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Valognes Aur 130 Lie - M 130 M 130 Dans Les Orties - Aurelie Valognes

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Mémé

dans les orties

Roman contemporain
Écrit par Aurélie Valognes

***
PARTIE I
Décembre 2012
1 – Déménager à la cloche de bois
Emmitouflé, chapeauté, avachi sur sa valise, Ferdinand
Brun, 83 ans, regarde impuissant son appartement qu’il
s’apprête à quitter définitivement. Lui qui déteste les
déménagements. Lui qui déteste la vie en communauté. Lui
qui déteste les gens tout court. Comment en est-il arrivé là ? Il
a le cœur qui bat très vite. Il ne se sent pas bien. Il se prend la
tête dans les mains et expire profondément. S’il était du genre
émotif, ses yeux, qui piquent et qu’il frotte grossièrement,
laisseraient passer une larme. Il inspire le plus calmement
possible : l’odeur poussiéreuse de naphtaline vient effleurer
ses narines comme s’il pénétrait ici pour la première fois. Un
parfum familier qui l’apaise immédiatement. Cette odeur de
renfermé va lui manquer, ce papier peint marron à grosses
fleurs aussi, même s’il ne l’avait jamais aimé. Il s’est habitué à
toutes ces choses futiles qui faisaient son quotidien. Ces
meubles sous bâche ou ces livres rangés dans des sacs
plastiques bien à l’abri de la poussière. Tout cela lui tenait
compagnie dans cette solitude monacale. Sa vie tranquille à
lui. Cela fait des années que Ferdinand vit seul, sans visite,
sans ami. Il l’a voulu en un sens. Tout au long de son
existence, Ferdinand a toujours fait ses choix, seul, rarement
les bons d’ailleurs. Mais il a tenu bon. Il ne s’est jamais avoué
vaincu, n’a jamais changé de cap, ni montré qu’il avait tort.
Ses faiblesses, ses erreurs, ou ses sentiments, il les a toujours
gardés pour lui. Ferdinand a seulement laissé ses rancœurs, ses
colères, ses envies, dicter ses décisions, depuis toujours. « Un
vrai Bélier ! », comme disait sa grand-mère. Alors, comment
peut-il être en train de s’effacer, de laisser un inconnu le piéger
et influer sur son destin à sa place ? Lui qui déteste qu’on lui
dise ce qu’il faut faire ! À son âge, en plus. Et puis, il le sait, il
ne va jamais supporter de vivre là-bas, loin de chez lui, loin de
sa routine monotone qui lui convient tout à fait. Là-bas, il le
sait, on va chercher à l’infantiliser, à le canaliser, à le
transformer en papy guimauve alors qu’il est tout ce qu’il y a
de plus sain d’esprit. Pas folle la guêpe, comme il dit ! Et puis,
toutes ces vieilles femmes encore, cela ne va vraiment pas être
possible, pas pour Ferdinand. Ras le bol de ces bonnes
femmes !
Cela fait plus de vingt minutes que Ferdinand,
chaudement vêtu, attend son taxi. Tourner en rond dans son
grand quatre pièces l’ayant lassé, c’est assis sur son bagage
dans l’entrée qu’il cherche dans ses souvenirs le moment exact
où tout a bien pu commencer à lui échapper. Ce qu’il s’apprête
à faire est tout simplement à l’opposé de ce qu’il est. Il n’a
strictement rien à faire là-bas. S’il réfléchit bien, tout a
commencé ici, dans cet immeuble, il y a trois ans. Dès son
arrivée cela n’a pas collé avec les voisines, et c’est le moins
que l’on puisse dire. Et puis, la situation s’est dégradée il y a
un an exactement sans que Ferdinand ne sache très bien
pourquoi. Tout a changé du tout au tout. Tout, mais pas lui.
Lui, changer ? Jamais, plutôt mourir ! Les mésaventures se
sont alors succédé. Lui, dont la vie avait été jusque-là plutôt
paisible, découvrait à présent les drames qui ont conduit à ce
fichu déménagement. Oui c’est ça ! Le vieil homme se
remémore les événements douloureux un à un quand le
téléphone se met à résonner dans l’appartement si sombre. Il
faut un certain temps à Ferdinand pour réaliser que la sonnerie
qui retentit lui est destinée. Il se lève alors brutalement,
chancelle un peu – il était vraiment assis bien bas sur cette
valise – et saisit le combiné. Ni une, ni deux, Ferdinand
décroche et raccroche dans un mouvement sec et précis, qu’il
agrémente d’un : « Non, mais on croit rêver ! On ne peut pas
être tranquille chez soi ! Faut toujours quelqu’un pour nous
emm…er ! Aujourd’hui, en plus. Et un lundi, qui plus est. »
Pour plus de tranquillité, et vu qu’il n’est pas prêt de remettre
les pieds chez lui, Ferdinand débranche le téléphone de la prise
et retourne s’installer dans l’entrée. À aucun moment, le vieil
homme ne pense au fait que ce coup de téléphone pourrait être
important – s’il avait été important, s’il lui avait été vraiment
destiné, il aurait eu lieu entre 20 h 00 et 20 h 30, comme
chaque personne susceptible de l’appeler le sait parfaitement.
À aucun moment Ferdinand ne s’est dit que cet appel pourrait
être celui du chauffeur de taxi pour l’avertir qu’il était
stationné devant la grille de la résidence et l’attendait. À aucun
moment, Ferdinand n’a conscience que ce coup de fil aurait pu
changer sa vie, s’il avait écouté les trois mots que la personne
à l’autre bout du fil avait à lui dire, pour le retenir.
Non Ferdinand rêvasse à tout autre chose. Perdu dans
ses pensées, il songe qu’il n’est peut-être pas encore trop tard
pour tout arrêter. Ne dit-on pas que l’on a toujours le choix ? Il
pourrait s’échapper, faire le mort : sa spécialité. Et s’il n’y
allait pas, que se passerait-il ? Il serait juste égal à lui-même,
prévisible dans son inconstance. Car, après tout, a-t-il vraiment
changé ces derniers mois ? N’est-il pas toujours le vieillard
acariâtre qui, pas plus tard qu’au nouvel an dernier, terrorisait
les voisines et dictait sa loi dans la résidence ? N’est-il pas
toujours l’homme au passé trouble que tout le monde fuit ?
Celui que l’on surnomme le serial killer ou encore le pervers
et qui a effectivement un casier. Il y a forcément une porte de
sortie. Il suffit de la trouver et d’oser la prendre. Il faut bien
l’avouer, Ferdinand n’a jamais été sûr de sa décision. Il a
constamment hésité et maintenant, il panique comme le fiancé
qui finalement n’est plus prêt à s’engager pour la vie. Dans
son cas à lui, ce serait d’ailleurs plutôt l’inverse. Pas de retour
en arrière.
PARTIE II
Janvier 2012
1 – Tourner au vinaigre
Les choses ont sérieusement commencé à se gâter pour
Ferdinand quand il a emménagé dans la résidence, deux ans
plus tôt. Après un divorce amer, qui lui avait attribué
l’appartement en ville de ses ex-beaux-parents, Ferdinand était
venu vivre au 1er étage gauche Immeuble A de la résidence
située au 8 rue Bonaparte. Une résidence des années
cinquante, bien entretenue, dans une petite ville paisible au
bout d’une rue tranquille bordée de grands platanes
centenaires. Un portail en fer noir garde l’entrée, une jolie
petite cour intérieure égaye par sa verdure et ses assises
colorées les murs en pierre de taille qui donnent du cachet aux
immeubles A et B. Sur les parties basses des murs de la cour,
des roses trémières blanches s’accrochent nonchalamment à un
treillage solide et dévoilent au passage leur parfum
délicatement poudré. Un petit chemin pavé contourne le
jardinet intérieur et dessert au fond un potager prospère, un
parking à vélos bien propres et un local à poubelles discret. Au
8 rue Bonaparte, tout était tranquille. On y passait des jours
heureux. La vie suivait son cours au rythme lent du soleil.
Dans ce quartier résidentiel familial, les habitants se sentaient
bien et y restaient de longues années. C’était une résidence
sans histoire, les immeubles ayant toujours abrité une petite
dizaine de familles heureuses. Avec le temps, ces familles ont
vu leurs enfants quitter le nid. Restent désormais des vieilles
dames seules, dans des appartements devenus trop grands.
Dans la courette, seuls résonnaient les chants des canaris de la
concierge qui piaillaient dans leur cage douillette, le
ronronnement d’un félin content sous les caresses douces de
Mme Berger, ou encore le bruit de la mastication gourmande
du chihuahua de Mme Suarez, engloutissant les biscuits de sa
maîtresse. Chaque jour, après le déjeuner, on pouvait entendre
le caquètement serein d’un attroupement de vieilles dames, qui
attablées dans la cour intérieure, lézardaient au soleil, une
tasse d’un breuvage chaud au creux des mains. C’était le
paradis sur terre. La petite récompense quotidienne pour des
appartements bien entretenus, un bon déjeuner préparé ou
encore un service rendu à un proche. Des heures à papoter, à
partager leurs derniers potins croustillants, à refaire le monde.
Une petite tradition établie depuis des décennies. Ces voisins
semblaient être faits pour vivre ensemble. Jamais un mot plus
haut que l’autre, jamais un son plus fort que celui du
téléviseur. La bonne humeur, la convivialité et la solidarité
régnaient au 8 rue Bonaparte. Mais c’était avant.
Avant l’arrivée du perturbateur. Pire, du prédateur. Un
homme. Seul. Un octogénaire dont le passé mystérieux et les
agissements bizarres ont tout de suite donné la chair de poule
aux habitantes. Depuis deux ans qu’il vit au 1er étage du
bâtiment A, côté gauche, en face de Mme Claudel, M. Brun
fait régner la terreur. Les petites mamies avaient toléré du
mieux possible l’agressivité manifeste du bonhomme, la non-
volonté de faire des efforts pour vivre en communauté, sans
parler de la présence dérangeante de son chien gigantesque.
Tout cela était venu troubler la tranquillité des lieux. Leur
tranquillité.
Tout s’est accéléré dès lors que la mort de la véritable
propriétaire des lieux, Louise l’ex-femme de Ferdinand Brun,
fut connue. La guerre contre le vieil homme fut alors déclarée
ouverte. Derrière des murs en apparence tranquille, une
rébellion se préparait entre des voisines solidaires pour se
débarrasser de ce voisin encombrant. La guerre froide, faite
d’observations et de coups encaissés sans rien dire, était finie.
L’affrontement direct allait commencer, plus cruel, mais bien
plus efficace. Le tout orchestré par une femme à la poigne de
fer, Mme Suarez, concierge de la résidence depuis plus de
trente ans.
2 – Avoir une dent contre quelqu’un
Mme Suarez, 57 ans, aime être élégante, on ne sait
jamais comme elle dit. Elle en oublierait parfois l’homme qui
partage sa vie depuis près de quarante ans. Pour parfaire le
sourire forcé destiné aux petites gens qu’elle doit côtoyer (le
facteur, les éboueurs, le jardinier), Mme Suarez a une hygiène
bucco-dentaire irréprochable. Trois lavages quotidiens de trois
minutes minimum chacun, avec brosse à dents électrique s’il
vous plaît, brossages suivis d’un bain de bouche décapant
accompagné de gargarismes sonores. Et enfin, finition au fil
dentaire. Ce qui est dommage, c’est que peu de personnes
profitent de cette dentition parfaite. Mme Suarez garde
toujours les lèvres pincées et les sourcils froncés à scruter le
moindre faux pas de ses congénères. La plupart s’y sont
habitués depuis le temps et obéissent aux règles de vie en
commun dictées par la concierge : c’est le cas notamment des
Mesdames Joly, Berger et Jean-Jean, septuagénaires serviles,
toujours à la botte de Mme Suarez. Mme Claudel, nonagénaire
super-active, dont la bonne éducation n’a plus à être
démontrée, ne pose aucun problème non plus. Les autres
voisins sont par contre plus difficiles à éduquer. Les poubelles
notamment sont triées n’importe comment. Hors de question
pourtant que Mme Suarez repasse derrière eux. Il faut que
chacun se responsabilise ! Dès qu’une personne défile devant
sa loge, la concierge entreprend alors une petite course
jusqu’au local à poubelles, où elle arrive essoufflée, tout
simplement pour vérifier si un sac a été jeté, et si c’est le cas,
s’il a été mis au bon endroit. Au moindre écart, par exemple
une peau de banane retrouvée dans le sac à ordures mixtes
plutôt que dans le sac de compost, et c’est illico un petit coup
d’interphone, de sonnette ou un Post-It collé sur la porte, pour
tout de suite recadrer la situation. Oui, Mme Suarez fait un
travail ingrat, fastidieux, avec très peu de reconnaissance, mais
ô combien utile à la communauté. Mme Suarez sait que sans
elle, le quartier irait à vau-l’eau. Mais les habitants du 8 rue
Bonaparte ont-ils vraiment la lucidité et l’honnêteté de
reconnaître son rôle indispensable ? Les voisines prennent-
elles vraiment conscience de leur chance d’avoir Mme Suarez
comme amie ? Comme alliée ? Et son mari, ce moins-que-rien,
ne devrait-il pas la remercier de vivre dans cette belle
résidence plutôt que dans son trou breton à Quintin ? Ne
devrait-il pas remercier Dieu d’être enfin quelqu’un grâce à
elle ? Car au 8 rue Bonaparte, avec la loge héritée de sa mère,
concierge aussi en ces murs, Mme Suarez, est le maître des
lieux. Comme un petit chef, elle dirige d’une main de fer les
opérations. Toutes les opérations. Mme Suarez pavane dans sa
cour, inspecte, fait circuler rapidement les différents
prestataires. Elle aime que cela aille vite, que les corvées
soient rayées de sa liste, pour enfin pouvoir retourner à son
poste, dans sa loge.
De là, Mme Suarez suit la vie de chaque habitant,
chaque passage, chaque sortie, chaque visite reçue : elle sait
tout. Elle connaît les habitudes et déplacements de chacun.
Elle pourrait dire qui fait quoi et quand. On dit même qu’elle
consigne dans un petit carnet noir les événements
extraordinaires, et y liste les travers de chacun. Elle ne quitte
presque jamais son poste, tout occupée avec sa machine à
couture à confectionner des petits manteaux imprimés pour
Rocco, son chihuahua. C’est avec regret et le plus rapidement
possible, qu’elle doit sortir de sa loge deux fois par jour, pour
s’occuper de la sortie des poubelles et la distribution du
courrier. Le plus long est de déposer le courrier sur le
paillasson de chaque habitant : cela lui prend quinze minutes.
Elle a ses habitudes et aime la ponctualité. Si le facteur est en
retard, il met tout son planning à risque et elle le lui fait bien
savoir. Car même si ces quinze minutes sont calées en heures
« creuses », c’est-à-dire quand l’activité des voisins est au plus
bas, à 10 h 30 précises, Mme Suarez peut quand même louper
un déplacement intéressant, une visite de médecin, un méfait
quelconque. Et il ne faut pas compter sur l’aide de son mari,
qui refuse catégoriquement de prendre la relève pour
consigner ces précieuses minutes, se cachant derrière une
excuse bien plate : « Je croyais que je n’avais pas le droit de
mettre les pieds dans la loge de MÂDAME ? ».
Quand Mme Suarez dépose le courrier sur le
paillasson, elle fait donc au plus vite et accompagne rarement
d’un Bonjour sa tournée. Si Mme Suarez est pourtant du genre
bavard, elle ne peut pas se le permettre tout le temps et encore
moins avec tout le monde. Il y a les gens de l’immeuble et les
autres. Et encore, parmi les personnes de l’immeuble, elle peut
se montrer très volubile avec ses comparses par exemple, mais
beaucoup plus directe voire directive avec les autres. Et puis, il
y a M. Brun.
Mme Suarez déteste M. Brun. Elle n’a jamais pu le
sentir, et ce, dès les premières minutes où lui et son chien ont
mis les pieds dans sa résidence. Et sa première impression, qui
est d’ailleurs toujours la bonne, ne fait qu’être confirmée jour
après jour, mauvaise action après mauvaise action. Aucun
bonjour, cigare fumé dans les parties communes, poubelles
jamais triées, fenêtres ouvertes sur l’aspirateur en marche à
13 h 30 précises chaque jour, au moment exact où
Mme Suarez est dans la courette avec ses cigarettes
mentholées, son chihuahua et ses amies. Si elle ne connaissait
pas le bonhomme, elle penserait être parano. Mais elle est sûre
qu’il profite même de ces quinze minutes de non-surveillance
quotidiennes pour accomplir quelques méfaits, juste pour la
faire bisquer. Elle n’a jamais pu le prendre sur le fait mais elle
y travaille. Les roses trémières se portent à merveille tout
autour de la courette, sauf sous le balcon de M. Brun. Elle
parierait son manteau en fourrure qu’il y met du désherbant.
Les ampoules des parties communes sont à changer peut-être
une fois tous les deux ans, sauf à l’étage de M. Brun où elles
sautent tous les mois. Ne donne-t-il pas un coup exprès pour
qu’elle grimpe sur son échelle et manque de se casser le cou ?
Les marches de l’escalier vers la cave sont sableuses : pourtant
dès qu’elle revient de son tour postal, elle les découvre
humides. Elle sait que M. Brun va dans sa cave chaque jour,
mais pour y faire quoi ? Pour la faire glisser ? Sans parler
enfin des déjections canines immenses qu’elle voit sous les
arbres en face de la résidence dans la rue, près de l’école
primaire. Elle ne l’a jamais pris sur le fait mais serait prête à
gager que ce sont celles de son méchant chien. Ne peut-il pas
se baisser et ramasser, comme tout le monde ? Elle déteste M.
Brun et encore plus son chien, un monstre gigantesque qui fait
peur à Rocco, son chihuahua d’amour, au chat de Mme Berger
mais surtout à ses pauvres canaris. L’année dernière, six de ces
derniers sont morts, selon elle, de peur, à cause de la bête. Le
vétérinaire n’a pas confirmé son hypothèse, mais elle le sent.
Ce chien émet une hormone pour tyranniser son pauvre Rocco
et ses volatiles sans défense.
Pour ne pas se montrer grossière, car Mme Suarez est
bien élevée et polie, elle accompagne le courrier qu’elle
dépose chaque jour sur le paillasson de l’octogénaire d’un
Bonjour M. Brun. Ce malotru, jamais, il ne lui a répondu !
Jamais, alors qu’elle sait qu’il est juste derrière sa porte, à la
fixer depuis l’œilleton, en grimaçant à son encontre. Et ça
l’énerve. Mais elle prend sur elle, pour que ses politesses
fassent plus d’effet que ces silences désobligeants. Et il
semblerait que cela fonctionne, car elle est certaine que son
Bonjour indispose M. Brun. Elle continue donc invariablement
à le saluer chaque jour, en souriant hypocritement à l’œil qui la
fixe.
Mais cela ne peut plus continuer comme cela.
Mme Suarez se l’est juré depuis la mort de son volatile
préféré. Combien d’autres pauvres bêtes sans défense devront
y passer ? Combien d’incivilités encore chacun devra-t-il
supporter de la part du vieil homme ? Mme Suarez, en tant que
chef de la résidence, doit prendre les mesures qui s’imposent,
au moins pour l’exemple. Avec l’aide de ses acolytes, elle a
imaginé un plan pour faire partir M. Brun au plus vite de leur
résidence. C’est ce dont elles discutent tous les jours dans la
courette lors de la pause UV/nicotine, après son déjeuner en
tête à tête avec Jean-Pierre Pernaut, alors que le bruit de
l’aspirateur empêche M. Brun de saisir le moindre mot.
3 – Avoir la guigne
Ferdinand Brun est de plus en plus sourd. Ce n’est pas
que cela le gêne plus que ça, il n’a personne avec qui faire la
conversation de toute façon, mais comme il est
hypocondriaque, il imagine déjà le pire, la surdité complète,
comme ce pianiste prodige, Mozart ou Beethoven, il ne se
rappelle plus très bien. C’est que M. Brun est du genre à ne
pas avoir beaucoup de chance dans la vie. Déjà, cela a mal
commencé, et ce n’était pas tout à fait de sa faute. Ferdinand
Brun est né un vendredi 13. Sa mère a fait tout ce qu’elle a pu
pour le retenir quelques heures de plus, mais c’est tout
poisseux et en avance de vingt minutes que la mère de
Ferdinand Brun a dû constater la décevante masculinité de sa
progéniture non désirée. Pour éviter de pourrir encore plus sa
vie, la nouvelle mère a décidé de déclarer que la naissance
avait eu lieu le 14, et non le 13, comme cela se faisait à
l’époque pour éloigner le mauvais œil. Mais la malchance a
continué d’accompagner Ferdinand Brun faisant fuir toutes les
femmes auxquelles il s’attachait, plus par nécessité que par
choix. Sa mère tout d’abord, qui, il faut bien lui accorder cela,
ne l’a pas abandonné à la naissance, est tout de même morte
deux ans après, des suites de l’accouchement de sa jeune sœur,
juste née et déjà morte douze minutes après avoir réjoui sa
mère. Sa grand-mère, ensuite, qui l’a élevé après le décès de sa
mère (il n’a jamais connu son père), et qui a été terrassée à
l’hôpital par une grippe carabinée, alors qu’elle était venue
pour une jambe cassée après avoir couru derrière Ferdinand.
Sa femme enfin, qui comme ces filles modernes, a profité de
lui et de son salaire pendant quarante ans de dur labeur à
l’usine, pour fuir avec le premier venu dès lors qu’il était à la
retraite. Le manque de chance n’a peut-être pas grand-chose à
voir avec ces abandons, car il faut dire que Ferdinand n’est pas
du genre facile à vivre. Il est un peu comme sur un voltage
différent, avec une logique bien à lui, qui chamboule l’ordre de
ses priorités, le laissant complètement incompris par le
commun des mortels. Oui, il ne va pas prendre le risque de
perdre sa place de parking juste en bas de chez lui pour aller
faire le plein d’essence : il porte les jerricanes vides jusqu’à la
pompe à l’autre bout de la rue et les rapporte lourdement
jusqu’à son réservoir. Et puis, ça entretient. Oui, ses meubles
qui ont déjà plus de vingt ans sont encore recouverts de la
housse de protection mais c’est pratique : cela évite la
poussière et l’usure. Et enfin, oui, il a des tonnes de choses
neuves bien rangées dans l’armoire mais il continue
invariablement d’utiliser les mêmes vieilleries : son pantalon à
l’ourlet usé par la longueur venue maintenant frotter le sol, son
slip troué et reprisé maladroitement, le portefeuille percé qui
aurait pu lui faire perdre sa carte bleue, s’il s’était résigné à
adopter ce moyen de paiement, plutôt que de paniquer dès
qu’il ne reste plus que huit chèques dans son carnet. En
somme, Ferdinand est économe, surtout en sentiment. Mais la
seule pour qui il n’a jamais compté, la seule qu’il aime, la
seule qui ne l’a jamais abandonné, c’est Daisy. Sa chienne. La
plus belle, la plus douce, la plus fidèle. Avec elle, tout est plus
simple. Pas de fourberie. Pas de contrainte. Pas de chantage
affectif. Pas besoin de distiller au compte-gouttes de gentilles
attentions ou encore des mots doux. De toute façon, il ne
saurait pas faire. Ferdinand n’a jamais su faire, et c’est bien ça
le problème. Avec tout le monde, mais surtout avec les bonnes
femmes. Ce qui est vraiment inquiétant, c’est que Daisy n’est
pas revenue à la maison hier soir. Elle n’était plus là quand il
est sorti de la boulangerie et ne l’a pas rejoint pour déjeuner, ni
dîner, ni pour passer la nuit à ses côtés. Cela ne lui était jamais
arrivé auparavant. Disparaître comme ça. Ferdinand est
anxieux. Il ne va quand même pas appeler la police, de toute
façon il déteste les flics, ni placarder sa photo dans la rue, c’est
encore un peu tôt. Mais Ferdinand, se ronge les sangs. Il n’est
rien sans elle. Il n’a envie de rien si ce n’est pas avec elle. Elle
est sa dernière raison de vivre. Il va l’attendre, de toute façon,
à 82 ans, il n’y a que cela à faire. Attendre. Attendre, encore et
toujours, que les minutes passent.
4 – Être mieux reçu que le pape
Daisy n’est pas réapparue. Ferdinand a erré dans la rue
toute la journée et une partie de la nuit, a crié son nom à
s’écorcher la voix, s’est usé les yeux derrière sa fenêtre, n’a
pas pu dormir un instant. C’est donc fatigué, le haut tabouret
calé sous le postérieur, que l’œil de M. Brun reste maintenant
vissé à l’œilleton de sa porte d’entrée, à guetter un probable
retour. D’un regard absent, il fixe le va-et-vient de sa voisine
de la porte d’en face, côté droit. Une espèce de vieille chouette
bancale, qui se donne des grands airs de bourgeoise avec sa
coupe de cheveux à la Simone Veil et sa canne en bois, modèle
qui selon Ferdinand pourrait très bien cacher un peu d’alcool
pour les longues minutes d’attente à l’arrêt du bus. Comme
tous les samedis matin, c’est le branle-bas de combat chez elle.
Elle entre, elle sort, toujours plus chargée de paquets, de sacs,
de cartons. Comme tous les weekends, elle reçoit ce qu’il
pense être ses petits enfants à déjeuner. Pour cette occasion,
elle tient à ce que tout soit nickel. La maison, le repas, la
discussion. Et tout cela, sans aide, car à 92 ans, elle tient
absolument à prouver qu’elle reste la même : une mamie bien
dans son époque, super-active, et surtout en pleine forme. Ce
qui n’est pas loin d’être la vérité, si ce n’est quelques petits
pépins de santé. Mais comme elle dit, on fait aller. La vieille
dame admet avoir un peu de difficulté à bien entendre ses
hôtes quand tout le monde parle en même temps (mais
l’appareillage est hors de question pour cette femme qui
préférera toujours mettre le son du téléviseur un peu plus fort
pour ne rien manquer aux questions de Julien Lepers ou qui
choisira encore de dodeliner de la tête à la fin d’une discussion
houleuse à table, pour ne pas se retrouver à donner un avis
contraire au sien). La canne, au contraire, cela fait déjà deux
ans qu’elle l’utilise régulièrement. Elle l’a bien acceptée. Elle
la troque tout de même contre un caddie trotteur pour aller
faire le marché. Il ressemble d’ailleurs un peu au chariot de
marche qu’elle a offert à son arrière-petit-fils. Mais c’est tout
de même extraordinairement commode, comme elle dit.
Depuis son opération de la cataracte, ses yeux, eux, vont
nettement mieux : le papier du Figaro est même passé comme
par magie du jaune au blanc ! Elle garde de grandes lunettes
rondes pour ses lectures, lunettes qu’elle ne perd plus depuis
que ses petits-enfants lui ont offert un cordon très chic.
Béatrice Claudel va bien, très bien même.
Et non, Béatrice n’est pas une vieille chouette. Elle se
présenterait plutôt comme une grande dame bien élevée, qui
aime faire plaisir et aider son prochain. Aujourd’hui, elle a
invité un de ses petits-fils, son épouse et leur héritier de dix
mois. Elle a prévu de cuisiner un lapin à la moutarde, le plat
préféré de son petit-fils, mais qu’il ne mange plus depuis que
sa femme a décrété que le lapin avait un goût vraiment trop
fort. Pour compenser le désagrément auprès de la belle-fille,
elle a prévu une bonne bouteille de Côtes-du-Rhône qu’elle a
achetée en caisse de six lors de la dernière foire au vin.
Béatrice est d’ailleurs déjà descendue chercher la bouteille
dans sa cave, enfin, dans son box de parking. Elle est l’une des
rares habitantes de la résidence à avoir un emplacement
réservé pour sa petite Mini. Mais tous ces va-et-vient ne sont
vraiment pas pratiques !
Tout est prêt pour accueillir ses invités. La vieille
cocotte Le Creuset est sur le feu depuis près de deux heures,
les carottes et les oignons confisent. La table est mise. Cette
fois, elle a posé son semainier à médicaments à côté de son
verre à vin. Elle ne laisse plus ses pilules directement sur la
table. Non pas à cause du tout-petit, mais à cause de M.
Palisson, joueur de bridge assidu, qui la dernière fois qu’il est
venu déjeuner, a pensé rajouter une olive dans le plat, et ils
sont tous passés à deux doigts de la catastrophe…
Heureusement, ce n’était qu’un comprimé pour la vue.
Béatrice s’assoit dans son fauteuil, près de la fenêtre. Elle
prend son iPad, met ses lunettes et ouvre l’application
Facebook. Elle tient à s’informer des dernières activités de son
petit-fils. Tiens, apparemment cette semaine, il a eu un voyage
d’affaire aux États-Unis, un dîner dans un grand restaurant, et
une soirée téléréalité à regarder des hommes émaciés rester
des heures debout sur un poteau. Quant à la belle-fille, elle
s’extasie sur les nouvelles dents du petit et elle vient
apparemment de finir de lire le dernier Goncourt. Béatrice se
lève : elle va chercher dans sa bibliothèque le dernier livre
qu’ils ont lu à son club de lecture, celui qui a manqué le prix
Renaudot de rien, et qui selon elle, aurait largement mérité de
l’emporter. Elle met le livre sur la commode de l’entrée pour
ne pas oublier de le proposer à sa belle-fille. Elles ont plutôt
les mêmes goûts en littérature : ce livre-ci devrait lui plaire !
Elle retourne s’asseoir dans son fauteuil, se relève pour aller
mettre les gâteaux apéritifs dans un plat en faïence qu’elle
pose ensuite sur la table basse. Elle a délibérément choisi le
petit plat bleu vert que ses petits-enfants lui ont offert à Noël
dernier. Elle a également pensé à mettre le collier qu’elle a
reçu à son dernier anniversaire. Bon, là, vraiment, tout est prêt.
11 h 43. Béatrice a même le temps d’aller vider les capsules de
la machine à café et de jeter le sac de déchets mixtes au vide-
ordures. Le sac était plein, surtout de pain dur qu’elle avait
laissé rassir au-dessus du frigo. « Oh mon Dieu ! Le pain !!
s’écrit Béatrice. J’ai complètement oublié d’en acheter. Ai-je
le temps ? Oui, largement, avant treize heures. Mais s’ils
arrivent en avance !!??? »
Ferdinand voit sa voisine revenir dans le couloir toute
paniquée et ne peut s’empêcher de sourire en imaginant de
multiples scénarios. Il ne comprend pas bien ce qui a pu
l’effrayer à ce point dans le local à vide-ordures. Aurait-elle,
elle aussi, entendu parler de cette affreuse histoire vraie qu’il a
lue il y a longtemps dans un ouvrage de Pierre Bellemare : un
homme assassiné puis découpé en morceaux et dont on se
débarrassait jour après jour, jetant le corps par bout dans le
conduit du vide-ordures. Une voisine d’un étage bas avait tiré
la poignée du vidoir au moment exact où deux yeux la
scrutaient. Elle avait ensuite prévenu la police qui avait aussi
retrouvé une jambe dans le local à poubelles ! Sinistre histoire,
pensa Ferdinand. Il faudra que je pense à la raconter à cette
vieille dinde de Mme Suarez, elle qui aime fouiner dans le
local à poubelles pour vérifier que l’on trie correctement nos
déchets. Ferdinand commence à avoir des crampes aux fesses.
Il n’est finalement pas très confortable ce tabouret. Tiens,
revoilà la vieille chouette, elle a mis un pardessus. C’est
inhabituel, elle s’apprête à sortir : elle va être en retard.
Surtout que certains de ses petits-enfants sont toujours en
avance depuis qu’ils ont un bébé à nourrir avant le déjeuner.
Tant pis pour elle ! Ferdinand se contorsionne pour la voir
descendre les escaliers. Elle est partie. Elle en a au moins pour
un bon quart d’heure à cette heure-là, un samedi juste avant
midi, il faut être fou ! Ferdinand a le temps d’aller se
dégourdir les jambes et en profite pour lancer la cuisson des
pâtes. Il prend une casserole, la remplit d’eau froide.
Ferdinand est le genre de personne à qui il faudrait passer sur
le corps pour qu’un jour il touche au robinet gauche d’eau
chaude. Aussi improbable que cela puisse paraître, Ferdinand
n’a jamais utilisé l’eau chaude de toute sa vie, ni pour cuisiner,
ni pour se laver. L’eau, il la fait bouillir. Ainsi, ce n’est pas lui
qui paiera pour l’eau chaude de l’immeuble. Un agent est déjà
passé pour vérifier le bon fonctionnement de l’eau chaude
dans cet appartement. Il n’a pu que se rendre compte que les
robinets gauches fonctionnaient normalement mais que c’était
l’utilisation de l’eau qui était anormale, voire le propriétaire.
En tout cas, pas les canalisations. Ferdinand cherche le
couvercle de la casserole quand il entend le bruit de la canne
dans l’escalier. La vieille chouette serait-elle déjà de retour ? Il
glisse avec ses patins jusqu’à son tabouret, s’y rassoit et voit la
petite silhouette de la vieille dame monter les escaliers et
s’arrêter en haut pour reprendre son souffle. Elle a vraiment du
mal, c’est qu’elle se fait vieille. Bien plus vieille que lui, pense
Ferdinand. Tout d’un coup, elle se retourne vers lui, et le
regarde à travers la porte. Ferdinand se fige. Elle prend une
grande inspiration et frappe à sa porte. Sa porte à LUI ! Non
mais quel culot ! se dit Ferdinand. Il entend un petit filet de
voix éraillée s’adresser à lui à travers le bois : « M. Brun,
ouvrez. C’est Mme Claudel ». Première nouvelle, elle
s’appelle donc Mme Claudel, se dit Ferdinand. « M. Brun, je
suis désolée d’insister, mais j’ai des nouvelles concernant
votre chien. Ouvrez, s’il vous plaît ». DAISY ! Ils ont enfin
retrouvé Daisy ! s’exclame Ferdinand en ouvrant grand la
porte. Sa voisine ne cherche pas à lever la tête pour le regarder
dans les yeux, elle enchaîne pourtant :
— Je suis vraiment navrée, mais j’ai bien peur que les
nouvelles ne soient pas très bonnes.
— Vous l’avez retrouvée ? Oui ou non ? hurle Ferdinand.
— M. Brun, si je peux vous demander de m’accompagner,
Mme Suarez notre concierge pourra vous en dire plus. Elle est
en bas, avec le corps de votre chien. Je suis vraiment désolée
M. Brun.
Béatrice saisit le vieil homme par le bras et l’aide à
descendre les treize marches qui le séparent de sa belle.
5 – Être malheureux comme les pierres
Depuis deux jours, Ferdinand reste cloîtré chez lui. En
deuil, l’octogénaire ne veut plus sortir de son lit, entouré de
mouchoirs en tissu usagés. Il ne veut ni sortir de son lit, ni de
l’appartement. Pour aller où d’ailleurs ? Pour faire la balade
habituelle, mais sans sa compagne ? Il sait qu’il va finir par se
retrouver près du potager où Daisy se soulageait sur les
tomates des voisines, ou encore près de la maison où un roquet
faisait le beau derrière sa grille, alors que Daisy aurait pu n’en
faire qu’une bouchée ? Aller au supermarché pour acheter les
croquettes préférées ? Aller au parc pour la laisser courir ? Le
silence de l’appartement l’oppresse. Le vide laissé par sa
compagne l’obsède. Il aurait envie de quitter ce lieu au plus
vite mais pour faire quoi ? Les petites habitudes du vieil
homme, comme des réflexes, sont maintenant vides de sens. Il
a perdu toute envie, même celle de manger, tout comme quand
il a divorcé. Il s’est quand même forcé à absorber les quelques
conserves périmées mais mangeables de ses placards. Il a
vomi un peu mais il ne se sentait pas bien de toute façon. Et
mourir d’intoxication alimentaire ou d’autres choses lui
importe peu. D’ailleurs il ressent une pression à la poitrine, un
poids qui ne le quitte plus. Il a du mal à respirer : il panique un
peu. Il a cette sensation d’étouffement depuis la terrible
nouvelle. Cela ne le lâche plus, reste présent le jour, comme la
nuit. Cela ne fait pas de différence pour lui : il ne dort plus la
nuit. Il attend. Il ne sait pas trop quoi, mais il attend. Et cette
pression reste logée dans sa poitrine, profondément, attendant
patiemment qu’il bouge pour s’amplifier : comme si cette
douleur était venue pour compenser le vide laissé par Daisy.
Si la tristesse et la solitude sont ses nouvelles
compagnes d’infortune, Ferdinand perçoit très nettement qu’il
reste de la place pour un sentiment encore plus envahissant : la
colère. Il ne peut se résigner à accepter l’accident, il doit bien
y avoir un coupable, quelqu’un sur qui relâcher sa haine et son
incompréhension. La vie ne peut pas autoriser de telles
injustices. Daisy était si jeune, à peine quatre ans. C’est un
véritable gâchis de partir si tôt. Et puis Daisy était l’être le plus
tendre qui puisse exister, un ange qui n’aurait jamais fait de
mal à une mouche. Même les canaris de la concierge elle ne
s’en était jamais approchée. Même les agressions du chat de la
voisine du 2B, Roméo, ne l’atteignaient pas : elle se contentait
de le toiser, superbement.
Et pourquoi cet accident ? C’est incompréhensible.
Daisy n’a jamais essayé de se détacher du poteau devant les
commerçants. Elle n’aurait pas su où aller de toute façon. Elle
était d’une patience exemplaire attendant sagement que son
maître ait fini ses divers achats. Et si le nœud de la laisse
s’était défait, elle n’aurait pas cherché à fuir. Elle aurait
attendu. Au pire, elle se serait rendue devant l’immeuble de
Ferdinand, et pour cela, elle n’avait pas besoin de traverser de
rue. Le chemin, elle le connaissait par cœur : ils le faisaient
invariablement chaque jour, vers 9 h 30. Et elle connaissait
très bien le danger que représentaient les voitures. Alors
pourquoi ? Pourquoi a-t-elle disparu de l’endroit où elle était
attachée ? Pourquoi a-t-elle traversé la rue toute seule ? Pour
aller où ? Ferdinand a beau tourner et retourner les faits dans
tous les sens, il ne comprend pas. Cela ne fait aucun sens ! Il y
a forcément erreur ?
Et s’il y avait erreur sur la personne ? Et si c’était lui
qui était visé ? Encore cette foutue malchance qui va lui
prendre chacune de ses femmes, une à une ? Ferdinand hurle :
« S’il y avait une personne à prendre, c’était moi, pas elle ».
Ferdinand ne comprend pas. Il n’était pas préparé à la perdre,
pas maintenant. Ferdinand ne se rend pas compte qu’il parle
tout haut, interpelle, invective : « Qu’est-ce que je fais, moi,
maintenant ? Et, qu’est-ce que je vais faire de ma belle ? On
me propose la crémation ou l’enterrement ? Je n’ai jamais
vraiment pensé à tout cela avant. Ça me fait mal d’imaginer
que l’on peut brûler une amie qui était si vivante quelques
jours auparavant, si jeune, si belle, si douce ? Mais je crois que
ça me ferait encore plus mal de la savoir loin de moi pour
toujours. Si je pouvais garder une partie d’elle près de moi
tous les jours, cela pourrait peut-être soulager un peu ma
peine ? Et puis, qu’est-ce que je fais de ses affaires ? Je ne
peux pas les jeter, pas ton os à mâcher, Daisy, pas ton vieux
coussin râpé ? Je ne pourrai jamais chercher à te remplacer. Tu
me manques tellement, ma belle. Je sens que c’est la fin, ma
fin. C’était toi et moi ; je ne sais plus qui je suis, ce que je dois
faire sans toi. Il n’y a plus personne le matin pour m’attendre
devant la porte pour me dire bonjour, m’obliger à sortir faire
une promenade et aller acheter le déjeuner. Il n’y a plus
personne pour me regarder avec des yeux tendres ou parfois
réprobateurs quand je me laissais aller à quelques
remontrances envers le présentateur TV. Tu avais une place
immense dans ma vie et en un claquement de doigt, en un
coup de sonnette à la porte, tu n’es plus. Et moi, je ne suis plus
rien. Rien qu’une larve de celui que tu as connu, une larve
incapable de décider, incapable de penser de manière sensée.
Incomplet. Tu ne me laisses qu’une impression de vide
permanent. De ta présence, ton odeur, ta chaleur, il ne me reste
rien. Je n’ai même pas de photo de toi. Seulement des
souvenirs, des mirages, des espoirs aussitôt suivis de déception
quand pour un instant, au loin, je crois t’apercevoir, pour un
instant tout cela n’est qu’un mauvais cauchemar, mon
téléphone va sonner et l’on va m’annoncer une regrettable
méprise et tu seras là, entière vivante, la queue frétillante,
heureuse de me retrouver, comme avant. D’autres fois, je rêve
que je me réveille et tu es là à mes côtés, puis on part se
balader près du lac où tu aimais tant regarder les colverts. Je
peux déjà deviner que d’ici quelques semaines, même dans
mes rêves, tu ne seras plus là : j’aurai vraiment commencé à
accepter, intégrer cette nouvelle information, fait une mise à
jour, comme si j’étais un de ces robots futuristes dénués de
sentiments. Mais en ai-je envie ? C’est trop dur ! Je crois que
j’ai bien réfléchi. Je n’ai plus envie de rien, plus goût à rien.
Tu sais Daisy, je n’avais déjà plus vraiment de vie, mais là,
c’est le pompon. Je ne sors plus, je ne fais plus nos courses, je
ne me lave même plus. J’ai trop froid, alors je reste au lit. La
vaisselle s’entasse, les placards se vident, la poubelle déborde
et son odeur de putréfaction commence à se répandre dans
l’appartement. À moins que ce soit mon odeur. Je ne veux pas
de cette vie sans toi. Je ne veux plus voir personne. Je ne veux
pas croiser les regards faussement compatissants. Je sais ce
qu’elles pensent au fond : « C’est bien fait pour lui. Ça lui
pendait au nez de toute façon. Le retour de bâton. Il n’avait
qu’à être plus gentil. On n’a que ce que l’on mérite ». Mais ça,
tu ne le méritais pas. Je ne le méritais pas non plus. Je ne
comprends pas : s’il y a un Dieu, pourquoi laisser faire ça ?
Oui, je sais, je ne crois pas en Dieu, mais vois-tu, je ne sais pas
comment voir la suite. Je crois qu’on la connaissait tous les
deux au fond. Le calendrier s’est simplement accéléré.
Rendez-vous dans quelques jours, le temps de finaliser les
derniers détails, ma Daisy. »
6 – Toucher le fond
Après une semaine à refuser la réalité et à converser
seul, Ferdinand sort de sa torpeur, le lundi de la semaine
suivant le drame, par une très belle journée d’hiver. Il fait
enfin beau et le soleil chauffe les visages. On peut même
relever le menton du col du manteau et observer la lumière
chatoyante du soleil sur les branches nues des arbres. Une
belle journée pour se promener, même seul. Une belle journée
pour prendre un nouveau départ. Finies la grisaille, la tristesse,
la déprime.
Ferdinand termine de se brosser les ongles.
Aujourd’hui, son pantalon usé n’est pas d’astreinte : un
pantalon de velours vert foncé a pris la relève. Le pli vertical
est net. Il a mis un slip propre, des chaussettes sans trou : des
affaires toutes neuves, en somme. Aujourd’hui, l’allure de
Ferdinand est celle des grands jours : les cheveux sont coiffés,
le visage fraîchement lavé au gant, les chaussures lustrées. Il
est fin prêt. Et parfaitement à l’heure. Pas grâce à sa montre
qui s’était arrêtée cette nuit. Ce matin, il a changé la pile. Pour
Ferdinand, rien n’est plus ennuyeux que de ne pas avoir
l’heure exacte avec soi. Il faudra penser à racheter une pile de
rechange. Il se penche sur son bloc-notes et y inscrit quelques
mots. Il éteint la lumière de sa chambre et prend son pardessus
suspendu dans l’entrée. Il noue la ceinture et sort de chez lui.
La balade va vraiment être agréable, se dit-il. En arrivant dans
la cour intérieure, les oiseaux l’accueillent en chantonnant. En
sifflant, plutôt. Sûrement des merles.
Au dehors, il se surprend à observer le monde qui
l’entoure. La vie a continué, le monde ne s’est pas arrêté de
tourner en l’absence de Daisy. D’ailleurs, le soir de sa mort,
aucun journal télévisé n’a parlé de l’accident. C’était pourtant
l’information la plus importante de la journée, de sa journée.
Déçu, il avait éteint le téléviseur et s’était recouché.
Maintenant, dans la rue commerçante il constate que chacun
vaque à ses occupations : la boulangère rend la monnaie, le
fleuriste prépare un élégant bouquet, le conducteur du bus fait
signe à son collègue en lui souriant. Avec la fin de l’hiver qui
s’annonce tout semble plus léger. Dix heures sonnent,
Ferdinand regarde sa montre : pile à l’heure. Dans la rue
perpendiculaire, rue Garibaldi, à l’arrêt du bus, une femme est
assise, un nouveau-né chaudement enroulé dans un linge
blanc, blotti dans ses bras. Une vieille dame à ses côtés semble
vouloir donner des conseils à la jeune maman : « Je me
permets, car, vous savez, je suis grand-mère ». La nouvelle
maman se garde bien de relever le commentaire et hoche
simplement la tête en souriant. Tout d’un coup, la jeune
femme se lève, se fige et se met à crier de toutes ses forces en
regardant sur sa gauche. La vieille dame aussi s’est dressée
subitement et trotte déjà. Le bus arrivait. Le bus arrivait
quand… un homme, un monsieur. Personne n’a rien vu. On ne
comprend pas ce qui s’est passé. Le bébé pleure, inconsolable.
Un attroupement se forme déjà à l’angle de la rue. Le bus est
arrêté, les badauds, tels des bambous se plient, s’étirent pour
mieux voir. La jeune mère est maintenant au téléphone : les
secours arrivent. Elle berce énergiquement son bébé. Des
corneilles viennent se poser sur les arbres qui longent la rue,
elles viennent aux nouvelles. On chuchote, on argumente, on
fait des hypothèses. Déjà, les pompiers arrivent sur les lieux.
Ils écartent les passants, sortent la civière. Tout va très vite. Un
corps semble être soulevé de terre et emmené. Il ne bouge pas.
Il y a du sang. Du sang sur le pardessus. Du sang aussi sur les
pavés, devant le bus et un peu plus haut sur le trottoir. Le
camion de pompier quitte les lieux très rapidement,
probablement vers l’hôpital le plus proche. Les passagers du
bus accidenté sont invités à sortir du véhicule, les promeneurs
reprennent leur chemin. Le bus recule et va stationner dans
une rue plus loin, à l’écart. À l’angle des rues Bonaparte et
Garibaldi, il n’y a plus rien à voir. Seul, un agent de police a
pris position près de la grande tache sombre au sol, gardant à
distance les corneilles qui attendent que la voie se libère. À
côté de la marque brune, de minuscules morceaux de verre :
trop petits pour être ceux du bus, ils seraient plutôt ceux d’une
montre. La montre de M. Brun n’est plus. M. Brun non plus.
La belle journée d’hiver continue pourtant de réchauffer les
visages, comme si de rien n’était.
7 – L’hôpital qui se moque de la charité
Il y a tout autour comme un brouillard blanc très épais.
Et des bruits aussi, au loin, très loin. Des bruits qui se répètent,
avec rythme et régularité, inlassablement. Et encore. Et
encore ! ET ENCORE ! ? L’on demande : « Où suis-je ? Suis-
je déjà arrivé ? Je ne vois rien. Je vois uniquement cette
obscurité opaque et blanche, comme si j’étais dans du coton.
Comme dans un nuage. Je distingue maintenant d’autres
bruits : des voix, comme une chorale, et toujours ces
tintements, ces sons mécaniques, ou plutôt électroniques. Des
bips. Des bips, un peu comme à la caisse de la supérette. Des
bips ? Pourquoi des bips ? Pourquoi ici ? Mais, où suis-je ? »
continue d’interroger la voix peu rassurée de Ferdinand.
Il a la bouche pâteuse avec un arrière-goût de fer. Sa
langue passe sur ses dents, une à une, faisant le tour de sa
bouche. Un trou ? La canine gauche s’est évaporée ? Une dent
en bas manque ! « J’ai toujours eu toutes mes dents,
s’interroge Ferdinand ! Oui toutes mes dents, exceptées, les
dents de sagesse. Serait-ce un droit de passage ? Je ne
comprends pas. Je ne vois rien. Je ne sens rien. Je n’entends
rien, je ne reconnais pas ma bouche, ni mon corps que je ne
sens pas d’ailleurs. Je voudrais appeler mais aucun son ne
sort ! Houhou !!!? Il y a quelqu’un ? Où suis-je ? Au
secours ! »
Et comme venue de nulle part, une silhouette blanche
apparaît. Une image floue tout d’abord, puis une icône
humaine sans visage distinct avec une longue robe immaculée.
Elle s’approche et s’incline dans une révérence discrète.
Résonne alors l’écho d’une voix paternelle bienfaitrice : «
M. Brun. Tout va bien. Vous êtes enfin parmi nous. Vous en
avez mis du temps pour revenir. Vous nous avez fait une belle
frayeur. Vous êtes un grand homme. » Ferdinand voudrait
hocher la tête en signe d’approbation mais sent poindre une
douleur vive à la mâchoire. « J’ai oublié de me présenter : Dr
Labrousse. Je disais, vous avez une bonne étoile, M. Brun !
Sans votre grande taille et sans ce rétroviseur de bus s’en était
fini de vous. Le bus vous aurait percuté frontalement et écrasé.
On en récupère malheureusement tous les jours des moins
chanceux que vous». Rétroviseur, Bus, Chanceux ! ?
Ferdinand a du mal à comprendre… « Mise à part la mâchoire
disloquée, que nous avons remise en place, vous n’avez rien.
Pas une fracture. Seulement quelques égratignures et une dent
en moins. Un vrai miracle. » Ferdinand touche le bas de son
visage mais ses doigts ne palpent rien de connu. Le Dr
Labrousse reprend : « Oui, nous avons posé un bandage pour
maintenir votre mâchoire en place. Il faudra le garder encore
une semaine. » Ferdinand commence à comprendre :
— Mais alors, je suis pas là-haut ? Où suis-je ?

— Heu, à l’hôpital des Saintes Grâces. 4e étage », indique le


Dr Labrousse pour rassurer son patient sans trop savoir
pourquoi cette information serait vitale. Ferdinand est
désorienté :
— Mais si j’ai presque rien, comment se fait-il que je vois plus
rien ?
— Rassurez-vous, vous avez un premier bandage, qui passe
au-dessus de votre crâne et passe sous le menton. Par ailleurs,
nous avons posé des compresses autour de vos yeux pour
dégonfler les hématomes consécutifs au choc. Ils vous
obstruent la vue pour le moment mais n’ayez crainte, nous
allons les retirer. M. Brun, j’ai une autre nouvelle. J’ai
demandé des analyses complémentaires. Le résultat du bilan
complet est assez rare. Diabète, cholestérol, bilan hépatique ou
cardiaque, les résultats indiquent que tout est parfaitement en
marche. Vous avez une santé de fer M. Brun et un cœur
comme neuf, on dirait qu’il n’a jamais servi. Je me souhaite
d’être comme vous à votre âge. Ne changez rien et vous verrez
défiler les décennies. »
Ferdinand a du mal à comprendre ce qui lui arrive et ce
qu’on vient de lui dire. Toujours vivant ? Encore là pour plus
de dix ans ? ! Déboussolé, nu comme un ver sous sa chemise
d’hôpital, sa nouvelle carapace édifiée sur son visage,
Ferdinand est déterminé à reprendre le cours de sa vie là où il
l’avait laissé, et ce, dès sa sortie d’hôpital.
8 – On n’est pas sorti de l’auberge
Sans arme, ni haine, ni violence. « Ça serait pas mal
comme épitaphe. Ça me plaît bien, réfléchit tout haut
Ferdinand, la tête en l’air, la main sur le menton, en pleine
pensée. Le problème, c’est que ça n’a pas vraiment de rapport
avec moi » conclut-il finalement, plongé dans la biographie de
Spaggiari, voleur sans violence.
« Pour moi, il faudrait plutôt quelque chose comme
« Enfin tranquille ! Sans regret, ni larmes, ni chieuses ». Je
sais pas si on me laissera mettre chieuses… En même temps,
si c’est dans le dictionnaire, il n’y a pas de raison. Je vais
vérifier ». Ferdinand entre dans sa chambre. Il se plante devant
la bibliothèque et s’empare du Larousse, couvert de poussière.
« Alors, à la lettre C, on trouve, on trouve … » Ferdinand
marmonne en tournant les pages à la recherche du mot en
question. « Alors, chien, hum ce n’est pas vraiment le moment
de remettre ça sur le tapis, chouette, ah on est allé trop loin.
Alors, alors, alors… Et bah, non ! Chieuse n’est pas dans le
dictionnaire, apparemment. Alors ça, c’est la meilleure !!! Il
faudra qu’on m’explique pourquoi on y met des mots qui
servent jamais, hein, est-ce que l’on se sert de chiffe ou de
chiton??? Alors que chieuse… C’est peut-être ma version du
dictionnaire qu’est pas assez récente. Bah, si : 1 993 ! Elles
existaient déjà, non ? » s’interroge Ferdinand. « Bon, tu me
donnes ton avis Daisy car finalement ça te concerne aussi »,
apostrophe-t-il en se tournant vers l’urne sur le bureau. « Bah
oui, tu pensais tout de même pas que je pourrais partir sans
toi ? Je vais demander à mettre l’urne avec moi. Je suis sûr que
Marion va rouspéter. En même temps, si c’est moi qui paie, je
fais ce que je veux, non ? Si chieuses ça passe pas, je ferai
comme Aznavour, je remplacerai par emmerdes ».
« Allez, prenons rendez-vous avec les pompes
funèbres, ce sera fait. En plus, cette épitaphe devrait servir
dans peu de temps. Finies les expériences ratées comme avec
le bus. En plus c’est douloureux, concède Ferdinand en se
massant la mâchoire. J’ai trouvé bien mieux pour te retrouver
Daisy. Alors, où est l’annuaire ? On trouve rien ici ! Quel
foutoir ! Une chatte n’y retrouverait pas ses petits. Ah, le
voici. Donc… PFG, le numéro, c’est le 01.43. … La sonnerie
du téléphone retentit. « Ah non ! … AH NON !!! Mais qu’est-
ce que c’est que ce téléphone qui sonne seulement quand je
veux m’en servir ??? »
— OUI !!! C’est QUI ??? Ah Marion, c’est toi. Tu tombes
mal, je suis occupé. Rappelle plus tard.
— Non, Papa. C’est urgent. Tu vas m’écouter, j’ai des choses
importantes à te dire.
— Tu vas encore me parler de ton ex-mari, le flic. Merci, mais
les histoires de cœur j’ai donné, je ne suis pas ton psy.
D’ailleurs, tu devrais penser à voir quelqu’un…
— Non, Papa, il ne s’agit pas de ça. Ce que je vais te dire n’est
pas facile pour moi, mais tu ne me laisses pas d’autres choix.
Je suis désolée. Au moins avant, il y avait Daisy pour prendre
soin de toi et sa présence me rassurait. S’il t’était arrivé la
moindre chose, elle aurait prévenu, d’une façon ou d’une
autre. Pas moi, bien sûr, je suis trop loin, Singapour n’est pas
exactement la porte à côté, mais le voisinage. Là tu es seul, tu
ne sors plus, tu ne te laves plus, ta maison est crade, tu ne
manges plus correctement, tu es agressif avec tout le monde.
Et tu fonces sous les bus ! Ce sera quoi la prochaine fois ? Tu
me fais peur Papa, et moi, je suis trop loin pour prendre soin
de toi.
— J’te le demande pas…
— Papa, tu ne comprends pas, laisse-moi finir. Je ne peux pas
faire grand-chose de là où je suis pour prendre soin de toi. J’ai
donc appelé une maison de retraite. Nous avons de la chance,
j’ai fait jouer mes relations et ils peuvent te prendre dès le
mois prochain dans une petite chambre, où tu pourras avoir
quelques meubles à toi. Et plus tard, tu pourras avoir une plus
grande chambre quand…
— Mais qu’est-ce que c’est que cette histoire ??? Pourquoi
devrais-je aller en maison de retraite ? De toute façon, c’est
hors de question, Marion. On se débarrasse pas de moi comme
ça. Et on décide pas à ma place ! Point barre.
— Papa, je suis désolée, j’aurais aimé que tu me donnes
d’autres options, mais tes actions ne me laissent aucun autre
choix. Tu es dangereux pour toi-même et pour les autres.
— Arrête ton baratin de diplomate. Pas de ça avec moi,
Marion.
— Mais si au moins tu m’avais donné une bonne raison de te
faire confiance, de me prouver que tu voulais changer…
— On change plus à mon âge, c’est trop tard. Je suis comme je
suis. C’est à prendre ou à laisser.
— OK. Fin de la discussion. Tu vas en maison de retraite. Ils
viennent te chercher le premier lundi du mois prochain. Avec
Éric, s’il le faut.
— Tu mêles la police à tout ça ? Plutôt crever que d’aller en
maison de retraite ! Tu auras ma mort sur la conscience,
Marion !
— Papa !!! C’est justement pour te protéger de toi-même !!! Je
t’aime, je ne veux pas que tu te fasses du mal.
— Mais, tu crois pas que tu exagères ? Me faire du mal ? Un
bus m’a renversé et c’est moi le suicidaire? Elle est bonne
celle-là !
— Papa, prouve-moi que tu fais des efforts et j’arrête tout.
— Je vais essayer de faire des efforts, s’il le faut vraiment…
— Papa, ce n’est pas à toi de me dire que tout va bien. Je vais
commissionner une personne pour venir inspecter ton
appartement, ton frigo, ta propreté. Elle va me faire des
comptes rendus toutes les semaines d’ici le mois prochain et si
elle me dit que tu as été désobligeant avec une voisine, que tu
te négliges ou que tu montres des signes autodestructeurs,
j’appelle Éric pour qu’il t’amène à la maison de retraite. Je
conserve la réservation de ta chambre, de toute façon, au cas
où. C’est compris ? Tu as un mois pour prouver ce que tu dis.
— Écoute, fais comme tu voudras ma fille. Tu es grande.
Envoie qui tu veux, cela m’est égal, j’ai rien à cacher. Et je te
l’ai dit, je cherche pas à mourir.
— J’ai déjà demandé à Mme Suarez de s’occuper de ces
visites et elle a gentiment accepté.
— Il ne manquait plus que ça !!! La vieille dinde ? T’as pas
trouvé pire ? Tu m’étonnes qu’elle ait été ravie de venir faire
l’agent de la Gestapo dans mon appartement, la traîtresse.
— Papa, confirme-moi que tu vas être coopératif avec elle.
— Mme Suarez peut venir me renifler sous les bras, si ça lui
chante, elle est la bienvenue, même si c’est pas du tout mon
genre de femme ! Beaucoup trop moche et vraiment trop
langue de vipère.

— OK enough. Je t’appelle dans cinq jours. J’aurais eu le 1er


compte rendu de la concierge. Bisou Papa !
Marion raccroche.
— Pff, cette vieille dinde de concierge, elle va me manger
dans la main. Et en moins de dix jours. Elle va rien y
comprendre.
9 – Il ne manquait plus que ça
Mme Suarez sait pourquoi les gens lui accordent aussi
facilement leur confiance. Elle respire l’honnêteté, le sérieux.
C’est comme ça, elle n’y peut rien. C’est inné. Il faut dire que
c’est aussi une personne de principes, de valeurs, respectée et
respectable. Elle sait se montrer disponible, à l’écoute et dans
l’action. Et puis, elle n’y peut rien si les gens sont comme
attirés par elle, hommes comme femmes d’ailleurs. C’est
physique, presque hormonal, son parfum joue peut-être,
Opium d’Yves Saint Laurent. En tout cas, Mme Suarez ne
laisse rien au hasard en matière de séduction. Ses cheveux sont
sous contrôle. La perfection de ses boucles peroxydées doit
tout à la mise en pli nocturne qu’elle exécute avec assiduité.
Chaque soir, le filet bleu maintient l’ensemble en place, ce qui
a l’avantage non négligeable de décourager toute envie
téméraire de son mari de l’honorer, aussi efficacement que le
ferait une ceinture de chasteté. Après une nuit lourde sans
rêve, grâce aux somnifères qu’elle prend plus par habitude que
par besoin (son époux ne ronflant plus depuis l’opération), elle
s’affaire pendant plus de cinquante minutes, d’abord dans
l’armoire qui déborde de vêtements bon marché, puis
réquisitionne la salle de bain, dont l’éclairage, au vu du
résultat, semble laisser à désirer. D’une main lourde, elle
poudre d’abord son teint olivâtre de Terracotta, puis ses
paupières d’ombres colorées assorties à sa tenue. Elle finit le
maquillage des yeux, la bouche grande ouverte, chargeant ses
cils de Rimmel noir. Il est important de bien ouvrir le regard
pour accentuer des yeux marron : c’est sa cousine
esthéticienne qui lui a appris. De même, elle s’abstient
généralement de tracer sur ses paupières supérieures un trait au
khôl : elle le réserve plutôt aux grandes occasions, même si
celles-ci se font rares avec un mari plombier. Elle ne peut
s’empêcher de penser que sa vie aurait été bien différente si
elle avait accepté d’épouser ce grouillot de Marcel Cochard,
qui est quand même aujourd’hui adjoint comptable à la mairie.
Mais bon, il était vraiment trop laid, il y a quarante ans de
cela. Aujourd’hui cela ne la dérangerait plus tant. Non
aujourd’hui, ce qui la dérange le plus c’est que tout le monde
croit qu’elle est Portugaise. Mme Suarez + Concierge : il ne
faut pas avoir fait Maths Sup Maths Spé pour arriver à cette
conclusion. Alors elle s’évertue à corriger la situation avec
chaque nouvel arrivant : elle est Française, comme Marianne.
Comme sa mère. Le seul Portugais de l’histoire, c’est son
mari, le plombier. Mais côté maquillage, elle ne s’arrête pas
là ! Pour sa bouche qu’elle a toujours eue trop fine, elle ourle
le pourtour extérieur d’un trait épais beige au crayon, ce qui a
le double intérêt de lui laisser des lèvres pulpeuses comme
Pamela Anderson et aussi d’éviter que le rouge à lèvres,
d’ailleurs généralement plutôt de couleur rose vif, ne vienne
déborder dans les sillons du contour des lèvres, témoins de
nombreuses années passées à tirer énergiquement sur ses
cigarettes mentholées. Si son maquillage très fardé reprend le
style années quatre-vingt (pourtant unanimement décrié), il
s’accorde cependant parfaitement avec son look vestimentaire
que l’on peut qualifier, sans se tromper, de tape-à-l’œil. Robe
ou jupe de couleur vive, souvent rose et habituellement trop
courte, dévoilant des genoux un peu trop gras que Gabrielle
Chanel aurait décriés. Par-dessus, une ceinture large ne
souligne plus une taille qui a été fine mais marque désormais
un ventre proéminent et des fesses démesurément larges et
rebondies. Pour finir, elle ne manque jamais de se parer de ses
plus beaux atours : manteau en fourrure de renard hérité de sa
grand-mère, qui le tenait elle-même de sa grand-mère, bottes
noires en similicuir, bijoux clinquants à chaque extrémité -
oreilles, poignets et doigts – le tout rehaussé de lunettes de
soleil mouches pour maintenir ses cheveux bouclés en arrière.
Pour parfaire son style quelque peu nouveau riche, elle niche
sous son bras son chihuahua Rocco, pour lui éviter toute
tachycardie s’il venait à faire un effort trop important ou s’il
croisait un autre animal cannibale. Voilà, Mme Suarez est
prête. Prête à sortir les poubelles de la résidence et accueillir le
facteur, entre autres ! Tout le monde s’accorderait à donner le
premier prix de beauté à notre Little Miss Sunshine de la rue
Bonaparte : plus par crainte que pour son petit côté Paris
Hilton. La richesse des hôtels en moins, la ménopause et vingt
kilos de fesses en plus.
Si le charme de Mme Suarez est donc inné, son
organisation méthodique relève d’une application stricte des
techniques enseignées par sa mère. En son temps, la loge était
déjà bien tenue mais pas de manière aussi carrée
qu’aujourd’hui. L’élève a dépassé le maître. Elle y a mis sa
patte, ses règles.
Règle numéro une : interdiction formelle à quiconque
d’entrer dans la loge, y compris le mari. Il aurait le don de
mettre le foutoir partout où il passe et Mme Suarez ne pourrait
tolérer un reçu mal rangé, un colis non remis immédiatement,
ou un Post-It de remontrance perdu. Dans sa loge, comme
dans sa maison, tout y est au carré : pas de poussière, rien qui
ne dépasse ou ne soit pas parallèle. Une véritable maison
témoin, présentée avec un mari témoin qui a quand même le
droit de respirer, le plus discrètement possible, assis immobile
dans son fauteuil dans le coin au fond du salon, mais qui a
surtout le droit de s’éclipser dès que Mme Suarez a de la
visite. Car le salon, avec son canapé framboise, c’est son trône
à elle et à Rocco. Près de son divan, sa collection de dés à
coudre qu’elle range religieusement dans la vitrine après
chaque nouvelle acquisition. Pour couvrir l’odeur d’homme
viril, entendez suant, qui trop souvent émane du tissu du
canapé, elle branche un désodorisant d’intérieur avec diffuseur
automatique dont le parfum fleuri grattouille la gorge des
moins habitués. Sa loge est tout de même plus personnalisée
que son appartement : matériel de couture, photos de Rocco,
magazines people. Elle aime être à la pointe de tout : de la
mode comme des dernières nouvelles. Et sur son petit bureau
en bois, dans le coin en haut à gauche, caché de la vue des
passants, se trouve son petit carnet noir. À l’intérieur, les
moindres détails de la vie de chacun y sont consignés, sans
exception, surtout leur faux pas vis-à-vis de la règle numéro
deux.
Règle numéro deux : Définir les règles, les faire
connaître et respecter par tous, sans passe-droit. Le carnet
vient de s’offrir une nouvelle section dédiée à M. Brun. Ce
fauteur de trouble à l’ordre public va payer pour les méfaits
accomplis. Maintenant qu’elle est engagée par Marion,
Mme Suarez a le droit d’agir, la vie de M. Brun est entre ses
mains. Elle va pouvoir en faire ce qu’elle veut. Elle se sent
aussi puissante que si elle avait le permis double zéro de James
Bond, le permis de tuer.
Règle numéro trois : Appliquer les sanctions prévues
quand les règles ne sont pas respectées.
10 – Filer un mauvais coton
Il n’en faut pas beaucoup au 8 rue Bonaparte pour
dérégler la tranquillité des lieux. Pour Ferdinand, il n’avait
encore rien dit et rien fait que déjà, Mme Suarez le détestait.
Non pas une paranoïa de la part de l’octogénaire, juste une
lucidité. La concierge était dans la même classe que l’ex-
femme de Ferdinand, Louise, elles étaient très amies et avaient
gardé le contact toutes ces années où ils étaient mariés.
Ferdinand est même prêt à parier que c’est Mme Suarez qui a
incité Louise à demander le divorce. Ferdinand ne serait pas
étonné non plus si elle était venue leur rendre visite, à Louise
et au facteur, sur la Côte d’Azur : cette vieille dinde a une peau
dure comme le cuir, du genre à faire cramer ses gants de
toilette toute la journée sur la plage. Bref, Mme Suarez n’a pas
dû voir d’un bon œil le retour du mari cocu dans sa résidence,
et qui vient en plus habiter l’appartement de la belle-famille de
Louise, même si techniquement il appartient aujourd’hui à
Marion et lui n’en a que l’usufruit.
De toute façon, après le regard glacial que Mme Suarez
a jeté quand elle a croisé M. Brun et son chien la première
fois, c’était cent fois trop tard quand elle a essayé de se
rattraper. Ferdinand n’oublie pas. Il n’oublie jamais. Il est
même très rancunier. Alors faire ami-ami avec cette vieille
dinde : hors de question !!! Il sait parfaitement que tous ses
refus auprès de la concierge sont comme des bombes à
retardement. Refus de venir commérer avec les voisines dans
la cour, refus de fleurir son balcon des géraniums rouges
recommandés, refus de délaisser le vide-ordures au profit
d’une collection de pas moins cinq poubelles différentes à
garder chez soi, refus d’aller se coucher aux mêmes heures que
tout le monde et tapage nocturne au-dessus de sa tête : autant
d’arguments pour lesquels le minuteur est dans les mains de
Mme Suarez, qui choisira quand et comment les utiliser pour
monter tout le monde contre le méchant M. Brun.
Ferdinand n’est pas facilement impressionnable et ce
n’est pas cette vieille femme aigrie au QI d’une dinde qui va
lui faire peur au point de changer ses habitudes. De toute
façon, ce sont elles, qui ont peur. Elles ont retrouvé une fois
dans les poubelles un livre de Pierre Bellemare sur les plus
grands serials killers de notre siècle : un ouvrage effrayant, qui
était plein d’annotations en patte de mouche. La même écriture
qui signe les rares recommandés que M. Brun reçoit quand il
daigne ouvrir sa porte et ne reste pas caché derrière son judas à
épier silencieusement les va-et-vient des voisins. Et si par
chance, on le croise et que l’on ose l’approcher, voire lui
adresser la parole, M. Brun semble retrouver des instincts
d’animal : il grogne puis répond sèchement une phrase courte
des plus désagréables et impolies qui soient. Ou pire, il fait
comme s’il était sourd, ignore et ne répond pas. Bref, une
personne mal aimable qui cultive l’antipathie depuis très
longtemps. Elle est devenue plus qu’une seconde nature : un
art de vivre, de survivre même. Survivre car Ferdinand vit mal
la vieillesse. Solitude immense, déchéance du corps, goût pour
rien : tout cela le tue à petit feu. La seule saveur que Ferdinand
ait trouvée pour tromper l’ennui : être méchant avec tout le
monde, histoire d’être sûr de ne manquer à personne une fois
définitivement parti. Si au début Ferdinand n’avait pas fait
exprès de contrarier ses voisines et que les voisines ont pris
son manque d’effort d’intégration comme une déclaration de
guerre, aujourd’hui il prépare ses coups. Il a sa cour faite de
gallinacées écervelées et se donne un malin plaisir à leur
mener une vie impossible. Il fait tout pour se rendre
désagréable et gênant. Par exemple, il déteste l’odeur du cigare
et n’a jamais fumé de sa vie, mais il semblerait que la
consommation de tabac soit bannie dans les parties communes
de la résidence. Il prend alors sur lui le temps de quelques
bouffées pour laisser derrière lui une odeur de tabac froid et
faire fulminer la vieille dinde. Cela occupe bien ses journées
inlassablement identiques et ennuyeuses à mourir ; mais
occupe encore plus les journées des voisines. Elles devraient
presque l’en remercier. Auparavant, leurs seuls sujets de
conversation concernaient la jeunesse décadente, celle qui ne
salue plus les aînées et qui n’apprend vraiment plus rien à
l’école. Ou elles s’en donnaient à cœur joie sur ces nouveaux
bobos qui veulent un parc à vélos mais roulent en quatre-
quatre, qui demandent un potager collectif mais se goinfrent
de produits hors saison au restaurant, ou encore qui se disent
écolos et veulent des poubelles de recyclage supplémentaires
pour le compost sans être fichus de séparer leurs déchets
correctement : le pot de yaourt usagé ne va pas dans le bac à
plastiques, bon sang de bon sang !
Avec les inspections à venir, Ferdinand ferait mieux de
faire le dos rond, mais il n’a jamais eu envie de se plier au
dictat que l’on voulait lui imposer. Alors que les vieilles dames
du 8 rue Bonaparte scrutent les moindres gestes de M. Brun, et
évitent au maximum, quand cela est possible, d’avoir affaire à
lui, Ferdinand, lui, ne peut s’empêcher un petit commentaire
glacial ou une remarque acerbe, ça égaie sa journée.
11 – Couper les cheveux en quatre
La pendule jaune en plastique de la cuisine indique
9 h 02. Ferdinand fulmine : « Cette sotte est en retard. Comme
si j’avais que ça à faire aujourd’hui ». La sonnette retentit,
accompagnée d’un grognement bruyant de Ferdinand ouvrant
la porte. « Vous êtes en retard ! Vous vous êtes perdue peut-
être» ? Christine Jean-Jean, coiffeuse shampooineuse du salon
Mylen’Hair, qui habite l’appartement 2A au-dessus de chez
Ferdinand, balbutie « Bonjour M. Brun. Heu, non, je ne me
suis pas perdue. Je suis désolée, je pensais être à l’heure ». La
nouvelle arrivée a à peine le temps de franchir le seuil que déjà
Ferdinand tourne les talons en direction du salon et prend
place dans un fauteuil avachi, posant Le Canard Enchaîné du
jour sur ses genoux. C’est la première fois que Christine
pénètre chez M. Brun et elle est frappée par la pénombre et
l’odeur de naphtaline mêlée à celle de renfermé. Elle a été
surprise que Ferdinand fasse appel à elle, généralement il se
débrouille seul pour ses cheveux. Elle ne peut s’empêcher de
penser qu’il lui a monté un traquenard. Au cas où, elle a
prévenu Mme Suarez : si à 10 h 00, Christine n’est pas sortie
de l’appartement, Mme Suarez doit envoyer les flics. C’est
plus prudent ! Christine prend place à côté de Ferdinand : en
deux temps, trois mouvements, elle déplie sa trousse, prépare
le bac roulant et sort shampooing, ciseaux et chemise de
protection. « Prenez votre temps surtout, on a la journée »,
commente Ferdinand. Pour rendre service aux personnes âgées
de l’immeuble du 8 rue Bonaparte, Christine accepte quelques
rendez-vous le matin, avant de se rendre au salon à 10 h 00. Sa
spécialité, les couleurs. Ferdinand dirait même toutes les
couleurs, y compris celles qui ne seraient pas sur un nuancier
L’Oréal. Ses plus beaux coups d’éclats observés sur les
femmes de la ville, allant du bleu roi à l’orange carotte, en
passant par le violet aubergine et le rose barbe à papa. De sa
fenêtre, Ferdinand aime admirer les exploits colorés sur les
voisines de l’immeuble. Une fois agglutinées dans le jardinet,
elles pourraient faire penser à de fières porte-drapeau à un
défilé de la gay pride. Aujourd’hui, Ferdinand a seulement
besoin d’un petit rafraîchissement capillaire. Il ne lui viendrait
de toute façon pas à l’idée de faire à appel à elle s’il devait un
jour se teindre les cheveux. Ferdinand prend sur lui, et outre
les talents artistiques de sa voisine, il va surtout devoir faire
abstraction de toutes les petites manies de Christine qui
l’irritent. Ferdinand ne peut supporter la façon qu’a Christine
de parler, sans cesse, de manière si aiguë surtout en fin de
phrase. Surtout pour raconter tout et n’importe quoi, sans
réfléchir un instant au sens des mots qui sortent de sa bouche.
Il abhorre sa façon « d’être désolée » pour un oui, ou pour un
non, et de lancer des regards apeurés comme s’il allait
l’exécuter sur le champ, alors qu’elle fait tout pour ne pas
comprendre ce qu’il lui dit. Et par-dessus tout, Ferdinand
déteste sa façon de lui donner du M. Brun par ci, du M. Brun
par-là, comme pour le flatter jusqu’à lui soutirer un pourboire.
Elle peut faire toutes les courbettes qu’elle veut, elle aura cent
francs, enfin quinze euros, et pas un centime de plus. Enfin, si
elle ne se rate pas.
« Je suis désolée, ça y est je suis prête, M. Brun. J’ai fait au
plus vite, M. Brun. Puis-je vous demander si c’est un jour
particulier pour vous aujourd’hui ? D’habitude, vous ne faites
pas appel à moi. » Ferdinand, plongé dans la lecture de son
journal, fait mine de ne pas avoir entendu. Oui, aujourd’hui est
un grand jour pour lui, mais comme chaque année, personne
ne va s’en souvenir, encore moins s’en soucier, donc cette
sotte de Christine peut remballer sa fausse sympathie en même
temps que ces ciseaux. On est le 13 avril, un mardi pour une
fois. Mais Ferdinand est déprimé. Il n’a pas le courage de faire
une autre année. Il ne sait même pas pourquoi il a voulu se
faire présentable aujourd’hui. Pour qui ? « Comment allez-
vous M. Brun, je veux dire depuis votre accident et surtout la
mort de votre chien. Je sais que cela a été dur pour vous. Il
était un peu votre seule famille, en un sens… ». D’un geste
précis, faussement malhabile, Ferdinand renverse les outils de
Christine. Il n’en peut déjà plus, et pourtant elle n’a pas
commencé. Et cette façon qu’ont les gens de dire « il » en
parlant de sa Daisy, ça l’insupporte. Christine se baisse pour
ramasser les ciseaux en grommelant le plus discrètement
possible : Enfin, je doute qu’il ait jamais versé une larme,
encore moins qu’il ait un cœur.
— On va pouvoir passer au bac, si cela vous convient M.
Brun, reprit Christine sur un ton enjoué.
— Pas la peine. Ils sont propres de la semaine dernière.
— Euh… Vous êtes sûr M. Brun ? Ça leur ferait du bien.
— J’ai dit non. Je peux le dire dans une autre langue, si vous
préférez ?
— Très bien, très bien, comme vous voudrez M. Brun. Donc
juste une coupe alors ?
— Vous comprenez vite Christine. Il faut vous expliquer
longtemps, mais on y arrive.
— Désolée M. Brun. Alors, comment voulez-vous qu’on vous
les coupe aujourd’hui ?
— En silence…
Ferdinand se replongea dans son journal et ne vit pas
les mains tremblantes de Christine qui s’évertuait à le rendre
présentable. Christine se jura intérieurement, paire de ciseaux
en main, que c’était la dernière fois qu’elle revoyait cet affreux
personnage et que plus jamais, non, plus jamais, il ne lui
parlerait comme cela.
12 – Être en nage
Après s’être débarrassé de Christine au plus vite, en
lâchant à contrecœur l’équivalent de cent francs, Ferdinand se
regarde dans la glace. Avec sa mâchoire carrée, ses yeux bleu
acier, et cette coupe vraiment très courte sur les côtés, il
ressemble à un militaire. Déjà que les voisines avaient peur de
lui, là, il n’a vraiment pas l’air commode. C’est bien la
dernière fois qu’il fait appel à cette amatrice : c’était un test et
elle a échoué. Il remarque que les hématomes sur sa mâchoire
ont quasiment disparu. Il décide de ne pas mettre son bandage
pour sortir. Ras le bol d’avoir une tête d’œuf, et puis
aujourd’hui, c’est son anniversaire : 83 ans. Il sort de chez lui
et décide de marcher un peu, malgré la pluie qui menace.
Perdu dans ses pensées, Ferdinand ne réalise pas que cela fait
des heures qu’il erre sous une averse franche. Quand il se rend
compte qu’il commence à avoir froid, il ne sait même plus où
il se trouve. Sûrement loin de chez lui. Il pensait à Daisy, à sa
crémation. Il est fatigué, et refaire une année de plus, sans sa
chienne trottinant à ses côtés, lui semble insurmontable. Dans
son cabas, un petit carton rectangulaire, contenant l’urne. Il ne
sait même plus pourquoi il l’a prise aujourd’hui, probablement
avait-il pensé trouver un endroit bien pour elle. D’une certaine
façon c’était le bon jour pour la laisser partir, pour
recommencer à zéro, sans elle. La pluie posée sur ses cils lui
brouille la vue. Il marche d’un pas lourd quand une vague
énorme s’abat soudain sur lui. Comme une claque froide. Une
voiture vient de rouler à toute vitesse dans une mare d’eau de
pluie et Ferdinand s’est pris la flaque de plein fouet. Il est
trempé. Comme un chien mouillé qui vient de sauter dans une
mare boueuse, il dégouline. Il fait peine à voir. Le pardessus
beige est maculé d’eau crottée, le pantalon lourd d’humidité et
les chaussures gorgées d’eau. Il reste coi. Machinalement, il se
retourne pour voir si des passants ont vu la scène et se
moquent déjà de lui. Non personne ne semble avoir aperçu
l’incident : en tout cas, personne ne le pointe du doigt en
pouffant de rire. Ferdinand regarde au bout de la rue et cherche
au loin la voiture fautive, qui l’a déjà dépassé depuis
longtemps. Peut-être est-ce cette petite voiture rouge ? Il ne
sait pas. Il n’a pas vu, perdu dans ses pensées. Il regarde la
flaque sur la route comme si elle allait lui donner un indice. Ce
trou rempli d’eau de pluie est proche du trottoir. Vraiment très
proche. Trop proche. La voiture n’aurait pas dû rouler dedans,
la voie est suffisamment large. Le conducteur devait
certainement faire autre chose quand la voiture a dévié vers
cette mare. Sûrement quelqu’un qui envoyait un message sur
le portable ou une femme qui se remaquillait ! Ferdinand n’est
même pas énervé : il est las, résigné. Comme un signe de plus
qu’il est de trop, qu’il gêne, qu’il n’est qu’une blague sur cette
terre. Ferdinand remonte la rue comme un zombie, la tête
basse, rentrée dans le col de son manteau, comme pour éviter
que la pluie ne perle le long de son cou. Il fait peur à voir. Pitié
même. S’il reste mouillé comme cela pendant des heures, il va
attraper une pneumonie. Au moins, tous ses malheurs seraient
finis. Pas après pas, ses chaussures le ramènent jusqu’à la
maison. Ferdinand ne voit pas la petite voiture rouge garée sur
le trottoir en face de son immeuble. Il n’y voit pas non plus les
salissures boueuses sur l’aile droite. À aucun moment, il ne
comprend que cette mare lui a peut-être sauvé la vie en
ralentissant la voiture et attirant l’attention du conducteur. À
moins que la personne au volant n’ait délibérément voulu
humilier Ferdinand, ou pire le tuer… Puis se serait ravisée.
13 – Branle-bas de combat
Cette nuit Ferdinand a eu beaucoup de mal à dormir.
Résultat, il est 8 h 20 et il a dû fermer l’œil tout au plus 1 h 30
de toute la nuit. Ferdinand est épuisé. Il a fui son lit déjà
depuis plusieurs heures et s’est installé sur son divan au salon.
Il a pris une grosse couverture boulochée pour s’y enrouler. À
présent que le soleil se lève, il sent qu’il peut lâcher prise. Il
tombe dans un sommeil lourd, quand tout d’un coup un bruit
métallique retentit, comme de l’acier qui tombe sur le sol.
« Daisy, sors de la cuisine tout de suite ! Daisy ? » Ferdinand
se concentre sur le bruit entendu et l’entend à nouveau : il
réalise qu’il a les yeux fermés. Il se force à les ouvrir. Cela lui
coûte : il est vraiment fatigué et le soleil lui fait mal aux yeux.
Le son résonne à nouveau : cela vient de la cage d’escalier, pas
de la cuisine. Ce ne peut donc pas être Daisy ! Il se rappelle
alors qu’elle est partie pour de bon. Il l’a vue partir. Tout cela
n’était qu’un mirage. Le bruit qui l’a tiré de son rêve est
pourtant bien réel. Ferdinand veut savoir ce que c’est. Il se
lève, chancelle et cherche ses chaussons. Il ne les trouve pas.
Tant pis, il marche donc pieds nus jusqu’à la porte d’entrée,
espérant identifier la source de tout ce vacarme. Dans
l’œilleton, un véritable chantier ! Devant sa porte, juste devant
sa porte (cela doit d’ailleurs empiéter sur son paillasson), des
tonnes de cartons bloquent le passage. Dans l’escalier, des
hommes ont quelques difficultés à monter un canapé dans le
colimaçon de l’escalier et à chaque palier l’armature en acier
cogne les murs : cela fait un bruit assourdissant. « Faites
attention » hurle Ferdinand, plus pour lui-même que pour être
entendu. « Les peintures vont encore s’écailler ». Bang !
« Mais faites attention, bon dieu ». Il connaît la chanson :
après ce sont les propriétaires qui doivent payer pour ces
maudits locataires qui saccagent tout car ils ne sont pas fichus
de se payer un déménagement avec monte-charge. Ferdinand
est hors de lui. Il est presque neuf heures, il n’a pas fermé l’œil
de la nuit, il est fatigué et c’est justement le jour où l’on décide
de faire un vacarme de tous les diables. Il appellerait bien la
police pour dénoncer ce tapage diurne, mais il croit se
souvenir qu’après 8 h 30 le matin, sa requête ne serait pas
traitée. Les gens n’ont vraiment aucun respect pour sa peine. Il
a perdu Daisy il y a à peine quelques semaines. On pourrait le
laisser en paix, bon sang de bon sang. Et s’il avait prévu de
sortir de chez lui ? Devrait-il enjamber les meubles emballés ?
Devrait-il déplacer les cartons lui-même, à son âge ? Non mais
vraiment, il n’y a plus de respect de nos jours ! Ferdinand est
outré. Il va dans sa salle de bain, prend une petite boîte en
plastique bleue et sort des boules Quiès. Elles lui servent à peu
près deux fois par an, pour le jour de l’an et pour le 14 juillet.
Il les positionne en se réinstallant sur le divan. Soudain, il se
souvient qu’il avait fait une otite la dernière fois qu’il les a
utilisées. Elles n’étaient pas de la plus grande propreté. Trop
tard maintenant, et puis c’est un cas de force majeure : il doit
parvenir à dormir. Il doit dormir. Il faut dormir. Il veut dormir.
Mais il n’y parvient pas. Pas avec tout ce remue-ménage : ces
raclements juste devant sa porte, ces voix graves des
déménageurs qui s’interpellent dans la cage d’escalier, ces pas
lourds, ces glissements d’objets au-dessus de sa tête. C’est
juste impossible. Il se tourne et se retourne sur son canapé. Il
ne retrouve plus la position si confortable qui l’avait emportée
dans de si beaux rêves, il y a seulement quinze minutes. Il
s’énerve encore plus, râle, se cogne et finit par se relever. Il
fait les cent pas et se plante devant la fenêtre du salon. Il y
découvre, dans la cour intérieure pourtant interdite à tout
stationnement, un camion de déménagement. Il n’est pas très
grand : il doit faire 26m3, tout au plus. C’est donc ça, tout ce
vacarme ! Un déménagement ! Mais ça va dans quel sens ? On
a l’air de vider le camion : quelqu’un emménage donc dans
son immeuble et on dirait que personne n’a jugé utile de
prévenir la copropriété de potentiels désagréments ? Qui sont
ces gens malpolis ? Ferdinand se demande aussi qui a
déménagé. Mais comme il ne connaît pas ses voisins, la
probabilité que la personne partie ait déjà croisé son chemin
est à peu près aussi grande que celle de gagner au loto deux
fois de suite. Ferdinand ne joue pas au loto de toute façon. À
côté du camion, se trouve en sens inverse une petite Twingo
rouge, un peu sale : Ferdinand connaît cette voiture. Elle est
généralement garée devant le salon de coiffure Mylen’Hair, la
banquette arrière pleine de prospectus de produits coiffants.
C’est la voiture de Christine, la coloriste extravagante qui
habite au-dessus de chez lui. Ce serait donc elle qui quitterait
l’immeuble ? Sans dire au revoir ? Comme une voleuse ? Et
pour aller où ? Ferdinand serait prêt à parier que c’est
certainement pour suivre un amant qui lui brisera le cœur en
ne quittant jamais sa femme. On les connaît ces histoires de
femmes qui ne savent pas prendre les bonnes décisions dans la
vie, et attendent que les hommes le fassent pour elles.
Ferdinand s’assoit dans son fauteuil : il sait qu’il ne parviendra
plus à se rendormir. Il allume la radio et ressasse : dire qu’il va
falloir que je quitte la maison pour avoir la paix. Non mais,
dans quel monde vit-on ? Être forcé de s’exiler hors de chez
soi pour retrouver le silence. Spontanément, deux destinations
viennent à lui. Il hésite entre la bibliothèque et l’église. Il
préférerait la bibliothèque, pour ses sièges bien plus
confortables, cependant un samedi matin, il est certain que les
fauteuils seront pris d’assaut par de sales gosses, ou pires par
leurs parents permissifs. Ferdinand n’aime pas les enfants.
Mais plus encore Ferdinand déteste ces nouveaux parents
complètement laxistes qui se refusent à donner une fessée à
leur enfant. Ces parents élèvent une génération d’enfants rois
sur qui, à 3 ans à peine, ils ont perdu toute autorité, capitulant
et laissant l’éducation de leurs morveux aux autres. De son
temps, au moins ça ne mouftait pas. Ni à l’école, ni à la
maison. Et quand l’institutrice rapportait un de ses méfaits à sa
grand-mère, Ferdinand prenait une gifle devant son professeur
(en plus des coups de règles déjà reçus), et une autre
correction à la maison, pour la honte faite en public. Ferdinand
était donc plutôt sage, ou du moins, suffisamment malin pour
ne pas se faire pincer trop souvent.
S’il doit sortir de chez lui et se rendre à l’église, il faut
donc que Ferdinand quitte sa chemise de nuit. Cela l’excède de
devoir s’habiller et fuir sa maison. Mais il se connaît, c’est
mieux pour tout le monde. S’il n’était pas si sourd et si
réfractaire à la nouveauté, Ferdinand aurait pu se réfugier dans
un cinéma. Mais, il n’a rien vu sur grand écran depuis La
Grande Vadrouille. Même un musée, un bar, ou un restaurant
auraient été des occupations plutôt agréables. Mais non, cela
ne traverse même pas l’esprit de Ferdinand : ce sera donc un
lieu religieux pour un homme non croyant pour un sou. Pour
quitter au plus vite le lieu de tous ses tourments, Ferdinand
doit enjamber les cartons sur son paillasson qui barrent l’accès
à l’escalier. En levant la jambe, il se met à penser que s’il avait
été un animal, il se serait bien soulagé sur une de ces boîtes.
Au rez-de-chaussée, Ferdinand hallucine, on se croirait en
pleine jungle : le vestibule est rempli de pots débordants de
terreau d’où jaillissent d’énormes arbres. Si Ferdinand s’y
connaissait mieux en horticulture, il aurait distingué un
Camélia japonais, un laurier-rose, un oranger, un érable rouge
et quelques vivaces. Mais ce que maîtrise le mieux Ferdinand,
en Attila des temps modernes, c’est le désherbant, comme en
témoigne son balcon nu et les roses trémières en dessous de
son balcon. En poussant du pied un pot qui gardait la porte
ouverte, Ferdinand réalise le poids impressionnant de cet
arbuste dénudé : « J’espère qu’il ne compte pas mettre tous ces
arbres sur le balcon au-dessus de chez moi ! C’est lourd ces
machins-là. Il ne manquerait plus qu’ils fassent écrouler les
balcons, mon balcon. » Ferdinand tout à ses pensées, prend la
direction de l’église. Il pousse la lourde porte en bois, entre
sans se signer et s’assied sur un des derniers bancs, au fond de
la nef. Il n’y a personne, à part lui. Il jouit de sa tranquillité,
même si l’odeur de l’encens le gêne quelque peu, car cela lui
rappelle son ex-femme qui allumait toujours un bâton
d’encens après les repas. Les bancs sont très serrés et étroits, il
a du mal à trouver une bonne position avec ses longues
jambes. Il est cependant résolu à rester ici aussi longtemps que
son postérieur le pourra, jouissant enfin d’un silence sacré et
mérité. Au bout de vingt minutes à peine, Ferdinand se
balance, d’une fesse à l’autre, cette assise n’est vraiment pas
confortable. Il a un peu froid aussi, et en plus, il commence à
avoir faim. Il regarde sa montre : 10 h 40. Un peu tôt pour un
jambon beurre. Il soupire, la journée va être longue. Très
longue. Soudain, la porte en bois se referme lourdement,
quelqu’un vient d’entrer dans l’église. Ferdinand attend
quelques instants, tête baissée, et lève un œil pour voir qui est
venu prier. Il aurait préféré rester seul plus longtemps mais il
s’accommodera de la venue d’un croyant, présence bien plus
légitime que la sienne. Il attend, mais personne ne passe
devant lui. Il sent une présence derrière lui : la personne est
entrée mais semble être restée au fond de l’église, sans bouger.
Ferdinand a l’impression d’être épié et trouve ce sentiment très
désagréable. Il se retourne lentement et constate qu’un homme
voûté en imperméable se tient sur le bas-côté gauche, tout près
de l’entrée de l’église. Il ne bouge pas, ne semble pas prier. On
dirait qu’il attend quelque chose ou quelqu’un. C’est à ce
moment-là que Ferdinand perçoit distinctement le râle régulier
de l’inconnu. Ce dernier respire avec une extrême difficulté.
Plus exactement, chaque inspiration semble venir racler sur les
parois de sa gorge et remonter entre des narines encombrées et
bien trop étroites. Chaque respiration semble être une agonie.
Cela ressemble surtout aux dernières bouffées d’air avant une
mort proche. Un jour normal, Ferdinand aurait simplement
trouvé ce râle bruyant et répétitif extrêmement énervant. Mais
aujourd’hui la fatigue et la solitude l’emportant, ce bruit
caverneux extrêmement fort lui fait froid dans le dos, ses rares
poils se sont même dressés. Cela lui arrive rarement, voire
jamais, mais Ferdinand est sur ses gardes, il se sent mal à
l’aise, il a l’impression qu’une bête est tapie, observe sa
nuque, et est prête à bondir. Il prie pour qu’un témoin entre, au
cas où l’homme à l’emphysème pulmonaire ne se soit tout
juste échappé d’un centre psychiatrique parti à la recherche
d’une proie esseulée. Ferdinand aurait presque envie que le
prêtre arrive, quitte à devoir se confesser. Il trouverait bien
quelques histoires peu orthodoxes à avouer. Ne pas être seul
avec cette bête est l’unique chose qui concentre désormais
toute son attention. Mais le prêtre ne vient pas, ni une âme
charitable. Seul son ventre semble vivre de manière tout à fait
indépendante, s’exprimant par des gargouillis divers, de plus
en plus longs et amplifiés par l’acoustique des lieux.
Ferdinand décide de se lever. Lentement, il se dirige vers la
porte, le plus normalement possible, et sans un regard pour
l’homme dans le coin. Quand il retrouve la lumière rassurante
du jour, les mauvais démons sont derrière lui, loin.
***
À 14 h 30, un sandwich au pain sec englouti,
Ferdinand n’en peut plus. Alors qu’il est retourné sur son banc
d’église, après avoir traîné sur le parvis se demandant si son
compagnon de fortune était encore à l’intérieur, c’est seul,
avec sa mauvaise humeur, que Ferdinand fulmine : « Je déteste
les déménagements, je déteste déjà ces nouveaux voisins qui
me forcent à quitter ma maison et traîner comme un
clochard. » Sans avoir encore rencontré ces bourreaux, il
regretterait presque Christine, son ancienne voisine, la
coiffeuse. Mais une lueur d’espoir le fait tenir bon sur son
banc dur comme la pierre : Ferdinand saura comment les
accueillir à son tour, à sa façon, pour les remercier de cette
journée terrible… Après plus de cinq heures, sous une fatigue
immense, Ferdinand rentre enfin chez lui. Le camion de
déménagement n’est plus dans la cour, par contre, les plantes
vertes encombrent toujours le hall et les escaliers sont pleins
de bouts de carton. Devant chez lui, on a daigné dégager
l’accès à sa porte. C’est déjà cela de pris, il n’aura pas à faire
subir un exercice de plus à ses pauvres articulations, après les
épreuves du banc d’église et celle de la marche. La porte à
peine passée, il enlève ses chaussures sans faire l’effort de se
pencher, juste à l’aide du pied opposé, et tel un zombie rejoint
sa chambre à coucher. Son lit l’appelle. Il se glisse tout habillé
sous sa couette et se met en position fœtale. Il se sent bien, le
tissu est doux comme si les draps étaient frais. Il va réussir à
s’endormir, il le sait, il le sent. Il est moins contrarié à présent.
Il constate que le silence est revenu. Enfin ! Assez rapidement,
il sombre dans un sommeil lourd et sans rêve. Tout d’un coup,
un gémissement. Ferdinand se force à rester concentré sur son
sommeil, plutôt que sur ce bruit qui ne fait que passer. Pour
plus de sûreté, il remonte la couverture sur ses oreilles : il
n’entend plus rien. Ce n’était donc bien rien, conclut-il quand
un autre cri explose, plus aigu et plus fort cette fois. Cela vient
juste d’au-dessus de son lit. Ce n’est pas vrai, non, pas ça. On
se reconcentre, ça va s’arrêter, il faut que ça s’arrête.
Ferdinand venait de s’endormir il y a cinq minutes à peine. Il
ne doit surtout pas bloquer sur ce bruit, ce n’est rien, ça va
s’arrêter. Mais les cris ne s’arrêtent pas. Ferdinand n’eut aucun
répit entre 16 h 30 et 18 h 00. Les cris de la nouvelle
occupante de la chambre du dessus, la petite Emma, 6 mois,
n’ont cessé que le temps d’un biberon trop vite englouti.
Quand Ferdinand capitule à 18 h 00 passées et quitte sa
chambre pour s’affaler sur le fauteuil, il pousse le volume de
Questions Pour Un Champion suffisamment fort pour couvrir
les pleurnicheries incessantes. Il attrape l’émission en cours.
Lors des Quatre à la Suite, le thème mystère révèle un sujet
cher à Ferdinand : les chiens d’attaque. « Ah, enfin, la
première chose heureuse aujourd’hui, je suis sûr que je vais
faire un sans-faute. Je parierais même que cette abrutie va
confondre Dogue Allemand et Braque de Weimar ». Ferdinand
est sur le qui-vive, il lui faut moins de deux secondes pour
identifier le Berger Allemand, puis le Doberman. Il bute sur le
Dogue argentin, que lui n’aurait jamais mis comme un chien
d’attaque, quand on frappe à la porte. « Si c’est Christine qui
revient faire ses adieux, c’est trop tard ma vieille. Tu m’as
laissé dans de trop mauvais draps, et je ne suis pas
d’humeur », apostrophe Ferdinand. On utilise maintenant la
sonnette. « Non mais je rêve ! Les gens ne doutent de rien. Il
faut vraiment que j’enlève le fusible. C’est la double peine
cette maudite sonnette : c’est moi qui paie l’électricité pour
que l’on me dérange bruyamment.» On l’interpelle à travers la
porte :
— Bonjour, excusez-moi de vous déranger. Il y a quelqu’un ?
Je suis votre nouveau voisin ».
Ferdinand se dresse. Comment ose-t-il ? Moi je ferais
profil bas si j’étais à sa place !
— Il y a quelqu’un ?
Ferdinand a envie de voir la tête du responsable de
cette journée de torture. Il va voir à l’œilleton. Un homme,
c’est déjà ça, se dit Ferdinand, il n’y aura pas le bruit des
talons. Une petite quarantaine d’années, les cheveux châtains,
la voix plutôt douce. Il est en sweat-shirt vert. Il n’a pas l’air
bien méchant. Il est tout de même insistant :
— Il y a quelqu’un ? Je voulais simplement me présenter, je
viens d’emménager au-dessus, je m’appelle Antoine et…
Ferdinand le coupe aussitôt :
— Je vous arrête tout de suite. Pour les présentations, je crois
que j’ai eu ma dose. Vous pouvez rentrer chez vous. Je vous ai
assez entendu aujourd’hui. Vous, votre bébé, vos meubles. Au
revoir Monsieur », lâche Ferdinand depuis derrière sa porte.
À travers l’œilleton, Ferdinand voit la mine déconfite
de son nouveau voisin qui secoue la tête comme s’il ne pouvait
pas croire à ce qu’il venait d’entendre. Les épaules basses, il
regagne les escaliers. Ferdinand retourne dans son fauteuil. Il
entend la porte d’au-dessus claquer. Avec ces bêtises,
Ferdinand a loupé les autres thèmes du Quatre à la Suite.
GRRR !!! C’est son moment préféré de l’émission. Ferdinand
est excédé. Ce voisin ne perd rien pour attendre…
***
Malgré un dîner léger, cette journée lui reste un peu sur
l’estomac. Ferdinand décide de se mettre au lit tôt. Tant pis
pour Patrick Sébastien, de toute façon c’est toujours pareil, les
mêmes tours, les mêmes invités, les mêmes blagues rarement
drôles. La petite a fini de pleurer vers vingt heures. Elle doit
dormir à présent. Ferdinand va chercher son réveil sur le
bureau, change l’heure. Il doit vraiment récupérer après une
nuit blanche et une journée de stress intense. Il éteint toutes les
lumières. ENFIN ! Il ne lui faut pas plus de cinq minutes pour
sombrer et profiter de six heures de sommeil réparateur avant
que le réveil ne résonne. Une sonnerie, il l’éteint. Ferdinand se
sent en pleine forme. Il va au salon, et commence à traficoter
dans tous les sens. Il débarrasse la desserte, puis pose sur la
table à roulettes, très délicatement, un tourne-disque
poussiéreux, qui n’a pas servi depuis plus de vingt ans. Il
fouille dans une caisse au bas du placard et y trouve un 33
tours, son préféré. Il le met également sur la desserte et pousse
le tout vers sa chambre. Il a vraiment bien dormi : il se sent
beaucoup mieux. Dans sa chambre, il déplace le tabouret,
déroule le long fil du tourne-disque, branche l’appareil. Il
positionne le vinyle, fait tourner le disque, abaisse le bras.
L’appareil crépite, c’est bon signe. Tout d’un coup, comme si
un orchestre prenait d’assaut la chambre de Ferdinand, la voix
nasillarde d’André Robert Raimbourg, Bourvil en somme,
résonne et entonne sa Tactique du gendarme. Ferdinand sourit.
Le temps semble avoir fait un bond de près de 65 ans en
arrière. Il adore cette chanson, surtout son début en fanfare. Il
met encore plus fort : le son est maintenant au maximum. Il
soulève le tourne-disque et le pose tout en haut de son armoire,
à vingt centimètres du plafond, bien appuyé contre le mur. Des
moutons de poussières volent au-dessus de lui. Ferdinand
descend du tabouret et se met à compter à rebours : Dix, neuf,
huit,… À cinq déjà, un long gémissement de bébé que l’on
réveille en plein sommeil se fait entendre dans la chambre au-
dessus de celle de Ferdinand. Ce dernier continue pourtant : il
chante avec Bourvil et y met tout son cœur, notamment sur les
parties les plus aiguës. « Mais c’est pas tout !!! Mais c’est pas
tout » !!! Il connaît les paroles par cœur. Il bat la mesure pour
l’orchestre, avec l’exaltation de De Funès dans La Grande
Vadrouille. Ferdinand est déchaîné ! Au-dessus, il entend une
porte qui s’ouvre, des pas lourds viennent chercher le bébé.
Ferdinand ne peut s’empêcher de sourire en regardant la
pendule : 3 h 05 du matin, tout juste ! « Bienvenus, chers
voisins ! » et de reprendre, « La taca taca tac tac tique du
gendarme, c’est d’être toujours là, où on ne l’attend pas… »
14 – Larmes de crocodile
Ce petit bébé qui habite au-dessus est pour Ferdinand
le plus grand des malheurs. Il déteste les enfants ! Les jeunes
bébés plus que tout. Pour lui, ce ne sont que des contraintes
avec, en contrepartie, l’ingratitude la plus totale. Ça ne
comprend rien, ça fait du bruit, ça pleure, ça a toujours besoin
de quelque chose, d’attention, de sortir sous la pluie, de jouer,
prendre un bain, manger, de changer la couche : on ne peut
plus être tranquille. Et quand ça sourit, ça sourit autant à ses
parents qu’aux autres. Ingrats ! En plus, il faudrait les trouver
beaux, gentils, surdoués ! Mais un être humain qui bave, n’est
pas capable d’aligner trois mots et qui marche comme un
parkinsonien… Ferdinand ne peut pas mentir aux parents qui
se voilent la face !
D’ailleurs, lui, il ne voulait pas d’enfant, c’est sa
femme qui lui en a fait dans le dos. Oui, ils avaient plus ou
moins parlé d’arrêter la pilule mais rien n’avait jamais été
décidé. Il lui avait toujours dit : si tu veux un enfant, tu t’en
occupes, je ne veux pas que cela change mon quotidien, tu te
débrouilles comme tu veux. Et ne crois pas que cela va
t’exempter de faire tes tâches ménagères. Déjà que je sens que
cela va encore nous coûter un bras et que je vais devoir faire
des heures sup’ à l’usine ».
Ce n’est pas que Ferdinand est radin mais il
s’économise, en argent, en vaisselle, comme en sentiment. Et
les enfants, à moins d’en faire douze comme dans le tiers-
monde et de les faire travailler, cela coûte plus cher que cela
ne rapporte, comme il dit. Il avait autorisé sa femme à prendre
un travail de comptable, pour mettre un peu de beurre dans les
épinards : elle y a vu une incitation à la procréation.
La grossesse, c’est plutôt lui qui a fait un déni donc. Il
n’a jamais voulu préparer la chambre, comme s’il ne croyait
pas vraiment que quelque chose allait sortir de ce ventre,
ventre qui, il est vrai, prenait indiscutablement de l’ampleur.
L’accouchement, la maternité, il n’y est pas allé : il était en
vadrouille. Quand il est rentré à la maison et a vu que c’était
une fille, il a été très déçu. Il l’a reproché à sa femme. Il a
alors décidé qu’il ne voulait rien avoir à faire avec cette enfant
et que sa femme pouvait bien l’appeler comme cela lui
chantait. Marion ! Quelle idée, franchement ? Il ne sait même
pas où elle a été chercher ça !
Et puis après, il n’y a eu que des contraintes :
allaitement, biberons, couches, bains, rots, insomnies, courses,
lessives, le tout sans interruption, de jour comme de nuit. Lui a
été peu concerné mais de voir sa femme s’affairer autant pour
un si petit être, cela le fatiguait ! Quand il n’était pas à l’usine,
il passait son temps à dormir sur le canapé pour rattraper le
retard de sommeil que ses femmes lui infligeaient, ou alors il
fuyait le domicile. Quand il rentrait, sa femme avait une mine
de plus en plus déplorable. Elle commençait à se laisser aller,
comme toutes les femmes d’un certain âge, les trente ans
passés s’entend. Les retours étaient toujours les mêmes : elle
lui faisait la tête, sa fille pleurait de peur en le voyant, en
demandant qui était ce monsieur, et lui dormait à l’hôtel du cul
tourné. Le début de la fin avec sa femme. Pas étonnant que
Marion n’ait pas eu de petit frère. Et la petite grandissait : se
tenait assise dans le bain, mangeait des purées avec morceaux,
marchait en canard, baragouinait dans une langue
incompréhensible, tenait ses couverts seule, avait un meilleur
ami imaginaire, jouait dans sa chambre avec ses poupées (dont
une poupée noire, sa préférée en plus ! Quelle idée saugrenue
de sa femme), puis il y a eu les questions en « pourquoi »,
l’école, les bonnes notes, le bac : la première bachelière de la
famille Brun.
Pendant toutes ces années, Marion a vu ses parents se
disputer tous les jours, des assiettes volaient autant que les
noms d’oiseaux. Son père ignorait superbement les agressions
verbales ou physiques de sa femme ou concluait les
affrontements en la qualifiant de folle. Cela se terminait
inlassablement à l’identique : sa mère en pleurs se réfugiant
dans la chambre, son père assis calmement dans le salon, un
livre ou un journal sur les genoux, la télé en fond sonore.
Marion n’a pas le souvenir d’avoir déjà partagé quoi
que ce soit avec son père, si ce n’est son physique hors norme.
Pour une femme, son mètre quatre-vingt a toujours été un
obstacle. Déjà il lui fallut bannir les talons à vie, qui aurait
pourtant pu aider à féminiser sa silhouette d’ogresse, et il a été
très difficile de trouver un homme encore plus grand qu’elle,
et qui ne se montre pas impressionné par ses épaules, ni son
envie de partir loin. Très vite Marion s’est tournée vers un
métier qui l’éloignerait au maximum de ses parents : la
diplomatie internationale, peu probable que ce soit un hasard
après des années passées au milieu de parents occupés à se
disputer. Elle était déjà partie du nid familial avec le premier
venu, un policier rencontré en discothèque, ils avaient dansé
un slow sur Destinée de Guy Marchand, elle y avait vu un
signe, l’avait épousé pour ne pas déshonorer ses parents,
même si aucune famille n’avait été conviée à la mairie. Elle
était tombée enceinte sur le tard, d’un garçon, puis avait
divorcé à l’amiable, évitant de peu qu’un deuxième enfant ne
vienne engluer les choses. Quand le divorce a été prononcé,
elle a accepté un poste à l’étranger, tout d’abord à Londres,
puis à Singapour, et est partie s’y installer avec son fils, ce qui
n’avait rien pour déplaire à son ex-mari, rassuré de ne pas
devoir jouer les nouveaux pères modèles, de ceux qui se disent
contents d’avoir obtenu la garde alternée, devant mettre leur
vie de célibataire de côté, une semaine entière sur deux. Des
visites seulement pour les vacances scolaires, ça leur allait
tous très bien. Seul Ferdinand n’a jamais compris comment
une femme pouvait se déshonorer à ce point, en demandant le
divorce et en abandonnant un mari, que certes il ne portait pas
dans son cœur, mais qui avait été bien bon (con ?) de l’avoir
prise comme épouse. Marion ne lui en a pas tenu rigueur.
Contre toute attente, elle a toujours eu une espèce
d’indulgence pour son père, lui trouvant des excuses pour ses
absences, défendant son cas auprès de sa mère, même si cela
n’a pas toujours suffi. Quand ce fut au tour de Ferdinand de
recevoir cette lettre signifiant que son couple volait en éclat, il
a d’abord cru à une blague. Un tour venu bien tard, à plus de
soixante-dix ans passés, quand on ne s’y attend plus, quand on
croit que le plus dur est passé, que le malheur et la douleur ont
oublié notre adresse.
15 – Je ne mange pas de ce pain-là
Ferdinand ne sait pas pourquoi, mais alors que ses
douleurs étaient entièrement parties, il y a quinze jours juste
après la fameuse nuit musicale d’accueil, une douleur dans le
bas du visage s’est réveillée. Sur les conseils de son médecin,
Ferdinand est à nouveau forcé de porter son bandage et de
reprendre des comprimés. Il est plus de midi et Ferdinand a
très faim, mais avec sa mâchoire enturbannée il redoute à
nouveau l’heure des repas. Chaque bouchée peut s’avérer
douloureuse. Les mastications se transforment en soupe à la
grimace. Ferdinand s’est résigné à échanger son rumsteck
habituel avec du jambon blanc, les macaronis avec des pâtes
alphabet. Et encore, il peut désormais absorber autre chose que
de la soupe, bien qu’il doive continuer à manger avec une
cuillère. Un déshonneur qui donne comme un avant-goût de la
vie en maison de retraite. Remplie desdites victuailles,
l’assiette fêlée trouve place sur la table en formica. Ce qui
irrite le plus Ferdinand cependant est la carafe d’eau qui siège
à côté des couverts. Le médecin a été strict : pas d’alcool pour
prendre ses médicaments. Adieu verres de vin rouge à chaque
repas. Il a le droit tout au plus à un petit verre de vin ou de
bière par jour. Foutus médicaments qu’il doit reprendre !
N’était-ce pas assez la première fois ? Ferdinand s’assoit et
s’arme de sa petite cuillère. Malaisément il entre-ouvre la
bouche quand la sonnette de la porte retentit. Un œil sur la
pendule : 12 h 18. Il ne bouge pas. La cuillère reste suspendue
à deux centimètres de ses lèvres. Qui ose déranger les gens, un
lundi midi, pendant le déjeuner ? Moi, je suis pas là, s’auto-
convainc Ferdinand. On insiste. À la porte, deux coups
supplémentaires d’une longueur interminable se font entendre.
Ferdinand pousse un grognement. Il se lève tout doucement de
sa chaise, chausse ses patins et glisse vers la porte. En se
baissant vers l’œilleton pour identifier le malotru : personne !
Tout ça, pour ça, pense Ferdinand. Déranger les gens pour fuir
comme un lapin. Ferdinand est encore appuyé contre la porte,
l’œil inquisiteur, quand on sonne à nouveau. Qu’est-ce que
c’est que cette blague ? Ferdinand ouvre violemment la porte.
Là, sur le paillasson, une petite fille. Toute frêle, en salopette
et pull marinière, la fillette lève la tête pour croiser le regard
de Ferdinand. Elle n’a pas le temps d’ouvrir la bouche que
Ferdinand l’arrête : « C’est pas la peine de te fatiguer, petite.
J’ai déjà mon calendrier. Passer après janvier n’est pas très
fute-fute». Il referme la porte quand une chaussure taille 34 en
bloque la fermeture. Stupéfait, Ferdinand voit la petite entrer
chez lui et s’installer dans la cuisine. Ferdinand, bouche bée,
se retourne et l’interpelle :
— Non, mais qu’est-ce que tu crois que tu fais, là. Je rêve !
Sors de chez moi, gamine. Illico !
— Si je peux me permettre, vous avez une tête d’œuf de
Pâques. Moi si je devais me suicider, je ne choisirais pas de
me jeter sous un bus. Trop de risques de se rater. N’est-ce
pas ? »
La mâchoire de Ferdinand s’apprête à lâcher quand la
petite enchaîne :
— J’ai apporté des pâtes de fruit. Je me suis dit que ça nous
ferait un dessert. Je parie que vous n’avez rien dans votre
frigo ».
Elle se lève et ponctue son inspection rapide d’un
« Bingo ». Ferdinand, interdit, toujours debout, observe d’un
œil rond cette petite qui déambule chez lui. Personne n’a mis
les pieds dans sa cuisine depuis des années. Personne !
— Il faudra donner un sérieux coup de ménage avant que
Mme Suarez vienne chez vous mercredi. Sinon, s’en est fini de
vous », conclut Juliette en se rasseyant. Trop, c‘est trop.
Ferdinand arrive enfin à laisser sortir des bribes de pensée hors
de sa bouche :
— Non mais, t’es qui toi d’abord ? Et qu’est-ce que tu fais
assise dans ma cuisine ? Et on me parle pas comme ça ! Non,
mais oh !!! » conclut Ferdinand de sa voix la plus grave.
— Je suis venue déjeuner. Je n’aime pas la cantine. Moi c’est
Juliette. Je vais vous appeler Ferdinand, ce sera plus simple.
— Je vais le répéter qu’une fois : tu prends tes cliques et tes
claques et tu fiches le camp d’ici. Effrontée !
— Je me disais que vous auriez peut-être besoin de vos
médicaments. Non ? Vous les avez oubliés à la pharmacie.
Juliette pose le sac plastique de la pharmacie sur la
table.
— Heureusement que je suis là ! Bon, on mange quoi
aujourd’hui ? Je meurs de faim. Jambon/coquillettes ? J’aurais
préféré l’époque rumsteck/macaroni, mais bon, ça m’ira aussi.
Vous avez une fourchette quelque part ? Je ne suis pas très
petite cuillère. Je laisse ça à ma sœur Emma. Elle a 6 mois. Je
crois que vous l’avez déjà rencontrée, mon père aussi
d’ailleurs. On vient d’emménager à l’étage au-dessus, dans
l’appartement de l’ancienne coiffeuse. Il parait qu’elle a
décidé de partir parce qu’elle devenait méchante. J’ai rien
compris…
Ferdinand reste coi. Il tombe sur sa chaise et désigne
du doigt le tiroir du vaisselier, où sont rangés les couverts.
D’une voix un peu plus calme, Ferdinand tente à nouveau :
— Non mais tu peux pas débarquer comme ça. J’attends du
monde ! Tu dois partir, improvise Ferdinand »
— Bah, s’il y en a pour deux ou trois, il y en a pour quatre. Ils
arrivent à quelle heure ? Ce n’est pas tout mais l’école reprend
à 13 h 30, faut pas traîner. Bon, je commence sans eux : je
divise en deux vous en referez, au besoin. Vous êtes sûr que
vous ne voulez pas commencer aussi ? Je ne suis pas très à
l’aise de vous voir me regarder comme ça ! Vous savez qu’on
dit que vous êtes un serial killer ? Et que vous auriez tué votre
femme. Vous êtes marié, Ferdinand ? » interroge Juliette la
bouche pleine.
Ferdinand ferme les yeux. Il laisse passer la vague,
l’énorme vague qui emporte tout sur son passage. Ce n’est
qu’un mauvais rêve. Il va se réveiller, tout va redevenir
comme avant. Il rouvre les yeux : 12 h 50, la moitié du plat a
disparu, son estomac crie toujours famine.
— Prenez donc des pâtes de fruit au moins Ferdinand. Vous
commencez à tourner de l’œil. Je les ai achetées avec l’argent
de la cantine. Bon, je file maintenant. Je dois retourner à la
pharmacie chercher le lait de croissance de ma sœur que j’ai
laissé pour ne pas être trop chargée. De rien pour les
médicaments. À demain Ferdinand, 12 h 15 ! Je ramène le
pain et le dessert. »
Déjà, le tsunami était parti. Aussi vite et inattendu qu’il
était survenu. Avec lui, flottaient encore des mots improbables
comme cantine, serial killer ou pâtes de fruit, qui continuaient
de cohabiter étrangement dans sa tête enturbannée. Tout
tournoyait encore autour de Ferdinand. La seule chose dont il
était sûr : demain, à 12 h 15, il n’ouvrirait pas ! Elle avait
profité de l’effet de surprise, d’un moment de faiblesse
probablement dû à son accident, et avait su attiser sa
gourmandise, lui qui avait l’estomac qui gargouillait de plus
en plus bruyamment. Mais demain il ne se fera pas avoir. Pas
par une enfant ! dit Ferdinand en tapant du poing sur la table
avant de se tourner vers le buffet. Dans un état
d’hypoglycémie avancé, il attrape la boîte de pâtes de fruit et
engloutit un morceau saveur orange. La totalité de la boîte
suivit.
16 – J’ai la mémoire qui flanche
Ferdinand est préoccupé. Il a oublié quelque chose
mais, le problème, c’est qu’il ne sait plus quoi. Cela le panique
un peu. Beaucoup, même. Ferdinand est hypocondriaque. Et
ce qui le tracasse le plus n’est pas vraiment la chose qu’il a
bien pu oublier, mais le fait d’avoir oublié. Il ne faudrait pas
que ce soit Alzheimer qui commence ! Tout sauf ça ! Il avait
déjà oublié les médicaments à la pharmacie l’autre jour. Déjà
que la vie l’ennuie à mourir, mais quitte à vivre vieux, autant
ne pas vieillir malade. Perdre la tête, c’est vraiment ce qu’il y
aurait de pire. Même pire que de perdre la vue, lui qui a
toujours eu 12/10e étant jeune. Il aurait pu être pilote. Oh non,
pas perdre la vue, pas ça. Arrêtez de penser à ce genre de
trucs. Déjà qu’il devient sourd, il le sait. La cécité, ce serait
horrible. Mais sa tête, il doit garder toute sa tête. Et ses jambes
aussi. Sinon il ne pourra plus monter les treize marches
jusqu’à l’appartement. Et il devra déménager. Voire aller dans
une maison de retraite. Ah non, tout sauf la maison de retraite.
D’ailleurs, il l’attend la vieille dinde et son inspection à la
noix ! Il est prêt à la recevoir comme il se doit. Prêt ! Heu,
Prêt ? C’est ça !!! Ferdinand se souvient maintenant.
Mme Suarez vient aujourd’hui à seize heures faire son
inspection et rien n’est prêt. Il devait ranger, jeter les
poubelles, faire les courses, faire le ménage, prendre un bain,
voire se laver les cheveux. Son repaire est dans un bazar sans
nom. La vieille va défaillir juste avec l’odeur : entre les
poubelles, le renfermé, la poussière, l’odeur de graillon et la
naphtaline, même lui reconnaît, que ça ne sent pas la rose. En
même temps, si elle clamse, cela résoudrait tous ses
problèmes. Enfin, sauf si elle claque chez lui. On va encore le
prendre pour un serial killer ! Ferdinand est dans de beaux
draps. Il est 11 h 55. Il ne sera jamais prêt pour seize heures.
Comment faire… ???
17 – Ne pas y aller avec le dos de la cuillère

Mardi, 12 h 15 tapantes, Juliette se présente au 1er


étage, porte de gauche.
— Ferdinand, c’est moi, Juliette, ouvrez ! Je sais que vous êtes
là. Je vous ai vu entrer de chez le charcutier en longeant les
murs. J’ai ramené du pain !
Derrière sa porte, Ferdinand opine du chef. Elle peut
bien se le carrer où je pense son pain. En plus, est-ce vraiment
indispensable quand on mange des œufs au plat et des
rillettes ? Et puis, il m’en reste d’avant-hier : ça sera très bien,
sauf pour ma mâchoire peut-être. On sonne à nouveau.
Ferdinand continue de faire la sourde oreille.
— Bon, je m’en fiche, si vous ne m’ouvrez pas, je continue de
sonner jusqu’à 13 h 15. Être fille unique si longtemps m’a
appris la patience. Ferdinand, ouvrez ! Je ne vous demande pas
de le faire pour moi… J’ai quelque chose pour vous…
Ferdinand ne se fera pas avoir par cette petite
manipulatrice. Ferdinand est intrigué mais il est hors de
question que cette petite s’invite à déjeuner tous les jours chez
lui. Il aime être tranquille. Et puis, il n’est pas cuisinier, encore
moins nounou. Et aujourd’hui, il n’a pas le temps pour ces
gamineries, il a d’autres préoccupations, en substance, la visite
de Mme Suarez. Cependant, comme le laisse deviner son
ventre qui se met à faire des siennes, il ne peut s’empêcher de
saliver en repensant aux confiseries si fondantes de la veille.
Un œil sur la boîte de pâtes de fruit vide et il se risque à
questionner à travers la porte :
— Qu’est-ce que tu aurais ramené de si extraordinaire pour
que j’accepte de te laisser entrer, Petite ? Des pâtes de fruit ?
Parce que si c’est ça, cela m’intéresse pas du tout. Il m’en
reste plein d’hier. Et j’ai pas le temps de manger, moi
aujourd’hui ; encore moins de faire du baby-sitting.
Gratuitement en plus !
— Alors, deux choses. Premièrement, je parie qu’il ne reste
plus rien de la boîte d’hier ! Alors, j’ai repris un dessert. J’ai
changé : on ne va pas manger des pâtes de fruit tous les jours.
J’ai pris des marrons glacés. Et deuxièmement, j’ai ramené
autre chose. Ce n’est pas demain que Mme Suarez vient ?
Mais si, c’est vrai ! La vieille dinde ne vient que
demain : c’est mercredi l’inspection, et nous ne sommes que
mardi. Ferdinand souffle de soulagement. Il a un peu plus de
temps pour son grand chantier. Comment a-t-il pu se tromper ?
Et surtout comment cette petite est-elle au courant ? Elle
écoute aux portes ?
— Écoute, Madame Je sais tout, oui Mme Suarez vient
demain. Mais ce sont pas du tout tes oignons. Et pour ton info,
les pâtes de fruit étaient même pas si bonnes que ça. Tu peux
rentrer chez toi. Salue ton père pour moi ! réplique Ferdinand
d’un air moqueur. Juliette ne se laisse pas démonter :
— Je me suis dit qu’à part le vinaigre blanc que vous mettez
dans vos assaisonnements, vous ne deviez pas avoir grand-
chose pour récurer votre appartement. J’ai donc pris, si ça
vous intéresse bien sûr, un produit pour laver le sol, un produit
pour salle de bain et cuisine, un anticalcaire, un produit pour
vitres, deux éponges neuves, trois chiffons et une serpillière.
On a un sacré stock à la maison : il faut croire que notre aide
ménagère a peur de manquer.
La porte s’ouvrit alors comme par magie, un
Abracadabra ou encore Sésame, ouvre-toi n’auraient pas été
plus efficaces. Impassible de mauvaise foi, Ferdinand
enchaîne :
— Je t’attendais pour déjeuner, Petite. C’est prêt. Et, dépêche-
toi, c’est déjà en train de refroidir. Dis-moi Juliette, quand tu
dis un produit pour les vitres, tu crois que c’est vraiment la
peine de faire les carreaux pour Mme Suarez ? Il a plu toute la
semaine dernière, argumente tout à fait sérieusement
Ferdinand, ça lave, non ?
Juliette s’assoit sur la même chaise en formica bleue de
la veille, en face de Ferdinand, près de la fenêtre.
— Je ne sais pas si vous avez remarqué, dit-elle en pointant la
fenêtre du doigt, mais Mme Suarez fait ses vitres tous les
samedis, avant de recevoir ses amies. Quand je suis venue
chez vous hier, je n’ai rien osé dire mais vos fenêtres sont
tellement sales qu’on se croirait en pleine nuit. Ça fait comme
une buée permanente intérieure et extérieure. Mme Suarez
risque de tiquer sur ce détail, même si le reste de
l’appartement est nickel. Il faudra aussi penser à nettoyer votre
frigo, enchaîne Juliette en mettant un sac en plastique dans le
réfrigérateur. Elle doit vérifier que vous avez de quoi manger.
Je vous ai ramené des œufs et des haricots verts. Ça fera
illusion à la place de l’emmental moisi et du beurre rance.
Vous voulez les jeter vous-même, ou je peux le faire
maintenant ? » demande Juliette, qui, sans attendre la réponse
de Ferdinand, attrape dans le frigo les deux bombes
bactériologiques et les envoie dans le sac à ordures.
Ferdinand n’a vraiment plus faim avec toute cette
histoire de ménage. La dernière fois remonte à tellement
longtemps que… ça le déprime d’avance de devoir récurer,
frotter, lessiver, dépoussiérer… Cela lui paraît insurmontable.
Déjà que pour jeter une poubelle cela lui prend des jours, à
tourner autour avant de se décider à la sortir, poussé par
l’odeur nauséabonde qui émane du sac et embaume la cuisine.
Pour connaître les jours où Ferdinand a jeté un sac aux
ordures, il suffit en général d’observer sa fenêtre de cuisine :
les rares jours du mois où elle est ouverte, c’est qu’il s’est
enfin décidé à se montrer responsable avant que les petites
bêtes n’arrivent. Le ménage, il déteste. De toute sa vie, il l’a
d’ailleurs peut-être fait vraiment que deux fois, et encore il n’a
aucun souvenir concret de ces deux événements, il s’invente
peut-être un passé de nettoyeur aguerri pour se donner du
courage et une certaine expérience en la matière, avant de
devoir passer à l’œuvre dans quelques minutes. Il en est
presque à se dire qu’il ne serait pas si mal en maison de
retraite, où justement il n’aurait pas à se préoccuper du
ménage, du linge, des repas. Poursuivant ses pensées, il
repousse son assiette et fouille dans le sac plastique que
Juliette a mis dans le frigo, à la recherche des marrons. Juliette
demande :
— Vous reprendrez une autre cuillère de coquillettes ou je
peux finir?
— On dit pas une cuillère ! On dit une cuillerée. Mais ils t’ont
rien appris tes parents ?
— Ma mère est morte. Mon père travaille beaucoup. Il est
paysagiste à son compte, spécialisé dans le développement
durable.
— Mais, bon. Tu vas bien à l’école ? T’es en quelle classe ?
— En CM2. À mon tour de poser des questions : et vous,
pourquoi vous êtes tout seul ? Votre femme est morte ?
— Qu’est-ce qui te fait dire que j’ai eu une femme ?
— Bah, vous avez l’air de quelqu’un qui pense que sa vie est
finie. Vous me rappelez ces vieux qui pensent que chaque jour
qui passe ne vaut pas la peine d’être vécu, qu’ils seraient
mieux morts car ils sont persuadés qu’ils ne connaîtront plus
jamais le bonheur à nouveau. J’ai lu un livre sur le sujet. Ça
s’appelait Vieillesse, Déprime et dépendance.
— Non, mais t’es pas bien de lire des trucs comme ça ? T’as
un grain, ma petite. Je te le dis.
— C’était pour mieux comprendre ma grand-mère. Elle était
très triste quand son ami est mort. C’est une lecture comme
une autre. Vous lisez quoi, vous ? Des policiers, je parie. Bon,
et alors, qu’est-ce qui est arrivé à votre femme ?
— J’aime pas en parler. Après, j’y repense et je m’énerve. J’ai
des regrets. J’aurais pas dû faire certaines choses. Mais
maintenant, c’est trop tard. Allez, il est l’heure de partir pour
l’école Juliette. On parlera littérature une prochaine fois.
Au moment, où ces mots sortent de sa bouche,
Ferdinand aimerait les rattraper au vol : il n’aimerait pas
qu’elle prenne cela pour une invitation à s’incruster tous les
midis pour déjeuner, il a d’autres chats à fouetter !
— OK. Je file. Je passe juste aux toilettes avant, dit-elle en se
dirigeant vers la salle de bain au fond.
Quand Juliette ressort, elle demande :
— Vous savez vous servir des produits que je vous ai
ramenés ?
Ferdinand s’indigne. Juliette continue :
— En plus des WC, vous n’oublierez pas de lessiver par terre.
Le sol est tout poisseux, j’ai les baskets qui collent au parquet
et une lamelle vient de s’arracher. Ce n’est pas comme ça chez
les gens, normalement.
Ferdinand se demande soudain si étrangler une fillette
malpolie est répressible par la loi. Il se dit que oui. Il referme
donc la porte sur une petite fille saine et sauve (et rassasiée),
tout en calculant mentalement jusqu’à quelle heure de la
journée il peut encore repousser la corvée de ménage pour
demain. Il ferait bien une petite sieste en écoutant son
émission à la radio. Ferdinand est plutôt du genre à faire
passer les plaisirs avant les corvées. Et quand il y a vraiment
trop de plaisirs à combler, eh bien c’est tant pis pour le reste.
La terre peut bien s’écrouler, cet épicurien s’en fiche. De toute
façon, il a beau faire et refaire les calculs, il n’arrive qu’à une
seule conclusion : il est affreusement en retard s’il veut que sa
maison soit nickel. Il va être obligé de faire des compromis.
Certainement sur les vitres, les toilettes sûrement aussi, pour le
rangement, il va bien trouver un placard pour y mettre en vrac
et fermer à double tour tout ce qui n’a pas trouvé de place
depuis deux ans. Et pour le reste, il est mal. Dans la mouise,
comme on dit. Il le sait, il aurait dû y penser avant et
commencer hier, voire des années plus tôt et régulièrement lui
dirait une personne sensée. Tant pis, foutu pour foutu,
Ferdinand s’installe dans son fauteuil, surélève ses pieds, tire
la couverture sur lui et attend le début de son émission, les
paupières déjà terriblement lourdes. Ça peut attendre
demain et il fera au mieux : la vieille dinde n’est pas la reine
d’Angleterre ! Et il lui fera un petit tour de magie, elle n’y
verra que du feu ! Il s’endort mollement dans son fauteuil. Au
même moment, l’on vient glisser tout doucement une petite
lettre sous sa porte d’entrée, contenant une information qui
pourtant, serait vraiment utile à connaître…
18 – Faire tourner en bourrique
Gagner du temps ! C’est ça, qu’il faut faire, plutôt.
Seulement deux heures séparent Ferdinand de l’inspection de
Mme Suarez, et il n’a toujours pas touché aux produits
ménagers posés dans l’entrée. Cette vieille dinde vient de lui
laisser une lettre indiquant qu’elle avance d’une journée son
inspection : elle vient aujourd’hui même, à 18 h 00. C’est à
peine réveillé de sa sieste et titubant jusqu’aux toilettes, que
Ferdinand a découvert la lettre glissée sous sa porte. Et depuis,
c’est la tachycardie ! Même s’il ne croit pas vraiment que
Marion irait jusqu’au bout de sa menace, un doute minime
subsiste, suffisant pour le faire paniquer. « Quelle vieille
peau ! Et en plus, je ne peux pas demander de délai
supplémentaire : cela jouerait contre moi. Il faut que
l’empêchement soit du côté de Mme Suarez. Il faudrait
pouvoir la tenir occupée à autre chose de beaucoup plus urgent
cet après-midi. Ce serait même elle qui viendrait s’excuser de
ne pouvoir tenir son engagement. Gagner du temps donc en
faisant diversion par exemple ». Ferdinand réfléchit quelques
minutes puis conclut : « Je crois avoir trouvé de quoi l’occuper
quelques heures ». Un problème persiste. Si Mme Suarez ne
vient finalement que demain, comme prévu, Ferdinand doit
s’attaquer dès maintenant à ce maudit ménage. Et Ferdinand se
connaît : il voit déjà venir l’heure demain à laquelle il
cherchera à nouveau une diversion pour tenir écartée
Mme Suarez. Une phrase lui revient soudain, une formule
qu’un de ses anciens supérieurs lui sortait à toutes les sauces
quand Ferdinand avait une suggestion : « Chacun son métier et
les vaches seront bien gardées ». Une façon de l’envoyer paître
et de lui demander de se focaliser sur son expertise à lui, pas
celle du voisin. Et c’est vrai que son truc à Ferdinand, son
point fort, c’est… C’est quoi d’ailleurs ? Enfin, une chose est
certaine, ce n’est pas le ménage. Par contre, une femme, ou
plutôt, une femme de ménage saurait résoudre efficacement et
dans les temps son problème. Mais où trouver une aide
compétente aussi rapidement ?
Ferdinand voit deux options, soit demander à Juliette
les coordonnées de leur aide ménagère, soit demander à un
voisin quelconque. Le problème avec le premier choix est que
Ferdinand n’a pas envie que Juliette sache qu’il n’a pas été
fichu de faire lui-même son ménage, quels que soient les
nouveaux timings. Il avait le temps compte tenu de la
diversion qui se prépare, il avait les produits : juste l’envie et
le courage ont manqué. Quant à la deuxième option, il faudrait
trouver une voisine qui ne dise rien à Mme Suarez, et ça, c’est
quasiment impossible. Ferdinand est dans une impasse. Ou
alors il pourrait appeler une agence au hasard et prier pour
qu’elle lui envoie une femme de ménage compétente. Mais ça
se saurait si elles étaient toutes des fées du logis ! L’heure
tourne, Ferdinand hésite, il ne sait pas quoi faire. Il décide
d’aller mettre en place sa diversion pour gagner du temps, il
résoudra plus tard cette histoire de la femme de ménage.
Une fois son traquenard mis en place, Ferdinand
remonte les escaliers quand il entend la porte du 1er étage
claquer. Mince, c’est la vieille chouette qui sort. Il ne veut pas
la croiser dans les escaliers, pas maintenant. Elle va lui
demander comment il va depuis que Daisy… enfin bref ! Le
dos collé à la paroi de l’escalier, il se risque à jeter un œil. Oh,
non, elle tient à la main des bouteilles en verre. Elle va tout
faire rater si elle descend au local à poubelles maintenant.
Ferdinand n’a pas le choix, il doit la retenir, sinon c’est la
maison de retraite assurée ! Il grimpe les dernières marches et
lance :
— Bonjour Madame. Dites-moi, j’avais justement une faveur
à vous demander. J’aimerais vous en toucher deux mots
maintenant, si cela vous dérange pas. C’est extrêmement
important et urgent.
— Bien sûr M. Brun, qu’y a-t-il ? Rien de grave j’espère ?
— Non rien de grave, mais vous savez depuis la mort de ma
chienne, il y a beaucoup trop de souvenirs à la maison, et je
crois qu’il serait plus facile pour moi, pour faire mon deuil, si
j’avais un peu d’aide avec le rangement de ses affaires.
— Heu, alors là, je m’apprêtais à aller à la paroisse. Ils
m’attendent. J’organise des visites guidées de l’église. Mais
demain après-midi je peux vous donner un coup de main, si
vous voulez. Je comprends que ce ne soit pas facile en effet.
— C’est vraiment très gentil à vous, mais je pensais plutôt
demander l’aide de votre femme de ménage, par exemple.
Vous avez bien une femme de ménage ? Béatrice hoche la tête.
Pourriez-vous lui demander cette faveur pour moi ? Le plus tôt
serait vraiment le mieux.
— Si c’est aussi urgent, appelons-la dès à présent. Béatrice
ressort les clés de son sac, pénètre chez elle et fait signe à
Ferdinand de la suivre. De sa voisine, Ferdinand n’avait jamais
vu plus que le paillasson vert. Il ne s’attendait vraiment pas à
ce qu’il allait découvrir. Dès ses premiers pas dans l’entrée, il
est ébloui par la luminosité et la beauté de l’agencement.
Comment un appartement en tout point symétrique au sien, et
avec la même exposition, peut-il être aussi radicalement
différent ? Magnifique, même. Comment peut-il être baigné de
soleil à 15 h 50 en hiver ? Tout est parfaitement en ordre et
d’une propreté éblouissante. On se croirait dans l’hôtel
particulier d’une grande famille fortunée. Aux murs, un papier
peint discret et chic à l’anglaise, s’arrêtant à un mètre au-
dessus du sol pour faire place à de belles moulures et
menuiseries ; au plafond, des lustres étincelants dont les
pampilles brillent comme si Mme Claudel s’apprêtait à
organiser un bal pour le roi ; au sol, un parquet en point de
Hongrie tout à fait différent de celui en lamelles (qui se
décollent) de Ferdinand ; au salon un tapis Persan
magnifique donne une chaleur toute particulière à la pièce. Le
mobilier n’est pas en reste : composé uniquement de meubles
de famille en noyer ou en cèdre datant probablement du
XIXe siècle. Des commodes, des tables, des consoles tout en
rondeur. Les poignées finement dessinées et dorées. L’art
semble avoir élu domicile de ce côté du couloir. De
nombreuses peintures à l’huile, certaines datant du
XVIIIe siècle, rendent hommage à d’illustres membres de la
famille dont les portraits obscurs donnent un côté solennel à la
demeure. Des tableaux de toutes tailles jouxtent même des
sculptures. Au-dessus d’une cheminée d’époque trône un
tableau de maître, le portrait d’un Maréchal d’Empire, un
illustre membre de la famille Claudel. Le plus impressionnant
selon Ferdinand reste cependant la bibliothèque. Elle occupe
toute la longueur du mur de la salle à manger. Le bois de cèdre
est magnifique, les corniches ont des finitions délicates
travaillées avec soin, les larges étagères accueillent des
milliers de livres anciens, rangés par éditeurs, dont les reliures
dorées uniformes s’accordent parfaitement avec la couleur
ambrée du bois. Les volumes de la Pléiade en cuir pleine peau
et dorés à l’or y ont une place de choix. Ferdinand ne s’y
connaît pas du tout en art, en littérature, ni même en
décoration, mais la qualité du bois au sol, sur le bas des murs
et dans la bibliothèque, suffisent à l’impressionner et à
l’informer la bonne naissance de son hôte.
— M. Brun ??? Vous allez bien ? Je suis au téléphone avec
Katia. Mon aide ménagère. Elle peut demain matin à
neuf heures si vous le souhaitez. C’était l’heure qui m’était
initialement réservée mais elle passera plus tard ici. Je
m’accommoderai du bazar et de la poussière pour quelques
jours de plus, ne vous en faites pas.
Bazar ? Poussière ? Ici ?
— M. Brun, c’est bon pour vous ?
— Oui c’est tout simplement parfait. Merci beaucoup pour
votre aide, Mme…
— Claudel, Béatrice Claudel ! Allez, sortons, je suis
affreusement en retard.
Ferdinand devance Béatrice sur le palier mais s’arrête
sur le pas de sa porte, à la recherche désespérée de ses clés,
poche de gauche ou de droite ? Béatrice toute pressée comme
à son habitude le salue une dernière fois avant de descendre
bruyamment les escaliers. C’est bon : elle est partie. Hors de
question qu’elle aperçoit l’intérieur de son appartement à lui.
Après ce qu’il a vu, Ferdinand n’oserait jamais la faire rentrer
chez lui, même s’il avait une raison vitale. Ferdinand a
désormais résolu son problème de ménage, et demain une
experte de la poussière et du rangement viendra s’occuper de
son appartement. Mais une question le turlupinait depuis qu’il
avait pensé à faire appel à une aide ménagère et cette question
le hante d’autant plus depuis la visite chez sa voisine. Il n’a
pas osé poser LA question. Combien coûte une femme de
ménage qui brique la maison des riches à vous faire mal aux
yeux comme ça ? Il s’assied dans son salon, tout à ses pensées,
quand la sirène des pompiers retentit dans la cour intérieure.
« Mince, la diversion ! J’ai pas eu le temps d’appeler les
pompiers ! Ils sont déjà là, c’est le principal. J’espère que la
petite diversion va être vite maîtrisée et que cela fera pas la
une des journaux locaux demain matin ». De sa fenêtre,
Ferdinand observe le ballet des hommes du feu. Après plus
d’une heure et demie à batailler dans le fond de la cour, ils
parviennent à extraire une pauvre boîte en fer en flammes du
local à poubelles. Avec la pompe à eau, ils s’acharnent et
semblent inonder les bas-côtés fleuris. Cela ne va pas plaire à
Mme Suarez, qui d’ailleurs, toute à ses responsabilités, mène
les opérations d’une main de maître. Ferdinand regarde la
pendule. Il est déjà 18 h 12 : la vieille dinde ne viendra pas
aujourd’hui pour son inspection ! Il est sauvé ! Au même
moment, la concierge lève la tête vers la fenêtre de Ferdinand,
aperçoit le vieillard qui l’observe, et lui fait un petit geste de la
main : « Tu ne perds rien pour attendre, vieux schnock ! »
murmure Mme Suarez.
19 – Un froid de canard
Comme tous les mercredis soirs, le programme TV est
déprimant. Pas un film, seulement des séries américaines déjà
vues ou encore des téléfilms français dont l’intrigue ne vole
pas bien haut. Tout ça, pour favoriser les sorties cinéma du
mercredi. Comme si cela allait décider Ferdinand à se
demander ce qui pouvait bien se jouer dans la petite salle de sa
ville. Ferdinand a opté pour le fond sonore des Experts. Il
s’était endormi sur le canapé mais le son plus fort de la
publicité l’a tiré d’un sommeil sans rêve. Depuis, il cogite. La
journée pourrait avoir été réjouissante mais il est préoccupé.
L’inspection de Mme Suarez s’est bien passée mais ce n’est
pas ça qui le tracasse. Il a passé la soirée à essayer d’appeler sa
fille pour la tenir informée de la visite de la concierge, et ce,
avant que la vieille dinde ne réinvente les choses, mais le
téléphone sonnait dans le vide tout le temps. Marion fait partie
de ces personnes insupportables qui ne décrochent jamais
quand leur téléphone sonne. Ferdinand s’y est résolu avec les
années. Mais là, c’était vraiment important pour lui. Il voulait
s’excuser. Il sait qu’il a été dur avec elle, que Marion ne
voulait que son bien avec cette histoire d’inspection et que lui-
même est content d’avoir à présent repris les rênes de sa vie.
Mais après plus de vingt-cinq appels infructueux, il n’est plus
question pour Ferdinand de s’excuser : il est trop agacé. Et s’il
y avait une urgence ? Comment pourrait-il la prévenir ? Cela
l’énerve ce genre de chose. Il a même essayé le portable. Pire
que tout : ça ne sonne pas du tout et on ne lui propose même
pas de laisser un message vocal. Marion va encore sortir son
excuse habituelle : « Ah oui, je n’avais certainement plus de
batterie ! ». Est-ce qu’elle ne peut pas se montrer un peu adulte
et responsable, pour une fois ? ! Ferdinand est excédé. Ce n’est
pas la première fois que Marion se montre injoignable pendant
des heures et cela ne le met pas dans des états comme ça
d’habitude. Il sent dans son ventre que quelque chose le
travaille. D’ailleurs il n’a rien pu avaler : seulement quelques
gorgées d’un velouté aux pommes de terre sans saveur. Alors
pourquoi n’arrive-t-il pas à faire abstraction aujourd’hui ? Au
fond de lui, il le sait. Mais il ne veut pas l’admettre. Ce qui
l’enquiquine vraiment, c’est cette impression de vide qu’il
ressent à nouveau. Cela faisait plusieurs jours qu’il allait
mieux, et de nouveau, il ressent une immense tristesse. Une
solitude, encore plus profonde et toujours plus forte. Ferdinand
est comme le malade qui fait une rechute. Et tout le monde
semble s’en moquer. Il pensait naïvement que c’était reparti
pour de bon. Il cache son chagrin derrière la colère pour
Marion, mais au fond, il sait que cette résurgence de solitude
n’a pas vraiment de rapport avec Marion. Sa relation en
pointillés avec sa fille, il en a l’habitude. Il lui a manqué
quelque chose d’autre, aujourd’hui. Par rapport à hier et avant-
hier… Juliette. Il soupire, il sait que c’est ça qui le tracasse
vraiment. Elle n’est pas venue de toute la journée. Même si
elle n’avait jamais dit qu’elle viendrait à nouveau, Ferdinand
l’avait espérée secrètement au fond de lui et l’avait attendue
pour déjeuner. C’est que mine de rien, elle est de bonne
compagnie cette petite. Un peu comme Daisy, mais à sa façon.
Mal élevée, à dire tout ce qui lui passe dans la tête, sans
aucune retenue, sans aucun respect pour ses aînés. Mais une
bonne petite tout de même, bien divertissante avec ses
histoires. On verra demain, enfin, si elle revient. Oui demain,
peut-être qu’elle viendra ! C’est sûrement qu’elle aura eu un
empêchement aujourd’hui, mais tout redeviendra normal
demain. Cette pensée le rassure un peu. En plus, Ferdinand
aura beaucoup à lui raconter avec la visite de Mme Suarez.
Demain est plein de possibilités et ça l’apaise. Il retrouve son
calme. Sa respiration devient plus régulière. Il ne lui en faut
pas beaucoup plus pour lâcher prise. Il somnole à nouveau
quand un bruit sourd, comme un martèlement sur un carreau
de verre épais, le fait sursauter. Il rouvre les yeux, et voit
quelque chose bouger sur le balcon du salon devant lui.
Aurait-il rêvé ? Ferdinand fixe maintenant sa fenêtre, de
manière très concentrée, tel un hypnotiseur. Il distingue une
petite ombre. La silhouette frêle d’un enfant. Juliette ! Elle
tambourine, gesticule depuis le balcon. Ferdinand se frotte les
yeux : il rêve ou la petite est vraiment là à lui faire coucou ?
Elle a l’air de vouloir rentrer chez lui. Par la fenêtre ! Quelle
tarée, se dit-il en allant ouvrir.

— Mais t’es pas bien de sauter du 2e étage pour venir au 1er !!


T’as un grain ! Tu aurais pu te tuer ma petite ! La vie a donc
aucune importance pour toi ? Et il fait un froid de canard !
Rentre vite !
— Je n’ai pas sauté ! Je ne suis pas folle quand même ! Je suis
descendue à pied jeter la poubelle dans la cour et ensuite j’ai
pensé venir voir si vous étiez réveillé ou non. Je ne voulais pas
vous déranger en sonnant, alors j’ai préféré grimper sur le
grillage des roses. Un étage, c’est facile. D’ailleurs, j’espère
que vous fermez vos volets tous les soirs. On peut rentrer chez
vous comme dans un moulin, si vous voulez mon avis.
— Tu voulais pas me réveiller en sonnant, mais tu tapes
comme une folle sur mes vitres toutes propres ! Tu crois pas
que ça me dérange encore plus ? Et d’ailleurs qu’est-ce que tu
fais là à une heure pareille ? Une petite fille de… de ton âge ?
Ne devrait-elle pas être déjà au lit depuis longtemps, à
21 h 35 !!! Que va dire ton père s’il te voit pas revenir des
poubelles ?
— Ce soir, il travaille sur un nouveau chantier important. C’est
Katia qui nous garde. Elle s’est endormie devant la télé. Vous
l’avez épuisée hier. Je ne l’avais jamais vu louper son épisode.
Je n’ai pas pu venir à midi : on est mercredi. Et le mercredi,
comme il n’y a pas école c’est déjeuner en famille avec papa.
Alors, comment s’est passée votre inspection avec
Mme Suarez ? Je suppose que mon aide ménagère a fait un
travail du tonnerre. Ça sent encore le propre.
— Hé, Mademoiselle l’Effrontée, j’ai pas du tout fait appel à
ton aide ménagère. J’avais tes produits et j’ai…
— N’essayez pas de mentir Ferdinand. Ça ne vous va pas !
Katia m’a tout raconté. Elle m’a parlé de certains endroits,
genre derrière le frigo. Elle n’avait jamais vu ça. C’est
Mme Claudel qui nous a conseillé son aide ménagère quand
on est arrivé dans l’immeuble. Et donc, qu’a dit
Mme Suarez devant tant de propreté? Elle a fait sa bouche en
cul-de-poule comme quand elle est vexée de ne pas trouver
quoi que ce soit à redire ?
— Tu la connais bien, dis-moi. Effectivement, Mme Suarez est
restée égale à elle-même. Un vrai petit chef de la Gestapo qui
fait des excès de zèle pour obtenir une promotion. Elle a fait
son devoir, en silence, les sourcils froncés, la bouche pincée :
elle est entrée, a zieuté chaque pièce, ouvert chaque placard,
contemplé les produits ménagers sous l’évier, inspecté les
fenêtres, examiné le balcon, dévissé le savon liquide pour les
mains, scruté l’état des éponges de cuisine et salle de bain,
décroché le combiné du téléphone, jeté un œil dans la poubelle
de la cuisine, et soulevé le dessus-de-lit pour voir si les draps
en dessous étaient propres. Elle a esquissé un sourire quand
elle a trouvé un peu de poussière qui avait dû retomber sur le
haut des plinthes. Elle m’a aussi sommé d’enlever le sac
plastique du frigo, sinon les haricots verts allaient pourrir. Je
crois que ça s’est donc bien passé. J’avais même mis de l’eau
de Cologne et pris un bain la veille. Le président de la
République aurait pas été mieux reçu. D’ailleurs, j’ai été un
peu faux-cul pour tout te dire, je lui ai proposé un café.
Comme si j’avais envie qu’elle s’éternise chez moi. Elle n’a
même pas daigné répondre, a seulement fait une moue genre
« Un café avec cette vieille machine à filtres qui ne fait que du
jus de chaussette » ? Elle revient la semaine prochaine. J’ai
essayé d’appeler Marion pour arrêter cette mascarade, mais en
vain. Je vais pas supporter ces inspections éternellement. Je
suis pas un gamin ! On vient pas chez moi pour vérifier si je
me lave, si j’ai bien rempli mon frigo et si j’ai pensé à jeter les
poubelles avant que les rats rappliquent.
— Je suis contente que tout se soit bien passé. Elle n’a pas été
surprise de ne pas trouver d’alcool chez vous ?
— Pourquoi tu dis ça ? Qu’est-ce que tu en sais ? C’est ton
aide ménagère qui t’a dit quelque chose ? Je suis pas
alcoolique. C’est donc logique qu’il n’y est pas une goutte
d’alcool chez moi. Je trouve que cela va plutôt dans ma faveur.
Bizarre ta question ! Qu’est-ce que tu insinues ?
— Du calme Ferdinand, je n’insinue rien du tout. Je dis juste
que parmi les choses louches dans une maison, on trouve,
selon moi, et peut-être pas en premier lieu c’est vrai, le fait de
ne pas avoir une goutte d’alcool : ni vin, ni apéritif, ni digestif.
Alors qu’en plus, vous avez des verres à Ricard et des verres
ballons. Je dis juste que ça sent la planque. Ce n’est pas une
critique, juste un constat. Et n’a-t-elle rien dit sur votre rasoir
du siècle dernier ? On dirait que vous vous rasez avec un
couvercle de boîte de conserve. Je vous rappelle qu’elle est
chargée de vérifier que vous ne voulez pas vous faire du mal,
ni à vous ni aux autres. Je pense que la semaine prochaine, elle
va regarder d’un mauvais œil votre vieille lame à nu qui
pourrait être redoutable sur des poignets fragiles comme les
vôtres.
— Mais t’es pas bien de dire des trucs comme ça ? Où tu vas
chercher des idées comme ça ?
— Dans un des livres que je vous ai empruntés, dans votre
collection d’Histoires extraordinaires de Pierre Bellemare.
— Tu m’as emprunté un bouquin ? Mais quand ? T’es pas
gênée de te servir comme ça !!!
— La dernière fois. D’ailleurs, si je peux me permettre, vos
lectures ne vont pas du tout. Et si Mme Suarez n’a encore rien
dit, c’est qu’elle n’a pas vu que vous n’aviez que des histoires
de meurtres, de policiers véreux ou des bouquins sur la guerre.
Non, j’ai tort, vous avez aussi des livres sur les races de chien.
Mais comme par hasard, sur les chiens de garde et d’attaque.
Ça ne va pas aider à améliorer l’image agressive que
Mme Suarez a déjà de vous. Un serial killer : vous vous
souvenez ?
— Qu’elle aille au diable la vieille dinde. Je vais pas acheter
des livres pour lui faire plaisir ! Je lis plus de tout façon, ça
sert à rien. Le temps passe pas plus vite et j’ai personne avec
qui en discuter après !
— Je peux peut-être vous aider à rendre votre bibliothèque
présentable. Je peux vous rapporter des livres d’horticulture de
mon père. Comme un emprunt. Il ne les lit plus de toute façon.
Mais je doute que des livres de jardinage vous intéressent, dit
Juliette en regardant autour d’elle. Vous n’avez aucune
plante chez vous. Même pas sur le balcon. C’est dommage.
Pourquoi ?
— Reconcentrons-nous, veux-tu ? OK pour les livres de ton
père. Donc si je récapitule, ma deuxième inspection risque de
tourner au vinaigre à cause d’un rasoir et de l’alcool ? Je ferai
en sorte d’acheter tout ça. Mais tu sais combien ça coûte un
rasoir plus moderne ? Les lames surtout : trente euros, le
paquet de cinq ! Et l’alcool, c’est pas donné.
— Je ne demande pas d’acheter une nouvelle bouteille
d’alcool. Prenez juste une bouteille de votre cave. Et évitez de
remonter votre Porto déjà entamé : je sais que vous êtes très
consciencieux et que vous vous rationnez en ne remontant
qu’un verre par jour, mais le Porto ce n’est pas classe.
Remontez une demi-bouteille de vin blanc et ça sera très bien.
Je vous ramène les livres de papa demain. Et donc, pourquoi il
n’y a aucune plante chez vous ? Ca égayerait.
— Les plantes, c’est un truc de bonnes femmes.
— Allez dire ça à mon père, vous allez être bien reçu, rétorque
Juliette en souriant.
— Non, ce que je veux dire, c’est que c’est pas du tout mon
truc. Moi je suis plutôt du genre Roundup, tu vois! Où je
passe, rien ne trépasse. Pas même les mauvaises herbes.
C’était ma femme qui était très douée avec les fleurs, les
plantes et les légumes.
— Et elle est où votre femme ?
— Heu, j’aime pas en parler. On s’est séparé il y a des années.
C’est elle qui m’a quitté. Marion était déjà partie de la maison.
Voilà. Tu sais tout.
— Dites m’en plus sur votre femme, Ferdinand. On a tous nos
petits soucis. Pour la disparition de ma mère, c’était dur pour
moi aussi. Je ne l’ai jamais raconté à personne.
— Te vexe pas mais je ne te raconterai rien. Alors c’est pas la
peine de te forcer à t’intéresser ou à raconter ton histoire. Et
puis, pourquoi tu t’intéresses à la vie d’un vieux monsieur
comme moi ? T’as pas mieux à faire ?
— Disons que je suis différente des autres. Un peu précoce.
Comme je connais des choses qui intéressent peu les filles et
garçons de mon âge, ils m’appellent l’Intello. Pour eux, je suis
même hautaine parce que je préfère utiliser des mots précis
quitte à devoir prononcer plus de deux syllabes. Je me sens
parfois en décalage, comme si j’étais née avec des centres
d’intérêt de vieilles dames. Moi, ce qui me plaît c’est jardiner,
jouer au Scrabble ou à Questions pour un Champion, lire ou
encore manger des gâteaux. C’est peut-être pour ça que je
préfère être avec des personnes plus âgées. Et puis, on dit
qu’on devient adulte quand on prend conscience qu’on doit
mourir un jour. Pour moi, ça a été à huit ans, à l’âge où l’on
apprend à lire ou à écrire, pas à compter les personnes qui
manquent. C’est quand j’ai perdu mon grand-père paternel,
d’un stupide accident de vélo. Ça m’a traumatisée. Et puis
l’année dernière, c’était ma mère. Personne n’a rien pu faire.
Maman était une femme extraordinaire. Très belle et très
intelligente aussi. Elle était grand reporter. Elle n’était pas
souvent à la maison. Un jour, elle a été emmenée à l’hôpital.
Elle avait reçu une balle dans le bras. On l’a gardée en
observation. Puis son état s’est aggravé, sans raison
particulière. Ils ont découvert après coup qu’elle avait attrapé
une maladie nosocomiale. Elle me manque énormément, mais
j’essaie de ne pas penser trop souvent à elle. J’essaie juste de
garder ma promesse. Je travaille bien à l’école. Je suis gentille
avec Papa et Emma. J’essaierai d’être une femme bien, comme
elle. Et vous Ferdinand. Qu’est-ce qui s’est passé ?
Pourquoi votre femme vous a quitté?
— Je suis vraiment désolé pour ta maman. Elle est très triste
ton histoire. C’est gentil de t’interroger sur les raisons pour
lesquelles ma femme m’a quitté. C’est que la réponse te
semble pas si évidente. Moi, mon histoire est celle de tout le
monde. Elle en avait marre de moi, je crois. Marre de mes
absences, mes distances, nos engueulades. Un jour, après que
je me sois absenté comme d’habitude quelques semaines, je
suis revenu et elle avait pris sa décision. Moi je l’ai pas vu
venir du tout. J’ai pas pu la faire changer d’avis. J’ai compris
pourquoi après. Elle avait trouvé à me remplacer. Le facteur !
Tu te rends compte !!! Elle a pris le premier venu. Un italien
en plus. Et ça lui allait mieux que moi. Dire que cette ordure
venait tous les jours lui faire la conversation. Un jour, j’ai
même fait la connerie de l’inviter à prendre le café à la
maison. Et le traître, il a profité de mon absence. Il est resté,
dans ma maison. Et il m’a remplacé. Moi, cocu !!! Je l’ai
jamais accepté. J’ai même voulu qu’elle meure. Ils sont partis
s’installer dans le sud de la France. J’ai pas su exactement où.
Je suppose qu’ils ont eu une vie minable. Et il y a quelques
mois, j’ai appris par Marion qu’elle venait de mourir. Une
mauvaise chute en sortant de la baignoire. Ça m’a fait un choc.
Pas tant sa mort, mais tout ce que cela signifiait. Au fond de
moi j’avais toujours pensé qu’elle reviendrait, qu’elle dirait
« Je regrette, je me suis trompée, je ne peux pas vivre sans
toi ». Mais non. Elle n’a jamais regretté, apparemment. De ma
vie, tu vois, il me reste plus que des échecs, des désillusions,
des regrets. Un mariage raté, une fille qui m’aime pas et me
fuit à l’autre bout du monde, un petit-fils que j’ai dû voir huit
fois tout au plus. Ma seule raison de vivre était Daisy : sans le
savoir vraiment, je vivais pour elle. C’est marrant, c’est ma
femme qui me l’avait offerte pour notre dernier Noël. Parfois
je me demande si elle avait déjà prévu de me quitter. Elle
assurait peut-être ses arrières. Voilà. Tu sais tout Juliette.
— C’est pour ça que vous avez voulu mourir ? Pour en finir ?
Et vous avez choisi le bus pour faire un peu comme Daisy ?
— C’est drôle, enfin, pas vraiment drôle… J’avais jamais
pensé que j’avais choisi le bus pour partir comme Daisy,
renversé. Peut-être après tout…
— Vous avez parlé de regrets. C’est par rapport à votre
femme ? Ça ne peut pas être si terrible que ça, non ?
— Et si on parlait de choses un peu plus gaies ? Et après tu
files chez toi avant que ta nounou se réveille. Tu as appris quoi
à l’école cette semaine ?
— OK, on s’arrête là pour aujourd’hui, mais on en reparlera
une autre fois Ferdinand. À l’école, j’ai appris un truc assez
intéressant. Ce n’est pas forcément un sujet plus gai.
C’était sur les gestes d’urgence à faire en cas de fuite de gaz.
Ça fait partie du nouveau module en test dans mon école : les
gestes qui sauvent. J’avais déjà vu le massage cardiaque de
Heinleim.
— Moi j’ai jamais appris ça. Encore moins à l’école. C’est
facile à faire ?
— Avec le massage cardiaque, il y a quand même un risque de
briser des côtes. Mais il vaut mieux avoir quelques os cassés et
rester en vie, selon moi. Je peux vous apprendre Ferdinand, si
vous voulez.
— Pfff ! À mon âge ? Ça vaut pas la peine. Et pour sauver
qui ?
— Bah, moi ! Si un jour vous ouvrez le gaz et que vous avez
des regrets, dit Juliette en souriant.
— Arrête tes bêtises ma petite. Allez, rentre maintenant
Juliette. Juste pour savoir, tu as préféré quelle histoire de
Pierre Bellemare ? demande Ferdinand en la raccompagnant
jusqu’à la porte.
— Celle du vide-ordures aux yeux noirs. Elle fout les
chocottes. Depuis, je n’ai plus trop envie d’utiliser le vidoir du
palier. Je préfère descendre les poubelles en bas, c’est plus
sûr !
20 – Plaît-il ?
Ce qui est extraordinaire avec les gens c’est leur
capacité à prendre un sourire pour une invitation à discuter.
Alors que Ferdinand rentrait tranquillement de chez Casino
muni de cornichons, jambon et pâtes coquillettes pour le
déjeuner du jour, voilà qu’il tombe nez à nez avec
Mme Claudel sortant de chez elle. Il esquisse malhabilement
un début de sourire presque aimable, s’empresse de tourner le
dos pour insérer les clés dans la serrure quand la voisine
demande de sa voix aiguë :
— Bien le bonjour M. Brun. Alors, comment avez-vous trouvé
Katia, mon aide ménagère ? A-t-elle pu mettre en ordre les
affaires de feue votre chienne ?
Ferdinand, tout étonné que l’on puisse lui adresser la
parole, se retrouve à avaler sa salive de travers, toussote assez
longtemps avant de pouvoir sortir quelques mots. Il se
retourne et peine à répondre :
— Heu, oui. On peut dire qu’elle a été très efficace. D’ailleurs,
je crois que je devrais vous…
— Je vais être absolument impolie mais je suis pressée et je
dois déjà filer. Je suis désolée M. Brun. Mon cours de gym
débute dans quinze minutes et on ne peut pas dire que je suis
très rapide avec ma canne. Je serais ravie cependant d’en
entendre plus sur les prouesses de Katia. Passez donc chez moi
aujourd’hui pour prendre le café. Surtout, pas la peine de faire
des manières. N’apportez ni fleurs, ni chocolats. Je vous dis
donc à tout à l’heure M. Brun. Je vous attends pour 14 h 00.
Sans même se préoccuper d’une quelconque
confirmation de la part de son interlocuteur, Mme Claudel
disparaît dans les escaliers, sereine, comme si c’était une
évidence que Ferdinand était disponible, comme si c’était une
évidence qu’il buvait du café, et comme si c’était une évidence
qu’il avait envie de louper son émission de radio préférée pour
raconter à une vieille chouette, qu’il connaît à peine, les
exploits inintéressants d’une femme qui a tout simplement fait
son travail. Et pourtant, Ferdinand ne peut contredire la
voisine, de toute façon déjà bien loin, car il lui semble que la
moindre des politesses serait quand même de prendre sur lui
une petite demi-heure, le temps d’un café, en échange de
l’aide désintéressée que lui a apportée Mme Claudel il y a
quelques jours. La moindre des choses ? Mais qu’est-ce qui lui
prend ? Ferdinand ne se force jamais à faire les choses et il se
fiche encore plus des bonnes manières. Alors pourquoi se sent-
il obligé de remercier sa voisine ? Elle n’a pas non plus fait un
effort démesuré ? Elle a juste passé un coup de fil ! Mais
qu’arrive-t-il à Ferdinand ? Lui qui a toujours dicté sa loi
auprès des femmes qui l’entouraient. C’est comme si le choc
physique du bus avait déréglé l’octogénaire grognon et
associable et que désormais des réflexes de politesse avaient
pris le dessus sur les mauvaises manières qui le dominaient
depuis des années. Ferdinand ne comprend pas. On ne change
pas à son âge. Et encore moins en bien. À bien y réfléchir,
c’est comme si depuis l’accident de bus, une brèche s’était
faite dans l’armure de Ferdinand, une brèche qu’il faut croire
si visible, que ses voisines s’y engouffrent à l’envi, sans
scrupule, et contre sa volonté, l’une après l’autre. D’abord
Juliette, et maintenant Mme Claudel. Il faut bien se rendre à
l’évidence : il ne fait plus peur à personne. Ce qu’il y a de plus
extraordinaire encore avec ces deux bouts de chromosomes
XX, c’est leur façon similaire de déstabiliser et retourner
comme une crêpe un grand gaillard comme lui, et ce, en à
peine deux phrases. Si Juliette a déjà marqué l’équivalent de
huit points (contre zéro pour Ferdinand), Mme Claudel a fait
ippon en trente secondes ! Le bus l’a rendu faillible. D’une
certaine manière, il s’est fait peur en ressuscitant de son
passage sous le bus. Depuis, la mort ne l’intéresse plus tant
que ça. En tout cas, pas tout de suite. Et ce changement, cette
peur nouvelle, cette presque envie de vivre, on dirait que les
voisines l’ont sentie. Elles le savent et elles profitent de sa
nouvelle faiblesse pour l’approcher, abuser de lui, en faire une
chiffe molle. Il faut qu’il se réveille Ferdinand, car à ce
rythme-là, elles vont avoir sa peau, surtout si Mme Suarez s’en
mêle.
21 – Nom d’une pipe en bois
14 h 05 s’affichait sur la pendule de la cuisine de
Ferdinand. Celui-ci se trouvait tout pataud sur le paillasson de
sa voisine à se demander s’il pouvait encore faire marche
arrière quand la porte s’ouvrit en grand avant même qu’il ne se
soit décidé à sonner.
— Entrez donc M. Brun. Je peux vous débarrasser de votre
manteau, n’ayez crainte, il ne fait pas froid chez moi. Mais que
vois-je là ? Des chocolats ?
— Heu, non, ce sont des pâtes de fruit. Je sais que vous
m’avez demandé de rien amener, mais c’est contre mon
éducation de venir les mains vides quand je suis invité.
— Oh, mais il ne fallait pas ! Vous avez fait des folies !
J’adore les pâtes de fruit en plus. Il ne fallait pas, vraiment,
mais cela me fait bien plaisir, merci beaucoup M. Brun.
Asseyez-vous dans le fauteuil. Vous prenez du sucre avec
votre café ? demande Béatrice en poussant une tasse fumante
dans sa direction.
— Heu, oui, s’il vous plaît. Je dois vous dire qu’il est vraiment
très beau votre appartement, et si différent du mien !
— Nous avons acheté cet appartement sur plans en 1957.
Regardez, j’ai encore le dessin de l’architecte. Le papier est un
peu jaune et le trait presque effacé, ça date un peu il faut bien
l’avouer, mais on peut déjà voir le potentiel du lieu. N’est-ce
pas ? Ce qui est cocasse c’est qu’initialement nous avions
choisi votre appartement, côté gauche, car vous avez le soleil
plus longtemps. Mais ils se sont trompés dans la répartition
des biens et finalement ce sont à vos beaux-parents qu’il a été
attribué. Nous n’avons pas voulu en faire tout un plat, alors
nous avons gardé cet appartement et y avons fait quelques
travaux avant de l’habiter. Depuis je ne l’ai jamais quitté, si ce
n’est pour partir en vacances à l’étranger ou rejoindre ma
maison secondaire au Cap Ferret. Je m’y plais beaucoup. Cet
appartement a vu grandir mes quatre enfants et l’on peut dire
que c’était vraiment la maison du bonheur. J’y ai de
magnifiques souvenirs. Aujourd’hui, elle est devenue bien trop
grande pour moi toute seule. Mais bon, je suis rarement à la
maison, je suis très occupée, entre mes activités à la paroisse,
la gym, mon club de lecture, mes sorties au théâtre ou au
cinéma et le club de bridge. Vous jouez au bridge M. Brun ?
— Heu, je savais jouer, mais ça fait si longtemps que je crois
que je serais même plus sûr de me souvenir des règles.
— Quelle merveilleuse nouvelle ! Un joueur de bridge !
J’organise une partie toutes les deux semaines chez moi. Je
compte sur vous dès la prochaine partie. Vous venez de
manquer celle d’hier. C’est à chaque fois le mardi soir. C’est
agréable d’avoir un nouveau joueur. Et ne vous inquiétez pas
pour les règles : on les rappelle toujours avant chaque début de
partie, c’est que l’on devient tous un peu vieux. Vous voulez
une deuxième tasse ? Moi, j’en reprends toujours une.
— Heu, oui, votre café est très bon.
— Comme je reçois beaucoup de visites, de mes petits-enfants
surtout, j’ai tout intérêt à avoir un café correct. Par contre,
vous m’en voyez désolé, mais je ne vous propose pas de
cigare, car je préférerais que l’odeur du tabac ne vienne pas
embaumer le salon. Mon arrière-petit-fils vient tout à l’heure.
— Mais, aucun problème, je fume pas le cigare de toute façon.
Qu’est-ce qui vous faisait penser le contraire ?
— Je pensais avoir déjà senti l’odeur du cigare dans les
escaliers derrière vous…
— Ah oui !!! Si ! Cela m’est arrivé quelquefois. Plus une
coquetterie qu’autre chose. Pour vous dire la vérité, je déteste
l’odeur du cigare, encore plus celui de la pipe, mais il m’arrive
d’en allumer un, pour me donner un genre, je pense.
— Pourquoi pas ! Je vous laisse vous resservir en pâte de fruit,
M. Brun. J’en mets trois de côté pour mon arrière-petit-fils.
Regardez, ce sont des photos de mes petits-enfants qui défilent
sur le cadre numérique. Il y a des clichés d’un peu tout le
monde. Ce n’est pas dans l’ordre mais cela vous donne une
idée. Ils grandissent tous tellement vite. Là, c’est moi à la mer,
avec mes petits-enfants. Maintenant, je suis obligée de mettre
une combinaison de surfeur pour aller me baigner. Avec l’âge,
je trouve la mer plus froide qu’avant.
— Cela en fait du monde ! Qui est la jeune femme à côté de
vous, on dirait Claire Chazal ?
— Une de mes belles-filles. Pourquoi ?
— Non pour rien. C’est une belle femme, Claire Chazal. Le
genre qui me plaît bien. Et qui est la dame qui vous ressemble
sur la photo, dans le cadre noir sur le buffet ?
— C’est ma sœur. Elle vient de nous quitter, il y a deux mois.
Je suis encore très peinée de sa disparition. On se voyait
vraiment beaucoup. Tous les jours, pour ainsi dire. Je trouve
cela encore plus dur qu’à la mort de mon pauvre mari, car avec
quatre enfants, ça ne me laissait pas vraiment d’autres choix
que de continuer. Show must go on, comme disent les jeunes,
ajoute Béatrice avec un accent anglais à couper au couteau.
— Je suis désolé, je voulais pas remuer des souvenirs
douloureux.
— Oh, vous savez, ma jeune sœur était une vieille dame,
comme moi, et elle avait la chance de ne pas être malade. On
se prépare à ce jour, mais on ne peut s’empêcher d’être triste
quand il arrive. C’est la vie. Et puis, depuis quelques années
elle était moins en forme, elle avait mal partout, tout le temps.
Mais elle a eu la chance de partir dans son sommeil, à 89 ans.
Elle était une grande dormeuse. J’aime à penser qu’elle est
partie en rêvant. « Une belle mort » comme disent ses petits-
enfants. Elles en avaient 34.
— 34 petits-enfants ??? Mais, elle avait combien d’enfants ?
— Elle avait 8 enfants. Je ne vous dis pas le monde que cela
fait aux réunions de famille. Moi, à côté d’elle, j’ai une toute
petite famille, et c’est déjà assez compliqué pour arriver à tous
les voir. Et encore, j’ai de la chance : la plupart d’entre eux est
dans le coin. Bien sûr, on ne peut pas empêcher certains de
quitter leur grand-mère pour aller s’installer à l’étranger, ce
serait égoïste et injuste. Moi, j’ai déjà vécu ma vie, et
pleinement, sans regret. Mais cela me fait toujours un coup au
moral d’apprendre que l’un d’eux s’éloigne. Je ne peux pas
m’empêcher de penser que c’est peut-être la dernière fois que
je le vois. Pour eux, deux ans cela ne représente pas grand-
chose, pour moi, chaque semaine qui passe est comme un
cadeau, alors plus de cent semaines, c’est l’équivalent de dix
ans pour moi. Même si nous ne vivons plus au Moyen-Âge,
nous avons la chance de pouvoir utiliser Skype, Facebook,
l’Iphone ou la tablette, donc j’arrive à prendre de leurs
nouvelles régulièrement mais ce n’est pas pareil.
— Comment vous dites ? Skip ? Comme la lessive ? Jamais
entendu parler !
— Non, Skip avec un « Y ». Je crois que ça veut dire « ciel »
en anglais. C’est pour téléphoner partout dans le monde, avec
l’ordinateur. C’est gratuit. Et, c’est très pratique pour garder
un vrai contact car c’est un appel avec vidéo : donc on peut se
voir et très bien même.
— Un peu comme dans Total Recall avec Arnold
Schwarzenegger quand il téléphone avec une espèce
d’interphone vidéo ?
— Heu, je ne saurais vous dire. Je ne connais pas cette
référence cinématographique, peut-être. Je n’aime pas trop
l’ancien Gouverneur de la Californie.
— Il est plus connu pour ses films et son passé de bodybuilder
selon moi que pour ses actions politiques. Mais c’est vrai que
cela avait fait un certain bruit en France quand il avait décidé
d’interdire la production et la vente de foie gras en Californie.
— Vous m’en demandez trop, là. J’aime bien votre
compagnie, c’est rafraîchissant dit Béatrice avec un léger
sourire. Et je ne vous cache pas que cela m’est de plus en plus
difficile d’avoir des moments agréables avec les gens de mon
âge. Je ne vous ferai pas l’affront de dire de notre âge M.
Brun, plaisante la nonagénaire. Il ne se passe pas une semaine
sans que je sois invitée à un enterrement, ni une semaine sans
qu’un de mes pauvres amis n’aille chez le médecin et se
découvre atteint de Parkinson, d’Alzheimer ou d’un cancer.
Rien que ce matin, j’apprends que ma belle-sœur, la seule
parente qui me reste, ne se porte pas bien. Ils lui ont trouvé
quelque chose. Moi je garde la foi, mais c’est dur quand on est
le dernier à partir. On voit chacune des personnes, même plus
jeunes, être emmenée avant vous. Il y a forcément une bonne
raison et je m’y plie, mais c’est toujours aussi difficile. Le
secret, c’est d’apprendre à vivre avec, se trouver des
occupations intellectuellement intéressantes pour ne pas
sombrer avant l’heure et finir infantilisé par nos enfants. Je
suis outrée de voir comment parfois nos enfants, pas les miens
heureusement, se comportent : et qu’ils commandent à notre
place au restaurant des portions enfant, ou qu’ils nous disent
« Laisse tomber » dès que l’on a mal entendu une discussion à
table. Non, mais oh !!! Allez, j’arrête de vous embêter avec
mes discussions déprimantes. Je vous invite pour parler de
Katia et je vous enquiquine avec mes histoires de famille.
Alors comment s’est passé le grand ménage de printemps ?
— Très bien. Je voulais vraiment vous remercier pour votre
aide. Sans vous, et Katia bien sûr, j’y serais pas arrivé. Je
pense lui demander de l’aide pour le ménage mais de manière
plus régulière, si ça vous dérange pas Mme Claudel.
— Pas le moins du monde M. Brun. Je sais qu’elle est déjà
extrêmement occupée, même les weekends, mais elle saura
trouver un petit créneau pour vous, j’en suis certaine. Et alors,
vous, je ne veux pas me montrer indiscrète mais cela fait deux
ans que vous êtes venu habiter dans l’appartement d’en face, et
nous nous sommes peut-être adressé la parole trois fois tout au
plus. Nous nous connaissons si peu. Tout ce que je sais de
vous c’est que c’était l’appartement de votre belle-famille,
chose que vous n’avez pas démentie quand je l’ai mentionnée
tout à l’heure. Avez-vous des enfants ?
— Heu, oui, j’ai une fille et un petit-fils. C’est tout. Pas
vraiment une grande famille comme la vôtre. Et ils habitent
tous les deux à Singapour, donc on peut pas dire qu’on se voit
souvent. Votre belle-sœur, que lui arrive-t-il ? Y a-t-il quelque
chose que je puisse faire ? s’entend proposer Ferdinand, en
commençant à paniquer. Éviter de parler de sa femme lui ferait
vraiment dire n’importe quoi. Pourvu que Mme Claudel ne
saute pas sur l’occasion pas pour lui demander une faveur…
— Ma belle-sœur est la dernière personne vraiment proche qui
me reste. De mon âge j’entends, puisque ma sœur vient de
mourir. Bien qu’elle ait quatre-vingt-dix ans passés et toute sa
tête, elle doit rentrer en maison de retraite car elle devient
aveugle. Sans ses yeux, elle ne peut plus se débrouiller toute
seule chez elle. La pauvre ! Ce qui est horrible, c’est que cela
me rappelle ma mère. Elle a elle aussi perdu la vue subitement.
Un problème au nerf optique. Du jour au lendemain, elle a
perdu la vision sur les côtés. Elle ne voyait plus que comme un
cheval avec des œillères. Les médecins ont dit qu’avant de
s’inquiéter on pouvait tranquillement attendre la fin des
vacances. Et puis début août, d’un coup, le rideau. C’était trop
tard. Elle ne voyait plus rien. Plus rien du tout. Sauf le bleu :
allez savoir pourquoi ? Elle n’a jamais recouvré la vue. Avec
ma sœur on l’a fait venir dans un appartement près de chez
nous, pour nous occuper d’elle. Ma mère devenait folle dans
son grand appartement, toute seule. Elle avançait dans le long
couloir qui devait bien faire vingt mètres, et quand elle se
retournait elle ne savait plus où elle était, où était la cuisine, la
salle de bain ou encore la chambre. Quelques mois après son
emménagement près d’ici, elle nous a quittées. La tristesse l’a
emportée : elle n’arrivait plus à se souvenir des visages de ses
enfants, ni de ses petits-enfants. Elle qui disait que j’étais si
belle, elle ne pouvait plus voir mes traits, mes sourires… Cela
me fait mal d’y repenser. En vérité, c’est la première fois que
je repense à ce détail, à ce qu’elle me disait. C’est douloureux
comme une cicatrice ouverte sur le cœur. Oh, je ne sais pas ce
que j’ai avec vous, je suis toute nostalgique. D’habitude, je
suis plutôt du genre enjoué, de bonne compagnie, j’ose penser.
Là, j’ai honte de vous avoir invité pour vous raconter mes
malheurs.
— C’est rien, on a tous nos petits moments où l’on va un peu
moins bien. Vous venez d’apprendre pour votre belle-sœur
aujourd’hui, c’est encore tout frais. Elle habitait la ville aussi ?
— Oui, une chance et un hasard en fait, enchaîne Béatrice en
saisissant l’opportunité pour reprendre le dessus sur ces
souvenirs douloureux. Elle a longtemps vécu à l’étranger avec
sa famille. Son mari, mon frère, était le PDG de la plus grande
entreprise énergétique française, encore cotée aujourd’hui en
bourse. Ils sont revenus vivre en France à la fin des années
cinquante et cherchaient un endroit dans la région. Ils n’ont
pas vraiment eu le choix les pauvres : il fallait trouver un lieu
pour accueillir dix personnes. Que dis-je, douze, avec les
domestiques. Ils ont eu la chance de trouver une petite maison
de sept chambres avec jardin dans une rue privée, à deux rues
de chez nous. C’était vraiment ça ou rien. Mais au bout du
compte, ils ne se sont jamais plaints du manque de place.
Oulalala ! On parle, on parle, mais il est déjà 16 h 00. Je dois
filer chercher mon arrière-petit-fils à l’école aujourd’hui. C’est
exceptionnel, mais les deux parents sont en voyage d’affaires
et il dort chez moi ce soir. Je n’arrête pas de leur dire : ils
travaillent trop. Ce n’était pas comme ça de notre époque,
non ?
— Heu, je sais pas vous, mais à l’usine c’était intensif aussi.
Vous faisiez quel métier Mme Claudel ?
— Je n’ai jamais vraiment travaillé, en fait. J’ai mon diplôme
d’avocate. Je suis même très fière de pouvoir dire que j’étais la
toute première femme reçue au barreau. Malheureusement, la
vie fait que je n’ai jamais pu exercer. La mort de mon mari, les
enfants à élever, vous savez… Nous reparlerons de tout cela
une prochaine fois, pourquoi pas la semaine prochaine. Et la
semaine d’après il y aura notre partie de bridge. Mais on se
recroisera bien avant. Je suis très contente que vous ayez fait
le premier pas Ferdinand. Je sens que nous avons beaucoup en
commun et cela me fait plaisir de passer du temps en votre
compagnie. C’était un peu un gâchis d’habiter si près l’un de
l’autre et de n’avoir jamais échangé plus de cinq mots
ensemble, n’est-ce pas ? Je vous raccompagne à la porte. Ce
n’est pas que je vous jette à la rue mais je dois me préparer. Et
encore merci pour les pâtes de fruit : mon arrière-petit-fils va
se régaler. Je lui dirai que cela vient du gentil voisin ! »
Alors que la porte se referme derrière lui, Ferdinand ne
peut s’empêcher de sourire et de répéter pour lui-même les
dernières paroles de Mme Claudel, « gentil voisin ». C’est
bien la première fois que ces deux mots sont réunis pour le
caractériser, pense-t-il ! Si seulement Marion pouvait entendre
ça. Et si seulement Mme Claudel pouvait s’occuper de rendre
des comptes à Marion plutôt que de laisser cette vieille dinde
de Mme Suarez colporter des mensonges. Le mieux serait que
Mme Suarez puisse se taire pour toujours, qu’elle perde la
parole du jour au lendemain, un peu comme cette horrible
histoire de cécité soudaine qui a complètement chamboulé
Ferdinand l’Hypocondriaque.
22 – L’Arlésienne
Ferdinand a d’abord été très vexé, comme un lapin qui
n’a pas vu ses maîtres depuis deux jours et leur tourne le dos
plein de reproches. Mais à présent, il est inquiet. Juliette n’est
pas venue aujourd’hui, un jeudi ! Et s’il lui était arrivé quelque
chose ? C’est forcément grave, sinon elle l’aurait prévenu. En
plus, il avait prévu pour deux en quantité ! Et Ferdinand
voulait mieux comprendre comment la petite fille allait depuis
la mort de sa mère. Elle avait laissé claquer les mots les plus
durs du monde avec une aisance déconcertante avant
d’enchaîner sur un autre sujet. Ferdinand est du genre à gaffer
alors autant savoir tout de suite ce qu’il vaut mieux éviter de
dire. Mais Juliette n’est pas venue aujourd’hui, ni le midi, ni
après l’école. Ferdinand aurait aimé qu’elle vienne, c’est tout.
Alors, il prend son courage à deux mains et après Questions
pour Un Champion se décide à y aller. Il prend une grande
inspiration et sonne à la porte. Un homme d’une quarantaine
d’années lui ouvre, son visage lui est quelque peu familier :
« Oui, c’est pourquoi ? Je peux vous aider ? Attendez, vous
êtes qui ? ». Mince le père de Juliette. Ferdinand avait
complètement oublié qu’il était en froid avec ses nouveaux
voisins du dessus. Il faut dire que Juliette n’a pas grand-chose
à voir avec sa petite sœur insupportable et son père qui se croit
plus courtois que tout le monde en saluant dès le premier jour
ses voisins. Il m’aurait laissé quelques jours de plus, je l’aurais
peut-être accueilli différemment, mais là, le bruit du
déménagement, l’exil forcé à l’église, la pleureuse, en plus de
la fatigue, c’en était trop. C’est en substance, ce qu’essaie
d’expliquer Ferdinand à Antoine, complètement atterré devant
l’incohérence des propos du vieux monsieur. Alors quand
enfin Ferdinand lâche qu’il veut seulement savoir si Juliette va
bien, parce qu’elle n’est pas venue aujourd’hui, qu’il lui avait
pourtant acheté des caramels et qu’il aimerait juste la voir un
instant, Antoine a du mal à bien saisir le caractère amical de la
situation.
« Dégagez immédiatement de chez moi, sale pervers.
Et ne vous y reprenez pas d’approcher ma fille, sinon j’appelle
les flics ! On m’avait bien dit de me méfier de vous, mais je
n’aurais jamais pensé que ma fille soit suffisamment crédule
pour tomber dans vos sales pattes. »
À ce moment-là, Juliette apparaît au bout du couloir, le
bras en écharpe, l’autre faisant un geste comme pour dire
« qu’est-ce que tu fais là ? », ou « je viens plus tard », ou
encore « désolée, mon père ! ». Mais la porte se claque au nez
de Ferdinand sans qu’il ne sache vraiment ce que Juliette
voulait dire. Ferdinand a eu au moins la chance d’avoir la
porte qui s’était ouverte sur lui. Il n’entend pas Antoine
décrocher le combiné pour appeler le commissariat le plus
proche, renvoyant dans sa chambre une Juliette privée
d’explications.
23 – Les bras m’en tombent
Il y a des jours où rien ne se passe normalement. Ce
vendredi-là, Ferdinand ne pourra jamais l’oublier.
Juliette n’est finalement pas venue suite à la visite
nocturne de Ferdinand chez elle. C’est avec le bras en écharpe,
et l’interdiction formelle de son père de revoir ce maniaque
sexuel, que Juliette se présente à la porte de Ferdinand, à
8 h 00, avant d’aller à l’école. Ferdinand n’a pas pensé à lui
demander ce qu’elle avait voulu dire la veille au soir avec ses
gesticulations. Sur le pas de la porte, Juliette explique qu’elle
s’est battue avec un macho de sa classe, Matteo Balard. Ce
petit moins que rien, comme elle l’appelle, a osé lui dire que le
rôle de la femme est d’être à la maison, à attendre son mari et
à assister ses enfants dans leur moindre désir, piscine, cadeau,
gâteau, etc…Le rôle d’une femme n’est surtout pas de
travailler. Ce sont les mauvaises mères qui travaillent, celles
qui n’aiment pas leurs enfants et fuient le domicile. Alors ne
parlons pas de ces femmes qui prétendent faire des métiers
d’hommes. Ce n’est pas lui qui le dit, mais son père. Le
commissaire Balard. Et le commissaire a toujours raison.
D’ailleurs, c’est ce que sa femme lui dit à chacune de ses
remarques. Alors une femme reporter, cela dépasse
l’entendement pour Matteo. Il s’agit forcément d’une femme
qui a des problèmes dans son ménage pour préférer aller à
l’autre bout du monde, dans des pays en guerre. Sans parler de
ses enfants qu’elle doit détester. Et des amants qu’elle a dans
chaque ville à l’étranger. Une traînée ! S’en suit une Juliette
qui bouscule Matteo en lui demandant de retirer ce qu’il vient
de dire. Un Matteo qui lui crache à la figure et lui attrape le
bras, le coince dans le dos, serre de toutes ses forces, jusqu’à
ce que Juliette se retrouve allongée par terre, tordue de
douleur.
Quand Juliette a fini de raconter son histoire, il n’en
faut pas plus à Ferdinand pour savoir qu’il ne laissera pas cette
histoire sans suite. Ferdinand est très énervé.
24 – Avoir la moutarde qui monte au nez
Juliette est partie à l’école depuis vingt minutes quand
Ferdinand entend le fameux grognement matinal du vendredi :
Mme Suarez, qui s’évertue à monter le nouvel aspirateur, sans
sac mais deux fois plus lourd, jusqu’au dernier étage de
l’immeuble. Le vendredi, c’est sacré : il faut aspirer la
poussière de la semaine avant que les visites familiales du
weekend ne commencent. Mme Suarez aime montrer à tous la
perfection avec laquelle la résidence est entretenue. Ferdinand,
voulant marquer des points avant l’inspection de mercredi
prochain décide de sortir donner un coup de main.
— Bonjour Mme Suarez, vous êtes toute en beauté
aujourd’hui. C’est du vrai croco votre jupe ?
— Écartez-vous, vous me gênez. Ne voyez-vous pas que vous
êtes sur le passage. C’est qu’il est lourd cet aspirateur et il faut
encore que je grimpe un étage pour faire les parties
communes. Et en plus, je sens encore l’odeur de votre cigare
dans les fibres du tapis. Vous le faites exprès ou quoi ???
— Laissez-moi vous aider Mme Suarez. Je peux peut-être
vous soulager et le monter jusqu’au dernier étage. Ça me
dérange pas. Donnez, vous allez vous casser le dos.
— Mais lâchez-ça. Arrêtez de tirer. Vous me faites mal. Je ne
veux pas de votre aide ou de votre hypocrisie. Je n’en peux
plus de vous ! Ce qui me soulagerait vraiment, c’est de vous
voir partir. Heureusement, bientôt, on sera débarrassé de vous.
Pour de bon !
— Sauf votre respect, Mme Suarez, rêvez pas trop. Ma fille est
une femme pleine de sagesse : elle a demandé des efforts, je
les ai fournis et continuerai. Elle va donc me laisser tranquille
avec cette histoire de maison de retraite. Elle tient parole, c’est
une diplomate !
— Mon pauvre vieux, mais vous ne comprenez rien ! Vous
pensez avoir le contrôle de votre destin, mais ça fait des mois
qu’il vous a échappé. Tout vous échappe, et vous, vous
essayez de vous raccrocher désespérément à votre petite vie
minable. Mais c’est fini. C’en est fini de vous !
— Si vous croyez que vous me faites peur avec vos paroles en
l’air. Marion est une fille intelligente, elle tient ça de son père,
vous savez !
— Intelligente, peut-être. En tout cas, très crédule et
facilement manipulable, je peux vous en assurer ! La pauvre
petite, si loin, et si inquiète. Heureusement qu’elle m’a, moi,
pour lui dire la vérité.
— Quelle vérité ???
— Eh bien, que vous ne faites absolument aucun effort !
Niveau propreté, votre hygiène dentaire est déplorable : votre
brosse à dent a au moins dix ans. Chez vous, c’est un taudis
qui pue le renfermé et la naphtaline. Votre alimentation est pire
qu’au tiers-monde : j’ai vu toutes les boîtes de conserves
périmées et mangées que vous avez jetées dans les poubelles.
En ce qui concerne votre amabilité, il faudra repasser : vous
avez fait fuir Christine et déjà insulté le nouveau voisin. Quant
à votre envie de vivre, excusez-moi, mais mettre le feu au
local à poubelles, c’en est trop ! Si vous voulez mourir, soit,
mais laissez les autres en paix !
— Alors Mme Suarez, c’est pas du tout ce que vous croyez.
Pour vous dire la vérité, en fait, l’incendie c’était pour faire
une diversion. Voyez-vous, j’étais pas du tout prêt à vous
recevoir l’autre jour alors je me suis dit… Enfin bref, c’était
pas du tout pour faire brûler tout le monde, sinon j’aurais
plutôt ouvert le gaz.
— Mais vous êtes un GRAND MALADE, M. Brun ! Encore
pire que ce que je pensais. Et vous ne vous rendez même pas
compte de l’absurdité et la dangerosité de vos gestes. Il faut
vraiment vous faire soigner. Et puis, je ne vous aime pas, vous
me faites peur. Vous m’avez déjà menacée en me racontant
que vous me découperiez en morceaux et les jetteriez dans le
vide-ordures. Je pourrais vous dénoncer à la police, vous
savez !
— Non, mais je rêve, moi qui commençais à vous apprécier et
vous faisais des confidences sur mes lectures !
— Eh bien, vous en avez une drôle de façon de montrer aux
gens que vous les appréciez alors. Votre place n’est pas dans
mon immeuble, mais avec les vieux fous de la maison de
retraite. Je vais y veiller personnellement.
— Jamais Marion ne laissera faire ça.
— Que vous êtes naïf, mon pauvre. Comment croyez-vous
qu’elle ait trouvé une place en maison de retraite aussi vite ?
Des relations ? À distance ? C’est moi bien sûr qui l’ai aidée à
choisir un établissement. C’est moi qui ai trouvé une place
aussi vite, ils avaient une dette envers moi.
— Un autre voisin que vous aimiez pas et que vous avez fait
interner ? Marion vous fera jamais confiance quand je lui dirai
que…
— Mais Marion me fait déjà confiance, depuis des années.
Elle me fait tellement confiance qu’elle a accepté sans
réfléchir ma proposition de lui faire des comptes rendus
hebdomadaires de vos agissements. Bien sûr que c’est moi qui
lui ai proposé. Gratuitement, en plus. Bon, je n’ai pas refusé
l’écran plat qu’elle m’a envoyé pour Noël, la qualité de
l’image est vraiment meilleure pour regarder mes émissions.
Ils sont forts en électronique ces Chinois.
— Trop, c’est trop, vous vous en sortirez pas comme ça, je
vous le dis.
— C’est trop tard M. Brun. Ils viennent lundi, je les ai déjà
appelés. Et ce ne sera qu’une formalité avec Marion. Dire que
tout cela ne serait pas arrivé si vous aviez su élever votre
chien. Mes pauvres canaris !!! Paix à leurs âmes.
— Laissez Daisy tranquille, elle a jamais touché à l’un de vos
maudits oiseaux miteux.
— En tout cas, elle a bien touché la voiture. Quelle
gourmande ! Il n’a pas fallu longtemps avant qu’elle ne se
précipite sur le morceau de bifteck que je lui lançais. C’était
bien l’onglet son morceau préféré ?
— QUOI !!! QU’AVEZ-VOUS DIT ? NON, vous avez pas
fait ça !!! Pas à ma Daisy ! C’était un accident, dites-moi que
c’était un accident !!!
Mme Suarez ricane, un peu comme une hyène, autre
charognard notoire d’ailleurs.
— Vous méritez de crever, comme vos canaris, SALOPE!!!
conclut Ferdinand.
— Des noms d’oiseau, cela ne m’étonne guère de vous, M.
Brun. Vous me direz si l’on peut mettre votre appartement en
location en votre absence prolongée ? J’ai une bonne amie qui
rêverait d’habiter dans ma résidence. C’est bien un quatre
pièces que vous avez ? Exposé Sud ? Maintenant, si vous
voulez bien m’excuser, j’ai la cage d’escalier à faire.
Les yeux exorbités, les mains prêtes à étrangler,
Ferdinand se fige, les yeux fixes, en transe. Quand il reprend
connaissance, il est seul chez lui, se demandant si la scène
qu’il revit dans sa tête vient réellement de se passer. Encore un
trou de mémoire !
25 – Pousser le bouchon un peu trop loin
S’il y a bien un truc que Ferdinand n’accepte pas, c’est
la veulerie. S’en prendre aux plus faibles est plus bas que tout.
D’abord Juliette, et dans une tout autre mesure, Daisy.
L’injustice est partout et les racailles n’ont plus de limite.
Ferdinand est hors de lui, il aurait préféré de loin un bête et
terrible accident de la route. Mais là ! Il tressaute, tourne en
rond dans son appartement, change de pièce toutes les
secondes, comme un lion qui se prépare au combat en
attendant que le nouveau mâle dominant le rejoigne dans sa
cage. Ferdinand fulmine, il bave de rage : il aimerait se venger
pour ce qu’a fait Mme Suarez mais il n’a pas encore trouvé le
plan parfait. Il a dû écarter ses premières idées, à base de mort
au rat versé dans un entonnoir pour gaver la vieille dinde, ou
encore l’option de la passer au rouleau compresseur avec le
camion à poubelles. Mais c’est trop dangereux, il risque de se
faire pincer et de devoir finir le reste de ses jours en prison, ce
qui n’est pas la fin qu’il s’est imaginée. Il a toujours détesté
cette bonne femme, mais là, elle est allée au-delà de ce qu’il
avait imaginé possible de sa part. Le meurtre ! Il faut qu’il se
débarrasse d’elle. Il ne pourra plus la croiser dans la courette
et entendre sa voix mielleuse pleine d’hypocrisie, sans avoir
envie de lui faire la peau, de lui arracher les deux yeux, de lui
couper sa langue de vipère mythomane. Tout bien réfléchi, ce
n’est peut-être pas directement à elle qu’il faut s’y prendre
pour l’atteindre. Son mari, non, elle s’en fiche comme de l’an
40. Mais Rocco… Dans son jeune temps, il avait appris à
dépecer les lapins pour récupérer leur fourrure, cela ne doit pas
être tellement différent pour un chihuahua ? Et puis cela fera
tellement plaisir à Mme Suarez d’avoir un tout petit souvenir,
elle qui ne peut sortir, même en juillet, sans son manteau de
fourrure. Au vu de toutes les envies macabres qui ne le
quittent plus, Ferdinand se rend bien compte qu’il ne peut pas
exister d’avenir commun dans cette résidence, entre lui et
Mme Suarez : l’un des deux va devoir partir définitivement, et
Ferdinand n’a absolument pas l’intention de lui faciliter la
tâche. Il faut qu’il trouve un moyen d’arrêter les inspections, et
en sa faveur. Mais ses envies de vengeance lui semblent
drôlement incompatibles avec le comportement exemplaire du
bon toutou qu’on exige de lui. Ferdinand a peur de sortir de
son appartement, il ne sait pas ce dont il est capable dans cet
état s’il tombe nez à nez avec la concierge : le minimum serait
de lui cracher à la figure avant de la pousser dans les escaliers.
Avec un peu de chance, elle se ferait le coup du lapin et cela
passerait pour un accident ? Sauf si les experts retrouvent son
ADN sur son visage… Et si c’était lui qui la dénonçait à la
police ? Il n’a malheureusement aucune preuve de ce qu’il
avance, plus le moindre indice maintenant qu’il ne reste que
des cendres de sa chienne, et il est certain que la vieille dinde
niera tout en bloc, voire se débrouillera pour retourner la
situation à son avantage et sortir un mensonge de dernière
minute pour l’envoyer en taule. Se rendant compte qu’il ne
trouvera pas de solutions entre ces murs, Ferdinand sort de
chez lui, résigné à laisser parler ses pulsions s’il croise la
meurtrière. La concierge en a déjà fini avec l’aspirateur dans la
cage d’escalier et ne semble pas être dans sa loge. Elle se
cache, pense Ferdinand. Il l’attend devant la résidence, elle est
peut-être partie se rapprovisionner chez le boucher en
prévision de son prochain massacre ? Ferdinand l’attend à côté
des poubelles qu’elle a déjà sorties. En face de la résidence,
l’école primaire de Juliette. La pauvre enfant, avec son bras
dans le plâtre. Cela doit être difficile de faire ses lignes
d’écriture et ses multiplications. 12 h 15. La sonnerie de
l’école retentit. Ferdinand n’a pas le temps de comprendre que
déjà une marée noire de cartables plus lourds les uns que les
autres sort de l’établissement. Pourquoi prendre tous ces sacs
alors qu’ils ne font qu’aller déjeuner ? Ça court, ça se
bouscule, les bandes de garçons ne font attention à rien,
donnent des coups d’épaule à des filles qui rêvassent et
n’avancent pas assez vite. Ferdinand est sidéré de voir des tout
petits bouts d’êtres humains se comporter en caïds, surtout ces
trois zigotos, un tout petit roux et deux gros qui font deux têtes
de plus que le premier. Après avoir insulté un groupe de filles
plus âgées, les voilà qui s’en prennent à une fille seule, en
jupe, de ces jupes qui tournent. Les vauriens essaient de lui
tirer la culotte. Elle pleure en implorant : « Arrête Matteo,
arrête ! Dis à tes copains de me lâcher ». N’y a-t-il personne
pour défendre la pauvre fille qui supplie les garçons d’arrêter
de l’embêter ? Où sont les adultes ? Les instituteurs ?
Ferdinand n’avait jamais assisté à un spectacle aussi cruel
entre enfants. Il fait alors ce que n’importe qui aurait fait à sa
place : il regarde ailleurs, faisant semblant d’être occupé à
autre chose. À l’horizon, toujours pas de Mme Suarez. Puis
des cris encore plus stridents attirent son attention. Les trois
gaillards forment maintenant un cercle autour de leur proie,
qui ne sait plus où donner de la tête. Celui à qui elle a le
malheur de tourner le dos l’attrape brusquement par l’anse du
cartable et l’envoie voltiger à deux mètres de là. Elle se râpe le
genou, saigne et sanglote encore plus fortement. Sa poitrine ne
retient plus ses secousses de désespoir. Ferdinand en a trop vu,
et c’en est trop pour aujourd’hui ! Il traverse la rue en
quelques enjambées de géant, empoigne le chef des morveux
par le col, soulève le petit roux à vingt centimètres du sol,
retraverse la voie et l’enfonce tête la première dans la poubelle
la plus proche, celle du compost. « Voilà ta place Morveux.
T’avise plus jamais de t’en prendre à une fille, sinon t’aura
affaire à moi. Ferdinand est mon nom ! Et méfie-toi, j’habite
en face, je te surveillerai, toujours ! ». L’octogénaire relève la
tête, la petite fille a déjà disparu, les deux gros garçons se sont
éloignés attendant dans un coin le départ de Ferdinand avant
d’aller aider leur copain à sortir du fumier. Ferdinand n’a plus
rien à faire ici. La tension emmagasinée toute la matinée est
retombée d’un coup. Il retourne chez lui où Juliette l’attend sur
le paillasson. Avec ce rebondissement dans l’affaire Daisy, il
avait complètement oublié leur déjeuner. Et puis, quelque part,
avec l’interdiction de son père, il pensait qu’elle ne viendrait
plus jamais déjeuner chez lui. Il s’excuse pour son retard, la
laisse entrer et se hâte dans la cuisine à faire chauffer l’eau
pour les coquillettes. Juliette a l’air épuisée par sa matinée
d’école : elle s’écroule sur la table, la tête lourdement posée
sur son coude valide. Ferdinand demande : « Tout va bien ? »
Juliette dans un grognement de lassitude répond : « Non, c’est
encore cet abruti de Matteo. Il a déchiré le cours que je venais
de recopier, j’avais mis deux heures avec ma main gauche ! Je
ne sais pas ce qui me retient de lui planter mon compas dans la
main pour qu’il se rende compte. » Ferdinand s’assoit à ses
côtés et lui dit tendrement : « Ne répond jamais à la violence
par la violence. Tu es futée, tu trouveras toujours quelque
chose de plus malin pour vraiment l’embêter. Et surtout, tu ne
dois pas te faire pincer. On peut y réfléchir ensemble si tu
veux. Tiens par exemple, quel est le truc auquel il tient le
plus ?» Juliette se gratte la tête un instant et dit : « Sa grand-
mère, je crois. »

***

À quelques mètres de là, Mme Suarez rentre de ses


courses lorsqu’elle découvre une paire de jambes dans ses
poubelles ! « Mais qu’est-ce que tu fais là, garnement ? Oh,
grand ciel ! Matteo, mon chéri ! Mais qu’est-ce qui t’est
arrivé ? Raconte à Mamie. » Elle extrait le jeune garçon
terreux du bac et se retourne vers une écolière qui s’approche
d’eux. « Et toi petite, tu ne sais pas lire ? Ton journal, il ne va
pas dans la poubelle à compost, voyons. À quoi elles te servent
tes lunettes : Papier = poubelle jaune ! Plus aucune éducation
aujourd’hui, moi je vous le dis ! Viens Matteo, viens mon
poussin. Allez, viens dans la loge, on va te nettoyer. »
Il ne faut pas longtemps pour que Mme Suarez
identifie le malotru qui s’en est pris personnellement à son
petit-fils préféré. « Je vais appeler ton père, il faut qu’il soit au
courant. On ne peut pas s’en prendre impunément à un enfant
sans défense ! Pas avec moi ! »
26 – La fin des haricots
« Alors le 2 horizontal, en six lettres Tunique
grecque… Mais qu’est-ce qu’ils ont encore été chercher ? J’ai
le H, le T, N. Il ne me reste point de choix… Béatrice repousse
le plaid chaud de ses genoux, étire ses jambes, son cours de
gym de la veille commençant à lui faire des courbatures. Elle
se tourne vers le guéridon à la droite de son fauteuil et saisit le
dictionnaire des synonymes, meilleur ami des derniers mots
énigmatiques des mots croisés du Figaro. Non, mais vraiment !
CHITON ! Bien sûr, j’aurais dû y penser ! Où avais-je la tête ?
Bon, ce mot, c’est fait. Alors qu’est-ce qu’il me reste à
présent ? Tout en réfléchissant, Béatrice bat la mesure avec le
crayon à papier, suivant le tempo rapide du Barbier de Séville.
Le téléphone sonne. Elle n’attend pourtant pas d’appel
particulier à cette heure-là. 12 h 45 : qui cela peut-il bien être ?
« Allô. Oui ? Bonjour, j’écoute. Oui, c’est elle-même. Non
vous ne me dérangez pas. Des volets ? C’est gentil à vous de
proposer, mais voyez-vous je viens de refaire les miens. Oui,
dans tout l’appartement. D’ailleurs peut-être avec votre
entreprise, je ne me souviens plus bien. Vous m’avez dit que
vous travailliez pour quelle compagnie ? Oui peut-être avec
eux alors ? Voulez-vous que je vérifie dans mes papiers ? Très
bien, comme vous voulez. Je vous souhaite une très bonne
journée à vous aussi Monsieur.
Béatrice raccroche. Elle se souvient alors qu’elle devait
rappeler le service consommateur de Nespresso, qui ne
décrochait pas ce matin à huit heures. Elle a de la visite ce
weekend et sa machine à café fait des siennes. Elle récupère
son bloc-notes et compose à nouveau le numéro. Cette fois,
une voix répond :
— Service Après-Vente Nespresso, bonjour. Comment puis-je
vous aider ?
— Bonjour Monsieur. Alors j’ai ma machine Nespresso qui
clignote. Et je ne peux plus faire de café. C’est embêtant !
— Les trois boutons de la machine clignotent ? En même
temps ? Alors Madame, votre problème est commun et très
simple à résoudre. Puis-je vous demander d’aller vous mettre à
côté de votre machine. Quand vous y êtes, appuyez sur les
trois boutons en même temps, maintenez appuyé jusqu’à ce
que vous entendiez très distinctement un « clac ». Un grand
clac. Oui, Madame. Allez-y, j’attends. Béatrice, dubitative,
s’exécute. Elle appuie sur les trois boutons qui jusque-là
continuaient de clignoter, elle appuie bien fort pendant une
vingtaine de secondes, et là, CLAC ! Effectivement, le bruit
prévu.
— Alors Madame, y a-t-il a eu le bruit ? Béatrice répond par
l’affirmative. Très bien. Vous pouvez maintenant purger et
refaire du café normalement. Vous savez purger la machine ?
Béatrice acquiesce à nouveau. Je vous laisse vérifier : je
patiente. Béatrice retourne à la cuisine et s’exécute. De l’eau
marronnasse coule désormais. C’est bon signe. Premièrement,
la machine fait quelque chose. Deuxièmement elle semble à
nouveau obéir aux requêtes de sa maîtresse. Et enfin, une fois
la capsule enclenchée, un café fumant coule comme par magie
de l’appareil ! Parfait.
— Monsieur ? Oui, tout fonctionne comme avant. J’ai purgé et
ai pu faire une tasse normalement. Vous êtes efficace chez
Nespresso. C’est tout de même très surprenant comme
technique de réparation que d’appuyer sur trois boutons en
même temps ? Je vous remercie pour votre patience Monsieur.
Je vous souhaite une bonne journée.
Béatrice raccroche. Elle va chercher la tasse pleine du
breuvage tiède. Elle n’a pas vraiment envie de boire un café
avant de déjeuner. Elle s’y résout tout de même : il ne faut pas
gâcher. À peine le ristretto englouti, elle se dit qu’elle aurait
pu le réchauffer dans son micro-onde après le repas. Tant pis.
C’est avec les dents maculées de caféine et la langue pâteuse
que Béatrice reprend ses mots croisés du Figaro. Cela fait un
quart d’heure qu’elle cherche un synonyme probable pour son
avant-dernier mot, quand le téléphone sonne à nouveau.
« Allô ? Oui c’est elle-même. Une baignoire ? Heu, non merci.
Oui, je sais que cela peut être très dangereux passé un certain
âge. C’est pour cela que j’ai fait installer des poignées latérales
le long de ma baignoire. Donc, oui : j’ai tout ce qu’il me faut.
Non, pas la peine de me proposer une réduction
supplémentaire. Vraiment pas la peine. Au revoir Madame.
Bonne journée. » Béatrice raccroche. Elle est lassée de ces
coups de fil quotidiens qui s’enchaînent les uns après les
autres. Et en même temps, il est impensable pour elle de ne
pas répondre : et si c’était une urgence ! C’est vrai que pour
une urgence, on l’appellerait sûrement sur son portable. Mais
bon, de toute façon, ce n’est pas très poli de ne pas répondre
quand quelqu’un se donne la peine d’appeler. Béatrice a
désormais faim. Elle entre dans la cuisine et se prépare un plat
simple et bon. Ce sera salade de rondelles de courgettes crues
assaisonnées au vinaigre balsamique, puis dos de cabillaud
citronné avec un peu de riz basmati, et en dessert, son péché
mignon : une religieuse au chocolat ! Béatrice passe à table et
avale en moins de deux son entrée. Elle s’attaque au poisson
parfaitement cuit quand le téléphone se fait entendre à
nouveau. Un coup d’œil vers l’objet, elle hésite, puis prend
une grande inspiration, souffle et décroche le combiné :
« Oui ? Allô ! Non. Ma connexion Internet marche très bien,
Madame. Oui j’en suis très satisfaite. Oui elle me donne
entière satisfaction. Non, je ne vois pas de raison d’en changer
aujourd’hui. Non, je ne suis donc pas intéressée par votre
offre. Je suis désolée. Je dois y aller Madame. Bonne journée
aussi. » Béatrice raccroche outrée d’être constamment
dérangée. Ce qui l’énerve le plus c’est que maintenant son
poisson est froid et que si elle le réchauffe, il sera trop cuit,
comme à chaque fois au restaurant. Elle retourne à la cuisine
et prépare un jus citronné qu’elle fait chauffer. Elle nappe
ensuite son poisson de sa préparation : nous voilà sauvés ! Il
est vraiment délicieux ce cabillaud. Je n’aurais plus besoin de
prendre de la dorade royale à chaque fois. Je féliciterai le
poissonnier pour son conseil, se dit Béatrice. La vieille dame
jette un œil à l’horloge sous sa cloche de verre, sur le buffet :
13 h 45. Vite, cela va commencer. Elle prend son dessert et
passe au salon. Elle s’installe dans son fauteuil et allume le
téléviseur : le feuilleton policier commence tout juste. C’est
commode la TNT, elle peut redécouvrir des épisodes d’Agatha
Christie, d’Arabesque ou de Columbo qu’elle ne connaît pas.
Avec gourmandise, Béatrice dévore son dessert tout en ne
perdant pas une miette de l’intrigue policière.
Une fois l’épisode fini, Béatrice s’adonne à un peu de
lecture. Après avoir parcouru une trentaine de pages du livre
choisi par son club de lecture, ouvrage sélectionné par
Mme Granger, et qui se révèle comme à chacun ses choix, une
torture de lenteur et de descriptions sans grand intérêt,
Béatrice n’en peut plus. Elle va chercher ailleurs un peu de
divertissement. Elle s’installe sur la grande table en noyer de
la salle à manger, elle rassemble son sac à main, un cahier déjà
largement utilisé et un stylo à encre noire. Commence alors,
comme chaque jour, la vérification des comptes, consignant
chaque dépense de commerce du jour et chaque facture reçue
au courrier du matin. Ensuite, Béatrice consulte son compte
bancaire sur Internet pour vérifier que les débits sont
effectivement soustraits. Depuis plus de soixante-dix ans,
Béatrice fait ses comptes chaque jour. Elle ne pourrait se
résoudre à faire autrement. Et en soixante-dix ans, seulement
deux fois elle y a trouvé une erreur : erreurs qui étaient chaque
fois en sa faveur ! Si quelqu’un lisait ses livres de compte, on
pourrait suivre sa vie comme dans un journal intime. Ses
dépenses de bouche au marché ou foire au vin, ses achats de
fleurs pour ses visites hebdomadaires en maison de retraite ou
enterrements, ses chèques comme cadeaux d’anniversaire pour
ses petits-enfants, ses sorties culturelles au théâtre, au cinéma,
au musée. Et surtout ses voyages, tout autour du monde. Il n’y
a pas un continent que Béatrice n’ait pas découvert, pas une
église d’une capitale qu’elle n’ait pas admirée, pas une gare,
un aéroport dans lequel elle n’ait pas fait une correspondance.
Elle est incollable sur la géopolitique au Moyen-Orient, les
traditions funéraires d’Asie, les histoires tribales d’Afrique, les
spécialités culinaires sud-américaines, ou encore la faune
subarctique. Elle a toujours un trésor caché dans une de ses
vitrines qui témoigne de son passage dans un pays lointain.
Béatrice a continuellement des histoires extraordinaires à
raconter sur ses périples. Des voyages interminables en bus
traversant des pays en guerre, assise entre poules et chiens ;
des traversées en bateau qui se soldaient en extraction
d’urgence vers des canots de sauvetage ; des vols périlleux
avec les tout premiers avions de loisir, tentant des atterrissages
sur des pistes où se trouvait cinq minutes auparavant le marché
aux fruits et légumes de la ville. Béatrice a dégusté les pizzas,
les sushis, les enchilladas ou les œufs de cent ans bien avant
tout le monde. Et Béatrice a même rencontré le Pape, deux
fois, enfin deux pontifes différents. Il était rare de pouvoir
voyager autant, surtout à une époque où faire un séjour hors du
pays était déjà une aventure osée, surtout sans maîtriser ni
l’anglais, ni la langue locale. Oui Béatrice a eu de la chance.
Elle s’est fait de merveilleux souvenirs et il est vrai
qu’aujourd’hui, avec les décennies qui passent, elle commence
à les oublier peu à peu, à les confondre. Pour faire perdurer
l’histoire de chacun de ses trophées ramenés, elle a donc
entrepris, depuis peu, de mettre sur chaque objet une étiquette
avec un numéro qui renvoie à une explication détaillée : date,
lieu, voyageurs associés, contexte et anecdote. Chaque jour,
elle voyage à nouveau dans le temps et dans un pays lointain,
cherchant dans le tréfonds de sa mémoire la vérité la plus
intacte et les histoires extraordinaires qu’elle peut transmettre.
Quand elle reçoit ses petits-enfants à déjeuner le weekend,
c’est avec plaisir qu’elle raconte une des histoires de la
semaine lors de l’apéritif d’avant repas. Il s’agit toujours d’un
moment de complicité, d’yeux qui s’écarquillent et de rires.
Certainement un des moments préférés de ses descendants lors
du déjeuner hebdomadaire. Béatrice s’est dit que quand elle
aura fini son activité d’étiquetage, elle s’attaquera à tous les
films Super 8 de la famille qu’elle a pu récupérer de ses frères
et sœurs disparus. Certaines pellicules ont déjà été utilisées par
l’INA, l’Institut National de l’Audiovisuel, pour des
reportages d’entre-deux-guerres dévoilant les moments
d’intimité des familles de l’époque. Mais la vie de Béatrice n’a
pas toujours été rose. Béatrice est la dernière survivante de
sept enfants, et surtout la dernière intacte du couple parfait
qu’elle formait avec Georges, parti bien trop tôt, il y a plus de
quarante ans. Béatrice a appris à élever seule ses enfants, a
appris à se débrouiller pour trouver l’argent dont elle avait
besoin, a appris à appréhender cette solitude grandissante qui
semble toujours gagner emportant ses derniers amis, un à un.
Outre le chagrin et le manque, ces pertes successives rendent
extrêmement difficiles la poursuite de ses occupations
sociales : ses soirées du réveillon du 31 décembre au cinéma,
ses sorties au théâtre, même ses parties de bridge avaient dû
être interrompues… Seuls son club de lecture et son cours de
gym survivent, mais pour combien de temps ? Béatrice
s’affaire à faire rentrer dans ses groupes du sang neuf, et si
possible assez jeune. Elle essaie de se rendre la plus utile
possible, à la paroisse, auprès des voisins, avec sa famille. Elle
ne sera pas toujours là, elle le sait, mais elle veut en profiter au
maximum pour faire le bien autour d’elle, avant de partir.
Et donc aujourd’hui elle consigne dans son carnet
rouge déjà plein de souvenirs gribouillés, l’histoire de sa toile
préférée, héritée de la famille de son mari : l’immense peinture
sombre au-dessus de la cheminée, qui représente le portrait
d’un Maréchal d’Empire, un ancêtre de la famille. Quelle drôle
d’histoire : à la fois celle de l’aïeul condamné puis gracié,
mais aussi celle du tableau volé puis reperdu et enfin racheté.
Appliquée à arrondir ses lettres pour faciliter la lecture,
Béatrice passe des heures entières penchées sur son manuscrit
à réfléchir, choisir le bon mot, se rappeler l’histoire exacte.
Aujourd’hui, elle est complètement seule avec ses souvenirs :
sa jeune sœur n’est plus à ses côtés pour l’aider à clarifier les
histoires. C’est à cause de la pénombre grandissante que
Béatrice se lève pour aller allumer la lumière. Elle réalise
soudain qu’il est déjà 18 h 10. Grand dieu ! L’émission ! Elle
laisse tout en plan sur la table et accourt jusqu’à son fauteuil.
Elle s’arme de la télécommande et appuie sur la troisième
chaîne. Julien apparaît à l’écran. Béatrice râle, elle a manqué
le début de Questions Pour Un Champion. Elle met le son plus
fort et se penche en avant pour mieux entendre les questions
de sélection. Béatrice est très cultivée et trouve généralement
les réponses avant les candidats, qu’elle invective ensuite de
noms d’oiseaux. La vieille dame enchaîne six bonnes réponses
de suite quand elle se tourne, les poils hérissés, les yeux fixés
sur la console : le téléphone sonne ! Pendant Questions pour
Une Championne ! D’un bond, Béatrice se lève, décroche et
raccroche le combiné aussitôt. À nouveau, elle prend le
téléphone et pose le combiné à côté de l’appareil. « Non, mais
Ho ! ! Pendant mon émission. On aura tout vu ! Les gens sont
vraiment d’un sans-gêne ! Voilà, c’est malin, j’ai loupé le
dernier qualifié ! » Sur le palier, derrière la porte de Ferdinand,
résonne la même frénésie autour des questions de culture
générale. Aux étages supérieurs aussi. D’un coup le son de
toutes les télévisions de l’immeuble a été augmenté d’au
moins dix points ! C’est l’heure des Quatre à la suite. On
pourrait crier, hurler personne n’entendrait rien. D’ailleurs, n’y
a-t-il pas Mme Suarez qui s’égosille dans le local à poubelles
et appelle à l’aide de toutes ses forces ? Tiens, plus rien. On a
dû rêver. Le candidat vient de faire quatre points à LA
SUIIIITE ! Tout le monde crie de joie : Julien Lepers, le
candidat et les mamies devant leur poste.
27 – À qui mieux mieux
Il y a des jours où tout semble vous sourire, où il y a
alignement de planètes. Alors que Mme Suarez est au plus mal
et loin, très loin de lui (après avoir été emmenée à l’hôpital
suite à une crise cardiaque sérieuse), Ferdinand trouve dans
son courrier une exquise invitation à déjeuner. De la part de
Mme Claudel. Elle le prie de se joindre à elle, en toute
simplicité, pour partager le déjeuner du lendemain (le
samedi !) et se remettre un peu des émotions des dernières
semaines. Cela fait des décennies que Ferdinand n’a pas été
invité à déjeuner. L’octogénaire est flatté car il sait combien
sont importants les déjeuners du weekend pour sa voisine.
Comme elle lui a déjà dit, elle aime s’entourer de bonne
compagnie. Mais saura-t-il être de bonne compagnie ? De quoi
parle-t-elle généralement avec ses petits-enfants ? De
littérature, de cinéma, de voyage ? Ferdinand panique. Il n’est
déjà pas du genre loquace mais ce déjeuner en tête-à-tête avec
personne d’autre que lui pour relancer la conversation ne le
met définitivement pas très à l’aise. Mme Claudel est du genre
à parler pour deux, c’est déjà ça, mais elle semble avoir une
haute estime de lui, alors que lui n’a rien à lui apporter de bon.
Il lui a même souvent menti, notamment lors de leur première
discussion quand il lui a demandé de l’aide pour trouver une
femme de ménage. Il a surtout peur qu’elle découvre qu’il ne
s’intéresse à pas grand-chose, en tout cas à rien qu’il aimerait
partager au premier rendez-vous. Alors que Mme Claudel,
elle, est hyperactive, toujours occupée, pressée, intéressée à
apprendre les choses nouvelles. Lui, sa vie s’est arrêtée quand
sa femme l’a quitté. Louise dirait qu’elle s’est probablement
arrêtée des années avant, sûrement quelque part autour du
départ de la maison de Marion, au moment où les couples
réalisent que sans leur enfant ils n’ont plus rien en commun. Si
la jeunesse est un état d’esprit, une curiosité sur le monde qui
change, une envie constante d’apprendre, Ferdinand est
sûrement plus âgé qu’une tortue de mer. Béatrice lui a parlé de
trucs de l’Internet, dont il n’a rien compris. De toute façon à
quoi ça sert d’essayer. À son âge, apprendre, ce n’est plus
rentable ! Sauf, peut-être s’il lui reste effectivement dix ans à
vivre…
28 – Les faire tomber comme des mouches
Ce dimanche n’est pas une journée comme les autres :
tout doit être parfait. Ferdinand doit être impeccable. Il ouvre
son placard. Sur l’étagère supérieure, il saisit une chemise à
carreaux marron, repassée et pliée depuis fort longtemps. Il la
déplie. S’en dégage une odeur de renfermé. Il rapproche la
chemise de son torse : n’est-elle pas devenue un peu trop
grande ? Un peu d’eau de Cologne remédiera au premier
problème, quant au second, le veston cachera les manches
retroussées. Le pantalon à pinces propre, c’est fait. La
chemise, aussi. Le veston sera celui qu’il met au quotidien, car
Ferdinand n’en a pas d’autres. Pour rehausser le tout, un nœud
papillon sera du plus bel effet. Mais alors, où est ce fichu
nœud ? Il n’a pas servi depuis… Oh là. Le mariage ! Depuis
58 ans ? Oh là, pas le moment, pas le jour pour repenser à ça.
Mais où a-t-on bien pu bien mettre ce maudit nœud ? Ah si !
La boîte en carton avec les chaussettes et slips à repriser !
Effectivement, sous une montagne de tissus plus déteints et
troués les uns que les autres, repose en paix depuis plus d’un
demi-siècle un nœud papillon en velours marron. Tout d’un
coup, un doute ! Saura-t-il refaire un nœud parfait, comme la
dernière fois ? Ferdinand se plante devant son miroir dont la
chaînette est suspendue à l’espagnolette de la fenêtre. Il se
regarde : ses yeux sont plus cernés que d’habitude, une
nouvelle cicatrice rosée balaie sa mâchoire droite, souvenir de
son accident de bus. Il pourrait faire peur à voir. Heureusement
qu’il a eu la bonne idée de raviver son teint habituellement
blafard avec une crème effet soleil comme ils disent sur la
boîte. Il noue le velours sur le col en coton de sa chemise. Il
regarde le résultat : ce petit camaïeu de couleurs marron lui va
à ravir. Dommage qu’il n’ait rien de bleu pour faire ressortir
ses yeux azur. Le mouchoir en tissu, qui habituellement loge
au fond de la poche du jogging gris de Ferdinand, va donc
élire provisoirement domicile dans la poche avant du veston.
Et voilà. Ferdinand est fin prêt. Cependant, il est trop stressé
pour y aller. Et si tout ne se passait pas comme prévu ? Allons,
allons ressaisis-toi, Ferdinand ! Ce n’est pas le moment de
flancher !
Prenant son courage à une main (l’autre étant déjà
occupée à accueillir les épines des roses qui semblent
déterminées à lui laisser un souvenir indélébile de ce jour),
Ferdinand ouvre la porte et fait les cinq pas qui le séparent de
la porte si souvent épiée. Il sonne. Une fois. Pas un bruit. Il
sonne une deuxième fois. Toujours rien. La troisième fois, son
impatience se fait sentir dans la longueur de la sonnerie. La
quatrième est la bonne. La porte s’ouvre enfin, sur une
Béatrice encore ensommeillée, en peignoir de laine rose pâle.
Ses yeux, sans lunettes, s’écarquillent un peu plus en
découvrant Ferdinand comme si elle le rencontrait pour la
toute première fois. C’est vrai que Béatrice n’a jamais vu
Ferdinand ainsi. Jamais vu dans un autre accoutrement que son
sempiternel pantalon déformé marron, jamais vu de chemise
sur Ferdinand, encore moins vu ce qui semble être un nœud
papillon (nœud non académique, on en conviendra, mais l’idée
est là). Cependant ce qui attendrit le plus Béatrice, c’est la
gaucherie et la fragilité qui se dégagent de cet imposant
colosse. Le sourire collé à ses lèvres depuis plusieurs minutes
lui donne un côté niais, accompagné par un regard bienveillant
et doux, que Béatrice ne connaît pas de Ferdinand. Son silence
ensuite, cette absence de grognements pourtant si
caractéristiques du personnage est inédite pour la voisine.
Mais ce qu’il y a d’encore plus inattendu ce sont ses cheveux.
Redevenus marron du jour au lendemain ! Fini le blanc Bill
Clinton, bonjour le brun Silvio Berlusconi.
— Que se passe-t-il Ferdinand ? Pourquoi venir sonner chez
moi à 7 h 30 du matin ? Un problème depuis notre déjeuner
d’hier ? Vous avez mal digéré les sushis ? Vous êtes toujours
vexé de ne pas avoir réussi à manger avec les baguettes ? Mais
qu’est-ce que vous avez, vous avez l’air tout bizarre,
commente Béatrice en remarquant aussi les taches orangées
sur son visage, comme s’il était passé sous une lampe à UV
défectueuse.
— Non, au contraire, tout va bien. Cela fait longtemps que je
me suis pas senti aussi bien. Tenez, prenez : ce sont des fleurs
pour vous. Je savais pas trop quoi prendre : je sais que vous
achetez beaucoup de chrysanthèmes mais la fleuriste m’a
plutôt incitée à partir sur des roses.
— Mais il ne fallait pas ! Vous êtes fou ! Mais pourquoi donc ?
Il y a une raison spéciale, Ferdinand ? Entrez donc vous
asseoir au séjour.
— Justement, je sais pas trop comment vous dire ce que je suis
venu vous dire mais heu…
— Alors ne dites rien, j’ai compris.
— Vraiment ?
Ferdinand approche sa main de celle de Béatrice. Leurs
doigts plissés se frôlent. Ferdinand regarde Béatrice
tendrement : elle lui sourit. La scène est quelque peu
improbable : une vieille dame en robe de chambre recevant
chez elle un gentleman sur son 31, et se touchant timidement
le bout des doigts. Béatrice dégage sa main et dit subitement :
— Non, Ferdinand. Non ! Vous m’avez montré que dans la vie
il est parfois préférable de dire non. Aujourd’hui je vous dois
cette honnêteté. Ce n’est pas une bonne idée, et au fond de
vous, je suis sûre que vous le sentez aussi. J’ai perdu trop
d’amis, il ne m’en reste pour ainsi dire aucun, et le ciel
m’envoie une personne formidable. Je refuse de vous perdre,
vous aussi. Nous avons suffisamment vécu, l’un et l’autre,
pour savoir que les histoires d’amour finissent mal.
— Mais nous partageons tellement de choses…
— Et nous continuerons. Je ne veux surtout pas que les choses
changent. L’amour, ce n’est plus pour moi.
— Mais, je pensais la même chose, et pourtant, je peux vous
l’affirmer : on peut aimer à nouveau, même à nos âges, après
toutes nos souffrances.
— Ferdinand, non. Je suis touchée, vraiment et aussi un peu
gênée. Je n’aime qu’un homme aujourd’hui : Dieu. Ma
réponse ne changera pas. Je suis néanmoins ravie de voir que
votre cœur a réappris à aimer. Quand vous serez prêt, je
pourrais vous présenter beaucoup d’amies de la maison de
retraite qui ont le béguin pour vous. Dont une qui ressemblait
à Claire Chazal…
— Ah, non, pas ces vieilles folles. Elles sont trop vieilles :
elles ont toutes au moins quatre-vingts ans ! C’est vous
Béatrice qui me plaisez et si vous me dites non, cela va en être
fini de nous. Je vais me retrouver plus seul que jamais !
Béatrice se lève soudain et se dirige vers la porte
d’entrée qu’elle ouvre :
— Ne dites pas de sottises mon brave. Nous avons bridge
mardi en 8. Je compte sur vous. Ne faites pas venir nos amis
pour une partie de bridge à trois ! En plus c’est vous qui avez
le jeu. Bon. Je m’excuse mais je dois me préparer maintenant.
Je reçois mes petits-enfants à déjeuner et je dois être au
marché à l’ouverture si je veux être sûre de trouver du
cabillaud. On se voit mardi de la semaine prochaine, ici même,
pour notre partie de cartes. Je compte sur vous. Et faites-moi
une promesse. Ne faites pas votre Ferdinand. Venez ! Arrêtez
de tirer un trait définitif sur les choses dès qu’elles ne prennent
pas la tournure exacte que vous souhaitiez. Il faut apprendre à
ravaler sa fierté parfois. À savoir perdre. Allez, à mardi. Il y
aura notre nouveau joueur. Au revoir Ferdinand !
Ferdinand se retrouve sur le seuil de la porte de
Béatrice, les roses à la main et le cœur en bandoulière. Cette
foutue partie de bridge, il n’ira pas : s’en est fini de Béatrice !
Pour toujours !
Ferdinand rentre chez lui, ridiculisé. Il ne comprend
pas ce qu’il a loupé dans les signes envoyés par sa voisine.
C’était pourtant extrêmement clair : elle lui faisait du rentre-
dedans ! Ferdinand en était certain. Se serait-il trompé, encore
une fois ? Ou serait-ce encore une bonne femme qui change
constamment d’avis ?
Ce qui embête le plus Ferdinand c’est qu’il va falloir
déménager. Il a sa fierté et ne peut pas s’en remettre au destin
pour ne pas la croiser chaque jour sur le palier. Décidément,
beaucoup de monde à éviter ! Mme Suarez. Béatrice. Mais la
vraie question est : pour aller où ? Ferdinand s’interroge à voix
haute. De derrière la porte, on croirait suivre une conversation
au téléphone. « Je n’ai nulle part d’autre où aller, moi ! Ce
serait quand même plus pratique si c’était Béatrice qui partait,
non ? En plus elle a une maison à la mer. Et puis, si je pars,
Juliette va être triste : elle s’est attachée à moi cette petite. Un
peu comme le grand-père qu’elle n’a jamais eu. Elle va me
manquer. Je l’aime bien cette gamine, bon, c’est vrai sa
famille, beaucoup moins. Cette petite a un « je-ne-sais-quoi »
qui me fait penser à moi à son âge ! C’est sûr, elle s’en sortira
dans la vie. J’espère juste qu’elle sera plus heureuse et plus
chanceuse en amour. Mais qu’est-ce que j’ai fait au bon Dieu
pour que la vie s’acharne autant contre moi ? Je te le
demande ? Mais qu’est-ce que j’ai fait pour mériter ça ! Et ces
bonnes femmes, ne me laisseront-elles jamais de répit ? »
29 - Les carottes sont cuites
Le lundi, le déjeuner avec Juliette déjà fini, Ferdinand
s’installe, comme à son habitude confortablement dans son
fauteuil, recouvrant ses jambes d’une couverture chaude. Une
tasse de café tiède à la main, il écoute la radio. Tous les jours
commence à quatorze heures son émission préférée, L’heure
du crime. Il ne manquerait un épisode pour rien au monde.
Cependant, il a bien du mal à suivre les histoires policières
jusqu’au bout, la digestion ayant très souvent raison de lui. Il
aime cette sensation d’apesanteur, d’étourdissement qui
l’enveloppe à l’heure de la sieste. Il aime aussi la chaleur des
réveils, ses états lents de demi-conscience. Ses siestes post-
déjeuner sont ses meilleures minutes de sommeil, les nuits
étant souvent bien courtes.
Aujourd’hui, son émission va réexaminer L’affaire du
pull-over rouge, un classique. L’habit énigmatique vient tout
juste d’être trouvé que Ferdinand, somnolent, s’enfonce un
peu plus dans les coussins moelleux. L’enquête avance, les
témoignages accablants s’enchaînent, les paupières sont
lourdes. Un suspect est identifié, la police fait une
perquisition : « Police, ouvrez ! Je sais que vous êtes là ! ».
Ferdinand plonge dans une torpeur chaude, la police menace
d’enfoncer la porte, le suspect n’ouvre pas malgré les coups
d’épaule du policier qui font trembler les murs. Ferdinand
résiste difficilement, il sait qu’il va louper la fin de l’histoire et
la condamnation à mort de Ranucci, un des derniers français
guillotinés. Tant pis, il se souvient parfaitement de cette
affaire. Il ne se rappelait cependant pas que le suspect
s’appelait aussi Ferdinand. L’affaire piétine, la police n’arrive
toujours pas à rentrer chez le suspect : « Ouvrez Ferdinand,
ouvrez ! Le rythme de l’enquête qui piétine devant cette porte
commence sérieusement à ennuyer Ferdinand. L’histoire perd
de son intérêt surtout la sommation peu convaincante du
policier : « Police ! Ouvrez. Ferdinand, ouvrez. C’est Éric. Je
sais que vous êtes là. C’est l’heure de votre émission de
radio ». Christian ! Ranucci s’appelait Christian. Dans les
tréfonds de son inconscience, cette nouvelle information
semble clé, mais Ferdinand ne sait plus pourquoi. Tout d’un
coup, la tasse restée jusque-là dans sa main se renverse. Très
vite, Ferdinand reprend ses esprits et réalise que la tache de
café sur son tapis, encore propre, doit être nettoyée aussitôt. Il
se lève, chancelle un peu, et va dans la cuisine chercher une
éponge. En passant devant la porte d’entrée, il sursaute : la
porte branle. Un fou furieux donne des coups de pieds ou
d’épaule. Ferdinand se tient immobile, droit comme un « i », à
cinquante centimètres d’un détrousseur peu délicat qui cherche
désespérément à s’introduire chez lui. Très distinctement cette
fois, il entend :
— Police ! Ouvrez. Ferdinand. C’est Éric. Je sais que vous
êtes là. Je viens d’entendre vos pas ».
Abasourdi, Ferdinand, vacille. Il ferme les yeux un
instant pour retrouver ses esprits et s’insurge :
— Non mais, c’est pas des manières ça ! La police se permet
de démolir une porte parce qu’on ouvre pas assez vite. Je
piquais un tout petit roupillon, on a encore le droit en France.
Non ? Elle est belle la police ! Ferdinand se permet tous ces
commentaires à son ex-gendre car la porte les sépare toujours.
Il continue :
— Qu’est-ce que vous faites devant chez moi, Super Flic ? La
vieille bique a fait un dernier rapport pour en finir avec moi et
m’envoyer au mouroir. J’ai fait les efforts que Marion m’a
demandés. Je suis un honnête citoyen. Vous pouvez rentrer
chez vous Super Flic. Je vous ouvrirai pas. Hors de question
d’aller dans votre maudite maison de vieux fous. Je suis dans
mon bon droit : on peut pas interner quelqu’un de force.
D’une voix menaçante, Éric riposte : « Eh bien, c’est
ce qu’on va voir. J’ai un mandat d’arrêt contre vous. Si vous
ne m’ouvrez pas volontairement, je rentrerai de force. »
Ferdinand n’est pas impressionné pour un sou.
« Carrément ! On envoie la police maintenant, et avec mandat
d’arrêt qui plus est, tout ça pour remplir les maisons de
retraite ! ? Beau métier : vous êtes tombés bien bas, la police.
Ferdinand ouvre la porte : « Vous pouvez faire votre inspection
Éric. Tout est nickel, comme Marion le voulait. Je sais pas ce
qu’a encore été inventer Mme Suarez. J’ai décrassé chaque
pièce de fond en comble : tout est impec. Bon, je viens de faire
une tache de café, mais le frigo est rempli, j’ai pris un bain
hier, j’ai aidé Mme Claudel à monter ses courses. Et moi, je
vais très bien, comme c’était pas arrivé depuis très longtemps.
— Je suis content pour vous, mais je crois qu’il y a un
malentendu. Je suis là aujourd’hui pour vous emmener au
poste, pas pour faire un état des lieux.
— Au poste ?
— Vous êtes accusé du meurtre de Mme Suarez. Nous avons
deux témoins qui sont venues nous trouver et qui sont
formelles. Vous avez explicitement et publiquement menacé de
mort Mme Suarez moins de douze heures avant sa mort. Éric
tire Ferdinand sur le seuil, ferme la porte et sort les menottes.
« Veuillez me suivre sans causer de difficultés ». À l’attention
de la foule qui s’était formée sur les escaliers supérieurs et
inférieurs : « Que chacun rentre calmement chez soi. Laissez
la police faire son travail, merci ».
Emmené, les mains menottées dans le dos, poussé en
avant, Ferdinand essaie de comprendre :
— Quoi ? C’est une mauvaise plaisanterie, un vidéo gag ?
Quel meurtre ? Et puis, quels témoins ? Mme Suarez est pas
morte : elle a seulement fait une crise cardiaque et elle est en
observation à l’hôpital !
— Ça vous arrangerait, mais non : Mme Suarez n’a pas
survécu. Nous avons donc une mort, qui pour nous n’a rien
d’accidentelle. Et pour le moment les preuves sont contre
vous. Le médecin légiste ne va pas tarder à confirmer notre
soupçon. Et vous, vous allez croupir pour le restant de vos
jours en prison. Ce n’était pas si mal que ça la maison de
retraite, finalement ? achève Éric, d’un petit sourire cruel et
revanchard.
30 - Cela peut toujours être pire
Il faut une première à tout dans la vie, mais passer plus
de douze heures dans une cellule froide, humide et exiguë
n’était pas dans la liste des choses que Ferdinand voulait
encore faire de son vivant. Il avait d’abord partagé sa détention
avec un SDF, ivre, qui avait eu la chance d’être relâché depuis
plus de quatre heures. Quant au sort de Ferdinand, personne ne
daignait le tenir informé. Comme toutes les premières fois, on
ne sait pas si les choses se passent normalement ou non, et
comme toutes les premières fois, on a assez peu de maîtrise
sur ce qui arrive. Cependant, Ferdinand était plutôt confiant. Il
avait l’impression qu’il s’agissait d’une grotesque méprise et
que, incessamment sous peu, le commissaire, voire le préfet en
personne, accourrait dès qu’il serait informé, et viendrait
s’excuser platement de cette regrettable erreur, un malentendu
comme il appellerait cela. Mais, pour l’heure, personne n’était
venu pour le délivrer de cette sordide affaire. Et lui, depuis
plus de douze heures, attendait toujours, se redressait à chaque
volée de pas pressés, espérait avec une foi qui s’érodait
d’heure en heure, que l’interminable attente allait s’arrêter, ne
sachant rien de ce qui se tramait en réalité à l’extérieur. Car en
effet, Éric, Super Flic, avait œuvré, et ni le commissaire, ni le
préfet ne volerait au secours d’un vieillard assassin. La
meilleure prise qu’Éric ait faite ces cinq dernières années, aux
dires de son supérieur. On attendait encore la confirmation du
meurtre qui résulterait de l’examen du corps, et ensuite les
aveux du suspect suivraient sans faire un pli. Pour le moment,
on appliquait la technique de l’abandon. Il ne savait pas si
c’était pire que la pression ou l’humiliation déjà reçues.
Ferdinand a eu la possibilité de passer un unique coup de fil.
Ferdinand aurait dû se souvenir que Marion n’était peut-être
pas le meilleur choix pour décrocher le combiné, mais c’était
cependant le seul numéro qu’il connaissait par cœur. Marion,
comme à son habitude, elle n’avait pas décroché. Ferdinand ne
savait jamais si elle filtrait ses appels, si elle dormait, ou si
l’hérédité l’avait faite sourde. Quoi qu’il en soit, elle pourrait
toujours écouter le message laissé, pas vraiment celui que
Ferdinand aurait aimé déposer, mais il n’y avait pas de
prompteur ici : « Heu Marion, c’est moi. Décroche, s’il te
plaît. Y a urgence. Je suis au commissariat à cause de la
concierge. Il faudrait que t’appelles un avocat pour moi au
plus vite». Le policier qui raccompagnait Ferdinand dans sa
cellule ne put s’empêcher de ricaner : « Je vous avais dit de
faire appeler directement un avocat. Là, c’est la nuit en Asie, il
ne va rien se passer de son côté avant… huit heures au moins.
Vous êtes mal mon vieux ! Vous êtes mal ! En plus, des fous
furieux comme vous, on ne les laisse pas s’en sortir
facilement. Pour la garde à vue, vous allez écoper de quarante-
huit heures, mon gars. S’en prendre à une pauvre dame, sans
défense, pour une histoire de canaris, faut pas être net, quand
même ! Et puis en le criant sur tous les toits avant, c’est quand
même chercher des noises. J’espère pour vous que votre fille
tient à vous et écoute ses messages». En raccompagnant
Ferdinand dans sa geôle, le policier venait de lui enlever tout
espoir. Mais pourquoi il l’avait choisie, elle. Elle ne répondait
jamais et supprimait tous ces messages vocaux sans jamais les
écouter, de peur que ce soit une mauvaise nouvelle ou un
problème. Pour une fois, elle aurait eu raison. Mais pour une
fois, lui avait vraiment besoin d’elle ! En y réfléchissant un
peu plus, qui aurait-il pu appeler d’autre ? Il n’a pas d’ami. Il
n’a personne. Personne qui tienne assez à lui. Et surtout,
personne qui soit au courant de ce qui est en train de lui
arriver, depuis plus de treize heures maintenant…
Ferdinand a soif, il a faim, il a sommeil, même, lui qui
pourtant tourne en rond le soir avant d’échouer dans les bras
de Morphée. Cela fait des heures qu’il est là. Il ne sait plus
depuis combien de temps exactement. Il a perdu le fil des
événements et il devient fou. On ne lui dit toujours rien. Il
appelle, il crie. On l’ignore. Ses hurlements doivent bien
déranger quelqu’un quand même. À moins qu’ils ne soient
tous rentrés chez eux, dîner avec leurs proches. Ferdinand
commence à tourner de l’œil. « Un verre d’eau, je veux un
verre d’eau ! » Il tape contre la grille. Au loin, on lui explique
que les vieux ça n’a jamais soif, que tout le monde sait ça,
depuis la canicule de 2003. Ferdinand continue de crier. Il n’a
plus de salive. Il est trop fatigué, il s’épuise inutilement, et
personne ne vient, jamais. Il a froid maintenant. Il se laisse
glisser au sol, son dos calé contre un barreau, se recroqueville,
la tête dans les genoux, et sombre peu à peu dans un état
d’inconscience agitée. Il est sur une plage paradisiaque, seul,
le soleil chauffe, il n’a pas froid. Ferdinand est ébloui, il ne
voit plus très bien les étincellements de l’océan qu’il fixe
depuis des heures. Le ciel est d’un bleu de carte postale. Des
mouettes s’envolent, des cormorans les suivent. À quelques
mètres, devant lui, un très gros lézard se dore au soleil. La
belle vie se dit Ferdinand en mettant la main aux dessus des
yeux pour mieux voir l’horizon. Effrayé, le reptile enfuit. Au
loin, on entend les chèvres gémir et frapper fortement contre
leur enclos. Ferdinand semble distinguer un bateau qui
approche de la côte. Le soleil se cache derrière un nuage.
Ferdinand lève la tête. Le nuage est noir, gigantesque. Il n’a
plus besoin de se faire de l’ombre pour regarder l’horizon. Il
voit un peu plus nettement désormais. Ce n’est pas un bateau
qui approche. C’est beaucoup trop rapide. Et beaucoup plus
grand. Tout d’un coup, devant lui, l’océan, comme happé,
recule de dizaines de mètres à la vitesse d’un cheval au galop.
Le lagon s’assèche en quelques secondes. Indescriptible, une
vague monumentale de plus de quinze mètres se dresse à
quelques mètres devant Ferdinand, à peu près à l’endroit où se
trouvait le lézard quelques minutes plus tôt. Ferdinand a la
bouche sèche. Son cœur semble s’arrêter et une question, une
seule, s’impose dans son esprit. Il doit décider maintenant :
par-dessus ou par-dessous ? Ferdinand sait à peine nager mais
il n’a plus le temps de réfléchir. Il prend une inspiration, la
plus grande possible, quand déjà la vague le percute de plein
fouet. Ni au-dessus, ni au-dessous de la vague, Ferdinand est
tiré vers le fond, trimballé dans tous les sens, tournoyant
comme dans une lessive en programme essorage. Maintenu
depuis plusieurs dizaines de secondes sous le niveau de l’eau,
son bras heurte un tronc d’arbre qui, lui aussi, n’est plus maître
de son destin. De l’air. De l’air ! Il me faut de l’air au plus
vite ! Tant pis, il ouvre la bouche et réussit à capter quelques
bouffées entre deux rouleaux. Quand soudain, sa douleur au
bras se fait plus vive, comme une morsure… Il voit un
homme, penché au-dessus de lui, qui lui tient le bras très
fortement comme pour le sortir physiquement d’un mauvais
rêve. Il porte un uniforme. C’est un policier, il tient un gobelet.
Ferdinand à demi conscient, s’en empare, en fait couler la
moitié sur son menton, s’étrangle, tousse, mais peut enfin
étancher un peu sa soif. Son cœur bat à 2000 à l’heure.
Ferdinand n’est toujours pas complètement sûr du lieu où il se
trouve et, encore inquiet, se demande où est passée la vague ?
Le policier tend une main à Ferdinand pour l’aider à se relever
et lui dit : « Reprenez-vous mon vieux, c’est maintenant. Votre
petit malaise n’était rien à côté de ce qui vous pend au bout du
nez. Le commissaire vous attend pour l’interrogatoire, et je ne
sais pas ce que vous lui avez fait, mais on dirait que Balard a
une dent contre vous ! »
31 - Sapristi
Quand Ferdinand entre dans le petit bureau, le
commissaire Balard, la cinquantaine, est enfoncé dans son
fauteuil en similicuir, mains appuyées derrière la tête, les yeux
cernés. Ferdinand a l’impression de le déranger. Le
commissaire, lui désigne une des chaises en bois devant son
bureau. Ferdinand s’y assoit. Le policier qui l’accompagnait
reste debout dans un coin de la pièce. Ferdinand se sent en
infériorité numérique. Assez déplaisant comme sensation. Le
commissaire se lève soudain, se tourne vers la fenêtre obstruée
par les stores gris de poussière, et enchaîne en se penchant
vers Ferdinand, les yeux dans les yeux :
— M. Brun, vous êtes accusé d’homicide avec préméditation
sur la personne de Mme Suarez. Vous rendez vous compte des
faits qui vous sont reprochés ? Connaissiez-vous la victime ?
Répondez !
— J’ai droit à un avocat, Monsieur le commissaire. Je vous
dirai tout ce que vous voulez savoir quand il sera là.
— Et l’avez-vous appelé, cet avocat, peut-être ? NON ! C’est
que vous n’en avez pas besoin. Donc, reprenons. Vous n’avez
pas l’air de comprendre la gravité de la situation. Mme Suarez,
la pauvre femme, a été retrouvée samedi matin vers 9 h 15,
dans le local à poubelles, inconsciente, puis portée à l’hôpital
où elle n’a résisté que quelques heures. Ça ne vous dit toujours
rien ? Je vais vous rafraîchir la mémoire. Vous avez eu une
dispute avec Mme Suarez vendredi matin. J’ai deux témoins
qui l’affirment. Le ton est monté, vous l’avez agrippée et
menacé de la tuer. Je cite : « Vous paierez pour ce que vous
avez fait ». Pas très gentil, tout ça ! Et comme par hasard, elle
meurt le lendemain !!? Je vais vous dire le fond de ma pensée :
ce n’est pas un simple accident et vous le savez M. Brun !
Vous étiez là, vous l’attendiez, au moment où elle contrôle les
poubelles, et vous avez commis l’irréparable. Ce n’est pas très
beau M. Brun.
— Je me vois dans l’obligation d’insister, mais j’ai le droit à
un avocat commis d’office. Et il est pas là ! Je peux pas
répondre à vos questions sans lui, Monsieur.
— On dit ‘Commissaire Balard’ !!! Et ça suffit votre cinéma,
Ferdinand ! Vous regardez trop la télé. Dans une minute vous
allez me parler du 5e amendement. On n’est pas aux États-
Unis. Vous n’êtes pas en train de regarder Les Experts. Oh !!!
Je te parle ! Là, c’est la vraie vie. Il y a eu meurtre et on attend
tes explications !
Ferdinand est impassible. Les yeux dans le vague, les
bras ballants. Non pas qu’il joue un petit jeu, mais son corps
n’a rien ingurgité depuis plus d’une journée et là, vraiment, on
pourrait lui cracher dessus, qu’il ne réagirait pas. Il n’a pas la
force de hausser la voix, d’entrer dans des explications. Les
seules choses auxquelles il s’accroche, ce sont ses
connaissances. Ses lectures policières, ses après-midi à écouter
la radio, ses années de déjeuners interminables avec Super
Flic : il sait qu’il a des droits, et notamment le droit au silence
et à la présence d’un avocat. Mais il sait aussi qu’il ne va pas
tenir longtemps face au commissaire. Aucun avocat commis
d’office n’a été prévenu et ne va venir le sauver comme par
magie. Si le commissaire veut jouer au plus malin, ou pire, au
plus fort, il est foutu. Ferdinand connaît ce genre d’homme : le
commissaire va continuer à le bousculer, avec des mots
d’abord, puis physiquement. Combien d’histoires Ferdinand
connaît-il à propos de suspects qui ont fini par avouer au bout
d’interminables interrogatoires, plus psychologiques que
sanglants, pour finir par retrouver le véritable coupable des
décennies plus tard, quand le premier a croupi toute sa vie en
prison, voire pire. Voilà ce qui lui pend au nez. Il le sait. La loi
du plus fort.
Perdu dans ses pensées, Ferdinand reprend ses esprits
et découvre un commissaire tout rouge, la veine du front qui
palpite. Il massacre une pauvre feuille de papier, qui quelques
secondes auparavant retraçait les minutes de l’interrogatoire.
Ferdinand comprend que ça y est, les choses sérieuses vont
commencer. L’interrogatoire gentillet va tourner au règlement
de compte. Cela va devenir personnel. Des voix à l’extérieur
du bureau parviennent jusqu’à lui, ça gronde. Merde ! Il a
appelé du renfort. Éric, va se faire un plaisir de ressortir des
vieux dossiers, qui ne joueront pas en sa faveur, il le sait. La
porte du bureau s’ouvre : apparaît une silhouette que
Ferdinand ne connaît que trop bien.
— Non, mais, qu’est-ce que c’est que ces manières ??? On ne
me pousse pas ! Maître Claudel, avocate de M. Brun. On me
retient depuis plus d’une heure en bas, à l’accueil, un certain
Éric. On m’empêche d’assister à l’interrogatoire de mon
client, qui a pourtant déjà commencé. C’est illégal, Monsieur
le commissaire. Et j’aurais apprécié que l’on me laisse entrer
sans toutes ses fouilles. Je ne cache pas d’explosif dans ma
canne, nom de Dieu !
Au mot explosif, des regards mal assurés s’échangent
entre le commissaire et ses hommes. Balard est décontenancé :
il n’avait pas du tout prévu l’irruption d’une femme dans son
interrogatoire, lui qui s’apprêtait à passer aux choses sérieuses.
En quelques instants, l’atmosphère a changé. Cette toute petite
vieille a pris possession des lieux : son parfum qui cocotte, son
sac à main qui écrase les dossiers de son bureau, sans parler de
sa canne, qu’elle fait claquer à tout bout de champ pour attirer
l’attention. Essayant de reprendre de sa superbe, le
commissaire demande à fermer la porte derrière la vieille
dame et enchaîne :
— Maître, ne voyez en aucun cas un désir de vous retenir plus
que nécessaire. C’est la procédure habituelle : sans vouloir
vous offenser, cela fait combien de temps que vous n’avez pas
exercé ? »
— Et vous, ne devriez-vous pas laisser votre place dans
l’interrogatoire, Monsieur le commissaire ? N’y a-t-il pas
conflit d’intérêt, quand la victime est la belle-mère du
commissaire ? répond du tac au tac Maître Claudel. La partie
ne fait que commencer…

***
— Maître Claudel, votre client risque quinze piges, autrement
dit, de ne plus revoir la lumière du jour de sa vie. Je vous
propose de repartir de zéro et de nous concentrer sur les faits
qui sont reprochés à votre client. Menace de mort sur la
personne de Mme Suarez : 2 témoins. Motif solide : une
histoire sordide de chien contre canaris. Des comportements
rapportés comme douteux : trafic en sous-sol de l’immeuble,
intimidations par description précise de sévices de meurtriers.
Sans parler des comportements déplacés envers de jeunes
enfants : atteinte à la pudeur et violence gratuite !
— Vous en avez fini ? Un hochement de tête de l’intéressé et
Maître Claudel continue. Je ne vois que des suppositions,
Monsieur le commissaire, pas de plaintes, pas de faits avérés.
Alors, si vous le voulez bien, concentrons-nous sur la mort de
Mme Suarez et reprenons les faits, rien que les faits, Monsieur
le commissaire. J’ai ici le rapport du médecin, établi il y a tout
juste deux heures. Attardons-nous sur la cause du décès tout
d’abord. Il confirme une mort naturelle par crise cardiaque.
Vous me permettrez d’en conclure que cela n’a rien d’étonnant
pour une femme qui était suivie depuis plus de quinze ans par
un cardiologue, le docteur Bernardin. Mais ça, vous le saviez
déjà Monsieur le commissaire. Mme Suarez prenait tous les
jours depuis 8 ans de l’AAS, acide acétylsalicylique, et du
Périndopril, un hypotenseur, pour réduire le risque d’accident
cardiaque. J’ai ici une copie de l’ordonnance de Mme Suarez.
Comme vous pouvez le voir, elle récupérait ses médicaments à
la pharmacie de la rue Bonaparte, chaque mois. La
pharmacienne peut confirmer, si besoin. Par ailleurs, les
risques cardiaques de Mme Suarez étaient pris très au sérieux
par son docteur, au vu des antécédents familiaux. Sa mère et sa
tante ont fait chacune un infarctus, à respectivement 53 et 55
ans. Elles n’ont pas survécu. Mme Suarez avait 57 ans. Vous
trouverez ici les certificats de décès et une note du médecin
Bernardin sur les détails de la mort des parentes. Je tiens à
préciser que le Dr Bernardin n’enfreint aucunement le secret
professionnel, puisque ces certificats ont été donnés par le
docteur à Mme Suarez bien avant sa mort pour qu’elle prenne
conscience des risques potentiels. Quant à l’original de
l’ordonnance, c’est une histoire personnelle : Mme Suarez
m’avait chargée à plusieurs reprises d’aller lui prendre ses
médicaments, les jours où, trop faible, elle préférait ne pas
quitter sa loge. Un oubli, et j’ai gardé l’ordonnance au fond de
mon sac. Il y a tellement de choses inutiles qui traînent dans le
sac d’une femme, Monsieur le commissaire. Mais vous l’avez
peut-être déjà remarqué. L’heure de la mort ensuite. Le
médecin la fixe entre 9 h 00 et 9 h 30 samedi matin, à
l’hôpital, après une première attaque cardiaque le vendredi
soir. Avez-vous demandé si mon client a un alibi ? Avez-vous
des preuves qu’il était sur les lieux ? Vous ne dites rien ? Eh
bien, moi je vais vous le dire. M. Brun, ici présent, était à la
Poste. Il envoyait un colis à son petit-fils pour son
anniversaire. Les employés sont formels : M. Brun est arrivé
au bureau Garibaldi vers 8 h 55. Il a d’abord demandé de
l’aide pour utiliser la machine pour peser le colis, puis est
passé au guichet pour remplir le recommandé. Il a ensuite
utilisé le distributeur de billet à 9 h 28. J’ai une copie du reçu.
Il a retiré soixante-dix euros. Puis il est parti directement au
marché. Le samedi, il achète les fruits et légumes au marché.
Le maraîcher est catégorique : M. Brun était le premier à
acheter ses girolles. Il se souvient très bien. À dix heures, il
n’y en avait déjà plus. Bref, la vie trépidante de M. Brun n’est
pas, me semble-t-il, l’objet de son arrestation. Alors, Monsieur
le commissaire, je vous le demande : puisque le médecin
confirme la mort naturelle des conséquences d’une crise
cardiaque, puisque mon client a de nombreux alibis, je vous le
demande, pourquoi sommes-nous là ? Pourquoi mon client a-t-
il été gardé en prison plus de vingt heures ? Pourquoi l’avoir
enfermé dans des conditions qui dépassent l’entendement ?
Pourquoi ?
— Eh bien, vous le demandez, je vous réponds. M. Brun est
entendu pour l’homicide avec préméditation, suite à la
déposition spontanée de deux témoins fiables. Pour le
moment, nous gardons leurs identités secrètes. C’est plus sûr
pour elles.
— Ah, des témoins !!! Puisque vous amenez ce point,
abordons maintenant l’importante question de la fiabilité de
vos témoins. Pas besoin de m’indiquer le nom des deux
voisines, je les ai. Alors, tout d’abord, Madame Joly,
alcoolique notoire, qui remplace son thé du matin par du floc
depuis des années. Nous savons tous que cela la cloue chez
elle, les escaliers du 2e étage lui ayant déjà causés une chute
mémorable. Au moment où M. Brun aurait eu quelques mots
avec Mme Suarez, Mme Joly était donc déjà largement ivre.
Ensuite, deuxième témoin, Mme Berger, cleptomane
récidiviste connue des forces de police, qui a une dent contre
mon client, plus précisément contre feue Daisy, la chienne de
mon client. Son chat persan en avait une trouille bleue, et pour
gagner en tranquillité, Mme Berger avait essayé de donner de
la mort au rat à Daisy, qui avait refusé le bout de viande. Je
l’ai vu de mes propres yeux. Je ne vous demande pas de me
croire. Par contre, je vous invite à vérifier également l’emploi
du temps de Mme Berger. Vous découvrirez que vendredi elle
était maintenue dans l’arrière-salle du Franprix de la rue
Bourseau, pour vol de mascara. Ils l’ont gardée jusqu’à la
fermeture, à 19 h 00, jusqu’à ce qu’elle accepte de payer. Donc
j’ai du mal à comprendre comment elle peut dire avoir vu une
altercation entre Mme Suarez et M. Brun. Pour ces deux
témoins, on ne peut rationnellement expliquer qu’elles aient
entendu ou vu une quelconque discussion le matin entre la
défunte et mon client. Je vous demande donc Monsieur le
commissaire, avez-vous d’autres faits irréfutables contre mon
client ? Je prends votre silence pour une réponse négative. Plus
rien ne retient donc mon client, ne serait-ce une minute de
plus. En souhaitant ne pas recroiser votre route prochainement,
mes salutations. Sur ces mots, Béatrice se lève et saisit le bras
de Ferdinand, le soutenant jusqu’à la porte du bureau.
Alors qu’ils sortent, le commissaire ajoute à l’intention
de Béatrice : « Vous n’oublierez pas de payer l’amende de
135 euros pour stationnement interdit sur une place pour
handicapés ». Béatrice le fusille du regard. Le commissaire
s’empresse alors d’ajouter un je plaisante, évidemment et de
regarder aussitôt son collègue du coin de l’œil, qui file illico.
« Je n’en doutais pas, rétorque Béatrice. Déjà outrepasser les
droits de mon client au sein de votre commissariat était
suffisant. Vous n’alliez tout de même pas faire marcher un
homme âgé de plus de quatre-vingts ans, déshydraté et en
hypoglycémie sur plus de cent mètres. Adieu !
En quittant le commissariat, Béatrice se retourne vers
Ferdinand : « Je ne plaisantais pas mon ami. Vous êtes dans un
sale état. Nous allons à l’hôpital, et de toute urgence. Vous
devez voir un médecin immédiatement. Nous ferons certifier
les mauvais traitements reçus et on verra qui devrait payer
bien plus de 135 euros».
***
Béatrice aide Ferdinand à monter dans sa petite Mini
noire, côté passager. Il s’agit plus d’un exercice de contorsion
pour le grand Ferdinand, qui éreinté, se serait bien passé
d’infliger à son corps une nouvelle position inconfortable.
Mais il en faut plus que des râles pour faire changer d’avis
Béatrice. Direction l’hôpital et au plus vite ! Sans mettre sa
ceinture, elle démarre en trombe de la place de parking et
déboîte sans faire le moindre contrôle. Ferdinand attrape
aussitôt sa ceinture qu’il attache sans demander son reste et
tente de s’agripper de toutes ses forces à la poignée au-dessus
de lui. Ce vieux modèle n’en dispose pas. Il se rabat sur la
poignée latérale, celle-là même qui lui laboure la hanche.
Béatrice s’engage sur la voie principale en force, une voiture
sur sa droite pile. Ferdinand perçoit très nettement
l’acharnement sur le klaxon du conducteur de la voiture
voisine.
— Ralentissez Mme Claudel, il y a aucune urgence.
— Vous ne voyez pas votre tête ! Vous êtes blanc comme un
linge, encore plus pâle que tout à l’heure.
— Je pense sincèrement que ça irait mieux si vous ralentissiez.
Laissez-moi conduire d’ailleurs.
— Dans votre état ? Mais nous serions bons pour un accident !
Ah zut, on vient de rater la sortie. Regardez de votre côté et
dites-moi s’il y a quelqu’un ?
— Quoi, mais vous allez pas faire marche arrière sur une voie
rapide ?
— Il y a quelqu’un ou il n’y a personne ? Personne, j’y vais.
Béatrice, recule sur cinquante mètres pour récupérer la
bretelle d’accès, direction l’hôpital. Elle prend le virage, pied
au plancher.
— Non, mais vraiment RALENTISSEZ, ou on va tous
mourir !
— Mais ce n’est pas ce que vous vouliez, après tout ? Je
plaisante, mon cher. Non sérieusement, les accidents de
voiture, on a assez donné dans ma famille. Mon tendre mari
était pilote de Formule 3 et est mort lors d’un tournoi, paix à
son âme. Et un de mes neveux s’est fait renversé par un bus en
Angleterre. Il a regardé du mauvais côté et est mort sur le
coup. Alors croyez-moi, en voiture, je fais extrêmement
attention. Accrochez-vous tout de même, nous venons de
passer à l’orange bien mûr. Au loin, le H lumineux de l’hôpital
apparaît, Ferdinand pousse un soupir de soulagement, plus que
quelques mètres de crampes à la main droite et de douleurs
aux genoux. À 70 km/h, Béatrice entre sur le parking de
l’hôpital et s’arrête, dans un dérapage tout à fait contrôlé, sur
l’emplacement réservé pour les urgences. Une tarée, conclut
Ferdinand.
— Voyez, nous sommes sains et saufs. Allons, dépêchons-
nous. Messieurs les médecins, cet homme est très faible,
explique d’emblée Béatrice aux premiers secouristes qui
sortent du bâtiment. Je pense que sa tension et son cœur sont
au plus mal ! »
En sortant de la voiture, Ferdinand chancelle. Il
s’appuie un instant à la carrosserie et constate l’étendue des
dégâts : l’aile droite enfoncée, le pare-chocs arrière abîmé et
toutes les rayures sur la Mini. Si ces traces ne datent pas
d’aujourd’hui, Ferdinand constate sa chance d’être arrivé
entier. Oui, c’est sûr, en voiture Béatrice est extrêmement
prudente !
32 – Complètement zinzin
La chambre dans laquelle Ferdinand a été reléguée est
deux fois plus petite que lors de son précédent séjour à
l’hôpital, et surtout deux fois plus habitée. À sa droite, dans un
lit aussi étroit que le sien, une toute petite bonne femme de
quatre-vingts ans bien sonnés aux allures de speakerine sur le
retour se montre plus qu’enchantée d’avoir de la compagnie.
Ferdinand, quant à lui, lutte contre le torticolis qui commence
à s’installer le long de sa nuque à force de garder la tête
tournée vers la fenêtre sur sa gauche, snobant les bavardages
de sa voisine auxquels il ne répond pas, se cachant derrière
une surdité surjouée. Il attend vainement que l’équipe
médicale se rappelle de son existence quand soudain entre la
grande silhouette blanche du docteur Labrousse.
— Ah, enfin Docteur ! Vous voilà. J’en peux plus !!! Est-ce
que vous pouvez me faire sortir d’ici ? J’en peux plus de ma
voisine de chambre. Elle fait que parler ! J’ai mal au crâne !!!
Faites quelque chose, s’il vous plaît.
— Mme Petit ? Elle est adorable, non ? Toujours une anecdote
plus cocasse l’une que l’autre.
— Eh bien, c’est vous qui le dites. Venez partager notre
chambre deux jours entiers et vous me redirez si vous
appréciez d’entendre en boucle les deux mêmes histoires
barbantes ! Et puis la nuit, qu’est-ce qu’elle tousse !!! C’est
contagieux son truc ? Elle est venue pour quoi ?
— Glissade dans sa cuisine ! Je vous rassure, elle sort
aujourd’hui. HEIN Mme PETIT ? CONTENTE DE
SORTIR ???
Puis le Dr Labrousse se tourne à nouveau vers
Ferdinand et lui dit :
— Je vais vous faire une confidence, elle vous trouve
charmant. Elle dit à toutes les infirmières et à ses petits-enfants
que vous aviez un air de Clint Eastwood ou d’Anthony
Hopkins, en plus mûr.
— Je suis pas certain du compliment. Un mélange entre un flic
à la gâchette facile et un cannibale ? Merci bien ! Vous voulez
pas me changer de chambre tout de suite ? Ou mieux,
m’autoriser à sortir ? Qu’est-ce que je fais là au juste ? Ça fait
plus de deux jours, ça traîne ! Je sens que je vais attraper une
maladie nosocomiale !
— On se calme M. Brun. Tout d’abord, comment va votre
mâchoire ?
— Ça va. Elle me fait plus mal. Mais qu’est-ce que je fais ici.
Répondez-moi ! Je vais très bien, à part ce maudit mal de
crâne. Il lance un regard noir sur sa droite en direction du lit
voisin. Je veux rentrer chez moi. On m’a emmené de force et
on me garde sans explication.
— Rassurez-vous, rien de très grave M. Brun. On voulait
simplement vous remettre sur pieds et on en a profité pour
refaire des examens complémentaires.
— Pas étonnant que le trou de la sécu soit aussi grand. Qui
paie pour ces examens dont personne n’a besoin ? Pas moi
j’espère !!!
— On se calme, non, ce n’est pas vous M. Brun. Je dois vous
dire que je suis assez surpris des résultats de vos analyses.
— Vous l’étiez déjà la dernière fois, non ? rétorque impassible
Ferdinand.
— Heu, oui, mais positivement. Ce qui me surprend
aujourd’hui c’est la faiblesse de votre cœur, par rapport à la
dernière fois où nous nous sommes vus. Vous avez fait des
folies récemment ? J’essaie de comprendre ce qui a bien pu
changer en si peu de temps.
— Heu, je vois pas très bien. Je viens de faire un trajet dans un
pot de yaourt à la vitesse d’une Formule 1 et conduit non pas
par Michael Schumacher mais par une nonagénaire aveugle et
inconsciente des dangers. Cela peut jouer ?
— Humm, je ne pense pas que ce soit cela M. Brun. En tout
cas, il va falloir prendre soin de vous. Ménagez-vous. Faites-
vous chouchouter par votre famille si vous le pouvez : pas
d’efforts physiques inutiles, pas de chocs émotionnels trop
brutaux, pas de batifolages inconsidérés avec Mme Petit. Je
plaisante ! Allez, je vous donne de quoi calmer votre migraine
et si tout est parfait ce soir, vous sortez demain matin.
Courage, M. Brun !
33 – Aller à confesse
On peut dire que les médicaments donnés par le Dr
Labrousse pour soulager le mal de tête se sont révélés
rudement efficaces, si efficaces que Ferdinand n’entend plus
du tout les radotages de sa voisine. Il ne saurait même pas dire
si elle est encore dans la chambre ou si c’est lui qui a été
transporté dans une pièce plus calme. Ferdinand se sent bien,
comme dans un petit nuage, bercé par une chaleur
enveloppante et douce. Ferdinand se met lentement à rêver,
rêvasser, divaguer. La vie lui semble si douce tout d’un coup,
de ces moments où l’on se dit que l’on ferait bien une pause
ici, que l’on arrêterait le marque-page de sa vie à cet instant
précis. Même s’il est à l’hôpital, lui qui a toujours fui ces
mouroirs, comme il dit, il se sent en sécurité. Les problèmes
semblent s’être tous envolés : Mme Suarez, l’accusation de
meurtre, et sûrement cette histoire de maison de retraite. Seule
la situation avec Mme Claudel reste délicate, Ferdinand a
vraiment trop honte. Il continuera à l’éviter et passera son
temps libre plutôt avec la fillette, si son père accepte, bien sûr.
D’ailleurs voici la jeune Juliette qui vient lui rendre une visite
surprise. Celle-ci a les bras chargés, non pas de fleurs, elle
commence à connaître Ferdinand, mais de gourmandises
irrésistibles pour l’octogénaire : caramels (pourvu qu’il n’en
perde pas ses dents), pâtes de fruit, marrons glacés et
calissons.
— Oh ma fille, comme je suis content de te voir, il faut que
l’on reparle de cette histoire de maison de retraite. Crois-moi,
j’en ai pas besoin.
— Heu, Ferdinand, c’est Juliette, pas votre fille. Je vous ai
apporté des choses à manger.
— Oh pardon petite, où avais-je la tête ? C’est très gentil à toi
d’être venue mais je veux pas que tu aies des problèmes avec
ton père à cause de moi.
— Pas de souci Ferdinand, je lui ai parlé. Il ne vous aime pas,
mais alors, pas du tout. Bon, vous n’avez rien fait pour
faciliter les choses. Il est quand même d’accord pour vous
rencontrer et essayer de prendre un nouveau départ. C’est pas
gagné pour nos déjeuners mais c’est déjà ça. Ça serait
dommage de ne plus venir manger chez vous, surtout que c’est
bien meilleur qu’à la cantine.
— Et pourtant, je ne sais pas faire grand-chose. Ma femme,
elle, était un véritable cordon-bleu. Et que je te faisais des
plats en sauce par-ci, des tartes par-là. Toujours des plats
excellents alors qu’il y avait rien dans le frigo. Je lui ai jamais
dit que je trouvais ses plats mangeables, voire bons.
— Vous avez toujours été comme ça, non ? Je veux dire, si
vous ne faisiez jamais de compliments, votre femme devait
être habituée.
— En fait, je crois qu’elle m’a jamais compris, personne m’a
jamais vraiment compris. Je suis taquin. J’aime faire des
boutades, un peu sèches parfois, et que l’on peut prendre pour
de la méchanceté si on me connaît pas. Mais c’est plus une
marque amicale, une sorte de complicité. Je me demande
maintenant si elle a jamais compris que c’était de l’humour. Je
peux comprendre aussi qu’elle prenait cela pour le fond de ma
pensée car je suis quelqu’un de franc. Je dis toujours la vérité,
même si ça fait pas toujours plaisir. Je lui ai dit des choses
terribles et sans vouloir lui faire du mal, si on y réfléchit bien.
— Comme un enfant de trois ans, quoi ?
— Ou de dix ans, n’est-ce pas !
— Mais qu’est-ce que vous disiez concrètement de si terrible,
je ne comprends pas ?
— J’ai jamais su mentir. Je peux pas. Je suis comme ça : un
homme de vérité. Je suis un homme droit, d’ailleurs je l’ai
jamais trompée, même si les occasions ont pu se présenter.
— Et vous voudriez une médaille pour ça ? Mon père non plus
n’a jamais trompé ma mère !
— Que tu crois, mais bon, passons, tu es encore une enfant.
Une médaille, non, c’était juste un point de contexte, bref, je
sais pas pourquoi on parle de ça, d’ailleurs.
— Vous me racontiez comment votre femme en était arrivée à
ne plus vous supporter.
— Ah oui, elle aimait pas la vérité, elle la prenait toujours
personnellement. C’étaient pourtant que des remarques
objectives et constructives. Et puis moi, j’aime pas les
questions à réponse unique. Si elle me demandait par exemple,
« Est-ce que la peau de mon cou pend plus qu’avant ? », que
pouvais-je répondre ? Mentir, « Non ma belle, tu es aussi
ferme qu’au premier jour ! ». Moi aussi mon corps s’affaissait,
elle avait bien dû le remarquer, alors j’allais pas lui raconter
des salades, cela aurait rompu la confiance entre nous.
— Vous répondiez quoi, alors ?
— Bah que « oui, ça faisait un peu dindon, ou non, un peu
comme la texture des tripes ».
— Je n’y crois pas ! Mais pourquoi vous étiez aussi…
imaginatif ?
— Je sais pas, ça venait comme ça. Ça sortait tout seul.
Parfois, elle me demandait rien mais je pouvais pas
m’empêcher. C’était aussi pour essayer de l’aider, par une
remarque constructive. Quelque fois même, j’avais rien besoin
de lui dire, elle comprenait, rien qu’à ma tête. Par exemple, si
elle me demandait ce que je pensais de sa nouvelle robe, robe
qui lui allait pas du tout, je lui disais la vérité. « Non, cette
robe te met pas du tout en valeur. On voit trop tes bras nus tout
flasques qui balancent. Et cette robe te fait un sacré ventre :
on dirait que t’es enceinte. T’es pas enceinte au moins ? » Une
fois, elle est revenue de chez le coiffeur avec les cheveux tout
gris ! Elle m’a rien demandé, mais en même temps c’est une
femme : une femme qui revient de chez le coiffeur attend
toujours le compliment, l’approbation de son mari. Je me suis
donc exécuté. « Tes cheveux argent, je tiens à te le dire, c’est
pas une réussite ! Je sais que c’est plus économique, mais ça
fait vraiment mémé ! » que je lui ai dit. Sinon, une fois, elle
m’a fait un caca nerveux pour un slip ! J’avais rien dit, moi.
J’avais juste posé mon slip sur l’oreiller de ma femme, sans
mot pour ne pas la commander. Mais elle est quand même
montée sur ses grands chevaux, avec ses « qu’est-ce que ça
veut dire ? Tu me prends pour ton larbin ? Tu aurais mis un
télégramme avec : TROU. STOP. REPRISER. STOP.
URGENT. STOP, que ce n’aurait pas été pire ! » Comment je
pouvais deviner qu’un simple slip pouvait causer autant de
tracas. C’est qu’elle était pas mauvaise en couture. Elle faisait
les vêtements de Marion et des trucs plutôt inutiles pour la
maison, des torchons ou des nappes. Et à chaque fois, avec le
même tissu Vichy rouge. Je peux plus le voir en peinture !
— Mais, rassurez-moi, vous l’aimiez votre femme ?
— Bien sûr.
— Et vous lui disiez ?
— Non, pas directement. Je trouve ce genre d’épanchement
toujours hors contexte. Ça me dérange. Et quand elle me
demandait carrément « Est-ce que tu m’aimes encore ? » avec
une pointe d’ultimatum dans la voix, que j’ai jamais bien su
distinguer, je pouvais pas lui répondre « Bien sûr ma chérie »,
même si on aurait gagné beaucoup de temps et éviter plein de
disputes. Je pouvais tout simplement pas, car à ce moment, je
faisais autre chose, je pensais à autre chose, j’avais pas mon
cœur qui se serrait et me faisait mal comme toutes les fois où
on s’était manqué. Ça aurait été lui mentir que de lui dire, « Là
maintenant, oui je t’aime ». Alors c’est vrai, que je répondais
en plaisantant « Bah, on s’entend bien, on s’est habitué l’un à
l’autre, on a notre petite routine, et sincèrement j’aurais la
flemme de chercher mieux ». Avec le recul, je crois qu’elle
comprenait pas que c’était de l’humour. Aucune femme m’a
jamais compris. J’ai pas de bol, moi.
— Ce n’est pas une question de recul ! Ce sont des mots hyper
durs Ferdinand.
— Ah bon tu crois ?
— Mais dans quel siècle vous vivez, Ferdinand ! Aucune
femme ne tolérerait 1 % de vos actions ou de vos paroles. Ou
alors il faudrait la prendre amnésique. Dites-moi si ça vous
intéresse, j’ai une adresse. Et puis, arrêtez de tout mettre sur le
compte de la malchance !!! Laissez-la tranquille. Les femmes
vous quittent car vous les faites fuir. POINT ! Et vous ne
semblez pas apprendre de vos erreurs : ils sont beaux nos
aînés ! Regardez comment vous vous comportez maintenant
avec Mme Claudel. Elle qui continue pourtant de vous tendre
la main. Vous avez la chance de pouvoir corriger le tir avec
Mme Claudel. Pareil avec Marion. Alors faites-le ! Moi je
rêverais de pouvoir revivre ma dernière conversation avec ma
mère, de pouvoir changer nos derniers mots. J’y pense
souvent, vous savez. Je n’étais pas très gentille avec elle les
derniers temps : je lui en voulais de passer plus de temps avec
Emma, qu’avec moi. Je lui en voulais de ne plus être sa seule
princesse ! On est tous un peu égoïste. Mais con, non ! Est-ce
que vous avez déjà fait un truc, une fois, juste pour lui faire
plaisir ?
— Non, mais c’est pas facile avec les bonnes femmes, on sait
jamais ce qu’elles veulent. C’est vrai qu’elle m’a tendu une
perche, une fois ou plus, et je l’ai pas vue. Elle arrêtait pas de
me dire « Tu sais quel serait mon rêve ? Voyager. Une fois.
Partir à l’étranger. Je crois que j’aimerais vraiment aller voir
le Taj Mahal en Inde. L’endroit des amoureux éternels. » Moi
je comprenais pas pourquoi elle voulait aller à l’autre bout du
monde : on était bien avec notre petite vie et notre routine. Je
lui disais « Mais pour quoi faire ? T’aimes pas la chaleur ? Tu
paniques et vomis quand tu vois trop d’étrangers d’un coup,
t’es pas une grande aventurière, tu m’as jamais accompagné
faire du camping sauvage à la montagne ». Et quand elle a
acheté un sari orange, j’ai peut-être été un peu dur en lui
demandant de l’enlever sur le champ, en lui disant qu’elle était
ridicule. Je crois que je lui ai dit qu’on était pas au carnaval. »
— Vous êtes un cas désespéré, Ferdinand. Ne vous vexez pas,
mais c’est elle qui aurait mérité une médaille. Elle est restée
combien de temps avec vous, en tout ?
— De ses 18 ans à ses 62 ans. Elle m’a dit qu’elle a gâché ses
plus belles années avec moi. Tu te rends compte. Elle est
gonflée !!! Ce sont pas des choses que l’on dit au moment
d’un divorce, surtout quand on est en tort.
— Comment ça « en tort » ?
— Bah, le facteur, celui avec qui elle m’a trompé et quitté
comme une vieille chaussette !!! Même ses vieilles chaussettes
auraient été mieux traitées, elle leur aurait pas fait subir autant
d’humiliation et de peine en les mettant au broyeur. Alors, il
fallait que ça sorte, il fallait que je me venge.
— Vous êtes sûr que vous voulez me raconter la suite. Vous
êtes un peu fatigué. Je peux vous laisser, si vous voulez.
— Non, je crois que j’ai besoin que ça sorte, que j’en parle à
une personne, une fois, et après ce sera oublié. Même Marion,
ma fille, je lui ai jamais dit ce que j’avais fait.
— Vous me faites un peu peur, Ferdinand. Vous n’êtes pas un
serial killer, quand même ?
— Non, mais j’ai fait des choses dont je suis pas fier, des
choses qui m’ont fait atteindre le point de non-retour avec elle.
Un jour alors qu’elle était pas chez elle, je me suis introduit
discrètement à la maison, enfin dans sa maison, j’avais gardé
un jeu de clés dont elle ignorait l’existence. Là-bas, j’ai tout
ruiné. J’ai mis du désherbant sur ses fleurs. C’étaient des
jonquilles, jaunes ! Tu te rends compte ! J’ai toujours eu le
jaune en horreur mais là, c’en était trop. On aurait dit qu’elle
voulait exposer exprès son adultère à tout le village : cocu et
avec le facteur ! J’ai rayé sa voiture et crevé les pneus du
salaud. J’ai coupé les fils électriques de tous les appareils
électroménagers que je lui avais offerts pour son anniversaire,
Noël ou la fête des mères. J’ai même mis des orties dans ses
bottes en caoutchouc ! Et le pire pour elle, j’ai relâché les
poules du poulailler. Elles sont sûrement pas allées bien loin
avec les chiens du voisin et les renards dans le bois. Quand
elle est rentrée, je me suis caché et je l’ai vue s’effondrer en
larmes. Ça aurait dû m’émouvoir, mais RIEN ! C’était bien
fait pour elle ! Après ce jour-là, elle m’a plus jamais laissé
l’approcher, ils ont déménagé dans le sud de la France et je
sais juste qu’elle est morte d’une stupide glissade en sortant du
bain. Je peux pas dire que c’est le bon dieu qui l’a puni, car je
pense que s’il y avait une justice, j’aurais dû être le premier à
trinquer. On dit souvent que ce sont les plus coriaces qui
partent en dernier. Enfin bref, voilà, j’y pense souvent.
— Vous avez littéralement poussé votre femme dans les orties,
et vous espériez vraiment qu’elle revienne après tout ça ? Vous
regrettez, aujourd’hui ? Disons, si vous aviez une chance de
tout recommencer, vous feriez la même chose, ou vous
essayeriez de changer un peu ?
— Pour être tout à fait honnête avec toi, oui je regrette, mais si
c’était à refaire, je crois que je serais pas capable de faire
différemment. Je suis comme je suis. J’ai beau essayer de
m’améliorer un peu, mais avec la même femme, dans les
mêmes circonstances, je saurais pas faire autrement. La seule
différence est que j’attendrais chaque jour le moment où elle
se décidera à me quitter et que, cette fois, je serais pas surpris.
J’aurais des regrets pour moi, mais pas pour nous. Pour moi,
d’avoir échoué, à nouveau, d’être incapable d’influer
positivement sur le cours de ma vie. Voilà mes regrets, pas
ceux que tu attendais, n’est-ce pas ?
— Mais tout n’est pas fini aujourd’hui ! Il vous reste votre
fille et votre petit-fils. Il y a peut-être des choses que vous
aimeriez changer avec eux?
— Pfff ! C’est trop tard. Avec ma fille, j’aurais dû faire
différemment, peut-être l’emmener à la mer. Les enfants ça
aiment bien la mer, non ? Mais maintenant ils sont à l’autre
bout du monde. Elle me demande tout le temps de venir, mais
j’ai rien à faire là-bas, chez les chintoks. Elle me payait même
le billet, plus de 400 euros, tu te rends compte ! Mais c’est pas
ça la question. Elle va travailler tout le temps, je la connais. Et
puis moi, aller à l’étranger j’y tiens pas plus que ça, je connais
pas. Avec mon petit-fils on a dû se voir moins de dix fois
depuis sa naissance. Il a 17 ans maintenant, on aura rien à se
dire. Alors, autant s’épargner cet argent et le voyage.
— Oui, autant s’épargner de vivre tant qu’on le peut.
Économisons-nous et nos sentiments aussi, tant qu’on y est,
ironise Juliette.
— Je comprends rien de ce que tu racontes, Petite. Je suis
fatigué. Pars s’il te plaît. Je dois me reposer.
34 - Saperlipopette
Juliette est revenue le lendemain. La discussion de la
veille a été oubliée, effacée. Tout comme la promesse du
docteur qui avait certifié à Ferdinand qu’il pourrait sortir le
matin. Il semblerait que le docteur l’ait encore oublié.
Ferdinand est patraque, il ne sait même plus s’il a rêvé cette
longue tirade de fautes inavouables ou non. Certainement,
sinon pourquoi la petite fille reviendrait aujourd’hui. La
discussion entre les deux générations semble insipide en
comparaison avec la veille. Ils parlent de choses et d’autres
quand un bruit électronique retentit dans la chambre d’hôpital,
se répétant encore. Ferdinand perplexe cherche autour de lui
l’origine de cette nuisance sonore, se demandant ce qu’il a
bien pu faire encore pour faire biper une des machines
médicales auxquelles il est relié. Il voit Juliette sortir de son
sac à dos une tablette tactile puis dire :
— Je crois que votre fille aimerait vous dire un mot. Vous avez
des choses à vous raconter, non ?
Juliette tend l’appareil tout plat à Ferdinand. Face à
cette tablette, Ferdinand est comme une poule devant un
couteau, dubitatif. Il cherche d’où vient cette voix familière.
Un regard désespéré en direction de Juliette qui tourne l’écran
vers Ferdinand, lui permettant de découvrir le visage de sa
fille. Marion, qui est pourtant si loin, lui semble comme tout
juste à côté de lui, il parvient même à déceler les signes
d’inquiétude et de fatigue sur son visage.
— Bonjour Papa.
— Comment ça marche ce machin ? demande Ferdinand à la
petite fille. Il est où le micro ? Est-ce qu’elle me voit ? Et je
tremble trop, elle va avoir le mal de mer ! Tu peux mettre le
son plus fort, j’entends rien ? MARION ??? TU
M’ENTENDS ?
— Oui Papa, très bien, ce n’est pas la peine de crier. Parle
comme dans un téléphone, pas plus fort. Alors comment ça va
toi ?
— Ça va, je suis à l’hôpital. Mais j’ai connu pire. C’est bizarre
de parler dans ce truc. Je me sens un peu faible et j’ai la tête
qui tourne. T’es un peu flou Marion. J’ai hâte de sortir. Ah,
l’image est mieux.
Après avoir joué l’apprentie électronicienne, Juliette
fait signe à Ferdinand qu’elle repassera plus tard. Encore un de
ses signes obscurs au sens équivoque – entre l’imitation du
hamster dans sa roue et la chorégraphie de Claude François
dans Chanson Populaire. Elle sort discrètement de la chambre,
contente de s’éclipser au moment où, elle l’espère, le père et la
fille vont enfin briser la glace et se dire ce qu’ils ont sur le
cœur.
— Je voudrais m’excuser de ne pas être avec toi Papa. Tu as
besoin de moi en ce moment et je suis à l’autre bout du
monde.
— T’inquiète pas, de toute façon, il y a pas de place pour toi
ici, tu verrais la chambre, elle est minuscule. Tout juste une
chaise pour poser mon pantalon. Dans quelques heures tout ira
mieux et je retournerai à la maison, en grande forme. Et puis,
si tu étais là, tu t’ennuierais : je passe la plus grande partie de
mon temps à roupiller.
— Oui, mais je m’en veux. Surtout d’avoir raté ton appel. Ça a
fait traîner les choses au commissariat. Et tu n’aurais pas cette
petite mine si j’avais eu ton message immédiatement. C’est un
peu de ma faute, et surtout celle d’Éric. Je l’ai appelé tout à
l’heure pour avoir ses explications, il ne faisait pas le fier. Que
je le croise, celui-là !
— Si je peux me permettre, toi aussi tu as une sale tronche. Tu
dors la nuit ?
— Pas trop en ce moment, entre toi qui fais un énième séjour à
l’hôpital et Alexandre qui fait des examens de santé aussi, ce
n’est pas le top. Mais bon…
— Qu’est-ce qu’il a Alexandre?
— Pour le moment, rien, enfin ils ne savent pas trop. Donc pas
la peine de s’inquiéter, mais tu me connais. Nerveuse et
anxieuse pour un rien. Je ne dors plus et je passe ma vie à
régurgiter tout ce que j’avale.
— Tu me tiens au courant, s’il y a quoi que ce soit que je
puisse faire.
— C’est gentil Papa. Et je voulais te dire que je suis désolée
pour cette histoire de maison de retraite. Je crois que j’ai eu
très peur de te perdre, surtout après la mort de Maman. Tu es
ma dernière famille, que cela te plaise ou non. J’ai cédé à la
simplicité, j’ai opté pour ce qui changerait le moins le cours de
ma vie. J’ai eu tort, je suis désolée Papa.
— Ça va Marion, c’est rien. Et puis, ça m’a pas fait de mal de
faire un peu le ménage. Les patins glissent mieux maintenant.
Le plus dur a été de supporter la vue des grosses fesses de
Mme Suarez. Tu sais, elle avait du mal à passer dans le
couloir !
— Papa, j’ai bien réfléchi. La maison de retraite, ce n’est pas
la solution. J’ai compris que quelque chose a changé chez toi
depuis quelque temps. Rien qu’à t’entendre proposer ton aide
pour Alexandre. C’est du jamais vu. Mais je m’inquiète
toujours pour toi : tu passes tes journées seul et désœuvré. Tu
as pensé à reprendre un chien ? Je n’étais pas pour, mais ça te
ferait du bien, tu sais.
— J’ai pas besoin de chien. Je le sens pas de tout
recommencer, l’éducation, les sentiments, pour finir par le voir
partir encore avant moi. Et puis, j’ai Juliette maintenant, c’est
un peu pareil, un ventre sur pattes, les contraintes de balades
en moins. Elle est gentille cette petite.
— Mais c’est aussi ça qui me fait mal au cœur. Je te le dis
comme je le pense, Papa. Tu vas finir par connaître une
étrangère, tout sympathique qu’elle puisse être, mieux que ton
propre petit-fils. C’est de son vrai grand père dont il a besoin,
pas d’un remplaçant.
— C’est pas moi qui ai choisi d’aller habiter à Singapour.
— Papa, c’était pour vous fuir, toi et Maman ! Vous me
mettiez au milieu de vos histoires. Je ne pouvais pas passer
vous voir sans entendre vos reproches respectifs, et pire, tous
vos « Parle-lui ! Il saura t’écouter » ou « Va la voir et
demande-lui de revenir, je suis prêt à accepter ses excuses ».
C’est triste à dire, mais avec la mort de Maman, au moins, ça
s’est calmé. Et puis, moi aussi j’ai changé. J’ai le droit de
changer, je vieillis et je me rends compte de ce qui est
vraiment important pour moi. Et en un an, j’ai failli te perdre
deux fois. On se voit une fois par an, pour Noël, et encore
quand tout se goupille bien. On ne peut pas espérer que tu sois
encore vivant à Noël prochain. Ce n’est pas une vie, ni pour
toi, ni pour moi, ni pour Alex. J’ai pris une grande décision
Papa. Je vends ton appartement à la résidence et je veux que tu
acceptes de venir habiter avec nous, à Singapour.
— Chérie, je suis pas sûr d’avoir bien entendu, ça a coupé. De
toute façon, il faut que je raccroche, c’est l’heure de mes soins.
L’infirmière vient d’entrer. Je t’embrasse !
— Papa, ne raccroche pas tout de suite. Tu as entendu ce que
je viens de te demander ?
Pendant de longues secondes, personne ne parle. Le
visage de Ferdinand reste fermé, immobile, puis il finit par
lâcher :
— Je crois, oui.
— J’ai conscience que ce que je te demande, c’est du
changement. Mais c’est la famille ! Je ne te demande pas une
réponse immédiate, je ne te force à rien. Penses-y. Je te dis
juste que ça me ferait plaisir. Je ne te mets pas à la rue non
plus. Bon, je te laisse à tes infirmières, n’en profite pas.
Appelle-moi dès que tu rentres à la maison. On reparlera de
ma proposition plus tard. Bisou Papa. Je t’aime.
— Allez, salut Marion. Comme ça s’éteint ce machin ?
JULIEEEETTE ???
35 - Maldonne
Cela fait deux jours que Ferdinand est rentré chez lui.
Sa convalescence à l’hôpital a été plus longue que prévue et il
est bien content de retrouver son appartement, encore
relativement propre. Comme réclamé par Marion, il l’a
informé de son retour à la maison, essayant de battre le record
de la conversation téléphonique la plus courte au monde : 11
secondes. Il ne voulait pas lui donner une chance de rouvrir la
discussion sur sa proposition de déménagement. Ferdinand
déteste les déménagements, et rien que pour cela, il n’arrive
pas à envisager sérieusement la demande de sa fille. Depuis
deux jours, il vit reclus : ni Juliette, ni Béatrice ne savent qu’il
est revenu. Il ne sait pas trop pourquoi, mais il veut se faire
petit, se faire oublier, profiter de sa solitude pour réfléchir. Et
puis, la Béatrice, il l’a encore en travers de la gorge. D’abord
elle le drague en lui racontant sa vie et ses sentiments, ensuite
elle l’envoie sur les roses avec sa déclaration d’amour, puis
elle vient comme par miracle le tirer in extremis d’une
condamnation injuste, pour enfin l’obliger à retourner à
l’hôpital pour un bout de papier, un certificat de mauvais
traitement, lui, l’hypocondriaque qui déteste les murs verts et
les bips incessants qui semblent avoir le droit de vie ou de
mort sur lui. Sans parler du trajet en auto le plus risqué de sa
vie où elle a failli le tuer à plusieurs reprises. Une folle ! Bon,
c’est vrai, que parfois, il pense que lui aussi a un petit grain.
Mais il a surtout une grande fierté. Comment la côtoyer à
nouveau, par où commencer ? Des reproches, des excuses, un
baiser ? Pour le moment, il a choisi de l’éviter, à commencer
par la partie de bridge de ce soir. La pendule en plastique
affiche 17 h 52. Ferdinand tourne en rond depuis des heures.
Plus l’heure du rendez-vous se rapproche, plus il est anxieux.
Il tourne en rond depuis des heures, ressasse chaque
conversation. Il va à la fenêtre, regarde la nuit au dehors et
vérifie à nouveau l’heure à la pendule. 17 h 53. Ferdinand
retourne sur son siège. Dans 7 minutes, Béatrice va venir à ma
porte supplier en vain pour que je vienne jouer. Mais je n’irai
pas. Je n’irai pas. Je n’irai pas ! Ce n’est pas qu’il lui en
veuille tant que ça au fond. Il le savait au fond : quatre-vingts
ans d’expérience. C’est toujours pareil avec les bonnes
femmes, comme dit Ferdinand à voix haute. Elles me
demandent d’aimer plus et me rejettent quand enfin j’ai des
sentiments ! Je n’irai pas jouer ce soir ! Ça, c’est sûr ! De
toute façon, elle aura pas besoin de venir sonner : j’ai déposé
le jeu de bridge sur son paillasson. Elle comprendra le
message. 17 h 52. Non mais c’est pas vrai : elle marche pas
cette pendule, elle traîne ! À croire que cette pendule est du
côté de Béatrice : elle me torture à petit feu. 17 h 56.
Ferdinand soupire de lassitude. Il va voir à l’œilleton. Le jeu
de bridge est toujours à sa place. Béatrice ne va pas tarder à le
découvrir. J’aimerais bien voir sa tête quand elle comprendra
que je viendrai pas, que s’en est fini de nous deux. Ferdinand,
tel un animal en cage, repart à nouveau se poster devant la
fenêtre, le regard dans le vague. Si je dois partir maintenant, ce
n’est vraiment pas de chance alors que la concierge n’est plus
là pour me casser les pieds, les voisines me font les yeux doux,
Juliette me ramène des pâtes de fruits. Mais bon, c’est la vie,
quand le devoir appelle… Ça sonne. Ca sonne ? Qu’est-ce qui
sonne ? C’est pas le téléphone, ça. La porte ? La porte sonne.
Mais il n’est que 17 h 57 ! C’est qu’elle devient malpolie la
Béatrice, elle est en avance. De toute façon, je ne suis pas là.
Silence total. Ferdinand se plaque contre le mur le plus proche.
Il ne bouge plus, ne respire plus. Soudain il se souvient. Mince
la lumière, j’aurais dû éteindre. Je suis sûr qu’elle va voir le
rai de lumière sous la porte. GRRR ! À quoi avais-je donc la
tête ? À pas de loup, Ferdinand s’approche de l’interrupteur de
l’entrée : les patins le font glisser silencieusement. Il est en
apnée. Un, deux, trois. Il appuie sur le bouton : la lumière
s’éteint. OUF ! À vingt centimètres de la porte, l’envie de voir
la tête de la vieille chouette implorer sans succès est trop forte.
Un dernier effort muet : il arrive au but. De l’index, il soulève
le cache de l’œilleton. Il ajuste son verre, cale son œil : rien !
On n’y voit rien. Comme un combat de nègres dans un tunnel,
comme disait Mme Suarez. Mais Ferdinand entend une petite
voix inquiète qui appelle « Houhou, il y a quelqu’un ? Où est
cette fichue lumière ? Houhou… ». Ferdinand ne reconnaît pas
la voix. Ce n’est pas celle de Béatrice. Il ne distingue rien dans
cette obscurité enveloppante. Mais pourtant il y a bien
quelqu’un : on a sonné, il y a eu une voix… Tout d’un coup, la
lumière revient. Une silhouette blanche apparaît. Grande.
Blonde. Élancée. De dos, il entrevoit une femme, avec un long
manteau de fourrure blanche. Elle se retourne, se fige. Elle
semble aux abois. Elle scrute la porte de Ferdinand, comme si
elle essayait de voir à travers. Ferdinand sent la chaleur de ce
regard perçant lui picoter le ventre. Il se reconcentre : il voit
désormais plus nettement les traits de l’inconnue. Des yeux
bleus gris, un visage poupin quelque peu marqué par les
années, une bouche fine redessinée de rouge. Une belle
femme, de 65 ans tout au plus. Ferdinand se fait la réflexion
qu’il ne l’a jamais vue par ici (il l’aurait remarquée, peut-être
même accostée) quand subitement la silhouette blanche
s’élance vers lui et sonne à la porte. Mince, se dit Ferdinand,
en fermant mécaniquement les yeux et la bouche, le plus
fortement possible, pour se faire aussi discret qu’une souris.
Elle m’a vu. L’inconnue sonne à nouveau et enchaîne :
« Bonjour. Il y a quelqu’un ? Je suis peut-être un peu en retard.
Je me suis perdue dans l’escalier. Il n’y a pas de numéro aux
étages. Je viens pour la partie de bridge.» Soulagement !
Ferdinand souffle jusqu’à vider ses poumons. Ouf, ce n’est pas
moi, qu’elle cherche, enfin pas personnellement. Il répond
alors à travers la porte : « C’est la porte d’en face ma petite
dame. Vous verrez d’ailleurs, j’y ai posé le jeu de bridge sur le
seuil. » La panique se dessine sur le visage de l’inconnue : « Il
y a quelqu’un ? J’entends une voix derrière la porte. Suis-je
folle ? Houhou. S’il y a quelqu’un, montrez-vous. J’ai peur.
Oh, je savais que je n’aurais pas dû venir… » Ferdinand
entrouvre la porte et laisse passer la tête. La femme hurle !
— Chuuuuuuut !!! Tout va bien ! Je voulais pas vous effrayer
madame. Vous m’en voyez désolé. Oui, c’est moi qui parlais.
Je vous disais que la partie de bridge se joue dans
l’appartement d’en face, pas ici. Vous verrez j’y ai déjà posé le
jeu sur le seuil.
— Ah, merci ! Oui c’est vrai, il y a le jeu, suis-je bête, où
avais-je la tête ? Je suis désolée de vous avoir dérangé. Elle
prend une longue inspiration, ses mains tremblent encore
quand elle demande : Puis-je vous demander de me prêter
votre bras pour m’aider à faire ces quelques mètres ? Mes
jambes ne me tiennent plus. C’est que j’ai vraiment peur dans
le noir et puis d’entendre une voix inconnue…
— Heu, oui, je vais vous aider, mais, heu… il y a un
malentendu…
— Merci beaucoup Monsieur pour votre aide. J’ai vraiment de
la chance d’avoir affaire à un chevalier servant si élégant.
N’est-ce pas merveilleux : je me trompe de sonnette et je
tombe sur un homme charmant et joueur de bridge, qui plus
est ? Puis-je savoir à qui ai-je l’honneur? Moi, c’est
Madeleine, dit-elle en attrapant le bras de Ferdinand.
Ferdinand a la tête qui tourne. C’est lui qui aurait
besoin de se tenir un instant. Il est tout chamboulé. Il s’appuie
discrètement sur la poignée et referme le plus doucement
possible sa porte. Lui qui avait prévu de faire le mort toute la
soirée se retrouve sur le seuil de sa porte, sur le point de se
diriger vers celle de Béatrice, avec à son bras une femme
charmante sortie de nulle part. Comment fuir discrètement
pour ne pas être vu par Béatrice, et aimablement pour laisser
une première bonne impression à la belle Madeleine (on ne
sait jamais…)? Tout d’un coup, la porte s’ouvre. Béatrice
apparaît et s’exclame : « Ah je me disais bien avoir entendu
votre porte claquer. Je suis vraiment ravie que vous soyez venu
Ferdinand. Je vois que vous avez déjà fait la connaissance de
Madeleine, notre nouvelle joueuse de bridge. Madeleine est la
joueuse la plus aguerrie que je connaisse. Allez, rentrez tous
les deux. Vous qui aimez gagner Ferdinand, voici quelqu’un de
votre pointure. D’ailleurs, vous avez déjà sûrement entendu
parler de Madeleine par Juliette : c’est sa grand-mère !»
L’intéressée s’illumine : « Je suis contente d’apprendre que je
suis au bras de Monsieur Ferdinand. Enchantée ! Je pense que
nous nous verrons régulièrement, j’habite désormais l’étage du
dessus, enfin…me semble-t-il ? Je dois vous faire une
confidence : ma mémoire me joue parfois des tours. »
La partie se joua à quatre, dès l’arrivée de M. Palisson,
qui aida Ferdinand à déplier la table de bridge placée en
console contre le mur. Au cours de la partie, il fallut
réexpliquer trois fois les règles. Cependant chacun passa un
très agréable moment. M. Palisson n’était plus le plus lent à
jouer. Béatrice se réjouissait de la présence inespérée de son
voisin. Madeleine passait la soirée la plus divertissante de ses
six derniers mois, depuis l’annonce du diagnostic. Quant à
Ferdinand, il gagna, mais ne s’en réjouit pas, ses sentiments
étant complètement chamboulés, de nouveau, par cette superbe
femme qui passa sa soirée à lui toucher le bras…
36 – La der des der
Les fêtes de Noël commencent pour chacun. Béatrice,
comme à l’accoutumée, va passer dix jours avec ses enfants et
petits-enfants puis fêtera le réveillon à la maison de retraite
avec sa belle-sœur qui a rejoint l’établissement depuis deux
mois. Juliette accompagne son père, sa petite sœur et sa grand-
mère en Normandie : cette dernière va suivre une cure
thermale. Comme chaque année, Ferdinand n’a pas grand-
chose de prévu. Marion lui a fait savoir qu’ils avaient besoin
d’elle à son travail pour Noël et qu’elle envoie son fils chez
son père pour les fêtes. Et voilà ! Il a fait le tour de ses options.
Il sera seul. Comme l’année dernière. Ah non, l’année
dernière, il y avait encore Daisy.
Aujourd’hui est le dernier jour d’école pour Juliette.
Elle lui a promis de venir déjeuner chez lui. Ferdinand lui a
préparé son plat préféré : poulet et coquillettes, avec le jus
graisseux de la volaille, accompagné de cornichons. En
dessert, il lui a prévu une surprise : il a fait une mousse au
chocolat ! Une première pour lui. La seule cuillerée qu’il s’est
autorisée était délicieuse. La table est mise, quand la fillette se
présente, ponctuelle, à la porte de l’octogénaire. De son
cartable, elle sort son carnet de notes qu’elle montre fièrement
à Ferdinand. Il n’a jamais eu de notes comme celles-là, lui.
Elle est très maline. Elle ira loin cette petite ! Ferdinand est
fier d’elle. Le poulet a encore besoin d’un peu de cuisson.
Juliette est déjà à table, pipelette comme tout. Elle lui raconte
sa matinée d’école. En guise d’amuse-bouche, elle engloutit le
bocal à cornichons, un à un. Soudain toutes les lumières
s’éteignent ! Le frigo et le four aussi. Une coupure
d’électricité. Est-ce une panne générale ou seulement chez
Ferdinand ? Une rapide vérification à travers l’œilleton et un
constat. Il y a de la lumière dans l’escalier. La coupure est
donc seulement chez lui. Ferdinand remonte le disjoncteur. Le
courant ne revient pas. Zut !!! Son repas de Noël va être raté si
le poulet est cru et la mousse chaude. Pris d’une inspiration
que Juliette ne lui connaissait pas, il sort de chez lui en trombe
et sonne chez Béatrice. Celle-ci, surprise, crayon de papier à la
main, lui sourit :
— Bonjour Ferdinand. Tout va bien ? Je peux peut-être faire
quelque chose pour vous ?
Juliette passe une tête en dehors de la porte de
Ferdinand et salue la nonagénaire d’un signe de main. Béatrice
enchaîne :
— Ah, je vois que vous avez de la visite. Bonjour Juliette !
— Béatrice, j’ai une faveur à vous demander, continue
Ferdinand. Il y a chez moi une panne d’électricité et le
disjoncteur est pas collaboratif. En attendant, il y a urgence :
j’aurais besoin de finir de cuire la poule dans votre four, si cela
vous dérange pas.
— Un poulet, il est grand comment ?
Ferdinand lui montre une belle bête avec les mains.
Béatrice sourit et ajoute :
— J’adore le poulet. J’aimerais pouvoir en acheter plus
souvent chez le boucher mais toute seule, je dois en manger
toute la semaine.
Ferdinand comprend très vite le message. Cette femme
est intelligente : elle a toujours su faire passer les messages en
douceur.
— Béatrice, nous ferez-vous l’honneur de vous joindre à
nous ?
— Quelle merveilleuse attention ! Avec un grand plaisir. C’est
si gentiment proposé. Ne nous embarrassons pas à faire des
trajets d’une cuisine à l’autre, déjeunons dans ma salle à
manger.
L’heure tourne, Ferdinand n’a pas le temps de faire des
manières et refuser. Il acquiesce donc. Juliette a suivi la
conversation et a déjà réuni les éléments du repas. Le poulet,
les pâtes et la mousse, comme un cortège d’offrandes, quittent
donc la cuisine de Ferdinand et traversent le couloir, pour
entrer chez Béatrice et prendre place dans la cuisine équipée.
Dans la salle à manger, la nappe blanche est déjà étalée, sans
un pli. Les couverts sont mis, la carafe, remplie d’eau. Un gros
pain de campagne est posé sur une planche à découper.
Ferdinand se rend compte que lui n’avait pas pensé au pain,
alors que, selon Juliette, il n’y a pourtant rien de mieux que de
saucer le jus si goûteux.
Une fois le poulet enfourné, Ferdinand prend place à
l’extrémité gauche de la table. À sa gauche règne Béatrice. À
sa droite, Juliette s’assoit, face à l’hôte. Sa tête dépasse à peine
le niveau de la table. Béatrice lui tend un coussin pour qu’elle
se surélève. Ferdinand a pris en charge la cuisson de la volaille
et retourne aux fourneaux surveiller la cuisson. De la cuisine,
il entend la conversation aller bon train entre la vieille dame et
la petite fille. Elles discutent littérature. Mme Claudel n’en
croit pas ses oreilles : cette petite fille a des lectures tout à fait
inappropriées. Pas étonnant qu’elle ait l’air bizarre auprès de
ses camarades de classe, pense-t-elle. Béatrice se met en tête
de lui trouver un ouvrage qui puisse lui donner de quoi
impressionner à la récréation. Béatrice se lève et va explorer
dans la petite bibliothèque de sa chambre parmi les livres
récents. Elle sort un énorme pavé. Elle revient à table et tend
l’ouvrage à la petite fille de dix ans. « Tu es bien trop jeune
pour lire un livre énorme comme cela, mais quand tu auras
envie, ou le courage, c’est un des meilleurs livres qui existent.
Bilbot le Hobbit, de Tolkien. Un classique. Je te le donne, il
est à toi ». Ferdinand revient avec le plat fumant. Il écarquille
les yeux devant le dictionnaire que Juliette a devant les yeux.
Tu parles d’un cadeau. Puis se ravise en lisant le titre. Même
lui en a entendu parler. Juliette lui fera le résumé.
— Ferdinand, vous serez sûrement content d’apprendre que le
commissaire Balard a pris un blâme pour le mauvais
traitement qu’il vous a infligé. J’avais raison : votre état de
santé était pitoyable. D’après les analyses, c’est surtout la
tension qui malmenait votre cœur. Vous avez des problèmes de
cœur ?
Ferdinand sourit. Béatrice ne réalise pas ce qu’elle
vient de dire. Des problèmes amoureux ! Oh oui, il en a eu des
tas. Son cœur a été malmené, depuis des années. Et ce n’est
pas près de s’arrêter, il le sait. Il ne peut s’empêcher de
comparer les dires du docteur Labrousse d’il y a quelques
mois (un cœur incroyable) avec la peur bleue qu’il a eu à côté
de Béatrice au volant. Peut-être une explication à chercher de
ce côté-là… Béatrice a continué son monologue sur le
commissaire qu’elle ne peut pas sentir, surtout avec cette
histoire de place de parking handicapé. Juliette sauce
goulûment son assiette.
— Il est trop bon ce jus, Ferdinand. Votre meilleur. Bravo !
— Attends de goûter au dessert. Je crois que ça va te plaire
aussi. Je peux débarrasser vos assiettes ? Ferdinand quitte la
table les bras chargés et revient le plat recouvert de papier
d’aluminium. Quand il enlève la protection et laisse apparaître
la mousse au chocolat, les yeux de Juliette s’illuminent !
— J’adore la mousse au chocolat !!! Comment le saviez-
vous ?
— Il y a pas que Mademoiselle Je sais tout qui sait tout. J’ai
mes sources aussi !
— Mamie Mad, je parie. C’est sa recette ? Juliette engloutit
cuillerée après cuillerée sous le regard interloqué de Béatrice.
— Elle a de l’appétit cette enfant. Il vaut mieux l’avoir en
photo qu’à table. Je plaisante, ma petite. Mais c’est vrai que tu
as un bon coup de fourchette !
— Je dois déjà filer. Avec le problème d’électricité, on a perdu
un peu de temps. Je vous fais une bise Ferdinand car je ne
vous reverrai certainement pas avant mon départ pour la
Normandie. On part à la première heure demain matin. Merci
encore Béatrice pour le livre. Je vous dirai s’il m’a plu. Joyeux
Noël à vous deux!!!
— C’était vraiment un plaisir d’un peu mieux te connaître
Juliette. Si le livre te plaît, il y a une suite qui t’attend. Je te
souhaite de bonnes fêtes en famille. Passe mes salutations à
Madeleine. À une prochaine fois, pour un autre déjeuner,
j’espère…
Ferdinand se lève de table et accompagne Juliette jusqu’à la
porte. Juliette met son manteau, son bonnet puis Ferdinand
l’aide à hisser son cartable sur ses épaules. Ferdinand réalise à
quel point cette petite a grandi en quelques mois à peine. Il a
hâte de la revoir après les fêtes. Au moment où elle sort,
Ferdinand, un peu embarrassé, interroge :
— Juliette, je peux te demander une dernière faveur ? Peux-tu
donner ce petit quelque chose à Madeleine de ma part, pour
Noël ? C’est trois fois rien, mais je sais que cela lui fera
plaisir. Passe de bonnes fêtes. On se revoit à ton retour!
Juliette s’éclipse et Ferdinand pousse doucement la
porte derrière elle, avant d’aller s’asseoir auprès de Béatrice.
Leur conversation enjouée ne semble pas prendre fin avec le
départ de la jeune fille. On parle de cafés et d’émissions à
suivre ensemble. En sortant, Juliette aurait pu constater que le
disjoncteur externe sur le palier avait été abaissé,
volontairement. Ferdinand n’aura pas à acheter de nouveaux
plombs cet après-midi. D’ailleurs, on dirait que cela a fait
sauter l’ampoule de la lumière du palier, encore une fois.
***

Après le déjeuner, les deux voisins s’installent sur le canapé


de Béatrice pour déguster leur tasse de café. Ferdinand ne sait
plus trop quoi penser de sa relation avec Béatrice. Pourra-t-il
encore être ami avec elle, comme s’il n’avait jamais eu de
sentiments pour elle ? Comme si il n’y avait jamais eu cette
stupide déclaration ? Il en doute, mais il apprécie la compagnie
de Béatrice, qui contrairement à Juliette, ne le juge jamais.
Maladroitement, il lance :
— Je sais que je m’y prends tard, mais je voulais vous
remercier pour tout ce que vous avez fait pour moi. Venir me
chercher au commissariat, m’emmener à l’hôpital. Vous étiez
pas obligée et cela m’a touché, surtout après ma déclaration,
qui a dû vous mettre mal à l’aise.
— Oui c’est le moins que l’on puisse dire. À plus de quatre-
vingt-dix ans, j’avais perdu l’habitude. Mais tout ce que j’ai
fait Ferdinand, c’est trois fois rien, juste ce que l’on appelle
l’amitié. Et puis, vous savez, vous avez été le cas le plus
simple de ma carrière !
— Le seul, aussi, non ? Le sourire de Ferdinand fut rejoint par
celui de Béatrice qui enchaîne :
— Vous devriez aller remercier Juliette. Elle est épatante cette
petite. Vous savez, c’est elle qui a déniché l’ordonnance de
Mme Suarez, et je ne veux même pas savoir ni où ni comment.
Elle a les idées bien arrêtées cette Juliette, un peu comme vous
d’ailleurs. Selon elle, la mort de feue notre concierge serait la
faute du chat de Mme Berger, qui comme à son habitude,
rôdait dans le local à poubelle, à la recherche d’une souris.
D’après Juliette, Mme Suarez aurait pris peur de ses yeux
lumineux dans le noir et aurait fait une crise cardiaque. Allez
savoir pourquoi ? Une sombre histoire en tout cas. Dire que
tout cela a commencé à cause d’une menace de maison de
retraite, totalement illégale d’ailleurs.
— Comment ça ? Marion pouvait pas me faire entrer en
maison de retraite sans mon accord ??? Oh la bougresse !
— Mais sans tout cela vous n’auriez jamais rencontré Juliette.
Elle vous aime beaucoup cette petite, vous savez.
— Pas trop j’espère. Car si c’est le cas, j’ai peur qu’elle soit
triste d’apprendre mon départ.
— Votre départ, grand Dieu !!! Mais pour où ?
— Singapour ! Marion, ma fille, me l’a demandé, j’ai pas la
moindre envie de quitter mon pays, mon appartement,
certaines personnes, mais elle a dit « C’est la famille », et je
crois qu’elle a raison.
— Oh, vous m’en voyez toute troublée et triste. C’est votre
décision et je suis sûre que vous avez pesé le pour et le contre
pour faire le choix qui vous semble le meilleur. C’est
courageux M. Brun. Vous allez énormément nous manquer, à
Juliette et moi.
37 – Élémentaire, mon cher Watson
Devant sa fenêtre, assis dans son fauteuil, Ferdinand
regarde le manteau neigeux habiller les arbres nus de ses
flocons duveteux. Le soleil taquine les cristaux de glace et fait
scintiller les branches. Ferdinand regarde paisiblement ce beau
paysage blanc qui lui est offert pour ce jour de Noël. Hier soir,
il est resté chez lui, seul, et a pensé à Béatrice tout d’abord, qui
réveillonnait avec ses petits-enfants, puis à Juliette qui ne croit
plus au père noël mais qui sera certainement contente à son
retour de découvrir dans son courrier (et toutes les semaines)
le magazine Le Nouveau Détective que Ferdinand lui a choisi
pour Noël, après ses exploits dans la résolution de l’affaire
Suarez. Il a hâte de voir sa réaction. Mais les pensées de
Ferdinand se sont pourtant arrêtées sur une autre femme :
Madeleine. Sa voix fragile et enfantine qui s’étonne des choses
les plus banales, son rire espiègle qui résonne encore dans ces
murs, ses yeux si pénétrants à la recherche de vérité,
d’approbation, mais surtout sa main, à la peau si fine, si douce,
nonchalamment posée sur la sienne, pour un instant, une
éternité. Oh, Madeleine !
Ferdinand ressasse les rares moments passés avec elle.
Il les revit, s’invente des réponses plus adroites qu’il aurait
aimé savoir donner spontanément. Il invente même leurs
discussions futures. On joue un nouveau film au cinéma, dont
tout le monde dit le plus grand bien. Cela vous plairait-il de le
voir ? Ferdinand décide d’aller faire une petite promenade,
histoire de laisser quelques traces de présence humaine dans
ses rues désertes. Il enfile son pardessus, enroule son écharpe,
et enfonce son béret. En ouvrant la porte, tombe sur le seuil un
petit paquet qui devait être posé en équilibre contre sa porte à
l’extérieur. Ferdinand se baisse, ramasse ce qui s’avère être
une lettre assez légère et non oblitérée. Il rentre chez lui,
referme la porte et s’y adosse. Quand Ferdinand découvre une
écriture rondelette et familière, il sourit. Il ouvre l’enveloppe
avec empressement, extrait une feuille à petits carreaux, la
déplie et commence à lire :

« Mon très cher Ferdinand,


Je vous écris car je sais que vous êtes seul à Noël et je
voulais que vous sachiez que je pense à vous. Cette année a
été très difficile pour vous. La perte tragique de Daisy,
l’accident de tram, la menace de maison de retraite, les
altercations avec les voisines (surtout Mme Suarez, paix à son
âme), l’arrestation non justifiée, vos séjours à l’hôpital. Une
année dure mais riche en émotions. Avec de très belles
rencontres, aussi. Je pense en premier à la nôtre, bien sûr : il
s’en serait fallu de peu que vous me laissiez poireauter sur le
pas de votre porte ! Heureusement que j’avais pensé aux pâtes
de fruits.
Je pense aussi à Béatrice, cette super-mamie qui habite
à six mètres de chez vous et à qui vous n’aviez jamais adressé
la parole, un grognement peut-être. Voyez aujourd’hui
comment vos expériences difficiles vous ont rapproché et tout
ce que vous partagez désormais.
Et enfin, je pense à Mamie Mad. Je me trompe peut-
être mais j’ai comme l’impression qu’elle ne vous a pas laissé
indifférent. Et je pense même avoir vu dans vos yeux une petite
lueur qui n’existait pas il y a un an. L’envie. L’envie de ne plus
être seul, l’envie d’être curieux, l’envie d’aimer à nouveau,
l’envie de commencer à vivre vraiment.
Je parle, je parle, mais j’oublie l’essentiel : je tenais à
vous remercier pour l’abonnement au magazine Le Nouveau
Détective (je serais une mauvaise enquêtrice si je n’étais pas
capable de découvrir mes cadeaux de Noël à l’avance). Nos
déjeuners quotidiens devraient nous permettre d’éclaircir les
mystères les plus difficiles. Pour Noël, j’ai, moi aussi, un petit
quelque chose pour vous. Sortez sur votre palier. Voyez, il y a
une plus grosse boîte, à côté de la lettre. Ouvrez-la… »
Ferdinand est certain qu’il n’y avait pas de boîte posée
à côté de la lettre. Sinon, il aurait commencé par ouvrir le plus
gros des courriers. Il ouvre la porte, retourne sur le seuil et
là… effectivement, un carton. De taille plutôt conséquente, du
genre à contenir un… aspirateur ou un micro-onde. Oh
l’effrontée ! Serait-ce un message caché ? Ferdinand se
penche, enlève le papier cadeau (plutôt mal posé) et
découvre… Un scanneur-imprimante !!! Hein…??? Mais
pourquoi faire ? Ferdinand n’a même pas d’ordinateur. Existe-
t-il cadeau plus inutile ? Ferdinand, qui reçoit peu de cadeaux,
se serait contenté de peu. Mais là, même s’il ne s’attendait à
rien, il ne peut s’empêcher d’être déçu. Elle le connaît si mal
que cela ? Perplexe, il retourne à sa lecture :
« Alors, qu’en pensez-vous ? J’espère que vous êtes
content. J’avais un peu peur de votre réaction. En même
temps, je ne suis pas là pendant encore deux semaines : vous
avez donc le temps de vous y habituer et de ne plus m’en
vouloir. Surtout, ne le laissez pas dans le carton. Je suis sûre
que vous saurez lui trouver une petite place…
Ferdinand arrête tout net sa lecture: il a beau être sourd
comme un pot, il jurerait d’avoir entendu un bruit, très proche.
Un râle, non plutôt un gémissement. « Ah, non ! Pas encore un
accident au 8 rue Bonaparte. Je suis seul. On va encore
m’accuser », pense Ferdinand. Quand soudain, il comprend.
« Suis-je bête ! Pourquoi n’y ai-je pas pensé plus tôt ? Vite ! ».
Ferdinand attrape le carton, y découvre des petits trous, écarte
les pans latéraux et là, sort du carton du scanneur-imprimante
une minuscule tête brune, poilue et tachée de blanc. Ferdinand
soulève délicatement la bête qui s’avère être infiniment légère.
Le premier contact est chaud. Puis doux. Le regard est
incertain, humide, coupable et lourdement ensommeillé.
Ferdinand blottit le petit chiot contre sa poitrine et sent sous
ses doigts le battement rapide du cœur qui progressivement se
ralentit sous les caresses et les mots chuchotés. « Tout va bien.
N’aie pas peur, tu es chez toi ». Ferdinand referme la porte de
l’entrée et va s’asseoir dans son fauteuil près de la fenêtre. Il
ne neige plus.
Ferdinand n’ose plus bouger : il est bien. Il n’est plus
seul. Tout d’un coup, il se souvient qu’il a arrêté sa lecture
avant la fin. Délicatement, il récupère la lettre de sa poche. Le
petit chiot s’est endormi. Ferdinand parcourt les dernières
lignes :
« Je suis sûre que vous saurez lui trouver une petite
place, là, tout près de votre cœur abîmé mais encore si grand.
Mon père l’a trouvé avec trois frères près d’un chantier. Il
était dans un carton trempé par la pluie. Le vétérinaire a dit
que tout allait bien et qu’il avait seulement besoin d’amour et
de réconfort maintenant. Comme vous. Je pars deux semaines
en vacances avec Papa, Emma et Mamie Mad. Prenez bien
soin de Sherlock ! Oui le petit beagle est un mâle. Je me suis
dit que maintenant il fallait vous faire aimer des hommes : ton
petit-fils Alexandre et mon père en premier lieu. Je vous
aiderai. Par ailleurs, pensez aussi à racheter des cornichons.
J’ai fini le bocal. Voilà, la voiture va partir. Je dois m’arrêter.
Je vous embrasse fort. À très vite.
Juliette
PS : Je ne sais pas ce que vous lui avez fait, mais
Mamie Mad ne parle que de vous. Plus précisément, elle ne
fait que demander « Mais pourquoi Ferdinand n’est-il pas
venu avec nous ? C’est malpoli de l’avoir laissé seul,
Antoine ? » En boucle.
Le cœur de Ferdinand se met à battre plus fort. Le petit
chiot émet un gémissement que Ferdinand calme d’une caresse
rassurante. Ferdinand laisse glisser la lettre à ses pieds. Il
sourit. La vie lui semble plus douce, les décisions plus faciles
à prendre.
38 – Jaune cocu
Ferdinand attend fiévreusement devant son téléphone.
Marion doit l’appeler d’une minute à l’autre. Il veut lui
annoncer qu’il a pris sa décision et accepte de venir vivre avec
elle. À Singapour ! Quelle tristesse ! Il se sent extrêmement
nerveux à l’idée de partager sa décision que Marion devait
espérer sans jamais oser y croire. Il a tout de même une
appréhension : il a peur d’être déçu par sa fille, il a peur que sa
réaction soit celle d’une enfant gâtée, sûre que son père finirait
par faire ce choix. Alors qu’il n’a jamais été sûr de sa décision
et ne l’est toujours pas. Il a testé une option sur Béatrice, qui
n’a rien voulu montrer de son avis, mais qui ne lui a pas non
plus dit qu’il faisait l’erreur de sa vie.
Ils avaient convenu de l’heure : Marion a déjà dix
minutes de retard. Ferdinand n’en peut plus, il sent qu’il va
craquer, que si les minutes continuent de défiler il les prendra
comme un signe de changer d’avis. À 16 h 00 c’était oui, à
16 h 20, désolé mais c’est non. Une leçon pour apprendre la
ponctualité.
16 h 30, toujours aucun appel. Ferdinand vérifie la
tonalité, raccroche. Quelle réponse donner à 16 h 31 ? Enfin,
la sonnerie retentit. Peut-être que son téléphone était mal
raccroché après tout et que Marion essaie de le joindre depuis
trente minutes ? Ferdinand s’empare du téléphone :
— Allô, Marion ?
— Heu, non, c’est Tony !
— Tony ? Je connais pas de Tony. Désolé, mais je dois
raccrocher, j’attends un appel extrêmement important. Au
revoir.
— Attendez, oui, je sais. Vous attendiez un appel de Marion.
Elle m’a demandé de vous appeler.
— Comment ça ? Pourquoi Marion peut pas m’appeler elle-
même ? Qu’est-ce qui se passe ? Il lui est arrivé quelque
chose ? Et vous m’avez dit que vous étiez qui déjà ?
— Vous êtes assis ?
— Qu’est-ce qui se passe ? DITES-MOI ce qui se passe tout
de suite !!!
— Marion est à l’hôpital, avec Alexandre. Les médecins
viennent de poser le diagnostic sur les troubles d’Alexandre.
Ce serait une insuffisance rénale.
— Mais qu’est-ce que c’est que ces histoires ? C’est pas vrai,
c’est une blague ? Ils se sont forcément trompés : il a 15 ans !
Et où est Marion ? Pourquoi elle peut pas m’informer elle-
même ?
— Marion passe actuellement des examens pour déceler si elle
est compatible avec son fils. Il a besoin d’une greffe et c’est
dans la famille qu’on trouve généralement le plus vite un
donneur compatible.
— Mais vous êtes qui ? Vous êtes pas docteur, n’est-ce pas ?
— Non effectivement, je ne suis pas docteur. Vous me
connaissez, je pense. Je suis Tony Gallica. Heu, le facteur…
— Le facteur, le facteur ! Je connais pas de facteur, ni le mien,
ni celui de ma fille à l’autre bout du monde. Il va falloir me
donner des explications plus claires car… Attendez, le fumier
qui est parti avec ma femme ???!!!
— Heu, je n’aurais pas dit cela comme ça, mais oui, le
compagnon de Louise.
— Attendez, je comprends rien ! Qu’est-ce que vous venez
faire dans cette histoire de famille !!! Pourquoi Marion vous
demande-t-elle de m’appeler ?
— Je suis venu à Singapour pour les fêtes de Noël, comme je
le fais une année sur deux. Les résultats sont tombés pendant
mon séjour. J’ai décidé de rester ici, pour les soutenir. Plus
rien ne me retient de toute façon en France.
— Alors, non ! Ça va pas recommencer ! Ça va pas se passer
comme ça. Dites à Marion que j’arrive avec le prochain vol
pour Singapour. Et donnez-moi l’adresse de l’hôpital que je
sache où aller, bon sang !
Tony s’exécute. Il n’est pas très bavard. Il distille
seulement les informations demandées. Ferdinand s’apprête à
raccrocher quand il ne peut s’empêcher d’ajouter :
— Dites-moi, Tony. J’ai encore deux requêtes avant d’en avoir
fini avec vous. La première, est-ce que vous pensez
sincèrement que Louise a été plus heureuse après ? Je veux
dire, enfin…
— Je ne me permettrai pas d’avoir un avis sur votre relation,
mais je sais qu’elle me disait qu’elle se sentait enfin belle,
vivante. Et plus femme, aussi. Je l’ai vu sereine et rayonnante
comme jamais lors de notre dernier voyage en Inde. C’était
son rêve, vous savez. Elle est restée des heures à contempler le
Taj Mahal. Une merveille. Et puis malheureusement, on
connaît la fin tragique qui a écourté notre histoire, sa chute de
la baignoire dans notre hôtel de Singapour, alors que l’on
rendait visite à Marion sur le chemin du retour.
— Hein ? Quoi ?
— Vous aviez une deuxième requête, non ?
— Oui. Fichez-nous la paix, à ma famille et à moi. Sortez de
nos vies, je veux plus jamais avoir affaire à vous !
— On laissera Marion décider. Ils sont ma seule famille et j’ai
vu grandir Alexandre, j’ai passé bien plus de moments avec lui
que vous. Je ne peux pas l’abandonner, pas maintenant alors
qu’il traverse l’épreuve la plus difficile de sa vie. Il a besoin de
tout l’amour possible. Au revoir Ferdinand, on se voit donc à
Singapour d’ici quelques jours.
Ferdinand raccroche, anéanti. Il n’arrive pas à assimiler
ce qu’il vient d’entendre : la chair de sa chair, malade !?? Et ce
fumier de rital qui prend sa place à lui, là-bas ? Lui qui a déjà
volé sa femme, ne lui volera pas sa fille, ni son petit-fils !
C’est sa famille !
39 – Les voyages font la jeunesse
Oui, la famille c’est important, mais qu’est-ce que cela
cause comme souci ! Ferdinand était bien plus serein, même
plus heureux, avant de se préoccuper des autres. Il n’est pas
dans son assiette depuis la terrible nouvelle. Il a du mal à être
de bonne compagnie avec la petite Juliette qui l’a gentiment
appelé pour savoir si tout allait bien (et pour vérifier que son
cadeau avait bien été trouvé à temps). Il ne veut pas que la
conversation s’éternise mais il en a gros sur le cœur. Il lui
demande alors, évasivement :
— Qu’est-ce qui est le plus important ? La décision que l’on a
prise ou la raison à l’origine de notre décision ?
— Alors, là ! Je n’en sais rien moi ! Vous en avez des
questions, Ferdinand ! Pourquoi vous me demandez ça ? Vous
devenez philosophe ? On s’en fiche, non ?
— J’ai pas le cœur à rire, Juliette, désolé. Je suis au bout du
rouleau.
— Encore ? Mais qu’est-ce qui se passe ?
— Je veux pas t’embêter avec mes histoires mais pour
simplifier, Alexandre, mon petit-fils a une insuffisance rénale
et doit être opéré. Je pars m’installer définitivement à
Singapour pour être à ses côtés, et je crois que j’ai pris cette
décision surtout parce que le facteur est aussi là-bas, jouant le
grand-père de remplacement. Ça m’énerve d’être dans la
compétition comme ça, dans des moments pareils ! Là, je dois
faire mes valises, mon vol part demain. Je suis pas sûr que l’on
se revoit de sitôt.
— Oh, non ! Je ne veux pas vous perdre ! Je suis sincèrement
triste pour Alexandre et j’espère qu’il va se rétablir, au plus
vite, mais je ne pensais pas vous voir partir un jour, et si vite !
— Je pensais pas non plus partir à l’étranger de mon vivant,
encore moins m’y installer. Mais j’aurais au moins
l’impression de servir à quelque chose, même si en vrai je me
sens complètement impuissant face à cette injustice. C’est
vraiment horrible cette sensation que l’on peut ressentir dans
ses tripes quand quelqu’un de proche est malade, et pas vous !
C’est tellement injuste, je suis un vieil hypocondriaque, sans
maladie : c’est moi que la maladie devrait venir chercher !
Prenez-moi à la place, que je serve à quelque chose ou à
quelqu’un, pour une fois dans ma vie !
— Mais ça ne marche pas comme ça, malheureusement ou
heureusement. Je ne peux pas croire que vous partiez,
vraiment ! Et Mamie Mad ? Elle va être si triste. N’y a-t-il pas
la moindre chance que vous restiez ? Non, oubliez ce que je
viens de dire. C’est injuste ce que je dis : partez, bien sûr, c’est
la meilleure chose à faire. Moi, je penserai à vous en mangeant
des trucs dégueux à la cantine, et aussi quand je verrai Matteo
baisser les yeux en me voyant passer. Vous aviez simplifié ma
vie, vous savez ! Vous emmenez votre petit chiot au moins ?
Pour penser un peu à moi ?
— Heu, oui, ça va pas être pratique, mais je pense qu’un
animal pourra aider Alexandre à se divertir, un peu.
— Bon et vous me skyperez au moins, maintenant que vous
savez faire.
— Tu m’as pris pour Béatrice ? Oui, j’essaierai… OK ! Oui, je
t’appellerai Juliette, chaque semaine. Il faut bien que tu voies
Sherlock grandir, tu es un peu sa maman aussi.
40 – C’était moins une
Ferdinand se ronge les sangs. Trop de changements,
trop de choses le font sortir d’un seul coup de sa zone de
confort. Lui qui voulait seulement être tranquille, finir sa vie
tranquillement, d’attendre que la mort retrouve son adresse.
Même le docteur Labrousse lui avait dit : « pas de chocs
émotionnels ». Ferdinand est servi. Plein de doutes face à
l’immensité de la tâche à accomplir, à tout ce que cela
représente, il essaie de décomposer calmement les
événements. Pris bout à bout ils ne seront peut-être pas si
effrayants que cela ? C’est sa femme qui lui disait ça. Il fait
une liste :
1/ Faire ma valise – Mais que faire de Sherlock ?
2/ Prendre l’avion pour la première fois – Tout le monde prend
l’avion, tous les jours. Il n’y a presque jamais de problème.
Mais Ferdinand a un mauvais pressentiment. La Malaysia
Airlines, il ne la sent pas. Cela ne l’étonnerait pas si cette
compagnie perdait un avion. Note pour plus tard : Vérifier
quelle compagnie été choisie, sûrement la moins chère,
sûrement celle-ci…Trop tard pour changer. Ça commence
bien !
3/ Aller dans un pays étranger – Semble difficilement
surmontable car ne parle aucune autre langue que le Français
et l’Argot, car a le pire sens de l’orientation au monde, car ne
saurait faire la différence entre un Indien, un Chinois et un
Japonais. Alors entre Singapouriens… Note pour plus tard : ne
pas faire la remarque suivante : Lui, c’est qui ? Le médecin, le
taxi ou vendeur de roses ?
4/ Déménager – point besoin de détail – HORREUR,
HORREUR, HORREUR !!!
5/ Emménager - et définitivement, dans un lieu qu’il ne
connaît pas, n’a jamais vu, pour vivre au crochet de sa fille,
certainement dans une chambre ridiculement petite, où il va
perdre toute autonomie. Retour à la case départ : direction
l’assistanat de la maison de retraite !
6/ Se confronter à son hypocondrie - pour la première fois de
sa vie côtoyer la maladie, la vraie, la dure, celle qui peut
vraiment l’emporter sur la vie. Et supporter sans broncher
l’attente du donneur potentiel, les visites quotidiennes à
l’hôpital. Et venir, chaque jour avec une humeur égale et du
courage à partager.
7/ Se confronter au facteur - à l’illégitime grand-père de banc
de touche, au Latin Lover des PTT qui lui a volé sa femme.
Voilà ! Ferdinand décide d’arrêter sa liste ici et de
prendre les tâches, une par une. D’abord la valise donc ! Mais
malgré les amoncellements de vêtements éparpillés autour, la
valise n’en finit pas de rester vide. Ferdinand est ailleurs,
perdu dans ses pensées. Sherlock, tête légèrement inclinée,
essaie de comprendre le jeu de son maître : il veut bien aider,
mais on met les trucs dedans ou en dehors de la valise ?
Ferdinand rêvasse : il aimerait arrêter le temps, pas sur ce
moment précisément, mais retourner au moment même de sa
sortie de prison. Au moment où la menace de maison de
retraite s’était éloignée, au moment où il n’avait pas encore à
choisir entre la France et Singapour, au moment où son petit-
fils n’était pas (officiellement) malade, au moment où Tony
avait cessé d’exister le jour où sa femme était morte. Non, ce
n’est pas le moment d’être rancunier, ni le moment de penser
au passé ou à cet homme qui a joué le grand-père de
remplacement depuis des années, dans son dos. Ferdinand doit
se concentrer sur l’avenir. Allez, on se reprend. Il reste une
heure pour boucler sa valise avant de partir pour l’aéroport.
Mais que doit-on mettre dans une valise pour Singapour ? Un
chandail, des sandales ? De toute façon, la solution se révèle
simple : n’ayant qu’une seule valise et très peu de vêtements,
Ferdinand décide de tout prendre. Il s’acharne sur la fermeture
éclair de son bagage et parvient à le fermer en s’asseyant
lourdement sur son bagage. C’est bon, on ne le rouvre plus,
même si on se rend compte que quelque chose manque. Il
regarde sa montre, c’est presque l’heure de partir, dans moins
de cinq minutes, le taxi sonnera à son interphone. Sherlock
regarde, intrigué, son maître prêt à partir.
Ferdinand met son pardessus, son béret et se rassoit
inconfortablement sur sa valise. Il observe avec lenteur son
appartement, scrute chaque détail pour emmener avec lui des
souvenirs rassurants, familiers. Là-bas, cela va être l’inconnu,
la vie en communauté, à l’étroit chez Marion, à l’étroit dans
une minable chambre d’hôpital, entouré d’étrangers. Et même
si dans ce pays la proportion de femmes par rapport aux
hommes est l’une des plus basses du monde, elles restent
toujours trop nombreuses !!! Sans parler de Marion qui va être,
à juste titre, stressée, mais encore plus stressante, voire
chiante, dictatrice et infantilisante avec lui. Plus il y pense,
plus Ferdinand a des doutes. Mais qu’est-ce qu’il est en train
de faire !!? Et s’il fuyait ? Fuir, oui, mais pas pour Singapour,
pour ailleurs. Là, où on le laissera tranquille, sans coup de fil,
sans coup de sonnette… Plongé dans ses nouveaux plans,
Ferdinand est soudainement interrompu par la sonnette de la
porte ! « GRRR !!! Mais c’est pas vrai !!! » Ce n’est pas le
moment, pense Ferdinand, à tous les coups c’est Béatrice et
elle va me mettre en retard, enfin si je pars. » Ferdinand se
décide à aller ouvrir, jette un œil à travers le judas et y
découvre avec ahurissement, Éric. Il ouvre la porte et lui
demande :
— Qu’est-ce que tu veux ? Tu tombes mal, je m’en vais, alors
si t’as pas de mandat de perquisition, ou je n’sais quoi, tu peux
partir et me laisser tranquille.
— Je sais ce que tu es en train de faire et je suis venu t’arrêter.
— Encore ! Change ton disque, Super Flic. D’ailleurs,
comment va Balard ?
— Je suis juste venu te prévenir : ce n’est pas la peine de
prendre ton avion. À l’heure qu’il est, Marion et Alexandre
sont déjà dans un vol d’AirFrance. Ils arrivent à Roissy d’ici
deux heures. Et si tu écoutais ce que les gens ont à te dire au
téléphone, plutôt que de leur raccrocher au nez, on gagnerait
tous du temps !
— Qu’est-ce que c’est encore que ces histoires ? J’ai eu
Marion, enfin pas Marion exactement, et elle était à l’hôpital
avec Alexandre. Ils m’y attendent et je comprends pas
pourquoi ils auraient changé leur plan si brusquement et sans
me prévenir ?
— Je ne sais pas trop. Je crois que Marion pense que les soins
seront meilleurs dans son pays, j’en sais rien. Je ne sais pas si
elle a raison, en tout cas, je crois qu’elle avait envie depuis un
petit moment de revenir en France, et là, la médecine lui donne
une sérieuse raison de tout plaquer. Elle veut être sûre de
comprendre toutes les subtilités de l’intervention et des
traitements. Et puis, Alexandre a besoin d’être entouré de sa
famille, et de deux potentiels donneurs de greffe, toi et moi !
— Marion te l’a demandé ?
— Non, mais c’est la moindre des choses que l’on puisse faire
pour Alexandre ! N’est-ce pas ? Bon ce n’est pas tout, mais je
suis surtout venu te prévenir de préparer leurs chambres.
Après treize heures de vol, ils vont avoir besoin de se reposer,
d’être chouchoutés. Tu veux de l’aide pour faire les lits ? Je les
aurais bien accueillis chez moi, mais mon studio est trop petit.
Bon, j’y vais. Je vais aller les attendre à l’aéroport. À tout à
l’heure. Sans rancune pour l’autre fois ?
Ferdinand referme la porte sur son ex-gendre, secoue la
tête, se pince et se fait hyper mal !!! Il ne rêve donc pas. Sa
famille arrive. Sa famille arrive et s’installe chez lui ! Sa
famille est là dans moins de trois heures !!! Il sent son cœur
qui s’emballe, de joie, de stress, d’excitation ! Sherlock n’est
pas sûr de tout comprendre mais jappe pour accompagner la
fébrilité de son maître. Ferdinand essaie de retrouver ses
esprits. Il tourne sur lui-même, ne sait plus où donner de la
tête. Il reprend sa liste des choses insurmontables, la parcourt,
réfléchit puis la retourne. Il saisit son stylo et dresse une
nouvelle liste, encore plus longue que la précédente :
1/ Prouver que les liens du sang sont plus forts que tout – plus
fort que la peur, notamment ! Que le facteur surtout ! On ne lui
a pas encore demandé, mais il sait que cela va venir. Même s’il
ne connaît pas bien Alexandre, sa famille a besoin de lui, de sa
présence et peut-être aussi et surtout, de son rein. Et c’est ce
qui fera la vraie différence avec Tony. Les liens du sang. Oui il
aime Alexandre, mais il ne faut pas se mentir : cette histoire de
greffe lui fout une trouille bleue.
2/ Se résoudre à abandonner sa tranquillité - et essayer d’en
être content.
3/ Faire de la place dans sa maison - pour accueillir deux
personnes, en plus de Sherlock.
4/ Assister Alexandre au quotidien - avec les difficultés du
traitement, et oublier la peur des médicaments, des hôpitaux,
des malades qui vomissent.
5/ Supporter ses ennemis pour mieux soutenir ceux qu’il aime
- Super Flic, voire le facteur, s’il a le malheur de venir montrer
sa camionnette jaune à l’hôpital.
6/ Chambouler ses habitudes - ses déjeuners avec Juliette, ses
cafés avec Béatrice, ses futurs rendez-vous avec Madeleine…
Ah, Madeleine !
7/ Laisser de la place aux imprévus - aux bonnes comme aux
moins bonnes nouvelles, accompagner le changement et ne
plus essayer de lutter contre.
8/ Changer d’épitaphe. Tout bien réfléchi, Enfin tranquille est
peut-être un peu exagéré. Un peu d’action, ça ne peut pas faire
de mal.
Ferdinand commence à prendre conscience que, peut-
être, il va pouvoir rester dans son appartement. Vraiment ! Il
n’ose pas y croire. Non, c’est certain, Ferdinand n’a jamais eu
de chance, pas de répit, pas de happy end. Une sonnerie va
retentir, venant de la porte ou du téléphone. Une sonnerie
provenant encore probablement d’une personne qu’il déteste,
comme Tony ou Éric, sûrement du fantôme de Mme Suarez ou
de Louise, et cette sonnerie sera comme un réveil, cruel rappel
à la misérable réalité de sa vie, et lui enlèvera tout espoir de
bonheur.
Ferdinand attend. Rien ! Pas de sonnerie, pas de coup
de téléphone, pas de sonnette à la porte. Il regarde Sherlock
qui joue calmement dans son panier. D’un coup pourtant le
chien s’excite. Sherlock s’approche de la porte et remue
frénétiquement la queue. Il y a quelqu’un dans les escaliers.
Ce ne peut pas être pour lui. Béatrice est dans sa famille,
Juliette est en Normandie, sa famille est encore dans l’avion,
Éric est à l’aéroport. Deux ans de réflexes incontrôlés le
plaquent contre le mur et arrêtent sa respiration : Ferdinand
n’est pas là, invisible. Ce ne peut pas être pour lui mais il est
quasiment seul dans la résidence en ces périodes de fête…
Quoi qu’il arrive, il restera sourd à quiconque voudra lui
apporter la prochaine nouvelle qui changera encore le cours de
son existence. Sherlock jappe bruyamment, Ferdinand le
fusille du regard. La sonnette de la porte de Ferdinand
retentit ! Une malédiction ! « Quoi encore ? !! »
41 – Un train peut en cacher un autre
Ferdinand prend son courage à deux mains et ouvre la
porte. Il découvre un visage familier, souriant qui le salue :
« Bien le Bonjour M. Brun. J’ai votre courrier. Une lettre de
Normandie, notamment.» Monsieur Suarez, plus petit encore
que sa femme, reste pantois sur le paillasson, tout sourire en
découvrant le chiot espiègle qui lui mordille les chaussures.
— Ah je vois que vous avez repris un chien, vous avez bien
fait. J’aimais tellement votre Daisy, si belle. Je ne devrais pas
vous dire ça, c’est ma femme qui doit se retourner dans sa
tombe. C’est que ça a été une année difficile pour nous deux.
On ne choisit pas toujours ce qui nous tombe dessus. C’est de
plus en plus compliqué d’être tranquille à nos âges. J’ai fini
ma tournée du courrier, vous êtes le seul locataire de la
résidence qui ne soit pas parti pour les fêtes. Ça vous dit de
profiter du soleil et de boire un petit verre de Porto dans la
courette. Il fait un peu frisquet mais c’est une bonne occasion
pour faire se rencontrer Rocco et…
— Sherlock. Eh bien, je dis pas non. Je crois que j’en ai bien
besoin. Je viens de vivre une semaine riche en émotions et
c’est pas prêt de s’arrêter. Parce qu’il faut que je vous raconte,
le chien c’est une chose, mais la famille arrive. Ma fille et son
fils ! Et c’est encore toute une histoire, si vous saviez ! Mon
pauvre petit-fils…
— Ah j’oubliais, j’ai aussi ça pour vous. Monsieur Suarez tend
un petit carnet noir à Ferdinand, qui le regarde dubitatif.
— Qu’est-ce que c’est ?
— Le cahier des doléances de ma femme. Il y a tout un
chapitre vous concernant. Je n’en aurai aucune utilité, si vous
voulez le garder ou le jeter, je ne me sens pas à l’aise à l’idée
de conserver ce truc.
Les deux hommes descendent les treize marches qui
mènent à la courette. Alors que Monsieur Suarez retourne à sa
loge chercher Rocco, Ferdinand se dirige vers le local à
poubelles. Il découvre pour la première fois qu’il y a des
explications plutôt simples pour aider au tri. Papier : poubelle
jaune ! Le dernier voyage du carnet noir. Au loin, on entend le
chant des canaris qui ignorent les grognements joyeux des
deux petits chiens qui se chamaillent une croquette que
Monsieur Suarez sort de sa poche. La voix de Monsieur
Suarez interpelle Ferdinand : « Vous prendrez bien une petite
part de galette des rois, non ? »
Un bout de papier vient de s’envoler du carnet noir et
retombe aux pieds de Ferdinand. Il s’en saisit et, tout fier, le
dirige vers la poubelle réservée aux papiers. Quand soudain,
un mot écrit à la main l’interpelle. Daisy. Ferdinand se fige. Il
a failli jeter un bout de papier sans regarder ce qu’il y avait
dessus et pourtant cela lui semble important. Il cale ses
lunettes sur son nez et déchiffre sur la carte de visite
l’inscription, Chenil Longue Durée. Il y a également une
adresse et un numéro de téléphone. A la main, on a ajouté le
nom de sa chienne. Ferdinand a le cœur qui va lâcher. Un an,
cela fait un an que sa chienne est morte. Morte et incinérée
sous ses yeux. Qu’est-ce que ce bout de papier peut y
changer ? Il n’ose espérer quoi que ce soit. Impossible de
retenir ses jambes, il se précipite vers Monsieur Suarez qui lui
désigne du doigt l’emplacement où Antoine, le père de
Juliette, veut installer la ruche de la résidence. Ferdinand le
coupe :
— Vous connaissez ce chenil ?
Monsieur Suarez saisit la carte, étire le bras pour
mieux faire le point, et déclare :
— Oui, c’est là que nous mettons occasionnellement Rocco,
surtout quand nous partons l’été dans ma famille au Portugal.
Si ma femme a contacté le chenil quand elle cherchait Daisy
pour vous, elle aura sûrement eu affaire à José, complète-t-il
en lisant le prénom de la chienne sur la carte.
— Vous avez un de ces machins portables que je puisse
emprunter.
— Mon téléphone portable, bien sûr. Ça sert ces trucs, surtout
en cas d’urgence.
Ferdinand tape frénétiquement sur le clavier mais rien
ne s’affiche. Il va s’énerver, il le sent, ça monte.
— Attendez, M. Brun vous n’avez pas déverrouillé. Je vous
compose le numéro et quand ça sonne je vous le repasse.
Monsieur Suarez pianote sur l’écran et tend le portable
à un Ferdinand tout fébrile. Celui-ci part s’isoler quand il
entend une voix féminine lui répondre :
— Chenil Longue Durée, bonjour.
— Bonjour Madame. Je vous appelle car j’ai une demande
particulière. Est-ce que vous avez dans votre chenil une
femelle dogue allemand, couleur grise. Elle s’appelle Daisy.
— Non, ça ne me dit rien. On la garderait en ce moment, ou
c’était il y a quelques mois ? Je suis arrivée dans l’équipe l’été
dernier.
— Peut-être pourriez-vous demander à José, s’il se souvient de
ma chienne ? Je pense savoir que ce serait à lui qu’une
Mme Suarez se serait adressée pour la garde de Daisy.
— Attendez, il n’est pas dans le bureau. Il est dehors avec les
chiens. Je vais lui demander si ça lui dit quelque chose.
Restez-en ligne.
Ferdinand s’exécute. La responsable du chenil s’est
absentée depuis plus de deux minutes et vingt secondes (c’est
indiqué sur le téléphone portable) et Ferdinand trépigne. Il
angoisse et s’énerve lui-même à espérer quelque chose qui ne
peut exister. Qu’est-ce qui lui a pris d’appeler un chenil juste
parce qu’il trouve une carte avec le nom de sa chienne ? Il
attend patiemment le retour de son interlocutrice. Trois
minutes et quarante secondes. Cela va coûter très cher à
Monsieur Suarez en plus. Il n’en peut plus de cette torture. Il
va raccrocher quand la voix féminine se fait à nouveau
entendre au bout du fil.
— Alors, c’est compliqué. Oui Mme Suarez nous a interrogés
sur une garde longue durée pour un dogue allemand femelle.
Nous l’avons effectivement gardée quelques mois chez nous,
mais nous ne l’avons plus. Nous avons dû nous en séparer.
Ferdinand reste coi. Quelques mois, comment est-ce
possible ? Il a vu son corps sans vie. Il l’a incinérée. Elle
n’avait effectivement plus son collier et ce qui restait d’elle
n’était vraiment pas beau à voir, limite non reconnaissable,
mais cela ne pouvait pas faire de doute. On ne remplace pas un
chien par un autre aussi facilement. Ce n’est pas possible.
Daisy était morte : comment pouvait-elle être au même
moment dans un chenil ? Et si elle était vraiment vivante alors
que veut dire « on a dû s’en séparer » ?
— Je suis pas sûr de bien comprendre. « Vous en séparer » ?
Vous entendez quoi par-là, exactement ?
— D’après ce que m’a dit José, le dogue allemand, Daisy c’est
ça, elle est arrivée au début du printemps. Il y avait peu de
chiens à l’époque mais déjà elle n’était pas très sociable. Elle
semblait perdue, elle aboyait tout le temps. Elle était pourtant
dans un enclos sans autres chiens. Avec l’été et le nombre de
nouveaux chiens recueillis au chenil, nous ne pouvions plus la
garder.
Ferdinand n’en peut plus. C’est bien beau tout ça, mais
concrètement, elle ne répond toujours pas à sa seule question.
Il essaie de se contenir en demandant :
— Et donc, pourriez-vous me dire, s’il vous plaît, elle est où
Daisy aujourd’hui ?
— Alors ça. Pff ! Je n’en sais rien. José m’a dit qu’il l’avait
envoyée chez le vétérinaire du coin. Dr Durand. J’ai son
numéro si vous voulez.
Ferdinand retourne au bout de la courette et plonge le
bras dans la poubelle jaune pour récupérer le carnet noir. Pour
une fois qu’il a de la chance, il y trouve inséré un crayon à
papier. Il note fébrilement le numéro, qu’il lui fait répéter deux
fois. Il raccroche, en oubliant de remercier son interlocutrice,
et appuie sur les touches successives du numéro. Rien ne se
passe. Il se retourne vers Monsieur Suarez qui lui crie : « La
touche verte ! ». Ferdinand s’exécute et la tonalité rassurante
résonne. Trois sonneries plus tard une voix grave annonce
qu’il a bien joint le cabinet vétérinaire mais que cependant le
cabinet est fermé aux heures du déjeuner. Ferdinand regarde sa
montre, déjà midi dix. Grrr ! Il ne va pas pouvoir attendre
quatorze heures sans savoir. Et puis Marion et Alexandre
seront déjà arrivés, il ne pourra pas faire faux bond pour courir
chez le vétérinaire si… Ferdinand s’oblige à ne pas finir cette
phrase. Il ne doit pas penser, ni au pire, ni à ce qui pourrait être
un autre merveilleux cadeau de Noël. Ferdinand retourne au
centre du jardinet et s’attable aux côtés de Monsieur Suarez. Il
lui rend son portable et constate le verre de Porto qui l’attend.
Il l’observe un instant puis demande, la voix naïve :
— Vous connaissez un vétérinaire, un certain Dr Durand ?
— Oui, très bien. C’est le vétérinaire de Rocco. Il fait des
miracles. Notre pauvre petit avait un problème à la gorge. Il
aboyait avec la voix extrêmement grave. On aurait plutôt dit
Rocky. Bref, il était condamné à ne plus quitter la maison, à
rester dans les bras et à ne surtout pas être exposé à la
pollution urbaine, bref une vie de chien. Et bien l’opération du
docteur a changé sa vie. Il aboie normalement, peut se
promener en ville et ne fait même plus peur aux canaris. Les
pauvres, ils entendaient un râle de bête mais ne voyaient rien
arriver. La frousse pour eux ! Bref, le Dr Durand a été
merveilleux et même si ma femme n’a finalement jamais laissé
Rocco vagabonder loin d’elle, trop peur, trop d’habitudes déjà
prises je pense, le vétérinaire est devenu un ami, surtout de ma
femme. Mais, pourquoi cette question ?
Ferdinand hésite encore à partager son hypothèse, de
l’une parce qu’il ne connaît pas encore la fin de l’histoire, et
de deux, parce que le pauvre homme vient de perdre sa
femme, il n’a peut-être pas besoin de connaître tous ses
stratagèmes diaboliques.
— Les gens du chenil savaient pas grand-chose mais m’ont
renvoyé vers ce Dr Durand. Je viens d’essayer de l’appeler
mais je suis tombé sur son répondeur. Pause déjeuner,
apparemment. Je vais devoir prendre mon mal en patience, dit
Ferdinand en saisissant le verre devant lui.
— Je peux l’appeler si vous voulez. J’ai son numéro de
portable. Il décrochera sûrement, c’est un ami.
Monsieur Suarez fouille dans le répertoire de son
portable et confirme d’un hochement de tête qu’il a bien
trouvé le numéro de son vétérinaire. « Je l’appelle ! Ça sonne !
Oui Dr Durand, c’est M. Suarez. Je suis désolée de vous
déranger pendant votre déjeuner mais j’ai un ami qui cherche à
vous poser une question importante. Je vous le passe.»
Ferdinand s’empare du téléphone, s’éloigne de la table
et explique calmement son enquête et comment toutes les
informations recueillies l’amènent à lui. De loin, Monsieur
Suarez suit la conversation : un haussement d’épaule par ci,
une main qui s’étonne par là. Tout d’un coup, le vieil homme
semble être pris d’un malaise et s’écroule sur le muret de
rondins qui entoure les roses de la cour. Ferdinand semble
comme saisi de spasmes. Il tremble de tout son corps.
Monsieur Suarez se précipite et demande si tout va bien. Le
vieil homme répond d’une voix si faible que le concierge ne
comprend pas bien ce qu’il veut dire. Puis, très distinctement,
il parvient à déchiffrer sur les lèvres de Ferdinand ces quelques
mots. « Daisy. Daisy est vivante ».
42 – Au petit bonheur la chance
La scène semble surréaliste. La maison de Ferdinand
est bondée, elle déborde de partout. De valises, de sacs, de
bruits, de mots criés d’une pièce à l’autre, de jappements, de
placards qui s’ouvrent et se referment. Depuis sa cuisine où il
découpe pour son entrée sa deuxième courgette en fines
lamelles qu’il agrémentera de sa vinaigrette moutarde
balsamique (une nouvelle recette empruntée à Béatrice), il
essaie de calmer ses émotions de la journée. Son cœur ne
ralentit pas et il redoute sérieusement l’infarctus. Ce serait un
manque de chance terrible que de claquer maintenant. C’est
décidé, il ira acheter du foie de morue demain. Il a lu quelque
part que c’était excellent pour le cœur, ou la mémoire, il ne
sait plus. Enfin bref, cela ne lui fera pas de mal. Et puis, il
profitera de sa matinée à l’hôpital pour aller rendre visite au
Dr Labrousse. Un petit check-up, histoire de vérifier s’il n’y a
pas une nouvelle surprise. Repoussant les rondelles dans le
saladier, les deux bouts de l’entame tombent sur le sol de la
cuisine. Il ne faut pas plus d’une seconde pour que Sherlock,
tapi sous la table en formica, surgisse et engloutisse le tout,
manquant de s’étouffer. La queue battant gaiement avec la
régularité d’un métronome, il repart comme si de rien n’était
en direction du salon, évitant ainsi toute réprimande. Au salon,
il se lèche les babines devant une Daisy allongée, royale,
impassible. Ferdinand ne cesse de cligner des yeux. Il n’arrive
pas réaliser que c’est vraiment elle. Si belle ! Si belle, qu’un
chenapan l’avait mise enceinte, sûrement dans le chenil. Et si
belle que même le Dr Durand avait voulu la garder, après
qu’elle ait fini d’allaiter sa ribambelle de chiots. Cette
Mme Suarez l’aura vraiment fait tourner en bourrique jusqu’à
la fin. Mentir à Ferdinand pour le faire sortir de ses gonds.
Mentir au chenil en racontant qu’un vieil homme âgé de sa
résidence était parti du jour au lendemain pour un séjour de
longue durée à l’hôpital. Mentir à son mari. Finalement, elle
sera partie sans obtenir ce qu’elle voulait vraiment, son départ.
Comme le concède Monsieur Suarez : « Elle n’était pas
foncièrement méchante, juste un peu braquée, parfois ».
Ferdinand se dit qu’il va aller voir sa tombe. Ça fera une
balade aux chiens. Et puis ce sera l’endroit parfait où déverser
le contenu de l’urne qui contient les cendres d’un pauvre
dogue allemand inconnu, déjà décédé, que le Dr Durand avait
concédé à Mme Suarez pour son horrible stratagème. Ces
quelques cendres baptiseront le marbre. Pour quelles raisons le
vétérinaire a-t-il accepté une chose aussi improbable ? Ce bout
de l’histoire, Ferdinand ne le connaîtra jamais. Il n’a pas pensé
à demander, il n’avait pas vraiment la tête à cela au moment
où il est arrivé chez le vétérinaire avec Monsieur Suarez pour
l’implorer de lui rendre sa chienne. Il n’a pas eu à donner
beaucoup d’arguments. Les aboiements incessants, hurlements
de joie et sauts frénétiques d’accueil de Daisy quand elle a
reconnu la voix de son ancien maître furent suffisants.
Ferdinand sort de nouvelles assiettes de dessous les
torchons protecteurs. Il n’a même pas trois assiettes
identiques. Ça fera l’affaire pour aujourd’hui, mais il va devoir
investir dans un jeu de couverts et vaisselle neufs. Il
demandera à Madeleine de l’aider, vu que Juliette vient
manger tout autant que sa fille et son petit-fils. Ah Madeleine !
Ferdinand a hâte de la revoir. Même si leur relation est tout ce
qu’il y a de plus platonique, être juste avec elle, à rire, à se
tenir la main, assis côté à côté sur un banc, lui fait un bien fou.
L’odeur caramélisée qui émane du four ramène Ferdinand à la
réalité. Il vérifie la cuisson du gratin dauphinois : pommes du
dessus croustillantes et bien brunes. Ils vont pouvoir passer à
table. Dans la cuisine, on est un peu à l’étroit. Les trois
occupants sont plus fatigués qu’affamés et la discussion peine
à suivre un raisonnement logique. Chacun est à ses pensées :
on pourrait entendre une mouche voler si on n’entendait pas
Sherlock taquiner Daisy. Alexandre, les yeux dans le vague,
regarde au loin le petit Beagle mordillant assidûment l’oreille
pendante du dogue. Ses paupières se ferment, il est temps qu’il
aille se coucher. Marion parcourt des yeux chaque recoin de la
pièce. Cette cuisine, devenue vieillotte, était sa pièce préférée,
toujours embaumée d’effluves de fars bretons, de pains perdus
tout chauds, ou de riz au lait. Elle se surprend même à
remarquer la propreté – incontestable - des lieux. Ferdinand,
lui, pense déjà à la journée du lendemain qui s’annonce
éprouvante. Le test de compatibilité. Bien qu’il n’y ait rien de
pire que les examens médicaux pour Ferdinand, il aimerait
vraiment pouvoir être utile à son petit-fils, et pas par
compétition ou jalousie, mais juste parce que sa famille a
besoin de lui et que pour la première fois de sa vie il peut être
utile, lui, Ferdinand Brun. Il peut faire quelque chose de bien.
Pour quelqu’un d’autre.

***

FIN
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