Mary Higgins Clark Dans La Rue O - Vit Celle Que J - Aime
Mary Higgins Clark Dans La Rue O - Vit Celle Que J - Aime
Publié avec l'accord de Simon & Schuster, New York Tous droits réservés, y compris droits de
reproduction totale ou partielle, sous toutes formes.
Traduction française.
(c) Éditions Albin Michel S.A., 2001 22, rue Huyghens, 75014 Paris
Pour mes très chers John Conheeney, mon merveilleux époux, les enfants Clark Marilyn, Warren et
Sharon, David, Carol et Pat, les petits-enfants Clark Liz, Andrew, Courtney, David, Justin et jerry, les
enfants Conheeney John et Debby, Barbara et Glenn, Trish, Nancy et David, les petits-enfants Conheeney
Robert, Ashley, Lauren, Megan, David, Kelly, Courtney, Johnny et Thomas. Je vous aime tous.
chapter 1
Mardi 20 mars L s'engagea sur la promenade en planches et reçut en plein visage le souffle brutal de
l'océan. Observant les nuages qui filaient dans le ciel, il pensa qu'il n'allait pas tarder à voir tomber
quelques flocons bien qu'on fût à la veille du printemps. L'hiver avait trop duré, et tout le monde attendait
impatiemment l'arrivée d'un temps plus clément. Pas lui. Il préférait Spring Lake à la fin de l'automne. Les
estivants avaient alors fermé leurs maisons et ne revenaient plus, même pour les week-ends. Il voyait
toutefois d'un mauvais oeil l'arrivée, chaque année en plus grand nombre, de gens qui vendaient leurs
résidences principales pour venir s'installer ici de manière permanente. Ils n'hésitaient pas à parcourir les
cent kilomètres qui séparaient Spring Lake de New York pour avoir le bonheur de commencer et finir la
journée dans cette exquise et calme villégiature du New Jersey. Spring Lake, avec ses maisons
victoriennes à l'aspect inchangé depuis 1890, valait largement les inconvénients du trajet, expliquaient-
ils. Spring Lake et la fraîcheur vivifiante de l'océan qui vous enivrait, Spring Lake et ses trois kilomètres
de promenade en bord de mer, où vous grisait la splendeur argentée de l'Atlantique. À les entendre,
Spring Lake était unique. Ils étaient nombreux - estivants et résidents à l'année - à partager autant
d'avantages, mais aucun d'eux ne partageait ses secrets. En descendant Hayes Avenue lui seul pouvait
imaginer Madeline Shapley telle qu'elle avait été en cette fin d'après-midi du 7 septembre 1891, assise
sur le canapé de rotin dans la véranda de la demeure familiale, sa capeline à large bord posée près d'elle.
Dix-neuf ans, des yeux marron, des cheveux bruns, l'image d'une beauté tranquille dans sa robe de lin
blanc empesé. Lui seul savait pourquoi elle était condamnée àmourir une heure plus tard ! St. Hilda
Avenue évoquait d'autres souvenirs, avec ses chênes majestueux qui n'étaient que de jeunes arbres le 5
août 1893, jour où Letitia Gregg, à peine âgée de dix-huit ans, n'était pas rentrée chez elle. Elle avait eu si
peur. À l'inverse de Madeline, qui avait lutté pour sauver sa vie, Letitia avait imploré qu'on lui fasse
grâce. La dernière du trio avait été Ellen Swain, menue et craintive, mais beaucoup trop curieuse, trop
désireuse de s'informer sur les dernières heures de l'existence de Letitia. Et, à cause de sa curiosité, le 31
mars 1896, elle avait suivi son amie dans la tombe. Il connaissait chaque détail, chaque circonstance de
ce qui lui était arrivé, à elle et aux autres. Il avait découvert le journal par un de ces jours pluvieux et
froids qui surviennent parfois en été. Désoeuvré, il était entré par hasard dans l'ancienne remise qui
servait de garage. Il avait gravi les marches branlantes qui menaient au grenier plein de poussière et mal
aéré et, n'ayant rien de mieux à faire, avait entrepris de fouiller dans les cartons qui se trouvaient
entreposés là. Le premier était rempli d'un bric-à-brac sans valeur : des vieilles lampes rouillées, des
vêtements démodés aux couleurs fanées, des casseroles, des poêles, une planche à laver, des nécessaires
de toilette abîmés, avec leurs miroirs cassés ou ternis. Tout un fatras d'objets que l'on met de côté avec
l'intention de les faire réparer ou de les donner, et que l'on oublie. Un autre carton contenait des albums
aux pages àmoitié rongées remplies de photographies de personnages à l'air compassé, au visage fermé,
refusant de trahir leurs émotions devant l'objectif. Un troisième renfermait des livres poussiéreux, gonflés
par l'humidité, aux lettres pâlies par le temps. Il avait toujours aimé lire, mais bien qu'il n'eût que
quatorze ans à l'époque, il avait jeté un coup d'oeil aux titres et compris qu'il n'y avait là rien de
passionnant. Aucun chef-d'oeuvre caché dans le lot. Une douzaine d'autres cartons étaient pleins d'un
ramassis tout aussi inintéressant.
chapter 2
Alors qu'il remettait vaguement en place ce qu'il avait dérangé, il était tombé sur une reliure de cuir
craquelée cachée dans ce qui ressemblait à un album de photos. En l'ouvrant, il avait découvert qu'elle
était bourrée de feuilles volantes, noircies d'une écriture serrée. La première était datée du 7 septembre
1891. Elle commençait par les mots : " Madeline est morte de ma propre main. " Il avait emporté le
journal et n'en avait parlé à personne. Pendant des années, il en avait lu des passages presque chaque
jour, jusqu'à ce que son contenu devienne une partie intégrante de sa mémoire. Et peu à peu, il s'était
identifié avec l'auteur, en était arrivé à partager son sentiment de supériorité sur ses victimes, à rire sous
cape de son talent de comédien lorsqu'il se mêlait à ceux qui les pleuraient. Ce qui n'avait été que
fascination au début se transforma, au fil du temps, en véritable obsession, en un besoin de revivre par
lui-même le voyage mortel qu'avait accompli l'auteur du journal. Le secret partagé ne lui suffisait plus.
Quatre ans et demi plus tôt, il avait pour la première fois supprimé une vie. C'était la fatalité qui avait
voulu que Martha, âgée de vingt et un ans, assistât à la réception que ses grands-parents donnaient tous les
ans à la fin de l'été. Les Lawrence étaient une famille en vue, établie depuis longtemps à Spring Lake. Il
se trouvait parmi les invités et avait fait la connaissance de Martha. Le lendemain, le 7 septembre, elle
était sortie faire son jogging matinal sur la promenade du bord de mer. Elle n'était jamais rentrée chez
elle. Quatre ans après, l'enquête sur sa disparition n'avait toujours rien donné. Récemment, le procureur
du comté de Monmouth s'était engagé à poursuivre les recherches jusqu'à ce que la vérité soit faite sur la
disparition de Martha Lawrence. Cette pensée amena un sourire sur ses lèvres. C'est avec délectation
qu'il participait aux graves discussions qui avaient lieu périodiquement sur le sujet à l'occasion d'un
dîner. " Je pourrais tout vous raconter, dans le moindre détail, songeait-il, et je pourrais aussi vous parler
de Carla Harper. " Deux ans auparavant, il était passé par hasard devant l'hôtel Warren et l'avait
remarquée alors qu'elle descendait les marches du perron. Comme Madeline telle que la décrivait le
journal, elle portait une robe blanche, mais la sienne était un simple fourreau sans manches qui épousait
ses formes, révélant chaque centimètre de son jeune corps souple. Il s'était mis à la suivre. Lorsqu'elle
avait disparu, trois jours plus tard, tout le monde avait cru que Carla avait été enlevée pendant qu'elle
rentrait chez elle à Philadelphie. Personne, pas même le procureur, pourtant si résolu àélucider l'énigme
de la disparition de Martha, ne soupçonna que Carla n'avait jamais quitté Spring Lake. Savourant la
pensée de son omniscience, il se mêla joyeusement aux flâneurs qui profitaient du dernier soleil sur la
promenade en planches, échangeant quelques bons mots avec des amis rencontrés en chemin, convenant
que l'hiver semblait déterminé à se manifester une dernière fois avant de céder la place. Mais tout en
badinant, il sentait monter en lui cette envie irrépressible, le besoin de compléter le trio de ses victimes.
La date anniversaire approchait, et il n'avait pas encore arrêté son choix. On disait qu'Emily Graham, qui
venait d'acquérir la maison Shapley, comme on l'appelait encore, était une descendante des premiers
occupants. Il avait consulté l'Internet. Trente-deux ans, divorcée, avocate d'assises. Elle s'était retrouvée
à la tête d'une petite fortune gràce aux actions que lui avait offertes le propriétaire d'une start-up qu'elle
avait défendu gratuitement avec succès. Une fois la société introduite en Bourse, elle avait vendu ses
actions et réalisé une énorme plus-value. Il apprit qu'Emily Graham avait été traquée par le fils d'une
femme morte assassinée dont elle avait fait acquitter le meurtrier présumé. Ledit fils, qui avait protesté de
son innocence quand il avait été surpris dans les parages de sa maison, était aujourd'hui interné dans un
établissement psychiatrique. Intéressant. Plus intéressant encore, Emily ressemblait de façon frappante à
la photo qu'il avait vue de son arrièrearrière-grand-tante, Madeline Shapley. Mêmes grands yeux marron,
mêmes longs cils fournis. Mêmes cheveux bruns éclairés de reflets auburn. Et elle avait la même bouche
ravissante. La même silhouette élancée. Il y avait quelques différences, naturellement. Madeline avait été
une charmante jeune fille, naïve et romantique. Emily Graham était visiblement une jeune femme
sophistiquée et brillante. Elle poserait àcoup sûr plus de problèmes que les autres, mais c'était justement
ce qui la rendait ô combien plus intéressante. Peut-être avait-il trouvé celle qui était destinée àcompléter
son singulier trio ? Tout était tellement évident, tellement logique dans cette perspective, qu'un frisson de
plaisir le traversa.
chapter 3
EmiLy poussa un soupir de soulagement en passant devant le panneau indiquant qu'elle était arrivée à
Spring Lake. " Ouf, dit-elle à voix haute. Alléluia! " Le trajet depuis Albany avait pris presque huit
heures. Elle était partie par un temps prévu par la météo comme " variable avec des chutes de neige
faibles àmodérées ", qui avaient dégénéré en véritable tourmente et ne s'étaient calmées qu'aux abords de
Rockland County. En route, les nombreux accrochages sur l'autoroute de l'État de New York lui avaient
rappelé les tours en autos tamponneuses qui la ravissaient dans son enfance. Profitant d'un tronçon
dégagé, elle avait repris un peu de vitesse avant d'être témoin d'un tête-à-queue terrifiant. Pendant un
instant de panique, elle avait cru que les deux véhicules allaient s'emboutir de front. L'accident n'avait été
évité que grâce à une manoeuvre habile de l'un des conducteurs, qui avait repris le contrôle de sa voiture
et braqué sur sa droite à la dernière seconde. " C'est l'image de la vie que je mène depuis deux ans ",
avait-elle pensé en ralentissant. Pied au plancher, frôlant la catastrophe. Il était d'orientation et de réduire
l'allure. Comme le disait sa grand-mère : " Emily, tu devrais prendre ce job à New York. Je me sentirai
plus tranquille en te sachant à trois cents kilomètres d'ici. Un ex-mari odieux et un déséquilibré qui passe
son temps à te harceler, c'est plus que je ne peux en supporter. " Et, comme d'habitude, elle avait
poursuivi : " Ce qui est clair, c'est que tu n'aurais jamais dû épouser Gary White. Que, trois ans après
avoir divorcé, il ait le culot de te faire un procès parce que tu as de l'argent prouve qu'il est bien tel que
je l'ai toujours jugé. " Emily sourit en se souvenant des paroles de sa grand-mère. Parcourant lentement
les rues sombres, elle jeta un coup d'oeil sur le thermomètre du tableau de bord. La température
extérieure était de quatre degrés. La chaussée était mouillée - ici le mauvais temps n'avait amené que de
la pluie - et le pare-brise commençait à s'embuer. Le mouvement des branches dans les arbres témoignait
de la force des rafales en provenance de la mer. Cependant les maisons, la plupart récemment restaurées,
avaient une apparence solide et paisible. " Àpartir de demain, je serai officiellement résidente ici ",
songea Emily. Le 21 mars. L'équinoxe. Le moment de l'année où le jour a une durée égale àcelle de la
nuit. Le monde en équilibre. Cette pensée la réconforta. Elle venait de traverser assez de turbulences pour
avoir envie et besoin désormais d'une vie calme. Elle avait eu dans un même temps une chance incroyable
et une succession de problèmes dramatiques qui s'étaient téléscopés comme des météorites. Mais comme
le dit le protemps de changer verbe, les jours se suivent et ne se ressemblent pas, et Dieu sait qu'elle en
était la preuve vivante Elle faillit céder à l'envie de passer devant la maison. Elle avait encore du mal à
réaliser que dans quelques heures à peine, elle en serait définitivement propriétaire. Même avant de
l'avoir vue, cette maison avait toujours été présente dans les images de son enfance, des images où le réel
se mêlait aux contes de fées. Et, dès l'instant où elle y était entrée, elle avait senti qu'elle était chez elle.
L'agent immobilier avait mentionné qu'on l'appelait toujours la maison Shapley. " Assez conduit pour
aujourd'hui ", décida-t-elle. La journée avait été longue, interminable. Les déménageurs des Concord
Reliable Movers, à Albany, avaient promis d'arriver à huit heures tapantes. La plus grande partie du
mobilier qu'elle désirait conserver se trouvait déjà dans son nouvel appartement de Manhattan. Mais,
avant de déménager, sa grand-mère lui avait fait cadeau de quelques beaux meubles anciens, si bien qu'il
en restait encore beaucoup àtransporter. " On commencera le chargement par vous, c'est promis ", avait
assuré le responsable des expéditions. " Comptez sur moi. " Le camion n'était pas apparu avant midi.
Résultat, elle était partie beaucoup plus tard que prévu, et il était maintenant presque dix heures et demie
du soir. " Je vais passer la nuit à l'hôtel, décida-t-elle. Une douche brûlante. Regarder les infos de onze
heures. Et comme l'écrivait Samuel Pepys : "Après quoi, au lit." " Lorsqu'elle était venue pour la
première fois àSpring Lake, et avait signé sans hésiter la promesse de vente de la maison, elle avait
séjourné au Candlelight
chapter 4
Inn pendant quelques jours pour s'assurer qu'elle avait pris la bonne décision. La propriétaire de l'hôtel,
Carrie Roberts, une septuagénaire, lui avait plu dès la première minute. Aujourd'hui, elle lui avait
téléphoné en route pour la prévenir de son retard, mais Carrie lui avait dit de ne pas s'inquiéter, qu'elle
l'attendrait. Prendre à droite dans Océan Avenue, puis continuer, longer quatre pâtés de maisons.
Quelques instants plus tard, Emily coupait le contact et saisissait sur le siège arrière son petit nécessaire
de voyage. L'accueil de Carrie fut bref mais chaleureux. " Vous avez l'air exténuée, Emily. La chambre est
préparée. Vous m'avez dit que vous aviez dîné en route, il y a une thermos de chocolat et des biscuits sur
la table de chevet. A demain. " D'abord une bonne douche chaude. Ensuite, en chemise de nuit et robe de
chambre, savourant le chocolat, Emily regarda le dernier bulletin et sentit se dissiper la raideur qui s'était
emparée de ses muscles. Au moment où elle éteignait la télévision, son téléphone portable sonna. Elle
n'eut aucun mal à deviner qui l'appelait. " Salut, Emily. " Elle sourit en entendant la voix inquiète d'Eric
Bailey, le surdoué timide qui était à l'origine de sa présence à Spring Lake. Tout en lui assurant que son
voyage s'était déroulé sans problème particulier, elle se remémora le jour où elle avait fait sa
connaissance. Il venait de s'installer dans un minuscule local voisin du sien. Ils avaient le même âge, à
quelques semaines près, et avaient rapidement sympathisé. Elle avait vite perçu que sous ses airs de petit
garçon perdu et doux comme un agneau, Eric était doté d'une intelligence hors du commun. Un jour, le
trouvant particulièrement déprimé, elle l'avait poussé à se confier à elle. Il lui avait raconté que sa toute
nouvelle et fragile start-up était poursuivie en justice par un gros fournisseur de logiciels qui le savait
incapable de faire face à un procès coûteux. Elle avait alors décidé de se charger de l'affaire sans lui
demander d'honoraires, prête à plaider pour la gloire, se moquant d'elle-même à la perspective de devoir
tapisser les murs de sa chambre des certificats d'actions qu'Eric lui avait promis en contrepartie. Mais
elle lui avait fait gagner son procès. Introduite en Bourse, l'affaire avait grimpé instantanément. Lorsque
ses parts avaient atteint dix millions de dollars, Emily les avait vendues. Aujourd'hui, le nom d'Eric
s'étalait sur la façade d'un superbe immeuble flambant neuf. Passionné de courses de chevaux, il avait
acheté une ravissante maison ancienne à Saratoga d'où il se rendait tous les jours à Albany. Il avait été un
véritable soutien pour elle à l'époque où cet obsédé la poursuivait. Il avait tenu à faire installer une
caméra de surveillance dans la maison. Un appareil sophistiqué grâce auquel on avait pris le pauvre type
sur le fait. " Je voulais seulement savoir si vous étiez bien arrivée. J'espère que je ne vous ai pas
réveillée. " Ils bavardèrent pendant quelques minutes et se promirent de se reparler bientôt. Puis Emily
posa son téléphone portable et alla à la fenêtre qu'elle entrouvrit. Une bouffée d'air froid et salé la frappa
au visage, lui coupant le souffle, mais elle se força à respirer lentement. " C'est incroyable, pensa-t-elle,
j'ai l'impression que l'air de la mer m'a toujours manqué. " Elle se retourna et alla s'assurer que la porte
de sa chambre était bien fermée. " Ça suffit, se sermonnat-elle. Tu l'as déjà vérifié avant de prendre ta
douche. " Déjà pendant une année entière, avant que soit arrêté le maniaque qui la harcelait et malgré ses
efforts pour se convaincre que s'il avait voulu l'agresser les occasions ne lui auraient pas manqué, la peur
l'avait habitée. Carrie l'avait prévenue qu'elle était la seule cliente de l'hôtel. " Mais nous sommes
complets pour le week-end, avait-elle ajouté. Les six chambres. Il y a une réception au country club
samedi. Et après Memorial Day, tout est réservé. Je n'ai même plus un placard disponible. " " Dès la
seconde où j'ai compris que nous serions toutes les deux seules, je me suis demandé si les portes
extérieures étaient bien fermées et si l'alarme était branchée ", s'irrita Emily, s'en voulant de céder si
facilement à son anxiété. Elle ôta son peignoir, résolue à penser à autre chose. Rien n'y fit. Malgré elle,
les paumes subitement moites, elle se rappela la première fois où elle avait su qu'il s'était introduit dans
la maison pendant son absence. En entrant, elle avait trouvé, appuyée contre sa lampe de chevet, une
photo qui la représentait en chemise de nuit dans sa cuisine, une tasse de café à la main. Elle n'avait
jamais vu cette photo auparavant. Le jour même, elle avait fait changer toutes les serrures de la maison et
installer un store à la fenêtre audessus de l'évier. Ensuite, des incidents similaires s'étaient reproduits, des
photos d'elle prises à la maison, dans la rue, au bureau. Parfois une voix mielleuse l'appelait au téléphone
et commentait la manière dont elle était habillée. " Vous étiez charmante en train de faire votre jogging ce
matin, Emily... " " Avec vos cheveux bruns, j'aurais pensé que le noir ne vous siérait pas. Mais au
contraire... " "J'aime beaucoup ce short rouge. Vous avez des jambes ravissantes... " Suivait une photo la
montrant vêtue de la tenue qu'il avait décrite. Elle la trouvait dans sa boîte aux lettres, coincée sur le
pare-brise de sa voiture, glissée à l'intérieur du journal déposé sur le seuil de sa porte. La police avait
retrouvé la trace des appels, mais tous provenaient de différentes cabines téléphoniques. Les empreintes
relevées sur les photos n'avaient rien donné. Pendant plus d'un an la police avait été incapable de mettre
la main sur ce type. " Vous avez fait acquitter des gens qui étaient accusés de crimes, madame Graham, lui
avait dit Marty Browski, l'inspecteur en chef de la police. Nous avons peut-être affaire à un parent de
l'une des victimes. Ou à quelqu'un qui vous a vue dans un restaurant et s'est amusé à vous suivre. Ou à un
individu qui a appris que vous aviez touché beaucoup d'argent. " C'est alors qu'ils avaient arrêté Ned
Koehler, le fils d'une femme dont elle avait défendu le meurtrier présumé, surpris en train de rôder autour
de sa maison. " En tout cas, il ne rôde plus dans les rues à présent, se rassura Emily. Je n'ai pas à
m'inquiéter à cause de lui. Il est soigné dans l'établissement adéquat. " On l'avait placé dans un hôpital
psychiatrique dans le nord de l'État de New York et Emily était à Spring Lake, pas à Albany. Loin des
yeux, loin du coeur. Elle espéra que le dicton disait vrai. Elle se glissa dans le lit, remonta les
couvertures, et tendit la main vers l'interrupteur. De l'autre côté d'Océan Avenue, immobile sur la plage
dans l'ombre de la promenade déserte, ébouriffé par le vent, un homme regardait la lumière s'éteindre
dans la chambre. " Dors bien, Emily ", murmura-t-il d'une voix douce.
chapter 5
Mercredi 21 mars Sa serviette sous le bras, Will Stafford parcourut en quelques longues enjambées
l'allée qui menait de sa maison à la remise qui, comme toutes celles qui existaient encore à Spring Lake,
servait aujourd'hui de garage. La pluie avait cessé durant la nuit et le vent s'était calmé. Néanmoins, il
faisait encore frisquet en ce premier jour de printemps et Will regretta d'être sorti sans manteau. " Voilà
ce qui arrive quand on approche de la quarantaine. Continue comme ça et tu porteras un bonnet en juillet.
" Juriste spécialisé dans l'immobilier, il avait rendezvous avec Emily Graham pour le petit déjeuner au
Who's on Third ?, un café situé dans un endroit insolite de Spring Lake. De là, ils iraient faire une
dernière fois le tour de la maison qu'elle s'apprêtait àacheter, puis reviendraient à son bureau pour la
signature définitive. Tandis qu'il reculait dans l'allée au volant de sa vieille Jeep, Will se rappela que
c'était par un jour semblable à celui-ci qu'Emily Graham avait poussé la porte de son bureau dans la
Troisième Avenue. " Je viens de verser un acompte pour l'achat d'une maison, lui avait-elle annoncé. J'ai
demandé à la femme de l'agence de me recommander un conseil juridique en immobilier. Elle en a nommé
trois, mais je sais évaluer la déclaration d'un témoin. C'est vous qu'elle préférait. Voici le compromis de
vente. " Elle était tellement excitée par l'achat de cette maison qu'elle avait omis de se présenter, se
souvint Will avec un sourire. Il avait lu son nom sur la signature du compromis. " Emily S. Graham. " II
n'y avait pas tellement de jeunes femmes séduisantes capables de payer cash une maison de deux millions
de dollars. Pourtant quand il lui avait suggéré de contracter un emprunt pour, disons, la moitié de la
somme, Emily avait expliqué qu'elle n'envisageait pas de devoir un million de dollars à une banque. Il
arriva dix minutes avant l'heure, mais la trouva déjà installée à une table. " Une façon de prendre
l'avantage, s'interrogea Will, ou est-elle systématiquement en avance à tous ses rendez-vous ? " Puis il se
demanda si elle était capable de lire dans ses pensées. " Je ne suis pas du genre à faire le pied de grue,
expliqua-t-elle, mais j'ai une telle hâte de signer cet acte que je suis arrivée en avance. " Lorsqu'elle était
venue le trouver en décembre, il s'était étonné qu'elle n'eût visité qu'une seule propriété. " Je ne voudrais
pas rater une affaire, madame Graham, mais c'est la première fois que vous visitez cette maison, dites-
vous ? Vous n'en avez pas visité d'autres ? Et vous n'étiez jamais venue à Spring Lake auparavant? Vous
avez payé le prix demandé, sans faire de contre-proposition ? Je vous conseille quand même d'y réfléchir
sérieusement. Légalement, vous disposez de trois jours pour retirer votre offre. " C'est alors qu'elle lui
avait raconté que la maison avait appartenu jadis à sa famille, que l'initiale S. de son nom signifiait
Shapley. Emily passa sa commande à la serveuse. Jus de pamplemousse, un seul neuf brouillé, un toast.
Elle observa Will Stafford pendant qu'il étudiait la carte. Ce qu'elle vit ne lui déplut pas. Beau garçon,
cheveux blonds, environ un mètre quatre-vingts, mince avec de larges épaules. Des yeux bleu sombre et
une mâchoire carrée étaient les caractères marquants de son visage régulier. Dès le moment où elle l'avait
vu, elle avait été séduite chez lui par un mélange de gentillesse naturelle et d'attention discrète. Peu
d'avocats auraient sciemment risqué de perdre une affaire. " Il s'inquiétait sincèrement de me voir agir
sous le coup de l'impulsion. " À l'exception de ce jour où elle avait fait dans la journée l'aller-retour en
avion depuis Albany, ils avaient communiqué soit par téléphone soit par email. Chacune de leurs
conversations confirmait que Will Stafford était un juriste très méticuleux. Les Kiernan, qui vendaient la
maison, ne l'avaient habitée que trois ans et s'étaient appliqués à la restaurer avec fidélité. Ils
s'attaquaient aux derniers détails de la décoration intérieure lorsqu'on avait offert àWayne Kiernan une
situation prestigieuse et lucrative l'obligeant à résider à Londres. Il n'avait pas échappé à Emily que
c'était un crève-coeur pour eux d'abandonner leur demeure. Lors de sa courte visite, Emily avait fait le
tour de toutes les pièces avec les Kiernan et acheté les meubles victoriens, les tapis et objets qu'ils
avaient rassemblés avec amour et étaient désormais disposés àvendre. La propriété était vaste; une
entreprise venait de terminer la construction d'une cabine de bain et se préparait à creuser une piscine. "
La seule chose qui ne m'enchante guère est la piscine ", dit Emily à Stafford, pendant que la serveuse
disposait leur commande sur la table. "J'aime nager uniquement dans la mer, mais puisqu'ils ont déjà
construit la cabine, autant continuer la piscine. D'autre part, les enfants de mes frères l'apprécieront
lorsqu'ils viendront ici. " Will Stafford s'était chargé de tous les documents précisant divers
arrangements. Il savait écouter, jugeatelle, alors qu'elle lui racontait spontanément son enfance à Chicago.
" Mes frères me surnomment 1"`arrière-pensée", dit-elle avec un sourire. Ils ont dix et douze ans de plus
que moi. Ma grand-mère maternelle vit à Albany. J'ai fait mes études au Skidmore Collège, à Saratoga
Springs, non loin de chez elle, et j'ai passé une bonne partie de mes vacances en sa compagnie. Sa propre
grand-mère était la sueur cadette de Madeline, cette jeune fille de dix-neuf ans qui a disparu en 1891. "
Une ombre avait traversé le visage d'Emily. Puis elle avait soupiré : " N'y pensons plus, c'est de l'histoire
ancienne, n'est-ce pas ? - Très, très ancienne. En attendant, vous ne m'avez pas dit combien de temps vous
comptiez passer ici. Avez-vous l'intention d'y loger tout de suite, de l'utiliser comme maison de week-end
ou pour autre chose ? " Emily sourit. "J'ai l'intention de m'y installer ce matin même, dès que j'aurai signé
l'acte de propriété. Elle est déjà équipée de tout le nécessaire, y compris les ustensiles de cuisine et le
linge de maison. Le camion de déménagement doit arriver d'Albany avec les quelques affaires que je
veux laisser ici. - Avez-vous conservé votre maison à Albany ? - J'y ai passé ma dernière journée hier. Je
compte garder mon appartement de Manhattan. Je ferai l'aller-retour entre Spring Lake et New York
jusqu'au ler mai. C'est à cette date que je commence mon nouveau job. Ensuite, j'utiliserai la maison pour
les weekends et les vacances. - Je suppose que vous êtes consciente de la curiosité suscitée par votre
arrivée en ville, l'avertit Will. Je tiens à vous dire que ce n'est pas moi qui ai révélé vos liens de parenté
avec la famille Shapley. " La serveuse emplissait à nouveau leurs tasses. Emily n'attendit pas de la voir
s'éloigner pour répondre " Will, je ne cherche pas à les cacher. J'en ai moimême parlé aux Kiernan, ainsi
qu'à Joan Scotti, l'agent immobilier. Elle m'a dit que certaines familles résidaient déjà dans la région à
l'époque où mon arrière-arrière-grand-tante a disparu. J'aimerais savoir si leurs descendants ont entendu
parler d'elle, en dehors du fait qu'elle s'est apparemment volatilisée. Et tout le monde sait aussi que je
suis divorcée et que je travaille à New York. Comme vous le voyez, je ne cache rien. " Il parut amusé. "
De toute façon, je ne vous imagine guère dissimulant de coupables secrets. " Emily espéra que son sourire
semblait naturel. " J'ai pourtant l'intention de garder pour moi le fait que j'ai passé une bonne partie de
mon temps au tribunal l'année dernière, et que cela n'avait rien à voir avec mon activité d'avocate ",
pensa-t-elle. Son ex-mari lui avait intenté un procès, prétendant avoir droit à la moitié de la plus-value
réalisée sur ses actions. Et, par ailleurs, elle avait été appelée à témoigner contre l'homme qui l'avait
harcelée. " En ce qui me concerne, poursuivit Will Stafford, vous ne m'avez posé aucune question, mais je
vais quand même vous raconter mon histoire. Je suis né et j'ai grandi à Princeton, à une heure d'ici. Mon
père était président des laboratoires pharmaceutiques Lionel à Manhattan. J'avais douze ans lorsqu'il a
divorcé d'avec ma mère, et comme il voyageait énormément, je suis allé vivre avec elle à Denver, où j'ai
terminé mes études secondaires avant d'entrer à l'université. " Il avala le reste de sa saucisse. " Tous les
matins, je me promets de manger un fruit et des flocons d'avoine pour mon petit déjeuner, mais trois fois
par semaine je succombe à l'appel du cholestérol. Vous avez manifestement plus de volonté que moi. -
Pas forcément. J'ai déjà décidé de commander exactement ce que vous venez de manger la prochaine fois
que je viendrai ici. - J'aurais pu vous en donner un peu. Ma mère m'a appris à partager. " Il consulta
discrètement sa montre et demanda l'addition. " Je ne voudrais pas vous presser, Emily, mais il est neuf
heures et demie. Les Kiernan sont les vendeurs les plus réticents auxquels j'aie jamais eu affaire. Ne leur
donnons pas l'occasion de changer d'avis sur la vente de leur maison. " Tandis qu'ils attendaient qu'on
apporte la note, il poursuivit " Pour en finir avec l'histoire plutôt banale de ma vie, je me suis marié peu
après avoir terminé mes études de droit. Au bout d'un an, nous savions tous les deux que nous avions fait
une erreur. - Vous avez de la chance, fit Emily. Ma vie aurait été beaucoup plus facile si je m'étais
montrée aussi avisée. - J'ai regagné la côte Est pour entrer dans le service juridique de Canon & Rhodes
qui, vous le savez peut-être, est l'un des plus gros cabinets immobiliers de Manhattan. Un job formidable,
mais très astreignant. Je voulais avoir un endroit où passer les weekends et je suis venu dans ce coin
acheter une vieille maison à retaper. J'adore travailler de mes mains. - Pourquoi avoir choisi Spring Lake
? - Lorsque j'étais gosse, nous avions coutume de passer deux semaines de vacances d'été à l'hôtel Essex
& Sussex. C'était le bon temps. " Il haussa les épaules. La serveuse posa l'addition. Will y jeta un coup
d'oeil et sortit son portefeuille. " Il y a douze ans, je me suis rendu compte que j'aimais vivre ici et que
n'aimais pas travailler à New York, c'est alors que j'ai ouvert ce cabinet. Il y a beaucoup de transactions,
sur le plan résidentiel et commercial. - Et à ce propos, allons voir les Kiernan. " Ils se levèrent en même
temps.
chapter 6
Mais les Kiernan avaient déjà quitté Spring Lake. Leur avocat expliqua qu'ils lui avaient donné pouvoir
de finaliser la vente. Emily parcourut avec lui toute la maison, prenant un plaisir nouveau à découvrir des
détails architecturaux qu'elle n'avait pas remarqués la première fois. " Oui, je suis tout à fait convaincue
que la maison est en parfait état ", dit-elle. Elle s'efforça de dissimuler sa hâte que soit signé l'acte de
cession, son envie de se retrouver seule sur place et de se promener à loisir à travers les pièces ; elle
voulait changer la disposition du mobilier dans la salle de séjour, installer les canapés face à face, de
part et d'autre de la cheminée. Elle avait besoin de marquer les lieux de son empreinte, d'en prendre
possession. Pour elle, la maison d'Albany n'avait jamais été qu'une solution provisoire, bien qu'elle l'ait
habitée pendant trois ans - et cela, depuis le soir où elle était rentrée plus tôt que prévu de Chicago et
avait surpris sa meilleure amie, Barbara Lyons, dans les bras de son mari. Elle avait fait ses valises et
était allée dormir à l'hôtel. Une semaine plus tard, elle avait loué la maison. La demeure où elle avait
vécu avec Gary appartenait à sa famille à lui. Elle ne s'y était jamais véritablement sentie chez elle.
Aujourd'hui, cependant, parcourir ces pièces éveillait en elle des souvenirs sensoriels. " On dirait que
chacune d'elles me souhaite la bienvenue, dit-elle à Will Stafford. - C'est peut-être le cas. Vous devriez
voir l'expression de votre visage. Prête à m'accompagner jusqu'à mon bureau et à signer l'acte ? " Trois
heures plus tard, Emily s'arrêtait à nouveau dans l'allée de la maison. " Enfin chez soi ", dit-elle
joyeusement en descendant de sa voiture. Elle sortit de la malle les provisions qu'elle avait achetées en
chemin. On avait commencé à creuser le terrain près de la nouvelle cabine de bain. Trois hommes
travaillaient sur le chantier. À sa première visite, elle avait été présentée à Manny Dexter, le
contremaître. Il l'aperçut et lui fit un signe de la main. Le vacarme de la pelleteuse couvrit le bruit de ses
pas tandis qu'elle se dépêchait le long de l'allée en dallage bleu qui menait à la porte de derrière. " Je
m'en serais volontiers passée ", pensa-t-elle, se consolant à nouveau à la pensée que la piscine ferait la
joie de ses frères et de leurs enfants lorsqu'ils viendraient lui rendre visite. Elle portait l'une de ses
tenues de prédilection, un tailleur-pantalon de lainage vert et un pull à col roulé blanc. Malgré tout, elle
frissonna en introduisant la clé dans la serrure. Une rafale de vent rabattit ses cheveux sur son front et, en
les ramenant en arrière, elle laissa échapper une boîte de céréales sur le plancher de la galerie. Elle était
en train de la ramasser, quand elle entendit Manny Dexter s'adresser en hurlant au conducteur de la
pelleteuse : " Arrête la machine ! Ne creuse plus ! Il y a un squelette là-dessous ! " L arrivait à
l'inspecteur Tommy Duggan d'être d'un avis différent de celui de son patron, Elliott Osborne, le procureur
du comté de Monmouth. Pour Osborne, l'enquête interminable que menait Tommy Duggan sur la
disparition de Martha Law rence tenait de l'obsession, une obsession qui avait pour seul résultat de
maintenir son assassin en alerte. " À moins que le tueur ne soit un cinglé de passage qui l'a enlevée et
s'est débarrassé du corps à des lieues d'ici ", disait Osborne de son ton calme et supérieur qui horripilait
Tommy. Il était inspecteur depuis quinze ans, couronnement d'une carrière entamée quarante-deux ans plus
tôt. Entre-temps il s'était marié, avait eu deux fils, et vu ses cheveux se dégarnir au fur et à mesure que
son tour de taille s'élargissait. Avec son visage rond et jovial, son sourire facile, il donnait l'impression
d'un caractère bon enfant qui n'avait jamais eu à affronter une situation plus difficile qu'un pneu crevé. En
réalité, c'était un enquêteur redoutable. Tout le monde dans son service l'admirait et l'enviait pour sa
capacité à récolter une information en apparence anodine et à l'exploiter jusqu'à ce qu'elle se révèle la
clé de l'affaire. Par le passé, Tommy avait refusé plusieurs offres alléchantes d'agences de détectives
privées. Il avait une passion pour son métier. Il avait toujours vécu à Avon by the Sea, une ville au bord
de la mer à quelques kilomètres de Spring Lake. Étudiant, il avait été groom puis serveur à l'Hôtel Warren
de Spring Lake. C'est ainsi qu'il avait fait la connaissance des grands-parents de Martha Lawrence, qui y
dînaient régulièrement. Aujourd'hui, assis dans le réduit qui lui servait de bureau, il consacra le court
moment du déjeuner àéplucher le dossier de l'affaire Lawrence. Il savait qu'Elliott Osborne désirait
autant que lui coffrer l'assassin de Martha Lawrence. La seule différence était la méthode qu'ils
entendaient employer pour y parvenir. Il examina la photo de Martha prise sur la promenade de Spring
Lake. Elle était vêtue d'un T-shirt et d'un short. Ses longs cheveux blonds flottaient sur ses épaules, son
sourire était radieux et confiant. Une ravissante jeune fille de vingt et un ans qui, à l'heure où cette photo
avait été faite, pouvait espérer profiter de l'existence pendant cinquante ou soixante ans. Or, il lui restait
moins de quarante-huit heures à vivre. Tommy secoua la tête et referma le dossier. Il était convaincu qu'en
continuant à interroger les habitants de Spring Lake il finirait par tomber sur un élément crucial, un détail
auquel personne n'avait attaché d'importance et qui le conduirait à la vérité. À force de persévérance, il
était devenu un familier des voisins des Lawrence et de tous ceux qui avaient été en contact avec Martha
dans les dernières heures de son existence.
chapter 7
Le traiteur qui avait organisé la réception des Law rence la veille de la disparition de Martha employait
les mêmes serveurs depuis de longues années. Il les avait questionnés à plusieurs reprises sans récolter
jusqu'ici d'informations intéressantes. La plupart des invités résidaient en permanence àSpring Lake ou y
venaient régulièrement en week-end pendant toute l'année. Tommy gardait la liste de leurs noms pliée en
quatre dans son portefeuille. Il lui arrivait souvent de sauter dans sa voiture et d'aller àSpring Lake
bavarder avec l'un ou l'autre. Martha avait disparu alors qu'elle faisait du jogging. Quelques joggeurs
matinaux comme elle affirmaient l'avoir vue près du Pavillon Nord. Chacun avait subi un interrogatoire
en bonne et due forme et été mis hors de cause. Tommy Duggan poussa un soupir. Il rangea le dossier à sa
place habituelle dans le tiroir supérieur de son bureau. Il excluait l'hypothèse selon laquelle un inconnu
de passage à Spring Lake aurait enlevé Martha. Il était convaincu qu'il s'agissait de quelqu'un qu'elle
connaissait et en qui elle avait confiance. " Dire que je travaille pendant l'heure du déjeuner ", maugréa-t-
il en examinant le sac contenant le repas que sa femme lui avait préparé. Le médecin lui avait prescrit de
perdre vingt kilos. En ôtant l'emballage de son sandwich au thon, il décréta que Susie avait juré de le
faire mourir de faim pour arriver à le faire maigrir. C'était ce régime atroce qui lui minait le moral,
conclut-il avec un sourire contraint. Ce qu'il lui fallait, c'était un bon jambon-fromage avec une salade de
pommes de terre en accompagnement. Et des cornichons. En mordant dans son piètre sandwich, il se
rappela que si Osborne laissait entendre qu'il se donnait trop de mal dans l'affaire Lawrence, la famille
de Martha ne semblait pas de cet avis. D'ailleurs la grand-mère de Martha, une belle et élégante vieille
dame de quatre-vingts ans, l'avait reçu sans se faire prier la semaine précédente. Elle lui avait même
annoncé une heureuse nouvelle : la sueur de Martha, Christine, venait d'avoir un bébé. " George et
Amanda sont tellement heureux, lui avait-elle rapporté. C'est la première fois que je vois un vrai sourire
éclairer leur visage depuis quatre ans et demi. Cette petite-fille les aidera à surmonter la perte de Martha.
" George et Amanda étaient les parents de Martha. Puis Mme Lawrence avait ajouté : " Tommy, nous
acceptons tous d'une certaine manière que Martha ne soit plus là. Elle n'aurait jamais disparu
volontairement. Mais ce qui nous hante, c'est qu'un psychopathe ait pu l'enlever et la séquestrer quelque
part. Il serait moins douloureux de savoir avec certitude qu'elle n'est plus là. " " Plus là ", c'est-à-dire
morte, naturellement. Elle avait été vue pour la dernière fois sur la promenade le 7 septembre, à six
heures trente du matin, quatre ans et demi auparavant. Avalant sans enthousiasme la dernière bouchée de
son sandwich, Tommy prit une décision. Dès le lendemain à six heures, il allait devenir un de ces sportifs
qui couraient sur la promenade de Spring Lake. Bien sûr, l'exercice l'aiderait à perdre ses maudits vingt
kilos, mais il y avait autre chose. Une impression lancinante qui l'envahissait parfois lorsqu'il cherchait
obstinément à résoudre une affaire, un pressentiment qu'il ne parvenait pas à chasser malgré ses efforts. Il
sentait qu'il se rapprochait de l'assassin. Son téléphone sonna. Il le décrocha tout en mordant dans la
pomme qui lui tenait lieu de dessert. C'était la secrétaire d'Osborne. " Tommy, le boss vous attend en bas
dans sa voiture. " Elliott Osborne venait de s'installer sur le siège arrière quand Tommy, légèrement
essoufflé, atteignit la partie du parking réservée à la brigade. Osborne attendit que la voiture eût démarré
et que le chauffeur eût actionné la sirène pour parler. " On vient de découvrir un squelette dans Hayes
Avenue à Spring Lake. Le propriétaire faisait creuser une piscine. " Il fut interrompu par la sonnerie du
téléphone intérieur de la voiture. Le chauffeur répondit, tendit le récepteur au procureur. " C'est Newton,
monsieur. " Osborne tint le téléphone en l'air afin que Tommy ;pût entendre les propos du responsable des
fouilles. " Vous avez sur les bras une foutue affaire, Elliott. Les restes de deux personnes sont enterrés au
même endroit, et il semble que l'une soit là depuis sacrément plus longtemps que l'autre. "
chapter 8
EmiLy composa le 911, le numéro de la police, et se précipita dehors vers le trou béant au bord duquel
elle s'immobilisa, contemplant ce qui semblait être un squelette humain. Habituée des assises, elle avait
vu des douzaines de représentations photographiques de cadavres. La plupart des visages semblaient
pétrifiés par la peur. D'autres avaient dans leurs yeux fixes ce qu'elle prenait pour les traces d'une prière.
Mais rien ne la bouleversa autant que la vue de cette victime. Le corps avait été enveloppé d'un plastique
épais et transparent. Aujourd'hui en charpie, cette sorte de linceul avait suffi à garder les os en bon état
après que la chair se fut décomposée. L'espace d'un instant, il lui vint à l'esprit qu'on venait de découvrir
des ossements de son arrière-arrière-grand-tante. Puis elle écarta cette possibilité. En 1891, l'année de la
disparition de Madeline Shapley, le plastique n'avait pas été encore inventé. Il était donc impossible que
ce fût elle. Lorsque la première voiture de police arriva en trombe dans l'allée, gyrophare et sirène en
action, Emily rentra chez elle. Ils allaient demander à s'entretenir avec elle, et elle voulait avoir l'esprit
clair. Les sacs de provisions se trouvaient encore sur le comptoir de la cuisine où elle les avait laissés
avant de téléphoner. Machinalement, elle remplit la bouilloire, la mit sur la cuisinière, alluma le gaz puis
fit le tri des achats et rangea dans le réfrigérateur les denrées périssables. L'esprit ailleurs, elle ouvrit et
referma les placards. " Où diable se range l'épicerie? " se demanda-t-elle à voix haute, avec un
agacement presque enfantin, résultat du choc qu'elle venait d'éprouver. La bouilloire se mit à siffler. Une
tasse de thé lui remettrait les idées en place. Une large fenêtre dans la cuisine donnait sur l'arrière de la
maison. Emily s'en approcha, observant la calme efficacité avec laquelle on encerclait l'excavation de
l'habituel ruban de plastique orange. Arrivèrent ensuite les photographes de la police chargés de prendre
des vues du site sous tous les angles. L'homme qu'elle voyait descendre à quatre pattes dans la fosse où
gisait le squelette était certainement l'expert du service médico-légal. Elle savait que les ossements
seraient transportés àla morgue et examinés. Puis qu'une description des caractéristiques physiques serait
établie, précisant le sexe de la victime, sa taille approximative, son poids et son âge. La fiche dentaire et
l'ADN permettraient de rapprocher cette description de celle d'une personne disparue. Ainsi prendraient
fin pour une malheureuse famille les tourments de l'incertitude, de même que le frêle espoir de voir un
être cher réapparaître un jour. La sonnette retentit. Flanqué d'Elliott Osborne, Tommy Duggan, la mine
sévère, attendait qu'Emily leur ouvre la porte. Après un bref entretien avec Newton, le chef des fouilles,
les deux hommes étaient convaincus que les recherches entreprises pour retrouver Martha Law rence
s'achevaient ici. D'après Newton, le squelette enveloppé de plastique était celui d'une adulte relativement
jeune, qui, autant qu'il pouvait en juger, possédait une dentition parfaite. Il refusait de faire la moindre
supposition concernant les quelques ossements trouvés près du squelette avant qu'ils ne soient examinés à
la morgue. Tommy jeta un coup d'oeil derrière lui. " Un attroupement s'est déjà formé. Les Lawrence ne
vont pas tarder à être mis au courant. - Le Dr O'Brien établira au plus vite le rapport d'autopsie, dit
Osborne. Il n'ignore pas que tout le monde à Spring Lake conclura bientôt qu'il s'agit de Martha
Lawrence. " Lorsque Emily ouvrit la porte les deux hommes avaient déjà leur badge à la main. " Je suis
Emily Graham, dit-elle. Veuillez entrer. " Elle s'était attendue à ce que leur visite soit davantage qu'une
formalité. " Madame Graham, j'ai cru comprendre que vous aviez conclu ce matin l'achat de cette maison
", commença Osborne. Emily était habituée aux officiers du ministère public tels qu'Elliott Osborne. Tirés
à quatre épingles, courtois, intelligents, c'étaient en même temps d'excellents agents de relations
publiques qui laissaient les tâches subalternes à la charge de leurs adjoints. Elle savait aussi que
l'inspecteur Duggan et lui compareraient par la suite leurs impressions et leurs notes. Et elle devina que,
malgré son apparente réserve, l'inspecteur Duggan posait sur elle un regard appréciateur. Ils se tenaient
tous les trois dans l'entrée que seule meublait une causeuse victorienne. Le jour où Emily avait visité la
maison pour la première fois et mentionné son intention de l'acquérir, ajoutant qu'elle était prête à acheter
une partie du mobilier par la même occasion, Theresa Kiernan lui avait désigné ce petit divan avec un
léger sourire. "J'aime beaucoup ce meuble, mais, croyez-moi, il fait surtout partie du décor. Il est
tellement bas que s'en relever défie les lois de la gravité. " Emily invita Osborne et Duggan à entrer dans
le séjour. " Quand je pense que j'avais prévu de changer de place les canapés dès cet après-midi ",
regrettat-elle tandis qu'elle franchissait devant eux le seuil de la porte cintrée. Elle s'efforça de combattre
un sentiment croissant d'irréalité. Duggan avait discrètement sorti un carnet de sa poche.
chapter 9
" Madame Graham, dit OsbOrne d'un ton empreint de sympathie, nous aimerions juste vous poser
quelques simples questions. Depuis combien de temps venez-vous à Spring Lake ? " Le récit qu'elle leur
fit de sa première visite àSpring Lake trois mois plus tôt et de l'achat spontané de la maison pouvait
certes paraître farfelu. " Vous n'étiez jamais venue ici et vous avez acheté une maison sur un coup de tête ?
" L'incrédulité était perceptible dans la voix d'Osborne. Le regard de Duggan trahit un étonnement qui
n'échappa pas à Emily. Elle choisit ses mots avec soin " Je suis venue à Spring Lake sur une impulsion,
poussée par une curiosité de longue date. Ce sont mes ancêtres qui ont fait construire cette maison en
1875. Ils en sont restés propriétaires jusqu'en 1892, la vendant après la disparition de leur fille aînée,
Madeline, en 1891. En compulsant les registres de la commune sur l'emplacement de la maison, j'ai
appris qu'elle était à vendre. J'ai eu le coup de foudre dès que je l'ai vue, et je l'ai achetée. Je ne peux
guère vous en dire plus. " Déconcertée, elle vit alors la stupéfaction se peindre sur le visage des deux
hommes. " Je n'avais pas saisi que cette maison était celle des Shapley, dit Osborne. On doit nous
confirmer que les ossements que l'on vient de découvrir sont ceux d'une jeune femme disparue voilà plus
de quatre ans alors qu'elle rendait visite à ses grands-parents à Spring Lake. "D'un petit geste de la main,
il fit comprendre à Duggan que ce n'était pas le moment de mentionner le second squelette. Emily sentit la
couleur déserter son visage. " Une jeune femme a disparu il y a plus de quatre ans et est enterrée ici ?
murmura-t-elle. Mon Dieu, comment est-ce possible ? - C'est un triste jour pour notre communauté.
"Osborne se leva. " Je crains malheureusement qu'il ne faille garder le site sous protection jusqu'à la fin
des fouilles. Sitôt qu'elles seront terminées, votre entrepreneur pourra reprendre les travaux de la piscine.
" " Il n'y aura pas de piscine ", décida Emily en ellemême. " Attendez-vous à être assaillie par les médias.
Nous tâcherons, dans la mesure du possible, de les empêcher de vous importuner ", dit Osborne avant
d'ajouter : " Nous aurons peut-être besoin de nous entretenir ultérieurement avec vous. " Au moment où ils
s'apprêtaient à s'en aller, la sonnette retentit avec insistance. Le camion de déménagement en provenance
d'Albany était arrivé. PPOUR les habitants de Spring Lake, la journée avait commencé sans déroger à la
tranquille routine. La plupart de ceux qui travaillaient àNew York attendaient sur le quai de la gare le
train qui les amènerait en une heure et demie au centre de la ville. D'autres avaient garé leur voiture à
quelques kilomètres, à Atlantic Highlands, et pris la vedette rapide jusqu'à un débarcadère au pied du
World Trade Center. De là, sous le regard bienveillant de la statue de la Liberté, ils s'étaient hâtés vers
leurs bureaux. Beaucoup appartenaient au monde de la finance; courtiers ou agents de change. D'autres
étaient avocats ou banquiers. À Spring Lake la matinée s'écoula avec la régularité et le calme habituels.
Les enfants se pressèrent dans les classes de l'école publique et du cours privé de Sainte-Catherine. Les
jolies boutiques de la pittoresque Troisième Avenue ouvrirent leurs portes. A midi, le Seven Sisters Café
se remplit d'habitués. Les agents immobiliers emmenèrent leurs clients visiter les propriétés qu'ils étaient
chargés de vendre, expliquant que, malgré la hausse des prix, l'achat d'une maison àSpring Lake
représentait un excellent investissement.
chapter 10
La disparition de Martha Lawrence quatre ans et demi auparavant avait jeté un voile de tristesse sur les
esprits mais, à l'exception de cet événement tragique, aucun véritable crime n'avait jamais été commis
àSpring Lake. Aujourd'hui, en ce premier jour de printemps venteux pour la saison, le sentiment de
sécurité qui régnait jusqu'alors dans la petite communauté était sérieusement ébranlé. La nouvelle de
l'arrivée de la police dans Hayes Avenue se répandit en ville. Suivie rapidement par la rumeur de la
découverte d'ossements humains. Le conducteur de la pelleteuse appela en douce sa femme sur son
téléphone portable. "J'ai entendu le chef des fouilles dire que les ossements appartiendraient à un adulte
de sexe féminin, et jeune, murmura-t-il. Ils ont trouvé autre chose au fond, mais n'ont pas voulu dire quoi.
" La femme avertit sans tarder ses amies. L'une d'entre elles, une journaliste pigiste de CBS, communiqua
la nouvelle à la chaîne. Un hélicoptère fut dépêché pour couvrir l'événement. Très vite tout le monde sut
que la victime ne pouvait être que Martha Lawrence. L'un après l'autre, les vieux amis se pressèrent chez
les Lawrence. Quelqu'un prit la décision de téléphoner aux parents de Martha à Philadelphie. Avant
même d'avoir été prévenus officiellement, George et Amanda Lawrence annulèrent leur voyage chez leur
fille aînée à Bernardsville, dans le New Jersey, où ils avaient prévu d'aller voir leur petite-fille.
Accablés par un sentiment de fatalité, ils prirent la route pour Spring Lake. À six heures, comme le soir
tombait sur la côte Est, le pasteur de Sainte-Catherine accompagna le procureur jusqu'à la maison des
Lawrence. La fiche dentaire de Martha, description précise de la dentition parfaite qui expliquait le
sourire radieux de la jeune fille, correspondait exactement à l'empreinte faite par le Dr O'Brien au cours
de l'autopsie. Quelques mèches de ce qui avait été une longue chevelure blonde étaient restées accrochées
à l'arrière du crâne. Elles étaient similaires aux cheveux que la police avait recueillis sur l'oreiller et la
brosse de Martha après sa disparition. Un sentiment de deuil collectif s'abattit sur la ville. La police avait
décidé de ne divulguer, pour le moment du moins, aucune information concernant les restes du deuxième
squelette. Il s'agissait aussi des ossements d'une jeune femme, et le responsable des fouilles estimait
qu'ils étaient restés enfouis pendant .plus d'un siècle. En outre, il ne serait pas révélé que c'était une
écharpe de soie bordée de perles métalliques qui avait servi à assassiner Martha. Mais il y avait un détail
plus terrifiant encore que la police tenait à garder secret : à l'intérieur du linceul de plastique de Martha
Lawrence, on avait trouvé un doigt appartenant à la victime plus ancienne, et à ce doigt pendait encore
une bague ornée d'un saphir. r l'existence d'un système d'alarme sophistiqué ni la présence du policier en
faction sur les lieux du crime, dans la cabine de bain, ne parvinrent à tranquilliser Emily lorsque la nuit
tomba. Le va-et-vient des déménageurs, la nécessité de défaire ses bagages et de remettre de l'ordre
avaient occupé la totalité de son après-midi. Elle s'était efforcée d'ignorer ce qui se passait au fond du
jardin, d'oublier l'attroupement silencieux des badauds dans la rue, le vrombissement assourdissant de
l'hélicoptère qui tournait au-dessus de la maison. À sept heures elle se prépara une salade, fit cuire une
pomme de terre au four et griller des côtelettes d'agneau, c'est-à-dire une partie du festin destiné
àcélébrer la signature de l'acte de propriété. Toutefois, même avec les rideaux tirés et le feu allumé dans
l'âtre de la cuisine, elle se sentait infiniment vulnérable. Pour se changer les idées, elle alla chercher le
livre qu'elle avait décidé de lire à table, mais elle eut beau faire, rien ne vint soulager son anxiété.
Quelques verres de chianti ne parvinrent pas davantage à la détendre ni à la réchauffer. Elle aimait faire
la cuisine et ses amis la disaient capable de donner un air de fête au repas le plus simple. Ce soir,
cependant, elle pouvait à peine apprécier ce qu'elle mangeait. Elle relut à deux reprises le premier
chapitre de son livre, mais les mots lui semblèrent dénués de signification, incohérents. Rien, décidément,
ne pouvait effacer l'obsédante réalité, le fait que le corps d'une jeune femme avait été découvert dans sa
propriété. Elle songea à l'ironique coïncidence qui voulait que son arrière-arrièregrand-tante ait disparu
sur ces lieux mêmes. Mais, au fur et à mesure qu'elle rangeait la cuisine, éteignait le feu, vérifiait que
toutes les portes étaient bien fermées, réglait le dispositif de surveillance, une certitude finit par gagner
Emily : la mort de son ancêtre et celle de la jeune fille étaient inexorablement liées. Son livre sous le
bras, elle monta à l'étage. Il était àpeine neuf heures, mais tout ce qu'elle désirait, c'était prendre une
douche, enfiler un pyjama douillet et se mettre au lit, éventuellement lire ou regarder la télévision. "
Comme la nuit dernière ", pensa-t-elle.
chapter 11
Les Kiernan avaient suggéré à Emily de garder àson service leur femme de ménage, Doreen Sullivan, qui
venait deux fois par semaine. En signe de bienvenue, ils avaient demandé à ladite Doreen de vérifier que
tout était en ordre dans la maison, de faire les lits et de mettre des serviettes propres dans les salles de
bains. La maison était située à l'angle du terrain séparé de la mer par une rue. Dans la chambre
principale, les fenêtres exposées au nord et à l'est avaient vue sur l'océan. Vingt minutes après avoir
regagné le premier étage et pris une douche, emmitouflée dans sa robe de chambre, l'esprit plus calme,
Emily s'apprêta à retirer la courtepointe assortie à la tête de lit. Elle interrompit son geste, hésita. Le
verrou de la porte d'entrée était-il bien tiré ? Elle devait s'en assurer, même si l'alarme était branchée.
Agacée contre elle-même, elle sortit de la chambre et se hâta le long du couloir. Arrivée sur le palier,
elle alluma le lustre qui éclairait l'entrée avant de descendre l'escalier. Avant même d'avoir atteint la
porte, elle aperçut l'enveloppe glissée dessous. " Ah non, pas ça ! " Elle la ramassa. " Mon Dieu, faites
que tout ce cauchemar ne recommence pas! " Elle déchira l'enveloppe. Comme elle l'avait redouté, elle
contenait une photo, la silhouette d'une femme à une fenêtre, éclairée par-derrière. Il lui fallut se
concentrer un instant pour se reconnaître sur la photo. Puis elle se souvint. La veille au soir. Au
Candlelight Inn. Quand elle avait ouvert la fenêtre, elle était restée un moment àregarder dehors avant
d'abaisser le store. Quelqu'un s'était posté là, sur la promenade du bord de mer. Non, ce n'était pas
possible. Elle avait regardé dans cette direction et n'avait vu personne. La promenade était déserte.
L'individu qui avait pris la photo se tenait sur la plage. Il l'avait fait développer, puis l'avait glissée sous
la porte moins d'une heure auparavant. Il n'y avait pas la moindre lettre lorsqu'elle était montée dans sa
chambre. Le maniaque qui la harcelait à Albany ne l'avait tout de même pas suivie à Spring Lake ! C'était
impossible. Ned Koehler était soigné au Grey Manor à Albany, un hôpital psychiatrique d'où l'on ne
s'échappait pas. Le téléphone de la maison n'était pas encore branché. Emily avait laissé son portable
dans la chambre. La photo à la main, elle monta en courant le chercher. Les doigts tremblants, elle
composa le numéro des renseignements. " Service national des renseignements... - Albany, État de New
York. L'hôpital Grey Manor ", parvint-elle péniblement à murmurer. Quelques instants plus tard, elle était
mise en communication avec le surveillant de nuit du service où Ned Koehler était enfermé. Elle se
présenta. " Votre nom ne m'est pas inconnu, dit l'homme. C'est vous que Ned harcelait, n'est-ce pas ? -
Est-ce qu'il a eu une autorisation de sortie ? - Koehler ! Certainement pas, madame Graham. - Se
pourrait-il qu'il soit sorti à votre insu ? - Je l'ai vu en faisant ma tournée de nuit, il y a une heure. " En un
éclair, Emily revit Ned Koehler comme s'il se tenait devant elle: un homme maigrelet, la quarantaine, le
cheveu rare, le geste incertain et la parole hésitante. Au tribunal, il avait pleuré sans bruit durant toute
l'audience. Elle défendait Joel Lake, accusé d'avoir tué la mère de Ned pendant un cambriolage qui avait
mal tourné. Lorsque le jury avait acquitté Lake, Ned Koehler était devenu fou de rage. Il s'était rué dans la
salle et s'était jeté sur Emily. Il l'avait injuriée, traitée de tous les noms, se rappela-t-elle. Il disait qu'elle
avait sauvé la tête d'un meurtrier. Il avait fallu deux agents de police pour le maîtriser. " Comment se
comporte-t-il ? demanda-telle. - Chante toujours le même refrain, dit qu'il est innocent. " Le ton du
surveillant se voulait rassurant. " Madame Graham, il est courant que les victimes d'un maniaque se
sentent inquiètes, même en sachant le coupable derrière les barreaux. Ned n'ira nulle part, croyez-moi. "
Reposant le combiné, Emily se força à étudier la photo. Elle la représentait debout au milieu de la
fenêtre, offrant une cible facile à quelqu'un armé d'un revolver au lieu d'un appareil photo. Elle devait
téléphoner à la police. A moins qu'elle n'aille prévenir l'agent en faction au fond du jardin, dans la cabine
de bain. " Je ne veux pas ouvrir la porte. J'ai peur de me retrouver en face d'un inconnu ", pensa-t-elle. Le
911. Non, le numéro du commissariat de police était sur le calendrier de la cuisine. Elle n'avait pas envie
de voir débarquer la police avec l'habituel hurlement des sirènes. Le système d'alarme était branché.
Personne ne pouvait entrer. L'agent qui prit la communication envoya une voiture sur-le-champ. Le
gyrophare clignotait mais le conducteur n'avait pas actionné la sirène. Il était jeune, sans doute pas plus
de vingt-deux ans. Elle lui montra la photo, lui raconta l'histoire du maniaque d'Albany. " Vous êtes
certaine qu'il n'a pas été relâché, madame Graham? - Je viens de téléphoner à l'hôpital. - Mon intuition est
qu'un petit malin est au courant de cette histoire et qu'il trouve drôle de vous faire peur, dit-il, cherchant
visiblement à la rassurer. Auriez-vous deux pochettes de plastique à me donner ? "
chapter 12
Tenant la photo puis l'enveloppe par un coin, il les glissa l'une après l'autre dans les pochettes. " Le labo
vérifiera les empreintes, expliqua-t-il. Je vais vous laisser à présent. " Elle le raccompagna jusqu'à la
porte. " Nous allons surveiller attentivement les abords de votre maison, cette nuit, et prévenir l'agent qui
monte la garde au fond du jardin d'avoir l'oeil. Vous ne risquez rien. " " Peut-être ", pensa Emily en tirant
soigneusement le verrou après son départ. En se glissant dans son lit, elle se blottit sous les couvertures
et s'obligea à éteindre la lampe. Les médias avaient commenté à l'envi l'arrestation de Ned Koehler, se
souvint-elle. Elle avait peut-être affaire à un imitateur aujourd'hui. Mais pourquoi ? Et quelle autre
explication pouvaiton avancer ? Ned Koehler était coupable. Incontestablement. La voix du surveillant : "
Chante toujours le même refrain, dit qu'il est innocent. " L'était-il ? Dans ce cas, le véritable coupable
était-il en liberté, prêt à l'importuner à nouveau ? C'est seulement lorsqu'elle se sentit rassurée par les
premières lueurs de l'aube qu'Emily finit par s'endormir. Elle fut réveillée à neuf heures par les
aboiements des chiens qui accompagnaient les policiers dans leurs recherches d'autres victimes possibles
enterrées dans sa propriété.
CLAYrON et Rachel Wilcox avaient fait partie des hôtes des Lawrence la veille de la disparition de
Martha. Depuis, comme les autres invités, ils étaient contactés régulièrement par l'inspecteur Tommy
Duggan. Et comme les autres, ils avaient appris la macabre découverte des ossements de Martha, mais, à
l'inverse de la plupart des personnes qui avaient assisté à cette dernière réception d'adieu, ils ne s'étaient
pas rendus immédiatement chez les Lawrence. Rachel avait judicieusement fait remarquer que seuls les
intimes seraient bienvenus en un moment aussi douloureux. La fermeté de son ton ne laissait aucune place
à la discussion. À soixante-quatre ans, Rachel avait encore beaucoup d'allure avec ses cheveux d'un gris
acier qu'elle arrangeait en bandeaux autour de sa tête. Grande, le port élégant, elle respirait l'autorité.
Négligeant tout maquillage, elle avait un teint clair et une peau ferme. Ses yeux, d'un bleu tirant sur
l'ardoise, étaient empreints d'une expression sévère. Trente ans plus tôt, à l'époque où la courtisait
Clayton, alors timide vice-doyen d'université approchant de la quarantaine, il l'avait comparée
amoureusement à une femme viking. " Je t'imagine à la barre d'un bateau armé pour le combat, avec le
vent soulevant tes cheveux ", avait-il murmuré. Depuis il l'avait toujours secrètement appelée " la Viking
". Mais le mot était désormais dépourvu de la moindre tendresse. Clayton se tenait en permanence sur ses
gardes, soucieux d'éviter les accès de fureur de sa femme. Lorsque, néanmoins, il lui arrivait pour une
raison ou une autre de provoquer son courroux, la réaction était cinglante. Dès le début de leur mariage, il
avait appris qu'elle n'était pas du genre àpardonner ou à oublier. Leur présence chez les Lawrence
quelques heures avant la disparition de Martha lui paraissait une raison suffisante pour leur faire une
brève visite de condoléances, mais il évita sagement d'en faire la suggestion. Au lieu de quoi, tandis
qu'ils regardaient les informations de onze heures, il supporta en silence les commentaires acerbes de
Rachel. " C'est navrant, bien sûr, mais voilà qui devrait au moins mettre un terme aux visites de cet
inspecteur qui ne cesse de tourner autour de la maison et de nous importuner ", dit-elle. " Au contraire,
nous risquons de le revoir encore plus souvent ", pensa Clayton. Avec sa tête léonine, ses cheveux gris en
bataille et son regard réfléchi, il avait gardé une allure d'universitaire. Quand, à l'âge de cinquante-cinq
ans, voilà douze ans, il avait pris sa retraite et quitté la présidence de l'Enoch Collège, petite mais
prestigieuse université de l'Ohio, Rachel et lui s'étaient installés à Spring Lake. Il y était venu pour la
première fois quand il était jeune, chez un oncle qui y résidait en permanence. Au fil des années, il y avait
fait plusieurs séjours. Au début pour passer le temps il s'était intéressé à l'histoire de la ville, et il était
considéré aujourd'hui comme l'historien officieux de la région. Rachel apportait son concours bénévole à
plusieurs organismes charitables où son sens de l'organisation et son pathie. énergie suscitaient
l'admiration, sinon la sym Elle s'était également assurée que chacun che que son mari était un ancien
doyen d'université et qu'elle-même était diplômée de Smith. " Toutes les femmes de notre famille, à
commencer par ma grandmère, sont sorties diplômées de Smith ", disait-elle fièrement. Elle n'avait
jamais pardonné à Clayton une aventure avec une de ses collègues universitaires trois ans à peine après
leur mariage. Plus tard, le faux pas qui l'avait forcé à prendre brusquement sa retraite de président de
l'Enoch Collège, un poste dont Rachel avait goûté les avantages, l'avait aigrie et elle avait perdu toute
considération pour lui. Au moment où une photo de Martha Lawrence emplissait l'écran, Clayton Wilcox
sentit ses mains devenir moites. Une autre femme aussi avait eu de longs cheveux blonds et un corps
ravissant. Maintenant que les restes de Martha avaient été retrouvés, avec quelle diligence accrue la
police allait-elle enquê- ter sur le passé de ceux qui avaient été invités par les Lawrence le soir de sa
disparition ? La bouche et la gorge sèches, il avala difficilement sa salive. " Martha Lawrence était en
visite chez ses grands parents avant de regagner son université ", disait la présentatrice de CBS, Dana
Tyler. " Je t'ai confié mon écharpe ce soir-là, se plaignit
chapter 13
Rachel pour la énième fois et, bien entendu, tu t'es arrangé pour l'égarer. " ODD, Scanlon, Klein & Todd,
célèbre cabinet d'avocats d'assises situé dans Park Avenue South à Manhattan, avait été fondé par Walter
Todd. Comme il aimait à le raconter : " Voilà quarante-cinq ans, j'ai ouvert un cabinet dans une boutique
sur rue près du palais de justice. Il n'est pas venu un chat. J'ai alors fait connaissance de types qui avaient
pour métier de se porter caution. Ils se sont pris d'amitié pour moi et ont dit à leurs clients que j'étais un
bon avocat et, mieux encore, que je n'étais pas cher. " Le deuxième Todd du cabinet était le fils de Walter,
Nicholas. " Mon portrait tout craché, il sera bientôt aussi bon que moi à la barre, se vantait Walter Todd.
Nick serait capable de faire acquitter le diable. " Il ignorait les protestations de Nick : " Franchement,
papa, je ne prends pas ça pour un compliment. " Le 21 mars, Nick Todd et son père avaient travaillé tard
sur un procès imminent, puis Nick était allé dîner chez ses parents dans leur spacieux appartement de
U.N. Plaza. À onze heures moins dix, il s'apprêta à partir puisse ravisa, décidant de regarder avec eux le
bulletin de onze heures sur CBS. " Ils vont peut-être dire quelque chose sur le procès, dit-il. Le bruit
court que nous nous préparons à négocier avec le juge. " L'histoire de Martha Lawrence faisait la une du
journal. " Cette pauvre famille, fit sa mère avec un soupir. Je présume qu'il vaut toujours mieux savoir,
mais perdre un enfant... " Anne Todd ne termina passa phrase. Lorsque Nick avait deux ans, elle avait
donné naissance à une petite fille qu'ils avaient appelée Amelia. Elle n'avait vécu qu'un seul jour. " Elle
aurait eu trente-six ans la semaine prochaine, songea Anne. Même âgée de quelques heures, elle me
ressemblait. " Il lui arrivait d'imaginer sa fille en vie, une jeune femme aux cheveux noirs et aux yeux
bleu-vert. " Comme moi, elle aimerait la musique. Nous aurions été au concert ensemble... " Elle refoula
les larmes qui gonflaient toujours ses yeux dès qu'elle évoquait sa fille perdue. Nick comprit soudain ce
qui avait attisé inconsciemment sa curiosité. " N'est-ce pas à Spring Lake qu'Emily Graham a acheté une
maison? " demandat-il. Walter Todd acquiesça d'un signe de tête. " Je me demande encore pourquoi je lui
ai laissé jusqu'en mai pour nous rejoindre, grommela-t-il. Elle nous serait utile aujourd'hui. - Peut-être as-
tu pensé, après l'avoir vue à Albany, qu'elle valait la peine qu'on l'attende ", suggéra Nick. Une image
d'Emily Graham flotta devant lui. Avant de lui proposer ce poste, son père et lui étaient allés à Albany
pour la voir plaider au tribunal. Elle avait été brillante, obtenant l'acquittement pour un client accusé
d'homicide par imprudence. Elle avait déjeuné avec eux. Nick se rappelait les éloges dont son père,
pourtant peu porté sur les compliments, l'avait couverte. " Ils se ressemblent comme deux doigts de la
main, avait-il pensé alors. Ils seraient prêts à tuer pour leur client. " Depuis qu'elle s'était installée à New
York, Emily était passée les voir à plusieurs reprises, aménageant son futur bureau, faisant rapidement
connaissance avec le personnel. Nick dut s'avouer qu'il avait hâte de la voir tous les jours parmi eux. Il se
leva, dépliant sa longue silhouette. " Il est temps que je parte. Je veux aller au gymnase demain matin ; et
la journée sera longue. " Sa mère le raccompagna jusqu'à la porte. " Tu devrais porter un chapeau, dit-elle
d'un ton soucieux. Il fait terriblement froid. " Il se pencha et l'embrassa sur la joue. " Tu pourrais aussi me
recommander de ne pas oublier mon écharpe." Anne hésita, jeta un coup d'oeil dans le séjour où son mari
écoutait attentivement la fin des informations. Baissant la voix, elle supplia " Nick, dis-moi la vérité,
qu'est-ce qui ne va pas ? Car, ne me dis pas le contraire, il y a quelque chose qui ne va pas. Tu es malade
et tu ne veux pas que je le sache, c'est ça ? - Crois-moi, je suis en pleine forme, la rassura-t-il. C'est
seulement ce procès Hunter qui m'inquiète. - Ton père ne s'inquiète pas, lui, protesta Anne. Il dit que le
pire qui puisse arriver est que le jury soit récusé. Mais tu es comme moi, inquiet de nature. - Nous
sommes à égalité. Tu t'inquiètes pour moi et je m'inquiète pour le procès. " Ils sourirent. " Nick me
ressemble au fond, pensa Anne, mais en apparence c'est le portrait de Walter, y compris dans sa façon de
plisser le front quand il se concentre. " " Ne fronce pas les sourcils, lui dit-elle au moment où il ouvrait la
porte. - Je sais. Ça donne des rides. - Et ne te tracasse pas pour le procès. Tu sais bien que vous le
gagnerez. " Dans l'ascenseur qui le ramenait du trente-cinquième étage au rez-de-chaussée, Nick pensa : "
Tu as raison, maman. Nous gagnerons, sur le plan de la procédure, et cette ordure s'en tirera sans perdre
une seule plume. " Leur client était un avocat marron qui avait pillé les comptes en banque d'héritiers dont
beaucoup avaient désespérément besoin de leurs biens. Il décida de marcher un peu avant de prendre le
métro jusqu'à SoHo où il habitait. Cependant, même la fraîcheur du soir n'apaisa pas le sentiment
d'abattement qui ne le quittait guère depuis peu. Il traversa Tunes Square sans même remarquer les
auvents lumineux des cinémas. " Pas besoin d'être lady Macbeth et de tuer quelqu'un pour ressentir
l'impression d'avoir du sang sur les mains ", pensa-t-il sombrement.
chapter 14
Jeudi 22 mars 10
DÈs l'instant où ils avaient commencé à creuser la piscine, il avait su qu'ils risquaient de découvrir les
ossements de Martha. Il espérait seulement que le doigt serait intact dans le linceul. En tout cas, ils
trouveraient certainement la bague. D'après tous les comptes rendus, chaque centimètre de l'excavation
était passé au peigne fin. Bien sûr il ne fallait pas s'attendre à ce que le médecin légiste s'aperçoive que
Martha et Madeline étaient mortes exactement de la même manière. Martha avec l'écharpe serrée autour
de son cou, Madeline étranglée par la ceinture blanche amidonnée que le meurtrier avait arrachée de sa
robe au moment où elle avait voulu s'enfuir. Il pouvait réciter par coeur ce passage du journal. Il est
étrange de constater que sans un seul geste de mu part, Madeline a tout de suite compris qu'elle n'aurait
pas dû entrer dans la maison. Elle avait une façon de tirer nerveusement sur sa robe de ses longs doigts
minces, bien que l'expression de son visage restât inchangée. Elle m'a regardé refermer la porte à clé. "
Pourquoi faites-vous ça ? " a-t-elle demandé. Elle a sans doute vu une lueur particulière dans mes yeux
car elle a porté sa main à sa bouche. f ai regardé les tendons de son cou frémir au moment où elle tentait
en vain de hurler: Trop apeurée, elle n'a pu que murmurer: " Je vous en supplie. " Elle a voulu passer
devant moi et courir vers la fenêtre mais je l'ai attrapée par sa ceinture que j'ai dénouée, prise àdeux
mains et serrée autour de son cou. Alors, avec une force insoupçonnée, elle a essayé de me repousser, me
bourrant de coups de pied. Elle ne m'implorait plus, elle s'était transformée en tigresse luttant pour sa vie.
Plus tard, j'ai pris un bain, je me suis changé et j'ai fait une visite à ses parents, qui commençaient à
s'inquiéter, se demandant où elle était passée. Poussière, tu retourneras à la poussière. Il y avait une photo
de Martha en première page de tous les journaux, y compris du Times. Normal, non ? Ce n'était pas tous
les jours que l'on découvrait le cadavre d'une belle jeune fille, de surcroît originaire d'une famille
privilégiée, dans une petite ville chic et pittoresque. Ce serait encore plus intéressant s'ils annonçaient
qu'ils avaient trouvé à l'intérieur du plastique une phalange ornée d'une bague. Dans ce cas, il espérait
qu'ils s'apercevraient qu'il avait refermé la main de Martha sur le doigt. Sa main était encore chaude et
souple. Sueurs dans la mort, à cent dix ans d'intervalle. Ils avaient annoncé que le procureur donnerait une
conférence de presse à onze heures. Il était onze heures moins cinq. Il se pencha, alluma la télévision puis
se renversa en arrière dans son fauteuil avec un gloussement d'impatience. N quart d'heure avant l'horaire
prévu, Elliott Osborne fit le point avec ses assistants sur ce qu'il comptait dire et ne pas dire aux
journalistes. Il rapporterait les résultats de l'autopsie, dévoilerait que la mort avait été provoquée par
strangulation. Il ne révélerait en aucun cas que l'instrument du crime avait été une écharpe ni que sa
bordure de perles métalliques était encore visible. Il dirait aussi que le corps de la victime était
enveloppé dans plusieurs couches de plastique qui, bien que déchirées et désagrégées, avaient conservé
intacts les restes du squelette. " Avez-vous l'intention de parler du doigt, monsieur ? Ça va déclencher un
barouf de tous les diables. " Pete Walsh venait d'être promu au rang d'inspecteur. Il était intelligent et il
était jeune. " Et avide de mettre les bouchées doubles ", pensa Tommy Duggan avec un brin d'amertume. Il
éprouva une petite satisfaction en entendant leur patron morigéner Walsh d'un ton sec pour l'avoir
interrompu, satisfaction qu'il se reprocha immédiatement en voyant Walsh devenir rouge comme une
tomate. " Pourquoi faites-vous ça ? " a-t-elle demandé. Elle a sans doute vu une lueur particulière dans
mes yeux car elle a porté sa main à sa bouche. f ai regardé les tendons de son cou frémir au moment où
elle tentait en vain de hurler: Trop apeurée, elle n'a pu que murmurer: " Je vous en supplie. " Elle a voulu
passer devant moi et courir vers la fenêtre mais je l'ai attrapée par sa ceinture que j'ai dénouée, prise
àdeux mains et serrée autour de son cou. Alors, avec une force insoupçonnée, elle a essayé de me
repousser, me bourrant de coups de pied. Elle ne m'implorait plus, elle s'était transformée en tigresse
luttant pour sa vie. Plus tard, j'ai pris un bain, je me suis changé et j'ai fait une visite à ses parents, qui
commençaient à s'inquiéter, se demandant où elle était passée.
chapter 15
Poussière, tu retourneras à la poussière. Il y avait une photo de Martha en première page de tous les
journaux, y compris du Times. Normal, non ? Ce n'était pas tous les jours que l'on découvrait le cadavre
d'une belle jeune fille, de surcroît originaire d'une famille privilégiée, dans une petite ville chic et
pittoresque. Ce serait encore plus intéressant s'ils annonçaient qu'ils avaient trouvé à l'intérieur du
plastique une phalange ornée d'une bague. Dans ce cas, il espérait qu'ils s'apercevraient qu'il avait
refermé la main de Martha sur le doigt. Sa main était encore chaude et souple. Sueurs dans la mort, à cent
dix ans d'intervalle. Ils avaient annoncé que le procureur donnerait une conférence de presse à onze
heures. Il était onze heures moins cinq. Il se pencha, alluma la télévision puis se renversa en arrière dans
son fauteuil avec un gloussement d'impatience. uN quart d'heure avant l'horaire prévu, Elliott Osborne fit
le point avec ses assistants sur ce qu'il comptait dire et ne pas dire aux journalistes. Il rapporterait les
résultats de l'autopsie, dévoilerait que la mort avait été provoquée par strangulation. Il ne révélerait en
aucun cas que l'instrument du crime avait été une écharpe ni que sa bordure de perles métalliques était
encore visible. Il dirait aussi que le corps de la victime était enveloppé dans plusieurs couches de
plastique qui, bien que déchirées et désagrégées, avaient conservé intacts les restes du squelette. " Avez-
vous l'intention de parler du doigt, monsieur ? Ça va déclencher un barouf de tous les diables. " Pete
Walsh venait d'être promu au rang d'inspecteur. Il était intelligent et il était jeune. " Et avide de mettre les
bouchées doubles ", pensa Tommy Duggan avec un brin d'amertume. Il éprouva une petite satisfaction en
entendant leur patron morigéner Walsh d'un ton sec pour l'avoir interrompu, satisfaction qu'il se reprocha
immédiatement en voyant Walsh devenir rouge comme une tomate. l'autre squelette quand il a creusé la
tombe de Martha, ou se pourrait-il qu'il ait choisi précisément cet endroit sachant qu'il avait déjà servi de
sépulture ? " La question provenait de Ralph Penza, un des grands reporters de NBC. " Il serait ridicule
de ma part de prétendre qu'un individu soucieux d'ensevelir sa victime et d'éviter qu'on la découvre ait pu
tomber sur les ossements d'une autre victime et décider illico d'introduire un doigt à l'intérieur du linceul
dont il était en train de l'envelopper. " Osborne éleva une photographie. " Voici un agrandissement des
lieux du crime. " Il désigna l'excavation au fond du jardin. " L'assassin de Martha a creusé une tombe
relativement peu profonde dont personne n'aurait sans doute jamais eu connaissance si l'on n'avait pas
décidé d'installer une piscine. Jusqu'à l'an passé, un grand houx masquait complètement cette partie du
jardin aux regards des habitants de la maison et des passants dans la rue. " En réponse à une autre
question, il confirma qu'Emily Graham, la nouvelle propriétaire de la maison, était une descendante des
premiers occupants et que, oui, à condition qu'elle accepte, un test d'ADN établirait si les ossements
trouvés avec ceux de Martha étaient ceux de l'arrière-arrière-grand-tante de Mme Graham. C'est alors que
jaillit la question que Tommy Duggan avait redoutée " Etes-vous en train de laisser entendre qu'il s'agirait
d'un meurtre lié à une série de crimes survenus àSpring Lake il y a cent dix ans ? - Je ne laisse rien
entendre du tout. - Mais Martha Lawrence comme Madeline Sha-pley se sont volatilisées un 7 septembre.
Comment expliquez-vous ça ? - Je ne l'explique pas. - Croyez-vous que le meurtrier de Martha soit une
réincarnation ? " demanda vivement Reba Ashby, du National Daily. Le visage du procureur se rembrunit.
" Absolument pas ! Les questions sont terminées. " Osborne surprit le regard de Tommy quand il quitta la
salle. Tommy savait qu'ils partageaient la même pensée. La mort de Martha Lawrence menaçait de
devenir une histoire juteuse et la seule façon d'y mettre un terme était de trouver le meurtrier. Les restes
d'une écharpe ourlée de métal constituaient le seul indice qu'ils avaient à se mettre sous la dent. Plus le
fait que le meurtrier (jusqu'à présent ils supposaient qu'il s'agissait d'un meurtrier) savait qu'une tombe
avait été secrètement creusée dans la propriété des Shapley plus de cent ans auparavant. neuf heures,
Emily se réveilla d'un sommeil agité où elle était tombée comme dans un ILI trou après avoir pris soin de
fermer les fenêtres afin d'étouffer les bruits venant de l'extérieur. Une longue douche dissipa la sensation
de lourdeur qui s'était emparée d'elle. Le corps de la disparue au fond du jardin... La photo glissée sous
la porte... Will Stafford l'avait avertie de ne pas céder trop vite à son impulsion en achetant cette maison.
" Mais je la voulais, pensa-t-elle en serrant la ceinture de son peignoir autour de sa taille. Je la veux
toujours. " Elle glissa ses pieds dans ses pantoufles et descendit à la cuisine faire du café. Dès sa
première année àl'université, elle s'était astreinte à la même routine prendre une douche, préparer un café,
puis s'habiller en gardant sa tasse à portée de la main. Elle disait qu'elle sentait les cellules de son
cerveau se réveiller au fur et à mesure qu'elle buvait. Elle n'eut pas besoin de regarder dehors pour
savoir que s'annonçait une belle journée. Les rayons du soleil filtraient à travers le vitrail du palier. En
passant devant la salle de séjour, elle s'arrêta un instant pour admirer le pare-feu décoratif et les chenets
qu'elle y avait disposés la veille. " Je suis persuadée qu'ils ont été achetés pour la maison, au moment de
sa construction, en 1875 ", lui avait dit sa grand-mère. " On dirait qu'ils ont toujours été là. Et il me
semble avoir toujours habité là moi aussi ", murmurat-elle d'un air pensif. Dans la salle à manger trônait
le buffet en chêne orné de panneaux de buis que les déménageurs avaient apporté d'Albany. Ce meuble-là
avait été acheté pour cette maison. Sans aucun doute. Sa grand-mère en avait retrouvé la facture. Pendant
que le café passait dans la machine, Emily alla s'asseoir près de la fenêtre, et observa les policiers qui
triaient méthodiquement la terre autour de l'excavation. Quelles preuves espéraient-ils trouver quatre ans
et demi après la mort de Martha ? Et pourquoi avoir amené les chiens ce matin ? Croyaient-ils
sérieusement que quelqu'un d'autre était enterré là ? Lorsque le café fut prêt, elle s'en versa une tasse et
l'emporta dans sa chambre, puis elle alluma la radio tout en s'habillant. L'information principale était la
découverte du corps de Martha Lawrence, bien sûr. Emily fit une grimace en les entendant citer son nom
et ajouter: " La nouvelle propriétaire de la maison où furent découverts les restes de Martha Lawrence est
l'arrière-arrière-petite-nièce d'une jeune femme qui a elle-même disparu mystérieusement il y a plus de
cent ans. "
chapter 16
Elle éteignit la radio d'un geste sec en entendant sonner son téléphone mobile. " Je parie à vingt contre un
que c'est maman ", marmonna-telle. Hugh et Beth Graham, son père et sa mère, tous deux pédiatres,
étaient allés assister à un séminaire médical en Californie. Elle savait qu'ils avaient prévu de rentrer à
Chicago la veille au soir. Sa mère avait accueilli sans enthousiasme son intention d'acheter la maison de
Spring Lake. " Elle ne va pas apprécier ce que je vais lui apprendre aujourd'hui, pensa Emily. Mais je
n'ai aucun moyen d'y couper. " Le Dr Beth Graham fut effectivement affolée en écoutant les nouvelles que
lui donnait sa fille. " Mon Dieu, Emily, je me souviens d'avoir entendu l'histoire de Madeline lorsque
j'étais enfant. On disait que sa mère avait passé tous les jours de sa vie à espérer la voir un jour franchir
le seuil de la porte. Et tu dis qu'une autre jeune fille de Spring Lake a disparu et que ses restes ont été
retrouvés sur la propriété ? " Elle ne laissa pas à Emily le temps de répondre. " Je suis navrée pour ses
malheureux parents, mais, pour l'amour du ciel, Emily, j'avais tellement espéré te savoir enfin en sécurité
là-bas. Après l'arrestation de ce maniaque, j'ai enfin pu respirer pour la première fois en un an. " Emily
imagina sa mère à son cabinet, droite comme un i devant son bureau, ne perdant pas un pouce de sa petite
taille, son charmant visage creusé par l'inquiétude. " Elle ne devrait pas avoir à se tourmenter pour moi,
pensa-t-elle. À l'heure qu'il est, sa salle d'attente est certainement remplie de bébés. " Ses parents
partageaient le cabinet médical. Bien qu'âgés d'une soixantaine d'années, ni l'un ni l'autre n'avaient jamais
envisagé de prendre sa retraite. Quand Emily et ses frères étaient plus jeunes, Beth leur avait dit : " Pour
être heureux un an, gagnez au loto. Pour être heureux toute votre vie, aimez ce que vous faites. " Elle leur
avait donné l'exemple. " Maman, considère plutôt les choses sous cet angle : les Lawrence savent enfin à
quoi s'en tenir, et tu n'as aucune raison de te tracasser pour moi. - Sans doute, reconnut sa mère à
contrecoeur. Il n'y a aucun risque qu'on laisse sortir ce maniaque, n'est-ce pas ? - Pas la moindre chance,
affirma Emily énergiquement. Maintenant va t'occuper de tes petiots. Embrasse papa pour moi. "
Lorsqu'elle mit fin à la communication, ce fut avec la ferme résolution que ses parents n'entendraient
jamais parler du maniaque bis. Elle se félicita aussi d'avoir pris la décision de signaler à la police de
Spring Lake qu'on avait glissé cette photo sous sa porte, au cas où ses parents en entendraient quand
même parler. Elle avait enfilé un jean et un sweater. Aujourd'hui, elle voulait continuer à aménager les
pièces selon ses plans. Les Kiernan avaient emporté le mobilier de la petite pièce contiguë à la chambre
principale et cet endroit conviendrait parfaitement pour un bureau. Elle y avait déjà apporté sa table de
travail, ses dossiers et plusieurs rayonnages. Il lui restait à installer l'ordinateur, le fax et à déballer les
livres. L'employé du téléphone viendrait dans la matinée brancher les nouvelles lignes dont l'une serait
réservée à l'Internet. Il y aurait des photos de famille dans toute la maison. Tout en tordant ses cheveux en
un chignon retenu par un peigne, Emily se rappela celles qu'elle avait éliminées avant de déménager à
Manhattan. Toutes les photos où figurait Gary. Et toutes les photos prises au collège où apparaissait Barb.
Sa meilleure amie. Son inséparable. Emily et Barbara. Jamais l'une sans l'autre. " Tu parles ", songea
Emily, le coeur brusquement serré par un accès de tristesse dont elle avait l'habitude. " C'était ça mon
mari! C'était ça ma meilleure amie ! " Longtemps elle s'était demandé s'ils étaient encore ensemble, mais
à présent elle ne se posait plus la question. La pensée de Gary et de Barb la laissait indifférente, son
chagrin était dû à l'énormité de la trahison. Elle fit le lit, tira les draps, borda les couvertures. La
courtepointe ivoire se mariait à l'imprimé vert et rose de la parure de lit et des rideaux. Plus tard, elle
changerait la méridienne pour une paire de confortables fauteuils devant le bow-window. Pour l'instant,
le petit canapé s'harmonisait avec le décor et resterait àsa place. Le coup de sonnette à la porte pouvait
signifier deux choses. Soit l'arrivée de l'employé du téléphone, soit celle des médias. Emily jeta un coup
d'oeil par la fenêtre et aperçut avec soulagement la camionnette marquée du logo Verizon. À onze heures
moins cinq, les techniciens de la compagnie du téléphone étaient partis. Emily alla dans le nouveau petit
bureau et alluma la télévision pour écouter les nouvelles. " ... un doigt vieux de plus de cent ans avec une
bague... " L'émission terminée, Emily éteignit la télévision et resta assise sans bouger, le regard fixé sur
l'écran noir, l'esprit traversé d'une succession de souvenirs. " Grand-mère racontait des histoires à n'en
plus finir sur Madeline. Je voulais toujours en savoir davantage. Même quand j'étais petite, elle me
fascinait. " Sa grand-mère prenait un regard songeur et lointain lorsqu'elle l'évoquait. " Madeline était la
sueur aînée de ma grand-mère... Ma grand-mère avait l'air si triste chaque fois qu'elle parlait d'elle... elle
l'adorait. Elle racontait que c'était une vraie beauté. La moitié des garçons de Spring Lake étaient
amoureux d'elle. Ils se débrouillaient tous pour passer devant la maison, espérant la voir assise dans la
galerie. Elle était tout excitée, ce jour-là. Son prétendant, Douglas Carter, avait parlé à son père et obtenu
la permission de la demander en mariage. Il devait lui offrir sa bague de fiançailles et elle était
impatiente de le voir arriver. C'était la fin de l'après-midi. Elle portait une robe de lin blanc. Avant
l'arrivée de Douglas, Madeline avait glissé la bague de ses seize ans de son annulaire gauche à celui de
sa main droite. " Deux ans après la disparition de Madeline, Douglas Carter s'était suicidé, se rappela
Emily. Elle se leva. Sa grand-mère pourrait-elle lui en dire davantage sur des événements qu'elle avait
entendus raconter dans son enfance ? Sa vue faiblissait, mais elle était toujours en bonne santé. Et, comme
la plupart des personnes âgées, sa mémoire du passé était excellente. Elle était allée vivre, en même
temps qu'un couple de vieux amis, dans une résidence médicalisée d'Albany. Emily composa le numéro
de son appartement et sa grand-mère répondit dès la première sonnerie. " Parle-moi de la maison ",
demanda-t-elle après un rapide bonjour. Il n'y avait pas trente-six façons de lui raconter ce qui s'était
passé. " On a trouvé dans le jardin le corps d'une jeune femme disparue ? Oh, Emily, comment est-ce
possible ? - Je l'ignore, mais je finirai par le savoir. Grandmère, tu m'as bien raconté que Madeline avait
une bague le jour où elle a disparu, n'est-ce pas ? - Oui, elle attendait Douglas qui devait lui offrir sa
bague de fiançailles. - Mais la bague de ses seize ans, comment étaitelle ? - Laisse-moi réfléchir. C'était
un saphir entouré de petits diamants. D'après la description que j'en avais, j'en ai fait faire une copie pour
ta mère lorsqu'elle a eu seize ans. Est-ce qu'elle te l'a donnée ? " " Bien sûr, pensa Emily. On me l'a
chipée dans une auberge de jeunesse l'été où j'ai fait ce tour en Europe avec Barbara. " " Grand-mère, est-
ce que par hasard tu aurais gardé le magnétophone que je t'ai donné ? - Oui, je l'ai toujours. " Quand elle
passait ses vacances en Europe, à l'époque où elle était étudiante, Emily et sa grand-mère avaient pris
l'habitude d'enregistrer des cassettes qu'elles s'envoyaient. " Je voudrais te demander une faveur. Je
voudrais que tu t'enregistres sur ce magnéto. Raconte-moi tout ce que tu te rappelles avoir entendu dire à
propos de Madeline. Les noms des personnes qu'elle aurait pu connaître. Ce qui te revient à l'esprit à son
sujet, concernant ses amis. Peux-tu faire ça pour moi ? - Je vais essayer. Je regrette de ne plus avoir les
lettres et les albums qui ont brûlé dans le garage il y a cinq ans. Mais je vais voir ce que je peux déterrer
dans mes souvenirs. - Je t'aime, grand-mère. - Après tant d'années, tu ne cherches tout de même pas à
comprendre ce qui est arrivé à Madeline ? - On ne sait jamais. " Son second appel fut pour le procureur.
À peine se fut-elle présentée qu'on la mit en communication avec Elliott Osborne. "J'ai regardé les
informations, dit-elle. La bague que vous avez trouvée comporte-t-elle un saphir entouré de petits
diamants ? - Effectivement. - Se trouvait-elle sur l'annulaire de la main droite ? " Il y eut un silence. "
Comment le savez-vous, madame Graham? " demanda Osborne. Après avoir raccroché, Emily quitta son
bureau et sortit dans la galerie. Contournant la maison, elle se dirigea vers le fond du jardin où l'équipe
d'enquêteurs s'affairait toujours à fouiller la terre. Ils avaient découvert le doigt et la bague de Madeline
avec la dépouille de Martha Lawrence. Le reste de ses ossements avait été retrouvé à quelques
centimètres à peine en dessous du linceul de plastique. Emily se représenta mentalement son arrière-
arrièregrand-tante, l'imagina en cet après-midi ensoleillé. Assise dans la galerie en robe de lin blanc, ses
cheveux noirs tombant en boucles sur ses épaules, une jeune fille de dix-neuf ans, amoureuse. Attendant
son fiancé qui avait promis de lui apporter sa bague de fiançailles. Cent dix ans après, était-il possible
d'apprendre ce qui lui était arrivé ? Quelqu'un avait trouvé l'endroit où elle était enterrée et choisi
d'ensevelir Martha Law rence avec elle. Plongée dans ses pensées, les mains dans les poches de son jean,
Emily regagna la maison.
chapter 17
neuf heures du matin, Will Stafford avait conclu la vente d'un local commercial à Sea Girt, agglomération
voisine de Spring Lake. De retour à son bureau, il tenta d'appeler Emily, mais le téléphone n'était pas
encore branché chez elle, et il ignorait le numéro de son portable. Il était presque midi quand il parvint à
la joindre. " Je suis allé à New York après vous avoir quittée hier, expliqua-t-il, et c'est tard dans la
soirée, en écoutant les informations, que j'ai appris ce qui s'était passé. Je suis sincèrement navré pour les
Lawrence, et désolé pour vous aussi. " L'inquiétude qui perçait dans sa voix réconforta Emily. " Avez-
vous regardé l'interview du procureur à la télévision ? demanda-t-elle. - Oui. Pat, ma secrétaire, est
venue me prévenir qu'il donnait une conférence de presse. Croyez-vous que... " Elle ne lui laissa pas le
temps de poser la question. " Si je crois que la bague qu'ils ont trouvée dans la main de Martha Lawrence
appartenait à Madeline Shapley ? Je sais qu'elle lui appartenait. J'en ai parlé à ma grand-mère et elle a pu
me la décrire d'après ce qu'on lui en avait dit autrefois. - Donc, pendant toutes ces années, votre
arrièrearrière-grand-tante est restée ensevelie dans la propriété familiale. - Apparemment. - Quelqu'un
était par conséquent au courant et a enfoui le corps de Martha près du sien. Mais qui pouvait savoir où
Madeline Shapley était enterrée ? " Will Stafford paraissait sidéré. " S'il existe une réponse à cette
question, j'ai bien l'intention de la trouver, lui dit Emily. Will, j'aimerais rencontrer les Lawrence. Est-ce
que vous les connaissez ? - Oui. Ils recevaient souvent avant la disparition de Martha. J'ai été invité chez
eux à plusieurs reprises et, naturellement, il m'arrive de les rencontrer en ville. - J'aimerais que vous me
présentiez à eux. Croyezvous qu'ils accepteraient de me recevoir, au moment qui leur conviendrait, bien
sûr ? " Il ne demanda pas la raison de sa requête. " Je m'en charge ", promit-il. Vingt minutes plus tard, la
voix de sa secrétaire, Pat Glynn, se fit entendre dans l'interphone : " Monsieur Stafford, Natalie Frieze
vient d'arriver. Elle aimerait vous voir pendant quelques minutes. " " Il ne manquait plus que ça ", pensa
Will. Natalie était la seconde femme de Bob Frieze, qui habitait Spring Lake depuis longtemps. Voilà un
an, Bob avait quitté sa société de courtage à Wall Street, et, malgré sa réussite notoire, réalisé le rêve de
sa vie en ouvrant un restaurant très sélect à Rumson, une petite ville située à une vingtaine de minutes de
Spring Lake. Il l'avait appelé le Seasoner. Natalie avait trente-quatre ans. Bob soixante et un, mais chacun
avait obtenu ce qu'il cherchait dans ce mariage. Bob une épouse décorative, Natalie une existence
luxueuse. Elle avait aussi un regard aguicheur qui se posait parfois sur Will. Mais aujourd'hui, Natalie
n'était pas d'humeur àflirter. Renonçant à ses habituelles effusions, au baiser qu'elle lui donnait toujours
en arrivant, elle se laissa tomber dans un fauteuil. " Will, commença-t-elle, toute cette histoire autour de
Martha Lawrence est affreusement triste, mais n'est-ce pas un coup de pied dans une fourmilière ? Je suis
malade d'inquiétude. - Avec tout le respect que je vous dois, Natalie, vous ne paraissez pas le moins du
monde malade d'inquiétude. A dire vrai, vous avez l'air de sortir d'une séance de pose pour Vogue. " Elle
portait un manteau trois quarts chocolat éclairé d'un col et de poignets beiges sur un pantalon de cuir de la
même couleur. Ses longs cheveux blonds tombaient souplement sur ses épaules. Le teint hâlé, dû à un
récent séjour à Palm Beach, soulignait ses yeux bleu-vert. Elle s'abandonna mollement au fond du
fauteuil, visiblement trop accablée pour se tenir droite, et croisa ses longues jambes, révélant un pied
mince et cambré chaussé d'une sandale. Elle ignora le compliment. " Will, je suis venue tout de suite vous
trouver après avoir regardé cette conférence de presse. Que pensezvous de ce doigt qu'on a retrouvé dans
la main de Martha ? N'est-ce pas un peu macabre? - C'est assurément très étrange. - Bob a frisé la crise
cardiaque. Il a tenu à entendre la fin de l'interview avant de partir au restaurant.
chapter 18
Il était tellement bouleversé que je n'ai pas voulu le laisser conduire. - Quelle raison a-t-il de s'inquiéter
autant ? - Ecoutez, vous savez comme moi que l'inspecteur Duggan ne cesse de tourner dans le coin, de
parler àtous ceux d'entre nous qui étaient à cette maudite soirée chez les Lawrence, la veille de la
disparition de Martha. - Où voulez-vous en venir, Natalie ? - À ceci : nous pensions avoir beaucoup vu
Duggan auparavant, mais ce n'est rien comparé à ce qui nous attend maintenant que l'enquête reprend de
plus belle. Il est évident que cette malheureuse Martha a été assassinée, et si les gens du coin pensent que
l'un de nous est coupable de sa mort, ça nous fera une publicité désastreuse. - Une publicité! Pour l'amour
du ciel, Natalie, qui se soucie de publicité ? - Je vais vous dire qui s'en soucie. Mon mari. Chaque sou
gagné par Bob disparaît dans son maudit restaurant. Comment s'imaginait-il réussir dans la restauration
sans rien y connaître, c'est une question à laquelle seul un psy pourrait répondre. Maintenant le voilà avec
l'estomac noué car il est persuadé que si le bruit se répand que nous étions à cette réception, l'effet sera
désastreux pour son affaire. Déjà pas très brillante, soit dit en passant - il en est à son troisième chef. "
Will avait plusieurs fois dîné au Seasoner. Le décor était chargé et luxueux. Veste et cravate exigées le
soir, ce qui ne convenait guère à des gens en vacances. " Je lui ai suggéré de laisser tomber le port de la
cravate obligatoire ", se rappela Will. La cuisine était tout juste moyenne et les prix beaucoup trop
élevés. " Natalie, dit-il, je comprends que Bob soit très stressé, mais je ne vois pas en quoi le fait que
nous ayons tous assisté à la soirée des Lawrence provoquerait la faillite de son restaurant. " " Et s'il fait
faillite avec de grosses pertes, votre contrat de mariage ne vaudra plus grand-chose ", ajouta-t-il in petto.
Natalie poussa un soupir et s'extirpa lentement de son fauteuil. "J'espère que vous avez raison, Will. Bob
est un paquet de nerfs. Il me houspille à la moindre de mes remarques. - Quelle sorte de remarques ? "
interrogea-t-il. Il n'était pas besoin d'être grand clerc pour le deviner. " Qu'avant de virer un autre chef, il
pourrait suivre en personne des cours de cuisine afin de mettre la main à la pâte et de s'occuper lui-même
des fourneaux. " Natalie haussa les épaules et sourit. " Me confier à vous m'a réconfortée. Je suis sûre que
vous n'avez pas déjeuné. Sortons manger un morceau. - Je m'apprêtais à avaler un sandwich ici. - Non.
Allons à l'Old Mill. Venez. J'ai besoin d'avoir de la compagnie. " Une fois dans la rue, elle glissa son
bras sous le sien. " Les gens risquent de jaser, fit-il avec un clin d'oeil. - Ah, et alors ? Ils ne m'aiment pas
de toute façon. J'ai dit à Bob que nous devrions quitter cette ville. Elle est trop petite pour nous abriter,
moi et sa première femme. " Comme il lui ouvrait la portière de la voiture et qu'elle baissait la tête pour
pénétrer à l'intérieur, un rayon de soleil fit resplendir sa longue chevelure blonde. Pour une raison
mystérieuse, une déclaration du procureur traversa l'esprit de Will : " On a trouvé de longues mèches
blondes sur les restes du corps... " Bob Frieze avait la réputation d'aimer les femmes. Surtout les jolies
blondes.
chapter 19
Dr Lillian Madden était une psychologue renommée, qui avait souvent recours à l'hypnose au cours de ses
séances. Elle croyait en la réincarnation et amenait certains de ses patients àrégresser dans des vies
antérieures. Elle était convaincue qu'un traumatisme psychique enduré dans une autre existence pouvait
être la source d'une souffrance émotionnelle vécue à l'époque actuelle. Très appréciée pour ses
conférences, elle aimait développer son hypothèse favorite, selon laquelle les gens que nous connaissons
aujourd'hui sont très probablement ceux que nous avons connus dans d'autres vies. " Je ne prétends pas
que votre mari était votre époux il y a trois cents ans ", disait-elle à son auditoire captivé, " mais c'était
peut-être votre meilleur ami. De la même façon, quelqu'un avec qui vous avez actuellement un différend
peut avoir été un adversaire dans une existence antérieure. " Veuve et sans enfant, elle habitait et
travaillait à Belmar, une ville proche de Spring Lake. Elle avait appris la découverte du corps de Martha
Lawrence la nuit précédente et ressenti la peine partagée par tous les habitants des environs. La pensée
qu'un de leurs enfants ou petits-enfants courait un risque en faisant du jogging par un matin d'été leur
semblait à tous impensable. Que le corps de Martha Lawrence ait été enterré si près de la maison de ses
grands-parents prouvait à leurs yeux que le coupable était quelqu'un dont personne ne se méfiait.
Quelqu'un que les uns et les autres auraient pu recevoir chez eux. Après avoir écouté les nouvelles,
Lillian Madden, insomniaque chronique, avait passé des heures à réfléchir au sens définitif de la tragique
découverte. Elle savait que la famille de Martha avait gardé l'espoir fou de la voir un jour,
miraculeusement, réapparaître saine et sauve. Au lieu de quoi, ils vivaient aujourd'hui avec la cruelle
certitude d'être maintes fois passés devant l'endroit où était enterré le corps de leur enfant. Plus de quatre
années s'étaient écoulées. Martha avait-elle été réincarnée ? Le nouveau-né de sa sueur aînée abritait-il
l'âme qui avait jadis habité le corps de Martha ? Lillian le croyait, et elle espérait que la famille
Lawrence en accueillant et aimant ce bébé aurait le sentiment que Martha était en quelque sorte revenue
parmi eux. Le matin, ses rendez-vous avec ses patients commençaient à huit heures, une heure avant
l'arrivée de sa secrétaire, Joan Hodges. Ce jour-là, il,était déjà midi lorsque Lillian Madden alla saluer
joan àson bureau. Joan, vêtue d'un tailleur-pantalon noir destiné à dissimuler des formes rebondies qui
avaient récemment atteint la taille quarante-huit, ne l'entendit pas entrer. Repoussant machinalement de
son front une mèche de cheveux artificiellement blondis, elle notait un message sur un bout de papier. "
Quelque chose d'important? " interrogea le Dr Madden. Joan sursauta. " Oh, bonjour docteur. J'ignore si
on peut qualifier ça d'important, mais je crains que vous n'appréciiez guère ce genre de communication ",
ditelle carrément. Déjà grand-mère à l'âge de quarante-quatre ans, Joan était, aux dires de Lillian
Madden, la personne idéale pour travailler dans le cabinet d'un psy. Gaie, directe, d'un calme
imperturbable et naturellement compatissante, elle avait le don de mettre chacun àson aise. " Qu'est-ce
que je ne vais pas apprécier ? demanda doucement Lillian en tendant la main vers les notes éparpillées
sur le bureau de Joan. - Le procureur a tenu une conférence de presse et dans l'heure qui a suivi vous avez
reçu des appels de trois des tabloïds les plus importants de la région. Vous allez comprendre pourquoi. "
Lillian écouta dans un silence stupéfait sa secrétaire lui rapporter la macabre découverte dans la main de
Martha Lawrence d'un doigt appartenant à une autre femme, et le fait que, comme Martha, Madeline
Shapley avait disparu un 7 septembre. " Ils ne croient quand même pas que Martha était la réincarnation
de Madeline et, par conséquent, destinée à la même mort tragique ? demanda Lillian. C'est absurde. - Ce
n'est pas ce point qui les intéresse, dit joan Hodges d'un air sombre. Ils veulent savoir si vous pensez que
l'assassin de Martha est une réincarnation de celui de Madeline. " Elle regarda Lillian droit dans les
yeux. " Réfléchissez, docteur, vous ne pouvez pas leur reprocher de se poser la question, n'est-ce pas ? "
chapter 20
deux heures de l'après-midi, Tommy Duggan regagna son bureau, suivi de Pete Walsh. La conférence de
presse terminée, une équipe de la brigade du procureur s'était attelée à l'étude du dossier de Martha
Lawrence. Tous les faits furent passés en revue, depuis le premier appel téléphonique quatre ans et demi
plus tôt qui faisait état de sa disparition, jusqu'à la découverte du corps, le moindre détail fut examiné et
analysé afin de s'assurer que rien n'avait été négligé. Osborne avait chargé Tommy de l'enquête et lui
avait adjoint Pete Walsh comme assistant. Pete avait été officier de police à Spring Lake pendant huit ans
avant de rejoindre la brigade du procureur deux mois plus tôt. Il faisait également partie des enquêteurs
qui avaient passé la nuit aux archives du tribunal à éplucher de vieux dossiers poussiéreux, en quête
d'informations ayant trait à la disparition de Madeline Shapley en 1891. C'était Pete qui, en recherchant
s'il existait d'autres femmes dont on avait signalé la disparition à la même époque, avait découvert les
noms de Letitia Gregg et d'Ellen Swain. Tommy Duggan jeta à Pete un regard amusé. " Au cas où je ne
l'aurais pas déjà dit, tu ressembles à un ramoneur ", lui lança-t-il. Malgré ses efforts pour se nettoyer
après des heures à compulser d'anciens documents, la poussière et la saleté s'étaient incrustées dans sa
peau comme dans ses vêtements. Il avait les yeux injectés de sang et, bien qu'il fût bâti comme un arrière
de football, ses épaules voûtées trahissaient la fatigue. À trente ans, malgré son front légèrement dégarni,
il avait l'air d'un gosse épuisé. " Tu devrais rentrer te reposer, Pete, lui dit Tommy. Tu dors debout. - Ne
t'inquiète pas, ça ira. Tu as dit que tu avais plusieurs coups de fil à passer. Je peux me charger d'une
partie d'entre eux. " Tommy haussa les épaules. " Comme tu voudras. La morgue doit remettre le corps de
Martha à la famille plus tard dans la journée. Ils sont convenus qu'un représentant des pompes funèbres
viendra le chercher pour le transporter au crématorium. Les parents proches escorteront l'urne contenant
les cendres jusqu'au caveau de famille du cimetière de Sainte-Catherine. Comme tu le sais, cette
information ne doit pas être communiquée au public. La famille veut garder cette affaire strictement
privée. " Pete acquiesça d'un signe. " À l'heure qu'il est, un représentant de la famille a probablement
annoncé à la presse qu'une messe àla mémoire de Martha sera dite samedi à SainteCatherine. " Tommy
était certain que la plupart, sinon la totalité, des personnes présentes à la soirée donnée par les Lawrence
la veille de la disparition de Martha assisteraient à la cérémonie. Il avait déjà confié à Pete qu'il voulait
les convoquer dans un même endroit pour les interroger individuellement. Des incohérences dans leurs
déclarations seraient rectifiées plus rapidement s'ils étaient réunis. " Pas sûr ", pensa-t-il en se
renfrognant. Il y avait eu vingt-quatre invités et cinq serveurs dans la maison des Lawrence ce soir-là. "
Pete, après les avoir tous rassemblés, nous procéderons comme d'habitude. Une petite conversation avec
chacun, successivement, pour tenter de savoir si l'un d'eux se souvient d'avoir perdu quelque chose au
cours de la réception. Notre objectif principal est d'apprendre si quelqu'un avait sur lui ou avec lui une
écharpe de soie grise bordée de perles métalliques. " Tommy sortit la liste des invités et la posa sur le
bureau. " Je vais appeler Will Stafford et lui demander si je peux convoquer tout ce petit monde chez lui
après la messe commémorative, dit-il. S'il me donne son accord, nous pourrons commencer les appels. "
Il souleva le combiné. Stafford venait de regagner son bureau après le déjeuner. " Bien sûr que vous
pouvez les réunir chez moi, ditil sans hésiter. Mais retardez un peu l'horaire prévu. J'ai trouvé un message
sur mon bureau me prévenant que les Lawrence invitent quelques intimes chez eux pour un déjeuner-buffet
après la messe. Je m'attends à y retrouver la plupart de ceux qui étaient à la réception. - Dans ce cas, je
les prierai de se rendre chez vous à trois heures. Merci, monsieur Stafford. " " Je donnerais cher pour
assister à ce déjeuner", pensa Tommy. Il adressa un signe à Pete. " Bon, maintenant qu'on a l'heure et
l'endroit, commençons à téléphoner. Emily Graham nous attend chez elle dans une heure. Il faudra
l'amener avec ménagement àaccepter que la pelleteuse continue à creuser le terrain derrière sa maison. "
Quelques minutes plus tard, ils avaient joint tous les invités des Lawrence, à l'exception de Bob Frieze. "
II vous rappellera bientôt, promit un employé du restaurant. - Dites-lui de se dépêcher, ordonna Tommy.
Je dois partir dans un instant, pas bientôt. " " Mieux que je n'espérais ", dit-il à Pete en comparant les
résultats de leurs appels. À l'exception de deux couples âgés qui ne pouvaient pas être impliqués dans la
mort de Martha, tous les gens que les Lawrence avaient jadis invités à leur réception comptaient assister
à la messe commémorative le samedi. Il composa à nouveau le numéro du Seasoner et fut mis directement
en ligne avec Bob Frieze. La réunion prévue chez Will Stafford n'eut pas l'heur de lui plaire. Il protesta
vigoureusement " Le samedi est le jour le plus chargé de la semaine au restaurant, déclara-t-il sèchement.
Nous nous sommes entretenus à plusieurs reprises, inspecteur. Je peux vous assurer que je n'ai rien à
ajouter à ce que je vous ai déjà dit. - Vous n'aimeriez certainement pas que la presse apprenne que vous
refusez de coopérer avec la police ", riposta Tommy. Lorsqu'il raccrocha, un sourire de satisfaction
éclairait son visage. "J'aime bien asticoter ce type, dit-il à Walsh. C'est assez réjouissant. - Et moi, je
trouve réjouissant de t'entendre l'asticoter. À l'époque où je faisais partie de la police de Spring Lake,
tout le monde en savait long sur lui. La première Mme Frieze était une femme adorable qui s'est fait
débarquer après lui avoir donné trois gentils mômes et avoir accepté ses incartades pendant trente ans.
Nous savions tous que Bob Frieze était un sacré coureur. Et un sale caractère. À mes débuts, il y a huit
ans, je lui ai collé un PV pour excès de vitesse et, croismoi, il a fait des pieds et des mains pour me faire
virer. - Je me demande si son deuxième mariage l'a guéri de courir les jupons, dit Tommy pensivement. Il
me paraît excessivement sur la défensive tout àcoup. " Il se leva. " Allons-y. On ajuste le temps d'avaler
un morceau avant notre rendez-vous avec Emily Graham. "
chapter 21
Il s'aperçut soudain qu'il ne s'était rien mis sous la dent depuis des heures. Il lutta un moment contre la
tentation puis décida ce qu'il allait commander au McDonald's du coin : un Big-Mac. Avec une double
portion de frites. Et un double Coca. A rois heures moins le quart, Emily gara sa voiture devant la maison
de Clayton et Rachel Wilcox, 20, Brimeley Avenue. Une demi-heure plus tôt, elle avait appelé Will
Stafford pour lui demander conseil. Par où devait-elle commencer ses recherches sur la disparition de
Madeline Shapley? S'excusant presque, elle lui avait dit " Will, vous espériez peut-être être débarrassé
de moi après la signature de l'acte, malheureusement ce n'est pas le cas. Vous allez me prendre pour une
vraie casse-pieds, mais j'ai besoin de savoir à quoi ressemblait Spring Lake à l'époque où ma famille y
vivait. Je voudrais consulter les rapports de police concernant l'affaire de Madeline, s'ils existent encore,
et il se peut aussi qu'il y ait des articles de journaux archivés quelque part. Je ne sais tout simplement pas
par quel bout m'y prendre. - Notre bibliothèque dans la Troisième Avenue possède une excellente
documentation, lui avait-il répondu. Mais la Société historique de Monmouth County à Freehold est
certainement la meilleure source." Elle l'avait remercié et s'apprêtait à raccrocher quand il avait ajouté :
"Attendez, Emily. Le mieux pour gagner du temps serait de vous adresser à Clayton Wilcox. C'est un
président d'université à la retraite et il est plus ou moins devenu l'historien de la ville. Il y a un autre
élément qui pourrait vous intéresser à son propos. Son épouse, Rachel, et lui-même étaient invités chez
les Lawrence à cette fameuse réception. Laissez-moi lui passer un coup de fil. " Il l'avait rappelée un
quart d'heure plus tard. " Clayton vous recevra volontiers. Allez-y maintenant. Je lui ai expliqué ce que
vous recherchiez, et il est déjà en train de rassembler quelques documents à votre intention. Voilà
l'adresse. " " M'y voilà ", pensa Emily en sortant de la voiture. La matinée avait été relativement chaude
et ensoleillée, mais le déclin du soleil et un vent frais avaient brusquement refroidi et assombri
l'atmosphère. Elle grimpa rapidement les marches qui menaient à la galerie et sonna. Un moment plus tard
la porte s'ouvrit. Même sans être prévenue, elle aurait deviné que Clayton Wilcox était un universitaire.
Une crinière en bataille, des lunettes perchées sur le bout du nez, la paupière lourde, un gros pull sur une
chemise et une cravate. Ne manquait que la pipe. Sa voix était grave et son intonation agréable. " Madame
Graham, entrez donc. J'aurais aimé pouvoir dire : "Bienvenue à Spring Lake", mais dans ces tragiques
circonstances, ce serait malvenu, n'est-ce pas ? "Il s'effaça et, en passant devant lui, Emily fut surprise par
sa haute taille. Il avait une façon de se courber en avant qui au premier abord le faisait paraître plus petit.
Il l'aida à ôter son manteau et la précéda le long du corridor, au-delà de la salle de séjour. " Lorsque nous
avons décidé de venir nous installer à Spring Lake voilà dix ans, ma femme s'est chargée de rechercher
une maison ", expliqua-t-il en introduisant Emily dans une pièce où, excepté la fenêtre, les murs étaient
couverts de livres du sol au plafond. " Ma seule exigence était que la maison soit d'époque victorienne et
qu'elle comporte une pièce bien éclairée, suffisamment spacieuse pour contenir mes livres, mon bureau,
mon canapé et mon fauteuil. - Tout un programme. " Emily sourit en regardant autour d'elle. " Mais vous
avez eu ce que vous demandiez. " C'était le genre de pièce qu'elle affectionnait. Le canapé recouvert de
cuir bordeaux était profond et confortable. Elle eût aimé avoir l'occasion de parcourir l'ensemble des
rayons de la bibliothèque. La plupart des ouvrages semblaient anciens, et elle devina que ceux qui étaient
enfermés dans la partie vitrée étaient des éditions rares. Sur le côté gauche du bureau massif s'empilaient
une quantité de livres et de journaux. Une douzaine de carnets de notes étaient éparpillés autour d'un
ordinateur portable. Emily vit que l'écran était allumé. " Je vous ai interrompu, dit-elle. Je suis désolée. -
Pas du tout. J'avais du mal à écrire aujourd'hui et j'étais impatient de vous rencontrer. " Il s'installa dans
le fauteuil club en face d'elle. " Will Stafford m'a prévenu que vous vous intéressiez à l'histoire de Spring
Lake. J'ai écouté les informations, et je sais que ce sont les restes de votre ancêtre qui ont été retrouvés
avec ceux de cette pauvre Martha Lawrence. " Emily opina. " Le meurtrier de Martha savait
nécessairement que Madeline Shapley avait été enterrée à cet endroit, mais la question est: comment en a-
t-il eu connaissance ? " Wilcox haussa les sourcils. " Il ? Vous présumez donc que le tueur actuel est un
homme ? - Cela me paraît en effet probable, dit Emily. Mais en suis je sûre ? Évidemment non. Et je n'ai
pas davantage de certitude concernant l'individu qui a tué Madeline Shapley jadis. Madeline était mon
arrièrearrière-grand-tante. Si elle avait vécu jusqu'à quatrevingts ans, elle serait décédée voici deux
générations et oubliée à l'heure qu'il est, comme nous le serons tous un jour. Mais elle n'avait que dix-neuf
ans lorsqu'elle a été assassinée. Dans un certain sens, pour notre famille elle n'est pas véritablement
morte. Son histoire n'est pas achevée. " Emily se pencha en avant et joignit les mains. " Monsieur Wilcox,
je suis avocate d'assises, une bonne avocate aux dires de certains. J'ai l'habitude de recueillir des
preuves. Il y a un lien entre les morts de Martha Lawrence et de Madeline Shapley, et sitôt que l'un de ces
meurtres aura été élucidé, il est possible que l'autre le soit aussi. Cela peut paraître ridicule, mais je crois
que l'individu, quel qu'il soit, qui a appris que Madeline Shapley était enterrée dans la propriété familiale
a en même temps appris comment et pourquoi elle était morte. " Il hocha la tête. " Vous avez sans doute
raison. Il est possible qu'il existe un document quelque part. Une confession écrite ou une lettre. Et
d'après vous, celui qui a déniché ce document aurait non seulement dissimulé sa découverte, mais utilisé
l'emplacement de la tombe après avoir commis son propre crime. C'est ce que vous supposez, n'est-ce
pas ? - C'est ce que j'imagine, oui. Et encore autre chose. Je crois que ni Madeline en 1891, ni Martha il y
a quatre ans et demi n'étaient le genre déjeuné fille à partir avec un étranger. Plus probablement, toutes
deux ont été victimes de quelqu'un en qui elles avaient confiance. - C'est une hypothèse aventureuse,
madame Graham. - Pas autant que vous le pensez. Je sais que la mère et la sueur de Madeline se
trouvaient à l'intérieur de la maison lorsqu'elle a disparu. C'était une belle journée de septembre. Les
fenêtres étaient ouvertes. Elles l'auraient entendue si elle avait crié. Martha Lawrence, quant à elle,
faisait son jogging matinal. Il était tôt, mais elle n'était certainement pas seule à courir. Plusieurs maisons
donnent sur la promenade. Il aurait été joliment audacieux et particulièrement difficile de la maîtriser et
de l'entraîner dans une voiture sans se faire remarquer. - Vous avez beaucoup réfléchi à cette affaire, me
semble-t-il, madame Graham. - Je vous en prie, appelez-moi Emily. Oui, j'y ai beaucoup réfléchi.
Comment ne pas se concentrer sur le sujet quand les hommes du médecin légiste sont en train de passer
mon jardin au peigne fin afin d'y découvrir les ossements des victimes d'un meurtre ? Dieu soit loué, mon
nouveau job à Manhattan ne commence pas avant le ler mai. D'ici là, je peux pousser mon enquête
personnelle. " Elle se leva. " Je vous ai suffisamment dérangé, monsieur Wilcox, et je dois rentrer chez
moi où m'attend un inspecteur de la brigade du procureur. " Wilcox s'extirpa de son fauteuil. " Après que
Will Stafford a téléphoné, j'ai sorti quelques ouvrages et articles sur Spring Lake qui pourront vous être
utiles. Vous trouverez aussi des copies de coupures de journaux des années 1890. Ce n'est que le sommet
de l'iceberg, mais cela vous occupera pendant quelque temps. " La pile de livres et de journaux qu'elle
avait remarquée sur le bureau était en fait ce qu'il avait rassemblé pour elle. " Attendez. Vous ne pouvez
pas les transporter comme ça ", dit-il, plus pour lui-même que pour elle. Il ouvrit le tiroir du bas de son
bureau et en sortit un sac de toile plié portant l'inscription
chapter 22
BIBLIOTHÈQUE DE L'ENOCH COLLEGE. " Si vous conservez mes livres en permanence dans ce sac,
vous ne risquerez pas de les égarer ", ajoutat-il. Il fit un geste de la main en direction du bureau. " Je suis
en train d'écrire un roman historique dont l'action se situe à Spring Lake en 1876, l'année où fut inauguré
l'hôtel Monmouth. C'est la première fois que je me lance dans la fiction, et c'est un vrai défi. "Il sourit. "
J'ai écrit un certain nombre d'ouvrages universitaires, naturellement, mais je me rends compte qu'il est
beaucoup plus facile de traiter des sujets factuels que de s'attaquer à un roman. " Il la raccompagna à la
porte. " Je réunirai d'autres matériaux pour vous, mais attendons que vous ayez parcouru ceux-là. Peut-
être aurez-vous alors des questions à me poser. - Je vous remercie de votre amabilité ", dit-elle en lui
serrant la main avant de franchir le seuil de la porte. Pourquoi éprouvait-elle un soudain sentiment de
malaise, voire de claustrophobie ? " C'est cette maison, se dit-elle en montant dans sa voiture. À
l'exception du bureau, il y règne une atmosphère terriblement triste. " En passant devant la salle de séjour,
elle avait jeté un coup d'oeil à l'intérieur. Les lourdes tentures et les tapisseries étaient à son avis ce qui
se faisait de pire dans le style victorien. Tout était massif, sombre, pompeux. " Je me demande à quoi
ressemble Mme Wilcox. "
Par la fenêtre, Clayton Wilcox regarda s'éloigner la voiture d'Emily. " Une jeune femme extrêmement
séduisante ", conclut-il, en se détournant, à regret, pour revenir à son bureau. Il s'assit et appuya sur la
touche de mise en marche de son ordinateur. L'économiseur d'écran disparut, faisant place au texte qu'il
était en train d'écrire avant l'arrivée d'Emily. Il y était question de la disparition d'une jeune fille venue à
Spring Lake avec ses parents pour assister à l'inauguration de l'hôtel Monmouth en 1876. Du premier
tiroir de son bureau, Clayton Wilcox sortit la copie d'une microfiche reproduisant un article paru dans la
Seaside Gazette du 12 septembre 1891. " Un acte criminel semble être à l'origine de la disparition voilà
cinq jours de Mlle Madeline Shapley, de Spring Lake... " " a ne peut plus durer ", dit Nick à voix haute.
Debout à la fenêtre de son bureau d'angle ç dans les locaux du cabinet Todd, Scanlon, Klein & Todd, il
contemplait la rue, trente étages plus bas. Il observait les voitures qui s'engouffraient dans le tunnel
menant de la Quarantième à la Trente-troisième Rue sous Park Avenue South. " La seule différence entre
ces voitures et moi, c'est que je suis coincé dans le tunnel, pensa-t-il. Elles, elles sortent à l'autre bout. "
Il avait passé la matinée dans la salle de réunion àpréparer la défense de Hunter. " Hunter va s'en tirer
sans y laisser une plume, et ce en partie grâce à moi. "Cette certitude le rendait malade. " Je n'ai pas
envie de chagriner mon cher père, mais je ne peux plus continuer. " Il se rappela cette maxime : " Envers
toi sois loyal, et aussi sûrement que la nuit suit le jour, il s'ensuivra que tu ne pourras pas tromper les
autres. " " Je ne veux plus me leurrer davantage. Je n'appartiens pas à cet univers. Je ne veux pas en faire
partie. Je veux poursuivre ces salauds, non les défendre. " Il entendit la porte de son bureau s'ouvrir. Une
seule personne entrait ainsi sans frapper. Il se retourna lentement. Comme il s'y attendait, la silhouette de
son père s'encadrait dans l'embrasure de la porte. " Nick, nous devons faire quelque chose à propos
d'Emily Graham. J'avais probablement perdu l'esprit quand je l'ai autorisée à attendre le 1Pr mai pour
prendre ses fonctions. Nous venons d'hériter d'une nouvelle affaire qui est faite sur mesure pour elle. Je
veux que tu ailles à Spring Lake lui dire que nous avons besoin d'elle dans le courant de la semaine. "
Emily Graham. Il se remémora sa première impression lorsqu'il l'avait vue plaider. Emily et son père
étaient de la même eau. Nés pour être avocats d'assises. Il était à deux doigts d'annoncer à son père sa
décision de quitter le cabinet. " Je peux patienter encore quelques jours, décidat-il. Mais dès qu'Emily
Graham nous aura rejoints, je m'en vais. a question posée au procureur d'une voix stridente par un
journaliste au cours de la conférence de presse le ravit : " Pensez-vous que l'assassin de Martha soit une
réincarnation ? " Mais il fut indigné par la brusquerie avec laquelle le procureur rejeta cette hypothèse. "
Je suis réincarné, pensa-t-il. Lui et moi ne faisons qu'une seule et même personne. Je peux le prouver. je
le prouverai. " Tard dans l'après-midi, il avait décidé de la manière dont il révélerait la vérité aux
sceptiques. Une simple carte postale suffirait. Un croquis malhabile, semblable à un dessin d'enfant. Il le
posterait le samedi. En allant à l'église.
chapter 23
Tommy Duggan et Peter Walsh attendaient Emily dans la galerie, devant sa porte. Tommy balaya ses
excuses d'un geste. " Nous sommes arrivés un peu en avance, madame Graham. "Il lui présenta Pete, qui
la débarrassa du sac de livres que Clayton Wilcox lui avait confié. " On dirait que vous aviez l'intention
de vous consacrer à la lecture, madame Graham, fit-il remarquer pendant qu'elle ouvrait la porte. - En
effet, oui. " Ils la suivirent dans l'entrée. " Allons dans la cuisine, proposa-t-elle. Je boirais volontiers
une tasse de thé, et peut-être ne refuserez-vous pas de m'accompagner. " Pete Walsh accepta. Tommy
Duggan ne prit pas de thé, mais ne put résister devant les biscuits au chocolat qu'elle avait disposés sur
une assiette. Ils s'installèrent autour de la table. La baie vitrée révélait le spectacle désolé de l'excavation
et des monticules de terre tout autour. Les mots : DÉFENSE DE PÉNÉTRER étaient imprimés sur le
ruban de plastique qui délimitait le site. Un policier surveillait les lieux depuis la fenêtre de la cabine de
bain.
" Les hommes du service médico-légal sont enfin partis, dit Emily. J'espère que vous en avez tous terminé
avec ces fouilles. Je voudrais que l'entrepreneur puisse combler le site. J'ai décidé de renoncer à la
piscine. - C'est justement le but de notre visite, madame Graham, dit Tommy. Puisque la pelleteuse est sur
place, nous aurions aimé faire creuser le reste de votre terrain. " Emily les regarda d'un air stupéfait. " Et
pour quelle raison ? - Pour une raison essentielle. Vous donner l'assurance que vous ne risquerez plus
jamais d'éprouver un choc semblable à celui que vous avez ressenti hier. - Vous ne croyez quand même
pas qu'il y a d'autres corps enterrés dans le jardin ! s'exclama Emily, dont la voix trahissait la stupeur la
plus totale. - Madame Graham, vous avez certainement regardé le procureur à la télévision puisque vous
avez téléphoné au sujet de cette bague que l'on a trouvée sur un doigt. - En effet. - Donc vous l'avez
entendu dire qu'après la disparition en 1891 de votre aïeule - il s'agit bien de votre arrière-arrière-grand-
tante ? - deux autres jeunes femmes de Spring Lake se sont volatilisées. - Seigneur, vous croyez qu'elles
pourraient être enterrées là ? dit Emily en désignant le fond du jardin. - C'est ce que nous aimerions
savoir. Et nous voudrions également avoir un échantillon de votre sang afin d'être sûrs, grâce à un test
d'ADN, qu'il s'agit vraiment du doigt de Madeline Shapley. " Tommy Duggan sentit soudain une immense
fatigue l'envahir. Depuis un jour et demi, il avait à peine dormi. Il se sentait las, avait peine à garder les
yeux ouverts. Et il était navré pour Emily Graham. Elle paraissait frappée d'effroi et désemparée. La
veille, ils s'étaient renseignés sur elle. Avocate d'assises réputée, elle était sur le point de rejoindre l'un
des cabinets juridiques les plus en vue qui fleurissaient à Manhattan. Divorcée d'un type peu
recommandable qui avait tenté de profiter de sa réussite. Harcelée par un maniaque aujourd'hui enfermé
dans un établissement psychiatrique. Et quelqu'un l'avait prise en photo le soir de son arrivée à Spring
Lake et avait glissé le cliché sous sa porte. N'importe qui pouvait avoir consulté l'Internet àson sujet et
appris l'existence de cet obsédé. Son arrestation avait fait pas mal de bruit dans les médias. Un petit
rigolo des environs avait peut-être trouvé drôle de lui faire peur. Les flics de Spring Lake étaient
efficaces. Ils sauraient garder l'oeil ouvert et repérer un individu traînant dans les parages. Peut-être
pourraient-ils relever des empreintes sur la photo ou l'enveloppe. " Et à présent la voilà installée dans
cette superbe maison, avec un jardin qui ressemble à un terrain bombardé parce qu'on y a trouvé enfouis
les ossements de deux victimes d'assassinat, dont la plus ancienne est une de ses ancêtres. Plutôt triste. "
Tommy savait que sa femme, Susie, voudrait tout savoir sur Emily Graham. À quoi elle ressemblait.
Comment elle était habillée. Le portrait qu'il en avait fait la veille après leur rencontre n'avait pas
satisfait sa curiosité. Il s'efforça de rassembler les impressions dont il lui ferait part en rentrant. Emily
Graham portait un jean bleu, un pull rouge à grand col roulé et des bottines. Le tout certainement pas
acheté à la boutique du coin. De simples boucles d'oreilles en or. Pas de bagues. Des cheveux bruns,
souples, mi-longs. De grands yeux marron en ce moment pleins d'inquiétude. Très jolie, pour ne pas dire
ravissante. Il se secoua. " Bon sang, je suis en train de m'endormir alors même que je lui parle. " "
Madame Graham, je ne voudrais pas que vous vous retrouviez cet été dans votre jardin en train de vous
demander si d'autres ossements ne vont pas soudain remonter à la surface. - Si deux autres jeunes filles
ont disparu dans les années 1890, et que l'on retrouve leurs corps ici, ce serait la preuve qu'un tueur en
série a sévi dans cette ville il y a cent dix ans, n'est-ce pas ? - C'est exact, dit Duggan. Mais pour l'instant
mon souci est de mettre la main sur l'assassin de Martha Lawrence. J'ai toujours pensé qu'il s'agissait de
quelqu'un des environs. Un bon nombre des habitants de Spring Lake y ont des racines qui remontent à
trois ou quatre générations. D'autres ont passé leurs vacances dans la région ou travaillé pendant l'été
dans des hôtels quand ils étaient étudiants. - Tommy et moi avons nous-mêmes bossé au Warren, fit
observer Walsh. À des années d'intervalle, naturellement. " Duggan lui lança un regard noir. Aussi
éloquent qu'un : " Boucle-la! " " Les ossements que nous avons trouvés sous le squelette de Martha étaient
placés dans une fosse relativement peu profonde, poursuivit-il. Ils auraient été découverts depuis
longtemps si cet arbre n'avait pas poussé là. Une partie des os serait remontée à la surface au cours des
années. Selon moi, quelqu'un est un jour tombé sur eux par hasard, a peut-être trouvé le doigt avec la
bague, l'a conservé et, quand il a tué Martha, a décidé de l'enterrer au même endroit avec la bague. " Il
regarda Emily. " Vous secouez la tête. Vous n'êtes pas d'accord, semble-t-il. - Je me suis trahie, sourit
Emily. Un bon avocat doit toujours rester de marbre. En effet, monsieur Duggan, je ne suis pas d'accord.
Votre scénario comporte trop de coïncidences à mes yeux. Que quelqu'un ait trouvé l'os du doigt, n'en ait
jamais parlé àpersonne, ait assassiné cette pauvre petite Lawrence et décidé de l'enterrer ici, c'est trop
pour moi. - Et quelle est votre hypothèse ? - Je pense que celui qui a tué Martha savait exactement ce qui
s'était passé en 1891 et a commis un meurtre exactement semblable. - Vous ne partagez pas cette théorie
de la réincarnation, j'espère. - Non, sûrement pas, mais je suis convaincue que le meurtrier de Martha sait
beaucoup de choses sur la mort de Madeline Shapley. " Tommy se leva. " Madame Graham, cette maison
a souvent changé de propriétaire durant toutes ces années. Nous allons consulter les archives, identifier
ces propriétaires et voir si certains d'entre eux sont encore dans la région. Nous autorisez-vous à fouiller
votre jardin ? - Oui, allez-y. " Le ton d'Emily était résigné. Puis elle demanda " Et maintenant c'est à moi
de solliciter une faveur. Permettez-moi de consulter les archives de la police concernant le cas de
Madeline Shapley et celui des autres jeunes femmes portées disparues dans les années 1890. "
chapter 24
Les deux hommes échangèrent un regard. " Je dois consulter le boss, mais ça ne posera pas de problème à
mon avis ", lui assura Duggan. Elle les raccompagna à la porte. " L'entrepreneur m'avait promis de
reprendre le chantier dès demain matin, leur dit-elle. J'avais espéré qu'il pourrait combler la fosse, mais
s'il faut retourner tout le terrain... - Les gars du médecin légiste vont passer la terre au crible. Ça ne
devrait pas leur prendre plus d'un jour, deux au maximum. Ensuite, vous pourrez tout oublier ", promit
Duggan. Dans la voiture, ils roulèrent en silence pendant cinq minutes. Puis Duggan dit " Est-ce que tu
penses ce que je pense, Pete ? - Peut-être. - Cette fille, Carla Harper, de Philadelphie ? - Ouais. - Elle a
disparu il y a deux ans, au mois d'août. - Exact. Une femme affirme l'avoir vue parler àquelqu'un dans un
restoroute, à l'entrée de Philadelphie. Elle prétend qu'ils avaient chacun leur voiture. Quand ils sont
partis, elle a vu le type suivre Carla. Sa voiture était immatriculée en Pennsylvanie. Notre témoin est
affirmatif sur ce point. Puis, quarante-huit heures plus tard, on a retrouvé le sac de Carla non loin de là.
L'affaire a été confiée à la police de Philadelphie. " Tommy décrocha le téléphone, appela son bureau et
demanda à parler à Len Green, l'un des enquêteurs qui suivaient l'affaire. " Len, à quelle date la seconde
victime a-t-elle disparu dans les années 1890 ? - Donne-moi une minute. " Il y eut un silence au bout du
fil. " J'y suis, le 5 août 1893. - Et quand a-t-on signalé la disparition de Carla Harper ? - Attends un
instant, je vais vérifier. " Tommy eut la réponse à laquelle il s'attendait " Le 5 août. - Nous sommes en
route. Rendez-vous dans vingt minutes. Merci, vieux. " L'envie de dormir l'avait quitté. Ils devaient
s'entretenir sans plus tarder avec l'inspecteur de Philadelphie qui s'était occupé de l'affaire Carla Harper.
Le fait que Madeline Shapley et Martha Lawrence aient toutes les deux disparu un 7 septembre, même à
plus d'un siècle d'écart, pouvait être une coïncidence; le fait que deux autres jeunes filles aient disparu,
bien qu'à une époque différente, un 5 août, dans le même intervalle, ne pouvait l'être. Le meurtrier auquel
ils avaient affaire était donc un imitateur qui opérait à Spring Lake un siècle plus tard. " Tu sais ce que ça
veut dire, Pete ? " demanda Tommy. Pete Walsh resta silencieux. Il savait que Tommy Duggan pensait tout
haut. " Ça signifie que si ce type suit un schéma, il va s'attaquer à une autre jeune femme le 31 mars. - Le
31 mars prochain ? Pourquoi ? - je n'en suis pas encore sûr. Le 31 mars 1896 une troisième femme, Ellen
Swain, a disparu. Les trois victimes se sont volatilisées à plusieurs années d'intervalle. " Il reprit le
téléphone. " Len, vérifie encore ce point, s'il te plaît... " Il obtint rapidement l'information qu'il
recherchait. " Il y a eu un intervalle de vingt-trois mois entre les disparitions des deux premières femmes
dans les années 1890. Il y a exactement le même nombre de mois entre la disparition de Martha Lawrence
et de Carla Harper. " Ils étaient arrivés dans le parking des bureaux du procureur. " Si une femme
disparaît à Spring Lake la semaine prochaine, le 31 mars, le cycle sera achevé. Il se sera écoulé le même
nombre de mois qu'entre l'assassinat de Letitia Gregg et celui d'Ellen Swain. Et pour agrémenter le tout,
on a en plus un crétin qui imite l'obsédé attaché aux basques d'Emily Graham. " Pete Walsh se garda bien
de dire à Tommy Duggan que sa belle-mère croyait dans la réincarnation et qu'il commençait lui-même à
se demander s'il n'y avait pas quelque chose de vrai dans tout ça.
chapter 25
EN faisant son marché après avoir signé l'acte de vente de la maison, Emily avait acheté des ailes de
poulet dans l'intention de préparer un potage pour le dîner. Après le départ des deux inspecteurs, elle
décida de se mettre aux fourneaux sans attendre. Le trou béant dans le jardin et la pensée que d'autres
corps pourraient y être enterrés lui donnaient l'impression qu'une odeur de mort flottait dans l'air. " Faire
la cuisine me remontera le moral, pensa-t-elle. De plus, je réfléchis toujours mieux lorsque j'ai les mains
occupées à émincer les légumes ou à pétrir la pâte. " Elle baissa le store, masquant la vue déprimante du
jardin. Avec des gestes machinaux, elle gratta les carottes, éminça le céleri et les oignons, sala et poivra.
Lorsqu'elle alluma le feu sous la casserole, sa décision était prise. Elle aurait dû appeler immédiatement
la police d'Albany et leur rapporter ce qui s'était passé la nuit dernière. Il était normal qu'ils soient
prévenus. " Pourquoi me suis-je tue ? " La réponse était évidente. " Parce que je refuse de croire que tout
va recommencer. J'ai pratiqué la politique de l'autruche depuis que j'ai vu cette photo glissée sous ma
porte hier au soir. " Elle savait ce qu'il lui restait à faire. L'inspecteur Walsh avait apporté le sac de livres
dans la cuisine. Elle le prit, alla dans le bureau et le déposa sur le repose-pied capitonné devant le
profond fauteuil. Elle se dirigea vers sa table de travail, prit le téléphone portable et revint s'asseoir dans
le fauteuil.
Son premier appel fut pour l'inspecteur Marty Browski, à Albany. C'était lui qui avait appréhendé Ned
Koehler en train de rôder devant sa maison. La réaction de Browski à ce qu'elle lui raconta fut un
mélange de stupéfaction et d'inquiétude. " Je dirais que vous avez affaire à un imitateur, ou à un des petits
copains de Koehler, qui a pris sa suite après son arrestation. Nous allons mener une enquête. Emily, je
suis content que vous ayez prévenu la police sur place. Je vais leur passer un coup de fil et leur faire
mesurer la gravité du problème. Je peux leur communiquer tous les éléments de l'affaire. " Son appel
suivant fut pour Eric Bailey. À dix-sept heures passées, il se trouvait encore à son bureau et fut
manifestement heureux de l'entendre. " Albany n'est plus la même sans vous ", dit-il. L'intonation de sa
voix, toujours un peu soucieuse, la fit sourire. Même millionnaire, Eric ne changerait jamais. Timide bien
que surdoué. " Vous me manquez aussi, lui assura-telle. Et j'ai une faveur à vous demander. - Tout ce que
vous voulez. - Eric, la caméra de surveillance que vous avez installée chez moi à Albany a permis aux
flics d'épingler Ned Koehler. Vous m'avez proposé un système simi- laire pour Spring Lake. Je suis prête
à accepter votre offre. Pouvez-vous envoyer quelqu'un l'installer ? - Je peux surtout venir l'installer moi-
même. J'ai envie de vous revoir, de toute façon. Les jours qui viennent sont plutôt chargés. Lundi vous
conviendrait-il ? " Elle l'imagina, le front plissé, ses doigts jouant impatiemment avec l'un des gadgets
posés sur son bureau. Sa réussite établie, il avait échangé ses jeans et ses T-shirts contre une coûteuse
garde-robe. Les gens se moquaient de lui, disaient que, riche ou fauché, il avait toujours l'air triste comme
un bonnet de nuit. Elle détestait entendre ça. " Lundi sera parfait, dit-elle. - Est-ce que tout se passe bien
dans votre nouvelle maison? - Je ne manque pas de distractions. Je vous mettrai au courant lundi. " " C'est
à peu près tout ce que je peux faire ", pensa Emily en raccrochant. Il ne lui restait plus qu'à entamer la
lecture de tous ces livres. Elle passa les trois heures suivantes pelotonnée dans le gros fauteuil, plongée
dans les ouvrages que Wilcox lui avait prêtés. Il avait fait un excellent choix. Emily se trouva transportée
dans une époque de calèches, de lampes à huile, et d'imposants " cottages d'été ". En comparaison du prix
qu'elle venait de payer pour sa maison, l'arrêté obligeant un propriétaire àdépenser un minimum de trois
mille dollars pour une nouvelle construction la fit sourire. Le rapport du président du Comité d'hygiène en
1893 portant sur la nécessité de ne plus jeter d'ordures dans la mer " afin que nos plages ne soient pas
souillées par des rejets quotidiens de matières infectes " était la preuve ironique que certaines choses ne
changent jamais. Un livre illustré de nombreuses photos anciennes comportait celle d'un pique-nique
organisé par l'école du dimanche en 1890. La liste des enfants qui y participaient incluait le nom de
Catherine Shapley. La sueur de Madeline. Mon arrière-arrière-grandmère. Si seulement je pouvais
l'identifier. Parmi la foule des visages il était impossible d'en trouver un qui ressemblât aux rares
portraits de famille qui avaient survécu à l'incendie du garage.
À vingt heures, elle retourna dans la cuisine et finit de préparer le dîner. Une fois de plus, elle poursuivit
sa lecture à table. Le livre qu'elle avait choisi avait pour titre Souvenirs de ma jeunesse. Publié en 1938.
L'auteur, Phyllis Gates, avait passé ses étés à Spring Lake à la fin des années 1880 et au début des années
1890. Le livre était agréablement écrit et donnait un aperçu coloré de la vie mondaine de l'époque.
Piqueniques et cotillons, fêtes fastueuses à l'hôtel Monmouth, bains de mer, promenades à cheval et à
bicyclette. Le plus intéressant était les généreux extraits d'un journal que Phyllis Gates avait tenu durant
ces années. Emily avait fini de dîner. Les yeux rougis de fatigue, elle s'apprêtait à refermer son livre pour
la nuit lorsqu'elle tourna la page et tomba sur le nom de Madeline Shapley dans un extrait du journal.
chapter 26
18 juin 1891. Cet après-midi, nous avons assisté à un déjeuner d'anniversaire chez les Shapley. Donné
pour les dixneuf ans de Madeline. Douze tables magnifiquement décorées de fleurs du jardin avaient été
installées sur la galerie. J'étais assise à la table de Madeline, ainsi que Douglas Carter, qui est très
amoureux d'elle. Nous l'avons taquinée à son sujet.
Dans un autre extrait daté aussi de 1891, l'auteur écrivait Nous venions à peine de fermer la villa et de
rentrer àPhiladelphie lorsque nous avons appris la disparition de Madeline. Ce fut une nouvelle
douloureuse pour nous tous. Mère est retournée immédiatement à Spring Lake pour présenter ses
condoléances et a trouvé la famille anéantie par le chagrin. Le père de Madeline lui a confié que, par
égard pour la santé de son épouse, il avait l'intention de quitter la région. Avant de fermer le journal,
Emily feuilleta quelques pages. Une entrée, datée d'octobre 1893, retint son attention. Douglas Carier
s'est suicidé. Il avait manqué le premier train en provenance de New York, le jour du drame, et avait dû
attendre le suivant. Il était obsédé par la pensée qu'il aurait pu la sauver s'il était arrivé plus tôt. Ma mère
a pensé que les parents de Douglas auraient dû déménager de leur maison, qui faisait face à celle des
Shapley. Elle a pensé que la mélancolie que s'était emparée de Douglas aurait pu être évitée s'il n'était
pas resté assis des heures durant à contempler la galerie de la maison des Shapley. Emily referma le
journal. " Je savais que Douglas Carter s'était suicidé, pensa-t-elle. Je ne savais pas qu'il habitait en face
de chez elle. J'aimerais en apprendre plus à son sujet. Étaient-ils vraiment certains qu'il avait manqué son
train ? "
chapter 27
Vendredi 23 mars
La rumeur avait été déclenchée par la question posée au procureur par Reba Ashby, la journalliste du
National Daily : " Croyez-vous que le meurtrier de Martha soit une réincarnation ? " Dès le jeudi après-
midi, le téléphone de Lillian Madden s'était mis à sonner sans interruption. En ce vendredi matin sa
secrétaire, Joan Hodges, avait mis au point une réponse standard : " Le Dr Madden considère inopportun
de mettre en relation la réincarnation et le meurtre de Spring Lake. " À l'heure du déjeuner, Joan Hodges
aborda franchement la question avec sa patronne : " Docteur Madden, regardez ce qu'écrivent les
journaux, et ils ont raison. Ce n'est pas une coïncidence si Martha Lawrence et Madeline Shapley ont
toutes les deux disparu un 7 septembre. Et voulez-vous savoir la dernière ? " " Une pause pour renforcer
l'effet dramatique", pensa Lillian Madden avec une moue moqueuse. " "Le 5 août 1893, Letitia Gregg -
écoutez, docteur - ne rentra pas chez elle." " Les yeux de joan s'écarquillèrent. " Et vous souvenez-vous
de cette jeune fille, Carla Harper, qui passait le week-end à l'hôtel Warren il y a deux ans, et s'est
volatilisée ? Je me rappelle avoir lu quelque chose à son propos. Elle avait réglé sa note et était montée
dans sa voiture. Une femme a affirmé l'avoir vue près de Philadelphie. C'était sa destination. Elle vivait à
Rosemont, sur la Main Line. Mais si l'on en croit le New York Post, ce témoignage ne tient pas debout. "
Fronçant les sourcils, Joan regarda le Dr Madden d'un air pénétré. " Docteur, je ne crois pas que Carla
Harper ait jamais quitté Spring Lake. Je crois - et apparemment je ne suis pas la seule - qu'il existait un
tueur en série dans les années 1890 et qu'il s'est réincarné. - C'est complètement absurde, dit sèchement
Lillian Madden. La réincarnation est une forme de développement spirituel. Un tueur en série des années
1890 paierait pour ses crimes aujourd'hui, il ne les répéterait pas. " D'un pas décidé, toute son attitude
trahissant sa désapprobation, Lillian Madden entra dans son bureau et referma la porte. Là, elle se laissa
tomber dans son fauteuil et, accoudée à sa table, se massa les tempes avec ses doigts. " Avant longtemps,
pensa-t-elle, des êtres humains seront clonés. C'est concevable pour nous, les professionnels. Ceux qui
croient en la réincarnation pensent que les souffrances endurées dans d'autres vies peuvent affecter notre
existence présente. Mais le mal? Quelqu'un pourrait-il, sciemment ou non, répéter exactement les actes
monstrueux qu'il a commis plus d'un siècle auparavant ? " Qu'est-ce qui la tracassait ? Quel souvenir
essayait d'émerger dans sa mémoire consciente ? Lillian fut soudain tentée de décommander son cours de
ce soir. Non, ce serait incorrect vis-à-vis de ses étudiants, se reprit-elle. En dix ans, elle n'avait pas
annulé une seule des conférences sur la régression qu'elle donnait au printemps au Monmouth Community
College. Il y avait trente étudiants inscrits à son cours. L'université avait en outre le droit de vendre dix
billets individuels pour chaque conférence. Verrait-elle arriver des journalistes qui avaient téléphoné
pour s'informer au sujet de ces billets ? Durant la deuxième partie de la séance, elle avait coutume de
faire appel à des volontaires qu'elle hypnotisait et faisait régresser. En résultaient parfois des
réminiscences très précises concernant d'autres incarnations. Ce soir elle supprimerait l'hypnose. Pendant
les dix dernières minutes, elle répondait aux questions des élèves et des auditeurs. S'il y avait des
journalistes parmi l'assistance, elle serait obligée de satisfaire leur curiosité. Aucun moyen d'y échapper.
Elle préparait toujours ses conférences longtemps àl'avance. Chacune était soigneusement articulée avec
la précédente et la suivante. Celle de ce soir était basée sur des observations de Ian Stevenson,
professeur de psychologie à l'université de Charlottesville en Virginie. Il avait étudié l'hypothèse selon
laquelle pour pouvoir relier deux existences à la même personne, il fallait qu'il y ait continuité des
souvenirs et - ou - des traits de caractère. Ce n'était pas exactement le thème qu'il convenait de
développer ce soir. En relisant ses notes avant de partir de chez elle, Lillian s'était aperçue avec
inquiétude que les conclusions de Stevenson pouvaient conforter la théorie d'un tueur réincarné. Elle était
si profondément plongée dans ses pensées qu'elle sursauta en entendant le coup frappé à la porte. Joan
entra avant d'y être invitée. " Mme Pell vient d'arriver, docteur, mais elle est en avance, prenez votre
temps. Regardez ce qu'elle a apporté à votre intention. " Juan lui tendait un numéro du National Daily. La
mention ÉDITION SPÉCIALE s'étalait en première page. Le titre annonçait : LE TUEUR EN SÉRIE
SORT DU TOMBEAU. L'article se poursuivait en pages deux et trois. Des photos de Martha Lawrence et
de Carla Harper placées l'une à côté de l'autre étaient accompagnées de la légende : " Sueurs dans la mort
? " Lillian commença à lire : " Embarrassée, la police reconnaît que le témoin qui affirme avoir vu la
jeune Carla Harper à un relais d'autoroute, non loin de chez elle à Rosemont en Pennsylvanie, pourrait
s'être trompé. Il est possible, dans ce cas, que l'assassin ait déposé le sac de Carla Harper près du
restoroute après avoir lu le récit du témoin, récit largement diffusé par la presse. L'enquête se concentre à
présent sur Spring Lake, dans le New Jersey. " " C'est bien ce que je vous ai dit, docteur. Cette jeune fille
a été vue pour la dernière fois à Spring Lake. Et elle a disparu le 5 août, comme Letitia Gregg en 1893 ! "
Le journal reproduisait aussi des croquis de trois jeunes filles vêtues d'une robe leur arrivant à la
cheville, à col montant et manches longues, typiques de cette époque. " Les victimes du dix-neuvième
siècle ", disait la légende qui les accompagnait. Une photo d'une rue plantée d'arbres et bordée de
maisons victoriennes côtoyait celle d'une rue actuelle, étonnamment semblable. Elles étaient intitulées "
Naguère et Aujourd'hui. " Le reportage qui suivait comportait la photo et la signature de la chroniqueuse,
Reba Ashby. Il débutait ainsi : " Le visiteur qui arrive dans la charmante station balnéaire de Spring Lake
a l'impression d'être transporté dans une ère de paix et de tranquillité. Mais jadis, comme aujourd'hui, la
paix était troublée par une présence sinistre et maléfique... " Lillian referma le journal et le rendit à Joan.
" J'en ai assez lu. - Vous ne croyez pas que vous devriez annuler votre cours de ce soir, docteur ? -
Sûrement pas, Joan. Voulez-vous introduire Mme Pell, s'il vous plaît? "
chapter 28
Ce soir-là, comme prévu, tous les billets individuels avaient été vendus. Lillian comprit immédiatement
que plusieurs des auditeurs arrivés assez tôt pour occuper les sièges du premier rang étaient des
journalistes. Ils étaient munis de blocs-notes et de magnétophones. " Mes étudiants habituels savent que
les magnétophones ne sont pas autorisés dans cette classe ", ditelle en fixant son regard sur une jeune
femme dont le visage ne lui était pas inconnu. Bien sûr ! C'était Reba Ashby, du National Daily. Lillian
prit son temps pour ajuster ses lunettes. Elle ne voulait pas paraître nerveuse ou mal à l'aise devant cette
journaliste. " Au Moyen-Orient, en Asie et ailleurs, commençat-elle, il y a des milliers d'enfants de moins
de huit ans pour lesquels ce que nous appelons l'identité antérieure est chose familière. Ils se rappellent
avec précision une existence qu'ils ont précédemment vécue, y compris les noms des membres de leurs
familles dans cette vie passée. Dans sa remarquable enquête expérimentale, le Dr Stevenson explore la
possibilité que des images inscrites dans la mémoire d'un individu, ainsi que les transformations de son
corps, deviennent des traits caractéristiques chez une nouvelle personne. " " Les images inscrites dans la
mémoire d'un individu, songea Lillian. Je suis en train de dicter à Ashby son prochain article. " Elle
poursuivit " Certains peuvent choisir leurs futurs parents, et la renaissance se produit généralement dans
une zone géographique proche de celle où le sujet réincarné a vécu antérieurement. " À son exposé
succéda un feu roulant de questions. Reba Ashby fut la première à prendre la parole " Docteur Madden,
tout ce que je vous ai entendue dire ce soir semble valider l'hypothèse de la réincarnation d'un tueur en
série qui vivait dans les années 1890. Pensez-vous que l'assassin actuel conserve en lui des images de ce
qui est arrivé aux trois femmes mortes à cette époque ? " Lillian marqua une pause avant de répondre: "
Nos recherches montrent que les souvenirs de la vie antérieure s'effacent vers l'âge de huit ans. Bien sûr,
nous pouvons éprouver une sensation de familiarité face àune personne que nous rencontrons pour la
première fois ou en arrivant dans un endroit que nous n'avons jamais visité auparavant. Mais ce sont des
impressions qui n'ont pas l'acuité d'images précises, récentes. " D'autres questions suivirent, et Reba
Ashby intervint à nouveau " Docteur, est-il vrai que vous pratiquez l'hypnose sur des sujets bénévoles
dans le cadre de vos conférences ? - C'est exact. J'ai décidé de ne pas le faire ce soir. - Pouvez-vous nous
expliquer comment vous faites régresser un sujet ? - Certainement. Trois ou quatre personnes se portent
généralement volontaires pour l'expérience, mais certaines peuvent réagir à l'hypnose de façon négative.
Je m'adresse individuellement à celles qui sont sans conteste dans un état hypnotique. Je les invite à
remonter le temps en douceur. Je leur dis que le voyage sera agréable. Puis je choisis des dates au hasard
et leur demande si une image se forme dans leur esprit. Souvent la réponse est non, et je continue à
remonter en arrière, jusqu'à ce qu'elles aient atteint leur précédente incarnation. - Docteur Madden,
quelqu'un vous a-t-il déjà demandé spécifiquement de le faire régresser dans les années 1890 ? " Lillian
Madden regarda attentivement son interlocuteur, un homme corpulent aux paupières lourdes. "
Probablement un autre journaliste ", se dit-elle, mais l'important n'était pas là. Il venait d'éveiller un
souvenir qui la tarabustait depuis ce matin. Quatre ou cinq ans plus tôt, quelqu'un lui avait posé
exactement la même question. Il était venu à son cabinet, après avoir pris rendez-vous, et lui avait dit
qu'il était certain d'avoir vécu à Spring Lake à la fin du dix-neuvième siècle. Il avait résisté à l'hypnose,
cependant, comme s'il en avait peur, et était parti avant la fin de la séance. Elle le revoyait clairement.
Mais comment s'appelaitil ? Qui était-il ? " Son nom sera encore dans mon carnet de rendezvous, se dit-
elle. Je le reconnaîtrai en le voyant. " Il lui tardait de rentrer chez elle.
chapter 29
Albany, Marty Browski s'engagea dans l'allée qui menait à Grey Manor, l'hôpital psychiatrique où était
interné et soigné Ned Koehler, l'homme déclaré coupable d'avoir harcelé Emily Graham. De petite taille,
mince, la cinquantaine affirmée, un visage sévère et des yeux profondément enfoncés, Marty avait fait le
trajet depuis le commissariat, à l'autre bout de la ville, pour s'assurer personnellement que Koehler était
toujours là où il était censé être. Bien que l'individu soit sans aucun doute dangereux, il y avait quelque
chose dans cette affaire qui avait toujours tracassé Marty. Certes, Ned Koehler avait franchi la limite que
les maniaques comme lui dépassent souvent: il avait coupé les fils du téléphone pour désactiver l'alarme
de l'appartement d'Emily Graham et tenté d'y pénétrer. Heureusement, la caméra de surveillance installée
par Eric Bailey - le type qui avait fait fortune avec sa start up - comportait un système automatique de
veille sophistiqué relié au poste de police et avait photographié Koehler, un couteau à la main, forçant la
fenêtre de la chambre à coucher! Koehler était cinglé. Il l'avait sans doute toujours été, plus ou moins, et
c'est la mort de sa mère qui l'avait fait définitivement basculer. Marty ne s'était pas trompé. Joel Lake, le
minable qu'Emily Graham avait fait acquitter, était bien l'assassin de la mère. " Mais Emily Graham est
une avocate de premier plan, reconnut Browski, et nous, nous n'avons pas été fichus de prouver notre
thèse. Et maintenant, la voilà victime d'une autre tentative de harcèlement, cette fois à Spring Lake. Je me
suis toujours posé des questions sur son ex-mari ", rumina Browski en pénétrant dans le hall d'accueil de
l'hôpital. Deux personnes se tenaient devant le comptoir de la réception, attendant d'être introduites dans
les zones sécurisées réservées aux patients. Il se laissa tomber dans un fauteuil et regarda autour de lui.
Les murs étaient jaune pâle et décorés avec goût de gravures modernes. Des fauteuils tendus de similicuir
étaient disposés par petits groupes, invitant à la conversation. Plusieurs tables basses étaient recouvertes
de magazines et de publications récents. " Pourtant, on a beau tout faire pour les rendre chaleureux, ces
endroits restent sinistres, pensa Browski. Tout lieu que vous ne pouvez quitter de votre plein gré est
sinistre. " Pendant qu'il attendait, il s'absorba dans ses réflexions. Une question le taraudait. Se pourrait-il
que Gary Harding White ait pu être - et soit encore -l'homme qui harcelait Emily ? La famille White avait
fait partie de l'aristocratie d'Albany pendant des générations, mais Gary Harding White n'était pas de la
même trempe que le reste des membres du clan, tous extrêmement brillants. Bien qu'il fût privilégié de
naissance, beau, et bien éduqué, Gary avait raté tout ce qu'il avait entrepris et acquis depuis peu une
réputation d'escroc et, pour couronner le tout, c'était un homme à femmes. Après un bref passage à la
Harvard Business School, White s'était fixé à Albany et avait rejoint l'affaire familiale. Il n'y avait pas
fait long feu. Son père lui avait alors filé un paquet de fric pour monter sa propre société, qui avait fait
rapidement faillite. Il s'était lancé dans autre chose, également un ratage sur le plan financier. On disait en
ville que son père en avait marre de le renflouer sans arrêt. Gary était devenu enragé en apprenant que
son exfemme s'était retrouvée riche à millions du jour au lendemain. La manière dont il l'avait traînée en
justice avait horrifié toute la ville et, qui plus est, il avait menti comme un arracheur de dents devant la
cour et s'était couvert de ridicule. " Son amertume l'avait-elle poussé à vouloir ébranler la tranquillité
d'esprit d'Emily Graham, à aller jusqu'à la harceler? se demandait Browski. Aujourd'hui encore ? " Il ne
pouvait rien affirmer. Ce qui était certain c'est que Koehler, lui, était potentiellement dangereux. Après
tout, il avait tenté d'agresser Emily Graham au tribunal, et il avait essayé de pénétrer dans sa maison.
Était-ce lui qui la poursuivait ? Voyant que l'hôtesse en avait terminé avec les visiteurs, il s'approcha et
sortit sa carte. " Marty Browski. Je suis attendu. Veuillez prévenir le Dr Sherman de mon arrivée et lui
dire que je suis ici pour interroger Ned Koehler. Son avocat est-il déjà sur place ? - Maître Davis est
monté au premier étage il y a quelques minutes. "
chapter 30
Plus tard, Marty était assis à une table en face de Koehler et de Hal Davis, son avocat. La porte était
fermée, mais un gardien surveillait la pièce par le judas. " Ned est le genre de type qu'on aimerait
plaindre sans toutefois y parvenir ", se dit Browski. Peu séduisant, âgé d'une petite quarantaine, un visage
émacié avec des yeux étroits et un menton pointu. Sur un autre que lui, sa maigre chevelure poivre et sel
aurait eu un certain charme, mais elle ne faisait qu'accentuer sa mine chiffonnée. " Comment va, Ned ? "
demanda Browski d'un. ton amical. Les yeux de Koehler s'emplirent de larmes. " Ma mère me manque. "
Browski s'attendait à cette réaction. " Je sais. - C'est la faute de cette avocate. Elle l'a tiré d'affaire. Il
devrait être en prison. - Ned, Joel Lake se trouvait ce soir-là dans l'immeuble où habitait votre mère. Il a
avoué avoir cambriolé l'appartement. Mais votre mère était dans la salle de bains. Il a entendu l'eau
couler dans la baignoire. Elle ne l'a pas vu. Il ne l'a pas vue. Votre mère parlait au téléphone avec sa
sueur lorsque Joel a été aperçu sortant de l'immeuble. - Ma tante n'a aucune notion du temps. - Ce n'est
pas ce qu'a pensé le jury. - Cette garce d'Emily Graham a embobiné le jury. " " Peut-être n'a-t-elle pas
embobiné le jury, pensa Browski, mais en tout cas elle lui a fait avaler la version de Joel. " Peu d'avocats
sont capables de faire acquitter un homme soupçonné d'homicide quand luimême a avoué qu'il était en
train de cambrioler l'appartement de la victime au moment du meurtre. " Je hais Emily Graham, mais ce
n'est pas moi qui l'ai suivie, ni qui ai pris des photos d'elle. - Vous tentiez d'entrer par effraction dans sa
maison ce soir-là. Vous aviez un couteau. - Je voulais lui faire peur. Je voulais qu'elle connaisse l'effroi
qu'a dû éprouver ma mère en voyant un homme entrer armé d'un couteau. - Vous vouliez seulement
l'effrayer ? - Vous n'avez pas à répondre à cette question, Ned ", le prévint Hal Davis. Koehler l'ignora et
regarda Browski sans ciller. "J'étais venu pour l'effrayer. Je voulais qu'elle comprenne ce que ma mère
avait ressenti quand elle avait levé les yeux et... " Il se remit à pleurer. " Ma mère me manque ", répéta-t-
il. Davis donna une petite tape sur l'épaule de son client et se leva. " Satisfait, Marty ? " demanda-t-il
àBrowski en faisant signe au gardien de ramener Koehler dans ses quartiers. NICK Todd avait à plusieurs
reprises soulevé le combiné du téléphone dans l'intention d'appeler Emily Graham et, chaque fois, l'avait
reposé : " Lorsque je lui demanderai de venir nous rejoindre plus tôt que prévu, je mettrai en avant la
charge de travail qui pèse sur le cabinet et le fait que nous avons besoin d'elle, pensa-t-il. Ensuite - dès
qu'elle sera installée - je m'en irai. " Il se reprit. Non, il serait incorrect, et certainement malhonnête, de
lui dévoiler ses plans avant d'en avoir parlé à son père. Le vendredi matin, Walter Todd appela son fils
àl'interphone. " As-tu parlé à Emily Graham ? - Pas encore. - Il était convenu que tu irais la voir dans un
jour ou deux. - J'en ai l'intention, en effet. " Nick hésita. " J'aimerais t'inviter à déjeuner. " Il y eut la même
hésitation à l'autre bout de la ligne. " Il me semble que nous avons un compte dans bon nombre de
restaurants. - Nous en avons un au Four Seasons, par exemple. Mais c'est moi qui t'invite, pour une fois. "
chapter 31
Ils remontèrent à pied Park Avenue jusqu'à la Cinquante-deuxième Rue, savourant la douceur de l'air
après la longue période de froid humide. Le printemps s'annonçait enfin, conclurent-ils. Ils discutèrent de
la Bourse. Personne ne savait avec certitude si le Nasdaq allait ou non cesser de chuter. Ils parlèrent
ensuite des gros titres de la presse sur l'affaire de Spring Lake. "J'aimerais étrangler ceux qui
transforment la mort tragique d'une jeune femme en un fait divers sordide ", dit Walter Todd. Comme à
l'accoutumée, le Four Seasons était bondé. Au Grill Room, un ancien président était plongé dans une
discussion avec un éditeur connu. Un ancien maire occupait sa table habituelle. Nick reconnut des
directeurs de studios de cinéma et de chaînes de télévision, des auteurs en vogue et des hommes d'affaires
- mélange habituel à l'heure du déjeuner de célébrités et de gens fortunés. Ils s'arrêtèrent ici et là pour
saluer des amis. Nick se rembrunit en entendant son père le présenter avec fierté à un juge à la retraite : "
Mon fils et associé... " Mais une fois qu'ils furent installés à une table dans la Pool Room et eurent
commandé un Perrier, son père alla droit au but: " Bon, Nick, que se passe-t-il ? " Le coeur serré, Nick
vit la gorge de son père se contracter, un éclair de colère traverser ses yeux, puis une profonde tristesse
assombrir peu à peu son visage au fur et à mesure qu'il apprenait la décision de son fils. À la fin, Walter
Todd avala sa salive et dit " C'est donc ça ? C'est une décision sacrément importante, Nick. Le procureur
des États-Unis ne te paiera pas le genre de salaire que tu as actuellement, tu sais. - Je le sais, et ne crois
pas que je sois détaché de toute contingence matérielle. " Il rompit un morceau de pain et écrasa la mie
entre ses doigts. " Tu n'ignores pas non plus qu'être le bras agissant de la loi ne consiste pas seulement à
mettre des malfaiteurs en prison. Il faut aussi poursuivre des gens que tu pourrais préférer défendre. -
C'est quelque chose qu'il me faudra assumer. " Walter Todd haussa les épaules. " De toute évidence, je
n'ai pas d'autre choix que d'accepter ta décision. En suis-je ravi ? Non. Déçu ? Oui. Et quand débute ce
scénario à la don Quichotte ? " " Il est blessé au plus profond de lui-même, songea Nick, mais ça n'a rien
d'étonnant. " Le maître d'hôtel, un pilier du Four Seasons, leur apporta la carte et récita la liste des
spécialités du jour. Il leur sourit aimablement. " C'est toujours un plaisir de voir les Todd père et fils à la
même table. " Ils commandèrent et lorsque l'homme se fut éloigné, Walter Todd fit remarquer avec un
sourire ironique : " La cafétéria du palais n'est pas dans le guide Zagat, Nick. " Nick se sentit soulagé.
Son père avait retrouvé son humour. " Eh bien, peut-être m'inviteras-tu de temps en temps à faire un bon
déjeuner, papa? - J'y songerai. As-tu déjà parlé de tout ça avec ta mère ? - Non, pas encore. - Elle se fait
du mauvais sang, elle trouve que tu n'as pas l'air dans ton assiette. Elle sera soulagée de savoir qu'il ne
s'agit pas de quelque maladie mystérieuse. Je dois dire que je suis soulagé, moi aussi. " Père et fils se
dévisagèrent, réplique l'un de l'autre que seules distinguaient les inévitables atteintes des trente années
qui les séparaient. Des épaules carrées, une silhouette harmonieuse, des cheveux blonds devenus argentés
chez le plus âgé. De fines rides sur le front de Nick, de profonds sillons sur celui de son père. Mâchoires
volontaires et yeux noisette. Ceux de Walter Todd cernés de lunettes sans monture, ceux de Nick d'une
couleur plus soutenue, au regard plus interrogateur que sévère. " Tu es pourtant un sacrément bon avocat
d'assises, Nick, le meilleur qui soit. Après moi, bien entendu. Ton départ laissera un grand vide dans le
cabinet. Les bons avocats ne courent pas les rues. Enfin, disons que les très très bons avocats sont rares. -
Je sais, mais Emily Graham remplit toutes les conditions requises. Pour ma part, le coeur n'y est plus.
J'aurais commencé à faire des erreurs. Je le sens. Elle a la même passion que toi pour ce job. Lorsque
j'irai la trouver, je la préviendrai néanmoins que la charge de boulot risque d'être plus importante au
début qu'elle ne le croyait. - Quand comptes-tu nous quitter ? - Dès qu'Emily pourra s'installer à ma place.
Je déménagerai mes affaires dans un des petits bureaux pendant la période de transition. " Walter Todd
hocha la tête. " Et si tu n'arrives pas à la convaincre de venir avant le ler mai ? - Je repousserai mon
départ, naturellement. " " Elle se laissera convaincre, pensa Nick. Je ferai ce qu'il faut pour ça. "
chapter 32
LE vacarme de la pelleteuse commença dès huit heures du matin. Emily regarda par la fenêtre de la
cuisine tout en préparant son café et se rembrunit. Les plates-bandes, les massifs décoratifs et la pelouse
allaient être saccagés. " Le système d'arrosage sera entièrement à refaire, soupira-t-elle. Il ne restera plus
qu'à réaménager le jardin. " Un projet coûteux. " Bah, c'est comme ça ", pensa-t-elle, en remontant à
l'étage prendre une douche et s'habiller, emportant son café avec elle. Quarante minutes plus tard, elle
était installée dans le bureau, une seconde tasse de café à la main, son carnet de notes ouvert sur le
repose-pied du fauteuil. Les Souvenirs de ma jeunesse demeuraient une mine d'informations et de données
historiques. Phyllis Gates avait continué à passer ses étés à Spring Lake pendant cinq années consécutives
après la disparition de Madeline. Dans un passage de son journal rédigé en 1893 qu'elle avait joint à ses
souvenirs, elle faisait allusion au fait que Letitia Gregg aurait pu se noyer Letitia aimait nager et était très
hardie. Il faisait chaud et lourd en cette journée du 5 août. Il y avait beaucoup de gens sur la plage et les
vagues étaient particulièrement mauvaises. Au milieu de l'après-midi, Letitia se trouvait seule chez elle.
Sa mère était sortie et la femme de chambre avait pris son jour de congé. C'est en constatant la disparition
du costume de bain de Letitia que tout le monde a conclu qu'elle était allée faire un plongeon dans la mer.
Après la disparition de Madeline Shapley deux ans auparavant, notre petite ville se retrouve plongée
dans la tristesse, et la peur est presque tangible chez les habitants. Le corps de Letitia n'ayant pas été
retrouvé, reste la possibilité qu'elle ait été victime d'une mauvaise rencontre sur le chemin de la plage.
Mère s'est transformée en cerbère, elle va jusqu'à m'interdire de me promener dans la rue si je ne suis pas
accompagnée. J'ai hâte de rentrer à Philadelphie à la fin de la saison.
Je me souviens que nous nous retrouvions les uns chez les autres à discuter dans la galerie, imaginant ce
qui avait pu arriver à Madeline et à Letitia. Il y a avait le cousin de Douglas Carter, Alan Carter, et Edgar
Newman. J'ai toujours senti que ces deux-là partageaient secrètement une même peine car Edgar avait un
faible pour Letitia et nous savions tous qu Alan s'était épris de Madeline, bien qu'elle fût sur le point de
se fiancer avec Douglas à l'époque de sa disparition. Un autre membre de notre groupe est très
profondément affligé, Ellen Swain. C'était lamie de coeur de Letitia et elle lui manque cruellement. À
cette époque, on voyait de plus en plus souvent Henry Gates, alors étudiant de première année à Yale. Je
m'étais déjà mis en tête de l'épouser, mais en ces temps-là une jeune fille devait faire preuve de retenue.
Je n'aurais jamais manifesté mes sentiments à l'égard d'Henry avant d'être certaine de son amour pour
moi. Par la suite, nous en avons beaucoup ri ensemble. Vu la conduite si peu convenable des jeunes
d'aujourd'hui, nous reconnaissons volontiers que nos manières romanesques étaient beaucoup plus
attrayantes.
" Dire que ce livre a été publié en 1938 ! pensa Emily. Je me demande ce que Phyllis Gates penserait des
manières et des moeurs de la génération actuelle. " Dans les pages suivantes, l'auteur se remémorait les
étés 1894 et 1895, et son idylle avec Henry Gates, mentionnant souvent les noms des autres jeunes gens.
Emily nota ces noms dans son cahier. C'étaient les contemporains de Madeline. Le dernier extrait du
journal cité avait été rédigé le 4 avril 1896.
chapter 33
Une tragédie encore plus terrifiante. La semaine dernière, Ellen Swain a disparu. Elle rentrait chez elle à
pied après avoir rendu visite à Mme Carter, dont la santé toujours précaire s'est énormément dégradée
depuis le suicide de Douglas, son fils unique. On croit maintenant que Letitia ne s'est pas noyée, mais que
toutes les trois, mes trois amies, ont été victimes d'actes criminels. Mère a annulé la location de la villa
que nous louons habituellement pour la saison. Elle dit qu'elle refuse absolument de me voir courir un
risque. Nous irons à Newport cet été. Mais Spring Lake me manquera beaucoup.
Le mystère de ces disparitions a soulevé au fil des années les rumeurs les plus folles. Les restes du corps
dune jeune femme rejetés sur le rivage à Manasquan auraient pu être ceux de Letitia Gregg. Un cousin des
Mallard jura avoir aperçu Ellen Szuain à New York dans les bras d'un homme de belle prestance. Ce
bruit trouva un écho chez certaines personnes, car Ellen n'était pas heureuse en famille. Ses parents se
montraient extrêmement exigeants et sévères. Nous, qui étions ses confidentes et connaissions son
affection pour Edgar Newman, ne crûmes jamais qu'elle était partie avec quelqu'un d'autre à New York.
Henry et moi, nous nous mariâmes en 1896 et dix ans plus tard nous revînmes à Spring Lake avec nos
trois jeunes enfants pour y retrouver l'atmosphère agréable d'une villégiature devenue aujourd'hui à la
mode.
Emily referma le livre et le reposa. Elle avait l'impression d'avoir fait un voyage dans le temps. Elle se
leva et s'étira, soudain consciente d'être restée trop longtemps immobile. Elle constata avec surprise qu'il
était presque midi. " Une bouffée d'air frais me réveillera ", pensat-elle. Elle alla à la porte d'entrée,
l'ouvrit et s'avança dans la galerie. Les effets du soleil et de la douceur du vent se faisaient sentir sur la
végétation alentour. Les buissons semblaient déjà plus verts, plus épanouis, prêts à pousser et à se
développer. " À la fin du mois prochain, je pourrai remeubler la galerie, pensa-t-elle. Et m'asseoir enfin
dehors. " Vingt-sept pièces du mobilier en rotin d'origine étaient entreposées dans le grenier de l'ancienne
remise. " Ils sont sous plastique, lui avaient dit les Kiernan, mais ils ont tous été réparés et restaurés ; les
coussins sont neufs, recouverts d'un motif imprimé que nous avons tout lieu de croire semblable à
l'original. " L'ensemble comprenait divans, chaises et tables. Certains avaient vraisemblablement été
utilisés pour la fête donnée en l'honneur des dix-neuf ans de Madeline, son dernier anniversaire, réfléchit
Emily. Et Madeline s'était peut-être assise sur l'un de ces sièges en attendant Douglas Carter qui avait
promis de lui apporter sa bague de fiançailles. " Je me sens si proche d'eux, pensa-t-elle. Ils ont pris vie
dans ce livre. " Même à une rue de distance, l'air de la mer était délicieusement piquant et vivifiant. Elle
rentra àcontrecoeur dans la maison, mais se rendit compte qu'elle n'avait pas envie de lire davantage. Une
longue promenade sur les planches, décida-t-elle, puis un sandwich en ville avant de regagner mes
pénates. Deux heures plus tard, lorsqu'elle se retrouva chez elle, ragaillardie et les idées plus claires, il y
avait deux messages sur son répondeur. Le premier provenait de Will Stafford. " Soyez gentille de me
rappeler, Emily. J'ai quelque chose d'important à vous communiquer. " Le second était de Nick Todd. " Il
faut que je vous voie, Emily. J'espère que vous aurez un moment à me consacrer samedi ou dimanche. Il y
a certaines choses dont nous devons discuter. Voici mon numéro direct 212 555 0857. " Will Stafford était
à son bureau. "J'ai parlé àMme Lawrence, Emily. Elle aimerait que vous vous joigniez à eux pour le
déjeuner après la messe commémorative. Je lui ai dit que vous aviez l'intention d'y assister. - C'est très
gentil de sa part. - Elle désire faire votre connaissance. Je passerai vous prendre et nous irons au service
religieux puis chez les Lawrence ensemble. Quu'en pensez-vous ? Je peux vous présenter à certains
habitants de Spring Lake. Pourquoi pas ? Bon. Demain matin, à onze heures moins vingt. Je serai prête.
Merci. "
chapter 34
Elle composa le numéro de Nick Todd. "J'espère qu'ils n'ont pas changé d'avis à mon sujet ", pensat-elle
avec appréhension. Cette éventualité lui serra la gorge. Nick répondit dès la première sonnerie. " Nous
avons écouté les informations. Pas très agréable, j'imagine, de vous installer dans ces conditions. J'espère
que ce n'est pas trop pénible. " Elle crut déceler une certaine tension dans sa voix. " Triste plutôt que
pénible, dit-elle. Vous avez laissé un message disant que vous vouliez me voir. Votre père aurait-il
renoncé à m'engager ? " Son éclat de rire fut aussi spontané que rassurant. " Rien ne pourrait être plus
éloigné de la vérité. Que diriez-vous de déjeuner ou de dîner avec moi demain ? À moins que vous ne
préfériez dimanche ? " Emily réfléchit. Demain avait lieu la messe commémorative suivie du déjeuner
chez les Lawrence. Et elle voulait terminer la lecture des livres prêtés par le Pr Wilcox et les lui rendre.
" Dimanche pour le déjeuner me conviendrait mieux, dit-elle. Je choisirai un restaurant et m'occuperai de
la réservation. " À dix-sept heures trente, un membre de l'équipe médico-légale frappa à la porte de
derrière. " Nous avons fini, madame Graham. Personne d'autre n'est enterré dans le jardin. " Emily
s'étonna de se sentir aussi soulagée. Sans se l'avouer, elle s'était attendue à ce qu'ils découvrent les restes
de Letitia Gregg et d'Ellen Swain.
L'officier de police avait le visage et les vêtements noirs de boue. Il semblait épuisé et transi. " Une sale
affaire, dit-il. Mais désormais tous ces ragots sur la réincarnation d'un tueur en série vont enfin cesser. -
Je l'espère. " Mais pourquoi avait-elle le sentiment que les choses allaient empirer ? Elle remercia le
policier, ferma et verrouilla la porte, comme si elle voulait se protéger de l'obscurité qui tombait
brusquement. " UNE impression de danger rôde autour de moi. Similaire à celle que j'ai éprouvée lorsque
Ellen Swain a commencé à faire le lien entre moi et la mort de Letitia. J'ai agi très vite, alors. C'était
irréfléchi et stupide de ma part d'avoir voulu consulter le Dr Lillian Madden il y a cinq ans. À quoi
pensais je ? Il n'était pas question qu'elle m'hypnotise. Quui sait ce que j'aurais pu révéler en la laissant
pénétrer dans mon esprit ? C'est la pensée fascinante d'habiter à nouveau l'être que j'incarnais
précédemment qui m'a séduit et poussé à aller la voir. " Se rappellera-t-elle que cinq ans auparavant un
client lui a demandé de l'aider à retourner en 1891 ? " C'est possible ", décida-t-il avec un frisson. Une
conversation qui avait eu lieu dans son cabinet, entre client et psychologue, était-elle à ses yeux couverte
par le secret professionnel ? Peut-être. " Ou peut-être considérera-t-elle de son devoir de prévenir la
police : "Il y a cinq ans un habitant de Spring Lake m'a demandé de le faire régresser jusqu'en 1891. Il
était très précis sur la date. Je lui ai expliqué qu'à moins qu'il n'ait été incarné à cette époque, il était
impossible de l'y ramener." " Il se remémora le Dr Madden, revit son regard perspicace fixé sur lui. Il
l'avait mise au défi, mais non sans susciter sa curiosité. C'était la curiosité qui avait provoqué la mort
d'Ellen Swain, se rappela-t-il. " Ensuite, dirait-elle à la police, j'ai essayé de mettre mon patient en état
d'hypnose. Il est alors devenu très nerveux et a quitté mon cabinet brusquement. C'est peut-être sans
importance, mais il m'a semblé que je devais vous transmettre cette information. Son nom est... " Il ne
laisserait pas au Dr Lillian Madden la possibilité de passer ce coup de fil. Il ne pouvait pas se permettre
de prendre ce risque. " Comme Ellen Swain, elle apprendra bientôt qu'il est dangereux, voire fatal, de
connaître la moindre chose me concernant. "
chapter 35
Samedi 24 mars
" E n'ai jamais lu pareille insanité ! " D'un geste méprisant, Rachel Wilcox jeta le journal sur la table du
petit déjeuner " Un tueur en série réincarné ! Bonté divine, les médias voudraient nous faire avaler
n'importe quoi ! " Depuis de nombreuses années Clayton et Rachel Wilcox se faisaient livrer tous les
matins deux exemplaires du Asbury Park Press et du New York Times. Comme elle, il était en train de
lire le Asbury Park Press. " Le journaliste rappelle simplement qu'on a demandé au procureur si l'on avait
envisagé la possibilité d'un tueur en série réincarné. Nulle part je n'ai lu que la rédaction du journal
ajoute foi à une telle hypothèse. " Elle ne lui répondit pas. Clayton n'en fut pas surpris. Rachel était d'une
humeur exécrable depuis que l'inspecteur Duggan avait téléphoné l'avant-veille. Elle s'apprêtait à sortir et
lui-même était occupé à rassembler quelques ouvrages pour Emily Graham. Rachel s'était montrée outrée
à la pensée que les hôtes jadis invités chez les Lawrence pour l'anniversaire de Martha allaient tous être
réunis et interrogés par la police. Une fois de plus! " Quel culot de la part de cet inspecteur ! s'étaitelle
exclamée. Croit-il que l'un de nous va brusquement laisser échapper je ne sais quel secret ou pointer du
doigt quelqu'un dans l'assistance ? " Clayton Wilcox réprima un sourire ironique. Visiblement, il ne venait
pas à l'esprit de Rachel que quelqu'un puisse la suspecter, elle, de la mort de Martha. II fut tenté de la
désigner lui-même du doigt: " Rachel, tu es une femme très forte. La colère t'habite, une sorte de rage
toujours sur le point d'exploser. Et tu éprouves une haine instinctive pour les jolies jeunes femmes aux
longs cheveux blonds, je n'ai pas besoin de t'expliquer pourquoi. " Vingt-sept ans après, il arrivait encore
à Rachel de lui reprocher cette vieille histoire avec Helene. Elle avait raison de souligner que c'était
grâce à elle, et àelle seule, à cette époque, qu'il avait pu poursuivre sa carrière universitaire. Lorsque la
rumeur s'était répandue à travers le campus, il aurait pu perdre son poste. Rachel avait cloué le bec au
professeur qui avait fait courir le bruit et menti pour couvrir son mari lorsque quelqu'un d'autre avait
affirmé l'avoir vu dans un hôtel avec Helene. Sa carrière lui avait apporté de grandes satisfactions. Il
écrivait encore régulièrement dans les publications spécialisées et appréciait la considération que lui
portait le corps universitaire. Dieu soit loué, à part Rachel personne d'autre àl'Enoch College n'avait su
pourquoi il avait pris sa retraite anticipée. Clayton repoussa sa chaise et se leva. " L'assistance sera
certainement nombreuse à la messe, dit-il. Je propose que nous partions vers dix heures et demie pour
être assurés d'avoir une place assise. - Je croyais que nous nous étions mis d'accord làdessus hier au soir.
- Peut-être, en effet. " Il tourna les talons, s'apprêtant à regagner le refuge de son bureau, mais fut stoppé
en chemin par la question qu'elle lui lança " Où es-tu allé hier au soir ? " Il se retourna lentement vers
elle. " Après avoir regardé les informations en ta compagnie, j'ai essayé de travailler à mon roman, mais
j'avais mal au crâne. Je suis sorti faire une longue promenade, dont tu seras certainement heureuse
d'apprendre qu'elle a eu l'effet escompté. Je suis rentré à la maison en me sentant beaucoup mieux. - Il
semble que tu aies ces maux de tête à des heures bizarres, tu ne trouves pas ? " demanda Rachel en
ouvrant son New York Times. 2%
A son réveil, Will Stafford prit la ferme résolution d'avaler un bol de flocons d'avoine pour son petit
déjeuner au lieu de ses habituels neufs au bacon accompagnés de saucisses et de gaufres. Une heure plus
tard, après sa séance d'exercices et quinze minutes de vélo dans sa salle de gymnastique, il se retrouva en
survêtement dans sa cuisine en train de faire frire les ceufs et les saucisses. Ce serait du gâchis de garder
tout ça dans le réfrigérateur. Tout en mangeant, il lut le New York Post. Les journalistes avaient
interviewé un spécialiste en parapsychologie, professeur à la New School, sur la possibilité qu'un tueur
en série ayant sévi au dix-neuvième siècle se soit réincarné de nos jours.
chapter 36
Selon l'expert en question, il était improbable qu'un être vivant puisse renaître avec exactement la même
personnalité - criminelle ou autre. On voyait parfois reparaître certaines caractéristiques physiques,
expliquait-il. " Parfois encore un talent préexistant, totalement développé, naît dans toute sa plénitude
avec la nouvelle personne. C'est la seule explication du génie précoce de Mozart. Plus certainement, le
bagage émotionnel d'autres incarnations peut être chez certains la cause de problèmes ou d'obsessions
psychiques apparemment inexplicables. " Un autre article avançait l'hypothèse que le meurtre de
Madeline Shapley en 1891 aurait pu être l'oeuvre de jack l'Éventreur. L'époque correspondait. Il n'avait
jamais été pris, et la vague de crimes s'était brusquement arrêtée en Angleterre. On avait supposé qu'il
avait émigré à New York. Un troisième article rappelait prudemment aux lecteurs que si deux autres
jeunes filles de Spring Lake avaient effectivement disparu dans les années 1890, il n'y avait jamais eu
aucune preuve patente qu'elles aient été assassinées. Secouant la tête, Will se leva et, machinalement,
porta son assiette dans l'évier et commença à ranger la cuisine. Il inspecta l'intérieur du réfrigérateur,
vérifiant qu'il avait une bonne provision de fromage. Cet après-midi, lorsque Duggan les amènerait tous
ici, les entretiens n'auraient rien d'une conversation de salon, néanmoins il servirait du fromage et des
crackers, et offrirait à tout le monde un verre de vin ou une tasse de café. Il hésitait à inviter Emily
Graham à dîner. Bien sûr, il était prévu qu'il l'escorte à l'église et chez les Law rence pour le déjeuner,
mais il devait s'avouer qu'il avait surtout envie de se retrouver en tête à tête avec elle. C'était une femme
intéressante et séduisante. Et s'il la priait de venir chez lui, se mettait lui-même aux fourneaux ? " Pour
l'épater ", pensa-t-il avec un demi-sourire. Une fois, Natalie lui avait dit en riant que les gens se battraient
pour être invités à sa table. " C'est vrai que je suis bon cuisinier, s'avoua-t-il. Non - disons carrément que
je suis un super-chef ! " Il vérifia dans la salle de séjour que tout était en ordre. Sur le mur, le long de la
véranda d'été, on voyait une photo de la maison dans l'état où il l'avait achetée, avec ses planches brisées,
sa galerie affaissée, ses volets écaillés. L'intérieur était aussi délabré, pour ne pas dire plus. Il avait
engagé un entrepreneur pour le gros oeuvre. Le reste, il l'avait fait seul. Cela lui avait pris des années,
mais le résultat était tout à fait satisfaisant. C'était l'une des maisons les plus modestes, qualifiée d'"
habitation traditionnelle sans prétention ". Il remarquait avec amusement qu'il n'y avait plus de demeures
prétentieuses. C'étaient les maisons comme la sienne qui étaient recherchées sur le marché local. Le
téléphone sonna. Will répondit d'un ton enjoué, mais dès qu'il reconnut son interlocuteur, ses doigts se
crispèrent autour de l'appareil. " Je vais bien, papa. Et toi ? " " Ne comprendrait-il donc jamais le
message ? " se demanda-t-il en écoutant la voix essoufflée de son père affirmer qu'il se remettait très bien
de sa dernière séance de chimiothérapie et qu'il lui tardait de le revoir. " Ça fait trop longtemps, Will.
Beaucoup trop longtemps. " L'année précédente, il s'était laissé attendrir et avait dîné avec lui à
Princeton. Son père avait tenté de se faire pardonner toutes ces années où il n'avait pas téléphoné une
seule fois. " Je n'ai pas été là quand tu avais besoin de moi, mon petit, dit-il. Trop occupé par mon travail;
tu sais ce que c'est. - Je suis moi-même très pris, papa, disait Will aujourd'hui. - Oh, c'est dommage. Dans
un mois, peut-être ? J'aimerais voir ta maison. Nous avons passé des moments agréables à Spring Lake
lorsque nous séjournions tous les trois, ta mère, toi et moi àl'Essex & Sussex. - Je dois te quitter, papa, je
suis pressé. À bientôt. " Comme toujours après un appel de son père, les souvenirs douloureux du passé
submergèrent Will. Il attendit calmement qu'ils se fussent dissipés, puis monta à pas lents les marches de
l'escalier afin d'aller s'habiller pour la messe à la mémoire de Martha Lawrence. oRsQuE Robert Frieze
rentra chez lui après son jogging matinal, il trouva sa femme à la cuisine devant son habituel et frugal petit
déjeuner jus de fruits, café noir et un seul toast non beurré. " Tu es tombée du lit! fit-il remarquer. - Je t'ai
entendu t'agiter et n'ai pas pu me rendormir. Ecoute, Bob, tu as fait deux cauchemars la nuit dernière. J'ai
été obligée de te réveiller. Est-ce que tu t'en souviens ? " Souvenir. Le mot qu'il redoutait. Les crises
avaient recommencé récemment. Ces trous noirs où il était incapable de dire ce qu'il avait fait pendant
deux heures, voire pendant l'après-midi entier. Comme la nuit dernière. Il avait quitté le restaurant au
volant de sa voiture à onze heures trente. Il n'était pas rentré chez lui avant une heure du matin. Qu'avait-il
fait entretemps ? La semaine précédente, il s'était retrouvé habillé d'un costume qu'il ne se rappelait pas
avoir jamais mis. Ces troubles s'étaient manifestés lorsqu'il était jeune. Des crises de somnambulisme au
début, puis des périodes où il découvrait des blancs dans son emploi du temps et était incapable de
s'expliquer àlui-même ce qu'il avait fait. Il n'avait jamais parlé à personne de ces absences. Il ne voulait
pas qu'on le prenne pour un cinglé. Il n'avait eu aucun mal à les dissimuler. Sa mère et son père ne
s'étaient jamais intéressés qu'à eux-mêmes et à leur carrière. Ils lui demandaient seulement d'avoir l'air
convenable, de se comporter poliment et d'avoir de bonnes notes à l'école. Sinon ils se fichaient comme
d'une guigne de ses faits et gestes. Il avait toujours été insomniaque. Trois heures de sommeil lui
suffisaient. Tantôt il lisait tard dans la nuit, tantôt il montait se coucher, puis se levait et descendait dans
la bibliothèque. Avec de la chance, il s'endormait sur un livre. Les crises s'étaient calmées à l'université,
puis avaient complètement cessé pendant des années. Mais depuis cinq ans, elles avaient réapparu, et
maintenant elles survenaient de plus en plus souvent. Il savait ce qui les provoquait: le restaurant - la plus
grave erreur de sa vie. Un véritable gouffre financier. C'était le stress qui provoquait ces trous noirs. "
C'était sûrement ça ", décida-t-il. Il n'avait même pas dit à Natalie que trois mois auparavant il avait mis
le restaurant en vente. Il savait qu'elle l'aurait harcelé jour et nuit pour savoir si un acheteur s'était
manifesté ou non. Et elle reprendrait alors l'éternelle litanie : Quelle folie c'était de l'avoir acheté !
chapter 37
L'agent immobilier avait appelé hier après-midi. Il avait peut-être un client intéressé. Dominic Bonetti,
qui avait dirigé autrefois le Fin & Claw, un trois-étoiles dans le nord du New Jersey. Il l'avait vendu,
était venu s'installer à Bay Head, et ne savait quoi faire de son temps. En fait, il semblait qu'il fût plus
qu'intéressé. Il faisait une proposition ferme. " J'irai mieux dès que je l'aurai vendu ", se promit Frieze. "
Est-ce que tu as l'intention de te servir de café ou de rester ta tasse en l'air jusqu'à la fin des temps, Bob ?
" Le ton de Natalie était amusé. " Me servir, je suppose. " Il savait que Natalie était lasse de ses états
d'âme, mais elle avait fait preuve d'une certaine patience. Elle était ravissante, avec ses cheveux dénoués
sur ses épaules et sans maquillage, même vêtue de cette vieille robe de chambre qu'il détestait. Il se
pencha et déposa un baiser sur ses cheveux. " Voilà au moins un élan de tendresse spontané. Quelque
chose qui ne t'est pas arrivé depuis longtemps, dit-elle. - Je sais. Ma seule excuse est que j'ai eu quelques
soucis. " Il décida de lui annoncer l'offre dont il venait d'avoir connaissance. "J'ai mis le Seasoner en
vente. Nous avons peut-être un acheteur. - Bobby, c'est fantastique! " Elle se leva et vint l'embrasser. "
Est-ce que tu récupéreras ta mise ? - La plus grande partie, même s'il faut marchander un peu le prix. "
Tandis qu'il prononçait ces mots, Bob Frieze était conscient d'afficher une confiance qu'il n'éprouvait pas.
" Alors, promets-moi qu'une fois l'affaire réglée, tu vendras aussi la maison et que nous irons nous
installer à Manhattan. - Promis. " " D'ailleurs, moi aussi, je veux m'en aller d'ici, pensa-t-il. Je dois m'en
aller d'ici. " " Je crois que nous devrions partir tôt pour assister à la messe. Tu ne l'as pas oubliée,
j'espère ? - Bien sûr que non. " " Et ensuite, songea-t-il, nous retournerons dans la maison des Lawrence,
où je n'ai pas mis les pieds depuis le jour où j'ai passé de longs moments à bavarder avec Martha. Puis
nous irons chez Stafford où l'inspecteur Duggan nous questionnera sur ce que nous avons fait tôt dans la
matinée le lendemain de la réception. " Il redoutait les deux épreuves. Le problème était qu'il se
souvenait de la réception, mais pas de ce qui avait suivi. Tôt le lendemain matin, il avait eu une de ses
absences. Il s'était retrouvé sous la douche dans la salle de bains. Avec les mains noires de saleté, son
jean et son T-shirt tachés de boue. Il avait eu l'intention de faire du jardinage. C'était un de ses passe-
temps favoris, une occupation qui le calmait toujours. " C'est probablement ce que j'ai fait ", se dit-il en
montant s'habiller pour la messe donnée en souvenir de Martha Lawrence. " En tout cas, c'est ce que je
dirai à Duggan. " CCOMME promis, Will Stafford passa prendre Emily le samedi matin, à dix heures
quarante précises. Elle l'attendait en bas de l'escalier, son sac et ses gants sur la table de l'entrée. Elle se
félicita d'avoir emporté dans ses bagages son tailleur pied-de-poule noir et blanc, car ses autres tenues
étaient nettement trop décontractées. Will partageait visiblement ses scrupules. Mercredi, à la signature
de l'acte de vente, il portait une veste de sport; aujourd'hui, il avait choisi pour la circonstance un complet
bleu sombre agrémenté d'une chemise blanche et d'une cravate bleu pâle. " Vous êtes très élégante, dit-il.
J'aurais seulement préféré une occasion différente pour nous mettre sur notre trente-et-un. - Moi aussi. " Il
désigna l'arrière de la maison. " Il semble que les ouvriers soient en train de remblayer. Je présume qu'ils
sont soulagés qu'on n'ait rien trouvé de plus. - Extrêmement soulagés. - Bon. Nous ferions bien de nous
mettre en route. "
chapter 38
Tandis qu'Emily prenait son sac et branchait l'alarme, Will Stafford sourit. " Pourquoi ai-je l'impression
d'être constamment en train de vous presser ? L'autre jour, c'était pour arriver ici tôt dans la matinée en
vue d'une dernière inspection des lieux. Si vous aviez su ce qui allait arriver, auriez-vous changé d'avis ?
- Croyez-le ou non, c'est une chose qui ne m'est pas vraiment venue à l'esprit. - Épatant. " Il la prit par le
coude pour descendre les marches de la galerie et Emily dut reconnaître que ce simple geste lui procurait
un sentiment de sécurité autant physique qu'émotionnelle. " Ces quelques jours ont été difficiles, se dit-
elle. Peut-être m'ont-ils éprouvée plus que je ne le croyais. " " Il y a autre chose ", réfléchit-elle, tandis
que Will lui ouvrait la portière de la voiture et qu'elle se glissait à la place du passager. "
Inexplicablement, j'ai l'impression que cette messe commémorative n'est pas célébrée uniquement pour
Martha Lawrence. Mais aussi pour Madeline. " Elle attendit que Will eût démarré pour lui confier ce
qu'elle ressentait, ajoutant " Je craignais de paraître indiscrète en assistant àcette commémoration pour
une morte que je n'ai pas connue. J'étais mal à mon aise à cette pensée, mais c'est différent maintenant. -
Différent en quoi ? - Je crois en la vie éternelle, je crois que le ciel existe. J'aimerais pouvoir me dire
que ces deux jeunes filles - qui ont dû être saisies d'effroi aux derniers moments de leur existence - sont à
jamais réunies aujourd'hui. Je veux croire qu'elles reposent désor- mais dans un "lieu d° rafraîchissement,
de lumière et de repos", comme le disent les Écritures. - A votre avis, où se trouve leur meurtrier
aujourd'hui? demanda Will. Et quel sera son destin un jour? " Surprise, Emily se tourna vers lui et le
regarda d'un air stupéfait. " Will, vous voulez dire les meurtriers, n'est-ce pas ? Deux personnes
différentes. " Il lui rendit son regard et éclata de rire. " Dieu du ciel, Emily, je suis en train de parler
comme le plus ridicule de ces journalistes. Bien sûr, je voulais dire les meurtriers. Deux. Pluriel. Dont
l'un est mort depuis des lustres. L'autre se balade quelque part. " Ils restèrent silencieux pendant quelques
minutes, le temps de contourner le lac, avant que n'apparaisse à leur vue l'église Sainte-Catherine. C'était
une délicate construction de style romano-byzantin coiffée d'une coupole. Emily savait qu'elle avait été
érigée en 1901 par un homme fortuné en souvenir de sa fille de dix-sept ans décédée prématurément. Elle
lui sembla particulièrement appropriée pour ce service funèbre. Ils virent le flot régulier des voitures qui
approchaient de l'église et se garaient alentour. " Je me demande si le meurtrier de Martha se trouve dans
l'une de ces voitures, dit Emily. - S'il est de Spring Lake, comme la police semble le croire, je doute fort
qu'il ait le culot de rester àl'écart. Ce serait risqué de sa part de ne pas être présent, de ne pas partager
l'affliction de la famille. " " Partager l'affliction..., songea Emily. Lequel des amis de Madeline, avec du
sang sur les mains, a accompagné le deuil de notre famille, il y a cent dix ans ? "
chapter 39
CE samedi matin-là, Joan Hodges quittait son appartement pour aller chez le coiffeur quand le téléphone
sonna. C'était la sueur du Dr Madden, Esther, qui appelait depuis le Connecticut. Son ton était inquiet. "
Joan, Lillian devait-elle s'absenter pendant le week-end ? - Non. - J'ai essayé de l'appeler hier soir vers
onze heures et demie. N'obtenant pas de réponse, j'ai supposé qu'elle était sortie avec des amis après son
cours, mais j'ai téléphoné chez elle à deux reprises ce matin et je n'arrive toujours pas à la joindre. - Il lui
arrive de débrancher son téléphone. Avec tous ces journalistes qui la harcèlent à propos de l'enquête sur
le meurtre de Spring Lake, c'est sans doute ce qu'elle a fait. Je vais passer chez elle pour vérifier que tout
va bien." Joan s'efforçait de tranquilliser son interlocutrice, mais, au fond d'elle-même, elle était loin
d'être sereine. " Je ne veux pas vous déranger. - Ce n'est rien. En voiture, j'en ai à peine pour un quart
d'heure. " Oubliant son rendez-vous chez le coiffeur, Joan conduisit aussi vite que la prudence le lui
permettait. La boule qui lui serrait la gorge trahissait une angoisse qu'elle s'efforçait de contenir. Il était
arrivé un malheur. Elle en était sûre. La maison de Lillian Madden était bâtie sur un terrain de deux mille
mètres carrés dans Laurel Street, à trois rues de la mer. " Il fait si beau, pensa joan en se garant dans
l'allée. Dieu fasse qu'elle soit partie faire une longue marche. Ou qu'elle ait oublié de rebrancher le
téléphone. " En s'approchant de la maison, Joan constata que les stores de la chambre étaient baissés. Le
journal était encore par terre dans la galerie, là où l'avait déposé le facteur. En tremblant, elle chercha
maladroitement la clé de la porte du cabinet. Si jamais le Dr Madden avait fermé la porte qui séparait le
cabinet du reste de la maison, Joan savait qu'elle trouverait une clé de secours dans un tiroir de son
bureau. Elle pénétra dans la petite antichambre. Éblouie par la lumière du soleil, elle ne remarqua pas
tout de suite que les lampes étaient allumées. L'estomac noué, les mains moites de transpiration, elle
pénétra dans son propre bureau. Les tiroirs du classeur étaient ouverts. Les dossiers avaient été retirés,
fouillés et jetés par terre, leur contenu éparpillé sur le sol. Réprimant son envie de fuir à toutes jambes,
Joan entra dans le bureau de Lillian Madden. Le cri d'horreur qui monta du plus profond de son être
franchit ses lèvres en une plainte inarticulée. Le corps du Dr Madden était effondré en travers de la table,
la tête tournée sur le côté, une main serrée, comme cramponnée à quelque chose. Ses yeux étaient
exorbités, sa bouche grande ouverte, comme si elle cherchait encore une dernière bouffée d'air. Une
cordelette était entortillée autour de son cou. Joan ne se souvint pas de s'être ruée hors de la pièce,
d'avoir descendu les marches de la galerie, traversé en courant la pelouse jusqu'au trottoir. Lorsqu'elle
retrouva ses esprits, elle était entourée des voisins de Lillian Madden, qui s'étaient précipités audehors,
attirés par ses hurlements. Au moment où ses genoux fléchissaient et où une obscurité charitable effaçait
l'image macabre de la femme qu'elle venait de trouver assassinée et dont elle était à la fois l'employée et
l'amie, une pensée traversa fugitivement l'esprit de joan : " Le Dr Madden pensait que les êtres qui
disparaissent à la suite d'une mort violente se réincarnent rapidement. Dans combien de temps sera-t-elle
de retour ? " " Ls ont vraiment grande allure ", se dit Emily. Will Stafford et elle venaient d'arriver à la
résidence des Lawrence où quelques personnes étaient réunies dans le vaste salon. Les grands-parents de
Martha, élégants octogénaires aux cheveux argentés et au port aristocratique, les parents de Martha,
George et Amanda Lawrence, un couple patricien approchant de la soixantaine, et leur deuxième fille,
Christine, le portrait de sa mère en plus jeune, ainsi que son mari, se tenaient côte à côte, saluaient leurs
invités, recevaient leurs témoignages de sympathie. La gravité et la sérénité qu'ils avaient montrées durant
le service religieux avaient rempli Emily d'admiration. Will et elle se tenaient sur un banc
perpendiculaire à celui qu'occupait la famille et elle avait pu les étudier à loisir. En dépit de leurs yeux
rougis, ils étaient tous restés dignes, attentifs au déroulement de la cérémonie. Christine était assise près
de ses parents, avec dans ses bras son bébé, qui portait le prénom de Martha. Lorsqu'une des amies de
Martha s'était interrompue, en pleurs au beau milieu de son apologie, Emily avait senti les larmes lui
monter aux yeux. C'est alors qu'elle avait vu Amanda Lawrence tendre les bras et prendre le bébé de
Christine. Elle l'avait serré contre elle, sa petite tête nichée sous son menton.
je l'ai embrassée et elle, M'embrassant à son tour, Comment aurait-elle su Que mon baiser allait à sa
sceur Enfouie tout près sous la neige drue.
chapter 40
Ces vers aux accents poignants du poème de James Russell Lowell étaient venus à l'esprit d'Emily en
voyant Amanda Lawrence trouver du réconfort dans la présence de sa petite-fille au moment même où
l'on célébrait le souvenir de sa fille. Will présenta Emily à la famille. Ils comprirent immédiatement qui
elle était. " Le même malheur s'est produit dans votre famille quatre générations plus tôt, dit le père de
Martha. Nous souhaitons seulement que celui qui a ôté la vie à notre fille soit traduit en justice. - Si l'on
écarte cette histoire inepte de réincarnation, croyez-vous que le meurtre de Martha ait été un acte
délibérément copié sur celui de Madeline Shapley ? demanda Amanda Lawrence. - Oui, je le pense, dit
Emily. Et je crois qu'il existe probablement des aveux écrits, ou un récit de cet événement, dont l'assassin
de votre fille a eu connaissance. Je fais en ce moment des recherches parmi de vieilles archives et des
ouvrages anciens pour tenter d'avoir une image plus précise de Madeline et de ses amis. Je cherche toutes
les informations la concernant, ou des impressions qu'elle aurait laissées sur son entourage à l'époque. "
George échangea un regard avec Amanda puis se tourna vers ses parents. " Maman, n'avez-vous pas des
albums de photos et des souvenirs datant du temps de votre grand-mère ? - Si, mon chéri. Tout est rangé
dans l'armoire du grenier. Ma grand-mère maternelle, Julia Gordon, était extrêmement ordonnée. Elle a
inscrit des légendes sous toutes les photos, mentionnant la date, le lieu, les circonstances, ainsi que les
noms de chacun. Elle a gardé, en outre, des journaux intimes remplis de détails. " La vieille dame tourna
vers Emily un regard interrogateur. Le nom de Julia Gordon apparaissait à plusieurs reprises dans les
extraits du journal reproduits dans Souvenirs de ma jeunesse. Elle avait été la contemporaine de
Madeline. " Me permettriez-vous de consulter le contenu de cette armoire ? demanda doucement Emily.
L'idée peut vous paraître saugrenue, mais le passé nous apprend parfois bien des choses. " George
Lawrence ne laissa pas à sa mère le temps de répondre. " Nous ferons tout ce qui pourra, d'une manière
ou d'une autre, aider à confondre l'assassin de notre fille ", déclara-t-il sans hésitation. " Emily. " Will
Stafford lui pressait le bras, indiquant les gens qui attendaient derrière eux de pouvoir s'entretenir avec
les Lawrence. " Je ne veux pas vous retenir davantage, dit rapidement Emily. Puis je vous téléphoner
demain matin ? - Will a notre numéro. Il vous le communiquera. " Le buffet était dressé dans la salle à
manger. Des tables et des chaises avaient été disposées dans la longue véranda fermée à l'arrière de la
maison. Leur assiette à la main, ils s'y dirigèrent. appela une voix. Nous vous avons gard " C'est Natalie
Frieze ", dit Will à Em~ traversaient la pièce. " Venez donc vous joindre aux autre\, ici, Will, invita
Natalie d'un ton enjoué quand ; e place. sa table. " Nous essayons d'accorder nq~l 1 tldis qu'ily d'être
cuisinés par Duggan. " La réflexion choqua Emily qui part ~ ~~4cts ", les d'une femme à l'air sévère
assise en fa '1 ,~ tlvèrent f " Il est des choses à propos desquellJ~ tons availt pas plaisanter, ma chère. "
Le reproche ne sembla pas émouvoir ~ l'opinion " Voir la vie en rose, Rachel, rétorqua-t~, e Natalie, ce
que j'essaye de faire. Sans mauvaise ~e devrai Le Pr Wilcox se trouvait à la même t~,~lchaleureusement.
Il lui présenta sa ff~ ~~ lie Frieze, ainsi que Natalie et Bob Frieze. " Il a e~ ~ C'est totJ nesse, pensa
Emily. Je me demandf~ ~11tion. "temps la dame restera. Je ne parierais ~~ et la salin mariage. Mais on
ne sait jamais, se rapl, ~~e, Rachel rais parié que le mien durerait une eter~ 0 e une jee" " Ces livres
vous ont-ils été d'une qu ~~ ~>ien d té ? demanda le Pr Wilcox.
- Tout à fait. ~,~`1 `elle. J'ait J -J'ai appris que vous étiez avA i 0 " Emily, dit Natalie Frieze. ~, que utili'
- En effet. - Je m'interrogeais: si quelqu'un d était accusé du meurtre de Martha, ap~ d'assises, de le
défendre ? " " Elle se plaît à semer la zizanie ", notant que l'atmosphère autour de ~~ette pièce
immédiatement changé. La question 0~ eriez-voue personne.
chapter 41
'lit Emil~1 ~~,~ble avait ait amuse George échangea un regard avec Amanda puis se tourna vers ses
parents. " Maman, n'avez-vous pas des albums de photos et des souvenirs datant du temps de votre grand-
mère ? - Si, mon chéri. Tout est rangé dans l'armoire du grenier. Ma grand-mère maternelle, Julia Gordon,
était extrêmement ordonnée. Elle a inscrit des légendes sous toutes les photos, mentionnant la date, le
lieu, les circonstances, ainsi que les noms de chacun. Elle a gardé, en outre, des journaux intimes remplis
de détails. " La vieille dame tourna vers Emily un regard interrogateur. Le nom de Julia Gordon
apparaissait à plusieurs reprises dans les extraits du journal reproduits dans Souvenirs de ma jeunesse.
Elle avait été la contemporaine de Madeline. " Me permettriez-vous de consulter le contenu de cette
armoire ? demanda doucement Emily. L'idée peut vous paraître saugrenue, mais le passé nous apprend
parfois bien des choses. " George Lawrence ne laissa pas à sa mère le temps de répondre. " Nous ferons
tout ce qui pourra, d'une manière ou d'une autre, aider à confondre l'assassin de notre fille ", déclara-t-il
sans hésitation. " Emily. " Will Stafford lui pressait le bras, indiquant les gens qui attendaient derrière eux
de pouvoir s'entretenir avec les Lawrence. " Je ne veux pas vous retenir davantage, dit rapidement Emily.
Puis je vous téléphoner demain matin ? - Will a notre numéro. Il vous le communiquera. " Le buffet était
dressé dans la salle à manger. Des tables et des chaises avaient été disposées dans la longue véranda
fermée à l'arrière de la maison. Leur assiette à la main, ils s'y dirigèrent. " Par ici, Will, appela une voix.
Nous vous avons gardé une place. " " C'est Natalie Frieze ", dit Will à Emily tandis qu'ils traversaient la
pièce. " Venez donc vous joindre aux autres suspects ", les invita Natalie d'un ton enjoué quand ils
arrivèrent àsa table. " Nous essayons d'accorder nos violons avant d'être cuisinés par Duggan. " La
réflexion choqua Emily qui partagea l'opinion d'une femme à l'air sévère assise en face de Natalie " Il est
des choses à propos desquelles on ne devrait pas plaisanter, ma chère. " Le reproche ne sembla pas
émouvoir Natalie Frieze. " Voir la vie en rose, Rachel, rétorqua-t-elle. C'est tout ce que j'essaye de faire.
Sans mauvaise intention. " Le Pr Wilcox se trouvait à la même table et la salua chaleureusement. Il lui
présenta sa femme, Rachel, ainsi que Natalie et Bob Frieze. " Il a épousé une jeunesse, pensa Emily. Je
me demande combien de temps la dame restera. Je ne parierais pas cher sur ce mariage. Mais on ne sait
jamais, se rappela-t-elle. J'aurais parié que le mien durerait une éternité ! " " Ces livres vous ont-ils été
d'une quelconque utilité ? demanda le Pr Wilcox. - Tout à fait. - J'ai appris que vous étiez avocate
d'assises, Emily, dit Natalie Frieze. - En effet. - Je m'interrogeais : si quelqu'un dans cette pièce était
accusé du meurtre de Martha, accepteriez-vous de le défendre ? " " Elle se plaît à semer la zizanie ", se
dit Emily, notant que l'atmosphère autour de la table avait immédiatement changé. La question n'avait
amusé personne.
chapter 42
Elle l'esquiva par une pirouette : " Eh bien, je suis effectivement inscrite au barreau du New Jersey, mais,
votre hypothèse ayant peu de chances de se réaliser, je ne vais pas réclamer de provision pour le moment.
" Avant de partir, Will la présenta à plusieurs personnes. Certaines résidaient ici toute l'année, d'autres
n'y venaient qu'en été. Emily se sentit immédiatement àl'aise avec tous ces gens, comme si sa famille
n'avait jamais quitté les lieux depuis des générations. " La maison des Lawrence datait des années 1880,
les Shapley y avaient-ils été reçus ? " s'interrogea-t-elle. Ils bavardèrent quelques minutes avec John et
Carolyn Taylor, des amis de Will, qui lui demandèrent si elle jouait au tennis. Un souvenir fugace lui
traversa l'esprit; Gary et elle recevant la coupe du double mixte au club de tennis d'Albany. " Oui, bien
sûr. - Nous sommes membres du Bath Tennis Club, dit Carolyn Taylor. Quand il ouvrira, en mai, venez y
déjeuner avec nous et apportez votre raquette. - Volontiers. " Au cours de la conversation, elle apprit que
Carolyn dirigeait une école maternelle dans les environs, àTinton Falls, et que John était chirurgien à
l'hôpital du North jersey Shore. Des gens qu'elle aurait plaisir à revoir. Au moment où Emily s'apprêtait à
quitter la pièce, Carolyn lui dit : " Vous savez certainement que tout le monde ici - je dirais même notre
communauté tout entière - est navré que vous ayez subi autant d'ennuis depuis votre arrivée. Je voulais
l'exprimer au nom de nous tous. " Puis elle ajouta: " Nous sommes la quatrième génération à habiter
Spring Lake. En fait, l'une de mes cousines éloignées, Phyllis Gates, a écrit un livre sur la vie ici à la fin
du dix-neuvième siècle. Elle était très proche de Madeline Shapley. " Emily dressa l'oreille. "J'ai fini de
lire ce livre hier au soir. - Phyllis est décédée au milieu des années 1940, alors que ma mère était encore
jeune. Malgré la différence d'âge, elles étaient très amies. Phyllis emmenait souvent ma mère en voyage
avec elle. - Pensez-vous qu'elle lui ait parlé de Madeline ? - Certainement. J'ai téléphoné à ma mère ce
matin. Naturellement, nous avons évoqué tout ce qui s'est passé ici récemment. D'après ma mère, Phyllis
était convaincue que Douglas Carter avait tué Madeline. Mais elle n'a pas voulu le mentionner dans son
livre. Si mes souvenirs sont exacts, c'était le fiancé de Madeline, n'est-ce pas ? " ommy Duggan et Pete
Walsh avaient assisté à . la messe célébrée à Sainte-Catherine. Tommy était révolté à la pensée que le
meurtrier de Martha se tenait certainement quelque part dans l'église, avec l'air grave de circonstance, se
joignant aux prières, entonnant l'oraison finale.
N ICHOI .As Todd appela Emily le dimanche à neuf heures quinze. " Notre rendez-vous tient toujours ?
demandat-il. - Absolument. Il paraît qu'ils servent un brunch fabuleux à l'Old Mill. J'ai réservé pour une
heure. - Épatant. Je passerai vous prendre vers midi et demie si cela vous convient. À propos, j'espère
que je n'appelle pas trop tôt. - Je suis déjà allée à l'église à pied, aller et retour, et elle est à plus d'un
kilomètre de chez moi. Cela répond-il à vos scrupules ? - Vous cherchez à m'épater. Maintenant,
expliquez-moi comment on arrive jusque chez vous. "
Après avoir raccroché, Emily décida de s'accorder une ou deux heures de détente en lisant les journaux
du matin. La veille, lorsque Will Stafford l'avait reconduite chez elle après le déjeuner des Lawrence,
elle avait passé le reste de l'après-midi et la soirée à lire les livres que Clayton Wilcox lui avait prêtés.
Elle voulait les lui rendre le plus tôt possible. Le fait qu'il lui ait demandé de conserver ces ouvrages
dans le sac de l'Enoch College signifiait qu'il y tenait particulièrement et comptait les récupérer
rapidement. Par ailleurs, elle voulait laisser aux informations qu'elle avait recueillies le temps de se
clarifier et de s'organiser dans son esprit. La veille, elle avait appris que Phyllis Gates, l'auteur de
Souvenirs de ma jeunesse, croyait que le meurtrier de Madeline était Douglas Carter. C'était impossible.
Carolyn Taylor n'avait-elle pas confondu les noms et voulu dire que Phyllis soupçonnait Alan Carter ? Le
cousin qui " était très épris de Madeline bien qu'elle fût sur le point de se fiancer avec Douglas ". Épris
au point de la tuer plutôt que de la laisser àson cousin ? " Laissons cette question de côté pour l'instant ",
se dit-elle, en apportant son café dans le petit bureau qui était rapidement devenu sa pièce favorite. Il
était baigné de soleil le matin, et le soir, les rideaux tirés et la cheminée allumée, l'atmosphère devenait
douillette, intime. Emily s'installa dans le grand fauteuil, ouvrit le Asbury Park Press et vit le titre : UNE
PSYCHOLOGUE ASSASSINÉE À BELMAR. Le mot " réincarnation " dans le premier paragraphe attira
son attention. " Le Dr Lillian Madden, installée depuis longtemps à Belmar, et dont les conférences sur la
réincarnation ont une large audience, a été trouvée étranglée dans son cabinet... " Avec une horreur
grandissante, elle lut le reste de l'article qui se concluait ainsi : " La police recherche l'existence d'un
éventuel rapport entre la mort du Dr Madden et l'individu qui a été surnommé "le tueur en série réincarné
de Spring Lake". " Emily reposa le journal, repensant au cours de parapsychologie auquel elle avait
assisté à l'époque où elle était étudiante en droit à l'université de New York. Le professeur avait fait
régresser à une vie antérieure une élève, une timide jeune fille de vingt-deux ans. Le sujet était
visiblement plongé dans un état d'hypnose profond. Le professeur l'avait ramené à une période précédant
sa naissance, lui assurant qu'il s'agissait d'un voyage agréable. Il essayait de replacer l'étudiante dans une
autre époque, se souvint Emily. Il lui avait dit: " Nous sommes en mai 1960. Une image se forme-t-elle
dans votre esprit ? " L'étudiante avait murmuré : " Non ", d'une voix presque inaudible. Cette régression
avait fait si forte impression sur Emily qu'aujourd'hui encore, assise dans son fauteuil, le journal sur les
genoux, elle se souvenait clairement de chaque détail. Le professeur avait poursuivi ses questions " Nous
sommes en décembre 1952. Une image se forme-t-elle dans votre esprit ? - Non. - Nous sommes en
septembre 1941. Une image se forme-t-elle dans votre esprit ? " Toute l'assistance, alors, avait sursauté
en entendant une voix mâle et assurée répondre : " Oui! " De la même voix, le sujet hypnotisé avait donné
son nom et décrit les vêtements qu'il portait. " Je suis le lieutenant David Richards, de l'United States
Navy. Je porte mon uniforme de la marine, monsieur. - D'où êtes-vous originaire ? - De la banlieue de
Sioux City, dans l'Iowa. - Sioux City ? - La banlieue de Sioux City, monsieur. - Où vous trouvez-vous en
ce moment même ? - À Pearl Harbor, dans les îles Hawaï, monsieur. - Pourquoi êtes-vous là-bas ? - Nous
craignons une guerre avec le japon. - Nous sommes six mois plus tard. Où vous trouvez-vous, lieutenant ?
"
chapter 49
" C'est ridicule! Personne ne s'est jamais emparé de l'âme d'un assassin qui a vécu plus d'un siècle aupara
vant. " À midi trente, la sonnette de l'entrée retentit. En ouvrant la porte, Emily se rendit compte qu'elle
avait attendu ce moment depuis que Nick l'avait appelée vendredi. Il entra, le sourire éclatant, la poignée
de main cordiale. Elle apprécia qu'il fût vêtu de façon décontractée, veste et pantalon de toile, pull à col
Il n'y avait plus trace d'assurance dans la voix du roulé. lieutenant, se remémora Emily. Il avait déclaré
qu'il Elle lui en fit la remarque. " Je me suis juré que, était à San Francisco. Son bâtiment y avait été
ramené sauf nécessité absolue, je ne porterai ni jupe ni talons pour réparations. La guerre avait éclaté.
jusqu'à ce que je recommence à travailler ", expliqua Le lieutenant David Richards avait alors décrit en t-
elle. Elle avait enfilé un jean marron, un pull beige détail sa vie pendant les trois années de guerre qui et
sa vieille veste de tweed qui était devenue une véri suivirent - et sa mort quand un destroyer japonais
table deuxième peau. Après avoir hésité à relever ses avait abordé sa vedette lance-torpilles. Il s'était
écrié : cheveux en chignon, elle avait décidé de les laisser " Oh, mon Dieu, ils nous ont vus ! Ils virent de
tomber librement sur ses épaules. bord. Ils vont nous aborder. - Lieutenant, nous sommes le jour suivant,
l'avait interrompu le professeur. Où vous trouvez-vous ? " La voix avait brusquement changé. Elle
semblait calme, résignée. Emily se souvint de la réponse : " Il fait sombre, gris et froid. Je suis dans l'eau.
Il y a des épaves tout autour de moi. Je suis mort. " Se pouvait-il que lors d'une séance de régression dans
le cabinet du Dr Madden quelqu'un ait pu se remémorer dans le moindre détail son existence dans les
années 1890 à Spring Lake ? L'hypnotisme avait-il permis à cette même personne de prendre connais
sance d'événements qui s'étaient déroulés alors ? Avait-on dans ce cas assassiné Lillian Madden
pourl'empêcher de rapporter à la police le déroulement de la séance d'hypnotisme, et le nom de son
patient? Emily jeta le journal sur le sol et se leva. " Vous êtes parfaite dans cette tenue, dit Nick. Mais
emportez votre carte d'identité. Ils voudront peut-être une preuve de votre âge avant de vous servir du
vin. Sérieusement, Emily, je suis heureux de vous revoir. La dernière fois, c'était il y a au moins un mois.
- C'est vrai. Je n'ai pas vu les jours passer pendant les dernières semaines à Albany, tant j'avais d'affaires
à emballer. J'étais si fatiguée mardi soir au volant de ma voiture que j'ai eu du mal à garder les yeux
ouverts pendant les cent derniers kilomètres. - Et votre vie n'a pas été particulièrement calme depuis
votre installation. - C'est le moins qu'on puisse dire. Voulez-vous faire le tour du propriétaire ? Nous
avons le temps. - Certainement, mais je vous avoue que je suis déjà très impressionné par ce que j'ai vu.
C'est une maison magnifique. " Dans la cuisine, Nick se dirigea vers la fenêtre et regarda à l'extérieur. "
Où ont-ils trouvé les ossements ? " demanda-t-il.
chapter 50
Elle indiqua la partie droite du jardin, à l'arrière de la maison. " Vous aviez l'intention d'installer une
piscine ? - Ils avaient déjà commencé avant mon arrivée. Quand je pense que j'ai failli tout annuler et
rembourser l'entrepreneur. - Le regrettez-vous ? - Non. Si je l'avais fait, ces corps seraient restés àjamais
enfouis. II est bien que les Lawrence sachent ce qu'il est advenu de leur fille et petite-fille. Quant àmoi, je
sais désormais que mon ancêtre a été assassinée, et je vais chercher qui était son meurtrier et si quelque
chose le relie à celui de Martha Lawrence. " Nick se détourna de la fenêtre. " Emily, quel que soit
l'individu qui a tué Martha Lawrence et s'est ensuite amusé à placer dans sa main le doigt de votre
ancêtre, c'est un être dangereux, morbide et tortueux. J'espère que vous ne racontez pas autour de vous que
vous essayez de découvrir son identité. " " C'est pourtant exactement ce que je fais ", songea Emily.
Percevant la désapprobation de Nick, elle choisit ses mots avec soin " On a toujours cru que Madeline
Shapley avait été victime d'un acte criminel sans qu'il ait jamais été possible de le prouver. Jusqu'à l'autre
jour. On a soupçonné qu'il s'agissait de quelqu'un qu'elle connaissait, mais qui sait, elle aurait pu décider
de faire une courte promenade en attendant son fiancé et être enlevée par un inconnu. " Nick, un étranger
ne l'aurait pas enterrée dans son propre jardin. La personne qui l'a fait connaissait Madeline, était proche
d'elle. II existe sûrement un récit quelque part, peut-être des aveux détaillés. Ou une confession qui serait
tombée sous les yeux de quelqu'un fouillant dans d'anciennes archives. En tout cas, je suis certaine qu'il y
a un lien entre l'assassin de Madeline et celui de Martha, et je suis déterminée à le trouver. J'ai le temps
de m'y consacrer. " Elle vit l'expression de Nick s'adoucir puis être remplacée par autre chose. De
l'inquiétude ? Non, ce n'était pas ça. " Je jurerais qu'il est déçu. Pourquoi ? " " Finissons de visiter et
allons déjeuner, dit-elle. J'ignore ce qu'il en est pour vous, mais moi je meurs de faim. Et j'en ai assez de
me faire la cuisine. " Elle ajouta avec un sourire : " Bien que je sois un vrai cordon-bleu, paraît-il. - Peut-
être pourrai je un jour en juger par moimême ", fit Nick Todd en se dirigeant avec elle vers l'escalier.
Leur table à l'Old Mill avait vue sur l'étang, où des cygnes glissaient, impassibles, à la surface de l'eau.
Après avoir apporté leurs bloody mary, la serveuse leur tendit la carte. " Nous allons attendre un peu ",
lui dit Nick. Depuis qu'elle avait accepté le poste qu'ils lui avaient offert dans leur cabinet, Emily avait
dîné àtrois ou quatre reprises avec Nick et Walter Todd àManhattan, mais jamais en tête à tête avec Nick.
Elle avait eu de lui une première impression mitigée. Nick et son père étaient venus à Albany pour la voir
défendre un éminent politicien inculpé d'homicide involontaire à la suite d'un accident de voiture. Elle
avait déjeuné avec les Todd après que le jury eut acquitté son client. Walter Todd l'avait félicitée de la
façon dont elle avait plaidé. Nick s'était montré plus réticent, et les quelques compliments que son père
l'avait forcé à prononcer manquaient de conviction. Sur le moment, elle s'était demandé s'il se sentait
menacé, la tenant peut-être pour une rivale potentielle. Une supposition qui ne cadrait pas avec l'attitude
cordiale, amicale, qu'il avait manifestée à son égard depuis qu'elle avait accepté leur proposition.
Aujourd'hui, son comportement paraissait à nouveau quelque peu ambigu. Il semblait mal à l'aise. Était-ce
à cause d'elle ou d'un problème personnel ? Elle savait qu'il n'était pas marié, mais il devait bien exister
une petite amie quelque part. La voix de Nick interrompit sa rêverie : " J'aimerais lire dans votre esprit,
Emily. Vous semblez retirée sur votre Olympe. - Je ne crois pas avoir jamais entendu cette expression. -
Cela signifie que vous êtes plongée dans vos pensées. " Elle décida d'être franche. " Je vais vous dire
quel était l'objet de ces pensées. Quelque chose me concernant vous préoccupe et je voudrais que vous
m'en parliez sans détour. Souhaitez-vous réellement que je fasse partie de votre cabinet ? Pensez-vous
que je sois la personne appropriée ? Bref, qu'est-ce qui cloche ? - Vous n'y allez pas par quatre chemins,
n'est-ce pas ? " Nick prit son verre, retira la branche de céleri qui y était piquée et la croqua. " Si je
souhaite que vous fassiez partie du cabinet ? Et comment! Je voudrais même que vous commenciez dès
demain. Ce qui, soit dit en passant, est la raison pour laquelle je suis en face de vous en ce moment. "
chapter 51
Il reposa son verre et entreprit de la mettre au courant de sa décision. Tandis qu'il lui révélait son désir
de quitter le cabinet, Emily s'étonna de se sentir à ce point déçue. "J'attendais avec impatience de
travailler avec lui ", songea-t-elle. " Vers quoi allez-vous vous orienter? demandat-elle. - Je vais essayer
d'entrer au bureau du procureur général. A défaut, je sais que je peux retourner à Boston. J'y ai été
substitut. Lorsque je suis parti, le procureur m'a proposé de reprendre mon ancien poste si jamais je ne
me plaisais pas dans le privé. Je préférerais rester à New York, bien sûr. Mais j'aurai beau faire, j'ai
l'impression que je n'arriverai pas à vous convaincre de nous rejoindre dès la semaine prochaine, n'est-ce
pas ? - Je crains que non. Votre père en sera-t-il très contrarié ? - La dure réalité de mon départ fait peu à
peu son chemin dans son esprit, et il pend probablement mon effigie à l'heure qu'il est. Lorsque je vais lui
apprendre que vous ne serez pas disponible avant le ler mai, vous subirez le même sort que moi. " Emily
sourit. " Pendue pour trahison ? " Nick Todd prit la carte. " Ne parlons plus boulot, dit-il. Que désirez-
vous manger? "
II était presque seize heures lorsqu'il la déposa chez elle. Il l'accompagna jusqu'au seuil de sa porte et
attendit qu'elle eût mis la clé dans la serrure. " Avez-vous un bon système d'alarme? demanda-
- Excellent. Et demain un de mes amis d'Albany vient installer des caméras de surveillance. " Nick haussa
les sourcils. " Après l'histoire de ce maniaque qui vous poursuivait là-bas, je comprends que vous
désiriez ce genre de protection. " Elle ouvrit la porte. Ils l'aperçurent en même temps. Une enveloppe par
terre, dans l'entrée, dont le dos était visible. " On dirait que quelqu'un a laissé une note à votre intention,
dit Nick en se baissant pour la ramasser. - Attention, prenez-la par le coin. À cause des empreintes
digitales. " Emily ne reconnut pas sa propre voix. Elle ressemblait à un gémissement rauque. Nick lui
lança un regard étonné, mais obéit. Comme il se relevait, le rabat de l'enveloppe s'ouvrit et une photo s'en
échappa. Un instantané d'Emily pris à l'église pendant la messe. Griffonnés au bas de la photo, trois mots
: " Priez pour vous. "
chapter 52
Lundi 26 mars " 'A=NDs avec impatience la suite des événements. je suis sacrément content d'avoir
changé d'avis et choisi Emily Graham comme destinataire de mon message. Son courrier devrait lui être
distribué bientôt. Comme je m'y attendais, des questions ont surgi àpropos de l'écharpe, mais personne ne
pourra jamais démontrer qui s'en est emparé ce soir-là. Elle plaisait beaucoup à Martha. je l'ai entendue
confier à Rachel qu'elle la trouvait très jolie. je me souviens qu'à cet instant précis, la pensée m'a
traversé l'esprit que Martha venait de choisir l'instrument de sa propre mort. "Après tout, me suis je dit,
cette écharpe n'est pas très différente de la ceinture qui a étouffé Madeline." Au moins n'ai je plus à me
soucier de cette maudite psychologue. Et si jamais ils reconstituaient les fichiers de son ordinateur, je n'ai
aucune crainte à avoir. je suis venu consulter le Dr Madden un soir, la réceptionniste n'était pas là. Ni
aucun autre témoin. Le nom et l'adresse que j'ai donnés n'auront aucune signification pour eux. Parce
qu'ils ne comprennent pas - ne comprendront jamais - que nous ne faisons qu'un. Une seule personne, en
découvrant ce nom et cette adresse, pourrait avoir des soupçons, mais cela n'aura pas d'importance. Je
n'ai pas de craintes de ce côté-là non plus. Emily Graham mourra samedi. Elle ira dormir avec Ellen
Swain. Et ensuite, je vivrai le reste de ma vie comme je l'ai toujours fait, comme un honnête citoyen de
Spring Lake, respectable et honoré. "
E dimanche après-midi, Tommy Duggan était sur le point de quitter son bureau quand il reçut un appel
d'Emily Graham. Il se rendit sur-le-champ à Spring Lake et prit la photo et l'enveloppe qu'elle lui remit.
En ce lundi matin, il se retrouva avec Pete dans le bureau personnel du procureur qu'il mit au courant des
événements du week-end. Osborne avait été appelé à Washington le vendredi soir. Tommy lui exposa les
circonstances de l'assassinat du Dr Madden et lui résuma les résultats de l'interrogatoire des invités des
Lawrence chez Will Stafford. " L'écharpe appartient à Mme Wilcox, et elle la portait ce soir-là. Elle
prétend qu'elle a prié son mari de la mettre dans sa poche. Lui affirme qu'elle lui a demandé de la poser
près de son sac à main. - Si Clayton Wilcox a fourré l'écharpe dans sa poche, elle a pu tomber, dans la
maison ou dans le jardin, expliqua Walsh; et n'importe qui a pu la ramasser. Et s'il l'a laissée près du sac,
quelqu'un a pu aussi bien s'en emparer. " Osborne pianotait de son index sur le bureau. " D'après ce qu'il
en reste, cette écharpe était apparemment assez longue. Pliée et fourrée dans la poche d'une veste d'été,
elle aurait pris de la place. " Tommy hocha la tête. " C'est également ce que j'ai pensé. Au moment où elle
a été utilisée pour étrangler Martha, une partie en avait été découpée. Mais par ailleurs, Wilcox a menti à
sa femme en lui disant qu'il avait téléphoné aux Lawrence au sujet de l'écharpe. Il ne l'a pas fait, soi-
disant pour ne pas les ennuyer à un moment où ils venaient d'apprendre la disparition de Martha. - Il
aurait pu s'adresser à la femme de ménage, fit remarquer Osborne. - Il y a autre chose, dit Tommy. Nous
pensons que Wilcox a aussi menti en prétendant ne pas connaître le Dr Madden. - Que sait-on de Clayton
Wilcox ? Je veux dire que sait-on vraiment ? " Tommy Duggan jeta un regard en direction de Walsh. "
Pete, prends la suite. C'est toi qui as fait les recherches sur lui. " Pete Walsh sortit ses notes. " Solide
carrière universitaire. A terminé comme président de l'Enoch College. Une de ces petites universités très
huppées. Il a pris sa retraite voilà maintenant douze ans. Passait les étés à Spring Lake quand il était
gosse, raison pour laquelle il s'y est installé. Il écrit régulièrement dans les revues universitaires. Elles
paient des cacahuètes, mais c'est prestigieux d'être publié par elles. Depuis qu'il est ici, il a écrit des
quantités d'articles sur l'histoire du New jersey, en particulier celle du Monmouth County. À Spring Lake,
on le considère comme une sorte d'historien local. - Ce qui conforte la théorie d'Emily Graham pour qui
l'assassin de Martha Lawrence a eu accès à des écrits concernant les disparues des années 1890, fit
remarquer Tommy. Comme je viens de le dire, je mettrais ma tête à couper que notre bonhomme mentait
quand il a nié connaître le Dr Madden. J'ai l'intention de fouiller son passé. Je parie qu'on y trouvera des
choses pas très nettes. - Rien d'autre sur l'affaire Carla Harper ? demanda Osborne. - Le témoin s'en tient
mordicus à son histoire, elle dit qu'elle a vu Carla dans un restoroute en Pennsylvanie. A l'époque, elle a
donné des interviews àtoute la presse. Les flics locaux reconnaissent avoir fait une erreur en accordant
foi à ce témoignage, mais lorsque le sac de Carla a été découvert près du restoroute quelques jours plus
tard, le témoin a retrouvé une certaine crédibilité. L'assassin a dû bien rire quand il l'a lancé par la
fenêtre de sa voiture. Maintenant la piste est éventée, surtout depuis que l'hôtel Warren a fermé ses portes
l'année dernière. C'est là que Carla Harper était descendue le week-end avant sa disparition. " Il haussa
les épaules. Ils étaient dans une impasse. Pour finir, Tommy et Pete informèrent Elliott Osborne de l'appel
qu'ils avaient reçu d'Emily Graham le dimanche à quatre heures de l'après midi. " Elle a du cran, dit
Tommy. À notre arrivée, elle était blanche comme un linge, mais maîtresse d'ellemême. D'après elle,
quelqu'un a pris le relais de l'homme qui la poursuivait à Albany, et c'est aussi ce que croit la police de
Spring Lake. J'ai parlé à Marty Browski, le type qui avait enquêté sur son affaire de harcèlement là-bas. -
Qu'en pense-t-il? demanda Osborne. - Il pense que ce n'est pas le vrai coupable qui a été bouclé. Il a
rouvert l'enquête. Il dit qu'il y a deux suspects possibles : l'ex-mari d'Emily Graham, Gary White, et joel
Lake, une crapule qu'elle a fait acquitter d'une inculpation de meurtre. - Quel est votre avis ? - Premier
scénario : un ou plusieurs ados ont découvert qu'Emily était victime d'un maniaque àAlbany et s'amusent à
lui faire peur. Deuxième scénario : il s'agit de Gary White ou de Joel Lake. Le troisième est le pire : c'est
le meurtrier de Martha Lawrence qui joue avec Emily Graham. Mais je ne pense pas qu'il soit stupide au
point de s'aventurer dans les parages de la maison d'Emily Graham. Le risque est trop grand. - Avez-vous
une idée de l'endroit où se tenait celui qui a pris cette photo d'Emily Graham dans l'église ? - De l'autre
côté de l'allée. Dans un banc sur la gauche. - Supposons que Browski - c'est son nom, n'estce pas ? - soit
dans le vrai et que le maniaque qui poursuivait Graham à l'origine se balade en liberté àSpring Lake. Je
dirais que s'il est suffisamment obsédé pour l'avoir suivie depuis Albany, elle est sérieusement en danger.
- S'il s'agit vraiment du maniaque qui l'a suivie àl'origine, alors, oui, elle est en danger ", admit Tommy
Duggan sans se départir de son calme. La voix de la secrétaire d'Elliott Osborne se fit entendre à
l'interphone: " Excusez-moi de vous interrompre, mais Emily Graham est en ligne. Elle insiste pour parler
à l'inspecteur Duggan. " Tommy Duggan prit le combiné. " Duggan à l'appareil, madame Graham. " Le
procureur et Pete Walsh virent son visage changer. " Nous arrivons tout de suite. "
chapter 53
Il raccrocha et se tourna vers Elliott Osborne. " Emily Graham a reçu une carte très troublante au courrier
de ce matin. - Une nouvelle photo d'elle ? - Non. Un dessin qui représente deux tombes. Le nom inscrit
sur l'une d'elles est celui de Carla Harper. Sur l'autre figure le nom de Letitia Gregg. Si l'on en croit cette
carte, les deux jeunes femmes sont enterrées dans le jardin du 15, Ludlam Avenue à Spring Lake. " ERic
Bailey commença tôt la journée de lundi. Il était l'invité du journal du matin sur la chaîne de télévision
d'Albany. Silhouette frêle, petit, avec ses cheveux en bataille et ses lunettes sans monture qui mangeaient
son visage étroit, il avait un physique ingrat, dénué de charme. Quand il parlait, c'était d'une voix aiguë et
saccadée. C'est sans enthousiasme que le présentateur de l'émission avait vu le nom de Bailey figurer sur
la liste des invités. " Chaque fois que ce type passe à l'écran, vous pouvez être assuré que tout le monde
va zapper sur une autre chaîne ", s'était-il plaint. À quoi le chroniqueur financier avait sèchement répliqué
" Mon vieux, un paquet de gens de la région ont investi dans son affaire. Les actions dégringolent depuis
un an et demi, mais Bailey prétend qu'il a mis au point un nouveau logiciel qui va révolutionner
l'informatique. Il a peut-être une voix de putois, mais ce qu'il a à raconter vaut la peine d'être écouté. -
Merci pour le compliment. Merci à tous les deux. " Eric Bailey était entré silencieusement sur le plateau
sans qu'aucun des deux hommes ne l'entende approcher. Avec un léger sourire, comme s'il se réjouissait
de leur embarras, il dit " Peut-être devrais-je attendre dans la salle à côté que vous m'appeliez ? "
Les caméras de surveillance hypersophistiquées qu'il s'apprêtait à installer autour de la maison d'Emily
étaient déjà chargées dans sa camionnette. Dès la fin de l'interview, Eric Bailey prit la route de Spring
Lake. Il savait qu'il devait se garder de conduire trop vite. La colère et l'humiliation lui inspiraient l'envie
d'enfoncer l'accélérateur jusqu'au plancher, de zigzaguer d'une file à l'autre, de terrifier les occupants des
véhicules devant lesquels il se rabattait brusquement. Provoquer la peur autour de lui était sa réponse
àtoutes les rebuffades qu'il avait subies dans sa vie, àtous les rejets, à tout le ridicule dont on l'avait
couvert. Il avait appris à l'utiliser comme une arme quand il avait seize ans. Il avait invité trois filles,
l'une après l'autre, à l'accompagner à la fête de l'école. Toutes avaient refusé. Avaient alors commencé les
rires étouffés, les plaisanteries. jusqu'où Eric Bailey devra-t-il aller avant qu'une fille veuille sortir avec
lui ? C'était Karen qui déclenchait le maximum d'hilarité quand elle imitait Eric bafouillant. Il l'avait
surprise en train de le singer. " "Karen, j'aimerais vraiment... Je veux dire, voudrais-tu... ce serait super
si..." Ensuite il s'est mis àéternuer ", racontait-elle à son auditoire, riant à s'en étouffer. " Ce pauvre
débile s'est mis à éternuer, vous vous rendez compte ? " Le meilleur élève du lycée et elle le traitait de "
pauvre débile ". Le soir de la fête, il avait attendu avec son appareil photo dans la boîte de nuit locale où
ils se rendaient tous quand l'orchestre de l'école s'arrêtait. Lorsque l'alcool et le hasch avaient commencé
à faire leur effet, il avait pris en douce des photos de Karen, le regard vague, affalée sur son cavalier, la
bretelle de sa robe tombant sur son bras. Il lui avait montré les photos deux jours plus tard. Il la revoyait
encore devenir blanche comme un linge. Puis elle s'était mise à pleurer et l'avait imploré de les lui
donner. " Mon père me tuera, avait-elle dit. S'il te plaît, Eric. " Il avait remis les photos dans sa poche. "
Tu veux encore t'amuser à m'imiter? avait-il demandé froidement. - Je regrette. Je t'en prie, Eric, je
regrette. " Elle était terrifiée. Elle craignait qu'il sonne un soir à la porte et tende les photos à son père ou
qu'il les envoie par la poste. Par la suite, chaque fois qu'elle passait devant lui dans le hall du lycée, elle
lui adressait un regard effrayé, implorant. Et pour la première fois de sa vie, Eric s'était senti tout-
puissant. Ce souvenir l'apaisa. Il trouverait un moyen de se venger des deux abrutis qui s'étaient payé sa
tête ce matin. Il fallait simplement y réfléchir calmement, c'était tout. Selon l'importance de la circulation,
il serait àSpring Lake entre treize heures et quatorze heures.
chapter 54
Il connaissait bien la route à présent. C'était son troisième aller-retour depuis mercredi. REBA Ashby,
journaliste d'investigation pour le National Daily, avait pris une chambre au Breakers pour la semaine.
C'était une petite femme vive aux traits aigus, approchant de la quarantaine, qui avait bien l'intention de
tirer tout le parti possible de cette histoire de tueur en série réincarné. En ce lundi matin, elle prenait
tranquillement son petit déjeuner dans la salle à manger de l'hôtel, cherchant avec qui engager la
conversation. Mais il n'y avait que des hommes d'affaires aux tables voisines, et elle savait qu'il était
inutile de les interrompre. Il lui fallait trouver quelqu'un qui accepterait de parler des meurtres. Tout
comme elle, son rédacteur en chef regrettait qu'elle n'ait pu obtenir une interview du Dr Madden avant son
assassinat. Elle avait tenté de la contacter pendant toute la journée du jeudi, mais sa secrétaire avait
obstinément refusé de la lui passer. Au bout du compte, elle s'était arrangée pour obtenir un billet pour la
fameuse conférence du vendredi soir, sans parvenir davantage à lui parler en privé. Reba ne croyait pas
plus à la réincarnation qu'aux éléphants volants, mais l'exposé de Madden avait été brillant, fascinant,
stimulant pour l'esprit, et ce qui se passait à Spring Lake était certes suffisamment étrange pour que l'on
s'interroge sur l'hypothèse, même invraisemblable, d'une réincarnation d'un tueur en série. Elle avait aussi
remarqué que Chip Lucas du New York Daily News avait pris le Dr Madden au dépourvu en lui
demandant si quelqu'un l'avait jamais priée de le faire régresser dans les années 1890. Cette question
avait été la dernière de la soirée. Bien qu'elle n'ait pas pu regagner son domicile avant vingt-deux heures
trente, Lillian Madden se trouvait bel et bien dans son bureau quand elle était morte. " En train de
consulter le dossier d'un patient ? se demanda Reba. Un patient qui aurait demandé à régresser dans les
années 1890 ? " Àdéfaut d'autre chose, c'était une bonne approche pour un nouvel article sur le tueur en
série de Spring Lake. Reba avait beau être endurcie par son métier, elle avait néanmoins été bouleversée
par le meurtre perpétré de sang-froid sur le Dr Madden. Elle l'avait appris peu après avoir assisté à la
messe célébrée en souvenir de Martha Lawrence et avait généreusement commenté ces deux événements
dans le numéro suivant du National Daily. Ce qu'elle voulait maintenant, c'était obtenir une interview
exclusive d'Emily Graham. Elle avait sonné àsa porte dimanche après-midi, sans trouver personne.
Lorsqu'elle était repassée devant sa maison une heure plus tard, elle avait aperçu une silhouette dans la
galerie, une femme qui se penchait comme si elle glissait quelque chose sous la porte. Reba leva les yeux
et reprit espoir en voyant que la table voisine de la sienne avait été débarrassée et que l'hôtesse y
conduisait une femme qui lui parut âgée d'au moins quatre-vingts ans. " On va venir vous servir dans un
instant, madame Joyce ", promit l'hôtesse. Cinq minutes plus tard, Reba et Bernice Joyce avaient entamé
la conversation. Que Bernice joyce soit une amie de la famille Lawrence était déjà un heureux hasard,
mais qu'elle ait été interrogée en même temps que les autres invités de la réception qui avait précédé la
disparition de Martha était le coup de chance dont rêvent tous les journalistes de feuilles à gros tirage.
Habilement cuisinée par Reba, Mme joyce expliqua comment les témoins avaient été questionnés
successivement par les deux inspecteurs. Ils leur avaient posé des questions d'ordre général, et puis ils
avaient aussi demandé à chacun s'il avait perdu quelque chose ce soir-là. " Quelque chose avait été égaré
? fit mine de s'étonner Reba. - Je l'ignorais. Mais après nous avoir reçus séparément, les inspecteurs nous
ont réunis. Ils voulaient savoir si quelqu'un avait remarqué l'écharpe de Mme Wilcox. C'était
apparemment ce qui avait été perdu. J'ai plaint ce pauvre M. Wilcox. Rachel l'a malmené devant tout le
monde, l'accusant de ne pas avoir mis l'écharpe dans sa poche comme elle l'en avait prié. - Pouvez-vous
décrire cette écharpe ? - Je m'en souviens parfaitement car je me trouvais à côté de Rachel lorsque
Martha, la pauvre enfant, a dit qu'elle la trouvait très jolie. C'était une mousseline de soie couleur argent,
bordée de perles. Plutôt voyante pour Rachel Wilcox, à dire vrai. Elle s'habille de façon plus classique.
C'est peut-être pour cette raison qu'elle l'avait ôtée peu après son arrivée. " Reba savourait à l'avance le
papier qu'elle allait écrire. La police avait déclaré que Martha était morte par strangulation. Ils n'auraient
pas posé de questions sur l'écharpe si elle n'avait pas constitué un indice important. Entièrement occupée
à chercher le titre de son article, elle ne remarqua pas que sa voisine de table était devenue étrangement
silencieuse. " Je suis certaine d'avoir vu le sac à main de Rachel sur la table de l'entrée, songeait Bernice.
De là où j'étais assise dans le salon, je pouvais très bien le voir. Je n'ai pas remarqué s'il était posé ou
non sur quelque chose. Mais est-ce que j'ai vu quelqu'un soulever le sac et prendre ce qui était dessous ?
" Il lui semblait pouvoir mettre un visage sur cette silhouette. " À moins que je n'aie des visions à cause
de toutes ces rumeurs ? Je deviens peut-être gâteuse avec l'âge, décida Bernice. En tout cas, je ne suis
sûre de rien et je n'ai pas l'intention d'en parler à quiconque. " " E ne m'attendais pas à vous revoir si tôt,
dit Emily à Tommy Duggan et à Pete Walsh en leur ouvrant la porte. - Nous ne nous attendions pas à
revenir si tôt, madame Graham, répondit Duggan en posant sur elle un regard soucieux. Comment avez-
vous dormi? " Emily haussa les épaules. " À vous entendre, j'ai l'air de ne pas avoir fermé l'oeil de la
nuit, n'est-ce pas ? C'est vrai, la photo que j'ai reçue hier m'a réellement perturbée. Est-il exact qu'au
Moyen Âge, n'importe quel malheureux pourchassé pouvait demander asile dans une église et y rester en
sécurité aussi longtemps qu'il le voulait ? - Plus ou moins, oui, répondit vaguement Duggan. - Eh bien, je
pense que ça ne marcherait pas pour moi. Même dans une église, je ne me sentirais pas àl'abri. J'ai peur,
je dois l'avouer. - Puisque vous vivez seule, il serait plus prudent... " Elle l'interrompit " Il n'est pas
question que j'aille habiter ailleurs. " Puis elle continua "J'ai conservé la carte postale dans mon bureau. "
chapter 55
Elle avait découvert la carte en triant le courrier, entre le prospectus d'un paysagiste et un appel de dons
pour une association caritative. Passé le premier choc, elle s'était dirigée vers la fenêtre et avait
contemplé le jardin, à l'arrière de la maison. Il lui avait semblé morne et désolé sous le ciel couvert,
triste comme un cimetière. Comme le cimetière qu'il avait été pendant plus d'un siècle. La carte toujours à
la main, elle s'était ensuite hâtée vers le bureau et avait téléphoné au procureur. " Le seul courrier que le
facteur ait déposé ici depuis mon installation était adressé aux Kiernan ", dit-elle aux inspecteurs. Puis
elle leur désigna la carte posée sur le bureau. " Mais ceci m'est adressé à mon nom. " La carte
ressemblait à la description qu'elle en avait faite. Le croquis grossier d'une maison et du terrain alentour,
l'adresse 15, Ludlam Avenue griffonnée entre les lignes qui étaient censées représenter le trottoir. Deux
tombes figuraient côte à côte dans l'angle àgauche de l'espace situé derrière la maison. Chacune portait un
nom. L'une celui de Letitia Gregg. L'autre celui de Carla Harper. Tommy prit un sachet de plastique dans
sa poche, saisit la carte par un bord et la glissa à l'intérieur. " Cette fois-ci j'ai pris mes précautions, dit-
il. Madame Graham, nous avons peut-être affaire à quelqu'un qui trouve la plaisanterie drôle, mais il peut
aussi s'agir de la réalité. Nous nous sommes renseignés sur le 15, Ludlam Avenue. C'est la propriété d'une
veuve âgée qui y vit seule. Espérons qu'elle se montrera coopérative lorsque nous lui expliquerons la
situation, et qu'elle nous laissera fouiller son jardin, du moins la partie indiquée sur ce croquis. - Vous
croyez donc sérieusement que c'est possible ? " demanda Emily. Tommy Duggan la regarda pendant un
long moment avant de répondre. " Après ce que nous avons trouvé chez vous - il désigna le fond du jardin
-, je pense qu'il y a de fortes chances, oui. Mais jusqu'à ce que nous en soyons certains, j'aimerais que
cela reste entre nous. - Je n'ai envie d'en parler à personne, dit Emily. Je ne vais assurément pas appeler
mon père, ma mère ou ma grand-mère et les affoler avec ça. Si mes frères aînés habitaient au bout de la
rue, je les appellerais àl'aide. Malheureusement, ils sont à plus de mille kilomètres d'ici. " Elle pensa à
Nick Todd. Il avait téléphoné juste après la distribution du courrier, mais elle ne lui avait rien dit à lui
non plus. La veille, lorsqu'ils avaient trouvé la photo par terre dans l'entrée à leur retour du déjeuner,
Nick lui avait vivement conseillé de prendre sa voiture et de revenir immédiatement àManhattan. Mais
elle avait répliqué que les caméras de surveillance promises par Eric étaient le meilleur moyen de
découvrir qui la poursuivait. Car c'était bien la caméra cachée installée dans sa maison à Albany qui
avait permis d'épingler Ned Koehler. " Ces appareils nous donneront la possibilité d'identifier celui ou
celle qui manigance toute cette histoire ", lui avait-elle assuré. " Tu parles ! " pensa-t-elle en reconduisant
Tommy Duggan et Pete Walsh jusqu'à la porte qu'elle referma et verrouilla derrière eux. " La réalité est
que je suis morte de frayeur. " Ses rares heures de sommeil avaient été peuplées de cauchemars. Tantôt
elle était poursuivie, tantôt elle se trouvait devant une fenêtre qu'elle tentait d'ouvrir, mais quelqu'un l'en
empêchait de l'autre côté. " Ça suffit! se reprit-elle. Au travail ! " Primo, elle allait téléphoner à Clayton
Wilcox et lui demander si elle pouvait passer lui rendre ses livres. En second lieu, elle irait au musée
faire quelques recherches. Tenter de se représenter où tous ces gens habitaient autour de 1890, les uns par
rapport aux autres. Elle voulait identifier les maisons où demeuraient les amis de Phyllis Gates et de
Madeline Shapley, ces amis dont Phyllis Gates citait les noms à plusieurs reprises dans son livre. Phyllis
Gates avait mentionné que sa propre famille louait une villa pour la saison d'été, mais elle laissait
entendre que les autres familles étaient propriétaires de leurs maisons. Il existait certainement des
archives indiquant où elles vivaient. " Il doit aussi y avoir un plan de la ville à cette époque. Il me faudra
du matériel de dessin. Et un jeu de Monopoly. Les maisons miniatures qui en font partie me seront très
utiles. " Sur une feuille de carton d'un mètre de côté, pareille à celles qu'utilisent les étudiants en arts
graphiques, elle dessinerait la carte de la ville telle qu'elle était en 1890, y indiquerait le nom des rues,
puis placerait les petits cubes de plastique à l'emplacement des propriétés où vivaient les amis de
Madeline Shapley. " Ensuite j'irai au cadastre consulter les documents se rapportant à ces propriétés ",
décida Emily. " C'est sans doute une démarche parfaitement vaine de ma part ", se dit-elle en décrochant
son Burberry's dans la penderie. Mais plus elle pénétrait dans le monde de Madeline, plus elle avait de
chances d'apprendre ce qui lui était arrivé - à elle ainsi qu'à Letitia Gregg et à Ellen Swain. E son strident
de la sonnette lui fit l'effet d'une intrusion. Rachel était sortie déjeuner avec des amies, et Clayton avait
allumé son ordinateur, impatient de pouvoir travailler à son roman sans être interrompu. Depuis la
réunion du samedi chez Will Stafford, Rachel s'était montrée tour à tour irritée par les questions qu'on
leur avait posées et soupçonneuse. Pour quelle raison l'inspecteur Duggan s'était-il tellement intéressé à
son écharpe ? " Tu ne crois quand même pas qu'elle ait un rapport quelconque avec la mort de Martha,
n'est-ce pas, Clayton ? " lui avait-elle demandé à plusieurs reprises, pour écarter ensuite d'elle-même
cette hypothèse. C'était ridicule. Clayton ne l'avait pas contredite. Il avait failli dire " Contrairement à ce
que tu crois, ta maudite écharpe a bel et bien un rapport avec la mort de Martha, et tu m'as impliqué dans
cette histoire en déclarant à la police que tu m'avais demandé de la mettre dans ma poche. " Il avait
préféré se taire.
chapter 56
En ouvrant la porte, il s'attendait à trouver devant lui l'inspecteur Duggan. Mais c'était une inconnue qui
se tenait sur le seuil, une femme de petite taille aux lèvres minces, avec un regard gris inquisiteur. Avant
qu'elle ne prît la parole, il sut qu'il avait affaire à une journaliste. Sa question le laissa néanmoins
stupéfait: " Monsieur Wilcox, votre femme n'a jamais retrouvé son écharpe depuis la réception donnée
chez les Lawrence la nuit qui a précédé la disparition de Martha Lawrence. Pourquoi la police s'y
intéresse-telle autant ? " Clayton serra avec force la poignée de la porte et s'apprêta à refermer. La femme
parla rapidement. " Monsieur Wilcox, mon nom est Reba Ashby. Je suis journaliste au National Daily, et
avant d'écrire mon papier à propos de cette écharpe, j'aimerais que vous m'accordiez quelques minutes
d'entretien. J'ajoute que c'est dans votre intérêt. " Clayton Wilcox hésita un instant, puis ouvrit un peu plus
la porte, mais sans inviter sa visiteuse à pénétrer dans la maison. " J'ignore pour quelle raison la police a
paru s'intéresser à l'écharpe de mon épouse, dit-il d'un ton ferme. Pour être plus précis, ils ont demandé si
quelque chose avait été égaré le soir de la réception. Ma femme avait ôté son écharpe et m'avait prié de
la poser à côté de son sac, sur la table de l'entrée. - J'ai cru comprendre que votre femme avait donné une
autre version à la police, dit Reba Ashby. Elle vous aurait demandé de la mettre dans votre poche. - Ma
femme m'a demandé de la déposer près de son sac, et c'est ce que j'ai fait. " Wilcox sentait des gouttes de
sueur se former sur son front. " Elle était à cet endroit précis, visible aux yeux de tous, et n'importe qui
aurait pu la ramasser durant la soirée. "
C'était l'occasion que Reba attendait. " Mais pour quelle raison quelqu'un aurait-il voulu la prendre ?
Insinuez-vous qu'elle a été volée ? - Je n'insinue rien. Peut-être quelqu'un l'a-t-il simplement déplacée,
tirée de dessous le sac de ma femme. - Pour quelle raison si ce n'est pour la voler ? - Comment le saurais
je ? À présent, si vous voulez bien m'excuser... " Cette fois, Wilcox referma la porte, ignorant la dernière
question de Reba Ashby. " Monsieur Wilcox, connaissiez-vous le Dr Madden ? " cria-t-elle à travers la
porte. À nouveau installé à son bureau, Clayton Wilcox resta les yeux fixés sur son ordinateur. Sur l'écran
aucun mot n'avait de sens pour lui. Reba Ashby s'apprêtait à écrire un article à sensation à propos de
l'écharpe. Cela ne faisait aucun doute. Inévitablement, il allait se retrouver sous le feu des projecteurs.
Jusqu'à quel point ce torchon auquel elle collaborait fouillerait-il dans son passé ? Et la police, était-elle
déjà en train d'enquêter à ce sujet ? D'après ce qu'il avait lu dans la presse, les archives du Dr Madden
avaient été détruites. Toutes ? Aurait-il dû avouer qu'il l'avait consultée ? Le téléphone sonna. " Du
calme, tu dois donner l'impression d'être calme. " C'était Emily Graham, qui souhaitait lui rendre ses
livres. " Venez tout de suite, si vous le désirez, dit-il le plus aimablement possible. Ce sera un plaisir
pour moi de vous revoir. "
chapter 57
Il raccrocha et se laissa aller dans son fauteuil. Une image flotta devant ses yeux : un nuage de cheveux
bruns rattachés par une barrette sur la nuque, quelques mèches folles qui bouclaient sur le front et le cou...
Le nez droit, un peu busqué. De longs cils noirs et fournis, bordant de grands yeux interrogateurs...
Clayton Wilcox poussa un soupir, posa ses mains sur le clavier et commença à taper. " Son désir était si
grand que même les conséquences inqualifiables de l'acte qu'il s'apprêtait à commettre ne purent arrêter
son geste. " ROBERT Frieze commença la semaine en se querellant avec Natalie. Le rendez-vous prévu
avec Dominic Bonetti, l'éventuel acheteur du Seasoner, déclencha entre eux une violente discussion.
Insomniaque comme à l'accoutumée, il était parti faire son jogging à l'aube dans l'espoir de dissiper
l'anxiété qui le taraudait. Il lui faudrait être en forme et sûr de lui face à Bonetti. Sur le trajet du retour, il
aperçut Susan, son exépouse, qui courait en sens inverse sur la promenade et il changea de direction afin
de l'éviter. La pension qu'il lui versait semestriellement venait à échéance àla fin du mois, et ce n'était pas
le jour de s'inquiéter de la manière dont il trouverait l'argent. Il rentra chez lui, plus tendu qu'il ne l'était
au départ, et, pour comble de malchance, trouva Natalie attablée dans la cuisine. Il avait espéré boire un
café en paix et passer en revue les calculs qu'il avait élaborés durant la nuit. " C'est ton nouveau régime ?
demanda-t-il d'un ton cassant. Depuis trois jours tu te lèves à l'aurore. Qu'est devenu le "sommeil
réparateur" que tu prétendais sacré ? " Il s'aperçut avec consternation que les documents financiers qu'il
avait examinés au lever du jour avant d'aller courir étaient étalés sur la table. " Pas facile de dormir
quand on n'a aucune raison d'être fatiguée ", répliqua-t-elle d'un ton tout aussi acerbe. Une remarque
destinée à lui rappeler que, depuis l'ouverture du restaurant le dimanche soir, elle passait toutes ses
soirées seule. Puis elle attaqua. " Bob, dit-elle, pourrais-tu m'expliquer ce que signifient ces chiffres ? En
particulier ceux de la dernière page ? Tu ne comptes pas vendre le restaurant pour si peu, j'espère ?
Autant en faire cadeau. - Mieux vaudrait en faire cadeau que de me retrouver en faillite, répliqua
froidement Bob. Je t'en prie, Natalie, j'essaye de me préparer à une entrevue au cours de laquelle, si la
chance me sourit un peu, je compte parvenir à un accord et me défaire de ce boulet. L'étau se resserre
autour de moi, et Bonetti le sait. Il faut que je parvienne à lui faire une proposition qu'il ne puisse pas
refuser. - Très bien, mais je ne suis pas nulle en calcul, il est évident que ta proposition nous laisse sans
le sou. Lorsque tu t'es mis en tête de réaliser tes rêves de restaurateur, je t'ai dit que tu aurais dû vendre
tes actions, au lieu de t'en servir comme garantie de tes emprunts. À présent, à moins de tirer un bon prix
du restaurant, ce dont tu sembles douter toi-même au vu de ces chiffres, tu vas être obligé de les vendre
pour rembourser les prêts. " Natalie se tut un instant avant de continuer, plus méprisante et furieuse que
jamais : " Je n'ai pas besoin de souligner que ces actions valent aujourd'hui la moitié de ce qu'elles
valaient lorsque tu as commencé à emprunter. " Bob sentit son estomac se contracter et une brûlure lui
tordre la poitrine. " Donne-moi ces documents. - Ramasse-les toi-même. " D'un geste brusque, elle les
balaya de la table et les éparpilla sur le sol, puis marcha dessus délibérément en sortant de la pièce. Cinq
heures plus tard, un Bob Frieze songeur contemplait les papiers qu'il tenait à la main. Il y avait un petit
trou ovale dans l'un d'eux. Puis la mémoire lui revint. Le talon de Natalie l'avait percé quand elle avait
marché dessus. Il se rappelait leur dispute - tandis qu'il se tenait debout au milieu de la cuisine en tenue
de jogginget ensuite de l'avoir entendue claquer la porte de la chambre au-dessus de lui. C'était tout. Il
ferma les yeux. Quand il les rouvrit, il regarda lentement autour de lui. Il se trouvait dans son bureau, au
premier étage de son restaurant, vêtu de son blazer et d'un pantalon gris. Il consulta sa montre. Bientôt
treize heures. Treize heures 1 Dominic Bonetti allait arriver d'une minute à l'autre. Ils devaient discuter
de la vente pendant le déjeuner. Fébrilement, Bob essaya de se concentrer sur les chiffres qu'il avait
établis. Son téléphone sonna. C'était le maître d'hôtel. " Monsieur Bonetti est arrivé. Dois je l'installer
àvotre table ? - Oui. Je descends tout de suite. "
chapter 58
Il alla dans la salle de bains attenante à son bureau s'asperger le visage d'eau froide. Sur les conseils de
Natalie, il s'était fait faire un léger lifting par un chirurgien esthétique dont elle chantait les louanges.
Aujourd'hui ses paupières étaient plus lisses et les poches sous ses yeux avaient disparu, mais il savait
que le résultat n'était pas flatteur. En se mirant dans la glace, il lui sembla que la moitié supérieure de son
visage ne correspondait pas à la partie inférieure, un décalage déconcertant, voire inquiétant. Il s'était
toujours flatté d'avoir un physique séduisant. Ce n'était plus le cas. " Ce n'est pas le moment d'entrer dans
ce genre de considérations ", pensa-t-il en se recoiffant rapidement. Puis il se hâta vers le rez-de-
chaussée. Ils avaient peu de réservations pour le déjeuner, mais il avait compté sur des clients de
dernière minute pour donner à la salle une atmosphère un peu animée. Ses espoirs s'effondrèrent quand il
s'aperçut que six tables seulement étaient occupées. Dominic Bonetti l'attendait, un carnet ouvert devant
lui. Était-ce bon signe ? Il n'avait rencontré Bonetti qu'une fois, au golf. L'homme était athlétique malgré
une taille moyenne, avec d'abondants cheveux bruns et des yeux noirs et pénétrants. Il avait un abord
engageant, décontracté, et arborait un air de tranquille assurance. Ils échangèrent des banalités tout en
mangeant leur saumon grillé, sec et sans saveur. Au prix d'un véritable effort, Bob parvint à soutenir la
conversation. Bonetti attendit que le café fût servi pour aborder sérieusement le sujet qui les intéressait
tous les deux. " Vous désirez vous débarrasser de cet endroit. Je veux l'acheter. Ne me demandez pas
pourquoi. Je n'en ai pas besoin. J'ai cinquante-neuf ans et plus d'argent que je ne pourrai jamais en
dépenser. Pourtant je regrette le temps où je tenais mon restaurant. J'ai ça 230
dans le sang, je présume. Et vous avez là un superbe emplacement. " Au cours de la demi-heure suivante,
cependant, Bob apprit ce qui faisait défaut au Seasoner : pratiquement tout. Par exemple, le décor : " Je
sais que vous avez dépensé une fortune, mais il n'est guère engageant. Froid et inconfortable... La cuisine
n'est pas fonctionnelle... " Natalie avait choisi un décorateur très coûteux. Le premier chef qu'il avait
engagé, une star de Madison Avenue, avait dicté l'agencement de la cuisine. La somme qu'offrait Bonetti
était inférieure d'un demi-million de dollars au prix le plus bas que Bob Frieze s'était fixé comme limite.
" C'est votre première offre ? demanda-t-il en riant jaune. Permettez-moi de vous faire une contre-
proposition. " L'affabilité de Bonetti disparut instantanément. " Si j'achète ce restaurant, je compte y faire
de grosses dépenses afin de l'aménager à mon idée, et engager du personnel haut de gamme, dit-il d'un ton
calme et résolu. Je vous ai donné mon prix. Je n'accepterai pas de contre-offre. " Il se leva, un sourire
chaleureux éclairant à nouveau son visage. " Réfléchissez, Bob. C'est un bon prix, si l'on songe à tout ce
qu'il faut abattre et reconstruire. Si vous refusez, ce sera sans rancune. Ma femme sera ravie. " Il tendit la
main. " Donnez-moi de vos nouvelles. " Bob attendit que Bonetti eût quitté la salle de restaurant, puis
attira l'attention du garçon, lui indiquant son verre vide. Un moment plus tard le serveur revint avec le vin
et un téléphone portable. " Un appel urgent de Mme Frieze, monsieur. " À sa grande surprise, Natalie ne
lui demanda pas comment s'était passée son entrevue avec Bonetti. Elle lui dit: " Je viens d'apprendre
qu'une pelleteuse est en train de creuser dans le jardin du 15, Ludlam Avenue. Il paraît qu'ils cherchent le
corps de Carla Harper, cette fille qui a disparu il y a deux ans. Mon Dieu, Bob, le 15, Ludlam Avenue!
N'est-ce pas la maison qu'habitait ta famille lorsque tu étais jeune ? " " OTRE père demande à vous voir,
monsieur Stafford. " Sa secrétaire avait un ton extrê mement surpris, presque comme si elle avait dit :
"J'ignorais que votre père était encore en vie. " " Mon père! " Consterné, Will Stafford posa brusquement
son stylo. II attendit d'être certain de contrôler sa voix avant de dire : " Faites-le entrer. " II regarda la
poignée de la porte tourner lentement. " Il a peur de se retrouver face à moi, pensa-t-il. Peur que je le
fiche dehors. " II resta assis à son bureau, raide comme la justice, chaque centimètre de son corps
traduisant sa contrariété d'être dérangé. " Il a soixante-quatre ans et en paraît vingt de plus. Suis je censé
le plaindre, me jeter à son cou ? " " Referme la porte ", ordonna-t-il. Willard Stafford senior hocha la tête
et obéit. Aucun des deux hommes ne se rendit compte que la porte, d'abord mal fermée, s'était ensuite
entrebâillée de quelques centimètres. Will se leva lentement. Crachant presque chacun de ses mots, il
demanda " Pourquoi me poursuis-tu ? Tu n'as donc pas compris que je ne veux plus entendre parler de toi
? Tu veux que je te pardonne ? Très bien. Je te pardonne. Maintenant va-t'en. - Will, j'ai commis des
erreurs. Je le reconnais. Il ne me reste plus très longtemps à vivre. Je veux me réconcilier avec toi. -
Impossible. Maintenant fiche le camp et ne reviens pas. - J'aurais dû comprendre. Tu étais jeune... " La
voix du vieil homme s'était faite plus aiguë. " Tais-toi. " En deux enjambées, Will Stafford avait fait le
tour de son bureau et s'était planté devant son père. Ses mains robustes agrippèrent les épaules frêles et
tremblantes. "J'ai payé pour un autre. Tu ne m'as pas cru. Tu aurais pu engager une batterie d'avocats pour
me défendre convenablement. Au lieu de quoi, tu m'as laissé tomber, moi, ton fils unique. Tu m'as
publiquement désavoué. Aujourd'hui, j'ai un casier judiciaire sur lequel figure à jamais "délinquant
juvénile". Je n'ai pas envie que tu viennes ici détruire tout ce que j'ai bâti en vingt-trois ans. Sors de mon
bureau. Prends ta voiture. Retourne à Princeton et restes-y. " Willard Stafford baissa la tête. Les yeux
humides, il se retourna et saisit maladroitement la poignée de la porte. Puis il s'immobilisa. " Je te
promets que je ne reviendrai pas. Je voulais te voir pour la dernière fois et te demander pardon. Je sais
que je t'ai fait du tort. J'ai simplement pensé que tu verrais peut-être... " Ses mots s'étranglèrent, se
perdirent dans le silence. Will ne répondit pas. Avec un soupir, son père ouvrit la porte. " C'est en lisant...
", il marmonnait, plus pour luimême qu'à l'intention de Will. " C'est après avoir lu ce qui se passait dans
cette ville... je veux dire cette jeune fille dont on a retrouvé le corps. Je me suis inquiété. Tu comprends...
- Tu as le culot de venir me dire ça à moi ? Sors d'ici ! Tu m'entends! Sors! " Peu importait qu'il se soit
mis à hurler, que Pat, la secrétaire, puisse l'entendre. La seule chose qui comptait en ce moment c'était de
surmonter la rage qui le poussait à entourer de ses deux mains le cou décharné de cet homme, cet homme
qui l'avait engendré, et à le serrer de toutes ses forces, jusqu'à le briser.
chapter 59
C'EST la mine renfrognée que Hal Davis, l'avocat de Ned Koehler, retrouva Marty Browski àGrey Manor
ce lundi à quinze heures trente. " L'État ne me paie pas pour vous aider dans votre chasse aux sorcières,
grommela-t-il tandis qu'ils attendaient ensemble que Koehler soit introduit dans le parloir. - L'État me
paie pour s'assurer que les gens sont punis de leurs crimes, rétorqua Marty. Nous avons rouvert l'enquête
concernant l'affaire Ruth Koehler, et votre client est soupçonné de meurtre. " Davis eut l'air stupéfait. "
Vous plaisantez ! Vous avez été incapable de soutenir l'accusation contre l'assassin de Ruth Koehler, Joel
Lake, qui a été relaxé, et maintenant vous essayez de vous rattraper en faisant de ce pauvre débile de
Koehler un bouc émissaire ? Dès que vous m'avez appelé, je suis venu ici le prévenir et je lui ai conseillé
de refuser de vous parler. Mais il continue à clamer son innocence et insiste pour vous voir. - Il est sans
doute plus malin que vous ne le pensez. Nous avons tous cru qu'il avait bousillé les preuves du crime
sous le coup de l'émotion et du désespoir. Une autre façon de voir les choses serait d'imaginer qu'il s'est
parfaitement débrouillé pour que tout le monde trouve normale la présence de ses empreintes sur le
couteau et du sang sur ses vêtements. - C'est lui qui l'a relevée. Il ne savait pas qu'elle était morte. Il a
couru chercher de l'aide. - Peut-être. " La porte s'ouvrit. Le gardien escorta Ned Koehler jusqu'à sa
chaise. " Ned est un peu agité aujourd'hui, dit-il. Je reste derrière la porte au cas où vous auriez besoin de
moi. " " Pourquoi me traitez-vous comme ça? demanda Ned à Marty. J'aimais ma mère. Elle me manque
beaucoup. - J'ai juste quelques questions à vous poser, dit doucement Marty. Mais je dois d'abord vous
informer que vous êtes soupçonné du meurtre de votre mère, par conséquent tout ce que vous direz peut
être retenu contre vous. " II débita machinalement la suite des mises en garde. " Ned, sachez que vous
n'êtes pas obligé de répondre aux questions. " Hal Davis se pencha en avant, approchant son visage de
celui de Ned, comme s'il espérait ainsi se faire mieux comprendre de lui. " Ned, reprit Marty du même
ton posé. J'ai parlé ànouveau à votre tante. Elle ne s'est pas trompée. Elle a bien parlé à votre mère après
que Joe Lake a été vu en train de sortir de l'immeuble. - Ma tante dit n'importe quoi. Si ma mère lui avait
parlé après le départ de ce type, elle lui aurait dit qu'elle avait été cambriolée. - Peut-être ne s'en était-
elle pas encore rendu compte. Ned, votre mère s'est-elle jamais mise en colère contre vous ? - Ma mère
m'aimait. Elle m'aimait beaucoup. - J'en suis convaincu, mais elle se mettait parfois en colère contre
vous, non ? - Non. Jamais. - Il lui arrivait de se fâcher parce que vous négligiez de refermer correctement
la porte lorsque vous sortiez. Est-ce exact ou non ? - Je verrouillais toujours la porte quand je m'en allais.
- Toujours ? Joel Lake a dit que la porte n'était pas bien fermée. C'est pourquoi il a pu s'introduire dans
l'appartement. " Les yeux de Ned Koehler s'étaient réduits à deux fentes. Un tic tordait sa bouche. " N'est-
il pas vrai, Ned, que la semaine précédente, il s'était produit la même chose ? Elle s'est emportée contre
vous, a dit que quelqu'un pourrait entrer et la transpercer d'un coup de couteau ? Vos voisins m'ont raconté
que c'était toujours ce qu'elle vous reprochait quand vous n'engagiez pas correctement le pêne dans la
gâche. - Ned, je ne veux pas que vous parliez davantage ", insista Davis. Ned tourna la tête vers son
avocat. " Ne vous en mêlez pas, Hal. Je veux parler. - Ned, comment savez-vous que votre mère a
éprouvé une terreur panique lorsqu'elle a vu le couteau et su qu'elle allait mourir ? " Marty avait martelé
la question en regardant Ned Koehler droit dans les yeux. Il n'attendit pas la réponse. " Vous a-t-elle
supplié de ne pas lui faire de mal ? A-t-elle dit qu'elle regrettait de vous avoir cherché querelle ? Elle
était assise à la table de la cuisine. Elle venait de s'apercevoir que l'appartement avait été cambriolé.
Elle était furieuse. Le couteau se trouvait là, accroché sur le support mural. Est-ce qu'elle vous l'a montré
? Vous a-t-elle dit que le cambrioleur aurait pu l'utiliser contre elle et que c'est vous qui auriez été
responsable ? " Un son, mi-plainte, mi-hurlement, jaillit brusquement de la gorge de Ned Koehler,
saisissant d'effroi les deux hommes. La porte s'ouvrit et le gardien se précipita à l'intérieur. Ned Koehler
enfouit son visage dans ses mains. " Elle a dit : "Ne fais pas ça, Ned, je regrette, Ned, non, pitié." Mais
c'était trop tard. Je ne savais pas que je tenais le couteau, et ensuite il était dans sa poitrine. " De grands
sanglots secouèrent son corps tandis qu'il s'écriait " Pardon, maman! Pardon ! "
chapter 60
ERic Bailey faisait le pied de grue devant sa porte quand Emily rentra chez elle après avoir rendu ses
livres à Wilcox, visité le musée et acheté les éléments nécessaires à l'élaboration de son plan. Il ne lui
laissa pas le temps de s'excuser. " Ne vous tracassez pas. J'ai été plus vite que prévu, en revanche le
voyage m'a donné faim et je mangerais volontiers un morceau. " Elle sortit de quoi préparer des
sandwichs - jambon, gruyère, salade verte et tomates, le tout avec du pain frais italien - et pendant qu'elle
s'affairait, il commença à déballer les caméras. Ils mangèrent dans la cuisine. "J'ai ajouté un reste de la
soupe au poulet que j'avais préparée l'autre soir et congelée, lui dit-elle. Vous verrez, c'est très bon. -
Cela me rappelle l'époque où nous avions chacun notre petit bureau dans cet immeuble minable d'Albany,
dit Eric en finissant le contenu de son bol. Je descendais acheter des sandwichs à la delicatessen du coin
et vous faisiez réchauffer la soupe maison. - On s'est bien amusés. - On s'est bien amusés, oui, et je ne
serais pas à la tête de ma société aujourd'hui si vous ne m'aviez pas défendu lors de mon procès. - Et
vous avez fait ma fortune. Nous sommes quittes ! " Ils se regardèrent avec un sourire. " Eric est mon aîné
de trois jours, songea Emily, mais j'ai toujour' l'impression d'avoir mon petit frère en face de moi. " " Je
me suis fait du souci en voyant que le cours du Nasdaq avait baissé ", lui dit-elle. Il haussa les épaules. "
Il va remonter. Vous avez encaissé votre argent, mais vous regretterez un jour d'avoir vendu. - Pendant
toute mon enfance j'ai entendu dire que mon grand-père avait tout perdu en 1929 lorsque le marché s'est
effondré. Je suppose que j'aurais été inquiète si j'avais conservé ces actions. J'aurais craint un
retournement de situation. Désormais, je peux vivre jusqu'à la fin de mes jours à l'abri du besoin, et cela
grâce à vous. - Je peux vous offrir plus... " Eric laissa sa phrase en suspens. Emily secoua la tête en
souriant. " Pourquoi gâcher une si belle amitié ? " dit-elle gentiment. Il l'aida à remplir le lave-vaisselle
sans tenir compte de ses protestations. " Je suis heureux de vous aider, dit-il. - Dans ce cas, puisque vous
devez regagner Albany dès ce soir, je préférerais que vous commenciez à installer les caméras pendant
que je finis de ranger. " Quelques minutes plus tard, elle refermait le lavevaisselle et l'entraînait dans la
salle à manger. " Bon. Tout est prêt. Installez-vous à un bout de la table, je vais m'asseoir à l'autre bout
pour travailler. " Elle lui expliqua ce qu'elle comptait faire avec les copies des plans et des archives
municipales. " Je veux m'introduire dans la vie de ces gens. Savoir où habitait le cercle des amis de
Madeline. Je suis convaincue que l'individu qui l'a tuée puis enterrée dans le jardin faisait partie de son
entourage. Comment s'y est-il pris ? C'est un mystère. La maison a dû rester un certain temps sous la
surveillance de la police, après qu'on eut signalé la disparition de Madeline, en tout cas durant les
premiers jours. Où a-t-elle été retenue prisonnière ? L'assassin l'a-t-il enterrée le soir même à la tombée
de la nuit ? Le houx cachait complètement cette partie du jardin. - Êtes-vous certaine de ne pas devenir
obsédée par ce crime, Emily ? " Elle lui lança un regard sévère. " Je suis obsédée par l'idée qu'il existe
un lien entre les meurtres des années 1890 et ceux qui ont été commis récemment dans cette ville. En ce
moment même, la police est en train de faire des fouilles, dans un jardin à quelques rues d'ici, pensant y
trouver les restes d'une jeune femme qui a disparu voilà plus de deux ans. - Emily, il ne faut pas que vous
restiez seule ici. Vous m'avez dit que quelqu'un a cherché à vous faire peur à deux reprises depuis votre
arrivée, il y a six jours. Vous vouliez vous reposer, prendre des vacances. À voir votre mine, ce n'est
sûrement pas le cas. " La sonnerie du téléphone fit violemment sursauter Emily. Avec un petit rire
nerveux, elle alla prendre la communication dans le bureau. C'était l'inspecteur Browski. Il ne s'attarda
pas en préliminaires. " Emily, votre client dans l'affaire Koehler est un minable et un salaud, mais vous
serez peut-être contente d'apprendre que ce n'est pas un assassin. Je viens de quitter Ned Koehler.
Écoutez ça... " Un quart d'heure plus tard, Emily regagnait la salle à manger. " C'était une longue
conversation, fit remarquer négligemment Eric. Un nouveau petit ami? - L'inspecteur Browski. Vous l'avez
rencontré. Il m'a dit des choses très aimables à votre sujet. D'après lui, vous m'avez probablement sauvé
la vie. Si la caméra installée par vos soins n'avait pas repéré Ned Koehler, nous n'aurions jamais su qui
me harcelait. - Votre voisin a entendu du bruit et appelé les flics. - Oui, mais Koehler avait trouvé le
moyen de mettre hors circuit le système d'alarme. Et il s'est enfui avant l'arrivée de la police. Si son
image n'avait pas été enregistrée sur la vidéo, nous n'aurions pas su qui avait tenté de s'introduire dans la
maison. Et la fois suivante, les choses auraient pu se passer différemment pour moi. " Un tremblement
altéra sa voix. " Aujourd'hui, il vient d'avouer qu'il avait l'intention de me tuer. Marty Browski dit que
pour Ned, dans son esprit malade, c'est Joel Lake qui est coupable de la mort de sa mère. Il lui a déclaré
que si Joel n'avait pas cambriolé l'appartement, sa mère serait encore en vie aujourd'hui, donc que Joel
était le véritable assassin. - C'est d'une logique démente. " Les mains d'Eric Bailey travaillaient sans
effort tandis qu'il assemblait le matériel nécessaire à l'installation des caméras. " Démente mais, d'un
certain côté, compréhensible. Je suis sûre qu'il n'avait pas l'intention de tuer sa mère, et je sais qu'il ne
supporte pas l'idée d'être la
chapter 61
Mardi 27 mars
E lundi après-midi, l'engin installé 15, Ludlam Avenue n'avait retourné qu'une benne de terre avant de
tomber en panne. Consternée, l'équipe médico-légale apprit qu'il ne serait pas remplacé avant le
lendemain, mardi matin. S'inclinant devant la fatalité, ils entourèrent l'arrière du jardin de l'habituel
cordon de sécurité et laissèrent les lieux à la garde d'un agent de police. À huit heures, ce mardi matin,
avant même que la nouvelle pelleteuse ne soit en place, les médias étaient sur le pied de guerre. Les
camionnettes des chaînes de télévision étaient alignées le long des rues avoisinantes. Des hélicoptères
tournoyaient au-dessus du site tandis que les photographes commençaient àmitrailler les alentours. Les
journalistes, micro à la main, attendaient, impatients de voir les experts du légiste passer au tamis chaque
pelletée de terre. Emily, en tenue de jogging et le visage dissimulé derrière des lunettes noires, se mêla
aux petits groupes disséminés qui se pressaient sur le trottoir, l'air abattu et sombre, et écouta leurs
commentaires. Tous savaient que les enquêteurs recherchaient un autre corps. Mais lequel ? Presque
certainement celui de Carla Harper, cette jeune fille qui avait disparu deux ans auparavant, murmuraient-
ils entre eux. La police, semblait-il, doutait que Carla ait jamais quitté Spring Lake. Deux questions
étaient sur toutes les lèvres : " Pourquoi ont-ils décidé de fouiller ici ? " et : " Quelqu'un aurait-il avoué
avoir commis le crime ? " Emily entendit une grand-mère qui poussait une voiture d'enfant déclarer d'un
air sévère : " Nous ferions bien de prier pour que l'assassin soit arrêté. C'est terrifiant d'imaginer qu'un
meurtrier se promène en liberté dans cette ville. Ma fille, la maman de ce bébé, est à peine plus âgée que
ne l'étaient Martha Lawrence et Carla Harper. " Emily se souvint de ce qu'elle avait lu dans le livre de
Phyllis Gates : " Ma mère s'est transformée en cerbère, elle va jusqu'à m'interdire de me promener dans
la rue si je ne suis pas accompagnée. " " Votre mère avait raison, Phyllis ", pensa Emily. Elle avait
consacré toute la soirée de la veille à préparer sa maquette de la ville d'après le plan existant àl'époque
du premier meurtre. Elle y avait disposé les maisons du Monopoly pour indiquer les endroits où avaient
vécu les Shapley, les Carter, les Gregg et les Swain. Elle reconnut la chroniqueuse du National Daily
àpeu de distance, et se détourna en hâte, préférant rentrer sans attendre. " Je ne veux pas que cette femme
me saute dessus. Et après ce qui s'est passé la semaine dernière, je n'ai franchement pas envie de les voir
exhumer des cadavres. Je sais déjà tout ce que je voulais savoir à propos du 15, Ludlam Avenue. " Mais
elle ne voyait toujours pas émerger un schéma permettant de désigner l'assassin qui avait sévi au
dixneuvième siècle. Reba Ashby s'était rendue sur place le lundi et était revenue le mardi, notant
fébrilement ses impressions. C'était l'histoire la plus sensationnelle de toute sa carrière et elle entendait
en tirer le maximum. Près d'elle, Dana Tyler de CBS était à l'antenne " La stupéfaction et l'incrédulité se
lisent sur les visages des habitants de cette petite ville victorienne rassemblés sur les lieux, effrayés à la
pensée que là aussi se trouve peut-être enfoui le corps d'une autre jeune femme ", commença-t-elle avec
une gravité de circonstance. À neuf heures trente, presque une heure et demie après le début des fouilles,
on vit la pelleteuse cesser brusquement de creuser et l'équipe médico-légale s'avancer précipitamment
pour inspecter le fond de l'excavation dont une dernière benne de terre venait d'être retirée. " Ils ont
trouvé quelque chose ! " s'écria quelqu'un. Les reporters-photographes, qui s'étaient postés sur la pelouse,
le dos tourné à la maison, pointèrent leurs appareils sur la pelleteuse. Les spectateurs attendaient,
pétrifiés, certains se cramponnant au bras de leur voisin. L'apparition du fourgon de la morgue leur
confirma que des restes humains venaient d'être exhumés. Le procureur arriva dans une voiture de police
et annonça qu'il allait faire une déclaration. Une demi-heure plus tard, Elliott Osborne s'avança devant les
micros tendus vers lui. Il confirma qu'on venait de trouver un squelette entier, enveloppé dans une feuille
de plastique identique à celle qui avait été utilisée pour les ossements de Martha Lawrence. Un crâne
humain et plusieurs os épars avaient été décou- verts un peu plus bas dans la fosse. Il n'y aurait pas
d'autre déclaration avant que le médecin légiste n'ait pratiqué tous les examens et communiqué son
rapport. Osborne refusa de répondre aux questions en rafales des journalistes, dont l'une fut posée avec
plus de force que les autres : " N'est-ce pas la preuve que vous êtes en présence d'un assassin réincarné ?
"
chapter 62
Initialement, Tommy Duggan et Pete Walsh avaient prévu de suivre le fourgon jusqu'à la morgue, mais ils
préférèrent s'entretenir d'abord avec Mme Thaler, l'actuelle propriétaire de la maison, une vieille dame
de quatre-vingts ans. Visiblement bouleversée, elle était assise dans son salon devant une tasse de café
qu'une voisine était venue lui préparer. " Je crois que je serai incapable de retourner un jour dans le
jardin derrière la maison, dit-elle àTommy. Il y avait un buisson de roses à l'endroit où ils ont trouvé le
squelette. Il m'arrivait souvent d'y passer de longs moments agenouillée à ôter les mauvaises herbes. "
Tommy chercha à l'apaiser " Madame Thaler, je vous promets qu'il ne restera aucune trace de tout ça. Et
votre rosier sera replanté. Je voudrais seulement vous poser quelques questions, et nous ne vous
dérangerons pas plus longtemps. Depuis combien de temps vivez-vous ici ? - Quarante ans. Je suis la
troisième propriétaire de cette maison. Je l'ai achetée au vieux Robert Frieze. Lui-même l'avait conservée
durant trente ans. - Est-ce le père du Robert Frieze qui possède le Seasoner ? " Une expression
méprisante apparut sur le visage de Mme Thaler. " En effet, mais Bob ne ressemble pas àson père. Il a
divorcé d'une femme charmante et épousé cette Natalie ! Puis il a ouvert ce restaurant. J'y suis allée une
fois avec des amis. Des prix exorbitants et une cuisine quelconque. " " Décidément, Bob Frieze était peu
aimé dans cette ville ", pensa Tommy, tout en se livrant à quelques exercices d'arithmétique. Frieze devait
avoir dans les soixante ans. Mme Thaler possédait cette maison depuis quarante ans et, avant elle, la
famille Frieze en avait été propriétaire pendant trente ans. Ce qui signifiait que Bob Frieze était né dix
ans après que son père eut acheté la maison et qu'il y avait passé les vingt premières années de son
existence. Tommy enregistra mentalement l'information dans l'intention d'y réfléchir plus tard. " Madame
Thaler, la preuve sera sans doute faite que ce squelette est celui d'une jeune femme disparue voilà environ
deux ans, le 5 août. J'imagine que vous auriez remarqué quelqu'un en train de creuser une fosse dans votre
jardin à ce moment-là de l'année. - Je l'aurais certainement remarqué. " " Donc, le cadavre a été conservé
ailleurs avant de pouvoir être enterré ici ", pensa Tommy. " Madame Thaler, j'ai appartenu à la police de
cette ville pendant huit ans ", commença Pete Walsh. Elle lui lança un regard perçant. " Oh, naturellement.
Pardonnez-moi. J'aurais dû vous reconnaître. - Je crois me souvenir que vous partiez en Floride en
octobre et n'en reveniez pas avant le mois de mai. Est-ce toujours le cas ? - Oui, je n'ai pas changé mes
habitudes. " " Voilà l'explication, pensa Tommy. L'assassin de Carla a caché le corps quelque part, peut-
être dans un congélateur, jusqu'à ce qu'il puisse l'enterrer tranquillement ici. " Il se leva. " Vous nous avez
été d'une grande aide, madame Thaler. Et je vous remercie d'avoir bien voulu répondre à nos questions
spontanément. " La vieille dame hocha la tête. "J'ai eu tort de regretter de m'être agenouillée sur cette
tombe. C'était égoïste de ma part. Sans doute ne se passerat-il pas très longtemps avant que mes enfants et
mes petits-enfants s'agenouillent sur la mienne. Le rosier était magnifique. S'il ne survit pas après avoir
été déplanté, je le remplacerai. À la réflexion, je ne regrette pas qu'il ait égayé la sépulture de cette
malheureuse jeune fille. " Tommy était sur le point de partir quand une autre question lui vint à l'esprit. "
Madame Thaler, de quelle époque date votre maison ? - Elle a été construite en 1874. - Savez-vous qui en
était propriétaire alors ? - Je ne sais plus mais la famille Carter l'a habitée pendant une cinquantaine
d'années avant de la vendre à Robert Frieze père. "
chapter 63
Le Dr O'Brien était encore occupé à pratiquer l'autopsie des restes du cadavre lorsque Tommy Duggan et
Pete Walsh se présentèrent à la morgue. Un assistant notait les informations que lui dictait le médecin
légiste. Tout en l'écoutant énumérer les éléments statistiques, Tommy Duggan se remémora la description
de Carla Harper qui était restée sur son bureau : Taille un mètre soixante, quarante-six kilos, yeux bleus,
cheveux châtains. La photo du dossier montrait une jeune femme d'apparence séduisante, vive, avec des
cheveux milongs. À présent, écoutant les chiffres qui la réduisaient au poids de ses os et à la dimension
de ses dents, Tommy songea qu'il ne s'endurcirait jamais assez pour s'habituer à cet aspect du métier. Le
résumé des conclusions confirmait ce qu'ils avaient appris le jeudi. Le squelette était celui d'une jeune
femme. La cause de la mort était la strangulation. " Regardez ça ", dit O'Brien à Duggan et à Walsh. Il
tenait dans ses mains gantées quelques fils de tissu. " Vous voyez ces perles métalliques ? C'est un
morceau de l'écharpe que nous avons trouvée autour du cou de Martha Lawrence. - Vous voulez dire que
la personne quia volé cette écharpe à la réception des Lawrence - en admettant que les choses se soient
passées ainsi - s'en est non seulement servie pour tuer Martha, mais l'a découpée en bandes afin de
pouvoir l'utiliser une seconde fois ? " Pete Walsh semblait horrifié. Duggan lui lança un regard aigu. " Va
prendre l'air dehors. Je n'ai pas envie de te voir tomber dans les pommes. " Walsh hocha la tête et, la
main sur la bouche, se hâta de sortir. " Normal qu'il soit tout retourné, fit Tommy Duggan d'un ton
exaspéré. Vous comprenez ce que ça signifie, docteur ? L'assassin suit le calendrier des années 1890. Il
n'avait peut-être même pas de motif personnel de tuer Martlia Lawrence ni - il contempla le squelette sur
la table - ni Carla Harper, si c'est elle. La seule raison, peut-être, qui l'a poussé à les choisir, c'est que
Martha et Carla avaient toutes les deux àpeu près l'âge des jeunes filles qui ont disparu au dixneuvième
siècle. - Une comparaison des fiches dentaires établira s'il s'agit bien de Carla Harper. " Le Dr O'Brien
ajusta ses lunettes. " Le crâne que nous avons trouvé isolément est resté dans le sol beaucoup plus
longtemps que le reste. Je dirais au moins cent ans. Nous savons reconstituer les traits du visage
correspondant à un crâne, mais l'opération prendra du temps. À première vue, il appartenait à une jeune
femme à peine âgée de plus de vingt ans. - Carla Harper et Letitia Gregg, murmura Tommy Duggan. - Si
l'on en croit les noms inscrits sur cette carte postale que vous m'avez montrée, c'est probable, admit
O'Brien. Il y a autre chose qui peut vous intéresser ", ajouta-t-il en lui tendant une pochette de plastique.,,
< On dirait une paire de pendants d'oreilles anciens. Des grenats sertis dans une monture d'argent ornée
d'une pendeloque en perle fine. La grandmère de ma femme en avait de semblables. - Où les avez-vous
trouvés ? - Comme précédemment. Dans la main repliée du squelette. Je présume que l'assassin a cherché
en vain un doigt avec une bague mais il est clair qu'il a voulu que l'on puisse établir un lien entre les deux
corps. - Lui-même aurait-il pu trouver ces pendants dans le sol ? - Difficile de répondre à cette question.
À mon avis, il aurait eu une sacrée chance de tomber sur la paire puisque les lobes étaient retombés en
poussière depuis belle lurette. À quelle date a disparu la troisième jeune fille ? - Ellen Swain a disparu
le 31 mars 1896, trente et un mois et vingt-six jours après que Letitia Gregg s'est volatilisée, le 5 août
1893. Carla Harper a disparu le 5 août. Cela fera trente et un mois et vingt-six jours samedi prochain, le
31 mars. " Tommy se rendit compte qu'il soliloquait au lieu de répondre au médecin légiste. " Madeline et
Martha le 7 septembre, Letitia et Carla le 5 août, et le prochain anniversaire tombe ce samedi, dit
lentement O'Brien. Croyez-vous que ce tueur projette de faire une nouvelle victime et de l'enterrer avec
Ellen Swain ? " Tommy Duggan sentit une immense lassitude l'envahir. Il savait que cette question était
exactement celle que poseraient les médias. " Docteur O'Brien, j'espère de tout mon coeur que ce n'est
pas le scénario prévu, mais je peux vous assurer que tous les agents chargés de la sécurité dans la région
vont être mis en état d'alerte. Ils seront prévenus que, dans quatre jours, une jeune femme risque d'être
enlevée et tuée par un dangereux psychopathe. - Si j'étais à votre place, je raisonnerais exactement de la
même façon, dit froidement O'Brien en retirant ses gants. Et malgré tout le respect que je dois aux
représentants de l'ordre, je vais envoyer mes deux filles passer le week-end chez leur grand-mère dans le
Connecticut. - je vous comprends, docteur, grommela Tommy. Je vous comprends parfaitement. " " Et
moi, je vais parler à Clayton Wilcox, dont la femme clame qu'elle lui a confié cette maudite écharpe ",
décida-t-il, sentant la colère monter en lui. " Wilcox nous a menti l'autre jour chez Will Stafford. Pete l'a
senti tout comme moi. Il est temps de lui faire cracher la vérité. "
chapter 64
Mercredi 28 mars
" Ls commencent à me croire, jubila-t-il. Ce matin, le point fort de l'émission Today était une interview
du Dr Nehru Patel, le célèbre philosophe, spécialiste des phénomènes parapsychiques. Il se dit convaincu
que je suis la réincarnation du tueur en série de la fin du dix-neuvième siècle! Ce qui embarrasse ce bon
Dr Patel, comme il l'expliquait à la journaliste, c'est que j'agis contrairement aux règles du karma. Patel a
déclaré que certains êtres peuvent choisir de revenir près de l'endroit où ils ont vécu dans une existence
antérieure car ils ont besoin de retrouver ceux qu'ils ont connus dans une incarnation précédente. Ils
désirent s'acquitter de ce dont ils sont redevables. Toutefois, ces actions dictées par le karma sont
censées être bonnes, et non mauvaises, et c'était ce qui le surprenait. Il est possible, a-t-il poursuivi, que
précédemment, Martha Lawrence ait été Madeline Shapley, et Carla Harper Letitia Gregg. Faux, mais
c'est un concept intéressant. Le Dr Patel émet l'hypothèse qu'en reproduisant les crimes du dix-neuvième
siècle, je brave la loi du karma et que j'aurai des comptes à rendre dans ma prochaine réincarnation. On
verra bien. Pour conclure on lui a demandé s'il était possible qu'Ellen Swain soit réincarnée aujourd'hui
et si je pouvais l'avoir reconnue et choisie pour accomplir mes desseins samedi prochain. Eh bien, ma
prochaine victime est effectivement déjà choisie. Ce n'est pas Ellen, mais elle dormira avec Ellen. Et j'ai
conçu un nouveau plan pour brouiller les pistes. Un plan particulièrement savoureux. " QUAND le
téléphone sonna à neuf heures trente, Clayton Wilcox était enfermé dans soo bureau. Rachel avait été
d'une humeurde chien pendant le petit déjeuner. Une &e amies avait acheté un numéro de ce torchon,
leXaiional Daily, et l'avait informée qu'il contenait un article révoltant en première page où il était
question de l'écharpe qu'elle avait égarée. Il souleva le récepteur, redoutant le pire, s'agissait d'un appel
de la police qui souhaitait l'imcrroger à nouveau. " Professeur Wilcox ? " La voix était mielleuse. Douze
ans s'étaient écoulés depuis la dernièrefois où il l'avait entendue, et pourtant Clayton reconnut sur-le-
champ. " Gina, comment allez-vous ? demanda-t-il dou. cement. - Très bien, professeur, mais j'ai lu ce
qu'écrireoc les journaux sur Spring Lake et les événements quis~sont déroulés depuis peu. Et j'ai été
navrée d'apprendre que c'était l'écharpe de votre femme qunrÈ servi à étrangler cette pauvre Martha
Lawrence, - De quoi parlez-vous ? - Je parle de la chronique de Reba Ashby dans le National Daily de
ce matin. Est-ce que vous l'avez lue ? - On m'en a parlé. C'est une ineptie. Rien, absolument rien, ne
prouve que ce soit l'écharpe de ma femme qui ait été utilisée par l'assassin. - D'après Reba Ashby, votre
femme jure qu'elle vous l'a confiée en vous demandant de la garder dans votre poche. - Gina, que
cherchez-vous exactement? - Professeur, je me dis depuis longtemps que j'ai eu tort d'accepter cet
arrangement si peu avantageux financièrement, quand on pense à tout ce que vous m'avez fait. " Clayton
Wilcox sentit une boule se former dans sa gorge, l'empêchant d'avaler. " Gina, ce que je vous ai fait,
comme vous dites, fut uniquement de répondre à vos avances. - Professeur... " Un accent moqueur vibra
un instant dans sa voix, puis laissa la place à un ton plus dur : " J'aurais pu vous poursuivre, l'université et
vous, et en tirer une grosse indemnité. Je me suis laissé bêtement convaincre d'accepter une somme
dérisoire, cent mille dollars. J'ai besoin d'un peu d'argent en ce moment. À votre avis, combien m'offrirait
le journal de Reba Ashby pour publier mon histoire ? - Vous ne feriez pas ça! - Mais si, je le ferais. J'ai
un enfant de sept ans. Je suis divorcée, et si mon mariage a été un échec c'est probablement parce que
j'étais encore psychologiquement déstabilisée par cette aventure. Après tout, je n'avais que vingt ans
alors. Je sais qu'il est trop tard pour attaquer l'université aujourd'hui. - Combien voulez-vous, Gina ? -
Oh, je pense que cent mille dollars de plus feront l'affaire. - Je n'ai pas une telle somme à ma disposition.
- Vous l'avez eue la première fois. Vous pourrez certainement la réunir à nouveau. J'ai l'intention de venir
à Spring Lake samedi et de vous rendre visite, àvous ou à la police. Si vous ne me versez pas cette
somme, j'irai voir combien le National Daily serait prêt à m'offrir pour une histoire savoureuse sur le très
respecté ex-président de l'Enoch College qui a eu la malchance de perdre l'écharpe de sa femme avant
qu'elle ne soit utilisée pour assassiner une jeune fille. Rappelez-vous, professeur, moi aussi j'ai de longs
cheveux blonds. - À l'Enoch College, vous a-t-on appris la signification du mot "chantage" Gina ? - Oui,
mais j'ai aussi appris la signification de termes tels que "harcèlement sexuel" et "tentative de séduction".
Je vous rappellerai samedi matin, professeur. "
chapter 65
NicK Todd avait décroché le téléphone une douzaine de fois le lundi et le mardi, avec l'intention
d'appeler Emily, et chaque fois sans composer son numéro. Avant de la quitter le dimanche soir, il lui
avait suggéré avec trop d'insistance de rentrer à Manhattan en attendant que l'on ait découvert et arrêté le
malade mental qui la harcelait. Elle avait eu un bref mouvement d'humeur. " Écoutez, Nick, je sais que
vous êtes plein de bonnes intentions, mais je reste ici, un point c'est tout. A présent, parlons d'autre chose.
" " "Bonnes intentions", pensa Nick. Il n'y a rien de pire qu'un casse-pieds plein de "bonnes intentions". "
Son père ne fut pas plus réjoui quand il lui apprit qu'Emily refusait fermement de prendre ses fonctions
avant le ler mai - à moins, bien entendu, qu'elle ait résolu le mystère du meurtre de son ancêtre avant cette
date. " Croit-elle sérieusement qu'elle va trouver l'explication d'un crime ou d'une série de crimes qui ont
eu lieu vers 1890 ? " demanda Walter Todd d'un ton incrédule. " Peut-être devrions-nous réfléchir avant
d'engager cette jeune femme, Nick. C'est l'affaire la plus abracadabrante dont j'aie jamais entendu parler.
" Après cette remarque, Nick préféra taire à son père que le maniaque qui avait poursuivi Emily à
Albany, lui ou un imitateur, la harcelait à nouveau à Spring Lake. Il savait que la réaction de son père
serait identique à la sienne : Qu elle quitte cette maison. Elle n y est pas en sécurité. Et ce mercredi matin,
après avoir lu dans la presse les articles relatant la nouvelle découverte macabre de deux victimes
réunies dans la tombe à un siècle de distance, Nick ne s'étonna pas de voir son père débouler dans son
bureau, avec sur le visage cette expression de fureur rentrée qui paralysait littéralement les nouveaux
associés du cabinet. Il s'écria " Nick, il y a là-bas un psychopathe qui se balade en liberté. S'il apprend
qu'Emily Graham cherche àétablir un lien entre lui et l'assassin de 1890, elle pourrait courir un réel
danger. - C'est bien mon avis, répliqua Nick calmement. D'ailleurs, je m'en suis entretenu avec elle. -
Comment ont-ils su où ils devaient creuser pour trouver ces restes ? - Le procureur a seulement déclaré
qu'il s'agissait d'une information anonyme. - Emily ferait bien d'être prudente, c'est tout ce que je peux
dire. C'est une femme intelligente. Peutêtre est-elle sur une piste intéressante. Nick, appellela. Propose-
lui un garde du corps. Je connais deux ou trois types capables de la protéger. A moins que tu ne préfères
que je lui téléphone moi-même? - Non. De toute façon, je m'apprêtais à lui passer un coup de fil. " " Je
me demande si Emily attend de moi quelque chose, même un simple coup de fil ", pensa Nick en
composant son numéro. CE matin-là, Emily se leva à six heures et, son éternelle tasse de café à la main,
elle alla directement à la salle à manger, impatiente de travailler à sa maquette. La découverte des
ossements au 15, Ludlam Avenue avait donné un élan nouveau à sa recherche d'un lien permettant
d'associer les deux assassins, celui du passé et l'actuel. Elle éprouvait à présent la foi dont elle était
animée lorsqu'elle assurait la défense d'un de ses clients - le sentiment d'être sur la bonne voie, la
certitude qu'elle finirait par trouver l'élément qui lui permettrait de démontrer sa théorie. Mais elle était
aussi convaincue qu'à moins d'être arrêté àtemps, le tueur ferait une nouvelle victime le 31, c'est-àdire
samedi prochain. À neuf heures, George Lawrence téléphona. " Emily, ma mère et moi avons passé en
revue tous les albums de photos et les souvenirs qu'elle avait entassés dans le grenier. Pour vous éviter de
perdre du temps, nous avons éliminé ce qui nous paraissait sans intérêt. Si cela vous convient, je
déposerai le reste chez vous dans une demi-heure. - Formidable. "
chapter 66
Emily alla rapidement prendre une douche et elle terminait de s'habiller quand la sonnette retentit. George
Lawrence entra chargé de deux lourds cartons. Il était vêtu d'un anorak et d'un pantalon de sport, et il
parut à Emily beaucoup plus vulnérable que son sang-froid ne le laissait supposer le samedi précédent. II
apporta les cartons dans la salle à manger et les posa sur le sol. " Vous pourrez les examiner à votre guise
", dit-il. Il parcourut la pièce du regard, notant les papiers empilés sur les chaises, la maquette sur la
table. " Vous semblez très occupée. Prenez votre temps pour nous retourner tout ce fatras. Ma mère ne s'y
est pas intéressée depuis au moins vingt ans. Lorsque vous aurez fini, vous n'aurez qu'à lui téléphoner. Le
mari de notre gardienne viendra tout récupérer. - C'est parfait. Mais laissez-moi vous exposer mon plan ",
lui proposa Emily. George Lawrence se pencha attentivement sur la table tandis qu'elle lui expliquait
comment elle recréait la topographie de la ville dans les années 1890. " Les constructions étaient
beaucoup moins nombreuses à cette époque, comme vous le savez sans doute mieux que moi. Et les
archives sont incomplètes. Je suis certaine que vos albums de famille m'apprendront des choses que
j'ignore encore. - C'est votre maison ? demanda-t-il en désignant l'un des petits cubes du Monopoly. - Oui.
- Et voici la nôtre, n'est-ce pas ? - Oui. - Qu'essayez-vous de faire exactement? - Je cherche à comprendre
comment trois jeunes filles ont pu s'évanouir dans la nature sans laisser de traces. Je voudrais repérer la
maison d'un de leurs amis - l'un des jeunes gens qui gravitaient autour d'elles - dans laquelle elles
auraient pu être attirées. L'autre jour, j'ai fait la connaissance de Carolyn Taylor chez vous. Elle m'a dit
que sa parente, Phyllis Gates, qui était une amie de mon ancêtre Madeline et de Julia Gordon, dont vous-
même descendez, pensait que Madeline avait été tuée par son fiancé, Douglas Carter. " Emily pointa son
doigt vers le plan " Réfléchissons. Voici votre maison, et ici, de l'autre côté de la rue, la demeure des
Carter. En théorie, Douglas a raté le premier train qui devait le ramener chez lui, mais est-ce vrai ? -
C'est un point qui a dû être vérifié à l'époque, vous ne croyez pas ? - On m'a promis que je pourrais
consulter les archives de la police. Je suis impatiente d'examiner ce qu'elles contiennent. Je voudrais me
faire une idée précise de cette journée. Madeline était assise dans la galerie, en train d'attendre Douglas.
Je ne crois pas qu'elle serait partie se promener subitement, sans prévenir sa mère. En revanche,
supposez que Douglas soit soudain apparu et qu'elle se soit précipitée pour l'accueillir. - Il l'aurait attirée
à l'intérieur de la maison, tuée, et aurait caché son corps avant de trouver un moyen de l'enterrer dans son
propre jardin ? " George Law rence avait l'air sceptique. " Quel mobile l'aurait poussé à agir ainsi ? - Je
l'ignore, et j'admets volontiers que c'est une hypothèse tirée par les cheveux. D'un autre côté, j'ai
découvert que son cousin Alan Carter était lui aussi amoureux de Madeline. Supposez qu'il soit arrivé
dans une voiture fermée et ait annoncé à Madeline que Douglas avait eu un accident? La famille d'Alan
vivait dans la maison de Ludlam Avenue où l'on a trouvé les autres corps hier. - Nous avons aussi appris
la nouvelle. A présent, la famille Harper doit affronter ce que nous avons enduré la semaine dernière. Ils
sont de la région de Philadelphie. Nous ne les connaissons pas personnellement, mais nous avons des
amis communs. " Le ton amer et triste de George Lawrence trahissait son chagrin. " Les Harper, Amanda
et moi, nous finirons peutêtre dans la même association de soutien. - Comment va Amanda ? demanda
Emily. Je l'ai beaucoup admirée samedi dernier. Cette épreuve a dû être atroce pour elle, et pour vous
tous. - Ce fut très pénible, et comme vous l'avez vu, Amanda a été épatante. La présence du bébé nous a
tous aidés. Mais Christine, Tom et l'enfant sont repartis dimanche. Hier, nous sommes allés au cimetière,
et Amanda s'est littéralement effondrée. C'était sans doute salutaire. Elle avait besoin de s'épancher. Bon,
je vais vous laisser. Nous repartons cet après-midi. N'hésitez pas à appeler ma mère si vous avez des
questions. " Le téléphone sonna au moment où elle refermait la porte derrière George Lawrence. C'était
Nick Todd. Emily s'en voulut d'avoir une réaction ambiguë en entendant sa voix. D'une part, elle était
heureuse qu'il téléphone, de l'autre, elle lui en voulait de ne pas s'être inquiété d'elle depuis le week-end,
ne seraitce que pour lui demander si elle n'avait pas eu d'autres problèmes avec le type qui la harcelait.
chapter 67
Son explication embarrassée la rasséréna. " Emily, je me rends compte que je n'avais pas àvous dire de
quitter votre maison, l'autre soir. Seulement j'étais bouleversé à la pensée de cet obsédé qui avait déposé
cette photographie chez vous. Je vous aurais appelée plus tôt, mais je ne voulais pas devenir un
empêcheur de tourner en rond. - Croyez-moi, ce n'est pas l'image que j'ai de vous. - Pas d'autre incident
j'espère ? - Pas le moindre. Et lundi, mon ami Eric Bailey est venu d'Albany pour installer des caméras
de surveillance tout autour de la maison. La prochaine fois que quelqu'un tentera de glisser quelque chose
sous la porte, il verra aussitôt sa photo agrafée sur une fiche de police. - Et vous mettez l'alarme lorsque
vous êtes seule dans la maison ? " " Pas en ce moment ", se dit Emily. " Toujours la nuit. - Vous devriez la
brancher aussi pendant la journée. - Sans doute. Mais je ne veux pas vivre en cage. Je ne veux pas sortir
prendre l'air dans le jardin et entendre une sirène assourdissante se déclencher parce que j'aurai oublié
que l'alarme était mise. " Une trace d'inquiétude perçait dans sa voix. " Emily, excusez-moi. J'ignore de
quel droit je me comporte avec vous comme un fichu mentor. - Vous vous conduisez comme un ami
chaleureux qui se soucie de moi. J'ai l'intention d'être très prudente, mais je suis arrivée à un point où je
me demande si l'auteur de ces actes n'est pas en train de l'emporter. Et je veux tout faire pour l'en
empêcher. - Je vous comprends, croyez-le. Les journaux sont remplis de ce qui s'est passé à Spring Lake
hier. - Oui, c'est un sujet en or pour les médias. J'étais en train de faire du jogging et de noter mentalement
quelques repères pour ma maquette quand j'ai vu la pelleteuse creuser dans le jardin. - Il paraît que la
police a agi à la suite d'une information anonyme. Savez-vous qui en est l'auteur? " Dès qu'elle les eut
prononcés, Emily regretta les deux mots qui suivirent. " C'est moi ", fit-elle, et elle dut ensuite révéler
l'existence de la carte postale. Au silence stupéfait qui régna à l'autre bout de la ligne, elle comprit que
Nick Todd réagissait à ses propos comme l'eussent fait ses propres parents. Il finit par dire " Emily,
pensez-vous qu'il y ait un risque, même minime, pour que le tueur qui sévit à Spring Lake soit également
le maniaque qui vous a poursuivie àAlbany? - Non, je ne le crois pas. Et l'inspecteur Browski non plus. "
Mentionner le policier d'Albany l'obligea également à mettre Nick au courant des derniers aveux de Ned
Koehler. Lorsque la conversation prit fin, elle avait fermement refusé le garde du corps que proposait
Walter Todd, mais accepté le brunch auquel Nick l'invitait àson tour à l'Old Mill le dimanche suivant.
"J'espère seulement que nous ne parlerons pas d'un autre meurtre ", dit-elle.
chapter 68
Longtemps après avoir raccroché, Nick Todd resta assis à son bureau, les mains jointes. " Emily, pensat-
il, comment pouvez-vous être à la fois si intelligente et si stupide ? N'avez-vous pas compris que vous
pourriez être la prochaine cible du tueur ? " Tommy Duggan et Pete Walsh commencèrent la matinée dans
le bureau d'Elliott Osborne, inhabituellement encombré d'une quantité dejournaux. " Vous n'êtes pas
vraiment photogénique, Tommy, fit remarquer Osborne. - Je n'avais pas vu celle-là ", marmonna Tommy.
La photo avait été prise la veille et le montrait quittant la maison de Ludlam Avenue. L'examinant, il
résolut d'être plus attentif à son régime. Pete, naturellement, était l'image même du héros américain. "
Dommage que tu n'aies pas brigué un rôle dans Quand la poudre parle, lança Tommy d'un ton caustique en
regardant la photo de son coéquipier. - J'aurais dû. Mais à l'école j'ai joué dans une adaptation théâtrale
de Charlot, garçon de café. Et je faisais Charlot, répliqua Pete. Le premier rôle. - Bon, la plaisanterie a
assez duré ", les interrompit Osborne. Il se tourna vers Tommy. " À vous l'honneur. " Tommy avait ouvert
son carnet. " Comme vous le savez peut-être, il a été possible d'identifier le squelette découvert hier. Les
fiches dentaires confirment qu'il s'agit des restes du corps de Carla Harper. Le morceau de tissu
apparemment utilisé pour l'étrangler provient de l'écharpe qui a également servi à étrangler Martha
Lawrence. L'assassin en a découpé un tiers pour Martha. Un autre pour Carla. Manque le troisième. - En
bref, si l'assassin suit ce qui semble être son schéma, il utilisera encore une fois l'écharpe samedi
prochain. " Osborne fronça les sourcils et inclina son fauteuil en arrière. " Quel que soit le nombre de
flics déployés dans Spring Lake, nous ne pouvons être présents dans chaque rue, chaque jardin. À propos,
que sait-on de plus sur Wilcox ? - Pour l'instant pas davantage que ce que nous savions déjà. Pour
résumer, il est fils unique, a grandi à Long Island. Très proche de sa mère, une institutrice qui l'aidait sans
doute à faire ses devoirs. De toute façon, il a toujours été le premier de sa classe. La sueur de son père
vivait à Spring Lake, c'est ce qui le relie à cette ville. Pendant des années, il a séjourné chez elle durant
les vacances d'été. Il avait trente-huit ans à la mort de sa mère, et quelques années plus tard, il a épousé
Rachel. " Tommy marqua une pause " Si elle était ma femme, je me trouverais un job de voyageur de
commerce vite fait. " " A gravi les échelons habituels de la carrière universitaire et fini par obtenir le
poste de président de l'Enoch College dans l'Ohio. Pris sa retraite il y a douze ans, à l'âge de cinquante-
cinq ans. Il écrit dans les revues universitaires et a entrepris une masse de recherches sur l'histoire de la
région qui lui ont permis de rédiger de nombreux articles sur ce sujet dans la presse locale. Il a
récemment confié au bibliothécaire de Spring Lake qu'il écrivait un roman dont l'histoire se déroule dans
le vieil hôtel Monmouth. C'est tout. - Pas de quoi fouetter un chat, fit Osborne. - Si Emily Graham a
raison, ce n'est pas sûr. D'après elle, l'assassin aurait pu découvrir des détails explicites sur les meurtres
des années 1890 et s'en inspirer. Autre chose, nous avons appris que Wilcox avait brusquement
abandonné la présidence de l'Enoch College. À l'époque, on venait de renouveler son mandat et il avait
une quantité de projets pour développer la renommée de l'université, séries de conférences avec des
intervenants célèbres et tout le tralala. - Y a-t-il une explication ? - Officiellement, des raisons de santé.
Des problèmes cardiaques. On lui a fait des adieux émus. Ils ont donné son nom à un bâtiment de
l'université. " Tommy eut un large sourire. " Et devinez la suite? " Elliott Osborne attendit. Il savait que
Tommy Duggan aimait faire son cinéma quand il révélait une information juteuse. Comme s'il tirait un
lapin de son chapeau. " Accouchez, Tommy, dit-il sèchement. Vous savez quelque chose ? - J'ai jeté un
coup d'oeil au dossier médical de Wilcox. Il n'a pas plus de problèmes cardiaques que vous, Pete ou moi.
A mon avis, soit on l'a prié de démissionner, soit il est parti de lui-même parce qu'il avait un gros
problème sur les bras qu'il préférait ne pas étaler sur la place publique. Désormais, c'est ànous de lui
faire cracher le morceau. - On le voit à quinze heures, dit Pete Walsh. Ce n'est pas mauvais de le laisser
mariner un peu en nous attendant. - Ouais. "
chapter 69
Osborne fit mine de se lever, mais Pete Walsh avait autre chose à ajouter "Juste pour vous tenir au
courant, monsieur, j'ai passé la soirée d'hier à compulser les comptes rendus des enquêtes de police
concernant la disparition de ces trois jeunes filles dans les années 1890. " Inutile d'être grand clerc pour
comprendre que le dernier en date des inspecteurs de la brigade cherchait à impressionner le patron. "
Avez-vous découvert quelque chose qui puisse nous être utile ? demanda Osborne. - Rien qui saute aux
yeux. C'est le même topo qu'aujourd'hui. Les filles semblent avoir disparu sans laisser de traces. - Vous
comptez communiquer ces archives àEmily Graham? " Pete eut l'air inquiet. "J'ai demandé l'accord du
responsable. - Je sais. Je n'aime pas beaucoup que l'on communique ce genre de pièces hors des voies
habituelles, même si elles datent de plus d'un siècle, mais ce qui est fait est fait. " Elliott Osborne se leva
d'un air décidé, indiquant que la réunion était terminée. Duggan et Walsh l'imitèrent. " Une bonne
nouvelle, quand même, ajouta Tommy en se dirigeant vers la porte. L'assassin du Dr Madden est plus
doué pour étrangler ses victimes que pour bousiller un ordinateur. Nos spécialistes avaient craint que le
disque dur n'ait été endommagé, mais ils ont pu le relancer. Avec de la chance nous allons récupérer les
dossiers de Madden et peut-être découvrir qu'un des invités des Lawrence avait consulté pendant quelque
temps une psy spécialiste de la thérapie de la régression. " OB, qu'est-ce que tu manigances encore ? - Je
n'ai pas l'impression de manigancer quoi que ce soit. - Où étais-tu la nuit dernière ? - N'arrivant pas à
dormir, je suis descendu lire, comme d'habitude. Je suis remonté dans ma chambre vers cinq heures, j'ai
pris un somnifère et, pour une fois, ça a marché. " Il était près de midi. En descendant, Robert Frieze
avait trouvé sa femme assise dans le séjour, visiblement en train de l'attendre. " Tu es superbe, fit-il. Tu
as l'intention de sortir ? - J'ai rendez-vous pour déjeuner. - Dommage, je comptais t'inviter. - Ne te donne
pas cette peine. Va faire des ronds de jambes à tes clients du Four Seasons. Si tu en trouves un ou deux
dans la salle, bien entendu. - Mon restaurant s'appelle le Seasoner. Pas le Four Seasons. - Effectivement.
Il n'y a aucun doute sur ce point. "
chapter 70
Bob Frieze regarda pensivement sa femme, admirant ses cheveux blonds lumineux, ses traits quasi par-
faits, ses yeux bleu-vert, semblables à ceux d'un chat. Il en était tombé amoureux fou quand il l'avait
rencontrée. Comment avait-il pu s'en détacher à ce point ? Il était plus que détaché. Excédé. II ne pouvait
plus la supporter Natalie arborait un tailleur de bonne coupe qu'il voyait pour la première fois. De toute
évidence neuf. De toute évidence coûteux. Comment trouvait-elle encore de la place dans sa penderie ? "
Puisque je n'aurai pas l'honneur de ta compagnie, je m'en vais, dit-il. - Non, pas tout de suite. " Natalie se
leva d'un mouvement vif. " Figure-toi que moi non plus je ne dors pas très bien. Je suis descendue ici à
deux heures ce matin. Tu n'étais pas là, Bobby. Et ta voiture non plus. Alors, pourrais-tu m'expliquer où tu
étais ? " " Elle ne me dirait pas ça si ce n'était pas vrai, s'affola Bob Frieze. J'ignore où je suis allé. " "
Crois-moi, lui dit-il, j'étais dans un tel état de fatigue que j'ai oublié. Je suis sorti faire un tour. J'avais
besoin de respirer, de réfléchir. " II cherchait ses mots. " Malgré le manque à gagner, j'ai décidé
d'accepter l'offre de Bonetti, même si elle est au-dessous du prix normal. Nous vendrons cette maison et
nous irons nous installer à Manhattan, peut-être dans un appartement plus petit au début, et... " Elle
l'interrompit. " Lorsque tu es sorti soi-disant pour t'éclaircir les idées, cette nuit, tu as sans doute pensé
qu'un verre ou deux t'y aideraient. Je veux dire un verre en bonne compagnie. Voilà ce que j'ai trouvé dans
ta poche. " Elle lui lança un bout de papier. Il lut : " Hé, beau gosse. Mon numéro est le 5551974.
N'oublie pas de m'appeler. Peggy. " " Je ne sais pas comment ce papier s'est retrouvé dans ma poche,
Natalie. - Moi, je sais, Bobby. Quelqu'un du nom de Peggy l'y a mis. Je vais te dire une chose : Bazarde
ce restaurant de malheur. Vends cette maison. Rembourse tes emprunts et liquide tes actions. Et ensuite,
rappelletoi ce que tu valais le jour où je suis devenue ta rougissante épouse. " Elle se dirigea vers lui,
approcha son visage à quelques centimètres du sien. " Laisse-moi t'expliquer pourquoi. La moitié de ce
que tu valais ce jour-là est ce que j'ai l'intention de récupérer de ce mariage. - Tu dis n'importe quoi,
Natalie. - Vraiment? Bobby, j'ai beaucoup réfléchi à ce qui s'est passé à la réception des Lawrence. Tu
portais cette veste vague que tu imagines être le top de l'élégance masculine. Tu aurais très bien pu
dissimuler l'écharpe à l'intérieur. Et le lendemain matin, lorsque je me suis réveillée, je t'ai vu creuser
dans le jardin. Peut-être étais-tu en train de te débarrasser du corps de Martha avant de pouvoir le
transporter dans le jardin de la maison Shapley, non ? - Tu ne peux pas croire ça! - Pourquoi pas ? Tu es
souvent bizarre, Bob. Il t'arrive de me regarder comme si tu ne m'avais jamais vue. Tu as une façon
invraisemblable de disparaître sans me dire où tu vas. Par simple devoir civique, il me semble que je
devrais rapporter à l'inspecteur Duggan que je suis inquiète à ton sujet, que ton comportement me paraît
étrange. Pour ton bien et la sécurité des jeunes femmes de cette ville, je crois vraiment que je dois lui
parler. " Les veines saillirent sur le front de Robert Frieze. Il saisit Natalie par le poignet et resserra
l'étau de ses doigts jusqu'à ce qu'elle pousse un cri de douleur. Il était devenu écarlate sous l'effet de la
fureur. Les dents serrées, il siffla : " Va raconter à Duggan, ou à un autre, une histoire pareille, et tu auras
des raisons de t'inquiéter pour ton propre compte! Compris ? "
chapter 71
CE mercredi, à trois heures du matin, on retrouva Joel Lake dont on avait perdu la trace. Il était en train
de cambrioler une maison à Troy quand la police arriva, avertie par une alarme silencieuse. Sept heures
plus tard, Marty Browski l'interrogeait dans le parloir de la prison où il était détenu. " De retour dans ton
habitat naturel, à ce que je vois, Joel. Tu ne changeras jamais, hein ? " Le rictus qu'arborait Joel en
permanence s'accentua. " Je fais des progrès, Browski. J'évite les maisons habitées par des vieilles. Trop
d'ennuis. - Tu aurais pu avoir des ennuis sacrément plus graves si Emily Graham n'avait pas fait capoter
cette accusation d'assassinat. On pensait tous que tu avais liquidé Ruth Koehler. " Lake parut surpris.
"Vous pensiez que c'était moi? Vous avez donc changé d'avis ? " " De la mauvaise graine ", songea Marty
en observant attentivement l'homme qui lui faisait face. Vingthuit ans, délinquant depuis l'âge de douze
ans. Un casier judiciaire long comme le bras. Probablement séduisant aux yeux de certaines femmes, avec
ses allures de macho, sa stature athlétique, ses boucles brunes, ses yeux étroits et sa bouche charnue.
Emily lui avait raconté que Joel Lake lui avait fait des avances à une ou deux reprises. Le genre de type
qui n'aime pas qu'on l'envoie paître, décida Marty, caressant l'espoir qu'il avait devant lui l'obsédé qui
poursuivait Emily. La période concordait. Joel Lake, en liberté conditionnelle, avait commis une
infraction puis disparu à peu près à l'époque où avait commencé cette histoire de harcèlement. " On t'a
regretté, Joel, dit-il d'un ton badin. Maintenant permets-moi de te rappeler presto tes droits, avant d'en
venir aux affaires sérieuses. Un blabla inutile, d'ailleurs. Tu connais la chanson par coeur. - J'ai dit aux
flics qui m'ont arrêté que je passais là par hasard, que j'avais vu la porte ouverte et voulu jeter un coup
d'oeil pour m'assurer que personne n'avait d'ennuis. " Marty Browski éclata de rire. " Allons, mon vieux,
tu peux trouver mieux ! Je me fous complètement de ton cambriolage. Il concerne les flics de Troy. Ce que
je veux savoir, c'est où tu étais dernièrement. Et que tu me parles de l'intérêt que tu portes à Emily
Graham. - QU'est-ce que vous racontez ? La dernière fois que je l'ai vue, c'était au tribunal. " Joel Lake
eut un sourire narquois. " Je l'ai carrément impressionnée. Je lui ai dit que, finalement, c'était peut-être
moi qui avais tué la vieille. Vous auriez dû voir sa tête ! Je parie qu'elle ne dort pas la nuit à la pensée
que je ne blaguais peut-être pas, et elle sait qu'on ne pourrait pas me juger une deuxième fois. " Marty
retint une envie de lui envoyer son poing dans la figure, d'effacer ce sourire mauvais, satisfait, du visage
de ce salaud. " Jamais été à Spring Lake, Joel ? lui demanda-t-il. - Spring Lake ? Où ça se trouve ? - Dans
le New Jersey. - Pourquoi je serais allé me balader par là-bas ? - C'est à toi de me le dire. - Ben, je vais
vous le dire. Jamais été dans ce bled de ma vie. - Où te trouvais-tu samedi dernier dans la matinée ? - Me
rappelle plus. Probablement à l'église. " Lake prit un air faussement candide tandis qu'un ricanement lui
tordait le visage. " C'est bien ce que je pensais. Tu étais à l'église Sainte-Catherine, à Spring Lake, dans
le New Jersey. - Dites donc, vous essayez de me coller quelque chose sur le dos ou quoi ? Car s'il s'agit
de samedi dernier, vous perdez votre temps. J'étais à Buffalo où je crèche depuis un an et demi - et où
j'aurais dû rester. - Tu peux le prouver? - Et comment ! Ça se passait à quelle heure ? - Aux alentours de
midi. - Ça peut pas mieux tomber. À cette heure-là, je mangeais un sandwich arrosé d'une ou deux bières
avec des potes au Sunrise Café, dans Coogan Street. Ils me connaissent sous le nom de Joey La Mare.
Comprenez l'astuce ? Me suis dit que si je pouvais pas être un lac, je pouvais au moins être une mare. Pas
mal, hein? " Marty repoussa sa chaise et se leva. C'était le nom qui figurait sur la carte d'identité que Lake
portait sur lui quand il avait été arrêté. Son alibi tiendrait la route, cela ne faisait aucun doute. D'ailleurs,
réflexion faite, ce type n'avait l'esprit ni assez subtil ni assez compliqué pour avoir mis sur pied ce
véritable jeu de poursuite dont Emily Graham était victime. " Non, pensa Marty, cet abruti s'est
simplement vengé d'Emily en insinuant qu'il était coupable du meurtre de Ruth Koehler, la poussant à
regretter de l'avoir aidé à sortir du tribunal en homme libre. " " Pas d'autres questions, Browski ? " Lake
avait l'air surpris. " Je me plais bien en votre compagnie. C'est quoi, ce truc que vous vouliez me coller
sur le dos ? " Browski se pencha en travers de la table qui le séparait de Lake. " Quelqu'un importune
Emily Graham à Spring Lake. - Importuner ? Vous voulez dire harceler. Dites donc, c'est pas mon genre ",
se rebiffa Joel. Browski devint soudain plus menaçant " Quelques amis à toi, plutôt louches, sont venus te
soutenir à ton procès. Si l'un d'eux a fait une fixation sur Emily Graham après l'avoir vue à l'audience et
que tu le saches, tu ferais mieux de vider ton sac. Si quelque chose arrive à Emily, je t'avertis que tu ne
reverras plus jamais l'extérieur de la prison d'Attica. - Vous me faites pas peur, Browski ! Je croyais que
le fils de la vieille Koehler était censé être votre maniaque. Allons, mon vieux, vous êtes carrément nul.
Vous vous êtes gouré à mon sujet, et vous vous gourez sur lui. Feriez mieux de suivre un cours de
formation continue dans la police. "
chapter 72
De retour à son bureau, Marty prévint Emily par téléphone qu'on avait retrouvé Joel Lake et que ce n'était
pas lui qui la poursuivait. Il ajouta " Il a essayé de vous faire croire qu'il était peut-être l'assassin de Ruth
Koehler. Au cas où vous craindriez encore d'avoir fait acquitter un meurtrier, il vient d'avouer l'avoir dit
uniquement pour vous perturber. - Dès l'instant où vous m'avez annoncé que Ned Koehler avait avoué,
mes craintes au sujet de joel Lake se sont dissipées. Mais je suis contente de cette confirmation. - Rien de
nouveau concernant notre homme, Emily ? - Pas jusqu'à présent. Le système d'alarme est l'un des plus
perfectionnés qui soient, bien qu'il m'arrive de me réveiller en pleine nuit et de penser que Ned Koehler a
su désactiver celui que j'avais à Albany. Mais les caméras qu'Eric Bailey a installées ici sont une sécurité
supplémentaire. Dommage pourtant que joel ne soit pas le coupable. Le savoir à nouveau derrière les
barreaux m'aurait soulagée. " Marty perçut le tremblement qui altérait la voix d'Emily. Il était à la fois
furieux et frustré de se retrouver au point zéro concernant ce maniaque. Il devait aussi s'avouer qu'il
redoutait qu'Emily coure un réel danger. " Emily, l'année dernière nous avons passé en revue les gens
susceptibles de vous en vouloir dans le cadre des procès que vous aviez gagnés. Ils semblaient tous hors
de cause. Et dans l'immeuble où vous aviez vos bureaux ? Quelqu'un vous a-t-il regardée avec une
insistance particulière ou d'un oeil jaloux après que vous avez touché tout cet argent ? " Emily se dirigeait
vers la cuisine dans l'intention de se préparer un sandwich pour le déjeuner quand elle avait reçu l'appel
de Marty. Elle avait pris le téléphone portable et s'était approchée de la fenêtre. Après une matinée
nuageuse, le soleil s'était levé et une brume rose enveloppait les arbres. " Voilà enfin le premier signe du
printemps ", pensa-t-elle. Marty Browski cherchait désespérément à trouver un autre suspect. Elle
comprenait pourquoi. Comme Eric et Nick, il craignait que l'inconnu qui la poursuivait décide un jour de
s'attaquer à elle. " Marty, j'ai une idée, dit-elle. Vous n'ignorez pas qu'Eric Bailey a travaillé dans le
bureau voisin du mien pendant plusieurs années. Peut-être pourrait-il se souvenir de quelqu'un dans notre
immeuble, voire d'un livreur, qui lui aurait paru louche. Je sais qu'il vous parlera volontiers. Il m'appelle
plusieurs fois par semaine pour s'assurer que tout va bien. " " Sans doute encore un coup pour rien, pensa
Marty, mais on ne sait jamais. " " D'accord, Emily ", dit-il. Puis il ajouta : " J'ai appris par la presse ce
qui se passe à Spring Lake. Une sale affaire, la découverte de ces deux corps hier. Les journaux disent
que si ce psychopathe s'en tient à son plan, un autre meurtre risque d'être commis samedi prochain. Peut-
être pourriez-vous... - Quitter Spring Lake et me terrer dans mon appartement de Manhattan ? dit Emily.
Marty, merci de votre sollicitude, mais j'ai mis la main sur de nouveaux documents, et je progresse dans
ma propre enquête. Je préfère rester ici. " Coupant court à ses protestations, elle conclut fermement : " Au
revoir, Marty. "
chapter 73
Dans la camionnette garée six rues plus loin, la qualité de réception de la télévision était excellente. Eric
était installé dans le petit fauteuil qu'il avait disposé en face de l'écran. " Très bien, Emily, approuva-t-il
en silence. Merci pour cette marque de confiance. J'avais espéré rester un jour de plus, mais je dois
rentrer pour recevoir ce M. Browski demain. Dommage. " Il avait une excellente photo d'Emily en train
d'ouvrir la porte à George Lawrence, mais il eût été imprudent de la lui expédier maintenant. Il
reviendrait vendredi soir. " STAFFORD m'a demandé de vous faire patienter quelques minutes, madame
Frieze. Le temps de terminer la rédaction d'un contrat. " Pat Glynn, la secrétaire de Will Stafford, adressa
un sourire emprunté à Natalie Frieze. " Elle est tellement chic, pensa-t-elle. Chaque fois qu'elle franchit
la porte du bureau, je me sens complètement minable en comparaison. " Quand elle s'était habillée le
matin, son ensemble neuf en lainage rouge lui avait paru plutôt seyant, mais elle n'en était plus si sûre à
présent devant le tailleur vert haute couture de Natalie Frieze. Et sa nouvelle coupe de cheveux à la
Louise Brooks, qu'elle croyait à la pointe de la mode deux jours auparavant, lui semblait soudain
terriblement banale en comparaison de la longue chevelure blonde de la jeune femme. Et, par surcroît,
son visage ne portait aucune trace de maquillage. Était-il possible d'avoir un teint aussi parfait sans un
peu d'aide ? " Vous êtes ravissante, madame Frieze, dit-elle timidement. - Merci, c'est très gentil de votre
part. " Natalie lui sourit. Elle s'amusait toujours de l'admiration craintive qu'elle suscitait chez la jeune
secrétaire de Will Stafford, mais cette fois-ci, curieusement, le compliment lui remonta le moral. " C'est
agréable d'entendre un mot aimable, Pat. - Vous ne vous sentez pas bien, madame Frieze ? - Pas très. Mon
poignet me fait horriblement souffrir. " Elle tendit le bras et remonta sa manche, dénudant une vilaine
marque violette. Will Stafford sortit à ce moment même de son bureau. " Navré de vous avoir fait
attendre, Natalie. Qu'avez-vous donc au poignet? " Natalie l'embrassa. " Je vous raconterai tout ça
pendant le déjeuner. Allons-y. " Elle fit mine de l'entraîner puis se retourna, adressa à Pat un sourire
machinal. " Je serai de retour dans une heure, Pat, dit Will. - Disons plutôt une heure et demie ", corrigea
Natalie. Ils sortirent et Will referma la porte derrière eux, mais pas avant que Pat Glynn n'entendît Natalie
dire " Will, Bobby m'a fait peur ce matin. Je crois qu'il devient fou. " Elle semblait au bord des larmes. "
Calmez-vous ", dit Will d'un ton réconfortant en l'entraînant vers sa voiture. " Vous me confierez vos
soucis tout à l'heure. " Il avait réservé une table à la Rob's Tavern, à trois kilomètres de là, dans les
environs de Sea Girt. Une fois qu'ils eurent passé leur commande, Will regarda Natalie d'un air mi-
interrogateur, mi-moqueur. " Vous rendez-vous compte que Pat a sûrement entendu ce que vous avez dit à
propos de Bob, et qu'elle n'est pas la discrétion même ? Je peux vous assurer qu'elle est déjà au
téléphone, en train d'informer sa mère. " Natalie haussa les épaules. " Au point où j'en suis, ça m'est
complètement égal. Merci d'avoir accepté de sortir avec moi, Will. Vous êtes mon seul véritable ami dans
cette ville. - Les gens d'ici sont en général très gentils, Natalie. Bien sûr, certains ont reproché à Bob de
laisser tomber Susan pour vous, mais ils ne portent pas de jugement injuste. Ils savaient que le couple
battait de l'aile, malgré les efforts de Susan pour y remédier. Au fond, tout le monde pense qu'elle est plus
heureuse sans lui. - Tant mieux. Je me réjouis pour elle. J'ai consacré cinq années de ma vie à Bob Frieze.
Cinq années importantes, ajouterai je. Aujourd'hui, non seulement il court à la catastrophe financière,
mais il devient bizarre." Will fronça les sourcils. " Bizarre ? Que voulez-vous dire ? - Je vais vous citer
un exemple. C'est arrivé la nuit dernière. Vous savez que Bob est insomniaque et qu'il lui arrive de passer
la moitié de la nuit à lire. " Will sourit. " Avec une aussi jolie femme, je dirai que c'est dommage. "
Natalie fit une grimace. " Voilà pourquoi j'avais envie de déjeuner avec vous. Pour vous entendre exercer
votre verve. - J'ignorais que j'avais ce talent.
chapter 74
- Revenons à la nuit dernière, Will. Je suis descendue à deux heures du matin et j'ai jeté un coup d'oeil
dans le bureau de Bob. Aucune trace de lui. Je suis allée dans le garage. Sa voiture n'était plus là.
J'ignore où il est allé, mais ce matin j'ai trouvé dans sa poche un billet écrit par une femme, le priant de
lui téléphoner. Lorsque je le lui ai mis sous le nez, il a paru stupéfait. Et je crois sincèrement qu'il ne se
souvenait pas de l'avoir rencontrée ! Il a baragouiné une vague excuse, mais il avait visiblement un trou
de mémoire. À dire vrai, il me semble qu'il est sujet à des pertes de mémoire depuis un certain temps. "
Natalie avait haussé le ton. Will s'aperçut que la vieille dame à la table voisine écoutait ouvertement leur
conversation. " Il vaudrait mieux parler moins fort, Natalie, lui conseilla-t-il. - Je me fiche qu'on
m'entende ", répliqua-t-elle. Elle baissa néanmoins le ton : " Will, je ne cesse de penser à cette réception
chez les Lawrence. La veille de la disparition de Martha. - Et? - C'est curieux, mais lorsque vous vous
concentrez, certains détails vous reviennent à l'esprit. Par exemple, j'avais oublié que Bob portait cette
veste ridiculement ample qui, d'après lui, le rajeunit. - Dites donc, quand vous avez une dent contre
quelqu'un, vous ne le lâchez pas. " Natalie lui décocha un sourire nerveux au moment où la serveuse
posait deux chopes de bière devant eux. " Je lui ai vraiment dit son fait ce matin ", reconnutelle. Puis elle
demanda: " Pourquoi ai je commandé une bière ? - Parce que c'est la boisson qui convient avec un
sandwich au corned-bee£ - Croyez-moi, si Bob avait tenu ce genre de restaurant au lieu de son sinistre
Seasoner, peut-être aurions-nous gagné un peu d'argent. - N'y pensez plus, Natalie. Donc, vous insinuez
que Bob aurait volé l'écharpe de Rachel Wilcox, c'est ça ? - Je dis que lorsque je suis allée aux toilettes,
je l'ai remarquée sur une table basse, et qu'elle n'y était plus quand je suis sortie. - Avez-vous vu Bob s'en
approcher à un moment ou à un autre ? " Une ombre d'incertitude passa sur le visage de Natalie. " Oui. Je
suis pratiquement sûre que oui. - Pourquoi n'avoir rien dit à la police ? - Parce que cette histoire
d'écharpe n'est jamais venue sur le tapis jusqu'à ce qu'ils nous interrogent l'autre soir. - En effet. - Je vais
continuer à me concentrer, à faire appel à mes souvenirs. Qui sait, peut-être d'autres détails me
reviendront-ils à la mémoire ? " décida-t-elle. Et, sur ce, elle mordit à pleines dents dans son sandwich.
'E possède d'autres ouvrages qui pourraient vous intéresser, Emily. Je vous les déposerai dans une demi-
heure, si vous le souhaitez. l - Je ne veux pas vous déranger, professeur. Je peux passer les prendre. -
Cela ne me dérange pas. Je dois sortir faire quelques courses. " Emily raccrocha et regarda l'heure,
s'étonnant qu'il fût déjà seize heures. Après sa conversation au téléphone avec Marty Browski et une
courte pause, elle s'était à nouveau plongée dans les documents qu'elle avait étalés dans la salle à manger,
plus que jamais décidée à localiser et identifier le tueur en série des années 1890. D'autres maisons
miniatures étaient disposées sur la carte qu'elle avait dessinée, toutes portant distinctement le nom des
gens qui avaient habité à ces adresses jadis. Il y avait les Mayer, les Allan, les Williams et les Nesbitt.
Les noms de leurs enfants étaient régulièrement cités à propos des réunions, fêtes, pique-niques, bals et
cotillons auxquels participaient également Madeline Shapley, Letitia Gregg, Ellen Swain, Julia Gordon et
Phyllis Gates.
chapter 75
Elle avait ouvert l'un des cartons apportés par George Lawrence et s'était réjouie à la vue de son contenu
: principalement des lettres et des journaux intimes. Elle était impatiente de se plonger dans leur lecture.
Mais elle devait d'abord continuer de parcourir les archives du musée. En fin de compte, elle avait
décidé de procéder àpartir des deux sources simultanément. Au fur et àmesure que se révélaient les
histoires personnelles de la petite communauté, elle avait l'impression de remonter le temps, d'appartenir
à cet univers des années 1890. Il lui arrivait même de souhaiter avoir vécu à cette époque. L'existence y
semblait tellement plus protégée, moins prenante que sa propre vie. " Plus protégée ! Allons donc, se
reprit-elle. Trois amies intimes, qui se confiaient leurs secrets, participaient aux mêmes réunions, aux
mêmes fêtes, étaient mortes à l'âge de dix-neuf, dix-huit et vingt ans. On pouvait difficilement qualifier
leur existence de protégée. " Il y avait une liasse de lettres dont le contenu promettait d'être intéressant.
C'étaient des lettres écrites au fil des années par Julia Gordon à Phyllis Gates quand la famille Gates se
trouvait à Philadelphie. Apparemment, Phyllis Gates les avait conservées puis rendues à la famille
Lawrence. Julia s'était fiancée à George Henry Lawrence àl'automne 1894. Cet hiver-là il était parti en
voyage d'affaires en Europe avec son père et, à son retour, Julia avait écrit à son amie Chère Phyllis,
Après ces trois longs mois, George est de retour et je suis tellement heureuse. La meilleure façon de te
faire partager mon bonheur, c'est de te citer un passage d'une de ses nombreuses lettres. " Je ne saurais
décrire l'émotion qui s'est emparée de moi lorsque je t'ai rencontrée, mon amour. Nous avons passé la
soirée la plus exquise et la plus merveilleuse du monde. " Et maintenant nous organisons notre mariage,
qui aura lieu au printemps. Si seulement Madeline et Letitia étaient ici pour être mes demoiselles
d'honneur en même temps que toi. Que sont devenues nos chères amies ? La famille de Madeline a
déménagé. Douglas Carter s'est suicidé. Edgar Newman est toujours aussi abattu. Je persiste à penser
qu'il était amoureux de Letitia. Ces morts et ces disparus, nous devons tous les conserver dans nos
pensées et nos prières. Ton amie affectionnée,
Julia
Les yeux embués, Emily relut la lettre. " Elle ne mentionne pas Ellen Swain ", pensa-t-elle ; puis elle se
rappela qu'Ellen avait disparu un an plus tard. " Je me demande ce que Julia aurait pensé si elle avait pu
lire l'avenir et savoir que Martha, son arrièrearrière-petite-fille, se retrouverait enterrée aux côtés de
Madeline. " Elle posa la lettre sur ses genoux et resta immobile un moment, songeuse. Madeline et
Martha, Letitia et Carla, Ellen et... ? À moins d'un miracle, il y aurait une autre victime samedi. Pour
Emily, c'était inéluctable. " Oh, mon Dieu, aidez-nous à trouver un moyen de l'empêcher ", implora-t-elle.
Elle avait eu l'intention de fermer la salle à manger avant l'arrivée de Clayton Wilcox, mais elle était
tellement absorbée dans sa lecture qu'en entendant sonner elle courut ouvrir, oubliant d'éteindre la
lumière ou de claquer la porte derrière elle. Pendant une seconde, elle resta pétrifiée à la vue de la
silhouette imposante du Pr Wilcox qui se dressait devant elle dans la galerie. " Que m'arrive-t-il ? "se
demanda-t-elle en murmurant machinalement les habituelles formules de politesse. Elle avait espéré qu'il
repartirait tout de suite après lui avoir remis les livres. Mais Wilcox passa devant elle et pénétra dans
l'entrée. " Il commence à faire très froid ", dit-il pour toute excuse. Il ne restait à Emily qu'à refermer la
porte. Elle se rendit compte que ses paumes étaient moites. Son paquet à la main, Clayton Wilcox regarda
autour de lui. Sur la droite, l'arcade de la salle de séjour révélait une pièce déjà envahie par l'obscurité.
Une autre porte donnait sur la salle à manger et dans cette pièce Emily avait allumé le lustre suspendu au-
dessus de la table, éclairant la planche à dessin et les petites maisons du Monopoly. La table et les
chaises où s'empilaient livres et documents attirèrent immédiatement l'attention de Wilcox. " C'est donc
dans cette pièce que vous travaillez, dit-il. Permettez-moi de déposer ces ouvrages avec les autres. "
Emily ne trouva aucune raison de l'en empêcher. Sans lui laisser le temps d'ouvrir la bouche, il entra,
posa le sac de l'Enoch College sur le sol et s'attarda àparcourir la pièce du regard. " Je pourrais vous
aider dans votre tâche, proposat-il. J'ignore si je vous ai dit que j'écrivais un roman dont l'action se situe
à Spring Lake durant les vingtcinq dernières années du dix-neuvième siècle. " Il désigna la maison du 15,
Ludlam Avenue qu'elle avait étiquetée du nom d'Alan Carter et poursuivit: " Vous ne vous êtes pas
trompée. C'est en effet là que la famille Carter a vécu pendant plusieurs années, à partir de 1893. Avant
cette date, ils habitaient ici. "
chapter 76
Il prit un cube dans la boîte et le plaça directement derrière la maison d'Emily. " A1an vivait juste
derrière l'endroit où nous sommes ? s'exclama Emily, stupéfaite. - Leur propriété était alors au nom de sa
grandmère maternelle. Toute la famille d'Alan vivait chez elle. À sa mort, ils ont vendu la maison et se
sont installés dans Ludlam Avenue. - Vous avez fait vous-même beaucoup de recherches sur la ville,
professeur. " Emily avait la bouche sèche. " En effet. Pour mon roman, naturellement. Puis je m'asseoir,
Emily ? Il faut que je vous parle. - Je vous en prie. " Elle préféra ne pas l'inviter à s'asseoir dans le
séjour. Elle ne voulait pas pénétrer avec lui dans cette pièce plongée dans l'obscurité. Elle décida de
rester dans la salle à manger et lui offrit la chaise la plus proche de la porte. " Je pourrai toujours
m'enfuir en cas de danger, se dit-elle. Je pourrai sortir et appeler au secours... " Il s'assit et croisa les
bras. Même assis, il semblait la dominer de toute sa masse. Les premiers mots qu'il prononça la
laissèrent interdite " Emily, vous êtes avocate d'assises, et très talentueuse d'après ce qu'on m'a dit. Je
crois être devenu le suspect numéro un des meurtres de Martha Law rence et de Carla Harper. Je veux
que vous assuriez ma défense. - La police vous a-t-elle informé de ses soupçons, professeur Wilcox ? "
demanda Emily, cherchant àgagner du temps. Jouait-il au chat et à la souris ? Était-il sur le point de se
confesser pour ensuite... Elle ne voulut pas aller au bout de sa pensée. " Pas encore. Mais ils seront
bientôt à même d'étayer leurs accusations. Laissez-moi vous expliquer pourquoi. - Ne me dites rien, je
vous en prie, professeur Wilcox, l'interrompit Emily. Sachez d'abord que je ne pourrai en aucun cas
assurer votre défense. Je suis citée comme témoin dans une audition concernant Martha Lawrence.
N'oubliez pas que j'étais présente lorsque son corps, je devrais dire son squelette, a été découvert. Aussi,
ne me dévoilez rien que je puisse être appelée à répéter sous serment. A partir du moment où il m'est
impossible d'être votre avocate, le secret professionnel ne peut plus être invoqué. - Je n'y avais pas pensé
", fit-il avec un hochement de tête. Il se leva lentement. " Dans ce cas, je ne peux davantage vous faire
part des graves problèmes auxquels je suis confronté. " Il regarda fixement le plancher. " Croyez-vous en
la réincarnation, Emily ? - Non, certainement pas. - Vous ne croyez pas que vous auriez pu être Madeline
Shapley dans une vie antérieure ? " L'image du doigt et de la bague ornée d'un saphir traversa l'esprit
d'Emily. " Non, professeur, je ne le crois pas. - Avec tout ce qui a été dit et écrit sur ce sujet depuis
quelque temps, je commence à m'interroger. Ai je vécu jadis dans une de ces maisons ? Ai-je fait le choix
de revenir ici ? Quels actes ai-je pu commettre dans une vie antérieure qui m'obligent aujourd'hui àpayer
un tel tribut psychologique ? " Une expression égarée passa soudain sur son visage. " Si on pouvait
effacer un moment de faiblesse ", dit-il doucement.
Emily s'aperçut que Wilcox n'était même plus conscient de sa présence. " J'ai une décision très
douloureuse à prendre, soupira-t-il. Mais j'y suis obligé. " Elle eut un mouvement de recul au moment où
il passait devant elle. Elle resta à sa place, prête à s'élancer hors de la salle à manger si jamais il
l'agressait. Àson grand soulagement, il se dirigea directement vers la porte d'entrée et l'ouvrit. Puis il
s'arrêta, se retourna. " Vous devriez verrouiller vos portes la nuit, Emily ", murmura-t-il.
chapter 77
jeudi 29 mars
" 'INQUIÉTUDE est devenue presque palpable dans la communauté de Spring Lake. Les policiers ont un
visage sévère. Le nombre des patrouilles dans les rues a été multiplié. Les femmes se promènent rarement
seules, même dans la journée. Tous les jours, les feuilles de chou locales en rajoutent dans le
sensationnel, afin de satisfaire la curiosité de leurs lecteurs. "Le tueur en série réincarné de Spring Lake"
est devenu un événement d'intérêt national, peut-être même international. Des débats ont lieu à la
télévision à propos de la régression et de la réincar nation. " Ce matin, pendant l'émission Good
MorningAmerica, un expert réputé de ces questions a expliqué que si dans l'esprit de beaucoup la
réincarnation est l'occasion de vivre une nouvelle vie, d'autres la considèrent comme un lourd fardeau.
Les hindous, d'après l'expert en question, croient qu'ils seront réincarnés. Ils tentent désespérément de se
libérer du cycle de la naissance-renaissance, d'interrompre le processus. Pour parvenir à cette libération,
ils sont prêts à endurer une austérité drastique et àsuivre les pratiques spirituelles les plus sévères. Est-ce
que je veux être libéré ? Encore deux jours, et ma tâche sera terminée. Je retournerai à l'état normal, et
vivrai le restant de mes jours dans la paix et la tranquillité. Mais je continuerai à écrire un compte rendu
détaillé de tous les événements. Comme dans l'autre journal, y seront expliqués clairement les "qui", les
"pourquoi", les "quand" et les "comment". Peut-être qu'un jour un garçon de quatorze ans découvrira les
deux journaux - l'ancien et le mien -et voudra revivre le cycle. Je saurai alors que je suis revenu à Spring
Lake pour la troisième fois. " BERNICE Joyce avait décidé de passer la semaine àSpring Lake. " Comme
vous le savez, je suis venue en avion depuis la Floride pour assister à la messe de commémoration ",
expliqua-telle le jeudi matin à Reba Ashby, pendant qu'elles prenaient ensemble leur petit déjeuner.
"J'avais l'intention de rentrer à Palm Beach dès lundi, mais j'ai changé d'avis. Étant donné que je dois
remonter dans le Nord la semaine prochaine, autant prolonger mon séjour ici. " Elles étaient assises à une
table près d'une fenêtre. Bernice regarda au-dehors. " Il fait un temps de printemps, fit-elle d'une voix
rêveuse. J'ai marché sur la promenade du bord de mer pendant plus d'une heure hier. Cela m'a rappelé tant
de souvenirs merveilleux. Puis j'ai dîné avec les Lawrence chez un ami commun. Nous avons évoqué le
passé. " Reba n'avait pas revu Mme Joyce à l'hôtel depuis lundi et en avait conclu qu'elle était partie
comme prévu. Ce matin-là, elle se réjouit de la rencontrer dans l'ascenseur; elle se rendait, comme elle, à
la salle à manger. Lors de leur première rencontre, Reba avait dit qu'elle était journaliste dans un
magazine, évitant soigneusement de mentionner le nom du National Daily. " Bien qu'elle n'eût rien risqué
à le citer ", pensaitelle en ce moment même, feignant d'écouter avec grand intérêt une anecdote sur le
Spring Lake des années trente. Elle était certaine que Bernice Joyce n'avait jamais lu le National Daily, ni
même sans doute jamais entendu prononcer ce nom. "Qu'il ne soit même pas nommé ,parmi nous", comme
l'avait conseillé saint Paul aux Ephésiens. Bernice Joyce partageait certainement ce point de vue
concernant les journaux à scandale. Reba voulait obtenir des tuyaux sur les autres invités à la réception
qui avait précédé la disparition de Martha Lawrence. Elle avait l'intention de fouiller davantage du côté
du Pr Wilcox, même s'il n'était finalement pas impossible qu'il dise la vérité, qu'il ait vraiment déposé
l'écharpe à côté du sac de sa femme et que quelqu'un s'en soit emparé. " Vous êtes-vous mis d'accord entre
vous avant d'être interrogés par la police samedi dernier, madame Joyce ? - En réalité, j'ai comparé mes
notes avec celles de deux couples qui habitent près des Lawrence. Je connais moins bien les autres. Par
exemple, j'aime beaucoup la première femme de Robert Frieze, Susan. Sa deuxième épouse, Natalie, est
moins à mon goût. Robert était là avec Natalie. Il y avait aussi... "
chapter 78
À la fin de sa deuxième tasse de café, Reba avait une liste de noms à exploiter. " Je veux faire un portrait
vivant de Martha telle que la connaissaient les gens qui la côtoyaient, expliqua-t-elle. Quelle meilleure
source que ceux qui l'ont approchée durant les dernières heures de sa vie ? " Elle parcourut la liste. "
Peut-être pourrais-je m'assurer avec vous que je les ai tous notés. " En l'écoutant énumérer les noms,
Bernice revit clairement le salon des Lawrence. Elle avait tellement pensé et repensé à cette réception
pendant la semaine que les images lui revenaient chaque fois plus précises. " L'écharpe se trouvait bien
sur la table de l'entrée. J'ai vu Natalie Frieze passer devant avec son sac à la main, et j'ai supposé qu'elle
allait aux toilettes. J'ai attendu qu'elle en ressorte. " Le visage d'un autre invité lui revint en mémoire. " Je
suis de plus en plus certaine de l'avoir vu déplacer le sac de Rachel. L'écharpe était en dessous.
Devraisje en discuter avec l'inspecteur Duggan ? se demandat-elle. Ai-je le droit de citer un nom dans
une enquête policière si je ne suis pas absolument persuadée que mes impressions sont exactes ? " Elle
reporta son attention sur la femme assise en face d'elle. Reba Ashby était une personne très sympathique.
Elle se comportait comme une amie à son égard. Étant journaliste, elle comprenait certainement les
questions d'éthique. " Madame Ashby, commença Bernice, puis-je vous faire part d'un problème qui me
tracasse ? Il me semble avoir vu quelqu'un prendre l'écharpe sur la table le soir de la réception. A dire
vrai, je suis pratiquement convaincue de l'avoir vu. - Vous avez vu quoi ? " Sous l'effet de la surprise,
Reba perdit un instant son flegme de journaliste professionnelle, de personne de confiance " à qui l'on
peut tout dire ". Bernice contemplait à nouveau la mer par la fenêtre. Si seulement elle pouvait en être
sûre à cent pour cent. " Qui avez-vous vu prendre l'écharpe ce soir-là, Ber nice, je veux dire madame
Joyce ? " Bernice tourna la tête et dévisagea Reba Ashby. Les yeux de son interlocutrice étincelaient.
Toute son attitude évoquait celle d'un tigre prêt à bondir. Bernice se rendit compte qu'elle s'était
lourdement trompée - on ne pouvait pas faire confiance à Reba Ashby. " Je crois préférable d'en rester là
sur ce sujet ", ditelle fermement en faisant signe au serveur d'apporter l'addition. EN arrivant à son bureau
ce jeudi matin, Marty Browski apprit qu'Eric Bailey l'avait rappelé la veille à sept heures du soir au sujet
de sa demande de rendez-vous. " On pourrait se rappeler comme ça pendant longtemps ", dit Marty à voix
haute en composant le numéro de Bailey. Lorsque la secrétaire répondit, elle le mit immédiatement en
ligne avec son patron. " Désolé de vous avoir manqué hier, dit Eric d'un ton enjoué. J'ai fait l'école
buissonnière. J'ai pris un après-midi de congé pour améliorer mon handicap au golf. " Il accepta
immédiatement de recevoir Marty. " Ce matin, si vous voulez. Je suis libre jusqu'à onze heures. "
chapter 79
Son bureau était situé en bordure de la ville. Au volant de sa voiture, Marty se souvint qu'il n'avait
rencontré Bailey qu'une seule fois, au tribunal, lorsque Ned Koehler avait été accusé de harcèlement à
l'encontre d'Emily Graham. Bailey était venu décrire les caméras qu'il avait installées autour de la maison
d'Emily. Il était assis au banc des témoins, se rappela Marty, à moitié affalé, se tordant les mains
nerveusement. Il parlait d'une petite voix aiguë. Le juge lui avait demandé à plusieurs reprises de hausser
le ton. Depuis, Marty avait vu périodiquement la photo de Bailey dans les journaux. Il était devenu une
célébrité locale à Albany, un petit Bill Gates. C'était une gageure de faire appel à ce type pour lui soutirer
une information sur le maniaque qui poursuivait Emily. Mais Marty était prêt à tout tenter, même les
démarches les plus improbables. Il traversait un quartier où étaient installés de nombreux sièges sociaux
de sociétés, tous érigés sur des terrains paysagers. Aucun de ces immeubles ne comportait plus de deux
étages. Constatant que les numéros des rues allaient diminuant, Marty ralentit. La prochaine était celle de
Bailey. Une longue allée menait à un élégant bâtiment de brique d'un seul étage, dont la façade était
entièrement vitrée. " Très chic ", se dit Marty, en se garant dans un emplacement réservé aux visiteurs. A
l'intérieur, le bureau de la réceptionniste trônait au centre du hall qui occupait tout le rez-de-chaussée.
Des canapés et fauteuils de cuir rouge capitonnés étaient disposés autour de tapis persans, en petits
groupes distincts. Des tableaux de valeur ornaient les murs. L'effet général était apaisant, de bon goût,
onéreux. Browski se rappela une phrase qu'il avait lue quelque part, une remarque du producteur George
Abbott à propos de la propriété du dramaturge Moss Hart: " C'est ce que Dieu pourrait faire s'il avait de
l'argent. " La réceptionniste avait été avertie de son arrivée. " Les bureaux privés de M. Bailey se
trouvent au premier étage. Tournez à droite et ensuite, c'est tout au bout ", lui indiqua-t-elle. Dédaignant
l'ascenseur, Browski grimpa l'escalier en colimaçon. Parcourant le long couloir du premier étage, il jeta
au passage un coup d'oeil dans les bureaux. Beaucoup semblaient déserts. Le bruit courait que la société
de Bailey perdait de l'argent, et que la technologie qui avait permis de développer sa startup et fait
exploser le cours de ses actions était déjà dépassée. On disait aussi que certains experts accueillaient
avec scepticisme l'annonce de son nouveau logiciel révolutionnaire. La porte à double battant en acajou,
à l'extrémité du couloir, indiquait qu'il avait atteint le domaine privé d'Eric Bailey. " Dois je frapper ou
crier hou-hou ? " se demanda Marty, qui préféra pousser lentement la porte. " Entrez, monsieur Browski ",
dit une voix. Au moment où Marty s'avançait, une femme d'une quarantaine d'années, mince, svelte et
élégamment vêtue, se leva de derrière son bureau. Elle se présenta, Louise Caldwell, précisa qu'elle était
l'assistante personnelle de M. Bailey et conduisit Marty dans le bureau privé de son patron. Eric se tenait
debout devant la baie vitrée. Il se retourna dès qu'il les entendit entrer. Marty avait oublié qu'Eric Bailey
était d'apparence si frêle. Il n'était pas petit, non. Plutôt de taille moyenne, en réalité. C'était la façon dont
il se tenait qui donnait cette impression. " Mauvaise posture ", décida Marty, se souvenant des éternelles
recommandations de son père : " Tiens-toi droit, ne reste pas avachi. " Il s'ensuivait qu'avec son dos
voûté et ses épaules rentrées, Bailey avait beau être vêtu d'une veste de cachemire marron visiblement
coûteuse et d'un pantalon noir, il avait l'air habillé d'un sac. " En dépit de sa fortune, Eric Bailey est
toujours aussi miteux, pensa Marty, en lui tendant la main. Àvoir ce type, on ne devinerait jamais que c'est
un génie. " " Inspecteur Browski. Je suis heureux de vous revoir. - Moi aussi, monsieur Bailey. " Eric
Bailey désigna le canapé et les fauteuils disposés près des fenêtres qui donnaient sur l'arrière du parc. "
C'est un endroit confortable pour bavarder ", dit-il. Il haussa les sourcils à l'intention de Louise Caldwell.
" Je vous fais apporter du café immédiatement, monsieur Bailey, dit-elle. - Merci, Louise. " En prenant
place sur le canapé de cuir moelleux, Marty compara le décor à celui de son propre bureau. Deux mètres
sur trois, une minuscule fenêtre avec vue sur le parking. Janey disait que le mobilier datait de
Mathusalem. Ses classeurs débordaient, le surplus des dossiers était empilé sur son deuxième fauteuil, ou
entassé par terre. " Vous avez un bureau superbe dans un immeuble superbe, monsieur Bailey ", dit-il avec
une admiration non feinte. Un sourire apparut brièvement sur les lèvres d'Eric. " Vous n'avez jamais vu
mon ancien bureau, n'estce pas ? demanda-t-il. Il était voisin de celui d'Emily. - Il m'est arrivé d'aller
dans le cabinet d'Emily. Petit, mais plaisant, dirais-je. - Divisez la superficie par trois et vous aurez mon
ancien lieu de travail. "
chapter 80
Soudain le visage d'Eric s'éclaira. " Comme je ne pense pas que vous soyez venu m'arrêter, et comme
nous sommes tous les deux des amis d'Emily, pourquoi nous embarrasser de formalités ? Je m'appelle
Eric. - Marty. - Je suis allé rendre visite à Emily dans sa nouvelle maison lundi. Elle vous a peut-être dit
que j'y avais installé des caméras de surveillance. - En effet, elle m'en a parlé. - Je m'inquiète pour elle.
Il semblerait que cet obsédé l'ait suivie à Spring Lake. Ou alors, pensezvous que nous avons affaire à un
imitateur ? - Je n'en sais rien, répondit Marty franchement. Mais je peuxvous dire ceci. Ce genre
d'olibrius, maniaque ou obsédé, est une bombe à retardement potentielle. S'il s'agit de celui qui la
harcelait ici, il est prêt à approcher une allumette du baril de poudre. Vous a-t-elle montré les photos qu'il
avait prises d'elle àAlbany ? - Oui. Ce sont celles qu'elle vous a remises, n'estce pas ? - Exact. Et le point
qui m'inquiète est le suivant la plupart de ces photos ont été prises alors qu'elle se trouvait dehors, qu'elle
faisait du jogging, montait dans sa voiture ou en descendait, entrait dans un restaurant. Celles de Spring
Lake sont d'une autre nature. D'abord, il a fallu que quelqu'un sache où elle allait passer sa première nuit,
puis reste à attendre sur la plage par un temps venteux et froid en espérant l'apercevoir. Voici un tirage de
la deuxième photo, prise quatre jours plus tard. " Marty se pencha et tendit à Eric la photo d'Emily prise
dans l'église Sainte-Catherine le samedi matin. " Ce type a eu assez de culot pour suivre Emily à la messe
célébrée en souvenir de la jeune fille que l'on a trouvée enterrée dans son jardin. - J'ai été stupéfait en
l'apprenant, dit Eric. Pour moi cela signifie qu'il s'agit de quelqu'un qu'elle n'a jamais vu. Je veux dire que
même dans une église bondée on peut reconnaître fugitivement un visage familier. Ce qui plaiderait en
faveur d'un imitateur. - Vous avez peut-être raison. " Marty semblait peu convaincu. " Mais dans ce cas,
cela suppose que nous avons affaire à deux maniaques, non à un seul. Si je suis venu vous voir, Eric, c'est
pour vous demander de faire appel à votre mémoire, d'essayer de vous rappeler les gens qui allaient et
venaient dans l'immeuble où Emily et vous aviez vos bureaux autrefois. Voyezvous quelqu'un qui aurait pu
faire une fixation sur elle ? Peut-être un membre de l'équipe de maintenance, un livreur, un homme
d'apparence aimable, sans rien de remarquable, avec femme et enfants, àqui on donnerait le Bon Dieu
sans confession. - N'oubliez pas, je n'occupe plus cet immeuble depuis trois ans, lui fit remarquer Eric. Et
c'est seulement la semaine dernière qu'Emily a fermé son bureau définitivement. Elle a insisté pour traiter
en personne toutes les affaires qu'elle avait en cours plutôt que de les confier à un autre avocat. - Elle l'a
fait parce qu'elle est la jeune femme que nous connaissons et admirons tous, et personne parmi nous ne
voudrait qu'il lui arrive malheur ", dit Marty qui ramassa les photos et les rangea dans sa poche de
poitrine. " Eric, je compte sur vous. Creusez-vous les méninges pour découvrir qui aurait pu développer
une obsession à son endroit. - J'essaierai. - Autre chose. Existe-t-il un système de surveillance encore
plus perfectionné que celui que vous avez installé pour assurer la sécurité d'Emily, au moins quand elle
est seule chez elle ? - Malheureusement non. Ma seule suggestion serait d'installer des boutons d'alarme
dans chaque pièce et de lui conseiller de porter sur elle une bombe lacrymogène. Bien qu'elle fasse bonne
contenance, j'ai l'impression qu'Emily a peur, ne croyez-vous pas ? - Peur ? Il y a de quoi. C'est humain.
Et cette histoire lui mine le moral. C'est perceptible dans sa voix au téléphone. Je regrette qu'elle n'ait pas
un petit ami pour la protéger, de préférence un arrière dans l'équipe des Giants. " Marty s'était attendu à
ce qu'Eric Bailey approuve sa remarque. Il vit au contraire son visage changer, trahir une expression de
chagrin mêlé de colère. " Mon bonhomme, tu es amoureux d Emily ", pensa-t-il. Il ne manquait plus que
ça ! Louise Caldwell réapparut dans la pièce, suivie d'une jeune fille chargée d'un plateau. Marty but
rapidement son café. " Eric, vous êtes un homme très occupé. Je ne vais pas vous faire perdre votre temps
", dit-il en reposant sa tasse et en se levant. " En revanche, tu vas commencer à occuper le mien ", pensa-
t-il en reprenant en sens inverse le long couloir qui menait à l'escalier. " Je vais avoir une petite
conversation avec la réceptionniste, décida-t-il. C'est toujours utile. " Les mots railleurs de Joel Lake lui
revinrent tout àcoup à l'esprit. ", je croyais que le fils de la vieille Koehler était censé être votre
maniaque... Vous vous êtes gouré à mon sujet, et vous vous gourez sur lui. " " Je peux me tromper encore
une fois, pensa Marty, mais je crois qu'Eric Bailey pourrait bien être le type que nous cherchons. " " Vous
vous êtes gouré à mon sujet, et... " Allons - Eric Bailey n'aurait jamais pris le risque de se montrer dans
l'église samedi. Emily l'aurait reconnu. " Peut-être devrais-je suivre un cours de perfectionnement en effet
", se dit Marty, dépité.
chapter 81
Il descendit l'escalier et passa devant la réceptionniste sans s'arrêter. " ous n'avons rien trouvé sur Wilcox
à l'Enoch College ", dit sèchement Tommy Duggan en raccrochant le téléphone. " Pas la moin dre trace de
scandale. Rien. L'enquêteur que nous avons envoyé sur place est habile. On a déjà travaillé ensemble. Il a
interrogé les personnes qui étaient membres du conseil lorsque Wilcox a démissionné. Toutes se sont
indignées que l'on puisse insinuer qu'il avait été poussé dehors. - Alors pourquoi a-t-il donné sa
démission si brutalement? demanda Pete Walsh, pragmatique. Tu veux savoir ce que je pense ? - J'en
serais ravi, mon vieux. - Je pense que Wilcox a simulé une maladie cardiaque parce que ça sentait le
roussi pour lui et qu'il ne voulait pas que l'université soit mise dans le bain si l'affaire venait à éclater.
Tous ces braves gens n'ont peut-être pas su la vraie raison de son départ. " Ils se trouvaient dans le
bureau de Tommy, où ils avaient attendu l'appel de leur enquêteur. Maintenant qu'ils avaient entendu son
compte rendu, ils se levèrent et se dirigèrent vers la voiture. Ils avaient l'intention de s'arrêter chez Emily
Graham et de lui remettre les copies des rapports de police datant des années 1890, et ensuite d'aller
faire une nouvelle visite à Clayton Wilcox. " Tu pensais qu'il avait peut-être piqué dans la caisse là-bas ?
dit Pete. Suppose que ce soit l'inverse. On devrait jeter un coup d'oeil sur ses avis d'imposition
correspondant à l'année où il a démissionné d'Enoch et voir s'il n'a pas réalisé une partie de son capital. -
On peut toujours tenter le coup. " " Ce grand benêt est plus malin qu'il n'en a l'air ", pensa Tommy en
rejoignant sa voiture à l'autre bout du parking. Sur le chemin de la maison d'Emily, il passa un autre coup
de téléphone à leur enquêteur. " QUOI dois-je le plaisir de ta visite ? " demanda Bob Frieze en rejoignant
Natalie à leur table réservée du Seasoner. Il avait été à la fois surpris et contrarié lorsque le maître
d'hôtel l'avait prévenu que son épouse le rejoindrait pour déjeuner. " Nous sommes en terrain neutre, Bob,
répondit Natalie très calmement. Après ce que tu m'as fait - elle montra son poignet meurtri -, j'ai dormi
dans la chambre d'amis la nuit dernière, avec le verrou tiré. Je constate que tu n'es pas rentré à la maison.
Peutêtre étais-tu avec Peggy. - Je suis resté ici, j'ai dormi sur le divan de mon bureau. J'ai pensé qu'après
la scène d'hier nous avions besoin d'un temps de réflexion. " Natalie haussa les épaules. " Terrain neutre.
Temps de réflexion. Écoute, nous sommes en train d'énoncer les mêmes banalités tous les deux. Nous en
avons assez l'un de l'autre et, franchement, j'ai physiquement peur de toi. - C'est grotesque ! - Vraiment? "
chapter 82
Elle ouvrit son sac et prit une cigarette. " Tu n'as pas le droit de fumer ici. Tu le sais très bien. - Alors,
allons au bar. Je pourrai fumer et nous y déjeunerons. - Quand t'es-tu remise à fumer ? Tu avais cessé
après notre mariage, il y a presque cinq ans. - Pour être précise, je t'ai promis de m'arrêter juste après le
Labor Day cet été-là, il y a quatre ans et demi. La cigarette m'a toujours manqué depuis. Je n'ai plus
besoin de me priver maintenant. " Comme elle écrasait son mégot dans l'assiette, la lumière se fit soudain
dans son esprit. " Voilà ce que je cherchais à me rappeler. La dernière fois que j'ai fumé, avant de
recommencer hier, c'était à cette réception des Lawrence. Le 6 septembre. Je suis sortie dans la galerie
car on n'avait pas le droit de fumer dans la maison. Il tenait quelque chose àla main et se dirigeait vers la
voiture. " " Que t'arrive-t-il ? demanda Bob sèchement. On dirait que tu viens de voir un fantôme. - Je n'ai
plus envie de déjeuner. Je suis seulement venue t'annoncer que j'ai l'intention de te quitter. Je vais rentrer
à la maison faire mes bagages. Connie me prête son appartement à New York jusqu'à ce que je trouve un
endroit où habiter. Je t'ai indiqué hier l'arrangement financier que je souhaitais. - Il n'y a pas un seul juge
qui t'octroiera cette somme. Redescends sur terre, Natalie. - Tu ferais mieux d'y redescendre toi-même,
Bob, répliqua-t-elle. Tu n'auras aucun mal à y arriver! Et n'oublie pas que tes déclarations d'impôt ne
soutiendraient pas une vérification, surtout celle où apparaît cette grosse prime de la société lorsque tu as
pris ta retraite. Les services du fisc adorent récompenser les délateurs. " Elle repoussa sa chaise et gagna
la porte d'un pas précipité. Le maître d'hôtel attendit avec tact quelques minutes avant de s'approcher de
la table. " Voulez-vous commander maintenant, monsieur? " demanda-t-il. Bob Frieze leva vers lui un
regard absent. Puis, sans un mot, il se leva et sortit à son tour du restaurant. " On dirait qu'il ne s'est même
pas rendu compte que je lui adressais la parole ", murmura le maître d'hôtel en se hâtant à la rencontre
d'un groupe de six personnes, heureux de voir enfin quelques clients. A carte étalée sur la table de la salle
à manger était maintenant garnie d'une douzaine de maisons supplémentaires. " Tous les chemins mènent à
Rome, pensa Emily, mais pour le moment ça ne me conduit à rien. Il doit y avoir une autre explication. "
Grâce à l'album de photographies que George Lawrence lui avait apporté avec les autres souvenirs,
Emily pouvait mettre des visages sur un grand nombre de noms. Elle entreprit de consulter simultanément
les documents se rapportant à chacun d'eux et les pages de l'album.
chapter 83
Elle avait trouvé une photo de groupe avec plusieurs noms inscrits au dos. Elle était décolorée par le
temps, et trop petite pour que l'on distingue clairement les visages. Lorsque les inspecteurs viendraient,
plus tard dans la journée, elle leur demanderait d'en faire tirer un agrandissement par le labo et
d'accentuer les traits. C'était un groupe important. Les trois victimes, Madeline, Letitia et Ellen, y étaient
mentionnées, et il y avait aussi Douglas et Alan Carter, ainsi que certains de leurs parents, parmi lesquels
Richard Carter. Les jardins situés à l'arrière de la maison d'Emily et à l'arrière de la maison où Alan
Carter avait vécu àl'époque des meurtres étaient mitoyens. Le houx qui avait abrité la tombe se dressait
pratiquement à la limite des deux propriétés. Douglas Carter avait habité en face, de l'autre côté de Hayes
Avenue. Passant en revue ce qu'elle avait appris au sujet de Letitia Gregg, Emily en conclut que la jeune
fille avait probablement eu l'intention d'aller se baigner. On n'avait pas pu retrouver son costume de bain
après sa disparition. Sa maison se trouvait dans Hayes Avenue entre la Deuxième et la Troisième Avenue.
Il lui fallait passer devant les maisons d'Alan et de Douglas Carter pour arriver à la plage. Avait-elle été
agressée en chemin ? Douglas Carter s'était suicidé après que Letitia eut disparu. La famille d'Alan Carter
avait par la suite acheté la propriété où le corps de Letitia avait été enterré. Tout ça faisait beaucoup de
coïncidences. Ellen Swain, quant à elle, n'appartenait pas à ce scénario. Elle habitait une des maisons au
bord du lac. Emily réfléchissait encore à la configuration des rues lorsque les inspecteurs Duggan et
Walsh arrivèrent. Elle leur confia la photo de groupe dont ils promirent de s'occuper. " Nos gars sont
excellents, lui dit Tommy. Ils sauront l'agrandir et faire ressortir les contrastes. " Pete examinait le plan
disposé sur la table. " Beau travail, fit-il, admiratif. Et ça vous mène quelque part, ce truc ? - je l'espère,
dit Emily. - Madame Graham, nous pourrions peut-être vous aider, dit Tommy Duggan. Ou peut-être
devraisje m'exprimer autrement et vous demander de nous aider. Au cours de vos recherches, avez-vous
découvert des indices que nous pourrions vérifier ? - Non, répondit Emily avec franchise. Pas encore.
Mais je vous remercie de m'avoir apporté les copies de ces vieilles archives. - Le boss n'était pas
précisément ravi, lui dit Pete, j'espère en tout cas qu'elles vous seront utiles. " Après leur départ, Emily
se prépara un sandwich et une tasse de thé, disposa le tout sur un plateau qu'elle emporta dans le bureau.
Elle posa le plateau sur le repose-pied, s'installa confortablement dans le fauteuil et se plongea dans les
rapports de police, commençant par la première page du dossier concernant Madeline Shapley. " 7
septembre 1891 : coup de téléphone affolé reçu de M. Louis Shapley, du 100, Hayes Avenue, Spring
Lake, à dix-neuf heures, déclarant la disparition de sa fille Madeline, âgée de dix-neuf ans. Mlle Shapley
se trouvait dans la galerie de la maison familiale, attendant son fiancé, M. Douglas Carter, du 101, Hayes
Avenue, qui devait arriver de New York. " " 8 septembre 1891 : un acte criminel serait à l'origine de la
mystérieuse disparition [...] interrogatoire de la famille [...] la mère et la sueur étaient à la maison [...]
sous la surveillance de Mme Kathleen Shapley, la jeune Catherine Shapley, âgée de onze ans, prenait une
leçon de piano avec son professeur, Mlle johanna Story. On suppose que le son du piano aurait couvert le
cri que Mlle Madeline Shapley pourrait avoir poussé. " " 22 septembre 1891: M. Douglas Carter a été
interrogé de nouveau sur la disparition de sa fiancée, Mlle Madeline Shapley, le 7 septembre dernier.
chapter 84
M. Carter persiste à affirmer qu'il a manqué de quelques secondes le train qu'il devait prendre à
Manhattan, et qu'il a dû attendre deux heures le suivant. " En réponse à la déclaration d'un témoin qui
affirme lui avoir parlé à la gare avant le départ du premier train, il a prétendu qu'il était un peu nerveux
ce jour-là parce qu'il se préparait à offrir une bague de fiançailles à Mlle Shapley et qu'il s'était senti
soudain indisposé. Il dit s'être précipité aux toilettes et en être sorti pour voir le train quitter la gare. " Le
train suivant était bondé, et M. Carter déclare qu'il n'a rencontré personne de connaissance pendant le
trajet. Ni le contrôleur du premier train ni celui du second ne se souviennent d'avoir poinçonné son billet.
" " Qu'il ait été considéré comme suspect n'avait rien d'étonnant dans ces conditions, pensa Emily. Et s'il
s'était senti nerveux parce qu'il voulait rompre ses fiançailles ? Moi qui croyais qu'il s'agissait d'une
belle histoire d'amour! " Pendant un instant elle se remémora la soirée de son propre mariage, elle se
revit ouvrant le bal avec Gary. A l'époque, lui aussi avait paru très amoureux. " Et je croyais l'être, se
souvint Emily. Pourtant, si j'y réfléchis après coup, j'ai toujours su qu'il manquait quelque chose à notre
couple. " La sonnerie du téléphone vint à point nommé interrompre ses tristes pensées. C'était Will
Stafford. " Je voulais vous appeler plus tôt, dit-il. Mais la semaine a été terriblement chargée. Écoutez, je
vous propose une invitation de dernière minute. Acceptezvous de venir dîner avec moi ce soir ? Le
Whispers est un restaurant agréable, en plein milieu de la ville. - Avec plaisir, dit Emily sans hésitation.
Il est temps pour moi de faire une pause et de reprendre pied dans le monde d'aujourd'hui. J'ai vécu au
dixneuvième siècle pendant toute la semaine. - Comment trouvez-vous l'atmosphère qui y régnait ? -
Délicieuse, par certains côtés. - Je vous imagine en crinoline. - Vous arrivez quarante ans trop tard. Les
crinolines étaient à la mode pendant la guerre de Sécession. - Comment le saurais-je ? Mon métier est
d'aider les gens à se trouver un toit - ou à s'en débarrasser. Dix-neuf heures, cela vous convient-il ? -
Parfait. - À tout à l'heure. " Emily raccrocha. D'être restée assise aussi longtemps l'avait rendue toute
raide. Elle fit quelques exercices d'étirement pour se détendre. La caméra enregistra en silence chacun de
ses mouvements.
chapter 85
JoAN Hodges avait passé les quatre jours précédents à remettre de l'ordre dans les papiers du cabinet.
Pour elle, il s'agissait d'un dernier geste d'affection. Dans la mesure de ses moyens, elle était résolue à ce
que les patients du Dr Madden, déjà bouleversés par sa mort, ne subissent pas le préjudice
supplémentaire de voir son remplaçant privé de leurs dossiers. C'était une tâche lassante. L'assassin avait
fait un véritable saccage parmi les documents - les informations cliniques, les observations et les notes du
Dr Madden avaient été éparpillées et complètement mélangées. Joan, certaine qu'elle n'en viendrait pas
àbout, perdait parfois courage. Elle faisait alors une demi-heure de footing le long de la mer, puis
reprenait son travail un peu ragaillardie. Il était convenu que le Dr Wallace Coleman, un collègue et ami
du Dr Madden, reprendrait son cabinet. Il sacrifiait tout le temps libre que lui laissaient ses propres
rendez-vous à aider Joan. Le jeudi, un technicien de la police rapporta l'ordinateur réparé. " Ce type s'est
acharné à le démolir, dit-il, mais vous avez de la chance. Il n'est pas parvenu à endommager le disque
dur. - Les fichiers peuvent donc être récupérés ? demanda Joan. - Oui. A propos, l'inspecteur Duggan
aimerait que vous jetiez tout de suite un coup d'oeil sur un dossier, celui du Pr Clayton Wilcox. Est-ce que
ce nom vous est familier ? - N'est-ce pas lui dont on a parlé dans la presse ? Lui dont l'épouse avait une
écharpe... - C'est ça. - Voilà peut-être pourquoi son nom m'évoque quelque chose. Je n'ai pas l'occasion...
" Joan marqua une pause. " Je veux dire, je n'avais pas l'occasion de rencontrer tous les patients du Dr
Madden, en particulier ceux qui venaient la consulter le soir. Elle laissait simplement sur mon bureau les
indications pour les règlements. " Assise devant l'ordinateur, Joan faisait courir ses doigts sur les touches
du clavier. Si la police lui demandait de vérifier un nom, c'était sûrement qu'il s'agissait d'un suspect. Et
elle désirait de tout son être que soit démasqué et puni celui qui avait tué le Dr Madden. " Si je pouvais
seulement faire partie du jury le jour où il sera traduit en justice ", pensa-t-elle avec ferveur.
Pr Clayton Wilcox. Son dossier apparaissait à l'écran. Joan actionna la souris pour rechercher le contenu
du dossier. Enfin elle déclara d'un ton triomphant: " Il est venu consulter le docteur pendant une courte
période en septembre il y a quatre ans et demi, puis à nouveau en août, il y a deux ans et demi. Il venait le
soir, c'est la raison pour laquelle je ne l'ai jamais rencontré. " Le technicien de la police prit son
téléphone portable. " Passez-moi Duggan, ordonna-t-il sèchement. J'ai des informations à lui transmettre
immédiatement. " REBA Ashby savait que son article dans le National Daily ferait l'effet d'une bombe.
UN TÉMOIN AYANT ASSISTÉ AU VOL DE L'ÉCHARPE MEURTRIÈRE HÉSITE À DÉPOSER. Dans
la première page, Reba racontait son petit déjeuner à l'hôtel des Breakers avec " Bernice Joyce, une frêle
vieille dame qui a dédaigneusement qualifié l'écharpe égarée de "voyante" et a confié à l'auteur de ces
lignes qu'elle se heurtait à un problème d'éthique : "Il me semble avoir vu quelqu'un prendre l'écharpe sur
la table le soir de la réception. À la vérité, je suis pratiquement convaincue de l'avoir vu."
" Messieurs de la police, prenez-en bonne note ! " Une personne invitée à la réception des Lawrence lors
de cette nuit fatale a volé l'écharpe et l'a utilisée le lendemain pour mettre fin aux jours de Martha
Lawrence. " Mais qui ? " Selon les descriptions de Bernice Joyce, il y a plusieurs possibilités " Le Dr
Clayton Wilcox et sa redoutable épouse, Rachel. Lui est un président d'université aujourd'hui à la retraite.
C'est elle qui portait l'écharpe à la réception. Rachel dirige de nombreuses associations, c'est une vraie
femme d'action, mais elle n'est pas très aimée. Elle affirme avoir demandé à son mari, qu'elle mène
visiblement par le bout du nez, de mettre l'écharpe dans sa poche. " Bob et Natalie Frieze. Bernice Joyce
apprécie beaucoup Susan, la première Mme Frieze, mais ne paraît pas porter dans son coeur la superbe
numéro deux. " Will Stafford, avocat spécialiste de l'immobilier. Séduisant, un des rares célibataires de
Spring Lake. Attention à vous, Will, Bernice Joyce vous trouve charmant. " Reba Ashby s'interrompit là
pour l'instant. Elle voulait voir de ses yeux à quoi ressemblait Will Stafford et se former une opinion
personnelle. Ensuite, elle irait au Seasoner et chercherait à y rencontrer Bob Frieze. Elle n'eut aucun mal
à trouver le bureau de Will Stafford dans la Troisième Avenue, dans le centreville. Elle poussa la porte,
aperçut la réceptionniste et pria le ciel que Stafford fût sorti ou occupé. Il était sorti, lui indiqua Pat
Glynn, mais il ne tarderait pas à revenir. Mlle Ashby voulait-elle attendre ? " Tu parles que je vais
attendre, ma petite ", pensa Reba.
chapter 86
Elle s'installa dans le fauteuil le plus proche du bureau de la jeune femme et se tourna vers elle avec son
sourire le plus avenant. "J'aimerais que vous me parliez de Will Stafford. " La rougeur révélatrice qui
apparut sur les joues de Pat Glynn et le soudain éclat de ses yeux étaient la preuve flagrante que Reba
avait deviné juste. La réceptionniste-secrétaire avait le béguin pour son patron. " C'est l'homme le plus
gentil qu'il y ait sur terre, lui répondit Pat Glynn avec ferveur. Tout le monde fait appel à lui. Et il est
l'honnêteté personnifiée. Il conseille aux gens de ne pas acheter dans la précipitation ; si un de ses clients
regrette d'avoir signé trop vite une promesse de vente, il fera son possible pour qu'il récupère son avance.
Et il... " Une phrase retint l'attention de Reba : " Tout le monde fait appel à lui. " C'était là qu'il fallait
creuser. " Bref, si je vous comprends bien, c'est une épaule sur laquelle les gens viennent volontiers
s'épancher, suggéra-t-elle. L'homme providentiel capable de vous dégoter le prêt dont vous avez besoin,
ou qui réduit sa commission pour... - Vous avez raison, on vient beaucoup s'épancher sur son épaule ",
reconnut Pat Glynn avec un sourire attendri. Puis elle se rembrunit. " Les gens en profitent. - Je sais,
compatit Reba. Quelqu'un aurait-il exagéré récemment? - Natalie Frieze en tout cas. " " Tiens donc, se dit
Reba. Natalie Frieze. " Elle et son époux avaient fait partie des invités à la réception des Lawrence. Pat
Glynn s'échauffait en parlant. Depuis qu'elle avait vu Natalie embrasser Will Stafford avec effusion, puis
aller déjeuner avec lui pour la deuxième fois dans la semaine, ses sentiments oscillaient entre la rage et le
désespoir. Éperdument amoureuse de son patron, elle en avait oublié finalement l'admiration qu'elle
éprouvait auparavant pour Natalie Frieze, une admiration qui s'était transformée en profonde antipathie. "
Personne ne l'aime. C'est une prétentieuse qui cherche à épater la galerie avec sa garde-robe. Hier, elle a
tout fait pour apitoyer M. Stafford. Elle lui a montré les marques que son mari lui avait faites au poignet. -
Il lui a fait mal ? Exprès ? - Je n'en sais rien. C'est possible. Elle avait le poignet gonflé et violet. Elle
m'a dit que c'était très douloureux. " Le regard compréhensif de Reba poussa Pat à la confidence. Avec un
soupir, elle continua sur sa lancée : " Hier, alors qu'ils quittaient le bureau, M. Stafford m'a dit qu'il serait
de retour une heure plus tard. Natalie Frieze a pris un air entendu et rectifié : "Disons plutôt une heure et
demie." Et il avait pourtant beaucoup de travail. Les dossiers s'entassaient sur son bureau. - A-t-il une
petite amie ? - Oh, non 1 Cela fait très longtemps qu'il est divorcé. II s'est marié jeune, après avoir fait
son droit à l'université de Californie. II a perdu sa mère à peu près à la même époque. Il garde une photo
d'elle sur son bureau. Je croyais que son père était mort lui aussi, mais il s'est présenté ici la semaine
dernière, et M. Stafford a paru très contrarié et même bouleversé... " Pat Glynn sembla brusquement
songeuse. " Pourvu que personne ne vienne l'interrompre, implora Reba. Qu'elle continue de parler. " "
Peut-être que son père a négligé sa mère et qu'il lui en veut ", insinua Reba, cherchant à entretenir la
conversation. II était clair que Pat Glynn était soudain gênée, regrettait peut-être d'en avoir trop dit. Son
expression trahissait ce même embarras que Reba avait déjà lu sur le visage de Bernice Joyce. Mais elle
surmonta ses hésitations et mordit à l'hameçon. " Non, c'était une affaire entre eux deux. M. Stafford a
littéralement jeté son père dehors. En deux ans, depuis que je travaille avec lui, je ne l'ai jamais entendu
élever la voix une seule fois. Mais ce jour-là, il hurlait contre son père - il lui a dit de prendre sa voiture,
de retourner à Princeton et d'y rester. Il a dit aussi : "Tu ne m'as pas cru. Tu m'as désavoué, moi, ton fils
unique. Tu aurais pu payer une batterie d'avocats pour me défendre." Le père pleurait quand il est sorti, et
on voyait bien qu'il était très malade, pourtant je ne l'ai pas plaint. Il a dû être épouvantable avec M.
Stafford quand celui-ci était petit. " Pat Glynn reprit son souffle et regarda Reba. "Vous êtes trop aimable
de m'écouter. Je ne devrais pas vous confier ces histoires. Elles resteront entre nous, n'est-ce pas ? "
Reba se leva. " Bien entendu, lui assura-t-elle. Malheureusement, je crains de ne pouvoir attendre M.
Stafford plus longtemps. Je téléphonerai pour prendre rendez-vous. Ravie de vous avoir rencontrée, Pat. "
chapter 87
Elle poussa la porte, sortit, et s'éloigna rapidement. Elle voulait à tout prix éviter de croiser Will Stafford
en chemin. S'il la voyait et apprenait qui elle était, il forcerait sa trop bavarde secrétaire à révéler tout ce
qu'elle avait dit. L'histoire de Bernice Joyce ferait la première page de l'édition du lendemain. Samedi,
son article serait centré sur Natalie Frieze, femme battue qui se consolait dans les bras de Will Stafford,
l'un des suspects potentiels des meurtres de Martha Lawrence et de Carla Harper. Dimanche, si les
enquêteurs du National Daily s'activaient à fouiller les poubelles et trouvaient quelque chose à temps,
elle orienterait son papier sur les raisons pour lesquelles Will Stafford, le séduisant et très apprécié
avocat immobilier de Spring Lake, avait été désavoué par son père, un homme fortuné qui n'avait pas
voulu prendre en charge sa défense devant un tribunal. Ce n'étaient qu'hypothèses de la part de Reba. Elle
ignorait si le père était riche, mais il était de Princeton, ville huppée par excellence, et de toute façon, ça
ferait bien dans son article. PRÈs avoir quitté Emily, Tommy Duggan et Pete Walsh allèrent directement
chez Clayton Wilcox. L'entretien qu'ils avaient eu avec lui précédemment les avait laissés sur leur faim.
Wilcox s'en était tenu à son histoire : il avait posé l'écharpe sous le sac de sa femme. Interrogé au sujet de
Lillian Madden, il s'était finalement rappelé qu'il avait souffert d'une légère dépression à une époque et
l'avait consultée. " Il y a combien de temps, monsieur Wilcox ? avait demandé Tommy Duggan. -
Longtemps. Je ne me souviens plus très bien. - Cinq ans ? Trois ans ? - Je suis incapable de le préciser. -
Faites un effort, monsieur ", avait insisté Pete Walsh. Leur seule satisfaction à la fin de l'entretien avait
été de constater que Wilcox était sur le point de craquer. Il avait d'énormes cernes sous les yeux, croisait
et décroisait nerveusement les mains en parlant. Des gouttes de sueur perlaient sur son front, bien que la
température dans son bureau soit plutôt fraîche. " Il est pris de panique ", avait dit Tommy à Pete. Puis à
quatre heures de l'après-midi, deux informations leur parvinrent presque simultanément. D'abord, le
technicien téléphona depuis le bureau du Dr Madden et leur communiqua les dates où Clayton Wilcox
avait consulté la psychologue. " Il l'a vue pendant quatre semaines consécutives après la disparition de
Martha Lawrence, et durant trois semaines après celle de Carla Harper, répéta Tommy Duggan, l'air à la
fois incrédule et satisfait. Et il prétend ne pas s'en souvenir ! Ce type est un fieffé menteur. - Il nous a
raconté qu'il l'avait consultée pour une légère dépression, dit Pete Walsh avec un sourire railleur. S'il a
réellement étranglé ces malheureuses filles, on serait déprimé à moins ! - La secrétaire, Joan Hodges, me
dit qu'ils n'ont pas encore trouvé le dossier personnel de Wilcox avec les notes de Lillian Madden, mais
en admettant qu'ils parviennent à le reconstituer, il faudra une injonction du tribunal pour le consulter. "
La bouche de Tommy Duggan n'était plus qu'une ligne mince et rageuse. " De toute façon, nous aurons
accès à ce dossier. " La seconde information, presque miraculeuse, leur fut communiquée au téléphone
par leur enquêteur de l'Ohio. " Un de mes copains travaille chez le courtier qui gère les placements de
Wilcox. Il risque son poste si jamais on apprend son indiscrétion, mais il a jeté un coup oeil dans le
dossier de Wilcox. Il y a douze ans, lorsque Wilcox a pris sa retraite, il a emprunté cent mille dollars sur
son portefeuille d'actions. Mais le chèque a été déposé dans une banque d'Ann Arbor, dans le Michigan,
sur un compte ouvert par une dénommée Gina Fielding. Au bas du chèque à gauche quelqu'un a écrit:
"Bureau et commode anciens". Gina Fielding est-elle antiquaire ? " À la vue du sourire qui éclairait le
visage de Tommy pendant qu'il écoutait la réponse, Pete Walsh comprit que les choses prenaient un tour
intéressant. " Vous ne serez pas déçu, Tommy, disait son interlocuteur. Gina Fielding était étudiante à
l'Enoch College et elle a quitté l'université précipitamment, quelque temps avant que Wilcox ne
démissionne. - Où est-elle à présent ? - Nous suivons sa trace. Elle est partie à Chicago, s-est mariée puis
a divorcé. Nous allons la retrouver. C'est une question d'un jour ou deux. " Lorsqu'il eut raccroché,
Tommy regarda Pete d'un air satisfait. " Nous tenons peut-être notre preuve, ditil. Demain matin, rendez-
vous chez l'éminent ex-président de l'Enoch College. Je ne serais pas surpris qu'ils débaptisent bientôt le
bâtiment auquel ils ont donné le nom de Wilcox. "
chapter 88
Vendredi 30 mars
" 'Ai acheté le National Daily tous les matins. Cette fouine de journaliste, Reba Ashby, est restée au
Breakers pendant toute la semaine et elle parcourt la ville pour recueillir les commérages. Ce matin, je
me suis rendu compte que mon salut, ou ma perte, pouvait dépendre de ses conversations avec Bernice
Joyce. Cette vieille folle lui a confié qu'elle était pratiquement certaine de savoir qui avait pris l'écharpe
sous le sac. Si elle l'avait dit à la police, ils auraient su la convaincre de révéler mon nom. À partir de là,
ils se seraient mis à fouiller dans mon passé. Ils ne se seraient plus contentés de vagues explications. Il
aurait fallu prouver ce que je faisais et où je me trouvais à l'heure où Martha a disparu. Ils auraient fini
par aboutir à la vérité, mettant un terme à l'existence que j'ai choisie. Je ne pouvais pas courir ce risque.
Je me suis assis sur un banc non loin du Breakers, ostensiblement accaparé par la lecture du journal,
réfléchissant à la meilleure façon de pénétrer dans l'hôtel et de trouver la chambre de Mme Joyce sans me
faire remarquer. Sous mon capuchon, je portais une perruque grise retombant sur mon front. Je por tais
également des lunettes noires. Un déguisement minable, j'en conviens. C'était une belle journée, douce et
ensoleillée.
À sept heures trente, Mme Joyce est sortie faire son petit tour matinal. Elle était seule ; je l'ai suivie à une
certaine distance, cherchant un moyen de l'attirer à l'écart des joggeurs et autres sportifs. Heureusement,
les plus matinaux étaient déjà rentrés chez eux, et il était encore trop tôt pour les marcheurs qui aiment
prendre l'air après le petit déjeuner. Mme Joyce a parcouru quelques mètres et s'est assise sur l'un des
bancs à l'écart, destinés à ceux qui désirent conteur- oN ne peut pas dire que tu aies dormi comme pler la
mer sans être dérangés. un bébé cette nuit, dit Janey Browski à son L'endroit parfait pour mon dessein!
mari en posant un bol de porridge fumant je m'apprêtais à aller vers elle lorsque le Dr Der- devant lui.
mon O'Herlihy, qui ne manque jamais sa promenade - Et je n'ai pas l'impression d'avoir dormi comme
quotidienne, a aperçu Mme Joyce et s'est arrêté pour un bébé, répliqua Marty. Je n'ai cessé de faire des
bavarder avec elle. Heureusement, il ne s'est attardé rêves. Le genre de cauchemars qui vous laissent
patra que quelques minutes. Il n'a même pas tourné la tête que, mais vous échappent au réveil. Les rêves
ont dis en passant devant le banc où j'étais assis. paru. La sensation de malaise persiste.
chapter 89
Des gens arrivaient dans les deux directions, mais - C'est ton subconscient qui cherche à s'expri ils étaient
encore à une rue de distance. La cordelette mer. Si tu pouvais te rappeler quelques images, même tressée
dans ma main, je suis allé m'asseoir à côté de éparses, je pourrais t'aider à les interpréter. " Mme Joyce,
qui fermait les yeux, savourant les pre- Janey Browski servit le café, s'assit à la table et miers rayons du
soleil. commença à tartiner un toast de confiture de fraises. Elle les a ouverts en sentant la pression sur
son cou, " Tu apprends donc l'interprétation des rêves dans a tourné la tête, saisie d'effroi, et compris ce
qui lui ton cours de psychologie ? demanda Marty, s'effor arrivait. Malgré mon déguisement, elle m'a
reconnu. çant de sourire. Ses yeux se sont agrandis. Ses derniers mots avant de - Nous essayons de leur
donner une signification. mourir ont été : "Je m'étais trompée. Je ne pensais - Bon, si je fais un rêve la
nuit prochaine, je te pas que c'était vous." " réveillerai pour te le raconter, ainsi tu pourras commencer à
l'analyser. - Laisse un bloc sur ta table de chevet et note les détails de ton rêve. Mais n'allume pas la
lumière, s'il te plaît. " Janey prit un ton plus grave : " Qu'est-ce qui ne va pas, Marty ? Est-ce que tu
t'inquiètes pour quelque chose de particulier ou seulement à cause de cette sempiternelle histoire
d'obsédé ? - Je ne t'en ai pas parlé en rentrant hier soir, mais je suis allé voir Eric Bailey dans la journée.
" Marty lui raconta leur entretien et précisa qu'il en était ressorti en soupçonnant Eric d'être l'homme qui
poursuivait Emily. " Franchement, je trouve que tu y vas fort, dit janey, mais peux-tu en savoir plus sur lui
? - Janey, le bon sens veut qu'il n'ait pas pu être àl'intérieur de l'église Sainte-Catherine samedi dernier et
se poster non loin d'Emily. En outre, comme tu le sais, il est beaucoup plus difficile pour un homme que
pour une femme de se déguiser. " Il regarda l'heure à la pendule et termina à la hâte son petit déjeuner. " Il
faut que j'y aille. Tâche de ne pas devenir trop savante. Je déteste l'idée d'avoir l'air d'une cloche à côté
de toi. " Il s'arrêta. " Et ne t'avise pas de me dire que c'est déjà le cas ! " Il embrassa Janey sur le front.
Plus difficile pour un homme que pour une femme de se déguiser. Comme les cauchemars qu'il cherchait
en vain à se rappeler, la phrase demeura dans le subconscient de Marty et le hanta pendant toute la
journée. Malgré tout, il se procura le numéro d'immatriculation de la camionnette d'Eric Bailey et de son
cabriolet Mercedes, et vérifia les enregistrements de ses cartes d'abonnement sur l'autoroute. Elles
indiquaient qu'aucun des deux véhicules n'avait parcouru plus de cinquante kilomètres vers le sud à partir
d'Albany pendant la semaine passée. " Tout ça ne sert à rien ", se dit Marty. Mais, comme un mal de dents
lancinant, les soupçons qu'il nourrissait à l'égard d'Eric Bailey persistèrent dans un coin de son esprit. y
ouvrit les yeux et jeta un regard encore ensommeillé à son réveil, s'étonnant qu'il fût déjà huit heures et
quart. " Rien ne vaut deux verres de vin pour vous détendre l'esprit ", se dit-elle en repoussant les
couvertures. Elle sortait d'un lourd sommeil sans rêves plus reposée qu'elle ne l'avait été de toute la
semaine. En outre, elle avait passé une soirée très agréable, se rappela-t-elle en sacrifiant au rituel
matinal de la préparation du café. " Will Stafford est un garçon charmant ", pensat-elle en ouvrant la porte
de sa penderie. Elle hésita une minute avant de choisir son jean blanc préféré et un chemisier de coton à
carreaux rouges et blancs. La veille elle était vêtue de son tailleur du soir bleu nuit orné d'un délicat
froncis aux poignets. Will Stafford lui en avait fait des compliments. Il était arrivé avec presque une
demi-heure d'avance. " J'ai boutonné en vitesse ma veste en descendant l'escalier, se rappela Emily. Je
n'avais pas fini de me maquiller. " Elle l'avait laissé dans le bureau, à regarder les informations, se
félicitant d'avoir fermé la porte de la salle à manger. Elle préférait que personne ne vienne examiner sa
maquette.
chapter 90
Ce matin, en enfilant son jean et ses baskets, elle se disait que les gens donnaient souvent de leur vie une
image extérieure bien différente de ce qu'elle était en réalité. Comme Will Stafford, par exemple. On
aurait cru qu'il avait toujours vécu à l'écart des problèmes et des difficultés. Pendant le dîner, cependant,
Will s'était confié à elle et un autre tableau s'était dessiné. " Vous savez que je suis fils unique, avait-il
dit. J'ai grandi àPrinceton et, à l'âge de douze ans, je suis allé vivre àDenver avec ma mère lorsque mes
parents se sont séparés. Je crois aussi vous avoir dit que nous avions coutume de passer deux semaines
l'été à Spring Lake et de descendre au Essex & Sussex. Pourtant tout n'est pas aussi simple. " Et il avait
expliqué qu'un an après avoir été nommé à la tête de sa société, son père avait quitté sa mère et s'était
remarié avec sa secrétaire, première d'une série de trois autres épouses. Un voile de tristesse avait
assombri les yeux de Will. " Ma mère a eu le coeur brisé. Elle n'a plus jamais été la même femme par la
suite. Elle avait perdu toute sa vitalité. " Il avait hésité avant de poursuivre : " Emily, je vais vous confier
quelque chose que tout le monde ignore ici. Ce n'est pas une histoire très édifiante. " "J'ai voulu
l'empêcher de continuer, se souvintelle, mais il ne m'a pas écoutée. Il m'a raconté qu'après le bal de fin
d'année, en classe de terminale, il était allé faire un tour en voiture avec un ami. Ils étaient tous les deux
éméchés. Ils ont eu un accident et bousillé la voiture. C'était son ami qui conduisait. II avait dix-huit ans
et avait supplié Will d'échanger sa place contre la sienne au volant. "Tu n'as pas encore seize ans. Ils
seront indulgents avec toi." " " Emily, j'étais tellement bouleversé que j'ai accepté. Or, j'ignorais qu'il ne
s'agissait pas d'un simple accident. Dans mon désarroi, je ne m'étais pas rendu compte qu'il avait heurté et
tué un piéton, une jeune fille de quinze ans. Lorsque j'ai essayé de raconter à la police ce qui était
réellement arrivé, ils n'ont pas voulu me croire. Mon ami a menti à la barre des témoins. Ma mère m'a
soutenu, sans désemparer. Elle savait que je disais la vérité. Mon père s'est désintéressé de mon sort, et
j'ai passé un an dans une prison pour mineurs. " " Il y avait une telle souffrance sur son visage pendant
qu'il me racontait son histoire! " se rappela Emily. " Puis il a haussé les épaules. "Voilà. Pas une âme dans
cette ville n'est au courant de cet épisode de ma vie. Je vous ai tout dit parce que je compte vous inviter à
nouveau dans une ou deux semaines, et je préfère que les choses soient claires entre nous. Mais je suis
sûr d'une chose, c'est que vous ne direz rien àpersonne." " Je l'ai rassuré sur ce point, se rappela Emily,
mais je lui ai dit d'attendre un peu avant de m'inviter àdîner une seconde fois. Je ne veux pas donner
l'impression de sortir régulièrement avec quelqu'un, ni àSpring Lake ni ailleurs. " Elle descendit
l'escalier, s'arrêtant une seconde pour admirer la lumière du soleil à travers les vitraux de la fenêtre du
palier. " La prochaine fois que je m'intéresserai sérieusement à quelqu'un - s'il y a une prochaine fois - je
veux être sûre, absolument sûre, de ne pas commettre une autre erreur. Mais j'ai au moins une certitude, je
ne risque plus de tomber amoureuse d'un étudiant de première année. C'est une chose qui n'arrive qu'une
fois dans la vie ! Et celle-là avait drôlement changé la mienne! En épousant Gary après ma dernière année
de droit, j'ai atterri à Albany parce qu'il avait décidé de travailler dans l'affaire familiale. Sinon, j'aurais
été avocate à New York. " Et puis, si je n'avais pas vécu à Albany, je n'aurais pas défendu Eric dans son
procès, et je n'aurais pas bénéficié de cette plus-value de dix millions de dollars. Et je ne serais
certainement pas ici aujourd'hui dans cette maison ", conclut-elle en entrant dans la salle à manger pour y
prendre un des livres de souvenirs des Lawrence. Un journal tenu par Julia Gordon Lawrence après son
mariage. Emily était impatiente de découvrir ce qu'il lui révélerait. Attablée devant un toast et un
pamplemousse, elle l'ouvrit et s'absorba dans sa lecture. Dans l'une des premières entrées, Julia écrivait
chapter91
La pauvre Mme Carter est chaque jour plus faible. Elle ne se remettra jamais de la perte de Douglas.
Nous allons souvent lui rendre visite, lui apporter des fleurs pour égayer sa chambre, ou quelque douceur
pour aiguiser son appétit, mais rien n y fait. Elle ne cesse de parler de Douglas, " Mon seul enfant ",
sanglote-t-elle lorsque nous tentons de la consoler. Nous en parlons souvent ensemble, ma belle-mère et
moi, et nous nous accordons à dire que la vie est devenue terriblement triste pour Mme Carter. Elle était
d'une grande beauté et très riche dans sa jeunesse. Peu après la naissance de Douglas, elle a commencé à
souffrir de rhumatismes. Elle est restée percluse pendant des années, et aujourd'hui elle ne quitte
pratiquement jamais son lit. Ma belle-mère pense que les médecins lui ont prescrit pendant longtemps des
doses trop fortes de laudanum. Maintenant la malheureuse, assommée par les sédatifs, n'éprouve plus
aucun goût pour l'existence et n'a qu'une hâte, que le temps passe. Sinon, le seul exutoire à son chagrin est
de pleurer à chaudes larmes.
Emily referma le journal et gagna la salle à manger. " Donc Mme Carter se trouvait chez elle le jour où
Madeline a disparu, se dit-elle. Supposons maintenant que Douglas ait en réalité pris le premier train,
soit arrivé chez lui, et que Madeline ait traversé la rue en courant pour aller à sa rencontre. Si les choses
avaient mal tourné entre Madeline et Douglas, Mme Carter, dans sa chambre, abrutie par le laudanum,
aurait-elle été consciente qu'une tragédie se déroulait au rezde-chaussée ? " On pouvait aussi imaginer
que Madeline soit allée faire un tour derrière chez elle et y ait rencontré Alan Carter peut-être en train de
l'attendre dehors, dans son propre jardin. Il était amoureux d'elle, et savait probablement que son cousin
s'apprêtait à lui offrir une bague de fiançailles. Il lui avait peut-être fait des avances... et s'était mis en
rage quand elle l'avait rabroué. Aucune des deux hypothèses n'était à exclure. " Je suis convaincue, pensa-
t-elle, que Madeline est morte à deux pas de chez elle, et que l'un ou l'autre de ces deux hommes est
impliqué dans sa mort. " Si Douglas était innocent, Alan devenait alors le suspect le plus plausible.
Géographiquement, il habitait à quelques mètres de la maison de Madeline. Letitia devait passer devant
chez lui pour aller à la plage. Dans son journal, Julia avait écrit que ses amis et elle rendaient
régulièrement visite à la mère de Douglas. Ellen Swain était-elle venue voir Mme Carter le jour de sa
disparition ? Les archives de la police fourniraient peut-être des précisions sur ce point. Comme Emily
rangeait soigneusement le journal dans la pile des souvenirs de famille des Lawrence, une autre
possibilité lui traversa l'esprit Douglas Carter s'était-il vraiment suicidé ? Ou avaitil été assassiné parce
qu'il soupçonnait la vérité ? EN ce vendredi matin, Bob Frieze fut réveillé en sursaut par la sonnerie
stridente du téléphone posé sur la table de nuit. Il ouvrit les yeux, saisit le récepteur à tâtons et grommela
un " allô " rauque et bourru. " Bob, c'est Connie. J'attendais Natalie à l'heure du dîner, hier. Elle n'est pas
venue et n'a pas téléphoné. Est-ce qu'elle est là ? Il ne lui est rien arrivé, j'espère. " Bob Frieze se
ressaisit. Il était étendu sur le lit non défait. " Natalie, se rappela-t-il, le cerveau encore embrumé. Nous
étions au restaurant. Elle a dit qu'elle ne voulait pas déjeuner et a quitté la salle précipitamment. " " Bob,
que se passe-t-il ? " L'irritation perçait dans la voix de Connie, mais il y percevait aussi autre chose. De
la peur. De la peur ? Natalie avait probablement raconté qu'ils s'étaient querellés. Cela ne faisait aucun
doute. Lui avait-elle parlé de son ecchymose au poignet? Il s'efforça de rassembler ses esprits. "
Récapitulons. Natalie m'a dit qu'elle partait. Qu'elle rentrait à la maison faire ses valises. Elle avait
l'intention de loger provisoirement dans l'appartement de Connie à New York. " Se pouvait-il qu'elle ne
soit pas parvenue à destination ? On était le lendemain matin, et Connie disait qu'elle avait en vain
attendu Natalie la veille. " J'ai perdu presque tout souvenir de cette journée. Combien de temps suis-je
resté inconscient ? " Il posa sa main sur le micro et s'éclaircit la voix avant de répondre " Connie, dit-il,
j'ai vu Natalie hier au restaurant àl'heure du déjeuner. Elle m'a dit qu'elle rentrait à la maison faire ses
valises et qu'elle avait l'intention d'aller à New York et d'habiter chez vous. Je ne l'ai pas revue depuis. -
A-t-elle vraiment fait ses valises ? Peut-être sontelles toujours là ? Et sa voiture ? - Ne quittez pas. " Bob
Frieze se leva en titubant. "J'ai une sacrée gueule de bois. Ce n'est pas dans mes habitudes de boire
autant. Que m'est-il arrivé ? " Il avait acheté cette maison et s'y était installé alors qu'il était en instance
de divorce avec Susan. Natalie avait beaucoup participé à la décoration, insistant pour faire certaines
améliorations. C'est ainsi qu'elle avait transformé la petite chambre contiguë à la leur en deux dressings
mitoyens. Il ouvrit celui de Natalie. Contre le mur du fond, une large planche était fixée à un mètre du sol
pour faire les bagages. La grande valise de Natalie y était posée, le couvercle relevé. Bob jeta un coup
d'oeil à l'intérieur. Elle était à moitié remplie. Redoutant le pire, il alla d'un pas chancelant jusqu'à la
chambre d'amis, se souvenant qu'elle lui avait dit y avoir dormi la veille. Le lit n'avait pas été défait. Et
dans la salle de bains, ses produits de maquillage se trouvaient encore sur la coiffeuse.
chapter 92
Il lui restait une chose à vérifier avant de trouver que répondre à Connie. Il descendit, mi-courant,
mivacillant, jusqu'à la cuisine, ouvrit la porte du garage. La voiture de Natalie était garée à sa place
habituelle. Où diable était-elle allée ? Que s'était-il passé ? Il lui était arrivé quelque chose, il en était
convaincu. Mais pourquoi en était-il si convaincu ? De retour dans la chambre, il reprit le combiné. " Il
semblerait que Natalie ait changé d'avis, Connie. Toutes ses affaires sont encore ici. - Où est-elle, alors ?
- Je n'en sais fichtre rien. Nous nous sommes disputés mercredi soir. Elle a dormi dans la chambre
d'amis. Je suis rentré tard la nuit dernière, comme toujours, et je suis allé me coucher immédiatement.
Sans me soucier d'elle. Je suis sûr qu'elle va bien. Il arrive à Natalie de changer ses plans sans prendre la
peine de prévenir personne. " Le déclic qui résonna à l'oreille de Bob lui signala que la meilleure amie
de sa femme venait de lui raccrocher au nez. Elle allait téléphoner à la police. Cette certitude le frappa
comme un coup en pleine figure. Que devaitil faire ? Se comporter normalement, décida-t-il. Il retira la
courtepointe du lit, défit les couvertures et s'allongea entre les draps pendant quelques minutes pour
donner l'impression d'y avoir dormi. " Qu'est-ce que j'ai fait hier après le déjeuner ? Où suis je allé ? "
s'interrogea-t-il, s'efforçant désespérément de rassembler ses souvenirs. Il ne se rappelait rien. Il passa sa
main sur son visage et sentit un début de barbe sur ses joues. Il allait d'abord prendre une douche; se
raser; s'habiller. " Quand la police se présentera, comporte-toi normalement. Tu t'es disputé avec ta
femme. Lorsque tu es rentré hier soir, tu ne t'es pas soucié d'elle. Elle a visiblement changé d'avis, décidé
de ne pas partir àNew York. " Lorsqu'un officier de police sonna à sa porte trente minutes plus tard, Bob
Frieze était prêt à le recevoir. Il était calme, mais expliqua qu'il commençait à s'alarmer sérieusement. "
Avec les événements qui sont survenus en ville ces jours derniers, la disparition de ma femme m'inquiète
énormément. " Son visage était empreint d'une expression soucieuse. Puis il ajouta : " Je ne supporte pas
la pensée qu'il puisse lui être arrivé quelque chose. " Alors même qu'il les prononçait, les mots sonnaient
faux à ses propres oreilles.
chapter 93
PETE Walsh était sorti acheter du lait avant d'aller travailler. Sa femme lui avait demandé de prendre le
National Daily en passant. Pendant qu'il attendait sa monnaie, il jeta un coup d'oeil au titre. Moins d'une
minute plus tard, il s'entretenait au téléphone avec le commissariat de Spring Lake. " Envoyez un de vos
gars au Breakers, dit-il. Dites-lui de ne pas perdre de vue une vieille dame qui réside àl'hôtel, Bernice
joyce. On dit qu'elle a été témoin du vol de l'écharpe dans l'affaire Lawrence. Sa vie est peut-être en
danger. " Oubliant le lait, il sortit en courant du magasin et se rua vers sa voiture. En route vers le bureau
du procureur, il joignit Duggan, qui s'y rendait de son côté. Dix minutes plus tard, les deux hommes
sautaient dans leur voiture de service, actionnaient gyrophare et sirène, et roulaient à tombeau ouvert vers
Spring Lake. Tommy Duggan appela' la réception du Breakers. On avait vu Mme Joyce sortir de l'hôtel.
Elle avait dit qu'elle allait faire une promenade au bord de la mer. La police était déjà à sa recherche. Le
Dr Dermott O'Herlihy se rendit à pied jusqu'à la poste, puis décida de rentrer chez lui par le bord de mer.
Il s'étonna de voir Bernice Joyce encore assise sur le banc. Elle lui tournait le dos, il ne pouvait pas voir
son visage. " Elle s'est probablement endormie ", se dit-il. Mais l'inclinaison anormale de sa tête attira
son attention et il hâta le pas, craignant qu'elle n'ait eu un malaise. Il fit le tour du banc et aperçut la
cordelette serrée autour de son cou, puis vit la bouche ouverte, les yeux au regard fixe, le filet de sang au
bord des lèvres. Il connaissait Bernice depuis plus de cinquante ans, depuis l'époque où ils passaient tous
leurs étés ensemble à Spring Lake, lui-même et sa femme Mary, Charles et Bernice Joyce, et leurs enfants
respectifs. " Mon Dieu, Bernice, murmura-t-il. Pourquoi? Qui a pu vous faire ça ? " Un bruit de pas
précipités lui fit lever les yeux. Un jeune policier s'élançait sur la promenade, atteignait le banc en
quelques foulées, se penchait à côté de Dermott, contemplant le corps inerte. " Vous arrivez trop tard, mon
garçon, lui dit Dermott en se relevant. Elle est morte depuis plus d'une heure. "
BBIEN qu'il ne lui ait fait aucune réflexion, Pat Glynn savait que M. Stafford était furieux contre elle.
Elle le vit à son regard, à son attitude quand il entra dans le bureau ce vendredi matin et passa devant elle
avec un bref salut, sans sourire. La veille, lorsqu'il avait regagné son bureau après le déjeuner, elle lui
avait dit que Mlle Ashby était venue le voir. " Mlle Ashby ? La journaliste qui tient la rubrique des potins
dans ce canard à scandale ?J'espère qu'elle n'a pas cherché à vous tirer les vers du nez, Pat. Cette femme
est une vraie vipère. " La gorge serrée, Pat s'était souvenue des confidences qu'elle avait faites à Reba
Ashby. " Je lui ai seulement dit que vous étiez quelqu'un de formidable, monsieur Stafford. - Pat, chacun
des mots que vous avez prononcés sera interprété et déformé. J'aimerais que vous me rapportiez tout,
absolument tout ce que vous lui avez dit. Je ne me fâcherai pas, n'ayez aucune crainte, mais je m'attends
au pire. Lisez-vous le National Daily ? " Elle avoua le lire de temps en temps. " Eh bien, si vous l'avez lu
cette semaine, vous avez vu le tort que cette petite garce a causé à Clayton Wilcox. Elle en fera autant
avec moi. Alors quel genre de questions vous a-t-elle posées et que lui avez-vous répondu ? "
chapter 94
Pat était incapable de se concentrer sur son travail. Elle luttait désespérément contre son envie d'aller
trouver M. Stafford dans son bureau et de lui redire combien elle était désolée. Elle était prête à céder
quand un appel téléphonique de sa mère la jeta dans la consternation, reléguant ses remords au second
plan. " Pat, un nouveau meurtre a eu lieu en ville. Une vieille dame, Bernice Joyce, une des invitées des
Lawrence à cette réception qui a précédé la disparition de Martha, a été trouvée étranglée sur un banc sur
la promenade du bord de mer. Elle avait dit à la chroniqueuse du National Daily qu'elle pensait pouvoir
identifier la personne qui avait pris l'écharpe, et cette femme l'a relaté dans son article, et maintenant
Mme Joyce est morte. Peux-tu imaginer une chose pareille ? - Je te rappelle tout de suite, maman. " Pat
raccrocha et, d'un pas presque mécanique, longea le couloir, ouvrit sans frapper la porte du bureau de
Will Stafford et entra. " Monsieur Stafford, Mme Joyce est morte. Je sais que vous la connaissiez. Elle a
dit à cette journaliste qu'elle pensait avoir vu quelqu'un prendre l'écharpe à la réception des Lawrence, et
l'autre l'a publié. Monsieur Stafford, je vous jure que je n'ai rien dit àMlle Ashby, rien qui ait pu causer la
mort de quelqu'un. " La voix de Pat monta d'un ton, trembla, et se brisa dans un sanglot. " C'est affreux !
"Will se leva et contourna son bureau. Il posa ses mains sur ses épaules. " Calmez-vous, Pat. Je suis sûr
que vous n'avez rien dit à Reba Ashby. Allons, racontez-moi tout ça. Qu'estil arrivé à Mme Joyce ? "
Apaisée par le contact des mains chaudes et puissantes de Will, Pat lui rapporta ce que sa mère venait de
lui annoncer. " Je suis vraiment désolé, dit doucement Will. Bernice Joyce était une vieille dame
charmante et respectable. " Pat se sentit rassérénée. " Il est redevenu amical àmon égard ", se dit-elle.
Désireuse de prolonger ce moment d'intimité, elle demanda " Monsieur Stafford, croyez-vous que M.
Wilcox ait pu s'attaquer à Mme Joyce ? Si l'on en croit les journaux, sa femme affirme qu'elle lui avait
confié son écharpe. - Parions qu'il doit subir un interrogatoire serré, à l'heure qu'il est ", répondit Will
sèchement. Pat perçut le changement de ton. Il n'y avait plus rien de familier dans son attitude. Elle se
résigna àregagner son bureau. " Je vous apporterai le courrier à signer avant midi, promit-elle. Comptez-
vous déjeuner dehors ? - Non. Vous pouvez commander des sandwichs pour nous deux. " Pat osa une
dernière question. " Peut-être ferais-je mieux d'attendre un peu, au cas où Mme Frieze passerait au bureau
comme la dernière fois ? - Mme Frieze part s'installer à New York, de manière permanente. " Pat Glynn
retourna à son travail, un sourire béat sur les lèvres. Will Stafford décrocha son téléphone et s'entretint
avec l'agence de placement qui lui avait envoyé Pat Glynn deux ans auparavant. " Et pour l'amour du ciel
trouvez-moi quelqu'un d'adulte et de sensé, qui ne parle pas à tort et à travers et ne soit pas
désespérément à la recherche d'un mari. - Nous avons quelqu'un qui s'est inscrit ce matin même. Elle
s'appelle Joan Hodges, elle travaillait pour cette psychologue qui a été assassinée la semaine dernière.
Elle est efficace. Intelligente, d'un abord très agréable. Je pense qu'elle vous conviendra, monsieur
Stafford. - Envoyez-moi ses références dans une enveloppe, avec la mention "Personnel". -
Naturellement. " Will avait à peine raccroché que Pat lui annonça un autre appel. Il provenait de
l'inspecteur Duggan, qui demandait à être reçu le plus tôt possible.
chapter 95
PEu désireuse de se retrouver face à Bernice Joyce, Reba Ashby avait quitté le Breakers le jeudi après-
midi et pris une chambre à l'Inn at the Shore à Belmar, à quelques kilomètres de là. Le vendredi, l'oreille
collée à la radio, elle attendait impatiemment les réactions à son article paru le matin même dans les
kiosques lorsqu'elle apprit avec stupeur la mort de Bernice Joyce. Comme toujours dans ces cas-là, elle
chercha d'abord à se justifier. Cette femme aurait dû s'adresser à la police. C'était sa faute. " Je ne suis
sûrement pas la seule à qui elle a raconté son histoire. Personne ne se confie à un seul interlocuteur. De
toute manière, elle ne m'a pas demandé de garder le secret. Et telle qu'elle m'est apparue, Bernice était le
genre de femme à aborder "l'homme à l'écharpe" et à lui demander pour quelle raison il l'avait prise. Elle
était assez naïve pour poser une telle question. " Pour plus de prudence, Reba téléphona à Alvaro
Martinez-Fonts, son rédacteur en chef, afin de mettre au point les réponses qu'elle donnerait à la police.
Elle le prévint également qu'elle avait dîné au Seasoner le jeudi soir, mais que Bob Frieze ne s'était pas
montré.
" J'ai glissé cinquante dollars au maître d'hôtel. Suffisant pour lui délier la langue. D'après ce qu'il m'a
dit, Frieze a un comportement étrange depuis quelques mois. Pas loin de la dépression nerveuse, à
l'entendre. Hier, Natalie Frieze a fait une courte apparition au restaurant. Bob et elle se sont disputés. Le
maître d'hôtel l'a entendue dire à son mari qu'il lui faisait peur. - Ça correspond au côté "femme battue"
du scénario. - Il y a autre chose. Un serveur les a entendus parler de séparation. Il veut bien parler, mais
il est très gourmand. - Payez-le et faites votre article. - Je vais essayer de rencontrer Natalie Frieze
aujourd'hui. - Débrouillez-vous pour lui tirer les vers du nez, Reba. Robert Frieze était jadis un gros
bonnet de Wall Street. Les médias vont se ruer sur lui, même s'il n'a rien à voir avec le meurtre. - Peut-
être doué pour les finances mais nul en restauration. La cuisine est quelconque, le décor pompeux, la salle
inconfortable. Et pas un chat. Croyezmoi, ça ne risque pas de devenir l'endroit branché du Monmouth
County. - Vous faites du bon boulot, Reba. Continuez sur votre lancée. - Comptez sur moi. Et du côté de
Stafford ? - Rien pour l'instant. Mais si on veut trouver quelque chose de louche, on trouvera. " " Lus
question d'aller voir Wilcox dans son bureau et de le laisser conduire le bal ", dit rudement Tommy
Duggan à Pete Walsh comme ils quittaient la scène du crime. " Il faut qu'il vide son sac, je veux voir ce
qu'il a dans le ventre - et vite. " Le corps de Bernice Joyce avait été enlevé. L'équipe médico-légale était
sur le point de partir. L'enquêteur en chef avait dit à Tommy : " Avec le vent qui vient de la mer, on n'a
pas une chance sur cent de trouver quelque chose d'utilisable. Nous avons répandu de la poudre pour les
empreintes digi tales, mais l'assassin portait des gants. C'est un pro. " " Un sacré pro! " fit Tommy furieux
en remontant dans la voiture avec Pete. Il ne pouvait chasser de son esprit le visage de Bernice Joyce tel
qu'il l'avait vu une semaine plus tôt quand il l'avait interrogée avec les autres témoins chez Will Stafford.
chapter96
Elle s'était montrée très coopérative quand ils avaient mentionné l'écharpe. Elle savait qu'elle appartenait
à Rachel Wilcox. " Mais s'était-elle rappelé alors avoir vu quelqu'un la prendre ? se demanda Tommy.
Non, pas ce jour-là. Le souvenir avait dû lui revenir plus tard. " Elle m'avait dit qu'elle voulait rentrer à
Palm Beach le lundi suivant. Même si j'avais su qu'elle avait changé ses plans et décidé de prolonger son
séjour, il ne me serait pas venu à l'esprit de l'interroger davantage. " Il se sentait dégoûté, en rage contre
lui-même. L'assassin avait lu l'article dans cette feuille de chou et pris peur. Si peur qu'il avait couru le
risque d'éliminer Mme Joyce en plein jour. Et s'il poursuivait son petit jeu, il fallait s'attendre à ce qu'il y
ait une autre victime demain. Mais cette fois-ci il s'agirait d'une femme jeune. " Où va-ton ?lui demanda
Pete. - Tu as appelé Stafford ? - Oui. On peut passer le voir quand on veut dans la journée. Il ne compte
pas bouger de son bureau. - Commençons par lui. Passe un coup de fil chez nous pour savoir s'il y a du
nouveau. " C'est alors qu'ils apprirent que Natalie Frieze avait disparu. " Oublions Stafford pour le
moment, dit Tommy. Les flics interrogent Frieze. Je veux assister à la séance. " Il se renfonça dans son
siège, l'air de plus en plus sombre. L'assassin aurait-il déjà choisi sa prochaine victime en la personne de
Natalie Frieze ?
DÈs qu'il apprit la mort de Bernice Joyce, Nick Todd téléphona à Emily. " Emily, connaissiez-vous cette
femme ? - Non, pas du tout. - Croyez-vous que l'article paru dans ce canard àscandale ait pu causer sa
mort ? - Je n'en sais rien. Je n'ai pas lu l'article, mais on m'a raconté qu'il est épouvantable. - Ce torchon
était un arrêt de mort pour cette malheureuse. Ce sont des ignominies de cet acabit qui me poussent à
entrer dans les services du procureur général. - Quelles sont les nouvelles de ce côté-là ? - J'ai sondé
certains de ses proches collaborateurs. J'ai gagné contre eux un procès important l'année dernière. Ce qui
peut m'aider ou me desservir, on ne sait jamais. " Il y eut un changement imperceptible dans sa voix. "J'ai
téléphoné chez vous hier soir, vous étiez sortie. -J'ai dîné en ville. Vous n'avez pas laissé de message. -
Non. Où en êtes-vous dans vos recherches ? - Je fabule peut-être, mais j'entrevois une trame derrière
toutes ces morts, et c'est horrible. Je vous avais raconté que Douglas Carter, le fiancé de Madeline, s'était
suicidé ? - Oui, vous m'en avez parlé. - Nick, on l'a trouvé avec un fusil de chasse à côté de lui. Certes la
disparition de Madeline l'avait plongé dans le désespoir, mais il était jeune, beau, fortuné, et promis à un
bel avenir à Wall Street. Dans tout ce qui a été écrit à son propos dans les journaux et autres documents
dont je dispose, rien n'indique qu'il aurait pu avoir des instincts suicidaires. Il y a autre chose. Sa mère
était en mauvaise santé, et il semblait très proche d'elle. Il ne pouvait ignorer que son suicide
l'anéantirait. Réfléchissez - que ressentirait votre mère dans de pareilles circonstances ? - Elle ne me
pardonnerait jamais, répondit Nick d'un ton sévère. Et la vôtre, Emily ? - Elle ne serait pas ravie,
naturellement. - Alors, je vous en prie, jusqu'à ce que soient arrêtés le maniaque qui vous poursuit et le
tueur en série que vous cherchez obstinément à démasquer, fermez bien vos portes et mettez l'alarme
quand vous êtes seule. Bon, on m'appelle sur une autre ligne. Àdimanche, si nous ne nous parlons pas
avant. " Emily raccrocha. Pourquoi Nick éprouvait-il le besoin de faire entendre à chaque fois la voix de
la raison ? Il était onze heures trente. Elle avait passé plus de deux heures à compulser alternativement les
archives de la police et les souvenirs des Lawrence.
chapter 97
Elle avait également appelé son père et sa mère àChicago et sa grand-mère à Albany, prenant son ton le
plus enthousiaste pour leur faire un récit détaillé de la maison et de son bonheur d'y habiter. " Tout ce que
je leur raconte est vrai ", se dit-elle, pensant dans le même temps à tout ce qu'elle leur cachait par
ailleurs. Julia Gordon Lawrence avait tenu son journal année après année. Elle n'écrivait pas tous les
jours, mais fréquemment. " La lire est un véritable plaisir, songea Emily, et j'y passerai volontiers plus de
temps par la suite si les Lawrence m'y autorisent. Pour l'instant, j'ai surtout besoin d'informations se
rattachant directement aux disparitions de ces jeunes filles et àla mort de Douglas. " Étonnée, elle
constata que l'hypothèse du suicide lui paraissait de plus en plus fragile, et qu'elle considérait le jeune
homme comme la victime possible de l'individu qui s'était attaqué aux trois jeunes filles. Ellen Swain
s'était volatilisée le 31 mars 1896. Julia avait certainement relaté l'événement. Emily feuilleta les
journaux et trouva celui de l'année en question. Avant de s'absorber dans sa lecture, cependant, elle
voulait s'assurer de quelque chose. Elle ouvrit la porte qui donnait dans la galerie, sortit, et regarda de
l'autre côté de la rue. D'après les archives, l'ancienne maison des Carter avait été entièrement détruite par
un incendie en 1950 et reconstruite au même emplacement, en gardant toutes les caractéristiques d'une
demeure victorienne de la fin du siècle, y compris la véranda qui en faisait le tour. " Mettons que
Madeline était assise là et que Douglas, ou Alan, lui ait fait signe... " Emily voulait vérifier la
vraisemblance du scénario qu'elle avait imaginé la veille. Elle fit le tour de la maison, descendit les
marches de la galerie qui menaient au jardin de derrière. L'entrepreneur avait tassé la terre, mais ses
tennis se maculèrent néanmoins de boue tandis qu'elle se dirigeait jusqu'à la haie qui délimitait la
propriété. Elle marcha d'un pas délibéré vers l'endroit où les restes des deux victimes avaient été
découverts, et s'immobilisa. Le houx était sans doute assez gros, àl'époque, avec ses lourdes branches
basses, pour empêcher quiconque dans la maison de voir Alan Carter rejoindre Madeline, et l'agresser
volontairement ou accidentellement. À ce moment-là, la sueur de Madeline prenait sa leçon de piano, le
son aurait couvert un cri éventuel. Et à supposer que les choses se soient passées ainsi, comment trouver
un lien entre ces meurtres et ceux d'aujourd'hui ? Elle rentra à l'intérieur, prit le journal de 1896 et
chercha les entrées postérieures au 31 mars. Le ler avril 1896, Julia avait écrit Ma main tremble en
écrivant ces lignes. Ellen a disparu. Hier, elle est passée voir Mme Carter et lui a apporté un pot de
blanc-manger, pensant lui redonner de l'appétit. Mme Carter a dit à la police qu Ellen lui avait fait une
courte visite. " Ellen avait l'air songeur, a-t-elle ajouté, elle semblait troublée. " Mme Carter se reposait
dans sa chaise longue près de la fenêtre de sa chambre et elle a vu Ellen dans Hayes Avenue et a pensé
qu'elle rentrait directement chez elle. C'est la dernière fois qu'on l'a aperçue.
" Ellen était donc passée chez les Carter ", réfléchit Emily. Elle tourna rapidement les pages suivantes,
puis s'arrêta à une entrée datée de trois mois plus tard.
chapter 98
Ce matin, Dieu a rappelé à lui la chère Mme Carter. Sa mort nous attriste bien sûr, mais nous savons tous
que c'est une bénédiction pour elle. La voilà enfin délivrée de la souffrance et du chagrin et réunie avec
son fils adoré, Douglas. Elle a passé les derniers jours de sa vie dans un état de grande confusion, croyant
parfois voir Madeline et Douglas dans la chambre avec elle. M. Carter a supporté avec beaucoup de
dignité la longue maladie de sa femme et la perte de son fils. Espérons que l'avenir lui sera plus clément.
" Qu'en était-il de lui, le mari et le père ? " se demanda Emily. Il n'y avait pratiquement rien d'écrit le
concernant. En outre son épouse et lui se mêlaient rarement à la vie mondaine de la petite communauté.
Quelques allusions ici et là lui avaient appris qu'il s'appelait Richard. Elle continua à tourner les pages,
cherchant d'autres passages où serait mentionné le nom de Carter. Il y avait encore des allusions à Ellen
Swain dans l'année 1896, mais Emily ne découvrit rien concernant Richard ou Alan Carter. La première
entrée du journal de 1897 était datée du 5 janvier. Cet après-midi nous avons assisté au mariage de M.
Richard Carter avec Lavinia Rozae. Ce fut une cérémonie discrète car la défunte Mme Carter nous a
quittés il y a moins d'un an. Personne, cependant, n'oserait faire reproche de son bonheur à M. Carter.
C'est un homme dune extrême séduction, qui approche à peine de la cinquantaine. Il a rencontré Lavinia
alors qu'elle séjournait chez sa cousine, Beth Dietrich, qui est aussi lune de mes proches amies. Lavinia
est une jeune fille très belle, elle a beaucoup d'aisance et de maturité pour son âge. À vingt-trois ans, elle
a la moitié de l'âge de M. Carter, mais ces unions ne sont pas si rares, et certaines sont très heureuses. On
dit qu'ils vont vendre la maison de Hayes Avenue, qui a été le théâtre de tant de drames, et qu'ils ont déjà
acheté une villa plus petite mais pleine de charme au 20, Brimeley Avenue. " Le 20, Brimeley Avenue ?
Pourquoi cette adresse m'est-elle familière ? " se demanda Emily. Bien sûr ! Elle y était allée la semaine
précédente. C'était là qu'habitait Clayton Wilcox.
ROBERT Frieze était dans un état d'extrême agitation quand Tommy Duggan et Pete Walsh arrivèrent chez
lui. Il était assis sur un canapé du salon et s'entretenait avec un agent de la police municipale. " Ma femme
avait hâte de s'installer à Manhattan. Nous en avions pris la décision depuis un certain temps, expliquait-
il. Je viens de vendre mon restaurant et m'apprête à en faire autant avec cette maison. Une de ses amies
lui a proposé d'habiter son appartement en attendant et elle avait l'intention de partir hier. J'ignore
pourquoi elle a changé d'avis. Natalie est impulsive. Elle peut tout aussi bien avoir pris un avion pour
Palm Beach. Elle y a beaucoup d'amis. - Manque-t-il des vêtements d'été dans sa penderie ? demanda un
des policiers. - Comment voulez-vous que je le sache! Ma femme a plus de vêtements que la reine de
Saba. Je l'ai vue acheter deux fois la même toilette, ayant oublié qu'elle en avait déjà une dans sa garde-
robe. Si Natalie a décidé de prendre l'avion pour Palm Beach, elle aura trouvé naturel de partir avec ce
qu'elle avait sur le dos et, une fois sur place, de parcourir Worth Avenue avec sa carte de crédit en main.
" Plus Bob Frieze parlait, plus cette idée lui paraissait plausible. Peu auparavant, Natalie s'était plainte
du temps. Gris, froid, humide. Déprimant. Elle ne trouvait jamais assez de mots pour décrire cette
période de l'année qu'elle détestait. " Pouvons-nous jeter un coup d'oeil dans la maison, monsieur Frieze
? - Allez-y. Je n'ai rien à cacher. " Tommy savait que Bob Frieze les avait vus, Pete et lui, quand ils
étaient entrés dans la pièce, mais il ne s'était pas donné la peine de leur faire signe. Tommy prit place sur
le siège que le policier venait de quitter. " Monsieur Frieze, j'ai cru au début que vous ne m'aviez pas
reconnu. Nous nous sommes pourtant rencontrés à plusieurs reprises. - À qui le dites-vous ? " répliqua
Frieze d'un ton sarcastique. Tommy hocha la tête. << Bien. Monsieur Frieze, êtesvous sorti faire du
jogging ce matin ? " " Est-ce que je suis sorti courir ? s'interrogea Bob. J'étais en tenue de jogging, ça oui
! Mais quand l'ai-je enfilée ? Et pour quelle raison ? Hier après-midi ? La nuit dernière ? Ce matin ? Est-
ce que j'ai suivi Natalie jusqu'à la maison quand elle a quitté le restaurant ? Nous sommes-nous disputés
de nouveau ? " Il se leva. " Monsieur Duggan, cela fait longtemps, quatre ans et demi pour être précis, que
j'en ai assez de vos insinuations et de votre attitude à mon égard. Je ne veux plus être soumis à vos
questions ni à celles de quelqu'un d'autre. Je vais téléphoner à Palm Beach et demander aux amis de ma
femme si l'un d'eux l'a vue ou hébergée. " Il marqua une pause. " Mais pour commencer, monsieur Duggan,
je vais appeler mon avocat. À partir de maintenant, je ne parlerai plus qu'en sa présence. " oAN Hodges
épluchait les fichiers de l'ordinateur et faisait la liste de tous les patients traités par le Dr Madden depuis
cinq ans.
chapter99
Un technicien informaticien de la police avait été chargé de l'assister. Deux psychologues, amis du Dr
Madden, s'étaient proposé de l'aider à reconstituer les dossiers confidentiels des patients. C'était Tommy
Duggan qui avait accéléré les recherches. Si le dossier de Clayton Wilcox restait introuvable, raisonnait-
il, ce serait une raison supplémentaire de le soupçonner. Joan avait déjà pu vérifier qu'à part Wilcox
aucune des personnes dont Duggan lui avait communiqué le nom n'était jamais venue consulter le Dr
Madden. " Mais quelqu'un a pu utiliser un nom d'emprunt, l'avait prévenue Duggan. Il faut repérer s'il
manque un dossier à partir de la liste des patients enregistrée dans l'ordinateur. Si c'est le cas, nous irons
enquêter sur la personne en question. " Ils avaient disposé tous les dossiers par ordre alphabétique sur les
longues tables métalliques installées pour l'occasion dans la salle de séjour. Dans certains cas, les
étiquettes avaient été soit déchirées soit arrachées, aussi savaient-ils que les résultats seraient imparfaits.
" C'est une tâche particulièrement fastidieuse ", fit remarquer l'informaticien en se tournant vers Joan. Elle
acquiesça en silence. Plus que n'importe quoi, Joan voulait en finir avec tout ça et trouver un autre job.
Elle avait déjà téléphoné à l'agence de placement. Plusieurs des psychologues de l'entourage du Dr
Madden lui avaient proposé de l'engager, mais elle avait besoin d'un changement radical. Si elle
continuait à travailler dans la même branche, elle ne cesserait de revoir l'image du Dr Madden, assise
dans son fauteuil, la cordelette serrée autour de son cou. Elle tomba sur un nom avec une adresse à Spring
Lake et fronça les sourcils. Elle le relut, sans qu'il éveille dans son esprit le moindre souvenir. Mais elle
ne connaissait pas tous les patients. Soudain une pensée l'arrêta. " Serait-ce celui qui est venu une seule
fois, voilà plus de quatre ans ? Je l'ai aperçu rapidement alors qu'il montait dans sa voiture. J'étais
revenue au bureau ce soir-là chercher mes lunettes que j'avais oubliées. J'ai remarqué qu'il avait l'air
bouleversé. C'est ce qui m'a frappée. Le docteur m'a dit qu'il était parti brusquement. Elle m'a remis le
billet de cent dollars qu'il avait pratiquement jeté sur son bureau. Je lui ai demandé si elle souhaitait que
je lui envoie une note d'honoraires pour le restant, mais elle m'a dit de ne pas donner suite. Je ferais
mieux de signaler immédiatement son nom à l'inspecteur Duggan ", décida-t-elle, décrochant le téléphone.
Douglas Carter, 101, Haynes Avenue, Spring Lake. R:avec une fois de plus dans le bureau du procureur,
Tommy Duggan et Pete Walsh faisaient avec lui le point de leurs recherches concernant le meurtre de
Bernice Joyce et la disparition de Natalie Frieze. " Après nous avoir raconté qu'elle se trouvait
probablement à Palm Beach, le voilà qui refuse de nous parler hors de la présence de son avocat, conclut
Tommy. - Croyez-vous possible qu'elle se soit envolée pour Palm Beach? demanda Osborne. - Nous
vérifions les embarquements auprès des compagnies aériennes. À mon avis, il y a une chance sur mille,
répondit Tommy. - Le mari vous a proposé d'inspecter sa maison ? - Les flics de Spring Lake s'en sont
chargés. Ils n'ont trouvé aucun signe de lutte ni de violence. Il semble qu'elle était en train de faire ses
bagages, et pfuit... elle est partie. - Des produits de beauté ? Un sac ? - Le mari a déclaré qu'elle portait
une veste de cuir dorée quand elle est venue le rejoindre au restaurant. Avec un chemisier en soie à
rayures marron et or, un pantalon en gabardine de laine marron et un sac brun en bandoulière. On n'a
retrouvé dans la maison ni le sac ni la veste de cuir. Il dit qu'ils s'étaient disputés et qu'elle avait dormi
dans la chambre d'amis la veille. C'est-à-dire mercredi soir. Il y avait assez de produits de beauté, lotions
et aérosols dans les chambres et les salles de bains pour ouvrir une succursale de grand magasin. - Tout
au moins de parfumeur, le corrigea Osborne. Bon, de toute façon nous ne pouvons qu'attendre de la voir
se pointer. Si jamais elle réapparaît. Elle est majeure, elle a le droit de déguerpir quand et où ça lui
chante. Vous dites que sa voiture était dans le garage ? Quelqu'un a pu passer la prendre. Est-ce qu'un
homme tournait autour d'elle ? - Pas à notre connaissance. J'ai interrogé la femme de ménage, dit Walsh.
Elle vient trois aprèsmidi par semaine. Dont le jeudi. " Osborne haussa les sourcils. " Elle fait le ménage
l'après-midi ? La plupart viennent le matin. - Elle est arrivée au moment où nous partions. Elle a expliqué
que Mme Frieze avait l'habitude de dormir tard, et qu'elle n'aimait pas être dérangée par quelqu'un en
train de s'affairer ou de passer l'aspirateur dans la maison. Je n'ai pas eu l'impression que la femme de
ménage éprouvait beaucoup d'affection pour Mme Frieze. - Dans ces conditions, il ne reste qu'à attendre,
dit Osborne. Que se passe-t-il, Duggan ? Vous n'avez pas l'air satisfait. - J'ai un mauvais pressentiment au
sujet de Natalie Frieze, dit carrément Tommy. Je me demande si quelqu'un n'a pas anticipé de deux jours
la date du 31. "
chapter 100
Un lourd silence lui répondit. Puis Osborne demanda " Pourquoi? - Parce qu'elle correspond au schéma.
Elle a trente-quatre ans, pas vingt ou vingt et un, mais, comme Martha Lawrence et Carla Harper, c'est une
très jolie femme. " Duggan haussa les épaules. " Bref, je ne suis pas rassuré en ce qui la concerne et, en
outre, le mari ne me plaît pas. Frieze a un alibi foireux à propos de la disparition de Martha Lawrence. Il
prétend qu'il était dans son jardin en train de s'occuper de ses massifs de fleurs. " Walsh opina. " Il a
passé les vingt premières années de sa vie dans la maison où ont été découverts les restes de Carla
Harper et probablement de Letitia Gregg, dit-il. Et maintenant c'est sa femme qui disparaît. - Monsieur, il
faudrait aussi parler du Pr Wilcox, suggéra Tommy Duggan. Il a rendez-vous ici à quinze heures. - Qu'est-
ce que vous avez sur lui ? " demanda Osborne. Tommy se pencha en avant et croisa les mains, signe qu'il
pesait soigneusement ce qu'il allait dire. " Il a accepté de venir sans se faire prier. Il savait qu'il n'y était
pas obligé. Lorsqu'il se présentera, je soulignerai à nouveau qu'il est libre de partir à tout moment. Ainsi
nous ne serons pas obligés de lui décliner ses droits, et franchement, j'aime autant ça. Sinon, il est
capable de se fermer comme une huître. - Votre opinion sur le bonhomme ? - Il cache pas mal de choses et
nous savons qu'il ment. Deux handicaps majeurs à mes yeux. " Clayton Wilcox arriva à quinze heures
précises. Duggan et Walsh le conduisirent jusqu'à la petite salle d'interrogatoire, meublée d'une table et
de quelques chaises, et l'invitèrent à s'asseoir. Il les écouta d'un air amusé lui assurer qu'aucune charge
n'étant retenue contre lui, il n'était pas obligé de rester. " Vous avez sans doute hésité à me signifier
formellement mes droits, préférant m'indiquer que j'étais libre de partir, ce qui vous couvre vis-à-vis de
la loi. " Il sourit en voyant l'expression qui se peignait sur le visage de Pete Walsh. " Messieurs, vous
semblez oublier que j'ai passé la plus grande partie de ma vie à l'université. Vous n'imaginez pas le
nombre de débats sur le système judiciaire et les libertés civiles que j'ai moi-même menés, ni la quantité
de simili-procès auxquels j'ai assisté. J'étais président d'un collège, savez-vous. " C'était le préambule
qu'attendait Tommy et il sauta sur l'occasion. "Justement, monsieur Wilcox, considérant votre carrière, je
m'étonne que vous ayez donné votre démission de l'Enoch Collège à cinquante-cinq ans. Et cela juste
après avoir renouvelé votre mandat pour cinq ans. - Ma santé ne me permettait pas de continuer àexercer
mes fonctions. Croyez-moi, le rôle de président d'une petite, bien que prestigieuse institution, requiert
beaucoup d'énergie et de temps. - Pouvez-vous nous dire la nature de vos ennuis de santé, monsieur
Wilcox ? - De sérieux problèmes cardiaques. - En avez-vous parlé à votre médecin ? - Bien entendu. -
Vous faites-vous faire régulièrement des examens ? - Mon état de santé est stationnaire depuis un certain
temps. La retraite a en grande partie éliminé les effets du stress. - Monsieur Wilcox, vous n'avez pas
répondu à ma question. Avez-vous, oui ou non, fait établir régulièrement un bilan cardiaque ? - J'ai été
négligent dans ce domaine. Mais je me sens tout à fait bien. - Quand avez-vous vu un médecin pour la
dernière fois ? - Je ne pourrais pas vous le dire précisément. - Vous n'étiez pas sûr non plus d'avoir
jamais consulté le Dr Madden. Maintenez-vous cette déclaration ou avez-vous changé d'avis ? - J'ai peut-
être eu un ou deux rendez-vous avec elle. - Ou neuf ou dix. Nous avons votre dossier. " Tommy conduisait
l'interrogatoire avec prudence. Il était clair que la panique s'emparait peu à peu de Wilcox, et il ne voulait
pas le voir se lever et s'en aller. " Monsieur Wilcox, le nom de Gina Fielding vous ditil quelque chose ? "
Wilcox pâlit et se tassa soudain sur sa chaise. Cherchant visiblement à gagner du temps, il contempla le
plafond en plissant le front d'un air absorbé. " Peut-être bien, je n'en suis pas sûr. - Vous lui avez remis un
chèque de cent mille dollars il y a douze ans, au moment où vous avez pris votre retraite. Vous avez
inscrit au bas du chèque "Commode et bureau anciens." Ces précisions vous rafraîchissent-elles la
mémoire ? - Vous savez, j'achète des antiquités un peu partout. - Mlle Fielding devait être
particulièrement douée. Elle n'avait que vingt ans alors, et était en première année à l'Enoch Collège. Est-
ce exact? "
chapter 101
Suivit un long silence. Clayton Wilcox regarda Tommy Duggan en face, puis tourna les yeux vers Pete
Walsh. " C'est exact. Il y a douze ans Gina Fielding était, en effet, étudiante de première année à l'Enoch
College. Une jeune fille de vingt ans qui en savait déjà beaucoup sur la vie, ajouterais je. Elle travaillait
dans mon département et me prêtait une attention flatteuse. J'ai commencé à la voir de temps en temps en
dehors du campus. Une relation s'est établie entre nous pendant un certain temps, ce qui était
naturellement peu convenable et sujet à scandale. Elle était boursière, venait d'une famille peu fortunée.
Je me suis mis à lui donner de l'argent de poche. " Wilcox se tut et fixa la table du regard pendant un long
moment, comme fasciné par les éraflures qui en rayaient la surface. Puis il releva la tête et prit le verre
d'eau placé devant lui. "J'ai fini par reprendre mes esprits, je lui ai dit que nous devions cesser de nous
voir, lui promettant de lui trouver du travail dans un autre service de l'université, mais elle a menacé de
m'attaquer pour harcèlement sexuel. Elle était prête à jurer que j'avais menacé de lui retirer sa bourse si
elle n'avait pas de relations sexuelles avec moi. Le prix de son silence était cent mille dollars. " Il
s'interrompit, respira profondément. " J'ai payé. J'ai aussi démissionné car je ne lui faisais pas confiance,
je savais qu'elle était capable de manquer à sa parole et d'attaquer l'université. L'affaire ferait moins de
bruit si je n'étais plus président. - Où vit Gina Fielding aujourd'hui? - Je n'en ai pas la moindre idée. Je
sais en revanche qu'elle sera là demain, pour récupérer cent mille dollars supplémentaires. Elle a lu les
articles qui ont paru dans la presse à sensation et m'a menacé de vendre son histoire au plus offrant. -
C'est ce qu'on appelle une tentative d'extorsion de fonds, monsieur Wilcox. Vous le savez, je pense ? - Le
mot m'est parfaitement familier. - Avez-vous l'intention de céder ? - Non. Je refuse de continuer à vivre
ainsi le reste de mon existence. Je compte lui dire qu'elle n'aura pas un sou de plus, sachant,
naturellement, à quoi je m'expose. - Le chantage est un délit majeur, monsieur Wilcox. J'ai une suggestion
à vous faire. Nous allons vous fournir un magnétophone. Si vous enregistrez Mlle Fielding pendant qu'elle
vous demande de l'argent en échange de son silence, nous pourrons engager des poursuites contre elle. -
Laissez-moi y réfléchir. " " Je crois qu'il dit la vérité, songea Tommy Duggan. Mais cela n'empêche pas
qu'il est toujours suspect àmes yeux. C'est aussi la preuve qu'il est attiré par les jeunes femmes. Sans
oublier que c'est l'écharpe de sa femme qui est l'arme du crime. Et il n'a toujours pas d'alibi pour le matin
où Martha Lawrence a disparu. " .< Monsieur Wilcox, où étiez-vous entre sept heures et huit heures ce
matin ? - Je faisais un petit footing. - Sur la promenade du bord de mer? - J'ai commencé par là, en effet.
Puis je suis allé faire le tour du lac. - Avez-vous rencontré Mme Joyce sur la promenade ? - Non. La
nouvelle de sa mort m'a bouleversé et attristé. Quel crime horrible ! - Avez-vous rencontré quelqu'un de
connaissance ? - Franchement, je n'y ai pas fait attention. Comme vous pouvez le comprendre à présent,
j'avais beaucoup de soucis en tête. "
chapter 102
Il se leva. " Suis-je libre de partir ? " Tommy et Pete hochèrent la tête ensemble. Au moment où il
s'apprêtait à les quitter, Tommy lui dit " Faites-nous part de votre décision en ce qui concerne
l'enregistrement des propos de Mlle Fielding. Et il y a aussi un autre point sur lequel je voudrais insister -
l'enquête sur les morts de Martha Lawrence, Carla Harper, du Dr Madden et de Mme Joyce se poursuit
plus activement que jamais. Vos réponses à nos questions ont été pour le moins évasives. Nous aurons
certainement l'occasion de vous reparler. " Clayton Wilcox quitta la pièce sans répondre. Walsh regarda
Tommy Duggan. " Qu'en penses-tu ? - Je pense qu'il s'est résolu à tout déballer sur Gina Fielding parce
qu'il n'avait pas le choix. C'est le genre de femme dont on achète le silence et qui se pointe de toute façon
dans les rédactions. Pour le reste, il semble qu'il ait le don de faire de longues marches à pied sans
jamais rencontrer personne qui pourrait témoigner l'avoir vu. - Et il a du goût pour le sexe faible, ajouta
Walsh. Je me demande s'il nous a dit toute la vérité sur son histoire avec cette fille. " Ils regagnèrent le
bureau de Tommy où les attendait le message de Joan Hodges. " Douglas Carter! s'exclama Tommy. Mais
ce type est mort depuis plus d'un siècle. " Esuc Bailey avait prévu de se rendre à Spring Lake le vendredi
soir. Il avait changé d'avis après s'être entretenu au téléphone avec Emily. Elle lui avait annoncé son
intention de dîner avec la gérante de l'hôtel où elle était descendue àl'époque où elle cherchait une maison
à acheter. Pourquoi aller à Spring Lake s'il devait se borner àl'apercevoir fugitivement au moment où elle
rentrait chez elle ? Cela ne valait pas la peine. Il partirait le lendemain, pour arriver au milieu de l'après-
midi. Il garerait la camionnette dans un endroit discret. Il y avait de nombreuses places de stationnement
sur Ocean Avenue, et personne ne prêterait attention à un modèle récent, bleu marine, de ce type de
véhicule. Il se confondrait avec les autres voitures, plus ou moins luxueuses, qui entraient et sortaient des
parkings proches du bord de mer. Devant la perspective d'une soirée solitaire, Eric se sentit submergé
d'impatience. Il avait tellement de choses à l'esprit, tellement de problèmes à régler durant les prochains
jours. Tout s'écroulait autour de lui. La semaine prochaine, les actions de sa société seraient déclassées,
elles ne vaudraient plus que le prix du papier. Il serait obligé de vendre tout ce qu'il possédait. Retour à
la case départ au bout de cinq ans ! C'était Emily qui avait provoqué cette dégringolade. Elle qui avait
déclenché la vente des actions de sa société. Au départ, elle n'avait pas mis un centime dans l'affaire,
mais elle avait quand même empoché dix millions de dollars grâce à son génie à lui, Eric. Ensuite elle
l'avait repoussé avec son petit sourire méprisant. Et elle était à l'abri du besoin jusqu'à la fin de sa vie.
Bientôt il ne suffirait plus de la terrifier. Il serait obligé de franchir un pas de plus.
chapter 103
Samedi 31 mars
lE pressentiment d'un malheur imminent s'était abattu sur la ville déjà ébranlée par les drames des dix
jours précédents. " Pourquoi ces crimes sont-ils commis chez nous ? "s'interrogeaient les lève-tôt qui se
rencontraient à la boulangerie. " Nous sommes le 31 mars. Croyez-vous qu'un autre meurtre va avoir lieu
? " Le temps contribuait à ce sentiment de malaise. Le dernier jour de mars était aussi capricieux que
l'avait été le reste du mois. Le ciel lumineux et la douceur de la brise qui avaient réchauffé l'atmosphère
la veille s'étaient évanouis. Les nuages s'amoncelaient dans le ciel, lourds et gris. Un vent froid soufflait
de la mer. Difficile d'imaginer que dans quelques semaines les arbres seraient couverts de feuilles, les
pelouses verdoyantes, que des buissons de fleurs monteraient ànouveau à l'assaut de ces vieilles maisons.
Après avoir passé une agréable soirée avec Carrie Roberts, Emily s'était endormie d'un sommeil rempli
de rêves vagues, plus pénibles que terrifiants. Elle se réveilla au milieu de la nuit les yeux pleins de
larmes, incapable de se rappeler ce qui les avait provoquées. " Ne demande pas pour qui sonne le glas;
c'est pour toi qu'il sonne. " Décidée à ne plus y penser, elle enfouit sa tête dans l'oreiller. Il n'était que
sept heures et elle espérait dormir encore un peu. Mais trop de pensées se bousculaient dans son esprit.
Elle avait l'impression lancinante d'être à deux doigts de découvrir le lien entre le passé et le présent, de
comprendre enfin ce qui unissait les deux séries de meurtres. Et elle espérait en trouver la preuve dans
l'un des journaux de julia Gordon Lawrence. L'écriture était délicate, les lettres petites et irrégulières,
difficiles à lire. L'encre avait pâli par endroits, et elle devait se concentrer pour déchiffrer des passages
entiers. L'inspecteur Duggan avait appelé la veille au soir pendant son absence, il avait laissé un message
la prévenant que le laboratoire aurait terminé l'agrandissement de la photo dans la soirée. Elle était
impatiente de le voir, comme si elle s'apprêtait à rencontrer des gens dont elle aurait beaucoup entendu
parler. " Je veux examiner attentivement leurs visages. " Le temps nuageux plongeait la chambre dans une
demi-obscurité. Emily ferma les yeux. Il était huit heures trente quand elle s'éveilla à nouveau, reposée et
requinquée. Son entrain ne dura pas plus d'une heure. Lorsque le courrier fut distribué, elle vit qu'il
contenait une enveloppe ordinaire avec son nom tracé en capitales d'une main enfantine. Sa gorge se
serra. Elle avait déjà vu cette écriture sur la carte illustrée de tombes qu'elle avait reçue l'autre jour.
Fébrilement, elle décacheta l'enveloppe et en retira une carte postale. Son nom et son adresse y étaient
également inscrits. Emily la retourna et vit un dessin représentant deux tombes. Sur chacune se lisait un
nom: celui de Natalie Frieze et celui d'Ellen Swain. Elles étaient situées au milieu d'un terrain boisé près
d'une maison. L'adresse en bas de la carte était le 320, Seaford Avenue. Emily tremblait tellement qu'elle
dut s'y reprendre à deux fois pour téléphoner à Tommy Duggan. lE samedi après-midi, Marty Browski se
rendit àson bureau avec l'intention de ranger ses papiers, escomptant avoir quelques heures de
tranquillité. Il lui fallut cinq minutes pour se rendre compte qu'il aurait aussi bien pu rester chez lui. Son
attention était entièrement accaparée par une seule personne : Eric Bailey. La page financière des
journaux du matin avait annoncé que la société de Bailey allait être mise en faillite et que les fausses
déclarations de son fondateur inquiétaient sérieusement les dirigeants de la Bourse de New York. On
laissait entendre que lui-même pourrait être inculpé. " Il correspond tellement au profil du maniaque qu'il
aurait pu poser pour l'illustrer ", se dit Browski. Il fit contrôler à nouveau les cartes de péage d'autoroute
et se vit confirmer qu'aucune des deux voitures d'Eric Bailey n'avait pris la direction du sud en partant
d'Albany. Il n'avait aucune autre voiture immatriculée à son nom, et il était peu probable qu'il ait loué un
véhicule et laissé une trace quelconque sous forme de documents. " Et s'il s'agissait d'une voiture de
société ? " Cette pensée vint à Browski au moment où il s'apprêtait à rentrer chez lui. " Je vais demander
à mes gars de mener une petite enquête sur ce point. Ils me préviendront chez moi s'ils trouvent quelque
chose. " Restait encore une piste : la secrétaire de Bailey. Comment s'appelait-elle déjà? Ah oui! Louise
Caldwell. Il trouva son nom dans l'annuaire. Son répondeur était branché. " Je ne suis pas disponible pour
l'instant, mais ayez la gentillesse de laisser un message. Je vous rappellerai sans faute. " " En clair, elle
est peut-être sortie mais ce n'est pas sûr ", enragea Marty. Il laissa son nom et son numéro personnel. Si
quelqu'un connaissait les habitudes de Bailey, s'il lui arrivait d'emprunter d'autres véhicules que les deux
voitures immatriculées à son nom, c'était à coup sûr Louise Caldwell.
chapter 104
PPOUR la troisième fois en deux jours, le ruban délimitant les lieux d'un crime fut posé sur la propriété
d'un habitant de Spring Lake. Cette résidence, l'une des plus anciennes de la ville, avait été une ferme à
l'origine et elle en avait conservé les lignes simples caractéristiques du début du dixneuvième siècle. Elle
était spacieuse, composée de deux parcelles. La maison et le jardin occupaient la partie gauche, tandis
que la droite était restée naturellement boisée. C'est là, dans l'ombre d'un bouquet de sycomores, que l'on
découvrit le corps de Natalie Frieze, enveloppé du même linceul de plastique que les victimes
précédentes. Pour les résidents du quartier, la suite des événements ressembla à un film déjà vu. Les
médias envahirent la scène avec leurs camions surmontés d'antennes. Les hélicoptères tournoyèrent dans
le ciel. Les voisins, eux, se rassemblèrent en silence sur le trottoir et sur la chaussée interdite à la
circulation. Dès qu'ils avaient reçu l'appel affolé d'Emily, Tommy Duggan et Peter Walsh avaient alerté la
police de Spring Lake, la mettant au courant de la teneur de la carte. Avant d'avoir atteint la maison
d'Emily, ils eurent confirmation qu'il ne s'agissait pas d'un canular. La différence cette fois, c'était que le
corps n'avait pas été enseveli. " Je me demande pourquoi il ne l'a pas enterrée ? "demanda Pete Walsh,
tandis qu'une fois encore ils regardaient l'équipe médico-légale accomplir sa lugubre tâche, examiner et
photographier la victime ainsi que le terrain environnant. Avant que Tommy ait pu répondre, une voiture
de police s'arrêta devant eux. Bob Frieze en sortit, l'air hagard, aperçut Duggan et se précipita vers lui. "
C'est Natalie, n'est-ce pas ? Où est-elle ? " Duggan hocha la tête, sans parler. Il n'avait pas envie d'offrir
une marque de sympathie, même superficielle, à un homme qui était peut-être un meurtrier. À quelques
pas de là, Reba Ashby, cachée derrière de grosses lunettes noires, la tête enveloppée d'un foulard,
griffonnait dans son bloc : " L'assassin réincarné vient de faire une troisième victime. " Près d'elle, Lucy
Yang, reporter de la station Channel 7 à New York, faisait face à la caméra et commentait à voix basse
dans son micro : " La sinistre répétition des crimes commis à la fin du dix-neuvième siècle a fait sa
troisième et peut-être dernière victime. Le corps de Natalie Frieze, trente-quatre ans, épouse de Bob
Frieze, restaurateur et ex-financier de Wall Street, vient d'être découvert... " Duggan et Walsh suivirent le
fourgon qui transportait le corps de Natalie à la morgue. " Le décès est survenu il y a, au maximum,
quarante heures, leur dit le Dr O'Brien. Je pourrai être plus précis quand j'aurai pratiqué l'autopsie. La
cause de la mort semble être la même que précédemment - la strangulation. "
Il interrogea Duggan du regard. " Et maintenant, avez-vous l'intention de creuser pour rechercher les
restes de la victime du 31 mars 1896 ? " Tommy opina. " Certainement. Nous la trouverons probablement
là. L'assassin suit son plan à la lettre, il copie les meurtres des années 1890. - Pourquoi, à votre avis, n'a-
t-il pas attendu le 31 pour la tuer ? demanda le médecin légiste. Il eût ainsi été fidèle à son schéma, où
anciennes et nouvelles victimes meurent à des dates concordantes. - Je crois qu'il a voulu saisir
l'occasion quand elle s'est présentée. Avec un tel déploiement de forces de police, il n'a pas pu courir le
risque de creuser une tombe. L'essentiel pour lui était sans doute qu'on la découvre aujourd'hui, 31 mars. -
Il y a un autre point que vous devriez considérer, fit remarquer le médecin légiste. Natalie Frieze a été
étranglée avec le type de cordelette utilisé pour Bernice joyce. Le troisième morceau de l'écharpe qui a
servi à tuer Martha Lawrence et Carla Harper n'a pas réapparu. - Dans ce cas, murmura Tommy, on n'a
peut-être pas encore tout vu. "
chapter 105
QUAND Emily décrocha le téléphone, elle fut plutôt rassurée d'entendre la voix de Nick Todd. "J'ai
entendu les nouvelles à la radio, dit-il. - C'est horrible! soupira doucement Emily. Il y a seulement
quelques jours j'étais à la même table qu'elle au déjeuner donné par les Lawrence après la messe. - À
quoi ressemblait-elle ? - Belle à vous couper le souffle. Le genre de femme qui donne aux autres
l'impression qu'elles devraient immédiatement changer de look. - Quelle genre de personne était-elle ? -
Je vais être franche. Je n'en aurais pas fait mon amie. Elle avait une certaine dureté qu'il était impossible
d'ignorer. Penser que j'étais assise en face d'elle la semaine dernière et qu'aujourd'hui elle est morte -
assassinée ! " Nick perçut la détresse que trahissait la voix d'Emily. Il était dans son appartement de
SoHo, s'apprêtant à aller au cinéma, et à dîner ensuite dans un petit restaurant italien du Village qu'il
aimait particulièrement.
" Avez-vous des projets pour ce soir ? demanda-t-il, s'ef forçant de prendre un ton naturel. - Aucun. Je
veux terminer la lecture de ces vieux mémoires que les Lawrence m'ont prêtés, et ensuite revenir au vingt
et unième siècle. J'ai l'impression qu'il est temps. " Par la suite Nick se demanda pourquoi il n'avait pas
proposé de sauter dans sa voiture et de l'inviter àdîner ce soir même. Il se borna à confirmer qu'il
passerait la chercher le dimanche à midi et demi pour le déjeuner. Mais quand il raccrocha, il se sentit
trop nerveux pour aller s'enfermer dans une salle de cinéma. Il dîna tôt, téléphona pour réserver une
chambre au Breakers, et à sept heures prit la direction de Spring Lake. MARTY finissait de dîner lorsque
le téléphone sonna. Louise Caldwell, la secrétaire d'Eric Bailey, venait d'arriver chez elle et avait écouté
ses messages. Marty abrégea les préliminaires. " Madame Caldwell, je voudrais vous poser une question.
À votre connaissance, Eric Bailey utilise-t-il un autre véhicule que les deux immatriculés à son nom? -
Oh, je ne crois pas. Je travaille avec lui depuis la création de la société, et je ne l'ai jamais vu conduire
une autre voiture que sa décapotable et la camionnette. Il les remplace tous les ans, toujours par le
dernier modèle. - Je vois. Savez-vous si M. Bailey sera absent pendant le week-end ? - Oui, il va skier
dans le Vermont, comme souvent. - Je vous remercie, madame Caldwell. - Il y a un problème, monsieur
Browski ? - Je ne crois pas. Je me posais seulement une question. "
chapter 106
Marty s'installa dans son petit bureau pour regarder tranquillement la télévision et s'aperçut au bout d'une
heure qu'il fixait l'écran sans rien voir. À vingt et une heures, il se leva d'un bond et déclara à Janey " Je
viens de penser à quelque chose ", et il se hâta vers le téléphone. " Il en utilise une troisième, marmonna
Marty. Il doit avoir une troisième voiture, c'est impossible autrement. " " Elle sera probablement sortie,
se dit-il en tentant de joindre Louise Caldwell à nouveau. Nous sommes samedi soir, et c'est une jolie
femme. " Mais Louise Caldwell décrocha à la première sonnerie. " Madame Caldwell, arrive-t-il à M.
Bailey de conduire une voiture de société ? " Elle hésita avant de répondre " Nous avons en effet des
voitures de société en leasing au nom de certains de nos cadres. Quelques-uns d'entre eux nous ont quittés
récemment et... " Marty la coupa. " Où sont-elles ? - Deux sont encore garées dans le parking. On ne peut
pas résilier immédiatement ces contrats, comme vous le savez. Il est possible que M. Bailey utilise l'une
d'elles, bien que je n'en voie pas la raison. - Connaissez-vous les noms des collaborateurs sous lesquels
elles sont enregistrées ? C'est très important. - M. Bailey aurait-il des problèmes ? Il est soumis à une
telle pression depuis un certain temps. Je me fais du souci à son sujet. - Quelque chose dans son
comportement a-t-il changé, madame Caldwell ? demanda doucement Marty. Il n'est plus question de
discrétion à présent. Refuser de parler ne pourrait que porter tort à Eric Bailey. " Il y eut un silence au
bout de la ligne. " La société est en train de s'écrouler et M. Bailey n'en peut plus ", dit-elle enfin,
manifestement très émue. " L'autre jour il est entré dans son bureau en pleurant. - Il paraissait pourtant en
forme lorsque je suis venu lui rendre visite. - Il sait sauver la face. - L'avez-vous entendu mentionner le
nom d'Emily Graham ? - Oui, pas plus tard qu'hier. Il semblait bouleversé après votre départ. Il a dit que
Mme Graham était responsable de la faillite de la société, qu'en vendant ses actions elle a déclenché un
mouvement de panique, et que les autres actionnaires l'ont imitée. - C'est faux. Les cours ont remonté de
cinquante points dans les jours suivants. - Je crains qu'il ne l'ait oublié. Madame Caldwell, je ne peux
attendre jusqu'à lundi pour connaître le numéro d'immatriculation de la voiture qu'il pourrait avoir
empruntée. Il faut que vous m'aidiez. "
chapter 107
Une demi-heure plus tard, Marty Browski retrouvait Louise Caldwell dans les bureaux de la société.
L'éclairage était minimum à cette heure tardive. Elle débrancha l'alarme, et ils montèrent à la
comptabilité. Quelques minutes suffirent à Louise Caldwell pour trouver les numéros des voitures en
leasing et les noms des employés sous lesquels elles étaient enregistrées. Deux d'entre elles se trouvaient
dans le parking. Marty vérifia les mouvements du troisième véhicule avec le service des cartes de
passage. Il avait emprunté le Garden State Parkway et quitté l'autoroute par la sortie 98 à dix-sept heures.
" Il est à Spring Lake ", dit Marty d'un ton froid dès que le commissariat décrocha. " Nous allons
surveiller la maison de Mme Graham, répondit aussitôt le sergent de service. La ville fourmille de
journalistes et de curieux, mais si cette voiture est dans les parages, on la trouvera, je vous le promets. "
83 E plaisir qu'avait éprouvé Emily en entendant la voix de Marty Browski se transforma en stupéfaction
quand elle apprit la raison de son appel. " C'est impossible ! - C'est la vérité, Emily, dit fermement Marty.
Maintenant écoutez-moi, la police va surveiller votre maison. - Comment? - Ils passeront devant votre
maison tous les quarts d'heure. Si Eric vous téléphone, éconduisez-le. Diteslui que vous avez la migraine
ou n'importe quoi. Mais ne lui ouvrez pas la porte. Et je veux que vous régliez votre alarme sur
"déclenchement instantané". La police de Spring Lake recherche Bailey. Ils savent quel véhicule il
conduit. A présent, vérifiez que les verrous sont mis ! - Entendu. " Après avoir raccroché, Emily alla
d'une pièce à l'autre, vérifia les portes qui donnaient sur la galerie, la porte principale et celle qui
s'ouvrait à l'arrière de la maison. Elle appuya sur les boutons " marche " et " instantané ", regarda le
signal sur le boîtier de l'alarme passer du vert au rouge clignotant. " Eric, songea-t-elle, l'ami, le copain,
le petit frère. Il était ici lundi, en train d'installer les caméras, il paraissait si inquiet à mon sujet, et
pendant tout ce temps... Le traître. L'hypocrite ! Il devait bien rire de moi en installant ses caméras ! "
Emily se rappela toutes ces nuits, l'année précédente, où elle s'était réveillée en sursaut, certaine d'avoir
entendu quelqu'un dans la maison. Tous ces jours où elle avait du mal à préparer correctement la défense
d'un client parce qu'une photo d'elle prise par Eric avait été glissée sous sa porte ou collée sur son pare-
brise. "J'espère qu'ils vont arrêter ce malade mental, et lui coller le maximum ", dit-elle à voix haute,
ignorant qu'à ce moment précis elle était face à une caméra et qu'Eric Bailey, dans sa voiture garée six
rues plus loin, l'observait sur son écran. 84 " EULEMENT Voilà, tu ne seras plus là quand ils me
colleront le maximum ", répliqua Eric du même ton. Se savoir découvert, entendre Marty Browski
téléphoner à Emily pour lui apprendre que c'était lui, Eric, qui la poursuivait, l'avait véritablement sidéré.
"J'ai pourtant pris toutes les précautions ", pensa-t-il, jetant un regard vers le carton qui contenait le
manteau, la robe et la perruque qu'il avait portés à l'église le samedi, songeant aux nombreux
déguisements qu'il avait utilisés pour s'approcher d'Emily dans le passé sans se faire remarquer. Et
aujourd'hui la police le recherchait et allait bientôt l'arrêter. Il serait incarcéré, sa société mise en faillite.
Ceux qui avaient chanté ses louanges se retourneraient contre lui, acharnés comme des chiens. Puis il
concentra à nouveau son attention sur l'écran et se pencha en avant, les yeux écarquillés, en proie à une
excitation soudaine. Emily avait regagné la salle à manger, elle était agenouillée devant le carton de
livres, cherchant visiblement quelque chose de particulier.
chapter 108
Mais sur le moniteur, Eric vit la poignée de la porte du bureau qui donnait sur la galerie tourner
lentement. " Elle a pourtant branché l'alarme, se dit-il. Quelqu'un a dû la neutraliser! " Une silhouette
vêtue d'un training de couleur sombre et d'une cagoule pénétra dans le bureau. Rapidement, avançant d'un
pas furtif, l'intrus alla s'accroupir derrière le fauteuil club où Emily s'asseyait en général. Eric le vit sortir
un morceau de tissu de sa poche, le tenir à deux mains et tirer dessus, comme s'il en éprouvait la solidité.
Emily revenait dans le bureau avec un livre, s'installait dans le fauteuil, commençait à lire. L'intrus resta
immobile. " Il savoure l'instant, murmura Eric pour lui-même. Il veut le prolonger. Je comprends. Je
comprends. " 85 CE samedi soir, Tommy et Pete étaient encore àleur bureau. Il était vingt heures trente.
Bob Frieze avait obstinément refusé de répondre aux questions concernant ses allées et venues dans
l'après-midi et la soirée du jeudi, et maintenant, se plaignant de douleurs dans la poitrine, il avait été
admis à l'hôpital de Monmouth où on le gardait en observation. " Il gagne du temps avant d'inventer une
histoire qui tienne la route devant le tribunal, dit Tommy. Je vois une, voire deux explications possibles.
Soit Frieze est le tueur en série, responsable des morts de Martha Lawrence, Carla Harper, du Dr
Madden, de Mme Joyce et de sa propre femme, Natalie. Soit il a tué sa femme mais pas les autres. Et,
bien entendu, il y a une troisième possibilité - c'est qu'il soit innocent de tous ces crimes. - Tu t'inquiètes
à propos de la disparition du troisième morceau de l'écharpe, hein ? dit Pete. - Ouais. J'ai le vague
pressentiment que l'assassinat de Natalie Frieze est une ruse destinée à nous faire croire,que le meurtrier
a achevé son cycle. - A moins, naturellement, que l'assassinat de Natalie soit survenu après une dispute
conjugale, maquillé de façon à ressembler aux autres. Ce qui ferait de Bob Frieze un suspect dans la mort
de sa femme, mais pas le tueur en série. - Et ce qui signifierait qu'une nouvelle jeune femme risque de
mourir à Spring Lake. Mais qui? J'ai vérifié récemment - on n'a signalé aucune disparition. Arrêtons pour
ce soir. Il est tard et nous ne ferons rien de plus, déclara Tommy. - Nous sommes quand même parvenus à
quelque chose. Pendant que nous étions sur les lieux du crime, Wilcox a appelé et nos gars sont allés
l'équiper d'un micro. Nous avons un enregistrement de Gina Fielding tentant de lui extorquer de l'argent. -
Son coupable secret va donc être exposé dans le National Daily, dès lundi. Je persiste à croire qu'il a
essayé de prendre l'avantage sur nous en acceptant de la coincer. D'un certain côté, ça peut le rendre
sympathique. Mais je ne lui fais toujours pas totalement confiance. Pour moi, il reste sur la liste des
suspects. " Ils s'apprêtaient enfin à partir quand Pete dit: " Attends ", et désigna une enveloppe sur le
bureau de Tommy. " Nous n'avons pas déposé cet agrandissement chez Emily Graham comme nous le lui
avions promis. - Prends la photo avec toi, tu iras la lui remettre demain matin. " Comme Pete s'emparait
de l'enveloppe, le téléphone sonna. C'était la police de Spring Lake. Le maniaque qui harcelait Emily
Graham avait été identifié et se trouvait probablement quelque part en ville. En entendant la nouvelle,
Tommy dit : " Tout compte fait, peut-être allons-nous déposer cette photo dès ce soir. " 86 EmiLy gardait
son portable dans sa poche, comme elle en avait l'habitude depuis que la photo d'elle prise dans l'église
avait été glissée sous sa porte. Elle s'en saisit, espérant que sa grand-mère ne s'était pas couchée tôt en
débranchant le téléphone. Elle venait de lire le dernier journal de Julia Gordon Lawrence et désirait lui
poser une question àlaquelle elle pourrait peut-être répondre. Elle avait lu précédemment que la seconde
épouse de Richard Carter avait donné naissance à une fille en 1900. Concernant ce point particulier, une
entrée datée de 1911 l'intriguait. Julia avait écrit
chapter 109
J'ai reçu des nouvelles de Lavinia. Elle écrit qu'elle est très heureuse d'être de retour à Denver. Au bout
d'un an, sa petite fille s est remise de la perte de son père, et se porte àmerveille. Lavinia elle-même
avoue être terriblement soulagéeÀ la vérité, elle montre dans ses propos une grande franchise. Elle écrit
que Douglas était, au fond de lui-même, un abîme de froideur, et qu'il lui faisait peur parfois. Elle va
jusqu'à dire que sa mort l'a libérée des liens du mariage et a donné à l'enfant une chance de grandir dans
une atmosphère plus gaie et plus chaleureuse. Emily reposa le journal et composa le numéro de sa grand-
mère. Celle-ci répondit par un rapide allô, signe qu'elle était en train de regarder la télévision et
appréciait peu d'être dérangée. " Grand-mère, dit Emily. Il faut que je te lise quelque chose qui n'a aucun
sens pour moi. - Vas-y, ma chérie. " Emily expliqua le contenu de l'entrée et lut le passage qui l'intriguait.
" Pourquoi cite-t-elle le nom de Douglas alors qu'il s'appelait Richard ? - Oh, je peux facilement te
l'expliquer. Il se nommait Douglas Richard, mais à cette époque il était courant d'appeler un homme par
son deuxième prénom s'il portait le même que celui de son père. Le fiancé de Madeline s'appelait en
réalité Douglas Richard III. Je crois savoir que son père était un très bel homme. - Un bel homme, en
effet, dont la première épouse était infirme mais possédait de la fortune. Merci, grand-mère, tu m'as donné
l'explication dont j'avais besoin. Désolée de t'avoir dérangée. Je sais que tu regardais la télévision. Je
t'appellerai demain. " Elle raccrocha. " L'assassin n'était pas le jeune Douglas, dit-elle à voix haute. Pas
plus que ce n'était son cousin Alan Carter. C'était son père. Et après sa mort, sa femme et sa fille sont
allées s'installer à Denver. "Denver! Brusquement lui apparut le lien qu'elle recherchait. " Will Stafford a
vécu à Denver ! Sa mère vivait à Denver! " s'exclama-t-elle. Emily sentit soudain une présence obscure
qui se dressait au-dessus d'elle et s'immobilisa, pétrifiée de terreur. " C'est exact, Emily, dit Will
Stafford, j'ai vécu àDenver. " Avant de pouvoir faire un seul mouvement, elle se retrouva les bras plaqués
au corps. Elle chercha désespérément à se redresser, mais une corde lui entoura rapidement la poitrine, la
maintenant serrée contre le dossier du fauteuil. Procédant avec des gestes incroyablement vifs et
efficaces, Will Stafford s'agenouilla devant elle, lui attacha les pieds et les jambes. Elle se retint de
hurler. C'était inutile et l'inciterait sans doute à lui fermer la bouche avec du ruban adhésif. " Fais-le
parler, lui souffla une voix intérieure, faisle parler ! " " La police surveille la maison. Peut-être auront-ils
l'idée de sonner à la porte, se dit-elle, et, n'obtenant pas de réponse, ils entreront de force. " Il se releva.
Ôta la cagoule qui lui dissimulait le visage, défit la fermeture à glissière de son blouson, retira son large
pantalon de training. Sous son survêtement, Will Stafford portait une chemise à col montant et un noeud
papillon. Les larges revers de son costume fin de siècle bleu marine mettaient en valeur la chemise
blanche amidonnée. Ses cheveux étaient coiffés à l'ancienne mode, la raie sur le côté, et gominés. Ils
étaient plus foncés que leur couleur naturelle, comme ses sourcils. Puis Emily remarqua avec un haut-le-
corps qu'il avait peint une fine moustache au-dessus de sa lèvre. " Permettez-moi de me présenter, Mme
Graham, ditil en s'inclinant brièvement. Douglas Richard Carter. " " Ne panique pas, s'exhorta Emily.
C'est la fin si tu paniques. Plus tu réussiras à gagner du temps, plus grandes seront les chances que la
police vienne s'assurer que tout va bien. " " Très heureuse de vous connaître, dit-elle, s'évertuant à
dissimuler sa terreur, ses lèvres desséchées articulant péniblement les mots. - Vous savez, naturellement,
que vous devez mourir ? Ellen Swain vous attend dans sa tombe. "
chapter 110
Sa voix était différente à présent. Les mots étaient plus précis, presque hachés. Elle décela une pointe
d'accent britannique. " Discute avec lui ", s'adjura-t-elle farouchement. " Mais Natalie Frieze est déjà
avec Ellen, parvint-elle à dire. Le cycle est complet. - Il n'a jamais été prévu que Natalie se retrouve
avec Ellen. " L'impatience vibrait dans sa voix. " Ce devait être vous. Ellen est enterrée près du lac. Le
dessin que je vous ai adressé montrant la tombe de Natalie à côté de celle d'Ellen était une fausse piste.
Elles ne sont pas ensemble. C'est vous qui irez bientôt dormir avec Ellen. " Il se pencha et lui caressa la
joue. " Vous me rappelez tellement Madeline, murmurat-il. Vous, avec votre beauté, votre jeunesse et
votre vitalité. Vous ne pouvez pas comprendre ce qu'était pour moi le fait de regarder de l'autre côté de la
rue et de voir mon fils avec vous, de savoir que j'étais condamné à passer mes jours auprès d'une femme
en mauvaise santé dont la beauté s'était enfuie, dont le seul attrait était la richesse. - Mais vous aimiez
sûrement votre fils, vous désiriez son bonheur ? - La seule chose certaine c'est que je ne supportais pas
qu'il tienne dans ses bras un être aussi exquis que Madeline tandis que je restais auprès d'une invalide
abrutie. " L'éclair d'un gyrophare passa dans la rue. " Notre police fait de son mieux pour assurer notre
sécurité ", dit Will Stafford en plongeant la main dans sa poche dont il sortit une bande d'étoffe argentée
bordée de perles métalliques. " Puisqu'ils viennent de passer devant la maison, il nous reste quelques
minutes. Voulez-vous que je vous donne d'autres explications ? "a voiture de patrouille roulait sur Océan
Avenue. " La voilà ! " dit l'agent Phil Reap, désignant une camionnette bleu marine stationnée à l'un des
emplacements qui faisaient face àla mer. Ils s'arrêtèrent à la place voisine et frappèrent du doigt sur le
pare-brise. " Il y a de la lumière à l'arrière ", dit Phil Reap. Il frappa à nouveau, plus fort. " Police,
ouvrez ! " cria-t-il. À l'intérieur, Eric, fasciné, avait le regard rivé sur l'écran et ne voulait pas être
interrompu. La clé de la camionnette était dans sa poche. Il la sortit et pressa sur la commande à distance
qui déverrouillait les portières. " Entrez, dit-il, je suis là. Je vous attendais. Mais s'il vous plaît, laissez-
moi regarder le spectacle jusqu'au bout. " Reap et son adjoint firent coulisser la porte et aperçurent
immédiatement l'écran de télévision. " Q,u'estce qu'il fout? Ce type doit être timbré ", pensa Reap en
regardant l'écran à son tour. Pendant un instant, il crut voir un film d'horreur. " Il va la tuer, dit Eric.
Taisez-vous, il lui parle. Écoutez ce qu'il va lui dire. "
Les deux policiers restèrent une minute figés sur place, comme hypnotisés, choqués par le spectacle qui
se déroulait devant eux et par le calme de la voix qui leur parvenait par le haut-parleur. " Dans mon
incarnation actuelle je souhaitais seulement reproduire le schéma du passé, disait Will Stafford. Mais il
en a été autrement. Bernice Joyce m'est apparue comme une menace qu'il fallait éliminer. Au moment de
mourir, elle a dit qu'elle s'était trompée. Ce furent ses derniers mots. Elle croyait avoir vu quelqu'un
d'autre ramasser l'écharpe. Il était inutile qu'elle meure finalement. - Pourquoi Natalie ? demanda Emily,
cherchant àgagner du temps. - C'est mon seul regret. À la réception des Lawrence, elle était sortie dans la
galerie fumer une dernière cigarette avant d'y renoncer pour de bon. De là, elle pouvait m'avoir vu
emporter l'écharpe jusqu'à la voiture. Pendant que nous déjeunions ensemble mercredi dernier, j'ai eu
l'impression que ce souvenir lui revenait. Elle était devenue un danger. Je ne pouvais pas la laisser vivre.
Mais ne vous inquiétez pas. Sa mort a été miséricordieusement rapide. Comme ce fut toujours le cas.
Comme ce le sera pour vous, Emily, je vous le promets. "
chapter 111
Stupéfait, Phil Reap comprit subitement qu'un meurtre était sur le point de se commettre sous ses yeux. "
... quand j'avais quatorze ans, ma mère et moi sommes revenus pour la première fois à Spring Lake depuis
sa séparation d'avec mon père. Un voyage sentimental pour elle. Elle n'avait jamais cessé d'aimer mon
père. Nous sommes passés devant la maison où sa mère, ma grand-mère, était née. " " Nom de Dieu, mais
c'est Will Stafford et Emily Graham !s'écria Reap. Reste ici avec lui ! " cria-t-il àl'agent qui
l'accompagnait, et il se rua hors de la camionnette. " ... la femme qui vivait dans la maison qu'avait
habitée jadis mon arrière-grand-père nous a invités à i , °entrer. Au bout d'un certain temps, j'ai
commencé à m'ennuyer et je suis allé fouiller dans le grenier de la remise. J'y ai trouvé son vieux journal.
J'étais destiné à le trouver, voyez-vous, parce que je suis Douglas 88 Richard Carter. Je suis revenu à
Spring Lake. " " Mon Dieu, faites qu'il ne soit pas trop tard ", j y implora Phil Reap en bondissant dans la
voiture de I , patrouille. Tandis qu'il fonçait vers le 100, Hayes Ave- :ti icK Todd avait décidé de passer
devant la mai nue, il lança par radio un appel au quartier général. ! son d'Emily pour s'assurer que tout
allait N bien. Il s'en approchait quand il vit une voi ture de police arriver comme une trombe en sens I ``
inverse et piler dans l'allée. t =. Glacé d'effroi, Nick se gara derrière elle et bondit hors de son siège. i"'î:
" Est-ce qu'il est arrivé quelque chose à Emily ? " s'écria-t-il.
x: " Mon Dieu, pitié, je vous en prie, faites qu'elle >>n'ait rien ", implora-t-il silencieusement. " Nous
espérons que non, répondit sèchement l'agent Reap. Ne restez pas planté devant moi. "
" La voiture de patrouille va repasser, se dit Emily. Mais s'ils ne l'ont pas vu entrer, à quoi bon ? Il a tué
impunément Martha, Carla, Natalie, Bernice Joyce, et sans doute d'autres. Je suis la suivante. Oh, mon
Dieu, je veux vivre ! " " Parlez-moi de ces journaux, dit-elle. Vous avez gardé trace de tout, n'est-ce pas ?
Vous avez noté tous les détails, transcrit les émotions que vous avez éprouvées à l'époque, les réactions
des familles des jeunes filles ? - Oui. " Il semblait ravi qu'elle comprenne. " Emily, pour une femme vous
êtes très intelligente, mais votre perspicacité se heurte à l'ennemi naturel de la femme - son esprit
généreux. Avec votre compassion naturelle vous avez avalé mon histoire où je prétendais m'être laissé
accuser à la place d'un ami dans un accident de voiture. Je vous ai raconté ce bobard parce que ma
secrétaire en avait trop dit àcette maudite journaliste, et que je craignais de la voir publier un article qui
vous mette la puce à l'oreille. - Quoi que vous ayez fait, le casier judiciaire des mineurs n'est jamais
communiqué. - Ce que j'ai fait? J'ai seulement suivi l'exemple de mon arrière-grand-père. J'ai agressé une
jeune femme, mais je ne suis pas arrivé au bout de ma mission car quelqu'un l'a entendue crier. J'ai passé
trois ans dans une prison pour mineurs, et non un comme j e vous l'ai dit. " Le moment est venu
maintenant, Emily, le moment de rejoindre l'exquise Madeline, le moment d'aller reposer aux côtés
d'Ellen. " Emily regardait fixement le morceau de tissu qu'il tenait à la main. " Il savoure la situation,
pensa-telle. Il y prend plaisir. Je dois l'amener à continuer. Il cherche à se faire valoir. " " Lorsque j'aurai
rejoint Ellen, votre mission seratelle terminée ? " Il se tenait derrière elle à présent, entourait lentement
son cou avec le dernier morceau de l'écharpe. "J'aimerais qu'il en soit ainsi, mais il m'en reste encore
une, hélas. La secrétaire du Dr Madden m'a entrevu le soir où je suis allé à son cabinet. Avec le temps,
elle risque de se souvenir de moi. Comme Ber- nice Joyce et Natalie Frieze, elle représente pour moi un
danger inacceptable. " Il se pencha en avant et effleura sa joue de ses lèvres. "J'ai embrassé Madeline au
moment où je l'étranglais avec sa ceinture ", murmura-t-il.
chapter 112
Au moment où Tommy Duggan et Pete Walsh atteignaient la maison d'Emily, ils virent l'agent de police
Reap, suivi d'un autre homme, grimper quatre à quatre les marches qui menaient à la galerie. Reap
rapporta en quelques mots ce qu'il avait vu sur l'écran de télévision dans la camionnette de Bailey. "
Inutile de passer par la porte principale. Prenez l'une de celles qui donnent sur la galerie, à droite ", lui
ordonna Duggan. Suivi de Nick et de Walsh, il s'élança vers la gauche. Arrivés à la porte du bureau, les
trois hommes jetèrent un regard par la fenêtre et virent toute la scène : deux mains serraient le cou
d'Emily avec une écharpe. Tommy comprit que dans quelques secondes il serait trop tard. Il sortit son
pistolet, visa et tira à travers la fenêtre. L'impact de la balle projeta Will Stafford en arrière. Puis il
s'écroula sur le sol, serrant dans sa main l'ultime lambeau de l'écharpe qui avait mis fin aux vies de
Martha Lawrence et de Carla Harper.
chapter 113
Dimanche 1 er avril
EN ce dimanche matin, Tommy Duggan et Pete Walsh rejoignirent Emily et Nick à une table d'angle dans
la salle à manger du Breakers où ils prenaient leur petit déjeuner. " Vous aviez raison, Emily, dit Tommy.
Il existait un récit complet de tous les crimes de son arrière-grandpère. Nous avons obtenu un mandat de
perquisition pour le domicile de Stafford et nous avons donc trouvé le journal original de Douglas
Richard Carter ainsi que celui que tenait Stafford qui notait les détails de ses actes avec le même soin
maniaque que son aïeul. J'ai passé toute la nuit à le lire. Tout s'est déroulé exactement comme vous l'aviez
imaginé. L'épouse de Douglas Richard était plongée dans une sorte de léthargie permanente sous l'effet
des fortes doses de laudanum qui lui étaient prescrites. Peut-être même lui en administrait-il davantage. Il
écrit dans son journal qu'il avait attiré Madeline chez lui en prétextant que sa femme avait eu une attaque.
Quand il a essayé de l'embrasser, elle s'est débattue et il a compris qu'il était perdu si elle parlait. -J'ai du
mal à croire qu'il s'agit de l'arrièregrand-père de Will Stafford ", dit Emily. Comme si une main était
sortie du tombeau pour la frapper, un frisson la parcourut. " Me sentirai je jamais en sécurité ? " se
demanda-t-elle. " Douglas Richard Carter avait presque cinquante ans lorsque sa deuxième femme,
Lavinia, donna naissance en 1900 à une petite fille, poursuivit Duggan. Ils la baptisèrent Margaret. Après
la mort de Douglas Richard, en 1910, Lavinia et Margaret retournèrent s'installer à Denver. Margaret se
maria en 1935. Sa fille, Margo, était la mère de Will Stafford. - Il m'a dit avoir trouvé ce journal par
hasard lorsque sa mère et lui étaient revenus à Spring Lake et avaient visité la maison de ses arrière-
grands-parents, dit Emily. - Oui, il est tombé dessus alors qu'il fouillait dans le grenier de la remise,
ajouta Duggan. - Il semblerait, dit Nick, que la perversité l'habitait déjà à cette époque. Un enfant normal
aurait été horrifié et aurait montré le journal à un adulte. " Tout au long de cette discussion, il sembla à
Emily qu'elle vivait une sorte de rêve éveillé. Will était arrivé en avance le soir où il l'avait emmenée
dîner car il voulait retirer le détecteur de l'alarme qui commandait la porte du bureau. Il avait sans doute
pris la clé de la porte sur le trousseau que lui avaient donné les Kiernan en lui confiant la vente de la
maison. La veille au soir, lorsqu'ils eurent enfin emporté le corps de Stafford et relevé toutes les
empreintes, Nick l'avait emmenée passer la nuit au Breakers où luimême était descendu. " Ma maison est
de nouveau la scène d'un crime, dit-elle. - Cela ne se reproduira plus. Tout est fini désormais ", lui
assura-t-il. Pourtant, même dans le refuge de l'hôtel, Emily se réveilla en sursaut à trois heures du matin,
en proie àune terreur affreuse, croyant entendre des bruits de pas dans le couloir. Puis la présence de
Nick dans la chambre voisine avait suffi à la calmer et le sommeil s'était emparé d'elle. " Douglas
Richard Carter a-t-il tué son fils ? demanda Emily. - Son journal est assez vague sur ce point, répondit
Duggan. Il raconte que Douglas tenait un pistolet et qu'il s'est battu avec lui. Le coup est parti, et il s'est
arrangé pour faire croire à un suicide. Je ne serais pas surpris si Douglas avait découvert la vérité
concernant son père et l'avait pris à partie. Peut-être a-t-il été incapable de s'avouer qu'il avait assassiné
son fils unique. Qui sait ? - Et Letitia ? Et Ellen ? " Emily savait que pour oublier toute cette tragédie, elle
avait besoin de savoir ce qui leur était arrivé. " Letitia était en chemin pour la plage, dit Pete Walsh. Elle
avait apporté un bouquet de fleurs de son jardin à Mme Carter, et Douglas Richard se trouvait chez lui. Là
encore, ses avances furent repoussées et là encore, il tua la jeune fille. " Tommy Duggan secoua la tête. "
Il y a des choses difficiles à supporter dans ce journal. Ellen Swain rendait visite à Mme Carter et se mit
à poser des questions. Elle commençait manifestement à soupçonner Carter d'être la cause de la
disparition de ses deux amies. Elle ne ressortit pas de la maison ce jour-là et, étant donné l'état de
confusion dans lequel se trouvait sa femme, Carter n'eut aucun mal à la convaincre qu'il avait vu Ellen
partir. " Duggan se rembrunit. " Il explique très précisément où Ellen est enterrée. Nous allons essayer de
retrouver ses ossements et de les transporter dans la concession familiale. Elle est morte en essayant de
découvrir ce qui était arrivé àson amie Letitia. D'une certaine manière, il semble approprié que les deux
concessions soient contiguës dans le cimetière. - J'étais censée être enterrée avec Ellen, dit Emily. C'était
ce qu'il avait prévu pour moi. " Elle sentit le bras de Nick Todd lui entourer les épaules. Ce matin, il lui
avait apporté son café dans sa chambre. " Je suis un lève-tôt, avait-il expliqué. C'est l'une des choses qui
vous manqueront au bureau, car si j'obtiens le poste que je guigne, je travaillerai dans le bas de la ville.
J'ai dit à mon père que je l'inviterais à déjeuner à la cafétéria du bureau du procureur général. Vous
pourrez y venir aussi. Ou mieux, venir sans lui. " " J'irai, pensa-t-elle, bien sûr que j'irai. "
chapter 114
Pete Walsh terminait une double portion d'oeufs brouillés, de saucisses et de bacon. " Ils remettent votre
bureau en ordre, Emily. Je pense que vous aurez la paix dorénavant dans votre maison. " Un jus d'orange,
un café noir et une banane, voilà en quoi avait consisté le petit déjeuner de Tommy Duggan. " Je dois vous
quitter, dit-il. Ma femme, Susie, a de grands projets pour moi. Elle m'a demandé, sous menace de
représailles, de nettoyer le garage dès l'arrivée du beau temps. Je crois qu'on y est. " Emily le retint. "
Avant de partir, dites-moi ce que vont devenir Clayton Wilcox et Bob Frieze ? - Je pense que Wilcox doit
être soulagé. Il est de notoriété publique aujourd'hui qu'il a eu une histoire avec une jeune étudiante. Elle
a sa photo dans tous les journaux. Même s'il s'est conduit de façon parfaitement répréhensible pour un
président d'université, personne, à la vue de cette photo, ne pensera qu'il a abusé d'une innocente jeune
fille. - Et quelle a été la réaction de sa femme ? - Il est probable que cette humiliation va mettre fin à leur
mariage. Elle savait certainement pourquoi il avait donné sa démission de façon si subite. Il n'aurait pas
pu le lui cacher, et je crois qu'elle lui en faisait régulièrement le reproche. A dire vrai, je ne serais pas
étonné qu'il soit soulagé de la tournure prise par les événements. Il a l'air très content de son roman. Qui
sait ? Ce type va peut-être réussir une nouvelle carrière. " Tommy repoussa sa chaise. " Quant à Frieze,
on peut dire que Natalie l'a innocenté malgré elle. Elle avait trouvé dans sa poche un mot avec le nom de
Peggy et un numéro de téléphone. Nos hommes ont vérifié. Frieze avait l'habitude de fréquenter un bar à
Morristown. Il prétend ne se souvenir de rien, mais apparemment il ne perdait pas son temps pendant ses
pertes de mémoire. Peggy est gentille comme tout. Grâce à son témoignage et aux journaux de Will
Stafford, Frieze est tiré d'affaire. " Une dernière explication. Stafford a accosté Martha au moment où elle
quittait la promenade du bord de mer. Il avait pris sa voiture dans l'intention de la rejoindre. Il a prétendu
ressentir une douleur dans la poitrine et lui a demandé de le conduire chez lui. Elle le connaissait et s'est
laissé duper, naturellement. Quant à Carla, il l'a forcée à monter avec lui alors qu'elle allait chercher sa
voiture après avoir quitté l'hôtel Warren. Il est retourné à l'hôtel ensuite pour reprendre la voiture de
Carla. Charmant personnage, n'est-ce pas ? " Il tourna les talons. " Vous pouvez enfin savourer votre petit
déjeuner, mes amis. Nous vous laissons. " Après leur départ, Emily resta un long moment silencieuse. "
Nick, dit-elle enfin, Tommy Duggan était venu chez moi hier au soir pour m'apporter une photo agrandie.
Je l'ai regardée ce matin. - Qu'avez-vous découvert ? - Le labo a fait un travail remarquable. Les visages
sont très nets à présent et je peux mettre sur chacun l'un des noms inscrits au dos de l'original. Madeline,
Letitia, Ellen, Phyllis et julia. Et les hommes. George, Edgar, le jeune Douglas, Henry et même Douglas
Richard Carter, c'est-à-dire Will Stafford tel que nous le connaissons à l'époque actuelle. - Emily !
protesta Nick, vous n'allez pas me dire que vous croyez qu'il est vraiment réincarné. " Elle planta ses
yeux dans les siens, son regard plaidant la compréhension. " Nick, Will Stafford est le portrait de son
arrièregrand-père tel qu'il apparaît sur cette photo, cependant... - Quoi donc, Emily ? - J'ai trouvé cette
photo dans les souvenirs de la famille Lawrence. Il n'y a pas une chance sur un million pour que Will l'ait
jamais vue. " La main de Nick, rassurante et ferme, était posée sur la sienne. " Nick, dit Emily, sur cette
photo, Douglas Richard Carter tient à la main quelque chose qui ressemble àune écharpe de femme
bordée de perles métalliques. "
chapter 115
Remerciements
À nouveau voici le moment de remercier tous ceux qui ont contribué à la création de ce livre. Ma
gratitude sans limites envers mon éditeur de toujours, Michael Korda. Comment croire que vingt-six ans
se sont écoulés depuis que nous nous penchions ensemble sur La Maison du guet? C'est une joie de
travailler avec lui et, depuis dix ans, avec son associé Chuck Adams. Tous deux sont aussi merveilleux
dans leurs conseils que dans leur amitié. Lisl Cade, mon attachée de presse, ma main droite -
réconfortante, sensible, efficace au-delà du possible. Toute mon affection, Lisl. Merci aussi à mes agents
Eugene Winick et Sam Pinkus, toujours fidèles dans toutes les circonstances. Encore une fois, Gypsy da
Silva m'a soutenue dans ce passionnant parcours du combattant. Dieu vous bénisse, Gypsy.
Et Dieu bénisse aussi les responsables des textes : Carol Catt, Michael Mitchell, et Steve Friedeman,
pour leur travail méticuleux. John Kaye, procureur du Monmouth County, a bien voulu répondre à mes
questions concernant le rôle du bureau du procureur. Je lui en suis particulièrement reconnaissante, et si
j'ai parfois mal interprété ses indications, je plaide coupable. Le sergent Steven Marron et Richard
Murphy, inspecteur à la retraite de la police de New York, m'ont donné des indications précises sur le
déroulement d'une enquête de police
425 par rapport aux situations particulières de ce livre. Je les remercie pour leur aide. Encore et à jamais
ma gratitude envers mes assistantes et amies Agnes Newton et Nadine Petry et ma belle-soeur Irene
Clark, pour sa relecture quotidienne. Judith Kelman a sans faillir répondu présent lorsqu'une question
difficile se posait. Elle est experte en recherche comme en amitié. Tous mes voeux, Judith. Ma fille et
consoeur, Carol Higgins Clark, était plongée dans les affres de la rédaction de son roman en même temps
que j'écrivais le mien. Cette fois-ci nos chemins sont parallèles, mais pas le partage des hauts et des bas
de la création. J'ai étudié les écrits de spécialistes de la réincarnation et de la régression et leur suis
redevable des connaissances que j'ai acquises dans ce domaine. Ce sont : Robert G. Jarmon, lan
Stevenson et Karl Osis. Et merci au père Stevens Fichter pour une précision biblique de dernière minute.
Sans oublier mon mari, John, et nos magnifiques familles, enfants et petits-enfants, tous cités dans la
dédicace. Et enfin merci à mes lecteurs, passés, présents et futurs, pour avoir choisi ce livre. J'espère
qu'il vous aura plu.
Du même auteur
LA CLINIQUE DU DOCTEUR H.
LA MAISON DU GUET
LE DÉMON DU PASSÉ
UN JOUR TU VERRAS
SOUVIENS-TOI
DOUCE NUIT
NI VUE NI CONNUE
TU M'APPARTIENS
TROIS JOURS AVANT NOËL (en collaboration avec Carol Higgins Clark) La composition de cet
ouvrage a été réalisée par Nord Compo, l'impression a été effectuée sur presse Cameron dans les ateliers
de Bussière Camedan Imprimeries à Saint Amand-Montrond (Cher). Edition exclusivement réservée aux
adhérents du Club Le Grand Livre du Mois 15 rue des Sablons 75116 Paris réalisée avec l'autorisation
des éditions Albin Michel
Achevé d'imprimer en avril 2001. N° d'impression : 011970/4. Dépôt légal: mai 2001.