrer, c'est qu'il
médite un grand dessein; et, parce que je n'en
vois pas d'autre que la rédemption du monde
par un sacrifice divin, je l'accepte, j'y adore la
divinité de mon Sauveur et je m'écrie, avec le
Prophète et l'Apôtre : « Il a été immolé parce
qu'il l'a bien voulu •
y> Oblatus est quia ipse
voluit.
Toutefois, Messieurs, j'avoue que, près de ces
grandes et sublimes manifestations, il y a des
défaillances. Dans la grotte de Gethsémani, Jé-
sus se trouble, a peur, tombe anéanti et semble
demander grâce à son Père. Sur la croix, il
pousse un cri de détresse et se plaint de son
abandon. L'impiété, plus attentive à ces pas-
sagères faiblesses qu'aux prodiges, en profite
pour amoindrir le noble et divin martyr, et le
réduire à des proportions humaines. Elle se dé-
LE MAUTYR. 255
lecte dans cette œuvre hypocrite et malhon-
nête. Elle fait du Christ agonisant je ne sais
quel beau garçon débordé par ses projets, abattu
devant l'insuccès, maudissant son âpre des-
tinée, pleurant bêtement les beaux champs
qu'il ne verra plus, les fontaines où il n'ira plus
boire, les femmes qu'il aurait pu épouser. Vul-
gaire chapitre le roman qu'on pourrait inti-
tuler : illusions perdues! Sur la croix, c'est le
désespoir mêlé au regret de souffrir pour une
race vile '. Et l'on appelle cela de la critique !
Mais, il me semble, Messieurs, que le premier
devoir de la critique est de se conformer à
cette inflexible règle des jugements historiques
qui défend de jamais faire mentir un héros à
lui-même, quand cela est possible. Or, Jésus-
Christ se mentirait à lui-même, si cette prostra-
tion de forces dont on se sert pour accuser son
attitude en face de la douleur n'était que le
résultat de déceptions vulgaires. — Ne savons-
nous pas qu'il a prédit sa mort avec calme, qu'il
l'a désirée avec passion; et quand la mort,
fidèle à ses prévisions, vient au-dèvant de ses
désirs, il s'en étonnerait comme d'une surprise
I. E. Renan, Vie de Jésus, ch. xxm et xxv
856 VIE DE JÉSUS.
et la repousserait comme un lâche! Qui pour-
rait le croire?
Et , cependant , les apparences sont là
L'impiété les exploite à sa manière ; mais la foi
chrétienne les explique, et, je ne crains pas de le
dire, la noble et saine critique est de son côté.
Oui, dit-elle, oui, Jésus est accablé; Jésus va
mourir de tristesse et de peur, /il n'est mira-
culeusement soutenu ; Jésus a le cœur brisé de
son suprême délaissement ; mais, plus la dé-
faillance est profonde, plus je crois qu'il est
Dieu. Le calice de ses maux, il ne le verrait
pas, s'il n'était doué d'une pénétration divine;
et, s'il ne voyait que lui, il serait moins triste
et moins épouvanté. Mais il voit aussi le calice
de nos iniquités. Quarante siècles de péchés l'ont
précédé et le menacent. Quarante siècles le sui-
vront peut-être, et il y voit prophétiquement
toutes les ingratitudes dont sera payé son
amour infini. Il lit, à travers les ruisseaux de
larmes qui coulent de ses yeux, les pages si-
nistres où sera écrit son déshonneur. Blas-
phèmes, sacrilèges, rébellions, débauches de
l'esprit, du cœur et des sens, vous étiez là pour
insulter, par votre ironique persévérance, à son
LE MAKTYR. 251
dévouement 3t à ses immolations. Vous étiez
là, Messieurs, j'étais là, ô mon Jésus, moi,
votre prêtre, moi, votre religieux, et nos trop
nombreuses fautes, nos trop longues ingrati-
tudes pesaient de tout leur poids sur votre
cœur adorable. Ah ! tombez dans la poussière,
appelez votre Père au secours de la nature
humaine que la divinité accable de sa pre-
science; plaignez-vous d'être abandonné pour
tant et de si grands misérables ;
plus je vous
verrai humilié et brisé, plus j'entendrai se tour-
menter les flots de vos saintes passions, plus
vous serez pour moi le Dieu que je veux
adorer et aimer.
Ce n'est pas tout, Messieurs; le Christ mar-
tyr voit encore venir après lui d'immenses lé-
gions de souffrants et de crucifiés, qui ont be-
soin d'un grand exemple. Il faut apprendre à
ces victimes prédestinées comment on se re-
lève des accablements de la douleur, comment,
après avoir prié Dieu de nous délivrer du mal,
on doit lui dire avec abandon : « que ta volonté
soit faite; » comment, après d'épouvantables
prostrations, on s'écrie, Surgite eamus % « de-
bout, marchons ; » comment, après avoir exhalé
CARÊME 1880 . — 17
258 VIE DE JÉSUS.
amoureusement sa plainte dans le sein de Dieu,
on lui livre son âme. Pater in manus tuas
commendo spiritum meum. Voilà pourquoi.
Messieurs, Jésus veut être faible. Mais, vous
l'entendez bien, vous le comprenez bien, les
défaillances du grand martyr sont des actes
ordonnés, des ombres bienfaisantes autour de
ses sublimes manifestations, des prodiges d'a-
mour, des miséricordes divines.
Et maintenant, mourez, mon Christ bien
aimé, mourez; rien ne m'étonne plus dans
votre faiblesse, tout me ravit dans votre force.
Avec ceux qui ont entendu sur le Golgotha la
dernière clameur de votre bouche adorable, je
m'écrie : <£ Cet homme était vraiment le Fils de
Dieu : Vere Filius Dei erat iste.
III
Messieurs, lorsqu'un homme est mort et que
disparaît sa livide dépouille, que peut-on atten-
dre ou craindre de lui? S'il a été bon comme la
providence, ses mains raides et glacées ne s'ou-
vriront plus pour obéir à son cœur; s'il a fait
LE MARTYR. 259
trembler l'humanité, son œil éteint et ses lèvres
immobiles ne serviront plus désormais une
âme farouche et tyrannique. Chairs profanées
par la corruption, os humiliés dans la pous-
sière, vous n'êtes plus rien qu'une lugubre dé-
rision semblable au néant; sanctuaire d'une
âme bienfaisante ou terrible, on a pitié de
vous, on vous oublie. L'oubli et la pitié, voilà
qui vous étouffe plus sûrement que la froide
pierre du sépulcre. — Non, des morts il ne
reste plus rien, rien ; si ce n'est, par privilège, et
de temps en temps, sur les pages avares de
l'histoire, des noms, dont chaque jour qui
s'écoule semble consacrer l'impuissance. Ce-
pendant, un homme est tombé, il y a dix-huit
siècles, tombé comme un rebut dans la moisson
des vivants, et voilà qu'hier, aujourd'hui et
toujours, sa triste image et son souvenir saisis-
sent le cœur humain et le pénètrent d'une
profonde et constante impression. D'où cela
vient-il? Je vous le demande, à vous qui avez
peut-être oublié tous vos morts, à vous qui
ne pouvez pas échapper à l'influence posthume
de ce supplicié.
Voyez donc ! Le Christ est mort sur le gibet.
2G0 VIE DE JÉSUS.
des infâmes, et la conclusion de ce drame hor-
rible qui, dans la pensée de ses ennemis, de-
vait faire éternellement justice de sa gloire et
de sa force, se poursuit indéfiniment, à tra-
vers les siècles, avec la même alternative qu'au
jour solennel où le forfait des juifs fut con-
sommé. Prodige admirable! d'autant plus ad-
mirable qu'il est indestructible : Jésus crucifié
et comme près de mourir est toujours debout
entre ses amis et ses ennemis, produisant tou-
jours sur eux le même effet : sublime provoca-
teur, ineffable consolateur pour les uns; hor-
reur et tourment pour les autres.
On avait dit, en le voyant mourir : Le blas-
phème est vaincu ; et voilà qu'il prouve encore
sa divinité, avec autant d'évidence qu'à l'heure
suprême où il expirait, couronné par les pro-
phéties, illuminé par les miracles, resplendis-
sant de ses vertus.
Voulez-vous vous en convaincre, Messieurs?
Prêtez l'oreille et écoutez cette strophe triom-
phale que chante l'humanité chrétienne :
Crux fidelis, inter omnes
Arbor una nobilis !
Nv.lla silva talem proferl;
LE MARTYR. 261
Fronde, flore, germine.
Dulce Ugnum, dulces clavos,
Dulce pondus sustinet 1 .
« croix fidèle, arbre unique par ta no-
blesse, nul bois n'a jamais porté de fruit sem-
blable à celui qu'on voit pendre à tes rameaux
sanglants ! Tout y est doux, le bois, les clous et
le poids qu'ils soutiennent. » — C'est une
foule immense qui chante ainsi, Messieurs.
Dans cette foule immense, je vois des millions
de martyrs de tous les âges et de toutes les
conditions, qui ont affronté les plus horribles
souffrances pour unir le témoignage de leur
sang au témoignage du sang de Jésus-Christ,
et affirmer ainsi sa divinité. La nature, par
toutes ses voix les plus touchantes et les plus
persuasives, protestait contre leur sacrifice,
mais ils ont entendu le cri du grand martyr :
« Debout, marchons : » Surgite eamus, et ils ont
répondu : « Armons-nous de patience et cou-
rons au combat qui nous est proposé, les yeux
fixés sur l'auteur et le consommateur de notre
foi, Jésus, qui, au lieu de la joie qu'il pouvait
se promettre, a méprisé l'ignominie et enduré
le supplice de la croix, d
1. Hymne de la Passion.
262 VIE DE JÉSUS.
Près des martyrs, je vois les pénitents, aus-
tères amants de la douleur, qui, pour crucifier
leur chair, ont inventé des tourments dont la
délicatesse mondaine se scandalise. Les absti-
nences, les jeûnes, les haires, les cilices, les
chaînes, les verges cruelles, ont servi d'instru-
ments à ces sublimes bourreaux, pour graver,
en leur corps, l'image des saintes torturai
qu'ils ont contemplées sur la croix. «. Le ChriA
a souffert, disaient-ils, pour nous servir d'exem-
ple, afin que nous suivions ses traces. Gomme
ce vaillant capitaine, allons à la gloire par la
passion. Comme ce miséricordieux rédemp-
teur, immolons-nous volontairement, et sau-
vons le monde par nos douleurs. »
Après les pénitents, ce sont les affligés.
Grand Dieu, quelle légion de cœurs meurtris
paH'injustice, l'ingratitude, le mépris, l'injure,
le désenchantement! Que d'yeux en larmes,
que de vies penchées vers le désespoir! Trop
souvent rebutées, les consolations humaines
n'osent plus approcher de ces infortunés, mais,
dès qu'ils se tournent vers le crucifié, une voix
tendre les appelle : « Venez vous tous qui êtes
écrasés par le poids de vos peines, venez à moi
LE MARTYR 263
et je vous consolerai. » Et ils viennent, et, dans
l'embrassement du grand martyr de l'injustice
et de l'ingratitude, du plus méprisé et du plus
maltraité des hommes, ils échangent leurs maux
contre de mystérieuses promesses qui donnent
à leur âme, tout à l'heure inconsolable, la force
de vivre et de souffrir encore.
Vous aussi, pauvres pécheurs, plus nom-
breux que les martyrs, les pénitents et les af-
fligés, vous accourez au pied de la croix,
Ployée sous le fardeau de ses iniquités , votre
âme tremblante cherche un refuge contre la
justice divine, entre les bras du supplicié qui a
promis le paradis au voleur pénitent et par-
donné à ses bourreaux. Quand vous avez baisé
ses plaies et murmuré, à travers les sanglots de
votre repentir, ces douces et consolantes pa-
roles : « Voici l'agneau de Dieu, voici celui
qui efface les péchés du monde, » vous vous
relevez le cœur confiant, et tout prêts à mar-
cher dans une sainte nouveauté de vie.
Quels prodiges ! Messieurs, j'en appelle à vo-
tre haute raison et à votre bonne foi. Qu'elles
me disent, s'il est possible qu'un homme,
comme vous ev moi, mort depuis dix-huit cents
264 VIF. DE JÉSUS-
ans, produise ces grands effets de force et de
consolation ?Non, mille fois non, cela n'est pas
possible. Les effluves qui s'échappent de la
croix sont des effluves surhumaines. Dans la
foule immense de ceux qu'il provoque à l'hé-
roïsme et relève des abattements de la douleur
et de l'humiliation du péché, le Christ martyr
démontre perpétuellement sa divinité.
L'impie, lui-même, vient renforcer cette dé-
monstration. Les mépris qu'il affecte dissimu-
lent mal la mystérieuse crainte qui l'agite et
les tourments qu'il éprouve, en face du crucifié,
ïl le hait d'une haine furieuse et impitoyable.
On l'a vu s'acharner contre d'inoffensives re-
présentations et les mutiler avec rage, comme
s'il voulait en finir avec un être vivant ; on l'a
vu entrer dans les écoles, et soustraire aux en-
fants, qui l'adorent, la vue du crucifix. Pour-
quoi donc? S'agissait-il de faire disparaître un
emblème politique, perpétuant le souvenir d'un
régime odieux? Mais, de ses bras étendus, le
crucifié bénit et protège tous les régimes hon-
nêtes. Fallait-il assurer les droits de la libre
pensée ? Mais n'est-ce pas la libre pensée
qui a représenté le Christ donnant la main à
LE MARTYR. 265
Socrate et à Jean -Jacques Rousseau? N'est-ce
pas la libre pensée qui a appelé le Christ Tin-
comparable prédicateur de la fraternité, l'en-
nemi des tyrannies, le révolutionnaire trans-
cendant? Et, puisqu'on a la prétention de tout
laïciser, le Christ est-il autre chose, aux yeux
de la libre pensée, qu'un grand et illustre laïc,
qui a fondé le culte pur, la religion sans prêtre
et sans pratiques extérieures?
Ah! oui, l'on a écrit cela; mais, quand arri-
vent les heures d'action, le fond de l'âme se
montre. C'est à Dieu qu'on en veut, c'est la
pensée de Dieu qu'on prétend écarter de l'en-
seignement et des mœurs publiques, et, poussé
par un instinct fatal, l'impie s'écrie : Enlevons
les croix. On demandait à un misérable, y a-t-il
des dieux? Oui, répondait-il, et la preuve c'est
que je les hais. Eh bien, Messieurs, si je de-
mande à l'impie : Jésus-Christ est-il Dieu? Sa
conduite me répond Vous : le voyez bien, puis-
que je l'abhorre et que j'enlève les croix par-
tout où je veux supprimer Dieu.
Vous ne permettrez pas qu'il triomphe, ô
mon Sauveur. Pourtant, si ce malheur arrivait*
venez vous réfugier dans nos cœurs. Nos cœur
266 VIE DE JÉSUS.
seront des Gethsémani, où vous pourrez pleu-
rer en silence sur les ingratitudes de l'huma-
nité, des Golgotha, où vous pourrez crier à
l'aise : hommes, pourquoi m'avez-vous aban-
donné?
Mais, non, cher martyr, vous ne serez pas
abandonné, votre croix restera debout, exem-
ple éternel, provocation sublime, source inef-
fable de consolation ; debout pour fortifier les
vaillants, soulager les malheureux et rassurer
les pécheurs. Faites-nous en ressentir aujour-
d'hui la divine vertu.
mort adoré dont! le dernier soupir fut un
miracle, je veux un prodige avant de quitter
ce peuple qui m'écoute. Touchez les cœurs,
jusqu'ici rebelles à votre grâce, et qu'ils empor-
tent, avec le repentir, une bonne promesse de
votre miséricorde pour leur salut, depuis si
longtemps compromis par l'impénitence.
mort prophétisé! ô prophète immolé ! ac-
complissez aujourd'hui une prophétie. Il a été
dit que vous êtes venu pour le salut d'un grand
nombre. Faites que ce grand nombre soit ici;
que tous ceux qui viennent d'entendre ma pa-
role, hélas! si imparfaite, se retirent avec une
LE MARTYR. 267
grâce tombée de vos plaies sacrées dans les
flots de votre précieux sang.
Jésus crucifié! Mon grand Dieu et mon aoux
ami ! donnez-moi des âmes. J'ai soif de vous
voir adoré et aimé par tous les hommes.
HIJARANTE-H l THÈME CONFÉRENCE
VIE DE JESUS. LE TRIOMPHATEUR
QUARANTE-HUITIÈME CONFÉRENCE
VIE DE JÉSUS. — LE TRIOMPHATEUR.
Messeigneurs, Messieurs 1
,
En traitant la question des infirmités de
Jésus-Christ, nous avons dit, avec saint Tho-
mas, qu'elles avaient pour but de prévenir les
appréhensions qu'une chair investie de pri-
vilèges surhumains, dédaigneuse de nos be-
soins et protestant contre nos misères, n'eût
pas manqué de faire naître dans nos âmes
trop sensibles aux impressions du merveil-
leux. Le Christ souffrant affirme mieux qu'un
Christ glorieux la vérité de son incarnation,,
et nous convainc de la réalité des liens frater-
nels qui l'unissent à l'humanité. — Dans ce
genre de démonstration, la mort va jusqu'à
1. Mgr Richard, coadjuteur de Paris; Mgr Ravinet, ancien
évêque de Troyes.
27 u2 VIE DE JÉSUS.
la suprême évidence. Si Jésus-Christ, même
après avoir vécu comme tout le monde,
se fut évanoui tout à coup, fuyant la porte
lugubre et redoutable par où disparaît toute
vie humaine, on aurait pu craindre encore
qu'il ne fût un fantôme. Cette crainte n'est
plus possible sans folie, dès qu'on est en pré-
sence de son corps livide et inanimé, pieuse-
ment descendu de la croix par des mains
amies, enveloppé d'un linceul et déposé dans
4
un sépulcre . Mais peut-être, aussi, la dé-
monstration est- elle trop forte. La mort
prouve trop. Si l'homme s'y révèle, on n'y
voit plus le Dieu, malgré les signes qu'il
vient de donner de sa grandeur infinie.
C'est bien ainsi que l'entendent les Juifs.
C'est dans le dessein d'étouffer toutes les
preuves importunes que le Christ a données
de sa divinité, qu'ils s'emparent de son tom-
beau, munissant du sceau de l'État la pierre
1. Conveniens fuitChristus mori ad ostendendum verita-
tem naturae assumptae, sicut enim Eusebius dicit Si aliter :
post conversationem cum hominibus evanescens subito evo-
iaret fugiens mortem, ab omnibus compararetur phanfas-
mati. (Summ. theol., III P., quaest. 50, a. 1.)
LE TRIOMPHATEUR. 273
qui le ferme, et l'entourant de gardiens char-
gés d'écarter les voleurs sacrilèges qui pré-
tendraient exploiter un enlèvement furtif au
profit de Terreur.
Vaines précautions de l'aveuglement, de la
haine et de la lâcheté. Faites votre devoir,
soldats, veillez bien, vous n'empêcherez rien,
car la force qui doit vous ravir le cadavre, près
duquel vous montez la garde, n'est pas autour
du sépulcre ; elle est dedans. L'heure va bien-
tôt venir; une nuit, un jour, une nuit encore :
L'heure est venue. La terre tremble, l'ange
descend des cieuxet renverse la lourde pierre
qui cache, à tous les yeux, les mystères de
cette tombe bénie. Regardez ! il n'y a plus
rien. L'humanité du Sauveur est déjà partie,
et vient de couronner, par son triomphe sur la
mort, les prodiges de sa vie terrestre.
Messieurs, voici, pour cette année, le der-
nier objet de mon enseignement. Je veux
vous bien pénétrer de la vérité du triomphe
de Jésus-Christ, afin que vous en puissiez
contempler et goûter, plus à l'aise, les divines
splendeurs et les divins bienfaits.
CARÊME 1880. — 18
tu ra DE JESUS.
La vérité du triomphe de Jésus-Christ sur
la mort est affirmée par les Ëvangélistes, en
ces termes : a Le Christ est ressuscité comme
il Ta dit : » Surexit sicut dixit : x Le Seigneur
est vraiment ressuscité : )) Surrexit dominus
vere.
Comme la naissance, la prédication, la
doctrine, les miracles, la passion et la mort
du Sauveur, sa résurrection a été annoncée
par les prophètes. « Son sépulcre sera glo-
rieux *, d avait dit Isaïe. Et David, priant au
nom du Messie : « Dieu, tu n'abandon-
neras pas mon âme dans le sombre abîme, tu
ne permettras pas que ton saint connaisse la
i
corruption . » Mais personne n'a prédit le
triomphe de son humanité martyrisée aussi
clairement que le Christ lui-même. « Détrui-
sez ce temple, disait-il, en parlant de son
1. Et erit sepulcrum ejus gloriosum. (Cap. xi, 10.)
Non derelinques animam meam in inferno nec
2. : dabia
sanctum tuum videre corruptionem. (Psalm., xv.)
LE TRIOMPHATEUR. 275
corps, et je le rebâtirai en trois jours '. » EL
aux pharisiens hypocrites qui lui demandent
un prodige dans les cieux : « Cette génération
perverse et adultère veut un signe; elle n'en
aura pas d'autre que celui du prophète Jonas;
car, comme Jonas est resté trois jours et trois
nuits dans le ventre de la baleine, de môme le
Fils de l'homme restera trois jours et trois nuits
2
dans le sein delà terre . d Et à ses disciples,
cette fois sans parabole et sans mystère : « Les
Juifs livreront le Fils de l'homme aux gentils,
qui se moqueront de lui, le flagelleront et le
crucifieront; mais il ressuscitera le troisième
jour. — Après que je serai ressuscité, j'irai
3
devant vous en Galilée . » Trop épouvantés
par les scènes douloureuses de la passion, les
1. Solvite templum hoc et in tribus diebus excitaboillud.
(Joan., cap. n, 19. Matth., cap. xxvï, 61. Marc, cap. xiv, 58.)
2. Generatio mala et adultéra signum quaerit; et signum
non dabitur ei, nisi signum Jonae propbetae. Sicut enim fuit
Jonas in ventre ceti tribus diebus, et tribus noctibus : sic
ent Filius hominis in corde terras tribus diebus et tribus
noctibus. (Matth., cap. XII, 39-40.)
3. Et tertia die resurget. Ibi<l., cap. xvii, 22, xx, 19
Marc, cap. ix, 30, x, Vt. Luc, cap. xvm, 33.) Postquam
resurrexero, praecedam vos in Galilaeam. (Matth., cap. xxvi,
32.)
276 VIE DE JÉSUS.
apôtres ont oublié cet oracle si précis ; mais
les Juifs s'en souviennent, et, croyant prévenir
une erreur, ils se préparent une honte. « Sei-
gneur, disent-ils à Pilate, nous nous rappe-
lons que ce séducteur a dit, pendant qu'il
vivait : je ressusciterai le troisième jour. Fai-
tes donc garder son sépulcre, de peur que
ses disciples ne viennent l'enlever, et ne
disent au peuple: il est ressuscité d'entre les
!
morts . »
Voilà la prophétie, Messieurs. En regard de
cette prophétie, lisez le récit évangélique.
Il est écrit sans art, et, je dois le dire aussi,
sans enthousiasme, mais avec un tel accent
de candeur de sincérité que vous y sentirez
et
la vérité déborder, et qu'il vous semblera,
comme à moi, que l'aveuglement et la mau-
vaise foi peuvent seuls résister à ses impé-
rieuses sollicitations. Point de tableaux, si ce
n'est une courte description de la descente
Domine, recordati sumus, quia seductor ille dixit adhue
1.
vivens Post très dies resurgam. Jubé ergo custodiri sepul-
:
crum usque in diem tertium ne forte veniant discipuli
:
ejus et furentur eum, et dicant plebi surrexit a mortuis.
(Mattli.,cap. xxvii, 63-64.)
LE TMOMPHATEUft. 27'
de Tange, de l'ouverture du sépulcre et de
l'épouvante des soldats, racontées sans doute
!
aux apôtres par un garde converti . Après
cela, une suite de narrations sans ordre et
sans dessein, naïve reproduction de ce qui a
été vu et entendu. C'est Madeleine, qui, dans
l'empressement de son amour, précède l'au-
rore pourvoir la tombe de son cher maître, et
qui, apercevant la pierre renversée, s'enfuit
bouleversée vers les apôtres, et s'écrie : « Ils
ont enlevé le Seigneur, et je ne sais où ils
2
l'ont mis !)) Ce sont les apôtres Pierre et
Jean, qui courent au sépulcre pour se rendre
compte de cette profanation, et qui reviennent
tristement, convaincus qu'elle s'est accomplie,
bien qu'ils aient vu le suaire et les bande-
lettes plies avec soin; car, dans leur trouble,
ils ne se rappellent pas que l'Écriture a dit
qu'il fallait que le Christ ressuscitât d'entre les
morts. Ce sont les anges, qui rendent témoi-
gnage du triomphe de leur roi : « Le Sei
gneur, que vous cherchez, n'est plus ici; il esî
1. Matth., cap. xxviu, 2-4.
2. Joan., cap. xx, 1-2.
278 VIE DE JÉSUS.
ressuscité comme il l'a dit, et va vous précéder
en Galilée, c'est là que vous le verrez '. » Et
puis les apparitions, qui se succèdent et se
déroulent, d'un jour à l'autre, plus claires,
plus saisissantes, plus irrésistibles.
Mon cœur me dit que, dans ces apparitions,
Jésus n'a pas oublié sa mère bien aimée. Les
Évangélistes se taisent sur ce mystère. L'hu-
milité de Marie a voulu le cacher, et son
exquise discrétion lui a fait, sans doute, penser
que le témoignage d'une mère, si pleine du
souvenir de son fils, si appliquée à contempler
en son. cœur son image adorée, pouvait être
suspect. Mais voici que Madeleine, retournée
au tombeau, près duquel elle se lamente,
entend une voix chère qui l'appelle par son
nom .-Marie! Un homme est debout devant,
elle; elle se précipite vers lui, en criant:
« Mon bon maître Rabboni! » Ne me ! touche
pas, lui dit Jésus, car je ne suis pas encore
monté vers mon Père; mais va trouver mes
îrères, et dis leur : « Je monte vers mon Père
et votre Père, vers mon Dieu et votre Dieu. ?
i. Joan., cap. xx, 3-9.
f.B TRIOMPHATEUR. 279
Et voilà la pécheresse régénérée, devenue le
premier apôtre de la résurrection. « J'ai vu
le Seigneur, dit-elle aux disciples :i)Vidi Domi-
num K Faible témoignage Son ! amour ne l'a-
t-il pas trompée? Non, car elle n'est pas
seule. Les saintes femmes, muettes et trem-
blantes, reviennent du tombeau où elles ont
vu les anges du ciel et entendu leur témoi-
gnage. Sur le chemin, Jésus vient à leur ren-
contre : «Bonjour! » leur dit-il: Avete. k sa
voix, à son regard, elles reconnaissent leur
doux maître, se jettent à ses pieds, les em-
brassent, et adorent. « Ne craignez pas, leur
dit Jésus, allez et dites à mes frères qu'ils se
2
rendent en Galilée. Là, nous nous reverrons . *
Mais ce sont toujours des femmes, et les
femmes ont tant d'imagination ! N'ont-elles
pas rêvé? Faut-il croire à leur parole? Voilà
ce que disent les apôtres. Eh bien! l'heure des
hommes est venue. Le chef du collège apos-
tolique, Pierre, a vu le Maître. Le bruit de
cette apparition se répand oarrni les disci-
1. Joan., cap. xx, 14-18.
2. Matth., cap. xxvm, 9-10.
280 VIE DE JÉSUS.
pies : Dominus surrexit vere et apparuit Si-
moni l
. Presque en même temps, sur la route
de Jérusalem à Emmaùs, deux voyageurs con-
versent avec un mystérieux pèlerin, qui leur
reproche leur incrédulité. Leurs cœurs s'é-
chauffent à sa parole pleine d'un feu divin, et,
le soir venu, assis près de lui à la même table,
le voyant rompre le pain comme à la dernière
cène, ils s'écrient : C'est lui! Mais, déjà, le
Christ a disparu, Vite, ils rentrent à Jérusa-
lem pour raconter leur bonheur. Ils trouvent
les disciples assemblés, partagés entre la stu-
2
peur et la joie, et doutant encore . Pendant
qu'ils échangent leurs tumultueuses impres-
sions, où domine encore la tristesse, Jésus, à
travers la porte close, entre dans le cénacle et
paraît au milieu d'eux, disant : « La paix
soit avec vous. » Pris de trouble et de frayeur,
ils croient voir un esprit. <t Rassurez-vous, leur
dit le Sauveur. Un esprit n'a ni chair ni os.
Voici mes pieds et mes mains, c'est bien moi.
Voyez et touchez. » Et, parce qu'ils ne croient
pas encore, Jésus s'assied au milieu d'eux et
1. Luc, cap. xxiv, 34.
2. Luc. cap. xxiv, 43-35 Marc , cap. xvi, 18.
T.ll TRIOMPHATEUR 281
leur demande à manger. Il n'avait fait que
passer dans les autres apparitions, ici il
reste, converse, explique les Écritures, fait
déborder la joie, et se retire en donnant, en-
core une fois, sa paix, et en promettant son
1
Esprit-Saint .
Cependant, Thomas n'a point assisté à
cette consolante et sainte soirée. Cœur ardent?
mais tête dure, il ne veut point croire, s'il ne
voit, dans les mains du Sauveur, l'empreinte
de ses clous, s'il ne met ses doigts dans la
plaie qu'ils ont faite, et sa main dans le côté
que la lance a entr'ouvert. En vain les dis-
ciples le pressent : « Nous avons vu le Sei-
gneur:» Vidimus Dominurn. Il ne veut pas se
laisser convaincre : « Je ne croirai pas:» .Mm
credam. Bienheureux entêtement, qui vaut
au monde la plus touchante et la plus irrésis-
tible des manifestations. Huit jours après,
Jésus entre encore au cénacle, à travers les
portes fermées, et, après avoir donné sa paix, il
s'adresse à Thomas « Mets là ton doigt, dit-il,
-
et vois mes mains. Approche ta main et ,
1. Luc, cap. xxiv, 3^-49. Joan., cap. xx, 19-24.
282 VIE DE .JÉSUS.
mets-la dans mon côté. Et maintenant je t'en
prie, ne sois plus incrédule, mais aie la foi. »
Et Thomas s'écrie : « Tu es mon Seigneur et
mon Dieu. » — « Tu as cru, reprend le Sau-
veur, parce que tu as vu bienheureux ceux ;
qui croient sans voir '. »
C'est assez de ces apparitions pour créer
dans la bouche des apôtres un témoignage
irrécusable ; mais Jésus ne veut pas quitter la
terre sans visiter et honorer de sa présence
glorieuse la Galilée, patrie de sa jeunesse,
de ses premières prédications et de ses pre-
miers prodiges. Il
y précède les chers amis à
qui il avait donné rendez-vous, et leur appa-
raît sur le bord du lac où ils pèchent. « En-
fants, dit-il, avez- vous quelques provisions? >»
« Rien, i> répondent-ils, « Jetez donc votre
filet du côté droit de la barque, et vous trou-
verez. » Et voilà qu'ils ne peuvent plus le reti-
rer, tant il est rempli. A cette répétition de
la pêche miraculeuse, Jean s'écrie : C'est le
Seigneur, et Pierre se jette à la nage pour le
rejoindre. — Encore une fois, le Sauveur
1. Joan., cap. xx, 24-29
LE TRIOMPHATEUR. 283
mange et converse avec les siens. Il demande
à Pierre une triple confession d'amour, en
expiation de son triple renoncement, et lui
rappelle qu'il est le pasteur suprême des
!
agneaux et des brebis de son bercail .
Jusqu'ici les saintes femmes, deux disci-
ples et les onze apôtres, seulement, ont vu le
Christ ressuscité. Ce n'est pas assez. Jésus
convoque sur une montagne de Galilée tous
ceux qui ont gardé son souvenir. Ils sont là
2
près de cinq cents ; et, devant cette foule as-
semblée, le maître prononce les solennelles
paroles qui créent l'apostolat perpétuel :
ce Allez, enseignez les nations. Voilà que je
suis avec vous tous les jours jusqu'à la con-
3
sommation des siècles . »
Enfin, le temps presse; il faut que Jésus re-
tourne à son Père. Une fois encore, il se mon-
tre à ses disciples qu'il a renvoyés à Jéru-
salem. Après leur avoir donné ses dernières
instructions et oromis la prochaine effusion
1. «Joan., cap. xxi, 1-23.
2. Deinde visus est plus quam quingentis fratribus simul,
ex quibus multi manent usque adhuc, quidam autem dor-
mierunt. (I Cor., cap. xv, 6.)
3 Maith., cap. xxvm, 16-20 Marc, cap. xvi, 14-48.
284 VIE DE JESUS
de son Esprit, il les conduit au mont des Oli-
viers. Là, il les bénit, et s'élève vers les cieux,
pendant qu'ils contemplent sa marche triom-
phale jusqu'à ce qu'une nuée lumineuse
vienne le dérober à leurs yeux ravis *.
Messieurs, voilà en substance le récit évan-
gélique des apparitions du Christ ressuscité.
J'y ai omis, pour ne pas nous attarder, une
foule de détails d'une naïveté charmante et
d'une adorable simplicité. Mais, tel que vous
venez de l'entendre, ressemble-t-il à une in-
vention ou à un témoignage ? J'en appelle à
votre bon sens et à votre sincérité. Pour peu
que vous connaissiez l'esprit humain, vous
direz c'est : un témoignage. Un prodige, comme
celui de la résurrection spontanée du Christ,
s'il eût été inventé par l'esprit humain, porte-
rait sa marque de fabrique. On y verrait le
fantastique se mêler au grandiose, les senti-
ments exaltés et les fortes passions s'agiter tu-
multueusement, la crédulité aller au devant des
manifestations, enfin, l'imagination créer des
tableaux séduisants et des scènes à effet. Rien
1 . Luc, cap. xxiv, 50-53. Marc, cap. xvi, 19. Act., cap. I,
2-12.
LE TRIOMPHATEUR. 285
de pareil dans l'Évangile; mais des narrations
brèves et dépouillées de tout artifice; un récit
sans autre ornement que l'extraordinaire même
des faits, racontés comme on raconte les
choses les plus ordinaires, avec une placidité
que le merveilleux ne peut déconcerter; enfin,
une absence totale de ravissement et d'enthou-
siasme, là où les plus froides natures n'eussent
pas manqué de manifester leur trouble et leur
émotion. En présence de ce phénomène uni-
que dans l'histoire des monuments de l'esprit
humain, une âme réfléchie se sent écrasée
sous le poids de cette pensée à double pres-
sion : le récit évangélique de la résurrection
est trop simple pour que le fait ne soit pas
vrai : le fait de la résurrection était trop vrai
pour que le récit n'en fût pas simple.
Dans la simplicité du récit, admirons,
Messieurs, avec saint Thomas, la miséricor-
dieuse et sage économie des apparitions. La
femme y est conviée d'abord, afin que celle
qui (ut jadis, auprès de l'homme, la messagère
de la mort réparât son premier crime, en de-
venant l'apôtre de la vie, et reçût, dans ce glo-
rieux ministère, l'absolution de son ignominif
286 VIE DE JÉSUS.
et de la malédiction qu'elle avait encourue*,
L'homme s'y montre rebelle à la foi, afin que
son incrédulité providentielle détermine un
progrès de manifestations, par lequel l'esprit
humain est entraîné jusqu'à la parfaite et im-
périeuse conviction. En effet, à mesure que
les apparitions se multiplient, elles se prolon-
gent. Nous voyons s'accroître successivement
le nombre des témoins de un jusqu'à cinq
cents. Les preuves s'accumulent, et le Christ
se révèle tout entier. C'est bien le Fils de
l'homme, le même que celui qui a vécu au
milieu des hommes : on le voit, on l'entend,
on touche et on baise ses membres saints; il
parle, il salue, il converse, il rompt le pain, il
mange. C'est bien le même martyr que celui
qui est mort sur la croix : on contemple les ci-
catrices de ses plaies, on met la main dans
son côté. C'est bien le même docteur que celui
4. Ideo autem primo mulieribus apparuit, ut mulier, quœ
primo nuntium mortis ad hominem detulit, primo etiam vi-
lam resurgentis Christi in gloria nuntiaret ; unde Cyril
dicit : Fœmina quœ quondam morlis fuit ministra veneran-
dum resurreclionis mysterium prima percipit, et nuntiat
adeptum estigitur fœmineum genus, et ignominise absolu
tionem et malediclionis repudium. (Summ. theol. , III, P.
quaesî. 55, a. 1, ad. 3.)
LE TRIOMPHATEUR. 187
qui enseignait ses disciples et le peuple : il
ace les Écritures qui ont parlé de lui, et en ex-
plique le témoignage. C'est bien le même Dieu
que celui qui commandait à la nature : il ma-
nifeste encore sa toute-puissance par des mi-
racles
!
. Oui, c'est bien lui. Cependant, il ne
veut pas qu'on croie qu'il est revenu à une vie
mortelle, comme ceux qu'il ressuscitait jadis.
1 . Argumenta fuerunt suffîcienUa ad ostendendam veram
resurrectionem et gloriosam. Quod autem fuerit vera re-
surrectio, ostendit uno modo ex parte corporis. Circa quod
tria ostendit Primo quidem quod esset corpus verum et
:
solidum, non corpus faantasticum vel rarum, sicut est aer.
Et hoc ostendit per hoc, quod corpus suum palpabile prœ.
buit. Unde ipse dicit Luc. ult. Palpate et videte quia spiritus
carnem et ossa non habet, sicut me videtis habere.. Secundo
ostendit, quod esset corpus humanum, ostendendo eis ve-
ram efiïgiem, quam oculis intuerentur. Tertio ostendit eis,
quod esset idem numéro corpus, quod prius habuerat, os-
tendendo eis vulnerum cicatrices. Unde ut legitur Luc. ul-
timo Dixit eis, videte manus meas et pedes meos, quia ego
:
ipse sum. Alio modo ostendit eis veritatem suae resurrectionis
ex parte animae, iterato corpori unitae. Et hoc ostendit per
opéra Primo quidem per opus vitae nutritivae
triplicis vitae.
in hoc quod cum discipulis manducavit et bibit ut legitur :
Luc. ult. Secundo per opéra vitae sensitivae, in hoc quod
discipulis ad interrogata respondebat, et praesentes saluta-
bat : in quo ostendebat se et videre et audire. Tertio per
opéra vitas intellectivae, in hoc quod eis loquebatur, et da
Scripturis disserebat. Et ne quid deesset ad perfeetionena
manifestationis. ostendit etiam se habere divinam naturam,
288 VIE DE JÉSUS.
1
Il apparaît et il disparaît . Assez manifesté
pour convaincre la raison, enveloppé néan-
moins de mystère pour nous laisser le mérite
de la foi.
Ainsi étudié, Messieurs, le fait de la résur-
rection du Christ s'impose déjà, et nous sommes
en droit de demander, à ceux qui le ni>jnt, de
sérieux efforts et de savantes recherches pour
le réfuter. Eh bien î le croiriez-vous? L'incré-
dulité, dans ses critiques, n'est, nulle part, plus
faible, plus piteuse, plus misérable qu'à ren-
contre de ce miracle transcendant. Contre
toutes les lois de la stratégie intellectuelle, Il
vivacité et la puissance de ses attaques dimi
nuent en proportion de l'importance du fait
qu'il s'agit de démolir. Pas un seul argument
per miraculum quod fecit in piscibus capiendis, et ulterius
per hoc quod eis videntibus ascendit in cœlum : quia ut
dicitur, Joan.,111 : Nemo ascendit in cœlum, nisi qui descen-
dit de cœlo, Filius hominis qui est in cœlo. Gloriam etiam
suae resurrectionis ostendit discipulis, per hoc quod ad eos,
januis clausis, intravit. (Summ, theol., III P., quaest 55,
a. 6 c.)
1 . Ad gloriam resurgentis manifestandam, noluit continue
conversari cum eis, sicut prius fecerat, ne videretur ad
talem vitam resurrexisse, qualem prius habuerat. (Summ
theol., III P., quoest. 55, a. 3, c.)
LE TUlOMPHATEUH. 28W
historique, comme le remarque judicieuse-
ment, un critique allemand, mais deux ou trois
nypothèses puériles, que se passent, de siècle
en siècle, les ennemis du Christianisme, de-
puis les vaines tentatives de Gelse et de Por-
phyre : Pour les uns, la mort apparente du
Christ; pour les autres, un enlèvement furlif.
L'apologétique chrétienne avait beau jeu con-
tre ces suppositions gratuites. Elle aurait pu
se contenter de les mépriser; mais, compre-
nant l'immense valeur du fait de la résurrec-
tion, dans l'ensemble des preuves qui établis-
sent la divinité de Jésus-Christ, elle n'a rien
négligé pour démontrer que la mort apparente
et l'enlèvement furtif étaient les deux plus
fortes sottises que pût imaginer l'esprit d'in-
crédulité, en quête d'objections. Elle a patiem-
ment étudié la nature des supplices auxquels
le Christ a été soumis, dans leurs rapports avec
les résistances de la vie humaine; elle a
compté les coups, jaugé les plaies, recueilli
tout le sang répandu; elle a suivi toutes les
phases de l'ensevelissement, elle a invoqué le
témoignage des bourreaux eux-mêmes; elle a
mesuré le sépulcre, pesé la pierre qui le fer-
CARÊME 1880. — 19
2D0 VIE DE JÉSUS.
mait, déterminé le nombre d'hommes qu'il fal-
lait pour la renverser; elle a sondé le sol envi-
ronnant, pour établir l'impossibilité d'un tra-
vail souterrain; elle a interrogé le sommeil
des gardes et relevé, dans la loi romaine, les pé-
nalités auxquelles les exposait l'infidélité à
leur devoir; elle a mis en présence les pas-
sions humaines, pour savoir jusqu'à quel
point des ravisseurs, qui commettaient un
crime au profit d'une doctrine austère, pou-
vaient s'entendre entre eux et garder une dis-
crétion qui ne s'est jamais démentie; elle a
audacieusement demandé aux juifs une en-
quête et un jugement sur ces trois crimes
énormes : violation sacrilège de sépulture,
bris du sceau de l'État, trahison de la consigne
militaire, et, ne les ayant point obtenus, elle
a décidé victorieusement, qu'il fallait s'en
tenir à cette explication si simple et si raison-
nable de l'Évangile: « Quelques-unsdes gardes
vinrent dans la ville et annoncèrent aux princes
des prêtres tout ce qui était arrivé. Là-dessus,
ils s'assemblèrent avec les anciens du peuple,
et, après avoir délibéré, ils donnèrent une
grosse somme d'argent aux soldats, disant ;
LE TltlOMPHATEUR. 291
Affirmez que les disciples sont venus la nuit
et l'ont enlevé pendant que vous dormiez. Et,
si le gouverneur vient à savoir, nous le per-
suaderons et nous vous mettrons en sûreté.
Et les soldats, ayant reçu l'argent, firent ce
4
qu'on leur avait dit . »
Ainsi donc, Messieurs, point de mort ap-
parente, point d'enlèvement furtif ; l'apologé-
tique chrétienne a prouvé cela jusqu'à la mi-
nutie. Je ne lui en fais pas un reproche. Dans
une si grave question, abondance de preuves
ne saurait nuire.
Cependant, je mets de côté ces preuves, et
je vous prie d'étudier, un instant avec moi, un
fait considérable d'où ressort, avec une im-
périeuse évidence, la vérité du triomphe de
Jésus-Christ sur la mort.
Ce fait, c'est la transformation des apôtres.
Hommes de basse condition et de pays mé-
prisé, ils étonnent ceux qui les voient en
compagnie de l'incomparable docteur dont
la parole et les miracles émeuvent la Judée;
et ils semblent s'appliquer à justifier cet
étonnement par leur ignorance et leur
1. Matth., cap. xxviii, 11-15.
292 vie nu jesus.
grossièreté. A chaque instant, Jésus leur rap-
pelle et leur explique les Écritures; du jour
au lendemain, ils oublient ce qui leur a été
dit. Ils fatiguent, par leurs questions indis-
crètes, l'adorable patience du maître qui s'a-
baisse pour se mettre à leur portée; ils n'en-
tendent rien à la haute spiritualité de son
enseignement, et se repaissent d'espérances
triviales, toujours en quête de leurs intérêts
et des honneurs dont ils croient être comblés
bientôt dans le futur royaume d'Israël. Tant
que Jésus-Christ domine la foule et confond
ses ennemis, ils lui demeurent attachés. Les
œuvres merveilleuses qu'ils voient s'accom-
plir sous leurs yeux, l'amour constant dont
ils sont l'objet leur arrachent, de temps en
temps, une protestation de foi et de dévoue-
ment. Mais, vienne l'heure du monde et des
puissances de ténèbres, toute disposition
grande et généreuse s'affaisse. La passion et
la mort du Christ mettent en pleine lumière
leur scandaleuse faiblesse. Tous s'enfuient, se
cachent, et refusent, à celui qui les a tant ai-
més, un témoignage qui confondrait ses accu-
sateurs ; le plus honoré d'entre eux s'avilit par
LE TRIOMPIiATELR. 293
un triple renoncement, un seul est présent à
la scène du crucifiement. Qui pourra dire
l'impression produite dans leur âme pusilla-
nime par l'écroulement de leurs espérances,
et de quelle voix ils s'écrièrent, en apprenant
que le tombeau les avait englouties : Tout est
perdu !
Abjects aux yeux du monde, ignorants,
égoïstes, lâches et désespérés, voilà les apô-
tres en face du tombeau de l'homme étrange
qui les a séduits. Cinquante jours après,
Messieurs, ces mêmes hommes, debout et fiers
sur les places de Jérusalem, tiennent suspen-
dues à leurs lèvres les foules étonnées et ravies
de les entendre citer et i nterpréter les Écritures,
mieux que les Rabbi les plus instruits et les
plus diserts '; ces mêmes hommes s'oublient,
pour ne plus travailler qu'à la gloire de leur
maître ; ces mêmes hommes demandent, avec
autorité, la foi et les adorations du peuple pour
2
le crucifié, et les obtiennent par milliers ; ces
mêmes hommes osent dire aux princes des
prêtres, aux scribes et aux anciens du peuple :
1 . Act., cap. h, 5 et 9. cap. ni, 11-26.
t. Il;id., cap n, 41. cap. iv, 4.
294 VIE DE JÉSUS.
« Vous avez tué l'auteur de la vie *
; * ces
mêmes hommes se laissent battre de verges,
et s'en vont contents d'avoir souffert quelque
chose pour le nom de Jésus; ces mêmes
hommes bravent les menaces de mort qui leur
commandent le silence, et parlent avec un
indomptable courage; ces mêmes hommes
ouvrent leurs rangs et y reçoivent le grand
Paul, le plus acharné des persécuteurs et,
2
bientôt, le plus éloquent des convertisseurs ;
ces mêmes hommes méprisent tous les biens
de la terre et n'ont plus d'espérance que dans
les cieux; ces mêmes hommes se donnent le
baiser de paix,et partent à la conquête de l'u-
nivers. La Grèce, l'Asie Mineure, la Scythie,
la Perse, l'Inde, l'Egypte, la Gaule, l'Espagne,
retentissent du bruit de leur grande voix;
Rome, centre du monde, voit, dans son sein,
s'établir, en maître suprême, l'ancien renégat.
Enfin, ces mêmes hommes souffriront tous, et
mourront dans les supplices, pour sceller de
leur sang leur intrépide témoignage. Bref,
Messieurs, les abjects sont transformés en pas-
1. Act., cap. v, 40-41.
2. lbid., cap. ix. i-28
LE TRIOMPHATEUR. 295
teurs vénérés, les ignorants en maîtres pleins
de science, les égoïstes se dévouent, les lâches
et les désespérés sont devenus des héros et des
saints. Que s'est-il donc passé? — Écoutez.
Si au lendemain d'une de ces tempêtes ef*
froyables qui, descendant des montagnes à la
plaine, déchirent la terre, renversent les mois-
sons, déracinent les arbres, et mêlent ensem-
ble mille débris sans forme et sans nom, vous
revoyiez, au même endroit, la nature heureuse
et souriante, parée de son manteau de verdure
et d'épis dorés, vous vous écrieriez : Miracle!
Eh bien, voilà le mot révélateur de la trans-
formation des apôtres. Entre ce qu'ils
étaient hier et ce qu'ils sont aujourd'hui, un
grand prodige s'est opéré; ils nous disent
eux-mêmes, dans leurs premières prédica-
tions : « Hommes de Judée, habitants de Jéru-
salem, ce Jésus de Nazareth que vous avez
crucifié parles mains des impies, Dieu l'a res-
suscité; nous sommes les témoins de ce haut
fait *. Princes du peuple et anciens , sachez
que si nous guérissons, c'est au nom de ce
1. Viri Judaei et qui habitatis Jérusalem universi... Jesura
Nazarenum. .. per manus iniauorum affigentes, interemis-
29C VIE DE JÉSUS.
Jésus de Nazareth que vous avez crucifié et
que Dieu a relevé d'entre les morts d
, » La
résurrection ! Il ne fallait rien moins que ce
coup de soleil divin pour donner aux apôtres
la science, le dévouement, l'audace, l'hé-
roïsme, la merveilleuse puissance dont nous
les voyons doués; pour expliquer la crainte et
la vénération dont ils sont entourés, presque
au lendemain de la catastrophe qui les avait
anéantis.
Ce n'est point ainsi, cependant, que l'entend
la critique. Les apôtres n'ont pas vu leur
maître ressuscité, ils ont cru le voir; cela
suffit pour expliquer l'étrange changement qui
s'est opéré en eux : ce sont des hallucinés.
L'hallucination! voilà, Messieurs, le dernier
refuge du rationalisme aux abois. 11 se can-
-
tonne dans ce phénomène, comme une bête
fauve, affolée par la poursuite, dans un maigre
buisson qu'elle prend pour un impénétrable
tis... Illum resuscitavit Deus, cujus omnes nos testes sumus.
(Art., cap. il, 22, 23-32.)
1 . Notum omnibus vobis, et omni plebi Israël, quia
sit
in nomine Domini nostri Jesu Christi Nazareni, quem vos
cruf ifixistis, quem Deus suscitavit a mortuis, in hoc iste as
tat coram vobis sanus. (Act., cap. iv, 10.)
LE TIUOMl'HATEUR. -97
fourré. Une vierge vaillante, conduite par les
voix d'en haut, délivre son pays de l'oppres-
sion des étrangers : hallucination! Une enfant
naïve et pure converse avec le ciel : hallucina-
tion ! Un saint, une sainte sont ravis à la terre
et contemplent les mystères divins, lisent dans
les âmes, prédisent l'avenir hallucination On : !
en a mis partout; et l'habitude en est si bien
prise que nous aurions parfaitement le droit
de dire à ceux qui nous traitent si obstinément
d'hallucinés : <c Vous êtes des maniaques, » et
nous serions quittes. Mais cette manière expé-
ditive de résoudre les questions doctrinales et
historiques n'est point dans nos mœurs apolo-
gétiques. Nous savons tenir tête à l'ennemi,
malgré les raisons qu'il nous donné de suspec-
ter sa bonne foi.
Il prétend expliquer la transformation des
apôtres par' l'hallucination, soit; mais nous lui
ferons observer qu'il a mal lu l'Évangile, car
il y aurait vu, que l'incrédulité opiniâtre des
apôtres a précisément pour première et prin-
cipale cause la crainte de l'hallucination. Au
témoignage des saintes femmes, ils répondent
résolument : «Ce sont des visionnaires -J)Etvisa
298 VIE DE JÉSUS.
suntante illos, sicut deliramentum, verba ista.
tNous ne croyons pas : )) Et non crediderunt
Mis {
. Et, quand Jésus leur apparaît dans
le cénacle, la première impression qu'ils
éprouvent est de voir un fantôme. Il leur faut
des paroles et des actes sensibles, pour calmer
leur trouble et dissiper leur doute. Thomas,
plus incrédule que les autres, pousse l'audace
jusqu'à toucher l'apparition et mettre la main
dans ses plaies, et ce n'est qu'après avoir senti,
qu'il s'écrie : î Tu es mon Seigneur et mon
2
Dieu . »
Remarquons encore, Messieurs, que l'hal-
lucination est un phénomène morbide, qui
se produit dans les imaginations vives et
habituellement surexcitées; et, Dieu merci, ce
n'est pas par l'imagination que pèchent les
apôtres; gens de labeur et de grand air, ils se
portent bien, et, de leur pied robuste, ils fran-
chiront, tout à l'heure, d'immenses distances,
pour aller porter la bonne nouvelle jusqu'aux
extrémités du monde.
1. Luc, cap. xxiv, 11.
2. Conturbati vero et conterriti, existimabant se spiritum
videre. (Luc, cap. xxiv, 37. Joan-, cap. xx, 26-2.
LE TK10MPHATEUR. 299
En plus, l'hallucination est un phénomène
purement subjectif, qui doit varier comme le
tempérament et les dispositions mentales des
visionnaires. Or, chaque fois qu'il y a en-
semble plusieurs témoins de la résurrection,
et leur nombre s'est élevé jusqu'à cinq cents,
ils voient exactement le même objet et de la
même manière. La fièvre imitative, si puis-
sante qu'elle soit, ne fait pas de ces mi-
racles.
Enfin, l'hallucination n'a qu'un temps.
Dût-elle persister pendant un certain nombre
d'années, il faudra bien qu'elle succombe sous
les protestations du bon sens, quand on devrait
attendre pour cela la mort de tous les vision-
naires. Eh bien, non, voilà plus de dix-huit
cents ans que, de génération en génération,
le christianisme se transmet ce cri triomphal :
t Le Christ est ressuscité : » Surrexit Chris tas.
Tout part de. ce fait, tout repose sur ce fait, tout
se groupe autour de ce fait : notre foi, nos es-
pérances, nos institutions, notre culte, notre
histoire, nos témoignages. Car, en tendez- le
bien, la résurrection du Christ n'est point pour
nous une vérité purement spéculative, que
300 VIE DE JÉSUS.
nous défendons par des arguments, c'est un
fait pratique pour lequel nous mourons. Des
millions de martyrs ont scellé de leur sangl'af-
lirmation par laquelle les apôtres ont inauguré
leur prédication* D'où il suit, Messieurs, que si
la critique disait vrai, nous aurions sous les
yeux le plus monstrueux des spectacles : c'est-
à-dire, dans l'ordre intellectuel, moral et social,
le plus grandiose, le plus universel, le plus
persévérant des effets ayant pour cause le dé-
rangement de cerveau de quelques vision-
naires^ l'atome engendrant un monde; le dé-
sordre produisant l'ordre; la folie régentant le
génie, provoquant l'héroïsme, commandant les
adorations du genre humain; le christianisme,
en définitive, obligé de changer le titre pom-
peux de ses annales : Histoire de l'Église, en
celui-ci : Mémoires d'un hôpital. A quel homme
raisonnable, dites-moi, fera-t-on jamais accep-
ter ces conclusions insensées?
Mais, sans aviser si loin à l'effet de la pré-
dication des apôtres, je trouve tout près
d'eux, et dans le fait même de leur prédica-
tion, une réponse écrasante aux imaginations
du rationalisme. Devant le peuple assemblé
LE TRIOMPHATEUR. 30 i
sur les places de Jérusalem, au milieu des
foules qui les entourent, sur le parvis du tem-
ple, en présence des prêtres et des anciens,
ils prêchent le Christ ressuscité. Voilà ce qui
irrite tous ceux qui ont trempé dans le crime
du Golgotha. Ils commandent le silence à
coups de verges. Pourquoi donc, s'ils ont af-
faire à des hallucinés ? Il est une manière bien
simple, pourtant, non pas de convaincre ces
prédicateurs étranges, puisqu'ils sont fous,
mais de prouver au peuple leur folie, c'est de
produire le cadavre du crucifié. — Allons,
dépositaires des traditions d'Israël, gardiens
de l'ordre public, montrez le mort; et, devant
l'imposture confondue, toute agitation va
cesser. Mais.non, ils se troublent, ils ont peur,
il se consultent, ils cherchent piteusement le
moyen de faire taire les intrépides hérauts de
la résurrection. — Etsavez-vous la belle ex-
plication que donne le rationalisme, de leur
conduite? Écoutez, Messieurs, c'est un pro-
dige. Les Juifs, dit-on, pressés d'aller célé-
brer la fête de Pâque, avaient enterré, à la
hâte, le Christ et les deux larrons morts près
de lui, personne ne se rappelait plus où on
&02 VIE DK JÉSUS.
les avait mis *. Après cinquante ans, peut-être;
mais, après cinquante jours, allons donc! —
Quand la critique prend le parti désespéré de
clore une discussion par de semblables inep-
ties, on peut être tranquille; les faits demeu-
rent en la possession de ceux qui les défendent.
Donc, nous possédons, Messieurs ; et seuls
nous pouvons expliquer comment la chaîne
des événements, si violemment rompue parla
mort du Christ, se renoue dans la merveilleuse
transformation des apôtres; comment cette
transformation communicative change la
face du monde. Les apôtres ont vu le Christ
vainqueur de la mort, ils ont conversé avec
lui, ils ont touché son corps glorieux, ils ont
assisté à sa triomphale ascension, ils ont reçu,
selon sa promesse, l'Esprit de lumière et de
force, et personne, indifférent ou ennemi, n'a
pu donner un démenti à cette impérieuse af-
firmation de leur âme convaincue : «c Le Sei-
1 Strauss, dit, Hettinger, prend le parti désespéré de
dnv tue le Christ ne fut pas enseveli régulièrement, mais
seuJ ment enterré à la hâte sur le calvaire, et qu'après la
Pe/iecôte on ne put pas retrouver le corps pour l'opposer
à te prédication des apôtres. (Apolog. du Christianisme
iom. II, chap. xv, note...)
Le triomphateur. 303
gneur est vraiment ressuscité : » Surrexit Do-
minus vere.
Nous tenons la vérité du triomphe de Jésus-
Christ sur la mort; il est temps d'en admirer
et goûter les divines splendeurs et les divins
bienfaits. Dans ce monde lumineux et béni,
notre maître saint Thomas va nous servir de
guide.
[I
Entre toutes les merveilles par lesquelles le
Christ a manifesté sa divinité, la résurrection
occupe, sans conteste, le premier rang. C'est
le miracle transcendant, le sceau du souve-
rain pouvoir et de la bonté de Dieu sur l'Évan-
gile. Les pages, déjà si lumineuses de ce livre
saint, en reçoivent une nouvelle clarté dont
s'abreuve la foi, jusqu'à devenir triomphante
îomme celui qui triomphe de la mort.
Nous avons remarqué, dans les prodiges
opérés par le Christ, deux caractères propres
qui les distinguent de tous les autres prodiges :
la toute-puissance spontanée et la bienfai-
JfOi VIE DE JÉSUS.
sance. Or, ces deux caractères brillent au pius
haut degré dans la résurrection : La mon y
est à jamais vaincue par la propre vertu de
celui qui s'est livré volontairement à ses âpres
morsures, et les bienfaits divins s'en échap-
pent comme un fleuve impétueux, dont les
eaux vivifiantes trempent, à la fois, nos âmes
et nos corps, et jaillissent jusqu'à l'éternelle
gloire.
Approchons-nous, Messieurs, approchons-
nous avec un religieux tremblement du tom-
beau où desirains pieuses ont déposé le corps
martyrisé du Sauveur, et contemplons, des
yeux de l'âme, le mystère de cette grotte funè-
bre. Le voilà couché sur la froide pierre,
muet, immobile, celui dont la parole com-
mandait à la nature, ravissait les esprits et
remuait si profondément les cœurs ; celui dont
les saints attouchements guérissaient toutes
les infirmités. Si nous écartons son linceul,
nous verrons, sur son corps sacré, les marques
de l'incroyable barbarie de ses ennemis : les
déchirures de son front labouré parles épines,
les plaies de ses mains et de ses pieds percés
de clous, l'ouverture profonde de son côté)
LE TKIOMPHATEUR. 3(K
traversé de part en part, par la lance du sol-
dat, et, partout, les meurtrissures et les
sillons de la flagellation. Malgré cela, il y a
encore, dans ce cadavre, je ne sais quelle mys-
térieuse beauté. Ses yeux clos semblent som-
meiller; son visage auguste porte l'empreinte
du souverain pouvoir et de l'adorable bonté
qui attiraient à lui les foules reconnaissantes
et charmées ; et, tout entier, il est enveloppé de
grâces pudiques qui commandent le respect.
Quelle belle proie pour la mort! Elle a abattu
sa victime et, maintenant, elle se prépare à son
lugubre festin et y convie les sinistres rava-
geurs des tombeaux. mort! C'est assez du
pouvoir que le Christ t'a donné sur la croix,
tu n'iras pas plus loin. Cette chair livide que
tu convoites ne t'appartient plus, elle appar-
tient à la vie. Entends-tu l'oracle du saint roi?
« Dieu, tu ne permettras pas que ton saint
soit entamé par la corruption : » Non dabis
sanctum tuum videre corruptionem.
Ce qui livre nos corps aux dents féroces de
la mort, c'est la faiblesse de notre âme, dé-
pouillée de la justice originelle, et devenue,
par là, impuissante à résister aux forces en-
CARÊME 1880. — 20
306 VIE DE JÉSUS.
nemiesqui travaillent sourdement nos organes.
Elle a beau s'attacher au corruptible édifice
que ses patients efforts ont si bien construit,
un jour, elle en sera chassée, et rien ne
pourra plus le défendre de la décomposition, ce
misérable corps, ni l'empêcher de s'évanouir
en une aride poussière. Mais l'âme du Christ
n'avait point nos faiblesses. Souveraine maî-
tresse de sa chair adorable, elle la livrait li-
brement à la souffrance; elle n'en a point été
chassée, elle en est sortie d'elle-même parce-
qu'elle Ta voulu, et quand elle l'a voulu. Ce-
pendant, puisqu'elle n'est plus là, qui proté-
gera le corps qu'elle a abandonné? Qui le
préservera du lamentable sort réservé aux ca-
davres? Soyez sans crainte, Messieurs; l'âme
du Christ est absente, mais sa divinité de-
meure personnellement unie à sa dépouille
inanimée que nous venons de contempler dans
le sépulcre. Elle la pénètre, elle y entretient
l'ordre inaltéré des organes et des éléments,
elle l'embaume, mieux que les précieux aro-
mates qui nous ont conservé les restes défigu-
rés des rois fameux qu'adorait l'antiquité. La
mort rôde tout autour, mais elle n'y' touchera
LE TIUOM^HATEOh. 307
pas; car, en séparant l'esprit et la chair du
Christ, elle n'a rien pu contre la grâce d'u-
nion qui donne, à l'un et à l'autre, la divinité
pour complément. L'âme de mon Sauveur
peut aller où le devoir l'appelle, son corps est
bien gardé. Dût-elle s'absenter durant de lon-
gues années, elle le retrouvera tel qu'elle l'a
laissé, à l'heure où elle s'est échappée dans le
1
grand cri qui a ébranlé le ciel et la terre .
En ce moment suprême, l'âme du Christ
j. Cf. Summ. theol.
;
111. P. quaest 50, a 2. Utrum in
morte Christi fueril separata divinitasa carne ?
Non fuit conveniens corpus Chrisli putrefieri, vel quo-
cumque modo innnerari quia putrefactio cujuscumque
:
corporis provenu ex infirmitate naturae illius corporis,
quae non potest amplius corpus continere in unum. Mors
autem Christi (sicut supra dictum est) non debuit esse ex
naturae infirmitate, ne crederetur non esse voluntaria : et
ideo non ex morbo, sed ex passione illata voluit mori,
cui se obtulit sponte. Et ideo Christus, ne mors ejus na-
turae infirmitati ascriberetur, noluit corpus suum qualiter-
cumque putrefieri, aut qualitercumque resolvi : sed ad
ostensionem virtulis divinae voluit corpus illud incorrup-
tuni permanere. Unde Chrysost. dicit, quod viventibus
aliis ho minibus, bis sciliect qui egerunt strenue, arrident
propria gesta : bis autem pereuntibus, pereunt. Sed in
'mristo est totum contrarium : nain ante crucem omnia
sunt mœsta et infirma : autem crucifixus est, omnia
,it
ciariora sunt facta, ut noscas non purum hominem cru
ciiîxum. (Quœst. 51. a. 3. c.)
308 VIE DE JÉSUS.
n'fcst point condamnée à errer jusqu'au troi-
sième jour qu'ont désigné les oracles. Le
mouvement qui l'arrache à la croix la préci-
pite aux lieux sombres où les âmes des
justes, enchaînées par la seconde mort, atten-
daient leur délivrance. Qui dira la profonde
joie de cette foule gémissante lorsque la bien-
heureuse âme du Christ leur apparut, inondée
des splendeurs de la divinité, et s'écria :
ce Me voici :» Ego sum. « La paix soit avec vous :d
Pax vobis. Tous les patriarches, depuis le
vieil Adam, père de la mort, jusqu'à l'humble
Joseph, qui s'est endormi sur la poitrine du
père de la vie; tous les prophètes, depuis
Moïse, le législateur de l'Ancien Testament,
jusqu'à Siméon, qui a chanté l'adieu de la loi
près du maître de la nouvelle alliance; tous
les martyrs, depuis le doux Abel jusqu'à l'aus-
tère Jean-Baptiste; tous ceux qui ont cru, es-
péré et aimé dans l'attente du libérateur, sa-
luent sa présence par un puissant hosanna, et
s'abandonnent avec ivresse au bonheur de le
posséder. L'écho de leurs transports émeut les
voûtes inexorables sous lesquelles les maudits
se roulent dans les flammes éternelles, et l'en-
LK TRIOMPHATEUR. 309
fer répond aux limbes par un immense cri de
!
désespoir .
Les justes sont consolés. Après les avoir
convoqués pour le triomphe de l'ascension,
l'âme du Christ retourne au tombeau, car
l'heure du grand miracle approche. Les sol-
dats sont toujours là; mais, point de thauma-
turge comme auprès du sépulcre où Lazare
dormait. Le thaumaturge, Messieurs, c'est
celui-là môme qui, dans un instant, sera le
ressuscité. Il a réservé pour sa propre chair,
je ne dirai pas le plus grand effort, car, en Dieu,
il n'y a pas d'efforts, mais le plus grand acte
de sa puissance : acte incommunicable, qui ne
se peut passer à aucune créature. Les pro-
phètes et les saints ont commandé et comman-
deront encore à la vie; aucun ne s'est ressus-
cité, aucun ne se ressuscitera lui-même. Le
Christ, lui, à la fois passif et agissant, pénètre
son âme de l'infinie vertu de sa divinité, et fait
planer ce pur et puissant esprit sur son corps
inanimé. Il dit à son propre cadavre : « Toi
qui sommeilles comme un athlète fatigué
i. Cf. Summ. theol. 111. P. quaest. totara 52, De des-
censu Christi ad inferoi.
310 VIE DE JÉSUS.
après un long et rude combat, chair adorable,
écoute, tu fus le vase obscur et fragile de l'hu-
miliation et de la souffrance. Depuis les
anéantissements de la crèche jusqu'aux san-
glants opprobres du Golgotha, as-tu été assez
méprisée, rebutée, maltraitée? Mais tes reli-
gieuses et saintes bassesses, tes privations,
tes soupirs, tes gémissements, tes larmes,
les ondulations de ton cœur martyrisé, les
gouttes du beau sang que tu as répandu jus-
qu'à ce qu'il n'en restât plus dans tes veines
sacrées, tout a été compté et pesé dans la ba-
lance de la divine justice. Maintenant, c'est
l'heure de la vie sans fin, de la gloire sans
rivages, de la félicité sans mesure. Debout!
Surge M î> Et alors, Messieurs, sans bruit, sans
éclat, sans brisement, à travers le sépulcre
clos, le Sauveur triomphant sort des bras de
la mort, comme il est sorti du sein virginal de
2
sa mère . Les mercenaires qui le gardaient
n'étaient pas dignes de le voir. La terre n'a
1. Cf. Summ. theol. III. P. quaest. 53, a i. Utrum
Christus fuerit causa suœ resurrectionis f
2. Corpus Christi de sepulcro clauso exivit. (Summ
theol. III. P. quaest. 55. a 2. ad. 2.)
LE TRIOMPHATEUR. 311
/remblé, l'ange n'est descendu des cieux, la
pierre n'a été renversée que pour les épouvan-
ter, en leur montrant le tombeau vide. Ils s'en-
fuient, pendant que le ciel chante : Alléluia!
Et maintenant, ô mort, où est ta victoire :
Ubi est mors Victoria tua? Cache ton flanc de tes
mains tremblantes, car tu viens d'y recevoir
une blessure éternelle. Quand Jésus ressus-
citait le fils de la veuve, la fille de Jaïre et
son ami Lazare, tu n'étais qu'humiliée,
puisque tu comptais les reprendre, mais, au-
jourd'hui, tu es à jamais vaincue; le Christ,
qui t'a laissé faire, se reprend pour ne plus
jamais tomber sous tes coups. Ecoute le chant
de l'Apôtre : « Le Christ ressuscité ne meurt
plus ; la mort n'a pas sur lui d'empire ; ce qui
vit en lui, vit à Dieu: y>Christus resurgens jam
non moritur, mors illi ultra non dominabitur,
quodenim vivit,vivit Deo. Impitoyable bour-
reau de nos cadavres, c'est donc fini de ta
puissance. En vain tu convoquerais toutes les
forces de destruction que recèle la nature,
tu n'entamerais pas le corps glorieux du Sau-
veur 1
. Il t'est même interdit de l'enchaîner
*. Resurrectio est reparatio a morte in vitam, duplio»
u
ol 2 VIE DU JÉSUS.
à l'espace et de le retenir dans la triste vallée
où rampent nos corps mortels. Bientôt, par
sa propre vertu, il va monter aux cieux,et se
perdre dans les régions pures et sans limites
1
qu'habitent les esprits . i>
ter autem aliquis enyitifr a morte. Uno modo solum a
morte in actu, ut scilicct aliquis vivere incipiat qualiter-
cumque postquam mortuus fuerat; alio modo, ut aliquis
liberetur non solum a morte, sed etiam a necessitate, et
quodplus est, a possibilitatc moriendi. Et hœc est vera et
perfecta resurrectio : quia quamdiu aliquis vivit suhjectus
necessitate moriendi, quodammodo mors ei dominatur :
secundum illud. Rom. vm Corpus quidem mortuum est
.
propter peccatum. Illud etiam quod possibile est esse, se-
cundum quid dicitur esse, id est potentialiter. Et sic patet,
quod illa resurrectio, qua quis eripitur solum ab actuali
morte est resurrectio imperfecta. Loquendo igitur de
resurrectione perfecta, Christus est primus resurgentiuin :
quia ipse resurgendo, primo pervenit, ad vitam penitus
immortalem, secundum illud Rom. vi : Christus resurgens
ex mortuis, jam non moritur. Sed resurrectione imper-
fectaquidam alii surrexerunt ante Christum, ad praemons-
trandum quasi in quodam signo resurrectionem ipsius.
(Summ. theol. III. P. quaest. 53, a 3, c.)
1. Lccus débet esse proportionatus locato. Christus
autem per resurrectionem, vitam immortalem et incor-
ruptibilcm inchoavit. Locus autem. in quo nos habitamus
est locus generationis et corruptionis. Sed locus cœlestis
est locus incorruptionis. Et ideo non fuit conveniens,
quod Christus post resurrectionem remaneret in terris;
sed conveniens fuit, quod ascenderet in cœlum. (Summ.
theol. III. P. quaest 57. a, l,c
3
LK TRIOMPHATEUR. 31
Vous venez de voir, Messieurs, la toute-
puissance spontanée du Christ dans sa résur-
rection; le second caractère propre de ses
prodiges, la bienfaisance, n'y est pas moins
accusé. J'ose dire qu'entre tous les miracles,
la résurrection est le miracle bienfaisant par
excellence. En lui se concentrent et s'accu-
mulent, et par lui sont, à jamais vivifiés et fé-
condés les dons que Dieu nous a faits par
son Christ. Écoutez, sur ce sujet, le profond et
sublime enseignement du grand apôtre. Jésus
est venu pour nous sauver: dans ce dessein
il nous a donné sa doctrine, sa loi, ses institu-
tions, ses promesses, ses prodiges, sa vie.
Eh bien, tout cela est perdu, si dans sa tombe,
éternellement fermée, la mort triomphe de
son cadavre. Nous n'avons plus sous les yeux
que les restes impuissants d'un sage qui s'est
trompé, pire que cela, la cendre deshonorée
d'un imposteur; car il a affirmé sa divinité
et promis qu'il ressusciterait. « Si le Christ
n'est pas ressuscité, notre foi est vaine; si le
Christ n'est pas ressuscité, tous ceux qui se
sont endormis du suprême sommeil, en comp-
tant sur lui, ont péri à jamais; si le Christ
314 VIE DE JÉSUS.
n'est pas ressuscité, nous, qui dans cette vie
ne nous soutenons que par les espérances qu'il
nous a laissées, nous sommes les plus misé-
rables des hommes *
. » Oui, grand apôtre, tu
as raison, si le Christ n'est pas ressuscité,
nous avons tort de nous appuyer sur son
cadavre ruineux. Soyons juifs plutôt que chré-
tiens.
Mais, vive Dieu! il n'en va pas ainsi. Jésus
ne s'est endormi dans la mort que pour se
relever dans la gloire. Le Christ ressuscité ne
meurt plus; la mort n'a plus sur lui d'empire.
Le Christ est ressuscité, tout revit avec lui.
Les preuves qu'il a données de la divinité de
sa doctrine, de la divinité de sa loi, de la di-
vinité de ses institutions, de la divinité de ses
promesses, de la divinité de sa personne et
de ses actes sortent avec lui du tombeau, et,
conduites par la preuve suprême, viennent
frapper, toutes ensemble, aux portes de notre
Ame pour faire le siège de notre raison et
1 . Quod si Christus non resurrexit, vana est fides vestra,
adhuc enim estis in peccatis vestris. Ergo et qui dormie-
runt in Christo, perierunt. Si in hac vita tantum in Christo
sperantes sumus, miserabiliores sumus omnibus honn-
nibus.(I Cor., cap, xv. 17-W
.
LE TRIOMPHATEim. 3l5
triompher de ses résistances. Il faul se rendre.
Le Christ est ressuscité! Donc, notre foi est
vraie, donc, nos péchés nous sont remis, donc,
nos espérances sont fondées. Le Christ est res-
suscité! Donc, sa vie nouvelle nous est aussi
salutaire que devait nous être funeste son
éternel sommeil. La mort est poursuivie et
vaincue partout où elle avait établi son em-
pire, car : ce tous sont vivifiés dans le Christ :i>
Omnes in Christo vivifteabuntur *
La mort! Messieurs, elle est dans nos âmes
par le péché. Qui nous engendre, nous tue;
et cet effroyable mystère que je vous ai longue-
ment expliqué, il y a quelques années, se com-
plique des abus que chacun de nous fait de sa
liberté. La mort est dans nos âmes, qui pourra
l'en chasser? — Moi-même, moi, qui fus tout
à l'heure misérable et infâme, je serai ta mort,
ô mort : Ero mors tiça, o mors! Je dirai au
péché : Va t'en, je ne veux plus de toi; à la
yertu que j'ai trahie :— reviens habiter les soli-
tudes dévastées de mon âme. — O mort, où
donc est ta victoire? Ubi est mors Victoria tua?
Mais la mort est toujours là,
I. I Cor., cap, xv. 22.
3JG VIE DE JÉSUS.
Je ferai plus, je me livrerai, sans merci, à
la douleur. J'épouvanterai ceux que j'aime,
par les tristesses de mon cœur; je le briserai,
ce cœur coupable; je frapperai des coups ter-
ribles à l'endroit où fut conçue l'iniquité.
mort, tu seras épouvantée des audaces de
mon repentir. Dis-moi, où est ta victoire?
Ubi est mors Victoria tua? Mais la mort est
toujours là.
Eh bien! je pleurerai tant, ô mort, que je
te noierai dans mes larmes. Je ferai passer
mon corps par les austérités de la pénitence;
ses défaillances te gagneront, et, pendant
qu'il mourra tous les jours, tu mourras avec
lui. O mort, où donc est ta victoire? Ubi est
mors Victoria tua? Mais la mort est toujours là.
Que faire? Il ne me reste plus que vous,
ô Jésus! Mort bien aimé, laissez-moi me jeter
à corps perdu sur votre chair martyrisée, en
baiser toutes les plaies et en tirer une irrésis*
tible vertu qui me rende la vie. C'est fait. Je
suis aux pieds de mon crucifix, je le presse
dans une amoureuse étreinte. Il entend l'aveu
de mes fautes, mes gémissements et mes cris
d'angoisse; il entend, et il me pardonne. Oh!
LE TltlOMl'HATEUK. 31 T
moit, où donc est ta victoire? Ubi est mors
vicloria tua? — Horreur ! La mort est toujours
là. Gomment cela se fait-il? Est-ce que ce
n'est pas la mort du Dieu que j'invoque, qui
me délivre de la mort du péché?
Oui, Messieurs; mais, entendons bien ce
mystère. « La chair du Sauveur, dit Bossuet,
cette image innocente du crime, avait été livrée
entre les mains des bourreaux pour en faire à
leur fantaisie. Ils l'ont frappée, les coups ont
porté sur le péché; ils l'ont crucifiée, le péché
a été crucifié; ils lui ont arraché la vie, le
péché a perdu la sienne, » Mais ces admi-
rables contre-coups ne se peuvent produire en
nous que par un Christ vivant. Ils demeurent
suspendus tant que la mort triomphe. Si le
Christ ne ressuscite pas, nous ne pouvons
rien recevoir de lui, entendez-vous, rien. La
haine du mal, le repentir, les larmes, les aus-
térités, le sang même du Sauveur ? ne peuvent
triompher de la mort du péché, sans que soient
renversés les barrages qui arrêtent, aux portes
de nos âmes, le fleuve tout entier de la rédemp-
tion. Et ces barrages sont la pierre du sé-
pulcre et le sommeil de la chair inanimée
318 VIE DE JÉSUS
qu'il renferme. Jésus est mort, tant pis pour
ses travaux, pour ses douleurs, pour ses mé-
rites : tout est perdu. Il ressuscite : tout est
bon, salutaire et vivifiant dans sa passion. En
revivant, il fait revivre son passé et conquiert
le droit de précipiter son sang adorable dans
nos âmes, d'entrer en vainqueur, de chasser
la mort, et d'accomplir la promesse qu'il nous
a faite : « Je suis la résurrection et la \\^:i)Ego
sum resurreclio et vita. En effet, c'est par la
vertu de sa résurrection que le pécheur, ruine
désolée, roi déchu, arbre desséché, se relève,
reprend son sceptre et sa couronne, s'abreuve
d'une sève rajeunie qui féconde ses œuvres,
tout à l'heure impuissantes et réprouvées; et
ce prodige bienfaisant devient, pour l'âme
régénérée, un type auquel elle se conforme, en
s'assimilant les qualités du corps glorieux de
Jésus-Christ : son agilité, pour marcher avec
résolution dans une sainte nouv^auié de rie;
sa spiritualité, pour s'affranchir des choses
terrestres, et tendre sans cesse vers les cieux;
sa clarté, pour répandre autour d'elle la lu-
mière des bons exemples son incorruptibilité, ;
pour ne plus jamais trahir le bien et la vertu.
LE TRIOMPHATEUR. 319
Nos âmes, Messieurs, sont le premier
théâtre de la victoire du Christ sur la mort.
Je dis le premier théâtre, car tout l'homme
veut être envahi, toot l'homme est en travail
de vie, à la nouvelle du grand miracle de la
résurrection.
Le péché, en tuant nos âmes, a tué aussi
nos corps. Il a tari la sève d'immortalité qui
retenait les éléments divisibles de la chair
sur les pentes de la corruption. Il faut mourir,
c'est la loi : Statutum est omnibus hominibus
semelmori. Mon pauvre corps, je ne puis plus
compter sur ta docilité habituelle; au jour de
la grande catastrophe, malgré moi, tu seras
détruit. sanctuaire, ô tabernacle de mon
âme, faudra-t-il donc te dire un éternel
adieu? Cet amour qui vous unissait tous deux,
matière et esprit, dans une même vie et une
même opération, n'était-il qu'un amour
menteur? Ce mariage sacré qui vous mettait
de communauté, dans toutes les œuvres et
dans tous les mérites, doit-il être éternelle-
ment déshonoré par un divorce douloureux?
Sinistres questions, devant lesquelles la raison
balbutie. G'est tout l'homme, dit-elle, qui a
'il>0 VIE DE JÉSUS.
été l'ouvrier de sa propre gloire, pourquoi
tout l'homme ne serait-il pas glorifié? La
nature, dit Tertullien, est la première maî-
tresse qui nous enseigne la reviviscence des
corps. Naturam Deus prœmisit magistram *.
Mais la nature est chaque jour placée en face
des désespérantes contradictions de l'expé-
rience. Elle désire, elle espère, elle attend
son immortalité, et une main impitoyable
semble prendre plaisir à la décevoir en divi-
sant, en éparpillant les éléments impuissants
de la chair humaine, jusqu'à ce qu'ils aient
disparu et que leur évanouissement ne nous
permette plus qu'un doute navrant sur leur
avenir, s'il est, pour eux, un avenir. Ajoutez à
ces contradictions, une contradiction su-
prême; permettez à la mort de réduire en
poussière le corps du Christ, est-ce que la
nature aura le courage d'espérer encore?
Lui, si grand, n'aura pas pu se soustraire aux
impitoyables sévices de l'ennemie de toute
chair, et nous, misérables, nous aurions la
prétention de revivre? Non, non, mon pauvre
I . De resurrectione carnii.
LE TRIOMPHATEUR. 321
ce-i-ps, c'est bien fait de toi, si tu n'as d'espoir
que dans la nature. Chaque fois que tu me
demanderas la vie, je te renverrai au sépulcre
du grand infirme qui n'a pas su vaincre la
mort.
Mais je te sens agité de mystérieux tour-
ments. Qu'as-tu vu? Qu'as-tu entendu? Tu as
vu se relever celui qu'on avait couché dans
la tombe; tu as entendu le cri de l'Apôtre :
« Le Christ ressuscité ne meurt plus; la mort
n'a plus sur lui d'empire. » Voilà ce qui te fait
tressaillir. C'est juste. Va, la résurrection est
ton bienfait, autant que le bienfait des âmes,
chante, avec elles, Y alléluia. Tout à l'heure, je
n'avais d'autre fondement à mes espérances
que les sourds instincts de la nature; main-
tenant, voici une prophétie vivante qui m'ap-
pelle à la vie, et me facilite la confiance en des
jours meilleurs : Et prophetiam quo facilius
credas, discipulus naturœ i
. Jésus ressuscite !
Tout s'illumine. Je comprends mes épou-
vantes en face de la mort, et les secrets désirs
qui me font reculer devant les effroyables
1. Terlul. loc. cii.
CARÊME 1880 . — 21
322 VIE DE JESUS.
mystères du tombeau. Je comprends la con-
fiance de l'infortuné Job, et cette promesse
du prophète : « Soyez tranquilles, j'ouvrirai
la terre qui vous recouvre et je vous arra-
cherai de vos sépulcres * ». Jésus ressuscite!
Merci, mon Dieu, ma chair tremblante ac-
cepte ce prodige comme un gage assuré de
l'honneur que vous lui réservez.
En effet, Messieurs, après nous avoir en-
seigné que Jésus est notre tête et que nous
sommes ses membres, l'Apôtre nous apprend
que <c le Christ est ressuscité comme prémices
de ceux qui dorment dans la poussière de ce
monde : » Christas resurrexit primitice dor-
mientium*. Et l'Église dit anathèmc à ceux
qui refusent de croire qu'il est le premier né
d'entre les morts, Dieu vivant et vivifica-
teur 3
. — Donc, il adviendra de votre corps
l.Ecce ego apsriam tumulos vestros, et educam vos
<lo sepulchrvs vestris. (Ezech. cap. xxxvn. 12.)
2. I Cor., cap. xv, 20.
3. Si quis non confitetur Dei Verhum passum carne, et
crucifixum carne, et morte m carne gustasse, factumque
primogenitum ex mortuis secundum quod vita est et
vivificator est Deus, anathema sit.
Et Ttç o-jy. àu.oloyeï xôv xoO OeoO Aoyov TtaOovta <7apx\, xat è<r-
Ta'jpa)|iivov <rapx\, xai Oavato-j ys-ja-â^evo" 1
rapx\, yeyovoxa te.
LE TRIOMPHATEUR. 323
comme de son corps, il ressuscitera, c nous
ressusciterons tous :» Omnes quidem resurge-
mus\ Dès à présent, le Christ ressuscité
accomplit en nous un travail mystérieux, qui
nous prépare à notre suprême transformation.
C'est notre âme qu'il épouse et qu'il vivifie;
mais il l'épouse et la vivifie avec son douaire,
son patrimoine, le tabernacle de sa vie, le
corps. Il la fait si vivante, qu'il lui donne le
pouvoir d'appeler un jour à elle tous les élé-
ments dispersés de la chair détruite, et de \&
configurer à sa très pure substance et à ses
glorieuses qualités. La mort assouvit en vain
ses fureurs sur notre chair, elle ne peut ravir
à notre âme la force centrale vers laquelle
graviteront, à un moment donné, tous les
atomes de ce qui fut nos corps. L'heure
venue, le Christ ressuscité, vrai soleil de vie,
fécondera le chaos informe qu'ont fait les
siècles et la mort. De tous côtés, il réveil-
lera ce qui reste de nos chairs et de nos os
disparus. Les deux moitiés du genre humain
Kpwrtaoxov ex :ûv vexp&v, xaQb ?jt>n\ xi £<tti xa\ Çcootcoio? wç Qihç»
ivâOsaa ïa-zm. (SynoJ. Ephes. Œcum. III. can. 12.)
i. ICoi'., cap. xv. Li.
324 VIE DE jfiSUS.
se rejoindront, et nos corps se lèveront, a dit
le prophète, comme une grande, grande,
grande armée. Tout se tiendra si bien dans
ces édifices divinement restaurés, que rien
ne pourra plus ni les ébranler, ni les diviser,
ni les détruire, et la voix sonore des ressus-
cites jettera à la face de la mort cette su-
prême ironie : « mort, où donc est ta vic-
toire %Ubi est
{
mors Victoria tua ?
Envahi par les bienfaits de la résurrection,
l'homme les communique au corps social
dont il fait partie. Voilà pourquoi, Messieurs,
nous voyons, après le triomphe du Christ, les
peuples sortir des tombeaux de l'erreur et du
vice où ils avaient été ensevelis pendant de
longs siècles, et former cette glorieuse Église
à laquelle le Sauveur a promis une partici-
pation de son éternelle vie. Dans cette Église.
il y a des jours de passion et de mort appa-
rente, mais tout finit par un alléluia. Con-
solez-vous donc, vous qui portez le nom du
Christ, et ne redoutez rien des colères de nos
pharisiens de la liberté et de nos modernes
1 Summ. theol. III. P. quaest. 56 a, 1. Utrum resur-
reciio Ghristi sit causa resurrectionis corporum.
LE TRIOMPHATEUR. 3&
gentils. Leurs décrets n'auront pas plus de
force que le sceau de l'État imposé à la pierre
sépulcrale, sous laquelle on prétendait étouf-
fer le vainqueur de la mort. Tout ce qui est
du Christ ressuscitera comme lui.
Seigneur Jésus, merci des bienfaits de
votre résurrection. C'est pour y mettre le
1. Les bienfaits de la résurrection, que nous venons
d'exposer, ont été décrits par saint Thomas dans son
bel article : Utrum fuerit necessarium Christum resur-
gère?
Respondeo dicendum quod necessarium fuit Christum
resurgere, propter quinque Primo ad commendationem
.
divinae justitiae Secundo ad fidei nostrae instructionem;
quia per ejus resurrectionem confîrmata est fides nostra
circa divinitatem Christi, quia, ut dicitur : 11 Cor.
ult. etsi crucifixus est ex infirmitate, sed vivit ex virtute
Dei. Et ideo i. Cor. xvi, dicitur. Si Christus non resur-
rexit, inanis est praedicatio nostra, inanis est et fides
nostra. Et in Psalmo. xxiv; dicitur : Quas utilitas in san-
guine meo, id est in effusione sanguinis mei, dum des-
cendu, quasi per quosdam gradus malorum, in corrup-
tionem? Quasi dicat nulla; si enim statim non resurgo,
corruptumque fuerit corpus meum, nemini annuntiabo,
aullum lucrabor, ut Glossa exponit; tertio ad sublevatio-
nem nostrae spei quia dum videmus Christum resurgere
:
qui est caput nostrum, speramus et nos resurrecturos;
Unde dicitur I ad Corinth. xv Si Christus praedicatur
:
quod resurrexit a mortuis, quomodo quidam dicunt in
vobis quoniam resurrectio mortuorum non est? Et Job.
xix dicitur
: Scio scilicet per certitudinero fidei, quod re
:
,
5526 VIE DE JÉSUS.
comble qu'emporté par votre puissance, et
suivant les lois des natures glorieuses, vous
montez, escorté des captifs de votre amour,
au-dessus de tous les corps célestes, jusqu'à
ces portes éternelles que les anges abaissent
devant vous '. Traversant ces saintes hiérar-
chies, votre humanité, imbibée de vie divine,
pénètre jusqu'à l'inaccessible sanctuaire où
2
Dieu vous a préparé le trône de sa droite .
Là, vous jouissez de l'éternel repos préparé
/
demptor meus, mortuis resurgens
id est Christus, vivit à
et ideo in novissimo die de terra surrecturus sum re- :
posita est hsec spes mea in sinu meo ;
quarto ad infor-
mationem vilae fidelium, secundum illud Rom. vi : Quo-
modo Christus resurrexit a mortuis per gloriam Patris,
ita et nos in novitate vitse amhulemus ; et infra : Christus
resurgens ex mortuis jam non moritur : ita et vos existi-
mate mortuos quidem esse peccato, viventes autem Deo;
quinto ad complementum nostrae salutis : quia sicut per
hoc quod mala sustinuit humiliatus est, moriendo ut
.os liberaret a malis ; ita glorificatus est resurgendo ut
nos promoveret ad bona, secundum illud : Rom. vi : tradi-
tus est propter delicta nostra, et resurrexit propter jus-
tificationem nostram. (Summ. theol. III. P. quœst. 53. a.
i.c.)
l.Cf. Summ. theol. III. P. quaest. 57 a. 4. Ulrum Christus
ascenderit super omnes cœlos?
2. Cf. Summ. theol. III. P. quaest. 57 a. 5 : Utrum corpns
Qkrhti ascendit mf°.r omnem creaturam spirituaiemf
LE TRIOMPHATEUR, 327
par vos combats ; là, vous prenez part à ia
béatitude, à l'autorité, à la puissance de votre
1
Père ; là, vous achevez l'œuvre de notre
salut; là, vous faites appel à notre foi, à notre
espérance, à notre amour, à nos adorations;
là, précurseur diligent et dévoué, vous nous
préparez une place, nous montrant la voie
que vous avez suivie et les générations bien-
heureuses que vous avez délivrées de la puis-
sance de Satan; là, Pontife miséricordieux,
vous montrez vos plaies, et faites plaider, en
notre faveur, les souffrances et les mérites de
votre passion et de votre mort; de là, vous
9
répandez sur nous tous vos dons ; de là, en-
1. Cf. Summ. theol. III. P. Totain quœstionem58.D£S£s-
sione Christi ad dexleram Patris.
2. Ascensio Christi est causa nostrae salulis dupliciler
uno modo ex parte nostra, alio modo ex parte ipsius. Ex
parte quidem nostra in quantum per Christi aseensio-
nem mens nostra movetur in ipsum quia per ejus
:
ascensionem (sicut supra dictum est) primo quidem datai
:
locus fidei, secundo spei, tertio charitati, quarto etiam per
hoc reverentia nostra augetur ad ipsum, dum jam non
existimamus eum sicut hominem terrenum, sed sicut
Deum cœlestem sicutetApostolusdicit.il ad Corinth. v:
:
et si cognovimus secundum carnem Christum (id est
mortalem, per quod putavimus eum tantum hominem,
ut Gloss. exponit), sed mine jam non novimus. Ex parte
328 VIE DE JÉSUS.
fin, vous viendrez un jour, loi subsistante et
vivante, sagesse incarnée, chef de toute créa-
ture, exemplaire de toute vie, plénitude de
toute grâce, de là, vous viendrez, revêtu
d'une grande puissance et d'une grande
autem sua quantum ad eaquœ ipse fecit, ascendens prop-
ter nostram salutem primo quidem viam nobis prepa-
:
ravit ascendendi in cœlum, secundum quod ipse dicit
(Joan. xiv): Vado parare vobis locum Et Alich. H : :
Ascendit pandens iter ante eos. Quia enim ipse est caput
nostrum. Oportet illuc sequi membra, quo caput preces-
sit. Unde dicitur Joan. xiv : Ut ubi ego sum et vos sitis.
Et in hujus signum, animas sanctorum quas de inferno
adduxerat, in cœlum traduxit : secundum illud (Psalm.
lxvii) : Ascendens Christus in altum captivam duxit capti-
vitatem ; quia scilicet eos qui fuerant a diabolo captivati
secum duxit in cœlum, quasi in locum peregrinum hu-
manae nature bona captione captivos, utpote per victo»
riam acquisitos; Secundo, quia sicut pontifex in Vetefl
Testamento intrabat sanctuarium, ut assisteret Deo pu
populo, ita et Christus intravit cœlum ad interpellan
dum pro nobis, ut dicitur. Hebr. vil : Ipsa enim represen-
tatio sui ex natura humana quam in cœlum intulit, est
quaedam interpellatio pro nobis : ut ex quo Deus huma-
nam naturam sic exaltavit in Christo, etiam eorum mi-
sereatur, pro quibusFilius Dei humanam naturam assump-
sit; tertio, ut in cœlorum sede quasi Deus, et Dominus
constitutus, exinde di?ina dona hominibus mitteret
secundum îllud (Ephes. iv) : Ascendit super omnes cœlof
ut adimpleret omnia, scilicet donis suis, secundum glc#
ïam. (Summ. theol. III. P quœst. 57 a. c.)
LE TRIOMPHATEUR. 329
majesté, pour juger les vivants et les morts *.
Ce sera votre dernière apparition ; elle par-
tagera l'humanité en deux camps, à droite les
justes, à gauche les réprouvés, tous poussant
le même cri : « mort, où donc est ta victoire ?»
Ubi est mors Victoria tuaf Les justes diront :
« mort, tu nous a étouffés, sans que nous
ayons eu un jour de repos dans nos épreuves.
Notre vertu, toujours militante et souffrante,
a épouvanté les lâches et les a fait douter de
la justice de Dieu ; mais, aujourd'hui, cette
justice triomphe dans notre glorieuse immor-
talité. mort, où donc est ta victoire ?» Ubi
est mors Victoria tua ? — Les réprouvés di-
ront : « mort, tu nous as surpris dans nos
délices. Nos vices, couronnés par la prospé-
rité, nous faisaient croire que tout finissait
entre tes bras. Nous te croyions forte comme
le néant; mais tu nous trahissais. Aujour-
d'hui, du moins, ne nous abandonne pas;
viens mettre fin à nos supplices. Mais non,
nous sommes condamnés à toujours mourir,
1. Cf. Totam quœstionem 59. De judicaria potestate
Christi.
330 VIE DE JESUS.
sans jamais cesser de vivre. mort, où donc
est ta victoire? » Ubi est mors Victoria tua?
Et, à cette éternelle plainte des désespérés,
les cris des élus répondront : — Vive Jésus,
vainqueur de la mort! Amen! Allduiul
INDEX
INDEX
DES PRINCIPALES ERREURS
CONTRAIRES AUX DOGMES EXPOSÉS DANS CE VOUJMK
QUARANTE-TROISIÈME CONFÉRENCE
re
(Vovez partie. Jésus fils de David.)
l
Strauss et toute l'école critique, appliquée à infirmer
l'autorité des Évangiles, s'auforisentdes difficultés qu'ils
rencontrent dans les généalogies, pour refusera Jésus-
Christ le titre de Fils de David. Ces difficultés ne sont
pas d'invention nouvelle; les Pères de l'Église les ont
expliquées plus d'une fois, et leurs explications ont sa-
tisfait jusqu'ici les meilleurs esprits.
La différence des généalogies, par exemple, est un
/aitparfaitement simple, si Ton admet l'opinion que
nous avons exposée en note dans notre conférence, à
savoir que saint Matthieu a donné la généalogie de
:
Joseph, saint Luc la généalogie de la sainte Vierge.
Cette opinion est fort vraisemblable, et Strauss ne la
réfute que faiblement.
A supposer que deux généalogies soient de Jo-
les
seph, la différence s'explique encore, en faisant inter-
4
33 INDEX.
venir la du lévirat qui
loi que la veuve d'un
voulait
homme, mort sans enfant, fut épousée par son plus
proche parent. L'enfant naissant de ce mariage était
(ils naturel du second mari et iîls légal du premier. Il
suffit que cette loi ait été appliquée deux fois, pourque
les Évmgélistes aient été amenés à donner deux sé-
ries différentes d'ancêtres. Le docteur Strauss, voulant
écarter celte explication si simple, suppose que le mari
donné à la veuve, par la loi du lévirat, est le frère ou
le très proche parent du premier, de telle sorte que
ies deux généalogies, légale et naturelle, reviennent
presque aussitôt à la même tige. Mais « cette hypo-
thèse est toute gratuite, dit M. Wallon. (Croyance à
f Évangile. 2° partie, chap. vi.)La loi demande le plus
proche parent, mais le plus proche peut se trouver
fort éloigné, d'abord; ou bien, encore, il peut refuser,
et laisser p.isser ce droit ou ce devoir à une ligne fort
reculée. » Dans l'opinion qui attribue à Joseph les deux
généalogies, il faut admettre, entre lui et la sainte
Vierge, une parenté connue des Evangélistes.
Plus attentif aux difficultés qu'aux explications qu'on
en a données, M. Renan se prononce comme il suit,
clans la question des généalogies : « L'inexactitude et
les contradictions de ces deux généalogies portent à
croire qu'elles furent le résultat d'un travail populaire
s'opérant sur divers points, et qu'aucune d'elle ne fut
sanctionnée par Jésus. » —
«Jamais, dit l'abbé Darras,
on n'a écrit un pareil non sens. Si les généalogie.:
étaient le fruit d'un travail populaire, exécuté à dis-
tance, on se tut préoccupé surtout de les concilier ; or.
aurait fait disparaître l'apparente contradiction que le
rationalisme y signale, et dont tous les Pères, grecs ou
latins, depuis saint Irénée et saint Justin, nous ont
donné l'explication. Il fallait être Juif, et Juif contem-
porain de Jésus-Christ, pour tracer ces deux généalo-
INDEX. 335
La science réunie de toutes les académies d\.
gies.
monde ne saurait les inventer aujourd'hui. »
Aux yeux de tout observateur non prévenu, elles ont
des caractères incontestables d'authenticité. D'abord, il
est impossible qu'elles soient fausses si elles ont été
faites avant la destruction du lemple, car les archives
du temple, aussi bien que les familles, conservaient les
listes généalogiques. Les alliances exigeaient, de la
part de la famille et de l'État, l'observation scrupu-
leuse de cette loi. La hiérarchie religieuse, la constitu-
tion civile, l'existence nationale du peuple Juif repo-
saient uniquement sur les tables d'origine. On ne
pouvait donc se fabriquer un arbre généalogique de
fantaisie. Si l'on suppose aux documents évangéliques
une existence postérieure à celle du temple, on se
heurte à des caractères d'authenticité que ne pouvaient
imiter des faussaires. Chez les Hébreux le temps était
mesuré, pour les époques génériques, par le nombre
sept et ses carrés. « Il y avait dans cette pratique es-
sentiellement juive, (c'est toujours l'abbé Darras qui
parle), pratique dont la généalogie de saint Matthieu
nous offre un exemple, non pas seulement un procédé
mécanique pour soulager la mémoire, mais une appli-
cation, aux séries des races humaines, de la grande loi
septénaire appliquée aux jours, aux semaines, aui
années, aux hommes, aux animaux, aux champs, aux
héritages. Inventez donc de pareils usages après
coup »!D'autre part, dans la généalogie de la sainte
Vierge que nous donne saint Luc, le nom de Marie ne
se trouve pas au début. Un scribe, étranger aux usages
judaïques n'eût pas manqué de l'inscrire.
Nous pouvons donc considérer la discordance des
généalogies comme une garantie de leur authenticité.
f Les nations étrangères, auxquelles les apôtres por-
taient la bonne nouvelle, ne connaissaient rien aux
336 INDEX.
usages juifs. Si, comme le suppose le rationalis-
me, un travail populaire s'était fait, après coup et
sur divers points, relativement aux origines du Sau-
veur, loin de prendre plaisir à dresser des listes con-
tradictoires, les auteurs apocryphes se seraient mis
d'accord pour reproduire scrupuleusement la mêm-
dans auraientvoulu faire adopter, sous
les récits qu'ils
le nom de saint Matthieu et de saint Luc. >
Quand M. Renan nous dit, sans hésiter, que la fa-
mille de David était éteinte lorsque Jésus vint au
monde, nous pouvons lui répondre hardiment qu'il
n'en sait rien du tout, et que son affirmation gratuite
pèse légèrement dans la balance de la critique, en
regard de l'affirmation dix-huit fois séculaire qui
attribue à Jésus-Christ le titre de Fils de David.
(Voyez ibid. Naissance de Jésus à Bethléem.)
M. Renan commence ainsi son second chapitre de la
Vie de Jésus : « Jésus naquit à Nazareth, petite ville
de Galilée qui n'eut avant lui aucune célébrité. Toute
sa vie il fut désigné sous le nom de Nazaréen, et ce
n'est que par un détour assez embarrassé qu'on réussit,
dans sa légende, à le faire naître à Bethléem. » —
C'est la conclusion du travail pénible de Strauss, que
M. Wallon résume en ces termes. « Le recensement
dont parle saint Luc est imaginaire. S'il a été fait en
Judée par Quirinius (Cyrinus ou Cyrinius est la forme
grec du nom latin), il l'a été après la naissance de
Jésus-Christ Jésus-Christ était né sous Hérode, et
:
Quirinius n'était venu en Syrie que dix ou onze ans
plus tard, après la déposition d'Archelaiis, quand ii
s'agit de réduire la Judée en province romaine. Le
recensement n'ayant pas eu lieu au temps supposé, le
voyage de Bethléem qu'on y rattache est donc une
fable : donc, Jésus-Christ n'est pas né à Bethléem,
INDEX 337
donc, il on a inventé toute cette
n'est pas le Christ;
histoire pour l'adapter aux prophéties. » (Strauss. Vie
de Jésus. § 31. Tom. I. p. 232 et suiv. Nouvelle vie,
Tom. II. p. 23.)
Et d'abord, pas de recensement. Saint Luc en parle,
il est vrai. « En ce temps là, parut un édit de César-
Auguste pour l'aire le dénombrement de tout le
monde, etc. » (Chap. n. v. 1.) Maison invoque, contre
lui, le silence de toute l'histoire. Opposition mal fondée.
Un marbre trouvé à Ancyre, aujourd'hui connu de
l'Europe savante, contient le sommaire historique du
règne d'Auguste, rédigé par ce prince et gravé d'après
ses ordres. Dans ce sommaire, il est fait mention de
trois dénombrements généraux Le premier corres-
:
pond à l'an 726 de Rome (28 avant l'ère nouvelle) et
porte les noms d'Auguste et d'Agrippa, le troisième
correspond à l'an 767 de Rome (14 de l'ère nouvelle.)
et porte les noms d'Auguste et de Tibère. Entre ces
deux dénombrements, il en est un second qui doit évi-
demment être celuide saint Luc. L'Évangéliste ne
fait mention que de ce prince Exiit edictum a Cœ-
:
sare Augusto. Auguste, dans le monument d'Ancyre,
dit: « J'ai, fermé seul le second lustre avec le pouvoir
consulaire, sous le consulat de C.Censorinus et -de
C. Asinius. Dans le cours de ce lustre, les citoyens
romains ont été recensés, par lêle leur nombre s'est :
trouvé de quatre millions deux-cent-trente-mille.
(Alteru) m consulari cum imperio lustrum solus
FECI (C.) CENSORIN (0) ET (C). AsiNIO COS. QuO LUSTRC
CENSA SUNT C1VITJM ROMANORTJM (CAPITA) QUADRAGIENS
CENTUM MILL1A ET DUCENTA TRIGENTA TRIA MILLIA. »
Comme on le voit, saint Luc est d'accord avec le mar-
bre d'Ancyre.
Avant découverte de ce marbre, on savait, par
la
Suétone, qu'Auguste avait fait trois recensements du
CARÊME 1880. — 22
338 INDEX
peuple, la première et la troisième fois avec un collè-
gue, seconde fois seul. « Censum populi ter egit,
la
yrimum ac tertium cum collega, médium solus.
(Suet. Augustus, cap. xxvn.) En outre, cet historien
et Tacite font mention du Breviarium imperii, dans
lequel étaient consignées toutes les ressources de l'Etat :
Combien de citoyens et d'alliés sous les armes; com-
bien de flottes, de royaumes, de provinces; les tributs,
les redevances, les dépenses à faire, etc; le tout écrit de
la. main du prince. (Tacit. Annal. T. 11.) Évidemment,
ces choses ne pouvaient être connues que par le moyen
d'une vaste enquête. Gassiodore dit que « Au temps :
d'Auguste, le monde romain fut divisé en domaines et
décrit par le cens, afin de déterminer, d'une manière
certaine pour chacun, l'ÊTendue de la propriété en
raison de laquelle il devait payer sa part de tribut.
Augusti quidem, temporibus., orbis romanus agris
divisas ceusvqiw descriptus est, ut possessio sua nulli
haberetur incerta, quam pro tributorum susceperat
qaanlitate solvenda. » (Gassiocl. Var. m). Suidas af-
firme que « l'empereur Auguste, devenu seul maître,
choisit vingt hommes, les plus distingués parleur pro-
bité et leur manière de vivre, et les envoya dans tous
les pays de son obéissance, afin de faire le recense-
ment des personnes et des biens, et de prélever une
contribution déterminée pour le trésor public 1
. j>
Enfin, Tertullien, légiste converti, écrivait à Rome
même, l'anLes pièces originales du dénombre-
204 :
ment d'Auguste sont, conservées dans les archives de
1. *0 ôe Katcrap Auyovaxo; o [xovap^ïja-aç eî'xoc-iv avôpa; xou;
àptffTOu; xbv (iîov xài xov xpôirov ÈTctXs^cquvoç. èit\ itàcrav nr|v yyjv
tu>v u7C£x6a>v t^ÎTze^z, ôi J)v auoypaçàç E7Xotria'axo twv xe avÔp(/>-
ictov xoù oùaîaiv, auxapxï] xivà "jxpoaxâça; tû Ôy)|jlo<tÛi> [xoXoa^i
«x touxgon eî<r<pépgff6ai. (Suidas V° 'Aitoypa?^.) /
INDEX. 339
Rome. Leur déposition, relative à la naissance de
forme un témoignage authentique
Jésus-Christ, Dp :
censu Augiisti, quem testent fidelissimum Domimcœ
nativitatis Romana archiva custodiunt. (Lib. rv.
Contra Marcionem.) On ne peut donc pas dire que
le recensement, dont parle saint Luc, est purement
imaginaire.
Mais s'il y a euun recensement, saint Luc affirmant
qu'il a été fait par Quirinius, venu en Judée dix ans
après la mort d'IIérode, il ne peut pas s'appliquer à la
naissance de Jésus-Christ. Grave difficulté.
Plusieurs ont pensé qu'il fallait abandonner ce ver-
set Hœc descriptio prima, facta est a prœside Syriœ
: «
Cyrino, » et le considérer comme une note explicalive
mise en marge d'abord, introduite dans le texte par la
suite. « Une pareille supposition, dit M. Wallon, n'a
rien d'insolite et d'inacceptable en soi, » puisque la
phrase de saint Luc se trouve en parenthèse dans les
meilleures éditions.
Mais, même
maintenant le texte, la difficulté
en
n'est pas insoluble. Selon certains auteurs, il y aurait
eu deux recensements de Quirinius. Le document au-
thentique sur lequel ils s'appuient est une inscription
qu'on lit dans Sanclemente, et que M. de Rossi a placé*
parmi les monuments chrétiens du W-sée de Latran.
La voici :
Gem. qua. redacta. in. po (testatem.) Divs.
(a) UGUSTI. POPULIQUE. ROMANI SENAT (m)
supplicationes. binas, ob. res. prosp (ère gesîas.)
ipsi. ornamenta. TRiuMPM. (decrevit.)
proconsul, asiam. provinciam. om (nem. et legatus.}
Divi augusti. iterum. syriam. et. ph. (wniciam.)
« M. Gustave Gontestin, dans la Revue des sciences
340 INDEX.
ecclésiastiques (mars 1865), raisonne ainsi sur ce mo-
nurrent. Il est question d'un proconsul qui a vaincu
un roi. et soumis une nation à l'autorité d'Auguste et
au peuple romain. En récompense de ses heureux
exploits, le sénat lui a décerné de doubles supplica-
tions et les insignes du Iriomphe. Or, ces circons-
tances réunies ne conviennent qu'au seul Cyrinus,
entre les neufs préfets de Syrie qui gouvernèrent ce
pays sous Auguste. Donc, c'est à Cyrinus qu'il faut ap-
pliquer la fin de l'inscription. D'abord proconsul de
toute la province d'Asie, il a gouverné, pour la seconde
fois, la Syrie et la Phénicie. Son premier commande-
ment fut extraordinaire et général, et avait pour but de
dresser l'état de l'empire, dont parlent Tacite et Sué-
tone. Ce qui nous explique pourquoi Tertullien affirme
que le recensement, dont parle saint Luc, fut fait sous
la préfecture de Saturninus. Ce dernier était préfet
particulier delà Syrie, pendant que Cyrinus comman-
dait extraordinairement toute l'Asie. Le second com-
mandement de Cyrinus fut ordinaire et particulier, sur
les provinces de Syrie et de Phénicie, comme l'in-
dique expressément l'inscription. *
Cette explication est contestée par de graves criti-
ques, mais elle n'est pas la seule.
Remarquons que saint Luc n'a pas écrit son Evan-
gile en latin, mais en grec. Or, en interprétant le texte
original selon le génie de la langue, on peut, sans effort,
obtenir ce sens : « Ce dénombrement précéda celui de
Cyrinus, gouverneur de Syrie* » En effet, voici le texte :
Considérons le mot wpw-rïj comme un super-
Kvpî?vîot>.
ayant pour radical la préposition irpo, avant; il
latif,
équivaut au prior des Latins, et donne ce sens à la
phrase : « Le dénombrement fut antérieur à Cyrinus
gouvernant la Syrie. » Elien a dit : o\ Trpwrot pou T«0ra
INDEX. 341
Svt^vràffavTsç. <j Ceux qui premiers de moi (avant moi)
ont cherché ces choses. » Et saint Jean : Eutt^^v
r
jur.u vjv. « Il a été mis au-dessus de
pou yéyovev 6xi ttjowtoç
moi, parce qu'il était premier de moi (avant moi.)»
Dans le sens elliptique, nous supposerons que
au lieu d'être répété une seconde fois, est
KiraypKyij,
sous-entendu, et nous aurons : « Ce dénombrement
eut lieu avant celui qui se fit quand Cyrinus gouver-
nait la Judée. t> Homère a dit : Kop«t Xapizeact-j hpoîeu
t cheveux semblables aux Grâces, » c'est-à-dire, sem-
blables à ceux des Grâces. Les Septantes (Dan., cap.
Vil, V. 20) : AvaffTViffeTaj (3oc<ii>.eta Ixlpa ^ttwv ffov. «Ils'é-
levera un royaume moindre que vous, » c'est-à-dire,
moindre que le vôtre. Saint Jean Eyw §h zyf* tyiv:
fxa/jr^oéav usf'Çova toô Iwàvvou. « J'ai un témoignage plus
grand que Jean, » c'est-à-dire, plus grand que celui de
Jean.
Cette interprétation date de l'an 1070; elle estdu grec
Théophilacte. Kepler, Miehaëlis, Huschke, Herwaert,
Lœdner, Cassaubon, les Bollandisies l'ont vulga-
risée de telle sorte que l'éxégète Leclerc a pu dire, il y
a cent ans « Le passage de saint Luc a été mis, par là,
:
dans un si grand jour, que l'explication est désormais
incontestable. » (Addit.au Nouv. Test. d'Hammond :
Luc.JI. 2.)
L'Évangile, tel qu'il a été écrit, est mis ainsi hors de
cause; nous nous trouvons en face de la traduction de
saint Jérôme Hœc descriptio prima facta est a prœ-
:
side Syriœ Cyrino. Faut-il absolument répudier
cette Iraduction? Non. En tenant compte d'un simple
changement d'accent, c'est-à-dire, en iisant aM, le
même, au lieu de «uryj, ce, chose d'autant plus facile à
supposer que les manuscrits originaux ne sont pas ac-
centués, on obtient un sens équivalent à celui de la le
çon grecque que nous exposions tout à l'heure, à sa-
342 INDEX.
voir : « Ce même premier dénombrement (commencé
sous Hérocle) fut achevé définitivement sous la prési-
dence de Gyrinus.
Le lecteur peut choisir entre ces diverses explica-
tions. En tout cas, il est certain que saint Luc échappe
à la contradiction historique qu'on lui reproche.
(Voyez 2 me partie. Perpétuelle virginité de Marie.)
1° Carpocrate, Cérinthe et les Ehionites ont nié
que Jésus -Christ fut né d'une vierge. Ils appuyaient
leur sentiment sur ce texte de saint Paul a Misit :
Deus Filium sunm factum ex muliere. Dieu envoya
son fils fait de \& femme. » Saint Paul, disaient-ils, n'a
pas parlé de la Vierge, mais de la femme; or, ce nom
de femme ne peut convenir qu'à celles qui conçoivent
et enfantent selon la loi commune. « Cet argument,
dit lePère Petau, est une véritable plaisanterie, car
qui ne sait que le mot millier désigne proprement la
nature et le sexe. Jocularia ista s tint. Nam mulieris
nomen naturœ proprium est et sexus. »
en admettant la maternité vir-
2° D'autres hérétiques,
ginale de Marie, prétendent qu'elle a cessé d'être
vierge après son miraculeux enfantement, c'est-à-dire
qu'elle a eu d'autres enfants de saint Joseph. On at-
tribue cette erreur à Tertullien, mais elle ne paraît
pas suffisamment prouvée. Elle a été certainement
professée par Apollinaire et par tous les hérétiques
que saint Épiphane appelle Antidicomarianites, c'est-
à-dire, Eunome, Helvidius, Jovinien et Bonose.
3° Strauss, Renan et toute la critique rationaliste
nient absolument la virginité de Marie avant, pendant
et après son enfantement. Ils invoquent, contre ce pro-
dige, les lois de la nature, comme si Dieu, qui a créé
l'homme sans l'homme, avait épuisé, dans ce premier
cte }
sa toute-puissance. Ils s'efforcent de mettre TE-
INDEX. 343
\angile en contradiction avec lui-même, en ressusci-
tant toutes les vieilles objections de l'hérésie tirées des
mots premier-né et frères de Jésus, comme s'ils igno-
raient complètement les réponses faites, dès les pre-
miers siècles de l'Eglise, à ces objections.
Helvidius, à l'époque où les traditions juives étaient
oubliées, s'autorisait du nom de primogenitus, pre-
mier-né, donné à JésusrChrist, pour prétendre que
Marie, après la naissance du Sauveur, avait eu d'autres
enfants. Les rationalistes modernes l'imitent servile-
ment. Cependant, pour quiconque connaît l'histoire et
les coutumes judaïques, le nom de premier-né, dans
l'Évangile, est une marque d'authenticité que n'eût cer-
tainement pas imitée un apocryphe, écrivant après la
ruine de Jérusalem et la dispersion du peuple juif. « Le
motalndn'enestpointréquivalent, dit M. l'abbé Darras.
la loi de Moïse donnait le nom de premier-né même à
un fils unique; elle le conférait, dès l'instant de la
naissance, à tout enfant mâle qui ouvrait, pour une
femme d'Israël, la carrière bénie de la maternité.
Dans nos usages, il serait absurde d'appeler aîné un
enfant qui n'a encore ni frères ni sœurs. C'est préci-
sément pourquoi, si le texte évangélique était l'œuvre
d'un apocryphe, nous ne lirions pas le litre de primo-
genitus dans le récit de la nativité du Sauveur. Mais,
selon le style hébraïque, Jésus, fils de la Vierge Marie,
au moment où il naissait dans l'étable de Bethléem,
était investi de la prérogative et des charges de la pri-
mogéniture, » déterminées par la loi.
Voilà ce que savaient jadis les moindres étudiants
des universités, et ce que n'ignoraient pas les protes-
tants eux-mêmes. « L'expression de premier-né, di
Grotius, se rapporte aux dignités et aux prérogatives
qui, de tout temps, et même avant la loi de Moïse,
étaient attribuées aux enfants mâles, qu'ils fnssen
&l\ INDEX.
uniques ou qu'ils eussent des puînés. » (Annot. in
Maith. op. theoL) Calvin, dans son Commentaire sur
V harmonie de VEvangile, exprime le même sentiment.
« Jésus est nommé premier-né, dit-il, mais non pour
autre raison, sinon afin que nous sachions qu'il est né
d'une mère vierge, et qui n'avait eu enfant On sait
bien que, selon l'usage de l'Ecriture, ces manières de
parler se doivent ainsi entendre. Certes, c'est un point
duquel jamais homme n'esmouvra dispute, si ce n'est
quelque opiniâtre et raillard. »
Conclusion il n'y a aucune conséquence à tirer du
:
mot primogenitus contrôla virginité perpétuelle delà
très sainte Vierge. La critique rationaliste doit donc
abandonner cette base d'argumentation contre le
dogme catholique. Mais, de concert avec le protestan-
tisme moderne, se rabat sur d'autres expressions.
elle,
Il est parlé dans l'Évangile des frères et des sœurs de
Jésus. Là-dessus, M. Renan écrit, avec un imperturbable
aplomb : La famille, qu'elle provint d'un ou de plu-
<
sieurs mariages, était, dit-on, assez nombreuse. Jé-
sus avait, des frères et des sœurs, dont il semble avoir
été l'aîné. Tous sont restés obscurs, car il paraît que
les quatre personnages qui sont donnés comme ses
frères, et parmi lesquels un, au moins Jacques, est
arrivé à une grande importance dans les premières
années du développement du christianisme, étaient ses
cousins germains. Marie, en effet, avait une sœur nom-
mée aussi Marie, qui épousa un certain Alphée ou
Cléophas (ces deux noms nous paraissent désigne «ne
même personne), et fut mère de plusieurs fils oui
jouèrent un rôle considérable parmi les premiers dis-
ciples de Jésus. Ces cousins-germains, qui adhérèrent
au jeune maître, pendant que ses vrais frères lui fai-
saient de l'opposition, prirent le titre de frères du Sei-
gaeu»\ Les vrais frères de Jésus n'eurent d'importance,
INDEX. 345
ainsi que leur mère, qu'après leur mort. Même aiors,
ilsne paraissent pas avoir égalé en considération leurs
cousins, dont la conversion avait été plus spontanée, et
dont le caractère paraît avoir eu plus d'originalité.
Leur nom était inconnu, à tel point que, quand l'Évan-
géliste met dans la bouche des gens de Nazareth l'énu-
mération des frères selon la nature, ce sont les noms
des fils de Cléophas qui se présentent à lui tout d'a-
bord. Ses sœurs se marièrent à Nazareth. (Vie de Jé-
sus, parE Renan, page 23-25.)
Comme on le voit, M. ttenan exclut de la famille de
Nazareth, Jacques, Joseph, Jude et Simon. Il veut bien
ne voir en eux que des cousins-germains. Mais où va-
t-ilchercher ceux qu'il appelle les frères et les sœurs
de Jésus? Non pas dans l'enfance du Sauveur, car, jus-
qu'à l'âge de douze ans, nous apparaît unique. Dans
il
le récit de publique, aucun texte ne révèle d'une
la vie
manière précise ces frères inconnus, tellement in-
connus que, lorsqu'il s'agit de les désigner, les gens de
Nazareth emploient les noms de fils de Cléophas, qui,
de l'aveu du critique, ne sont que des cousins-
germains. Il est vrai que nous lisons dans saint Jean
que, « la fêle des tabernacles étant proche, les frères
de Jésus lui dirent Quittez ce pays ei montez avec
:
nous en Judée, afin que les disciples que vous y avez
soient témoins des œuvres que vous accomplissez.
Car celui qui veut être connu ne doit pas agir en se-
cret. Puisque vous opérez des merveilles, manifestez-
vous au monde. » Ils parlaientde la sorte, parce qu'ils ne
croyaient pas en lui. Mon heure
Jésus leur répondit : «
n'est pas encore venue donc en Galilée,
Il resta
attendant le départ de ses frères pour se mettre en cne-
min. » (ch. vu. 1-10.) Voilà tout cpquele rationalisme
a trouvé pour établir la généalogie des « frère« ae
Jésus qui lui taisaient opposition. » G'ess maigre»
346 INDEX.
L'opposition des frères est ici chimérique, et on nous
permettra de croire que leur degré de parenté est trop
légèrement établi, pour qu'on puisse se mettre en con-
tradiction avec la tradition constante de l'Église. Puis-
que, de l'aveu de la critique, les cousins-germains de
Jésus-Christ, Jacques, Joseph, Jude et Simon, sont ap-
pelés ses frères, pourquoi ne pas croire que c'est
d'eux que PÉvangéliste saint Jean parle ici, sans les
nommer. On objecte qu'ils ne pouvaient pas apparte-
nir au collège apostolique, parce qu'ils ne croyaient pas
en Jésus. Mais ce n'est pas la première fois qu'il est
question, dans l'Evangile, du manque de foi des apôtres.
Donc, pas de frères inconnus. El les sœurs qui se ma-
rièrent à Nazareth, où sont-elles? —
Dans ce texte de
saintMarc indiqué par M. Renan. «N'est-ce pas, disaient
les juifs, cet artisan, fils de Marie, frère de Jacques,
de Joseph, de Jude et de Simon. Ses soeurs ne sont-
elles pas avec nous Et ils se scandalisaient à son su-
:
jet. y> (ch.vi. 3.) a Pour trouver l'indication d'un ma-
riage dans ce texte, M. l'abbé Darras, il faut une
dit
largeur d'interprétation qui déconcerte toutes les lois
delà logique et du sens commun. Mais, peut-être, le
rationalisme dispose-t-il d'une dialectique extra-natu-
relle. »
Les frères inconnus n'existant pas, la question reste
à débattre entre nous et les protestants, auxquels se
sont ralliés certains rationalistes. Tls prennent à ta
lettre les textes évangéliques qui appellent Jacques,
Joseph, Simon et Jude frères de Jésus. C'est une
preuve de leur ignorance de la science scripturaire et
des usages de l'antiquité. Les premiers protestants
montraient plus de savoir. « Ceux que l'Evangile ap-
pelle frères du Christ, dit Grotius, étaient ses cousins;
cette locution, familière aux Hébreux, était en usage
chez les Grecs et chez les Romains eux-mêmes. » (An-
INDEX. 347
not. iti Matlh.) Chez les Hébreux, en effet, le mot
AKH, frère, avait deux significations, Tune étroite et
précise, répondant à notre sens naturel, l'autre plus
large et pouvant s'appliquer à toute parenté. Ainsi,
l'Écriture (Gen. xiv. 14-16.) appelle frère d'Abraham,
Loth, son neveu. Laban, oncle de Jacob, lui dit :
t Parce que tu es mon frère, me serviras-tu gra-
tuitement? (Gen. xxxi. 15.) Le jeune Tobie donne
le nom de^sœur à Sara, sa cousine. (Tob. vin. 9.)
Du reste, 'l'Evangile s'explique par lui-même. Il est dit,
en termes clairs et précis, que « Marie, mère de Jac-
ques et de Joseph, épouse de Cléophas, était sœur
de la mère de Jésus. » (Matth. xxvii. 56. Marc.
xv. 4-0.) Saint Jude s'appelle lui-même, au commen-
cement de son épître, le frère de Jacques. (Jud. Epist.
calholic. 4.) ïïégésippe, contemporain des apôtres,
a écrit, dit Eusèbe, que Simon succéda à son frère
Jacques sur le siège de Jérusalem. (Euseb. Histor.
Eccles. Lib. vin. cap. n.) Il ne reste donc plus per-
sonne, dans la chaste famille de Nazareth, que Jésus le
premier- né et l'unique de Marie la très pure vierge.
4° Salvador, plus osé que tous les hérétiques et
que tons les rationalistes, a donné, dans son ouvrage :
Jésus et sa doctrine, un libre cours à sa haine de juif
libre-penseur. Il ne craint pas de souiller la chaste de-
meure de Nazareth, en accusant Marie d'avoir oublié
ses devoirs d'épouse, et Jésus d'être le fruit d'un com-
merce criminel. De pareilles choses ne se réfutent
pas. C'est sous une forme lourde et répugnante la réé-
dition des blasphèmes de Parny, poëte libertin, dont
la verve immonde révolte Quiconque a conservé un
reste d'honnêteté. «
(Cf. Vallon. De
croyance à Vhvangile, deuxième
la
partie. — Abbé Darras.
Histoire de l Eglise. Tom. iv.
première Epoque, chapitre, u et ni. —
Petau : Dog-
348 INDEX.
mata Theologica. De incarnatione. Lib. xiv. cap.
m. —
Mon Introduction au dogme Catholique. Tom-
ii. Trente-cinquième Conférence)-
II
QUARANTE-CINQUIÈME CONFÉRENCE
(Voyez I" partie. Doctrine de Jésus-Christ.)
M Havet, dans son ouvrage Le christianisme et :
ses origines, série d'études publiées dans la Revue
moderne, assigne à la doctrine chrétienne, qui n'est
autre que la doctrine de Jésus-Christ, l'hellénisme
comme source principale, « Au premier aspect,
dit-il, il semble que les origines historiques du chris-
tianisme sont toutes juives. Jésus est un juif et vit
au milieu des juifs. Paul est un juif : le livre saint des
juifs est aussi Le mot même de
celui des chrétiens.
mot juif qui n'a pas
Christ n'est que la traduction d'un
d'équivalent dans les langues grecque et latine. La
Pâque est le nom d'une fête juive ! le repos du sep-
tième jour est une pratique juive. Cependant on est,
tout d'abord, averti par d'autresfaits de se défier de
cette apparence. Jérusalem n'a jamais été, même un
seul instant, une ville chrétienne; un Père de l'Eglise
(c'est Justin), au second siècle de notre ère, remar-
quait que c'était parmi les juifs qu'on trouvait le moins
d« chrétiens. C'est dans Antioche que le nom des
chrétiens à pris naissance. Ce que les chrétiens appel-
lent le Nouveau Testament ne se compose que de li-
vres grecs. C'est à des grecs que sont écrites les let-
tres de Paul; c'est dans l'Asie grecque que s'élèvent
ÎNDEX. 34f
les sept églises auxquelles l'Apocalypse est adressée
Kome est demeurée la capitale du christianisme; Car-
thage, Lyon, Alexandrie, Constantinople en ont été
les grands sièges. Tous les dogmes chrétiens ont été
formulés en grec dans des conciles grecs. Ces mots
mêmes de dogmes, de mystères; les symboles, les caté-
chismes ; les noms de prêtre, iïévêque, de diacre, de
moine; la théologie, elle-même, tout est grec. En un
mot, c'est le monde grec qui est devenu le monde chré-
tien. C'est donc, tout d'abord, dans le monde grec qu'il
faut étudier les origines duchristianisme.il est juste
que les juifs aient eu l'honneur de faire, en apparence,
d'une secte juive, l'Église de tous les peuples civilisés,
car, alors, il est sorti d'eux um; vertu qui a remué le
monde. S'ils n'ont pas fait le christianisme, ils ont fait
la révolution chrétienne. Mais ce n'est pas la foi et la
sagesse grecques qui se sont absorbées dans le Ju-
daïsme, à cette époque; c'est réellement le Judaïsme
lui-même, qui s'absorbait, en changeant de nom et
d'esprit tout ensemble, dans les croyances communes
du genre humain. »
Après avoir exposé la doctrine de Platon, M. Havet
formule, ainsi, les conclusions de son analyse Résu- : a.
mons maintenant ses doctrines; nous y trouverons la
philosophie chrétienne tout entière, et déjà même,
sur bien des points, la loi chrétienne. En morale, l'exal-
tation de l'âme et le mépris des sens; le détachement
de de l'existence, même; l'opposition des
la terre et
choses spirituelles et des choses sensibles; la con-
templation et la solitude; la sainte folie de la sagesse;
l'imitation de la Divinité. Puis, la condamnation du
suicide, celle du théâtre, celle des amours contre na-
ture (l'auteur eût pu même ajouter le mépris des
amours selon la nature et de toutes les affections sen-
sibles); la pureté, l'humilité, la défense de rendre le
350 INDEX.
mal pour le mal. On n'y trouve pas assez la charité, je
ne dis pas au sens théologique, où ce mot signifie l'a-
mour de Dieu, mais au sens vulgaire, où il exprime un
tendre respect de l'homme pour ses semblables, et, en
particulier, pour les plus humbles et les moins heureux.
En théologie, un Dieu suprême ou plutôt unique, inef-
fable, tout spirituel, en qui le bien et le beau ont
leur essence; une foi raisonnée à la Providence, l'a-
version de l'impiété, le dédain des imaginations théo-
logiques populaires et, en même temps, l'appel à une
révélation d'en haut; le dogme de l'immortalité de
l'âme, et, à a suite, les idées d'un jugement après la
mort qui assigne aux âmes le ciel ou l'enfer, un enfer
dont les peines sont éternelles; la doctrine d'une ex-
piation originelle, et celles des démons. Eu cherchant
bien, il ne serait pas difficile de retrouver quelque
chose qui ressemble au dogme de la prédestination.
a Enfin, Plalon aconçu une cité fondée sur l'esprit et
sur l'idée, en d'autres termes, une Eglise; un clergé
sans famille, chargé à la fois de la conduite des âmes
et de la direction îles grands intérêts. Il a cherché à
ramener à l'unité cette religion grecque, en apparence
si diverse et si libre; et, cette unité, il l'a trouvée dans
l'autorité suprême d'une voix sacrée; il contient ri-
goureusement, sous la loi du dogme, la liberté de
l'art et tous les mouvementsde l'esprit humain; il punit
de mort la révolte de la pensée; il veut une justice
qui procède de ces deux idées, la conversion et la
damnation; il établit, dans la cité, des tribunaux d'in-
quisition, et, dans le for intérieur, un tribunal de pé-
nitence.
« Tout cela, c'est le christianisme ou, du moins, tout
cela le contient en grande partie. *
M. Havet est bien naïf s'il croit nous étonner en nous
faisant remarquer que des livres, écrits en grec, se
;.-*dex. 351
ërvenl de mots grecs pour exprimer les choses dont
ils parlent. Ce serait le contraire qui nous étonnerait.
Nous n'avons aucune envie de le contredire à ce su-
jet. Cependant, un examen approfondi lui aurait fait
découvrir une foule de mots qui n'ont point, dans la lan-
gue grecque, le sens que leur attribue l'esprit chrétien.
Par exemple, Verbe, Esprit, foi, justice ,
paix, grâce,
salut, baptême, charnel, spirituel, etc.. des mots évi-
demment inventés pour le besoin d'une nouvelle doc-
trine, comme le mot Evangile, et ceux qui expriment
les grands dogmes de l'Incarnation, de la Rédemption,
de l'Eucharistie. Il y a. nous n'en disconvenons pas, un
fond de vérité dans ses assertions. Ce fond de vérité,
nous l'avons reconnu nous-mêmes, lorsque nous di-
sions que « la doctrine du Christ n'est pas tellement
nouvelle qu'elle n'ait' aucun rapport avec les vérités
émanées de la sagesse divine et de la sagesse hu-
maine. Les dogmes de l'antiquité, plus ou moins en-
ténébrés par les erreurs de l'esprit humain, sont
une préparation de la vérité plénière que Dieu vou-
lait faire entendre au monde par la bouche de son
Fils. Vouloir que le Christ n'en tienne aucun compte,
ce serait lui demander une doctrine imprudente.
Les maximes des sages sont des cris de la nature
droite exprimant l'éternelle loi du vrai et du bien.
Vouloir que le Christ les oublie, ce serait lui demandei
une doctrine extravagante et monstrueuse. Nécessaire-
ment, toute vérité divine, contenue à l'état de germe
dans les traditions religieuses de l'antiquité, toute ma-
ume d'honnêteté et de justice doivent se retrouver
dans la doctrine évangélique. » Partant de cette règle,
3n peut faire des rapprochements instructifs. Mais
nous nous refusons à ne voir, avec M. Havet, qu'un
plagiat dans des ressemblances nécessaires; nous pro-
testons, surtout, contre sa Drétention de faire, du chris-
352 INDEX.
tianisme, un judaïsme grécisé et absorbé dans les
croyances communes du genre humain.
Les croyances communes du genre humain M. Va- !
cherot ne peut s'empêcher de trouver le mot un peu
tort; nous le trouvons faux. La doctrine de Platon,
même interprétée par M. Havet, n'est point l'expression
des croyances communes du genre humain; et, après
s'être longtemps appliqué à y trouver la doctrine chré-
tienne, M. Havet est obligé d'avouer « qu'il y a, dans le
christianisme, des idées et des sentiments qui dénotent
une autre origine; que lamorale grecque tout entière,
y compris la morale de Platon lui-même, est la morale
des forts, tandis que l'Évangile est aussi et surtout la
morale des faibles, par la double vertu de la charité
qui s'attache à la faiblesse et à la misère humaine, et
de la grâce, cette force étrangère et surnaturelle qui
remplace le ressort intérieur que toutes les écoles de
morale grecque s'appliquent à tendre et à soutenir. »
La charité et la grâce. Sources profondes. Que de
choses on en peut déduire, qu'on trouve dans l'Evan-
gile et qu'on ne rencontre pas dans Platon!
Trop préoccupé de son système, M. Havet exagère les
doctrines de Platon; par contre, il défigure les doc-
trines des juifs. Prenant à la lettre les métaphores hé-
braïques, il fait, du Dieu unique d'Israël, un Dieu aussi
païen que pas un Dieu de l'antiquité habitant à
Jérusalem et ne pouvant pas être visité ailleurs, un
Dieu qu'on ne pouvait pas appeler un esprit. Il oublie
ce qui est dit, dans l'Écriture, des perfections infinies
de Jéliovah et, surtout, de son omniprésence, si incom-
patible avec les conceptions anthropomorphites des
païens. Il prétend que les juifs n'avaient pas même
l'idée de l'âme et ne croyaient pas à son immortalité.
Il oublie la création à l'image et à la ressemblance de
Dieu; (Gen. eh. 1. 26.) le souffle divin qui anime le
INDEX. 353
corps; (Gen., ch. espérances des Patriarches
II. 7.) les
qui, même enterrés sur la terre étrangère, comptaient
être réunis à leurs pères et à leur peuple; la mort
qu'ils appelaientun sommeil ;(Gen.,ch. XLVII. 30.) ce
grand cri de Job « Quand Dieu m'ôteraitla vie, j'espé-
:
rerais en lui; (Job, ch. XIII. 15.) celui de Salomon :
<(Le juste espère même dans la mort; »(Prov.,ch. XIV
32.) ces paroles de David « J'ai voulu comprendra ce
:
mystère (la prospérité des pécheurs), j'y ai eu ûe la
peine, jusqu'à ce que je sois entré dans le secret de
Dieu et que j'aie considéré leur dernière fin; » (Psalm.
LXXII.) ce mot profond de la sagesse : « Dieu a fait
l'homme inexterminable ; » (Sap., ch. IL 23.) le désir
de mourir de la mort des justes ; (Num., ch. XXIII. 10.)
la défense d'évoquer les morts; (Deut.,ch. XVIII. 11.)
la prière faite pour eux considérée comme une sainte
et salutaire pratique; (Mach., ch. XII. 46.) le tribunal
de Dieu qui jugera tout ce qui est caché, le bien et le
mal; (Eccles., ch. XII. 14.) le Schéol ou enfer dans
lequel sont précipités les impies ; (Deut., ch. XXXII. 22.
Num., ch. XVI. 30-33.) la résurrection pour la vie
éternelle ou pour l'opprobre éternel. (Dan., çh. XII. 2.)
En somme, M. Havet veut que la doctrine chrétienne
soit un éc lectisme. Nous ne lui demanderons pas com-
ment cet éclectisme a commencé, ce qu'il serait fort
empêché de nous dire, car il se borne à des rappro-
chements fantaisistes; mais nous lui demanderons
pourquoi cet éclectisme dure encore, contrairement à
la loi fatale qui condamne à mort tous les systèmes de
celle sorte, avant qu'ils aient un siècle d'existence.
CARÊME 1880. — 23
35» INDEX
m
QUARANTE-SIXIÈME CONFÉRENCE
ro
(Voyez I Le thaumaturge.)
partie.
La critique, ennemie du merveilleux, se garde Lien
de discuter l'un après l'autre tous les miracles de
Jésus-Christ. Elle s'applique à construire certains
principes, à l'aide desquels elle exécute en général tous
les prodiges, et choisit, dans le détail, ceux qui se
prêtent le mieux à son travail de démolition.
L'école naturaliste représentée par Paulus Bahrdt, y
Venturini. etc., veut que le miracle ne soit qu'un fait
naturel involontairement amplifié ou travesti par l'ima-
gination. Au moyen de retouches, on le ramène à ses
véritables proportions. Ces relouches sont, la plupart
du temps, si arbitraires, si bizarres, si extravagantes
que Strauss, indigné, les a appelées tles productions
monstrueuses d'un système qui remanie l'histoire, sans
frein ni règle. » (Vie de Jésus, Tome II. p. 675).
L'école mythique, dont Strauss est le père, pose en
principe que le miracle est un mythe; c'est-à-dire une
sorte de parabole transcendante, inventée à dessein
pour cacher une idée qu'il s'agit de dégager. Strauss
sue et s'essouffle dans ces dégagements. Il y en a qui
sont mortellement ennuyeux, mais il y en a, aussr, de
bien amusants. Malgré ses sévérités contre l'école
naturaliste, le père du mythisme, ainsi que nous
l'avons remarqué, est obligé de céder à l'importunité
des faits et de chercher des explications naturelles.
S'agit-il des guérisons, a elles peuvent trouver leur ex-
INDEX. 355
plication dans le concours de la foi du malade avec
une force peut-être analogue au magnétisme chez le
thaumaturge. » (Vie de Jésus § 94. Tom. II. pag. 110-
111). S'agit-il de résurrections, « il n'y a eu que des
morts apparentes. »
M. Renan ne dédaigne absolument ni les explica-
tions naturalistes ni le mythe, bien qu'il reproche à
Strauss d'en avoir abusé ; mais, fidèle à ses habitudes
traîtresses, il met en avant un principe d'après lequel
les miracles les plus embarrassants ne peuvent plus
être considérés que comme de pieuses jongleries. J'ap-
pellerai ce principe l'échelle de la sincérité. Il y a une
:
sincérité absolue et rigoureuse qui dit les choses telles
qu'elles sont et agit sans déguisement ; il y a une sin-
cérité relative et complaisante qui ne recule pas devant
le mensonge et la supercherie, quand on les emploie
au service d'une cause qui passionne, c'est la sincé-
rité des Orientaux. Elle a imposé à Jésus-Christ sa ré-
putation de thaumaturge, et nous la voyons à l'œuvre
dans la résurrection de Lazare. Cette scène si tou-
chante et si grandiose de l'Evangile se transforme, sous
la plume du critique, en une scène de vulgaire charla-
tanisme. « Nous pensons, dit-il, qu'il se passa à Bé-
thanie quelque chose qui fut regardé comme une ré-
surrection. La renommée attribuait déjà à Jésus deux
ou trois faits de ce genre. La famille de Bélhanie put
être amenée, presque sans s'en douter, à l'acte impor-
tant qu'on désirait. Jésus y était adoré. 11 semble que
Lazare était malade, et que ce fut même sur un mes-
sage des sœurs alarmées que Jésus quitta la Pérée
La joie de son arrivée put ramener Lazare à la vie.
Peut-être, aussi, l'ardent désir de fermer la bouche à
ceux qui niaient outrageusement la mission divine de
leur ami entraîna-t-il ces personnes passionnées au-
delà de toutes bornes. Peut-être Lazare, pâle encore
356 INDEX.
de sa maladie, se fit-il entourer de bandelettes, comme
un mort, et enfermer dans son tombeau de famille. Ces
tombeaux étaient de grandes chambres taillées dans
le roc, où Ton pénétrait par une ouverture carrée, que
fermait une dalle énorme.
Marthe et Marie vinrent au-devant de Jésus, et, sans
le laisser entrer dans Béthanie, le conduisirent à la
grotte. L'émotion qu'éprouva Jésus près du tombeau
de son ami, qu'il croyait mort, put être prtse par les
assistants pour ce trouble, ce frémissement qui accom-
pagnaient les miracles; l'opinion populaire voulant que
la vertu divine fut dans l'homme comme un principe
épileptique et convulsif. Jésus, (toujours dans l'hypo-
thèse ci-dessus énoncée), désira voir encore une fois
celui qu'il avait aimé, et, la pierre ayant été écartée,
Lazare sortit avec ses bandelettes et ia tête entourée
d'un suaire. Cette apparition dut naturellement être
regardée par tout le monde comme une résurrection.
La foi ne connaît d'autre loi que l'intérêt de ce
qu'elle croit le vrai. Le but qu'elle poursuit étant pour
elle absolument saint, elle ne se fait aucun scrupule
d'invoquer de mauvais arguments pour sa thèse, quand
les bons ne réussissent pas. Si telle preuve n'est pas
solide, tant d'autres le sont!... Si tel prodige n'est pas
réel, tant d'autres l'ont été!...
Intimement persuadés que Jésus était thaumaturge,
Lazare et ses sœurs purent aider un de ses miracles â
s'exécuter, comme tant d'hommes pieux qui, convain-
cus de la vérité de leur religion, ont cherché à triom-
pher de l'obstination des hommes par des moyens dont
ils voyaient bien la faiblesse. L'état de leur conscience
était celui des stigmatisées, des convulsionnaires, des
possédées de couvent, entraînées par l'influence du
monde où elles vivent et parleur propre croyance à des
nctes feints. Quant à Jésus, il n'était pas plus maître
INDEX. 357
que saint Bernard, que saint François d'Assise de mo-
dérer l'avidité de la foule et de ses propres disciples
pour le merveilleux. La mort, d'ailleurs, allait dans
quelques jours lui rendre sa liberté divine, et l'arra-
cher aux fatales nécessités d'un rôle qui chaque jour
devenait plus exigeant, plus difficile à soutenir. *
Qu'on lise, après cela, le chapitre XI de saint Jean
où la sincérité absolue et rigoureuse coule à pleins
bords, où on sera
les détails sont si clairs et si précis,
révolté delà torture que l'inventeur de double sin- la
cérité fait subir au texte sacré, plus encore du rôle
idiot qu'il attribue au Sauveur et du rôle méprisable
qu'il prête à ses amis.
Du reste, malgré de ces dédains trans-
l'affectation
cendants, il devoir que M. Renan est fortem-
est facile
barrassé des œuvres merveilleuses du Christ. Rien de
plus pauvre comme critique que son chapitre des Mi-
racles, (chap. XVI.) qui copie, d'une manière sacri-
lège, la comédie du Médecin malgré lui. Veut-il expli-
quer les guérisons? rien de plus simple, à son avis. —
« cette époque, en Judée ce qu'elle
La médecine était, à
est encore aujourd'hui en Orient, c'est à dire nulle-
ment scientifique, absolument livrée à l'inspiration
individuelle. La médecine scientifique, fondée depuis
cinq siècles par la Grèce, était, à l'époque de Jésus,
inconnue des Juifs de Palestine. Dans un tel état de
connaissances, la présence d'un homme supérieur,
traitant le malade avec douceur, et lui donnant par
quelques signes sensibles l'assurance de son réta-
blissement, est souvent un remède décisif. Qui oserait
dire que, dans beaucoup de cas, et en dehors des lé-
sions tout à fait caractérisées, le contact d'une per-
ôOnne exquise ne vaut pas les ressources de la phar-
macie? Le plaisir de la voir guérit. Elle donne ce
qu'elle peut, un sourire, une espérance, et cela n'est
358 INDEX.
pas vain. » Quant aux exorcismes, il ne faut pas s'exa*
gérer les difficultés. « Les désordres que Ton expli-
quait par des possessions étaient souvent fort légers.
De nos jours, en Syrie, on regarde comme fous ou
possédés d'un démon deux idées n'en font qu'une,
(ces
medjnoan) des gens qui ont seulement quelque bizar-
rerie. Une douce parole suffit souvent dans ce cas pour
chasser le démon. Tels étaient sans doute les moyens
employés par Jésus. Qui sait si sa célébrité comme
exorciste ne se répandit pas presque à son insu? Les
personnes qui résident en Orient sont parfois surprises
de se trouver, au bout de quelque temps, en posses-
sion d'une grande renommée de médecin, de sorcier,
de découvreur de trésors, sans qu'elles puissent se
rendre compte des faits qui ont donné lieu à ces bi-
zarres imaginations. »
De critique à fond sur quelques-uns des miracles de
Jésus-Christ en particulier, par exemple : la guérison
des lépreux, des paralysies invétérées, de l'aveugle-
né, point. Comme si des généralités ridicules pouvaient
détruire l'autorité des récits, si précis et si graves de
l'Évangile. On ne saurait être plus léger dans une
question de cette importance.
Notons que M. Renan assimile les miracles de Jésus-
Christ aux pratiques de la théurgie et aux œuvres des
autres thaumaturges. Encore une légèreté à laquelle
nous avons donné une longue réponse dans notre Con-
férence. Il résulte, en effet, de l'examen que nous
avons fait d'après les récits évangéliques, que le Christ
est un thaumaturge hors pair; que sa physionomie,
sous ce rapport, est tellement tranchée qu'il faut l'avoir
vu pour avoir pu le peindre.
Pour plus amples renseignements, je renvoie le lec-
teur à mon Introduction au dogme catholique, Tome
II, où j'ai traité longuement la question des miracles.
INDEX. 3&)
(Voyez 2 me Partie. Le Prophète.)
Audacieuse et prolixe à l'endroit des miracles, la
critique se montre plus timide et plus discrète à l'en-
droit des prophéties que nous avons citées. Elle les
passe prudemment sous silence. Cependant, Strauss
essaie de prouver que la prédiction de la ruine de
Jérusalem a été faite après coup. (Vie de Jésus. Tom.
II. p. 367.) Mais, comme le fait très bien remarquer
Hettinger, (Apologie du Christianisme. Tom.
II. chap.
XVI. p. 251. note.) « Strauss se contredit; car il ad-
met que les Evangiles ont été composés dans un espace
de trente ans, (Vie de Jésus. Tom. I. p. 60.) ce qui
prouverait qu'ils ont été lus avant la destruction de la
ville. Les Evangiles rapportent, en outre, des détails
et des circonstances antérieures à la destruction de la
ville, avec une vérité qu'un écrivain postérieur n'au-
rait pas pu imiter, car tout fut alors changé et boule-
versé. Un fait vient encore attester l'authenticité de
cette prophétie : c'est l'émigration des chrétiens, lors-
que personne ne soupçonnait la destruction de Jérusa-
lem, et qui furent ainsi épargnés. Enfin, si cette pro-
phétie avait été composée post eventum elle porterait
un caractère plus historique, et la sentence qui con-
damne ne serait pas englobée dans la prédiction
Israël
du jugement universel, comme nous le voyons, surtout
dans saint Matthieu. »
Du reste, l'état actuel de Jérusalem, la dispersion
constante du peuple Juif, la tentative de Julien, suffi-
sent pleinement à la preuve que nous avons voulu tirer
de l'oracle évangélique.
3lk! ÏNLÏÏ.
QUARANTE-SEPTIÈME CONFÉRENCE
(Voyez exorde. Jugement de Jésus-Christ.)
Salvador, dans son Histoire des institutions de
Moïse et du peuple Hébreu, consacre un chapitre au
jugement et à la condamnation de Jésus-Christ.
Après avoir parcouru toutes les phases de l'accusa-
tion, il déckre que la procédure a été parfaitement ré-
gulière et la condamnation parfaitement appropriée au
fajt. « Le sénat, dit-il, jugeant que Jésus, fils de Jo-
seph, né à Bethléem, avait profané le nom de Dieu en
l'usurpant pour lui-même simple citoyen, lui fait l'ap-
plication de la loi sur le blasphème et de la loi V du
chapitre treizième du Deutéronome, et article XX du
chapitre dix-huitième, d'après lequel tout prophète,
même celui qui fait des miracles, doit être puni quand
il parle d'un Dieu inconnu aux'Hébreux ou à leurs
pères. »
Selon M. Renan, « au point de vue du Judaïsme or-
thodoxe, Jésus était bien vraiment un blasphémateur,
un destructeur du culte établi; or, ces crimes étaient
punis de mort par la loi. » {Vie de Jésus, ch. xxiv.)
Jésus blasphémait : voilà ce qu'il fallait prouver. En
disant qu'il était Dieu, parlait-il d'un Dieu inconnu aux
Hébreux ou à leurs pères? Non, car il est écrit dans
les prophéties que le Christ attendu sera Dieu avec
nous, Jéhovah notre juste; le fils éternellement en-
gendré de Dieu. Dépositaires des oracles, les juges de
Jésus-Christ devaient s'y référer, d'autant qu'il avait
INDEX. 361
dit publiquement : lisez les Écritures, c'est de moi
qu'elles parlent. Il fallait donc examiner avec soin
tous les caractères du Christ, et voir s'ils se rappor-
taient à Jésus qui se disait le Christ. Des hommes
vraiment religieux n'eussent pas manqué à ce devoir
qui s'imposait impérieusement dans la circonstance.
Rien de tout cela n'a été fait. Les ennemis de Jésus-
Christ ont agi sous l'inspiration d'une haine qui passe
par-dessus toutes les injustices. En mettant de côté le
devoir religieux des prêtres, il ne reste même pas au
jugement l'apparence de la légalité ; car toutes les lois
ont été violées. C'est ce qu'a prouvé M. Dupin dans un
opuscule en réponse au chapitre de Salvador. (Jésus
devant Caïphe et Pilate.)
Si Jésus était coupable, il fallait décider dans une
assemblée solennelle sa mise en accusation et l'arrê-
ter en plein jour, au nom de la puissance publique qui
devait le juger. Or, après l'avoir entouré d'agents pro-
vocateurs, les prêtres, dans un conciliabule, décident
de prendre Jésus par ruse et de le faire mourir ils ;
soudoient la trahison et organisent un guet-apens de
nuit, contre toutes les prescriptions de la loi qui veut
le grand jour. Cette loi du grand jour et de la publi-
cité est encore violée dans le jugement même, qui se
fait pendant la nuit.
La loi veut une enquête scrupuleuse dans laquelle
on doit entendre les témoins à charge et à décharge.
Les témoins à charge paraissent seuls et, bien que ;
Jésus demande qu'on interroge ceux qui l'ont entendu
prêcher sa doctrine, personne n'est appelé.
La loi veut qu'on respecte l'accusé tant qu'il n'est
pas convaincu. Jésus est souffleté par les valets du
grand prêtre, qui ne reçoivent aucun reproche de cette
violence.
La loi défend de s'en rapporter à la déclaration d'un
362 INDEX.
seul contre lui-même. Jésus est condamné à mort, par
suite d'un aveu provoqué par une adjuration contraire
à toutes les règles de la procédure.
La loi veut qu'aucune peine capitale ne puisse être
prononcée avant le troisième jour du jugement en :
quelques heures l'action sommaire intentée contre
Jésus est terminée.
Jésus est condamné à mort mais les juifs n'ont pas
;
le pouvoir d'exécuter la sentence, ils ont besoin de re-
courir au procurateur romain. Alors, on voit s'opérer
un monstrueux revirement. Les juifs substituent, à
l'accusation du blasphème, l'accusation de conspira-
tion contre le pouvoir et de provocation à la révolte ;
ils abusent de l'intimidation et arrachent, à la lâcheté
de Ponce-Pilate, un arrêt d'exécution de telle sorte, ;
que celui qui a été condamné à mort pour un crime
religieux est exécuté pour un crime politique. Vit-on
jamais pareil désordre dans la justice.
Le procès du Christ n'est donc qu'une lugubre et
révoltante succession d'iniquités qui font,de *et acte
grand des crimes.
judiciaire, le plus
Saint Thomas, pesant les responsabilités dans le
drame de la passion, distingue entre ceux qu'il appelle
les grands et les petits majores et minores. Les pe-
:
tits ont pu être excusés par leur ignorance. Mais les
grands savaient bien que Jésus était le Christ. S'ils
n'ont pas connu le mystère de sa divinité, c'est l'effet
d'un aveuglement causé par l'orgueil et la haine. L'or-
gueil et la haine ne peuvent absoudre les scélérats.
(Cf. Summ. theol. III. P. qusest. 47. a. 5. et a. 6.)
(Voyez II e partie. Miracles de la passion.)
La critique rationaliste se tait sur les miracles qui
ont accompagné la mort de Jésus-Christ. Pourquoi,
donc ? Sont-ils si obscurs et de si peu d'importance
INDEX. 363
qu'on puisse les passer sous silence ? — Mais ils ont
été constatés de telle sorte qu'ils défient le scepticisme
le plus obstiné. Saint Jérôme (In chronicon Eusebii)
rapporte, en ces termes, témoignage de Phlégon, écri-
le
vain païen « En la quatrième année de la deux cent
:
deuxième olympiade (année de la mort de J.-C.) eut lieu
la plus grande éclipse de soleil dont les hommes aient
gardé le souvenir les ténèbres furent telles qu'on vit
;
les étoiles au milieu du jour l'horreur de cette longue
;
nuit fut redoublée par -un tremblement de terre. »
Pline fait mention du tremblement de terre (Hist.
nat. Lib. ir. ch. 84), saint Denys de l'éclipsé. (Ep. vu.
Ad Polycarpum.) Aujourd'hui, le Golgotha montre en-
core son rocher fendu. M. de Saulcy a étudié avec soin
cette déchirure. « Il y a, dit-il, une preuve matérielle
que ce n'est pas une veine naturelle entre deux cou-
ches parallèles du rocher ; c'est que, selon la loi des
corps divisés violemment selon la ligne verticale, la
largeur de la fente va en diminuant depuis le haut
jusqu'en bas. S'il était possible de rapprocher les deux
parties séparées, elles se rejoindraient parfaitement ;
les angles saillants correspondant aux angles ren-
trants. » (Dict. des antiquités bibliques, cos. 772.)
Un géologue anglais, dont le témoignage est rapporté
par Addison (De la relig. chrét., tom. II), faisait la
même remarque, et concluait ainsi « Il m'est démon- :
tré que c'est l'effet d'un miracle que ni l'art ni la na-
ture ne pouvaient produire. Je rends grâce à Dieu de
m'avoir conduit ici, pour contempler le monument de
son merveilleux pouvoir, ce témoin lapidaire de la
divinité de Jésus-Christ. » Longtemps avant, Tertul-
lien disait aux Romains : « Vous avez dans vos archives
publiques le récit de la catastrophe qui eut lieu
à la mort de Jésus-Christ. » (Apologet. ch. 21.) Et
saint Cyrille de Jérusalem : « Si l'on veut nier qu'un
364 INDEX.
Dieu soit mort ici, qu'on regarde, seulement, les ro-
chers déchirés du Calvaire. » [Calèches, xvm.)
(Cf. Darras. Hist. de V Eglise. l re Époque, chap. XI,
§ VII.)
VI
QUARANTE-HUITIEME CONFÉRENCE
(Voyez l re Partie. Vérité de la résurrection.)
Nous avons dit dans notre Conférence que ceux qui
nient la résurrection de Jésus-Christ n'ont à opposer,
à la vérité de ce prodige, que ces trois hypothèses : l'en-
lèvement furtif, la mort apparente, l'hallucination.
1° Les Juifs sont les premiers inventeurs de l'enlè-
vement furtif. Ils en ont répandu le bruit dans le but
évident de faire échec à la prédication des Apôtres.
Saint Mathieu nous dit que ce mensonge avait cours à
l'époque où il écrivait son Évangile. Il s'est propagé,
pendant plusieurs siècles, parmi les Juifs et les païens.
Les saints Pères y répondaient par cette vigoureuse
et judicieuse apostrophe « Vous osez invoquer des
:
hommes endormis mais de quelle valeur peut être
;
leur témoignage ? » En effet.Les gardes pouvaient-ils
dormir au bruit que devaient nécessairement faire
cinq ou six hommes, pour ouvrir le tombeau et renver-
ser la pierre qui le fermait ? Et, s'ils dormaient, comment
peuvent-ils affirmer que les disciples sont venus et
ont enlevé le corps, puisqu'ils n'ont rien vu ?
2° La moderne a généralement abandonné
critique
cette explication, que l'impiété du xvm e siècle ne dé-
INDEX. 365
daignait pas. L'école naturaliste allemande a préféré
la mort apparente. Le peu de temps que Jésus resta
suspendu à la croix, joint à la lenteur de la mort par
crucifiement ; l'incertitude sur la nature et sur l'effet
du coup de lance, qui, peut-être, n'est pas même histo-
rique (il paraît que saint Jean qui en a été témoin
ne voyait pas bien clair), tout cela parut rendre dou-
teuse la réalité de la mort. Josèphe parle de crucifiés
dont la délivrance fut obtenue de Titus par ses prières
et dont un survécut, grâce aux soins médicaux dont il
fut l'objet. « Or, un reste de sentiment et un traitement
médical soigneux n'ont pas manqué à Jésus, bien que
les Évangélistes n'en parlent pas. Jésus ne voyant aucun
autre moyen de purifier l'idée qui dominait, touchant
le Messie, du mélange d'une politique terrestre, s'ex-
posa au crucifiement, comptant qu'en inclinant la tête
de bonne heure, il serait bientôt détaché de la croix,
et qu'ensuite il serait guéri par des hommes instruits
en médecine parmi ses associés secrets, afin d'enthou-
siasmer en même temps le peuple par l'apparence d'une
résurrection. » (Bahrdt, cité par Strauss. Vie de Jésus-
Tom. II. Sect. III chap. III. § 138.)
D'autres n'ont pas imputé cette préméditation à
Jésus. « Ils supposent qu'il tomba dans un sommeil
semblable à la mort, et attribuent à ses adhérents le
plan, conçu à l'avance, de rappeler à la vie Jésus, jeté
dans une mort apparente par un breuvage et détaché de
bonne heure de la croix. » (Xénodoxien Joseph and :
Nicodemus cité par Strauss, loc. cit.)
Enfin, « les amis judicieux de l'explication naturelle 5
à qui répugnent ces suppositions, se contentent d'ad-
mettre, au lieu d'un reste de sentiment, la force vitale
quimême après l'extinction du sentiment, persista dans
l'intérieur du corps de Jésus plein de la vigueur de la
jeunesse au lieu de soins donnés par des mains hu-
;
366 INDEX.
maines, ils appellent l'attention sur l'influence bien-
faisante que les substances en partie huileuses, appli-
quées sur durent exercer sur la guérison de ses
lui,
blessures ;ils remarquent que l'air chargé des émana-
tions des aromates dans la cavité du tombeau dut être
propre à réveiller le sentiment et la conscience de
Jésus. » [Paulus cité par Strauss. Loc. cit.) Ajoutez à
cela, un coup de tonnerre qui ouvre le sépulcre (Schus-
ter) ou bien, à la rigueur, un fort coup d'épaule qui
renverse la pierre, un homme qui apparaît drapé dans
un linceul blanc ;... et voilà la résurrection.
Paulus affirme bravement que Jésus, bien qu'il se
fût rétabli de l'état de rigidité semblable à la mort où
l'avait jeté le crucifiement, finit par succomber à une
lièvre consomptive. (Strauss, ibid.) Mais il ne dit pas
ce qu'est devenu son corps.
3° Strauss, bien qu'il accorde que la supposition de la
mort apparente ne sort pas des limites du possible,
paraît pencher, même
dans sa première Vie de Jésus,
vers l'hallucination. Les christophanies de l'Évangile
ressemblent à celle de saint Paul, ce sont des phéno-
mènes purement subjectifs. Ils ont été amenés « par le
besoin psychologique qu'éprouvaient les apôtres, leur
premier effroi passé, de lever la contradiction que la
fin de Jésus formait avec leur première opinion sur
•lui, et de recevoir, dans leur conception du Messie, le
caractère de la passion et de la mort. » « C'est dans la
Galilée que s'est formée l'idée de la résurrection. Une
fois cette idée bien établie, ils sont revenus la prêcher
à Jérusalem, où il n'était plus possible de se convaincre
soi-même du contraire par le corps de Jésus, ou d'en
être convaincu par d'autres »... Le corps de Jésus, sans
doute, était perdu !... perdu !
Il est vrai qu'il ne s'est écoulé que cinquante jours
INDEX. 367
entre la résurrection et la prédication des apôtres. Mais
Strauss n'est pas embarrassé de cela. L'époque indiquée
par Actes repose uniquement sur des motifs dogma-
les
tiques, donc elle est sans valeur historique (quelle
conséquence S) et elle ne vous oblige nullement à
resserrer autant la durée de la préparation en Galilée.
C'est surtout dans sa Nouvelle vie que Strauss se
jette sur l'hypothèse d'une vision produite par l'ima-
gination surexcitée des apôtres un homme; car, dit-il, «
demi-mort, se traînant péniblement hors du tombeau,
réclamant des soins, et finissant par succomber à ses
blessures, n'aurait jamais fait sur l'imagination des
apôtres l'impression du vainqueur de la mort et du
maître de la vie. » (p. 310).
L'hallucination ! La critique rationaliste n'a pas
l'étrenne de cette invention. Depuis longtemps, Celse
avait eu recours à cette hypothèse. « Qui a vu cela,
(le Christ ressuscité ?) disait-il. Une femme à demi folle,
comme vous dites vous-mêmes, et tel autre attaché à
la même superstition, ayant rêvé par l'effet d'une dis-
position bien ayant l'imagination
quelconque, ou
excitées par une opinion erronée conforme à sa propre
volonté, ce qui est arrivé à des milliers d'hommes, ou
bien, ce qui est plus vraisemblable, voulant frapper
l'imagination des autres par ce prodige, et frayer
à l'aide de ce mensonge la voie à d'autres impos-
1
teurs . »
M. Renan a fait de l'hallucination son système. Il
1. Tiç toïïtg zlùe ', yuvyy 7capoiGxpoç, coç cpaxs, xat s? xiç aXXoç
twv iy. xrjç auxrjç yoTjxsiaç, rçTOi jtaxa xiva ^taôeatv ov£tpto£aç, r\
•/axa X7)v auxotî {3ouX7,<7iv oôir, 7ce7rXavY}(jt.evy] oavxaatioôeiç, oTcsp
oy] fxuptoiç Guu.êsër >c£V
J
Y), 07cep [/.aXXov sxTTÀYJEat, xouç Xonrou:
TYJ xsp^.xsia xauxy) ôeXlfcaç, xai £cà tou xoiouxow 'j/suaji^Toç
acpoppjv àXXoiç ayupxat; Tcapaaxéîv. (Origen. Contra Cel-
sum. 2. 55. :
368 INDEX.
en avait dit un mot en terminant le vingt-sixième cha-
pitre de la Vie de Jésus. « La forte imagination de
Marie de Magdala joua dans cette circonstance un rôle
capital. Pouvoir divin de l'amour Moments sacrés où !
la passion d'une hallucinée donne au monde un Dieu
ressuscité. » C'était l'annonce du thème qu'il développe
sans vergogne, dans les deux premiers chapitres de son
livre des apôtres.
Jésus, à ce qu'il prétend, n'a jamais dit bien claire-
ment en sa chair. Embarrassé par
qu'il ressusciterait
les textes de saint Matthieu, de saint Marc et de saint
Luc qui indiquent il ne se gêne pas pour
le contraire,
dire qu'ils ont été introduitsdans l'Évangile à une cer-
taine époque où on tenait beaucoup à ce que Jésus
eût annoncé sa résurrection. L'idée de ce miracle de-
vait fatalement naître dans l'esprit des apôtres, car,
« reconnaître que la mort pouvait être victorieuse de
Jésus, de celui qui devait supprimer son empire, c'était
le comble de l'absurdité. L'idée seule qu'il pût souffrir
avait autrefois révolté ses disciples. Ceux-ci n'eurent
donc pas de choix entre le désespoir ou une affirmation
héroïque. Un homme pénétrant aurait pu annoncer
dès le samedi que Jésus revivrait. La petite société
chrétienne, ce jour-là, opéra le véritable miracle ; elle
ressuscita Jésus en son cœur par l'amour intense qu'elle
lui porta. Elle que Jésus ne mourrait pas.
décida
L'amour chez ces âmes passionnées fut vraiment plus
fort que la mort, et, comme le propre de la passion
est d'être communicative, d'allumer à la manière d'un
flambeau un sentiment qui lui ressemble et se propage
ensuite indéfiniment, Jésus en un sens, à l'heure •
où nous sommes parvenus, est déjà ressuscité. Qu'un
fait matériel insignifiant permette de croire que son
corps n'est plus ici-bas, et le dogme de la résurrection
sera fondé pour l'éternité.
INDEX. 369
«Ce fut ce qui arriva dans des eirconstances qui,
pour être en partie obscures, par suite de l'incohérence
des traditions, et surtout des contradictions qu'elles
présentent, se laissent néanmoins saisir avec un degré
suffisant de probabilité. »
C'est Marie de Magdala qui est la cheville ouvrière
de cette résurrection par l'amour. M. Renan prétend
qu'elle seule y a joué un rôle; tout part de son in-
fluence. à l'appui de cette prétention, saint Jean
Il cite,
et saint Marc. Or, dans saint Jean, on lit le récit des
deux apparitions aux disciples réunis, dans la seconde
Thomas nous semble jouer un rôle qui n'est pas sans
importance. Le même Évangile rapporte l'apparition
près de la mer de Tibériade, et le rôle qu'y joua saint
Pierre. Marc fait mention de l'apparition aux
Saint
onze apôtres. Le rôle unique que M. Renan assigne à
Marie Madeleine est donc de pure fantaisie. Mais
écoutons-le : « Quand Marie de Magdala arriva, le di-
manche matin, la pierre n'était pas à sa place. Le ca-
veau était ouvert. Le corps n'y était plus. L'idée de la
résurrection était encore, chez elle, peu développée. Ce
qui remplissait son âme, c'était un regret tendre et le
désir de rendre les soins funèbres au corps de son
divin ami. Aussi, ses premiers sentiments furent-ils la
surprise et la douleur. La disparition de ce corps chéri
lui enlevait la dernière joie sur laquelle elle avait
compté. Elle ne le toucherait plus de ses mains !... Et
qu'était-il devenu ?... L'idée d'une profanation se pré-
senta à Peut-être, en même temps,
elle et la révolta.
une lueur d'espoir traversa son esprit. Sans perdre un
moment, elle court à une maison où Pierre et Jean
étaient réunis « On a pris le corps du maître, dit-elle,
:
et nous ne savons pas où on l'a mis. » Les deux disciples
se lèvent à la hâte, et courent de toute leur force. Jean
le plus jeune, arrive le premier. Il se baisse pour re-
CARÊME 1880. — 24.
370 INDEX.
garder à l'intérieur. Marie avait raison. Le tombeau
était vide. Les linges qui avaient servi à l'ensevelisse-
ment étaient épars dans le caveau. Pierre arrive à son
tour. Tous deux entrent, examinent les linges sans
doute tachés de sang, et remarquent, en particulier, le
suaire qui avait enveloppé la tête, roulé à part en un
coin. Pierre et Jean se retirèrent chez eux dans un
trouble extrême. S'ils ne prononcèrent pas le mot
décisif : « Il on peut dire qu'une
est ressuscité ! »
telle conséquence était irrévocablement tirée et que
le dogme générateur du christianisme était déjà
fondé.
i
« Pierre et Jean étant sortis du jardin, Marie resta
seule sur le bord du caveau. Elle pleurait abondam-
ment. Une seule pensée la préoccupait Où avait-on :
mis le corps ? Son cœur de femme n'allait pas au delà
du désir de tenir encore dans ses bras le cadavre bien-
aimé. Tout à coup, elle entend un bruit léger derrière
elle. Un homme est debout. Elle croit d'abord que
c'est le jardinier : « Oh ! dit-elle, si c'est toi qui l'as
pris, dis-moi où tu l'as posé, afin que je l'emporte. »
Pour toute réponse, elle s'entend appeler par son
nom : « Marie ! » C'était la voix qui tant de fois l'a-
vait fait tressaillir. C'était l'accent de Jésus. O mon
maître !... » s'écrie-t-elle. Elle veut le toucher. Une
sorte de mouvement instinctif la porte à baiser ses
pieds. La vision légère s'écarte et lui dit : Ne me
touche pas ! » Peu à peu l'ombre disparaît. Mais le
miracle de l'amour est accompli. Ce que Céphas n'a
pu Marie l'a fait elle a su tirer la vie, ïa parole
faire, :
douce et pénétrante du tombeau vide. Il ne s'agit plus
de conséquences à déduire, ni de conjectures à former.
Marie a vu et entendu. La résurrection a son premier
témoin immédiat.
Folle d'amour, ivre de joie, Marie rentra <Jans la
INDEX. 371
s
ville ; et aux premiers disciples qu'elle rencontra : « Je
l'ai vu, il m'a parlé, » dit-elle. Son imagination forte-
ment troublée, ses discours entrecoupés et sans suite
la firent prendre par quelques-uns pour une folle. Pierre
et Jean, de leur côté, racontent ce qu'ils ont vu. D'autres
disciples vont au tombeau et voient de même. La con-
viction arrêtée de tout ce premier groupe fut que Jésus
Bien des doutes restaient encore mais
était ressuscité. ;
l'assurance de Marie, de Pierre, de Jean s'imposait
aux autres. Plus tard, on appela cela « la vision de
Pierre » Paul, en particulier, ne parle pas de la vision
;
de Marie et reporte tout l'honneur de la première ap-
parition sur Pierre. Mais cette expression était très
inexacte. Pierre ne vit que le caveau vide, le suaire et
le linceul. Marie, seule, aima assez pour dépasser la
nature et faire revivre le fantôme du maître exquis.
Dans ces sortes de crises merveilleuses, voir après
les autres n'est rien : tout le mérite est de voir pour la
première fois ; car les autres modèlent ensuite leur
vision sur le type reçu. C'est le propre des belles
organisations de concevoir l'image promptement,
avec justesse et par une sorte de sens intime du
dessin. La gloire de la résurrection appartient donc à
Marie de Magdala. Après Jésus, c'est Marie qui a le
plus fait pour la fondation du christianisme. L'ombre
créée par les sens délicats de Madeleine plane encore
sur le monde. Reine et patronne des idéalistes. Made-
leine a su mieux que personne affirmer son rêve, im-
poser à tous la vision sainte de son âme passionnée.
Sa grande admiration de femme : « Il est ressuscité ! » a
été la base de la foi de l'humanité. Loin d'ici, raison
impuissante ! Ne va pas appliquer une froide analyse
à ce chef-d'œuvre de l'idéalisme et de l'amour. Si la
sagesse renonce à consoler cette pauvre race humaine,
trahie par le sort, laisse la folie tenter l'aventure. Où
372 INDEX.
est le sage qui a donné au monde autant de joie que
la possédée de Magdala ? »
Pour justifier ce rôle unique de Madeleine, M. Re
nan altère, l'un après l'autre, tous les récits des appa-
ritions. « Les saintes femmes ont vu un homme blanc,
ce n'était pas Jésus. » Sans doute, mais saint Matthieu
dit positivement qu'elles l'ont rencontré sur le che-
min, qu'ils les a saluées et qu'elles ont embrassé ses
pieds (chap. xxviii. 9. 10).
Les apôtres ont obéi à une sorte de fièvre imitative.
« C'est le propre des états de l'âme où naissent l'extase
et les apparitions d'être contagieux. L'histoire de
toutes les grandes crises religieuses prouve que ces
sortes de visions se communiquent : dans une assem-
blée de personnes remplies des mêmes croyances, il
suffitqu'un membre de la réunion affirme voir et en-
tendre quelque chose de surnaturel, pour que les
autres voient et entendent aussi. Chez les protestants
persécutés, le bruit se répandait qu'on avait entendu
les anges chanter des psaumes sur les ruines d'un
temple récemment détruit tous y allaient et enten- ;
daient le même psaume. Dans les cas de ce genre, ce
sont les plus échauffés qui font la loi et qui règlent le
degré de l'atmosphère commune. L'exaltation des uns
se transmet à tous personne ne veut rester en arrière
;
ni convenir moins favorisé que les autres.
qu'il est
Ceux qui ne voient rien sont entraînés et finissent par
croire qu'ils sont moins clairvoyants, ou qu'ils ne se
rendent pas compte de leurs sensations en tous cas, ;
ils se gardent de l'avouer ; ils troubleraient la fête,"
attristeraient les autres et se feraient un rôle désa-
gréable. Quand une apparition se produit, dans de telles
réunions, il est donc ordinaire que tous la voient
et l'acceptent. Il faut se rappeler, d'ailleurs, quel
était le degré de culture intellectuelle des disciples
INDEX. 373
de Jésus. Ce qu'on appelle une tête faible s'as-
socie très bien à l'exquise bonté du cœur. Les disciples
croyaient aux fantômes ; ils s'imaginaient être entourés
de miracles ne participaient en rien à la science
; ils
positive du temps. Cette science existait chez quelques
centaines d'hommes, uniquement répandus dans les
pays où la culture grecque avait pénétré. Mais le vul-
gaire, dans tous les pays, y participait très peu. La Pa-
lestine était, à cet égard, un des pays les plus arriérés ;
les Galiléens étaient les plus ignorants des Palesti-
niens, les disciples de Jésus pouvaient compter entre les
gens les plus simples de la Galilée. C'était cette simpli-
cité même qui leur avait valu leur céleste élection. Dans
un tel monde, la croyance aux faits merveilleux trou-
vait les facilités les plus extraordinaires pour se ré-
pandre. Une fois l'opinion de la résurrection de Jésus
ébruitée, de nombreuses visions devaient se produire.
Elles se produisirent en effet. »
Suivent des récits complètement dénaturés.
Les disciples d'Emmaùs ont rencontré un homme
pieux avec lequel ils se sont liés d'amitié. En man-
geant avec lui, ils se sont rappelé leur Maître. Pleins
d'une douce tristesse, ils oublient l'étranger ; c'est
Jésus qu'ils voient tenant le pain, puis le rompant et
le leur offrant. Ces souvenirs les préoccupent à un
tel point qu'ils s'aperçoivent à peine que leur compa-
gnon, pressé de continuer sa route, les a quittés...
Leur conviction est qu'ils ont vu Jésus. Hallucination !
Les apôtres sont réunis et s'entretiennent avec les
disciples d'Emmaùs de ce que ceux-ci croient avoir
vu. Les imaginations sont frappées ;
profond silence.
L'attente crée d'ordinaire son objet. A ces heures dé-
cisives, un courant d'air, une fenêtre qui crie, un
murmure fortuit arrêtent la croyance des peuples
pour des siècles. On croit sentir un souffle, on croit
374 INDEX.
entendre un bruit, quelques-uns ont discerné le mot
Schalom, paix C'est fini, Jésus est là.
: De — l'incré-
dulité des apôtres, des signes que leur donne le Maître
pour vaincre cette incrédulité, pas un mot.
L'apôtre Thomas, absent, avoue qu'il porte envie à
ceux qui ont vu la trace de la lance et des clous. « On
dit que huit jours après il fut satisfait. Mais il en resta
sur lui une tache légère et comme un doux reproche. »
Et c'est tout. —
De la naïve et admirable scène dans
laquelle Thomas est convaincu, absolument rien.
En Galilée, les apôtres pèchent. Toute la nuit ils
n'ont rien pris. Tout à coup, les filets se remplissent.
C'est un miracle. 77 leur semble que quelqu'un a dit
de terre : jetez vos filets à droite.
Un jour, ils sont surpris de trouver des charbons
allumés, un poisson posé dessus et du pain à côté.
C'est sans doute Jésus qui a fait cela. Ils sont per-
suadés, après le repas, que Jésus s'est assis à côté
d'eux.
Un autre jour. Pierre, en songe peut-être (mais
leur vie sur ces bords n'était-elle pas un songe perpé-
tuel ?) crut entendre Jésus lui demander jusqu'à trois
fois : m'aimes-tu. Et Pierre s'imaginait répondre : « Oh !
oui, Seigneur, tu sais que je t'aime ; » et, à chaque
fois, l'apparition disait : Pais mes brebis.
Une autre fois, Pierre fait à Jean la confidence d'un
songe étrange, il a rêvé qu'il se promenait avec le
Maître. Jean venait par derrière à quelques pas, etc..
C'est ainsi que se découpe et se travestit, sous la
plume du critique, le récit si clair et si touchant de
saint Jean. (chap. xxi. 1. 23.)
Mais voici le chef-d'œuvre :
« Un jour qu'à la suite de leurs chefs spirituels, les
Galiléens fidèles étaient montés sur une de ces mon-
tagnes où Jésus les avait souvent conduits, ils crurent
INDEX. 375
encore le voir. L'air, sur ces hauteurs, est plein d'étranges
miroitements. La même illusion qui autrefois avait eu
lieu pour les disciples les plus intimes se produisit
encore. La foule assemblée s'imagina voir le spectre
divin se dessiner dans l'éther tous tombèrent sur la
;
face et Le sentiment qu'inspire le clair
adorèrent.
horizon de ces montagnes est l'idée de l'ampleur du
monde avec l'envie de le conquérir. Sur un des pics
environnants, Satan, montrant de la main à Jésus
.les royaumes de la terre et toute leur gloire, les
lui avait, dit-on, proposés, s'il voulait s'incliner devant
lui. Cette fois, ce fut Jésus qui, du haut des sommets
sacrés, montra à ses disciples la terre entière et leur
assura l'avenir. Ils descendirent de la montagne per-
suadés que le Fils de Dieu leur avait donné l'ordre de
convertir le genre humain et avait promis d'être avec
eux jusqu'à la fin des siècles. Une ardeur étrange, un
feu divin, les remplissait au sortir de ces entretiens. Ils
se regardaient comme les missionnaires du monde,
capables de tous les prodiges. Saint Paul vit plusieurs
de ceux qui assistèrent à cette scène extraordinaire.
Après vingt-cinq ans, leur impression était encore
aussi forte et aussi, vive que le premier jour. »
A qui fera-t-on croire que cinq cents spectateurs
sont, tous ensemble, tellement victimes de la même illu-
sion que pas un seul ne soupçonne l'erreur, et que pas
un seul n'en revient, même après de longues années.
La science n'a jamais enregistré de pareils phéno-
mènes ils n'existent que dans l'imagination pervertie
;
des critiques. Mais que devient le corps de Jésus, pen-
dant que s'élabore, ainsi, l'idée de sa résurrection.
Écoutons :
« Il est permis de supposer aussi que la disparition
du corps fut le fait des Juifs. Peut-être crurent-ils, par
là, prévenir les scènes tumultueuses qui pouvaient se
376 INDEX.
produire sur le cadavre d'un homme aussi populaire
que Jésus. Peut-être voulurent-ils empêcher qu'on ne
lui fît des funérailles bruyantes ou qu'on n'élevât un
tombeau à ce juste. Enfin, qui sait si la disparition du
cadavre ne fut pas le fait du propriétaire du jardin ou
du jardinier ? Ce propriétaire, selon toutes les vraisem-
blances, était étranger à la secte. On choisit son caveau
parce qu'il était le plus voisin du Golgotha et parce
qu'on était pressé. Peut-être fut-il mécontent de cette
prise de possession, et fit-il enlever le cadavre. A vrai
dire, les détails, rapportés par quatrième Évangile,
le
des linceuls laissés dans le caveau, et du suaire plié
soigneusement à part dans un coin, ne s'accordent
guère avec une telle hypothèse. Cette dernière circons-
tance ferait supposer qu'une main de femme s'était
glissée là. Les cinq récits de la visite des femmes au
tombeau sont si confus et si embarrassés, qu'il nous
est certes fort loisible de supposer qu'ils cachent quel-
que malentendu. La conscience féminine, dominée par
la passion, est capable des illusions les plus bizarres.
Souvent elle est complice de ses propres rêves. Pour
amener ces sortes d'incidents considérés comme mer-
veilleux, personne ne trompe délibérément mais tout ;
le monde, sans y penser, est amené à conniver. Marie
de Magdala avait été, selon le langage du temps,
« possédée de sept démons ». Il faut tenir compte, en
tout ceci, du peu de précision de l'esprit des femmes
d'Orient, de leur défaut absolu d'éducation et de la
nuance particulière de leur sincérité. La conviction
exaltée rend impossible tout retour sur soi-même.
Quand on voit le ciel partout, on est amené à se met-
tre par moments à la place du ciel.
« Tirons le voile sur ces mystères. Dans les états de
crise religieuse, tout étant considéré comme divin, les
plus grands effets peuvent sortir des causes les plus
-
INDEX. 377
mesquines. Si nous étions témoins des faits étranges
qui sont à l'origine de toutes les œuvres de foi, nous
y verrions des circonstances qui ne nous paraîtraient
pas en proportion avec l'importance des résultats,
d'autres qui nous feraient sourire. Nos vieilles cathé-
drales comptent entre les plus belles choses du monde ;
on ne peut y entrer sans être en quelque sorte ivre de'
l'infini. Or, ces splendides merveilles sont presque
toujours l'épanouissement de quelque petite super-
cherie. Et qu'importe en définitive ? Le résultat seul
compte en pareille matière. La foi purifie tout. L'inci-
dent matériel qui a fait croire à la résurrection n'a pas
été la cause véritable de la résurrection. Ce qui a res-
suscité Jésus, c'est l'amour. Cet amour fut si puissant
qu'un petit hasard pour élever l'édifice de la foi
suffit
universelle. Si Jésus avait été moins aimé, si la foi à
la résurrection avait eu moins de raison de s'établir,
ces sortes de hasards auraient eu beau se produire il ;
n'en serait rien sorti. Un grain de sable amène la chute
d'une montagne, quand le moment de tomber est venu
pour la montagne. Les plus grandes choses viennent
à la fois de causes très grandes et très petites. Les
grandes causes sont seules réelles les petites ne font
;
que déterminer la production d'un effet qui était déjà
depuis longtemps préparé. »
Ces suppositions sans fondement, ces insinuations
perfides, ces imputations calomnieuses, ce rapproche-
ment ridicule d'une si misérable cause et d'un si
grand effet ne répondent pas à ces deux impitoyables
questions de l'apologétique Pourquoi n'a-t-on pas
:
fait une enquête sur la disparition du corps de Jésus
Christ, s'il a disparu ? S'il n'a pas disparu, pourquoi
ne l'a-t-on pas produit pour convaincre les apôtres de
mensonge ou de folie ?
M. Renan, dans une note, ose dire : « Relire avec soin
378 INDEX.
les quatre récits des Évangiles et le passage I Cor., xv,
4-8. » Il faut qu'il soit bien sûr de n'être pas pris au
mot, car, lire les récits qu'il indique et les comparer
avec ce qu'il a écrit, c'est assez pour se convaincre qu'il
a agi en malhonnête homme à moins que l'hallucina-
;
tion ne lui ait caché ce qu'il y avait dans l'Évangile, et
fait voir ce qui n'y était pas.
4° Si la critique est pauvre en inventions pour dé-
truire la vérité de la résurrection, elle est riche en
chicanes sur les prétendues contradictions des textes
évangéliques. La trop grande quantité des aromates
achetés avant et après le sabbat. Le sépulcre que
saint Matthieu dit avoir appartenu à Joseph d'Arima-
thie, et saint Jean avoir été pris à cause du voisinage.
Le nombre des anges et des saintes femmes diversement
indiqué par les Évangélistes, la différence des heures
où elles vinrent, les apôtres Pierre et Jean qui ne
voient point d'anges. Pierre qui court tout seul au
tombeau dans saint Luc, et avec le disciple bien-aimé
dans saint Jean. Pierre qui se baisse, seulement, pour
voir ce qu'il y a dans le tombeau d'après le troisième
Évangéliste, Pierre et Jean qui descendent, l'un après
l'autre, d'après le quatrième. Les apparitions qui se
font à Jérusalem, tandis que les disciples sont convo-
qués dans la Galilée pour en être témoins. Le corps
de Jésus qui entre dans un lieu complètement clos,
signe de spiritualité, qui se laisse toucher et qui
mange, signe de matérialité, etc.. Tout est prétexte
pour contester l'autorité des récits de la résurrection.
Un peu de droiture et de bonne volonté suffisent
pour faire disparaître ces apparentes contradictions.
Dans tous les commentateurs de l'Évangile, on trouve
des explications qui ont répondu, à l'avance, aux chi-
canes de la critique nous y renvoyons nos lecteurs, et
;
INDEX. 379
nous nous contentons de mettre sous leurs yeux les
judicieuses paroles de M. Wallon. « Nos adversaires
s'étudient à opposer l'une à l'autre les apparitions pour
les rendre contradictoires nous prétendons, nous,
:
que, pour les concilier, il suffit de les mettre chacune
en son lieu. Il peut y avoir doute sur l'arrangement,
puisque diverses combinaisons sont proposées, et Ton
pourrait en chercher de nouvelles. On ne prendrait
pas tant de peine, assurément, pour des auteurs pro-
fanes : Car chez eux nul ne songerait à relever de pa-
reilles différences, et, moins encore, à en user pour nier
leur autorité. Mais, puisqu'on suit une autre voie à
Tégard des écrivains sacrés, il faut bien se placer sur
le terrain pour répondre; et, quand l'explication n'au-
rait pas toujours la vraisemblance qu'elle nous paraît
généralement avoir, au moins serait-elle possible, on
ne saurait le nier; et dès lors, si faible qu'elle fût, elle
serait incontestablement préférable à un système qui,
pour de semblables difficultés, voudrait condamner
des auteurs dont la véracité est si bien établie sur
tous les points vraiment décisifs. ^(Croyance à l'Evan-
06
gile. Jï" Partie, chaj>. vi).
TABLE
TABLE ANALYTIQUE DES MATIÈRES
QUARANTE-TRO.ISIÈME CONFÉRENCE
l'enfant
On considère, dans ces conférences, les perfections du
Sauveur, manifestées par ses œuvres dans les phases
diverses de sa sainte vie, en fixant particulièrement l'at-
tention sur les faits évangéliques qui appartiennent, à la
fois, au dogme et à l'histoire. — Jésus-enfant. — Narration
tronquée et mensongère de la critique contemporaine sur
l'enfance de Jésus-Christ. — Contre cette narration, on
établit les grandeurs de Jésus-enfant : 1° Dans le cadre
providentiel où il vient au monde; 2° dans les miracles de
sa naissance ; 3° dans la prise de possession du royaume
que Dieu lui a promis. — I. Simples et admirables paroies
du martyrologe de l'Église annonçant la naissance de
Jésus-Christ. — L'Eglise nous montre les siècles remplis
de désirs et d'oracles, le ciel, la terre, les patriarches, les
législateurs, les rois, les prophètes, les grands peuples, les
maîtres du monde, la paix universelle formant un cadre
immense autour du berceau de Jésus-Christ. Dans ce —
cadre, on ne peut pas mettre un enfant obscur sans généa-
logie et sans prestige; il— Sens pro-
faut l'enfant-Dieu. II.
fond de ces mots Jésus Christus nascitur. — Pourquoi
: les
loisde nature sont accomplies. — Pourquoi,
la sont elles
mrpassées par des — Quel témoignage
rriracles. nous
384 TABLE ANALYTIQUE DES MATIÈRES.
avons de ces miracles. — Autorité de Marie comme té-
moin. — 1° Maternité virginale. — Ses raisons, ses consé-
quences. — 2° Maternité divine. — Ses grandeurs. —
111. Home et Bethléem. — Règne de Jésus-Christ com-
mençant à son berceau. — Gomme dans son action perpé-
tuelle sur l'humanité, on constate les mêmes moyens et les
mêmes effets. Mêmes moyens les miracles et la
1° :
grâce. — 2° Mêmes effets les pauvres et les ignorants,
:
les âmes intelligentes et droites, les savants et les puis-
sants appelés auprès de Jésus-Christ. — Les impies tour-
mentés et confondus. — Donc, la naissance de Jésus-Christ
n'est point un fait obscur et vulgaire, mais la prise de
possession d'un roi, qui donne à l'avenir des gages, par
une réduction orophétique de l'immense action qu'il doit
exercer un jour sur le monde entier. — Invitation à
adorer Jésus-enfant 3
QUARANTE-QUATRIÈME CONFÉRENCE
l'ouvrier
— Retour à Nazareth. — Vie cachée
Fuite en Egypte.
de Jésus-Christ. — Silence des Évangélistes. — ne nous Il
ont point interdit de méditer la vie obscure de Jésus ado-
lescent. 1° Contemplation de la vie de Jésus-ouvrier.
2° Leçons que nous devons tirer de cette vie. — I. La maison
de Nazareth. — Description. — Premières années de Jésus-
Christ dans cet humble séjour. — Voyage à Jérusalem et
scène du temple. — Retour à Nazareth. — Dix-huit années
d'ombre de silence. — Comment libre pensée
et la s'efforce
de combler par des hypothèses gratuites
les puériles. — et
Tout le secret de la petite maison de Nazareth est dans un
seul mot : Jésus-ouvrier Description. — Faut-il donc
TABLE ANALYTIQUE DES MATIERES. 385
écrire sur le seuil maison de Nazareth
de la annéet :
perdues? Non, il prouver que les années obs-
est facile de
cures de Jésus-ouvrier furent des années immensément
fécondes. —
II. Magnifique leçon que Jésus, par ses trente
années de solitude, de silence, de prière, d'humble soumis-
sion, donne à tous les hommes publics. — Cette leçon n'est
uas la principale. — Jésus, en consacrant la plus grande
partie de sa vie à l'exercice d'une humble profession, veut :
«— 1° Rappeler, à tous, la nécessité et la dignité oubliées du
travail. — 2° Relever, dans l'estime des hommes, une con-
dition méprisée. — 3° Donner à l'ouvrier l'amour de son
état. — 4° Nous apprendre à le respecter et à nous y intéres-
ser. — Développements 65
QUARANTE-CINQUIÈME CONFÉRENCE
LE DOCTEUR
Prédication de Jean. — Baptême du Christ. — Mystère
de la tentation au désert. — Entrée de Jésus dans la vie
publique. — Cette vie se résume en deux mots : Jésus fut
puissant en parole et en œuvres. — Puissant en parole,
c'est le Christ docteur. — Puissant en œuvres, c'est le
Christ thaumaturge. — On considère dans cette conférence
le Christ docteur, et on justifie ces paroles : Numquam lo-
cutus est homo sicut hic homo : 1° par l'examen de sa
doctrine; 2° par l'examen de la manière dont il l'a ensei-
gnée. — I.La critique moderne prétend que Jésus-Christ
1°
n'a jamais eu de doctrine. —
Réponse à cette affirmation.
— 2°Non seulement Jésus a une doctrine, mais, en comparant
cette doctrine aux autres enseignements, il est impossible
de n'y pas reconnaître le caractère d'une puissante et sur-
humaine originalité. — 3° Ce caractère, fortement accusé
CARÊME 1880. — 25.
386 TABLE ANALYTIQUE DES MATIERES.
dans les comparaisons de détail, s'impose davantage, si,
jetant un coup d'œil rapide sur l'ensemble de la doctrine
du Christ, on considère sa plénitude et sa pureté. — Déve-
loppements. — Conclusion. —Si l'enseignement du
II.
Christ, considéré en lui-même, est marqué au coin d'une
puissante et surhumaine originalité qui lui assure une
divine supériorité sur tous les enseignements, la manière
dont il a enseigné relève singulièrement la grandeur et
l'autorité de sa doctrine. — On y remarque une triple
puissance : 1° Puissance d'affirmation. — 2° Puissance de
rectitude. — 3° Puissance de communication. — Dévelop-
pements. — Donc, plus que jamais, parole vraie cette est
Nunquam locutus est homo sicut hic homo, et il n'y a
qu'une manière d'expliquer ce fait unique : c'est que cet
homme est Dieu. — Allons donc au divin docteur, lui seul
a les paroles de la vie éternelle 109
QUARANTE-SIXIÈME CONFÉRENCE
LE THAUMATURGE ET Ll PROPHETE
Tout le monde n'est pas capable de raisonner la doc-
trine évangélique, ni de se rendre compte des caractères
— Le Christ a suppléé à cette
intrinsèques de son autorité.
impuissance par des signes merveilleux. — a prouvé 1° Il
la de sa doctrine par des miracles. —
divinité Parce 2°
que l'éloignement des siècles pouvait affaiblir, à notre égard,
la force démonstrative de ces œuvres divines, Jésus y a
ajouté une preuve dont le temps ne fait qu'accroître la
souveraine efficacité : la prophétie. — Le Christ docteur
nous apparaît donc couronné d'une double auréole qui
consacre, pour jamais, l'autorité de son enseignement : l'au-
réole du thaumaturge et du prophète. — I. Rapide exposé des
TABLE ANALYTIQUE DES MATIERES. 387
réponses de l'apologétique aux ennemis du merveilleux.—
On ne suit pas, dans cette conférence, cette voie battue;
mais, considérant la grande figure du Christ thaumaturge,
on montre qu'il était impossible de la concevoir et de la
peindre comme l'ont fait les Evangélistes, en empruntant à
l'histoire des prodiges ses pages les plus étranges et les plus
saisissantes. Il faut l'avoir vue, et il suffit de la regarder
d'un œil sincère, pour y reconnaître un indéniable caractère
d'authenticité et de vérité. —
Preuves de cette affirmation :
1° Excellence des œuvres du Christ. — On y reconnaît un
pouvoir universel. — 2° Manière dont le Christ fait ses
œuvres merveilleuses. Deux caractères la puissance spon- :
tanée et la bienfaisance. —
3° But que le Christ assigne à ses
œuvres prouver la plus étrange et la plus audacieuse des
:
affirmations, l'affirmation de sa propre divinité. — Conclu-
sion en faveur de la véracité des Evangélistes. — La con-
templation du Christ thaumaturge dans l'Evangile le met
au-dessus de toute contestation. — II. Non seulement le
Christ de l'Évangile est thaumaturge, il est voyant. — Trois
prophéties prises dans l'Évangile à l'époque où, de l'aveu
de la critique la plus exigeante, le canon des Évangiles est
fixé. 1° Ruine de Jérusalem et du temple. 2° Universalité du
règne de Jésus-Christ 3 e
Perpétuité de l'Église. — Ces
prophéties sont manifestement accomplies. — Conclusion
qu'on en doit tirer en faveur des miracles de Jésus-Christ
et de la divinité de sa doctrine 63
QUARANTE-SEPTIÈME CONFÉRENCE
LE MARTYR
Un regard sur le Golgotha. — Jésus
y est crucifié. —
Pourquoi? Parce qu'il a affirmé sa divinité. La mort, —
388 TABLE ANALYTIQUE DES MATIÈRES.
singulier moyen de prouver qu'on est Dieu. — Et pourtant,
ce fait sinistre démontre, avec une irrésistible éloquence, la
divinité du Sauveur : 1° Par la manière dont il répond à
sa préparation; 2° Par la manière dont il s'accomplit;
3° Par la constante et profonde impression qu'il produit sur
le cœur humain. —
La mort de Jésus-Christ possède ce ca-
I.
ractère merveilleux d'avoir été préparée de loin, non par
des conjectures vulgaires, tirées du milieu où il a vécu
et des circonstances qu'il a traversées, mais par des pré-
visions dont la clarté et la précision confondent la péné-
tration naturelle de l'esprit humain. — Oracles de l'Écri-
ture relatifs aux souffrances et à la mort de Jésus-Christ.
— On croirait lire l'Évangile. — Ni le hasard, ni l'industrie
humaine n'ont pu créer cette harmonie; évidemment. Dieu
est là. —
Dans quelles conditions? Comment Jésus —
s'accorde avec les oracles qui affirment sa divinité, par la
la souveraineté dont il use à lenr égard. — Le consum-
matumest. — II. Jésus, dans sa passion, prouve sa divinité
par ses miracles : 1° Grandes œuvres qu'il opère; comment
il se montre le — 2° Le plus grand mi-
maître de la vie ;
racle de sa passion, son attitude — ses paroles. —
c'est ;
son silence. — Tout est — Explication de ses
divin. défail-
lances. — Impuissance de l'homme après
III. mort. — la
Puissance de Jésus-Christ : Prodige admirable ! Jésus cru-
cifié, et comme près de mourir, est toujours debout entre
ses amis et ses ennemis, produisant toujours sur eux le
même effet : Sublime provocateur, ineffable consolateur
pour les uns. — Horreur et tourment pour les autre». —
i° Les martyrs, les pénitents, les affligés, les pécheurs, près
de la croix, prouvent la divinité de Jésus-Christ, par la
force et la consolation qu'ils en reçoivent. — 2° L'impie
renforce cette démonstration, par ses terreurs et sa haine
— Invocation à Jésus crucifié 21^
TABLE ANALYTIQUE DES MATIÈRES. 389
QUARANTE-HUITIÈME CONFÉRENCE
LE TRIOMPHATEUR
Le Christ souffrant affirme la vérité de son incarnation ;
dans ce genre de démonstration, la mort va jusqu'à la
suprême évidence. —
Mais ne prouve-t-elle pas trop? —
Précautions que prennent les juifs pour étouffer, dans le
tombeau, les preuves que le Christ a données de sa divi-
nité. — Tout est vain l'humanité du Sauveur couronne,
;
par son triomphe sur la mort, les prodiges de sa vie ter-
restre. — Objet de cette conférence : 1° Établir la vérité
du triomphe de Jésus-Christ ;
2° en faire contempler et
goûter les divines splendeurs et les divins bienfaits. — I. La
résurrection du Sauveur a été prophétisée comme sa pas-
sion et sa mort. — A côté de prophétie, taut la il lire le
récit évangélique. — Caractères de ce — L'étude de récit.
ces caractères nous amène à cette conclusion : Le récit de
la résurrection est trop simple pour que le fait ne soit pas
irai : Le fait de la résurrection était trop vrai pour que le
récit n'en fut pas simple. — Faiblesse de l'incrédulité
dans la critique de ce miracle transcendant. — Ses hypo-
thèses. — Réponses de l'apologétique- — On s'applique à
un seul fait : la transformation des apôtres. — Comment
tette transformation prouve la résurrection. — L'halucina-
tion. — Comment elle est impossible. — Donc, nous sommes
en possession de cette affirmation : Surrexit Dominas ver e:
— II. La résurrection est le miracle suprême. — Comment
lesdeux caractères propres, qui distinguent les prodiges
du Christ de tous les autres jçrodiges, y brillent du plus
vif éclat. 1° La puissance spontanée : c'est le thaumaturge
qui se ressuscite lui-même. — Description. — 2° La bien-
faisance : la résurrection est le miracle bienfaisant par
590 TABLE ANALYTIQUE DES MATIERES.
excellence. — En lui se concentrent et s'accumulent, et par
lui sont à jamais vivifiés et fécondés les dons que Dieu
nous a faits par son Christ. — Sublime enseignement de
saint Paul. —
Triomphe de Jésus-Christ sur la mort, dans
l'âme, dans le corps, dans la société. Bienfaits de la —
résurrection, comblés par l'Ascension. Dernière appa- —
rition du Christ triomphant. — L'humanité partagée en
deux camps; les justes et les éprouvés confessant la vic-
toire de Jésus sur la mort 27 i
INDEX
Index des principales erreur» contraires aux do*m*,s
exposés dans ce volume ..»...'».«»•«••• 333
1!» OS LA TABLtt
1186-23. — Imprimerie des Orphelins-Apprentis d'Auteuil,
40, rue La Fontaine, Paris.
BX 1751 .M65 v.8 SMC
Monsabre, Jacques Marie Louî
Exposition du dogme
catholique : carême 1873-189
47086050