DU MEME AUTEUR
Chez le même éditeur :
PRIÈRES EUCHARISTIQUES DES PREMIERS SIÈCLES
(aussi dans la coll. Foi vivante).
GUIDE PRATIQUE DES PÈRES DE L'EGLISE.
Traduction italienne, espagnole, allemande, néerlandaise.
Autres éditeurs :
PRIÈRES DES PREMIERS CHRÉTIENS. Fayard, 1952, 24° édition.
Traduction italienne, hollandaise, anglaise, allemande, espagnole.
Livre de poche.
LE MYSTÈRE DU SALUT. Coll. Credo, Pion, Paris, 1954.
Traduction allemande, italienne.
L'APOSTOLAT DU CHRÉTIEN. Coll. Credo, Pion, Paris, 1956.
Traduction italienne.
LA PRIÈRE, t. 1 : Le Nouveau Testament; t. 2 : Les trois premiers
siècles. Desclée, Paris-Tournai, 1959, 1963.
Traduction italienne, espagnole, anglaise.
LITURGIE ET APOSTOLAT. Cerf, Paris, 1964.
Traduction anglaise, portugaise.
VIE LITURGIQUE ET VIE SOCIALE. Desclée, Paris-Tournai, 1968.
Traduction italienne.
BAPTtME ET CONFIRMATION. Coll. Le Mystère chrétien, Desclée, Paris-
Tournai, 1969.
Traduction espagnole.
LE BAPIBME. Faut-il encore baptiser ? Fayard, 1971.
Traduction japonaise.
LA VIE QUOTIDIENNE DES PREMIERS CHRÉTIENS (95-197), Hachette, Paris,
1971, nouvelle édition.
Traduction italienne, espagnole, japonaise.
PATROWGIAE LATINAE SUPPLEMENTUM, Garnier, 1958-1974. 5 vol.
LETTRES CHRÉTIENNES, Grasset-Centurion, 16 vol.
Adalbert G. Hamman
Dictionnaire
des Pères de l'Église
Présentation des principaux écrivains
Lexique pratique des auteurs chrétiens
de l' Antiquité
Repères bibliographiques
Collectio n « les Pères dans la foi »
DESCLEE DE BROUWER
Ces hommes appelés
les Pères de l'Église
L'homme dont le métier est ou était d'écrire, est aliéné par son
œuvre. Il se présente non pas comme un homme mais comme
un livre. Au point que l'expression s'est forgée: « Il parle comme
un livre », ce qui n'est d'ailleurs pas un compliment. Il suffit de
songer aux conférenciers qui lisent leur texte.
Pour les doctes seulement, Clément d'Alexandrie est l'auteur
du Pédagogue. Tout le monde sait que saint Augustin a écrit un
livre de Confessions. Quelques-uns, alléchés par le titre, se
hasardent à l'ouvrir ; ils le referment rapidement, quand ils
s'aperçoivent qu'il n'étale pas avec indiscrétion le film de ses
amours illégitimes. Dommage ! Le lecteur allait y trouver
l'homme qui s'appelle Aurelius Augustinus.
Au lieu d'énumérer les ouvrages d'un auteur, mieux vaut
d'abord chercher à découvrir cet homme : découvrir l'homme
concret, vivant, de chair et de sang, de passion et de rancune,
faible ou violent. En définitive, son œuvre nous intéresse non point
tant parce qu'elle aligne sur les rayons de la bibliothèque quinze
volumes in 4°, mais parce qu'elle est l'œuvre d'un homme excep-
tionnel qui s'appelle Augustin; elle nous fait découvrir un homme,
et de surcroît, un homme chrétien, ce qui signifie : saisi par la
foi au Christ.
Les écrivains des cinq premiers siècles chrétiens que nou'S'
appelons les Pères de l'Eglise sont des physionomies, des carac-
tères bien tranchés, nettement dessinés. Il serait facile de leur
appliquer les classifications des caractériologues et voir en
Augustin un émotif actif secondaire, avec H. Marrou, en Jean
Chrysostome, un rétracté de base. Mieux vaut tout bonnement,
car il faut se méfier de toutes les classifications, savoir que
Grégoire de Nazianze était un angoissé qui avait besoin de cha-
PÈRES DE L'ÉGLISE 8
leur et de présence, Tertullien un pessimiste, indépehdant, insa-
tisfait.
En littérature, il faut tenir compte de la géographie. L'africain
Cyprien ne réagit pas comme le poitevin Hilaire, les Grecs ont
une sensibilité, une vigueur philosophique qui leur permet de
surclasser la plupart des Latins. Et nous ne parlons p·as de l'émo-
tion, du lyrisme des Syriens, d'un Ephrem par exemple.
Nous nous sommes évertués, en burinant les portraits, à décaper
le plâtre, dans lequel nos cohventions ont statufié ces grands
aînés et qui les empêche de vivre, de respirer, d'être eux-mêmes.
Notre souci constant a été de retrouver l'homme, qui parfoi~
fait vibrer le texte ou y laisse tomber une larme, avec sa sen-
sibilité, son intelligence que sa foi met au service de l'Evangile.
Si l'époque où vécurent Irénée et Cyprien n'est p•as idehtique à
celle d'Augustin ou de Grégoire de Nysse, elle l'est encore moins
à la nôtre. Il importe, pour la comprendre, de la rapprocher de
nous, d'éclairer l'inconnu par le connu, les situations lointaines
par celles plus proches de nous, mais qui leur ressemblent.
Athanase. Hilaire furent des «résistants». Ils ont eu le courage
de dire non au totalitarisme impéral, semblable dans ses
méthodes à tous les totalitarismes. N'avons-nous pas spontané-
ment songé, au cours des années sombres de 1940 à 1944, au
temps apocalyptique d'Augustin et mieux compris son livre sur
la Cité de Dieu ?
A connaître mieux l'homme, son milieu, nous comprenons
mieux la contribution que son œuvre apporte à l'histoire du chris-
tianisme, et peut-être serons-nous tentés de nous familiariser avec
l' œuvre elle-même. Rien ne vaut un contact personnel avec
l'homme par le texte qui prolonge sa présence. La France, fort
heureusement, ne manque pas d'excellentes traductions, souvent
accessibles.
Le retour aux Pères fait partie de cette remohtée à nos origines
chrétiennes que l'on a nommée le retour aux sources. No~
somme'S, au cours du xx• siècle, les heureux bénéficiaires du
mouvement biblique, du mouvement liturgique. Il n'est pas de
meilleur guide qu'Origène et Augustin pour saisir l'âme et l'esprit
de l' Ecriture, à condition de ne jamais perdre de vue les progrès
réalisés par les sciences bibliques.
Pour ce qui est de la liturgie, les Pères ne se sont pas contentés
de la commenter aux catéchumènes et aux fidèles, ils l'ont
9 CES HOMMES APPELÉS LES PÈRES DE L'ÉGLISE
forgée, construite, vécue. Ambroise et Basile ont joué un rôle
déterminant dans la composition des textes liturgiques. Le renou-
veau biblique et liturgique serait incomplet s'il ne s'accompa-
gnait d'un retour aux Pères de l'Eglise. Notre patrologie
« concrète » voudrait y incliner le public chrétien.
Nous avons cherché à nous familiariser avec Justin et Ambroise
en essayant d'en dessiner la physionomie. Nos portraits - est-il
nécessaire de le préciser ? - ne sont pas une reconstitution roma-
nesque mais une déduction établie sur l'étude assidue et minu-
tieuse de leurs écrits. Nous avons réduit les références au mini-
mum pour ne pas alourdir le livre ni perdre de vue le public
auquel nous nous adressons. L'homme de métier trouvera
aisément la dette que nous avons contractée à l'endroit d'érudits
comme Mgr Duchesne, A. Puech, P. de Labriolle, G. Bardy,
J. Quasten, H. von Campenhausen 1 • Il reste que le livre ne
s'adresse pas aux spécialistes. Nous n'irons pas jusqu'à le leur
interdire - car il faut meubler les moments de loisir. Mais en le
rédigeant, au cours de deux années d'enseignement à l'université
de Québec, il nous a permis de faire découvrir à des jeunes
étudiants les Pères par un angle visuel nouveau, proche de la vie
d'hier et d'aujourd'hui 2 •
1. Voir H. VON CAMPENHAUSEN, Les Pères grecs, traduit en français,
Paris, 1963 ; Les Pères latins, Paris, 1967.
2. Nous remercions le Père Camelot qui a voulu relire attentivement
notre manuscrit. Ses remarques nous ont été très profitables. Nous aurions
mauvaise grâce à ne pas faire mention de notre confrère, le Père Steiner,
qui nous a aidé de son concours fraternel.
POINTS DE REPtRE .•.
Comme dans tout Guide pratique, nous avons
caractérisé ici par des signes les traits essentiels
de la vie et de l'œuvre des Pères. On en trouvera
ci-dessous la liste.
Vie
Q pape
6+ évêque
jlJ martyr
~ voyageur
Œuvres
G œuvre en grec
L œuvre en latin
s œuvre en syriaque
f philosophe
0 théologien
~ nombreux ouvrages
/ correspondance abondante
u orateur
~ litu_rgie
00 poésie
LE DEUXIÈME
SIÈCLE
Ignace d'Antioche
Justin de Rome
Irénée de Lyon
Le tournant du premier siècle chrétien est de capitale impor-
tance pour l'histoire de l'Eglise. L'Eglise est entre les mains
d'hommes nouveaux. L'un après l'autre, les témoins qui ont
connu le Christ, vu ses miracles, entendu ses enseignements,
disparaissent. Pierre et Paul ont été martyrisés à Rome autour
des années 66-67. Seul Jean, le dernier témoin, survit à cette
première période. Il devient un personnage presque légendaire.
Longtemps, il demeure en Asie mineure le témoin des origines.
Les presbytres recueillent avec respect ses paroles. Polycarpe
à qui écrit Ignace est du nombre.
Autour de l'an 100 commence une période nouvelle, à la fois
obscure et décisive. Tous les apôtres ont disparu. Les églises
ont conservé leur souvenir et se réclament de leur autorité.
L'œuvre du Fondateur se trouve désormais entre les mains de
chefs qui ne l'ont pas rencontré, qui ne le connaissent que
par la tradition orale, que les générations se transmettent, et
par le récit des évangiles qui ont fixé l'essentiel de son enseigne-
ment. Justin les appelle « les Mémoires des apôtres. »
Cette période représente dans l'histoire une étape d'intense
développement pour organiser les communautés, la vie litur-
gique et promouvoir la pensée chrétienne. Le christianisme a
d'abord oscillé entre Jérusalem et Rome, entre la capitale
d'hier et celle de demain, puis entre la pensée judaïque et la
pensée gréco-romaine. Il ne s'agit pas seulement d'une riva-
lité <l'Eglise, mais d'une tension doctrinale : La pensée chré-
tienne va-t-elle demeurer liée à la culture sémitique ou se mouler
dans les cadres de la pensée grecque ? Les écrivains du II' siècle
nous permettent de suivre ce débat et d'assister à la victoire de
l'Occident.
DEUXIÈME SIÈCLE 14
Le christianisme aurait pu demeurer une secte juive, boulever-
sant la Palestine, ce minuscule pays, grand comme le duché
du Luxembourg, que l'Empire s'est annexé sans grand profit.
Mais l'Evangile dépasse rapidement les cadres de la Judée,
atteint les communautés juives dispersées dans l'Empire, puis
les populations non chrétiennes elles-mêmes. Ignace, évêque
d'Antioche, est d'origine païenne. Il marque une étape dans
l'expansion chrétienne.
L'Evangile passe aux nations. L'Eglise de la mission - Ignace,
Justin, Irénée - pense désormais le message chrétien dans les
catégories de l'hellénisme. Les conséquences de cette mutation
paraîtront plus clairement au siècle suivant. Dès 150, Justin
amorce le dialogue entre Platon et l'Evangile.
Aussi la deuxième partie du siècle d'Irénée est-elle décisive
pour le christianisme. Les chrétiens sont sortis du ghetto où
le paganisme voulait les enfermer. Ils ont quitté l'Orient pour
se répandre dans l'Empire. Selon le mot de Tertullien ils rem-
plissent désormais, à Rome, à Carthage, le forum, les bains,
les marchés. Devant cette menace, l'Empire devient persécu-
teur, la foule méprise et calomnie.
Ces menaces, loin d'arrêter l'essor, rendent adultes les com-
munautés. Un type nouveau de chrétien est né. La pensée et
le monde gréco-romain ont reçu le grain évangélique. Le siècle
ne sera pas achevé qu'il lèvera en hommes nouveaux, en
Afrique et en Egypte. L'action d'Irénée enraie la poussée des
hérétiques, consolide la foi et favorise le premier essor théo-
logique.
Ignace d'Antioche
, JI ~ /G/ (t vers 110)
16
Le chrétien d'aujourd' hui qui lit dans le canon de la messe :
« Daigne nous introduire dans la communau té de tous tes saints
apôtres et martyrs, Jean, Etienne, Ignace ... » sait-il qui est cet
Ignace interpellé? Est-il évêque ou moine? D'où est-il? Quand
a-t-il vécu ? Que savons-nous de lui ?
Antioche chrétienne
Ignace est évêque d'Antioche, au début çlu n• siècle, au
moment où l'Eglise a cinquante ans d'existence. Le pèlerin ou
le touriste chercherai t en vain aujourd'hu i la ville d'Antioche ,
à la charnière de la Turquie et de la Syrie actuelle. Les Turcs, qui
au lendemain de la Grande Guerre l'ont revendiquée et obtenue,
ne veillent que sur un nom. Il n'en reste plus rien. Une vue
aérienne permet de mesurer la superficie de cette ville-carrefour,
une des très grandes métropoles de l'empire romain, charnière
entre l'Orient et l'Occident.
C'est d'Antioche que Paul part planter la croix en Asie mineure
et en Grèce. L'Apocaly pse nous fournit le nom de sept villes,
qui ont un évêque ; elles sont groupées dans la partie occi-
dentale de l'Anatolie. Antioche hérite le patrimoine spirituel
de Jérusalem, après le sac de cette ville. Elle devient un des
haut-lieux de la foi et de la vie chrétiennes. Sa liturgie va
pénétrer et influencer l'église grecque. A Antioche, Jean Chry-
sostome exerce le ministère sacerdotal, au moment d'être appelé
à gouverner l'Eglise de Constantinople.
Ignace est sans doute, avec le pape Clément de Rome, le pre-
mier écrivain de l'Eglise, venu du paganisme, préparé par les
philosophes grecs. De Paul à Ignace il y a la distance qui sépare
un missionnaire qui s'adapte à l'indianisme, d'un indien qui
se convertit à l'Evangile et repense le christianisme. Alors
que la première littérature chrétienne demeure sous la mou-
vance juive, les lettres d'Ignace ne retiennent de l'héritage que
les valeurs bibliques et spirituelles. Elles sont d'un Grec, pour
qui le grec est la langue de son âme et de sa sensibilité, de sa
culture et de sa pensée. Ignace emprunte à l'hellénisme la forme
littéraire et les catégories philosophiques.
Sa langue et ses images lui permettent de traduire ses aspi-
rations mystiques en formules qu'un platonicien n'eût pas
désavouées. En exprimant l'amour le plus pur du Christ, la langue
17 IGNACE o' ANTIOCHE
et la pensée grecques reçoivent leur suprême consécration. Elles
servent désormais le Seigneur nouveau, qui a baptisé de son
sang le monde de la gentilité et toutes ses valeurs authentiques.
L'évêque
L'Eglise que gouverne le jeune évêque est d'origine stricte-
ment hellénique. Elle témoigne de la première progression de
l'évangélisation. Dès la fin du 1•r siècle, les chrétiens ne se
contentent pas d'intégrer les figures de proue, ils savent les
mettre au gouvernail. Ils s'enrichissent avec Ignace d'une per-
sonnalité de qualité incomparable.
Cet évêque, soucieux de son troupeau et de son martyre, ne
porte pas moins la charge des autres Eglises, qui connaissent
des difficultés. Il n'a pas attendu que la collégialité des évêques
soit votée au concile pour la pratiquer. Aussi en est-il un des pre-
miers témoins, souvent cité à la barre de Vatican II.
Sous l'empereur Trajan (85-117), Ignace est arrêté, jugé et
condamné aux bêtes. Il prend la route des confesseurs de la
foi, il sera exécuté à Rome, qui se réserve les plus prestigieuses
victimes. Son désir du martyre ne l'empêche pas de stigmatiser
la cruauté impériale, qui lui envoie (( dix léopards » pour le
garder, la dureté de leurs traitements, qui par le mal répondent
à sa propre bienveillance.
Conduit de Syrie à Rome, l'évêque fait escale d'abord à Phila-
delphie, puis à Smyrne. Nous sommes au mois d'août, le soleil
est de plomb. Dans la ville, abritée au fond d'une baie, les
curieux voient passer un groupe de prisonniers, encadré par
une escorte militaire. Les chrétiens, conduits par le jeune évêque
Polycarpe, savent que le prisonnier est l'évêque de la glorieuse
cité d'Antioche, ils accourent et témoignent aux confesseurs de
la foi un respect empreint de vénération.
Le prestige d'Ignace était tel que les Eglises des villes d'Asie
qu'il ne traversait pas lui envoyaient des délégations « qui allaient
l'attendre de ville en ville ». Ephèse avait délégué son évêque
Onésime, le diacre Burrhus et trois autres frères. Magnésie,
l'évêque Bassus, deux prêtres et un diacre.
A Smyrne l'évêque prisonnier écrit sa gratitude aux diverses
communautés qui l'ont salué : Ephèse, Magnésie, Tralles. De
là aussi il rédige sa lettre la plus belle, la plus soignée, à l'Eglise
DEUXIÈME SIÈCLE 18
de Rome, « l'église toute pure qui préside à la charité ». Il
lui demande de n'entreprendre aucune démarche qui pourrait
le frustrer de la joie du martyre. « Je suis le froment de Dieu.
Je suis moulu par la dent des bêtes pour devenir le pain imma-
culé du Christ. »
Puis il continue, comme Paul, la route jusqu'à Troas. Avant
de s'embarquer dans cette ville pour Néapolis, l'actuelle
Kavalla, il écrit encore aux chrétiens de Philadelphie, de Smyrne
et à Polycarpe d'envoyer des délégués en sa ville épiscopale,
le souci constant de ses pensées, pour la féciliter de la paix
recouvrée. Ce qui dénote la délicatesse de sa tendresse pasto-
rale.
L'homme
Nous ne connaissons l'homme qu'à travers ses sept lettres,
qui seules nous permettent de pénétrer dans son jardin clos.
Ici « le style, c'est l'homme ». Quel homme et quel cœur ! En
des phrases courtes, denses, pleines à craquer, au style syncopé,
heurté, coule un fleuve de feu. Aucune emphase, aucune litté-
rature, mais un homme exceptionnel, brûlant, passionné,
héroïque avec modestie, bienveillant avec lucidité ; un don
inné de sympathie, comme Paul, à la doctrine sûre, nette, dog-
matique avant d'être morale, où s'exprime l'influence johan-
nique, l'expérience mystique et la sainteté.
L'importanc e de ces lettres n'a pas échappé aux historiens.
L'authenticité en a été passionnément discutée, pendant deux
siècles, pour des raisons où les thèses commandaient parfois
les conclusions. Les critiques les plus sévères, comme Harnack,
affirment leur originalité et leur authenticité. « La question, écrit
le Père Camelot, est maintenant définitivement tranchée. »
Ignace a le sens des hommes et le respect de l'homme. La
difficulté n'est pas de les aimer tous, mais d'aimer chacun; et
d'abord le petit, le faible, l'esclave, celui qui nous blesse ou
qui nous fait souffrir, comme il l'écrit et le recommande à
Polycarpe. Il aime suffisamment les hommes pour les corriger
sans les blesser. Il applique avec prédilection le mot de méde-
cin au Christ, il lui convient parfaitement à lui-même. Il sert
la vérité de la foi au point de la prêcher, alors même qu'elle
est inconfortable et risque de lui attirer des incompréhensions,
19 IGNACE D'ANTIOCHE
voire de l'hostilité. L'affection qui l'entoure est d'abord une
estime ; cette cc enclume sous le marteau » n'est pas l'homme
des concessions.
Ignace a conquis la maîtrise à force de patience, un mot qui
lui est cher et le caractérise. Ce fougueux est devenu un doux,
à triompher de l'irritation qu'il se reproche. Comme il se
connaît bien, lorsqu'il écrit : « Je m'impose une mesure pour
ne pas me perdre par ma jactance. J> A la jactance il oppose
l'humilité, aux blasphèmes l'invocation, aux erreurs la fenneté
de la foi, à l'arrogance l'urbanité sans faille.
Le mûrissement change sa lucidité en vigilance, sa force en
persuasion, sa charité en délicatesse. cc Je ne vous donne pas
des ordres. » Il préfère convaincre. Il ne brusque rien, il pré-
fère attendre. Rien ne lui a échappé à Smyrne. Il attend d'écrire
sa lettre de gratitude pour transformer sa critique en humbles
suggestions de quelqu'un définitivement parti, dont le regard
n'humiliera pas.
La responsabilité des autres ne lui a pas fait perdre la lucidité
sur lui-même. Il se connaît. Il se sait sensible à la flatterie, porté
à l'irritation. Avec humilité, sur la route triomphale, entouré
d'honneurs, il confesse : « Je suis en danger. » Les marques
d'égard ne le grisent pas.
Le mystique
Si des confidences échappent aux diverses lettres, celle adressée
aux Romains est une confession. C'est l'évêque qui écrit aux
Smyrniotes, aux Ephésiens, qui remercie et exhorte, c'est
l'homme, saisi par Dieu, qui parle aux Romains. Ce caractère
singulier de la lettre n'a pas échappé aux historiens. Renan,
qui récusait les autres, la trouvait cc pleine d'une énergie étrange,
d'une sorte de feu sombre et empreinte d'un caractère particulier
d'originalité ».
La langue y est bousculée. La flamme et la passion provoquent
l'expression et la rendent incandescente. Qu'importent les mots ?
Seul lui importe d'atteindre Dieu. cc Qu'il est glorieux d'être
un soleil couchant, loin du monde, vers Dieu. Puissé-je me
lever en sa présence » (Rom. 2, 2). Pour Ignace il ne s'agit
pas simplement de l'attente de la foi, mais d'une passion qui
lui serre la gorge et l'étreint, d'un amour qui le brûle, d'une
DEUXIÈME SIÈCLE 20
brûlure qui laisse loin derrière lui toutes celles de nos cœurs
de chair. Hors de Dieu tout est désormais cloué au pilori.
« Il n'y a plus en moi de feu pour la matière ; il n'y a qu'une
eau vive qui murmure au-dedans de moi et me dit : Viens vers
le Père. Je ne prends plus de plaisir à la nourriture corruptible
ni aux joies de cette vie ; ce que je veux c'est le pain de Dieu,
ce pain qui est la chair de Jésus-Christ, le fils de David; et
pour breuvage je veux son sang, qui est l'amour incorruptible.»
Les historiens peuvent épiloguer sur le sens de ces expressions.
Celui qui lit la lettre aux Romains y trouve un des témoi-
gnages les plus émouvants de la foi, le cri du oœur, qui ne peut
ni tromper ni se tromper, qui touche parce qu'il dit vrai.
L'Eglise au 11• siècle
Les lettres d'Ignace sont bourrées de renseignements sur
l'Eglise au début du 11" siècle. Moment crucial. Si les apôtres
sont morts les uns après les autres, l'ombre de leur prestige
continue à se profiler sur les régions évangélisées par eux.
L'Eglise s'est élargie et continue à prospérer au milieu des
persécutions. Elle s'organise, se structure, se hiérarchise. L'épis-
copat est solidement fondé dans les communautés d'Asie mineure,
comme l'attestent les lettres d'Ignace.
Mutation et progression se heurtent aux difficultés qu'elles
provoquent. La foule bigarrée des nouveaux croyants renferme,
comme la nasse de l'Evangile, un mélange. Des menaces
pèsent sur les communautés. L'autorité est discutée, peut-être
acceptée avec grincements. Ignace revient sans cesse sur l'unité
du clergé et des fidèles autour de l'évêque, qui doivent s'har-
moniser « comme les cordes de la lyre». La foi elle-même
est menacée par l'hérésie. L'Asie mineure semble particulière-
ment infestée par ce qu'Ignace appelle « la peste». L'évêque
met en garde la communauté d'Ephèse, celles de Magnésie et
de Tralles. Pressentait-il le mysticisme gnostique qui allait déchi-
rer l'Orient chrétien, plus destructeur que les forces de l'Empire ?
La persécution aguerrit, l'hérésie détruit l'unité.
Ignace est un des premiers et rares témoins de l'Eglise au
moment où elle s'ouvre au monde gréco-romain. Si ses lettres
ressortissent plus à la vie qu'à la littérature, elles nous découvrent
21 IGNACE D'ANTIOCHE
merveilleusement la foi qui gonfle les voiles du navire en haute
mer.
La communauté est groupée autour de l'évêque, et plus pro-
fondément autour de l'eucharistie, mot qu'Ignace fait adopter
pour exprimer désormais la réunion liturgique dans l'action de
grâces. Sa lettre aux Magnésions nous apprend l'institution du
dimanche pour commémorer la victoire pascale. Pour la pre-
mière fois, la lettre aux Smyrniotes s'efforce d'intégrer le mariage
à la vie de la communauté.
Thèmes majeurs
Deux thèmes reviennent avec prédilection dans les lettres : la
foi à Jésus-Christ et la charité. Il aime de revenir sur l'enseigne-
ment qui concerne le Christ : « Il n'y a qu'un seul médecin,
à la fois chair et esprit, engendré et non engendré, Dieu fait
chair, vraie vie au sein de la mort, né de Marie et de Dieu,
d'abord passible et maintenant impassible : Jésus-Christ, notre
Seigneur » (Eph. 2, 2).
Ignace n'a d'autre passion que d'imiter le Christ. C'est pour
le suivre parfaitement qu'il aspire au martyre et à donner sa
vie comme lui : tout perdre pour trouver le Christ : « Que rien
de visible ou d'invisible ne m'empêche d'atteindre le Christ.
Que tous les tourments du diable tombent sur moi, pourvu
que j'atteigne le Christ... Il m'est plus glorieux de mourir pour
le Christ que de régner jusqu'aux extrémités de la terre. C'est
lui que je cherche, ce Jésus qui est mort pour nous. C'est lui
que je veux, lui qui est ressuscité à cause de nous. Voici le
moment où je vais commencer à vivre.» (Rom. 5, 3 ; 6, 1-2.)
A toutes les communautés il recommande la charité. Ce mot
revient comme un leitmotiv, il résume pour lui la foi qui brûle
son cœur. La foi est le principe, la charité, la perfection.
« L'union des deux c'est Dieu lui-même; toutes les autres vertus
leur font cortège, pour conduire l'homme à la perfection »
(Eph. 14).
« C'est très bien d'enseigner, à condition de pratiquer ce
qu'on enseigne», écrit encore Ignace. Ce principe a commandé
sa vie, avant de s'exprimer dans ses lettres. Tel est le premier
évêque d'Asie dont les lettres perpétuent l'écho. A première
DEUXIÈME SIÈCLE 22
vue, il peut nous paraître d'un autre âge. Il nous suffit de
remuer les cendres : ses pages ont conservé le feu qui le brûlait.
LETTRES DE SAINT IGNACE
Elles sont au nombre de sept, adressées aux communautés de
Magnésie, Tralles, Rome, Philadelphie, Smyrne, puis à l'évêque
Polycarpe.
Justin de Rome
JI ~ /G f (t vers 165)
24
De tous les philosophes chrétiens du n• siècle, Justin est le plus
célèbre et le plus grand. Il est aussi celui qui nous touche au
plus profond de notre être. Ce laïc, cet intellectuel amorce le
dialogue avec les juifs et les païens. Sa vie a été une longue
quête de la vérité. De son œuvre rédigée avec rudesse et sans
art se dégage un témoignage dont les siècles ont grandi le prix.
Le christianisme pour lui n'est pas d'abord une doctrine mais
une personne : le Verbe incarné et crucifié en Jésus.
En cet homme d'il y a dix-huit siècles, nous percevons l'écho
de nos recherches, de nos objections, de nos certitudes. En lui
nous découvrons une ouverture d'âme, une possibilité d'accueil,
une volonté de dialogue, qui désarme et séduit. Si beaucoup de ses
œuvres sont aujourd'hui perdues, celles qui nous restent nous
fournissent le journal intime de ce chrétien et suffisent pour
nous découvrir sa vie, depuis sa naissance et sa formation, jus-
qu'à son martyre.
Vie intellectuelle au II' siècle
Au temps de Justin, les philosophes ont acquis droit de cité
à Rome. Victorieuse par ses armées, Rome demeure vassale
de la culture et de la fermentation religieuse de l'Orient. Les
maîtres à penser viennent d'Asie pour enseigner à Rome. Les
Romains sont pris d'engouement pour la philosophie grecque
et les religions à mystères. Rome avait absorbé des empires,
il lui restait à accueillir leurs divinités au Panthéon.
Las d'une religion sans poésie et sans âme, les Romains se
tournent vers les philosophes. La philosophie devient une école
spirituelle de paix et de sérénité et le philosophe un directeur
de conscience, un maître intérieur, un guide. L'empere ur Marc
Aurèle lui-même se drape dans la morale du stoïcisme.
Au moment où Justin se convertit, l'Eglise est en pleine fer-
mentation. L'homme du dehors, le païen de Rome ou d'Ephèse,
devait discerner avec quelque peine l'Eglise du Christ, au milieu
des écoles multiples qui déjà prolifèrent autour d'elle. Les faux
prophètes groupent des communautés, qui s'opposent à la grande
Eglise. Comment discerner le bon grain de l'ivraie ? Le païen
d'alors, comme l'incroyant d'aujourd'hui, ne pouvait être que
dérouté au milieu de ce fourmillement de sectes se réclamant
du Christ.
25 JUSTIN DE ROME
Le milieu chrétien
A l'intérieur de l'Eglise, les jeux ne sont pas faits. La tradition
est à peine née. Justin a pu voir des hommes qui avaient
connu Pierre et Paul. A Ephèse il a certainement rencontré
des chrétiens qui avaient entendu Jean le Voyant. Cent ans le
séparent de la vie de Jésus : la distance qui sépare notre géné-
ration de Victor Hugo.
Justin entre dans un christianisme jeune, à la foi brûlante et
contagieuse, qui cherche à formuler sa doctrine. La pensée de
Justin révèle son histoire propre, il argumente comme il rai-
sonne. Ses écrits plaident pour la foi qu'il a choisie.
Deux choses ont changé : l'Eglise atteint, à l'époque de Justin,
le public cultivé : philosophes et patriciennes demanden t le
baptême et prennent la relève des débardeurs et des esclaves.
L'expansion chrétienne provoque les quolibets des écrivains
païens et les accusations calomnieuses de la foule. A ces oppo-
sitions les chrétiens répondent pas la jeunesse de leur foi :
« Pas de littérature mais la vie », disait Minucius Félix. Justin
lui fait écho : << Des actes et non des paroles. »
L'Evangile avait le vent en poupe. Pour l'arrêter, les mondains
propageaient des sornettes que le populaire toujours crédule
croyait. Les chrétiens étaient accusés d'adorer un dieu à tête
d'âne, de se livrer à des débauches et de prendre part à des
festins d'anthropophages. Philosophes et rhéteurs jetaient le
discrédit sur ces concurrents gênants.
Il ne faudrait pas taxer d'emblée la résistance à l'Evangile
d'hostilité. L'opposition au second siècle, comme celle de toutes
les périodes de l'histoire religieuse, provient de préjugés, d'options
préalables, d'ignorance et de malentendus que les écrivains chré-
tiens vont s'efforcer d'écarter, afin d'établir le dialogue entre la
foi et la pensée, entre l'Eglise et le monde. Justin sera l'homme
du dialogue. Un de ses principaux ouvrages s'intitulera Dialogue
avec le juif Tryphon.
L'homme
Personne n'était mieux préparé à cette confrontation que
Justin. La pensée des philosophes, il l'avait recherchée, pra-
tiquée, aimée; il la connaissait du dedans, n'ayant jamais
DEUXIÈME SIÈCLE 26
cherché la vérité que pour la vivre. Il avait peiné, voyagé,
souffert, en quête de savoir. Pour cette raison sans doute
découvrons-nous un dépouillement derrière sa découverte, un
témoignage qui ne trompe pas. Ce philosophe de l'an 150
est plus proche de nous que beaucoup de penseurs modernes.
« Justin, fils de Prisces, fils de Baccheios, de Flavia Neapolis,
en Syrie de Palestine », c'est en ces termes que Justin se présente
lui-même, à la première page de son Apologie. II était né au
cœur de la Galilée, dans la ville de Naplouse, ville romaine
et païenne, construite sur l'emplacement de l'antique Sichem,
non loin du puits de Jacob, où Jésus avait annoncé à la Sama-
ritaine le culte nouveau. Naplouse, était une ville moderne,
où fleurissaient le grenadier et le citronnier, encaissée entre
les arêtes de deux collines, à mi-chemin entre la plantureuse
Galilée et la ville de Jérusalem.
Les parents de Justin étaient des colons aisés, d'origine plutôt
latine que grecque, ce qui explique sa noblesse de caractère,
son goût pour l'exactitude historique, les lacunes de son argu-
mentation. Il n'a ni la souplesse ni la subtile dialectique d'un
Grec. Il a vécu au contact des Juifs et des Samaritains.
Le philosophe
Nature noble, éprise d'absolu, il eut jeune le goût de la phi-
losophie, au sens qu'on lui donnait à cette époque : non point
spéculation de dilettante, mais poursuite de la sagesse et de la
vérité qui mène à Dieu. Elle le conduisit d'étape en étape au
seuil de la foi. Justin nous raconte lui-même, dans le Dialogue
avec Tryphon, le long itinéraire de sa recherche, sajlls qu'il
soit possible de faire la discrimination entre l'artifice littéraire
et l'autobiographie. Tour à tour il suivit, à Naplouse, les leçons
d'un stoïcien, puis d'un disciple d'Aristote, qu'il quitta rapide-
ment pour un platonicien. Avec candeur, il espérait que la phi-
losophie de Platon lui permettrait « de voir immédiatement
Dieu».
Retiré dans la solitude, Justin se promenait sur la grève, au
bord de la mer, pour méditer sur la vision de Dieu, sans que
son inquiétude ne fût apaisée, quand il rencontra un vieillard
mystérieux qui dissipa ses illusions. Celui-ci lui montra que l'âme
humaine ne pouvait atteindre Dieu par ses propres moyens ;
27 JUSTIN DE ROME
seul le christianisme était la philosophie véritable, qui ache-
vait toutes les vérités partielles : « Platon pour disposer au
christianisme», dira Pascal.
Instant inoubliable, qui marque une date dans l'histoire chré-
tienne et qu'aime ra à évoquer Péguy, où se rencontrent l'âme
platonicienne et l'âme chrétienne. L'Eglise accueillait Justin
et Platon. Devenu chrétien vers l'an 130, le philosophe chré-
tien, loin d'aband onner la philosophie, affirme avoir trouvé
dans le christianisme la seule philosophie sûre qui comble tous
les désirs. Il se présente toujours couvert du manteau des phi-
losophes. C'est pour lui un titre de noblesse. Il ne répudie pas
mais introduit la pensée de Platon dans l'Eglise. Justin aime à
déclarer que les philosophes étaient chrétiens sans le savoir. Il
justifie cette affirmation d'abord par un argument emprunté à
l'apologétique juive, qui prétendait que les penseurs devaient le
meilleur de leur doctrine aux livres de Moïse (Apol. 44 ;40). Le
Verbe de Dieu éclaire tous les hommes, ce qui explique les par-
celles de vérité qui se rencontrent chez les philosophes. Les chré-
tiens n'ont pas à les leur envier, puisqu'ils possèdent le Verbe de
Dieu lui-même.
Témoin de la communauté chrétienne
Devenu chrétien, Justin n'a sans doute jamais été prêtre. Il
vit à Rome comme un simple membre de la communauté
chrétienne, dont il décrit les réunions dominicales, le baptême
et l'eucharistie. Il nous fournit de la sorte la première descrip-
tion de la liturgie et témoigne de la fraternité qui anime et
unit les membres de la communauté.
A Ephèse d'abord , puis vers 150 à Rome, Justin fonde des
écoles philosophiques chrétiennes. Dans la capitale de l'empire,
il habitait, comme il le raconte au cours de son interrogatoire,
« près des Thermes de Timothée, chez un nommé Martin
». Il y
tient école, en enseigna nt la philosop hie du Christ.
L'école de Rome
Rome est pour le christianisme une position capitale. Toutes
les sectes s'efforcent de s'y implanter et autant que possible
d'y dominer. Il importait d'autant plus que l'orthodoxie y soit
DEUXIÈME SIÈCLE 28
représentée et défende la vérité chrétienne contre l'hérésie et le
paganisme.
Justin fit des adeptes. L'histoire a retenu le nom de Tatien,
qui plus tard versera dans l'hérésie. Six de ses disciples devien-
dront les compagnons de son martyre. Son succès porta ombrage
au philosophe cynique Crescens, qui, au lieu de le combattre loya-
lement, se contenta de le dénoncer avec lâcheté. L'enseignement
du philosophe chrétien obligea autorités et penseurs à compter
avec le christianisme. Il donna à la pensée chrétienne droit de
cité. Son martyre prouve que son action et son influence étaient
redoutées des autorités romaines.
Justin a porté son effort sur la démonstration de la foi chré-
tienne, en vue de convertir juifs et païens. Sa controverse devait
réfuter l'hérésie qui commençait à proliférer de dangereuse
manière. Cinquante ans plus tard, Irénée de Lyon témoigne de sa
vénération au maître de Rome qui avait été un précurseur.
L'écrivain
L'œuvre littéraire de Justin est considérable. Beaucoup de ses
écrits sont perdus aujourd'hui. Il en reste trois dont l'authen-
ticité est incontestable : les deux Apologies, le Dialogue avec le
juif Tryphon, qui nous permettent de nous faire une idée de
l'apologétique chrétienne, telle qu'elle était développée vers le
milieu du second siècle.
Justin n'est pas un littérateur. « Il écrit rudement, écrit
Duchesne, dans une langue incorrecte. » Le philosophe ne se
soucie que de la doctrine. Son plan est lâche, la marche de
son développement, entravée par des digressions et des retours
en arrière. L'homme nous émeut plus par la rectitude de son
âme que par l'art de sa dialectique ou de sa composition.
L'originalité de Justin n'est pas dans sa qualité littéraire mais
dans la nouveauté de son effort théologique. Derrière cet effort
nous découvrons le témoignage d'un homme, d'une conver-
sion, d'une option définitive. Les arguments qu'il apporte ont
une histoire, la sienne. Les tentations contre lesquelles il met
en garde, il les a connues. Pour qui sait découvrir ce témoi-
gnage, les livres de Justin ne vieillissent pas.
29 JUSTIN DE ROME
L'exégète
Le lecteur moderne est quelque peu désorienté par l'exégèse
de Justin. Celui-ci perçoit tout au long de la Bible la parole
du Verbe de Dieu. Pour lui la Bible tout entière annonce le
Christ. Le Verbe qui s'incarne a préexisté et inspiré les pro-
phètes. Il fait l'unité des deux Testaments. Cette exégèse,
chère à saint Paul, deviendra traditionnelle durant la période
patristique. Nous la retrouverons chez Irénée et chez Augustin.
Nous ne possédons plus aucun des traités théologiques
composés par Justin. Nous sommes obligés de nous en tenir à ses
livres apologétiques. Le Dieu de l'univers ne nous est connu
que par son Verbe, qui lui apparaît comme un pont entre le
Père et le monde. Par lui, Dieu crée le monde, y agit et le gou-
verne, il illumine toute âme de bonne volonté. Tout ce que
poètes, philosophes ou écrivains possèdent de vérité est un rayon
de sa présence lumineuse. Le Verbe guide non seulement l'histoire
d'Israël mais toute recherche sincère de Dieu.
Cette admirable fresque, cette vision large et généreuse de
l'histoire, malgré la maladresse de certaines formulations, ren-
ferme une intuition de génie, qui sera reprise, de saint Augustin
à saint Bonaventure, et plus près de nous par Maurice Blondel.
Elle est singulièrement proche de notre problématique moderne.
« Personne ne crut Socrate jusqu'à mourir pour ce qu'il ensei-
gnait. Mais pour le Christ, des artisans et même des ignorants
ont méprisé la peur et la mort. » Ces nobles paroles, que l'on
pourrait croire de Pascal, sont adressées par Justin au préfet
de Rome.
Le martyr
Le philosophe chrétien avait adressé une première apologie
à l'empereur Marc Aurèle pour défendre les chrétiens calom-
niés. Il ne parlait pas à l'empereur-philosophe comme un
accusé, mais comme un pair. L'Apologie n'avait pas disposé
cet homme sérieux à mieux connaître la secte nouvelle, qui
réunissait dans une même fraternité esclaves et patriciens.
L'empereur continua à condamner sans connaître. Cet homme,
remarque le Père Lagrange, qui quotidiennement faisait son
examen de conscience et s'accusait de peccadilles, ne s'est jamais
DEUXIÈME SIÈCLE 30
demandé s'il n'agissait pas l'égard des chrétiens en véritable
tyran!
Justin fut dénoncé par un philosophe jaloux, qui n'avait du
philosophe que le nom et les pannonceaux ; les actes du procès
nous sont conservés. Ils sont d'une authenticité incontestable.
Le philosophe comparaît devant Rusticus, qui avait initié Marc
Aurèle jeune à la morale d'Epictète. Les jeux sont faits. Justin
le sait. Il ne s'agit plus de convaincre mais de confesser.
- A quelle science te consacres-tu ?
- J'ai successivement étudié toutes les sciences. J'ai fini par
m'attacher à la doctrine vraie des chrétiens.
Les réponses sont simples et nobles, nettes comme le métal.
Justin fut condamné à être fouetté, puis à subir la peine capi-
tale. Il en glorifia Dieu. Sa vie s'achevait, comme les actes qui
nous le racontent, en doxologie. C'était sa dernière célébration.
Justin n'était pas seul : il était entouré de ses disciples. Les
actes nous en citent six. Et cette présence était l'hommage le
plus émouvant que l'on puisse porter à un maître de sagesse.
ŒUVRES DE JUSTIN
Des nombreux ouvrages, trois sont parvenus jusqu'à nous : deux
Apologies, l'une à Antonin le Pieux, l'autre au Sénat de Rome ;
le Dialogue avec le juif Tryphon.
Irénée de Lyon
,. JI ~ / G t0 (t vars 202)
32
Les marchands levantins, de longue date, ont pris le chemin
de l'Occident. Il n'y a que des étrangers pour s'étonner de
trouver à Marseille ou à Lyon des camelots ou des vendeurs
de cacahuètes. Ils s'y trouvent depuis deux millénaires ! Ils s'y
trouvaient au temps de Vercingétorix, ils s'y trouvent sous l'occu-
pation romaine, qui se plaisait à brasser la population de son
immense cc Commonwealth » et favorisait le contact des peuples
qui usait les nationalismes.
Le Lyon chrétien
Les Orientaux, au 1t' siècle, s'étaient fixés sur les bords des
deux grands fleuves, à Vienne et à Lyon, deux capitales conti-
guës. Ils parlaient le grec, rapidement s'expriment en latin et
même baragouinent le celtique. Leurs manières aimables et insi-
nuantes apprivoisaient les Gaulois, avec qui ils faisaient négoce.
Ils viennent tous de la même contrée, phénomène qui s'observe
encore dans les migrations d'aujourd'hui. Quelques-uns avaient
été convertis à Smyrne ou à Pergame à la nouvelle religion du
Christ. Ils la pratiquaient sans ostentation, mais sans respect
humain. Ils parlaient volontiers de la foi, à la maison, à l'atelier.
Les Lyonnais que la religion romaine ou gauloise laissait sur leur
faim étaient subjugués. Les meilleurs parmi eux venaient deman-
der le baptême.
Au moment de la persécution de 177, les chrétiens à Lyon
sont un millier. Il s'y rencontre un avocat, un médecin de
Phrygie, une dame romaine, beaucoup de prolétaires et d'esclaves,
un évêque nonagénaire assisté de son diacre. Un prêtre
allait lui succéder, Irénée. Il était dans la force de l'âge, intel-
ligent, avisé, pondéré, prêt à écrire et à combattre, soucieux
de protéger la foi et de propager l'Evangile.
De son poste, il voit l'hérésie menacer la foi. Il sera le défen-
seur de la foi. Situé à l'extrémité du monde chrétien, il eut à
cœur de faire reculer ses frontières vers le nord : Dijon, Langres
et Besançon, et vers les bords du Rhin.
Venu d'Asie, disciple de Polycarpe
Qui était ce jeune évêque ? D'où venait-il ? Irénée était asiate.
Il venait comme nombre de ses compatriotes de Phrygie,
33 IRÉNÉE DE LYON
peut-être de Smyrne dont il connaît la communauté chrétienne,
où il a fréquenté le vieil évêque Polycarpe, comme il le raconte
lui-même dans un lettre à Florinus conservée par l'historien
Eusèbe. Florinus était tombé dans l'hérésie, il s'efforce de le
ramener à l'orthodoxie. « Je t'ai vu, quand j'étais encore enfant,
dans l'Asie inférieure, auprès de Polycarpe ; tu avais une situa-
tion brillante à la cour impériale et tu cherchais à te faire bien
voir de lui. Car j'ai meilleur souvenir de ces jours d'autrefois
que des événements récents. Ce que l'on a appris dès l'enfance,
en effet, se développe en même temps que l'âme, en ne faisant
qu'un avec elle. Si bien que je puis dire le lieu où s'asseyait
rour nous entretenir le bienheureux Polycarpe, ses allées et
venues, le caractère de sa vie et l'aspect de son corps, les dis-
cours qu'il tenait à la foule, et comment il racontait ses relations
avec Jean, et avec les autres qui avaient vu le Seigneur, et
comment il rapportait leurs paroles, et ce qu'il tenait d'eux
au sujet du Seigneur, de ses miracles, de son enseignement, en
un mot comment Polycarpe avait reçu la tradition de ceux
qui avaient vu de leurs yeux le Verbe de vie, il était dans tout
cc qu'il rapportait d'accord avec les Ecritures.
J'écoutais cela attentivement, par la faveur que Dieu a bien
voulu me faire, et je le notais non sur du papier, mais en mon
cœur, et, par la grâce de Dieu, je ne cesse de le ruminer fidèle-
ment. Je puis témoigner devant Dieu que si le bienheureux
vieillard, l'homme apostolique, avait entendu quelque chose de
pareil (les doctrines gnostiques), il se serait récrié, il aurait
bouché ses oreilles, il aurait dit comme à son ordinaire : « 0 bon
1)icu, pour quels temps m'as-tu réservé, faut-il que je supporte
de telles choses - et il aurait fui loin du lieu où, assis ou debout,
il aurait entendu de pareils discours» (Hist. eccl., 5, 20, 5-7).
Une génération à peine sépare Irénée de l'apôtre Jean. Sa
jeunesse baignait dans le souvenir que les témoins des origines
chrétiennes cultivaient avec piété. Ce qui l'a marqué pour
toujours. Il a pu naître autour de l'année 140. Il s'est converti
_jeune au christianisme. Nous ne savons quelles raisons l'ont
fait quitter l'Asie mineure. Chemin faisant, il semble s'être arrêté
it Rome, car il connaît bien les milieux romains. Il vient à Lyon,
où l'évêque Pothin l'ordonne prêtre.
DEUXIÈME SIÈCLE 34
Irénée à Rome
Irénée se trouve à Rome au moment de la persécution de Marc
Aurèle, qui frappe la communauté de Lyon. Il était porteur
d'un message à Eleuthère, évêque de Rome. « Nous le tenons
en grande estime, disaient les fidèles de Lyon, à cause de son
zèle pour le testament du Christ. » Il venait pour intervenir
en faveur de la paix, à l'occasion du mouvement montaniste
qui avait quelque vogue dans la région lyonnaise, spécialement
parmi les confesseurs de la foi.
A son retour, le vieil évêque est mort martyr. Il lui succède.
Son action se déploie désormais sur deux fronts : il se consacre
à l'évangélisation de la population gauloise, des campagnes plus
particulièrement, dont il connaît et parle la langue. Il déploie
une puissante action littéraire pour défendre l'intégrité de la
foi contre les innovations gnostiques.
Vers 190, il fait œuvre de conciliation auprès du pape Victor,
qui voulait imposer d'autorité à l'Asie, héritière de la tradi-
tion primitive, ]'usage romain de célébrer Pâques non point
le jour anniversaire mais le dimanche suivant. Irénée a dû faire
comprendre que l'unité n'était pas l'uniformité et que la paix et la
concorde imposaient à tous des concessions sur le détail.
C'est le dernier acte connu d'Irénée. Il a dû mourir au début
du III' siècle. Jérôme lui donne le titre de martyr, mais garde
le silence sur le genre de son supplice. A ceux qui s'étonnent
qu'il ne soit point docteur de l'Eglise, on répond que ce titre
ne <l'additionne pas avec celui de martyr. S'il n'est pas docteur de
l'Eglise, il en est Père, et des plus grands.
Asiate d'origine, gaulois d'adoption, l'homme qui se mani-
feste à travers faits et écrits est des plus attachants. Il est le
témoin de l'âge apostolique et nourri des aspirations de l'Occi-
dent. Placé aux avant-postes, au milieu des Barbares, cet
Asiate jugeait avec un esprit lucide, universel. Pour les grands,
la situation géographique importe peu, les petits éprouvent
le besoin de se pousser vers le centre. Il jaugeait à leur valeur et
à leur gravité les élucubrations venues d'Orient, qui menaçaient
l'Eglise universelle. Grâce à Irénée, Lyon fut pour le christia-
nisme « un ferment d'unité, une garantie de durée ».
35 IRÉNÉE DE LYON
1,'écrivain
Irénée avait une formation classique. Il connaît les auteurs
raïens et les philosophes. Il lui arrive de citer Homère, à plu-
sieurs reprises. Mais il se méfie de la pensée profane, elle n'est
pas la patrie de son âme. Il y voit les fourriers de la gnose
dont il mesure mieux que personne les dangers. Il est avant tout
d'Eglise. Il a puisé le seul savoir qui lui importe dans !'Ecri-
ture et dans la tradition, auprès des témoins directs. Voilà
pourquoi ses écrits conservent quelque chose du jaillissement
primitif.
Deux livres seulement sont parvenus jusqu'à nous : l' Adversus
haereses et la Démonstration de la prédication apostolique, et
encore par la médiation de traductions. Il ne nous reste que
des fragments de l'original grec.
L'Adversus haereses dont le titre complet est Révélation et
réfutation de la fausse gnose, demeure lié à une des crises les
plus graves qui aient menacé l'Eglise dans l'antiquité. La gnose
est au départ un effort de réflexion sur le donné de la foi.
Mais non content d'approfondir son contenu, les gnostiques
volatilisaient la révélation comme base de la connaissance reli-
gieuse, en la mélangeant à des théories philosophiques païennes
et à des éléments qui provenaient des cultes orientaux. Ils éla-
boraient de la sorte des systèmes théologiques hardis, aux mul-
tiples nuances, et s'évertuaient d'adapter le christianisme à la
pensée du temps.
Face à la gnose
Marcion, esprit aventurier et dangereux, opposait au Dieu
juste de l'Ancien Testament, à qui il donnait un congé défini-
tif, le Dieu bon, révélé par Jésus-Christ. Valentin développait
le dualisme qui oppose le monde à Dieu. La littérature gnos-
tique a été la première littérature théologique chrétienne. A
l'époque où nous sommes, elle est beaucoup plus considérable
que la littérature orthodoxe. Elle envahit tous les domaines,
les livres apocryphes et jusqu'à la poésie. La marée gnostique
risquait de tout emporter. La bibliothèque d'œuvres gnostiques
découverte en 1945 au nord-est de Nag-Hammadi, tout aussi
sensationnelle mais moins orchestrée que celle de Qumran, per-
DEUXIÈME SIÈCLE 36
mit de mieux connaître l'étendue de cette littérature qui mena-
çait l'Eglise. Elle fait apparaître en même temps la solidité de
l'information et la parfaite objectivité d'Irénée, qui parle des
divers systèmes gnostiques en connaissance de cause.
Un des gnostiques les plus dangereux, Markos, était venu à
Lyon. Ce penseur était un séducteur qui abusait du caractère
mystique et passionné des Lyonnaises. Sous prétexte de commu-
niquer l'étincelle mystique, il se permettait les dernières pri-
vautés. Désabusées, ces chrétiennes rentraient dans l'Eglise,
confessant leur péché, d'autres se cachaient cc avec le fruit qu'elles
avaient tiré de leurs rapports avec la gnose », ajoute, non sans
malice, Irénée.
L'homme de la Tradition
A ce moment crucial, l'évêque de Lyon est en quelque sorte
la conscience de l'Eglise. Il commence par exposer les doctrines
gnostiques (l'école de Valentin, de Markos, de Simon le Magi-
cien, et de leurs ramifications), puis les réfute au nom de la
raison et de la vérité héritée des apôtres et consignée dans les
évangiles. Les cinq livres ont été composés, par retouches et
développements successifs, sans plan préétabli.
Ce qu'Irénée conteste aux chefs d'école, c'est leur autorité. Ils
n'enseignent point la vérité reçue mais les créations de leur
propre esprit. L'Eglise et les évêques tirent leur autorité non
de leur valeur personnelle mais de la charge dont ils sont investis
et de leur fidélité à la Tradition, à la foi transmise.
En face du foisonnement des sectes, Irénée développe l'unité
de la foi, l'unité du dessein du salut. Loin de télescoper, comme
les gnostiques, l'histoire juive, Irénée en développe l'unité mer-
veilleuse où l'humanité, progressivement arrachée au péché, est
attirée par Dieu. Dans le Christ, Dieu mène son œuvre jusqu'à
son achèvement. cc Le Père se complaît et commande, le Fils
l'assiste et donne la forme, l'Esprit nourrit et accroît, et l'homme
doucement progresse et monte vers la perfection, c'est-à-dire se
rapproche du Dieu incréé. » L'idée de développement, chère à
Newman, occupe une place centrale dans la pensée d'Irénée.
L'autre ouvrage, la Démonstration de la prédication aposto-
lique, avait été perdu. Il n'a été retrouvé qu'en 1904, dans une
traduction arménienne. C'est une sorte de catéchisme, sans carac-
37 IRÉNÉE DE LYON
tère polémique, qui fournit le contenu de la foi chrétienne et
l'appuie sur les preuves tirées de !'Ecriture sainte. Nous y retrou-
vons les étapes de l'histoire du salut, exposée avec clarté, sans
apprêt ni digressions.
L'homme
Les œuvres qui demeurent pern1ettent de mieux juger l'homme.
Esprit juste et pondéré, Irénée est non seulement probe, mais
il a le respect de chacun, fût-il son adversaire. Il ne met dans
la réfutation du gnosticisme aucune passion, aucune agres-
sivité. Il sait distinguer l'homme de son erreur. Il est pasteur,
il veille sur ses ouailles avec tendresse. N'a-t-il pas écrit un
jour ce mot exquis : « Il n'est pas de Dieu sans bonté. >> Il a
du pasteur le sens de la mesure, la richesse de la doctrine, la
flamme apostolique. Quelque chose de johannique se dégage
de sa personne : une chaleur, une passion contenue, une fer-
veur qui s'exprime moins dans l'éloquence que dans l'action,
le sens de l'essentiel, mais aussi la perspicacité, qui mesure la
gravité des premières lézardes sur l'édifice.
Irénée écrit avec simplicité et correction. Parfois l'émotion le
saisit, son ton s'élève jusqu'à l'éloquence. Voici comment il
achève le commentaire du quatrième chapitre des Actes des
apôtres : « Voilà les voix de l'Eglise, d'où l'Eglise tout entière
a tiré son origine ; voilà la voix de la métropole des citoyens
de la nouvelle Alliance ; voilà les voix des apôtres, voilà les
voix des disciples du Seigneur, de ces hommes vraiment par-
faits, qui ont reçu leur perfection de l'Esprit 1 • »
L'homme intérieur est plus difficile à cerner. Il est de cette
J\sie où fleurissent les charismes de !'Esprit. L'évêque a vécu
dans un climat spirituel où la perspective du martyre favori-
sait l'exaltation mystique. Il a connu les visages de ceux qui
confessèrent leur foi à Lyon. On a pu lui prêter la lettre qui
raconte leur épopée merveilleuse aux frères de Phrygie. Il avait
un penchant pour les manifestations extraordinaires de l'Esprit.
Cc chrétien pondéré était millénariste, il croyait au règne pro-
chain du Seigneur, qui durerait mille ans.
1. Adv. h., III, 13, 5.
DEUXIÈME SIÈCLE 38
Dans l'Adversus haereses la prière perce le texte. Elle est
comme le jaillissement spontané de son âme, une confidence
qui lui échappe. Sa discrétion cache la braise sous la cendre.
Ses élans mystiques jaillissent d'une foi vivante, qui s'exprime
devant Dieu. L'épreuve et la menace s'apaisent quand il se
tourne vers le Dieu de son âme.
Il n'écrit pas pour pourfendre les hérétiques mais afin qu'ils
quittent l'erreur, « qu'ils se convertissent à l'Eglise de Dieu et
que le Christ soit formé en eux ». Il ne s'agit pas de les confondre,
mais de leur faire trouver le Christ de la foi. Et il ajoute cette
confidence qui trahit son âme : « Aussi essayons-nous de toutes
nos forces et sans lassitude de leur tendre la main. » Ce livre
de réfutation, il l'a écrit en présence de Dieu, il est d'abord une
confession du Dieu d'Abraham et du Dieu de Jésus-Christ, pour
qui il est prêt à donner sa vie. Quand il définissait l'homme
chrétien comme la vivante « gloire de Dieu », il se définissait
lui-même.
L'actualité théologique
Saint Irénée connaît aujourd'hui un regain d'actualité. Et c'est
justice. Il est peu d'écrivains chrétiens des premiers siècles qui
aient moins vieilli, dont le temps fait mieux apprécier la qualité.
N'est-il pas lui-même semblable à l'amphore dont il parle, embau-
mée par le parfum qu'elle contient. Peu de théologiens éclairent
mieux quelques-uns des problèmes majeurs que notre temps sou-
met à notre réflexion. Non point qu'il ait souci de répondre à nos
questions, mais sa pensée stimule notre réflexion et nous trace un
sillage.
Il nous suffira d'en donner quelques exemples. En face des
gnostiques qui rejetaient l'Ancien Testament, Irénée est amené
à dégager une théologie de l'histoire. Au lieu d'opposer les
deux Testaments, il cherche à mettre en lumière la valeur péda-
gogique de la Loi, des préceptes juifs. Les deux Testaments
correspondent à deux étapes de l'humanité. La Loi dispose à
l'Evangile. Le Père de famille qui est le Seigneur, explique-t-il,
donne aux serviteurs non encore formés la Loi qui leur convient,
aux enfants justifiés par la foi, les préceptes qui conviennent,
il leur ouvre l'héritage.
De l'une à l'autre économie, il y a non seulement correspon-
19 IRÉNÉE DE LYON
dance, unité, mais progression. Ainsi se dégage le plan du salut,
qui se manifeste dès les origines du monde où Dieu « forme
l'homme avec magnificence», et le mène, par étapes, des pro-
messes à leur réalisation dans le Christ. Celui-ci est à la fois
l'achèvement, la « récapitulation » de toute l'histoire et l'anti-
cipation de toutes les prophéties.
Le Christ réalise l'ébauche manquée du premier homme. Il
t:st donc le nouvel Adam, archétype de l'homme chrétien.
1rénée développe une anthropologie où se retrouve comme
dans un miroir le dessein de Dieu. L'homme, corps vivifié et
gouverné par une âme, est modelé à la ressemblance divine par
l'Esprit-Saint. << Nous recevons présentement une part de !'Esprit
qui nous perfectionne et nous prépare à l'incorruptibilité et nous
accoutume peu à peu à recevoir Dieu. »
Les gnostiques niaient la résurrection des corps. Irénée montre
que l'œuvre totale de la création, le corps lui-même par lequel
l'homme est lié à la matière, participera à la résurrection. Ce
qui suppose non l'anéantissement de la chair mais sa commu-
nion avec !'Esprit, non la destruction de la matière, mais sa
transfiguration. Irénée voit dans l'eucharistie le symbole sacra-
mentel et le gage de ce processus, qui mène l'homme et la
création - dont il demeure solidaire, dans la gloire comme dans
la chute - jusqu'à leur achèvement.
Sur nombre d'autres points, l'évêque de Lyon est un témoin
de l'Eglise. Il élabore le principe de la tradition qui constitue
dans l'Eglise la source et la règle de la foi. Cette tradition
s'appuie sur la succession ininterrompue des évêques, des
églises, depuis les apôtres. Il atteste la primauté de l'Eglise de
Rome.
Tl serait facile de multiplier les exemples pour démontrer la
richesse d'une pensée et les perspectives qu'elle ouvre à la
réflexion. Aucun évêque de ce temps n'exerça sur les commu-
nautés chrétiennes une influence comparable à celle d'Irénée.
l ,es idées qu'il a défendues se sont imposées à l'Eglise entière.
Ses vues sur l'histoire font figure d'anticipation. Il est le pro-
phète de la théologie de l'histoire.
Ce qui frappe en Irénée, comme, plus près de nous, en Newman,
l' ·est l'unité réalisée entre la personnalité intime et la doctrine.
<'c qui séduit, c'est la qualité humaine de sa foi, sa charité
pour l'hérétique qu'il ne cherche pas tant à convaincre d'erreur
DEUXIÈME SIÈCLE 40
qu'à retrouver dans la vérité. Il est le maître du dialogue œcu-
ménique, dans son authenticité.
Irénée est tout à la fois le prophète du passé et le prophète de
l'avenir. L'enracinement dans la vérité reçue lui permet toutes
les audaces et produit les intuitions théologiques dont nous
vivons encore. Pour notre temps qui remet tout en question,
sensible à ce qui est authentique et sonne vrai, il est peut-être
surtout le prophète du présent.
ŒUVRES D'IRENEE DE LYON
Adversus haereses ou Contre les hérésies; La Prédication apos-
tolique et ses preuves ou la Foi catholique (A paraître).
LE TROISIÈME
SIÈCLE
Tertullien
Cyprien de Carthage
Clément d'Alexandrie
Origène
Un siècle et demi nous sépare du départ missionnaire de Paul,
un siècle et demi, de l'âge d'or des Pères.
Au cours du III' siècle, l'Eglise intensifie ses activités et déve-
loppe son expansion en Occident. A côté d'Alexandrie, Car-
thage devient un centre qui rayonne sur toute l'Eglise. L'Evan-
gile s'étend en Espagne, en Italie du Nord, vers les rives du
Danube. Jusqu'au début du nt• siècle, il n'existe qu'un évêché en
Gaule, celui de Lyon. Au milieu du siècle Cyprien cite les
évêques d'Arles et de Lyon. Nous savons qu'il en existait d'autres
à Toulouse, Narbonne, Vienne, Paris, Reims, Trèves. Le nombre
des chrétiens se développe de manière considérable. Deux centres
en Occident dominent : Rome et Carthage.
La progression de l'Eglise exige un effort d'organisation. Les
candidats au baptême sont soumis désormais à un temps de pré-
paration. Des écoles sont créées pour leur formation. Origène
s'est consacré pendant quelque temps à cette tâche. A côté
de l'initiation chrétienne se pose la question de la réconciliation :
les tenants du rigorisme et de la modération s'affrontent, Tertul-
lien, Cyprien, Origène nous renseignent sur ces débats, rendus
plus aigus au moment des grandes persécutions.
L'Eglise atteint désormais le milieu cultivé, en Orient les
philosophes, en Occident les rhéteurs. Ils se convertissent avec
armes et bagages. Ils mettent leur formation au service du chris-
tianisme. Cette formation philosophique permet à Clément et à
Origène de faire servir toutes les sciences humaines à l'étude de
la parole de Dieu. Tertullien et Cyprien forgent la langue théo-
logique en recourant à des termes juridiques. Le droit va per-
mettre à Tertullien de plaider devant l'Empir e la cause des chré-
tiens.
TROISIÈME SIÈCLE 44
Les croyants sont désormais le nombre. Ils envahissent la
société. Le grain jeté en terre est devenu un arbre immense, qui
étend ses ramures. L'affrontement entre les mœurs chrétiennes
et les mœurs païennes s'annonce plus dangereux que l'affron-
tement des intelligences. Quelle ligne de conduite observer dans
une société païenne? La tâche des pasteurs s'évertue à répondre
à cette question. Tertullien et Cyprien à Carthage, Clément à
Alexandrie seront les moralistes qui dégageront les exigences chré-
tiennes, dans la vie personnelle et familiale, économique et poli-
tique.
L'Eglise est en pleine expansion. Les forces de l'empire romain
déclinent. La vigueur de l'Eglise ne cesse de croître. Les conver-
sions atteignent toutes les couches de la société : l'élite, la
classe commerçante, les fonctionnaires et les besogneux. La
qualité marche difficilement au rythme du nombre. Le niveau
baisse. Origène s'en plaint : « Si nous jugeons des choses selon
la réalité et non selon le nombre, d'après les dispositions et
non d'après les foules rassemblées, nous verrons que maintenant
nous ne sommes plus des croyants. »
La persécution donne l'alarme. Elle est l'hallali de l'Empire
mortellement atteint. Elle n'est plus une menace pour l'Eglise,
mais un avertissement pour les médiocres. Cyprien multiplie
les avertissements, l'ouragan secoue les feuilles mortes. Pour
les disciples de l'Evangile, Cyprien, Origène, c'est l'heure du
martyre auquel ils n'ont cessé de se préparer.
Tertullien
L $ t;O <t après 220)
46
Le chrétien d'aujourd' hui ne visite qu'avec mélancolie l'Afrique
du Nord où les ruines d'une Eglise prospère rejoignent celles
de la domination romaine, dans un passé qui paraît double-
ment enseveli. L'Afrique que les Arabes appellent Djezirat-el-
Maghreb, « l'île de l'Occident », au 111' siècle pouvait réunir
un concile d'une centaine d'évêques. Une carte des évêchés du
m• siècle montre le rayonnement de Carthage, clef stratégique
de l'économie politique, avant de devenir la capitale d'un chris-
tianisme conquérant, passionné, jusqu'à l'hérésie et au martyre.
Trois noms se détachent, qui honorent, au-delà de l'Afrique,
l'Eglise et la civilisation, trois personnalités, trois noms écla-
tants, poussés sur le sol d'Afrique, qui portent les vertus et les
erreurs de la race : Tertullien, Cyprien. Augustin.
Un converti de classe
Tertullien, avant la fin du II' siècle écrit l'Apologeticum, pour
accuser au nom du droit l'Empire intolérant et persécuteur.
« Allons, bons gouverneurs, plus estimés encore des foules si
vous leur immolez les chrétiens, tourmentez-nous, mettez-nous
à la torture, condamnez-nous, écrasez-nous : votre iniquité est
la preuve de notre innocence. Tous vos raffinements ne servent à
rien, ils redoublent plutôt l'attrait de notre secte, nous devenons
plus nombreux, toutes les fois que nous sommes moissonnés
par vous : le sang des chrétiens est une semence. » Moment solen-
nel dans l'histoire de l'Eglise. Fougueux, passionné, Tertullien ne
se contente pas de parer les coups, il passe à l'offensive.
Il ne s'agit plus d'invoquer la raison, la tolérance, l'Africain
fait appel au droit romain, l'instance suprême. L'heure de la
tolérance a passé ; Tertullien réclame des droits. Le jeune maître
d'Afrique connaissait Rome, il venait de la toucher au point
sensible. Jusque-là l'Eglise avait été héroïque, Tertullien lui
apporte la bravoure.
Qui était ce jeune polémiste redoutable, fougueux et habile ?
Il se nommait Quintus Septimus Florens Tertullianus. Il était
de Carthage, la ville qui de son promontoire surveille les mers.
Son père, militaire et païen, s'était soucié de lui donner une
formation intellectuelle particulièrement poussée en droit, la dis-
cipline des grands commis, et l'art oratoire qui permettait de
47 TERTULLIEN
monnayer le savoir. Sa curiosité intellectuelle est aussi insatiable
que sa soif des plaisirs et des jeux.
Le jeune Africain, comme beaucoup de ses compatriotes, était
hilingue. Il écrivait indifféremment le grec et le latin. Sa for-
mation soignée s'est achevée à Rome où le brillant étudiant
trouva comme Jérôme la vie de l'esprit et les satisfactions de
la passion. Puis il revint à Carthage, comme ses compatriotes
qui à tout préféraient l'Afrique.
La jeunesse de Tertullien a été agitée. Il confesse avoir été
pécheur : Intelligenti pauca. Il fréquentait les spectacles et commit
l'adultère. Les conditions de sa conversion demeurent obscures.
La patience, l'héroïsme des chrétiens l'avaient frappé.
La morale de l'Evangile et le mystère chrétien exerçaient sur
lui leur séduction. Il n'a jamais eu l'esprit grégaire mais admire
ceux qui bravent l'opinion. La fréquentation de l'Ecriture et
la grâce firent le reste.
Tertullien entre dans la j,eune église, numériquement déjà
forte, solidement hiérarchisée, avec le prestige de sa culture,
la richesse de sa nature, qui cherche le mors de la discipline
et les rigueurs de l'ascèse chrétienne. Il est marié, mais toute
sa vie il traite l'épouse, comme les femmes, avec une jalousie
qui finit par lui interdire, en cas de mort, de se remarier.
L'homme
Ce passionné n'était ni un tendre ni même un homme de cœur.
Saint Jérôme affirme qu'il fut prêtre.
Tertullien vivait au milieu d'une société qui aimait le bruit et
la violence. Il alliait l'emportement, l'indépendance, la sensua-
lité de l'Africain aux qualités romaines qui estiment ce qui est
fort et utile. Les historiens se sont acharnés sur sa langue que
d'aucuns ont injustement traitée de « mauvais patois provin-
cial». L'on ironisait à l'époque sur l'accent latin des Africains
qui devait ressembler au français des « pieds-noirs » d'aujour-
d'hui.
Ce forgeron du verbe a trituré, rénové, adapté, enrichi la
langue latine. Il a forgé le vocabulaire pour exprimer les vérités
de la foi. Son action est décisive sur la littérature chrétienne.
TROISIÈME SIÈCLE 48
Il avait la chance d'arriver le premier, au moment où l'Eglise
latine formulait sa pensée.
Il est magicien du mot. Ses formules font flèche. Le moindre
cuistre en a retenu quelques-uns comme << l'âme naturellement
chrétienne » ou cc le sang des chrétiens est une semence >>. « Autant
de mots, autant de pensées », a dit Vincent de Lérins. Il
connaît toutes les ressources de la rhétorique, de la sophistique
mais aussi de la chicane et de la casuistique. Rien ne l'embarrasse.
A-t-il besoin d'un mot nouveau, il le forge. Si la syntaxe le
gêne, il la torture. Avocat madré, il change de théorie pour les
nécessités d'une cause nouvelle.
Qu'il polémise ou prêche, moraliste, juriste ou théologien,
Tertullien est entier dans ses écrits. Impétueux, violent, féroce,
il violente la langue comme l'adversaire, pressure le mot, charge
la phrase jusqu'à l'obscurité. Il abuse de l'esprit et de l'arti-
fice, et manque totalement de goût et de mesure. L'homme
perce toujours, au risque de déchirer le texte. Sa phrase, chargée
de mots éclatants, d'images brutales, a comme lui quelque chose
de syncopé, de haletant, de disloqué, qui heurte et épuise, et
jamais n'apporte le repos. Il est le désespoir des traducteurs.
Les auteurs distinguent chez Tertullien les œuvres catholiques
et les œuvres montanistes, mais les unes et les autres sont de
la même plume," avec un coefficient d'amertume et de vitriol
en croissance. Son passage au montanisme lui-même est déjà
inscrit dans une conversion où la discipline attire plus que le
Sauveur. Rarement un cri, un appel au Christ.
Ce qui blesse chez Tertullien, ce n'est pas la méchanceté de
son ironie, ni l'emportement de sa colère, mais une passion qui
n'épargne rien ni personne. Il est un homme d'idées, de convic-
tions, il semble manquer de tendresse. Il n'avait pas d'amis,
et aujourd'hui ne suscite pas la sympathie. C'est un person-
nage de Vigny, il fait penser au Moïse de ce dernier. On a pu
le comparer au grand Arnauld. Il éblouit mais ne charme pas,
il brille mais jamais ne réchauffe.
A l'âge où les hommes prennent de l'embonpoint et cherchent
leurs aises, Tertullien devient plus sec, plus noueux et se fait
montaniste. Dès qu'il connaît le montanisme, il y trouve le
pays de ses rêves et de ses instincts. Cet esprit lucide, tranchant
tombe dans les élucubrations d'une secte de prophètes et de pro-
phétesses de Phrygie. Fatigué de modération, assoiffé de solu-
49 TERTULLIEN
lions extrêmes, Tertullien cherche et trouve dans le montanisme
la doctrine du Paraclet et des charismes qui flatte son esprit
d'indépendance, une discipline qui séduit son puritanisme.
Le polémiste
L'orthodoxie la plus intransigeante est menacée d'infidélité
doctrinale, comme nous le voyons encore aujourd'hui, faute de
mesure. La mesure est l'humilité du savoir, dont elle est la percep-
tion la plus vraie.
Le montanisme jeta Tertullien en des compromis, en des inco-
hérences dont il devait découvrir mieux que personne les points
faibles. Trop lucide pour ne pas voir, il était passionné avec
trop de violence pour rebrousser chemin, trop frémissant pour
jamais trouver la paix, toujours prêt à lutter, désintéressé pour
tout ce qui est juste et généreux, laissant à l'histoire le soin de
démêler l'écheveau de ses contradictions.
L'œuvre littéraire de Tertullien est considérable. Il parle par
le livre. Il s'est livré dans ses écrits, où il aborde des sujets les
plus variés, habituellement sous forme de plaidoyer ou de pam-
phlet. Le mot contre revient en nombre de titres : Contre les Juifs,
contre Marcion, contre Hermogène, contre les Va/,entiniens, contre
Praxéas, contre les psychiques. Il s'agit dans tous ces cas de
personnes.
Ce fut le pourfendeur des hérésies du temps et des adversaires
du christianisme, plus spécialement des Juifs particulièrement
nombreux et agissants en Afrique du Nord. Quand la protes-
tation et le réquisitoire n'est pas dans le titre, il est dans le
texte.
L'Apologeticum dont nous avons déjà parlé demeure un de
ses chefs-d'œuvre. Composition nerveuse, puissante : « Je
ne refuterai pas seulement les accusations portées contre nous,
je les retournerai contre leurs auteurs. » Rarement plaidoyer
chrétien avait connu pareille précision de l'argument juridique,
pareille rudesse de l'ironie, pareille âpreté de la logique, où les
arguments sont assénés comme des coups de marteau, les for-
mules, martelées, les dilemmes, inéluctables, sans concession à
l'endroit des pouvoirs publics ou des philosophes. Il ne veut pas
seulement convaincre l'adversaire, il le terrasse, il le piétine, il
l'humilie. Il y a de la cruauté en cet homme.
TROISIÈME SIÈCLE 50
Tertullien est déjà tout entier dans son Apologeticum. Il est
non seulement maître de son style et de sa dialectique, il est
en pleine possession de son art, qui voisine parfois avec le
sophisme, où déjà se manifestent l'outrance, la dureté, une cer-
taine superbe pour défendre la justice et la tolérance, la noblesse
du christianisme. Le livre fut rapidement traduit en grec, fait
assez rare pour permettre de mesurer son rayonnement. Il est
de ceux qui enrichissent cc le trésor commun des nations civi-
lisées ». Malgré des parties caduques, il n'a rien perdu de sa
grandeur ni, hélas, de son actualité.
Grisé par le succès et la lutte, Tertullien se tourne vers d'autres
ennemis : les Juifs et les hérétiques. Le livre Sur la prescription
des hérétiques, un des mieux charpentés et des plus achevés,
demeure un des plus actuels, puisqu'il s'efforce de préciser le
rôle de la tradition dans la vie de l'Eglise et de développer les
rapports entre Ecriture et Tradition. Face au pullulement des
hérésies, Tertullien assène deux affirmations : le Christ a chargé
les apôtres et personne d'autre de prêcher sa doctrine. Les apôtres
n'ont confié cette tâche qu'aux communautés qu'ils ont fondées.
L'Eglise seule est en légitime possession de la foi et de !'Ecriture.
L'auteur déboute les illégitimes prétentions des hérétiques.
Si les ouvrages apologétiques constituent la partie la plus
vibrante de son œuvre, les nombreux traités de morale et d'ascèse
entreprennent de caractériser l'attitude chrétienne, en face d'une
société païenne. Nous y retrouvons « l'âme de colère et de pas-
sion». Comme son contemporain Clément d'Alexandrie, Tertullien
est préoccupé de mettre les chrétiens en garde contre le paganisme.
Au début du m• siècle, l'Eglise a fait éclater les petits groupes
pour envahir la société. cc Nous fréquentons votre forum, votre
marché, vos bains, vos hôtelleries, vos foires. Avec vous nous
naviguons, avec vous nous servons comme soldats » (Apol., 41,
3).
Tertullien préconise un christianisme de combat, qui affronte
le monde païen, sans nouer de liens, sans volonté de dialogue.
Comme prêtre chargé de la préparation au baptême, comme
moraliste avide de modeler autrui sur sa propre image, il
écrit les traités sur le baptême, la pénitence, la prière, la toi-
lette des femmes, qui semblent bien se situer dans le cadre de
la catéchèse. Il légifère sur la vie sociale des chrétiens, leur
interdit les spectacles, le cirque, le théâtre et le stade. Une fois
51 TERTULLIEN
de plus il dépasse la mesure, quand il les console, avec sadisme,
en leur promettant le spectacle du jugement dernier : « Quels
sujets d'admiration, de rire et de joie. Voir tous ces rois expier
dans les ténèbres la gloire de leur apothéose. »
Le montaniste
Devenu montaniste, l'inquisiteur pousse le rigorisme jusqu'à
interdire les professions de sculpteur et d'astrologue à cause
de leurs liens avec le culte des idoles. II est également un des
premiers objecteurs de conscience dans l'Eglise. Dans le livre
Sur la couronne, il condamne ceux qui embrassent la vie mili-
taire, parce qu'incompatible avec la vie chrétienne. II condamne
ceux qui fuient la persécution. II a même l'ironie cinglante :
« De l'évangile ils n'ont retenu que le mot : Fuyer de ville en
ville. »
Comme nombre d'ascètes, le prêtre de Carthage s'est beaucoup
occupé de la femme chrétienne. Sorte de compensation, à l'heure
de la continence. Il ne l'a pas mieux comprise que Jérôme. Nous
sommes loin encore des héroïnes du Soulier de Satin et de Par-
ta!{e de Midi.
Tertullien s'occupe des moindres détails. Fallait-il que la
jeune fille porte le voile hors des réunions liturgiques ? Il aune
la longueur de son voile, indique comment le disposer par devant,
par derrière et jusqu'où il doit descendre, l'âge précis où il faut
commencer à le porter. Rien n'est laissé à l'initiative privée
par cet esprit autoritaire et pointilleux. Il s'occupe avec insis-
tance de la coquetterie féminine, des soins de sa chevelure et
de sa peau, de ses vêtements et de ses parfums. Il joue même
de coquetterie littéraire, de raffinement dans le style, quand il
t:crit : « Empruntez à la simplicité votre blanc, à la pudeur
votre rouge, peignez vos yeux de réserve et vos lèvres de silence ...
ainsi fardées, vous aurez Dieu pour amant. » Nous aimerions
avoir le journal de sa femme !
Tous ces ouvrages contiennent des pages admirables, bourrées
de renseignements sur la société bigarrée des chrétiens d'Afrique,
que, de gré ou de force Tertullien voulait pousser sur la route
droite, dans les escarpements de l'Evangile. Cet inquisiteur redou-
table suscite l'admiration et la terreur. Il nous émeut, quand
il reconnaît, peut-être avec plus d'impatience que l'humilité,
TROISIÈME SIÈCLE 52
avoir composé son livre sur la patience parce que cette vertu lui
faisait défaut. « Malheureux, je suis toujours dominé par la fièvre
de l'impatience. » Il ne semble pas que d'avoir écrit le livre ait
amélioré son caractère. Cet homme qui affirme si souvent son
tempérament nous dévoile assez peu le mystère de sa vie inté-
rieure.
Tertullien nous émeut encore par l'hommage qu'il a rendu à
ses compatriotes, Félicité et Perpétue, les merveilleuses martyres
de Carthage, où passe le frémissement d'une admiration qui trahit
cet homme mystérieux.
Selon Augustin, Tertullien eut une vieillesse solitaire. Il finit
par ne pas s'entendre mieux avec les montanistes qu'il ne s'était
entendu avec les catholiques. Il a donc groupé autour de lui
quelques rares fidèles, appelés les Tertullianistes, qui ont survécu
jusqu'au temps d'Augustin. La date de sa mort ne nous est pas
connue. Sa vie bruyante s'achève en silence.
Tel est cet homme éruptif dont les écrits charrient souvent une
lave de feu. Il a été passionné, plein de superbe et de coquet-
terie littéraire, pessimiste sans pour autant cesser de combattre.
II a vécu toujours à haute tension, solitaire. Son œuvre marque
de son empreinte le christianisme en pleine fermentation.
L'Afriqu e l'a admiré pour son génie et son indépendance. Il
était de Carthage et non de Rome, il était de cette Afrique qui
de ses corsaires fait des héros. Il est de cette race-là.
Augustin l'a fait oublier quelque peu, au point que l'histoire
sous-estime ce que l'évêque d'Hippon e doit au Maître. Augus-
tin n'a jamais dissimulé son admiration ni sa dépendance. Le
Moyen Age le connaît à peine. Les temps modernes lui ont
rendu sa place. Il est difficile d'en exagérer l'importance et la
grandeur : il est de la taille des plus grands.
PRINCIP AUX ECRITS DE TERTUL LIEN
Ouvrages apologétiques : Aux nations; !'Apologétique; Contre
les Juifs. Ecrits dogmatiques et polémiques : De la prescription
des hérétiques; Contre Marcion; Contre Praxéas; Traité du
baptême. Le Christ en chair. Ouvrages de morale ou de spiritua-
lité : Aux martyrs; Des spectacles; Sur la prière; Sur la péni-
tence; De la toilette des femmes. De l'époque montanis te: Exhor-
tation à la chasteté ; De la monogamie ; La couronne du soldat.
Cyprien de Carthage
i IJ / L tO / U (t vers 258)
54
une société,
Tertullien fait penser à ces esprits brillants qui, dans
puiss ants, éteign ent les feux des
avec la demi-conscience des
pour eux! Ils s'imp osent , s'affir ment.
autres. Il n'y en a que
a conscience de son inféri orité et de sa
Cyprien non seulement nt
littéra ireme
dépendance, mais il perd un peu ses moyens, et
appel le « le
s'est mis franchement à la remorque de celui qu'il
lutteu r, à qui
Maîtr e». Ce qui affirme le prestige du vieux
l'amiral
l'Afrique, loin de tenir rancune rend hommage. Dans
C'est une quest ion
il y a de la graine de pirate et inversement.
l'écla t des action s.
de circonstances. L'important est la taille,
Tertullien et Cyprien
ose, mais
En Cyprien ce n'est pas d'abord !'écrivain qui s'imp
eur n'est pas dans l'éblo uissem ent
l'homme, l'évêque. Sa grand
finess e de la psych ologie . Son portra it
du génie mais dans la
s'imp ose,
apparaîtrait mieux en creux qu'en relief. Tertullien
vre. Il n'a pas moins de perso nnalit é, mais elle
Cyprien se décou
it décidé-
est plus nuancée, mieux équilibrée. L'Afrique produ
ment les fils les plus divers.
Tertullien :
Cyprien possède les qualités qui faisaient défaut à
leté à manier les
la modération, la sympathie, l'urbanité, l'habi
et de la conco rde. Il
hommes, la prudence, le goût de l'ordre
uré païen il eût fait
était né pour la fonction publique. Deme
il sera un évêqu e admi-
un grand procurateur, devenu chrétien,
rable, le plus admiré de son siècle.
ire, les
Il est possible que les événements politiques de l'Emp
d'Eta t milita ires répété s qui font
années d'anarchie, les coups
de l'Amé rique du Sud, aient frapp é
penser à quelque république
. Il avait pu obser ver que seule l'adm i-
le jeune avocat carthaginois
chie avaient
nistration romaine, le principe d'ordre et de hiérar
sauvé l'Empire menacé.
vraisem-
Cyprien était né au début du nt' siècle, en Afrique,
et païens.
blablement à Carthage. Ses parents étaient riches
rhéteu r. Il avoue
Il suivit le cours normal des études et devint
peu chaste , sans
lui-même à Donatus que sa jeunesse fut assez
donner plus de détail sur ces amours sans lende main.
55 CYPRIEN DE CARTHAGE
Le converti
Le rhéteur est déjà célèbre quand il se convertit au christia-
nisme, sous l'influence d'un vieux prêtre, Caecilius, à Carthage.
Celui-ci met entre ses mains la Bible, la grâce fit le reste. La
lutte fut toutefois douloureuse pour ce jeune mondain, épris
de vie élégante. Il l'a racontée dans sa lettre à Donatus, qui
prélude aux Confessions : « J'errais à l'aveugle dans les ténè-
bres de la nuit, balotté au hasard sur la mer agitée du monde,
je flottais à la dérive, ignorant de ma vie, étranger à la vérité
et à la lumière. Etant donnés mes mœurs d'alors, je croyais
difficile et malaisé ce que me promettait pour mon salut la
bonté divine. Comment un homme pouvait-il renaître pour une
vie nouvelle par le baptême de l'eau du salut, être régénéré,
dépouiller ce qu'il avait été et, sans changer de corps, changer
d'âme et de vie? » (Ad Don., 3-4).
Cette conversion fut un événement à Carthage. Le changement
fut radical et sans faille. Cyprien n'a jamais rien fait à moitié.
Il renonce aux lettres profanes, comme Origène, vit dans la
continence et se consacre à deux lectures : }'Ecriture et Ter-
tullien. Il s'est interdit jusqu'à la lecture des auteurs païens
dont on ne relève aucune citation dans ses écrits.
Cyprien fit don de la plus grande partie de ses biens aux
pauvres et reçut le baptême. Recrue de qualité pour l'église de
Carthage, qui l'ordonna prêtre à la fin de 248 ou au début
de 249 ; il fut élu évêque de la ville cc par le jugement de Dieu
et le suffrage du peuple ii, écrit son biographe. Le peuple avait
vu juste, en dépit de plusieurs prêtres. Tout disposait Cyprien
au gouvernement : la clairvoyance et la modération, la douceur
et la fermeté, les qualités de chef, la passion de l'Eglise. Immé-
diatement il se consacre au relèvement de la discipline et à la
réforme des mœurs. Son activité pastorale fut rapidement arrêtée
par la violente persécution de l'empereur Dèce, qui éclata dans
les premiers mois de 250.
l .'évêque dans la tourmente
Ce fut une catastrophe. L'accalmie et la sécurité avaient mul-
1iplié les conversions. Nombre de néophytes, gros commerçants,
f1 mctionnaires, continuaient une vie sans rigueur. Ce relâche-
TROISIÈME SIÈCLE 56
ment gagna jusqu'au clergé. La persécution sema la panique
au milieu des chrétiens affadis, qui se précipitaient au Capi-
tole pour y sacrifier, avant même d'être convoqués. Les notables
y entraînaient leurs esclaves et leurs colons, les maris, leurs
femmes, les parents, leurs enfants. On y vit des prêtres, voire des
évêques. Les plus malins, au lieu de sacrifice, se procuraient des
billets de confession païenne, qui les mettaient à l'abri.
Pendant tout ce temps, l'évêque se tenait caché, non loin de
Carthage, d'où il pouvait continuer à veiller avec sollicitude sur
la communauté. Une vingtaine de lettres remontent à cette époque.
Cette fuite qui dura environ quatorze mois provoqua des
commentaires malveillants à Carthage et à Rome. Sa correspon-
dance contient des lettres où il justifie son attitude. A son retour,
il lui fallut régler des cas délicats. Beaucoup de chrétiens avaient
apostasié pendant la persécution. Quelle que fut leur culpabilité,
ils cherchaient à rentrer dans l'Eglise sans se soumettre à la
pénitence exigée. D'autres s'assuraient des billets de réconcilia-
tion au rabais.
Modéré dans la forme, Cyprien était intransigeant sur le fond
et même d'une certaine rigueur. Il excommunia les chefs de
l'opposition qui se groupait autour d'un laïc, Felicissimus, les
prêtres mécontents, et imposa une pénitence prolongée aux apos-
tats selon la gravité de la faute. Un concile entérina la décision
prise par Cyprien.
De nouvelles épreuves s'abattirent sur les chrétientés d'Afrique :
razzias de chrétiens numides, pour le rachat desquels l'évêque
ouvrit une souscription, peste effroyable dont les chrétiens furent
rendus responsables. L'évêque ne se contenta pas de soutenir le
courage, il organisa les secours, sans distinction de religion, ce
qui lui valut l'admiration de ses compatriotes païens. Nous avons
de cette époque un livre sur la Mortalité, qui ajoute au stoïcisme
de la Peste de Camus l'espérance chrétienne de ceux qui veulent
« rejoindre bientôt le Christ ii.
Les dernières années furent obscurcies par le conflit qui le mit
aux prises avec le pape Etienne au sujet de la validité du
baptême conféré par les hérétiques. Cyprien, comme précédem-
ment Tertullien, défendait la thèse rigoriste et se prononça avec
les évêques d'Asie mineure pour l'invalidité. Il convoqua un
concile pour entériner l'usage africain du rebaptême des héré-
tiques qui se convertissaient. Le prestige de l'évêque grandissait,
57 CYPRIEN DE CARTHAGE
il avait déjà arbitré plusieurs litiges en Espagne et en Gaule.
L'Occident avait les yeux fixés sur Carthage, comme un siècle
plus tard sur Hippone.
Le conflit sur le baptême des hérétiques parut au pape une
occasion favorable pour affirmer la primauté romaine. Il le fit
sans ménagement. A la position africaine, il rétorqua la tradition
romaine qu'il prétendait la tradition universelle ; la brièveté du
commandement blessa la susceptibilité africaine. Cyprien convo-
qua un nouveau synode. Avec tact et diplomatie, l'évêque de
Carthage qui présidait demanda aux évêques d'exprimer libre-
ment leur avis. « Nous allons chacun à notre tour déclarer notre
sentiment sur cette affaire, sans prétendre juger personne ni
excommunier ceux qui seraient d'un avis différent. » L'allusion
à l'autoritarisme romain est manifeste.
La mort du pape Etienne, puis le martyre de Cyprien mirent
fin à un conflit qui allait mal finir. Le conflit avait mis Cyprien
dans une situation cornélienne. Il admettait à sa manière le
primat romain. Il reconnaissait « la chaire de Pierre d'où procé-
dait l'unité sacerdotale >1, autant dire l'unité de l'Eglise entière.
n trouvait le symbole de l'unité ecclésiale dans la robe sans
couture, dans les grains de blé et de grappes qui ne font plus
qu'un dans le pain et le vin eucharistiques. Mais au nom de cette
unité de l'Eglise, qui lui était chère entre toutes, il ne reconnais-
sait qu'une foi, qu'un baptême, celui qui était donné par l'Eglise,
car seule elle était l'épouse du Christ.
Plus qu'aux principes engagés, Cyprien était sensible au pro-
cédé. Ce prince, épris d'ordre, avait le respect de l'homme ; il
répugnait au procédé administratif qui dégradait l'Eglise en sim-
ple société.
L'écrivain
L'œuvre littéraire de Cyprien est considérable. Elle est d'un
pasteur soucieux de sa responsabilité plus que d'un écrivain pré-
occupé de sa gloire littéraire. Elle est le prolongement de sa caté-
chèse et de sa prédication. Cyprien est plus homme de parole
que de plume. Ses ouvrages ont trait aux questions controversées,
i1 la discipline religieuse et spirituelle.
Son traité théologique le plus important est consacré à !'Unité
de l'Eglise. C'est le premier traité de l'Eglise. Sa doctrine a en
TROISIÈME SIÈCLE 58
quelque sorte deux pôles, qui se manifestent dans les deux édi-
tions du traité, toutes deux authentiques : d'une part, il est le
champion de l'unité de l'Eglise qui repose sur l'unité du corps
épiscopal, en communion avec le Siège romain, d'autre part, il
affirme l'épiscopat local, principe concret de l'unité ecclésiale, de
la sorte il se manifeste comme le champion de l'épiscopalisme.
Le temps seul permettra de concilier ces deux thèses en présence,
et de lever l'ambiguïté. Il reste que derrière les cas particuliers
s'affrontent l'autoritarisme centralisateur et le particularisme afri-
cain.
Cyprien a rassemblé en deux volumes de Testimoni ale dossier
des textes bibliques utilisés en catéchèse, qui affirment sa fami-
liarité avec !'Ecriture. S'il n'est pas l'inventeur du genre litté-
raire, il lui donna son lustre. Comme pour Origène, la Bible
est pour lui le livre de chevet, l'unique livre. C'est toujours à
la parole de Dieu qu'il demande la lumière, la solution, les armes.
Les traités de Cyprien sont plutôt des lettres pastorales, qui
ont trait à la discipline ou à la vie spirituelle. Un livre s'occupe
des lapsi, les tombés, qui ont apostasié. Il rappelle avec insistance
le devoir de l'aumône, qui est comme la régulatrice de la justice
sociale. Dans un opuscule sur le sujet, il tance une noble matrone
qui vient à la messe sans apporter la part du pauvre : « Tes yeux
ne voient pas le nécessiteux et le pauvre, car ils sont obscurcis
et couverts d'une nuit épaisse; tu es fortunée et riche, tu t'ima-
gines célébrer la cène du Seigneur, sans prendre garde à l'offrande.
Tu viens à la messe sans rien offrir, tu prends la part du sacri-
fice qui est la part du pauvre » (De el., 17).
Comme Tertullien, l'évêque de Carthage s'occupe des vierges
qui ont voué leur vie au Christ, dans le traité sur le Vêtement des
vierges. Il leur interdit la coquetterie, de se farder, de se maquil-
ler, de teindre leurs cheveux, d'assister aux repas de noces,
qui dégénéraient en désordres, d'aller aux bains publics mixtes. En
d'autres termes il veillait à mettre à l'abri leur vertu, et leur
apprenait à ne pas être une tentation pour autrui. Nous y retrou-
vons ses caractéristiques : la mesure, la pudeur, la modération.
S'il suit Tertullien, il n'imite pas ses violences et fait preuve d'un
tact qui annonce Ambroise.
Nombre de ses écrits suivent Tertullien à la trace. Loin de dissi-
muler cette dépendance, il l'accentue quand il écrit sur la prière,
la patience, sur le martyre ou sur la mort. Il accuse un complexe
'il) CYPRIEN DE CARTHAGE
d'infériorité vis-à-vis du Maître. Il s'efface devant lui. Cette dépen-
dance ne dissimule pas ses qualités propres : la finesse de l'obser-
vation, le sens pastoral. la délicatesse de sa charité. Comparé à
Tertullien, son œuvre gagne en inspiration biblique ce qu'elle
perd en originalité.
La langue de Cyprien est classique jusqu'à la recherche. L'élé-
1•.ance de la forme est le seul bien auquel il n'a jamais renoncé.
Il lui manque la pétulance dont Tertullien avait à revendre. Ses
rnnsidérations théologiques sont quelque peu monocordes, le
pasteur s'affirme quand interviennent les questions concernant
le gouvernement, la morale. Il est pleinement lui-même quand
" il reprend contact avec la réalité contemporaine ».
17homme
Cyprien est peut-être le plus naturel dans sa correspondance.
<'elle-ci est un document de capitale importance. Elle nous
apporte une foule de renseignements sur l'organisation ecclésias-
lique, la discipline, la liturgie de l'époque. Elle permet de mesurer
le rôle et la conception de l'évêque d'après Cyprien. Elle nous
découvre l'homme.
Tl y fait l'éloge de la discipline « gardienne de l'espérance, lien
de la foi, guide sur le chemin du salut ». Elle a pour garant la
hiérarchie. Cyprien a une haute conscience des droits mais autant
des devoirs de l'évêque. cc L'évêque est dans l'Eglise et l'Eglise
est dans l'évêque, qui n'est pas avec l'évêque n'est pas dans
l'Eglise. » Il reconnaît nettement la place du peuple chrétien et
la légitimité de ses interventions dans l'organisation de l'Eglise.
<'et homme de gouvernement ne manifeste aucun cléricalisme. Il
,1rganise la hiérarchie, fixe ses attributions, donne le branle aux
conciles africains. Il est un précurseur.
Cyprien ne se contente pas de gouverner, ni d'imposer la disci-
pline. il a le souci de tous et de chacun et d'abord des indigents,
des veuves et des orphelins, des confesseurs de la foi. Cet homme
d'ordre aime la paix, l'unité, la concorde, auxquelles il sacrifie
son amour-propre et subordonne son goût de l'ordre.
La correspondance nous prouve à quel point Cyprien ne se
rnntente pas de formuler des idées généreuses, mais agit confor-
mément aux principes qu'il s'est fixés. Il est le même dans l'action
d dans les lettres. Cet homme de gouvernement a singulièrement
TROISIÈME SIÈCLE 60
su faire l'unité dans sa vie, allier la fermeté et la douceur, la
prudence et l'enthousiasme, la prévoyance et l'habileté. Cet
homme d'action est un mystique, aussi pleinement lui-même dans
la prière que dans l'efficacité. Comme Origène, il est porté à
une exaltation spirituelle, que la perspective du martyre dévelop-
pait en lui. La fréquence des visions est frappante dans ses écrits.
Sa théologie et son action se retrouvent dans sa prière. Il prie
comme il croit, avec les mêmes préoccupations de l'unité et de la
ferveur de l'Eglise. La comparaison avec Tertullien permettrait
de mettre en lumière la dimension ecclésiale de sa prière.
« Notre prière est publique et communautaire, et quand nous
prions, nous ne prions pas pour un seul mais pour tout le peuple,
car avec tout le peuple nous sommes un. Le Dieu de la paix et
de la concorde qui nous enseigne l'unité, a voulu que chacun
prie pour tous comme lui-même nous a tous portés en un » (De
dom. or., 8).
L'action exercée par les écrits de Cyprien fut telle que de
nombreux apocryphes circulèrent sous le manteau. On ne prête
qu'aux riches, dit le proverbe. Son influence littéraire fut grande
en Orient et en Occident. Il a marqué la législation latine. L'his-
toire a décapé l'incohérence de certaines positions et retenu
l'homme <l'Eglise : « Personne ne peut avoir Dieu pour Père,
s'il n'a l'Eglise pour mère » est un mot de Cyprien, souvent répété.
Il fut assez tôt confondu avec un magicien Cyprien et par ce
biais est devenu l'ancêtre lointain du Dr Faust. Le plus grand
témoignage qu'il nous laisse est celui de son martyre.
Le martyr
En août 257, l'empereur Valérien lança un nouvel édit de
persécution. Cyprien fut invité à sacrifier. Il refusa et fut banni
dans la petite ville de Curubis, où il séjourna pendant un an,
continuant à veiller sur son église, à écrire des lettres de conso-
lation aux confesseurs de la foi et à leur envoyer des secours
matériels que sa charité réaliste n'oubliait jamais. Il se disposa au
martyre, sachant par une révélation, dit-il, qu'il mourrait par le
glaive.
Un an plus tard, un nouvel édit impérial aggrava le premier.
Cyprien est rappelé à Carthage. Il n'y revient qu'au moment où
le proconsul y est de retour. Car, écrivait-il, avec la grandeur qui
61 CYPRIEN DE CARTHAGE
le définit : « Il convient qu'un évêque confesse le Seigneur dans
la ville de son église, et laisse à son peuple le souvenir de sa
confession. » Il se prépare à la mort avec la même lucide bra-
voure qu'il mit en toutes choses.
Dès que les fidèles connurent l'arrivée de leur évêque, ils entou-
rèrent sa maison. Cyprien, avec le tact qui le définit, demanda
simplement d'éloigner les jeunes filles, pour les soustraire aux
désagréments des hommes de troupe. La dernière nuit avant de
comparaître semblait une vigile de martyr. Le lendemain matin
l'évêque comparait devant le proconsul. Nous possédons le pro-
cès-verbal, laconique, où chaque mot porte.
- Tu es Thascius Cyprianus ?
- Je le suis.
- Tu t'es fait le pape de ces hommes sacrilèges ?
- Oui.
- Les très saints empereurs ont ordonné de sacrifier.
- Je le sais.
- Réfléchis.
- Fais ce qui t'a été commandé. En pareille situation, la
réflexion est inutile.
Le proconsul délibéra, puis prononça la sentence : « Nous
ordonnons que Thascius Cyprianus soit mis à mort par le glaive. »
- Grâces à Dieu. Deo gratias, répondit le martyr.
Aussitôt le condamné fut conduit au lieu du supplice. Il se
dépouilla de son manteau, puis de sa dalmatique qu'il remit aux
diacres, ne gardant que la tunique de lin. Il s'agenouilla pour
s'enfoncer en une longue prière. Il fit verser au bourreau, avec
une magnanimité royale, vingt-cinq pièces d'or. Il noua lui-même
le bandeau autour de ses yeux, se fit lier les mains par un prêtre
et un diacre, pour offrir son dernier sacrifice, et reçut le coup
de mort.
C'était le 14 septembre 258. Immédiatement son culte s'imposa
à l'Afrique pour vénérer une des plus belles figures d'évêques de
l'Eglise. Pendant des siècles il est le patron de l'Afrique. A Car-
thage plusieurs basiliques lui étaient dédiées. Nous avons encore
les sermons de saint Augustin prononcés à la fête de l'illustre
Carthaginois.
Cyprien nous fait penser à certains évêques modernes, à un
Saliège ou à un von Galen, natures d'airain toujours à la hauteur
des circonstances et comme sans effort. Ils savent plier mais ne
TROISIÈME SIÈCLE 62
cèdent pas. Grands dans l'infortune comme dans l'action car telle
est leur stature. Héroïques sans contraction, parce que l'heure
exige l'héroïsme et que rien ne surprend leur magnanimité. Seule
leur mort permet de mesurer leur vie.
PRINCIPA UX ECRITS
Lettres (au nombre de 81 dont 65 de Cyprien) : A Donat; Sur
les lapsi; De l'unité de l'Eglise catholique. (A paraître) Sur la
prière du Seigneur ; De l'aumône et des bonnes œuvres.
Clément d'Alexandrie
~ /G 'P tO (t avant 215)
64
Le voyageur d'Europe qui débarque aujourd'hui au port
d'Alexandrie peut se faire une idée atténuée de l'importance de
cette métropole : marché du monde au carrefour des routes
d'Afrique et d'Asie, au goulot d'étranglement de la Méditerranée.
Il a peine à se représenter la vitalité de cette agglomération, en
constante croissance, non seulement au temps des Ptolémées mais
encore au m' siècle, à l'époque de Clément et d'Origène. C'était
une ville d'un million d'habitants.
L'intelligence y disposait d'une Bibliothèque incomparable, du
Musée, qui était l'université de l'hellénisme. L'industrie du papy-
rus achevait l'équipement intellectuel. Si la population dans sa
majorité était commerçante et industrielle, intellectuellement, la
ville avait pris la relève d'Athènes, tombée en quenouille, ou
même de Rome. Toutes les philosophies, toutes les morales,
toutes les religions s'y donnaient rendez-vous. Alexandrie était
le marché mondial des idées, le carrefour des systèmes.
Alexandrie chrétienne
Lorsque Clément y paraît, vers 180, la ville peut déjà aligner
dix évêques. Le christianisme semble s'y être développé d'abord
dans la population juive - un tiers de la ville était juive -
connue pour son ouverture d'esprit, puis avait atteint les milieux
païens. Apollos, dont il est question dans l'épître aux Corin-
thiens, était d'Alexandrie.
Dans la métropole égyptienne s'installent, à côté de la grande
Eglise, les écoles gnostiques de Valentin, de Basilide, de Carpo-
crate, dont les doctrines allaient prendre, avec les étoffes et les
épices, le chemin de l'Europe. Pantène, venu sans doute de Sicile,
y dirigeait une école analogue à celle de Justin, qui tenait de
l'université chrétienne par l'ampleur des matières enseignées, du
cénacle par le caractère restreint des étudiants, groupés autour
d'un maître.
La quête de Oément
Là aboutissent les voyages et les recherches de Clément ; il y
trouve le maître et la lumière. De disciple il devient maître à son
tour. Au didascalée chrétien, comme on appelle l'école, il accueille
auditeurs et auditrices, la classe cultivée et riche de la cité. Il
65 CLÉMENT D'ALEXANDRIE
s'efforce, dans son enseignement, d'établir l'alliance entre l'Evan-
gile et la culture. Son impulsion permet au christianisme, venu
d'un milieu sémitique, de faire son éducation grecque. Grâce à
lui Alexandrie devient, au tournant du II" siècle, le berceau de
l'hellénisme chrétien. Il est le premier d'une lignée qui a illustré
l'Eglise.
Clément avait un nom romain, peut-être celui de son maître
qui l'avait affranchi. Il est né vraisemblablement à Athènes, vers
150, de parents païens. Il reçut une solide formation littéraire.
Il semble avoir été initié, peut-être aux mystères d'Eleusis, puis
se convertit au christianisme. Les circonstances de sa conversion
sont obscures. Il a pu être séduit par l'élévation et la pureté de
la morale évangélique. D'autres motifs, plus intellectuels, ont
joué : la doctrine chrétienne a dû lui apparaître comme l'achève-
ment de la philosophie hellénique.
Une fois converti, Clément se mit à voyager, en Italie méridio-
nale, en Syrie, en Palestine, à la recherche des maîtres les plus
réputés, jusqu'à ce qu'il trouve Pantène, le maître rêvé, qui le
fixe à Alexandrie. Il y demeure jusqu'à la persécution de Septime-
Sévère, en 202 ou 203. En exil il continue à servir l'Eglise et à
rédiger ses ouvrages. Une lettre conservée par Eusèbe le présente
comme « le bienheureux presbytre ». A-t-il été effectivement
prêtre? Les historiens continuent à en discuter. Il mourut peu
avant 215, sans avoir revu l'Egypte.
Si les détails sur la vie sont courts, l'homme se découvre à
travers les écrits, où il se livre lui-même avec charme, et dévoile
sa foi et sa culture. Cette dernière était plus étendue que pro-
fonde. Il frappe par sa qualité d'accueil à l'endroit de tout ce
qui est noble et beau. L'esprit de l'Evangile, loin de l'arrêter,
développe en lui cette disponibilité universelle. De nature enthou-
siaste, poète et mystique, persuasif et éloquent, esprit intuitif,
quand il le faut, Clément séduit par sa fraîcheur, sa spontanéité,
sa sensibilité, son imagination toujours en éveil.
L'homme
Newman a défini sa séduction en la comparant à une musique.
L'Alexandrin est de ces hommes qui savent se faire aimer et
qui tout naturellement provoquent les cénacles autour de leur
personne. Il aime l'homme d'un cœur chaud, avec tolérance, en
TROISIÈME SIÈCLE 66
lui faisant joyeusement confiance. Il est le contraire de Tertullien.
A l'opposé de ce dernier, il frappe par sa modération, loin des
positions extrêmes, comme le montre son attitude à l'endroit de
la richesse et du mariage.
L'image du pédagogue qu'il applique au Christ, toutes propor-
tions gardées, lui convient également. Il est un éducateur-né,
lucide, observateur, parfois narquois, sachant châtier à bon escient
et accuser les vices, non point comme le comédien qui imite les
travers, mais comme un sage qui discerne l'inanité ontologique
et morale de la gourmandise, de la coquetterie, du luxe et de
l'argent. Son souci constant est de convertir, d'éduquer, de mener
les hommes à la perfection.
Clément est plus un maître qu'un écrivain. Parler n'est pas
écrire. Malgré son brillant, !'écrivain, prolixe, diffus, difficile,
paraît manquer de rigueur, de plan et de méthode. Il faut savoir
passer sur les défauts de la composition pour atteindre le sage
chrétien dont l'enseignement n'a rien de pédant. Il nous introduit
dans l'esprit d'enfance, en nous communiquant le secret de sa vie
et la ferveur de sa foi. Le contact des hommes a enseigné à ce
philosophe à aborder les problèmes par le concret et à faire
déboucher l'enseignement dans la vie. Les problèmes philoso-
phiques ne l'intéressent que dans la mesure où ils transforment
l'homme.
L'œuvre
Trois ouvrages principaux sont conservés, qui constituent
comme la trilogie de Clément : le Protreptique, le Pédagogue,
les Stromates. Ils représentent une progression, un itinéraire spiri-
tuel de la conversion à la perfection.
Le Protreptique devrait se traduire par « Exhortation aux
Grecs », qui est son titre complet. Ce livre, destiné au public
païen, est aussi celui qui a été rédigé avec le plus de soin et
composé avec le plus de méthode. Il se lit avec aisance, tant sa
culture y est séduisante, le ton, spontané et enthousiaste, la
psychologie du milieu alexandrin, perspicace pour y déceler ce
que le scepticisme cachait d'inquiétude et d'attente.
Le livre s'ouvre par un hymne au Christ, rythmé, d'une écriture
raffinée, d'un lyrisme communicatif. Ce chant nouveau est plus
beau que tous les chants de la légende. « Et ce descendant de
67 CLÉMENT D'ALEXANDRIE
David, le Logos de Dieu, qui existait avant David, a méprisé la
lyre et la cithare, instruments sans âme; il a réglé par l'Esprit-
Saint notre univers et notre microcosme, l'homme corps et âme.
Il se sert de cet instrument aux mille voix pour célébrer Dieu.
Lui-même chante en accord avec l'instrument des hommes» (1,
5, 3).
Après cet exorde lyrique, Clément passe en revue les doctrines
et les institutions pour en déceler la faiblesse et l'indignité. La
philosophie seule a grâce à ses yeux. Avec un tour dramatique,
Clément met Platon en scène. Il l'interroge. La réponse tirée du
Timée lui fournit le thème de son développement. Après les phi-
losophes, les poètes. Le Protreptique reprend la thèse de Justin :
Platon a été éclairé par !'Ecriture. Mais la vérité totale ne se
trouve que chez les prophètes qui appellent tous les hommes.
Pour Clément le livre est désormais !'Ecriture.
Le livre s'achève, comme une symphonie, par le thème de
l'ouverture, qui sonne le rassemblement de l'humanité autour du
Christ.
Clément parle du paganisme comme quelqu'un qui le connaît
du dedans, sans appuyer les condamnations, comme Augustin le
fera dans la Cité de Dieu. Il ne veut pas humilier l'adversaire,
mais lui faire éprouver les faiblesses païennes, et l'acheminer,
au-delà du brouillard qui lui bouche la vue, jusqu'à la rencontre
de Dieu, pour faire monter vers lui l'acclamation (empruntée à
Eschyle) : « Salut, ô lumière! »
Tel est ce livre de ferveur et de poésie, qui ne se contente pas
d'éclairer et d'émouvoir, mais veut mener les pains à la conver-
sion. « Hâtons-nous, nous qui sommes des portraits du Logos,
portraits qui aiment Dieu et lui ressemblent. Hâtons-nous, cou-
nms, courons, prenons son joug, poursuivons l'incorruptibilité »
(12, 121, 1). ...._
Le Protreptique était le livre du seuil. Le Pédagogue est le
manuel du croyant. Il s'adresse aux convertis, afin d'achever leur
formation évangélique. Le pédagogue, dans l'antiquité, était
chargé de veiller sur l'éducation du jeune athénien et de former
son caractè;e. Il jouait le rôle du tutor à Oxford. En choisissant
cc titre, Clément voulait mettre l'accent sur le rôle éducatif du
<'hrist. Il s'agit donc d'un manuel d'éthique chrétienne, à la fois
théorique et pratique, qui dispose le disciple à recevoir l'enseigne-
ment du Maître.
TROISIÈME SIÈCLE 68
Le Logos-pédagogue est le Christ. Il prend en charge l'éduca-
tion chrétienne. Il a le souci de transform er la vie en y insérant
les mœurs chrétiennes. Si le Logos est le pédagogue, les fidèles
sont les enfants. Clément aime de faire jouer cet aspect de l'image.
Elle lui permet de développer l'esprit d'enfance, fait d'humilité,
de simplicité, de sincérité, de droiture et de pureté, de fragilité
aussi. L'enfant a besoin d'être protégé, guidé, libéré, pour trouver
le rire, le jeu, la joie. Il a les yeux fixés sur le Logos, qui est son
hôte, qu'il cherche à imiter, qu'il doit assimiler, sur qui il doit
modeler son comporte ment et jusqu'aux actes les plus humbles de
l'existence.
Clément ne se contente pas d'énonce r des principes. Il fournit
un vrai code des bienséances chrétiennes ; il passe en revue l'art
de manger, de boire, de se tenir à table, de ne pas parler, comme
on nous l'a appris dans notre jeune âge, la bouche pleine. Il passe
en revue le luxe de la vaisselle et du mobilier. Arrivé dans son
inventaire à la chambre à coucher, il parle de la vie sexuelle. Puis
il revient à la coquetterie et à la toilette, à l'abus des domestiques
(il parle au beau monde), au danger des bains publics pour la
pudeur.
L'Alexan drin écrit pour un public aristocratique, qui avait le
goût du luxe et des plaisirs. A partir du Pédagogue, il serait facile
de reconstituer la journée d'un riche alexandrin, au début du
III" siècle et d'y déceler la peinture d'une société riche d'argent et
de loisirs. L'auteur mêle à la morale qu'il développe des conseils
de simple savoir-vivre, où il n'évite pas toujours la trivialité et
le mauvais goût. Il apprend à roter, à cracher, à se curer les dents.
C'est un code de l'homme bien élevé, ou, comme dit Clément,
de « l'homme bien né ».
Ces conseils pratiques, qui trouvent leur équivalent chez les
moralistes païens que visiblement Clément imite, ne doivent pas
donner le change. Clément ne perd jamais de vue son objectif,
qui est d'inculqu er une morale chrétienne, selon les principes de
l'Evangile. Tous les principes, emprunté s à la pensée grecque,
sont insérés dans une perspective chrétienne, et christianisés par
leur référence à l'Evangile.
La morale de Clément est exigeante, elle impose une ascèse,
qui va jusqu'à la croix et prélude à la spiritualité monastique.
Son mérite est d'écrire pour les gens du monde, sans les retirer
du monde, mais en mettant en lumière le sens et les exigences
69 CLÉMENT D'ALEXANDRIE
de leur présence. Il le fait comme François de Sales, avec un
charme qui entraîne. Loin de bouder la nature et la vie il sait,
chemin faisant, goftter les charmes du printemps et admirer les
prairies en fleur.
Le troisième volet du triptyque est constitué par les Stromates
que l'on traduit par« Tapisseries». Mieux vaudrait dire Mélanges
ou «Variétés», à la manière de Paul Valéry. L'ouvrage est ina-
chevé. Certains chapitres sentent l'improvisation et semblent pro-
venir de cours professés par Clément. Théologie, philosophie,
érudition, apologétique s'y mêlent. Deux thèmes ou deux leit-
motive s'en détachent : les rapports entre le christianisme et la
philosophie grecque, la description de la vie parfaite, qui met sous
nos yeux le portrait du parfait gnostique, c'est-à-dire le croyant
parvenu à la perfection, qui nous fournit un traité de vie spiri-
tuelle.
Les huit livres des Stroma/es constituent matériellement un
ouvrage considérable, c'est le plus long jamais écrit jusque-là
dans les lettres chrétiennes. Il constitue dans l'histoire des idées
un véritable monument. C'est la première fois qu'un philosophe
chrétien écrit avec cette ampleur sur les rapports entre la foi et
la connaissance, et donne à l'Evangile droit de cité dans les
grandes philosophies du monde.
L'auteur y traite de questions qui sont parmi les plus difficiles
et qui n'ont cessé de passionner les hommes : rapports entre la
philosophie et la vérité chrétienne, structure de l'acte de foi, sens
chrétien de l'histoire, sens et fins du mariage, connaissance de
Dieu, symbolisme de la nature et de !'Ecriture, degrés du savoir
humain, itinéraire de la perfection chrétienne.
Dans ses trois ouvrages Clément reprend, avec les ressources
d'une science infiniment plus étendue, l'œuvre de Justin. Son
ambition est dê'conduire le croyant de la foi à la connaissance :
" La foi est le germe, la connaissance est le fruit. » Clément
dégage la vérité de !'Ecriture, qui demeure son livre de chevet, au
moyen de l'allégorie, déjà employée par Philon, il s'agit toujours
d'aller à la vérité cachée, de la lettre à l'esprit. L'homélie Quel
riche peut être sauvé nous en fournit l'exemple.
Ce charmant opuscule, par son sujet, sa brièveté, son ton direct,
demeure une des œuvres les plus populaires et, ajoutons, des plus
actuelles. Clément y commente le mot célèbre de Marc : « Il est
rlus difficile au riche d'entrer dans le royaume des cieux qu'à un
TROISIÈME SIÈCLE
70
chameau de passer par le trou d'une aiguille. » Clément commence
par distinguer l'interprétation des paroles du Christ. Il ne faut pas
les prendre cc charnellement >> mais selon l'esprit. Dieu seul est
bon. Les richesses nous sont données par sa munificence. De soi
elles ne sont ni bonnes ni mauvaises, elles prennent le reflet de
nos âmes. Ce ne sont pas les richesses qu'il faut détruire, mais
les vices de notre cœur, qui aboutissent à l'avarice des uns, à
l'envie des autres. Le riche n'est qu'un usufruitier.
Clément place finalement la question sociale dans une optique
chrétienne, en l'éclairant par la foi. Il y apporte la même modé-
ration que pour traiter de la famille et du mariage.
L'importance
Il serait difficile d'exagérer l'importance de Clément dans le
développement du christianisme. Il l'a présenté à son siècle, épris
de philosophie, comme la vraie philosophie, selon le mot de Lietz-
mann, « avec un sentiment de supériorité et de tranquille assu-
rance >J. Vous êtes philosop he? Je le suis plus que vous. Il a su
concilier son idéal de culture et son idéal religieux. Il fut dans
l'histoire de la pensée chrétienne le premier théologien à poser les
fondements d'une culture inspirée par la foi et d'un humanisme
chrétien. Il a résolu cette fusion, en découvrant dans le Christ
l'éducate ur du genre humain.
Il demeure par là un précurseur, un modèle, une source, aux-
quels il nous faudra sans cesse remonter pour résoudre la même
question que nous pose le xx' siècle. Il a exercé une influence et
comme une séduction sur les lettres chrétiennes. Newman lui a
rendu ce témoignage. Fénélon l'a commenté sans toujours bien
l'interpréter.
La réponse de Clément paraît assez différente de celle des
moines qui peuplèrent les déserts, aux portes d'Alexandrie. Il
reste que la spiritualité monastique elle aussi est tributaire de son
enseignement. Il est le père de la prière continuelle. S'il n'est pas
un auteur facile, il récompense ceux qui le fréquentent, il stimule
la réflexion. Il finit par s'imposer à vous.
71 CLÉMENT o' ALEXANDRIE
ŒUVRES DE CLEMENT D'ALEXANDRIE
Protreptique ou Exhortation aux Grecs ; le Pédagogue ; les
Stroma/es. Une homélie : Quel riche peut se sauver. Les extraits
de Théodote.
Origène
~/G O ~ / U <t 253/54)
74
Origène est un des génies les plus puissants non seulement de
l'Eglise mais de l'humanité. Dans l'antiquité chrétienne, seul
Augustin pourrait lui être comparé. Il est difficile de dire ce qu'il
faut chez lui admirer le plus : l'étendue et la vigueur du savoir ou
l'enthousiasme, la ferveur de l'homme, les qualités religieuses du
chrétien, l'âme de feu de l'apôtre et du martyr.
A cause de la richesse de ses dons et de la diversité de ses
aspects, il est difficile de le saisir. Il se découvre par paliers ou
plus exactement il se livre petit à petit, il finit par vous pénétrer.
Mais il vous laisse le sentiment d'être inépuisable, de vous ména-
ger sans cesse de nouvelles découvertes. Et quelles découvertes !
Il n'est guère d'auteur ancien sur lequel nous sommes mieux
renseignés que sur Origène, grâce à l'historien Eusèbe, un de ses
plus enthousiastes admirateurs. Sa famille était chrétienne et
aisée. Son père, Léonidas, meurt martyr. Son fils a été élevé dans
un climat de ferveur religieuse et dans la perspective du martyre.
Il en demeure marqué pour la vie. La ville d'Alexandrie réunis-
sait décidément le meilleur et le pire, le luxe et l'ascèse, la volupté
et l'héroïsme.
Le chréûen
L'enfant, baptisé dès le jeune âge, reçut une excellente éduca-
tion. Il avait frappé son père par la vivacité de son intelligence
et par les questions qu'il lui posait sur !'Ecriture. Quand son père
est arrêté, il veut le suivre. Sa mère est obligée de cacher ses
vêtements pour l'empêcher de se livrer aux magistrats. Du moins
écrivit-il à son père pour l'exhorter à la constance. Cette première
lettre prélude à son Exhortation au martyre, qui demeure une des
plus belles de ses œuvres. Il avait alors dix-sept ans. Cette ferveur,
cette maturité le dépeignent. Il est déjà tout entier dans cette
démarche.
Après la mort de Léonidas, ses biens furent confisqués, ce qui
amena la gêne dans la famille. La mère était restée veuve avec
sept enfants. Origène était l'aîné. Une riche chrétienne d'Alexan-
drie vint au secours de la famille. Mais comme elle subissait
l'influence d'un gnostique nommé Paul, Origène refusa son assis-
tance. La pureté de la foi lui apparaissait comme le plus précieux
de tous les biens.
Origène était dévoré par la science et l'ascèse. La ferveur de
V.1.\.1.U.L:.1'.& ..o
75
sa vie, la précocité de son savoir déterminèrent l'évêque Démé-
trius à confier à ce jeune homme encore imberbe l'école catéché-
tique d'Alexandrie pour instruire les candidats au baptême. Loin
de ralentir sa ferveur, Origène s'imposa les pires privations, il
renonça pour un temps à la culture profane et vendit les manus-
crits d'auteurs grecs qu'il avait acquis en nombre. Il mena une
vie d'ascète. Il alla plus loin.
Le jeune maître
Le jeune maître était entouré à l'école de séduisantes Egyp-
tiennes qui se préparaient au baptême. Son talent, sa jeunesse
devait envoûter ce public sensible et enthousiaste. Troublé peut-
être par la séduction qu'il exerçait, Origène fit le sacrifice de sa
virilité. Une fois de plus il choisit la solution héroïque, extrême.
n devint volontairement « eunuque pour le royaume des cieux ».
Le succès d'Origène ne fit que grandir. Païens et hérétiques se
pressaient à ses leçons. Plusieurs de ses auditeurs étaient rompus
:1 la philosophie et aux sciences profanes. Pour pouvoir discuter
avec eux, Origène se mit à suivre les cours d'Ammonius Saccas,
qui enseignait la philosophie platonicienne et à se remettre à
l'étude de Platon et de ses disciples. Le maître alexandrin s'expli-
que là-dessus dans une lettre, ce qui laisse entendre qu'il fut
critiqué. L'ascète n'allait pas tenir compte d'égratignures. Il
continua à suivre les cours.
L'école, nommée didascalée, connut une telle renommée qu'il
fallut dédoubler les cours. Origène confia à Héraclas les débutants,
pour se réserver le cours supérieur. Plusieurs voyages vinrent
interrompre l'enseignement. Origène se rendit-à Rome, poussé par
le désir de voir cette ancienne Eglise. Il fut appelé en consultation
en Arabie, se fixa quelque temps en Palestine, où l'évêque lui
demanda des conférences bibliques à l'église. Il était inouï pour
un laïc de prêcher. L'évêque d'Alexandrie, susceptible, le fit reve-
nir, et le jeune théologien reprit ses cours.
Vers cette époque, semble-t-il, Origène connut un ancien gnos-
tique, Ambroise, qu'il ramena à l'orthodoxie. Cet homme, à qui
il dédie son traité Sur la prière, disposait d'une fortune considé-
rable. L'histoire et l'Eglise lui doivent plus qu'une chandelle, un
luminaire. Il mit à la disposition d'Origène une équipe de sept
tachygraphes - nous dirions sténographes aujourd'hui - qui se
76
relayaient d'heure en heure pour écrire sous sa dictée. Autant
de copistes et de jeunes filles exercées à la calligraphie pour la
mise au net et la diffusion des ouvrages. De cette époque datent
les travaux sur le texte et l'interprétation des livres saints.
En 230, un incident fâcheux mit fin à l'enseignement alexan-
drin. En Palestine, où il était revenu, les évêques de Césarée et
de Jérusalem l'ordonnèrent prêtre, pour lui faciliter la prédica-
tion. Ce fut un tollé à Alexandrie. L'évêque de cette ville fut
brutal (Eusèbe emploie la jolie litote : « Il éprouva des sentiments
humains »). Il le déclara déchu du sacerdoce et le fit bannir.
A Césarée
Origène s'installa de façon définitive à Césarée, au nord-ouest
de Jérusalem. Il y ouvrit une école et reprit l'enseignement qu'il
ne pouvait plus donner en Egypte, où son ancien collaborateur,
devenu évêque, prit à son compte les mesures de son prédéces-
seur. Origène mène de front l'enseignement, la prédication quoti-
dienne et la composition de ses ouvrages. Durant ces années,
Césarée est le foyer intellectuel le plus brillant de la chrétienté.
Origène a conquis la pleine maturité de son esprit dans la pléni-
tude de sa foi. Il est le théologien universellement connu, consulté.
Quelques absences vinrent couper l'enseignement. A plusieurs
reprises, il se rendit en Arabie pour trancher des discussions
théologiques. En 1941, on retrouva à Toura, près du Caire, un
papyrus qui contenait sa discussion avec l'évêque Héraclide, en
Arabie. Origène a été invité comme expert. Il interroge l'évêque
et développe ensuite sa manière d'envisager les relations entre
le Père et le Fils. Le texte conserve le ton direct de la conver-
sation. Origène montre dans la discussion un tact parfait.
En 250, éclata une des plus redoutables persécutions, déclenchée
par l'empereur Dèce. Le prince visait la tête : les évêques et les
docteurs. Origène ne pouvait échapper. Il était prêt. Les années
n'avaient fait qu'intensifier en lui la soif du martyre et son enthou-
siasme qui ne faiblit jamais. Il endura, raconte Eusèbe, « chaînes,
tortures en son corps, tortures par le fer, tortures de l'emprison-
nement au fond des cachots. Pendant plusieurs jours il eut les
pieds mis au cep jusqu'au troisième trou, il fut menacé du feu.
Il supporta vaillamment tout ce que ses ennemis lui infligèrent. »
Le martyr survécu mais, épuisé, il mourut peu de temps après,
77 ORIGENE
vraisemblablement à Césarée. Pendant des années on visita son
tombeau à Tyr, au sud du Liban actuel.
La table bibliographique minutieusement dressée par H. Crou-
zel aligne la masse des ouvrages sur !'écrivain, le professeur, le
prédicateur. Il n'y est pas question de l'homme. C'est pourtant
l'homme qui nous intéresse au premier chef. Les 2 000 ouvrages
d'Origène nous intéressent en fonction de cet homme, qui ne fut
pas d'abord un cerveau mais un être de chair et de sang, de
lumière et de feu.
L'homme
L'homme ne se prostitue pas. Il montre une réserve pleine de
pudeur sur tout ce qui touche sa foi et sa vie. Il prend, il garde
les distances. Ce n'est pas un séducteur comme Clément. Il n'est
pas davantage orateur, il ignore l'art. Jamais il n'élève la voix
jusqu'à l'éloquence. Il parle en confidence, comme le faisait plus
près de nous Guardini, toujours à l'intérieur de la Tente où Dieu
rassemble et parle. L' Alexandrin ignore le mirage du verbe, la
magie des mots que maniaient avec maîtrise l'homme de Nazianze
et l'évêque d'Hippone. Sa voix est comme voilée, le feu se cache
sous la cendre. « La voix de I' Alexandrin ressemble plutôt à
ces vents du désert, brûlants et secs, qui passent parfois sur le
delta du Nil, emportée par une passion qui n'a rien de roman-
tique, un souffle pur, un souffle de feu » (Urs von Balthasar).
Origène, qui dictait et n'écrivait pas, est « dépouillé jusqu'à
la pauvreté ». Ce passionné, cet être de feu, par un paradoxe,
s'efface, se fait oublier, disparaît, comme s'il n'était que l'inter-
médiaire, l'introducteur chargé de faire se rencontrer les deux
interlocuteurs : le Verbe de Dieu et l'Eglise ou le croyant. Jamais
il ne pénètre par effraction dans les cœurs, il lui suffit d'ouvrir
les chemins, comme Jean-Baptiste, dont la figure le retient avec
prédilection tant il se retrouvait en lui. Pour qui tend l'oreille,
il entend battre le cœur de ce tendre pudique quand il commente
!'Ecriture. Origène se trahit ou se découvre quand il prêche,
quand il prie, quand il porte la Parole comme le pain de l'eucha-
ristie aux affamés qui l'écoutent. Les auditeurs le surprennent
à prier. Ses lèvres tremblent aux commissures, de manière imper-
ceptible, d'une émotion qui ne trompe pas.
Il sent vibrer le cœur de la divine tendresse « dans le corps
TROISIÈME SIÈCLE 78
d'humilité » que sont les lettres et les volumes de l'Ecriture. C'est
toujours le miracle de la multiplication des pains qui se renou-
velle. Le mystère de l'incarnation se prolonge, et chez Origène
provoque l'extase.
L'œuvre gigantesque
Il ne peut même pas être question d'énumérer les œuvres
d'Origène. Une partie est perdue, une autre ne subsiste qu'en tra-
duction ou par fragments. Les sables d'Egypte nous en rendent
de temps à autre quelques lambeaux. Citons du moins les Hexa-
ples (ou Bible sextuple), entreprise gigantesque où, sur six
colonnes, Origène fournissait le texte hébreu (en caractères hébraï-
ques et grecs) et les quatre versions grecques de la Bible. Ce tra-
vail n'a sans doute jamais été reproduit. L'unique exemplaire est
resté à Césarée jusqu'à l'invasion des Sarrasins, au VI" siècle.
Eusèbe et Jérôme l'ont vu et consulté.
Deux autres ouvrages n'ont pas directement trait à l'Ecriture :
Contre Celse, est à la fois une réfutation du philosophe païen
Celse et une apologie du christianisme. Le traité des Principes est
une œuvre de jeunesse, composée pendant les années 225-230.
C'est une véritable somme théologique, la première synthèse dans
l'histoire de la théologie; il marque une date. L'auteur y est très
influencé par la philosophie platonicienne. C'est là qu'il enseigne
l'apocatastase ou la restauration universelle, qui lui sera tant
reprochée dans les siècles postérieurs. Il faut noter que les thèses
inculpées ne se retrouvent plus dans les ouvrages de sa maturité.
La plus grande partie de son œuvre est consacrée à l'exégèse.
Elle est composée de scholies, d'homélies, de commentaires. Les
scholies sont de simples notes explicatives sur des passages ou
des mots difficiles, les homélies ont été prêchées aux fidèles de
Césarée. De 574 sermons, 240 seulement nous sont conservés. Les
commentaires sont des études plus étendues, de caractère scienti-
fique, sur les livres de !'Ecriture. Aucun ne nous est parvenu en
entier. Origène y fait preuve d'une érudition qui embrasse tous les
domaines : philologie, histoire, philosophie et théologie. Il ne
s'arrête pas au sens littéral dont il scrute mieux que personne la
signification, il s'efforce d'atteindre le sens spirituel, grâce à la
méthode allégorique, déjà utilisée par Clément.
De son abondante correspondance, il ne nous reste que deux
URfüllNll
79
lettres. Il faut ajouter les deux merveilleux petits livres déjà
mentionnés : l'Exhortation au martyre, le Traité sur la prière.
Caractéristiques
Comment caractériser cette œuvre, une des plus prodigieuses
qu'un être humain ait produite ? Faute d'en atteindre le centre,
d'en saisir le ressort intime, les uns ont déformé, d'autres tendan-
cieusement accusé la pensée d'Origène. Le moindre écolâtre anti-
origéniste se faisait fort de la réfuter : l'adjudan t corrigeant la
stratégie de Napoléon ! Les cuistres !
L'œuvre de l'Alexand rin pousse du terreau fertile de !'Ecri-
ture. La parole de Dieu est le centre de sa pensée, de son inspira-
tion, de sa vie. Tout est là. Origène perçoit, sans la médiation
d'aucune philosophie, avec une acuité qu'il est peut-être seul à
posséder à ce point, que l'Ecriture n'est pas un document mais
une Présence. Il cherche, avec l'amour de l'Epouse du Cantique
des cantiques, cette présence qui se cache et qu'il lui faut coûte
que coûte découvrir.
Pour Origène, l'Ecriture est vraiment le sacrement de la pré-
sence de Dieu au monde. Il en connaît mieux que personne
l'enveloppe, le sens littéral, personne dans l'antiquité n'avait sa
formation exégétique qui étonne encore les modernes. Mais ce
qui lui importe n'est pas de s'attacher au vêtement, mais de ren-
contrer la Parole incarnée. Cette recherche-là ~tive et explique
la méthode allégorique.
Pour porter tous ses fruits, la méthode allégorique doit considé-
rer !'Ecriture dans ses liens avec le mystère de l'Incarnation. Le
texte « respire », comme disait Claudel, de la même présence que
l'histoire de l'humanité. Il parle d'un bout à l'autre du Verbe
incarné. Luther le compare aux langes de Bethléem. Il est le
Verbe incarné.
Sa pénétration exige plus que l'étude, la foi, la fréquentation,
l'intimité de Jésus. Ce qui paraît le plus nécessaire à Origène
c'est la prière. « En t'appliquant à la lecture divine, écrit-il à
Grégoire le Thaumaturge, cherche soigneusement et avec esprit
de foi ce qui échappe à beaucoup, l'esprit des divines Ecritures.
Ne te contente pas de frapper et de chercher. Ce qui est le plus
important pour obtenir l'intelligence des lettres divines, c'est la
prière. »
TROISIÈME SIÈCLE 80
La prédication comme la lecture de !'Ecriture doit elle-même
être une prière, au sens de recherche de la Présence, pour le
prédicateur comme pour la communauté. Elles exigent une
disponibilité à l'endroit de la Parole vivante. La prière parsème
homélies et commentaires. Elle s'adresse habituellement au Christ
qu'elle invoque comme le roi, l'ami, l'époux. Elle atteste une
dévotion à la fois virile et discrète, tendre et passionnée. Ces
effusions mystiques, loin de se situer à la frange de son commen-
taire, sont le centre de son intelligence biblique, comme l'aveu
d'une intuition, d'une rencontre.
La parole de Dieu se révèle aux hommes par sa descente
jusqu'à nous et jusqu'au dépouillement, la kénose de la croix.
La foi découvre dans !'Ecriture le Christ crucifié dont le cœur
transpercé sur la croix dévoile au monde l'infinie tendresse qui
lui donne naissance et consistance. Le mystère du Crucifié rythme
désormais la marche à travers le désert et inspire à Origène
l'ascèse qui le crucifie.
L'homme de l'Eglise
La présence de Dieu, autrefois attachée au temple matériel,
habite à partir de l'Incarnation, dans l'humanité de Jésus dans
l'Eglise. La prédication a pour Origène une valeur vitale, parce
qu'elle est la venue, la manifestation actuelle du Christ à la
communauté rassemblée en son nom. Cet élément ecclésiolo-
gique est la deuxième clef de la pensée origénienne.
Origène n'a point écrit de traité de l'Eglise. Les idées qui lui
sont les plus chères, qui constituent l'architecture de sa pensée,
ne sont jamais exposées ex professo mais se trouvent, comme
l'âme de sa pensée, diffuses partout. Il faut s'en laisser pénétrer
pour les percevoir.
L'Eglise, dit Origène, est le corps du Christ. « Toucher l'Eglise,
c'est toucher la chair du Christ.» L'Aiexandrin compare le
baptême qui agrège au corps du Christ, au contact direct de
l'humanité du Christ. Cette équivalence est plus qu'une convic-
tion, elle est un principe de vie, elle est son milieu vital. Ici
le lecteur perspicace découvre le secret d'Origène qui fait battre
son cœur.
« Je voudrais être un fils de l'Eglise, ne pas être connu comme
le fondateur d'une quelconque hérésie, mais porter le nom du
81 ORIGÈNE
Christ ; je voudrais porter ce nom qui est en bénédiction sur
notre terre. C'est là mon désir : que mon esprit comme mes
œuvres me donnent le droit d'être appelé chrétien.
Si moi qui suis aux yeux des autres ta main droite, moi qui
porte le nom de prêtre et qui ai pour mission d'annoncer la
Parole, je venais à commettre quelque faute contre l'enseigne-
ment de l'Eglise, ou contre la règle de l'Evangile, et à devenir
ainsi un scandale pour l'Eglise, alors que l'Eglise tout entière,
par une décision unanime, me retranche, moi, sa droite, et me
jette loin d'elle. »
En parlant de l'Eglise, ce mystique est d'un réalisme, d'une
dureté de langage qui surprend et pourrait scandaliser les faibles.
Cette dureté vient de la flamme qui le brûle. Il compare l'Eglise
à Rahab, à Marie, la pécheresse. L'Eglise n'est sainte que parce
que sans cesse elle lave son péché dans le sang de la croix.
Cette doctrine de l'Eglise n'a rien d'ésotérique, elle a toujours
une dimension universelle, cosmique. Il y va de la création entière.
Le Verbe est l'âme du monde, son action s'exerce à tous les
échelons de l'univers. Entre toutes les sphères de la création, la
rédemption rétablit les liens. Les anges sont solidaires des
hommes, ils participent à la prière de l'Eglise.
Avec une exceptionnelle conscience cosmique, Origène prie
pour la transformation universelle du cosmos, pour que la terre
elle-même devienne ciel, dans le rassemblem~t et la transfi-
guration universels. Dans ce sens, Origène interprète l'union de
la nouvelle Eve avec l'Adam nouveau, la vision des ossements
chez Ezéchiel, la pâque éternelle où le Christ boira avec nous le
vin royal.
Au mystère de la présence de Dieu et du Christ dans !'Ecriture,
dans l'Eglise, participe tout fidèle, en sa qualité de membre.
L'homme est marqué, dès sa création, à l'effigie divine. « Tout
cc qui est doué de raison participe à cette lumière. » L'âme
est le lieu du choix. Comme l'Eglise, l'homme est pécheur et saint,
l:Cartelé entre la chute et le retour.
l ,ES ŒUVRES D'ORIGENE
Le catalogue d'Eusèbe énumère 2 000 ouvrages, en partie per-
dus. Ses œuvres exégétiques comprennent outre les Hexaples
TROISIÈME SIÈCLE 82
(texte original de la Bible, avec en face les diverses traductions
grecques), des Scolies, des Commentaires, des Homélies.
Deux œuvres dogmatiques ou polémiques : Traité des Principes,
Contre Celse, Entretien avec Héraclide.
(A paraître dans la collection.)
Deux traités spirituels : La prière; Exhortation au martyre.
Route vers Dieu
Sa marche vers Dieu, son extase, est en même temps une
marche vers le centre de son être. La foi lui reflète l'image du
Logos et lui permet de contempler le Christ. Elle lui permet
de découvrir en lui le paradis où Dieu se promène. cc Ainsi
donc chaque juste qui imite autant qu'il le peut le Sauveur, pré-
sente une statue à l'image du Créateur. Il la réalise en contem-
plant Dieu d'un cœur pur, en devenant une réplique de Dieu ...
Ainsi l'esprit du Christ habite, si je peux ainsi dire, dans ses
images.»
Il y a plus que présence, il y a union mystique pour laquelle
Origène reprend les images de Lumière, de Voix, de Parfum,
celle de la nourriture qui nous cc transforme en Dieu », enfin
l'image du mariage, l'union personnelle qui se réalise dans
l'extase. Cette union fait apparaître le caractère oblationnel de
la vie chrétienne. L'assimilation au Christ s'effectue progressi-
vement dans le feu qui est pur et qui purifie la victime, le corps
du Christ.
Cette offrande intérieure, ce dépouillement de tout l'être qui en
devient la richesse trouvera son achèvement au ciel, quand,
parvenu à sa pleine stature, le corps tout entier, rassemblé, join-
ture après jointure, chantera un hymne et rendra grâces à Dieu.
Alors la création entière sera devenue louange et action de grâces.
cc Et c'est là toute la théologie. »
A qui lit Origène s'impose la fascination d'une présence qui
vous pénètre insensiblement, irrésistiblement. Tous ceux qui l'ont
fréquenté ont été marqués par cet cc homme d'acier », comme
on l'a surnommé. Les Cappadociens les premiers ont recueilli son
héritage. Hilaire, s'en pénètre. Ambroise le copie, Augustin en
dépend. Jérôme lui-même l'a exploité avant de le pourfendre
indignement. Les siècles qui suivent peuvent lui intenter un pro-
cès, tous vivent de ses dépouilles.
83 ORIGÈNE
Il serait difficile de surestimer un homme qui, selon la remarque
d'Urs von Balthasar, deux cents ans après le Christ, deux cents
ans avant Augustin, a donné sa stature à la théologie chrétienne.
LE QUATRIÈME
SIÈCLE
Athanase d'Alexandrie
Hilaire de Poitiers
Basile de Césarée
Grégoire de Nazianze
Grégoire de Nysse
Éphrem
Cyrille de Jérusalem
Jean Chrysostome
Ambroise de Milan
Jérôme
Augustin
Les choses ont changé avec l'ascension progressive de Constan-
tin, devenu finalement le seul maître de l'Empire. Après deux
siècles de persécution l'Eglise devient légale, bientôt religion
d'Etat. L'empereur, soucieux de rétablir l'unité et la force sur des
bases nouvelles, a discerné quel allié pouvait devenir le chris-
tianisme. Le changement était inouï au point que les contem-
porains croyaient assister à la réalisation du royaume de Dieu sur
terre.
La réalité allait être tout autre. L'Eglise libérée de l'oppression
allait connaître « une épreuve plus redoutable peut-être encore
que l'hostilité, la protection facilement onéreuse de l'Etat». Les
grandes personnalités de l'Eglise ne tarderont pas à percevoir
la menace et à s'opposer aux successeurs de Constantin. Il suffit
pour la mesurer de se souvenir que l'empereur - et non le
pape - prit l'initiative de convoquer le concile œcuménique
de Nicée qui se tint dans son palais. Le prince en personne fit
le discours d'ouverture (un peu comme si John Kennedy ou
Charles de Gaulle avait ouvert le concile de Vatican II!). L'empe-
reur n'était même pas baptisé.
L'immixtion politique dans le gouvernement de l'Eglise mena-
cera gravement l'orthodoxie. Les empereurs sont à la merci
d'évêques courtisans. Ils se mêlent de légiférer en théologie
comme ils légifèrent en politique. « Et l'Eglise un jour se réveillera
arienne» note, désabusé, Jérôme. Les évêques comme Athanase
et Hilaire, sont à la hauteur des événements. Ni l'intrigue ni
l'exil ne viendront à bout de leur résistance. C'est l'Empire qui
est obligé de céder.
Tout au long de ce quatrième siècle, les grands docteurs
devront lutter contre les séquelles de l'hérésie et colmater les
QUATRIÈME SIÈCLE 88
fissures qu'elle a provoquées dans l'Eglise. Les trois Cappa-
dociens occupent le plus clair de leur temps et de leurs écrits
à réfuter l'erreur. Quand Grégoire de Nazianze devient évêque
de Constantinople, l'Eglise orthodoxe ne comprend plus qu'une
poignée d'hommes. Grâce à l'effort des Pères, l'orthodoxie et
l'unité auront le dernier mot.
La seconde moitié du siècle voit fleurir ce que les historiens
ont appelé l'âge d'or des Pères de l'Eglise. Les plus grands
noms de l'antiquité chrétienne, pasteurs et théologiens, en Orient
comme en Occident, se situent à cette époque d'intense fermen-
tation intellectuelle. Ils se sont formés aux écoles de la culture
païenne. Ils la mettent au service de l'Evangile.
« Les Pères du IV" et du début du V' siècle représentent un
moment d'équilibre particulièrement précieux entre un héritage
antique encore assez peu atteint par la décadence et parfaite-
ment assimilé, et, d'autre part, une inspiration chrétienne elle-
même parvenue à sa maturité », écrit H. Marrou.
La plupart d'entre eux n'ont reçu le baptême qu'à l'âge adulte,
bien qu'issus de familles profondément chrétiennes. Après leurs
études, ils ont exercé une profession profane. Tous les Pères grecs
ont fait une sorte de noviciat chez les Pères des déserts, puis
sont rentrés chez eux. Ils étaient des candidats désignés pour
les charges, prêtres d'abord, évêques ensuite. C'est une ère de
grands évêques pour l'Eglise.
L'enseignement chrétien se donne par la catéchèse et la prédi-
cation. Il s'agit d'éclairer l'esprit et de former les mœurs. Les
Pères intellectuellement formés par les écoles de leur temps,
prennent position dans les controverses théologiques. Ils servent
la foi avec les ressources de la culture philosophique. Loin de
limiter leur action à l'élite, ils sont proches de leur peuple, de
la foule des pauvres et des humbles. Jamais ils ne pactisent avec
les puissants et les riches, mais leur rappellent les grands thèmes
de la justice et du respect de l'homme, établissent les fondements
d'un ordre social chrétien.
Les Pères enrichissent l'Eglise de toutes les ressources du patri-
moine grec. Leur action et leurs ouvrages ouvrent une ère nou-
velle et jettent les bases d'une civilisation chrétienne.
Athanase d'Alexandrie
6.l. ~ / G t;a / <t 373)
90
Alexandrie, dans l'antiquité chrétienne, a connu un lignage
d'hommes illustres pour leur culture, leur action, leur sainteté.
Là se sont succédé, au troisième siècle, Clément et Origène,
qui ont fait école. La ville est désormais célèbre pour sa tradition
théologique.
Athanase est d'une génération plus jeune. Dans son enfance, il
a encore connu la persécution qui, loin de l'ébranler, a trempé
son caractère jusqu'à l'intransigeance que ses adversaires ne
manqueront point de lui reprocher. Avec l'inflexibilité du martyr,
il défendra l'orthodoxie du concile de Nicée. Toute son existence
est consacrée à combattre l'hérésie arienne, qui niait la divinité
du Christ.
Un homme d'Eglise
Le futur évêque d'Alexandrie n'est pas, comme les Cappa-
dociens, un universitaire, mais un homme <l'Eglise. cc Il a donné
peu de son temps aux études, dit Grégoire de Nazianze, juste
assez pour ne pas sembler ignorant. »
Nous ne savons rien de sa formation, de ses maîtres, de ses
études. Lui-même nous rapporte que quelques-uns de ses maîtres
périrent pendant la persécution. Ils furent donc chrétiens. C'est
l'Eglise qui a formé Athanase. Il y fait en quelque sorte carrière.
C'est son milieu de vie, sa patrie, sa famille. Il la défendra
avec l'intrépidité des fils à défendre leur mère.
Athanase est plus égyptien que grec. Il parle couramment le
copte, il écrit le copte. Il est né au milieu du peuple qu'il
connaît bien, dont il parle la langue, apprise sans doute dans
la rue. Il aura le peuple en mains, il sait le manier au besoin
comme un tribun. Et le peuple lui demeurera fidèle à travers
toutes les vicissitudes de sa vie mouvementée. Les difficultés
ne lui viennent pas des fidèles, mais des clercs, de controverses
théologiques, des critiques politiques, jamais de sa communauté
qui l'aime. Comme certains de ses successeurs, il fait plus penser
à un pharaon chrétien ou à un fonctionnaire qu'à un philosophe.
Ce qui explique la rigueur de sa nature intransigeante mais
habile, qui ne recule ni devant la manœuvre ni devant le chan-
tage, quand il s'agit de faire triompher l'orthodoxie. Autre temps,
autres mœurs ! Mais les mœurs d'Alexandrie n'ont jamais été
les mœurs de tout le monde. La géographie elle aussi éclaire les
91 ATHANASE D'ALEXANDRIE
rersonnages. Nous aurions tort de juger Athanase ou Cyrille
avec nos scrupules.
Comme diacre, Athanase accompagne son évêque Alexandre
au concile de Nicée. Il participe au premier concile œcumé-
nique, à la victoire de la foi sur l'hérésie d'Arius. Il est pos-
sible qu'il ait joué un rôle doctrinal dans les coulisses. Il est et
il restera l'homme de Nicée, au point de s'identifier avec la
cause de l'orthodoxie, ce qui servira à compliquer et à enveni-
mer maint conflit.
L'évêque Alexandre meurt en 328, en ne cachant point qu'Atha-
nase était son candidat à la succession. L'élection ne se fit point
sans difficulté, quoi qu'en ait dit le panégyriste Grégoire de
Nazianze : sa jeunesse (il n'avait que trente-deux ans), son carac-
tère entier, sa prise de position nette et intransigeante dans la
lutte anti-arienne, n'étaient pas de bon augure. Son existence
rntière il va poursuivre cette lutte, pendant quarante-cinq ans,
d'abord avec l'appui du pouvoir civil et, quand celui-ci trahira
l'orthodoxie, contre lui. Cinq exils ne viendront pas à bout de
,a résistance et n'ébranleront point son énergie.
L'évêque
1,es exils
Le nouvel évêque commence par affermir dans le cœur de ses
lidèles la foi de Nicée. Il visite tout son diocèse, ce qui lui four-
nit l'occasion de rencontrer Pacôme, le père du cénobitisme.
<'clui-ci avait Athanase en haute estime et l'appelait « le père
de la foi orthodoxe du Christ ».
La lutte s'engage dès 330. L'évêque eut d'abord fort à faire
avec les disciples de Mélèce, qui avaient fait schisme. Il les traita
sans aménité. Il aura toujours quelque mal à distinguer les
hommes des opinions qu'ils professent. Puis l'empereur Constan-
tin, soucieux de pacifier les esprits en vue de son œuvre de
n:nlralisation, fit rentrer en grâce Arius, après une nouvelle
profession de foi. Une lettre impériale enjoignit de permettre
:, Arius de reprendre ses activités. Athanase refusa net. Il était le
premier concerné, Arius étant d'Alexandrie. Il s'expliqua dans
une réponse à l'empereur : « Il est impossible de réintégrer dans
l'Eglise des hommes qui contredisent la vérité, fomentent l'hérésie,
l'l contre lesquels un concile général a prononcé l'anathème. »
QUATRIÈME SIÈCLE 92
L'évêque tint bon. Les complots recommencèrent à Alexandrie,
au point que l'évêque dut s'éloigner de la ville et se cacher dans
un couvent de Haute-Egypte.
En 335, profitant d'un pèlerinage de l'empereur à Jérusalem,
les adversaires d'Athanase provoquèrent un synode à Tyr, qui
se trouvait sur la route, pour réooncilier les dissidences. L'évêque
d'Alexandrie, sommé de s'y présenter, y vint à contrecœur,
emmenant une cinquantaine d'évêques égyptiens, qui, n'étant pas
convoqués, ne furent pas entendus. La situation était grave, car
nombre d'évêques présents lui étaient hostiles. Athanase y fut
accusé de violence et d'illégalité. Voyant la tournure défavorable
des événements, l'évêque s'enfuit, avant que ne fût prononcée la
sentence de déposition.
L'intrépide évêque reparaît quelque temps plus tard à Constan-
tinople, rencontre l'empereur dans les rues de la capitale et lui
demande d'être entendu. Constantin fait venir les évêques réunis
au concile de Tyr; ceux-ci ne reprennent pas les griefs anciens
mais accusent Athanase d'avoir la haute main sur le marché du
blé en Egypte et de menacer de faire arrêter la livraison. Constan-
tin, qui se rappelait de mauvais souvenirs, se mit en colère
et expédia l'évêque d'Alexandrie en exil à Trèves. Ce fut le
premier de ses cinq bannissements.
Avec un peu plus de souplesse, moins de dureté aussi à l'endroit
des Mélétiens, Athanase, sans rien sacrifier des principes, aurait
pu aider à pacifier la situation et ne pas fournir d'arguments
aux adversaires, qui le firent passer aux yeux de l'empereur,
jusque-là favorable à l'évêque, pour un homme intraitable et un
fauteur de troubles. Sur le tard, Athanase deviendra plus paci-
fique. Pour le moment, le jeune évêque, avec impétuosité, se jette
dans la lutte.
En l'absence de son évêque, Alexandrie connut des troubles.
Antoine, le célèbre ermite, intervint en personne auprès de
l'empereur. Celui-ci répondit qu'il ne pouvait croire qu'une aussi
grande assemblée pouvait se tromper à ce point, qu'Athanase
était « un insolent, un orgueilleux, un homme de discorde». Il
fallut à l'évêque attendre la mort de Constantin (337) pour
rentrer dans sa ville épiscopale.
Malheureusement le nouvel empereur se montra favorable à
l'arianisme. Athanase fut à nouveau déposé par le synode
d'Antioche (339). Il se réfugia auprès du pape Jules I à Rome,
<>3 ATHANASE D'ALEXANDRIE
qui le réhabilita. L'évêque profita de son séjour pour gagner
l'Occident à la cause de l'orthodoxie. Il ne put rentrer qu'en
148 dans sa ville et fut reçu triomphalement, célébré, vénéré
comme un confesseur de la foi. Il va y passer les dix années les
plus belles et les plus fécondes de son épiscopat.
Les événements lui avaient fait prendre du recul par rapport
au pouvoir impérial. Les interventions de l'empereur dans les
affaires ecclésiastiques faisaient courir un danger à l'orthodoxie.
Aussi Athanase, le premier, avec une fermeté peu commune,
réclame la liberté de l'Eglise par rapport au pouvoir.
L'évêque d'Alexandrie renouvelle dans son diocèse l'esprit
de Nicée ; il travaille à l'approfondissement de la vie chrétienne,
entretient avec les moines des rapports fraternels. Il s'occupe
de l'évangélisation de l'Ethiopie et de l'Arabie. Il rédige à cette
{-poque d'accalmie quelques-uns de ses plus importants ouvrages.
Dix ans plus tard, il est obligé de s'enfuir de nouveau, et de se
cacher parmi les anachorètes des déserts égyptiens, une pre-
111 ière fois (356-361). Il put rentrer à l'avènement de Julien,
tandis que l'intrus Georges, qui l'avaient remplacé, fut mas-
sacré par la foule. Une seconde fois, sous Julien, Athanase
("st envoyé en exil (362-363). A cette occasion l'évêque se fami-
1iarise avec le monachisme; il rencontre le père des moines,
Antoine, dont il écrit la biographie, destinée à devenir le modèle
de la vie religieuse et chrétienne. Elle va jouer un rôle dans la
nmversion d'Augustin. Athanase a saisi l'âme de ce mouvement
rdigieux qui a soulevé toute l'Egypte et transporté dans la soli-
tudc des déserts la ferveur des temps de persécution. De sa
(·cllule monacale, il continue à veiller sur son diocèse, à défendre
la foi de Nicée, à demeurer « le patriarche invisible de
l'Hgypte ».
En 366, après un dernier exil de quatre mois, Athanase peut
rentrer en sa ville et administrer en paix son diocèse, qui lui
dait si attaché, jusqu'à sa mort, survenue en 373. Des 46 années
de son épiscopat, il avait passé vingt ans en exil. Lorsque mourut
l·c lutteur intrépide, l'orthodoxie n'était pas encore rétablie par-
tout. Mais quelques années plus tard, le nouvel empereur Théo-
dose imposera la foi de Nicée à tous ses sujets. C'était le couron-
nl.'.ment de la lutte menée par l'action et les écrits de ce grand
(;vêque.
QUATRIÈME SIÈCLE 94
L'œuvre
Son œuvre est née de la lutte. Un homme d'action est rarement
un homme de lettres. La formation philosophique d'Athanase
est inexistante. Il écrit pour instruire et pour convaincre. Il
nous reste un ouvrage de jeunesse, composé aux heures de loisir,
alors qu'il était secrétaire de son évêque. Le Discours contre
les païens et sur l'incarnation du Verbe, est une réfutation du
paganisme et une découverte du vrai Dieu. La pensée n'est pas
originale, le livre s'impose par son fougueux attachement au
Christ.
La plupart des œuvres théologiques s'évertuent à réfuter l'aria-
nisme et à défendre la foi de Nicée. L'évêque d'Alexandrie a
conscience qu'il y va de l'essence du christianisme. Il écrivit
d'abord trois Discours contre les Ariens, qui apportent une syn-
thèse de la théologie trinitaire. Athanase développe le même sujet
en une série de lettres.
Ce lutteur ne pouvait se contenter d'exposés iréniques. Il
s'affirme au cours des querelles ariennes comme un violent polé-
miste. Il a la riposte cinglante. L'Egypte ne nous fournit guère
de modèles de mansuétude. Athanase trouve comme une délec-
tation dans la lutte. Il l'avoue lui-même : « Je ne me lasse pas,
je me réjouis au contraire de me défendre. »
Il écrivit l' Apologie contre les ariens (348), qui publie tous les
documents de la lutte pour justifier son attitude. L'Apologie
à Constance est un discours à l'empereur, jamais prononcé, beau
morceau d'éloquence et d'habileté. Rien n'y est laissé à l'aven-
ture. Il avait prévu jusqu'aux jeux de physionomie que son dis-
cours devait provoquer : cc Vous souriez, prince, et ce sourire est
un acquiescement. »
Dans les derniers ouvrages, le ton monte, le polémiste devient
pamphlétaire dans l'Apologie pour la fuite (358) et dans !'His-
toire des ariens qu'il adresse aux moines, où il ridiculise l'adver-
saire. Il est proscrit, il n'a plus rien à perdre, plus personne
à ménager. Il y manie une ironie cinglante jusqu'à l'injustice.
Le style est vif, l'image colorée. Il sait mettre en scène les épi-
sodes et faire parler les personnages. Il a des mots terribles.
Les eunuques qui entourent le souverain ont le don d'exercer sa
verve virile. cc Comment voulez-vous, dit-il, que ces gens-là
comprennent quelque chose à la génération du Fils de Dieu ! »
95 ATHANASE D'ALEXANDRIE
Athanase n'est pas seulement la sentinelle de l'orthodoxie, il
est un pasteur, et quel pasteur ? Beaucoup de ses ouvrages spiri-
tuels sont perdus. En particulier des commentaires scripturaires.
Les versions coptes et syriaques nous ont conservé nombre
d'œuvres pastorales. Parmi ces dernières, il faut citer des lettres
pascales qui sont des mandements de carême, un traité Sur la
virginité, où il multiplie les conseils aux vierges d'Alexandrie.
,, La virginité est un jardin clos, qui n'est foulé par personne,
sinon par le jardinier. » Il ne faut jamais perdre de vue que les
vierges vivaient dans le monde, comme un institut séculier
d'aujourd'hui, elles voyageaient, elles risquaient de se rendre aux
bains publics. Elles connaissaient donc les tentations communes.
Nous avons déjà eu l'occasion de mentionner sa Vie de saint
Antoine où se trouve la fameuse tentation qui a fait la joie
des peintres et inspiré l'imagination des littérateurs, qui l'ont
chargée par transfert d'une note érotique. Elle est le modèle des
futures Vies des Saints.
L'homme
Dans toutes ses œuvres, Athanase apparaît comme un lutteur.
Il aime la lutte, il cogne dur, il ne redoute pas les coups, il est
prêt à les supporter, quitte à les rendre avec usure. Il est capable
d'émotion et de sensibilité ; jamais il ne tombe dans le pathé-
tique qui affecte Jean Chrysostome lui-même. Il est concis sans
sécheresse. Il ne cherche pas à émouvoir, mais à convaincre.
Il raisonne, il prouve. Il tient à avoir le dernier mot.
Admiré par ses contemporains pour la fermeté d'une action
qu'aucun revers, aucun échec n'arrête, Athanase fut fêté dans
l'histoire comme un <c pilier de l'Eglise ». Son mérite est d'avoir
compris l'événement et les conséquences de la paix constan-
tinienne. Il a mesuré les dangers d'une Eglise impériale pour la
liberté et la foi. Il a défendu, face aux empereurs et aux théo-
logiens politiques, la foi de granit, proclamée à Nicée, et la fidé-
lité de l'Eglise à sa mission propre qui est d'apporter le salut
au monde.
Il nous est difficile d'être entièrement juste pour un temps où
les mœurs étaient rudes. Le sang coula souvent à Alexandrie.
Epiphane dit d'Athanase : « Il persuadait, il exhortait, il usait
de force et de violence. » Attaqué il se défend. Quand il est
QUATRIÈME SIÈCLE 96
le plus fort, l'adversaire passe un mauvais quart d'heure. C'est
la faiblesse des intrépides de ne pas mesurer leur force et de
manquer parfois de mesure ; rien en Athanase ne respire la dou-
ceur. A force de combattre il devient polémique ; à force d'être
attaqué, il se complaît dans l'apologie personnelle ; à force de
recevoir des coups, il finit par en donner, et de durs.
L'évêque d'Alexandrie se dresse souvent seul face à l'hérésie.
Peut-on lui faire grief de s'identifier avec l'orthodoxie? Sûr
de son droit, il ne recule devant aucun moyen pour s'assurer
la victoire. Il a su jouer d'habileté et user de moyens douteux.
Julien accuse son esprit d'intrigue. Il faut avouer qu'il était pour
l'empereur un sujet peu commode. Il est partisan quand il raconte
des événements. Dans son Apologie contre les ariens, il fait pru-
demment silence sur les événements de Tyr.
Ce lutteur sans nuance est proche de son peuple. Ce n'est pas
un aristocrate comme Basile, mais un tribun et un modèle
d'évêque; on pourrait dire un évêque de la Résistance, comme
le cardinal Saliège. Il est soucieux de sa charge pastorale, du
progrès de ses ouailles. Pour lui la foi n'est pas l'apanage des
cercles cultivés chers à Clément, mais du petit peuple. Il n'a
cure de raffinement intellectuel. Sa théologie n'est pas spécula-
tion, mais fermeté doctrinale, affirmation plus que réflexion.
Le théologien, chez Athanase, est tout entier engagé dans son
action. L'éloquence elle-même est pour lui une forme de l'action.
Elle est, comme l'homme, sans fioriture, logique, passionnée,
puissante, efficace.
L'évêque d'Alexandrie est soucieux de faire découvrir à son
peuple et de lui faire aimer l'ascèse et la virginité. Il raconte
lui-même, dans l'Histoire des Ariens, comment « des femmes
non mariées et prêtes à contracter mariage demeuraient vierges
pour le Christ, des jeunes gens entraînés par l'exemple entraient
dans la vie monastique, pères et enfants se convainquaient les
uns les autres de se conformer aux pratiques de l'ascèse. Veuves
et orphelins, affamés et nus auparavant, étaient vêtus et nourris
par la charité du peuple » : y a-t-il pour un pasteur joie plus
réconfortante ?
Athanase est d'une seule pièce. Ces natures monolithiques
provoquent les attitudes contraires : admiration et amitié des
uns, opposition des autres. Cet homme droit a le sens de l'essen-
tiel plus que des nuances. Peuple et moines ont compris que sa
ATHANASE D'ALEXANDRIE
cause était juste et que ses paroles sonnaient vrai. Il séduit non
par son charme mais par sa passion; il convainc parce qu'il
inspire confiance. C'est le secret de son éloquence irrésistible.
Il est puissant sans ménagement, énergique jusqu'à la violence.
Ne lui reprochez pas d'avoir manqué de sensibilité. Lyautey
disait : « On ne construit pas un empire avec des pucelles.»
Athanase défend le royaume de Dieu avec la virilité des violents.
Il ne s'est pas contenté de lutter, rudement mais généreusement,
pour l'orthodoxie. Il s'est confondu avec la cause de Dieu au
point de tout sacrifier, de tout souffrir. L'épreuve l'épure et lui
apprend à souffrir en silence. Ce violent qui s'est défendu avec
passion ne parlera pas, quand le pape Libère finit par le désa-
vouer. Il a payé de sa personne, il a payé de sa vie. Toute son
existence fut une confession de la foi, rude, fracassante, totale.
ŒUVRES PRINCIPALES D'ATHANASE
Œuvres d'apologie : !'Apologie contre les ariens; !'Apologie
sur sa fuite; Histoire des ariens aux moines; Discours contre
les Grecs; Trois discours contre les ariens. Autres œuvres :
Correspondance ; Vie de saint Antoine.
Hilaire de Poitiers
6l ~ / L l' <t 367)
100
Le premier écrivain latin de l'Eglise occidentale apparaît en
Gaule, c'est Hilaire de Poitiers. Au Iv" siècle, le jugement de
Pline est toujours exact : la Gaule « est une Italie bien plutôt
qu'une province ». Depuis un siècle environ, l'évangélisation avait
atteint l'Atlantique. Bordeaux et sans doute Toulouse ont un
évêque, dès le m• siècle. Poitiers les suit de près.
Parmi les provinces romaines l'Aquitaine comptait à l'époque
constantinienne comme l'un des plus brillants foyers de culture
dont le rayonnement finit par atteindre Poitiers. Hilaire appar-
tient à l'une des familles patriciennes de la cité, fortunées, sou-
cieuses de culture et plus encore de bien-être. Leur idéal est
« d'être riche et de ne rien faire», selon une remarque d'Hilaire.
A la quête de Dieu
Plus encore que la noblesse du sang, Hilaire possédait la
noblesse de l'âme, qui lui permettait de respirer au-dessus de la
médiocrité et de chercher mieux qu'une vie cultivée et facile.
Il est de ces hommes exigeants qui cherchent et prennent leur
décision après mûre réflexion. Rien ne les fait dévier de la route
qu'ils se sont une fois tracée. Courageux sans forfanterie, ils
sont intrépides devant l'épreuve et l'adversité.
L'histoire a souvent rapproché Hilaire d'Athanase. Contem-
porains, ils défendent au moment de l'arianisme une même
orthodoxie ; ils supportent, l'un et l'autre, l'exil pour leur foi,
loin de leurs fidèles. A voir de plus près, les différences appa-
raissent : Athanase, né d'une famille chrétienne est d'emblée
d'Eglise, Hilaire est un chercheur, qui lentement trouve Dieu.
Le premier est un pasteur exceptionnel, un homme d'action,
le second le dépasse par la pensée et la culture.
Hilaire est un aristocrate, au sens le plus noble du terme ; il
unit l'urbanité à la grandeur d'âme, au dire de l'évêque de
Verceil, qui l'a jugé à l'œuvre. Cet homme de savoir est soucieux
non de briller mais de convaincre. En lui la grâce a épanoui
les plus beaux dons d'une nature riche, équilibrée, généreuse.
Né dans le paganisme, Hilaire a été marié ; il est sans doute
père d'une fille, si la lettre « à sa fille Abra » est authentique. Il
s'étend assez longuement, au début de son traité de la Trinité
sur le chemin qui le conduisit jusqu'au Dieu chrétien. Il y trace
les étapes de ses découvertes progressives. Le livre de Moïse lui
101 HILAIRE DB POITIERS
fournit « le témoignage que le Dieu créateur se rend à lui-même
en ces termes : je suis celui qui suis... J'étais plein d'admiration
pour cette parfaite définition de Dieu, qui traduit en mots appro-
priés à l'intelligence humaine l'incompréhensible connaissance de
Dieu.•
La lecture de saint Jean achève sa découverte en lui dévoilant
que Dieu était Père et se révéla par son Verbe fait chair. « Mon
âme accueillit dans la joie la révélation de ce divin mystère. Car
par la chair, je m'approchais de Dieu, et par la foi, j'étais appelé
à une nouvelle naissance. Il était en mon pouvoir d'obtenir la
régénération d'en haut. »
La foi qu'Hilaire embrasse et qu'il veut exposer dans son inté-
grité n'est pas pour lui un système, mais d'abord une histoire,
son histoire et sa découverte. Cet esprit réservé, économe de
mots, au point de désespérer ses traducteurs, nous livre ici la
confidence de ce qui lui est le plus intime. Les ariens n'avaient
pas simplement contredit la doctrine de son Eglise, ils le bles-
saient dans ce qui était devenu sa raison de vivre, d'espérer. Ils
violaient le choix de son cœur.
Hilaire a beau s'embusquer derrière une phrase elliptique,
sobre, maîtrisée, il brûle à froid. Cet esprit détaché porte en lui
la force des doux, la passion des silencieux. Au moment où il
reçut le baptême, rien apparemment ne modifie le cours de sa vie.
Il s'intègre simplement à la communauté chrétienne de Poitiers,
il reste laïc. Il se consacre à une vie de piété et à l'étude des Ecri-
tures. Il lit plus particulièrement l'évangile de Matthieu, après
celui de Jean.
Vers 350, l'évêque de la ville mourut. Nous n'en connaissons
même pas le nom. Etait-ce Maxence, frère de Maximin, l'évêque
de Trèves, chez qui se réfugia Athanase ? Nous ne pouvons pas
le dire avec certitude. Le peuple chrétien se réunit et choisit
Hilaire comme évêque par acclamation. Il accepta avec le sens
du service et des responsabilités nouvelles.
L'évêque
L'évêque va droit à l'essentiel, il se consacre en premier lieu
au ministère de la prédication. Il explique à ses fidèles l'évangile
de Matthieu qu'il venait de lire, leur dégageant de la lettre le
sens spirituel. Nous avons heureusement conservé le texte de ce
QUATRIÎlME SIÎlCLE 102
commentaire. Il n'était pas toujours facile à suivre, il n'est pas
encore aujourd'hui facile à comprendre. Ses fidèles l'admiraient
plus qu'ils ne le suivaient. Ce peuple de petites gens a l'intuition
des hommes de qualité et l'honnêteté de le reconnaître.
En vain, Hilaire s'évertue-t-il à s'attacher Martin, le futur apô-
tre de la Gaule, en qualité de diacre. Il a peut-être organisé ses
prêtres en communauté. Il vit loin de Rome, loin aussi des contro-
verses ariennes. Il avoue lui-même « n'avoir jamais entendu par-
ler du symbole de Nicée, avant de partir en exil ». Poitiers était
à l'autre bout de l'Empire. La partie n'était que remise.
Jusqu'en 353, personne en Gaule ne s'était soucié de la querelle
arienne qui déchirait l'Orient. Seul l'évêque de Trèves qui avait
accueilli Athanase avait été mêlé à la controverse. Hilaire se tint
à l'écart des conciles d'Arles (353) et de Milan (355), provoqués
par l'empereur Constance, qui avaient à nouveau déposé Atha-
nase, ralliant l'Occident à la cause arienne.
En 355, Hilaire prend la tête du mouvement de résistance à
l'action impériale soutenue par Saturnin d'Arles, fourrier de
l'arianisme. Comment les choses en sont-elles venues là ? Nous
en sommes réduits aux conjectures. Toujours est-il que l'évêque
de Poitiers organise une réunion d'évêques gaulois et les fait reve-
nir sur leur décision d'Arles; ceux-ci se séparent des évêques
ariens et se refusent à condamner Athanase. La riposte de l'empe-
reur ne se fit pas attendre. Hilaire fut exilé en Asie mineure, au
centre de la Turquie d'aujourd'hui. L'épreuve tourna à son avan-
tage et lui permit de se familiariser avec la théologie orientale.
L'exil
De 356 à 359, Hilaire vit et voyage dans le pays. « Je suis
joyeux dans ma prison, car la parole de Dieu ne peut pas être
enchaînée. » A dire vrai, le bannissement laissait à l'évêque une
grande liberté de mouvement qu'il utilise pour se documenter.
Il visite les églises, interroge les évêques, établit des comparaisons.
Il y trouve une Eglise prospère, un clergé instruit et disert. La
théologie y agitait l'opinion et le peuple lui-même se passionnait
pour la controverse. Le premier éblouissement passé, Hilaire
découvre en profondeur la situation religieuse et les ravages de
l'arianisme.
Devant la confusion doctrinale et la prolifération des erreurs,
103 HILAIRE DE POITIERS
il se décide à écrire, afin d'établir nettement la doctrine orthodoxe
sur !'Ecriture et les arguments théologiques. Il se met immédia-
tement à l'œuvre et rédige son principal ouvrage, Sur la Trinité,
primitivement intitulé, peut-être plus heureusement, De la foi
contre les ariens. C'est un monument théologique comme l'Occi-
dent n'en possédait point. Il y aborde le mystère de Dieu avec un
infini respect : « Me voici obligé d'appliquer ma parole malhabile
à expliquer les mystères inénarrables et à exposer aux risques de
la langue humaine ces mystères qu'il aurait fallu garder dans le
secret de nos âmes. » Le livre commence par le récit de sa
conversion.
Pour Hilaire la théologie n'est jamais curiosité de l'esprit, mais
approche du Dieu vivant. Sa conception mérite d'être établie
comme base de toute recherche théologique digne de la Tradition.
Elle seule met à l'abri de la sclérose et de la décadence en remon-
tant le fleuve jusqu'à la Source.
L'évêque, à fréquenter l'Orient, perd un peu de sa raideur occi-
dentale. Il entreprend une œuvre de conciliation, à laquelle sa
nature pacifique le prédestinait, cherchant à découvrir dans les
formules de foi promulguées depuis 325 leur part de vérité. Il
justifie ce qui n'est pas absolument mauvais et s'efforce d'inter-
préter de manière orthodoxe ce qui peut l'être. Il entre en rapport
avec les adversaires : « Je n'ai pas jugé qu'il était criminel de
m'entretenir avec eux, ni d'entrer dans leurs maisons de prières,
sans partager leur foi, ni d'espérer qu'ils pouvaient travailler
avec nous pour la cause de la paix. »
A l'usage, il constate la part de vérité chez les uns, la part de
confusion aussi, l'abus de la logomachie, qui envenimait le conflit
arien. Il se fit mal voir des milieux orthodoxes, de ceux qui ne
savent pas concilier la vérité avec la charité, l'intransigeance de
la doctrine avec le respect des personnes. Hilaire est soupçonné,
accusé, par les intransigeants.
L'évêque assiste au synode de Séleucie, sans pouvoir y faire
entendre raison. Il n'a pas plus de succès auprès de l'empereur
qu'il rencontre à Constantinople. Il est d'ailleurs trahi par ses
propres compatriotes, les Occidentaux, dont il avait pourtant
vanté l'orthodoxie. Il en fut très mortifié. Il exprime son amer-
tume dans une éloquente invective qui dévoile la passion qui brû-
lait cet homme calme : « Un esclave, je ne dis pas un bon esclave,
mais un esclave passable, ne peut supporter que l'on injurie son
QUATRIÈME SIÈCLE 104
maître ; il le venge, s'il peut le faire. Un soldat défend son roi,
au péril de sa vie, en lui faisant un rempart de son corps. Un
chien aboie au moindre flair, accourt au moindre soupçon. Vous,
vous entendez dire que le Christ, le vrai Fils de Dieu, n'est pas
Dieu. Votre silence est une adhésion à ce blasphème, et vous vous
taisez. Que dis-je, vous protestez contre ceux qui réclament, vous
unissez vos voix à celles qui veulent étouffer les leurs » (trad.
Duchesne).
Hilaire est finalement renvoyé en Occident par les ariens eux-
mêmes comme « trouble-fête de l'Orient>>. Il se consacre à réta-
blir la foi orthodoxe en Occident. L'exil et les événements lui
avaient enseigné la fragilité des positions théologiques en face
d'un pouvoir fort. Au synode de Paris (361), il obtient l'excom-
munication des deux leaders de l'arianisme en Gaule, les évêques
d'Arles et de Périgueux. Pour les autres évêques, une fois de plus
Hilaire fait preuve de modération et de sagesse, ce qui déplut aux
rigoristes. Son principe fut de maintenir en place les évêques qui
reconnaissaient les erreurs passées. Ce fut le salut de la Gaule
chrétienne. « Tout le monde reconnut, écrit Sulpice Sévère, que
notre Gaule fut débarrassée de l'hérésie criminelle par le zèle
d'Hilaire de Poitiers. »
Le retour à Poitiers
A son retour dans sa ville épiscopale, Hilaire trouve Martin,
qui lui décrit la déroute de l'orthodoxie en Italie du nord. En
364, au moment de l'avènement du nouvel empereur, Valentinien,
l'évêque de Poitiers crut le moment venu d'intervenir en Italie.
Il organise à Milan une réunion d'évêques italiens, qui s'efforce,
mais en vain, d'éloigner du siège épiscopal de la ville l'arien
Auxence. Ce dernier sut se maintenir, grâce à son habileté, jusqu'à
sa mort (373). Au temps de son successeur, Ambroise, ses méfaits
seront encore sensibles.
Cet échec mortifia Hilaire. A son retour, il rédigea un pamphlet
Contre Maxence, où il dénonça avec véhémence les interventions
de l'empereur en matière religieuse. Après quoi, l'évêque se retire
de la scène et de la controverse. Hilaire passe les dernières années
de sa vie dans la paix et la sérénité. L'orthodoxie progressait.
L'évêque pouvait se tourner vers la méditation de la Bible, il pou-
105 HILAIRE DE POITIERS
vait reprendre l'enseignement à ses fidèles et leur expliquer le
psautier.
L'écrivain
Il nous reste de cette période le commentaire d'un certain
nombre de Psaumes. Il en dégage comme Origène et Athanase
le sens spirituel. Les trois livres du psautier qu'il commente
décrivent l'itinéraire de l'homme vers « le repos du vrai sabbat
auquel il faut se préparer ». Il recueillit les documents qui concer-
naient l'arianisme pour en décrire l'histoire.
Hilaire compose des hymnes liturgiques pour familiariser les
fidèles avec la théologie, protéger leur orthodoxie et les associer
plus intimement aux célébrations. Il avait sans doute été frappé
par la richesse des chants de la liturgie orientale et mesuré la
pauvreté et le retard de l'Occident chrétien. Son effort ne fut pas
un succès. Il était trop homme de pensée pour trouver la veine
populaire. Ambroise à Milan réussira mieux. L'évêque de Poitiers
mourut en 368 ou 367.
Hilaire était un homme de méditation, capable d'action et d'ini-
tiative, toujours disponible à l'égard de Dieu et des hommes. Il
était sans ambition humaine mais à la hauteur des tâches les
plus difficiles. Il s'est donné à l'Evangile, sans regarder en arrière.
Il assuma la charge épiscopale aussi simplement qu'il eût vécu
dans le rang. Il y manifeste les qualités d'un chef, la décision, la
modération, la douceur, la fermeté. Il fait penser à saint Cyprien.
Ce conducteur d'hommes tourne l'infortune à son avantage.
L'exil l'instruit. Il sait observer, tirer leçon, peser une situation.
Cet implacable adversaire de l'arianisme fait preuve de modéra-
tion et de délicatesse en présence des hommes et de leur suscepti-
bilité. Sa personnalité s'impose partout où il passe, parce qu'il
impose la confiance et le respect.
Son prestige était immense. Jérôme dit son nom universellement
connu et admire la langue de cet évêque, chaussé de « cothurne
gauloise : l'éclat de sa confession, le zèle de sa vie, la vigueur de
son éloquence brillent à travers tout l'empire romain. »
Hilaire est un évêque cultivé. S'il ne sait pas l'hébreu, il avait
appris le grec pendant son exil. Il était frotté de philosophie.
C'est un penseur original, plus profond que clair. Il se pique de
bien écrire. Sa langue est nerveuse mais elliptique, il est ami du
QUATRIÈME SIÈCLE 106
beau langage, mais ennemi de l'emphase. Il a le souci de la
composition et de donner une charpente solide à ses ouvrages.
S'il lui arrive de se laisser entraîner, il s'en excuse comme d'une
faute.
Cette maîtrise de la langue cache un homme sensible, profon-
dément religieux. Sa qualité spirituelle filtre parfois, quand l'ex-
posé s'achève en prière et découvre l'homme de Dieu. Il ne se
livre à la discussion théologique qu'avec répugnance : c'était
porter la main sur l'arche d'alliance. Le contact de la pensée
orientale a fait mieux percevoir à cet Occidental que Dieu n'était
pas objet, mais sujet de la théologie. Cet appel d'air, venu de
Cappadoce et d'Alexandrie, n'est pas le moindre de ses mérites.
Augustin l'a peut-être trop éclipsé, mais il est venu après lui et
s'en inspire. Hilaire mériterait d'être mieux connu, et mesuré à
sa juste valeur.
Il se découvre difficilement ; ceux qui le découvrent ne le quit-
tent plus. Le style, la pensée, est l'homme, et l'homme est grand.
ŒUVRES PRINCIPALES D'HILAIRE
Commentaire sur saint Matthie u; Traité sur les Psaume s; Livre
des Mystères ; Traité de la Trinité ; Fragments historiques ;
Hymnes.
Basile de Césarée
,_ {b /G $/ ~ <t379)
108
La frange de l'Asie mineure était de longue date colonisée par
la culture grecque qu'à l'intérieur des terres la Cappadoce, le
centre de la Turquie actuelle, était encore un glacis. Les villes y
étaient peu nombreuses, les mœurs, rudes, comme le climat des
longs hivers. Le pays avait fourni plus d'esclaves que de lettrés.
L'Athénien ironisait sur l'accent et la prononciation défectueuse
des Cappadociens, comme un Parisien, en écoutant un Alsacien.
Basile lui-même parlait lentement, comme pour surveiller sa
diction, corrigée à Athènes.
La Cappadoce chrétienne
Les chrétiens étaient nombreux dans le pays, depuis que Gré-
goire le Thaumaturge, disciple et ami d'Origène, y avait prêché
l'Evangile. Depuis le 1v• siècle, Césarée était une ville cultivée.
Elle avait comme les autres villes ses théâtres, ses thermes et ses
fêtes. Les familles aristocratiques envoyaient aux écoles leurs fils
les plus doués. Ce fut le cas de Basile et de Grégoire de Nazianze.
Si la Cappadoce avait mis du temps à se cultiver, elle mettait les
bouchées doubles. Elle fournit à l'Eglise simultanément trois
hommes d'une valeur exceptionnelle : Basile, son frère Grégoire
de Nysse, et l'ami de Basile, Grégoire de Nazianze.
Basile est marqué dès sa naissance. Sa famille est chrétienne
de longue date. Son père est un rhéteur estimé, sa mère une
femme de foi. Deux personnes ont eu un ascendant particulier sur
le jeune homme, la grand-mère, veuve d'un martyr, sa sœur aînée,
Macrine, une sainte.
Basile ne semble pas avoir reçu le baptême dans son jeune âge.
L'usage de baptiser les enfants s'était perdu, ce qui dénote à cette
époque un certain relâchement, jusque dans les familles les plus
chrétiennes. Une certaine ferveur de l'ère des persécutions s'est
attiédie.
De nature fragile, l'aîné des garçons est entouré d'attentions.
Il semble avoir été le fils de prédilection. Il est étonnamment
doué. Son père est son premier maître. Puis il part pour Césarée,
où il se lie d'amitié avec Grégoire de Nazianze. Comme plus tard
au Moyen Age, l'étudiant pérégrinait de ville en ville, d'école en
école. Basile fréquente les maîtres de Constantinople, puis
d'Athènes, la ville universitaire par excellence, où le jeune Cappa-
docien pouvait admirer la splendeur du Parthénon et la douceur
109 BASILE DE CÉSARÉE
de la lumière attique. L'amitié de Basile et de Grégoire y devient
profonde. Ce sont désormais des inséparables, comme disent les
étudiants.
Basile a profondément assimilé la culture classique quand il
revient à Césarée, où il enseigne la rhétorique. La vie mondaine,
le succès le grisent. Sa sœur veille. Elle lui fait prendre conscience
à quel point la vanité l'a gagné. Basile finalement « se réveille
comme d'un sommeil profond, raconte-t-il lui-même. J'aperçus
la lumière merveilleuse que répandait la vérité de l'Evangile »
(L. 223).
Le jeune converti
C'est à ce moment qu'il reçut sans doute le baptême, des mains
de l'évêque. Il abandonne sa situation, puis s'enfonce dans la
solitude pour se mettre à l'école des moines de la Syrie et de la
Palestine : chez eux, les convertis faisaient retraite. Basile mène
une vie austère qui aggrave sa maladie de foie et compromet défi-
nitivement sa santé.
A son retour, le converti s'installe dans un vallon écarté, sur
les bords de l'Oronte, pour vivre la vie monastique. Grégoire l'y
rejoint. Ensemble, ils composent le recueil d'extraits d'Origène,
qui porte le titre de Philocalie. La première œuvre est un hom-
mage au génie alexandrin. Basile rédige à la même époque les
deux Règles Monastiques, qui furent de capitale importance dans
le développement de la vie cénobitique en Orient. Aujourd'hui
encore, elles sont la base de la vie religieuse orientale.
En 362, le jeune moine vient assister aux derniers moments
de l'évêque Dianios qui l'avait baptisé. Son successeur, homme
plus riche de biens que de théologie, éprouva le besoin de
s'appuyer sur un auxiliaire compétent. Il ordonna prêtre Basile.
Une brouille, où l'évêque n'avait pas le beau rôle, décida Basile
à s'éloigner. Le Nazianzène rétablit l'entente et son ami revint
définitivement à Césarée, qu'il ne quittera plus.
Nombreux étaient les problèmes qui retenaient dès cette époque
son attention. La question sociale était particulièrement grave.
Les empereurs du IV° siècle, plutôt que de se mêler de théologie,
eussent mieux fait de régler le problème social. Mais telle n'est
pas l'habitude des dictateurs! Les propriétaires terriens exploi-
taient honteusement leurs colons, état intermédiaire entre l'escla-
QUATRIÈME SIÈCLE 110
vage et la liberté. Quand le fisc, la dîme étaient prélevées, les
mauvaises années, il ne restait plus rien. Au temps de la famine
de 368, c'est la misère noire. Basile décrit le drame d'un père
obligé de vendre un de ses enfants comme esclave pour remédier
à la misère. L'usure était un chancre de la société. « Les exigences
passent le comble de l'humanité. Tu exploites la détresse, tu fais
argent des larmes, tu étrangles celui qui est nu, tu écrases
l'affamé. »
Ce qui frappe à l'époque c'est l'absence presque totale de classes
moyennes, comme dans les pays d'Amérique latine, auxquels
la situation fait penser spontanément. Face à cette misère s'éta-
lait le luxe des riches, qui était une insulte permanente à la
condition des pauvres.
Basile, qui avait payé d'exemple en distribuant ses biens,
s'élève, comme il le fera toute son existence, contre une situation
sociale qui blessait la conscience chrétienne. Il met en lumière
dans sa prédication les grands thèmes sociaux de l'égalité foncière
des hommes, de la dignité de la condition humaine, de la légiti-
mité mais des limites de la propriété. Sa doctrine équilibrée ne
condamne pas la richesse en soi, mais la passion de posséder.
<< Posséder plus que nécessaire, c'est frustrer les pauvres, c'est
voler. »
Il nous reste tout un dossier de prédications sociales qui
s'imposent par la pureté de la doctrine, la solidité de l'argumen-
tation, la véhémence de l'expression. Si le contexte social a
changé, l'enseignement social de Basile garde toute sa valeur et
hélas, toute son actualité. L'accueillir c'est accueillir l'Evangile
des pauvres.
De cette époque date son commentaire sur l'Hexaméron. Ce
sont neuf sermons de carême sur la création, où Basile brosse
le tableau du cosmos. Philosophie et sciences naturelles se
mêlent à sa description, ce qui s'explique, quand on connaît la
curiosité d'esprit du peuple à Césarée, composé de beaucoup
d'artisans et d'ouvriers. En satisfaisant cette fringale intellec-
tuelle, Basile ne partage pas seulement le savoir acquis à Athènes,
il s'attache son public qu'il introduit dans l'univers de Dieu.
Il y reste généralement fidèle au sens littéral, malgré son admi-
ration pour Origène, quitte à tirer des conclusions morales qui
s'appliquent à la vie de tous les jours. Le ton est généralement
calme et didactique. Mais il sait élever le ton, quand il veut
BASILE DE CÉSARÉE
111
gers, à travers les mer-
conduire ses auditeurs « comme des étran
» (H. 6). Ce fut un des
veilles de cette grande cité de l'univers
irera un peu plus tard.
livres les plus admirés. Ambroise s'en insp
L'évêque
est le successeur tout
A la mor t d'Eusèbe (en 370), Basile
Les adve rsaires objectaient sa
désigné. L'élection fut laborieuse.
il un athlè te ou un docteur de la
santé déficiente. - Vous faut-
, le père de Grégoire,
foi? rétorqua le vieil évêque de Nazianze
qui fit agréer le candidat qui s'imposait.
fragile. Grégoire le
Basile avait quarante ans. Sa santé était
par les veilles, n'ay ant
dépeint << amaigri par les jeûnes, émacié
sang » (D. 42, 44). Mais
presque plus de chair, presque plus de
maturité intellectuelle et
il était dans la pleine possession de sa
et du caractère s'équili-
spirituelle. En lui les qualités de l'esprit
voyance, la sagesse, la
braient harmonieusement. Il avait la clair
gouv ernement.
fermeté des chefs, il était fait pour le
l'éne rgie pour le réaliser. Sa
Il avait le sens du possible et
à la ténac ité. Il se tenait à mi-
fermeté savait allier la souplesse
se et de la ruse de Cyrille. Toutes
chemin de la violence d'Athana
de l'Eglise et du bien
ses qualités étaient mises au service
commun.
ère ces qualités. Sa
Neuf ans d'épiscopat vont mettre en lumi
Il oppose à l'action de
première tâche fut de défendre la foi.
. A la mor t d'Athanase,
l'empereur Valens une résistance inflexible
, l'em pere ur lui délègue
il personnifie l'orthodoxie. De guerre lasse
n'y fit. A bout d'argu-
le préfet Modestus, qui le menace. Rien
ments, le préfet lui dit :
avec une telle liberté.
- Personne n'a osé jusqu'ici me parle r
renc ontré d'évê que.
- Tu n'as sans doute jamais
et la nobl esse des actes des martyrs.
L'interrogatoire a le style
yr.
Cet évêque avait de fait du sang de mart
était si gran d que l'empereur n'osa pas
Le prestige de l'évêque
lâche. Il préféra utiliser
l'envoyer en exil. Ce dictateur était un
de biais, en divisant la
les moyens détournés, attaq uer l'évêque
L'évêque ne voit que
Cappadoce, pour diminuer son autorité.
sont déchaînés et proté-
désolation auto ur de lui. Les hérétiques
décr it la situation dans
gés, les fidèles persécutés. Basile nous
une de ses lettres.
QUATRIÈME SIÈCLE 112
« Disons seulement ce qui est le comble de la misère : les popu-
lations ont abandonné les maisons de prières et se rassemblent
dans les déserts. Spectacle pitoyable : des femmes, des enfants,
des vieillards, tous ceux qui sont faibles de quelque manière,
sont exposés aux pluies les plus violentes, à la neige, aux vents,
à la glace de l'hiver, et tout aussi bien, en été, à la brûlure du
soleil. Et tout cela ils le souffrent pour n'avoir pas voulu du
mauvais levain d' Arius. »
L'empereur peut sévir, menacer, punir, Basile ne bronchera
point. Il ne se contente pas de lutter, il écrit contre le plus violent
des disciples d'Arius, Eunomius, Trois livres contre Eunomius
puis un Traité sur le Saint-Esprit.
Par surcroît de malheur, un schisme désolait l'antique chrétienté
d'Antioche. Pour y mettre fin, Basile, en apôtre de l'unité, écrit
d'abord à Athanase, puis s'adresse au pape. « L'Orient presque
entier, père très vénéré, est secoué par une grande tempête. Le
prodige de votre charité nous a dans le passé toujours consolé ...
Il s'agit de refaire l'amitié des Eglises de Dieu » (L. 70).
Le pape Damase, berné par un apollinariste du nom de Vitalis,
ne donna pas de réponse à la lettre de Basile, qui en fut meurtri.
L'évêque de Césarée dépeignit dans une lettre Damase comme
<c un homme altier et sublime, jugeant de haut, et par là inca-
pable d'entendre ceux de la terre qui lui disaient la vérité »
(L. 215).
La vie quoûdienne
L'activité quotidienne d'un évêque était lourde à cette époque.
Il prépare les catéchumènes au baptême, prêche à son peuple.
Les Pères sont d'abord les ministres de la parole de Dieu. Basile
prit à cœur son rôle de docteur. Il nous reste une série d'homélies,
de discours et de panégyriques de l'évêque de Césarée.
Il sait allier les procédés de la rhétorique, en laquelle il est
passé maître, à la clarté de la pensée et à la sobriété de l'expres-
sion. Le style est d'une pureté attique. Plus qu'aucun Père, formé
aux écoles de la sophistique, il a décanté l'artifice pour servir
la vérité.
Basile est le modèle du pasteur, sans cesse préoccupé de déga-
ger l'aspect pratique du message chrétien. Il est, au noble sens du
terme, un moraliste, toujours en mal de livrer bataille aux vices
113 BASILE DE CÉSARÉE
individuels et sociaux, de forger des mœurs chrétiennes, à l'école
de l'Evangile. Cet évêque missionnaire est un fin psychologue.
cc Il connaissait à fond les maladies de l'homme et c'est un grand
maître pour le régime des âmes )), a écrit avec justesse Fénelon.
L'évêque de Césarée a l'expérience des hommes. Il sait que
les riches sont souvent pieux et sobres, rarement charitables. Et
il note : « La vertu qui devrait leur être la plus aisée, la charité,
leur paraît la plus difficile ii (Hom. 7, 3). Il nous a laissé une
description pittoresque, digne de la Bruyère, de l'homme en colère
(Hom. 10, 2).
Les questions morales et sociales ne l'empêchent pas d'aborder
les sujets proprement théologiques. Les querelles ariennes l'exi-
geaient. Basile connaît le goût des Cappadociens et jusque des
gens du peuple pour la controverse et l'argumentation, il remar-
que : « Toutes les oreilles sont ouvertes pour entendre parler de
théologie, et jamais on n'est rassasié à l'église de ces sortes de
discours )) (Hom. 15, 1). L'évêque traite les questions théologiques
avec netteté, pénétration et précision.
Parmi les homélies s'est égaré un écrit qui mérite un traitement
particulier, le traité Aux jeunes gens sur la manière de profiter
des lettres helléniques. II veut apprendre à ses neveux alors aux
études, à utiliser les auteurs païens et à les situer par rapport aux
livres sacrés. Le jugement de Basile sur la culture classique est
demeuré justement célèbre. Dans cette littérature, il faut, dit-il,
suivre l'exemple des abeilles qui butinent le miel et laissent le
poison. Le verdict équilibré de Basile, sa largeur d'esprit ont
profondément influencé l'attitude de l'Eglise, à l'endroit de la
culture classique. Le livre a connu une vogue nouvelle au moment
de la Renaissance. Il continue d'être traduit jusqu'à nos jours.
L'évêque social
Basile ne s'est pas contenté de prêcher la justice sociale. Il a
payé d'exemple, en changeant le secteur de misère en quartier de
la charité. Il se consacre à des réalisations concrètes. Il organise,
aux abords de Césarée, une nouvelle ville que le peuple prit
l'habitude de nommer Basiliade. L'évêque la décrit lui-même
dans une lettre à Elie, le gouverneur de la Cappadoce.
« Dira-t-on qu'on porte tort à la chose publique, en élevant à
notre Dieu une maison de prières magnifiquement bâtie, et à ses
QUATRIÈME SIÈCLE
114
alentours des habitations, l'une libéralement réservée au chef, les
autres, inférieures et attribuées selon leur rang aux serviteurs de
la divinité, utilisables également pour vous, magistrats, et pour
votre cortège. A qui faisons-nous tort en construisant des abris
pour les étrangers, pour les gens de passage, ou pour ceux à qui
le réconfort est nécessaire, des infirmières, des médecins, des
bêtes de somme avec leurs conducteurs ? A ces établissements est
indispensable le concours des métiers, de ceux qui sont nécessaires
à la vie, et de ceux qui ont été inventés pour la rendre plus
décente. Il faut donc d'autres maisons propres aux industries, et
ce sont autant de choses qui contribuent à orner ce lieu, glorieuses
pour qui nous gouverne et dont l'honneur rejaillit sur lui » (L. 74 ;
trad. A. Puech).
Il y avait une hôtellerie, un hospice de vieillards un hôpital,
avec un quartier réservé aux maladies contagieuses ; une église
s'élevait au milieu des bâtiments. Des logements pour employés
et ouvriers vinrent s'y ajouter. Finalement ce fut une véritable
cité ouvrière avec soupe populaire. Basile écrit aux chorévêques,
qui administrent les campagnes, d'agir de même dans les régions
rurales.
L'activité de Basile ne se limite pas à la ville de Césarée. Il
visite, malgré sa santé précaire, les paroisses les plus éloignées,
isolées dans la montagne. Il veille à la discipline de ses prêtres,
met bon ordre aux abus et aux excentricités des moines. Toujours
avec tact et sans dureté. Il défend devant l'Etat les immunités
ecclésiastiques. Il accueille, au risque de sa réputation, une veuve,
poursuivie par les assiduités d'un magistrat. Le préfet qui prend
position pour son subordonné convoque l'évêque à son tribunal.
La nouvelle s'en répand en ville. Les ouvriers des manufactures
sortent des ateliers, brandissent leurs outils, les femmes se déchaî-
nent. Toute cette foule menaçante envahit le palais, pour se jeter
sur le préfet. Il ne reste à ce dernier que de solliciter la protection
de l'évêque. Basile, aussi calme dans l'épreuve que modeste dans
le triomphe, une nouvelle fois, eut le dernier mot.
Sa correspondance
L'évêque de Césarée a exercé une influence déterminante dans
l'organisation du culte. Son nom reste lié à la liturgie de saint
Basile, qui dépend sans doute d'Antioche, à qui il a donné sa
115 BASILE DE CÉSARÉE
belle formulation qui en fait un chef-d'œuvre de la langue grecque.
Elle est, aujourd'hui encore, utilisée par l'Eglise byzantine, à
certaines fêtes de l'année.
La correspondance, enfin, de Basile, une des plus considérables
- elle compte 300 lettres -, nous offre le tableau le plus vivant
de l'activité et de la culture de l'auteur. Elle nous permet surtout
de mieux connaître le secret de l'homme et nous livre « l'image
de sa vie».
A vrai dire, elle s'étend sur toute l'existence. Mais les deux
tiers des lettres datent de l'épiscopat. Dans les premières, Basile
ne s'est pas encore dépouillé de sa coquetterie littéraire. Les
correspondants sont multiples et variés. Une lettre est adressée
à l'évêque Ambroise, une autre aux évêques d'Italie et de Gaule.
Nombreuses sont les lettres d'amitié. Basile en avait un sens
aigu. Il savait consoler, encourager, conseiller. Il y console des
amis, des parents, qui ont perdu des êtres chers, il soutient des
chrétiens, des prêtres découragés ou attaqués par des hérétiques,
des églises privées de pasteur. Il réprime des scandales et décrit
les chemins de la perfection.
Comme son ami Grégoire, il écrit nombre de lettres de recom-
mandation. Il est toujours prêt à rendre service. Il défend une
veuve contre des exactions, il recommande à des dignitaires les
pauvres, les affamés, il intercède pour des villes et pour des amis.
La correspondance avec le païen Libanios, rhéteur célèbre, mon-
tre les rapports qui pouvaient exister entre un homme <l'Eglise
et un païen déclaré.
D'autres lettres ont pour objet des questions théologiques ou
liturgiques. Les questions controversées y reviennent, mais aussi
les rapports entre la foi et la raison, les sources de notre connais-
sance de Dieu. Il en est une qui recommande la communion fré-
quente, une autre nous décrit l'office de vigile.
Cette abondante correspondance nous fait apparaître les qua-
lités de l'homme, la rectitude et l'équilibre de son jugement, sa
vue réaliste des situations, son sens des responsabilités, mais
aussi sa fermeté et sa sensibilité. Ce chef, maître de son émotion,
est un tendre. Il n'a rien de l'autocrate ni du solitaire. Il cultive
l'amitié, mais il est prêt à la sacrifier, quand le bien général ou
le devoir l'exige. Il a besoin de se sentir épaulé.
Il aime recevoir des lettres, il demande qu'on lui écrive, qu'on
lui donne des nouvelles. Il y trouve du réconfort. Il a dû souffrir
QUATRIÈME SIÈCLE
116
de la solitude et de l'isolement. Il allège sa peine en confiant à
d'autre s la souffrance qui l'accable. Et cette souffrance est d'abord
celle d'autru i.
L'homme
Basile a fait confidence d'heures de découragement, au moment
où son ami Eustath e le trahit : << J'avais le cœur serré, la langue
hésitante, la main sans force, le courage défaillant. J'ai été sur
le point de haïr le genre humain et de douter de l'amitié
humaine. » Cette lettre en dit long. L'épreu ve dura trois ans, où
Basile souffrit en silence.
La souffrance d'autru i l'attein t au plus profond de son être.
Il pleure avec ceux qui pleurent. Il trouve le mot qui ne trompe
pas, il va au cœur, parce qu'il vient du cœur. A une mère qui a
perdu son fils, à la fleur de l'âge, il écrit : « Je pensais tout
d'abord garder le silence et ne point vous écrire, en me disant :
les remèdes les plus calmants font mal à un œil enflammé ; des
paroles de consolation importu nent qui est plongé dans un abîme
de tristesse, au momen t où la blessure est encore toute saignante ...
Je n'ignore pas ce qu'est le cœur d'une mère, je connais votre
délicatesse et votre douceur à l'endro it de tous, combie n devez-
vous souffrir du malheu r qui vous atteint ! >> (L. 6).
Ici le style est l'homm e. Cet homme meurt, épuisé par les
austérités et les échecs, prémat urémen t, à l'âge de cinquan te ans,
où beauco up d'évêques d'aujou rd'hui comme ncent leur activité.
La victoire était proche. Basile ne l'a pas vue, mais il l'avait
préparée. Ses funérailles furent un triomphe. Le peuple mesura it
sa perte. Dix ans lui ont suffi pour donner sa mesure et en faire
un évêque incomparable.
Un manuscrit de la bibliothèque du Vatican peint Basile grand,
maigre ; il porte une barbe de moine, la tête à demi chauve,
les tempes un peu creuses, le regard pensif. Sa parole était lente,
lui-même l'attrib ue à sa gaucherie cappadocienne. Il se résignait
avec peine aux discussions publiques, tant il était timide. Son
courage est intrépide non par tempér ament mais pour servir la
foi. Son histoire est une suite d'échecs et de contradictions. Il
n'a souvent rencontré qu'incompréhensions et oppositions. Trop
calme, trop arrange ant pour les violents, trop belliqueux pour les
timorés et les lâches.
117 BASILE DE CÉSARÉE
Sa nature semblait plus faite pour le recueillement que pour
l'action. Mais contrairement à Jean Chrysostome, il n'est pas
dépaysé dans son rôle d'évêque et de métropolitain. Ce moine,
comme Ambroise, a la taille d'un gouverneur. Si on le compare
à Grégoire de Nazianze, il gagne en maîtrise de soi, en discipline
de la volonté ce qu'il perd en imagination et en fraîcheur. Il n'a
pas l'âme d'un tribun ni l'humeur belliqueuse d'Athanase : Basile
est plus souple, il est l'homme de la mesure et du dialogue, au
service de l'orthodoxie. Seul Ambroise pourrait lui être comparé.
Mais l'évêque de Milan n'a ni sa culture profane ni sa puissance
théologique.
Dans l'histoire de l'Eglise, il existe des hommes comparables
à l'évêque de Césarée, il n'en est pas de supérieur. Spontanément
les contemporains l'ont appelé - lui seul - le Grand. Le recul
du temps, loin d'infirmer cette appellation l'a confirmée. Rare-
ment elle fut aussi bien méritée.
ŒUVRES DE BASILE LE GRAND
Trois livres contre Eunomiu:s; Sur le Saint-Esprit; Homélies
sur l'Hexaeméron ; Règles monastiques ; Correspondance ; Dis-
cours aux jeunes gens sur une utilisation profitable des lettres
grecques.
Grégoire de Nazianze
' ~/ G $ / U ~ (t389/390)
120
L'histoire se plaît à rapprocher Grégoire de Nazianze de son
ami Basile. A dire vrai, les deux hommes étaient aussi différents
que possible : autant marier l'action et le rêve, la discipline et la
poésie, la maîtrise et la sensibilité. Ils se complétaient à merveille
et s'enrichissaient mutuellement. Grégoire a trouvé près de Basile
la fermeté de caractère qui lui faisait défaut. Il ne s'est jamais
affranchi de sa tutelle, quitte à gémir quand son ami exerçait
son emprise ou son autorité.
Nulle biographie n'est plus aisée à écrire, tant ses écrits sont
remplis de confidences. Encore ne faut-il pas être dupe d'un cer-
tain lyrisme littéraire. Romantique avant l'heure, Grégoire ne
pouvait écrire sans parler de ses angoisses et de ses souffrances.
Comparé à Basile, il manque même de discrétion. Il ne cache
pas les défauts dont il est la première victime. Il désarme toute
sévérité.
Jeunesse
Comme Basile, Grégoire vient d'un milieu aristocratique de
Cappadoce. La famille était fortunée. Le père appartenait à une
secte judéo-païenne, la mère, Nanna, était une chrétienne remar-
quable. Grégoire, qui devait tenir d'elle une sensibilité quelque
peu féminine, en parle en termes exquis. Les parents étaient restés
assez longtemps sans enfants et s'en désolaient.
Nonna mit tout en œuvre pour amener son mari à la foi. Elle
finit par avoir gain de cause, son mari se convertit et devint même
évêque de Nazianze. La naissance tardive de Grégoire, le premier
garçon, fut une grande joie. Sa mère l'offrit et le consacra à Dieu.
Elle n'eut aucune peine à éduquer religieusement une nature si
flexible, sur qui les mœurs païennes n'eurent aucune prise et
qui trouvait à la parole de Dieu « une saveur plus douce que
le miel ». Il est une de ces natures privilégiées que les lames
de fond de la passion n'atteignent pas. Elles semblent naturelle-
ment chrétiennes.
Ce qui n'empêche pas Grégoire de butiner tous les trésors de la
culture que l'antiquité païenne pouvait lui offrir, sans jamais
en subir l'influence morale. Il confesse plus tard « qu'il avait
déjà un amour brûlant pour les lettres, quand sa joue était sans
duvet ». Il ne trahira jamais cette passion, réconciliant de la sorte
121 GRÉGOIRE DE NAZIANZE
l'Eglise avec la poésie et la culture. Il aime Dieu aussi spontané-
ment qu'il aime les lettres.
Grégoire fréquenta les écoles les plus célèbres de l'époque :
Césarée, où il se lia avec Basile, Césarée de Palestine, Alexandrie,
puis finalement Athènes. La dernière traversée pour la Grèce
ayant été périlleuse, il refit, en son propre nom, la promesse faite
par sa mère de se vouer à Dieu.
Grégoire a aimé la vie d'étudiant. Il s'est complu à en narrer
les souvenirs, le <( bizuthage >i des nouveaux venus, comme la
variété des études, qui jamais ne mirent en danger ses convictions
religieuses. Son ami Basile l'y aidait beaucoup. Il aimait les étu-
des, qui l'attireront toujours plus que l'action, la philosophie, le
langage surtout comme moyen d'expression, la poésie, avec
laquelle il se sentait tant d'affinités. Il eut la faiblesse de prolonger
son séjour plus longtemps que son ami à Athènes où on voulait
lui offrir une chaire d'éloquence. Peut-être eût-il trouvé dans
l'enseignement sa véritable vocation ?
A son retour en Cappadoce, il se fait rhéteur. « Je dansais pour
mes amis ii, remarque-t-il avec ironie et sans illusion, dans ses
confessions, intitulées Poème de ma vie. II était un orateur-né.
Sa culture, sa sensibilité, son enthousiasme, tout le servait. Son
éloquence correspondait mieux au goût de son époque qu'à la
nôtre, elle nous paraît quelque peu ampoulée.
Il avait l'âme trop bien faite, trop inquiète aussi pour se laisser
prendre au cliquetis des mots et au coloris des images. Dès son
retour, Grégoire se sent tiraillé entre la vie contemplative et la
vie active. Il est naturellement déchiré. Il conserve la nostalgie
de la vie sans souci de l'étudiant ; la vie journalière, avec ses
contraintes, l'exaspère. Son existence durant il ne cessera de se
débattre, sans pouvoir prendre une décision définitive. La vie
solitaire, la méditation philosophique et spirituelle l'attirent.
(( Rien ne me semble plus merveilleux que de faire taire les sens
et, hors de la chair et du monde, rentrer en soi pour converser
avec soi-même et avec Dieu, au-delà des choses visibles. »
Sa sensibilité maladive ne put jamais faire silence. Il a, lui,
besoin de sympathie, peut-être simplement de public et de pré-
sence, comme tous les angoissés. Basile l'attire dans sa solitude,
mais Grégoire n'y trouve pas son compte. La fermeté de l'âme
lui est nécessaire et contraignante à la fois. Il regimbe.
QUATRIÈME SIÈCLE 122
Le chrétien et l'évêque
Sous la pression de ses parents qu'il ne voulut point contrarier,
Grégoire finit par se fixer à Nazianze. Là, il reçut le baptême
des mains de son père. Ce dernier était avancé en âge, un peu
dépassé par sa tâche. Il éprouvait le besoin de s'appuyer sur
une force plus jeune. La communauté le désirait également. C'est
ainsi que Grégoire fut ordonné prêtre par son père. Il s'accom-
moda mal de la pression subie et se plaignit plus tard de ce qu'il
nomma une cc tyrannie li. Il s'enfuit et alla se réfugier auprès de
Basile. Etait-ce répugnance devant les responsabilités, respect
pour la grandeur du sacerdoce ? Réconforté par son ami, il revint
quelques mois plus tard, avec une secrète blessure qui tenait plus
à sa nature qu'aux circonstances. Nous avons encore son premier
sermon qu'il prononça le jour de Pâques, en 362, à son retour.
L'homme s'y découvre, tendre et sensible, mais aussi le théologien
soucieux de la foi ; il formule sa pensée à l'intérieur d'une expé-
rience personnelle.
Son père pouvait désormais s'appuyer sur lui. Cet homme sen-
sible, irritable même, exerça une influence pacifiante, au moment
où les querelles théologiques risquaient de briser l'unité et la
paix. Au-delà de sa sensibilité, il était habité par une foi qui
lui fit sacrifier ses goûts pour servir et se trouver à la hauteur des
tâches les plus ardues. « Il savait se prescrire, quand il fallait de
valoir mieux que lui-même li (A. Puech). Quand, vers 371, l'empe-
reur Valens divisa la Cappadoce en deux, Basile, pour consolider
son autorité, multiplia les suffragants et créa pour Grégoire l'évê-
ché de Sasimes, Grégoire une fois de plus n'osa pas dire non. Il
fut consacré par son ami, mais ne rejoignit jamais son poste,
« peuplé d'étrangers et de vagabonds li. Il se refuse d'aller
défendre « les poules et les porcelets li, écrit-il, dans une lettre à
Basile de Césarée. Quand il revient sur ce souvenir dix ans plus
tard, son amertume n'est pas encore guérie.
Pour l'instant Grégoire reste auprès de son père, à Nazianze.
Il prêche aux fêtes liturgiques et des saints. Nous avons de
cette époque un sermon admirable en faveur des pauvres. « Nous
sommes tous pauvres devant Dieu ... » Le débat richesse-pauvreté
s'inscrit dans le mouvement de l'homme vers Dieu. Le pauvre
est l'image de notre condition, au sein du monde et de son
123 GRÉGOIRE DE NAZIANZE
mystère. L'homme ne peut échapper au néant et à l'illusion qu'en
trouvant le Dieu vivant.
Instable, le Nazianzène fit plusieurs fugues. Il revint quand
les forces de son père déclinèrent et resta auprès de lui jusqu'à
sa mort. Les fidèles eussent aimé le voir succéder à son père.
Pour échapper à leurs assiduités, il s'enfuit une nouvelle fois
pour mener une vie de retraite et de contemplation.
A Constantinople
Basile meurt en 379. L'empereur arianisant, Valens, était tombé
à la bataille d' Andrinople, l'année précédente. Gratien s'associe
Théodose dans la direction de l'Empire ; ensemble ils rétablis-
sent l'orthodoxie. Théodose prend en 380 un édit contre l'aria-
nisme. Les désastres accumulés étaient graves. A Constantinople
presque toutes les églises - Sainte-Sophie, l'église des Saints-
Apôtres - étaient aux mains des hérétiques. Les catholiques
n'étaient plus qu'un petit troupeau sans pasteur. Ceux-ci s'adres-
sent à Grégoire pour qu'il prenne leur direction. Il accepte.
Il fallut du courage. Ce timide était capable d'énergie, peut-être
pour se convaincre lui-même. Grégoire réunit ses fidèles dans
une chapelle, ouverte dans la maison d'un de ses parents, à
laquelle il donna le nom de Résurrection. C'est là qu'il prononça
les cinq Discours théologiques qui lui ont valu le surnom de
Théologien. Il y développe la doctrine de Dieu et de la Trinité,
contre les hérétiques ariens et leurs consorts.
C'est à ce moment que Jérôme passe dans la ville et peut y
admirer le talent du Cappadocien « auquel les Latins ne pouvaient
opposer aucun égal i). L'éloquence, le charme de Grégoire firent
merveille. L'auditoire grossit, la clientèle devint de plus en plus
choisie. D'autres difficultés ne se firent pas attendre.
Grégoire eut maille à partir avec la communauté, où complo-
tait un aventurier nommé Maxime, qui se faisait passer pour
un confesseur de la foi. Ses mœurs étaient douteuses. L'arche-
vêque d'Alexandrie l'avait mis là pour être le cheval de Troie
alexandrin dans la place. Avec une naïveté qui allait jusqu'à la
crédulité, l'évêque l'accueillit chez lui. Nuitamment l'intrus se fit
consacrer par des évêques alexandrins. On lui tondit les cheveux
qu'il avait longs, ce qui fit dire à Grégoire : « Il fallut tondre
le chien sur la chaire épiscopale. ,, Au matin, ce fut un beau
QUATRIÈME SIÈCLE 124
tumulte dans la capitale. Les Egyptiens durent se replier. Leur
évêque en fut échaudé et quelque peu calmé de ses prétentions
à régenter l'Empire chrétien.
Décidément Grégoire fut repris par la tentation de fuite. Ses
fidèles le surveillaient. Ils firent mille instances. Comme l'évêque
ne voulait pas se rendre, ils lui dirent : « C'est donc la Trinité
qui va partir avec vous. » L'argument fut décisif. Grégoire
resta.
Quand l'empereur fit enfin son entrée à Constantinople, il ins-
talla, sous un respectable déploiement militaire, Grégoire à Sainte-
Sophie. Le temps était gris. Au moment d'entrer dans la basilique,
le soleil revint et toute l'église ruisselait de lumière. Des cris
éclatèrent à ce présage : Grégoire évêque? Grégoire avait disparu.
C'est Sainte-Sophie qui désormais sera témoin de son éloquence.
Pour mettre fin à l'hérésie arienne et pourvoir le siège de
Constantinople, l'empereur convoqua un nouveau concile (381).
Grégoire y fut installé définitivement sur le siège de la capitale.
L'aventurier Maxime, soutenu cette fois par le pape Damase,
fut définitivement débouté. Quand le vieil évêque d'Antioche
conduisit Grégoire sur le trône, combien évoquèrent la figure de
Basile qui triomphait enfin par son ami. Mélèce mourut et Gré-
goire dut désormais présider les assises du concile. La succes-
sion d'Antioche fut laborieuse. Une fois de plus Grégoire intervint
en pacificateur. Il ne fut pas écouté. Finalement son propre trans-
fert de siège fut contesté. La nomination forcée sur le siège de
Sasimes le poursuivait décidément toute sa vie.
Les délibérations du concile lassaient Grégoire. « Les plus
jeunes jacassaient comme une troupe de geais ou s'acharnaient
comme un essaim de guêpes. » Orientaux et Occidentaux se ren-
voyaient la balle. Ce qui est de bonne tradition.
- C'est l'Orient qui doit commander, c'est de l'Orient que le
Christ est né.
- Sans doute, répondirent les Occidentaux, mais c'est l'Orient
qui l'a tué.
Grégoire n'y tint plus. De guerre lasse, il résigna sa charge, dans
un discours plein de dignité. Il dit adieu à ses fidèles. Il se dit
las, lui le paysan cappadocien, transplanté dans la capitale tumul-
tueuse, où il ressemble à un vieillard au milieu des jeux des
adolescents. Il préfère, lui, prêcher la Trinité. Il acheva son dis-
125 GRÉGOIRE DE NAZIANZE
cours par une péroraison célèbre qui fait partie de toutes les
anthologies :
« Adieu, auguste basilique ... Adieu, Saints-Apôtres ... Adieu,
chaire pontificale.
Adieu, ville célèbre, distinguée par l'éclat de sa foi et son amour
envers Jésus-Christ.
Adieu, Orient et Occident, pour qui j'ai tant combattu et qui
m'avez livré tant de batailles.
Adieu, mes enfants, gardez bien le dépôt qui vous a été confié.
Souvenez-vous de mes souffrances, que la grâce de notre Sei-
gneur Jésus-Christ demeure avec vous.»
Avant de partir il fit son testament dont nous avons le texte.
Il y léguait toute sa fortume « à l'église catholique de Nazianze,
pour le soin des pauvres, qui sont du ressort de ladite église ».
Il revint dans la ville de son père, l'administra quelque temps,
lui donna un évêque et se retira dans la propriété de sa famille à
Arianze, où il se consacra jusqu'à sa mort à l'activité littéraire
et à la vie contemplative. Il mourut en 390.
Ses écrits
Nous avons de cette dernière époque sa correspondance et ses
poèmes. La plupart de ses lettres, au nombre de 445, furent rédi-
gées pendant sa retraite. Il en rassembla lui-même une collection
pour son petit-neveu. Elles sont généralement courtes, mais rédi-
gées avec soin. Grégoire cultive le style épistolaire. Une lettre
bien faite doit pour lui avoir quatre qualités : « Brièveté, clarté,
charme et simplicité. » Il répond à un sophiste qui reçoit mal ses
remarques :
cc Ignorant que j'étais. Ai-je été assez maladroit et incivil ! J'ai
blâmé un sophiste de son orgueil, et je n'ai même pas écouté
la leçon de ce proverbe banal : Un chauve ne doit pas heurter
un bélier front contre front. Désormais je saurai rester à ma
place.»
Grégoire se révèle dans sa correspondance. Il a des mots d'une
délicatesse exquise pour ses amis, où fourmillent les trouvailles :
cc Je te respire plus que l'air et je ne vis que pour être avec toi »
(L. 6). « Chacun a un point faible : le mien, c'est l'amitié et les
amis » (L. 94). cc Eveillé ou endormi, ce qui te touche m'inté-
resse » (L. 171).
QUATRIÈME SIÈCLE
126
Nombreuses sont les lettres de recommandation, car ses rela-
tions étaient étendues et ses interventions efficaces. L'évêque
ne pouvait voir une souffrance ou un besoin sans y porter secours,
quitte à être déçu par l'indélicatesse et l'ingratitude. Les lettres
montrent surtout sa disponibilité à l'endroit des autres. Cet intro-
verti était brûlé d'une charité qui le faisait courir au devant des
besoins.
La poésie a occupé toute l'existence de Grégoire. Ses princi-
paux poèmes datent de la fin de sa vie. Ils répondent à une
préoccupation apologétique : prouver que la culture chrétienne
n'est pas en retard sur la culture profane. De plus, il était de
tradition depuis les gnostiques de vulgariser les doctrines sous
le manteau de la poésie. Arius avait composé une longue rapso-
die, appelée Thalie, pour populariser son enseignement. Dockers,
marins et commerçants d'Alexandrie fredonnaient ses airs dans
les rues de la ville.
Un poète chrétien
A son tour, Grégoire composa trente-huit poèmes dogmatiques
sur les grandes vérités de ]a foi. Ses poèmes moraux leur sont
supérieurs. Il y exprime ses sentiments intimes, ses joies, ses
erreurs, ses désenchantements. Ce sont des méditations poétiques
à la manière de Lamartine. Le plus long poème, Pro vita sua,
compte 1949 vers iambiques. C'est une autobiographie qui dévoile
la vie intérieure de ce cœur inquiet, avec une puissance et une
sagacité qui font penser à Augustin.
Grégoire s'est attaché à renouveler les formes de l'art poétique
à une époque où celui-ci avait fâcheusement vieilli et semblai
t
manque r de souffle. Le poète trouve dans l'analyse de l'homm e
chrétien une nouvelle source d'inspiration lyrique, qui fait penser
aux Romantiques.
« Hier, tourmenté par mes chagrins,
seul, loin des autres,
j'étais assis dans un bois ombreux, rongeant mon cœur.
Car je ne sais pourquoi
j'aime ce remède à ma souffrance
de m'entretenir en silence
avec mon propre cœur.
127 GRÉGOIRE DE NAZIANZE
La brise murmurait de concert avec les oiseaux chanteurs,
et du haut des ramures dispensait une douce torpeur,
douce surtout à un cœur abattu ...
Moi cependant je portais une lourde peine
comme je pouvais la porter... » (trad. A. Puech).
Le poète puise chez Homère et Théocrite les thèmes cham-
pêtres. Mais il ne s'agit là que d'une mise en scène. Sa nature
frémissante dans la douceur d'une lumière grecque, perçoit les
vibrations où l'antiquité avec Euripide se posait la question de
la vie et de la mort, restée sans réponse. Grégoire la reprend
et lui apporte la réponse de l'espérance chrétienne.
« Si au sortir d'ici
une existence qui ne finira pas doit m'accueillir
comme on le dit,
dis-moi si la vie n'est pas une mort
et si la mort ne devient pas pour nous une vie
au rebours de ce que tu crois » (I, II, 14).
Grégoire est un homme déchiré. Il confronte sa foi avec
son expérience, la beauté de l'image où se mire Dieu avec les
ombres qui l'obscurcissent. « Au-dedans, au-dehors, que de
combats dans lesquels se flétrit en moi la beauté de ton Image
divine! ii (P. I, 1, 23). Le Nazianzène a vécu, avec une sensi-
bilité proche de la dépression, l'écartèlement de l'homme entre
sa vision et la réalité, entre l'élan de l'âme et la lenteur de la
chair, entre la vivacité de l'esprit et la pesanteur du corps, qui
ouvre au cœur une blessure inguérissable.
Il a ressenti - et il nous décrit - l'aspiration au bonheur
immuable et l'instabilité du bonheur éphémère qui nous échappe.
1c Nous savons ainsi que nous sommes à la fois très grands et
très bas, de la terre et du ciel, éphémères et immortels, héri-
tiers de la lumière et du feu, ou des ténèbres, selon que nous
penchons d'un côté ou de l'autre » (Ser. 14, 7).
Plus profondémen t que tout le reste, Grégoire a ressenti le
désir de s'approcher de son Dieu, de s'unir à lui. Il perçoit
mieux la distance à mesure qu'il s'en approche. <c Tu m'appelles,
tu m'appelles, j'accours vers toi », et la lumière de Dieu qui
s'approche lui fait mieux percevoir sa misère.
QUATRIÈME SIÈCLE 128
Dans cette poésie passe quelque chose de la prière d-es psaumes,
jaillis d'une recherche et d'une souffrance. Chez Grégoire aussi,
tous les événements de la vie et jusqu'aux moindres, aiguisent
sa sensibilité, développent son imagination. Dans le discours
prononcé à Constantinople, il comparait son état d'âme à la mer.
Il fait penser à la musique de Debussy.
La vieillesse de cet homme toujours maladif, loin de l'affaiblir,
pousse au paroxysme la conscience de l'écartèlement : le désir
de Dieu, la lenteur et la misère de la chair auxquels s'ajoutent
les infirmités de l'âge, les assauts du démon, la conscience du
péché. La mélancolie du veillard est cependant toujours irisée
d'espérance chrétienne. (( L'amour est le plus fort », comme dit
Jeanne au bûcher.
La poésie de Grégoire ne nous révèle pas seulement le drame
de l'homme aux prises avec sa sensibilité, mais d'un croyant,
qui confronte sa foi et sa vie. La poésie n'est pas un excrois-
sance de cette existence, elle en est le jaillissement et l'achève-
ment. Elle reprend et rejoint la théologie enseignée au cours de
son existence. Nous trouvons chez lui comme chez Augustin
une théologie devenue prière, qui se développe à l'intérieur
d'une expérience. La contemplation des mystères chrétiens
s'achève en poème : cc O Trinité sainte, c'est vous seul dont la
cause m'intéresse. 11
L'itinéraire du théologien comme du croyant, qui de la puri-
fication s'élève jusqu'à la contemplation, longuement décrit dans
ses discours, nous le retrouvons dans ses poèmes : c'est l'histoire
de sa vie. Ce qui confirme le caractère existentiel de sa théo-
logie, où la réflexion progresse au rythme de la purification.
La théologie est pour lui découverte du sacré et du mystère
et sagesse qui enveloppe l'homme tout entier.
Il ne faut jamais perdre de vue que ce poète est un ascète
comme plus tard Jean de la Croix ; ce théologien est un mys-
tique. Le cœur a beau être sensible, être déchiré, il est inflexible
quand la foi est menacée, le mystère profané : ce cœur de
femme est alors d'airain.
Peu de théologiens nous ont fourni un enseignement aussi
cohérent sur le sens de la théologie. L'Eglise grecque s'est
retrouvée en lui. Ses sermons ont été copiés, illustrés, enrichis
de miniatures comme des évangéliaires. Certains de ces manus-
crits occupent une place exceptionnelle dans l'histoire de l'art.
129 GRÉGOIRE DE NAZIANZE
La liturgie grecque utilise sa prédication et ses poèmes. Dans
les sermonnaires grecs, il occupe la place d'Augustin en Occident.
Il n'est pas d'orateur que l'antiquité chrétienne ait plus admiré.
Le Nazianzène représente l'Eglise grecque à Santa Maria Antica,
construite sur le forum romain.
Cet homme divisé a su unir dans un même culte Dieu et les
Lettres, servir l'Un et les autres, au sein d'une Eglise qui n'avait
pas toujours montré la même ouverture à l'endroit de l'élo-
quence et de la poésie. Il ne ressent pas le partage entre Dieu
et son art, parce qu'il y trouve la présence du Verbe. Le secret
de l'unité retrouvée est là. Son chant s'unit au chœur de la créa-
tion qui entoure le Christ coryphée. Grégoire est le même et il
est lui-même, qu'il parle aux hommes ou qu'il parle à Dieu.
PRINCIPAUX ECRITS DE GREGOIRE DE NAZIANZE
Cinq discours théologiques, qui font partie de ses 45 discours.
244 Lettres ; Poèmes, qui comportent 18.000 vers.
Grégoire de Nysse
,- {l, / G cp e i;;a U <t vers 394)
132
Plus mystérieux que les deux autres Cappadociens, plus
méconnu également, jusqu'à ces dernières années, Grégoire de
Nysse apparaît aujourd'hui de plus en plus dans sa vraie dimen-
sion. Son étoile grandit. Il faut espérer qu'on lui fera un jour
justice en le nommant docteur de l'Eglise. Sa nomination lustrera
des nominations moins brillantes.
Si Basile est avant tout un homme d'action et de gouverne-
ment Grégoire de Nazianze, un rhéteur et un poète, Grégoire de
de Nysse est un mystique et, en dehors d'Origène, le premier
grand théologien spirituel de l'Eglise. Frère de Basile, il a connu
les mêmes conditions familiales. Mais les enfants d'une même
famille ne se ressemblent pas nécessairement. La famille de
Macrine a connu d'admirables réussites : trois fils évêques, quatre
saints. Quel palmarès ! Mais aussi un échec retentissant avec le
second fils, qui commença comme ascète et finit lamentable-
ment.
Grégoire est très différent de son frère, qui l'écrase un peu et
semble lui avoir donné un certain complexe d'infériorité. Il
doit être considéré pour lui-même, afin qu'on lui fasse justice.
Sa vie
Nous savons peu de choses sur sa jeunesse, sur ses études.
Grégoire n'était guère disert sur lui-même. Pour lui, les parents
n'ont pas fait comme pour Basile les frais d'études prolongées.
Grégoire n'a pas quitté la Cappadoce. Il a dû se former aux
écoles de Césarée. Etait-il moins aimé ? Il semblait voué à
l'Eglise. Jeune, il est lecteur. Au lieu de s'engager dans l'état
ecclésiastique, il se fit rhéteur. Y eut-il hésitation, volonté d'affir-
mer sa personnalité, instabilité d'une nature anxieuse ? Il est
difficile de le dire. Il semble avoir subi la séduction de la culture
païenne et plus particulièrement de Libanios, au moment où,
sous Julien, elle connut un nouvel éclat.
Grégoire se maria et épousa Théosébie, une femme de grande
qualité surnaturelle et de culture étendue, à laquelle il demeu-
rera passionnément attaché. Comme Hilaire de Poitiers, il a
mené de front la vie conjugale et épiscopale.
Il ne faudrait pas prendre trop à la lettre les reproches qu'il
se fait, dans le traité sur la virginité, d'avoir choisi « la vie
commune », ils contiennent quelque emphase. Il renonça à la
133 GRÉGOIRE DE NYSSE
rhétorique mais non au mariage. Il demeure marié lorsque,
vers 371, son frère le nomma évêque de la petite ville de Nysse,
dans la région orientale de la Cappadoce. La vie conjugale
ne semble pas avoir plus entravé son évolution spirituelle que
celle d'Hilaire de Poitiers. Théosébie mourut vers 385. Nous
possédons une lettre de condoléances que lui adresse l'évêque
de Nazianze, qualifiant la défunte de « véritable sainte et de
véritable épouse de prêtre ». Grégoire de Nysse reconnaît la légi-
timité des joies du mariage dont il nous a laissé une descrip-
tion émouvante. Les doutes qu'il a pu formuler sur le corps et
sur la vie sexuelle ne semblent pas venir de son expérience mais
de sa philosophie, influencée par le platonisme.
Nous sommes peu renseignés par ailleurs sur la vie de Grégoire.
Il semble avoir vécu avec Théosébie, retiré de la vie active,
adonné à l'étude et à la vie spirituelle, sans jamais rejoindre,
malgré ses appels, son frère Basile dans sa solitude. Il demeu-
rait en relations constantes avec sa sœur Macrine, à qui il était
profondément lié, qui semble avoir hérité de l'âme des aïeules.
Elle dirigeait une communauté de femmes, située dans la même
région. Grégoire l'appelle sa « maîtresse spirituelle ». Il en raconte
la vie et la mort, à laquelle il assista, dans un petit livre qui est
un chef-d'œuvre de sensibilité.
A cette époque et depuis 371, Grégoire occupait le siège de
Nysse. Il l'accepta « contraint », nous dit-il, par son frère Basile.
Celui-ci n'avait pas une confiance absolue dans les capacités
de gouvernement de son frère. D'ailleurs Grégoire n'avait pas
été plus empressé à régler un différend entre Basile et un oncle-
évêque qu'habile à apaiser les difficultés entre son frère et Gré-
goire de Nazianze. Mais Basile avait besoin d'hommes sûrs
pour leur orthodoxie. Grégoire s'imposait à tous par sa culture
théologique. S'il était un médiocre diplomate, sa foi était sans
reproche et sa science reconnue universellement. Ce qui était
l'essentiel à l'époque des luttes ariennes.
Le petit évêché de Nysse ne portait pas à conséquence. Il
représentait un doyenné rural d'aujourd'hui. Grégoire s'y rend
sans enthousiasme. Il se plaint même d'être envoyé dans « un
désert », et juge la population du bourg sans indulgence. Gré-
goire fut un évêque zélé, dévoué à sa communauté, hautement
estimé d'elle. Le théologien et le mystique sait trouver une
langue directe, présenter un enseignement concret, quand il prêche
QUATRIÈME SIÈCLE 134
à ses ouailles. Son sermon, un jour d'Epiphanie, est un modèle
de tact, de bonhomie et de catéchèse adaptée à l'auditoire popu-
laire.
Grégoire ne fut pas épargné par les arianisants. Pour s'en
débarrasser, ces derniers l'accusèrent d'avoir dilapidé les biens
ecclésiastiques. Curieux reproche pour quelqu'un qui avait tou-
jours défendu la cause des pauvres. Il fut déposé quelque temps
et ne put rentrer dans sa ville épiscopale qu'après la mort
de l'empereur Valens (378). La petite ville le reçut triompha-
lement. Il en est encore ému, quand il le raconte dans une lettre :
« Ils faillirent m'étouffer par les marques excessives de leur affec-
tion.»
A la mort de Basile, Grégoire devient l'héritier théologique
et monastique de son frère. Cette disparition semble lui donner
de l'assurance. Il va jouer désormais un rôle de premier plan
dans la défense de l'orthodoxie. Basile l'avait empêché de donner
sa pleine mesure, ne l'estimant peut-être pas à sa juste valeur.
Leurs tempéraments étaient trop différents, et Grégoire de nature
trop réservée pour s'imposer.
Ses œuvres
Grégoire se met à écrire. Son premier ouvrage, De la création
de l'homme, veut achever les homélies de son frère sur la créa-
tion. Il y développe u;ne anthropologie chrétienne, fortement
imprégnée de physiologie platonicienne. La rédaction est concen-
trique plus que logique. Les digressions sont nombreuses.
L'auteur développe la théologie de l'homme, image et ressem-
blance de Dieu. Par là « l'homme n'est pas quelque merveille du
monde subalterne, mais une réalité qui dépasse sans doute en gran-
deur tout ce que nous connaissons, puisque seul, parmi les êtres, il
est semblable à Dieu >> (De op. hom.). Grégoire montre merveil-
leusement l'unité de l'humanité, des premiers aux derniers
hommes. L'humanité ne sera achevée qu'avec le dernier être,
quand le Christ total étreindra l'humanité totale.
En 379, Grégoire participe à un synode d'Antioche qui cherche
un rapprochement avec les Occidentaux. Il y fut chargé d'une
tournée d'inspection dans les églises du Pont. Sébaste, en Armé-
nie, veut même le retenir comme évêque. Il finit par y faire élire
son frère Pierre. En 381, il participe avec son ami, Grégoire de
135 GRÉGOIRE DE NYSSE
Nazianze, au concile de Constantinople. Il est au sommet de sa
carrière. Il prononce le discours d'ouverture. L'empereur le
désigne comme garant de l'orthodoxie pour tout le diocèse du
Pont. A ce titre, il devait connaître de la foi des évêques : déposer
les ariens et introniser les nicéens.
Au cours de ces dernières années, investi de la confiance impé-
riale, à une date difficile à préciser, Grégoire fut chargé de
plusieurs missions. Il voyage jusqu'en Arabie, visite Jérusalem.
Cette confiance ne le rendit ni plus diplomate ni moins cri-
tique. Grégoire, si conventionnel dans les discours, est d'une
analyse acerbe dans ses lettres, quand il rend compte de son
pèlerinage à Jérusalem. << Les désordres, raconte-t-il, y pros-
pèrent plus que la piété. Mieux vaut chercher la solitude que
l'agitation des pèlerinages courus. »
De cette époque datent les plus importants de ses écrits dog-
matiques, qui affirment son autorité théologique en même temps
que son autorité tout court. Il compose la Grande catéchèse qui
fournit une synthèse doctrinale des principales vérités de la foi.
C'est un manuel de dogmatique, qui dépend du traité des Prin-
cipes d'Origène, mais n'en épouse pas aveuglément les thèses.
L'ouvrage révèle la vigueur métaphysique de Grégoire de Nysse.
Il écrivit également la Vie de Macrine, sa sœur, dont nous avons
déjà parlé.
Grégoire ne cache pas son esprit d'indépendance, ce qui ne
rendit pas toujours faciles les rapports avec le successeur de
son frère. Il faut de la vertu pour accepter d'être dépassé par un
subordonné ; elle manquait un peu au métropolitain. Ce qui
provoqua une mésentente.
Pendant tout ce temps, Grégoire demeura un orateur fêté.
L'enflure, la rhétorique de son éloquence, qui nous rebutent
aujourd'hui, firent son succès et les délices de Constantinople.
C'est là également qu'il rencontra une femme, des plus remar-
quables de ce temps, Olympias, à qui Jean Chrysostome adres-
sera une abondante correspondance. Là, il prononça à cette
époque de nombreuses oraisons funèbres, celle de la jeune prin-
cesse Pulchérie, dans laquelle il décrit la désolation de la cour;
elle a pu inspirer le thème que Bossuet a immortalisé. Il parle
à la mort de l'impératrice Flaccilla.
Puis son étoile doit s'effacer devant la jeune célébrité de Jean
Chrysostome, qui connaît son premier lustre. Peu à peu Grégoire
QUATRIÈME SIÈCLE 136
est oublié, relégué de l'actualité. Il en souffre, ce qui nous vaut
quelques remarques désabusées.
Dégagé des responsabilités, Grégoire se tourne vers la vie
intérieure. Il s'épure et se consacre à la théologie mystique.
Expérience et réflexion lui permettent d'affirmer en ce domaine
une maîtrise et une originalité incomparables. A cette époque
il écrit ses admirables ouvrages sur la Vie de Moise et le Can-
tique des Cantiques, auxquels il faut joindre son commentaire
du Pater et son traité sur les Béatitudes, chefs-d'œuvre de théo-
logie mystique. Reprenant sur un plan spirituel l'héritage monas-
tique de son frère, il apporte au monachisme la doctrine mystique
qui lui faisait défaut, surtout dans son livre De instituto chris-
tiano.
Grégoire est maintenant parvenu, comme il le dit lui-même,
à l'âge des « cheveux blancs ». Il décrit, à la suite d'Origène,
le cheminement de la vie spirituelle, dans les cadres de la Vie
de Moïse et du Cantique des cantiques, comme une marche
incessante, à travers des purifications successives, qui sont autant
d'ouvertures à des grâces nouvelles, jusqu'au dépouillement total.
Nous y trouvons les étapes de la vie spirituelle, la purification,
la nuée et la ténèbre, que reprendront tous les auteurs spirituels
du Moyen Age. Dans cette totale désappropriation, l'homme
s'ouvre à Dieu, dans l'extase du pur amour, où Dieu le reconnaît
pour ami, « ce qui est pour moi la perfection de la vie ». Ici
le penseur est doublé d'un mystique, la réflexion s'appuie sur
l'expérience. Les cris qui échappent à son âme annoncent sainte
Thérèse d'Avila.
En 394, Grégoire assista pour la dernière fois à un synode.
Il a dû mourir peu après, peut-êtr-e en 395. L'histoire a été
injuste à l'endroit de Grégoire de Nysse. Son nom a été sou-
vent lié à la querelle qui attaquait son maître Origène. Souvent
négligé, rarement estimé à sa juste valeur, Grégoire s'impose
comme un des esprits les plus vigoureux, à une époque riche
en théologiens.
Son portrait
Il est difficile de tracer le portrait de Grégoire si peu disert à
son propre sujet. Ses lettres elles-mêmes nous apprennent peu
sur l'homme. Tout au plus y découvrons-nous son indépen-
137 GRÉGOIRE DE NYSSE
dance d'esprit, quand il parle des pèlerinages. Il a le sens de
l'observation et ne connaît pas « ce minimum d'hypocrisie» qui
affecte les hommes de religion. Grégoire est d'une nature d'intro-
verti, secret, réservé. Il ne se livre pas, mais il peut lui arriver
de faire un éclat. Il est dénué de tout esprit politique, jusqu'à
la maladresse. Il n'a ni voulu ni pu s'affirmer du vivant de
son frère Basile. Livré à lui-même, maître de sa pensée et
libre aux encolures, il s'est montré à la hauteur de ses responsa-
bilités et de l'événement. Il atteint la pleine maturité de ses
ressources au moment où il s'est retiré de la scène, à l'heure
des dépouillements et de l'approfondissement spirituel, qui est
aussi l'heure de la plénitude et de l'engrangement. Tous les mira-
ges se sont évanouis, la voie escarpée est devant lui et le mène à
Dieu.
Basile et Grégoire de Nazianze l'éclipsaient. Il est de ces
hommes qui gagnent à être connus, qui ne se livrent pas au pre-
mier venant, mais que la fréquentation assidue révèle. Plus
qu'aucun autre Père, il a été taxé de platonisme, ce qui a jeté le
discrédit sur son œuvre. Il est vrai qu'il avait lu intégralement
les auteurs païens.
Il faut reconnaître son infériorité littéraire. Il ne s'est pas
frotté aux méthodes des universités comme ses deux émules.
Il est un autodidacte. C'est un self-made-man. Sa phrase est
lourde, surchargée, son style est sans couleur. Il n'est pas un
magicien du verbe. Il a subi l'influence de la sophistique, sa rhéto-
rique se montre esclave des recettes scolaires. Le style - et sur-
tout l'orateur - n'est pas l'homme. Il faut le chercher au-delà.
La grandeur de Grégoire est dans la puissance de sa pensée,
et dans la profondeur de son élaboration théologique, où il
surclasse Basile et le Nazianzène. Il est un des penseurs les
plus originaux de l'histoire de l'Eglise. Nul autre Père du
IV" siècle n'a utilisé dans la même mesure la philosophie pour
approfondir les mystères de la révélation. S'il a subi l'influence
de la pensée platonicienne, il sait s'en dégager quand il s'agit
d'exprimer l'originalité du message chrétien. Il compare la phi-
losophie païenne à la fille du pharaon qui est stérile. Il en est
de même de la philosophie, sans la lumière de la révélation :
1< Elle avorte avant de parvenir à la connaissance de
Dieu. » Il sait
QUATRIÈME SIÈCLE 138
que la vérité vient de la Bible. Son inspiration, comme celle
de son maître Origène, vient de la parole de Dieu.
Grégoire est, enfin, le père de la théologie mystique. Il est
vrai qu'il a puisé aux sources origéniennes, mais avec la liberté
d'un esprit autonome. Il occupe une place importante dans l'his-
toire de la spiritualité, qui de nos jours vient de lui être rendue.
Il relie Philon et Plotin à Denys l'Aréopagite et à Maxime le
Confesseur. Il a profondément influencé le monachisme oriental.
Le Moyen Age occidental qui commentait le pseudo-Denys ne
se doutait guère qu'il dépendait en ligne directe de Grégoire.
Voilà comment, sous un vêtement d'emprunt, l'évêque de Nysse
a fait son entrée en Occident.
ECRITS DE GREGOIRE DE NYSSE
Ecrits dogmatiques : 12 livres contre Eunomius ; Discours caté-
chétique ou Catéchèse de la foi (A paraître) ; Dialogue sur l'âme
et la résurrection. Œuvres exégétiques : La création de l'homme ;
La Vie de Moïse; le Cantique des cantiques; Les Béatitudes
(A paraître); la prière du Seigneur.
Éphrem
s0) clll) (t373)
140
Nous sommes tellement coutumiers de suivre l'expansion de
l'Evangile de l'Orient à l'Occident que nous finissons par la
trouver inéluctable. Nous oublions facilement le mouvement qui
conduisit l'évangélisation vers l'Extrême-Orient. Nous pourrions
même nous demander ce qu'il en serait advenu du christia-
nisme, s'il avait délibérément misé sur l'Inde ou la Chine loin-
taine!
L'évangélisation de la Perse
Du moins faut-il se rappeler que le christianisme s'est déve-
loppé d'Antioche vers la Syrie orientale. Au début du IV° siècle,
l'Eglise est solidement implantée dans la Mésopotamie sassanide.
Cruellement décimée, déportée vers Séleucie-Ctésiphon, l'Eglise
« perse » continua à se développer en deux tronçons, au sud et au
nord. Une partie de la population syrienne, au moment de
l'annexion perse, préféra, comme mainte communauté d'aujour-
d'hui mise en face de la même situation, s'expatrier pour se sous-
traire à l'autorité du nouveau maître.
Jacques de Nisibe gouvernait alors l'église de Nisibe. C'était
à la fois un ascète et un pasteur, qui alliait au jeûne la doctrine,
à la prière le travail apostolique. Il va exercer une influence
durable sur le jeune Ephrem. Jacques avait fondé à Nisibe
une école théologique, appelée souvent « l'école des Perses •·
Elle était à la fois un séminaire installé dans un monastère et
un centre d'études, sorte d'université catholique, où étaient ensei-
gnés l'écriture, la lecture, le chant et les Ecritures. La Bible,
lue, transcrite, traduite, chantée, était la base de l'enseigne-
ment.
Dans cette Mésopotamie sémitique, nous voyons apparaître
un type d'enseignement qui officialise la langue du pays, le
syriaque, la culture nationale, et représente un rejeton lointain
de la culture et de la littérature judéo-chrétiennes. La liturgie
syrienne a conservée le patrimoine de cette église jusqu'à nos
jours.
Ce qui nous frappe dans la littérature syriaque c'est la richesse
de son lyrisme et l'importance de la poésie. Quand les Syriens
traduisent les Grecs - et ils le font abondamment à cette
époque - ils les développent, les paraphrasent. Tout thème est
matière à variations inépuisables. L'âme latine, quand elle prie,
se surveille, la syrienne s'abandonne.
ÉPHRE M
141
Grâce aux traductions syriaques, nombre d'ouvrages grecs,
aujourd'hui perdus, nous sont conservés. L' « école des Perses
»,
re de Julien l'Apos tat,
fixée à Nisibe après le désastre militai
se transporta dans la ville d'Edesse. C'est là que le diacre
Ephrem lui donne un éclat incomparable.
Sa vie
La vie d'Ephrem nous est mal connue. Non point que nous
manquions de biographies, nous en avons même trop, rema-
niées, interpolées, au point qu'il est difficile de discerner le faux
des
du vrai. D'auta nt plus que les grands hommes qui étaient
de légend e et
saints devenaient infailliblement des personnages
utilisé e par les chrétie ns
des légendes. La panégyrique classique
pouvait se dispenser d'exactitude historique. Ici la fin semble
toujours justifier les moyens.
Ephrem est né vers 306. Il est donc contemporain d'Hilaire
,
et de Basile, mais aussi de l'empereur Constantin le Grand
à régner . Les parent s étaient chrétie ns.
qui, en 306, commence
.
Le jeune homme subit l'influence de l'évêque Jacques de Nisibe
vie érémit ique, Ephre m n'a séjourn é parmi les
S'il a mené la
vie
moines que de manière intermittente. Mais il resta toute sa
profon de
en rapport avec les ascètes d'Edesse, qui exercèrent une
influence sur lui.
L'évêque Jacques s'attacha le brillant Ephrem, l'ordonna diacre,
m
et lui confia la direction de l' « école des Perses». Ephre
ville passa sous la
ne quitta Nisibe qu'au moment où cette
domination perse. La légende veut que le jeune diacre ait assisté
e.
au concile de Nicée, puis ait rendu visite à Basile de Césaré
Les œuvres de saint Ephrem présen tent plus de difficu ltés encore
que sa biographie. Elles ne sont pour une part conservées qu'en
qui
traductions et n'ont jamais bénéficié d'une édition critique,
soulève des difficultés souven t inextricables . Sa poésie plus parti-
culièrement, utilisée par la liturgie, a subi le contrecoup de cette
une
utilisation publique. Ephrem fut copié, imité, amplifié, avec
ent difficile
insatiété qui nous surprend, et qui rend particulièrem
le travail de la critique.
Ascète sévère, le diacre vivait de pain, d'orge, et de légumes.
<< Son corps était desséché sur les
os, semblable à un tesson
d'argile. » Ephrem avait l'âme d'un mystique. Il la fit passer
QUATRIÈME SIÈCLE 142
dans sa poésie qu'il construisit sur le syllabisme et le parallé-
lisme. Il aima l'image éclatante, les couleurs vives, le lyrisme
inépuisable de ses poèmes, qui lasse nos esprits impatients, a
médusé son pays.
La production littéraire d'Ephrem n'était pas totalement gra-
tuite. Il avait à cœur de neutraliser l'influence des hérétiques
Marcion, Bardesane, Manès, père du manichéisme, qui ensei-
gnaient un syncrétisme religieux influencé par le mazdéisme ira-
nien. Bardesane avait composé des hymnes, qui étaient des ins-
tructions versifiées avec refrain. Ephrem fit de même et composa
des Memré, poèmes destinés à être récités et des Madrasché,
hymnes pour être chantées. Par là il exerça une influence durable
sur la liturgie orientale.
Un biographe nous raconte de manière charmante et vrai-
semblable la pédagogie religieuse du diacre. << Lorsque saint
Ephrem vit le goût des habitants d'Edesse pour les chants, il
institua la contrepartie des jeux et des danses des jeunes gens.
Il établit des chœurs de religieuses, auxquels il fit apprendre
les hymnes divisées en strophes, avec des refrains. Il mit dans
ces hymnes des pensées délicates et des instructions spirituelles
sur la Nativité, la Passion la Résurrection, et !'Ascension, ainsi
que sur les confesseurs, la pénitence et les défunts. Les vierges
se réunissaient le dimanche, aux grandes fêtes, et aux commé-
moraisons des martyrs : et lui, comme un père, se tenait au milieu
d'elles et les accompagnait à la harpe. Il les divisa en chœurs
pour des chants alternés, et leur enseigna les différents airs musi-
caux, de sorte que toute la ville se réunit autour de lui, et
que les adversaires furent couverts de honte et disparurent. »
Memré et Madrasché sont, en principe, les uns narratifs, les
autres didactiques. Il arrive que le diacre-poète, avec un lyrisme
tout oriental, donne à ces poèmes une forme dramatique. Il met
en scène un personnage, lui donne la parole, fait dialoguer
diverses personnes, ce qui prélude au mystère liturgique du Moyen
Age. Le discours qui s'établit entre l'auditoire et lui, quand il
décrit la scène du jugement dernier, l'inquiétude des questions,
l'effrayante précision des réponses ont été cités par Vincent de
Beauvais au xm• siècle et furent saus doute connus de Dante.
143
Ses œuvres
Il nous reste d'Ephrem des commentaires de l'Ecriture, des
sermons sur la foi, sur le paradis. Nous y retrouvons les thèses
chères à la théologie syrienne : la maternité virginale de Marie,
un
l'importance de la virginité, l'Eglise et la foi décrites comme
comm ente l'Ecrit ure, qu'il polém ise ou
retour au paradis. Qu'il
toujou rs dans la Bible. Les hymne s à
prêche, Ephrem puise
mmen t des paraph rases de citatio ns bibliqu es
Marie sont fréque
comme Ave Maria, Benedicta tu in mulieribus.
Il aime à développer les thèmes de la foi et de la vie intérieure.
t
Il voit l'image de l'intériorité dans les trois rois qui adoren
en silence. A la foi il joint la charité et l'oraiso n. Il chante
avec ferveur la prière intérieure : Comme la vierge, elle ne doit
son
pas quitter sa demeure. « Le silence et la paix veillent sur
seuil. »
La prière est un miroir devant ta face.
Que soient cernées, Seigneur, ta beauté et ta splendeur.
Que n'y ait point accès le Malin,
de peur qu'il ne laisse son empreinte et sa souillure.
Le miroir capte l'image de qui s'y profile :
Que nos pensées n'envahissent point notre prière !
Puissent les mouvements de ton visage s'y imprimer
et que le miroir cerne ta Beauté!
La prière va de pair avec la pénitence, qui pour Ephrem est
une attitude de vie. Il la compare aux refuges où s'abritaient
les Juifs de l'Ancien Testament, mais, à leur différence, le chré-
ent
tien doit y demeurer sans cesse. La perspective du jugem
doit aviver ce sentiment : « Représentons-nous, Seigneur, par-
venus à ta porte, et que sur le seuil paraisse notre péni-
tence! »
Mais ici les interpolateurs s'en sont donné à cœur joie. Ils ont
fait
changé la pénitence en terreur. Un certain masochisme se
péniten ce
jour dans une spiritualité de décadence. Quand la
appelle Croqu e-
ne s'alimente plus aux sources de la foi, elle
nes la ressou rce
mitaine. C'est encore dans les temps moder
des prédicants de bas étage. La psychanalyse aurait ici un terrain
QUATRIÈME SIÈCLE 144
de féconde recherche. Le critique se demande quel texte est
interpolé, le psychologue en recherche le pourquoi.
La prolifération des traductions et des falsifications montre
l'action profonde exercée par le diacre Ephrem. On ne prête
qu'aux riches. Mais les interpolateurs n'ont pas vraiment enrichi
le patrimoine éphrémien. Jérôme raconte que le prestige
d'Ephrem fut tel que ses œuvres furent lues publiquement dans
certaines églises, après !'Ecriture. Les traductions grecques, latines,
arméniennes, géorgiennes, slaves, arabes, syro-palestiniennes
dessinent la progression géographique de son influence. Celle-ci
demeura vivace au Moyen Age.
L'immense production théologique et lyrique d'Ephrem le fit
surnommer cc la lyre du Saint-Esprit». Son influence sur la litur-
gie byzantine et sur la liturgie syriaque dure encore.
PRINCIPAUX ECRITS
Nombreux commentaires des livres bibliques. Traités, discours
et hymnes pour la plupart en vers. Des sermons : Trois sur la
foi, sur Notre Seigneur; 56 madrachè (poèmes didactiques),
contre les hérésies ; 15 hymnes sur le paradis ; 77 Carmina Nisi-
bena.
Cyrille de Jérusalem
6l -tÈ, / G U et 386)
146
Sur l'emplacement de la Jérusalem juive, les Romains avaient
construit une nouvelle ville, Aelia Capitolina. Le Temple avait
cédé la place au Capitole, consacré aux trois divinités de Rome,
Jupiter, Junon et Minerve, dont les traces sont encore visibles
aujourd'hui. Sur l'emplacement où les chrétiens localisaient la
crucifixion et l'ensevelissement de Jésus, s'éleva le temple de
Vénus. En dépit de ces transformations, les chrétiens conti-
nuaient à vivre et à se réunir à l'église où le Seigneur avait
célébré la dernière cène, groupés autour de leurs évêques Nar-
cisse, Alexandre et leurs successeurs. Eusèbe, l'évêque de Césarée,
dont le siège, situé entre Jaffa et Haïffa, n'était pas loin des
lieux, a consacré une série d'ouvrages à la géographie biblique.
Il nous raconte également les épreuves de la communauté, pen-
dant la persécution de Dioclétien, dans les Martyrs de Pales-
tine.
Sa vie
Les choses changèrent avec l'édit de Milan, en 313. Cette
année même, naquit, vraisemblablement à Jérusalem ou dans
les environs de la ville, Cyrille qui devait illustrer le siège. Il
avait douze ans au moment où se réunit le concile de Nicée.
Nous savons peu de chose de sa famille, de son éducation. Il
dut recevoir une bonne formation scolaire dont témoigne son
art oratoire. S'il est un improvisateur aisé, il sait, quand il y a
lieu, soigner son style. Faute de génie, il avait du talent.
Les Menées de la liturgie byzantine le décrivent, on ne sait
sur la foi de quelle tradition : taille moyenne, teint pâle, longs
cheveux, nez un peu camard, visage carré, sourcils qui conti-
nuent en ligne droite, barbe blanche, épaisse sur les joues,
divisée en deux au menton, « de tout point semblable par son
genre à un paysan >). S'il est vrai qu'il avait une certaine rus-
ticité d'allure, son esprit et sa parole séduiront l'auditoire de
Tarse, qui passait pour une ville lettrée et exigeante. Son œuvre,
mieux que cette description peut-être fantaisiste, permettra de
camper son portrait.
Au temps de Constantin, Macaire était évêque de Jérusalem.
Il avait assisté au concile de Nicée et entrepris, avec l'autori-
sation de l'empereur, les premières fouilles, qui permirent de
mettre à jour le saint sépulcre. L'empereur informé fit élever
147 CYRILLE DE JÉRUSALEM
sur le calvaire une immense basilique, précédée d'un vestibule.
En arrière, une grande cour carrée, ornée de portiques, conser-
vait dans un édifice spécial une relique de la Croix. A l'ouest,
le saint tombeau était conservé dans une rotonde, l'église de
la Résurrection (Anastasis). C'est là que Cyrille prononça ses
fameuses catéchèses. Aelia redevenait Jérusalem.
Macaire fut remplacé par Maxime. C'était un vieux lutteur
que l'empereur Maximin Daïa avait envoyé aux mines. Il en
était rentré borgne et boiteux. Une vieille rivalité opposait le
siège de Jérusalem à celui du métropolitain de Césarée. Les
deux titulaires étaient rarement du même avis. A la fin de sa
vie, Maxime était totalement dévoué à Athanase et lui fit fête
à son retour d'Occident. Ce qui n'était pas du goût d' Acace,
son métropolitain.
Parmi le clergé de la ville, un prêtre se distinguait. C'était
Cyrille. Il jouissait d'une grande réputation d'éloquence. Simple
prêtre, il avait remplacé l'évêque, au cours du carême, pour
préparer les catéchumènes au baptême. Ces catéchèses, qui heu-
reusement nous ont été conservées, accréditèrent son renom.
Vers 350, à la mort de Maxime, Cyrille fut régulièrement installé
sur le siège de Jérusalem, avec le consentement du métropo-
litain.
L'année suivante, le 7 mai 351, un phénomène lumineux appa-
rut sur l'horizon de Jérusalem et chacun y reconnut une croix.
Cyrille s'empressa de raconter l'événement à l'empereur. Le
prodige semblait de bon augure pour le nouvel évêque.
Les conflits commencèrent rapidement entre Cyrille et le métro-
politain Acace de Césarée, apparemment sur une question de
préséance, mal déterminée par le concile de Nicée, qui visi-
blement n'avait pas voulu trancher la qu,estion. D'après l'his-
torien Sozomène, Cyrille ne devait pas être un suffragant
commode. Il arguait du caractère apostolique de son siège pour
échapper à l'autorité d'Acace. Ce dernier reprochait à Cyrille
d'avoir vendu des objets sacrés, en temps de famine, pour sub-
venir aux besoins des fidèles. On avait vu au théâtre une actrice
revêtue d'une étoffe offerte par Constantin à Macaire. Le reproche
avait tout du procès de tendance.
QUATRIÈME SIÈCLE 148
L'exil
En réalité Acace pactisait avec les ariens. Il était fort bien en
cour. Il en profita pour réunir un synode et déposer Cyrille.
Celui-ci n'était pas homme à se laisser faire. Il protesta contre
ce qu'il estima une décision injuste, et fit appel. Acace vint
en personne avec une escouade militaire, chassa l'évêque de
son siège et manu militari y installa un évêque arien (357).
Cyrille est exilé au même moment que son collègue Hilaire de
Poitiers.
L'évêque de Jérusalem se réfugie d'abord à Antioche, puis à
Tarse. L'évêque de cette dernière ville, Sylvain, bien qu'ariani-
sant, lui fit bon accueil et lui permit d'exercer ses fonctions
épiscopales et de prêcher. Ses prédications y furent fort appré-
ciées.
Le concile de Séleucie réhabilita Cyrille, mais quelques mois
plus tard celui de Constantinople présidé par Acace en per-
sonne le déposa de nouveau. Cyrille profita des mesures prises
par l'empereur Julien pour rentrer comme Athanase dans sa
ville épiscopale, en 362. Il n'était pas au bout de ses peines. Il
fut expulsé de nouveau par l'empereur Valens, ce qui prouve
suffisamment qu'il était considéré comme un adversaire déclaré
de l'arianisme. Il ne retrouva son siège qu'en 378. Son exil avait
duré onze ans. Le concile de Constantinople, en 381, auquel il
participa, le reconnut solennellement comme évêque légitime.
Vaillamment il avait enduré la persécution pour la cause de la
foi.
A son retour, l'évêque dut réparer les désastres que les divi-
sions et les déchirements avaient accumulés. Le rapport que
Grégoire de Nysse nous a laissé sur la Jérusalem de cette époque
est particulièrement sombre. « Il n'y a maintenant, écrit-il en
378, aucune sorte d'impureté qui n'y paraisse avec impudence.
Perversités, adultères, vols, idolâtries, empoisonnements, calom-
nies, meurtres, bref, tous les genres de désordres y sont ins-
tallés à demeure. »
La ville était divisée entre ariens et anti-ariens. Cyrille lui-
même était discuté. Des années plus tard, Jérôme colportera
encore des cancans qui circulaient sur le compte de l'évêque,
parmi les colonies monastiques. On lui reprochait ses accoin-
149 CYRILLE DE JÉRUSALEM
tances avec les semi-ariens, alors que le concile de Constanti-
nople, non suspect de complicité arienne, affirme du Œ très véné-
rable et très pieux Cyrille ,,, qu'il avait « beaucoup lutté contre
les ariens ».
La vérité était sans doute que Cyrille était un esprit modéré et
modérateur, tout comme Hilaire, et que son amour de l'ortho-
doxie ne lui avait pas fait oublier comme à certains « ùltras ,,
les lois de la charité et le souci de l'unité. Ceux qui hurlent
le plus fort ne sont pas toujours ceux qui dans l'épreuve ont été
les plus purs, ni les plus courageux.
Cyrille passe les dernières années de sa vie à rétablir l'unité et
la paix et à cicatriser les blessures des années douloureuses.
Son souci permanent est l'unité dans la foi. « L'erreur, aimait-il
à redire, a des formes multiples, mais la vérité n'a qu'un seul
visage. ,, Il meurt le 18 mars 386. Sur trente-huit ans d'épis-
copat l'évêque de Jérusalem en avait passé seize en exil. Léon XIII
l'a proclamé docteur de l'Eglise universelle en 1893.
L'évêque de Jérusalem s'est vu intimement mêlé à la lutte
anti-arienne. Les circonstances plus que le tempérament ont
fait de lui un lutteur. Il ne semble pas avoir eu une nature bel-
liqueuse, mais la lutte avec Acace le pousse à la violence et
rend âpre cet homme pacifique. La défense de la foi plus que
les questions de préséance inspire cette dureté. Son caractère
apparaît plus ferme que souple, plus rugueux que tendre. Cette
virilité se manifeste tout au long de sa prédication. Il y souffle
un vent de grand large, de haute mer : la foi qui a forgé l'Eglise
des apôtres et des martyrs.
Le catéchiste
C'est le catéchiste qui nous est le mieux connu, par les 24 caté-
chèses qui exposent les vérités de la foi, puis la doctrine des
trois sacrements de l'initiation chrétienne : le baptême, la confir-
mation et l'eucharistie. Nous tenons là un modèle de ce que pou-
vait être l'enseignement religieux au IV" siècle. Les instructions
de Cyrille nous renseignent également sur la liturgie de Jérusalem,
à la même époque.
Les 24 catéchèses ont été prononcées pour la plupart dans la
basilique du Saint Sépulcre, quelques-unes dans la rotonde de
l'Anastasis. L'authenticité des cinq dernières, appelées mystago-
QUATRIÈME SIÈCLE 150
gigues parce qu'elles sont une introduction aux saints mystères
(baptême, confirmation, eucharistie), a été mise en doute. Les
difficultés sont sérieuses mais n'ont pas convaincu tous les his-
toriens.
Les instructions commençaient le premier dimanche du carême
et se poursuivaient tous les jours, samedi et dimanche exceptés,
jusqu'au baptême. On y expliquait !'Ecriture Sainte, l'histoire
du salut dans ses principales articulations, puis le Symbole des
apôtres. Dans la nuit pascale, les catéchumènes recevaient le
baptême, la confirmation, l'eucharistie. Au cours de la semaine
pascale, leur instruction s'achevait par l'explication des rites de
l'initiation chrétienne (catéchèse mystagogique).
Cyrille consacre ses premières prédications à la conversion. Il
s'agit d'abord de faire comprendre aux candidats le change-
ment de vie et de mœurs, le bouleversement que représente leur
option chrétienne. Comme dans la Didachè, le premier caté-
chisme chrétien, l'accent est mis sur le caractère moral et exis-
tentiel de la conversion.
Les quatorze catéchèses suivantes commentent le symbole de
la foi, à frappe nettement trinitaire. Cyrille ne se contente pas
d'énoncer les affirmations théologiques au sujet du Père, du Fils,
de !'Esprit-Saint, mais il montre admirablement le prolonge-
ment concret de cette doctrine dans la vie du chrétien. Le Père
nous introduit dans le mystère de Dieu et dans celui qui fait
de nous ses fils et ses filles. Le Christ est « notre Sauveur sous
des formes variées, selon les besoins de chacun ». Il est tout à tous,
tout en restant lui-même ce qu'il est. « L'Esprit nous introduit
dans le mystère de l'Eglise qu'il sanctifie et défend. >i Il trans-
forme la vie du croyant. « Imaginez quelqu'un qui vit dans
l'obscurité ; si, d'aventure, il voit soudain le soleil, son regard
est illuminé et, ce qu'il n'apercevait pas, il l'aperçoit clairement.
Il en est de même pour celui qui a été jugé digne de recevoir le
Saint-Esprit, il a l'âme illuminée ; il voit au-dessus de l'homme
des choses jusque-là ignorées » (Cat. 16, 16).
La catéchèse des cinq dernières instructions développe la doc-
trine des sacrements de l'initiation chrétienne en expliquant les
rites, qui sont une leçon de choses pour découvrir leur signifi-
cation. L'eau exprime la puissance de destruction et de vie.
L'évêque rattache chaque sacrement aux événements et aux figures
151 CYRILLE DE JÉRUSALEM
de l'Ancien Testament, ce qui était le but de toute catéchèse au
IV" siècle.
Caractéristiques
Le style de Cyrille est clair, direct. Une certaine bonhomie,
une familiarité de ton conviennent à cette catéchèse élémentaire.
Parfois le ton s'élève, le style est plus soigné et Cyrille fait
preuve d'un art oratoire exercé. D'ordinair e son ambition se
limite à faire comprendre les vérités de la foi à des intelligences
communes. Il recourt à l'image, à la comparaison. « N'attends
pas d'être aveugle pour recourir au médecin. » Et ailleurs : « Que
votre âme soit forgée, que la dureté de l'incroyance soit battue
au marteau, que tombent les scories, que demeure ce qui est
pur, que tombe la rouille, que reste l'airain » (2, 15).
Ailleurs il rapproche la fête de Pâques de la naissance du
printemps pour expliquer aux candidats au baptême la nouvelle
naissance. « C'est en cette saison que l'homme fut créé, qu'il
désobéit et fut chassé du paradis ; dans la même saison aussi il
a trouvé la foi, et par l'obéissance est rentré au paradis. Le salut
s'est donc réalisé à la même saison que la chute, quand parurent
les fleurs et que vint le moment de tailler la vigne » (15,10).
L'évêque de Jérusalem connaît l'homme et ne s'étonne pas de
ses limites ou de ses faiblesses. Il sait que les motifs de conver-
sion sont parfois imparfaits. Tel vient demander le baptême
pour faire plaisir à sa femme ou à son ami. Peu importe, rigou-
reux pour défendre l'orthodoxie, Cyrille est compréhensif pour
l'homme. « Je t'accepte, toi qui es venu avec un motif sans valeur,
tu es destiné au salut, j'en ai bon espoir. Peut-être ne savais-tu
pas où tu venais et quels filets te prendraient. Tu te trouves
dans les filets de l'Eglise. Laisse-toi prendre vivant, ne cherche pas
à t'enfuir. C'est Jésus qui te prend à l'hameçon, non pour ta mort,
mais pour te donner la vie, au-delà de ta mort. Il te fait mourir
et ressusciter. En effet tu as entendu l'apôtre dire : Morts au
péché mais vivants pour la justice. Meurs à tes péchés et vis
pour la justice ; vis dès aujourd'hu i » (1, 5). Enseignement vigou-
reux, concret, toujours proche de !'Ecriture, qu'il cite de source.
La catéchèse de Cyrille présente un bel équilibre. Il ne tombe
point dans les exagérations si fréquentes à l'époque, contre le
mariage, la chair, qui déparent certaines homélies de Jean
QUATRIÈME SIÈCLE 152
Chrysostome. Il ne vitupère pas le corps, mais préfère y voir la
merveille de la création. Tout cet enseignement respire un opti-
misme de bon aloi. Cyrille n'est pas seulement un fin obser-
vateur, son exposé s'élève jusqu'à la poésie, lorsqu'il chante les
fleurs et le printemps.
Cyrille est profondément nourri des saintes Ecritures, qu'il
a longuement méditées, pendant les veilles de sa solitude volon-
taire, à laquelle il fait allusion. La citation biblique affleure
comme naturellement. • Que faut-il donc faire ? Quels sont les
fruits de la conversion ? Que celui qui a deux vêtements en donne
un à celui qui n'en a pas» (4,8).
Nous regrettons de n'avoir rien conservé de la prédication de
Cyrille, après le retour définitif à Jérusalem. Les années ont
dû mûrir le catéchète. Il avait eu l'occasion de confesser la
foi qu'il exposait aux catéchumènes et de souffrir persécution
pour elle. Sa foi a été affermie, son esprit s'est assoupli. L'expé-
rience lui apprit que la vérité sans la charité était borgne.
La catéchèse de Cyrille garde aujourd'hui toute sa valeur. Elle
demeure un modèle pour qui veut prendre au sérieux « l'aggior-
namento» de la liturgie, en puisant la doctrine à sa source, jusqu'à
faire de la vie chrétienne une conversion continue.
Jean Chrysostome
, /G/ 'U <t 407)
154
Un moine sur le siège de Constantinople : le drame de Jean,
surnommé Bouche d'or ou Chrysostome, réside dans ce para-
doxe. S'il n'avait pas revêtu cette dignité enviée et redoutable,
il eût été un ascète, un directeur de conscience, un prédicateur
contagieux. La sainteté ne lui donna pas le sens politique, elle
le rendit intransigeant et l'empêcha de jamais composer avec
le pouvoir, d'utiliser des armes que Cyrille d'Alexandrie saura
manier. Mais ce dernier était égyptien. Jean avait la pureté
monolithique qui le désignait à l'animosité des habiles, à la per-
sécution des politiques. Il en fit le jeu. Il meurt d'avoir servi avec
l'intransigeance des purs. C'est un personnage d'Anouilh. Sur
une scène antique il eût été Antigone, dans l'Eglise, il est un
confesseur.
Sa vie
Jean est un enfant de grande ville. Il est né dans la cité cosmo-
polite d'Antioche, la troisième de l'empire, sur les bords de
l'Oronte. Il a grandi dans la foule bigarrée des grandes agglo-
mérations, suffisamment préservé pour n'y point ternir son âme,
assez mêlé au peuple pour le connaître, l'aimer, établir un contact
spontané avec lui.
Sa famille était cultivée et avait « du bien au soleil ». Le père
de Jean, officier supérieur, était mort jeune. L'enfant fut élevé
par sa mère, femme admirable qui, à vingt ans, sacrifie sa jeu-
nesse, renonce à de nouvelles noces pour se consacrer à son fils.
Elle exerça une influence sur lui. Elle provoqua un jour la
réflexion d'un rhéteur, sans doute Libanios : « Ah ! quelles
femmes on trouve chez les chrétiens ! »
Jean n'attend pas d'avoir jeté sa gourme pour recevoir le bap-
tême, mais le reçut vers l'âge de dix-huit ans, date décisive, qu'il
évoquera plus tard dans un sermon à de jeunes baptisés. Il vient
comme naturellement à l'Evangile, sans crise, par la force de sa
foi, qui s'ouvre à Dieu. En lui nul tiraillement entre Platon et
Jésus. Si sa culture est grecque, son âme est chrétienne. Pour le
fond des choses, il n'est pas un Père de l'Eglise qui soit moins
attaché à l'hellénisme.
Ses études de culture générale, de rhétorique et de philosophie
terminées, où il fut le brillant élève de Libanios, il s'installa
en ville, mais rapidement renonça à une carrière qui s'annon-
155 JEAN CHRYSOSTOME
çait brillante pour recevoir les ordres mineurs. Il voulut partir
au désert. Mais sa mère, qui avait tout sacrifié, l'en empêcha. Il
fuit donc l'agitation d'Antioche, s'établit hors des portes, afin
de trouver la paix. Il se consacre à l'ascèse et à l'étude biblique.
Antioche était un centre théologique de grande réputation.
Jean apprend de Diodore de Tarse, le maître incontesté de
l'époque, l'exégèse biblique, sensible au sens littéral du texte
sacré. Jean se défiait autant des spéculations allégoriques que
des controvers-es théologiques. Il cherche dans l'Evangile la voie
et l'appel du Christ. L'Evangile de Matthieu lui est particuliè-
rement cher. Il voue à saint Paul une admiration qui lui fait
relire ses épîtres sans cesse. C'est là sans doute qu'il puise le
sens missionnaire qui l'arrachera à la solitude.
Chrysostome finit par gagner la montagne pour vivre, parmi les
moines, une vie austère de jeûnes, de veilles, qui compromirent
définitivement sa santé. Il y cherchait la paix intérieure et le
stimulant de communautés ferventes. A cette époque remontent
plusieurs écrits ascétiques, comme le traité Contre les adversaires
de la vie monastique.
Jean est désormais aguerri pour affronter l'action mission-
naire. L'amour des autres plus que sa santé délabrée le font
revenir à Antioche, où le vieil évêque Mélèce l'ordonne diacre,
en 380/381. Il écrit alors le traité du Sacerdoce, qui a connu
un succès extraordinaire jusqu'à nos jours. C'est un chef-d'œuvre
par l'élégance attique de son style. Il avait à cette époque environ
trente-quatre ans. Cinq ans plus tard, il est ordonné prêtre. Il
se consacre à la prédication, suppléant l'évêque peu doué pour
la parole. Ce fut la période la plus heureuse de son existence, celle
qui répondait le plus exactement à ses goûts et à ses dons.
Devenu prêtre, il prêche
Pendant douze ans, il prêche à temps et à contretemps, sou-
cieux d'extirper les mœurs du paganisme, de réfréner les vieilles
passions pour le cirque et le théâtre et pour les anciennes fêtes
païennes. « Un seul homme suffit, avait-il soin de dire, s'il est
enflammé de zèle, pour réformer tout un peuple. »
Il avait affaire à forte partie. Il lui fallut dénoncer les abus :
les fautes des clercs, la cohabitation avec des vierges consacrées
à Dieu, défendre les pauvres et dénoncer les injustices sociales.
QUATRIÈME SIÈCLE 156
Il déploie de plus une intense activité littéraire, en rédigeant les
exposés qui lui sont commandés, en répondant à tous ceux qui
lui demandent conseil. Il écrit un traité pour consoler une jeune
veuve. Le thème et l'importance de la souffrance revient en plu-
sieurs autres ouvrages.
Avec prédilection, il se consacre à la prédication. Il lui arrive
de prêcher journellement, si le peuple a faim de l'entendre.
« La prédication me guérit. Dès que j'ouvre la bouche pour vous
parler, toute fatigue a disparu. » Il lui arrive de parler de ques-
tions controversées. De préférence il explique !'Ecriture et
l'applique à la vie quotidienne.
La plupart de ses homélies commentent l'Ancien et le Nou-
veau Testament. Comme Basile, il a expliqué la Genèse. Il
commente Isaïe et les Psaumes. Il prêche le plus volontiers sur
l'Evangile. Il a longuement commenté celui de Matthieu et de
Jean. Saint Paul est son auteur préféré, il se sent en affinité
avec lui. On l'a surnommé le nouveau Paul. Il raconte lui-même
qu'il relit ses épîtres jusqu'à deux fois par semaine, alors que
« beaucoup ignorent jusqu'au nombre de ses épîtres». Cette
remarque n'a rien perdu de son actualité, hélas ! Son commentaire
sur l'épître aux Romains est son chef-d'œuvre.
Il nous reste une série de catéchèses baptismales, qui prépa-
raient les catéchumènes au baptême. Les dernières ont été retrou-
vées en 1955, par le P. Wenger, au mont Athos. Il faut y ajouter
les sermons pour les fêtes liturgiques. Le plus grand nombre de
ces prédications remonte à l'époque antiochienne.
La langue est pure, le style vivant, les images abondantes. Ses
introductions sont particulièrement longues. Les digressions qui
devaient faire la joie des Antiochiens nous lassent parfois. Cer-
tains sermons ont duré deux heures d'horloge.
Jean Chrysostome est un orateur-né. Il connaît le trait pitto-
resque, il manie le sarcasme, les jeux de mots (qui plus tard lui
coûteront cher), l'apostrophe directe, franche, passionnée. Ce
prédicateur est doublé d'un moraliste, qui analyse les secrets
du cœur avec pénétration et une exquise psychologie. Les tableaux
qui dessinent des caractères et surtout vilipendent les vices sont
d'un réalisme implacable. Il décrit l'homme en colère qui tape
du pied, le réveil du noceur qui ne cesse de bâiller, la dame
coquette, qui étale sa toilette à l'église. Le public admire la
justesse de son analyse et manifeste. Chez d'autres une ironie
JEAN CHRYSOSTOME
157
e d'Antioche
aussi percutante eût éloigné les fidèles. Le peupl
que pour corrig er et pour convertir.
sait que Jean ne tance
par son zèle et par son cœur, et le petit peuple
Il n'est porté que
prendre la
sent qu'il est aimé. Il lui arrive maintes fois de
qui meur ent de
défense des pauvres et des malheureux, de ceux
scand ale de la
faim et de soif. Il n'a jamais pactisé avec le
les yeux des pauvr es.
richesse et du luxe qui s'étalaient sous
cesse. Il consa cre une
Aussi la question sociale revient-elle sans
n sur la mon-
série de prédications à l'exemple de Job, au sermo
tagne, à l'idéal de la communaut é apost oliqu e.
e les fléaux
Avec véhémence Jean Bouche d'or s'est élevé contr
ité. Il a rappe lé la dignit é de l'homme
sociaux, le luxe et la cupid
limite s de la propr iété. Ses parol es sont
fut-il pauvre et les
et le Christ
cinglantes : « Des mulets promènent des fortunes,
t dans le
meurt de faim devant ta porte. » Il montre le Chris
moi-m ême;
pauvre et lui fait dire : « Je pourrais me nourrir
main devan t ta
mais je préfère errer en mendiant, tendre la
amou r pour toi que
porte, pour être nourri par toi. C'est par -
l'escla vage et son aliéna
j'agis de la sorte. » Il s'élève contre
horrib le mais il faut que je
tion. « Ce que je vais vous dire est
es. Libé-
vous le dise. Mettez Dieu au même rang que vos esclav
néces sité, des prison s, de la nudité.
rez le Christ de la faim de la
Ah ! vous frémissez. »
joies et les
Jean partage la vie du peuple ; il en connaît les
d'Homélies
angoisses. Il le prouve en prêchant la célèbre série
moment où
sur les statues, un de ses sommets oratoires, au
rsa les statues
le peuple, sans doute débordé par la pègre, renve
exactions du
de la famille impériale, pour protester contre les
en appro uver les
régime. Jean en profite pour exhorter, sans
ni sa symp athie.
débordements. Il ne lui ménage ni son soutien
Evêque de Constantinople
d'Antioche,
La réputation de Jean s'était répandue bien au-delà
le de l'emp ire. Huma ineme nt elle va
jusqu'à la nouvelle capita
son malhe ur. L'éloq uence et la sainte té ne
causer sa promotion et
suffisent pas pour réussir à Constantinople.
cre Nec-
En 397, l'évêque de la capitale, le fastueux et médio
t de mou-
taire, qui avait succédé à Grégoire de Nazianze, venai
t Arcad ius, fit
rir. Eutrope, ministre tout-puissant de l'insignifian
QUATRIÈME SIÈCLE 158
désigner Jean pour succéder à Nectaire. Il fallut user d'un sub-
terfuge pour amener le prêtre d'Antioche à Constantinople et lui
arracher son consentement. L'historien Sozomène affirme que
Chrysostome fut enlevé par surprise.
Du jour au lendemain, le prédicateur populaire d'Antioche est
hissé au poste le plus recherché de l'Empire ; il est évêque de
la capitale, premier siège de l'Orient, orateur de la cour et de
l'empereur. Peut-être avait-on choisi l'orateur, c'est le moine et
le pasteur qui se révèlent. L'épreuve de Jean allait commencer
pour ne s'achever qu'avec la solitude de l'exil.
Jean n'était pas le personnage de l'emploi. Il n'était ni diplo-
mate ni mondain. Ses adversaires lui reprochent d'être auto-
ritaire, cassant. Lui-même reconnaît dans le Traité sur le sacer-
doce qu'il était porté à la vaine gloire, accessible à l'envie, enclin
à la colère. Il est certain qu'il n'était pas commode. Il a la vio-
lence des doux, débordés par les événements, exaspérés par les
résistances. Jean est réformateur par rigueur et par tempérament.
II savait employer « la manière forte » quand la réforme l'impose.
Peut-être les responsabilités le portèrent-elles à l'âpreté et à la
raideur.
Jean commence la réforme par lui-même. Il débarrasse la mai-
son épiscopale du luxe amoncelé par son prédécesseur. Il mange
seul et mène, au dire de Palladius, << une vie de cyclope ». Finies
les réceptions somptueuses. Il réforme clercs et moines, institue
des hôpitaux et des maisons d'accueil. Il entreprend l'évangé-
lisation des campagnes et s'efforce de ramener à l'orthodoxie des
Goths qui étaient nombreux dans la région. Il combat les sectes
hérétiques, Novatiens et Ariens, avec une vigueur quelque peu
rude, soutenu par le bras séculier. Compréhensif pour les hommes,
il était intransigeant et même dur pour l'hérésie. Nous sommes
plus gênés encore par son attitude et son intolérance vis-à-vis des
Juifs. Jean est antisémite à cause de la persistance de commu-
nautés judéo-chrétiennes, en Syrie. Il polémique souvent contre
eux dans sa prédication, toujours avec une violence qui va jus-
qu'à l'injustice.
A Constantinople comme à Antioche, il continue à prêcher,
en certaines périodes jusqu'à deux fois la semaine. Il s'adapte
au public nouveau. Son style est moins familier, plus soigné.
Devant la résistance qu'il rencontre, il se durcit, il s'obstine.
Il polémique contre les divertissements publics et le luxe des
159 JEAN CHRYSOSTOME
classes dirigeantes, irritant les milieux influents. Ses exigences
morales indisposent évêques et clercs, qui intriguent contre
l'incommode moine. L'efficacité de son action - comme le succès
des complots - dépendait en dernier ressort de l'attitude de la
cour impériale. L'empereur était falot, sa femme, Eudoxie, toute-
puissante.
Les difficultés commencèrent quand l'évêque résista à l'auto-
ritaire Eutrope, qui voulait supprimer le droit d'asile, hérité
des temples païens. Disgracié, Eutrope se réclama lui-même du
droit des églises qu'il avait aboli. Ce fut l'occasion pour Chrysos-
tome du plus brillant succès oratoire. Constantinople entendit
à nouveau les accents et l'éloquence de Démosthène. Il commenta
la vanité de toute grandeur humaine, vanité des vanités et tourt
est vanité dans un discours qui demeure un sommet de l'élo-
quence : <c C'était le songe d'une nuit, et tout s'est évanoui avec
le jour. C'étaient les fleurs du printemps. Le printemps a passé,
toutes sont fanées. »
L'opposition au réformateur commença par les dames de la
cour, qui influencèrent l'impératrice. Il leur était facile de trouver
des complicités à Constantinople et en Egypte.
En 402, le patriarche d'Alexandrie dut se justifier à Constan-
tinople ; Théophile habilement renversa la situation et d'accusé
se fit accusateur. Il convoqua « le synode du chêne », qui déposa
Jean Chrysostome. L'empereur eut la faiblesse de signer et
l'évêque fut conduit en exil. L'épreuve fut de courte durée. Le
mécontentement, - une catastrophe, tremblement de terre ou
fausse couche de l'impératrice - firent revenir l'impératrice sur
la décision. Ce qui illustre les procédés arbitraires de l'Eglise
d'Empire.
La trêve fut de courte durée. Des réjouissances à caractère
païen, à l'occasion de l'érection d'une statue à l'empereur, furent
vivement blâmées par l'évêque, sans doute exaspéré et aigri.
Eudoxie se débarrassa de l'inconfortable prédicateur. L'évêque fut
arrêté, dans sa cathédrale, pendant la célébration pascale. Après
un mot d'adieu, Jean quitta son église qu'il ne devait plus jamais
revoir.
Le nouvel exil fut pénible. Jean fut envoyé dans une bourgade,
Cucuse, aux frontières de l'Arménie. La santé de l'évêque s'était
affaiblie. Le climat était rude. La plupart de ses lettres remon-
tent à cette époque. Il nous en reste 236. Cet homme éprouvé
QUATRIÈME SIÈCLE 160
cherche plus à consoler qu'à être consolé. Dans l'épreuve, il pense
aux autres. Il écrivit dix-sept lettres à Olympias, les plus longues
et les plus chaleureuses. Ce sont les premières lettres de direction.
Finalement il meurt, avant d'atteindre la mer Noire. Ses derniers
mots étaient : « Gloire à Dieu pour tout. » C'était le 14 sep-
tembre 407.
L'homme
Les contemporains nous décrivent Jean Chrysostome, petit de
taille, le visage émacié, le front ridé, le crâne chauve. Il avait
la voix faible. Les austérités avaient définitivement compromis
sa santé.
Tout l'homme est dans sa parole. Il lui suffit de parler pour se
sentir mieux. Il est sensible aux applaudissements qui fusent. Il
ne parle pas pour s'écouter - la tentation des meilleurs -, il
parle pour instruire, exhorter, réformer, soucieux de combattre les
mœurs païennes et d'instaurer la morale de l'Evangile. Il est un
réformateur, un missionnaire.
S'il n'est pas un théologien original, il est un pasteur incompa-
rable. Il n'a pas le lyrisme de Grégoire de Nazianze, il n'est
pas le chef et l'organisateur qu'était Basile le Grand, mais il
dépasse tous les Pères par la perspicacité de sa psychologie,
l'émotion de son éloquence. Il fit entendre aux heures les plus
sombres, à Antioche puis à Constantinople, des accents que l'anti-
quité n'avait plus entendu depuis Cicéron et Démosthène.
Sa prédication a joué dans la liturgie byzantine le même rôle
que celle d'Augustin en Occident. Il a été lu, copié, traduit,
imité. De tous les Pères de l'Eglise il est celui dont la prédi-
cation a le moins vieilli. Sa prédication morale et sociale semble
écrite aujourd'hui. L'honneur de l'Eglise est de compter des
hommes comme Jean Chrysostome qui n'ont pas pactisé avec le
pouvoir, avec l'argent, et ont su prendre le parti des pauvres.
Toute la foi de cet homme s'exprime dans sa parole. Et cette
parole vit toujours.
161 JEAN CHRYSOSTOME
ECRITS PRINCIPAUX
Commentaires sur les livres de l'Ancien et du Nouveau Testa-
ment. Les plus importants sont Commentaire sur saint Matthieu,
sur les deux épîtres aux Corinthiens.
Traité sur le Sacerdoce. Nous publierons les sermons sur la
conversion.
Ambroise de Milan
8:1. / LU t et 397)
164
Imaginons le préfet de police de Paris succédant demain à
l'archevêque de la ville et nous comprendrons ce qui arriva un
jour à Ambroise, alors qu'il était gouverneur de Milan. L'évêque
arien Auxence venait de mourir. Il s'était maintenu à son poste,
contre vents et marées, habile dans sa politique, invétéré dans
l'erreur. L'élection du successeur s'annonçait houleuse. 11 fallait
s'attendre au choc des deux partis en présence : les ariens et les
orthodoxes. Ambroise, chargé de l'ordre, était présent, sans doute
pour éviter le pire. 11 n'avait pas voix au chapitre, n'étant pas
encore baptisé mais simplement catéchumène. Quand une voix
anonyme - était-ce un enfant ? - cria : Ambroise, évêque,
l'unanimité se fit autour de son nom.
Evêque malgré lui
Cette élection ne fut pas du goût de l'intéressé. Ambroise pro-
teste, il objecte qu'il n'est que simple catéchumène, qu'on lui
fait violence. Rien n'y fit. Il dut s'incliner. 11 devint évêque
malgré lui. 11 fut baptisé et huit jours plus tard, vraisemblable-
ment le 7 décembre 374, consacré évêque. L'Eglise de Milan
venait de se donner un chef dont l'influence se fera sentir jus-
qu'à nos jours.
Rien ne prédisposait Ambroise à ce rôle spirituel. Comme Paul
aux portes de Damas, il avait été cherché, brusqué par le Sei-
gneur. Fonctionnaire, intègre, il était foncièrement honnête, sans
avoir manifesté de ferveur chrétienne, puisqu'à la trentaine lar-
gement entamée il ne s'était pas soucié de recevoir le baptême. Il
était comme l'image de la société de son temps, imparfaite-
ment christianisée.
Ambroise était né à Trèves, au moment où son père dirigeait
la préfecture prétorienne pour les Gaules. Sa mère était une
de ces admirables chrétiennes, comme celle de Jean Chrysos-
tome ou de Basile. A la mort de son mari, elle vint se fixer à
Rome avec ses trois enfants, deux garçons et une fille, à qui le
pape Libère donna le voile des vierges. L'âme et l'éducatrice
du foyer était la mère. Dans ce milieu aristocratique mais aus-
tère, Ambroise mène une jeunesse droite, adonné aux études
classiques et juridiques. Sa carrière est rapide et brillante, elle
le mène, à trente ans, au premier poste de Milan, la capitale. Ce
165 AMBROISE DE MILAN
jeune préfet avait fait par son intégrité et son énergie l'unani-
mité de la ville, avant de rallier les suffrages de l'Eglise.
Une nouvelle vie commençait. Honnêtement, avec la conscience
qui lui est devenue une seconde nature, Ambroise apprend son
métier d'évêque. Il ne se contente pas de devenir un bon admi-
nistrateur de l'Eglise, il commence à prendre au sérieux le change-
ment de vie que son état nouveau lui impose. Il distribue sa for-
tune aux pauvres, se soumet à une vie austère et studieuse. Il
se met sous la direction d'un prêtre expérimenté, Simplicien,
qui l'initie aux études théologiques, il lit avec ferveur !'Ecriture,
se met à l'école des Pères grecs, sans négliger Philon et Plotin.
Il semble ignorer Tertullien et Cyprien qu'il ne cite jamais.
Son exégèse et sa théologie sont profondément marquées par
Origène, au point qu'il semble parfois le traduire. Il cherche,
comme les Alexandrins, à dépasser le sens littéral pour parvenir
jusqu'au sens spirituel caché sous la lettre. « Abreuve-toi à
l'Ancien et au Nouveau Testament, dans l'un et l'autre tu boiras le
Christ. »
Le pasteur
Ambroise est avant tout pasteur et père de ses fidèles. Augustin
se plaira à le peindre « assiégé par la foule des pauvres, au
point qu'on arrivait difficilement jusqu'à lui ». Cet évêque lucide
est d'abord consacré au ministère de la parole. Son œuvre litté-
raire est la mise par écrit de sa prédication. Ses traités dogma-
tiques et ascétiques ne sont que le prolongement du ministère
de la parole.
L'évêque de Milan est l'homme de !'Ecriture. Il commence par
prêcher l'Evangile, plus spécialement celui de saint Luc, qui
sans doute lui paraissait présenter moins de difficultés. Son
commentaire est parvenu jusqu'à nous. C'est le plus étendu des
ouvrages de l'évêque de Milan. Il y dépend entièrement d'Ori-
gène.
Il nous reste également une série de petits traités en partie
prêchés avant d'être écrits, sur le paradis, sur Abel et Caïn, sur
Noé, sur Abraham, Isaac et l'âme, Jacob et la vie bienheureuse.
Le commentaire de la création, inspiré par celui de Basile le
Grand, a été lui aussi prêché au cours d'un carême.
Beaucoup de ses écrits proviennent de son ministère de caté-
QUATRIÈME SIÈCLE
166
chète. L'initiation à la foi chrétienne, la préparation au baptême
jouent un rôle considérable dans la vie de l'évêque de Milan.
Il explique aux néophytes, les sacrements et la liturgie, en se
référant aux figures bibliques, en commentant les rites du baptême
et de la messe. Nous avons deux moutures de sa catéchèse, l'une
soigneusement revue, l'autre sténographiée, dans les traités des
Mystères et des Sacrements. On peut y repérer çà et là des traces
de la parole pour la joie des historiens.
Ambroise a été un merveilleux orateur qu'Augustin, pourtant
passé maître en la matière, ne S·e lassera pas d'écouter. Mais la
prédication d'Ambroise n'est qu'une partie de son action litur-
gique. L'évêque s'efforce de faire participer les fidèles à la célé-
bration, en créant le chant populaire. Il introduisit à Milan le
chant alterné des psaumes, qui avait pris naissance à Antioche.
Il écrit lui-même des hymnes, compose des mélodies inspirées
par les chants grecs. Certaines de ses compositions nourrissent
aujourd'hui encore la piété de l'Eglise occidentale.
L'évêque de Milan savait d'expérience combien la société du
Iv• siècle était encore imparfaitement chrétienne. Il se consacre
à la réforme des mœurs, en montrant l'exigence de l'Evangile.
Il fournit à l'Occident son premier traité d'éthique chrétienne,
le De officiis, qui reprend jusqu'au titre de Cicéron. Il s'inspire
du grand orateur latin qu'il s'efforce de christianiser. Il ne rejette
pas l'antiquité romaine, il se réfère à ses poètes, sans peut-être
se rendre parfaitement compte de l'état de dégradation des insti-
tutions romaines.
Ambroise est particulièrement soucieux de promouvoir la vie
chrétienne, la virginité surtout, une des plus belles conquêtes du
christianisme sur les mœurs païennes. Il en parle avec une déli-
catesse exquise, qu'Augustin ne connaîtra pas. Jamais une tri-
vialité, jamais l'indiscrétion d'un Tertullien. La virginité, puisée
peut-être dans sa dévotion mariale, est comme le pays de son
cœur.
Plusieurs ouvrages glorifient la virginité. L'un d'eux est adressé
à sa sœur Marcellina, qui avait groupé des vierges autour d'elle
à Milan. Ambroise s'est consacré également à la pastorale des
veuves et a composé pour elles un traité spirituel.
167 AMBROISE DE MILAN
L'apôtre social
L'évêque de Milan, en face d'une société où les différences de
fortune s'étalent jusque dans l'Eglise, fut un exceptionnel apôtre
social dont la doctrine trop peu connue, avec la rigueur du juriste
et la sévérité du moraliste, accuse les méfaits de l'argent, les excès
de la propriété. Son audace dépasse peut-être celle de Basile
lui-même. Ce conservateur romain écrit dans le Traité sur
Naboth : « Ce n'est d'ailleurs pas de ton bien que tu distribues
au pauvre, c'est seulement sur le sien que tu lui rends. Car tu es
seul à usurper ce qui est donné à tous pour l'usage de tous. La
terre appartient à tous et non aux riches, mais ceux qui n'usent
pas de leur propriété sont moins nombreux que ceux qui en usent.
Ainsi tu paies ta dette, bien loin de faire des largesses gra-
tuites 1 • »
L'histoire a surtout retenu l'action d'Ambroise pour affirmer
l'indépendance de l'Eglise vis-à-vis de l'Etat. L'immixtion de
l'Empire dans les affaires religieuses avait trop accumulé de
méfaits au moment des querelles ariennes, pour que l'évêque de
Milan ne rappelle un principe trop oublié : cc !'Empereur est
dans l'Eglise, il n'est pas au-dessus. » Ambroise sait faire taire
les sentiments personnels et même l'amitié, quand l'Evangile ou la
justice sont bafoués. Ce qui est courageux de la part d'un ancien
fonctionnaire, serviteur de l'Etat. Au grand Théodose lui-même,
il fait reconnaître le droit, quand ce dernier fit massacrer à
Thessalonique sept mille personnes, femmes et enfants compris,
pour venger un commandant goth tué dans une émeute. Ambroise
stigmatise le crime et excommunie l'empereur. Celui-ci regimbe
d'abord, puis vient à résipiscence. Dans la nuit de Noël 390,
l'empereur le plus puissant de la terre, revêtu de la bure des péni-
tents, accuse et expie publiquement son péché avant d'être réin-
tégré dans le bercail. Epoque de dureté mais de grandeur. Cinq
ans plus tard, Ambroise prononce l'oraison funèbre de l'empe-
reur. Il ne lui survivra que deux ans.
Cet aristocrate romain devenu le père des pauvres est un
miracle de l'Evangile, en ce quatrième siècle décadent. S'il était
demeuré païen, il aurait peut-être fini l'existence solitaire, désa-
1. Naboth, 55. Traduction des Bénédictines de la Rochette, extraite de
Riches et pauvres dans l'Eglise, coll. Ictys, n° 6, Paris, 1962.
Nouvelle traduction dans la collection Pères dans la foi.
QUATRIÈME SIÈCLE
168
à la
busé, relisant pour la joie de son esprit Virgile, le soir
de ce fonctio nnaire un servite ur de l'Eglis e,
veillée. L'Evangile fait
le père de la famille des pauvre s. La foi a
de ce célibataire,
rneur romain , elle l'a rendu pleinem ent homm e,
humanisé ce gouve
un
en le plongeant en pleine pâte humaine. La grâce en a fait
pasteur à la portée des petits. Il s'est décrit lui-même en décri-
s ni
vant le Christ « qui n'a pas recherché la société des savant
celui qui ne sait
la compagnie des sages, mais le simple peuple,
pas mettre en valeur ce qu'il a entendu ». Seul Augus tin l'avait
t-il
trouvé un peu trop épiscopal. Peut-être Ambroise se méfiai
t-il mettre à l'épreu ve
de ce jeune rhéteur ambitieux, ou voulai
cet Africain trop passionné.
L'homme
de
Ce Roma in mesuré cache une sensibilité, peut-être héritée
la foi. Elle n'appa raît peut-ê tre jamais avec
sa mère, attisée par
illes
la même intensité que dans l'oraison prononcée aux funéra
eur Valent inien Il, assassi né en 392 : « Seigne ur
du jeune emper
ne
et Dieu, on ne peut désirer mieux pour les autres que l'on
pas
désire pour soi-même. Aussi je te supplie : ne me sépare
de grâce, après la mort, de ceux que j'ai si tendre ment aimés
sur terre.»
Nulle part Ambroise ne dévoile mieux le fond de son âme que
dans
dans la prière. Là se manifeste le secret de sa vie. Jusque
d'Orig ène, ou plus exacte -
ses effusions mystiques, il dépend
les amour eux se retrouv ent en
ment il se retrouve en lui, comme
ts
Eurydice. Les prières d'Ambroise expriment en accents brftlan
son amour de Jésus et annon cent saint Bernar d.
du
Dans maint texte affleure la confidence qui trahit l'humilité
cœur, la délicatesse de l'âme, une sensib ilité qui lui faisait aimer
Virgile. Quand ce Roma in réservé aband onne quelque chose
de sa réserve, il se découvre un grand sensible. Comme Hilaire
il brûle à froid. Ce pasteur qui sait faire taire sa sensibilité quand
un
la justice est bafouée, la dignité humaine violée, fût-ce par
it des
empereur romain, est d'une délicatesse exquise à l'endro
humbles et des pécheurs.
,
Il a puisé dans l'évangile de Luc le respect de ce qui est fragile
écrit-il , d'avoi r
la tendresse pour le pécheur. « Donne-moi,
d'un
compassion chaque fois que je serai témoin de la chute
AMBROI SE DE MILAN
169
pécheur, que je ne châtie pas avec arrogance, mais que je pleure
et que je m'afflige. » Nulle part il ne se livre mieux que dans sa
correspondance. Là se découvre l'homme d'action, son énergie
mais aussi sa bonté foncière, qui exerça une séduction sur tous
ceux qui le connurent.
L'écrivain
L'œuvre littéraire ne mesure pas l'homme à sa vraie stature.
Non point qu'elle ne soit pas estimable. Mais la formation philo-
sophique et théologique d'Ambroise a été quelque peu improvisée.
Il n'a ni la vigueur théologique ni l'imagination créatrice de son
disciple Augustin. Il a écrit vite, il sacrifie au goût de l'époque,
sa phrase manque d'originalité. Il était trop accaparé par ses
tâches pastorales pour limer son style et faire œuvre vraiment
littéraire. Les deux moutures qui nous restent de sa catéchèse
sacramentaire prouvent qu'il est capable de châtier son texte.
L'orate ur valait sans doute mieux que !'écrivain. Le ton est
familier, l'expression directe, parfois audacieuse. Il est proche du
peuple, il a l'auditoire en mains. Il était un charmeur, au dire
d'Augustin lui-même : « Je me tenais là; sa parole fixait mon
attention suspendue. A vrai dire j'étais insouciant, dédaigneux
même du fond des choses, mais le charme de son discours me
ravissait » (Conf. 5, 13).
Comme évêque il donne toute sa mesure. Il est une des plus
belles figures de pasteur que l'Eglise ait connues. C'est un évêque
complet : docteur, pasteur, médecin, directeur des consciences,
défenseur de la justice, avocat des petits et des exploités, mission-
naire aussi, travaillant à la conversion d'un peuple germanique,
les Marcomans. Il évangélisa la reine Frigitil qui s'était adressée
à h:i. Il eut la joie d'accueillir dans l'Eglise Augustin d'Hipp
one
et de le marque r à tout jamais. Cette diversit é de dons contras te
avec l'unité qui les regroupe et les inspire. Rarement chez un
homme l'être et l'action sont aussi profondément, aussi simple-
ment uns.
Au début de 397, affaibli, Ambroise dicta le commentaire du
psaume 44. Arrivé au verset 24, il écrit : « Il est dur de traîner
si longtemps un corps déjà enveloppé des ombres de la mort.
Lève-toi, Seigneur, pourquoi dormir ? Me repousseras-tu pour
toujours ? » Ce furent ses dernières lignes. L'homm e est tout
QUATRIÈME SIÈCLE 170
entier dans ce dernier cri qui est une prière. Ambroise impose
sa stature d'évêque aux siècles chrétiens.
PRINCIPAU X ECRITS D'AMBROI SE
Traité sur l'Hexaeméron ; Divers opuscules sur des personnages
bibliques (Noé, Abraham, Joseph, Naboth); Commentaire de
l'évangile de saint Luc; Des Offices des ministreis; divers traités
sur la virginité et sur les veuves ; Traités sur les mystères et sur
les sacrements ; Hymnes liturgiques. Pour une bonne mort.
Jérôme
ê!, /L ~ / Ct420)
172
Les peintres, Jan van Eyck, Dürer, ont représenté Jérôme, en
homme d'étude. Il est assis devant un pupitre comme les évan-
gélistes des psautiers carolingiens. Un lion somnole comme un
chat, allongé devant la table. La tête est illuminée de rayons,
Jérôme semble inspiré. Un sablier, un chapeau de cardinal, quel-
ques livres achèvent le décor. L'histoire est légèrement diffé-
rente.
« Je suis né chrétien, de parents chrétiens; dès le berceau j'ai
été nourri du lait catholique. » Cette noble profession de foi ne
doit pas nous donner le change. Jérôme reste pendant treize ans
l'enfant unique, gâté, de cette famille riche, établie à Stridon,
sans doute à la frontière de la Yougoslavie et de l'Italie. Ses
parents ont di\ lui passer bien des caprices. Ils ne le font pas
baptiser, attendant qu'il ait jeté sa gourme.
Sa vie d'étude
Jérôme fréquente d'abord l'école locale. Il est un élève doué
mais difficile, indiscipliné, espiègle ; intelligence vive, mémoire
insolente, caractère sensible, passionné, ombrageux, jaloux. Très
tôt il est envoyé aux grandes écoles de Milan et surtout de Rome
pour étudier la grammaire, la rhétorique et la philosophie. Rome
séduit ce petit provincial débarqué de la lointaine Dalmatie :
« 0 ville puissante, maîtresse du monde, louée par l'Apôtre ! ,
Il s'initie au beau langage. Il lit avec avidité les classiques
latins, qui forgent sa phrase et son esprit. Il ne critiquera plus
tard Cicéron que pour se convaincre de renoncer à lui. Il ne
pourra plus répudier les maîtres qui l'ont formé. Mais Rome et
ses écrivains sont trop liés à ses souvenirs pour montrer à leur
endroit la sérénité des Cappadociens vis-à-vis de l'antiquité
païenne.
Le travail acharné n'empêche pas le jeune Jérôme de s'amuser.
Il a di\ le faire avec la fougue de sa nature violente. Amours
faciles et sans lendemain, mais dont le souvenir le tiraille encore
au désert de Chalcis. Plus profondes sont ses amitiés. Il apprend
à connaître Bonose et Rufin. Avec ses camarades, il visite les
Catacombes. Rome est aussi la ville des martyrs.
Jérôme avait l'âme trop exigeante pour se laisser aller à la
facilité. Avec Bonose, il se fait inscrire, au début du carême de
366, sur la liste des catéchumènes. Dans la nuit pascale, il reçoit
173 JÉRÔME
le baptême des mains du pape Libère. Une nouvelle vie allait
commencer.
Jérôme part pour la Gaule et aboutit à Trèves, où il reprend
ses études, mais découvre en même temps la vie monastique.
Il se décide à rentrer finalement à Aquilée pour se consacrer à la
méditation et à l'ascèse. « Il est temps de s'occuper des choses
de Dieu. » Malgré le scepticisme de sa famille, il se met avec
ses amis sous la direction de Chromatius. L'étude de !'Ecriture
est première dans le groupe. Cette idylle religieuse ne fut pas de
longue durée.
« Une bourrasque s'abattit », raconte-t-il lui-même, et la
communauté fut dispersée. Avec opiniâtreté Jérôme subit l'épreuve
mais ne se décourage pas. Qu'à cela ne tienne, il se met en route
pour l'Orient, où les monastères fleurissent les déserts. Il emporte
la bibliothèque et les notes qu'il avait amassées à Rome, tout
en pestant contre les persécuteurs. Ce départ est également la
rupture avec sa famille, ce qui l'a fait souffrir. Plus tard il écrira
à Héliodore : « J'ai connu les déchirements que tu redoutes. 11
Jérôme en Orient
Le séjour en Orient permet à Jérôme de parfaire sa formation
biblique à Antioche, de développer ses connaissances de l'hébreu.
D'Antioche, Jérôme s'enfonce dans le désert de Chalcis, peuplé
de moines. Il y cherche la solitude, les veilles, la pénitence et
le travail. Il y emporte, hélas, sa nature et ses goûts. Il est
tiraillé entre son esprit et son âme, partagé entre les lettres pro-
fanes et les lettres sacrées. « Quand je lisais les prophètes, je me
disais : Que ces discours me semblent rudes et négligés. Et après
une nuit passée dans les veilles et les prières, je revenais à Virgile,
à Cicéron, à Platon. JI
Un rêve qu'il s'est plu à dramatiser vint secouer Jérôme, comme
il le raconte lui-même. Pendant un accès de fièvre : « Je fus ravi
en esprit et entraîné au tribunal du Juge. J'aperçus une lumière si
éblouissante que je n'osais lever les yeux. » Interrogé sur sa reli-
gion : « Je suis chrétien, répondis-je. Tu mens, répliquait celui
qui siégeait, tu n'es pas chrétien, tu es cicéronien. Où est ton
trésor, là est ton cœur. J1 Zurbaran a représenté la scène. Jérôme,
torse nu, devant le Christ-juge. Il est flagellé par des anges, qui
brandissent des fouets à triple lanière.
QUATRIÈME SIÈCLE 174
Le solitaire n'était pas au bout de ses peines. D'autres tenta-
tions l'assaillirent. La solitude favorise la rêverie. Mal nourri,
mal logé, son corps prenait la revanche. Le souvenir des jolies
danseuses de Rome l'assiège. « Oh combien de fois, quand j'ai
été au désert, dans cette vaste solitude brûlée par les ardeurs
du soleil, qui n'offre aux moines qu'une affreuse résidence, j'ima-
ginais être encore au sein des délices romaines. Je me voyais mêlé
aux danses des jeunes filles. Le visage pâli de jeûnes, mon corps
glacé brûlait de désirs, et les feux de la volupté crépitaient dans
le corps d'un homme à peu près mort. Je m'en souviens. Souvent
je poussais des cris, le jour, la nuit. Je ne cessais de frapper ma
poitrine. J'en venais à avoir en horreur ma cellule, complice de
mes pensées éhontées. Irrité et cruel contre moi-même, je m'en-
fonçais seul dans le désert» (L. 12, 7).
Le travail intellectuel le sauve. Il se jette dans l'étude, à corps
perdu. Il apprend l'hébreu, « la langue aux mots gutturaux et
haletants », sous la conduite d'un juif lettré. Ce fut une ascèse
plus redoutable que celle des moines oisifs. Il occupe ses loisirs
à écrire la vie, mieux vaudrait dire le panégyrique, de l'ermite
Paul de Thèbes. « Je préfère sa tunique usée à la pourpre des
rois. » Ces biographies tiennent lieu de roman édifiant, sorte de
Quo vadis ou de Fabiola, pour le peuple chrétien d'alors, gour-
mand de merveilleux.
A la même époque il semble avoir rédigé la Chronique, où il
traduisit et remania en partie l'œuvre de l'historien Eusèbe. Ce
livre est fondamental pour toutes les recherches sur le passé chré-
tien. Il y mêle volontiers à l'histoire ses souvenirs personnels
et ses rancunes. Il y avait noté le départ de Mélanie l'Ancienne
pour Jérusalem, et célébré ses vertus. Il biffa cet éloge quand il
se brouilla avec elle à propos de l'origénisme.
Les querelles de l'arianisme, les démêlés du schisme d'Antioche
vinrent à leur tour troubler la paix du désert et diviser les moines.
Les ermites prenaient parti : « Roulés dans la cendre, et le sac,
nous excommunions les évêques», ironise Jérôme. Finalement,
exaspéré par ces moines crasseux, ignares et querelleurs, notre
héros fait ses bagages et retourne à Antioche.
L'évêque de la ville, Paulin, l'ordonne prêtre; il accepte à
contrecœur, à la condition de pouvoir demeurer fidèle à sa voca-
tion monastique et de garder toute sa liberté de mouvements. Il
se remet à voyager. En 380/381, il se trouve à Constantinople
175 JÉRÔME
pour consulter les bibliothèques de la ville, qui sont considérables.
Il est envoûté par Grégoire de Nazianze, qui l'enthousiasme pour
Origène, dont l'érudition le subjugue littéralement. Il l'appelle
« le Maître de l'Eglise, depuis l'âge apostolique ». Il traduit dans
sa ferveur vingt-huit de ses homélies sur les prophètes Jérémie
et Ezéchiel. Avec la même fougue il le trahira.
A Rome
Entre-temps, le pape Damase a obtenu de l'empereur la réunion
d'un nouveau concile pour 382. Jérôme y accompagne l'évêque
Paulin d'Antioche. Il plie donc bagage et ramène bibliothèque
et manuscrits à Rome. Il a trente-cinq ans. Il est à pied d'œuvre
pour accomplir une tâche considérable. Le pape Damase, érudit
et poète, l'estime, le consulte et le prend pour secrétaire.
Bientôt il voit plus grand. Il demande à Jérôme de réviser la
traduction latine des Evangiles. Cette tâche, qu'il étendra à toute
la Bible, va absorber l'érudit pendant vingt ans, où il mettra au
service de l'Eglise une érudition acquise par de longues années
de travail. Cette traduction s'appelera la Vulgate.
Jérôme a le vent en poupe. Certains chuchotent son nom pour
le pontificat, du moins le raconte-t-il dans une lettre. Entre-temps,
ce misogyne devient le conseiller biblique puis le directeur recher-
ché de nobles dames romaines, Paula, Marcella, Eustochium.
Dans les villas somptueuses de !'Aventin il leur explique les Ecri-
tures. L'austérité attire la femme pieuse et la rassure. Cette activité
est d'autant plus critiquée que l'homme était plus irréprochable.
Des soupçons se colportent. Il répond : « Je parlerais moins aux
femmes, si les hommes m'interrogeaient sur !'Ecriture. » Telle
n'est pas l'expérience de l'Eglise.
La société élégante de Rome et plus encore les clercs mondains
et parfumés de la ville s'acharnent contre ce moine savant, qui
vient jeter le trouble dans des jeux si bien faits et qui, de surcroît,
les oblige à changer la traduction du Nouveau Testament à
laquelle la routine les avait accoutumés. Jérôme les stigmatise en
les traitant « d'ânes bipèdes». Les bonnes grâces du pape sont
un privilège que les courtisans ne pardonnent pas.
Les torts n'étaient pas tous du même côté. Jérôme gâtait par
ses défauts les meilleures causes. Son caractère irascible, dispu-
tailleur, son ton persifleur - ses portraits de clercs mondains,
QUATRIÈME SIÈCLE 176
sont d'une causticité qui ne pardonne pas et qu'on ne pardonne
pas - lui attirent l'hostilité. Il ne se contente pas de tendre la
joue, il rend les coups avec usure. Il est comme soulagé d'avoir
épinglé l'adversaire par une rosserie. Il appelle Vigilantius (Vigi-
lant) : Dormitantius (Dormeur). A Helvidius : « Te voilà satis-
fait. Tu es célèbre par ton forfait. » Si ses mœurs sont inatta-
quables, son langage est vert. Une certaine page sur la virginité,
à la jeune Eustochium, a dû la faire rougir. Peut-être eût-il le
tort de prendre son succès auprès des nobles matrones comme une
compétence psychologique, qui manquera toujours à ce Dalmate
fruste. Comme d'autres directeurs spirituels, il était ombrageux.
Une rivalité de dirigées n'est-elle pas en premier lieu à l'origine
de sa brouille avec Rufin ? Il fait partager à ses dirigées les
renoncements qu'il s'impose, le célibat plus spécialement, avec
une aspérité qui rappelle Tertullien. Il est trop accaparé par les
patriciennes pour avoir le temps d'écrire beaucoup.
Il se fixe à Bethléem
Toujours est-il qu'à la mort prématurée de la jeune Blésilla,
la fille de Paula, la rumeur publique accuse Jérôme : Il l'a tuée
par les jeûnes, dit-on. La température monte à Rome. Pour
comble de malheur, le pape Damase meurt à son tour. Le succes-
seur n'avait pas les mêmes dispositions à son égard, ce qui n'est
pas nouveau. Pestant contre « la Babylone » romaine, le savant
moine plie une fois de plus bagage; il s'en va avec son frère
Paulinien et s'embarque pour l'Orient, se disant avec philosophie,
que « par la bonne et la mauvaise réputation, on parvient finale-
ment au royaume des cieux ». Il est suivi de quelques dames de
l'aristocratie romaine, avec leurs amies, suivantes et domestiques.
Jérôme se décide à se fixer en Judée. Mais où ? Rufin et le
monastère de Mélanie l'ont précédé à Jérusalem. Il jette son
dévolu sur Bethléem. Trois monastères de femmes y sont construits
avec la fortune de Paula. Jérôme y ajoute un couvent d'hommes,
surtout occidentaux, qu'il dirige lui-même.
Nous avons les sermons qu'il adressa aux moines. Il s'y décou-
vre comme un maître intérieur, à la piété vigoureuse, à la doctrine
solide. Il ne peut s'empêcher de faire des excursus exégétiques,
et, comme beaucoup d'orateurs sacrés, ne sait pas finir. Il s'éton-
ne de surcroît que ses auditeurs somnolent. Il voit d'un œil jaloux
177 JÉRÔME
le succès oratoire d'Augustin, comme il le raconte dans une lettre.
Sur ce terrain il se sait battu. II le reconnaît avec un peu d'humeur.
Comme Evagre, il apprend aux moines à copier les manuscrits,
ce qui crée une tradition qui fera l'honneur de l'Occident.
Une longue période de production littéraire commence, qui
durera plus de trente ans, jusqu'à sa mort. L'érudit dispose d'une
riche bibliothèque et d'un fichier considérable, fruits de ses stu-
dieuses pérégrinations. II traduit d'abord l'ensemble des livres de
la Bible sur l'hébreu, et non plus sur le texte grec des Septante.
II est le premier Père latin à savoir l'hébreu. II établit de la sorte
le principe de l'exégèse scientifique. Cette refonte totale souleva
contre Jérôme un déchaînement pour avoir porté la main sur le
texte traditionnel. Augustin lui-même y fit chorus et trouva l'entre-
prise néfaste.
L'écri'vain
Ses commentaires sont pauvres de doctrine et négligés de forme.
Jérôme est un érudit et un humaniste, il n'est ni théologien ni
mystique. II se brouillera définitivement avec Origène, quand il
sera devenu pleinement et lucidement lui-même, par animosité
contre Rufin. De plus son tempérament impulsif le dessert. II
travaille trop vite. II ne consacre, raconte-t-il, que deux nuits au
commentaire d'Abdias, deux semaines seulement à commenter
l'évangile de saint Matthieu.
Vers la même époque (392), il écrivit son histoire des Hommes
illustres. Il y dresse, sur le modèle de Suétone, le catalogue, nous
dirions le dictionnaire biographique, des hommes célèbres depuis
le Christ. C'est en quelque sorte la première patrologie de l'his-
toire chrétienne écrite en latin. Il mesure aux auteurs les lignes
à l'aune de son admiration ou de son antipathie. Simon Pierre
ouvre la série, qui s'achève modestement par Jérôme lui-même.
Il n'a jamais péché par excès de modestie.
La correspondance comprend 117 lettres authentiques. Jérôme
est universellement consulté. Saint Augustin lui-même lui écrit.
Nous avons sa réponse dont la suffisance eût brouillé les deux
hommes à jamais, si Augustin avait eu le caractère de Jérôme et
moins d'humilité : « Je te conseille, jeune homme, lui écrit-il, de
ne pas venir dans l'arène des Saintes Ecritures provoquer un
vieillard. »
QUATRIÈME SIÈCLE 178
Les lettres dépeignent l'homme, tour à tour ascète, directeur
spirituel mordant, d'une ironie cinglante, capable d'émotion et de
larmes. Chef-d'œuvre d'élégance, de vivacité et souvent de vio-
lence, qu'aucune ascèse, hélas, n'a pu brider.
Jérôme, dans cette studieuse solitude, est relancé dans la lutte
par Epiphane, évêque de Salamine, esprit étroit et inquisiteur-né
qui, dans « sa boîte à poisons » où il collectionnait les hérésies,
avait donné à Origène le matricule 64. Il fit au maître d'Alexan-
drie un malhonnête procès de tendance, qui jeta la discorde en
Palestine, tant et si bien que Jérôme, brûlant ce qu'il avait adoré,
s'en prit à Origène, se brouilla avec l'évêque de Jérusalem et avec
son ami Rufin. Fruits d'un zèle malhabile.
Une opposition s'ensuivit, stoppée un moment par une trêve,
qui scandalisa l'Eglise entière, Augustin le tout premier. La
mort de Rufin (en 411) elle-même ne désarma pas le vieux Dal-
mate, qui s'écria en l'apprenant : « Le scorpion est écrasé sur
le sol de Sicile. » Haine aveugle et combien inutile, indigne du
vieil ascète, chez qui le vieil homme ne voulait décidément pas
mourir.
Les dernières années de Jérôme sont douloureuses. Sa santé est
affaiblie, sa vue baisse de plus en plus. Il perd les amies les plus
chères, Paula d'abord : « Adieu, Paula, dit-il, aide de ta prière
ton ami vieilli. » Il a cinquante-sept ans. Puis c'est le tour de
Marcella. Il est affecté comme tout l'Occident par les événements
politiques, la descente des Barbares et surtout la chute de Rome,
en 410, aussi violemment ressentie par le monde qu'autrefois celle
de Jérusalem. « Rome est assiégée. Ma voix me manque. Les
sanglots entrecoupent mes paroles, tandis que je dicte. Elle est
prise, la ville qui s'empara de l'univers. »
Aux soucis du dehors s'ajoute l'infirmité. Son commentaire sur
Ezéchiel porte la confidence : « C'est à la tremblante lueur de
ma lampe que je dicte ces quelques pages. L'exégèse me permet
de dissiper un peu la tristesse de mon âme bouleversée. A ces
soucis du dehors s'ajoutent ceux de mes yeux affaiblis par l'âge
et menacés de cécité, la difficulté de relire à la clarté douteuse
d'une lampe des textes hébreux dont les caractères sont si fins
qu'on les déchiffre mal à la pleine lumière du jour et du soleil. •
Des Sarrasins pillards le menacent, il est obligé de fuir précipi-
tamment (410/412). La controverse pélagienne ranime un moment
sa passion. La victoire sur l'hérésie le rassérène. Il en félicite
179 JÉRÔME
Augustin, à qui il adresse sa dernière lettre, déjà marquée par
la paix du soir. La vie l'a dépouillé progressivement et lui a
donné quelque recul sur ce qui nous abandonne : <c Il méprise
souvent toutes choses, écrit-il, celui qui pense toujours mourir. »
Impotent, aveugle, isolé, le vieux lutteur trouva enfin le repos
du Seigneur, le 30 septembre 419 ou 420.
L'homme
Jérôme s'est dit lui-même « à la fois philosophe, rhéteur, gram-
mairien, dialecticien, expert en hébreu, en grec et en latin, posses-
seur de trois langues », ce qui pour l'époque et pour un Latin,
était littéralement inouï. De l'homme de lettres il a les qualités
et les défauts, qu'il étale avec tellement de complaisance qu'il
semble se libérer de complexes. Il a le souci de l'élégance litté-
raire. Il est un classique de la langue et le type de l'humaniste.
Sa correspondance est un chef-d'œuvre d'art, où la truculence du
verbe n'est jamais faute de goût.
Jusqu'au bout il allie à une ascèse rigoureuse une irritabilité
presque maladive, une sensibilité excessive. Il est blessant dans
la polémique. S'il triomphe, il écrase l'adversaire. S'il tire la
courte paille, il lui reste sa plume, trempée dans le vitriol. Il est
vaniteux, chatouilleux à la critique, peu disposé à l'accueil et à
la sympathie. La finesse de ce Dalmate se limite aux lettres et
ne s'étend jamais au commerce des hommes.
Les nobles dames romaines ont su apprivoiser ce fougueux
ascète en le battant sur son terrain, la Bible. Sa science était
reconnue, il n'a pas pu résister à la faire servir. Si Jérôme n'apprit
pas à les fréquenter, la douceur évangélique, du moins les
femmes, elles, comprirent d'intuition que ce bourru était un sen-
sible et même un tendre. Le même qui écrase Rufin de son sar-
casme pleure comme un père à la mort de Blésilla.
L'homme est d'autant plus émouvant qu'il nous désarme, parce
qu'il ne cache pas ses défauts. Il n'a rien de l'onction ecclésias-
tique. La foi chez lui n'a pas caché l'homme, loin de là. Il n'est
guère de personnage plus haut en relief, à la physionomie mieux
accusée, au verbe plus truculent. Dieu se sert de tout bois pour
faire du feu. Il aura trouvé son compte dans l'ascète de Bethléem.
Celui-ci devient lyrique, lorsqu'il parle du mystère de Noël et
contemple celle en qui <c la terre a donné son fruit ».
QUATRIÈME SIÈCLE 180
L'amour du travail et de l'érudition mis au service de l'Ecriture,
l'austérité d'une vie qui impose le respect et arrête la calomnie,
l'amour de l'Eglise qui ne badine pas avec l'orthodoxie imposent
ce savant ascète à la postérité. La miséricorde de Dieu fit le reste.
Nous devons à Jérôme une œuvre qui rendit d'immenses ser-
vices à l'Eglise. De son vivant comme après sa mort, le moine
de Bethléem est une lumière de qualité. Il demeure le pionnier
du travail exégétique, à condition de le compléter par Origène.
Son influence fut grande au Moyen Age, qui accrédita l'anachro-
nisme qui fit de Jérôme un cardinal. Il trouva grâce auprès des
hommes de la Renaissance. Erasme publia ses œuvres. Il fut
la joie et l'inspiration des peintres du xv" au xvm• siècle. Aucun
homme de l'antiquité ne s'y prêtait mieux. Le portrait authentique
de l'homme se trouve dans ses écrits.
ECRITS PRINCIPAUX DE JEROME
Traduction et commentaires des livres de la Bible ; Œuvres his-
toriques : Continuation de la Chronique d'Eusèbe, trois biogra-
phies de moines (Paul de Thèbes, Malchus de Chalcis, Hilarion) ;
Des hommes illustres. Homélies et 117 Lettres.
Augustin d'Hippone
, ~ / L e ta/ U Ct430)
QUATRIÈME SIÈCLE 182
La vie de saint Augustin est intimement liée à l'histoire du
Bas-Empire. Rome s'efforce de redresser une situation politique
menacée à l'intérieur et à l'extérieur, grâce à une dictature qui fait
penser aux états totalitaires d'aujourd'hui. Ce romain d'Afrique
a connu à Carthage, à Rome, à Milan, le sursaut de l'Empire.
Les Barbares sont aux portes. Il vit à l'âge mûr - le 24 août
410 - la chute de Rome, sous les coups des Wisigoths d'Alaric.
Evénement aussi grave pour le Romain que la prise de Jérusalem
en 70, pour les Juifs. Augusin meurt au moment où les Vandales,
venus des plaines de Silésie et de Hongrie, assiègent sa ville
épiscopale et mettent fin à la domination romaine sur l'Afrique
du Nord (430).
Dernier venu des Pères de l'âge d'or, Augustin émerge sur
cette terre romaine d'au-delà des mers, qui avait produit au m•
siècle Tertullien et Cyprien. Du premier il possède la magie du
verbe, la formation juridique, du second, l'âme pastorale ; des
deux - et peut-être de cette terre africaine - la finesse de l'esprit
alliée à quelque chose d'excessif et la fierté d'appart enir à cette
église d'Afrique, mère de tant de docteurs et de martyrs.
Jeunesse
Augustin naît le 13 novembre 354 à Thagaste (Souk-Ahras),
petite ville de Numidie, dans l'Algérie d'aujour d'hui, à la fron-
tière de la Tunisie. La famille de moyenne bourgeoisie, proprié-
taire de terres, était-elle de descendance romaine ? Rien ne per-
met de l'affirmer. Elle n'était pas à l'aise, d'autant que l'Empir e
l'écrasait d'impôts. Augustin ne pourra poursuivre ses études
qu'à l'aide d'un mécène, qui lui accorde une bourse : blessure
d'amour propre, qui marque ra son esprit et sa sensibilité.
Le père n'est pas chrétien et restera païen jusqu'à la veille de
sa mort. Il fera souffrir son épouse par son caractère irascible. La
mère, Monique, est une fervente chrétienne avec un côté cc petit
bourgeois », qui refusera à Augustin de se marier avec la mère
d'Adéodat, à cause de la différence de milieu. Elle lui cherche
une femme de plus noble condition. En vain.
Le jeune Augustin est un esprit vif, nature émotive, d'une sen-
sibilité excessive, écolier indiscipliné, trop sûr de ses facilités.
Il fait ses premières classes à Thagaste, puis suit les cours d'un
grammairien à Madaure, pour devenir rhéteur. Il est imperméable
183 AUGUSTIN D'HIPPONE
à Homère et au grec. Virgile fait vibrer sa sensibilité, il pleure
sur les infortunes de Didon, comme le petit lycéen qui à quinze
ans découvre Lamartine.
Augustin a seize ans, quand, faute d'argent, il rentre chez lui.
L'oisiveté est mauvaise conseillère. Il rejoint « les blousons
noirs ». En 371, il poursuit ses études de rhétorique et de droit
à Carthage, où cc crépitait comme une huile bouillante l'effer-
vescence des amours honteuses». Une liaison avec l'innommée,
la mère d'Adéodat, le stabilise affectivement.
Ses succès scolaires le gonflent d'orgueil, revanche de l'intel-
ligence sur l'argent et les relations. La religion de sa mère lui
paraît cc un conte de bonne femme ». Il n'a pas l'incroyance tran-
quille. Une inquiétude irrésistible l'habite au plus secret de son
être. Il est traqué, sans savoir encore discerner la trace de Dieu.
La lecture de Cicéron éveille en son âme cc l'amour de la sagesse».
Il lit la Bible, mais comme Jérôme et tant d'autres esprits forts
depuis, il est rebuté par la rusticité de son langage.
Les disciples de Mani le prennent dans leurs filets. Ils expli-
quaient le paradoxe et le désordre du monde en recourant au
double principe du Bien et du Mal qui le gouverne. Depuis deux
siècles cette religion venue de la Perse, l'Iran d'aujourd'hui, avait
déferlé sur le bassin méditerranéen et souvent avait mis en échec
le christianisme. D'abord auditeur enthousiaste, Augustin se
détache peu à peu de cette mythologie échevelée, dont il perce
le manque de rigueur doctrinale et le relâchement moral. Son
inquiétude est trop exigeante, ses questions sur les énigmes de
l'existence trop essentielles pour longtemps se satisfaire de pareil
ésotérisme.
En attendant, Augustin devient professeur, à Thagaste d'abord.
Il exerce ce métier pendant treize ans. Le succès d'une brillante
carrière mène le petit provincial de Thagaste à Carthage, à Rome,
puis à Milan, la capitale de l'Empire romain (384). Augustin
est un maître admiré de ses élèves, qu'il sait s'attacher ; chahuté
parfois, surtout à Carthage, comme il arrive aux meilleurs. Il
avait tout pour séduire la jeunesse, la précocité, la culture, le
mirage du verbe, la pénétration de l'esprit et du cœur. Les succès
dédommagent le boursier d'autrefois et le rendent ambitieux. Il
cc fait antichambre » à Rome, espérant décrocher quelque poste
de gouverneur. Il n'est ni apaisé, ni satisfait, déchiré entre ses
QUATRIÈME SIÈCLE 184
désirs et ses aspirations, entre sa chair et son esprit. « Deux
hommes sont en moi ... »
Milan sera l'étape décisive sur la route qui le mène à Dieu.
Sa mère Monique le rejoint. Elle le fait rompre avec la mère
d'Adéodat. L'a-t-il aimée? Il n'a confié à ses Confessions aucun
mot de tendresse pour elle, ce qui ne prouve rien. Il semble
n'avoir vu dans l'union des sexes que le charnel, ce qui ne lui
permettra jamais d'élaborer une théologie du mariage qui fasse
justice à l'amour. Il n'aura jamais connu que l'amour illégitime
d'une liaison de jeunesse.
Sa conversion
A Milan il n'est bruit que de l'évêque Ambroise. Cet aristocrate
romain devenu pasteur des petits et des pauvres, éloquent, amène,
d'une exquise urbanité, avait tout pour séduire Augustin. Le
jeune rhéteur se reproche d'avoir d'abord été attiré par l'homme.
N'était-ce pas naturel? Il suit les prédications d'Ambroise,
conquis par le charme de la parole. Ah ! l'incorrigible rhéteur !
Mais avec l'éloquence, pénètre l'Evangile. La lecture des Ennéades
oriente définitivement son évolution intellectuelle et spirituelle,
qui chez lui marchent toujours de pair. Les ambitions - hon-
neurs, argent, mariage - le tiraillent encore.
Les jalons se multiplient sur la route vers Dieu. La vie de saint
Antoine, écrite par saint Athanase, le bouleverse en lui décou-
vrant l'idéal monastique. Sa décision mûrit. Il ne lui reste plus
qu'un pas à faire. Ce pas, Dieu le fera, qui le cherche. Il ne
l'oubliera jamais, quand il discutera de la grâce avec les péla-
giens.
Les Confessions nous racontent la scène qui, maintes fois, a
tenté les peintres. Augustin a cherché la solitude. Il se tient dans
le jardin de sa maison à Milan. Il pleure, le cœur déchiré de
contradictions et d'appels. Il prie, il appelle, dans son désarroi :
« Mais quoi Seigneur, jusques à quand?» Dans le cri du psal-
miste, il s'est toujours retrouvé. Il entend une voix d'enfant, qui
chante comme un refrain : « Tolle, lege : prends et lis. » Il
ouvre l'épître aux Romains et lit : « Plus de beuveries ni d'orgies,
plus de coucheries ni de débauche ; revêtez-vous du Seigneur
Jésus-Christ et ne vous inquiétez plus de la chair pour en satis-
faire les convoitises » (Rom. 13, 13).
185 AUGUSTIN D'HIPPONE
Ce fut la réponse de Dieu à son appel. Ce fut la paix et le
repos. Il se répandit dans son cœur comme une lumière et une
sécurité, qui dissipèrent toutes les ténèbres de l'incertitude. L'iti-
néraire qui lui permit à trente-deux ans de découvrir son Seigneur,
lui paraît long à lui-même ; la découverte fera désormais l'objet
d'une incessante action de grâces. C'est le thème de ses Confes-
sions : « Tard je t'ai aimée, ô beauté, si ancienne et si nouvelle,
tard je t'ai aimée. Ah ! voilà : tu étais au-dedans de moi, et moi,
j'étais au-dehors ... Tu m'as appelé, et ton cri a forcé ma surdité,
tu as brillé et ton éclat a balayé ma cécité ; tu as exhalé ton
parfum, je l'ai respiré, et voici qu'après toi je soupire ; je t'ai
goûté : j'ai faim de toi, soif de toi. Tu m'as touché ; et j'ai pris
feu pour la paix que tu donnes. » Jamais amoureux de la terre
n'a trouvé de mots plus brûlants.
Encore quelques semaines d'enseignement, puis le rhéteur
donne sa démission. Augustin se retire avec sa mère, son fils
et quelques amis à la campagne, dans la propriété d'un ami, à
Cassiciacum, à trente kilomètres au nord de Milan. Il reçoit le
baptême des mains d'Ambroise, en la nuit pascale, le 24/25 avril
387. L'Eglise accueillait un fils dont on parlerait longtemps, du
moins en Occident.
Monique meurt au moment où ensemble ils veulent s'en retour-
ner en Afrique. Augustin ne revoit son pays qu'en automne de
l'année suivante, en 388. Il vend les propriétés paternelles, groupe
autour de lui ses amis, avec qui il mène, tout comme Basile et
Grégoire, une vie monastique partagée entre l'ascèse et l'appro-
fondissement de sa vocation, à la fois philosophique et religieuse.
Foi et réflexion marchent de pair, en cette heureuse période de
sa vie qui dure trois ans (388-391). Il attend le signe de Dieu.
Et Dieu le signifie contre son attente.
Un jour, à Hippone - le Bône d'aujourd'hui - , Augustin se
trouve à l'église. Le vieil évêque Valerius propose à l'assemblée
de désigner un prêtre susceptible de le seconder, surtout pour
la prédication. La présence d'Augustin n'avait pas passé inaper-
çue. Ce ne fut qu'un cri : « Augustin, prêtre. » Le candidat pro-
teste, regimbe, pleure. Rien n'y fait, l'ordination est décidée.
Une nouvelle forme d'ascèse - inattendue - lui était imposée,
la seule qu'il ne désirait pas. Il lui fallut renoncer à ses chères
études, à la joie de la vie contemplative, pour un ministère acca-
blant. L'intellectuel se mit au service de la communauté chré-
QUATRIÈME SIÈCLE 186
tienne, soucieux de ses problèmes quotidiens, au contact de la
vie et de ses misères. Pareil renoncement est toujours payant
pour un chrétien. Il lui permit d'approfondir dans le service des
frères le mystère du Christ qui, avec les siens, ces petites gens
turbulents et limités d'Hippone, ne fait qu'un seul corps.
Evêque d'ffippone
Désormais sa charge infléchit sa méditation et ses recherches
vers l'Ecriture et la Tradition, vers les questions de théologie et
de pastorale. Augustin a trente-cinq ans. Cinq ans plus tard, il
succède à Valerius, sur le siège d'Hippone, qui est la seconde
ville en importance de toute l'Afrique, immédiatement après
Carthage. Son rayonnement dépasse largement cette cité. Augus-
tin devient le chef incontesté de l'épiscopat africain, le conseiller
de l'Occident chrétien, la conscience théologique de l'Eglise.
Le nouvel évêque est d'abord le serviteur des fidèles d'Hippone.
« Non point présider mais servir », aime-t-il à définir le rôle de
tout évêque. La tâche épiscopale était astreignante.
Il lui fallait présider quotidiennement la liturgie, administrer
les sacrements. Il prêche les dimanches, les jours de fête, et même
deux fois par jour. Il nous reste près d'un millier de sermons et
d'homélies, qui représentent une des parties les plus riches de
son patrimoine littéraire et attestent une singulière familiarité
avec l'Ecriture, devenue comme une deuxième nature. Il lui faut
aussi préparer les catéchumènes au baptême, administrer les biens
temporels, rendre la justice tous les matins, s'occuper des pauvres
et des orphelins, opprimés par les puissants, développer les œuvres
de charité, car l'époque était dure pour les petits, à Hippone
comme à Antioche. Que de fois, Augustin se dit cc accablé sous
le faix de sa charge épiscopale ».
Il mène de front son ministère et son irrépressible vocation
théologique, laissant derrière lui une œuvre de quelque 113
ouvrages, de 225 lettres. Il est mêlé à toutes les controverses
de l'Afrique et du monde chrétien. Il meurt pendant le troisième
mois où les Vandales assiègent Hippone la Royale, le 28 août
430.
187 AUGUSTIN D'HIPPON E
Son œuvre
L'œuvre d'Augustin décourage l'analyse par son ampleur et
sa diversité. Origène seul peut aligner une production plus consi-
dérable. Augustin est tour à tour philosophe, théologien, exégète,
polémiste, orateur, éducateur et catéchiste. Il ne peut être ques-
tion - ce serait fastidieux - d'énumérer ne fût-ce que le titre
de ses ouvrages. Du moins l'œuvre permet-elle de mesurer son
génie, et de découvrir la diversité de ses dons.
L'urgence et la controverse des questions disputées commande
le grand nombre de ses écrits. Il eut à se mesurer avec les mani-
chéens, les donatistes, les pélagiens, qui déchiraient l'Eglise.
Augustin est en quelque sorte la conscience de l'orthodoxie et
se voit sans cesse contraint de défendre la foi chrétienne.
Les manichéens opposaient au Dieu unique la dualité des prin-
cipes du Bien et du Mal, le principe de la Lumière où habite
Dieu, le principe des Ténèbres où habitent Satan et ses démons.
C'était une reprise du gnosticisme, combattu déjà par Irénée.
Augustin, qui pendant quelque temps avait été séduit par cette
doctrine, la connaissait d'expérience et savait les arguments qui
l'en avaient délivré. Il répond comme l'évêque de Lyon que le
mal n'est pas une entité en soi et quel' Ancien, comme le Nouveau
Testament, est l'œuvre de Dieu.
Le schisme sévissait en Afrique à l'état endémique. Cyprien
avait eu fort à faire pour maintenir l'unité, sans cesse menacée
par ces Africains turbulents et passionnés. Le schisme donatiste,
du nom de l'évêque Donat, déchirait l'Afrique depuis 312, oppo-
sait église à église, évêque à évêque, communauté à communauté.
Les donatistes étaient nombreux à Hippone. Ils s'y recrutaient
parmi le petit peuple, exploité par les riches propriétaires. Ce qui
ajoutait à la sécession un aspect social.
Augustin écrit une vingtaine de traités, d'une très grande
loyauté intellectuelle, d'une aussi grande délicatesse de cœur. Il
revient souvent dans la prédication sur le thème de l'unité, qui lui
fournit l'occasion d'exposer une remarquable théologie de l'Eglise
et du corps mystique, qu'il compare comme Cyprien à la robe
sans couture.
L'unité se refait finalement à Hippone, en 411, grâce à une
conférence présidée par un délégué impérial. Augustin accepte
non sans peine la coercition par l'Etat, à qui il reconnaît « une
QUATRIÈME SIÈCLE 188
utile terreur». Il avait l'esprit trop tolérant pour la provoquer.
D'autres, au cours des siècles, ne s'en priveront pas en se récla-
mant de lui. Louis XIV refera l'unité par ]a force militaire.
Le pélagianisme occupe ]es vingt dernières années de l'activité
d'Augustin. Pélage, un moine ascétique venu de Bretagne à Rome,
réagit contre le relâchement des mœurs, en enseignant une morale
exigeante et dure. Il mettait l'accent sur l'effort, la liberté, au
point de minimiser le rôle de la grâce, et d'exagérer le pouvoir
de la belle nature humaine.
Augustin accumule ouvrage sur ouvrage, qui remplissent deux
volumes in-quarto, pour démontrer ]a concupiscence, la misère
de l'homme livré à lui-même, la nécessité de la grâce, qu'il
connaissait d'expérience. Elle seule avait pu l'arracher à l'envoû-
tement des « sirènes de la chair ». Son expérience spirituelle
avait creusé en lui la perception du secours et du mystère de
Dieu et lui avait fait mesurer à quel point l'homme est meurtri
par le péché du monde. L'évêque d'Hippone devient pour la
postérité le docteur de la grâce. Non point que son système soit
sans faille, mais il a perçu avec une acuité exceptionnelle l'action
de Dieu et la dépendance de l'homme inscrites en toutes les pages
de !'Ecriture.
Le maître d'Hippone vécut assez longtemps pour assister à la
prise de Rome par les soldats d'Alaric. L'effondrement fut imputé
par les païens au christianisme. Les temps de catastrophe inspi-
rèrent à l'évêque la Cité de Dieu, un des livres les plus lus, à
dénombrer les 382 manuscrits qui en restent dans les biblio-
thèques. Il y travailla pendant quatorze ans, menant de front cet
ouvrage avec la rédaction de son traité Sur la Trinité, l'ouvrage
le plus important à ses propres yeux. Il y pose, dans la Cité de
Dieu, le problème des deux pouvoirs et de la caducité des civi-
lisations, et développe pour la première fois une philosophie chré-
tienne de l'histoire.
L'œuvre qui nous découvre mieux encore !'écrivain est sa cor-
respondance; 225 de ses lettres sont conservées. Elles n'ont pas
l'élégance et le mordant de celles de Jérôme. Elles attestent une
bonté d'âme inépuisable, qui console et instruit, une autorité uni-
versellement consultée sur les questions les plus diverses, tou-
chant à la vie et à la doctrine chrétiennes.
L'œuvre oratoire est considérable. Il nous reste près de mille
sermons ou homélies, et la sagacité des chercheurs enrichit sans
189 AUGUSTIN D'HIPPONE
cesse la collection. Il nous reste l'Evangile et !'Epître de Jean
commentés aux fidèles d'Hippone, les Ennarrationes in psalmos,
les homélies sur le psautier, où se révèlent la doctrine et la qualité
spirituelle, mais aussi la piété d'Augustin. Toute sa théologie se
retrouve dans sa prédication, il la simplifie, jamais il ne la vulga-
rise.
Augustin est proche de son peuple, qu'il aime et qui l'aime.
Comme ils se connaissent, et se pardonnent; Nulle part n'appa-
raît mieux la tendresse, l'immense charité de cet homme qui a
sacrifié ses goûts personnels pour servir le troupeau qui lui a été
confié. Ce prestigieux rhéteur, passé maître dans l'art du verbe,
qui en connaissait tous les artifices, y renonce pour s'adapter à
l'auditoire. Il se contente des moyens populaires : l'antithèse, la
rime sonore, la formule qui fait proverbe. Il manie l'antithèse,
jusqu'à la lassitude. Elle était plus que le jeu de son art ; elle
exprimait le fond de son esprit : l'affrontement des deux cités,
l'affrontement des deux amours, celui dont il avait brûlé, celui
qui le brûlait aujourd'hui. La prédication tempère les outrances
de sa polémique. Il faut sans cesse corriger le polémiste par le
pasteur pour connaître !'Augustin véritable.
L'homme vaincu par Dieu
Ce qui touche après tant de siècles, ce qui nous fait relire les
Ennarrationes et les sermons, de préférence aux œuvres polé-
miques, c'est qu'ils nous découvrent un homme vaincu par Dieu,
vers qui il lève des yeux éblouis et reconnaissants.
Peu d'hommes nous sont mieux connus que l'évêque d'Hip-
pone. Il nous reste, en plus de ses œuvres, les Révisions, où, sur
la fin de sa vie, il reprend son œuvre entière. Il nous reste surtout
les Confessions, le récit de sa vie jusqu'en 387, où il << confesse »
à la fois son péché et la munificence de Dieu. C'est un des livres
les plus émouvants de l'antiquité. Peu d'œuvres reflètent plus
fidèlement leur auteur et se confondent mieux avec lui.
Augustin avait, quoi qu'on en ait dit, une solide constitution,
qui malgré une tâche écrasante lui permet d'atteindre l'âge de
soixante-seize ans. C'est un sensible chez qui la réflexion et
l'introspection, loin de dessécher le cœur, en ont approfondi,
exacerbé les vibrations. Quand l'ascète, l'évêque parle de la
concupiscence, son cœur frémit encore au souvenir des liens qui
QUATRIÈME SIÈCLE 190
l'ont enchaîné. La concupiscence pour lui n'est pas un concept,
elle a un visage, une histoire.
Cet introverti est un timide, il se livre plus facilement aux
livres qu'aux hommes. Cet homme séduisant n'a pas le contact
facile. Quand il se livre, quel ami exquis ? Il lui reste toujours
quelque chose de son origine provinciale et modeste. Faute
de la noblesse du sang, il a la noblesse de l'esprit. Sa supé-
riorité éclate d'autant plus qu'il ne trouve autour de lui aucun
homme de sa trempe. Il est conscient de sa valeur, sans y puiser
l'assurance.
Il est sensible à tout, aux teintes des ciels d'Afrique, au charme
de la musique, à la tendresse d'un regard, mais aussi à la
louange, aux applaudissements qui crépitent dans sa cathédrale,
aux honneurs qui lui sont rendus. Il les reconnaît. Et cette humi-
lité nous touche plus que l'ascèse de Jérôme.
D'avoir trop musé en route, et aimé d'amour trop charnel -
aimé pour être aimé - explique l'austérité de son ascèse, les
outrances de sa spiritualité qui n'est inhumaine que parce qu'elle
est mieux éclairée sur l'humaine fragilité. Le chrétien pour lui
est un malade qui s'ignore, du moins un ancien malade, guetté
par la rechute. Toute sa vie, Augustin se méfie du sensible, du
corps. Il se reproche d'avoir goûté avec gourmandise les chants
de la liturgie. Il aurait pu se reprocher la gourmandise du verbe.
Il demeure rhéteur même quand il parle à Dieu. La parole est
une fonne de son âme et finalement le signe de la présence
divine.
Le mystique
L'expérience d'Augustin se situe et le situe dans l'Eglise, non
point une Eglise abstraite ou idéale, mais d'abord dans la commu-
nauté d'Hippone dont il connaît les visages et les rides, les
misères et les déchirements. Avec elle il prie, avec elle il souffre,
avec elle il pélerine. Il traduit l'expérience de cette communauté
en commentant les Psaumes, la prière et l'âme de l'Eglise, où
il se retrouve tout entier : « Le corps entier du Christ gémit
dans les épreuves et jusqu'à la fin des siècles et jusqu'à ce que
finissent les épreuves, cet homme gémit et crie vers Dieu, et
chacun de nous pour sa part crie dans le corps de cet homme. •
Ce Dieu à l'affût dans sa vie, ce Dieu présent à ses frères, ce
191 AUGUSTIN D'IIlPPONE
Dieu au plus intime de son âme est aussi celui qu'il aspire à
étreindre en amont de toutes les recherches, vers qui il tend de
tout son être, brûlé désormais par l'Amour. Que de fois ne
scrute-t-il pas l'horizon pour voir s'il vient, pour en lui se reposer
et de lui jouir. Ce mot de jouissance lui est réservé désormais,
non pas tellement à la vision qu'à la possession de Dieu.
Augustin s'est décrit lui-même sous la tente de Dieu, « ravi
par la musique intérieure, entraîné par sa douceur », qui en lui
fait taire les bruits de la chair et du sang et l'achemine vers la
maison de Dieu. Mais il sait que l'extase n'est que d'un instant.
Il retombe dans les humaines et quotidiennes misères. Il gémit
dans sa chair fragile. Il est désormais porté par une attente, qui
est la raison même de son voyage. « Chante et marche », répète-t-
il, Dieu est au bout de la route ; déjà il sent la pression de sa
main... Quand il en parle, dans ses écrits, sa main tremble.
Tel est cet homme exceptionnel, trop riche pour être rassemblé
dans une formule, trop vrai et partant trop désarmant pour que
nous ne lui pardonnions pas ses excès et ses limites. Il n'était
pas question d'être complet, encore moins de nous substituer aux
biographies. Notre propos était de montrer combien Augustin
nous touche à la commissure de la chair et de l'esprit, dans notre
cœur et dans notre âme.
Le maître d'Hippone a recueilli l'héritage de l'antiquité. Il a
contemplé l'effondrement de l'Empire romain, en des temps
d'apocalypse. Il infléchit la théologie de l'Occident, qui aurait
difficilement existé sans lui. De son temps il est le maître
incontesté, toujours consulté par la chrétienté entière. Après
sa mort, l'Occident s'est mis à « augustiniser ». Il est toujours
là, lu, imité, discuté, inégalé.
Ses disciples en prolongent l'écho. Les esprits critiques accusent
ses outrances, plus particulièrement au sujet de la prédestina-
tion. De cette discussion est né le semi-pélagianisme. Césaire
d'Arles monnaie ses sermons pour la prédication et l'instruc-
tion de l'Occident chrétien. Il est l' <1 autorité » des docteurs
du Moyen Age. Thomas l'intègre à sa Somme théologique ; il est
le maître incontesté des docteurs franciscains.
Augustin est encore au centre des débats, au temps de la
Réforme et du jansénisme, qui l'une et l'autre se réclament de
lui. Ses œuvres ont été éditées avec le plus grand soin au
QUATRIÈME SIÈCLE 192
xvn• siècle par les Bénédictins de Saint-Maur. Leur édition
s'enrichit sans cesse de textes nouveaux.
Le centenaire de la mort, puis la naissance en 1930 et 1954,
ont suscité sur Augustin des travaux plus nombreux que sur
aucun autre théologien. C'était justice. Il est le maître de l'Occi-
dent.
LES GRANDES ŒUVRES D'AUGUSTIN
Confessions, la Cité de Dieu, Traité de la Trinité; Ouvrages
philosophiques : Traité de la Musique, Soliloques, Sur le Maître.
Traités sur l'évangile et les épîtres johanniques ; Exposés sur les
Psaumes (principalement prêchés); nombreux Sermons; Discours
sur la montagne ; (à paraître) Ouvrages de controverse : Contre
les manichéens, Contre les donatistes, Contre les Pélagiens (plus
de quinze traités); plusieurs exposés sur la foi chrétienne; 225
Lettres.
LE CINQUIÈME
SIÈCLE
Cyrille d'Alexandrie
Léon le Grand
L'étude des écrivains chrétiens du V' siècle permet de mesurer le
fossé qui les sépare de l'âge d'or patristique. Un changement
crève les yeux : les grandes figures disparaissent, sans relève. La
grande période d'intense production théologique est terminée.
L'attention de l'Eglise est sollicitée par les événements poli-
tiques qui secouent l'Orbis romanus. Jérôme et Augustin assis-
tent, impuissants, à la prise de Rome par Alaric en 410. Les
grandes invasions germaniques occupent l'Eglise d'Occident. Les
Barbares passent le Rhin, se répandent dans ce qui était l'Empire
et le conquièrent. En 486, les dernières régions de la Gaule
passent aux Francs. Une page est tournée, une nouvelle histoire
commence, avec des problèmes nouveaux.
L'empereur se maintient à Ravenne. Mais il joue un rôle de
figurant. L'Empire s'écroule. Cet effondrement grandit l'autorité
du siège romain. Léon I apparaît comme le nouveau roi de
Rome. L'empire d'Orient se défend mieux contre les ennemis
du dehors. Il détourne les Wisigoths d'Alaric et les Ostrogoths de
Théodoric vers l'Italie. Cette politique lui permet de survivre
jusqu'en 1453. L'Eglise orientale est désormais tributaire du
basileus.
Politiquement, les deux parties de l'Empire se séparent et
s'opposent au cours du V" siècle. L'unité est virtuellement rompue
et ne sera plus jamais rétablie que de manière factice et éphé-
mère. Chacune des deux moitiés de l'Eglise se met à vivre chez
elle sa propre destinée. Un siècle plus tôt, Athanase avait fait
connaître l'Orient à l'Eglise de Trèves, Hilaire avait étudié sur
place la théologie grecque et s'en était imprégné. Cette période de
fructueux échange est définitivement révolue. Au IV' siècle, la
culture latine se présentait encore comme un rameau poussé sur
CINQUIÈME SIÈCLE 196
le tronc de la culture hellénique. L'aristocratie romaine connais-
sait le grec. Le grand commis de l'Empire, devenu évêque de
Milan, Ambroise, monnaie et démarque la pensée des Pères
d'Orient qu'il lit dans le texte. Augustin comprend mal le grec,
Léon le Grand l'ignore. Le rameau latin s'est détaché du tronc.
L'Occident latin met à profit l'augustinisme qui lui permit de
conquérir son autonomie théologique. Les grandes controverses
doctrinales sont terminées. Le concile de Chalcédoine apparaît
comme une affaire orientale qui n'intéresse pas l'Occident. Ce
dernier se tourne vers ses problèmes propres, ascétiques et mis-
sionnaires. L'invasion germanique oblige l'Eglise à prendre
conscience de son action évangélisatrice : elle passe aux Barbares.
La pensée théologique, en Orient et en Occident, donne une
impression d'essoufflement. Aucun écrivain du V" siècle n'a la
stature d'un Cappadocien. Les nouveaux Pères, qui sont aussi les
derniers, font figure de répétiteurs plus que de créateurs. Aucun
théologien original. Ils monnaient les richesses de l'âge d'or.
Césaire d'Arles transmet et répète Augustin, Cyrille d'Alexan-
drie nous éloigne de l'âge patristique et ouvre l'ère du byzan-
tinisme.
Cyrille d'Alexandrie
'l / G 0 <t 444)
198
Alexandrie s'était signalée à l'Eglise entière par la lutte menée
en faveur de l'orthodoxie. Les successeurs d'Athanase demeu-
rent fidèles à cette mission doctrinale, mais cherchent en même
temps à affirmer l'autorité du siège, et si possible à régenter
l'Orient chrétien. Cette rivalité avait pris corps dans l'opposition
entre Théophile et Jean Chrysostome. L'occasion avait paru
bonne pour imposer l'autorité d'Alexandrie à Constantinople et à
Antioche à la fois. Au cc synode du Chêne », où Théophile fit
déposer Jean Chrysostome, Théophile fut accompagné de son
neveu Cyrille, qui devait lui succéder.
Pendant soixante ans la même famille va régenter l'église
d'Egypte. Cyrille était l'homme de son oncle, ce qui le prédestinait
plus à l'ambition qu'à la sainteté. Théophile avait veillé à sa
formation religieuse et théologique. Sa culture profane n'était pas
très étendue. Il préférait la tradition à la philosophie. Il a passé
sans doute quelque temps parmi les moines. Il n'était pas fait
pour la solitude mais pour le gouvernement. Isidore de Péluse
lui reprocha dans une lettre de porter dans son cœur le bruit
et la confusion des villes.
Evêque
Théophile meurt en 412. Cyrille lui succède. Il devait être
encore jeune, puisqu'il occupera le siège pendant plus de trente
ans. Il avait hérité avec le siège les qualités de son oncle,
les bonnes et les mauvaises. Son orthodoxie et sa vie privée
étaient irréprochables. Il avait épousé de Théophile non seule-
ment les ambitions mais les ressentiments. C'est ainsi qu'il refusa,
malgré les interventions romaines, d'inscrire sur les diptyques
(liste des évêques) utilisés par la liturgie, le nom de Jean Chry-
sostome. Le réintégrer, avait-il dit, serait replacer Judas dans le
collège apostolique.
Cyrille avait sur Théophile un avantage redoutable : il connais-
sait la théologie. Toute sa vie il demeura un homme d'étude,
soucieux de cerner la doctrine de l'Ecriture et de la tradition. La
controverse nestorienne partage son activité littéraire en deux
périodes, la première, jusqu'en 428, est consacrée à l'exégèse et à
la polémique antiarienne ; la seconde, jusqu'à sa mort, est occupée
à réfuter le nestorianisme.
La production exégétique de Cyrille est considérable. Elle
199 CYRILLE D'ALEXANDRIE
occupe dans l'édition de Migne six volumes in-quarto. Ce n'est
la meilleure partie de son œuvre, ni la plus originale.
L'évêque d'Alexandrie est fidèle à la tradition théologique de
sa ville, illustrée par Athanase surtout, par Didyme l'Aveugle
aussi, dont il tait le nom, parce qu'il avait été laïc et disciple
d'Origène. Il n'est pas assez nuancé pour faire justice à Origène
qu'il réprouve pour avoir imité « les bavardages des Grecs 11.
Par contre il s'oppose à l'école d'Antioche sans essayer de la
comprendre ni de s'enrichir de sa méthode. Il a la rancune
tenace.
Ses écrits
Les grandes œuvres théologiques de Cyrille sont polémiques.
Là il est pleinement lui-même. Il aime réfuter et flaire l'hérésie.
Ses premiers écrits sont dirigés contre les ariens. Tous ses
ouvrages théologiques sont écrits contre quelqu'un. Il ne sait
pas ce qu'est le dialogue, encore moins découvrir la part de vérité
chez l'adversaire. Il est responsable de la réputation que l'his-
toire fait à Théodoret de Cyr.
Il a composé plus tard une volumineuse apologie : Pour la
sainte religion des chrétiens contre les livres de l'impie Julien.
Ce qui laisse entendre que le paganisme restait virulent en
Egypte jusqu'au v• siècle. Le plus clair de l'œuvre théologique
de Cyrille est consacré à la réfutation des thèses nestoriennes
et à démontrer l'unité dans le Christ.
Tenace, appliqué, il se soucie d'exposer les mystères de la foi
avec précision et netteté. Si la pensée est ferme, le style est
monotone, prolixe. Il s'exprime avec plus d'emphase que d'élé-
gance. Il s'éloigne des grands classiques et ouvre l'ère de la
scolastique byzantine.
Cyrille est à la fois théologien et homme d'action. Il est plus
un chef qu'un pasteur. Il aime la lutte, où il fait preuve du
même esprit redoutable que dans ses affirmations doctrinales.
Il est combatif de nature. Il a besoin d'adversaires comme l'ora-
teur a besoin de public pour être pleinement lui-même. Ce
sera le secret de ses réussites, la justification qu'il donne à ses
procédés.
CINQUIÈME SIÈCLE 200
Ses démêlés
A peine évêque, il entre en conflit avec le préfet de la ville,
Oreste. Il s'en prend à tout le monde, aux hérétiques, aux juifs,
aux païens. Il est moralement responsable de l'assassinat inique
d'une noble païenne, Hypathie, qui jouissait de l'estime univer-
selle des païens et des chrétiens. Plus douloureuse encore est
son attitude à l'endroit des Juifs. Hiérax, un maître d'école
soupçonné sans raison par ceux-ci d'être un agent provocateur
de l'évêque, fut à l'origine d'une émeute. Menacés par l'évêque,
les Juifs attaquèrent les chrétiens pendant la nuit.
Le jour venu, stimulés par Cyrille, les chrétiens répliquèrent ;
ils envahirent les synagogues, tuèrent les Juifs qu'ils ren-
contraient, pillèrent leurs maisons. Ce fut la fin de la colonie juive
d'Alexandrie.
Pour asseoir son autorité absolue en Egypte, Cyrille contrôlait
le commerce des céréales, élargissait ses propriétés, en s'appuyant
sur la masse des moines coptes, frustes et incultes. Ce
goût de la manière forte finit par soulever des résistances contre
le hiérarque égyptien. En 428, des moines égyptiens portèrent
plainte à Constantinople, devant Nestorius. Le conflit qui avait
opposé Théophile et Jean Chrysostome allait rebondir. Nesto-
rius, de surcroît, était un ancien moine d'Antioche, la ville
rivale, moralement irréprochable, chez qui l'éloquence et l'impé-
tuosité risquaient des formules malvenues, en critiquant en parti-
culier le titre déjà ancien de mère de Dieu, donné à Marie.
Contrairement à Jean Chrysostome, le nouvel évêque de
Constantinople eut ainsi l'imprudence de s'aventurer sur le terrain
théologique. Cyrille, fort bien renseigné par ses apocrisiaires,
flaira l'hérésie, découvrit le point vulnérable et prit l'offensive,
trop heureux de l'occasion qui s'offrait de faire taire les moines
égyptiens, d'intervenir à Constantinople et d'humilier Antioche.
L'adversaire de Nestorius
Habilement, Cyrille écrivit une lettre fort obséquieuse au pape
Célestin pour dénoncer les erreurs de Nestorius. Célestin, qui
ne savait pas le grec, sans vérifier le dossier cyrillien, fit condam-
ner Nestorius dans un concile à Rome et chargea de surcroît
Cyrille de fulminer la condamnation. La lettre à Cyrille ne précise
201 CYRILLE D'ALEXANDRIE
malheureusement pas l'erreur imputée à Nestorius. L'évêque
d'Alexandrie, pour s'assurer l'appui de la cour, rédigea trois
lettres, qui le desservirent. L'empereur fit surseoir à la condam-
nation de son évêque qu'il avait fait nommer, et il fit convoquer
un concile général. Ce que le pape accepta.
La convocation de l'empereur demanda que chaque province
soit représentée par un petit nombre d'évêques. Cyrille en embar-
qua cinquante, avec nombre de clercs inférieurs, de parabolans
et de moines, chargés de soutenir sa cause. A Ephèse, aucun
effort ne fut fait pour une franche discussion. Bien au contraire,
le 21 juin, Cyrille, de sa propre autorité et malgré la protesta-
tion de soixante-dix-huit évêques, précipita les événements et
convoqua le concile pour le lendemain. Il somma Nestorius de
comparaître. Et non de siéger. En son absence, il fut condamné.
A cette nouvelle, la ville d'Ephèse, préparée par la suite égyp-
tienne, manifesta bruyamment sa joie. Cyrille notifia cette
condamnation à Nestorius par ces mots : « A Nestorius, nou-
veau Judas. » Décidément les Judas sont nombre !
En réalité le concile n'était pas achevé. Etait-il même valide-
ment commencé ? A leur arrivée, les évêques orientaux furent
mis au courant des événements. A leur tour ils s'assemblèrent
en synode avec quelques autres évêques qui avaient boudé le
concile de Cyrille et déposèrent Cyrille et l'évêque complice
d'Ephèse. Finalement arrivèrent les légats romains. Ils approu-
vèrent la déposition de Nestorius. Aux premiers jours d'août
se présenta enfin le légat impérial, avec une lettre de Théodose :
cc Nous approuvons la déposition de Nestorius, de Cyrille et de
Memnon, suggérées par votr,e piété. » La confusion était entière.
Nestorius et Memnon obtempérèrent. Cyrille, plus diplomate,
sut gagner la cour, grâce à de somptueux bakchichs dont !'Orien-
tal connaissait l'efficacité. Epiphane nous a conservé l'inventaire
des cadeaux : autruches, tapis, or et étoffes de soie. L'effet
ne se fit pas attendre. Théodose convoqua à Chalcédoine une réu-
nion de délégués, qui déclara le concile dissous, permit aux
évêques de rentrer chez eux, mais enjoignit à Cyrille et à Mem-
non d'attendre à Ephèse que leur situation fût réglée. Mais
Cyrille voguait déjà vers Alexandrie. Ainsi se termina le concile
d'Ephèse.
Mal à l'aise et quelque peu échaudé par les événements,
Cyrille comprit un peu tard - que le moment était venu
CINQUIÈME SIÈCLE 202
pour les compromis et pour les concessions. Il le faisait d'autant
plus volontiers que Nestorius avait dû se retirer de la scène et
vivait dans un couvent. Un acte d'union fut signé, où Cyrille sacri-
fia ses idées personnelles, exprimées dans ses douze anathé-
matismes qu'il avait voulu imposer à Nestorius. Il souscrit la
profession de foi que lui envoya Jean d'Antioche. C'était la
paix. Une lettre de Cyrille relate l'événement. Elle commence
par les mots devenus célèbres : « Que les cieux se réjouissent
et que la terre tressaille ! » Malheureusement cette trêve ne vida
pas la querelle, qui aurait pu aboutir à une confrontation de la
théologie d'Antioche et d'Alexandrie et à la synthèse de deux
points de vue complémentaires. L'Orient fut déchiré et les mono-
physites pourront se réclamer de Cyrille. Saint Isidore de Péluse
l'avait prévu. Il avait écrit à Cyrille le solennel avertissement :
« Ne cherchez pas à vous venger d'une injure personnelle aux
dépens de l'Eglise et ne vous abritez pas derrière une prétendue
orthodoxie pour provoquer ce qui sera peut-être un interminable
schisme. » Il ne croyait pas si bien dire.
A partir de 433 Cyrille ne fait plus parler de lui. cc Un tel
silence est éloquent », écrit Newman, il purifia les outrances
d'une vie de lutte. Nous savons qu'il est mort le 27 juin 444.
Le règne de l'oncle et du neveu fut trop long pour qu'ils susci-
tent des regrets. Une lettre probablement apocryphe, attribuée à
Théodoret, exprime le soulagement égyptien sans ménage-
ment:
cc Enfin, enfin le voilà mort, ce méchant homme. Son départ
réjouit les survivants, mais il aura affligé les morts. » La passion
provoque toujours la passion, jusqu'à l'injustice.
L'homme contesté
Telle est l'histoire de cet homme, l'un des plus discutés et les
plus décriés de son temps. Point n'est besoin de cacher ses
défauts, l'histoire les étale aux yeux, ce qui faisait dire à New-
man, avec une pointe d'humour : « Cyrille n'accepterait pas
que l'on jugeât de sa sainteté d'après ses actes. »
L'homme avait l'orthodoxie farouche de l'inquisiteur. Impla-
cable pour ses adversaires, il est peu sensible au respect des
hommes. Il a des suppôts mais point d'amis. Rien dans son
caractère n'adoucit cette dureté. Il a introduit un durcissement en
203 CYRILLE D'ALEXANDRIE
théologie, qui accentue l'autorité, trop soucieux qu'elle partage
son point de vue. Une vérité plus désintéressée, plus irénique,
eût mieux servi l'Eglise.
Il complète les traditionnelles preuves scripturaires par des
preuves patristiques en utilisant avec habileté dans la démons-
tration le témoignage des Pères de l'Eglise de pair avec celui
de !'Ecriture. Parallèlement il introduit dans la discussion avec les
ariens la preuve de raison, vouée à une destinée glorieuse en
théologie.
Cyrille est desservi par son esprit dialectique, monolithique.
Il n'a jamais su discerner chez l'hérétique la part de vérité, ni
les frontières des affirmations les plus orthodoxes. Sa termino-
logie est défectueuse. La formule de l' « unique nature » qu'il
veut faire canoniser par le magistère, provenait d'un apocryphe
apollinariste, texte qu'il croyait être d' Athanase. Comme quoi
l'argument d'autorité doit être utilisé avec discernement. Prise
à la lettre, la formule conduisait au monophysisme, qui ne vou-
lait plus admettre qu'une seule nature dans le Christ. Il faudra un
nouveau concile, à Chalcédoine, en 451, pour fournir l'ensei-
gnement équilibré sur le Christ. Moins de passion autour de
Nestorius aurait permis de trouver une formulation sans équi-
voque.
« Théologiquement, dit Newman, il est grand. Les catholiques
de toutes les époques lui sont redevables. » Cyrille a bien servi
l'Eglise en défendant l'orthodoxie. Il l'eût mieux servie et eût
peut-être sauvé l'unité s'il avait possédé assez de largeur de vue
pour confronter le point de vue alexandrin avec l'antiochien. Une
querelle mal réglée rebondit nécessairement.
L'évêque d'Alexandrie est un théologien pénétrant, orthodoxe,
encore qu'il soit dupe de formules erronées d'Apollinaire, qu'il
a voulu faire imposer à Nestorius. Un adversaire de son intran-
sigeance aurait pu faire subir à ses douze anathématismes le même
sort qu'il fit subir aux allégations de Nestorius. Aussi les mono-
physites qui ont divisé l'Orient se réclameront-ils de son auto-
rité.
Cet homme passionné a provoqué la passion. Il continue à
susciter des jugements affectifs, parfois contradictoires. Cyrille
s'éloigne et nous éloigne de l'ère patristique. Il ouvre la voie
au byzantinisme. Par sa dialectique, il est premier scolastique de
CINQUIÈME SIÈCLE 204
l'Orient. L'Orient et l'Occident le proclamèrent docteur de
l'Eglise.
PRINCIPAUX ECRITS DE CYRILLE D'ALEXANDRIE
Œuvres exégétiques : explication des livres de l'Ancien et du
Nouveau Testament, surtout le commentaire de saint Jean.
12 Anathématismes; Contre le:s blasphèmes de Nestorius; Lettres
pascales et homélies dont la plus célèbre, qui fait l'Eloge de la
Mère de Dieu, n'est pas authentique.
Léon le Gra nd
é / L / U <t 461)
206
En 440, un diacre succède à Rome au pape Xyste III. Il s'ap-
pelle Léon. La postérité spontanément le surnomma le Grand
pour exprimer sa signification historique. Léon est en quelque
sorte le dernier témoin de l'âge patristique et de l'Eglise ancienne.
Les derniers Pères de l'âge d'or se sont tus : Augustin est mort
en 430, Cyrille d'Alexandrie en 444, après s'être enfoncé dans le
silence.
Nous savons peu de choses sur les années qui précèdent le
pontificat. Nous ne connaissons même pas la date de sa nais-
sance. Il est vraisemblablement originaire de Toscane, pays qui
unit la mesure à la distinction. En 430, au moment où Augustin
ferme définitivement les yeux, à Hippone, Léon fait partie du
clergé romain et joue déjà un rôle prépondérant dans la querelle,
entre partisans et adversaires d'Augustin, qui agite le sud de la
Gaule. L'année d'après, Cyrille d'Alexandrie lui demande d'inter-
venir contre les agissements de Juvénal, évêque de Jérusalem.
Evêque de Rome
L'élection de Léon sur le siège romain surprend le diacre
en Gaule, où il accomplit une mission diplomatique pour la
cour de Ravenne. Loin de Rome au moment de la mort de
Xyste III, Léon fut élu pour lui succéder, à la joie de tous. Une
légation le ramène dans la Ville Eternelle en fête, où le nouvel
élu reçoit la consécration épiscopale. Le pontificat de Léon, un
des plus longs de l'histoire de la papauté, va durer de 440 à
461. Vingt années lourdes d'événements, où l'évêque de Rome
va mener la papauté antique à l'apogée de sa grandeur.
Le pontificat de Léon était soumis à lourde épreuve. C'est la
caractéristique des grands de s'élever comme sans effort à la
hauteur de l'événement ; non seulement de le prévoir mais de le
dominer, au besoin de l'infléchir.
Le nouveau pape avait une idée très haute de sa mission. La
papauté était pour lui l'héritière de l'antique cité romaine, qui
providentiellement avait avalisé la route à l'Eglise. Désormais le
siège de Pierre faisait de Rome le centre de l'Eglise et la tête
de l'univers. Au pape de veiller sur toutes les églises répandues
de l'Orient à l'Occident. Léon trouve non seulement les formules
d'une « merveilleuse plénitude » pour exprimer cette doctrine
mais il utilise toutes les circonstances pour l'affirmer.
207 LÉON LE GRAND
Léon est d'abord le pasteur de la ville de Rome. Il y prêche
régulièrement. Il est le premier pape dont les sermons soient
parvenus jusqu'à nous. Il se préoccupe d'extirper les coutumes
paï,ennes, les superstitions, plus particulièrement de l'astrologie,
invétérées dans l'âme romaine. Il s'en prend aux hérétiques, aux
manichéens, qui sévissent toujours encore à Rome. Il établit un
monastère auprès de Saint-Pierre pour le service de Dieu, sous la
main de l'évêque de Rome.
La pape affirme son autorité dans le ressort de sa métropole
et des provinces plus éloignées. Il s'intéresse aux moindres inci-
dents, intervient dans les conflits. Il s'occupe des qualités requises
pour les candidats à l'épiscopat, intervient en Sicile, à propos de
la date des baptêmes, apporte à Nicétas d' Aquilée une solution
aux questions soulevées par l'invasion barbare.
Hilaire, évêque d'Arles s'est efforcé d'exercer sa juridiction sur
tout ce qui restait de romain en Gaule. Léon prend ombrage
de l'autorité croissante du siège d'Arles et de son titulaire, à qui
il prête l'arrière-pensée de vouloir soustraire les évêques gallo-
romains à l'autorité pontificale. Le pape rétablit l'évêque de
Besançon qu'Hilaire avait destitué, et défend à Hilaire de réunir
des conciles hors de sa province. L'évêque d'Arles est un saint,
il obéit. La lettre que lui adresse le pape est appuyée par un édit
de l'empereur Valentinien III, ce que les gallicans comme Tille-
mont et Quesnel ont vivement reproché au pape comme une fai-
blesse et un recours inutile à un pouvoir temporel à l'agonie.
Pas plus qu'Ambroise, Léon n'a sans doute mesuré l'état de
décrépitude de l'empire romain, où l'autorité fantoche de Ravenne
mettait à nu son impuissance. Constantinople prenait la relève.
Face à l'Occident, face aux barbares, l'Orient byzantin s'orga-
nisait en empire chrétien.
Démêlés avec l'Orient
La cassure entre l'Orient et l'Occident, entre Constantinople
et Rome, malgré l'apparence des faits et des interventions
romaines, s'accentue sous le pontificat de Léon le Grand. Les
reconnaissances juridiques dissimulent des réticences et ne doivent
pas donner le change sur les éloignements psychologiques.
L'Orient ne s'est guère senti concerné par la querelle pélagienne
qui pourtant se jouait en zone orientale. Les conflits christolo-
CINQUIÈME SIÈCLE 208
gigues, de Nestorius à Eutychès, demeurent une affaire stric-
tement orientale. Aucun évêque occidental ne s'y intéresse. L'auto-
rité romaine n'est pas en jeu. Les schismes commencent et finis-
sent souvent par le cœur et non par le droit.
Les difficultés venues d'Orient étaient d'abord d'ordre théo-
logique. La première lettre de Léon pr adressé à Constanti-
nople est destinée au moine Eutychès, qui lui avait dénoncé
la résurgence de l'hérésie nestorienne. Le moine, supérieur d'un
monastère de quelque trois cents moines, était fort écouté à la
cour de Constantinople. Il était le porte-parole des, héritiers
de la théologie cyrillienne qui n'avait pas satisfait l'acte d'union
de 433. Officiellement dénoncé, le moine avait été condamné
en 448 par un concile réuni à Constantinople. Soutenu par Dios-
core, successeur de Cyrille d'Alexandrie et par le tout-puissant
eunuque Chrysaphios, Eutychès fit appel à Rome.
Le pape Léon prit position sur la question controversée, dans
une lettre dogmatique adressée à l'évêque de Constantinople qui
dans l'histoire prit le nom de Tome à Flavien, où la doctrine
sur les deux natures dans le Christ était formulée avec toute la
précision, toute la netteté nécessaires.
Les événements se précipitent, selon le même scénario que
celui monté autrefois par Cyrille. Poussé par Eutychès, Théodose
convoque un concile, habilement organisé par les amis d'Euty-
chès, présidé par Dioscore d'Alexandrie. Celui-ci reprend les
méthodes qui ont si bien réussi à son prédécesseur, escamote
le document pontifical, réhabilite Eutychès et dépose les adver-
saires. Cette lamentable palinodie est appelée « brigandage
d'Ephèse », nom que lui donna le pape lui-même.
Tout était à recommencer. Un nouveau concile fut convoqué
à Chalcédoine, sur le versant asiatique de la capitale. L'ensei-
gnement dogmatique du pape Léon, consigné dans le Tome à
Flavien, y fut solennellement proclamé, le 25 octobre 451. Le
pape approuva le concile, sauf le canon 28, qui consacrait une
nouvelle fois la primauté du siège de Constantinople, déjà
reconnue par le concile œcuménique de 381. Son délégué per-
manent dans la capitale eut beau insister pour une transac-
tion, peine inutile, le pape Léon demeura inflexible. Opposi-
tion « malaisée à justifier», écrit Mgr Batiffol. Voulant servir le
siège romain, le pape dessert finalement l'unité de la catho-
licité. Cette intransigeance non seulement rend difficiles les rap-
209 LÉON LE GRAND
ports entre l'Orient et l'Occident, mais les fait évoluer en des
directions différentes, qui entre eux creusent un fossé. « L'unité
n'est pas rompue, mais elle tient à peu de choses », remarque
Gustave Bardy.
Les dernières années du pontificat sont attristées par les évé-
nements politiques. En 452, Attila descend en Italie, il ravage
la Vénétie, détruit le port d'Aquilée et se dispose à marcher
sur Rome. Affolé, le falot empereur Valentinien III est obligé
de négocier avec le roi des Huns. Il lui délègue une ambassade,
composée d'un consul, d'un préfet, et du pape.
« Attila reçut toute la délégation avec dignité, raconte l'his-
torien Prosper, il se réjouit tant de la présence du Souverain
Pontife, qu'il se décida à renoncer à la guerre et à se retirer
derrière le Danube, après avoir promis la paix. » La réalité fut
plus nuancée, et Attila, soucieux d'assurer ses arrières. Il reste
que la démarche du pape frappa les esprits et grandit son pres-
tige.
Trois ans plus tard, Genséric, qui succéda à Attila, juge le
moment favorable pour prendre Rome par voie de mer. Sa
flotte paraît à l'embouchure du Tibre. La panique s'empare
de Rome. L'empereur est tué par ses propres soldats. Le pape
Léon, accompagné de son clergé, vient à la rencontre du roi
des Vandales. Il est moins heureux qu'avec Attila. Il obtient
cependant que les envahisseurs ne brûlent point la ville et que
les habitants soient épargnés. Le pillage dura quatorze jours.
Des chariots, en files serrées, emportèrent les richesses des temples,
des églises, des palais.
A la fin de son pontificat, Léon 1er, qui n'avait pas voulu
reconnaître la primauté de Constantinople, fut obligé de s'en
remettre au bras séculier pour lui confier les destinées du concile
de Chalcédoine, menacé par les monophysites qui niaient la
double nature dans le Christ. Les faits parfois plus exigents que
les prérogatives, et les services demandés plus compromettants
que les concessions refusées.
Léon 1°r meurt vraisemblablement le 11 novembre 461 et fut
enterré à Saint-Pierre, à gauche du portique d'entrée. Benoît XIV,
en souvenir de la translation de ses reliques, à laquelle il avait
assisté comme chanoine de la basilique, le proclama docteur de
l'Eglise, en 1754.
CINQUIÈME SIÈCLE 210
L'œuvre littéraire
L'œuvre littéraire du pape Léon est liée à son pontificat. Elle
se compose des actes officiels de sa charge : correspondance et
prédication. Il nous reste 143 lettres, qui s'échelonnent sur les
vingt années de son pontificat et nous permettent de suivre son
activité en Italie, en Gaule, en Afrique, en Espagne. Nous y
trouvons les nombreuses interventions du pape dans des questions
doctrinales et disciplinaires. Vingt parmi elles sont adressées à
Julien de Chios, son délégué auprès du basileus.
Le pape Léon fut le premier à nous laisser une série impor-
tante de sermons, au nombre de presque une centaine. La plu-
part de ses prédications remontent aux dix premières années
de son pontificat. Le plus grand nombre a trait à l'année litur-
gique: Noël, épiphanie, carême, Pâques. Il nous fournit le modèle
du sermon liturgique.
Léon n'est pas un improvisateur. Ses sermons sont soigneuse-
ment écrits avant d'être prononcés. Le pape soigne la qualité de
la forme, sans pour autant tomber dans la coquetterie littéraire.
La phrase se développe, ample, majestueuse, royale, comme une
procession liturgique. L'émotion, la sensibilité sont maîtrisées par
la calme grandeur de ce Romain.
Sa phrase possède de la liturgie qu'il commente le rythme et la
dignité. Il cultive les parallélismes et les antithèses, l'assonance
et les clausules rythmiques, la période, scandée par le cursus,
qui flattent l'oreille du Romain. Il veille à la prégnance de
l'expression, et recherche la formule lapidaire, proche de la langue
liturgique.
Léon n'est pas un penseur original. Sa culture est limitée.
Rien de comparable avec Hilaire, Ambroise ou Augustin. Il
ne manifeste que dédain pour la philosophie ; nulle réminis-
cence classique. Il ne sait pas le grec, ce qui est fâcheux au
moment des querelles christologiques. Il puise sa doctrine dans la
formulation de la foi et de la tradition plus que dans les auteurs
ecclésiastiques, qu'il semble avoir peu fréquentés, en dehors
d'Augustin.
Il se contente d'une doctrine élémentaire, en formules qui lui
semblent définitives, et ne s'élève jamais au-dessus de son audi-
toire. Jamais il ne commente un livre de l'Ecriture. Il n'est pas
exégète. Il ne demande à la Bible que des citations-témoins. Léon
211 LÉON LE GRAND
n'a aucune curiosité métaphysique, ni le goût de scruter les mys-
tères de la foi. Il ne s'embarrasse jamais de discussion théolo-
gique. La doctrine de la Trinité chez lui se ramène à la formu-
lation du Credo.
La qualité de sa prédication ne tient ni à l'originalité de sa
pensée, ni à la hauteur de sa doctrine, mais à la sonorité de
sa langue, à la solennité de son rythme qui assourdissent cer-
tains lieux communs. Traduits, ses sermons perdent de leur fas-
cination et ressemblent à des poèmes réduits en prose.
Plus moraliste que psychologue, Léon est plus à même de
résoudre des cas de conscience qu'à scruter les profondeurs de
l'âme. Il est plus homme de raison et d'ordre que de cceur et de
sensibilité. Il n'a rien de la pénétration psychologique de Pierre
Chrysologue ni de la bonhomie de Grégoire le Grand.
Plus homme d'action que de pensée, plus homme de gouverne-
ment que de réflexion. Il est avant tout chef. Il a conscience de
sa charge, comme évêque de Rome et comme successeur de
Pierre.
« Nation consacrée, peuple choisi, cité de prêtres et de rois,
dit-il de Rome, tu es devenue capitale de l'univers, par le saint
siège du bienheureux Pierre, au point de t'imposer plus universel-
lement par la religion de Dieu que par la domination de la
terre.»
La dignité que Léon tient de Pierre, il la conçoit comme un
service. Cet homme énergique parle la langue de la volonté et de
l'effort qu'il s'impose à lui-même. Il affirme et il sait qu'aucun
croyant ne peut se dispenser de rigueur.
L'homme
L'homme de gouvernement n'a rien du prophète ni du théolo-
gien de l'histoire. Il a manqué peut-être d'imagination et de
génie créateur. Il ne perçoit pas les craquements de l'Empire qui
s'effondre. Les signes du temps semblent lui échapper. Il entre-
voit moins qu'Ambroise la fin de l'Empire qui agonise sous
ses yeux. Intransigeant pour défendre les prérogatives romaines,
il met en échec le primat de Constantinople, pourtant reconnu
par un concile cecuménique, quitte à recourir au basileus lui-
même pour des questions théologiques. Il se prêtait à un jeu
dont il ne semble pas avoir mesuré le danger. Il fait plus confiance
à l'empereur qu'aux évêques pour défendre l'orthodoxie en Orient.
CINQUIÈME SIÈCLE 212
Il force l'éloge qu'il fait de l'empereur jusqu'à lui reconnaître
« une qualité sacerdotale, une âme d'évêque ». Il a le culte de
l'autorité établie, sans l'allier à l'esprit critique ou à la nécessaire
réserve.
Léon est trop romain pour mesurer la complexité et la suscep-
tibilité de l'Orient chrétien. Ce grand pontife qui prépare la
papauté médiévale ne peut jeter de pont sur le fossé qui sépare
Rome de Constantinople. De l'universalisme de l'Eglise il voit
mieux l'unité et l'autorité que la diversité et la complexité.
Doué d'une énergie indomptable que les épreuves, loin d'abattre,
ne font que grandir, il fait preuve de courage et de persévé-
rance, de pardon et d'humilité. Dans les événements hostiles,
il demeure inébranlable. La sérénité de son âme est de celles
qui rassurent. La hauteur de sa mission se concilie avec l'humi-
lité qui n'est jamais de commande : « Ne jugez pas l'héritage sur
l'indignité de l'héritier. » Cette phrase pénètre le secret de sa
vie.
Il n'entre dans son intransigeance aucune hauteur, dans son
autorité, nulle dureté. Il reprend avec modération ; il veut qùe
l'autorité s'exerce avec discrétion. Cet aristocrate a le respect
de la personne et le respect des règles de l'urbanité. Il est de
ces hommes qui, à un poste subalterne, retiennent l'attention
et comme naturellement s'imposent pour les premières charges.
Le mérite de cet homme d'Eglise est dans la conception qu'il
s'est faite de l'unité et de la discipline de l'Eglise universelle et
du rôle de l'évêque de Rome dans cette unité. « Il n'est pas le
premier pape mais il est pleinement pape. »
Au moment où l'Empire romain se disloque, où l'Occident
passe aux Barbares, où l'Orient chrétien s'avance vers le schisme,
Léon consolide la seule autorité inébranlable dans la dérive de
l'Empire. « Il est un pape du vieux monde, dit Batiffol, mais
l'ancienne Eglise n'en a pas connu de plus complet ni de plus
grand. » Léon ferme l'ère patristique. Mais désormais, le pape
est le roi de Rome.
ECRITS DE LEON LE GRAND
Il nous reste 96 sermons principalement liturgiques ; la collec-
tion de ses lettres, qui contient 30 lettres adressées au pape
comprend 173 numéros. La plus célèbre est la lettre dogmatique
envoyée à Flavien.
Les pierres de l'Église
214
Au cours des quatre premiers siècles, les Pères de l'Eglise
assistent et participent à la victoire progressive du christianisme.
La religion de Jérusalem gagne la capitale romaine. Les intrus
conquièrent l'Empire, qui passe à l'Eglise. Ce changement révo-
lutionnaire va progressivement extirper le paganisme et de sùr-
croît sauver l'héritage de la pensée antique.
Les œuvres des écrivains jalonnent les étapes de la pénétra-
tion chrétienne. Les apologistes, Justin, Irénée, défendent la foi
menacée à l'intérieur et à l'extérieur. Alexandrins et Africains
donnent à la foi sa première formulation théologique. L'Orient
fournit des philosophes, l'Occident, des rhéteurs et des juristes.
Le IV" siècle donne à cette élaboration sa pleine maturité. Tous
les genres littéraires s'y retrouvent. Seule la poésie est pauvre.
Le lyrisme est plus dans la parole que dans le poème. Seul Gré-
goire de Nazianze fait exception. Encore est-il plus lyrique que
poète. Sa poésie n'est pas jaillissement.
Il n'était pas nécessaire de construire Constantinople, en 330,
pour unifier l'Eglise d'Orient et d'Occident. L'Eglise est une
et les échanges sont fréquents. Cyprien correspondait avec les
évêques d'Asie aussi bien qu'avec ceux d'Espagne. L'influence
d'Augustin s'exerce sur l'Eglise tout entière. Un siècle plus tard,
cette unité est psychologiquement compromise. Une lettre de Nes-
torius envoyée à Rome attend des mois pour trouver un traduc-
teur. L'âge d'or des grands docteurs s'éloigne, les échanges se
rarifient. Chacun s'appauvrit.
Celui qui fréquente longuement les Pères est frappé de leur
qualité, de leur présence humaine, mais aussi de leur diversité.
Rien de conventionnel, rien de la statue << Saint-Sulpice ». Leurs
écrits nous les font voir de chair et de sang. Tous partagent une
même foi, la réaction de chacun est originale, personnelle. Dans
cet orchestre d'élite chacun joue de son instrument, avec quelle
vibration, quelle sensibilité, quelle personnalité !
Les Pères de l'Eglise sont d'abord des pasteurs. Leur activité
principale est la parole, la prédication. La chose est manifeste chez
les deux génies les plus étonnants, Origène et Augustin. Cette
primauté de l'action pastorale caractérise l'Orient comme l'Occi-
dent, mais avec des composantes propres. Le génie des Pères
orientaux est intuitif, spéculatif, lyrique, celui des occidentaux
juridique, pragmatique, moral, ramassé. Les théologiens grecs
mettent l'accent sur la grandeur de l'homme, la théologie afri-
215 LES PIERRES DE L'ÉGLISE
caine sur sa déchéance. Les premiers développent la divinisation
du chrétien, les seconds, sa rétribution.
Encore fandrait-il nuancer plutôt que de généraliser. Jean
Chrysostome le plus grec des grecs, est d'abord un syrien devenu
grec. Il garde de sa race l'exubérance et l'imagination. Les Cappa-
dociens ne sont pas les Alexandrins, encore qu'ils utilisent Ori-
gène, avec admiration et discernement. Cyrille opte selon ses
affectivités et rejette la gloire de son pays. Les thèses augus-
tiniennes sur la prédestination et la grâce, en atteignant la Gaule,
sont passées au crible de la critique.
L'unité de L'Empire romain avait peut-être facilité les échanges,
mais aussi l'hérésie arienne. L'Occident, à l'abri jusque-là des
querelles théologiques, s'est réveillé un jour arien. L'Eglise
résiste. Les deux grandes victimes des représailles impériales
sont Athanase et Hilaire, un Oriental qui va découvrir l'Occi-
dent, un Occidental qui se familiarise avec la pensée grecque.
En 364, l'Empire se partage entre Constantinople et Rome. Cette
division qui protégera l'Occident contre les querelles christo-
logiques, pèsera sur l'Eglise. L'Orient, malgré la présence de
Pélage en Palestine, ne s'intéressera guère au pélagianisme.
Chaque continent vit sa propre histoire. L'unité existe toujours,
mais le fossé se creuse. Chacun évolue différemment.
L'Empire chrétien de Byzance favorise l'effort intellectuel. Les
Pères de l'Eglise ont disparu. Une période nouvelle commence,
amorcée par Cyrille d'Alexandrie. Le byzantinisme pousse sur
le terreau patristique. Longtemps encore le peuple oriental se
passionne et s'entredéchire pour des questions théologiques. Les
conciles marquent une trêve. Puis la controverse rebondit. Au
v1• siècle monophysites et antimonophysites s'affrontent : Sévère
d'Antioche (t 518), Léonce de Byzance. L'argument d'autorité
remplace la réflexion personnelle.
Deux théologiens émergent : le mystérieux Pseudo-Denys qui
recueille l'héritage patristique grec et le transmet à l'Occident :
grâce à lui, il atteint la théologie médiévale. Un siècle plus
tard, Maxime le Confesseur (t 662) plus théologien que pas-
teur, nourri de philosophie aristotélicienne et platonicienne qu'il
fond dans une synthèse à la fois théologique et spirituelle, nous
éloigne de la période des Pères.
La vie monastique vient enrichir la pensée orientale. Au lieu
des moines incultes qui composaient les troupes de choc de
LES PIERRES DE L'ÉGLISE 216
Cyrille, nous rencontrons un monachisme (( savant » en Syrie
et en Palestine. De ce milieu est issu Maxime dont il a déjà été
question. Un siècle plus tard Jean Moschus (t 619) écrit le
fameux Pré spirituel, chef-d'œuvre de fraîcheur, comparable aux
Fioretti.
L'Occident semble épuisé d'avoir produit Augustin. L'évêque
d'Hippone, plus encore qu'Ambroise, est témoin d'un boulever-
sement qui donne au v• siècle un visage d'apocalypse. Un rêve
s'achève en cauchemar. L'évêque de Milan, tout en tenant tête
à l'empereur, ne semble pas avoir discerné le danger qui déjà
menaçait l'institution. L'Occident passe aux Barbares. L'Eglise
également, avec une hésitation qui mesure sa déception. Par
contrecoup, la résistance païenne encore virulente au v• siècle
s'effrite avec l'Empire. Les païens font figure d'attardés. Le
paganisme perdure dans les mœurs.
Deux figures d'évêques émergent auxquels les historiens n'ont
pas prêté l'attention qu'ils méritaient : Maxime de Turin
(t avant 423), Pierre Chrysologue (t 440/450). Si l'histoire n'a
rien retenu de leur vie, leurs écrits vibrent encore de leur sen-
sibilité. Ce sont deux psychologues, qui analysent le cœur humain
avec une finesse, une sûreté de touche, qui fait penser parfois
à Newman. L'un et l'autre vitupèrent contre la superstition et
contre les mœurs païennes qui sévissent aussi cruellement que les
hordes des Huns. Ce sont des missionnaires, proches de leur
peuple, sensibles aux appels les plus secrets de l'homme, la
fraternité, les dimensions cosmiques du salut, soucieux de prê-
cher l'Evangile.
Plus tardivement que l'Orient, l'Occident connaît un essor
monastique, qui pousse d'abord de manière un peu anarchique.
Braga, en Espagne, est fondé par Martin (t 580), qui traduit les
apophtegmes des Pères du désert. La règle de saint Benoît donne
une impulsion nouvelle au monachisme et une législation qui va
ordonner l'essor. Grégoire le Grand (t 604), écho émouvant de
la tradition patristique qui illustrera le siège de Rome, est peut-
être un de ses fils.
La Gaule possède des monastères depuis le IV" siècle. Il suffit
de nommer saint Martin. Jean Cassien introduit à Lérins les écrits
du monachisme oriental. Vincent de Lérins (t avant 450), un
moine de couvent, est un théologien vigoureux. Le premier il a
formulé le principe du progrès doctrinal qui s'opère par une
217 LES PIERRES DE L'ÉGLISE
croissance organique, que Newman reprendra dans le Dévelop-
pement du dogme. Césaire, autre moine de Lérins, comme évêque
d'Arles (t 543), est « un des maîtres de l'Eglise gallicane, un
des fondateurs de sa discipline et de ce qu'elle devait garder de
culture à travers deux siècles de crépuscule » (P. Lejay). Il mon-
naie la prédication des Pères, d'Augustin surtout, pour l'évangé-
lisation de la Gaule. Il s'oriente vers les Barbares qui l'entourent
pour leur prêcher l'Evangile. L'Eglise laisse les romantiques
pleurer sur le passé et se tourne vers les pays nouveaux. Les
maîtres du moyen âge continueront le travail des Pères.
L'Occident s'est-il aperçu à quel point il s'est appauvri en
perdant le patrimoine grec? De part et d'autre, la passion, la
pression politique, la discussion gratuite ont voilé la gravité d'une
division, entrée dans les faits avant que d'être consommée. La
discussion portait sur des querelles théologiques, la rupture était
plus profonde, elle atteignait les esprits, les cœurs ...
S'il est vrai que nous ne sommes qu'à la fin de l'ère constan-
tinienne, il est aussi vrai que l'Eglise demeurera frustrée, mutilée,
aussi longtemps qu'elle ne vivra pas de toutes les richesses de
son patrimoine, oriental aussi bien qu'occidental, qui compose
son histoire, mieux : son âme. L'unité chrétienne exige la ren-
contre de tous.
TABLEAU CHRONOLOGIQUE
Histoire Auteurs
Mort d'Auguste
Avènement de Tibère 14
52- 56 Epîtres de saint Paul
Incendie de Rome 64
95 Lettre de Clément de Rome
Trajan, empereur 98-117
Mort d'Ignace d'Antioche (110)?
Marc Aurèle, empereur 161
163 Martyre de Justin de Rome
Apparition du montanisme v. 170
175-177 Martyrs de Lyon. Irénée devient
évêque
185 Naissance d'Origène
Victor I, pape 189
Septime Sévère, empereur 193 Clément enseigne à Alexandrie
197 Tertullien : Apologeticum
Début de la persécution v. 202 Mort d'Irénée
207-208 Tertullien passe au montanisme
231 Origène est ordonné prêtre
Début de la prédication de Mani 242
Plotin à Rome 244
Dèce est proclamé empereur 248
Edit de persécution 249-250
251 Corneille pape
252 Mort d'Origène
Synode de Carthage 256
Invasions barbares 257-258 Martyre de Cyprien de Carthage
Dioclétien empereur 284
Edits de persécution
de Dioclétien 303-304
Edit de Milan 313
TABLEAU CHRONOLOGIQUE 220
315 Naissance d'Hilaire de Poitiers
Constantin seul empereur 325
ter Concile œcuménique (Nicée) 325
328 Athanase évêque d'Alexandrie
Fondation de Constantinople 330
350 Hilaire évêque de Poitiers
Grandes luttes ariennes 351-361
Constance seul empereur 351
Julien I'Apostat empereur 361
Julien tombe devant les Perses 363
367 Mort d'Hilaire de Poitiers
373 Mort d'Ephrem
374 Ambroise évêque de Milan
Théodose empereur 378
379 Mort de Basile
2' concile œcuménique
(Constantinople) 381
Valentinien empereur d'Occident 383
386 Mort du pape Damase
Mort de Cyrille de Jérusalem
Conversion d'Augustin
389 Jérôme à Bethléem
390 Mort de Grégoire de Nazianze
394 Mort de Grégoire de Nysse
Mort de Théodose 395
396 Augustin évêque d'Hippone
397 Mort d'Ambroise
398 Jean Chrysostome, évêque de
Constantinople
400 Augustin : Confessions
407 Mort de Jean Chrysostome
Prise de Rome par Alaric 410
Les Vandales en Afrique 429
430 Mort d'Augustin
3' concile œcuménique (Ephèse)
431
440 Léon pape
444 Mort de Cyrille d'Alexandrie
LEXIQUE
DES PRINCIPA UX AUTRES ECRIVAI NS CHRETIE NS
DE L'ANTIQ UITE
APHRAATE (début IV• siècle)
Le premier écrivain en langue syriaque. Il a été moine et peut-
être évêque du monastère. Il fut victime de la persécution du
roi perse Sapor (309-379).
Il nous reste de lui vingt-trois traités, qui fournissent une vue
d'ensemble de la doctrine chrétienne, où ne se manifeste aucune
influence de la philosophie grecque.
ARNOBE
Deux écrivains latins portent le nom d'Arnobe.
Le premier, appelé l'Ancien, est originaire d'Afrique du Nord.
Il écrivit, au cours du m• siècle, sept livres Contre les Nations,
d'une orthodoxie encore mal assurée. Il fut le maître à penser
de Lactance.
L'autre Arnobe, dit le Jeune, (t après 455) lui aussi d'origine
africaine, fut moine. Lors de l'invasion vandale, il vint se réfu-
gier à Rome. Il y écrivit entre autres, un Commentaire sur les
Psaumes. Il ne partageait pas la doctrine d'Augustin sur la grâce.
ATHENAGORE
Philosophe chrétien d'Athènes du n• siècle. Il surpasse son
contempor ain Justin par la qualité de sa langue et la clarté de
sa composition ; comme lui il affiche une attitude de bienveil-
lance à l'égard de la philosophie et de la culture grecques.
Nous conservons de lui deux œuvres : une Supplique pour les
chrétiens, adressée à l'empereur Marc-Aurèle, pour réfuter les
accusations qui circulaient contre les chrétiens, et un traité Sur
la résurrection des morts, le meilleur ouvrage des anciens sur
le sujet.
AUSONE (310-394)
Poète, né à Bordeaux. Il fut le maître de Paulin de Nole et
ÉCRIVAINS CHRÉTIENS DE L'ANTIQUITÉ 222
précepteur du futur empereur Gratien, qui le fit consul. Sous
Valentinien I, il se mit à faire profession de foi chrétienne.
Sa vie et son œuvre se situent un peu en marge du christianisme.
Son œuvre est plus profane que religieuse, son art plus habile
qu'original. Mosella, où il chante le pays mosellan et Trèves,
est son poème le plus connu.
BOECE (480-524)
Appartient à la plus ancienne noblesse de Rome. Il reçut une
excellente éducation classique et s'initia à Alexandrie à la litté-
rature et à la philosophie helléniques. Il est un des derniers
latins à connaître le grec. Il se mit au service de l'Etat ostro-
goth, devint consul, comme peu après lui ses deux fils. Soupçonné
de connivence avec Constantinople, il fut cruellement exécuté à
Pavie.
Boèce s'était proposé de traduire et de commenter pour l'Occi-
dent toutes les œuvres d'Aristote et de Platon. Il ne réalisa
qu'une partie infime de ce vaste projet. Du moins ses ouvrages
philosophiques transmirent-ils la connaissance d'Aristote pour la
mettre au service de la théologie. Son livre De la conisolation
de la philosophie, écrit en prison, est une des œuvres qui au
cours des siècles, a fait les délices des gens d'esprit.
CESAIRE d'Arles (470-542)
Le plus éminent évêque gaulois de son temps.
Il était né dans la banlieue de Châlon-sur-Saône, puis entra
au monastère de Lérins. Il vint à Arles pour rétablir sa santé
et y suivit l'enseignement du rhéteur africain Julien Pomère,
afin de parfaire une formation littéraire fort négligée. L'évêque
de la ville l'ordonna prêtre et lui confia la direction d'un monas-
tère, puis le désigna pour lui succéder. Ce fut un grand évêque
pendant quarante ans, sous trois règnes politiques, réunissant
des conciles, veillant à la discipline, forgeant l'âme chrétienne de
la Gaule.
Sa prédication largement transmise par les sermonnaires était
proche du peuple et des soucis quotidiens. Césaire travaillait avec
les ciseaux, utilisant la prédication de ses prédécesseurs, celle
surtout d'Augustin. Il fut aussi un législateur et un promoteur
de la vie monastique.
CASSIEN (v 360-430-35)
Le maître du monachisme occidental.
D'origine scythe, c'est-à-dire roumaine, Cassien reçut une solide
formation classique. Jeune, il partit à Bethléem, où il se fit moine,
223 ÉCRIVAINS CHRÉTIENS DE L'ANTIQUITÉ
puis vécut pendan t dix ans chez les Pères des déserts égyptiens.
Il finit par les quitter, au momen t des querelles origénistes, pour
se rendre auprès de Jean Chrysostome à Constantinople, où il
fut ordonn é diacre. Puis il séjourna à Rome. Vers 416, il vint
se fixer à Marseille, pour y fondre un monast ère d'homm es
(Saint-Victor) et un monastère de femmes.
Deux de ses œuvres écrites en une langue classique, les Institu-
tions et les Conférences, qui leur font suite, constituent la charte
de la vie et de la spiritualité monastique. L'une et l'autre contri-
buèren t grande ment à organiser et à développer le monachisme
en Occident.
CLEMENT de Rome
Le premie r écrivain de l'Eglise.
Evêque de Rome, il écrivit du vivant même de saint Jean, vers
96, une lettre à la commu nauté de Corinthe. L'Eglis e syriaque
l'estima au point de l'insére r parmi les livres saints.
CASSIODORE (490-580)
Bienfaiteur des lettres antiques. De grande famille, né en Cala-
bre (Italie du Sud), où son père était préfet. Homm e d'Etat, il
remplit toutes les tâches honorifiques, et s'efforça d'abord de
réconcilier Romain s et Germains. En 540, il se retira des affaires
publiques, se rendit au couvent appelé Vivarium (Vivier), qu'il
avait fondé sur ses terres, et se consacra désormais à l'étude, plus
particulièrement au travail exégétique. Il rassembla, à grands
frais, les œuvres majeures dans une riche bibliothèque. Il mourut
presque centenaire.
L'homm e d'actio n était un historien avisé. Il écrivit une Histoire
de l'Eglise et les Institutions des lettres divines et séculières;
sorte d'initia tion à la culture profane et scripturaire. Il s'évertu a
de faire traduir e les écrivains grecs en latin.
DAMASE (304-384)
Un pape lettré. D'origine espagnole, il finit par succéder au
pape Libère qui l'avait ordonn é diacre. Son pontificat dut faire
face à un anti-pa pe et à des accusations calomnieuses. Il obtint
de l'emper eur Gratien la reconnaissance jurisdictionnelle de
l'évêque de Rome et travailla à la réconciliation de l'Orien t et de
l'Occident, déchirés par la crise arienne. Il fit réviser par Jérôme
la version latine de la Bible, appelée depuis Vulgate.
Damas e s'emplo ya à découvrir et à orner les tombea ux des mar-
tyrs dans les catacombes, il en aménag ea l'accès pour les pèlerins.
Il compo sa lui-même de nombreuses inscriptions et épitaphes.
ÉCRIVAINS CHRÉTIENS DE L'ANTIQUITÉ 224
DENYS l'Aréopagite (V-VI' siècle)
Mystérieux auteur spirituel grec.
Auteur anonyme, d'origine sans doute syrienne, qui prit le pseu-
donyme d'un athénien converti par saint Paul (Actes 17, 34).
Nous ne savons rien de plus de lui.
Il écrivit quatre traités de théologie mystique synthèse de la pen-
sée grecque : les Noms divins, la Théolor:ie mystique, la Hiérar-
chie céleste, la Hiérarchie ecclésiastique. La traduction latine par
Jean Scot Erigène, fit connaître ces œuvres en Occident, où elles
exercèrent une influence profonde sur la théologie mystique du
Moyen Age.
DIADOQUE de Photicé (milieu du v• siècle)
Evêque grec, sur la côte ouest, il écrivit Cent chapitres sur la
perfection chrétienne, véritable itinéraire de l'âme vers Dieu. Un
classique de la théologie spirituelle.
DIDYME l'Aveugle (310-398)
Célèbre exégète alexandrin.
Didyme perdit la vue à l'âge de quatre ans, ce qui explique son
surnom. Pendant plus d'un demi-siècle, il fut le directeur de
l'école catéchétique d'Alexandrie, bien que simple laïc. Grégoire
de Nazianze, Jérôme et Rufin furent ses élèves. Son admiration
pour Origène finit par le compromettre. Il fut condamné avec son
maître, deux siècles plus tard, en 553, ce qui fit disparaître une
partie importante de ses œuvres. Il nous reste un certain nombre
de commentaires bibliques. L'authenticité de son Traité de la
Trinité est contestée.
EPIPHANE de Salamine (315-403)
Précurseur de l'intégrisme.
Il était né en Judée ; à l'âge de vingt ans, il se fit moine, en
Egypte et devint archimandrite de son monastère. Au bout de
trente ans, les évêques de Chypre le choisirent comme métro-
polite de l'île.
Son érudition était aussi vaste que sa théologie était limitée. Son
zèle le poussa sans discernement à subodorer partout des héré-
sies. Il fut un détracteur patenté du grand Origène, contre lequel
il déchaîna une persécution séculaire. Ses ouvrages principaux
sont I'Ancoratus (Le bien ancré) et le Panarion ou Boîte à remè-
des, encyclopédie de quatre-vingt hérésies, précieuse par les cita-
tions littérales d'ouvrages aujourd'hui perdus.
EUCHER de Lyon ( t en 449)
Sans doute le plus grand évêque de son temps.
225 ÉCRIVAINS CHRÉTIENS DE L'ANTIQUITÉ
11 était d'origine aristocratique et l'émule de Paulin de Nole.
Marié et père de famille, il fut attiré par le monastère de Lérins,
récemment fondé par Honorat. 11 s'y fixa avec sa femme et ses
deux fils, qui tous deux devinrent évêques. Vers 434, il devint
évêque de Lyon, où il mourut vingt-cinq ans plus tard.
Parmi ses œuvres, citons l'Eloge du désert, Du mépris du monde
et de la philosophie séculière, et sans doute la Passion de Mau-
rice et des martyrs d' Agaune.
EUSEBE DE Césarée (260/65-339)
Le premier historien de l'antiquité chrétienne.
Né en Palestine, peut-être à Césarée, où Origène fut son maître.
Son activité littéraire et précoce fut interrompu par la persécu-
tion de Dioclétien ; il fut pourchassé et mis en prison pour sa
foi. La paix revenue, il devint évêque de Césarée. Très mêlé à
la controverse arienne, il se refusa à condamner Arius et combattit
pour une formule équivoque, afin de mettre d'accord les deux
partis. 11 vécut dans l'atmosphère de cour dont il apprécia les
faveurs et loua la politique.
Plus érudit que théologien, il est avant tout un historien et un
apologiste. Sa Chronique, son Histoire ecclésiastique ont consacré
sa valeur d'historien. La Préparation et la Démonstration évan-
géliques ont été fort appréciées au cours des siècles.
EVAGRE du Pont (346-399)
Maître mystique, en Orient.
Né près du Pont, c'est-à-dire de la mer Noire, Evagre fut ordonné
diacre par Grégoire de Nazianze. Prédicateur fêté à Constanti-
nople, il finit par renoncer à la gloire pour se rendre d'abord à
Jérusalem, puis rejoindre les moines des montagnes de Nitrie.
11 fut le disciple et l'ami du grand Macaire. Habile copiste, il
gagna sa vie à transcrire des livres.
Impliqué comme Didyme dans le mouvement anti-origéniste,
ses écrits surtout exégétiques furent dispersés et détruits. Il nous
reste des textes monastiques et des recueils de Sentences. Jean
Cassien a monnayé ses idées, pour l'Occident.
FAUSTE de lb.èz (410-500)
D'origine britannique, Fauste vint rejoindre le monastère de
Lérins, dont il devint abbé. Elu évêque de Riez (Alpes-de-Pro-
vence), il joua un rôle de premier plan dans les conciles de
Gaule et dans les controverses théologiques. Le roi Wisigoth
Eurich, qui était arien, l'envoya en exil, ce qu'il supporta avec
grandeur d'âme.
ÉCRIVAINS CHRÉTIENS DE L'ANTIQUITÉ 226
Son nom demeure lié à la prédication de la Gaule provençale,
et spécialement à une collection de sermons, de grand intérêt
pour la pastorale de l'époque, dont il est l'inspirateur sinon
l'auteur.
FULGENCE de Ruspe (467-533)
Originaire d'une famille sénatoriale de Carthage, Fulgence fut
d'abord fonctionnaire puis devint moine et évêque de Ruspe, au
sud de l'actuelle Tunisie. Il fut banni en Sardaigne par le roi
Vandale Thrasamund.
Disciple de saint Augustin dont il défend la doctrine de la grâce,
il jette les dernières lumières sur une Afrique chrétienne, à son
déclin. Il écrivit un Traité sur la foi et nous laisse des lettres
et des sermons de qualité. Bossuet a pu l'appeler « le plus grand
théologien de son temps >i.
FORTUNAT (530-après 600)
Dernier grand poète latin.
Troubadour errant, voyageur infatigable à travers l'Occident,
Fortunat est le dernier fleuron de la poésie chrétienne, au seuil
du Moyen Age. Né à Trévise, près de Venise, il fit ses études à
Ravenne. Il fut guéri d'une maladie des yeux par saint Martin,
ce qui le disposa à venir à Tours pour le remercier. Il prit la
route la plus longue, semée d'aventures, ce qui lui demanda deux
années entières. Il finit par se fixer à Poitiers où il se fit ordonner
prêtre, sur les instances de la reine Radegonde, devenue moniale.
En 597, il devint évêque de la ville.
Son œuvre comprend des biographies de saints et d'évêques
illustres, des poésies de circonstance et des hymnes religieux. Un
certain nombre des meilleurs de ses poèmes prirent place dans la
liturgie romaine.
GENNADE de Marseille (t 495)
Gennade était vraisemblablement d'origin-e grecque ou syrienne.
Il appartint quelque temps au monastère de Saint-Victor et fut
prêtre à Marseille. Esprit cultivé et fort instruit, il connaît bien
le grec, ce qui est un fait rare à l'époque et lui permit de faire
connaître l'Orient à l'Occident, en traduisant des œuvres grecques,
en particulier les écrits d'Evagre le Pontique.
Grand travailleur, il se consacra à la lutte contre les hérésies,
contre lesquelles il écrivit un ouvrage aujourd'hui perdu dont
nous avons sans doute la conclusion dans le Livre des dogmes
de l'Eglise. Son œuvre la plus précieuse prit le titre célèbre
Des hommes illustres, catalogue des écrivains chrétiens, qui fait
227 ÉCRIVAINS CHRÉTIENS DE L'ANTIQUITÉ
suite à celui de Jérôme. Discrédité à tort par certains érudits, cet
ouvrage constitue une des sources les plus précieuses de l'histoire
littéraire des IV' et ~ siècles.
GREGOIRE d'Elvire (t après 392)
Un des premiers écrivains d'Espagne.
Evêque d'Elvire, près de Grenade, Grégoire fut le défenseur de
l'orthodoxie de Nicée.
Des recherches récentes ont permis de retrouver ses œuvres et de
lui rendre celles qui circulaient sous d'autres noms. De cette pro-
duction, il suffit de citer un ouvrage Sur la foi orthodoxe et une
série de sermons sur des textes de l'Ancien Testament.
GREGOffiE de Tours (538-594)
ccLe père de notre histoire » (C. Fauchet).
Issu d'une famille sénatoriale de Clermont-Ferrand, il se fixa à
Lyon où il devint diacre de son grand-oncle, l'évêque Nizier.
Venu à Tours pour chercher sa guérison, il fut exaucé et devint
évêque de la ville.
Hagiographe, il est crédule à l'image de son siècle, il croit au
miracle et au merveilleux plus qu'aux arguments théologiques.
Son Histoire des Francs manque de sens critique mais vaut pas
le récit d'événements dont Grégoire fut témoin. Elle est la pre-
mière œuvre d'histoire nationale et religieuse.
HILAIRE d'Arles (401-449)
Attiré jeune par Honorat, son parent, à Lérins, il séjourna pen-
dant quelque temps auprès de l'évêque d'Arles, qui le désigna au
peuple pour lui succéder. Prédicateur de talent, comparé au grand
Augustin, il fut un grand évêque, proche du peuple et soucieux
des pauvres. Il ne reste de son œuvre qu'un sermon qui décrit
la vie de saint Honorat et une lettre à Bucher.
HIPPOLYTE de Rome (t 235)
Ecrivain et prêtre romain, d'origine et de culture grecques, disci-
ple de saint Irénée. Prêtre ambitieux et intransigeant, il fut en
conflit avec le pape Calixte. Elu quelque temps anti-pape, il fut
envoyé en exil avec le pape authentique, Pontien. Les deux rivaux
ont fini par se réconcilier et par mourir comme confesseurs de
la foi. Ils sont vénérés comme martyrs.
Beaucoup de questions se posent : A-t-il existé un ou deux Hip-
polytes ? Quelles sont les œuvres authentiques de l'un et éven-
tuellement de l'autre? Questions encore imparfaitement clari-
fiées. Une statue, retrouvée en 1551, présente un maître assis,
ÉCRIVAINS CHRÉTIENS DE L'ANTIQUITÉ 228
avec une liste d'ouvrages sur le socle, qui lui sont attribués.
Les œuvres principales, des commentaires scripturaires, la Réfu-
tation de toutes les hérésies, sans doute la Tradition apostolique,
rangent Hippolyte à côté de maîtres comme Clément et Origène,
en tant qu'exégète et théologien.
ISIDORE de Séville (570-636)
Le dernier Père de l'Eglise d'Occident.
Né à Cartagène, il est élevé par son frère Léandre, archevêque de
Séville, auquel il succédera vingt-cinq ans plus tard. Ecrivain
extraordinairement fécond, esprit encyclopédique, plus compila-
teur qu'original, il aborde tous les domaines du savoir. Ses
œuvres, véritables mosaïques d'extraits d'autres écrits, ont sauvé,
comme Boèce et Cassiodore, les trésors du passé, profanes et
religieux.
Son savoir encyclopédique, rédigé en une forme accessible lui
valut l'admiration du Moyen Age, qui lui donna le titre de
« docteur insigne >>. Ses Etymologies, ou Origines, encyclopédie
de toutes les connaissances, furent un des livres les plus transcrits
et les plus lus. Il nous en reste 950 manuscrits.
JEAN DAMASCENE (650-753)
Dernier Père de l'Eglise grecque.
Jean est né d'une famille chrétienne distinguée de Damas. Quand
la ville fut prise par les Arabes, il conserva des fonctions impor-
tantes dans l'administration, tout en se consacrant à la littérature.
Il finit par abandonner sa carrière pour entrer dans le monastère
de saint Sabas, près de Jérusalem, où se trouve sa tombe. Il y
fut ordonné prêtre et devint un prédicateur estimé. Il mourut à
un âge fort avancé (104 ans, dit-on).
Sa Source de la connaissance, plusieurs fois traduite en latin, est
une somme théologique et sa synthèse personnelle sur la pensée
des Pères. Trois discours sur les images établissent le bien-fondé
de ce culte. Les Parallèles sacrés fournissent des textes sur la
vie chrétienne, tirés des Ecritures et des Pères et ont conservé
de l'oubli nombre de citations dont à peine un quart a été iden-
tifié.
LACTANCE (250-340)
D'origine africaine, Lactance suivit les leçons d'Arnobe, puis
enseigna la rhétorique, d'abord à Carthage, plus tard à Nico-
démie, près de la mer Noire, dev-enu résidence impériale. Il se
convertit entre temps au christianisme. Il connut la persécution
de Dioclétien et dut se cacher, ce qui le réduit à un grand dénu-
229 ÉCRIVAINS CHRÉTIENS DE L'ANTIQUITÉ
ment. Ses dernières années, où Constantinople l'avait nommé pré-
cepteur de son fils, à Trèves. furent paisibles.
Lactance s'était d'abord consacré à l'érudition et à la poésie.
Devenu chrétien, il voulut faire œuvre utile, en rédigeant son
œuvre majeure, les Institutions divines, présentation élégante de
la foi chrétienne, c< la véritable somme des premières années du
IV" siècle ». Il faut mentionner une œuvre apologétique, De la
mort des persécuteurs.
MACAIRE (t 390)
Ce nom qui signifie bienheureux est fréquent en Orient. Il est
assez difficile d'identifier et de distinguer tous les porteurs du
nom. Le plus ancien et le plus célèbre est Macaire !'Egyptien,
appelé l'Ancien ou le Grand, qui vécut soixante ans dans le
désert de Scété, un maître de la vie spirituelle.
Les manuscrits lui attribuent - on ne prête qu'aux riches - à
tort une série d'écrits, dont une collection fameuse de cinquante
ou cinquante-cinq homélies, véritable itinéraire de la vie spiri-
tuelle. Il est difficile d'identifier l'auteur, qui est peut-être un
certain Siméon dont parle Théodoret.
MAXIME le Confesseur (580-666)
Le théologien grec le plus important du vn• siècle.
Originaire d'une famille très distinguée de Constantinople,
Maxime fit d'abord une carrière publique, comme premier secré-
taire de l'empereur Héraclius. Puis il se convertit à la vie reli-
gieuse à Chrysopolis (en Albanie). Nous le trouvons tour à tour
à Alexandrie puis à Carthage pour des controverses théologiques.
Il fit condamner le monothélisme (qui n'admettait qu'une
volonté dans le Christ), au concile de Latran (649). L'empereur
lui intenta un procès et le fit bannir en Colchide (sur la rive
est de la mer Noire), où il succomba à ses épreuves.
Théologien pénétrant et mystique solide, il laisse des œuvres
exégétiques, liturgiques et ascétiques dont la qualité vient d'être
remise en lumière.
MAXIME de Turin (t 408/23)
Nous ne savons à peu près rien de sa vie, sinon qu'il fut évêque
de Turin. Son œuvre oratoire, même décantée de nombreuses
pièces apocryphes, est importante. Elle frappe par sa qualité, sa
pénétration psychologique et sa modernité.
MELITON de Sardes (t vers 190)
Une des grandes lumières de l'Asie Mineure.
ÉCRIVAINS CHRÉTIENS DE L'ANTIQUITÉ 230
Méliton déploya une grande activité littéraire dont l'historien
Eusèbe nous a conservé quelques titres. Il nous reste de cette
production une importante Homélie pascale, récemment recons-
tituée, grâce à des papyrus et des fragments conservés par des
« Chaînes » ou recueils bibliques.
MINUCIUS FELIX (II•-IIP siècle)
Avocat africain, venu à Rome. Une œuvre le rendit célèbre,
l'Octavius. C'est un plaidoyer en faveur du christianisme, sous
forme de dialogue, entre un païen et un chrétien. L'entretien est
mené avec esprit et tact. Les points de rencontre avec Tertullien
sautent aux yeux, sans qu'il soit possible de savoir à qui revient
la priorité. << La perle de la littérature apologétique » a pu écrire
E. Renan.
PAULIN de Nole (353-431)
Né à Bordeaux d'une famille sénatoriale immensément riche
mais chrétienne, Paulin fut l'élève d'Ausone, qui lui obtint des
charges honorifiques à la cour. C'est ainsi qu'il devint proconsùl
à Nole, en Campanie, où saint Félix était très vénéré. Il se lassa
vite de la vie publique, revint en Aquitaine et y épousa une
espagnole très pieuse, Thérasia. L'influence de sa femme, la perte
prématurée de leur unique fils déterminèrent les parents à chan-
ger de vie, à renoncer au monde et à leur immense fortune. Pau-
lin reçut le baptême, distribua ses biens aux pauvres et se retira
auprès de la tombe de saint Félix, à Nole, où il vécut dans la
pauvreté et la continence parfaite. Il devint évêque de la ville,
à son corps défendant, continuant à vivre une vie monacale, près
du petit peuple.
Il nous reste une cinquantaine de lettres et surtout trente-cinq
poèmes, de facture délicate et de grande virtuosité sur les thèmes
les plus divers, dont quatorze sont dédiés à saint Félix. Quelle
que soit la qualité de sa poésie, l'homme qui vécut les Béatitudes
vaut mieux que son art.
PIERRE CHRYSOLOGUE (t 440/50)
Originaire de l'Emilie, Pierre, surnommé « Parole d'or», devint
évêque de Ravenne. Il fut un prédicateur réputé, sachant parler
au peuple, sans concession mais avec noblesse, comme en témoi-
gnent ses sermons et ses homélies, qui commentent généralement
l'Ecriture et surtout l'Evangile. Originalité et pénétration psycho-
logique empêchent sa prédication de vieillir.
231 ÉCRIVAINS CHRÉTIENS DE L'ANTIQUITÉ
Julien POMERE (V• siècle)
Né en Mauritanie, Julien Pomère vint en Provence et fut profes-
seur de rhétorique à Arles, où il fut le maître de Césaire. Il y
devint prêtre et y dirigea une communauté de clercs. A ces der-
niers est adressé un ouvrage sur la vie chrétienne, qui prit le titre
du premier livre : De la vie contemplative, un classique de la
vie spirituelle, qui mérite d'être mieux connu.
PROSPER d'Aquitaine (v. 390-463)
Prosper Tiro, venu de l'Aquitaine fut moine à Marseille. Il
informa Augustin des réserves que sa doctrine de la grâce soule-
vait dans les monastères de Provence. Il vint à Rome pour obtenir
du pape Célestin, sans succès, la condamnation des adversaires
d'Augustin. Il finit par se fixer dans la Ville Eternelle, sous
Léon le Grand, pour composer les lettres pontificales surtout
théologiques. Son œuvre principale est la Vocation de toutes les
nations.
Nous avons de lui des poèmes. Admirateur inconditionnel quel-
que temps de saint Augustin, il consacra à sa pensée plusieurs de
ses ouvrages.
PRUDENCE (348-après 405)
Le plus grand poète de l'antiquité latine.
D'origine espagnole, probablement né à Calahorra, Prudence
reçut une formation juridique et rhétorique, fut deux fois gou-
verneur de province, grand commis auprès de Théodose I. Il finit
par renoncer à la vie publique pour mener une vie chrétienne
fervente, consacrer à chanter Dieu et ses martyrs.
Poésies lyriques, poésies didactiques sont les deux formes de son
art. Le Cathemerinon liber (Heures mystiques) est la plus célèbre
de ses œuvres. Le Peristephanon, une collection de quatorze
hymnes, en l'honneur des martyrs espagnols et romains.
La richesse de l'imagination et de l'imagerie, la délicatesse de
la sensibilité, la virtuosité de la technique sont parfois desservis
par un manque de souffle et de mesure. Plusieurs textes ont
pénétré dans la liturgie romaine. Prudence fut le poète le plus
admiré au Moyen Age comme l'attestent les 300 manuscrits de
ses œuvres.
ROMANOS le Mélode (491-560)
Le plus grand poète de la première époque byzantine.
Romanos fut successivement diacre à Beyrouth puis à Constan-
tinople. Il a dû composer un millier d'hymnes, où la réminiscence
biblique trouve une expression populaire. Un certain nombre de
ses créations ont trouvé place dans la liturgie byzantine.
ÉCRIVAINS CHRÉTIENS DE L'ANTIQUITÉ 232
RUFIN (345-410)
Rufin naquit de parents chrétiens, près d'Aquilée, en Italie du
Nord. Au cours de ses études il fit connaissance avec Jérôme,
reçut le baptême à 1'2ge de vingt-cinq ans. Il revint à Rome d'où
il partit avec la noble Mélanie pour l'Egypte. Après un séjour au
milieu des pères du désert, il vint à Alexandri,e, fut l'élève de
Didyme, qui l'enthousiasma pour Origène. En 378, il suivit sa
protectrice à Jérusalem. La querelle origéniste le brouilla défini-
tivement avec Jérôme. Il revint en Italie mais l'invasion wisigo-
thique le fit fuir vers le Sud, où il mourut à Messine.
Son principal mérite réside dans ses traductions de Basile et
de Grégoire de Nazianze, d'Evagre le Pontique mais surtout
d'Origène dont il traduisit le livre des Principes et de nombreux
commentaires.
SALVIEN de Marseille (400-480)
Né vraisemblablement à Trèves ou à Cologne, d'une famille aris-
tocratique, il y connut les invasions barbares. Il vint se fixer avec
sa femme ,et sa fille en Provence, puis se convertit avec elles à
la vie ascétique, se rendit à Lérins, auprès d'Honorat. Marseille,
avec son célèbre monastère de Saint-Victor l'attira ; il y devint
prêtre et resta dans la ville jusqu'à sa mort.
De son importante œuvre littéraire, il nous reste des lettres mais
surtout un appel A l'Eglise contre l'avarice, qui met en garde
contre l'argent et exhorte à la générosité et au souci des pauvres.
Son traité Du gouvernement de Dieu, son ouvrage le plus impor-
tant et le plus discuté, est une réponse aux chrétiens qui s'inter-
rogent sur la providence au moment des invasions barbares.
« Nous sommes punis mais nous forçons Dieu à nous punir».
C'est un cri d'indignation devant le relêchement des mœurs,
l'injustice sociale et l'oppression des pauvres.
SEDULIUS (V' siècle)
Nous ne savons à peu près rien de ce poète délicat, ongmaire
du sud de la Gaule ou de l'Italie. Il était prêtre d'après Isidore de
Séville.
De son œuvre poétique, il nous reste deux hymnes, en partie
utilisées par la liturgie romaine et surtout son Poème pascal, qui
est une épopée du Christ, paraphrasant en hexamètres l'évan-
gile de Matthieu.
SIDOINE APOLLINAIRE (431-489)
Né à Lyon d'une illustre famille, gendre de l'empereur Avitus,
il est un des représentants de la noblesse gallo-romaine. fidèle
233 ÉCRIVAINS CHRÉTIENS DE L'ANTIQUITÉ
à Rome, sacrifiée par elle, à l'époque des invasions barbares.
L'existence confortable des grands propriétaires lui permit de se
consacrer aux lettres. 11 devint préfet de Rome et à sa sortie de
charge, il fut élu, à son corps défendant, évêque de Clermont-
Ferrand. Tâche redoutable à l'heure des invasions. Il organisa la
résistance, ce qu'il paya d'un temps d'exil. Il en revint pour
mourir dans sa ville épiscopale.
Il reste de son œuvre littéraire, 24 poèmes dont trois panégyri-
ques d'empereurs, soigneusement ciselés, à grand renfort de
recherche et d'afféterie, selon le goût de l'époque, et une collec-
tion de 147 lettres, pauvres -en substance chrétienne, riches en ren-
seignements.
SULPICE - SEVERE (360-420/25)
D'origine aristocratique, il naît en Aquitaine, fait ses études à
Bordeaux, épouse la fille d'une riche famille consulaire, qui
meurt précocement. Sulpice-Sévère se retire alors de la vie publi-
que, reçoit le baptême, renonce au monde et aux richesses, mène
une vie recluse sur ses terres et se consacre à la vie spirituelle
et littéraire. Il fit le voyage de Tours pour rencontrer l'évêque
Martin et recevoir ses conseils.
La plus célèbre de ses œuvres est la Vie de Martin (et les Dia-
logues qui la complètent), prototype de l'hagiographie occiden-
tale. Les Chroniques, œuvre de longue haleine est une histoire
universelle, des origines à l'an 400. Négligée au Moyen Age, elle
fut fort estimée par la Renaissance pour son sens historique et
critique.
TATIEN (t v. 180)
Né « sur les terres des Assyriens) d'une famille païenne, Tatien
vint à Rome, où il fut un des brillants élèves de Justin. Il quitte
la ville, vers 172, rentre dans sa patrie où il rejoint la secte des
rigoristes appelée encratites, qui condamnent le mariage, l'usage
de la viande et du vin.
Son remarquable Discours aux Grecs est moins une présentation
de la doctrine chrétienne qu'une polémique brillante mais har-
gneuse contre la culture grecque. Le Diatessaron, est une Concor-
dance des quatre évangiles en un.
THEODORE de Mopsueste (350-428)
Le plus grand exégète de l'école d'Antioche.
Contemporain et ami de Jean Chrysostome, Théodore est avec
lui l'élève de Libanios, plus tard celui de Diodore. Il fut ordonné
prêtre à Antioche et y exerça son ministère avant de devenir
ÉCRIVAINS CHRÉTIENS DE L'ANTIQUITÉ 234
évêque de Mopsueste, dans la partie orientale de la Grèce
actuelle. Jamais suspecté dans son orthodoxie au cours de sa vie,
il fut condamné par un tardif concile de Constantinople, en 553.
La disparition de presque tous ses écrits en fut la tragique consé-
quence.
Théodore a commenté presque toute la Bible. Il n'en reste guère
que des fragments et le commentaire sur la Genèse (1-3). On a
retrouvé en syriaque son traité sur l'Incarnation du Verbe et ses
Catéchèses baptismales.
THEODORET de Cyr (393-458)
Né à Antioche, au moment où y rayonnait Jean Chrysostome,
il y reçut sa formation intellectuelle et spirituelle, grâce à Liba-
nios et à Diodore. Il devint évêque de Cyr, au nord-est d'Antioche.
Théodoret mit au service de la pensée chrétienne sa riche culture
littéraire et théologique. Sa Thérapeutique des maladies hellé-
niques est une confrontation de la pensée païenne et de la foi.
En plus de son Discours sur la Providence, nous avons de lui
une Histoire ecclésiastique, faisant suite à celle d'Eusèbe, une
Histoire religieuse des moines syriens et une Histoire des hérésies.
Il fut un des écrivains les plus féconds de l'Eglise grecque.
THEOPHI LE d'Antioche (II" siècle)
Né sur les bords de !'Euphrate, il reçut une excellente éducation
grecque, se convertit à l'âge d'homme et devint évêque d'Antioche.
Il nous reste de lui Trois livres à Autolycus (trois traités juxta-
posés), où il s'efforce non seulement de répondre aux objections
et aux accusations païennes mais de montrer la supériorité de
la doctrine chrétienne dans son enseignement sur Dieu, sur la
création du monde, sur la résurrection future.
VINCENT de Lérins (t 435/50)
Originaire de Gaule, Vincent se fixe à l'âge mûr à Lérins, où il
est prêtre et attaché au monastère. Historien des dogmes et exé-
gète, il est mêlé aux controverses sur la grâce qui agitent la
Provence. Il se veut admirateur d'Augustin mais non incondition-
nel.
Son ouvrage intitulé Commonitorium ou Aide-mémoire, est une
sorte de « Discours de la méthode », qui établit les critères pour
discerner la foi orthodoxe dans le pullulement des héré~ies. C'est
une œuvre des plus admirées, des plus exploitées, au cours de
l'histoire. Bellarmin l'a appelée << un livre tout en or ,i.
POUR LIRE LES PERES DE L'EGLISE
L'expression « Père de l'Eglise » est communément employée
pour les écrivains de l'antiquité chrétienne qui se sont signalés
par l'éclat de leur doctrine. Ils s'échelonnent des origines du chris-
tianisme jusqu'au v1• siècle selon les uns, selon d'autres, jusqu'au
vu• ou vm~ siècle. L'âge d'or s'étend du milieu du IV" siècle à
la mort de saint Léon le Grand (t 461).
La patrologie est synonyme de littérature chrétienne ancienne.
Elle étudie la vie et les œuvres des Pères. Le terme de patristique
est appliqué à l'étude de la théologie et à l'histoire des doctrines
des Pères.
L'étude des Pères est une vieille tradition française. Il suffit
pour s'en convaincre de citer deux ouvrages, demeurés classiques :
L. S. LE NAIN DE TILLEMONT, Mémoires pour servir à l'histoire
ecclésiastique, en 16 vol., parus à Paris, de 1663 à 1712; et R.
CEILLIER, Histoire générale des auteurs sacrés et ecclésiastiques,
en 24 vol., parus à Paris, de 1729 à 1763.
Manuels d'initiation aux Pères
Le lecteur qui voudra développer sa connaissance littéraire des
Pères dispose de deux ouvrages, de lecteur agréable, solidement
documentés, composés par des universitaires de classe :
P. DE LABRIOLLE, Histoire de la littérature latine chrétienne
(allant jusqu'à S. Isidore), Paris, 1920, réédité et mis à jour par
G. Bardy en 1947.
A. PUECH, Histoire de la littérature grecque chrétienne (jusqu'au
1v• siècle), 3 vol., Paris, 1928 à 1930, revu par J. Zeiller.
Plus récents, plusieurs manuels fournissent des répertoires pré-
cis, des renseignements bibliographiques soigneusement classés :
POUR LIRE LES PÈRES 236
Collection Que sais-je? Survol rapide.
AM. MALINGREY, La littérature grecque chrétienne, Paris, 1968.
J. FONTAINE, La littérature latine chrétienne, Paris, 1971.
Plus techniques et véritables instruments de travail :
B. ALTANER, Précis de Patrologie, nouvelle traduction fran-
çaise, Mulhouse, 1961. Ce manuel, traduit de l'allemand, paru
en de nombreuses traductions, sans cesse mis à jour, reste l'un
des meilleurs à l'heure actuelle.
J. QuASTEN, Initiation aux Pères de l'Eglise, Paris, 1955-1962.
Trois volumes parus. Œuvre encore inachevée, traduite de
l'anglais, fournit, en plus de l'histoire littéraire et doctrinale, un
choix de textes.
LES TEXTES DES PERES
Rien ne remplace le contact avec les écrits des Pères. L'édi-
tion des textes, commencée au xv~ siècle, s'est poursuivie au long
des xvn• et xvm• siècles, où les Bénédictins de Saint-Germain-
des-Près, à Paris, se sont particulièrement distingués. Leurs édi-
tions furent réunies avec l'ensemble du patrimoine patristique,
par J.P. Migne, dans sa double Patrologie. Pour l'histoire de
l'édition patristique, voir J.P. MIGNE, Le retour aux Pères de
l'Eglise, Paris, 1975.
Pour que le lecteur ne s'égare pas dans cette immense forêt,
nous lui fournissons un itinéraire progressif. Une première antho-
logie a été rassemblée par G. Bardy, dans un livre d'agréable
lecture, En lisant les Pères, Paris, 1930, et dans La vie spirituelle
d'après les Pères des trois premiers siècles, réédité, en 1968 par
A. Hamman, aux éditions Desclée et c•. Notre recueil Prières
des premiers chrétiens (Paris, 1952, en livre de poche, 1962),
permet de parcourir sous un angle particulier toute la littérature
chrétienne ancienne. On trouvera un choix suggestif dans I' Evan-
gile commenté par les Pères, éditions ouvrières, Paris, 1965.
PREMIÈRE INITIATION AUX TEXTES
Eglise d'hier et d'aujourd'hui (Paris, Editions Ouvrières). Arrê-
tée malheureusement.
Tout lecteur pourra commencer son initiation à l'aide de cette
collection, dirigée par B. Coutaz. En une centaine de pages, la
collection pour grand public fournit un portrait souvent pitto-
resque d'un Père dans la foi, avec un choix de textes dont la tra-
duction est souvent assez large.
Il est évidemment difficile de ramener l'œuvre de Jean Chry-
LES TEXTES DES PÈRES 238
sostome à la dimension d'un digest. Il reste que nombre de
volumes de la collection sont des réussites. Citons par ordre chro-
nologique : Clément de Rome (J. Colson), Ignace d'Antioche
(J.L. Vial), Cyprien (M. Jourjon), Clément d'Alexandrie (P. Valen-
tin), Athanase (J.M. Leroux), Basile (J.M. Ronnat), Grégoire
de Nazianze (P. Gallay), Jean Chrysostome (H. Tardif), Hilaire
de Poitiers (M. Meslin), Ambroise (M. Jourjon), Paulin de Nole
(Dr Gorce), Césaire d'Arles (P. Riché). Benoît de Nursie
(M. Meslin), Grégoire le Grand (Ch. Chazottes).
La collection publie également des thèmes comme : Chré-
tiennes des premiers siècles (A.M. La Bonnardière), Apostolat
des premiers chrétiens (H.P. de Lagneau).
Les écrits des saints (Namur, Soleil Levant). Collection achevée,
en 1965.
Cette collection, largement ouverte aux Pères, marque une nou-
velle étape dans la lecture patristique. Elle s'adresse à un public
moins large, plus courageux. L'introductio n peu développée y est
ramenée à l'essentiel, au bénéfice du texte. Le plus souvent ce
sont des extraits qui sont offerts, parfois le texte d'un ouvrage
est donné in extenso.
Citons les textes choisis d'Irénée (A. Garreau), de Cyprien, Huit
traités, Lettres (D. Gorce), Grégoire de Nazianze, Autobiographie,
Poèmes, Lettres, Homélies (P. Gallay et E.L. Devolder), Jérôme,
Lettres (J. Labourt et A. Dumas), Augustin, Sermons sur saint
Jean, Homélies sur les Psaumes (M. Pontet, D. Gorce), Ambroise,
Ps. 118 (D. Gorce), Paulin de Nole, Poèmes, lettres et sermon
(Ch. Piétri), Hilaire de Poitiers, De la Trinité (A. Blaise), Grégoire
le Grand, Livre de Job (R. Wasserlynck et Ph. Delhaye), Maxime
le Confesseur, Le mystère du salut (A. Argyriou et H.I. Dalmais).
Parmi les textes complets : Jean Chrysostome, le Livre de l'espé-
rance (B.H. Vandenbergh e et AM. Malingrey), le Traité du sacer-
doce (B.H. Vandenberghe), les Catéchèses de Cyrille de Jérusa-
lem (J. Bouvet), Vincent de Lérins, le Commonitorium (M. Mes-
lin).
LA DOCTRINE DES PÈRES ÉTUDIÉE PAR THÈME
Ictys. Lettres chrétiennes (Paris, Ed. du Centurion. Grasset)
Sous une jaquette glacée, jaune et blanche, avec le dauphin de
Délos comme sigle, la collection lctys livre au grand public dans
une formule nouvelle, qui unit au document l'iconographie, l'inté-
grité des textes essentiels du christianisme.
Les deux premiers volumes fournissent l'anthologie la plus
239 LES TEXTES DES PÈRES
complète des écrits du judéo-christianisme et des Pères aposto-
liques. Le troisième volume, La philosophie passe au Christ,
présente les œuvres complètes du premier philosophe chrétien,
Justin.
A partir du quatrième volume, la collection s'est orientée vers
les thèmes patristiques. Chaque volume est consacré à un sujet
et fournit le dossier le plus complet possible. Les pièces sont
traduites intégralement. Ils permettent de suivre à travers toute
la littérature chrétienne ancienne un thème comme les riches et
les pauvres, le baptême, les sacrements de l'initiation chrétienne,
l'eucharistie, le mystère de Noël, le mystère de Pâques. Le
onzième volume traite des chemins vers Dieu. Derniers volumes
parus : La Femme, le Mariage.
Sources chrétiennes (Editions du Cerf) est une collection de
niveau universitaire. Fournit le texte original et la traduction des
œuvres patristiques, avec une introduction critique et théologique.
250 volumes parus.
Bibliothèque Augustinienne (Edition Desclée De Brouwer).
Entreprise parallèle aux sources chrétiennes de même niveau pour
les œuvres de Saint Augustin. 33 volumes parus.
Table des matières
INTRODUCTION : Ces hommes appelés les Pères de l'Eglise
LE 11• SIÈCLE . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . ]l
Ignace d'Antioche (t vers 110) . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 15
Justin de Rome (t vers 165) . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 23
Irénée de Lyon (t vers 202) . . . . . . . . . . . .. . . . . . . . . . 31
LE III" SIÈCLE .. . . . .. . .. . ... . . . .. . . . .. . . . .. .. . .. . .. . 41
Tertullien (t après 220) . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 45
Cyprien de Carthage (t vers 258) . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 53
Clément d'Alexandrie (t avant 215) . . . . . . . . . . . . . . . . 63
Origène (t 253/54) . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 73
LE IVe SIÈCLE . . . . .. .. . .. .. .. . . . .. . . . .. . . .. .. . .. .. . . 85
Athanase d'Alexandrie (t 373) . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 89
Hilaire de Poitiers (t 367) . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 99
Basile de Césarée (t 379) . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 107
Grégoire de Nazianze (t 390) . .. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 119
Grégoire de Nysse (t 394) . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 131
Ephrem (t 373) . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 139
Cyrille de Jérusalem (t 386) . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 145
Jean Chrysostome (t 407) . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 153
Ambroise de Milan (t 397) . . . . . . .. .. .. .. . . . .. .. . .. 163
Jérôme (t 419/420) . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 171
Augustin d'Hippone (t 430) . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 181
LE V' SIÈCLE . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 193
Cyrille d'Alexandrie (t 444) . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 197
Léon le Grand (t 461) . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 205
CONCLUSION : Les pierres de l'Eglise . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 213
Tableau chronologique . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 219
Lexique des principaux Pères de l'Eglise . . . . . . . . . . . . . . . . 221
Pour lire les Pères de l'Eglise . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 235
Les textes des Pères . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 237