Georges Toudouze 01 1a Cinq Jeunes Filles Sur L'aréthuse 1954
Georges Toudouze 01 1a Cinq Jeunes Filles Sur L'aréthuse 1954
2
3
4
5
Par GEORGES G.-TOUDOUZE
*
CINQ
JEUNES FILLES
SUR L'ARETHUSE
*
CINQ jeunes Françaises partent seules vers
les îles Ioniennes à bord d’un petit yacht à moteur.
Leur but : retrouver le métier à tapisser de
Pénélope. A peine parties, elles recueillent un
homme tombé à la mer et les voilà, d’emblée,
entraînées dans un tourbillon d aventures...
6
GEORGES G.-TOUDOUZE
de l'Académie de Marine
Grand Prix des Écrivains de la Mer
CINQ
JEUNES FILLES
SUR L'ARETHUSE
ILLUSTRATIONS DE HENRI FAIVRE
HACHETTE
7
DU MÊME AUTEUR
8
TABLE
I. DE CHARYBDE EN SCYLLA 10
II. LE BLESSÉ DU DÉTROIT DE CALABRE 31
III. SECRET EN ÉCHANGE DE CONFIDENCE 40
IV. DEVANT LES ÉNIGMES DES SEPT ILES 55
V. HEUREUX QUI, COMME ULYSSE.... » 67
VI. UNE JOURNÉE DES DUPES 82
VII. LE PACTE DU SAUT DE LEUCADE 102
VIII. L’ACHILLEION, DOMAINE AUX SUCCESSIFS
MYSTÈRES 122
IX. AU GRÉ DE LA MER SAUVAGE 139
X. LES CORSAIRES DE VASSILIKI 148
XI. UNE JUMELLE SAUVE L'AUTRE 158
XII. REPLI STRATEGIQUE 180
XIII. LES REVANCHES DE QUI PERD GAGNE 194
XIV. SUR LA MER CALMÉE 210
9
CINQ JEUNES FILLES
SUR L'ARETHUSE
DE CHARYBDE EN SCYLLA
« Mais si, voyons,... lisez mieux : sur mon passeport, là, sous ma
photographie, mon nom, en toutes lettres : Marie-Antoinette Marolles.... Et je
vois, d'ici, sur l'enveloppe que vous tenez,... mon même nom.... »
A mesure que son interlocutrice s'énerve et multiplie les explications,
l'employé de la poste restante, retranché derrière son guichet, accentue son refus:
« Ché,... ché.... Non,... non,... non.... »
Secouant la tête, il retient la lettre de la main droite et repousse de la
gauche le passeport, avec un petit sifflement agaçant, et il oppose à la grosse
ronde timbrée d'un cachet gras qui, sur la pièce officielle, montre : Marie-
Antoinette Marolles, la suscription de la lettre en litige qui porte, d'une belle
écriture aussi, mais différente : Manette Marolles. Et il t'ait le geste de rejeter la
lettre dans le casier des attentes.
« Mais quel entêtement! C'est absurde!... Oui, je vois bien : Manette,...
mais en France, Manette, c'est le diminutif de Marie-Antoinette.... Tout le
monde sait cela, voyons.... Cette lettre est pour moi : je l'attends.... J'en ai
besoin, moi...!
— Non,... non,... continue l'autre, faisant aller sa tête de droite à gauche.
— Oh! monsieur, je vous en prie.... Mettez un peu de bonne volonté,... la
moindre complaisance.... Vous voyez bien que je ne dis pas un mot d'italien,
moi.... »
Alors une voix s'élève un peu chantante :
10
« Oh!...scuse-me, signora.... Moi, je sais parler français. Si vous voulez?
permettez-moi, madame.... »
11
« Ah! monsieur, je suis confuse en vérité,... et ne sais comment vous
remercier de cette intervention....
- En me permettant de vous aider aussi à retirer les autres
correspondances que vous attendez,... et que cet employé, très strict sur les
principes, ne vous donnerait peut-être pas, si, sur ces enveloppes, se trouvaient
encore quelques-uns de ces charmants diminutifs français en
contradiction avec les passeports que je vois entre vos mains,... et que je me
permets de....
- Monsieur... en vérité... que d'obligeance.... »
Déjà, avec une souplesse de prestidigitateur réussissant un tour de cartes,
en un rapide jeu de doigts exercés, l'Italien a saisi, déployés en éventail, les
quatre passeports légèrement enlevés à Manette Marolles. Il y ajoute une carte
officielle tirée d'une poche intérieure de son veston. Et il étale le tout sous les
yeux du postier en accompagnant cette exhibition d'un tel flux de paroles que
l'homme, sans répliquer, va au casier de la poste restante, fouille précipitamment
l'armoire, compare rapidement les noms, tire des lettres, des cartes, des
journaux, en forme une liasse, et mi-bourru, mi-docile offre le tout, en gerbe, à
la Française assez stupéfaite de la rapidité de ce tour de passe-passe. Tandis
qu'elle prend possession de tout ce courrier jusqu'ici réclamé en vain, elle se
tourne vers l'Italien si heureusement intervenu :
« Monsieur... tant d'amabilité.... Sans vous, réellement....
— Trop fier et heureux d'avoir pu vous rendre un si modeste service,
madame! »
Le doigt ganté se lève, et une petite malice passe à la fois sur les lèvres et
dans les yeux, tandis que sous la casquette marine de toile blanche à écusson
d'ancre et visière vernie d'où débordent les boucles d'une chevelure au ton chaud
de roux vénitien, un amusement se marque sur le visage aux lignes très pures,
qu'a légèrement doré le haie du large :
« Mademoiselle,... s'il vous plaît.... »
Alors, cependant que d'un regard d'admiration, il enveloppe la silhouette
élégante campée devant lui en vareuse-bleu marine à boutons d'or et pochette de
soie bleu pâle au côté gauche, jupe stricte de toile blanche et souliers de daim —
la tenue régulière de la yachtwoman classique — l'Italien, en excuse, s'incline
une fois de plus avec une espèce de confusion très bien jouée :
« Oh! combien mortifié, mademoiselle..,. Je suis impardonnable en vérité.
Mais c'est la première fois que j'ai l'honneur de vous approcher... quoique,
depuis Gênes, je vous suive pas à pas....
— Monsieur! »
Le ton subitement sec, les traits immédiatement durcis, un éclair dans les
prunelles au ton vert de mer, et une brusque rougeur aux joues de son
interlocutrice froissée provoquent cette explication précipitée :
« Oh! en tout bien tout honneur, mademoiselle,... je vous conjure de me
croire. Et d'ailleurs, je me présente : signor Guglielmo Barbaro, rédacteur
12
principal à la grande revue Rivista Navale Italiana, et chargé par son directeur
de composer un article de fond sur la croisière de la goélette de plaisance
française Aréthuse, et son équipage exclusivement féminin, si je suis bien
informé.,.. Et je le suis, n'est-ce pas?... Vous êtes effectivement?... »
Le ton de la réponse s'adoucit, tout en conservant une réserve :
« Oui, monsieur.... Mais... je ne vois pas.,.. »
Devenant aussitôt plus familier dans une expansion satisfaite, le
journaliste s'exclame :
« Ah! signorina!... signorina!... quelle joie de vous avoir enfin rejointe! et
juste à la minute favorable pour vous tirer d'embarras!... Songez donc : sur une
dépêche de France, mon directeur apprend que vous faites escale à Gênes,... il
m'ordonne immédiatement de venir vous interviewer.... J'enfourche mon
scooter,... je fonce droit devant moi, et j'arrive à Gênes : vous veniez d'en
partir!... Je prends à toute vitesse la route de la Riviera, je bondis à La Spezia :
vous étiez passée à la limite d'horizon.... Je me rue sur Livourne : vous aviez
débordé du môle depuis deux heures.... Je cours à Ostie : vous aviez négligé l'es-
cale.... Alors, je continue,... du cent à l'heure,... toujours en vain,... je vous
manque à Gaëte et je vous manque à Naples,... je n'arrive à Amalfl que pour
vous voir repartir vent arrière et cap au sud.... Je contourne les golfes de
Policastro et de Sant'Eufemia... tout le littoral de Calabre, mademoiselle,... des
routes terribles,.., mais je vous tenais constamment au bout de mes jumelles, car
j'ai eu la chance que vous cabotiez en vue de la côte.... Je vous vois enfin
accoster, à mon heureuse surprise, ce petit port de Pizzo.... Je vous aperçois
atterrissant, ce qui ne m'étonne pas, car vous ne devez pas, vous, Française, être
indifférente au souvenir de Joachim Murât fusillé ici même le 13 octobre 1815
par ordre de François I", roi des Deux-Siciles.... Je m'élance sur vos traces, et le
pneumatique de ma roue avant, complètement usé, éclate juste à la minute que
vous entrez dans ce bureau de poste où ma bonne étoile me permet de vous
servir d'interprète vis-à-vis d'un employé stupide et borné. Toute petite
intervention grâce à laquelle j'espère être favorisé d'une aimable interview!
Songez que pour l'obtenir, de Gênes à Pizzo, j'ai fait, sur un bolide trépidant,
mille kilomètres à votre poursuite! tout le littoral occidental de l'Italie du nord au
sud!... Et maintenant, signorina,... je vous écoute.... »
D'une autre poche du veston, comme par magie, sont sortis un bloc tout
neuf, un stylo armé. Et d'un bond, se hissant jambes croisées sur une banquette
accotée au mur de la salle d'attente, il signor Guglielmo Barbaro a pris la pose
attentive et l'air observateur du Scribe accroupi au musée Egyptien du Louvre.
Désarmée par la tirade et par le geste, Manette Marolles ne peut retenir un
éclat de rire.
« Vous riez, mademoiselle?... Tant mieux : j'ai gagné ma cause!... Alors,
je vous en prie,... vite.... Qu'est le yacht Aréthuse?... A qui appartient-il?... D'où
vient-il?... Quel est cet équipage uniquement composé de jeunes femmes?... Où
va-t-il?... Quel est ce but mystérieux,... ultra-secret,... que vous poursuivez? »
13
La Française ne peut retenir un petit haut-le-corps. Et un peu sèchement :
« Un but mystérieux?... D'où tenez-vous cela, monsieur? - De notre
correspondant à Marseille, mademoiselle.... Un garçon très remarquable,... et qui
s'est renseigné auprès de l'opinion publique....
— De Marseille?... Oh! vous savez : on dit tant de choses, à Marseille.... »
L'ironie détachée assez négligemment n'a pas convaincu le tenace
interviewer, trop satisfait de tenir sa « victime » pour s'arrêter à une vague
dénégation. Il prend un air fin de confident favorisé :
« Signorina, un proverbe de votre France affirme qu'il n'existe pas de
fumée sans feu.... Notre correspondant de Marseille a repéré la fumée,... moi,
avec votre permission, je viens regarder le feu!... »
Manette Marolles n'a pas le temps d'inventer une réponse, car, demi-surgi
de son guichet, le postier, qui veut évidemment réparer sa bévue, interpelle à
nouvelles gesticulations et reprises de mots sonores Guglielmo Barbaro en lui
montrant deux gros paquets-poste constellés de timbres et de cachets.... Le
journaliste se précipité, riposte, discute, puis revient à la jeune fille :
« Mademoiselle, cet homme vient de se souvenir qu'ii a, depuis plusieurs
jours, en courrier à suivre, ces deux colis adressés, l'un de Dijon (France) à
mademoiselle Paillette Montrachet, l'autre de Vannes (France) à mesdemoiselles
Marguerite et Geneviève Trévarec.... Ne seraient-ce point envois destinés à trois
des personnes dont vous avez, là, les passeports? »
Un sursaut un peu étonné de Manette, et cette réponse :
« Si vraiment.... Mais elles ne m'ont rien dit....
- Et des paquets assez lourds, ma foi, continua le journaliste,... des
paquets qui, comme je viens de le faire moi-même, courent après vous depuis
plusieurs étapes.... Tenez, voyez... cachets de Genova,... cachets de Napoli.,.,
Quels voyageurs!... Et je croîs que sans mon intervention, ces pauvres paquets,
ce soir, seraient repartis à votre poursuite pour... pour.... Enfin pour le prochain
port où vous comptez faire escale? »
L'insistance de la curiosité fait légèrement froncer le sourcil de la jeune
Française qui, éludant la question, répond froidement :
« Carrière de globe-trotters finie pour ces colis.... Encore une fois merci,
monsieur.... Très touchée de tant d'obligeances répétées.... J'emporte donc tout
ce courrier... vagabond,... et vous prie de recevoir mon adieu reconnaissant.... »
Elle a tendu vers les deux paquets ses mains gantées. Mais Barbaro a un
recul offusqué, et n'acceptant point son congé, trouve un prétexte excellent :
« Vous charger ainsi?... Oh! signorina, je ne le permettrais pas!... Cela est
fort lourd en vérité : regardez... trois kilos l'un, cinq l'autre.... Vous allez à votre
bord sans doute?.,. Permettez-moi de vous y reconduire.... »
Manette marque une petit gêne :
« Non, vraiment,... ne prenez pas cette peine.... Mes amies m'attendent sur
la Marina.... Chacune prendra son courrier.... »
Guglielmo Barbaro connaît son métier de reporter que rien ne décourage :
14
« La Marina?... C'est justement là que je me rends moi-même.... Je vais
vous guider,... et, chemin faisant, nous pourrons continuer de causer.... Venez,
venez,... c'est par la Via Garibaldi qui descend à gauche et la Strada del
Municipio,... quelques minutes. »
Déjà, le trop obligeant Barbaro a ouvert la porte du bureau, s'est effacé
devant la Française, puis a bondi sur le trottoir, saisi le guidon d'un scooter
effectivement très encrassé de poussière et de boue sèche; et il rit :
« Tenez, voyez comme cela est commode : une vraie brouette en pareil
cas. »
Les deux gros paquets sont installés sur le siège arrière :
« Je prends mon cheval par la figure comme vous dites en France, et je
vous accompagne. »
Manette Marolles se mord les lèvres. Impossible de refuser davantage.
Mais au moins allonge-t-elle le pas et ne répond-elle aux questions de son
compagnon que par des monosyllabes, ou quelques mots évasifs, ne trouvant pas
d'autre moyen pour éluder les questions que le curieux pose avec une étonnante
vélocité de paroles. Heureusement que ce bavardage semble un des moyens
essentiels dont Guglielmo Barbaro se sert afin de mieux étourdir et surprendre
les victimes de ses enquêtes, en même temps d'ailleurs que sa vanité personnelle
le conduit à parader en présence d'une jolie étrangère dont la grâce fine et
l'élégance discrète paraissent l'avoir séduit du premier coup. Riant sous cape, la
jeune fille marche de plus en plus rapidement, sans souci d'essouffler son
compagnon malgré elle. Et, au tournant de la dernière rue aboutissant sur la
Marina, elle échappe à une nouvelle question plus particulièrement gênante, en
s'exclamant :
« Ah! voici mes amies,... là-bas,... à cette terrasse.... »
A une trentaine de pas, en effet, sous la tente bariolée d'une bottegha di
caffe, autour d'une table de marbre, trois silhouettes se détachent dans la grande
lumière réverbérée par le miroir d'eau immobile du port inondé de soleil. Sans
souci de son poursuivant empêtré de son scooter qu'il traîne derrière lui, Manette
s'est élancée d'une course rapide.
Du groupe trois exclamations partent à la fois :
« Ah! enfin la factrice!... Voyez petite vitesse et grand doucement....
— Surtout ne te presse pas quand on t'envoie faire des commissions....
— Mademoiselle a voulu faire admirer sa tenue de sortie n° 1 par les
populations de Pizzo.... »
Et un chœur joyeux de trois voix unies scande :
« Ma-net-te... hou-hou!... A l'a-men-de... à l'a-men-de....»
Puis, d'autorité, cet ordre claironnant jeté en commandement :
« Garçon,... quatre glaces doubles bien tassées,... c'est mademoiselle qui
paie! »
Elles sont debout toutes les trois, absolument dissemblables. Une blonde,
éclatante de cheveux dorés et de teint clair; une petite brune, vive et trépidante;
15
une châtaine, plus posée d'aspect et d'allures. La première, de lignes parfaites, en
jersey rayé bleu et blanc, culotte large, et les boucles folles qui l'auréolent
serrées dans un mouchoir de tête rouge vif noué de côté; la seconde, jambes
serrées dans un corsaire étroit, buste moulé dans une chemisette à manches très
courtes et col largement ouvert, nu-tête, sa ceinture soutenant un lourd couteau
de gabier pendu dans une gaine de cuir, sur la poignée duquel elle serre
belliqueusement les doigts; la troisième plus calme et moins originale dans une
simple robe de toile blanche sans manches ni col, serrée à la taille d'une tresse,
et le visage abrité d'une molle paille bise. Toutes trois pareillement jambes et
pieds nus avec des espadrilles légères soit de corde, soit caoutchoutées.
Un peu essoufflée, Manette arrive en course rapide, et sans manifester
aucun émoi devant cet accueil bruyant, ni aucune gêne devant le contraste que sa
tenue d'élégante « maritime mondaine » fait avec les allures de pirates de ses
camarades, de ses doigts gantés elle offre le paquet de courrier, et prononce
précipitamment :
« Vite,... Martiale, tes lettres, tes journaux.... Gaït... pour toi et ta sœur des
cartes,... des imprimés.... C'est tout. - Comment? c'est tout? clame sur un ton
aigu, la petite brune déçue.... Eh bien, et moi alors?... Ma famille m'oublie?... Ou
bien, toi la factrice, tu as perdu mon courrier du cœur?... Si c'est ça, faudrait voir
à s'expliquer, toi et moi,... et tout de suite. »
Une mine de gavroche, et un geste de provocation comique, la main
dégainant à demi la large lame du couteau de gabier, Manette s'est retournée en
riant :
« Toi, Paulette, laisse ton ouvre-boîtes tranquille.... Tu as un paquet-
poste,... oui... un gros colis de chez toi,... qui te suit depuis Gênes....
— Un colis?... Pas possible!... la nouba alors, pour nous toutes! Et qu'est-
ce que tu en as fait de mon colis, factrice à la manque? clame la petite, plus
exubérante que jamais.
— Tiens, le voilà,... avec un autre pour les sœurs Trévarec,... apportés par
le journaliste....
— Comment, le journaliste?... Quel journaliste? » Encore une triple
exclamation en chœur, mais cette
fois mécontente, et jetée à voix sèche et à sourcils froncés.
« Je vous en prie, implore Manette, les deux mains étendues. Ce n'est pas
ma faute.... Il m'a harponnée au bureau de poste.,.. Il s'est imposé. Et comme,
sans lui, je n'aurais pas pu obtenir notre courrier qu'une buse d'employé ne
voulait pas me donner,... j'ai été obligée de le subir,... et il me suit depuis le
bureau de poste....
- Ah! tu sais pourtant, Manette, gronde Martiale, que pour rien au monde,
je ne veux....
— Te fâche pas, implore la coupable.... J'ai fait ce que j'ai pu pour m'en
débarrasser.... Pas moyen.... Et il porte les paquets.... Tiens, le voilà.... »
16
Au tournant de la Strada del Municipio, traînant son scooter dont le pneu
avant est complètement flasque, et maintenant en équilibre instable les deux
paquets-poste dont il s'est emparé afin de mieux justifier son insistance, le
journaliste vient d'apparaître, et s'approche tout souriant sans se rendre compte
que des mines renfrognées viennent de succéder sur trois jolis visages aux
sourires qui avaient accueilli l'arrivée tardive de la factrice envoyée en service
commandé à l'hôtel des Postes de Pizzo,
Anxieuse de rompre la glace entre ses camarades et son malavisé
interviewer, Manette Marolles s'empresse, fort mal à l'aise. Et s'adressant à
Martiale avec un accent de déférence très-voulue, elle fait :
« Capitaine, permets-moi de te présenter M. Guglielmo Barbaro rédacteur
à la Rivista Navale Italiana qui a eu la très grande amabilité de venir à mon aide
lorsque, tout à l'heure, je ne parvenais pas à me faire comprendre par le préposé
à la. poste restante, et qui souhaite avoir l'honneur de nous....
— De solliciter de votre bonne grâce une conversation : mon
directeur souhaite que je rédige pour notre revue, un grand article au sujet du
yacht Aréthuse dont le départ pour une longue croisière nous a été
annoncé par notre correspondant de Marseille », interrompt Barbaro, qui
ajoute en interrogation insistante : « Si vous voulez bien m'accorder...
madame... ou mademoiselle?...
-- Mademoiselle Martiale Cartier, capitaine au long cours, commandant
l'Aréthuse. »
La réponse est arrivée, brève et un peu sèche. Tandis que, autour de
Martiale dont il ne peut se tenir d'admirer la flère attitude et la ligne sculpturale
de jeune divinité marine, Barbare remarque les mines soudain devenues plus que
froides de ses compagnes, dressées, muettes et distantes. Mais fidèle à la
consigne qu'il a reçue de son directeur, se jugeant autorisé à insister en vertu de
la poursuite obstinée menée par lui de Gênes jusqu'à ce petit port de Pizzd, et du
service rendu, auprès du postier, à Manette Marolles, en bon journaliste,
Guglielmo Barbaro feint de ne rien voir de la réserve glacée avec laquelle il est
accueilli. Et il s'exclame dans une rondeur pleine de cordialité :
« Oh! mademoiselle, en ces quelques mots, que de merveilles pour le
modeste journaliste que je suis.... Le nom célèbre de l'un des plus grands marins
français de l'Histoire.... Cartier, le découvreur du Canada, Cartier.... Un
homonyme glorieux?... ou même votre, aïeul peut-être?
— Ancêtre éloigné,,., oui, monsieur.
- Et ce prénom digne d'une chevalière de la mer — Martiale,... assez rare,
je crois, n'est-ce pas?
- Traditionnel dans ma famille, monsieur.
— Capitaine au long cours,... une femme,... mais c'est encore plus rare!.,
tout à fait exceptionnel même!... Nous en avons une ou deux en Italie,... mais
j'ignorais qu'en France....
— La chance d'un examen, monsieur,
17
— Et pour couronner tout, ce nom de votre yacht, si parfaitement adapté
pour une croisière dans nos eaux italo-siciliennes, sa patrie d'origine :
Aréthuse,.,. »
Sans laisser le temps d'une réponse, Barbaro déclame, avec une certaine
emphase :
Un étonnement bref et une lueur amusée passent dans les prunelles bleu
clair de Martiale Cartier qui, presque malgré elle, ne peut se retenir de
répondre : « José-Maria de Hérédia?... Bravo, monsieur.... » L'Italien sourit
de toutes ses dents et mime une demi-courbette :
« Rien d'étonnant, mademoiselle.... J'ai fait trois ans d'études littéraires à
la Sorbonne où j'ai appris votre langue et vos poètes....
— Compliment, monsieur. »
II y a, malgré la brièveté de ces deux mots une sorte d'atténuation dans la
rigidité d'attitude de la capitaine du yacht. Et, avec sa souplesse native, l'Italien,
marquant à part soi un point de gain, veut se prévaloir de cette légère détente
pour pousser son avantage. Et toujours volubile, il repart :
« Alors... capitaine,... puisque j'ai eu le bonheur de pouvoir servir
d'interprète à Mlle Marolles,... autorisez-moi d'abord à vous remettre ces deux
colis postaux que j'ai pu... récupérer, si j'ose dire! et qui sont destinés à deux de
vos... matelots.... Mesdemoiselles.... »
II a pris les deux lourds paquets, et lit tout haut :
« ... Paulette Montrachet....
— Paulette, prends ton bien », coupe Martiale.
La petite brune saisissant le colis des doigts de Barbaro, à deux mains le
fait sauter en l'air comme un ballon, et tout en adressant au journaliste un salut
de gamin gavroche, elle lance ~
« Sans vous qui l'avez sauvé, j'aurais médit à tort de ma famille.... Merci,
m'sieu! »
Le journaliste lit la seconde étiquette :
« ... Marguerite et Geneviève Trévarec....
— Pour ta sœur et toi, Gaït... », continue Martiale. Et tandis que la
calme destinatrice de l'envoi le reçoit en adressant un tranquille sourire à
l'Italien, celui-ci, s'adressant à Manette sur un ton de familiarité, lance :
« Là... qu'est-ce que je vous disais à la poste?... Encore un de ces
charmants surnoms français — tel le vôtre — que ce formaliste postier n'aurait
certainement pas admis.... J'ai donc bien, en me présentant de moi-même à vous,
été probablement indiscret, mais sans doute pas inutile.... »
18
Cependant que Manette, gênée par la présence de son chef toujours en
méfiance, ne répond que par un demi-sourire, Martiale questionne un peu
sèchement encore :
« En somme, monsieur, que désirez-vous? »
Devant la netteté de la question, le journaliste comprend que le moment
n'est plus aux phrases compliquées, et qu'en face de cette belle jeune fille aux
mots autoritaires, il faut parler brièvement. Et il répond :
« Vous interviewer, mademoiselle le capitaine.
— C'est-à-dire?
- Vous demander qui vous êtes, vous et vos compagnes? pourquoi vous
effectuez cette croisière? avec quels moyens? dans quelle région? en vue de quel
but à atteindre? pour quelles raisons?,.. S'il s'agit, comme on l'a dit à notre
correspondant de Marseille, d'un pari? ou d'une exploration? ou d'une recherche
supposée mystérieuse?... »
Un froncement brusque des sourcils qui durcit le beau visage pur de
Martiale, un échange de regards furtifs entre Manette, Marguerite et Paulette,
font supposer à l'Italien qu'il a touché le point sensible. Et il s'empresse
d'expliquer :
« Oh!... vous savez,... dans une grande ville maritime comme sont
Marseille chez vous ou Gênes chez nous, les curiosités s'affirment très-vite et les
langues travaillent bon train.... Un bateau de plaisance monté uniquement par un
équipage de jeunes et jolies personnes qui ne disent ni où elles vont, ni ce
qu'elles comptent faire lorsqu'elles auront atteint leur destination conservée
secrète, et qui viennent chercher un courrier poste restante dans un aussi petit
port gîté dans un creux des Abruzzes sauvages, comme est ce Pizzo où j'ai
l'honneur de vous rejoindre,... cela suscite beaucoup de commentaires.... Rien
d'étonnant à ce que les bavards disent beaucoup de sottises.... Et, par contre, rien
de surprenant à ce qu'une grande publication comme la Rivista Navale Italiana,
désire éclairer le public, et, par une interview sérieusement établie et illustrée de
bonnes photographies, veuille être la première à dire... la vérité.... D'où mon...
entêtement à vous suivre d'escale en escale, depuis Gênes jusqu'ici,... et ma
présence — bloc, stylo et kodak en main — devant vous, signorina.... »
Martiale a écouté avec une attention tendue. Que sait ce garçon? Plus qu'il
n'en dit?... Prêche-t-il le faux pour apprendre le vrai? Est-il un journaliste
véritable? ou un agent d'un service secret? Parler peut être dangereux. Le rebuter
par un refus, présente certains périls. L'adresse avec laquelle toutes cinq ont su
et pu conserver le secret sur les raisons véritables de leur croisière qui,
évidemment, sort de l'ordinaire, risque de se trouver mise en échec juste au
moment où l’Aréthuse semble bien avoir échappé à toutes les curiosités. D'autre
pat. en présence de ce questionneur, impossible de s'entendre avec les quatre
autres membres de l'équipage.... Et pourtant il faut agir... et agir vite autant
qu'adroitement....
19
Alors, à la surprise de Manette, qui, en son for intérieur, se considère
comme coupable de cet incident pour avoir accepté les services de Barbaro un
peu à la légère, de Paulette dont la jeunesse bouillante irait volontiers tout de
suite aux extrêmes, de Gaït fort embarrassée, la capitaine change instantanément
d'attitude. L'éclair de ses yeux bleus se transforme en douceur; un sourire
s'épanouit sur ses lèvres; et sa voix prend une inflexion pleine de charme pour
dire à Guglielmo Barbaro, à la fois étonné et enchanté de ce revirement :
« En vérité, monsieur, je suis fort obligée à la Riuis-ta Navale Italiana et à
son directeur de l'amabilité avec laquelle votre belle publication, que je connais
de longue date et dont j'apprécie la haute valeur, veut bien porter intérêt aux...
déplacements et villégiatures des... modestes promeneuses que nous sommes,
mes camarades et moi.... »
Barbaro qui avait commencé un salut de la tête et de tout le buste en
présence de l'éloge adressé à sa revue, ne peut, avec sa mobilité d'expression
native, retenir un mouvement dubitatif des sourcils et une esquisse de sourire
courtoisement incrédule en présence de l'ironie tout aussi courtoise qu'il sent
sous la pointe des derniers mots. Et il ne peut retenir ce correctif :
« Villégiatures,... promeneuses,... votre grande et noble langue française a,
vraiment, des euphémismes tout a fait charmants lorsque ceux et celles qui la
manient aussi adroitement que vous le faites, entendent dire les choses, sans les
dire, tout en les disant.... Mais cela est bon yis-à-vis des simples curieux
terriens : vous serez certainement plus précise dès l'instant que nous sommes là,
causant librement entre... gens de mer? »
II a appuyé sur le terme, le soulignant de la main et semblant diviser le
monde entier en deux groupes : la masse énorme des gens de terre, troupeau
sans intérêt, et la famille fraternelle des marins.
Intention si nette que les quatre jeunes filles se regardent avec un demi-
sourire. Mais, capitaine avisée et, comme toute femme, adroite à détourner le
tour gênant que semble devoir prendre un entretien importun, Martiale Cartier
feint de ne pas comprendre et biaise instantanément :
« Si je comprends bien, signor Barbaro, c'est un interrogatoire technique
en règle que vous désirez me présenter?
- Je n'ai pas fait mille kilomètres à dos de scooter, vous poursuivant
en vain d'escale en escale, dans un autre but,... et je connais assez la
gentillesse française pour savoir que je n'ai pas fourbu en vain ce pauvre
animal mécanique mis dans l'état lamentable que vous voyez.... »
La main tendue désigne le scooter qui, poussiéreux, encrassé, avec son
pneumatique avant crevé, a si piteuse mine, au ras du trottoir, ou le journaliste
l'a accosté, que l'espiègle Paulette ne peut retenir un fou rire auquel Marguerite
Trévarec fait irrésistiblement écho, tandis que Manette se mord les lèvres pour
conserver la dignité de son sérieux. Martiale sentant qu'il va falloir jouer serré en
face d'un questionneur, rompu à toutes les ruses du métier d'enquêteur
20
journalistique, jette un regard courroucé à ses matelots afin de les contraindre à
se taire. Puis, avec une certaine négligence qui sent l'affectation, elle prononce :
« Nous sommes, mes compagnes et moi, extrêmement flattées, monsieur,
par votre aimable recherche. Peinées que vous vous soyez donné tant de tracas et
de fatigues pour nous rejoindre, nous ne demandons pas mieux que de vous être
aussi agréables que faire se pourra.... »
Les traits mobiles de l'Italien marquent une telle satisfaction que, dans son
enthousiasme, il ne remarque pas la stupeur subitement peinte sur les trois
visages de Paulette, de Marguerite et de Manette. Et il ne prête attention qu'à
Martiale qui, déployant une amabilité extrême, continue :
« Je tiens à vous dire tout de suite que, probablement, vous serez déçu,
signor : car nous sommes simplement des voyageuses au hasard qui, aimant à la
fois la mer et la liberté, ont décidé d'aller droit devant elles, au gré du vent, sur
un petit navire qui leur appartient en communauté, et qui n'ont d'autre dessein
que de montrer ce que peuvent faire, seules à leur bord, cinq jeunes Françaises
pas trop maladroites de leurs mains....
— Cinq? interrompt Barbare qui, de l'œil, compte ses interlocutrices.
— Si vous ne voyez à terre que quatre membres de l'équipage, c'est
que la cinquième a été contrainte de rester à bord quelque peu souffrante,
explique la capitaine.
- Mal de mer? interroge assez maladroitement Barbaro.
La môme exclamation indignée, sur quatre tons différents en quatre voix
unies : comment le journaliste peut-il supposer?...
« Excuse/,,... excusez! proteste Barbare navré de son impair. Je ne pouvais
pas deviner, n'est-ce pas?... Car il est certain que sur ce bâtiment, et par ce temps
merveilleux.... C'est bien l’Aréthuse qui est mouillée là-bas, n'est-ce pas?... Quel
gabarit! quelles lignes! quelle silhouette! »
Afin de compenser la gaffe qu'il vient de commettre le journaliste,
désireux, en outre, de manifester sa compétence, multiplie les compliments,
tandis que ses agiles mains gesticulantes semblent vouloir palper, caresser à
distance la fine goélette dont la longue coque blanche, le beaupré effilé au-
dessus de l'étrave tranchante, les deux mâts légèrement inclinés trahissent le
svelte et solide coureur de mer — cependant que, sur la rade unie comme un
miroir aux feux du soleil déclinant vers l'ouest, les voiles éclatantes de
blancheur, grâce au calme plat demeurées hissées à bloc, dessinent un gréement
de la plus rare et robuste élégance.
L'éloge et l'admiration amènent aux joues de Martiale une rapide rougeur,
mais la capitaine ne se laisse pas prendre au piège que lui tend le
complimenteur, et elle reprend, comme s'il s'agissait d'un renseignement tout
naturel :
« Construction française, monsieur,... chantiers de Saint-Malo,... un
excellent voilier fait pour nous sur commande....
21
— Pourrais-je, mademoiselle, être admis à l'honneur de vous visiter à son
bord? » demande carrément Bar-baro qui1, encore d'une autre poche de sa
vareuse, exhibe un petit appareil-caméra ultra-rapide.
- Pas ce soir, monsieur. Il se fait tard. Nous avons besoin de rentrer à bord
où les choses sont un peu en désordre, naturellement, et pas du tout prêtes à
recevoir un visiteur,... surtout lorsque cet hôte se trouve être un connaisseur tel
que vous.
— Alors?... demain matin, consentiriez-vous? et vers quelle heure?
—: Après la toilette du bord, si vous le voulez bien, signor ! »
Cette fois5, les trois jeunes filles, maintenant groupées à deux pas derrière
leur chef, se regardent avec une anxiété étrange : comment Martiale qui
jusqu'ici a, de commun accord avec elles toutes et pour cause, manifesté
l'hostilité la plus farouche à l'égard des curieux dépistés, tour à tour, avec des
adresses de guerrier Sioux sur le sentier de la guerre, peut-elle ainsi changer
d'avis brusquement sans avoir réuni et consulté ce qui s'appelle à bord de
l’Aréthuse, d'un terme solennel , le « conseil de guerre »?... La capitaine invite
un journaliste en quête d'interview et de photographies?
Mais sans avoir l'air de prêter la moindre attention à l'attitude de son
équipage déconcerté, Martiale Cartier a tendu la main à Guglielmo Barbare qui,
le plus galamment du monde, s'incline longuement sur les doigts offerts, et
s'exclame :
« Que de grâce, mademoiselle.... Je suis payé de toutes mes peines... et
pour un tel résultat, je les eusse souhaitées encore dix fois pires. A demain,
arrivedere, signorina....
—- Arrivedere, signor.... Mais croyez bien que vous ne verrez rien que de
très ordinaire à bord de VAréthase où, quoi qu'aient pu vous en dire les bavards
de Marseille, de Gênes ou d'ailleurs, nous n'avons, toutes cinq, absolument rien
à cacher, mais par contre fort peu de choses à dire.... »
Elle salue d'un sourire la courbette d'adieu du journaliste, se détourne, et
d'un ton sec de commandement :
« Nous quatre, à présent, au youyou,... et à bord en vitesse!,.. »
Sans mot dire -,— elles sentent que cela vaut mieux pour le moment —
Manette, Marguerite et Paulette, chargées, outre leurs courriers respectifs, de
diverses provisions achetées en ville, suivent Martiale qui, mine soudain un peu
dure, se dirige d'un pas rapide vers le bord du quai éloigné d'une trentaine de
pas. Là, tournée autour d'une borne de pierre, une amarre se tend qui retient à
quelques mètres de la maçonnerie une embarcation légère dont la coque et les
bancs d'acajou ciré brillent au soleil, ainsi que, sur le bordé extérieur, les huit
lettres de cuivre formant le mot : Aréthuse.
Un simple signe de la capitaine, et Paulette, la plus agile des quatre, a
largué l'amarre, attiré le youyou qui flotte légèrement comme un bouchon, l'a
amené à quai, saute à bord, saisit la gaffe à croc de cuivre, la plante dans une
encoche de la muraille et annonce :
22
« Paré à déraper....
- Embarque! » riposte Martiale qui s'efface devant Manette et Marguerite,
puis ordonne :
« Armez les avirons.... Pour déborder, avant partout... »
Elle a passé à l'arrière, pris les tire-veille du gouvernail, s'est assise tandis
que Paulette, gaffe en main, s'installe en brigadier à l'avant, et que les deux
autres matelots saisissent chacune un aviron, et d'une cadence trahissant leur
longue habitude, commencent à « nager » à coups réguliers.... Lancé vers
l'entrée du port, le youyou est parti, sans qu'un seul mot soit échangé.
Brusquement4, comme les deux rameuses font face à l'arrière, alors que
Martiale, en barrant, tourne le dos à la terre qui s'éloigne rapidement dans le
recul, Marguerite s'exclame :
« Oh! attention! il est en train de nous photographier,... l'autre olibrius là-
bas!... »
Et du regard, elle désigne Guglielmo Barbare qui vient d'accourir sur le
rebord du quai, et a braqué sa caméra.
Sans tourner la tête, Martiale ordonne :
« Souquez!... Souquez vous deux.... Plus on sera à distance.... »
Mais le brigadier Paulette, demi-dressée sur l'avant pour mieux regarder
derrière le youyou, grogne :
« Méfiance! il a un téléobjectif, le crampon!... Et puis d'ailleurs, je crois
bien qu'il nous a pris à la sauvette tout à l'heure devant le bistrot.... Ah! il est
collant comme une pieuvre, ton journaliste, ma brave Manette.... »
Sans cesser de tirer avec une énergie accrue sur la poignée de son aviron,
encore que dans sa tenue de yachtwoman, elle soit moins à son aise pour
travailler que ses compagnes en costume de bord, la pauvre factrice essaie de
s'excuser :
« Tu sais, capitaine,... il ne faut pas m'en vouloir.... J'ai fait l'impossible
pour me dépêtrer.... Il était comme de la glu....
— Souque toujours,... personne ne te reproche rien », tranche Martiale qui
regarde grandir la haute silhouette de la goélette au mouillage.
Mais l'incorrigible Paulette ne peut retenir une taquinerie :
« Aussi pourquoi diable cette précieuse de Manette a-t-elle imaginé de se
costumer en femme du monde pour aller chercher le courrier?... 11 était fatal
qu'elle magnétise, au passage, un galantuomo du pays!
— Oh! toi,... toi,... le mousse,... tu me..., riposte l'interpellée sans cesser
de ramer énergiquement, ni se retourner.
— Silence, vous deux! coupe Martiale.... Vous jacasserez plus tard.
Pour l'instant, à l'accostage!... Stop! Lève rames! »
Nagé avec une telle vigueur qu'il a filé comme une flèche sur l'eau dans
laquelle il entre à peine, grâce à sa légèreté, le youyou, obéissant au gouvernail,
par un demi-cercle parfait, file sur son erre, et avirons dressés vient se ranger
bord à bord de l’Aréthuse sur la lisse de laquelle grince le croc de la gaffe.
23
« Embarque vous trois, et à hisser le youyou! » jette la capitaine.
Avec une rapidité et une précision de mouvements qui montrent un long
et sérieux entraînement, les matelots ont sauté sur le pont, croche dans les deux
anneaux de cuivre, fixés à l'avant et à l'arrière de la légère embarcation, les
poulies d'un palan, et en pesant ensemble sur les câbles d'appel, fait passer par-
dessus la lisse et s'affaler, retourné quille en l'air, le youyou.
Martiale s'est redressée, jette un regard circulaire vers le large d'abord où
le soleil devenu rouge descend presque au ras de la mer, puis en direction du
quai de Pizzo; et elle a un sourire :
« Ça y est, nous sommes chez nous,... tranquilles.
—. Et alors? questionne Paulette,
— Et alors, tu penses bien que nous n'allons pas rester là dans l'attente du
signor Barbaro, de son bloc, de son stylo et de son kodak....
— Ah! je m'en doutais bien! clame le mousse.... La fille de l'air, par
conséquent...?
— Aussitôt la nuit venue, et avant le lever de la lune qui est pour les
vingt-deux heures à peu près.... Manette, vas te changer.... Gaït, regarde ce que
devient ta sœur.... Et toi, Paulette, rentre le mou de la chaîne, et mets l'ancre à
pic. Paré à faire route..,. »
II n'y a pas un mot de réponse, mais trois obéissances silencieuses et
immédiates. Les bras croisés, jetant un regard d'inspection sur la voilure
demeurée haute grâce au calme plat du vent et de la mer, Martiale Cartier a un
petit rire satisfait. De la poche de sa culotte, elle tire un étui, un briquet et,
comme une manière de récompense pour sa manœuvré, s'offre le délassement
d'une cigarette, tout en écoutant le cliquetis régulier de la chaîne qui sonne,
maillon à maillon, contre l'écubier de l'avant.
Puis se penchant devant la roue de barre, elle rainasse une grosse lanterne
de cuivre qui porte trois lentilles de verre épais, une blanche au milieu, une verte
à droite et une rouge à gauche; elle l'ouvre, règle une mollette, essuie la mèche
et, de son briquet, allume le feu qui, panneau refermé, donne une triple lueur
diversement colorée.
A ce moment, en même temps, le soleil touche la ligne d'horizon et
commence de sombrer dans la mer; du côté de la terre des ombres violacées
descendent des montagnes sur la ville; Manette reparaît en tenue de bord et
Marguerite, dite Gaït en diminutif breton, sort du rouf en disant :
« Faïk repose paisiblement.... Tu veux que je la réveille pour
l'appareillage?
- Non, laisse-la tranquille.... Pas besoin d'elle pour le quart d'heure. »
Ecartant le petit foc qui pend tout mou, Paulette annonce :
« L'ancre est à pic. »
A la même seconde, le soleil achève de couler, et les maisons de Pizzo se
fondent en une seule masse obscure que piquettent quelques lumières. Martiale
jette sa cigarette, l'écrase du pied et ordonne :
24
« Hisse l'ancre.... Gaït, envoie le fanal de route à son poste.... Manette,
allume la lampe du compas.... Je prends la barre.... Et en route.
Le cliquetis de chaîne à l'avant se termine par un choc sourd : 1 ancre qui
reprend sa place de marche. Un grincement de poulie : le fanal vert-blanc-rouge
se hisse à mi-mât. Une petite lumière tremblotante : dans son habitacle de
cuivre, le feu du compas éclaire le cadran à aiguilles aimantées
Puis soudain, un sifflotement aigu qui fait sursauter Martiale debout, les
deux mains posées sur les poignées de la roue de barre :
« Eh bien, qu'est-ce qui te prend, Paulette? »
Le mousse avance à l'ordre, et sur le ton le plus naïvement innocent :
« Ben, cap'taine, je fais comme les marins chinois aux fois de calme plat :
je siffle pour appeler le vent.... »
Un triple rire salue la riposte :
« Infernale gavroche! » lance Gaït qui amarre le filin soutenant le fanal.
Martiale hausse l'épaule avec une indulgence amusée :
« Oui,... eh bien, laisse les Chinois en Chine... et descends dans le cockpit
pour lancer le moteur... puisqu'il n'y a pas un souffle....
- Entendre, c'est obéir! lance Paillette. Mais dis donc, dans un calme
pareil, le tournebroche, ça fait du vacarme.... Tu ne crains pas qu'il entende le
teuf-teuf et que ça le réveille, l'ami de Manette? »
La moqueuse a juste le temps de baisser la tête pour éviter la calotte
affectueuse que lui lance sa camarade, en grognant :
« Mais je te défends bien de dire....
— Assez, toutes les deux... vous vous chicanerez dimanche....
Pour l'instant, nous partons.... Si le signor Barbare nous entend de là-
bas, tant pis... nous serons déjà loin.... Je veux doubler le cap Vaticano avant
que la lune soit montée, traverser au moteur le golfe de Gioja, et « embouquer »
le détroit de Messine à la clarté lunaire.... Alors nous serons tranquilles....
— Et débarrassées de l'ami à Manette....
— Oh! encore! proteste la jolie rousse levant de nouveau la main.
- Gronde pas, ma fille! clame l'espiègle : c'est par affection! »
Et le mousse disparaît dans le panneau arrière, tandis que ses trois
camarades ne peuvent s'empêcher de rire. Il y a sous le pont un petit remue-
ménage, des chocs sourds, deux ou trois exclamations, puis, enfin, un
ronflement régulier; en même temps que, derrière la goélette, un bouillonnement
subit brassant l'eau immobile annonce la mise en route de l'hélice. Paulette
émerge du panneau en exclamant :
« Ce moteur est un petit ange : il est parti au quart de tour,... et nous allons
filer comme un torpilleur.... »
Sur un ordre de Martiale, Manette a déployé une carte marine entoilée, au-
dessus de laquelle, pour l'éclairer, Gaït allume et braque une lampe-torche dont
le rayon court fait voir le découpage de cette extrémité méridionale de l'Italie, et
la pointe nord de la Sicile. Cependant que, voiles toujours prêtes à se gonfler au
25
premier souffle qui pourrait survenir, la goélette bien assise dans l'eau, arrière un
peu enfoncé, étrave légèrement relevée, prend une vitesse dont le frisselis, qui
court le long des flancs, trahit la rapidité grandissante.
« Bonne broche, cric, crac, et cuiller à pot! » lance le mousse qui est férue
des locutions fameuses dans la vieille marine à voiles et dont ses lectures lui ont
laissé tout le riche répertoire séculaire.
Mais Gaït lance une exclamation :
« Oh! dis donc, cap'taine,... l'entrée du détroit de Messine,... là, devant
nous, c'est Charybde,... la fameuse Charybde....
- Mais oui, appuie Manette, posant un doigt sur la carte,... et nous allons
droit dessus.... Charybde, la terreur des marins grecs.... Charybde, le terrible
tourbillon d'Ulysse.... »
Paulette une fois de plus saute sur ses pieds :
« Oh! tais-toi, tais-toi.... Tu me rappelles des souvenirs sinistres,... l'oral
de mon baccalauréat qui me poursuit jusqu'ici,... le vieux monsieur chauve qui
m'a retournée sur le gril pendant un quart d'heure à me faire traduire sur livre
ouvert son Odyssée chant XII : La divine Charybde engloutit avec un fracas
terrible les flots de l'onde amère.... » Brrr.... J'en ai encore froid dans tous les
os.... Et c'est là que tu nous conduis, capitaine? »
Avant de répondre, Martiale donne un coup de barre qui fait revenir
l'Aréthuse sur bâbord, et montrant une masse sombre derrière laquelle apparaît
un disque d'abord enflammé qui passe rapidement d'un rouge sombre à un
étincellement d'argent :
« Ça y est de justesse : le cap Vaticano qui nous masque des vues de
Pizzo, et la lune qui va nous permettre d'augmenter la vitesse, avec plus de
sécurité. »
Puis, regardant ses camarades :
« Alors, qu'est-ce que vous racontez de Charybde?... Eh bien, oui, nous
allons droit dessus, et il faut bien la longer pour traverser le détroit de Messine...
car, après cette aventure avec ce journaliste indiscret et tenace qui va
certainement se remettre à notre poursuite le long de la côte, je suis décidée à ne
faire escale ni à Reggio de Calabre, ni à Messine où il pourrait nous rejoindre
encore.... Nous allons traverser le détroit d'une bordée, et piquer droit à travers la
mer Ionienne jusqu'à... notre destination réelle dont, j'espère, ma chère Manette,
que, au cours de ton entretien avec lui à la poste, tu n'as pas eu la mauvaise idée
de lui parler....
— Oh! voyons, Martiale, tu rêves! »
Sous le soupçon, la jeune fille s'est cabrée d'indignation, ajoutant :
« C'est surtout lui qui a parlé.... Moi, je répondais par monosyllabes....
— Mais il a tenu nos passeports entre ses mains pour convaincre le
postier de te remettre nos lettres? »
Manette secoue ses boucles rousses : « II n'a pas eu le temps de les
regarder, et je les lui ai repris immédiatement, tu penses bien!
26
— Tant mieux, grogne Martiale : il en sait déjà trop long, cet
indiscret.... »
Désireuse de délivrer sa camarade d'une critique par laquelle elle est
vraiment très gênée, Gaït ramène la conversation à son point de départ :
« Tu penses que - - carte, compas et lumière de la lune aidant -- nous
allons, dans un instant, doubler la féroce Charybde sans la moindre
difficulté?...»
Faisant virer sa roue de barre d'un quart de tour pour assurer sa route,
Martiale hausse les épaules :
« Mais naturellement.... Au moteur et par calme plat, nous passerons à lui
raser le museau à votre Charybde. Et si jamais, pour ta future licence, tu as,
mademoiselle et chère Paulette, à repasser devant ton terrible examinateur....
- Ah! je t'en prie, cap'taine, parle pas de malheurs!...
- Tu pourras lui dire que tu l'as vu de près son épouvantai! à matelots, et
que c'est, tout bonnement, aujourd'hui, un tourbillon formé par la
rencontre des courants nord et sud qui se heurtent, et qui, lui-
même, change de sens toutes les six heures.... A présent, comme la route est
dégagée devant nous, fais-moi l'amitié d'aller mettre plein gaz à ton moteur : je
veux faire du douze nœuds à présent pour arriver à l'autre bout du détroit avant
le lever du jour.... »
La petite mousse a déjà disparu dans le panneau arrière, et presque
aussitôt le ronflement, monté de ton dans le tuyau d'échappement, et les
jaillissements accrus dans le chant clair du sillage derrière l'hélice, annoncent
que l'ordre est exécuté. En même temps, par risées successives et de plus en plus
nettes, une brise d'ouest se lève et s'établit, gonflant soudain les deux voiles, le
grand foc, le petit foc dont, sur un ordre de Martiale, Manette et Gaït
s'empressent de border et assurer les écoutes.
« Ailes de toile et jambes de feu! » lance joyeusement Paulette qui vient
de reparaître à côté de la barre, puis, sur tribord, apercevant vers la côte
sicilienne un fort bouillonnement des eaux, exclame : « ... Et la nique pour
Madame Charybde à qui l'Aréthnse va ra_ser la moustache, si elle en porte une,
la mégère! ah! mais....
Autour de Martiale, les deux paumes serrées sur les poignées de la barre,
elles sont là, toutes trois, prêtes à bondir aux manœuvres en cas de besoin,
admirant le sang-froid de leur chef qui se donne le plaisir de passer aussi près
que possible du tourbillon fameux en se fiant aux qualités manœuvrières de sa
goélette.... A tribord, sous la lumière éclatante de la lune en son plein, Charybde,
au pied de sa roche droite, fait bouillonner ses eaux sur lesquelles la lueur froide
de l'astre semble semer des milliers de paillettes d'argent.
Alors, très tranquille et posée à son habitude, la voix calme de Marguerite
Trévarec s'élève :
« J'y songe tout d'un coup : pour innocente qu'elle nous semble ainsi au
passage, ne voyez-vous pas que Charybde a voulu quand même justifier contre
27
nous sa réputation millénaire d'ennemie des marins en nous tendant un piège
inattendu?...
- Un piège? lequel? s'étonne Manette.
—: Tout simplement en s'incarnant, comme un méchant démon, en la
personne de il signor Gugliemo Barbaro... dont l'intervention malencontreuse
pouvait fort bien entraver nos projets.... »
Paulette bat des mains avec une joie juvénile :
« Très bien!... Bravo, Gaït!... Charybde journaliste... Charybde
interviewer.... Mais nous l'avons roulée Charybde, nous, de l'Aréthuse! Qu'en
pense la capitaine, maîtresse à bord après Dieu suivant la formule...? »
Martiale sourit doucement, puis avec une petite gêne :
« Pas mal... pas mal, en vérité.... Mais attention, nous ne sommes qu'à la
première moitié du détroit.... Et la légende marine prétend que qui a pu échapper
à Charybde risque d'être frappé par Scylla aux gueules dévorantes,... Scylla
devant qui nous allons à présent devoir passer.... »
Deux exclamations saluent la phrase :
« La capitaine qui devient superstitieuse! jette Manette.
- La capitaine qui perd confiance! » lance Paulette.
Mais encore une fois, la tranquille Gaït intervient, tandis que sa main
tendue montre l'arrière :
« Oui, eh bien, pour ne pas donner raison à la légende, ni offrir notre
navire et nos personnes en cadeau à Scylla,... gare à ce qui arrive derrière nous.»
Martiale s'est retournée, et elle jette un ordre :
« A border les écoutes plus serrées.... » En même temps, elle fait
précipitamment un demi-tour de roue de barre, ce qui contraint l'Aréthuse à se
rapprocher de la côte sicilienne. Car, surgie brusquement de la nuit, une haute et
longue silhouette a littéralement jailli sous la clarté lunaire : un grand navire
dont tous les hublots sont illuminés, dessinant une double ligne de feux le long
de sa coque, et qui, lancé d'une vitesse extrême, fonce droit vers le milieu du
détroit. « Un paquebot d'Extrême-Orient....
— Ça fait au moins 30 000 tonnes, cet outil-là....
— Et ça marche 24, 25 nœuds, sans se presser.
— Joli bestial!,... mais gare à la houle de sillage.... » Les quatre
camarades, également intéressées, ont parlé presque en même temps, toutes
juges compétentes en la matière, et, à présent que leur goélette est hors de la
route suivie par le Uner qui ne semble pas avoir vu l'Aréthuse, ou qui, en tout
cas, ne s'en inquiète pas, elles admirent ce passage à toute allure du bâtiment
piquant droit devant lui à travers la nuit, tandis que l'éclairage de la lune donne à
cette apparition des allures de grand fantôme des mers....
Dix minutes passent. La goélette serre la côte sicilienne. Le paquebot
dépasse le petit navire, si modeste de taille auprès de lui, et continue sa route,
laissant en effet, derrière son couronnement élevé et ses deux hélices brassant la
mer, un long, lourd et creux sillage : ia houle vient, de biais, frapper le flanc de
28
l'Aréthuse qui, au choc, roule bord sur bord avec un gémissement de toute sa
mâture brutalement oscillante.
Mais soudain Paulette qui s'est cramponnée à la drisse de misaine, jette un
cri étranglé :
« II y a quelque chose qui est tombé de son bord, juste comme il passait! »
Martiale s'est dressée à sa barre :
« Tombé?... Tu as des visions, toi!
- Non, j'ai vu... je te dis que j'ai vu.... Quelque chose de gros... et ça a fait
une gerbe dans le sillage....
- Je ne vois rien du tout, moi, fait Manette.
- Ni moi », appuie Gaït.
Mais la petite, avec une agilité de mousse véritable, a saisi les haubans du
grand mât, et se hisse presque jusqu'à la barre de flèche. Se cramponnant des
bras et des jarrets, elle domine l'étendue environnante, se penche, pour mieux
observer, — puis crie à tue-tête :
« Epave par bâbord devant...! et qui remue.... » Et la voix soudain
rauque: « Un homme à la mer!... un homme à la mer!
—: Tu es sûre? lance Martiale.
- Je le vois nager.... Il se débat.... Il appelle », répond Paulette.
Martiale a renversé la barre. L’Aréthuse fait un bond de côté.
« Comme ça,... oui, comme ça! clame la petite de son mât. Droit devant...
tout droit....
- Parez la bouée.... Parez une aussière », ordonne Martiale,
aussitôt obéie par ses deux camarades.
Avec une célérité et un sang-froid que leur envierait un équipage
masculin, la barreuse, le guetteur et les deux matelots manœuvrent, guidés par
les renseignements qui tombent, les uns après les autres, de la barre de flèche,
lancés par la voix aiguë de Paulette toujours accrochée en vigie à son mât :
« Lofe un peu, capitaine..,. Oui, comme ça... droit.... Je le vois toujours.
C'est bien un homme à la mer.... Il nage.... Très mal, d'ailleurs.... Ah! il vient de
couler.... Droite la barre, droite donc!... Il reparaît.... J'aperçois un bras qui se
dresse.... Attention, le courant l'entraîne.... Il coule encore.... »
Puis ce cri :
« Parez une gaffe pour le crocher au passage.... Laisse arriver, cap'taine,...
laisse arriver en grand,... et stoppe le moteur ou tu vas lui passer dessus.... »
Encore un demi-tour de la roue de barre aux mains de Martiale. Une
abattée de la goélette qui revient sur bâbord. Un arrêt brusque du moteur aux
mains de Manette. Tandis que se laissant glisser tout le long du hauban, Paulette
arrive en trombe sur le pont, saute sur le bordé, se courbant brusquement
presque au ras de l'eau et se retenant par les pieds à un des taquets d'amarrage
avec une adresse de gymnaste :
« Gaït, la gaffe... et tiens-moi par la ceinture.... »
29
Laissant l'Aréthuse filer maintenant sur son erre, Martiale a lâché la barre,
Manette le moteur, et toutes deux se précipitent, tandis que, le corps presque
entièrement hors du bateau, Paulette allonge à deux bras la gaffe, se fiant à Gaït
qui l'a saisie aux reins et aux jambes.... Il y a une minute d'anxiété haletante....
Puis cette exclamation étouffée :
« Je le tiens,... hissez-moi... ou je tombe avec lui.... »
Un piétinement, des exclamations entrecoupées, une bousculade de jeunes
corps souples s'accrochant les uns aux autres en un effort commun. Et soudain,
saisi par huit mains unies qui liaient désespérément, une masse inerte s'arrache
de la mer et va s'abattre lourdement sur le pont de la goélette, où elle reste
immobile dans un ruissellement d'eau qui s'étale en mare autour d'elle.... En
même temps, Paillette, redressée tout debout, étend ses doigts tout gluants et,
avec une expression d'épouvante, crie : « Du sang,... »
A ce moment, la porte panneau du rouf s'ouvre, et sous la lueur blafarde
de la lune, un visage se montre tout ensommeillé, tandis qu'une voix questionne:
« Eh bien, qu'est-ce qui se passe à bord?... Vous en faites un
vacarme, vous autres? » Martiale s'est retournée :
« Ah! tu te réveilles à temps, toi, la Faïk!... Un blessé que nous venons de
repêcher.... Arrive ici,... la chirurgie, c'est ton affaire, à toi! »
Tandis que regardant avec une expression d'horreur ses paumes rougies,
Paulette indique d'un mouvement de tête le grondement rauque qui vient soudain
de monter, dans la pénombre, de la côte d* Sicile encore toute proche. Et elle
prononce gravement :
« Vous l'entendez celle-là.... Si nous avons eu la chance de passer sans
accroc Charybde en laissant tomber le curieux indiscret qu'elle nous avait
dépêché,... l'autre, la Scylla, nous rattrape au tournant, comme elle a fait pour
Ulysse, et en nous passant une histoire qui sent joliment le vilain.... »
30
II
31
étranger. Derrière ce visage qui se détache sur elle en vigueur, une haute, large,
claire toile blanche, sur laquelle, de distance en distance, et à des intervalles
réguliers, se détachent des lignes de petites ficelles minces évoquant, elles, un
mot net - - et tout à fait inattendu dans le mécanisme automatique de la mémoire
vagabondant toute seule : des « ris » —, un terme technique de marine
surgissant tout à coup à l'improviste dans cette manière de naufrage de la
pensée... des ris... donc cette surface blanche est une voile.... Donc il est sur un
navire.... Mais le navire à bord duquel il avait embarqué l'avant-veille, grand
paquebot long-courrier n'avait pas de voiles.... Et le cerveau, comme endolori,
laisse tourner en rond les idées, pendant que le corps continue de demeurer atone
et comme ligoté de tous les muscles, dans une paralysie générale.... Puis, enfin,
après un temps dont il ne peut apprécier la durée, les syllabes qui ont été
prononcées commencent de réveiller des facultés engourdies.... Juilliard,... Jean
Juilliard,... un nom et un pré nom.... Mais ce sont les siens!... Les siens, oui....
Pourquoi cette bouche les a-t-elle prononcés?
Alors, un effort presque furieux, et, mot à mot, les lèvres
prononcent cette question :
« Gomment... me... connaissez... vous?...
Et tout de suite un éclat de rire, tout cristallin, aussi jeune, aussi frais,
aussi amicalement moqueur que l'avait été la voix; et cette réponse :
« Tout simplement parce que vous aviez sur le dos une vareuse,... dans
cette vareuse des poches,... dans l'une de ces poches un portefeuille,... dans ce
portefeuille des papiers,... et que Ion a le droit d'être curieux sans indiscrétion,
lorsque l'on vient d'embarquer à son bord un monsieur que l'on a vu tomber à
minuit d'un navire en marche, et qu'on l'a repêché gratifié d'un beau coup de
couteau sur l'omoplate et d'un solide revers de matraque, avec bosse, sur le
crâne.... »
Un cri dans la brutalité de la mémoire soudain revenue sous cette tirade
amicalement ironique.... Oui, oui, Jean Juilliard se souvient à présent,... la
promenade nocturne imprudente sur la plage arrière du Warwick absolument
déserte à cette heure,... l'attaque subite,... le double choc, en plein dos, en pleine
tête,... la chute par-dessus le couronnement,... le froid subit de la mer,... la lutte
désespérée pour se maintenir en surface malgré les douleurs atroces des deux
blessures,... et puis rien,... plus rien,... la descente aux abîmes....
Sous la secousse de ce retour à la réalité, le jeune homme, dans
un sursaut, qui lui arrache une exclamation de douleur, essaie de se redresser....
Il soulève la tête, le buste,... et d'un regard constate que, sous la lumière ardente
du soleil matinal qui lui réchauffe délicieusement les membres, il est étendu sur
le pont, -assez bas, d'un navire de dimensions moyennes qui, voiles faseyantes
au milieu d'un calme absolu, flotte sur une mer rigoureusement immobile au
centre d'un cercle d'horizon parfait sur la ligne duquel n'apparaît aucune terre....
Mais en même temps, la double douleur, au dos, au crâne, se fait si poignante
que le blessé se laisse retomber en arrière avec un gémissement.... Aussitôt deux
32
mains fines et souples le prennent aux épaules, l'aident à s'allonger de nouveau,
tandis que le visage rieur au nez retroussé se penche vers sa figure, et que la
voix claire lui dit :
« Monsieur Juilliard,... monsieur Juilliard, ce n'est pas une raison parce
que c'est moi seule qui suis de quart pour le moment, à la fois sur le bateau et
auprès de vous, pour que vous essayiez de jouer au grand garçon quand vous
n'avez pas plus de force qu'une crevette en bas âge.... Tenez-vous tranquille, ou
je vais me fâcher.... Et pour commencer, avalez-moi ça.... »
Le goulot d'une gourde est inséré délicatement entre les mâchoires du
blessé qui, bon gré, mal gré, est contraint de laisser couler dans son gosier de
longues gorgées d'un cordial qui, instantanément, fait circuler dans ses veines un
flot de force nouvelle. Tandis que la voix continue avec une satisfaction gamine:
« Ça descend?... Oui?... Bon. Parfait.... La soute à pain est intacte,... ce
qu'il fallait démontrer.... Et maintenant, dormez : je le veux! »
Mais le naufragé, qui se sent revivre, secoue la tête. Redevenant de plus
en plus maître de lui, il regarde avec un étonnement amusé la petite bonne
femme hardiment campée, debout à présent, devant lui, pieds nus sur les
planches du pont, les jambes serrées dans un pantalon corsaire de treillis, le
couteau à large lame à la ceinture, les mains sur les hanches en attitude
garçonnière, le buste pris dans un jersey sans manches et à col largement
échancré, tandis que, creusées de chaque côté de la bouche demi-ouverte sur des
dents blanches de jeune loup, deux fossettes soulignent le retroussis insolent du
petit nez et l'éclair dès prunelles luisantes de gaieté.
Dans cette attitude, elle domine le blessé couché sur le matelas
pneumatique placé, pieds vers l'avant, entre les deux mâts de la goélette qui,
complètement encalminée, laisse pendre ses voiles dont la haute masse blanche
n'a pu défendre la couchette improvisée des rayons, très chauds déjà, du soleil
qui, par sa brûlure, a en effet, réveillé le naufragé,
Ranimé par le cordial qui vient de lui être versé si généreusement, Jean
Juilliard se soulève sur un coude, geste qui lui vaut immédiatement cette
exclamation inquiète :
« Bougez pas, malheureux!... Vous allez faire glisser le pansement de
votre dos ou celui de votre tête,... et moi, je ne suis pas capable de les refaire,
j'aime autant vous prévenir.... »
De la main gauche, à geste maladroit, Jean tâte son épaule, puis son crâne,
et il sent en effet deux lacis de bandes enserrant des masses de coton habilement
placées par une main certainement très experte. Le mouvement lui vaut deux
douleurs brusques qui lui arrachent une grimace et un gémissement étouffé,
tandis qu'il se laisse aller de nouveau en arrière.
« Là,... je vous l'avais dit,... ça devait arriver.... Quel entêté!... Un blessé,
ça a la fièvre,... un fiévreux ne doit pas remuer.... Et puis, d'abord, qu'est-ce que
vous voulez faire? et qu'est-ce que vous voulez savoir?
— Je voudrais,... je voudrais me mettre debout....
33
— Bernique, mon gentilhomme! vous n'avez pas la force....
34
DANS CETTE ATTITUDE, ELLE DOMINE LE BLESSÉ.
— Et je voudrais savoir ce qui m'est arrivé? et où je suis?....
— Ça, monsieur Jean Juilliard, très facile de vous satisfaire.... Vous avez,
voici quelques heures, la nuit dernière, dégringolé tête-bêche d'un paquebot
qui a continué son chemin sans se soucier de vous avoir semé dans le détroit
de Messine, et tirant votre coupe... fort mal, je tiens à vous le faire
remarquer sans esprit de critique déplacée : vous aviez des
circonstances, disons... exténuantes.... Tout cela aux environs du célèbre
écueil Scylla.... Comme vous alliez couler bas plus pataud qu'un
chien de plomb, vous avez été aperçu, rejoint, repêché à la gaffe par votre
vareuse... la pauvre est un peu déchirée du coup, vous excuserez, oh! ça pourra
se stopper, si vous y tenez.... Après quoi, vous avez été installé, tout de votre
long, examiné, désinfecté,... avec les blessures, c'est plus prudent, s'pas?...
pansé, recousu, poulotté, mignoté, et rangé soigneusement sur le pont de la
goélette de plaisance Aréthuse,... 44 tonneaux, longueur 20 mètres, voiles
auriques, moteur auxiliaire de 22 chevaux... dont vous vous trouvez depuis cette
nuit le passager clandestin inattendu.... Voilà. - Française, bien entendu?
— Tout comme vous-même,... et comme tout son équipage qui, pour
l'instant et afin de compenser la nuit lanche passée à votre service, est en train de
dormir dans ses couchettes avec là satisfaction du devoir accompli en repêchant
un compatriote, et a confié la garde du navire, du pavillon et du naufragé à
Paulette Montrachet, dix-neuf ans, toutes ses dents sauf celles de sagesse,
bachelière par exigence familiale, championne de nage par goût, capitaine de
basket-bail par élection, et mousse du bord par vocation,... votre servante! »
Un grand éclat de rire. La main gauche à la couture du pantalon corsaire.
Les talons nus joints. La main droite ouverte à la hauteur de la tempe. Puis ces
mots : « Et très honorée des circonstances inattendues et légèrement dramatiques
qui lui permettent, à l'improviste, de pouvoir rendre quelques services au jeune
maître graveur,... eau-forte et burin,... qui, au dernier Salon a remporté une
première médaille dont tout Paris a parlé... et par qui la Société centrale de
sauvetage des naufragés a fait exécuter le diplôme dont je possède un exem-
plaire pour avoir, l'été passé, repêché, dans un brisant, une paire d'imbéciles qui
faisaient les idiots à bord d'un canoë aussi peu fait pour naviguer dans un ressac
que moi pour apprendre la géométrie dans l'espace.... »
Le blessé ne peut retenir, lui aussi, un rire qui, par malchance, lui arrache
une grimace de douleur, puis il fait :
« Décidément mon portefeuille m'a -bien trahi... et je ne m'attendais
pas.....
— Voyageriez-vous incognito?... » Juilliard marque une gêne, et
hésite : « Oui... et non....
— Seriez-vous Normand par hasard?
— Cela vous offusque?... Et vous?
35
— Moi?... je suis Bourguignonne.... D'ailleurs ici, à bord, nous
sommes chacune d'une région différente.... » L'artiste marque une surprise : «
Comment?... Comment, chacune?...
— Mais naturellement! »
Puis, se reprenant aussitôt :
« C'est vrai,... je suis bête : vous ne pouvez pas savoir.... Quand nous vous
avons hissé à bord, vous étiez dans les pommes, et vous y êtes resté jusqu'à tout
à l'heure,... vous n'avez rien vu..... Mais oui, monsieur et cher naufragé, c'est à
un équipage exclusivement composé de femmes que vous devez de ne pas
dormir pour l'éternité au fond du détroit de Calabre; car elles vous ont tiré du
bouillon salé juste à la minute que vous commenciez de boire la grande tasse
définitive qui ne pardonne pas....
— Un équipage de femmes?
— Ou plus exactement de jeunes filles,.,, parfaite-' ment! »
Et comme Jean Juilliard manifeste sur ses traits l'impression qu'il redoute
une moquerie de son interlocutrice, celle-ci explique :
« Vous connaissez la bonne chanson d'autrefois : Nous étions dix filles
dans un pré?... Vous vous souvenez :
Il y avait Dine,
Il y avait Chine,
La belle Suzon,
La Duchesse de Montbazon....
Eh bien, nous, sur Y Aréthuse, nous ne sommes que juste la moitié : cinq
filles sur un bateau.... Il y a Martiale Cartier, notre capitaine, brevetée long cours
-- saluez! et née native de Saint-Malp comme son ancêtre, Jacques;... il y a les
deux sœurs Tréyarec, Marguerite et Geneviève, deux Bretonnes du Mor'Bihan;...
il y a Marie-Antoinette Marolles, la pure Parisienne de Paris;... il y a moi qui
vous ai déjà avoué être de Bourgogne.... Equipage d'origines panachées, pas
vrai?
— Et vous allez comme cela? »
Paulette a un léger froncement des sourcils et du nez avec un regard
oblique vers le questionneur.... Encore un curieux, peut-être? Elle biaise :
« Droit devant nous....
- Mais encore? » insiste Jean.
36
—On fait le bouchon,... à la dérive... ou bien, si ça nous plaît, on fait
virer le tournebroche.... — Quoi?
— Ben oui, l'hélice.... Seulement on a l'air d'une auto,... ça n'est pas
drôle... au lieu qu'à la voile, main sur main, torchant de la toile, on se sent
vivre.»
Les yeux du mousse étincellent à cette évocation. Sa poitrine se gonfle
comme si elle voulait aspirer d'un seul coup tout l'air du large. Et Juilliard,
étonné, ne peut s'empêcher de dire, sans dissimuler son admiration : «
Vos camarades sont comme vous?... » La petite a un cri d'enthousiasme : «
Elles sont pires!... Vous pensez : la descendante de Jacques Cartier qui a
trouvé le Canada,... les descendantes des Vénètes qui ont fait les quatre cent
dix-neuf coups sur l'Atlantique au temps des Gaules.... D'ailleurs, vous allez les
voir par vous-même.... Vous êtes ressuscité,... le soleil monte,... mon quart est
fini,... les autres devraient déjà être debout.... »
Mettant les deux mains en porte-voix, Paulette crie à tue-tête :
« Debout,... debout, les filles.... Atouchik! Atouchik!... » Jean se soulève
sur un coude, et souriant : « Vous dites?... Excusez-moi, mademoiselle
Paulette : mais je n'entends pas le turc.... »
Le mousse se retourne, et dominant le blessé de toute sa taille, elle laisse
tomber avec un peu de dédain : « Ça n'est pas du turc,... c'est le surnom de
Manette.... :
— Manette? » interroge encore l'artiste qui va de surprises en
étonnements.
- Décidément, faut tout vous expliquer à vous!... Manette, c'est Marie-
Antoinette,... et Marie-Antoinette Marelles, c'est- la Parisienne, la grande
coquette du bord, l'arbitre des élégances de l'Aréthuse,... qui s'habille en femme
du monde sous n'importe quel prétexte, ou sans prétexte, pour son plaisir.... Elle
est la seule à posséder une malle-armoire à cintres et casiers où elle a logé la
plus belle série de blouses!, de jupes, de lingeries, de gants, de mouchoirs
multicolores et même au moins une robe de bal, qu'elle dit, mais je crois qu'en
réalité il y en a deux,.... Alors A-Tout-Chic,... c'est son surnom.... Comprenez
pas?...
— Si, si », répond le graveur qui s'amuse beaucoup, malgré que ses
blessures se rappellent durement à lui, à chaque faux mouvement. « Et vous
avez toutes des surnoms, comme cela?...
— Mais bien entendu! riposte la petite toujours prête à répliquer de
verve.... Les deux Bretonnes du Mor'Bihan, elles en ont chacune un de chez
elles, Gaït qui veut dire Marguerite et Faïk qui signifie Geneviève dans la langue
de leur Armorique, mais ici nous aimons mieux dire Mine-de-Rien
pour Gaït, une vraie eau qui dort... et Toubib pour Faïk qui est externe
des hôpitaux — grâce à quoi elle vous a fait deux si beaux pansements, mon-
sieur le naufragé blessé.... »
Jean a repris son sérieux :
37
« Ah! mais j'ai hâte de la remercier alors!... Et Mlle Martiale, pas de
surnom, la capitaine?
—: Bien entendu que si, celui du capitaine de vaisseau dans la marine
nationale : le Pacha....
- Très bien..., Reste vous, mademoiselle Paulette.... » Le mousse
dessine, en pinçant comiquement les coutures de sa culotte, une révérence
comique :
« Moi : Moutarde... pour vous servir....
— Moutarde? pourquoi cela?
— Voyons : je suis la plus mioche de l'équipage et je suis née à Dijon!
vous pensez bien que les autres ne m'ont pas ratée.... Ah! les voilà.... »
De la porte-panneau du rouf, Martiale en tête, les « compagnonnes » de
l'Aréthuse sortent l'une après l'autre, toutes en tenue de bord, culottes et jerseys,
nu-pieds, sur leurs cheveux des bonnets ou des mouchoirs de tête à la
corsairienne.
« Allons, les marmottes! crie Paulette, dépêchez-vous d'arriver.... Il est
réveillé, le passager clandestin,... et je ne sais plus quoi faire, moi! »
II y a, d'abord, un peu de confusion au milieu de laquelle, toujours
incapable de bouger sans souffrance, Jean Juilliard cherche à se reconnaître,
remerciant successivement Martiale, puis Manette, enfin Gaït qui s'exclame :
« Oh! mais ce pansement d'épaule s'est dérangé.... Vous avez trop remué,
monsieur, et votre plaie saigne de nouveau.... Ne bougez plus : il faut le. refaire
tout de suite....
- Mais, mademoiselle Marguerite, je vous assure,... proteste Jean.
— Du tout,... du tout,... cela peut être très grave.... Attendez,...
sans changer de position.... »
D'un bond, Gaït a replongé dans la coursive de la cabine, tandis que
Martiale et Manette contraignent le blessé à demeurer assis et demi-courbe....
Puis, après un bref moment d'attente, un nouveau pas sonne sur le plancher. Et
l'artiste sent deux mains très légères et adroites qui défont rapidement la bande
enserrant son omoplate droite, dégagent le pansement, mettent à jour une longue
coupure saignante. Une odeur d'éther. Et cette question posée par la voix de
l'infirmière :
« La lame du couteau a glissé de biais... heureusement... car c'était un
vilain coup bien donné.... Je ne vous fais pas trop mal, monsieur? »
Sous la morsure de l'éther nettoyant la plaie, Juilliard a serré les dents et
mordu ses lèvres. Mais soucieux de ne pas montrer sa souffrance, il fait, un peu
haletant :
« Non... non..., A peine.... »
Cinq minutes passent, qui semblent très longues au blessé. Puis enfin, il
sent la bande élastique se resserrer, et la même voix reprend :
« Allongez-vous de nouveau,... doucement.... »
38
L'artiste obéit tout en poussant un grand soupir d'aise, puis tournant le
visage vers Gaït, il murmure :
« Je ne sais comment vous remercier, mademoiselle....
Puis, aussitôt, une expression amusée passe sur son visage un peu pâli par
la souffrance, en voyant la tenue de bord dans laquelle, quelques minutes
auparavant, il avait vu son infirmière, remplacée par une robe de toile blanche
serrée à la taille d'une ceinture incrustée. Et il ne peut se tenir de dire, sans bien
savoir pourquoi il ne retient pas cette manière de critique :
« Mais était-il nécessaire de changer de costume pour effectuer mon
pansement? »
Et il demeure stupéfait en entendant résonner ensemble cinq éclats de rire
qui partent à la fois.... Dans son désarroi retournant le visage de l'autre côté, il a
la stupeur de retrouver à sa droite, en culotte de jersey, la réplique absolue de
l'adroite infirmière qui vient de le panser, toutes deux rigoureusement similaires
de taille, de visage, d'yeux, de cheveux, et même de voix....
Dominant le fou rire de la capitaine et de l'équipage, la voix aiguë de
Paulette souligne l'accès de la gaieté générale :
« Naturellement, ça ne rate pas.... Mais c'est ma faute.... J'ai complètement
oublié de le prévenir que Mine-de-Rien et Toubib sont jumelles! »
39
III
40
- Oh! non, non,... pas de laïus, ma bonne fille,... tu me rappelles
fâcheusement mon vieux chauve d'examinateur.... Parle matelot! et dis-nous
ce que nous avons devant nous là-bas et sur quoi Manette fait
tout ce qu'elle peut pour arriver le plus lentement possible.... l’Aréthuse ou
la Tortue Marine!
— Consigne de Martiale! répond brièvement la barreuse.
— Et une consigne, ça ne se discute pas,... je sais,... je sais! coupe
l'enfant terrible du yacht,... mais toi, Gaït, dis nous au moins ce que c'est
qu'on voit si mal et à l’accostage de quoi nous ne devons pas arriver pour le
quart d'heure?...
— Certainement l'extrémité nord de Corfou que la carte donne
comme étant le cap Képhalé, et dont il faudra doubler les roches
avancées si nous voulons élonger les terres du mont Pantokrator et
redescendre au sud dans le canal de Corfou pour aller mouiller dans la rade du
grand port....
— Ah! enfin, voilà une précision,... pas trop tôt! » exclame
Paulette qui tire à deux mains sur son câblot pour en essayer la résistance,
en ajoutant : « de même que voilà une épissure que je donne en six coups à
tous les mousses de la marine française.... Regardez un peu, vous deux : c'est
propre, bien fait et solide....
— Te fais pas de compliments, Moutarde : tu pourrais te blesser....
- Alors faites-les-moi, toutes les deux,... comme ça, je ne risquerai
rien... vu que je peux toujours attendre, riposte la moqueuse.
— Silence sur les rangs, coupe Gaït, en refermant son volume et en
repliant sa carte,... et garde à vous; voilà l'état-major,... »
La porte-panneau du rouf vient de s'ouvrir en grinçant un peu sur ses
gonds de cuivre, et dans l'encadrement, montant du carré, Martiale Cartier
apparaît, suivie de la seconde jumelle Faïk Trévarec.
La capitaine, d'un coup d'œil circulaire, embrasse la goélette, la
voilure, la mer, l'horizon, la silhouette de la terre lointaine. Et, immédiatement,
elle ordonne :
« Pare à virer!... On est trop proche de terre à présent.... »
D'un même bond, Paulette a couru aux écoutes des focs, et Gaït à celle de
la misaine, tandis que Faïk saisit celle de la grand-voile, et que, venant bout au
vent, Manette oblige la goélette à attaquer la houle droit devant.
« Paré! prononcent ensemble quatre voix,
- Pour virer,... vire.... Choque les écoutes! >> lance la capitaine.
L’Aréthuse, coupant son erre, ralentit sa marche, semble hésiter un
moment, puis, obéissant à la fois à son gouvernail et, à la manœuvre des quatre
cordages qui contraignent les deux focs et les deux voiles à changer de bord,
s'incline doucement sur sa joue de bâbord....
« A border les écoutes,... borde! »
41
Les deux focs aux mains de Paulette, la misaine et la grand-voile à celles
des deux jumelles, sont tendues, tournées et serrées aux taquets d'amarrage,
tandis qu'immédiatement le yacht, légèrement incliné, reprend de la vitesse.
« Droite la barre,... zéro.... Cap sud-quart-sud-ouest.... »
Et Manette ayant sur-le-champ obéi, Martiale approuve d'un signe de tête,
puis interroge :
« Le passager?
—- Pas encore vu ce matin, répond brièvement Manette.
—. La potion calmante d'hier soir, intervient Faïk... je lui ai fait bonne
mesure, et il a encore pour un moment de sommeil....
- Alors, en attendant, vous toutes autour de la barre, et vivement le
conseil.... Gaït, remplace Manette, c'est ton quart,.... et tiens le même cap.... »
Rapidement, la Bretonne a saisi les poignées de la roue et s'arc-boute, les
yeux tenant en même temps l'aiguille aimantée et le bout-dehors pour assurer la
marche. Tandis que sa sœur, Manette et Paulette s'accroupissent à plat-pont, et
que Martiale s'installe à califourchon sur un pliant. Puis elle commence à petites
phrases brèves prononcées à voix un peu basse ':.
« II faut prendre la décision. Faisons le point. Nous sommes sorties sans
aucune rencontre des eaux territoriales italiennes. Notre trace est perdue pour
quiconque aurait pu nous chercher. Nous avons traversé le canal d'Otrante. Et
nous voilà devant Corfou. Or le blessé va mieux. Je viens de conférer avec le
Toubib : plus de peur que de mal. En ces quarante-huit heures, le coup de cou-
teau se referme, et la bosse de la tête se résorbe. Simplement pas mal de sang
perdu, et la tête un peu vague.... »
Un petit temps d'arrêt : aucune des quatre matelots n'intervient. Alors
Martiale reprend :
« La question se pose donc : que faire?... Nous avons repêché dans le
détroit de Calabre, entre Charybde et Scylla, un naufragé que nous avons vu
jeter à la mer, en pleine nuit, du couronnement d'un paquebot à bord duquel
personne n'a donné signe de vie dans sa marche; un homme poignardé dans le
dos et matraqué sur la tête.... Réglementairement, nous aurions dû accoster à
Reggio ou Messine, débarquer le blessé et faire une déclaration au bureau du
port.... Au lieu de cela, parce qu'il avait dans sa poche des papiers français, en
bonnes Françaises faciles à attendrir que nous sommes toutes les cinq, nous
avons préféré nous mêler de ce qui ne nous regardait pas, soigner le bonhomme
si mal en point, et continuer notre route sans souci des conséquences.... On est
toujours passablement Don Quichotte et volontiers redresseur de torts, pas
vrai?... Question de race : on ne se refait pas.... Seulement M. Jean Juilliard,... ou
soi-disant tel..,.
- Oh! par exemple!... »
C'est Paulette qui a jeté ce cri de protestation suffoqué.
« Qu'est-ce que tu en sais, toi, la Moutarde?
42
— Mais c'est lui qui as gravé mon diplôme de la Société de sauvetage que
l'amiral-président m'a remis en pleine Sorbonne devant trois mille personnes!
Un rire amusé court parmi l'équipage, tandis que la capitaine sourit avec
un peu de pitié pour tant d'innocence :
« Ou du moins notre naufragé assassiné à moitié avait, dans sa poche, des
papiers d'identité appartenant à l'artiste qui a gravé ton fameux diplôme : mais
qu'est-ce qui prouve que ce n'est pas un voleur qui se les serait appropriés? et
que notre repêché ne soit pas tout simplement un gangster exécuté dans un
règlement de comptes entre complices?... »
Paulette a baissé le nez avec une tristesse dans le regard, ne trouvant rien
à répondre. Mais Manette hoche la tête et objecte :
« A le voir, comme cela, il a l'air pourtant d'un garçon convenable... et il
est vraiment bien de sa personne.... - Oh! toi, je ne me fie pas à tes impressions,
Miss A-Tout-Chic, riposte Martiale,... tu te laisses volontiers impressionner :
voire le journaliste Barbare, vis-à-vis de qui tu as fait du charme à la poste de
Pizzo, et dont tu as bien manqué nous encombrer au détriment de nos projets....»
C'est au tour de Manette à manifester l'air de bouderie qu'elle ne peut
contenir, tout en murmurant :
« Tu es dure, capitaine.... Je ne l'ai pourtant pas fait exprès, tu l'as bien
vu.... »
Mais Martiale lève la main et, le ton de commandement sonnant haut :
« Peu importe. Passons, Une seule chose grave à l'heure actuelle. Nous
sommes dans l'obligation, pour nos affaires, non seulement de débarquer à
Corfou, mais d'y demeurer, sinon inaperçues ce qui est impossible, du moins
sans ennuis, et surtout sans histoires, — ce qui est indispensable.... Or, le, —
pour l'instant supposé, admettons — Jean Juilliard ne figure pas dans notre rôle
d'équipage, et il a embarqué sur l'Aréthuse dans des conditions qu'il est vraiment
difficile de crier sur les toits sans nous amener toutes les questions, toutes les
enquêtes et tous les empoisonnements possibles au détriment de notre mission....
Alors? »
Devant la question posée, il y a un complet silence que trouble seulement
le chant clair du sillage creusé derrière le gouvernail par la marche de la goélette
traçant son sillon de houle en houle.
Silence qui se prolonge au point que Martiale annonce :
« Comme d'habitude, chacune votre avis. Et suivant l'usage, par ordre
d'âges.... Paulette Montrachet, dix-neuf ans, commence.... »
La petite brune relève la tête qu'elle tenait obstinément baissée depuis la
suspicion émise par la maîtresse à bord après Dieu. Et elle fait :
« Moi, je dis que je crois que Jean Juilliard, c'est bien lui, et que ça
manquerait de propreté que de l'abandonner.... Et puis d'ailleurs où le mettre?
— C'est justement ce que je demande, riposte Martiale... et ce que tu ne
dis pas.... Votre avis, vous les jumelles,... je ne sais pas laquelle de vous deux est
née la première, voici vingt-trois ans....
43
— Mon opinion, répond instantanément Gaït, sera forcément que celle du
médecin doit primer les autres....
—. Et l'opinion du médecin, enchaîne Faïk, est que le blessé va mieux,
c'est certain... mais que ce serait inhumain de le laisser aller comme cela. »
Martiale se tourne vers Manette Marolles :
« Ma cadette de six mois, du haut de toute la sagesse de tes vingt-cinq ans
et demi, à toi de parler enfin, avant moi.... »
La jolie rousse, d'une geste familier, choque ses ongles bien taillés en
amande les uns contre les autres, hésite un instant. Puis elle déclare :
« Comme, en somme, nous ne nous trouvons pas, pour-nôtre... projet,... à
vingt-quatre heures près, ni même à quarante-huit,... que la mer est belle,... le
baromètre haut, et l'apparence magnifique,... que, en outre, en mer hors des eaux
territoriales, soit italiennes, soit grecques, personne n'a rien à nous demander,...
je propose qu'en tirant des bords comme tout bon yacht de plaisance a le droit de
le faire, nous prenions le temps de la réflexion.... »
Trois grandes exclamations partent à la fois :
« Oui,... oui,... c'est cela.... D'accord... d'accord...:
- Elle a fort bien parlé, buvons à sa santé! » chantonne l'incorrigible
Paulette.
Martiale lève la main en geste de consultation : « C'est votre avis à
toutes?... A moi aussi.... Par conséquent, pas d'épreuve contraire....
Décision remise à quarante-huit heures, à l'unanimité....
- Pardon, capitaine,... est-ce qu'il n'aurait pas aussi permission de
voter... le passager clandestin? »
Une même surprise les a fait sursauter, toutes les cinq en même temps, et,
en particulier Gaït ne peut empêcher sa roue de barre de dessiner nerveusement
une magnifique embardée.... Car, dissimulé aux vues de l'arrière par la misaine
et la grand voile gonflées à bloc qui ont caché son approche aux regards de
l'équipage entièrement absorbé dans sa discussion, Jean Juilliard s'est avancé
sans bruit. Et, surgissant soudain sous le gui arrière, il s'incline un peu
railleusement devant Martiale et ses camarades aussi interdites les unes que les
autres. Alors, l'artiste se met à rire, et gentiment : « Excusez-moi toutes, je vous
prie.... Réveillé depuis un moment et monté du poste sur l'avant pour respirer,
j'ai, sans le vouloir, entendu votre conversation.... Comme je vous ai une
reconnaissance infinie pour le courage avec lequel vous m'avez sauvé la vie, et
pour la bonté avec laquelle vous m'avez recueilli et soigné,... je voudrais vous
dire que je ne suis pas du tout de votre avis,... qu'il faut absolument que vous
preniez à mon égard une décision immédiate,... et que cette décision, je viens
vous l'apporter en vous suppliant de l'agréer.... »
Dans le désarroi gêné de ses camarades, Martiale s'est ressaisie, et, un peu
hésitante, elle fait :
« Mais vraiment,... monsieur,... je ne comprends pas,... quelle
décision?...»
44
Le jeune homme a un large sourire, et il répond :
« Celle de vous prouver ma gratitude en vous délivrant sur l'heure d'une
présence qui, en effet, ne pourrait que risquer de vous amener des ennuis... sinon
pire....
—. Que voulez-vous dire? »
L'exclamation a échappé à la capitaine en même temps qu'à Paulette.
« Ceci seulement, mesdemoiselles.... La côte de Corfou où mes... affaires
personnelles m'appellent, moi aussi, n'est plus fort éloignée.... Si vous vouliez
bien tirer un bord qui nous en rapprocherait,... je suis bon nageur, et je vous
demanderais l'autorisation de vous offrir ma reconnaissance en prenant congé de
vous.
- Mais c'est de la folie : vous êtes blessé! proteste Faïk.
— Vous m'avez si bien soigné, mademoiselle, que je me sens assez remis
pour réussir l'aventure... qui n'a rien d'un exploit sportif, je vous assure. »
Mais Martiale a repris son sang-froid. Elle fait un pas vers le naufragé :
« Monsieur, ce serait une folie qu'aucune de nous ne permettrait.
D'ailleurs, vous êtes ici l'hôte de l'Aréthuse, et, comme blessé, quelque peu un
prisonnier... que nous ne libérerons pas avant de l'avoir guéri..... En outre,
puisque, à notre insu, vous avez entendu notre conversation, je dois vous
demander d'excuser certaines... expressions... qui... que.... »
Une légère gêne dans les mots, gêne qui se reflète sur les visages des
matelots, mais qui amène un sourire et cette réponse :
« Expressions tout à fait naturelles, mademoiselle, dans les circonstances
qui m'ont, à mon insu, embarqué à votre bord.... Mais soyez tranquille : je suis
bien Jean Juilliard, le graveur français dont l'une de vous possède, en l'ayant
conquis par son courage, un exemplaire du diplôme que j'ai eu le grand honneur
de composer pour les gens les plus braves du monde, les sauveteurs de la Mer....
— Ah! je le savais bien, moi, que c'était lui,... bien lui! » clame
Paulette sur un ton suraigu.
En lui adressant un clin d'oeil amusé, l'artiste continue :
« Outre les divers papiers que vous avez trouvés dans les poches de mon
veston, et qui, vous aviez raison tout à l'heure, auraient pu, parfaitement, avoir
été dérobés
Ear un filou et utilisés par un imposteur, encore que, jut de même
certains portent des photographies authentifiées par des cachets officiels et qui
m'identifient fort bien, je vais pouvoir vous apporter une justification plus
absolue encore....
— Oh! monsieur.... »
Une protestation court, de bouche en bouche, autour de lartiste qui insiste:
« Pardon, pardon, j'y tiens.... Les conditions dans lesquelles vous m'avez
recueilli sont telles qu'il faut bien que je m'explique.... En vous entendant tout à
l'heure, sans l'avoir cherché, j'ai compris que vous comptez faire escale à
45
Gorfou.... Peut-être même auriez-vous idée de visiter les autres îles
Ioniennes?...»
Un petit silence devant la question. Puis, sur un ton d'incertitude après un
coup d'œil échangé avec ses camarades, Martiale laisse tomber négligemment
cette réponse d'incertitude :
« Peut-être... en effet.... »
Jean Juilliard ne semble pas prêter attention à la réticence :
« En ce cas, je vous proposerais de jeter l'ancre pendant quelques heures
devant le port d'Hamaikhi que l'on nomme aussi Leukas....
— Dans l'île de Sainte-Maure, interrompt brusquement Gaït. Mais,
monsieur, c'est un mouillage médiocre,... très médiocre même....
— Ah! s'étonne l'artiste, vous connaissez? » Sur un signe impérieux de
Martiale, la Bretonne s'est brusquement ressaisie, et elle explique dans un
balbutiement rapide :
« Oh! je parle... d'après le guide seulement... » Elle a du bout du doigt
soulevé et montré le volume à reliure bleue. Mais il ne semble pas que Jean ait
prêté une attention à cette dérobade, car il continue :
« Vous dites vrai.,.. Un pays perdu.... Et pourtant figurez-vous que j'ai là
un de mes plus chers amis,... un frère d'âme et de cœur....
— Vraiment? s'informe poliment Martiale qui ne comprend pas.
- Un drôle de corps,... un original s'il en fût jamais au monde, qui, sur une
lubie comme il lui en passe souvent par la tête, est allé depuis cinq ou six mois,
s'installer là pour travailler.
- Pas possible? continue la capitaine plus polie qu'intéressée.
— Lorsque vous m'avez repêché en si mauvais point au beau milieu du
détroit de Messine, j'étais en route pour l'aller rejoindre.... Et je compte bien le
faire à présent encore mieux, puisqu'il me sera possible, si vous voulez bien
pousser jusqu'à ce coin sauvage de l'Ionie, trouver en lui un répondant de
mon identité,... répondant déjà célèbre dans les milieux artistiques de Paris : le
compositeur Marc du Viguier....1»
— Vous connaissez Marc du Viguier?... »
D'un bond, les yeux brillants, la mine soudain ardente, Manette Marolles
s'est dressée.
« Depuis l'âge de six ans, mademoiselle, nous ne nous sommes jamais
quittés, sur les bancs du lycée Condorcet, puis, lui passé par le Conservatoire et
moi par l'école des Beaux-Arts, nous nous sommes retrouvés à la Villa Médicis,
pensionnaires de l'Académie de France à Rome de la même promotion,... et je
vous répète que nous sommes unis par la plus fraternelle affection. »
Manette a offert ses deux mains :
« J'applaudis, et j'admire les œuvres de Marc du Viguier a toutes les
soirées que donnent mon oncle et ma tante Pascal Hélouan....
- Le secrétaire perpétuel de l'Académie des Beaux-Arts? Je sais
qu'il est très soutenu par leur approbation....
46
— Dites, monsieur, qu'il n'est pas chez les Hélouan de bonne soirée de
musique sans lui.... Mais justement, à la dernière visite que je leur ai faite avant
de quitter Paris, ils se plaignaient d'être sans aucune nouvelle de lui
depuis plusieurs mois.... Et ils étaient même inquiets.... »
Juilliard pousse un joyeux éclat de rire en levant les bras dans un grand
geste qui s'achève par une grimace, sous la douleur que lui cause la plaie de son
dos. Et il fait :
« C'est bien lui, cela.... Figurez-vous que ce diable d'homme qui a, en
effet, un talent fou, mais qui est le plus singulier des fantaisistes, s'est mis dans
la tête d'écrire un drame lyrique, dont il compose à la fois le livret et la musique,
sur la poétesse grecque Sapho qui, comme chacun sait, a terminé sa carrière et sa
vie en se jetant dans la mer Ionienne du haut de la falaise de Leucade.... Et il a
jugé qu'il ne pouvait faire mieux que d'aller construire sa partition à Leucade
même, au pied du cap historique où il gîte près d'une lagune, dans je ne sais quel
vieux fort franc, vénitien ou turc, au milieu des sables, des bois et des
moustiques.... Villégiature de haut choix que je vais justement partager avec lui
sur son invitation pour... pour... me reposer un peu de la vie de Paris. »
Pourquoi semble-t-il à Martiale qui l'observe attentivement, que le
graveur a hésité quelques secondes avant de donner la raison, somme toute très
plausible, de son voyage? Impression fugitive, qui pourrait bien n'être qu'une
impression, et qui d'ailleurs disparaît dans le mouvement précipité de la
conversation. Car Manette, déployant avec joie ses habitudes de femme du
monde jurant assez fortement avec sa tenue de bord, s'est lancée dans une
conversation au cours de laquelle, en présence de telles références, il ne saurait
vraiment plus, à la grande joie de Paulette ravie, être question de suspecter
l'identité du jeune graveur si miraculeusement arraché a la mort.
Aussi, comme le soleil, monté au zénith, commence de faire tomber sur le
yacht la lourde chaleur de midi, Faïk Tréyarec remarque que, pour continuer de
causer à l'aise, équipage régulier et passager clandestin seraient infiniment
mieux à table. Martiale ordonne de profiter du calme pour mettre en panne sur
cette mer Ionienne entièrement vide de bâtiments jusqu'à l'extrême horizon, et
dont les lentes ondulations se montrent d'une humeur débonnaire.
51 bien que, tous installés à plat pont à l'ombre de la grand-voile,
Paulette et Marguerite servant de maître coq en association, et quelques
bouteilles de bon vin débouchées en l'honneur du naufragé, puis des
godets de liqueur remplis et vidés deux ou trois fois, une joyeuse intimité
règne bientôt à bord de la goélette dont, à l'arrière, le pavillon tricolore ondule
doucement à la brise légère.
« Un morceau flottant de France en Orient! » clame Paulette exubérante.
Et la tête un peu à l'évent comme de coutume, elle lance :
« A demain, les affaires sérieuses! »
Mot imprudent qui produit la même impression à l fois sur Martiale et sur
Jean, brusquement ramenés, la première à sa responsabilité de capitaine, le
47
second au caractère tragique de son embarquement imprévu. Car, pour l'un
comme pour l'autre, les « affaires sérieuses », ce sont les problèmes que pose
l'escale indispensable à Corfou.... A Corfou où il y a des autorités maritimes
auxquelles l’Aréthuse ne peut pas ne pas présenter, pour visa, douane, santé et
libre pratique, tous ses papiers de bord, rôle d'équipage, passeports des présents
à bord et autres formalités exigées pour l'accès en un pays étranger.... D'autant
plus compliquées, ces exigences inéluctables, que ni capitaine, ni matelots ne
parlent un seul mot de grec moderne. Le passager Jean Juilliard, qui n'en sait pas
davantage, ne montre aucun désir d'expliquer aux autorités helléniques l'histoire,
et encore moins les raisons, de sa chute au beau milieu du détroit de Calabre et
de son installation de blessé à bord de la goélette française.... Pourtant, il n'est
pas possible de continuer à tirer ainsi, de nord en sud et de sud en nord, de
longues et lentes bordées en vue de la côte occidentale de Corfou.... Donc que
décider? et que faire?
Aînée de tout l'équipage, Martiale Cartier, mûrie par ses navigations
antérieures, ses examens de marine, et aussi par ses vingt-six ans d'âge qu'elle ne
cache pas et qui sont servis par une rare solidité d'esprit et de jugement, et Jean
Juilliard, avec sa trentaine accoutumée aux responsabilités, se regardent tout en
échangeant idées, explications et objections. Toucher Corfou, oui. Se présenter
comment? Expliquer quoi? Dissimuler quoi?... Le fait, brutal, est là : un
passager est tombé d'un paquebot transitant à travers le détroit; cette chute est
due à une tentative d'assassinat, puisque le naufragé a été, à la fois, poignardé et
matraqué.... Connaît il la raison de l'attentat ?" Soupçonne-t il quelqu'un?...
Porte-t-il plainte?... Quel est le paquebot? D'où venait-il? Où allait-il? Où peut-
on le joindre par radio à une escale? Son capitaine a-t-il signalé la disparition du
passager?... Autant de questions auxquelles le jeune graveur semble bien résolu
à ne répondre devant aucun enquêteur. De son côté, l'équipage de l’Aréthuse
devra expliquer ce qu'il faisait dans le détroit? d'où il venait? où il allait?
pourquoi il est exclusivement féminin? comment il a emmené le blessé au lieu
de le déposer avec un rapport de mer à Reggio ou à Messine? pourquoi il vient à
Corfou? quel est le but de sa croisière? Autant de questions auxquelles la
capitaine paraît non moins décidée à ne donner aucune réponse.
Se regardant, cependant, qu'autour d'eux les quatre autres matelots mises
en train par le Pomard dû à la générosité de Paulette, -- « le bon vin de chez
moi! mes enfants! » — et la douceur de l'air marin, bavardent pêle-mêle,
Martiale et Jean s'examinent à la dérobée; et chacun d'eux éprouve la sensation
très nette que l'autre a quelque chose a dissimuler.
Brusquement, comme poussé par une volonté plus forte que tout, Jean
Juilliard s'exclame, et sur un ton si net que les deux plus excitées de l'équipage,
Manette et Paulette, se taisent, devenant aussi tranquilles que le sont les deux
calmes jumelles bretonnes;
48
« Ah! et puis, tant pis!... ça fera ce que ça fera! Je vous dois la vie : il faut
que je vous dise la vérité.... Je sais d'avance que vous n'en abuserez pas.... Et
puis vous êtes des femmes,... et vous me comprendrez.... >>
Soudain, comme poussé par un besoin irrésistible de se faire mieux
connaître, Jean raconte. A Paris, dans une exposition de ses œuvres, il a vu
arriver, entourée par toute une cour qui l'adule, une toute jeune, très éblouissante
et outrageusement coquette Américaine, fille adulée d'un magnat de l'industrie,
venue chercher distraction, royauté mondaine, et, peut-être, mariage en Europe.
Se jugeant irrésistible, traînant après soi vingt soupirants, ravageuse insolente de
toutes les grandes collections de couturiers et de modistes, se posant en
protectrice des arts et des lettres, et décidée à être, en toutes choses, souveraine
sans rivales qu'elle sait pouvoir écraser toutes de sa beauté et de sa fortuné, Miss
Ellen était certainement la dernière femme à qui Jean Juilliard pensât jamais
abandonner son cœur et son destin. Et, d'abord, elle lui a été aussi parfaitement
indifférente que possible; et cette indifférence, il ne l'a pas cachée.... Tout le mal
est venu de, là. Indignée de voir que l'artiste passait à côté d'elle sans paraître la
remarquer alors qu'il lui suffisait d'une esquisse de sourire pour incorporer, dans
son escadron volant de courtisans, les hommes les plus maîtres d'eux-mêmes en
apparence, l'Américaine s'est piquée au jeu et a livré une véritable bataille
décisive de grande coquette.... Et, malheureusement, elle l'a gagnée. Gagnée au
point que, se prenant d'ailleurs un peu elle-même à son terrible jeu, la belle a, en
quelques semaines, fait- de Jean un de ses esclaves. Il le reconnaît. Peut-être,
tout au fond de lui-même, le déplore-t-il. Mais littéralement ensorcelé malgré
lui, il ne peut plus réagir : et il appartient à présent à cette redoutable et
irrésistible jouteuse. Mais elle est pressée de plusieurs côtés par d'autres
soupirants, qui, aussi envoûtés que Jean, et se montant peu à peu 1, d'ailleurs
torturés de jalousie les uns contre les autres et ne voulant plus se contenir, ont
essayé d'acculer Miss Ellen à une décision et à un choix. L'Américaine, sentant
le terrain devenu dangereux pour elle, a alors déclaré que, dans la cohorte de ses
soupirants, elle fixerait son choix sur celui qui réaliserait, pour elle et à son
service, l'exploit le plus audacieux, le plus étonnant, l'exploit qui la mettrait,
comme une souveraine inaccessible au-dessus de toutes les autres femmes. Des
tentatives invraisemblables, des luttes inouïes, des aventures incroyables ont été
esquissées par un certain nombre d'entre ces rivaux enragés les uns contre les
autres. La malchance d'un hasard a voulu qu'un jour où Jean, douloureux parce
que se sentant vaincu d'avance, était là auprès de son idole, quelqu'un vînt à
raconter le roman tragique d'Elizabeth d'Autriche, l'impératrice errante qui
traînait ses douleurs de pays en pays sans jamais trouver de repos. Parmi les
domaines divers où elle allait passer des jours lamentables, son préféré était ce
château Achilleion qu'elle avait fait construire et décorer au village Gastouri
dans l'île de Corfou, juste au-dessus de la mer sur laquelle elle se faisait souvent
promener lentement en barque. Un jour, plus lasse que de coutume, assise à
l'arrière du canot qui lui servait, sans être vue des rameurs, il lui vint cette idée
49
de faire au Destin le sacrifice du seul objet auquel son deuil éternel attachait du
prix : un collier de perles uniques au monde. Et, le détachant de son cou, elle le
laissa couler dans la mer.... Puis revint à l’Achilleion, et en repartit peu après,
pour ce voyage au lac de Genève où l'attendait le poignard d'un assassin....
Depuis, sur les vagues indications des bateliers, certains ont essayé de retrouver
le joyau impérial — en vain.... Brusquement, les yeux étincelants, Miss Ellen
s'était tournée vers Jean Juilliard, et à voix basse : « Apportez-moi le collier de
l'impératrice et ma main est à vous.... » Jean s'est incliné devant l'ordre, et le
lendemain il est parti, annonçant autour de lui, non pas qu'il allait à Corfou, mais
bien que son ami Marc du Viguier lui avait demandé de venir le rejoindre afin
de l'aider dans ses recherches archéologiques nécessaires à la composition de
son opéra Sapho.
« Si bien », interroge Manette un peu stupéfaite, car il se trouve qu'elle a
rencontré dans le monde l'éclatante et redoutable Miss Ellen, « que vous voilà
parti à la recherche d'un collier merveilleux dont vous ne connaissez
aucunement le gisement exact?... »
Jean s'est assombri et il murmure :
« Je ne reviendrai que lorsque je l'aurai trouvé.... ou alors, je ne reviendrai
pas.... »
Et sans voir que les cinq, à la fois émues et instinctivement un peu
jalouses devant l'explosion de cette passion imposée par la volonté d'une femme,
échangent un coup d'œil que le jeune graveur ne remarque pas, lui relève
brusquement le front, et avec une volonté concentrée :
« Mais je reviendrai... avec le collier de l'impératrice. »
Puis il reprend :
« Seulement, je me tiendrai mieux sur mes gardes. On m'avait bien dit
que, parmi les soupirants les plus acharnés de Miss Ellen, il fallait se méfier au
moins de l'un et peut-être de deux de ses poursuivants, un Mexicain richissime
en particulier pour qui la vie humaine ne compte pas et qui dispose d'hommes de
main prêts à tout. Alors?, au lieu de prendre ouvertement, soit le train pour la
côte albanaise en face de Corfou, soit un bateau à Brindisi, je me suis cru très
adroit de donner le change en choisissant le Warwick, paquebot anglais de la
ligne des Indes, par lequel j'ai ouvertement simulé un voyagé en Extrême-Orient
pour dépister les suiveurs. Parvenu en Egypte, j'aurais regagné les îles Ioniennes
par Athènes et Patras.... Je nie croyais tranquille. Et, sans me douter que j'avais
été repéré par un tueur inconnu de moi et monté à bord, je n'ai pu résister au
plaisir de contempler l'effet de nuit sur le détroit de Messine.... Vous savez le
reste.... »
Un petit temps, puis :
« Et vous comprenez aussi que, sauvé par vous à l'insu de mes ennemis,
mes suiveurs me croyant au fond de la Méditerranée, il me devient impossible
de débarquer publiquement à Corfou,... alors qu'au contraire, si je puis atterrir
50
secrètement, ma disparition supposée assurera la tranquillité de mes
recherches.»
Manette ne peut retenir cette question :
« Mais, et votre ami Marc dans son ermitage de Leucade, qu'en faites-
vous? »
Jean a un geste de certitude absolue :
« J'irai le rejoindre lorsque j'aurai trouvé le collier.... Il nç m'attend pas,
puisqu'il ne sait pas quand je dois venir.... Et, en me séparant avec regret de
vous, mes sauveteurs, je vous donnerai une lettre pour lui; vous irez le voir au
passage et lui apporter de mes nouvelles.... Qui sait, je vous retrouverai peut-être
même auprès de lui?... Cela dépend de ce que vous allez faire vous-mêmes à
Corfou?... »
II y a une petite curiosité dans la dernière phrase, si nette que Martiale,
après avoir, d'un coup d'œil, interrogé ses amies, dont les regards l'approuvent,
se décide et commence :
« Eh bien, cher monsieur Juilliard, puisque nous en sommes venus aux
confidences, et que vous nous ayez fait l'honneur de nous manifester une
confiance entière en nous racontant votre histoire, nous allons, mes amies et
moi, vous montrer, en réponse, une confiance égale.... Et je vous avouerai que,
nous aussi, nous avons un secret.,.. »
Le jeune graveur se met à rire :
« Figurez-vous, mesdemoiselles, que je m'en doutais un peu.... »
Avec sa spontanéité irrésistible, Paulette Montrachet a sursauté :
« Pas possible?... Liseur de pensées, alors? »
Jean a un geste de défense amusé :
« Ah! Seigneur, non!... mais en vous regardant, en vous écoutant... j'ai
constaté certaines choses....
—! Vraiment? Et lesquelles donc? » interroge étourdiment Manette.
L'artiste hoche un peu la tête — oubliant toujours que le choc reçu à la
nuque, durant sa chute en mer, lui arrache à chaque mouvement un rappel de
douleur qui transforme son sourire en grimace rapide :
« Eh bien, mais,... en vous voyant seules à bord de ce petit navire,... en
vous écoutant, vous, équipage exclusivement féminin, ce qui ne laisse pas de se
montrer comme un peu singulier....
— Pourquoi? interrompt encore Paulette.... Les femmes ne peuvent pas
faire du sport nautique, comme elles font de la course à pied, de l'escrime, ou de
l'auto?... Ah! tout de même!
- Mais si, mais si, répond Juilliard que la protestation amuse. Seulement
puisque la chose est de plus en plus fréquente dans les centres balnéaires
normands, bretons, arcachonnais et provençaux, d'abord les équipages sont
généralement mixtes, ce qui est plus prudent au point de vue des efforts
51
EN VOUS ECOUTANT, J’AI CONSTATE CERTAINES CHOSES.
52
physiques nécessités par la manœuvre en mer... ensuite ces navigations
demeurent plus ou moins côtières, alors qu'à cette distance de votre port
d'attache français, vous menez là une véritable expédition....
- Je suis capitaine au long cours, brevet en main, coupe avec une
petite sécheresse Martiale Cartier. Par conséquent je possède et les
connaissances, et le droit de. m'en servir à mon gré.... »
Jean s'incline avec une déférence sincère :
« Mes félicitations, mademoiselle.... la conquête de ce grade par une
femme est assez rare.... Qu'est-ce que c'est que cela?... »
Paulette qui s'est glissée d'un bond dans l'intérieur du carré, en est
ressortie avec la même prestesse, tenant un volume assez usagé qu'elle brandit
sous les yeux du jeune homme :
« Ça, monsieur l'incrédule, lisez le titre : c'est La Croisière de la Perlette,
ou 17 000 milles marins à travers l'archipel grec! journal de bord de Marthe
Oulié et Hermine de Saussure, deux jeunes filles qui, voici quelques années,
absolument seules à bord d'un tout petit cotre équipé, monté et manœuvré par
elles deux, pendant plusieurs mois de navigation, sans aucune aide, ont effectué,
malgré les courants et coups de vent, une croisière à la voile, sans moteur
auxiliaire, à travers toutes les îles de la mer Egée.... Ah! mais!...
- Et même, intervient de son ordinaire ton paisible Gaït Trévarec, à la
suite d'autres navigations du même genre, Marthe Oulié, reçue à bord d'un de
nos cuirassés, s'est vu remettre par l'amiral Guépratte, le héros de la bataille des
Dardanelles en 1915-1916, les gâtons de laine rouge de « quartier-maître
honoraire de la marine nationale française ......
— Vous voyez donc, monsieur, conclut Martiale, que, étant cinq à bord
d'une goélette beaucoup plus grande et pourvue d'un moteur auxiliaire, nous
faisons quelque chose d'infiniment moins hardi que ce qu'ont réalisé nos deux
devancières... »
Et comme Jean Juilliard commence une phrase de compliments, l'enfant
terrible et mousse de l'Aréthuse coupe net en jetant :
« Ouï, oui... ça va bien... mais, cher naufragé et passager clandestin, cela
ne nous dit pas du tout ce que vous avez bien pu vous mettre en idée de derrière
la tête à notre sujet? »
Le jeune homme pose à côté de lui le volume de Marthe Oulié que sa
bouillante interlocutrice lui a glissé entre les doigts et il répond :
« Mais tout simplement ceci : aussitôt après m'avoir ramassé en piteux
état comme une épave dérivante à travers le détroit de Messine, au lieu d'aller
immédiatement me déposer à l'hôpital italien ou sicilien qui, sur l'une ou l'autre
rive, devait se trouver à quelques milliers de mètres, au contraire, vous vous êtes
empressées de sortir vivement des eaux territoriales italiennes,... et à présent que
nous nous trouvons à portée de Corfou, vous ne manifestez aucun empressement
à pénétrer dans les eaux territoriales helléniques.... Or si moi je n'éprouve
aucune envie de raconter mon histoire à aucun capitaine de port, vous, de votre
53
côté, vous semblez hésiter à vous faire remarquer trop particulièrement par les
autorités maritimes de la Grèce.... Donc, il est vraisemblable que cette discrétion
a un motif....
- Puissamment déduit!... Un bon point, Sherlock Holmes! » clame
Paulette.
Mais la capitaine fait taire sa compagne : « Silence, moussaillonne!...
Monsieur Juilliard, je viens de vous dire que nous avions un secret en effet, et,
après avoir entendu les détails du vôtre, en échange, nous allons vous
communiquer le nôtre.... En effet, nous préférons non pas essayer de nous
dissimuler... ce qui est vraiment impossible... tout au moins apparaître comme d
originales, mais inoffensives touristes dont ni douane, ni police de mer ou de
terre, ni journaux locaux n'auront à se préoccuper.... Car si vous, vous venez
tenter de retrouver, avec toute la discrétion possible, un célèbre collier de perles,
nous, nous venons tenter de récupérer, avec une discrétion tout aussi extrême, un
non moins célèbre métier de dame....
- C'est-à-dire? »
Martiale s'est levée, et très grave :
« Vous, le collier fameux de l'impératrice Elizabeth d'Autriche,... nous le
métier à tapisserie illustre de la reine Pénélope d'Ithaque. »
54
IV
55
de travailler : insubordination absolue, que je signale au Pacha pour être portée
sur le cahier de punitions. »
Le graveur proteste :
« Je n'allais tout de même pas vous laisser travailler en rne contentant de
vous regarder toutes les trois! Je ne suis plus invalide, vraiment. Tenez, la
preuve.... »
Et Jean dessine un geste du bras par lequel il veut prouver qu'il ne se
ressent plus, ou à peu près, de sa récente blessure.
Martiale lève la main en ordre de silence :
« Bon. Alors, ça va, mes enfants.... A présent, prenez vos places pour la
délibération du conseil du bord.... La séance est ouverte.... Qu'est-ce que c'est
encore, ça?... »
Silencieusement, sans prononcer une syllabe, mais en exagérant un air
pincé et solennel tout à fait comique, Paulette vient de glisser devant Martiale,
sur la table, un gros grelot de bicyclette. Et elle explique gravement :
« La sonnette du président... pour le cas où les débats seraient orageux.
- Folle, va! lance la capitaine avec indulgence.
— Pardon, pardon,... on ne sait jamais,... et j'aime voir respecter les
usages de règle dans les conseils d'administration,... surtout quand on y accueille
un invité.... »
Et l'enfant terrible de la goélette dessine en direction de Juilliard une
manière de révérence ironiquement respectueuse.
Autour de la table, un grand rire court que Martiale arrête bientôt en
disant :
« Allons, allons, du sérieux.... Décisions de principe à prendre. Pour
l'instant, le mouillage de nuit assuré, nous pouvons examiner la situation
posément.... Ce n'est pas que j'aie une confiance énorme dans cette escale devant
la petite île de Samothraki où nous sommes pour le quart d'heure; mais puisqu'il
faut établir notre ligne de conduite avant de prendre terre au port même de
Corfou, nous ne pouvions mieux faire que de jeter l'ancre pour la nuit sur le
haut-fond le plus proche de cet îlot qui, de tout temps, a constitué la dernière
escale des voiliers venant de Brin-disi et d'Otrante. Et là, nous n'avons rien à
demander à personne, dès que nos feux de position sont à poste....
— Et ils y sont, on vient de te l'annoncer, cap'taine! » interrompt Paulette
qui ne sait pas se taire.
Un coup de coude de Faïk à sa droite, une tape sur la main de Manette à
sa gauche, et la brune petite Bourguignonne place en gaminerie sa paume à plat
sur les lèvres.
Martiale reprend :
« Voici la carte 3853 b du Service hydrographique de la Marine
Française. Elle nous présente, de Santi-Qua-ranta d'Albanie au golfe d'Arcadie
du Péloponnèse, tout ce qui fut, dit-on, le royaume d'Ulysse, les sept îles Ionien-
nes; actuellement, en leurs noms modernes, Corfou, Paxo, Sainte-Maure,
56
Théaki, Céphalonie, Zante et Cérigo,... plus un certain nombre d'îlots comme
Samothraki....
—; Théaki, c'est Ithaque, et Cérigo, c'est Cythère, ne peut s'empêcher
d'expliquer Paulette entre haut et bas. - Incorrigible! jette Gaït, on ne te demande
rien....
: —: Je dis ça pour le monsieur : il peut ne pas le savoir, lui! » riposte à
mi-voix le mousse avec une mine et un geste si drôles vers Jean qu'un fou rire
court autour de la table.
Mais Martiale, reprenant son sérieux, essaie de faire les gros yeux et
esquisse un mouvement vers le grelot posé devant elle, ce qui amène encore ce
murmure gavroche de Paulette :
« Preuve que j'ai bien fait de sortir la sonnette : elle sert au moins pour
moi.... »
La capitaine de l'Aréthuse a un mouvement condescendant des épaules,
puis elle reprend :
« Or, il est exigé par la poursuite de nos projets, celui de M. Juilliard
combiné avec le nôtre, que nous débarquions et travaillions librement dans trois
de ces îles : Corfou, Sainte-Maure ou Leucade, et Théaki ou Ithaque, comme on
vient de vous le souligner.... »
L'ironie en direction de Paulette amène de la part de celle-ci un petit salut
de remerciement avec lèvres closes à deux doigts.
La capitaine reprend :
« L'escale à Corfou où la goélette ne pourra accoster et séjourner qu'en
commençant par faire examiner et viser devant la capitainerie du port notre rôle
d'équipage, nos passeports et toute la paperasserie requise, est obligatoire pour
l'aide que nous allons apporter à M. Juilliard....
— Oh! pardon!... Excusez-moi de vous interrompre.... Mais comme j'ai
été assassiné et que mon rival auprès de Miss Ellen me considère comme
dormant du sommeil des péris en mer au fond des eaux siciliennes, j'ai un intérêt
majeur à jouer ce rôle de disparu, à pénétrer dans l'île de Corfou de manière
frauduleuse, et à y travailler incognito.... Or, depuis le sauvetage que je dois au
courage des matelots de l'Aréthuse, et les soins que m'a prodigués le médecin du
bord, je vous ai causé suffisamment d'embarras pour ne pas y ajouter des ennuis
administratifs qui viendraient gêner vos propres desseins. »
Martiale a un geste de protestation des deux mains, paumes étendues :
« Permettez, cher monsieur, vous oubliez que nous avons décidé, mes
compagnes, moi et vous, que de passager clandestin, vous devenez nouvelle
recrue à notre bord, et que nous apportons désormais notre aide à vos efforts,
comme vous prêtez la vôtre à nos recherches.... Donc la question de séparation
ne se pose pas.... Pour vous, vos investigations se poursuivront dans un cercle
assez restreint : puisque l'impératrice a fait le sacrifice du collier, en matière de
conjuration du sort, quelque part dans les fonds avoisinant la région du village
57
de Gastouri et de son château de l'Achilleion... donc sur la rive orientale de
Corfou... par ici.... »
La pointe du compas, sur une autre carte marine reproduisant la forme en
serpe de l'île, dessine une esquisse de cercle. Puis la capitaine reprend :
« ... Nous aussi sommes contraintes de chercher à travers Corfou... car si,
évidemment, il semble que nous ayons plus de chance d'heureuse découverte à
Ithaque même, domaine royal d'Ulysse et de sa femme, lorsque nous avons
annoncé que nous recherchions le métier à tapisserie de Pénélope, je ne vous ai
pas donné tous les détails de notre affaire. Car, en fait, c'est à nos amies
Marguerite et Geneviève Trévarec qu'il appartient à présent de vous les
expliquer : ce secret étant, avant tout, le leur par droit de famille.... Alors, les
deux sœurs, à vous la parole.... »
Sans répondre, Jean se tourne avec curiosité vers les jumelles dont la
prodigieuse et absolue similitude de statures, de traits, de chevelures, de gestes,
d'expressions, de voix continue de lui causer une bizarre impression contre
laquelle il n'arrive pas à se défendre, si bien que, surtout lorsqu'elles s'amusent à
se vêtir de manière minutieusement pareille, il ne parvient pas à les différencier
l'une de l'autre. Gêne accrue par ce fait : Paillette Montrachet et Marie-
Antoinette Marolles lui ont avoué que, elles-mêmes, malgré l'accoutumance
d'une longue camaraderie et l'intimité de la vie à bord, se laissent prendre à la
même confusion lorsqu'il plaît aux deux jumelles de s'amuser à pousser jusque
dans la complète perfection la rigueur de l'absolue similitude physique. Par
contre, la différence intellectuelle s'accuse par une opposition; Marguerite attirée
par les arts, ayant conquis son diplôme à l'Ecole du Louvre, et Geneviève éprise
de science faisant l'externat de médecine : opposition qui ne diminue en rien la
profonde union de leurs sensibilités et de leurs cœurs.
Cette union se montre une fois de plus dans le récit à deux voix alternées
et à renseignements se complétant, dont Martiale vient de leur laisser le plaisir.
Les jumelles, nées dans le Mor'Bihan d'une vieille famille vénète ayant donné,
depuis le xv" siècle, des armateurs, des capitaines de haute mer, des chefs de
grande pêche aux ports de Vannes et Auray, comptent, parmi ces marins, un
militaire, Corentin Trévarec. Celui-ci, engagé volontaire aux armées de la
République en 1793, et ayant même fait campagne aux côtés de son compatriote
finistérien, La Tour d'Auvergne, de Carhaix, avait conquis grade sur grade parmi
tous les champs de bataille de l'Europe; officier de la Légion d'honneur de la
main de l'Empereur, il était chef de bataillon lorsque le hasard le plaça sous les
ordres de ce général Donzelot, qui, séparé de la France par tant de lieues de terre
et de mer, s'était illustré en tenant, avec une obstination héroïque, de 1808 à
1814, garnison aux îles Ioniennes, malgré le blocus sévère gardé par la flotte
anglaise impuissante à venir à bout de cette poignée de Français entêtés. Durant
ces six années, Corentin Trévarec avait été, aux côtés de son chef, l'âme de cette
résistance désespérée. Devenu l'ami des insulaires, il parcourait sans cesse les
Sept-Iles en narguant les croiseurs britanniques qui ne purent jamais le saisir, et
58
aux équipages desquels il joua les tours les plus extraordinaires. Comme
beaucoup de Français de la République et de l'Empire, il s'était enthousiasmé
pour cette Antiquité gréco-latine alors si populaire. Aux îles Ioniennes, pour
mieux assurer son service d'assiégé sans cesse sur la brèche, il avait appris le
grec moderne, quelque peu de turc, s'était fait autant d'amis qu'il y avait
d'habitants dont il assurait la défense avec tellement de hardiesse et de succès
dans les batailles que ses protégés l'avaient surnommé « le Mangeur de Feu ».
Célibataire endurci, il avait, en cours de séjour, changé d'opinion en présence
des charmes éclatants d'une Ithaquienne, fille d'un corsaire ionien, l'avait
épousée, conduite à Corfou où se tenait le gros de la garnison française et où
Mme de Trévarec était considérée comme une des beautés de l'archipel qui
compte, héritières des Grecques de l'Antiquité, les filles et les femmes
évocatrices des plus nobles statues de Phidias, de Cléomène et de Praxitèle.
Malheureusement, au cours des derniers combats qui précédèrent la reddition
imposée à Donzelot et à ses vaillantes troupes, le commandant Corentin
Trévarec, parti avec un petit détachement porter du secours à Ithaque, avait été
surpris, attaqué, blessé et pris par une frégate anglaise qui l'avait, ensuite ramené
prisonnier à Portsmouth, d'où il avait été rapatrié peu après les Cent-Jours.
Ayant rejoint Napoléon qui l'avait fait colonel la veille de Waterloo, blessé de
nouveau, évacué sur sa Bretagne natale et tenu en suspicion comme demi-solde,
le colonel Trévarec, par voie diplomatique, avait appris, au bout de plusieurs
années de recherches, la mort de sa femme, périe, lui disait-on, dans un des
tremblements de terre qui, à maintes reprisées ont ravagé les Sept-Îles Ioniennes.
Lui-même était décédé en 1825....
Or, examinant un jour le contenu d'une caisse oubliée au fond d'un grenier
dans l'une des maisons de la famille Trévarec, à Vannes, les deux jumelles
avaient eu la surprise d'y découvrir, outre des uniformes, des armes, des
souvenirs du colonel de l'Empire, un journal manuscrit, en assez mauvais état et
incomplet, aux pages duquel le défenseur de Corfou et d'Ithaque avait noté les
péripéties de sa vie militaire et de sa vie sentimentale aux îles Ioniennes. Et, en
particulier, à maintes reprises, iî décrivait un métier à tapisserie qui, conservé
dans la famille de sa femme, la belle Andronika Panghiotis, devenue Mme
Corentin Trévarec, y était tenu à grand respect pour une vénérable antiquité
millénaire, sur laquelle la tradition faisait planer le nom prestigieux de la reine
Pénélope, fille du prince Spartiate Icarios, femme d'Ulysse et mère de
Télémaque, — l’Odyssée d'Homère étant le livre de chevet du capitaine corsaire
Kharalambos Panghiotis, beau^père de l'officier breton voué à la défense de
l'archipel ionien.
Tandis que la capitaine et les autres matelots; de l'Aréthuse, écoutent en
silence ce récit qu'elles connaissent, et que font les voix alternées des deux
jumelles, Jean Juilliard ne peut se tenir de l'entrecouper d'interjections, voire de
questions auxquelles les deux sœurs répondent de leur mieux.
59
« Le métier à tisser de Pénélope?... Mais ce serait une relique inouïe,
invraisemblable!,.; Comment aurait-il pu échapper à la destruction à travers tant
de siècles?.,,
— Gomme ont échappé à cette même destruction les bijoux
d'Hécube, femme de Priam, découverts par Schliemann dans les
ruines de Troie, le masque d'or d'Agamemnon retrouvé par le même
Schliemann au fond des tombeaux de Mycènes, le mobilier complet, y
compris le jeu d'échecs, de Minos avec les réserves de cuisine de Pasiphaé,
sa femme, exhumé par Evans à Knossos de Crète... et tant d'autres
reliques étonnantes de la. haute Antiquité primitive grecque, répond Gaït en
justification documentée.
— Par conséquent, votre aïeul aurait pratiqué des fouilles fructueuses à
Ithaque?... ,
— Non. Pas lui-même, explique à son tour Faïk. Mais il raconte, dans
son journal, que le grand-père de celle qui allait devenir la « belle madame
Trévarec », admirée par toute la garnison française séparée de la mère patrie,
avait, par le plus grand des hasards bien entendu, en travaillant un champ en
friche, découvert une tombe millénaire et l'avait vidée de son contenu. Et, à titre
de cadeau de mariage, la famille n'avait rien trouvé de mieux que de faire remise
à la jeune épouse du métier à tisser, retrouvé parfaitement intact, dans cette
sépulture ignorée de l'époque égéenne, aux environs de 1750 par l'ancêtre Ianni
Panghiotis, lequel, très féru de souvenirs classiques, avait été persuadé qu'il
venait, alors, .de découvrir la relique insigne provenant du gynécée d'Ulysse et
ayant appartenu à la fameuse Pénélope.... La connaissance de l'Odyssée
d'Homère a, de tout temps, été acte de foi classique aux Sept-Iles
ioniennes.... »
Le jeune graveur réfléchit un moment, pris d'une émotion' soudaine en
présence de cette explication fournie par la Bretonne avec une telle minutie de
précisions érudites. Et il interroge, dans une petite hésitation :
« Si bien que... ainsi... vous pensez... vous estimez... tout au moins, vous
espérez?...
—; Retrouver, soit à Corfou, soit à Ithaque, et en nous basant sur le
journal du colonel Trévarec, le métier sur lequel fut tissé le voile que décrit
longuement Homère, en le montrant fait et défait, puis refait, sous les doigts
adroits de la reine Pénélope, — oui, parfaitement.... »
Cette fois, les deux jumelles ont parlé ensemble, prononçant posément et
fermement les mêmes mots de conviction et d'affirmation tenaces, et la phrase
semble être sortie d'une même bouche, et avoir été articulée par une seule et
unique voix.
Dans le silence qui tombe, Martiale prononce à son tour : « Vous
comprenez maintenant, monsieur Juilliard, pour quelle raison j'ai mis au service
de mes amies cette goélette Aréthuse qui m'appartient, dont j'exerce le com-
60
mandement, et pourquoi nous sommes parties, nous, cinq amies intimes, seules à
notre bord, et en conservant entre nous le secret nécessaire, pour tenter la
conquête, non pas de la Toison d'or comme, jadis, Jason l'Argonaute, mais du
métier à tapisserie....
— ... De Mme Pénélope que nous découvrirons... que nous
rapporterons,... et dont l'exposition par nos soins fera crever de mâle rage et de
jalousie rentrée tous les archéologues des deux mondes! » clame Paulette, in-
capable de continuer à se taire plus longtemps, et qui envoie une bourrade
affectueuse à sa voisine, seule demeurée silencieuse : « Pas vrai, toi, Manette,
qui ne dis rien et qui n'en penses pas moins, en combinant déjà la toilette
supercoquentieusement élégante que tu arboreras le jour du vernissage pour
éberluer les populations!... » D'un coup sec sur le grelot préparé par la
véhémente petite Bourguignonne, Martiale ramène le silence et reprend :
« Vous voyez donc, monsieur Juilliard, que nous avons, tout comme vous,
nécessité de manoeuvrer très discrètement, de taire notre projet afin de nous
éviter le ridicule d'un échec possible, et de passer aux yeux de tous pour de
simples touristes, peut-être un peu excentriques, mais très superficielles. Si nous
avons manifesté tant de hâte à sortir des eaux territoriales italiennes, c'est que
nous nous trouvions contraintes de fuir la poursuite d'un journaliste de Gênes
acharné sur nos traces et que de malencontreuses circonstances.., à la poste
restante de Pizzo.... avaient amené....
— Ah! je t'en prie, capitaine,... épargne-moi, murmure Manette Marolles,
j'en ai assez de regrets....
- Je ne te fais pas de reproches, ma chère,... j'explique à notre passager,...
il faut bien qu'il comprenne notre situation comme nous avons compris la
sienne.... Donc, nous sommes en présence d'une nouvelle difficulté. Pour
pouvoir circuler librement de Corfou à Ithaque et réciproquement, — puisque
nous ne savons pas où nous allons exactement, — je suis dans l'obligation de me
faire reconnaître par la marine de Corfou, d'avoir la santé, la douane, la libre
pratique, le visa sur mes papiers de bord — le tout après la visite
réglementaire....
- Visite au cours de laquelle ma présence non prévue au rôle d'équipage
entraînera, sur mon embarquement, une demande d'explications qu'il vaut mieux
— et pour vous, et pour moi — éviter d'avoir à fournir.... Donc, avant que vous
leviez l'ancre et doubliez la pointe de Corfou, il faut absolument que,
moi, je sois parti.... »
Cinq protestations jaillissent ensemble devant cette déclaration de l'artiste,
et toutes parlent à la fois, mêlant les mots et les exclamations :
« Ah! par exemple!...
— Jamais de la vie!...
— Vous êtes notre hôte!...
— Mon blessé en traitement!,..
- Nous sommes des alliés, à présent!... Vous et nous!... »
61
Jean étend les deux mains dans une mimique de remerciement :
« Je vous en prie.... Ne me croyez ni ingrat, ce qui serait plus que vilain,
après ce que vous avez fait pour moi,... ni déserteur cherchant, à présent que je
connais vos projets, à me séparer de vous pour faire bande à part, ce qui serait
encore plus vilain.... Mais, étant donné le peu de scrupules de ceux qui ont
essayé de m'assassiner et qui peuvent me retrouver demain et recommencer leur
coup, je puis, d'un moment à l'autre, devenir un danger pour vous; et par
conséquent mon éloignement volontaire et immédiat apparaît une nécessité.... »
Encore une explosion des mêmes protestations, et si véhémentes que
Martiale n'arrive d'abord pas à les dominer. Enfin elle parvient à prononcer :
« Monsieur Juilliard, vous avez mal interprété ce que j'ai voulu dire :
retenez, pour n'y plus revenir, que désormais vous êtes des nôtres....
— Nous n'admettons pas votre départ....
- Vous n'êtes plus un passager.....
— Un membre de l'équipage en supplément... à présent!
— Nos intérêts sont liés.... »
Jean essaie de discuter, de signaler encore des difficultés, des périls. Il est
contraint de se taire devant la véhémence de ses interlocutrices parlant toutes à
la fois. Jusqu'à ce que Martiale Cartier parvienne à nouveau à rétablir le calme :
« Monsieur Juilliard, tout à l'heure, pendant que vous aidiez Gaït, Paulette
et Faïk à organiser ce mouillage nocturne devant Samothraki, j'ai fait le point
avec Manette.... C'est le maître à bord après Dieu, suivant la formule, qui donne
ses consignes,... et les voilà....
- Vous me permettrez bien, chère mademoiselle....
- Non, matelot, je ne permets pas, coupe net la capitaine dont le sourire
amical atténue et explique le subit autoritarisme.... Je ne permets pas, parce que
le moment n'est plus de discuter, mais d'agir.... Alors.... »
Elle a mis les deux mains, paumes à plat, sur la carte marine étalée devant
elle. Et à ton net, à petites phrases courtes, en chef véritable, elle expose :
« L’Aréthuse est ici, sous le vent de Samothraki. Mouillage forain. Bon
pour une nuit, pas plus.... Au lever du jour, nous déraperons. Et, sous voilure
réduite, nous recommencerons à tirer un bord en vue de la côte ouest de Corfou,
en dehors des trois milles des eaux territoriales : donc aucune interrogation à
redouter d'aucun garde-côte, garde-pêche, vedette de douane ou autres.... »
Sur la carte, le crayon bleu dessine une longue ligne orientée en direction
du sud. Et Martiale continue :
« A la fin de la journée, nous serons à peu près par le travers de la pointe
la plus méridionale de Corfou : Agora Cavo ou Capo Bianco.... Nous virerons de
bord, nous ferons sillage contraire et remonterons cap au nord....
— Tiens? Pourquoi ça? » ne peut se tenir d'interroger Paulette.
Avec une petite impatience, la capitaine reprend :
« Parce que j'ai besoin de filer le temps, et que je veux me trouver au
crépuscule, à peu de chose près, à hauteur de la baie d'Ermonais que domine le
62
cap Plakka.... Monsieur Juilliard, avez-vous lu l'ouvrage de Victor Bérard, Les
Phéniciens et l'Odyssée? »
Jean a un mouvement d'étonnement : « Non, mademoiselle,...
jamais.... Excusez mon ignorance.
- Ignorance que vous allez avoir la journée entière pour réparer, car
le voici.... »
La main de la capitaine se pose à plat sur deux volumes épais, et ouvre
l'un d'entre eux à une page marquée d'un signet :
« La baie d'Ermonais est identifiée par Bérard comme l'endroit exact où
Ulysse, naufragé, accosta à la nage la grève de Kerkyra, l'île des Phéaciens, et
fut recueilli par Nausikaa.... Région suffisamment peu habitée pour que, — la
goélette, mal visible, parce que dissimulée dans 1 ombre, s'étant approchée du
rivage, — le youyou puisse vous mettre à terre discrètement et rallier le bord
sans avoir éveillé l'attention.... Manette, tu es la photographe de l'équipage : tu
vas faire, de tout ce chapitre de Victor Bérard, texte, cartes et illustrations qui
sont excellentes, une série de photostats sèches à l'alcool, dont les feuillets
serviront de guide à notre compagnon.... Car vous ne connaissez pas Corfou,
n'est-ce pas? »
Jean a un geste de nouvelle ignorance :
« J'y viens pour la première fois.... J'avais carte et guide dans mes bagages
demeurés à bord du paquebot d'où le « tueur » de mon rival m'a si bien
expulsé....
- Ne les regrettez pas.... Ce que je vais vous donner là est bien supérieur
en précisions et en détails,... Quand le jour sera venu, vous vous orienterez
et vous traverserez Corfou à pied en paisible promeneur, vous dirigeant vers
le village de Gastouri....
- Mais attention... si quelqu'un m'interroge?... je ne "sais pas le
grec, moi... », interjette Jean.
Martiale d'un revers des doigts écarte l'objection : « Aucune importance.
Corfou a été colonisé successivement par tant de nations depuis les Vénitiens
jusqu'aux Turcs en passant par les Français, que les habitants sont accoutumés à
des visiteurs ignorant leur langue nationale.... Ancien pensionnaire de la Villa
Médicis, vous parlez italien?
- À peu près,... et je baragouine un peu l'anglais.
- Ça suffira très bien.... Comme justification de votre présence, voici : à
chaque escale de l'un des paquebots qui touchent à Corfou, des passagers
profitent des quelques heures de cet accostage pour aller faire un tour aux
environs de la ville; et il arrive souvent, paraît-il, que des distraits ou des
retardataires manquent le départ, et demeurent à terre sans bagages en attendant
un navire suivant qui les emmènera.... Vous serez un de ces étourdis dont la
présence n'étonne personne, car les insulaires sont accoutumés à voir ces gens
profiter de leur aventure avec philosophie, et s'offrir un séjour inattendu.... Vous
avez de l'argent sur vous?
63
— Oui, dans ma ceinture sous-vêtements, de l'argent français et des livres
anglaises : on a voulu me tuer, mais on ne m'a cas volé. »
La capitaine approuve :
« Bien. Mais insuffisant. Pour le premier jour, avant que vous ayez trouvé
un changeur, Manette qui, en femme de précaution, s'était fait envoyer à la poste
restante de Pizzo, par un de ses parents banquier, un peu d'argent grec, va vous
donner deux ou trois cents drachmes....
— Mais, je ne veux pas que....
— Laissez faire.... Manette, c'est le ministre des Finances de la bourse
commune.... Nous réglerons ça quand nous nous retrouverons.... Quant à vos
papiers d'identité, ne vous inquiétez pas : vous pensez bien qu'à Gastouri et
autres lieux similaires, personne ne prêtera attention à votre nom, même si,
par hasard, une radio quelconque a annoncé la disparition en mer d'un passager
du Warwick, courrier anglais des Indes.... Nous sommes d'accord?...
— Oui, approuve l'artiste. Mais vous dans tout cela?... - Nous? cela
devient très simple.... »
Et, à mots rapides, Martiale Cartier explique son plan. Dès l'instant que le
« passager clandestin » aura été mis à terre en pleine obscurité sur un littoral peu
fréquenté, avec tous les moyens de s'orienter, l'Aréthuse, doublant la masse du
mont Pantokrator, donnera dans le canal qui sépare Corfou du continent, et,
pavillon français au bâton de poupe, viendra se faire reconnaître dans toute la
rigueur et la complexité des règlements maritimes internationaux par les
autorités helléniques. Puis, les formalités administratives remplies 1, la libre
pratique accordée et les visas de règle apposés sur les divers pa^ piers du bord,
les occupants formant l'équipage de la goélette de plaisance annonceront,
publiquement, leur dessein de circuler d'île en île à travers l'archipel ionien. La
capitaine Martiale Cartier racontera même qu'elle et ses compagnes, éprises avec
conviction de la Grèce antique et médiévale, soucieuses de retrouver des traces
des divers séjours des forces françaises, les unes au temps de la quatrième
croisade, les autres à l'époque révolutionnaire et impériale, comptent circuler à
loisir, jeter l'ancre au hasard des escales possibles sans programme arrêté
d'avance, prendre des photographies, aire des aquarelles, bref passer
d'agréables semaines de vacances au gré de leur fantaisie.
« Mais, interroge Jean Juilliard, comment nous rejoindrons-nous, sans
attirer sur nous une attention, indésirable à tous points de vue?
- De la manière la plus simple du monde.... Vous allez, vous,
prendre gîte quelque part au village de Gastouri, le lieu habitable qui est le plus
proche, sans l'être trop cependant, de cet Achilleion organisé par l'impératrice
errante, et au large duquel elle a effectué le bizarre et mystique sacrifice de son
collier. Vous vous y trouverez en curieux, juste au moment que, non moins
curieuses, les cinq Françaises seront venues mouiller leur navire en face de la
résidence impériale, et, par le plus grand des hasards, nous vous rencontrerons
au cours de la visite.... Entre Français isolés à l'étranger, la connaissance
64
est aussi naturelle que vite faite.... Nous aurons une pitié toute
féminine pour ce compatriote égaré par mégarde et oublié par son paquebot....
Et, comme vous nous raconterez que vous aviez dessein d'aller rendre
visite à un vôtre ami, le célèbre compositeur Marc du Viguier, retiré pour
son travail dans un coin perdu de Sainte-Maure de Leucade, nous vous offrirons,
— chose toute logique, — de vous conduire auprès de lui.... Sur quoi, comme
nous sommes des admiratrices passionnées de ce musicien français si
connu, et que nous n'avons absolument rien à faire, nous nous donnerons la
distraction de prendre cette Leucade comme port d'attache provisoire, et
d'en faire le centre de rayonnement de nos excursions sans buts bien précis
et sans délais déterminés, en vous priant de bien vouloir accepter de faire partie
momentanément de notre équipage....
- Pardon, chère mademoiselle, vous n'avez jamais écrit de romans
policiers, ni bâti de scénarios de cinéma?... »
Sous l'inattendu de la question, un peu narquoise-' ment débitée,
Martiale Cartier demeure interdite, regardant Jean dans le regard de qui brille
une petite lueur ironique. Et, mise hors de garde, elle se borne à répondre assez
naïvement :
« Mais... non.... Pourquoi cela?
— Eh bien, parce que vous me paraissez avoir un assez joli talent
d'intrigue, et que nous allons avoir toute l'apparence de jouer un film à
rebondissements, n'est-il pas vrai, mesdemoiselles?... »
Quatre approbations énergiques montent à la fois, à la confusion de
Martiale qui balbutie, en rougissant un peu :
« Mais je vous assure.... Enfin, il me semble.... Maintenant si vous croyez
pouvoir combiner quelque chose de mieux... pour organiser vos recherches et les
nôtres, en parallèle pour entraide?...
— Pas du tout.... Pas du tout... c'est très bien... parfait! Un bravo pour la
capitaine.... Et en besogne! »
Toutes les voix encore une fois se sont unies en un chœur souligné de
rires, de battements de mains.... Et l'organe aigu de Paulette soudain domine tous
les autres, criant à tue-tête :
« Cap'taine,.,.. cap'taine,... au nom de l'équipage tout entier, passager, qui
n'est plus clandestin, compris,... sans attendre une décision de la. Biennale de
Venise ou du Congrès de Cannes,... je te décerne un Oscar d'honneur!... et, en
Bourguignonne salée suivant le dicton de chez moi, je l'arrose d'une bonne
bouteille de ma réserve personnelle.... »
Paulette a bondi jusqu'à l'armoire qui domine sa couchette; elle l'ouvre en
faisant claquer la porte, saisit et exhibe une bouteille, la débouche d'un
tournemain, et la brandit en criant :
« Amenez vos quarts, les matelots.... Cuvée réservée de l'hôpital de
Beaune.... A Martiale Cartier, notre chef,... à son plan mirifique,... au collier de
65
l'impératrice et au métier à tisser de Pénélope,... trois hourras! Et l'Aréthuse en
avant,... à l'abordage! »
66
V
Les deux poings fermés sur les commandes de la roue de barre, acajou et
cuivres, qu'elle manie de manière à bien conserver la goélette dans le lit du vent,
sans accroître sa vitesse réglée au chronomètre, Marguerite Trévarec regarde le
disque du soleil qui lentement descend dans l'ouest par une diagonale en
direction des lieux où, de l'autre côté de l'horizon, se trouve, quelque part, la
Sicile. Et elle fait :
« Gare dessous, vous autres.... L'heure tourne.... Il serait temps de voir si
tout est paré. »
Un autre coup d'œil vers l'est, et toute la masse confuse qui, à tribord,
mais assez loin, trace une ligne irrégulière. Et elle ajoute :
« Parce que la baie d'Ermonais, ça doit être quelque part à cette hauteur-
ci.... Mais comme la brise n'adonne pas bien fort, il faut le temps d'y arriver
avant que la lune ne vienne indiscrètement nous silhouetter sur le fond du
tableau.... Hé là-bas, Moutarde, as-tu fini ton repassage, toi? Ça n'est pourtant
pas un smoking pour le raout de la marquise des Entourloupettes que tu arranges
là?... »
Calée sur ses jambes écartées en une pose garçonnière, et maintenant
devant elle, sur une caisse qui lui sert de planche à repasser, un vêtement sur
lequel elle promène un fer électrique dont le fil plonge par un capot et s'en va
rejoindre les accumulateurs du moteur auxiliaire, Paulette se redresse un peu,
s'appuyant au grand mât qui lui sert de dossier en même temps que la voile la
protège des rayons du soleil. Et elle riposte :
« Tu ne voudrais tout de même pas que ce pauvre Jean Juilliard, supposé
descendu d'un paquebot de luxe en escale, se montre aux belles Corflotes avec le
veston déchiré d'un coup de couteau, taché de sang et fripé comme une loque
qu'il avait sur le dos quand nous l'avons repêché...? Trois heures de stoppage, de
lavage, de repassage que je viens de m'envoyer pendant que toi, Mine-de-Rien,
tu t'es bornée à faire de l'équilibre avec ta roue de gouvernail.
- Chacun son boulot, ma petite fille.... Moi", j'obéis aux ordres : pas ma
faute si je suis de quart pendant que tu es de couture.... Seulement si tu as
terminé, comme moi je ne peux pas bouger crainte de faire une embardée,
appelle les autres....
—, Pas la peine.... Tu as parlé assez fort,... on t'a entendue.... La preuve :
voilà Manette qui sort de son laboratoire.... Salut, A-Tout-Chic, ou la jolie
femme qui a la conception photographique de l'existence!
— Tais-toi, quart de moustique », réplique Manette Marolles qui
sort du poste avant, tenant sur ses mains étendues une douzaine de feuillets
67
encore humides. « Bien heureux pour tout le monde que je sois la photographe
brevetée de l’Aréthuse... et surtout dans ce cas-ci.... Puisque tu as ton fer tout
chaud, passe-moi donc un coup sur ces pages de photocopies que je ne peux pas
arriver à sécher assez vite....
- Tu as eu le temps de tout reproduire? questionne Gaït. Le chapitre
entier du bouquin de Bérard?...
- Oui, tout est venu... caractères d'imprimerie, gravures, cartes... en
plein beau noir.... Allez, Paulette, attention à ne rien roussir avec ton outil trop
chaud.... »
La petite brune hausse les épaules; elle prend les feuilles humides et fait :
« As pas peur, fistounette.... Premier prix de repassage à l'école ménagère,
moi..,. Oh! oh... tu ne t'es pas vantée : du beau travail, oui.... Avec ça en main, il
peut se lancer dans le maquis, maître Ji-Ji...,
- Quoi? disent les deux autres en même temps. Qui appelles-tu
ainsi?...»
La Bourguignonne, tout en maniant adroitement son fer chaud, riposte :
« Ji-Ji?.... Ben, Jean Juilliard, naturellement... puisque c'est de lui que je
parle.
- Ah! tu ne manques pas de toupet, toi le mousse.... En voilà une
familiarité, par exemple! » s'insurge Manette Marolles.
Tout en continuant de repasser adroitement les feuilles humides, Paulette
jette :
« Oh! Jean Juilliard, c'est trois fois trop long à dire.... Ji-Ji, ça va plus
vite.... Et puis quoi, chacune de nous a son surnom à bord.... Puisque le naufragé
va être maintenant embarqué, comme nous, il faut que, comme nous, il ait son
surnom.... Ji-Ji, ça lui va très bien.... »
Gaït et Manette échangent un regard amusé :
« Ah! celle-là! fait la Bretonne.
— Comme numéro! » répond la Parisienne.
Paulette commence une réplique, mais elle l'arrête à la première syllabe,
car le porte-panneau du carré s'ouvre, et Martiale paraît, jetant le coup d'oeil
circulaire du chef sur le pont et sur les deux horizons de tribord et de bâbord. Et,
le ton un peu grave, elle prononce :
« Le moment approche.... Gaït, laisse arriver bout à terre,... mais
doucement. Je veux mettre une bonne heure pour approcher de la baie
d'Ermonais à pleine nuit faite. »
De la coursive intérieure émergent Faïk qui porte une petite trousse de
pharmacie et une boîte à biscuits de mer, et Jean Juilliard, un sac de sport à la
main, et vers qui, d'un même mouvement, Paulette offre la vareuse nettoyée et
raccommodée, et Manette le paquet de feuilles photographiques, tout en disant
ensemble la même phrase :
« Terminé juste à temps,.., comme promis.... »
68
Tandis que Martiale, prenant les lourdes jumelles prismatiques qui, à son
cou, pendent à l'extrémité d'un cordon de cuir brut, se met à examiner la masse
allongée interminablement qui représente le dos de cette étrange forme de serpe,
dont le tranchant se recourbe face au continent : d'où, dès la plus haute antiquité,
a été tiré le nom de île de la Faucille.
« Nous arriverons à portée juste après le coucher du soleil.... Mais comme
la voilure pourrait bien se découper en fantôme blanc sur les cuivres du
crépuscule, paré à amener toute la toile dès maintenant, et le moteur en marche
au ralenti pour atténuer le ronflement.... L'eau a le défaut de porter le son à trop
belle distance.... Aux drisses, tout le monde.... Je prends la barre.... »
Paulette et Manette aux deux focs, Gaït à la misaine, Faïk à la grand-voile
- - une étonnante simultanéité de mouvements qui dit, mieux que des paroles, le
remarquable esprit d'équipe dont sont animées ces cinq filles, en pleine force de
leur jeunesse, et visiblement entraînées par une même conscience, une même
adresse et un même amour du métier de la mer. Il y a une série de grincements,
des poulies qui laissent filer des cordages, des chocs de vergues de pic heurtant
les deux guis sur lesquels viennent se replier les voiles, tandis que les focs se
roulent à même le pont. Puis l'une après l'autre, et sur le même ton, quatre
annonces :
« Paré, cap'taine.... »
L’Aréthuse, à sec de toile, ne file que par cette vitesse acquise que la
technique marine appelle l'erré. Sans attendre l'ordre, Gaït s'est affalée au poste
du moteur, et le lance à toute petite vitesse. Un doux ronron monte des flancs de
la goélette qui, laissant derrière elle un bouillonnement de sillage, reprend sa
route en tanguant par longs à-coups sur les houles; qu'elle coupe de son étrave
en lame de couteau.
Et, comme le soleil est, maintenant, tout proche de la ligne d'horizon
occidentale et que des tons bleutés ou mauves commencent d'envahir les
lointains de l'Orient, le long littoral de Corfou grandit dans le rapprochement
plus rapide et se transforme en une masse à grandes taches noirâtres.
Jean a reçu de Paulette sa vareuse remise en état. Il l'enfile, en remerciant
le mousse de sa complaisante adresse, puis boucle sur ses épaules le sac-touriste
dont Martiale l'a contraint de se munir, en disant :
« Pour un visiteur à pied qui a voulu profiter du délai d'une escale, rien de
plus naturel,... personne ne s'en étonnera... et pour vous ce sera une sécurité. Il
serait imprudent de vous risquer sans quelques objets indispensables, et, même,
quelques provisions.... Sait-on jamais?... »
A présent, soleil disparu, la nuit lentement déploie ses voiles faits de
brumes crépusculaires extrêmement ténues et fraîchissant peu à peu. Et, sur le
pont, un silence, qui trahit l'inquiétude mal déguisée, grandissant parmi
l'équipage groupé autour de « son » naufragé : aucune des cinq n'accepte sans un
serrement de cœur ce départ nocturne dans des conditions qui peuvent être
inquiétantes. Par son aventure pas mal mystérieuse, par sa gentille bonne grâce,
69
ses reparties amusantes, ce garçon qu'aucune d'elles ne connaissait que pour
avoir vu son nom sur des cimaises de Salons et des comptes rendus
d'expositions, les a conquises. En ces quelques jours de vie commune à bord, il
est devenu un camarade auquel toutes cinq se sont attachées avec ce sentiment
spontané éprouvé fréquemment par les sauveteurs pour celui qu'ils ont arraché
au péril et à la mort. Et lui aussi, de son côté, éprouve, à quitter ainsi ces cinq
gaies et vaillantes filles, une subite et grandissante tristesse.
Dans la mélancolie du crépuscule élargissant sa pénombre, Martiale, les
mains sur la roue de barre, guide la goélette qui, à tours d'hélice réguliers,
avance vers la masse sombre de la côte corflote. Devant elle, sous la lueur de la
lampe éclairant le compas dans son habitacle, est déployée la carte sur laquelle
la capitaine a pris soin, en plein jour, de marquer les alignements grâce auxquels
elle atterrira à coup sûr juste en face de la baie d'Ermonais. Tout à coup,
rompant le silence qui pèse sur le petit groupe vaguement inquiet, elle explique à
voix un peu baissée, donnant ses derniers conseils :
« Je stopperai à un demi-mille de la grève et des roches qui l'encadrent. Le
youyou vous débarquera très exactement au lieu où, Victor Bérard, dont les
photocopies de Manette vous donnent, gravures comprises, le chapitre entier, l'a
démontré, Ulysse accosta à la nage, épuisé de fatigue.... Il y a là, parfaitement
identifiés, le bois au fond duquel il se fit un refuge, et les vasques, emplies par
un ruisseau toujours existant, dans lesquelles, au jour levant, il vit Nausikaa, fille
adulée du roi des Phéaciens, venir, avec ses compagnes, procéder au lavage des
manteaux et linges de ses frères..,.
- Temps patriarcaux, murmure entre haut et bas Marguerite Trévarec,
où une princesse héritière joue à la blanchisseuse de fin, et fait la lessive
de sa famille....
- Ce qui date vraiment un peu à l'âge du « lav'tout » électrique », coupe
Manette Marolles.
Mais la plaisanterie tombe à faux, et l'irrévérencieuse Paulette elle-même
n'essaie pas de détendre la situation angoissée. Si bien que Martiale reprend :
« Tâchez de passer la nuit dans l'abri d'Ulysse qui est là, juste au bord de
la grève.... Puis au jour venu, utilisez la carte de Bérard et celle du Guide bleu
que nous avons mise aussi dans votre sac, et en route. Aucun besoin d'hésiter
entre les chemins, ni d'interroger personne, ni de donner à un passant un peu
soupçonneux l'impression que vous vous cachez, ou que vous pourriez être un
suspect égaré.... Jouez au flâneur que rien ne presse et qui se promène pour son
plaisir à travers un pays qu'il visite le nez au vent.... Traversez l'île d'ouest en
est. Gagnez ce village de Gastouri où, tenant votre personnage de touriste
pédestre, vous trouverez bien à vous restaurer et à vous loger... même
médiocrement....
— Aucune importance.... Quand j'étais prix de Rome, j'ai pris l'habitude
des auberges campagnardes d'Italie et de Sicile....
70
— L'essentiel est que vous alliez visiter ce fameux Achilleion : extasiez-
vous afin de justifier, vis-à-vis des curieux, le fait que, par admiration, vous
prolongez un séjour impromptu au lieu de ne demeurer là que les trois heures
employées d'ordinaire par les touristes d'excursion.... Surtout ne posez pas trop
de questions ni sur l'impératrice, ni sur ce qui vous intéresse : cette histoire de
sacrifice du collier noyé doit être fameuse dans toute la région; et plus vous
aurez l'air de l'ignorer et de vous en désintéresser, plus les gens seront démangés
du besoin de vous la raconter et de multiplier les détails, vrais ou faux.... Alors,
filez le temps. Et attendez-nous..,. Je vous demande trois jours de patience, avant
d'apparaître, comme par hasard, avec l'Aréthuse en rade de Gastouri.... — Soyez
tranquille : je vous guetterai, et aussitôt je m'arrangerai....
—: Mais pas du tout.... Ce serait une énorme erreur.... Nous ne nous
connaissons pas!... Et nous ne vous intéressons en aucune manière!... Laissez-
moi le soin d'inventer sur place l'incident au cours duquel nous ferons, par le
plus grand des hasards! cette connaissance inattendue à la fois pour vous, pour
nous et pour les spectateurs.... Après quoi, il sera tout à fait normal, et
absolument naturel, qu'entre compatriotes si éloignés de France, une amitié née
et développée publiquement de la sorte se noue... puis se développe,... Tout
normal et naturel que nous nous mettions à nous promener ensemble, en nous
aidant mutuellement dans nos allées et venues.... Sommes-nous d'accord?
- Complètement, acquiesce Jean qui ajoute : vous songez vraiment à tout
avec une adresse de... diplomate,... et j'obéirai,... capitaine! »
L'artiste a détaché le mot à dessein, avec une expression si appuyée que
Martiale croit nécessaire de mieux s'expliquer :
« Ah! je vous en prie,... Ne croyez pas que je vous donne des ordres,...
tout juste un conseil,... un plan de campagne commun.... Parce que je ne suis pas
du tout persuadée que vos ennemis soient réellement convaincus de votre mort
sous leurs coups.... Un tueur professionnel dépêché par un jaloux est forcément
un méfiant..,. Rien ne prouve que ces gens, sachant que, pour rechercher ce
fameux joyau impérial, vous serez absolument obligé de vous rendre en un
endroit fixe qui est un lieu restreint, sont parfaitement capables de venir voir sur
place si, réellement, vous ne reparaissez pas.... Et, dans ce cas, vous allez être de
nouveau en danger.... »
Un petit temps, puis cette phrase bien détachée :
« Et nous ne vous avons pas sauvé la vie au détroit de Messine, pour vous
laisser la risquer de nouveau à Corfou, sans nous mêler de votre bagarre.... »
La phrase a été prononcée avec la tranquillité aisée d'une affirmation toute
naturelle et, en même temps, avec une simplicité telle que Jean ne peut contenir
une subite émotion. D'un geste spontané, vers la barreuse debout devant lui et
dont la silhouette hardie se détache sur le fond enflammé du crépuscule, il tend
les deux mains, et d'une voix un peu tremblante :
— Merci.... Vous me bouleversez de me parler ainsi.... J'accepte, mais à
une condition....
71
— Non : sans conditions....
— Une seule, mais formelle.... C'est que, moi aussi, à mon tour, je me
mêlerai de votre bagarre, à vous, si, par une malchance quelconque, vous aussi,
brusquement, vous en aviez une..., »
Retenant sa barre de la paume gauche, Martiale a mis sa droite dans celles
de l'artiste, et répondant virilement à l'étreinte de Jean, elle acquiesce :
« Ce qui serait bien possible, après tout.... Sait-on jamais?... Aussi, au
nom de nous cinq, j'accepte... et de tout cœur, croyez-le bien.... »
Presque aussitôt la voix calme de Faïk s'élève :
« Attention devant,... on entend le brisant... »
Sous la poussée de son hélice, la goélette n'a pas cessé de monter en
direction de la terre dont la masse, éclairée des derniers feux rougeâtres du
crépuscule, a maintenant grandi. Martiale fronce le sourcil, tend l'oreille : le
bruit clair, irrégulier, de la houle du rivage qui se lève sur le sable et s'abat en
fracas de cristal brisé, est en effet très net et va s'accentuant d'instant en instant.
La capitaine donne un tour de barre. La docile Aréthuse obéit, vient un peu en
travers, et du pont tous les regards distinguent les lignes hautes et droites des
falaises et la courbe accentuée d'une grève dont le sable peint une tache un peu
livide entre les masses foncées des rocs.
« Paulette, débraie le moteur.... Nous allons rester stoppés, le nez dans le
courant.... Et avec Manette, paré à armer le youyou.... »
Dans l'intérieur du poste, le rythme et la sonorité du moteur changent
soudain, tandis que, sur la joue bâbord de la goélette, un grincement de poulies
et un glissement de bois sur bois, puis un choc sur une houle, annoncent la mise
à l'eau de la petite embarcation retenue uniquement par son amarre d'avant :
« Moteur, paré,... youyou paré,... annoncent deux voix unies.
— Alors, monsieur Juilliard, articule Martiale avec un léger tremblement
qu'elle contient... si vous êtes prêt?... »
Le jeune graveur se lève, assure son sac sur ses épaules par un coup de
reins, puis prononce :
« Au moment de vous quitter, laissez-moi encore vous dire,
mesdemoiselles....
— Non, coupe Martiale, rien du tout.... nous le sa vons... et
comme je ne suis pas très confiante ni dans le fond ici, ni dans le
courant qui me fait dériver, faisons vite,... et embarquez.... »
Vers Jean, en même temps, trois mains se tendent, chacune offrant un
objet :
« Emportez ma torche électrique, fait Gaït : elle va vous servir.
— Et ma trousse de poche pour refaire votre pansement, ajoute Faïk : il
en aura besoin....
- Ma boussole-montre, qui vous donnera heure et direction »,
termine Manette.
72
Trois poignées de main énergiques accentuent les trois cadeaux, et à son
tour, Martiale tend un objet lourd et luisant :
« Mon browning... avec le souhait que vous n'ayez pas à vous en servir....
Et à dans trois jours.... Paillette et Manette aux avirons et débordez.... Le fanal
vert de tribord vous servira de repère pour revenir.... »
Mais Paillette proteste :
« Les avirons? penses-tu!... J'ai armé la moto-godille,... et j'irai bien toute
seule.... D'abord, je suis comme les chats : je vois clair la nuit.... »
Puis, déjà passée par-dessus bord et installée à l'arrière du youyou :
« Allez, monsieur Jean,... puisque vous voilà devenu la compagnie de
débarquement,... à bord,... et avant partout!... »
Incapable de plus rien dire, toutes les mains serrées, les objets offerts
disparus dans ses poches, Jean Juilliard enjambe la lisse, se laisse aller sur le
banc de milieu de la légère embarcation qui, amarre larguée, sous la main de la
jeune Bourguignonne, part' à toute allure dans un tourbillonnement d'hélice,
piquant droit vers la grève.
Et le mousse, qui ne peut pas se taire, parle tout en manœuvrant le
commode appareil qui sert à la fois de propulseur et de gouvernail :
« Non! Les avirons!... pour faire un raille dans l'obscurité!... elle rêve la
capitaine! Quand il y a ce p'tit teuf-teuf-là qui est mignon tout plein.... Et puis,
en plus Manette...! comme si le Pacha ne savait pas que A-Tout-Chic ne peut
aller à terre sans faire toilette n° 1.... Besoin de personne, moi, pour jouer les
contrebandiers en vous mettant sur la grève, moi!... Vous avez con-
fiance en moi, s'pas, m'sieu Jean Juilliard?...
- Mais bien sûr », riposte l'artiste qui en même temps baisse la tête et le
dos en se sentant giflé par un froid paquet d'eau.
La petite brune éclate d'un rire forcé :
« Ah! excusez... la douche.... Ma faute : j'ai mal pris la houle.... Tenez bon
dix minutes.... D'ailleurs, va falloir que vous mettiez les pieds dans le bouillon
pour atterrir.... C'est tout de la grève par ici, m'a dit Martiale... et, pas de môle,...
pas de quaù... Oh! je peux échouer : le youyou ne cale rien du tout... et il est
léger. N'empêche qu'il y aurait un semblant de lune, moi, j'aurais autant aimé
ça.... Mais, dans votre intérêt, vaut p't'être mieux qu'on ne nous repère pas à
l'accostage.... Ah! attention,... je coupe les gaz et je laisse filer. Paré à sauter,
vous!... »
Dans la sorte de fausse clarté qui, une demi-heure après le coucher du
soleil, enveloppe la terre et la mer, Paulette, véritable mousse bien entraînée, a
très adroitement manœuvré en profitant de la faiblesse du ressac, assez bruyant,
mais très allongé et très faible. Et, barré d'une main sûre, le léger canot est venu
échouer de tout son avant sur le sable.
A mi-jambes dans la mer, Jean a sauté, ses souliers mordant dans le sable
et de la main droite attirant à force le youyou dont Paillette enjambe à son tour la
lisse en disant :
73
« Pas trop à sec!... Il faut que je reparte, moi.... Vous, vous voilà rendu....
En route pour les aventures!... Je ne sais pas si c'est vraiment l'endroit où le
nommé Ulysse a passé sa nuit de naufragé : mais je vous en souhaite une bonne
pour la vôtre.... Là-dessus, aidez-moi à me remettre à flot parce que je vous
abandonne.... »
Jean a jeté son sac sur le sable hors de l'atteinte du brisant. Et il
s'approche, puis a soudain la surprise d'entendre la voix de sa jeune camarade
devenir un peu rauque, comme embuée d'une émotion, et lui jeter :
« Elles auraient pu me prévenir qu'elles vous donnaient chacune quelque
chose, les quatre autres, là à bord.... J'aurais voulu faire comme elles, moi aussi.
Ça me porte de la peine, à moi... d'être la seule à avoir l'air de vous trouver
indifférent.... Alors, écoutez, puisque j'ai les mains vides malgré moi...
permettez-moi... au moins de vous embrasser.„ Ji-Ji.... »
Sans attendre, elle lui a jeté les deux bras autour du cou, sur les deux
joues lui plaque deux gros baisers retentissants. Puis elle saute à pieds joints
dans le youyou, lance la moto-godille en marche arrière, s'arrache du sable,
déborde à toute vitesse, puis dessine un demi-cercle, repart en marche avant, et
pique droit devant elle en jetant :
« Bonne nuit!... et si la blanchisseuse-princesse Nausikaa vous apparaît,...
dites-lui bien des choses de ma part!... »
Dans un éclat de rire et un vrombissement de la moto-godille, le youyou a
disparu en bondissant de houle en houle, à travers l'obscurité grandissante.
Un long moment, Jean Juilliard demeure immobile, debout les pieds dans
le sable humide, les yeux fixés sur cette mer qui, peu à peu, se noie de ténèbres
au travers desquelles il aperçoit, à peine visible, paraissant et disparaissant par
intervalles, un minuscule point lumineux vert, l'un des fanaux de position de la
goélette Aréthuse dont il lui semble que, par ce débarquement, il est séparé à
jamais.... Le vrombissement de la moto-godille n'est déjà plus qu'un murmure
qui va s'affaiblissant, puis s'éteint complètement. Avec la sensation de se sentir
désespérément seul tout à coup, le jeune homme voit passer et repasser devant
lui, si captivantes chacune en son genre et cependant si différentes, celles à qui il
doit d'avoir échappé à la mort entre Messine et Reggio, et avec qui, dans un
compagnonnage aussi cordial qu'inattendu, il vient de vivre ces dernières jour-
nées : la vigueur de Martiale Cartier, véritable amazone de la mer dans les lignes
d'une beauté presque sculpturale, la grâce plus apprêtée et la coquetterie sûre
d'elle-même de Marie-Antoinette Marolles, la troublante identité des deux
Bretonnes jumelles Marguerite et Geneviève Trévarec avec leur finesse de traits
semblables, et la perpétuelle gêne de risquer, sans cesse, de prendre l'une pour
l'autre; enfin la gaminerie et l'exaltation juvénile de cette Paulette Montrachet
dont la double embrassade de gamine emportée dans son élan irrésistible, lui
brûle encore les joues....
Très doucement, émergeant des hauteurs auxquelles le débarqué tourne le
dos, une lueur blanche éclatante émerge : le disque de la lune qui surgit. Et les
74
rayons d'argent glissant sur le maquis, la grève, les roches, viennent illuminer la
mer étendue jusqu'à l'horizon en direction de l'invisible Italie.... La mer dont les
houles renvoient ces rayons en étincellements brisés,... la mer entièrement vide,
sur laquelle le regard de Jean cherche en vain la silhouette fantomale de la
goélette qui, sans doute, déjà remise en route par son équipage féminin rendu à
sa libre vie de jeunes aventurières enthousiastes, semble avoir disparu pour
jamais dans l'immensité de la mer Ionienne....
Un lourd soupir soulève la poitrine de Jean Juilliard, frappé par cette
sensation d'abandon, en même temps qu'avec un certain étonnement, il lui
semble que les traits hautains de Miss Ellen, l'autoritaire et fantasque
Américaine dont, voici quelques heures encore à peine, l'image dominait son
souvenir, lui paraissent lointains et comme estompés. Avec un sursaut des
épaules, el quelques mots entrecoupés, il se gourmande de cette sensation
comme il ferait d'une infidélité de croyant à son idole. Et, faisant effort pour se
reprendre, l'artiste se décide à chercher un abri, en suivant les indications dont la
sollicitude de ses amies de la goélette l'a si soigneusement et obligeamment
comblé.
Il murmure entre ses dents :
« Ulysse,... Ulysse,... l'Odyssée,... c'est très charmant toute cette
littérature.... Mais outre que je n'ai jamais été très fort sur toutes ces histoires-là
même au temps que je les ânonnais sur les bancs du lycée Condorcet,... j'avoue
que je ne crois pas beaucoup à ces identifications plus ou moins hasardées qui
font la joie des archéologues.... J'ai beaucoup de respect pour le gros bouquin
que cette jolie Manette s'est donné le mal de me photocopier pour ma gouverne;
mais, tout de même, depuis trois mille ans, la plage a eu le temps de changer et
l'abri de M. Ulysse d'être démoli par les tempêtes de la mer et les tremblements
de la terre.... Or, avant de me risquer à travers Corfou en suivant le programme
que m'a tracé cette autoritaire Martiale, très charmante, mais qui me rappelle
mon ancien capitaine de chasseurs alpins.... « vous avez bien compris, mon
ami?... « eh bien, à présent, allez.... »
— je donnerais bien mille francs-papier pour dormir trois heures à
l'abri....»
Tout en monologuant, Jean a commencé à remonter la pente de la grève,
en saluant d'un geste amical la lune dont le disque gravit lentement la voûte du
ciel, et inonde de lumière la plage et la falaise :
« Merci, madame!... Je ne suis pas comme cette enragée de jeune Paulette
qui prétend voir clair dans l'obscurité... et grâce à vous je ne risque plus de me
rompre le cou dans quelque trou... ou de me casser les jambes sur ces chausse-
trapes de cailloux aigus.... Voyons, voyons... notre jeune érudite de Gaït m'a
expliqué que ce globe-trotter d'Ulysse avait couché dans un bois d'oliviers
sauvages,... et elle m'a montré la gravure de son bouquin.... Alors par hasard,
cette masse noirâtre, là-haut?... Ça serait comique tout de même.... Je ne risque
rien d'y aller regarder.... »
75
Son sac rejeté sur l'épaule, l'artiste achève de gravir le sable, puis la pente
herbue, et, arrivé au sommet, il constate que, en effet, il se trouve bien à l'entrée
d'une futaie d'olivettes dont la vue ébranle un peu son scepticisme.
Il inspecte autour de lui et constate :
« Propriété privée?.... Non.... Ni barrières ni clôtures.... Donc pas de
propriétaire grincheux prêt à aller chercher le garde champêtre pour camping
illicite.... Ma foi, je me risque.... Qui dormira, verra.... »
II avise un tronc qui lui paraît bien protecteur, un tapis d'herbe un peu
incliné et suffisamment épais qui doit offrir un sommier relativement élastique.
Alors, s'aidant de la lampe électrique de Gaït, il vérifie son pansement à l'aide de
la trousse de Faïk, puis examine le sol; à la montre-boussole de Manette, il
regarde l'orientation, s'assure de l'heure, s'étend à terre, place à portée de sa main
le browning de Martiale, tous gestes qui provoquent cette réflexion de gratitude :
« Autant de filles charmantes, ces cinq-là.... Elles m'ont sauvé, elle m'ont
soigné,... elles m'ont comblé de cadeaux utiles.... et avec quelle délicatesse...
toutes, oui, y compris cette inénarrable Paulette, avec sa façon de me sauter au
cou comme une enfant.... Ji-Ji1,... me baptiser Ji-Ji.... Quelle folle!... »
Péniblement, il s'est débarrassé de ses souliers trempés d'eau de mer. Et,
avec un soupir d'aise, se glisse sous la couverture tirée de son sac. Puis, une idée
subite lui vient, qui est une manière de remords. Il allume la torche électrique,
sort de sa vareuse un assez grand portefeuille, l'ouvre, en tire une photographie
et l'éclairé de près pour la contempler avec une grimace mécontente :
« Pas ma faute, vous savez, darling.... On a essayé de me tuer,... de
m'assassiner pour me séparer de vous.... Alors, je suis tombé à la mer,... et les
plus belles photographies, même œuvres des plus grands artistes de New ork
supportent mal l'eau salée.... Si bien que votre portrait,... votre splendide
portrait... s'est trouvé un peu... un peu.... »
Le merveilleux visage, en vérité bien trop figé dans l'expression
dominatrice d'une beauté orgueilleusement sûre d'elle-même, avec les yeux aux
prunelles impérieuses, la bouche fièrement arquée, le sourire dominateur et le
décolleté triomphant de la robe de bal, est éclairé violemment par la petite
ampoule électrique. Et Jean le contemple avec une admiration éperdue, tout en
songeant que le prestigieux modèle entrerait dans une colère folle en constatant
la traînée de taches d'humidité qui défigurent une gorge célèbre dans tous les
salons des Etats-Unis.
L'artiste a cet enfantillage d'amoureux : il s'excuse auprès de l'image de
l'absente :
« Cet accroc,... là... sur votre cou,... pardonnez-moi.... Nous le cacherons
bientôt sous les six rangs de perles uniques du collier de l'impératrice que je
vous ai promis... et que je vais maintenant vous chercher,... Ellen.... »
Et le prénom musical est souligné d'un pronom d'adulation :
« Mon Ellen!... »
76
Sur le mot et un dernier regard, Jean a refermé le portefeuille, éteint la
lampe, remis le portrait dans sa cachette, et, roulé dans sa couverture, il s'endort
pesamment, tout recru de fatigue, en balbutiant alors avec une admiration
passionnée :
« Ellen,... Ellen.... »
Mais en même temps, sans qu'il s'en rende compte, et comme d'elles-
mêmes, ses lèvres égrènent successivement :
« Martiale,.., Gaït,.. Manette,... Faïk,... Paulette.... »
Et il répète en séparant les syllabes :
« Pau... let... te.... »
Puis il sombre dans un sommeil d'anéantissement que traversent des rêves
imprécis,... des rappels de cauchemar,... des visions floues de visages qui se
cachent les uns les autres,... puis des impressions de cris,... et enfin une chaleur
brutale au visage.... Si bien qu'il se redresse d'un mouvement du buste lui
arrachant un rappel de douleur à l'épaule, mais les prunelles éblouies :
« Le soleil,... »
Et Jean demeure stupéfait : un soleil très haut dans le ciel, car c'est en
perçant un feuillage assez épais que ses rayons très chauds ont fini par arracher
le dormeur à son pesant anéantissement. Et il demeure là, étendu, ses yeux fixant
le ciel magnifiquement bleu, la mer idéalement belle, la grève étincelante de
micas, les roches énormes. Puis revenant au bracelet-montre fixé à son poignet,
il a cette surprise :
« Dix heures et demie,... pas possible.... J'ai dormi... la nuit... la matinée....
Et puis qu'est-ce que c'est que cela?... »
Des cris en effet, ces cris qu'il avait cru être des bruits n'existant que dans
son rêve,... cris aigus, mais de joie,... cris de femmes, et par des voix très
juvéniles....
Jean s'est relevé à demi, et il exclame :
« Non.... Pas possible.... C'est une gageure,.... quelqu'un me fait cela
exprès.... »
A une centaine de pas de l'arbre qui dissimule l'artiste, il y a une série de
vasques naturelles en escaliers et le long desquelles ruisselle, des unes dans les
autres, à clair murmure, une eau limpide qui roule en cascatelles. Véritables
lavoirs dans lesquels, pour le moment, trempent des étoffes... tandis que, riant,
criant, appelant, se poursuivant gaiement, sept ou huit jeunes femmes et jeunes
filles se lancent et relancent à toute volée un ballon qui, de temps à autre au
milieu des rires, va s'abattre dans l'une des vasques en faisant jaillir des gerbes
d'éclaboussures....
Et malgré lui Jean prononce :
« Nausikaa et ses suivantes.... Le passé qui revit.... C'est prodigieux,... »
Alors, fébrilement, le graveur ouvre son sac, recherche, tire et feuillette
les feuilles de phototypes que Manette lui a données. Et il demeure stupéfait en
voyant que, en effet, sous les yeux il a le paysage complet décrit par Homère, et
77
la résurrection de ce que l'archéologue Bérard a si étonnamment identifié dans
l'ouvrage dont la bibliothèque de l'Aréthuse possède un exemplaire constituant le
livre de chevet de ces jeunes filles enthousiastes.
Cette fois, il ne saurait plus avoir aucun doute : le hasard de la tentative
d'assassinat, l'adresse de l'équipage féminin de la goélette le découvrant inerte et
le sauvant, ont mis le soupirant de Miss .Ellen en relations avec des
compatriotes dont, outre le service émi-nent qu'il leur doit déjà, Jean continue de
recevoir ici, pour ses projets, une aide inappréciable.
« A charge de revanche, comme de juste, prononce, entre haut et bas,
l'artiste. Et dans leur recherche à elles, mes bienfaitrices peuvent compter sur
mon aide. En attendant, l'heure est suffisamment avancée pour que ces aimables
joueuses de balle ne devinent pas que j'ai passé la nuit à la belle étoile comme un
clochard,... et ne s'étonnent pas de me voir passer à côté d'elles.... A condition
que je fasse un brin de propreté, et que j'aie l'air d'arriver d'un peu loin..... A
proche de onze heures du matin, un touriste a le droit de se promener en rase
campagne.... »
Et, en effet, lorsque, après s'être glissé adroitement le long des roches,
avoir procédé à quelques ablutions rapides, et être remonté de la grève comme
s'il y était descendu en visiteur par l'autre extrémité, Jean Juil-liard débouche à
quelques pas des joueuses de balle, celles-ci ne manifestent ni surprise, ni émoi
en présence de ce passant paisible. Même, comme il s'arrête un instant pour
admirer la souplesse de leurs gestes et de leur jeu dans ces costumes corfiotes
qu'il contemple pour la première fois, l'artiste a la surprise de se voir salué
gaiement par la dizaine de lavandières tout essoufflées de leur partie, à la fois en
plusieurs langues :
« kal'himéra,... buon giornio....
— Bonjour, monsieur,... good morning, sir.... »
Evidemment toute la gamme des connaissances linguistiques réparties
entre les membres de cette bande joyeuse.
Jean amusé répond par un retentissant :
« Bonjour, mesdames et mesdemoiselles.... »
Aussitôt, jetant leur ballon, les joueuses se précipitent, parlant toutes à la
fois en un caquetage auquel le jeune homme ne comprend naturellement rien.
Mais enfin une grande rieuse court à un panier posé sur le dos de l'un des mulets
qui paissent librement à quelques pas, choisit une lourde grappe d'un beau raisin
blanc à forts grains, la met entre les mains d'une grande fillette, et à quatre ou
cinq ensemble, elles poussent l'enfant rougissante vers le voyageur. Refusant
d'abord d'avancer, la jeune Corfiote cède enfin à ses compagnes. Elle fait trois
pas, et, offrant la grappe, elle balbutie :
« Pour vous,... Français,.,, bonjour.... »
Et toutes à la fois éclatent de rire.
78
ELLE BALBUTIE: POUR VOUS,... FRANÇAIS.... BONJOUR.
79
Surpris, Jean accepte sans façon, remercie, goûte deux ou trois grains,
manifeste en plus de gestes que de mots le plaisir qu'il prend à cette dégustation,
tandis que des applaudissements saluent sa mimique. Alors, il veut essayer de
faire parler la petite dont ces quatre mots constituent évidemment toute la
science, et qui répond timidement en grec.
Alors, avec un sourire, Juilliard lance :
« Merci, Nausikaa. »
Et les rires redoublent.
Voulant profiter de cet intermède inattendu, et comprenant que, dans leur
langue, ces gentilles Corfiotes lui demandent qui il est, d'où il vient, où il va,
Jean pense qu'il gagnerait à. se renseigner.... Tout en finissant sa grappe qu'il
trouve excellente, l'artiste montre successivement trois chemins qui, en
directions différentes, s'enfoncent dans l'intérieur, et, doigt levé, questionne :
« Gastouri?... Gastouri?... hé? hé? »
De nouveau immédiatement, c'est un vacarme de mots, de petits cris, de
rires, d'explications, avec des gestes. Et comme il est visible que le questionneur
ne comprend rien aux réponses, dix mains poussent vers lui une fort belle fille
aux cheveux et aux yeux très noirs, en même temps que d'autres obligeantes
insulaires attirent un mulet, l'attellent à un chariot qu'elles chargent de paniers de
linge lessivé, installent la conductrice qui, de sa banquette, sourit gracieusement
au Français, et, faisant partir la bête d'une forte claque sur le dos, crient toutes à
tue-tête :
« Gastouri,... Gastouri!... bonjour, monsieur, signor.... »
L'attelage part aussitôt, d'un pas si nonchalant que le voyageur n'aura
aucune peine à le suivre, comme du geste et de la voix, toutes les lavandières
l'encouragent à le faire.
Le ressouvenir de l'Odyssée est ici encore net au point que la scène
semble renouvelée de celle dans laquelle Nausikaa, montée sur son char avec ses
mannes de manteaux et de voiles lavés de frais, entraîne derrière elle Ulysse et
le conduit au palais de son père. Parallélisme si parfait que, lorsque Jean arrive à
Gastouri, sans avoir pu échanger un mot avec sa conductrice qui ne parle que le
grec, mais qui n'a cessé de l'encourager de ses sourires, il s'aperçoit que la belle
joueuse de balle le conduit, elle aussi, chez son père : car elle est la fille de
l'aubergiste qui tient le meilleur khàni de la bourgade, lequel baragouinant trois
ou quatre langues à la fois dont il mélange les mots en une à peu près
compréhensible confusion, accueille à bras ouverts le voyageur amené par sa
fille et l'installe dans sa meilleure chambre sans lui demander, d'ailleurs, aucune
justification.
Et le soir venant, assis sous une treille fraîche, en face du large paysage dû
canal de Corfou séparant l'île des montagnes de l'Epirë, Jean déguste
tranquillement un repas confortable que lui servent ensemble en multipliant les
80
rires, les sourires, le khanidji Stephanos Embiricos et sa fille la belle Sophia, - -
l'affabilité et les gestes démonstratifs suppléant aux impuissances du langage
parlé.
81
VI
Avec un grand claquement des toiles qui, entraînant fous les agrès
mobiles, viennent de changer de bord afin d'obéir au nouveau cap ordonné par
Martiale debout, jumelle aux yeux, auprès de la roue de barre manœuvrée aux
mains de Geneviève Trévarec, l'Aréthuse, qui depuis plusieurs heures courait
suivant l'aire ouest-est, vient de deux quarts en direction du sud et, inclinée sur
sa joue tribord, reprend, grand largue, sa route vers le large chenal ouvert devant
son étrave.
Perchée au sommet du rouf, jambes croisées, son mouchoir de tête rouge
pourpre laissant flotter ses pans à la brise, Paulette, un gros livre à la main, se
met à déclamer comiquement :
« Attention, mesdames, mesdemoiselles, messieurs et autres chers z'
auditeurs comme dit la radio,... les dames ne sont pas là, les messieurs non plus,
et il ne reste au bataillon que les demoiselles... mais ça suffit,... attention, donc!
l'heure est auguste et solennelle,... vous êtes à l'entrée septentrionale du célèbre
canal de Corfou, l'un des lieux les plus illustres du monde!... A votre main
gauche, vous avez l'Albanie avec le lac Butrinto que le doux Racine a francisé
en Buthrote dans son Anaromaque, et la plaine de Varna.... A votre main droite,
dominée par les 914 mètres et 21 centimètres — n'oubliez pas les centimètres!
—- du mont Pantokrator que les Italiens appellent, je ne sais pas pourquoi, San-
Salvatore,... s'étend devant vous l'île merveilleuse de Corfou aux rivages de la-
quelle nous accosterons dans une petite heure si la jumelle Trévarec, dit Toubib
par flatterie, veut bien ne pas faire d'embardée qui nous retarderait suivant son
habitude quand le Pacha a l'imprudence de lui confier la barre, en même temps
que nos précieuses existences.... »
Trois protestations montent :
« La paix, Moutarde!
—: As-tu fini de faire le singe?
—; Regarde et tais-toi : c'est trop beau à voir, pour ne pas être sérieuse! »
La petite se dresse d'un bond et dans une indignation comique :
« Justement!... pour mieux voir, il faut comprendre.... Alors j'explique.... »
Et, brandissant son livre, elle déclame :
« Corfou,... tout le monde descend.... Le charme de la campagne, la
douceur du climat, le voisinage immédiat de la mer y attirent et y retiennent de
nombreux voyageurs,... la meilleure saison est le printemps,... mais les mois
d'octobre et novembre sont aussi très agréables,... et l'hiver présente des
éléments de vive attraction....
82
Autrement dit, première succursale brevetée du paradis terrestre perdu à
cause d'une pomme dont notre mère Eve n'a même pas eu l'idée de nous dire
l'espèce.... Calville ou Canada?... Ici les journées sont exquises, les nuits sont
délicieuses....
- Paulette! Paulette! Assez! Assez! Tu nous casses la tête!
- Apprends ton guide par cœur si ça t'amuse, mais fiche-nous la paix, on
te dit.... »
La Bourguignonne proteste avec véhémence : « Vous êtes des sans-cœur!
- Qu'est-ce que tu racontes?...
- Je raconte,... je raconte... que si je m'inquiète du climat, c'est parce
que, moi, je pense à Ji-Ji....
- Quoi?
- A Ji-Ji, je vous dis,... à ce pauvre Ji-Ji que nous avons débarqué
hier soir à l'aveuglette... dans l'eau froide et le sable mouillé... j'ai bien vu,
moi... j'y étais, et pas vous...! et qui a dû aller dormir par terre... comme un
malheureux... tout seul, au hasard.... Il y avait peut-être des serpents par là...
on ne sait jamais.... Aussi, en le quittant, pour lui donner du cœur, je l'ai
embrassé.... »
Une quadruple exclamation salue la déclaration inattendue, et Manette
s'étonne :
« Comment, effrontée,... tu as osé?... » Paulette jette son livre en faisant
la moue : « Vous lui aviez toutes fait des cadeaux sans me prévenir.... Alors,
moi, comme je lui ai dit, il ne me restait plus que ça à lui donner! deux bonnes
bises! Voilà! »
Les quatre aînées se regardent, à la fois amusées et un peu gênées. Mais
sur. un signe d'yeux jeté par Martiale, toutes se taisent. Et, prenant l'air aussi
indifférent que possible, la capitaine prononce :
« Espérons que, pour sa première nuit en pays inconnu, notre passager se
sera tiré d'affaire....
- En tout cas, appuie Manette, en insistant sur le mot bien détaché... notre
mousse a raison de s'inquiéter de la température, et ce qu'elle nous dit du climat
ordinaire de Corfou est de nature à nous donner bon espoir....
- Le fait est, ajoute Gaït en montrant la côte qui défile à
tribord, que tout ce que l'on découvre d'ici indique la plus riante campagne....
Dis donc, Martiale, bien entendu repas à terre ce midi?... »
La capitaine approuve de la tête :
« Dès que nous aurons tout réglé avec les autorités du port,... ce qui,
j'espère, se passera sans difficultés.... » En se tournant vers la petite
Bourguignonne qui affecte une mine boudeuse, elle ajoute :
Et c'est là, Paulette, que nous allons avoir besoin de toi, ma fille....
Pendant que nous gagnons les atterrages du cap Sidero qui commande l'ancrage
d'après la carte marine,... travaille ton guide, le plan de la ville, les routes
d'excursion, et tiens-toi prête à nous conduire.... »
83
La petite brune a relevé la tête en souriant, déjà rassérénée :
« Parce que tu comptes aller jusqu'à...? » Martiale élève le ton, s'adressant
à toutes ensemble : « Mais bien sûr, je compte.... D'ailleurs, dernière
consigne, de manière à ne pas renouveler les ennuis de Pizzo,... car ici, cela
deviendrait plus grave.... Nous sommes des touristes qui circulent au
hasard, sans but précis... qui vont de droite et de gauche à leur fantaisie,... Nous
vivons entre nous, et nous ne sommes pas très sociables....
- Attention, Manette! taquine Faïk.... Souviens-toi de ce Barbare dont
vous m'avez, toutes, rebattu les oreilles,... et que, moi, souffrante à bord, je n'ai
pas pu voir... ni même apercevoir de loin....
— Console-toi', grommelle la jolie rousse, tu n'as rien perdu....
—, Certes, approuve Gaït : une vraie glu à prendre les petits oiseaux!
- Si bien, enchaîne la capitaine, que nous allons donner aux
Corfiotes le spectacle banal auquel ils doivent être accoutumées : une bande de
touristes qui viennent moutonnièrement bayer aux corneilles en face des huit
ou dix paysages recommandés, et les comparer aux cartes postales illustrées
afin de voir si tout est bien ressemblant..... Promenades qui nous
permettront de rencontrer par le plus curieux des hasards notre « passager » et
de « faire sa connaissance » sans avoir l'apparence de l'avoir cherché : vous
connaissez le plan de campagne!
— Entendu, cap'taine, répondent quatre voix.
— Gare dessous, toi Faïk,... en me regardant pour mieux
comprendre, tu perds le cap, et tu lofes trop.... Au contraire, arrive,... arrive
davantage.... Encore.... Là, comme ça.... »
Obéissant au double commandement et s'apercevant qu'en effet, elle
appuyait trop sur bâbord vers le littoral d'Albanie, Geneviève pèse davantage sur
la roue, contraignant la goélette à revenir serrer de plus près la falaise de Corfou,
puis pointe droit sur la masse rocheuse que précède la petite île de Vido, avant-
garde de la pointe au-dessus de laquelle commence à se dessiner de manière plus
nette une masse aux lignes rigides....
« Le vieux fort Phrourion, bâti par les Vénitiens en 1550 », annonce
Paulette qui, sans rancune pour les moqueries, d'ailleurs sans méchanceté, de ses
camarades, reprend les fonctions de guide qu'elle s'est bénévolement attribuées.
Et elle ajoute : « C'est en l'élongeant sur tribord qu'il faut aller mouiller pour
entrer dans le port,... tu vois, cap'taine : regarde ma carte et compare avec la
tienne. »
Tandis que le soleil continue de monter vers le zénith et laisse tomber sur
la mer légèrement onduleuse, et sur les planches du pont de l’Aréthuse, une
chaleur qui se fait plus lourde, la goélette, d'un vol très sûr, poursuit sa marche à
travers le bras de mer qui porte le nom de canal de Corfou. Enfin, elle atteint la
pointe que surcharge la vieille forteresse du haut de laquelle la Venise du XVI e
siècle commandait l'île, sa colonie avancée contre les flottes turques. Et un cri
d'admiration échappe à tout l'équipage.
84
Car, devant Pétrave du navire, se déploie la courbe infiniment élégante de
la baie de Kastradis sur le miroir de laquelle se reflète l'ensemble de la ville
même de Corfou assise au bord de ces eaux tranquilles....
Mais le moment n'est pas de se livrer à l'admiration d'un paysage. Car sur
la rade, apparaissent, mouillés de distance en distance et battant tous les
pavillons de la Méditerranée, des dizaines de bâtiments : paquebots aux lignes
élancées de coureurs de mers, cargos dont les hauts portiques des mâts de charge
dessinent l'étrange architecture massive, longs-courriers, pétroliers assez bas sur
l'eau, et des quantités de voiliers, bricks, trois-mâts, goélettes, cotres, entre
lesquels circulent les petits navires caractéristiques de l'Orient, des sacolèves.
des felouques aux longues antennes, et aussi des barques à rames, des caïques, et
encore des vedettes et des canots à moteur.
« Attention devant! » annonce Gaït debout à la proue et se retenant d'une
main à Pétai du grand foc.... « Un canot-moteur qui bat le pavillon grec, bleu à
raies blanches, a Pair de faire la ronde en chien de berger.... Et on dirait qu'il
vient sur nous. »
Martiale a braqué ses jumelles. Elle inspecte un instant, puis commande :
« A mettre la toile en bas,... et à mouiller l'ancre.... C'est le bateau de la
douane qui vient nous reconnaître. »
Chacune courant à la manœuvre qui lui est confiée par les consignes du
bord, Paulette au petit foc, Gaït au grand, Faïk qui recède la barre à Martiale,
aux drisses de la grand-voile, et Manette à celles de la misaine, l'équipage
répond d'une seule voix :
« Paré....
—: Amène partout! commande Martiale,... et pour mouiller,... mouille
devant! »
Un « plouc » sonore : la grosse ancre qui plonge à pic; un cliquetis
rapide : la chaîne qui, de ses maillons, bat successivement et précipitamment
l'écubier de bronze encastré dans Pétrave tribord; puis un brusque silence.... Et la
voix aiguë de Paulette annonce :
« L'ancre est mouillée.... »
Alors, très doucement, l’Aréthuse, obéissant au vent qui pèse sur sa
masse, commence ce mouvement que le langage maritime nomme « éviter »,
c'est-à-dire se place Pétrave à la brise, tandis que, les pattes de l'ancre ayant
mordu sur le fond, la chaîne raidit et arrête le mouvement de dérive. Sans
s'inquiéter de cette obéissance de leur navire cédant normalement au vent et à
l'eau suivant la règle mécanique, Martiale et ses matelots s'empressent de mettre
toute la voilure au poste de mouillage, roulant les voiles sur leurs guis, repliant
les focs, lovant les manœuvres courantes sur elles-mêmes. Jusqu'à ce que,
perchée sur Pétrave, Paulette annonce :
« Gare dessous,... le canot-moteur annoncé à l'extérieur.... »
Un vrombissement tout proche et qui s'arrête net, hélice débrayée : la
petite embarcation, qui porte, à son arrière, au bâton de poupe un large pavillon
85
hellénique, arrive à l'accostage, un brigadier debout à l'avant, piquant du croc en
cuivre de sa gaffe le bordé de la goélette. A l'arrière, trois hommes en uniforme
dont l'un se lève, de deux doigts à la casquette salue courtoisement les trois
couleurs du pavillon français battant à l'arrière, puis d'un bond souple escalade la
lisse et retombe à pieds joints sur le pont de Y Aréthuse en prononçant très haut
et très cordialement articulé, en grec, puis tout de suite en un français à peine
teinté d'accent :
« Kal'himéra.... Bonjour,... messieurs.... »
Et, immédiatement, il reste un peu déconcerté, tandis que Paillette se
détourne derrière le mât de misaine, pour étouffer son éclat de rire devant la
stupeur qui se peint sur les traits de l'officier hellénique, lequel, d'ailleurs, se
reprend presque aussitôt, salue à nouveau plus largement, et avec une courtoisie
respectueuse, s'excuse :
« Oh! pardon,... mesdames,... je m'excuse.....le désirerais parler au
capitaine de ce yacht....
- Très volontiers, monsieur.... A votre disposition.... Faïk, passe-
moi l'étui,... là, tout prêt, derrière l'habitacle.... »
Tandis que la Bretonne se penche, ramasse le long cylindre métallique
qui, suivant la règle et pour mesure de protection et d'étanchéité, contient, roulés
sur eux-mêmes, les papiers du bord, l'officier grec, galamment, sourit à droite et
à gauche à celles qu'il prend pour des passagères, puis brusquement s'étonne en
voyant Martiale prendre l'étui, l'ouvrir, en tirer une liasse de pièces couvertes de
cachets officiels multicolores, et les lui présenter en disant :
« Voici tous les papiers du bord, monsieur.... »
II balbutie, regardant autour de lui :
« Mais... madame,... j'ai demandé le capitaine....
- Oui? eh bien, c'est moi.
- Vous?.... comment vous?... Vous plaisantez?...
— Je ne me le permettrais pas, monsieur.... Tenez : lisez.... Aréthuse,
goélette française de plaisance,... capitaine, Martiale Cartier,... matelots, Marie-
Antoinette Marolles, Marguerite et Geneviève Trévarec,.., mousse Paulette
Montrachet, rôle d'équipage en règle,... venant de Marseille en croisière,... ni
marchandises, ni maladies à bord.... »
Le fonctionnaire corfiote ne trouve d'abord rien à dire : retenant mal
l'expression de sa surprise, il examine une à une les pièces officielles, les
contrôle d'une série de coups d'œil rapides qui constatent la réalité du bâtiment
en lui-même dans ses détails de signalement, et l'identité des cinq jeunes filles
qui se tiennent devant lui debout sans mot dire, tandis qu'il examine
successivement leurs passeports. Puis, il questionne, sans dissimuler son
étonnement :
« De Marseille, vous avez fait escale,... d'après ces visas de ports, à
Gênes?... à Naples?... à Pizzo?...
— Pour retirer nos courriers aux postes restantes, oui.
86
— Et vous venez faire escale à Corfou?...
— Dans quel but?
— Croisière à travers les îles Ioniennes.
— Vous comptez séjourner à Corfou combien de jours?...
— Suivant l'agrément que nous y trouverons. —: Et vous vous rendrez
ensuite?
— Nous passerons d'île en île, suivant le temps et notre distraction :
Ithaque, Sainte-Maure, Zante,... Cérigo... ou ailleurs,...
— En somme, croisière de cabotage sans programme précis?
— Exactement.
— Et vous êtes, toutes les cinq, seules,... complètement seules à bord de
cette goélette?... réellement seules?... »
Devant cette question de méfiance, Martiale s'efface d'un pas, tend la
main en désignant l’Aréthuse de la proue à la poupe :
« Si vous voulez prendre la peine de visiter.... »
L'officier hellénique, repliant les papiers qu'il rend à Martiale avec leur
étui, a un grand geste de courtoisie, et se répand en une protestation presque
véhémente :
« Oh! je ne saurais mettre en doute, si peu que ce puisse être, la parole
d'une Française,.., de cinq Françaises, corrige-t-il avec un sourire adressé tout
autour de lui.... Mais je n'ai pas le droit de ne pas exercer les devoirs de ma
charge qui m'obligent impérativement à....
— Exigences toutes naturelles, monsieur,... coupe Martiale. Nous avons
l'habitude, mes camarades et moi, de nous plier à tous les règlements de mer
et..,.
— Et vous êtes absolument, complètement,... dans nos règles,
mademoiselle, je m'empresse de vous en assurer....
— Libre pratique, alors, monsieur?... »
Le Grec d'une poche de sa vareuse a tiré un stylomine et un cachet de
tampon gras. D'un geste bref, il paraphe et timbre les cinq passeports et les rend
à son interlocutrice en disant :
« Pratique libre absolue, mesdemoiselles.... En m'excusant encore de
n'avoir pu dissimuler une surprise qui n'est et ne peut être que très flatteuse pour
vous cinq.... Au cours de ma carrière, il m'est arrivé de voir, à bord de yachts
britanniques, des Anglaises faire partie active de l'équipage auprès de leurs pères
ou de leurs maris.... Mais c'est la première fois que je suis amené à apposer mon
visa sur les papiers d'un yacht français armé exclusivement par un équipage de
femmes pour une croisière aussi importante.... J'avais, par un de mes collègues
du Pirée, entendu parler d'un certain petit cotre Perlette monté, voici quelques
années, par deux jeunes Françaises : mais je vous avoue que j'avais cru à une
plaisanterie.,.. Je suis heureux d'être appelé ici à vous complimenter,... et à vous
souhaiter bonne croisière.... Car j'aime la France... et en prenant congé de vous,
87
laissez-moi, dans ma langue natale, saluer en même temps vous, votre yacht et
ces trois couleurs qui le couvrent à l'arrière : Zito i Gallia!... Vive la France. »
Le canot-moteur a déjà débordé, emmenant vers d'autres vérifications le
fonctionnaire hellénique qui a longuement salué, la main à la casquette, tout en
sautant à son bord. Et quand il est à une certaine distance, l'équipage tout entier
de la goélette s'exclame en appréciations flatteuses :
« Mais ils sont mignons tout plein, les douaniers grecs!
— Et puis, vous avez entendu comme il parle français?
— Oui.... Seulement, il avait cru que la croisière de la Perlette, c'avait été
une blague qu'on lui avait contée....
— Maintenant, au moins, il saura que s'il y a des Anglaises yachtwomen,
en équipages mixtes, il y a aussi des Françaises qui ne craignent pas de s'aligner
en compétition,... et toutes seules sur la mer... ah! mais,...
-— « Zito ! Gallia... » c'est très charmant,... mais, moi, j'aurais bien voulu
savoir comment on dit : « Vive la Grèce », en grec, pour lui rendre la politesse à
ce monsieur ! »
L'organe aigu de Paulette domine les répliques de ses compagnes :
« J'ai pas eu le temps de regarder dans mon guide,... mais voilà, c'est écrit
ici : « Zito ! Hellas! »
Et se dressant sur le bordé de la goélette, elle agite un bras en criant :
« A vous, monsieur, à vous.... Zito ! Hellas! Zito !
Hellas!
— Trop tard, le tonnerre, ma petite! lance Manette.... Regarde où est
passé son canot à notre ami le douanier....
— Si c'est un douanier? interrompt Martiale : je ne connais rien aux
uniformes d'ici, moi.... D'ailleurs, l'essentiel, c'est d'avoir le visa.... Nous
sommes tranquilles à présent : liberté de manœuvre,... cela marche
tout seul.... »
Paulette hoche la tête et laisse tomber :
« Heureusement tout de même qu'il n'était plus à bord,... parce que, faute
de sa marque sur le rôle d'équipage, qu'est-ce qu'il aurait fallu inventer comme
explications à la manque, pour le présenter à la douane, Ji-Ji! »
Les quatre autres se regardent, toutes ayant eu, d'ailleurs, la même pensée
que la petite Bourguignonne vient d'exprimer tout haut; et elles se regardent
avec la même expression embarrassée.... Martiale approuve :
« C'est pour cela que, malgré la tristesse avec laquelle nous le laissions
partir ainsi au hasard dans la nuit, notre blessé, il fallait bien trouver un moyen
de ne pas l'avoir avec nous au moment de la visite des autorités, ce pauvre M.
Jean Juilliard.... »
Puis, brusquement, réalisant la familiarité du surnom que Paulette, vient,
encore une fois, de donner au naufragé du détroit de Calabre, la capitaine
sursaute :
88
« Ah! mais dis donc, toi, la petite, tu vas me faire le plaisir de cesser
d'employer, vis-à-vis de notre naufragé, ce surnom ridicule....
— Quoi?... Ji-Ji? s'insurge la petite brune.... Rien de ridicule : ses deux
initiales.... Moi, Jean Juilliard, je trouve ça trop long à dire.... Et puis, du
moment qu'il fait partie du bord où chacune a son surnom,... j'ai déjà dit qu'il
doit en être de lui comme de nous autres.... Ji-Ji, c'est très gentil,... et s'il n'est
pas content, c'est lui qui le dira,... et non pas le Pacha, ni A-Tout-Chic ni le
Toubib ou Mine-de-Rien qui ont à s'en mêler.... Chacun pour soi.... Est-ce que-
je me suis fâchée, moi, quand vous m'avez baptisée Moutarde?... Non, n'est-ce
pas?... Eh bien, lui qui paraît avoir un caractère en or, il se fâchera encore
moins.... Et d'ailleurs, quand je l'ai embrassé là hier soir, sur la grève, en
l'appelant Ji-Ji, il n'a pas protesté,... par conséquent, c'est moi qui m'en
expliquerai avec lui,... et on verra bien le résultat, na!... »
Comme Manette va riposter, Martiale aperçoit dans les yeux de Paulette
un commencement de larmes refoulées, et, connaissant l'extrême sensibilité de
celle qui ne sait jamais cacher ses sentiments d'une vivacité juvénile, elle coupe
court en disant :
« Eh bien, c'est ça,... excellente idée..., Tu lui demanderas son avis.... En
attendant, l'heure tourne... et, puisque la police du port nous a donné sa
bénédiction et la manière de s'en servir, profitons-en.... Un tour à terre, et
commençons à nous repérer.... »
Quatre exclamations joyeuses saluent la phrase, et, avec son étonnante
mobilité d'esprit qui la fait passer d'un extrême à l'autre presque instantanément,
Paulette crie à tue-tête :
« Permission de débarquement!... A la mer, le youyou... et bout à quai!...
Manette, attrape le palan d'avant, moi celui d'arrière.... »
Mais Martiale arrête le mouvement :
« Pas du tout comme cela, mes enfants.... Du calme, s'il vous plaît._...
Corfou est une ville cosmopolite où il ne s'agit pas de faire une descente de
pirates qui effarerait les populations et attirerait sur nous des curiosités à l'écart
desquelles, pour le succès de nos projets, il est indispensable de nous tenir avec
soin.... »
Un silence accueille cette déclaration. Et l'incorrigible Paulette marmonne
entre haut et bas :
« Allons bon, voilà le Pacha qui veut qu'on joue les femmes du monde
genre stations balnéaires,... système Trouville-Deauville-Monte-Carlo.... »
Martiale fait semblant de ne pas entendre, et elle explique :
« Aujourd'hui, visite de touristes et prise de contact... Il faut d'abord voir
clair, avant de nous lancer à travers une île que nous ne connaissons pas et qui
va être, à la fois pour notre... passager, quand nous l'aurons récupéré sous la
forme d'une camaraderie de hasard, et pour nous, un champ d'action et pourrait
bien devenir, peut-être, un champ de bataille.... Donc prudence et
investigation.... A bas les tenues de manœuvre et....
89
- ... En haut le grand pavois! grogne encore la petite Bourguignonne.
—: II est onze heures.... Dans une demi-heure, débarquement. Allez! »
Toutes, capitaine en tête, ont déjà disparu dans le rouf, gagnant chacune le
coin des cabines intérieures constituant son domaine particulier privé. Mais la
demi-heure n'est pas écoulée que Paulette, la première, surgit de la coursive et
s'installe à l'aise sur l'avant, la mine un peu grognonne, son mécontentement
habituel lorsque les circonstances la contraignent de quitter la commode tenue
garçonnière, exigée par ses fonctions de mousse toujours prête à escalader les
enfléchures, à manœuvrer le youyou soit aux avirons, soit à la moto-godille, ou à
mener à bien les corvées qui lui sont dévolues. Elle marmotte entre ses dents :
« Qu'est-ce qui lui prend à Martiale?... Pourquoi nous faire mettre sur nos
trente et un pour débarquer dans un pays où nous ne connaissons personne?... Si
elle veut qu'on ait l'air d'ambassadeurs, elle n'a qu'à déléguer la besogne à
Manette : se pomponner, se bichonner, pour celle-là c'est son plaisir.... Faut être
juste : c'est la plus jolie de nous, et elle porte la toilette comme un mannequin....
Mais moi,... moi!... D'abord, ça m'insupporte.... et cette raison-là devrait me
dispenser des autres.... Evidemment, ce n'est pas que ce soit vilain ce que je mets
là... mais, c'est drôle, dedans je ne suis pas à mon aise.... Et pourtant.... »
La petite Bourguignonne s'est redressée, et, du bout des doigts, elle
retouche sa jupe courte, de toile blanche à gros plis, sous laquelle apparaissent
ses minces jambes et ses souliers à talons, sa blouse marinière à col ouvert, et
redresse sa casquette à visière vernie et écusson à ancre d'or qui, lorsque
l'équipage va à terre, est la seule pièce de costume uniforme réclamée par la
capitaine. Puis elle reprend :
« Ah! voilà les autres.... Manette a naturellement remis sa vareuse
d'officier à boutons d'or qui a révolutionné le bureau de poste de Pizzo et fait
l'admiration du célèbre journaliste italien qu'elle nous a ramené, et dont je ne
sais plus le nom.... Les deux jumelles, plus pareilles que jamais, c'est forcé : la
même blouse à col bleu,... le dépassant rayé,... la longue cravate de soie; marine
nationale classique, parfait.... Et Martiale?... Tiens, tiens, Martiale, une veste de
flanelle rouge que je ne lui connaissais pas.... et qui lui donne une allure!...
Heureusement! parce que, sans cela, c'est la belle Manette qui aurait l'air d'être
notre amirale.... Et tout le monde, la jupe!... et tout le monde, la casquette!...
Nous faisons très spectatrices de régates, et promenade des planches à
Deauville.... Enfin : ordre du Pacha, rien à dire.... Entendre, c'est obéir....
— Hé, là-bas, Paulette,... tu rêves, ma tille? Il est l'heure H pour
débarquer! »
Debout devant la roue de barre, Martiale appelle son mousse qui rejoint le
reste de l'équipage avec une allure qu'elle affecte volontairement maladroite
pour bien montrer que ses vêtements de sortie la gênent, et en serrant sous son
bras le Guide bleu marqué d'un signet à la page de Corfou. En même temps avec
la mine la plus empruntée du monde, elle déclare :
90
« Tu sais, cap'taine,.... « frusquée » comme je suis là, je ne te promets pas
d'être adroite pour mettre le youyou à l'eau et manœuvrer le petit teuf-teuf qui
crachote volontiers de l'huile.... Alors, pour me salir, tu comprends? » Mais
Martiale sourit gentiment :
« Ne t'émeus pas.... Tu n'auras rien à faire,... ni nous non plus. Vous
pensez bien, toutes, que je ne vais pas laisser le youyou bord à quai dans un port
que je ne connais pas1, à la disposition de n'importe qui, pendant que nous allons
courir la campagne.... Aujourd'hui, on brouille les serrures de sûreté de tous les
panneaux et les cadenas des palans du youyou,... et, pour aller à terre, nous
allons appeler un de ces caïques qui passent leur temps à faire la navette entre
les paquebots et la terre.... Tenez, en voilà déjà deux ou trois qui nous ont
repérées et qui se précipitent.... »
Avec des cris, des jurons, des échanges d'épithètes qui, en
incompréhensibles dialectes, combinés de grec, de turc, d'italien, d'albanais,
claquent comme des coups de feu et doivent, certainement, être d'atroces injures,
trois bateliers qui, bientôt sont six, puis sept, huit, dix, foncent à force de raines
vers la goélette à l'ancre. Et c'est, parmi eux, à qui embarquera de force, ou à peu
près, les étrangères voulant gagner le quai, éloigné de quelques centaines de
mètres à peine, mais inaccessible aux bâtiments d'un certain tonnage;
impossibilité qui a donné naissance à toute cette industrie de canotiers
empressés. Un peu étourdies par les clameurs, les cinq Françaises se sont
réparties en deux de ces légères barques choisies au hasard dans la masse, et se
retrouvent dix minutes plus tard réunies sur le terre-plein.
A la demande de Martiale, Paulette a ouvert son guide, cherche à
s'orienter :
« Voyons : Platesia, c'est l'Esplanade,... il y a un square,... le cours
Georges ,... un autre square,... plus loin le musée,... ah! et puis, par là, la
Métropolis qui est une église.... Il faudrait passer par ici,... sauf erreur.... »
Pendant une vingtaine de minutes, le groupe erre, examinant les rues, les
édifices publics, les maisons, et, au passage, retenant, naturellement, l'attention
des passants qui, quoique habitués à la visite des étrangers, se retournent
cependant sur le passage de ces cinq jeunes filles qui excitent leur curiosité.
Toujours son guide à la main, Paulette vient de découvrir l'endroit où les
visiteurs peuvent louer véhicules ou montures, suivant leur goût, afin d'aller
parcourir les divers environs de la ville, lorsque la protestation unanime de ses
camarades affamés la contraint de porter ses recherches sur un hôtel ou
restaurant quelconque qu'elle finit, choisi un peu au hasard, par trouver juste au
rebord de l'Esplanade.
« L'endroit certainement le plus fréquenté de la ville, approuve Martiale :
de là nous pourrons voir la vie corfiote, et, repas achevé, l'hôte nous procurera
guide, cocher ou chevaux.;.. »
Suggestion parfaitement exacte, car, aussitôt le repas terminé, une grande
calèche traînée par deux chevaux assez vifs s'arrête devant le trottoir :
91
« En voiture », ordonne la capitaine qui, trouvant ses matelots un peu
excités par un vin de l'île assez agréable, ajoute à mi-voix : « Attention à ne pas
trop parler, hein? Et si nous arrivons à rejoindre... qui vous savez,... laissez-moi
conduire la... « reconnaissance.... »
Puis au cocher, par l'intermédiaire d'un garçon qui parle un français
approximatif :
« Nous désirons effectuer la tournée classique... au besoin jusqu'à
Gastouri et l'Achilleion..,. Rien ne nous presse.... Nous avons tout notre temps. »
Mais à la minute même où, toutes cinq installées, le cocher fait claquer
majestueusement son fouet, un agent de police se dresse devant lui et l'oblige
d'arrêter son attelage prêt à partir.
« Eh bien? questionne Martiale étonnée, qu'y a-t-il? »
Alors, se démasquant derrière le policier au garde-à-vous, un personnage
en civil s'avance, et, en un français correct, mais beaucoup plus laborieux que
celui employé par l'officier de douane venu le matin à bord, et surtout en
utilisant un ton moins courtois, il prononce :
« Les personnes... du bateau français Aréthuse,... n'est-ce pas? »
Surprise et, instinctivement inquiète, Martiale a froncé ïe sourcil tandis
que ses camarades la voient pâlir légèrement :
« Oui, monsieur.... Pourquoi cette question?... »
L'homme répond sèchement :
« Parce que... vous devez descendre,... et me suivre....
— Vous suivre? et pourquoi cela?... et où? » L'explication arrive assez
sèche :
« Parce que vous êtes réclamées à la Liménarchia....
— La liménarchia?... Qu'est-ce que c'est que ça?
- Le Kyrios Liménarchios veut vous faire interrogation.... »
Cinq exclamations indignées partent ensemble qui se confondent :
« Interrogatoire?
- Nous interroger? nous?
— De quel droit? —: Au nom de qui?
- Sur quoi? »
L'homme soudain durcit son visage. Ses yeux lancent une lueur brutale :
« Le Liménarque vous le dira.... Pas de résistance.... »
Martiale s'est dressée dans la voiture :
« Nous sommes Françaises,... je n'admets pas....
— Vous direz au Liménarque....
- Je me réclame de notre consul.... »
Mais, d'un mouvement, l'homme a sauté sur le siège à côté du cocher à
qui il jette un ordre brutal. Tandis que l'agent de police s'accroche au
marchepied de côté, et, d'un revers de main à l'épaule, contraint Martiale de re-
tomber assise sur la banquette du fond qu'elle occupe avec Manette et Faïk, Je
strapontin étant tenu par Paulette et Gaït coude à coude. En même temps, le
92
cocher enveloppe ses deux bêtes d'un large coup de fouet, les fait tourner sur
elles-mêmes. La voiture vire brusquement au risque de verser. Et, lancé au
galop, l'attelage, changeant de direction et bousculant les curieux qui viennent
dé s'assembler rapidement, tourne le dos à la route que la calèche allait prendre.
Puis, à fond de train, dans un vacarme de claquements de fouet et de fers de che-
vaux heurtant les pavés, il entraîne policiers et prisonnières en direction du
vieux fort dont il franchit les portes successives, et, enfin, s'arrête haletant, en
face d'une entrée qui porte en gros caractères le titre : LIMENARCHIA.
Etourdies par la rapidité de cet enlèvement, assourdies par les
claquements de fouet et les cris d'excitation du cocher stimulant ses chevaux,
gorges séchées par la poussière que cette course subite a soulevée, les cinq Fran-
çaises, malgré leurs protestations, sont entraînées par l'homme en civil, l'agent
de police et deux ou trois autres accourus à leur appel, tandis que le chef
prononce en explication :
« Limenarchia,... capitainerie du port.... Entrez.... »
Sans ménagements, toutes cinq pêle-mêle sont poussées vers une porte
qui s'ouvre à deux battants, et se referme derrière elles avec le fracas de deux
lourds vantaux cloutés, les faisant pénétrer dans une pièce assez vaste, demi-
voûtée, sans doute ancienne casemate vénitienne transformée en bureau. Assis à
contre-jour, dos à une fenêtre assez haute et assez large par laquelle pénètre un
flot de lumière et au-dessous de laquelle, en contrebas, se déploie le port avec
tous ses bateaux à l'ancre ou en mouvement, un homme est assis, en petite tenue
marine, une casquette galonnée posée sur le bureau auquel il s'accoude. Et sur
l'angle de cette table chargée de dossiers, un secrétaire est installé, ayant devant
lui un bloc de papier, des crayons de sténographie et une machine à écrire.
L'homme en civil rectifie la position, salue d'un sec mouvement de la tête
et du cou, et prononce en grec une phrase extrêmement rapide. Le personnage
assis répond par deux mots secs, puis, avant que Martiale, qui ouvrait la bouche
pour protester avec véhémence, ait eu le temps d'articuler une syllabe, il déclare
en bon français légèrement teinté de rythme un peu chantant :
« Ainsi', mes hommes sont arrivés à temps.... Vous alliez vous enfuir?
- Comment, nous enfuir? crie Martiale indignée.
— Ou tout au moins vous dérober... à mon invitation....
— Votre invitation? » jettent ensemble Manette et les deux jumelles.
Cependant que Paulette se dresse furieuse, en lançant :
« Elle est jolie, votre invitation!... Une attaque à main armée par deux
espèces de brutes... à manières de gorilles!...
—, Le consul de France saura nous défendre.... J'exige d'être conduite au
consulat de France!... et sur l'heure! » continue Martiale.
Le fonctionnaire interpellé avec cette véhémence sursaute sur son fauteuil,
et son visage déjà très rouge tourne à l'écarlate :
« Je suis le capitaine du port, et je ne permets pas....
93
— Quand vous seriez le colonel,... et même le général du port, vous
n'êtes qu'un chef de sauvages...! clame Paulette.
— Sauvage vous-même, vous rendrez des comptes aux autorités
françaises, continue Manette,
- Et cela vous coûtera plus cher qu'au marché! prononcent ensemble, et
du même ton comme d'habitude, les deux jumelles.
.— A vous et aux vôtres qui nous ont traînées ici publiquement comme
des criminelles arrêtées sur le fait », achève Martiale.
Le capitaine du port avance les deux mains en protestation :
« Mais,... mesdemoiselles,... mesdemoiselles,... je ne comprends pas....
— Eh bien, vous avez la comprenette obtuse, mon bonhomme! lance
Paulette exaspérée.
— Et le gouvernement français se chargera de vous ouvrir
l'entendement, monsieur le capitaine du port, jette Martiale.
— Encore une fois, mesdemoiselles,... je vous répète / que je suis
le Liménarque,... le chef,... le responsable de ce port....
— Eh bien, vous la paierez votre responsabilité! protestent en
même temps cinq voix furieuses à l'unisson....
— Et, en attendant, reprend Martiale qui, du geste essaie de calmer
ses camarades, ouvrez-nous cette porte,... et laissez-nous sortir.... »
D'un même mouvement, le policier en civil et les trois agents en uniforme
se sont rangés devant les deux vantaux fermés.
Avec un accent de hauteur méprisante, Martiale Cartier se retourne vers le
Liménarque et le toisant :
« Auriez-vous l'audace, monsieur le capitaine responsable du port de
Corfou, d'oser retenir prisonnières cinq Françaises brutalisées sur votre ordre par
les pattes sales de vos sbires?... »
L'officier, cette fois, s'est levé avec une profonde expression de surprise :
« Brutalisées?... Mon ordre?... J'avais donné pour instruction que l'on vous
priât de bien vouloir.... »
Cinq rires nerveux, en même temps, coupent la phrase :
« Ah! comme prière.... »
Mais, sans que l'équipage de l'Aréthuse, parvenu au comble de
l'exaspération, puisse comprendre un traître mot de ce qui se dit, les deux
policiers agresseurs et le Liménarque parlant à la fois à une vitesse vertigineuse,
mélangeant les questions et les réponses, et, montant de ton d'instant en instant
jusqu'à atteindre les notes suraiguës, mènent dans un chaos de mots, de phrases,
de gestes, une conversation en grec qui se termine sur un ordre littéralement
hurlé par le capitaine de port. Cependant que les deux policiers, le front baissé et
la mine allongée, reculent et s'appuient contre la muraille comme s'ils voulaient
s'incruster dans les pierres, l'officier s'avance vers les Françaises, et avec une
expression de contrition sincère s'incline :
94
« Mesdemoiselles',:., je vous demande d'agréer mes profondes,... mes
désolées excuses..... Un inouï malentendu....
— Inouï, monsieur, tranche Martiale : le mot n'est pas de trop.... Mais
malentendu est faible pour l'injure que vous venez de nous faire subir.
— Vous avez raison, mademoiselle,... je dois dire : la plus grossière, la
plus stupide des erreurs.... Mais je vous engage ma pyrole que j'en suis
innocent... en ce qui me concerne, moi.... Ces hommes eux-mêmes ne sont
pas coupables autant qu'il y paraît....
— Oh! ça, vous ne nous le ferez pas croire! tranche Paulette.
— Mais si, mademoiselle,... j'essaierai',.•• je vais vous expliquer....
Mais d'abord je vous conjure,... pour m'entendre... daignez prendre place.... »
Encore des ordres jetés en grec d'une voix impérieuse. Deux des policiers
se précipitent, d'une pièce voisine sortent des chaises, les apportent, les rangent
en demi-cercle en face du bureau.
Malgré que Paulette et Manette, surtout, manifestent encore leur fureur et
fusillent littéralement de leurs regards, les policiers, civils et militaires, toujours
figés comme des poupées de bois le long du mur, Martiale, approuvée par les
deux Bretonnes plus calmes, consent avec, d'ailleurs, une expression
d'incrédulité méprisante qu'elle ne peut contenir :
« Soit, monsieur, nous allons juger... »
Le Liménarque a repris place derrière son bureau. Et comme le secrétaire,
qui- a jusqu'ici tout écouté sans broncher, prend son bloc et son stylo comme s'il
allait tenir procès-verbal, l'officier, d'un geste impérieux et d'un mot sec, le lui
interdit. Puis, se tournant vers les Françaises à présent presque plus intriguées
qu'elles ne sont furieuses, il commence, avec pas mal de circonlocutions, le récit
d'un invraisemblable, et cependant très véridique, quiproquo.... Une
communication de la police spéciale chargée de la recherche des stupéfiants a
passé dans tous les ports du Levant un ordre d'avoir à arrêter, sur le moindre
geste suspect, un groupe de voyageuses surveillées depuis longtemps et ayant
jusqu'alors toujours échappé aux investigations, alors qu'elles sont certainement
les chefs d'une organisation remarquablement équipée pour le transport
clandestin, entre Suez, Smyrner, Athènes, Tri este, Marseille et Barcelone, d'hé-
roïne, de cocaïne....
« Vous nous avez prises pour des trafiquantes d'opium!... C'est une
accusation infâme! » crie Martiale que la colère reprend aussitôt et que ses
compagnes soutiennent avec véhémence.
- Mais non!,., mais non!... Pas vous!... Laissez-moi expliquer », supplie le
Liménarque qui est, visiblement, au comble de l'ennui.
Et les Françaises ayant repris un peu de calme, il continue son récit. En
même temps que l'Aréthuse, un paquebot, battant pavillon anglais et arrivant du
canal de Suez, a jeté l'ancre à Corfou, et, suivant l'usage, nombre de passagers
ont pris terre provisoirement pour le tour habituel en ville.
95
« Eh bien? en quoi cela nous regarde-t-il? interrompt Marguerite Trévarec
qui, malgré son calme habituel, commence à s'énerver.
— Mais cela ne vous concerne en rien! exclame le capitaine du port.
—: Alors, de quel droit nous mêlez-vous à cette histoire? coupe à son tour
Geneviève, venant au secours de sa sœur.
— Mademoiselle, laissez-moi m'expliquer, supplie le fonctionnaire
qui, évidemment, voudrait essayer de sortir de l'imbroglio dans lequel il
s'est enlisé.... Vous allez voir : c'est très simple....
— Ah! vous trouvez, vous? laisse tomber Manette.
— Très simple, oui... et tout à fait absurde.... De ce paquebot, les
groupes de passagers ont, suivant la coutume aussi, débarqué en utilisant les
services des bateliers de port, de nos barcadjis qui ont le monopole de ces
transbordements. Or, vous, en même temps, vous avez fait de même....
—r Tu vois comme tu as eu tort de nous faire habiller en femmes du
monde et de nous empêcher de prendre notre youyou », jette Paulette à Martiale.
Celle-ci fronce les sourcils sans répondre à la petite, mais riposte à
l'officier du port assez sèchement :
« Je comprends de moins en moins....
— Mais si,... mais si.... Cet inspecteur de police avait mon ordre de
suivre un groupe : ... trois jeunes femmes dont nous avions le signalement....
- Trois?... Nous sommes cinq.... Par conséquent....
— Oh! il n'a pas cherché si loin.... Il a pensé que nos suspectes étaient
deux de plus... ou qu'elles avaient recruté d'autres passagères à bord,... et quand
il vous a vues prendre une voiture, il a cru que vous alliez rejoindre à l'intérieur
de l'île des... des... complices.... »
Le mot qui a, un moment, hésité sur les lèvres du fonctionnaire, fait de
nouveau bondir lès Françaises:
« Ah! charmant!,., gronde Manette.
- Et alors, il a un peu perdu la tête... et il vous a arrêtées, confondant un
groupe avec l'autre,... tandis que, au contraire, je lui avais donné des ordres
tout à fait différents en ce qui vous concerne....
- Comment? en ce qui nous concerne? interrompt Martiale....
Quels ordres? et pourquoi des ordres?... »
Le Liménarque a un grand geste des deux paumes tendues suppliantes :
« Non,... non,... des instructions,... le chargeant d'aller vous demander de
bien vouloir me favoriser de votre visite à mon bureau.... »
Un rire nerveux parcourt le demi-cercle formé par l'équipage de
l'Aréthuse, et des exclamations repartent que Martiale calme encore en disant :
« Notre visite, monsieur,... mais pourquoi cela?
— Mais parce que,... et là, c'est mon devoir,... mon très strict devoir de
responsable, devant me renseigner sur quiconque vient s'installer en Grèce,... je
souhaitais recevoir de vous quelques explications sur cet article paru avant-hier
96
dans le Piccolo Messagero de Messine, et que le courrier régulier de Brindisi
nous a apporté hier soir...,
—: Un article? sursaute Martiale, cependant que ses compagnes
échangent des regards anxieux.
- Mais oui, mesdemoiselles,... un article sur vous,... et dont les
termes ne pouvaient pas ne pas susciter chez moi.... Regardez vous-
mêmes....»
II a tendu largement déployé, et barré de marques sabrant les colonnes de
rouge et de bleu, un journal sur la première page duquel s'étalent deux
illustrations placées en échelle.
Une même stupeur les saisit toutes, penchées sur Martiale qui a saisi la
feuille si singulièrement marquée, et deux exclamations se confondent :
« Notre bateau!...
—: Nos portraits!... »
Sous le titre en gros caractères dont, malgré leur ignorance de l'italien,
toutes comprennent qu'il signifie quelque chose comme : « La singulière
aventure conduite par cinq hardies jeunes filles de France sur les mers », se
déploie un long texte entourant deux photographies : l'une représentant, prise
d'un peu loin, mais très reconnaissable, l'Aréthuse au mouillage par calme plat,
toute sa voilure déployée, mais pendant immobile, et l'autre une terrasse de café
devant laquelle Manette, debout en premier plan, tend des enveloppes et des
journaux à Martiale et Gaït assises, Paulette à califourchon sur un tabouret.... Et
au bas de la page, s'étale une signature :
« Guglielmo Barbare! prononce Martiale.
— Lui!... Encore lui?
- Je t'avais bien dit qu'il nous photographiait au téléobjectif... ce
cauchemar de journaliste!...
- Ah! pauvre Manette, tu peux te vanter d'avoir eu le recrutement
heureux en faisant la factrice!
- Et par-dessus le marché,... nous sommes très ressemblantes....
- Il a un bon appareil, le crampon! articule Faïk : je vais regretter de ne
pas avoir été là, moi....
- Oh! tu y es sans y être tout en y étant,... puisque Gaït, c'est Faïk et Faïk
c'est Gaït, toutes les deux pareilles,... tu pourras aussi bien dire que tu étais
là, et ta sœur à bord,... Commode pour les alibis, d'être jumelles à ce
point-là....
- Et qu'est-ce qu'il raconte dans son bla-bla... ce Barbaro?
- Je cherche à comprendre.... »
Elles sont là, les cinq têtes blondes, brunes, rousse, penchées sur le texte
italien au hasard duquel elles accrochent ici un mot, là un bout de phrase qu'elles
croient comprendre, et tentant de deviner, au moins en gros, le sens général.
97
Désireux de rattraper, au mieux possible, la pesanteur de la gaffe commise
par ses maladroits subordonnés, le Liménarque offre courtoisement ses
obligeants services :
« Sans vous traduire mot à mot, permettez-moi de vous résumer, en gros,
le contenu de cet article.... Le journaliste raconte que, prévenu de votre départ de
France, il avait reçu mission de vous rejoindre,... de faire votre connaissance,..,,
de vous interroger,... qu'il vous a suivies de port en port tout le long de la côte
occidentale de l'Italie,....
— Oui,... il nous a dit tout cela,... approuve Martiale. :—: Qu'il a fini
par vous atteindre au port de Pizzo, à l'entrée du détroit de Messine....
—Fichue idée que nous avons eue de nous arrêter là! grommelle Paulette.
- Que les circonstances lui ont permis de se présenter à l'une d'entre
vous,... dont il trace le portrait en termes qui me permettent de reconnaître
mademoiselle », continue l'officier qui salue Manette avec un geste de
courtoisie appuyée en visible admiration.
La jolie rousse pince les lèvres mi-satisfaite et mi-fâchée, murmurant :
« Je ne lui en demandais pas tant....
— Manette,.... ou la professionnelle beauté de l'équipage », jette
entre haut et bas Paulette qui, aussitôt, pousse une exclamation, car sa camarade
vient de lui pincer le bras entre deux doigts à ongles aigus.
« Et ensuite? » reprend Martiale avec un geste agacé vis-à-vis de ses
compagnes.
Le Liménarque reprend :
« Ensuite, ce journaliste raconte qu'il vous a été présenté à toutes
successivement,.,, qu'il a reçu de vous un accueil charmant....
- Autrement dit, il s'est imposé....
— Que vous lui avez raconté vos idées,... vos projets,... vos plans,...
- Oh! ce toupet!...
—? II laisse entendre que, pour vous être agréable, il n'explique pas
certains détails dont il lui a paru que vous préfériez qu'il ne parle pas....
— Ah! par exemple!... mais il ment,... ce Barbaro!... ii ment
comme un arracheur de dents sur une estrade de foire publique! lance Gaït.
- Nous ne lui avons rien dit du tout! proteste Martiale.
- Et, continue le fonctionnaire corfiote, il ajoute que, s'il a bien compris le
sens de la conversation échangée avec la capitaine et les membres de l'équipage
de l'Aréthuse, la goélette de plaisance équipée, commandée et montée
exclusivement par des jeunes filles françaises de diverses régions, se lançait
dans une aventure hardie,... peut-être même une tentative de tour du monde,...
que lui, Barbaro, avait compris devoir être le résultat d'un pari dont l'enjeu se
monterait à plusieurs millions...! »
Encore des protestations :
98
« Mais il est fou, votre journaliste....
— Nous ne lui avons pas soufflé mot de ces extravagances....
— Qui sont le produit de son imagination.... » Le Liménarque se défend
toujours :
« Je n'y suis pour rien, vous savez.... Je traduis, moi.... »
Et avec un petit sourire en coin et un coup d'«'il inquisiteur, il achève :
« Et il termine son article, ce journaliste, par une indication qui est
probablement encore quelque fruit de sa verve inventive,... mais dont il fallait
bien, tout de même, que je tienne quelque compte, puisque de telles
interventions ne se peuvent produire en territoire grec qu'après enquête et
délivrance d'un permis spécial.... A savoir que, certainement, ces Françaises
auraient l'intention, au cours de leur croisière en Grèce, de tenter, suivant l'usage
des érudits étrangers, certaines recherches... ou fouilles.... »
Le fonctionnaire a détaché le mot avec une intention très voulue et comme
en lançant un coup de sonde à la mode des juges d'instruction, avec le dessein de
surprendre ses interlocutrices et de leur arracher par cette surprise un aveu....
Mais, sentant venir l'essai d'intimidation, Martiale a conservé tout son sang-
froid; et avec une légèreté aimable qui retient l'attention sur elle, et empêche le
rusé interlocuteur de saisir l'embarras chez ses camarades; elle lance avec un
sourire :
« Décidément, ce monsieur italien est un grand fantaisiste.... Vous pensez
bien que si pareille idée nous avait effleurées, nous eussions commencé par faire
effectuer toutes les démarches de règle par notre gouvernement, bien ayant que
de quitter la France....
— Mais oui,... mais oui,... appuie le Liménarque avec une conviction
qui est peut-être plus affectée que réelle.
— Et que, continue Martiale avec toute sa dignité, nous aurions
débuté par venir vous en parler en arrivant... ce que vous pouvez être assuré que
nous ferions si jamais cette idée nous traversait l'esprit...
— Bien entendu.... J'en suis persuadé.... Mais à présent, mesdemoiselles,
je vous supplie de bien vouloir ne pas me garder rancune du déplorable incident
dû à la maladresse de.... »
Martiale a tendu sa main large ouverte, et de l'air le plus convaincu :
« Incident déjà oublié en présence d'aussi courtoises explications, n'est-ce
pas, mes amies...? »
Sur le signe impérieux des yeux de leur chef, tous les matelots de
l'Aréthuse s'empressent de faire chorus. Et les mots les plus aimables
s'échangent, l'officier cherchant a se mettre à la disposition des Françaises pour
leur faire oublier l'algarade, tout en demandant, sans avoir l'air d'y attacher
d'importance, le programme des prochaines excursions de la goélette. Curiosité à
laquelle Martiale répond en disant qu'elle désire commencer par faire, à la voile
et au moteur, le tour des Sept-ïles par journées de cabotage qui commenceront
dès le lendemain.
99
Et comme, sur de nouveaux échanges d'amabilités, les Françaises
annoncent leur désir de rentrer à bord, le capitaine du port se précipite en
déclarant que, pour éviter le recours aux barcadjis, il se fait un devoir et un
plaisir de mettre son propre canot-moteur à la disposition des navigatrices, canot
qui se trouve là, justement, au bas de la forteresse....
Laissant ses camarades suivre le Liménarque qui tient absolument à
conduire les Françaises jusqu'à la cale d'embarquement, la rancunière Paulette
avise l'inspecteur en civil tout penaud dans son coin. Elle s'arrête devant lui, le
regarde dans les yeux :
« Vous parlez français, je crois, monsieur?
- Un peu,... petit peu,... très mal,... des mots, répond l'autre effaré.
— Oui? eh bien, si vous voulez vous perfectionner, prenez
donc un dictionnaire et vous verrez que vous y figurez en toutes lettres.
- Moi? s'étonne le pauvre diable,
— Parfaitement à la lettre B... sous le mot Ballot.... Et si vous
n'avez pas compris, quand je repasserai par ici, je vous ferai un dessin....
Bonsoir....
Laissant l'homme ahuri, la petite brunette court à toutes jambes rejoindre
ses camarades, embarque avec elles dans le canot-moteur battant pavillon
hellénique qui les reconduit à leur bord, puis aussitôt s'en retourne. es que
l'embarcation est hors de portée de la voix, Martiale croise les bras :
« Eh bien, en voilà une histoire!...
— Mais qu'est-ce que nous avons fait à ce phénomène de journaliste
pour qu'il ait écrit ce stupide article!... prononce Gaït.
— Vous êtes toutes témoins, s'insurge Manette, que je ne lui ai pas
soufflé mot de ces sottes élucubrations!
— Mais personne ne t'accuse, ma pauvre amie! proteste Faïk.
— Ah! continue la jolie rousse, je me veux mal de mort de m'être laissé
accoster par lui dans ce bureau,... et je vous jure bien que, désormais, pour le
courrier poste restante, ira qui voudra de la corvée,.... mais plus moi! »
Martiale hoche la tête :
« L'ennui, c'est que voilà l'autre, là-bas, le Liménarque qui me paraît avoir
quelque peu « tiqué » sur l'histoire des fouilles.... Il va alerter ses collègues des
autres îles, et cela va nous gêner dans nos recherches. »
Puis se ressaisissant :
« En tout cas1, mon avis est qu'il vaut mieux changer de mouillage... et
tâcher de nous rapprocher de notre naufragé qui doit commencer à nous attendre
vers Gastouri.... Alors, tenues de bord, l'ancre à pic, et en route....
- Quelle « barouffe » s'il avait été pris dans cette affaire-ci, ce pauvre Ji-Ji,
marmotte Paillette.... Pour le coup qu'on aurait eu de la peine à se sortir des
pattes de ces policiers.... »
Et la petite se laisse glisser dans le rouf pour aller reprendre, avec une joie
qu'elle ne dissimule pas, son chandail et sa culotte. Aussi est-elle prête la
100
première. Et quand Martiale, en costume de manœuvre, remonte à son tour, la
mousse lui crie :
« J'ai déjà mis l'ancre à pic... paré à déraper... je l'ai assez vu, le port de
Corfou, moi! »
Le soleil commence de baisser quand, voulant profiter de la fraîcheur du
soir, l'équipage de l'Aréthuse, voiles hissées à bloc, engage la goélette dans la
large passe de sortie, et met le cap vers le canal.,., juste au moment que,
débouchant à allure réduite, un paquebot qui bat pavillon italien pénètre en rade,
et croise, à deux encablures à peine, le voilier français....
Alors, soudain, sur le couronnement du vapeur, une silhouette se dresse
qui brandit à bout de bras une casquette en direction du petit navire avec un salut
frénétique souligné d'un grand cri....
Et, à bord de la goélette, une exclamation de stupeur monte, de cinq
bouches à la fois :
« Guglielmo Barbaro...! »
101
VII
Regardant fixement droit devant eux, sans voir autre chose qu'un rêve
intérieur longuement poursuivi, les yeux, qu'abritent de la réverbération solaire
de gros verres fumés, demeurent immobiles sans ciller. Droit devant eux, et par-
dessus une malle de cabine qui porte au flanc, en lettres blanches, ce nom :
Marc du Viguier, qu'encadrent des étiquettes multicolores d'hôtels rédigées en
diverses langues, ces yeux contemplent, sans y prêter attention, des blocs de
marbre épars, débris de colonnes rompues, morceaux de cimaise à ciselures
usées par les pluies, les vents, les orages, tout un chaos de ruines mutilées, et,
plus loin, la silhouette d'un phare détaché sur le fond d'une mer étincelante.
Tandis qu'à une vingtaine de pas du contemplateur immobile, le rebord de la
falaise, coupée net, tombe à pic.
Malgré l'ardeur du soleil, dont les rayons pleuvent en flèches drues sur le
parosol de toile blanche à pique obliquée qui le protège tant bien que mal de la
brutale chaleur du midi épandue sans un souffle sur cette terre nue - - le
travailleur demeure immobile, assis sur son pliant, les deux mains posées à la
table d'aquarelliste plantée devant lui sur ses trois pieds à glissières, et
débordante de papiers à musique dont les portées sont couvertes de notes, de
hachures, de corrections aux crayons de couleur. Et sur la pierre brûlante de ce
sol dénudé, traînent pêle-mêle une carte à grande échelle, deux dictionnaires aux
pages froissées par un long usage, d'autres papiers, et plus loin, un petit
accordéon.
D'assez longues minutes passent dans cette immobilité.
Puis, très haut, dans l'air surchauffé, ailes étendues en planeur, un grand
oiseau marin passe, se laissant glisser, et jetant un aigre cri rauque qui déchire
l'air de quatre notes modulées :
« Ki-ri... ka-rek »
A ce son soudain qui semble une manière d'appel, le rêveur sursaute,
reprend le stylo, qu'il avait laissé rou1er sur son papier, et comme saisi d'une
inspiration subite, il s'exclame à haute voix :
« Eh bien, en effet... pourquoi pas?... Il a raison, l'autre emplumé là-
haut!... Ce cri très spécial, la voilà ma liaison que je ne trouvais pas.... »
Un geste vers l'oiseau déjà éloigné dans son vol, et se laissant à présent
descendre obliquement vers la mer en contrebas. Et cette phrase amusée :
« Merci, mon ami, merci!... C'est très simple.... A ce moment, la scène
reste vide,.,, l'orchestre continue son théine de plus en plus bas,... et
brusquement, un oiseau de mer passe,... Non, mieux, un de ces vols d'oiseaux de
mer qui glissent en triangle, coupera le ciel, avec cette subite et étrange plainte...
102
que les cuivres me donneront.... Alors, c'est la rupture de l'action par le
surgissement de la procession des prêtres et des fidèles d'Apollon,... avec le
grand récitatif : ... C'est le premier jour des Apollonies.... Ça y est,... je le tiens!
Marc, Marc, mon garçon,... sans l'aide de cette espèce de mouette,., ou de
goéland... ou de je ne sais pas quoi d'ailé et de marin, tu risquais de n'en pas
sortir.... Ki-ri, Ka-rek! quatre notes.... Parfait! »
Le stylo court sur les portées musicales, jetant rapidement des signes
hâtifs dans toute la fièvre d'une composition fébrile.
Puis, la main aux longs doigts minces saisit, attire l'accordéon.... Et, en
une improvisation nerveuse, une mélodie s'envole,... puis s'arrête,... et aussitôt
repart, se prolonge, tandis qu'un rire monte :
« S'ils me voyaient travailler comme cela, il y a bien des confrères, et bien
des critiques qui, du haut de leur surprise gourmée 1, se moqueraient de moi!
Mais, mes bons chers messieurs, je ne peux tout de même pas circuler dans ce
désert de l'extrémité de l'île de Leucade, en promenant à bout de bras mon piano
à queue!... Or, j'aime bien entendre le son des choses que j'écris.... Alors tant pis
pour vos classicismes offensés!.., Je m'écoute à l'accordéon, et honni soit qui
mal y pense!... Ah! mais!... En attendant, il fait terriblement chaud, et encore
plus terriblement soif.... Heureusement qu'il me reste encore..., »
L'accordéon est reposé sur le roc, et d'une anfractuosité formée par deux
blocs de la ruine tombés l'un contre l'autre, le musicien fait sortir une grosse
gourde mise à l'abri du soleil, et il continue en l'inclinant :
« Encore... encore... c'est-à-dire pas beaucoup.... Enfin!... »
D'un mouvement amusé, il débouche et lève sa gourde :
« Libation à la mode antique.... A ta mémoire, immortelle Sapho!... Et si
ton ombre rôde encore en ce lieu où tu péris, pardonne à l'audace que j'ai de
l'évoquer.... »
Marc doucement incline la gourde, fait tomber quelques gouttes sur le roc,
puis boit lentement; et rebouchant le récipient presque vide, il continue avec
cette habitude qu'il paraît avoir de parler volontiers tout haut :
« Quoique je risque de froisser l'orgueil des insulaires en n'ayant pas
grand goût pour ce vin rouge dont leur ile de Leucade tire, disent-ils, une juste
célébrité, je peux m'avouer à moi-même que je préfère ce petit vin blanc qu'on
nomme du Krasi, malgré le goût assez sauvage que iui donne cette habitude de
le transporter dans des outres en peau de chèvre, poils en dedans et tout enduits
de résine.... Et je regrette de ne pas en posséder une seconde gourde.... Tant pis :
je vide celle-ci.... Si, tout à l'heure, je meurs de soif, j'irai mendier un verre d'eau
chez le gardien du phare.... »
Une dernière accolade au goulot de la gourde. Puis, énergiquement, le
stylo aux doigts, la tête un peu courbée sous les larges bords du feutre qui le
coiffe, le compositeur se penche de nouveau sur son papier à larges portées.
Mais aussitôt, avec un petit grognement agacé, il constate que ses verres fumés
sont embués, et que cette brume le gêne. Il déchausse ses lunettes, tire son
103
mouchoir, commence un rapide nettoyage.,, et, soudain, demeure immobile,
prunelles fixes et bouche demi-ouverte dans une stupeur....
« Mais voyons.,... voyons,... est-ce le vin blanc combiné avec le soleil?...
On dit bien que les gens qui ont bu voient double.,.. Mais tout de même,... je
n'en suis pas là.... Et pourtant,... pourtant ce gamin indiscret qui me regarde là,...
il est... il est... il paraît être... deux..,, »
Sans remettre ses verres, Marc du Viguier, à pleines mains, se frotte
énergiquement les yeux, persuadé que la brutalité de la lumière et la fatigue du
travail en plein air lui causent une vision....
Car, à dix pas derrière lui sans qu'il ait entendu aucune approche, assis à
la tailleur, jambes croisées, côte à côte, dans la même pose absolument pareille,
les mains à plat sur les genoux dans le même geste strictement identique, en
espadrilles, culottes de toile bise serrées aux chevilles, ceintures bleu foncé,
chemisettes blanches courtes des manches, ouvertes au cou, et, sur des cheve-
lures châtain, mouchoirs de soie rouge aux pans tombants sur les épaules
gauches présentant la plus rigoureuse similitude, deux nouveaux venus sont là,
immobiles, répliques absolues chacun l'un de l'autre, avec le même sourire
gentiment ironique sur le même visage qu'éclairent les mêmes yeux aux reflets
très doux.
Marc ne peut se tenir de grommeler :
« Encore un de ces damnés loustrots qui m'a suivi pour me regarder
travailler.... Je suis la bête curieuse pour la gaminaille du pays, moi! »
Toujours tenant lunettes et mouchoir, le compositeur continue :
« Seulement, ça m'agace, moi.... Et puis ça m'ennuie de voir double
comme un pochard.... »
Alors, agitant la main, tout en balbutiant un mot grec mal prononcé :
« Allons, petit... va-t'en,... Pas besoin de toi... ariste m'énocleis... tu
m'ennuies.... Au large! »
Mais à la stupeur complète du musicien, les deux apparitions inattendues
se lèvent ensemble, du même geste, font quatre pas coude à coude, et dans une
demi-inclinaison rigoureusement semblable prononcent avec la même voix, la
même intonation et le même sourire charmant :
« Excusez-nous d'être restées là silencieuses, derrière vous, maître : nous
avions scrupule à vous déranger tant que vous ne nous voyiez pas.... »
Marc dp Viguier a reculé d'un pas, mettant sa table et ses papiers épars
entre lui et cette étrange apparition double dont il ne réalise pas encore, d'abord
que ce ne soit pas l'un de ces petits bergers de chèvres qui viennent souvent
l'examiner curieusement à courte distance, et ensuite que, vraiment, et sans
aucun doute, ce soient deux personnes si rigoureusement pareilles que la
perfection de leur similitude en est hallucinante. Mal remis de l'illusion qu'il a
eue d'avoir « vu double », il balbutie :
« Voyons... réellement,... tu n'es pas.... Pardon, vous êtes?...
104
« NOUSAVIONS SCRUPULE A VOUS DÉRANGER.... »
105
— Deux jeunes Françaises, maître,... qui vous admirent de longue date....»
Amusées par l'embarras du compositeur, et, suivant leur habitude, se
faisant un jeu d'intriguer davantage ceux qui ne les connaissent pas, en
accentuant leur parfaite ressemblance, les deux sœurs ont continué de parler
toutes deux ensemble, si bien que leur réponse semble avoir été prononcée par
une voix unique, cependant qu'elles dessinent, coude à coude, la même inclinai-
son légère des têtes et des bustes. Dans leurs tenues garçonnières, elles semblent
deux jeunes novices échappés d'un navire en escale. Et Marc, les regardant
alternativement sans trouver la plus minime différence entre elles, cherche en
vain des mots pour répondre au salut de ces deux étranges visiteuses si
extraordinairement semblables que, en effet, il a cru, levant les yeux, voir un
seul personnage en un « doublé » dû à quelque déformation de la vue. Et il fait :
« Ah! oui. Deux... vous êtes bien deux...?
- Deux jumelles, maître,... Marguerite et Geneviève Trévarec,
venues exprès pour vous, à l'extrémité de cette île de Leucade où nous sommes
heureuses de vous rencontrer, mais peinées de vous avoir dérangé.... »
Comprenant qu'il ne faut pas continuer plus longtemps leur plaisanterie
accoutumée, Gaït, cette fois, a parlé seule. Mais aussitôt Faïk complète :
« Et, si nous nous permettons d'interrompre la préparation du livret et de
la partition de la Sapho que vous êtes venu composer dans l'isolement de cette
pointe sauvage où vécut et mourut votre héroïne, ne nous prenez pas, maître,
pour des importunes abusant de l'indiscrétion...,
— Comment? coupe le musicien dans un sursaut,... vous savez,...
vous êtes au courant.... Mais d'où?... par qui?...
— Par l'ami, au nom de qui nous vous présentons devant vous... et qui
nous a révélé votre retraite laborieuse : Jean Juilliard. »
Au nom qu'il était bien loin d'attendre, le compositeur sursaute. Son
visage, qui se montrait très renfrogné, s'illumine instantanément. Et c'est avec un
accent de joie extrême et toute spontanée, qu'il s'écrie :
« Vous connaissez mon ami,... mon véritable frère... Jean?... »
Les deux jumelles répondent en même temps :
« Nous arrivons auprès de vous de sa part,... et en le précédant....
- Lui, aux Sept-Iles! enfin!... Quelle joie!... »
Et, regardant autour de lui sur toute l'étendue de la pointe désertique et
brûlée de soleil, Marc, crie, répétant le mot de son affection profonde :
« Mais où est-il?... pourquoi n'est-il pas arrivé avec vous?... mon frère
Jean.... »
Gaït s'avance, et, souriante :
« C'est ce que nous allons vous raconter si,... quoique nous soyons
désolées de troubler votre travail,... vous voulez bien nous accompagner.... »
Le compositeur fronce le sourcil avec une petite anxiété :
« Vous?... Où cela? »
106
Faïk étend le bras vers le fond du golfe qui s'étend en contrebas de la
pointe vers la gauche, et montrant une silhouette immobile sur l'eau bleue, juste
en face des maisons d'un petit village tassées au bord de la mer, elle répond :
« Ici,... à notre port,.,, au mouillage de Vassiliki.... »
Tout de suite inquiet, le musicien a pâli :
« Qu'est-ce qu'il y a?... Jean est souffrant?... gravement malade? Vite,
conduisez-moi.... »
D'un mouvement de la main, Gaït arrête l'élan dont le cri d'affection
profonde l'émeut Et elle explique :
« Non.... Rassurez-vous.... Mais nos camarades de l'Aréthuse et nous,
avons des choses à vous révéler,... des choses très importantes....
— Mais Jean?,.. Jean?... où est Jean?
—-. A Corfou, maître.
- Qu'est-ce qu'il fait à Corfou, au lieu d'être arrivé avec vous, auprès
de moi?...
— C'est précisément ce que nous désirons vous expliquer le plus
promptement possible.... Car lui, va, certainement, avoir très vite besoin de vous
en même temps que de nous,...
- Ah! que de mystère!... Voyons, parlez, mesdemoiselles,...
expliquez-vous... ou je vais m'imaginer.... »
Faïk pose la main sur le bras de l'artiste qui, nerveux, agité, trépide
littéralement dans une poussée d'anxiété qu'il ne peut dissimuler. Et elle
prononce de sa voix la plus tranquille :
« Calmez votre inquiétude, maître.... Mais ce n'est pas ici que ma sœur et
moi pouvons vous mettre au courant,... comme cela en pleine campagne.... Et
d'ailleurs nous ne sommes que des envoyées, chargées de venir vous chercher,
par notre capitaine qui tient à vous mettre personnellement au courant....
—: Mais comment m'avez-vous trouvé ici?... »
Les deux jumelles sourient :
« Le plus simplement du monde.... La brave femme chez qui vous logez
depuis des mois à Vassiliki, et qui nous a loué les deux mulets sur le dos
desquels nous venons de grimper jusqu'au cap, nous a, elle-même, fait
comprendre que vous travailliez à l'extrémité du Saut de Leucade, auprès des
ruines du temple d'Apollon et du phare,... répond Faïk.
- Et, complète Gaït avec un peu de malice, il y a d'excellentes
longues-vues à bord de l'Aréthuse : sur ce cap escarpé et nu, votre parasol était
aussi visible qu'un signal! »
Le compositeur n'écoute déjà plus. Il ramasse ses livres, ses papiers, replie
table et siège démontables, et, sans cesser de manifester une nervosité qui va
grandissante, il précipite le tout pêle-mêle dans la cantine marquée à son nom,
en referme le couvercle d'un coup sec aidé d'un brusque appui du genou, et
lance:
107
« Eh bien, mesdemoiselles, puisque vous ne pouvez... ou ne voulez rien
me dire, conduisez-moi rapidement à ce capitaine qui se réserve, dites-vous, de
me renseigner.... J'ai hâte de le voir, moi! Et mon mulet est quelque part aux
environs.
— A cinquante pas d'ici, maître,... où il fraternise avec les nôtres, ses
compagnons d'écurie évidemment.... Permettez-nous de vous aider à
transporter....
- Jamais de la vie.... Vous ne voudriez pas.... »
De plus en plus nerveux, Marc du Viguier, qui est d'ailleurs bâti en
athlète, a saisi sa cantine, et d'un mouvement qui dit l'accoutumance, il la hisse
sur son épaule, et jette :
« Allons, mesdemoiselles,... j'ai hâte de savoir, moi.... »
Dix minutes après, en file indienne sur un sentier qui est à peine une piste
tracée parmi les cailloux aigus ou roulants, le compositeur le premier sur un
mulet avec sa cantine en croupe, les deux jumelles à califourchon hardiment sur
les leurs, descendent au pas aussi allongé que possible : car Marc talonne sa
monture peu accoutumée à une pareille impatience de la part d'un cavalier
généralement beaucoup plus placide.
Malgré cette hâte, la petite colonne ne met pas loin de trois heures pour
redescendre du haut cap Leucade, contourner la baie, puis déboucher, toujours
en file indienne, ce qui a empêché toute conversation, entre les premières
maisons du petit village de Vassiliki où une nuée de gamins se précipitent
aussitôt afin d'aider Marc du Viguier, que toute cette marmaille connaît depuis
des semaines, et les deux amazones que tous regardent avec des yeux de
stupéfaction.
« Enfin! vous voilà, crie une voix joyeuse.... Mine-de-Rien et Toubib,
félicitations pour votre tenue à cheval, quoique ces nobles coursiers soient de
modestes mulets.... Voilà une demi-heure que le Pacha m'a envoyée au-devant
de vous avec le youyou.,, et par conséquent trente minutes que, à la jumelle, je
vous regarde arriver le long de la piste.... Vous êtes magnifiques!... »
Dans sa tenue ordinaire de bord, culotte et jersey rayé, le couteau de
gabier pendant à la ceinture dans son étui, la lorgnette accrochée au cou par un
cordonnet de cuir, et la tête couverte d'un large chapeau de paille qui ressemble
à un sombrero, Paulette Montrachet, nu-pieds dans la poussière du quai, vient de
surgir de l'ombre d'une maison à laquelle elle avait demandé asile contre la
rudesse du soleil.
Et, avec sa familiarité ordinaire, la main droite décochant un classique
salut militaire, elle interpelle Marc qui, descendu de sa monture, regarde la
petite Bourguignonne avec une surprise non dissimulée :
« Bonjour, m'sieu.... Très heureuse que les bessonnes vous aient trouvé
sur votre promontoire.... Le youyou est à votre disposition pour vous conduire à
bord où vous attend une citronnade fraîche, en autant de litres que vous
108
voudrez,... et ça vous fera certainement plaisir, vu la température et la fatigue de
votre cavalcade.... Est-ce que j'embarque le matériel avec vous? »
Le doigt tendu désigne la cantine que le compositeur vient de poser à terre
tandis que Gaït présente l'enfant terrible de la goélette :
« Notre mousse, maître,... Paulette Montrachet....
—r Dite Moutarde dans l'intimité, vu son jeune âge et sa naissance à
Dijon, aimable plaisanterie de mes camarades comme je l'ai expliqué à votre ami
Jean Juilliard, maître, lance la petite brune.... De sorte que si ça vous amuse de
m'appeler comme il m'appelle lui-même,... moi, n'est-ce pas, très contente,... j'ai
l'habitude.... En attendant si vous voulez embarquer : not' capitaine vous attend.»
Un peu interloqué par l'apparition et la verve de Paulette, Marc se laisse
conduire, sa cantine posée à l'avant, et s'installe sur le banc de milieu.
« Les avirons? » demande Gaït.
Mais Paillette a sauté à l'arrière et hausse les épaules :
« Deux kilomètres à la rame?... par 30 degrés à l'ombre qui, sur l'eau où il
n'y en a pas, d'ombre, font du 60 avec réverbération à volonté,... non, tu rêves,
ma chère!... A nous, le bon coup de moto-godille.... Calez-vous bien à vos
places tous les trois..., vu que Y Aréthuse junior est un peu volage.... »
Marc ne peut retenir une question spontanée :
« Volage? »
La petite éclate de son rire sonore :
« Excusez, maître.... Terme de pratique!... Entre gens de mer, on a
l'habitude d'appeler volage, une embarcation qui n'est pas très stable et à bord de
laquelle il vaut mieux ne pas faire la pantomime, quitte de chavirer.... Je sais
bien que, par ce beau soleil, un bain ne serait pas désagréable,... mais moi, j'ai
ma consigne : vous amener, sans pleine eau, jusqu'au navire amiral.... Alors,
attention au départ.... Avant partout. »
Souple comme un chat, Paulette s'est laissée glisser à l'arriére du youyou
et, assurée que ses compagnons équilibrent bien le léger canot, d'un coup de
main, elle lance le moteur placé à l'arrière et formant à la fois hélice et
gouvernail. Dans un vrombissement saccadé, le youyou part à toute vitesse,
levant un peu l'étrave, et file droit devant lui en tranchant l'eau calme, et en
laissant derrière lui un long sillage bouillonnant que suivent du regard une
cinquantaine d'insulaires alignés au bord du quai de Vassiliki,
« Ça fait du 6 milles marins à l'heure, cet outil-là, vous savez? confie
gravement le mousse à Marc du Viguier.... Alors je vous demande de ne pas trop
bouger pendant dix minutes... ou à peu près... malgré que le soleil de midi «
rissole » vraiment.... Mais puisque vous habitez ici depuis un bon bout de temps,
maître, vous êtes certainement un peu habitué... n'est-ce pas?... Alors!... »
Un petit silence tombe : les jumelles muettes a leurs bancs, le musicien
regarde grandir l'élégante silhouette du navire vers lequel le youyou automobile
file à toute allure sous la main de sa barreuse-mécanicienne qui joue de son
moteur avec une véritable habileté manœuvrière.
109
Et brusquement, Paulette coupe l'allumage, donne un adroit coup de barre
qui, faisant achever la marche rapide en un glissement peu à peu atténué, vient
mettre le petit canot bord à bord avec le grand yacht au bâton de poupe duquel,
dans l'air immobile, pend en gros plis lourds le pavillon français.
« Aréthuse.... Embarquez, s'il vous plaît.... »
La petite a, au passage, saisi un cordage qui pend au flanc de tribord, et
désigne l'échelle mobile, bois et tresse, dont la dernière marche trempe dans la
mer. Obéissant au geste, Marc du Viguier la saisit à deux mains, l'escalade d'un
bond, saute par-dessus la lisse et retombe à pieds joints sur le pont. Se trouvant
en face de Martiale à droite et de Manette à gauche, toutes deux en tenue de mer,
il réprime un petit geste d'étonnement, et s'incline courtoisement en saluant :
« Mesdames,... mes hommages.... »
Puis, regardant alternativement vers l'avant et vers l'arrière, il cherche des
yeux autour de lui avec un embarras si visible que Manette, un peu malicieuse,
ne peut retenir un de ces sourires dont, en jolie femme accoutumée aux
admirations, elle connaît la grâce et le pouvoir. Et tandis que les jumelles et
Paulette grimpent à leur tour et se rangent toutes trois en ligne, le compositeur,
un peu déconcerté, balbutie, les examinant toutes tour à tour :
« Excusez-moi.... Je n'ai nulle intention d'être un visiteur indiscret.... Je
viens voir, comme il me l'a fait demander, le capitaine qui m'a envoyé de si
charmantes ambassadrices.... »
Martiale fait un pas :
« C'est moi,... maître. »
Marc a un petit geste de gêne, et il prononce à mots maladroits :
« Pardon?... je ne saisis pas.... Le capitaine qui m'a fait appeler au nom de
mon ami Jean Juilliard?... »
Trois doigts à la tempe en salut et la réponse tombe :
« Capitaine Martiale Cartier... commandant la goélette de plaisance
Aréthuse.... Très heureuse d'avoir l'honneur de recevoir, avec son équipage, la
visite du compositeur du Viguier.... S'excuse de la liberté prise de le déranger en
plein labeur en le priant de la rejoindre à son bord.... Mais ici, sur notre navire,
au beau milieu du golfe de Vassiliki, nous allons pouvoir parler ensemble hors
de portée de toutes oreilles indiscrètes.... Et vous nous pardonnerez lorsque vous
aurez appris pour quelles raisons graves nous avons dû organiser cette
conversation secrète.... Si vous voulez bien prendre la peine.... »
La main tendue désigne des sièges pliants de toile préparés autour d'un
plateau posé sur le dôme plat du rouf. Tandis que, agilement dégringolée dans le
poste avant et en ressortant plus rapidement encore avec un seau argenté qu'elle
pose au milieu des gobelets rangés en cercle sur le plateau, Paulette proclame : ,
« La citronnade maison annoncée à l'extérieur et la glace également
maison, fabrication brevetée sans garantie du Toubib qui la certifie à l'eau
distillée et rigoureusement pure de tout méchant microbe! »
110
Le musicien demeure un bon moment démonté par cette réception. Et il
faut tout un échange de phrases pour qu'il réalise une situation à laquelle rien ne
le préparait : conversation d'une dizaine de minutes pour s'accoutumer, tout
surpris par cette hospitalité à bord d'un bâtiment exclusivement monté par un
équipage de sportives, entraînées à la navigation hauturière et dont il admire,
dans une grande stupéfaction pour commencer, la hardiesse, l'énergie et
l'intrépidité de leur jeunesse et de leur endurance. Il lui faut un bon moment pour
bien comprendre que cette goélette, tenue à merveille comme elle le pourrait
être par un équipage d'hommes, est, sans aucune aide masculine, conduite,
depuis les ports de France, par ces cinq jeunes filles dont la virile ardeur et la
rudesse du métier de la mer ne diminuent en rien ni la bonne humeur, ni la
bonne grâce féminine naturelle.
« J'avais entendu parler, bien entendu, de cette fameuse croisière du petit
yacht Perlette conduit à travers l'Archipel par ces deux jeunes Françaises
maritimes dont l'une, Mlle Marthe Oulié, avait été dressée aux difficultés de la
navigation par des marins de métier, en particulier notre grand Jean Charcot sur
qui, si je me souviens bien, elle a même écrit un très beau livre.... Mais je ne
savais pas qu'elle avait fait école.... »
Puis, se reprenant, il ajoute :
« Il est vrai que des descendantes de ces héros de l'aventure marine,
Jacques Cartier pour vous, mademoiselle la... capitaine,... les Vénètes pour vous
deux, mesdemoiselles,... sont toutes préparées à....
- Mais il n'y a pas que l'hérédité qui compte, maître! » ne peut se tenir
d'interrompre Paulette, incapable, comme toujours, de contenir une riposte
surgie en elle aussi irrésistiblement que de coutume. « Si pour la capitaine, il y a
Saint-Malo derrière elle et le Mor'Bihan autour des bessonnes,... si même
Manette la Parisienne peut se réclamer du vaisseau qui navigue sur l’écusson de
la capitale,... qu'est-ce que vous direz de moi, née native de Dijon, qui n'est pas
un port de mer que je sache! et de la pleine Bourgogne ou le vin est plus courant
que l'eau?.,. Si je suis ici, à bord de l'Aréthuse, c'est bien une vocation, je crois,
hein?... Et je défie bien qu'on me dise le contraire! - Non.... On te répondra
simplement qu'en te lançant sur la mer avec nous, tu as fais la gageure de
justifier, à ta façon, le surnom de tes compatriotes,... Bourguignons salés! »
La réplique de Manette est partie si prompte qu'elle déchaîne, chez ses
camarades, un fou rire immédiat que Marc ne peut s'empêcher de partager en
voyant la mine déconcertée de Paulette, mise hors de garde et, pour la première
fois, interdite un moment.
Mais le mousse se reprend par un sursaut rapide, et elle va lancer à la
Parisienne une riposte vigoureuse, quand Martiale met un terme catégorique à
cet assaut de plaisanteries :
« Allons, assez, vous deux.... Nous sommes réunis pour des choses
sérieuses, et le temps presse si nous voulons éviter... ce qui menace Jean
Juilliard....
111
— Car Jean est en danger? » coupe brusquement Marc qui, sans laisser à
son interlocutrice le temps de répondre, jette avec une affection dont sa fébrilité
trahit toute la force : « Mais où?... pourquoi?... comment?... de la part de qui?...
Répondez vite, je vous en supplie.... »
Martiale, d'un geste autoritaire, ordonne à ses quatre compagnes de garder
le silence. Et, affectant un calme et une netteté qui ne sont point au fond d'elle-
même, la commandante de l'Aréthuse, tenant exprès sa voix dans un registre un
peu baissé, et sans se laisser interrompre par aucune exclamation du
compositeur, résume à phrases brèves et précises toute l'aventure qui, depuis
quelques jours, s'est dessinée. A son auditeur peu à peu pris par le récit, elle
raconte les raisons de l'armement de la goélette, le projet formé d'aller, sans
donner l'éveil à personne et sans risquer, en cas d'échec possible, un ridicule
extrême, rechercher au hasard le fameux métier à tisser de Pénélope, possédé
jadis, aux îles Ioniennes, par le colonel Trévarec, aïeul des jumelles.
« Vous, maître, qui aimez l'Antiquité au point d'avoir voulu, pour mieux
écrire un drame lyrique sur Sapho la poétesse, venir vous enfermer en ces lieux
sauvages où elle mourut, afin de rechercher ses traces et de vous
imprégner du pays et du souvenir,... vous comprenez combien cinq jeunes
filles, pas mal douées d'imagination, et un peu fantasques, ont pu se passionner à
l'idée de faire, par une découverte extraordinaire, concurrence à Schliemann,
évocateur de Priam et d'Agamemnon, à Evans qui a fait revivre Minos et
Pasiphaé....
— Je comprends,... oui,... je comprends très bien, interrompt Marc qui
ajoute, très fébrile : mais Jean dans tout cela?... Jean en péril?... »
Martiale, du geste, contient cette excitation. Elle raconte l'escale de Pizzo,
la fuite de la goélette devant l'indiscrète poursuite du journaliste Guglielmo
Barbare, la traversée du détroit de Calabre, devant Messine la chute de Jean
Juilliard, précipité du paquebot Warwick, le sauvetage du blessé repêché sur
l'instant, soigné à bord de la goélette, emmené dans sa traversée, et explique à
ses hôtesses l'histoire des demi-fiançailles et de son audacieuse expédition à la
recherche, à la conquête du collier de l'impératrice....
« Ah! le fou!... le triple fou! crie brusquement le musicien.... Je le savais
bien qu'elle ferait son malheur, cette femme!...
- Vous la connaissez son Américaine? » demande Manette dont les
prunelles s'allument d'un feu subit dans lequel semble briller l'hostilité d'une
jalousie mal cachée.
Marc lève les bras en un accès d'amical désespoir : « C'est la plus
démoniaque coquette qu'un naïf sentimental comme mon pauvre Jean, puisse,
pour son malheur, rencontrer sur son chemin.... Splendide, oui, cela est vrai... et
l'adjectif est même, peut-être, au-dessous de la vérité. Mais derrière une
perfection de statue idéale, ni cœur, ni âme.... La plus glacée, la plus dure
calculatrice qui se puisse rencontrer dans le monde.
—: Votre ami Jean s'en est épris à ce point? demande Martiale.
112
- Epris?... Ce n'est pas assez dire.... Envoûté, voilà la vérité!... A ce point
que nous, qui sommes véritablement deux frères, liés par l'affection la plus
absolue,... nous qui sommes aussi parfaitement attachés l'un à l'autre que ces
jeunes filles jumelles, là, si pareilles, vos camarades, peuvent être
unies par la naissance commune,... nous deux, nous avons manqué nous
brouiller à cause de cette étrangère.... Et cet immense malheur serait sans
doute arrivé si, moi, je n'étais justement parti m'enfermer ici à Leucade pour
écrire ma partition....
— Vous l'aimiez,... vous aussi?... demande plus timidement qu'à sa
coutume, Paulette.
- Moi? sursaute avec un geste presque d'horreur le musicien. Je l'exècre,
cette créature! car je l'ai percée à jour, dès la première minute que je l'ai vue à
l'œuvre.... Je dis bien : à l'œuvre, car c'est un être de calcul qui bâtit ce qu'elle
veut être son avenir, comme l'araignée construit une toile.,..
— Une aventurière, alors? » demandent en même temps, et de la même
voix comme de coutume, Marguerite et Geneviève.
Marc éclate d'un rire de suprême dégoût : « Aventurière?... Le mot lui
ferait trop d'honneur, car la pauvreté ou l'ambition, qui sont les lois des
aventuriers, seraient des excuses, et elle n'en n'a pas.... Fille d'un de ces magnats
géants dont on ne sait comment ils ont bâti ieur fortune sur du pétrole, ou du
charbon, ou des voitures, ou des mines d'or, ou des trafics extraordinaires, Ellen
Spencer est immensément riche.... Elle n'a ni besoins d'aucune sorte, ni appétits
d'aucune nature, puisqu'elle est à même de satisfaire, en toutes choses, tous ses
désirs, instantanément. Elle n'a qu'un goût : la domination.... Il paraît que chez
elle, à force de l'avoir vue à l'œuvre, on la désigne familièrement par un mot de
bas argot courant outre-Atlantique et qui se dit en français : la Ravageuse....
— Et c'est de cette créature extravagante qu'un artiste de la valeur de notre
ami Juilliard s'est ainsi épris? demande Martiale.
— Dites qu'il s'en est affolé : le mot sera plus juste. De sorte que ce que
vous me racontez ne m'étonne pas. Le, collier de l'impératrice! ah! oui, une
pareille convoitise est bien une idée de cette abominable Ellen....
— Un joyau d'un prix énorme certainement? murmure Gaït.
— La valeur? oh! non, riposte Marc : pour elle, aucun intérêt, la
valeur.,.. Non, ce qui a dû l'attirer, c'est le mystère qui s'attache à ce
bijou fatidique, le sacrifice superstitieux offert par l'impératrice Elizabeth au
Destin, au Sort tragique qui la poursuivait, elle et les siens.... Faire
retrouver, pour elle, au profond de la mer et pouvoir porter à son cou une relique
aussi inouïe, voilà ce qui a tenté cette blasée.... Et Jean, mon pauvre Jean s'est
jeté tête baissée dans l'impossible aventure. Mais comme ce fou pourrait réussir
cette folie,... sait-on jamais? l'un des courtisans qui pourchassent Ellen - - elle en
a de féroces, des sang-mêlés du Mexique ou d'ailleurs, prêts à tout - - n'a pas
hésité à tenter de supprimer, par précaution préliminaire, mon pauvre insensé
qui a enfourché la chimère.... »
113
Le compositeur s'est levé. Il tend ses deux mains à la ronde :
« Merci à vous, mesdemoiselles, qui l'avez sauvé de cette tentative
d'assassinat.... Mais elle peut se renouveler.... Où est-il, Jean, en ce moment? que
fait-il? où puis-je le rejoindre? »
Martiale, à son tour, s'est levée :
« C'est pour vous conduire à lui, c'est pour faire alliance avec vous, que
nous sommes venues, ici, à Leucade, vous chercher, car nous ne serons pas trop,
vous et nous unis, pour faire face au danger .»
Et, continuant son récit, la capitaine raconte comment Jean a été mis à
terre nuitamment à l’insu des autorités insulaires, comment rendez-vous a été
pris entre les matelots de l'Aréthuse et lui....
« Rendez-vous?... Alors pourquoi n'y êtes-vous pas allées? interjette
Marc. Qui vous dit que, pendant ce temps....
— Parce que nous aussi, nous sommes surveillées, guettées et que votre
intervention peut éviter qu'un curieux, indiscret par profession, ne se mette à
dévoiler la présence de Jean et son alliance avec nous, au moment où, préci-
sément, ses ennemis, qui croient l'avoir à la fois poignardé et noyé, ont perdu sa
trace,... ce qui lui permet de poursuivre ses recherches avec notre aide comme
nous voulons la lui accorder....
— Je ne comprends pas.... »
Pour la troisième fois, Martiale impose le calme, et elle achève : au
moment que la goélette allait déborder du port de Corfou pour s'en aller à
Gastouri où Juilliard doit être arrivé de son côté, l'équipage stupéfait a croisé, à
contre-bord, un paquebot du haut duquel, accoudé à la lisse, l'insupportable et
tenace Guglielmo Barbaro est apparu, saluant, à larges gestes, les Françaises qui
lui ont une première fois échappé à Pizzo.
« En quoi vous gêne-t-il ce journaliste? Et que peut vous faire un article
décrivant votre croisière? » s'étonne Marc.
Martiale consulte du regard les jumelles qui, dix secondes, hésitent. Puis
toutes deux, cette fois parlant non plus ensemble, mais alternativement,
répondent :
« C'est que nous aussi, monsieur du Viguier, nous avons notre secret....
— Et nous poursuivons notre recherche : le métier à tisser bimillénaire
de Pénélope....
-— Qui sera, si nous le trouvons, aussi célèbre demain....
— ... Que le sont, depuis hier, le masque d'or d'Agamemnon....
- ... Et le jeu d'échecs de Minos, double orgueil des musées de
Grèce....
- Mais il nous faut le mystère, faute de quoi nous ne trouverons rien....
- Puisque nous le cherchons comme héritage de notre aïeul....
— Et que si nous parlions, ceux qui le détiennent actuellement....
- ... Sans en connaître l'histoire ni la valeur....
114
— S'empresseraient de le dissimuler pour en tirer argent par la
suite....
- ... Ou le détruiraient plutôt que nous le laisser sortir de Grèce.... »
Martiale conclut :
« Vous voyez donc, maître, que Jean et vous pouvez nous être d'un
puissant secours, tout comme vous et nous pouvons être pour Jean d'une aide
capitale. »
Marc a une exclamation de colère :
« Mais je n'ai aucune envie qu'il le découvre ce collier, mon frère Jean!
Car si une chance extravagante le favorisait, il courrait jeter sa conquête aux
pieds de cette abominable Ellen.... Et la Ravageuse, prise à son propre piège,
serait capable, pour une fois, de tenir sa parole... et, en l'épousant, de faire de
Jean le plus lamentable des esclaves!... »
Une telle angoisse passe dans la voix du compositeur et une telle douleur
dans ses yeux, que Marie-Antoinette Marolles vient à lui, pose la main sur son
bras, et mettait son visage illuminé d'une lueur de malice juste en l'ace de celui
de du Viguier, la jolie rousse prononce en souriant :
« Trouvons d'abord le collier,... et ensuite, maître, qui sait? »
Etonné, le musicien n'a pas le temps de répondre, car Martiale reprend :
« Pour le collier de l'impératrice Elizabeth d'Autriche et le métier à tisser
de la reine Pénélope d'Ithaque....
Jean Juilliard, Marc du Viguier et les cinq camarades de l'Aréthuse, tous
sept alliés ensemble, voulez-vous? »
Marc regarde son interlocutrice. Il hésite un moment. Puis il jette un long
coup d'teil circulaire sur la baie de Vassiliki toujours rigoureusement lisse
comme un miroir d'étain flambant sous le soleil.
Alors, du doigt, il montre le haut cap où, quelques heures auparavant, sans
se douter de rien et uniquement pris par sa partition en cours, il travaillait
tranquillement. Et il fait lentement :
« Sept... sept,... nombre fatidique, disaient volontiers les prêtres d'Apollon
lorsqu'ils servaient le temple dont les ruines sont là-haut.... Nous deux,... vous
cinq... et un double but poursuivi en commun, avec le salut définitif de mon
pauvre ami, une première fois sauvé par vous? Oui, cela est une tentation.... »
II parcourt des yeux le demi-cercle des matelots groupées devant lui sur
ce pont de navire. Et il continue :
« Regardez : je m'étais isolé ici pour tenter de réussir une œuvre.... Cette
falaise toute blanche et droite, aux temps antiques s'appelait Le Saut de Leucade
parce que, du haut de ses 72 mètres, ceux et celles qui étaient frappés d'un mal
d'amour sans espoir venaient tenter une sorte de jugement de Dieu qui s'appelait
en grec ancien le Katapontismos, ou le « saut dans la mer ».... Epreuve du
désespoir : ceux et celles qui se tiraient vivants de l'effroyable chute en
ressortaient guéris.... Si rares, qu'aucun nom de « miraculé » n'est venu jusqu'à
nous. Par contre, cette belle Sapho de Mitylène, que, pour la grâce exquise et le
115
charme infini de ses vers, Platon nomma la dixième Muse, ravagée de passion
pour Phaon qui la dédaignait, là-haut monta un soir, la lyre en main, et de
désespérance se jeta du sommet dans la mer Ionienne, qui conserva son corps
emporté par le chœur attendri des .soixante Néréides, filles du vieux dieu-
prophète des grandes profondeurs.... »
Sur les cinq visages tendus, une émotion passe, tandis que les prunelles,
soudain embuées d'un peu de brume humide brillante, se fixent sur la falaise
blanche, si droite, si tragique dans l'éclatante ardeur de l'éblouissement solaire.
Et Marc achève :
« Jean Juilliard',... mon frère Jean... est atteint du même mal,... je ne veux
pas qu'il risque la même fin.... Et je vous remercie, toutes cinq, d'être venues me
chercher. Je suis prêt à vous suivre, immédiatement.... »
II offre aux deux plus proches, Martiale et Manette, ses deux mains larges
ouvertes :
« Disposez de moi. C'est le Pacte du Saut de Leucade!... »
Et rendant la poignée de main avec une cordialité égale à celle du
musicien, la capitaine de l'Aréthuse répond :
« Pacte, oui, pour le bon et pour le mauvais,... pour le meilleur et pour le
pire, et tel que je l'attendais du grand artiste que vous êtes..,.
—: Et qui va nous permettre d'aller plus sûrement à l'aide de cet autre
grand artiste que nous avons eu la chance de sauver au détroit de Calabre,
continue Manette.
- Ce qui fait que je n'entends pas laisser sans surveillance mon blessé,
poursuit Geneviève Trévarec.
- D'autant, termine Marguerite, qu'avec les individus qu'il a pour
ennemis et dont vous nous parliez tout à l'heure, plusieurs précautions
valent mieux qu'une », achève Marguerite.
Alors Paillette se plante devant Martiale, et la main au fiont, les talons
joints, elle déclare :
« Pardon, excuse, capitaine, si j'interromps la conversation. Mais il est
sans exemple dans l'Histoire Universelle, avec une H et un U majuscules, qu'un
traité ou pacte se signe sans être accompagné d'une réception. Or il est une heure
et presque trois quarts,... et j'ai l'impression que nous sommes, tous, en train de
mourir de faim. Alors, si, comme je le suppose, tu as l'intention de suivre les
bonnes traditions et de retenir, ainsi que disent les protocoles, le maestro à
déjeuner,... il faudrait en informer le mousse, chargé de corvée de cuisine par le
règlement, et qui, en ces cas-là, met, d'office, les petits plats dans les grands.... »
Et comme Marc se lève en protestant qu'il va regagner la terre et la
demeure dans laquelle il a élu domicile depuis deux mois, l'incorrigible petite
Bourguignonne annonce :
« Oh! ne craignez rien. J'ai fait l'Ecole ménagère, moi. Et ces demoiselles
n'admettent qu'une « cuistance » convenable.... Vous ne « doublerez pas le cap
Fayot », comme on dit dans la marine nationale, vu que, moi, je les déteste, les
116
haricots, sous toutes les formes.... Comme chez le célèbre traiteur, chez Paulettc
Montrachet dite Moutarde, tout est bon : vous pouvez accepter l'invitation de la
capitaine.
—- Quand tu voudras bien me laisser la présenter, sempiternelle bavarde!
jette, au milieu des rires, Martiale qui ne parvient pas à faire taire la petite brune
à l'intarissable verve, et qui s'excuse de son mieux auprès du compositeur,
d'ailleurs visiblement enchanté d'accepter, et gagné par le pittoresque de la
situation inattendue pour, lui, et par la gaieté de ses compagnes de rencontre.
« Allez, les jumelles! au trot à me donner la main! clame la petite. La
planche à crochets au-dessus du grand panneau. On peut banqueter sur le pont
vu que la mer est aussi plate que si elle était gelée et bouge autant qu'un caillou
empaillé.... Et sortez la vaisselle plate des grands jours, celle qui est en
aluminium contrôlé. Moi, je descends aux fourneaux pour que les sauces n'at-
tachent pas.... Dans dix minutes, Monsieur sera servi! »
Toujours jacassant, gesticulant, riant et s'agitant, Ja Bourguignonne fait la
besogne de quatre, aidée par les Bretonnes, calmes et précises, tandis que Marc
s'excuse d'accepter avec autant de sans-façon, tout en parlant avec Martiale qui
complète les renseignements déjà donnés.
Tout d'un coup, Manette, qui s'est mise à aider ses camarades, se retourne:
« Dis donc, Martiale, je songe tout d'un coup.... Ce bateau à bord duquel
nous avons aperçu notre insupportable Barbare, as-tu remarqué si c'était un
bâtiment de passage pour le Levant ou un courrier Brindisi-Corfou? »
La capitaine a un geste d'ignorance, et la jolie rousse continue :
« Je dis cela parce que je me demande si l'indiscret ne faisait que passer
au cours d'un voyage? ou si, au contraire, il a pris terre dans l'île?
— Tu as si grande envie de le revoir, ton courtisan de la poste de Pizzo? »
gouaille Paulette qui vient de reparaître avec un assortiment de bouteilles qu'elle
dispose sur la table, en annonçant : « Apéritifs à volonté! en attendant le rôti.
- Au contraire! riposte Manette,.., j'ai la plus grande envie de ne plus
jamais le rencontrer! Une fois m'a suffi. Je souhaiterais qu'il fût simplement de
passage.
— Adieu, adieu, monsieur Barbaro, chantonne le mousse... à Pizzo,
revenez sans naufrage!... »
Et l'espiègle disparaît de nouveau dans l'intérieur de la goélette, tandis que
Manette reprend, avec une visible inquiétude :
« Car enfin, s'il ne fait que débarquer deux ou trois heures comme tous
les passagers d'escale, cela ira bien. Mais s'il vient à Corfou pour écrire un
article, documenter une enquête,... avec un journaliste, on ne sait jamais, n est-ce
pas?... Et si, au cours de cette enquête, il rencontre Jean Juilliard? S'il s'étonne
de la présence de ce Français? s'il lui parle?... »
Puis, avec un accent de- véritable anxiété :
« S'il essaie de le faire parler?... Tu as bien vu avec quelle adresse et
quelle obstination, il nous interrogeait, lit pourtant, toi, tu as su te défendre,...
117
résultat : l'article que nous a montré le capitaine du port.... Alors, comment notre
naufragé saura-t-il se tirer d'affaire? ne pas se laisser deviner? »
Le ton se fait de plus en plus pressant.
« Et si, par un hasard qu'on ne peut prévoir,... si, par une malchance
toujours possible, ce journaliste perçait l'identité de notre ami...? »
Martiale objecte :
« Nous l'avons prévenu contre Barbaro en lui racontant notre aventure de
Pizzo.... Il se méfiera....
- Evidemment. Mais avec un personnage aussi tenace, dans un moment
de surprise... », appuie Manette, visiblement si préoccupée que cette angoisse
croissante gagne Marc du Viguier.
« Mademoiselle a peut-être raison. Je connais Jean : si volontiers confiant,
si étourdi aussi. »
Martiale s'est mordu la lèvre. Elle se décide immédiatement :
« Vous avez raison, tous les deux. Pas un instant à perdre : il faut partir,
rallier Gastouri et rejoindre Jean Juilliard... sans perdre une minute.... Bien
entendu, maître, nous vous emmenons.
- A votre disposition, répond le musicien. Seulement, je devrai prévenir
là où je loge.... On ne comprendrait pas. Donnez-moi le temps. »
Martiale regarde au loin et interrompt :
« Naturellement vous parlez la langue d'ici?
— Médiocrement,... mais j'arrive, après des mois de séjour, à me
faire comprendre.
— Vous l'écrivez aussi?
— Mal,.... en petit nègre.... Mais pourquoi? »
La capitaine montre une barque qui approche à grands coups d'avirons.
« Parce que nous ne devons plus perdre une minute.
Peut-être même n'ai-je que trop tardé. Griffonnez quelques lignes aussi
compréhensibles que vous le pourrez. J'appelle ce pêcheur, et au passage je lui
remettrai votre mot pour votre logeuse. Excusez-moi de vous presser,... et aussi
de vous conseiller, si vous le permettez. Dites simplement que des amis français
vous emmènent pour quelques jours à leur bord,,., et ne nommez pas le bateau.
Sans répondre, Marc a sorti un bloc, un crayon; il écrit laborieusement sur
son genou, gêné, comme toujours, par la différence d'alphabet.
Martiale ne s'occupe plus de lui. A mots brefs, elle ordonne :
« Manette, signale à ce pêcheur de nous accoster. Gaït, Paulette, Faïk! à
l'appareillage.... L'ancre à pic, et paré à déborder.... Je prends la barre. Et avant
partout....
— Comment, on part? - Pourquoi ça?
— On s'en va où? »
Trois têtes effarées ont paru à la fois hors du poste avant, au panneau de
pont et à la porte du rouf. Et les questions sont parties, aussitôt tranchées par les
répliques de la capitaine qui, sans s'inquiéter de Marc achevant sa lettre, ni de
118
Manette la passant au pêcheur venu à l'accostage et reparti immédiatement
chargé de sa commission, coupe net les objections à mots brefs :
« Partir?... il n'y a pas de vent....
— Au moteur.
— La caisse à eau qui devait être remplie....
— On fera aiguade en route.
— Et mon déjeuner, alors?
— On le mangera en route. »
Puis, sans attendre davantage :
« Hisse l'ancre à bord,... hisse.... Le youyou rentré sur ses palans, hisse!
Le moteur en marche,... et aussitôt chaud, pleins gaz.... »
II y a des courses précipitées, un cliquetis de chaîne heurtant le cuivre de
l'écubier, des grincements de poulies et le choc du canot rentrant à son poste, un
grondement sourd et des claquements de carburateur.
Puis, trois voix ensemble crient :
« Parée l'ancre à son poste...!
— Paré le youyou sur son ber...!
— Lancé le moteur pleins gaz...! »
Martiale donne un grand tour de roue et commande : « Avant partout;...
À Dieu vat,... mes enfants. »
Avec un bouillonnement à l'arrière, un clair frisselis d'eau à l'avant,
l'Aréthuse est partie, et la brusque mise en marche fait déployer largement les
trois couleurs battant au mât de pavillon sur le couronnement.
Martiale se tourne vers Marc qui a regardé cette manœuvre tout en
admirant la prestesse et la rapidité de mouvements des matelots :
« Pardonnez, maître, c'est un véritable enlèvement, mais j'ai l'impression
qu'il y aurait péril à tarder davantage. »
Et comme la goélette à sec de toile, ses voiles bien ferlées sur leurs
gréements, commence de filer à grande allure, la capitaine annonce :
« A présent, Paulette, tu peux servir ton déjeuner.
— Mais », questionne le compositeur qui voit avec étonnement
le petit bâtiment venir en grand sur bâbord, laisser sur sa hanche tribord, puis
bientôt sur son arrière, la haute coupure droite et blanche du Saut de Leucade et
marcher vers le nord, « vous remontez la baie de Dre-pano?... C'est un cul-de-
sac....
— Pas cour mon Aréthuse, cher maître.... A refaire le tour de l'île de
Leucade par le large, comme je suis venue ce matin, je perdrais au moins
deux heures, peut-être trois que, au contraire, je vais gagner en utilisant, grâce à
mon faible tirant d'eau et à mon peu de largeur, le canal étroit, mais
commode, qui réunit la baie de Drepano à celle de Démata.
- Vous ne craignez pas les fonds de vase qui forment cet isthme?
119
—: Ce sera juste évidemment, mais nous passerons, vous verrez.... En
attendant, partagez ce déjeuner que je vais présider du haut de ma roue de barre,
en attendant de la passer à celle qui me remplacera lorsqu'elle aura terminé.
- La bordée de quart à ses postes! L'autre bordée aux « plats » crie
l'organe aigu de Paulette qui ajoute : « la marche va nous servir d'éventail pour
nous rafraîchir,... et en avant toute! »
Du carré, à la même seconde, un haut-parleur, mis à pleine force, fait
littéralement explosion, projetant les sonorités d'un orchestre. Marc du Viguier
s'étonne :
« Phonographe? pick-up?
— Fi donc, maître! La T.S.F. comme sur les plus grands
navires.
— Et tout le confort moderne...!
— L'éclairage électrique...!
- Le frigidaire à distillation d'eau de mer et fabrication de glace....
— Le sondage par ondes courtes....
— Et même le radar dernier modèle!... »
Les répliques se sont croisées, lancées par toutes les voix à la fois,
l'équipage ayant à cœur de vanter son navire au nouveau passager qui s'incline,
salue, complimente, lève à l’Aréthuse, à sa capitaine, à ses matelots un gobelet
où flotte en effet un cube de glace, et que le mousse vient de lui offrir
cérémonieusement.... Et les minutes passent, le déjeuner terminé, la
conversation ayant repris sur Jean, le collier de l'impératrice, le métier à
tapisserie de Pénélope, et aussi sur l'opéra de Sapho quand, tout d'un coup, la
musique émise par le poste de radio et qui avait été placée sur la demi-teinte,
cesse brusquement à l'instant que Paulette, vigie de bossoir, vient d'annoncer :
« Terre sur l'avant,... fond du golfe,... musoir à perches balisées indiquant
l'entrée du canal qui traverse l'isthme.... »
Et en réponse à la voix de la petite Bourguignonne, une autre voix, de
basse celle-là, sort du fond du carré, et proclame :
« Ici, ondes courtes : Radio-Alger relayé par les divers postes de la
Méditerranée orientale. Emissions françaises.... »
Avec un sourire un peu attendri en écoutant cette voix lointaine qui parle
leur langue, les six Français réunis sur le pont de la géolette lancée au travers
des îles Ioniennes, écoutent, l'oreille tendue.
Un long moment se passe. Des nouvelles se succèdent, un peu monotones
comme débit du parleur lointain, pas très intéressantes en elles-mêmes. Si bien
que Manette, à qui Martiale a repassé la roue de barre, hausse les épaules. Et
tout en gouvernant, l'œil fixé sur les balises que vient de signaler Paulette, elle
fait :
« Franchement, vous pourriez couper, l'une ou l'autre. Il vous casse la tête
ce débit qui ressemble à un robinet d'eau tiède. »
120
Gaït s'est levée pour tourner le bouton et chercher un autre poste. Mais, à
la même seconde, Martiale lui saisit le poignet, et la retient, tandis que tous les
visages deviennent attentifs et pâles....
Car le lointain parleur vient d'articuler, toujours sur ce même ton qui
était lassant, mais dont personne, à bord, ne se formalise plus :
En franchissant le canal de Suez, le capitaine du paquebot anglais
Warwick avait déclaré qu'en cours de route, pendant la nuit de la traversée du
détroit de Cdlabre, vraisemblablement, un passager avait disparu, tombé à la
mer. Il s'agirait d'un artiste graveur français M. Jean Juilliard, personnalité
notable de Paris. A la suite de l'enquête ouverte, la police italienne a retrouvé
l'unique témoin de ce drame mystérieux, un pêcheur de Reggio de Calabre,
nommé Enrico Renato qui, de sa barque, aurait vu tomber le malheureux
Français, passé par-dessus le bordage arrière du Warwick, et prétendrait avoir
aperçu, au clair de lune, un bateau voilier, inconnu de lui, se porter au lieu de
la chute, ramasser le corps du naufragé, et, sans gagner la côte italienne
comme il aurait dû le faire, s'enfuir à toutes voiles en direction du canal
d'Otrante et des îles Ioniennes. Une nouvelle enquête est ordonnée sur le plan
international dans le but d'éclaircir ce drame mystérieux et de retrouver les
traces du malheureux artiste français.
La voix lointaine s'est tue.
Marc essuie son ' front qu'une sueur froide vient d'inonder.
Ses compagnes se regardent sans prononcer un mot.
Alors Martiale se lève :
« Manette, rends-moi la barre. Paulette reprends ta veille à l'avant. Les
deux sœurs, remplissez à plein les deux réservoirs de secours du moteur.... Et
maintenant, à toute vitesse.... Nous devons arriver à temps, avant ceux qui...
qui... vous comprenez, n'est-ce pas? »
121
VIII
L’ACHILLEION,
DOMAINE AUX SUCCESSIFS MYSTÈRES
122
En quelques enjambées, Jean Juilliard gagne la route, et, semblant un
attardé qui rejoint son groupe, il se mêle aux derniers rangs du contingent
composé visiblement des passagers de différents navires en escale et effectuant
la promenade rituelle du Canon et de Gastouri : ceci sans que personne, parmi
tous ces gens pressés, fasse à ce retardataire la moindre attention.
En quelques minutes, la tête de la colonne atteint une grille derrière
laquelle se déploie en terrasses toute l'harmonie savante, et même trop bien
composée, d'une suite de jardins admirablement combinés jusqu'à l'extrémité de
la pointe descendant à la mer. Cependant qu'à travers les frondaisons des arbres
et les raquettes épineuses des plantes grasses en luxuriant épanouissement, se
dresse, tout blanc et rosé, un édifice dont les lignes arrachent au Français une
demi-exclamation :
« Reconstitution un peu trop neuve et un peu trop moderne d'une maison
de Pompeï.... Singulier, vraiment.... »
Un guide à casquette galonnée s'est déjà avancé et, d un geste de
commandement, a pris possession des arrivants qu'il dénombre, inspecte et jauge
d'un coup d'œil expert : il y a là des Anglo-Saxons en majorité, des Italiens,
quelques Germaniques, des Français aussi.... Donc, il va falloir réciter la leçon,
apprise par cœur de longue date, dans les quatre langues, successivement ou
conjointement. Leçon assez brève d'ailleurs, et dont les phrases sont ponctuées
de gestes qui entraînent, poussent, pressent, déplacent, ramènent, regroupent et
replacent de proche en proche la masse malléable et docile des visiteurs aux
mains de" qui des guides aux reliures rouges, bleues ou vertes s'ouvrent,
feuilletés hâtivement afin de compléter les explications du conducteur. Et le
claquement sec des caméras braquées avec des exclamations en quatre langues,
souligne les phrases mélangées par le polyglotte gardien, empressé d'en terminer
pour toucher ses gratifications.
Au pas accéléré, Jean Juilliard se voit, avec ses compagnons de rencontre,
conduit précipitamment devant la statue d'Achille blessé, signée du Berlinois
Herter et qui ne le séduit guère; puis il passe, au même petit trot, de la chapelle
byzantine à la salle à manger Renaissance, et de là au fumoir pompéien, deux
mots qui jurent de se voir ainsi accolés. Diversité montrant la singularité des
goûts que manifestait l'impératrice d'Autriche lorsque, en 1899-1901, elle
imagina de faire construire, pour y abriter son incurable ennui, cette fameuse et
bizarre demeure par l'architecte et décorateur italien Cardito.... Enfin, une
dernière station arrête la procession devant une fresque géante en pur style
classique académique de l'époque, représentant, sur son char lancé au galop des
chevaux, Achille, héros préféré de la douloureuse Elizabeth.... Et après une
dernière présentation en quatre langues, le gardien s'empresse de libérer sa
colonne de touristes pas mal essoufflés. Les pourboires reçus avec des mercis
dans les mêmes quatre langues, il se précipite à la grille pour y guetter de
nouveaux arrivants dont il escompte par avance la générosité.
123
Redescendant les allées devant Juilliard, un des touristes ainsi libérés se
tourne vers l'artiste, et lui adresse, en italien, une longue phrase que l'ancien
pensionnaire de l'Académie de France à Rome comprend à peu près, mais à
laquelle, peu soucieux de lier conversation, et saisi d'une vague méfiance, il se
borne à répondre par un sourire et un signe de tête sans signification nette. Mi-
mique prudente qui ne le débarrasse pas de son interlocuteur; car celui-ci,
évidemment dévoré du désir de faire partager ses sentiments à un autre isolé
comme il l'est lui-même, en conclut qu'il n'a pas été compris, et, après avoir
examiné Jean des pieds à la tête d'un regard expert, s'exclame :
« Oh! excusez-moi : Français, n'est-ce pas?... j'aurais dû voir subito, et je
parle français aussi,... alors je répète : n'est-il pas molto émouvant, signor, de
songer à la douloureuse destinée de cette pauvre grande dame impériale qui
traînait sa désespérance à travers l'Europe entière, et qui pleura ici la mémoire de
son fils Rodolphe en particulier?
— Très émouvant », répond Jean.
Le mot est bref, et le ton dit la réserve de l'homme peu soucieux de
commencer l'entretien. Mais l'interlocuteur ne paraît pas s'en apercevoir. Et il
continue à grands mots :
« Combien étrange cette idée qui fut la sienne, cette conviction que, s'il
avait vécu, le triste héros du drame de Meyerling eût été, par la suite, un nouvel
Achille.... Et combien bizarre cette pensée qui lui fit, sur ces murs et jusque dans
le nom de ce domaine : L'Achilleion , confondre le fils disparu et le guerrier
d'Homère,... n'est-ce pas, signor?
— Très étrange, oui, monsieur », prononce, du bout des lèvres, le
graveur qui espère décourager son compagnon de rencontre.
Mais l'autre, tout heureux d'avoir trouvé un auditeur, insiste et s'impose :
« Oh! je suis si heureux,... si satisfait,... de parler en français avec un
Français, savez-vous?... un Français qui, comme moi, paraît séduit par
l'atmosphère de mystère que l'on respire ici,... de nombreux mystères..,. Car il
n'a pas tout dit, ce gardien, dans ses explications,... il s'en faut!..,
- Ah! oui », fait prudemment Jean.
L'Italien prend le mot pour un encouragement et se lance à grandes
phrases :
« L'Achilleion étant devenu à présent une propriété de l'Etat grec, et ce
gardien étant par conséquent mi fonctionnaire hellénique tenu à une certaine
circonspection, il lui était difficile, devant des représentants de diverses nations
comme nous sommes ici, de dire certaines choses.... Mais outre que la pauvre «
impératrice errante » - - ainsi qu'on la nommait souvent, vous le savez sans
doute, hé?...
— Je sais,... oui.
- Eh bien, la malheureuse femme était un peu,... un peu... troublée
souvent. Elle a fait ici des gestes inattendus,... des actions singulières
qui déconcertaient son entourage.... Et puis, après son assassinat, c'est le kaiser
124
d'Allemagne Guillaume II qui a acheté cet Achilleion en propriété
privée,... si bien que lorsque, durant la guerre de 1914-18, les Alliés
ont transformé Corfou en base navale, ce domaine est devenu un centre
d'espionnage germanique... et même, dit-on, à l'insu des marines de l'Entente, a
ravitaillé et renseigné les sous-marins du Reich et de l'Autriche..,. Un roman
policier de guerre succédant à un roman de psychologie douloureuse....
Vous ignoriez, peut-être?...»
Jean est dispensé de répondre, car à cette même seconde, le gardien
intervient à l'improviste, s'étant aperçu que l'Italien est le seul visiteur du groupe
à ne pas lui avoir versé la dîme acquittée par tous les autres. Et, entre les deux
hommes, une manière d'altercation s'engage avec grands mots et grands gestes :
le Français en profite pour s'esquiver par un sentier derrière la haie touffue qui le
dérobe immédiatement aux regards de son bavard interlocuteur entêté. Riant lui-
même du tour que la réclamation du gardien lui permet de jouer à l'intarissable
bavard dont il avait hâte de se séparer, Juilliard allonge le pas, file de terrasse en
terrasse. Il gagne une porte dérobée par laquelle il sort, un sentier qu'il descend
jusqu'à la mer. Entre deux blocs massifs de rochers il atteint une grève sur
le sable de laquelle il s'allonge avec un soupir de soulagement et de
délivrance.
« L'abominable raseur. 1l y a vraiment des gens.... »
Puis se trouvant à l'aise, il fait :
« On est bien ici, très bien,... calme,... silence,... beauté..., »
Avec un long coup d'œil sur la mer :
« J'y serais mieux encore, si sur les risées qui font friser la mer, je voyais
apparaître cette Aréthuse à qui je dois la vie.... Elles sont charmantes, ces cinq
filles-là, dans leur hardiesse et leur simplicité.... Tout de même voici quelques
années, qui aurait eu la pensée de confier un bateau à un équipage de sportives
lancées toutes seules sur la mer.... Sur cette mer où la pauvre désespérée,
Elizabeth la martyre, ne savait que se faire promener par temps calme, aux soins
de ses bateliers ramant languissamment au hasard pour des navigations sans
but.... »
Brusquement il se met debout, fouetté par le souvenir aigu du motif qui l'a
amené à Corfou, motif dont il éprouve remords de l'avoir un moment sinon
oublié, du moins néglige, sous l'emprise un peu amollissante de la nature. Sur la
nappe de la mer, légèrement crispée par des successions de risées folles courant
par moments à la surface, ce souvenir s'impose à nouveau. Mais, semble-t-il,
moins aigu, moins impératif qu'auparavant : impression qui l'étonné lui-même,
comme si, maintenant qu'il se trouve au lieu fixé il se sentait moins ardent à la
tâche. Et il ne comprend pas bien cette manière non de découragement, mais de
moins grand emportement. Encore une fois, l'image de la lointaine Ellen se
mélange à celles des cinq camarades naviguant dans la joie à bord de leur
goélette. Il se sent gêné, troublé. Puis tout d'un coup, rejetant sur la chaleur
lourde, sur l'absence d'air frais, le malaise qui l'appesantit, il se dit à lui-même
125
que, dans la solitude qui à présent l'entoure, un bain impromptu serait un
réconfort. En même temps qu'en arrière-pensée il sent se glisser, en lui-même,
l'idée qu'une pleine eau improvisée pourrait, dans l'étonnante limpidité de la mer
environnante, lui procurer de premiers enseignements sur la nature de ces fonds,
évidemment peu creux, parmi lesquels -- quelque part -a coulé le trésor qu'il
s'est follement engagé à rapporter en gage éclatant à Miss Ellen....
Un dernier coup d'œil autour de lui..,. La côte s'étend a droite et à gauche
vide d'excursionnistes. On ne peut le voir des terrasses de l'Achilleion. En un
tournemain, ses vêtements sont à bas, et ne gardant que son slip, il se laisse
glisser dans l'eau tout de suite profonde....
Une sensation de fraîcheur douce, une illusion de légèreté comme si, dans
cette Méditerranée très forte en salure, son corps ne pesait plus rien. A longues
brassées, Jean est parti droit devant lui, sans hâte, mais avec une régularité
presque mécanique, celle d'un excellent nageur qui sait utiliser toute sa force' en
ménageant sa vigueur.... Au-dessus de lui le soleil dont les rayons jouent sur les
lames_.... Autour de lui ces légères ondulations qui semblent la respiration
même des grandes eaux.
Et alors, il baisse la tête jusqu'à mettre ses yeux au ras de la nappe liquide
avec une brusque stupeur. Car, frappée directement par la lumière solaire, cette
mer, dans laquelle il est enfoncé jusqu'au menton, se montre, en dessous du
nageur, plus claire qu'un bloc de cristal. Jusqu'à une profondeur que ses
prunelles ne peuvent calculer à première vue, l'épaisseur liquide est d'une si
extravagante limpidité que les roches et les algues du fond semblent à la portée
de la main.... Si proche.8... si proches... que Jean, nageur longuement entraîné
dans l'océan, ne peut résister à la tentation : par une souple détente des reins,
avec ce mouvement en demi-cercle que l'on voit effectuer par les marsouins
jouant à se poursuivre, il plonge sur lui-même, file obliquement et, paupières
largement soulevées, il descend à forts coups de paumes des mains et détentes
des jarrets et des pieds,... Une longue, une parfaite plongée.... A sa surprise, ce
fond si net à travers cette masse si claire, ne semble pas se rapprocher d'un
mètre. Ces cailloux chevelus de goémons qu'il croyait pouvoir atteindre sur le
coup, sont toujours aussi éloignés,... dix mètres?... vingt mètres?... plus peut-
être?... Et entre ces rocs immergés et le nageur, des formes agiles filent à toute
vitesse, formes dont il reconnaît les figures au passage : rascasses regagnant
leurs tanières sous-marines, loups filant d'une secousse de leurs queues en
tremplin de lancement, et même, avec ses huit bras à suçoirs, la silhouette
inquiétante d'une pieuvre qui se dérobe en rapide marche arrière....
Mais, la pesée sur la poitrine s'accentue. Aux poumons, l'air se raréfie. Et
la vue se brouille un peu.... Avertissement : il faut remonter... l'homme, sans le
secours d'un appareil, n'a pas le droit de descendre en ces lieux interdits à ceux
qui n'ont pas les branchies transformatrices accordées aux seuls habitants des
eaux. Relevant la tête et le torse, Jean s'arrache à la magie de cette vision trop
rapidement défendue; et le corps droit, les jambes repoussant d'un choc dur la
126
masse des eaux, il remonte en flèche, et émerge en surface.... Un moment ébloui,
les yeux mouillés, la gorge battante et l'air rentrant en sifflant dans sa gorge, il
murmure :
« Et pourtant, il est là, ce collier, là, coulé parmi les pierres et les
goémons.... On doit pouvoir le chercher mètre carré par mètre carré.... Il y
faudra des jours, et des jours. Mais qu'importé! »
Fatigué par cet effort, le jeune artiste s'est mis sur le dos. Il a fermé les
yeux et, bras et jambes en croix, il se laisse aller, porté mollement sur cette eau
étonnamment pure à laquelle, plus que jamais, il veut arracher son extraordinaire
secret.
Dans cet abandon, tandis qu'il dérive lentement, poussé par un courant
presque insensible, il sent la fraîcheur devenir du froid,... et ce froid glacer peu à
peu ses veines tandis que sa blessure se rappelle à lui par un tiraillement. Alors il
se ressaisit, se retourne en position de nageur, et repérant le coin de grève où il a
laissé ses vêtements, Jean revient en tirant une longue et sûre coupe, l'épaule en
avant, la tête à demi baignée dans l'eau, glissant avec la sûreté d'un de ces
dauphins dont les bancs jouent si souvent autour des navires en transit
méditerranéen.
Après un quart d'heure de cette nage, au cours de laquelle il s'aperçoit que
le courant l'a déporté plus loin qu'il ne l'avait cru, Jean sent enfin le fond se rele-
ver sous lui. Ses pieds, puis ses genoux heurtent le sol. Il reprend pied, se relève
et, juste comme émergé à mi-corps, il relève à deux mains ses cheveux ruisse-
lants qui sont retombés devant ses yeux, il entend une voix un peu railleuse qui
lui lance :
« Ah! en vérité,... vous m'inquiétiez.... Ne vous voyant pas revenir, je me
demandais si vous n'étiez pas parti en excursion jusqu'en face, sur la côte
d'Epire.... Quel nageur vous faites, signor Français! Remarquable! Tout à fait
remarquable.... Un champion.,.. Et je m'y connais, vous savez! »
Devant les prunelles, élargies par la surprise, de Juilliard, debout à côté
des vêtements qu'il a laissés sur la grève, se dresse l'Italien qui l'avait entrepris à
la sortie de l'Achilleion et dont il s'était cru débarrassé par son adroite fuite. 11
ne peut contenir une grimace d'agacement que l'importun met sur le compte
d'une gorgée d'eau salée avalée de travers, car il repart de plus belle :
« Ne vous gênez pas pour moi, surtout, signor.... Rhabillez-vous à votre
aise....
— Mais je,... commence l'artiste.
— Non, non! repart de plus belle le fâcheux.... Je vous attendrai, et nous
remonterons de compagnie. Car je suppose, à vous voir prendre vos aises,
que vous êtes en villégiature?... que vous ne faites pas partie de
cette horde jetée et reprise en deux heures par un paquebot d'escale?... Et
comme je suis venu moi-même faire un séjour à Corfou 1, et qu'il n'y a, je
crois bien, à Gastouri qu'une seule auberge, je me permettrai de compter sur
127
vous pour me renseigner.... Faites, faites, sans vous presser.... Je reste
là. »
De la main, l'Italien désigne l'ombre offerte par un buisson touffu vers
lequel, joignant le geste à la parole, iî se dirige : et il s'installe confortablement
tout en multipliant les sourires.
Jean, excédé, se penche sur ses vêtements, et aussi lentement qu'il le peut
sans paraître le faire exprès, il commence à se rhabiller, tout en cherchant, en
vain, le moyen de disparaître une seconde fois.
Mais l'Italien est installé juste au milieu de l'unique chemin qui remonte le
long de la côte. Et sans perdre de vue le malheureux Français trépidant
d'impatience, il continue de pérorer, enfilant les phrases les unes dans les autres
avec une volubilité à laquelle le pauvre Jean ne prêterait aucune attention, si,
soudain, un mot inattendu ne surgissait au milieu de ce fatras de paroles :
« Eh! figurez-vous qu'à vous voir ainsi nager et plonger, avec quelle
maestria digne du Triton des poètes grecs anciens! je me disais que vous alliez
peut-être apercevoir entre deux rochers sous-marins ce fameux collier de perles
dont on a raconté jadis que l'impératrice Elisabeth l'aurait noyé quelque part aux
environs de son Achilleion.... Ah! ah! ah! vous voyez-vous, par un hasard inouï,
devenu pêcheur de perles? Ah! ah! ah! »
Le rire de l'Italien sonne si haut, si clair que l'écho de la muraille de rocs
voisins le renvoie à pleins éclats, réponse inattendue qui met le fâcheux en
grande joie, l'excite à recommencer, lui fait lancer des mots sonores pour le seul
plaisir de causer du bruit et d'entendre sa voix répercutée et grossie. Tout un
vacarme dont la prolongation un peu sotte permet à Jean Juilliard de se ressaisir,
et d'éviter de montrer sa surprise et son émoi.
Enfin, malgré la lenteur qu'il a mise à prolonger la reprise de ses
vêtements, le Français se voit contraint d'en terminer et de se rapprocher du
redoutable bavard dont l'assiduité commence de l'exaspérer.... Se dépêtrer des
filets enveloppants de cet exubérant personnage,... il le faudrait, mais comment y
parvenir? Car le voilà debout, revenant à Jean, et commençant à nouveau :
« Quand je vous disais mon admiration pour votre splendide façon de
nager, signor, c'est que je suis très renseigné sur toutes les performances des
meilleurs nageurs internationaux, comme sur tout ce qui touche de près ou de
loin à la marine, aux marins, aux navigateurs, aux sportifs de la mer.... C'est mon
métier, savez-vous bien?
— Ah! vraiment? se croit obligé de répondre Jean.
— Aussi bien, puisque nous allons être, je le vois, commensaux
dans ce que les Grecs appellent un khani, qui est l'albergo de mon Italie
et auberge de votre France,... il est bon que nous fassions ce par quoi nous
eussions dû sans doute commencer,... les présentations.... »
Et saluant avec une petite emphase :
« Moi, je suis il signer Guglielmo Barbaro, principal rédacteur de la
Revista Navale Italiana, en mission d'enquête et de reportage au sujet d'une
128
histoire assez compliquée autant que mystérieusement dramatique.... La dis-
parition dans les eaux italiennes d'un Français artiste notoire qui, en réalité, ne
serait pas disparu, mais se trouverait captif... ou en fuite, on ne sait pas bien,...
quelque part dans cette région du royaume de Grèce. Vous voyez à quel point
cela est passionnant, n'est-ce pas, sïgnor?.., signor?... »
Cette fois, c'est l'interrogation directe qui appelle, en réponse, un nom —
c'est-à-dire la seule chose que l'infortuné Jean ne puisse pas donner sans se
trahir.
Déjà les dix secondes d'hésitation et une certaine gêne sur le visage du
Français semblent surprendre l'Italien.
Aussi Jean ouvre la bouche pour répondre n'importe quoi, inventer un
nom quelconque, quitte à essayer de le justifier ensuite et, si impossible, de
trouver le salut dans une nouvelle dérobade.
Mais au même instant, de la route en corniche qui aboutit à la grève, deux
grands cris partent :
« Hé!... Ah!...
— Ho hé!... Ho hé!... »
Et débouchant d'une masse de cactus qui forme angle et avait dissimulé
leur approche, deux nouveaux venus apparaissent qui appellent à grands cris et
qui, en même temps gesticulent, l'homme d'un chapeau de paille brandi à bout
de bras, la femme d'une ombrelle de toile blanche doublée de vert.
Guglielmo Barbaro, pourtant si facilement bavard, reste interdit, et Jean
stupéfait est dispensé de prononcer les syllabes quelconques dont il fallait se
fabriquer, plus ou moins imprudemment, un nom.
Car, l'un suivant l'autre, les deux arrivants se précipitent, les bras ouverts
pour une accolade bruyante :
« Jean!... mon cher ami Jean!... Mon frère Jean! enfin, toi!
—: Notre bon ami Jean-Jacques!
- Quelle joie de te rejoindre!
- Vous pouvez vous vanter de nous faire courir!
— Allons, allons, que je t'embrasse!
— Et puis moi aussi, vous permettez?... »
Sans comprendre ce qui lui arrive, Jean Juilliard se sent saisi aux épaules
par quatre bras vigoureux et embrassé à pleines joues par Marc du Viguier et par
Paulette Montrachet qui, l'un à droite, l'autre à gauche, lui disent, à mi-voix en
même temps :
« Manifeste ta joie bruyamment,... à haute voix....
— Et répétez ce que nous disons, pas besoin de comprendre. »
Sa main droite dans celle de Marc, sa gauche dans celle de Paulette qui,
ensemble, les secouent vigoureusement, Jean, complètement stupéfait, obéit
machinalement et balbutie :
« Ah! mes amis!... mes bons amis!... Quel bonheur!
129
- Depuis que tu nous attends, lance Marc, tu as dû trouver le temps
long, hein, mon pauvre ami? »
Sur un regard impérieux du musicien, Jean répond tant bien que mal :
« Oh! oui,... épouvantablement long....
— Mais, continue Marc à tue-tête, c'est la faute de cette
obstinée Paula.... Je suis un frère modèle, moi.... Je ne voyage pas sans
elle....
— Je sais,... je sais,... fait Jean qui perd pied complètement.
— Vous comprenez bien, cher ami Jean-Jacques, lance
Paillette, que je ne voulais pas venir vous retrouver en Grèce avant que
Marc puisse amener avec lui une sœur enfin bachelière!...
— Bien sûr, approuve Jean sur le pied de qui la petite Bourguignonne
vient d'appuyer durement un talon assez pointu.
- Seulement, ça t'a fait attendre, mon pauvre vieux! reprend Marc.
— En effet... un peu,... continue Jean qui les regarde tous les deux,
— Oh! nous nous en doutions bien : vous rongiez votre frein,
cher ami Jean-Jacques....
- ... Du matin au soir », répond avec conviction Jean qui commence à
entrer dans le Jeu sans savoir où ses partenaires veulent le conduire.
- Enfin, c'est fini, reprend Marc, Paula est reçue avec mention. Et nous
voilà!
— Vous avez une mine superbe, affirme Paulette : le climat paraît
très bien vous réussir. Moi, après les fatigues du bachot, je me réjouis d'en
profiter à côté de vous. »
Jean ne peut s'empêcher de la regarder avec un ahurissement sincère : car
la Paulette Montrachet coiffée d'un chapeau cloche de la meilleure faiseuse,
vêtue d'un tailleur élégant en tussor crème, haut gantée et chaussée de daim
clair, le visage barré d'énormes lunettes fumées, n'a aucune espèce de rapport
avec le mousse assez débraillé et extrêmement garçonnière dont il a fait la
connaissance à bord de l’Aréthuse et qui l'a mis à terre avec le youyou, une nuit
récente, en l'appelant familièrement : Ji-Ji.
Mais Marc et sa jeune compagne, qui poursuivent visiblement le
développement d'un plan combiné à l'avance, ne laissent pas à leur ami le temps
de commettre un impair qui pourrait compromettre la réussite de leur com-
binaison. Aussi le musicien prenant affectueusement le bras droit du graveur, —
tandis que Paulette, son parasol blanc et vert sur l'épaule, s'empare de l'autre, —
explique :
« Si tu veux bien, mon bon ami, nous parlerons de tout cela posément plus
tard..,. Pour l'instant, la voiture est là-haut qui nous attend. Nous allons passer
par l'auberge prendre tes affaires et régler ta note. Ta chambre est prête chez
nous.... En route!
- En route! » répète Paulette qui, avec une expression de grande dame
distante regardant Barbaro immobile et muet à cinq pas, déclare :" « Un
130
véritable enlèvement, vous voyez, cher ami Jean-Jacques,... nous nous en excu-
sons auprès de... monsieur qui causait avec vous, je crois? »
L'attitude, le geste, le ton sont tellement ceux d'une « charge » à la mode
de l'Ecole des Beaux-Arts, que les deux amis manquent d'éclater de rire au nez
de Barbaro qui, fidèle à ses habitudes d'aplomb invétéré, esquissait le
mouvement de se mêler d'autorité à la conversation et que la question de la jeune
fille, tombant de très haut, arrête net. Ce dont Jean profite aussitôt pour dire
assez négligemment :
« Monsieur est un journaliste italien dont je viens de faire la connaissance,
voici quelques instants,... et qui m'excusera de lui fausser compagnie,... mais il
comprendra que cette arrivée de vieux amis...
- Attendus par vous depuis des jours et des jours, coupe net
Paulette, et qui, naturellement, sont exclusifs et accapareurs,... cela se
comprend très bien, n'est-ce pas,... signor? »
Mots et accent sont si impayables que, devant Barbaro déconcerté, Marc
du Viguier ne peut que glisser à l'oreille de Jean :
« Partons... ou je vais lui éclater de rire au nez. » Hâtivement, et avec
cette politesse que l'on adopte aussi courtoisement que froidement vis-
à-vis de gens rencontrés par hasard et que l'on est assuré de ne jamais
revoir, Jean Juilliard prononce quelques paroles que Guglielmo Barbaro
accueille sans avoir le temps de répondre. Et, laissant l'Italien seul au bord de
la grève, les trois Français bras dessus, bras dessous, et parlant très haut avec de
grands éclats de rire, remontent la pente et arrivent auprès de la grille de
l'Achilleion où attend une calèche de forme antique, attelée de deux chevaux
qui se débattent contre un essaim de mouches. Certain de ne plus être entendu,
Jean s'arrête : « Enfin, tous les deux, m'expliquerez-vous?
— Mlle Montrachet et moi....
- Dites : Paulette.... Mademoiselle, ça me gêne autant que ce chapeau et
cette robe qui ne sont pas à moi....
— Si vous voulez.... Paulette donc et moi, nous jouons en ce moment une
comédie destinée à te tirer de la gueule du loup, c'est-à-dire de quelque
tueur ayant reçu consigne de réussir le coup manqué à bord du Warwick et dont
tes ennemis savent que tu as réchappé.... La radio l'a annoncé au monde entier
hier après-midi.... »
Jean a un sursaut :
« Pas possible!
- Un pêcheur de Reggio nous a vues vous tirer de l'eau et prendre le
large.... Il l'a raconté,... explique Paillette.... Et ce sinistre fureteur de Barbare
que, comme nous vous l'avons expliqué, nous avons laissé « tomber » adroi-
tement en rade de Pizzo, s'étant trouvé à peu près sur les lieux, a recueilli le
bavardage du pescatore, et s'est lancé à la fois sur nos traces, car il nous en veut
naturellement,... et sur les vôtres, sans se douter que vous et nous, c'est à présent
la même chose.... »
131
Marc du Viguier a froncé les sourcils, il jette une exclamation anxieuse :
« Est-ce qu'il saurait ton nom par hasard, ce journaliste?
— Il était en train de me le demander à la minute même où vous
êtes apparus tous les deux.... »
Paulette lance un coup de coude à Marc : « Martiale l'avait bien dit que
nous arriverions juste à temps.... Une minute de plus!... Aussi nous parlerons
plus tard.... Filons vite, car ce Barbare doit être en train de remonter, lui aussi,...
En voiture : ça ne vaut pas une bonne auto, mais cette deux-chevaux nous
suffira. Embarquons.
— Pour aller où? demande Jean qui se laisse en traîner.
— A l'auberge d'abord, je te l'ai dit... Il ne faut laisser ni paquet, ni note
impayée derrière toi.
— Et vite, vite! ordonne Paulette. Le Barbare peut arriver d'une
minute à l'autre.
— Mais il vous a vue à Pizzo! S'il vous avait reconnue? »
Paulette hausse les épaules :
« Lui? Il a aperçu cinq minutes un garçon manqué.... Comment voulez-
vous qu'il m'ait devinée sous les atours n° 1 de cette chère Manette.... Vous
voyez comme c'est utile d'avoir à bord une A-Tout-Chic qui, en bonne ca-
marade, ne craint pas de prêter son matériel de luxe au mousse du bord pour
venir au secours de l'ami Jean. »
La voiture à ce moment s'arrête devant le khâni de Gastouri, et avant de
sauter à terre, le graveur demande à Paulette :
« Mais pourquoi ce nom de Jean-Jacques que vous m'avez donné?
— Parce que le Barbare est un maître fouinard, et que si, par
hasard, vous oubliez dans ce palace un mouchoir à vos initiales J-J, il faut qu'il
lise Jean-Jacques et non Jean Juilliard.... Emprunté à ma collection de romans
policiers, cher ami! Allez, et plus vite que cela!... »
Cinq minutes après, Jean ressort, portant le gros sac qu'il a reçu à bord de
l’Aréthuse, et salué par toutes les révérences du personnel. Il grimpe d'un bond
dans la voiture dont les chevaux, par un coup de fouet du cocher juché sur le
haut siège, démarrent avec un vacarme de grelots et de fers battant les
cailloux.....
« Encore une fois, il était catastrophe moins cinq, déclare Paulette.... Le
renard a déjà repris la piste.... Regardez-le qui arrive.... »
De la pointe de son parasol manié comme un bouclier, l'incorrigible
moqueuse montre la route parmi la poudre blanche de laquelle, suant et soufflant
dans la précipitation de sa marche sous le soleil, Guglielmo Barbare trotte à
petits pas rapides, venant droit au khâni où il espère rejoindre ses interlocuteurs
si singulièrement réunis sous ses yeux et encore plus singulièrement échappés à
sa conversation.... Quand il voit la calèche repartant au grand trot de ses bidets à
sonnailles, l'Italien s'arrête visiblement si interdit que la jeune fille ne peut
retenir un rire sarcastique :
132
« Comme à Pizzo, mon bon monsieur,... comme à l'entrée de la rade de
Corfou, mon excellent signor.... Sortie par la tangente,.,, et votre infernale
curiosité continuera à ne rien savoir, ô le plus malchanceux des interviewers!
Bonsoir, bonsoir. »
Un grand geste du parasol blanc à doublure verte, un sourire épanoui sous
les lunettes fumées, une petite courbette pas mal ironique du buste moulé dans le
tailleur à la mode, un signe du bras haut ganté,... c'est tout ce que l'Italien, arrêté
au bord du chemin, son chapeau à la main et le désappointement peint sur son
visage, a le temps de voir. Pendant que la voiture le couvrant d'un nuage de
poussière fine, roule à le toucher, et disparaît au premier tournant, emportant les
deux Français qui, côte à côte avec Paulette, ne peuvent s'empêcher de rire
devant cette trop visible déconvenue.
Mais tout de suite, Paulette interroge :
« A cette auberge, qu'est-ce qu'on va lui raconter sur votre compte, Ji-Ji?
Rien d'important au moins?... »
Jean a un mouvement négligent, expliquant en trois mots la
manière dont il a passé la première nuit après le débarquement, à l'abri du bois
d'oliviers, puis a été réveillé par les lavandières joueuses de balle au milieu des
lavoirs....
« Nausikaa et ses esclaves,... on vous l'avait bien annoncé, mon cher!... Et
la belle princesse vous a emmené au palais de son père, comme l'a raconté ce
brave Homère n'est-ce pas?
— Oui, mais comme tout dégénère,... et que les dieux s'en vont, répond
Jean, la belle princesse était une modeste petite fille, le roi son père un mince
commerçant de Gastouri, mi-épicier, mi-bistrot, et le palais une auberge où je
me suis, grâce aux drachmes remises par votre capitaine, payé pendant trois
jours des séries d'omelettes au beurre de brebis et des chapelets de poissons frits
à l'huile, le tout arrosé à discrétion d'un certain petit vin blanc conservé dans la
résine que, pour tout l'or du monde, je ne voudrais pas....
- Halte-là! je t'arrête, interrompt Marc. Si je partage ton peu
d'enthousiasme pour le beurre de brebis qui sent le suint, vous donne
l'impression de lécher le dos d'un mouton très âgé, et dont j'ai interdit l'usage à
ma bonne logeuse de l'île de Leucade,... par contre, je t'avoue sans honte que je
ressens un faible pour ce vin blanc, qui s'appelle en effet « résiné » et auquel
je t'assure qu'on se fait très bien
- Opinion que, en ma qualité de Bourguignonne fervente, je refuse de
partager, cher maître.... Je préfère la cave de l'Aréthuse à vos outres de chèvre
poil graissé de résine en dedans, et je me contente d'en avoir goûté une (ois ce
matin sur votre conseil.... En attendant, nous avons fait à présent suffisamment
de chemin de manière assez visible pour que la princesse Nausikaa et son
gargotier de père renseignent à faux le furet Barbaro.... Vous qui parlez la
langue de ce conducteur de char descendu d'un bas-relief antique, dites-lui
133
donc d'enfiler cette traverse qu'indiqué ma carte, et de nous ramener au grand
galop là où il nous a pris ce matin, voulez-vous?
- Comment? s'étonne Jean, je croyais que vous m'emmeniez à Corfou? »
Marc administre à son ami une tape affectueuse sur l'épaule, bourrade qui
fait dessiner une grimace sur le visage du graveur :
« Attention, c'est encore douloureux, par là, tu sais.
- Ah! oui, c'est vrai,... excuse-moi, j'oubliais ton coup de couteau.... Mais
je voulais justement te demander si tu n'étais sorti, grâce à l'équipage de
YAréthuse, des dents de Charybde et des crocs de Scylla que pour retourner te
jeter dans les griffes d'autres chasseurs embusqués par là...?
— Et à qui le Barbare sert de rabatteur sans doute inconscient,
mais par conséquent d'autant plus dangereux », achève Paulette.
Marc s'est levé et tenant la carte sur laquelle se dessine la singulière figure
en faucille de Corfou, il se penche sur l'épaule du cocher, et en un grec
évidemment laborieux, mais compréhensible, lui donne un ordre que l'homme
approuve d'un signe de tête. Un sifflement long : les chevaux ralentissent, puis
sur deux coups brefs soulignés au fouet, ils virent sur la gauche et repartent à
fond de train par une route qui, à travers une manière de maquis, file dans la
direction absolument opposée.
« Mais alors, où allons-nous? demande Jean qui ne comprend plus.
— Au repaire des compagnons de l'Aréthuse, mon ami Ji-Ji, où nul
mauvais garçon ne pensera à venir vous chercher, et où Paulette, qui vous a
donné cette marque d'amitié inouïe de se déguiser en péronnelle à la dernière
mode pour venir à votre secours, va pouvoir reprendre ses allures habituelles de
mousse breveté S.G.D.G. quand elle aura restitué ses falbalas à cette chère A-
Tout-Chic, sa camarade superélégante... et rendu ce splendide parasol à son
légitime propriétaire, le maestro Du Viguier, ici présent et consentant.
— Ah! je ne comprends toujours pas, recommence le graveur.
- Oui,... c'est convenu,... tu l'as déjà dit, coupe le musicien qui ajoute :
cela ne fait rien du tout,... tu comprendras demain,... ou dimanche....
— Ou la semaine d'après, continue Paulette.... L'essentiel n'est pas que
vous compreniez, mais que nous sortions d'ici où nous risquons d'être coincés
entre l'infernale curiosité indiscrète du sieur Barbaro qui veut faire son article,...
et l'attaque possible d'un malandrin lancé à votre poursuite. »
Mais Marc fait un geste autoritaire :
« Attention, mademoiselle Paulette,... du calme, servez-vous de mon
parasol de travail comme d'un écran pour dissimuler notre ami aux regards
étonnés de ces gens-là. »
Le mousse travestie en grande dame reprend immédiatement son sérieux
et se redresse en disant :
134
VOTRE INFERNALE CURIOSITÉ CONTINUERA
A NE RIEN SAVOIR.
135
« Compris, m'sieu Marc, ils ne sont peut-être pas méchants, mais il vaut
mieux ne pas s'y fier....
— Qu'est-ce que c'est encore que ça? » questionne Juilliard en relevant la
tête à l'apparition, au tournant de la route, d'une manière de village de tentes les
unes rondes,. les autres rectangulaires, les unes jaunes, les autres vertes ou de
ton orange, qui s'étendent des deux côtés des haies de cactus et d'aloès sur une
assez vaste étendue, et au-dessus desquelles flottent, en gamme multicolore, des
pavillons bariolés.
« La dernière nouveauté du jour, explique la jeune fille,... l'entreprise de
camping international installée depuis peu à Corfou pour y héberger des gars et
des sportives de toutes les nations. Autrement dit : la Tour de Babel en toile
d'avion, à portée de toutes les bourses,... et à l'effectif d'un régiment, Passons, et
ne vous montrez pas, si possible. »
D'un même mouvement, la petite Bourguignonne à gauche manœuvrant le
grand parasol de peintre qu'elle a emprunté à l'équipement du compositeur, et
Marc à droite, obligent Jean à s'enfoncer entre eux deux sur la banquette qu'ils
occupent tous trois côte à côte. Et, eux-mêmes se penchant le plus possible en
avant, ils dissimulent de leur mieux leur compagnon, - - Marc usant tout ce qu'il
connaît d'interjections grecques pour exciter le cocher à fouetter ses chevaux
lancés au grand trot. Il est temps, car, croyant à l'arrivée, au village de toile, de
nouveaux compagnons de villégiature, de droite, de gauche, des groupes
surgissent, mélangeant les tenues les plus hétéroclites et les langues les plus
différentes pour saluer à grands bras et grands cris cette voiture et ses occupants.
Aussi, parmi tous ces campeurs joyeux et bruyants, une déception passe lorsque
la calèche, enlevée au trot allongé de ses chevaux, traverse les rangs tout prêts à
l'accueil, et continue sa route, en laissant derrière elle tout le camp en rumeur.
Si bien lancée la voiture, que, sous les coups de fouet précipités, dans un
fracas de sonnailles crépitantes, de battements de fers de chevaux, et avec les
soubresauts des roues tressautant sur les cailloux, le véhicule marche à tel
vacarme qu'aucune conversation n'est plus possible. Enfin le cocher, retenant ses
bêtes presque emballées, les force à ralentir, les fait cabrer sur place et se
retourne en tendant la main vers des jardins en terrasses. Une construction se
dresse là qui surplombe d'assez haut des falaises sauvages creusées de criques
profondes, tandis que des pointes aiguës séparent des grèves sur lesquelles le
flot va et vient avec de grandes laisses d'écumes blanches; un splendide
panorama de rocs, de plages, de maquis verdoyant en face duquel se déploie la
large étendue de mer qui sépare Corfou de Tarente et de la Sicile.
« Paleokastritza! annonce le cocher.
—: Le vieux Château, traduit Marc.
— Terminus,... tout le monde descend! » ajoute Paulette.
La Toiture, toute blanche de poussière, est, en effet, arrêtée auprès d'un
isthme étroit qui serait impraticable pour elle. Et tandis que Jean, toujours
absolument ignorant de ce qui lui arrive, met pied à terre et ne peut se tenir de
136
jeter un cri d'admiration devant cette merveilleuse découverte de terres et de
mer, Marc, de son portefeuille, tire une poignée de drachmes et les remet au
cocher qui se confond en remerciements, salue de la tête, du fouet, contraint ses
bêtes à faire demi-tour, et repart au trot.
« C'est à ce couvent,... là,... dans les jardins? que nous allons loger?
interroge Juilliard assez surpris.
— Non,... le voiturier le croit parce que je le lui ai dit, et que, ainsi, il
pourra le répéter autour de lui à qui l'interrogera,... mais c'est ici que nous
allons.... »
La main tendue, par-delà le brisant assez doux qui caresse l'une des grèves
proches, désigne un petit bâtiment tout blanc, mouillé sur une ancre à l'abri d'une
masse rocheuse présentant des formes géométriques singulièrement équarries
sous le manteau d'algues qui les couvre et qui mollement, aux ondulations de la
lente houle, se balancent comme une étrange et large frange mordorée au soleil.
« l’Aréthuse! exclame Juilliard.
- En personne naturelle, et ayant fait le grand tour de Corfou, en passant
par Leucade, afin d'y embarquer un volontaire qui a sacrifié momentanément la
composition musicale à la navigation, par dévouement à l'amitié, suivant les
meilleures traditions de cette chère Antiquité,... Castor et Pollux,... Oreste et
Pylade,... voyez les manuels pour candidats au bachot! riposte Paulette qui
ajoute : nous sommes dans le pays, géographie oblige. »
Et comme, sans répondre à l'espiègle, Jean a saisi les deux mains de Marc:
« Dire que je n'ai même pas pris le temps de te remercier, mon vieux,...
mon cher ami,... »
Mais la petite Bourguignonne coupe court aux épanchements :
« Vous prendrez ce temps à bord, tous les deux. Pour l'instant, il faut
gagner le large, en vitesse.... Nous sommes signalés : voilà le youyou.... Suivez-
moi. »
Retroussant d'une main sa jupe qui, évidemment, entrave sa prestesse de
mouvements habituels, et de l'autre se servant de son parasol fermé pour
chercher un appui au secours de ses hauts talons qui la gênent encore bien
davantage, elle se met à courir tant bien que mal, tout en continuant :
« Un vieux quai du temps des Phéaciens et du roi Alkinoos, prétend M.
Victor Bérard,.,. Ulysse se serait promené là-dessus.... Moi, je veux bien, mais
probablement il n'avait pas de talons Louis XV, sans quoi on en retrouverait au
moins un pincé, depuis trois mille ans, entre deux cailloux.... Et juste, c'est
Manette qui vient nous chercher : elle a hâte de voir ce que j'ai bien pu faire de
ses frusques à la mode.... »
Derrière la jeune fille, les deux hommes courent aussi, trébuchant à la fois
sur les rochers glissants et sur les dalles disjointes du quai préhomérique, tandis
que, en effet, barré par Manette Marolles, le youyou arrive sous la poussée de sa
moto-godille, et accoste de flanc contre les blocs de pierres antiques.
137
Et comme tous trois veulent parler, la jolie rousse les arrête
précipitamment :
« Non, non. Tout à l'heure, à bord.... Embarquez. Nous devrions déjà être
dans le large.... Martiale trépigne. Vite, vite, je ne débraie pas.... »
Sous le poids des quatre occupants, la légère embarcation enfonce jusqu'à
la lisse, pivote sur elle-même, et repart laissant un gros sillage bouillonnant,
proue pointée^ droit vers la goélette, à bord de laquelle les arrivants entendent
de loin le cliquetis de la chaîne d'ancre qui remonte rapidement dans l'écubier,
tandis que gronde le vrombissement du moteur prêt à être lancé.
Martiale est debout à la barre, les jumelles, l'une à l'avant à la chaîne
d'ancre, l'autre au capot du moteur.
« Intacte, ta tenue,... ou à peu près, ma chère! » essaie de plaisanter
Paulette,
Mais Manette n'a pas l'air de l'entendre. L'œil fixé sur un signal de la main
que lui fait la capitaine, elle est tout à sa manœuvre, trace un demi-cercle, et
vient mettre sa proue juste contre l'arrière de la goélette.
« Embarquez tous! commande Martiale. Le youyou en remorque : on le
hissera plus tard.... Et avant partout. »
Les ordres sont tombés si secs, si nets, et manifestant une telle nervosité,
que, sans mot dire, Paillette, les deux hommes, puis Manette se hissent par-
dessus le couronnement.... Et instantanément, traçant à son tour un sillon, mais
plus profond, plus écumant encore, YAréthuse, cap à l'ouest, part à toute vitesse
vers le large.
Incapable de se contenir, Paillette crie :
« Affale les masques.... Hisse nos couleurs! »
De trois mouvements prodigieusement rapides, elle arrache et jette aux
mains de Manette le chapeau cloche et la jaquette tailleur, lance à la volée le
parasol prêté par Marc, et, saisissant la drisse du bâton de poupe, déferle d'un
coup de main le pavillon dont les trois couleurs se déploient au vent de la
marche.
Mais elle reste là, l'extrémité du cordage entre les doigts... Car la
capitaine, les deux paumes serrées sur la roue de barre, les sourcils froncés,
montre d'un geste de tête, juste à l'extrémité d'une pointe que la goélette doit
élonger de près, un homme qui se dresse et tend le bras.... Une lueur jaillit, puis
une autre,... une autre encore... et trois balles passent en sifflant à droite, à
gauche et au-dessus de la tête de Jean Juilliard.
138
IX
139
débarquement nocturne à la baie d'Ermonais, tandis que reparaissait à l'inattendu
le journaliste italien dangereux non par lui-même, mais par sa curiosité, et que
surgissait un poursuivant alerté par le bavardage de la radio internationale. A
l'instant précis que Martiale expliquait pour quelles raisons elle estimait prudent
de donner a ces ennemis l'impression d'une fuite de la goélette en direction de
l'Italie, exactement comme si les Français abandonnaient la partie, alors qu'au
contraire, à huit faite, le petit bâtiment reviendrait, feux masqués, chercher le sûr
abri de Vassiliki afin d'en faire la « base navale » de l'expédition, — subitement
éclatait au ciel et sur la mer l'inattendue menace d'une tornade.
Comptant sur la continuation du beau temps qui l'avait favorisée depuis sa
traversée du détroit de Messine et son circuit complet de l'île de Corfou,
Martiale n'avait pensé qu'à faire, avec ses compagnes et les deux jeunes gens, le
point d'une situation qu'elle comptait adroitement retourner à l'avantage des
recherches tant de Juilliard que des jumelles, aussi bien au point de vue du
collier de l'impératrice que du métier à tisser de Pénélope. Et tous, autour d'elle,
s'étaient si bien enthousiasmés en écoutant le développement du plan imaginé
par la capitaine que personne n'avait rien vu de ce qui se préparait dans un
dangereux silence, au loin vers le nord. Aussi est-ce avec stupeur que Martiale
regardait la lueur jaune de mauvais augure qui, ourlant de sa teinte lugubre une
masse noire grossissante de seconde en seconde, envahissait l'horizon
septentrional. Il avait fallu le premier grondement de l'orage et le premier souffle
du vent pour dénoncer l'attaque sournoise qui se préparait dans le lointain....
Martiale balbutia :
« La bora,... Un coup de bora.... •»
Et ses compagnons ne purent réprimer un petit frisson.... Le plus méchant,
et en même temps le plus rapide des renversements de temps, cette bora
lorsqu'elle surgit des hauteurs dominant Trieste et l'Istrie, et se rue comme un
torrent sur l'étroite Adriatique, soulevant, brassant, mêlant, culbutant et faisant
tourbillonner les eaux de cette mer allongée du nord au sud entre Italie et
Balkans. La bora meurtrière de navires que tous les marins de Vénétie et de
Dalmatie ont redoutée d'âge en âge, et qui leur a toujours semblé, depuis les
Phéniciens jusqu'aux Turcs, le souffle enragé de quelque démon de la mer ayant
longuement guetté ses proies et les venant dévorer vivantes dans la demi-
obscurité de l'orage ou
dans les ténèbres de la nuit traversée d'éclairs comme autant de poignards
étincelants aux mains de sacrificateurs monstrueux.
Avant que personne ait eu le temps de réaliser le danger qui s'abat en
foudre sur la goélette livrée au péril en plein milieu du canal d'Otrante, une
rafale de vent jaillit du nuage qui, à toute vitesse, envahit le ciel, et s'abat en
trombe.... Au choc, la grand-voile, la misaine, le foc qui, pour économiser la
réserve d'essence, ont été hissés aussitôt les falaises de Corfou un peu éloignées,
se tendent comme sous la volée d'un monstrueux coup de poing. Et, tandis que
les drisses se raidissent en grinçant, les écoutes, qui étaient un peu lâches,
140
laissent filer les lourdes toiles avec une brutalité telle que Paulette sent la roue
de barre s'arracher de ses mains. Sous une embardée folle, la goélette fait un saut
de côté, dessinant ce mouvement avec une telle brusquerie que le petit navire
coupe net son erre, et tombe en panne, voiles dangereusement battantes à
contretemps.
L'imminence du danger de chavirage arrache à Martiale le cri d'alarme par
lequel les marins signalent cette fausse manœuvre :
« Attention.... Nous allons faire chapelle! »
L'expression, étrange pour Jean et Marc ignorants des termes
professionnels des gens de mer, galvanise l'équipage qui en connaît le sens
redoutable. Et tandis que Martiale se jette à la barre au secours de Paulette demi-
renversée, les trois autres matelots courent, en titubant sous le roulis subit, aux
écoutes.
« Pèse sur les cargue-points,... et borde,... borde partout! » crie à tue-tête
la capitaine qui, aidée de son mousse déjà relevée, ramène d'un coup de
gouvernail son navire dans le lit du vent....
Manœuvre à peine achevée que, des bords du nuage, arrivant déployé
comme une aile de vautour, un furieux' grain de pluie s'abat en sifflant. Tout
rapide, mai*: d'une extrême violence. Et quand il est passé, le pont ruisselle de
la poupe à la proue, et les voiles trempées s'égouttent pesamment. En même
temps les lentes ondulations sont remplacées par ces lames courtes, précipitées,
à ressacs brutaux qui sont les redoutables vagues de la tempête méditerranéenne.
Sous la poussée de ses toiles gonflées à bloc, l’Aréthuse plonge jusque par-
dessus les écubiers d'avant, tangue durement, puis, prise en flanc par un paquet
de mer, roule brutalement.
Et avec cette bizarrerie des réminiscences inconscientes qui, dans les
moments tragiques, remontent du fond de cerveau par on ne sait quelle opération
mécanique de la mémoire involontairement déclenchée, Martiale murmure :
« La tempête subite d'Ulysse.... Exactement ici.... Odyssée,... cinquième
chant,... vers,... vers,... je ne sais plus le chiffre : ... De sombres nuages voilent à
la fois la mer et les rivages,... la nuit se précipite du ciel.... Euros, Notos se
heurtent avec le violent Zéphyr et l'impétueux Borée, et soulèvent d'immenses
vagues,... la mer bouillonne,,... les tourbillons des vents.... »
Mais en même temps, elle voit se tourner vers elle, avec une angoisse
infinie, les visages de ses quatre camarades, tandis que les deux hommes,
parfaitement incapables d'agir utilement par ignorance totale de ce qu'il y a à
faire, sont devenus très pâles.
Alors, Martiale se ressaisit. Elle profite de ce qu'après ce choc du premier
grain, une manière d'accalmie s'est faite, le ciel cessant de gronder, le vent de
hurler et les vagues se bornant à se balancer lourdement en s'entre-heurtant sur
place. Prenant toutes ses responsabilités, elle ordonne :
141
ET TOUTES TROIS DEMEURENT, CRAMPONNÉES.
142
« Amène partout... amène!... On va fuir devant le temps à mâts et à
cordes.... La misaine et la grand-voile au rouleau. En bas le grand foc...! Vent
arrière, le petit foc!... »
Les quatre matelots se sont précipités, et comprenant à demi le sens des
mots, surtout voyant les gestes, Jean et Marc empoignent eux aussi les cordages,
aidant les deux Bretonnes, la Bourguignonne et la Parisienne qui, entraînées de
longue date à la manœuvre, exécutent, avec leur aide, les ordres.
Regardant derrière elle, Martiale voit, après le temps d'accalmie qui a
permis à ses camarades d'obéir, l'orage qui arrive. Elle le jauge d'un coup d'œil
accoutumé aux surprises de la mer. Et voyant la mise bas des voiles terminée,
elle jette à nouveau :
« Les cirés, à présent.... Et attachez-vous tous.... Il n'y a plus qu'à laisser
courir.... Le coup de bora travaille pour nous : il nous rapproche de Leucade.... »
Quelques minutes passent. Du rouf, Paulette et Gaït ont sorti culottes,
capotes cirées et suroîts, ainsi que des rechanges qu'elles donnent à Jean et à
Marc. Puis tandis que les deux Bretonnes s'attachent et aident les deux jeunes
gens à prendre la même précaution, Manette et Paulette habillent Martiale qui ne
peut quitter la roue de barre, lui passent un bout de filin autour de la taille par-
dessus la capote huilée, prennent pour elles la même précaution, et
s'accroupissent de chaque côté de la timonière, prêtes à lui porter secours en cas
d'avarie où d'accident.
Martiale alors, debout, jambes un peu écartées pour être plus solide, les
deux mains serrées sur les poignées de la roue, la tête dressée sous l'auréole que
lui fait le suroît enfoncé avec son garde-nuque, relève le front. Elle examine
longuement son navire à sec de toile, à l'exception du petit triangle du foc qui va
l'appuyer, les deux mâts qui oscillent longuement, le pont sur lequel, panneaux
fermés et dalots ouverts, les paquets de mer s abattent et coulent en ruisseaux,
les quatre jeunes filles et les deux jeunes gens dont elle tient l'existence entre ses
mains et qui la regardent avec des yeux de confiance. Pardessus son épaule, elle
jette un coup d'œil sur le bâton de poupe où les trois couleurs de la France
battent tontes rigides, et en arrière la mer, verte et jaune, striée d'écumes
blanchâtres, qui se lève et la poursuit, avec l'énorme nuage épais, cuivré aux
bords, noir au centre qui forme un dais affreux au-dessus de la goélette....
Alors ses yeux étincellent. Sous sa chevelure trempée dont les mèches
débordent du suroît, ses lèvres s'entrouvrent en un sourire de défi. Et elle
prononce pour elle-même :
« Laisse courir!... Méditerranée! L’Aréthuse et moi, nous avons fait nos
classes de matelots sur l'océan de Bretagne qui est un peu plus rude que toi
quand il se fâche.... Toi, la goélette et moi... à nous trois,... ma chère! »
Comme une réponse, une succession d'éclairs en fulgurations jaunes,
pourpres, vertes, violettes, se croisent et se décroisent incendiant la nue tendue
en voûte au-dessus du yacht. Et dans les déchirements fracassants de la foudre,
les vagues poussées par le vent se ruent sur la poupe, prenant, soulevant,
143
poussant, précipitant devant elles le petit navire. A bord, tous ont la sensation
que l'arrière est, à chaque houle, ramassé dans le creux d'une énorme, cuiller qui
le projette en avant comme une catapulte lance une pierre de fronde. Le vent
bousculant les masses noires de la nuée, arrache au gréement à sec de toile de
longs gémissements. A chaque houle marchant plus vite que le petit navire qui
fuit devant le temps, des tonnes d'eau passent sur le pont, trempant, malgré les
cirés, les occupants attachés, tous pareils sous l'uniforme des cirés ruisselants; et
l'Aréthuse chaque fois frissonne longuement.
Immobile à sa barre, toutes ses forces tendues, se souvenant des leçons
reçues au cours de son apprentissage de marin, depuis sa petite enfance, de
Saint-Malo à Ouessant et d'Ar-Men à Belle-Ile, Martiale Cartier, regard fixe,
paupières rougies par le vent et le sel, regarde la course des vagues irritées et,
parmi elles, conduit son navire, tous muscles raidis, avec la certitude de tirer de
la bagarre bâtiment et équipage.
Un des rubans qui ferlent la grand-voile sur son gui saute, et la lourde
toile trempée commence à se dérouler. Martiale a un sourire : car sans qu'elle ait
eu besoin de donner un ordre, Manette, en ces heures complètement oublieuse
de ses raffinements et de ses coquetteries de jolie femme à la mode, détache le
câble qui la retient, et se glissant sur le pont trempé et oscillant, va, de ses doigts
minces, saisir le ruban rompu, refaisant une « double clef » réglementaire que,
plus ou moins adroitement, Marc du Viguier vient l'aider à achever.
Une heure passe. Puis une seconde.
Poursuivie par le nuage, les éclairs, le tonnerre, bousculée par la
chevauchée ininterrompue des houles déferlantes, l'Aréthuse, à sec de toile sauf
l'appui de son foc, fuit toujours, cap au sud, sans rien voir que le cercle d'un
horizon bouché et rétréci par les voiles de pluie passant en grains successifs. Les
yeux guettant sans une défaillance, alternativement, le compas dont l'aiguille
aimantée tremblote dans son habitacle de cuivre, la mâture oscillante et
gémissante, le foc bien gonflé, et la cavalcade enragée des houles se culbutant
les unes les autres, Martiale Cartier sent une fierté l'envahir tout entière. Se
souvenant du père qui, à douze ans, lui avait mis aviron et barre en main, et des
vieux pêcheurs qui, la traitant en véritable mousse, lui avaient enseigné toutes
les difficultés, les rudesses, les ruses aussi du métier de la mer, elle laisse couler
en elle une extraordinaire et spontanée confiance....
Cette tempête, la première qu'elle eût à essuyer en Méditerranée, à présent
elle était sûre de la vaincre, car elle devinait avec un orgueil tout naturel que ce
coup de mauvais temps commençait peu à peu à plier autour d'elle.
A mesure que les minutes passaient, les coups de tonnerre se faisaient
moins forts, le vent mollissait, les lames si brutales au début dans leur ressacs
durs et brefs, s'allongeaient. Encore quelques grains, encore quelques
bousculades de têtes de vagues cognant durement les bordés de la goélette
comme pour exprimer leur rage d'avoir été vaincues, et vaincues par une femme.
A nouveau l’Odyssée revenait machinalement au souvenir de Martiale par un
144
mouvement dont seul, en vérité, le subconscient était responsable : ici,
exactement dans ces mêmes parages en effet, Ulysse, arraché de son radeau
culbuté et brisé, avait lutté contre les houles, et, sans un secours divin, aurait dû
s'en aller par le fond.... Or voici que, comme il advient fréquemment, à la minute
même où elle semblait sur le point de s'apaiser à bout d'essoufflement, la
bourrasque reprenait un reste de vigueur, rassemblait ses dernières forces et se
ruait sur la goélette. Cette suprême rage de tempête frappait de toute sa violence.
Elle tirait de longs gémissements du gréement martyrisé. Secouant furieusement
la pauvre Aréthuse, elle tentait de l'écraser sous le poids irrésistible des houles
brassées par sa rage, hautes et lourdes comme des maisons et entièrement striées
de bavures écumantes que le vent dispersait en auréoles.
Comme s'il avait ramassé en lui, pour un assaut désespéré, toutes les
furies éparses sur les eaux en délire de Adriatique septentrionale, le souffle
enragé de la bora accourue de Dalmatie fondait en avalanche sur le petit
bâtiment français tanguant, roulant et dérivant parmi les crêtes de lames
transformées en espèces de monstres infernaux déchaînés.... Coque et gréement
poussant ensemble une longue plainte parurent sur le point de se disloquer, de
s'éparpiller en fragments, tandis que le ciel s'abattait en nuages contre la mer et
que la mer se projetait en nappes contre le ciel.... D'interminables, d'horribles
secondes, Martiale et ses deux aides cramponnées à la loue de barre, leurs
camarades accrochés aux manœuvres dormantes, — le yacht hésitait.... Enlacé
par la mort elle-même, fantôme surgi des profondeurs marines, le petit navire
semblait la bête épuisée que la meute achève de forcer et qui s'affaisse sur elle-
même.
Puis, brusquement, l'étreinte se relâchait.... Le hurlement du vent baissait
de plusieurs tons. Le rauquement de la mer s'étranglait.
Aussitôt d'un mouvement si brusque, si prolongé que, de sang-froid, elle
se serait jugée incapable de le faire,
Martiale, toujours debout sous son suroît, sa vareuse et sa culotte de ciré,
pèse sur les poignées de la roue.... Comme un cavalier qui, devant l'obstacle,
serre les genoux et la bride, la jeune capitaine retrouve, d'instinct et sans avoir le
temps d'y réfléchir et de se la commander à elle-même, une manœuvre que,
jadis, au large d'Ouessant, dans un duel féroce avec l'Atlantique, son père lui
avait enseignée.... Un vieux tour que, depuis l'aïeul découvreur du Canada, tous
les Cartier, par tradition héréditaire, savent jouer à l'Atlantique,... et qui sera
meilleur encore contre cette Méditerranée voulant ménager un mauvais coup
d'outrance et de suprême minute.... Un long grincement : le gouvernail qui geint
dans ses ferrures. Un interminable crissement : les maillons de la chaîne de com-
mande qui semblent se rompre. Un choc de bélier cognant contre une muraille :
l'étrave et son bout-dehors qui s'enfoncent en tranchant de couteau dans la tête
jaunâtre d'une houle dressée en voûte. Une cataracte qui s'écroule : plusieurs
tonnes d'eau écumantes s'abattant sur le pont. Et les notes affolées d'une gorge
145
de bronze : la cloche du bord qui vient de rompre son amarre à la secousse et qui
sonne au hasard à battements incohérents....
Demi-dressée sur son arrière plongeant, l'Aréthuse, en un tangage presque
extravagant, dresse son avant,... et demeure là, immobile, d'interminables
secondes, toute cabrée, comme si elle allait chavirer.
Dans un même élan, Paulette à droite, Manette à gauche se sont,
ensemble, jetées sur la roue de barre au secours de leur capitaine. Et toutes trois
demeurent là, cramponnées, pesant de leurs trois poids unis sur les commandes
de ce gouvernail : le dernier salut, s'il ne rompt pas....
Cinq,... dix,.., vingt secondes....
Interminables....
Entre le salut et la catastrophe....
Tout autour, la voix tonnante des grandes eaux déchaînées roule son
immense clameur : le hurlement frénétique des suprêmes hallalis.,..
Alors, lentement, avec une étrange majesté de victorieuse qui se donne la
satisfaction de fouler aux pieds une adversaire pantelante, la petite goélette
achève de gravir la houle franchie d'un coup de reins, et redescend doucement
l'autre versant de la montagne liquide, derrière laquelle tout d'un coup il n'y a
plus que des lames, par comparaison, presque maniables.
Et soudain, encore une fois, la nuée noire aux dessous» fuligineux qui
pèse sur l'Adriatique s'illumine d'une gigantesque flamme.... Un éclair violet aux
dessous verdâtres et aux reflets sanglants jaillit et, à une centaine de mètres en
a\7ant de l'Aréthuse, darde une langue de foudre qui, s'écartelant étrangement en
trois pointes, frappe une lame, la pénètre et s'y éteint au milieu d'une suffocante
odeur d'ozone et d'une fracassante détonation aux roulements insensés....
« Le trident de Neptune!... Hourra! »
C'est Martiale qui a crié. Et sa voix est aussitôt étouffée sous
l'interminable rauquement du tonnerre. Tandis que, serrées l'une contre l'autre
dans leurs cirages ruisselants et sous les suroîts qui encadrent leurs trois têtes,
les trois jeunes filles, semblant ne former à la barre qu'un seul groupe sculpté
dans la masse même du navire sauvé, lancent leur goélette à travers les longues
houles maintenant disloquées et paraissant une étrange armée en déroute :
inextricable et tourbillonnant lacis d'eaux brisées et fuyantes....
Sur le pont, tous encore prudemment liés par des cordages qui les ont
arrachés aux griffes des paquets de mer dont la brutalité les enlaçait, Marc et
Jean se sont redressés, et avec eux les deux jumelles. Et tous quatre, d'un même
cri, acclament les barreuses dont le sang-froid a assuré le triomphe du petit
navire contre la force brute.
Comme si l'Adriatique, tant de fois vaincue par les galères de Venise et
les felouques du Grand-Seigneur en ces mêmes parages, se reconnaissait encore
une fois la plus faible, une saute de vent, rejetant la bora, arrachant et brisant les
nuages culbutés, écrêtant les têtes de vagues irrésistiblement rejetées, transforme
la tempête en une bonace subite.... Sur le même flanc bâbord de l'Aréthuse filant
146
sous son foc gonflé, une silhouette se dessine que masquaient les nuages
accumulés et vers laquelle le yacht court tout droit comme si le navire, cet être
vivant, l'avait devinée et la voulait rejoindre....
Une haute et droite falaise coupée à pic, toute blanche, et au-dessus de
laquelle se forme, subitement, le plus éblouissant des arcs-en-ciel dont les sept
couleurs associées dessinent une voûte aux piliers plongeant dans la mer encore
haletante de fureurs, et au milieu de laquelle je cap hautain apparaît comme
encadré dans un médaillon gigantesque,...
« Le Saut de Leucade!... »
D'une seule voix, tous ont jeté le cri.
Et arrachant son suroît qui libère au vent les mèches de sa chevelure
trempée d'eau de mer, Martiale Cartier, poitrine battante et yeux étincelants, jette
avec un intraduisible accent de tendresse et de ferveur :
« Est-elle belle et forte, mon Aréthuse qui a eu1, toute seule, l'intelligence
de se faire emporter par la tempête au meilleur endroit des Sept-Iles qui puisse
être pour nous le refuge et le quartier général...! »
147
X
148
« Pour dire leur tait à ces goulâfres qui mangent mes appâts et ne se
laissent pas surprendre.... J'ai beau parler : c'est des poissons grecs,... alors ils ne
comprennent pas le français,...
- Dis plutôt que tu ne sais pas pêcher. » La petite se révolte :
« Si je sais,... en France.... Mais ici, ça ne mord plus.... Ah! et puis, tant
pis! »
D'un geste brusque, elle envoie promener sa ligne et se met à trépigner
comiquement. Sa camarade fait d'une voix dolente :
« Oh! je t'en prie, tiens-toi tranquille....
— Je m'embête, riposte la Bourguignonne avec une moue d'enfant
gâtée....
- Pas une raison pour m'embêter, moi! Avec cette chaleur,
surtout....
- Oh! je te conseille de parler, toi qui ne fais rien.... Entre ta T.S.F. qui
me casse les oreilles, ta revue de mode que tu dois commencer à
connaître par cœur depuis trois semaines que tu l'as reçue à Pizzo, ta chaise
longue où tu paresses, et ta citronnade glacée, mademoiselle A-Tout-Chic joue
les ladies yachtwomen du grand monde.... pendant que le pauvre mousse rôtit au
soleil en essayant de pêcher le plat de résistance pour le dîner....
— Heureusement qu'il y a les boîtes de conserves,... parce que si
nous comptions sur tes captures.... »
Paulette a sauté d'un bond par-dessus la lectrice et son transatlantique; elle
s'empare du verre de sa camarade, et le vide d'un trait en disant :
« Comme moi, si j'attendais que tu m'offres ton rafraîchissement..... A la
tienne, ma bonne mademoiselle ma chère. »
Puis, reposant le verre, elle continue :
« Voyons, entre nous,... tu ne trouves pas cela mourant d'être là nous deux
en tête-à-tête à faire sentinelles pendant que la capitaine et les deux sœurs
s'offrent un petit voyage à Ithaque pour rechercher le fameux métier à tisser de
la nommée Pénélope?...
— Il fallait bien que nous restions ici pour que le bateau soit
gardé.
— Il n'y avait qu'à aller à Ithaque avec le bateau..,. Moi aussi, il
m'intéresse ce métier fameux,.., s'il existe encore,... na!
— Paulette : tu fais l'enfant.... A dix-neuf ans, c'est peu sérieux.
Martiale a pourtant bien expliqué qu'il était prudent de garder l'Aréthuse
dissimulée à ce mouillage bien défilé des vues de l'extérieur,... pour que cet
indiscret Barbaro....
— Ton ex-flirt de Pizzo....
- ... Et le mauvais garçon qui cherche notre ami Juil-liard perdent notre
trace. »
Paulette se campe, le poing droit sur la hanche, le gauche sur la poignée
du gros couteau pendant à sa ceinture :
149
« Qu'ils y viennent, ceux-là! Nous les ayons roulés à Corfou, le maestro,
Marc et moi.... Je suis prête à recommencer.... »
Manette ferme le bouton de sa T.S.F. qui ronronnait toujours à son côté, et
elle hausse les épaules :
« Pas de tartarinades, Fanfan-la-Tulipe de Dijon!... Moi, j'approuve
Martiale d'être partie avec un caïque d'ici, que personne ne remarquera, en
emmenant Gaït et Faïk chercher s'il leur reste de la famille vers Ithaque.... Après
tout, ce métier antique, c'est un héritage Trévarec.... Ça ne nous regarde pas
autant qu'elles.... »
La Bourguignonne a un soupir comique :
« Bien sûr. Mais moi, je suis curieuse.
— Et moi, j'aime bien un moment de repos.... »
Paulette bondit comme un ressort et elle clame :
« Mais je ne suis pas ici pour me reposer, moi! El j'aime l'imprévu, moi!
et aussi la bagarre, moi! Je suis du sang des vieux Burgondes, moi! et de Charles
le Téméraire, moi!... L'histoire de Pizzo, le repêchage de Ji-Ji à Messine, la
comédie jouée sous un costume à toi de vaut le Barbaro déconfit, les coups de
revolver,... ça me va, tout ça!... On vit au moins!... Et si je parle du métier de
Pénélope par curiosité,... ce qui m'intéresse vraiment, et ce que je ne veux pas
que Ji-Ji aille chercher tout seul, c'est le collier de l'impératrice,... et j'en serai de
l'expédition, ma chère!.,.
- Si on veut bien de toi, mousse! » envoie Manette en moquerie
taquine.
Le petite brune a un geste de défi :
« Tu verras ça.... Tiens, en attendant, ouvre l'œil au bossoir, matelot de
garde.... Voilà Jean et Marc qui arrivent en vitesse.... Est-ce qu'il y aurait
quelque chose de cassé? »
Cette fois Manette a quitté sa pose abandonnée; et, debout à côté de sa
camarade, elle regarde l'approche d'un canot dans lequel un gamin de Vassiliki
amène à force de rames les deux amis qui, depuis le départ de Martiale et des
deux Bretonnes pour Ithaque, se sont, en les attendant, installés dans le petit port
de Leucade, chez la logeuse de Marc. Tandis que, sous la garde de la Parisienne
et de la Bourguignonne, le yacht est venu mouiller dans une anse du Saut de
Leucade, d'où il est invisible du large.
Accostant, les deux jeunes gens sautent à bord de la goélette, et Jean
annonce :
« Le gardien du phare vient de faire dire que le caïque de Nikolaïdès qui a
conduit vos trois amies à Ithaque, est en vue et sera là d'ici peu, malgré la
faiblesse du vent. Alors, nous sommes venus immédiatement vous prévenir,
puisque, de votre mouillage, vous ne pouvez pas l'apercevoir.... »
Et, avec une bourrade à l'épaule de son compagnon, le graveur ajoute :
« Ce qui est d'autant plus méritoire de la part de Marc qu'il était en train
de tenir justement le motif qu'il cherchait depuis longtemps....
150
— Vraiment? s'exclame Manette, nous sommes confuses.
- Quel motif? » demande Paillette, les yeux brillants, et qui se reprend
tout de suite : « Oh! je suis indiscrète.... »
Mars sourit gentiment :
« Mais pas du tout.... D'autant que je compte bien vous le jouer ce soir. Il
s'agit de cette ode, réellement écrite par Sapho jadis, et que je voudrais lui faire
chanter au deuxième acte de mon drame lyrique : « Déesse au trône éclatant,
immortelle Aphrodite, fille de Zens, habile aux ruses, ne laisse pas mon cœur
succomber sous les calamités.... »
— Ah! oui, maître, le texte que vous m'aviez demandé de vous écrire
l'autre jour? » fait Manette qui, depuis ces quelques jours de vie en commun à
Vassiliki, semble avoir fait une impression particulière sur le compositeur et lui
a, en effet, rendu le service de lui recopier certaines pages.
Mais Jean interrompt :
« Vous parlerez musique demain.... Voilà le caïque qui double le Saut de
Leucade...,.
—: Nous allons savoir si elles ont leur métier à tisser! crie Paulette qui
court au bâton de poupe : la capitaine rentre à bord : je hisse le grand pavois! »
Doublant au ras des roches la haute falaise blanche, un caïque sous sa
voilure bien gonflée est apparu au sortir de la haute muraille qui le masquait et,
venant en grand sur bâbord, il laisse arriver droit sur la goélette au mouillage.
Mais aussitôt les deux jeunes gens et les deux jeunes filles se regardent :
debout à l'arrière du voilier leucadien, Martiale et les jumelles n'ont pas le visage
triomphant que leurs camarades escomptaient.
Et quand les deux petits navires sont bord à bord, et que les trois
Françaises mettent le pied sur le pont du yacht, Manette, avec une certaine
hésitation, interroge :
« Alors? »
Martiale secoue la tête et brièvement :
« Voyage sans résultat.... Nous aurions dû nous y attendre. Dans Ithaque
au dernier tremblement de terre qui a ravagé l'île, tout a été bouleversé.... Ceux
des habitants actuels que nous avons pu interroger, savent bien qu'il y a eu
autrefois une famille Panghiotis dont une des filles avait été la femme d'un
officier français.... Le nom de Trévarec n'a cependant éveillé que de très vagues
souvenirs. On pense que ces Panghiotis ont dû émigrer de leur île natale à un
moment donné pour une destination inconnue....
— Trace absolument perdue, pur conséquent », continue Geneviève
Trévarec qui a un haussement d'épaules. « Espoir déçu : je crois qu'il vaut mieux
ne plus y penser et supposer que le fameux métier tri-millénaire n'a été qu'une
imagination du colonel Trévarec ou de la famille de sa femme....
— Ce que je me refuse absolument à croire », coupe Marguerite, pour la
première fois de sa vie, sans doute, en opposition avec sa sœur : « pour moi aïeul
Corentin et habitants d'Ithaque disaient la vérité... et je veux espérer encore.
151
— Libre à toi, ma sœur, tranche Faïk : moi pas. »
Un silence tombe, Tous se regardent, assez gênés, ne sachant plus que
dire.
Martiale, en capitaine énergique, veut relever le moral des siens que cette
déception semble en effet démonter quelque peu.
Elle les regarde tous, montre la tenue féminine qu'elle et les deux
Bretonnes avaient revêtue pour ce voyage de manière à ne pas attirer l'attention
inutilement, et prononce :
« En attendant, et sans préjuger l'avenir ni en bien, ni en mal, dix minutes
pour reprendre nos costumes de bord. Et comme je suppose que Manette et
Paulette ont ici ce qu'il faut pour ne pas mourir de faim, nous allons nous mettre
à table tous les sept, et, en dînant, examiner l'état des deux autres questions qui
nous tiennent au cœur : ]e collier de l'impératrice et la partition de Sapho.... A
tout de suite.... »
Suivie des deux jumelles, Martiale a déjà disparu dans la coursive sous le
rouf, pendant que Jean, Paulette, Marc et Manette échangent à mi-voix leurs
impressions, comprenant que leurs trois camarades fo_nt contre mauvaise
fortune bon visage, ou tout au moins essai de maintien contre l'amertune de la
déception, évidemment d'autant plus cuisante que les deux jumelles s'étaient,
depuis plus longtemps, forgé une espérance flatteuse.
Jean murmure :
« Mauvais augure pour ma recherche à moi.... »
Paulette lui pince d'un geste nerveux le coude :
« Comment?... superstitieux? vous? »
Le graveur hoche un peu la tête :
« Quelquefois, oui. »
Marc essaie de plaisanter :
« Ah! mais attention, dis donc. Si, à ton tour, tu échouais, gare à moi,
jamais deux sans trois, et alors, ma partition?... Non, je ne veux pas de cela,
moi!... Trouve ton collier, je t en prie.... »
C'est Paulette qui répond avec un bel air de défi :
« Nous ferons l'impossible, maître,... soyez-en persuadé.... »
Et comme Juilliard manifeste un certain étonnement, elle continue :
« Mais naturellement. Pensez-vous que je vais vous laisser aller tout seul
à cette pêche-là?... Je suis une mascotte, moi, monsieur Ji-Ji, retenez-le! Je vous
l'ai déjà prouvé deux fois : l'autre nuit, en vous débarquant sur la grève de
Nausikaa, et l'autre jour en vous débarrassant de votre crampon à l'Achilleion.
Par conséquent, je dis à mon tour comme le maître : jamais deux sans trois. Le
trois pour nous deux, ce sera le collier de l'impératrice.... »
Et comme, plus ému qu'il ne veut le paraître, Jean essaie de lui prendre la
main pour la remercier, la petite Bourguignonne esquisse une révérence
moqueuse :
152
« Chut! pas d'attendrissement, surtout à la minute que la capitaine va
rappeler que le mousse est le cuistot, en marine appelé maître coq, et que le
mousse, ce soir, doit donner la pâtée à sept bons becs.... Paulette, ma fille, aux
fourneaux!... »
Quelques instants après, c'est, comme d'habitude, sur le pont arrière de la
goélette transformée en salle à manger pittoresque et commode, que les sept
compagnons examinent la situation de ceux que Paulette a baptisés les «
corsaires des Sept-Iles ». Après un récit détaillé des recherches infructueuses
poursuivies à Ithaque et leur résultat décevant, le « conseil de guerre » examine
la question du collier de l'impératrice; et Martiale fait triompher l'idée que la
recherche devra être poursuivie comme l'a été celle du métier de Pénélope, c'est-
à-dire sans que la présence de l'Aréthuse attire l'attention d'aucun des indiscrets
possibles et, ici, dangereux. Donc il sera conduit une expédition camouflée par
le moyen d'un caïque, genre de petit navire qui est courant à des centaines
'exemplaires dans les eaux ioniennes. Puis la décision adoptée à l'unanimité.
Martiale manifeste le désir d'entendre, si Marc du Viguier le veut bien, la partie
qu'il lui plaira de choisir dans la partition de Sapho, à la composition de laquelle
l'équipage de l’Aréthuse se trouve mêlé par les circonstances.
Le musicien acceptant déclare seulement que, son manuscrit étant à terre
chez sa logeuse, il lui faut aller le chercher. Et tandis que les autres convives
terminent leur repas, Paulette s'offre à conduire Marc au port de Vassiliki avec le
youyou : tous deux disparaissent aussitôt tandis que décroît le vrombissement de
la moto-godille, et qu'autour du café et des cigarettes, Martiale et ' ses
compagnes écoutent Jean qui, à nouveau, leur parle du collier fameux.
Mais il ne s'est pas écoulé un quart d'heure que, à toute allure, la petite
embarcation rallie l’Aréthuse, et que, tandis que Marc passe à bord avec son
manuscrit, Paulette saute par-dessus la lisse et, d'une voix un peu rauque, jette :
« Barbare vient d'arriver à Vassiliki! »
Un seul cri. Tous sont debout :
« Impossible!
— Je l'ai vu....
- Et lui aussi?
- Crois pas. Il me tournait le dos. Au bord d'un quai, il
regardait l'Aréthuse à la lorgnette. »
Cette fois, c'est le silence de la stupeur. Puis Martiale laisse tomber : «
Jean Juilliard est en danger.
- Mais je n'admets pas que vous soyez en péril, à cause de moi,
déclare le graveur. Que Paulette me conduise à terre, tout de suite, et je
me débrouillerai.... Paulette, le youyou. »
— Paulette, je t'interdis de bouger », ordonne Martiale.
La petite Bourguignonne se met à rire nerveusement : « Oh! mais je n'en
n'avais pas l'intention, tu sais. » Martiale lui met la main sur l'épaule en souriant
et reprend :
153
« Jean Juilliard,... maîtresse à bord après Dieu, moi seule commande ici.
Vous êtes notre naufragé et notre hôte. Par conséquent vous obéirez au même
titre et de la même manière que tous ici. »
Le ton a sonne, un peu sec. Et personne ne répond.
Alors Martiale reprend, atténuant, par retour de la douceur féminine, la
dureté du commandement :
« Excusez-moi de vous le rappeler,... mais du fait que vous êtes, vous, de
nouveau en danger, nous tous ensemble, nous nous y trouvons avec vous....
— Mais, essaie d'interrompre Jean, c'est précisément parce que vous
risquez toutes de vous voir en péril à cause de moi, que je ne puis supporter
l'idée....
- Eh bien, coupe la capitaine avec un sourire de hardiesse, ne
vous inquiétez pas : nous nous défendrons....
- Bataille! je l'avais deviné! » crie impétueusement Paulette.
Martiale se retourne :
« Toi, tu parleras quand je te dirai de le faire. Pour l'instant, silence dans
les rangs. Et, en fait de bataille, ou même simplement de bagarre, je préfère la
ruse. Le crépuscule commence de tomber : j'y vois insuffisamment. Manette,
passe-moi les jumelles de nuit. »
Sans mot dire, Marie-Antoinette Marolles prend sur l'habitacle et tend à
son chef les jumelles spéciales pour les heures nocturnes. Martiale les prend,
cherche le port dans la ligne de visée, met au point, regarde longuement, puis
annonce :
« En effet,... sur le bord du quai,... je vois une silhouette d'homme dont,
dans la pénombre, je distingue mal les traits.... Mais je vois ses gestes : il nous
désigne à des gens du pays,... des pêcheurs, des femmes,... des gamins aussi....
Certainement, il interroge sur notre compte....
- Il nous surveille, lance Paulette qui a la vue perçante de ses dix-neuf
ans et tient sa main en abat-jour au-dessus de ses yeux.
- Eh bien, approuve Martiale, il faut l'aider dans son
espionnage.... Faïk, allume le fanal blanc de position au mouillage.... Et hisse-le
à sa drisse....
- Mais, pardon, intervient Marc, vous trouvez utile d'indiquer ainsi
aux curieux exactement où nous sommes? »
La capitaine hoche la tête :
« Très utile, cher maître,... voire même indispensable.
— Ah! »
Le graveur et le peintre ont laissé tomber en même temps l'exclamation de
surprise : peu accoutumés aux choses de la mer, ils ne comprennent pas.
Sans plus s'inquiéter de les renseigner, Martiale continue :
« Un coup de chiffon sur les vitres, et la mèche bien haute.... J'ai besoin
que le feu soit clair,... très clair.... Et puis, ne hisse qu'à tiers de mât : j'ai besoin
aussi qu'il ne soit pas trop haut.... Là, oui... comme cela.... Très bien.... »
154
Jean Juilliard, hanté par la crainte du péril que peuvent courir ses amies,
veut encore questionner. Mais Paulette le fait taire d'un rude pincement au bras
et, se penchant à son oreille, elle murmure :
« Chut! Ji-Ji, vous n'y connaissez rien, homme de terre. Je vois venir le
coup, moi : la capitaine a son idée.... Là, qu'est-ce que je vous disais! »
Le ton de Martiale vient de se faire encore plus net. Des ordres brefs :
« A présent, vous quatre, au poste avant. Levez le panneau. Tirez de la
soute les deux petits tonneaux de bière vides qui sont sur tribord. Bouchez les
bondes,... à bloc. Sortez les deux grands espars cassés durant la tempête.... A
plat sur le pont.... Bien.... Maintenant, quatre bouts de câbles de deux brasses
chacun. »
Sans prononcer un mot, et avec une rapidité que les deux jeunes gens
regardent avec quelque surprise, les quatre jeunes filles obéissent.
Alors, la capitaine s'approche, et joignant le geste à Tordre :
« Aidez-moi. Les deux espars en croix de Saint-André.... Chacun des deux
bouts amarrés sur une barrique,... les deux autres sur l'autre barrique....
— Autrement dit : un radeau-flotteur », marmotte Paulette
incapable de se taire.
Comme toutes les cinq s'affairent, Jean ramasse un marteau qui traîne au
pied de la roue de barre :
« Laissez-moi vous donner un coup de main, au moins.... Avec quelques
clous....
— Jamais de la vie! arrête Martiale. Sur l'eau, le son porte loin.... Et je
ne veux pas de bruit..,. Laissez-nous faire.... Paulette, apporte la gaffe de
rechange qui ne sert plus.... Gaït, un deuxième fanal blanc....
- Ah! j'ai compris! lance la Bretonne.
— Oui, eh bien, travaille et tais-toi », jette Martiale qui prend la
gaffe et, aidée de Manette, la plante debout au milieu de la croix de Saint-André,
puis, au sommet, attache solidement le fanal que Gaït a tiré du poste avant.
« II est plein?
— Un litre de pétrole : il pourra brûler au moins dix heures.
- J'ai compris aussi, marmotte Paulette qui se frotte les mains : on va
rire, monsieur Barbaro....
— Moi, je comprends de moins en moins », articule Marc entre haut
et bas.
Manette le tire un peu de côté :
« Vous n'avez jamais péché le thon, la nuit,... aux flambeaux? »
Le compositeur, sur qui, depuis qu'il vit à bord de l'Aréthuse, la jolie
rousse a visiblement produit une grosse impression, demeure une seconde
interloqué, et il essaie de plaisanter :
« Non,... non,... jamais.... Je vous avoue que, dans l'enseignement du
Conservatoire, ça n'a pas été prévu, ni à la Villa Médicis. Mais avec vous
comme professeur, je suis tout prêt....
155
- Eh bien, cher maître, chut! car la capitaine veut du silence, et
prenez votre première leçon.... »
Dans l'ombre qui, maintenant, enveloppe le pont et la baie, Martiale jette
un long regard. Puis elle prête l'oreille, craignant d'entendre un bruit d'avirons
qui annoncerait l'approche d'une embarcation rôdant autour de la goélette. Et
comme elle relève la tête en souriant, elle voit devant elle Paulette qui lui
présente, lové soigneusement sur son bras, un filin goudronné à l'extrémité
duquel pend un grappin à quatre branches aiguës. Et la petite prononce :
« C'est ça qu'il te faut, pas vrai, cap'taine?
— Tiens, tiens, tu as deviné, Moutarde?... »
La Bourguignonne hausse les épaules, et avec une moue :
« Pas malin,... nous avons toutes compris, sauf les deux terriens qui ne
sont pas des « éléphants » pour rien,... gentils éléphants, bien sûr, mais un peu
empotés à bord. Ah! si nous n'étions pas là pour leur sauver la mise.... »
Et riant toute seule du surnom que les marins donnent aux gens de la terre,
Paulette, sans attendre d'ordres, commence à dérouler son câble dont elle
fixe solidement l'extrémité libre à la croix de Saint-André, tout en ajoutant :
« Tu vois, Pacha, j'ai croche, au bout, le plus vieux de nos trois grappins,
celui qui a une patte tordue. Tant qu'à faire de sacrifier du matériel, autant
prendre celui qui est en avarie, pas vrai?
- Très vrai, mousse. Finis ton amarrage.... »
Dans la direction de Vassiliki, des feux maintenant commencent à trouer
l'obscurité, lumières qui s'allument dans les maisons, et petite flamme rouge sur
la tourelle dominant le port.
Martiale consulte son bracelet- montre lumineux, et ordonne :
« C'est le moment.... Paulette, raidis la chaîne de l'ancre, parée à
déraper.... Gaït et Manette, à hisser sans bruit la misaine... attention aux
grincements de poulies.... Messieurs les passagers, vous voulez toujours vous
rendre utiles?...
— Mais bien entendu! ripostent Marc et Jean, ensemble.
— Même en continuant à ne pas comprendre! achève
Jean.
— Alors, empoignez, chacun, une extrémité de ce radeau. Faïk et moi les
deux autres côtés... et, par-dessus bord, au droit du mât de misaine,...
doucement,... sans bruit,... laissez glisser à la mer,... là, comme ça,... très bien....
A moi, maintenant..., »
Les deux fanaux, celui du mât allumé, celui de la gaffe éteint, sont
presque à la même hauteur. Avec une rapidité et une souplesse extraordinaire,
Martiale a fait glisser le premier sur sa drisse, le souffle d'un coup, en même
temps que, de son briquet, elle allume le second qui, à présent, étincelle et se
balance au sommet de la gaffe.
Et un rire étouffé court parmi les quatre matelots qui, à présent, attendent,
la main sur les manœuvres.
156
« Et allez donc, tchin tchin! gouaille Paulette.... A terre ceux qui
regardaient n'y ont vu que du feu : c'est le cas de le dire, ou jamais. »
La capitaine a laissé glisser à l'eau le câble terminé par le grappin et
demande :
« Tout est paré?.,.
— Ancre à pic, répond le mousse.
— Misaine hissée, répliquent Manette et Gaït.
— Alors, rentre la chaîne sans faire cliqueter,... pèse sur les cargue-
points, borde les écoutes,... Faïk à la barre, laisse courir.... A Dieu vat! »
Sous le léger, mais régulier, souffle de brise nocturne qui la gonfle, la
voile de misaine se tend, et tandis que la chaîne rentre à bord amenée à son poste
d'écubier, l'Aréthuse, sans feux, commence de glisser doucement vers le large,
laissant derrière elle, mouillé à grappin perdu, le radeau qui flotte à la place
occupée quelques instants auparavant par la goélette et au mât postiche duquel
brille, au milieu de l'obscurité, le fanal sacrifié.
Cette fois, le graveur et le musicien se regardent en éclatant de rire,
comprenant enfin la manœuvre adroite réalisée par la commandante et
l'équipage de la goélette.
« La jolie ruse de femme! » s'exclame Jean Juilliard.
Mais Martiale le reprend :
« Vieille ruse de corsaires, voulez-vous dire.... Du Guay-Trouin et
Surcouf s'en sont servis,... et, en bonne Malouine, je suis leur modeste copiste. »
Alors Paulette, qui a achevé d'amarrer son ancre, revient vers l'arrière :
« Moi, je sacrifierais bien vingt sous en aluminium pour me faire petite
souris de Vassiliki, me trouver demain matin sur le quai et voir la tête que fera
au soleil levant, l'illustrissimo signor Barbaro en face des deux barils et du fanal
monté sur gaffe.... Pas de chance avec les cinq filles de l'Aréthuse,
décidément,... ce pauvre gros! »
157
XI
158
centre de ce paysage aux lignes infinies. Moi, j'ai une peine à suivre ce que je
lis! et qui pourtant est passionnant, je vous assure.... »
Marc s'est dressé d'un bond :
« Au contraire; être plongé dans cette nature que vous trouvez écrasante,
moi, me galvanise, me fait surgir de moi-même. Cette lumière, cette chaleur,
l'éclat de ce soleil, la réverbération de cette mer éblouissante et jusqu'à ce
frémissement des milliers d'insectes dansant dans l'air autour de nous avec, à
l'arrière-plan, les rythmes du petit ressac qui se brise le long de la grève,... tout
cela m'enlace, m'étreint, me surexcite. Le cœur me bat, mon cerveau me
présente des images qui deviennent des sons. Et j'ai la sensation que quelque
chose vit en moi qui me dicte ce que je dois écrire,... qui me le dicte tellement
vite, et avec une telle autorité, que j'ai juste le temps d'obéir.... »
Puis, se calmant soudain :
« Je dois vous paraître bizarre, hein? »
La jeune fille s'est levée, protestant :
« Bizarre? oh! l'affreux mot. Dites que j'admire votre passion, votre
enthousiasme, que je suis fière d'avoir été associée à vos labeurs, appelée par
vous à vous apporter une si modeste part de ma propre émotion, à moi....
—- Permettez, permettez! c'est moi qui dois vous remercier : car lorsque
je suis devenu l'hôte de l'Aréthuse, je ne me doutais pas de la chance extrême qui
allait m'arriver de trouver en vous une voix qui est non seulement celle d'une
cantatrice de haute classe, mais aussi celle d'une musicienne douée d'un sens
spontané de l'harmonie à un tel degré que vous pouvez me donner la traduction
de ce que j'écris, sous une forme lyrique parfaite.
— Maître, maître, n'exagérez pas! je vous en conjure, vous allez finir par
me rendre orgueilleuse. Je vous donne ce que je peux, ce que je sens,... et la joie
est tout entière pour moi.
Marc arrête d'un geste et dit simplement :
« Et moi, je vous assure que, pendant les douze jours que nous venons de
passer ici, ma Sapho a plus et mieux avancé qu'elle n'avait fait durant mes longs
mois d'isolement à Leucade,,.. et cela grâce à vous. »
Comme Manette cherche à se défendre, le musicien l'interrompt :
« Non. Je n'accepte aucune contradiction. »
Et tendant les feuillets qu'il vient de noircir :
« Lisez ceci à présent,... et en attendant que nous trouvions mieux que ce
pauvre accordéon, essayons de voir ce que ces pages vont donner.... »
Obéissante, Marie-Antoinette Marolles prend la partition offerte, et
commence de regarder les portées entre lesquelles court le texte dont Marc du
Viguier est l'auteur comme il l'est de la musique.
Mais à la même seconde, un grincement fait retourner le compositeur et
son interprète, le cri aigre d'une porte qui tourne sur des gonds rouilles. Et Marc
s'exclame :
159
« Ah! c'est cet excellent higoumène, qui arrive nous faire sa bonne visite
quotidienne en sortant de sa méditation de chaque jour. »
Dans la porte ouverte de la petite église, un religieux vient de s'encadrer,
haute figure dressée dans la robe noire des membres du clergé orthodoxe. Et,
sous la grande coiffure en tiare, le visage, encadré de longs cheveux tout blancs
et d'une forte barbe de neige taillée en épais carré, montre des yeux perçants, un
sourire aimable et les marques d'une grande bonté. La main tendue, des mots de
salutation aux lèvres, il s'avance. Et Marc à mi-voix : « Attendez un instant. Ce
brave homme nous donne trop gentiment l'hospitalité à l'ombre portée de sa cha-
pelle de Haghios-Théodoros, pour que nous le remercions par l'audition d'un
opéra antique païen. Il a beau ne pas comprendre un mot de français, ce serait
gênant.... Salut, higoumène,... Ayé higoumène! »
Demeuré nu-tête dans la clarté bleutée, et atténuée de ce sous-bois, Marc
s'avance. Et, usant de tout ce qu'il peut avoir appris de grec moderne, sans souci
des solécismes, des barbarismes et des phrases en petit nègre, il engage avec le
prêtre un dialogue, assez semblable à celui qui se répète tous les jours, mais qui
semble combler d'aise le bon pappas, visiblement très enchanté de bavarder,
même à bâtons rompus, avec un Français.
Manette qui ne sait en grec que tout juste dire bonjour, kal'imera, s'est un
peu reculée, et jette un regard curieux sur les feuillets qu elle tient à la main. En
même temps, lui reviennent avec émotion tous les souvenirs, pour elle très
précieux, des journées récemment écoulées. Et, pardessus les portées musicales
raturées et corrigées, ses yeux s'en vont chercher, en contrebas, l'embouchure
du petit fleuve Potami, devant laquelle, aussi près de terre que possible et,
par la falaise proche, dissimulée des vues du large, dort sur son ancre
l’Aréthuse, entièrement dégréée, ce qui change assez singulièrement sa
silhouette. Précaution de prudence : car, depuis que la goélette, laissant
derrière elle son radeau de fortune et son fanal trompe-l'œil, a fui, grâce aux
ombres nocturnes, la rade de Vassi-liki et l'abri du Saut de Leucade,
Martiale, gouvernant droit au nord, évitant l'île de Paxos, a gagné la pointe
méridionale de Corfou, et est venue prendre mouillage à portée du petit village
de Potami où elle a songé à trouver son point de ravitaillement.
« Nous allons agir comme les navigateurs de l'Antiquité », a-t-elle
expliqué à son équipage, alors que le yacht, ayant doublé le Saut de Leucade, et
ne pouvant plus être entendu de Vassiliki, ni vu du village, avait à la fois allumé
ses feux de position et mis son moteur en marche pour s'éloigner à grande
vitesse. « Je cherche sur la carte une aiguade, c'est-à-dire une embouchure d'un
petit fleuve côtier; et, ainsi que faisaient les Argonautes de Grèce et les
Phéniciens, nous mouillerons aussi proche de terre et de l'eau douce qu'il sera
possible, l'absence de marée nous permettant de serrer de près tout littoral
descendant à pic. Et nous « dépasserons », suivant la vieille tradition, nos mâts
de flèche, de manière à bien changer la silhouette du yacht vu à distance. Or, les
paquebots passent ici assez loin de terre. Donc nous serons très bien.... »
160
« Ici », c'était, sous le doigt de la capitaine, ce tout petit ancrage à
l'extrémité de la carte de Corfou : l'aiguade du cours d'eau orgueilleusement
nommé « fleuve de Potami », du nom du village voisin. Et, depuis douze jours
en effet, l'Aréthuse est là, bien affourchée sur deux ancres dont les chaînes
sortent des écubiers d'avant. Des toiles de tente soigneusement étarquées sur son
pont qu'elles cachent en partie dissimulent ses formes et, aux yeux des marins
des paquebots empruntant le canal de Corfou, ce camouflage très simple modifie
complètement la silhouette du yacht français.
« Quatre-vingts chances sur cent pour que personne ne vienne nous
chercher ici, a dit Martiale. Et nous, au contraire, nous pouvons aller et venir à
l'aise, de manière à permettre à Jean Juilliard la prospection des fonds marins
dont il a besoin. Puisse-t-il être plus heureux dans ses recherches que nos
jumelles bretonnes dont il semble bien que les bouleversements sismiques de
l'île d'Ithaque aient anéanti tous espoirs de jamais retrouver les descendants
ioniens de leur aïeul et le métier à tapisser de la reine Pénélope.... »
A ce souvenir, et tandis que Marc continue à entretenir avec l’higoumène
de la chapelle Saint-Théodore une conversation extrêmement laborieuse,
Manette ne peut s'empêcher de plaindre Jean : depuis douze jours, avec l'aide
courageuse et obstinée de Paulette, le graveur, utilisant les services d'un caïque à
moteur, loué, pour plus de sûreté, dans un autre port de pêcheurs, un peu plus
septentrional, Mesonghi, parcourt la région côtière au ras de laquelle
l'impératrice Elizabeth se faisait promener en barque, et a dû laisser glisser son
collier de perles. Recherches absolument vaines. Et cependant que les deux
sœurs Trévarec semblent avoir courageusement pris leur parti de l'échec auquel
elles ont abouti, Jean Juilliard, au contraire, s'assombrit en constatant la probable
impossibilité d'aboutir à une découverte. Et l'entrain, la bonne humeur, le
bavardage incessant de Paulette Montrachet, qui s'est faite sa compagne
quotidienne toute débordante d'ardeur, ne parviennent pas à combattre son
humeur de plus en plus assombrie, lorsque, chaque soir, tous deux reviennent,
annonçant une nouvelle recherche inutile, une nouvelle déception.
Pour les autres membres de la troupe, ce sont des loisirs que Martiale et
les deux Bretonnes emploient à remettre en état le yacht, à qui le coup de bora a
infligé pas mal d'avaries de détail. D'autre part, au cours d'une soirée passée
autour de l'appareil radio du bord, Manette ayant révélé, avec son talent de
bonne musicienne, toute l'étendue de la voix de contralto qu'elle possède, et, en
France, a perfectionnée avec de bons maîtres, Mure du Viguier s'est
enthousiasmé; il a prié la jolie rousse de lui prêter son concours, en interprète
bénévole, et de travailler avec lui. Si bien que, heureuse de rendre au com-
positeur un service qui se révèle rapidement des plus utiles, Manette passe ses
journées auprès de l'auteur de Sapho, en actif et ardent travail de création
poursuivi en plein air en face d'un paysage qui semble inspirer mieux que jamais
le maestro. Et les camarades de la jeune cantatrice s'amusent, sans méchanceté, à
voir leur amie se laisser aller aux goûts naturels qui lui ont valu le surnom dont
161
la moqueuse Paulette l'a affublée : A-Tout-Chic. Car, abandonnant ses tenues de
matelot indispensables à bord, en service, Manette Marolles se remet à arborer,
les unes après les autres, les toilettes contenues dans sa malle de cabine - - souci
d'élégance raffinée à laquelle Marc ne semble nullement indifférent*
En vain, mi-sérieuse et mi-plaisante, la capitaine Martiale n'a pu
s'empêcher de laisser tomber dans un soupir un peu sarcastique :
« Les délices de Potami... rivales de celles trop fameuses de Capoue....
Ah! ils avaient bien raison de dire, les vieux commandants, que les escales
prolongées ne valent rien pour la discipline des équipages!... Me voilà bien lotie,
moi! toute seule pour tout faire à bord!... avec un matelot transformé à la fois en
vedette d'opéra et gravure de modes... deux autres qui font mollement leur
besogne en soupirant à la recherche d'une supposée merveille d'archéologie
parfaitement introuvable... et un mousse qui joue les pêcheuses de perles au
risque de se noyer!... Je m'en souviendrai de l'escale de Corfou! Si ce n'était mon
amitié pour le graveur qui m'enlève Paulette et mon admiration pour le
compositeur qui m'accapare Manette, je sonnerais l'appareillage, moi! et en
vitesse!
Et Marie-Antoinette ne peut s'empêcher de sourire au souvenir des
protestations de dévouement et des supplications de délais nouveaux qui ont
accueilli la boutade de la capitaine, Jean et Paulette annonçant la découverte du
collier pour le lendemain, ou, au plus, le surlendemain, tandis que Marc et elle,
Manette, certifient que le troisième acte de Sapho touche à sa fin.
« Oui, oui, a raillé Martiale, c'est le contraire de la découverte de
l'Amérique : trois jours, a dit Colomb, et je vous donne un monde!... Trois jours,
disent mes matelots, et nous vous rapportons ou le collier de l'impératrice ou le
métier à tapisserie de la reine,... peut-être même les deux à la fois! Eh bien,
soit!... accordé! je vous donne trois jours....
-— Vive la capitaine! ont prononcé toutes les voix unies,
— Trois hourras pour le Pacha! a jeté à part l'organe plus aigu de Paulette
qui veut toujours se distinguer.
— Oui, mais, a continué Martiale, attention! pas d'imprudences, les
chercheurs de trésors.
— Bah! ont riposté ensemble les jumelles, il est certain que l'indiscret
Barbaro a perdu notre piste, depuis le coup de Leucade.
— Espérons-le,... seulement je crains les ennemis de notre ami Jean.
— Nous nous camouflerons, lui et moi, tranche Paulette : car, bien
entendu, moi, je ne le quitte pas d'une semelle.... »
Un regard ému du graveur, une poignée de main appuyée de la jeune
Bourguignonne ont souligné l'accord, et Martiale Cartier a cédé. Si bien cédé
qu'aux trois premiers jours en ont succédé trois autres, puis trois autres encore,
et il semble bien que les douze jours vont bientôt devenir quinze. En songeant à
cette prolongation nouvelle, Manette reprend les feuillets manuscrits qu'elle tient
162
en mains, et, à mi-voix, cherche, pour elle-même, l'interprétation du chant dont
Marc vient de composer le motif en cette matinée de travail ardent.
Mais elle n'a pas eu le temps de déchiffrer les premières mesures que des
exclamations partent à quelques pas, et lui font relever la tête. Gravissant la
route qui monte de l'estuaire de Potami, côte à côte deux moto-vélos surgissent
au ralenti, chevauchés par les jumelles, à leur coutume si parfaitement
identiques l'une à l'autre jusque dans les moindres détails que le brave
higoumène prend le bras de Marc et se lance dans une longue phrase soulignée
de gestes, qui veut évidemment exprimer sa surprise et son admiration, mais
dont ni Manette, ni les deux arrivantes ne comprennent les mots, si elles en
devinent le sens. Et le brave homme, les mains étendues, paumes toutes larges,
les yeux grands ouverts sous ses sourcils broussailleux haut levés, manifeste ses
sentiments par une série d'interjections dont Marc ne devine que la moitié : tout
le répertoire fort riche de la grammaire hellénique moderne y passe....
Les deux sœurs, comme à leur coutume, s'amusent de la sensation qu'elles
provoquent une fois de plus par la perfection très voulue de leur rigoureuse
similitude.
« Kola... Polikala... koritzi.... » s'égosille le religieux.
Et Marc commente plus qu'il ne traduit :
« Ce qui signifie quelque chose comme : bien,... très bien,... parfait,...
belle jeune fille incompréhensiblement une et double,... ou un compliment de ce
genre! »
Se prêtant gaiement au jeu comme elles s'amusent souvent à le faire,
toutes deux s'immobilisent en même temps. Puis elles sautent de selle du même
geste, chacune à droite de sa machine qu'elles maintiennent de la main gauche
par le guidon en leur donnant la même inclinaison. Avec le même signe des
deux têtes et le même sourire, elles saluent gentiment l'higoumène qui, dans une
expression de curiosité profonde au grand amusement de Marc et de Manette,
s'approche tout en caressant des doigts sa longue barbe blanche. Visiblement très
intrigué, il examine de la tête aux pieds les deux bessonnes qui, bien droites,
bien calmes, se prêtent de la meilleure grâce à l'inspection attentive du brave
homme.... Visiblement, il cherche un détail quelconque qui va lui permettre de
les différencier l'une de l'autre, et ce détail il ne parvient pas à le découvrir. Un
peu comiquement, il marque un dépit grandissant. Tailles, cheveux, traits
rigoureusement identiques ne laissent absolument rien deviner, pas plus que les
expressions, les gestes, les sourires.... Et tes deux costumes sont rigoureusement
copiés l'un sur l'autre. Sur les deux chevelures pareilles, les deux mêmes
chapeaux de toile bise à bords rabattus en protection contre le soleil, et retenus
sous le menton par les deux mêmes jugulaires de cuir fauve. Aux pieds, les
mêmes sandales à treillis, tenues aux mollets nus par des lanières exactement
croisées de même. Les deux culottes de flanelle grise montrent le même pli
rigide. Les deux ceintures sont du même cuir et serrées par la même boucle
d'argent. Aux mains, les mêmes gants de solide pécari tanné. Et les deux
163
chemisettes à col lâche ouvert sans cravate montrent à hauteur du cœur, sortant
des deux poches de poitrine, les deux identiques mouchoirs bleu ciel dont les
pointes ont été soigneusement disposées pour former deux dessins
rigoureusement identiques....
Et, brusquement, pour achever la déroute du brave religieux en le
brouillant encore davantage, souriant du même sourire, Marguerite et Geneviève
s'amusent à changer de place l'une avec l'autre, dans toute la prestesse d'un véri-
table mouvement de ballet bien réglé par deux danseuses accoutumées à
s'entrecroiser.
Derrière les deux cyclistes, une voix gamine s'élève :
« Ah! il y avait longtemps, vraiment! Voilà les Trévarec sisters qui
exécutent leur numéro avec leur brio et leur succès accoutumés.... Grande
attraction, jumelles forever.... Applaudissements, ovations, rappels. Il en fait des
yeux, cet excellent bon cher vieux monsieur higoumène! Il n'en n'a jamais vu
autant dans les Sept-Iles bien sûr!... »
Escaladant la pente avec sa souplesse de cabri lâché en liberté, Paulette
vient de surgir, pliant à peine sous le poids du sac dont les bretelles lui scient les
épaules. Et toujours fidèle à sa tenue de bord, le mouchoir de tête couvert par
prudence d'une manière de sombrero de paille assez déformé, tricot rayé, son
inséparable couteau de gabier dans sa gaine au ceinturon, et les jambes à l'aise
dans le court pantalon corsaire d'où émergent ses pieds en espadrilles de toile.
Derrière elle monte plus lentement Jean, coiffé d'un casque colonial et courbé
sous un sac semblablement bourré.
« Alors? interroge Marc, nouvelle expédition? »
Le graveur s'arrête un peu essoufflé. Et avec un ton de découragement :
« Si elle est aussi malheureuse que les précédentes! Je commence à
comprendre que j'ai fait une folie.... Et sans cette intrépide petite compagne..,. »
Le geste désigne Paulette qui se retourne, redresse d'un coup de reins son
sac sur ses épaules, et les prunelles luisantes d'un feu subit, coupe la phrase en la
terminant à sa manière sur un ton de défi soudain :
«... Môssieur Jean Juilliard abandonnerait froidement la recherche du
fameux collier de la célèbre et malheureuse impératrice,... c'est ça que vous
alliez dire, n'est-ce pas? Oui, mais en effet, il y a moi,... qui ne tiens pas parti-
culièrement à vous voir passer ce joyau fabuleux au cou de votre Miss Ellen
pour laquelle je ne ressens qu'une sympathie moins que chaleureuse, ça c'est
vrai.... Seulement moi qui, et ça aussi c'est vrai, vous ai dit, répété et chanté sur
tous les tons que quand nous donnons notre parole, nous autres Français, nous
avons l'habitude de la tenir Or, cette parole, vous l'avez .donnée à votre
demoiselle plus ou moins Peau-Rouge, n'est-ce pas? Donc il faut la tenir! Et
comme moi, mousse de l'Aréthuse, je n'admettrai jamais que notre naufragé du
détroit de Messine perde la face devant cette dernière des Mohicanes, je ferai le
travail avec vous jusqu'au bout, et même un peu au-delà, si c'est nécessaire, que
164
vous le vouliez ou non, messer Ji-Ji.... J'ai dit, et ça suffit! n'est-ce pas, vous
autres? »
Un immense éclat de rire répond à la sortie de la brunette qui regarde tous
ses camarades avec un air de bravade jouant le gavroche intrépide.
Jean veut répondre :
« Ecoutez, Paillette.... »
Elle secoue ses boucles, arrachant le sombrero pour s'essuyer le front, et
coupe net :
- Non, rien du tout. Vous allez répéter que vous faites une folie. Eh bien,
mettons que je suis folle aussi. A deux fous ensemble, on s'amuse beaucoup
mieux que tout seul. Et puis, en voilà assez. Silence dans les rangs! Le caïque du
père je ne sais pas comment, Mavropoulos, Agnostopoufos ou Colocotro,...
quelque chose, nous attend à la grève de Mesonghi pour nous conduire
sur le lieu de pêche.... Allons-y... et nargue le fameux journaliste italien que la
ruse de notre capitaine a si bien laissé le bec dans l'eau en rade de Vassiliki. »
Marc du Viguier hoche la tête :
« Pas si sûr que cela de l'avoir dépisté. Tu as tort de t'obstiner, Jean. Tu
poursuis une chimère. »
Juilliard a un sourire amer :
« D'accord. Mais tu viens d'entendre Paulette, qui est un. peu ma
conscience.
- Merci, Ji-Ji », coupe la jeune fille avec un ton étrangement sourd.
Sans prêter attention, le graveur continue : « En quittant Paris pour venir
ici, j'ai donné, elle vient de le rappeler ma parole à....
— A une coquette sans cœur qui se joue de toi comme elle s'est jouée de
vingt autres.... Tu sais ce que j'en pense, de ta Miss Ellen et de la bande de
rascals qu'elle traîne après elle. Tes rivaux, mon pauvre cher ami?... un ramassis
d'hommes plus suspects les uns que les autres, et dont, en face de l'honnête naïf
que tu es, les trois quarts ne valent pas même la corde pour les pendre. »
Juilliard a baissé un peu le front. Du bout de sa sandale, il chasse
nerveusement un caillou, et sans regarder en face, ni son ami qui le gourmande
avec toute son affection, ni les quatre jeunes filles qui l'examinent avec une très
visible expression attendrie, il fait, très gêné :
« Oh! les courtisans qui l'obsèdent, je te les abandonne,... et la cicatrice de
mon épaule est là pour me rappeler que l'un d'entre eux, certainement, et peut-
être plusieurs, sont des gaillards qui ne reculent pas devant les mauvais coups
par tueurs à gages. Mais Miss Ellen elle-même,... Miss Ellen ne peut être rendue
responsable, je suis sûr. Ce n'est certainement pas elle qui.... Elle ignore
complètement,... »
Le compositeur hausse les épaules :
« Ils avaient décidément bien raison, les poètes grecs qui, comme ma
Sapho, représentaient l'Amour avec un bandeau sur les yeux.... »
165
Sous l'ironie, le graveur se révolte :
« Tu te trompes, mon cher, je ne suis pas aveugle du tout! Le sentiment
profond que je ressens pour Miss Ellen ne ferme nullement mes yeux aux
défauts que tout le monde lui trouve. Mais, si je lui ai fait cette promesse de lui
apporter le joyau fameux de l'impératrice, c'est justement que je veux conquérir,
par le don de ce cadeau extraordinaire, le droit de l'arracher à ce milieu que je
méprise : je sais parfaitement que certaines de ces gens mériteraient la chaise
électrique dans leur pays. J'ai bien le droit d'essayer de la sauver, moi?... Non? »
Un défi a sonné dans la question, si net, et si franc que Marc ne peut
retenir, en échange, son apitoiement :
« Ah! oui, le rachat.... Toujours le vieil esprit français des redresseurs de
torts, des chevaliers errants à la mode donquichottesque. Va, mon ami, va....
Seulement, moi, je crains pour toi une nouvelle attaque de celui qui, à bord du
Warwick, dans le détroit de Messine, t'a déjà marqué de telle façon, que tu ne
serais plus ici pour rêver à Miss Ellen si nos vaillantes amies qui sont là à
t'écouter ne s'étaient pas trouvées si heureusement sur ta dérive de naufragé
poignardé....
— ... Et continuent de s'y trouver, maître. Car vous voyez bien que nous
ne laissons pas votre ami poursuivre ses dangereuses recherches sans demeurer à
ses côtés,... prêtes à tout. »
C'est Paulette qui, après un coup d'oeil aux jumelles, vient de se lancer à
l'aide de celui dont elle semble s'être fait, d'autorité, le garde du corps avec un
singulier enthousiasme.
« Oh! jeune Paulette, attention! raille Marc du Viguier. Il y a chez moi, en
Normandie, un proverbe qui affirme : « II ne faut jamais tenter le diable. »
— Tout à fait d'accord, mon cher maître. Mais il existe chez moi, en
Bourgogne, un autre proverbe familier à nos vignerons : lorsque le diable vous
invite à déjeuner, on peut toujours accepter à condition d'avoir une fourchette à
long manche. Alors, regardez : j'ai le couvert complet,, fourchette et cuiller. »
Un geste des deux mains montre à droite, au ceinturon, la poignée du
lourd couteau de gabier dans sa gaine de cuir, arme en effet redoutable, et fait
émerger, à gauche, de la poche de culotte, la crosse d'un browning, tandis que,
gouailleuse, le mousse de l’Aréthuse achève :
« L'arsenal de Brest en ma personne naturelle.... J'ai été élevée par un
père, grand chasseur devant l'Eternel et pas mal braconnier à l'occasion, qui m'a
mis un fusil entre les mains quand j'avais douze ans. Et l'an dernier, pour mes
dix-huit ans, j'ai emporté la coupe du concours de tir féminin dans mon
département. Ainsi.... »
Puis, sans laisser à personne le temps de parler, avec un accent d'autorité
qui semble inspiré de celui que prend Martiale Cartier dans les moments
difficiles, Paulette déclare :
« En attendant, assez causé, messieurs et dames, y compris le bon
higoumène qui nous mange des yeux sans rien dire, mais qui n'en pense peut-
166
être pas moins.... L'heure tourne. Le soleil monte. Quand il sera à pic, ce sera le
bon moment pour fouiller l'eau éclairée d'aplomb. Par conséquent, nous avons
juste le temps de gagner le lieu de pêche.... Nous laissons M. du Viguier et Mlle
Marolles à leur boulot musical autour de la nommée Sapho, drame lyrique en
trois actes.... Vous, les jumelles, en selle! Ji-Ji et moi en croupe. Et au galop de
charge, Compagnie de débarquement de l'Aréthuse, par file à droite, en avant!
— Comment? s'étonne le compositeur, ces demoiselles sont de
l'expédition? »
Paulette lève les bras au ciel avec un mouvement comiquement désespéré:
« Oh! il vous en faut des explications, à vous!... »
Tandis qu'en même temps, les jumelles répondent :
« Motard n° 1 Faïk Trévarec, estafette de cabinet, va chercher le courrier
de la goélette à Corfou, poste restante....
- Motard n" 2 Gaït Trévarec, escorteur et flanc-garde, va servir
d'observateur au corps expéditionnaire....
- Et pendant que Martiale Cartier, capitaine, reste de garde pour mettre à
jour le livre de bord du yacht, les deux bourricots d'acier tirés des cales de la
goélette vont faire du cent à l'heure sur les routes de Corfou afin de remplir leurs
missions de confiance.... Maintenant, vous êtes renseigné, ça vous suffit?...
Oui?... Bon. Travaillez bien, les deux musiciens.... Bye! Bye! higoumène à
barbe de Père Eternel.... Et rendez-vous général pour le thé de cinq heures. Hop!
A Dieu vat! »
Laissant Marc et Manette qui rient en reprenant leur travail interrompu,
les deux scooters, eux aussi rigoureusement pareils, ont déjà démarré dans leur
double vacarme de moteurs lancés à plein gaz. Et, Jean Juilliard en croupe de
Faïk Trévarec, Paulette Montrachet en croupe de Gaït, partent à toute allure sur
la route qui remonte l'épine dorsale de toute l'île en direction de la ville de
Corfou. Essayant de dominer le vacarme saccadé des deux carburateurs, Paulette
lance de sa voix aiguë :
« Avance à l'allumage, les bessonnes.... Ils nous ont mis en retard, ces
bavards! »
Flanc à flanc, les deux scooters, portant leur double charge, filent à fond
de train, bondissant par moments sur des cailloutis assez désagréables pour les
quatre compagnons. Puis un ordre de Paulette sonne :
« Etang, rivière et village de Mesonghi, stop! et dislocation ! »
L'arrêt bien freiné permet à Jean et à la petite Bourguignonne de sauter à
terre. Et aussitôt, sans descendre de sa machine, Geneviève Trévarec remet en
route, partant toute seule vers Corfou, tandis que Marguerite lui crie :
« Guette par ici, à ton retour : je t'attendrai vers ce maquis de cactus, au
pied du grand aloès là-bas.... »
Puis tandis que Faïk disparaît soulevant derrière ses roues un tourbillon de
poussière, Marguerite Trévarec prend le guidon de son scooter à la main, et à
pied, à côté de ses deux compagnons, descend le raidillon qui les amène, tous les
167
trois, jusqu'à une manière de cale au bord de laquelle se balance un caïque :
coque bariolée de vert, de rouge, de bleu et de jaune, et munie à la fois d'une
voile sur antenne et d'un petit moteur dont les lignes, très modernes, jurent
quelque peu avec le bariolage tout oriental de l'embarcation de pêche à formes et
apparaux reproduisant un type d'architecture navale qui remonte, sans avoir
jamais changé, à plusieurs siècles en arrière.
A bord de cette embarcation, deux hommes, nonchalamment couchés,
attendaient avec la placidité coutumière aux marins de tous les pays. Ils se
lèvent, et, parlant grec, saluent cordialement Paulette qui répond en français :
« Bien le bonjour, monsieur Un Tel! dont je ne saurai jamais prononcer
correctement le nom, alors j'aime mieux ne pas essayer. Voilà le programme des
réjouissances pour aujourd'hui. »
Elle tend au plus âgé des deux hommes une carte marine sur laquelle sont
tracées des lignes à l'encre rouge formant une spirale, et une feuille de papier
couverte de caractères grecs : résultat de la collaboration entre tout ce que parle
de grec moderne Marc du Viguier et tout ce que sait de français le patron du
Khâni de Potami qui sert de centre de ravitaillement à l'Aréthuse. Chaque fois
que Jean et Paulette partent en expédition à bord de l'embarcation louée à
Mesonghi, ils remettent ainsi une page de renseignements écrits au patron du
bateau : excellent système qui remplace les explications ânonnées en petit nègre
et supprime tout danger de quiproquo. Le pêcheur, comme à son ordinaire,
examine le papier et la carte, et, tandis qu'un large sourire s'épanouit sur ses
lèvres, il multiplie les malista et les kola les plus sonores. Paulette approuve :
« Oui, oui.... Parfait... ça, je comprends, et je suis d'accord. »
Puis, comme Jean vient d'embarquer en déposant à bord les deux sacs
gonflés, et qu'il tend les mains vers Gaït embarrassée de son scooter, Paulette
voit la mine étonnée des deux hommes, et elle explique avec force gestes :
« Oui, oui,... aujourd'hui, cette demoiselle-là vient avec nous, pour se
distraire,... et son instrument aussi.... Un peu encombrant le « canasson » d'acier,
mais tant pis.... Attention! fragile! »
Le vélo-moteur passe du quai dans le creux du caïque; Gaït s'installe,
suivie par Paulette qui ajoute avec un doigt pointé vers le canal de Corfou :
« Tout est paré. Avant partout, et pas trop vite qu'on ait le temps de
regarder dans l'intérieur de l'eau. En route, embros! c'est du grec, ça au moins?
Vous voyez, cher patron-pêcheur! je fais des progrès, moi, hein? »
Le Corflote, montrant ses dents, rit de confiance et son matelot l'imite. Il
lance son moteur au ralenti, déborde et, la carte sous les yeux, commence à
suivre docilement la marche en spirale indiquée, figure qui, partant d'un point
central, situé à environ un bon mille marin de terre, va élargissant ses spires de
tour en tour.
Sans plus s'inquiéter de la terre qui s'éloigne, Jean a sorti de l'un des sacs
un appareil fort simple composé d'un tuyau long d'un bon mètre et large de
168
quarante centimètres qui porte à sa base, encastré dans le rebord, un verre à vitre
taillé en rond. Et il ordonne :
« Stop au moteur.... Les avirons doucement. »
Si les mots sont incompris, le geste est clair; et les deux matelots sont au
courant grâce aux sorties précédentes. Le vrombissement du moteur s'arrête
immédiatement, et les deux Corflotes, armant les avirons, commencent de nager
doucement. Paulette a saisi le tuyau, et, se penchant par-dessus la lisse, elle
plonge le bizarre instrument dans l'eau, ne laissant sortir que le sommet qu'elle
retient à deux mains. Gaït interroge :
« Alors, c'est cela votre fameuse lunette sous-marine? le tha...? le tho?...
— Le thalassoscope, ma chère. Prononce correctement! ou « instrument
d'optique pour regarder dans l'intérieur de la mer ».... Tu vois : malgré son nom
de poseur, il est la simplicité même quand on le fabrique avec les moyens du
bord.
- Et vraiment, on voit quelque chose avec cet outil-là? »
De l'air le plus digne, la petite brune s'écarte; et de son ton le plus grave :
« L'essai n'en coûte rien. Vois par toi-même, disciple de saint Thomas,
l'incrédule. »
Gaït s'est penchée, et presque aussitôt jette une exclamation :
« C'est fantastique! Je n'aurais jamais cru. On dirait qu'on n'a qu'à étendre
la main pour ramasser ce caillou ou cette algue. »
Mais Paulette l'écarté d'une tape amicale :
« Tu es venue, tu as vu, tu- es convaincue? Bon. Eh bien, maintenant ôte-
toi de là, et laisse-nous travailler.
— Non? sincèrement? vous pensez tous les deux qu'avec ce machin-là,
vous allez pouvoir découvrir le fameux collier gisant quelque part dans le
fond?»
Jean a une mine un peu découragée :
« Nous essayons du moins..... »
Paillette a repris le tuyau à vitre, et elle va l'immerger de nouveau
lorsqu'elle pousse une exclamation ravie :
« Oh! regardez.... Un poisson volant! »
A dix mètres de l'étrave du caïque, une manière d'éclair a surgi de la mer
rigoureusement plate, et, trouant la surface, a jailli dans une lueur bleutée
comme une lame d'acier vivante, avec une étrange vibration clignotante file droit
devant soi, décrit un demi-cercle et s'en va replonger au milieu d'un jaillissement
d'écume.
« On dit que devant une étoile filante, il faut faire un vœu », prononce
moitié-rieuse, et, en Bretonne moitié-superstitieuse, Gaït, « avec les poissons
volants, est-ce que ce serait pareil?... En ce cas-là, moi, je.... »
Mais ses deux compagnons ne l'écoutent pas. Penchés alternativement sur
leur commode lunette sous-marine, ils inspectent tour à tour les fonds qui,
éclairés par les rayons solaires dardant à pic, sont, à travers la limpidité des
169
eaux, et grâce au peu de profondeur, si nets qu'ils semblent un gigantesque
aquarium à portée des doigts impatients de les fouiller.
Mais le graveur grogne pour lui-même entre ses dents, tout en se
redressant :
« Avec ces roches, ces cailloux, ces trous, ces chevelures d'algues, que
peut-il être devenu le pauvre collier?... Glissé quelque part là-dedans? enveloppé
de goémons? enlisé de vase et de graviers?... Décidément Marc a raison, et je ne
suis qu'un fou chassant une chimère. »
Sans terminer sa phrase, Jean attarde son regard sur ses deux compagnes
qui viennent de saisir la lunette échappée de ses mains, et, tête contre tête,
scrutent ardemment l'entre-deux-eaux, tandis qu'à quelques centaines de mètres
le bord de la côte, mélange de rochers tout chevelus de maquis embroussaillé
d'ifs, de cyprès, de cactus, d'aloès, défile lentement à contre-bord en panoramas
changeants sous chaque grande poussée des avirons. Entremêlant les mots, les
exclamations, les cris d'admiration, attentives à tous les poissons qui passent, à
toutes les algues, brunes, rousses, jaunes, vertes, mauves qui ondulent à portée
de leurs mains, semble-t-il, toutes deux s'enthousiasment dans un énervement
croissant.... Et tout d'un coup Gaït s'écrie :
« Oh! là,... regarde donc. »
Saisi d'un espoir insensé, Jean Juilliard se penche, le cœur battant :
« Eh bien quoi? Qu'est-ce que c'est? »
Mais Paillette annonce :
« D'admirables coquilles,... quelle splendeur.
—: Ah! mais je les veux, moi, crie Gaït.... Nous faisons collection, ma
sœur et moi.
- Martiale aussi, riposte Paulette : et il faut lui en rapporter : ça fera très
bien dans le carré de l'Aréthuse.... Stop, stop! vous les rameurs! Et vous, Ji-Ji, la
drague à main, passez-moi la drague,... vite! »
II y a une bousculade : les deux Corfiotes, comprenant les gestes, ont pesé
sur les avirons à contremarche, repartent en arrière; Jean a saisi la drague que
Paulette adroitement lance comme elle ferait d'un épervier, puis, lui ayant fait
racler le fond, d'un coup sec la remonte alourdie d'une moisson mélangée de
graviers, de petits galets ronds, d'algues et, en effet, d'une demi-douzaine
e splendides coquillages tournés sur eux-mêmes en hélice, ruisselants
d'eau et tout étincelants des couleurs diaprées les plus éblouissantes.
« Encore! il y en a encore! tout un banc! jette Gaït fiévreusement.
— On va les avoir tous! » riposte Paulette qui vide la poche de la drague
pêle-mêle dans la cale, rejette l'engin dehors et, à nouveau le ramène une
fois, puis le vide encore, recommence toujours avec le même succès aux
trépignements de joie de la Bretonne enthousiasmée.... Il y a là maintenant
une étonnante moisson de coquilles énormes parmi lesquelles Jean,
intéressé malgré tout lui aussi, reconnaît, d'après des souvenirs de gravures,
les fameux murex, producteurs de la pourpre.
170
« HAUT LES MAINS, MISS... »
171
« Nous ne reviendrons pas bredouilles, au moins! » clame Paulette ravie.
Soudain, Gaït regarde son bracelet-montre et sursaute : « Oh! voilà deux
heures que nous sommes sur l'eau,... et j'ai promis à Faïk de me trouver à l'étang
de Mesonghi.... En rentrant de Corfou, elle sera chargée : Martiale lui a donné
une liste de commissions,... et elle va m'attendre pour l'aider à ramener ses
paquets.
— T'inquiète pas.... Rien de plus facile.... Tiens, il y a un bout de route
qui sort de la grève là en face.... On va te mettre à terre, et tu fileras avec ton
galopeur.
— Mais vous, alors? s'inquiète Marguerite, pour revenir à Mesonghi à
votre tour?... et avec ce chargement de coquilles?
— Nous? répond Jean, nous allons encore fouiller les fonds pendant deux
ou trois heures,,., et puis, nous nous arrangerons avec nos pêcheurs.... Au lieu de
nous débarquer a Mesonghi chez eux, ils nous ramèneront jusqu'à Potami à la fin
de la journée.... Aucune importance. »
Et comme Gaït semble hésiter, Paulette insiste :
« Aucune, bien sûr.... Toi, file retrouver ta sœur, c'est beaucoup plus
important.,.. »
Les avirons rentrés, le moteur remis en route, le caïque, dix minutes plus
tard, touche terre au point indiqué. La Bretonne débarque sur un rocher plat qui
offre une manière de quai, et, enfourchant son scooter, elle remonte à toute
allure le raidillon aperçu, tandis que l'embarcation corflote, virant de bord, est
déjà repartie emportant Jean et Paulette.
Plus tortueux et plus dur qu'il n'y paraissait de loin, ce raidillon qui est
tout en lacets, et semble se diriger plus vers l’Achilleion, guère éloigné, semble-
t-il, que vers Mesonghi.
« II doit bien y_ avoir une bifurcation aux environs », murmure Gaït qui,
arrivant au sommet de la côte, met pied à terre pour s'orienter et tire de la
sacoche de sa selle une carte de Corfou à grande échelle qu'elle a, en cycliste
prudente, enlevée de son Guide bleu, et sur laquelle, du bout de son index ganté,
elle cherche à s'orienter....
« Halte!... Hands up!... Haut les mains! »
A la fois en anglais et en français, une voix rauque a jeté l'ordre.
Et avant que, sa carte à la main et son scooter toujours enfourché,
maintenu droit d'un pied à terre, la Bretonne ait eu le temps de réaliser ce qui lui
arrive à l'inattendu, d'un fossé broussailleux dans lequel il se dissimulait en
embuscade, un homme surgit qui se plante debout en travers de la route, un
browning braqué en ligne. Grand, maigre, sec, les jambes très longues serrées
dans des knickerbockers et le torse tenu dans un veston de sport à larges
carreaux, l'agresseur montre, sous une casquette de voyage demi-rabattue sur les
yeux, et laissant passer des mèches de cheveux rouge carotte, un visage
anguleux, tout rasé, à la bouche mince et dure.
De la même voix rauque, il répète, avec un bizarre accent nasal :
172
« Haut les mains, Miss.... Et pas de résistance.... Le collier tout de suite!
»
Tellement stupéfiant cet ordre, que Gaït, presque malgré elle, ne peut
s'empêcher de balbutier :
« Le... collier?.,. »
L'homme avance de deux pas, et si menaçant que la jeune fille, par un
mouvement instinctif, descend de sa machine et la laisse en barrière devant elle.
Défense si illusoire que l'agresseur éclate d'un rire brutal :
« Inutile de mentir.... Je vous ai surveillés à la lorgnette... du haut de la
pointe,... vous et les autres,... dans le bateau... là.... »
Gaït a un réflexe naturel, en sursaut :
« Vous êtes fou,.., complètement fou.... »
L'autre rit toujours, et martelant les mots avec son accent bizarre :
« Humbug!... Vous venez, à l'instant,... sous mes yeux... de repêcher le
collier de perles de l'impératrice que vous cherchez depuis des semaines....
— C'est faux!
— C'est vrai.... Et vos complices vous l'ont remis pour que vous alliez le
cacher quelque part à terre.... Mais je vous tiens, ma petite.... Fini de jouer à
cache-cache!... Allez... vite, les perles! »
Le browning au poing droit, l'homme s'avance encore,-la main gauche
tendue en serre d'oiseau de proie pour saisir Gaït à la gorge :
« Vite... vite... ou sinon.... »
La phrase s'achève en un hurlement de douleur.,..
Car, d'un réflexe foudroyant, Marguerite Trévarec a saisi le poignet qui
tient l'arme, et instinctivement, parun souvenir subconscient de leçons prises
jadis en Bretagne, a trouvé le nerf dans une torsion subite.... Sous l'atroce
déchirement, le bandit lâche son browning, plie des deux jarrets à la fois, et dans
un saut machinal de côté, s'en va rouler au beau milieu d'un buisson touffu de
cactus dont les larges raquettes hérissées de longs piquants aigus se rabattent sur
lui en le cinglant au passage....
Avant que l'homme ait eu le temps de se redresser et de s'arracher aux
pointes qui l'ont harponné, Gaït a sauté en selle, et, son moteur heureusement
n'ayant pas cessé de tourner, elle se lance droit devant elle à tombeau ouvert, les
deux roues du scooter mordant la poussière, faisant jaillir les cailloux, et prenant
à toute allure les virages brusques dont les lacets du chemin vont assurer une
protection contre le tir possible du bandit culbuté....
Et la Bretonne murmure, haletante :
« Béni soit le professeur de gymnastique qui m'a enseigné ce coup de
judo.... Je ne sais pas où il va ce chemin-là. Mais tant pis, je me retrouverai
toujours. L'essentiel est de semer cette brute,... le tueur qui cherche Jean sans
doute. Il va falloir que je trouve le moyen de prévenir le caïque. Heureusement
qu'il doit revenir à Potami sans toucher terre.... »
Puis avec un demi-rire nerveux :
173
« Qu'est-ce qu'il peut bien faire,... l'autre là-bas,... dans son buisson de
cactus?... »
Si la cycliste en fuite pouvait voir son agresseur, elle rirait encore bien
davantage. Car le bandit a mis plus de dix minutes à sortir du fourré dans lequel
la douleur de la prise de judo l'a envoyé s'effondrer tête la première. Et lorsqu'il
parvient à se remettre debout, il reste pas mal hébété, tout en massant
machinalement son poignet dont le nerf tordu lui arrache des gémissements.
Littéralement poignardé par des milliers de pointes qui lui ont déchiré ses
vêtements et balafré au sang le visage et les mains; couvert de poussière, son
browning disparu dans le buisson aux profondeurs inaccessibles, sa casquette
perdue, il reste un long moment debout, encore chancelant. Puis des mots de
rage lui montent aux lèvres, tandis qu'il tend en menace son poing tout sanglant
et hérissé d'épines cassées, successivement vers la route sur laquelle le scooter a
disparu, et vers la mer sur l'eau calme de laquelle le caïque n'est plus maintenant
qu'un petit point mobile qui s'éloigne toujours.
Grondant les plus basses injures, se félicitant que, dans sa chute, ses yeux
du moins aient été épargnés par les milliers de longs piquants taillés en aiguilles,
il essuie les traînées sanguinolentes de son visage, arrache tant bien que mal les
pointes brisées qui se sont plantées dans son menton, ses joues, ses paumes. Et,
secouant la tête, il se remet en marche, n'ayant plus qu'une idée : rejoindre
l'entrée de l'Achilleion où, il le sait, fonctionne le service d'autocars réguliers qui
amènent de Corfou et y reconduisent les visiteurs, ce qui va lui permettre de
rentrer en ville pour se faire panser.
Marche d'autant plus pénible que le « mauvais garçon » se sent le corps
aussi moulu que s'il avait été roué de coups, que son poignet, tordu au point le
plus sensible, le fait atrocement souffrir, et que les terribles pointes des cactus
enfoncées dans ses mains, son cou, sa face, y demeurent plantées dans la
proportion de moitié, enfoncées et cassées en pleine chair : le martyre d'une
pelote d'épingles brisées. Or, la veille même, il a reçu, de son « employeur », un
ordre écrit lui ordonnant d'en finir, mais contredisant une partie de ses consignes
antérieures : défense absolue désormais de chercher à abattre Jean Juilliard,
certaines maladresses ayant attiré l'attention des polices internationales en alerte;
par contre, ordre de surveiller les recherches du Français et, en cas de
découverte par celui-ci du joyau fameux, de se saisir du bijou sans effusion de
sang, et de rentrer immédiatement, non à Paris, mais au Mexique où il sera
attendu.... Et voilà que, justement, la surveillance obstinée vient de donner le
résultat attendu : le Français, à bord de son caïque, a, indubitablement, depuis
une heure à peine, repêché le collier de l'impératrice!... A cela aucun doute : de
son embuscade, forte lorgnette au poing, parmi les roches du rivage, le guetteur
a vu, et bien vu. Jean Juilliard a manœuvré une drague; à plusieurs reprises, il l'a
retirée de l'eau toute chargée; il a tenu entre ses mains un objet, mal discernable,
174
mais brillant au soleil; il y a eu à bord des exclamations, puis, aussitôt, l'embar-
cation est venue à terre. Une jeune femme en est débarquée précipitamment, et
tandis que le canot repartait, elle a enfourché un vélo-moteur et a remonté la
route à grande vitesse : évidemment, elle est l'émissaire chargée 'aller dissimuler
dans une cachette sûre le joyau retrouvé.... Manoeuvre de prudence; mais qui va
jeter la receleuse toute seule aux mains du plus hardi et du plus adroit pilleur de
banques venu d'outre-Atlantique, l'homme à tout faire à la solde d'un employeur
qui le paie bien.... Un surgissement sur la route de la messagère isolée, un coup
de main sans danger, et la fuite vers Corfou, butin en poche....
Au lieu de cela, il vient d'être vaincu,... et vaincu par une femme, par une
toute jeune et toute frêle femme, qui, de surplus, lui a fait faire une chute le
rendant lui, une « terreur », complètement ridicule.... Heureusement que cette
défaite et ses suites douloureuses n'ont eu aucun spectateur, le caïque étant trop
loin pour que son équipage aperçût l'affaire si rapide, et la victorieuse ayant
aussitôt disparu en dérobade emportant le trésor.... Où est partie cette stupid
bloody damned girl? et comment la retrouver? lui faire payer cette humiliante
défaite? Pour le moment d'ailleurs, moulu, poudreux, sanglant, déchiré
d'aiguillons, l'homme n'a qu une idée : reprendre figure humaine. Et le souvenir
lui vient que ce service d'autobus Achilleion-Corîou va lui permettre de regagner
son hôtel.... A pas rapides, il escalade les pentes et, en arrivant sur l'esplanade du
Château, jette un grognement de satisfaction : un autobus est là qui débarque ses
passagers et va repartir.... En vingt pas, l'homme traverse la place et un cri,
colère et joie à la fois, s'étrangle dans sa gorge : devant le lourd véhicule, dans
un groupe de sept à huit touristes, elle est là debout, elle, cette infernale créature
qui vient de le terrasser!...
Quelques secondes, il demeure immobile, bouche pincée, yeux luisants....
Aucun doute, c'est elle, bien elle, qui est là, dégagée, rieuse, bavardant
gaiement.... Si reconnaissable, avec ces traits qu'il a eu le temps d'examiner à la
lorgnette alors qu'elle montait vers lui sur le sentier,... avec aussi ce costume vu
de si près lorsque, se dressant, il lui barrait la route, le browning au poing,.,, une
tenue tout originale, pantalon, blouse, chapeau, et puis le scooter, ce vélo-moteur
sur le guidon duquel elle s'appuie avec le même geste qui était le sien, voici une
demi-heure, sur cette route en raidillon.... D'un mouvement souple, il
s'approche : aucun doute, le visage est là en pleine lumière, et ce sont les traits,
les yeux, les cheveux, et ce sourire que, précisément, il avait eu le temps de
remarquer avant de sortir de son embuscade....
Un flot de colère envahit son cerveau. La brute en lui reparaît. Il ne s'agit
plus ni de l'employeur mécontent, ni du collier à enlever ; il s'agit pour l'homme
de main vaincu par une femme de se venger. Et n'importe comment! Il s'avance.
Et, dans son rauque français nasal, il lance :
« Ah! vous voilà, vous, Miss..... Vous ne vous attendiez pas à me revoir si
vite, n'est-ce pas?... Mais nous allons régler nos comptes, s'il vous plaît.... »
175
La jeune fille interpellée avec cette brutalité au beau milieu de la
conversation qu'elle entretenait avec ses compagnons de voyage, se retourne.
Une rougeur subite empourprant ses joues, elle toise le nouveau venu, et
demande avec hauteur :
« C'est à moi que vous parlez?
— Bien entendu,... et ne faites pas l'innocente..,. C'est très gentil d'écraser
les gens sur votre route,... et de vous sauver ensuite, mais ça se paie.... »
Geneviève Trévarec fronce les sourcils, et sèchement :
« Vous faites erreur, monsieur : je ne vous ai jamais vu. »
L'homme s'avance, et menaçant :
« Jamais vu?... Vraiment?... et mon poignet tordu, alors? et ma chute dans
ce fourré d'épines, là-bas dans ce chemin, il y a à peine une demi-heure? qu'est-
ce que vous en faites? »
La Française et ses compagnons se regardent dans une stupeur visible, et,
en même temps contemplent avec un manifeste dégoût l'individu qui, sale,
poussiéreux, suant, couvert de poussière, vêtement et culotte déchirés, le visage
tout zébré de griffures saignantes, ne paie pas de mine. Si bien que du petit
groupe, une dizaine de voyageurs, les uns Français, les autres parlant français,
deux mots partent :
« Un fou?
— Ou un ivrogne? »
Le conducteur et le mécanicien de l'autocar interviennent à leur tour,
voulant écarter l'homme qu'ils prennent, à son apparence, pour un vagabond.
Mais lui, tout entier à la rage de sa défaite, perd toute notion de prudence. Et il
crie :
« Moi, Jérémias Jackson, citoyen américain, j'accuse cette personne que
voilà, il n'y a pas trente minutes, alors que, dans un chemin creux, je lui
demandais mon chemin, d'avoir essayé de m'écraser en me brisant le bras, en me
jetant dans un fourré de cactus et d'avoir aussitôt pris la fuite en m'abandonnant
tout blessé que j'étais!... »
Persuadé que, porteuse du collier de perles repêché clandestinement, la
Française ne se laissera pas mettre dans un mauvais cas au risque d'être elle-
même fouillée et arrêtée, Jackson ment avec la dernière audace, ne pensant qu'à
venger sa défaite, ce qui lui permettra ensuite de se saisir du butin qu'il convoite.
Mais il demeure stupéfait, lorsque l'un des touristes, faisant signe à Faïk de ne
pas répondre, s'avance, et avec toute l'autorité d'un homme d'âge, intervient :
« Mon pauvre garçon, vous perdez la tête.... Mademoiselle était à Corfou
avec nous..,. Nous l'y avons, nous tous qui sommes ici, rencontrée dans divers
magasins.... Elle est montée dans l'autocar en même temps que nous, son vélo-
moteur et ses paquets sur l'impériale.... Voici deux heures qu'elle fait le voyage
avec nous sans nous quitter, de Corfou ici où nous venons d'arriver....
— Vous mentez! crie brutalement Jackson qui ne se connaît plus. Il n'y a
pas une demi-heure qu'elle m'a jeté à terre et blessé. C'est elle : je l'ai vue d'assez
176
près, elle, son scooter, que voilà devant moi,... et son visage, ses yeux, et son
costume... même des détails que j'ai remarqués, ces gants, ce mouchoir bleu sur
la poitrine. Je demande justice pour mes blessures.... »
Des exclamations de colère montent autour de l'Américain :
« Malade, cet individu....
— Echappé d'un asile de déments....
— Le soleil ou l'alcool?... »
Une voyageuse proteste avec véhémence :
« Mademoiselle ne nous a pas quittés depuis la ville, et elle a eu
l'obligeance de venir à mon aide lorsque, à l'arrêt devant le Canon, la chaleur
m'a fait évanouir,...
— Rien de plus simple, madame,... et de plus naturel pour une externe en
médecine. »
Mais Jackson ne veut rien entendre :
« C'est elle, je vous dis que c'est elle.... Vous êtes ses complices! »
Devant l'obstination, tous les voyageurs font chorus, et celui qui a parlé le
premier tranche :
« Ah! cette scène a trop duré.... En voilà assez.... Nous ne laisserons pas
une compatriote plus longtemps en butte aux visions d'un halluciné... ou d'un
alcoolique.... Conducteur, il y a certainement des gardes à l'Achilleion? Oui?... il
faut en finir avec ce vagabond.... Allez chercher la police.... »
Le mot sur Jackson en rage produit l'effet d'une douche glacée.... En un
éclair, il voit le danger pour lui,... les périls d'une enquête. Et changeant
brusquement de ton, il se passe la main sur le front, roule des yeux égarés, se
met à chanceler, et comme sortant d'un cauchemar, il balbutie :
« Pardon, je ne me sens pas bien. N'est-ce pas? vous voyez, je viens
d'avoir un accident, alors je suis tout... tout étourdi,... malade.... La chute... le
choc.... »
Et avec un sourire piteux à la ronde :
« Puisque vous le dites tous,... il faut bien que ce soit vrai.... J'ai
probablement mal vu,... vous savez : quand on est brusquement culbuté par une
motocyclette à l'inattendu, on n'y est plus.... J ai cru... de bonne foi.... Il me
semblait.... J'étais persuadé. Il faut que... que je me repose... que je me
soigne.... Excusez. »
Tout en jouant l'égaré ce qui lui permet de s'échapper sans que personne
cherche à le retenir, Jackson part en titubant et en gémissant, et se hâte de
disparaître vers l'abri d'un khâni ouvert un peu plus loin.
Autour de Faïk qui a conservé le plus beau sang-froid, le petit groupe de
touristes s'est reformé, tous commentant l'incident, chacun à sa façon. Et la
Bretonne remercie avec un joli sourire ceux qui viennent ainsi de prendre sa
défense contre l'individu singulier dont tous, à l'envi, veulent faire une victime
peu intéressante de ce que l'un d'entre les touristes appelle, à la mode tropicale,
le « coup de bambou ». Puis, aussitôt qu'elle se trouve seule, ses compagnons
177
étant entrés au château, Geneviève se hâte d'attacher derrière son siège les
paquets assez lourds qu'elle rapporte de Corfou. Puis, ayant regardé soigneu-
sement autour d'elle, et prenant soin de s'éloigner lentement de la place, en se
servant des autocars pour dissimuler son départ, elle gagne l'abri des maisons
voisines, évite le khâni où son ennemi doit être embusqué à l'affût. Et soudain,
d'un bond enfourchant son scooter, elle file à toute vitesse par une route qu'elle a
repérée en venant et qui va la remettre rapidement sur le chemin de Meson-ghi
et de Potami..,.
Trois quarts d'heure passent sans qu'elle ralentisse l'allure, jusqu'à ce
qu'enfin, reconnaissant l'étang de Mesonghi et le repère convenu, elle cherche
autour d'elle. Alors, du pied de l'aloès désigné au départ comme lieu de
ralliement, un joyeux appel sur deux notes monte dans l'air calme :
« Hé ho!... Hé ho!... »
Aussitôt Faïk freine, et faisant décrire à sa machine un large demi-cercle,
elle vient stopper à trois pas de sa sœur tranquillement assise au pied du fût
épineux dressé tout droit vers le ciel comme un grand cierge à peau garnie
d'écaillés. Et elle saute à terre en répondant :
« Service postal et camionnage en coopérative,... présente!... Tu vas me
débarrasser de la moitié de mon chargement,... il est temps : c'est pesant à
traîner, tout ça, ma chère.
- Je m'en doute.... Bien pour cela que je t'attendais au rendez-vous, ma
chère. »
Marguerite s'est levée. Et les deux sœurs sont debout, face à face, si
rigoureusement identiques de port, de
visages, de costumes, de détails vestimentaires, d'attitude et d'expression
des yeux, des lèvres, qu'elles semblent vraiment l'une le reflet de l'autre dans une
glace, et ne peuvent s'empêcher de se sourire tendrement. Puis Geneviève hoche
la tête, et avec une petite mo.ue :
« Dis, la sœur, quand tu fais un accident de route, j'aimerais bien que tu
me télégraphies.... Qu'est-ce qui a pu t'arriver avec le grotesque individu à tête
enflée comme une citrouille, à mains couturées de griffures et à vêtements
déchirés, qui s'est jeté sur rnoi à l'arrivée du car Corfou-Achilleion, en jurant ses
grands dieux qu'il reconnaissait en moi la méchante cycliste dont la brutalité
l'avait précipité dans un bosquet de cactus à pointes de baïonnettes...? »
Faïk éclate de rire :
« Tu as rencontré mon agresseur?
— Tu as été attaquée? s'angoisse Marguerite.
— Et comment! ma chère... l'attaque diurne classique... haut les mains...
browning....
— Tu es blessée...?
— Penses-tu!... Une prise de judo au poignet à l'endroit sensible. Et le
gangster, qui est le poursuivant de notre ami Juilliard, est parti faire un plat
ventre au milieu du plus beau fouillis de raquettes épineuses que j'aie jamais
178
vues.... Inutile de te dire que je n'ai pas attendu qu'il se relève.... Alors, après ça,
il est tombé sur toi, mon double? Il devait être gentil à voir, pas vrai?
- Une pelote d'épingles ambulantes.... Et d'une colère après moi qui n'y
comprenais rien....
- Pauvre fille! Excuse-moi... je ne pouvais pas deviner qu'il allait
rebondir sur toi et te prendre pour moi... suivant l'usage. »
Les deux sœurs partent à rire ensemble, et Marguerite achève :
« Gela a fait le méli-mélo coutumier.... Souvent bon de se ressembler à ce
point-là : alibi permanent! Seulement, comme j'ignorais quels motifs tu avais pu
avoir de culbuter ce margoulin, je m'en suis tirée à la sauvette.... Espérons que je
n'ai pas trop gaffé! »
179
XII
REPLI STRATEGIQUE
180
Aréthuse, où pour nous, d'ailleurs, vous êtes « Jean » tout court,... la loi
fraternelle des compagnons de la marine.... »
La main sur le bras a appuyé les mots d'une pression autoritairement
camarade, et le jeune homme ne peut retenir une petite émotion :
« Je le sais, oui.... J'en suis infiniment touché, soyez-en toutes certaines.
Mais, Toubib alors, puisque vous le permettez,... je ne sais comment vous
remercier de ce que vous avez fait pour moi, depuis cette nuit tragique du détroit
de Messine, et je me reproche de vous avoir laissées, après un tel service,
m'apporter encore une aide qui ne peut entraîner que des dangers.... La preuve :
cette attaque contre votre sœur. Un miracle qu'elle s'en soit tirée.... »
Faïk a un mouvement dédaigneux :
« Ou, à tout le moins, une excellente démonstration de l'utilité qu'il y a
lorsque l'on est une aventurière de la mer, à mettre en pratique les leçons de ju-
jitsu et de judo.... Il était d'ailleurs bien vilain ce bonhomme, avec toutes ses
balafres, lorsqu'il m'a prise pour Gaït. Et comme, au premier mot, j'avais deviné,
sans savoir à propos de quoi, un renouvellement du quiproquo coutumier depuis
notre petite enfance, j'ai eu une peine extrême à ne pas rire au grand nez écorché
du bandit que, ignorante de la vérité, je prenais pour une infortunée victime. »
Juilliard sourit un peu tristement :
« J'admire votre manière joyeuse de faire face aux dangers....
— Habitude de la navigation : ma sœur et moi, dans notre Mor'Bihan,
tout comme Martiale dans son Saint-Malo, nous avons été entraînées,
toutes petites, par des pères marins, à batailler sur l'eau par tous les
temps. Elle, la Malouine, nous deux les Vannetaises, nous avons fait métier de
mousses sur les bateaux paternels, à l'imitation de beaucoup de nos aïeules
réciproques. Alors, vous savez, cela nous a trempées toutes les trois : bon
acier de Bretagne, monsieur notre ami Jean. »
Le graveur hoche le front :
« Je l'ai vu dès le premier jour. Et aussi cette manière hardie de prendre
les déceptions, car enfin, votre sœur et vous ensemble, ici, vous venez d'en
éprouver une.
- Vous parlez de notre recherche du métier à tapisserie de la reine
Pénélope? Oui, c'est vrai,... une déception,... et un chagrin en même temps. Nous
nous étions si bien accoutumées, toutes deux, à cette idée de découverte; nous
nous étions si souvent penchées sur les papiers de notre ancêtre Corentin
Trévarec; nous nous étions si bien illusionnées dans la poursuite de ce rêve....
Songez donc : la joie de rapporter en France une pièce archéologique pareille :
quel triomphe! Alors, lorsque nous sommes arrivées à Ithaque l'autre jour, que
nous avons vu cette accumulation de ruines, que nous nous sommes persuadées
de la disparition de tous les descendants lointains de la famille où notre ancêtre
avait pris femme ici sous l'Empire,... évidemment, cela a été très dur. Un
écroulement de chimère? c'est toujours très douloureux, vous savez. »
181
D'un coup de talon, Jean Juilliard envoie à la volée un caillou dans un
geste sec de rage. Et il gronde :
« Double chimère,... et double écroulement pour moi.... Le collier
certainement introuvable, et celle que j'aime, peut-être... indigne!... »
II s'est arrêté net, et plongeant ses prunelles soudain brillantes dans les
yeux de sa compagne :
« Car c'est là ce qui me bouleverse un peu plus de jour en jour : qui est
vraiment celle à qui je me suis voué? »
Faïk ouvre la bouche pour répondre, mais n'a pas le temps d'articuler le
premier mot, car, au bord de la grève, des cris aigus éclatent. A la fois colère,
douleur, angoisse, que domine cet appel en français :
« A nous!... Au secours! »
Dans l'eau, à mi-corps, un groupe se débat, faisant jaillir l'écume en
rebondissements, tandis qu'à l'aide de Paulette et des garçons et filles qui
l'entourent luttant contre une masse noire prise entre eux tous, d'autres accourent
en criant à tue-tête.
Et un mot sonne, répété par vingt bouches juvéniles :
« Chéloné!... Chéloné!... »
C'est en effet une tortue et de forte taille, qui apparaît aux regards de
Geneviève et de Jean lorsque, en quelques bonds, tous deux atteignent le bord de
la grève juste à l'endroit où le courant d'eau orgueilleusement appelé par les
riverains le fleuve de Potami vient mêler ses eaux douces au flot salé de la mer
Ionienne. Entouré par tout le groupe de sept ou huit jeunes Corfiotes des deux
sexes, les filles aussi hardies que les garçons, l'animal est attaqué à coups de
bâtons et de pierres : tandis que Paulette, plongée, comme ses compagnons, dans
l'eau jusqu'à la ceinture, essaie de frapper du couteau de gabier qu'elle a dégainé
et dont elle pointe à plein poing la lourde et épaisse lame aiguë.... Mais la tortue
se défend d'autant mieux que ses assaillants se gênent entre eux, et que des
quatre pattes à griffes acérées et de son redoutable bec corné, elle riposte
furieusement. Si bien que le groupe des pêcheurs et de la bête roule sur lui-
même et tournoie dans une eau écumante et tout embuée du sable que soulève la
bagarre....
Rentrant, puis ressortant tête et pattes, pesant de sa masse, et sa carapace
échappant sans cesse aux doigts qui essaient de l'accrocher par les bords, la
tortue, surprise au moment où, entre deux eaux, elle allait pénétrer dans le petit
fleuve, a fait demi-tour en renversant deux ou trois de ses assaillants au choc de
sa masse. Puis, à présent, elle fonce vers l'eau plus profonde, entraînant avec elle
ses agresseurs dont certains gênés par l'allée et venue du ressac cependant léger,
ont déjà été culbutés. Les autres cognent à tour de bras, et hurlent à pleine gorge.
Et Paulette frappe la tortue à la gorge, tout en se garant des morsures du bec qui
mord et pince au hasard.
182
Sans hésiter, Jean à son tour, et Faïk à sa suite entrent dans l'eau et
essaient de joindre leurs efforts à ceux des adolescents de Potami et de leur
camarade de l'Aréthuse.
A ce moment un nouveau cri, mais suraigu celui-là, et d'atroce douleur, en
même temps qu'un garçon de dix-sept ou dix-huit ans s'effondre dans l'épaisseur
de l'eau, sa bouche ouverte et sa gorge immédiatement emplies tandis que son
corps abandonné glisse entre deux eaux. Saisi en plein muscle du bras à la
naissance de l'épaule par la bête furieuse, il coule sous le ventre de l'animal
contre lequel, en vain, s'abattent le couteau du gabier et les pointes des épieux....
Mais, au choc, tout le groupe des pêcheurs, acharnés à saisir leur proie, se
disloque; - et profitant de la brèche ouverte, la tortue, griffant et mordant au
passage, pique vers le large et disparaît, sauvée....
« Je te retrouverai, sale bête! crie Paulette échevelée et furieuse, qui, se
jetant à plein corps dans le brisant, a déjà relevé le blessé et lui soulève la tête
hors de l'eau, en ordonnant : « Aidez-moi,... il est trop lourd.... »
Ecartant les plus proches, Jean s'est élancé. Il saisit le garçon aux épaules,
tandis que Paulette prend les jambes! Puis, tous deux ensemble, unissant leurs
efforts, l'emportent et le déposent sur le sable sec où il reste, évanoui, tête
renversée, yeux clos....
« II est mort? » interroge Paulette ruisselante de la tête aux pieds, et la
poitrine battante.
Geneviève Trévarec s'est penchée sur l'adolescent. Elle arrache la chemise
déchirée et met à nu l'épaule d'où, entre les deux lèvres d'une plaie profonde,
coule un flot de sang. Et la main à plat sentant les bonds irréguliers du cœur, elle
répond :
« Non, vivant... Mais ma trousse... vite... vite.... »
Paulette s'est redressée. Elle court le long de la grève jusqu'à portée de
voix de l'Aréthuse mouillée à deux cents mètres de là, et à bord de laquelle le
vacarme de la bataille et les cris ont mis en alerte Martiale, Marc, Manette et
Gaït demeurés sur le pont à des occupations diverses. Et les deux mains en
porte-voix, le mousse crie à plein gosier :
« Blessé à terre.... La trousse de Toubib, en vitesse.
— Compris! » riposte la voix de Martiale.
Le youyou est amarré sur l'arrière du, yacht. Manette a saisi le bout de
bosse, attire l'embarcation, et surgissant du carré dans lequel elle s'est précipitée
à l'appel de Paulette, Gaït saute à pieds joints, la trousse de sa sœur en
bandoulière, lance la moto-godille et, hélice battante, en trois minutes vient
échouer à terre, Paulette, entrée au-devant d'elle dans la mer jusqu'à la ceinture,
crie :
« Donne vite, toi....
— Voilà.... Grave? —: On ne sait pas....
— Besoin de moi?...
183
— Pas pour le moment.... Ta sœur est là..., » La petite Bourguignonne est
déjà repartie, rejoignant le groupe qui, sur l'ordre de Faïk, a soulevé le blessé
toujours évanoui, et l'emporte à bras unis vers les maisons les plus proches, d où,
alertés par le vacarme, des habitants sortent, hommes et femmes, et mêlent leurs
exclamations et leurs questions aux phrases entrecoupées des témoins de la
bataille et de l'accident.
Mais Faïk, du geste plus encore que de la voix, écarte tout le monde
d'autorité, essaie de rassurer le père et la mère du blessé qui arrivent en criant du
haut de leurs têtes. Elle montre sa trousse ouverte au creux de laquelle brillent
des flacons et quelques instruments, et elle prononce tant bien que mal un des
rares mots grecs qu'elle a retenus d'un manuel de conversation feuilleté à bord :
« Moi,... iatros,... médecin,... écartez-vous,... iatros,... laissez-moi
faire... ».
Par hasard, un des hommes qui sont là balbutie quelques mots de français;
il comprend, approuve, prend à partie ses voisins, et fait place jusqu'à ce que le
blessé soit enfin transporté chez ses parents, étendu sur un lit. A l'aide de Jean et
Paulette, Geneviève parvient à appliquer soins et pansement, après avoir,
presque par miracle de compréhension entre gens ne parlant pas la même
langue, obtenu des linges blancs, une cuvette, de l'eau bouillie....
Une heure passe. Le garçon, grand gaillard d'environ dix-huit ans, a repris
connaissance, mais épuisé par une large perte de sang, il somnole. Et Faïk, à
gestes amicaux, rassure la mère qui l'embrasse fougueusement, le père qui lui
serre les mains à les briser, les voisins qui l'acclament, et toute la bande de
galopins qui lui font escorte quand elle va rejoindre sa sœur pour regagner
l'Aréthuse où elle a besoin d'aller changer sa blouse et sa culotte souillées de
sang et de sable mouillé.
Paulette a voulu rester encore à terre et a, d'office, réquisitionné Jean afin
d'aller à la recherche des engins et des captures faites avant l'accident qui a failli
terminer si tragiquement la partie de pêche.
« Dites-moi, Jean, en voilà un pays où les bêtes sont drôles par exemple!
Il y a trois jours, c'était un poisson qui volait, aujourd'hui une tortue marine qui
nous saute à la gorge comme un jaguar en colère. Sans compter les mauvais
chiens à deux pattes comme celui qui a essayé de kidnapper Gaït sur la grand-
route.... Heureusement qu'on est des débrouillards, nous autres, les matelots de
l'Aréthuse et qu'on connaît des tours de marins.... Contre Gaït, il n'y refrottera
plus ses abattis, le margoulin.... Et quant à la tortue, elle a goûté de mon
couteau.... Sans ce pauvre maladroit qui s'est fait mordre l'épaule, je vous jure
que j'allais l'avoir, moi, cette enragée-là,... et au lieu d'une quelconque
bouillabaisse, je vous aurais servi ce soir, une soupe à la tortue, une vraie! et pas
cette décoction gluante de jarret de veau que les gargotiers de Londres livrent à
la tonne, dit-on, sous le nom fallacieux de ce mets divin : la soupe à la tortue!...
Avec deux bonnes bouteilles de Poinard bien chambrées, vous m'en auriez dit
des nouvelles, gens de l’Aréthuse! »
184
Alors, ramassant un filet dans lequel achèvent d'agoniser une quarantaine
de poissons de roches, de grosses crevettes et une dizaine de crabes, la
Bourguignonne conclut :
« Enfin, tant pis, faute de tortue, on mangera de la rascasse, avec des gros
macaroni et beaucoup de piment ou de poivre de Gayenne. Ollé!... »
Puis, tout à coup, constatant que son compagnon, tout en groupant les
filets englués de goémons et de sable, garde le silence, Paulette se plante devant
lui, très familière :
« Ben quoi, Ji-Ji, qu'est-ce qu'il y a?... Je n'aime pas vous voir mousu
comme ça, moi. C'est l'histoire de l'autre jour qui vous tracasse? la pêche au
collier de perles ratée encore une fois? Eh bien, ce sera pour un autre jour!,.. Le
citoyen rouquin mal bâti à qui cette brave Gaït a démantibulé un bras et à qui
Faïk a joué le cinquième acte de leur grande pièce Le Mystère des Jumelles,
pourra s'amuser à en faire un roman policier!... Et puis quoi encore, hein?.... »
Jean Juilliard ne peut s'empêcher de sourire avec une pointe de mélancolie
et, lentement, cherchant ses mots un à un, presque péniblement :
« Ma petite Paulette, vous êtes charmante : mais comprenez donc....
— Comprendre quoi? mon ami Ji-Ji?...
— Que je vous mets toutes en danger, et qu'il faut que... que je vous
quitte.
— Quoi?
— Je suis embarqué....
— Sur l’Aréthuse,... notre bateau.
— Non.... Dans une aventure qui, à tout instant, risque de tourner....
- Très mal, si vous y marchiez tout seul. D'ailleurs, ça avait commencé à
aller de travers,... et si nous ne nous en étions pas mêlées, toutes les cinq, dans le
détroit de Messine, monsieur Juilliard, graveur aquafortiste, serait, depuis trois
semaines, professeur de dessin à l'Ecole Nationale sous-marine des éponges, des
sirènes et des bigorneaux.... »
L'artiste a un geste de découragement :
« Ça aurait peut-être mieux valu pour tout le monde! »
La petite brune saute en l'air d'un mouvement brusque qui fait ruisseler
sur ses pieds nus son pantalon roulé jusqu'aux genoux et trempé :
« C'est cela.... Repêchez donc les gens! Tirez-les de la noyade! Soignez-
les quand ils ont un coup de couteau dans le dos! Faites-les passer en
contrebande sur la terre étrangère! Mettez à leur disposition un yacht entier qui
manœuvre comme un petit ange, sous la conduite des cinq meilleurs matelots
féminins de France et de Navarre! Décarcassez-vous le tempérament pour l'aider
à retrouver une aiguille dans une meule de foin,... car votre collier impérial, ça
n'est pas autre chose, vous savez...! Tout cela en l'honneur d'une je ne sais quelle
Miss, donzelle exotique et extravagante.... Et, en façon de remerciement, vous
entendez votre naufragé soupirer qu'il aurait peut-être mieux valu lui laisser
jouer les chiens de plomb entre Charybde et Scylla!... Par Charles le Téméraire
185
et Clos-Vougeot, on n'a pas idée de ça dans mon pays entre Beaune et Dijon....
Ah! non! »
Malgré sa préoccupation lancinante, Jean ne peut s'empêcher de rire et se
défend :
« Je vous en prie, Paulette,... ne me faites pas l'injure de me prendre pour
un ingrat.
—: Je vous prends pour ce que vous êtes, moi!... et votre fameuse Miss
Ellen pour ce qu'elle est aussi,... une gravure de modes, sortie des pages d'un
catalogue de couturier pour vous mettre la tête à l'envers....
— Mais, Paulette, elle m'a donné sa parole en échange de la mienne....
Vous ne vous rendez pas compte....
—Ah Vraiment? Vous croyez qu'à dix-neuf ans et trois mois, je ne suis
pas capable de comprendre ce que signifie l'échange de deux paroles?... Alors
pour quelle raison supposez-vous que je me suis mise à votre disposition,
comme mousse, comme novice, comme mécanicien, comme pêcheur, pour vous
aider à la tenir, cette parole?... Pour quelle raison supposez-vous que, depuis
trois semaines, je suis votre matelot dans une recherche que votre ami Marc du
Viguier déclare tout haut être une folie, et que mes quatre camarades ont pris si à
cœur que notre goélette est, à la fois, votre ambulance, votre hôtel, votre
vaisseau corsaire et votre forteresse contre les mauvais garçons qu'un de vos
rivaux, — qui doit être lui-même quelque chose de pas très propre, vous savez,
entre nous soit dit, — vous a lâchés aux trousses.
- Mais, c'est justement à cause de cela que je serais un ingrat au contraire,
si je continuais à abuser, en vous faisant courir des risques si graves.
- Et s'il nous plaît à nous de les courir, ces risques? Ah mais!... »
Jean laisse tomber ses bras avec une lassitude non jouée :
« Paulette, vous êtes....
— Charmante : vous me l'avez déjà dit, il y a trois minutes.... Répétition.
— Non,... redoutable dialecticienne....
- Tiens, tiens : compliment ou insolence? » D'un mouvement brusque
dont la familiarité le surprend lui-même, Jean a posé ses deux mains
sur les épaules de la petite brune, et avec une émotion qu'il ne cherche pas à
dissimuler :
« Ecoutez, Paulette,... et ce que je vous dis, je le répéterai à vos quatre
camarades.... Je vous suis infiniment reconnaissant,... plus reconnaissant que je
ne puis vous le dire... et à toutes....
— A toutes.... »
Elle a murmuré le mot si bas et en détournant un peu la tête que le jeune
homme, très troublé lui-même, n'entend pas les trois syllabes glissées sur les
lèvres de sa compagne. Et il continue :
« C'est pourquoi justement, après la nouvelle expérience de ces jours
derniers, je veux vous prouver cette gratitude en éloignant de vous ma personne
186
et mes recherches qui sont un danger pour vous, et en assumant les nouveaux
périls tout seul.... »
Puis, avec un petit temps et un accent assourdi, il ajoute :
« Nous nous retrouverons plus tard,... je l'espère, du moins.... »
La verve mordante de Paulette semble être tombée du coup. Elle regarde
longuement son interlocuteur dont les yeux, à présent, semblant la fuir, sont
fixés sur l'horizon qu'ils ne voient pas.... D'une voix plus calme, toute basse, elle
fait :
« II me semble que vous pourriez cependant attendre quelques jours. Sur
le conseil de notre capitaine, approuvé par votre ami, nous avons opéré ce qu'ils
ont appelé tous deux un « repli stratégique », en nous enfermant sur notre
goélette au mouillage dans cette aiguade retirée.... Ce qui a donné à celui ou
ceux qui nous guettent, l'impression que nous avons renoncé aux recherches au
pied de l'Achilleion. Comme Martiale Cartier, Marc du Viguier est d'avis qu'il
faut accroître cette impression.... Continuez donc de vivre à notre bord,
pendant... un petit peu de temps,... et le calme revenu, vous pourrez repartir...
seul... puisque vous ne... voulez plus... de moi.... »
Les derniers mots ont traîné presque murmurés; et, cette fois, Jean
Juilliard n'a pas pu ne pas remarquer l'accent, le ton.... Il a une brève crispation
du visage, avec un battement de cœur qu'il sent brusquement, sans bien s'en
expliquer la cause, il va répondre d'un élan subit, lorsque Paulette, reprenant
instantanément ses allures décidées, fait très haut :
« Hé là?... que veulent ceux-ci?... La mère et la sœur de notre blessé de
tout à l'heure... Qu'apportent-elles?»
Assez sculpturales l'une et l'autre dans leur costume à chemise de toile
rude et grand manteau de poil de chèvre à lourdes broderies, une femme et une
jeune fille s'avancent, les bras chargés, et derrière elles un homme et un autre
grand garçon porteurs d'avirons.
« Aussi le père et le frère. Toute la famille. C'est une délégation! et avec
des cadeaux encore! »
Les deux femmes s'approchent. Elles portent en riant de toutes leurs dents,
l'une un grand panier contenant des œufs, des fruits, une outre de résiné et deux
poulets plumés, l'autre un jeune chevreau qui se débat un peu. Et, prononçant
des mots que les deux Français ne comprennent pas, mais que les gestes
expliquent, elles montrent leurs fardeaux, puis un canot que les deux hommes
font glisser à la mer, et elles indiquent que tous quatre vont se rendre à bord et
désirent être accompagnés.
« Ça, ami Jean, remerciement pour les soins donnés à la victime de cette
sale bête de tortue,... et nous sommes invités à être les introducteurs des
ambassadeurs.... Allons-y, bien sûr.... »
Cinq minutes plus tard, le canot peint de couleurs vives accoste le flanc
du yacht, et, aidées par Jean, les deux femmes montent à bord, tandis que
Paulette explique d'un mot cette arrivée inattendue. Il y a un échange de
187
poignées de main énergiques, un échange de compliments dans les deux langues
à la fois, quelques phrases courantes grecques, mêlées tant bien que mal à la
conversation par le compositeur, et les provisions sont déployées sur la
planchette du rouf, accueillies avec les plus énergiques remerciements. Jusqu'à
ce que tout d'un coup, posant le chevreau sur ses pattes et le maintenant d'une
main, la jeune Corflote désigne du doigt le couteau pendu de nouveau au
ceinturon de Paillette, et par une mimique expressive, fait comprendre que les
Français n'ont qu'à couper la gorge de la petite bête destinée à fournir un
copieux et succulent rôti.
Annonce éloquente quoique muette, qui, aussitôt comprise, fait bondir la
Bourguignonne :
« Oh! par exemple! L'horreur! Jamais de la vie! Je ne veux pas!... Il est
exquis, ce petit,... mais pas à la casserole! Je l'adopte moi : la mascotte de
l'Aréthuse! Et je le baptise : il s'appellera Corfou,... et il dormira au pied de mon
cadre! L'avis contraire?... Adopté à l'unanimité!... Viens, Corfou : je vais te
donner un de mes rubans pour ton collier, en attendant que je t'en paie un chez le
premier bijoutier que je rencontrerai.... »
Deux heures après cette adoption qui a, naturellement, recueilli tous les
suffrages,... terminé le repas du soir que les cadeaux arrivés à l'improviste de
Potami ont confortablement renforcé, et le chevreau Corfou attaché au pied du
mât afin de l'acclimater, équipage et passagers sont réunis sur le pont, les uns
allongés sur des transatlantiques, les autres assis sur des pliants, à l'exception de
Paulette Montrachet qui, à sa coutume toujours fantaisiste, s'est installée, jambes
croisées en tailleur, sur le sommet du rouf, guettant à la fois la baie très tran-
quille et son chevreau qui, le plus placidement du monde, semble avoir accepté
sa nouvelle position sociale de mascotte maritime sans se douter que cette
adoption lui a sauvé l'existence vouée par ses premiers maîtres à une fin
tragique.
Sur la planche à charnières qui, en pareilles occasions, sert de table en
plein air, cafetière, tasses, bouteilles et verres à liqueurs demeurent en désordre,
dénonçant la fin récente du repas pris en commun gaiement par les cinq jeunes
filles et les deux jeunes gens. Dans l'air immobile, traversé par moments
d'imperceptibles brises fraîches, le soleil descend vers l'ouest et se rapproche de
la crête dorsale de Corfou, derrière laquelle il descendra bientôt en direction de
la Sicile. Et dans l'atmosphère apaisée commence de se répandre la grande
douceur du crépuscule approchant, tandis que passe, un peu âpre, le parfum
sauvage du maquis insulaire avec ses plantes sauvages encore tout enivrées par
la lourde chaleur du jour.
Après un long silence, Martiale Cartier jette sa cigarette par-dessus la
lisse, et se tournant vers Marc du Viguier qui tient à deux mains sur ses genoux
une liasse de feuillets, elle prononce :
188
« Alors, maître, puisque vous voulez bien nous faire l'honneur et la joie de
nous accepter pour votre auditoire, et nous accorder la primeur de votre œuvre
en achèvement.... »
Le compositeur lisse de la main les pages manuscrites et les tend à Marie-
Antoinette qui se levé et sans dissimuler son émotion réelle, s'appuie au grand
mât, puis, à voix un peu sourde, annonce :
« Je suis prête.... »
Marc hésite un moment, s'éclaircit la gorge d'une toux sèche, et, sans
hausser .le ton, comme s'il parlait en simple conversation :
« Honneur,... joie,... ma chère capitaine, n'exagérons pas, je vous en prie,
et faisons la chose le plus simplement du monde. Vous êtes venues, toutes cinq,
me trouver dans ma retraite laborieuse. Vous m'y avez amené mon cher et vieil
ami Jean. Et moi, devenu votre hôte, comme lui, j'ai eu la grande heureuse
fortune de trouver parmi vous, par une chance inouïe, exactement l'aide qui,
dans ce pays perdu, me faisait défaut, en la personne de votre camarade de bord,
Mlle Marolles, le contralto étendu qui pouvait le mieux mettre au point le rêve
que je poursuis.... Si quelqu'un ici doit quelque chose à quelqu'un, c'est bien moi
à vous. Et puisque, grâce à mademoiselle, je touche à certaines réalisations
importantes parmi celles que j'ai tenté de construire dans la solitude inspiratrice
de Leucade, il est tout naturel que je vous fasse entendre non pas mon « œuvre »
comme vous dites, mais certains morceaux auxquels il me semble que je sois en
droit de tenir.... »
Marc s'arrête un instant, puis il explique :
« Vous vous rappelez mon sujet? les derniers jours de cette admirable
Sapho qui, après avoir émerveillé la Grèce du vi 8 siècle .par la pureté et le
charme nostalgique de ses vers, après avoir fondé et dirigé une école de poésie,
se prit elle-même aux sortilèges des passions qu'elle avait si merveilleusement
chantées, et, tombée éperdument amoureuse d'un certain Phaon par qui elle fut
dédaignée, s'en vint à l'Ile de Leucade, exactement à ce temple d'Apollon où
vous, mesdemoiselles Trévarec, êtes montées me chercher le premier jour que
j'ai eu le plaisir de faire votre connaissance inattendue.... »
Le musicien ne peut s'empêcher de rire au souvenir de l’étourdissement
que lui a causé l'apparition, sur le moment stupéfiante, des jumelles arrivées en
silence, et immobiles, si strictement identiques, à quelques pas de son
campement de travailleur en plein air. Puis il reprend dans le silence attentif qui
l'entoure :
« Je vous ai déjà aussi expliqué, mais vous redis pour la clarté de ce que
vous allez entendre, que là, sur cette pointe escarpée, les prêtres d'Apollon se
saisissaient des amoureux déçus ou transis et, pour médication, les faisaient
sauter dans l'à-pic. Ceux qui arrivaient intacts dans la mer étaient jugés guéris....
Les autres aussi d'ailleurs, en ce sens que la noyade terminait leurs souffrances
avec leur vie.... Sort tragique par lequel fut achevée l'existence de Sapho, de la
martyre d'amour Sapho.... »
189
II a une sorte de soupir, puis reprend
« Excusez-moi de vous répéter ce dont nous avons déjà parlé ensemble.
Mais je fais ici ce qui, lorsque je serai joué, si je suis joué un jour sur une scène!
sera rappelé aux spectateurs par le programme avant le lever du rideau. Ce qui
leur manquera, par exemple, à ces spectateurs, ce sera ce cadre des îles
Ioniennes dans lesquelles je suis venu chercher l'inspiration aux lieux mêmes où
passa ses derniers jours et mourut Sapho.... A moins que toi, mon cher Jean, tu
ne consentes à me reproduire sur scène ce que tes yeux ont vu ici? »
Le graveur, qui conserve depuis le début de la soirée un mutisme sombre
dont s'inquiète Paulette, se borne à répondre d'un ton bas et lourd de lassitude :
« Un décor pour un amour perdu?... pourquoi pas? »
Marc fronce légèrement les sourcils, puis il repart :
« J'ai écrit moi-même tout le livret,... trois actes comme vous le savez,...
en partie, pour certains récitatifs, avec les vers de Sapho elle-même. Le modeste
accordéon dont je dispose ici est un singulier instrument pour accompagner une
voix aussi belle que celle de Mlle Marelles. Mais nous sommes dans un véritable
studio d'intimité, et ce que je désire, c'est vous faire entendre quelques passages
grâce à la bonne volonté de votre charmante camarade.... »
. Marc a pris son instrument. Le tenant dans les notes de consonance la
plus basse, moins en accompagnement réel qu'en simple guide discret pour la
chanteuse il annonce simplement les passages que tous deux, Manette et lui de
concert, ont choisis. Et c'est d'abord, lancé en joyeuses matines, l'appel du grand
prêtre à ses hiérophantes et aux fidèles. « C'est le premier jour des Apollonies....
Gloire à toi, dieu dont l'arc est d'argent, gloire à toi immortel Musagète, sois
adoré dans les siècles des siècles. » Ensuite, sans transition, l'arrivée de Sapho
suppliante : «Roi ; de Délos et souverain de Delphes, vainqueur du grand
Serpent, Apollon, je viens à toi.... »; puis aussitôt les rythmes joyeux et cruels de
Phaon l'indifférent : « Guéri de toutes les démences des passions, dédaigneux de
celles qui m'implorent.... »; encore la plainte de Sapho au milieu d'un festin....
Le compositeur, dix secondes, suspend le chant pour expliquer :
« Ici, comme écrivain, je ne suis rien,... simple traducteur de la poétesse
de Mitylène.... Ecoutez.... »
_Ses feuillets manuscrits à la main, Manette maintenant déploie le lyrisme
vieux de vingt-six siècles : « Je t'appelais, bienheureux Apollon, et tes lèvres
immortelles me répondirent : Qui souhaites-tu persuader? Qui veux-tu gagner à
ton amour? Qui donc te fait souffrir, ma Sapho?... » La voix de la cantatrice,
maintenant affermie et sûre d'elle-même, monte, se déploie, et les rythmes s'en-
volent portés au loin par la surface des eaux de la baie.
A bord, tous sont immobiles, retenant leurs souffles, les nerfs soudain
vibrants dans l'emportement de la mélodie.
Assis dans la pénombre qui vient, tout contre le pied du grand mât, Jean,
qui croit que personne ne fait attention à. lui, a laissé tomber sa tête entre ses
mains, et dans sa poitrine son cœur se crispe douloureusement.... La voix de
190
Manette monte; elle donne tout son registre; la chanteuse prise par le texte et la
musique qu'elle interprète vraiment avec toute son âme, se laisse emporter sans
plus se soucier de rien; l'ode s'achève dans un cri éperdu : « Tire-moi de mes
durs soucis, Apollon; accomplis les souhaits de mon cœur et accours toi-même
pour amener celui qui me fuit à me bientôt aimer malgré lui.... »
Si déchirant ce cri que des larmes pointent aux yeux de Martiale et des
jumelles, que le compositeur lui-même, à cette interprétation bouleversante de sa
propre musique, sent un long frisson lui parcourir les veines. Dans son coin
isolé, Jean s'est pris la tête à deux mains sans s'apercevoir que, du sommet du
rouf qui lui sert de siège, Paulette Montrachet s'est penchée, le guettant dans un
mouvement d'anxiété qu'elle n'a pu réprimer.
Pendant de longues minutes encore, ne sentant pas la fatigue dans
l'exaltation qui s'est emparée d'elle, emportée à la fois par la triple magie du
sujet, du texte, de la mélodie, Marie-Antoinette Marolles, ne se connaissant plus
elle-même, conduit dans un mouvement passionné les divers fragments de la
partition : exhortations solennelles du grand prêtre,... répons des hiérophantes et
des fidèles... dures répliques de Phaon insensible qui part sans vouloir rien
entendre en jetant aux échos les plus cruels refus,... et enfin, dans un mouvement
d'une émotion puissante, thrène funéraire que, montant au sommet du cap
tragique, sa lyre à la main, Sapho éperdue célèbre sur elle-même et termine dans
un cri farouche à la minute où, du haut de la falaise, elle s'élance dans le vide
pour aller s'engloutir à jamais dans les flots de la mer Ionienne....
Alors, à la minute même que le soleil vient de disparaître derrière la crête
méridionale de Corfou, et que cette seconde lumière adoucie, la « lumière verte
» caractéristique des crépuscules d'Orient, s'épand sur l'immensité du paysage
marin, Manette, épuisée par l'effort qu'elle vient de donner, se laisse aller en
arrière dans le fauteuil de toile ouvert derrière elle.... Il y a dix secondes de
silence immense. Puis Marc, tellement haletant d'émotion qu'il ne trouve que des
mots balbutiés, saisit les deux mains de son interprète, autour de laquelle
éclatent les applaudissements de l'équipage, saluant à la fois le compositeur et la
cantatrice...,
Et soudain, du rivage qui n'est qu'à quelques centaines de cas, éclate,
monte, roule, se répercute et se renvoie de falaise en falaise, la longue
acclamation d'une foule que l'on n'avait pas vue se grouper en silence dans le
commencement de la pénombre grandissante.... Une foule : des paysans, des
villageois, des pêcheurs, des bergers, hommes et femmes, — que la splendeur du
chant a fait surgir des maisons, des champs, des barques, des cabanes, et qui,
muette, s'était entassée coudes à coudes, épaules à épaules, au bord extrême de
la grève.... Une foule qui, à son tour, à pleines gorges, à longs battements de
mains, comme les ancêtres devaient faire dans les stades des Grands Jeux pour
acclamer les poètes antiques présentant leurs œuvres sous l'égide des dieux,
salue longuement, dans une indescriptible émotion, la magie du lyrisme qui
vient de la bouleverser.... Acclamation qui repart plus haute, plus unanime, en
191
véritable ovation, lorsque, d'un brusque geste inattendu, Marguerite Trévarec fait
pivoter sur son axe le projecteur de brume, rallume d'un coup de doigt sur
l'interrupteur, et le braque, éblouissant, sur Marc et Manette, mains unies dans le
remerciement du créateur de l'œuvre nouvelle à la créatrice de l'interprétation..,.
Au même instant, dans l'ombre, accrue tout autour de la goélette, par cette
barre de lumière étincelante, la note discordante d'un moteur qui brusquement
est coupé net, un glissement d'eaux froissées, et une voix s'élève qui clame en un
français à peine teinté d'accent étranger :
« Moi qui suis de la patrie du bel canto, je crie bravo,... bravo,... bravo,...
bravissimo!... »
Et, se montrant subitement au ras de la lisse de l'Aréthuse contre laquelle
son canot vient d'accoster, un homme gesticulant d'enthousiasme surgit, se
mettant en plein dans le faisceau de lumière, et salué par cette exclamation
stupéfiée de tous : « Guglielmo Barbare!... »
192
A BORD, TOUS SONT IMMOBILES....
193
XIII
Le panneau d'acajou qui ferme la face arrière du rouf glisse sur ses galets
de cuivre, et, dans l'encadrement, paraît, yeux un peu gros de sommeil et ses
boucles brunes tout ébouriffées, la tête de Paillette Montrachet.
Elle tourne un instant à droite et à gauche, cligne des paupières sous la
brusquerie de la grande clarté matinale, puis bâille longuement.
Enfin, deux mains s'étendent, accrochent à droite et à gauche les filières
de bronze et, par une tension des biceps saillant sous les manches rayées bleu et
blanc du tricot qui moule le buste, hissent à force le corps tout entier qui surgit,
tandis que, en arrière, le panneau retombe sans bruit dans sa glissière.
Un peu hésitante, la jeune fille se dresse maintenant toute debout,
plantée sur ses pieds nus qui émergent de la culotte de toile serrée au-dessus des
chevilles. Encore une ' fois, elle bâille, et longuement s'étire des épaules et des
bras. Puis, elle marmotte :
« Ah! ces lendemains de soirées mondaines! C'est dur le réveil!
Musique,... chant,... réception en surprise-partie,... vins généreux,... non... ça ne
passe pas très bien.... Et pourtant,... et pourtant... la besogne quotidienne du
mousse, faut bien qu'elle soit faite tout de même!... c'est la règle.... Ah!
aaaaaaah! »
Puis la voix encore ensommeillée termine :
« ... Le rè...gle...ment.... Et la consigne, c'est... la consigne.... Hop là! »
Un mouvement brusque de tout le corps dressé dans une reprise de soi, et
avec une énergie soudaine :
« Allons, le « réveil musculaire » à la mode de la radio,., droite,...
gauche,.,, droite,... gauche,... fléchissez les reins,.... redressez les épaules,...
extension des muscles,... une,... deux,... droite,... gauche.... Ça va mieux! »
Bien calée sur ses jambes écartées, les pieds martelant les planches du
pont, elle regarde tout autour d'elle : le ciel très pur et tout illuminé 'des rayons
solaires tombant de l'est, derrière les hauteurs de l'Albanie, la nier tout irisée et
rigoureusement calme sans un frisson, le littoral de Corfou, avec, un peu au-
dessus de l'embouchure du Potami, deux petites tentes dressées côte à côte, et
elle se met à rire :
« Eh bien, eux deux aussi, Jean et Marc, ils sont comme les camarades
dans leurs couchettes ici dessous; ils dorment toujours sous leurs toiles..,. »
Puis ses regards vont chercher, à quelques encablures, un long canot-
moteur sans mâts, à coque richement enluminée, qui est mouillé sur une ancre et
194
à bord duquel, cabine de pont close, on ne voit personne. Et elle rit encore plus
fort :
« Et lai aussi,... le phénomène! il dort encore,... il a bien gagné le droit de
se reposer,... nous /'avons assez fait courir depuis trois semaines. Ah! c'est beau
la ténacité : il rendrait des points à nos Bretonnes,... et le Seigneur sait pourtant
que, comme opiniâtreté, quand elles s'y mettent, la Martiale-Pacha et les
jumelles-matelots, il n'y a pas de régiments de mulets qui pourraient s'aligner
avec elles,... »
D'une caisse disposée au pied du mât de misaine, monte à ce moment un
petit bêlement triste et doux. Et Paulette bondit :
« Ah! pauvre petit!... Moi qui oublie la mascotte du bord.... Je suis une
mère dénaturée, voilà, voilà,... mon enfant, j'arrive.... »
Elle s'est précipitée, et tombe à genoux devant la caisse où sur un lit de
paille, dressé sur ses minces petites pattes, le chevreau donné par les villageois
de Potami, et attaché d'un licol lâche, se met à donner des coups de tête amicaux
et se fait caresser tout en frissonnant de plaisir.
« Pauvre malheureux! pas la peine de t'avoir sauvé du couteau et de la
rôtissoire pour te laisser mourir de faim. Tu n'as pas fait la fête hier soir, toi,... tu
n'as pas bu de Champagne, toi, et tu réclames ton petit déjeuner, toi. Tu as raison
: la surveillance et l'entretien des animaux du bord, c'est l'affaire du mousse....
Allez, régale-toi, mon fils Corfou! »
D'un sac, la Bourguignonne a tiré des carottes et les offre à la petite bête
en ajoutant :
« Déjeune tranquillement. Moi je travaille : besogne du mousse : laver le
pont. Et il est plutôt sale, le pont,... à croire que ceux qui se sont promenés
dessus nier se sont amusés à ramasser toute la crasse disponible sur les chemins
de l'île. Non! et puis, ce désordre, des pliants renversés... deux, trois, sept
bouteilles vides chavirées comme des quilles contre le bordage, et des verres
qu'on n'a pas rangés. Autant pour la femme de ménage,,, qui est moi par
définition.... Ah! c'est mignon tout ça. Résultat de la petite fête d'hier soir.
Recevez donc du monde à l'improviste.... Allez, allez, ma pauvre goélette, tu es
jolie fille, ce matin,... et par ce beau soleil clair qui monte là-bas, tu as la figure
encore plus fripée, mon Aréthuse! A te débarbouiller d'un bon coup d'eau fraîche
pour te refaire une beauté,.., et plus vite que ça... zou! »
Du poste avant, Paulette, tout eh monologuant, a tiré deux seaux de toile,
une seille de bois soutenue par une anse de tresse, un de ces faisceaux de cordes
utilisés dans toutes les marines sous le nom de « fauberts », et un balai-brosse à
long manche. Elle relève à mi-bras les manches de son tricot, aux genoux les
jambes de sa culotte, resserre son ceinturon d'un cran, amarre sur l'anse de la
seille un bout de filin goudronné, et d'un geste qui, évidemment, lui est familier,
envoie le récipient par-dessus bord, le laisse emplir et le ramène à elle, d'un coup
de reins, tout débordant d'eau claire. Alors, elle l'empoigne, le balance et le vide
à la volée sur le pont, en continuant de parler tout haut :
195
« Eh! allez donc!... de l'huile de bras, Moutarde!... Puisque les autres
dorment comme des marmottes,., moi,... faut que ça saute! »
Un deuxième, un troisième seau d'eau s'écrasent en gerbes vers l'avant,
vers l'arrière. Saisissant son balai-brosse, le mousse se met à frotter de toutes ses
forces en chantant à tue-tête, et elle gratte désespérément, se trempant elle-
même jusqu'aux genoux et grommelant :
« La saleté, moi, j'ai horreur de ça, Un pont de bateau, on doit pouvoir
manger dessus par terre à même....
- Eh bien, qu'est-ce qu'il te prend de mener un train pareil, toi, la
moussaillonne? Plus moyen de dormir en paix, alors?
- Ça te prend souvent, ces crises-là?... de si grand matin? »
Dans le panneau qui ouvre la coursive menant au carré et aux cabines
individuelles, les deux sœurs Trévarec viennent de sortir ensemble, et protestent
du même ton, moitié fâché, moitié rieur.... Toute trempée, les joues en feu, les
yeux luisants, Paulette se retourne, le balai en bataille :
« Dormir?... par ce soleil radieux? sur cette mer éblouissante?... De si
grand matin?... Il est au moins sept heures!... Vous avez signé un engagement au
premier régiment des marmottes? »
Gaït et Faïk protestent ensemble :
« Après la soirée d'hier, nous avions le droit de faire la grasse matinée.
- Sans être réveillées par la fantaisie de Mlle Tracassin. »
La petite brune lève un nez et un balai comiquement agressifs :
« Encore un baptême!... D'où sort ce nouveau surnom, s'il vous plaît,
Misses Toubib and partner?
—, Du train de sauvage que tu mènes sur nos têtes quand nous reposions
si tranquillement.
- Oh! pauvres choutes!... Si fatiguées, vraiment?... toutes les deux
pareilles, comme toujours!..,
- Naturellement... hier soir,... cette musique,... la visite inattendue,... le
Champagne.... Tu n'as pas la tête lourde, toi, la Moutarde?,.. »
Paillette lance son seau par-dessus bord, au bout de son filin, le rehisse
débordant, l'empoigne à deux mains par l'anse et par le fond, et éclate de rire :
« Moi, chevalière du Tastevin de Bourgogne.... Oh! mes petites buveuses
de cidre, il me faut autre chose que votre Champagne qui fait pschit! pour me
charger la tête. Tenez, je vous offre le meilleur remède dans ces pays, par cette
température et pour lendemain de fête... la douche! »
Lancé à toute volée, le contenu de la seille file en demi-cercle sous forme
d'une nappe qui attrape Marguerite aux jambes et Geneviève au visage.
« Ah! la démone, tu vas nous payer ça! - Et la douche, c'est toi qui vas la
prendre! »
Riant et protestant à la fois, les jumelles ont ramassé chacune un des deux
seaux de toile, les remplissent l'une à tribord, l'autre à bâbord, et les brandissent
196
contre Paulette qui, de son côté a rempli de nouveau sa seille et lance
joyeusement le vieux cri des corsaires à l'abordage :
« Bord contre bord, et main sur main! Attrape à commencer la danse! »
Et les trois récipients se vident en même temps entrecroisant leurs
décharges d'eau froide, tandis que le mousse continue :
« Une contre deux.... Mieux qu'au baptême de la Ligne, et ça vous
réveille, mes bessonnes! »
Les trois seaux d'eau ont déjà replongé, remontent pleins et un nouvel
échange de paquets d'eau claquent à toute volée, au milieu des éclats de rire....
« Eh bien, eh bien,... pourquoi ce vacarme? »
De la coursive, Martiale vient d'apparaître, la voix soudain sévère.
Et Paulette se redresse, jetant sa seille, et son balai mis au « portez
armes»:
« Cap'taine,... je suis à laver le pont comme c'est mon devoir,... et ces
deux-ci m'aident,... vu qu'il est tout à fait sale... et qu'on n'est pas trop de trois
pour le rapproprier.... »
La Bourguignonne s'est raidie comiquement dans la pose réglementaire, la
main droite fermée soutenant le manche du balai à hauteur de la ceinture, et la
gauche tendue à plat face à l'épaule.
Martiale, désarmée par le comique irrésistible de là plus jeune de ses
camarades, ne peut se tenir de rire à son tour, d'autant qu'à la même seconde, de
la coursive, émerge Marie-Antoinette Marolles, très mal réveillée, les yeux
bouffis de sommeil, qui, surprise en sursaut, interroge :
« Quoi?... il y a le feu à bord? »
Quatre éclats de rire encore plus larges lui répondent, avec la riposte de
Paulette :
« Non, A-Tout-Chic,... ça serait plutôt le contraire.... Attrape un seau et un
balai,... avec les jumelles, nous ferons le quadrille sous le commandement du
Pacha.... On y va? »
Mais Martiale a repris son sérieux. Elle a un rapide regard vers les deux
tentes plantées sur la rive du Potami, un autre sur le canot-moteur mouillé sur
son ancre. Et elle ordonne :
« Silence à toutes, à présent.... Puisque, grâce à Paulette, nous sommes
réveillées... et que les autres, ici et là-bas, ne le sont pas,... conseil en vitesse....
Savoir comment on va sortir de ce qui nous arrive!...
- Le fait est qu'avec ce Barbaro en travers, inter rompt Manette, ça
se complique, et même ça peut tourner an grave.
- Ah! proteste aussitôt Paulette, pas question d'abandonner Jean au
moins?... Moi, je m'oppose!... absolument! »
Martiale étend la main :
« Toi, tu n'as pas la parole!... D'abord, tu es la plus jeune,... et à dix-neuf
ans, tu n'es pas majeure.
197
- Pardon!... Tout comme,... puisque justement, pour mes examens, l'an
dernier, mon père m'a émancipée.
- Un homme prudent, vraiment », fait entre haut et bas Marguerite
gentiment ironique.
Paulette veut répliquer, mais Martiale coupe net :
« J'ai dit : silence.... Et faisons vite. Ils peuvent arriver,... l'un des trois,
d'un instant à l'autre. »
Le ton est tel que, cette fois, personne ne rit plus, et sur un signe de la
capitaine, les trois matelots et le mousse se sont accroupies sur le pont,
immobiles et attentives, comprenant que le moment n'est plus de prendre les
choses à la légère. Martiale s'est adossée à la roue de barre, et, à voix un peu
sourde, elle résume la situation :
« Si vous avez dormi, vous, moi je n'ai à peu près pas fermé l'œil et j'ai
réfléchi.... Nous sommes parties de France toutes les cinq avec un but secret et
précis : retrouver ce métier à tisser de la reine Pénélope, relique insigne qui
aurait été entre les mains de votre aïeul, le colonel Trévarec, sous l'Empire, et
qui, suivant des documents entre vos mains à Vannes, chez vous, les jumelles,
serait demeuré dans une famille d'Ithaque où votre ancêtre avait pris femme....
Comme nous voulions rapporter ce précieux objet sans éveiller l'attention de
personne, craignant à juste titre les concurrences et les interdictions, notre
départ, déjà singulier par le fait que nous étions cinq jeunes filles seules sur
notre bateau, a pris une allure de mystère.... Ce mystère a éveillé la curiosité
d'un journaliste maritime italien....
- Il signor Guglielmo Barbare, ne peut se tenir de glisser Paulette.
- Lequel Barbare nous a pris en filature avec une obstination....
— Filature que je m'accuse d'avoir favorisée,... oh! bien sans le
vouloir, en acceptant ses services à la poste de Pizzo, interrompt Manette.
- Inutile de te défendre, ma chère. N'importe laquelle d'entre nous aurait
agi comme toi, reprend Martiale. Depuis il n'a pas quitté notre piste, et jusqu'ici,
nous étions arrivées à le mettre trois fois en défaut. Manœuvre d'autant plus
nécessaire que notre expédition s'est compliquée du sauvetage de Jean
Juilliard....
- Oh! tu ne vas pas nous le reprocher, ce pauvre garçon! » exclame
Paulette.
Martiale hausse doucement l'épaule :
« Si tu voulais me laisser parler, hein?... Donc Jean Juilliard dont les
confidences ont fait de nous, ses,... ses....
— ... Ses complices volontaires, et satisfaites de l'être! jette intrépidement
Paulette dont les joues se sont soudain empourprées.
—, Qu'est-ce qui te dit le contraire, trépidante? prononce plus sévèrement
Martiale. Seulement cette recherche du collier de l'impératrice, se combinant
avec la recherche du métier de la reine d'Ithaque, a surchargé la poursuite menée
par Barbare d'une autre poursuite plus dangereuse conduite par des gens sans
198
scrupules.... Jusqu'ici, nous avions échappé à tout... de justesse. Nous avons
cependant perdu tout espoir de retrouver le célèbre métier, puisque nous avons
constaté, de nos yeux, que, le tremblement de terre destructeur d'Ithaque ayant
fait de l'île d'Ulysse un amas de ruines bouleversées, il fallait renoncer à une
recherche impossible....
Nous y avons complètement renoncé, prononcent, toutes deux à la fois, à
leur coutume, Marguerite et Geneviève.
- Reste donc l'affaire Juilliard.
- Et lui, ne renonce pas... ni moi non plus! » coupe encore une fois
Paulette qui ajoute : « Si lui et moi, d'accord, nous avons consenti de
rester en repos après l’aventure de l'autre jour....
— Aventure dont seuls le sang-froid et l'adresse, autant que la parfaite
similitude de nos deux amies Faïk et Gaït, leur ont permis de sortir
indemnes, ne l'oublie pas, je te prie,... mais il ne faut pas trop demander à
ces hasards-là, qui risquent de ne pas se renouveler deux fois.
- Alors, tu veux abandonner Jean?... oh! » Paulette s'est dressée,
indignée, mais Martiale la contient encore :
« Je t'ai dit : du calme.... Il n'est question d'abandonner personne.
- Je l'espère bien! lance la Bourguignonne.
- Seulement, la malchance a voulu que notre tenace suiveur, après
nous avoir perdues trois fois, nous ait enfin retrouvées et rejointes hier
soir, pendant que Marc du Viguier et Manette nous tenaient sous le charme.
— Encore une fois ma faute! laisse échapper Marie-Antoinette
Marolîes : mais vraiment, je n'ai rien fait' volontairement. »
Quatre protestations fusent ensemble, et Martiale calme son amie :
« Mais personne ne te reproche rien, je te dis. C'est le hasard.... Il était
impossible de deviner que ce Barbaro, acharné à nous retrouver, avait loué une
vedette à Cprfou, et suivait, pointe à pointe et baie à baie, tout le littoral de l'Ile
pour nous mieux chercher.... Et il était encore plus impossible de deviner que,
justement, son canot allait doubler la baie de Potami, dans la pénombre du
crépuscule, juste au moment que Marc et toi vous nous donniez cette joie
d'entendre, interprétée par toi avec une telle âme que nous en sommes toutes
encore bouleversées, cette œuvre émouvante de notre ami.... Comme tous les
Italiens, ce Guglielmo Barbaro est un amateur passionné de musique. Et avec
bien plus de raison encore que ces pêcheurs, ces villageois qui t'écoutaient, sans
que nous le sachions, du rivage, il a été, lui, de la mer, attiré par ta voix. Et il est
arrivé droit sur l'Aréthuse, à bord de laquelle, il a bien fallu, cette fois,
l'accueillir....
— Evidemment, fait Faïk ironiquement, on ne pouvait pas le jeter à l'eau.
— Dommage! lance, sur un ton qu'elle veut féroce, Paillette. Car pour
un accueil, sans te faire de reproches, capitaine... cela a été un accueil!
Réception au Champagne : on ne fait pas mieux!... »
199
Martiale allonge le bras, du bout des doigts pince l'oreille de la petite
brune, et riposte sur un ton de menace souriante :
« Mousse, mousse, tu deviens impossible... et si tu continues à manquer
de respect à tes supérieurs et à les juger du haut de ta cervelle pétulante, je me
verrai obligée de te retrancher ton quart de vin quotidien, et de te faire mettre
aux fers pour indiscipline répétée.... Avant de grogner, tu devrais bien réfléchir
et deviner que si j'ai reçu notre indésirable visiteur avec les honneurs du
mousseux, c'est que je n'ai encore jamais vu capturer les mouches avec du
vinaigre....
__ Ni même avec cette bibine qu'on appelle ici du résiné, interjette Gaït
entre haut et bas.
__ Et que, continue la capitaine, ce maître curieux étant
tombé dans notre fête improvisée, j'ai tout de suite pensé que nous étions
prises au piège et que le meilleur moyen d'en finir avec messire Barbare est de
lui faire bon visage, et de lui raconter nous-mêmes l'histoire que nous désirons
qu'il croie....
— Bravo pour le Pacha! crient trois voix.
__ A condition que dans l'histoire que tu vas lui administrer, il n'y ait pas
un morceau de celle de notre Ji-Ji, bien entendu! » ne peut se tenir de lancer
l'obstinée Paulette, « et si tu imagines en plus de l'inviter à déjeuner, ce
crampon, comme c'est le mousse qui fait la cuisine, la mousse fourrera de la
mort-aux-rats, ou au moins de l'ipéca, dans la casserole, et remplacera le
bourgogne par une ration de limonade purgative,. Voilà! »
Martiale coupe net le rire qui éclate autour d'elle à cette sortie :
« Assez plaisanté. Nous perdons notre temps. On bouge sur le canot-
moteur,... et à terre nos camarades sortent de leurs tentes. Par conséquent, vous
quatre, la consigne est de me laisser faire la conversation, et de vous taire,... quoi
que je dise. Compris?
— Compris! répondent quatre voix.
__ On fera les bêtes : compte sur nous! accepte Paulette.
En attendant, je peux terminer le lavage?
— J'allais t'y inviter, ma chère. Et vous autres, donnez-moi la main pour
achever la toilette de notre Aréthuse et les nôtres. Le bateau et l'équipage doivent
être irrésistibles aux yeux de l'insupportable Barbare. »
Et, en moins d'une heure, la consigne est si bien observée que lorsque
Jean et Marc arrivent à bord dans une embarcation de Potami, le yacht, au bâton
de poupe duquel bat doucement le pavillon français, présente un pont passé à la
brique, des cuivres étincelants, des voiles ferlées sous leurs guis et cornes, et des
cordages lovés artistement à leurs postes. En même temps que les cinq matelots
du bord se sont transformées en navigatrices de plaisance, à la mode des stations
balnéaires : Martiale en vareuse à boutons d'or, casquette de yachtwoman et jupe
de flanelle blanche, les jumelles en identiques blouses marinières flottantes à
grands cols bleus, longues cravates de soie, et larges jupes courtes, Marie-
200
Antoinette Marolles en tailleur de tissu clair à la dernière mode; Paulette elle-
même a troqué son ordinaire costume garçonnier contre une tenue marinière du
même genre que celles des deux Bretonnes, Changement si complet que,
escaladant la lisse du yacht, Marc encore tout heureux de son succès enlevé
d'enthousiasme au cours de la soirée impromptue, et Jean, toujours assez
sombre, ne peuvent retenir un mouvement de surprise. Mais, sans perdre un
pouce de son allure nouvelle, Paulette s'est glissée entre eux, les saisit chacun
par un poignet, et, sans qu'un muscle de son visage bouge, elle laisse filer entre
ses dents :
« Consigne du Pacha.... Tenues de régates internationales.... Ne s'étonner
de rien et dire comme elle....
— Mais, commence Marc, je ne saisis pas...,
— Chut!... on commence », tranche Paulette qui, des doigts de chaque
main, administre discrètement un pinçon aux poignets qu'elle a pris à sa droite et
à sa gauche.
Les deux jeunes gens la regardent, se regardent ensuite, mais n'ont pas le
temps de faire un geste, ni de dire un mot.... Car, ayant levé l'ancre, le canot-
moteur qui bat lui-même le pavillon de la Grèce à raies bleues et blanches, vient
se ranger bord à bord avec la goélette : et, avantageux à sa coutume, Guglielmo
saute sur le pont, le chapeau à la main, l'appareil photographique en bandoulière,
le bloc-notes sortant d'une poche. Il veut commencer une phrase dans laquelle il
va exprimer, avec force adjectifs, dans son français chantant, la joie qu'il a
ressentie à rejoindre la goélette la veille au soir, et de l'accoster juste au moment
que cet admirable concert dont....
Il n'a pas le temps de terminer sa phrase; car Martiale Cartier, très femme
du monde recevant à son bord, lui coupe la parole et ne la lui laisse plus
reprendre malgré tous les efforts que le journaliste tente désespérément.
« Tout le plaisir a été pour nous, signor Barbaro.,.. Je ne vous représente
pas mes jeunes compagnes de voyage : vous les avez vues toutes avec moi sur le
quai de Pizzo, à l'exception d'une seule cependant, mais étant donné que cette
jeune fille est le portrait vivant de sa^ sœur, c'est tout à fait comme si vous
l'aviez vue elle-même ce jour-là,... et d'ailleurs vous l'avez remarquée hier soir,
durant notre rencontre improvisée.
- Oui, oui, essaie de commencer l'Italien, et justement ceci m'explique....
— Ces messieurs aussi, vous les avez vus hier soir,... nos excellents
compagnons de voyage, le compositeur Marc du Viguier que vous avez
applaudi hier aussi....
__ Ah! maestro, je... », recommence le journaliste, qui
sort son carnet et ne peut en dire davantage.
— Le graveur Jean Juilliard, l'ami, le compagnon fidèle du maestro qui
est ici, afin de préparer les décors de l'opéra que vous ayez entendu....
— Ah! signor pittore, trop heureux... de... », essaie de dire Barbaro qui
saisit son appareil photographique.
201
Jean a froncé les sourcils, fait un pas en arrière. Mais déjà, la capitaine a,
encore une fois, tranché net la phrase du rédacteur maritime de la Revista
Navale Italiana. Et avec une volubilité et une voix de tête qui manquent faire
pouffer de rire ses camarades n'osant se regarder, Martiale continue, enfile les
phrases les unes dans les autres, multiplie les mots, les gestes et étourdit
complètement son interlocuteur tout en lui répétant à chaque instant :
« Et surtout, interrogez-moi,... demandez-moi ce que vous désirez
savoir,... nous sommes toutes et tous trop heureux de vous rencontrer... pour
vous dire combien nous nous plaisons dans cette admirable région, en par-
courant ces sites merveilleux dressés sous ce ciel éclatant devant cette mer
grandiose que dominent les innombrables fantômes des illustres héros de
l'Antiquité, dont nous .sommes idolâtres.... »
Une avalanche de mots, un déluge d'adjectifs, un ruissellement de termes
emphatiques dont un autre que Barbaro apercevrait bien vite qu'ils ne surgissent
sur les lèvres de son interlocutrice que pour l'empêcher lui-même de parler et
d'interroger en interviewer professionnel qu'il est d'ordinaire. Sous cette parole
inlassable qui semble ne devoir pas s'arrêter, le journaliste perd pied; il cherche à
arrêter ce flux débordant, et jette des regards désespérés en direction de Manette
en qui il a reconnu son interlocutrice de la poste de Pizzo, et à qui il espérait
bien faire une cour empressée. Mais Martiale ne le laisse parler à personne, ni
répondre à elle-même.... Qu plus exactement, elle fait les questions et les
répliques elle-même : lui mettant la main sur le bras dans un geste autoritaire
tout à fait gracieux, elle s'interroge elle-même, et littéralement dicte au
journaliste désemparé un article éblouissant de haute fantaisie qui raconte
n'importe quoi, n'importe comment.... Et elle ne s'arrête qu'un instant, comme
hors d'haleine pour laisser enfin à Barbaro la possibilité de poser cette question
attendue par elle :
« En somme, si je comprends bien, signorina, vous auriez quitté la France
afin de faire tête à un pari?...
— Tout à fait cela, oui,... un pari,... en effet....
— Un gros pari sans doute?...
— Enorme, bien entendu!
— Plusieurs millions peut-être?
— Ah! excusez : ici, secret du jeu!
— Je comprends,... je comprends,... et contre qui?
— Excusez encore : une personnalité telle qu'elle exige la discrétion.
— Parfait,.., parfait,... je saisis.... Et en partant d'ici, vous allez où?
- Qui sait? Pôle Nord? Pôle Sud? mystère!... Autrement n'est-ce pas...?
— Oui, oui, oui,... c'est vrai. »
A ce moment, du canot-moteur le patron surgit qui, dans un italien
mélangé de grec, attestant le soleil qui monte, et gesticulant, tout en parlant avec
autorité, interpelle l'Italien vivement. Celui-ci essaie de discuter. L'autre insiste.
Et Barbaro se tournant vers Martiale, tout en lançant un long regard à Manette,
202
s'excuse : il n'a loué ce canot que pour vingt-quatre heures, et le délai est déjà
dépassé; le patron ne veut pas attendre davantage; il doit regagner Corfou où il a
d'autres clients convenus,... il veut partir tout de suite.
« Comment, vous ne restez pas déjeuner à notre bord? proclame Martiale :
nous comptions sur vous, signor! »
Le journaliste lève les bras au ciel. Il est désolé. Il est au désespoir. Mais
il lui faut regagner Corfou sans délai,... d'autant qu'il y a là-bas une affaire très
intéressante qui va lui fournir un article pour un autre journal d'Italie, le
quotidien Vesuvio dans lequel il écrit aussi :
« Songez donc.... On a arrêté un certain Jackson, bandit américain
recherché depuis longtemps,... signalé par toutes les polices, gangster notoire
spécialisé dans les coups de main, et suspect d'être venu à Corfou soit pour
cambriolage de l’Achilleion, soit pour trafic de drogue. Le certain est qu'il a
insulté gravement une jeune touriste française dans un autocar, avec tant de
véhémence que les autres voyageurs et le mécanicien l'ont dénoncé en rentrant à
Corfou, que la police l'a interrogé, a découvert son identité véritable, l'a arrêté et
qu'il va être extradé. Alors, vous comprenez, il faut que j'arrive le premier pour
le photographier : quel article! »
Cette fois, Barbare ne s'est pas aperçu qu'on l'a laissé parler autant qu'il l'a
voulu, que les jumelles se sont regardées, que Jean Juilliard a relevé la tête,
cependant que Paulette lui saisissait la main à la dérobée, et que, sur le pont du
yacht, il tombe un silence avant que Martiale réponde enfin, et de sa voix
ordinaire :
« Oh! monsieur, ne vous excusez point. Nous comprenons à merveille. Le
travail professionnel avant tout,... et ce qui vous attend là est d'une telle
importance pour vous.... »
L'Italien s'exclame :
« Capitale, mademoiselle!... capitale! Songez donc : un bandit
international, un ennemi public n° 1, dit-on,... capturé dans ces circonstances
mystérieuses,... et je suis le seul journaliste à pied d'œuvre.
— Alors, partez, monsieur, partez vite.... Nous serions désolées de vous
mettre en retard.
- Oh! pas plus désolées que moi de quitter des hôtesses et hôtes si
charmants, des jeunes Françaises si audacieuses dans toute leur grâce
féminine, deux si grands artistes, le musicien, le peintre.... Oh! mais vous
allez voir quel article je vais écrire sur vous!... »
Martiale ne peut retenir une ironie que l'autre ne comprend pas :
« Non, non, ne vous pressez pas : le bandit d'abord,... il est bien plus
intéressant pour le public!
- Du tout, du tout,... vous et le bandit, le bandit et vous! je publierai les
deux.... Et nous nous reverrons, nous nous reverrons, je vous le promets, je
suivrai vos exploits de conquérantes des mers.... A bientôt! Et permettez.... »
203
Avant que personne ait compris ce qu'il allait faire, Guglielmo Barbaro
s'est élancé, il saisit à l'inattendu la main de Manette stupéfaite, la porte à ses
lèvres dans un geste brusque et emporté, puis crie :
« Pour vous toutes cinq à la fois! Arriuedere! e viva Francia! »
Puis, d'un autre saut, il franchit la lisse, saute dans son canot-moteur en
ordonnant :
« Avanti!... Pronto... prontissimo! »
Dans un tourbillon d'écume, l'hélice a démarré, l'embarcation bondit
proue fendant l'eau, tandis que le journaliste se retourne encore une fois et, les
deux mains en porte-voix, clame à tue-tête :
« L'article sur vous, où dois-je... vous... l'envoyer? »
C'est Paulette qui, grimpée sur le bout-dehors, lui répond à tue-tête :
« A Santiago-du-Chili!... poste restante!... avec faire suivre... au
Groenland!... »
Mais le canot-moteur est déjà si loin que l'Italien n'entend ni la riposte de
Paulette, ni la formidable gaieté qui secoue l'équipage entier de la goélette et les
deux passagers :
« Ah! fait Gaït, nous avons décidément tous les arts à bord. Si Manette est
une belle cantatrice, toi, Martiale, tu es une fameuse comédienne. »
Tandis que Marc du Viguier, laissant percer une pointe de jalousie,
prononce :
« Je crois, ma chère interprète, que vous avez produit une impression
vraiment... fulgurante sur ce brillant galantuomo.
— Au fond, continue Martiale, c'est toi, bien plus que l'Aréthuse qu'il
suit avec acharnement depuis la rencontre à Pizzo.
— C'était d'ailleurs charmant, ce baise-main pour nous toutes sur les
doigts de Manette », proclame Faïk.
La jolie rousse a un geste d'humeur :
« Ah! vous m'agacez tous à la fin. Je m'en moque pas mal, de votre
Barbaro! D'ailleurs,... d'ailleurs,... ce n'est pas mon type,... pas du tout. »
Et, avec une rougeur subite sous le regard de ses camarades et de Marc du
Viguier, Marie-Antoinette Marolles s'enfonce dans le creux d'un transatlantique
et se met à feuilleter avec énervement une luxueuse revue de modes qu'elle a
reçue dans le courrier rapporté de Corfou par Faïk, le jour de la fameuse affaire
des jumelles, et qu'elle tenait à la main pour se donner une contenance pendant
la visite de l'Italien.
Cependant Paillette s'est rapprochée de Jean debout à l'avant et les regards
fixés sur la nappe du canal de Corfou comme s'il voulait lui arracher le secret du
collier impérial. Et à nii-voix, elle fait :
« Alors,... puisqu'il est en prison, le tueur de votre rival, nous allons
pouvoir reprendre, sans aucune crainte, nos sondages, pas vrai, Jean? »
Le graveur s est retourné et, son visage à présent tout transformé d'espoir,
il répond immédiatement sans comprendre le ton un peu triste de la jeune fille :
204
« Dès demain, voulez-vous, Paulette? »
Tout d'un coup, il sursaute : son nom vient d'être prononcé à l'arrière :
« Jean?... Jean Juilliard? Venez donc un peu ici. »
Intrigué, il descend de l'étrave, la petite Bourguignonne le suivant, et il
s'avance vers le groupe, formé au pied de la roue — Martiale, les jumelles et
Marc penchés au-dessus de la revue tenue ouverte par Manette —, qui l'a appelé
d'un ton bizarre.
« Qu'est-ce qu'il y a?
— Elle se nomme comment?... votre Miss Ellen?... »
L'artiste s'arrête, interdit :
« Mais Ellen.... Spencer.
— De Chicago?
__ Oui. Son père est, ou se dit : roi de l'électricité.
Et alors? »
Martiale a pris la revue des mains de sa camarade; elle la tient largement
ouverte à la page du milieu, une luxueuse photogravure, et la tend à Jean :
« Alors,... voilà,... mon ami.... »
L'artiste a pris l'image offerte.... Et il lui semble que tout chancelle autour
de lui,... que l’Aréthuse, à son mouillage, est soudain secouée par une furieuse
lame de fond,... que le ciel lumineux devient tout noir,... que l'île et la côte en
face s'effondrent dans la mer.
Car, sous les regards apitoyés de ses compagnons, et tandis que Paulette,
le cœur battant, se penche par-dessus son épaule, sous la photographie d'une
mariée au sourire à la fois radieux et dominateur, qu'accompagné un homme de
haute taille au masque exotique et dur, qu'il reconnaît tous deux, il lit cette ligne:
Miss Ellen Spencer vient d'épouser le señor Luis-Fernando-,José-
Gonzalez Rodriguez y Calatras, de Mexico.
Un long moment, Jean demeure immobile, tout droit, le masque
absolument figé comme si son visage s'était instantanément durci en pierre, les
yeux agrandis et fixes, limage tenue droite devant lui par deux mains qui ne
tremblent pas : on dirait une figure de cire dont toute vie se serait soudain
retirée, une statue.
A deux pas, immobile elle aussi, mais les lèvres tremblantes sous des
prunelles luisantes d'angoisse, Paulette est là, prête à retenir l'artiste s'il
s'écroulait sous la brutalité du choc. Mais Jean demeure toujours rigide, comme
si toute pensée s'était envolée de lui : un homme foudroyé.
Un temps passe, qui semble interminable.
Enfin, Martiale s'avance. Doucement, elle retire des doigts qui, au contact
de leur glace, la font frissonner, la publication mondaine qu'elle rend à Manette,
puis, aidée de Paulette, elle prend Jean aux épaules et l'entraîne. Sans prononcer
un mot, sans esquisser un geste, le malheureux garçon se laisse conduire à l'un
des grands fauteuils de toile, au pied du mât de misaine, et il s'y assied toujours
aussi absent qu'un automate. Après avoir échangé avec Manette un sourire
205
navré, Marc s'approche; il se penche sur son ami; il veut parler. Mais une main
se pose sur son bras : Geneviève Trévarec est là, un doigt sur les lèvres,... non, il
vaut mieux ne rien dire,... le silence. D'ailleurs quels mots pourrait-on
prononcer? Le choc a été un coup d'assommoir. Le cerveau n'a pas achevé de
l'enregistrer, encore moins de réagir : il faut attendre.
Accroupie à même les planches de ce pont que, quelques heures
auparavant, elle briquait avec son entrain coutumier, Paulette est immobile au
pied du fauteuil; et, bras croisés, tout son petit visage bouleversé et tendu, elle
regarde ainsi de bas en haut Jean, de qui le visage a pris maintenant la blancheur
mate d'un masque de craie.
Assis, les bras abandonnés sur les accoudoirs, le buste demi-affaissé, les
lèvres blêmes dans la face comme vidée de sang sous le coup de l'émotion trop
profonde et trop brutale à la fois, le graveur semble absolument insensible, ses
prunelles fixes regardant devant lui sans plus rien voir.
« Il ne serait pas plus absent du inonde extérieur s'il se trouvait en «
anesthésie » sur un « billard », murmure Geneviève Trévarec reprise par ses
souvenirs tout proches d'externat des hôpitaux.
« Aussi bien, c'est un véritable choc opératoire approuve Martiale • toi qui
es de la partie, cela peut durer combien de temps cet état-là? »
La Bretonne a un geste d'ignorance :
« Dans une hypnose pareille, un autre choc en sens contraire pourrait être
dangereux. »
Sur la goélette, une consternation plane, et qui se prolonge.
Une heure.... Puis une autre heure commence.
Enfin Paulette, qui est presque aussi livide que le graveur, jette une
exclamation sourde.... Sur le fauteuil, Jean vient de remuer,... très doucement et
comme par gradations insensibles : on dirait, — en effet, Faïk a jugé exac-
tement, — le réveil d'un opéré s'arrachant insensiblement à la pesanteur des
insensibilisations chimiques.
Et, en cercle autour de lui, tous regardent avec anxiété, attendent sans mot
dire. Paulette s'est un peu soulevée sur ses genoux, et dans ses mains où bat la
fièvre, elle a pris les deux mains toutes froides du jeune homme; puis, la gorge
battante, elle regarde le sang qui, par petites ondes successives, commence de
remonter aux joues livides. Les lèvres reprennent leur couleur peu à peu, et
s'empourprent doucement. Dans les prunelles atones, une lueur renaît, et les
pupilles, si fixes, se reprennent à vivre sous les paupières qui recommencent de
cligner doucement. Sur les mains que les siennes essaient de réchauffer entre ses
paumes, par un geste spontané, Paulette Montrachet s'est penchée, et, sans
qu'autour d'elle ses camarades aient même la pensée de s'en étonner, elle met un
baiser sur les phalanges encore inertes qui, peu à peu, reprennent vie.
Enfin, après une attente qui a semblé à tous démesurément longue, un tout
mince, un tout pâle sourire se dessine sur le visage si grave, et détend les
commissures de la bouche.... Sans avoir perdu connaissance à aucun instant,
206
Jean Juilliard a subi, certainement, le heurt qui saisit et pétrifie pendant un long
moment les f"ii droyés dont le fluide, tombé du ciel dans un coup d'éclair, a,
pendant un long moment, annihilé, en les engourdissant, toutes les fonctions du
corps entier.... Maintenant, il regarde ses compagnons l'un après l'autre, comme
s'il essayait de lire sur leurs figures ce qu'ils pensent. Puis, la conscience lui
revenant entièrement, et avec elle le souvenir, il articule très bas et très
lentement :
« Eh bien, oui,... voilà.... »
Un silence. Un petit rire muet et infiniment triste. Puis s'adressant à tous :
« Voilà,... c'est fini.... »
Il abaisse les yeux vers Paulette dont les prunelles embuées de larmes se
posent sur les siennes; il serre doucement les doigts qui tiennent les siens, et il
achève, pour elle seule cette fois, et avec un grelottement mouillé dans la gorge :
« Mais oui,... ma petite amie,... fini. Voilà.... »
Et cela est si infiniment triste, cela trahit un tel et si profond déchirement
intérieur que Paulette, toujours agenouillée, éclate en sanglots, tandis que,
derrière elle, les autres se détournent pour cacher leur émotion, et que Marc du
Viguier mâchonne entre ses dents des mots de colère qu'il n'articule pas....
Mais, dans ce mouvement, Martiale a fait face à la terre, et elle réprime un
sursaut en apercevant, sur le bord de la grève, un groupe, des hommes, des
femmes, des enfants, qui unissent leurs forces pour faire glisser du sable en eau
profonde un lourd canot dans lequel se tiennent huit ou dix silhouettes, et qui
prend, avec quatre avirons, la direction de l'Aréthuse :
« Ah! non, par exemple : des visites! ça n'est pas le moment! »
Elle n'a pas le temps d'en dire davantage.... Nagé à toute vigueur,
l'embarcation corflote a déjà couvert les deux cents mètres qui séparent le ressac
de la goélette. Et reconnaissant trois des occupants, Geneviève Trévarec arrête le
geste du bras de sa capitaine :
« Impossible de dire non. C'est le garçon que nous avons sauvé de la
tortue,... avec ses parents. »
Le canot est déjà bord à bord. Soutenant leur fils qui porte le bras et
l'épaule toujours étroitement bandés du dernier pansement que, la veille, est
encore venue, à la maison familiale, lui faire Faïk --le père et la mère parlent
tous deux ensemble à hautes voix claires; et l'adolescent les imite. Un
grincement de bois contre bois : et les trois sont passés de leur barque sur le
pont, quatre autres, hommes et femmes, les suivent : toute la famille
évidemment. Et vers Faïk, vers Martiale, les bras se tendent chargés de
cadeaux : des fruits, des poulets tout plumés, des mottes de beurre, deux outres
de vin, plusieurs tapis bariolés, des œufs, du lait, des objets de cuivre cu-
rieusement martelé, une longue broderie que deux petites filles déploient en riant
de toutes leurs dents.... Et ces gens parlent, se coupant les phrases les uns des
autres, chacun voulant d'autant mieux dominer les autres qu'il sait être plus
deviné que compris, et qu'il veut à toute force faire valoir son cadeau personnel.
207
Si bien qu'en cinq minutes, un véritable étalage de bazar est accumulé devant
Martiale Cartier et les deux Bretonnes, car un deuxième et un troisième canots
ont rejoint le premier.... Et c'est Potami tout entier qui, en un élan attendrissant,
vient mettre sa gratitude généreuse et bruyante aux pieds des Françaises,
Pour essayer de remercier, pour tenter de s'entendre, il faut faire appel à
Marc du Viguier dont la science linguistique est vite épuisée, lorsqu'il a répété
trois ou quatre fois les formules de politesse et les exclamations d'admiration
que sa maigre connaissance du grec moderne lui fournit. Heureusement les
villageois, de leur côté, mettent une inépuisable complaisance : ils approuvent
tout, riant très haut et très fort, ne se formalisant de rien, et, à grandes
démonstrations, serrent, chacun, trois ou quatre fois, les mains des membres de
l'équipage, puis aussi du compositeur, et, malgré que Paulette, inquiète, essaie de
mettre un frein à ces épanchements, avec autant d'énergie, celles de Jean
Juilliard dont cette manifestation de masse inattendue achève de dissiper
l'étourdissement.
A ce moment, une quatrième embarcation accoste, de laquelle,
respectueusement soutenu par deux rameurs, un grand vieillard descend, le plus
solennel type de palikare, avec une fustanelle plissée autour des cuisses, un gilet
richement brodé, et, sur la tête, une chéchia rouge à flot de laine bleue. Devant
lui, tous s'écartent. Il s'avance, regarde autour de lui en interrogation; et, aussitôt,
le jeune blessé de sa main valide désigne Geneviève avec une phrase qui signifie
évidemment : « C'est celle-là qui m'a soigné, qui m'a guéri. » Car le vieux, qui
est certainement l'Ancien du village, manifeste une surprise en voyant la parfaite
similitude de Marguerite à côté de sa sœur; mais reprenant promptement toute sa
dignité, il adresse aux jumelles une longue phrase aux sonorités fleuries. Et,
prenant des mains d'un de ses suivants un objet assez volumineux enveloppé
d'une étoffe écarlate de soie brodée, il semble expliquer que, pour un service tel
que celui dont il veut remercier, ne saurait être offert à ces bienfaitrices que
l'objet le plus précieux en sa possession de chef de Potami.... Aidé de ses
compagnons, l'Ancien dépose alors gravement sur le pont le mystérieux cadeau,
fait signe que l'étoffe qui le voile ne doit être retirée qu'après le départ des
donateurs, et jette aux siens un ordre bref. Une immense acclamation répond,
jetée par tous, hommes, femmes, enfants, qui, immédiatement, entraînant avec
eux le vieillard tout riant dans sa barbe et multipliant les signes de la main, se
rembarquent dans leurs canots, débordent et repartent vers la grève en chantant à
tue-tête une sorte de chœur joyeux scandant la nage des rameurs....
A bord du yacht, tous sont demeurés interdits et se regardent, aussi
étonnés qu'émus par la bonne grâce et la naïveté de cette manifestation populaire
toute" spontanée, qui laisse le pont encombré de cadeaux variés.
« Puisque c'est à toi, Faïk-Toubib, que le vieux monsieur a remis cette
dernière offrande de la gratitude potamienne, prononce enfin Manette, tu
pourrais peut-être avoir la curiosité de la déballer? Pour être si bien enveloppé,
ce doit être un bibelot de luxe,... et fragile : attention! »
208
Aidée de Marguerite, Geneviève précautionneusement déroule l'étoffe
rouge très belle par elle-même, sans doute ancienne, et marquée de broderies
d'or en partie usées. Et, de cette enveloppe précieuse sort, sur deux montants
droits prodigieusement polis par un usage sans doute plusieurs fois séculaire, un
métier à tisser garni d'un appareillage d'os et d'ivoire dont les plaques portent des
dessins géométriques gravés en creux à la pointe d'acier dans un émail bleuté.
Un même cri sort de toutes les poitrines. Car, du doigt tendu, sans pouvoir
articuler un mot dans sa stupeur, Geneviève montre à Marguerite, prise d'un
tremblement subit, une ligne de caractères dessinés sur le socle par des têtes de
clous en cuivre :
209
XIV
210
spontané, elle demeure le stylo levé sur la phrase commencée, et relève les yeux
vers la gravure encadrée à la cloison du carré.... Sous la morsure d'un burin
ayant fouillé le cuivre de la planche, c'est lui, le grand ancêtre des Cartier de
Saint-Malo, Jacques, qui donna la splendeur du Canada au roi François pour en
faire la Nouvelle-France.... Jacques, le grand héros dans toute cette lignée de
capitaines hauturiers, enfants de Saint-Malo, chevaliers de la mer et laboureurs
des océans, dont elle, leur descendante, a voulu, en cet âge nouveau où les
femmes maintenant concurrencent les hommes en tous les domaines, continuer
la tradition des chercheurs d'aventures qui n'ont jamais connu plus grande joie
que de braver l'inconnu et de transformer tous les caps des Tempêtes à la mode
conquistadore, pour en faire autant de caps de Bonne-Espérance.
Une paresse inattendue la prend, la capitaine Martiale Cartier maîtresse
après Dieu de i'Aréthuse, et l'arrête au plein milieu de sa lente et réfléchie
rédaction quotidienne, tandis qu'un demi-sourire détend ses lèvres à la pensée de
ce voyage-ci tout rempli d'inattendus.... Le départ de France avec le projet de
servir ses deux compatriotes de Bretagne mor-bihannaise, Marguerite et
Geneviève Trévarec dans leur recherche d'une relique insigne autant que lé-
gendaire, ce métier à tisser prétendu de Pénélope, recueilli, puis égaré par leur
aïeul à elles deux, soldat de l'Empereur premier aux îles d'Ionie. Cette
navigation si bien commencée avec, en plus, deux bonnes camarades bien
différentes : .la jolie Marie-Antoinette Marolles qui sait si bien oublier ses
raffinements d'élégante mondaine lorsque la manœuvre l'exige, et Paulette
Montrachet avec ses allures garçonnières de cheval échappé, toute trépidante à
la fois de cœur et d'emportement sportif.... Un magnifique équipage en vérité, et
qui, dans la rivalité avec les navigatrices maritimes d'Angleterre et d'Amérique,
fait honneur au pavillon de France hissé à Ja poupe du yacht.
Et le sourire s'accentue au souvenir de la succession d'aventures tombant,
comme par un malicieux hasard, sur la goélette : poursuite indiscrète du
journaliste italien Barbaro, sauvetage de Jean Juilliard et part prise,
d'enthousiasme, à la périlleuse et vraiment bien extravagante recherche conduite
par l'imprudent soupirant de la professionnal beaiity d'Amérique Ellen Spencer,
rencontre du compositeur Marc du Viguier venu à l'aide de l'expédition. Autant
de rebondissements plus imprévus les uns que les autres, terminés brutalement
par la cruelle déception abattue sur Jean, et par, le même jour, la remise aux
mains des jumelles du fameux métier à tapisserie portant, pour authentification,
le nom du colonel Trévarec et qui, échappé au tremblement de terre destructeur
d'Ithaque, et considéré à Potami comme l'objet le plus précieux d'une famille
détruite, avait été jugé par le village entier le seul cadeau digne du médecin
Geneviève ayant sauvé un enfant blessé à la pêche.
La capitaine hoche longuement la tête. Du portrait de Jacques Cartier en
sa tenue de navigateur du XVIe siècle, ses yeux reviennent au livre de bord et à
la ligne interrompue au milieu d'un mot.
211
Elle réfléchit encore; du bout des dents mordant nerveusement son stylo,
elle murmure :
« Pas commode à raconter tout cela.... Un journal de bord n'est tout de
même ni un roman d'aventures, ni un scénario de film policier. Et pourtant il faut
y inscrire la vérité, toute la vérité, et rien que la vérité comme devant un
tribunal. C'est sérieux, un livre de bord : ça peut mener loin quelquefois.... »
Elle tend l'oreille : de l'extérieur vient, à travers l'épaisseur de la coque ce
frisselis régulier et très doux de l'eau marine déchirée par l'étrave la tranchant
comme une lame d'acier fait d'une soie. Et la table, légèrement inclinée sur le
flanc tribord, en même temps que le lent mouvement d'un tangage régulier,
prouvent que l'Aréthuse poursuit sa marche normale sur les houles apaisées. Le
regard de la jeune commandante se pose sur le baromètre enregistreur fixé,
devant elle, par deux écrous sur une tablette; elle constate le tracé que dessine la
plume automatique en encre violette sur le tambour de papier pivotant à
mouvement d'horlogerie, et elle prononce :
« 771.... Le beau temps se maintient,... et le vent de terre aussi.... Je peux
donc continuer bâbord amures, et j'enlèverai tout le Péloponnèse à la bordée,
jusqu'au cap Matapan.... »
Elle attire à elle une carte marine déployée sur la table, et de la pointe du
stylo suit la côte, tout en prévoyant :
« Là,... je doublerai l'île Kapsali,... et puis... ça dépendra de ce que je
trouverai comme vent pour faire cap sur la Crète.... puisqu'ils ont tous demandé
à aller voir le palais de Minos à Knossos... pour se changer les idées. »
La main repousse la carte, tandis que, monologue continuant, la Malouine
fait :
« Rudement besoin qu'elles soient changées les idées, en effet,... Surtout
celles de ce pauvre Jean Juilliard. Ah! pour une secousse, celui-là, il peut dire
qu'il en a reçu une fameuse.... Pauvre garçon...! »
Et,un attendrissement prend Martiale qui revoit et entend la fin de la scène
lorsque le jeune graveur a repris possession de lui-même et qu'il a vu, devant lui,
Paulette en larmes, et ses compagnons consternés :
« Pleurer, petite amie?... Non, vous, faut pas pleurer. Moi, vous voyez, je
ne pleure pas.... Un rêve,... un beau rêve qui éclate comme une bulle de savon,
ça fait mal évidemment, très mal même.... Mais on s'en remet, rassurez-vous. Et
puis on a la satisfaction de voir que si son rêve à soi s'est évanoui, ceux des
autres se sont réalisés. Car c'est la terre des rêves, ces îles Ioniennes.... Mon rêve
à moi, retrouver au fond de la mer et passer au cou d'une fausse idole sans cœur
et sans cervelle, le collier de l'impératrice,... il s'est dissous dans l'air, comme un
fantôme poursuivi par un fou. Mais deux autres rêves se sont réalisés dans ce
pays merveilleux. Toi, Marc, le tien, ton drame lyrique, Sapho, non seulement
terminé, mais traduit, matérialisé par la voix et l'émotion d'une interprète
inattendue, Manette.... Vous permettez, tous les deux, que je vous dise : Manette
tout court, n'est-ce pas?... Et vous, les deux sœurs, le vôtre, ce métier à tisser de
212
la reine qu'un miracle a fait reparaître devant vous alors que vous aviez perdu
tout espoir de le jamais retrouver.... Alors, de vous voir ainsi heureux, tous... par
la réalisation de vos rêves à vous,... moi, je suis content,... bien content,... vous
savez,... oh! si content! »
Et la phrase s'est achevée dans un sanglot, tandis que Jean, se levant
brusquement, est allé s'affaisser à l'avant, derrière le mât de misaine, cherchant
la solitude dans un dernier sursaut....
Au souvenir de cette scène, Martiale sent un goût amer lui monter de la
gorge aux lèvres, et elle répète :
« Malheureux garçon.... »
Puis elle reprend :
« Les deux autres rêves : le drame lyrique, d'accord! Pour le métier à
tapisserie de Mme Pénélope, hum! ancien, je veux bien, très ancien c'est
probable.... Celui de la femme d'Ulysse? je ne voudrais ni manquer de res pect à
la mémoire du colonel Corentin Trévarec qui, probablement n'y connaissait rien
et a cru ce que lui racontait sa belle-famille d'Ithaque aujourd'hui disparue, ni
froisser Gaït et Faïk prêtes à jurer que la noble dame, dont Homère raconte
qu'elle défaisait la nuit ce qu'elle avait tissé le jour... Odyssée, chant II,... a usé
ses doigts et ses yeux sur ce petit meuble. Mais,., mais,... sur le livre de bord,
j'inscrirai : « le métier supposé de la reine ». On verra par la suite.... »
Elle écrit posément deux lignes, les relit, puis :
« Ça ira comme cela.... Maintenant, cela devient facile.... Quelques mots
d'explication.... Le conseil de bord réuni décide de quitter le mouillage de
Corfou et, à titre de repos et distraction, de partir en croisière à travers les îles
de l'Archipel, en commençant par la visite de la Crète. En décision de quoi,
profitant de la montée du baromètre et de l'établissement d'une brise de terre
soutenue, Z'Aréthuse a hissé toute sa voilure et fait roule cap au sud, bâbord
amures, par mer belle et ciel clair.... »
Deux coups secs à la porte. Martiale se retourne :
« Entrez. »
Le panneau d'acajou ciré glisse dans son imposte, et Gaït paraît.
« Pourquoi me déranges-tu? Révolte à bord? »
La Bretonne met deux doigts à son front :
« Non, cap'taine.... Mais : une nouvelle, et une question....
- Importantes, les deux?...
—C'est selon....
— Alors, parle.... La nouvelle?
— Radio : un poste vient d'annoncer que le bonhomme arrêté par la police
de Corfou et dont tous les journaux d'Europe reproduisent la photographie prise
par un certain journaliste Guglielmo Barbare....
— Encore lui?....
213
— Toujours lui.... Est bien un bandit international des plus dangereux,
recherché par huit ou dix polices différentes pour assassinats divers, trafic de
drogues, vol de documents atomiques et autres menues peccadilles..,. »
Martiale s'est levée :
« Eh bien, ma chère, félicitations.... Tu l'as échappé belle le jour où tu lui
as fait une passe de judo à cet aimable monsieur.... et ta sœur aussi, quand il l'a
pourchassée à l'autocar de l'Achilleion.... Et Jean Juilliard aussi l'a échappé de
justesse. Mais il a vraiment de jolies relations son heureux rival, le mari de la
fameuse Miss Ellen.. ! Notre passager a écouté cela?
- Oui, la radio marchait tout haut sur le pont, et il était assis à quatre pas
avec Paulette...,
- Toujours demoiselle de compagnie infirmière, notre Bourguignonne?
— Toujours, cap'taine.... Tu sais : maintenant que toute la voilure
est étarquée, il n'y a qu'à laisser porter en surveillant les écoutes. »
Martiale Cartier incline la tête : « D'accord.... Et la question?
— Posée par un passager. —; Le même?
— Non, l'autre, Marc du Viguier. - Qu'est-ce qu'il veut savoir?....
— Moitié sérieux, moitié plaisantant, il voudrait te demander si c'est vrai
qu'à bord d'un navire en haute mer, le capitaine a tous les pouvoirs de l'état
civil?.,. »
La Malouine hausse les épaules :
« Mais naturellement,... tout le monde sait cela.... Un capitaine est le
maître en tout et pour tout, dès l'instant qu'un navire est en navigation.... Qu'est-
ce que cela peut bien lui faire à notre maestro? »
Gaït prend une petite mine embarrassée :
« Ben, n'est-ce pas?... il se posait la question, et il la posait à ma sœur et à
moi, de savoir si, quand le capitaine est une femme, elle les a, ces mêmes
pouvoirs d'état civil?
— Naturellement, puisque à terre les femmes, à présent, dans les
communes sont maires.... Une capitaine, sur son bâtiment, c'est pareil qu'un
capitaine. Elle fait tous les actes civils, les naissances, les décès....
- Les mariages aussi, alors?
—: Les mari.... »
Martiale n'achève pas le mot : bouche entrouverte, elle regarde
Marguerite. Et toutes deux ensemble éclatent de rire :
« Ah! ça, par exemple,... si je m'attendais...! Alors, lui,... lui..!?
—: Et Manette,... ils sont d'accord.... Elle a plus de vingt-cinq ans : elle
peut se passer de l'autorisation de ses parents.... »
Du coup, la capitaine s'est laissée retomber sur son fauteuil; et elle répète :
« Ça... ça,.., pour le coup....
— Dame, fait Gaït aussi gravement qu'elle le peut... Tu es le chef
ici, donc tu as tous les pouvoirs d'un capitaine,..- y compris celui-là, ou tu
n'en as aucun.... Choisis. »
214
Et comme Martiale ne répond rien, la Bretonne articule .'« Un mariage à
bord de l’Aréthuse, unissant une matelot à un passager, et célébré au nom de la
Loi, par la capitaine en pleine mer,... voilà qui ferait un reportage sensationnel
avec photographie par notre ami Guglielmo Barbare ! »
La Malouine s'est relevée et cherche à se faire sévère :
« Dis donc, Je pense qu il plaisante, notre musicien?... et Manette aussi? »
Gaït n'a pas le temps de répondre, car, par la porte demeurée ouverte, la
voix de Faïk arrive :
« Dites donc, en bas,... vous deux, le soleil est à ras d'eau.... Il va falloir
allumer les feux de position,... et je ne peux pas cruitter la barre, moi....
— Comment? "sursaute Martiale.... Eh bien? et les deux autres, qu'est-ce
qu'elles font alors?... En voilà un équipage! »
Refermant d'un coup sec le livre de bord, la commandante a bondi, suivie
de Gaït qui rit d'un large rire silencieux en faisant signe à sa sœur, campée
debout à la barre, les deux poings fermés sur les poignées de la roue, les yeux
surveillant à la fois l'aiguille aimantée tremblant sur son pivot dans l'habitacle de
cuivre, et les toiles, écoutes raidies-...
A l'avant, sous les focs, assis l'un à côté de l'autre, Marie-Antoinette
Marolles et Marc du Viguier, parfaitement indifférents à ce qui n'est pas leur
entretien, causent à voix basse, presque tête contre tête, en confidence, et sans
prêter la moindre attention à l'admirable déploiement de la disparition du soleil
et de l'illumination du crépuscule sur la Méditerranée coupée de longues houles
lentes à reflets de nacre, de pourpre et de bleus violacés.
Au pied du mât, assis de même l'un près de l'autre Paulette Montrachet et
Jean Juilliard, au-dessus de qui la misaine étend sa courbe, causent eux aussi,
mais avec de longs intervalles.
Martiale, un instant, regarde en silence.
Puis, venant à Faïk, elle ordonne :
« Donne-moi la barre, toi,... et va allumer tribord.... Toi, Gaït, autant à
bâbord.... »
Le soleil a fini de couler bas dans l'ouest.
Vers l'est, les voiles noirs de la nuit commencent de monter dans le ciel
au-dessus d'une masse sombre qui est la côte du Péloponnèse, et ils se déploient
en larges draperies.
Tellement identiques de tailles, de traits, de silhouettes, de culottes et de
tricots de bord, qu'elles sont, comme toujours, absolument indiscernables l'une
de l'autre, et, dans ce bref mouvement, ont pu parfaitement changer l'une avec
l'autre sans que personne puisse le discerner, — les deux Bretonnes jumelles ont
pénétré ensemble, et sont presque aussitôt ressorties ensemble, ne faisant qu'un
bref passage dans le poste. Chacune tient un fanal à la main, d'un coup de
briquet l'allume, et, en même temps, escalade l'une les enfléchures de tribord,
l'autre celles de bâbord, pour atteindre les deux porte-fanaux accrochés à mi-
hauteur dans les haubans.
215
Deux vives lueurs étincellent aussitôt : verte à tribord, rouge à bâbord, les
feux qui, pour tous les bateaux venant à contre-bord dénoncent la route tenue par
la goélette, et parent aux abordages possibles dans l'obscurité qui va venir
grandissante par la nuit à ce moment sans lune.
Et comme, sous la main de sa capitaine, écoutes plus raidies dans un coup
de barre, l'Aréthuse s'est un peu plus inclinée sur sa joue de tribord, et se
soulevant, franchit une houle plus longue dans laquelle étincellent des
phosphorescences, les deux sœurs se rejoignent, et sans que Jean ni sa petite
compagne le remarquent, elles s'arrêtent au-dessus des deux causeurs. Juste le
temps de voir Paillette prendre des mains de Jean une photographie que le
graveur a tirée de sa poche intérieure, la regarder à la lueur un peu blafarde du
fanal de tribord, puis, d'un geste lent, la déchirer en quatre morceaux, étendre la
main et laisser les fragments tomber, par-dessus la lisse, un à un semés dans le
flot, avec cette phrase prononcée à mi-voix :
« Qu'elle aille rejoindre au fond de la mer Ionienne, le collier de perles
qu'elle avait exigé de vous, cette fille,,... et qu'elle, ni lui, ne reparaissent jamais
devant nous deux...! »
Gaït et Faïk sont déjà reparties. Elles regagnent l'arrière, et viennent se
placer l'une à droite, l'autre à gauche de Martiale, en disant de la même voix et
du même ton, en même temps, les mots réglementaires :
« Premier quart de nuit, cap'taine?...
- Ensemble à nous trois le soin », répond la Malouine qui ajoute : «
Saint-Malo et Vannes ensemble, l'Aréthuse sera bien menée. »
La brise, avec la nuit, fraîchit un peu. Les voiles sont encore plus pleines.
Et les manœuvres du gréement raidies se mettent à vibrer à leur coutume.
L'étrave plonge, coupe, taille à même la houle, puis se relève avant d'aller
attaquer la lame suivante. Le sillage se fait plus écu-mant derrière. Et, sur les
flancs, dans l'épaisseur des vagues tranchées, les phosphorescences se
multiplient et dansent éperdument.
Sans que Martiale qui, pourtant, les connaît bien, puisse savoir laquelle
des jumelles a parlé, une voix dit à sa droite :
« L'équipage se réduit,
- Nous étions cinq : tout à l'heure nous ne serons plus que trois »,
complète à gauche l'autre voix exactement pareille.
Et le dialogue continue sur le même ton, les deux se répondant :
« Trois jours que Manette ne met plus sa tenue de bord....
— Trois jours qu'elle a repris ses robes de terrienne....
— Demain, ce sera le congé illimité....
— Et après-demain, Paulette l'imitera....
- L'Aréthuse est une bonne fille de Bretagne : elle se laissera
bien manœuvrer par nous deux et toi. Nous sommes du même sang, elle et nous
trois....
-— Du même sang, oui, en effet », approuve enfin Martiale.
216
Et un silence tombe. La nuit est maintenant tout à fait venue dans le ciel et
sur la mer. Se balançant avec un faible tangage et un roulis presque insensible, la
goélette avance, un troisième fanal blanc hissé, suivant la règle, en tête de mât,
et les deux autres projetant leurs feux devant le yacht en pleine course l'un à
droite, l'autre à gauche :
« Feu rouge est Aventure, dit une des voix jumelles.
— Feu vert est Espérance », répond l'autre.
Alors, de la roue de barre que Martiale tient à pleines mains et sur laquelle
elle pèse de toute sa force, appuyée et encadrée de Gaït et Faïk, un chant s'élève
à trois voix s'entraidant, la capitaine reprise et soutenue par ses deux matelots,
tandis que la surface mouvante de la Méditerranée amplifie et prolonge les
paroles de l'antique ballade un peu arrangée par les trois chefs de quart nocturne:
commence Martiale;
217