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Christine Delphy - L'Ennemi Principal - 1 - Economie Politique Du Patriarcat. 1-Syllepse (2013)

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Christine Delphy

L’ennemi principal
1. Économie politique du patricarcat
© Éditions Syllepse, Paris, 2013
ISBN numérique 978-2-84950-400-0
ISBN papier 978-2-84950-394-2
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pouvez vous abonner à la Lettre d’information des éditions Syllepse
à partir de notre site www.syllepse.net.
L’auteure
Christine Delphy étudie la sociologie à la Sorbonne, à Chicago et à Berkeley. En 1965,
elle travaille pour la Washington Urban League (Organisation de défense des droits
civiques des Noir·es). Entrée au CNRS en 1970, elle est directrice de recherche émérite.
Elle participe en 1968 à la construction de l’un des groupes fondateurs du Mouvement de
libération des femmes. En 1977, elle cofonde la première revue francophone d’études
féministes : Questions féministes et en 1980, elle cofonde Nouvelles Questions féministes,
qui paraît toujours en 2013.
Elle a publié : L’ennemi principal, t. 1, Économie politique du patriarcat (Syllepse, 1998,
2009, 2013) ; L’ennemi principal, t. 2, Penser le genre (Syllepse, 2001, 2009, 2013) ; Le
cinquantenaire du Deuxième sexe (dir. avec Sylvie Chaperon), (Syllepse, 2001) ; Le foulard
islamique en questions (Amsterdam, 2004) ; Classer, dominer : qui sont les autres ? (La
Fabrique, 2008) ; Un universalisme si particulier. Féminisme et exception française
(Syllepse, 2010) ; Un troussage de domestique (dir.), (Syllepse, 2011).
Voir le blog de Christine Delphy.
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Préface

Ce livre en deux volumes rassemble la plupart des textes


théoriques que j’ai écrits depuis 1970 au sujet de ce qu’on appelait
jusqu’alors la « condition féminine » ou « la question des femmes »,
et qu’avec la deuxième vague du mouvement féministe du
20e siècle j’appelle l’oppression des femmes et la question du
patriarcat. L’oppression étant la situation des gens opprimés, les
femmes étant le nom que l’on donne à ces opprimés-là, et le
patriarcat étant le système sociopolitique qui organise tout cela. J’en
étudie non pas les manifestations de forme, qui varient de décennie
en décennie – quoiqu’elles soient bien plus stables que l’on ne
pense ; mais les structures, qui n’évoluent que sur des périodes
longues et qui ne changent pas en vingt-huit ans. Dans ce premier
volume se trouvent les textes de 1970 à 1978.
L’analyse du patriarcat que j’ai développée a une histoire. Je suis
parvenue à cette conceptualisation en partant de deux lieux
théoriques apparemment sans rapport entre eux : l’étude de la
transmission du patrimoine, d’une part, et la réponse aux critiques
gauchistes du mouvement de libération des femmes, d’autre part. Je
dis « apparemment » car en réalité, quand j’ai commencé à faire de
la recherche, je voulais travailler « sur » les femmes, c’est-à-dire,
pour moi, sur notre oppression.
C’est parce que mon directeur d’études de l’époque, Pierre
Bourdieu, me répondit que « ce n’était pas possible car personne ne
travaillait sur ce sujet (sic)1 » que je choisis d’étudier la transmission
du patrimoine, espérant bien retrouver mon intérêt initial de façon
détournée. Dans cette étude, je fis une première découverte : celle
de la quantité formidable de biens qui ne transitent pas par le
marché, mais qui circulent quand même, par la famille ; précisément
ces biens appelés « patrimoine ». Je découvris aussi que la science
économique, censée s’occuper de tout ce qui est relatif aux biens,
ne traite en réalité que de l’un des systèmes de production, de
circulation et de consommation des biens : le marché.
Dans le même temps je participais à FMA2, l’un des deux groupes
qui ont historiquement été à l’origine de la création du nouveau
mouvement féministe en France (entre 1968 et 1970). J’étais très
irritée par les thèses de l’un des membres masculins de ce groupe
mixte – je n’étais pas la seule, mais comme le héros de Catch 22 je
me sentais personnellement visée ! Il prétendait que l’oppression
des femmes ne saurait être d’importance égale à celle des
prolétaires car, disait-il, les femmes, bien qu’opprimées, n’étaient
pas « exploitées ». Ce n’était pas une thèse originale, je m’en suis
rendu compte plus tard, mais la doxa à l’époque ; je l’ai rencontrée
aussi bien chez des femmes que chez des hommes, exprimée sous
forme d’opinion individuelle, de position de tendance, de ligne de
parti3.
Je sentais bien que quelque chose n’allait pas. Dans ce groupe, on
savait que les femmes gagnent deux fois moins que les hommes et
travaillent deux fois plus, et cependant, leur oppression n’avait pas,
en théorie, de dimension économique ! On voyait bien l’existence du
travail ménager. Mais on le voyait avant tout comme une répartition
injuste de tâches ennuyeuses : on ne posait pas les bonnes
questions. Il n’est donc pas étonnant qu’on n’obtînt pas les bonnes
réponses.
Mon travail sur le patrimoine, sur l’aspect économique du non-
marchand, m’a été très utile dans la recherche de ces bonnes
questions (Delphy 1969). En 1970, j’ai formulé trois thèses ou
hypothèses de travail : 1) le patriarcat est le système de
subordination des femmes aux hommes dans les sociétés
industrielles contemporaines ; 2) ce système a une base
économique ; 3) cette base est le mode de production domestique.
Comme on peut s’en douter, ces trois idées étaient hautement
controversées, et commencent seulement, depuis peu d’années, à
être reprises par d’autres auteur·es.
Je me suis interrogée sur le statut théorique à donner au fait que
les femmes sont assignées, dans la famille, aux tâches ménagères,
assignation qui rend compte de leur charge de travail supérieure à
celle des hommes. D’autres auteur·es, en particulier Benston et
Larguia (voir « L’ennemi principal »), ont comme moi et à la même
époque, postulé l’importance théorique – et non seulement
pratique – du travail ménager, par des chemins différents. Mais elles
ne sont pas arrivées aux mêmes conclusions.
L’analyse du patrimoine, que j’avais commencée en 1966, m’a
permis de démystifier le marché et de ne pas me laisser prendre au
piège classique de l’opposition entre valeur d’échange et valeur
d’usage, opposition qui a mené les pionnières Benston (1969) et
Larguia (1970), mais aussi les suivantes, dans des impasses. Au
bout de plusieurs années de travail j’ai formulé une théorie du
patrimoine comme mode de circulation des biens, donc un lieu
économique ; et j’ai isolé les caractéristiques formelles de cette
circulation.
Le mode de circulation des biens qu’on appelle « patrimoine » est
opposé point pour point au mode qu’on appelle « marché » : 1) il
n’est pas caractérisé par l’échange, mais par le don ; 2) les acteurs
ne sont pas interchangeables mais définis très étroitement par les
règles de la parenté 3) enfin cette circulation ne dépend pas du bon
vouloir des acteurs : ni des donateurs, ni des bénéficiaires.
J’ai ainsi découvert un aspect de l’économie qui non seulement
n’était pas traité par l’économie politique, mais était considéré
comme non-économique par définition, l’économie étant, dans la
définition de la science économique, consubstantielle avec le
marché. Étymologiquement, l’économie est la « règle » (nomos) de
la « maison » (oikos) : la gestion du foyer, c’est-à-dire de l’unité de
production. Et quand l’économie apparaît à l’époque moderne, c’est
comme art de la gestion de ce qui est encore, dans son principe, le
domaine privé du souverain, la « maison » royale. La nation est une
grande famille. Mais quand l’économie se solidifie en science
« dure », elle n’a pas pour seul effet de faire apparaître cette gestion
et ces richesses comme obéissant à des lois aussi extérieures à
l’action humaine que le mouvement des planètes. En ajoutant le mot
« politique » à « économie », elle identifie la « politie » – la nation –
comme le lieu de la production, délaissant ainsi les lieux réels de
production ; corrélativement, elle se concentre sur l’échange, au
détriment de la production elle-même et de ses conditions : ainsi se
crée le régime de pensée dans lequel nous vivons encore, celui de
l’équation entre économie et marché.
Cette révolution conceptuelle a coïncidé avec une transformation
de la façon de concevoir les relations familiales : les rapports
affectifs qui en faisaient partie ont été mis au premier plan dans
l’idée du mariage et de la famille. Cette idée était prescriptive, et elle
a eu des effets dans le réel, elle en a toujours. Mais elle était aussi
descriptive, non dans le sens qu’elle décrivait vraiment, mais
prétendait décrire, et qu’elle a ainsi caché, recouvert d’un « voile de
touchante sentimentalité » (Karl Marx, Le Manifeste communiste) les
relations d’intérêt qui subsistaient et subsistent dans la famille.
En 1970, quand ce recueil commence, et en 1997, quand j’écris
cette préface, nous en sommes là : la perception ordinaire conçoit
l’économie et la famille comme appartenant à et même constituant
deux sphères de la « réalité » aussi étrangères que possibles l’une à
l’autre, alors que si on se réfère à l’origine du mot, « économie
domestique » est une redondance, une tautologie. Pourtant parler
d’économie et de famille dans la même phrase est incongru et
presque obscène. Et les anthropologues disent des sociétés qu’ils
étudient que l’économie y « emprunte les circuits de la parenté » :
même là où il n’y a pas de différence concrète, ils conservent cette
différence conceptuelle (l’« économie », la « parenté ») comme si
elle était ontologique, et que les « primitifs » y dérogeaient par
manque de moyens matériels ou faisaient une confusion par
manque de moyens intellectuels. Cet aveuglement au fait que
l’économie « n’emprunte » pas les circuits de la parenté pour la
bonne raison que la parenté est une institution économique (même
si elle n’est pas que ça) démontre un type particulier
d’ethnocentrisme : ces anthropologues ne nient la nature
économique de la famille en général que parce qu’ils ignorent la
dimension économique de la famille dans leur société d’origine, la
nôtre.
Le deuxième mouvement féministe du siècle, celui des années
1960, diffère en beaucoup de points du premier, celui qui chevauche
la fin du 19e siècle et le début du 20e. L’une de ces différences
consiste dans le fait que les protagonistes du deuxième avaient eu le
temps de constater l’erreur de la thèse d’Engels selon laquelle le
travail salarié mettrait fin au patriarcat. On ne pouvait plus, en 1970,
dire que c’était parce que les femmes n’étaient pas dans « l’industrie
publique » (les termes d’Engels) qu’elles étaient opprimées. Ce
constat explique que plusieurs théoriciennes, déçues par cette
« explication », sans se concerter ni se connaître, aient détourné
leur regard de l’industrie publique et du travail salarié, et l’aient porté
sur l’industrie privée et la famille.
Je n’étais pas donc la seule à regarder du côté de la famille et du
travail qui y est fait. Mais à la différence des autres, j’avais déjà une
théorie des règles de la circulation familiale des biens, règles
caractérisées non par l’échange, mais par le don. Ceci m’a donné
sur la production familiale un angle de vision débarrassé des
présupposés économistes : de la croyance qu’économie et marché,
économie et échange, sont synonymes et même consubstantiels.
La non-valeur du travail ménager, qui était et reste pour beaucoup
un obstacle à la conceptualisation de ce travail, est devenue pour
moi une des clés de son élucidation. En effet, cette non-valeur, et
l’opposition entre valeur d’échange et valeur d’usage qui en
découlait, n’avaient de sens que pour le marché. Éclairée par la
théorie des formes de la circulation familiale des biens que j’avais
développée, j’ai pu voir que la non-valeur marchande est
caractéristique de l’économie familiale. Elle ne signale pas l’absence
d’activité économique, mais la présence d’une économie autre.
Prenant cette non-valeur comme élément constitutif du travail
ménager, je me suis attelée à démontrer que :
- son exclusion du marché est la cause et non la conséquence de
sa gratuité ;
- cette exclusion ne concerne pas seulement le travail ménager, ou
des travaux précis, mais des acteurs sociaux et plus précisément
des rapports sociaux ;
- il est erroné d’aborder le travail ménager sous l’angle des tâches,
que ce soit pour le décrire ou pour l’expliquer (d’autant plus que
cette approche est généralement sous-tendue par une tentative
implicite d’évaluer sa « valeur intrinsèque », question qui est
délaissée en ce qui concerne les autres productions).
Tous ces éléments ont été repris, explicités et développés dans
mes travaux ultérieurs, mais ils étaient au moins en germe contenus
dans le premier texte de ce volume, « L’ennemi principal ». Dès
cette époque je pouvais proposer une définition théorique et non
empirique du travail ménager, qui en faisait un cas particulier de la
catégorie beaucoup plus large de « travail domestique » (voir
« Travail ménager ou travail domestique »). C’est à ce moment-là
que j’ai créé le concept de « mode de production domestique » (ce
concept a été repris plus tard par Marshall Sahlins et Claude
Meillassoux, mais dans des acceptions déformées). L’assertion qu’il
existe plus d’un mode de production dans nos sociétés était
extrêmement problématique à l’époque, et le reste. Petit à petit,
cette démarche a gagné du terrain, et a commencé à être reprise
par nombre d’auteur·es tant en France qu’à l’étranger. Les
spécialistes de l’économie, et plus généralement des sciences
sociales, surtout quand ce sont des hommes, ont du mal à intégrer
ces acquis ; non parce qu’ils ne feraient pas sens dans les termes
mêmes de leur discipline, où le travail « informel » est maintenant
largement étudié ; mais pour d’autres raisons. Parce que le travail
domestique est réalisé par des femmes, ils n’arrivent pas à le
percevoir comme important, ni du point de vue de ce qu’il produit
matériellement, ni du point de vue théorique.
Comme tout mode de production, le mode de production
domestique est aussi un mode de circulation et de consommation
des biens. Dans le mode de production capitaliste il est difficile, au
moins à première vue, d’identifier un mode de consommation
distinguant les dominants des dominés, la consommation étant
médiatisée par « l’équivalent universel », l’argent. Dans le mode de
production domestique au contraire, la consommation est de toute
première importance et possède ce pouvoir discriminant (voir
« Famille et consommation »). En effet, l’une des différences
essentielles entre ces deux modes de production réside dans le fait
que les exploité·es du mode de production domestique ne sont pas
rémunéré·es, mais entretenu·es. Dans ce mode donc, la
consommation n’est pas séparée de la production, le partage inégal
des produits n’étant pas médiatisé par l’argent.
Il faut étudier ce mode de consommation pour pouvoir évaluer non
seulement l’exploitation quantitative, mais aussi l’exploitation
qualitative ; pour comprendre en quoi consiste l’entretien et en quoi il
diffère du salaire. En effet, trop de gens « traduisent » l’entretien en
son équivalent monétaire, comme si une femme qui reçoit un
manteau recevait la valeur de ce manteau. Ce faisant, ils abolissent
la distinction cruciale entre salariat et rétribution en nature,
distinction qui, indépendamment de la « valeur » consommée, crée
la différence entre consommation libre et consommation non-libre.
Tout mode de production est aussi un mode de circulation ; le
mode de circulation propre du mode de production domestique, c’est
la transmission du patrimoine, qui est régie en partie par les règles
de l’héritage mais ne s’y limite pas. C’est un domaine assez bien
étudié dans certains secteurs de nos sociétés, dans le monde
agricole en particulier, et complètement ignoré dans les autres.
Patriarcat et capitalisme
Dans la circulation intergénérationnelle des biens, on voit à l’œuvre
les mécanismes producteurs des classes complémentaires et
antagoniques que sont les propriétaires et les non-propriétaires des
moyens de production. L’effet de cette dépossession est claire en
milieu agricole : les déshérités – femmes et cadets – travaillent
gratuitement pour leurs maris et frères héritiers. La circulation
domestique (règles d’héritage et de succession) débouche
directement sur des rapports de production patriarcaux.
Mais la transmission patrimoniale est également importante à un
autre niveau, pour la reconstitution, génération après génération, du
mode de production capitaliste. Ce n’est plus seulement à l’intérieur
de chaque famille qu’elle crée des possédants et des non-
possédants, mais entre les familles. Ce deuxième aspect de la
transmission patrimoniale est d’ailleurs le seul qui soit vraiment
étudié par les spécialistes de la mobilité sociale. Le premier, la
dispersion dans des classes différentes d’une même fratrie, est
passée sous silence par les ethnologues et sociologues. Elle est
même niée par eux : ils prétendent contre toute évidence – en
particulier celle de la dépossession des filles – que tous les enfants
d’une même famille sont également héritiers des biens et du statut
du chef de famille (voir « La transmission héréditaire »).
La sociologie traditionnelle (en France, on pense à Boudon [1979]
et Bourdieu [1964]) met uniquement l’accent sur l’hérédité des
positions sociales ; je mets au contraire l’accent sur la non-hérédité
de ces positions, sur l’inégalité entre les enfants, qu’il s’agisse
d’héritage ou de succession au métier. Du point de vue plus large de
l’interaction entre les processus familiaux et les processus de
stratification, ces deux éclairages ont en commun de montrer que
c’est la famille qui distribue les gens dans les classes sociales. Mais
ce n’est pas de façon automatique, et ce n’est pas de façon
« égalitaire » entre les enfants. Si l’on problématise, comme je l’ai
fait, la transmission héréditaire, et que l’on considère dans quelle
mesure, loin d’assurer la reproduction « à l’identique » des classes
sociales, elle redistribue les cartes à chaque génération entre les
héritiers et les déshérité·es, le lien entre stratification familiale et
stratification « sociale » est encore plus fort. La succession ou la
non-succession au métier, l’héritage ou le non-héritage de la position
(ou des biens) paternels, est l’un des moments où mode de
production domestique et mode de production capitaliste se
rencontrent et s’interpénètrent.
Ce n’est pas le seul : en effet, les femmes ne sont pas privées d’un
accès direct à leurs moyens de subsistance seulement de cette
façon, par la dépossession des moyens de production accaparés par
les héritiers (au sens large). Beaucoup de familles n’ont pas de
patrimoine à transmettre, et donc ne possèdent rien de matériel dont
elles puissent priver les filles (voir « la transmission héréditaire »
volume 2, Penser le genre). La discrimination systématique à
l’encontre des femmes sur le marché du travail salarié – appelons-la
pour l’instant le double marché du travail – prend alors le relais du
mécanisme précédent, les dépossède des moyens de gagner leur
vie correctement et les pousse à entrer dans des rapports de
production domestiques, principalement en se mariant.
La situation des femmes sur le marché du travail est bien étudiée
par la sociologie. Ici, dans un domaine très documenté et discuté,
celui des rapports entre travail salarié et « obligations familiales »
des femmes, ma démarche a consisté à inverser la direction du lien
habituellement établi. On voit d’ordinaire la « situation familiale »
comme un donné, une contrainte qui s’exerce sur les femmes et les
handicape sur le marché du travail. Ce n’est pas faux si l’on se place
au moment de l’entrée des femmes sur le marché du travail et que
l’on refuse de s’interroger sur cette contrainte familiale : qu’on
l’extériorise et qu’on la naturalise. Si au contraire on la traite comme
quelque chose à expliquer, on peut faire l’hypothèse que pour
encourager les femmes à supporter des situations matrimoniales
exploitatives, l’amour ne suffit pas. Leurs chances objectives sur le
marché du travail, c’est-à-dire leur relégation au bas de l’échelle des
postes et des rémunérations, ont un rôle à jouer. Elles constituent
une incitation objective au mariage (voir « Mariage et divorce »). Ici,
c’est le mode de production capitaliste, ou tout au moins le marché
du travail, qui est la variable en amont et la condition structurelle sur
fond de laquelle peut se réaliser l’exploitation du travail domestique
dans la famille.
Mode de production domestique et patriarcat
Comment conceptualiser ce fait, interpréter son sens quant aux
rapports entre patriarcat et mode de production domestique ? Peut-
on parler de mécanismes capitalistes au service du mode de
production domestique ou doit-on parler de mécanismes patriarcaux
à l’œuvre dans le marché du travail (ce que fait par exemple Sylvia
Walby, 1986, 1990) ? Quelle que soit la réponse, une chose est
claire : la transmission patrimoniale conforte d’autres rapports de
production que les rapports de production proprement domestiques ;
et, réciproquement, le marché capitaliste du travail conforte des
rapports de production autres que capitalistes.
Si des systèmes que l’on a coutume d’appeler capitalistes, et qui
sont tout au moins des systèmes d’échange, de salariat, contribuent
fortement à l’entrée des individues dans la famille et donc à la
continuation de celle-ci, qu’en découle-t-il, réciproquement, pour les
rapports entre le patriarcat, le système général de domination des
femmes par les hommes, et le mode de production domestique ? Il
en découle que mode de production domestique et patriarcat ne sont
pas des concepts synonymes et interchangeables. Le mode de
production domestique n’explique pas tout le patriarcat : cela on le
savait. Mais il n’explique même pas toute la dimension économique
de la subordination des femmes. En effet, son aire ne recouvre pas
exactement celle de l’exploitation économique patriarcale : le mode
de production domestique est à la fois plus vaste, puisqu’il couvre la
distribution de toutes les personnes dans les « classes » classiques,
et plus étroit, puisque l’exploitation économique des femmes dans la
famille s’appuie sur leur exploitation dans le marché capitaliste du
travail.
Que le mode de production domestique ne rende pas compte des
autres dimensions de la subordination des femmes, en particulier
des oppressions – tout aussi matérielles que l’exploitation
économique – que sont les violences physiques et symboliques
sexuées (liées au fait que les personnes sont hommes ou femmes)
et les violences physiques et symboliques sexuelles (liées au sexe
en tant qu’organe anatomique), a été annoncé dès « L’ennemi
principal ». On peut rattacher certaines de ces violences à
l’appropriation de la force de travail des femmes – ainsi nous y
avons, C. Hennequin, E. de Lesseps et moi, rattaché l’interdiction de
l’avortement (1970). Cependant, tout en étant vérifiés, les liens ainsi
établis sont trop réducteurs pour pouvoir être appelés des
explications. Il reste donc des pans entiers de l’oppression des
femmes qui ne sont que très partiellement ou pas du tout expliqués
par ma théorie du mode de production domestique. Ceci pourrait
être vu par certain·es, avides d’explications totalisantes, comme un
défaut. Je vois au contraire la capacité de déterminer exactement les
limites d’une théorie comme une condition de sa validité ; car ce
n’est qu’en établissant ces limites que l’on rend une théorie
falsifiable : confirmable ou infirmable.
Épistémologie et méthode, matérialisme
La critique des présupposés informant, par action ou par omission,
tant les versions spontanées que les versions scientifiques de la
hiérarchie et de la division du travail entre les sexes, est une
constante de mon travail. Mon apport épistémologique
(épistémologie : discours sur, étude de, la connaissance) est réparti
dans tous mes articles, et en constitue toujours un aspect important.
Je ne reviendrai pas sur certains aspects du volet critique de cette
épistémologie, de cette déconstruction, que j’ai abordés plus haut :
ainsi la mise en cause de la conception de l’économie comme
composée uniquement du marché ; ou, réciproquement, la réfutation
de la thèse selon laquelle la famille n’aurait d’aspect économique
qu’en tant qu’« unité », c’est-à-dire vis-à-vis de l’extérieur, et non
dans son fonctionnement interne.
En 1977, dans « Les femmes dans les études de stratification
sociale », je mettais en cause la disparité du traitement des hommes
et des femmes dans cette sociologie. Je parvenais, sans avoir
besoin d’apporter des faits nouveaux, mais simplement en mettant
en évidence les biais épistémologiques et méthodologiques des
études de mobilité sociale, à démontrer que la distribution des
femmes dans les « classes » classiques, et donc leur
« ressemblance » avec leurs maris, était entièrement due au fait
qu’elles étaient traitées de façon différente d’eux. Dans le seul cas
des femmes, on utilisait l’alliance comme indicateur de position
socioprofessionnelle. Nulle surprise donc si elles se retrouvaient
« dans la même classe que leur mari », évalué, lui, selon sa CSP
(catégorie socioprofessionnelle). Mais il avait d’abord fallu appliquer
aux époux des procédures totalement divergentes. J’ai poursuivi
cette critique dans « Nos amis et nous », et j’en ai fait ressortir les
objectifs et résultats politiques : car cette procédure « scientifique »
n’est pas fautive par hasard et au hasard ; ce « biais » est dans le
droit fil de l’ordre social. La sociologie dit ce que les sociologues,
comme les autres, veulent entendre.
Les quatre axes les plus importants de mon apport
épistémologique, apport que j’ai essayé de dénoter en utilisant le
terme « matérialiste » pour qualifier ma démarche, sont : 1) la
critique de l’a-historicisme, 2) la critique de la recherche de la
« globalité », 3) la critique du naturalisme, 4) la critique des sciences
constituées et le développement subséquent d’un point de vue
privilégié pour étudier la hiérarchie entre les sexes, le point de vue
féministe.
1. La critique de l’a-historicisme de la plupart des théories traitant
du « statut des femmes » ou de la « division du travail »
Dès 1970, j’ai employé le terme de « patriarcat ». Tout au long de
mon travail, j’ai tenté de spécifier et de délimiter ce mot, de préciser
les rapports entre le patriarcat et le mode de production domestique.
Si j’ai employé un terme apparemment aussi vague, c’est parce que,
en dépit de ce vague, il me semblait, et me semble toujours, le plus
approprié à dénoter un ensemble qui touche tous les aspects de la
réalité. Je voulais marquer dès l’abord une prémisse fondamentale
de mon travail : que l’oppression des femmes fait système. Mais
quel système ? Là est toute la question. Cette notion, il faut la
remplir, et cela ne se fait que peu à peu.
J’ai cependant, d’entrée de jeu, restreint l’acception du terme. Pour
beaucoup, le terme « patriarcat » est synonyme de « subordination
des femmes ». Pour moi aussi, avec cette nuance : j’ajoute les mots
« ici et maintenant », qui font toute la différence. Quand j’entends
dire, comme on l’entend souvent : « le patriarcat s’est modifié entre
l’âge de pierre et 1950 », je sais qu’il ne s’agit pas de « mon »
patriarcat. J’étudie, non pas une entité a-historique qui se
promènerait à travers les siècles, mais les sociétés industrielles
contemporaines. Je ne crois pas, et en cela je ne diffère pas de mes
collègues sociologues, à la théorie des « survivances ».
Une institution présente ne peut être expliquée par le simple fait
qu’elle a existé dans le passé, même si ce passé est récent. Je ne
nie pas que certains éléments du patriarcat d’aujourd’hui
ressemblent à des éléments du « patriarcat » d’il y a cent ans :
simplement cette durée – si tant est qu’il y ait durée, c’est-à-dire qu’il
s’agisse bien de la même chose – ne constitue pas en elle-même un
facteur explicatif.
Beaucoup de gens croient que quand on a retrouvé dans le passé
la naissance d’une institution, on possède la clé de son existence
actuelle. En réalité on n’a expliqué ni son existence actuelle, ni
même son apparition passée. En effet il faut expliquer son existence
à chaque moment par le contexte de ce moment ; et sa
persistance – s’il s’agit bien d’une persistance – par le contexte
présent. Certaines explications qui se veulent « historiciennes » ne
sont pas vraiment historiques : elles ne tiennent pas compte des
conditions de fonctionnement de chaque période, et elles sont donc,
paradoxalement, a-historiques. Ce n’est pas de l’histoire, mais de la
datation. L’histoire est précieuse si elle est bien menée : si chaque
période est examinée de la même façon que la période présente.
Une science du passé digne de ce nom ne saurait être qu’une suite
d’analyses synchroniques.
La recherche des « origines » dans une « préhistoire » mythique
est une caricature de cette démarche faussement historique, et c’est
l’une des raisons – l’autre étant ses présupposés naturalistes
cachés – pour lesquelles je l’ai dénoncée et la dénonce
vigoureusement chaque fois, et c’est hélas ! souvent, qu’elle fait
surface ; or, d’un point de vue scientifique, il est aussi illégitime de
demander au 19e siècle les clés de la situation présente que de les
demander à l’âge de pierre (voir « Proto-féminisme et anti-
féminisme »).
2. La critique de la recherche de la « globalité », recherche qui
s’appuie sur la confusion entre la spécificité d’une situation, en
particulier d’une oppression sociale, et la spécificité de ses causes
ou de ses mécanismes
Je me défie des théories qui visent à expliquer d’emblée la
totalité – tous les aspects – de l’oppression des femmes, ou
d’ailleurs de tout autre phénomène de domination, pour deux
raisons :
- les théories qui visent à tout expliquer d’une situation particulière
restent elles-mêmes particulières : à trop coller à leur objet, à sa
spécificité, elles deviennent elles-mêmes spécifiques, incapables
de replacer cet objet parmi les objets semblables, les autres
dominations, parce qu’elles ne possèdent pas les outils pour les
rendre comparables ;
- le pouvoir explicatif d’une théorie (d’un concept, d’une hypothèse)
est lié à sa capacité de trouver ce qu’il y a de commun à plusieurs
phénomènes du même ordre, et donc à sa capacité de dépasser, à
propos de chacun, la réalité phénoménale, c’est-à-dire telle qu’elle
se présente immédiatement. L’idée que la raison d’être des choses
se trouve au-delà de leur apparence, est pour ainsi dire « cachée »,
fait partie de la démarche scientifique.
Ainsi l’un des reproches qui a été fait à mon usage des concepts
« mode de production » ou « classe » est que ces concepts ont été
créés pour décrire d’autres situations, et qu’en les utilisant, on nie la
spécificité de la domination dite « sexuelle » (d’un « sexe » sur
l’autre). Or l’analyse procède par « dépiautage » : pour comprendre
un phénomène, on commence par le découper en petits morceaux,
qu’on réassemble ensuite. Quel est l’intérêt de l’opération ? C’est
que les petits morceaux sont les mêmes pour toutes les instances
du phénomène étudié (ici, le phénomène, c’est la subordination d’un
groupe à l’autre, l’oppression des femmes en étant une instance), et
que les recompositions ainsi obtenues sont donc comparables.
Comprendre, c’est d’abord comparer : ainsi procèdent toutes les
sciences, ainsi procédons-nous, vous et moi, dans la vie
quotidienne, pour décrire une personne, un lieu, une situation, à des
gens qui ne peuvent pas en faire l’expérience sensible.
Mais de surcroît ces concepts non-spécifiques n’ont pas été faits
pour décrire mais pour expliquer, car telle est l’ambition de l’analyse.
Par exemple, la dimension économique n’est pas une catégorie
évidente pour penser la famille aujourd’hui : mais elle ne l’était pour
penser aucun phénomène il y a quelques siècles, même ceux que le
langage courant appelle aujourd’hui « économie ».
Il s’ensuit que lorsqu’on recolle ces morceaux, les assemblages
ainsi obtenus ne sont en aucune façon des restitutions des objets
initialement traités mais des modèles : des images de ce qui est
postulé comme étant la réalité sous-jacente et causale de ces
objets. Avec un petit nombre de concepts un·e géographe peut
décrire n’importe quel paysage, peut-être pas à tout le monde, mais
tout au moins à tout·es ses collègues, quelle que soit leur
nationalité. Sa description ne rendra pas le paysage de la photo, le
paysage « apparent ». Il existe à ceci deux bonnes raisons. D’une
part, les « objets » premiers ne sont pas eux-mêmes des faits
« purs » mais la perception immédiate des faits, informée de façon
non-explicite par une certaine vision du monde – les « interprétations
naturelles » dont parle Feyerabend (1979). D’autre part, le paysage
apparent, outre qu’il incorpore des éléments idéologiques invisibles
à l’œil nu, recèle, dans sa version « photo », des éléments non-
pertinents pour l’analyse : la couleur du ciel est totalement dénuée
de pertinence pour une description géologique (c’est un élément
adventice). Mais réciproquement la nature des roches n’est pas
pertinente pour d’autres descriptions du paysage.
Aussi pourrait-on dire – et on l’a dit – que plus une théorie se veut
« générale » (quant à son objet), plus elle a de pouvoir descriptif
mais moins elle a de pouvoir explicatif. Les théories générales de
l’oppression des femmes, qu’elles soient de type biologiste-
évolutionniste (les plus courantes, encore très en faveur chez les
anthropologues), psychologiste-évolutionniste-familialiste (très
répandues chez les essayistes féministes comme Badinter, et
empruntées aux psychologues américaines) ou même sociologique
(comme les théories de l’appropriation des femmes, ou de la
reproduction sociale, en faveur chez certaines sociologues
françaises), ont une séduction qui découle de la qualité des
exemples donnés, mais aussi de leur globalité : de l’étendue des
phénomènes embrassés. Ces théories partagent l’erreur de
rechercher une « explication globale ». Or toute théorie recherchant
une explication globale d’un phénomène empirique, donc composite,
est forcément déficiente en pouvoir explicatif parce qu’elle prend en
compte trop d’aspects et ne peut arriver à un niveau d’abstraction
suffisant pour construire un modèle (sur les différences entre
système théorique et système concret, voir « Capitalisme, patriarcat
et lutte des femmes »).
Par ailleurs, plus une théorie (ou un élément conceptuel), est
globale, c’est-à-dire ambitieuse dans son champ d’extension, plus
elle court de risques – précisément parce que pour avoir un pouvoir
descriptif elle doit coller aux « faits » – d’être inféodée à la
perception immédiate, donc idéologique. Ceci me mène à la
deuxième raison de ma défiance à l’égard des théories qui se
veulent « totales », qui est le troisième axe important de ma critique
épistémologique.
3. La critique du naturalisme : du recours à des phénomènes non-
sociaux pour expliquer des phénomènes sociaux
Quand elles ne visent pas à tout « couvrir », la plupart des théories
s’adressant à la question de la sujétion d’un sexe à l’autre visent
alors à tout expliquer par une seule « cause » (les deux ambitions
sont généralement associées de facto). Cette soif de la « cause
unique » conduit généralement tout droit dans les bras du
naturalisme (voir « Proto-féminisme et anti-féminisme »). Le
naturalisme est une faute méthodologique dans la science, mais
c’est une faute dont les scientifiques ne sont pas responsables,
sinon par une indulgence coupable vis-à-vis de la théorie indigène.
Car le naturalisme est la théorie indigène, ou « spontanée », de
l’oppression : qu’il s’agisse de celle des femmes ou de celle des
gens « de couleur » aujourd’hui, ou qu’il s’agisse de celle des
prolétaires il y a à peine un siècle. On ne sait pas assez que
l’exploitation de la classe ouvrière était, au 19e siècle, justifiée par
l’infériorité « naturelle » (on dirait aujourd’hui « génétique ») de ses
membres. Et le naturalisme continue de contaminer (le mot n’est pas
trop fort) la pensée sociologique (et dans celle-ci, la pensée
féministe), bien qu’il soit, dans son principe, opposé à la démarche
sociologique.
Je prendrai un exemple de ceci : presque toutes les féministes et
beaucoup de spécialistes des sciences sociales s’insurgent quand
elles/ils entendent que la subordination des femmes est causée par
l’infériorité des capacités naturelles des femmes. Mais, dans le
même temps, l’immense majorité continue de penser qu’« il faut
prendre en compte la biologie ». Pourquoi au juste ? On ne le sait
pas. La science a démonté l’une après l’autre toutes les
« explications » biologistes de l’oppression des prolétaires et des
non-blancs ; aussi semblerait-il que cette démarche fût aujourd’hui
discréditée. La biologie ne mérite pas logiquement un rôle qu’elle n’a
pas mérité historiquement, puisque ce siècle a vu l’effondrement des
théories raciales – même si un quarteron de primatologues essaie
de les sauver du néant.
Pourquoi devrait-on, pour expliquer la division de la société en
groupes hiérarchisés, s’attacher à l’anatomie des individus
composant – ou plutôt censés composer – ces groupes ? La
pertinence de la question (sans même parler de la pertinence des
réponses apportées) reste à mes yeux à démontrer. « L’explication »
naturaliste choisit d’ailleurs la biologie du moment : au siècle dernier
c’étaient les (faibles) muscles des femmes, en 1950 l’influence
(délétère) de leurs hormones sur leurs humeurs, aujourd’hui la
(mauvaise) latéralisation de leur cerveau. Les spécialistes d’études
féministes sont outragé·es par ces « théories » (les sociologues en
général devraient l’être), mais personne ne m’a encore expliqué en
quoi elles diffèrent fondamentalement de l’explication par la
gestation qui est si en faveur aujourd’hui sous le nom de
« reproduction ».
L’un des axiomes, sinon l’axiome fondamental de ma démarche,
est que les femmes et les hommes sont des groupes sociaux. Je
pars du fait incontestable qu’ils sont socialement nommés,
socialement distingués, socialement pertinents, et je m’interroge sur
cette pratique sociale : comment est-elle réalisée ? À quoi sert-elle ?
Même si l’on donne un poids minimal à cet aspect social, même si
l’on se contente de constater la pertinence du sexe pour la société,
on est obligé de considérer que cette pertinence est un fait social,
qui requiert donc une explication elle aussi sociale. C’est pourquoi
une partie importante de mon travail est consacrée à dénoncer les
démarches explicitement naturalistes, qui cherchent une explication
naturelle à un fait social.
Il peut sembler curieux que j’oppose le matérialisme au
naturalisme ; c’est que le naturalisme a partie liée avec l’idéalisme
dans ses effets théoriques. L’un comme l’autre, quand ils sont
appliqués à l’explication des phénomènes de hiérarchie, concourent
à expliquer du social par du non-social, et à nier la « nature sociale »
de l’humain. C’est pourquoi, tout au long de mon travail, je me suis
efforcée de débusquer les démarches implicitement marquées au
coin de ce réductionnisme (cf. « Proto-féminisme et anti-
féminisme »).
Ces trois grands axes de réflexion et de critique épistémologiques
informent mon travail de construction théorique et mon travail
empirique : c’est l’ensemble de cette démarche que j’ai appelée, en
1975, matérialiste (cf. « Pour un féminisme matérialiste »). Ce
qualificatif est devenu, avec le temps, synonyme de cette démarche,
et il est repris par les auteur·es qui s’en inspirent.
Je n’ai cependant pas, comme on s’en doute, inventé le mot : de
toute évidence, il fait référence à l’œuvre de Marx. J’utilise le cadre
global de l’analyse marxiste, comme il est évident dans l’importance
que je donne aux modes de production dans l’organisation sociale.
Cependant, il apparaît, aux non-marxistes, mais encore plus aux
marxistes, que je me démarque extrêmement de l’analyse précise
de Marx, et de celle des marxistes contemporains orthodoxes. En
effet je refuse le dogme de la prééminence absolue du mode de
production capitaliste sur les autres, et plus encore celui de sa
« solitude » : j’ai fait l’hypothèse et la théorie de l’existence d’un
autre mode de production. L’emploi du terme « matérialiste » (et non
« marxiste ») a donc aussi pour objet d’indiquer que, si je garde les
grands principes généraux de l’analyse marxiste, j’en récuse les
applications particulières, y compris celles de Marx. Ces grands
principes m’apparaissent d’ailleurs comme des acquis de la pensée
sociologique. On peut discuter, et on discute, certains aspects de
ces principes, comme les notions d’infrastructure et de
superstructure, de « détermination par l’économique en dernière
instance », auxquels je ne souscris pas, cela devrait être clair. En
revanche, la plupart des sociologues s’accordent pour penser, et
pour écrire, même s’ils ne reconnaissent pas leur dette vis-à-vis de
l’analyse marxienne, qu’un lien organique – dont la direction peut
être difficile à préciser dans l’analyse concrète – unit, dans toute
humanité, l’organisation sociale, en particulier celle de la production,
avec les systèmes de représentations et au-delà avec la culture au
sens large des ethnologues : les façons de faire autant que les
façons de voir.
4. La critique des sciences constituées et le développement d’un
point de vue féministe
Les représentations créées par les sciences font partie de cette
culture globale, quoiqu’elles y occupent une place spéciale,
privilégiée et paradoxale : elles sont censées s’opposer aux
représentations ordinaires et l’emporter en autorité sur celles-ci. Tel
est le statut donné à « la science » par nos sociétés. C’est un statut
doublement historique : il est limité à la civilisation occidentale, et il
apparaît très récemment dans son histoire, et de façon intéressante,
à peu près au même moment que les premiers mouvements
féministes, dans la seconde moitié du 19e siècle. Or le regard porté
par les scientifiques sur les sexes ne saurait être différent de celui
de leur culture ; cependant il ne suffit pas de dire que les sciences
« reproduisent » la réalité patriarcale qu’elles sont censées étudier.
Elles créent avec leurs procédures spécifiques et dans leur champ
propre, une seconde oppression des femmes, conceptuelle cette
fois – on l’a vu avec « Les femmes dans les études de
stratification » ; elles redoublent dans leur langage le système de
représentation patriarcal « vulgaire ».
La question qui se pose est la suivante : est-il possible de
comprendre le patriarcat dans le cadre des sciences telles qu’elles
se sont traditionnellement – historiquement – constituées ? Et, plus
largement, est-il possible à une discipline, à une personne
quelconques, d’étudier un phénomène dont elles ne reconnaissent
pas l’existence ? Cette question laisse pour l’instant de côté la
pratique de la science, les statuts comparés des femmes et des
hommes qui la font. Bien que les deux questions soient liées, je me
suis concentrée ici sur les cadres conceptuels et théoriques des
sciences sociales telles qu’elles sont pratiquées par tous, femmes et
hommes, et ce n’est donc pas du sexe de la théoricienne ou du
théoricien qu’il s’agit, mais du genre de la théorie dans « Pour un
féminisme matérialiste ».
Reprenant de façon systématique les critiques formulées dans mes
articles antérieurs, ce travail débouche sur un appel à une révolution
féministe dans les sciences sociales – les sciences de la nature
étant une question différente ; j’y développe une hypothèse sur les
rapports entre connaissance et mouvement social : un domaine – ici
la « condition féminine » d’antan – doit, pour pouvoir être
appréhendé de façon matérialiste et soustrait au naturalisme et à
l’idéalisme du sens commun, d’abord devenir un enjeu de luttes
réelles. Cette hypothèse se fonde sur les trois axes décrits plus haut
et sur la théorie de la situation de la penseuse/penseur. Depuis que
j’ai écrit cet article – mais non parce que je l’ai écrit ! – cette théorie
de la connaissance située (situated knowledge), appelée aussi
« théorie du point de vue » (standpoint theory), est devenue
extrêmement répandue dans les pays de langue anglaise
(Angleterre, États-Unis, Canada, Australie, Nouvelle-Zélande, Inde)
et d’Europe du Nord. Tous les livres d’épistémologie féministe, et la
plus grande partie des livres d’épistémologie des sciences sociales
(dont la plupart sont, pour les raisons dites plus haut, en anglais),
développent une version ou une autre de la connaissance située
(pour un bilan, voir Harding [1991] ; pour la critique épistémologique
féministe en France, voir en particulier Nicole-Claude Mathieu [1991]
et Colette Guillaumin [1992]). En France, le refus, qui existe partout
à des degrés divers, de la part des sciences sociales constituées de
reconnaître les avancées de la pensée féministe, est si marqué qu’il
semble parfois avoir gagné la partie : interdit aux recherches
féministes la légitimité et les moyens des institutions du savoir. Et si
dans le reste du monde la théorie de la connaissance située est
devenue dominante au point qu’on se demande s’il reste encore des
tenants du positivisme, si attaquer le positivisme ce n’est pas
attaquer un homme de paille, en France la situation est inversée.
Le positivisme, en prétendant trouver un « point d’Archimède »,
revendique une extériorité par rapport à la société. Traduction en
termes laïques de la thèse de l’ubiquité de Dieu, cette prétention de
parler de « nulle part », donc de « partout », va de pair avec celle
d’exercer un magistère civil. Or la « nouvelle » épistémologie (qui
n’est en réalité pas nouvelle puisque les premières critiques du
positivisme ont un siècle et sont contemporaines du positivisme lui-
même) replace les scientifiques et leurs productions là où ils sont,
dans l’histoire et dans la société, à des endroits précis de la
hiérarchie sociale. Ce faisant, elle ne fait qu’appliquer leurs propres
procédures aux sciences, et montrer l’incohérence des prétentions à
l’extériorité du positivisme. Cela a pour conséquence de relativiser la
connaissance, et de miner la base des revendications d’autorité – de
magistère – des scientifiques. Il n’est donc pas surprenant que les
positions intenables du positivisme continuent d’être tenues en
France (et ailleurs aussi même si c’est à un moindre degré), puisque
antiféminisme et adhésion au positivisme ont la même origine, le
même enjeu : le pouvoir. C’est sans doute pourquoi, bien que les
premières formulations des critiques du positivisme et des théories
« situées » ne soient pas récentes (Löwy 1985), le débat n’est
toujours pas terminé. Le positivisme continue de ressurgir
périodiquement, comme une résistance toujours combattue et
jamais vaincue… jusqu’à présent.
Mais ni la science, ni le féminisme ne connaissent de frontières, et
ce n’est pas à un niveau national, ni même plurinational, que la
connaissance s’évalue, mais à un niveau mondial. Or au niveau
mondial, la « révolution féministe dans la connaissance », que
j’appelais de mes vœux en 1975, s’est produite, et se poursuit ; la
pensée féministe a émis plus d’hypothèses, forgé plus de concepts,
construit plus d’objets en trente ans – à commencer par l’objet
« oppression des femmes » – que le reste des sciences sociales en
un siècle. Et les attaques virulentes de représentants des institutions
françaises du savoir contre la pensée féministe (voir Delphy,
Armengaud et Jasser 1994) exhibent les formes typiques des
combats d’arrière-garde : ces représentants montrent qu’ils sont sur
la défensive car ils sont obligés, pour contredire le féminisme,
d’emprunter certains concepts du féminisme, par exemple celui de
genre4. Mais même si on l’utilise comme un synonyme de « sexe » –
comme un terme et non comme un concept –, le seul fait d’avoir
prononcé le mot de « genre » a pour conséquence que se trouvent
entraînées avec lui dans le discours, volens nolens, toutes les
connotations, les plus banales mais aussi les plus subversives,
comme celles qui en font une des divisions sociales majeures – du
genre ; et ainsi, ses adversaires sont entraînés sur le terrain du
féminisme alors même qu’ils prétendent que ni ce terrain ni le
féminisme n’ont lieu d’exister ou qualité à parler.
Du concept de classe au concept de genre
C’est en tant qu’elle privilégie l’histoire, le construit social,
l’arbitraire de la culture par rapport à la nature, que je considère
l’axiomatique marxiste. Elle me paraît préfigurer et annoncer les
écoles que l’on appelle aux États-Unis « constructivisme social »,
dans lesquelles je me reconnais. Je donnerai pour exemple de cette
utilité indubitable de certains concepts marxistes, repris par la quasi-
totalité des penseur·es de la société, mon emploi du terme
« classe » (cf. « L’Ennemi principal » et « Mariage et divorce »). Ce
terme répond aux nécessités de l’analyse décrites plus haut :
découper (ou plutôt créer par un regard précis) dans un objet lui-
même construit – l’oppression des femmes – des petits morceaux,
ou, plus précisément, des dimensions non-spécifiques, comme la
dimension économique, et plus précisément encore la dimension de
l’exploitation économique. Mais le terme de classe n’y répond pas
forcément mieux qu’un autre. En revanche, le concept de classe est
le seul à ma connaissance qui réponde au moins partiellement aux
exigences d’une explication sociale. Il n’est peut-être pas totalement
satisfaisant, mais c’est le moins insatisfaisant de tous les concepts
employés pour analyser l’oppression.
En effet le terme « groupes » ne dit rien sur leur mode de
constitution. On peut penser que ces groupes – le dominant et le
dominé – ont chacun une origine sui generis : qu’existant déjà, ils
entrent ensuite en rapport, un rapport qui, dans un troisième temps,
devient caractérisé par la domination. Or que dit à ce sujet le
concept de classe ? Il inverse ce schéma : il dit que l’on ne peut pas
considérer chaque groupe séparément de l’autre, puisqu’ils sont unis
par un rapport de domination, ni même les considérer ensemble
mais indépendamment de ce rapport. Caractérisant ce rapport
comme un rapport d’exploitation économique, le concept de classe
met en outre la domination sociale au cœur de l’explication. On peut
discuter des mobiles (l’exploitation économique) attribués à cette
domination, on peut même les contester ou les changer sans qu’il
soit besoin de changer le schéma fondamental. C’est un concept
dichotomique et qui, de ce fait, a ses limitations ; mais on voit en
revanche comment il s’applique aux classifications exhaustives,
hiérarchiques et justement dichotomiques ; mais surtout aux
classifications qui sont internes à une société donnée comme la
classification femmes/hommes (adultes/enfants, blancs/non-
blancs, etc.) (voir « Les femmes dans les études de stratification
sociale »).
Faute d’utiliser ce concept et la théorie qu’il contient, de la
constitution simultanée et des groupes et de leur hiérarchisation, on
est conduit à considérer implicitement les groupes sociaux comme
des ethnies se rencontrant par hasard sur un même territoire, et qui
auraient pu, n’était cette malheureuse rencontre, vivre en paix
chacun de leur côté le reste de leur âge…
Le concept de classe part de la notion de construction sociale et en
précise les implications. Les groupes ne sont plus sui generis,
constitués avant leur mise en rapport. C’est au contraire leur rapport
qui les constitue en tant que tels. Il s’agit donc de découvrir les
pratiques sociales, les rapports sociaux qui, en constituant la division
sexuelle, créent les groupes dits « de sexe ».
Un pas théorique considérable a été franchi dans le milieu des
années 1970 avec la création (dans le monde anglophone) du
concept de genre, que j’ai utilisé dès 1976. Ce concept alliait, lors de
sa création, en un mot, et la reconnaissance de l’aspect social de la
dichotomie « sexuelle », et la nécessité de le traiter comme tel, et le
détachait en conséquence de l’aspect anatomico-biologique du
sexe. Le genre possède, au moins potentiellement, les moyens de
déplacer le regard des rôles de sexe vers la construction même de
ces « sexes » : comment développer ce potentiel pour continuer
d’étudier le patriarcat, de remplir les cases encore vides du modèle,
ce sera l’objet du second volume.

1. Je revenais de trois ans d’études aux États-Unis et ne découvris que trop tard que « ça »
existait et que j’aurais pu travailler avec Andrée Michel. Je l’ai fait, plus tard.
2. FMA est un groupe fondé en 1967 par Anne Zélinsky et Jacqueline Feldman-Hogasen. À
l’origine FMA signifiait « Féminin, Masculin, Avenir ». Au fil des débats et réflexions, il fut
rebaptisé, sans changer le sigle, en 1969, « Féminin, Marxisme, Avenir ».
3. Elle est loin d’avoir disparu. Plus on s’éloigne des cercles en contact avec le mouvement
féministe et plus on la retrouve.
4. Si on y regarde de près, on s’aperçoit que la rechute dans une position positiviste à partir
de positions historicistes est toujours accomplie de la même façon depuis Weber et
Mannheim. L’historicisme affiché ne peut se résoudre à inclure son auteur ; ou celui-ci ne
peut résister à la tentation de s’excepter des principes qu’il défend, par un exercice de
gymnastique intellectuelle qui fait appel à l’« auto-contrôle scientifique ». Löwy appelle ceci
le syndrôme de Münchhausen : un baron qui, embourbé avec son attelage dans un marais,
s’en débourbe… en se tirant lui-même par les cheveux ! Un exemple contemporain de cette
démarche est celui de Bourdieu. À son sujet il faudrait parler, plutôt que de néopositivisme,
de crypto-positivisme ; en effet, il réussit à fixer l’attention de l’audience sur le remarquable
travail de cape historiciste qu’il réalise de la main gauche, de sorte que personne ne voit le
petit geste de la main droite (l’« auto-socio-analyse ») par lequel il s’auto-tire par les
cheveux et s’auto-dépose en sûreté sur la berge tandis que le fleuve de l’histoire nous
emporte.
L’ennemi principal1

Depuis la naissance d’un Mouvement de libération des femmes, en


France, aux États-Unis et partout où la question a été abordée, le
point de vue marxiste a été représenté par une ligne élaborée en
dehors du mouvement féministe, commune aux partis communistes
traditionnels et aux groupes gauchistes, et répandu dans le
mouvement par des militantes venues de ces derniers.
Cette ligne apparaît généralement à l’ensemble des femmes du
mouvement comme insatisfaisante, aussi bien en termes de théorie
qu’en termes de stratégie : 1) elle ne rend pas compte de
l’oppression commune des femmes ; 2) elle est centrée non sur
l’oppression des femmes mais sur les conséquences de cette
oppression pour le prolétariat.
Ceci n’est possible qu’au prix d’une contradiction flagrante entre
les principes dont se réclame cette ligne et l’application qu’elle en
fait aux femmes. En effet le matérialisme historique repose sur
l’analyse des antagonismes sociaux en termes de classes, les
classes étant elles-mêmes définies par leur place dans le processus
de production. Or en même temps qu’on prétend appliquer ces
principes à l’étude de la situation des femmes en tant que femmes,
on omet purement et simplement d’analyser les rapports spécifiques
des femmes à la production, c’est-à-dire de procéder à une analyse
de classes. Les résultats d’une telle lacune théorique ne se font pas
attendre :
- l’oppression des femmes est vue comme une conséquence
secondaire à (et dérivée de) la lutte des classes telle qu’elle est
définie actuellement – c’est-à-dire de la seule oppression des
prolétaires par le capital ;
- l’oppression des femmes là où le capitalisme en tant que tel a été
détruit est attribuée à des causes purement idéologiques – ce qui
implique une définition non marxiste et idéaliste de l’idéologie
comme un facteur pouvant subsister en l’absence d’une oppression
matérielle qu’elle sert à rationaliser.
Ces postulats entrent en contradiction avec la dynamique du
mouvement : la prise de conscience par les femmes d’une double
exigence, théorique et politique : trouver les raisons structurelles qui
font que l’abolition des rapports de production capitaliste en soi ne
suffit pas à libérer les femmes ; se constituer en force politique
autonome.
À peine né, le mouvement est donc confronté à une contradiction.
Au moment même où il se constitue en force révolutionnaire, la
seule analyse qui intègre la lutte des femmes à une perspective
révolutionnaire globale évacue la première de ces exigences – la
recherche des causes de l’oppression spécifique des femmes. Et
elle n’offre aucune base théorique à la seconde : elle permet mais
ne fonde pas la nécessité de la constitution d’un mouvement
autonome.
Les conséquences de cette contradiction se font sentir
immédiatement dans le mouvement par l’apparition d’un malaise
général, de tendances antagonistes, d’une difficulté à fonctionner,
toutes choses dues à l’impossibilité de définir une pratique
cohérente tant qu’il existe un hiatus entre la théorie de référence et
l’oppression réelle à laquelle on s’attaque, et tant que l’existence
même du mouvement en tant que tel n’est pas solidement, c’est-à-
dire théoriquement, assise.
L’existence de cette ligne a donc pour conséquence pratique d’être
un frein au mouvement, et ce fait n’est évidemment pas fortuit. Notre
objet n’est pas ici de démonter les mécanismes par lesquels elle est
adoptée par des femmes elles-mêmes2, ni de démontrer en quoi elle
constitue une preuve supplémentaire de l’existence d’intérêts
objectifs – et non limités à la classe capitaliste – à l’oppression des
femmes. Qu’il suffise de dire qu’en raison de son rôle objectif de
frein à la libération des femmes, elle ne peut être considérée que
comme le fait de groupes intéressés à la sujétion des femmes, et
qu’en raison de son caractère non scientifique, elle ne peut être
considérée que comme l’habillage marxiste des théories justifiant
cette sujétion, c’est-à-dire comme une idéologie. Mais notre objet
une fois encore n’est pas de faire le procès point par point de cette
ligne, procès qui sera fait ailleurs, mais tenter de fournir au
mouvement ce dont il a crucialement besoin en ce moment, c’est-à-
dire des bases pour une analyse matérialiste de l’oppression des
femmes.
Cette préoccupation correspond bien à une nécessité objective du
mouvement puisqu’en 1969-1970, il paraît simultanément en des
points distants de plusieurs milliers de kilomètres et par des
féministes sans contact les unes avec les autres, des essais tentant
d’appréhender l’oppression des femmes à partir de sa base
matérielle : en particulier les essais de Margaret Benston (1969,
1979) et Larguia (1970)3.
Toute société doit pour survivre créer des biens matériels
(production) et des êtres humains (reproduction). Ces essais
centrent l’analyse de l’oppression des femmes sur leur participation
spécifique à la production (et non plus seulement à la reproduction) :
par le travail domestique et l’élevage des enfants, analysés comme
tâches productives. En cela ils constituent l’embryon d’une analyse
féministe radicale fondée sur les principes marxistes : rejetant les
pseudo-théories, qui font de la famille d’abord et avant tout un lieu
d’endoctrinement idéologique des « futurs producteurs » destiné à
soutenir indirectement la seule exploitation capitaliste et ignorent sa
fonction économique, ces essais montrent que la famille est le lieu
d’une exploitation économique : celle des femmes. Après avoir
exposé que les travaux domestiques et l’élevage des enfants sont la
responsabilité exclusive des femmes et non rémunérés, ces essais
concluent que les femmes ont en conséquence un rapport spécifique
à la production, qui est assimilable au servage. Cependant, il n’est
pas suffisant de s’en tenir là. Il faut : analyser les rapports entre la
nature des biens et services domestiques et le mode de production
de ces biens et services ; procéder à une analyse de classe des
femmes ; tracer les grandes lignes, à partir de cette analyse, des
perspectives politiques du mouvement, en termes d’objectifs, de
mobilisation et d’alliances politiques.
Rapports de production dans lesquels entrent les femmes
Toutes les sociétés actuelles, y compris les sociétés « socialistes »,
reposent, pour l’élevage des enfants et les services domestiques,
sur le travail gratuit des femmes. Ces services ne peuvent être
fournis que dans le cadre d’une relation particulière à un individu
(mari) ; ils sont exclus du domaine de l’échange et n’ont
conséquemment pas de valeur. Ils ne sont pas rémunérés. Les
prestations reçues par les femmes en retour sont indépendantes du
travail fourni et ne sont pas versées en échange de celui-ci c’est-à-
dire comme un salaire auquel le travail effectué donne droit, mais
comme un don. La seule obligation du mari – qui est évidemment
son intérêt – est de subvenir aux besoins de sa femme, autrement
dit d’entretenir sa force de travail.
Dans les textes américain et cubain précités, une ambiguïté ou
plutôt un reste de l’idéologie dominante subsiste : alors qu’il est
reconnu que le travail domestique est productif, il est cependant
suggéré ou explicitement dit que sa non-valeur, sa non-rémunération
et son exclusion du domaine de l’échange seraient la conséquence
de la nature même des services domestiques : ceci repose sur et est
exprimé par deux postulats. Les femmes seraient : 1)
« structurellement non responsables de la production des
marchandises », « exclues du monde du surproduit » (Benston,
1969, 1979) ; 2) cantonnées à des activités ne produisant que des
« valeurs d’usage » et non des « valeurs d’échange », ne créant pas
de « surproduit » (Larguia 1970).
Nous tenons au contraire que loin que ce soit la nature des travaux
effectués par les femmes qui explique leurs rapports de production,
ce sont ces rapports de production qui expliquent que leurs travaux
soient exclus du monde de la valeur. Ce sont les femmes qui sont
exclues du marché (de l’échange) en tant qu’agents économiques,
et non leur production.
1. Les rapports de production décrits plus haut (non-rémunération)
comme s’appliquant au travail domestique ne sont pas limités aux
productions consommées dans la famille (élevage des enfants,
services domestiques) mais s’appliquent aussi aux productions
destinées au marché quand elles sont produites dans la famille.
La participation des femmes à la création de marchandises et de
productions vitales est attestée par toute la littérature ethnologique
et constitue une pierre dans le jardin des idéologues qui tentent
d’expliquer le statut inférieur des femmes par leur rôle secondaire –
du moins « aux origines » – dans la survie de l’espèce. Ce n’est pas
ici le lieu de discuter du phénomène de la construction de l’idéologie
« naturaliste » qui sous-tend le système en mythe des origines
projeté à volonté dans tous les moments de l’histoire, mythe dont
Engels lui-même a été victime. Il suffit de dire que l’ensemble des
documents ethnologiques démontre que l’importance économique
des productions effectuées par les femmes ou par les hommes est
sans relation avec la prééminence sociale de l’un ou l’autre sexe, et
qu’au contraire toute l’évidence tant ethnologique que sociologique
fait apparaître une relation inverse : que les classes dominantes font
effectuer le travail productif par les classes qu’elles tiennent sous
leur coupe.
En France, aujourd’hui, le travail des femmes est non rémunéré
non seulement quand il est appliqué aux produits d’usage
domestique mais aussi quand il s’applique à des productions pour le
marché. Ceci est vrai dans tous les secteurs où l’unité de production
est la famille (par opposition à l’atelier ou à l’usine), c’est-à-dire dans
la majeure partie de l’agriculture, dans le commerce et dans
l’artisanat. Leur travail n’est en rien marginal : en 1968 les femmes
d’agriculteurs consacraient en moyenne 4 heures par jour aux
travaux agricoles (Bastide 1969). La « crise des campagnes » est en
grande partie due au fait que les filles ne veulent plus épouser des
agriculteurs. Or, de l’avis général, « une ferme ne peut marcher sans
une femme ». Michelet disait que quand un paysan ne pouvait payer
un domestique, il prenait femme. Cela est toujours vrai. « Michel
aurait besoin de quelqu’un pour l’aider et il ne peut pas trouver de
bonniche. Si seulement il pouvait se marier4… » En France, les
attributions des femmes dans l’exploitation varient de région à
région : les soins aux bêtes – volailles, cochons, etc. – sont une
constante. Pour le reste elles sont bonnes à tout faire : elles sont les
aides, les exécutants sur qui retombent les travaux subalternes,
sales, pénibles, non mécanisés (particulièrement la traite des vaches
quand elle est faite à la main, travail si astreignant et aux horaires si
rebutants que certaines femmes en font maintenant inscrire leur
exemption sur leur contrat de mariage ; les hommes se l’approprient
quand il devient mécanisé). Souvent la seule source d’argent liquide,
permettant des consommations non produites à la ferme, provient de
la vente de productions spécifiquement féminines : lait, œufs,
volailles. Mais quelles que soient les attributions de la femme sur
l’exploitation, son travail est absolument nécessaire puisqu’un
homme seul ne peut tenir une ferme sans avoir double travail, et à la
limite ne peut tenir une ferme tout court, même pour se limiter à la
production agricole.
Le travail gratuit d’une femme est donc compté dans l’économie
générale de l’exploitation, ainsi que l’était le travail gratuit des
cadets, frères ou sœurs déshérités au sens littéral, et celui des
enfants. Bien que les cadets et les enfants aujourd’hui, dans la
majorité des cas, exigent un salaire sous menace de partir, ou
partent effectivement, il est utile de rappeler que leur exploitation
était la règle dans tous les secteurs de l’économie jusqu’à
l’industrialisation (fin du 18e siècle) et dans l’agriculture jusqu’à la
dernière guerre.
Historiquement et étymologiquement la famille est une unité de
production. Familia en latin désigne l’ensemble des terres, des
esclaves, femmes et enfants soumis à la puissance (alors synonyme
de propriété) du père de famille. Dans cette unité le père de famille
est dominant : le travail des individus sous son autorité lui appartient
ou en d’autres termes la famille est l’ensemble des individus qui
doivent leur travail à un « chef ».
La famille étant basée sur l’exploitation par un individu de ceux qui
lui sont apparentés ou affiliés par le mariage, cette exploitation
subsiste partout où le mode de production reste familial. Au Maroc,
par exemple : « Dans le monde rural les femmes s’occupaient de la
cueillette des fruits et de l’entretien des bêtes. Ces femmes ne
touchaient aucune rémunération pour leur travail ; elles avaient droit
à leur entretien par le chef de famille » (Nouacer 1969).
En France en 1970, 7 millions de femmes étaient déclarées
« actives », c’est-à-dire participant à la production. Sur ces
7 millions, 1 million étaient « aides familiales », ce qui signifie non
rémunérées ; presque huit sur dix de ces femmes non rémunérées
étaient employées dans l’agriculture. Le statut d’« aide familiale » est
la consécration de l’exploitation familiale puisqu’il institutionnalise le
fait que des producteurs sont non payés, c’est-à-dire que le bénéfice
de leur production est acquis à leur parent, mari ou père. Il a été
« inventé » après la guerre pour permettre à ces travailleurs de
bénéficier des « avantages sociaux ». Beaucoup de femmes
d’agriculteurs, de commerçants et d’artisans continuent néanmoins à
se déclarer « sans profession » ; aussi le nombre de femmes
participant à la production de marchandises dans le cadre de
l’« exploitation » familiale est-il certainement très supérieur au
nombre de femmes recensées comme « aides familiales ». En
prenant une base de sous-estimation de 40 % on arriverait à une
évaluation de 1 400 000 femmes sur 14 millions de femmes adultes
(entre 17 et 64 ans) soumises à ces rapports de production en 1970,
soit une femme sur dix en 1970.
La gratuité du travail des femmes continue d’être acquise lors
même que la gratuité du travail des enfants est mise en question :
de plus en plus fréquemment, lorsque des ménages de générations
différentes coexistent sur l’exploitation, le fils exige que son travail lui
soit payé – et non plus « récompensé » par le seul entretien de sa
force de travail – mais la suggestion que sa femme pourrait exiger la
même chose, que le couple reçoive deux salaires pour deux
emplois, se heurte à l’incompréhension la plus totale. La gratuité du
travail des hommes est donc battue en brèche (il ne reste plus qu’un
aide familial sur quarante-trois hommes « actifs », contre une femme
sur sept « actives » en 1970), tandis que la gratuité du travail des
femmes est institutionnalisée non seulement dans la pratique mais
dans la comptabilité de l’État (statut d’aide familiale) et dans les
revendications des partis d’opposition : le Modef 5 exige que chaque
exploitation familiale soit assurée d’avoir un revenu équivalent à un
salaire. L’implication est que le travail de la femme, incorporé à la
production du ménage, ne mérite pas salaire, ou plutôt puisque la
production de la femme est échangée par le mari comme la sienne
propre, que le travail de la femme appartient à son mari.
2. Il n’y a pas de différence entre les services domestiques produits
par les femmes et les autres biens et services dits productifs
produits et consommés dans la famille.
Dans l’économie paysanne classique une grande partie des biens
consommés par la famille est produite par elle : elle absorbe
directement une partie de sa production. Or cette production est
aussi commercialisable, c’est-à-dire qu’il n’y a pas de distinction
entre valeur d’usage et valeur d’échange. Le même bien qui est
consommé par la famille et qui a donc une valeur d’usage pour elle a
aussi naturellement une valeur d’échange puisqu’il peut être porté
sur le marché. D’autre part, s’il n’était pas autoproduit, il devrait être
remplacé par son équivalent acheté sur le marché.
Pour cette raison l’autoconsommation paysanne est considérée
comme un revenu pour les intéressés et comme une production pour
la comptabilité nationale. La seule question qui se pose est de savoir
si un cochon mangé par la famille doit être évalué à son prix de
revient : au prix qu’on aurait pu le vendre, c’est-à-dire par le manque
à gagner de l’exploitation, ou à son prix de remplacement : au prix
qu’on aurait dû l’acheter si on ne l’avait pas produit, c’est-à-dire par
le manque à perdre de l’unité de consommation.
Quand producteur et consommateur sont un, comme dans la
famille paysanne, on s’aperçoit qu’il y a un continuum entre
production et consommation : on sème le blé pour le consommer, on
le moud parce qu’il n’est pas consommable en grains, on le cuit
parce qu’il n’est pas consommable en farine, et aucune de ces
opérations n’est utile sans les autres, l’objectif étant la
consommation finale. Il est donc absurde d’introduire une coupure
dans ce processus. C’est cependant ce qui se passe quand on
comptabilise comme production une certaine partie de ce
processus – jusqu’à la production de farine incluse, et que l’on
considère l’autre partie, la cuisson du pain par exemple, comme non
productive. Tout le travail incorporé dans le produit autoconsommé
est productif ou rien de ce travail n’est productif. Cette dernière
hypothèse est absurde car le cochon mangé aurait pu être échangé
sur le marché, mais alors aurait dû être remplacé par son équivalent
en nourriture achetée. C’est ce qui se passe pour les agriculteurs qui
font de la monoculture et à plus forte raison pour tous les travailleurs
qui ne produisent rien qu’ils puissent consommer : ce fait voile que
l’objectif de toute production est ultimement la consommation, parce
que les produits doivent alors être échangés deux fois avant que l’on
puisse procéder à la consommation (vente du produit du travail et
achat du produit à consommer). Ce qui introduit une coupure dans le
continuum production-consommation, ce n’est pas que certaines
activités nécessaires à l’accomplissement du but final, la
consommation, soient non productives, mais le fait que quand les
productions sont spécialisées, la consommation qui est l’objectif final
de toute production est médiatisée par l’échange.
L’exemple de l’autoconsommation paysanne illustre donc bien le
fait qu’il n’y a aucune différence de nature entre les activités dites
« productives » (comme l’engraissement du cochon) et les activités
ménagères dites « non productives » (comme la cuisson du dit
cochon).
En résumé, hommes et femmes créent ensemble des valeurs
d’usage qui sont :
1. virtuellement des valeurs d’échange : femmes et hommes
produisent lait, œufs, denrées agricoles pour leur consommation et
pour l’échange ; le niveau de consommation désiré et la quantité
d’argent liquide désirée déterminent ce qui arrive sur le marché et
ce qui est autoconsommé ;
2. comptabilisées dans la production (dans le produit national brut) ;
3. les valeurs d’usage « productives » ne sont pas différentes des
valeurs d’usage « non productives » créées par le travail purement
ménager ; elles sont incluses dans le même processus de création
et de transformation des produits bruts (elles portent sur les mêmes
matériaux bruts pour ce qui est production de nourriture
consommable) et ont la même finalité : l’autoconsommation6.
3) De même qu’il y a continuité et non coupure entre les activités
ayant pour but l’autoconsommation et appelées productives et les
activités ayant pour but l’autoconsommation et appelées non
productives (les activités ménagères), il y a continuité entre les
services fournis gratuitement par les femmes et les services
commercialisés.
Aujourd’hui beaucoup des opérations tendant à transformer les
matériaux bruts en produits consommables ont été industrialisées :
les opérations qui faisaient autrefois partie des activités ménagères
sont maintenant effectuées en dehors de la maison. Ainsi la
fabrication du pain, des vêtements, des conserves alimentaires, etc.
Le boulanger, les filatures, les entreprises de confection vendent
aujourd’hui un travail auparavant fourni gratuitement par les femmes.
Ces fabrications sont considérées comme des productions et
officiellement comptabilisées dans le produit national : le travail qui y
est incorporé est considéré comme productif et les individus qui
effectuent ce travail comme des producteurs, ce qui n’était pas le
cas tant que ces fabrications étaient créées par le travail gratuit des
femmes.
La plupart de ces productions ont été maintenant abandonnées par
les femmes ; elles ne diffèrent pas en nature des productions
domestiques telles que ménage, cuisine, soins aux enfants, qui
continuent d’être effectuées gratuitement par les femmes pour la
plus grande partie. Que cette gratuité ne dépend pas de la nature
des travaux est encore prouvé par le fait que lorsque les femmes
fournissent ces services hors de la famille, ils sont rémunérés.
Lorsque ces services ne peuvent être fournis par les femmes dans
les familles, celles-ci doivent se les procurer vénalement.
Tous les services domestiques existent en fait sur le marché : les
charcutiers et les restaurateurs offrent des plats tout préparés, les
crèches et les nourrices procurent les soins aux enfants, les
entreprises de nettoyage et les gens de maison exécutent les
travaux d’entretien, etc.
Les dépenses de nourriture constituent le poste principal du budget
des ménages (de 50 % à 80 %). Le ménage a le choix entre acheter
cette nourriture sous une forme consommable et payer la valeur
ajoutée à la forme brute par le travail vénal du traiteur,
restaurateur, etc., ou l’acheter sous une forme brute et y appliquer la
somme de travail nécessaire pour la rendre consommable. La
plupart des dépenses effectuées à ce poste sont consacrées à
l’achat de matières premières brutes :
« On peut dire que le ménage procède lui-même à la production des biens finals de
consommation, de la même manière qu’une firme produit ses biens finals. Pour ce faire
le ménage utilise essentiellement le travail (ménager), des machines (les biens
durables) et des matières premières (les produits intermédiaires, directement achetés
aux firmes productrices), qui sont transformées par le ménage lui-même à l’aide d’une
certaine quantité de travail et de capital. Envisagé de cette manière, le ménage ne se
distingue de la firme qu’en ce qu’il ajoute à la production (qui est la seule fonction de la
firme) une activité de consommation (qui est le but de la production effectuée par le
ménage lui-même à l’aide des biens produits par la firme) » (Wolfelsperger 1970).
La finalité de la production étant pour le producteur la
consommation soit de sa production dans l’économie de
subsistance, soit d’autres productions dans l’économie de
spécialisation (de même que la finalité de la production pour
l’acheteur est la consommation de cette production), le salaire dérivé
de l’échange d’une production spécialisée ou de la force de travail
sur le marché ne suffit pas à l’accomplissement de cette finalité.
Cette finalité est accomplie en deux temps : par l’achat des matières
premières de la consommation grâce au travail salarié par la
transformation de ces matières premières en produit directement
consommable grâce au travail ménager.
« Nous avons donc, d’un côté, un travail intérieur qui fournit une certaine quantité de
biens directement consommables, de l’autre, un travail extérieur qui rapporte un certain
revenu monétaire. Mais quelle est l’utilisation de ce revenu monétaire ? Nous
admettrons qu’elle réside non pas directement en l’utilité des consommations qu’elle
autorise, comme dans la théorie traditionnelle, mais, conformément à nos hypothèses,
en la contribution de ce revenu à la production de biens finals de consommation, c’est-
à-dire en la contribution de biens capitaux acquis grâce au revenu (matière première et
biens durables) à cette production » (Wolfelsperger 1970).
Ce que cet économiste bourgeois ne mentionne pas, c’est que si la
plupart des « ménages » préfèrent acheter la nourriture sous forme
brute c’est parce que le travail ménager est gratuit, et que ce travail
est entièrement fourni par les femmes. On peut opposer ces faits à
l’idéologie selon laquelle le seul salaire du mari paie pour la
consommation entière du ménage, tandis que la femme au foyer
« ne gagne pas sa vie ».
En France, en 1955, sur 105 milliards d’heures de travail, 43
étaient consacrées au travail rémunéré, 45 au travail ménager non
salarié (Dayre 1955) et en cinquante ans, ni les chiffres bruts, ni les
ratios d’un type de travail à l’autre n’ont changé. La comptabilité
nationale suédoise incorpore ce travail gratuit dans le produit
national brut et l’évalue au cinquième de celui-ci7. En 1958, en
France, les femmes mariées fournissaient en moyenne par semaine
60 heures de travail ménager gratuit (Girard 1958) : 35 heures pour
les femmes sans enfant ; 52 heures pour les femmes ayant un
enfant ; 64 heures pour les femmes ayant deux enfants ; 70 heures
pour les femmes ayant trois enfants8.
En conclusion, l’exclusion du travail des femmes du domaine de
l’échange ne résulte pas de la nature de leur production puisque leur
travail gratuit s’applique : 1) à la production de biens et services qui
arrivent et sont échangés sur le marché (dans l’agriculture,
l’artisanat, le commerce) ; 2) à la production de biens et de services
qui sont rémunérés quand ils sont effectués hors de la famille, et non
rémunérés dans la famille. Et ceci s’applique à toutes les
productions effectuées dans la famille, quelle que soit leur nature.
4. Aujourd’hui, l’appropriation de la force de travail des femmes
tend à se limiter à l’exploitation (la fourniture gratuite par elles) du
travail domestique et d’élevage des enfants.
Avec l’industrialisation, la famille est dépossédée de sa fonction
d’unité de production sauf dans certains secteurs. L’industrialisation
signifie principalement que la production destinée au marché ne peut
plus être effectuée dans la famille.
En conséquence, plus rien de cette production ne peut incorporer
le travail gratuit de la femme ou de ses enfants. En d’autres termes,
le travail des femmes ne peut plus être incorporé aux productions
destinées à l’échange, dès lors que les productions destinées à
l’échange sont effectuées hors de la famille. Avec la généralisation
de ce mode de production le nombre de travailleurs indépendants
pouvant échanger le travail de leur femme décline, tandis que celui
des salariés qui ne peuvent pas échanger ce travail augmente.
Dans les secteurs où toute la production destinée à l’échange est
produite sur le mode salarial, le travail gratuit de la femme ne peut
plus être appliqué qu’aux productions non destinées à l’échange. Ou
plus exactement le mode de production familial – l’exploitation du
travail gratuit de la femme – ne peut plus s’appliquer aux productions
destinées à l’échange. Il faut dire cependant qu’il s’agit ici d’échange
par le mari. Le travail agricole de la femme, par exemple, ne lui est
pas payé s’il est accompli dans la famille : elle ne peut échanger sa
production familiale sur le marché. Elle ne dispose donc pas de sa
force de travail. Celui qui en dispose, c’est le mari qui, seul, peut
échanger la production de sa femme sur le marché. De même la
femme ne dispose pas de sa production ménagère tant que celle-ci
est accomplie dans la famille, et ne peut l’échanger qu’en dehors de
la famille. Ainsi les productions des femmes ont toujours une valeur
d’échange – peuvent être échangées par elles – sauf dans le cadre
de la famille. Avec l’industrialisation, la production familiale se
restreint au travail ménager – ou plus exactement on dénomme
travail ménager ce à quoi se réduit la production gratuite de la
femme.
L’entrée des femmes dans l’industrie comme salariées est la
conséquence immédiate de l’impossibilité d’exploiter totalement leur
force de travail. Dès 1900 la proportion de femmes actives est la
même qu’aujourd’hui. Cependant l’appropriation de leur force de
travail par le mari est si absolue que, même quand le travail de la
femme est effectué à l’extérieur de la famille, leur salaire appartient
encore à leur mari. À partir de 1907, la femme dispose – en droit –
de son salaire, mais en fait les régimes matrimoniaux annulent cette
concession (tous les gains tombant dans la communauté dont le
mari seul peut disposer). Jusqu’en 1965, la force de travail entière
de la femme est appropriée : son mari peut s’opposer à ce qu’elle
travaille à l’extérieur.
Ces dispositions ayant été abrogées en 1965, on peut dire que
depuis la femme a récupéré en droit une partie de sa force de
travail. Libre en droit de travailler à l’extérieur, la femme n’en est pas
libre en fait. Une partie de sa force de travail reste appropriée,
puisqu’elle doit « assumer ses obligations familiales », c’est-à-dire
fournir gratuitement le travail domestique et l’élevage des enfants.
Non seulement le travail à l’extérieur ne la dispense pas du travail
domestique mais il ne doit pas nuire à ce dernier. La femme n’est
donc libre que de fournir un double travail contre une certaine
indépendance économique. La situation de la femme mariée qui
travaille met bien en évidence l’appropriation statutaire de sa force
de travail. En effet, la fourniture de travail domestique n’est plus
justifiée par l’échange économique auquel on assimile abusivement
le servage de la femme « à la maison » : on ne peut plus soutenir
que le travail domestique est effectué contre l’entretien, que
l’entretien est l’équivalent du salaire et que ce travail est donc payé.
Les femmes qui travaillent s’entretiennent elles-mêmes et
fournissent donc ce travail domestique contre rien.
De plus, quand un couple calcule ce que gagne une femme qui
travaille « au dehors », il déduit les frais de garde d’enfants, les
impôts supplémentaires, etc. du seul salaire de la femme au lieu de
soustraire ces dépenses de l’ensemble des revenus du couple. Ce
qui démontre que :
1. ces consommations sont considérées comme devant être
gratuites au contraire des consommations telles que logement,
transport, etc., qui elles ne sont pas déduites des gains ;
2. elles sont également considérées comme devant être produites
exclusivement par la femme : une partie de son salaire est
considérée comme nulle, servant à payer ce qu’elle aurait dû faire
gratuitement.
Au terme de ce calcul, il est généralement découvert que la femme
ne gagne « presque rien ».
En France, d’après le recensement de 1968, 37,8 % des femmes
mariées travaillent au dehors (Rouxin 1970).
5. À partir de ces données, il est maintenant possible d’ébaucher
les principes d’une analyse de classes.
On constate l’existence de deux modes de production dans notre
société : la plupart des marchandises sont produites sur le mode
industriel ; les services domestiques, l’élevage des enfants et un
certain nombre de marchandises sont produites sur le mode familial.
Le premier mode de production donne lieu à l’exploitation
capitaliste.
Le second donne lieu à l’exploitation familiale, ou plus exactement
patriarcale.
307 000 hommes (aides familiaux) sur environ 15 millions
d’hommes adultes, sont soumis à cette dernière exploitation en
1970 : ils fournissent – principalement dans l’agriculture – des
services professionnels gratuits à l’intérieur de la famille. Toutes les
femmes mariées, c’est-à-dire à tout moment, 80 % des femmes
adultes (aujourd’hui plus de 90 % des femmes sont ou ont été
mariées ou en concubinage durant leur vie), sont soumises à cette
exploitation : elles fournissent gratuitement au moins services
domestiques et élevage des enfants à l’intérieur de la famille. Le
statut d’enfant ou de cadet, base de l’exploitation familiale pour les
hommes, est temporaire, le statut de femme dure toute la vie. De
plus, ce n’est pas en tant qu’hommes que les aides familiaux
masculins sont exploités, tandis que c’est en tant que femmes
(épouses) que les femmes le sont. Alors que le travail agricole,
artisanal ou commercial gratuit peut être fourni indifféremment par
des hommes ou par des femmes en tant que membres de la famille,
le travail ménager gratuit est effectué exclusivement par les femmes,
en tant que femmes du chef du ménage.
L’appropriation du travail des femmes s’applique à toutes les
productions familiales quand la famille est l’unité de production pour
le marché (femmes d’agriculteurs, artisans, commerçants : environ
1 million sur 15,5 millions de femmes adultes en 1970). Elle
s’applique seulement aux productions ménagères quand la famille
ne produit plus directement pour le marché (femmes de salariés).
Dans le premier cas, la force de travail de la femme est
entièrement appropriée, dans le deuxième elle est soit totalement
appropriée si la femme ne travaille pas au dehors, soit partiellement
si elle travaille au dehors (37,8 % des femmes sont « actives » en
1970, mais il faut déduire de ce chiffre les aides familiales soit
environ 800 000 femmes d’agriculteurs, artisans et commerçants).
Donc la majorité des femmes mariées n’ont pas de revenu
indépendant et travaillent contre leur entretien. La différence entre
ce mode de production et le mode de production capitaliste salarial
ne tient pas à la quantité des prestations fournies contre le travail ni
à la différence en valeur entre un salaire et un entretien mais au
rapport de production lui-même.
Le salarié vend sa force de travail contre un salaire fixe qui dépend
des prestations fournies ; ces prestations sont fixes aussi, délimitées
en montant (heures de travail) et en type (qualification). Les
équivalences sont déterminées par un barème fixe (c’est-à-dire un
prix formé par l’offre et la demande globales de travail sur le marché
dans le système capitaliste), barème qui n’est pas soumis au bon
vouloir des parties ; les personnes de l’employeur et de l’employé
n’influent pas sur les termes du contrat et elles sont
interchangeables : le travail fourni a une valeur universelle et c’est
cette valeur que l’employeur achète et que le salarié peut monnayer,
parce qu’il peut porter sa force de travail ailleurs. Le fait que ce
soient des prestations précises qui sont achetées entraîne que le
salarié peut augmenter son gain en améliorant ses prestations en
montant ou en qualification.
Au contraire, les prestations de la femme mariée ne sont pas
précises : elles dépendent de la volonté de l’employeur, le mari. Les
prestations ne sont pas non plus rémunérées par un barème fixe :
l’entretien fourni ne dépend pas du travail effectué par la femme,
mais de la richesse et de la bonne volonté de son mari. Pour le
même travail, par exemple l’élevage de trois enfants, la femme d’un
ouvrier et la femme d’un PDG reçoivent un entretien variant du
simple au décuple. Pour le même entretien à l’inverse, la femme
fournit des prestations très différentes suivant les besoins de son
mari. Ainsi les femmes de bourgeois voient leurs prestations de
travail domestique réduites en faveur de prestations de
représentation sociale. Les prestations reçues n’ayant pas de
rapport avec les prestations fournies, les femmes n’ont pas la
ressource d’améliorer leurs services pour accroître leur niveau de
vie et la seule solution pour elles consiste à fournir les mêmes
services à un homme plus riche : la conséquence logique de la non-
valeur de leur travail est la course au beau mariage. Mais si son
mariage avec un homme de la classe possédante peut élever le
niveau de vie d’une femme, il ne la fait pas rentrer dans cette classe.
Elle ne possède pas elle-même les moyens de production. Son
niveau de vie ne dépend donc pas des rapports de production de
classe aux prolétaires, mais des rapports de production de servage
à son mari. Les femmes de bourgeois dont le mariage se termine
doivent gagner leur vie, dans l’immense majorité des cas, en tant
que salariées : elles deviennent alors concrètement – avec en plus
le handicap de l’âge et du manque de formation professionnelle – les
prolétaires qu’elles étaient virtuellement.
La non-valeur du travail de la femme est attestée par
l’indépendance des services rendus et de l’entretien reçu. Elle est la
conséquence de l’impossibilité d’échanger ce travail, elle-même la
conséquence de l’impossibilité pour les femmes de changer
d’employeur (il suffit de comparer le nombre de femmes divorcées
qui se remarient au nombre de travailleurs qui changent d’emploi
dans une même année). Le contrat peut être rompu unilatéralement
lors même que les femmes continuent de fournir les services
adéquats (charge des enfants ; seul leur entretien est payé par la
pension alimentaire – quand celle-ci est versée).
En résumé, alors que le salarié dépend du marché (d’un nombre
théoriquement illimité d’employeurs), la femme mariée dépend d’un
individu. Alors que le salarié vend sa force de travail, la femme
mariée la donne : exclusivité et gratuité sont intimement liées.
6. La fourniture gratuite de travail dans le cadre d’une relation
globale et personnelle (le mariage), constitue précisément un
rapport d’esclavage.
On peut dire que puisque moins de 10 % des femmes de plus de
25 ans sont célibataires, les chances sont si fortes pour toute femme
d’être mariée à un moment quelconque de sa vie que toutes les
femmes sont vouées à entrer dans ces rapports de production. En
tant que groupe effectivement soumis à ce rapport de production,
elles constituent une classe, en tant que catégorie d’êtres humains
destinés par naissance à entrer dans cette classe, elles constituent
une caste9.
L’appropriation et l’exploitation de leur travail dans le mariage
constituent l’oppression commune à toutes les femmes. En tant
qu’êtres destinées à devenir « la femme de » quelqu’un, les femmes
destinées au même rapport de production ne constituent qu’une
seule classe. Quand elles participent à la production capitaliste elles
entrent en plus dans d’autres rapports de production. En 1970, 5 900
000 femmes sont intégrées à la production capitaliste dont 5 160
000 en tant que salariées et 675 000 en tant que travailleurs
indépendants. 11 000 femmes dans toute la France sont
« industriels » : une minorité infime de femmes appartiennent à la
classe capitaliste, tandis que la majorité des femmes qui travaillent
appartiennent à la classe des prolétaires. À l’intérieur de cette
classe, elles constituent une « caste » surexploitée : ce fait est bien
connu.
Cette surexploitation est intimement liée à leur exploitation
spécifique, en tant que femmes.
D’après ce qui précède, on voit qu’il est à peu près aussi juste de
dire que les femmes de bourgeois sont elles-mêmes bourgeoises
que de dire que l’esclave d’un planteur est lui-même planteur. C’est
pourtant ce qui s’entend tous les jours. De même, il se fait
couramment une confusion entre les femmes d’ouvriers et les
ouvrières. C’est-à-dire qu’en ce qui concerne les femmes, on fonde
leur appartenance de classe tantôt sur une définition marxiste de la
classe – sur leur rapport à la production – tantôt en reprenant à son
compte la définition des femmes comme propriété et extension du
mari.
Or si on considère uniquement le mode de production capitaliste –
comme on le fait habituellement – et que l’on applique aux femmes
les mêmes critères qu’aux hommes, on s’aperçoit que toutes les
femmes ne travaillant pas au dehors sont donc en dehors des
classes (prolétaire-capitaliste). Par ailleurs, on ne peut réintégrer les
femmes dans les classes qu’en déterminant l’appartenance de
classe par des critères non marxistes (par la classe du mari).
« La société se divise en classes et les femmes ne sont pas en dehors de ces classes,
par conséquent le sort de chacune d’entre elles rejoint celui des autres femmes et
hommes appartenant à cette classe et catégorie sociale » (PCF 1970).
Il s’agit en fait, en prétendant que les femmes appartiennent à la
classe de leur mari, de masquer le fait que les femmes, précisément,
appartiennent par définition à une autre classe que leur mari. En
prétendant que le mariage peut se substituer aux rapports de
production dans le système capitaliste comme critère
d’appartenance de classe dans ce système, on masque et
l’existence d’un autre système de production, et le fait que les
rapports de production dans ce système constituent précisément
maris et femmes en classes antagoniques (les uns retirant un profit
matériel de l’exploitation des autres). Et finalement la
« réintégration » des femmes dans les classes par leur définition
comme propriété du mari a pour objet précisément de voiler le fait
qu’elles sont une propriété du mari.
En effet, si l’on désirait seulement rallier les femmes à la lutte
anticapitaliste, on se contenterait de démontrer qu’en tant qu’elles
sont intégrées à cette production (salariées), les femmes sont dans
leur immense majorité (neuf sur dix des femmes qui travaillent)
objectivement intéressées à cette lutte, alors qu’en leur attribuant la
classe de leur mari, en revanche, on considère les femmes des
bourgeois (non intégrées à la production capitaliste) comme des
ennemies. On voit donc qu’il n’est pas tant question de rallier
l’ensemble des femmes à la lutte anticapitaliste que de nier
l’existence d’un système de production non capitaliste. En niant
l’existence de ce système de production on nie l’existence de
rapports de production spécifiques à ce système et on interdit aux
intéressées la possibilité de se rebeller contre ces rapports de
production. Il s’agit donc avant tout de préserver le mode de
production patriarcal des services domestiques, c’est-à-dire la
fourniture gratuite de ces services par les femmes. Il est intéressant
à cet égard de comparer les thèses du Parti communiste français
(PCF) en 1970 aux recommandations de Lénine :
« La véritable libération de la femme, le véritable communisme ne commenceront que
là et au moment où commencera la lutte des masses (dirigée par le prolétariat
possédant le pouvoir) contre cette petite économie domestique ou, plus exactement,
lors de sa transformation massive en grande économie socialiste » (Lénine in Zetkin
1934).
Solution du PCF :
« Mettre à la disposition de tous les foyers les appareils ménagers en mesure
aujourd’hui d’aboutir à la mécanisation des travaux domestiques » (PCF 1970).
Obligations du patronat et des pouvoirs publics pour le PCF :
« Faciliter la tâche de mère de famille à la travailleuse » (PCF 1970).
Lénine :
« Parmi nos camarades, il y en a beaucoup dont on peut dire malheureusement :
“grattez un peu le communiste et vous trouverez le philistin”. Et en est-il une preuve
plus évidente que le fait que les hommes regardent tranquillement les femmes s’user à
un menu travail monotone, éreintant, qui absorbe leur temps et leurs forces : les soins
du ménage […]. Il y a peu de maris, même parmi les prolétaires, qui pensent à alléger
sensiblement les peines et les soucis de leur femme ou même à les en débarrasser
complètement en les aidant au “travail féminin” » (Clara Zetkin 1934).
Le PCF :
« Une répartition égale dans le ménage des difficultés et de la fatigue est une
conception limitée de l’égalité » (PCF 1970).

Perspectives politiques
En conclusion, l’exploitation patriarcale constitue l’oppression
commune, spécifique et principale des femmes : commune parce
qu’elle touche toutes les femmes mariées (80 % des femmes à tout
moment) ; spécifique parce que l’obligation de fournir des services
domestiques gratuits n’est subie que par les femmes ; principale
parce que même quand les femmes travaillent « au dehors »,
l’appartenance de classe qu’elles en dérivent est conditionnée par
leur exploitation en tant que femmes.
L’accès à la propriété des moyens de production leur est interdit
par les régimes matrimoniaux (jusqu’en 1968) et les pratiques
d’héritage (la majorité des femmes-patrons sont filles uniques ou
veuves).
Leur gain dans le travail salarié est annulé par le prélèvement de la
valeur des services vénaux qu’elles sont obligées d’acheter en
remplacement de leurs services gratuits.
Les conditions matérielles de l’exercice de leur profession sont
dictées par leur exploitation patriarcale :
- la possibilité même de travailler est conditionnée par
l’accomplissement préalable de leurs « obligations familiales »,
avec le résultat que leur travail à l’extérieur est soit impossible, soit
ajouté à leur travail domestique ;
- les obligations familiales sont érigées en handicap et en prétexte
par le capitalisme pour exploiter les femmes dans leur travail à
l’extérieur.
Il n’a pas été possible dans le cadre de cet article d’étudier les
rapports entre l’exploitation de la force productive des femmes et
l’exploitation de leur force reproductive. Le contrôle de la
reproduction qui est à la fois cause et moyen de l’autre grande
exploitation matérielle des femmes, l’exploitation sexuelle, constitue
le deuxième volet de l’oppression des femmes. Établir pourquoi et
comment ces deux exploitations sont conditionnées et renforcées
l’une par l’autre, et ont le même cadre et le même moyen
institutionnel : la famille, doit être l’un des premiers objectifs
théoriques du mouvement.
Cette analyse constitue un préalable à l’étude des rapports entre
capitalisme et patriarcat : il importe de bien savoir en quoi consiste le
patriarcat pour comprendre dans quelle mesure il est théoriquement
indépendant du capitalisme. Seule cette compréhension permettra
de rendre compte de l’indépendance historiquement constatée entre
ces deux systèmes. À ce prix seulement il est possible de fonder
matériellement l’articulation des luttes antipatriarcales et
anticapitalistes. Tant que cette articulation reste fondée sur des
postulats de hiérarchie non prouvée et/ou sur le volontarisme
idéologique on se condamne à la confusion théorique et à
l’inefficacité politique dans l’immédiat, à l’échec historique à long
terme.
À ces analyses doivent faire suite des analyses de classe intégrant
les individus dans l’un et l’autre systèmes d’exploitation (patriarcal et
capitaliste) sur la base de leurs intérêts objectifs. Ceci est
nécessaire à court terme pour pouvoir procéder à la mobilisation
dans la lutte immédiate ; à long terme, pour envisager comment la
dynamique des luttes antipatriarcales et des luttes anticapitalistes
pourront être orientées pour les faire se rejoindre dans le combat
révolutionnaire (inutile de dire que ceci constitue l’objet d’une étude
permanente dont les données seront modifiées sans arrêt par
l’évolution des luttes).
Dans l’immédiat on peut poser que la libération des femmes ne se
fera pas sans la destruction totale du système de production et de
reproduction patriarcal.
Ce système étant central à toutes les sociétés connues, cette
libération implique le bouleversement total des bases de toutes les
sociétés connues. Ce bouleversement ne pourra se faire sans une
révolution, c’est-à-dire la prise du pouvoir politique.
Cette prise de pouvoir doit constituer l’objectif ultime du
Mouvement de libération des femmes et le mouvement doit se
préparer à une lutte révolutionnaire.
La mobilisation doit se faire sur la base de l’oppression patriarcale
donc inclure tous les individus opprimés par le patriarcat et à ce titre
intéressés à sa destruction, c’est-à-dire toutes les femmes ! Le
travail de mobilisation doit mettre l’accent sur la solidarité de tous les
individus opprimés par un même système et pour ce faire :
- s’attaquer aux problèmes de fausse conscience, à la conscience
de classe déterminée par l’appartenance aux classes capitalistes
plutôt qu’aux classes patriarcales et à l’identification sous ce
prétexte à la classe patriarcale antagonique ;
- montrer comment cette fausse conscience sert les intérêts du
patriarcat et nuit à la lutte.
Enfin dans l’immédiat les alliances politiques et tactiques du
mouvement avec d’autres groupes, mouvements ou partis
révolutionnaires doivent se faire à partir d’un ralliement sans
ambiguïté de ces derniers aux objectifs du mouvement : sur la base
de leur volonté exprimée clairement et officiellement de détruire le
patriarcat et de leur participation effective au combat révolutionnaire
ayant cette destruction pour fin.

1. Publié dans Partisans, « Libération des femmes, année zéro », novembre 1970.
2. Qui sont les mécanismes d’aliénation et de fausse conscience servant à maintenir
l’oppression : les femmes ne sont donc pas responsables mais victimes de l’oppression.
3. Cf. aussi « Pour un mouvement de libération des femmes » de Monique Wittig paru dans
L’Idiot international, mai 1970, où la notion de travail servile est particulièrement soulignée.
4. Communication personnelle de la mère de Michel, paysan célibataire du Sud-Ouest.
5. Modef : le Mouvement de défense des exploitations familiales était dans les années 1970
un petit mouvement paysan d’obédience PCF.
6. Ernest Mandel, dans son Traité d’économie marxiste (1962), confirme que les termes de
valeur d’échange et valeur d’usage ne désignent ni la nature, ni la valeur intrinsèque, ni la
productivité du travail incorporé dans diverses productions mais simplement l’utilisation qui
en est faite : consommation immédiate ou médiatisée par l’échange.
7. Les bases de cette estimation sont inconnues.
8. Selon la dernière enquête « Emploi du temps » de l’Insee, les chiffres sont les mêmes en
1985.
9. De façon révélatrice, les termes de femme et d’épouse sont synonymes. De la même
façon, « Esclave vient de Slave, nom de peuple… Un très grand nombre de Slaves étant
devenus serfs, le mot de slave fut employé pour synonyme de serf » Littré (1958),
Dictionnaire de la langue française, Paris, Hachette.
Travail ménager ou travail domestique ?1

Ces dernières années, un nouvel objet de connaissance est


apparu pour la sociologie et l’économie : le travail ménager. Certes,
il n’était pas tellement ignoré jusqu’ici. Mais il n’était appréhendé que
sous un angle descriptif et quantitatif. Aussi limitées théoriquement
soient-elles, on doit cependant aux premières études de budget-
temps (Stoetzel 1948, Girard 1958) d’avoir mis en relief l’importance
du nombre d’heures quotidiennes de travail ménager effectuées par
les femmes mariées.
Cependant, c’est aux mouvements néoféministes que l’on doit
d’avoir posé pour la première fois dans l’histoire la question du
travail ménager comme problème théorique2. On doit constater que
les « scientifiques » (et parmi eux certains des plus brillants tels que
J. K. Galbraith), s’ils ne l’ont pas découverte, n’ont pas hésité à
reconnaître l’importance du problème et, après le laps de temps
convenable, à reprendre à leur compte les concepts forgés pour la
majeure partie hors du monde universitaire proprement dit.
La littérature sur le travail ménager est chaque année plus
abondante au point que des « écoles » sont en voie de formation.
Cependant, un consensus existe entre les auteurs, pour la plupart
féminins, sur les caractéristiques majeures, au plan économique, du
travail ménager : d’une part, il s’agit d’un travail et c’est bien la
raison pour laquelle il est pris en considération ; d’autre part, il est
gratuit, et c’est bien pourquoi reconnaître qu’il s’agit d’un travail ne
va pas de soi, et constitue un grand pas en avant et une découverte
scientifique.
Passés ces deux points d’accord, les divergences commencent. Il
y a un débat sur la « productivité » du travail ménager par exemple.
Certains mettent l’accent sur l’aspect « travail » au sens de
« tâche » ; d’autres sur l’aspect « gratuit », sur le mode de
production. L’étude est parfois focalisée sur l’utilisation par – ou
l’utilité pour – le capitalisme du travail ménager, et parfois sur la
signification de ce travail pour les producteurs directs : les femmes-
épouses. Tous ces points sont évidemment reliés. Mais en dépit de
l’intérêt suscité par la question et du nombre d’articles ou de livres
qui lui ont déjà été consacrés, un point reste relativement flou, bien
qu’il soit fondamental. C’est la définition même du travail ménager,
de l’objet d’étude.
Ce point reste flou non en raison d’un débat contradictoire mais au
contraire par suite d’un consensus tacite quant au contenu du travail
ménager. Il n’est jamais défini formellement, mais les exemples cités
montrent que les auteurs adoptent sans esprit critique la définition
de « bon sens » du travail ménager (celle également employée dans
les budgets-temps). Or quelle est celle-ci ? C’est le travail qui est fait
à l’intérieur de la maison par la femme : cuisine, lavage, repassage,
couture, courses, nettoyage et entretien (ménage au sens restreint
de « faire le ménage »), soins aux enfants. Cette définition empirique
est-elle adéquate, est-elle exacte, est-elle compatible avec les
attributs économiques du travail ménager reconnus plus haut ?
Le contenu empirique donné au travail ménager ne peut être
indifférent aux interprétations théoriques à son sujet. Il nous semble
que bien des impasses où se trouve actuellement le débat sur le
travail ménager pourraient être évitées si on s’accordait sur ses traits
principaux. Ceci implique que l’on ait une définition formelle (et non
plus empirique) de l’objet, du contenu du travail ménager. Et
inversement, les traits importants du travail ménager ne peuvent se
trouver qu’en considérant l’objet empirique sous l’angle de ses traits
structurels et économiques.
Une telle démarche pourrait être taxée d’arbitraire et même de
circulaire dans la mesure où seraient attribuées au départ au travail
ménager les caractéristiques économiques (structurelles) que l’on
souhaite retrouver à l’arrivée comme traits importants. Mais cette
difficulté peut être facilement évitée en prenant comme point de
départ les caractéristiques du travail ménager sur lesquelles
l’unanimité est faite : son caractère de travail, et son caractère de
travail gratuit.
Ceci fait, nous poserons les deux questions : le contenu de sens
commun, la définition empirique du travail ménager épuisent-ils ses
caractéristiques économiques et, inversement, ces caractéristiques
épuisent-elles le contenu ? Ou, en d’autres termes : n’y a-t-il que le
travail ménager au sens commun qui soit gratuit ? ; et toute activité
ménagère au sens commun est-elle un travail gratuit ?
Nous tenterons de démontrer, d’une part, que les caractéristiques
économiques du travail ménager débordent largement le contenu
classique et s’appliquent à des « travaux » dits non ménagers,
d’autre part, qu’elles ne s’appliquent pas nécessairement à toute
activité ménagère au sens technique.
Nous ferons, dans ce but, un détour par un sujet qui semble de
prime abord étranger au travail ménager : la production que les
comptabilités nationales recensent sous le titre « autoconsommation
des ménages », en nous restreignant, dans la description, à
l’autoconsommation « agricole » (des ménages agricoles) qui est à
la fois la plus importante quantitativement et la mieux connue.
Le fait que les ménages/entreprises agricoles produisent pour leur
propre consommation est bien connu et pourrait constituer une
définition de l’agriculture en tant que couche sociale (la
« paysannerie ») : nombre d’auteurs considèrent que sa capacité
« autarcique » est le trait qui la différencie le plus du « reste de la
société » qui ne peut consommer directement ses productions. De
plus, cette capacité « autarcique » la rend relativement
indépendante de l’échange qui unit nécessairement les membres de
sociétés à division du travail poussée. à notre avis, cette autarcie,
présentée souvent comme une caractéristique majeure de la
paysannerie classique ct intemporelle, a été largement exagérée.
Cependant, la part de produit agricole consommée directement par,
les producteurs reste importante : d’après Milhau et Montagne
(1968), « l’agriculture française retient pour ses besoins au moins
25 % de son produit brut, ce taux étant beaucoup plus élevé dans
d’autres pays ».
Ce pourcentage élevé doit être traité avec réserves en raison de
l’ambiguïté introduite par le terme « produit brut » qui laisserait
penser que peut-être des productions intermédiaires y sont
comprises ; et même si l’on admet que cette part est constituée
uniquement du prélèvement effectué par le ménage sur le produit
final, une autre difficulté apparaît : il s’agit de taux moyen, et dans la
situation actuelle de l’agriculture française, une moyenne, quelle
qu’elle soit, ne veut rien dire.
Si l’on adopte le découpage classique de l’agriculture en trois
secteurs – l’agriculture dite de subsistance ; l’agriculture dite
artisanale (correspondant aux exploitations traditionnelles quant à la
structure de production, mécanisées et de taille moyenne) ;
l’agriculture dite capitaliste ou industrielle – il est clair que le taux de
commercialisation du produit, et donc d’autoconsommation, ne peut
que varier énormément entre ces secteurs. On sait que, dans la
« grosse » agriculture de Beauce ou du Soissonnais, la
spécialisation céréalière va de pair avec la commercialisation totale
du produit, et que, de façon générale, les exploitations purement
céréalières ne produisent plus que pour le marché. Ces ménages,
comme les ménages urbains, achètent donc sur le marché tous les
produits de leur consommation.
La taille des exploitations, soit en surface soit en chiffre d’affaires,
n’est d’ailleurs pas le critère le plus apte à départager les
exploitations qui produisent pour leur consommation et celles qui ne
le font pas. La spécialisation est certainement un critère plus
discriminant. Les exploitations spécialisées en arboriculture,
maraîchage, élevages industriels de porcs ou de poulets, viticulture,
sont dans le même cas que les gros céréaliers.
Au premier abord, il semble que la monoculture limite par nature
les possibilités d’autoconsommation : on ne peut vivre exclusivement
de raisin, ou de porc, ou de pêches, etc. Mais cette raison est moins
« évidente » qu’il n’apparaît. En effet, la spécialisation des
exploitations résulte elle-même d’un choix économique qui est
l’adaptation à, ou l’orientation exclusive vers le marché.
D’autre part, les exploitations non spécialisées, celles qui, de
subsistance ou artisanales, forment la majorité des exploitations
françaises, sont dites « de polyculture-élevage ». Ce terme prête à
confusion et induit – ou découle de – deux idées reçues qui ne
correspondent pas à la réalité : l’une est que ces exploitations
auraient plusieurs types de spéculations marchandes : elles
offriraient plusieurs types de produits sur le marché, à la différence
d’un seul dans les exploitations spécialisées ou de monoculture ;
l’autre est que l’autoconsommation, parfois vue comme le but
principal de la production agricole traditionnelle, est aussi la
conséquence de la production ; elle serait induite par la
diversification des productions pour le marché.
En réalité, les exploitations de polyculture-élevage n’ont en règle
générale qu’une seule spéculation marchande : l’élevage – qu’il soit
pour le lait ou pour la viande. La production végétale – celle qui est
appelée « polyculture » – est une production intermédiaire qui
n’arrive pas sur le marché, qui est consommée dans le procès de
production du produit marchand animal. En ce qui concerne le
marché, le terme de polyculture est donc abusif. En revanche, il y a
bel et bien polyculture pour l’autoconsommation dans ces
exploitations. Contrairement à ce qu’affirment Milhau et Montagne, la
diversification des productions n’est pas – ou en tous les cas n’est
plus – motivée par le souci de répartir les risques, et en offrant
plusieurs produits au marché, de se prémunir contre les aléas des
prix. On voit aussi que ce n’est pas la spécialisation en tant que telle
qui interdit l’autoconsommation : les exploitations de polyculture-
élevage sont, du point de vue du marché, dans la même situation
que celles dites « spécialisées » ; elles n’offrent qu’un produit final ;
et les exploitations spécialisées pourraient, tout aussi bien que celles
de polyculture, procéder à des cultures diversifiées pour
l’autoconsommation. Dans la mesure où elles ne le font pas, c’est en
raison d’une attitude économique impliquant un calcul en termes de
rentabilité, calcul qui lui-même débouche sur le choix de la
commercialisation aux dépens de l’autoconsommation.
Réciproquement, l’autoconsommation typique des exploitations de
polyculture-élevage résulte du choix de favoriser la production pour
la consommation aux dépens de la production pour le marché. Et
dans la mesure où ces exploitations sont, du point de vue du
marché, spécialisées, ce n’est que par rapport à l’autoconsommation
que le terme de polyculture qui leur est appliqué a un sens.
L’autoconsommation agricole est prise en considération par les
comptabilités nationales. Cette production, quoique non-marchande
par essence, est cependant considérée comme productive,
puisqu’elle est incluse dans le produit national brut (PNB) et le
revenu national brut (RNB). D’autre part, puisque, au sens strict, elle
n’a pas de valeur – n’ayant pas été l’objet d’un échange – on doit,
pour ce faire, lui en attribuer une.
Comment cette valeur est-elle déterminée ? Le fait même de
comptabiliser le cochon, produit et mangé par le ménage dans le
RNB, découle de deux postulats : le ménage, s’il ne l’avait pas
mangé, aurait pu vendre le cochon ; le ménage, s’il ne l’avait pas
produit, aurait dû acheter le cochon.
Ces deux propositions sont aussi légitimes a priori l’une que l’autre.
Cependant, elles ne sont pas équivalentes d’un point de vue
comptable. Selon que l’on privilégie l’une ou l’autre, on attribue une
valeur différente au cochon. Les comptabilités nationales étrangères
privilégient la première, et calculent le manque à gagner de
l’agriculteur : elles facturent le cochon à son prix de vente. La
comptabilité française, depuis 1963, privilégie la deuxième
proposition et calcule le manque à dépenser du ménage ; elle
facture le cochon au prix de détail. Or, celui-ci est supérieur au
premier.
D’après les experts (Marczewski 1967), cette solution présente des
inconvénients, car « c’est le prix à la production qui représente le
coût de la consommation en question […], d’autre part les denrées
consommées à la ferme ne supportent pas les frais de transport, les
marges bénéficiaires d’intermédiaires, et les impôts qui grèvent les
prix de détail […] l’évaluation […] aux prix de détail aurait […] pour
conséquence l’inclusion […] de la valeur de services qui en fait n’ont
pas été produit ». En dépit de ces inconvénients, la Comptabilité
nationale française « accomplit ce revirement en 1963 » pour la
raison que, si cette méthode fait apparaître une production
supplémentaire (de transformation de produits de l’agriculture en
produits des industries agricoles et alimentaires qui, selon
Marczewski, n’a pas été effectuée), par ailleurs, l’augmentation du
produit intérieur brut des entreprises et donc du produit intérieur brut
national est compensée par l’affectation au revenu disponible des
ménages d’un débit de montant égal. Ainsi, « l’équilibre des comptes
n’est pas affecté ». De surcroît, Marczewski admet que s’il est
« certainement faux » que les ménages et exploitations agricoles
remplissent des fonctions de commercialisation (dont la valeur est
incluse dans les prix de détail), il est « en partie vrai qu’ils
remplissent pour eux-mêmes des fonctions de transformation des
produits agricoles ».
Cette admission est la bienvenue, car s’il maintenait sa première
position, selon laquelle les agriculteurs n’effectuent pas les
transformations du produit agricole, on devrait imaginer que ceux-ci
consomment un produit brut – tel qu’ils le vendraient – et donc
dévorent tout crus des cochons courant sur leurs quatre pattes. Ainsi
une partie des transformations nécessaires à rendre consommable
le produit agricole est comptabilisée, mais une partie seulement. Les
produits sont évalués à leur prix de détail : le cochon a
heureusement été tué, dépouillé, découpé en côtelettes, et les
agriculteurs français ne sont plus taxés de cannibalisme. Mais là
s’arrête la Comptabilité nationale : à un moment où le cochon est
encore loin d’être consommable. Les dernières opérations
nécessaires : préparation, cuisson et service des côtelettes, ne sont
pas prises en compte. Une fois de plus, le ménage agricole doit être
soupçonné d’habitudes alimentaires hors du commun : par exemple,
un goût pour la consommation à même le sol de viande crue, à
moins que ce ne soit la Comptabilité nationale qu’il faille soupçonner
d’arbitraire.
Un arbitraire d’ailleurs très peu étonnant. Car, quelles sont les
transformations qui continuent à être censées non effectuées ?
Celles qui correspondent aux opérations recouvertes par le terme
« travail ménager ».
On argue souvent que le travail ménager est gratuit car non
productif, et qu’il n’est pas productif parce qu’il « n’entre pas dans le
système de la valeur », c’est-à-dire ne passe pas par le marché.
Ceci est en soi une piètre explication, et surtout une curieuse
définition de la productivité, puisque, on vient de le constater,
certaines productions non marchandes, consommées par leurs
producteurs, sont comptabilisées et traitées comme productives.
L’absence de passage par le marché ou l’échange n’est donc pas la
raison du statut du travail ménager. Nous avons montré que le travail
ménager est productif si l’on adopte les termes des comptabilités
nationales, qui sont légitimes en tant qu’ils définissent comme
productif tout ce qui est un surcroît de richesse. D’après cette
conception, le travail ménager devrait être considéré comme
productif au même titre que les productions comptabilisées sous le
titre « Autoconsommation des ménages ». En effet, le procès de
l’autoconsommation forme un tout : soit toutes les opérations
aboutissant à la consommation finale sont productives, soit aucune
ne l’est (« L’ennemi principal », dans ce volume).
On peut se demander alors pourquoi la Comptabilité nationale
effectue une coupure aussi arbitraire à l’intérieur de ce procès. Si le
principe prévalant à l’évaluation de l’autoconsommation faisait
explicitement référence au manque à gagner monétaire – donc au
marché – si le prix retenu était le prix de vente du cochon sur pied
(car seule la potentialité de la vente en fait une production), alors
l’exclusion des transformations – mais de toutes les
transformations – serait compréhensible. Mais tel n’est pas le cas,
d’une part, puisque certaines transformations sont comptabilisées,
et, d’autre part, la référence à la potentialité marchande ne justifierait
pas l’exclusion des services ménagers. On a vu que ne fait partie de
l’autoconsommation au sens comptable que la valeur des biens
dans l’état où les ménages les achètent sur les marchés de détail,
c’est-à-dire avant les transformations finales. Mais celles-ci, qui ne
sont pas comptabilisées pour les ménages agricoles, ne le sont pas
non plus pour les autres ménages ; seuls les ménages agricoles
élèvent des cochons, mais c’est dans tous les ménages que l’on cuit
les côtelettes. Par conséquent tous les ménages, et non les seuls
ménages agricoles, produisent pour leur propre consommation.
C’est donc une somme importante de services et de valeurs que
néglige la Comptabilité nationale. Pour comprendre comment et
pourquoi cet organisme établit cette coupure arbitraire, il nous faut
faire un nouveau détour au terme duquel d’ailleurs on répondra
aussi à la première question posée : le travail ménager est-il le seul
travail gratuit ?
Dans les exploitations agricoles, les femmes participent à toutes
les productions : aussi bien celles destinées au marché que celles
destinées à l’autoconsommation comptable ; ceci est vrai des
hommes aussi. Mais, de surcroît, elles seules effectuent certaines
productions autoconsommées et désignées sous le terme de
« travail ménager ». Les études de budget-temps des femmes
d’agriculteurs distinguent leur « travail ménager » de leur « travail
professionnel ». La plupart des auteurs signalent combien il est
difficile de distinguer les deux et soulignent l’imbrication concrète
des tâches (Bécouarn 1972). Bastide et Girard (1959) estiment que
les femmes d’agriculteurs effectuent en moyenne quatre heures de
travail professionnel par jour ; M. Allauzen porte ce chiffre à cinq
heures (Allauzen 1967).
Mais on peut se demander quel est le critère de la distinction entre
travail ménager et travail professionnel. En apparence, ce critère est
constitué par la distinction entre « exploitation » et « maison » qui
elle-même recouvre, ou plutôt applique, à l’exploitation agricole
l’opposition entreprise/ménage. Mais cette opposition en cache elle-
même une autre : celle entre production et consommation sans
laquelle la première n’a pas de sens. Or, elle ne peut être utilisée
pour isoler le seul travail ménager puisque, précisément, une partie
de la production de l’« entreprise » est directement consommée par
le ménage. La distinction entre valeur d’échange et valeur d’usage –
entre production pour le marché et production pour la
consommation – si c’est à elle qu’on se réfère implicitement, n’est
pas pertinente non plus. Si elle était utilisée, elle ne séparerait pas le
« travail ménager » du « travail professionnel » mais séparerait
« travail ménager » et une partie du « travail professionnel » de
l’autre partie du « travail professionnel », puisque celui-ci inclut
toutes les productions de l’exploitation et qu’une grande part de
celles-ci sont autoconsommées, c’est-à-dire constituent des valeurs
d’usage.
Comment alors est définie l’exploitation puisqu’elle n’est identifiée
ni à un lieu, la maison étant souvent le siège d’activités
« professionnelles », ni à une entreprise puisqu’elle ne produit pas
uniquement pour le marché ? Et quelle est dans ce cas la définition
du travail professionnel ? En effet, « travail professionnel » renvoie à
« exploitation », or il n’existe pas de définition de l’exploitation. En
l’absence de définitions, on doit chercher avec quels objets
empiriques ces termes coïncident. On s’aperçoit que, dans les faits,
le terme « professionnel » est appliqué aux activités ayant pour objet
des productions comptabilisées. Or, sont comptabilisées toutes les
productions du ménage-exploitation, hormis celles appelées « travail
ménager ». Et le travail ménager est lui-même défini implicitement
par opposition à ou plutôt par soustraction du « travail
professionnel », comme ce qui est en dehors du « travail
professionnel ». On arrive donc à un raisonnement d’une
remarquable circularité. Et certes, c’est une impasse théorique. Il n’y
a pas de définition formelle, économique, du travail professionnel ou
de l’exploitation (puisque ces deux termes renvoient l’un à l’autre, si
l’un est sans définition, l’autre ne peut pas plus en avoir). De même,
le travail professionnel n’ayant pas de définition économique, il ne
possède pas de trait qui le distingue formellement du « travail
ménager », qui, du coup, n’est pas défini non plus. Ces deux termes,
certes, renvoient l’un à l’autre, mais en l’absence de définition, non
comme deux concepts, mais comme deux objets empiriques
opposés ailleurs que dans la logique économique dont ils sont
censés relever.
Et c’est encore une fois dans l’empirie qu’il faut aller chercher la
sortie de cette impasse, ou plutôt voir dans quel champ qui n’est pas
officiel ces deux « travaux » se définissent. On constate que les
enquêteurs appellent « travail ménager » certaines opérations qui ne
se distinguent nullement sur le plan économique d’autres effectuées
par les femmes d’agriculteurs. La seule chose qui distingue ces
opérations des autres, c’est ce qui ne les distingue pas des
opérations effectuées dans les ménages non agricoles : elles ne
sont pas spécifiquement agricoles, elles sont effectuées ailleurs
aussi. En somme, ils appellent « travail ménager » ce qui n’est pas
spécifique de la production pour l’autoconsommation agricole, ce qui
est commun à toutes les productions pour l’autoconsommation.
Le « travail professionnel » n’est donc – ne peut être – à son tour,
que ce qui reste une fois éliminé, soustrait, le « travail ménager ». La
définition du « travail professionnel » dépend du travail ménager
défini comme une somme d’opérations ; et la seule caractéristique
sociologique de cette somme est qu’elle est un travail pour
l’autoconsommation qui est accompli par les ménages non agricoles
aussi bien que par les ménages agricoles.
En résumé, la définition de l’autoconsommation comptabilisée
semble donc être : toute production agricole autoconsommée moins
la production autoconsommée dans tous les ménages, ruraux et
urbains. Cette définition semblerait montrer qu’on applique indûment
aux ménages agricoles les critères urbains. D’après ceux-ci, la
production est censée être effectuée à l’extérieur du ménage et tout
ce qui est fait à l’intérieur du ménage est censé être non productif.
Ainsi on appellerait « non productif » dans l’agriculture tout ce qui en
ville est fait dans le ménage et ipso facto décrété non productif. Mais
le problème dépasse largement celui de l’adéquation des catégories
comptables industrielles à l’agriculture. En effet, si le ménage urbain
est réputé non productif, en réalité, il est productif. On peut émettre
l’hypothèse que non seulement le travail professionnel agricole, mais
le travail professionnel tout court est défini empiriquement comme ce
qui reste, une fois éliminé le travail ménager. En effet, la seule
justification pour déclarer non productif le travail accompli dans les
ménages non agricoles serait de décréter non productif tout travail
pour l’autoconsommation : y compris donc l’autoconsommation
agricole comptable officielle.
Notre hypothèse est que la raison pour laquelle le travail ménager
n’est pas considéré comme productif et comptabilisé est qu’il est
effectué – dans le cadre du ménage – gratuitement : il n’est pas
rémunéré, ni échangé d’une façon générale. Et ceci, non en raison
de la nature des services qui le composent – puisqu’on les trouve
tous sur le marché – ni en raison de la nature des personnes qui le
fournissent (puisque la même femme qui cuit gratuitement une
côtelette dans son ménage est rémunérée dès qu’elle le fait dans un
autre ménage) mais en raison de la nature particulière du contrat qui
lie la travailleuse – l’épouse – au ménage, à son « chef ». Mais, dira-
t-on, la non-rémunération du travail n’est pas spécifique au travail
ménager : elle est vraie de la totalité du travail effectué pour
l’autoconsommation. Certains auteurs (Dalla Costa et James 1973),
retenant que le travail ménager est productif et nécessaire, et non
rémunéré, en concluent que tout travail ménager – à la limite tout
travail pour la production de soi-même – nous dirons pour
l’autoconsommation, est gratuit, dans le sens qu’il est indûment non
rémunéré.
Elles en concluent que tout travail ménager, et aussi bien le travail
ménager effectué pour elle-même par une personne seule que le
travail d’épouse, devrait être rémunéré par l’État. À notre sens, il se
produit ici un glissement, dû au même manque de rigueur qui a
permis de définir le travail ménager comme une tâche. Peut-on
appeler travail et donc gratuit, les services que l’on se rend à soi-
même ? À quelles conditions sociales de production doit répondre
une activité pour être qualifiée de travail gratuit ? Selon nous, seuls
peuvent être appelés travail gratuit les services fournis à autrui.
Nous prendrons ici encore l’exemple de l’autoconsommation
agricole. Supposons un agriculteur (qui peut être une agricultrice)
qui fait lui-même son pain. Cette activité est considérée comme
productive même par la comptabilité nationale. S’il ne le mangeait
pas, il le vendrait ; s’il ne le cuisait pas, il devrait l’acheter. Mais cette
activité comptabilisée devrait-elle de surcroît être rémunérée ? (Est-
elle « gratuite » ?) Si l’agriculteur ne cuisait pas son pain, devrait-on
lui payer cette cuisson ? Nullement. On considère, et à juste titre,
qu’il s’est rémunéré lui-même, que, s’il ne cuisait pas son pain, cette
cuisson serait bien payée, mais par lui, au boulanger, et non à lui. Le
prix de la cuisson, il l’a déjà perçu, en l’économisant, et c’est
pourquoi il est légitime d’imputer cette valeur au produit national. Un
pain a été effectivement cuit – que le producteur l’ait consommé
séance tenante (ou presque) n’enlève rien au fait que ce pain a bel
et bien été ajouté à la somme globale des richesses. Le non-
passage par le marché de ce pain élimine la production des
transports et des services commerciaux – il ne change rien à la
production du pain lui-même.
D’autre part, il est légitime d’ajouter la valeur de ce pain au revenu
de l’agriculteur, puisque cette richesse ajoutée, c’est lui qui en a
profité. Il en serait de même d’ailleurs s’il l’avait vendu au lieu de le
manger : dans les deux cas, il se trouve plus riche d’un pain.
En revanche, en considérant que, n’ayant pas été payé (en
argent), il a de ce fait effectué un travail gratuit, on commet une
erreur grossière. En effet, il a été rémunéré, soit en économisant le
service du boulanger, soit en consommant un pain de plus. Dans
tous les cas, il a été rémunéré : bien ou mal, en termes de calcul
monétaire (économie réalisée/temps dépensé par exemple). Mais
ceci importe peu, car il a choisi lui-même sa propre rémunération.
Il n’est donc pas contradictoire de dire à la fois qu’un travail est
productif et qu’il ne doit pas être rémunéré par une instance
extérieure dans la mesure même où ce travail productif ajoute un
élément à la richesse de son producteur, et de ce fait lui apporte une
rémunération.
Payer ce travail serait absurde : ce serait le payer deux fois, ajouter
une rémunération à la première. Et ce raisonnement peut, doit
même, s’appliquer à tous les services que l’on se rend à soi-même.
Ils peuvent et devraient être comptabilisés, mais dès lors qu’ils sont
consommés par soi-même, ils sont rémunérés. On peut même
sauter le passage : « dès qu’ils sont consommés », car un service
produit pour soi est par définition consommé par soi, et, de plus,
souvent dans le moment même et dans le mouvement même de sa
production (par exemple, les soins corporels).
Il s’agit bien d’un travail, approprié, dans ce cas, par soi-même,
mais c’est un travail qui est rémunéré bien qu’il ne soit pas payé.
C’est justement parce qu’il « profite » à quelqu’un que c’est un
travail ; mais parce qu’il est rendu à soi-même, il porte en lui sa
propre rémunération : ce n’est pas un travail « gratuit ».
Il découle donc de ceci que seul mérite l’appellation de « travail
gratuit » le travail qui, non payé, n’est pas rémunéré non plus, dans
la mesure où il est effectué pour autrui.
On voit ici qu’un travail peut être : comptabilisé et rémunéré (celui
de l’agriculteur qui cuit son pain) ; comptabilisé et non rémunéré
(celui de la femme d’agriculteur qui cuit le pain de son mari) ; non
comptabilisé et non rémunéré (le « travail ménager »).
La comptabilisation n’implique pas ni n’induit la rémunération. En
revanche, la non-rémunération induit certainement la non-
comptabilisation. Le traitement différentiel de travaux également non
rémunérés par la comptabilité nationale, s’il ne gêne pas les objectifs
de la comptabilité nationale (l’équilibre des comptes), introduit une
coupure à l’intérieur du travail effectué dans les ménages pour
l’autoconsommation. La comptabilité nationale prend le ménage
pour unité : elle ne veut pas savoir qui fournit quoi ni donc dans
quelles conditions (de rémunération ou de gratuité). C’est le
« ménage » qui « produit » pour lui-même et qui consomme. Par
définition, les prestations vont du ménage vers l’extérieur ou vice
versa, mais rien ne se passe à l’intérieur de cette cellule. Il n’y a pas
pour la comptabilité nationale d’individus, pas de prestations fournies
à l’intérieur des ménages, en conséquence pas de modalités
(échange/non-échange) de ce qui ne se passe pas.
En revanche, du point de vue des rapports de production des
individus, ceci est fondamental : le travail ménager ne peut
commencer d’exister comme objet d’étude que passée la barrière du
ménage.
À partir de ce qui précède, on peut commencer à préciser la
signification de la « gratuité » du travail ménager : c’est un travail
qui, non payé, n’est pas non plus rémunéré, parce qu’il est effectué
pour autrui.
Dès lors, le travail ménager ne peut plus être défini comme l’une
ou l’autre ou même l’ensemble des tâches qui le composent, mais
comme une certaine relation de travail, un certain rapport de
production : comme tout travail effectué pour autrui dans le cadre du
ménage ou de la famille et non payé. De ce point de vue, il n’existe
aucune différence entre le travail « ménager » et le reste du travail
des femmes d’agriculteurs et des femmes d’artisans ou de
commerçants, entre le travail « ménager » et le travail
« professionnel » des « aides familiales » ou familiaux.
Ceci explique sans doute pourquoi les femmes d’agriculteurs ne
font qu’avec peine, et à la demande des sociologues, la distinction
entre leurs activités « ménagères » et leurs activités
« professionnelles ». Une des raisons en est bien sûr l’imbrication
concrète des différentes tâches, le passage incessant de l’une à
l’autre dans la même heure. Mais cette raison est elle-même
déterminée par la raison principale de cette non-distinction : c’est
que travail « d’exploitation » et travail de « maison » sont accomplis
dans le même rapport de production ; et s’ils consistent en des
tâches différentes – (chaque ensemble travail « professionnel » et
travail « ménager » est lui-même disparate, étant constitué de
tâches disjointes) – ils ne constituent qu’un seul et même travail : le
travail d’épouse.
S’il est légitime d’isoler certaines tâches à des fins de comparaison
ou d’évaluation techniques, en revanche dès lors que l’on prétend
interpréter la nature économique du travail ménager, on doit adopter
sa définition économique, et ceci à son tour exige que l’on prenne en
compte l’ensemble du travail domestique, que l’on traite de tout le
travail effectué dans le même rapport de production.
Parler des caractéristiques structurelles du travail « ménager » en
continuant à définir celui-ci comme un ensemble de tâches est une
contradiction dans les termes. Si le propos est d’expliquer ou à tout
le moins d’interpréter la gratuité du « travail ménager », alors tout
travail gratuit (une fois définis « travail » et « gratuit ») doit être pris
en compte. C’est à partir de là seulement que seront tracées les
limites de l’objet d’étude, au lieu que celles-ci le soient d’avance et
empiriquement. En d’autres termes, l’objet empirique lui-même doit
être théoriquement délimité.
C’est pourquoi les rapports de production caractéristiques du
travail ménager ne lui étant pas spécifiques, ou n’y étant pas
restreints, mais caractérisant aussi d’autres types de tâches et de
travaux, nous proposons que l’on substitue désormais le concept de
travail domestique à celui de travail ménager – car l’objet d’étude est
bien le travail gratuit effectué dans la domus au sens large et
sociologique. La définition fautive du travail ménager, ou plutôt la
contradiction entre sa définition commune, technique, et l’étude de
ses rapports de production, a, selon nous, beaucoup limité celle-ci ;
la revendication de salaire pour toute tâche ménagère en est une
preuve par l’absurde. Elle n’en est pas la manifestation la plus grave
cependant. Mais ceci est une autre affaire.

1. Publié dans Andrée Michel (coord.), Les femmes dans la société moderne, Paris, PUF,
1978
2. Parmi les premières publications, on relève en 1970 : M. Benston, I. Larguia, C. Delphy,
S. Olan, P. Mainardi… Depuis beaucoup d’autres ont suivi, trop nombreuses pour qu’on les
cite toutes.
Famille et consommation1

S’il est une fonction universellement reconnue à la famille, c’est


celle dite de « consommation ». Il serait fastidieux d’énumérer tous
les ouvrages où la mention en est faite, car il n’est pas un
sociologue, et plus généralement pas un auteur traitant de la famille
qui n’y fasse au moins allusion. Elle est en outre présentée comme
l’une des principales fonctions de la « famille moderne ».
Dire que la famille assume une fonction implique qu’elle satisfait
des besoins préexistants. S’agissant de la consommation, tel est
bien le cas. Dans l’esprit des auteurs comme pour le sens commun,
ce n’est pas au besoin social et contingent des entreprises de voir
leurs produits achetés, mais aux besoins universels de la survie
physique des êtres humains que répond, au moins dans un premier
temps, cette fonction.
On ne peut nier qu’il s’agisse là de besoins primaires, que la
satisfaction de ces besoins soit un préalable à toute vie sociale ni
que cette fonction soit par conséquent de toute première importance.
Ces besoins sont universels parce que biologiques et, puisque
biologiques, sont les besoins des individus, au sens d’unités
physiques discrètes.
Si l’on pose que la famille est l’institution ou l’une des institutions
qui remplissent cette fonction, il semblerait alors que la suite de la
démarche eût dû consister en une étude de la façon dont elle
satisfait ces besoins. Or, en contraste avec l’importance sociale et
théorique et de la famille et de la « fonction » de consommation on
est frappé par la pauvreté de la littérature sur ce sujet. Aucune étude
connue de sociologie de la famille ne prend cette fonction pour
thème de recherche, ni même ne pose les jalons d’une telle
recherche. Si cette fonction ne fait pas l’objet d’investigations
spécifiques, au moins pourrait-on s’attendre à la voir discutée dans
les présentations théoriques générales. Mais au-delà de sa mention
obligée et quasi rituelle, les développements sont brefs. En effet,
l’assertion de l’existence d’une fonction de consommation est
souvent insérée dans des phrases de tournure négative. La fonction
de consommation est présentée comme la seule fonction demeurant
à la famille dans l’ordre économique : c’est ce qui lui reste d’un
passé glorieux, du rôle économique global qu’elle jouait autrefois. Sa
mention fait partie intégrante de la thèse – souvent avancée, jamais
étayée – selon laquelle la famille en général (et non certaines formes
de familles) a été récemment exclue de tout rôle dans la production
(et pas seulement de la production pour le marché).
Tout se passe comme si la fonction de consommation était mise en
avant à la fois pour accréditer la thèse de la perte du rôle de
production et pour affirmer la nécessité continuée – en dépit de cette
vicissitude – de la famille dans l’ordre économique. La phrase
lapidaire de Duvall (Duvall 1957), « Families have shifted from
production to consumption » (Les familles sont passées de la
production à la consommation), est exemplaire de ce type de
pensée.
Même sur le plan théorique donc, la fonction de consommation
n’est pas traitée pour elle-même par la sociologie de la famille. Elle
n’est considérée que dans une perspective historique générale :
sous l’angle de l’évolution du rôle de la famille et de ses gains et
pertes en « fonctionnalité ».
Pas plus que la nature de la fonction de consommation, les
rapports de la famille avec cette fonction ne sont élucidés. Ainsi la
famille est-elle fréquemment dénommée « unité de consommation »
Mais on ne sait en vertu de quelles définitions de l’unité et de la
consommation elle est ainsi qualifiée. D’autre part, on ne trouve pas
mention, dans la littérature, d’« unités de consommation » autres
que la famille. Ces deux silences vont de pair : comment, en effet,
identifier d’autres unités en l’absence de critères de définition ; et
comment, sans considérer sous le même angle plusieurs institutions
pour en dégager les caractères communs, élaborer ces critères ?
L’économie semble au premier abord différer de la sociologie sur
ce point, puisqu’elle connaît, elle, deux types d’unités de
consommation. Mais on s’aperçoit à l’examen qu’il n’en est rien. En
effet, quels sont ces deux types ? Les ménages « ordinaires » et les
ménages « collectifs » (Insee 1973), ces derniers désignant les
hospices de vieillards, les cités universitaires et les foyers
d’étudiants. La terminologie est révélatrice ; le ménage « collectif »
n’est pas une unité de consommation de droit mais une extension
pragmatique du concept de ménage dont l’incarnation légitime :
« ordinaire », est la famille. Le contenu de ces catégories est
également révélateur : les casernes, pensionnats, internats, sont
exclus des ménages collectifs sans pour autant constituer un
troisième type de ménages. Pourtant la consommation des hôtes de
ces lieux doit être et est prise en compte : elle est « rapportée » à la
consommation de « ménages ordinaires ». Les critères fondant le
rattachement ou le non-rattachement des individus et de leur
consommation à un ménage « ordinaire », et donc fondant le
partage des ménages en « ordinaires » et « collectifs », sont
totalement étrangers à la consommation elle-même. Les casernes et
les internats ne sont pas des « unités de consommation » parce
qu’ils sont peuplés de mineurs faisant juridiquement partie d’un
« ménage ordinaire » : celui de leur chef de famille. Les hospices en
revanche sont des unités de consommation parce qu’ils sont
peuplés de vieillards majeurs.
Les unités de consommation autres que la famille sont donc d’une
part conçues sur le modèle de la famille, d’autre part reconnues en
tant que telles dans la mesure seulement où il est impossible de
rattacher leurs membres à une famille. Il est clair que, pour
l’économie comme pour la sociologie, la famille n’est pas découverte
unité de consommation par l’application de critères pouvant définir
une et donc plusieurs unités. Au contraire, c’est le ménage
« ordinaire » qui définit l’unité de consommation. Et le ménage
ordinaire lui-même est défini par des critères de droit – tels que
l’autorité parentale, le statut des personnes – et non par des critères
de fait – tels que la cohabitation : c’est bien de la famille juridique
qu’il s’agit. Inversement l’« unité de consommation » des
sociologues n’est autre que l’« unité d’observation de la
consommation » pour les économistes. Cette pratique a un sens par
rapport à certains buts : par exemple, l’étude de la demande de
biens et de services (pudiquement appelée « étude de l’évolution de
la consommation des ménages à des fins professionnelles »)
(Jousselin 1972). En effet, si tel est l’objet de la recherche, point ne
sert d’étudier la consommation des individus. Point ne sert même
d’étudier la consommation des ménages : on pourrait se contenter
d’agrégats plus vastes. Mais alors, à quels carnets de comptes, à
quels interlocuteurs en chair et en os s’adresseraient les
enquêteurs ? Le ménage est bien un collectif d’achats et se présente
bien comme un demandeur unique sur le marché, quoiqu’il ne soit
pas le seul collectif ni l’unique demandeur. Aussi la démarche des
économistes est-elle justifiée, ou plutôt le serait, dans la mesure
exacte où leur ambition se bornerait à évaluer la demande globale et
se présenterait comme telle. Comme ce n’est pas le cas, les études
actuelles de la consommation posent plusieurs problèmes.
1. L’emploi du terme consommation pour désigner la demande sur
le marché. La dénomination des études, comme celle des revues,
laisse à penser que c’est la consommation qui est étudiée. Or, les
consommations que lecteurs et auteurs ont à l’esprit ne peuvent être
effectuées par une personne morale ; et quand on parle de
consommation, c’est bien aux consommations des membres du
ménage, c’est-à-dire à la consommation individuelle l’on pense, et
non aux rares services que la famille utilise en tant qu’institution. De
même, si la sociologie trouve une « fonctionnalité » à la famille en ce
domaine, c’est bien dans la mesure où elle satisfait les besoins
matériels et individuels de ses membres. Si les achats peuvent être
collectifs, la consommation effective, elle, est nécessairement
individuelle.
L’achat des biens et services n’est au mieux qu’un des aspects de
l’activité de consommation. Or, les études économico-statistiques
n’étudient absolument pas la consommation stricto sensu, c’est-à-
dire, la consommation individuelle ; cependant, elles prétendent
l’étudier, en présentant la partie (la situation des familles sur le
marché de la demande) pour le tout ; de plus, ce faisant, elles
laissent à penser que, agent collectif du point de vue du marché, la
famille l’est également du point de vue de la consommation
(Galbraith 1973)2.
2. Le choix du ménage comme unité de décompte de la
consommation a des implications et des conséquences logiques.
Autant que faire se peut, toutes les consommations individuelles
sont rapportées, imputées à un ménage « ordinaire » qu’on pourrait
appeler « ménage de rattachement ». Ainsi une étude de l’Insee dit
explicitement : « Le champ couvert par cette enquête correspond
aux dépenses de biens et services : achats de produits,
consommations prises hors du domicile, paiement de prestations et
de services » (Insee 1973). Il est clair ici que toutes les
consommations des membres du ménage, quel qu’en soit le lieu,
sont prises en compte dans l’évaluation du niveau de vie du
ménage. Dans ce cas, et a fortiori quand sont incluses jusqu’aux
consommations de lycéens pensionnaires, ce choix ne peut
s’expliquer que par une hypothèse : c’est que, quel que soit le lieu –
et aussi éloigné fut-il du foyer – des consommations de ses
membres, la famille joue pour ceux-ci le rôle d’instance de
répartition.
L’usage du terme consommation implique qu’on étudie la
consommation individuelle ; la pratique d’observation de la
consommation – le rapport de toute consommation au ménage –
exige qu’on étudie la répartition. Or on ne peut que constater la
carence de la littérature dans ces domaines. Non seulement ces
études sont inexistantes mais les thèmes n’en sont pas abordés,
même théoriquement. Tout se passe comme si l’étude de la
répartition était inutile, et tout se fait de façon à l’interdire.
L’étude de la consommation individuelle est inutile puisqu’elle est
déjà – prétendument – faite. Ainsi un article de J. Desce dans
Consommation s’intitule « Consommation individuelle et
consommation collective ». Il y apparaît que « collectif » désigne les
services sociaux gratuits tandis qu’« individuel » désigne les biens et
services vénaux, les uns comme les autres acquis par le ménage.
La curieuse transposition d’un ordre – celui du mode d’acquisition –
en un autre – celui du mode de consommation – se résout en ce
que le couple d’oppositions « vénal-gratuit » se lit désormais
« individuel-collectif ». Du même coup, la possibilité que l’opposition
« individuel-collectif » se lise « personne-ménage » est évacuée et,
avec elle, la question de la répartition des biens à l’intérieur du
ménage.
La pratique de rapporter toutes les consommations individuelles au
groupe familial n’a de sens que si ce groupe est une instance de
répartition, reconnue et étudiée en tant que telle. Mais précisément
le choix du ménage comme unité d’observation interdit cette étude :
prendre la famille pour unité ne permet pas d’étudier la
consommation familiale, mais seulement la consommation
d’agrégats de familles. Ce qui est étudié ou peut l’être ne sont plus
les familles elles-mêmes mais la façon dont elles se groupent ou se
distinguent entre elles. Aussi bien, d’ailleurs, seule la répartition à
laquelle ces études s’intéressent explicitement est-elle « la
comparaison des niveaux de vie des différentes catégories »
(Jousselin 1972).
Cette comparaison elle-même souffre d’ailleurs de la définition du
ménage. Les domestiques, salariés et apprentis, logés par le
ménage, sont réputés faire partie de celui-ci du point de vue
consommation. Il en résulte, par exemple, que les études sur le
niveau de vie des salariés agricoles, effectuées sur des ménages,
n’incluent pas les salariés logés – et en conséquence captés – par le
ménage de leur patron. Or, ce sont ceux dont le niveau de vie est le
plus bas. Leur exclusion des ménages salariés a pour effet de
relever le niveau de vie moyen de ceux-ci. Inversement, leur
captation a pour effet d’abaisser le niveau de vie moyen de leurs
ménages de rattachement, c’est-à-dire de la classe de leurs patrons.
Ces deux effets conjugués aboutissent à une minimisation non
négligeable de la distance économique entre les deux classes.
Mais les distorsions apportées aux comparaisons entre catégories
sociales sont faute vénielle, comparées au péché capital qui
consiste à considérer le lieu même d’exercice de certains rapports
de classe (ceux de domestique à patron par exemple) – le ménage –
comme le lieu de leur annulation3.
L’absence d’études sur la répartition a un sens positif : elle signifie
que seul le point de vue d’où la famille est une unité dans des
ensembles plus larges est pertinent, puisqu’il est seul pris en
compte. Surtout, elle laisse à penser que, unité pour l’extérieur, la
famille l’est aussi pour elle-même. L’une des images que le terme
« unité de consommation » évoque est celle d’une consommation
commune : homogène. Il connote à la fois une consommation faite
en commun et une consommation indifférenciée.
Or, ces connotations sont démenties par les données de
l’expérience quotidienne. Dans celle-ci les disparités de
consommation entre les membres de la famille sont non seulement
perçues, mais sont perçues comme constitutives de la structure
familiale. La différenciation des consommations est vue comme
corrélative de l’existence de statuts familiaux différents ; elle joue un
grand rôle, et dans la perception de ces statuts par les acteurs
sociaux en général, et dans l’appréciation de leur statut particulier
par les intéressés.
Les études actuelles sur la consommation sont fondées sur le
postulat inverse. Elles ne se contentent pas d’ignorer la
consommation individuelle. Elles prétendent la connaître sans l’avoir
étudiée. Ainsi, « les consommations moyennes annuelles par
personne… s’obtiennent simplement (sic) en divisant les valeurs
inscrites dans les tableaux… par le nombre de personnes » (Insee
1973). Or il faut rappeler que, parmi les individus ainsi priés de
considérer qu’ils bénéficient à part égale de tous les biens
consommés dans leur ménage de rattachement, sont compris non
seulement les enfants placés en pensionnats et les militaires du
contingent mais aussi les domestiques, les salariés et les apprentis.
Ainsi tout en prétendant ignorer le thème, les études actuelles de
la consommation imposent en fait une théorie de la répartition qui
est une théorie égalitaire.
On comprend que les processus décrits plus haut ne sont pas des
effets du hasard et que leur convergence n’est pas une coïncidence.
L’emploi du terme « unité de consommation » qui, dénotant une
simple unité de compte, connote une unitas (union et communion),
tend à présenter comme sans objet l’étude de la répartition. De son
côté, la pratique statistique, en prenant le ménage pour seule unité
d’observation, en rend impossible la recherche empirique. Tous ces
processus convergent pour interdire toute étude de la répartition
réelle. C’est que, d’une part, une telle étude risquerait de miner le
substrat de la recherche actuelle en la révélant fondée sur un
postulat implicite, celui de la répartition égalitaire ; d’autre part, elle
ne pourrait que confirmer ce que l’expérience quotidienne
appréhende d’une façon impressionniste : l’existence d’une
consommation différentielle4. À nos yeux l’étude de la fonction de
consommation de la famille consiste dans l’étude du rôle de la
famille comme instance de distribution et de répartition pour ses
membres ; il en découle qu’une recherche menée sur ce thème se
donnerait pour objet l’incidence sur la consommation des rôles
familiaux. Mais, comme il a été noté plus haut, aucune des études
mentionnant la famille comme unité de consommation ne trace les
limites de ce qui entre ou n’entre pas dans cette unité. Le cadre
même de la recherche, la consommation individuelle dans la famille,
reste à définir. S’agit-il de la consommation faite en commun : en
présence de tous les membres de la famille, quel que soit le lieu ?
De la consommation effectuée au foyer, quels que soient les
membres présents ? Ou de la consommation effectuée par les
membres de la famille, quels que soient le lieu et les individus
présents ? Parmi les critères envisageables, outre le lieu – au foyer
ou hors du foyer – et la présence ou l’absence de la collectivité
familiale, il faut considérer la nature des consommations. Les
consommations spécifiques – professionnelles par exemple –
seront-elles opposées aux consommations communes ou de même
genre, telle la consommation de nourriture, seules considérées
comme familiales ?
Si le sujet de la recherche est le rôle de la famille comme instance
de répartition, il apparaîtrait bien vite que toute consommation
individuelle, dès lors qu’elle est liée au statut de l’individu dans la
famille, doit être considérée comme familiale, quels qu’en soient le
lieu, les modalités, la nature. Mais en l’absence de réflexion et
d’investigation même élémentaires en ce domaine, force nous est de
procéder empiriquement et prudemment. En effet il s’agit ici,
beaucoup plus que de poser des jalons méthodologiques pour une
étude systématique, d’expliciter à l’aide d’exemples les hypothèses
directrices d’une nouvelle approche de la consommation familiale. Il
convient donc de choisir ces exemples dans le domaine des
consommations non spécifiques et effectuées le plus souvent au
foyer, sinon en présence de la famille au complet. En effet ces
consommations, et en particulier celle de nourriture, sont les plus
évidemment familiales ; ce sont celles qui appellent le plus l’image
d’une communauté véritablement communiste, d’une répartition
véritablement équitable ; celles qui semblent les plus à l’abri de
l’influence de la hiérarchie.
D’autre part, les connotations de communauté, de collégialité, de la
consommation familiale, s’imposent d’autant plus que les familles
considérées ont des revenus plus bas. Cette conviction n’est pas
fondée sur des analyses concrètes, mais sur un sentiment moral que
l’inégalité est humainement moins cruelle quand elle porte sur un
« surplus » que quand elle porte sur le « minimum vital ». Il semble
que ce qui est moralement inacceptable soit théoriquement
impensable, et en tous les cas, jusqu’à présent, impensé. Ce
sentiment déborde le cadre restreint de la consommation puisque
Engels (1972) et Simone de Beauvoir (1949) après lui ne peuvent
voir dans la hiérarchie de la famille ouvrière autre chose qu’un
« reste de brutalité » ternissant, sans réussir à l’altérer
profondément, l’essentielle « égalité dans le malheur » – celle-là
atténuant celui-ci et permettant seule d’en concevoir la réalité
empirique. Il déborde même le cadre de la famille puisque des
auteurs – marxistes – se refusent à interpréter les hiérarchies en
termes de classes – d’exploitation –, les couvrant pudiquement du
concept fonctionnaliste de « pouvoir de redistribution », quand ils les
rencontrent dans des sociétés décrétées « de subsistance ». La
coïncidence entre l’existence de surplus et l’existence d’inégalités
sociales n’est donc pas une découverte empirique mais un élément
du dogme selon lequel la création de surplus explique l’apparition
d’inégalités (Terray 1972).
C’est dans les familles rurales, agricoles surtout, que profanes et
experts aiment à situer la version occidentale du « niveau de
subsistance ». La production destinée à l’autoconsommation y est
importante par rapport à celle destinée au marché, et ceci évoque
une autarcie bien éloignée de la réalité mais proche, pour l’imagerie
populaire, de l’âge d’or – qu’elle situe curieusement au 19e siècle –
et, pour l’imagination sociologique, des conditions des économies
« primitives », sans « surplus » et sans exploitation.
Objectivement, c’est dans cette catégorie de familles que se
trouvent certains des plus bas revenus de la société industrielle,
donc là que le niveau de vie est le plus faible. C’est donc aussi le
dernier locus social où l’on pourrait s’attendre à trouver une
consommation différentielle.
Inutile de dire qu’on ne dispose d’aucune donnée scientifique aux
fins de traiter de la consommation différentielle, puisque, au
contraire, les données dites scientifiques tendent à la masquer.
Aussi le but de cet essai n’est-il pas de présenter des faits
nouveaux, mais d’envisager sous un nouvel angle des faits
universellement connus des acteurs sociaux5.
De même l’accent mis sur la famille rurale et sur la consommation
de nourriture ne s’explique pas par un intérêt particulier pour ces
domaines ; mais, une fois le fait de la consommation différentielle
établi, et établi là, pour les raisons évoquées plus haut, il s’agit d’en
rechercher les principes et les moyens de fonctionnement, c’est-à-
dire de mettre à nu son existence en tant qu’institution. Il s’agit en
somme de dégager une problématique permettant ensuite le retour
au concret, car l’investigation ne peut avoir d’objet qu’une fois celui-
ci construit.
Dans la famille rurale traditionnelle (du 19e siècle) et aujourd’hui
encore dans les exploitations familiales marginales comme celles qui
prédominent dans le sud-ouest de la France, la consommation de
nourriture est extrêmement diversifiée selon le statut de l’individu
dans la famille.
Cette diversification porte sur la quantité de nourriture et oppose
d’abord enfants et adultes, femmes à hommes. Mais parmi les
adultes, les vieux mangent moins que les gens d’âge mûr, les
membres subalternes moins que le chef de famille. Celui-ci prend
les plus gros morceaux. Il prend aussi les meilleurs : la
diversification porte autant sur la qualité que sur la quantité.
Les enfants sont nourris jusqu’à deux ou trois ans de lait, de farine
et de sucre exclusivement. Les vieux, particulièrement les vieillards
impotents, retrouvent le même régime à base de céréales et de lait,
les panades et les bouillies.
La viande est rarement au menu, et encore plus rarement au menu
de tous. Souvent, elle n’apparaît sur la table que pour être
consommée par le seul chef de famille, surtout s’il s’agit de viande
de boucherie. Les viandes moins chères – les volailles élevées à la
ferme, les conserves faites à la maison – ne sont pas l’objet d’un
privilège aussi exclusif. Cependant, jamais les femmes et les enfants
n’auront le morceau de choix, réservé au père (ou dans les
occasions sociales, aux invités de marque : ainsi, les morceaux
nobles du jambon, aliment noble en soi, échoient au futur gendre, dit
Jean-Jacques Cazaurang [1968]) et les nourrissons et les vieux n’y
toucheront pas. L’alcool est un autre aliment dont la consommation
est fortement différenciée. Elle est le fait des hommes adultes, à
l’exclusion des femmes et des enfants.
Le respect des interdictions alimentaires est obtenu à la fois par la
coercition et par l’intériorisation de ces interdictions.
L’impotence physique des enfants en bas âge et des vieux rend la
coercition si facile qu’elle en devient non pas inutile, mais invisible.
Elle est surtout nécessaire, et devient visible, vis-à-vis des enfants
pendant la période où ils sont « voleurs » : c’est-à-dire celle où ils
n’ont pas encore intériorisé les interdictions.
C’est ainsi que beaucoup d’aliments qui restent dans la cuisine
sont placés en hauteur, sur des planches à pain, ou sur le dessus
des armoires, où seuls les individus de taille adulte peuvent les
atteindre. Cette coercition par l’altitude est si classique que maint
conte populaire a pour héros un enfant décidé à la déjouer. Le conte
relate généralement et la solution avantageuse du problème par le
héros au moyen d’un escabeau, et la résolution malheureuse de
l’histoire par une punition, soit médiate – infligée de main d’adulte –
soit immédiate – venue du ciel sous forme d’indigestion. Une
marque de confiture a choisi pour réclame l’image d’une petite fille
qui trempe ses doigts dans un pot : elle est perchée sur une chaise.
Mais si certains aliments ne sont protégés physiquement que des
enfants, d’autres le sont de toute la maisonnée : « Les provisions
qu’on estime bon de ne pas laisser dans la cuisine, sont montées
dans la chambre, surtout la chambre des maîtres. Quand il s’agit des
pièces de la viande de porc telles que les saucissons, le séjour à
l’étage supérieur leur permet de parfaire le séchage. Il les met en
outre à l’abri des tentations des jeunes, toujours affamés. C’est dans
le même ordre d’idées, qu’on y pose une planche qui supportera la
provision de pain de la semaine, et qui ne sera distribuée que selon
les besoins » (Cazaurang 1968). Certaines mesures, appuyant les
interdits d’empêchements physiques, s’appliquent à toute la
maisonnée, moins les femmes, ou plutôt hormis la maîtresse de
maison. Ces mesures seraient gênantes, en effet, appliquées à elle
puisque c’est elle qui prépare toute la nourriture. Aussi a-t-elle accès
à tous les aliments, même à ceux qu’elle ne consomme pas. Mais
cet accès est clairement lié à son intervention en tant que
préparatrice. L’alcool échappe à cette intervention puisque sa
préparation est une prérogative masculine. Le tabou physique dont il
est l’objet peut atteindre la maîtresse de maison : souvent la
bouteille « du patron » n’est touchée que par ses mains.
La répression sous tous ses aspects – punitions et menaces,
injonctions verbales, empêchements physiques et tabou de
contact – ne joue, sauf pour les enfants, qu’un rôle de sécurité, ou
peut-être même seulement, comme dans le cas de la bouteille
d’alcool, un rôle symbolique dans l’instauration et le maintien d’une
consommation différentielle.
Celle-ci est essentiellement un fait de coutume, c’est-à-dire que
ses contraintes sont intériorisées et reproduites comme une conduite
spontanée par les intéressés. Tout un corpus de proverbes, dictons,
croyances, enseigne à la fois le contenu des rôles et la justification
de ces rôles.
Parfois ces préceptes prennent l’allure de constatations : « les
femmes mangent moins que les hommes ». Parfois ils ont la forme
de conseils d’hygiène : « tels aliments sont “mauvais” ou “bons” » ;
l’aspect prescriptif d’une consommation différentielle n’apparaît que
dans le deuxième segment de la phrase, qui révèle que cette
« bonté » ou « mauvaiseté » frappe les organes d’une manière
sélective selon le statut de leurs possesseurs. Ainsi : « les confitures
gâtent les dents des (seuls) enfants », « le vin donne de la force aux
(seuls) hommes », etc. Le garçon du restaurant où échoue le jeune
David Copperfield, alors qu’il voyage seul, lui explique, dans la
même veine, que la bière qu’on a servie à l’adolescent lui serait
fatale et il le sauve de la mort en l’ingurgitant à sa place. Parfois
encore, la norme est prescrite sous la guise de considérations
esthétiques : « Rien de plus laid qu’une femme ivre » (ou morales :
« femme de vin, femme de rien »), qui en masquent complètement
l’aspect répressif, puisqu’elles laissent aux intéressées la liberté
d’être « laides » ou « pas belles » et taisent le bénéfice escompté
d’une telle répression, c’est-à-dire le monopole d’une consommation
prisée. On peut y opposer la naïveté d’un paysan âgé du Lot,
s’exclamant : « Tiens, une femme qui fume… C’est la première fois
que j’en vois… après tout, pourquoi pas, c’est un plaisir. »
L’absence totale de protéines dans le régime des nourrissons et
des vieillards amène des carences alimentaires qui ont des
répercussions graves sur le développement des premiers, le
vieillissement des seconds, et l’espérance de vie de tous. Leur
absence relative dans le régime des femmes entraîne pour leur état
général des conséquences dont l’effet est redoublé par la charge
physiologique des grossesses et que l’on constate d’ailleurs, à ces
occasions, par le taux très élevé de mortalité maternelle et infantile
dans les zones rurales.
Cependant, on pense que les bébés et les enfants n’ont pas
besoin de viande, et que les femmes en ont « moins besoin ». En
revanche, les hommes ont « besoin » de ces aliments nobles. Les
légumes, qui ne « tiennent pas au corps », ne « nourrissent pas leur
homme », mais apparemment, nourrissent les femmes et les
enfants.
La théorie indigène pose une relation entre la taille des individus et
la quantité de nourriture nécessaire à leur organisme6. Qu’il s’agisse
d’une rationalisation et non d’un principe de répartition est rendu
évident par le nombre d’exceptions que cette relation souffre : un
mari, un patron, un père, un aîné, aussi chétifs soient-ils,
n’abandonnent pas leur part privilégiée à une femme, un ouvrier, un
enfant, un cadet, aussi importante soit leur taille.
La théorie des besoins différentiels comporte un troisième niveau
d’argumentation, celui des dépenses différentielles d’énergie.
Cette argumentation ne s’appuie pas sur la mesure de l’énergie
réellement dépensée par l’individu, mais établit une relation
impersonnelle entre l’activité et la dépense d’énergie. Cette relation
est basée sur la classification des activités en « gros travaux » et en
« petits travaux ». Or, cette classification n’est pas établie d’après la
dépense d’énergie requise par l’activité considérée, mais par la
nature des activités.
Cependant, l’opération technique elle-même n’est pas le critère
réel de la classification : le portage d’eau est considéré comme un
« petit travail », le portage de fumier un « gros travail » ; la pénibilité
de la tâche non plus : le moissonnage à la faux est « un gros
travail », le bottelage et le liage sont regardés comme un « petit
travail ». Partout en France, portage d’eau et bottelage sont ou
étaient exclusivement des travaux de femmes, les autres portages et
le moissonnage des travaux d’hommes.
Le critère de classification des travaux en « gros » et « petits »,
réside en fait dans le statut de ceux qui les effectuent ordinairement.
Certains travaux, réservés aux hommes et donc réputés « gros »
dans certaines régions, sont réservés aux femmes dans d’autres et y
perdent leur qualification. Ainsi en est-il, pour ne citer que ceux-là
parmi beaucoup d’autres travaux à affectation sexuelle, du binage
des pommes de terre, de la conduite des animaux de trait.
Quand les femmes effectuent des travaux réputés « gros » dans la
région considérée – d’une façon exceptionnelle, à certaines
périodes, ou d’une façon ordinaire, comme en Bretagne ou dans les
Alpes où elles réalisent tous les travaux agricoles – l’évaluation de
leurs dépenses et besoins en énergie n’en est pas modifiée pour
autant. Ceci n’est pas pour étonner, puisque cette dépense et les
besoins réels ne sont jamais mesurés, ni comparés : le simple
décompte du temps d’activité physique journalier, plus élevé en
moyenne d’un tiers pour les femmes que pour les hommes,
donnerait à penser que, contrairement à la croyance indigène, ces
dépenses et donc les besoins d’énergie sont plus grands chez elles.
La théorie des « besoins », quoique invoquant explicitement ou se
référant implicitement à des impératifs physiologiques objectifs, les
ignore totalement.
Prendrait-elle en compte alors les besoins subjectifs, les désirs ?
Moins encore. Il est clair que, dans la détermination des « besoins »
d’un individu donné, l’évaluation de l’« intéressé » ne rentre pas. La
sensation de faim ressentie par les enfants et les adolescents ne fait
pas conclure à un besoin de nourriture. Au contraire, aux demandes,
il est opposé un « tu n’en as pas besoin », qui pose le besoin
comme différent de, extérieur au, et même antinomique du désir.
C’est bien à l’objectivité que la théorie des besoins fait appel, contre
la subjectivité, et pourtant elle refuse, on l’a vu, toute mesure
objective.
Cette double contradiction est bien exprimée dans le passage
précité de Jean-Jacques Cazaurang : « Il les [les pièces de viande]
met à l’abri des tentations des jeunes, toujours affamés… la
provision de pain, qui ne sera distribuée que selon les besoins. »
Les besoins auxquels il est fait allusion ne sont donc pas ceux des
jeunes. À leur faim de l’heure il ne sera pas donné satisfaction, et si
leurs besoins antérieurs avaient été couverts, ils ne seraient pas
« affamés ».
Cette citation révèle que l’état de faim est considéré comme normal
chez les jeunes, ou plutôt, que la satiété ne fait pas partie des
besoins qu’on leur reconnaît. « Manger à sa faim » est un des
premiers biens de l’existence, et cet objectif est toujours en danger
de n’être pas atteint ; cependant, la sensation chronique de faim
n’est pas considérée comme un attribut des adultes, en tant que
classe d’âge, alors qu’elle est attribuée en tant que caractère
distinctif aux adolescents dans la société rurale. L’« affamement »,
comme intéressant toute une catégorie d’individus, et non des cas
spécifiques, ne touche que les seuls « jeunes », et il est considéré,
non comme une caractéristique de leur condition sociale, mais
comme une donnée physiologique sans remède. Dans d’autres
sociétés, telles la société nord-américaine ou même la société
urbaine française, un état de non-satiété perpétuel apparaît aussi
subjectivement indésirable et objectivement nocif chez un jeune que
chez un adulte7. Quand des paysans disent – et la plupart le
concèdent – qu’« on vit mieux qu’avant », c’est souvent pour
évoquer au premier chef les changements apportés dans l’ordinaire.
De ce point de vue, aujourd’hui est comparé avantageusement à
hier. À plusieurs reprises cet « avant » a été évoqué devant nous
avec amertume, comme une période de privations alimentaires, et
dans tous les cas, il se rapportait à l’enfance : « Je me souviens,
quand j’étais gosse, je partais le matin avec les moutons ; je partais
avec une “frottée” et c’est tout ce que j’avais jusqu’au soir8. »
Si la coercition est employée surtout pour suppléer à
l’intériorisation des interdits, absente chez les jeunes, et pour la
créer, celle-ci n’est jamais si parfaite que des relâchements ne se
produisent. Entre la coercition pure et l’intériorisation pure, le qu’en
dira-t-on joue sur les deux tableaux, faisant intervenir à la fin la
présence d’autrui et la honte ou son inverse, l’honneur. « On peut,
dit toujours Cazaurang, signaler un petit geste d’une maîtresse de
maison d’autrefois. Il arrivait qu’elle profite de l’absence des autres
membres de la famille pour céder à la gourmandise. Elle se
confectionnait en aparté quelque petit plat ou simplement le café. Un
importun survenait-il ? Vite, l’objet du péché était glissé dans le four
éteint, près du foyer. »
Alors que pour les jeunes, les interdictions alimentaires restent –
même intériorisées – de l’ordre de la contrainte, et d’autant plus
qu’elles sont liées à un statut nécessairement transitoire, elles sont
intégrées, pour les femmes, à un système répressif plus vaste, qui
permet une plus grande souplesse dans le détail. Ce système est
l’idéologie du rôle d’épouse et de mère.
En effet, les femmes sont gérantes de la maison, et comme tout
contremaître, se trouvent confrontées à des situations pour
lesquelles aucune consigne n’existe. À ce moment, un principe
général prend le relais des interdictions précises qui deviennent
inappropriées. Ce principe général est simple : l’épouse et mère doit
en toute occasion préserver les privilèges de l’époux et père, et se
« sacrifier ».
Les choses ne se passent pas de la même façon dans toutes les
sociétés. Ainsi en Tunisie, la consommation différentielle est obtenue
par des modalités radicalement différentes. Les hommes font deux
ou trois repas par jour, les femmes en font un ou deux, et ces repas
ne coïncident jamais. Les femmes utilisent pour les leurs des
aliments préparés une fois par an, et obtenus à partir de denrées de
deuxième qualité. Les repas qu’elles préparent pour les hommes
utilisent au contraire des produits frais de première qualité. La
séparation rigoureuse du lieu, du moment et de la substance de
base des repas rend toute concurrence pour les aliments impossible
entre hommes et femmes (Ferchiou 1968).
En France aujourd’hui, hormis quelques interdits spécifiques, tels
que ceux de l’alcool et du tabac, hommes et femmes se nourrissent
au même « pain et pot ». La consommation différentielle ne procède
pas, pour l’essentiel, par l’interdiction de tel ou tel aliment, mais par
l’attribution de la part la plus petite et la plus médiocre de chaque
aliment aux femmes. Il est difficile de dire si les circonstances – le
partage de la même cuisine – rendent nécessaires la création et
l’application d’un principe général, ou si l’existence de ce principe
rend possible la confection d’une seule cuisine. Peut-être serait-il
plus approprié d’avancer que seul un tel principe peut rendre compte
de la variabilité du contenu de la consommation différentielle.
Dans un milieu, dans une famille, pour un niveau de vie donné, le
contenu n’est pas si flexible : les mêmes plats reviennent
régulièrement sur la table de semaine en semaine, et il n’est pas
nécessaire de procéder à chaque fois à une nouvelle évaluation et à
une nouvelle répartition. Les parts sont fixées une fois pour toutes :
dans chaque famille et dans chaque poulet, il y « le morceau de
papa ».
Là encore, les restrictions sont vécues différemment, selon le
degré d’intériorisation et le caractère transitoire ou définitif du statut
auquel elles sont attachées. Les enfants, et surtout les enfants
mâles, les vivent comme des brimades, dont ils se vengeront dès la
première occasion où ils auront accès au « morceau de papa »
convoité durant des années. Les femmes croient avoir choisi le
morceau auquel elles ont droit.
Un jeune paysan invite deux citadines à partager son goûter et
ouvre une boîte de pâté. Sa tante, une vieille femme qui tenait la
maison, la mère étant malade, était présente. Elle ne mit sur son
pain que la graisse entourant le pâté, et qui était dédaignée par les
trois autres convives. Non seulement le système exige des femmes
qu’elles se restreignent d’elles-mêmes, mais il leur permet une
certaine latitude, leur impose même de prendre des décisions quant
au contenu de ces restrictions. Ainsi la chair du pâté n’avait sans
doute jamais été expressément défendue à cette vieille femme ;
l’obligation de laisser la meilleure part aux autres était intériorisée
comme un impératif moral. Mais elle aurait pu être satisfaite d’une
manière différente ; c’est en partie de sa propre initiative qu’elle
s’attribuait la plus mauvaise part, et surtout la façon précise de le
faire était laissée à sa liberté. Cette attribution, vécue comme un
libre choix, est souvent rapportée à la motivation « ordinaire » du
choix, c’est-à-dire la préférence personnelle. Interrogée, cette
femme a répondu qu’elle aimait la graisse.
Mais point n’est besoin que le sacrifice soit aimé : il devient une
seconde nature. C’est sans réfléchir que la maîtresse de maison
prend le plus petit biftèque, et n’en prend pas du tout si, d’aventure,
il n’y en a pas assez pour tout le monde. Elle dit : « Je n’en veux
pas » et personne ne s’étonne, elle la dernière, que ce soit toujours
la même qui « n’en veuille pas ». Point n’est besoin non plus qu’elle
se réfère à l’idéologie du sacrifice comme partie intégrante de la
nature féminine, qu’elle ait conscience de sa générosité ou de son
abnégation : le recours à un principe universel supposerait une
situation sortant de l’ordinaire où les automatismes de la vie
quotidienne ne suffisent plus à conduire l’action.
Quand on passe de la campagne à la ville et quand on passe des
tranches basses de revenu aux tranches plus élevées, la
consommation de nourriture s’accroît. La consommation
différentielle devient moins marquée dans ce domaine. Le niveau de
consommation alimentaire étant plus élevé, on peut penser que les
besoins de base sont mieux couverts et que les différences de
consommation portent de plus en plus sur des qualités et des
modalités moins visibles. D’autre part, la nourriture étant
suffisamment abondante, on peut penser que les différences de
consommation alimentaire tendent à disparaître tout à fait, et à se
déplacer, ou à ne subsister, que dans d’autres domaines.
Cependant, le caractère flexible de la consommation différentielle,
le fait – commenté plus haut – que ce ne sont pas des contenus
spécifiques qui sont définis mais des principes d’attribution, permet
des retours en arrière quand pour une raison ou une autre l’échelle
des valeurs relatives du ménage est modifiée. Un exemple permet
d’illustrer ces retours en arrière qui eux-mêmes illustrent cette
flexibilité. Dans la décennie des années 1960, la France, et plus
particulièrement Paris, connurent pendant une quinzaine de jours
une pénurie de pommes de terre. La demande pour cette denrée de
base étant peu élastique, les prix montèrent et des queues se
formèrent devant les épiceries. Interrogée dans une de ces queues
par un reporter radiophonique une femme répondit : « Je garde les
pommes de terre pour mon mari ; les enfants et moi nous mangeons
des pâtes ou du riz… » En dépit de la cherté relative des pommes
de terre, l’acquisition d’un volume suffisant pour toute la famille n’eût
pas grevé outre mesure le budget, eu égard tout au moins au prix
subjectif important accordé par cette famille aux pommes de terre.
Par contre si la valeur de gratification ne compensait pas le sacrifice
budgétaire, comme la renonciation par la femme et les enfants le
laisse à penser, le mari eût dû logiquement consommer aussi des
pâtes et du riz. Il semble que la solution adoptée ne s’explique ni par
l’impossibilité physiologique d’absorber des produits (de
remplacement dans cette situation particulière) qui sont pourtant
consommés de façon aussi régulière que les pommes de terre, ni
par la situation économique de la famille, mais par la nécessité
symbolique de marquer l’accès privilégié du mari-père aux biens
rares ou devenus rares, cet accès privilégié étant à la fois signe et
raison d’être de la hiérarchie de consommation.
Si la différenciation était étudiée dans tous les secteurs de
consommation, on peut faire l’hypothèse que ce principe et ses
corollaires se trouveraient confirmés : les biens les plus rares dans
chaque domaine et les domaines de consommation les plus
prestigieux font l’objet d’un accès privilégié ; l’écart relatif entre les
niveaux de vie des différents membres de la famille reste à peu près
constant dans tous les milieux (et s’accuse en valeur absolue au fur
et à mesure que l’accès privilégié porte sur des biens de plus en
plus coûteux et que la différenciation s’exerce sur un volume global
accru). En effet, avec l’accroissement de la part du budget
disponible pour des dépenses non alimentaires, des consommations
auparavant peu importantes ou inexistantes se développent.
L’élévation du niveau de vie général peut donc permettre le
développement de la différenciation dans certains domaines. En
outre, elle permet l’émergence de domaines nouveaux de
consommation, qui sont autant de nouveaux champs ouverts à
l’exercice de la différenciation. Ainsi l’acquisition d’une voiture, dans
un ménage où auparavant tous prenaient le métro, non seulement
accroît considérablement la différence globale de consommation –
l’écart de niveau de vie – entre l’utilisateur de la voiture et les autres
membres de la famille, mais aussi introduit la différenciation dans un
domaine – le transport – jusqu’alors non différencié.
L’étude de la consommation différentielle ne saurait se réduire à
l’étude des différences quantitatives d’accès à des biens précis : un
enfant promené dominicalement consomme-t-il la voiture familiale de
la même façon que le père qui la conduit, et surtout consomme-t-il la
même promenade ?
Les problèmes de cohabitation entre générations, qui se posaient
encore dans les années 1970 avec acuité dans le milieu rural,
révèlent – si l’on écoute les intéressés – que le conflit vécu oppose
non des « générations » mais une consommation « libre »
revendiquée par les enfants « invités » à une consommation
« obligée » imposée par les parents-hôtes.
Cet exemple semble indiquer que les façons de consommer sont
peut-être plus importantes que les volumes consommés. Or, jusqu’ici
l’étude de la consommation s’est toujours préoccupée – a toujours
dénoté – uniquement des volumes, tandis que l’existence de modes
de consommation n’était pas soupçonnée.
Enfin la consommation ne porte pas seulement sur des biens mais
aussi sur des services. Si les études classiques incorporent, sous la
rubrique « autoconsommation », les biens non acquis sur le marché,
elles ignorent les services produits dans le ménage. Or,
contrairement à ce que la nomenclature des enquêtes de budgets
laisserait penser, on ne mange pas, aux tables familiales, des
biftèques crus et des pommes de terre non pelées. On consomme
non seulement des matières premières mais aussi leur préparation :
le travail ménager de la « maîtresse de maison » (travail dont la
préparation des aliments ne constitue qu’une partie). La
fournisseuse de ces services ne consomme pas ceux-ci à part égale
avec les non-fournisseurs pour diverses raisons, dont certaines sont
évidentes : par exemple on ne peut pas servir à table et être servie
dans le même moment.
La prise en compte de ces services ne bouleverse pas seulement
l’évaluation comptable de la consommation familiale ; elle
bouleverse du même coup – puisque ces services sont
« autoproduits » – l’évaluation de la production familiale. Surtout, elle
repose, au niveau de la production, le problème de la signification du
terme « unité » appliqué à la famille, c’est-à-dire le problème du
fonctionnement interne de la famille en tant qu’institution
économique.

1. Publié dans Les Cahiers internationaux de sociologie, 1975.


2. John K. Galbraith rejoint notre critique de la notion de ménage : « Bien qu’un ménage
comprenne plusieurs individus – mari, femme, enfants, parfois parents ou ascendants – aux
besoins, aux goûts, aux préférences différents, toute la théorie néoclassique le traite
comme s’il était la même chose qu’un individu ».
3. Ce pêché ne commence pas avec l’inclusion des domestiques dans le ménage qu’ils
servent, mais avec la définition de la famille, dont le concept de ménage n’est qu’un avatar.
Voir « L’ennemi principal » dans ce volume.
4. L’histoire de la création et de la construction, de 1895 à nos jours, des « échelles de
consommation », retracée par M. Perrot dans Le mode de vie des familles bourgeoises,
Paris, Colin, 1961, p. 21 à 40, est pleine d’enseignements. Dans ces études la
consommation différentielle est dissimulée – comme dans le conte d’E. Poe – par sa mise
en évidence même. On peut distinguer trois types d’études qui, avec des méthodes
apparemment différentes, aboutissent toutes à des échelles étonnamment semblables.
Pour les premières (Engels) « l’accroissement de poids et de taille est représentatif de la
progression des dépenses de consommation » : elles postulent des coefficients de
consommation de nourriture inférieurs pour les femmes et les enfants. D’autres («
budgétistes ») s’attachent au comportement effectif des ménages, et « découvrent » que la
consommation est bien différenciée selon l’âge et le sexe (« confirmant » ainsi les postulats
de départ de la première école). Enfin les nutritionnistes tentent d’évaluer les besoins en
calories des membres de la famille, mais en « considérant que les dépenses de nourriture
d’une famille sont proportionnées aux besoins en calories des personnes la composant »,
c’est-à-dire en prenant comme indicateur des « besoins »… la consommation effective ! En
corroborant les coefficients des « budgétistes », ceux des « nutritionnistes » apportent la
caution que les dépenses effectives couvrent bien les « besoins en calories », que les
dépenses différenciées sont justifiées par des besoins différents et, de plus, donnent
l’impression qu’aucune considération autre que la fourniture de calories n’entre en ligne de
compte dans la consommation de nourriture : ce qui est implicite, c’est que la différenciation
de nourriture ne peut porter sur des qualités mais uniquement sur des valeurs caloriques ;
les quantités étant adaptées aux besoins, la distribution est donc – au plein sens du terme –
équitable.
5. Nous sentant autorisée par un exemple illustre à choisir « des exemples probants tirés
de la vie quotidienne » et à traiter de « phénomènes qui, considérés comme intimes, étaient
jusqu’ici à l’abri des chocs de la discussion économique », T. Veblen, Théorie de la classe
de loisir, Paris, Gallimard, 1970.
6. La similitude entre cette théorie indigène et les postulats sur lesquels reposent les
échelles de consommation et qu’elles confirment « scientifiquement » est frappante. Ainsi,
les échelles « nutritionnistes » (les plus « scientifiques ») de 1918 sont plus proches des
échelles « budgétistes » de 1918 que des échelles « nutritionnistes » de 1970. L’évaluation
des besoins en calories d’un individu varie donc avec l’allocation de nourriture considérée
comme « normale » pour cet individu par la société (et la sociologie) de son temps.
7. Les échelles de consommation donnent de nombreuses indications à ce sujet mais, faute
de pouvoir les analyser en détail, on se contentera ici de souligner la coïncidence entre la
part relative des adolescents dans la consommation de nourriture – coeff. 84 aux États-Unis
en 1917 et 60 en France (Crédoc) en 1956 – et l’existence ou l’absence d’une théorie de
l’affamement.
8. Extrait d’un entretien réalisé dans le Lot.
La transmission héréditaire

Étudiant la transmission du patrimoine chez les agriculteurs, ce


n’est qu’au bout de plusieurs années que je me suis rendue compte
de ce qui est, pourtant, une évidence : la transmission du patrimoine
fait partie d’un cadre général dont elle n’est qu’un élément. Ce cadre
est la transmission héréditaire.
En effet, pourquoi étudier le patrimoine, et pourquoi chez les
paysans ? Parce qu’il est un moyen de transmission du statut social,
et que, chez les agriculteurs en particulier, il apparaît comme le
véhicule privilégié sinon le véhicule exclusif de cette transmission.
Le terme « transmission » est lui-même révélateur. Pourquoi
employer ce terme et non celui d’« acquisition » du statut ou
d’accession au statut d’agriculteur ? Parce qu’« on sait » que chez
les agriculteurs l’acquisition du statut est bien liée à une
transmission : à la passation par un individu de son statut à un autre
individu. « On sait » de surcroît que cette passation ne prend pas
place entre n’importe quelles deux personnes mais entre parents et
plus précisément entre ascendants et descendants. Si ceci n’est pas
précisé, c’est que cela va de soi, c’est que dans notre culture, la
transmission est implicitement héréditaire, c’est qu’on n’envisage
pas d’autre espèce de transmission. Non qu’il n’en existe pas
d’autre : mais le terme « transmission » connote passation familiale,
et son usage est réservé à ce type de passation, quels qu’en soient
d’ailleurs les objets : qu’il s’agisse de patrimoine, de statut,
d’habitudes, ou de traits physiques1.
Or la transmission héréditaire de caractéristiques sociales (par
opposition à la transmission involontaire de caractères génétiques)
est, de façon surprenante, peu ou prou étudiée. Le domaine de
l’ethnologie, européenne et « classique », abonde en études sur
l’héritage : sur les règles qui régissent la transmission des biens
privés des individus quand ils viennent à mourir, dans telle ou telle
société. Par ailleurs, ethnologues et sociologues s’accordent pour
classer les sociétés selon le degré auquel elles font recours, dans le
placement social de leurs membres, aux règles de la filiation ; ce
n’est certes pas le seul critère retenu, mais c’est un critère majeur.
Entre les ethnologues qui étudient les sociétés non-occidentales –
dont les sociétés « de castes » – et les sociologues qui étudient les
sociétés occidentales « de classes », le consensus est total sur ce
point.
Et pourtant, curieusement, la transmission héréditaire n’est étudiée
en elle-même ni par les uns ni les autres. À un bout du spectre on
trouve donc des études très détaillées sur la façon dont la
transmission héréditaire est réalisée, dans un groupe social précis
(surtout dans les sociétés « primitives ») : qui sont, parmi les
parents, les successibles, quels sont les circonstances, les
modalités et les rites des transmissions entre parents, etc. à l’autre
bout, on sait dans quelle mesure la transmission héréditaire existe
ou non, par quoi elle est mitigée ou, éventuellement, remplacée.
Mais la question centrale : qu’est-ce que la transmission
héréditaire, reste virtuellement intouchée.
Je voudrais ici essayer de mentionner quelques-uns des
problèmes de sociologie générale que soulève cette question ; ceci
non avec l’ambition d’apporter des réponses, mais avec celle plus
modeste de montrer que la transmission héréditaire mérite le statut
d’objet théorique ; et par ceci j’entends qu’il est nécessaire de
replacer la transmission héréditaire dans le cadre plus large de la
transmission sociale, et urgent d’élaborer une problématique
générale – qui n’existe pas – de celle-ci.
Pour ce faire, j’examinerai d’abord les grandes fins que sert la
transmission héréditaire ; j’indiquerai dans quel ensemble de
réponses logiques (réalisées ou non) à ces fins elle devrait être
appréhendée ; ensuite je tenterai de démontrer le paradoxe que
constitue la transmission héréditaire dans la représentation que
notre société se fait d’elle-même, et comment ce paradoxe est
reflété dans le traitement qui lui est réservé par la sociologie :
comment la sociologie révèle, dans son traitement de la
transmission héréditaire, qu’elle ne la considère tout simplement pas
comme un phénomène social. Je ferai l’hypothèse que ceci explique
l’attitude bizarre de la sociologie vis-à-vis de la transmission
héréditaire, qu’elle admet comme à regret, qu’elle prend en compte
tout en l’ignorant ; enfin je soutiendrai que les faiblesses inhérentes
à un tel traitement pourraient être responsables des zones d’ombre
qui subsistent dans la compréhension de l’articulation entre les deux
domaines que relie la transmission héréditaire : celui de la famille et
celui de la société englobante, en appuyant ma démonstration sur
des exemples tirés d’études empiriques.
Du point de vue de la société globale, la transmission héréditaire
répond à plusieurs exigences, dont le caractère contraignant est plus
ou moins marqué. Il va de soi par exemple que les membres actuels
d’une société doivent abandonner leur statut, et leurs biens s’ils en
ont, quand ils abandonnent l’existence. C’est une contrainte
générale, quel que soit le régime de propriété : le monde matériel
possédé par une génération donnée, doit, qu’il soit approprié
privativement ou collectivement, échoir, d’une façon quelconque, aux
survivants.
Une société, quelle qu’en soit la forme, est par définition douée
d’une pérennité supérieure à celle de l’individu : c’est en ceci qu’elle
se distingue des groupes de facto, et de la génération ou de la
cohorte. La société se perpétue, par définition, au-delà de la durée
de vie de l’individu ou de la génération ; et dans cette mesure même,
c’est un être abstrait.
Sa continuité est son être, et son être étant abstrait, il s’ensuit que
de ce point de vue, la position qu’y occupe l’individu prime l’individu
qui occupe la position. Une société est donc un ensemble de
positions avant d’être un ensemble d’individus, une structure avant
d’être un groupe concret. Par ailleurs, cette structure organise les
rapports des positions entre elles, et donc des individus entre eux,
par l’intermédiaire de groupes plus restreints qu’elle-même. Ce sont
ces groupes, et non les positions individuelles, qui sont les éléments
réels de cette structure, et c’est dans ces groupes que les positions
individuelles sont réalisées.
Ces termes étant posés, nous dirons donc que la société se
perpétue par la perpétuation des groupes qui la composent et dont
l’organisation entre eux constitue la structure : l’être de la société.
Les groupes étant, comme la société, des ensembles de positions,
leur existence dépend du fait que ces positions soient remplies par
des individus ; et puisque ceux-ci sont mortels, qu’ils soient
remplacés.
Donc la transmission héréditaire répond à une nécessité générale
de l’existence des groupes. D’autre part, du point de vue des
individus, elle répond à la nécessité de leur intégration dans la
société, qui est effectuée par leur placement dans les groupes. Ces
deux exigences sont satisfaites par un seul processus que l’on peut
appeler indifféremment « recrutement générationnel » ou
« désignation des nouveaux membres ».
Mais on voit fort bien que, si la transmission héréditaire réalise
efficacement ces finalités, celles-ci sont cependant susceptibles
d’admettre d’autres solutions. La transmission héréditaire ne peut
exister que parce que ces finalités existent mais la réciproque n’est
pas vraie ; ces finalités n’exigent pas, pour être satisfaites, la
transmission héréditaire. Celle-ci n’est qu’un des moyens possibles
de désigner les nouveaux membres du groupe, désignation qui est
la condition du recrutement générationnel. Le recrutement
générationnel et la distribution des nouveaux individus dans les
différents groupes peuvent s’effectuer selon des modalités très
diverses : le tirage au sort, le vote, la décision autoritaire d’un
pouvoir suprême, l’ordalie, l’examen, la cooptation, l’association,
enfin la filiation. De fait, toutes ces modalités de distribution existent
hic et nunc : le tirage au sort est pratiqué dans de nombreux petits
groupes « à tâche précise », dans les jeux et les opérations de
commando pour n’en citer que deux exemples très différents ; la
décision autoritaire est pratiquée dans de nombreux groupes de
travail, dans la désignation des ministres du gouvernement, etc. ; les
traits communs de l’ordalie et de l’examen sont trop connus pour
qu’il soit utile de les rappeler, l’examen se distinguant de l’ordalie en
ce qu’il appartient formellement au modèle méritocratique ou, dans
la terminologie de M. Weber, bureaucratique ; la cooptation et la
filiation sont très proches l’une de l’autre, et appartiennent toutes
deux à un type plus large ; ce sont deux cas où la désignation d’un
nouveau membre est réalisée par son association avec le détenteur
d’une position, et dans ce sens elles sont deux modalités de
l’association personnelle. Sur ces deux derniers types de
recrutement générationnel, le mode méritocratique et le mode
associationnel, on reviendra, car leur coexistence et leur opposition,
leur combinaison offensive, sont le nœud du débat sur la distribution
des positions dans nos sociétés.
Le fait que la transmission héréditaire n’est qu’une option parmi
d’autres n’est jamais mentionné, et les autres options ne sont jamais
envisagées, encore moins étudiées. Et pourtant, pour connaître la
transmission héréditaire, il conviendrait de dégager ce qu’elle a de
spécifique, c’est-à-dire en quoi elle diffère des autres modes
possibles de recrutement générationnel. La transmission héréditaire
n’est pas étudiée, elle n’est pas distinguée des autres modes. La
distinguer exigerait en effet de la comparer et donc de la traiter
comme partie d’un ensemble : c’est-à-dire de la considérer comme
étant du même ordre, de même nature que les autres modes cités
plus haut (et dont seul le manque d’imagination limite la liste). En
bref, l’étudier, donc la comparer, impliquerait qu’on la considère
comme sociale. Or il apparaît que, dans la conscience collective, la
transmission héréditaire ne relève pas de la culture, mais de la
nature2.
D’une enquête non publiée réalisée vers 1968 par un organisme
officiel sur les opinions en matière d’héritage, il ressortait que, pour
la population française, la dévolution des biens d’un individu à ses
descendants directs va de soi3, tandis que la désignation de tout
autre bénéficiaire est considérée avec suspicion et n’est admise que
fortement « justifiée » ; que l’héritage par d’autres que les enfants
doit être justifié indique que l’héritage par les enfants ne nécessite,
lui, aucune justification. Toute autre dévolution est de surcroît
regardée comme « lésant » les enfants, ce qui confirme que ceux-ci
sont les héritiers « normaux ». Mais cette norme n’est pas, pour la
population, une règle sociale : c’est une « loi naturelle » que le Code
ne fait qu’entériner. Que la notion de « droit naturel » survive si
longtemps aux philosophes qui l’ont inventée ne peut être
qu’encourageant pour les créatrices de concepts. Mais en ce cas
précis, comme en bien d’autres, les spécialistes suivaient plus qu’ils
ne guidaient la sociologie spontanée, et continuent de le faire. Le
traitement de la transmission héréditaire comme un fait de nature est
patent dans la sociologie savante et engendre quelques problèmes.
Il est tenu pour acquis que notre société est une société de
classes, ce qui signifie que c’est une société hiérarchisée. Mais ceci
ne suffirait pas à la distinguer d’autres sociétés hiérarchisées.
Celles-ci comprennent donc, outre les sociétés de classe, et si on
laisse de côté pour le moment la question des sociétés
« primitives », les sociétés de castes.
Deux grands critères servent à les distinguer, qui opposent la caste
à la classe : la caste est réputée « fermée » et la classe est réputée
« ouverte » ; l’appartenance individuelle à la caste est censée être
fondée exclusivement sur la naissance, tandis que l’appartenance à
la classe ne le serait pas.
Mais ces deux critères ont partie liée, ou plutôt, se ramènent à un
seul : dans les faits, sont définis comme fermés, comme « castes »,
les groupes où les positions sont transmises héréditairement. Mais
les classes sont-elles définies de façon symétrique ? Il n’est dit nulle
part que la classe est définie par le fait que les positions n’y sont pas
héréditaires, ou doivent être acquises de façon autre qu’héréditaire.
Il semblerait donc que la distinction entre caste et classe ne soit pas
si tranchée qu’elle apparaît d’abord, qu’il s’agisse d’une différence
de degré, et non de nature. Ceci est confirmé par l’existence du
concept de classes « ouvertes ».
Si la caste est définie, par opposition à la classe, comme
« fermée » parce qu’héréditaire, la classe devrait, elle, être
« ouverte » par définition aussi. Or tel n’est pas le cas. Car, si l’on
doit qualifier la classe d’« ouverte » : spécifier quand elle n’est pas
héréditaire, il faut donc penser que, non qualifiée, la classe est
héréditaire.
Dans la représentation que notre société se fait d’elle-même, pour
le sens commun, l’hérédité des positions va de soi. Dans les textes
analytiques classiques sur les classes (chez Marx et Engels pour
commencer), elle est également prise comme un donné. Mais
précisément parce qu’elle va de soi, elle n’y apparaît pas comme
une dimension théorique ; alors que le caractère hiérarchique de la
classe fait explicitement partie de la définition de la classe, son
caractère héréditaire en fait implicitement partie.
Il est certain que les acteurs et les observateurs de la réalité
sociale ont constamment à l’esprit, quand ils parlent de « classes »,
l’idée que les fils d’ouvriers deviennent « normalement » ouvriers, et
les fils d’entrepreneurs « normalement » entrepreneurs. Cependant,
dans la même représentation, les fils d’ouvriers ne deviennent pas
inévitablement ouvriers. Et cette représentation correspond, plus ou
moins, à la réalité : les positions sont modalement –
statistiquement – héréditaires, mais ne le sont pas nécessairement.
Or, c’est ceci qui distingue la classe de la caste. Il est donc abusif de
les opposer l’une à l’autre comme si elles différaient en nature, alors
qu’on a affaire à une différence de degré. La caste et la classe ne
sont pas séparées par des oppositions formelles ; mais par des
degrés, ce qui implique qu’elles sont au contraire situées sur un
même continuum ; qu’elles occupent des places certes différentes,
mais sur une dimension unique. Qu’il s’agisse bien d’une dimension
unique est confirmé par le fait que, sur ce continuum, la classe
« ouverte » est plus « classe » – et moins « caste » – que la caste,
tandis que la classe non qualifiée est plus « caste » – et moins
« classe » – que la classe « ouverte ».
Le lien explicitement établi entre « fermeture » (d’un groupe) d’une
part, et appartenance régie par la naissance d’autre part, révèle à la
fois le statut « naturel » de la transmission héréditaire et l’absence
d’une problématique générale de la transmission. On considère
qu’un groupe est fermé quand et parce que son accès est réservé
aux descendants de ses membres. Or, le clergé sous l’Ancien
Régime, et encore aujourd’hui, est certainement un groupe social
fermé. Et pourtant, l’accession aux fonctions sacerdotales n’est pas
réglée par l’hérédité « puisque ses magistrats ne peuvent être que
des célibataires » (Bouglé 1925). Ce groupe, le clergé, constituait
sous l’Ancien Régime l’un des piliers d’une société qu’on s’accorde
pour définir, par opposition à la société « moderne » post-
révolutionnaire, comme régie par la naissance. Et cependant, les
positions de cet ordre ne pouvaient, sauf exceptions scandaleuses,
être transmises de père en fils. Là, clairement, un autre mode de
recrutement générationnel était et est à l’œuvre : la cooptation. Ceci
ne signifie pas d’ailleurs que la « naissance » – par exemple l’origine
sociale – des individus fût ou soit indifférente. Mais, précisément si
elle n’est pas indifférente, on doit en conclure que la naissance peut
agir par d’autres voies que celle de transmission héréditaire, et qu’il
est donc faux de les tenir pour synonymes. Mais l’apport le plus
important de cet exemple est qu’il dément le lien « obligé » entre
fermeture et hérédité, et nous force en conséquence à revoir la
question de ce que sont la fermeture et l’hérédité.
Si l’on admet que le clergé est un groupe fermé, on doit alors
inclure le recrutement par cooptation dans la définition des groupes
fermés. La définition de la fermeture en est réciproquement, élargie ;
elle devient un accès réservé aux individus personnellement
associés avec un membre actuel du groupe, quelle que soit l’origine
de cette association, par exemple qu’elle dérive de liens de parenté
ou non. Corollairement, l’hérédité ne serait, elle, qu’une modalité
particulière d’un mode plus général : l’association.
Et c’est ce mode qu’il faudrait étudier, dans ses modalités : d’après
quels critères de choix (parenté, affinité, etc.) les membres du
groupe s’associent-ils tels ou tels individus de la nouvelle
génération ? Mais aussi dans ses implications pour le
fonctionnement du groupe pour le compte duquel les membres
actuels recrutent. Car il est clair que ces deux modalités de
l’association, l’hérédité et la cooptation, reposent sur un même
postulat, sans lequel elles seraient toutes deux impossibles : celui
que le détenteur actuel d’une position a la capacité d’en disposer
personnellement ; de la donner à quelqu’un d’autre. Or, si l’identité
des donateurs et des donataires père, oncle, fils, neveu, étranger,
ami, élève, etc. est importante, on voit bien qu’elle est cependant
secondaire par rapport à leur qualité de donateurs et de donataires ;
et cette qualité, en ce qui concerne les donateurs, découle de leur
droit de donner. L’existence même du recrutement par association
dépend en dernier ressort du type de rapport à leur position
qu’entretiennent les détenteurs actuels, qui est, dans ce cas, un
rapport d’appropriation ante et post mortem.
Cette dernière question pourrait bien se révéler le nœud de
« l’impensé » de la transmission héréditaire, et plus largement, le
fondement caché de l’agitation sociologique et politique autour du
problème social du recrutement générationnel : qui entre dans quel
groupe, et comment ?
On a vu plus haut que son caractère héréditaire définissait avec
son caractère hiérarchique, quoiqu’implicitement, la classe. Et quand
on considère ce que la presse appelle « le social », on s’aperçoit
que l’hérédité est autant sinon plus en jeu, dans le « dialogue » entre
gouvernants et gouvernés, que la hiérarchie. Par exemple, si les
« partenaires sociaux », comme la presse les appelle dans son joli
langage, sont loin d’être d’accord sur la réalité ou l’efficacité du
processus de « démocratisation », le terme signifie bien la même
chose pour tout le monde, et cette « chose » est considérée comme
le facteur majeur du mouvement vers une société plus égalitaire. Il
signifie la même chose pour tout le monde et pourtant il a deux sens.
D’une part on parle de démocratisation de l’entreprise par exemple
pour dénoter une mitigation de l’autorité patronale, et là le lien avec
le mouvement égalitariste est clair et direct. Mais d’autre part on
parle de démocratisation de l’enseignement : là le terme a un
contenu tout à fait différent, ne s’applique pas aux rapports entre
enseignants et enseignés, mais à la composition sociale du groupe
des enseignés. Il en est de même dans les expressions telles que :
« démocratisation de l’administration », etc. Dans cette seconde
acceptation, la hiérarchie interne des groupes pas plus que leur
hiérarchie entre eux ne sont en cause. La démocratisation peut donc
concerner exclusivement le domaine du recrutement générationnel
et ne consister qu’en une seule action : mitiger les effets de
l’hérédité (Boudon 1979).
Il est intéressant de constater que le même terme est utilisé pour
signifier deux projets non seulement distincts mais partiellement
contradictoires : d’une part une mise en cause du caractère
hiérarchique de l’organisation sociale ; d’autre part une mise en
cause du recrutement générationnel par l’hérédité, qui non
seulement n’implique pas la première mise en cause mais dans une
certaine mesure implique son contraire : la perpétuation de l’inégalité
sociale. En effet, l’égalité d’accès aux positions – le deuxième sens
de la démocratisation – n’est importante que dans la mesure où ces
positions sont inégales et vont le demeurer : où on renonce au
premier sens de la « démocratisation ».
Que le même terme recouvre des projets sociaux si différents, que
l’égalité des chances et l’égalité tout court ne soient pas clairement
distinguées ont une même cause : la réalité sociale où de fait, la
hiérarchie absolue et l’accès réservé vont de pair.
On peut se demander comment le problème des classes serait
posé si, la hiérarchie des groupes restant intacte, les positions
étaient intégralement distribuées à chaque nouvelle génération par
des processus excluant totalement l’intervention des parents et plus
généralement des détenteurs actuels de ces positions – par tirage
au sort par exemple.
La discussion tant politique que théorique sur le degré de
démocratisation concerne souvent, on l’a vu, uniquement le mode de
recrutement générationnel. « L’égalité des chances » désigne la
récusation de l’action de la naissance dans l’accès aux groupes,
fonctions et positions sociales. Mais cette récusation est limitée à
des domaines bien précis. Il semble que ce qui est en cause ne soit
pas tant la légitimité de la transmission héréditaire in toto que sa
légitimité ponctuelle ; qu’il s’agisse, non de rejeter le principe de la
transmission héréditaire, mais de limiter son action : de déterminer
les domaines ou processus où elle ne doit pas jouer, ce qui a pour
effet de délimiter implicitement ceux où elle peut licitement jouer.
En effet, ce qui a provoqué le succès des thèses de Bernstein (qui
n’a été publié en français qu’en 1975) et après elles, de celles de
Bourdieu et Passeron (1964), c’est la dénonciation de l’ingérence de
l’hérédité à l’intérieur d’un système formellement non-héréditaire :
l’éducation. Ces thèses passent souvent pour une critique du
système de classes ; mais de fait elles n’attaquent pas ce système
per se. En effet, à quoi se résument-elles ? Elles mettent au grand
jour le jeu dans l’éducation de facteurs liés à la naissance, elles
révèlent qu’à l’intérieur d’un système méritocratique l’hérédité agit,
par le biais de la convergence entre la culture de la classe
supérieure et la culture universitaire.
Or, ce dévoilement constitue à lui seul une dénonciation. Que
révèle à son tour ce fait ? Que le système éducatif est censé être
absolument indépendant de la transmission héréditaire. Qu’il soit
nécessaire de dévoiler le rôle de l’hérédité dans l’éducation montre
qu’elle ne joue donc pas de façon ouverte mais de façon occulte.
Ceci explique que ce dévoilement constitue en soi un scandale ; et
ce scandale révèle à son tour que le système de référence, le
système censé être celui de l’École, est méritocratique. Dans le
modèle méritocratique, l’accès individuel aux positions sociales n’est
pas fondé sur l’association individuelle avec les détenteurs par la
filiation ou la cooptation, mais sur l’application de critères formels et,
en langage parsonien, « universalistes », de capacités. Les thèses
de Bernstein, Bourdieu, Passeron, et de leurs écoles, se fondant
implicitement sur ce modèle pour critiquer le fonctionnement réel de
l’École, non seulement ne mettent pas en cause le système de
classes, mais d’une certaine façon le valident, comme le fait le
modèle méritocratique qui loin de critiquer la hiérarchie, tend au
contraire à la rationaliser et à la justifier.
Mais, l’importance de ces thèses tient surtout à ce qu’elles nous
ont montré que dans certains domaines le jeu de l’hérédité n’est pas
immédiatement visible parce qu’il est illicite et doit donc être dévoilé.
Il n’a pas à être démontré dans d’autres domaines, par exemple
celui de la transmission des biens, parce que là il est visible et il est
visible parce qu’il est licite. Ainsi, en identifiant les secteurs où
l’hérédité est illégitime, ce courant de pensée désigne par implication
ceux où elle est légitime. Il s’ensuit que la question de fond qui est
posée est celle de la légitimité de l’hérédité et le fond de cette
question-ci est le problème de la disposition de leurs positions par
les détenteurs. On a posé plus haut ce problème en termes
généraux. Mais les questions abordées depuis permettent
maintenant de le préciser, ou plutôt de le poser concrètement et non
plus seulement dans l’abstrait. Le scandale de l’hérédité dans l’École
nous amène à examiner dans les faits le problème de la capacité du
détenteur d’une position d’en disposer ; à nous demander quelles
sont hic et nunc les limites de l’appropriation par son occupant d’une
position donnée : plus précisément encore, quels sont les moyens
licites par lesquels son détenteur peut transmettre une position à
une autre personne.
La transmission héréditaire du statut est généralement vue comme
possédant son fondement tant logique qu’historique dans la
transmission des biens, et plus précisément du bien considéré
comme « originel » : la terre. Nous nous représentons la société
moderne comme issue d’une ou de société de petits producteurs
agricoles d’une part, indépendants de l’autre, par exemple
propriétaires de leurs moyens de production. C’est à ce modèle que
l’on oppose la société « industrielle » contemporaine, et c’est ce
modèle que l’on impute à l’époque immédiatement pré-
contemporaine. Par ailleurs, bien que l’on sache que si ce modèle a
eu une réalité historique, ce qui n’est pas sûr, cette réalité est du
même coup contingente, le modèle apparaît cependant comme une
situation a-historique, sinon naturelle au moins « originelle ». Dans
cette société à la fois mythique et réelle, la terre est l’instrument de
production privilégié, son appropriation est privative, enfin elle est
transmise héréditairement.
Pour la pensée indigène de nos sociétés comme pour la pensée
sociologique, la transmission des biens est la forme première,
originelle, de la transmission du statut, mieux, elle en est la cause,
dont la transmission du statut n’est qu’une conséquence presque
fortuite. Pour la même pensée, la passation de la terre de père en
fils est une donnée quasi naturelle, un corollaire inévitable de
l’appropriation individuelle de la terre.
Or, la transmission des biens reste un domaine légitime de la
transmission héréditaire. L’ouvrage de Bourdieu et Passeron (1964)
s’intitule Les héritiers. Que signifie un tel titre, sinon que la
transmission culturelle est une application indue d’une institution
juste : l’héritage ? Cette transmission occulte et illicite est considérée
comme radicalement différente de la transmission visible et licite des
biens. L’illégitimité de la transmission héréditaire de la culture n’est
pas démontrée parce qu’elle n’a pas à l’être ; il suffit de montrer
l’hérédité : en ce domaine son illégitimité va de soi.
Tout se passe donc comme si la légitimité ou l’illégitimité de
l’hérédité découlaient des domaines d’application, de leur nature
propre et en somme naturelle, et non de règles sociales.
Et pourtant, y a-t-il une solution de continuité entre ces deux
domaines et ces deux processus (ceux de la culture et ceux des
biens) ? Aujourd’hui on considère avec stupéfaction et horreur des
pratiques tout à fait licites dans un passé fort peu éloigné, telles que
l’achat des charges de justice et de gouvernement. Ceci montre que
le « pouvoir de l’argent » n’est pas une « donnée économique
pure », relevant de l’ordre des choses, extra-sociale. Au contraire
c’est la société qui à tout moment et à chaque époque définit ce qui
peut être acheté et ce qui ne peut pas l’être. Quand ces charges
étaient achetables, elles étaient aussi héritables. Aujourd’hui, il
paraîtrait inique qu’un individu devint magistrat parce que son père
l’était. Il se dégage une philosophie selon laquelle l’accès à la
fonction doive être en général régi par la capacité prouvée de
l’individu à la remplir. Mais cette philosophie est-elle le principe de
fonctionnement réel de notre société ? Point n’est besoin de jeter le
regard loin en arrière : aujourd’hui encore, les charges d’officiers
ministériels s’achètent et s’héritent.
Notre système admet donc deux modes de recrutement
générationnel. On pourrait penser que ces deux modes
correspondent à deux ordres de fonctions distincts : les fonctions
publiques et les professions privées. Mais tel n’est pas le cas ;
comme l’exemple des notaires d’une part, l’évidence historique de
l’autre le prouvent. Les fonctions publiques peuvent être régies par
l’hérédité ; et de nombreuses professions privées sont, de plus en
plus, d’accès méritocratique (les professions libérales). Enfin, cette
distinction même, entre public et privé, si l’on veut dépasser la
définition totalement contingente de l’administration, est parfaitement
arbitraire. D’un point de vue « d’intérêt public », comme d’un point de
vue « fonctionnalité », il n’existe pas de différence substantielle entre
la profession de magistrat et celle d’agriculteur : toutes deux sont
des fonctions et sociales et utiles. Cependant l’idée de l’hérédité
d’une charge de juge fait dresser les cheveux sur la tête, tandis qu’il
est parfaitement admis que l’on devienne agriculteur, épicier ou
patron d’usine par héritage. Il pourrait sembler que la ligne de
partage soit constituée par le fait que les derniers métiers requièrent
un capital, et non les premiers ; et l’on pourrait croire que l’accès à la
profession se fait à la faveur de l’héritage du capital. Mais c’est
prendre les choses à l’envers : l’histoire montre que le fait pour un
métier d’être lié ou non à la possession de biens matériels n’est pas
un donné immuable ou naturel, puisque ce fait change. C’est donc
par décision sociale que l’exercice de certains métiers l’est encore.
Sous l’Ancien Régime le métier de magistrat requérait une fortune
personnelle. Ce n’est pas la nature des fonctions qui dicte leur
appartenance à l’un ou l’autre système d’accès. C’est au contraire la
société qui retire certains métiers et du domaine vénal et du
domaine de l’héritage. Ainsi il serait faux de penser que certaines
fonctions sont héréditaires parce qu’il « se trouve » qu’elles exigent
des biens. Si elles exigent des biens, c’est parce que la société n’a
pas décidé que leur hérédité était insupportable (encore que de
nombreux compromis aient vu le jour qui combinent méritocratie et
hérédité : ainsi les professions libérales exigent à la fois un capital et
des diplômes).
L’analyse de l’évolution historique montre que la ligne de partage
est fluctuante, et qu’en conséquence, l’exercice du métier d’épicier
par achat ou héritage d’un fonds de commerce pourrait être demain
perçu comme aussi scandaleux que l’est aujourd’hui le souvenir de
vénalité des charges de magistrat. De fait, dès maintenant il se
dessine tout un courant dans ce sens parmi certains éléments de la
profession agricole ; l’accent est mis sur la vocation et la capacité, et
dans le même temps il est contesté que la possession d’une
exploitation soit une condition suffisante, et même pour certains,
nécessaire, de l’exercice de la profession.
Le fonctionnement du processus héréditaire de transmission n’est
plus lié exclusivement à la transmission du métier du père. C’est
bien ce qui ressort des études de mobilité sociale et des travaux sur
l’héritage culturel. D’une part, la transmission peut avoir un cadre
plus large que celui de la profession ; les parents peuvent
transmettre à leurs enfants un statut semblable au leur sans
nécessairement leur donner leur situation propre. D’autre part, le
nombre de positions dont l’accès est régi par les filières formelles :
concours, examens, etc. s’accroît sans cesse. Il en résulte que la
transmission du statut passe de façon croissante par la transmission
des techniques de succès à des épreuves formelles.
Ce déplacement – ou ce complément à – la succession
classiquement liée à l’héritage matériel explique d’ailleurs pourquoi
la transmission du statut est de plus en plus la transmission d’un
statut semblable au statut du père sans être néanmoins le sien
propre (sa position).
Aussi les études de mobilité sociale délimitent-elles des unités qui
ne sont pas des professions, mais des ensembles de professions
considérées de statut équivalent ; ces « catégories
socioprofessionelles » correspondent donc à des degrés sur une
échelle hiérarchique ; leur regroupement en ensembles encore plus
larges sert souvent de définition opératoire des grandes « classes »
de notre société.
Ces études de mobilité sociale sont l’un des seuls champs d’étude
empirique des classes. Or elles révèlent particulièrement le statut
paradoxal de la transmission héréditaire : elles apportent sans le
vouloir un démenti sur ce point aux théories qu’elles
opérationnalisent.
En effet, quelle est la définition de la « mobilité sociale », comment
est-elle mesurée ? On compare la position d’un individu au moment
de son entrée dans la vie active, non pas à sa position trente ans
plus tard, mais à la position de son père en fin de carrière. Ainsi, un
médecin dont le père était ouvrier est déclaré « en mobilité
ascendante ». Le mouvement ainsi mesuré est donc la mobilité
intergénérationelle et non la mobilité individuelle comme il est
prétendu. Mais est-ce vraiment prétendu ? Même pas, mais pour
une raison éclairante : les deux ne sont pas distingués.
Il est donc clair que l’hérédité du statut est ici un postulat de départ
de ces études : l’individu est supposé commencer sa carrière du lieu
social où aboutit celle de son père. Mieux encore : l’histoire de sa
carrière et l’histoire de la carrière de son père sont confondues,
mobilité intergénérationelle et mobilité individuelle sont tenues pour
synonymes.
Si la position actuelle d’un individu est de même statut que celle de
son père, cet individu est décrété « immobile ». En d’autres termes
cette situation est tenue pour l’hypothèse nulle de la mobilité
sociale ; et de surcroît pour une situation d’inertie, puisqu’elle est
posée comme le contraire de la mobilité, du mouvement. Si seules
les autres situations sont appelées « de mouvement », donc
réputées avoir été causées par un procès, il en découle que celle-ci
est considérée comme causée par un non-procès, c’est-à-dire non-
causée. L’hérédité du statut est donc dans cette vision ce qui se
passe quand rien ne se passe ; ce qui survient en l’absence de tout
procès : en somme un procès qui est normal en même temps qu’il
n’en est pas un. La similitude des positions du fils et du père est
appelée « stabilité », la différence entre leurs positions « mobilité ».
Or, la similitude n’est en aucun cas une stabilité, ne peut en
aucune manière être la conséquence d’une inertie. Il a fallu que,
d’une façon ou d’une autre, cette similitude entre deux personnes
physiques distinctes soit atteinte. On ne peut nommer ce résultat
« stabilité » que si l’on considère implicitement que le fils et le père
sont une seule et même personne. Il faut poser ce postulat pour
comprendre que le terme de stabilité soit appliqué à une situation de
similitude entre deux générations. Et par quelle aberration peut-on
traiter deux personnes comme une seule ? Par l’aberration d’une
pensée où l’hérédité du statut va de soi, et où en conséquence,
puisque les positions et non les individus importent pour la structure
qu’est la société, le fils est littéralement la « continuation » du père.
Ainsi on voit que les études de mobilité sociale incorporent la
transmission héréditaire du statut comme axiome. Mais dans la
conceptualisation qu’elles adoptent, précisément parce qu’elle est
celle d’une société héréditaire, cet axiome est implicite, non reconnu
pour axiome. Cette conceptualisation interdit donc de saisir comme
procès, c’est-à-dire de saisir tout court, ce qui est à son fondement.
Les études de mobilité sociale s’interdisent de voir la transmission
héréditaire qu’elles incorporent, elles la nient donc, et précisément
dans la mesure même où elles l’incorporent.
En quoi ces études entrent-elles en contradiction avec les théories
des classes dont elles sont l’aspect empirique ? Les classes sont
définies comme des groupes constitués sur des critères hors-
parenté par opposition aux groupes des sociétés non-occidentales
dont les critères de constitution sont censés être la parenté. Ceci
sert même à définir les sociétés occidentales : alors que dans toutes
les autres sociétés la hiérarchie sociale est – dit-on – soit confondue
avec, soit issue de la hiérarchie lignagère, l’organisation sociale des
sociétés modernes est fondée sur des groupes de caractère
économique ; les principes de constitution de ces groupes, comme
les principes de leur organisation entre eux, seraient donc
absolument extérieurs à la parenté. Si la parenté, dans les sociétés
modernes (ou « occidentales ») est vue comme n’ayant aucune
incidence sur la hiérarchie sociale, on comprend qu’elle soit
considérée comme un sujet mineur. Mais il est souvent entendu
aussi qu’elle ne joue aucun rôle dans les classes elles-mêmes. Il
nous semble que ce genre d’assertion repose sur la confusion entre
deux ordres de phénomènes : les principes de constitution des
groupes (et de hiérarchie entre eux) ; les règles de recrutement
générationnel et/ou d’appartenance individuelle à ces groupes.
En effet on peut très bien concevoir à la fois que les groupes soient
constitués sur des critères hors-parenté et que l’appartenance
individuelle y soit régie par la parenté. C’est d’ailleurs, si on y
regarde bien, ce qui se passe dans les sociétés dont on dit qu’elles
sont entièrement régies par la naissance, comme les sociétés de
castes. Ce que l’on dit en fait c’est qu’on n’a prêté attention qu’au
recrutement générationnel dans les sociétés de castes. Car dans
ces sociétés, les regroupements sont professionnels ou religieux,
comme l’est la hiérarchie qui les ordonne entre eux ; seule
l’appartenance individuelle à ces groupes est de caractère familial.
Mais les principes de constitution et d’ordonnancement des groupes,
sont, comme dans nos sociétés, extra-familiaux.
Inversement, dans nos sociétés aussi, l’appartenance individuelle
est fortement liée à la parenté. D’abord dans les faits : les études de
mobilité sociale constatent une large mesure d’hérédité du statut.
Mais aussi dans les représentations et même les théories savantes
(mais implicites) : les études susdites incorporent dans leurs
prémisses – donc au niveau théorique – l’hypothèse de la
prévalence, de l’universalité, bref de la normalité, de la transmission
héréditaire du statut.
Or, ceci est en contradiction flagrante avec les théories explicites
des classes, qui n’accordent aucune place à la parenté dans le
système hiérarchique de notre société. Mais justement, de même,
les études de mobilité n’accordent pas vraiment de place à la
transmission héréditaire : en la traitant comme une inertie, elles en
nient le caractère de procès, le caractère social, et la relèguent dans
le naturel.
Dans la même société, la nôtre, l’hérédité est traitée comme une
institution, et donc étudiée par l’ethnologie et par la sociologie de la
famille, tandis que la sociologie « générale » la traite comme un fait
pré-social. Non seulement ses traits spécifiques d’institution mais sa
nature même d’institution sont ignorés. Plus exactement, on n’en
retient que certains aspects, en s’arrogeant le droit d’en laisser
tomber les autres. Or si on aborde l’hérédité, il faut la considérer
dans tous ses aspects : la prendre ou la laisser. Mais on constate
que ce devoir évident n’est pas respecté. C’est ce que nous allons
montrer maintenant : comment certains traits ou implications de
l’hérédité sont arbitrairement sortis de leur contexte, comment ils
sont donnés pour la totalité de l’hérédité, avec la double
conséquence que l’hérédité elle-même est ignorée, et que son
action dans et entre les groupes sociaux est faussement
représentée.
On examinera en particulier deux hypothèses implicites ou
explicites qui sous-tendent la problématique de l’acquisition du statut
social, problématique qui fait partie de celle des classes : celle selon
laquelle l’hérédité joue uniquement dans les sens de la « stabilité »
ou de la « reproduction » ; et celle selon laquelle l’hérédité n’a aucun
effet sur les principes internes de constitution des groupes sociaux.
Si l’on doit admettre que le statut social est, même dans nos
sociétés, largement héréditaire, il reste qu’un groupe social n’est
cependant jamais composé uniquement d’individus nés dans ce
groupe. Ceci est essentiel puisque c’est précisément ce fait qui
permet de qualifier les classes « d’ouvertes ». Or de ce fait un
aspect surtout est retenu : la possibilité pour les individus d’entrer
dans une classe « supérieure » à leur classe de naissance. Les
études de mobilité sociale mettent l’accent sur ce mouvement-là : la
mobilité ascendante, ou son absence, qui est centrale à la
préoccupation de démocratisation ; et délaissent relativement la
mobilité descendante, qui est un corollaire et une condition de la
première, mais n’est pas positive donc désirable au même titre.
L’autre aspect de la situation où tous les membres d’une classe n’y
sont pas nés, à savoir le fait que, corollairement, tous les individus
nés dans une classe ne s’y retrouvent pas, est lui, jugé indigne de
toute considération.
Il semble que la raison en soit que cet aspect est implicitement
confondu avec la mobilité descendante. Or, on attribue, toujours
implicitement, les mêmes causes à la mobilité descendante qu’à la
mobilité ascendante : on les considère comme résultant du
processus méritocratique, de l’existence et de l’efficacité desquels la
mobilité est le signe autant que la conséquence. Inversement, la
non-mobilité est vue comme le résultat de l’hérédité, et même la
marque de son existence.
Donc l’action de l’hérédité est égalée à une action de similitude, et
l’hérédité elle-même est identifiée à et par cette action ; tandis que
toute action de différenciation est postulée comme non seulement
extérieure, mais antagonique à l’hérédité.
L’institution héréditaire, dans cette vision, ne peut que causer la
similitude entre parents et enfants, et elle ne peut causer que cela.
Or l’évidence sociologique s’inscrit en faux contre ces postulats. Ils
reposent sur une simplification de l’hérédité, sur une confusion entre
les différents niveaux qui la composent, et sur une ignorance
volontaire de ses règles, de leur contenu comme du fait qu’elle en a.
L’hérédité en tant qu’institution fait partie de l’institution familiale
largo sensu. Celle-ci est, on le sait, une organisation hiérarchique.
Cependant ce fait est commodément « oublié » dans les études sur
la mobilité sociale et sur la transmission culturelle. On y traite les
enfants comme s’ils étaient tous égaux entre eux, et tous également
« héritiers ».
Ce faisant, on confond différents effets, bien connus des
ethnologues, de la filiation : l’appartenance au groupe social large ;
l’héritage des biens ; la succession à la position du père. Cette triple
confusion est flagrante quand, comme Bourdieu et Passeron, on
appelle tous les enfants des héritiers, et quand on appelle de
surcroît héritage un processus – la transmission culturelle destinée à
la transmission du statut – qui relève de la succession.
Les travaux ethnologiques ont montré que ces trois niveaux ne
vont pas toujours de pair dans les sociétés « primitives » ; ils sont
donc logiquement distincts et doivent être traités comme tels même
là où, d’aventure, ils sont empiriquement confondus. Mais de
surcroît, ils ne le sont pas dans notre société, aussi le manque à les
distinguer est-il doublement impardonnable. L’expérience ordinaire
de tout indigène de nos sociétés, a fortiori si cet indigène est
sociologue, lui apprend qu’il s’agit là de trois choses bien
différentes : le fait d’être né dans une famille ne garantit pas la
qualité d’héritier, encore moins celle de successeur.
Considérer tous les enfants d’une famille comme bénéficiant
également du patrimoine, les traiter tous d’héritiers, est une
aberration. Dès lors que l’on parle d’héritage, on parle d’un système
qui non seulement peut être – et il faut considérer cette possibilité –
mais aussi est, le plus souvent, fondé sur l’avantage et l’inégalité.
Par exemple l’exclusion plus ou moins totale des filles de l’héritage
des biens caractérise la majorité des systèmes, dont certains sont
très bien connus de nos auteurs (Bourdieu 1972). Ceci ne les
empêche pas de traiter les différences entre « héritiers » culturels,
en particulier entre filles et garçons, comme attribuables uniquement
à des processus sociaux « généraux », et de ne les rapporter en
aucun cas à la logique de l’institution qu’ils invoquent : l’héritage.
Or dans des systèmes connus, et étudiés, par nos auteurs, les
filles et la majorité des garçons sont exhérédés. Non-héritiers, les
filles et les cadets sont a fortiori non-successeurs quand l’héritage
est le moyen principal de la succession à la position du père.
L’identité entre non-successeurs et non-héritiers a toujours, dans
l’étude des sociétés rurales, été considérée comme allant de soi. Et,
là où l’on trouve des systèmes égalitaires de partage de biens, on en
a réciproquement conclu à l’égalité totale entre enfants. Mais ce
postulat n’est pas fondé dans les faits. Il ne doit son existence qu’au
fait qu’on n’a jamais accordé une attention spécifique à la question
de la transmission du statut du père.
Dès qu’on le fait, un problème saute immédiatement aux yeux :
que le partage des biens soit égalitaire ou non, il n’y a qu’une
position du père. Cette position peut-elle être partagée ? Divisée, la
position n’est plus identique à ce qu’elle était avant l’opération, et il y
a donc une incompatibilité logique entre partage d’une part et
transmission d’une position précise d’autre part. Par ailleurs, la
transmission de sa position propre est-elle le seul moyen pour le
père de transmettre son statut, ou un statut identique au sien, ou un
statut semblable sans être identique ?
Nous avons abordé la question de la transmission du statut dans
un système ou pour chaque père et chaque position, il y a plusieurs
enfants : celui de l’agriculture, et particulièrement lors d’une étude
réalisée dans un village du bocage normand (Delphy 1976).
Dans ce village, l’héritage est égalitaire : les biens sont également
partagés, au moins en théorie, entre tous les enfants y compris les
filles. Mais la position propre du père, qui est définie par le statut de
tenancier d’une exploitation agricole, est transmise intégralement, in
fine, à un seul enfant. Ici l’héritage n’est donc, de toute évidence,
pas le moyen privilégié de transmission du statut. Les règles
d’héritage et les règles de succession peuvent agir, et ici agissent de
fait, non seulement de façon indépendante, mais dans des sens
opposés.
Le postulat selon lequel ces deux ensembles de règles n’en
constitueraient qu’un est manifestement faux. Il est impossible de
croire, comme les spécialistes de l’histoire sociale ont tendance à le
faire, même si c’est de façon implicite, que lorsqu’on connaît les
héritiers, on connaît les successeurs (Leroy-Ladurie 1972, Habbakuk
1968).
Si en Normandie l’héritage n’est pas le véhicule de la succession,
la possession des biens n’est pas non plus l’élément déterminant du
statut, et sans doute ceci explique-t-il cela. En effet les agriculteurs
de cette région sont des fermiers ; leur statut est juridiquement
concrétisé par la détention d’un bail. C’est en donnant ce bail que le
père transmet à son successeur son statut juridique d’exploitant
indépendant, et l’exploitation principale qui est la source de son
statut social précis. Dans cette situation, le partage des biens est
compatible avec l’unité de succession. Si l’on compare ce système
normand avec d’autres, comme le système béarnais, il apparaît
qu’ils divergent sur un point : le partage des biens. Le système
béarnais est caractérisé par l’exhérédation des filles et de tous les
garçons sauf un, au bénéfice de l’« aîné » ; mais le système
normand et le système béarnais convergent sur un autre : l’unité de
succession. Celle-ci est donc un trait commun au moins à deux
systèmes, et on a des raisons de penser qu’il est général en France.
Cette relative universalité des règles de succession semblerait,
d’une part, s’opposer à la variabilité des règles d’héritage, d’autre
part, désigner la succession comme une institution majeure,
prioritaire, par rapport à laquelle l’héritage lui-même et ses formes
différentes seraient secondaires.
On pourrait alors faire l’hypothèse que les règles d’héritage ne
peuvent différer des règles de succession que dans la mesure où
elles n’empêchent pas le jeu de celles-ci. Plus précisément, on
pourrait dire que le partage des biens ne peut être égalitaire que là
où il ne met pas en danger l’unité de succession ; et ceci n’est
réalisable que là où, comme en Normandie, la succession à la
position du père n’est pas effectuée par la transmission des biens.
Cependant il faut apporter un correctif à cette hypothèse sans
toutefois la rejeter totalement. En effet, si même l’égalité d’héritage
est rendue possible, elle n’est pas garantie, et encore moins
imposée par ce système de succession. L’héritage pourrait être tout
aussi inégalitaire que la succession (et d’ailleurs est loin d’être
totalement égalitaire dans les faits, même s’il l’est dans la norme).
Ceci interdit donc de considérer l’égalité et la non-égalité d’héritage
comme des moyens différents, dont la différence serait déterminée
par des données externes (faire-valoir direct ou fermage), d’atteindre
un but unique : l’unité de succession. De surcroît, égalité ou non-
égalité d’héritage ont des incidences primordiales sur la place
qu’occupent les non-successeurs dans les différentes classes et
sous-classes du système local, comme on le verra.
La succession est évidemment un facteur fondamental en ce qui
concerne le statut des enfants. Or, un seul succède au père.
Qu’advient-il des autres, des non-successeurs ? Ici il faut distinguer
deux catégories de non-successeurs : les garçons et les filles, car ils
et elles ont des sorts différents. Quel est le statut des enfants mâles
d’un fermier qui ne succèdent pas à leur père, qui n’acquièrent donc
pas sa position propre ? Si on ne tient compte que de ceux qui sont
restés dans la communauté (le village et ses alentours), et dans la
profession agricole, on est frappé de constater qu’ils occupent des
positions inférieures à celles de leur frère successeur, ipso facto à
celle de leur père.
D’abord, ils n’acquièrent que lentement et péniblement le statut
nominal d’exploitant qui est donné, et d’entrée de jeu, à leur frère
successeur ; leurs carrières sont longues et difficiles ; ils mettent
deux fois plus de temps à s’établir que les successeurs, et ceci pour
arriver à exploiter des surfaces deux fois moindres. Ils sont
clairement défavorisés sur le plan économique par rapport à leurs
frères. Si l’on peut, pour les besoins de l’analyse, classer
sommairement les agriculteurs de la communauté en « gros » et
« petits », on remarque que les enfants de « gros » qui ne sont pas
successeurs deviennent des « petits ». Il en résulte que le groupe
des « petits » est alimenté par deux populations distinctes : d’une
part les successeurs des « petits », d’autre part les non-successeurs
des « gros ». Il est clair aussi que le principe de constitution de ces
populations est, dans les deux cas, l’hérédité.
Le même processus qui engendre la similitude entre père et
successeur fils « petits », engendre la dissimilitude entre père gros
et fils non-successeur « petit ». À ceci, on pourrait rétorquer que ce
n’est pas l’hérédité qui a fait des non-successeurs des agriculteurs,
puisque justement ils ne le sont pas devenus en « continuant » leur
père. Cet argument procède de la vision partielle et partiale de
l’hérédité que nous avons dénoncée plus haut, et qu’il est aisé de
réfuter dans ce cas particulier pour deux raisons précises.
D’une part, on ne peut pas logiquement choisir de voir l’hérédité
dans le cas des successeurs et de l’ignorer dans le cas des non-
successeurs. L’existence des successeurs implique l’existence des
non-successeurs. L’hérédité est l’ensemble de ces positions
complémentaires, dont l’une ne peut exister sans l’autre. Elle est
plus encore : elle est le mouvement par lequel ces positions sont à la
fois créées et créées différentes, elle est un processus de
différentiation. Et, pratiquement, la non-succession de la majorité
des enfants est le prix, au sens le plus concret et économique du
terme, de la succession de l’un d’entre eux à l’exploitation intégrale
du père. Il est évident que l’égalité ou la non-égalité d’héritage
engendrent, pour les non-successeurs à la position du père, des
situations très différentes, et ceci non pas en dépit, mais en raison
de la constante qu’est l’unité de succession. On a vu que la position
propre du père est transmise intégralement, à un seul in fine ; mais
aussi que les frères demeurant dans la communauté ont des statuts
nominaux d’agriculteurs, des statuts indépendants. Or la situation
des mêmes individus, des non-successeurs demeurant dans la
communauté, est, dans le système béarnais, très différente.
En Normandie, les modalités de la succession (qui sont trop
complexes pour être expliquées ici et que nous avons appelées
« l’institution des terres tournantes »), l’égalité de l’héritage et la
structure du patrimoine permettent l’installation à son compte,
l’accès au statut d’agriculteur indépendant, de plus d’un fils. Ce n’est
pas à la seule force du poignet que les non-successeurs deviennent
« exploitants ». C’est grâce à l’aide du père (les fils d’ouvriers
agricoles ne deviennent pas exploitants). Or qu’advient-il des
mêmes individus dans le système béarnais ? Toute possibilité de
s’installer à son compte leur est refusée ; ils ne peuvent « rester »
qu’en devenant « cadets4 », c’est-à-dire domestiques sans salaire et
obligatoirement célibataires sur la propriété de leur père échue à leur
frère successeur.
On voit donc que les cadets normands ne doivent pas leur statut
indépendant uniquement à des facteurs hors-hérédité, puisque les
mêmes cadets, dans un autre système héréditaire, ne peuvent pas
acquérir ce statut, sont des « dépendants ». On voit aussi que les
non-successeurs ne sont pas simplement rejetés par l’hérédité hors
d’elle ; au contraire, ils sont, par elle, très précisément placés. En
Normandie, les « cadets » sont placés dans une situation inférieure
à celle du successeur, mais néanmoins indépendante.
Dans la situation du cadet normand, on peut privilégier soit le statut
indépendant, soit le déclassement par rapport au père et
successeur. Le déclassement apparente les cadets normands aux
cadets béarnais ; mais la possession d’un statut indépendant les en
différencie profondément. Or il faut bien rendre compte de cette
différence ; et, puisque toutes les variables externes sont, sauf
preuve du contraire, égales (possibilité de quitter la terre, etc.), on ne
peut en trouver l’origine que dans les différences entre les deux
systèmes d’hérédité.
L’hérédité normande n’a pas seulement une action absolument
défavorisante pour les cadets ; elle les défavorise certes, mais à
l’intérieur de certaines limites, dans une mesure exacte et cette
mesure est moindre que celle de la défaveur béarnaise. Ceci montre
a contrario que le traitement béarnais des cadets n’est pas non plus
une exclusion pure et simple des mécanismes de l’hérédité, mais
une défaveur extrême (au moins plus prononcée que la défaveur
normande) et héréditaire.
On ne peut retenir du sort des cadets normands que le
désavantage qu’ils subissent ; l’avantage dont ils bénéficient par
rapport à leurs homologues béarnais est un trait du système
normand tout autant que le désavantage.
Que le sort des non-successeurs varie selon les systèmes
successoraux est une preuve péremptoire que ce sort fait partie de
l’hérédité de la position du père. L’hérédité est responsable à la fois
de la similitude et de la différence entre père et fils et entre frères ;
elle n’est pas seulement un facteur de « stabilité » ; elle est aussi et
autant un facteur de mobilité, en l’occurrence de mobilité
descendante.
L’hérédité détermine une mobilité descendante, elle envoie les
non-successeurs dans des positions inférieures à celles des
successeurs ; mais la comparaison entre cadets normands et
béarnais a montré que, de surcroît, elle ne les envoie pas dans
n’importe quelle position inférieure. On a vu que les cadets
normands, tout en ayant des positions inférieures, ont cependant
des statuts indépendants, formellement semblables à cet égard à
ceux de leurs pères. Il n’est pas sûr que la position des cadets
béarnais puisse en revanche être à juste titre qualifiée de
« position ». En effet, quel est leur statut professionnel ? Ils ne sont
pas exploitants à leur compte ; mais ceci, ils le partagent avec les
ouvriers agricoles. Mais ils ne sont pas non plus ouvriers ; ils ne sont
pas payés. Ils sont, au plan juridique et professionnel des « aides
familiaux ». Or ce n’est pas un hasard si cette définition
professionnelle comporte le terme de « famille ». Sur tous les plans,
ce statut est le même (sauf en ce qui concerne la couverture des
accidents du travail) que celui de « dépendants » ou de « personne
à charge » du chef de famille. Leur statut est d’être définis par leur
rattachement à une famille, donc à un « chef », dont le statut propre
détermine celui de sa « famille ». Ceci indique qu’ils n’ont pas de
position personnelle du point de vue de la catégorisation des
groupes sociaux et donc de leur placement dans un de ces groupes.
On pourrait dire que ceci définit, constitue leur statut, et que leur
statut est d’être sans statut propre.
Ceci jette quelques lumières sur les questions de la possibilité du
partage de la position du père et de la possibilité que le père
transmette un statut qui soit semblable au sien sans être le sien.
Dans le système normand, la position propre du père n’est pas
partagée ; elle échoit à un seul et les autres doivent se contenter de
positions inférieures. Cependant, leur statut nominal n’est pas
radicalement différent de celui du père ; il est inférieur en degré,
mais il est formellement identique (« exploitant ») et essentiellement
semblable (indépendant). En revanche, dans le système béarnais, il
y a une coupure radicale entre le père et l’aîné d’un côté et les
cadets de l’autre, une solution absolue de continuité existe entre les
statuts des uns et des autres. En simplifiant à l’extrême, on peut dire
que dans l’un des systèmes le statut est partagé, même si c’est
d’une façon très inégale et qu’il n’est donc pas confondu avec la
position, elle indivise, tandis que dans l’autre la position et le statut
sont une seule et même chose, et sont donc également non
susceptibles de partage.
Mais surtout, ces faits nous amènent à envisager l’hypothèse que
l’hérédité ne se contente pas de distribuer les individus dans
différentes classes et sous-classes ; mais que, en créant des
catégories d’individus hors-statut, comme les cadets, elle agit
directement sur la constitution même de chaque classe.
Hérédité et constitution interne des classes
Les termes « classe » et « groupe social » sont souvent utilisés de
façon interchangeable, et les deux connotent à la fois un ensemble
de positions individuelles et un milieu social large. Ainsi la « classe
paysanne » stricto sensu désigne l’ensemble des positions
individuelles d’agriculteurs, la « classe ouvrière » l’ensemble des
positions individuelles d’ouvriers, etc.
Néanmoins, il va en même temps de soi pour tout le monde que la
classe ouvrière comporte bien plus d’individus que les seuls
ouvriers, que la classe paysanne ne se limite pas à la population des
chefs d’exploitation. Chaque classe comporte donc, d’une part les
individus détenteurs des positions qui définissent cette classe, et
d’autre part d’autres individus que nous appellerons pour le moment
les non-détenteurs de ces mêmes positions.
L’usage du même terme pour désigner et le groupe large et
l’ensemble des positions définissantes entretient, d’abord, une
confusion entre deux ensembles sociaux distincts dont l’un est
nettement plus restreint, en nombre, que l’autre. Ensuite il a pour
effet d’occulter la différence entre les membres du groupe qui
occupent les positions, et sont donc seuls membres de la classe
stricto sensu, et les autres. L’existence de ces deux catégories
d’individus à l’intérieur de chaque classe n’a jamais été reconnue (le
concept de sous-classe s’adressant à une réalité entièrement
différente). Le problème soulevé par le fait que la classe, dans son
acception large (« weberienne »), comporte plus d’individus que de
positions reste entier et non posé. Et l’existence de ces non-
détenteurs pose un problème qui, quoiqu’ignoré des sociologues, est
clairement sociologique : quel est leur statut ? Et d’abord, qui sont
ces non-détenteurs ? Si l’on se borne aux adultes, ce sont
principalement (mais non exclusivement, comme dans le cas des
cadets béarnais) les épouses. Elles sont rattachées – par la
sociologie tant savante que spontanée – à la classe de leur mari
quand elles ne travaillent pas à l’extérieur, n’ont pas de position
propre (ce qui montre d’ailleurs que seul un certain type de travail
donne à l’individu une position propre). Mais elles le sont aussi
quand elles travaillent et ont une position propre. En ceci elles
diffèrent des cadets car elles sont considérées non seulement
comme des non-détenteurs de fait, mais comme des non-détenteurs
de droit. Le statut de l’épouse entraîne celui de non-détenteur.
Mais le rattachement des épouses à la classe de leur mari, qui est
permis par l’attribution automatique aux épouses du statut de non-
détenteur a pour effet curieux de cacher précisément ce statut. En
effet, une fois cette manœuvre opérée, on traite les épouses ainsi
rattachées comme si leur appartenance de classe était identique à,
de même nature que, l’appartenance de classe de leur mari. En bref,
on les traite comme si elles détenaient une position à l’instar de leur
mari, alors que la démarche par laquelle elles sont rattachées à la
classe de leur mari présume précisément le contraire : la non-
détention d’une position propre.
Une fois ce tour de passe-passe déjoué, et l’existence établie de
deux modes distincts d’appartenance à la classe, on peut voir
clairement que cette dichotomie a partie liée avec l’hérédité. Dans le
village normand cité plus haut, si tous les garçons ne sont pas des
successeurs, tous les successeurs sont en revanche des garçons.
Les filles sont systématiquement exclues de la succession, bien
qu’elles ne soient pas exclues de l’héritage.
Or c’est dans cette catégorie de non-successeurs que sont
recrutées les épouses. Il est clair cependant que la seule qualité de
non-successeur ne suffit pas à faire des filles des épouses
potentielles, puisque cette qualité est partagée par nombre de
garçons qui ne deviennent pas pour autant des épouses. Mais là
deux institutions se complètent ; l’institution proprement héréditaire
et l’institution familiale dont la première n’est qu’une partie.
L’institution proprement héréditaire refuse aux filles normandes les
possibilités d’acquisition d’un statut indépendant qu’elle donne aux
garçons même non-successeurs. Elles ne peuvent « s’établir à leur
compte ». Elles ne peuvent rester à la terre en conséquence qu’en
devenant des aides familiales, des « dépendants ». La similitude de
cette situation avec celle des cadets béarnais est frappante. Mais
cette similitude s’arrête ici, où s’arrête aussi le rôle de la
transmission héréditaire et où celui de l’institution familiale, des
règles du mariage, prennent le relais. En effet, une fille ne peut rien
« avoir » tant qu’elle est célibataire. Elle peut par contre bénéficier
de certaines facilités quand elle se marie. Mais, dès lors qu’elle se
marie, elle « apporte » ces facilités : bail, tenure, bétail, etc. à son
mari. De même qu’elle ne peut avoir de biens à elle dès qu’elle est
mariée – en disposer – elle ne peut, par décret, avoir de position
propre, et ne dispose même plus de sa force de travail.
Ainsi une fille ne peut – de facto – être exploitant, en avoir des
moyens matériels, et une femme – une épouse – ne peut l’être de
jure. Il se peut qu’elle reçoive une exploitation en partage lors de son
mariage : mais justement parce qu’elle est mariée, cette exploitation
ne peut être la sienne. Le statut d’épouse, dans ses différences
d’avec le statut de cadet béarnais, éclaire ce dernier. Car le statut de
mari est évidemment le corollaire, l’inverse et le complément de celui
d’épouse. Le cadet béarnais est condamné au célibat pour une
raison très simple : mari et exploitant sont des termes synonymes.
Dans la famille du cadet il y a déjà, par définition, un mari – l’aîné –
et il ne saurait y en avoir deux. Le cadet ne peut pas plus se marier
qu’une femme d’exploitant ne saurait à son tour avoir une épouse.
Le cadet n’est pas cadet parce que célibataire ; il est célibataire
parce que cadet : non-mari par définition.
À propos des situations de père et de mère, de mari et d’épouse,
on parle soit, en sociologie générale, de « catégories de sexes »,
soit, en sociologie de la famille, de « rôles ». Or il apparaît ici
clairement que les catégories de sexe sont en fait des catégories de
classe, et plus précisément des catégories de statut à l’intérieur des
classes.
L’institution familiale a une dimension synchronique : elle crée ces
« rôles » familiaux ; et une dimension diachronique : par l’institution
héréditaire, elle crée les catégories de non-successeurs qui
alimentent l’un de ces « rôles » familiaux. Ceux-ci à leur tour
retentissent sur l’hérédité. Toute notre discussion a été fondée sur
l’hypothèse et la réalité que chaque couple ne peut transmettre
qu’un statut ; et on a toujours parlé du statut du père. S’il n’existe
qu’une seule position par couple parental, c’est parce que les
épouses n’ont pas de position à tenir ni donc à transmettre.
Ainsi on voit que quand on prend réellement, c’est-à-dire
totalement en compte l’hérédité, on ne peut plus lui attribuer le rôle
univoque qu’on lui accorde généralement parce qu’on choisit de ne
voir que ce rôle. L’hérédité ne désigne pas seulement qui entre dans
une classe donnée, mais aussi qui n’y entre pas. L’hérédité, partie
de l’institution familiale, est, comme elle, hiérarchique. Elle ne
contribue pas seulement à la similitude entre parents et enfants,
mais aussi à deux types de différences : la différence entre parents
et enfants et la différence entre enfants. Loin d’être d’abord un
facteur d’inertie sociale – ou mieux un facteur d’« hérédité des
positions » au sens classique – elle est aussi et autant un facteur de
mouvement ou de « non-hérédité ». Si elle permet à certains enfants
d’acquérir la position de leur père, elle l’interdit à d’autres, et le
premier résultat n’est obtenu qu’au prix du second. Elle distribue les
enfants nés dans une même classe dans différentes classes et
sous-classes.
Mais son action ne s’arrête pas là. Elle crée une masse de non-
successeurs (conditions de la création d’une population de
successeurs) ; l’institution familiale synchronique prend ensuite le
relais et transforme une partie de ces non-successeurs en
« épouses », créant ainsi une catégorie de non-détenteurs («
catégorie de sexe ») à l’intérieur de chaque classe.
La transmission héréditaire est universellement vue comme un
phénomène naturel. Réciproquement l’adoption par les enfants de la
position de leur père est qualifiée de « stabilité ». L’hérédité est donc
doublement identifiée à l’inertie : comme « nature » et comme
« stagnation ». Elle est appréhendée comme une absence de procès
conduisant à une absence de procès.
Or il est clair que c’est un phénomène social puisque c’est un
mode de recrutement dans la société. Il est clair aussi que, mode de
recrutement, elle exige nécessairement une action, que c’est un
procès. En conséquence l’adoption par les enfants des positions de
leurs pères est en soi un mouvement. De surcroît, la transmission
héréditaire a un autre effet, antagonique du premier, qui est
l’exclusion des enfants de la position de leur père. Ces deux effets
sont liés non seulement parce qu’ils sont tous deux héréditaires mais
parce que le second est la condition du premier, de l’effet héréditaire
« classique ». L’hérédité est l’ensemble indissoluble de ces deux
effets créés d’un mouvement unique.
On doit donc récuser le terme de « stabilité » pour qualifier
l’hérédité des positions ; et inversement on doit refuser la limitation
de l’appellation d’hérédité à un seul de ses effets.
Enfin, l’hérédité n’agit pas seulement sur la composition des
classes et sur le mouvement des individus entre ces classes. Elle
agit aussi sur la constitution même des classes : sur l’existence et la
création de catégories et de statuts différents et antagoniques dans
les classes.

1. Ainsi le numéro spécial d’Ethnologie française consacré à l’étude du village normand


« Chardonneret » est centré sur la transmission ; son objet empirique est l’étude de
processus de déroulant dans la famille ; ceci n’est pas précisé et n’a pas besoin de l’être,
dès lors qu’il s’agit de « transmission ».
2. Comment s’expliquer la réflexion stupéfiante d’Engels (Anti-Dühring, p. 212) :
« L’hérédité des fonctions vient presque de soi dans un monde où tout survient
spontanément » ?
3. Marx par exemple utilise cette situation historiquement transitoire et économiquement
spécifique comme le « niveau zéro » à partir duquel il construit sa théorie a-historique de la
valeur (Le Capital).
4. J’emploie ici « cadets » au sens sociologique de fils déshérités. Dans le bocage normand
ce sont la plupart du temps des premiers-nés, selon une vieille coutume qui privilégie les
cadets biologiques (sur le « droit de maineté », voir Gilissen 1959) ; à l’inverse des régions
du Sud où le droit d’aînesse, ou privilège de progéniture, prévaut ; encore que le père ait,
lui, le privilège de « faire un aîné » de n’importe lequel de ses fils.
Mariage et divorce1

Dans toutes les études consacrées au divorce jusqu’à présent,


celui-ci apparaît comme la somme des occurrences individuelles de
divorce, il n’est pas défini. Sans doute parce que sa définition et sa
signification sociologique sont tenues pour acquises : c’est la
destruction, l’échec du mariage. Ceux-ci sont les termes des
individus concernés, et c’est bien, implicitement, la problématique
qui est reprise par les sociologues. S’ils s’abstiennent apparemment
de jugement de valeur et de termes émotionnels tels que « faillite »
ou « échec » (quoique pas toujours), ils considèrent que le divorce
est suffisamment défini comme la fin du mariage, son annulation ou
son contraire. Beaucoup d’attention a été donnée aux causes
individuelles du divorce. Certes les sociologues ne s’attachent pas
seulement aux raisons choisies par les acteurs ni à leurs
« motivations » psychologiques ; ils étudient aussi des données plus
objectives : caractéristiques sociales telles que degré d’éducation,
origine de classe, etc., mais dans tous les cas l’attention est centrée
sur le « couple », sur l’alliance individuelle. Ce que l’on peut arriver à
cerner par cette méthode ce sont les différences – si elles existent –
entre les couples et les individus divorcés, et les couples et les
individus non divorcés. Mais qu’est-ce que cela nous apprend sur
l’institution du divorce ? Rien, évidemment, car avant de pouvoir
étudier l’institution du divorce, il faudrait d’abord définir le divorce
comme une institution, et non utiliser ce mot comme un terme
générique recouvrant une multitude d’accidents singuliers. Si l’on
adoptait la même démarche pour le mariage – et c’est hélas celle qui
est souvent adoptée par les sociologues, au contraire des
anthropologues – on chercherait, et nul doute qu’on découvrirait
aussi, les différences existant entre les individus mariés et les
individus non mariés. Mais pour que des individus puissent y entrer,
il faut qu’une forme existe et préexiste : l’institution du mariage. Et ni
les entrées ni les sorties ni leur étude par les sociologues ne nous
renseignent sur l’institution, sur sa fonction, sur le fait même de son
existence. Si le mariage est clairement une institution, ainsi en est-il
du divorce. On peut constater qu’il obéit à des règles, qu’il est
codifié, soumis à un contrôle, allant du contrôle social diffus au
contrôle pénal. De plus, il est lié organiquement à l’institution du
mariage. Dans un vieux film américain2, à l’héroïne qui demande
quels sont les motifs de divorce dans l’État où elle se trouve,
l’homme de loi répond : « Être marié. » Mais plus encore qu’une
condition nécessaire (et suffisante selon la blague) au divorce, notre
point de vue est que le mariage n’est pas contredit par le divorce sur
le plan institutionnel.
En effet si un divorce est la fin d’un mariage au sens d’une union
particulière, il n’est nullement la fin du mariage en tant qu’institution.
Il n’a pas été créé pour détruire le mariage puisqu’il ne serait pas
nécessaire si le mariage n’existait pas. En ce sens, comme bien des
auteurs l’ont montré, même la fréquence des divorces peut être
interprétée non comme un signe que l’institution du mariage est
malade, mais au contraire comme un signe qu’elle est florissante.
Mais on peut aller plus loin et dire que le divorce révèle des aspects
institutionnels du mariage, les met en évidence, ou les met en action
alors qu’ils n’étaient que virtuels, et que l’institution du mariage est,
sous un certain angle, éclairée par l’état de divorce. Inversement on
peut dire que le divorce est éclairé par le mariage : certains aspects
de l’état de mariage éclairent l’institution du divorce et surtout sont
perpétués dans l’état de divorce. Mais le mariage est, comme
chacun sait, une institution polyvalente, ou, en termes sociologiques,
multifonctionnelle, et il faut savoir de quel aspect institutionnel et de
quelle fonction on parle. Ici, on s’adresse exclusivement à l’aspect
économique du mariage et pour résumer ce qu’on entend par là, on
résumera brièvement la théorie qui sert d’hypothèse de départ à ce
travail, puis on exposera les principales hypothèses qui en
découlent. Selon cette théorie, le mariage est l’institution par laquelle
un travail gratuit est extorqué à une catégorie de la population, les
femmes-épouses. Ce travail est gratuit car il ne donne pas lieu à un
salaire mais seulement à l’entretien. Ces rapports de production
particuliers, dans une société définie par la vente du travail (le
salariat) et la vente des produits, ne sont pas déterminés par la
nature du travail fourni. En effet, ces rapports ne sont pas limités à la
production de travail ménager et d’élevage des enfants, mais
s’étendent à toutes les productions effectuées par les femmes (et
d’ailleurs aussi par les enfants) au sein de la famille : productions
artisanales, commerciales, agricoles, quand elles sont femmes
d’artisan, de commerçant, de paysan, services professionnels divers
quand elles sont femmes de médecin, d’avocat, etc. En France une
femme adulte sur dix est officiellement recensée en 1970 comme
« aide familiale » : travailleuse sans salaire.
Par ailleurs, les biens et services domestiques eux-mêmes,
produits par les femmes, ne sont pas différents en nature d’autres
biens et services produits et consommés dans la famille – par
exemple la production de nourriture pour l’autoconsommation – qui
sont, à la différence du travail domestique, considérés comme
productifs : pris en compte dans l’évaluation du revenu national, et
donc dotés de valeur.
Enfin, les services domestiques peuvent être achetés sur le
marché – ont une valeur – quand ils ne sont pas produits dans le
cadre du mariage par des femmes-épouses.
La gratuité du travail ménager – ce rapport de production
particulier – ne dépend pas de sa nature puisque lorsque les
femmes fournissent ce travail hors de la famille, il est rémunéré. Le
même travail prend donc de la valeur – est rétribué – dès lors que la
femme le fournit à des individus avec qui elle n’est pas mariée.
On doit donc en conclure que la non-valeur de ce travail est induite
institutionnellement par le contrat de mariage et que le contrat de
mariage est un contrat de travail. Plus précisément c’est un contrat
par lequel le chef de famille – le mari – s’approprie tout le travail
effectué dans la famille puisqu’il peut le vendre sur le marché
comme le sien propre, comme dans le cas de l’artisan ou de
l’agriculteur. Inversement le travail de la femme est sans valeur
parce qu’il ne peut pas être porté sur le marché, et il ne peut l’être en
raison du contrat par lequel sa force de travail est appropriée par
son mari. Cependant, le tiers environ des femmes mariées travaillent
à l’extérieur. On constate que ceci va de pair avec l’extension de la
production industrielle – et donc du salariat – et la diminution de la
production familiale, artisanale ou commerciale. Dès lors que la
production destinée à l’échange (au marché) est effectuée hors de la
famille, sur le mode du salariat, dès lors que l’homme ne vend plus
un produit mais son travail, la production marchande ne peut plus
incorporer le travail gratuit des femmes. Celui-ci ne peut plus être
utilisé que dans la production destinée à l’autoconsommation : la
production de services domestiques et d’élevage des enfants.
Quand les femmes-épouses travaillent à l’extérieur, elles sont
néanmoins tenues d’effectuer le travail ménager. Apparemment
toute leur force de travail n’est pas appropriée puisqu’elles en
divertissent une partie pour leur travail salarié. Mais, travaillant, elles
s’entretiennent elles-mêmes. Si on avait pu, avec une certaine dose
de mauvaise foi, considérer le contrat de mariage comme un contrat
d’échange : travail ménager contre entretien, l’illusion disparaît
quand les femmes-épouses gagnent elles-mêmes leur vie. Le
caractère gratuit du travail ménager est non pas moins, mais plus
marqué encore.
Cependant, il semble que l’on passe d’un mode d’appropriation à
l’autre suivant que la femme a un travail salarié ou non. Dans l’un
c’est la force de travail entière qui est appropriée, et ceci dicte la
nature du travail de la femme : si son mari est médecin, elle
répondra aux clients, s’il est garagiste, elle tapera les factures, etc.,
et dicte la nature des rapports de production dans lesquels elle
travaille : sa dépendance économique, la non-valeur de son travail
(car pour un même travail des femmes mariées à des hommes de
fortune différente reçoivent un entretien différent). Dans l’autre, la
femme récupère une partie de sa force de travail contre la fourniture
d’un travail spécifique et précis, le travail ménager. En droit, toute
femme peut choisir cette dernière forme : depuis 1946, la loi
requérant l’autorisation maritale pour qu’une femme travaille au-
dehors a été abolie. En fait la femme ne travaille qu’avec l’accord de
son mari, et si celui-ci estime qu’il n’a pas besoin de tout le temps de
son épouse. De même que l’appropriation entière, juridiquement
notée sous la forme de la nécessité de l’autorisation maritale a
disparu, l’obligation du travail ménager n’est nulle part notée comme
telle dans les textes de loi. Ceux-ci prévoient seulement que la
contribution de la femme aux « charges du ménage » peut consister
en nature, si elle n’a ni dot ni revenu mais elle est inscrite
négativement – si l’on peut dire – dans les prescriptions de mariage
dans le sens où le manque à remplir cette obligation est sanctionné.
L’une de ces sanctions est le divorce.
Dans l’intervention judiciaire, qu’elle soit intervention du juge des
enfants, de l’assistance sociale ou du tribunal, qu’elle résulte en un
divorce ou en une mise sous tutelle de la famille, nous voyons
révélées en clair les obligations officielles du mariage et en
particulier les obligations différentielles pour le mari et pour la
femme, précision et différentiation qui contrastent avec la formulation
vague et apparemment réciproque des devoirs respectifs des
conjoints (où l’apport en « nature » de la femme et l’apport en argent
du mari sont présentés comme deux contributions égales en valeur
et équivalentes quant au statut qu’elles engendrent).
Il est clair que la situation défavorisée des femmes sur le marché
du travail et la discrimination qu’elles subissent sont la
conséquence – et non la cause comme certains voudraient nous le
faire croire3 – du contrat de mariage tel que nous l’avons décrit.
Cette position est maintenant partagée par les plus avancées des
commissions syndicales féminines (Laot 1981).
Si l’on admet que le mariage donne lieu à l’exploitation des
femmes, il faut penser qu’elles doivent être soumises à des
pressions pour y entrer. Ces pressions, bien sûr, sont de plusieurs
ordres : culturel, relationnel-affectif, et matériel-économique, et on
peut penser que ces dernières ne sont pas les plus importantes.
Cependant, même si elles ne sont pas vécues subjectivement
comme telles, ces pressions existent objectivement et peuvent être
mesurées par la distance séparant le niveau de vie qu’une femme
peut attendre de l’état de célibat et celui qu’elle peut attendre de
l’état de mariage. On est en face d’un paradoxe : d’une part le
mariage est le lieu – institutionnel – d’une exploitation pour les
femmes, d’autre part, précisément en raison de cette exploitation,
leur situation potentielle (celle de toutes les femmes et pas
seulement celle des femmes effectivement mariées) est si mauvaise
que le mariage est encore la meilleure carrière – économiquement
parlant – pour elles. Si une situation initiale ou potentielle est
mauvaise, l’état de mariage ne fait ensuite qu’aggraver cette
situation, et renforce donc sa propre nécessité. Les pressions
économiques, c’est-à-dire l’écart entre le niveau de vie indépendant
virtuel et le niveau de vie « marié », ne font que s’accroître. Des
entretiens avec des femmes de la petite et moyenne bourgeoisie le
confirment : en se mariant, les femmes abandonnent souvent leurs
études ou leur travail ; parfois même – car ce modèle « américain »
se répand en France – elles abandonnent leurs propres études pour
financer, par un travail sans avenir, celles de leur mari, et arrêtent de
travailler quand celui-ci a son diplôme. Si, rarement, elles continuent
à travailler, c’est au prix de sacrifices énormes, malgré lesquels elles
n’ont pas la même disponibilité pour leur travail – et en conséquence
les mêmes possibilités de promotion qu’elles auraient eues si elles
n’avaient pas, en plus d’elles-mêmes, un mari et des enfants à
entretenir matériellement. Dix ans après le début du mariage, celui-ci
est encore plus nécessaire qu’avant, car pendant qu’elles perdent du
terrain ou stagnent sur le marché du travail, le mari progresse
d’autant plus qu’il n’a pas les charges du ménage. Cette exemption
du travail ménager n’est pas le fait de maris particuliers, elle est
générale, elle est même considérée comme la norme : la journée de
travail « normale » est celle d’un individu exempté de la tâche de
son entretien matériel. Mais pour être une norme, cette exemption
n’en est pas moins rendue possible uniquement grâce à
l’assomption exclusivement féminine des tâches ménagères. Ce
n’est évidemment pas à la carrière des autres hommes que celle du
mari doit être comparée, mais à celle qu’il aurait eue étant
célibataire, ou mieux, devant partager toutes les tâches ménagères,
y compris l’élevage des enfants. Ce double processus est
particulièrement évident dans le cas où la femme a abandonné ses
études pour financer celles de son mari. Dans ce cas, partis tous les
deux d’une situation sensiblement égale (si on ne tient pas compte
de la discrimination), le mariage amène une mobilité descendante de
la femme et au contraire une mobilité ascendante de l’homme qui se
conjuguent pour creuser un écart considérable entre les possibilités
économiques des deux. Toutes ces hypothèses ont été, depuis,
confirmées par des travaux empiriques (de Singly 1987).
Ainsi on peut dire que le mariage crée pour les femmes les
conditions de sa propre reproduction. L’état de mariage incite
objectivement à son maintien ou, si une union particulière se
termine, au remariage. À ce sujet les statistiques sont
particulièrement ambiguës ou plutôt d’interprétation difficile. On
constate que les femmes divorcées travaillent plus souvent que les
femmes mariées. Ceci peut confirmer que les conditions
économiques – l’absence d’un revenu indépendant notamment –
incitent à ne pas divorcer. Mais inversement beaucoup de femmes
commencent à travailler précisément parce qu’elles divorcent au
moment où la décision est prise, bien avant que le jugement ne soit
prononcé, ce qui explique qu’elles soient à ce moment enregistrées
comme « travaillant ». Et l’exercice d’un métier permettant à
certaines d’envisager le divorce quand d’autres dans la même
situation, mais sans métier, font « aller » leur mariage, on peut
penser que nombre de femmes divorcées ou en instance de l’être,
abordent le marché du travail en catastrophe (comme les veuves
d’ailleurs) : sans qualification, sans expérience de travail, sans
ancienneté, elles se trouvent reléguées dans les emplois les moins
bien payés. Cette situation contraste souvent avec le niveau
honorable de leurs études, les carrières qu’elles envisageaient ou
pouvaient envisager avant leur mariage, la position sociale de leurs
parents, et non seulement la position sociale originelle de leur mari
mais surtout celle qu’il a atteinte cinq, dix, vingt ans après le
mariage, au moment du divorce. De surcroît, sur leur salaire, elles
ont en général des enfants à entretenir, non seulement
matériellement comme avant le divorce mais aussi financièrement,
ce qui est nouveau. Une femme de la moyenne bourgeoisie,
divorcée, avec quatre enfants à sa charge, dit : « J’ai un petit métier
que je devrais avoir quand on a vingt-deux ans… et j’en ai
quarante. » On peut penser que pour cette majorité de femmes le
contraste entre leur niveau de vie de mariage et leur niveau de vie
de divorce, qui pourtant découle de leur état marié, ne fait que
redoubler les pressions au mariage, en l’occurrence au remariage.
Depuis que j’ai écrit cet article, les travaux de Lenore Weitzman
(1985) ont confirmé que le niveau de vie des divorcés un an après le
divorce, tombe de 40 % pour les femmes et s’élève de 70 % pour les
hommes.
La charge des enfants est l’aspect de l’état de divorce qui éclaire le
plus le mariage et en même temps confirme la continuation du
mariage après le divorce. Cette charge, assumée par la femme,
confirme l’hypothèse de l’appropriation du travail de la femme par le
mari, mais de plus elle fait entrevoir ce qui est moins évident : que
cette appropriation, caractéristique du mariage, persiste après que
celui-ci est rompu. Ce qui nous permet d’avancer que le divorce
n’est pas le contraire du mariage, ni sa fin, mais un avatar, une
transformation du mariage.
Au moment du mariage cette appropriation est légalement voilée ;
elle est un fait de coutume principalement en ce sens que,
quoiqu’elle soit contenue par un cadre juridique, celui-ci est d’une
part vague, d’autre part inutilisé sinon inutile. Il n’entre en action que
précisément quand le mariage se termine. Alors même, l’intervention
judiciaire n’a pas pour objet manifeste de faire peser toute la charge
des enfants sur la femme, ni d’en exempter totalement le mari. Elle
le permet plutôt, et plutôt par omission que par une action positive.
Celle-ci existe cependant mais son guide officiel est l’« intérêt de
l’enfant ». Officieusement (action négative) la garde des enfants est
considérée comme un privilège et même une compensation pour les
femmes, mal loties par ailleurs. Toute une mise en scène a pour but
de dresser les conjoints l’un contre l’autre, de faire peser des
incertitudes quant à l’issue du combat, et d’ériger la garde des
enfants en enjeu de ce combat, mise en scène au terme de laquelle,
celle (celui) qui obtient la garde des enfants considère avoir
remporté une victoire. Bien entendu il n’est jamais question de leur
entretien – de leur charge – mais seulement de leur « garde » –
notion juridique qui dénote officiellement la responsabilité civile, et
officieusement le droit d’en jouir comme d’une propriété.
Officiellement encore la charge est répartie entre les deux parents.
Dans les faits les femmes ont toujours la garde des enfants jeunes.
Leur revenu après le divorce est toujours très inférieur à celui de leur
mari. Les pensions fixées par le tribunal sont toujours dérisoires. La
contribution financière de la femme est nécessairement supérieure
en valeur absolue à celle du mari, ce qui, compte tenu de son
revenu inférieur, représente une valeur et un sacrifice relatif
beaucoup plus grand pour elle. De toute façon, le plus souvent, les
pensions ne sont jamais versées. Mais même en restant dans le
cadre officiel – dans l’hypothèse où elles sont versées – les
pensions ne prennent jamais en compte l’entretien matériel : le
temps et le travail de la femme.
Ainsi, à la fois par des actions positives : l’attribution de la garde à
la mère, la fixation d’une pension dérisoire, et par des actions
négatives : l’omission de veiller à ce que les pensions soient
versées, le tribunal consacre la responsabilité exclusive des
femmes. Que ses guides officiels ne soient que des prétextes pour
parvenir à ces résultats est prouvé par le fait que l’intérêt de l’enfant
ne commande impérativement que celui-ci soit confié à sa mère,
qu’elle soit pauvre, « immorale » ou malade, que tant qu’il nécessite
un travail d’entretien important : tant qu’il y a des couches à laver,
des biberons à donner, des courses à faire pour lui, etc. Dès que
l’enfant a atteint quinze ans la Cour regarde généralement son père
avec plus de faveur que la mère : elle ne saurait lui donner autant
d’avantages que le père, plus riche (et pour cause). Un enfant confié
à sa mère jusqu’à cet âge peut alors être redonné au père, toujours
en considération de son intérêt ; mais cet aspect de l’intérêt de
l’enfant – la richesse du parent – n’a curieusement pas joué quand
l’enfant était plus jeune, son intérêt étant alors d’être langé par sa
mère (et non par son père ou une personne payée par lui).
Objectivement, l’« intérêt de l’enfant4 » a contribué à appauvrir sa
mère, à enrichir son père, et à créer ainsi les conditions dans
lesquelles son intérêt ultérieur est de revenir à son père.
De cela on peut tirer deux conclusions : comme pendant le
mariage le travail d’élevage des enfants est assuré, et considéré
comme devant être assuré, par la femme gratuitement (comme
pendant le mariage le mari est exempté de cette charge) ; de plus
l’entretien financier des enfants, assuré par les deux conjoints ou par
le mari seul pendant le mariage, est désormais assuré
exclusivement (ou à peu près) par la femme.
En revanche la femme n’a plus à subvenir à l’entretien matériel de
son mari. Ceci jette une lumière particulière sur le contrat de
mariage. En effet, en comparant l’état de mariage avec l’état – aussi
bien officiel que réel – de divorce, on voit que la charge matérielle
des enfants est dans les deux cas le « privilège » de la femme ; et
que le mariage, par rapport au divorce, consiste donc en l’échange
de l’entretien matériel du mari par la femme contre une participation
du mari à l’entretien financier des enfants.
Cette approche du divorce force peut-être à compléter la théorie du
mariage dont elle est issue.
En effet, si on peut considérer que le mariage réalise
l’appropriation du travail de la femme-épouse, la situation des
femmes mariées qui travaillent au-dehors fait penser que cette
appropriation globale peut être transformée en une appropriation
partielle, et portant non plus sur un temps mais sur un travail
spécifique, le travail ménager qui lui-même peut, à la limite, être
remplacé par la fourniture d’un dû en argent5. Ce processus rappelle
l’évolution du statut des esclaves entre l’Empire romain et le Bas
Moyen-Âge, voire les Temps modernes. L’appropriation de la force
de travail de l’esclave par le seigneur se transforme en appropriation
partielle (la moitié du temps environ, trois jours de travail par
semaine) (Bloch 1964) quand l’esclave devient « serf » et est
« casé » : travaille pour le compte du seigneur sur une terre qu’il
loue au seigneur pendant l’autre moitié du temps. Cette dette de
temps elle-même devient une obligation de travail spécifique : la
corvée, qui plus tard encore, peut être rachetée.
Cependant cette formulation est peut-être fausse dans la mesure
où, à cette appropriation partielle, devrait correspondre une
récupération partielle par la femme de sa force de travail : or elle
paie la liberté de travailler au-dehors – d’avoir un revenu
indépendant – du prix d’une double journée. On ne peut donc pas
dire qu’elle récupère un temps ni une valeur. En revanche, elle sort
partiellement d’un rapport de production caractérisé par la
dépendance.
D’autre part, si le mariage en tant qu’état est bien caractérisé et
distingué du divorce par ce « contrat » d’appropriation, mariage et
divorce peuvent être considérés comme deux moyens d’aboutir au
même résultat : attribuer collectivement la charge des enfants aux
femmes, et en exempter collectivement les hommes.
Dans cette optique, non seulement l’état de mariage et l’état de
concubinage, d’union libre, bref toutes situations dans lesquelles des
enfants existent et sont élevés, présentent des caractéristiques
communes et sont des formes différentes d’une seule et même
institution, qu’on pourrait appeler Y. L’illégitimité – la situation de
mère célibataire – en serait la forme extrême, la forme type aussi
puisque la paire fondamentale – la dyade comme disent les
sociologues – est le couple mère-enfant. Le mariage serait une des
formes de Y, forme dans laquelle, à cette paire et à cette relation
fondamentales, est ajouté pendant le mariage un homme qui
temporairement participe à l’entretien financier de l’enfant et en
retour s’approprie la force de travail de la femme.
Cette vue rejoindrait celle des anthropologues qui, critiquant
Murdock (1949), trouvent que la famille définie comme un trio et à
partir du couple des parents considérés comme dyade de base,
n’est pas universelle alors que l’association mère-enfant l’est, et
apporterait un élément nouveau à l’étude des sociétés occidentales
où il est généralement tenu pour acquis que la famille est
patrifocale6. Élément nouveau mais non contradictoire : car si la
famille en tant que lieu de production des enfants peut être
envisagée comme matrifocale même dans nos sociétés, il n’en reste
pas moins qu’en tant qu’unité de production économique (pour le
marché ou pour l’autoconsommation), elle est bien définie, comme
au temps des Romains (Engels 1884, 1972), comme l’ensemble des
parents et serviteurs qui donnent un travail à un chef : un père.
En allant plus loin l’état de mariage-avec-enfants apparaît comme
la conjonction, le point de rencontre de deux institutions : d’une part
l’institution de la responsabilité exclusive des femmes vis-à-vis des
enfants, d’autre part l’institution de l’appropriation de la force de
travail de la femme par le mari.
En effet, si on considère seulement le mariage, on peut avoir
l’impression que la charge des enfants – leur entretien – qui ne se
distingue pas de l’entretien matériel du mari par la femme, qui est
effectué sur le même mode – celui de la fourniture gratuite de travail
contre l’entretien financier –, participe et découle de l’appropriation
de la force de travail de la femme par le mari.
Tant qu’il existe deux parents on peut postuler que les enfants,
comme la règle juridique l’impose, sont leur propriété, leur
jouissance et leur responsabilité communes. Dans ce cas, dans le
mariage, la moitié du travail d’entretien des enfants est appropriée
par le mari-père, et continue de l’être après le divorce. Mais les
enfants n’ont pas toujours deux propriétaires. En l’absence de père
leur entretien par la mère, ou même la moitié de cet entretien, ne
bénéficie plus de toute évidence à un homme en particulier.
D’ailleurs même dans le mariage ou le divorce on peut douter que
les parents soient les seuls – à l’exclusion de la société dans son
ensemble – bénéficiaires des enfants et en conséquence qu’il faille
considérer le mari-père comme le seul bénéficiaire de la moitié du
travail d’entretien des enfants et, puisqu’il ne l’accomplit pas, comme
le seul appropriateur du travail de sa femme. Dès lors il faut
considérer l’élevage des enfants séparément du travail familial
(ménager ou non) de la femme, et traiter la responsabilité exclusive
des femmes vis-à-vis des enfants comme une institution
relativement autonome par rapport au mariage.
Dans cette optique, les liens entre le mariage et le divorce
apparaissent légèrement différents de ce qu’il en avait été dit au
début. En effet, l’appropriation du travail de la femme par le mari
cesse – en partie seulement ou totalement selon que l’on considère
qu’il reste bénéficiaire des enfants (et de leur entretien) ou non – dès
lors que le mariage prend fin. Dans ce sens il n’y a pas continuation
du mariage dans le divorce. En revanche, la situation de divorce,
dans laquelle la charge des enfants entre pour une grande part,
constitue une forte incitation économique au remariage pour les
femmes.
Quand il y a des enfants, leur charge matérielle continue après le
divorce de peser exclusivement sur les femmes et elle est redoublée
par la charge financière. Cependant, au lieu de considérer que cela
manifeste la continuation de l’appropriation du travail de la femme
par le mari, il semble maintenant plus juste de dire que cela
représente une nouvelle forme de la responsabilité exclusive des
femmes vis-à-vis des enfants, qui préexiste au mariage, dure
pendant le mariage et y survit. Cette responsabilité peut être définie
comme l’exploitation collective des femmes par les hommes, et
corrélativement, l’exemption collective des hommes de l’élevage des
enfants. Sur cette appropriation collective se greffe l’appropriation
individuelle du travail d’une femme par son mari. La première
provoque la seconde ou les conditions de la seconde – incite au
mariage – puisque le mari, s’il s’approprie la force de travail de sa
femme, participe en revanche à son entretien financier et à celui des
enfants, et « allège » ainsi le fardeau de la femme ou endosse en
partie une responsabilité dont il est socialement (dans l’hypothèse
de l’exemption collective des hommes) exempté.
Ou, en d’autres termes, son exemption institutionnelle lui permet
d’exiger contre sa participation à l’entretien financier des enfants, la
totalité de la force de travail de sa femme.
De ce qui précède, il devrait être clair à ce point que l’expression
« paire fondamentale » employée à propos du couple mère-enfant
ne désigne pas d’abord une association d’individus mais
essentiellement un système de rôles et d’obligations : une formation
sociale. De surcroît cette formation sociale est le résultat
empirique – en termes d’associations d’individus physiques – d’une
structure d’exploitation : le système politique patriarcal. Le terme
« matrifocal » n’est donc pas utilisé ici dans son acception
sociologique courante – qui, si elle ne dénote pas, au moins connote
une situation symétrique, inversée et équivalente de la situation
patrifocale, et qui laisse à penser que la mère, dans cette situation,
est investie, ou peut l’être, des rôles, pouvoirs et prérogatives
sociales du « chef de famille ».
Au contraire, loin de s’opposer, de répondre à, de contrebalancer
la structure patrifocale, la matrifocalité en est un des volets, en est
partie intégrante. Elle n’est pas seulement une autre forme,
collective cette fois, de l’exploitation des femmes. Elle n’est pas une
forme alternative à la forme patriarcale patrifocale : elle va de pair
avec celle-ci, elle en est une condition. En effet on a vu qu’on ne
pouvait comprendre le mariage et l’exploitation qui s’y déroule sans
prendre en compte la responsabilité exclusive des femmes vis-à-vis
des enfants, sans prendre en compte donc non seulement
l’existence et la situation réelle des paires mère-enfant mais aussi
leur existence virtuelle. Ainsi cette paire est-elle en quelque sorte
inscrite en négatif (ou en filigrane) dans tout mariage concret. Ceci
suffit à invalider la thèse de la symétrie potentielle. Leur liaison
organique rend ce type d’association fondamentalement
dissymétrique. En effet si, comme on l’a montré plus haut,
l’appropriation du travail domestique ne prend place que sur fond de
charge des enfants, cette charge en retour doit être et est rendue
insupportable – impossible à supporter matériellement – pour une
femme seule, de sorte à rendre nécessaire la contribution financière
d’un homme : le mariage. L’association mère-enfant ne constitue
donc pas une famille ou un type de famille mais, dans sa virtualité,
une condition, et dans sa réalité, une des modalités, de la seule
famille : la famille patriarcale patrifocale. La misère qui accable les
paires concrètes mère-enfant n’est pas un accident remédiable ou
une injustice réparable. Elle est nécessaire, organisée, inévitable et
constitutive du système. L’existence de ces paires est inséparable
de leur condition misérable. De même qu’elles doivent exister,
virtuellement et réellement, pour permettre l’exploitation dans le
mariage, elles doivent être misérables pour alimenter celui-ci.
Il est donc inconcevable que, toutes choses étant égales par
ailleurs – c’est-à-dire en l’absence de bouleversements du
système – celui-ci permette à ces paires d’exister dans des
conditions de non-misérabilité puisqu’alors elles ne serviraient pas
leur fin.
Enfin cet essai montre – ou tente de montrer – que non seulement
le couple conjugal, mais aussi le couple mère-enfant représentés par
l’idéologie dominante comme des associations présociales,
apolitiques, « biologiques », « naturelles », sont tous deux des
associations fondées sur et réalisant des exploitations
inextricablement reliées. Une analyse qui dévoile la réalité politique
que recouvre cette idéologie, donc en révèle les finalités, permet
aussi d’en comprendre la nécessité historique et d’expliquer entre
autres choses la force de prolifération et l’omniprésence tant
extérieure qu’intériorisée des images de la « mère à l’enfant ». Elle
devrait aussi permettre de mieux démasquer toutes les tentatives de
rapiéçage, de rhabillage de cette idéologie, et d’en mieux déjouer les
pièges – pièges tendus autant et plus par les nostalgies et
culpabilités engendrées par l’intériorisation de l’obligation que par la
propagande extérieure.

1. Publié sous le titre « Mariage et divorce, l’impasse à double face », dans Les Temps
modernes, mai 1974.
2. Shall we dance (« L’entreprenant M. Petrov », scénario de A. Scott, avec Ginger Rogers
et Fred Astaire, 1937).
3. La thèse de Blood et Wolfe, par exemple, est qu’il n’existe pas de modèle, encore moins
de loi, patriarcale. Si les femmes font plus le ménage que les maris c’est qu’elles disposent
de plus de temps pour le faire et les maris de moins de temps parce qu’ils travaillent au-
dehors (!). Et si les femmes ont moins de poids dans les décisions c’est parce que, ne
travaillant pas au-dehors (avec la compensation d’avoir plus de temps libre pour faire le
ménage), elles jouent un rôle moins important dans l’économie du ménage.
4. Fiction juridique, comme il est clair d’après le résultat qu’il entraîne, et au départ même,
dans la mesure où ce sont des juges, et non des enfants qui en parlent.
5. Quand la femme, par exemple, rachète son obligation en payant sur son salaire une
nourrice, une crèche, etc.
6. « Patrifocale » signifie centrée sur le père et dénote un type de famille, comme la famille
occidentale, où la femme va habiter au domicile du mari et où celui-ci est le personnage
central ; « matrifocale » signifie centrée sur la mère et dénote un type de famille où le mari
vient habiter chez la femme, ou, plus souvent, où le mari et père des enfants n’habite pas
avec la femme et les enfants. Il ne faut pas confondre ces termes avec « patrilinéaire » et
« matrilinéaire » qui concernent la dévolution du nom et des biens : la lignée par laquelle
passe l’héritage au sens large.
Les femmes dans les études de stratification1

Dans les dernières dix années, une attention croissante a été


portée à la place des femmes dans la stratification sociale et dans
les études consacrées à celle-ci. Watson et Barth (1964), puis
Archer et Giner (1971) notent que dans ces études la famille est
considérée comme une « unité solidaire de rang équivalent » et que
la position de classe de la famille est déterminée nécessairement et
suffisamment par le statut socio-économique du chef de famille.
Enfin, Acker (1973) relève quatre autres postulats implicites dans
ces études, dont les plus importants sont :
- « Le statut de la femme est (tenu pour) égal à celui de son mari,
au moins en termes de sa position dans la structure de classes,
parce que la famille est une unité de rang équivalent. »
- « Que les femmes soient inégales par rapport aux hommes dans
de nombreux domaines… n’est pas pertinent pour la structure des
systèmes de stratification. »
On peut ajouter que ce dernier postulat de « non-pertinence »
implique à son tour un postulat d’indépendance causale réciproque :
les inégalités globales sont réputées sans influence sur l’« égalité »
(postulée) des conjoints, et, inversement, les rapports des conjoints
dans le couple, puisqu’ils sont réputés égaux, ne peuvent être la
cause des inégalités globales.
Archer et Giner critiquent la non-prise en compte de la profession
de la femme parce que celle-ci accroît les chances économiques de
la famille, et gardent donc celle-ci comme unité de stratification.
Acker va plus loin. Elle dénonce : l’inconsistance que constitue la
pratique de classer une femme d’après sa profession tant qu’elle est
célibataire puis d’abandonner ce critère du jour où elle se marie ; le
postulat de « l’unité de rang de la famille » c’est-à-dire de son
homogénéité sociale, et ceci même quand la femme n’a pas
d’emploi rémunéré.
Elle propose d’une part que la profession des femmes soit prise en
compte pour leur classement, quel que soit leur statut matrimonial,
d’autre part que le rôle des femmes sans emploi – celui de
ménagère – soit considéré comme une occupation c’est-à-dire un
métier et qu’on lui attribue un rang sur l’échelle socioprofessionnelle.
L’étude du traitement des femmes dans les études françaises de
stratification révèle bien l’existence des mêmes postulats et sur ce
point notre accord est entier avec les auteurs précités. Nous
pensons cependant qu’il est insuffisant de traiter ces postulats
comme des erreurs méthodologiques ou des biais idéologiques qu’il
suffirait de condamner et de corriger. Nous pensons qu’on peut les
considérer et les analyser comme autant d’indices involontaires (par
opposition à des analyses) d’une structure sociale cachée. En effet
ces auteurs ont noté l’incohérence des critères utilisés pour le
classement des femmes, et en particulier l’utilisation d’un double
critère : la prise en compte de la profession pour les femmes
célibataires et son abandon pour les femmes mariées. Mais ils n’ont
pas prêté d’attention à ce que cet « abandon incohérent » révèle. Or
il est fondé sur une dualité de critères dans la détermination de
l’appartenance de classe. La profession, indice universel de la
position de classe d’un individu, est, dans le cas des femmes et des
femmes seulement, remplacée par un critère totalement hétérogène
: l’alliance. Il ressort de ceci que les femmes sont intégrées à la
description de la structure sociale non pas grâce à l’application des
règles constitutives du concept de stratification sociale mais grâce à
l’abandon de ces règles. Ceci à notre avis constitue la contradiction
principale, et aussi, en conséquence, celle dont l’analyse doit se
révéler la plus fructueuse.
Le concept de stratification est fondé sur deux postulats majeurs :
1. Toute société moderne est constituée de groupes hiérarchisés,
que cette hiérarchie soit conçue selon un principe dichotomique –
théorie marxiste, reprise par des auteurs non marxistes (Bottomore
1965) – ou comme une échelle continue (sociologie américaine).
2. Le principe de hiérarchisation de ces groupes entre eux et
d’inclusion des individus dans ces groupes est la place dans le
processus de production au sens large, c’est-à-dire incluant non
seulement le rôle technique mais aussi le rapport de production au
sens marxiste (comparable au « statut » dans la terminologie
française : employeur, salarié, indépendant) et le rang dans la
combinaison des deux. Ces trois critères sont combinés dans la
profession ou plutôt la profession peut être analysée selon ces trois
dimensions. Elle sert donc d’indicateur d’appartenance individuelle
aux groupes socio-économiques hiérarchisés. Ceux-ci sont
généralement rassemblés en des catégories larges pour lesquelles
le terme de « classes » est employé par les auteurs tant marxistes
que non marxistes.
Nous parlerons donc ici de profession pour désigner l’indicateur de
position hiérarchique individuelle, et de classes pour désigner les
groupes hiérarchisés constitutifs de la structure sociale dont
l’ensemble forme le système de stratification sociale ou système de
classes. Nous emploierons aussi le terme de rapport de production
parce qu’il dénote explicitement une classe structurelle dans un
système économique précis tandis que le terme de position désigne
d’abord un degré sur un continuum de prestige et de revenu.
L’indicateur universel de classement des individus et de
détermination de leur appartenance de classe est la profession.
C’est le seul utilisé pour classer les individus hommes, l’hypothèse
de départ étant que tous les hommes occupent une place
quelconque dans la production. Dans toutes les sociétés modernes
une bonne moitié des femmes ne « travaille pas », c’est-à-dire n’a
pas d’emploi rémunéré. Ces femmes sont recensées comme « sans
profession ». Cette catégorie est utilisée dans les études sur
l’activité, mais n’est pas utilisée dans les études sur la stratification
sociale.
Comment alors ces études considèrent-elles les femmes, et
inversement, comment les femmes apparaissent-elles dans ces
études ?
Pierre Naville tient pour synonyme de la structure de classes la
répartition professionnelle de la population active exclusivement,
excluant ainsi des classes tous les individus sans emploi rémunéré
et donc toutes les femmes au foyer (Archer et Giner 1971). A. Girard
(1961) va plus loin et égale la structure de classe à la répartition
professionnelle de la population active masculine exclusivement,
éliminant cette fois non seulement les individus sans emploi et les
femmes au foyer mais toutes les femmes. Chez Naville la population
active est décrite sans distinction de sexe, avec l’implication que les
femmes « actives » sont à parité avec leurs collègues masculins,
qu’elles soient mariées ou célibataires. En revanche dans la pratique
la plus courante c’est la profession – et non le statut matrimonial –
des femmes qui est laissée de côté. Leur position propre, c’est-à-
dire le fait d’avoir un métier, et celui-ci plutôt qu’un autre, ou le fait de
ne pas en avoir, ne sont pas pris en compte dans la détermination
de leur appartenance de classe.
Nous illustrerons cette pratique par deux études exemplaires à ce
point de vue. L’une nous est bien connue car nous y avons participé,
l’autre est un classique de la littérature française en matière de
stratification sociale.
La première dont l’objectif essentiel est de recenser les
possessions patrimoniales d’un échantillon de travailleurs «
indépendants » a aussi pour objectif secondaire de mesurer
l’homogénéité sociale des couples et des fratries et en particulier la
mobilité relative des frères et sœurs. Les catégories
socioprofessionnelles utilisées sont les dix grandes catégories de
l’Insee, regroupées pour l’analyse en trois grandes « classes » :
supérieure, moyenne et inférieure. La population enquêtée est par
définition mariée et comprend 10 % de femmes. En conséquence 90
% des conjoints d’enquêtés sont des femmes, et 10 % sont des
hommes.
Les 10 % d’enquêtées femmes sont classées d’après leur
profession, comme les enquêtés hommes. Leurs maris, les 10 % de
conjoints hommes, sont également classés d’après leur profession.
En revanche, l’appartenance de classe des conjoints femmes des
enquêtés hommes est déterminée en fonction de deux critères
utilisés non pas complémentairement mais alternativement : les
femmes ayant un emploi sont classées d’après leur profession,
tandis que celles sans emploi sont classées d’après la profession de
leur mari.
D’autres individus sont classés : les frères et sœurs de l’enquêté·e
et les frères et sœurs du conjoint, dans le but d’évaluer la mobilité
comparée des individus à l’intérieur des fratries. Les frères, tant de
l’enquêté·e que du conjoint, sont classés d’après leur profession.
Mais en ce qui concerne les sœurs, tant de l’enquêté·e que du
conjoint, le critère de classement varie selon qu’elles sont
célibataires ou mariées. Leur classe est déterminée par leur
profession si elles sont célibataires, mais par la profession de leur
mari si elles sont mariées.
Dès maintenant deux remarques s’imposent : toutes les femmes
de l’enquête sont traitées d’après un double critère ; mais toutes les
femmes de l’enquête ne sont pas traitées selon les mêmes deux
critères.
Il y a donc trois problèmes à considérer : celui de la dualité des
critères appliqués à une partie de la population féminine ; celui de la
dualité des critères appliqués à l’autre partie de la population
féminine ; celui de la mise en relation de ces deux systèmes
doubles.
Si on commence par le dernier, peut-être le moins important de ces
problèmes, à quelle image globale de la stratification aboutit la
double dualité des critères, c’est-à-dire la comparaison d’une
population classée d’après deux critères hétérogènes avec une
autre population classée d’après deux autres critères hétérogènes
mais différents des premiers ?
Nous nous limiterons, par souci de clarté, aux fratries de femmes :
- Fratries de femmes-« enquêtées » : La position propre
(profession) des femmes enquêtées est comparée à : a) la position
propre de leurs frères ; b) la position propre de leurs sœurs
célibataires ; c) la position par alliance (profession du mari) de leurs
sœurs mariées.
- Fratries de femmes-« conjoints » : les positions hétérogènes de
leurs frères et sœurs (cf. a), b), c), supra) sont comparées : soit si
elles ont un emploi à leur position propre, soit, si elles n’en ont pas,
à leur position d’alliance c’est-à-dire à la position de leur mari.
On peut se demander ce que recouvrent les taux d’homogénéité
sociale des fratries et les indices de mobilité ainsi calculés. Une
description n’a que la valeur de ses définitions de départ mais en a
au moins la valeur, pour autant cependant qu’elle les garde : que l’on
compare des choses comparables, et que l’on n’additionne pas des
choux et des carottes.
Mais la cohérence dans le traitement de la population des femmes
enquêtées et conjointes, d’une part, et de la population des femmes
sœurs, d’autre part, aurait-elle sauvé l’enquête ? Non, car on serait
passé d’une double dualité à une dualité simple. En effet, le
traitement des sœurs tombe sous le coup de la critique de Acker :
seules les femmes célibataires sont classées selon leur profession,
les femmes mariées étant classées, qu’elles aient un emploi ou non,
d’après la profession de leur mari. En revanche les femmes
conjointes sont traitées d’une façon satisfaisante pour Acker,
puisque leur profession, quand elles en ont une, est prise en
compte. En effet les deux critiques principales de Acker sont que :
beaucoup de femmes n’ayant pas d’homme (pour leur donner une
classe) il faut bien alors considérer leur profession ; dans ces
conditions il est illogique, l’ayant considérée quand elles étaient
célibataires, de ne pas tenir compte de leur profession quand elles
sont mariées. L’implication de ceci est que si aucune femme mariée
n’avait de profession il serait alors moins illégitime, sinon légitime, de
lui assigner la classe de son mari.
Or du point de vue de la cohérence de la description, le problème
n’est pas résolu par la prise en considération de la profession des
femmes mariées. Certes cela élimine une différence dans le
traitement de la population féminine : les femmes mariées sont
comme les célibataires classées selon leur profession, mais cela ne
les élimine pas toutes. Ainsi dans cette étude la population des
femmes conjointes, pour laquelle la profession est prise en compte,
n’est cependant pas traitée de façon cohérente, puisque certaines
(ayant un emploi) sont classées par leur position propre et d’autres
(sans emploi) sont classées par la position de leur mari.
Donc non seulement toutes les femmes conjointes ne sont pas
classées de la même façon mais dans son ensemble la population
des femmes est traitée différemment, par une double critériologie, de
la population des hommes à laquelle un seul critère, celui de la
position propre, est appliqué.
L’unité de stratification étant la famille, il est rarement procédé à
des comparaisons entre conjoints, jugées inutiles. Par ailleurs
voudrait-on les faire qu’elles seraient impossibles, puisque
précisément en vertu du dogme de l’homogénéité de rang de la
famille, la classe du mari est automatiquement attribuée à la femme,
et qu’il n’y a pas lieu de comparer des positions qui sont semblables
par définition.
Cependant certaines directions d’études sont basées sur cette
comparaison au moins en théorie. Le concept d’homogamie par
exemple est par définition la mesure de la distance – et en particulier
de la distance socio-économique – entre les conjoints. Pour
procéder à cette mesure il semble indispensable d’évaluer au
préalable les positions à comparer, celle de la femme et celle du
mari. Mais même cette nécessité peut être contournée.
Dans Le choix du conjoint, A. Girard mesure l’homogamie d’origine
par la distance entre la classe du père du mari et la classe du père
de la femme. Mais pour mesurer l’homogamie au moment du
mariage, c’est-à-dire la distance entre les positions propres des
conjoints, il compare la position de classe du mari et la position de
classe du père de la femme (Girard 1964). Comme il le reconnaît lui-
même, « la situation sociale étant définie par la profession, il faudrait
en toute rigueur comparer la profession des conjoints. » Mais,
ajoute-t-il, « un grand nombre de femmes n’exercent pas de
profession ou n’en exercent une qu’à titre provisoire avant leur
mariage. Aussi bien est-il préférable 2 de considérer la profession de
leurs pères. » On peut se demander ce que signifie ici « préférable
». Doit-on comprendre que, quand une caractéristique, dans ce cas
la profession, n’est pas un bon indicateur de la dimension à mesurer,
dans ce cas la position propre d’une femme, on est fondé à
abandonner la dimension pour garder l’indicateur, quitte à procéder
à une substitution de personnes ? À y regarder de plus près
cependant il ne s’agit pas d’une faute méthodologique mais d’un
choix théorique : « le milieu dont sont issues les femmes étant plus
significatif 3 que leur profession », à ceci près que la théorie justifiant
ce choix, et la dimension par rapport à laquelle la profession du père
est « plus significative », ne sont pas mentionnées. La profession du
père n’est pas « plus significative » pour les maris puisque c’est leur
position propre qui est évaluée. Quelque chose fait que l’origine
sociale est plus significative pour la femme, aux yeux de Girard,
tandis que la position propre est plus significative pour le mari. Ce
quelque chose mériterait discussion, ou au moins mention. Si
l’indicateur « significatif » n’est pas le même pour les hommes et
pour les femmes c’est qu’ils ne participent pas du même univers de
signification. Or aucune justification du choix d’indicateurs différents,
aucune explication des univers de signification auxquels il est
implicitement fait référence, ne sont offertes. Au contraire, ces
indicateurs hétérogènes sont présentés comme mesurant la même
chose. On donne comme distance entre mari et femme la distance
entre mari et beau-père.
Non seulement la distance entre les conjoints n’est pas mesurée,
mais le choix des indicateurs retenus interdit toute comparaison de
leurs positions propres ; opératoirement le concept même de
position propre de la femme n’existe pas. L’objectif théorique avoué
est d’étudier les femmes comme membres des groupes sociaux et
comme sujets de leurs rapports. Mais ces groupes sont définis
opératoirement comme composés exclusivement d’hommes, et les
femmes sont définies opératoirement comme médiatrices des
rapports sociaux entre hommes et non sujets.
Ceci n’est pas spécifique de l’étude de Girard. De même que chez
lui les maris sont comparés à leurs beaux-pères, dans l’étude
précédente ce sont les frères qui sont comparés à leurs beaux-
frères, et non à leurs sœurs, comme dans les études de mobilité
sociale les pères sont comparés non à leurs filles mais à leurs
gendres.
Ces deux derniers types de comparaison nous amènent au
problème le plus important, celui des principes d’insertion des
femmes dans les groupes sociaux et des implications théoriques des
critères de détermination de l’appartenance de classe des femmes.
Mais avant de discuter ce point en tant que tel, il nous faut en
examiner les conséquences pour la mesure de la distance sociale
entre les conjoints.
Les critiques du traitement des femmes dans le domaine de la
stratification sociale trouvent choquante l’attribution à la femme de la
classe du mari essentiellement quand celle-ci a une profession, en
tant que ceci occasionne une distorsion dans les comparaisons
possibles entre femmes et entre conjoints. Or on a vu plus haut
qu’en ce qui concerne les comparaisons entre femmes la prise en
compte de la profession des femmes ayant un emploi ne résout rien.
Il en est de même en ce qui concerne les comparaisons entre
conjoints. Ainsi dans la première étude examinée, à la différence de
l’étude de Girard, certaines femmes sont classées d’après leur
position propre, ce qui permet d’évaluer leur distance sociale par
rapport à leur mari. Mais, comme les femmes sans emploi sont
rangées dans la classe de leur mari, il en résulte que le fait pour une
femme d’avoir une profession, comme son mari, l’éloigne de lui sur
le plan du rang social, tandis que de ne pas avoir d’emploi, à la
différence du mari, la rapproche de celui-ci.
Ainsi même quand la profession des femmes est prise en compte,
l’attribution aux femmes sans emploi de la classe de leur mari fausse
la comparaison entre femmes, et entre femmes et maris.
En attribuant systématiquement à la femme sans emploi la
profession de son mari on occulte une variable dichotomique
essentielle, le fait d’avoir ou non une indépendance économique.
Ceci résulte du fait qu’une femme qui a un emploi, généralement
inférieur à celui de son mari, est rangée dans une classe moins
élevée – à mari égal – qu’une femme sans emploi (qui est rangée
dans la classe de son mari). Mais surtout une femme qui travaille, et
généralement dans un emploi inférieur à celui de son mari, est
considérée comme plus éloignée socialement de son mari qu’une
femme sans emploi. Ainsi le fait d’être semblable au mari sur le plan
de l’indépendance économique éloigne une femme de celui-ci.
L’attribution à la femme sans emploi de la classe de son mari a donc
pour effet non seulement d’occulter ce facteur mais d’en inverser le
sens.
Ce qui est donc en question fondamentalement, c’est l’utilisation
pour le classement des femmes mariées sans emploi, et parfois
même avec emploi, d’un critère totalement étranger à la théorie de la
stratification sociale, nommément le critère de l’association par
alliance matrimoniale.
Les revendications des critiques portent sur la non-prise en compte
de la profession des femmes mariées. Implicite dans cette critique
est le postulat d’équivalence entre profession et position propre. Si
l’on accepte ce postulat, on doit conclure que les individus sans
profession n’ont pas de position propre, et sont donc ininsérés et
ininsérables dans le système de stratification. Mais, si on ne peut se
résigner à admettre l’inexistence sociale d’une partie de la
population, il faut conclure au contraire que le fait de ne pas avoir de
profession constitue en soi une position spécifique qui est la position
propre des individus dans cette situation.
En conséquence la même critique qui est faite au traitement des
femmes ayant un emploi, la non-prise en compte de leur position
propre, s’applique aux femmes sans emploi.
Or la position propre des femmes sans emploi n’est pas prise en
compte, c’est-à-dire n’est pas traitée comme une situation
économique. Elle n’est pas non plus traitée comme absence de
position, rendant en rigueur impossible leur rattachement à un
groupe. À l’encontre de toute logique, elle est considérée comme
une raison nécessaire et suffisante pour attribuer à ces femmes, et
sans autre forme de procès, la classe de quelqu’un d’autre.
On a vu que la structure de classes est le plus souvent égalée à la
répartition professionnelle de la population active masculine, au
mieux de la population active totale. Aucune femme dans le premier
cas, aucune femme au foyer dans le deuxième, n’est comprise dans
cette structure sociale. Opératoirement donc les classes ne
comprennent que peu ou prou de femmes.
Cependant il est admis par le profane comme par le scientifique
que les femmes, sans être dans les classes, ne sauraient pourtant
être ailleurs. Le concept de système de classes ou système de
stratification est exhaustif en ce sens qu’il est censé épuiser la
totalité d’une société concrète. Cette ambition n’est jamais contestée
même par ceux qui critiquent des traits spécifiques du concept ou la
critériologie utilisée. Jackson par exemple mentionne le problème
posé par la catégorisation des « secteurs dépendants de la
population tels que les vieux, les jeunes et les femmes mariées »
(Jackson 1968). Pour lui, « classer ceux qui sont en dehors du
marché du travail (work force) dans un système de stratification basé
sur des catégories professionnelles industrielles présente des
difficultés ». Mais à n’en pas douter il conçoit ces difficultés comme
d’ordre purement technique, car leur reconnaissance ne le conduit ni
à proposer un système de stratification fondé sur des critères
applicables à l’ensemble de la population, ni à récuser la prétention
à la globalité d’un système de classification manifestement partiel
puisque, de son propre aveu, il ne concerne qu’une partie de la
population.
Au terme de cette analyse nous pouvons dégager plusieurs
postulats implicites à l’étude de la stratification et qui s’ajoutent à
ceux proposés au début :
- L’absence de profession est égalée à l’absence de position
propre.
- L’alliance est considérée comme un critère valide de
détermination de l’appartenance de classe quand il s’agit des
femmes et des femmes seulement (aucun homme n’est classé par
la profession de sa femme, même quand il est sans emploi).
- Ce critère l’emporte sur celui de la profession, toujours dans le
cas des seules femmes puisque même les femmes ayant un emploi
sont classées dans la classe de leur mari.
- L’alliance avec un homme fait participer une femme au rapport de
production de son mari.
- La détermination de l’appartenance de classe par la position
propre et sa détermination par l’alliance sont jugées équivalentes.
- Le rapport indirect à la classe établi par les sociologues est jugé
équivalent du rapport direct.
Or, si, dans la réalité sociale, ne pas avoir de profession constitue
une situation spécifique, de même le fait d’avoir un rapport indirect à
sa place constitue une situation spécifique dans le domaine de la
connaissance. Cette situation caractérise les femmes et les seules
femmes. Elles constituent donc une classe sociologique4 définie
comme la catégorie dont l’appartenance de classe est déterminée
indirectement et qui s’oppose à la classe sociologique des hommes
définie comme la catégorie dont l’appartenance de classe est
déterminée directement. La position propre des femmes dans la
sociologie est d’avoir une place dans le système de stratification
médiatisée et conditionnée par une association personnelle.
Cette classe sociologique reflète et reproduit au niveau de la
connaissance une classe sociale de même que la position qui
détermine l’appartenance à cette classe sociologique reflète et
reproduit une position économique réelle. En effet le rapport au
monde économique des femmes sans emploi est bien un rapport
médiatisé et non un rapport direct. Les femmes sans emploi ne sont
pas dans le monde économique dont le fonctionnement détermine
les critères de stratification sociale, le marché du travail, le système
salarial-industriel. Elles ont cependant un rapport de production : une
façon de gagner leur vie. Mais le mode de production dans lequel
elles sont insérées n’est pas l’économie classique ou plutôt
classiquement définie. Elles ne vendent ni leurs produits pour de
l’argent ni leur travail pour un salaire. Elles donnent leur force de
travail contre un entretien. Ainsi non seulement elles ne sont pas
insérées concrètement dans le marché du travail mais elles ne sont
pas non plus intégrées abstraitement dans le mode de production
classique (salarial-industriel, capitaliste ou socialiste). Leur rapport
de production spécifique est irréductible aux catégories d’analyse
dérivées de l’étude de l’économie classique. Ce rapport fait partie
d’un mode de production spécifique, différent de, et parallèle au
mode salarial-industriel. L’existence de ce mode de production,
décrit par Delphy (1970, dans ce volume) comme patriarcal, ignorée
jusqu’à ces dernières années et niée depuis, commence seulement
à être reconnue.
Le rapport de production spécifique des femmes mariées, qu’elles
aient ou non par ailleurs un rapport de production classique c’est-à-
dire un emploi rémunéré, est caractérisé par la dépendance.
C’est cette dépendance qui est à la base de l’attribution aux
femmes de la classe de leur mari. Mieux, ce n’est qu’en tant que
dépendantes que les femmes sont réputées appartenir à la classe
de leur mari. S’étant servie de ce statut de dépendance pour classer
les femmes dans la classe de leur mari, la sociologie s’empresse
d’oublier cette position nécessaire, d’oublier qu’elle est le moteur et
le critère qui lui a permis de rattacher une femme à une classe
salariale-industrielle. Elle l’utilise et doit l’utiliser pour affirmer une
communauté de classe entre mari et femme. Mais ceci fait, elle
occulte les prémisses de son opération, n’en considère que le
résultat, et traite cette communauté de classe comme le facteur
prépondérant dans les relations du couple. Mieux cette soi-disant
communauté de classe est avancée pour minimiser l’importance des
rapports de dépendance dans le couple. Les rapports des conjoints,
en particulier les rapports de dépendance économique, sont toujours
traités comme secondaires, la communauté de statut social étant
censée l’emporter – en tant que trait plus global et donc plus
déterminant pour la situation de l’individu – sur les disparités
internes. Malheureusement cette « identité de statut » est fondée
nécessairement et exclusivement sur la dépendance de la femme.
La priorité réelle est donc inverse de la priorité postulée : non
seulement le rapport de production qui constitue maris et femmes en
classes patriarcales antagoniques l’emporte sur toute communauté
de classe industrielle puisqu’il est antérieur chronologiquement et
logiquement à celle-ci, mais il l’annule, puisque les femmes qui n’ont
pas d’emploi sont par définition en dehors des classes industrielles.
Certaines femmes sont cependant dans les classes industrielles,
dans la mesure seulement où elles ont un emploi. Le fait, toutefois,
que leur dépendance au mari est plus souvent choisie comme critère
d’appartenance de classe que leur profession, constitue un indice,
mais ce n’est pas le seul, que la classe patriarcale l’emporte sur la
classe industrielle.
Ainsi les critères utilisés dans la détermination de l’appartenance
de classe des femmes révèlent bien, s’ils sont correctement
analysés, la situation réelle des femmes. Mais la sociologie, en
reproduisant au niveau de la connaissance la réalité sociale,
s’interdit ipso facto de l’analyser, de la mettre en évidence. Au
contraire elle utilise cette dépendance pour insérer les femmes dans
le système classique de stratification. Ceci a pour effet de masquer
que les femmes sont insérées dans un autre mode de production. La
sociologie prend donc appui sur un rapport spécifique de production
qui constitue maris et femmes dans un rapport antagonique non
seulement pour nier ce rapport mais pour le transformer en
constituant de la solidarité du couple.
1. Publié dans Andrée Michel (coord.), Femmes, sexisme et sociétés, Paris, PUF, 1977.
2. Souligné par nous.
3. Souligné par nous.
4. Par « sociologique », j’entends ici : créée par les concepts, instruments, méthodes et
études produits par des sociologues. Sociologique est donc ici opposé à social.
Nos amis et nous. Fondements cachés de
quelques discours pseudo-féministes1
Le néosexisme ou le féminisme masculin
O ’ ’ ’ :
2

Nous comptons de bons amis parmi les hommes. Nous les fuyons
comme la peste, et eux tâchent de forcer notre intérêt : qui ne
reconnaîtrait là la démarche même de l’amitié !
Yves Florenne, aux premiers rangs de ceux-ci, n’arrête pas d’être
amical du haut de sa colonne du Monde. C. Alzon, du haut de sa
tribune du même ou de sa chaire de Vincennes, se proclame
« féministe ». Nous nous découvrons tous les jours de nouveaux
« amis » : Pascal Lainé par exemple, découvert dans un numéro
spécial que La Quinzaine Littéraire a « consacré aux femmes » en
1974 et qui nous a fait l’amitié d’écrire un livre sur nous, Samir Amin
qui « salue le féminisme » dans la revue Minuit (janvier 1974).
Tous ces amis, ces partisans masculins de la libération des
femmes, ont plusieurs points communs : ils veulent se substituer à
nous ; ils parlent effectivement à notre place ; ils approuvent la
libération des femmes, et même la participation des susdites à ce
projet, tant que libération et femmes les suivent et surtout ne les
précèdent pas ; ils veulent imposer leur conception de la libération
des femmes, qui induit la participation des hommes, et
réciproquement ils veulent imposer cette participation pour contrôler
le mouvement et le sens : la direction, de la libération des femmes.
Aussi bienveillants soient nos amis masculins, ils ne peuvent
s’empêcher de laisser poindre, à un moment ou à un autre, le bout
de l’oreille. Ils comprennent les mouvements de libération des
femmes, jusque dans leur non-mixité disent-ils : « Bien sûr, les
opprimés doivent se libérer eux-mêmes. » En ceci ils se distinguent
de et se montrent supérieurs à la grande majorité des hommes, qui
ne comprend pas, et qu’ils renient vertueusement. Eux montrent une
attitude « ouverte » ; ils essaient de comprendre parce que ce sont
de fines têtes politiques, du genre qui sait flairer avant tout le monde
d’où souffle le vent. Mais justement, en tant que fines têtes
politiques, c’est leur devoir de produire de fines analyses. Et ceci les
conduit inévitablement à repérer, ici ou là, des points négligés par
les femmes, qui restent, entendons-nous bien, les actrices
principales de leur libération. Mais, ayant repéré, il serait
malhonnête, voire inamical, de ne pas nous indiquer ces points par
nous négligés. Et indiquer ils font, gentiment, mais fermement. Ainsi
Chénau, l’un de nos meilleurs supporters, en une page, dans La
Quinzaine littéraire, produit une analyse définitive des mouvements
de femmes et – amitié oblige – des gouffres qui les guettent et
qu’elles n’ont pas vus, mais que lui voit. Ces mouvements ont pris
une mauvaise voie – une voie non-chénauienne. Son devoir, qu’il
assume tristement mais courageusement, est de nous avertir que,
dans ces conditions (de non-chénauité), nous courons à notre perte.
Et croyez bien qu’il en est désolé mais il y a réfléchi une page
entière. Alors… que peuvent des milliers de femmes et des milliers
de pages venant du monde entier contre la pénétration politique d’un
Chénau ? Pour lui, rien. Que ces groupes qui travaillent depuis six
ans sur une question dont il dispose en soixante lignes, et tout seul,
arrivent à des conclusions opposées aux siennes ne le fait pas
douter une seconde de la validité de son analyse : si quelqu’un se
trompe, ce n’est pas lui.
Y. Florenne, lui, sait mieux que les femmes quelle psychanalyse les
opprime et à laquelle elles doivent s’attaquer. Lui aussi, et avec le
même regret, se doit de nous signaler que nous nous sommes
trompées de cible. Ah, si seulement il y avait plus d’hommes comme
lui parmi les femmes ! C. Alzon fait chorus avec Florenne, mais sur
un ton déjà plus sec. Car si le premier prétend encore « plaisanter »
en disant que « le féminisme est une chose trop sérieuse pour être
laissée aux femmes », C. Alzon ne rigole plus du tout : le féminisme
est son affaire et ces bons dieux de bonnes femmes sont en train d’y
foutre la merde. À preuve : elles ne traitent pas des problèmes qu’il a
mis sur leur agenda (car c’est son affaire mais c’est à nous de faire
le travail), se plaint-il dans sa tribune du Monde. Et encore si c’était
question de paresse : mais c’est pire. Il détecte de la mauvaise
volonté, voire de la mauvaise foi ; il diagnostique que si nous ne
traitons pas des problèmes qu’il a décidé que nous devions traiter,
c’est parce que nous ne sommes pas prêtes à « tenir compte
loyalement de la biologie et de l’ethnologie ». En somme, mais est-
ce étonnant de la part de femmes, nous refusons un combat
d’homme à homme avec ces êtres (la « biologie » et « l’ethnologie »
doivent être des personnes de chair et de sang puisqu’on peut être
« loyal » (ou « déloyal ») avec elles). Et notre déloyauté elle-même
doit être mise au compte d’un « manque d’honnêteté élémentaire ».
Et « ce n’est pas tout ». Nous « préconisons » des « solutions
inacceptables » (pour qui ?). Enfin nous ne « précisons pas » que la
non-mixité est « affaire de tactique et non de dogme ». Peut-être que
nous ne savons pas ? Mais alors quand on ne sait pas
Mademoiselle on ne lève pas la main. Rasseyez-vous et laissez la
parole à votre petit camarade qui sait : sait ce qui est affaire de
tactique et sait ce qui est affaire de dogme, en bref sait ce qu’est le
« radical-féminisme ». Et là, évidemment, Alzon a une longueur
d’avance sur nous puisqu’il a inventé le mot. En tous les cas le
« radical-féminisme » est là : le modèle en est tout clair dans la tête
d’Alzon, et les femmes sont tout simplement en train de dévoyer ce
modèle.
Mais d’où ces hommes tiennent-ils une vue si claire non seulement
de ce que devrait être le féminisme, mais de ce qu’il est dans son
essence, essence dont les mouvements réels ne sont à leurs yeux
qu’une incarnation contingente, un reflet, et, à les entendre, une
imitation tout à fait approximative sinon carrément insatisfaisante ?
Le fait de ne pas participer à ces mouvements réels, de ne pas en
suivre les discussions et les débats contradictoires, enfin le fait de
ne pas être des individus directement et premièrement impliqués, ne
semblent pas pour eux constituer un obstacle à la prise de positions.
Ils pensent que leurs opinions sont non seulement aussi valables
que celles des individus susmentionnés, mais mieux, qu’elles sont
plus valables. Il semble qu’ils conçoivent leur inévitable non-
engagement, leur statut d’observateurs, non comme un handicap,
mais au contraire comme un avantage. Cette conception –
implicite – va de toute évidence à l’encontre de leurs propres
principes politiques et de ceux qu’ils acceptent en acceptant les
mouvements de libération des femmes.
Pourquoi cette contradiction flagrante ? C’est que nous ne sommes
pas des opprimées comme les autres. Ils n’oseraient jamais
« conseiller » les Noirs, les peuples du tiers-monde, les
Palestiniens – à plus forte raison « rectifier » leurs « erreurs » – sur
la façon de mener la lutte contre eux, Blancs occidentaux. Ils
n’oseraient jamais sous-entendre que ces opprimés-là sont « à la
fois juge et partie », tandis que les oppresseurs ne seraient « que
juges » (!), comme ils le sous-entendent constamment à propos des
femmes. L’« amitié » de nos amis est du paternalisme : une
bienveillance qui comporte nécessairement une bonne dose de
mépris, mieux, une bienveillance qui ne s’explique que par le mépris.
Ils se mêlent de nos affaires parce qu’ils nous estiment incapables
de nous en occuper. Mais « ce n’est pas tout » : la vérité – une autre
vérité – c’est qu’ils ne peuvent se résigner, eux qui sont les premiers
partout, à ne plus l’être aussi là ; or, là, ils ne peuvent manifestement
pas l’être. Leur bienveillance n’est qu’une tentative de garder une
place, de n’être pas exclus. Il existe une raison objective et majeure
à leur tentative de contrôler la direction des mouvements : la peur
qu’ils ne se dirigent contre eux ; mais de surcroît une tendance
imprimée en eux dès leur naissance, et devenue une seconde
nature, est plus forte qu’eux : il faut que cette place soit leur place, et
leur place c’est devant.
On l’a vu d’une façon spatiale à la première grande manifestation
de femmes en novembre 1971 pour la liberté de l’avortement. Si un
tiers des hommes était derrière, comme convenu, les deux autres
tiers étaient devant, cachant les femmes, laissant croire qu’il
s’agissait d’une manifestation usuelle, c’est-à-dire d’hommes.
Aucune exhortation ne pouvait les convaincre de se remettre, sinon
derrière, au moins dans les rangs. Et pourtant ils étaient conscients
qu’il s’agissait d’une manifestation de femmes. Mais leur
conditionnement allait contre les conséquences pratiques de ce fait.
Il fallait que là encore ils soient, comme d’habitude, au premier rang
de ce qui se passait, quitte à mettre en échec l’objectif politique
qu’ils approuvaient.
Où est alors la différence entre ces « amis » et nos ennemis
déclarés, ceux qui nous traînent dans la boue et nous couvrent de
ridicule ? C’est une différence de moyens et pas de fin, ou comme
dirait Alzon, une « affaire de tactique », et non de stratégie. Les
premiers nous attaquent de front et avouent franchement («
loyalement » ?) leur objectif : rester à leur place (et donc nous
maintenir à la nôtre). Nos amis, eux, ont choisi d’essayer de garder
leur place d’une façon plus subtile, mais aussi plus complète. Car les
premiers sont exclus, de peu puisqu’il leur reste la société entière,
mais au moins des rangs féministes, tandis que les seconds ne
visent à rien moins qu’à maintenir leur pouvoir jusqu’à l’intérieur du
petit bastion de résistance à ce pouvoir.
Au printemps 1971, nous avons essayé à plusieurs reprises de
passer un papier dans Le Monde, avant et après le manifeste « des
343 » pour expliquer notre position. Le Monde, nous l’a toujours
refusé, sous le prétexte que cette position était déjà exposée. C’était
faux : de 1970 à 1971 il était paru une soixantaine d’articles sur
l’avortement dans ce journal. La moitié provenait des réactionnaires,
l’autre moitié des réformistes, la moitié était contre tout avortement,
l’autre moitié contre l’avortement libre. Aucun ne défendait la liberté
de l’avortement. Le Monde avait donc donné la parole en un an au
moins trente fois à Laissez-les vivre et trente fois à l’ANEA
(Association nationale pour l’étude de l’avortement) – organisation
antidémocratique, élitiste, et antifemmes, soutenant l’avortement
thérapeutique, c’est-à-dire la mise en tutelle des femmes. Jamais Le
Monde n’a accordé la parole aux femmes qui luttaient pour elles-
mêmes, ni en tant que parties prenantes d’un mouvement historique
et international, ni en tant que signataires d’un manifeste qu’il s’est
cependant dépêché de publier en première page. Jamais il n’a
accepté de présenter une seule fois la position qui était à l’origine du
manifeste et qui devait rester le moteur de toute la campagne
subséquente, celle pour la liberté totale de l’avortement. À titre de
comparaison, notons que M. Badiou, leader d’un groupuscule
maoïste qui totalise vingt-cinq militants répartis dans l’université de
Vincennes tout entière, eut droit en cette qualité à exposer ses
conceptions politiques dans une tribune du Monde.
Juste après le manifeste « des 343 », qui a été invité à parler au
colloque organisé par Le Nouvel Observateur, à propos de ce
manifeste, le 26 avril 1973 ? L’ANEA, le Dr Milliez, E. Sullerot, etc.
mais pas les signataires. Qui, à cause de ce même manifeste, a pu
s’exprimer largement dans les journaux ? Les partisans de
l’avortement thérapeutique – ceux que le manifeste, de surcroît,
combattait et dont le mouvement était en train de dépérir et aurait
périclité sans la « bombe » journalistique du manifeste. Ainsi, celui-ci
a fait la fortune de ses adversaires : des adversaires de la liberté.
C’est par un pur hasard que la position des signataires du manifeste
a été publiée dans le livre blanc que Le Nouvel Observateur a fait
après le colloque. Il n’était pas prévu par ce journal qu’elle le fût. En
revanche les opinions de Milliez, Sullerot, Dourlen-Raulier, etc.
avaient été religieusement recueillies et s’y étalaient.
Le Monde, Le Nouvel Observateur, bien, dira-t-on. À quoi d’autre
s’attendre de la part de l’establishment ? Parlons alors des
« révolutionnaires » : parlons de Maspero par exemple. Le numéro
spécial de Partisans : « Libération des Femmes, année zéro »
(n° 54-55, juillet-octobre 1970), a été arraché de haute lutte au
rédacteur en chef de cette revue, Émile Copferman. Quelques
femmes d’un groupe féministe ayant en 1970 proposé un manuscrit
à Maspero, celui-ci refusa de l’éditer et proposa à la place d’en
publier des extraits sous forme d’articles dans un numéro de
Partisans qui serait entièrement consacré aux femmes. Et de
chercher des auteurs pour ce numéro. Et de les trouver. Qui donc,
en dehors de nos camarades, devait écrire – qui devait remplir les
deux tiers de la revue ? Des spécialistes. Des spécialistes de quoi ?
Mais du marxisme, voyons ! Ainsi Emmanuel Terray était-il pressenti
pour un article sur… Engels, et le reste à l’envie. Voilà ce qu’on
appelait et continue d’appeler un « numéro consacré aux femmes » :
des commentaires d’hommes sur des livres d’autres hommes. Nous
sommes allées voir Copferman à trois. Quand nous lui avons dit que
nous étions du mouvement de libération des femmes, il nous a
toisées : « Quel mouvement ? » Ceci pouvait à la rigueur se
comprendre : nul ne connaissait notre existence. Mais justement
nous étions là pour l’informer. D’être informé – et parmi les
premiers – non seulement ne nous a valu aucune gratitude, mais ne
lui a pas suffi. Apparemment, qu’un groupe d’opprimés se constitue
en groupe de lutte est un acte politique en soi dans tous les cas,
sauf dans le cas des femmes. « Comment puis-je savoir qu’il ne
s’agit pas d’un mouvement petit-bourgeois ? » Hélas, nous n’avions
pas de certificat signé d’un révolutionnaire patenté (lui-même par qui
d’ailleurs ?). Ne sachant rien, comme on l’a vu, de la libération des
femmes, ignorant tout de sa problématique, Émile Copferman ne
doutait cependant pas un instant de savoir quelles étaient les
bonnes questions à poser.
Il ne doutait pas de détenir – par quelle légitimité ? – la
« Révolution » tandis que nous étions en situation de lui demander
un satisfecit. Et il envisageait encore moins que nous aurions pu lui
retourner la question : lui demander ses titres de propriété de la
Révolution ; nous en considérer comme les légitimes héritières, et
ne voir en lui qu’un bâtard sans droits. À propos de sa question sur
« petit-bourgeois » : qu’elle fût pour nous complètement à côté de la
plaque ne lui faisait ni chaud ni froid. Dans les premières réunions
du groupe de Paris, alors unique en 1970, nous avons dû vider
physiquement des hommes, venus seuls, et persuadés que ces
réunions devaient être mixtes. Que les premières concernées
fussent d’un avis contraire à celui de l’intrus ne jetait pas de doute
dans son esprit quant à la validité de sa propre opinion, pas plus que
le fait qu’elles étaient deux cents et lui seul.
Pour ces hommes, je crois que deux cents femmes n’étaient pas
une majorité : c’était plutôt comme un seul autre individu, puisque
c’étaient toutes des femmes. Et à cet autre et unique individu,
l’homme en question se sentait de plus le droit d’imposer son
opinion et sa présence.
Pour en revenir à Copferman, son arrogance ne nous a pas
intimidées comme il l’espérait, mais indignées : nous lui avons dit
qu’un mouvement social n’avait pas à se justifier devant un individu,
fût-il rédacteur en chef d’une revue « révolutionnaire », et nous
avons pris la direction politique de ce numéro, comme il était normal.
Nous avons donc fait seules – ou presque, un certain Godmichau
s’étant accroché – ce numéro. Mais Copferman ne se l’est – et ne
nous l’a – jamais pardonné. Un numéro suivant de Partisans (n° 57)
contenait deux articles vindicatifs vis-à-vis du mouvement des
femmes et serviles vis-à-vis de la gauche masculine, que, pour
comble d’indignité, Copferman – ou Maspero, mais qu’importent les
individus – avait commandés à des femmes de leur organisation
(trotskiste). Et environ un an et demi après, Partisans publiait un
article de C. Alzon, que beaucoup ont pris à l’époque pour une
femme (ce qu’on devait espérer chez Maspero puisque
l’équivoque – très utile – n’a pas été levée), « La femme potiche et la
femme bonniche ».
Cet article acceptait assez du féminisme pour n’être pas récusé
d’emblée (et d’autant moins qu’il semblait que l’auteur fût une
femme), puis l’utilisait contre lui-même : ce qui est la définition de la
récupération. Un an plus tard, Maspero sortait en livre ce texte, à
peine augmenté. Inutile de dire que Maspero avait toujours refusé
les quelques manuscrits féministes qui lui avaient été proposés.
C’est donc bien notre parole que C. Alzon a prise, et avec l’aide –
avec l’empressement complice – de « l’éditeur révolutionnaire de
France ». Le contenu du livre est révélateur en soi ; mais qu’il soit
publié chez Maspero, quand on sait l’animosité que Maspero et
Copferman (ce dernier a été jusqu’à adresser une lettre d’injures
ordurières, par l’intermédiaire d’Actuel, à E. Durand, auteur dans
Partisans de l’article sur le viol) n’ont cessé de manifester au
mouvement, était déjà une indication d’antiféminisme.
Quant au numéro de La Quinzaine Littéraire, inutile de dire que s’il
a été fait sur les femmes, c’est dans le sens qu’il a été fait sur leur
dos : car les mouvements de libération qui en étaient le sujet n’ont
été ni contactés ni même prévenus. Un numéro entier sur les
mouvements de femmes, qui s’y prétend de plus sympathique, et où
la parole n’est pas donnée une seule fois à une quelconque des
femmes de ces mouvements ! Voilà une belle performance, qu’on
voudrait voir réitérée – pour le sport – au sujet des Palestiniens, des
Bretons ou des Jeunes. Mais nul doute que l’on ne le verra pas :
l’impudence a ses limites, qu’on ne peut franchir qu’avec les
femmes. Mais avec elles, pourquoi se gêner ? C. Alzon, dont on sait
maintenant qu’il est un homme et ne fait donc partie, à son grand
dam, d’aucun groupe féministe, a écrit ce jour deux tribunes libres
du Monde sur… la libération des femmes. On sait avec quel succès
nous avons demandé ces tribunes. Et C. Alzon n’aurait jamais
bénéficié même d’une tribune sur un autre sujet ; c’est parce qu’il
parle sur les femmes qu’il a obtenu ces tribunes. Et il ne les aurait
jamais obtenues, sur ce sujet non plus, il y a cinq ans : c’est le
surgissement des mouvements de libération et la demande de
parole des femmes qui a créé une demande de parole sur les
femmes. Le pouvoir mâle non seulement dissocie ces deux
exigences, mais utilise l’une contre l’autre : il ne suffisait pas de
refuser la parole aux femmes ; il fallait, pour mieux rétablir l’ordre,
faire parler des hommes sur les femmes. Ces hommes parlent donc
doublement à notre place : ils parlent de nous, mieux, de notre
libération, et ils en parlent des lieux d’où nous sommes proscrites. Ils
ont la parole grâce à nous, mais de plus, en nous la retirant. Plus
exactement, c’est pour nous la retirer qu’on la leur donne. Tandis
qu’auteurs et réalisateurs anxieux de se faire un nom et une carrière
sautent à pieds joints et bras raccourcis sur ce nouveau domaine : la
libération des femmes, éditeurs et rédacteurs de livres et de
journaux, producteurs de films ou de télévision attendent
anxieusement ce qui sera plus encore qu’un silence de femme : une
parole d’homme.
Où l’on voit merlin l’enchanteur transformer les bonnes
intentions en appartenance de classe
Les amis mâles de la libération des femmes – que d’aucunes
appellent avec l’impertinence, pire, l’ingratitude, qui caractérisent les
enfants gâtées, nos « souteneurs » – ont révélé à maintes reprises
que leur compréhension s’arrêtait là où la véritable libération
commence. Comment, dans les conditions décrites plus haut,
peuvent-ils, sans forfaiture, se déclarer nos « alliés » ?
Ils ne le déclarent pas longtemps d’ailleurs. Il n’en faut pas
beaucoup pour qu’on s’aperçoive que la bienveillance affichée par
laquelle ils prétendent se distinguer des autres hommes recouvre le
même mépris que l’hostilité déclarée du grand nombre. Pris la main
dans le sac, en flagrant délit de « rectifier nos erreurs », Y. Florenne
abandonne vite la carotte pour le bâton : « Prenez garde, dit-il, de
vous aliéner les quelques hommes qui sont bien disposés envers
vous. » Mais pourquoi devrions-nous prendre garde à cela ? N’est-
ce pas de nous que dépend principalement notre libération ? Cette
mise en garde révèle que nos « amis », qui prétendent le penser, le
disent en fait du bout des lèvres, par tactique, mais n’en croient pas
un mot : qu’ils estiment « l’alliance » (on verra laquelle) d’une
minorité d’hommes plus importante pour la libération des femmes
que la prise de conscience de la majorité des femmes.
C. Alzon, lui, le dit carrément : ce n’est pas des femmes, comme on
le croirait naïvement, que dépend ultimement l’issue du combat
féministe, mais de nos « amis » mâles. Son souci d’appuyer ce qu’il
voudrait être vrai des femmes sur une prétendue « loi », le conduit à
généraliser, et cette généralisation rend encore plus patente
l’absurdité de sa proposition : « Aucune révolution sociale n’a pu se
faire sans l’appui d’éléments issus des castes dominantes. »
On peut soutenir que l’appui de quelques ennemis de classes – ou
plutôt d’individus ayant abandonné leur position de classe, car s’ils la
gardent, ils restent des ennemis – est utile à certains moments. Dire
qu’il est important à tous moments est aller un peu loin. Mais dire
qu’il est déterminant, qu’il est une condition indispensable, que sans
lui « la révolution ne peut se faire », est à la fois une contre-vérité
historique et une ineptie politique, car c’est confondre conviction
intellectuelle et position réelle de classe.
« Parole d’homme » ou l’idéalisme à l’œuvre
La pensée qui peut produire une telle confusion est marquée au
coin de l’idéalisme et de la réaction. Y. Florenne va encore plus loin,
si l’on peut dire, dans cette pensée. Il affirme – naïvement ? – que le
rapport individuel entre un homme et une femme est, de tous les
rapports, celui qui est le plus susceptible d’échapper à la société !
On en reste baba.
Quant à Alzon, poursuivant sa confusion jusqu’à son terme
logique, il soutient que « l’opposition n’est pas entre hommes et
femmes mais entre le féminisme et l’antiféminisme ». La position de
classe et la façon de la penser – le matérialisme dont il se réclame –
sont là complètement évacués : il suffit d’un peu de bonne volonté,
et hop ! on peut faire fi de la structure sociale (tout en « luttant quand
même contre cette structure », on se demande pourquoi). Et notre
grand spécialiste de se précipiter dans une ineptie de plus – on ne
pourra au moins pas lui reprocher d’être incohérent : « l’opposition
n’est pas entre Blancs et Noirs mais entre ceux qui acceptent et
ceux qui refusent un certain type d’oppression ».
J’aime le « certain type » pour sa pudeur vieille France, pour son
flou tout à fait « rétro ». Mais surtout, que j’aime à entendre des
« marxistes » affirmer que tout se passe au niveau des valeurs,
mieux, des déclarations d’intentions (pures, bien sûr) ; que les luttes
révolutionnaires ne sont pas des conflits entre des groupes concrets
opposés par des intérêts concrets mais, comme la philosophie
idéaliste, tant savante que vulgaire, nous le serine depuis deux mille
ans, des conflits d’idées ; que le fait de bénéficier de ou de subir
l’oppression ne fait aucune différence ! Dire que cela fait une
différence, c’est pour Alzon, non pas se référer à la réalité de
l’oppression, qui est après tout la raison d’être de la révolution, mais
« faire preuve de racisme ou de sexisme ».
Le retournement de l’accusation de racisme est une réaction
classiquement défensive et une défense classiquement
réactionnaire. Et cela fait quelque temps déjà que l’on voit les
femmes accusées de sexisme par des gens qui souvent n’en
connaissent même pas le sens originel, mais qui ont l’excuse de ne
pas poser aux « révolutionnaires », encore moins aux « féministes ».
L’accusation de « contre-racisme » ou de « sexisme à l’envers » est
typiquement réactionnaire ; elle l’est déjà a priori, avant tout examen,
en cela seul qu’elle pose implicitement une symétrie entre
oppresseurs et opprimés. Il est incroyable qu’on ose proférer de
telles choses à propos des Noirs, dont le mouvement est plus
ancien, plus connu et plus reconnu, que celui des femmes. Il est
incroyable que quiconque se prétendant non seulement au courant
des luttes, mais de surcroît « spécialiste », fasse preuve d’une telle
ignorance, au sens premier d’absence d’information ; et que
quelqu’un qui ignore des faits élémentaires de l’histoire
contemporaine ose aborder le sujet. En effet, le « concept » de
« contre-racisme » a été démystifié depuis longtemps pour ce qu’il
est : une tentative d’intimidation. Et ceci n’est pas un développement
idéologique récent et mal connu : toute l’Amérique le sait. Aucun
Blanc, encore moins un Blanc « libéral », encore moins un
« révolutionnaire », n’oserait l’employer aujourd’hui aux États-Unis.
Cette démystification a été l’œuvre de la « nouvelle révolution
noire » aux États-Unis, qui a commencé en 1965 par l’exclusion des
Blancs des organisations de « droits civiques ». Cette révolution a
mis un terme à cinquante ans de réformisme sur le problème racial –
cinquante ans de paternalisme blanc. En effet le fonctionnement de
ces groupes était fondé sur un déni de réalité, un faire-semblant
constant. On faisait semblant, comme le propose Alzon, que la
situation où les Blancs étaient oppresseurs et les Noirs opprimés
était sans influence sur le fonctionnement des groupes de droits
civiques : 1) sur leur politique ; 2) sur la structure de pouvoir de ces
groupes. On faisait comme si l’inégalité intrinsèque caractérisant les
rapports entre Noirs et Blancs était annulée dès qu’on entrait dans le
local de l’organisation. On niait que les Blancs apportaient des
ressources politiques supérieures – leurs meilleures connaissances
de cet accès à la structure du pouvoir – et des ressources qu’on doit
pour l’instant, faute d’un autre mot, appeler « psychologiques »,
supérieures. Comme on ne peut lutter contre ce que l’on ignore, ce
que l’on nie, ces facteurs jouaient donc pleinement et sans frein,
avec le résultat inévitable que les Blancs occupaient une position
privilégiée jusque dans les organisations consacrées à
« l’amélioration du sort des Noirs ».
Mais leur présence, en dehors même de toute position dominante
dans la hiérarchie du groupe lui-même, avait des conséquences
encore plus fondamentales, c’est-à-dire dans des domaines encore
plus importants :
1. Dans la définition des objectifs, qui elle-même est liée à la
définition du combat, c’est-à-dire de l’oppression contre laquelle on
est censé lutter. Les Noirs ne pouvaient en présence des Blancs
reconnaître leur propre oppression. D’abord ils ne pouvaient, même
s’ils la voyaient, dénoncer la position dominante des Blancs dans le
groupe lui-même, puisque le dogme, la représentation officielle du
fonctionnement du groupe, dont dépendait l’existence du groupe en
tant que tel, c’est-à-dire en tant que groupe mixte, déniait a priori la
possibilité d’une telle chose.
2. Surtout, que les Blancs du groupe aient ou non des positions
individuellement dominantes, leur présence renforçait la tendance à
adopter la définition dominante, c’est-à-dire la définition blanche de
ce dont les Noirs « souffraient ». Cette idéologie, cette définition par
l’oppresseur de ce qu’est l’oppression, intériorisée par les Noirs,
était incarnée par les membres blancs du groupe. N’étant pas
Noirs, ils l’exprimaient « sincèrement », et il était d’autant plus
difficile pour les Noirs d’y opposer leur définition que celle-ci
n’existait pas vraiment, tandis que la définition des Blancs était la
définition officielle. L’opinion des Blancs était donc soutenue à la
fois par l’ensemble de la culture – dont les Noirs participent – et par
leur prestige d’oppresseurs.
Là résidait un des points cruciaux. Car non seulement ce prestige
empêchait les Noirs de trouver leur définition de leur oppression,
mais en retour la présence des Blancs les empêchait de lutter contre
le prestige que ceux-ci avaient à leurs yeux. En effet, les Noirs ne
pouvaient à la fois voir des Blancs et ne pas les voir d’une façon
positive : ne pas les admirer, ne pas désirer être eux, puisque ceci
est à la fois un des résultats, une des manifestations et un des
moyens de l’oppression. Être en présence de Blancs, les voir, c’était
dans le même temps et avoir une image positive de la blancheur et
en prendre conscience. En prendre conscience, c’était prendre
conscience dans le même temps de la base, de la condition
nécessaire de cette image positive : l’image négative de la noirceur,
et prendre conscience que cette image non seulement existait, mais
subsistait et jouait à l’intérieur d’un combat de « libération ».
Ce n’est pas un hasard si l’exclusion des Blancs a coïncidé et avec
la mode « afro » – qui est bien plus qu’une mode ou même qu’une
thérapie – et avec l’apparition du slogan « Black is beautiful ». La
non-mixité était la condition logique et historique de la lutte contre la
haine de soi. Les faits concrets – l’histoire concrète de la lutte, et des
Noirs et des femmes – comme les implications logiques de la
proposition que la libération des opprimés est d’abord, sinon
seulement, l’œuvre des opprimés, amènent à la même conclusion :
les oppresseurs ne sauraient jouer le même rôle dans les luttes de
libération que les opprimés.
En attribuant la non-mixité des groupes de femmes à un
« reliquat » du « traumatisme » que « l’autoritarisme mâle » aurait
causé aux femmes et en le traitant comme un phénomène passager,
et, si non passager, condamnable, C. Alzon est à côté de la plaque
autant qu’on peut l’être, et de surcroît il nie tout simplement et
l’histoire concrète et les prémisses politiques des mouvements de
libération. Sans parler de la condescendance et de l’autoritarisme
manifestes dans sa phrase et qui, seuls, suffiraient à la discréditer,
Alzon démontre son incompréhension totale et générale – non
limitée aux femmes – des processus de libération.
Sa phrase révèle en effet une vision à la fois statique et idéaliste
de ces processus. Pour lui il est clair qu’il s’agit seulement, et
seulement pour un temps, de contourner un obstacle purement
« psychologique », et il est clair aussi que pour lui « psychologique »
s’oppose comme « subjectif » (à la limite « imaginaire »,
« fantasmatique ») à « objectif » (ce qui est bien la conception
vulgaire, c’est-à-dire idéologique), et donc comme
« épiphénoménal » à « structurel ». En conséquence, ce
traumatisme étant d’après lui un phénomène subjectif, est aussi
facilement guérissable que toute impression subjective est
modifiable. D’autre part, une fois cet obstacle levé, cette maladie
guérie par une période de repos (c’est ainsi qu’il voit la non-mixité,
c’est ainsi seulement qu’elle est justifiée pour lui : la mi-temps
pendant laquelle les joueurs pansent leurs blessures), on reprend la
partie. La partie, pour lui, c’est une lutte qui n’a plus qu’à procéder :
contre une oppression connue.
La révolution : prise de conscience ou match de foot ?
Or on m’accordera que le premier empêchement à lutter contre son
oppression, c’est de ne pas se sentir opprimée. Donc le premier
moment de la révolte ne peut consister à entamer la lutte mais doit
consister au contraire à se découvrir opprimée : à découvrir
l’existence de l’oppression. L’oppression est découverte d’abord
quelque part. Dès lors son existence est établie, certes, mais non
son étendue. C’est à partir de la preuve qu’elle existe qu’on la
cherche ensuite ailleurs, ici, là, en progressant de proche en proche.
La lutte féministe consiste autant à découvrir les oppressions
inconnues, à voir l’oppression là où on ne la voyait pas, qu’à lutter
contre les oppressions connues. Peut-être, sûrement même, ceci
n’est-il pas évident ; peut-être faut-il l’avoir vécu pour comprendre
cette dynamique, pour comprendre à quel point est fausse la
représentation de la libération comme une simple lutte en ce qu’elle
implique une vision de l’oppression comme une carte aux points
dûment recensés, aux contours exactement délimités, carte sur
laquelle il ne s’agirait plus que d’avancer : de gagner des victoires.
Bien au contraire, la libération consiste d’abord à élaborer cette
carte, car plus on avance, plus on réalise que les contours de ce
territoire sont flous et éloignés. Ce procès, ce progrès ne sont pas
seulement horizontaux et territoriaux : chaque nouveau territoire
annexé à la problématique de l’oppression est aussi et
indissociablement une nouvelle dimension, cette fois dans le sens
de signification, ajoutée à et donc transformant la définition de
l’oppression.
Si on ne peut, sans l’avoir vécu, connaître cela, alors on ne parle
pas de ce qu’on ne connaît pas ; et l’impossibilité de le vivre ne
justifie pas l’ignorance ; en revanche, elle prouve que la prétention
des non-opprimés à participer également à la lutte est absurde. On
ne peut admettre que quiconque parlant de libération en ignore le
caractère dynamique, que quiconque parlant d’oppression en ignore
le caractère objectif à tous les niveaux. Or la phrase d’Alzon, outre
qu’elle implique une vue statique de la libération – conçue comme
une « lutte » –, implique aussi une vue à la fois subjective et
interpersonnelle de l’oppression subie par les femmes et exercée
par les hommes. Pour lui, le seul obstacle à la participation égale
des hommes à la libération des femmes est « l’autoritarisme » de
ceux-ci (facteur de nature subjective, ce qui signifie pour lui qu’il peut
être levé par la seule bonne volonté des hommes) et le
« traumatisme » subséquent des femmes, facteur également
subjectif. De cette position idéaliste (voir plus haut à quelles
définitions du « psychologique » elle renvoie), il émet la conviction-
sujet de rigolade pour les femmes que l’oppression peut être
supprimée d’un rapport individuel homme-femme ; mieux, il insinue –
et ce faire-valoir est peut-être le message réel – qu’il l’a supprimée
de ses rapports personnels. Ceci revient à affirmer, comme le
vulgaire, comme l’oppresseur-type, que tout se passe dans la tête –
et comme pour l’idéologie ce qui se passe dans la tête n’est pas
objectif, mieux, est défini par opposition à ce qui est objectif –, qu’il
ne se passe donc rien. Ceci revient à dire que le « sexisme »,
expression idéologique de l’oppression institutionnelle, partie
émergée du patriarcat, constitue toute l’oppression. C’est nier
l’existence de la structure institutionnelle qui cause le « sexisme ».
C’est surtout nier que la structure psychologique, qui est le relais de
la structure institutionnelle dans la production des « préjugés » et
dudit « sexisme », est tout aussi concrète et objective, extérieure à
l’action de l’individu, que la structure institutionnelle. L’autoritarisme
n’est pas un trait psychologique dont il suffit de prendre conscience
pour être à même de s’en débarrasser. D’abord, en tant que trait
psychologique concret, il ne peut être « aboli » par un acte de
volition pure, par une intention non instrumentalisée, pas plus qu’un
pont ne peut sauter sous le seul effet d’un désir. Ensuite, même si
cela était possible, c’est-à-dire si ce trait pouvait, par d’autres
moyens évidemment que la simple volition, être supprimé, sa
suppression n’abolirait pas ce qui l’a causé à l’origine et le renforce
continuellement, ce qui est réellement en cause, ce dont l’existence
permet de douter qu’il existe des moyens de le supprimer : l’autorité
réelle, c’est-à-dire institutionnelle et matériellement assise, que les
hommes possèdent en fait sans avoir besoin de la vouloir, et qu’ils
soient « autoritaristes » ou non.
Cette base matérielle sur laquelle croît, qui renforce et que
renforce la « constitution psychologique » des individus, nous
ramène à la structure sociale contraignante pour tout le monde, à la
fois extérieure aux relations interpersonnelles et cadre de celles-ci.
Quelles que soient mes « opinions » ou « attitudes » (je suis très
polie avec eux, il n’y a pas que C. Alzon qui soit « opposé » à un
« certain type d’oppression »), je profite de l’oppression des
travailleurs immigrés. Leur exploitation est l’une des conditions de
mon existence matérielle. Que je sois « révolutionnaire » ou non ne
change rien à l’affaire : je vis comme je vis parce que, entre autres
raisons, les Africains sont exploités en France et que l’Occident
exploite le tiers-monde. Il n’est pas question ici de subtilités morales
ni de battage de coulpe, il n’est pas question de savoir si je dois me
sentir coupable ou non. Au contraire précisément : je n’ai rien fait
pour cela individuellement et ce n’est pas en tant qu’individu que j’en
profite, mais en tant que membre d’un groupe que je n’ai pas choisi.
Quelles que soient mes réactions subjectives à cette réalité, elle
existe ; dans la mesure exacte où je suis exempte d’une exploitation,
j’en bénéficie, volens nolens, et de deux façons :
1. Leur exploitation accroît mon revenu, peut-être d’une façon
minime dans la mesure où ce bénéfice m’est à son tour repris par
mes exploiteurs.
2. Mais surtout, pendant que d’autres font ce travail, je ne le fais
pas, tant que d’autres subissent cette exploitation, en voilà au
moins une que je ne subis pas. Et inversement, si et puisque je,
nous ne la subissons pas, il faut qu’elle retombe sur d’autres. Sans
même parler de bénéfices positifs, je profite de l’exploitation
d’autres que moi dans la seule mesure où j’en suis exemptée.
Où l’on voit Merlin l’enchanteur faire surgir sur l’océan de
l’oppression l’île-refuge du couple
De même tous les efforts que fait un homme pour bien traiter sa
femme – je me situe dans une hypothèse optimiste – dans leur
relation personnelle, ne peuvent ni cacher, ni abolir, ni même mitiger
le fait qu’il doit sa situation matérielle, et pour simplifier ne parlons
que de sa situation professionnelle, à la discrimination dont les
femmes – groupe dont sa femme fait partie – sont victimes sur le
marché de l’emploi. On ne peut dissocier la situation qu’occupent les
hommes – donc cet homme – de la situation qu’occupent les
femmes – donc cette femme – sur le marché.
La relation interpersonnelle de cet homme et de cette femme n’est
pas, contrairement à ce que voudraient nous faire croire nos
confrères, une île. Qu’importe qu’ils ne travaillent pas ensemble :
leurs situations respectives sur le marché du travail par exemple, en
tant que membres de groupes différemment traités sur ce marché,
font partie de leur situation globale et donc de leur relation, qui n’a
rien à voir en apparence avec le travail ou le marché. Les bénéfices
involontaires que l’homme du couple dérive sur la scène
« professionnelle » de son appartenance de groupe, ne sont pas
évacués sur la scène conjugale, amoureuse, relationnelle, comme
on voudra l’appeler. Ils font partie des ressources objectives qu’il y
apporte, qu’il le veuille ou non, simplement en apportant sa
personne. Les non-bénéfices de la femme du couple font aussi
partie de ce qu’elle apporte ou n’apporte pas dans la relation. Un
individu-homme n’a pas à bouger le petit doigt pour être avantagé
par rapport aux femmes sur le marché du travail ; mais il ne peut pas
non plus empêcher qu’il soit avantagé, ni renoncer à son avantage.
De la même façon, il n’est pas nécessaire qu’il prenne activement
avantage de ses privilèges institutionnels dans le mariage.
Admettons même qu’un homme ne cherche pas à tirer tout le parti
de ses avantages à tous les niveaux et des désavantages à tous les
niveaux de la femme qu’il a en face de lui. Admettons qu’il veuille
poser la relation comme égalitaire. Qu’est ce que cela signifie ? Tout
au plus qu’il ne poursuivra pas son avantage volontairement, c’est-à-
dire qu’il n’utilisera pas volontairement son avantage initial pour en
obtenir d’autres. Mais à cet avantage initial il ne peut renoncer, parce
qu’il ne peut à lui tout seul supprimer, détruire ce qu’il n’a pas fait. Et
pour la même raison, il ne peut pas plus supprimer les désavantages
institutionnels de la femme. Ce n’est pas directement que bénéfices
et avantages liés à l’appartenance de groupe (au « sexe ») jouent
leur rôle le plus important dans la « relation », mais comme facteurs
rendant possible le rapport de forces le plus immédiat. Et celui-ci est
dérivé de, mieux, consiste tout simplement dans le fait qu’il n’y a
pas, institutionnellement, de symétrie entre les « conjoints » dans
une association conjugale ou paraconjugale (et toute « relation
amoureuse » entre un homme et une femme entre dans cette
catégorie). Les contraintes directement économiques et les
contraintes sociales à une association de ce type sont infiniment
plus fortes pour les femmes que pour les hommes, les pénalités
attachées à son refus infiniment plus dures pour elles. L’association
d’une femme avec un homme n’a donc pas le même sens objectif
pour lui et pour elle, ce que reflète la norme idéologique (le mariage
et « les relations humaines » en général sont l’affaire des femmes et
la préoccupation majeure d’une « vraie » femme), ce que reflète la
réalité des subjectivités différentes des hommes et des femmes
(l’importance de l’amour et des sentiments en général dans la
conscience des femmes). On peut dire que les discriminations sur le
marché du travail ne sont là que pour envoyer et renvoyer les
femmes au mariage, justement dans la mesure où elles font de
celui-ci la « carrière » objectivement la plus profitable, ou la moins
mauvaise, pour elles (idéologiquement : leur « destin », leur « raison
d’être »).
Cette dissymétrie se manifeste à l’occasion d’un mariage, d’une
association donnée, en raison des tensions interpersonnelles qui
émergent alors ; mais elle n’est pas causée par cette association.
Cette dissymétrie préexiste à l’association ; elle est la raison de sa
forme inégale et éventuellement conflictuelle. Mais surtout elle est la
cause de l’existence même de cette association.
Pour le moment, on ne peut pas dire que l’incapacité des femmes
à vivre pour elles-mêmes – les impossibilités matérielles
transformées en interdits par l’idéologie et intériorisées par la
conscience et l’inconscient – soient extérieures au fait que ces
mêmes femmes aient des « relations » avec les hommes. Peut-être
en auraient-elles pour d’autres raisons que la nécessité matérielle, le
besoin d’existence sociale, l’absence d’identité propre. Mais ce
serait dans un autre monde ; et on ne sait à quelles conduites
relationnelles conduiraient, dans un autre monde, ces autres
raisons, celles qui sont couramment invoquées : « l’amour »,
« l’attirance », etc. ; ni même, ni surtout, si ces « raisons »
subsisteront inchangées dans un monde autre, ce qui est douteux.
Qu’aujourd’hui et maintenant ces « raisons » existent à titre de
raisons est possible, mais peu probable. Ce qui est certain, c’est que
ces sentiments existent ; ce qui l’est moins, c’est le rôle qu’ils jouent
dans les relations individuelles hommes-femmes ; ce qui est très
incertain, c’est leur statut causal.
Si, pour des raisons d’analyse, on isole ces « sentiments », on ne
peut connaître leur part exacte dans les relations tant que celles-ci
sont surdéterminées : tant qu’elles sont suffisamment expliquées par
l’oppression et l’aliénation des femmes. Si on n’isole pas ces
sentiments des contraintes, force est de constater qu’ils renforcent
l’action de ces dernières, tout en la dissimulant. Dans un type
d’analyse, ils ne jouent aucun rôle nécessaire, dans l’autre, ils jouent
un rôle certes, mais hautement suspect.
En bref, non seulement il n’est pas nécessaire qu’un homme soit
un oppresseur volontaire pour qu’une femme soit opprimée dans un
relation interpersonnelle, mais cette oppression générale et
antécédente à toute relation particulière est déterminante dans
l’existence même de cette relation. L’individu mâle particulier n’a pas
joué de rôle personnel dans cette oppression, effectuée avant son
entrée en scène ; mais réciproquement, aucune initiative personnelle
de sa part ne peut défaire ou mitiger ce qui a été perpétré avant et
en dehors de son entrée en scène.
Seule une vue idéaliste – mieux, naturaliste – des rapports
humains, une pensée qui effectue une coupure arbitraire entre
l’individu et la société (qui les considère comme deux ordres
distincts, même si on les relie, car les relier c’est les poser comme
séparés), une coupure entre « l’extérieur » et « l’intérieur », entre le
« politique » et le « personnel », qui postule que : 1. les relations
interpersonnelles sont affaire de « sentiments » ; 2. ces sentiments
sont d’une nature a-sociale ; 3. de plus ils ne sont même pas
affectés par les déterminismes sociaux ; 4. seule une telle vue
idéaliste produit la croyance que des îlots a-sociaux, des relations
personnelles égalitaires peuvent exister à l’intérieur d’une structure
oppressive.
Cette pensée doit-elle étonner venant d’un « intellectuel de
gauche » ? Oui et non. Oui, si l’on considère le matérialisme comme
une discipline intellectuelle qu’il suffit de suivre. Non, si l’on
considère que la pensée idéaliste est l’idéologie dominante, qu’elle
imprègne toute notre vie et nos concepts les plus terre-à-terre, et
que le point de vue matérialiste n’est jamais acquis d’avance mais
doit toujours être conquis de haute lutte. La source première de la
pensée matérialiste étant l’action politique, il est logique de penser
que le point de vue matérialiste sur une question donnée sera
produit par un mouvement politique engagé sur cette question, à
partir des lieux sociaux où existe un intérêt objectif à démasquer
l’idéologie, c’est-à-dire par ses victimes. Ceci ne signifie nullement
que ce point de vue une fois produit là ne puisse être adopté ailleurs,
et d’une façon purement intellectuelle. L’absence de motivation
politique n’explique pas à soi seul l’abandon du matérialisme (si tant
est qu’il s’agisse d’abandon). Peut-être faut-il alors recourir à une
explication plus cynique de cet abandon, au fait qu’en l’occurrence la
pensée matérialiste entre en contradiction avec les intérêts objectifs
de classe. Il est certain que la pensée idéologique, appliquée aux
femmes, sert les intérêts objectifs des hommes. En tous les cas, on
constate que la rigueur intellectuelle de ces derniers s’arrête
souvent, pour ne pas dire toujours, aux portes de ce « domaine »,
quand bien même ils sont matérialistes par ailleurs. La coïncidence
entre ce renâclement et leur position de classe est trop marquée
pour qu’on y voie l’effet du hasard et non l’effet de cette dernière.
Dans ce cas il est intéressant de noter que leurs intérêts objectifs
trouvent leur traduction de cette façon : que le mode de pensée de
ces hommes à propos des femmes trahit – révèle – leur attachement
dissimulé à ces intérêts, en trahissant – en contredisant – leur
propos politique avoué.
Où Merlin l’enchanteur se fait passer pour une bonne fée…
On retrouve la même négation de la réalité politique dans les
implications de la proposition selon laquelle la ligne ne passe pas
entre hommes et femmes, mais entre féministes et antiféministes.
Les implications de ceci sont claires : d’une part les hommes
peuvent jouer le même rôle que des femmes dans la libération des
femmes ; d’autre part on peut et on doit traiter comme des ennemies
les femmes non-féministes, au même titre que les hommes
antiféministes. Il est fort possible que toute cette pseudo-pensée ait
pour motivation unique la première implication, que tout ce discours
soit destiné d’abord à faire accepter une participation égale des
hommes à la libération des femmes. Il est particulièrement odieux
qu’Alzon n’hésite pas, pour y forcer son entrée, à diviser les
femmes. Ce seul fait prouverait, s’il en était besoin, que son souci et
son propos ne sont pas la libération des femmes, puisqu’il est prêt à
l’affaiblir, ou à tenter de l’affaiblir, si à ce prix il pense pouvoir y
trouver sa place.
Il a choisi, pour prouver que les hommes, et lui, peuvent participer
à ce mouvement, de prouver que le fait d’être homme ne justifie pas
automatiquement l’exclusion, et ceci passe pour lui par l’assertion de
la proposition symétrique : que toutes les femmes ne sont pas
automatiquement concernées. Bien entendu, prouver qu’en matière
de groupe, l’appartenance ou la non-appartenance à ce groupe ne
comptent pas est une gageure. Il est plus facile de procéder
négativement en divisant les femmes, que positivement en prouvant
que les hommes sont autant partie prenante que les femmes de la
libération de celles-ci.
Donc, nous devrions traiter les femmes antiféministes comme les
hommes antiféministes, ce point une fois acquis signifiant pour Alzon
qu’on traitera les hommes féministes comme les femmes féministes.
Malheureusement, il y a en l’occurrence pas l’ombre de la symétrie
qu’il postule. L’antiféminisme des hommes correspond à leurs
intérêts objectifs, il n’y a rien de plus à dire sur ce sujet. En
revanche, l’antiféminisme des femmes diffère radicalement de
l’antiféminisme des hommes ; il lui est même diamétralement
opposé. Ce qui est racisme chez l’oppresseur est haine de soi chez
l’opprimée. Il est normal que les femmes soient antiféministes ; c’est
le contraire qui serait étonnant. Et la prise de conscience, le
« devenir-féministe » n’est pas une Pentecôte soudaine et brutale ;
la conscience n’est pas acquise en une fois et une fois pour toutes ;
c’est un processus long et jamais terminé, douloureux de surcroît,
car c’est une lutte de tous les instants contre les « évidences » : la
vision idéologique du monde, et contre soi. La lutte contre la haine
de soi n’est jamais terminée. Il n’y a donc pas de rupture abrupte
entre les femmes féministes et les femmes « antiféministes », mais
un continuum de points de vue sur une même situation. Car, quelles
que soient leurs « opinions », les femmes sont opprimées. Leur
antiféminisme étant a) un obstacle à la prise de conscience de leurs
intérêts objectifs et b) plus directement le reflet de leur oppression
dans leur subjectivité est donc l’un des moyens du maintien de cette
oppression.
Aussi, tandis que l’antiféminisme des hommes fait partie de
l’oppression exercée, l’antiféminisme des femmes fait-il partie de
l’oppression subie. Les féministes ne peuvent en aucun cas
considérer sur le même pied les hommes antiféministes et les
femmes antiféministes, ni appeler ces dernières des ennemies. Elles
ne sont pas séparées de nous par des intérêts objectifs mais par
une fausse conscience, et encore celle-ci ne nous sépare-t-elle pas
vraiment : car nous l’avons eue, l’avons encore en partie ; c’est notre
ennemie commune. Quand nous luttons contre leurs « opinions »,
nous ne luttons pas contre elles, mais contre cette ennemie
commune, donc pour elles et pour nous.
… et nous met en garde contre les mauvaises
L’autre volet de la démonstration – de la tentative de division des
femmes – consiste à agiter le chiffon rouge qui fait foncer la vachette
conditionnée : après avoir prétendu que la libération n’intéresse pas
toutes les femmes, à prétendre que l’oppression ne concerne pas
toutes les femmes. Si en effet une catégorie de femmes peut être
conçue comme non concernée, dès lors le critère de genre ne joue
plus, et les féministes de genre masculin peuvent s’introduire dans le
mouvement, et ce mouvement être vidé de son contenu politique :
car qu’est-ce qu’un mouvement de libération des femmes, si le
genre n’est plus pertinent ? Alzon, qui sait ce qu’il fait, ne
s’embarrasse pas d’originalité, à laquelle il préfère l’efficacité. La clé
de voûte de la division est le mot magique de « bourgeoises ».
Cette question a longtemps agité et divisé les mouvements de
femmes, et continue d’ailleurs de le faire ; aussi est-on sûr de semer
la perturbation en la soulevant. Les raisons n’en sont pas claires
mais elles ont définitivement plus à voir avec la culpabilité des
femmes qu’avec une quelconque réalité. En effet, personne ne
connaît ces « bourgeoises » dont tout le monde parle. Ni les femmes
qui dans les mouvements les « excluaient » d’avance, avant même
qu’elles n’aient frappé à notre porte, ni Alzon qui ne les connaît que
par ouï-dire, et quel ouï-dire ! Les écrits d’un auteur du 19e siècle !
Qui sont-elles, qui les a vues ? Ces horribles femmes privilégiées qui
sont nos ennemies de classe ? Et où les chercher, à quoi les
reconnaît on : quelle est la définition opératoire d’une
« bourgeoise » ? Sur ce point, personne ne semble à même de nous
renseigner. Alzon en donne une définition qui est tout sauf
opératoire, qui s’adresse à une essence ou à une situation abstraite,
qui ne permet en aucun cas de déterminer si cette situation existe ou
non, encore moins d’analyser le concret, qui pose plus de question
qu’elle n’en règle : ce sont – seraient – des femmes « qui ont tout
mais ne sont pourtant pas libres » (tribune libre du Monde, 1974).
Non seulement cette définition ne permettrait absolument pas de
reconnaître une « bourgeoise » si on la rencontrait, mais de toute
évidence elle pose à son niveau même un problème : à moins
d’entendre d’une façon spéciale et spécieuse ce que signifient
« avoir » et « liberté », il y a contradiction dans les termes de la
définition. En tous les cas, si une telle situation paradoxale existait,
quelles implications politiques pourrait-on en tirer ? À quel type
d’allégeance ou d’engagement (ou de non-engagement) conduirait-
elle ? Pourquoi et comment ? À cette question, personne ne répond.
De même que la définition 1) est paradoxale, 2) ne se réfère à aucun
groupe concret et 3) ne donne pas les moyens d’identifier un tel
groupe, les implications politiques sont laissées dans le vague,
procèdent de l’insinuation calomnieuse ou de l’affirmation gratuite, le
plus souvent des deux, mais jamais de la démonstration.
Les mouvements de femmes ont-ils une vue plus précise de la
question que nos amis mâles ? Point. Les débats sur le sujet ont
toujours été entachés de l’abstraction et de l’illogisme les plus
marqués, associés comme il est de règle à la passion la plus vive.
Ainsi il se disait que les « bourgeoises » 1) n’étaient pas opprimées,
2) étaient nos ennemies car 3) elles se « rallieraient à leurs
hommes ». La contradiction entre 1 et 3 ne semblait gêner
personne, non plus le fait que l’on parlait pour des absentes, non
plus le fait qu’on leur imputait un comportement futur – le
« ralliement » – qu’on niait pour soi et que l’existence même des
groupes d’où ces accusations étaient lancées démentait. Peut-être
la plus grande ironie de l’affaire était-elle en effet que les femmes qui
lançaient ces accusations se définissaient elles-mêmes comme
« bourgeoises ». La contradiction entre cette autodéfinition, le fait
que quoique « bourgeoises » elles se sentaient non seulement
opprimées mais constituaient les mouvements de libération, et leurs
pronostics, ne semblait nullement les déranger.
Un exemple manifeste du caractère mythique de la « menace
bourgeoise » est donné par le fait que la seule référence concrète
consistait en l’évocation horrifiée de Madame Pompidou. Or celle-ci
ne constitue pas de toute évidence une catégorie à elle seule et
d’autre part n’a jamais, pour autant qu’on sache, manifesté la
moindre velléité d’entrer dans le mouvement, encore moins d’en
subvertir les objectifs révolutionnaires. On aurait pourtant cru d’après
la teneur de certaines discussions que cette éventualité était
imminente et constituait le danger le plus immédiat auquel le
mouvement dût faire face. Ce qui est intéressant dans l’affaire, c’est
que la situation objective de Madame Pompidou – réputée une
capitaliste entre les pires – n’entrait pas en ligne de compte : dans
les groupes américains, Jackie Kennedy, dont la situation est
différente, jouait le même rôle. Il est clair, et par le choix d’une
individue unique dans les deux cas, et par le choix de la même
individue, la femme du chef de l’État, dans les deux cas aussi,
qu’elles avaient valeur de symbole. Mais ce qui n’est pas clair, c’est
ce qu’elles symbolisent.
La haine des femmes déguisée en amour des prolétaires…
À mon avis ce symbole et cette symbolisation sont le produit de la
convergence de deux types de processus idéologiques.
I. La « menace bourgeoise » d’une part reflète purement et
simplement une partie de l’idéologie masculine, du sexisme. Celui-
ci produit et se manifeste par, entre autres, le déplacement de la
haine de l’oppresseur – le capitaliste – sur les serviteurs et
possessions de celui-ci. La « bourgeoise » est la cible favorite des
« révolutionnaires » mâles3. Elle est beaucoup plus haïe que
l’oppresseur réel, le « bourgeois ». Ceci à son tour correspond à
trois processus distincts mais non contradictoires :
1. L’impuissance politique. Précisément le pouvoir réel de
l’oppresseur, du bourgeois, le rend inattaquable, ou du moins non
attaquable sans risques énormes. Il est plus facile, et plus payant
aussi, de l’attaquer dans ses possessions, d’attaquer des
personnes qui participent de sa puissance. D’une part, elles la
manifestent, et les attaquer c’est s’attaquer à cette manifestation ;
d’autre part, elles ne la possèdent pas, ce qui minimise les risques
de représailles. Ainsi Eldridge Cleaver exprimait sa haine du
pouvoir des hommes blancs sur lui en violant leurs femmes. Leur
participation au pouvoir blanc consiste à en recevoir des miettes,
des restes de table, mais surtout à être sous sa protection. Il peut
sembler paradoxal de s’attaquer, même si les risques de
représailles sont moins grands, à ceux ou à celles qui n’ont que des
délégations d’un pouvoir qui se situe ailleurs, et non à ses
détenteurs principaux. Mais précisément, c’est là que le bât blesse,
car :
2. La détention du pouvoir est d’autant plus et non d’autant moins
provocante que ce pouvoir, aussi minime soit-il, est perçu comme
illégitime. Dans ce sens, le fait que les bribes de pouvoir détenues
par les femmes de Blancs ou les femmes de bourgeois soient des
délégations et ne soient pas possédées par elles en propre, joue
non en leur faveur mais en leur défaveur. Le même fait qui devrait
amener à exempter les femmes de bourgeois de l’attaque – le fait
qu’elles détiennent leur peu de pouvoir d’une façon indirecte – les
rend particulièrement odieuses aux autres opprimés. L’autorité
qu’une femme de bourgeois peut exercer – sur des chauffeurs de
taxi, des femmes de ménage, etc. – est perçue comme illégitime
précisément parce qu’indirecte.
3. Cette perception révèle deux choses : a) cette autorité est perçue
comme allant à l’encontre de leur statut de droit : elle empêche
qu’elles soient traitées comme elles devraient l’être, c’est-à-dire
comme des femmes, ce qui à son tour révèle que le statut de
femme est en droit incompatible avec une autorité quel conque ; b)
cette autorité est perçue comme contradictoire donc illégitime parce
qu’elle est dérivée, non de la source classique et considérée
comme normale de l’autorité : la mainmise sur l’économie, mais de
son contraire : du statut de possession d’un bourgeois.
II. Donc, précisément parce qu’elles sont des possessions, a)
l’autorité des femmes de bourgeois est indue ; b) leur appropriation
privée par les bourgeois est l’un des exemples de l’inégalité des
classes et de l’oppression des prolétaires. Rapter leurs femmes,
c’est signifier aux bourgeois qu’on n’accepte pas leur accaparement
des biens de ce monde, et procéder derechef à un début de
redistribution. L’accès égal aux femmes continue d’être une
revendication implicite du sentiment communiste populaire (des
hommes) cent ans après la mise au point de Marx, qui dans son
innocence croyait ce sentiment le fait des seuls bourgeois ! Mais
cette mise au point ne peut rester qu’un vœu pieux. Cette
conception de l’égalitarisme continue de sévir – comme un article
publié dans un hebdomadaire gauchiste le prouve (lettre de
Mohamed dans Tout, 1971) – et continue de manifester que les
femmes sont considérées comme des biens.
Donc les attaques contre les « bourgeoises » révèlent en négatif la
conception populaire de l’ordre social, de ce qu’il devrait être.
L’indignation des communistes, des prolétaires, des Noirs, des
Algériens, bref des opprimés de genre masculin, que cet ordre ne
soit pas respecté dévoile ce qu’il est : a) les femmes doivent être
également partagées ; b) il n’y a pas de raison pour que leur
« qualité » de possession de certains hommes, qui manifeste
l’accaparement, les soustraie de surcroît à certains traits de leur
condition « normale ». Mettre la main au cul d’une « bourgeoise »,
comme de toute autre femme d’ailleurs, n’est pas un plaisir ni une
pulsion sexuels, on s’en doute. C’est une façon de la rappeler, et de
se rappeler, au sens de la hiérarchie « vraie ». Pour les metteurs de
main au cul et pour les hommes en général, l’appartenance de sexe
doit l’emporter sur « l’appartenance de classe ». C’est ce que
manifeste l’indignation provoquée par les instances où elle ne
l’emporte pas : où une femme, en qualité d’épouse de bourgeois,
donne des ordres à un homme ; ce que manifestent les injures
agies, écrites ou parlées adressées à ces femmes.
L’indignation provoquée par la mitigation du statut de sexe par le
« statut de classe » révèle que le genre est conçu comme devant
l’emporter sur la classe. Il est donc clair que l’hostilité vis-à-vis des
« bourgeoises » est due au sentiment qu’elles ne sont pas à leur
place, qu’elles sont des usurpatrices (en sus d’être des objets
indûment appropriés). Cette hostilité est donc fondée sur le contraire
de la « théorie » qui la rationalise. Cette théorie dit que les femmes
de bourgeois sont « bourgeoises », c’est-à-dire oppresseuses, avant
d’être femmes c’est-à-dire opprimées, et qu’elles sont haïes à l’instar
de leurs homologues mâles précisément en raison de ce que leur
classe – leur qualité d’ennemies – l’emporte sur leur genre. Or, au
contraire, si les « pouvoirs » des « bourgeoises » indignent, ce n’est
pas parce qu’elles sont perçues comme des bourgeois, mais parce
qu’elles sont perçues comme n’étant pas des bourgeois – ne devant
pas en être. Ce qui indigne dans le fait qu’elles exercent ou
semblent exercer certaines prérogatives bourgeoises, c’est qu’elles
les exercent indûment, qu’elles usurpent une position. Et non
seulement elles l’usurpent, posent aux bourgeois et ainsi se
dérobent à leur traitement « normal » ; mais c’est justement parce
qu’elles sont possédées par des bourgeois, parce qu’elles sont des
possessions et non des bourgeois qu’elles peuvent poser aux
bourgeois et nier qu’elles sont des possessions !
Ainsi les attaques menées contre les « bourgeoises » au nom
d’une conscience « de classe » – pour laquelle la classe
l’emporterait sur le genre – révèlent-elles une conscience
diamétralement opposée, pour laquelle :
- les femmes de bourgeois sont perçues (correctement) comme
n’appartenant pas à la même classe que les hommes (y
appartenant non en tant que sujets mais en tant qu’objets) ;
- les femmes de bourgeois sont perçues comme étant femmes
avant que d’être « bourgeoises » ;
- le genre – ce qui est dû à tous les hommes par toutes les
femmes – doit l’emporter sur la classe.
… et fondement du féminisme masculin
Quand on sait quelle culpabilité – quelle oppression (voir plus
bas) – sont à l’origine du « mythe de la bourgeoisie » chez les
femmes, on réalise à quel point il est odieux de la part d’un homme
de les renforcer ou tout simplement de s’appuyer sur elles. Mais
après tout, Alzon (1973) n’est pas vraiment libre de le faire ou de ne
pas le faire : il suit le mythe dans sa version masculine, c’est-à-dire
pour des raisons qui ne sont pas la haine de soi mais la haine de
l’autre ; on retrouve dans son exposé toutes les attitudes masculines
exposées plus haut.
La première indication que nous avons affaire à un mythe est
l’irrationalité totale de ce qu’on n’ose pas appeler une
argumentation. S’appuyant sur une lecture personnelle d’Engels,
Alzon introduit une distinction parfaitement arbitraire entre
« oppression » et « exploitation ». Non que celle-ci ne nous soit
familière, mais on sait qu’elle ne veut rien dire sinon que le locuteur
ou la locutrice exprime ainsi, en termes qu’il ou elle estime plus
polis, que l’oppression des femmes est « secondaire ». Cette
distinction est donc une sorte d’injure raffinée, mais on ne s’attend
certes pas à voir tout un pamphlet basé sur et consistant
uniquement en une variation sur ce thème. On attend donc autre
chose d’Alzon, d’autant plus qu’il annonce ça au début en se frottant
les mains avec l’air de celui qui a trouvé un truc vraiment original et
dont toute la bouille vous dit : « Vous allez voir ce que vous allez
voir ! » Mais non, rien. On ne voit rien. Alzon ne définit aucun des
deux termes, ce qui va rendre leur distinction difficile : mais il s’en
fout, de cette difficulté, car il n’essaie même pas de justifier la
distinction. On pourrait penser que cette distinction, cette « idée »,
bonne ou mauvaise, prouvée ou non, puisqu’elle ouvre, introduit et
justifie l’existence du pamphlet, va en sous-tendre la suite, parcourir
la « démonstration » entière. Mais non : il l’abandonne derechef,
juste après l’avoir mentionnée, et n’en reparlera plus. Pourquoi ?
C’est qu’elle a servi son propos : tenir lieu de semblant de
formulation théorique à l’éternel mythe, à la division entre
« bourgeoises » et « travailleuses ».
Qu’il s’agisse d’un mythe est encore manifeste dans le fait qu’il ne
se réfère jamais à aucun groupe social concret. Pour décrire cette
catégorie qu’il dit exister aujourd’hui, il utilise en tout et pour tout une
citation de Paul Lafargue, né et mort au 19e siècle. Ceci ne nous
éclaire pas beaucoup sur qui sont ces « bourgeoises », sur ce
qu’elles font, sur où on les trouve (apparemment, lui ne les a pas
trouvées, sinon pourquoi Lafargue…). Apparemment encore, ce ne
sont pas des femmes de « bourgeois » au sens marxiste puisque
leurs maris non seulement travaillent mais tirent leur revenu de ce
travail. Il ne s’agit donc pas de possesseurs des moyens de
production percevant la plus-value. Ou la plus-value a disparu sans
que je m’en aperçoive, ou bien Alzon utilise « bourgeois » pour
signifier « cadres » et ne s’en excuse ni ne s’en explique. Mais il a
d’autres chiennes à fouetter, c’est peut-être là son excuse.
Ces bourgeoises ne font rien, vous entendez strictement rien,
sinon d’aller à des cocktails. Là, je reconnais bien la description que
tout le monde donne des Odieuses Oisives, mais je n’y reconnais
personne que j’aie jamais rencontrée, ni qu’Alzon ait jamais
rencontrée, étant socialement exclus de ces milieux comme les
autres petits-bourgeois. D’abord, les sociologues, dont moi, dont
Alzon, n’ont aucune chance de jamais pouvoir pénétrer ou enquêter
dans les milieux où ces créatures fabuleuses risqueraient de se
trouver. Tant que ses sources d’information restent celles de tout le
monde c’est-à-dire France Dimanche et une opinion de Monsieur
Lafargue, Paul, il serait plus sage, sinon plus honnête, de se taire.
D’autre part, le peu qu’on sache conduit à penser que des femmes
qui ne font strictement rien, d’autant que la plupart ont des enfants,
ça n’existe pas, pour la bonne raison que c’est impossible (sans ou
avec une ou même des domestiques, comme les intéressées le
savent et le diraient si on le leur demandait). Mais qu’importe à
Alzon l’absence d’information sur ces créatures mythologiques,
qu’importe même que rien ne prouve qu’elles existent ! Ce qui
compte pour lui ce sont les raisonnements auxquels il va pouvoir se
livrer sur ce groupe mythique, et aux dépens des femmes de chair et
de sang. Par exemple, leurs maris ont été définis comme des
travailleurs mais leurs femmes sont des bourgeoises. Qu’importe
encore la contradiction ? Ce qui compte ici, c’est bien de marquer la
différence entre les maris qui peinent et les femmes oisives que les
premiers entretiennent à la sueur de leurs fronts (c’est sans doute
pourquoi ils ont été décrétés « travailleurs » : si les susdits maris
entretenaient leurs femmes à la sueur de leurs dividendes, la
conclusion d’Alzon manquerait singulièrement d’impact).
On reconnaît là la théorie vulgaire selon laquelle les femmes « à la
maison » sont « entretenues à ne rien faire » : ne gagnent pas leur
vie, bref ne méritent pas leur pitance. Le féminisme a porté un rude
coup à cette vision des choses. J’ai montré que le travail ménager
est un travail et que l’entretien, loin d’être un cadeau, est une forme
de rémunération inférieure en nature – non en montant – au salaire.
Alzon n’y a rien compris et le démontre abondamment par la suite ;
mais ceci sort de mon propos. L’important c’est que, sans l’avoir
compris, il l’accepte. Pourquoi ? Parce qu’en l’acceptant, en
« accordant » à certaines femmes – merci monsieur – qu’elles sont
exploitées, et en le refusant à d’autres, il trouve une nouvelle base,
plus habile, plus « féministe », pour le même vieux projet : diviser les
femmes. Certes, ce « refus » d’accorder la qualité d’exploitées à
certaines femmes provient en partie de son incompréhension de ce
qu’est l’exploitation domestique mais elle provient surtout de son
propos politique qui à son tour est la cause de son incompréhension.
Il n’a admis la théorie de l’exploitation domestique que pour
pouvoir, en en déniant l’application à certaines, mieux diviser les
femmes. En effet, en ce qui concerne les « bourgeoises », il reprend
la vision idéologique selon laquelle l’entretien fourni par le mari est
un cadeau, donné contre rien. Sans compter qu’en ce qui concerne
les « travailleuses », il voit leur exploitation en termes quantitatifs :
comme consistant en la différence – qu’il postule négative – entre la
valeur vénale de l’entretien et la valeur vénale du salaire qu’elles
pourraient – où, comment ? – percevoir. La femme travaille plus que
le mari et consomme juste autant : la femme est « volée ». Voilà
l’exploitation pour Alzon ; donc, si, tout restant inchangé, les femmes
mangeaient plus que leurs maris, le problème serait résolu. Mais, ou
bien « l’entretien » est toujours un concept idéologique ou bien il ne
l’est jamais ; on ne peut pas le démystifier à moitié. Mais encore une
fois, qu’importe à Alzon. Son propos est d’amener cette véritable
perle, accrochez-vous : dans la bourgeoisie ce sont les femmes qui
exploitent leurs maris ! À ce compte, les enfants « exploitent » leurs
parents, les conscrits « exploitent » l’Armée, les vieillards
« exploitent » l’hôpital. Il n’explique pas comment ces maris qui sont
« dominants » peuvent être en même temps exploités, ce qui est un
paradoxe logique et serait, si cela existait, une occurrence
absolument unique dans l’histoire de l’humanité (et si cela existe, eh
bien, ils l’ont mérité parce qu’ils sont vraiment trop bêtes ; à leur
place j’utiliserais un peu de mon pouvoir pour faire cesser cette
intolérable exploitation). Mais cette énormité est une vétille aux yeux
de qui a transformé la dépendance économique des femmes en
exploitation par elles exercée. Aussi Alzon n’est-il pas là pour
résoudre ce mystère. Ayant dit, il procède, car son propos n’est pas
de justifier des propositions aberrantes, donc injustifiables, mais
simplement de trouver des insultes inédites à lancer aux
« bourgeoises ».
Mais, hélas pour lui, sa passion est trop vive, elle l’entraîne plus
loin qu’il n’aurait voulu : à se démasquer. En effet, pour « mieux
prouver son point » – l’oisiveté, donc, selon lui, la non-exploitation
des « bourgeoises » –, Alzon les compare à des prostituées de luxe.
Il révèle ainsi l’étendue de sa compréhension de l’oppression des
femmes : pour lui, ce n’est pas le client, comme on le croirait, qui
exploite la prostituée mais la prostituée qui exploite le client, et la
qualité de son « féminisme ». Dire que les « bourgeoises » sont des
prostituées de luxe, c’est pour des féministes dire qu’elles sont bien
des femmes exploitées comme les autres. Pour Alzon c’est dire le
contraire, puisque c’est le nœud de la « théorie » selon laquelle ces
femmes exploitent leurs maris. En effet il utilise cette comparaison
comme un argument imparable pour prouver leur différence d’avec
les autres femmes. Or ce n’est certainement pas en tant que
prostituées que les « bourgeoises » diffèrent des autres femmes.
Alors pourquoi Alzon a-t-il cru cet argument décisif ? Les prostituées
de luxe diffèrent bien des autres femmes, d’un certain point de vue.
Mais ce n’est pas d’un point de vue féministe. Alzon pense
« prouver », en les traitant de prostituées de luxe, que ces femmes
sont non exploitées donc politiquement inférieures aux autres. Or,
c’est précisément sur ce point qu’elles sont semblables aux autres.
Alzon révèle ainsi que son point de vue, non seulement n’est pas
féministe, mais est antiféministe. Car le point de vue d’où ces
femmes sont appréhendées d’une façon péjorative, c’est le point de
vue de l’ouvrier qui traite la « bourgeoise » de « salope ». En termes
« universitaires », Alzon dit la même chose : qu’est-ce qu’elles se
croient, ces femmes qui sont à moi inaccessibles, qui ne sont pas
(par moi) opprimables, alors qu’elles sont des putains comme les
autres ! Le seul point de vue d’où les assertions d’Alzon sur les
« bourgeoises » sont compréhensibles, le seul point de vue d’où
elles peuvent être émises, c’est celui du sexisme : pour lequel il est
inadmissible que certaines femmes échappent ou aient l’air
d’échapper, même en partie, au sort commun ; le point de vue des
hommes indignés de voir leur privilège de sexe – en particulier
l’accès sexuel à toutes les femmes – mis en échec par des
« privilèges », plus exactement des protections, de classe ; car le
pire pour eux est qu’ils savent que ces « privilèges » sont dérivés de,
obtenus par une oppression de sexe : par la prostitution, la même
que celle dont ils espéraient bénéficier, mais réservée à des
hommes dominants. Ce n’est pas le point de vue de quelqu’un qui
réclame la fin de l’oppression des femmes, mais au contraire celui
de quelqu’un, de la majorité des hommes, qui réclame l’application
totale – sans exemptions ni mitigations – à toutes les femmes sans
distinction, du sort des plus opprimées. C’est le point de vue des
« partageux » sexuels, ceux qui veulent que cesse la distribution
inégale des femmes.
Cette haine des « bourgeoises » n’est pas, de toute évidence,
provoquée par l’amour des femmes et de leur libération. Mais ce
n’est même pas une haine limitée à une catégorie particulière de
femmes. C’est la haine de toutes les femmes. Les « bourgeoises »
ne sont particulièrement visées que dans la mesure où elles
semblent échapper partiellement à l’oppression, ou à certaines
oppressions, ou à l’oppression par certains hommes. La haine active
est bien réservée pratiquement aux « bourgeoises », à celles qui
paraissent bénéficier d’un statut d’exception, d’une exemption
scandaleuse. Mais que cette exemption supposée suscite
l’indignation et la haine à l’égard de ses « bénéficiaires » montre
quelle est la condition seule jugée convenable aux femmes : la seule
qui n’éveille pas l’hostilité est une situation d’oppression totale. Cette
réaction est classique dans les annales des relations entre groupes
dominants et dominés, et a été amplement étudiée dans le Sud des
États-Unis en particulier. La bienveillance paternaliste des Blancs
pour les Noirs qui « connaissent leur place » et y restent se
transforme curieusement en une fureur meurtrière quand ces Noirs
cessent de connaître leur place. Les mouvements féministes
américains ont aussi analysé les réactions masculines aux « uppity
women », littéralement les femmes qui ne baissent pas les yeux.
Les fameuses « bourgeoises » ne sont pas de ces femmes
« arrogantes » : des femmes qui contestent leur rôle, mais plutôt des
femmes à qui une soumission classique à un homme vaut en retour,
quand cet homme appartient à la couche supérieure de son sexe,
quand cet homme domine d’autres hommes aussi bien que des
femmes, une protection contre ces autres hommes. Ceci est vécu,
comme je l’ai dit plus haut, comme une anomalie, comme une
transgression de la règle idéale qui devrait être la soumission de
toutes les femmes à tous les hommes, et d’autant plus outrageante
qu’elle est le résultat de l’obéissance à cette règle. L’attachement à
cette norme est rarement conscient, encore plus rarement verbalisé
chez les intellectuels de gauche. Il n’est révélé que négativement par
l’indignation que sa transgression suscite en eux.
La haine de soi comme fondement du gauchisme féminin

Ou les origines des droites féministes, ou l’image


de soi dans le miroir de la mauvaise conscience
des femmes
C’est dans ce contexte qu’il faut comprendre les débats de
conscience de certaines tendances des mouvements de libération
des femmes et la « politique » adoptée par certains groupes. Ces
débats de conscience ne portent pas sur une situation réelle, et les
prises de position ne découlent ni d’une analyse de la situation
concrète de catégories concrètes de femmes, ni a fortiori d’une
analyse des implications politiques de telle ou telle position, ce qui
exigerait que ces positions soient connues, pour l’engagement dans
la lutte de libération. Ils sont simplement une expression de la
mauvaise conscience des femmes, mauvaise conscience qui, inutile
de le dire, est à la fois produit et signe de l’oppression. Les femmes,
comme les hommes, estiment illégitime que la classe l’emporte sur
le genre : que leur « appartenance de classe » – qui est d’ailleurs
toujours faussement évaluée et/ou identifiée à l’origine de classe
(ces femmes se classent d’après la position de leur père ou de leur
mari ; si elles se classaient d’après leur position propre, elles
s’apercevraient qu’aucune d’elles n’est bourgeoise) – les mette dans
des situations de supériorité ou de « non-infériorité totale » vis-à-vis
de certaines catégories d’hommes. Elles projettent cette mauvaise
conscience – sous forme d’hostilité – sur une catégorie mythique de
femmes censées exemplifier cette anomalie.
Cette mauvaise conscience est particulièrement articulée et
exprimée systématiquement dans l’idéologie « gauchiste » : les
prises de position des groupes dits « gauchistes » (à cause de leurs
liens avec l’extrême gauche masculine) des mouvements. Mais elle
n’y a pas sa source ; elle y trouve seulement une formulation
pseudo-théorique toute faite : élaborée par les gauchistes mâles
comme rationalisation « révolutionnaire » de leurs intérêts
d’hommes.
Cette formulation n’est du point de vue des femmes qu’une forme
particulière d’une mauvaise conscience générale, et sans rapport
structurel avec l’idéologie ou le mouvement « révolutionnaire ».
L’engagement des femmes dans la lutte dite « prolétarienne », la
lutte gauchiste (dont le caractère prolétarien reste à vérifier4) semble
impliquer une exclusion des « bourgeoises », non en tant
qu’individues concrètes – puisque personne n’a jamais vu la queue
d’une –, mais de la définition du peuple à la libérer. D’une certaine
façon ces femmes (les gauchistes) reproduisent dans leurs groupes
non mixtes la mauvaise conscience des membres petits-bourgeois
de la gauche masculine vis-à-vis des « masses » c’est-à-dire des
prolétaires. C’est bien une reproduction – une imitation – dans le
sens qu’elle est fondée sur une identification des femmes à « leurs »
hommes. Ce n’est qu’en s’identifiant à ceux-ci que ces femmes
peuvent se sentir « privilégiées » et « coupables ». Cette
identification a elle-même plusieurs sources : d’une part
l’identification à l’oppresseur « personnel » pris comme modèle,
c’est-à-dire l’aliénation féminine classique, d’autre part la fausse
conscience. L’identification est produite par le désir de croire à, et
produit la croyance à, la similitude au-delà de la barrière des sexes.
Elle est typiquement une réaction magique, une façon d’annuler en
rêve l’oppression qu’on ne peut supprimer dans la réalité. Comme
tout recours à la magie, elle porte sa propre contradiction, sa propre
annulation, puisque l’identification est la preuve péremptoire de la
non-identité. La croyance tenue par des femmes nées de bourgeois
ou mariées – légalement ou non – à des bourgeois, qu’elles sont
elles-mêmes des « bourgeois » est un produit de la fausse
conscience : car elles ne participent pas comme elles le croient aux
privilèges de cette classe, et elles ne le croient que grâce à un
processus d’identification. Donc ces femmes se sentent coupables
vis-à-vis des prolétaires : d’une part par fausse conscience, parce
qu’elles se croient faussement dans la même situation et dans le
même rapport objectif aux prolétaires que leurs « mecs ». Mais cette
culpabilité est aussi le produit de ce qui est en un sens le contraire
de la fausse conscience, la mauvaise conscience : le sentiment que
ces privilèges de classe dont la fausse conscience les persuade
qu’elles les exercent à l’instar de leurs hommes, sont, par elles,
usurpés.
Ce processus est distinct du premier analytiquement, bien que les
deux aillent le plus souvent ensemble. En effet, on peut distinguer
trois situations théoriques :
1. Celle d’une femme qui est vraiment bourgeoise, c’est-à-dire
capitaliste. Il y a en France onze mille femmes « Patrons de
l’industrie et du commerce ». Cette catégorie comprend Rothschild
et l’épicier du coin. Étant donné le nombre d’épiceries tenues par
des femmes, on peut penser que la majorité de ces onze mille
« Patronnes » sont plus vraisemblablement des épicières ou
assimilées que des Rothschild.
2. Celle d’une femme mariée à un bourgeois et bénéficiant de
certaines délégations de pouvoir.
3. Celle d’une femme mariée à un petit-bourgeois et ne bénéficiant
de rien du tout (le cas de nos gauchistes).
Dans les cas 1 et 2, les privilèges dérivés soit de l’appartenance de
classe (1) soit de la possession par la classe (2) sont entachés de
culpabilité ; redoublée dans le cas 2 par la façon dont ils ont été
acquis (la prostitution que les hommes prolétaires leur reprochent
avec tant de vertu). Dans les cas 2 et 3, ces privilèges peuvent être
imaginaires : ils le sont toujours en 3, et ils peuvent s’ajouter en 2
aux privilèges dérivés mais réels. En d’autres termes, la mauvaise
conscience joue dans tous les cas : le sentiment d’usurpation. Elle
est redoublée dans le second cas, celui des « bourgeoises »
classiques c’est-à-dire des femmes de bourgeois, par la conscience
de la tricherie qui provoque l’indignation masculine. Dans le
troisième cas, elle est fondée sur la fausse conscience uniquement,
qui peut très bien fonctionner dans le deuxième cas aussi : ce n’est
pas parce qu’on a quelques miettes de pouvoir qu’on ne peut pas
s’imaginer l’avoir tout entier, au contraire.
Les femmes « gauchistes » partagent avec leurs hommes la
culpabilité d’avoir des privilèges de classe ; mais à cette culpabilité
de gauche s’ajoute pour elles la culpabilité de posséder ces
privilèges indûment en tant que femmes, c’est-à-dire d’ajouter à
l’oppression de classe (qu’elles croient exercer) un renversement de
la hiérarchie normale des sexes. La conscience douloureuse de ce
renversement comporte deux volets : le sentiment que rien ne
devrait les mettre à même d’opprimer des hommes ; le sentiment
qu’elles ne sont pas vraiment dans la même situation que leurs
hommes, que l’oppression qu’elles « font subir » aux prolétaires
n’est pas fondée sur les mêmes bases : est encore moins légitime.
Ces deux sentiments sont, ironiquement, contradictoires. Le
premier est la culpabilité d’être des bourgeoises, le deuxième est la
culpabilité de n’être pas bourgeoises, et d’en posséder quand même
les privilèges !
La forme politique – en terme de « théorie » – que prend cette
mauvaise conscience est systématisée dans certains groupes de
femmes, généralement trotskistes, mais elle est utilisée aussi dans
des groupes non gauchistes comme moyen de gouverner : dans le
groupe Psychanalyse et Politique. Son prétexte est le projet de
« réconcilier la lutte des classes et la lutte des femmes » – ce qui
exige qu’on les ait préalablement « fâchées ». Mais au lieu que cette
« réconciliation » procède d’une analyse – ce dont leurs motivations
les rend incapables – elle procède de la magie. On ne cherche pas à
analyser comment l’oppression des femmes – en tant que telle –
s’articule avec l’oppression des prolétaires en tant que telle. Il
faudrait d’abord savoir en quoi consiste l’oppression des femmes et
elles ne veulent pas le savoir. C’est donc au niveau de groupes
concrets que cette articulation est effectuée, ou plutôt est censée
être effectuée. On met l’accent sur les femmes prolétaires – ou les
femmes de prolétaires – la distinction n’est pas faite, ce qui en dit
long sur l’analyse de la position de classe des femmes, c’est-à-dire
qu’on substitue à l’analyse des connexions et articulations une
coïncidence de fait incarnée par une situation empirique. On croit
que l’articulation est faite parce qu’on privilégie un groupe qui se
trouve être opprimé à la fois par le capitalisme et par le patriarcat.
Mais l’existence d’un tel groupe n’éclaire en rien la question des
relations entre ces deux systèmes, et la glorification de ce groupe ne
remplace pas une analyse, qui reste à faire. De surcroît, la
contradiction mentionnée plus haut demeure intacte : les femmes qui
soutiennent cette position ne font pas partie – d’après leur analyse –
des femmes seules dignes d’être « sauvées » puisque dans leur
autoclassification elles sont des petites-bourgeoises, et ne sont donc
pas opprimées.
La haine des femmes à l’égard des « bourgeoises » est le résultat
de trois mécanismes d’oppression :
1. Elle est premièrement et objectivement une haine de soi puisque
ces femmes se définissent comme bourgeoises. Il est même plus
que probable qu’elles se définissent ainsi pour trouver une assise
« objective » à cette haine de soi.
2. Elle est le produit de la fausse conscience des femmes : la
croyance erronée qu’elles possèdent les mêmes privilèges que les
hommes « de leur classe ».
3. Et surtout elle a pour source leur mauvaise conscience : le
sentiment d’usurper ces privilèges, bref le sentiment d’être
indûment dans une situation de « bourgeois », dont elles prouvent
par leur culpabilité que contrairement à ce qu’elles disent elles
l’estiment réservée aux hommes.
Cette haine manifeste encore une autre mauvaise conscience : car
non contentes de se sentir particulièrement indignes d’opprimer, les
femmes se sentent indignes d’être opprimées. L’idée que les
femmes forment une classe n’est jamais réfutée avec des arguments
théoriques et logiques, mais d’une façon passionnelle. Ce que cette
passion révèle, c’est le refus profond de se considérer sur le même
pied que les autres opprimés, en particulier que les opprimés-type,
les prolétaires. Pourquoi ? La « classe ouvrière » (mais aussi le
« peuple noir ») est toujours représentée sous les traits d’un groupe
d’hommes dans des attitudes particulièrement « viriles » : portant
des casques, armés, brandissant le poing. Pour des femmes
« révolutionnaires », cette image est celle du statut le plus élevé. Se
penser une classe, c’est se penser homme d’abord, et de surcroît se
penser homme de la catégorie la plus glorieuse : se hisser au rang
des héros culturels. Or ceci est à ce double titre psychologiquement
impossible pour, impensable par, la majorité des femmes. Ce serait
un double sacrilège, une double profanation : de la dignité d’homme
et de la dignité du prolétariat. Mais comme cette dignité s’étend à
des opprimés non nécessairement prolétaires, tant qu’ils sont
hommes, j’incline à penser que c’est la virilité qui en l’occurrence
prête son prestige au prolétariat. Là encore, c’est le sentiment
d’indignité qui conduit à la crainte de l’usurpation, et ce sentiment
invalide le discours rationalisant puisqu’il repose sur des prémisses
opposées : le discours rationalise le refus sur la base d’une
prééminence de la classe sur le genre, mais le refus repose sur la
prééminence du genre.
Un autre exemple de ce sentiment d’indignité des femmes est la
théorie masculine, mais reprise par beaucoup de femmes, sur les
raisons et les buts de l’oppression des femmes dans la famille. Dans
cette théorie, l’oppression des femmes dans la famille est causée
par la nécessité, pour le Capital, de former des personnalités
soumises afin qu’en grandissant les enfants deviennent des
travailleurs dociles : d’où la répression sexuelle de tout le monde –
donc des femmes aussi – nécessaire pour canaliser l’énergie
libidinale vers le travail ; d’où la structure autoritaire de la famille, les
femmes étant opprimées par leur mari parce qu’ils sont opprimés par
leurs patrons et pour qu’ils ne dirigent pas leur colère vers ledit
patron, et opprimant à leur tour les enfants, etc.
Ce qui est passionnant dans cette théorie c’est que même
l’oppression des femmes ne les vise pas elles. Le rôle de la famille
dans cette théorie est purement idéologique : il est de former un
certain type de personnalité ; et cette formation est un des moyens,
un moyen idéologique, d’exploiter les prolétaires. Donc l’oppression
matérielle et très concrète des femmes n’est qu’un moyen ou un
résultat, de toute façon un sous-produit d’une oppression
idéologique qui vise les travailleurs et qui n’est elle-même qu’un
moyen de l’oppression « véritable », de l’exploitation des mêmes
travailleurs. Il n’est pas question de discuter le fond de cette théorie,
mais la place qu’y occupent les femmes : elles sont deux fois
éloignées du but – de ce qui est posé comme finalité du processus
qui les opprime. Non seulement leur oppression matérielle n’est pas
une fin en elle-même, mais la conséquence à la limite contingente
d’une oppression idéologique ; non seulement cette oppression
« idéologique » qui est la raison de leur oppression matérielle n’est
pas encore une fin mais un relais pour la véritable oppression
(l’exploitation des prolétaires) ; mais aucun de ces moments – ni les
relais ni les fins – ne concerne les femmes en tant que telles. Non
seulement elles sont exploitées, mais elles ne sont exploitées que
dans la mesure où cela sert une autre exploitation.
En d’autres termes, il est clair que les femmes sont perçues
comme indignes même d’être exploitées. On ne peut trouver
d’explication, donner de statut théorique à leur oppression qu’en la
posant comme médiation d’une autre oppression. Cela signifie
clairement qu’on ne les estime pas plus dignes d’être exploitées
pour elles-mêmes que dignes de vivre pour elles-mêmes. Il faut que
leur exploitation, comme leur existence, soit justifiée par autre chose
qu’elle-même : par son utilité pour la vie ou l’exploitation des
hommes. Que les femmes ne soient pas dans la théorie les sujets
de leur propre exploitation reflète bien le fait que dans la société
elles ne sont pas les sujets de leur propre vie. Que le statut
théorique de leur exploitation soit médiatisé dans la théorie reflète
bien que leur statut dans la société est médiatisé, dans les deux cas
par les hommes. Le sens profond de cette « théorie », c’est que si
les hommes n’étaient pas opprimés les femmes ne le seraient pas ;
ce qui signifie que la question est posée en ces termes : pourquoi
opprimer les femmes, sinon pour opprimer des hommes ?
La préoccupation passionnée « d’articuler » oppression des
femmes et oppression des prolétaires recouvre l’entreprise à peine
cachée de rattacher en fait la première à la seconde, car il n’y a pas
l’ombre d’une symétrie dans cette « articulation ». Le pire est que
cette hâte à intégrer l’oppression des femmes à l’oppression
capitaliste, avant même de savoir en quoi consiste la première, ne
procède peut-être pas tant d’une mauvaise que d’une bonne volonté
politique : du souci d’établir la réalité de cette oppression, en la
rendant visible.
Ce que ceci révèle, c’est que pour ces femmes et ces hommes,
l’oppression des femmes, si elle n’est pas ainsi « rattachée », tend à
s’évanouir de sous leurs yeux, comme tout fait dénué de
signification ; que seule l’oppression d’hommes a un sens en soi ; et
que, non rattachée à une oppression autojustifiée, l’oppression des
femmes est pour elles et eux, proprement IN-SENSÉE.
La photo de classe des femmes ou l’image inversée
Ce que les réactions des femmes comme des hommes à la
suggestion que les femmes sont opprimées point à la ligne : pour
elles-mêmes ; ce que l’hostilité partagée mais non semblable des
femmes et des hommes à l’égard des « bourgeoises » ; ce que la
construction même de ce mythe-bouc-émissaire, révèlent, coïncide
avec ce que l’analyse objective dévoile. Cette analyse objective est
inscrite en filigrane dans les positions qui la nient, elle en constitue le
fondement caché. Les femmes de bourgeois ne sont pas des
bourgeois. Elles ne doivent leur « position de classe », censée
l’emporter sur le statut de femmes, qu’à ce statut.
Ceci est très clair dans le fait que sociologie profane comme
sociologie savante attribuent aux femmes la classe de leur mari :
utilisent pour les femmes un critère d’« appartenance de classe »
différent de celui utilisé pour les hommes et donc pour les maris, un
critère qui, de surcroît, est totalement étranger non seulement à la
définition marxiste des classes mais à toute définition des catégories
sociales. Pour les femmes, et pour les femmes seulement, le
mariage d’une part remplace la place dans le processus de
production comme critère d’appartenance de classe ; d’autre part,
même quand les femmes ont une place propre dans ce processus
c’est-à-dire travaillent à l’extérieur, le mariage l’emporte néanmoins.
Les « bourgeoises » sont donc appelées telles et identifiées à leurs
bourgeois d’époux, non parce qu’on a utilisé pour les classer le
même critère que pour leurs maris mais au contraire parce qu’on a
utilisé un critère qui les en distingue : celui du mariage. C’est-à-dire
qu’avant de et pour pouvoir les prétendre identiques à leurs maris, il
faut les avoir considérées et traitées comme radicalement
dissemblables. Ainsi, en mettant les bourgeois et leurs femmes dans
le même sac, on démontre par cette opération même qu’ils ne sont
pas dans le même sac. On ne peut assimiler les unes aux uns que
précisément en les traitant différemment – en classant les uns par
leur place dans le processus de production et les unes par leur statut
matrimonial. Et ce qui distingue les hommes bourgeois des femmes
« bourgeoises » dans le processus de classement, est précisément
ce qui rapproche les femmes « bourgeoises » des femmes
« prolétaires », qui elles aussi sont cataloguées d’après la classe de
leurs maris. Ainsi on ne peut parler des différences de classe entre
femmes – source paraît-il de divisions politiques éventuelles – qu’en
les traitant d’abord toutes de la même façon : en déterminant leur
« classe » par leur rapport à un homme. Ces différences
classificatoires sont donc fondées sur ce que les femmes ont toutes
en commun : le fait d’être « la femme de quelqu’un ».
L’usage classificatoire ne fait que refléter la situation objective qui
est aussi commune à toutes les femmes : le fait que leur existence
matérielle est déterminée par leur relation à un homme. Cette
dépendance est elle-même la cause de leur placement, réel et
analytique, dans les classes – les lieux sociaux et géographiques –
où se trouvent les hommes auxquels elles sont attachées. Il ne
s’agit donc pas d’une appartenance de classe au sens propre, mais
de son contraire. Le fait que cet attachement soit utilisé en lieu et
place de l’appartenance de classe réelle manifeste que cette
dépendance – le statut de femme, terme synonyme avec celui
d’épouse – l’emporte sur l’appartenance de classe : la place dans la
production capitaliste. Elle l’emporte dans le classement parce
qu’elle l’emporte dans la réalité : parce que, soit les femmes n’ont
pas de place dans la production capitaliste, soit cette place est
moins importante pour leur existence matérielle que leur
dépendance patriarcale, qui constitue leur rapport de production et
leur appartenance de classe, les deux étant non capitalistes.
Ironiquement, la « théorie » qui pose l’« appartenance » – lire le
rattachement – des femmes aux classes du système capitaliste
comme plus important que leur statut commun de femmes, est
fondée sur le postulat inverse (et sur une lecture correcte, quoique
niée, de la réalité) : sur le postulat implicite (ou explicite, en
sociologie) de la prééminence du statut de sexe.
Comme on l’a vu, l’hostilité à l’égard des « bourgeoises » repose
en dernière analyse, sur la perception juste que ces femmes
n’appartiennent pas réellement à la classe bourgeoise ; cette
hostilité révèle que l’appartenance de genre, la classe patriarcale,
est perçue comme l’emportant sur, mais surtout devant l’emporter
sur « l’appartenance de classe ». Si on retrouve la même chose au
terme d’une analyse objective qu’on a trouvé dans les prises de
position « politiques » (émotionnelles), c’est que cette analyse existe
implicitement et souterrainement dans ces positions, qui sont
d’autant plus émotionnelles qu’elles sont fondées sur une réalité en
contradiction absolue avec le discours manifeste. Si la réalité qui
sert de base au discours est niée par celui-ci, c’est que ce dernier
est destiné à justifier des positions réactionnaires sur cette réalité ;
pour que celles-ci n’apparaissent pas comme telles, c’est donc la
réalité qui est inversée par le discours, aux fins qu’on ne s’aperçoive
pas que ce sont les positions qui sont à l’envers.
Il reste cependant à trouver et à définir les modalités différentielles
de l’oppression générale des femmes, les différentes formes que
prend l’oppression à partir d’une base commune. Ceci débouche
nécessairement, on s’en doute, sur une redéfinition de l’oppression,
et pas seulement pour les femmes. Mais cette recherche ne peut
procéder à partir des concepts utilisés couramment, de la
problématique de la division des femmes selon les lignes des
classes traditionnelles, pour les raisons qu’on a vues : parce que ces
« divisions » sont fondées en réalité sur ce qui est au contraire
commun à toutes les femmes. La perception de ces « divisions »,
telle qu’elle existe actuellement, est due non seulement à la
dépendance matérielle mais aussi à la mauvaise conscience qui
sont le lot de toutes les femmes. Loin d’être une analyse, encore
moins une analyse révolutionnaire, c’est une manifestation et une
preuve de plus de l’oppression. C’est donc d’ailleurs, d’un ailleurs
analytique et politique, à partir d’une problématique totalement
différente, qui connaît et reconnaît cette communauté fondamentale,
et ne procède pas de la mauvaise conscience, c’est-à-dire à partir
d’une problématique proprement féministe, que cette recherche peut
être entreprise, et être une recherche de libération.

1. Publié dans Question féministes, n°


2. Ce texte a été commencé en 1975. C’est pourquoi la plupart des articles cités dans la
première partie datent de 1974. Mais, même en ce qui concerne cette année-là, on
s’apercevra vite que j’ai négligé nombre de productions. En effet, mon propos n’était
nullement de dresser un quelconque tableau de l’année sexiste écoulée, mais de décrire
des mécanismes en analysant des exemples significatifs. J’ai été les chercher dans toute
l’étendue historique du mouvement des femmes, et certains événements rappelés
remontent aussi loin que 1970. En 1977, mes exemples ont toujours une valeur illustrative,
comme un bref passage en revue de la littérature en convaincra. Il en est de même en
1998.
3. Jusqu’en 1972 au moins (date à laquelle j’ai cessé de les lire), le thème type des bandes
dessinées de Hara-Kiri et de Charlie-Hebdo était l’humiliation d’une femme « bourgeoise »
par un mâle réputé révolutionnaire, ou plutôt que ce seul haut fait suffisait à désigner
comme révolutionnaire. On peut en conclure : que ce thème sert de signe ; signifie la
« Révolution » ; que, réciproquement, puisqu’elle est ainsi utilisée, l’humiliation des femmes
est un des contenus majeurs de la représentation symbolique de la « Révolution ». En
1997, voir les propos de Marc Blondel (Force ouvrière) à l’encontre de Nicole Notat (CFDT),
comme un exemple parmi des milliers d’autres.
4. Tout ce que j’ai dit à propos des Noirs s’applique mutatis mutandis aux rapports entre les
groupes gauchistes et les prolétaires. « Prolétarien », dans l’usage qu’ils en font, n’est pas
à « prolétaire » comme « ouvrier » (adjectif) à « ouvrier » (nom), mais comme
« ouvriériste » (adjectif) à « ouvrier » (nom). La critique de l’extrême gauche, de ses
prétentions avant-gardistes aggravées par – et hélas, causées par – sa composition
exclusivement, ou à peu près petite-bourgeoise, n’est pas mon propos ici. Elle reste à faire.
On peut cependant mentionner dès à présent que, à la critique que cette lutte
« prolétarienne » n’est ni dirigée ni même suivie par des prolétaires, la pratique du
mouvement des femmes en a ajouté une autre, symétrique mais non semblable : que le
combat des petits-bourgeois révolutionnaires ne part pas de leur propre oppression. Ceci
rendra plus claire une note qui aurait dû venir logiquement à la fin de la première partie, en
réponse à la question qu’on ne peut manquer de se poser : « Mais alors, les hommes ne
peuvent rien faire dans le cadre de la lutte antipatriarcale ? ». À cette question, c’est une
autre pratique qui répond ; celle de certains hommes qui, au lieu de nous donner des
conseils, travaillent sur eux, sur leurs problèmes sexistes ; qui, au lieu de nous interpeller,
s’interrogent, au lieu de prétendre nous guider, cherchent leur voie, qui parlent d’eux et non
pas pour nous. Ceux-là cherchent en quoi la lutte antipatriarcale les concerne directement,
dans leur vie quotidienne. Et ils le trouvent sans difficulté, inutile de le dire. Car c’est pour
l’ignorer qu’il faut se donner du mal. Quel aveuglement, quelle mauvaise foi ne faut-il pas
prendre le point de vue d’Uranus – de Dieu –, pour se prétendre en dehors et au-dessus de
la mêlée, quelle aliénation, au sens propre d’absence à sa propre expérience : en langue
vulgaire, « être à côté de ses pompes ». C’est pourtant le point de vue du militantisme
traditionnel. C’est cette tradition qui explique qu’un Samir Amin puisse écrire sérieusement
que « les quelques intuitions [qu’il a] de l’oppression des femmes du tiers-monde », il les
doit à un livre, et à un livre français de surcroît (de G. Tillion). Or, Samir Amin est égyptien.
Une telle déclaration suffit à invalider non seulement les analyses qui l’accompagnent, mais
ce type de militantisme (et de militants) tout entier. Pour une mise à jour sur cette question
voir Armengaud et Jasser (1995).
Protoféminisme et antiféminisme1

En 1975 est sorti un livre, Parole de femme, qui n’aurait jamais été
publié avant l’émergence simultanée, dans tous les pays
occidentaux, de mouvements de libération des femmes, et qui
pourtant n’en mentionne jamais l’existence. Sa problématique, c’est-
à-dire sa façon de poser les problèmes, se situe avant l’action
collective, dans les tout premiers moments de la révolte individuelle :
dans ce qu’on pourrait appeler le protoféminisme. Chaque phrase
est une réponse à la question implicite : « Suis-je inférieure ? »,
question qui est bien le début de la révolte, mais qui en est aussi la
fin si elle n’est pas dépassée, ou plus exactement, transformée. Et
cette question – ce livre – s’adresse aux hommes ; cela devient de
plus en plus clair au cours des pages ; à la fin A. Leclerc les
interpelle carrément : « Sachez que… » Jamais elle ne s’adresse
aux femmes sinon pour les chapitrer, les sermonner, et les rendre
responsables de leur propre oppression.
Position défensive, accusatrice et justificatrice tout ensemble,
demande de légitimation (« reconnaissez comme juste mon combat
contre vous »), rien de tel pour réjouir l’oppresseur. Et réjoui il fut2.
Mais il serait trop facile de discréditer ce livre simplement parce que
son auteur continue à vouloir se distinguer des autres femmes, c’est-
à-dire à se voir en concurrence et non en solidarité avec elles, et
qu’il a été – est-ce surprenant ? – acclamé par les hommes. Ce qu’il
importe de voir, c’est pourquoi il a été acclamé par les hommes, et
ce n’est pas seulement pour la raison donnée plus haut – c’est-à-
dire en quoi il ne fait pas avancer la libération des femmes d’un pas
et au contraire conforte le système.
En effet, aussi seule que se croit A. Leclerc et aussi isolée soit-elle
en réalité, son livre manifeste un courant d’idées beaucoup plus
large. Ce courant est même systématisé dans certains groupes qui
se réclament « du mouvement des femmes3 » ; mais c’est une
tendance seulement dans la mesure où c’est une tentation plus
générale ; c’est pourquoi d’ailleurs elle est systématisée ; et c’est
aussi pourquoi, et parce que ce livre en offre la seule4 expression
écrite à ce jour, il nous intéresse.
Les raisons pour lesquelles le livre d’A. Leclerc et le courant de
pensée qu’elle représente débouchent, du protoféminisme, sur
l’antiféminisme, sont fondamentalement simples : A. Leclerc reste
sur le terrain des hommes, sur le terrain de l’idéologie, et dans son
« explication » de l’oppression des femmes, et dans son
« accusation » des hommes. Tout son système de pensée repose
sur l’idéalisme et ses variantes – naturalisme, biologisme – toute son
argumentation reprend les prémisses fondamentales et liées de
l’idéologie dominante :
- les hommes et les femmes tels qu’ils sont aujourd’hui, et la
« part » des uns et des autres, sont des entités données sinon
naturelles ; leur hiérarchisation intervient après et indépendamment
de ces divisions et de leur contenu : « Le partage entre tâches de
femmes et tâches d’hommes s’est fait selon d’autres critères que
ceux de l’oppression sociale ; mais ce partage une fois instauré,
reconnu, l’homme a tout fait pour qu’il soit conçu comme une
séparation entre une bonne et une mauvaise part » ; et « la division
et répartition des tâches et rôles (s’est) faite originellement de façon
judicieuse et rationnelle » ;
- les idées mènent le monde : ce sont les valeurs qui déterminent
l’organisation sociale et non l’inverse : « (j’ai cherché) au nom de
quoi ils exigeaient, méprisaient, pouvaient… se glorifier (et j’ai
trouvé) leurs valeurs inscrites au firmament de la grandeur et de la
dignité humaines. »
De l’idéalisme…
Dès lors qu’elle prend le prétexte – ce au nom de quoi les hommes
oppriment les femmes, les raisons qu’ils en donnent –, pour la
cause – les raisons réelles – de l’oppression, dès lors qu’elle ne
remet pas en question la division du travail, ce qui est d’ailleurs
logique si tout se passe au plan des valeurs morales, le terrain est
prêt pour la suite : « La dévalorisation de la femme et son statut
d’infériorité (s’articulent dans) la dépréciation, le mépris, le dégoût de
ce qui lui est, soit traditionnellement, soit naturellement imparti5. » Il
faut admirer ici comment avec « soit, soit » on met sur le même pied
différences naturelles et division traditionnelle, donc sociale, du
travail. La confusion qu’elle fait ou plutôt entretient entre deux ordres
hétérogènes de phénomènes est parallèle à la confusion entre
hommes et femmes naturels et hommes et femmes comme
catégories sociales. C’est la pierre d’achoppement de tout son
raisonnement, et il se trouve que c’est aussi le fondement de
l’idéologie sexiste. Ce biologisme conduit inévitablement à
l’idéalisme.
En effet, du moment où le partage culturel des activités sociales
est égalé à et traité comme la différenciation des fonctions
biologiques de reproduction, la problématique de la « valorisation »
s’impose. À propos des fonctions biologiques, on peut penser a
priori que puisqu’elles sont un donné, l’oppression ne peut intervenir
qu’après (du moins jusqu’à ce que l’on constate que même là elle ne
consiste pas seulement en « dépréciation » et que celle-ci sert
d’autres buts qu’elle-même). Si donc l’on traite les fonctions sociales
également comme un donné, la seule question est en effet celle de
leur appréciation subjective. On voit concrètement comment le
naturalisme soutient l’idéalisme.
Cependant, de leur point de vue même, leur conjonction n’a pas
que de bons résultats, car elle mène à une tautologie. Étant donné
ces prémisses, en effet, la phrase citée plus haut peut se récrire
ainsi : « Si l’on considère comme un donné le partage des fonctions
sociales, la dévalorisation des femmes a pour source la dépréciation
de leurs travaux. » Mais la deuxième partie de la phrase suppose
une articulation qui est véritablement superflue ; car si fonctions
sociales = fonctions naturelles, faire certains travaux c’est tout
simplement faire un travail de femme. Et quelle est la différence
entre être une femme et avoir une activité de femme ? La phrase se
récrit alors : « La dévalorisation d’être femme a pour source la
dévalorisation d’être femme. »
Plus loin l’équation s’est augmentée d’un nouveau terme :
« Jamais l’infériorité prétendue de la femme n’aurait pu donner
naissance à une exploitation6 solide, jamais même cette infériorité
n’aurait pu être conçue si les tâches domestiques qui lui revenaient 7
ne passaient pour viles, sales et indignes de l’homme. » Ici le
renversement de la causalité est à trois étages : l’« infériorité » –
facteur idéologique – y est la cause de l’exploitation, et cette
« infériorité » a elle-même pour cause un autre facteur idéologique,
la « dépréciation » de la « part des femmes ». Si l’équation
précédente menait à une tautologie, celle-ci est bourrée de
paradoxes : les travaux domestiques ne sont pas ingrats en eux-
mêmes mais décrétés tels, et ceci est la cause de la prétendue
infériorité des femmes, elle-même cause de leur exploitation. Mais
comment les hommes peuvent-ils être en mesure d’imposer leur
appréciation négative des travaux domestiques avant être en
situation d’imposer tout court, c’est-à-dire de dominer ?
Si les travaux domestiques sont « naturels » pour les femmes,
comment s’étonner qu’ils soient jugés indignes d’eux par les
hommes ? Comment peuvent-ils même être jugés « indignes d’eux »
puisqu’ils leur sont impossibles, tout simplement, dans cette optique,
comme il leur est impossible d’être des femmes ?
Continuant courageusement dans son impasse A. Leclerc dit :
« On ne saurait prétendre détruire l’idée de son infériorité (de La
Femme comme toujours) ou le fait de son exploitation si l’on ne
s’attaque aussi, et particulièrement 8, au dédain, au mépris ou à la
pitié, c’est pareil, du sort de la femme, qu’il soit biologique (règles,
enfantement) ou, traditionnel (tâches domestiques par exemple). »
On se demande où est l’exploitation : car si les tâches domestiques
sont le « sort » de « la » femme, et si ce qui fait problème c’est qu’il
soit réputé ingrat, c’est que cette réputation est injuste, donc fausse :
que le « sort » n’est pas ingrat. Comment peut-elle s’insurger à la
fois contre le « sort misérable » de « La » Femme et contre le fait
qu’il soit injustement jugé misérable ? En quoi précisément consiste
l’exploitation ? Consiste-t-elle seulement en l’« injustice » de la
« dépréciation » du « sort » de « La » « Femme » ? ou bien cette
dépréciation donne-t-elle lieu à une exploitation d’un sort en lui-
même ni ingrat ni misérable, et si oui, quelle est cette exploitation ?
L’idéalisme a conduit A. Leclerc dans cette impasse analytique :
prendre l’effet (la dépréciation, c’est-à-dire la rationalisation) pour la
cause (l’exploitation), et dans une impasse politique : cette analyse
implique en effet qu’il s’agit de changer non la réalité de la vie des
femmes, mais l’appréciation subjective de cette réalité. L’exploitation
réelle – matérielle – des femmes n’est ni discutée ni même décrite.
Elle n’est mentionnée que pour être postulée : moins importante que
la dépréciation dans le monde des valeurs ; conséquence, à la
limite, fortuite, de cette dépréciation.
Ce thème est repris au chapitre des bénéfices que les hommes
retirent de l’oppression des femmes : « La femme n’est pas
premièrement et fondamentalement exploitée… [elle] est bel et bien
opprimée mais d’une tout autre façon… il (l’Homme) attend d’elle
bien autre chose que ce qu’il prélève sur l’esclave, le nègre et le
bougnoule. Ce qu’il veut d’elle c’est de la reconnaissance. » La
distinction qu’A. Leclerc opère entre une oppression des femmes qui
serait d’abord psychologique, et l’oppression de tous les autres êtres
humains qui serait d’abord matérielle, est aussi arbitraire qu’elle est
radicale. Toute oppression produit un bénéfice psychologique : la
reconnaissance, entre autres bénéfices. C’est manquer
singulièrement de culture politique, et tout simplement d’information
sur les mouvements politiques contemporains que d’ignorer ce fait.
Pas besoin même de voyager : les militants Noirs américains, que
dis-je ? jusqu’à des sociologues ! ont écrit à ce sujet en ce qui
concerne les relations Noirs-Blancs dans le Sud, et si on répugne
aux traductions, Aimé Césaire et Frantz Fanon ont écrit en bon
français… Le dévouement, l’admiration des esclaves et des
serviteurs sont les thèmes de toute une littérature émouvante.
Gustave Flaubert (1995) et Jack London, pour ne citer que ceux-là, y
ont consacré des nouvelles immortelles que tout le monde connaît. Il
reste que la « reconnaissance » est un bénéfice parmi d’autres, et
qu’elle est aussi un moyen d’obtenir les autres. Elle permet :
1. de voiler le caractère d’extorsion des services rendus par les
opprimés ; de les faire apparaître comme des dons volontaires ;
2. de voiler les mécanismes de cette extorsion : ainsi le serf ne
donne pas (n’est pas vu comme donnant) son travail gratuitement
au seigneur parce que celui-ci s’est approprié les moyens de
production, la terre, mais en reconnaissance de sa protection
(contre les autres seigneurs, c’est-à-dire contre lui-même) ;
3. et surtout à l’extorsion de prendre des formes diversifiées. Et ceci
distingue non l’oppression des femmes des autres oppressions,
mais les oppressions d’allégeance, de dépendance personnelle –
esclavage, servage, mariage – des oppressions de dépendance
impersonnelle – vis-à-vis d’une classe – comme l’exploitation
capitaliste. Les dépendants personnels – vis-à-vis d’un individu –
l’épouse, le serf, l’esclave, ne doivent pas une prestation précise
en nature ou en temps au maître, mais leur capacité de travail tout
entière, que le maître peut utiliser comme bon lui semble ;
4. enfin la reconnaissance, l’admiration, l’amour sont évidemment
des satisfactions en elles-mêmes.
Parce que l’« Homme » (pour reprendre les essences d’A. Leclerc)
peut parfois se passer d’un travail précis – en effet la corvée due par
la femme est multiforme – A. Leclerc en déduit qu’il peut toujours se
passer de sa force de travail. Parce que la reconnaissance est un
des bénéfices de l’oppression, elle en conclut qu’il est le plus
important. Parce qu’elle l’a décrété le plus important, elle saute à la
conclusion que c’est le bénéfice déterminant ; que les bénéfices
matériels n’en sont d’une part que les sous-produits, et d’autre part
des sous-produits contingents : non nécessaires.
On voit clairement l’idéalisme et son avatar, le psychologisme, à
l’œuvre : A. Leclerc prend la façon dont l’oppression est à la fois
justifiée et vécue pour sa cause réelle. Et elle en conclut : « Qu’il
(l’Homme) la (la femme) fasse parfois suer sang et eau et se tuer à
l’ouvrage n’est qu’une conséquence particulière de leur type de
relation et n’est nullement déterminant. » « Conséquence particulière
de leur type de relation » : comme c’est joliment dit ! et comme c’est
un joli rien : car qu’est-ce qui, entre deux personnes ou entre deux
groupes, n’est pas une « conséquence particulière de leur type de
relation » ?
Quand on a fini d’admirer, on reconnaît bien là le discours de
l’idéologie pour lequel les femmes font le ménage, non parce que
c’est ainsi qu’elles gagnent leur vie, mais par amour, « librement »,
pour lequel ce n’est qu’un accident statistique, une coïncidence
fortuite si toutes les femmes choisissent de prouver leur amour de la
même façon, et aux mêmes heures.
Une fois la « reconnaissance » posée comme le mobile et le
bénéfice, l’oppression matérielle des femmes est automatiquement
exclue comme mobile et bénéfice. Elle reste comme fait, et fait
gênant. Mais la théorie de la reconnaissance va nous montrer qu’elle
n’est nécessaire que d’un point de vue psychologique : « Il a fallu
que les travaux domestiques soient vécus comme bas, ingrats… il a
bien fallu que la femme souffre pour témoigner de sa
reconnaissance. » La boucle est bouclée : la souffrance des femmes
n’est pas due à leur exploitation ; c’est au contraire leur exploitation
qui est dérivée de leur souffrance : elle n’est qu’un moyen de les
faire souffrir. Et les faire souffrir n’est même pas le but recherché : la
souffrance n’est elle-même que le moyen de la preuve du
dévouement. Ce n’est la faute de personne si le dévouement ne se
prouve que par la souffrance (?), et c’est un pur hasard si dans le
procès de souffrir les femmes accomplissent quelques travaux, dont
les hommes bénéficient, toujours par hasard. Ils seraient aussi
contents si les femmes pouvaient souffrir sans rien faire.
C’est une théorie intéressante en ce qu’elle montre comment, non
contente de profiter des leçons d’idéologies d’époques différentes,
A. Leclerc a su les intégrer. On retrouve aussi bien la doctrine
vulgaire du 19e siècle selon laquelle la richesse des riches n’était
qu’une manifestation – rétribution ? – de leur supériorité morale, et la
pauvreté des pauvres le résultat – la punition ? – de leur immoralité ;
que la doctrine plus « scientifique » qui à la même époque faisait de
la plus-value la « récompense » de l’abstinence (du capitaliste) ; que
le psychologisme triomphant du 20e siècle – la psychanalyse – dont
on a vu avec le film de Liliana Cavani (Portier de nuit) les
expressions les plus édifiantes, et qui explique les camps de
concentration par le masochisme des Juifs, l’oppression des femmes
par le sadisme des hommes.
Enfin A. Leclerc opère la jonction entre psychologisme et
biologisme, autre avatar de l’idéalisme, ce qui n’est pas pour
surprendre puisque psychologisme, biologisme et idéalisme sont les
trois mamelles de l’idéologie. Le renversement de la causalité : la
croyance que la superstructure idéologique – la dépréciation des
femmes – est la cause, et non l’effet, de l’organisation sociale, n’est
pas une interprétation idéaliste parmi d’autres ; c’est l’idéologie
même. Le naturalisme – version vulgaire du biologisme – est à la
fois l’expression et le soutien de l’idéalisme. Car la « théorie »
susmentionnée exige que le partage des tâches entre femmes et
hommes soit considéré comme dérivant de, et du même ordre que,
la division sexuelle dans la procréation ; c’est une condition
indispensable pour situer la problématique de la valorisation au
niveau des valeurs morales, et à ce niveau seulement, abstraction
faite de la base matérielle de la valeur.
L’idéalisme a encore besoin du biologisme en ceci : il pose que les
idées – les valeurs – mènent le monde, et plus précisément
déterminent l’organisation sociale. Le lieu d’origine de ces valeurs
doit donc être recherché en dehors de la société. Que cette origine
soit immanente (appartenant à l’ordre de la nature) ou transcendante
(appartenant au ciel platonicien des idées) ne fait guère de
différence ; la preuve en est que l’on passe facilement de l’un à
l’autre. L’attribution de valeurs à la nature n’est que la projection au
sol du ciel platonicien. Dans les deux cas les valeurs sont extra-
sociales et extra-humaines. Immanence et transcendance sont les
deux modes interchangeables de la projection par la société de ses
créations hors d’elle-même, grâce à quoi comme l’a dit Marcel
Mauss, « l’homme (en l’occurrence A. Leclerc) se paie de la fausse
monnaie de son rêve ».
Le biologisme n’est donc qu’une des formes de la démarche qui
consiste à tenter de trouver hors du social l’explication du social,
mais c’est une forme que l’on rencontre nécessairement à un
moment ou à un autre de cette démarche. Aussi n’est-il pas
étonnant qu’A. Leclerc, dans sa recherche de la production
immanente de valeurs transcendantes, en arrive à cette aberration,
à laquelle sa démarche la condamnait à plus ou moins brève
échéance : l’origine des valeurs d’oppression – dans sa
problématique valeurs « masculines » – réside dans… le mode
d’éjaculation des hommes. On a bien lu.
Utiliser le mode de pensée des hommes – et des autres
oppresseurs, car je ne pense pas que l’idéologie soit sécrétée
comme une hormone, c’est-à-dire par une biologie quelconque – ne
peut, par hypothèse, expliquer ni éclairer l’oppression des femmes,
et A. Leclerc le prouve a contrario. L’idéologie ne peut être utilisée
contre elle-même, et dans ce sens le terme de « contre-idéologie »
est faux, car une contre-idéologie véritable serait une analyse qui
démasquerait l’idéologie pour ce qu’elle est : une idéologie. En
inverser les résultats par la même méthode ne détruit pas l’idéologie,
ne produit pas une contre-idéologie, mais une autre idéologie, ou
plutôt une autre version de la même idéologie. C’est précisément ce
qu’A. Leclerc fait.
La lutte idéologique est utile, à deux titres, c’est-à-dire qu’elle a
deux sens ou deux fonctions principales :
- analyser l’idéologie dominante en tant qu’idéologie, c’est-à-dire en
tant que rationalisation de l’oppression réelle des femmes. Or on ne
peut la prouver rationalisation qu’à condition de la prouver 1)
fausse, 2) utile au système. Cette démonstration implique, mieux,
exige que l’on produise une explication non idéologique – non-
idéaliste – de l’oppression des femmes, de même que la
démystification de l’idéologie est nécessaire à la production de
cette explication ;
- acquérir une autre image de nous-mêmes, ce qui exige la
destruction de l’image négative que l’idéologie donne des femmes.
Mais pour cela il ne suffit pas que le contenu de l’idéologie –
l’image négative – soit démasqué comme faux ; encore faut-il qu’il
soit identifié comme idéologique ; que ce faux contenu soit rapporté
à ce qui le produit et ce qu’il justifie : l’organisation sociale et plus
précisément l’organisation oppressive de la société.
Or, pour la même raison que le livre d’A. Leclerc n’a pas atteint le
premier objectif : expliquer l’oppression des femmes, il n’atteint pas
le deuxième.
… à l’idéologie
Si on y regarde attentivement, l’argumentation d’A. Leclerc est très
exactement l’idéologie sexiste vue dans un miroir : inversée mais
identique. Comme l’idéologie sexiste elle assoit l’antagonisme des
sexes sur un antagonisme de valeurs ; et comme les hommes
« prouvent » l’« infériorité » des femmes, elle « prouve » leur
« supériorité ». Comme l’idéologie sexiste, elle doit, pour ce faire,
recourir à un ordre naturel des valeurs. Celui-ci est généralement
défavorable aux femmes ? A. Leclerc en conclut, non que « l’ordre
naturel des valeurs » est une construction idéologique, mais qu’on
en a fait une fausse lecture, ou peut-être même qu’on a forgé un
faux : qu’on a remplacé le véritable ordre – qui existe – par une
contrefaçon. Toute sa démonstration va consister en cela. Mais
d’abord elle doit poser – comme toutes les idéologies – une valeur
suprême : une valeur en soi, qui ne doive sa valeur qu’à elle-même,
et qui est donc la source et la mesure de toutes les autres valeurs.
Cette valeur c’est la VIE (la valeur-vie abstraite est à la fois la
rencontre du biologisme et de l’idéalisme et leur apothéose
commune). Comme les autres mesures sont déposées au Pavillon
de Sèvres, A. Leclerc dépose la mesure-vie au ciel des idées
platoniciennes, ciel qu’elle appelle « firmament des valeurs », en lieu
des (fausses) valeurs « masculines » qui en ont usurpé la place.
Ceci fait, il ne lui reste plus qu’à « démontrer » que les valeurs
« masculines » sont, mesurées à cette Valeur, dénuées de valeur. Et
elles ne peuvent que l’être, dès lors qu’elle les appelle « valeurs de
mort ». À cet effet elle choisit habilement, c’est-à-dire arbitrairement,
un certain nombre de textes de phallocrates ou d’abrutis notoires,
comme Malraux, ce qui n’est pas de jeu, ou interprète habilement,
c’est-à-dire arbitrairement, des citations tronquées de phallocrates
moins notoires, comme Sartre. Enfin elle impute toujours aussi
habilement, c’est-à-dire par une généralisation abusive, les résultats
de son interprétation à l’ensemble des hommes, c’est-à-dire d’une
catégorie présumée biologique.
Je ne nie pas que cela procure de grandes satisfactions à
certaines femmes, ou une certaine satisfaction à un grand nombre
de femmes. Il est toujours amusant de montrer à l’ennemi qu’on peut
retourner sa problématique. Mais il y a une grande différence entre
se divertir et croire posséder l’arme absolue, et il est dangereux de
confondre les deux : de la même façon qu’on l’a re-tournée, l’ennemi
peut re-re-tourner cette arme-là, etc. Ce qui est surprenant, ce n’est
pas qu’A. Leclerc joue à ce petit jeu, mais qu’elle « y croie »
vraiment. L’inversion à laquelle elle soumet la démarche masculine
devrait en démystifier pour elle non les seules conclusions mais
cette démarche même. Si cette valeur suprême, valeur-étalon,
existait, elle serait réellement extérieure aux différents auteurs, et
donc la même pour tous. Or, là où A. Leclerc voit la valeur suprême
dans la vie et la capacité de la donner, Saint Augustin la voit ailleurs
(ne me demandez pas où…). Tous les deux, et je devrais dire tous
les quinze, ou tous les quinze millions, ont choisi leur mesure en
fonction des résultats auxquels ils voulaient parvenir, et qui étaient
établis à l’avance.
Contre ses propres mises en garde, A. Leclerc utilise tout au long
ce qu’elle appelle « la parole de l’homme » : le système de pensée
de l’oppression et ses procédés. Tout son livre est un exercice de
rhétorique « masculine » : idéologique. On y retrouve tous les
procédés de cette rhétorique : la simplification, la réduction, la
confusion entre la partie et le tout, la substitution de l’analogie à
l’analyse. Ces procédés sont particulièrement flagrants dans le
morceau de bravoure sur le « mode d’éjaculation ». Pour en arriver à
déduire le mode de fonctionnement existentiel de toute une
catégorie d’individus concrets du fonctionnement, ou plutôt de
l’interprétation du fonctionnement d’un de leurs organes physiques, il
faut d’abord se livrer sans scrupule à quelques sophismes sortis tout
droit de la pensée magique :
- passer sans autre forme de procès du fait de la sexuation
physique à l’hypothèse, traitée comme un postulat, alors que même
l’hypothèse n’a à ce jour pas l’ombre d’un fondement, de la
sexuation psychique ;
- postuler encore (postulez, postulez, il en restera toujours quelque
chose) une chose non seulement difficile à imaginer mais
carrément impossible : la reproduction au niveau psychique de
mécanismes physiologiques ;
- postuler encore que le fonctionnement de la personne toute
entière est l) aptement, 2) suffisamment, a) décrit, b) expliqué, par
le fonctionnement de certaines de ses cellules ;
- déconsidérer complètement l’intervention de la conscience, qui
non seulement distingue le niveau psychique des autres niveaux
mais le fonde en tant que niveau ;
- en échange – si on peut dire – de cette déconscientisation du
psychisme, décrire des procès physiologiques par des termes qui
ne s’appliquent qu’à des phénomènes de conscience : activité,
passivité, etc., bref, injecter dans le physiologique la conscience
refusée au psychique.
On reconnaît là le raisonnement même qui a permis à Saint Paul,
Freud, Suzanne Lilar (1969), Saint Augustin, Ménie Grégoire, et j’en
passe, de fonder leur théorie de la « féminité ». On reconnaît là le
raisonnement qui permet d’inférer « scientifiquement » la
« passivité » des femmes, êtres totaux dotées de conscience, de la
passivité imputée à… l’ovule dans le procès de procréation, et
l’« activité » des hommes, êtres totaux, etc., de l’activité prêtée à…
un spermatozoïde qui n’en peut mais, lors du même procès. Que fait
A. Leclerc ? Elle inverse purement et simplement les conclusions,
mais en reprenant les mêmes prémisses. Attribuer les « valeurs de
mort » au mode d’éjaculation, c’est le retour à l’envoyeur du « tota
mulier in utero » : « totus vir in ejaculatio ».
Cette inversion est encore manifeste dans la conclusion de la fable
des origines qu’elle ne nous épargne pas plus que Freud,
Engels, etc. Elle n’a même pas le mérite de l’originalité dans
l’inversion. Mead (1966), Bettelheim (1954), Hays (1965), entre
autres ont depuis longtemps trouvé un parallèle à « l’envie du
pénis ». Peur de la castration chez Hays, jalousie du pouvoir
d’enfanter chez Mead et Bettelheim, deviennent chez elle
« ressentiment (de l’homme) contre sa mère ». La tentation n’est pas
nouvelle de vouloir expliquer le social par le psychologique ; au
contraire elle est vieille comme le monde. Il semble qu’en Chine
seulement on commence à comprendre que le recours à la nature
humaine est la marque de la pensée réactionnaire.
Rien dans ce livre ne donne, je ne dirai même pas une explication,
mais le début de l’ombre d’une clé pour aborder le problème de
l’oppression des femmes9. Qu’il s’agisse d’aujourd’hui ou des
origines, partout on aboutit à la même impasse parce que partout on
retrouve la même méthode : parce que partout l’idéalisme sévit.
A. Leclerc a fait une liste des mobiles ; mais de même qu’un tas de
mauvaises raisons ne font pas une bonne raison, un tas de mobiles
ne donnent pas un moyen. La question de départ est toujours posée.
Que les hommes aient envie, besoin, de reconnaissance, soit ! (Et
sont-ils les seuls ?). Mais qu’est-ce qui leur donne les moyens de
l’obtenir ? Et leur biologie les condamnerait-elle à déprécier les
valeurs de vie, on ne s’expliquerait pas, même en acceptant cette
hypothèse aberrante, ce qui leur permet d’imposer leurs « contre-
valeurs ». Libre à eux d’éprouver du « ressentiment » contre leur
mère, et même pire encore. Mais entre la haine, même la plus
intense, et je veux bien pour A. Leclerc l’imaginer très noire, et la
vengeance, entre le sentir et l’agir, il y a un immense pas, celui de la
possibilité instrumentale, et c’est le seul qui nous intéresse, et
comme par hasard celui qu’ils sautent tous.
Comme l’a déjà noté Beauvoir à propos d’Engels, on donne à la
domination des hommes des « raisons » qui la présupposent. La
« prédominance de leurs valeurs » est un bon exemple de ces
raisons qui n’en sont pas.
L’invalidité de la démarche d’A. Leclerc ne provient pas de ce
qu’elle a choisi de situer son discours au niveau des valeurs.
Ceci, à soi seul, risquerait au plus de réduire l’intérêt de son livre,
parce que cela a été fait déjà et même souvent. Plus d’une ou même
d’un auteur a montré, et avec conviction, que la dépréciation des
femmes était non seulement injuste mais en contradiction avec les
valeurs avouées de notre culture. Quant au contraste entre les
poursuites mesquines des hommes et leurs prétentions, il a
rarement échappé aux femmes, et elles ne se sont pas privées de le
mettre en évidence, sûres de toujours taper dans le mille. Bien sûr,
ça soulage, et il ne faut pas cracher sur les occasions de rire. Mais
A. Leclerc sait, elle le dit quelque part, que si le ridicule tuait,
l’espèce même serait en voie de disparition. Qu’espère-t-elle alors
de la « percée du ridicule » ?
L’invalidité de sa démarche ne vient pas non plus – au contraire –
de son effort bien venu pour s’attaquer aux mythes qui font de la
biologie des femmes un handicap en soi. Cette lutte idéologique-là
est bonne, est utile, est nécessaire, et c’est sans doute pourquoi ce
livre, quoique dans l’ensemble réactionnaire, n’a pas été indifférent
aux féministes radicales. Sa faute, son péché même, consiste en
ceci : ne jamais rapporter les valeurs à l’organisation sociale et
matérielle. Ceci serait une simple omission si elle avait choisi de
parler des valeurs, comme beaucoup d’autres, à un niveau purement
descriptif. Mais elle ne se borne pas là : elle leur attribue un rôle
causal dans l’oppression d’une part, et qui plus est, elle explique ces
valeurs par d’autres valeurs. Il ne s’agit donc plus du choix d’un
niveau de description, mais du choix d’une théorie explicative.
Omettre de rapporter les valeurs à l’organisation sociale au niveau
de la description ne dessert pas l’idéologie ; en revanche, choisir de
privilégier les valeurs à un niveau explicatif fait plus : cette démarche
résume l’idéologie de l’oppression.
Ce parti-pris invalide les deux objectifs du livre : la reconquête par
les femmes d’une image positive de leur être biologique ; la
production d’une théorie de l’oppression.
Même le traitement de la dépréciation du « sort » biologique des
femmes est déformé et frappé de nullité par l’idéalisme d’A. Leclerc.
La raison essentielle, que je ne peux développer ici, en est que la
récupération d’une image positive de nous ne passe pas seulement
ni principalement par la récupération d’une image positive de nos
fonctions « procréatives ». Elle passe aussi et surtout par la capacité
de nous définir autrement que par ces fonctions : par la
récupération, comme spécifiques des femmes – c’est-à-dire partie
aussi intégrante et définissante de nous-mêmes – de nos organes et
fonctions non procréatives. Or, si le livre d’A. Leclerc tend à
revaloriser les fonctions procréatrices, il tend aussi à nous y
enfermer ; à y réduire notre être, notre jouissance, notre valeur (et
même toute valeur : « La valeur indéniable, originelle de la femme »,
l’adéquation vie-jouissance, etc.). Bref elle continue à définir les
femmes comme les hommes, comme l’idéologie, les définissent : par
rapport aux hommes, et plus précisément par notre utilité pour eux
qui réside dans la faculté de mettre au monde, la seule chose qu’ils
ne puissent pas faire.
Même la « revalorisation » nécessaire des règles et de
l’enfantement est politiquement déformée par l’idéalisme : la non-
prise en considération de la réalité sociale.
Qu’on ne puisse, à partir des prémisses d’A. Leclerc, produire une
théorie de l’oppression va de soi dès lors qu’on a vu que ces
prémisses sont idéalistes. Il reste à le démontrer à propos de deux
exemples, les règles (le « naturellement imparti ») et le travail
domestique (le « traditionnellement imparti »).
La re-valorisation des règles
Il est certes utile de revaloriser notre corps, notre façon physique
être au monde. Mais cela n’a de sens que comme partie du combat
global. Or A. Leclerc d’une part dissocie cet objectif de la lutte
politique, collective, qu’elle n’envisage pas ; d’autre part, même au
niveau où elle se situe, elle laisse régner une grande ambiguïté, due
justement au fait qu’elle isole totalement le niveau idéologique,
qu’elle le considère comme le plus important, comme indépendant
des autres niveaux, et comme le seul champ de lutte. Par exemple,
elle n’utilise que les mots dénotant les actes les plus physiques :
vagin, accouchement, etc. Dans les règles, dans l’accouchement, il y
a un élément physique, non social. Mais il y a aussi un élément
social ; les deux ne sont pas distinguables dans la réalité, mais le fait
demeure cependant que les règles ne sont pas seulement un
phénomène physique. C’est bien ce que dit A. Leclerc d’ailleurs,
mais implicitement, quand elle plaide pour une attitude différente vis-
à-vis des règles. Elle implique bien que la façon dont les règles sont
vécues est contingente, peut changer, que le sens des règles peut
être autre : c’est bien reconnaître que ce sens n’est pas donné avec
et dès l’écoulement du sang, mais par la conscience, comme toute
signification, et donc par la société.
Mais la culture n’impose pas seulement un sens à un événement
qui, appartenant à la physis, en est en lui-même dépourvu. La
société, la culture imposent aussi une forme matérielle dans laquelle
cet événement est vécu, ou plutôt moulé, d’une façon contraignante.
Un accouchement « pur » n’existe pas : mais des accouchements en
Europe, en Afrique, en Polynésie, etc. On n’a pas « les » règles, les
mêmes, dans tous les milieux et dans tous les pays, mais ses
règles, différentes dans chaque culture et dans chaque sous-culture.
En Occident on ne trouve pas les règles désagréables seulement
parce que la culture dévalorise l’écoulement du sang. C’est un
événement matériellement, objectivement désagréable : rendu tel
par la société. Il ne s’agit pas seulement de mon attitude vis-à-vis de
mes règles ; l’attitude des autres, leurs demandes, leurs attentes,
leurs exigences, sont pour moi aussi concrètes, aussi tangibles
qu’une chaise. Les règles sociales sont un cadre matériel de
conduite pour l’individu. On doit se cacher de ses règles : ceci n’est
pas une invention de mon esprit, mais une contrainte qui m’est
imposée et qui est tout à fait extérieure à (et matérielle pour) moi.
Comme le dit A. Leclerc elle-même, on m’impose de me comporter
« comme les autres jours ». Or ceci est matériellement difficile,
quelles que soient mes « valeurs ». Et quelle que soit mon
interprétation de l’écoulement du sang, je ne peux pas ne pas
ressentir cette obligation de dissimulation comme quelque chose de
désagréable. Non seulement je ne peux pas en parler, mais ce n’est
pas un motif valable d’absence. [Quand j’étais petite, à chaque fois
que j’avais mal au ventre pendant mes règles, je parlais de crises
d’appendicite]. Je n’ai pas le droit d’avoir mes règles, et c’est dit très
simplement et très efficacement, en dehors même du tabou de
parole, par le fait que je n’ai pas les moyens de les avoir : tout est
matériellement conçu et fait pour une population sans règles. Avoir
des règles en dehors de chez soi est toujours une situation sinon
dramatique, au moins extrêmement embarrassante. Il n’y a ni
serviettes ni tampons dans les toilettes publiques, il n’existe pas
d’endroits où se changer, ni d’endroits où jeter les tampons ou
serviettes – on le fait au risque de boucher les WC. A. Leclerc note
bien ce caractère contraignant – pourquoi, demande-t-elle, devrais-
je être comme les autres jours, je ne suis pas comme les autres
jours – mais elle semble ignorer la question essentielle : comment
les femmes pourraient-elles changer d’attitude tant qu’avoir ses
règles reste la même expérience concrète ?
La société fait tout pour nous faire croire que les conditions
matérielles des règles ou de la maternité découlent de l’événement
physique : que ces conditions socialement construites sont des
conditions naturelles. Et nous le croyons pendant longtemps.
Beaucoup ne voient la possibilité de supprimer les désagréments
des règles qu’en supprimant l’événement physique lui-même.
A. Leclerc suit le même raisonnement, quoiqu’elle en inverse la
conclusion ; pour elle aussi les règles sont entièrement naturelles,
mais naturellement « bonnes ». Elle ignore de bonne foi, comme la
culture le fait de mauvaise foi, que celle-ci a transformé cet
événement, en soi neutre, en handicap réel.
Ainsi il n’y a pas une, mais deux interventions de la culture : la
dévalorisation du corps et de la physiologie des femmes ; le
handicap matériel créé par les conditions sociales.
Les deux ont des liens, bien évidemment. Il est d’autant plus facile
pour la société de dévaloriser l’écoulement du sang – le fait d’être
femelle – que toute femme peut constater que c’est réellement un
handicap que d’avoir ses règles. Inversement, il est d’autant plus
facile pour la société d’imposer ces conditions comme inévitables
une fois les femmes convaincues que les règles – le fait d’être
femelle – sont une malédiction naturelle. L’intérêt de la société est
de cacher que les règles ne sont pas un phénomène naturel mais un
phénomène construit. Dans cette construction l’idéologie –
l’interprétation du phénomène – intériorisée et ressortie par les
intéressées sous forme de honte ressentie, joue un grand rôle. Mais
cette part idéologique est absolument inséparable de la part
matérielle. Les deux sont en continuité et nécessaires l’une à
l’autre : cacher ses serviettes est d’abord une contrainte extérieure,
elle provoque la honte subjective ; enfin dans un troisième temps la
dissimulation apparaît comme l’expression de cette honte alors
qu’elle en est la cause.
Les femmes en dévalorisant leurs règles ne font pas qu’obéir à un
lavage de cerveau, qu’« adopter des valeurs masculines ». Elles
réagissent aussi et d’une façon saine (non-masochiste) au handicap
réel. En revanche, quand elles dévalorisent les règles en soi – en
tant que phénomène physique –, en sus de déprécier leur personne,
elles acceptent la version idéologique : que le handicap est naturel
et non social. La lutte consiste donc à séparer, à distinguer ce qui
est distinct et que la société confond. Mais quand on n’analyse pas
ce qu’il y a de social, de contrainte, dans le phénomène pour
l’instant vécu par toutes les femmes sous le nom de « règles », on
fait le jeu de la société. Car il est impossible, si on ne fait pas la part
du social, de se sentir fières de quelque chose qui est effectivement
désagréable, de valoriser les règles. De surcroît, si c’était possible,
cela conduirait, tant que les conditions sont inchangées, à
« assumer » le handicap, comme la société nous le demande. Toute
démarche qui tend à nous faire mieux accepter les contraintes
sociales est dangereuse, et ne peut en aucun cas être qualifiée de
« libératrice ». C’est pourquoi la « revalorisation du corps des
femmes », sans autre précision, est un projet extrêmement ambigu.
Il peut signifier la lutte contre le handicap réel, seule condition pour
la revalorisation de la fonction naturelle : ce n’est que revalorisée
matériellement qu’elle peut devenir subjectivement positive. Et le
combat pour changer les attitudes n’est lui-même positif qu’à
condition qu’il change quelque chose à la vie concrète des femmes :
qu’il débouche sur la lutte contre les contraintes imposées à leurs
corps.
Mais la « revalorisation » peut au contraire signifier l’abandon de
cette lutte. Elle peut aller dans le sens de l’idéologie. Celle-ci dit que
toute insatisfaction ressentie par les femmes est un refus de soi-
même, de son corps. La « revalorisation » entreprise par la
psychanalyse, la presse féminine, Margaret Mead, entre autres, est
destinée à nous faire avaler le handicap social dans la même
bouchée que le phénomène physique. Cette bouchée-là débouche
sur le masochisme : elle tend à faire accepter aux femmes que
s’aimer c’est aimer la souffrance. La valeur « auto-acceptation »
n’est pas neutre. Elle ne s’adresse qu’aux seules femmes, et est
d’origine récente. On peut tracer son histoire qui n’est pas vieille :
elle apparaît au moment précis où le féminisme naît, nouvelle arme
idéologique pour faire accepter leur soumission aux femmes.
Ainsi la « valorisation » (ou « revalorisation ») doit être soumise à
un examen serré, car elle peut aller dans deux directions
parfaitement opposées. Sous un déguisement « libérationniste »
peut se camoufler un nouvel avatar de l’idéologie dominante. Le
terme d’auto-acceptation n’est pas suspect seulement à cause de ce
contexte historique. Car qu’est-ce que s’accepter ? Qu’est-ce que le
« soi » qu’on accepte ? Dans la mesure où le « soi » est pris sans
question, où il est égalé à la personne historique, où son aspect
historique n’est pas mentionné et donc implicitement nié, et que la
personne historique est considérée comme personne naturelle, c’est
une notion a-historique et réactionnaire. Il semble que la démarche
d’A. Leclerc aille objectivement, quelles que soient ses intentions,
par ses omissions et par ses implications, dans le sens de l’idéologie
et de la répression des femmes.
Le travail domestique ou l’oppression matérielle
A. Leclerc remarque bien que c’est tout ce que font les femmes qui
est sans valeur – et pas seulement le travail domestique. Mais elle
revient quand même à la question de la nature intrinsèque, de
l’intérêt intrinsèque, de la valeur intrinsèque de ce travail. Or il est
clair que la question n’est pas là puisque c’est tout ce qui est fait par
les femmes qui est dénué de valeur. Comment dispose-t-elle de
cela ? Elle répond que les hommes « se trompent », que le travail
domestique a une valeur. Elle se place sur le même terrain qui
permet à ceux-ci d’affirmer – aussi péremptoirement – qu’il n’en a
pas. Elle a tort de ne pas répondre à sa propre question : « Que
signifie « l’intérêt » d’une tâche » ? Car y répondre, c’est répondre
que « l’intérêt » ou la « valeur » d’une tâche sont sans rapport avec
sa « nature », sont déterminés par d’autres critères : les rapports de
production dans lesquels la tâche est effectuée expliquent à la fois
son « intérêt » subjectif et sa valeur objective, c’est-à-dire sociale.
Pourtant le terme même de « valeur » aurait dû faire tinter quelque
chose à ses oreilles : la valeur, dans notre langue, c’est aussi le prix.
Ce qui n’a pas de valeur c’est ce qui n’a pas de prix : ce pour quoi
on n’est pas obligé de payer – ce pour quoi on n’est pas payé.
Que signifie « l’intérêt d’une tâche », et plus précisément, dans
cette expression, que signifie « tâche » ? Ce terme est ici mystifiant
en ce qu’il est employé comme équivalent, synonyme, de métier ou
de travail. Réduire le métier ou le travail à la tâche technique permet
de poser une question fausse : en quoi est-il plus intéressant
d’accomplir une tâche de PDG qu’une tâche d’instituteur, une tâche
d’instituteur qu’une tâche de balayeur ? Le sophisme de la question
tient à ce que dans cette problématique, la définition du balayeur
est : « L’homme qui pousse un balai. ». Mais rien n’est plus faux. Un
balayeur est un homme qui pousse un balai pour le compte de
quelqu’un d’autre et en échange d’une rémunération dérisoire.
On voit donc que le fait même de poser la question de « l’intérêt
intrinsèque des tâches » repose sur la confusion entre la tâche
technique et le travail. Or celui-ci englobe non seulement la tâche
technique mais aussi ses conditions d’exécution et de rémunération,
en argent et en prestige, la position sociale de celui qui
l’effectue, etc. Cette question qui occulte totalement tous ces
facteurs est donc idéologique et doit être abandonnée, point à la
ligne. On verra plus loin que ne pas l’avoir abandonnée conduit A.
Leclerc dans d’autres impasses.
A. Leclerc questionne les raisons données pour juger le travail
domestique inintéressant. Elle a raison : en tant que tâche il n’est ni
plus ni moins intéressant ou abrutissant que d’autres tâches. La
preuve en est qu’on peut soutenir, et à chaque fois de façon aussi
convaincante, que le travail domestique est particulièrement
expressif et créatif ou au contraire qu’il est particulièrement répétitif,
aliénant, etc. Douter de la validité du jugement devrait logiquement
conduire A. Leclerc à entrevoir au moins que la cause de la
dévalorisation du travail domestique ne peut résider dans son
« intérêt », que les critères employés ne sont pas les bons. Mais
non, elle les garde ; elle ne met pas en question les critères eux-
mêmes mais simplement leur utilisation, elle prend parti dans la
querelle stérile « créativité/répétitivité ». Elle ne récuse pas la
question mais la réponse sans voir que c’est la question qui est mal
posée, et pas par hasard. Dès lors qu’elle peut constater que ce ne
sont pas les tâches des femmes qui sont dévalorisées, puisqu’elles
les font toutes, mais leur travail, elle devrait être en mesure de poser
la bonne question : pour qui les femmes font-elles ce travail, dans
quels rapports de production est-il effectué ? Au contraire, elle
persiste à penser que le travail domestique a été dévalorisé parce
que « jugé inintéressant » (à noter qu’elle identifie totalement intérêt
subjectif et utilité sociale). Elle persiste à rechercher des critères
d’intérêt, ou d’utilité, puisqu’elle ne distingue pas les deux, qui
seraient extra-sociaux, des critères fondés sur une expérience à la
fois subjective (du sujet) mais qui ne serait pas relationnelle. Elle suit
en cela Beauvoir qui voit – voyait ? – l’oppression des femmes
comme due à « l’immanence » (!) de leurs tâches. « L’immanence »
et « l’intérêt intrinsèque » d’une tâche sont du même ordre : ce sont
des concepts mystifiants en ce qu’ils supposent et impliquent que les
rapports sociaux sont fondés, en dernière analyse, dans des
rapports aux choses, au monde naturel. Or non seulement il n’existe
pas de rapport au monde naturel, mais le déguisement des rapports
entre les gens en rapports aux choses est une caractéristique bien
connue (ou qui devrait l’être) de l’idéologie bourgeoise (je refuse de
citer la page du grand ancêtre).
La fable d’A. Leclerc est un bon exemple de la mise cul par-dessus
tête de l’histoire, typique de la pensée idéologique. Elle y décrit une
société hypothétique où les femmes seraient supérieures parce
qu’elles « donnent la vie ». Elle postule donc une « valeur
naturelle ». Or cette expression est tout simplement une
contradiction dans les termes. La nature ne connaît pas, et ne peut
sécréter de valeurs. Les valeurs sont le fait des sociétés, et des
sociétés humaines, comme tout phénomène impliquant la
conscience. L’idée que les valeurs de la société pourraient avoir leur
source en dehors d’elle, comme l’idée que nos sentiments pourraient
venir d’en dehors de nous, est tout simplement un retour au ciel des
idées platonicien.
Tout au long de son exposé, il est clair que pour A. Leclerc la
hiérarchie sociale est une hiérarchie de valeurs, et que ces valeurs,
non seulement préexistent à l’ordre social, mais viennent de la
nature. C’est le renversement, la négation de la pensée matérialiste,
ou tout simplement politique, pour laquelle, si les valeurs ont une
fonction dans la hiérarchie, c’est en tant qu’elles la reflètent et la
justifient, c’est en tant que moyens créés par et pour elle, et non en
tant que causes.
Et en avant pour les origines ou une robinsonnade de plus
Fidèle à son parti d’originalité, A. Leclerc suit la horde des auteurs
dans le piège habituel : elle va rechercher l’explication de la
hiérarchie actuelle dans les « conditions originelles de l’Humanité ».
Celles-ci étant – et pour longtemps – inconnues, il ne s’agit là
évidemment que d’un prétexte à une projection – injection serait plus
juste – classique des conditions actuelles dans un passé « plus-que-
passé », projection au terme de laquelle on nous les ressort…
« historicisées ». Bien entendu ce n’est pas à l’histoire proprement
dite, qui pourrait se défendre – encore que si peu, la pauvre – que
l’on fait le coup, mais à une « origine » que l’on ne peut que
« reconstituer », en clair : inventer. Cette reconstruction mythique est
une négation de l’esprit sinon de la lettre de l’historicisme. Ne
pouvant en bonne conscience faire procéder l’Histoire de la nature,
on prétend donc procéder de l’Histoire, mais d’une Histoire avant
l’Histoire : d’un moment déshistoricisé, et en conséquence naturalisé
de l’Histoire.
A. Leclerc y va donc de son injection à cette pauvre « humanité
primitive », qui en a vu d’autres, et qui en verra encore d’autres, car
le procédé semble gagner et non perdre de l’attrait avec l’usage.
Bien qu’elle ait l’habileté de ne pas citer ses sources pas plus ici
qu’ailleurs – on les reconnaît : c’est la théorie d’Engels, qui
décidément fait bien de l’usage. « La première division du travail est
naturelle, c’est la division du travail entre les sexes. » C’est aussi la
première – ou disons la plus importante – erreur d’Engels, et A.
Leclerc, qui n’a pas cité ses sources, la reprend entièrement à son
compte. Ayant montré que toute division du travail est la
conséquence et le moyen de la hiérarchie et de l’oppression, Engels
trouve cependant que celle entre les sexes est « naturelle », et que
dans ce cas mais dans ce cas seulement –, « hein, attention ! ne me
faites pas dire ce que je n’ai pas dit ! » – la hiérarchie suit et ne
précède pas. Il renie sa propre méthode et jette ainsi une ombre non
seulement sur cette analyse mais sur toutes les autres. Car si on
peut renverser l’ordre causal pour les femmes, pourquoi pas pour les
autres ? Le ver est dans le fruit. Cent ans se sont écoulés depuis et
de nombreuses études ont montré que le contenu de cette division
était variable, donc pas naturel.
Utilité intrinsèque et utilité sociale
Mais suivons A. Leclerc, qui elle-même, à la suite de beaucoup
d’autres, recherche la cause de la hiérarchisation et de la
valorisation différentielle des travaux dans l’utilité de ces travaux. Il
est intéressant à ce sujet de comparer les démarches d’A. Leclerc et
d’Elizabeth Gould Davis (1973). E. G. Davis soutient que les femmes
« originelles » ne faisaient pas « ce qu’on croit », mais faisaient des
choses « utiles » : agriculture, etc., et que par conséquent – c’est le
« par conséquent » qui est intéressant – elles devaient être au
sommet de la hiérarchie. A. Leclerc maintient, elle, que les femmes
« originelles » faisaient bien « ce qu’on croit », mais que ces choses
étaient, sont, aussi « utiles » que les autres (celles que les hommes
faisaient, font). Il s’agit donc, soit de montrer que les femmes
faisaient font, des choses jugées utiles par notre culture (celle qui
opprime les femmes) et qu’on s’est trompé sur la nature de leurs
tâches, soit de montrer que les femmes faisaient, font des choses
jugées inutiles, mais en « réalité » utiles : on s’est « trompé » sur ce
qu’est l’utilité. Tout cela repose sur l’idée naïve que la valeur sociale
des travaux est déterminée par leur utilité sociale. Quelqu’un a
montré il y a cent ans que si des gens étaient « utiles », ce sont bien
les ouvriers. S’agit-il de « détromper » la classe dirigeante, qui à
l’évidence, ne s’aperçoit pas de l’utilité de l’OS ?
Division du travail, valorisation des tâches et hiérarchie
L’injection est claire ici puisqu’A. Leclerc fait la même faute
historiquement qu’elle a faite synchroniquement. On sait que le
contenu de la division sexuelle du travail varie mais que même là où
les hommes font ce que les femmes font chez nous, leur travail n’est
pas dévalorisé mais au contraire valorisé. Il faut être aveugle pour
ne pas voir que ce n’est donc pas une utilité intrinsèque quelconque
de la tâche qui déterminerait l’autorité que commande et le prestige
que reçoit son exécutant, mais au contraire l’autorité que commande
l’exécutant qui détermine l’appréciation par la société de « l’utilité »
de la tâche.
Les sources réelles de la valorisation et de son contraire
Il y a un point commun entre tous les travaux exécutés par les
femmes, et ce n’est pas leur contenu : c’est leur rapport de
production. Et ceci répond à la question d’A. Leclerc : « Pourquoi la
part des femmes a-t-elle été jugée inférieure, basse, etc. » Il n’est
dès lors plus besoin de recourir au contenu de cette part ; il est
d’ailleurs impossible d’y recourir, puisqu’il est variable. Le jugement
apparaît alors pour ce qu’il est : l’expression dans le monde des
valeurs morales des rapports de distribution de la valeur matérielle.
Planter du mil ou des patates, quelle différence ? Pourtant dans telle
société africaine, l’un est « glorieux » = haut, l’autre humiliant = bas.
Les femmes plantent le mil, approprié par les hommes, et les
hommes plantent les patates, appropriées par eux-mêmes. Le haut
et le bas expriment donc la réalité de la position sociale des femmes
et des hommes. Mais ils font plus : ils justifient ces positions. Dans
un renversement typique d’un procès idéaliste, dont la
consubstantialité avec l’idéologie est ici clairement démontrée, la
valeur inférieure du travail des femmes, expression et donc
conséquence de leur statut inférieur, est promue cause de celui-ci :
leur dépossession est « expliquée » – justifiée – par « l’infériorité »
de leur travail. De même les femmes et la reproduction sont
dévalorisées non parce que les hommes « se trouvent » être
dominants et parce qu’ils « se trouvent » « ne pas aimer la vie »,
mais parce que les femmes font des enfants pour les hommes. On
peut maintenant se poser une autre question, qu’A. Leclerc ne pose
pas (et pour cause). Si tout travail fait dans certaines conditions –
ces conditions étant que le produit de ce travail est approprié par un
autre que le producteur – est dévalorisé, alors pourquoi, à quoi sert
la division du travail ?
De fait, si on y regarde de près, cette division n’existe pas
tellement, en tant qu’attribution différentielle et rigide des travaux
d’après leur nature, c’est-à-dire en tant que division technique du
travail. A-t-elle jamais existé, au moins dans notre société ? On peut
se le demander. Les femmes font de la comptabilité pour leurs
maris : font les mêmes opérations que des comptables cher payés
(et respectés, c’est-à-dire valorisés). Elles font de la diplomatie pour
leurs maris : les mêmes opérations que des diplomates cher payés
(et respectés, etc.). Dès lors que l’on ne confond plus, comme A.
Leclerc le fait sans arrêt, la tâche : le poste de travail, l’opération
technique, et le travail tout entier : la tâche plus les rapports de
production dans lesquels elle est effectuée, on s’aperçoit que : d’une
part la division technique du travail tend à s’évanouir, à disparaître
comme fait empirique sous l’œil de l’observatrice ; d’autre part la
valorisation différentielle des travaux ne provient pas de l’aspect
technique de la division du travail.
On s’aperçoit aussi que la question posée par A. Leclerc est d’une
remarquable circularité : elle se demande pourquoi un travail donné,
par exemple : « Faire de la comptabilité pour son mari » n’est pas
prestigieux ; or ce non-prestige est déjà partie intégrante de ce
travail : fait gratuitement pour quelqu’un d’autre.
Division technique et division sociale du travail
Si une certaine division sexuelle du travail existe, elle n’est pas liée
aux tâches mais au statut du travail tout entier dont la tâche n’est
qu’une partie. Ainsi on dit que le travail domestique est réservé aux
femmes. C’est vrai si on entend par là le statut, les conditions
d’exécution, les rapports de production de ce travail. C’est faux si on
entend par là les opérations techniques qui le composent au niveau
instrumental : laver, repasser, cuire, etc. Les laveurs, repasseurs,
cuisiniers effectuent aussi ces opérations techniques. Ce qui fait le
« travail ménager » ce n’est pas chaque opération particulière ni
même leur somme mais leur organisation particulière qui est elle-
même due aux rapports de production dans lesquels se trouve
l’exécutante. Le lieu par exemple, caractère « technique », est
directement dérivé du rapport de production : « à la maison »
découle de « gratuitement pour le mari ».
Bien entendu, comme tout le monde, A. Leclerc pense asseoir une
analyse synchronique fautive (ou inexistante ?) en lui trouvant un
siège dans le passé. Elle projette donc ce qu’elle pense être la
raison – au sens de « bonne raison » – de la division sexuelle du
travail dans une origine et aboutit à la reconstruction bien connue.
On a droit une fois de plus au tableau usé mais toujours aussi
écœurant de cette soi-disant « horde primitive » où toutes les
femmes allaitent (en même temps, chaque jour, et tout au long de la
journée) et où tous les hommes chassent (en même temps, etc.).
Elle a plus haut dénoncé comme un mythe l’idée que la maternité
est génératrice d’incapacité… Pourquoi faut-il que ce soit un
homme – Théodore Sturgeon (1960) – qui le premier ait couvert de
ridicule (dans une œuvre de science-fiction) ces « reconstitutions
historiques » et leurs auteurs ? Qui demande pourquoi les femmes
les plus fortes n’auraient pas été à la chasse avec les hommes les
plus forts, tandis que les femmes les plus faibles restaient au camp
avec les hommes les plus faibles ? On mesure la débilité générale
quand on est obligé de dire que ceci représente, dans l’état actuel
de la question, un courageux effort d’imagination. Car il ne va pas
très loin. Cette tentative de se dégager d’une imagerie « prégnante »
s’il en fût ne nous sort cependant pas du tableau.
Il faut mettre en question le postulat de l’importance – plus grande
qu’aujourd’hui – de la force dans les premiers âges de l’humanité ;
celui de la classification des individus selon leur force, et plus
encore, en deux classes (pourquoi deux seulement, si même on
accepte cette classification, ce qui suppose qu’on ait accepté le
premier, et totalement arbitraire, postulat). Dès que le « campement
originel » est évoqué, toutes les divagations, tous les fantasmes sont
permis. Fantasmes étrangement ordonnés d’ailleurs ; fantasmes
collectifs qui suivent tous les mêmes lignes :
- toutes les femmes sont enceintes ou allaitent en même temps, et
mieux, toutes les femmes sont toujours enceintes ou allaitant ;
- la grossesse ou l’allaitement entraînent une incapacité totale à
subvenir à ses propres besoins ;
- (imaginer les femmes perpétuellement enceintes implique qu’)
elles n’ont pas de contrôle sur leur fécondité. Si elles l’avaient et si
l’on retient l’hypothèse de l’incapacité, elles ne se mettraient
certainement pas dans la position d’être incapacitées ;
- ceci implique donc, et plus on voit de femmes enceintes au
campement originel, plus l’implication est nécessaire, que les
femmes soient déjà dominées.
Il s’agit donc, une fois de plus, d’un raisonnement circulaire : on
prétend expliquer la domination par une situation qui présuppose la
domination. Quant aux économies « originelles », on peut, faute de
mieux, étudier les caractéristiques des sociétés les moins
développées technologiquement, les sociétés des chasseurs et
cueilleurs (Sahlins 1974). Les enseignements recueillis par l’étude
de ces sociétés vont très exactement à l’opposé des mythes
occidentaux : la cueillette suffit amplement à nourrir les individus, ce
n’est une occupation ni ardue ni absorbante ; les femmes ramassent
en quelques heures de quoi se subvenir abondamment, elles le font
tous les jours, et trouvent encore le moyen de faire, comme les
hommes d’ailleurs, de nombreuses petites siestes, merci bien.
Ces mythes sont d’ailleurs contradictoires en eux-mêmes. En effet,
même si l’on admettait, pour les besoins de l’argumentation, que la
grossesse et l’allaitement occasionnent, non une incapacité totale,
ce qui dépasse les limites du bon sens, mais une moindre mobilité,
comment pourrait-on expliquer qu’on soit passé de l’incapacité
partielle et temporaire de quelques femmes à l’exclusion,
permanente, de toutes les femmes de catégories entières d’activités
ou plus précisément de positions ? Or, on présente ce dernier état –
une rigide division sexuelle des activités – comme une
conséquence naturelle de la première situation. Très clairement il ne
peut s’agir d’une conséquence naturelle ; ni d’un souci de
« rationalisation » (A. Leclerc) du travail. On ne veut pas voir que
dans ce passage, la « nature » non seulement ne joue, mais ne peut
jouer, aucun rôle, et qu’il y a donc nécessairement intervention du
social. Or on essaie de voiler cette intervention en présentant le
passage de la situation a) à la situation b) comme une évolution très
« graduelle », « insensible », etc. Quelle que soit la gradation
historique – le temps sur lequel s’étale ce passage – il n’y a pas de
gradation mais un changement abrupt : on passe du naturel au
social, et la date ou la durée ne font rien à l’affaire. Et les inventeurs
de ce « passage », aussi souples soient leurs semelles et aussi
accommodante soit leur probité intellectuelle, ne peuvent faire en
sorte que, là, petits pas ou grands bonds n’arrivent au même
résultat : un effroyable saut épistémologique – ou plus simplement
logique.
Il ne saurait s’agir de proposer une autre reconstruction : d’ajouter
une nouvelle pierre à l’édifice quand ce sont les fondements de
celui-ci qui sont branlants. Au contraire il s’agit de ne surtout pas
rentrer dans une problématique inacceptable. En effet, sous couvert
de poser une question historique, on pose en réalité une question a-
historique : « Quelles sont les raisons naturelles qui ont causé la
suprématie des hommes ? » On postule donc que la « société
originelle » serait, aurait été, moins « sociale » que les sociétés qui
lui ont succédé. D’autre part on pense, sans le dire, que si l’on peut
« prouver » que l’oppression des femmes est due en dernier recours
à leur « faiblesse », on établit du même coup que cette oppression
est légitime. Dans ce cas et dans ce cas seulement, on pense que le
fait que la domination soit matériellement possible la rend
moralement juste. Il y a donc une interprétation implicite des « faits »
que l’on établit, et cette interprétation, encore une fois réservée au
seul cas des femmes, lie inévitabilité et légitimité. C’est d’ailleurs la
seule raison pour laquelle on tente de prouver que l’oppression des
femmes était « inévitable ». Donc les prémisses de cette
« question » comportent déjà un postulat moral – un jugement
politique – et un postulat « scientifique » inacceptables. De surcroît
comment y répond-on ? On injecte dans la « nature », réputée plus
« agissante », de cette société mythique et à peine sociale, les
constructions et les rationalisations sociales actuelles, en particulier
la transformation (par l’oppression) de la biologie des femmes en
handicap. En d’autres termes on attribue à la « nature » de cette
société hypothétique la culture de notre société.
Ce ne sont donc pas les réponses, encore une fois, qui sont en
question mais la question elle-même, comme les problématiques qui
lui sont associées de fait et en sont logiquement inséparables : la
problématique psychologiste et idéaliste de la domination comme
conséquence de « l’intolérance à la différence » ; et ses prémisses :
division « naturelle » des parts, opposition « naturelle » des
catégories sociales (identification des mâles avec les hommes, des
femelles avec les femmes), etc. Ces problématiques doivent être
purement et simplement abandonnées, comme les autres fausses
questions que nous avons rencontrées (la discussion de l’intérêt ou
de l’utilité « intrinsèques » des tâches), et par voie de conséquence
les problématiques politiques qui en découlent ou leur sont du moins
associées : « revalorisation » des « parts », revendication de « la
Différence », etc. Ces revendications sont frappées d’invalidité parce
qu’elles sont issues de problématiques idéalistes et parce qu’elles-
mêmes, et c’est inévitable, sont idéalistes, donc réactionnaires :
elles transforment la lutte concrète d’individues concrètes contre une
oppression concrète en querelle de « valeurs », en combat
d’« essences » quand ce n’est pas de « principes ».
Nous en sommes arrivées là : si on constate quelque part une
division rigide du travail technique entre les sexes, elle est le fait de
la culture et non de la nature. D’autre part, on a vu plus haut que, à
tout le moins dans notre société, ce qui est interdit aux femmes, ce
ne sont pas certaines tâches, mais de les effectuer dans certaines
conditions ; non pas de faire de la diplomatie mais d’être diplomate,
non pas de monter sur un tracteur mais d’y monter en tant que
patron ou même ouvrier payé pour le faire, etc.
La division technique du travail n’est donc pas nécessaire à la
hiérarchie. Dans ce cas, existe-t-elle, et si oui, où et pourquoi ? Ceci
serait un objet de recherche valable. La seule hypothèse que l’on
puisse faire pour l’instant est que là où elle existe, là où des tâches
et non des travaux, sont interdits aux femmes, c’est que, pour une
raison quelconque, ces tâches n’ont qu’un mode d’exécution, en
d’autres termes, là où les tâches sont indissociables de leur mode
d’exécution. De ceci il résulterait l’hypothèse que : les tâches qui ne
peuvent être effectuées sur un mode subalterne doivent être
interdites aux femmes.
En résumé, il apparaît que :
- la division sexuelle du travail n’est pas une division des tâches
mais une division des travaux ;
- les travaux comportent comme partie intégrante de leur définition
le rapport de production : le rapport du producteur au produit ;
- la division des tâches techniques serait un sous-produit de, un
artefact social complétant ou se confondant avec, la hiérarchie des
statuts (dont la base est évidemment les rapports de production).
Par exemple en Afrique, des rapports de production différents,
engendrant des statuts hiérarchisés (les hommes adultes étant
propriétaires de leurs produits, les femmes et les cadets étant non-
propriétaires de leurs produits) correspondent aussi, et rigidement,
à des productions matérielles différentes : telle production animale
ou végétale étant toujours produite dans un mode donné de
production, telle autre production dans tel autre mode.
Protoféminisme ou antiféminisme ?
Aussi quand A. Leclerc dit : « Je ne demande pas pourquoi cette
part a été donnée aux femmes, mais pourquoi cette part a été jugée
inférieure », est-on très loin du compte ; car on ne peut répondre à la
deuxième question sans poser la première.
Et si elle ne la pose pas, c’est qu’après beaucoup d’autres, elle se
demande pourquoi le travail est dévalorisé, puis considère la tâche,
en éludant la variable intermédiaire et centrale : le fait que le travail
est défini non seulement par la tâche mais aussi et surtout par le
rapport de production, et que dans le travail, c’est celui-ci et non la
tâche qui est dévalorisé, pour une raison bien simple, c’est qu’il est
dévalorisant – ou valorisant – : le rapport de production est le rapport
du producteur à la valeur produite.
En conséquence, dès lors qu’une « part » est attribuée – aux
femmes, aux Noirs, aux prolétaires – il n’importe – non de tâches
mais de travaux et donc de rapports de production, la hiérarchie (la
« valorisation » dans les termes d’A. Leclerc) est instaurée. Elle ne
s’instaure ni après ni indépendamment, mais dans et par le procès
même de l’attribution des « parts » : de la division sociale – et non
technique – du travail.
La question de l’intérêt subjectif et de la valorisation morale (dans
l’ordre des valeurs) de la tâche est résolue : l’intérêt subjectif et la
valeur sociale reflètent bien la réalité. La non-valeur objective (la
gratuité et l’obligation, l’une et l’autre étant liées) du travail
domestique est reflétée dans la non-valeur subjective de ce travail.
Aussi la revendication d’A. Leclerc que ce travail soit « revalorisé »
c’est-à-dire placé plus haut dans l’univers des valeurs désincarnées,
est d’abord absurde ; mais elle est de plus criminelle. Car une fois
qu’on connaît l’origine de la valeur objective, qui n’a rien à voir avec
l’utilité sociale, tenter de rehausser la valeur subjective du travail
domestique c’est purement et simplement renforcer le lavage de
cerveau qui contribue à empêcher les femmes de se révolter contre
leur asservissement. Cette tentative n’est pas nouvelle ; une
génération entière d’idéologues américains, au nombre desquels M.
Mead (1950) et Ashley Montagu (1952) (je ne prends même pas la
peine de citer les psychanalystes) s’y sont employés et n’ont fait
d’ailleurs que renchérir sur la glorification « vulgaire » du rôle
d’épouse et de mère, en le présentant sous un déguisement pseudo-
scientifique – et pire : pseudo-féministe. D’ailleurs la conclusion d’A.
Leclerc est tout à fait dans la ligne de cette école, que Carolyn Byrd
(1969) appelle « néo-masculiniste » : l’antiféminisme déguisé en
pseudo-féminisme.
Les idées de cette école sont simples : la domination des femmes
par les hommes est une mauvaise chose, et elle doit cesser. Mais il
n’est pas question ici de choses triviales telles que la dépendance
économique des femmes, que leur oppression matérielle. Non. Tout
se passe au niveau des valeurs. Ce qu’on déplore c’est le manque
de considération dont elles sont victimes. De même, les femmes ne
font pas un travail, elles portent des valeurs ; valeurs morales bien
sûr, les valeurs du « principe femelle » : la douceur, l’amour de la
vie, etc. Leur situation « seconde » (oppression est un mot caca, ou
qu’il convient peut-être de garder pour de plus méritants) vient de ce
que ces valeurs ne sont pas reconnues à leur juste valeur.
Or ces valeurs – pas les femmes – ont une contribution à faire au
monde, dont tout le monde peut constater qu’il file un mauvais coton.
Justement – ô merveille – les valeurs féminines, la douceur
susmentionnée, la compréhension, le sens d’autrui (et pour cause),
l’aptitude innée à laver les couches et autres idées platoniciennes,
contrebalanceraient, si elles étaient « entendues », la violence
(dynamique), les sens de la mort (prométhéen) des valeurs
masculines, bonnes en elles-mêmes – qui sont la source jaillissante
de la culture – mais point trop n’en faut, et comme trop il y en a,
voyez toutes ces guerres (et maintenant la pollution), causées par
les valeurs, vous dis-je. Ainsi il suffirait de reconnaître et d’utiliser le
contrepoison qui – comme le monde est bien fait ! – pousse juste à
côté du poison, les valeurs féminines, pour faire d’une pierre deux
coups : équilibrer le monde – le rendre à son équilibre naturel – et
contenter les femmes. Cette idéologie est non seulement fondée sur
l’idée d’une partition totale et sexuelle du monde, mais elle la
prolonge et la parfait : c’est le partage du ciel des idées.
Mais c’est aussi et surtout, appliquée aux femmes, la grande idée
gaullienne : la participation. Capital et travail doivent se reconnaître
mutuellement nécessaires et s’estimer dans cette mesure. Et
mutuellement nécessaires ils sont, mais de quelle façon ? La
proposition que « sans gibier il n’y a pas de chasseur » n’a pas le
même sens pour le chasseur que la proposition, pour le gibier, que
sans chasseur, il n’y aurait pas de gibier. Pour une analyse sans
merci de cette idéologie, voir Grand Ancêtre, 19e siècle (eh oui, la
participation non plus n’est pas nouvelle). La « complémentarité »
tant vantée par A. Leclerc10, qu’elle soit entre capitalistes et
prolétaires ou entre hommes (sociaux) et femmes (sociales) n’a pas
d’autre sens.
Post-scriptum
Encore une fois, cette « Parole de femme » a été analysée ici non
parce qu’elle serait unique mais parce qu’au contraire c’est la parole
d’un courant beaucoup plus large ; et ce courant est important non
en raison des idées qu’il défend – qui loin d’être originales sont en
tous points celles de l’idéologie – mais en raison de sa signification
politique.
En effet les mouvements de femmes ont déclenché – comme on
pouvait s’y attendre – une contre-offensive généralisée, qui vient de
partout, l’Université et le gouvernement, la droite et la gauche, et
prend toutes les formes, de l’attaque obscène – la plus franche – à
la récupération habile – la plus malhonnête et donc la plus efficace.
Indubitablement la forme extrême, et donc la plus dangereuse, de
cette récupération est celle qui est la plus « intérieure » et au plan
institutionnel et au plan politique. Or ce sont les deux
caractéristiques du courant que manifeste le livre d’A. Leclerc : il
s’exprime par la voix de femmes, et se donne pour un projet de
libération.
Trois mois après la rédaction de ce texte, la parution d’un
document : « Être Femme enfin !… » par M. Righini, dans Le Nouvel
Observateur du 15 mars 1974 confirme s’il en était besoin qu’on a
eu raison de traiter le livre d’A. Leclerc non comme une instance
isolée mais comme une des manifestations de ce courant. M. Righini
y suit la démarche d’A. Leclerc et la cite abondamment, en
compagnie d’ailleurs de néo-masculinistes d’une autre génération,
comme S. Lilar et A. Breton. Mais P. Gillott, qui est anglaise et écrit
dans Cosmopolitan de mars 1974, reprend exactement la même
ligne dans ses « Confessions d’une ex-féministe ». Enfin, il se dit
que Parole de femme ressemble étonnamment à une transcription
des propos qui se tiennent au groupe Psychanalyse et Politique, et
des femmes de ce groupe accusent carrément M. Righini de voler
leurs idées : l’« altérité », la « différence ».
Les degrés d’implication de ces femmes dans les mouvements de
femmes sont très différents (A. Leclerc n’en a jamais entendu parler,
M. Righini les a croisés, puis doublés, P. Gillott en a « fait partie »,
Psych et Po11 s’en prétend partie prenante et intégrante). Les
motivations des individus et des groupes divergent sans doute
aussi ; enfin, ces initiatives ne sont nullement, de toute évidence,
concertées. Mais elles constituent bien un courant en ce qu’elles
présentent, en dépit de cette non-concertation, des traits majeurs
communs :
- elles partent, sincèrement ou non (la question des motivations
individuelles n’est pas pertinente ici) d’une préoccupation avouée
de libération ;
- elles utilisent, et pour l’analyse de l’oppression, et pour
l’élaboration des « remèdes » à la susdite, les problématiques de
l’idéologie ;
- elles aboutissent logiquement à un « revamping » de l’idéologie
qui est cette fois, et c’est le plus important, présentée comme une
revendication de libération.
Tout se passe comme si la meilleure façon d’échapper aux
implications perturbantes de la lutte était de prétendre la mener ; ce
qui permet de faire les mêmes choses qu’avant, mais avec une
« bonne conscience révolutionnaire » : en prétendant que
« dorénavant c’est pour d’autres raisons ». Tout se passe comme si
la résistance à l’interpellation du féminisme était plus efficace de
l’intérieur de son mouvement – comme pour Gribouille la rivière était
le seul lieu d’où se protéger de la pluie…
Les positions de ce courant sont présentées comme le résultat de
l’utilisation, et en même temps du dépassement, du questionnement
féministe. L’ambiguïté est ici claire, si l’on peut dire. Il est d’autant
plus facile de se croire au-delà d’un chemin, non qu’on l’a parcouru,
mais qu’on ne l’a même pas emprunté ; de se croire plus loin quand
on est non seulement ailleurs mais restée ailleurs : qu’on n’est
même pas partie. C’est ainsi que des positions ante-féministes
peuvent être présentées comme des positions non seulement
féministes mais même post-féministes (ce qui à soi seul est
suspect ; et ce qui implique, comme on le constate, dans tous les
cas, une déformation grossière du féminisme). Le grand danger qui
guette la lutte des femmes aujourd’hui est celui-ci : que l’en deçà de
la question féministe soit présenté, et vécu, comme son au-delà,
permettant, ou visant à permettre, l’économie… de la lutte tout
simplement ; que l’idéologie qui opprime les femmes – mieux le
système tout entier dont l’idéologie n’est qu’une partie – soient
présentés comme une invention (ex. : « l’altérité » ou la conclusion
de M. Righini qui est une caricature de ma caricature des néo-
masculinistes) et un projet de la libération des femmes ; car l’ante-
féminisme, promu post-féminisme et devenu militant est l’anti-
féminisme.

1. Publié dans Les Temps modernes, mai 1976.


2. Voir les commentaires des journaux, en particulier du Quotidien de Paris : « Parti du
mouvement de libération des femmes ce livre en conteste radicalement les fondements ».
La citation est de mémoire, donc approximative, mais sur le fait que ceci était dans l’esprit
du rédacteur un compliment, il n’existe aucun doute.
3. Psychanalyse et Politique.
4. Avec le livre de Luce Irigaray, Speculum de l’autre femme ; mais celui-ci représente un
aspect de cette systématisation différent qui est traité par Monique Plaza (1977).
5. C’est moi qui souligne.
6. Ibid.
7. Ibid.
8. Ibid.
9. Qui est son sujet, sans l’ombre d’un doute. Mais avec une malhonnêteté caractéristique,
elle entremêle les propositions générales à des récits d’expérience personnelle, pour
pouvoir toujours recourir à cette ligne de défense : « Mais je parle de moi » – comment
contester un témoignage, une expérience ? – et néanmoins, prêter à ses généralisations le
caractère d’authenticité, de vérité du témoignage personnel, sans, croit-elle, s’exposer à la
critique, ce qui est le prix usuel à payer pour la prétention à la généralité. C’est un cas
exemplaire de l’usage malhonnête qui peut être fait du discours à la première personne.
10. Dans une conclusion qui atteint comme on le voit des sommets d’originalité : mariage
entre capital et travail, « épousailles » et « accordailles » entre les sexes sont mêmes
sonnailles, hélas trop familières, à nos oreilles. Je laisse à d’autres le soin d’apprécier à leur
valeur révolutionnaire ses propositions pratiques pour résoudre d’un coup, d’un seul, et le
« problème » des femmes et celui des vieux. Il s’agit pour les premières d’utiliser leurs
aptitudes biologiques au bénévolat pour donner aux seconds la seule chose qui d’après elle
leur manque : d’être « cajolés » ! « Cajoler » suit invariablement le terme « vieillards » dans
ce livre, et c’est tout ce que leur situation inspire à A. Leclerc. Sans commentaires.
11. Psy et Po, abréviation de Psychanalyse et Politique, est un groupe bien connu, qui
s’appelle maintenant Alliance des femmes pour la démocratie, Alliance juridique des
femmes, Parité 2000, entre autres noms.
Capitalisme, patriarcat et lutte des femmes1

C D
En ce qui concerne les femmes, la position de l’extrême gauche et
celle de la gauche révisionniste2 sont malheureusement très
semblables, avec de petites variantes. L’extrême gauche réfute les
thèses révisionnistes dans tous les domaines, mais sur ce point, elle
ne s’en sépare que par une différence de degré. Sous la poussée
des mouvements indépendants de femmes, les organisations
d’extrême gauche se sont résignées à prendre le problème en
considération. Elles avancent, mais contraintes et forcées et à
reculons. On a l’impression qu’elles essayent de limiter les dégâts
en raccrochant à toute force la lutte des femmes à la lutte
anticapitaliste. Les analyses qu’elles fournissent sont tout à fait
boiteuses et n’ont pas d’autre objet que de diriger les femmes vers la
lutte anticapitaliste, comme elles le faisaient avant de prendre en
compte l’exploitation spécifique des femmes. Avant, il n’y avait pas
de problème des femmes. C’étaient des « prolétaires comme tout le
monde », elles luttaient contre le capital. Maintenant, on admet qu’il
y a une exploitation spécifique, mais comme on l’impute aussi au
capital, cela revient au même.
Par rapport au mouvement des femmes, les organisations
révolutionnaires sont dans une position défensive. Elles n’avancent
que parce qu’elles sont poussées. Et les discours sur la construction
d’un « mouvement autonome de femmes » qui émanent d’elles
paraissent assez ridicules et doublement paradoxaux : d’abord, ce
mouvement existe – que signifie de vouloir le « créer » ? Ensuite, les
militantes des organisations qui les tiennent sont doublement non
autonomes : elles ne sont pas autonomes à l’égard de leurs
organisations et elles sont à la traîne des mouvements féministes,
aussi bien au point de vue des revendications qu’au point de vue
des analyses. Elles sont sur des positions réformistes.
D L
Peux-tu préciser tes critiques en prenant position sur les analyses
du travail domestique et de la soumission formelle du travail
domestique au capital3 ?
C D
L’analyse des rapports entre famille patriarcale et capitalisme qu’on
rencontre beaucoup dans les secteurs gauchistes du mouvement
des femmes et dans les secteurs femmes des organisations
gauchistes est insuffisante parce qu’elle repose sur une confusion
entre un système économique concret et un mode de production. Un
mode de production, c’est un modèle abstrait que je définirai comme
un ensemble de rapports de production, plus précisément comme
deux rapports de production complémentaires et antagoniques. Le
rapport de production, c’est le rapport à sa subsistance. C’est, en
langage de tous les jours, comment on gagne sa croûte. Le système
concret, le système où l’on vit est hétérogène. Les éléments qui le
composent sont compatibles à un certain niveau : la preuve en est
qu’ils coexistent. Mais c’est un raisonnement circulaire que de
désigner comme « capitaliste » tout élément de ce système, sous
prétexte qu’on privilégie, dans l’analyse de ce système, l’analyse de
l’économie et qu’on caractérise cette économie comme capitaliste.
Pour ce qui est des rapports entre la famille et le capitalisme, ça me
paraît un peu facile de dire simplement : « Bon, ça existait avant le
capitalisme, mais le capitalisme l’a réemployé, etc. »
D L
Le rapport que j’établis entre capitalisme et exploitation
domestique ne consiste pas seulement à reconnaître des formes
précapitalistes d’organisation de la production, compatibles jusqu’à
un certain point avec le capitalisme. J’avance que le capitalisme
entretient délibérément ces formes d’organisation patriarcale du
travail domestique (et donc transforme leur nature), dans la stricte
mesure où elles lui permettent d’assurer une mobilisation
extraordinairement efficace de la force de travail des femmes et de
réaliser une plus-value absolue au moment où il achète la force de
travail sur le marché du travail (puisqu’elles produisent et
reproduisent gratuitement cette force de travail).
C D
Tu admets que la famille existait avant, mais tu dis « maintenant, le
capitalisme s’en sert ». Il faudrait, pour le prouver, identifier les
fonctions de la famille précapitaliste, prouver que ces fonctions
n’existent plus et, troisièmement, prouver que tout ce que fait la
famille, le capitalisme s’en sert. Aucune de ces trois conditions n’est
réalisée. La famille ne fonctionne pas seulement pour le capitalisme.
Elle continue à remplir des fonctions qui ne servent pas au
capitalisme.
D L
Lesquelles par exemple ? Je pense au contraire que les fonctions
de la famille précapitaliste sont à la fois conservées et dissoutes à
l’intérieur du capitalisme et dans les limites des besoins du
capitalisme.
C D
Reprenons un point plus précis : la question du contrôle capitaliste
sur la circulation de la force de travail. Ton argumentation (Léger
1976), celle de Bruno Lautier, celles de Wally Seccombe (1974) ou
de Jean Gardiner (1975), posent le mode de production capitaliste
comme un mode de production dominant, les autres modes de
production lui étant soumis. Moi, je voudrais qu’on ait des indicateurs
réels de cette soumission. D’autre part, c’est une contradiction de
parler d’un mode de production dominant ou de la soumission des
autres modes à ce mode, dans la mesure où l’on n’admet pas
l’existence d’autres modes.
D L
Mais il n’a jamais été question de dire que la domination du
capitalisme signifie ipso facto la disparition de toutes formes
d’organisation précapitalistes de la production. On peut montrer au
contraire que certaines de ces formes ne sont pas seulement des
« traces » d’une époque révolue, des formes résiduelles promises à
disparaître à plus ou moins longue échéance, mais qu’il peut entrer
dans la stratégie du capital de les maintenir pour contrôler plus
efficacement et au moindre coût certains secteurs de la production.
La démonstration a été faite pour la petite production marchande en
agriculture. Mais ces formes précapitalistes d’organisation de la
production n’ont aucune autonomie par rapport au capitalisme qui
les maintient conditionnellement. C’est ce qu’on peut entendre par
processus de conservation/dissolution et cela s’applique pleinement
au cas du travail domestique.
C D
Il faut distinguer deux choses : la dominance d’un mode de
production par rapport à un autre et l’existence, dans le système
concret, d’une pyramide des exploiteurs. Dire que « le mode de
production capitaliste est dominant » me paraît du domaine du
postulat, du dogme. Dire que dans le système concret, où tout se
tient, il y a une exploitation économique à l’intérieur de chaque mode
de production, mais que de toute façon, il y a des super-profiteurs :
c’est la classe capitaliste internationale, alors là, d’accord !
Le mode de production domestique, en tant que modèle, en tant
qu’ensemble de rapports de production, existait antérieurement au
mode de production capitaliste. Il est différent, il n’y a pas de lien
théorique entre les deux. Mais il y a évidemment des liens concrets.
D L
S’il y a des liens concrets, il faut que tu puisses en rendre compte
théoriquement à un moment ou à un autre. C’est ça qui est important
pour la construction du mouvement des femmes.
C D
Pour ma part, j’analyse la situation des femmes comme étant une
situation commune, une situation de classe. Je parle des femmes
mariées, c’est-à-dire d’une classe sociale, et non d’une classe
biologique. Il peut très bien y avoir des hommes biologiques dans
cette classe : les cadets, les vieux, les enfants sont dans la même
classe. Les femmes, les vieux, les enfants, etc., constituent une
classe parce qu’ils ont le même rapport de production, c’est-à-dire la
même façon de gagner leur vie. À moins que l’on tortille, que l’on
déforme le sens de la notion de « rapport de production », je pense
que c’est une conclusion inévitable.
D L
Que veux-tu dire, dans « L’ennemi principal4 », quand tu dis que
« le mouvement des femmes doit se préparer à la lutte
révolutionnaire » ?
C D
Lutte révolutionnaire, dans ce contexte, c’est d’abord le contraire
de l’aménagement ou du réformisme. On a l’habitude d’entendre
« révolutionnaire » dans le sens « lutte des classes ». Or, être
révolutionnaire, à n’importe quel plan, c’est être extrémiste par
rapport à l’objet qu’on poursuit. Dans mon texte, c’était, je crois, très
clair : lutte révolutionnaire signifiait lutte en vue de détruire
complètement et absolument le patriarcat. Ce qui ne veut pas dire
qu’on sait comment s’y prendre, ni ce qu’il faut détruire pour le
détruire. Le découvrir fait partie intégrante de la lutte.
D L
Est-ce que cette lutte « révolutionnaire », au sens où tu emploies
ce terme, s’articule d’une manière ou d’une autre, dans ta
perspective, avec la lutte anticapitaliste ? Tout le problème est là.
C D
Pourquoi dis-tu que tout le problème est là ?
D L
Parce que je considère que la lutte anticapitaliste est première, y
compris dans la perspective d’une transformation de la situation des
femmes et compte tenu précisément des rapports qu’on peut établir
entre l’exploitation domestique des femmes et le capitalisme, sous
l’angle du contrôle exercé par le capital sur les conditions de
production et de reproduction de la force de travail.
C D
Dans ces conditions, il n’y a pas de problème, pas d’articulation à
faire. Si le concept de capitalisme est si large qu’il englobe
l’exploitation familiale, eh bien ! dès que les femmes luttent pour leur
libération, elles s’attaquent immanquablement, et même sans le faire
exprès, au capitalisme !
D L
Les choses ne sont pas si simples. La révolte des femmes – y
compris des femmes de la bourgeoisie – contre l’oppression
spécifique qu’elles subissent en tant que femmes dans la société
ouvre une brèche dans la cohérence de l’idéologie dominante. Elle
n’est pas immédiatement, voire même à l’insu des intéressées, lutte
contre les fonctions assignées à la famille (et dans la famille, aux
femmes) par le capitalisme. Cette lutte ne peut être consciemment
menée que par celles qui sont les mieux placées pour la prendre en
charge, c’est-à-dire les femmes victimes de l’exploitation
domestique. Reste donc à savoir si toutes les femmes mariées sont
dans la même situation par rapport au travail domestique, si
notamment la classe de leur mari est indifférente à ce point de vue.
C D
La classe du mari a une importance pour le niveau de vie des
femmes, pour leur situation sociale. Une chose est claire, les
femmes n’ont pas la classe de leur mari. 40 % des femmes, les
femmes dites actives (dont l’immense majorité est prolétaire), ont
une position de classe dans le mode de production capitaliste. Mais
il y a toujours une confusion entre le fait d’appartenir à une classe au
sens strict, c’est-à-dire de partager avec d’autres un même rapport
de production, et la classe au sens de « milieu social5 ». Quand on
dit que la femme appartient à la classe du mari, on dit en général
qu’elle appartient au même milieu que son mari, qu’elle voit à peu
près les mêmes gens, qu’elle a à peu près le même niveau de vie.
Donc « on » (c’est-à-dire la gauche) pose le problème en termes de
niveau de vie, de consommation, alors que le problème est celui de
la production, et plus précisément, des rapports de production.
Je serai la dernière à nier qu’il y a des différences entre les
femmes : des différences de culture, des différences de position
propre dans le système capitaliste, et des différences de niveaux de
vie. Mais ces trois choses doivent être tenues séparées : les
différences culturelles sont souvent dues à leur origine de classe, à
la classe du père. Le niveau de vie, lui, dépend beaucoup plus de la
situation de classe du mari. Enfin, elles ont une position de classe
propre dans les rapports capitalistes, si elles travaillent
effectivement.
Mais parlons de niveau de vie, ou de milieux sociaux : ces
différences ne sont pas fondamentales dans le statut des femmes.
Loin d’opposer les femmes entre elles, elles sont dues à une seule
et même chose, elles sont dues au fait du mariage. Il y a des
différences qui sont les mêmes que celles des hommes, des
différences capitalistes, entre une femme qui est dactylo et une
femme qui est professeur. Mais dire que les femmes ont des
différences, et à la limite des divergences entre elles, parce que du
fait de la classe de leur mari, elles sont distribuées dans des milieux
sociaux différents, ça, c’est absolument le contraire de la réalité.
Parce que c’est en raison d’un sort commun qu’elles ont des
différences. La base même de ces différences est une communauté
de sort qui est le mariage, et c’est le mariage qui précisément
distribue les femmes à des hommes différents donc dans des
milieux différents.
Or l’explication des rapports entre capitalisme et patriarcat par le
contrôle capitaliste sur la circulation de la force de travail ne rend
compte de la situation que d’une partie des femmes : les femmes qui
sont mariées à des salariés et à des salariés exploités. Elle ne rend
absolument pas compte de la situation des femmes qui sont mariées
soit à des travailleurs indépendants – artisans ou agriculteurs – soit
à des bourgeois. Si on veut parler du travail domestique, il faut le
prendre dans son ensemble.
D L
Dans la mesure où tu admets a priori que le travail domestique est
une réalité homogène selon qu’il s’agit d’une femme de bourgeois ou
d’une femme de prolétaire. Or, c’est une question…
C D
Tu parles dans ton article « des femmes de bourgeois qui ne
fournissent aucun travail ménager ». C’est un mythe. Toutes les
femmes fournissent du travail ménager, même si elles ont une
bonne ou deux bonnes. Il faut se défaire de l’image finalement très
moralisatrice du travail ménager, selon laquelle cela consisterait à
faire certaines choses, à balayer, etc. Au fur et à mesure que la
consommation augmente, il y a plus de travail ménager à faire.
S’occuper d’un appartement de dix pièces, c’est un train de vie
important qui demande plus de travail que de s’occuper d’un deux
pièces.
Prenons le cas de gens qu’on peut observer, qui ne sont même
pas des grands bourgeois. Leurs niveaux de consommation ne sont
pas seulement supérieurs en quantité. Ils ne consomment pas
seulement plus de nourriture, plus de vêtements mais surtout, ils ont
des consommations différentes, pas seulement une
surconsommation par rapport à la consommation normale ou à la
consommation ouvrière. Par exemple, les enfants des classes
petites-bourgeoises consomment énormément. Ils consomment non
seulement plus d’argent de la part de leurs parents, plus de
vêtements, plus de joujoux. Mais surtout, ils consomment plus de
temps de leur mère. Entre autres, parce qu’ils ont des activités
extracurriculaires. Il est ridicule de considérer le travail ménager
comme un tout, parce que la consommation de tous les ménages
n’est pas la même, ni en biens, ni donc en services. Et les services,
dans le ménage, c’est la femme qui les fournit. Il est absurde de
dire : « quand une femme a une bonne, la bonne la remplace ». La
bonne ne la remplace pas : elle fait des choses qui libèrent le temps
de la femme pour que celle-ci puisse faire d’autres choses. Ne pas
voir cela témoigne d’une pensée sexiste.
Et il n’y a pas seulement les femmes de bourgeois et les femmes
de prolétaires. Il y a les femmes d’agriculteurs et les femmes
d’artisans qui ne sont ni l’un ni l’autre. Il faut donc trouver une
explication qui rende compte de l’exploitation du travail domestique
sans se référer à la vente de la force de travail du mari.
D L
Il ne le faut que dans la mesure où tu ne veux pas établir de
distinction dans la situation des femmes mariées à l’égard du travail
ménager, sur la base de la place de leur mari dans les rapports
sociaux de production.
C D
Mais même pour les femmes de prolétaires, ce modèle ou cette
hypothèse ne rend absolument pas compte de leur exploitation. Car,
avec l’hypothèse que tu formules, on arrive au résultat suivant : c’est
que l’exploitation domestique de la femme de salarié se résume
finalement à celle de son mari : elle a fourni de la plus-value. Mais la
spécificité de son rapport de production est complètement occultée.
On peut arriver à démontrer par exemple, comme le fait Gardiner, en
prenant en compte le travail ménager fourni par la femme et non pas
seulement la consommation du ménage (ce que le salaire achète),
que la plus-value prélevée par le capitaliste sur le salarié est
produite à moitié par le mari et à moitié par la femme. Soit, mais on
passe complètement à côté du fait essentiel : la femme n’a pas le
même rapport de production, c’est-à-dire le même rapport à sa
croûte que son mari. On ne rend pas compte de la spécificité du
travail ménager et de l’exploitation domestique.
D L
Que l’interprétation avancée ne rende compte qu’imparfaitement
ou incomplètement de la situation vécue des femmes est une chose.
C’en est une autre de saisir si elle établit ou non, de façon
convaincante, que le capital exploite, sous des modalités
particulières, le travail des femmes mariées. Le point central de la
discussion, son enjeu, c’est de savoir si les femmes ont intérêt, pour
se libérer de leur situation d’exploitation, à se mobiliser contre le
capital ou à mener une guerre de sexe.
C D
J’entends bien. Il est bien question de savoir quelle est la
spécificité de la situation économique des femmes. Or ce modèle
n’en rend pas compte. Ce n’est pas parce que le capitalisme achète
et exploite la force de travail du mari qu’il exploite du même coup la
femme. C’est absolument faux. Elle est exploitée par son rapport de
production, c’est évident, pas par celui de son mari.
D L
Tu dis que la femme de bourgeois n’est pas davantage libre de
fournir des prestations de représentation sociale que la femme
d’ouvrier n’est libre de fournir du travail domestique au sens restreint
du terme, et que c’est la soumission à leur mari, le fait du mariage,
qui constitue leur sort commun et qui fonde leur solidarité.
Néanmoins, tout ton raisonnement consistait à montrer que
« l’exclusion du travail des femmes du domaine de l’échange » ne
résultait pas de la nature de leur production puisque leur travail
gratuit s’applique : 1. À la production de biens et de services qui
arrivent et sont échangés sur le marché (dans l’agriculture,
l’artisanat, le commerce) ; 2. À la production de biens et de services
qui sont rémunérés quand ils sont effectués hors de la famille et non
rémunérés dans la famille. Tu montrais donc l’absurdité qu’il y a à
déclarer improductif le travail domestique des femmes. Comment
vas-tu faire pour démontrer que « les prestations de représentation
sociale dégagent de la valeur » ?
C D
Mais ça n’en dégage pas ! Pas plus que le reste du travail
ménager fourni par les femmes ! Pourquoi établir une coupure ?
Toute mon argumentation est basée là-dessus. Ça ne dégage pas
de valeur. Mais ce que je montrais, c’est que ça n’a pas
d’importance. La question n’est pas de savoir si les activités de la
femme sont productives6 ou non. En fait, elles le sont
potentiellement. Mais je ne dis pas que pour autant, il faille les
qualifier de « productives ». La valeur est un rapport social. Elle naît
de l’échange d’une part ; mais il ne suffit pas que le produit soit
échangeable dans l’abstrait. Il faut qu’il soit effectivement échangé.
La valeur existe uniquement quand quelqu’un la reçoit. Le travail des
femmes n’a pas de valeur pour elles parce qu’elles n’en touchent
pas la valeur, parce qu’elles n’échangent pas leur travail. Ce que j’ai
voulu montrer, c’est précisément que, dans cette non-valeur, la
nature du travail n’intervient pas. Il n’est pas question de reconnaître
une valeur à certains travaux ménagers seulement – balayer ou faire
la cuisine – parce que, subjectivement, on trouve cela socialement
utile. Ce n’est pas le critère : il y a des tas de choses qu’on trouve
socialement inutiles et qui ont de la valeur. Il n’est pas davantage
question de reconnaître de la valeur à ce que font les femmes dans
la famille et qui en aurait aussi ailleurs ; le critère n’est pas non plus
l’existence ou non de ces services sur le marché.
Je n’ai pas cherché à « revaloriser » la nature des tâches des
femmes, mais à démolir l’idée que la nature des tâches ait un
rapport quelconque avec les rapports de production. Ce qui
m’intéresse, et qui devrait normalement intéresser tout matérialiste,
c’est le rapport de production. Ce que j’ai montré, c’est précisément
que quelle que soit la nature des tâches des femmes, leur rapport de
production est le même. Il y avait peut-être une ambiguïté et j’en
profite pour la lever ici : le point essentiel, c’est que le travail des
femmes n’a pas de valeur quel que soit son contenu et que ceci
indique quelles ne le possèdent pas pour l’échanger.
D L
Point de vue qui rejoint à certains égards celui de ceux qui
éliminent l’ensemble du travail ménager de la sphère de la valeur et
en tirent comme conséquence que les luttes des femmes ne sont
pas pertinentes, ou seulement marginales du point de vue de la lutte
anticapitaliste…
C D
Ah non ! J’utilise cet argument d’une façon totalement différente.
Car eux ont, au contraire, le fétichisme de la valeur. Ils disent : « la
valeur, c’est une chose en soi, ça existe, ce qui est exploité, c’est la
valeur et si on ne crée pas de valeur, on n’est pas exploité ». Ce
n’est pas vrai. Ce qui est exploité, ce sont les gens et ce qui est
exploité, c’est leur travail. Au contraire, le fait que leur travail n’ait
pas de valeur montre que ces gens, les femmes, ne sont même pas
propriétaires de leur travail, et cela correspond justement à
l’exploitation maximale. Le fait que le travail d’un ouvrier ait une
valeur indique simplement qu’il le possède. Il ne possède que ça,
donc il le vend à perte, telle est la théorie marxiste. Mais il possède
au moins ça.
Le fait que le travail des femmes n’ait pas de valeur ne signifie pas
qu’elles soient exclues de l’économie, mais simplement qu’elles ne
peuvent pas vendre leur travail, donc qu’elles ne possèdent même
pas ça. Elles ne le possèdent pas pour l’échanger, c’est pour cela
qu’il n’a pas de valeur. Or ce fait, le fait qu’elles ne soient pas
payées, est l’élément essentiel de leur rapport de production, de la
façon dont elles gagnent leur vie : elles gagnent leur vie en faisant
ceci et cela dans la maison dans le cadre d’un rapport de coercition
personnalisé. Et, c’est le deuxième aspect, complètement occulté,
elles n’ont pas un rapport libre à leur consommation.
Je vais essayer de résumer les choses.
Toutes les femmes mariées, quel que soit le type de travail qu’elles
font, le type d’activités qu’elles ont, quelle que soit la classe de leur
mari, ont le même rapport de production, le même rapport à la
production de leur propre existence, qui est l’entretien. Et c’est ça
qui les distingue des autres personnes et qui les rassemble entre
elles.
Ce qui est important, ce n’est pas la nature du travail, que ce travail
soit « productif ». Les ouvriers qui travaillent dans les fabriques de
tabac, les usines d’armement ou le nucléaire, qui font des choses
inutiles ou nuisibles sont tout aussi exploités que ceux qui font de la
semoule de blé dur, Marx s’est tué à le dire. Je voudrais que cette
leçon soit apprise aussi pour le reste et qu’on ne réintroduise pas
pour le travail ménager cette distinction entre ce que tout le monde
considère comme utile – c’est-à-dire tenir une maison propre et faire
la cuisine – et ce que les gens considèrent comme du luxe. Il se
trouve que c’est comme ça que les femmes gagnent leur vie.
Certains marxistes gardent l’idée d’un mérite, l’idée qu’on est
rémunéré selon l’utilité qu’on a. On ne veut pas « récompenser » du
nom d’« exploités » des gens qui ne font rien d’utile pour la société.
Mais ça n’a rien à voir avec le concept d’exploitation. Une femme qui
a un mari qui a décidé de l’employer de telle ou telle façon, n’a pas
la liberté de travailler dans une fabrique d’armes ou dans une
fabrique de semoule. Le loisir d’une femme qui doit « ne rien faire »
parce que c’est comme ça qu’elle gagne sa vie n’est pas un loisir au
sens sociologique du terme.
D L
Si, comme tu le dis, l’exploitation domestique est une réalité
strictement indépendante, au plan théorique du capitalisme, sur
quelles bases fondes-tu la solidarité des femmes en lutte contre leur
propre exploitation avec les classes exploitées par le capitalisme ?
C D
La formulation de cette question me gêne. Elle implique que c’est
aux femmes de trouver les bases de leur solidarité avec les autres
exploités ; elle les met dans la position, en fait, de faire tout le
chemin ; elle présuppose que les femmes ont des preuves à faire et
des comptes à rendre à des exploités patentés. La solidarité, c’est
par définition quelque chose de mutuel. Et cette mutualité exige que
cette question soit retournée ou, plus exactement, rendue
réciproque : comment les victimes du capitalisme – entre
parenthèses, ce ne sont pas elles, mais l’extrême gauche qui pose
cette question aux femmes – voient-elles leur solidarité avec les
victimes du patriarcat ?
Le préalable à toute discussion sur la solidarité est de la part de
l’interlocuteur (gauche ou prolétariat) une prise de position claire sur
le patriarcat ou plutôt contre lui. On est loin d’en être là, et que cette
prise de position se fasse tellement attendre semble indiquer que
l’interlocuteur pourrait avoir des intérêts à la perpétuation du
patriarcat. Mais de toute façon, c’est son choix : l’alliance entre les
femmes et les « autres » (pour l’instant, je ne sais pas qui est
l’interlocuteur) passe par là. C’est à lui (cet interlocuteur indéfini) de
voir si l’alliance avec les femmes contre le capitalisme vaut le coût
de l’abandon des bénéfices patriarcaux, ou s’il préfère garder ces
bénéfices, au risque de ne pas pouvoir renverser le capitalisme tout
seul. Sa décision nous en apprendra beaucoup – son indécision
nous en apprend déjà beaucoup.

1. Publié dans Premier Mai, n° 2, juin 1976.


2. Dans le parler de l’extrême gauche des années 1970, les « révisionnistes » ou
« staliniens » étaient les communistes du PCF auxquels l’extrême gauche refusait le titre de
« communistes ».
3. Théorie inspirée par Bruno Lautier et exposée par Danièle Léger dans le n° 1 de Premier
Mai et reprise dans « Femmes, capitalisme et famille » (Premier Mai, n° 4, 1976), où
Danièle Léger répond à mon « analyse sexiste ».
4. Article paru dans Partisans, numéro spécial « Libération des femmes », novembre 1970.
5. C’est l’opposition entre la définition marxiste (la première) et la définition wéberienne (la
deuxième) de la classe.
6. Dans le sens de « productives pour le marché ».
Pour un féminisme matérialiste1

Nous sommes femmes


Nous sommes sociologues
C’est-à-dire scientifiques
Nous tenons un discours
sur la société, donc sur les femmes
Que signifie l’irruption du féminisme dans la société ?
Que signifie l’irruption du féminisme dans la sociologie ou plus généralement dans les
sciences humaines ?
Il faut écarter d’emblée deux compréhensions possibles de cette
irruption : la multiplication des (mêmes qu’avant) études sur les
femmes ; l’étude des femmes par les femmes.
Qu’est-ce alors que le féminisme ?
Le féminisme est d’abord un mouvement social. Comme tout
mouvement de révolte, son existence même pose – explicitement ou
implicitement – deux postulats fondamentaux.
La situation des femmes est un sujet de révolte. Ceci est une
platitude, mais cette platitude entraîne un corollaire beaucoup moins
admis. On ne se révolte pas contre ce qui est naturel, donc
inévitable, ou inévitable, donc naturel. Dès lors qu’il y a révolte il y a
concurremment et nécessairement notion d’un procès résistible. Ce
qui est résistible n’est pas inévitable ; ce qui n’est pas inévitable
pourrait être autre : est arbitraire, donc social. L’implication logique et
nécessaire de la révolte des femmes, comme de toute révolte, est
que leur situation peut être changée : sinon pourquoi se révolter ? La
croyance à la possibilité du changement implique la croyance à
l’origine sociale de la situation.
Le renouveau du féminisme a coïncidé avec l’emploi du terme
« oppression ». L’idéologie c’est-à-dire le sens commun, le discours
quotidien, ne parlent pas d’oppression mais de « condition
féminine ». Ils renvoient à une explication naturaliste : à une
contrainte de la physis, la réalité extérieure hors d’atteinte et non
modifiable par l’action humaine. Le terme d’oppression, au contraire,
renvoie à un arbitraire, à une explication et à une situation politiques.
« Oppression » et « oppression sociale » sont donc synonymes ou
plutôt « oppression sociale » est un pléonasme : la notion d’une
cause politique c’est-à-dire sociale fait partie intégrante du concept
d’oppression.
Ce terme est donc la base, le point de départ de toute étude
comme de toute démarche féministe. Son emploi modifie
radicalement les données non seulement de la sociologie mais de
toutes les sciences humaines.
Il rend caduques toutes les démarches « scientifiques » qui,
parlant des femmes d’une façon ou d’une autre, à un niveau ou à un
autre, n’incluent pas le concept d’oppression. Une étude féministe
est une étude dont le but est de rendre compte de la situation des
femmes ; cette situation étant définie comme une situation
d’oppression il devient impossible d’utiliser sans incohérence des
prémisses théoriques qui, n’incluant pas ce concept, l’excluent.
Ainsi il ne s’agit pas seulement pour une démarche féministe
d’appliquer, à l’étude des femmes, avec une « bonne volonté
politique », les prémisses inchangées des sciences constituées.
Il est inutile de s’étendre sur les prémisses qui sont ainsi rendues
caduques dans chaque discipline particulière ; nous savons que
celles de la sociologie, par exemple, comportent la négation de
l’oppression des femmes et en conséquence ne peuvent pas en
rendre compte : ne peuvent pas retrouver à l’arrivée ce qu’elles ont
nié au départ ; elles ne peuvent que la masquer et dans cette
mesure contribuer à la perpétuer.
Il semblerait pourtant qu’il existât un aspect de la sociologie qui fût
compatible a priori avec le féminisme, avec la révolte : la notion de
l’origine sociale des phénomènes sociaux. Mais cette compatibilité
reste à l’état de virtualité car :
- une théorie peut se dire sociologique sans l’être. La plupart des
théories sociologiques nient non seulement l’oppression des
femmes mais le social lui-même. Le fonctionnalisme est en dernière
analyse un cas typique de réductionnisme psychologique ; le
structuralisme est également un réductionnisme psychologique
quoique différent du premier2 ; l’un s’appuie sur le freudisme – sur
l’universalité des instincts – l’autre sur l’universalité des structures
cognitives. L’un et l’autre expliquent les différentes formations
sociales, et le phénomène social lui-même, par une nature
humaine ;
- toutes ces théories sont des expressions de l’idéalisme,
totalement incompatibles avec la révolte des groupes opprimés en
ce qu’elles affirment que :
- l’histoire est le produit d’un fonctionnement individuel – universel –
biologique ;
- il existe des domaines indifférents aux, et indépendants des
rapports de pouvoir entre les groupes.
Féminisme et matérialisme
Une science féministe – ou prolétarienne – veut parvenir à
expliquer l’oppression ; pour ce faire elle doit en partir. Si elle est
cohérente elle débouche inévitablement sur une théorie de l’histoire,
car elle doit en avoir une, où celle-ci s’écrit et se décrit en termes de
domination des groupes sociaux les uns par les autres. De même
elle ne peut considérer a priori aucun domaine, de la réalité ou de la
connaissance, comme extérieurs à cette dynamique fondamentale.
Une interprétation féministe de l’histoire est donc « matérialiste »
au sens large, c’est-à-dire que ses prémisses la conduisent à
considérer les productions intellectuelles comme le produit de
rapports sociaux, et à considérer ceux-ci comme des rapports de
domination.
Les implications ne concernent pas seulement des théories ou des
domaines précis : des contenus. Elles concernent directement
l’existence de ces domaines en tant que tels : leurs principes de
constitution c’est-à-dire les principes de division du réel en domaines
de la connaissance. En effet toute catégorisation, séparation en
« domaines », suppose une théorie implicite de la nature humaine,
de la nature du social, de l’histoire3.
La division de la connaissance en domaines étanches est, au
même titre que le contenu de ces domaines, un effet et une arme de
l’idéologie.
Matérialisme et « interdisciplinarité »
L’idée qu’il existe des domaines séparés de l’expérience, dont
s’occupent des disciplines distinctes, ayant chacune leurs méthodes
qui se réunissent ensuite pour juxtaposer leurs « trouvailles » est
typiquement antimatérialiste. Qu’est-ce en effet que cette
confrontation, cette interdisciplinarité tant vantée ? Ce n’est que le
résultat de la disciplinarité qu’elle présuppose. Or celle-ci est fondée
sur le postulat que des niveaux subjectivement distincts – dans la
subjectivité de notre société – de l’expérience, obéissent chacun à
des « lois » propres : le « psychisme » aux « lois » de « l’instinct »,
le « social » aux « lois » de « l’interaction », etc.
Très concrètement on voit le caractère réactionnaire de cette
démarche dans l’étude de la famille, où l’on sépare comme
obéissant à des logiques distinctes et hétérogènes les rapports
sexuels des époux, de leurs rapports économiques, de leurs
rapports sociaux, etc. Juxtaposer ces « résultats » hétéroclites
aboutit à une mosaïque inintéressante ; dépourvue de signification
mais dont l’intérêt pour la « science » réside précisément en cela :
dans la négation de l’unité profonde de tous ces « niveaux » qui sont
tous lieux et moyens de l’oppression.
« Disciplinarité » et idéologie
La science officielle et ses découpages ont donc pour but, et pour
résultat, l’inintelligibilité de l’expérience humaine.
Ce qui est vrai de la sociologie l’est aussi des disciplines qui, avec
elle, se partagent les « sciences humaines ». La psychanalyse, par
exemple, réclame et revendique la sexualité comme son domaine.
La psychanalyse et la sociologie ne prennent pas en compte
l’oppression des femmes. Ne la prenant pas en compte, elles la
reprennent nécessairement à leur compte : elles l’intègrent comme
un donné. Elles étudient des domaines de la vie sociale et de
l’expérience subjective où et par lesquels les femmes sont
opprimées sans que cette oppression apparaisse comme telle. Elles
ont donc une fonction idéologique précise : faire disparaître
l’oppression des femmes des « résultats » de leurs « études » ; et
comme tout est circulaire, ceci n’est accompli qu’au prix de l’avoir
niée au départ.
De l’illusion qu’on peut abstraire des concepts « techniques »
de leur contexte réactionnaire
La question est donc : comment utiliser contre l’oppression des
femmes une connaissance qui la présuppose ? Peut-on même en
utiliser des « éléments » ? La réponse positive à cette question,
aujourd’hui prévalente, repose sur l’idée que l’on peut dissocier la
philosophie sociale exprimée par certaines théories, de leurs
concepts.
Or ces éléments sont eux-mêmes obtenus à partir de prémisses
épistémologiques. Toute science construit son objet. Ceci signifie
que non seulement son contenu théorique mais les limites et la
définition de son champ d’application, son domaine même, loin de
préexister à la discipline, en sont une création.
Et les prémisses de toutes les sciences humaines, dans la mesure
où elles ne posent pas les rapports hommes-femmes comme des
rapports d’oppression, les posent, par action ou par omission,
comme autres.
Ces prémisses sont donc en opposition radicale avec celles de la
libération des femmes. Une connaissance qui part de l’oppression
des femmes ne peut donc se contenter de remettre en question tel
ou tel résultat de telle ou telle discipline. Elle doit contester les
prémisses mêmes à partir desquelles ces résultats ont été obtenus,
le point de vue d’où les « faits » ont été regardés, le point de vue qui
a constitué les faits en faits ; ce n’est pas seulement l’interprétation
de l’objet qui est en cause, mais le regard qui perçoit l’objet, et l’objet
qu’il constitue ; donc jusqu’aux concepts les plus apparemment
« techniques » et « neutres ».
Il est illusoire de prétendre parvenir à des interprétations
différentes avec les mêmes instruments conceptuels : ceux-ci ne
sont pas plus neutres, pas moins construits que les domaines qu’ils
délimitent ni que les théories – le contenu des disciplines – qu’ils
secrètent.
Le refus de l’interdisciplinarité ne signifie pas le refus de
reconnaître que l’expérience subjective4 connaît des niveaux
différents. Il signifie le refus du découpage actuel de la réalité en
domaines – fiefs – des disciplines, découpage né de et accréditant
l’idée que des parts entières de l’expérience sont extérieures à
l’oppression, c’est-à-dire au politique.
Au patchwork de l’inter et de la disciplinarité, une démarche
féministe matérialiste oppose une dynamique unique, se traduisant
différemment à différents niveaux, qui restent entièrement à définir.
Cette démarche récuse le structuralisme, par exemple, non en ce
qu’il postule l’existence d’un niveau cognitif subjectivement distinct,
mais en ce qu’il impute à ce niveau un contenu indépendant des
rapports sociaux. Elle récuse la psychanalyse non en ce que celle-ci
postule l’existence d’un niveau subjectivement subjectif (c’est-à-dire
ressenti par les individus comme subjectif) mais en ce qu’elle impute
à ce niveau un contenu indépendant des rapports sociaux.
Il va sans dire que le social dont il est question ici n’est pas le
« social » des journalistes : l’extérieur opposé à l’« intérieur », le
superficiel, l’événementiel opposé au profond. C’est le politique,
opposé au « privé ». La prééminence accordée à ce social n’a rien à
voir non plus avec un chauvinisme de spécialiste : c’est un parti pris
théorique qui s’oppose au contraire à la conception prévalante des
« spécialités ». C’est une vue globale de l’histoire, donc des
sciences humaines, qui interdit tout recours à des facteurs extra-
sociaux et extra-historiques.
En effet un tel recours, aussi limité soit-il, est incompatible avec le
concept d’oppression.
Pensée matérialiste et situation politique de qui pense
Qu’il n’y ait pas de connaissance neutre est un lieu commun. Mais
de notre point de vue cela a un sens très précis. Toute connaissance
est le produit d’une situation historique, qu’elle le sache ou non. Mais
qu’elle le sache ou non fait une grande différence ; si elle ne le sait
pas, si elle se prétend « neutre », elle nie l’histoire qu’elle prétend
expliquer, elle est idéologie et non connaissance. Toute
connaissance qui ne reconnaît pas, qui ne prend pas pour prémisse
l’oppression sociale, la nie, et en conséquence la sert objectivement.
Une connaissance qui prendrait pour point de départ l’oppression
des femmes constituerait une révolution épistémologique, et non une
nouvelle discipline ayant les femmes pour objet ou une explication
ad hoc d’une oppression particulière. Ce serait une expression du
matérialisme, mais aussi un renouveau de celui-ci. En effet elle
apporterait un point de vue matérialiste jusqu’ici ignoré – celui de
l’oppression des femmes – c’est-à-dire un regard nouveau, et non un
nouvel objet ; et ce regard s’appliquerait nécessairement à la totalité
de l’expérience humaine, individuelle ou collective.
Un exemple
Comment le matérialisme peut-il être « étendu » ? Jusqu’à présent
il a signifié, dénoté une théorie de l’histoire comme histoire de la
lutte des classes. Mais les femmes étaient exclues de ces classes
en tant que groupe : leur oppression n’était pas pensée comme une
exploitation de classes. Or je maintiens que c’est l’absence des
femmes de l’histoire : de sa représentation « matérialiste », qui a
laissé le champ libre à l’instauration et au maintien de « domaines »
réservés, à l’accaparement par des « disciplines », c’est-à-dire des
points de vue, idéalistes, de secteurs entiers de l’expérience.
Autant le matérialisme pouvait s’appliquer à la production des
idées par exemple – dont le rôle était clair dans l’exploitation des
prolétaires, dans la « lutte des classes » traditionnellement définie –
autant ce qui était considéré comme « subjectivité », « affectivité »,
« sexualité5 » lui échappaient. Cette contradiction était patente et
inévitable. Elle ne pouvait manquer d’apparaître comme une
contradiction, pas plus qu’elle ne pouvait être résolue. Toute l’histoire
intellectuelle de la première moitié, et peut-être aussi de la seconde
moitié du 20e siècle est marquée par la tentative – par les tentatives,
sans cesse renouvelées – d’unifier les principes d’explication. Ces
tentatives ont pris la forme d’essais de conciliation ou de
réconciliation entre le freudisme et le marxisme. Inutile de dire que si
elles ont été si nombreuses, c’est parce que la contradiction est
douloureuse, bien sûr, mais aussi parce que chacune d’elles s’est
soldée par un échec. Cet échec était inscrit dans les prémisses
mêmes de ces poursuites ; c’est au niveau des résultats que l’on
tentait de concilier ces démarches, oubliant que leurs prémisses
épistémologiques étaient irréconciliables. L’échec de ces tentatives
est dû à ce qu’elles ont toutes accepté la prétention exorbitante de la
psychanalyse d’être, non pas un système d’interprétation de la
subjectivité, mais la subjectivité même.
J’en prendrai pour preuve le fait que, non seulement pour les
tenants de la psychanalyse, mais pour la vaste majorité des gens, la
récusation de la théorie psychanalytique est synonyme de désintérêt
pour son objet, d’indifférence à – et même de négation de –
l’existence de la subjectivité. Dès lors qu’elles acceptaient cette
prétention, ces tentatives étaient vouées à l’échec car elles devaient
accepter les prémisses de la psychanalyse. Or les accepter revient à
accepter l’entrée en scène de l’idéalisme. Sous couvert d’introduire
le matérialisme dans la subjectivité, on introduisait en fait l’ennemi
dans la place, l’idéalisme dans l’histoire.
Connaissance et lutte
Mais pourquoi ces tentatives devaient-elles accepter les prémisses
de la psychanalyse qui n’est qu’une des formes du psychologisme,
lui-même une des formes de l’idéalisme ? Tout simplement parce
que les domaines accaparés par le psychologisme n’étaient pas des
lieux d’affrontement entre les groupes seuls reconnus comme
classes : prolétaires et capitalistes.
Dès lors que seuls ces groupes étaient reconnus comme classes,
et que la théorie matérialiste de l’histoire se réduisait à l’histoire de
leur affrontement, les domaines où cet affrontement ne se produisait
pas étaient nécessairement laissés en dehors de la problématique
de la lutte des classes, et donc du matérialisme. La tentative de
Wilhelm Reich est exemplaire à cet égard : il a cru faire rentrer la
sexualité sous la houlette du matérialisme, et en réalité il n’a fait que
le trahir, que psychologiser la lutte des classes6.
La sexualité est bien le lieu d’une lutte de classes, d’un des
champs de l’affrontement de deux groupes ; mais ces groupes ne
sont pas les prolétaires et les capitalistes, mais les femmes sociales
et les hommes sociaux.
Seules la lutte des femmes et la conceptualisation simultanée de
leur condition comme oppression font entrer la sexualité dans le
champ du politique. La lutte des femmes, en imprimant le mot
oppression sur le domaine de la sexualité, l’annexe au matérialisme.
Elle est la condition nécessaire de cette annexation. Les appels à
une psychologie matérialiste ne sont pas nouveaux. Comment
expliquer qu’en dépit de la nécessité reconnue de considérer la
« subjectivité » comme l’une des expressions sinon l’un des rouages
de l’organisation sociale, la démarche inverse n’ait cessé de faire
des progrès depuis ces appels (depuis quarante ans) ? Que le
biologisme, l’instinctualisme continuent de régner sur, mieux de
constituer l’étude du « psychisme » ? Que le psychologisme ne se
limite même pas à l’étude de la subjectivité mais sévisse dans
l’étude de l’interaction, des groupes et même des institutions ?
Comment l’expliquer sinon en admettant que la base politique
manquait à une telle connaissance ?
Mais si la lutte des femmes est la condition nécessaire à l’inclusion
de nouveaux domaines de l’expérience dans l’analyse matérialiste,
réciproquement l’analyse matérialiste de tous les lieux de leur
oppression est un des procès de cette lutte, et un procès
indispensable.
Tant qu’un domaine restait en dehors de la lutte des classes, il
demeurait hors d’atteinte du matérialisme. Et pour qu’il cesse de
l’être, il ne suffisait pas seulement qu’il soit un lieu d’antagonismes
réels ; encore fallait-il que ces antagonismes prissent la forme d’un
affrontement consciemment politique. Tel a été le sens de
l’émergence des mouvements de libération des femmes. La
conceptualisation a suivi, car elle ne peut que suivre les
mouvements sociaux réels. La condition des femmes n’a pas donné
lieu à une lutte parce qu’elle était « politique » : le « politique » est
un concept, pas un élément de la réalité concrète. Elle est devenue
« politique » dès lors qu’elle a donné lieu à une lutte, et que dans le
même moment cette condition a été pensée comme oppression.
Aujourd’hui les conditions sont réunies, qui ne l’étaient pas avant,
pour l’avènement d’une nouvelle étape de la connaissance. Par
exemple les femmes étaient opprimées avant, et opprimées aussi
dans et par la « sexualité ». Mais cela n’était pas suffisant pour que
la « sexualité » soit envisagée d’un point de vue matérialiste.
En effet la conscience de classe des prolétaires n’est pas le
résultat de la théorie marxiste du capital ; au contraire, c’est la
théorie marxiste du capital qui est fondée sur la prémisse nécessaire
de l’oppression des prolétaires. L’oppression est une
conceptualisation possible d’une situation donnée ; et cette
conceptualisation ne peut provenir que d’un point de vue c’est-à-dire
d’une place précise dans cette condition : celle d’opprimé. De même
ce n’est que du point de vue et de vie des femmes que leur condition
peut être conçue comme oppression. Cette prise de conscience
n’est ni antérieure ni postérieure à la lutte, à l’« agir », elle en est
simultanée parce qu’elle est l’aspect de conscience de la lutte ; en
d’autres termes il s’agit de deux aspects d’un même phénomène,
non de deux phénomènes différents.
La lutte des femmes est un fait politique concret, qui ne fait pas
qu’ajouter un élément nouveau au domaine politique, mais le
bouleverse de fond en comble. On exprimerait la même chose en
disant que la conscience des femmes opprimées change la définition
même de l’oppression.
Conclusion
Le féminisme matérialiste est donc une démarche intellectuelle
dont l’avènement est crucial, et pour les mouvements sociaux, pour
la lutte féministe, et pour la connaissance. Cette démarche ne
saurait – ne pourrait, même si elle le voulait – se limiter à la seule
population, à la seule oppression des femmes. Elle ne laissera
intouchés aucune part de la réalité, aucun domaine de la
connaissance, aucun aspect du monde. Comme le féminisme-
mouvement vise la révolution de la réalité sociale, le féminisme-point
de vue théorique, et chacun est indispensable à l’autre, doit viser
une révolution de la connaissance.

1. Publié dans L’Arc, avril 1975.


2. Le fonctionnalisme dont il s’agit ici est le fonctionnalisme de type parsonien, que l’on
retrouve de façon caricaturale aujourd’hui chez les micro-économistes en particulier ; par
exemple chez Gary Becker, prix Nobel. Le structuralisme dont il s’agit est le structuralisme
« anthropologique » de Lévi-Strauss. Dans le second volume, je défends certaines versions
du structuralisme.
3. Par exemple la « chair » et « l’esprit » sont-ils des divisions du concret ou des
« entrées » du dictionnaire occidental ? Et qu’est-ce que le dictionnaire occidental sinon la
production intellectuelle d’un système social oppressif, sa rationalisation ?
4. C’est-à-dire dans la subjectivité de cette société, donc dans son idéologie.
5. Chose en soi comme le « psychisme », pour le sens commun et la « science » qui
reproduit ces catégories, « rattachée » au « psychisme » par la même science qui reproduit
la théorie spontanée du sens commun : de l’idéologie.
6. Wilhelm Reich était un théoricien pour qui la répression sexuelle au sens freudien
conduisait à la personnalité « autoritaire » nécessaire au fonctionnement du capitalisme. Il
avait créé des boîtes à orgasme, montrant ainsi qu’il avait une vision assez simpliste de la
sexualité. Son œuvre, liant une libération sexuelle très masculine – l’accumulation des
orgasmes par tous les moyens – et la rébellion contre l’ordre social fut remise au goût du
jour par les jeunes hommes en mai 1968.
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