B13 Sédir - Méditations Pour Chaque Semaine-Déverrouillé
B13 Sédir - Méditations Pour Chaque Semaine-Déverrouillé
Avant-Propos. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 2
Préface. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 4
I. La Connaissance de soi-même.. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 8
II. La Paresse. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 9
III. Les Désirs intempestifs. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 10
IV. L'Impolitesse. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 11
IX. La Vierge.. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 16
X. Les Querelles conjugales.. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 17
XI. Les Peines de Coeur. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 18
XII. La Familiarité. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 19
XIII. Le Christ. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 20
XIV. La Liberté et la Fatalité. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 21
XV. Les Mobiles de nos Actes. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 22
XVI. La Paix du Coeur.. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 23
XXXIII. La Transfiguration. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 40
XXXIV. L'Étourderie. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 41
XXXV. L'Entêtement.. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 42
XXXVI. L'Inquiétude. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 43
Édition de 1967
MÉDITATIONS
A VOUS TOUS,
CHERS COMPAGNONS QUI ME FAITES L'HONNEUR DE CHOISIR MON CHEMIN,
J'OFFRE CES EXERCICES D'APPRENTISSAGE EN ATTENDANT D'ETRE AUTORISÉ
À VOUS TRANSMETTRE TOUT CE QUE JE REÇUS AUTREFOIS.
PUISSIEZ-VOUS APERCEVOIR, PAR-DELÀ MES PAUVRES MOTS,
CELUI QUI NOUS A ENVOYÉ SES ANGES POUR NOUS RÉUNIR.
PUISSIONS-NOUS DÉSORMAIS CHEMINER TOUS ENSEMBLE
DANS L'OMBRE DE SA SPLENDEUR.
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AVANT-PROPOS
Le principe de nos progrès ne réside ni dans l'intelligence ni dans l'instinct, mais
dans cette âme affective, dans ce coeur spirituel qui renferme le foyer du moi, le foyer
volitif, et ou aboutit le rayon de notre âme éternelle.
La vie animique se manifeste par les passions. Celles-ci se réduisent à l'amour et
à la haine. Quoi qu'en disent certaines ascétiques orientales, il ne faut pas les tuer, car
tout est préférable à l'inertie. Il faut les arracher du sol de l'égoïsme; il faut les
sublimiser, les transmuer, les restituer à leur état surnaturel, en Dieu, le pur Amour.
Cela ne s'obtient que par une imitation effective du Verbe Jésus. Il faut se sculpter soi-
même à la ressemblance de ce modèle, les yeux sans cesse fixés sur Lui, les mains sans
cesse actives à oeuvrer selon Lui.
Tous les livres de pratique religieuse pourraient s'intituler des Imitations de
Jésus-Christ. On m'excusera d'en avoir écrit une de plus; je l'ai faite la plus courte
possible et seulement pour obéir au voeu d'amitiés que je crois trop indulgentes. Voici
comment s'en servir.
Chaque matin, après la première prière, qu'on se replonge dans la surnaturelle
ignorance de la foi et qu'on redemande à Dieu Sa Vérité. Puis, qu'on lise une de ces
pages soigneusement, ardemment, dans le silence interne le plus profond. Que ces
« lectures » deviennent vite des « contemplations »; que le coeur y prenne la place de
l'intelligence; que l'on tâche d'aimer au lieu de comprendre. Ensuite, qu'on s'engage à
l'observance qui termine chaque article. Puis, qu'on fasse un plan rapide de la journée.
Le tout ne doit pas prendre plus d'un quart d'heure.
Car la vie du vrai disciple est active, non pas contemplative; pratique, non pas
théorique.
Ces thèmes sont disposés par séries de quatre : dans chaque série, une méditation
sur un aspect de la vie du Christ (les NE 1, 5, 9, 13, etc.) est commentée par trois
méditations sur la vie morale du disciple, se rapportant toutes trois à la première. De
la sorte on peut réaliser, toutes les quatre semaines, une synthèse partielle.
Plus tard, un Ami pourra peut-être transformer cette ébauche en un manuel
complet pour tous les jours de l'année. Ce sera facile en résumant, comme le fait la
liturgie catholique, le récit des Évangélistes et en le répartissant sur les périodes
connues :
Préparation à la Naissance intérieure du Verbe (Avent) .
Noël mystique, Épiphanie.
Enfance du Christ.
Mission du Christ (Cendres, Carême).
Passion (Semaine Sainte).
Pâques (Résurrection, Emmaüs).
Ascension.
Pentecôte.
Assomption.
Vie apostolique du disciple.
Vie permanente invisible du Maître.
Toussaint.
2
Évidemment, ce petit livre ne supplée ni à la prière, ni aux actes charitables, ni
à la résistance aux tentations, ni aux conseils d'hommes éclairés; ce n'est qu'un moyen
entre tous; mais, parce que son emploi intensif procure la connaissance de soi, parce
que le plus grand obstacle à notre perfection, c'est justement nous-mêmes, ce moyen
peut devenir efficace au-delà de nos espérances.
***
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PRÉFACE
« Veillez, car vous ne savez ni
le jour ni l'heure... ou l'époux
paraîtra ».
La parabole des Vierges sages et des Vierges folles se renouvelle chaque jour.
Regardons-nous agir : voyez-vous notre indolence, notre inattention à Dieu et la vitalité
de notre égoïsme ? Voyez-vous, des uns envers les autres, le platonisme inopérant de
nos amitiés mutuelles, et cette raideur qui empêche nos âmes de se verser les unes en
les autres, et cette froideur qui nous rend incapables de nous exalter les uns par les
autres ? Voyez-vous pour quelle cause nous parvenons si mal à réconforter les lassitudes,
à secouer les indifférences des gens du dehors ?
C'est que nous sommes trop dans le vague, encore, trop dans l'irréalité de nos
préoccupations personnelles, trop dans la nonchalance de nos foutes petites convoitises.
Il faut sortir de soi, à tout prix, et de propos décisif, ou sinon, un jour, de durs bergers
nous pousseront, avec des lances en guise de houlettes.
Veiller, être éveillés, être vigilants : point de somnolences, point de rêveries,
point de vague à l'âme, voilà ce que le Maître nous conseille. Ne fermons les yeux de
notre esprit devant aucune laideur, ni aucune beauté, sous le trouble d'aucun plaisir,
ni d'aucune douleur. Il faut se rendre compte de tout. Il n'est pas d'enquête ni d'analyse
où le savant mette autant de précision, de liberté, d'honnêteté que le chrétien dans ses
études sur lui-même et sur le monde.
Dans cette sphère partielle que la psychologie nomme le conscient, nous devons
n'ignorer rien de ce qui s'y passe, nous devons tout y soumettre au contrôle de la Loi
évangélique; ici, soyons les tyrans de nous-mêmes. Mais, lorsque nous avons reconstruit
notre personne à l'image de Jésus, tel du moins que nous Le voyons, alors rendons la
main à nos enthousiasmes pour appeler de toutes nos forces, que la discipline aura
décuplées, une forme inconnue, plus haute, plus belle et plus vraie de Celui qui n'attend
que notre cri pour descendre auprès de nous.
Joindre le Seigneur, c'est la chose la plus simple; c'est tellement simple qu'il nous
faut de nombreux essais pour en découvrir le moyen. Revenons sans cesse aux éléments.
D'abord acquérir la plus forte puissance d'attention; puis une persévérance invincible;
ensuite cette liberté intérieure qui nous rend incapables de regrets, quelque peine que
nous ayons eue à obtenir un résultat, si le fruit de nos efforts nous est enlevé; enfin,
le calme courage de ne rien craindre.
Tout cela se résume en un mot : la patience, la force d'accepter, la force de
pâtir. La patience parfaite nous sacre rois de nous-mêmes; c'est pourquoi certains se
sont écriés : ou souffrir, ou mourir.
Si l'on pouvait voir l'avenir de splendeur que la souffrance nous prépare, comme
on accueillerait cette dure visiteuse, comme on la rechercherait, comme on la saisirait
avec transport. Mais ce geste mystique, que quelques-uns accomplissent, cet
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embrassement de la Croix, cet embrasement secret, je ne puis y contraindre personne,
je ne puis même pas demander à l'Ami d'y incliner personne. Vous êtes libres; vous devez
choisir et vous décider vous-mêmes; je puis seulement vous redire : la Vérité, la Réalité,
la Vie, elles sont par-là.
Je sais bien que nous sommeillons dans la nuit; au moins que l'étoile unique de
la foi y luise; que les grands souffles de l'Amour l'embaument. L'allégresse n'est pas dans
les choses; elle sera dans notre coeur, si nous en avons versé les impuissances et les
scories dans le coeur incandescent de notre Maître, qui seul nous aime pour toujours.
Nous ne sommes faibles que dans la mesure où nous nous appuyons sur
nous-mêmes; nous ne sommes tièdes que si nous n'alimentons pas notre feu; nous ne
sommes craintifs que si nous restons seuls. Appuyons-nous sur le Très Fort; brûlons nos
égoïsmes; attachons-nous au manteau du Grand Berger; Il n'est jamais plus heureux que
lorsque nous L'importunons.
Notre esprit éprouve des lassitudes comme notre corps. Ce sont des
ralentissements prévus et presque inévitables; il faut seulement s'efforcer d'en
raccourcir la durée et d'en réduire au minimum la paresse.
La tiédeur est le résultat ordinaire d'une négligence habituelle des petits devoirs.
Elle est dangereuse à cause de son apparente innocuité. Quand on ne monte plus sur la
voie étroite, c'est qu'on roule en arrière vers le précipice. Il est écrit : « Plût à Dieu que
vous fussiez tout à fait froids ». Et encore : « Les tièdes, je les vomirai de ma bouche ».
Saint Bernard pensait que la conversion d'un criminel est moins difficile que celle d'un
moine tiède.
Il faut se forcer à l'accomplissement minutieux de nos devoirs. Qui méprise les
petites fautes tombera dans les grandes. Il faut aussi se forcer à prier, toutes les fois
qu'il y a lieu et malgré qu'on ne puisse y avoir goût.
Quand on est distrait dans la prière sans souffrir de ces distractions; quand on est
sec, dégoûté; quand on ne donne plus à ses devoirs le temps normal; quand on commet
des fautes sans que cela nous inquiète; ne lire que pour tuer le temps : ne travailler que
pour ne pas se faire remarquer; chercher ses aises : voilà la tiédeur.
Le remède, c'est l'action.
Agir avec des intentions pures : pour Dieu, pour nos frères.
Agir avec ordre, exactitude et calme.
Agir avec ferveur; sans négligence; avec courage, même si l'oeuvre à faire ne nous
intéresse pas.
Agir avec persévérance; ne pas laisser l'ouvrage inachevé.
Or, ce n'est pas par l'intellect qu'on agit; c'est par le sentiment, par la passion,
par le centre animique, par l'amour, en un mot. La volonté n'est qu'un amour; qu'il
jaillisse de l'instinct, qu'il s'enveloppe dans les robes somptueuses de l'intelligence, qu'il
disparaisse sous l'armure de l'orgueil, le principe essentiel de la volonté reste l'Amour.
L'Amour n'a besoin pour s'épanouir que de soi-même; plus il se donne, plus fort
et plus splendide il renaît. Il ne s'enquiert pas des chances de réussite, il ignore les
temporisations prudentes, les combinaisons adroites, les précautions timides. Des qu'il
aperçoit une larme, il s'élance pour la sécher; entre l'agresseur et la victime on le voit
s'offrir et, bien que faible, nu, sans armes, il triomphe finalement de toutes les
violences. Sa force réside dans sa spontanéité, parce qu'il est, par sa racine, identique
à l'Esprit.
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L'Amour, la ferveur, le feu, voila ce que nous devrions demander tout les matins
et tout le long des jours.
Presque tout est possible à celui qui veut; tout est possible à celui qui aime. Mais
il faut aimer constamment, uniquement, et à chaque heure un peu plus qu'a l'heure
précédente. Il faut évoquer sans cesse en soi ce visage sensible de Dieu qui est l'Amour.
Il faut se forcer à aimer. Et, quand notre sensibilité se révolte devant certaines hor-
reurs physiques ou morales, il faut se forcer à faire au moins les gestes de la divine et
humaine fraternité.
Beaucoup d'âmes anémiques prétendent ne pas pouvoir de tels efforts et
attendent tout du Ciel. C'est une erreur. « Aide-toi, le Ciel t'aidera ». Il faut de
l'énergie, une énergie disciplinée, systématique; notre nature doit être domptée, puis
dressée comme un chien de police. Sans quoi ses élans accidentels ne provoqueraient
en somme que des chutes décourageantes. Quand le dressage sera parfait, alors nous
pourrons céder à nos enthousiasmes, puisqu'ils ne s'élanceront désormais que vers Jésus.
Mais, je vous le répète, il faut subir d'abord une préparation, une mundification,
une purification.
La préparation, c'est le désir que tous vous avez de bien faire. L a
mundification, ce doit être la discipline corporelle, morale et mentale.
La purification, ce sera les épreuves venues des mondes inférieurs, convoyées par
les agents du Destin en afflux plus ou moins lents, selon notre force de résistance et
notre bonne volonté. Ce sera aussi le travail invisible des anges de Jésus sur notre coeur
froid et dur pour l'adoucir et l'échauffer.
Les pages que vous allez lire se rapportent à la seconde de ces trois périodes,
laquelle réside toute dans le dressage du Moi.
Nous devons alors obéir à la maxime du renoncement dans toute sa rigueur.
Chaque fois que l'on sera sur le point de faire quelque chose qui ne soit pas
manifestement un devoir ou une charité -- même la chose du monde la plus insigni-
fiante --, chaque fois qu'une impulsion irréfléchie naît qui ne soit pas du dévouement,
on devra la refréner, se forcer à l'acte contraire. Notre Jésus S'est condamné à toute
une vie de sensations, de travaux, de promiscuités insupportables à la finesse exquise
et à la subtilité de Sa nature.
Forçons-nous donc : soyons sans indulgence pour le moi; nourrissons-le
copieusement, mais nourrissons-le de ce qu'il n'aime pas. En face de chaque acquisition,
de chaque expérience, de chaque aise que la vie nous offre, demandons, nous d'abord :
Est-ce que j'aime cela ? Est-ce que je ferais cela volontiers ? Si oui, refusons, prenons
le parti contraire; mangeons ce qui nous déplaît. Notre esprit s'allégera et s'illuminera
après chacun de ces petits calices amers et deviendra du même coup capable de toucher
un nombre d'esprits de plus en plus grand.
Dès lors l'Amour commencera de répandre autour de nous sa très pure clarté;
nous n'aurons plus besoin de syllogismes pour parvenir à l'action. La vraie vie sera en
nous. En face des créatures et des événements notre intelligence comprendra tout de
suite, notre coeur sera tout de suite ému, nos bras se tendront d'eux-mêmes pour
alléger le fardeau des faibles.
Ce ne sont pas les héroïsmes prestigieux les plus difficiles; ce sont les petits
sacrifices. Ce sont donc ceux-là les plus riches. Ce sont eux les infimes cristaux qui,
fondus par milliards au foyer de l'Amour, forment les murailles impérissables de la Cité
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divine. L'ascèse mystique est un fait admirablement un. Il suffit que vous pensiez à
Jésus pour que vos oeuvres les plus vulgaires, vos préoccupations les plus lointaines se
rassemblent d'elles-mêmes vers ce but, à la fois tout proche et infiniment éloigné. Et,
si vous vous souvenez qu'entre tous les mondes, par centaines de mille, peuplés de
créatures intelligentes et responsables, cette terre compte parmi le petit nombre de
celles qui, jusqu'aujourd'hui, ont porté le Verbe, vous comprendrez pourquoi ceux qui
peuvent se sacrifier peuvent aussi se faire entendre de Celui qui est la Parole du Père.
Les thèmes que je vous propose dans ce manuel sont donc destinés à nous faire
reprendre souffle au milieu du combat, à remettre de l'ordre en nous-mêmes, à nous
remémorer les principes, à rassembler notre attention, à resserrer le contact intime
avec Notre Maître. Ce sont des exemples : vous pourrez vous en choisir d'autres;
l'essentiel, c'est que le disciple ménage par intervalles à sa pensée des détentes grâce
auxquelles il disposera ses forces avec plus de calme, de lucidité, d'assurance et qu'il
s'habitue ainsi à conduire ensemble aux labeurs du service mystique les énergies de sa
raison, de son corps et de son coeur selon une harmonie de plus en plus profonde.
L'unité de notre être sera le résultat magnifique de cette triple discipline.
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I. — LA CONNAISSANCE DE SOI-MÊME
Qui cherchez-vous ?
(Jean XVIII, 4)
Jésus est là; Il Se tient en silence devant la porte de mon coeur; Il attend. Les
passions, les ambitions, les jouissances viennent à peine de me révéler le goût de leur
cendre. Jésus est là; Ses yeux qui voient tout, Il les tient baissés. afin que la profondeur
de Son regard ne m'intimide pas; Il Se tait, parce que Sa voix me bouleverserait; Il cache
Ses mains miséricordieuses, parce que leur contact allumerait trop tôt dans mon sang
l'incendie de l'Amour.
Il attend parce qu'II me veut tout entier : depuis mon corps, construit par Ses
ministres, jusqu'à mon coeur où Ses Anges édifient Son sanctuaire. Il attend, parce qu'II
ne veut pas me prendre; Il veut que je me donne; Sa tendresse n'aime que ce que je Lui
offre. C'est en vue de ce geste qu'II a disposé sur ma route les fondrières et les mirages;
puisque je n'ai pas voulu Le croire, je dois faire mes expériences. La fatigue et la peur
me tourneront vers Lui. Je n'ai pas voulu L'écouter. Du même bond que l'homme
poursuivi par le fauve se jette au fleuve, quelque nuit, affolé par le remords, je
plongerai dans les courants irrésistibles de l'Amour.
Que j'explore à fond mes déserts intérieurs; que j'étreigne tout les fantômes; que
je goûte à tous les fruits; que je me convainque du mirage universel; que je n'attende
plus rien de personne, sauf de Dieu !
Que cette attente soit, non pas inerte, mais active. Qu'-elle soit remplie par
l'imploration intime, par les douleurs de mon esprit, par ses inquiétudes, ses hâtes, ses
fatigues, ses ressauts... Jusqu'à ce que, ayant préparé en moi une chambre nette, l'ayant
ornée des fleurs de l'acte charitable, l'Ange puisse y chanter les cantiques de la recon-
naissance, y balancer l'encensoir de l'adoration; et qu'enfin, le Seigneur en personne y
descende pour la naissance définitive qui m'introduira aux parvis de l'Éternité.
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II. — LA PARESSE
Quant au serviteur inutile,
jetez-le dans les ténèbres
du dehors.
(Matthieu XXV, 30)
Il y a une paresse profonde qui empêche même d'aller au plaisir. Il y a une paresse
plus commune qui désire seulement éviter les besognes ennuyeuses.
La première est presque incurable. La seconde peut se guérir. Beaucoup sont
astreints à un labeur machinal et fastidieux qui écrase leurs élans. Ce sont des forçats,
sans doute; mais le forçat le plus misérable n'est-il pas celui qui se croit libre ? Et ne
serais-je pas ce fou ?
Je sais cependant que tout travail peut m'être profitable. Mes dégoûts se
justifient-ils ? Si je juge ma besogne indigne de moi, n'est-ce pas que j'en comprends mal
le sens ? Ai-je voulu vraiment la hausser jusqu'à mon rêve ? Il faut donc que j'ose
entreprendre du nouveau; si je n'ai pas cette hardiesse, ou cette confiance, je m'enlève
le droit de me plaindre. Se plaindre, c'est s'affaiblir. J'irai donc à l'école de la
résignation.
Suis-je trop vaniteux pour accepter sans murmure le morne piétinement
quotidien ? Pour vaincre le mauvais sort, il faut que je me vainque moi-même. Et Toi,
ô Christ. Toi, constructeur des mondes, Tu as bien manié la varlope et le rabot; Toi, qui
nourris l'univers, Tu T'es assis aux tables des hommes; Toi, qui savais tout, avec quelle
patience n'as-Tu pas écouté, n'écoutes-Tu pas encore nos bavardages ? Toi, qui possèdes
tout et qui n'as besoin de rien, n'es-Tu pas descendu, n'as-Tu pas peiné, ne
recommences-Tu pas sans cesse le même labeur sempiternel à quoi nos volontés
mauvaises obligent Ton amour ?
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III. — LES DÉSIRS INTEMPESTIFS
Jésus répondit : Vous ne savez ce que vous demandez.
(Matthieu XX, 22)
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IV. — L'IMPOLITESSE
En entrant dans la maison, saluez-la.
(Matthieu X. 12)
J'ai raison de rester courtois avec un fâcheux; mais il serait meilleur encore que
je chasse mon agacement; ma politesse serait sincère, et elle porterait les fruits de la
sincérité. Si je ne suis poli que pour produire une bonne impression, je rends un culte
aux dieux du respect humain, du mensonge et de la vanité.
L'impolitesse n'est qu'une défense de mon égoïsme, de mes aises, de mes caprices.
Je suis à un travail important, je marche absorbé dans des réflexions graves; un fâcheux
fait irruption dans mon bureau, un flâneur m'arrête; pourquoi m'impatienter ? Ces gens
sont, comme moi, des signes mobiles de la Force cosmique; ils ont peut-être quelque
chose à me dire, sans le savoir. Et, si je n'ai pas entendu leur message secret, ils
m'auront tout de même rendu plus fort et meilleur, puisque. grâce à eux, j'aurai dominé
mes nerfs et fait un pas vers la sincérité : puisque, peut,être, en leur étant aimable, ils
se seront souvenus que la Bonté existe.
Non, ces petites choses ne sont pas ridicules, ni méprisables. La terre entière est
faite d'infiniment petits. Je m'exerce comme le permet ma faiblesse. Il ne tient qu'à moi
d'ennoblir, d'enrichir ma vie intérieure, par des magnificences si pures, des somptuosités
si hautes, que ma vie extérieure en devienne incapable de petitesses.
A force d'amonceler les grains de sable de mes petites vertus, je finirai bien par
cimenter les fondations de mon Temple.
OBSERVANCE. — Que mon Idéal transparaisse sur toute ma personne, sur mon visage,
dans mes paroles, dans mon attitude et dans mes gestes.
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V. — LE PRECURSEUR
...Jean parut dans le désert... (Marc 1, 4)
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VI. — LE GASPILLAGE
A celui qui n'a pas, même ce qu'il a lui sera ôté.
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VII. — LES REVERS DE FORTUNE
Il est plus facile à un câble
de passer par le trou d'une aiguille
qu'à un riche d'entrer dans le Royaume de Dieu.
(Marc X, 25)
La richesse est une faveur du Génie de la Terre; de la part de Dieu, c'est une
épreuve, et des plus lourdes. La perdre serait être débarrassé d'un bagage encombrant.
Néanmoins les paraboles de l'Évangile me disent que les riches ne doivent pas s'échapper
des charges de leur état, ni, non plus, immobiliser leurs richesses, par crainte ou par
dégoût de l'effort. Il ne faudrait donc pas qu'un millionnaire se déclasse; il serait
préférable que chacun garde son rang, d'abord. au gré des convenances sociales et
mondaines; au surplus, une famille riche, mais réellement charitable ne thésaurise pas,
bien au contraire. Pourquoi d'ailleurs ne se ruinerait-on pas pour des motifs nobles ? On
se ruine si communément pour des motifs honteux.
Si je me trouve ruiné par ma faute, je n'ai qu'à me remettre au travail avec
repentir et courage. Si ce sont mes charités ou mon idéalisme qui me ruinent, la paix de
mon coeur me réconforte. Si c'est par un concours de circonstances néfastes, je sais que
le malheur est un tonique puissant. Quand l'or afflue, ne croit-on pas trop que c'est à
cause de notre mérite, ne devient-on pas trop indulgent à nos ruses profitables, ne
méprise-t-on pas les malchanceux ?
Tout homme accomplit sans le savoir et presque toujours sans le vouloir un
dessein providentiel, même le plus cupide brasseur d'affaires, même le plus maladroit
des ratés. Toujours il y aura des pauvres et des riches, jusqu'à ce que les hommes
sachent s'aimer. Un millionnaire peut être un pauvre selon l'Esprit : s'il ne se reconnaît
que pour le simple gérant de sa fortune, il est plus proche de la Vérité que le mendiant
haineux et retors.
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VIII. — L'APATHIE
Les violents s'emparent du Royaume des Cieux.
(Matthieu XI, 12)
Ces périodes grises où je n'ai plus de goût à rien, même pas au mal, où mon
énergie sommeille, où je ne me sens même plus la force de désespérer, les maîtres de
la vie intérieure enseignent unanimement qu'elles ne doivent pas m'être inquiétantes.
Je vois que, dans un système solaire, pendant qu'un certain nombre de planètes
sont en activité, un certain nombre d'autres sont en sommeil. L'homme total est un
système solaire où l'homme terrestre n'est qu'une planète.
Et puis, c'est Dieu que je cherche. Si c'est bien Dieu, l'unique, le suprême, le
parfait, est-ce que moi, imparfait par essence, je puis l'étreindre ? Non, à moins de ce
changement de ma nature qu'on appelle la régénération. Toutes les fois donc que je sens
Dieu en moi, c'est qu'Il a rapetissé Sa grandeur à ma petitesse; et, quand je ne Le sens
plus, quand seule subsiste en moi une idée lointaine de Lui, c'est qu'II S'approche alors
de moi sous un aspect nouveau, avec une force plus grande. C'est donc dans ces moments
d'apathie que je dois tenter l'effort le plus intense, que je dois m'accrocher à Lui, que
je dois arracher de mes entrailles le cri suprême de la foi obstinée, de la foi qui s'affirme
contre toute évidence.
Que cette somnolence passagère ne m'empêche pas de remplir mes devoirs
quotidiens. Quand tout m'écoeure, me parait insipide et plat, dissimuler mes dégoûts et
vivre quand même, comme tout le monde : c'est l'acte le plus parfait.
Si l'enthousiasme m'exalte, souffrir n'importe pas. Mais souffrir tristement, sans
courage, sans espoir, c'est difficile; c'est donc cela qu'il faut que je fasse. Et j'y
parviendrai par la force toute-puissante de l'humilité, par la faiblesse infinie de mon
néant.
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IX. — LA VIERGE
Voici la Servante du Seigneur.
(Luc 1, 38)
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X. — LES QUERELLES CONJUGALES
L'homme et la femme ne sont plus deux,
mais une seule chair. Donc que, l'homme
ne sépare pas ce que Dieu a uni.
(Matthieu XIX, 6)
OBSERVANCE. — Que chaque époux s'applique, en tout ce qui n'est pas du Mal, à donner
du bonheur à l'autre.
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XI. — LES PEINES DU COEUR
Demeurez dans mon amour.
(Jean XV, 9)
L'amour devient le plus illusoire des mirages, si c'est moi que je cherche en lui.
Si c'est moi que j'aime en l'être que je préfère, il devrait s'appeler seulement recherche
de plaisir ou satisfaction d'égoïsme sentimental. L'amour devient la plus stable des
réalités si j'en fais une ferveur de sacrifice.
La plupart des amours ne sont que des fascinations magnétiques. On ignore tout
de ces forces mystérieuses; c'est pourquoi les passions déconcertent souvent le
spectateur, et leur psychologie reste toujours spéculative. Incapables de nous donner
les uns aux autres par devoir, la Nature nous verse un philtre; et cette ivresse fluidique,
qui nous jette de l'exaltation à l'amertume et de la frénésie au dégoût, nous apprend au
moins les gestes élémentaires de l'altruisme, ou plutôt nous entraîne à les accomplir. Il
n'y a point d exemple, en effet, que deux amants, si bien assortis soient-ils, ne se
trouvent bientôt dans l'obligation de se sacrifier l'un à l'autre quelques préférences ou
quelques commodités. La somme de ces ennuis en vient d'ailleurs assez vite à dépasser
la somme des joies.
Mais, plus que la débauche, plus que la passion, ce qui empoisonne en nous le
pouvoir d'aimer, ce qui dessèche nos sources intérieures les plus profondes, c'est cette
perversité du manque de parole, de la tromperie, dont quelques-uns tirent une gloire
misérable.
Qu'un homme convoite une femme, c'est une faiblesse, un manque de tenue; mais
qu'il ne s'inquiète pas de ravir le bien d'autrui, de briser un foyer, de rompre un contrat
antérieur consenti librement, cela est grave; cela le condamne, cela l'enchaîne pour
plusieurs peut-être de ces siècles d'outre-tombe dont la durée nous reste inconnue à
jamais ici-bas.
Et puis, les mariages sont inscrits au Ciel, dès l'origine. Nul homme donc ne
devrait désirer une femme, nulle femme ne devrait écouter un homme, sinon en vue du
mariage.
OBSERVANCE. — Lorsque l'être qu'on aime nous fait souffrir, essayer de l'aimer pour lui,
en Dieu, en nous oubliant.
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XII. — LA FAMILIARITÉ
C'est Moi qui vous ai choisis et qui vous ai mis à votre place...
(Jean XV, 16)
19
XIII. — LE CHRIST
Vous trouverez un petit enfant emmailloté
et couché dans une crèche.
(Luc II, 12)
20
XIV. — LA LIBERTÉ ET LA FATALITÉ
Si le Fils vous affranchit, vous serez véritablement libres.
(Jean VIII, 36)
Pourquoi ? Parce que Jésus, Fils du Père, Dieu Lui-même, égal à l'Esprit, maître
de l'Esprit, est le seul libre.
La Fatalité est la loi de la matière et l'énigme de la science; la Liberté est l'être
de l'Esprit et l'énigme de la religion. Ces deux forces coexistent en moi, semences de
toutes les autres, et s'y balancent alternativement. Que j'obéisse au Moi, et le Destin,
par l'atavisme, par les habitudes, par les influences du milieu, finira par me réduire en
esclavage complet, en me faisant croire que je suis libre. Que je résiste au Moi et, en
paraissant me rendre esclave, je me libérerai.
La Liberté m'est promise; mais il faut que j'en apprenne l'usage. Quelle puissance
terrible, en effet, que de ne point trouver d'obstacle à mes désirs ! L'individualisme, c'est
l'émiettement, c'est la lutte, c'est la décomposition, c'est la seule mort réelle.
L'esclavage consenti me sera donc la route de la Liberté.
Je n'ai qu'à regarder autour de moi pour m'apercevoir qu'on s'enchaîne en
obéissant aux passions. Un regard attentif me montre que je m'enchaînerai bien
davantage encore si c'est pour l'orgueil de me voir au-dessus de la foule que je lutte
contre mes passions. Il faut que j'engage ce combat par obéissance à Dieu, pour le
service de Dieu, pour me rendre utile aux autres, par l'Amour, en somme, et par
l'Humilité.
Alors seulement j'échappe aux filets du Destin, aux plus grossiers comme aux plus
imperceptibles. Alors seulement mes puissances se développent dans des directions
autres que celles où les causes antérieures les poussaient, dans des directions vraiment
neuves; et mes rêves les plus beaux seront un jour dépassés.
OBSERVANCE. — Accepter l'effort que les circonstances m'offrent, surtout s'il me déplaît
particulièrement.
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XV. — LES MOBILES DE NOS ACTES
Que Ta volonté soit faite sur la terre comme au ciel.
(Matthieu VI, 10)
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XVI. — LA PAIX DU COEUR
Je vous laisse la paix. je vous donne Ma paix.
(Jean XIV, 27)
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XVII. — LA MISSION DE JÉSUS
Je suis venu afin que
mes brebis aient la vie et l'abondance ;
... afin que quiconque croit en moi
ne demeure pas dans les ténèbres.
(Jean X, 10; XII, 46)
Si je ne crois pas que Jésus est le Fils unique du Père, je puis admettre
toutes les exégèses humaines : légendes, mythes solaires, symbolismes,
initiations de l'Égypte, de l'Inde, de la Chaldée ou du Tibet.
Mais si une parcelle du sens des choses divines m'a été donnée, à moi
indigne — car on reste toujours indigne de recevoir la plus petite des Lueurs
éternelles —, je saurai indubitablement que Jésus n'a été instruit par aucun
adepte, par aucun dieu. A l'inverse des créatures, qui évoluent du bas vers le
haut, Il développa Sa manifestation terrestre en avançant des espaces intérieurs
vers les extérieurs. Il involua. Étant la Vérité, la Vie et la Voie, Il n'eut besoin
d'aucune étude pour tout savoir, d'aucun entraînement pour tout pouvoir, Il
n'eut qu'à être Lui-même.
Le Christ est une double perfection : Homme parfait, Dieu parfait. Non
pas un homme plus avancé que les autres, mais l'Homme. Non pas un dieu plus
grand que les Brahma, les Ahoura-Mazda, ou les Jupiter, mais Dieu. Puissances
totales de la créature, Puissances totales de Dieu, voilà Sa robe et Son
manteau. Dès Sa naissance donc, Il pouvait tout connaître et commander à tout.
Seule l'expression de Son savoir ou de Son pouvoir fut soumise aux lois de la
croissance physiologique, parce qu'II ne descendit que pour obéir à toutes ces
lois, qu'II avait Lui-même. dès l'origine, édictées.
Ses paroles, Ses gestes, Ses regards semaient la vie. Le sol que foulaient
Ses pieds recevait de leur contact une bénédiction. Et chacune de ces
innombrables étincelles de divin, déposées çà et là, dans le noir humus du
monde, attend, pour lever et fructifier, le concours de mon bon vouloir. Moi
aussi je puis être un jardinier de ces fleurs éternelles. L'Amour est le maître
suprême.
OBSERVANCE, — Avant tout acte, demander à Jésus qu'Il éclaire cet acte et son
objet.
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XVIII. — LA COMPASSION
Aie compassion de nous et
viens à notre secours.
(Marc IX, 22)
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XIX. — LA VENGEANCE
Quant à vous qui m'écoutez, voici ce que je vous dis :
Aimez vos ennemis, faites du bien à ceux qui vous haïssent,
bénissez ceux qui vous maudissent,
priez pour ceux qui vous font injure.
(Luc VI, 27. 28)
Personne ne subit une haine ou une insulte sans l'avoir méritée. Les
justices des créatures seules sont boiteuses; la justice du Créateur est
infaillible; elle est l'équilibre même de l'Univers, dans le physique, dans le
moral et dans le spirituel. Si je n'aperçois pas de motif à cette haine ou à ces
insultes, cela veut dire seulement que je suis myope; et je dois pardonner tout
de même, car on n'éteint pas un feu en y jetant du bois.
Salomon énonce, et l'apôtre des Gentils le répète : « Si ton ennemi a
faim, donne-lui à manger; s'il a soif, donne-lui à boire; faisant cela, tu
entasseras des charbons ardents sur sa tête ». Peut-être les durs rabbins
voyaient-ils là un raffinement de vengeance immatérielle; peut-être les Pères
de l'Église grecque croyaient-ils qu'il faut être irréprochable de façon que nos
ennemis attirent sur eux-mêmes toute la réaction de leur colère. L'auteur de
la Vulgate est plus chrétien quand il pense que ces charbons brûlent du seul feu
de la honte et du remords. Oui, le douloureux pardon auquel j'oblige mon
amour-propre ulcéré est une lumière qui se pose sur le coeur de mon ennemi
et qui, plus tard, y fera germer le remords, le repentir et la pénitence.
Je ne suis offensé que parce que je suis vulnérable. En moi persiste le
désir tenace de l'amitié, de l'hommage, du respect, de la possessivité. Je
voudrais que les autres me croient supérieur. Si rien ne m'importait plus que
d'obéir à Dieu, qui pourrait donc me blesser ? quel démon, quel homme, quel
dieu ? Et n'y a-t-il pas qu'une seule amitié fidèle, définitive, toujours
augmentante : celle de mon Seigneur le Christ ?
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XX. — LA FÉBRILITÉ
Je vous le dis en vérité, jusqu'à ce que le ciel et
la terre aient passé, il ne disparaîtra de la Loi ni
un point ni un signe qui n'aient reçu leur plein accomplissement.
(Matthieu V, 18)
Une chose mal faite est presque toujours à recommencer; la hâte aboutit
à une perte de forces ou de temps. Les hommes exigent que je réussisse; mais
le Père ne demande que ma volonté la meilleure et mon effort sincère. Un
travail parfaitement consciencieux satisfait à la Loi.
Ouvrier, artiste, employé ou penseur, je prendrai le temps de conduire
ma besogne à fond, avec toute mon adresse, tout mon enthousiasme, toute ma
clarté. Si j'épargne le moindre trait de lime, la moindre recherche,
l'impitoyable Destin m'obligera quelque jour à recommencer mon labeur. Pour
saturer mon oeuvre du maximum d'énergie, ou de beauté, ou de vérité, ne faut-
il pas que je lui construise un corps parfait, que je lui insuffle une âme vivante ?
Ne faut-il pas de longs jours pleins de fatigues, de longues nuits pleines d'an-
goisses et d'implorations ?
L'individu turbulent ne s'agite que pour satisfaire un besoin maladif de
nouveauté, ou pour échapper à l'ennui, ou par une convoitise trop ardente. Je
calmerai mon effervescence, ne serait-ce que pour voir plus clair; je me
calmerai surtout parce que les soubresauts du Moi sont toujours des fauteurs de
discorde, à l'intérieur et à l'extérieur. Il est bon, par moments, de se faire faire
antichambre, en soi-même.
« Le temps ne respecte pas ce que l'on fait sans lui ». Les projets qui
naissent avec la clarté la plus évidente, s'ils viennent de Dieu, Dieu ne Se
formalisera pas que j'en diffère un peu l'exécution pour les mûrir, puisqu'Il m'a
donné le sens critique. En somme, est-il juste de me croire assez pur, assez
droit pour recevoir, sans les aucunement déformer, les sollicitations providen-
tielles ?
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XXI. — LES TENTATIONS DU CHRIST
Il fut quarante jours dans le désert tenté par Satan;
et il était avec les bêtes, et les anges le servaient.
(Marc I, 13)
L'homme peut mal faire, soit de lui-même, soit poussé par un agent
extérieur. Cet agent peut être la séduction naturelle d'une créature, ou bien
l'attaque d'un séide des Ténèbres. Ce dernier cas, assez rare, ne se produit que
pour des disciples très avancés; et encore, entre les saints, à peine y en eut-il
deux ou trois desquels approcha le halo pervers du grand Révolté. Jésus est le
seul « homme » avec qui Satan s'entretint à découvert.
Satan, pour L'attaquer, s'entoura de l'élite infernale. Cela fut ainsi parce
que toutes les créatures doivent au moins une fois être mises en présence du
Verbe, afin qu'elles puissent apercevoir la Vérité; car personne n'est perdu pour
toujours.
L'homme qui, le premier, accomplit quelque chose de nouveau, y
dépense beaucoup de peines; ses imitateurs le copient avec moins d'effort.
C'est pour cela que, dans le cours de Sa vie connue comme dans les ténèbres
traversées d'éclairs de Sa vie inconnue, le Christ a opéré tous les types d'actes
que les êtres humains pourront jamais avoir à accomplir : c'est pour cela qu'II
a subi tous les états d'âme possibles : c'est pour cela qu'II a pensé à toutes les
sciences, à toutes les inventions, à tous les chefs-d'oeuvre : qu'II a gravi tous les
sommets et traversé tout les marécages. Il a été partout.
N'importe quelle circonstance. même la plus imprévue, contient une
grande part d'éléments anciens : de plus, l'adversaire que je rencontre n'est
jamais que d'une force à peu près égale à la mienne; enfin, quels que soient
l'effort ou la lutte qui se présentent, le Christ a déjà effectué l'un et soutenu
l'autre, certainement, puisqu'II n'est venu que pour cela.
OBSERVANCE. — Dans mes craintes, dans mes perplexités, dans mes terreurs,
j'appellerai avec calme et confiance Celui qui, voilà deux mille ans, a par
avance tout subi à mon intention.
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XXII. — LA CUPIDITÉ
Combien difficilement entreront dans le Royaume
de Dieu ceux qui ont des richesses !
(Marc X, 23)
Jésus a dit : « Il est plus facile à un câble de passer par le trou d'une
aiguille qu'à celui qui se fie à sa richesse d'entrer dans le Royaume de Dieu ».
On peut être avare et cupide sans être riche; ce n'est pas mon état ou mon
travail qui me classera dans la hiérarchie spirituelle, mais l'intention dans
laquelle j'aurai accompli celui-ci ou vécu celui-là.
Toute passion est cupide; le collectionneur, le don Juan, l'érudit adorent
des visages différents d'une même idole : la possessivité. Chacun, soit à cause
de ses mérites antérieurs, soit comme épreuve propre de la solidité de ses
vertus, reçoit du Destin une certaine quantité de bonheurs : de la fortune, des
amitiés, des succès, des dons naturels. Mais, comme disent les bonnes gens,
qu'on
nous offre le petit doigt et nous tirons pour avoir le bras tout entier. Or, tout
est mesuré dans la Création. Quiconque accapare du bonheur, ou de l'argent,
ou quelque chose que ce soit, en frustre d'autres. L'accapareur et le dépouillé
ont beau ne pas se connaître, dans le monde moral tous sont présents à tous;
et le gémissement du pauvre trompé empoisonne le bonheur du concussionnaire
fastueux.
L'or maléficie tout ce qu'il touche; la fascination qu'il exerce rend
aveugle aux clartés spirituelles. Le riche devrait se considérer absolument
comme le simple dépositaire de sa fortune, même s'il l'avait acquise par son
propre travail.
Je ne prendrai donc d'aucune chose que mon strict nécessaire; mais,
quand je donnerai, j'imiterai la maternelle Nature qui ajoute toujours à ses
présents un peu de superflu. Tout au moins. j'ajouterai à mes partages le
superflu d'un sourire et d'une parole affectueuse; et je me ferai des amis avec
les trésors de l'injuste Mammon.
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XXIII. — LA RECHERCHE DE L'ÉLOGE
Les hommes de cette génération-ci ressemblent à des
enfants, assis sur la place publique, qui se crient les
uns aux autres : Nous avons joué de la flûte et vous
n'avez pas dansé; nous avons entonné des chants
lugubres, et vous n'avez pas pleuré.
Quêter l'approbation est une manie dont la candeur me fait sourire chez
les autres; chez moi, je ne l'aperçois pas. Les professionnels de la célébrité
mettent en oeuvre une adresse infinie pour se concilier des suffrages nombreux;
ils sont responsables de ces vaines manoeuvres; chasseurs d'illusions, le Destin,
quelque jour, les forcera de se nourrir d'illusions.
Est-on stoïcien ? Qu'importe donc l'éloge ou le blâme, si on ne recherche
que le témoignage de sa propre conscience ? La réputation, la popularité ne
paraissent plus alors que des moyens tactiques lorsqu'il faut agir sur la foule.
Ne croit-on plus à la royauté du Vouloir ? Il faudra se garder bien plus
encore des éloges : la flatterie, moins que cela même, la recherche de ceux qui
nous entourent, dégagent un magnétisme capiteux, aux effluves duquel il faut
être bien grand — ou bien petit — pour échapper.
Les suffrages qu'on reçoit peuvent être sincères ou hypocrites. Il y a,
dans les premiers, un parfum de fraîcheur qui les rend plus dangereux pour
notre modestie que les seconds. Si nous étions sages, nous accueillerions tout
compliment comme un piège. Car l'affection que nos amis nous portent peut
être partiale; et l'intérêt des flatteurs n'est-il pas de nous séduire à leur profit ?
Ne pas rechercher l'éloge et s'abstenir de blâme, voilà ce qui convient si
l'on veut se juger avec justesse. D'autres efforts dans le même sens seront
tentés plus tard. Mais cette simple attitude réservée, bien suffisante pour notre
énergie actuelle, nous laissera l'esprit plus limpide et le caractère plus
indépendant.
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XXIV. — LE DÉSIR DE BRILLER
Toutes leurs actions, ils les font pour être vus des autres.
(Matthieu XVI, 5)
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XXV. — L'ENSEIGNEMENT DU CHRIST
C'est le Père, dont je suis l'envoyé, qui m'a lui-même
commandé de parler et qui m'a prescrit ce que j'avais à dire.
(Jean XII, 49)
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XXVI. — LA MÉDISANCE
Ce qui sort de l'homme, c'est là ce qui souille
l'homme, car c est du dedans du coeur des
hommes que sortent les mauvaises pensées...
(Marc VII. 20, 21)
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XXVII. — LE MENSONGE
Il ne se tient pas dans la vérité parce qu'il n'y a
pas de vérité en lui; quand il profère le
mensonge, il parle de son propre fonds.
(Jean VIII, 44)
OBSERVANCE. — Je serai sincère dans mes pensées, dans mes oeuvres, dans mes
paroles.
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XXVIII. — LA CALOMNIE
Ils étaient là, debout, l'accusant avec grande véhémence.
(Luc XXIII, 10)
Calomnier, accuser quelqu'un d'une faute qu'il n'a pas commise est un
assassinat. Or, ce qui se noue en un certain lieu de l'Univers, ne peut se
dénouer plus tard que dans le même lieu. L'expiation d'une calomnie exige que
l'agresseur, la victime et les témoins se retrouvent ensemble, ici-bas ou ailleurs,
dans un concours de circonstances analogues et alors que le calomniateur
demande et obtienne son pardon.
D'autre part, la victime d'une calomnie ne devrait ni s'en irriter, ni s'en
affliger, ni s'en étonner. Personne ne peut m'attaquer si mon Destin ne l'y
autorise, si moi-même, en réalité, ne lui en donne le droit. Tout est juste,
absolument parlant. Les injustices sont des justices dont nous n'apercevons pas
les causes.
Extrayons l'amande de son écorce amère. Mes humiliations et mes
épreuves, il est certain que c'est moi-même autrefois qui les ai semées. Il ne me
reste qu'à récolter. Je ne m'abandonnerai donc à aucune des passions qui
tyrannisent, qui spolient, et dont les exigences jamais satisfaites voudraient
réduire tous les hommes à leur esclavage. Or, le Christ a eu raison de dire : Dieu
seul est bon. Nous sommes foncièrement mauvais; et en combien de
circonstances n'ai-je pas été méchant ? Si je dressais la liste des souffrances que
j'ai fait subir à ceux qui m'ont approché, aux animaux, aux plantes, aux choses
même, méprisant la beauté de la vie, insultant à la douceur de vivre, semant
la rancune, la haine ou arrachant à l'innocence cette plainte plus terrible que
tous les cris de la colère; oui, si je dressais cette liste, avec quelle honte ne me
tairais-je pas devant mes possibles diffamateurs ? Je redirais alors ce mot d'un
serviteur inconnu du Ciel, à qui l'on rapportait des calomnies : Ah ! ils ne diront
jamais de moi tout le mal qu'il y aurait à en dire ! »
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XXIX. — LES MIRACLES DE JÉSUS
Nul ne peut faire les miracles que
tu fais, si Dieu n'est pas avec lui.
(Jean III. 2)
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XXX. — LA MISANTHROPIE
La multitude était assise tout autour de lui.
(Marc III, 32)
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XXXI. — LE DÉGOÛT DE VIVRE
J'ai prié pour toi, afin que ta foi ne défaille point.
(Luc XXII, 32 )
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XXXII. — LE DÉSESPOIR
Mon âme est triste jusqu'à la mort...
Cependant, Père, non pas ce que
je veux, mais ce que Tu veux.
(Marc XIV, 34, 36)
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XXXIII. — LA TRANSFIGURATION
Seigneur, qu'il nous est bon d être ici.
(Matthieu XVII. 4)
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XXXIV. — L'ÉTOURDERIE
— Qui cherchez-vous ?
— Jésus de Nazareth.
— C'est moi.
(Jean XVIII, 4, 5)
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XXXV. — L'ENTÊTEMENT
Jésus reprocha aux Onze la dureté de leur coeur,
parce qu'ils n'avaient pas cru.
(Marc XVI, 14 )
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XXXVI. — L'INQUIÉTUDE
Le lendemain aura soin de lui-même.
(Matthieu VI, 34)
La peur, même dans ses nuances les plus atténuées, affaiblit le moral et
le physique. Qu'ai-je à craindre, puisque rien n'arrive sans la permission de
Dieu ? Rien n'arrive que je ne l'aie mérité; rien n'arrive qui ne soit pour mon
bien; personne ne peut m'attaquer qui soit réellement, spirituellement, plus
fort que moi.
Si je pouvais voir combien de forces et d'êtres ont travaillé pour que je
naisse; combien, pour que je puisse prendre un repas; combien, pour que je
puisse traverser un carrefour ! Je comprendrais alors que ma vie est précieuse
et que mon Ami m'aime infiniment; mais je n'aurais plus que le mérite d'être
raisonnable. Et l'Ami ne veut pas d'une amitié raisonnable : elle est naturelle;
Il veut que j'entre avec Lui dans le surnaturel, là où il n'y a plus de choses
raisonnables, où il n'y a plus de logiques et de convenances; Il veut que j'entre
dans Son amour. C'est pourquoi Il me laisse dans l'ignorance.
Ces inquiétudes qui m'anémient sont raisonnables; c'est pourquoi je
devrais les supprimer.
Si un rôdeur m'attaque, c'est que moi-même j'ai été brigand. Si mon
associé me trompe, c'est parce que j'ai trahi des confiances. Ce que l'homme
sème, il le récolte.
L'inquiétude affole l'intelligence, aveugle l'intuition, attire le malheur,
l'échec, la maladie même qu'elle appréhende. Le pressentiment net d'une
catastrophe, si mon devoir m'appelle, ne doit pas me détourner de ma route,
puisque je suis dans la main de Dieu.
Je ne serai ni téméraire, ni pusillanime. Le calme attire la chance et la
rayonne; il déjoue les intrigues; il dissipe les obstacles; il est le héraut de la vie
intérieure. Qui peut me troubler, puisque le Maître marche avec moi ?
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XXXVII. — LA CÈNE
Voici le pain descendu du Ciel.
(Jean VI, 58)
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XXXVIII. — LA PRIÈRE
Pendant qu'Il priait, le Ciel s'ouvrit...
(Luc III, 21 )
Jésus me dit qu'il ne faut point de longs discours pour parler à Dieu.
Comme je puis et je dois Lui soumettre tous mes besoins, matériels ou
spirituels, je dois aussi demander Son aide, même quand il me semble pouvoir
suffire à ma tâche par mes seules forces. Mais, en tout cas, peu de paroles sont
nécessaires, puisqu'II connaît mes besoins avant que je ne les Lui expose.
Toutefois, parce qu'II m'aime, Il aime me voir recourir à Lui.
Il est infiniment au-dessus de toute éloquence; je Lui parlerai donc simplement.
Il est dans toutes les émotions que je puis ressentir à Le prier, et dans
toutes les faveurs qui s'ensuivent; mais alors Il Se rapetisse à ma petitesse, Il
proportionne Sa splendeur à ma bassesse.
C'est pourquoi Il est davantage présent lorsque les suavités intérieures
ne viennent point, lorsque, seul, l'extrême centre de mon coeur est fixé en Lui;
car, alors, Il vient à moi avec un degré de lumière dépassant juste celui que ma
pauvre nature pourrait percevoir et supporter.
Je me paraissais languissant, solitaire et aride; mais, si je continue à
m'attacher à mon Christ d'une étreinte indéfectible, cette nuit de ma nature
devient le jour éclatant de la foi. C'est alors qu'il m'est donné de me dépasser
moi-même, et que j'avance. Tandis que la ferveur et les ravissements ne sont
que les joies de ma personnalité heureuse de son état.
Si haut que j'aille, Dieu est encore plus loin. Lorsqu'il Se rend sensible,
c'est qu'II Se baisse jusqu'à moi pour m'encourager.
Ainsi ma prière ne sera entendue que si je suis humble. Je m'anéantirai
donc toujours plus bas pour rencontrer enfin Celui qui, étant le Très-Haut, est
descendu, pour moi, jusqu'au néant. L'humilité est l'assise de tout l'édifice
intérieur; c'est l'atmosphère du disciple.
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XXXIX. — LA CHARITÉ
Comme Je vous ai aimés, vous aussi,
aimez-vous les uns les autres.
(Jean XV, 12)
Toutes les vertus spirituelles ne sont qu'une seule vertu; qui possède l'une
possède les autres. Mais, entre toutes, c'est la charité que Dieu me demande,
parce que c'est celle-là vers l'acquisition de laquelle il m'est possible de faire
les efforts les plus précis. Les formes de la charité sont innombrables. Si ce feu
brûle dans mon coeur, tous mes actes, toutes mes paroles, toutes mes pensées
seront des aumônes et des offrandes. S'il ne brûle pas, il me reste la ressource
inestimable d'agir, de parler, de penser, comme si j'aimais. Voilà le divin
mensonge auquel il faut que je m'oblige en tous temps et en tous lieux.
La charité n'est pas la bienfaisance, ni la philanthropie. Celles-ci sont
prudentes, raisonnables, humaines. La charité est folle; elle ne consulte rien
que sa compassion; aucun obstacle ne l'arrête; aucune ingratitude ne la rebute;
aucune récompense ne l'excite. Elle connaît de science infuse toutes les
délicatesses; elle parle tous les langages; elle se met au niveau de toutes les
conditions. Elle peut m'agrandir jusqu'aux bornes de l'univers; par elle Dieu
S'oblige à me servir; par elle Dieu a créé le monde, et le recrée. C'est elle qui
forme le corps du Fils de l'Homme et l'âme du Fils de Dieu. Par elle tous les
miracles deviennent possibles, tous les mystères se dévoilent. toutes les chaînes
de la matière sont brisées.
Or, ce principe de toutes les forces, cette source de toutes les beautés,
ce secret de toutes les délivrances, c'est la seule vertu entre toutes dont je
puisse suivre l'entraînement avec la précision, avec toute la rigueur d'un
exercice physique. Dans la culture des autres vertus, quelque chose échappe à
mon contrôle. Tandis qu'une pensée, une parole, un geste d'aide à une créature
souffrante sont toujours soumis à ma conscience et possibles à ma volonté.
OBSERVANCE. — Ne pas laisser passer un jour sans avoir aidé quelqu'un, d'une
façon ou d'une autre.
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XL. — L'HUMILITÉ
Qui se fera humble comme cet enfant sera, lui,
le plus grand dans le Royaume des Cieux.
(Matthieu XVIII, 4)
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XLI. — LA MORT ET LA RÉSURRECTION DE JÉSUS
Mon séjour actuel est mon champ de bataille et mon atelier. Les
mouvements de mes passions tendent à s'y traduire en actes; ils sentent le
besoin de s'incarner pour subsister, et ils s'éteignent si je ne prends point la
peine de leur construire un corps bien concret. Par la suite, cette existence
matérielle que je donne à ces essences immatérielles réagit par-dedans sur ce
monde même, sur cet impondérable qui les vit naître. Mais la loi primitive et
générale, c'est que rien n'a lieu dans le visible qui ne soit déjà dans l'invisible.
Dans une maladie, dans une entreprise, dans une révolution, les phénomènes
visibles, les démarches, les entrevues, les harangues sont des marionnettes que
fait mouvoir une main cachée.
Puisque le Christ voulait donner au monde un exemple vivant, Il Se
soumit à la loi du monde qu'Il avait autrefois promulguée; Il travailla de Ses
mains, Il souffrit dans Son corps, et tout reçut Sa visite, tout, jusqu'au royaume
des morts. La Mort est une déesse vivante, et la plus forte; elle triompha de
toutes ses soeurs immortelles, jusqu'à la nuit singulière où elle connut pour la
première fois la défaite. Elle aussi dut obéir à son Seigneur; il fallait que
l'attente des anciens Justes prenne fin et qu'ils puissent monter au Ciel; il fallait
rendre possible la résurrection future de la chair, cette mystérieuse
transmutation de nos organismes épais et infirmes en corps impassibles et
radieux.
Quelque obscure que soit la ténèbre où sommeille la création, des aubes
l'éclairent par intervalles; elle marche à travers les luttes, les divisions, les
excès alternés, elle marche vers l'harmonie et la paix. Il n'y a qu'un seul Maître :
Celui qui a tracé tous les plans, groupé toutes les masses, parcouru tous les
chemins; Celui à qui tout est obligé d'obéir; mais qui ne veut de moi, parce qu'Il
m'aime, que l'obéissance de l'amour; qui est descendu jusqu'à moi pour me la
montrer, et qui, enfin, est reparti vers les Hauteurs en m'invitant à L'y suivre.
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XLII. — LA MALADIE
Il a pris nos infirmités, et s'est chargé de nos maladies.
(Matthieu VIII, 17)
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XLIII. — LES DEUILS
Laisse les morts ensevelir les morts.
(Luc IX, 60)
Nos bien aimés que la Mort nous arrache ne sont pas perdus. Malgré
l'effrayante complexité du monde, tout s'y retrouve à sa place d'autant plus vite
que les créatures veulent bien se laisser guider. En n'obéissant pas, elles
retardent au contraire cette mise en ordre que les religions nomment le
Jugement.
Si les hommes pouvaient voir quelles suites heureuses engendre la
résignation, s'ils pouvaient voir quels troubles les regrets obstinés ou les pra-
tiques spirites mettent dans le double mouvement des âmes, ils attendraient
plus paisiblement l'heure d'aller retrouver leurs morts, ils se contenteraient des
manifestations spontanées de la survie; celles-là seules sont licites et
opportunes.
L'esprit immortel ne se repose pas aussi souvent que le corps. Lorsqu'il
a rendu à cette terre son instrument de travail, il en reçoit un autre dans un
autre monde. Toutes les religions enseignent cela. Cette vie ultra-terrestre,
quand elle est expiatrice, se nomme l'enfer ou le purgatoire; quand elle est un
repos, elle se nomme le paradis.
Quand je pleure mes morts, ne serait-ce pas la seule perte de la joie que
leur chère présence me donnait, que je regrette ? Mais chacun n'a-t-il pas son
travail ? Ne me ferait-il pas du tort, celui qui m'empêcherait de m'instruire ? Les
défunts sont à une école nouvelle; je n'ai pas le droit de les distraire, de les
tirer en arrière; si je les aime vraiment, je les laisserai tout entiers à leurs
besognes inconnues.
Je les pleure parce que je les aime, et je les aime parce qu'ils me
donnaient du bonheur, de la paix, de la force. Ainsi la Nature industrieuse
m'intéresse à l'Amour pur par des appâts proportionnés à mon égoïsme. Peu à
peu elle m'offre à aimer des êtres plus hauts, et me conduit doucement au
sommet d'où l'on découvre les horizons du sacrifice.
Je resterai donc uni avec mes morts, non plus par ces liens tout externes,
mais par cela même que nous possédons de plus central et de plus permanent,
eux et moi; l'amour et la pratique du Bien.
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XLIV. — LA PEUR DE LA MORT
Celui qui écoute ma parole possède la vie éternelle.
(Jean V, 24)
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XLV. — L'ASCENSION
Tandis qu'II les bénissait, Il Se sépara
d'eux et fut enlevé au Ciel.
(Luc XXIV, 51 )
Voici une comète qui part des profondeurs inexplorables de l'espace; elle
descend vers les abîmes inférieurs, contourne un astre et remonte vers les
abîmes supérieurs, en semant partout des forces nouvelles, en régularisant, en
réorganisant. De même le Verbe descend jusqu'au fond de la Nature, promulgue
le précepte, donne l'exemple, et remonte vers Sa demeure, par une route
neuve qu'II Se fraie Lui-même et où passeront dans l'avenir tous ceux qu'II aura
appelés pendant Sa course.
L'Ascension complète l'oeuvre messianique. Jamais l'homme, eût-il subi
toutes les épreuves, n'aurait obtenu le passage de ceux qui gardent les noirs
enfers ou les paradis lumineux. Les révoltés qui convoitent son corps ou son
esprit auraient toujours inventé des embûches nouvelles, ou des barrières
infranchissables. Mais le Christ a ouvert un sentier secret : Il a mis des ponts sur
les précipices, et posé des sauveteurs aux passages dangereux.
Pas un moment l'homme ne marche sans guide; pas un de ses actes où ne
l'aident d'invisibles collaborateurs; pas une de ses larmes qui ne soit portée,
comme une gemme précieuse, aux pieds du Seigneur; pas une de ses prières qui
ne soit transmise de sphère en sphère au trône éternel.
Ainsi l'Ascension qui, pour l'exégète, n'est qu'une légende et, pour
l'ésotériste, le symbole des phases finales de l'adeptat subjectif, apparaît à
celui qui connaît Jésus comme le dernier signe de Sa sollicitude et le suprême
effort de Sa miséricorde. Puisse l'humanité tout entière s'engager d'un élan
certain sur cette route bienheureuse et, d'un envol triomphal, atteindre au plus
tôt cette cime unique qui se dresse au-dessus de tout, en dehors de tout, et qui
cependant est partout à la fois.
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XLVI. — LE MÉPRIS
Ne donne pas aux chiens ce qui est sacré.
(Matthieu VII, 6)
OBSERVANCE.- Etre bon pour tous, même pour ceux que je crois indignes.
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XLVII. — LA CRITIQUE
Ne jugez point, afin que vous ne soyez point jugés.
(Matthieu VII, I)
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XLVIII. — L'IMPATIENCE
Possédez vos âmes par votre patience.
(Luc XXI, 19)
Tous les événements dont le Destin tisse la trame de mon existence sont
des exercices pour développer mes facultés. Quand un but m'intéresse, quand
je crois, en l'atteignant, toucher une joie profonde, je me sens capable d'efforts
surhumains. Cette énergie-là n'est que de l'égoïsme. Je devrais pouvoir la
déployer pour des buts qui ne me profitent pas. Le réalisateur parfait agit de
tout son pouvoir, comme l'ambitieux, mais il reste impassible devant l'échec et
devant le succès.
L'impatience est une perte de force. Qu'elle naisse d'un obstacle
extérieur ou par ma propre maladresse, elle n'aboutit jamais qu'à retarder le
résultat que je poursuis, puisqu'elle trouble la lucidité de ma raison,
quelquefois même celle de mes sens; et son bouillonnement, qui se reporte
dans l'avenir, rend plus amère la désillusion qui suivra ma réussite égoïste.
Je suis chargé des chaînes du temps, de l'espace et de la matière; je ne
puis rien que ce qu'elles me permettent. Et souvent elles me sont salutaires,
parce que souvent le mirage de bonheur cupide vers quoi je me précipite, se
transforme en souffrance à peine l'ai-je atteint. Mais l'enfant ne croit jamais
aux conseils maternels; il faut qu'il sente la brûlure pour se garer du feu.
« Le temps ne respecte pas ce que l'on fait sans lui ». La patience, qu'elle
soit attente, résignation, constance, endurance, indulgence ou mansuétude, est
la vertu la plus efficace à me rendre maître de moi. Elle impose à tout ce moi
fébrile l'attitude de l'immutabilité, elle donne à mes facultés le temps de
grandir, surtout à celles dont je ne soupçonne même pas l'existence; elle
permet d'apprendre à fond chaque leçon de la vie. Elle est, en un mot,
l'entraînement primordial pour ma volonté.
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XLIX. — LES APPARITIONS DU CHRIST APRÈS SA MORT
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L. — LA MÉLANCOLIE
Quand vous jeûnez, ne prenez pas un air triste.
(Matthieu VI, 16j
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LI. — L'INSUBORDINATION
Chargez-vous de mon joug; mon joug
est doux et mon fardeau léger.
Les résistances, les refus, les débats, les bouderies, les impatiences, les
mutineries, les murmures, les rebuffades, les rébellions, les révoltes sont des
phases diverses du même esprit de personnalisme. L'être humain, le dieu même
et le ver de terre ne naissent tous ici-bas que pour apprendre à obéir. Dieu est
un père de famille qui demande à ses enfants leur docilité, non pas pour lui,
mais pour eux-mêmes. Il sait que la révolte les mène à la perdition. Quand Il est
certain de leur soumission, Il leur rend leur liberté; bien plus, Il Se fait Lui leur
serviteur.
A considérer les choses à fond, c'est de Dieu que tout provient. Le roi, le
ministre, le sergent de ville, le contremaître, personne n'aurait d'autorité sur
moi si Dieu ne la lui avait donnée, plus ou moins médiatement. Là encore c'est
moi-même, le moi antérieur, qui donne au moi actuel les chefs à qui je me
soumets.
Si mes incartades d'autrefois furent telles que je me trouve aujourd'hui
sous le joug de règlements oppressifs, à qui la faute ? Si la loi qui me tyrannise
me paraît injuste, ma révolte ne fera que resserrer son étreinte; et ma victoire
temporaire contre elle ne fera qu'engendrer une tyrannie plus dure encore. Une
violence n'est pas détruite par une violence contraire; elle change de forme
seulement. L'exécution d'un assassin ne purifie pas son coeur : autre chose est
nécessaire pour cela.
Si je suis assez maître de moi pour obéir sans effort à tout ordre,
personne n'aura plus le pouvoir de me commander. La vie ne me demande
l'obéissance que parce que la révolte habite encore en moi.
Et, au surplus, serais-je parvenu à l'obéissance parfaite, à l'obéissance
des Anges, qu'il faudrait peut-être encore obéir à des ordres en apparence
illégitimes, pour offrir aux révoltés un exemple vivant et pur. L'innocence seule
est vraiment créatrice.
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LII. — LA PERFECTION
Soyez parfaits comme votre Père céleste est parfait.
(Matthieu V, 48)
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