Marx,
une critique
de la philosophie
Isabelle Garo
Marx,
une critique
de la philosophie
Editions du Seuil
CET O U V R A G E EST PUBLIÉ D A N S LA COLLECTION
P O I N T S E S S A I S SÉRIE « P H I L O S O P H I E » ,
DIRIGÉE PAR L A U R E N C E DEVILLAIRS
ISBN 2-02-034520-X
© ÉDITIONS D U SEUIL, FÉVRIER 2000
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Sommaire
Abréviations 9
Introduction 11
1. Matérialisme et révolution 19
1. La critique de la religion 20
2. Droit et démocratie 33
3. Le travail et son aliénation 44
2. L'idéologie 57
1. La philosophie allemande 59
2. Idéologie et connaissance 59
3. Production des marchandises et formation
des individus 60
3. Les luttes de classes 97
1. Un manifeste 99
2.1848 et la république 115
3. La ligne descendante de la révolution . . . 129
4. Le capital 147
1. Marchandise et monnaie 148
2. La survaleur 162
3. Le fétichisme de la marchandise 177
5. Travail et politique 197
1. Propriété et personne • • • 198
2. La division du travail 206
3. Libération du temps 212
4. Histoire et politique 225
de la philosophie 241
1. Questions de méthode 244
2. La dialectique comme scandale 258
3. Idéologie, science, philosophie 267
Conclusion 287
ANNEXES
Indications bibliographiques 297
Glossaire 307
Abréviations
18B Le Dix-huit Brumaire de Louis Bonaparte
C Le Capital
CDPH Critique du droit politique hégélien
Contribution Contribution à la critique de V économie
politique
Différence Différence de la philosophie de la nature
chez Démocrite et Epicure
Gr « Grundrisse » ou Manuscrits de 1857-
1858
IA L'Idéologie allemande
LDC Les Luttes de classes en France
MP Misère de la philosophie
MPC Le Manifeste du parti communiste
M 44 Manuscrits de 1844
QJ La Question juive
SF La Sainte Famille
TPV Théories sur la plus-value
Introduction
Marx est-il un philosophe? La question n'est pas
neuve. Il a été longtemps admis d'y répondre positive-
ment et d'exposer sous le nom de matérialisme dialec-
tique * a le contenu propre de cette philosophie inédite.
Cette opération, initiée par Engels et accomplie par
Lénine, se situe au point de départ de la longue histoire
des reprises, des réinterprétations et des reconstructions
de la pensée marxienne se réclamant toutes d'une fidé-
lité sans faille à son auteur. A l'affrontement entre ortho-
doxies auquel elle donnera bientôt lieu, il faut ajouter les
définitions concurrentes d'une philosophie de Marx par
des opposants, marxistes ou non, aux courants officiels.
Par suite, l'expression de « philosophie marxiste » désigne
en premier lieu ces luttes elles-mêmes. Elle tend, tout au
long du xx e siècle, à redoubler et à déplacer des affron-
tements politiques qui se firent jour au sein des partis
communistes et de leur rassemblement en Internationales.
L'une des difficultés héritées de ces débats est la ten-
dance continue à attribuer à Marx lui-même les thèses de
ses commentateurs.
Pour ces raisons, il importe d'abord de souligner
qu'une lecture de Marx est par suite, nécessairement, une
relecture qui ne saurait feindre d'ignorer une telle his-
* Les notes explicatives sont appelées par des lettres et pla-
cées en bas de page. Les notes purement référentielles sont
appelées par des chiffres et rassemblées en fin de chapitre.
a. L'expression est forgée par Joseph Dietzgen, ouvrier tan-
neur allemand qui s'emploie à la diffusion de la pensée de Marx
et publie en 1887 les Incursions d'un socialiste dans le domaine
de la connaissance. Cette œuvre a été lue par Lénine.
toire. Et le problème est complexe, car si cette histoire a
conduit à occulter en partie la pensée marxienne, elle ne
se résume nullement à l'ensemble des «contresens 2 »
commis sur Marx. D'une part, elle détermine jusqu'à
aujourd'hui la réception de son œuvre. D'autre part, l'ori-
ginalité de Marx réside précisément dans la volonté déli-
bérée d'intervenir en politique, d'inscrire dans la pratique
ses découvertes théoriques, d'y enraciner le mouvement
d'une recherche continuée et d'engendrer une descen-
dance. C'est pourquoi la lecture de Marx aujourd'hui ne
saurait être indépendante d'une évaluation de son actua-
lité persistante et de sa portée critique maintenue ou bien
de son ancrage dans un monde disparu et de son obsoles-
cence définitive.
Doctrine de pouvoir ou pensée de résistance, confor-
misme ou dissidence, doctrine close ou recherche inache-
vée, le marxisme a de multiples figures qui informent
nécessairement la découverte ou la redécouverte des
textes de Marx lui-même, aujourd'hui comme hier. A cet
égard, l'ambition d'une lecture pure de toute idée pré-
conçue parce que dépourvue de tout enjeu risque fort de
n'être pas plus fidèle à l'auteur que la présentation du
palimpseste avec lequel on le confond parfois. Ne serait-
ce que parce que la liaison inédite qu'instaure Marx
entre théorie et pratique est à la fois une des questions
historiques majeures du XXE siècle, mais aussi un des
problèmes internes à sa pensée, et cela dès le moment de
sa formation. De l'ensemble de ces affirmations surgit
un paradoxe, finalement bien connu : comment lire
Marx, sachant que la recherche de sa philosophie ne
rencontre que la préconception qu'on en a et que le
mot d'ordre d'un retour aux textes mêmes est une néces-
sité autant qu'un leurre ? L'objectif de la présente lecture
est justement de faire d'une telle difficulté une voie
d'accès à l'œuvre de Marx et non un obstacle infran-
chissable.
On commencera par distinguer trois dimensions dans
la question de la philosophie de Marx, qui maintiennent
sa pertinence mais obligent à reconsidérer sa définition.
D'une part, elle ressortit à une façon de concevoir le tra-
vail théorique, la construction des catégories, la réélabo-
ration de leur sens. D'autre part, elle concerne le débat
permanent qu'entretient Marx avec un certain nombre de
philosophes, Aristote, Hegel, Feuerbach, notamment,
mais aussi Kant, Smith et Stirner, entre autres encore. En
troisième lieu, l'étude de la formation économique et
sociale comme totalité articulée et se transformant conti-
nûment au cours du temps le conduit à aborder la ques-
tion de l'histoire, de sa connaissance et de sa maîtrise.
Dans le même temps, il lui faut étudier prioritairement la
relation entre les dimensions économiques, sociales et
politiques de cette totalité historique qu'est le mode de
production capitaliste, les conditions du développement
des individus qu'il implique et la possibilité de supprimer
les rapports de domination et d'exploitation qui y pré-
valent.
L'ensemble de ces questions situe Marx à l'évidence
sur le terrain de la philosophie, même s'il s'agit aussitôt
pour lui d'en reformuler les problèmes et d'en récuser un
traitement strictement théorique. Le problème est désor-
mais de relier une nouvelle théorie de l'histoire à la per-*
spective de sa maîtrise collective, enfin rationnelle. Il
s'agit d'articuler la perspective d'un dépassement révolu-
tionnaire à une analyse des lois de fonctionnement et des
contradictions essentielles du mode de production capita-
liste. La question des fondements et de la validité de la
théorie s'y joue, qu'elle soit ou non thématisée comme
telle. La définition du matérialisme et celle de la dialec-
tique sont de ce point de vue, en effet, placées au centre
du projet marxien, même s'il convient d'être attentif à la
place exacte qui leur est accordée. En ce sens, il faut défi-
nir en quoi exactement la critique de l'économie politique
- nom propre de la théorisation marxienne à l'époque de
sa plus grande maturité - est aussi, de façon permanente,
une critique de la philosophie, même si elle ne s'y résume
pas.
L'examen du traitement de ces questions par Marx
exige qu'on adopte quelques principes de lecture. D'une
part, et trivialement, le projet d'une introduction à la lec-
ture de l'œuvre impose de distinguer, autant que faire se
peut, les énoncés de Marx lui-même des interprétations et
des prolongements qui ont pu en être proposés sous cou-
vert de sa propre autorité. La tâche est malaisée. Il faut
commencer par affirmer qu'il n'existe pas de philosophie
marxienne, élaborée et présentée comme telle : c'est sans
doute pourquoi cette philosophie introuvable est devenue
le lieu d'élection d'un marxisme ventriloque. Il convient
donc de souligner les continuités et les ruptures, les
reprises et les tensions internes d'une œuvre foisonnante,
en chantier permanent, et qui ne cesse de reprendre ses
propres questions, parfois sans en proposer de traitement
achevé et sans atteindre de conclusion définitive. Redéfi-
nie ainsi, l'ambition d'une fidélité aux textes cesse d'être
présomptueuse. Elle se trouve depuis longtemps à l'ori-
gine d'études nombreuses et précises, dont une sélection
est proposée dans la bibliographie.
Un second principe d'analyse est l'hypothèse qui four-
nit son plan à cet ouvrage. Car dire qu'il n'existe pas de
philosophie chez Marx, c'est encore présupposer ce
qu'elle est, pourrait ou devrait être et trancher par avance
le problème à étudier. Il se trouve qu'un moyen d'échap-
per à cette difficulté, sans renoncer à l'éclaircir au terme
de l'enquête, consiste à partir de l'un des problèmes tra-
ditionnellement traités quand on parle de philosophie au
sujet de Marx. C'est en effet la question d'une théorie de
la connaissance qui est de prime abord présentée comme
le cœur d'un matérialisme dialectique, défini comme ana-
lyse des conditions de possibilités et d'effectivité de la
nouvelle conception de l'histoire qu'il élabore. Ce sont
encore une fois Engels a puis Lénine b qui travailleront les
a. Par exemple, Engels, présentant en 1886 le renversement
de la philosophie hégélienne opéré par Marx et lui-même, écrit :
« Nous conçûmes à nouveau, en matérialistes, les idées de notre
cerveau comme étant les reflets des objets, au lieu de concevoir
les objets réels comme étant les reflets de tel ou tel stade de
l'Idée absolue » (Friedrich Engels, Ludwig Feuerbach et la Fin
de la philosophie classique allemande, trad. E. Bottigelli, Édi-
tions sociales, 1979, p. 83).
b. Par exemple encore, Lénine écrit en 1907, dans Matéria-
lisme et Empiriocriticisme, à propos du livre d'Engels Socia-
lisme utopique et Socialisme scientifique : « La théorie matéria-
liste, la théorie du reflet des objets par la pensée est ici exposée
premiers à définir une théorie spécifique de la connais-
sance, attribuée à Marx lui-même et baptisée théorie du
reflet. Cette théorie énonce qu'une connaissance est une
image adéquate du réel, de la même façon qu'un miroir
reflète fidèlement les objets qui sont placés devant lui.
Cette thèse ne se signale pas avant tout, on s'en doute, par
son originalité et sa puissance, mais par les problèmes
qu'elle contourne et ceux qu'elle suscite, dès lors qu'elle
prétend pouvoir aussi sommairement les régler. De fait,
elle sera l'occasion d'un débat continu, au sein du
marxisme et en dehors de lui, depuis le moment de sa for-
mulation jusqu'à aujourd'hui. Cette permanence permet
d'en faire l'angle d'attaque d'une relecture de Marx, dans
la mesure même où elle ne fait que mettre en lumière une
question qu'elle laisse en suspens, malgré ses préten-
tions : celle du statut de la théorie, de son mode d'élabo-
ration par Marx lui-même, de la question de la réception
par ses lecteurs.
Ce fil directeur s'avère précieux. Car se demander ce
que Marx pense de la théorie, aussi bien des illusions que
de la connaissance, de l'économie politique classique que
de la critique qu'il en formule, c'est immédiatement se
donner les moyens de découvrir, des premiers aux der-
niers textes, un problème qui ne sera jamais délaissé par
lui. Si aucune théorie du reflet n'est repérable, pas plus
qu'une théorie de la connaissance élaborée comme telle,
qui seraient contradictoires avec sa démarche d'en-
semble, on rencontre bien chez Marx le terme de reflet,
en particulier dans les œuvres de la maturité et tout spé-
cialement dans certaines pages du Capital. La première
découverte surprenante qu'on fait alors est que le terme
ne prend pas en charge la question de la connaissance,
mais avant tout celle de la valeur de la marchandise et de
ses formes d'expression, et en particulier l'ensemble des
phénomènes monétaires. Ce premier résultat peut sembler
en toute clarté : les choses existent hors de nous. Nos percep-
tions et nos représentations en sont les images. Le contrôle de
ces images, la distinction entre les images exactes et les images
erronées, nous est fournit par la pratique » (Matérialisme et
Empiriocriticisme, Éditions sociales, 1973).
décevant et accréditer la thèse que Marx ne serait pas un
philosophe tout simplement parce qu'il est un écono-
miste.
Mais une seconde découverte dément aussitôt cette
hypothèse trop simple : si l'on cherche les occurrences du
terme de reflet, on rencontre une constellation de termes
qui s'y rattachent, un jeu d'analogies répétées et de méta-
phores filées, qui prouvent que la question n'est pas
vaine. Au-delà d'une théorie de la connaissance, la notion
de reflet renvoie presque aussitôt à un ensemble de phé-
nomènes bien plus vastes, extraordinairement diversifiés,
que Marx désigne du nom de représentation. Ce point est
essentiel parce qu'il pçrmet de formuler une hypothèse de
lecture dont la pertinence peut être précisément évaluée :
des premiers aux derniers textes, sans exception, la ques-
tion de la représentation se révèle un des soucis théoriques
les plus constants de Marx et le lieu d'une élaboration
théorique sans équivalent, qui tend à unifier l'ensemble
de sa recherche, sans la clore pour autant en une doctrine
achevée ou même simplement cohérente.
Marx est donc un penseur de la représentation : la sur-
prise est de taille et il faut le souligner, dans la mesure où
elle est de nature à permettre de poser à nouveaux frais la
question de la philosophie marxienne. Se demander ce
qu'est la théorie du reflet chez Marx aboutit presque obli-
gatoirement à la construire à sa place, mais c'est précisé-
ment le constat de son invention par une partie du
marxisme qui permet de faire émerger une question qui
resterait autrement peu visible. En effet, la question
marxienne de la représentation ne saurait se constituer en
théorie générale sans reconduire Marx dans les ornières
théoriques dont il veut sortir. Pour autant, une telle ques-
tion n'est nullement absente de sa recherche : elle est en
fait l'objet d'un traitement non classique, qui désarçonne
tous les présupposés. Le problème à traiter est alors le
suivant : qu'est-ce que la représentation pour Marx, et
quels problèmes cherche-t-il à traiter par l'intermédiaire
de cette notion? On peut expliquer simplement et d'en-
trée de jeu la prégnance de cette dernière : Marx est le
théoricien de l'histoire humaine, entendue comme la
façon dont les hommes forgent et modifient sans cesse
leurs conditions d'existence. Les formations écono-
miques et sociales qui scandent cette histoire sont à
considérer comme des totalités traversées de contradic-
tions qui déterminent le mouvement de leur maturation
ou celui de leur dépassement. La thèse de Marx est qu'il
faut analyser les conditions réelles de ce devenir histo-
rique pour comprendre à chaque époque la façon dont les
hommes forgent des idées, des croyances, des représenta-
tions du monde et d'eux-mêmes. Les représentations sont
à la fois secondes par rapport à une base, mais impliquées
par elle, nécessaires à son existence même, l'ensemble
constituant ce qu'il nomme une formation économique et
sociale. Elles sont le lieu de fermentation puis de formu-
lation du projet communiste, la condition de possibilité
de la théorie marxienne elle-même.
Cette question permet d'aborder comme de biais le pro-
blème d'une philosophie marxienne : car le statut de la
représentation concerne tout autant l'œuvre de Marx
elle-même, en tant qu'elle est une construction théorique
liée à un moment historique déterminé. Qu'une théorie
s'attache à rendre compte réflexivement d'elle-même et
s'efforce de définir son propre statut permet d'affirmer sa
dimension philosophique intrinsèque, sans préjuger pour
autant de l'édification d'une théorie cohérente et exposée
comme telle. De plus, la notion de représentation est une
des notions les plus classiques de la philosophie et sur-
tout un concept clé de l'idéalisme allemand : elle fournit à
Marx l'occasion d'une confrontation serrée et perma-
nente avec cette tradition, en particulier avec Hegel, alors
même qu'il procède souvent par remarques incidentes ou
même par simples allusions.
En ce sens, l'opération continue de critique et de rééla-
boration dont elle est l'objet contribue à en faire un objet
de second plan, mais aussi un horizon permanent de la
recherche, alors même que le but premier de cette der-
nière est d'élaborer ou de redéfinir les notions cardinales
de l'analyse positive : classe, survaleur, aliénation, etc.
Instrument critique, la notion de représentation est un fil
catégoriel, situé au plus près du mouvement d'élaboration
de la pensée, et qui s'entremêle toujours aux autres
dimensions de l'analyse, affleure ou s'enfouit sans jamais
disparaître tout à fait. L'examen de cette notion présente
l'avantage de maintenir ouverte la question de la philoso-
phie de Marx, en la déplaçant sur le terrain d'une orienta-
tion de lecture à mettre en œuvre, et non d'une thèse
générale qu'il s'agirait seulement de vérifier ou de
démentir. On peut alors, du fait de la permanence de ce
problème, parler d'une critique de la philosophie, jamais
abandonnée par Marx, y compris au sein des œuvres qui
semblent les plus étrangères à cette préoccupation.
En ce sens, la philosophie de Marx est moins à chercher
dans des thèses ou des questions qu'il partagerait avec ses
prédécesseurs, que dans le mouvement de recherche qui
le caractérise en propre, qui est un ensemble de résultats
et de conclusions autant que de tensions et de reprises. Il
est banal de dire que toute pensée véritablement novatrice
récuse les termes antérieurs de sa définition : la preuve la
plus convaincante, finalement, de l'existence de cette cri-
tique marxienne de la philosophie est la résistance qu'elle
oppose à toute tentative de la mouler dans un cadre qui
lui est étranger. Le propos de cette étude est donc de
dégager puis de suivre le fil qu'on vient de présenter, en
montrant que s'y relient les constructions conceptuelles
majeures de Marx. Loin de prétendre à l'exhaustivité, on
a souligné certains axes seulement, signalé plusieurs
pistes et abandonné au lecteur le soin de juger par lui-
même, de poursuivre l'enquête, de commencer ou de
•recommencer la lecture.
*
NOTES
1. Concernant cette question, on consultera Étienne Balibar, La
Philosophie de Marx, La Découverte, 1993. Pour une présentation
générale de l'histoire du marxisme, cf. André Tosel, « Le dévelop-
pement du marxisme en Europe occidentale depuis 1917 », His-
toire de la philosophie, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade »,
t. III, 1974.
2. Cette définition du marxisme est celle de Michel Henry
CMarx, Gallimard, 1976, t. 1, p. 9).
CHAPITRE I
Matérialisme et révolution
Quitte Berlin avec son sable épais,
Son thé léger et ses gens astucieux
Qui, étant hégéliens depuis belle lurette,
Ont parfaitement compris Dieu, le monde
[et eux-mêmes.
Heinrich Heinex.
Les premiers textes de Marx se répartissent en deux
catégories : d'une part, des articles politiques, publiés pour
la plupart dans la Gazette rhénane, d'autre part, des essaie
de tournure plus philosophique, parfois publiés également
sous forme de longs articles, en particulier dans l'unique
numéro des Annales franco-allemandes. L'ensemble de
ces textes procède à la mise en place d'un certain nombre
de thèmes et d'axes de recherche qui ne seront plus jamais
abandonnés par Marx, mais sans cesse retravaillés et par-
fois déplacés. Les thèmes majeurs que l'on peut schémati-
quement recenser entre les années 1841 et 1844 sont la
religion, le droit, la démocratie et la révolution, le travail
et son aliénation, le matérialisme et la philosophie, toutes
questions liées entre elles, d'entrée de jeu, par le problème
de l'émancipation et de la libération humaines.
Si donc une périodisation qui distingue les œuvres de
jeunesse de celles de la maturité est légitime, l'idée d'une
coupure radicale a entre ces deux périodes efface le tra-
a. Cette thèse a été soutenue par Louis Althusser dans la Préface
de 1965 à Pour Marx, La Découverte, 1986, p. 10-32. Elle sera par
la suite réélaborée en terme de « coupure continuée » {Lénine et la
Philosophie, Maspero, 1975, p. 21), qui souligne davantage le retra-
vail constant opéré par Marx sur ses propres catégories.
vail permanent et l'effort continu de reprise qui conduit
Marx à sans cesse remettre sur le métier les notions qu'il
élabore. On s'efforcera de mettre avant tout en évidence
ce qui constitue le moteur intérieur de la recherche et qui
s'alimente à la volonté d'une plus grande rigueur théo-
rique en même temps qu'à la décision précoce de contri-
buer à la transformation pratique radicale de la réalité. Au
cours de cette première période, Marx passe d'une orien-
tation libérale et démocratique à un engagement commu-
niste affirmé, dont la revendication coïncide avec la dif-
fusion des idées socialistes, notamment françaises, en
Allemagne, ainsi que l'organisation, sous des formes
diverses, des mouvements ouvriers européens.
1. La critique de la religion
Le problème religieux se trouve, à partir des années
1830, placé au centre des débats intellectuels et politiques
en Prusse. Il cimente précisément l'unité de ces deux
dimensions, d'abord parce que la Prusse est un État chré-
tien, ensuite parce que la question religieuse est l'occa-
sion d'aborder indirectement et assez librement, sous le
règne de Frédéric-Guillaume III, des problèmes poli-
tiques soumis par ailleurs à la censure. En outre, du fait
de l'importance de premier plan de la pensée hégélienne
sur la scène théorique allemande, la question du statut de
la religion, à la fois par rapport à la philosophie et par
rapport à la politique, est une question philosophique à
part entière et devient le centre même d'une réinterpréta-
tion de l'œuvre du maître par des épigones aussi soucieux
d'en démontrer l'actualité que d'en poursuivre l'élabora-
tion et l'adaptation aux nouvelles circonstances histo-
riques du moment.
Hegel demeure en effet, des années 1820 jusqu'en 1840
environ, la figure de proue de la philosophie mais aussi
de la pensée politique allemandes. A Berlin, c'est Eduard
Gans, un élève de Hegel, qui enseigne devant un audi-
toire compact et enthousiaste la philosophie du droit de
son maître, quelque peu mâtinée de saint-simonisme, et
qui plaide vigoureusement en faveur de l'héritage euro-
péen de la Révolution française. Son adversaire et col-
lègue, Friedrich Karl von Savigny, déjà combattu en son
temps par Hegel, défend dans la même université les doc-
trines de l'école historique du droit, notamment la supré-
matie du droit coutumier et la légitimité d'un État ger-
mano-chrétien traditionnel, à l'encontre des théories du
droit naturel moderne ainsi que de toute définition ration-
nelle du droit qui en autoriserait la modernisation. Ces
deux enseignants ont en commun un auditeur, le jeune
Karl Marx, qui baigne ainsi, dès ses années de formation,
dans des débats prenant la philosophie hégélienne à la
fois pour enjeu et pour moyen. Il envisage la rédaction
d'une philosophie du droit et devient dès 1837 (il n'a pas
vingt ans) membre du Doktorklub, centre de la vie intel-
lectuelle berlinoise, qui évolue vers un républicanisme
aux accents toujours plus radicaux.
Précisément en raison de l'ensemble de ses tenants et
aboutissants philosophiques, théologiques et politiques,
cette réinterprétation de l'héritage hégélien s'effectue
selon deux directions incompatibles et donne rapidement
naissance à deux camps philosophiques et politiques en
lutte violente. D'un côté, le courant des Vieux Hégéliens
rassemble des universitaires conservateurs, surtout atta-
chés à défendre l'idée d'une réconciliation entre la reli-
gion et la philosophie, sous l'égide d'un État prussien
censé incarner la rationalité réalisée. De l'autre, les
Jeunes Hégéliens, et notamment Bruno Bauer a , entre-
prennent une discussion critique du statut de la religion
qui les conduit à distinguer, au sein de l'œuvre hégé-
lienne, une doctrine ésotérique, radicale, et une doctrine
exotérique, prudente. La doctrine ésotérique et révolu-
a. Bruno Bauer (1809-1882) est un philosophe jeune-hégélien
qui développe une critique radicale du christianisme et propose
une relecture de Hegel selon cette perspective. Il élabore une
dialectique historique alternative, qui assimile la contradiction à
une négation. Après une collaboration étroite, Marx et Engels
rompront fin 1844 avec Bauer ainsi qu'avec la totalité du groupe
Berlinois des « Freien ». Cette rupture est préparée par le vif
désaccord qui oppose en 1843 Marx et Bruno Bauer au sujet de
la « question juive » et de l'émancipation politique.
tionnaire présente une orientation jacobine et athée, mas-
quée sous les dehors rassurants d'une apologie de l'ordre
existant et d'une conciliation entre philosophie et reli-
gion.
On mesure à quel point une telle affirmation, si elle
présente d'évidents bénéfices politiques pour un courant
athée et convaincu que l'État est en marche vers sa libéra-
lisation, suscite surtout d'immenses difficultés théo-
riques, au service de la résolution desquelles les Jeunes
Hégéliens mettront toute leur énergie. Car le problème
devient aussi celui de la définition de la dialectique et du
statut de la médiation : à déchirer ainsi la pensée hégé-
lienne en deux composantes qui ne sont plus liées que
par stratégie d'écriture, on rend incompréhensible la
théorie de l'État et du devenir historique telle que l'avait
présentée Hegel.
Pour Hegel 2 , l'État accomplit en effet et surmonte les
deux moments encore disjoints de la famille et de la
société civile, celui de l'unité immédiate qui fait de l'in-
dividu un membre du groupe, et celui de la différencia-
tion accomplie des individus adultes destinés à devenir,
hors de la sphère familiale, « des personnes privées qui
ont pour but leur intérêt propre 3 ». L'intérêt commun
devient alors le but conscient de l'individu qui, en retour,
réalise pleinement sa destination, « mener une vie univer-
selle 4 », ce qui permet à Hegel de qualifier l'État de
« rationnel en soi et pour soi 5 ». L'histoire est le proces-
sus de la formation dialectique d'un tel État rationnel, à
travers les multiples étapes qui le reconduisent finalement
à son principe immanent, l'Esprit. Mais cette formation
n'est pas une émergence linéaire et sans heurts : elle
s'opère selon un constant mouvement de sursomption ou
de dépassement des contradictions objectives. Un tel
dépassement s'effectue au travers de l'unification
concrète des intérêts divergents qui déchirent la société
civile-bourgeoise, d'abord en proie au règne de l'égoïsme
et de besoins individuels qui n'ont pas encore été pleine-
ment et durablement articulés en un système cohérent.
De ce point de vue, le passage à l'État rationnel n'est
pas à concevoir comme l'ajout extérieur d'une instance
nouvelle, ou comme un saut dans une réalité historique
sans précédent : il est l'universalité concrète, qui émerge
de l'unité plus profonde et toujours déjà effective qui lie
tout besoin à tout autre et qui, derrière l'apparente guerre
des intérêts privés, en prépare d'ores et déjà la pacifica-
tion rationnelle, enfin consciente d'elle-même et voulue
comme telle. Dans la conception hégélienne de la dialec-
tique, les contradictions historiques objectives constituent
la médiation même qui assure leur dépassement en direc-
tion d'un moment supérieur du développement de l'Es-
prit objectif (lui-même antérieur, il faut le rappeler, à
l'Esprit absolu, qui en est l'achèvement véritable). Et
c'est pourquoi Hegel prend soin de qualifier d'ores et
déjà d'« État extérieur » la société civile-bourgeoise 6 .
Face à ce qu'ils considèrent comme l'échec de l'État
prussien, incapable de prendre en considération la société
civile et ses intérêts propres, les Jeunes Hégéliens se
voient contraints de réformer la conception hégélienne de
la dialectique et en particulier de contester l'objectivité
que Hegel prête à des médiations historiques concrètes
censées préparer l'avènement nécessaire d'un État enfii)
conforme à son concept. Si le pronostic hégélien s'avère
faux, c'est les principes mêmes de sa formation qu'il faut
réviser et le statut de la contradiction qu'il faut revoir.
Perdant son statut objectif de médiation historique, celle-
ci devient scission entre, d'un côté, une conscience poli-
tique malheureuse et çritique et, de l'autre, une monar-
chie prussienne anachronique et irrationnelle.
La seule contradiction qui persiste, pour les Hégéliens
de gauche, est finalement celle qui oppose le devoir-être à
l'être et la conscience de soi au monde, la critique antire-
ligieuse apparaissant comme le moyen principal de hâter
la réforme de l'État prussien. La contradiction cesse
d'être objective et motrice et un net retour aux théma-
tiques fichtéennes de la conscience et de la volonté trans-
paraît derrière la volonté affichée d'orthodoxie hégélienne.
En plus de la dialectique et par voie de conséquence, c'est
la définition et le contenu même de l'action politique
qui s'avèrent problématiques, ce qui fera de ce courant
contestataire une école à la fois de plus en plus isolée
et de plus en plus divisée. Son impuissance politique
deviendra vite patente face à une monarchie prussienne
qui revient sur la libéralisation relative du début du siècle,
en particulier après l'accession au trône de Frédéric-
Guillaume IV en 1840, décevant rapidement tous les
espoirs placés en lui 7 . Convaincu que la lutte contre l'hé-
gélianisme est une priorité, il organisera la censure de la
presse, nommera Schelling à Berlin, révoquera Bruno
Bauer en 1842, accentuant ainsi le désarroi au sein des
Hégéliens de gauche.
Dans un tel contexte, on mesure à la fois l'originalité
de la situation allemande au sein de l'Europe des années
1830 à 1840, et on devine l'exaspération d'une jeunesse
critique et porteuse d'aspirations libérales dont Marx fait
partie. Il se distingue pourtant rapidement de ce courant,
parce que les timides appels réformistes de la gauche
hégélienne et ses éternelles reconstructions doctrinales
cesseront vite de le satisfaire, après lui avoir fourni pour-
tant l'occasion de ses premières réflexions originales et
de ses premières discussions passionnées. Plus générale-
ment, la répression conduit à la radicalisation politique
d'une partie de cette mouvance, tandis qu'elle provoque
le retrait prudent d'une autre partie, se repliant dans l'in-
action et le pessimisme politiques, voire, au bout d'un
moment, ralliant le pouvoir en place. Après une brève
collaboration, Marx s'éloigne de Bruno Bauer, de sa
conviction que la pensée seule est agissante politique-
ment et de sa lutte exclusive contre l'aliénation religieuse.
If se sent alors plus proche de Ludwig Feuerbach, mais
aussi d'Arnold Ruge et de Moses Hess a , ces derniers pré-
a. Ludwig Feuerbach (1804-1872) développe une philosophe
matérialiste qui se présente à la fois comme une critique de
Hegel, une explication de la genèse des idées religieuses (L'Es-
sence du christianisme y 1841) et une théorie des sensations.
Appartenant à la mouvance des Jeunes Hégéliens, il marquera
profondément la pensée de son époque.
Arnold Ruge (1802-1880), philosophe de formation, est un
Jeune Hégélien actif qui travaille dans des revues et des jour-
naux à propager des thèses de plus en plus critiques à l'égard de
l'État prussien, jusqu'à prôner ouvertement la démocratie à par-
tir de 1843. Il collabore avec Marx dans le cadre des Deutsch-
Franzôsiche Jahrbuchery dont un seul numéro paraîtra. L'occa-
sion de leur rupture est l'article de Marx d'août 1844 concernant
sentant à ses yeux le mérite d'engager une critique plus
directe de la politique prussienne et de la réalité sociale
dans son ensemble. Dans le cadre de la Gazette rhénane,
d'abord dirigée par Moses Hess, puis par Marx lui-même,
on voit se dessiner une nouvelle ligne d'opposition qui
lutte pour la liberté de la presse, s'intéresse au chartisme
anglais et au socialisme français et pose la question
sociale à la fois sur le terrain politique et hors de lui.
Pour autant, Marx ne tourne nullement le dos aux ques-
tions posées par les Jeunes Hégéliens berlinois. Il s'ef-
force au contraire de rendre compte du caractère étroit de
leur approche, en la réinsérant dans une analyse plus
complète de la réalité prussienne d'une part, en reprenant
à nouveau frais la lecture de l'œuvre hégélienne considé-
rée comme un tout, d'autre part. Par suite, la question de
la religion qui ne disparaît plus de son œuvre n'est pas un
simple préliminaire à ses analyses ultérieures. Elle est
bien la condition et la première mise à l'épreuve d'une
explication de la genèse et de la fonction des représenta-
tions religieuses. Le problème de Marx est double : il
ne s'agit pas de dénoncer la croyance religieuse, mais
d'abord d'expliquer sa formation et sa persistance. Il faut
donc en second lieu la réinsérer au sein de l'ensemble des
autres représentations qui, comme elle, sont issues du réel
mais n'en sont pas coupées puisqu'elles y jouent un rôle
spécifique qu'il faut à son tour analyser.
Cette orientation n'est pas une rupture avec la philoso-
la révolte des tisserands de Silésie et, au-delà de cet épisode,
leurs opinions divergentes concernant la possibilité même d'une
révolution sociale en Allemagne.
Moses Hess (1812-1875), partisan précoce du communisme,
propose dans la Triarchie européenne (1840) une théorie de
l'histoire moderne qui fait succéder à la Réforme allemande la
Révolution française et annonce la révolution sociale en Angle-
terre. Il développe une critique de l'argent fortement inspirée de
la philosophie de Feuerbach. Il collabore à la Rheinische Zei-
tung, ainsi qu'aux Deutsch-Franzôsische Jahrbûcher, et orga-
nise de concert avec Engels des réunions communistes à Eber-
feld, en Rhénanie, de 1845 à 1846. Marx et Hess s'éloigneront à
partir de 1848.
phie au profit d'une enquête historique et d'un combat
politique, mais bien la première tentative d'une redéfini-
tion critique du travail philosophique. En 1837, il avait
écrit à son père : « Partant de l'idéalisme que, soit dit en
passant, j'ai confronté et nourri avec ce que me fournis-
saient Kant et Fichte, j'en suis arrivé à chercher l'idée
dans le réel lui-même. Si les dieux avaient jadis habité
au-dessus de la terre, ils en étaient maintenant devenus le
centre 8 . » La situation est entre-temps devenue complexe
puisque la philosophie, qui est toujours apparue à Marx
comme un des instruments indispensables de l'analyse,
est dorénavant devenue l'un de ses objets majeurs, au
titre de représentation dotée d'une fonction propre et
d'une histoire spécifique. Un texte en particulier est
exemplaire de cette problématique nouvelle. Il s'agit
d'une note, jointe en appendice à la thèse de doctorat que
Marx présente en 1841 sous le titre Différence de la phi-
losophie de la nature chez Démocrite et Épicure. Ce tra-
vail est rédigé par Marx alors qu'il envisage de se spécia-
liser dans l'étude de la philosophie antique tardive, avant
que la répression qui frappe la gauche hégélienne ne lui
ôte tout espoir d'une carrière universitaire.
Les motifs de Marx dans le choix de son sujet de thèse
sont multiples. L'étude de l'atomisme antique lui fournit
l'occasion d'étudier la décomposition d'une philosophie
« totale », celle d'Aristote, dont l'histoire n'est pas sans
.présenter des parentés avec la postérité du système hégé-
lien. C'est pourquoi la mention de la philosophie hégé-
lienne apparaît régulièrement et atteste du souci de Marx
de s'inscrire dans les débats de son temps. Sa position de
départ est claire : la philosophie hégélienne est un tout
qu'il faut discuter dans sa cohérence d'ensemble, sans
entreprendre son dépeçage de circonstance. Si la volonté
subjective et la conscience de soi tendent à se poser
comme autonomes, c'est là le résultat d'un processus
objectif qu'il faut étudier, dans la Haute Antiquité comme
à l'époque moderne. La conviction jamais démentie de
Marx est qu'il existe des contradictions objectives qui
appellent et rendent possibles à la fois leur explication
théorique et leur dépassement pratique 9 .
Dans cette brève et substantielle note, il reprend la
question classique des preuves de l'existence de Dieu,
telle que la traitent Kant et Hegel, prenant prétexte de
la polémique engagée par Plutarque contre la théolo-
gie d'Épicure. Il est patent que Marx aborde ici une ques-
tion d'ascendance jeune-hégélienne en la déplaçant en
partie sur le terrain de l'histoire de la philosophie.
Pour faire mention ici, en passant, d'un thème
presque devenu fameux, les preuves de l'existence de
Dieu, disons que Hegel a retourné d'un seul geste ces
preuves théologiques, c'est-à-dire les a rejetées pour
les justifier. Qu'est-ce donc que ces clients que l'avo-
cat ne peut soustraire à la condamnation qu'en les
assommant lui-même ? Hegel interprète, par exemple,
la conclusion du monde à Dieu sous cette forme :
« C'est parce que le fortuit n'est pas que Dieu ou l'ab-
solu est. » Mais la preuve théologique dit à l'inverse :
« Parce que le fortuit a un être vrai, Dieu est. » Dieu
est la garantie pour le monde fortuit. Il va de soi
qu'ainsi l'inverse se trouve également affirmé.
Les preuves de l'existence de Dieu, ou bien ne sont
rien que des tautologies vides - par exemple, la
preuve ontologique revient à ceci : « ce que je me
représente réellement [realiter] est pour moi une
représentation réelle », cela agit sur moi, et en ce sens
tous les dieux, les dieux païens aussi bien que le Dieu
chrétien, ont possédé une existence réelle. L'antique
Moloch n'a-t-il pas régné? L'Apollon de Delphes
n'était-il pas une puissance réelle dans la vie des
Grecs ? Sur ce point, la critique de Kant ne prouve
rien elle non plus. Si quelqu'un s'imagine posséder
cent thalers, si cette représentation n'est pas pour lui
une représentation subjective quelconque, s'il y croit,
les cent thalers imaginés ont pour lui la même valeur
que les cents thalers. Il contractera, par exemple, des
dettes sur sa fortune imaginaire, cette fortune aura le
même effet que celle qui a permis à V humanité entière
de contracter des dettes sur ses dieux. Au contraire,
l'exemple de Kant aurait pu confirmer la preuve onto-
logique. Des thalers réels ont la même existence que
des dieux imaginés. Un thaler réel a-t-il une existence
ailleurs que dans la représentation, même si c'est une
représentation universelle ou plutôt commune des
hommes ? Apportez du papier-monnaie dans un pays
où l'on ne connaît pas cet usage du papier, et chacun
rira de votre représentation subjective. Allez-vous-en
avec vos dieux dans un pays où d'autres dieux ont
cours, et on vous démontrera que vous souffrez d'hal-
lucinations et d'abstractions. Et on aura raison. [...]
Ou bien les preuves de l'existence de Dieu ne sont
rien d'autre que des preuves de Vexistence de la
conscience de soi humaine essentielle, des explica-
tions logiques de cette conscience de soi. Par
exemple, la preuve ontologique. Quel être est immé-
diatement, dès qu'il est pensé ? La conscience de soi.
En ce sens, toutes les preuves de l'existence de Dieu
sont des preuves de sa non-existence, des réfutations
de toutes les représentations qu'on se fait d'un dieu.
Les véritables preuves devraient dire au contraire :
« Parce que la nature est mal organisée, Dieu est. »
« Parce qu'il y a un monde déraisonnable, Dieu est. »
Mais qu'est-ce à dire sinon que c'est pour celui qui
considère le monde comme déraisonnable, et qui est
donc lui-même déraisonnable, que Dieu est ? Autre-
ment dit, la déraison est l'existence de Dieu10.
Ce texte est remarquable par sa densité, dans la mesure
où Marx y discute en philosophe la critique hégélienne de
Kant, tout en abordant la question générale de la repré-
sentation à travers l'exemple singulier de la monnaie, lui-
même emprunté à Kant, mais qui permet justement de
sortir du terrain philosophique pour examiner la perti-
nence du concept de représentation. Marx y esquisse pour
la première fois un matérialisme qui n'est pas une réduc-
tion de la représentation à ses causes, mais le programme
d'une explication de ses effets.
La preuve ontologique, proposée par saint Anselme et
réélaborée par Descartes, affirme que la notion de Dieu
comme être parfait et tout-puissant inclut nécessairement
l'existence. Le nerf de la critique kantienne consiste dans
le refus d'accorder la réalité au prédicat de l'existence,
prédicat qui a été posé indûment comme contenu analyti-
quement dans l'essence. On ne saurait donc, comme l'a
prétendu la métaphysique, démontrer l'existence à partir
de l'essence et passer ainsi de l'idée à la réalité, de la pos-
sibilité à l'être. La connaissance n'atteint de l'objet que la
représentation qu'elle en construit. C'est pourquoi,
conclut Kant, « j e suis plus riche avec cent thalers réels
qu'avec leur simple concept (c'est-à-dire qu'avec leur
possibilité). Dans la réalité en effet, l'objet n'est pas seu-
lement contenu analytiquement dans mon concept, mais
il s'ajoute synthétiquement à mon concept (qui est une
détermination de mon état), sans que, par cette existence
en dehors de mon concept, ces cent thalers conçus soient
le moins du monde augmentés11 ».
D'après Hegel, la faille de la critique kantienne réside
dans l'opposition établie entre l'être et le connaître,
caractéristique de la pensée d'entendement 3 . L'élévation
de l'esprit à Dieu « est une élévation de la pensée et dans
le règne de la pensée 12 ». La représentation est en fait tra-
vaillée de l'intérieur par ce qui excède sa finitude, fait
éclater sa forme syllogistique et la met en contradiction
avec elle-même, mais à seule fin de rendre possible sa
réélaboration dialectique. Ainsi, c'est « la conscience de
soi de Dieu qui se sait dans le savoir de l'homme 1 3 ».
L'accès de l'esprit subjectif à Dieu implique que soit
dépassé le caractère unilatéral du connaître tel que Kant
le définit : on se trouve bien là sur le terrain de la question
du rapport entre philosophie et religion, si discutée par les
écoles hégéliennes.
Sur cette question, Marx prend aussitôt la critique hégé-
lienne à contre-pied. Si Hegel a raison de rejeter la sépa-
a. La pensée d'entendement se caractérise par l'analyse de
l'objet et la distinction de ses caractéristiques abstraites. Cette
opération dissociante de l'entendement précède et ouvre la voie
à la saisie du mouvement de la chose, propre à la raison, en tant
qu'elle fluidifie et totalise les moments antérieurement disjoints.
Concernant la philosophie, qui s'attache à la vie propre du
concept, Hegel écrit : « ce n'est pas l'abstrait ou ce qui est privé
de réalité effective qui est son élément ou son contenu, mais
c'est l'effectivement réel, ce qui se pose soi-même, ce qui vit en
soi-même, l'être-là qui est dans son concept » (Phénoménologie
de l'Esprit, trad. J. Hyppolite, Aubier, 1941, t. I, p. 41). Ainsi,
« la connaissance scientifique exige qu'on s'abandonne à la vie
de l'objet » (ibid., p. 47) et qu'on refuse de concevoir comme un
face-à-face la rencontre de l'objet et de la conscience.
ration de la philosophie et du monde, il a tort d'en affir-
mer l'unité spéculative effective, abstraction faite de
toute action pratique qui a pour tâche d'accomplir
consciemment cette unité. Kant, de ce point de vue, est
bien inspiré de s'aider de l'exemple des thalers, qui
prouve avant tout la portée objective des représentations
subjectives. La monnaie est une représentation conven-
tionnelle qui ne vaut qu'en vertu de la confiance des
échangistes en sa valeur : Marx aura amplement, par la
suite, l'occasion de revenir sur ce problème. Pour l'heure,
la question se trouve aussitôt déplacée de l'examen de la
faculté de connaître et de l'estimation de ses limites à
l'analyse des effets produits par les représentations, mon-
naie ou dieux, sur lès relations qu'établissent les hommes
entre eux. Les preuves de l'existence de Dieu prouvent
bel et bien une chose : le fait de la croyance et sa nature
collective, c'est-à-dire sociale. Que l'idée corresponde ou
non à une essence réelle n'importe pas pour celui qui
règle ses comportements sur sa croyance et agit effecti-
vement en fonction de la représentation qu'il se fait de
l'ordre du monde ou de l'état de sa fortune. Et Marx ne
prend pas la peine de distinguer la monnaie comme
convention collective et la représentation subjective de
celui qui pense en posséder telle ou telle quantité déter-
minée.
L'essentiel est que, contre Hegel, mais à l'aide de ses
^propres arguments, il faut affirmer que l'être de la repré-
sentation est distinct de la représentation de l'être. Mais
cet écart ne saurait être résorbé par la reprise spéculative
du contenu de la représentation. Il est une contradiction
réelle, qui ouvre le champ à une étude historique de la
genèse de la croyance et de sa fonction sociale exacte. On
voit d'emblée que Marx, d'une part, reformule la ques-
tion qui préoccupe tant les Jeunes Hégéliens et les
enferme dans une critique de la religion, et, d'autre part,
élargit le problème de la représentation à la sphère écono-
mique, au-delà de la seule histoire de la philosophie alle-
mande. Cette première analogie entre religion et mon-
naie, du fait des vertus heuristiques qu'elle présente,
deviendra ainsi un leitmotiv qu'on retrouvera tout spécia-
lement aux moments les plus délicats de la construction
de l'analyse marxienne. Et il s'agit bien d'une analogie :
si Marx s'efforce par endroits d'expliquer les comporte-
ments religieux par le contexte économique et social qui
leur donne naissance, son procédé le plus fréquent
consiste à éclairer l'un par l'autre deux types de compor-
tements dont il essaie de penser à la fois la parenté et les
différences.
Si Marx est alors profondément engagé dans les débats
de son temps, il en dénonce d'entrée de jeu les limites et
la stérilité. Ni hégélien ni jeune-hégélien, il fait jouer
l'une contre l'autre ces deux options théoriques, au point
de créer parfois l'illusion d'une obédience, pour mieux
définir sa propre direction d'analyse. De ce point de vue,
la question religieuse est bien une voie d'accès à des pro-
blèmes juridiques, politiques ou économiques qui en sont
indissociables, mais les seconds permettent en retour de
relativiser l'importance de la première. Le fort article La
Question juive, publié en mars 1844 dans l'unique
numéro des Annales franco-allemandes, mettra mieux en
place cette nouvelle problématique et consommera par la
même occasion la rupture avec Bruno Bauer sur ce pro-
blème de la critique de la religion. Bauer avait affirmé
que l'émancipation des juifs ne saurait être à l'ordre du
jour en Prusse tant que ne serait pas acquise l'émancipa-
tion politique de l'Allemagne, à laquelle ils se doivent
avant toute chose de collaborer. Marx répond à cet argu-
ment sur le terrain du droit et de sa critique. La question
religieuse y est cependant une nouvelle fois traitée.
L'orientation de Marx continue de se préciser : il parle
ici en termes de « b a s e 1 4 » [Grundlage] de l'histoire
réelle, dont l'étude, lui semble-t-il, permettra seule de
rendre compte des représentations politiques et reli-
gieuses. Religion et politique se métaphorisent l'une
l'autre, comme étant pareillement reliées et subordonnées
au monde social que Marx nomme, en bon hégélien,
société civile-bourgeoise [burgerliche Gesellschaft] : la
politique ne saurait donc être, comme le croit Bauer, le
lieu de résolution de toutes les contradictions et de sup-
pression de l'aliénation religieuse. Mais comment doit-on
envisager le traitement véritable de la question juive ?
C'est en ce point que le texte se fait aporétique : Marx
n'établit à son tour que la stricte correspondance qui
existe d'après lui entre une croyance religieuse, le
judaïsme, vérité du christianisme, et l'ensemble des
représentations propres au monde moderne.
Le mot clé de l'histoire présente est l'égoïsme, qui rend
compte de l'identité foncière et paradoxale entre judaïsme
et christianisme : « Par définition, le chrétien fut le juif
théorisant ; le juif est, par conséquent, le chrétien pratique,
et le chrétien pratique est redevenu juif 15 . » En ce cas, en
quoi leur principe commun, l'égoïsme, consiste-t-il au
juste, et d'où provient-il? Marx ne le dit pas, mais se
prend lui-même, semble-t-il, au jeu de miroir de méta-
phores qui s'enchaînent en boucle : « Quelle était la base
de la religion juive ? Le besoin pratique, l'égoïsme [...]. Le
dieu du besoin pratique et de l'égoïsme, c'est l'argent 16 . »
Une telle analyse trouve sa source dans L'Essence du
christianisme de Feuerbach qui sera elle-même prolongée
par la critique de Moses Hess concernant L'Essence de
l'argent17 et dont Marx se trouve ici fort proche. Le but
est de montrer que le judaïsme, loin d'être une survivance,
est conforme dans l'esprit aux représentations du membre
de la société civile-bourgeoise. Mais une telle anthropolo-
gie n'a pas encore désigné le principe historique de trans-
formation du monde social ni les conditions d'émergence
du monde marchand, pas plus qu'elle n'a décrit la fonc-
tion propre des diverses convictions religieuses.
4
Pourtant, les attaques de Marx visent surtout à atteindre
un en-deçà du monde religieux, qui en explique la perma-
nence. « L'État chrétien parfait, ce n'est pas le prétendu
État chrétien, qui reconnaît le christianisme comme sa
base, comme la religion d'État et prend donc une attitude
exclusive envers les autres religions, c'est plutôt l'État
athée, l'État démocratique, l'État qui relègue la religion
parmi les autres éléments de la société bourgeoise. » La
corrélation entre religion et politique s'enracine bien dans
l'organisation sociale. Mais tant que la nature de cette
organisation sociale n'est pas davantage précisée, la théo-
rie s'enferme dans la dénonciation de la religion comme
principe factice et cause trompeuse.
L'analyse atteint ici les limites qui sont celles de la
théorie feuerbachienne, à laquelle Marx demeure encore
attaché. Pour Feuerbach, la religion est le résultat d'une
aliénation humaine qui rend l'homme étranger à son
essence et le conduit à projeter fantastiquement celle-ci
dans un ciel imaginaire. Mais si cette aliénation est elle-
même le produit d'une histoire, comme en vient à le pen-
ser Marx, elle est un effet qu'on doit rapporter à une
organisation spécifique de la société humaine, qui déter-
mine les variations d'une essence humaine fondamentale-
ment plastique. Autant dire que l'idée d'essence aliénée
fait obstacle à la connaissance du processus historique
d'aliénation, précisément parce que celui-ci est incompa-
tible avec la notion d'essence. C'est ce paradoxe que ren-
contre Marx, alors que la tentation est grande de se
contenter d'expliquer le monde moderne par un symbole
et d'incarner l'égoïsme dans une figure, celle du juif,
toute prête à cette époque à s'accorder à une critique
moralisatrice de l'argent et de la propriété18.
Marx sera sensible aux limites d'une telle analyse, au
point que, dès ce texte, l'accent est mis sur l'urgence
d'une critique politique et juridique : lorsque l'État cesse
d'être religieux, « la critique devient alors la critique de
l'État politique 19 ». La question posée par les Jeunes
Hégéliens doit être reformulée en un programme de
recherche inédit, attaché à une interprétation moins expé-
ditive et plus exacte de Hegel : « Christianisme ou reli-
gion en général et philosophie sont des extrêmes. Mais à
la vérité la religion ne forme pas par rapport à la philoso-
phie un vrai opposé car la philosophie conçoit la religion
dans sa réalité illusoire. Pour autant qu'elle veut être une
réalité, elle est donc, pour la philosophie, résolue en elle-
même. Il n'y a pas de dualisme réel de l'essence. A ce
sujet davantage plus tard 20 . » Par ailleurs, la question
classique de l'essence humaine ne sera pas perdue de vue,
mais rangée au nombre des problèmes philosophiques qui
demeurent en attente de leur complète réélaboration.
2. Droit et démocratie
Marx, qui s'était initialement destiné à l'étude du droit,
continue de s'intéresser de près aux questions qu'il pose.
Au même titre que la religion, mais dans un rapport plus
étroit et plus direct à la réalité historique, il consiste dans
un ensemble de représentations qui contribuent à structu-
rer et à transformer la vie sociale. Avant de développer
l'analyse du droit et la critique des droits de l'homme
qu'on rencontre dans La Question juive, il entreprend la
critique de la conception hégélienne de l'Etat. La Cri-
tique du droit politique hégélien, rédigée peu après la dis-
sertation de doctorat, en 1843, prolonge la discussion phi-
losophique précédente, à la fois avec Hegel et avec ses
disciples, en même temps qu'elle donne à Marx l'occa-
sion de préciser ses propres positions politiques. Son
objet d'étude principal est le rapport qui existe entre la
théorie du droit et de l'État, d'une part, et la situation
politique de la Prusse, d'autre part. Ce problème bien cir-
conscrit lui permet de développer plus avant sa critique
de la philosophie hégélienne, dont la Dissertation avait
seulement formulé le programme.
L'attaque contre l'idéalisme hégélien se précise : Marx
vient alors de lire les Thèses provisoires pour la réforme
de la philosophie de Ludwig Feuerbach, et il est séduit
par le reproche d'une inversion hégélienne systématique
entre le sujet et le prédicat. Hegel fait de l'Idée le moteur
du cours historique, son Sujet agissant, selon un procédé
qui, pour Feuerbach, est apparenté à la projection reli-
gieuse : « L'esprit absolu de Hegel n'est rien d'autre que
cre qu'on appelle l'esprit fini, mais une fois abstrait,
séparé de soi, tout comme l'être infini de la théologie
n'est rien d'autre que l'être fini, mais abstrait21. » On
reconnaît la thématique théologico-philosophique abor-
dée dans la note de la Dissertation. La critique de l'idéa-
lisme hégélien dans son ensemble permet de ramener la
critique de la religion au rang de simple cas particulier
d'une étude plus générale et qui rencontre plus directe-
ment, avec la philosophie du droit, la réalité politique.
Et, sur ce point, Marx s'éloigne déjà de Feuerbach. Le
diagnostic d'une inversion n'autorise pas à faire l'écono-
mie d'une critique détaillée de la conception hégélienne
de l'État. Feuerbach écrit : « Nous n'avons qu'à faire du
prédicat le sujet, et de ce sujet l'objet et le principe, nous
n'avons donc qu'à renverser la philosophie spéculative,
pour avoir la vérité dévoilée, la vérité pure et nue 22 . »
Marx précise : « Ce qui est important, c'est que Hegel fait
partout de l'Idée le sujet et du sujet à proprement parler,
du sujet réel, comme la "disposition d'esprit politique",
le prédicat. Mais le développement a toujours lieu du côté
du prédicat 23 . » Et Hegel sait mieux que personne inté-
grer l'étude précise de la réalité empirique à une défini-
tion idéaliste de l'histoire.
Hegel se livre donc à une opération complexe, dont la
figure de l'inversion ne rend pas compte et que le renver-
sement ne peut suffire à rectifier. C'est pourquoi Marx
étudie point par point les Principes de la philosophie du
droit, pour en démonter le génie argumentatif. L'analyse
des paragraphes 300 à 305, qui concernent principale-
ment le statut des états [Stânde] et leur rôle de média-
teurs politiques 24 , est centrale. Marx examine l'affirma-
tion d'un État rationnel capable de surmonter les divisions
de la société civile-bourgeoise [burgerliche Gesellschaft],
en particulier par l'intermédiaire de ces états, corpora-
tions d'origine féodale qui structurent la société civile e t 4
qui permettent de convertir les intérêts particuliers en
intérêt général. Pour Hegel, c'est la classe des fonction-
naires et des administrateurs qui réalise effectivement
cette mise en accord de l'État et des individus. Mais les
fonctionnaires, cet « état universel », ne médiatisent pas
peuple et gouvernement, rétorque Marx : « l'élément des
états est l'existence illusoire des affaires de l'État en tant
que chose du peuple 25 », dans la mesure où ils tendent à
se constituer en une classe séparée, ne faisant valoir que
ses intérêts propres. Les états sont l'artifice d'un pouvoir
absolu qui se déguise sous une forme constitutionnelle et
qui prétend fallacieusement organiser la représentation
libre de la société civile-bourgeoise. En un sens, la cri-
tique ne porte guère, car Hegel disjoint explicitement le
caractère universel de la classe chargée des intérêts géné-
raux et son caractère représentatif à l'égard du plus grand
nombre : « le peuple [...] représente la partie qui ne sait
pas ce qu'elle veut 2 6 ». La représentativité doit donc être
fonction des capacités des membres de la classe univer-
selle, non pas du caractère démocratique de leur sélection.
A l'inverse, la garantie de ces capacités se trouve dans
l'indépendance financière qui est en tout premier lieu
celle des propriétaires fonciers 11 .
Néanmoins, selon Marx, Hegel ici épouse par son argu-
mentation la complexité du réel, complexité qui explique
à la fois la stabilité de ce dernier et la force de conviction
de la théorie hégélienne : « L'État constitutionnel est l'É-
tat dans lequel l'intérêt de l'État en tant qu'intérêt réel du
peuple est présent d'une manière seulement formelle,
mais sous les espèces d'une forme déterminée, à côté de
l'État réel 28 . » Autrement dit, la représentation populaire
existe, mais comme émanation de l'État composée avec
le simulacre d'une consultation, au lieu d'être le pouvoir
législatif effectif. C'est donc l'inversion même du réel
qui donne prise à sa reconstruction spéculative et la rend
crédible. La force de Hegel réside dans sa capacité à pré-
senter la médiation des états comme finalisée par l'intérêt
général, alors que « dans les "états" se rejoignent toutes
les contradictions des organisations étatiques modernes.
Ils sont les "médiateurs" dans toutes les directions, parce
. qu'ils sont dans toutes les directions des "mixtes d'autres
choses" 2 9 ». Au fond, la logique réelle, ou ce que Marx
nomme « la logique propre à l'objet en ce que cet objet
est en propre 30 », est bien plus subtile et durablement
contradictoire que la version idéalisée et simplifiée qu'on
en rencontre selon lui dans la philosophie hégélienne.
Lieu de l'affrontement sans trêve des intérêts diver-
» gents, les états donnent à comprendre la nature de l'opé-
ration spéculative hégélienne : si Hegel idéalise leur fonc-
tion, il reconnaît bien, par la même occasion, que la
« séparation de la société civile-bourgeoise et de la société
politique [est] une contradiction 31 ». Il admet donc que ne
saurait se perpétuer indéfiniment la simple juxtaposition
d'un monde social déchiré, d'un côté, et du niveau pro-
prement politique de l'État, supposé connaître et réaliser,
sans hésitation ni conflit, l'intérêt général, de l'autre.
Cette séparation est moins pour Marx de l'ordre de l'in-
cohérence théorique qu'un scandale pratique, qui appelle
l'action sociale et politique. En ce sens, la critique feuer-
bachienne s'avère à ses yeux bien trop lapidaire en même
temps qu'incomplète : « Hegel n'est pas à blâmer parce
qu'il décrit l'essence de l'État moderne comme elle est
mais parce qu'il allègue ce qui est comme l'essence de
l'État 3 2 . » Cette première analyse fournit à Marx l'oc-
casion de défendre ses opinions démocratiques en faveur
d'une véritable représentation populaire, qui aurait le
mérite d'être, dans un premier temps, simplement conforme
aux divisions qui déchirent la société civile-bourgeoise :
« L a constitution représentative est un grand progrès
parce qu'elle est l'expression ouverte, non falsifiée,
conséquente de la situation moderne de l'État. Elle est la
contradiction non cachée 33 . » On voit, dans une telle
affirmation, tout ce que Marx retient de Hegel : la thèse
d'une dialectique immanente au réel, et ce qu'il envisage
d'entreprendre : sa refondation non spéculative. On
mesure aussi à quel point la question de la représentation,
ou plutôt des représentations du réel, constitue pour Marx
le point d'ancrage de sa propre démarche, dans ce qu'elle
a de plus spécifique, à la fois dans et hors de la philo-
sophie.
De ce point de vue, on peut affirmer qu'une théorie de
l'action et de la transformation politiques s'esquisse dan3
ce texte, conjointement avec l'émergence d'une nouvelle
conception de la contradiction historique. L'État hégélien
n'est qu'une « abstraction » de la société civile-bour-
geoise 34 : une apparence rationnelle autant qu'un coup de
force théorique qui trouve dans la philosophie du droit
son expression idéalisée. « La faute principale de Hegel
consiste en ceci qu'il saisit la contradiction du phé-
nomène comme unité dans l'essence, dans l'Idée, alors
qu'assurément cette contradiction a pour essence quelque
chose de plus profond : une contradiction essentielle,
comme par exemple ici la contradiction du pouvoir
législatif en lui-même, est seulement la contradiction de
l'Etat politique avec lui-même, par conséquent aussi la
contradiction de la société civile-bourgeoise avec elle-
même 35 . » Le problème est posé en des termes qui ne
sont pas un emprunt juvénile et provisoire à la philo-
sophie, précédant l'édification mature d'une véritable
science de l'histoire, mais bien l'un des éléments où se
construit durablement la pensée marxienne.
Face à l'État prussien rédimé de toutes ses tares par la
dialectique hégélienne, la démocratie est bien « la vérité
de la monarchie » et « l'énigme résolue de toutes les
constitutions » 3 6 , mais elle ne prend pas pour autant la
place de l'État rationnel hégélien. D'abord parce que
Marx n'affirme pas son avènement nécessaire mais sa
possibilité souhaitable, dont la réalisation dépend du
degré de conscience politique collective. Ensuite parce
que la démocratie n'est pas la résolution des antago-
nismes sociaux mais leur expression fidèle, l'énoncé d'un
problème donc, et non son dépassement. Ce qui se joue
dans cette affirmation est bien le statut de la contradiction
historique et Marx se renvoie à lui-même une nouvelle
question : que sont, au juste, les contradictions de la
société civile-bourgeoise, et comment concevoir leur
résolution effective? La démocratie fera « d e l'État
l'homme objectivé 57 » annonce-t-il, en formulant un pro-
jet qui dépasse le seul problème de l'arriération politique
de l'État prussien et porte sur la nature de l'État représen-
tatif moderne, tel qu'il est issu de la Révolution française.
Cette objectivation permet bien sûr de faire de la démo-
cratie l'expression fidèle des hommes tels qu'ils sont.
Mais, plus profondément, cette expressivité permet à
l'homme de réaliser son essence et de concrétiser son
universalité : la démocratie est à la fois une fin et un
moyen mis au service du développement et de la libéra-
tion humaines. Et la question de l'essence humaine per-
met une fois encore la formulation du problème, qui
prend dans La Question juive la forme d'un ultime
emprunt à l'humanisme feuerbachien et d'une critique
inédite de la Déclaration des droits de V homme et du
citoyen.
Cet article, on l'a dit, articule la question religieuse au
problème politique, pour les subordonner l'un et l'autre à
la perspective de l'émancipation humaine. Marx y affine
encore son analyse du droit en en montrant le caractère
subordonné et la fonction spécifique. Reprenant l'idée
hégélienne de l'universalité de l'État comme résultant de
sa position unificatrice, mais de simple surplomb d'après
Marx, par rapport aux éléments de la société civile-bour-
geoise et comme suppression des différences sociales,
Marx en affirme à la fois la pertinence et le caractère
trompeur. On se trouve bien ici dans le droit-fil de la cri-
tique entreprise précédemment : l'État n'est pas la résolu-
tion dialectique des conflits réels mais une abstraction du
monde réel qui en déguise, mais en gère tout aussi bien,
grâce à ce travestissement, les contradictions objectives.
Il est intéressant de voir que cette interprétation est uti-
lisée comme arme à la fois contre la philosophie hégé-
lienne, mais également contre les Jeunes Hégéliens, qui
en sont restés à une définition naïve et strictement philo-
sophique de la politique et de l'État. En effet, si Bruno
Bauer se concentre sur la critique de la religion, c'est
parce qu'il persiste à voir dans l'aliénation religieuse le
fondement de la domination politique, alors que « la
question des rapports de l'émancipation politique et de la
religion devient pour nous la question des rapports de
l'émancipation politique et de l'émancipation humaine38 ».
Marx s'engage alors dans une analyse de la façon dont
cette abstraction idéalisée et réelle qu'est l'État n'abolit
pas mais présuppose les oppositions et les contradictions
du monde moderne.
Ainsi, en supprimant le cens, l'État démocratique
moderne n'abolit pas la propriété privée, mais décrète
simplement que ses effets ne sont pas politiquement per-
tinents et qu'ils peuvent être oubliés. D'un côté, il prétend
établir véritablement la souveraineté populaire, mais il
fait des distinctions sociales des différences non poli-
tiques, qui ne peuvent alors plus être l'objet d'une cri-
tique ou d'une transformation. Il en va de même pour la
religion : en devenant laïque, l'État n'abolit pas la reli-
gion mais la présuppose tout en la rangeant du côté de
l'homme privé, du bourgeois, étranger au citoyen. L'État
moderne est foncièrement religieux, en dépit des appa-
rences, en ce qu'il mime et redouble le processus de
l'idéalisation religieuse et joue finalement des mêmes
ressorts : « L'État démocratique, le véritable État, n'a pas
besoin de la religion pour son achèvement politique. Il
peut, au contraire, faire abstraction de la religion, parce
que en lui le fond humain de la religion est réalisé de
façon profane 39. »
L'État est bien le résultat d'une projection, assez
conforme à la définition feuerbachienne de ce processus,
mais c'est une projection réelle, qui produit des effets en
retour sur l'organisation sociale dont il émane, et c'est ce
que Marx reproche à Feuerbach, de même qu'à l'en-
semble des Jeunes Hégéliens de n'avoir pas vu. On voit
que la revendication démocratique paraît d'ores et déjà à
Marx bien insuffisante et même contradictoire avec le
projet d'une émancipation humaine radicale. La démocra-
tie peut n'être qu'une forme politique qui entretient et
masque tout à la fois les contradictions sociales qu'elle
prétend détruire.
Il s'agit alors de montrer que cette projection dont
résulte l'État va de pair avec le dédoublement intérieur de
chacun des membres de la société civile-bourgeoise. En
tant que citoyen de cet État, l'individu moderne est « le
membre imaginaire d'une souveraineté imaginaire,
dépouillé de sa vie réelle et individuelle et rempli d'une
généralité irréelle 4 0 ». En tant qu'individu privé, il
demeure le membre égoïste de la société civile-bour-
geoise, indifférent au bien commun, précisément parce
que ce dernier n'est qu'une abstraction vide, un universel
sans contenu. Ce que Bauer nomme émancipation poli-
tique n'est donc qu'une division artificieuse entre deux
sphères de l'existence individuelle et collective. La cri-
tique vise nettement les revendications libérales des
Jeunes Hégéliens, tout prêts à se satisfaire de la recon-
naissance des droits politiques individuels par un État
prussien qui serait simplement devenu représentatif et
laïque.
Marx se révèle ici opposant politique radical, mais sans
que le mot d'ordre de l'émancipation humaine, qui
consiste à ne plus séparer « la force sociale sous la forme
de la force politique 41 », ne soit encore clairement défini.
La charge critique de ce texte est bien supérieure à sa por-
tée constructive. Et Marx s'attache à poursuivre sa
démonstration par une critique des droits de l'homme
dont il faut bien prendre la mesure. Le motif de cette cri-
tique est à l'évidence antilibéral, mais il s'agit aussi de
situer précisément la politique et le droit à l'intérieur de
l'édifice social en les subordonnant à leurs causes pro-
fondes : là encore, si les premières positions de Marx sont
destinées à évoluer et à s'affiner, elles se maintiendront
sous la forme d'orientations fermes de la recherche.
En Toccurrence, on voit apparaître ici une première
épure alternative du cours historique, qui décrit le pas-
sage du féodalisme à l'époque moderne comme une dis-
solution des liens communautaires ancestraux, une mon-
tée de l'intérêt privé et le règne du négoce universel. Au
cours de cette transformation, la politique change radica-
lement de contenu et de fonction : elle devient l'instance
de la représentation des conflits, représentation au mieux
fidèle, mais qui ne saurait en aucun cas être le moyen de
leur résolution, parce qu'elle s'est coupée de la société
civile-bourgeoise. La Déclaration des droits de V homme
et du citoyen - et Marx choisit délibérément sa formula-
tion la plus radicale, celle de 1793 - est l'expression de
cette transformation historique, l'écho de la séparation du
politique, et non l'avènement de l'émancipation humaine.
Proclamer, comme le font les Jeunes Hégéliens, que la
théorie politique hégélienne est un jacobinisme qui se
déguise, c'est ne rien comprendre à la nature propre de la
Révolution française, et par suite à la théorie hégélienne
de l'État. ;
Le droit n'est pas une apparence trompeuse. Il est un
produit de l'histoire qui exprime, en contribuant à la struc-
turer, la réalité sociale telle qu'elle se modifie. Marx ne
propose pas son abolition, comme on l'a parfois cru, mais
développe sa critique dans la mesure où elle doit permettre
d'atteindre le socle historique qui en constitue la base
déterminante. De ce point de vue, la séparation entre des
droits de l'homme et des droits du citoyen est la recon-
naissance de l'homme égoïste comme tel, « de l'homme
séparé de l'homme et de la communauté 42 ». Notamment
la liberté, définie comme le fait de « pouvoir faire tout ce
qui ne nuit pas à autrui », constitue l'aveu qu'« il s'agit de
la liberté de l'homme considéré comme monade isolée,
repliée sur elle-même » 43. Une telle définition de la liberté
est l'écho de la prééminence de la propriété privée qui à la
fois structure et déchire le monde moderne.
Aucun des prétendus droits de l'homme ne dépasse
donc l'homme égoïste, l'homme en tant que membre
de la société bourgeoise, c'est-à-dire un individu
séparé de la communauté, replié sur lui-même, uni-
quement préoccupé de son intérêt personnel et obéis-
sant à son arbitraire privé. L'homme est loin d'y être
considéré comme un être générique ; tout au
contraire; la vie générique elle-même, la société
apparaît comme un cadre extérieur à l'individu,
comme une limitation de son indépendance originelle.
Le seul lien qui les unisse, c'est la nécessité naturelle,
le besoin et l'intérêt privé, la conservation de leurs
propriétés et de leur personne égoïste.
Il est assez énigmatique qu'un peuple, qui com-
mence tout juste à s'affranchir, à faire tomber toutes
les barrières entre les différents membres du peuple, à
fonder une communauté politique, proclame solennel-
lement (1791) le droit de l'homme égoïste, séparé de
son semblable et de la communauté, et reprenne
même cette proclamation à un moment où le dévoue-
ment le plus héroïque peut seul sauver la nation et se
trouve réclamé impérieusement, à un moment où le
sacrifice de tous les intérêts de la société bourgeoise
est mis à l'ordre du jour et où l'égoïsme doit être puni
comme un crime (1793). La chose devient plus énig-
matique encore cjuand nous constatons que l'émanci-
pation politique fait de la communauté politique, de
la communauté civique, un simple moyen devant ser-
vir à la conservation de ces prétendus droits de
l'homme, que le citoyen est donc déclaré le serviteur
de F« homme » égoïste, que la sphère où l'homme en
qualité d'être générique est ravalée au-dessous de la
sphère où il fonctionne en qualité d'être partiel, et
qu'enfin c'est l'homme en tant que bourgeois, et non
pas l'homme en tant que citoyen, qui est considéré
comme l'homme vrai et authentique44.
Et Marx s'efforce de montrer que l'égalité et la sûreté
concourent à leur tour à la domination de l'homme pro-
priétaire, séparé de tout autre, et dont la dimension de
citoyen politique n'est qu'une apparence vide d'enjeux et
de projet collectifs. L'illusion qu'il faut à toute force
dénoncer n'est pas l'idéalisation hégélienne de l'État,
mais sa source objective, la détermination d'une sphère
politique vidée de son sens et qui pare aux couleurs du
droit la réalité de l'inégalité et de la domination sociales.
L'étude critique du droit outrepasse d'emblée les limites
de l'analyse juridique, autant que celles de la philosophie,
et reconduit une fois de plus au problème de l'analyse
historique de cette « base » et de cette « force sociale »
dont Marx n'a pas encore trouvé le nom. Il s'agit de com-
prendre comment la religion, le droit, mais aussi la pro-
priété et l'argent sont devenus « l'essence séparée de
l'homme, de son travail, de son existence 45 ».
Parallèlement à cette recherche d'ordre théorique et qui
vise une réélaboration des catégories permettant de pen-
ser l'histoire, Marx déploie une intense activité de journa-
liste au sein de la Gazette rhénane, de janvier 1842 à
avril 1843. Cette publication défend d'abord l'idée d'une
union commerciale allemande protectionniste et le projet
d'extension du Zollverein. Les fondateurs de la Gazette,
membres de la grande bourgeoisie industrielle et libérale
de la Rhénanie, favorables, aux Jeunes Hégéliens et esti-
mant trop timorée une telle ligne éditoriale, font appel à
Moses Hess et à Marx. Le journal rencontre alors un suc-
cès inattendu et connaît une diffusion croissante, deve-
nant l'un des pôles principal du débat politique en Alle-
magne. Marx y défend la liberté de la presse contre la
censure, dénonce la misère des vignerons de la Moselle,
et examine les débats de la Diète rhénane concernant les
vols de bois. Engels rapportera en 1895 avoir souvent
entendu Marx affirmer que c'est ce travail d'enquête sur
la situation allemande « qui l'a fait passer de la politique
pure aux rapports questions économiques et que c'est
ainsi qu'il est venu au socialisme 46 ». Pourtant, loin de se
déclarer communiste à cette époque, Marx lit les théori-
ciens socialistes et communistes français (Proudhon,
Dezamy, Leroux, entre autres a ) dans le but premier d'en
a. Pierre-Joseph Proudhon (1809-1865), théoricien autodi-
dacte, est l'un des principaux représentants du socialisme fran-
çais, qui mêle une inspiration anarchiste à un projet mutualiste.
Il s'efforce de lier l'analyse du travail à une réforme radicale des
échanges, qui n'exige pas une révolution.
Théodore Dezamy (1808-1850) est l'un des premiers théori-
ciens du communisme, critiquant l'utopisme de Cabet pour
proposer une « critique fondamentale » et de se défendre
des accusations qui lui sont adressées 47 . On mesure à
quel point l'évolution théorique et politique de Marx à
cette époque se joue à travers la tentative suivie de mettre
en cohérence l'ensemble des dimensions de sa pensée et
de son engagement. Cette recherche nourrit en retour des
investigations variées et c'est en quelque sorte tout natu-
rellement, en vertu d'une nécessité interne en même
temps que d'un air du temps a , que Marx s'oriente vers
l'analyse du travail et des conditions de vie sociale des
hommes.
3. Le travail et son aliénation
La question du travail fait donc nécessairement son
apparition parmi les préoccupations de Marx à cette
époque, dans la mesure où il est convaincu que l'exis-
tence concrète des hommes participe à la détermination
de l'essence humaine véritable qu'il s'efforce de décou-
vrir. \JIntroduction à la Critique du droit politique hégé-
lien, rédigée entre décembre 1843 et janvier 1844, fait ici
office de charnière et opère la réorientation de l'analyse
marxienne en direction de l'économie politique. Cette
introduction fait office de bilan de tout le travail passé de
Marx et le ton y est d'une fermeté et d'une clarté sans
précédent. Il y développe un motif récurrent de la pensée
allemande, qu'on rencontre d'abord chez Hegel, puis
défendre le principe d'une communauté de la propriété, du tra-
vail et de l'éducation.
Pierre Leroux (1797-1871), directeur du journal saint-simo-
nien Le Globe, propose une première analyse des classes sociales
françaises et est marqué par la tradition utopiste française.
a. La diffusion des idées socialistes et communistes en Alle-
magne doit beaucoup à la recension de Lorenz von Stein, Le
Socialisme et le Communisme dans la France contemporaine
(1842), alors que l'auteur leur est franchement hostile et sou-
haite prévenir ce qu'il juge être une menace due aux conditions
sociales et économiques modernes. Cf. « Le socialisme alle-
mand du Vormârz », dans Jacques Droz, Histoire générale du
socialisme, I, Des origines à 1875, PUF, 1997, p. 419-420.
sous la plume de Ludwig Feuerbach, de Heinrich Heine a ,
de Moses Hess, d'Engels 4 8 : l'Allemagne est arriérée par
rapport aux pays qui ont accompli leur révolution, mais
elle a développé dans la philosophie ce que la France a
réalisé politiquement. Plusieurs conséquences en résul-
tent.
D'abord, il est urgent de transformer cet avantage théo-
rique en avancée pratique. « La critique de la religion est
pour l'essentiel terminée 49 », de son côté, « la critique de
la philosophie spéculative du droit ne cherche pas en elle-
même sa propre fin, mais débouche sur des tâches pour la
solution desquelles il n'y a qu'un moyen : la pratique 50 ».
Et cette pratique politique est cette fois définie comme
révolutionnaire. Ensuite, il ne faut pas renoncer à la phi-
losophie, mais faire en sorte qu'elle participe à sa façon à
la mise en mouvement du réel, réel dont elle est une
dimension constitutive : « Vous ne pouvez abolir la phi-
losophie sans la réaliser 5 1 », déclare Marx à ceux qui
méprisent l'impuissance politique de la théorie. Enfin, il
est désormais possible de nommer le sujet par excellence
de l'émancipation humaine qui se profile à l'horizon : il
s'agit de la classe sociale qui personnifie, par la domina-
tion qu'elle subit, la revendication de libération humaine
radicale, le prolétariat. «Pour que la révolution d'un
peuple et Y émancipation d'une classe particulière de la
société civile-bourgeoise coïncident, pour qu'un de ses
états sociaux passe pour l'état social de la société tout
entière, [...], il faut qu'un état social déterminé soit un
a. Heinrich Heine (1787-1856), qui a longtemps vécu en
France, devient en 1843 un ami proche de Marx, alors que ce
dernier émigré à Paris. Il collabore avec lui aux Annales franco-
allemandes et joue un rôle important dans sa formation intellec-
tuelle. Théoricien du retard politique et social de l'Allemagne
sur la France et l'Angleterre, il évolue vers un communisme
marqué à la fois par la pensée hégélienne, par l'héritage jacobin
de la Révolution française et par le saint-simonisme.
Concernant l'ensemble du courant jeune-hégélien et les pers-
pectives révolutionnaires qui s'y construisent, cf. Eustache Kou-
vélakis, Philosophie et Révolution de Kant à Marx, thèse de
troisième cycle, Université de Paris-VIII, 1998.
sujet de scandale universel, l'incarnation de la barrière
universelle, il faut qu'une sphère sociale particulière per-
sonnifie le crime notoire de toute la société, en sorte que
se libérer de cette sphère apparaisse comme se libérer soi-
même de toutes chaînes 52. » Marx entrera peu après en
relation étroite et suivie avec diverses organisations
ouvrières européennes.
Par suite, le diagnostic est franchement optimiste :
l'Allemagne ne peut s'atteler qu'à une telle libération
humaine radicale, dans la mesure où la voie d'une révolu-
tion bourgeoise lui est fermée par son retard même, qui
coïncide avec une industrialisation commençante et l'ap-
parition d'une classe, la classe ouvrière, qui n'annonce
rien de moins que « la dissolution de l'ordre antérieur du
monde 53 ». Au moment où Marx écrit ces lignes, le mou-
vement ouvrier allemand commence à s'organiser, sous
la forme de ligues qui propagent les idées révolution-
naires socialistes et communistes. Dans ces conditions,
Marx se donne plus nettement que jamais pour pro-
gramme une étude de la réalité sociale comme totalité
structurée, étude apte à définir à la fois les causes et les
objectifs précis de la révolution à venir. La nature exacte
de l'existence sociale des hommes doit être étudiée, et
c'est très logiquement que Marx en vient à s'intéresser de
plus près au travail et à ses conditions. Le renversement
feuerbachien ne concerne désormais plus la philosophie
hégélienne, mais devient une tâche à la fois théorique et
pratique, qui prend acte du fait que l'État et la société
« sont eux-mêmes un monde à l'envers 5 4 ». L'inversion
est aussi réelle et objective que les représentations
sociales qui la reflètent et la perpétuent.
Marx accumule alors des lectures historiques et écono-
miques, en particulier au cours de son exil parisien à par-
tir de 1843. Il lit les économistes français (Jean-Baptiste
Say, Destutt de Tracy, mais aussi Boisguilber), anglais
(Adam Smith, David Ricardo, James Mill), et étudie les
historiens français de la Révolution française (Augustin
Thierry, Guizot, Mignet, Thiers), envisageant même la
rédaction d'une histoire de la Convention. Après une pre-
mière rencontre sans suite avec Engels en 1842, ce der-
nier passe deux années dans la ville industrielle et
ouvrière de Manchester et rédige Y Esquisse dune critique
de l'économie politique qui paraît en 1844 dans les
Annales franco-allemandes. Marx qualifiera ce texte
d'« esquisse géniale » et sera dès lors convaincu de l'im-
portance de l'économie politique ainsi que de l'urgence
de sa critique. Une seconde rencontre, à Paris, à la fin de
l'été 1844 décide de la collaboration suivie des deux
hommes a .
Avant la mise au point d'un programme de travail en
commun qui donnera naissance à La Sainte Famille et
à L'Idéologie allemande, Marx entreprend la rédaction
des fameux Manuscrits de 1844. Il faut tout de suite
signaler que £ette œuvre est en fait la compilation d'un
ensemble d'études autonomes qui concernent à la fois des
thèmes traités précédemment par Marx et des thèmes
inédits. Au nombre de ces derniers, l'analyse du travail
vise à obtenir une meilleure définition de la base histo-
rique de l'essence humaine, dont la thématique demeure
centrale.
La question du travail oblige donc Marx à se confronter
pour la première fois à l'économie politique, principale-
ment telle qu'elle est développée par les théoriciens
anglais. Et son premier jugement n'est guère élogieux :
l'économie politique s'est mise au service de la produc-
tion capitaliste et de ses dirigeants. En s'efforçant de défi-
nir le salaire minimum, « l'économie politique, science
de la richesse, est donc en même temps science du renon-
cement, des privations, de l'épargne, et elle réussit réelle-
ment à épargner à l'homme même le besoin d'air pur ou
de mouvement physique 5 5 ». L'analyse de Marx est ici
a. Engels (1820-1895), qui connaît précisément le cas anglais
et s'intéresse de près au mouvement chartiste, est également au
fait de la philosophie hégélienne ainsi que des derniers dévelop-
pements de la pensée allemande. Il joue, tout au long de ses
relations avec Marx, un rôle important et souvent décisif,
concernant par exemple l'élaboration d'une théorie originale de
la valeur, l'analyse de la classe ouvrière anglaise ou encore,
ultérieurement, la réappropriation des sciences de la nature. Son
rôle ne se réduit donc aucunement à un travail de vulgarisation
et à la diffusion d'un marxisme plus ou moins simplifié.
très éloignée de ce qu'elle deviendra par la suite : ce qu'il
nomme ici « critique de l'économie politique » est davan-
tage sa récusation humaniste que sa refondation théo-
rique. Néanmoins, il a clairement réorienté son analyse en
direction d'une analyse de la réalité économique et
sociale et il s'efforce notamment de relier rigoureusement
travail aliéné et propriété privée.
Le travail est d'abord à comprendre comme extériori-
sation et objectivation de l'essence humaine. Le cadre de
l'analyse demeure la théorie feuerbachienne de l'homme
comme être générique, c'est-à-dire comme être qui « se
comporte vis-à-vis de lui-même comme vis-à-vis d'un
être universel, donc libre 5 6 ». En ce sens, le travail est
une activité à la fois consciente et libre, dont l'animal est
incapable. Mais cette extériorisation est tout autant réali-
sation de soi dans une œuvre qui s'est libérée du besoin
immédiat qu'aliénation qui « arrache à l'homme l'objet
de sa production 5 7 ». La définition feuerbachienne de
l'essence s'accompagne à la fois d'une réminiscence aris-
totélicienne (la distinction entre la praxis, comme activité
ayant sa fin en elle-même, et la poiesis, qui vise la pro-
duction d'une œuvre) et d'une référence à l'analyse hégé-
lienne du travail qu'on trouve dans la Phénoménologie de
V Esprita.
Au cours de ces pages saturées de références philoso-
phiques, Marx se trouve donc aux prises, une nouvelle
fois, avec le paradoxe d'une essence humaine qui se pré-
sente comme la source de sa propre mutilation. Mais une
voie de sortie s'esquisse ici, dans l'analyse des causes
historiques de l'aliénation du travail moderne. La notion
a. « La forme, par le fait d'être extériorisée, ne devient pas
pour la conscience travaillante un autre qu'elle ; car précisément
cette forme est son pur être-pour-soi qui s'élève ainsi pour elle à
la vérité. Dans le travail précisément où il semblait qu'elle était
un sens étranger à soi, la conscience servile, par l'opération de
se redécouvrir par elle-même, devient sens propre » (Hegel,
Phénoménologie de l'Esprit, op. cit., I, p. 165-166). Marx repro-
chera à une telle analyse de ne percevoir que l'aspect positif et
constructeur du travail, en manquant le moment de l'aliénation
qui en fait tout autant une dépossession de soi qu'une appropria-
tion par l'homme de ses facultés.
même d'aliénation s'en trouve modifiée : elle n'est plus
simplement synonyme d'extériorisation, mais désigne
son prolongement par une seconde opération, le détour-
nement des produits de l'activité par ceux qui n'en sont
pas les auteurs. Dans un premier temps, la propriété pri-
vée résulte de ce détournement ; « si la propriété privée
apparaît comme la raison, la cause du travail aliéné, elle
est bien plutôt une conséquence de celui-ci, de même que
les dieux à l'origine ne sont pas la cause, mais l'effet de
l'aberration de l'entendement humain. Plus tard, ce rap-
port se change en action réciproque 58 ». Le tort commis
à l'encontre du travailleur est donc bien une atteinte portée
à l'essence humaine : « Ainsi, tandis que le travail aliéné
arrache à l'homme l'objet de sa production, il lui arrache
sa vie générique, sa véritable objectivité générique, et
transforme sa supériorité sur l'animal en infériorité, puisque
son corps non organique, la nature, lui est dérobé 59 . »
La confrontation avec l'économie politique, même si
elle demeure rapide, opère un bouleversement au moins
partiel des catégories de l'analyse, qui met au premier*
rang des problèmes à traiter la totalité économique et
sociale, qui détermine le degré de développement, ou à
l'inverse d'aliénation, de l'essence humaine. Le projet,
déjà ancien, d'une autre compréhension dialectique des
contradictions réelles prend forme et Marx s'attache à
relier, mieux que n'avait su le faire Feuerbach, tous les
résultats séparés de l'activité humaine à la réalité sociale
dans son ensemble. On rencontre alors une première cri-
tique de l'argent dans son rapport au travail aliéné et à la
propriété privée qui, si elle est classique à l'époque et
emprunte beaucoup de ses éléments aux travaux de
Moses Hess (mais aussi à Shakespeare !), n'en constitue
pas moins une avancée notable de l'analyse ainsi, une
fois de plus, que l'énoncé du programme de son dévelop-
pement ultérieur sur le terrain de l'histoire concrète.
Ce que je ne puis en tant qu'homme, donc ce que
ne peuvent toutes mes forces essentielles d'individu,
je le puis grâce à l'argent. L'argent fait donc de cha-
cune de ces forces essentielles ce qu'elle n'est pas en
soi ; c'est-à-dire qu'il en fait son contraire. [...]
La différence entre la demande effective, fondée sur
l'argent, et la demande sans effet, fondée sur mon
besoin, ma passion, mon désir, etc., est la différence
entre l'Être et la Pensée, entre la simple représenta-
tion existant en moi et la représentation telle qu'elle
est pour moi en dehors de moi en tant qu'objet réel.
Si je n'ai pas d'argent pour voyager, je n'ai pas le
besoin de voyager, c'est-à-dire un besoin réel, se tra-
duisant en acte. Si j'ai la vocation d'étudier mais je
n'ai pas l'argent pour le faire, je n'ai pas de vocation
d'étudier, c'est-à-dire de vocation active véritable. En
revanche, si je n'ai réellement pas de vocation d'étu-
dier, mais si j'en ai la volonté et l'argent, j'ai aussi
une vocatiop effective. L'argent est le moyen et le
pouvoir universels. Tout en étant extérieurs, sans rap-
port ni avec l'homme en tant qu'homme ni avec la
société en tant que société, ils ne permettent pas
moins de transformer la représentation en réalité et la
réalité en simple représentation. L'argent transforme
les forces essentielles réelles de l'homme et de la
nature en représentations purement abstraites et par
suite en imperfections, en chimères et tourments,
d'autre part, il transforme les imperfections et chimères
réelles, les forces essentielles réellement impuissantes
qui n'existent que dans l'imagination de l'individu, en
forces essentielles réelles et en pouvoir. Déjà, d'après
cette définition, il est donc la perversion générale des
individualités, lesquelles sont changées en leur
contraire et se voient conférer des qualités qui contre-
disent leurs qualités propres.
C'est aussi comme force de perversion qu'il se
manifeste lorsqu'il se dresse contre l'individu et contre
les liens sociaux, etc., qui prétendent être des essences
pour soi. Il transforme la fidélité en infidélité, l'amour
en haine, la haine en amour, la vertu en vice, le vice
en vertu, le valet en maître, le maître en valet, l'idiotie
en intelligence, l'intelligence en idiotie.
Traduction active du concept de la valeur dans la
réalité, l'argent confond et échange toutes choses, il
est la confusion et la permutation universelles de
toutes choses : c'est le monde à l'envers, la confusion
et la permutation de toutes les propriétés naturelles et
humaines60.
Les raisons de s'arrêter sur un tel texte sont multiples.
D'abord, on mesure à quel point Marx y mêle des allu-
sions et des références diverses, en les refondant dans le
cadre de sa propre analyse. On y remarque ensuite la
récurrence du vocabulaire de la représentation qui permet
d'affirmer qu'on assiste bien à un retravail continu par
Marx des catégories qu'il emprunte ici ou là, et à la philo-
sophie allemande en particulier. Enfin, ce même travail
s'effectue dans une direction bien définie à présent : il
s'agit de comprendre la totalité économique et sociale à
la fois dans ses articulations et dans son devenir de
monde de la production et de l'échange.
L'argent, conformément à l'intuition qu'on rencontrait
déjà dans la note sur les preuves de l'existence de Dieu,
est aussi un objet philosophique. Marx ne se départira plus
de cette conviction. La monnaie est une réalité complexe,
à la fois représentation et chose, représentation réelle et
agissante qui met la pensée au défi d'en rendre vraiment
compte et qui souligne les limites de l'analyse feuerba-»
chienne de la religion. En effet, le mécanisme de projec-
tion ne peut suffire à rendre compte de la fonction moné-
taire, et de ses effets à la fois collectifs et individuels. En
un sens, ce texte est la description de ce qui, dans l'argent
et dans son usage, reste à expliquer pleinement au moyen
d'une notion de représentation mieux construite : « traduc-
tion active du concept de la valeur dans la réalité, l'argent
confond et échange toutes choses ». L'idée classique de
confusion universelle doit laisser la place à une notion
plus élaborée de « traduction active ». D'où, à la fois, cette
impression de « bien connu » à la lecture de ce passage, et
la certitude que s'y révèle une approche originale, de la
monnaie bien sûr, mais des rapports entre économie poli-
tique et philosophie également.
L'argent est le « monde à l'envers », dit Marx. Mais
cette inversion n'est aucunement celle d'une image : la
représentation monétaire accomplit dans le réel l'inver-
sion et la perversion des valeurs, le primat de la propriété
privée sur le développement humain, le retournement des
moyens en fins et la substitution de la richesse abstraite
à la richesse humaine véritable. Ce retournement est à
comprendre comme un processus historique, dont l'ana-
lyse appelle encore, Marx le sait, un effort considérable
d'enquête empirique et de refonte conceptuelle. Par
ailleurs, la notion même d'inversion conserve de son
ascendance feuerbachienne le présupposé d'une essence
humaine qui appelle sa pleine réalisation et dont on peut
mesurer le degré d'aliénation à partir d'une définition de
son épanouissement optimal. On a coutume de considérer
comme un vestige ce thème humaniste. Mais une critique
de l'inversion du monde peut-elle vraiment se passer
d'une analyse de ce que serait un monde à l'endroit, qui
prend la figure d'un possible souhaitable et dont il est
nécessaire de fonder le choix préférentiel sur une défini-
tion de l'homme et de la société? Là encore, si l'ap-
proche de Marx est amenée à se modifier considérable-
ment, le répertoire de problèmes, de difficultés et
d'esquisses que constituent les travaux de jeunesse per-
mettent de mieux repérer des constantes. Par exemple,
l'affirmation d'une richesse humaine concrète opposée à
la richesse abstraite réapparaîtra presque sans modifica-
tion dans les Grundrisse61, cette ébauche du Capital rédi-
gée de 1857 à 1858.
Ainsi, au cours de cette première étape de la pensée
marxienne, la question de la philosophie, de son mode
d'appréhension du réel et de son statut théorique, en vient
à se poser de plus en plus manifestement. La question de
la représentation, et la question de l'argent qui en permet
une première reformulation, donne accès au problème
plus général du statut et de la fonction de l'abstraction.
Sur ce terrain, Marx continue de procéder par analogies et
métaphores. Celles-ci ne sont pas une ornementation peu
utile, mais la première formulation d'une intuition, que
Marx n'est pas encore en mesure de développer plus
avant, et qui concerne l'existence d'une parenté essen-
tielle entre diverses formes de représentations. Cette
parenté tient à leur formation à partir d'une base com-
mune, mais aussi à leur mode de développement ulté-
rieur. Et Marx est sensible dans ce texte à la possibilité de
détournement et d'aliénation qui rassemble dans une
même catégorie encore non définie la religion, l'argent,
le travail, mais aussi la philosophie.
« L a Logique, c'est l'argent de l'esprit, la valeur pen-
sée, spéculative, de l'homme et de la nature, leur essence
devenue irréelle parce que complètement indifférente à
toute détermination réelle. C'est la pensée aliénée, qui
doit nécessairement faire abstraction de la nature et de
l'homme réel : la pensée abstraite 62 . » La critique de la
notion hégélienne d'aliénation est directe : l'aliénation
[Verfremdung] est le terme qu'utilisait Hegel pour décrire
le mouvement de l'Idée absolue qui pose hors d'elle-
même la Nature comme moment de son propre devenir.
Mais dans le même mouvement, Marx engage, plus
implicitement il est vrai, la critique de la notion feuerba-
chienne d'aliénation : la comparaison avec la monnaie
montre que les abstractions logiques ont une fonction et
que leur statut d'abstraction désigne précisément non pas
leur séparation à l'égard d'une base réelle, mais le rôle
qu'elles continuent d'y jouer. C'est donc moins l'abstrac-
tion par elle-même qui est illusoire, que le point de vue
qu'on prend sur elle ainsi que le rôle actif que, par là
même, on lui confère ou qu'on lui refuse. Et ce qui vaut
pour la monnaie vaut, mutatis mutandis, pour les repré-
sentations politiques, les concepts philosophiques, les
catégories économiques, les croyances religieuses.
Au total, Marx est désormais convaincu que l'économie
politique - sinon le savoir qui porte ce nom, du moins son
objet - est le terrain de choix d'une reconstruction de la
dialectique, qui s'efforce de définir une version non spé-
culative de la contradiction et de la médiation réelles. La
critique jeune-hégélienne de la médiation, qu'on trouve
chez Bauer notamment, et l'éloge feuerbachien de l'im-
médiat, en particulier de l'immédiateté sensible, sont bien
éloignés déjà des préoccupations de Marx. La théorie doit
s'attacher à saisir la prolifération des contradictions
réelles, et leurs possibilités de dépassement autant que
leurs effets de blocage et d'inversion du mouvement réel.
Du même coup, c'est la place et le contenu de l'action
transformatrice qu'il faut préciser, comme l'exprime une
lettre de septembre 1843 adressée à Arnold Ruge : « Nous
ne nous présentons pas au monde en doctrinaires avec un
principe nouveau : voici là vérité, à genoux devant elle !
Nous apportons au monde les principes que le monde a
lui-même développés dans son sein. Nous ne lui disons
pas : laisse là tes combats, ce sont des fadaises ; nous
allons te crier le vrai mot d'ordre du combat. Nous lui
montrons seulement pourquoi il combat exactement, et la
conscience de lui-même est une chose qu'il devra acqué-
rir, qu'il le veuille ou non 6 3 . » Ce combat s'appelle doré-
navant le communisme, et Marx va aussitôt s'atteler à la
tâche d'expliquer mieux le rôle des idées au sein du
monde historique dont il souhaite hâter la transformation
révolutionnaire.
*
NOTES
1 .Nouveaux Poèmes, trad. A.-S. Astrup et J. Guégan, Galli-
mard, 1998, p. 128.
2. Pour une présentation claire et synthétique de ses questions,
on consultera Jean-Pierre Lefèbvre et Pierre Macherey, Hegel et
la Société, PUF, 1984.
3. Hegel, Principes de la philosophie du droit, trad. R. Derathé,
Vrin, 1982, p. 218.
4. Ibid., p. 259.
5. Ibid., p. 258.
6. Ibid., p. 198.
7. Sur ces questions, le travail d'Auguste Cornu demeure irrem-
plaçable, même si certaines analyses ont vieilli : Karl Marx et
Friedrich Engels. Leur vie et leur œuvre, PUF, 4 vol., 1955, 1958,
1962 et 1970. Cf. également David McLellan, Les Jeunes Hégé-
fiens et Karl Marx, Payot, 1972.
8. Lettre de Karl Marx à Heinrich Marx, 10 novembre 1837,
Correspondance, trad. H. Auger et al., Éditions sociales, 1971,
vol. l,p. 35.
9. Sur cette question, on consutera la riche introduction de
Jacques Ponnier à la Différence de la philosophie de la nature
chez Démocrite et Épicure, trad. J. Ponnier, Ducros, 1970. Cf.
également Jean-Marc Gabaude, Le Jeune Marx et le Matérialisme
antique, Toulouse, Privât, 1970.
10. Jacques Ponnier, op. cit., p. 285-286.
11. Kant, Critique de la raison pure, trad. A. Tremesaygues et
B. Pacaud, PUF, 1963, p. 429.
12. Hegel, Leçons sur les preuves de l'existence de Dieu, trad.
J.-M. Lardic, Aubier, 1993, p. 45.
13. Ibid., p. 75.
14. Marx, La Question juive, trad. M. Palmier, UGE, « 10/18 »,
1968, p. 28.
15. QJ, p. 54.
16. QJ, p. 52.
17. Moses Hess, L'Essence de l'argent, trad. E. de Fontenay et
S. Mercier-Josa, dans Élisabeth de Fontenay, Les Figures juives
de Marx, Galilée, 1973.
18. Cf. Enzo Traverso, Les Marxistes et la Question juive, La
Brèche, 1980, et Élisabeth de Fontenay, Les Figures juives de
Marx, op. cit.
19. QJ, p. 20.
20. Marx, Critique du droit politique hégélien, trad. A. Bara-
quin, Éditions sociales, 1975, p. 146.
21. Ludwig Feuerbach, Manifestes philosophiques, trad. L.
Althusser, PUF, 1973, p. 108.
22. Ibid., p. 106.
23. CDPH, p. 43.
24. Hegel, Principes de la philosophie du droit, op. cit., p. 306-312.
25. CDPH, p. 111.
26. Hegel, Principes de la philosophie du droit, op. cit., p. 307.
27. Ibid., p. 312.
28. CDPH, p. 114-115.
29. CDPH, p. 120.
30. CDPH, p. 149.
31 .CDPH, p. 129.
32. CDPH, p. 113.
33. CDPH, p. 129.
34. CDPH, p. 134.
35. CDPH, p. 148-149.
36. CDPH, p. 68.
37. CDPH, p. 69.
38. g / , p. 21.
39. QJ, p. 29.
40. QJ, p. 25.
41. QJ, p. 45.
42. QJ, p. 37.
43. QJ, p. 37.
44. QJ, p. 39-40.
45. QJ, p. 52.
46. Lettre d'Engels à Richard Fischer, 15 avril 1895, Lettres sur
« Le Capital », trad. G. Badia et J. Chabbert, Éditions sociales,
1964, p. 424.
47. Concernant l'histoire de la Gazette rhénane, cf. Boris Nico-
laïevski et Otto Maenschen-Helfen, La Vie de Karl Marx, trad. M.
Stora, La Table ronde, 1997, p. 67-78.
48. Cf. Solange Mercier-Josa, Théorie allemande et Pratique
française de la liberté, L'Harmattan, 1993, p. 177-182.
49. Marx, Contribution à la Critique de la philosophie du droit
de Hegel, Introduction, trad. A. Baraquin, Éditions sciales, 1975,
p. 197.
50. Introduction CDPH, p. 205.
51. Introduction CDPH, p. 204.
52. Introduction CDPH, p. 209.
53. Introduction CDPH, p. 211.
54. Introduction CDPH, p. 197.
55. Marx, Manuscrits de 1844, trad. J.-P. Gougeon, Flamma-
rion, 1996, p. 188.
56. M 44, p. 113-114.
57. M 44, p. 116.
58. M 44, p. 120.
59. M 44, p. 116.
60. M 44, p. 210-211.
61. Gr, I, p. 425.
62. M 44, p. 162.
63. Marx, Correspondance, op. cit., vol. 1, p. 299-300.
C H A P I T R E II
L'idéologie
Mais moi, pendant ce temps-là, j'ai
plongé ; je me suis enfoncé dans cette
mer houleuse de la vie ; j'en ai parcouru
toutes les profondeurs, couvert de ma
cloche de verre ; tandis que vous admi-
riez la surface, j'ai vu les débris des nau-
frages, les ossements et les Léviathans.
Alfred de Musset
Au terme de cette première période, plusieurs événe- 4
ments contribuent à orienter Marx dans une direction nou-
velle : les articles politiques qu'il a eu l'occasion de rédi-
ger lui ont permis de mieux connaître la situation sociale,
économique et politique de son temps, du cas des paysans
mosellans à la législation rhénane sur les vols de bois, et
de l'insurrection des tisserands de Silésie à la question du
libre-échange et du protectionnisme. Néanmoins, l'inter-
diction de la Gazette rhénane en avril 1843 lui fournit
l'occasion rêvée d'abandonner la voie étroite du journa-
lisme démocratique en Prusse pour s'engager plus avant à
la fois dans l'étude de l'histoire et de l'économie poli-
tique, mais aussi, au titre de militant et de théoricien, dans
le mouvement ouvrier international lui-même.
Au cours de son exil parisien, de 1843 à 1845, Marx
rencontre ainsi beaucoup de dirigeants socialistes français et
entre en contact avec la Ligue des Justes, qui rassemble des
immigrés allemands socialistes, artisans pour la plupart et
vivant à Paris. La Ligue des Justes, alors dirigée par Weitling a ,
a. Wilhelm Weitling (1808-1871) est un tailleur allemand
immigré à Paris, devenu le théoricien principal de la Ligue des
n'envisage pas encore la possibilité d'une action politique
de masse, et l'influence utopique ainsi que le goût de la
conspiration restent prédominants. Marx participe aux
réunions du groupe sans y adhérer et collabore au journal
allemand publié à Paris Vorwârts ! [En avant /], qui com-
bat énergiquement la politique de Frédéric-Guillaume IV.
Il témoigne à plusieurs reprises de la forte impression
exercée sur lui par le milieu ouvrier révolutionnaire et y
découvre l'anticipation concrète de la société à venir :
« Lorsque les ouvriers communistes se réunissent, c'est
d'abord en vue de se saisir de la doctrine, de la propa-
gande, etc. Mais, en même temps, ils acquièrent par là un
besoin nouveau, le besoin de la société, et ce qui semble
être le moyen est devenu le but. [...] La société leur suffit ;
les réunions et les divertissements ne visent qu'à créer
cette société. Chez eux, la fraternité humaine n'est pas une
phrase mais une vérité, et la noblesse de l'humanité brille
sur ces figures endurcies par le travail 2 . » Ces lignes
expriment la fusion qui s'effectue alors entre la première
définition marxienne, encore théorique, de la classe
ouvrière, et sa vérification empirique, sous les espèces de
ce mouvement politique et social naissant. La dimension
toute spécialement humaine du prolétariat trouve aux yeux
de Marx sa confirmation, alors que sa confiance dans
l'imminence d'un soulèvement révolutionnaire est totale.
•C'est sans doute pourquoi la description le dispute ici à
l'allégorie et le concept à l'expérience 3 . A la suite de cette
rencontre, l'engagement communiste de Marx trouve
donc l'unité de ses dimensions théorique et pratique, et
voit se fondre toujours plus intimement la critique de la
philosophie et le projet révolutionnaire.
La recherche théorique s'en trouve stimulée. La
Justes, société secrète d'inspiration babouviste, et qui s'efforce de
rattacher les convictions communistes à l'enseignement du Christ.
a. On peut parler d'allégorie au sens où le peintre réaliste
Gustave Courbet peignait en 1855 son Atelier du peintre, qu'il
sous-titrait « Allégorie réelle », prêtant une figure à ses thèses et
cherchant dans la réalité l'incarnation même de ses conceptions
artistiques et sociales.
seconde rencontre avec Engels, à Paris en 1844, et le
constat d'un « complet accord dans toutes les questions
théoriques » débouchent tout aussitôt sur un programme
commun de travail : La Sainte Famille, rédigée à deux
mains, vise à redéfinir l'action et les perspectives poli-
tiques en même temps qu'à critiquer les dernières pro-
ductions de l'école jeune-hégélienne. Cette œuvre sera
bientôt suivie de L'Idéologie allemande, puis de Misère
de la philosophie, qui poursuivent la tâche critique et
polémique en élaborant conjointement les nouveaux ins-
truments de l'analyse. Entre-temps et sous la pression du
gouvernement prussien, Louis-Philippe a fini par ordon-
ner, en janvier 1845, l'expulsion d'un certain nombre
d'immigrés allemands jugés trop critiques et accusés de
menacer l'ordre public. Le 5 février 1845, Marx arrive à
Bruxelles où Engels vient bientôt le rejoindre.
1. La philosophie allemande
La Sainte Famille est un recueil d'articles, rédigés dans
leur majorité par Marx, et qui s'attaquent en premier lieu
aux derniers développements en date de la pensée jeune-
hégélienne. Bruno Bauer est tout spécialement visé, parce
qu'il a depuis peu sombré dans un pessimisme radical
quant aux capacités d'action et au degré de conscience du
peuple : il affirme désormais qu'est insurmontable la scis-
sion entre la philosophie et le monde et qu'aucune théorie
ni pratique de l'action ne saura jamais les réconcilier. Ses
attaques visent moins l'absolutisme prussien que les
« masses » et le communisme, opposés frontalement et
irrémédiablement, d'après lui, à l'esprit et à l'humanité
véritables. Mais au-delà de Bauer lui-même, c'est une
certaine tradition allemande que cherche à atteindre
Marx, et qui explique que le bref pamphlet initialement
prévu prenne rapidement les dimensions d'un livre. Le
problème abordé est en effet, une fois encore, celui des
relations entre politique et philosophie. L'enjeu de ce
texte est d'arracher cette question à son horizon hégélien
et néo-hégélien pour la reformuler comme perspective de
conciliation entre la volonté consciente de transformation
du monde d'un côté et le projet théorique de cette trans-
formation de l'autre. Cette conciliation doit être un pro-
cessus dynamique, entretenu par l'action réciproque de
l'une et l'autre de ces dimensions : « pour mener à bonne
fin les idées, il faut des hommes qui mettent en jeu une
force pratique 3 ». Marx retrouve ainsi une problématique
déjà ancienne, mais en modifie et la présentation et le
traitement, conformément aux questions mêmes qui se
sont dégagées de ses réflexions antérieures. Cette origine
se manifeste cependant à travers la poursuite de la cri-
tique de Hegel, critique sans cesse reprise et remaniée par
Marx tout au long de son œuvre, et qui réapparaît systé-
matiquement aux mpments cruciaux de celle-ci.
Cette critique de Hegel donne lieu à l'un des textes les
plus célèbres de ce recueil : Marx reprend la dénonciation
hégélienne de la mauvaise abstraction, qui se trouve illus-
trée par un exemple, plusieurs fois repris par Hegel 4 . Ce
dernier imagine un homme qui réclamerait qu'on lui
apporte du fruit, mais refuserait les cerises, prunes ou rai-
sins qu'on lui présente pour la raison que ce sont, précisé-
ment, des cerises, des prunes ou des raisins, et non pas du
fruit. L'abstraction mal pensée, le Fruit, est une idée
générale séparée et posée à côté des choses particulières,
les divers fruits sensibles : la conscience ordinaire prête
ainsi une existence autonome à des notions qui ont été
abstraites, à proprement parler, de la réalité vivante et
coupées de son devenir concret. Ainsi, pour Hegel, cette
propension de la conscience ordinaire est-elle illustrée et
théorisée par Kant lui-même, notamment quand il dis-
tingue la philosophie des philosophies singulières 5. Et
l'exemple du fruit n'est là que pour parodier la distinc-
tion kantienne, en ce qu'elle relève, pour Hegel, d'une
pensée d'entendement qui n'est pas parvenue au niveau
de la saisie spéculative du réel.
Marx ne peut qu'être en accord avec une telle critique
de la représentation et de la séparation illusoire entre le
processus de sa formation et son résultat, figé ou aliéné
dans la figure d'une idée abstraite ou d'une généralité
vide. Mais ce défaut lui semble être celui de la philoso-
phie hégélienne elle-même, et au-delà de Hegel, celui de
toute une tradition philosophique dont il dénonce un der-
nier avatar en la personne de Szeliga (pseudonyme de
Franz Zychlin von Zychlinski) lorsque ce dernier entre-
prend l'analyse du roman à succès d'Eugène Sue, Les
Mystères de Paris. L'emboîtement des critiques produit
une mise en abyme qui pourrait égarer le lecteur si Marx
n'usait pas de cet exemple hégélien du fruit à la fois pour
s'opposer à plusieurs théoriciens, d'envergures diverses,
et pour leur objecter sa propre conception de l'abstraction
en même temps que de la réalité sensible dans son
essence. Et Marx s'efforce de rendre à l'exemple du fruit,
par-delà sa dimension allégorique, son contenu matériel
concret.
Dans un premier temps, l'analyse de Marx consiste à
dénoncer l'opération de fabrication qui caractérise la phi-
losophie hégélienne comme toute autre philosophie idéa-
liste : le philosophe spéculatif définit comme « sub-
stance » ou comme « essence véritable » ce qui est le
résultat d'une simple généralisation opérée sur la base
d'une approche empirique du réel. La construction de
l'abstraction est une opération apparentée à celle de la
religion quand elle définit Dieu à partir d'une essence
humaine idéalisée, puis fantastiquement projetée hors de
la conscience. Mais, « alors que la religion chrétienne ne
connaît qu'une incarnation de Dieu, la philosophie spé-
culative a autant d'incarnations qu'il y a de choses 6 ».
Marx retourne ainsi contre Hegel sa propre critique des
constructions de l'esprit, en incluant celui-ci dans une
histoire de la philosophie dont il cherchait pourtant à se
démarquer. L'effet polémique est immédiat : le but de
l'opération est à l'évidence de montrer que la véritable
rupture théorique, concernant la question de la représen-
tation entre autres, ne passe pas entre Hegel et Kant, mais
bien entre Marx et Hegel. Cette rupture n'est pas seule-
ment une sortie hors de la pensée d'entendement, mais se
veut un abandon de la perspective de l'idéalisme dans son
ensemble.
Néanmoins, il faut à Marx singulariser l'apport hégé-
lien au sein de l'histoire de la philosophie, qui justifie que
l'analyse hégélienne de l'abstraction puisse être ainsi
retournée contre elle-même et qu'on puisse en sauver au
moins la part critique. Ce premier moment de l'analyse,
feuerbachien si l'on peut dire, en ce qu'il décrit un mou-
vement de projection, est donc suivi d'un second temps
qui décrit le mouvement inverse de retour de l'abstrait
vers le concret, caractéristique de la pensée spéculative,
qui s'efforce de rendre raison du réel en tant qu'effectua-
tion du concept, dont le mouvement propre guide souter-
rainement et continûment le cours des choses. C'est en ce
sens que le philosophe hégélien incarne ses idées et qu'il
donne l'impression - saisissante - d'expliquer la réalité
conformément à elle-même, mais surtout à partir de la
substance dont elle est une réalisation partielle et provi-
soire : « Les fruits particuliers réels ne sont plus que des
fruits apparents, dont l'essence vraie est "la substance",
"le fruit" 7 . » L'idée de fruit n'est alors plus une construc-
tion subjective, coupable d'abstraction et passible de la
critique des procédures de construction de l'entendement,
mais une manifestation de la substance, dont le procès
interne explique à terme la diversité concrète des fruits
réels. « La raison en est, répond le philosophe spéculatif,
que "le fruit" n'est pas un être mort, indifférencié, immo-
bile, mais un être doué de mouvement et qui se différen-
cie en soi 8 . »
Selon Marx, la construction spéculative ne critique la
pensée d'entendement que parce qu'elle ajoute, subrepti-
cement, une seconde étape théorique, tout aussi contes-
table que la première, à la formation classique de l'abs-
* traction qu'elle s'empresse par ailleurs de dénoncer. Cette
étape est le miracle d'une incarnation :
L'homme du commun ne croit rien avancer d'extra-
ordinaire en disant qu'il existe des pommes et des
poires. Mais le philosophe, en exprimant ces exis-
tences de façon spéculative, a dit quelque chose d'ex-
traordinaire. Il a accompli un miracle : à partir de
Y être conceptuel irréel, « du fruit », il a engendré des
êtres naturels réels : la pomme, la poire, etc. En
d'autres termes : de son propre entendement abstrait,
qu'il se représente comme un sujet absolu en dehors
de lui-même, ici comme « le fruit », il a tiré ces fruits,
et chaque fois qu'il énonce une existence il accomplit
un acte créateur.
Le philosophe spéculatif, cela va de soi, ne peut
accomplir cette création permanente qu'en ajoutant
furtivement, comme détermination de sa propre
invention, des propriétés de la pomme, de la poire,
etc., universellement connues et données dans l'intui-
tion réelle, en attribuant les noms des choses réelles à
ce que seul l'entendement abstrait peut créer, c'est-à-
dire aux formules abstraites de l'entendement; en
déclarant enfin que sa propre activité, par laquelle il
passe de l'idée de pomme à l'idée de poire, est Vacti-
vité autonome du sujet absolu, du « fruit ».
Cette opération qu'on appelle en langage spécula-
tif : concevoir la substance en tant que sujet, en tant
que procès interne, en tant que personne absolue, et
cette façon de concevoir les choses constitue le carac-
tère essentiel de la méthode hégélienne9.
L'analyse décrite est, pour Marx, aussi habile que spé-
cieuse, puisque Hegel aggrave le caractère d'élaboration
artificielle de la philosophie en masquant ses propres opé-
rations théoriques et en affirmant qu'il s'agit simplement
de concevoir la substance comme sujet, de suivre, en
somme, le développement même du concept ou de l'idée
en leur dialectique objective. C'est bien cette habileté,
qu'il qualifie de « maîtrise de sophiste », que dénonce
Marx, parce qu'elle rend la philosophie hégélienne aussi
convaincante qu'infondée, aussi empiriquement valide
que dangereusement idéaliste : « Il arrive très souvent [à
Hegel] de donner, à l'intérieur de son exposé spéculatif,
un exposé réel qui appréhende la chose même. Ce déve-
loppement réel à l'intérieur du développement spéculatif
entraîne le lecteur à prendre le développement spéculatif
pour réel, et le développement réel pour spéculatif 10 . »
Marx attaque ici une méthode hégélienne effective, qui
n'a que peu à voir, d'après lui, avec la conception hégé-
lienne de la méthode et dégénère donc au rang de rhéto-
rique étrangère au contenu, en dépit de toutes les dénéga-
tions hégéliennes qui affirment que la méthode n'est pas
autre chose que « le contenu en lui-même, la dialectique
qui lui est inhérente, qui le meut » ou encore « le chemi-
nement de la Chose même » 11 . Il convient de bien com-
prendre l'axe de cette critique marxienne de Hegel, qu'on
rencontrera plusieurs fois ensuite : c'est toujours en
même temps contre la pensée spéculative hégélienne
mais dans la proximité la plus extrême avec ses concepts
et sa démarche que se construit la pensée de Marx. On
voit nettement au cours de ces pages que le but premier
de Marx est, une fois encore, d'attaquer sans relâche des
théoriciens de son temps qui lui semblent égarer la
recherche et désorienter l'action. Mais il est bien évident
que l'arrière-plan immédiat de la polémique est la cri-
tique continuée de l'hégélianisme et, par voie de consé-
quence, le projet de construction d'une théorie neuve, qui
sache rendre véritablement compte du réel, sans l'aide
d'aucune théorie spéculative de la substance.
En somme, La Sainte Famille met en place un arsenal
critique qui est le préliminaire à une autre compréhension
du réel, seulement en germe dans ces pages. On com-
prend dès lors pourquoi Marx amplifiera la polémique
prévue, pour lui faire rejoindre le niveau proprement cri-
tique qui lui importe davantage et qui concerne les prin-
cipes de l'analyse, son orientation idéaliste ou matéria-
liste, conservatrice ou révolutionnaire. Et ce texte en
apparence souvent consacré à des auteurs mineurs pour-
suit la construction précédemment entreprise en même
temps qu'il en prépare les prolongements futurs. On peut
schématiquement affirmer qu'à ce niveau deux questions
•majeures se dégagent qui présentent pour Marx une
urgence particulière. D'une part, il s'agit de définir le rôle
des idées et, au-delà de la polémique de circonstance, de
parvenir à expliquer les modalités de leur formation, les
conditions de leur réception, leur fonction propre. D'autre
part, le problème est d'engager la critique de l'économie
politique, dans la mesure où, plus que la philosophie, ce
savoir se veut adéquat au réel et apte à en orienter les
transformations.
Marx est de plus en plus persuadé de l'importance de
connaissances précises dans ce domaine et poursuit ses
lectures. L'ouvrage d'Engels, La Situation de la classe
ouvrière en Angleterre, de grand retentissement en
Europe au moment de sa parution en 1845, confirmera
Marx dans cette orientation. Lui-même passe alors
contrat avec l'éditeur Leske concernant deux volumes
d'une Critique de la politique et de l'économie politique,
promis pour l'été 1845. Cette critique est l'amorce du
Capital, dont Marx différera longtemps la rédaction.
Mais le projet qui motive cette entreprise apparaît dès
cette époque et ne disparaît plus. L'étude programmée de
l'économie politique est d'ores et déjà engagée. Mais elle
est inséparable de l'analyse de la place et du rôle des
idées, qui en constitue en quelque sorte le préalable et qui
trouve dans l'étude de la philosophie allemande son ter-
rain d'essai.
Dans ces conditions, il n'est guère surprenant de ren-
contrer dans La Sainte Famille une discussion qui
demeure encore générale et qui traite du problème de la
théorie sous l'angle philosophique de l'opposition entre
matérialisme et idéalisme. On peut affirmer que cette
approche de la question est à la fois ce qui va permettre
l'élaboration de la notion de l'idéologie et ce qui motive
le déplacement de cette même thématique du matéria- ,
lisme dans l'œuvre ultérieure, de la question de la sensa- 4
tion vers celle de la réalité sociale et de ses représenta-
tions. Ici, le but de Marx semble être de reprendre et
d'illustrer l'idée d'un retard politique de l'Allemagne et
d'une avance française, tout en complexifiant le schéma
de la tête et du cœur, de la raison allemande et de la pas-
sion française. Retraçant les grandes lignes de l'histoire
du matérialisme qu'il emprunte à Charles Renouvier 12 ,
Marx s'efforce de montrer que l'une des voies théoriques
qui en est directement issue mène au socialisme et au
communisme, en tant qu'engagements pratiques et choix
politiques.
L'importance de cette analyse réside bien sûr dans sa
portée polémique - à l'égard de l'idéalisme en général et
d'un certain matérialisme - , mais aussi dans une redéfini-
tion de l'histoire des idées qui permet à Marx, par voie de
conséquence, d'engager la révision critique des notions
« classiques » de pratique et de politique. Ainsi Feuer-
bach est-il rangé dans le camp théorique du matérialisme
et de l'humanisme, par opposition aux socialistes et com-
munistes français. Marx ouvre ainsi un double front polé-
mique, contre l'idéalisme en général, mais aussi contre un
matérialisme d'ascendance sensualiste et que son natura-
lisme détourne de la politique et de l'histoire.
Etrangement, l'aile la plus critique du mouvement
jeune-hégélien se voit-elle ainsi réinsérée dans une his-
toire des idées socialistes, qui permet d'en affirmer la
portée mais qui, surtout, en relativise la nouveauté : le
thème de l'éducation des masses, qui motive le retrait
politique de Bauer et l'activité journalistique d'Arnold
Ruge, est expressément ramenée à son origine matéria-
liste française et, de fait, à ses limites. « Si l'homme est
formé par les circonstances, il faut former les circons-
tances humainement 13 . » Une telle formule sera reprise
dans la IIIe des Thèses sur Feuerbach, ces brèves notes
que Marx ne destinait pas à la publication et qu'il rédigea
en mai ou juin 1845 14 : « La doctrine matérialiste de la
transformation des circonstances et de l'éducation oublie
qu'il faut les hommes pour transformer les circonstances
et que l'éducateur a lui-même besoin d'être éduqué 15 . »
Alors qu'à cette époque, l'opposition prussienne et une
bonne partie de la « g a u c h e » européenne insiste sur
l'éducation du peuple comme voie de résolution de la
question sociale, Marx conçoit la maturation politique
comme le corollaire d'une action collective, qui forme les
hommes qui l'entreprennent, et non comme le résultat
d'un enseignement délivré par une élite d'individus éclai-
rés. C'est bien autour de cette question que s'effectuera la
rupture avec Arnold Ruge, rupture qui se manifeste à
l'occasion de la révolte des tisserands silésiens.
Pour Marx, isolé sur ce point, cette révolte inaugure la
liaison décidée du politique et du social et prouve la
maturité d'une classe ouvrière en formation. Là encore,
on voit paraître un thème qui ne disparaîtra plus : l'action
révolutionnaire est en relation de réciprocité dynamique
avec la conscience historique et l'analyse théorique, sans
qu'on puisse donner à l'une ou à l'autre, mais surtout pas
à la théorie, la priorité. « La révolte silésienne commence
précisément par ce qui marque la fin des insurrections
ouvrières anglaises et françaises, la conscience de l'es-
sence du prolétariat. L'action même a ce caractère réflé-
chi 16. » Il ne s'agit donc pas plus d'instruire le peuple que
de désespérer de son degré d'éducation : s'inscrivant dans
l'histoire du communisme, Marx rompt avec l'un de ses
principes fondateurs depuis Babeuf et Buonarroti a , tout
en revendiquant par ailleurs haut et fort son héritage. Et
cet héritage réside avant tout dans le radicalisme politique
de ce courant, même si l'idée de révolution ne s'y trouve
pas suffisamment développée sur le terrain économique
et social et si un tel développement implique, par suite,
une redéfinition de sa dimension politique. Il faut préciser
que la transformation des sociétés secrètes d'inspiration
babouviste est alors en cours, que Marx et Engels y parti-
cipent directement, notamment au sein de la Ligue des
Justes qui deviendra bientôt la Ligue des Communistes,
et que Marx est tout particulièrement attentif à l'appari-
tion des coalitions ouvrières 17 , qui contribuent à cette
transformation d'un mouvement socialiste et communiste
encore imprégné des traditions du monde artisan du siècle
précédent.
C'est pourquoi la critique de la politique, qu'on ren-
contre dès cette période et qui consone avec la critique dq
la philosophie, se présente comme un rejet de la seule
revendication démocratique et de la lutte exclusive pour
l'instauration d'un État représentatif 18 . En ce sens, elle
vise en particulier l'opposition prussienne. Mais, plus
généralement, la critique de Marx porte sur la séparation
d'une sphère politique, où se résoudraient toutes les ques-
tions sociales et qui incarnerait la rationalité réalisée ou
en voie de réalisation. Le propos s'adresse alors au cou-
rant libéral républicain européen, qui rêve d'une repré-
a. François-Noël, dit Gracchus, Babeuf (1760-1797) est un
révolutionnaire français, organisateur de la Conspiration des
Égaux et précurseur des théories communistes. Il souhaite la
suppression de la propriété privée et une réforme agraire radi-
cale, afin d'établir ce qu'il nomme l'« égalité parfaite ».
Filipo Michele Buonarroti (1761-1837), venu en France au
moment de la Convention, est le disciple italien de Babeuf. Il par-
ticipe à la Conspiration, qui vise l'insurrection et la dictature
d'une minorité révolutionnaire, le temps nécessaire à la transfor-
mation institutionnelle et sociale de la société. Le blanquisme
héritera de cette conception de la révolution et c'est à elle que fait
directement référence l'expression de « dictature du prolétariat ».
sentation politique apte à épurer les passions populaires,
mais aussi à la conception hégélienne de l'État et de sa
vocation historique. Ét Marx commence à élaborer une
critique qui fait de la politique institutionnelle - et la for-
mule est souvent pour lui un pléonasme - l'expression
passive, sans enjeu propre, des conflits sociaux et de la
domination d'une ou de plusieurs classes sociales.
. Il le redira en 1846 dans Misère de la philosophie, alors
que l'analyse porte plus particulièrement sur Proudhon,
l'un des derniers représentants de ce courant socialiste et
dirigeant politique français de premier plan. Proudhon,
pressenti pour être le correspondant pour la France du
Comité de correspondance communiste, refuse cette col-
laboration en se prononçant contre « l'action révolution-
naire comme moyen de réforme sociale 19 ». Face à cette
position, Marx tient à préciser son point de vue : « La
classe laborieuse substituera, dans le cours de son déve-
loppement, à l'ancienne société civile une association qui
exclura les classes et leur antagonisme, et il n'y aura plus
de pouvoir politique proprement dit, puisque le pouvoir
politique est précisément le résumé officiel de l'antago-
nisme dans la société civile 20 . » C'est dans le même mou-
vement, une fois encore, que Marx critique des notions
empruntées, celle de société civile notamment, et qu'il
redéfinit ses propres catégories : « Le point de vue de
l'ancien matérialisme est la société civile. Le point de vue
du nouveau est la société humaine ou l'humanité
sociale 21 . »
Pour cette raison, la notion de politique, tout particuliè-
rement, se trouve prise en tenailles entre son sens clas-
sique, que Marx récuse, et un sens nouveau, en voie
d'élaboration et qui présuppose une conception plus
claire des notions de lutte de classe et de révolution.
Néanmoins, on peut affirmer que le terrain de la philoso-
phie n'est nullement abandonné, même si les questions
telles qu'elles sont construites sur ce plan lui semblent
souffrir d'insuffisances graves : « Ce n'est pas seulement
dans leurs réponses, mais bien déjà dans les questions
elles-mêmes qu'il y avait une mystification 2 2 .» Il
convient avant tout de les reformuler et de les déplacer
afin de rejoindre enfin le niveau de la réalité historique :
« Il n'est venu à l'idée d'aucun de ces philosophes de se
demander quel était le lien entre la philosophie allemande
et la réalité allemande, le lien entre leur critique et leur
propre milieu matériel23. » Critique de la philosophie et
critique de la politique ont donc en commun de renvoyer
tout aussitôt à la critique de la réalité, qui leur fournit
leurs conditions de possibilité. Cette articulation mieux
précisée donne naissance à l'un des concepts originaux de
Marx, celui d'idéologie.
2. Idéologie et connaissance
Il existe donc bien des représentations trompeuses et,
pour Marx et Engels en 1845, la philosophie allemande est
une des principales officines de leur production et de leur
diffusion. Décrivant la concurrence qui déchire le monde
des « industriels de la philosophie » allemands après la
mort de Hegel, Marx écrit : « L'affaire fut viciée, comme,
il est de règle en Allemagne, par une fausse production de*
pacotille, l'altération de la qualité, la sophistication de la
matière première, le maquillage des étiquettes, les ventes
fictives, l'emploi de traites de complaisance et par un sys-
tème de crédit dénué de toute base concrète24. » Sur quoi
se fonde cette analogie filée entre l'échange des marchan-
dises et ce que le langage commun nomme le commerce
des idées ? Il faut, pour le montrer, expliquer les causes de
cette fabrication spécifique et les conditions de son suc-
cès. Avec la notion d'idéologie, Marx vise à donner un
statut général à sa démarche polémique, en l'inscrivant
dans l'histoire avec laquelle elle a partie liée. Cette his-
toire n'est nullement celle des idées, mais celle de la tota-
lité sociale dont les idées ne sont qu'une dimension parti-
culière. Critiquer les idées fausses, ce n'est donc pas
instruire le peuple, mais expliquer et l'origine de ces idées
et les causes exactes de leur caractère illusoire. La polé-
mique, parfois pointilleuse et par définition sans fin, qu'on
rencontre dans les œuvres précédentes peut alors laisser
place à une analyse plus globale, qui n'autorise pas à faire
l'économie du travail critique de détail, mais qui en
construit un cadre plus ferme et mieux défini.
Cette définition nouvelle de la nature et de la fonction
des idées résulte d'une avancée dans l'analyse historique
d'ensemble qui est le principal acquis de ce texte, qui ne
trouvera finalement pas d'éditeur : « Nous abandonnâmes
d'autant plus volontiers le manuscrit à la critique ron-
geuse des souris que nous avions atteint notre but princi-
pal, voir clair en nous-mêmes », écrira Marx en 1859 25.
Rendre compte des représentations, c'est les expliquer
par la fonction qu'elles occupent et par l'origine sociale
qui est la leur. Ces deux aspects sont indissociables, et
l'originalité de L'Idéologie allemande est de s'attacher à
le démontrer. Le point de départ de Marx est, une fois de
plus, la philosophie jeune-hégélienne et sa critique.
Feuerbach devient ici l'une des cibles principales des
attaques, et cela parce que sa théorie des idées se trouve
pour la première fois totalement abandonnée. Pour Feuer-
bach, les idées sont le résultat d'une projection fantas-
tique de l'essence humaine en dehors d'elle-même, sous
la forme de représentations séparées qui dominent en
retour leurs producteurs.
Pour Marx, cette critique présente une réelle pertinence
en même temps qu'un défaut grave. Sa force est d'expli-
quer les idées non pas par leur contenu, mais par la procé-
dure de leur formation en les réinsérant au sein d'une his-
toire humaine dont elles constituent un aspect. Mais le
défaut de la thèse de Feuerbach réside précisément dans
son hypothèse d'une projection qui donne lieu à une scis-
sion : il sépare à terme le monde des représentations du
monde réel, et il en fait le lieu d'une aliénation humaine
majeure qui doit être corrigée sur ce seul terrain des
idées. « Mais le fait que la base profane se détache d'elle-
même pour aller se constituer dans les nuages en
royaume autonome ne peut s'expliquer que par le déchi-
rement intime et la contradiction interne de cette base
profane. Il faut donc tout à la fois comprendre celle-ci
dans sa contradiction et la révolutionner pratique-
ment 26 . » Autrement dit, la genèse de la religion n'est pas
de nature religieuse, mais sociale.
Si la critique feuerbachienne peut paraître convaincante
dès lors qu'on en reste à la critique de la religion, elle
contraint par là même à demeurer sur ce terrain, sans
qu'on parvienne jamais à développer pleinement une cri-
tique du monde réel, en ses divers niveaux articulés. Par
suite, elle interdit l'analyse des idées autres que reli-
gieuses et qui présentent à la fois une portée objective,
une valeur de vérité, et des règles de production, une ori-
gine subjective donc, que ce sujet soit individuel ou col-
lectif. Marx brocarde d'entrée de jeu les convictions
jeunes-hégéliennes sur ce point : « Naguère, un brave
homme s'imaginait que, si les hommes se noyaient, c'est
uniquement parce qu'ils étaient possédés par l'idée de la
pesanteur. Qu'ils s'ôtent de la tête cette représentation,
par exemple, en déclarant que c'était là une représenta-
tion religieuse, superstitieuse, et les voilà désormais à
l'abri de tout risque de noyade. Sa vie durant, il lutta
contre cette illusion de la pesanteur dont toutes les statis-
tiques lui montraient, par des preuves nombreuses et
répétées, les conséquences pernicieuses. Ce brave
homme, c'était le type même des philosophes révolution;
naires allemands modernes. » Le premier tome de L'IdéoT
logie allemande s'ouvre par cet apologue dont le style
cinglant donne le ton de toute l'œuvre. La tâche que se
fixent Marx et Engels est de comprendre pourquoi les
Jeunes Hégéliens en sont venus à croire à la puissance
intrinsèque des idées, afin de leur objecter non pas leur
inefficacité radicale, mais plutôt leur portée Conjonctu-
relle, à la fois relative et nettement définie.
Pour accomplir ce programme, il faut analyser l'émer-
gence des représentations à chaque époque et dans
chaque société, en considérant ses principes fondamen-
taux d'organisation. La nouveauté de L Idéologie alle-
mande réside dans la précision sans précédent que don-
nent Marx et Engels à leur analyse des différentes
formations historiques se succédant au cours de l'histoire
humaine. L'analyse des représentations se trouve ainsi
subordonnée à celle de l'organisation économique et
sociale de la production : avant de parler d'aliénation des
idées, il faut exposer l'aliénation des hommes découlant
de la division du travail qui prévaut à chaque époque. Au
lieu de décrire une société civile déchirée par les conflits
entre intérêts égoïstes, Marx s'efforce de rattacher l'orga-
nisation politique et sociale à l'histoire de la production
par les hommes de leurs propres conditions d'existence.
Feuerbach ouvrait L'Essence du christianisme sur la
remarque que l'homme, contrairement à l'animal, se dote
de représentations religieuses. A l'encontre de cette
conception, Marx développe longuement l'idée d'une dif-
férenciation progressive entre l'homme et l'animal, qui
résulte de cette activité de production, activité spécifique-
ment humaine, mais aussi, en retour, facteur d'hominisa-
tion : « Le premier besoin lui-même une fois satisfait,
l'action de le satisfaire et l'instrument déjà acquis de cette
satisfaction poussent à de nouveaux besoins - et cette
production de nouveaux besoins est le premier fait histo-
rique 27. »
Marx est donc soucieux de souligner l'effet en retour
de toutes les activités humaines sur la société et sur l'in-
dividu, et y compris celui des idées et des représentations.
Mais il donne la priorité à une hiérarchisation matérialiste
de ces différentes activités en termes de base et de super-
structure, et procède à une relativisation du rôle des idées.
« Cette conception de l'histoire a donc pour base le déve-
loppement du procès réel de la production, et cela en par-
tant de la production matérielle de la vie immédiate ; elle
conçoit la forme des relations humaines liées à ce mode
de production et engendrée par elle, je veux dire la
société civile à ces différents stades, comme étant le fon-
dement de toute l'histoire, ce qui consiste à la représenter
dans son action en tant qu'État aussi bien qu'à expliquer
par elle l'ensemble des diverses productions théoriques et
des formes de la conscience, religion, philosophie,
morale, etc., et à suivre sa genèse à partir de ces produc-
tions, ce qui permet alors naturellement de représenter la
chose dans sa totalité (et d'examiner aussi l'action réci-
proque de ses différents aspects) 28 . » La notion de tota-
lité, ou, comme le dira Marx plus tard, de formation éco-
nomique et sociale, est ici déterminante : cette totalité
historique est le lieu dialectique de toutes les différencia-
tions, voire des scissions, qui donnent naissance à des
instances spécifiques, à la fois subordonnées et rétroagis-
sant sur l'ensemble de la vie sociale. Si schéma il y a
dans L'Idéologie allemande, celui-ci consiste dans un
modèle dynamique qui décrit l'articulation historique de
plusieurs instances associées, et non, comme on le croit
parfois, dans la thèse de leur superposition mécanique,
qui permettrait la réduction du supérieur à l'inférieur,
sans que soit considérées la spécificité et la nécessité
propres à chacun de ces niveaux.
La description de cette totalité structurée qu'est la
société bourgeoise moderne - qui intéresse Marx et
Engels au premier chef - a bien pour condition l'analyse
d'une division du travail poussée, qui seule peut expli-
quer l'autonomie relative des représentations, c'est-à-dire
à la fois leur indépendance réelle et l'apparence trom-
peuse d'une scission définitive qui les isolerait du reste
de la réalité. L'analyse de Marx est complexe : « La pro-
duction des idées, des représentations et de la conscience
est d'abord directement et intimement mêlée à l'activité
matérielle et au commerce matériel des hommes, elle est
le langage de la vie réelle 29. » Mais ce langage peut être
trompeur. Une chose est d'affirmer que les hommes
« sont les producteurs de leurs représentations », mais
autre chose est de considérer que ces représentations sont
par là même adéquates à ce qu'ils sont et surtout à ce
qu'ils font. C'est bien cet écart qu'il s'agit de com-
prendre. Comment une activité qui émane de la vie réelle
peut-elle en retour en travestir la nature ? « Les individus
sont toujours partis d'eux-mêmes, partent toujours d'eux-
mêmes. Leurs rapports sont des rapports du procès réel
de leur vie. D'où vient-il que leurs rapports accèdent à
l'autonomie contre eux? Que les puissances de leur
propre vie deviennent toutes-puissantes contre eux 3 0 ? »
En un sens, on pourrait affirmer que Marx amplifie la
thèse jeune-hégélienne : ce ne sont pas seulement les
idées qui dominent les hommes, mais l'ensemble des ins-
tances et productions qu'ils ont séparées d'eux-mêmes et
dont ils ont perdu la maîtrise, et cela parce qu'ils sont
soumis aux contradictions de base de leur organisation
historique.
C'est donc bien la division de la vie sociale en
domaines séparés qui explique, au moins jusqu'à un cer-
tain point, cette relative mais effective indépendance des
idées. Cette indépendance n'est au fond que le résultat de
la création d'une fonction spécifique, celle de penseur,
chargé, même si c'est à son insu, de rendre raison, de jus-
tifier ou d'idéaliser l'ordre social existant. Or cet ordre
résultant de l'organisation de la production, il est à rap-
porter directement à la domination d'une classe sur les
autres. A ce niveau, il existe un strict parallélisme, et
même une synonymie foncière, entre la domination maté-
rielle et la suprématie dans le domaine des idées : « Les
pensées de la classe dominante sont aussi, à toutes les
époques, les pensées dominantes, autrement dit la classe
qui est la puissance matérielle dominante de la société est
aussi la puissance dominante spirituelle 31 . » Pour bien
comprendre ces lignes, il faut considérer qu'elles sont
dirigées à la fois contre les Jeunes Hégéliens et leur
croyance à la force propre des idées, mais aussi contre
Hegel et son idéalisme de la substance-sujet, c'est-à-dire
sa théorie de l'histoire. En outre, elles ne font qu'esquis-
ser le cadre général d'une analyse que Marx sait devoir
poursuivre : car il ne s'agit pas de rabattre purement et
simplement les idées sur les classes dont elles émanent.
Leur analyse en terme de classe permet avant tout de
dégager leur fonction et de préciser les conditions de leur
formation, mais elle n'épuise pas leur contenu et ne
tranche pas la question de leur validité. Sur ce point, on
peut affirmer que l'exposé de L'Idéologie allemande se
fait par endroits contradictoire, l'étude d'une fonction
générale se confondant parfois avec la désignation d'un
contenu singulier et la critique d'une doctrine déterminée.
Mais la question se complique dès lors qu'on admet qu'il
existe à chaque époque plusieurs idéologies concurrentes,
que par ailleurs une idéologie peut aussi être un savoir
véritable 32 .
Une page de cette œuvre, demeurée célèbre, esquisse
en effet une analyse du contenu spécifique de toute idéo-
logie : par définition, et pour être adéquate à sa position
sociale, une idéologie inverse le monde réel et produit
une image retournée d'elle-même ainsi que de l'ensemble
de la vie sociale qui lui est contemporaine. Cette inver-
sion dans la représentation a pour cause l'inversion réelle
qui préside à l'organisation de la production et qui
consiste d'abord dans la domination de la classe des pro-
ducteurs par ceux qui monopolisent les richesses pro-
duites. Par suite, cette inversion se propage au niveau des
relations générales qui s'établissent entre les représenta-
tions et le réel : les idées ne semblent mener le monde que
parce qu'elles sont l'expression idéalisée des rapports de
domination qui le structurent effectivement. L'illusion est
d'autant plus difficile à déjouer qu'elle se fonde moins
sur le contenu propre de telles représentations que sur
leur fonction. Et la notion d'idéologie a pour vocation
première de décrire une telle fonction, fondamentalement
stable par opposition à des idées qui se modifient rapide-
ment et brouillent superficiellement la perception d'une
domination durable.
La production des idées, des représentations et de la
conscience est d'abord directement et intimement
mêlée à l'activité matérielle et au commerce matériel
des hommes, elle est le langage de la vie réelle [...].
Ce sont les hommes qui sont les producteurs de leurs
représentations, de leurs idées, mais les hommes
réels, agissants, tels qu'ils sont conditionnés par urî
développement déterminé de leurs forces productives
et du mode de relations qui y correspond, y compris
les formes les plus larges que celles-ci peuvent
prendre. La conscience [das Bewufitsein] ne peut
jamais être autre chose que l'Être conscient [das
bewufite Sein] et l'Être des hommes est leur proces-
sus de vie réel. Et si, dans toute l'idéologie, les
hommes et leurs rapports nous apparaissent placés la
tête en bas comme dans une caméra obscura, ce phé-
nomène découle de leur processus de vie historique,
absolument comme le renversement des objets sur la
rétine découle de son processus de vie directement
physique.
A rencontre de la philosophie allemande qui des-
cend du ciel sur la terre, c'est de la terre au ciel qu'on
monte ici. Autrement dit, on ne part pas de ce que les
hommes disent, s'imaginent, se représentent, ni non
plus de ce qu'ils sont dans les paroles, la pensée,
l'imagination et la représentation d'autrui, pour abou-
tir ensuite aux hommes en chair et en os ; non, on part
des hommes dans leur activité réelle ; c'est à partir de
leur processus de vie réel que l'on représente aussi le
développement des reflets et des échos idéologiques
de ce processus vital. Et même les fantasmagories
dans le cerveau humain sont des sublimations résul-
tant nécessairement du processus de leur vie maté-
rielle que l'on peut constater empiriquement et qui est
lié à des présuppositions matérielles. De ce fait, la
morale, la religion, la métaphysique et tout le reste de
l'idéologie, ainsi que les formes de conscience qui
leur correspondent, perdent aussitôt toute apparence
d'autonomie. Elles n'ont pas d'histoire, elles n'ont
pas de développement; ce sont au contraire les
hommes qui, en développant leur production maté-
rielle et leurs rapports matériels, transforment, avec
cette réalité tjui leur est propre, et leur pensée et les
produits de leur pensée. Ce n'est pas la conscience qui
détermine la vie, mais la vie qui détermine la
conscience33.
Marx accorde que la domination de classe est l'enjeu
d'une lutte qui met aux prises plusieurs groupes sociaux
candidats à la suprématie. Chacun d'eux est logiquement
doté d'une idéologie spécifique, qui correspond à son
projet d'organisation de la totalité sociale. Il existe donc
en même temps plusieurs idéologies. Le paradoxe reste
néanmoins assez aisé à surmonter à ce niveau : « Les dif-
férents stades et intérêts ne sont jamais complètement
dépassés, mais seulement subordonnés à l'intérêt qui
triomphe et ils se traînent encore pendant des siècles à ses
côtés. Il en résulte que, à l'intérieur de la même nation,
les individus ont des développements tout à fait diffé-
rents 34. » La difficulté est cependant que le schéma glo-
bal de l'inversion s'en trouve fortement perturbé : com-
ment concevoir que plusieurs représentations, distinctes
les unes des autres, véhiculent cette inversion essentielle
des rapports réels? Il faut alors reconnaître qu'elles ont
des contenus dont le degré de validité ou de scientificité
est variable, et qu'une idéologie peut être en même temps
et jusqu'à un certain point un savoir authentique, mérite
que Marx reconnaît désormais à l'économie politique.
On mesure ici l'oscillation qui s'installe à l'intérieur
même de la notion d'idéologie, et cela dès le moment de
son élaboration : désignant avant tout une logique sociale
générale, elle en vient nécessairement à décrire une struc-
ture spécifique, celle de la « classe » des intellectuels,
puis un contenu déterminé, l'apologie de l'état des choses
existant. Décrivant une instance sociale de production de
représentations par définition diverses, l'idéologie devient
aussi et avant tout le nom d'un certain type d'illusions
engendrées par cette instance. Pourtant, Marx se voit tout
aussitôt contraint de contrarier cette pente propre à la
notion qu'il vient d'inventer : l'idéologie a pour vocation
première d'être une notion générale qui doit pouvoir
englober l'ensemble des représentations, illusoires ou
non, et qui doit pouvoir inclure à ce titre aussi bien l'illu-
sion que la science, l'apologie que la dénonciation de
l'ordre existant. L'analyse du langage entreprise à plu-
sieurs reprises dans cette œuvre met bien en lumière cette
tension interne au concept d'idéologie.
En effet, le langage est à la fois le lieu de sédimenta-
tion ou de cristallisation des idées bourgeoises, si l'on-
considère l'époque moderne, mais aussi l'instrument de
leur remise en question, parce qu'il est l'occasion d'une'
confrontation vivante entre divers types de représenta-
tions. D'un côté, Marx dénonce l'invasion du langage
moderne par le thème de la propriété, qui permet aux
idéologues bourgeois d'y associer « naturellement » l'es-
sence humaine, le propre de l'homme 35 . Mais il précise
également que « le langage est la conscience réelle, pra-
tique, existant aussi pour d'autres hommes, existant donc
alors seulement pour moi-même aussi et, tout comme la
conscience, le langage n'apparaît qu'avec le besoin, la
nécessité du commerce avec d'autres hommes 36 ». Véhi-
cule des idées dominantes, le langage est aussi l'instru-
ment de la communication sociale. Est-il une idéologie ?
Oui et non, puisque, résultant de la division du travail, il
permet tout aussi bien de la décrire et de la remettre en
question.
La question qui se pose aussitôt est de savoir comment
peuvent émerger des conceptions critiques au sein même
d'une réalité ainsi structurée. La réponse est bien sûr que
les conflits d'intérêts réels deviennent aussitôt des
conflits d'idées, mais les luttes théoriques ne sont en
aucun cas déterminantes par elles-mêmes. Si la sphère
des représentations n'est qu'expressive des contradictions
de la base historique qui leur donne naissance, l'appari-
tion d'une théorie révolutionnaire suit et ne saurait précé-
der la formation d'une classe de producteurs, consciente
d'elle-même et prête à renverser la formation écono-
mique et sociale existante pour lui substituer un autre
mode de développement. Pourtant, Marx reconnaît que
les choses ne sont pas si simples et que la lutte idéolo-
gique est une tâche politique importante : « Nous savons
très bien que le mouvement communiste ne peut être
dévoyé par quelques phraseurs allemands. Mais il est
néanmoins nécessaire de lutter contre toute cette phraséo-
logie dans un pays où les phrases philosophiques ont eu
depuis des siècles un certain pouvoir [...]. Ces phrases
creuses seraient capables d'affaiblir et de brouiller encore
davantage la conscience de la contradiction totale qui
existe entre le communisme et l'ordre existant 37 . »
Une alternative se dégage : ou bien l'idéologie n'a
qu'une fonction apologétique, ou bien il existe une lutte
idéologique qui reproduit au niveau de la représentation
les contradictions de la base économique et sociale. Dans
le premier cas, la fonction idéologique accompagne et
duplique une domination de classe qu'elle ne modifie
pas : son caractère foncièrement illusoire a pour contre-
partie sa complète inefficacité. Et dès lors qu'elle peut
être contestée par une autre représentation du monde,
c'est que le rapport de force social est en cours de boule-
versement. Dans le second cas, l'idéologie a un rôle actif
au sein d'une configuration complexe qui met aux prises
plusieurs idéologies, qui sont toutes des instruments effi-
caces au sein d'une lutte sociale et politique largement
indéterminée dans son issue. En ce cas, il faut admettre
que l'anarchisme individualiste de Stirner, ou l'utopisme
évangélique de Weitling par exemple rentrent aussi dans
cette catégorie, au titre des effets qu'ils sont en mesure de
produire sur la conscience des hommes et par là sur leur
vie sociale. C'est alors l'idée que l'histoire progresse seu-
lement par la base qui doit être revue. Dans tous les cas
de figure, on voit que cette notion met en péril les cadres
mêmes de l'analyse qui la suscite et on ne peut pas faire
l'hypothèse que Marx n'en a pas été conscient.
Deux indices confirment cette hypothèse. D'une part, le
relatif déclin de la notion dans les œuvres suivantes :
Marx parlent encore à plusieurs reprises d'« idéologues »,
mais le terme d'« idéologie » ne suffit plus à qualifier
précisément telle ou telle pensée dont il entreprend néan-
moins la critique soigneuse. D'autre part, il s'oriente de
plus en plus nettement vers l'analyse de l'économie poli-
tique, délaissant progressivement la polémique avec la
philosophie allemande. Les conditions du débat s'en trou-
vent profondément modifiées : l'économie politique, que
Marx jugeait purement illusoire à l'époque des Manus-
crits de 1844, est l'objet d'une réévaluation radicale.
Ricardo, notamment, lui paraît avoir posé les bases scien-
tifiques d'une théorie de la valeur, même s'il n'en a pas
achevé la construction. Ce que Marx nommera ultérieure-
ment l'« économie politique classique », et qu'il distingue
soigneusement de l'«économie politique vulgaire» 3 8 ,
présente donc à la fois le caractère d'une idéologie, de
part son origine et sa fonction, et celui d'un savoir, du fait
de sa rigueur et de sa portée descriptive. Sa critique pré-
cise reste alors à produire.
L'essentiel de cette œuvre ne réside donc pas dans une
description d'instances simplement superposées, pas plus
que dans une théorie générale de la représentation. Si
Marx s'efforce bien de rapporter la formation des idées
aux contradictions qui déchirent le monde réel, le projet
de rabattre les premières sur les secondes est à la fois une
tentation et une impossibilité dont il prend rapidement
conscience. Les contradictions historiques qui s'instau-
rent entre les rapports de production d'une part et les
forces productives d'autre part expliquent l'apparition de
représentations qui se différencient progressivement de
cette base, et y gagnent leur autonomie, mais elles expli-
quent aussi le caractère d'expression à l'égard de cette
base contradictoire que conservent ces représentations.
Autrement dit, une idéologie qui ne renvoie pas, un tant
soit peu, aux individus une image vraisemblable et une
explication crédible - c'est-à-dire partiellement juste - de
ce qu'ils sont et de ce qu'ils vivent n'a aucune chance de
s'imposer à leur conscience. L'autonomie des représenta-
tions est donc tout à la fois bien réelle et parfaitement
relative, ce qui impose à Marx la poursuite d'une lutte
idéologique en même temps que le perfectionnement de
son analyse historique des contradictions motrices du
réel. « La conscience peut vraiment s'imaginer qu'elle est
autre chose que la conscience de la pratique existante,
qu'elle représente réellement quelque chose sans repré-
senter quelque chose de réel 39 . » L'élucidation de cette
énigme de la représentation doit être l'une des clés de la
nouvelle compréhension matérialiste de l'histoire. La
notion d'idéologie apparaît alors bien plus comme une
étape de la recherche que comme le dernier mot de Marx
concernant la place des idées.
3. Production des marchandises
et formation des individus
Dans le mouvement de cette élaboration, Marx affine
donc sa théorie historique en la centrant désormais autour
de la question de la production. A mesure que cette
construction progresse, il réoriente sensiblement son tra-
vail polémique en direction de l'économie politique. Ces
deux aspects s'entretiennent l'un l'autre et constituent à
l'évidence l'un des moteurs de la recherche marxienne.
Le recul de la polémique directe avec la philosophie alle-
mande n'est donc pas à comprendre comme une sortie
hors du champ de la philosophie. Pour une part, il est
vrai, et on y reviendra, que Marx aborde les philosophies
de son temps avec des instruments qui leur sont exté-
rieurs et selon un point de vue inédit, on l'a vu, que
résume le concept d'idéologie. Mais, par ailleurs, sa
recherche continue de présenter une dimension philoso-
phique constitutive, et même avouée, dans la mesure
même où cette élaboration de concepts nouveaux requiert
non seulement une nouvelle compréhension de l'histoire
humaine, mais une explication du statut et de la portée de
cette théorie inédite, de ses conditions de possibilité
comme de ses éventuelles conséquences pratiques.
Cette nouvelle approche se révèle de façon particulière-
ment nette concernant la question de l'économie poli-
tique : celle-ci, à la fois, a un objet, la production, et est le
nom d'un savoir constitué. L'intérêt de Marx porte sur
l'un et l'autre aspect, son projet étant de critiquer l'éco-
nomie politique comme science à partir d'une redéfini-
tion de son contenu. Bien évidemment, cette redéfinition
a partie liée avec le savoir économique tel qu'il existe,
même si c'est bien au nom de son inadéquation au réel
que Marx en récuse les attendus. Reste alors à expliquer
la formation des connaissances économiques et ce qui
permet d'évaluer après coup leur degré de pertinence.
Une première tentative d'analyse de la société civile et
des intérêts égoïstes qui s'y affrontent n'a pas permis une
explication véritable du mouvement historique dans son
ensemble, mais a orienté Marx vers la prise en considéra-
tion des conflits de classes et des contradictions qui les
structurent. Cette notion de classe, qu'il avoue emprunter
aux historiens libéraux français de l'époque a , requiert
elle-même une exposition de ses origines, au-delà ou plu-
tôt en deçà de la sphère politique où elle se manifeste, et
même en deçà du niveau social qui permet son identifica-
tion.
Dans L'Idéologie allemande, Marx reprend ainsi des
questions formulées dès les articles de jeunesse et les
Manuscrits de 1844 : comment comprendre la suprématie
de la propriété privée ? Alors que les Manuscrits de 1844
en restaient à la critique du « sens de l'avoir 4 0 » et à la
dénonciation du pouvoir de l'argent, L'Idéologie alle-
mande commence à expliquer les raisons de l'inégalité
sociale en cherchant à définir une structure de production.
Celle-ci présente deux aspects imbriqués : des forces pro-
ductives, qui sont les outils ou les machines, mais avant
tout le travail humain lui-même dans la mesure où il
transforme la nature ; des rapports de production, qui sont
les relations sociales que les hommes établissent entre
eux à cette occasion. Les rapports de propriété prennent
a. Marx a profité de son séjour à Paris pour lire les historiens
français de la Révolution, en particulier Augustin Thierry,
Mignet, Thiers et Guizot. Cf. Auguste Cornu, Marx et Engels,
leur vie et leur œuvre, op. cit., III, p. 12.
place dans ce second ensemble et ne peuvent être la clé
d'une formation économique et sociale comme totalité
structurée. Plus pertinente à cet égard, on l'a vu, est la
notion de division du travail : située du côté des forces
productives dans la mesure où elle renvoie à la qualité et
la quantité du travail effectué, elle fait immédiatement
intervenir les relations de domination et de subordination,
qui ressortissent davantage aux rapports de production.
Elle permet de comprendre comment plusieurs aspects
de la réalité historique, conscience comprise, peuvent
entrer en conflit et alimenter ainsi les luttes de classes :
« Trois moments, la force productive, l'état social et la
conscience peuvent et doivent entrer en conflit entre eux,
car, par la division du travail, il devient possible, bien
mieux, il arrive effectivement que l'activité intellectuelle
et matérielle - la jouissance et le travail - , la production
et la consommation échoient en partage à des individus
différents 41 . »
C'est pourquoi l'analyse de la division du travail est si
centrale dans L'Idéologie allemande : elle sépare, à l'inté-
rieur de la société, le travail industriel et le travail com-
mercial et fait naître différentes branches de production
au sein du travail industriel 42 . Par ailleurs, elle opère la
distinction entre tâches manuelles et tâches intellec-
tuelles 43. Marx s'efforce de montrer la nouveauté de cette
analyse en explorant sa pertinence sur le terrain de l'his-
toire humaine dans sa totalité. Et la définition de diffé-
rents stades de la production est directement liée à cette
analyse nouvelle des contradictions du réel. Il est para-
doxal que cette recherche, qui vise avant tout à définir
une dynamique de l'histoire et à opposer sa complexité
réelle à toutes les simplifications théoriques, soit elle-
même devenue le modèle d'une théorie passe-partout, au
point que le terme galvaudé d'« idéologie » en vienne à
redoubler l'écart au réel qu'il est censé 4écrire. Les diffi-
cultés de la lecture sont produites à la fois par une forme
d'illusion rétrospective et par le fait que la démarche
engagée ici n'est jamais thématisée pour elle-même.
Certaines des analyses de L'Idéologie allemande,
cependant, permettent de surmonter l'équivoque ou
d'éviter les contresens. Ainsi, une des préoccupations
majeures de Marx quand il rédige ce texte est d'articuler
la réalité individuelle et la vie sociale mieux qu'il n'est
parvenu à le faire jusqu'alors. On a vu que l'analyse de la
société civile se fonde sur la seule analyse de la sépara-
tion des intérêts privés qui sont ceux des individus : le
rejet de cette explication suppose ou bien une théorie de
l'Etat comme dépassement rationnel de ce conflit, à l'ins-
tar de celle que propose Hegel, ou bien une théorie
inédite du rapport entre individus et société. Cette théorie
doit répondre à une double exigence : expliquer comment
des individus forment une communauté sociale et sont en
retour formés par elle; proposer une perspective de
dépassement des luttes qui les opposent, et cela, en rela-
tion avec une nouvelle conception de l'essence humaine,
qui n'a d'ores et déjà plus rien de feuerbachien.
C'est bien à cette double tâche que s'attelle Marx. Et
L'Idéologie allemande est à la fois une théorie de l'his-
toire dans sa dimension la plus collective et une théorie (
de l'individu dans sa réalité singulière. Si le travail, son
organisation et son degré de division renvoient immédia- 4
tement à une certaine forme de vie sociale, cette dernière
ne prend sa réalité qu'à l'échelle des individus. Ceux-ci
sont formés en tant que tels dans le cadre collectif d'une
telle organisation, qui permet plus ou moins le dévelop-
pement de leurs capacités : « La structure sociale et l'État
résultent constamment du processus vital d'individus
déterminés ; mais de ces individus non point tels qu'ils
peuvent s'apparaître dans leur propre représentation ou
apparaître dans celle d'autrui, mais tels qu'ils sont en réa-
lité, c'est-à-dire tels qu'ils œuvrent et produisent maté-
riellement; donc tels qu'ils agissent dans des limites, des
présuppositions et des conditions matérielles déterminées
et indépendantes de leur volonté 44 . »
Sur ce point, l'écart avec Feuerbach est maximal, alors
même que Marx juge toujours pertinent le problème
d'une définition de l'essence humaine. La VI e des Thèses
sur Feuerbach assure le basculement d'une thématique
philosophique sur le terrain de l'histoire et de son ana-
lyse : « Feuerbach résout l'essence religieuse en l'essence
humaine. Mais l'essence humaine n'est pas une abstrac-
tion inhérente à l'individu singulier. Dans sa réalité, c'est
l'ensemble des rapports sociaux 45 . » L'individu n'est pas
l'origine ou le moteur de l'histoire, mais c'est à son
niveau que la vie sociale produit ses effets et rencontre
les causes de sa reproduction ou bien, à l'inverse, les
motifs de sa transformation. L'aliénation humaine, dont
Feuerbach exposait le résultat mais n'expliquait pas la
cause, peut ainsi être rapportée à la division du travail et à
la structuration de la société par des rapports de domina-
tion. Par là même, l'objectivation par l'homme de ses
capacités subjectives en marchandises, rapports sociaux,
institutions, représentations, etc., cesse d'être systémati-
quement synonyme d'aliénation. C'est bien à l'essence
humaine, ainsi redéfinie, que portent atteinte la spéciali-
sation et la ségrégation des activités, et en particulier la
distinction stricte entre travail manuel et travail intellec-
tuel.
Marx doit alors envisager le développement plénier de
cette essence non pas comme une simple actualisation de
ressources toujours déjà présentes, mais comme la réali-
sation de ce qui, dans une organisation sociale donnée,
est à la fois permis et refusé, à portée de main et jamais
atteint. En ce sens, la société bourgeoise est supérieure à
la société antique : le développement des diverses facul-
tés individuelles n'a jamais été aussi important. Mais
parce qu'il est profondément inégalitaire, il est synonyme
en même temps d'exploitation et d'aliénation du plus
grand nombre. Et cette aliénation est en même temps
source d'appauvrissement humain réelle et cause de l'in-
version des représentations. Parlant de l'époque moderne
et de l'essor sans précédent des forces productives qu'elle
suscite, il écrit : « On voit se dresser en face de ces forces
productives la majorité des individus dont ces forces se
sont détachées, qui sont de ce fait frustrés du contenu réel
de leur vie et sont devenus des individus abstraits, mais
qui, par là même et seulement alors, sont mis en état
d'entrer en rapport les uns avec les autres en tant qu'indi-
vidus 46. » On mesure à quel point l'idéologie libérale (au
sens politique) est partiellement adéquate au réel tout en
en déguisant la réalité profonde : elle prend un stade
donné pour une essence, et surtout elle confond l'appari-
tion de l'individu abstrait, objectivement abstrait si l'on
peut dire, avec la victoire de l'individu concret, véritable-
ment humain, sur tout ce qui s'oppose à lui.
Il est frappant que Marx prenne l'exemple de l'artiste
pour illustrer sa propre théorie de l'essence humaine.
Mentionnant le cas de Raphaël, cas exposé par Stirner
avec lequel Marx polémique abondamment mais qui, plus
généralement, se trouve au centre des débats esthétiques
allemands de cette époque et qui incarne le génie, l'in-
dividu sans pareil, il note : « Qu'un individu comme
Raphaël développe ou non son talent, cela dépend entiè-
rement de la commande, qui dépend elle-même de la
division du travail et du degré de culture atteint par les
individus dans ces conditions 47 . » Marx ne veut nulle-
ment dire que le talent de Raphaël est réductible aux
conditions sociales de son apparition, mais qu'il requiert
précisément certaines conditions parce qu'elles rendent
un tel type de personnalité possible. Et ces conditions
relèvent en particulier de l'organisation du travail : « La
concentration exclusive du talent artistique chez quelques
individualités, et corrélativement son étouffement dans la
grande masse des gens, est une conséquence de la divi-
sion du travail 48 . » On voit que le développement des
individus relève moins de l'épanouissement d'une nature
que d'une répartition des rôles sociaux. Et la figure de
l'artiste est intéressante en ce qu'elle contredit l'aliéna-
tion sur la base même de l'organisation de la production
qui la suscite : l'artiste génial, produit de son temps, est
aussi la réalisation anticipée de l'humanité de l'homme,
la possibilité démontrée à titre exceptionnel que l'aliéna-
tion n'est pas inhérente à l'essence humaine.
A la pure et simple dépossession, ou encore à l'aliéna-
tion au sens feuerbachien, il faut donc opposer le proces-
sus inverse d'une appropriation ou d'une réappropriation,
qui concerne avant tout les capacités humaines elles-
mêmes : « L'appropriation de ces forces [productives]
n'est elle-même pas autre chose que le développement
d'une totalité de facultés dans les individus eux-
mêmes 49. » En ce sens, toute activité présente le risque
d'être l'occasion d'une aliénation supplémentaire mais
recèle dans le même temps la possibilité d'un développe-
ment sans précédent des individus, et Marx n'exclut sur-
tout pas d'une telle perspective la pensée elle-même.
Menacée, comme toute autre faculté, de sclérose réifiante
dans le cadre d'un mode de production qui scinde toute
chose d'avec ses conditions et d'avec ses conséquences,
la pensée est virtuellement, malgré tout, « un moment de
la vie totale de l'individu 5 0 ». Et on connaît la rêverie
quelque peu ironique de Marx au sujet d'un âge d'or qui
verrait le même homme «chasser le matin, pêcher
l'après-midi, pratiquer l'élevage le soir, faire de la cri-
tique après le repas [...], sans jamais devenir chasseur,
pêcheur, berger ou critique51 ».
Marx insiste sur le fait qu'en mode capitaliste de pro-
duction la pensée autant que l'usage de la force physique
deviennent sources d'aliénation et sont l'occasion d'une
dépossession accrue. A l'inverse donc, « chez un individu
dont la vie embrasse un large éventail d'activités diverses
et de relations pratiques au monde, qui mène donc une
vie multiforme, la pensée prend le même caractère d'uni-
versalité que toute autre démarche de cet individu 52 ». La
pensée retrouve donc son objet, non pas sur le mode clas-
sique de l'adéquation, mais selon le procès dynamique
d'un développement de l'essence humaine elle-même,
qui réaccorde en premier lieu ses facultés les unes aux
autres. On retrouve à ce niveau la question du statut de la
pensée et de la représentation : la place de l'activité intel-
lectuelle au sein de la vie individuelle a pour corollaire la
place de la représentation au sein du monde social.
Un renouvellement de la notion d'essence humaine est
indispensable pour expliquer comment le système capita-
liste de production donne naissance dans le même temps
à des masses d'hommes aliénés et à quelques individus
exceptionnels. Surtout, elle rend pensable la perspective
d'un autre mode de production, perspective qui se fonde
sur la conscience de l'aliénation subie et des promesses
non tenues et qui, de ce fait, a l'individu pour but et pour
condition. C'est à ce niveau qu'apparaît la question du
communisme, parce qu'elle rencontre ici seulement
l'identification de son moteur et de ses enjeux : si le com-
munisme est bien avant tout une autre organisation des
rapports de production et des forces productives, ou
encore réside dans l'abolition du travail53, c'est au niveau
de l'individu qu'il trouve le motif conscient de sa réalisa-
tion et les retombées positives de son instauration. Il faut
entendre en ce sens la question de l'appropriation collec-
tive des moyens de production, en dépit de tous les
contresens qui ont pu s'attacher à une telle formulation :
« C'est seulement à ce stade que la manifestation de soi
coïncide avec la vie matérielle, ce qui correspond à la
transformation des individus en individus complets et au
dépouillement de tout caractère imposé originairement
par la nature ; à ce stade correspond la transformation du
travail en manifestation de soi et la métamorphose des
relations conditionnées jusqu'alors en relations des indi-
vidus en tant qu'individus 5 4 .» L'individu est bien le
foyer d'où émanent et où convergent les lignes de fuite
du projet de révolution communiste.
Le dire ainsi n'est pas renverser l'ordre de priorité expli-
citement accordé par Marx aux conditions sociales et à
leur transformation. Simplement, une telle transformation «
n'a pas en elle-même ses propres fins et doit être subor-
donnée, contrairement à toutes les étapes antérieures de la '
production, au développement le plus général et le plus
accompli des hommes eux-mêmes. Les conditions doivent
à terme être assujetties aux finalités et c'est pourquoi le
communisme n'est pas un état par avance descriptible,
mais un processus, celui d'une libération réciproque des
individus et de la communauté sociale qu'ils forment. On
connaît la formule célèbre de ce texte : « Le communisme
n'est pas pour nous ni un état qui doit être créé, ni un idéal
sur lequel la réalité devra se régler. Nous appelons com-
munisme le mouvement réel qui abolit [<aufhebt] l'état
actuel. Les conditions de ce mouvement résultent de la
présupposition qui existe actuellement 55 . » Le commu-
nisme est mouvement parce qu'il est issu des contradic-
tions mêmes du réel (et Marx ne reprend pas par hasard
ici le vocabulaire hégélien du dépassement), et n'est pas
une solution apportée de l'extérieur. Il est la transforma-
tion radicale du mode de production enfin assujetti aux
besoins des hommes et à leur capacité d'organisation
rationnelle de la vie sociale dans toutes ses dimensions.
La réorientation théorique dont témoigne cette œuvre
éloigne Marx et même le coupe, à partir de ce moment,
des problèmes de la philosophie allemande de son temps,
mais son intérêt pour l'histoire et pour l'édification d'une
critique de l'économie politique se situe de plain-pied
avec l'analyse précise de l'idéologie allemande et avec
les questions philosophiques qui en découlent. Misère de
la philosophie reprend ainsi la tâche entreprise avec
l'œuvre précédente, en la déplaçant sur un terrain plus
immédiatement politique et économique. Néanmoins,
Marx prend soin de reverser sa critique de l'abstraction
philosophique au compte de sa nouvelle polémique : « Ce
que Hegel a fait pour la religion, le droit, etc., M. Proud-
hon cherche à le faire pour l'économie politique 56 . » En
étudiant la pensée de Proudhon, Marx inaugure, sous une
forme qui reste certes essentiellement polémique, sa
propre critique de l'économie politique. Le point de
départ est une fois encore l'estimation de la place idéolo-
gique occupée par Proudhon, que Marx juge être un petit
bourgeois typique, déchiré à ce titre par les contradictions
qu'il s'efforce d'étudier. En 1846, Proudhon soumet en
effet à Marx son ouvrage intitulé Contradictions écono-
miquesou philosophie de la misère. Au cours de l'hiver
1846-1847, ce dernier répond par une critique sans égard
qu'il précise dans une lettre à J.-B. Schweitzer : « Le petit
bourgeois [...] se compose de "d'un côté" et "de l'autre
côté". Même tiraillement opposé dans ses intérêts maté-
riels et par conséquent ses vues religieuses, scientifiques
et artistiques, sa morale, enfin son être tout entier 57 . »
Une fois définies les limites de l'angle de vue de Proud-
hon, Marx s'engage dans une analyse de sa pensée éco-
nomique qui doit être à la fois l'explication de l'origine
de cette dernière et une critique détaillée de son contenu.
Marx reconnaît à Proudhon le mérite d'avoir compris
l'importance centrale de la production et de l'échange.
Son tort est de croire que la transformation des règles de
l'échange suffit à rendre possible un dépassement des
conflits réels et qu'elle est du ressort de la volonté
consciente des échangistes. Le débat se cristallise donc
autour du délicat problème de la valeur, de sa formation
et de sa mesure, que Marx ne cessera de reprendre jus-
qu'à la fin de sa vie.
Pour Proudhon, qui réinterprète l'économie politique
anglaise, le problème de la mesure de la valeur des mar-
chandises se résout par l'estimation de la quantité de tra-
vail nécessaire à leur production. Mais, d'une part, cette
quantité de travail est socialement variable et Marx
signale qu'une heure d'un travail donné n'équivaut pas
nécessairement à une heure d'un autre type de travail :
son étude relève d'une analyse qualitative et historique
qui interdit qu'on en fasse une unité de mesure fixe et qui
inclut l'analyse de la concurrence. D'autre part, cette
quantité de travail a elle-même une valeur, qui est le
salaire payé à celui qui l'effectue. Et proposer que le tra-
vail soit ainsi mesuré et rétribué revient à préconiser la
détermination d'un salaire minimal, c'est-à-dire du
salaire tout juste nécessaire à couvrir les frais de repro-
duction du travailleur en tant que tel.
De ce point de vue, Proudhon, de même que les ricar-
diens de gauche tels que Thompson et Bray a , propose
comme moyen de réforme du capitalisme ce qui en est le
principe fondateur. Marx, devenu depuis peu partisan de
la théorie ricardienne de la valeur-travail, c'est-à-dire de*
la portée strictement descriptive de la thèse qui explique
la formation de la valeur des marchandises par la quantité
de travail nécessaire à leur production, pense que celle-ci
n'est justement qu'un reflet, empiriquement exact, du
mode de production capitaliste. Il faut lui opposer une
alternative à la fois théorique et pratique : « Dans une
société à venir, où l'antagonisme des classes aurait cessé
a. William Thompson (1783-1833) est un grand propriétaire
irlandais, théoricien d'une économie sociale, et qui le premier
utilise l'expression de « plus-value ». Héritier de Bentham et de
Ricardo, il en tire des conclusions radicales et considère que les
richesses créées par le travail devraient être plus équitablement
réparties. Il défend le rapprochement du mouvement syndical
anglais et la tradition oweniste des coopératives ouvrières.
John Francis Bray (1809-1895) est un imprimeur qui théorise
lui aussi l'inégalité de répartition des fruits du travail et le vol
qui permet finalement l'accumulation capitaliste. Hostile à toute
action politique et même syndicale, il préconise la formation de
sociétés par actions ouvrières, afin d'avancer progressivement
vers la formation de coopératives dont l'avènement immédiat
conduirait à l'échec.
[...], l'usage ne serait plus déterminé par le minimum du
temps de production ; mais le temps de production sociale
qu'on consacrerait aux différents objets serait déterminé
par leur degré d'utilité sociale 5 8 .» L'inconséquence
proudhonienne est donc bien un écho de sa position
sociale intermédiaire, qui le situe au point névralgique de
la contradiction historique, mais lui interdit d'en envisa-
ger le dépassement et le conduit à vouloir aménager en
surface un conflit essentiel qu'il n'a pas perçu.
Conformément aux thèses de L'Idéologie allemande,
mais d'une façon plus précise, Marx expose la liaison
entre un contenu théorique et une position sociale. En
l'occurrence, Proudhon est surtout incapable de saisir
comme une unité dialectique, c'est-à-dire intrinsèque-
ment contradictoire, le mode de production capitaliste
dont il envisage les différents aspects séparément les uns
des autres. Marx le dit concernant la monnaie, qui va
devenir bientôt un objet central de sa propre analyse :
Proudhon, n'ayant pas compris que la monnaie est un
« rapport social », « commence par détacher la monnaie
de l'ensemble du mode de production actuel », alors
même qu'elle en est un « a n n e a u » constitutif 59 . Cette
orientation n'est pas à proprement parler un choix, mais
avant tout l'effet d'un angle de vue lui-même socialement
déterminé. En ce point, les options théoriques se trouvent
éclairées dans leurs causes au moyen d'une analyse de la
place des représentations au sein du mode de production.
Proudhon « emprunte aux économistes la nécessité de
rapports éternels ; il emprunte aux socialistes l'illusion de
ne voir dans la misère que la misère [...]. Il veut être la
synthèse, il est une erreur composée 60 ». A la fausse unité
du point de vue proudhonien et à sa proposition de ne
modifier qu'un mode inégalitaire de répartition des
richesses, il faut opposer une prise en considération glo-
bale de la réalité sociale dans son ensemble. C'est
d'ailleurs cette globalité qui rend possible la critique de la
doctrine réformiste proudhonienne comme idéologie.
Plus généralement, « en construisant avec les catégories
de l'économie politique l'édifice d'un système idéolo-
gique, on disloque les membres du système social. On
change les différents membres de la société en autant de
sociétés à part, qui arrivent les unes après les autres.
Comment, en effet, la seule formule logique du mouve-
ment, de la succession dans le temps, pourrait-elle expli-
quer le corps de la société, dans lequel tous les rapports
coexistent simultanément et se supportent les uns les
autres 61 ? »
Une telle critique fournit dans une large part la matrice
de tous les reproches adressés ultérieurement à l'écono-
mie politique classique. Elle dissocie les relations qu'elle
étudie et fige leur mouvement sous la forme d'apparences
immobiles et juxtaposées, et cela parce qu'elle ne saisit
pas les antagonismes qui divisent le réel d'avec lui-même
et préparent son éventuelle transformation révolution-
naire. A cet égard, la critique de l'économie politique est
bien plus urgente et décisive que la critique de la philoso-
phie : le niveau de conscience politique de la classe
ouvrière en dépend directement, dans la mesure où cette
conscience consiste dans l'analyse exacte du capitalisme
ainsi que dans la construction rationnelle du projet de son
dépassement communiste. On retrouve alors la difficulté
qui avait surgi dans L'Idéologie allemande. Comment
comprendre que ce point de vue dynamique et englobant
ne soit pas « naturellement » celui de la classe ouvrière
dans les pays européens où elle s'est le plus développée ?
Plus encore, comment un penseur comme Proudhon peut-
il faire des émules parmi des militants dont la situation
sociale devrait être un facteur de clairvoyance supé-
rieure ?
Il faudrait alors reconnaître l'existence de représenta-
tions dominées, ou de représentations des dominés (ce
qui n'est pas forcément la même chose) contre lesquelles
le combat politique est nécessaire. Et c'est bien ce que dit
Marx, sans que le cadre tracé par la notion d'idéologie lui
permette d'intégrer vraiment cet aspect au reste de son
analyse. Lui même semble pris dans les alternatives sans
moyens termes qu'il reproche précisément à Proudhon de
proposer. D'un côté, il faut dénoncer sans relâche les
théories trompeuses, et c'est bien ce à quoi s'emploie ce
nouveau livre. De l'autre, la victoire des idées commu-
nistes est incluse dans le développement historique des
contradictions inhérentes au mode capitaliste de produc-
tion. A l'époque de ce texte, Marx penche pour la seconde
option, qui promet un dénouement rapide. Le développe-
ment de la science rime alors avec l'extension du proléta-
riat : « A mesure que l'histoire marche et qu'avec elle la
lutte du prolétariat se dessine plus nettement, ils n'ont plus
besoin de chercher la science dans leur esprit, ils n'ont
qu'à se rendre compte de ce qui se passe devant leurs yeux
et de s'en faire l'organe [...]. Dès ce moment, la science
produite par le mouvement historique, et s'y associant en
pleine connaissance de cause, a cessé d'être doctrinaire,
elle est devenue révolutionnaire 62. »
De cette équivoque sur le statut de la représentation, à
la fois expressive des contradictions du réel et partie pre-
nante de leur évolution, résulte la définition marxienne
complexe du statut de la politique et de la lutte idéolo-
gique, si tant est que sa nécessité soit reconnue. La ques-
tion de la politique et la question de l'idéologie sont en
effet strictement corrélées l'une à l'autre, et cela par l'in-
termédiaire du problème de la représentation dont elles
participent l'une et l'autre, quoique sur des modes divers.
L'intérêt de l'étude de l'économie politique est que Marx
se voit plus directement confronté à ce problème interne à
sa propre recherche, que l'analyse de la seule philosophie
allemande permettait çie maintenir à distance. Dès Misère
de la philosophie, il est clair que les distinctions de
classes ne recouvrent pas exactement les camps théo-
riques et que l'analyse reste à préciser. « Plus le caractère
antagoniste se met au jour, plus les économistes, les
représentants scientifiques de la production bourgeoise se
brouillent avec leurs propres théories, et différentes
écoles se forment 6 3 .» L'expression de «représentants
scientifiques de la production bourgeoise » est à elle seule
le programme de la recherche ultérieure.
De façon plus générale, il est clair que l'une des préoc-
cupations de Marx à cette époque est bien d'intriquer, de
façon aussi cohérente que possible, toutes les dimensions
de l'analyse nouvelle qu'il propose. Cette tâche n'est pas
strictement d'ordre méthodologique ou théorique, mais
concerne directement la perspective de révolution com-
muniste, autour de laquelle se réorganisent et se réajus-
tent l'ensemble des catégories mises en œuvre et dont la
plupart sont empruntées. Savoir et émancipation doivent
devenir conditions l'un de l'autre et Marx envisage alors
avec optimisme que l'abolition des classes, la suppres-
sion de la politique ainsi que le dépassement de la philo-
sophie puissent s'effectuer conjointement et rapidement,
et réaliser la libre association des producteurs.
Une classe opprimée est la condition vitale de toute
société fondée sur l'antagonisme des classes. L'af-
franchissement de la classe opprimée implique donc
nécessairement la création d'une société nouvelle.
Pour que la classe opprimée puisse s'affranchir, il
faut que les pouvoirs productifs déjà acquis et les
rapports sociaux existants ne puissent plus exister les
uns à côté des autres. De tous les instruments de pro-
duction, le plus grand pouvoir productif, c'est la
classe révolutionnaire elle-même. L'organisation des
éléments révolutionnaires comme classe suppose
l'existence de toutes les forces productives qui
pouvaient s'engendrer dans le sein de la société
ancienne.
Est-ce à dire qu'après la chute de l'ancienne société
il y aura une nouvelle domination de classe, se résu-
mant dans un nouveau pouvoir politique ? Non.
La condition d'affranchissement de la classe labo-
rieuse, c'est l'abolition de toute classe, de même que
la condition d'affranchissement du tiers état, de
l'ordre bourgeois, fut l'abolition de tous les états et de
tous les ordres.
La classe laborieuse substituera, dans le cours de
son développement, à l'ancienne société civile une
association qui exclura les classes et leur antago-
nisme, et il n'y aura plus de pouvoir politique propre-
ment dit, puisque le pouvoir politique est précisément
le résumé officiel de l'antagonisme dans la société
civile.
En attendant, l'antagonisme entre le prolétariat et la
bourgeoisie est une lutte de classe à classe, lutte qui,
portée à sa plus haute expression, est une révolution
totale. D'ailleurs, faut-il s'étonner qu'une société,
fondée sur Y opposition des classes, aboutisse à la
contradiction brutale, à un choc de corps à corps
comme dernier dérçouement ?
Ne dites pas que le mouvement social exclut le
mouvement politique. Il n'y a jamais de mouvement
politique qui ne soit social en même temps.
Ce n'est que dans un ordre de choses où il n'y aura
plus de classes et d'antagonismes de classes, que les
évolutions sociales cesseront d'être des révolutions
politiques. Jusque-là, à la veille de chaque remanie-
ment général de la société, le dernier mot de la
science sociale sera toujours :
Le combat ou la mort : la lutte sanguinaire ou le néant.
C'est ainsi que la question est invinciblement posée
(George Sand) 64.
On le voit dans ce texte, le terme de politique demeure
affecté d'une ambiguïté qui perdure : retourné contre son
usage hégélien aussi bien que contre son usage ordinaire,
le mot se trouve souvent affecté chez Marx d'un signe
négatif et est alors synonyme d'institution bourgeoise,
d'Etat prétendument rationnel ou encore d'association
d'opposition aux revendications étroites. Dans le même
temps, Marx esquisse sa reprise critique, qui est d'abord
un élargissement de son sens premier, puis une analyse
complexifiée du rôle de la représentation politique et du
suffrage universel. Les révolutions de 1848 en Europe
conduiront Marx et Engels à réviser à la baisse leurs
espoirs de dénouement rapide et à se lancer dans une
étude beaucoup plus précise des luttes de classes et du
combat politique en tant que tel.
*
NOTES
1. Alfred de Musset, Lorenzaccio, Flammarion, 1988, p. 270.
2. M 44, p. 194-195.
3. Marx-Engels, La Sainte Famille, trad. E. Cogniot, Éditions
sociales, 1972, p. 145.
4. Hegel, Leçons sur V histoire de la philosophie, Introduction,
trad. J. Gibelin, Gallimard, 1.1, 1976, p. 47; Encyclopédie des
sciences philosophiques, trad. B. Bourgeois, p. 158-159 (édition
de 1817) et p. 180 (éditions de 1827 et 1830).
5. Kant, Critique de la raison pure, trad. A. Tremesaygues et
B. Pacaud, PUF, 1963, p. 561.
6. SF, p. 75.
7. SF, p. 74.
8. SF, p. 74.
9. SF, p. 76.
10. 5F, p. 77.
11. Hegel, Science de la logique, I, L'Être, trad. P.-J. Labarrière
et G. Jarczyk, Aubier, 1972, p. 26.
12. Cf. Olivier Bloch, « Marx, Renouvier et l'histoire du maté-
rialisme », Matière à histoires, Vrin, 1997.
13.5F, p. 158.
14. Cf. Georges Labica, Karl Marx, les Thèses sur Feuerbach,
PUF, 1987.
15. Marx-Engels, L'Idéologie allemande, trad. H. Auger et al.,
Éditions sociales, 1976, p. 2.
16. Marx, « Gloses marginales sur l'article "Le roi de Prusse et
la réforme sociale, par un Prussien" », dans Michael Lôwy, La
Théorie de la révolution chez le jeune Marx, Éditions sociales,
1997, p. 148.
17. Cf. Marx, Misère de la philosophie, Éditions sociales, 1977,
p. 171-179.
18. L'esquisse d'une critique de l'État représentatif accom-^
pagne les Thèses sur Feuerbach. Cf. « Société bourgeoise et révo-
lution communiste », dans M, p. 561-562.
19. Cf. Michael Lôwy, op. cit., p. 199.
20. MF, p. 179.
21. Xe des Thèses sur Feuerbach, dans M, p. 4.
22. M, p. 11.
23. M, p. 12.
24. M, p. 14.
25. Marx, Contribution à la critique de l'économie politique,
Préface, trad. M. Husson et G. Badia, Éditions sociales, 1977, p. 4.
26. IVe des Thèses sur Feuerbach, dans M, p. 2.
27. M, p. 27.
28. M, p. 38.
29. M, p. 20.
30. M, p. 76.
31. M, p. 44.
32. Étienne Balibar a exposé cette « aporie de l'idéologie ». Cf.
notamment La Philosophie de Marx, op. cit., p. 53-55.
33. M, p. 20-21.
34. M, p. 67.
35. M, p. 225.
36. M, p. 28-29.
37. M, p. 478.
38. Marx, Le Capital, trad. J.-P. Lefèbvre, PUF, 1993, p. 93,
note 32.
39. M, p. 30.
40. M 44, p. 91.
41. M, p. 30.
42. M, p. 16-17.
43. IA, p. 29-30.
44. M, p. 19.
45. IA, p. 3.
46. M, p. 71.
47. M, p. 396.
48. M, p. 397.
49. M, p. 71.
50. M, p. 261.
51. M, p. 32.
52. M, p. 261.
53. IA, p. 64. ,
54. IA, p. 72.
55. M, p. 33.
56. MF, p. 117.
57. MP, p. 190.
58. MF, p. 73.
59. MF, p. 90-91.
60. MF, p. 134.
61. MF, p. 120.
62. MF, p. 133-134.
63. MF, p. 131.
64. MF, p. 178-179.
C H A P I T R E III
Les luttes de classes
Vive la France ! quand même...
Heinrich Heinel.
La période qui va de 1847 à 1852 est riche d'événe-
ments de la première importance et qui s'enchaînent à un
rythme accéléré : les révolutions de 1848 bien sûr, mais
aussi leur échec rapide, le mouvement des nationalités et
la recomposition géopolitique qui en résulte, la montée
des revendications démocratiques et la résistance des
aristocraties dynastiques, la transformation du mouve-
ment ouvrier en Europe après la défaite et la répression,
l'industrialisation et le remodelage social des nations
nord-européennes, l'émergence d'un marché mondial,
l'essor économique général à partir de 1850. Le servage
est aboli dans l'empire des Habsbourg et l'esclavage dans
les colonies françaises, le suffrage universel constitue un
enjeu central des luttes politiques, et la question de la
république est devenue expressément aussi une question
sociale. En somme, les années 1847-1852 voient se dessi-
ner plus nettement les contours d'une Europe moderne,
se modifier ses conflits majeurs en même temps que les
perspectives politiques de leur dépassement.
Dans le même temps les courants idéologiques, qui
ambitionnent à la fois de penser le moment historique et
d'agir sur lui, s'ajustent à une nouvelle donne qui est tout
à la fois économique, sociale et politique. Le mouvement
libéral, en pleine effervescence depuis les années 1815,
pose à nouveaux frais la question de la représentation
politique et des libertés publiques, celle de la nation et
des rapports entre l'Église et l'État, celle de la démocra-
tie, de l'éducation et de la question sociale. Il se trouvera
directement engagé dans les luttes politiques du moment
et vite confronté à la menace d'une radicalisation sociale
de la contestation populaire. De son côté, la mouvance
socialiste se transforme en profondeur. En Angleterre, le
syndicalisme et le chartisme se développent ; le socia-
lisme français tire de l'analyse des conséquences d'une
industrialisation commençante un nouveau projet démo-
cratique et révolutionnaire ; au cours des années 1850, la
social-démocratie allemande s'organise et fait rapidement
rattraper à l'Allemagne l'arriération politique des décen-
nies précédentes. Cette transformation concerne aussi des
courants théoriques moins directement liés aux camps
politiques constitués ou en voie de constitution : les
recherches économiques se poursuivent, l'histoire et la
théorie politique connaissent un essor important, les
futures sciences sociales s'esquissent au travers d'en-
quêtes qui se multiplient et sont souvent commanditées
par le pouvoir politique en place. Ainsi Guizot fonde-t-il
en 1832 l'Académie des sciences morales et politiques,
tandis que les inspecteurs des fabriques anglais sont les
premiers à étudier la transformation des conditions de vie
et de travail de la classe ouvrière.
La pensée de Marx et d'Engels n'échappe pas à la
règle. Elle présente dans la circonstance de nettes
inflexions qui ont aussi pour cause le programme de
recherche qu'ils viennent seulement de se fixer. L'analyse
« à chaud » menée tout au long de cette période résulte de
l'urgence, pour le mouvement ouvrier et tous ceux qui
s'en rapprochent, d'une compréhension aussi précise que
possible des bouleversements rapides dont il est un des
acteurs. Marx reste journaliste et militant précisément
parce qu'il veut être aussi un théoricien d'un nouveau
genre, ayant entériné sa rupture avec la philosophie alle-
mande sans renoncer aucunement à l'effort de saisie du
réel dans sa globalité. Il serait donc faux de considérer
que Marx s'efforce de simplement et fidèlement décrire
une histoire immédiate 3 . On peut d'ailleurs repérer deux
a. C'est, par exemple, la thèse de Raymond Aron : « Marx,
emporté par sa clairvoyance d'historien, oublie ses théories et
innovations théoriques marquantes qui font office de
charnière entre les trois textes majeurs de la période, Le
Manifeste du parti communiste, Les Luttes de classes en
France, Le Dix-huit Brumaire de Louis Bonaparte : du
premier au deuxième, Marx affirme davantage le rôle
actif et structurant des représentations politiques et il
reconnaît que s'éloigne la perspective révolutionnaire ; du
deuxième au troisième, il développe une critique de la
classe ouvrière, de son immaturité révolutionnaire, qui
tend à redessiner les rapports entre les dimensions écono-
mique, politique et sociale de l'histoire.
Ni abandon des analyses passées ni reprise mécanique
de leurs conclusions, les textes marxiens de ces années
cruciales prolongent le travail entrepris, qui cherche dans
le cours historique agité et torrentueux du moment l'occa-
sion de son propre positionnement original, au confluent
de plusieurs savoirs et à la croisée de pentes théoriques
multiples. Il est frappant que la question politique soit c(e
nouveau le centre et l'objet de cette refonte : lieu le plus
mouvant de la pensée marxienne, la politique est aussi lfe
foyer théorique et pratique de toutes les transformations
en cours. En ce sens, il était aussi fatal qu'inattendu que le
questionnement de Marx rencontre, dans cette séquence
historique tourmentée et jusque dans la déception sur
laquelle elle se clôt, les conditions de sa propre avancée.
Tout comme ce milieu du siècle à la fois dément et vérifie
ses propres commencements, la pensée de Marx, au
moment même où elle tente de ressaisir les causes de
l'épisode révolutionnaire, révise et reprend ses propres
intuitions.
1. Un manifeste
La Ligue des Justes, fondée en 1836, est une organisa-
tion d'artisans allemands vivant en France. Dirigée par
Wilhelm Weitling et par Karl Schapper, la Ligue se déve-
analyse les événements en observateur de génie » (Les Étapes
de la pensée sociologique, Gallimard, 1967, p. 288).
loppe aussi en Allemagne, en Suisse et en Angleterre. En
1839, les dirigeants parisiens sont contraints de quitter
précipitamment la France après l'échec de l'insurrection
organisée à Paris par Blanqui a . Un tel épisode démontre
le poids persistant des sociétés secrètes, d'inspiration
babouviste et carbonariste, qui croient encore à l'insur-
rection armée de quelques initiés pour déclencher une
révolution populaire b . La Ligue des Justes se reconstitue
aussitôt en Angleterre et se range, sous la direction de
Schapper, au côté des luttes sociales de masse et du char-
tisme, par opposition à la ligne messianique et héroïque
défendue par Weitling. Marx et Engels ont pesé de tout
leur poids dans àette évolution. Ils fondent en 1846, à
Bruxelles, le Comité de correspondance, première
esquisse d'une organisation internationale se consacrant
à la diffusion des idées communistes et socialistes. Dans
le cadre de ce comité, Marx s'affronte violemment à
Weitling et à Hermann Kriege, son disciple et ami, afin
de combattre le communisme « sentimental et philoso-
phique » et éliminer ses représentants des organisations
ouvrières. La Ligue des Justes de Londres et de Paris suit
alors, bon gré mal gré, l'orientation de Marx et d'Engels
et envisage, sous l'impulsion de Schapper et de Moll, une
collaboration plus étroite. Joseph Moll vient en juin 1847
à Bruxelles solliciter, au nom de la Ligue, l'adhésion de
Marx et d'Engels.
Si Marx et Engels acceptent d'adhérer, c'est donc dans
la mesure où les circonstances leur paraissent propices à
une réorganisation du mouvement communiste confor-
a. Auguste Blanqui (1805-1881), théoricien d'inspiration
saint-simonienne, est surtout le défenseur d'une république
sociale et un militant révolutionnaire actif. Pour lui, le commu-
nisme résulte nécessairement d'une prise d'armes organisée en
secret, suivie de la prise du pouvoir par un triumvirat révolu-
tionnaire. Il passe une grande partie de sa vie en prison, ce qui
lui vaut d'être surnommé l'« Enfermé » et influence fortement
le mouvement ouvrier français jusqu'à la Commune.
b. Il faut préciser que les associations sont alors illégales.
Cf. Maurice Agulhon, 1848 ou VApprentissage de la Répu-
blique, Seuil, 1992, p. 29.
mément à leurs propres principes. Le premier congrès de
la Ligue, qui s'ouvre à Londres en juin 1847, décide de
rebaptiser cette dernière « Ligue des Communistes »,
modifie ses statuts pour se transformer en une association
légale de propagande et abandonne son ancienne devise :
« Tous les hommes sont frères » pour le fameux : « Prolé-
taires de tous les pays, unissez-vous » (Marx ayant
signalé qu'il existait beaucoup d'hommes dont il ne tenait
pas à être frère ! 2 ). Néanmoins, c'est seulement au cours
du deuxième congrès de la Ligue, en décembre 1847, que
Marx et Engels parviendront à faire prévaloir leurs orien-
tations. Marx poursuit par ailleurs son travail militant à
Bruxelles, notamment dans le cadre de l'Association
démocratique fondée à Londres par les dirigeants char-
tistes. Il participe alors systématiquement à l'organisation
d'associations légales et s'efforce de diffuser ses concep-
tions dans le monde ouvrier militant au moyen de confé-
rences économiques (dont une partie sera publiée en,
article dans la Nouvelle Gazette rhénane en 1849 sous le,
titre Travail salarié et Capital).
Au milieu de cette activité acharnée, Marx reçoit, en
vue du deuxième congrès de la Ligue des Communistes,
programmé pour l'automne 1847, la commande d'une
« profession de foi », dont deux premiers projets, propo-
sés l'un par Karl Schapper, l'autre par Moses Hess, ont
été rejetés par les sections parisiennes. Engels rédige
alors, sous la forme traditionnelle d'un catéchisme procé-
dant par questions et réponses, les Principes du commu-
nisme. Mais, probablement insatisfait de son texte, il pro-
pose que soit finalement confiée à Marx et à lui la
rédaction d'un manifeste, rompant avec la tradition des
professions de foi politiques et formulant plus clairement
les nouvelles orientations de la Ligue. Le Manifeste du
parti communiste paraîtra à Londres en février 1848,
quelques semaines avant le déclenchement de la révolu-
tion. Dans une circulaire envoyée un an auparavant, en
février 1847, par la Ligue des Justes à ses sections, était
annoncée « une révolution grandiose qui décidera proba-
blement pour un siècle du destin de l'humanité 3 ». Le
Manifeste est l'illustration développée de la thèse d'une
révolution communiste, imminente et inéluctable. En
même temps, la portée de ce texte dépasse largement la
conjoncture de sa commande, en raison de l'écho et de la
diffusion considérables qu'il connaîtra, le plus souvent
longtemps après sa rédaction : les éditions et les traduc-
tions se multiplient dans les années 1880, mais bien
davantage encore après 1917 4 . Texte de loin le plus
célèbre de Marx - et l'on oublie souvent la part prise par
Engels à sa rédaction - , souvent lu comme le bréviaire
des révolutions passées et à venir, il doit être pour cette
raison tout spécialement replacé dans son contexte histo-
rique ainsi que dans le mouvement propre de la recherche
marxienne de cette époque.
Dans Le Manifeste, Marx maintient et développe l'idée
que l'histoire est mue par les contradictions qui se font
jour, au sein de chaque mode de production, entre les
forces productives d'un côté, et les rapports de produc-
tion de l'autre. Il concentre alors son attention sur le
mode de production capitaliste : les contradictions qui lui
sont propres se présentent sous la forme d'intérêts anta-
gonistes conscients d'eux-mêmes, d'une lutte de classes
donc, mais dont la logique n'est pas autonome par rap-
port à l'ensemble d'une histoire à la fois économique,
sociale et politique. En ce sens, les luttes de classes tra-
duisent ou expriment des conflits qui les dépassent et les
déterminent, mais elles seules peuvent en opérer la réso-
lution concrète et présentent la dimension consciente
nécessaire à la poursuite du mouvement historique lui-
même. Marx définit bien un sujet collectif de l'histoire :
ce sujet n'est pas substance, au sens hégélien, mais rap-
port social et rapport de force, au sens de la VI e des
Thèses sur Feuerbach a , le degré de conscience historique
des individus qui le composent étant une condition de son
action.
On peut sans doute discerner une conception détermi-
niste de l'histoire à ce niveau : Marx énonce en effet que
« la bourgeoisie produit avant tout ses propres fossoyeurs.
Sa chute et la victoire du prolétariat sont également iné-
a. La VIe thèse définit l'essence humaine comme « l'ensemble
des rapports sociaux ». Cf. M, p. 3.
luctables 5 ». Mais cette conviction n'a rien à voir avec
l'idée qu'une causalité d'ordre économique induit des
effets sociaux et politiques qui n'en sont que l'expression
passive, située à un autre niveau de la formation écono-
mique et sociale. Plus que jamais, Marx est convaincu du
rôle des représentations conscientes collectives, qui gui-
dent ou entravent l'action des classes porteuses d'avenir,
accomplissent ou retardent des évolutions rendues pos-
sibles ou nécessaires par l'histoire des modes de produc-
tion. La discussion porte donc - et pour Marx lui-même -
sur le degré d'adéquation ou d'autonomie de ces mêmes
représentations par rapport à leur base sociale, sur le jeu
croisé de leur détermination réciproque, qui définit et
redéfinit sans cesse la façon dont base et superstructure
se différencient, s'accordent ou s'opposent. Les représen-
tations, au sens large de ce terme, sont une forme de
manifestation spécifique de la totalité historique et, à ce
titre, un aspect constitutif de celle-ci, non pas une surface
qui rétroagirait plus ou moins durablement sur les profon-
deurs qu'elle recouvre.
Dans le cas précis examiné par Marx, le mode capita-
liste de production, les luttes de classes acquièrent une
tournure caractéristique : elles se simplifient, s'aiguisent
et deviennent plus que jamais conscientes de leurs
enjeux. Comment expliquer une telle évolution? S'il est
demeuré célèbre que « l'histoire jusqu'à nos jours est
l'histoire de luttes de classes 6 », on oublie souvent que
l'originalité du Manifeste réside surtout dans la thèse cor-
rélative du rôle foncièrement et constamment révolution-
naire conféré par Marx à la bourgeoisie, distinguant ainsi
le monde moderne de toutes les époques passées. En
effet, à la différence des classes dominantes antérieures,
la bourgeoisie « n e peut exister sans révolutionner
constamment les instruments de production et donc les
rapports de production, donc l'ensemble des rapports
sociaux 7 ». La série des « donc » ordonne à l'évidence les
étapes d'une chaîne causale. Toute la question est de
savoir si cet ordre est historique ou s'il désigne seulement
le sens propagation d'une cause de la base vers la super-
structure, sans préjuger de son caractère immédiat ou dif-
féré. En d'autres termes : cette phrase décrit-elle une suc-
cession temporelle ou affirme-t-elle une hiérarchie onto-
logique entre les niveaux distincts des causes et des
effets ? La réponse conditionne bien sûr la définition de la
révolution communiste et de ses priorités.
Il semble bien que la question se pose pour Marx lui-
même, tout au long de la période 1848-1852 et qu'elle
n'a pas encore trouvé, loin de là, sa formulation défini-
tive. Mais il ne fait plus de doute que Marx attribue un
rôle irremplaçable à la conscience et aux représentations
en général, en tant qu'elles s'intriquent activement à la
totalité sociale qui leur donne naissance. L'attention
accordée par Le Manifeste aux luttes de classes permet
l'exploration d'une dimension de l'histoire seulement
signalée auparavant et qui travaille, en quelque sorte ver-
ticalement, tout l'édifice économique et social. C'est
pourquoi Marx, quand il analyse le dynamisme constitutif
de la bourgeoisie européenne, ne peut se satisfaire de la
thèse, devenue banale aujourd'hui, d'une révolution sim-
plement industrielle et qui résulte d'une somme d'inno-
vations technologiques a . C'est à tous les niveaux que
l'histoire se trouve bouleversée par le triomphe de cette
classe dominante d'un nouveau genre, qui ne se maintient
qu'en se développant et prépare sa succession en même
temps qu'elle organise son expansion.
La bourgeoisie a joué dans l'histoire un rôle émi-
nemment révolutionnaire.
Partout où elle est parvenue à établir sa domination,
la bourgeoisie a détruit toutes les relations féodales,
patriarcales et idylliques. Tous les liens bigarrés qui
unissaient l'homme féodal à ses supérieurs naturels,
elle les a brisés sans pitié pour ne laisser subsister
d'autre lien, entre l'homme et l'homme, que l'intérêt
tout nu, le « paiement au comptant » sans sentiment.
Elle a noyé les frissons sacrés de l'extase religieuse,
de l'enthousiasme chevaleresque, de la mélancolie
petite-bourgeoise dans les eaux glacées du calcul
égoïste. Elle a dissous la dignité personnelle dans la
a. Cette thèse est notamment celle de l'économiste et socio-
logue Joseph Schumpeter (1883-1950).
valeur d'échange et, aux innombrables libertés
dûment garanties et si chèrement conquises, elle a
substitué Y unique et impitoyable liberté de com-
merce. En un mot, à l'exploitation que masquaient les
illusions religieuses et politiques, elle a substitué une
exploitation ouverte, éhontée, directe, brutale.
La bourgeoisie a dépouillé de leur auréole toutes les
activités considérées jusqu'alors, avec un saint res-
pect, comme vénérables. Le médecin, le juriste, le
prêtre, le poète, l'homme de science, elle en a fait des
salariés à ses gages.
La bourgeoisie a déchiré le voile de sentimentalité
touchante qui recouvrait les rapports familiaux et les a
réduits à de simples rapports d'argent.
La bourgeoisie a révélé comment la démonstration
de force brutale, que la réaction admire tant dans le
Moyen Age, trouvait son complément approprié dans
la paresse la plus crasse. C'est elle qui, la première, a
montré ce dont est capable l'activité humaine. Elle a
créé de tout autres merveilles que les pyramides d'É-
gypte, les aqueducs romains et les cathédrales
gothiques ; elle a mené à bien de tout autres expédi-
tions que les invasions et les croisades8.
La révolution bourgeoise modifie et réaccorde tout à la
fois sous son hégémonie les forces productives, les rap-
ports sociaux et les représentations superstructurelles,
conformément à la tripartition de L'Idéologie allemande.
Si le cadre de l'analyse est bien maintenu, Marx expose
ici de façon inédite la transformation qui s'est opérée du
côté de la sphère idéologique avec l'accession au pouvoir
économique et politique de la classe bourgeoise : les
anciennes représentations n'ont pas été remplacées, elles
ont été dissoutes. En somme, la découverte que recèle ce
texte et la bonne nouvelle qu'il proclame est qu'il ne peut
pas exister d'idéologie bourgeoise : l'intuition, déjà for-
mulée dans L'Idéologie allemande, se trouve étendue sur
le terrain politique. Est-ce à dire que les représentations
n'existent plus? Il serait absurde de le penser si l'on
songe à l'acception large que Marx a conférée à ce
concept.
Les représentations bourgeoises sont purement et sim-
plement fonctionnelles et n'ont par suite ni la même
forme ni le même contenu que les représentations des
classes dominantes antérieures : ce ne sont pas seulement
des illusions, mais des institutions, non pas des enjolive-
ments idéologiques, mais des instruments de domination.
Aucun décalage n'a le temps ni l'occasion de s'introduire
entre des idées, des principes moraux par exemple, et le
réel qui les suscite, dès lors qu'il se modifie à un rythme
trop rapide pour en stabiliser l'usage et en enraciner la
tradition. Il en résulte, paradoxalement, que la réalité peut
tout entière être considérée selon l'ordre de la représenta-
tion : la bourgeoisie « se façonne un monde à sa propre
image 9 ». L'image est ici la chose même, un marché
mondial qui impose ses règles à toutes les civilisations et
ne rencontre partout que le reflet de ses principes et les
preuves de son règne. La visibilité des rapports de pro-
duction résulte finalement de ce devenir accéléré de la
totalité sociale qui, en même temps qu'elle renforce sa
cohésion, rendant ainsi presque transparente sa structure
organique, exerce un effet d'entraînement sur les repré-
sentations et supprime leur autonomie.
Le paradoxe de l'idéologie 10 semble resurgir ici, dans
le heurt qui oppose la thèse de la résorption des représen-
tations et celle de leur fonctionnalité imposée. Mais ces
deux affirmations sont rendues compatibles grâce à la
distinction opérée par Marx entre différents types de
représentations : en mode capitaliste de production, les
croyances, la philosophie, la morale, etc., traditionnelle-
ment plus indépendantes de la base historique et animées
d'un métamorphisme lent, cèdent la place à des représen-
tations d'un autre type, l'État bourgeois, ou encore la pro-
motion sans fard du profit et de l'appétit de domination,
qui « collent » au monde de la production marchande et
en assurent la gestion et la surveillance rapprochées. L'É-
tat n'est plus une universalité illusoire, produit d'un mou-
vement univoque d'abstraction. Il redouble utilement les
rapports de domination en organisant leur reproduction.
On voit nettement ici que le diagnostic politique
conjoncturel, les considérations militantes ainsi que la
recherche d'une logique historique d'ensemble s'entre-
croisent comme autant de préoccupations, dont Marx
cherche avant tout et continûment à construire l'unité
théorique et pratique. De ce point de vue, on peut affir-
mer que Le Manifeste maintient, contre toute apparence,
l'orientation théorique des premiers essais, cette orienta-
tion résidant avant tout dans la volonté de penser une
totalité historique en tous ses aspects articulés, en
construisant peu à peu un système de concepts originaux,
à la fois descriptif et consistant, mais aussi militant et
prospectif. Ce qu'on a nommé l'orientation philoso-
phique de Marx perdure ici, dans la mesure où les thèses
produites ne s'articulent pas en une science déductive de
l'histoire mais maintiennent en tant que choix des options
qui font à la fois office de principes et d'hypothèses, de
paris historiques et de convictions politiques. Le choix
même du terme de « manifeste » exclut tout utopisme et
proclame cette alliance nouvelle de la forme et du fond,
de la théorie et de la pratique, de la critique de la poli-
tique et de celle de la philosophie qu'elle postule et préfi-
gure. Le communisme désigne en effet, avant tout, l'har-
monisation présomptive des multiples dimensions du réel
et la résolution de ses contradictions. Si le développement
de forces productives remet régulièrement et violemment
en question des rapports sociaux devenus trop étroits,
l'antagonisme de classes est la face consciente de cet
antagonisme. La forme politique que prennent une domi-
nation assumée et une exploitation voulue peut seule sus-
citer en face d'elle résistance ouvrière et conviction révo-
lutionnaire, ayant à inventer à leur tour les conditions de
leur effectivité.
La conscience joue bien ici un rôle décisif, même et
surtout si se trouve maintenu son caractère expressif et
donc second à l'égard des contradictions qui structurent
ou défont la base sociale. Marx, on l'a vu, résout le para-
doxe de l'idéologie en décrétant sa dissolution en mode
capitaliste de production : ce qui vaut pour la bourgeoisie
vaut de la même façon pour le prolétariat. Il s'est défait
de toutes ses illusions, rejetées par une organisation
sociale que désormais elles encombrent et, de plus, inca-
pables de tromper la vigilance d'une classe ouvrière
lucide* sur son sort et au fait de son avenir victorieux.
Marx reconduit et précise les raisons qui font du proléta-
riat la dissolution par avance de toutes les classes : « Les
conditions d'existence de la vieille société sont déjà sup-
primées dans les conditions d'existence du prolétariat. Le
prolétaire est sans propriété ; ses relations avec sa femme
et ses enfants n'ont plus rien de commun avec celles de
la famille bourgeoise ; le travail industriel moderne, l'as-
servissement moderne au capital, aussi bien en Angle-
terre qu'en France, en Amérique qu'en Allemagne, ont
dépouillé le prolétaire de tout caractère national. Les lois,
la morale, la religion sont à ses yeux autant de préjugés
bourgeois derrière lesquels se cachent autant d'intérêts
bourgeois n . » L'universel a bien changé de camp : la
bourgeoisie ne saurait rallier les classes dominées à une
vision du monde qui révèle désormais sa domination sans
partage, sans même chercher à l'embellir.
Marx est alors convaincu que la simplification des
conflits de classes offre au regard une épure de ce qui les
cause, rend évident le dénouement et transparents les rap-
ports sociaux, présents et à venir. A la différence des
luttes menées par les classes dominées antérieures, celle
du prolétariat a pour enjeu la réorganisation radicale de la
société humaine : « Le mouvement prolétarien est le
mouvement autonome de l'immense majorité dans l'inté-
rêt de l'immense majorité 12 . » Cet intérêt peut s'énoncer
simplement : « A la place de l'ancienne société bour-
geoise, avec ses classes et ses antagonismes de classes,
surgit une association dans laquelle le libre développe-
ment de chacun est la condition du libre développement
de tous13. » Il est clair que ce programme reprend sans en
changer un mot le projet communiste précédemment for-
mulé par Marx. Et si la majorité ouvrière s'est discrète-
ment substituée à l'unanimité sans faille de la conception
humaniste, c'est seulement en tant que moyen de la
conquête politique, l'épanouissement de l'ensemble des
individus demeurant l'idée directrice de l'action révolu-
tionnaire. Le but est clairement énoncé : « Si le proléta-
riat, dans sa lutte contre la bourgeoisie, se constitue
nécessairement en classe, s'il s'érige par une révolution
en classe dominante et, en tant que classe dominante,
abolit par la violence les anciens rapports de production,
il abolit en même temps que ces rapports de production
les conditions d'existence de l'antagonisme des classes,
il abolit les classes en général et, par là même, sa propre
domination en tant que classe14. »
Mais si le communisme vise la dissolution révolution-
naire de tous les rapports de domination, cette dissolution
passe par un certain nombre d'étapes dont l'échéance est
nécessairement plus rapprochée que la fin qu'elles
visent : la conquête de la démocratie est un préalable, qui
permettra de faire pénétrer progressivement la lumière de
la connaissance et de la maîtrise collectives au sein de
l'édifice social. C'est pourquoi la transparence envisagée
à terme par Marx est elle-même un enjeu de luttes, une
tendance du monde bourgeois qu'il faut accompagner
contre ce qui persiste à lui faire obstacle. Il use d'une
image significative : « Le prolétariat, couche la plus basse
de la société actuelle, ne peut se mettre debout, se redres-
ser, sans faire sauter toute la superstructure des couches
qui constituent la société officielle 15 . » Le géant prolé,-
tarien, devenant lui-même visible, et avant tout à ses
propres yeux, défait une à une les apparences qui embar^
rassent encore le réel et entravent sa transformation : les
résistances idéologiques sont donc plus fortes qu'il n'y
paraît, ces résistances n'étant plus seulement, on l'a vu,
des idées ou des préventions.
Ainsi en va-t-il de la nation : si la lutte d'un prolétariat
contre une bourgeoisie, donnée adopte nécessairement
une dimension nationale, celle-ci n'est en somme que le
cadre d'un combat singulier qui ne s'est pas encore uni-
versalisé : « Dans la mesure où est abolie l'exploitation
de l'homme par l'homme, est abolie également l'exploi-
tation d'une nation par une autre nation16. » Voilà pour-
quoi Marx, en partie à contre-courant de son temps,
annonce la fin des nations, la mondialisation du capita-
lisme et des luttes d'émancipation, sans rien ignorer de
l'essor contemporain des nationalités. Cette conviction
fondamentale ne relève cependant d'aucun pacifisme ni
de la défense d'un droit des peuples à disposer d'eux-
mêmes : elle définit plutôt des priorités stratégiques, au
premier plan desquelles se situent le déclenchement
d'une guerre mondiale et la défaite des nations les plus
conservatrices, la Russie notamment, mais aussi l'Angle-
terre. Dans la Neue Rheinische Zeitung du 15 février
1849, Engels dit clairement que le plus urgent n'est pas
« l'union fraternelle de tous les peuples européens sous
un seul drapeau républicain, mais [...] l'alliance des
peuples révolutionnaires contre les peuples contre-révo-
lutionnaires, [...] une alliance qui se matérialise non sur
le papier mais uniquement sur le champ de bataille17 ».
Au sein des nations les plus avancées, le mouvement de
la lutte suit celui d'une expansion démographique de-la
classe ouvrière, d'une conscience grandissante et surtout
d'une universalisation des motifs, des moyens et des buts
du combat. La prolétarisation est finalement une des
conditions sociales de la propagation politique des idées
communistes. Dans ces conditions, le terme de « parti »
désigne, non pas une ou des organisations existantes,
mais la classe pour-soi, c'est-à-dire la classe ouvrière
telle qu'elle est parvenue à la clairvoyance historique et à
la conscience d'elle-même. Marx, pourtant engagé dans
la structuration politique du mouvement communiste,
maintient encore une acception essentiellement non orga-
nisationnelle du terme « parti », comme il l'écrit en 1860
à son ami Freiligrath : « Je te fais remarquer que, depuis
novembre 1852, date à laquelle la Ligue a été dissoute sur
ma proposition, je n'ai plus jamais appartenu et je n'ap-
partiens à aucune association, secrète ou ouverte et, par
conséquent, il y a huit ans que, dans ce sens totalement
éphémère du terme, le parti a cessé d'exister pour moi
[...]. La Ligue, de même que la Société des Saisons de
Paris, que cent autres sociétés, ne fut qu'un épisode dans
l'histoire du parti qui surgit de toutes parts et tout naturel-
lement, partout, du sol de la société moderne [...]. Par
parti, j'entendais le sens large et historique du terme 18 . »
Il faut se garder de la tentation de plaquer sur une telle
déclaration des débats plus récents : Marx n'est ni un
organisateur ni un spontanéiste et il n'a pas la moindre
idée de ce que seront les partis communistes du
xx e siècle. Il est avant tout soucieux d'une conscience de
classe alimentée par les contradictions mêmes du réel et
non pas enfermée dans les limites étroites des lignes doc-
trinales qui s'affrontent à cette époque. Le risque est
qu'en identifiant parti et classe, du moins parti commu-
niste et classe ouvrière-pour-soi, soit proclamée une unité
organique interdisant toute discussion rationnelle sur les
moyens et les buts du communisme, et rendant par
avance sans objet la construction d'un espace démocra-
tique de débat au sein même du camp révolutionnaire.
La volonté marxienne de supprimer tout pouvoir séparé
vaut pour l'État bourgeois comme pour des organisations
ouvrières menacées de sclérose, et cette suppression est
celle de la politique elle-même si l'on fait du terme le
synonyme d'une telle autonomie, à la fois fallacieuse (la
coupure ne saurait être complète) et réelle (produisant des
effets aussi en tant qu'instance séparée). Si « le pouvoir
politique, au sens propre, est le pouvoir organisé d'une
classe pour l'oppression d'une autre 19 », il est en effet au
mieux un moyen transitoire, qui doit finir par se résorber
dans l'unité de l'association humaine débarrassée de tout
antagonisme qu'il aura permis d'édifier. Il entre à ce titre
dans la catégorie des représentations, qui ont pour destin
de se voir réintégrer sans perte au sein de la base sociale,
réinsérées au titre de médiations fonctionnelles et donè
dissoutes en tant qu'instances trompeusement autonomes.
De cette définition de l'État comme incarnation du pou-
voir politique, dérive l'idée que la révolution communiste
est d'abord « la constitution du prolétariat en classe domi-
nante », un renversement terme à terme de ce rapport de
force politique qui verrouille la dialectique historique. Et
si Marx signale qu'il ne s'agit au fond que de « l a
conquête de la démocratie », il n'hésite pas à ajouter que
« le prolétariat se servira de sa suprématie politique pour
arracher peu à peu à la bourgeoisie tout capital, pour cen-
traliser tous les instruments de la production entre les
mains de l'État, c'est-à-dire du prolétariat organisé en
classe dominante, et pour augmenter au plus vite la masse
des forces de production 20 ». Dans Le Dix-huit Brumaire,
Marx modifiera cette définition en affirmant que le prolé-
tariat doit « briser la machine d'État » et, dans leur Pré-
face à l'édition allemande de 1872, Marx et Engels, redé-
finissant ainsi la notion de « dictature du prolétariat »,
signaleront que l'épisode de la Commune de Paris a
démontré que « la classe ouvrière ne peut pas se contenter
de prendre telle quelle la machine de l'État et de la faire
fonctionner pour son propre compte 21 ». Dans tous les
cas, Marx maintient l'idée que la révolution est par
essence politique, même si seule son « âme sociale » lui
donne vie et sens. Ainsi le paradoxe théorique de la
notion de politique duplique-t-il en fait la contradiction
inhérente à sa réalité pratique : la politique est à la fois
une instance spécifique et le moyen de sa réinsertion
sociale et de sa réappropriation populaire. Par suite, elle
demeure un concept profondément équivoque, auquel
l'histoire du marxisme sera durablement redevable.
Si l'on s'en tient à la dynamique propre de la pensée de
Marx et qui le conduit de texte en texte à préciser ses
conceptions, cette ambiguïté ou, plus exactement, cette
dialectique qui excède continûment les moyens concep-
tuels de son analyse, semble être surtout un problème pris
en charge comme tel et qui, loin d'être une aporie sans
issue est l'un des moteurs de la recherche. Ainsi l'enthou-
siasme affiché est-il aussitôt tempéré par deux ordres de
considérations : d'une part, Marx énumère des étapes, qui
excluent l'instauration immédiate et simple d'une société
sans classe. Et l'affirmation d'une révolution inéluctable
et prochaine se double de remarques qui laissent mesurer
toute la difficulté et l'ampleur de l'entreprise. D'autre
part, Marx dément une fois de plus, si l'on y prend garde,
l'idée d'une évidence croissante, mécaniquement liée aux
contradictions qui se développent au sein du mode de
production capitaliste. En effet, il souligne l'ampleur du
phénomène de la concurrence ouvrière 22, en tant que pro-
cessus économico-social interférant avec la montée de la
conscience politique. Cet élément nouveau, dû aux pro-
grès accomplis par Marx dans son analyse économique et
surtout aux emprunts qu'il fait aux analyses d'Engels sur
la question, tempère sa conviction d'une révolution
imminente. La tendance à l'unité ouvrière se double donc
d'une contre-tendance, qui brouille l'évidence des luttes
de classes et scinde le camp révolutionnaire. Marx
affirme néanmoins que cette contre-tendance est moins
puissante que le courant inverse et décrit une dialectique
conduisant inéluctablement à la victoire annoncée du pro-
létariat : « Cette organisation des prolétaires en classe, et
par suite en parti politique, est à tout moment de nouveau
détruite par la concurrence que se font les ouvriers entre
eux. Mais elle renaît toujours, et toujours plus forte, plus
ferme, plus puissante 23. »
La raison de cet optimisme réside dans l'affirmation
corrélative des « dissensions intestines » de la bourgeoi-
sie, dans la fragilité du statut individuel de ses membres
et, plus curieusement, dans le constat d'un ralliement au
prolétariat de « cette partie des idéologues bourgeois qui
se sont haussés jusqu'à l'intelligence théorique de l'en-
semble du mouvement historique » 24. L'idéologie réap-
paraît donc sous une forme substantive, qui ne désigne
plus une instance, mais une fonction, non pas une classe
mais plutôt ce qu'on nommera plus tard une catégorie
socio-professionnelle. Il n'en demeure pas moins que se
voit reconduite l'affirmation d'une importance des idées
en tant que telles et d'une spécialisation relative de la
catégorie sociale qui les produit. C'est pourquoi le prolé-
tariat n'a pas le privilège exclusif d'une saisie globale du
mode de production. C'est pourquoi aussi il lui arrive de
manquer de cette intelligence historique, qui peut inver-
sement appartenir à une fraction de la classe bourgeoise.
De telles remarques perturbent subtilement mais décisi-
vement ce que peut avoir de schématique, au moins pour
le lecteur d'aujourd'hui, l'affirmation réitérée que « les
idées dominantes d'une époque n'ont jamais été que les
idées de la classe dominante 25 ». L'affirmation de cette
logique globale s'accommode elle aussi de contre-ten-
dances qui en compliquent et en diffèrent, pour le moins,
la réalisation des conséquences nécessaires. Si les repré-
sentations sont et demeurent globalement commandées
par un mode de production et une position de classe à
l'intérieur de ce mode de production, les ratés, les hésita-
tions et les errements de la prise de conscience révolu-
tionnaire deviennent à leur tour des causes, susceptibles
d'infléchir durablement le cours historique. De ce point
de vue, le projet même de rédiger un manifeste cristallise
et maintient la difficulté : dans le cadre d'une société de
plus en plus transparente à elle-même et au fait de ses
choix essentiels, pourquoi redire ce que tout le monde
sait, pourquoi prêcher les convaincus ? Marx et Engels se
donnent pour objectif de faire connaître et de publier les
principes d'un communisme encore menacé de secta-
risme à l'ancienne. Mais la construction et le contenu de
cette œuvre révèlent la volonté première de démontrer et
de convaincre, d'emporter l'adhésion et de motiver l'ac-
tion. Preuve, s'il en était besoin, que des prolétaires peu-
vent être tentés par d'autres doctrines et d'autres engage-
ments, ou que des bourgeois peuvent être gagnés à la
cause ouvrière. Le Manifeste, pour être rigoureux et
conforme à sa notion, se doit d'inclure la théorie de sa
propre nécessité, d'exposer les causes de sa rédaction et
d'avouer que son impact n'est pas certain. Mais c'est là
reconnaître, une fois encore, une relative autonomie à des
représentations qui inscrivent le motif distinct de leur
propre séquence causale à l'intérieur du cours historique
d'ensemble. Et il est frappant que la fin de cette œuvre
n'énumère pas moins de cinq courants socialistes et com-
munistes, en plus de celui que défendent ici Marx et
Engels.
Par voie de conséquence, si les antagonismes de classe
se simplifient, il semble que, dans le même temps et para-
doxalement, les orientations idéologiques se multiplient
et se complexifient. Il apparaît aussi que la lutte idéolo-
gique est partie prenante du combat politique. Comme
précédemment, la thèse n'est pas explicitée. Il est clair,
pourtant, qu'elle continue d'interroger les principes
mêmes de l'analyse de Marx. Le « spectre » qui « hante
l'Europe» 2 6 qui se voit salué dès l'ouverture de cette
œuvre est l'image annonciatrice d'une révolution inéluc-
table, mais il est aussi cette ombre qui persiste au sein du
texte et entre les lignes mêmes qui veulent à toute force
établir cette évidence, l'ombre d'un échec possible, le
trouble persistant et peut-être croissant de représentations
qui brouillent les antagonismes de classes. Mais ces
ambiguïtés maintenues sont aussi des potentialités mul-
tiples de l'analyse, préservées au sein des œuvres répu-
tées les plus univoques, qui protègent Marx de tout
démenti historique radical et logent au cœur même de son
analyse les germes de sa restructuration continue.
Comme si la figure de la révolution était aussi un mode
de progression théorique, l'écho conceptuel prolongé des
secousses du siècle.
2.1848 et la république
De février à juin 1848, la révolution se propage comme
une traînée de poudre en Europe. La crise économique de
1846-1847 joue un rôle crucial : crise agricole, qui fait
d'elle peut-être la dernière des crises économiques d'an-
cien genre, elle est aussi une crise commerciale et indus-
trielle, qui vérifie la théorie des cycles émise par des his-
toriens et des économistes 27. Cette situation économique
conjoncturelle se double de phénomènes d'une autre
nature. La revendication du suffrage universel se répand,
les préoccupations sociales et l'affirmation des droits du
travail se développent. Les aristocraties dynastiques res-
tées ou revenues au pouvoir après le congrès de Vienne se
trouvent d'abord confrontées à une opposition vigou-
reuse, qui rassemble modérés et radicaux, tous partisans
d'une liberté politique accrue et hostiles aux gouverner
ments autoritaires et policiers qui couvrent l'Europe. En
l'espace de quelques semaines, la plupart de ces gouver-
nements sont renversés et remplacés par des républiques.
Aussitôt, les modérés et les radicaux se divisent sur l'am-
pleur et la nature des transformations politiques à mener.
La crainte se propage d'une révolution sociale et une
recomposition s'opère rapidement, qui donne finalement
le jour à l'alliance des libéraux et des conservateurs
contre les démocrates les plus ardents : dès la fin de 1848,
parfois même avant, et jusqu'en 1850, les régimes défaits
sont presque tous restaurés, la révolution matée et le
mouvement ouvrier profondément désorganisé 28.
Le cas français intéresse tout spécialement Marx, en
raison de l'histoire politique propre à la France et du rôle
de premier plan qu'il lui attribue depuis ses toutes pre-
mières œuvres, en raison également de la dimension
sociale qu'y prend aussitôt la révolution. Le 24 février, la
république est proclamée à Paris. Les communistes alle-
mands de Belgique félicitent le gouvernement provisoire
français et des armes sont rassemblées. Expulsé de
Bruxelles en mars 1848 à la suite de cette agitation et en
même temps que d'autres émigrés, Marx se rend aussitôt
à Paris sur l'invitation de l'un des rares républicains
socialisants du gouvernement provisoire, Albert Flocon.
Le 19 mars, la révolution se déclenche à Vienne, le lende-
main à Berlin. Contre l'avis de Marx, qui conseille aux
communistes allemands de rejoindre individuellement
leur pays, se forme en France une légion révolutionnaire
allemande qui sera anéantie sitôt le Rhin franchi. Lui-
même se rend à Cologne en avril et se met en contact
avec la section de la Ligue qui s'y trouve.
Il y engage à nouveau une vive bataille politique contre
le dirigeant Andréas Gottschalk a qui, par ses positions
intransigeantes, et notamment le refus de toute participa-
tion aux élections, interdit toute alliance de l'organisation
ouvrière avec les démocrates modérés et isole un camp
communiste très minoritaire en Rhénanie. Finalement,
devant la faiblesse des forces communistes et pour mener
à bien sa stratégie d'alliances avec les démocrates, Marx
jugera la Ligue elle-même inutile alors qu'existe la liberté
de la presse, et prononcera sa dissolution. La Nouvelle
Gazette rhénane, dont le premier numéro paraît en juin
1848, semble à Marx, qui en est le rédacteur en chef,
l'instrument le plus approprié de la lutte politique en
Allemagne en faveur d'une ligne démocratique radicale
et contre la tentation de ralliement de la bourgeoisie à
l'absolutisme.
L'activité sans relâche de Marx et d'Engels à cette
époque, leur pugnacité extrême à l'égard de tous les diri-
geants du mouvement ouvrier qui s'éloignent de leurs
positions, prouvent tout leur intérêt pour la lutte politique
en tant que telle et l'importance que revêt à leurs yeux la
question stratégique des alliances de classes. Mais cette
lutte passe avant tout par l'activité de journaliste, la diffu-
sion d'informations et d'analyses et par le soutien apporté
jour après jour aux soulèvements en cours, plus que par
l'action au sein des associations constituées et qui présen-
tent un trop faible ancrage social pour mener efficace-
ment le combat et élargir sa base. La Nouvelle Gazette
a. Andréas Gottschalk (1815-1849) est un médecin de
Cologne. Dirigeant de l'Association ouvrière, il consacre sa vie
professionnelle et militante à la cause ouvrière.
rhénane choisit ainsi de préciser et de radicaliser ses
options démocratiques, se mettant vite à dos ses action-
naires et se voyant même frappée d'une mesure de sus-
pension de septembre à octobre 1848. Après la dissolu-
tion de l'Assemblée nationale de Berlin, la revue soutient
à Cologne la tentative de résistance, ce qui vaudra un pro-
cès à ses rédacteurs. De plus en plus déçu par la bour-
geoisie prussienne, Marx durcit le ton et reprend l'acti-
vité politique au sein des associations ouvrières et
démocratiques. Le désaccord croissant avec les démo-
crates allemands est suivi du renforcement de la réaction
en Europe et de l'échec de l'insurrection en Rhénanie. Le
dernier numéro de la Nouvelle Gazette rhénane paraît le
19 mars 1849, imprimé à l'encre rouge. Marx revient à
Paris, tandis qu'Engels se bat au côté des insurgés du
Palatinat.
Peu de temps après son retour à Paris, et surveillé par la
police comme beaucoup d'émigrés allemands, Marx se<
voit assigné à résidence dans le Morbihan et préfère partir'
pour Londres, où il arrive en août 1849 (Engels l'y rejoin-
dra en novembre) et où il participe à l'organisation d'un
comité de secours aidant les réfugiés allemands. Ce nou-
vel exil, que Marx pense bref, est en fait son ultime ins-
tallation et la fin de ses tribulations européennes. A
l'époque, il prédit une crise économique et une explosion
politique majeure pour 1850 a , dont l'épicentre sera cette
fois l'Angleterre. Il fonde la Nouvelle Gazette rhénane-
Revue, toujours publiée en allemand et dont six numéros
paraissent entre mars et mai 1850. Habité par l'espoir de
la renaissance prochaine de la révolution européenne, il
rédige une série d'articles sur la situation française, tout
en reprenant activement ses recherches économiques.
Une partie de ces articles sera rassemblée par Engels en
livre et éditée en 1895 à la demande de la social-démocra-
a. Déjà, le numéro de janvier 1849 de la Nouvelle Gazette
rhénane avait ainsi libellé ses vœux : « soulèvement révolution-
naire de la classe ouvrière française, guerre mondiale - voilà le
programme de l'année 1849 » (Œuvres, Politique /, trad. M.
Rubel, I. Evrard et J. Janover, Gallimard, « Bibliothèque de la
Pléiade», 1994, p. 139).
tie allemande 29 . Ces textes permettent de suivre l'évolu-
tion de Marx, dont l'optimisme se trouve progressive-
ment tempéré par les échecs répétés du mouvement révo-
lutionnaire et qui finit par douter de la maturité politique
de la classe ouvrière française, tout en développant une
analyse de la conjoncture qui lui permet de tester et de
perfectionner ses propres instruments théoriques.
Dans l'ensemble des articles qui composent Les Luttes
de classes en France, Marx procède à une analyse des
classes sociales en présence, distinguant sept classes ou
fractions de classe. L'originalité de la période réside,
entre autres, dans la présence de deux classes dirigeantes,
divisées par des intérêts propres. L'« aristocratie finan-
cière », alliée aux grands propriétaires fonciers, qui ras-
semble banquiers et propriétaires, règne à travers la
monarchie de Juillet et domine la bourgeoisie industrielle,
contrainte de se ranger dans l'opposition politique. A ce
tableau, il faut ajouter une petite bourgeoisie, la paysan-
nerie parcellaire et la classe ouvrière, qui ont en commun
d'être exclues de la vie politique par le suffrage censi-
taire, ce qui est également le cas des « capacités » ou
« représentants idéologiques » 3 0 , comme le dit Marx, eux
aussi dépourvus de droit de vote. Le prolétariat industriel,
inégalement développé et essentiellement parisien, est à
la fois révolutionnaire et républicain, tout destiné à jouer
le premier rôle dans les luttes sociales et politiques qui se
préparent. Le Lumpenproletariat est le sous-prolétariat
que le capitalisme a transformé, via le chômage, en popu-
lation excédentaire, où les classes dirigeantes puisent
leurs hommes de main et recrutent les gardes mobiles.
Le bouleversement de cet édifice politique instable
sera, d'après Marx, provoqué par une crise agricole et la
maladie de la pomme de terre, d'une part, par une crise
industrielle et commerciale qui commence en Angleterre,
d'autre part. Les événements de février 1848 en France
ont pour conséquence immédiate l'alliance des diffé-
rentes classes ou fractions de classe jusque-là écartées du
pouvoir. La sphère politique redevient, au moins provi-
soirement, le lieu d'expression des divers intérêts
sociaux, conformément à la structure profonde de la
société française : « Le gouvernement provisoire qui sur-
git des barricades de Février reflétait nécessairement dans
sa composition les divers partis qui se partageaient la vic-
toire 31 . » Cette remise en accord de l'instance politique
avec sa base historique n'a donc rien à voir avec la
constitution d'une image inerte, simple écho des rapports
de force sociaux : l'étude du cas précis de la France en
1848 permet à Marx de distinguer les multiples fonctions
de la représentation politique, dont on a vu qu'il les affir-
mait sans en avoir encore montré tous les effets.
Ces pages s'attachent ainsi à décrire les luttes de
classes proprement dites, mais aussi les convictions poli-
tiques en présence, les décisions et les initiatives des dif-
férents acteurs, à la fois sur le long terme et dans le feu
de l'action, les projets ou les rêves qui les guident, le
rôle de l'Etat et des institutions qui le composent. Ren-
due à la dialectique historique dense des révolutions et
des restaurations du siècle, la politique devient l'occa-
sion d'un développement sans précédent des intuitions
de Marx. Au-delà du récit événementiel de 1848 32 , c'est'
bien ce développement qui se révèle profondément origi- *
nal et qui prolonge véritablement les questions laissées
pendantes dans Le Manifeste. Une question, en particu-
lier, on l'a vu, appelle sa reprise : comment comprendre
que la simplification des antagonismes de classe se
double d'une multiplication des orientations idéolo-
giques et politiques ?
Il faut souligner que Marx maintient sans équivoque
l'idée d'une lutte des classes expressive des enjeux éco-
nomiques et sociaux de la domination propre à un mode
de production donné. Mais la lutte des classes décide
aussi de la forme politique de cette domination ou, à l'in-
verse, de son renversement. Les articles de la Nouvelle
Gazette rhénane illustrent tous, finalement, la surimposi-
tion de cette dimension politique, qui a sa temporalité
propre et ses enjeux spécifiques, à une logique sous-
jacente plus essentielle et qui finit toujours par faire
valoir sa causalité déterminante. L'analyse des classes
sociales intermédiaires qui s'intercalent entre la classe
ouvrière et la bourgeoisie illustre bien l'effort engagé
pour croiser une étude stratégique (avec qui doit s'allier
momentanément ou durablement le prolétariat ?) et une
étude économique et sociale des enjeux globaux d'un tel
combat (quel doit être le but d'une telle alliance ?).
C'est pourquoi apparaît ici la paysannerie, comme
acteur politique de premier plan, alors qu'elle n'est
qu'une classe de seconde zone, qui n'est pas d'abord
concernée en tant qu'agent par la transformation du mode
de production. Pour la première fois, Marx s'efforce
d'étudier, à travers ses représentations et son imaginaire
politique propres, le rôle joué par une classe à la fois
subalterne et majoritaire. Plutôt attentiste, la paysannerie
se retourne contre la république au moment où le gouver-
nement provisoire, pris à la gorge par des difficultés
financières et refusant de s'aliéner par des mesures fis-
cales la bourgeoisie industrielle .et financière, décrète
l'impôt de 45 centimes (autrement dit une augmentation
de 45 centimes par franc sur les impôts directs) et pro-
voque l'hostilité du monde rural. Aux yeux des paysans,
c'est au profit des ouvriers qu'ils sont taxés : « Dans le
prolétariat de Paris, il vit le dissipateur qui prenait du bon
temps à ses frais 33 . » Engels reconnaîtra plus tard la sous-
estimation par Marx et lui à cette époque des convictions
républicaines au sein du monde rural 34 . L'hostilité de
celui-ci, provoquée par certaines décisions de la nouvelle
république, se double de nostalgie à l'égard de la légende
napoléonienne, et de défiance à l'égard d'une « classe
politique » dépréciée35. Les représentations politiques de
la classe paysanne se révèlent à la fois relativement plas-
tiques et éventuellement décisives, si la conjoncture his-
torique leur en fournit l'occasion : c'est pour des motifs
complexes qu'elle porte Louis Bonaparte au pouvoir à
l'occasion de l'élection présidentielle du 10 décembre
1848.
Les choix et les initiatives politiques sont ainsi des évé-
nements dotés de significations qui dépassent leurs
conséquences directes et imposent parfois durant un
temps leur propre logique. Il n'est guère surprenant, de ce
point de vue, que le langage de la représentation soit par-
ticulièrement développé dans ces articles, Marx parve-
nant enfin à faire de la prise de conscience - ou de son
absence - un aspect constitutif des luttes de classes.
Le 10 décembre 1848 fut le jour de l'insurrection
des paysans. C'est de ce jour seulement que data le
Février des paysans français. Le symbole qui expri-
mait leur entrée dans le mouvement révolutionnaire,
maladroit et rusé, coquin et naïf, lourdaud et sublime,
superstition calculée, mascarade pathétique, anachro-
nisme génial et stupide, espièglerie de l'histoire mon-
diale - hiéroglyphe indéchiffrable pour la nation des
gens civilisés, ce symbole marquait sans équivoque la
physionomie de la classe qui représente la barbarie au
sein de la civilisation. La république s'était annoncée
auprès d'elle par Vhuissier \ elle s'annonça auprès de
la république par Y empereur. Napoléon était le seul
homme représentant jusqu'au bout les intérêts et
l'imagination de la nouvelle classe paysanne que
1789 avait créée. En écrivant son nom sur le frontis-
pice de la république, celle-ci déclarait la guerre à
l'étranger et revendiquait ses intérêts de classe à l'in-
térieur. Napoléon, pour les paysans, ce n'était pas un
homme, mais un programme. C'est avec des drapeaux
et aux sons de la musique qu'ils allèrent aux urnes}
aux cris de : plus d'impôts, à bas les riches, à bas la
république, vive l'empereur! Derrière l'empereur se
cachait la jacquerie. La république qu'ils abattaient de
leurs votes, c'était la république des riches.
Le 10 décembre fut le coup d'Etat des paysans qui
renversaient le gouvernement existant. Et, à partir de
ce jour, où ils avaient enlevé et donné un gouverne-
ment à la France, leurs yeux furent obstinément fixés
sur Paris. Un moment héros actifs du drame révolu-
tionnaire, ils ne pouvaient plus être relégués au rôle
passif et servile de chœur.
Les autres classes contribuèrent à parfaire la vic-
toire électorale des paysans. L'élection de Napoléon,
c'était pour le prolétariat la destitution de Cavaignac,
le renversement de la Constituante, le renvoi des
républicains bourgeois, l'annulation de la victoire de
Juin. Pour la petite bourgeoisie, Napoléon était la
suprématie du débiteur sur le créancier. Pour la majo-
rité de la grande bourgeoisie, l'élection de Napoléon,
c'était la rupture ouverte avec la fraction dont il avait
fallu se servir un instant contre la révolution, mais qui
lui était devenue insupportable dès qu'elle chercha à
faire de sa position d'un moment une position consti-
tutionnelle. Napoléon à la place de Cavaignac, c'était
pour elle la monarchie à la place de la république, le
début de la restauration royaliste, les d'Orléans aux-
quels on faisait des allusions timides, le lys caché
sous la violette. L'armée enfin vota pour Napoléon
contre la garde mobile, contre l'idylle de la paix, pour
la guerre.
C'est ainsi qu'il arriva, comme le disait la Nouvelle
Gazette rhénane, que l'homme le plus simple de
France acquit l'importance la plus complexe. Précisé-
ment parce qu'il n'était rien, il pouvait tout signifier,
sauf lui-même. Cependant, aussi différent que pût être
le sens du nom de Napoléon dans la bouche des diffé-
rentes classes, chacune d'elle écrivit avec ce nom sur
son bulletin : A bas le parti du National, à bas Cavai-
gnac, à bas la Constituante, à bas la république bour-
geoise36.
Pas de politique sans imagination, en somme, mais
l'imagination a ici des conséquences concrètes sans
même que sa réalisation soit nécessairement à l'ordre du
jour. Une même figure, celle de Louis-Napoléon Bona-
parte, cristallise des aspirations qui, s'exprimant en suf-
frages, se transforment dans la réalité d'un président de
la république, qui n'est pas un simple représentant ni le
jouet des volontés politiques diverses et contradictoires
qui l'ont porté au pouvoir. Les représentations politiques
déterminent à leur niveau des choix qui structurent en
retour la vie politique et sociale. Cela est bien sûr particu-
lièrement vrai quand des élections au suffrage universel
laissent une large place à l'expression populaire des
convictions et des engagements et quand les responsables
politiques jouissent d'un pouvoir réel de décision et d'une
marge de manœuvre qui leur est octroyée aussi par les
rivalités en présence.
En ce sens, Marx ne se contente pas d'analyser un dis-
cours ou une imagerie qui déguiserait les enjeux réels : le
rejet de la république bourgeoise pour des motifs divers
et même incompatibles entre eux aboutit à un choix élec-
toral qui prépare son abolition. S'agissant de la question
de la république, on peut affirmer que l'analyse
marxienne en termes de symbole et de langage, d'images
et de formes, ne renvoie aucunement à l'extériorité d'une
représentation coupée de sa base génératrice, mais bien à
une logique et à une fonctionnalité propres du niveau
politique par rapport à l'ensemble de la réalité historique.
Sphère de la représentation, elle est une partie de la tota-
lité sociale, mais aussi cette totalité même, en tant qu'elle
la figure dans son unité.
Marx reprend une fois encore un héritage hégélien : la
forme est un aspect du processus essentiel, non sa figura-
tion abstraite et séparable a . Mais il maintient la thèse
d'un décalage, lui-même fonctionnel, entre forme et
contenu, dont la dialectique ne progresse pas nécessaire-
ment en direction d'une unité plus complète et qui fini-
rait par résorber la représentation au sein de ce qu'elle
représente : la différenciation des formes politiques, leur
multiplication à certaines époques historiques, doit être
rapportée non pas à une logique de l'essence, au sens 1
hégélien, mais aux caractéristiques originales et perma- ^
nentes de la sphère politique, qui se nourrissent en
quelque sorte de leur propre décalage. Plus précisément,
Marx s'efforce de distinguer deux types de représenta-
tions, celles qui jouent un rôle décisif et actif (l'Assem-
blée qui établit la Constitution ou vote des lois), et celles
qui se présentent comme un pouvoir constitué, figé en
institutions établies et répercutant simplement des choix
faits ailleurs et auparavant (et l'on retrouve ici l'État,
a. « On ne peut donc demander comment la forme s'ajoute à
l'essence, car elle n'est que le paraître de cette même essence
dans soi-même, la réflexion propre immanente à elle » (Hegel,
Science de la logique, II, La Doctrine de l'Essence, trad. P.-J.
Labarrière et G. Jarczyk, Aubier, 1976, p. 97-98). On lit plus
bas : « Ce qui apparaît comme activité de la forme est en outre
tout aussi bien le mouvement propre de la matière elle-même »
(ibid., p. 103). A un premier moment, qui met face à face la
forme et l'essence en tant que matière, fait suite dans un second
temps la distinction de la forme et de la matière, dont l'unité
donne naissance à ce que Hegel nomme le contenu, dernier
moment de cette dialectique de la forme, celle-ci devenant
« l'être-posé total faisant retour dans soi » (ibid., p. 108).
chargé du maintien de l'ordre, la notion de politique
ayant cessé de s'y réduire).
Où se situe alors la république, entre pouvoir consti-
tuant et pouvoir constitué, entre force d'innovation et
forme de gestion, entre instrument de compromis instable
et moyen de domination? Elle passe de l'une à l'autre
fonction selon la mission qui lui est confiée par ses parti-
sans, selon le degré d'avancement de son action et surtout
selon la nature et la puissance des luttes de classes en
cours. La république n'est ni une idée ni une forme de
gouvernement, mais plutôt la rencontre de plusieurs pro-
jets et de leur mise en œuvre, par suite l'occasion d'une
lutte entre les partisans de ces diverses déterminations :
monarchie déguisée, république bourgeoise, république
sociale. Parlant de l'opposition entre Louis-Napoléon
Bonaparte et l'Assemblée constituante au sujet du réta-
blissement d'un impôt sur le sel (qui frappe principale-
ment les paysans), Marx écrit : « Ce n'était pas le pouvoir
exécutif face au pouvoir législatif, c'était la république
bourgeoise constituée elle-même face aux instruments de
sa constitution, face aux intrigues ambitieuses, face aux
revendications idéologiques de la fraction bourgeoise
révolutionnaire qui l'avait fondée et qui, tout étonnée,
trouvait maintenant que sa république ressemblait à une
monarchie restaurée et qui voulait maintenir par la vio-
lence la période constituante avec ses conditions, ses illu-
sions, son langage et ses personnes et empêcher la répu-
blique bourgeoise parvenue à maturité d'apparaître dans
la forme achevée et particulière 37 . » Les luttes politiques
portent ainsi tout autant sur l'orientation fondamentale
conférée à la formation économique et sociale, que sur
l'apparence, la manifestation phénoménale d'une telle
orientation et la volonté de déguiser d'autres options der-
rière de simples proclamations.
Les illusions ou les connaissances, mais surtout les
représentations en général sont bien, dans la réalité et non
pas au-dessus ou à côté d'elle, l'instrument politique de
sa transformation. Et la république est de ce point de vue
autant une image, voire un rêve, qu'un ensemble d'insti-
tutions et la gestion d'un rapport de force : c'est pourquoi
il existe plusieurs républiques, qui réalisent chacune à sa
façon la combinaison variable de ces divers paramètres.
Dans une telle notion se concentrent pour Marx toutes les
ambiguïtés et les hésitations, que la définition d'un projet
révolutionnaire communiste a précisément pour but de
lever en décrivant, non pas une forme politique, mais un
mode de production dans son ensemble. L'analyse idéo-
logique (on le constate à travers la reprise de l'adjectif,
qu'on rencontre à quatre reprises dans ce recueil) est à la
fois poursuivie et complexifiée, redéfinie en même temps
que la politique comme une fonction qui structure ou
modifie le réel tout en préservant sa spécificité. Mais loin
d'être synonyme d'autonomie, cette spécificité est préci-
sément ce qui détermine l'efficacité, voire l'instrumenta-
lisation de la politique au service de projets économiques
et sociaux bien définis.
La république est donc exemplaire de ce type de repré-
sentation concrète, dont il est impossible de décrire par
avance la logique générale, précisément parce que son 1
rôle ne se trouve déterminé que dans le cours des événe- •
ments qui lui donnent naissance. La république n'a de ce
point de vue que l'unité d'une forme plastique qui permet
l'expression de divers projets incompatibles. A ce titre,
elle peut être le masque d'une harmonie sociale factice et
dégénère alors au rang d'illusion; mais elle peut aussi
être l'occasion d'une différenciation claire entre ces pro-
jets et le moyen de mettre à nu les antagonismes poli-
tiques et sociaux, et c'est ce que Marx croit encore à cette
époque : « La république de Février fit apparaître la
domination bourgeoise dans toute sa netteté, en abattant
la couronne derrière laquelle se dissimulait le capital 38 . »
La république est bien une représentation, précisément au
sens où elle n'est pas une ornementation inutile.
La république devient ainsi, selon une métaphore fré-
quente à cette époque sous la plume de Marx, un théâtre
qui permet à tous les acteurs d'inventer leur rôle et de
prendre l'initiative : « Avec la proclamation de la répu-
blique sur la base du suffrage universel s'effaçait jus-
qu'au souvenir des objectifs et des mobiles étroits qui
avaient jeté la bourgeoisie dans la révolution de Février.
Au lieu de quelques fractions seulement de la bourgeoi-
sie, c'était toutes les classes de la société française qui se
trouvaient soudain projetées dans l'orbite du pouvoir
politique, contraintes de quitter les loges, le parterre et la
galerie pour jouer en personne sur la scène révolution-
naire 39 . » Le théâtre n'est pas le monde de l'illusion,
conformément au sens que prend la métaphore à l'époque
classique, mais la sphère de manifestation et de structura-
tion des luttes de classes. C'est sur la scène politique que
les protagonistes conduisent la tragédie historique à son
dénouement ultime. Il est frappant, à cet égard, de consta-
ter le changement de point de vue de Marx au cours de
cette série d'articles : d'abord confiant dans la lucidité de
la classe ouvrière française et dans sa capacité à faire
triompher sa propre conception de la république sociale,
passé le moment de son alliance avec la bourgeoisie, il
constate que le terme de république conserve aux yeux des
ouvriers parisiens les caractéristiques d'un «mirage 4 0 ».
Elle n'est pas pour eux une représentation à déterminer
par l'action politique poursuivie, mais une image trom-
peuse et une proclamation vide, qui fait de la classe
ouvrière la dupe de la bourgeoisie.
La république devient une illusion dans la mesure où
elle n'est pas perçue par ses partisans comme une forme
fonctionnelle, comme le moyen et la première étape
d'une transformation sociale radicale, mais comme un
but en soi, un type de gouvernement qui est l'accomplis-
sement de la politique. Marx modifie nécessairement, par
là même, sa perception de la classe ouvrière et notam-
ment de la classe ouvrière française : celle-ci est per-
méable à des représentations magistralement manipulées
par la bourgeoisie, voire par les orléanistes, parce qu'elle
est finalement la seule classe à n'avoir pas perçu toute
l'ambiguïté et la complexité de la notion de république.
Tout le texte de Marx insiste sur la facilité avec laquelle
les ouvriers se vouent aux représentations et ont en com-
mun avec la paysannerie de préférer les symboles aux
acquis effectifs. La commission du Luxembourg, compo-
sée des socialistes qui appartiennent au gouvernement
provisoire, ne parviendra pas même à faire inscrire le
droit au travail dans la Constitution. Ce « ministère des
vains désirs 41 », comme le baptise durement Marx, tombe
pour lui dans l'abstraction des idées pures et est passible
d'une critique similaire à celle qui frappait l'idéologie
allemande : « C'est avec leur tête qu'ils devaient renver-
ser les piliers de la société bourgeoise. Tandis que le
Luxembourg cherchait la pierre philosophale, on frappait
à l'Hôtel de Ville la monnaie ayant cours 42 . »
Cet abandon du terrain politique a pour cause para-
doxale la croyance en son autonomie : la république ainsi
sacralisée n'en demeure pas moins un cadre disponible
pour les intérêts de classes les plus divers. Elle est alors
d'autant mieux défendue par les classes dominantes
qu'elle devient aussi un instrument idéologique, capable
de rallier la classe ouvrière en lui faisant oublier ses inté-
rêts propres. La sphère politique tout entière demeure
ainsi le lieu de l'équivoque, dans la mesure où elle ne
saurait déterminer par elle-même les significations qui se
structurent en son sein. C'est pourquoi, paradoxalement,
la république se révèle finalement la forme de gouverne-
ment la plus adaptée aux desseins des deux fractions
dominantes du moment, qui peuvent pactiser entre elles
sans renoncer à leurs intérêts propres, mais obtenir en
même temps une large adhésion populaire. « Ainsi la
république constitutionnelle, sortie des mains des républi-
cains bourgeois en tant que formule idéologique creuse,
devient dans les mains des royalistes coalisés une forme
vivante et riche de contenu 43. »
La remarque est essentielle : loin d'une définition
étroite de l'idéologie comme abstraction figée et coupée
du réel, Marx montre le passage toujours possible d'une
représentation sclérosée à une forme dynamique, dont le
contenu définit la portée concrète et l'efficacité, dans son
ordre propre. Loin de réduire la république à une illusion,
il en propose une théorie particulièrement complexe, qui
fait droit à la fois à l'idée républicaine et à ses institu-
tions, à l'idéal et à ses concrétisations les plus diverses.
C'est ainsi que la république chère aux insurgés de
Février peut devenir peu après un organe du maintien de
l'ordre, une force de répression retournée contre ses pre-
miers partisans et qui donnera lieu aux massacres de juin
1848, alors que les ouvriers parisiens s'insurgent à nou-
veau, en prenant occasion de la suppression des ateliers
nationaux. Cet épisode donne un contenu social à l'af-
frontement politique, même si les ateliers nationaux tels
qu'ils sont organisés relèvent surtout de la conception tra-
ditionnelle de la charité publique 44 .
Cette analyse permet à Marx une précision accrue dans
l'étude historique, une attention aux événements propre-
ment politiques et le renoncement à tout schématisme
linéaire qui donnerait à penser que l'histoire est prévisible
et jouée d'avance : c'est à partir de cette époque, et sur-
tout à la suite de ces articles qu'il renonce à la conviction
que le prolétariat est révolutionnaire par définition et
clairvoyant par essence, même si, à long terme, la taupe
révolutionnaire continue de progresser irrésistiblement a .
L'analyse de la république est ainsi la première esquisse
d'une idéologie des dominés b . Marx ne tardera pas non
plus à abandonner l'idée que le capitalisme est de façon
imminente confronté à des crises dont il ne pourra pas se
relever. L'addition de ces deux réserves relance, une fois
encore, la recherche théorique, et lui confère une sou-
plesse sans renoncement aucun à sa part critique.
De ce point de vue, on peut considérer que ce qu'on a
nommé le paradoxe de l'idéologie est cette fois véritable-
ment en voie de résolution : la montée des antagonismes
sociaux, la visibilité croissante de la structure et du fonc-
tionnement mêmes du capitalisme cessent d'être incom-
patibles avec un brouillage des enjeux et une multiplica-
tion des options politiques. A la causalité fondamentale
des forces économiques et sociales s'ajoute, parfois en
s'y additionnant et parfois en la perturbant, la logique
propre des représentations politiques et idéologiques qui
pourtant n'en sont jamais coupées. Le camp communiste
et socialiste lui-même ne saurait être prémuni contre ce
risque de fixation des représentations, inhérent à la tota-
lité sociale en ses articulations complexes : ainsi s'ex-
a. « Bien creusé, vieille taupe ! » est l'expression empruntée
au Hamlet de Shakespeare par Le Dix-huit Brumaire (p. 186).
b. En 1850, au cours du Comité central de la Ligue des Com-
munistes à Londres, Marx déclarera avec une certaine fierté :
«j'ai toujours bravé l'opinion momentanée du prolétariat»
0Œuvres, Politique /, p. 1085).
plique le succès persistant du socialisme doctrinaire « qui
se borne au fond à idéaliser la société, en reproduit une
image sans aucune ombre 4 5 ». L'illusion réside dans la
méconnaissance du processus nécessaire de sa formation :
si Marx retrouve ici un ancien lieu commun de la philo-
sophie, sous-jacent à toute critique des idées reçues, cette
redécouverte est d'autant moins apparente qu'elle n'est
pas formulée comme telle et que le but déclaré de ces
textes est une analyse de la conjoncture. Sans doute leur
lecture ultérieure sera-t-elle largement déterminée par le
statut que Marx et Engels, trop modestement, confèrent à
leurs analyses, demeurant seulement allusifs quant aux
reconstructions conceptuelles majeures qu'ils engagent
néanmoins.
3. La ligne descendante de la révolution
Poursuivant l'étude du cas français, Marx rédige cettç
fois un livre conçu comme tel, Le Dix-huit Brumaire de
Louis Bonaparte. L'analyse reprend l'axe des Luttes de
classes en France, tant du point de vue des instruments
de l'analyse que du point de vue du désenchantement
politique qui le conduit à différer une nouvelle fois l'ex-
plosion révolutionnaire tant espérée. Ce nouveau travail
est le résultat d'une commande passée depuis les États-
Unis par l'éditeur Weydemeyer. Depuis août 1849, Marx
se trouve à Londres où Engels est venu le rejoindre. Dans
le même temps, la Ligue des Communistes se reconstitue
à Londres et les polémiques reprennent. Cette fois, Marx
livre bataille contre Willich a , convaincu d'une révolution
prochaine et défendant une conception blanquiste de l'in-
surrection et du coup de force qui semble à Marx de plus
en plus dangereuse et illusoire. Mais les critiques de
Marx et d'Engels ne font pas cette fois l'unanimité parmi
a. August Willich (1810-1878) est un officier prussien, exclu
de l'armée à cause de ses convictions socialistes et devenu diri-
geant, aux côtés de Karl Schapper, de la Ligue des Commu-
nistes de Cologne.
les membres de la Ligue et leur valent un relatif isole-
ment. Marx en profite pour reprendre, au British
Muséum, ses lectures économiques, s'occupe de la Nou-
velle Gazette rhénane-Revue qui paraît jusqu'en 1850 et
collabore, ainsi qu'Engels, au New York Daily Tribune,
journal fouriériste de fort tirage.
Marx prolonge ainsi son étude de la situation française,
dans un contexte modifié (la contre-révolution est partout
victorieuse), qui le conduit à traiter de nouvelles ques-
tions : pourquoi la révolution a-t-elle échoué ? Quand
peut-on envisager sa reprise? Comment articuler les
cycles économiques et l'analyse des crises du capitalisme
à l'échéance révolutionnaire? Marx se préoccupe de
mieux lier les divers aspects de son analyse, en faisant
une nouvelle fois porter sur la question politique les
enjeux nouveaux qu'il définit. Il écrit ainsi dans Le Dix-
huit Brumaire : « Sur les différentes formes de propriété,
sur les conditions d'existence sociale, s'élève toute une
superstructure d'impressions, d'illusions, de façons de
penser et de conceptions de la vie différentes et formées
de façon distincte. La classe tout entière les crée et les
forme sur la base de ces conditions matérielles et des rap-
ports sociaux correspondants 46 . » Ces lignes sonnent
comme un rappel des principes d'analyse déjà énoncés
dans UIdéologie allemande : l'idée d'une base détermi-
nante est en effet maintenue et ne sera plus abandonnée.
Il faut cependant noter qu'à la tripartition de L'Idéologie
allemande est substituée une bipartition qui dénote une
réorganisation importante de l'analyse : les rapports
sociaux sont désormais rangés dans la base. Les représen-
tations individuelles et collectives, par exemple l'hostilité
durable, dont il est ici question, entre les deux fractions
monarchistes, légitimiste et orléaniste, s'expliquent par
les rivalités sociales autant que par les luttes d'intérêt, par
des convictions politiques qui renvoient immédiatement
à des conflits entre classes ou entre fractions de classes,
plutôt qu'à la logique générale, trop générale précisé-
ment, du mode de production.
Cette apparente simplification du cadre explicatif per-
met en réalité une souplesse accrue de l'analyse, apte à
prendre en considération plusieurs aspects déterminants
du réel, qui présentent la même efficacité causale et
échappent à toute hiérarchisation trop rigide de niveaux
superposés. En ce sens, Marx propose moins une théorie
des instances, ce que donne à entendre la métaphore spa-
tiale d'une superposition d'étages, qu'une étude de la
causalité historique à la fois dans son unité et ses diffé-
renciations, voire ses contradictions internes, dans ses
causes mais aussi du point de vue de ses effets en retour.
Une nouvelle conception de la classe ouvrière s'affirme
encore davantage : elle est moins l'incarnation de l'huma-
nité bafouée que partie prenante des rapports sociaux
capitalistes, ce qui explique qu'elle en reproduise au
moins partiellement la logique. Et deux affirmations de
Marx semblent pouvoir être rapprochées à cet égard.
D'une part, il constate désormais que les périodes de
prospérité économique sont incompatibles avec le déclen-
chement d'une révolution : « Nous pouvons être sûrs que
la rage des princes et la fureur des peuples sont également
apaisées par le souffle de la prospérité 47 », ce qui diffère
d'autant la double perspective de guerre mondiale et dé
révolution. Et Marx ajoute que dans une situation de
répression contre-révolutionnaire, la classe ouvrière
«renonce à transformer le vieux monde à l'aide des
grands moyens qui lui sont propres, mais cherche, tout au
contraire, à réaliser son affranchissement, pour ainsi dire,
derrière le dos de la société, de façon privée 4 8 ». On
conçoit alors que la combinaison de ces deux tendances
conduise à une paralysie idéologique et politique du camp
révolutionnaire, qui ne parvient plus à identifier sa pers-
pective propre ni les moyens de sa conquête. Plus encore,
la multiplication des conspirateurs professionnels lui
paraît faire désastreusement écho à la division du travail,
tout en retrouvant les formes archaïques de l'organisation
secrète et des recettes occultes : « Alchimistes de la révo-
lution, ils ont en partage avec les alchimistes d'antan la
confusion des idées et l'esprit borné plein d'idées fixes.
Ils se précipitent sur des inventions censées accomplir des
prodiges révolutionnaires : bombes incendiaires, machines
infernales aux effets magiques, émeutes qui, espèrent-ils,
seront d'autant plus miraculeuses et surprenantes qu'elles
auront moins de fondement rationnel 49 . »
Sur le fond d'une telle critique des superstitions révolu-
tionnaires, Marx poursuit son étude de la forme républi-
caine : passant du stade de la république sociale à la répu-
blique bourgeoise, elle s'est désormais métamorphosée
en république constitutionnelle. Ce dernier stade est en
vérité le terme d'un processus de décomposition : vidée
de son contenu, devenue un instrument aux mains du
parti de l'ordre, qui sait la menace persistante qu'elle pré-
sente, elle collabore ainsi à sa propre disparition. Le para-
doxe d'une sphère politique qui se paralyse, voire se sup-
prime elle-même n'est compréhensible que si la république
n'est pas le tout du moment historique, mais un aspect
seulement de son évolution. La politique peut alors fort
bien dégénérer au rang d'écorce sans contenu, de dégui-
sement et de parodie, de représentation sans autre effecti-
vité que de maintenir l'apparence d'un débat démo-
cratique ou d'une avancée historique : « Passions sans
vérités, vérités sans passion ; héros sans héroïsme, his-
toire sans événements ; développement dont la seule force
motrice semble être le calendrier, fatigant par la répétition
constante des mêmes tensions et des mêmes détentes ;
antagonismes qui ne semblent s'aiguiser périodiquement
d'eux-mêmes que pour pouvoir s'émousser et s'écrouler
sans se résoudre 50 . » Cette alternance sans dénouement
masque, derrière le temps court de la vie politique, une
dialectique historique de fond qui s'en trouve retardée.
Au diagnostic passé d'une révolution qui avance et dont
« les conséquences de ses propres actes [...] la poussent
plus loin 5 1 », succède la description du «mouvement
rétrograde » et de la « ligne descendante » 52 d'une défaite
populaire qui accélère elle-même le mouvement de sa
propre chute.
Marx distingue alors deux aspects de cette décomposi-
tion. D'une part, la formation d'une instance politique
spécialisée interdit l'affrontement entre classes et devient
l'appareil de gestion de la domination de l'une d'entre
elles. D'autre part, la décomposition de la république
bourgeoise pose de nouveau la question de la place poli-
tique laissée à l'initiative populaire et à la visée révolu-
tionnaire. L'étude de la « machine gouvernementale 53 »
donne ainsi lieu à des pages qui comptent parmi les plus
originales de cette œuvre. Marx y décrit une sphère éta-
tique séparée des enjeux de transformation sociale qui
sont classiquement les siens : le constitué se sépare du
constituant, et la représentation domine et trahit ce qu'elle
représente. S'il reprend, en somme, l'idée que l'État peut
n'être qu'un comité de gestion des affaires bourgeoises,
c'est en vertu d'une analyse complexifiée des fonctions
de la politique en général, mais qui ne dément pas les
conclusions déjà formulées en 1843 dans la Critique du
droit politique hégélien. La formation d'une machine
administrative puissante réalise l'une des virtualités seu-
lement de la vie politique et fraye une voie parmi d'autres
de l'évolution des luttes de classes. L'État n'a plus désor-
mais le tort d'être une mauvaise abstraction et une idéali-
sation trompeuse : c'est un instrument perfectionné et qui
s'oppose durablement aux virtualités politiques qu'il a
permis de vaincre.
L'analyse marxienne est ici d'une grande complexité :
la politique peut être pensée alternativement comme cap-
tation abstraite des luttes sociales ou comme leur forme
de manifestation et de réalisation, maintenue comme
notion descriptive ou redéfinie comme concept critique.
Si l'on se situe au premier niveau, l'État est alors un arte-
fact antipolitique, en ce qu'il se retourne contre le proces-
sus politique même qui lui a donné naissance : la volonté
populaire. Mais si l'on adopte le second angle de vue,
l'État se confond avec la politique. La difficulté porte sur
la question de la participation politique et de ses enjeux,
car le régime parlementaire offre de manière permanente
aux classes dominées la possibilité de faire valoir leurs
intérêts, en même temps que l'illusion électorale peut
paralyser leur initiative. Dans les conditions du moment,
c'est la menace populaire qui prévaut et « la bourgeoisie
reconnaît que son propre intérêt lui commande de se
soustraire au danger de gouverner elle-même [...]; que,
pour conserver intacte sa puissance sociale, il lui faut bri-
ser sa puissance politique 5 4 ». Le ralliement de la bour-
geoisie à des formes politiques autoritaires n'est donc pas
un anachronisme, mais une solution conforme à ses inté-
rêts et à l'état des luttes de classes. C'est en ce sens qu'il
faut comprendre les formules dépréciatives de Marx
concernant le mode politique de la domination bour-
geoise établie : pour lui, le coup d'Etat puis le rétablisse-
ment de l'Empire prouvent que la république bourgeoise
n'est que « la forme de transformation politique de la
société bourgeoise et non pas sa forme de conserva-
tion 55 ». Marx pense alors que la démocratie et le suffrage
universel peuvent être les instruments de la conquête pro-
chaine du pouvoir par une classe ouvrière en passe de
devenir majoritaire.
L'État, perdant ainsi son sens politique, continue de
gérer une domination établie et remplit une fonction éco-
nomique : il contrôle, réprime, mais emploie aussi
comme fonctionnaires un surplus d'actifs. Sa relative
autonomie, ou plutôt sa capacité à soustraire ses décisions
au débat public et aux choix électoraux, explique la trans-
formation d'une instance politique en organe d'exécution
et de maintien de l'ordre. Marx considère comme un
indice significatif le déplacement du législatif vers l'exé-
cutif, du constituant politique vers la gestion administra-
tive établie : la personnalisation du pouvoir va de pair
avec sa dépolitisation radicale. Marx retrouve ainsi, de
façon surprenante au premier abord, les critiques d'un
théoricien politique comme Tocqueville, convaincu pour
d'autres raisons de l'importance d'une vie politique digne
de ce nom, grand pourfendeur du « despotisme admi-
nistratif 56 » qui lui semble menacer les démocraties
modernes. « L'État enserre, contrôle, réglemente, sur-
veille et tient en tutelle la société civile, de ses manifesta-
tions d'existence les plus vastes à ses mouvements les
plus infimes, de ses modes d'existence les plus généraux
à la vie privée des individus, où ce corps parasite, grâce à
la centralisation la plus extraordinaire, acquiert une omni-
présence, une omniscience, une capacité de mouvement
accéléré et un ressort qui n'ont de comparable que l'état
de dépendance absolue, la difformité incohérente du
corps social a . »
a. 18B, p. 121. Tocqueville écrit pour sa part en 1840 : « Au-
dessus [des citoyens] s'élève un pouvoir immense et tutélaire, qui
se charge seul d'assurer leur jouissance et de veiller sur leur sort. D
est absolu, détaillé, régulier, prévoyant et doux » {op. cit., p. 385).
L'ensemble de la vie politique française sombre dans la
répétition et la parodie sous la conduite de Napoléon III,
faux homme providentiel capable de tromper toutes les
classes sur sa vraie nature et ses objectifs et qui n'est
jamais plus puissant que lorsqu'il ne croit pas lui-même à
son personnage : c'est seulement « quand il prend lui-
même son rôle impérial au sérieux et s'imagine, parce
qu'il arbore le masque napoléonien, représenter le véri-
table Napoléon, qu'il devient lui-même la victime de sa
propre conception du monde, le grave polichinelle, qui ne
prend plus l'histoire pour une comédie mais sa comédie
pour l'histoire 57 ». La métaphore du théâtre réapparaît,
affectée cette fois du signe négatif classique, faisant du
décor fabriqué à dessein une scène franchement coupée
du réel et qui ne lui renvoie qu'une représentation fabri-
quée de lui-même : Bonaparte « vieux roué retors, [...]
considère la vie des peuples, leurs grands actes officiels,
comme une mascarade où les grands costumes, les grands
mots, les grandes poses, ne servent qu'à masquer les
canailleries les plus mesquines 5 8 ». Au passage, c'est
bien l'articulation entre convictions individuelles et
croyances collectives qu'examine Marx 59 .
Au total, les spectres ne sont plus annonciateurs mais
commémoratifs, et à ce titre paralysants comme un mau-
vais rêve dont on ne parviendrait pas à se débarrasser :
«La tradition de toutes les générations mortes pèse
comme un cauchemar sur le cerveau des vivants 60 . » Et
Marx insiste sur le fait que les mêmes représentations et
les mêmes réminiscences historiques peuvent servir ou
bien à donner forme aux transformations présentes, ou
bien à en déguiser l'insignifiance derrière des références
glorieuses. Et Marx compare en les opposant la révolution
de 1789 et celle de 1848. Si 1848 se contente d'évoquer le
fantôme de 1789, la Révolution française avait logé dans
un imaginaire héroïque emprunté à la Rome antique l'ex-
pression de son combat : « La résurrection des morts, dans
ces révolutions, servit par conséquent à magnifier les nou-
velles luttes, non à parodier les anciennes, à exagérer dans
l'imagination la tâche à accomplir, non à fuir sa solution
dans la réalité, à retrouver l'esprit de la révolution et non à
faire revenir son spectre61. » La référence au passé n'em-
pêche pas l'invention, elle en est même parfois la condi-
tion, mais elle peut aussi dégénérer en imagerie.
La révolution sociale du xix e siècle ne peut pas tirer
sa poésie du passé, mais seulement de l'avenir. Elle
ne peut pas commencer sa propre tâche avant de
s'être débarrassée de toute superstition à l'égard du
passé. Les révolutions antérieures avaient besoin de
réminiscences historiques pour se dissimuler à elles-
mêmes leur propre contenu. La révolution du
xix e siècle doit laisser les morts enterrer leurs morts
pour réaliser son propre objet. Autrefois, la phraséolo-
gie dépassait le contenu, maintenant c'est le contenu
qui dépasse la phraséologie.
La révolution de février fut un coup de main, une
attaque surprise contre l'ancienne société et le peuple
considéra ce coup de main inopiné comme un événe-
ment historique ouvrant une nouvelle époque. Le
2 décembre, la révolution de février est escamotée par
le tour de passe-passe d'un tricheur, et ce qui semble
avoir été renversé, ce n'est plus la monarchie, ce sont
les concessions libérales qui lui avaient été arrachées
au prix de luttes séculaires. Au lieu que ce soit là la
société elle-même qui conquiert un nouveau contenu,
c'est seulement l'État qui paraît revenir à sa forme la
plus ancienne, à la domination, d'une impudente sim-
plicité, du sabre et du goupillon. C'est ainsi qu'au
coup de main de février 1848 répond le coup de tête
de décembre 1851. Aussi vite perdu que gagné. Mal-
gré tout, la période intermédiaire ne s'est pas écoulée
en vain. Au cours des années 1848 à 1851, la société
française, par une méthode accélérée, parce que révo-
lutionnaire, a rattrapé les études et les expériences
qui, si les événements s'étaient déroulés de façon
régulière, pour ainsi dire académique, auraient dû pré-
céder la révolution de février pour qu'elle fût autre
chose qu'un simple ébranlement superficiel. La
société semble être actuellement retournée en deçà de
son point de départ ; à la vérité, elle doit commencer
par créer son point de départ révolutionnaire, c'est-à-
dire la situation, les rapports, les conditions qui, seuls,
permettent sérieusement une révolution moderne.
Les révolutions bourgeoises, comme celles du
xvm e siècle, se précipitent rapidement de succès en
succès, leurs effets dramatiques se surpassent, les
hommes et les choses semblent être pris dans des feux
de Bengale, l'extase est l'état d'esprit quotidien, mais
ces révolutions sont de courte durée. Rapidement,
elles atteignent leur point culminant, et un long
malaise s'empare de la société avant qu'elle ait appris
à s'approprier d'une façon sereine les résultats de sa
période orageuse. Par contre, les révolutions proléta-
riennes, comme celles du XIX E siècle, se critiquent
elles-mêmes constamment, interrompent à chaque
instant leur propre cours, reviennent sur ce qui semble
être déjà accompli pour le recommencer à nouveau,
raillent impitoyablement les hésitations, les faiblesses
et les misères de leurs premières tentatives, paraissent
n'abattre leur adversaire que pour lui permettre de
puiser dans la terre de nouvelles forces et de se
redresser encore plus formidable face à elles, reculent
constamment à nouveau devant l'énormité indétermi- 1
née de leurs propres objectifs, jusqu'à ce que soit ^
créée la situation qui rende impossible tout retour en
arrière, et que les circonstances elles-mêmes crient :
Hic Rhodus, hic salta !
C'est ici qu'est la rose, c'est ici qu'il faut danser62 !
On le voit dans ces lignes, c'est en fait Marx lui-même
qui renonce enfin au modèle révolutionnaire hérité de
1789. Réaffirmant la nature inédite, de par son ampleur
et le caractère humain de l'émancipation visée, des révo-
lutions modernes, il leur attribue le besoin de représenta-
tions nouvelles et adéquates à leur nouveauté. Ces repré-
sentations, conformément à ce qui a été dit depuis 1848,
sont précisément la mise en accord d'une forme politique
et d'un contenu économique et social. Pas des images
donc, ni des modèles, mais l'invention d'une conscience
de soi, qui n'est pas seulement une conscience de classe,
mais plutôt la connaissance du but ultime et global du
processus révolutionnaire. Marx réaffirme l'unité idéale
de la théorie et de la pratique qui donne corps à cette
représentation d'un nouveau genre : les révolutions « qui
se critiquent elles-mêmes constamment » sont forcément
permanentes, dans la mesure où elles ne s'arrêtent pas
avant d'avoir atteint leur but et ne se laissent pas détour-
ner de celui-ci par des mirages, des faux-semblants ou
des conquêtes partielles.
L'optimisme de Marx reste considérable, mais il faut
surtout insister sur deux aspects de cette analyse. D'abord
cette redéfinition inédite de la révolution, qui entraîne à
sa suite une fois encore celle de l'action politique;
ensuite l'affirmation que le processus révolutionnaire est
bien décidé par les mutations de la formation économique
et sociale, mais qu'il est guidé par la conscience qu'il
prend de lui-même. C'est en ce sens que le cours « acadé-
mique » des choses n'est que l'épure idéale d'événements,
qui en perturbent toujours au moins partiellement le des-
sin logique. La définition de la révolution permanente
s'oppose nettement à la conception blanquiste : la révolu-
tion n'est ni une prise de pouvoir ni un idéal à réaliser,
mais un mouvement ou un processus continu, conformé-
ment à la définition du communisme déjà proposée dans
L'Idéologie allemande. Il reste toutefois, après l'échec de
1848, à concevoir précisément son déclenchement et son
déroulement. C'est pourquoi Marx ne renonce jamais à
mener l'analyse historique depuis la base et s'efforce de
nouveau de fondre dans une même théorie l'étude poli-
tique de la période et son examen économique et social.
La crise économique des années 1846-1847 prend place
au sein des phases cycliques de dépression qui caractéri-
sent le mode de production capitaliste au moment de son
expansion générale. Dans les Principes du communisme,
Engels décrit l'apparition «tous les cinq ou sept ans
[d']une crise qui chaque fois était accompagnée de la
misère la plus noire chez les ouvriers, d'une agitation
révolutionnaire générale, et [qui] mettait en danger
l'ordre existant dans son ensemble 6 3 ». Cette thèse, déjà
formulée dans Esquisse d'une critique de l'économie
politique 64 , est de grande conséquence théorique sur la
pensée de Marx. S'il n'affirme pas, dans Le Manifeste, la
corrélation mécanique entre crise économique et agitation
politique, il définit une dialectique historique qui conduit
les forces productives à sans cesse buter sur les limites
des rapports de production qui les enserrent. Le phéno-
mène décrit est celui d'une surproduction périodique qui
conduit à la fois à la destruction des forces productives
excédentaires et à la création de nouveaux marchés, créa-
tion qui diffère simplement le retour de la même contra-
diction, amplifiée et toujours moins maîtrisable. «La
société se trouve subitement ramenée à un état de barba-
rie momentanée; on dirait qu'une famine, qu'une guerre
d'extermination généralisée lui ont coupé tout moyen de
subsistance; l'industrie, le commerce sont anéantis. Et
pourquoi ? Parce que la société a trop de civilisation, trop
de moyens de subsistance, trop d'industrie, trop de com-
merce [...]. Comment la bourgeoisie surmonte-t-elle ces
crises? D'un côté, en imposant la destruction d'une
masse de forces productives ; de l'autre, en conquérant de
nouveaux marchés. Comment, par conséquent ? En pré-
parant des crises plus générales et plus puissantes et en
réduisant les moyens de les prévenir 65. »
Une fois encore, Marx semble soucieux de répondre à
Hegel et de n'aborder que par son intermédiaire les thèses
de l'économie politique anglaise. En effet, au cours de
son analyse de la pauvreté au sein de la société civile,
Hegel avait repris l'argument libéral qui veut que l'aide
qui pourrait être apportée aux pauvres par l'État, en
échange de leur travail imposé, amplifierait la surproduc-
tion et par suite la pauvreté. Quant à la charité, elle
offense le sentiment de dignité de la personne au sens
moderne. « Le mal ne peut donc que s'amplifier dans l'un
et l'autre cas. Il apparaît donc ici que, malgré son excès
de richesse, la société civile n'est pas assez riche, c'est-à-
dire n'a pas, dans ce qu'elle possède en propre, assez de
ressources pour empêcher l'excès de pauvreté et la pro-
duction de la populace 66 », écrit Hegel. Si Marx accorde
à Hegel la thèse d'une pauvreté endogène, il récuse toute
analyse en termes de répartition pour lui substituer
l'étude de la production qui, en amont, la commande.
Dans le cadre du mode de production capitaliste, la
contradiction principale oppose des forces productives,
essentiellement dynamiques et collectives, et des rapports
de production, où prévalent les rapports de domination et
l'irrationalité de la seule poursuite du profit privé. Marx
souligne l'aiguisement naturel d'une contradiction qui
progresse en quelque sorte d'elle-même vers son dénoue-
ment : l'essor de ce mode de production s'appuie sur la
division et la mécanisation du travail ouvrier, il trans-
forme le travail (que Marx ne distingue pas encore de la
force de travail) en simple marchandise. Le développe-
ment des forces productives est synonyme du développe-
ment du prolétariat, lui-même porteur, de ce fait, de ce
que Marx nomme significativement « la révolte des
forces productives modernes contre les rapports de pro-
duction modernes 67 ». La classe ouvrière incarne ainsi à
elle seule cette contradiction historique et est la
conscience à la fois collective et révolutionnaire du heurt
entre les besoins sociaux et le capital, qui les domine sans
les maîtriser et les développe sans les satisfaire.
La conscience prolétarienne est donc presque le pléo-
nasme d'une contradiction portée à son point d'incandes-
cence révolutionnaire : « Que les destinées s'accom-
plissent! » s'exclame Marx, pronostiquant en 1850 la
coïncidence de la crise commerciale et de la révolution 68.
La politique est bel et bien redéfinie et non pas abolie en
se trouvant déplacée au niveau même de la production et
de son organisation. Pourtant, on peut considérer que
l'analyse développée dans Le Manifeste s'écarte quelque
peu de celle que présentait Engels dans Esquisse et à
laquelle reviendra Le Capital. En effet, Engels disjoint
l'analyse des crises économiques du degré de conscience
politique qui les accompagne. A l'inverse, même, il fait
dê l'irrationalité du capitalisme une caractéristique essen-
tielle, qui contamine jusqu'aux révoltes qu'elle provoque.
Selon lui, la prise de conscience n'est pas incluse dans la
définition de la classe ouvrière, ni même forcément
induite par l'oppression qu'elle subit : les explosions éco-
nomiques - les crises - ou politiques - les révolutions -
ont en commun de se présenter comme des conséquences
quasi physiques, indépendantes de la volonté individuelle
ou collective. Il existe une oscillation de l'économie
entre récession et croissance, une « constante alternance
d'abattement et d'excitation» qui peut en effet être
décrite par ce qu'Engels nomme une « loi naturelle 69 ».
Et « que penser d'une loi qui ne sait s'établir que par des
révolutions périodiques? C'est justement une loi natu-
relle qui repose sur l'absence de conscience des intéres-
sés 70 ». Engels parle ici principalement des producteurs
et développe une critique encore essentiellement morale
du capitalisme. Pourtant, il signale que la « révolution
sociale 71 » résultera finalement de ces crises périodiques
et il est alors proche de certaines analyses non révolution-
naires de cette époque, qui soulignent le risque de
désordre économique social ou politique si le capitalisme
est abandonné à sa seule logique marchande. Cette orien-
tation est celle de Stein en Allemagne, mais surtout celle
de théoriciens de l'économie politique, Malthus et Sis-
mondi a notamment, qui rejettent l'idée d'un équilibre se
rétablissant de lui-même par le simple jeu de l'offre et de
la demande.
Marx réinsère dans Le Manifeste cette analyse en
termes de cycles, en ôtant au terme de révolution toute
référence à une périodicité naturelle pour le tirer vers
l'idée de conscience sociale et politique qui en fait un
événement inaugural, aussi bien théorique dans sa matu-
ration que pratique dans ses décisions. Il est intéressant
de noter que Le Capital reprendra la version initiale
d'Engels, alors que Marx a, d'une part, revu son analyse
des contradictions du mode de production capitaliste, et,
d'autre part, révisé radicalement son optimisme politique.
Il écrit, conformément aux thèses d'Esquisse, « leur mou-
vement social propre a pour les échangistes la forme d'un
mouvement de choses qu'ils ne contrôlent pas, mais dont
ils subissent au contraire le contrôle ». Mais il ajoute aus-
sitôt qu'« il faut attendre un développement complet de
la production marchande avant que l'expérience même
a. Thomas Robert Malthus (1766-1834) est un économiste
demeuré célèbre pour sa thèse sur l'insuffisance de la produc-
tion des denrées alimentaires par rapport à l'accroissement de la
population, d'où résulte la paupérisation nécessaire des tra-
vailleurs. Il défend les mérites de la consommation improduc-
tive des propriétaires fonciers pour éviter l'engorgement général
des marchés.
Jean-Charles Simonde de Sismondi (1773-1842), économiste
et historien suisse, est l'un des premiers théoriciens critiques de
l'économie politique classique. Frappé par la misère qui règne
au sein de la classe ouvrière anglaise, il défend le principe d'une
législation sociale.
fasse germer l'intelligence scientifique de la chose » 7 2 .
S'il n'y a pas véritablement rupture par rapport au Mani-
feste, il est évident que Marx introduit ici le délai néces-
saire à une compréhension scientifique là où il décrivait
jadis l'immédiateté d'un engagement : « [La] lutte [du
prolétariat] contre la bourgeoisie commence avec son
existence même 7 3 .» Et c'est bien l'articulation des
dimensions économiques, sociales et politiques qui s'en
trouve en retour modifiée.
Concernant la période qui suit immédiatement 1848, le
souci majeur de Marx et d'Engels est tout autant de pré-
munir le mouvement ouvrier contre l'aventurisme blan-
quiste que contre l'option social-démocrate et le renonce-
ment à la perspective révolutionnaire. Cet engagement se
marque à la rédaction de nombreux articles dans la Nou-
velle Gazette rhénane, qui défendent de façon stratégique
et toujours réactualisée l'alliance entre le prolétariat révo-
lutionnaire et les démocrates bourgeois ou qui examinent
la situation politique internationale. Mais entre aussi de
plein droit dans cette démarche la série des conférences
économiques que Marx donne de 1850 à 1851. Il faut
ajouter à cet ensemble l'importante Adresse du Comité
central de la Ligue des Communistes de mars 1850, texte
d'intervention politique directe au sein du mouvement
ouvrier. Dans cette Adresse, Marx développe de façon
plus précise que jamais l'idée de révolution permanente
'ainsi que le rôle que doivent jouer d'après lui les orga-
nisations ouvrières, en mettant sur pied leurs propres
gouvernements révolutionnaires, en se préparant à la lutte
armée et en envisageant « la centralisation la plus rigou-
reuse du pouvoir entre les mains de l'autorité publique 74 ».
Si ce texte insiste sur le rôle limité de la Ligue, subor-
donnée à la lutte de la classe ouvrière dans son ensemble,
et s'il présente un aspect tactique, visant à préserver les
différentes fractions du mouvement ouvrier et qui rend
son interprétation délicate, il est net que l'étape de prise
du pouvoir par le prolétariat révolutionnaire est envisagé
par Marx comme l'utilisation provisoire à son bénéfice
d'un État centralisé dont l'apparition remonte, pour lui à
cette époque, à la Révolution française, et qui parachève
l'œuvre monarchique. Engels s'inscrira en faux contre
cette affirmation en 1895, en soulignant au contraire l'im-
portance de la décentralisation révolutionnaire et la mise
en place d'une administration autonome, provinciale et
locale, détruite par Napoléon 75 . Le problème de l'État
bourgeois, de sa destruction ou de son dépassement, est
aussi celui de la portée de la démocratie bourgeoise, du
suffrage universel et de son utilisation par la classe
ouvrière et constitue la question politique que Marx et
Engels auront à affronter en permanence.
A l'issue de 1848, il est clair que Marx et Engels pensent
selon des étapes successives la révolution communiste,
étapes dont le contenu et la rapidité de succession dépen-
dent des nations où elle s'effectue, du degré de développe-
ment de l'État, de la lucidité de la classe ouvrière, ainsi que
de la maturation du mode de production capitaliste dans
son ensemble et des contradictions qu'il a à affronter. Dans
tous les cas, la perspective communiste consiste bien en un
renversement rapide de la domination bourgeoise et en une t
transformation radicale du mode de production dans son
ensemble. C'est ce dernier aspect, qui détermine davantage 4
le but de la révolution que ses modalités, qui va dorénavant
prendre le pas chez Marx sur des préoccupations straté-
giques dont l'urgence immédiate, passé l'échec de 1848,
ne lui apparaît plus.
*
NOTES
1. Heinrich Heine, De la France, trad. G. Hôhn et B. Morawe,
Gallimard, 1994, p. 39.
2. Pour un récit précis et vivant de ces épisodes, cf. la biogra-
phie de Boris Nicolaïevski et Maenschen-Helfen Otto, La Vie de
Karl Marx, trad. M. Stora, La Table ronde, 1997, p. 129-162.
3. Fernando Claudin, Marx, Engels et la Révolution de 1848,
Maspero, 1980, p. 16.
4. Cf. la présentation de Raymond Huard, dans Le Manifeste du
parti communiste, Messidor-Éditions sociales, 1986, p. 37-40.
5. MPC, p. 73.
6. MPC, p. 53
7. MPC, p. 58.
8. MPC, p. 57-58.
9. MPC, p. 60.
10. Cf. supra, ch. il, p. 74-75.
11. MPC, p. 71.
12. MPC, p. 72.
13 .MPC, p. 88.
14. MPC, p. 87-88.
15. MPC, p. 72.
16. MPC, p. 83.
17. Engels, Le Panslavisme démocratique, dans Marx, Œuvres,
Politique I, p. 1062.
18. Marx, Lettre à Freiligrath, 29 février 1860, Correspon-
dance, op. cit., vol. 6, p. 99-100 et p. 106.
19. MPC, p. 87.
20. MPC, p. 85-86.
21. MPC, p. 111. Cette phrase est une citation de YAdresse au
Conseil général de VAssociation internationale des travailleurs,
rédigée par Marx le 9 septembre 1870 et qu'on trouve reproduite
dans La Guerre civile en France, Éditions sociales, 1975, p. 59.
22. La concurrence ouvrière est évoquée dans Misère de la phi-
losophie, mais ses effets sont minorés (MP, p. 177).
23. MPC, p. 68.
24. MPC, p. 70.
25. MPC, p. 84.
26. MPC, p. 51.
27. Engels mentionne son promoteur, l'historien John Wade.
Esquisse d'une critique de l'économie politique, trad. H. A.
Baatsch, Aubier, 1974, p. 77.
28. L'historien Eric J. Hobsbawm écrit que « 1848 échoua
parce que en fait la confrontation décisive n'opposa pas les
anciens régimes aux "forces unies du progrès", mais les défen-
seurs de l'"ordre" aux partisans de la "révolution sociale" »
(L'Ère du capital, trad. E. Diacon, Fayard, 1978, p. 35-36). Pour
un aperçu d'ensemble de la période, cf. Max Tacel, Restau-
rations, Révolutions, Nationalités, 1815-1870, Armand Colin,
1997.
29. Sur l'important débat qui entoure la publication de la Pré-
face d'Engels rédigée en 1895 pour Les Luttes de classes en
France et la question de la transformation pacifique des rapports
sociaux, cf. Jacques Texier, Révolution et Démocratie chez Marx
et Engels, PUF, 1998, 3e partie.
30. Marx, Les Luttes de classes en France, trad. G. Cornillet,
Éditions sociales-Messidor, 1984, p. 82.
31. LDC, p. 87.
32. Cf. notamment Maurice Agulhon, op. cit.
33. LDC, p. 99.
34. Lettre d'Engels à Marx du 19 décembre 1868.
35. Cf. Maurice Agulhon, op. cit., p. 97-100.
36. LDC, p. 125-126.
37. LDC, p. 132.
38. LDC, p. 90. On trouve une remarque comparable dans Le
Dix-huit Brumaire de Louis Bonaparte, trad. G. Cornillet, Messi-
dor-Éditions sociales, 1984, p. 106.
39. LDC, p. 89.
40. LDC, p. 105.
41. LDC, p. 91.
42. LDC, p. 91.
43. LDC, p. 107.
44. Cf. Maurice Agulhon, op. cit., p. 50.
45. LDC, p. 187.
46.18B, p. 104.
47. Marx, « La révolution en Chine et en Europe », juin 1853,
dans Œuvres, Politique /, p. 713. Ce diagnostic est formulé dès
1850 : « Une nouvelle révolution ne sera possible qu'à la suite
d'une nouvelle crise, mais l'une est aussi certaine que l'autre »
(LDC, p. 199).
48.18B, p. 79.
49. Marx, Œuvres, Politique /, p. 360-361.
50.18B, p. 100.
51. LDC, p. 92.
52.18B, p. 100.
53.18B, p. 121.
54.18B, p. 125.
55.18B, p. 79. <
56. Alexis de Tocqueville, De la démocratie en Amérique, Gar-
nier-Flammarion, t. II, 1981, p. 386.
57.18B, p. 136.
58.18B, p. 136.
59.18B, p. 103-104.
60.18B, p. 69.
61.18B, p. 71.
62.18B, p. 73-74. Les deux dernières lignes sont un emprunt à
Hegel (Principes de la philosophie du droit, op. cit., p. 57).
63. Engels, Les Principes du communisme, dans MPC, p. 136.
64. Engels, Esquisse, op. cit., p. 77.
65. MPC, p. 63.
66. Hegel, Principes de la philosophie du droit, op. cit., p. 251.
67. MPC, p. 62.
68. Marx, Œuvres, Politique I, p. 389.
69. Engels, Esquisse, op. cit., p. 77.
70. Ibid.
71. Ibid., p. 79.
72. Marx, Le Capital, trad. J.-P. Lefèbvre, op. cit., p. 86. UEs-
quisse d'Engels est citée en note.
73. MPC, p. 66.
74. Adresse du Comité central de la Ligue des Communistes
(mars 1850), dans Karl Marx, Œuvres, Politique I, p. 557.
75. Ibid.
C H A P I T R E IV
Le capital
Une âme d'or ne se rend point à vil rebut.
Shakespeare
A partir de 1851, Marx reprend son travail économique
et délaisse, durant quelque temps, l'engagement poli-
tique actif qui caractérisait la période précédente a . La cri-
tique de l'économie politique, on l'a vu, est une perspec-
tive qui se dessine dans les toutes premières œuvres de
Marx, comme la condition d'une analyse historique maté-
rialiste du monde moderne et des possibilités de libéra-
tion radicale qu'il recèle. Marx diffère à plusieurs reprises
la réalisation d'un travail qu'il juge pourtant essentiel.
Mais chacune des urgences qui devient une priorité poli-
tique à ses yeux, que ce soit le combat contre l'idéologie
allemande ou la participation aux luttes politiques et
sociales européennes, le reconduit toujours à cette étude
inachevée. Il est pourtant compréhensible que Marx
hésite si longtemps devant l'importance à accorder à une
enquête, qui semble tantôt être un aspect circonscrit et
une dimension spécialisée de l'œuvre, tantôt le nom
même de la totalité de son projet. En avril 1851, il écrit à
Engels : « Je suis si avancé que dans cinq semaines j'en
aurais terminé avec cette merde d'économie [...]. Ça com-
mence à m'ennuyer 2 . » Mais avec l'échec de la révolu-
tion de 1848, le long marasme politique qui lui succède et
a. Cet éloignement est tout relatif et concerne surtout les
années 1852-1864. D'une part, Marx poursuit son travail de
journaliste. D'autre part, à partir de 1864, il consacrera beau-
coup de temps et d'énergie à l'organisation de l'Association
internationale des travailleurs.
l'essor économique des années 1850, l'accent se trouve
déporté de la confiance dans la lucidité ouvrière vers
l'étude des contradictions structurelles du capitalisme. De
1857 à 1883, date de sa mort, Marx ne cessera de préparer,
de réorganiser puis de compléter l'immense édifice du
Capital, qui demeurera inachevé. On peut distinguer som-
mairement trois étapes de mise au net du Capital : Les
Grundrisse, ou Manuscrits de 1857-1858, la Contribution
à la critique de V économie politique, que prolongent les
Manuscrits de 1861-1863, et les trois livres du Capital,
accompagnés des Théories sur la plus-value.
Il convient donc de rejeter la séparation entre un Marx
économiste et un Marx philosophe, séparation qui conduit
à trier les textes au rebours du projet unitaire qui motive
leur rédaction et qui consiste tout autant en une critique de
la conception traditionnelle de la philosophie qu'en une
redéfinition de l'économie politique. La critique de l'éco-
nomie politique, en tant qu'elle est l'unité advenue de ces
deux dimensions, constitue le cœur dialectique de l'œuvre
marxienne, son moteur autant que son résultat le plus
abouti et le repli, en quelque sorte, de la théorie sur elle-
même, devenue ainsi et au bout du compte son propre
objet : c'est précisément pourquoi, hantant toute l'œuvre
à titre de projet, la critique de l'économie politique ne
conquiert que tardivement son statut original a .
1. Marchandise et monnaie
L'économie politique, telle que l'envisage Marx, doit
avoir pour objet premier l'étude du mode de production
moderne en ses ressorts cachés et ses lois fondamentales.
Il a eu l'occasion d'esquisser antérieurement une pre-
mière analyse de ce mode de production capitaliste,
a. A partir de 1858, l'expression «critique de l'économie
politique » apparaît systématiquement dans le titre ou le sous-
titre des œuvres majeures de Marx. Mais l'auteur de l'expres-
sion est Engels, dont Esquisse d'une théorie de l'économie poli-
tique, rédigée en 1844, continue de guider Marx.
caractérisé selon lui par la propriété privée des moyens de
production, une division poussée du travail et la
recherche effrénée du profit. Il lui reste à relier entre elles
et à préciser ces intuitions, à exposer la différence entre
travail et force de travail, à définir les conditions d'extor-
sion de la plus-value, ou survaleur, distinguée du profit et
dont il propose dès 1858 une définition inédite 3 , ainsi que
le procès d'autovalorisation et le régime de reproduction
élargie a du capital. Il lui faut donc décrire le capitalisme
comme une totalité structurée, se constituant au cours
d'une histoire longue. Mais ce mode de production fonc-
tionne aussi, à chaque instant de cette histoire, selon une
logique synchronique, comme un système donc, même si
celui-ci est perpétuellement taraudé par les contradictions
qui le contraignent à l'expansion, le conduisent à la crise,
voire à la disparition. Marx va donc explorer la causalité
complexe de phénomènes endogènes qui présentent à la
fois une tendance à l'équilibre, local et provisoire, et pro-
voquent par ailleurs un aiguisement des contradictions
qui menacent sans cesse cet équilibre. A ce titre, le capi-
talisme est inclus dans une histoire globale qui est celle
du passage d'un mode de production dans un autre et on
peut dire qu'il est lui-même ce passage d'une domination
de classe à son abolition radicale. Mais cette évolution
n'est pas un mouvement linéaire : elle résulte de la com-
binaison d'une logique de la conservation et de la repro-
duction, et d'une logique de la contradiction et du dépas-
sement, dont les intersections, sous la forme de crises
périodiques, offrent les moments favorables à une inter-
vention sociale et politique de la classe ouvrière.
La notion de capital inclut cette complexité et Marx
maintient délibérément son caractère polysémique, dési-
gnant le résultat de l'accumulation en même temps que
l'ensemble du processus qui la rend possible, une forme
a. Marx nomme « reproduction élargie » le mouvement du
capital qui permet non seulement sa reproduction mais son
accumulation, à l'issue de ses cycles de rotation. Cette accumu-
lation a pour effet la croissance économique, caractéristique du
mode de production capitaliste.
de la richesse sociale en même temps que les individus
qui en dirigent la production et la répartition : « La défini-
tion de la notion de capital présente des difficultés que
l'on ne rencontre pas pour l'argent; le capital est essen-
tiellement un capitaliste ; mais, en même temps aussi, un
élément de l'existence du capitaliste, distinct de celui-ci,
ou encore on peut dire que c'est la production en général
qui est le capital4. » Au total, le capital est avant tout un
rapport social 3 , dont l'analyse exige une méthode appro-
priée et des concepts nouveaux. Après de nombreuses
hésitations, Marx optera pour un exposé qui débute par
ce qui constitue le centre même de la production capi-
taliste, par sa « forme économique cellulaire 5 », la mar-
chandise. Commencer l'exposé par la marchandise se
présente alors comme une nécessité méthodologique
et critique, non pas comme une priorité historique et
logique.
Il faut d'abord préciser que la marchandise préexiste au
développement du capitalisme. Comment comprendre
qu'elle soit devenue l'essence même d'un mode de pro-
duction auquel elle est antérieure ? La marchandise est
une chose singulière échangeable, mais elle incarne aussi
une logique marchande qui tend à envahir l'ensemble de
la vie collective. Elle résume et concentre ainsi en elle la
totalité d'un fonctionnement économique et social sous la
forme, à la fois trompeuse et parlante, d'objets matériels
qui semblent établir directement entre eux des rapports
quantitatifs. Marx définit la marchandise par deux dimen-
sions : la valeur d'usage, qui est « le caractère utile d'une
chose 6 », et la valeur d'échange, qui est la proportion
dans laquelle s'échangent entre elles les diverses valeurs
d'usage. Mais à ces deux dimensions s'ajoute aussitôt
un troisième terme, la valeur, proportionnelle au temps de
travail socialement nécessaire b cristallisé dans la mar-
a. Ce rapport social se modifie lui-même sans cesse et c'est
pourquoi Marx précise que « le capital n'est pas un simple rap-
port, c'est un procès » (Gr, I, p. 198).
b. Le temps de travail socialement nécessaire est « le temps
de travail qu'il faut pour faire apparaître une valeur d'usage
quelconque dans les conditions de production normales d'une
chandise : la valeur s'exprime bien dans la valeur
d'échange, mais n'est pas identique à elle. Marx définit
alors le travail comme « substance 7 » de la valeur, et la
valeur d'échange comme «mode d'expression» ou
comme « forme phénoménale nécessaire de la valeur 8 ».
Au terme d'une série de transformations, cette forme de
la valeur en vient à se représenter dans une quantité don-
née de monnaie, dans un prix. Sur le marché, seule cette
forme apparaît et la question est aussitôt de comprendre
pourquoi les marchandises ne sont pas directement esti-
mées et comparées à partir du temps de travail sociale-
ment nécessaire à leur production.
La première section du Livre I du Capital s'emploie à
exposer la genèse des différentes formes de la valeur, en
montrant comment la monnaie prend naissance au terme
de ces métamorphoses, comme forme équivalent univer-
sel. Dès ce niveau, Marx rompt avec l'économie politique
classique alors qu'il semble en être particulièrement
proche : la théorie classique de la valeur travail, qui
affirme que la valeur d'une marchandise provient de la
quantité de travail nécessaire à sa production (ou de la
quantité de travail qu'il commande, chez Smith), oublie
que le travail en général n'existe pas, mais qu'il renvoie
toujours à des conditions déterminées de la production.
L'analyse précise du travail, de son organisation sociale,
de la différence entre sa dimension abstraite et sa dimen-
sion concrète peut seule donner accès aux formes
diverses dans lesquelles il se représente.
Un des indices du caractère théorique général maintenu
de cette enquête est le fait que, tout au long de l'élabora-
société donnée et avec le degré social moyen d'habileté et d'in-
tensité au travail » (C, I, p. 44). Marx explique que l'introduc-
tion du métier à tisser à vapeur en Angleterre réduit de moitié le
temps de travail nécessaire pour produire une quantité donnée
de tissu. Il va de soi que le tissu qui continue d'être produit dans
les conditions anciennes, nécessitant donc le même temps de
travail qu'auparavant, tombe alors à la moitié de sa valeur pas-
sée : la production mécanisée impose sa norme et modifie ainsi
le temps de travail socialement nécessaire à la production de
cette même quantité de tissu.
tion de cette analyse, Marx se réclame de précurseurs, qui
ne sont pas seulement des économistes, mais souvent
aussi des philosophes : la distinction entre forme et sub-
stance, qui constitue la matrice catégorielle de l'écono-
mie politique marxienne est manifestement empruntée à
une tradition qui va d'Aristote à Hegel 9 . Marx ne men-
tionne pas la définition aristotélicienne de la notion de
substance, mais il reconnaît que c'est Aristote qui a
découvert que la « forme monétaire de la marchandise
n'est que la figure développée de la forme-valeur simple,
c'est-à-dire de l'expression de la valeur d'une marchan-
dise dans une autre marchandise quelconque 10 ». Il est le
premier à montrer que les valeurs des marchandises peu-
vent s'exprimer les unes dans les autres ainsi que dans
une quantité donnée d'argent, et que la formule 5 lits =
1 maison peut aussi s'écrire 5 lits = tant d'argent 11 . Une
telle analyse établit le caractère commensurable de ces
marchandises entre elles, en dépit de toutes leurs diffé-
rences concrètes et, tout spécialement, de leurs usages
divers.
Mais ce caractère commensurable, qui est précisément
ce que Marx nomme la valeur, ne paraît être à Aristote
qu'une commodité de présentation, le moyen d'un
échange pratique, réglé par la prudence, et non l'expres-
sion adéquate, scientifiquement analysable, d'une réalité
extérieure à la seule valeur d'usage. Autrement dit, selon
Marx, Aristote manque le concept de valeur, alors même
qu'il est un analyste attentif et compétent du monde des
marchandises. Comment comprendre cette méprise ? Elle
oriente l'analyse dans une double direction qui caracté-
rise Le Capital dans son ensemble : expliquer un mode de
production, quel qu'il soit, c'est aussi expliquer les repré-
sentations qu'il suscite dans la conscience de ses agents
et de ses théoriciens. Et une critique de l'économie poli-
tique se doit d'être l'étude conjointe du monde et des
idées, le maintien de l'acception double du terme « éco-
nomie », secteur du réel en même temps que nom du
savoir qui en rend raison.
Poursuivant sa propre analyse de la marchandise, Marx
affirme ainsi que la commensurabilité des valeurs de mar-
chandises différentes repose sur une unité essentielle qui
est la quantité de travail nécessaire à leur production :
« Si l'on fait maintenant abstraction de la valeur d'usage
du corps des marchandises, il ne leur reste plus qu'une
seule propriété : celle d'être des produits du travail 12 . »
La distinction entre valeur d'usage et valeur d'échange
renvoie à une distinction entre travail concret et travail
abstrait, le travail concret létant précisément celui qui
engendre la valeur d'usage, tandis que le travail abstrait
produit la valeur d'échange. Mais cette distinction, ren-
voyant à deux points de vue sur la même activité produc-
tive, se fonde aussi sur une différenciation objective entre
travail simple et travail complexe 8 . Le travail simple se
présente alors comme « une dépense de la force de travail
simple, que tout homme possède en moyenne dans son
organisme physique, sans développement particulier 13 »
et tout travail complexe, en tant que travail qualifié, peut
être décomposé et ramené à une quantité donnée de tra-
vail simple14.
La dualité inhérente à la marchandise, cette « chose-
valeur 15 », apparaît ainsi au niveau même du travail qui
la produit : le corps de la marchandise est une « incarna-
tion de travail humain abstrait », ou encore le travail
concret devient une « expression de travail humain abs-
trait 16 ». Ce rapport d'expression vient scinder de l'inté-
rieur le travail comme la marchandise, en leur essence
même, et y installe la logique de la représentation :
« Dans l'expression de valeur de la toile, l'utilité du tra-
vail du tailleur ne tient pas à ce qu'il confectionne des
vêtements, donc aussi des gens, mais au fait qu'il fait un
objet corporel dont on voit bien qu'il est une valeur, une
gélification de travail qui ne se distingue absolument pas
du travail objectivé dans la toile. Pour constituer ce
miroir de valeur, il faut que la confection ne reflète elle-
même rien d'autre que sa qualité abstraite de travail
humain 17 .» C'est ce phénomène de réflexion « natu-
a. La réduction du travail complexe au travail simple « appa-
raît comme une abstraction, mais c'est une abstraction qui s'ac-
complit journellement dans le procès de production sociale »
(<Contribution, p. 10).
relie », non consciente, source d'une série de dédouble-
ments qui s'incarnent dans une succession de formes
séparées, qui va permettre à Marx de passer du travail
abstrait à la monnaie, qui est son mode d'existence
propre.
Si l'on suit l'analyse des formes de la valeur en partant
de la question du travail et de son organisation, il faut
commencer par noter que le travail abstrait existe vérita-
blement, mais pas à toutes les époques : il suppose que
des conditions précises de la production aient permis
cette égalisation et qu'une division technique poussée du
travail ait effectivement identifié des travaux distincts en
les ramenant à des tâches élémentaires combinées. C'est
pourquoi seule l'analyse de la marchandise moderne per-
met la distinction entre travail concret et travail abstrait
et la compréhension rétrospective des modes de produc-
tion antérieurs : « l'anatomie de l'homme est une clé pour
l'anatomie du singe 18 », et non l'inverse. La conception
du travail comme « dépense de force de travail humaine
au sens physiologique 19 » est une conséquence pratique
et théorique du salariat, à une époque où la force de tra-
vail est devenue une marchandise à part entière. On peut
alors comprendre que, si la marchandise préexiste bien au
capitalisme, c'est son extension à la force de travail qui
en fait l'expression condensée de l'ensemble du mode de
production : la marchandise, tout comme le capital, est un
rapport social et non une chose. Mais cette compréhen-
sion n'est pas aisée et c'est pourquoi Marx insiste à plai-
sir sur les illusions qui naissent de cette dualité inhérente
à la marchandise : sa dimension concrète déguise dura-
blement sa nature sociale, son existence en tant que chose
masque la réalité du temps de travail cristallisé, « cette
gelée de travail humain indifférencié 20 », en quoi elle
consiste. L'illusion qui en résulte n'est donc ni un oubli
de la part de théoriciens comme Aristote, ni une idéologie
construite de toutes pièces pour travestir à dessein la réa-
lité du capitalisme : il s'agit d'une apparence logée au
cœur de la production et qui exprime, au moins partielle-
ment, l'essence dont elle participe en tant qu'elle est à la
fois une forme de son existence et un moyen de son déve-
loppement.
Marx reprend ici fidèlement son programme de
recherche antérieur, en dépit de la rupture que semblent
introduire ces textes économiques par rapport aux œuvres
passées : il s'agit d'étudier, non pas la représentation en
général, mais des représentations déterminées, et détermi-
nées notamment par leur genèse au sein même du monde
de la production et de l'échange. La marchandise se
trouve, de ce point de vue, être un objet théorique de
choix : représentation en tant que valeur d'échange, la
marchandise suscite des représentations au carré, si l'on
peut dire, en tant qu'elle est le support privilégié des
théorisations de l'économie politique et la pierre d'angle
d'une étude de la réalité économique et sociale dans sa
totalité. C'est à son niveau qu'on peut observer la forma-
tion de représentations subjectives à partir des représenta-
tions objectives ou réelles qu'engendre le monde de la
production et de l'échange. La découverte de Marx sur ce
point est essentielle : c'est seulement à partir d'un certain!
degré d'élaboration et de composition que les représenta-
tions deviennent des objets de la conscience. Traitant de *
la circulation des marchandises et du procès de rotation
du capital commercial qui semble déterminer à lui seul
les prix des marchandises, Marx note : « Toutes les idées
superficielles et erronées sur le procès global de la repro-
duction sont tirées de la façon de concevoir le capital
marchand et de la représentation que ses mouvements
particuliers provoquent dans les têtes des agents de la cir-
culation 21 . » La circulation des marchandises semble en
effet à ce niveau être indépendante de leur production, et
les opérations d'achat et de vente devenir autonomes,
seulement déterminées par la concurrence que se font les
marchands individuels. La formation des prix devient
incompréhensible, ou plus exactement, rencontre une
explication qui en travestit la réalité parce qu'elle prétend
en dévoiler la cause unique. Et Marx poursuit : « Comme
le lecteur l'a constaté à ses dépens, l'analyse des rapports
internes réels du procès de production capitaliste est
chose très compliquée qui exige un travail minutieux. Si
c'est faire œuvre scientifique que de réduire le mouve-
ment visible, simplement apparent, au mouvement
interne réel, il va de soi que dans les têtes des agents de
production et de circulation capitaliste naissent nécessai-
rement des conceptions sur les lois de la production qui,
s'écartant complètement de ces lois, ne sont plus que le
reflet dans leur conscience du mouvement apparent 22 . »
Il existe donc une idéologie spontanée des échangistes,
qui se forme au niveau du marché en même tant qu'elle
se propage dans leurs esprits, en tant que théorie de leur
pratique, en tant que reflet exact, non pas du réel, mais de
l'étroitesse de leurs rapports au monde social. Marx s'ef-
force de remonter à la source de cette vision marchande
et le premier pas de la critique est de passer de la défini-
tion de la marchandise comme valeur à l'apparition de
l'argent comme représentant de cette valeur : « Ce qu'il
s'agit de faire ici, et c'est ce que l'économie bourgeoise
n'a même pas essayé, c'est de montrer la genèse de cette
forme argent, et donc de suivre le développement de l'ex-
pression de valeur contenue dans le rapport de valeur des
marchandises, depuis sa figure la plus inapparente et la
plus simple jusqu'à son aveuglante fotme argent. Et c'est
par la même occasion que se lèvera l'énigme de la mon-
naie 23. » Là encore, il faut considérer que Marx expose
une genèse logique et non pas l'apparition historique de
la monnaie sur la base du troc primitif 2 4 : la monnaie
émerge de la comparaison des marchandises entre elles
comme manifestation de leur équivalence du point de vue
de la valeur. Cette émergence est contemporaine de
l'existence même des marchandises capitalistes. Marx
prend soin de préciser que « la force de travail, à l'état
fluide, ou le travail humain, forme bien de la valeur, mais
elle n'est pas elle-même valeur. Elle devient valeur à
l'état coagulé, dans une forme objective 25 ». La marchan-
dise est ici forme de la valeur, « une chose dans laquelle
la valeur apparaît, ou qui, dans sa forme naturelle pal-
pable, représente de la valeur 2 6 ». Les étapes décrites
dans la section I du Livre I du Capital ne relèvent pas
d'une temporalité historique mais énumèrent la série des
formes emboîtées que la représentation insinue entre le
travail et le marché.
Il apparaît alors que la représentation naît au niveau
même de l'échange marchand, non pas au titre d'image
plus ou moins trompeuse de celui-ci, mais comme média-
tion et condition objective de sa réalisation : les marchan-
dises ont un prix dans le but que l'échange effectif réa-
lise leur valeur et que le procès de production puisse
être réamorcé. « L'argent lui-même est bien déterminé
comme moment particulier [du] procès de production 27. »
C'est donc bien à ce niveau que se construit une concep-
tion originale du mode de production capitaliste, comme
unité du procès de production et du procès de circula-
tion 28 . L'argent peut être l'intermédiaire de la circulation
des marchandises aussi bien que sa finalité propre. Marx
note ainsi que « la double détermination de l'argent dans
la circulation est contradictoire ; à savoir, d'une part, ser-
vir de simple moyen de circulation, auquel cas il est
une simple médiation qui disparaît ; et, en même temps,
servir de réalisation des prix, forme sous laquelle il s'ac-
cumule 2 9 ». Le mouvement décrit n'est pas un cercle
mais une spirale, qui s'élargit sans cesse et passe par une
série ordonnée de phases, à la fois distinctes les unes des
autres et nécessaires à la continuité de son développement
d'ensemble.
Au total, l'analyse proposée par Marx distingue donc
plusieurs niveaux de manifestation de la valeur, qui n'ap-
paraît jamais directement comme telle aux échangistes. A
l'inverse, la forme immédiate sous laquelle se présente la
valeur aux yeux des agents économiques, le prix de mar-
ché, est en réalité la forme la plus médiatisée, l'ultime
métamorphose de la valeur. Le passage des valeurs aux
prix de production (axe autour duquel vont osciller les
prix de marché) est expliqué par Marx au moyen d'un
théorème de transformation, qui pose depuis sa formula-
tion de redoutables problèmes. Marx lui-même reconnais-
sait la faiblesse de sa solution 30 . On laissera de côté la
discussion de ce point pour souligner l'importance d'une
étude menée en termes de formes d'existence fonction-
nelles et de modes d'expression, qui contribue à faire de
l'analyse monétaire une composante à part entière de
l'économie politique. C'est pourquoi notamment Marx
refuse de considérer, comme le fait Ricardo, que le prix
se confond avec la valeur d'échange. Il est seulement
« nom monétaire 31 » et valeur imaginée, qui précède et
rend possible la transformation effective de la marchan-
dise en argent : « Le prix, ou forme-monnaie des mar-
chandises, est, comme leur forme-valeur en général, une
forme qui diffère de leurs formes corporelles tangibles,
une forme qui n'est donc qu'idéelle ou imaginée 3 2 .»
Mais « imaginaire », depuis Le Dix-huit Brumaire, n'est
plus synonyme d'« illusoire » : le terme désigne le carac-
tère seulement virtuel de la transformation d'une mar-
chandise donnée en richesse abstraite. Au cours de ce
même mouvement, l'argent acquiert sa vraie nature de
signe social, il est « le pur représentant du prix face à
toutes les marchandises [...]. Dans cette relation, il est
non seulement représentant des prix des marchandises,
mais signe de lui-même; c'est-à-dire que dans l'acte
même de la circulation, sa matière - or et argent - est
indifférente 33 ».
Cette distinction entre valeur et prix est essentielle dans
la mesure où elle permet d'affirmer le caractère substan-
tiel de la valeur et le caractère représentatif de ses
diverses formes, depuis le niveau de la valeur d'échange,
« mode d'expression ou forme phénoménale nécessaire
de la valeur 34 », jusqu'aux prix de production et aux prix
de marché. Cette affirmation conduit Marx à considérer
pour eux-mêmes les phénomènes monétaires, en rejetant
la théorie quantitative, reprise par Ricardo, qui veut que
le niveau des prix soit en relation directement proportion-
nelle avec la quantité de monnaie mise en circulation,
cette dernière n'étant finalement qu'un bon d'échange et
non pas une marchandise, ni même l'objet d'une
demande spécifique a . Pour Marx, la monnaie n'est pas un
simple instrument de mesure et de circulation, mais une
forme d'expression qui, par là même, renvoie en dernier
ressort à une substance mais n'en est pas l'écho passif et
a. Ce qu'on nomme la « théorie quantitative » est l'affirma-
tion d'une relation de proportionalité directe entre la quantité de
monnaie en circulation et le niveau des prix. Cette théorie est
formulée déjà par Copernic, mais se trouve surtout au centre de
la controverse entre Bodin et Malestroit au milieu du xvi e siècle
alors qu'il s'agit d'expliquer le phénomène européen de hausse
des prix. Bodin affirmera le rôle de l'afflux de métaux précieux
dans ce mouvement de hausse.
superfétatoire. Elle est donc une réalité sociale à part
entière, à la fois effet et cause, instance expressive et
médiation fonctionnelle, partie prenante du monde de la
production. Avec l'analyse de la monnaie, on conçoit que
la représentation puisse à la fois être adéquate et illusoire,
médiation et chose, condition d'un processus et cause de
sa paralysie, dans tous les cas un moment permanent et
contradictoire du mode de production qui homogénéise à
travers le système des prix le monde des marchandises,
mais aussi les formes du travail : « Les marchandises qui
s'affrontent ont maintenant un double mode d'existence,
réel en tant que valeurs d'usage et idéal en tant que
valeurs d'échange. Elles représentent maintenant les unes
pour les autres la double forme du travail qu'elles contien-
nent, le travail concret particulier existant réellement dans
leur valeur d'usage, tandis que le temps de travail abstrait
général revêt dans leur prix une existence figurée, où elles
constituent la matérialisation uniforme et ne différant que
quantitativement de la même substance de valeur35. »
Une des grandes découvertes de ces pages est que
médiation et résultat sont des fonctions, dont les supports
concrets peuvent permuter leurs places et que la représen-
tation conquiert son identité, non pas en tant qu'objet spé-
cifique, mais au cours du mouvement sans fin qui la
détruit et la reproduit sans cesse. La circulation moné-
taire, du fait de sa diversité et de sa plasticité, tend à
devenir l'exemple paradigmatique d'un tel mouvement.
C'est donc bien la marchandise capitaliste qui institue le
règne de la représentation au cœur du réel et l'inscrit à la
base même de l'édifice économique et social. Son étude
corrige ainsi décisivement ce que la notion d'idéologie
pensée comme superstructure risquait de suggérer en
matière de causalité mécanique. C'est pourquoi la com-
préhension exacte des représentations économiques est
alors seule en mesure de récuser véritablement à la fois
Feuerbach et Hegel.
Dans le rapport de valeur de la toile, l'habit est pris
pour l'égal qualitatif de celle-ci, comme chose de la
même nature, puisqu'il est une valeur. Il est donc pris
pour une chose dans laquelle de la valeur apparaît, ou
qui, dans sa forme naturelle palpable, représente de la
valeur. Or cet habit, le corps de la marchandise habit,
est une simple valeur d'usage. Un habit exprime aussi
peu de valeur que le premier morceau de toile venu.
Cela montre simplement qu'il signifie beaucoup plus
à l'intérieur de son rapport de valeur à la toile qu'à
l'extérieur de ce rapport, de la même façon que bien
des hommes ont plus d'importance à l'intérieur d'un
habit galonné qu'en dehors de celui-ci.
Dans la production de l'habit, il y a eu effective-
ment une dépense de force de travail humaine, sous la
forme de la confection. Il y a donc en lui du travail
humain accumulé. Sous cet aspect, l'habit est « por-
teur de valeur», bien que cette qualité qui lui est
propre, serait-il usé jusqu'à la trame, ne se laisse pas
apercevoir. Et dans le rapport de valeur de la toile, il
ne vaut que sous cet aspect : comme valeur incorpo-
rée, comme corps de valeur. Derrière son apparence
bien boutonnée, la toile a reconnu sa belle parente,
l'âme valeur. L'habit pourtant ne peut représenter de
valeur face à la toile, sans que pour cette dernière la
valeur ne prenne en même temps la forme d'un habit.
C'est ainsi que l'individu A ne peut se rapporter à
l'individu B comme à une Majesté, sans que la
Majesté prenne en même temps pour A la forme cor-
porelle de B, et change donc de forme de visage, de
chevelure et de bien d'autres choses encore, chaque
fois qu'on change de bon père du peuple[-...].
On voit donc que tout ce que nous avait dit anté-
rieurement l'analyse de la valeur de la marchandise,
la toile nous le dit elle-même à partir du moment où
elle se met à fréquenter une autre marchandise, l'ha-
bit. Simplement, elle ne livre ses pensées que dans la
seule langue qu'elle parle couramment, la langue des
marchandises. Pour dire que le travail en sa qualité
abstraite de travail humain constitue sa propre valeur,
elle dit que l'habit, dans la mesure où il lui est égal, et
donc où il est valeur, est fait du même travail que la
toile. Pour dire que sa sublime objectivité de valeur
est différente de son roide corps d'étoffe, elle dit que
la valeur a l'aspect d'un habit et que, du coup, elle-
même, en tant que chose-valeur, est aussi semblable à
l'habit qu'un œuf l'est à un autre36.
Il s'agit pour Marx de montrer que la détermination de
la valeur de la force de travail ne peut s'effectuer qu'indi-
rectement par la mise en relation de deux marchandises.
Cette mise en relation crée aussitôt l'illusion qu'une rela-
tion sociale s'établit immédiatement entre les choses et
entretient la confusion entre la forme et la substance de
la valeur, entre la marchandise concrète et le temps de tra-
vail qu'elle cristallise, entre ce qu'est l'habit et ce qu'il
désigne quand il est mis en relation avec d'autres mar-
chandises. La forme valeur, qui naît à même le monde de
l'échange, se complexifie et s'élabore à des niveaux dif-
férents en images, idées, illusions ou reflets qui en pro-
pagent la logique à tous les niveaux de l'édifice écono-
mique et social, participant ainsi à sa cohésion ou
accélérant sa dislocation. Il est frappant que la description
de cet emboîtement des apparences s'appuie sur des ana-
logies empruntées à la tradition philosophique la plus
classique, celle de la critique des illusions, pour explorer
un terrain qui est d'abord celui de l'économie politique.
On peut songer en effet, en lisant ces lignes, à l'analyse
pascalienne de l'habit, récurrente dans les Pensées et qui
est moins une dénonciation de l'illusion qu'une étude de
la «raison des effets», c'est-à-dire un examen de la
logique propre des apparences visant à rendre raison de
leur puissance sociale a . Marx joue explicitement sinon de
la référence à Pascal, au moins de la thématique du dégui-
sement social. En outre, la mention de la figure du prince
le situe, expressément cette fois, dans le sillage d'une
théorie de l'autorité politique. C'est bien de la constitu-
tion d'une représentation sociale fonctionnelle qu'il est
encore question ici, représentation variable dans ses
caractéristiques concrètes singulières mais qui a besoin
d'être identifiée à ces dernières pour donner corps, au
sens propre, à l'autorité abstraite ou au pouvoir politique
a. «Cela est admirable : on ne veut pas que j'honore un
homme vétu de brocatelle et suivi de sept ou huit laquais. Et
quoi, il me fera donner les étrivières si je ne le salue. Cet habit,
c'est une force », Pascal, Pensées, dans Œuvres complètes, frag-
ment 89-315 (édition Brunschvicg), Seuil, 1963, p. 510).
général qu'elle incarne. C'est donc encore une fois à la
philosophie hégélienne que s'affronte Marx. Pour Hegel,
le souverain, est chargé de « mettre les points sur les
"i" 3 7 » et assure par cette seule fonction symbolique
l'unité substantielle de l'État. Par suite, « c'est à tort que
l'on exige du monarque des qualités objectives ». Marx
conclut pour sa part qu'on prête spontanément aux diri-
geants politiques les qualités de leur fonction, et c'est
aussi ce que lui a enseigné l'épisode du Second Empire.
L'étude de la marchandise permet donc de procéder à des
incursions analogiques sur des terrains étrangers à la
théorie économique et ces incursions se justifient par
l'hypothèse, simplement ébauchée et suggérée par de tels
rapprochements, d'une homologie structurelle entre
divers types de représentation, distinctes mais contempo-
raines les unes des autres, participant à la même forma-
tion sociale, s'unifiant en un réseau ramifié qui en irrigue
tous les niveaux.
2. La survaleur
Cet intermède analogique, comme on en rencontre fré-
quemment dans Le Capital, permet à la fois d'élargir la
portée de l'étude de la marchandise et d'éclairer en retour
la portée philosophique de l'analyse en cours d'élabora-
tion. En effet, on est alors, et seulement alors, en mesure
de comprendre la nécessité des transformations de la
valeur et d'aborder dans toutes ses dimensions la ques-
tion de la monnaie, de sa genèse et de sa fonction exacte.
Il est acquis que toute marchandise doit exprimer sa
valeur, de façon à rendre possible son échange contre
n'importe quelle autre marchandise : les différentes
valeurs d'usage doivent s'effacer derrière l'estimation
quantitative de « choses qualitativement identiques 38 ».
De ce point de vue, toute marchandise peut exprimer la
valeur d'une autre et devenir forme de sa valeur. On peut
mesurer la valeur de la toile dans celle de l'habit et réci-
proquement : Marx parle de forme valeur relative pour
désigner ces relations entre marchandises qui les insti-
tuent en formes sociales, par-delà leurs caractéristiques
d'objets utiles et qui font que, paradoxalement, « de la
valeur d'usage devient la forme phénoménale de son
contraire la valeur 39 ». De la comparaison des marchan-
dises émergent leur caractéristique d'équivalent et leur
fonction de représentants les unes des autres, instaurant
ce jeu circulaire de reflets en quoi consiste le marché et
qui a pour seule condition que deux marchandises au
moins se trouvent face à face : « Comme il n'existe pas
de marchandise qui puisse se référer à soi-même comme
équivalent, ni, non plus, faire de sa propre peau naturelle
l'expression de sa valeur propre, il faut nécessairement
que la marchandise se réfère à une autre marchandise
comme équivalent, ou fasse de la peau naturelle d'une
autre marchandise sa propre forme-valeur 40 . » La méta-
phore de la peau désigne bien cette surface où se manifes-
tent et s'inscrivent les rapports entre valeurs, par-delà le
niveau de l'utilité et des déterminations concrètes des
objets ainsi mis en relation. Elle est une surface expres-
sive, non une apparence trompeuse.
Le problème est que cette forme d'expression de la
valeur relative reste à ce niveau inachevée : elle est une
représentation qui n'a pas encore rencontré son représen-
tant spécifique ou son langage propre. Marx insiste sur le
fait qu'on se trouve ici en présence d'une « mosaïque
bigarrée d'expressions de valeurs hétéroclites et peu
homogènes 41 ». La forme naturelle singulière de chaque
marchandise continue de se manifester comme telle et fait
encore obstacle à l'établissement d'une relation d'équiva-
lence généralisée, abstraitement quantifiable et ne ren-
voyant qu'au travail abstrait objectivé. En ce sens, la
forme équivalent émerge moins d'un besoin social pra-
tique, de la commodité que représente le choix d'une
monnaie, que d'une modification inhérente à la logique
même de la forme valeur, d'une transformation de ses
conditions de manifestation : il est naturel au processus
de l'échange qu'une marchandise particulière se voit
conférer la mission de représentant de la valeur ou
d'équivalent universel, séparée des autres marchandises
pour assurer l'expression et l'estimation exacte de leurs
valeurs respectives.
L'émergence de la représentation présentée ici se
démarque précisément de son analyse hégélienne. Marx
étudie une formation sociale, extérieure à la conscience
et aux formations mentales qu'on désigne habituellement
sous le terme de représentation. Cette dernière n'est pas
un stade intermédiaire dans le perfectionnement des opé-
rations de l'esprit subjectif, mais une logique objective
qui naît au sein même du monde des marchandises et
confère par étapes successives à une marchandise spéci-
fique la place d'instrument de mesure de la valeur. Contre
une théorie spéculative du passage de l'intuition à la pen-
sée, Marx propose une analyse originale, volontairement
décalée, de la formation d'une représentation sociale qui
ne relève pas de l'élaboration théorique 42 , mais de la pra-
tique spontanée, qui ne se construit pas au niveau de la
conscience individuelle, mais se développe sur le plan de
l'histoire collective de la production et de l'échange.
C'est en ce point que le parti pris matérialiste de l'ana-
lyse rencontre l'option dialectique de Marx. La théorie
alternative de la représentation qui en résulte opère la
confrontation polémique la plus achevée avec la philoso-
phie hégélienne et prend la forme d'une nouvelle défini-
tion de la médiation. Mais c'est en vertu de ce déplace-
ment et de cette refonte que le débat avec Hegel
n'apparaît guère comme tel à un lecteur pressé et ne
transparaît qu'à travers le vocabulaire employé et les allu-
sions à la théorie hégélienne. Il faut donc suivre les étapes
de l'étude marxienne de la monnaie comme une double
confrontation à Hegel, d'une part, à l'économie politique
classique et notamment à Ricardo, d'autre part.
Une marchandise spéciale sera donc historiquement
sélectionnée pour jouer ce rôle de forme équivalent uni-
versel : l'or devient ainsi monnaie, d'abord en tant que
marchandise chargée de représenter la valeur de toutes les
autres marchandises. « La forme équivalent universel est
une forme de la valeur tout court. Elle peut donc échoir à
n'importe quelle marchandise. D'un autre côté, une mar-
chandise ne se trouve sous la forme équivalent universel
que parce que et dans la mesure où elle est exclue comme
équivalent par toutes les autres marchandises 43. » Une
marchandise se trouve donc séparée des autres, chargée
de représenter de la valeur tout en l'incarnant. Marx pré-
cise qu'« une marchandise déterminée a conquis histori-
quement cette place privilégiée : l ' o r 4 4 » . L'or, dans sa
fonction monétaire, est un signe qui participe de la chose
qu'il désigne, un représentant qui appartient au repré-
senté, une marchandise donc, mais une marchandise
objectivement abstraite du monde des autres marchan-
dises dont elle peut alors fournir l'image, le « miroir de
valeur 45 ». L'or peut être remplacé par du papier-monnaie
mais celui-ci reste alors, au moins dans un premier temps,
« signe d'or ou signe de monnaie 46 ». C'est pourquoi,
dans sa troisième fonction de réserve de valeur et de
moyen de paiement, l'or comme tel demeure « l'unique
existence adéquate de la valeur d'échange 47 », objet pri-
vilégié de la thésaurisation ou moyen de l'accumulation
capitaliste.
Il s'agit donc de définir ce qui institue l'or en représen-
tant exclusif de la valeur. Marx définit ainsi plusieurs
fonctions de la monnaie qui interdisent de couper
l'échange réel de la sphère monétaire qui en est l'expres-
sion, relativement autonome mais non pas indépendante.
La forme valeur est donc bien une forme nécessaire, au
sens où sa suppression paralyserait l'échange sans en
abolir la logique : Marx s'oppose pour cette raison aux
propositions de substitution de bons-heures à la monnaie
qui émanenfà cette époque du camp proudhonien a . La
monnaie est donc équivalent général, mais aussi étalon
des prix (en tant que poids de métal déterminé), unité de
compte (en tant qu'unité monétaire définie à l'échelle
a. Marx attaque vivement Darimon (Gr, I, p. 49-74) et sa pro-
position de remplacer la monnaie par des bons-heures, alors
qu'il la reprendra lui-même dans le même texte (Gr, I, p. 154)
ainsi que dans la Critique du programme de Gotha (Éditions
sociales, 1972, p. 30). La mesure de la valeur par le temps de
travail n'est un progrès que si elle est une première étape et
accompagne un dépassement du capitalisme, instaurant une
nouvelle redistribution de la richesse socialement produite. A
défaut, c'est-à-dire en tant que simple artifice comptable, elle
maintient en l'état et aggrave l'exploitation capitaliste (MP.
p. 63), et entretient l'illusion qu'une transformation des condi-
tions de la circulation peut suffire à modifier un mode de pro-
duction.
nationale), réserve de valeur (comme moyen de thésauri-
ser la richesse et de la retirer de l'échange) et moyen de
paiement (qui se développe ultérieurement en monnaie de
crédit). On peut dire que ces usages sont autant de
variantes fonctionnelles d'une représentation monétaire
pensée dans ses caractéristiques historiques concrètes,
éminemment plastiques et qui peuvent tout autant se
contredire que se compléter.
La distinction entre valeur et valeur d'échange se révèle
ici essentielle : Marx considère en effet que la transfor-
mation des marchandises en argent est la condition néces-
saire mais non suffisante de la réalisation de leur valeur,
et que cette réalisation n'est pas une simple expression
passive ou transparente puisqu'elle peut fort bien ne pas
avoir lieu : les marchandises peuvent demeurer inven-
dues. En ce sens, la monnaie n'est pas seulement équiva-
lent général, elle est une réalité spécifique, irréductible,
grosse de toutes les crises a qui bloquent l'échange et la
production des marchandises en mode capitaliste de pro-
duction. Le passage de la marchandise à l'or est un
« salto mortale », dit Marx : « s'il rate ce n'est pas certes
la marchandise qui s'écrase au sol, mais bien son posses-
seur 4 8 ». La disjonction entre le pôle marchandise et le
pôle monnaie peut s'amplifier jusqu'à la paralysie de la
circulation, révélant la dialectique inhérente à la mar-
chandise capitaliste et à son mode de production : la pos-
sibilité formelle de la crise réside « dans la métamorphose
de la marchandise elle-même qui renferme, en tant que
mouvement développé, la contradiction - impliquée dans
l'unité de la marchandise - entre valeur d'échange et
valeur d'usage, puis entre argent et marchandise ».
L'analyse de ce processus fournit à Marx l'occasion
d'insérer un bref exposé de la dialectique nouvelle qu'il
élabore et qui n'inclut pas le dépassement nécessaire des
contraires qui s'affrontent, leur transformation conjointe
au sein d'une unité supérieure : « Que les procès qui se
font face de manière autonome forment une unité inté-
a. Marx signale que la possibilité des crises réside dans l'ar-
gent en tant que médiateur (Gr, I, p. 137).
rieure signifie tout aussi bien que leur unité interne se
meut dans des oppositions externes. Quand l'autonomi-
sation externe d'entités non autonomes intérieurement,
puisque se complétant mutuellement, atteint un certain
point, cette unité se fait valoir de manière violente - par
une crise. L'opposition immanente à la marchandise entre
la valeur d'usage et la valeur, entre le travail privé, qui
doit en même temps se présenter comme travail immédia-
tement social, et le travail concret particulier, qui ne vaut
en même temps que comme travail abstrait universel,
entre la personnification des choses et l'objectivation des
personnes - cette contradiction immanente acquiert ses
formes de mouvement développées dans les termes
contradictoires de la métamorphose de la marchan-
dise 49 . » Seule une analyse menée en termes de forme
donne accès aux contradictions inhérentes à la marchan-
dise capitaliste et les renvoie aussitôt à la nature du tra-
vail qui les produit ainsi qu'à l'organisation d'ensemble
de la production.
On comprend alors, et seulement alors, que l'argent est*
tout autant que la marchandise, une réalité complexe, un
rapport social qui prend l'apparence d'une chose a , mais
qui ne devient richesse véritable qu'en étant toujours
remis dans la circulation : « Dans la circulation, il n'est
jamais réel que pour autant qu'on le cède. Si je veux le
retenir, il s'évapore dans ma main, devient un simple fan-
tôme de la richesse. Le faire disparaître, c'est le seul
moyen de l'assurer en tant que richesse 50 . » C'est bien
cette analyse de la dialectique argent-marchandise qui
permet à Marx d'affiner sa définition du capital et du
capitalisme : « Dans le capital, l'argent a perdu sa rigidité
et, d'objet tangible, il est devenu procès 51 . » Par suite,
« le procès de production du capital inclut aussi bien le
procès de circulation proprement dit que le procès de pro-
duction [...]. Le capital apparaît ainsi comme cette unité
a. « Toutes les illusions du système monétaire proviennent de
ce que l'on ne voit pas que l'argent, sous la forme d'un objet
naturel aux propriétés déterminées, représente un rapport social
de production » (<Contribution, p. 14).
en procès de la production et de la circulation 52 ». Le
capital n'est pas un trésor monétaire soustrait à l'appétit
d'autrui. Il est la découverte que la production est la
condition de l'accumulation, autrement dit que les mar-
chandises sont avant tout porteuses de valeur. On ne pro-
duit de « valeurs d'usage que parce que et dans la mesure
où elles sont le substrat matériel, le support de la valeur
d'échange 5 3 » : s'opère alors l'inversion complète de la
subordination habituelle entre production et satisfaction
des besoins, entre moyen et fin. « La circulation de l'ar-
gent, considérée pour elle-même, s'éteint nécessairement
dans l'argent en tant qu'il est une chose non animée. La
circulation du capital se rallume sans cesse à elle-même,
se sépare en ses différents moments, est un perpetuum
mobilea. » En ce sens, et rétrospectivement, le thésauri-
seur n'est qu'un «capitaliste détraqué», qui n ' a pas
compris que la remise en circulation de l'argent permet
seule sa transformation en capital et, par là, son accrois-
sement continu. A l'inverse, « le capitaliste est le thésau-
riseur rationnel 54 », un avare qui a réussi, en somme,
parce qu'il a compris que la circulation du capital est la
condition de son accroissement.
C'est pourquoi Marx ne quitte pas la question de la
définition du capital quand il examine les différentes
formes d'individualités qui résultent d'une organisation
donnée de la production et de l'échange. L'accumulation
de marchandises sous la forme d'objets déterminés, du
bétail par exemple, induit la spécialisation de l'individu
qui l'effectue : il devient berger. A l'inverse, l'accumula-
tion de la richesse abstraite engendre le thésauriseur, qui
se livre à une « activité dépourvue de tout contenu » et
qui devient « le martyr de la valeur d'échange, saint
ascète juché sur sa colonne de métal » 5 5 . Cet intérêt
exclusif et lui-même abstrait accordé à la seule valeur
a. Gr, II, p. 9. Le mouvement du capital reproduit et amplifie
les contradictions de l'échange marchand simple : « Le procès
cyclique du capital est une perpétuelle interruption, sortie d'un
stade et entrée dans le suivant, abandon d'une forme et appari-
tion sous une autre ; chacun de ces stades n'est pas seulement la
condition d'une autre, il l'exclut en même temps » (C, II, p. 91).
d'échange est la condition, du côté de l'individu, de l'ap-
parition du capitaliste comme tel : « C'est en fanatique de
la valorisation de la valeur qu'il contraint sans ménage-
ment l'humanité à la production pour la productioh 56 . »
Bien évidemment, l'organisation de la production ne
dépend aucunement d'une psychologie. Marx le réaf-
firme : « La société n'est pas composée d'individus, mais
exprime la somme des relations, des rapports où ces indi-
vidus se situent les uns par rapport aux autres 57 . »
Ce ne sont pas les individus, mais bien les formes
sociales qui en permettent la structuration singulière
à chaque époque de la production, qui cristallisent
l'essence du monde social et en reproduisent la logique.
C'est bien en ce sens qu'il faut comprendre ce curieux
éloge : « Le capitaliste n'est une personne respectable
qu'en tant que personnification du capital 58 . » Mais si la
conscience est un résultat historique, elle est un élément
moteur de la conservation ou de la transformation de
l'époque qui la voit naître et, à ce titre, comme ensemble
des motivations et système des besoins, elle appartient à
la base même de la production capitaliste : « C'est
comme porteur conscient de ce mouvement que le pos-
sesseur d'argent devient capitaliste. Sa personne ou plutôt
sa poche est à la fois le point de départ et le point de
retour de l'argent. Le contenu objectif de cette circulation
- la valorisation de la valeur - est son but subjectif et
capitaliste ou capital personnifié, doué de volonté et de
conscience, c'est seulement dans la mesure où l'appro-
priation croissante de richesse abstraite est l'unique moti-
vation active de ses opérations qu'il fonctionne 59 . »
Cette analyse permet d'affirmer la vérité relative des
théories contractualistes et donc d'expliquer leur émer-
gence à l'époque moderne, dans la mesure où leurs pré-
supposés individualistes répondent à une objectivation
réelle du lien social, posé en dehors des hommes concrets.
Bien entendu, l'erreur de ces théories est de lire comme
une origine un résultat tardif, et comme principe de
composition le produit historique d'une décomposi-
tion : « C'est cette dépendance réciproque et multilatérale
des individus, par ailleurs indifférents les uns à l'égard
des autres, qui constitue leur connexion sociale. Cette
connexion sociale s'exprime dans la valeur d'échange. »
L'activité de l'individu lui-même et le pouvoir qu'il
exerce sur celle des autres se résument à la valeur
d'échange dont il dispose, c'est-à-dire à l'argent et à la
puissance d'appropriation que ce dernier confère à l'indi-
vidu. Par suite, « son pouvoir social, tout comme sa
connexion avec la société, il les porte sur lui, dans sa
poche 60 ». L'argent en vient à représenter le monde social
dans son intégralité. Par la même occasion, il réifie toutes
les relations et isole les individus en posant en dehors
d'eux, sous la forme d'une chose, cette connexion qui les
définit. Véhicule de la logique marchande, en tant qu'il
n'est d'abord que la médiation de l'échange, il devient
ainsi l'instrument de sa généralisation et sa finalité
même.
La différence entre types d'individualité renvoie donc
aussitôt à la différence entre les formations économiques
et sociales qui les engendrent, et Marx réitère sans en
modifier un iota la thèse majeure de L'Idéologie alle-
mande : « Ce n'est pas la conscience des hommes qui
détermine leur être, c'est inversement leur être social qui
détermine leur conscience 61 . » Dans Le Capital, Marx
joue de l'étymologie du terme de « persona », qui désigne
le masque, avant d'être repris par le droit romain pour
désigner la personnalité juridique : « Les personnes n'exis-
tent ici l'une pour l'autre que comme représentants de
marchandises, et donc comme possesseurs de marchan-
dises. Nous verrons d'une manière générale dans le cours
du développement que les masques économiques dont se
couvrent les personnes ne sont pas autre chose que la per-
sonnification des rapports économiques, et que c'est en
tant que porteurs de ces rapports qu'elles se rencon-
trent 62 . » Les rapports entre individus renvoient aux divers
modes de production et à leur logique essentielle. Une fois
encore, la mention d'un rapport de représentation ne vise
pas à dissoudre la diversité réelle dans une généralité
passe-partout mais, au contraire, diffracte un processus et
en considère autant de versions singulières que de milieux
où il se propage.
Cette différence d'essence entre modes de production
trouve sa première exposition dans les schémas de la cir-
culation simple. La forme initiale de la circulation peut
s'écrire M-A-M (A étant l'argent et M, la marchandise),
l'argent servant de simple moyen de circulation, d'instru-
ment d'échange entre deux marchandises. Mais une
seconde forme existe, notée A-M-A 63 , où l'argent passe
du rang de moyen à celui de fin de la circulation : il s'agit
alors d'acheter pour vendre et non pour consommer de
façon improductive, l'argent se transformant dès lors en
capital, sans cesse réinvesti dans la production a . L'inter-
médiaire de la transaction devient son but même ou, plus
exactement, la représentation monétaire, conservant son
statut de médiation, s'institue pourtant dans le même
temps en finalité de l'échange. Il faut cependant remar-
quer que l'échange d'une somme donnée d'argent contre
une marchandise, puis de cette marchandise contre la
même somme d'argent est une opération qui s'annule
elle-même. Le capital doit donc être défini plus exacte-
ment par la formule A-M-A', A' étant une quantité d'ar-
gent supérieure à A, qu'on peut noter A'=A + AA 64 . Il
s'agit de vendre une marchandise plus chère qu'on ne l'a
payée et la transaction devient avantageuse pour celui qui
l'effectue. Mais comment comprendre l'origine de cette
différence entre A et A' que Marx nomme survaleur
(Mehrwert), qui permet de définir le capital comme pro-
cès de valorisation et qui est la clé de voûte de l'écono-
mie politique ?
L'hypothèse la plus immédiate consiste à penser en
terme de bénéfice ajouté purement et simplement par le
vendeur à la marchandise qu'il a lui-même achetée. Le
préjugé ordinaire veut, en effet, que les vendeurs vendent
plus chers qu'ils n'achètent, et ce préjugé se retrouve
dans les théories mercantilistes. Mais si tous les vendeurs
trompent tous les acheteurs, au moment où ils redevien-
nent eux-mêmes acheteurs, ils paient à leur tour le sup-
plément qu'ils prélèvent et le résultat est que la même
quantité globale de valeur d'échange a circulé. La conclu-
a. La formule complète de la circulation du capital est A-M-P-
M'-A\ P désignant le capital productif (moyens de production
et force de travail) qui permet la formation de la survaleur.
sion de Marx est que ce n'est pas dans la sphère de la cir-
culation que peut apparaître le supplément de valeur mis
en évidence par le schéma de circulation A-M-A'. Celui-
ci provient donc nécessairement de la production et
consiste en une valeur supplémentaire créée en son sein,
qui fait du capitalisme une formation économique et
sociale produisant toujours plus de richesses qu'elle n'en
consomme. A ce niveau, l'énigme de ce fonctionnement
demeure entière : comment peut-on produire plus de
richesse en payant cependant toute marchandise à sa
valeur? Logiquement, la valeur des marchandises pro-
duites devrait rester égale à la somme des dépenses enga-
gées dans leur production, matières premières, moyens de
production et salaires, auquel cas nul n'aurait intérêt à
investir dans une production de marchandises rapportant
exactement ce qu'elle coûte.
Si la question est classique, la réponse de Marx est là
encore originale, même si certains de ses éléments sont
manifestement empruntés aux recherches économiques
de son époque et notamment à celles des ricardiens cri-
tiques, comme Thompson ou Hodgskin a . Marx reproche
en effet aux théoriciens classiques de l'économie, en par-
ticulier à Smith puis à Ricardo, de considérer que le
salaire représente le prix du travail. Cette apparence qui
émane de la production elle-même, y compris de son
organisation la plus moderne (en particulier le salaire au
temps ou aux pièces 65), masque un phénomène plus com-
plexe. Derrière le travail effectué se trouve la force de tra-
vail employée et qui, en tant que puissance actualisable,
est une marchandise sans pareille : sa valeur d'usage pos-
sède la «particularité d'être source de valeur 6 6 », ou
encore est « source de plus de valeur qu'elle n'en pos-
sède 67 ». Comme toute marchandise, elle présente donc à
la fois une valeur d'usage et une valeur d'échange. Sa
valeur d'échange est le prix de sa reproduction en tant
a. Thomas Hodgskin (1787-1869) défend l'idée que les tra-
vailleurs possèdent un droit sur la totalité des richesses qu'ils
ont créées, se situant ainsi à la confluence de l'économie poli-
tique et du droit naturel d'inspiration lockienne.
que force vivante : le salaire doit permettre au travailleur
de vivre et de travailler jour après jour, et cela dans des
conditions qui sont définies à chaque époque comme
acceptables et qui dépendent, entre autres, du niveau des
luttes de classes en cours à l'intérieur de chaque nation :
« par opposition aux autres marchandises, la détermina-
tion de la valeur de la force de travail contient donc un
élément historique et moral 68 » qui, de proche en proche,
définit le capitalisme dans son ensemble comme compro-
mis social toujours modifiable, non comme l'instauration
d'une régulation automatique et inconsciente, assurée par
le libre jeu des lois du marché.
Le salaire peut donc varier, mais il ne doit pas, en
principe, tomber en dessous d'un minimum qui mettrait
en cause la survie même de la main-d'œuvre employée :
la valeur d'échange de la force de travail s'établit au
niveau de la valeur d'échange des moyens de subsi-
stance qu'elle nécessite pour sa propre reproduction,
cette valeur d'échange étant à son tour définie par le
temps de travail nécessaire à la production de ces
mêmes moyens de subsistance. Mais il ne faut pas
oublier que cette force de travail présente aussi une
valeur d'usage, qui est sa mise en œuvre concrète par le
producteur qui l'a louée au travailleur, sa « consomma-
tion productive ». « Or, sa mise en œuvre, le travail,
occasionne la dépense d'un quantum déterminé de
muscles, de nerfs, de cerveau humain, etc., qu'il faut de
nouveau remplacer 69 . »
Supposons que cette force de travail, achetée à la jour-
née, doive être exercée pendant 6 heures pour créer la
quantité de richesses nécessaire à la conservation du tra-
vailleur. Au premier abord, il semble que le salarié puisse
arrêter son travail au terme de ces 6 heures : mais un tel
raisonnement oublie précisément que l'entrepreneur n'a
pas acheté une quantité de travail donnée, mais une quan-
tité de force de travail, en l'occurrence, son usage pen-
dant une journée de travail entière, dont Marx pose la
durée égale à 12 heures. La première demi-journée amène
donc l'ouvrier à rembourser son propre salaire, tandis que
la seconde consiste en surtravail qui crée la valeur diffé-
rentielle entre A et A', mise en évidence dans le schéma
de la circulation simple 3 . Cette conclusion va à l'encontre
de l'idée commune qui veut que le capitaliste avance à
l'ouvrier son propre salaire : « Ce que le capitaliste avance
à l'ouvrier, c'est le propre travail objectivé de celui-ci 70 . »
La survaleur renvoie immédiatement au surtravail et de là
à la différence cardinale entre travail et force de travail,
qui est le secret ultime du mode de production capitaliste,
le lieu où se croisent les dimensions économiques et
sociales de son fonctionnement, où se nouent les condi-
tions de l'échange à celles de la production.
Qui dit puissance de travail ne dit pas travail, pas
plus que celui, qui dit puissance de digestion ne dit
digestion. Ce dernier processus, c'est connu, nécessite
autre chose qu'un bon estomac. Qui dit puissance de
travail ne fait pas abstraction des vivres nécessaires à
sa subsistance. Au contraire, la valeur de ces moyens
de subsistance est exprimée dans sa valeur [...].
La nature particulière de cette marchandise spéci-
fique qu'est la force de travail veut qu'avec la conclu-
sion du contrat entre l'acheteur et le vendeur, sa
valeur d'usage ne soit pas encore véritablement pas-
sée aux mains de l'acheteur. Sa valeur, comme celle
de toute autre marchandise, était déterminée avant
d'entrer dans la circulation, car un quantum déterminé
de travail social avait été dépensé pour produire la
force de travail, mais sa valeur d'usage ne commence
à exister qu'après coup, dans l'extériorisation de sa
force. L'aliénation (Veràusserung) de la force et son
extériorisation effective, c'est-à-dire son existence de
valeur d'usage, se dissocient par conséquent dans le
a. Il faut alors distinguer la survaleur, résultat du surtravail, et
qui est une notion inédite, du profit, notion classique de l'éco-
nomie politique. Marx reproche notamment à Ricardo de
confondre le taux de profit, qui est le rapport de la survaleur au
capital global avancé (C, I, p. 586) et le taux de survaleur, qui est
le rapport de la même survaleur à la seule partie du capital qui
l'engendre, le capital variable, c'est-à-dire la fraction du capital
consacrée à l'achat de la force de travail (C, I, p. 241). Cette dis-
tinction est cruciale puisque le taux de survaleur seul est « l'ex-
pression exacte du degré d'exploitation de la force de travail par
le capital ou de l'ouvrier par le capitaliste » (C, I, p. 243).
temps. Or dans le cas de ce genre de marchandise où
l'aliénation formelle de la valeur d'usage par la vente
et sa cession véritable à l'acheteur sont dissociées dans
le temps, l'argent fonctionne la plupart du temps
comme moyen de paiement. Dans tous les pays à
mode de production capitaliste, la force de travail n'est
payée qu'après avoir fonctionné pendant le temps fixé
dans le contrat de vente, par exemple à la fin de
chaque semaine. Le travailleur fait donc au capitaliste
l'avance de la valeur d'usage de sa force de travail ; il
la laisse consommer par l'acheteur avant d'en toucher
le prix ; le travailleur fait donc partout crédit au capita-
liste. Ce crédit n'est pas une vaine chimère, comme le
montre non seulement la perte occasionnelle du salaire
crédité quand le capitaliste fait banqueroute, mais
aussi une série d'effets plus persistants [...].
Nous connaissons maintenant la manière de déter-
miner la valeur que paie le possesseur d'argent au
possesseur de cette marchandise particulière qu'est la
force de travail. La valeur d'usage que le premier
reçoit pour sa part dans l'échange ne se montre que
dans l'usage réel, dans le procès de consommation de
la force de travail. Toutes les choses nécessaires à ce
procès, les matériaux bruts, etc., le possesseur d'ar-
gent les achète sur le marché au prix fort. Le procès
de consommation de la force de travail est simultané-
ment le procès de production de marchandise et de
survaleur. La consommation de la force de travail,
comme la consommation de toute autre marchandise,
s'accomplit en dehors du marché ou de la sphère de la
circulation. C'est pourquoi nous quitterons cette
sphère bruyante, ce séjour en surface accessible à tous
les regards, en compagnie du possesseur d'argent et
du possesseur de force de travail, pour les suivre tous
deux dans l'antre secret de la production, au seuil
duquel on peut lire : no admittance except on busi-
ness. C'est ici qu'on verra non seulement comment le
capital produit mais aussi comment on le produit lui-
même, ce capital. Il faut que le secret des « faiseurs
de plus » se dévoile enfin 71 .
Il faut prendre garde au fait que ce texte emploie le
terme d'« aliénation » (Verâusserung) au sens juridique
du contrat d'échange commercial. Mais ce terme est éga-
lement un emprunt au vocabulaire hégélien et, comme tel,
il ouvre nettement la voie à l'analyse de l'aliénation du
travail (Entàusserung et Entfremdung) qui apparaît dès le
niveau décrit ici et s'accomplit véritablement comme des-
saisissement achevé seulement dans la sphère de la pro-
duction, alors que l'ouvrier engendre « la richesse objec-
tive comme capital, comme puissance qui lui est
étrangère, qui le domine et qui l'exploite 72 ». De ce point
de vue, le niveau de l'analyse présentée ici est bien celui
de la surface, mais d'une surface étudiée du point de vue
de la profondeur qu'elle recouvre et qui la détermine, et
non plus comme ce système d'apparences qui trompent le
salarié aussi bien que le capitaliste parce qu'ils n'en per-
çoivent pas l'arrière-plan. Si Marx n* adopte pas le point
de vue hégélien, il se situe au plus loin de l'analyse feuer-
bachienne de l'aliénation pensée comme scission franche
et sans retour entre l'essence humaine et sa représentation
religieuse fallacieuse : l'aliénation est un procès social,
constitué de plusieurs moments et qui prend sa source
dans le monde de l'échange et de la production. Ces
apparences sont d'autant plus prégnantes qu'elles ne sont
pas de simples illusions, qu'elles s'agrègent à tout procès
de circulation sociale et que leur critique efficace im-
plique l'étude de leur formation nécessaire.
C'est pourquoi Marx s'inscrit en faux contre tous les
théoriciens qui font de cette survaleur un vol : le contrat
de travail, qui stipule une durée et un paiement, a bien été
respecté. Pourtant ce contrat, on le voit, est passé au détri-
ment du travailleur et au bénéfice de son employeur, une
partie de la richesse créée par l'un étant appropriée gra-
tuitement par l'autre. Mais cette appropriation n'apparaît
pas, en particulier à cause de la forme salaire qui efface la
distinction entre travail payé et travail non payé 7 3 :
« Seule l'apparence des rapports de production se reflète
dans la cervelle du capitaliste. Le capitaliste ne sait pas
que le prix normal du travail contient lui aussi un quan-
tum déterminé de travail non payé qui est la source nor-
male de son gain 74 . » C'est pourquoi l'analyse du mode
de production capitaliste ne saurait se résumer à la des-
cription de l'échange marchand et de la forme salaire, qui
révèlent autant qu'ils masquent la formation de la surva-
leur. De proche en proche, l'analyse marxienne en vient à
décrire un rapport social de production, bel et bien
contenu dans la marchandise mais qui se présente comme
la condition historique de son existence : « La production
capitaliste développée, qui part d'elle-même, se présup-
pose elle-même 75 . » En somme, si toute marchandise
n'est pas capitaliste, le capitalisme ne saurait être qu'un
mode de production de marchandises qui concentrent dès
lors en elles l'essence du fonctionnement qui les voit
naître, exactement comme la cellule d'un organisme
vivant contient la formule de sa totalité a .
3. Le fétichisme de la marchandise
L'analyse de la marchandise renouvelle ainsi celle de
l'illusion. Si les représentations naissent à même le
monde de la production et de l'échange, c'est en rappor-
tant les idées économiques à leur genèse qu'on peut en
mesurer la portée et en dénoncer les erreurs. Marx
échappe ainsi à la tentation de généraliser ses conclusions
par-delà leur domaine de validité, tentation dont on a vu
qu'elle était inhérente à une notion d'idéologie demeurée
trop abstraite, sans renoncer pour autant à étudier la
logique depuis longtemps désignée sous ce terme (dont
on trouve d'ailleurs plusieurs occurrences dans les der-
nières œuvres) b . Le problème est ici de comprendre com-
a. C, I, p. 4. Marx, quand il propose sa comparaison, ignore
bien évidemment la découverte ultérieure des gènes.
b. Parlant de la suppression des liens de dépendance person-
nelle qui caractérise le féodalisme, Marx écrit que les hommes
sont désormais dominés par des abstractions, « mais l'abstrac-
tion ou l'idée n'est rien d'autre que l'expression théorique de
ces rapports matériels qui sont maîtres des individus. Des rap-
ports ne peuvent naturellement s'exprimer que dans des idées, et
c'est ainsi que des philosophes ont conçu la domination par des
idées comme le caractère spécifique des temps modernes et
identifié la mise au monde de l'individualité libre au renverse-
ment de cette domination des idées » (Gr, I, p. 101). L'analyse
ment la marchandise et la monnaie sont des représenta-
tions sociales objectivées, et même réifiées, mais aussi
des représentations mentales subjectives et comment, à ce
titre, elles tendent à se construire et à s'organiser en une
conception du monde cohérente par-delà la sphère des
seules idées économiques.
Le paragraphe intitulé « le caractère fétiche de la mar-
chandise et son secret » reprend logiquement l'analogie
avec les représentations religieuses qu'on rencontrait
dans les textes de jeunesse : Marx s'efforce nettement de
lier entre eux ces divers types de représentations, en les
étudiant non plus seulement du point de vue de leur fonc-
tion, mais à partir de leur source et de leur formation,
c'est-à-dire en recherchant des homologies sans jamais
prétendre les ramener à des identités. C'est en vertu de ce
nouveau type de rapprochement que la religion cesse
d'être le paradigme de la représentation et de l'illusion. La
recherche marxienne s'est entre-temps déployée sur les
terrains de l'idéologie, de la politique, de l'économie, et il
en résulte des effets de modélisation réciproque, qui
confèrent aux textes du Capital leur couleur propre. La
mise au point d'un réseau complexe d'échos et d'images
témoigne d'une orientation théorique qui est, indissocia-
blement, un travail stylistique et l'élaboration d'un arse-
nal d'analogies, à la fois traditionnelles et originales, qui
ne sont pas de simples figures ornementales, mais l'intui-
tion et la présentation de correspondances objectives.
A première vue, une marchandise semble une chose
tout ordinaire qui se comprend d'elle-même. On
constate en l'analysant que c'est une chose extrême-
ment embrouillée, pleine de subtilités métaphysiques
et de lubies théologiques [...].
D'où provient donc le caractère énigmatique du
produit du travail dès qu'il prend la forme-marchan-
dise ? Manifestement de cette forme même. L'identité
des travaux humains prend la forme matérielle de
idéologique est bien reconduite en même temps que complexi-
fiée, la notion d'abstraction permettant d'aborder la face objec-
tive du processus de formation des idées.
l'objectivité de valeur identique des produits du tra-
vail. La mesure de la dépense de la force de travail
humaine par sa durée prend la forme de grandeur de
valeur des produits du travail. Enfin, les rapports des
producteurs dans lesquels sont pratiquées ces détermi-
nations sociales de leurs travaux prennent la forme
d'un rapport social entre les produits du travail.
Ce qu'il y a de mystérieux dans la forme-marchan-
dise consiste donc simplement en ceci qu'elle renvoie
aux hommes l'image des caractères sociaux de leur
propre travail comme des caractères objectifs des pro-
duits du travail eux-mêmes, comme des qualités
sociales que ces choses posséderaient par nature : elle
leur renvoie aussi l'image du rapport social des pro-
ducteurs au travail global, comme un rapport social
existant en dehors d'eux, entre des objets. C'est ce qui-
proquo qui fait que les produits du travail deviennent
des marchandises, des choses sensibles-suprasensibles,
des choses sociales. De la même façon, l'impression
lumineuse d'une chose sur le nerf optique ne se donne
pas comme excitation du nerf optique proprement dit,
mais comme forme objective d'une chose à l'extérieur
de l'œil. Simplement, dans la vision, il y a effective-
ment de la lumière qui est projetée d'une chose, l'objet
extérieur, vers une autre, l'œil. C'est un rapport phy-
sique entre des choses physiques. Tandis que la forme-
marchandise et le rapport de valeur des produits du tra-
vail dans lequel elle s'expose n'ont absolument rien à
voir avec sa nature physique, ni avec les relations
matérielles qui en résultent. C'est seulement le rapport
social déterminé des hommes eux-mêmes qui prend ici
pour eux la forme phantasmagorique d'un rapport
entre choses. Si bien que, pour trouver une analogie,
nous devons nous échapper vers les zones nébuleuses
du monde religieux. Dans ce monde-là, les produits du
cerveau humain semblent être des figures autonomes,
douées d'une vie propre, entretenant des rapports les
unes avec les autres et avec les humains. Ainsi en va-t-
il dans le monde marchand des produits de la main
humaine. J'appelle cela le fétichisme, fétichisme qui
adhère aux produits du travail dès lors qu'ils sont pro-
duits comme marchandises, et qui, partant, est insépa-
rable de la production marchande76.
On peut dès lors affirmer que s'esquisse ici une théorie
matérialiste de la représentation sociale, s'appuyant sur
une analyse de la marchandise. C'est bien la nature et
l'ampleur d'un tel projet qui confèrent à ce texte ses
dimensions théoriques multiples et en particulier sa
teneur philosophique, ses allusions plus ou moins voilées
aux travaux antérieurs de Marx, à l'œuvre de Feuerbach
et à celle de Hegel bien sûr, mais aussi à l'économie poli-
tique classique, et qui lui fait aborder d'un même élan la
question de la vision et celle de la religion, le problème
de la marchandise et celui de la valeur.
Le fétichisme est une notion dont il faut souligner la
nouveauté à cette étape de l'œuvre : elle marque l'aban-
don sans retour de la thèse feuerbachienne d'une projec-
tion aliénante, qui conduirait les hommes à construire par
idéalisation et à projeter dans un au-delà une image fac-
tice du réel. Se situant au niveau de la marchandise, c'est
en termes de forme sociale, partie prenante de la produc-
tion et condition de l'échange, que Marx entreprend
d'examiner la logique de production des représentations :
c'est pourquoi la dénonciation du monde religieux ne
saurait être la matrice de la critique des illusions en géné-
ral. C'est à l'inverse le fétichisme marchand qui sert de
comparant pour expliquer le monde des représentations
religieuses : « Pour une société de producteurs de mar-
chandises dont le rapport de production social général
consiste à se rapporter à leurs produits comme à des mar-
chandises, et donc à des valeurs, et à référer leurs travaux
privés les uns aux autres sous cette forme impersonnelle
de choses comme autant de travail humain semblable, le
christianisme avec son culte de l'homme abstrait, notam-
ment dans son développement bourgeois, dans le protes-
tantisme, le déisme, etc., est la forme de religion la plus
appropriée 77 . » Marx est alors autorisé à parler de « la
personnification des choses » et de « la réification des
rapports sociaux » en termes de « religion de la vie quoti-
dienne » 78.
C'est donc cum grano salis qu'il prête un caractère
« mystique » à la marchandise : elle n'a pour point com-
mun avec les représentations religieuses que ce transfert
sur des objets institués en représentants, cette cristallisa-
tion de relations humaines sous la forme de choses inani-
mées, qui semblent dès lors dotées d'une vie propre, et
cela au moment où le spiritisme en vogue fait tourner les
tables des salons européens. La circulation des marchan-
dises en fait autant, d'une façon tout aussi incompréhen-
sible : « La table n'en reste pas moins du bois, chose sen-
sible ordinaire. Mais dès qu'elle entre en scène comme
marchandise, elle se transforme en une chose sensible-
suprasensible. Elle ne tient plus seulement debout en
ayant les pieds sur terre, mais elle se met sur la tête, face
à toutes les autres marchandises, et sort de sa petite tête
de bois toute une série de chimères qui nous surprennent
plus encore que si, sans rien demander à personne, elle se
mettait soudain à danser 79 . » C'est bien la marchandise
comme telle qui engendre des superstitions d'autant plus
tenaces qu'elles semblent confirmées par l'expérience
ordinaire et ne renvoient à aucun au-delà.
Le mécanisme décrit est bien celui d'une illusion,
même si c'est une illusion d'un nouveau genre, et il n'est
pas surprenant que Marx retrouve ici encore un vocabu-
laire et des thématiques appartenant à la tradition philoso-
phique. Ainsi, le terme même de fétichisme, dont Marx
a fait un usage précoce, est-il emprunté à l'ouvrage de
De Brosses, paru en 1760 et intitulé Le Culte des dieux
fétiches, ou Comparaison des anciennes religions de
l'Egypte avec la religion actuelle des nègres, qu'il a lu en
1841 80 . L'auteur, dans une perspective inspirée de la phi-
losophie de Hume, étudie l'évolution des représentations
religieuses du concret vers l'abstrait, en faisant du féti-
chisme le stade premier d'une divinisation immédiate des
objets. Si Marx retient d'abord l'idée d'une projection par
les hommes de leurs caractéristiques sociales sur des
choses, et s'il ne peut qu'être séduit par le projet d'une
histoire de la formation des représentations, il semble
cependant que ce soit surtout la critique proposée par
Hegel de ce schéma interprétatif qui l'intéresse et le
conduise dans un second temps à sa propre réélaboration
de la notion de fétichisme.
L'approche marxienne semble avoir d'emblée pour but
d'arracher la notion de fétichisme à une théorie des
société primitives comme n'accédant pas à l'abstraction.
D'abord, et c'est ce qu'a montré Hegel, le concret est
postérieur à l'abstrait et ce dernier n'est nullement le
stade ultime et accompli d'une raison consciente et maî-
tresse d'elle-même. Ensuite, le fétichisme doit pouvoir
caractériser un stade avancé de la production, et non pas
un niveau antérieur des échanges marchands, précisément
parce que, à l'encontre des préjugés occidentaux, les
modes de production précapitalistes sont indemnes de
la pétrification matérielle des rapports sociaux. De ce
point de vue, l'analyse hégélienne ne saurait convenir à
Marx : si Hegel fait du fétiche le moment de la repré-
sentation abstraite, ce moment reste pensé comme l'étape
archaïque d'un arbitraire de la volonté, qui s'incarne dans
le choix ou le rejet de l'objet désigné comme fétiche.
Pour Hegel, « dans le fétiche, il semble que se manifeste
une autonomie objective en face du libre vouloir de l'in-
dividu. Mais, attendu que cette objectivité n'est rien
d'autre que le même arbitraire individuel parvenant à la
contemplation de lui-même, ce libre vouloir reste maître
de son image [...]. Le fétiche reste en leur pouvoir et ils le
répudient s'ils n'agit pas selon leur volonté 8 1 ». C'est
contre les attendus d'une telle anthropologie que Marx
veut s'élever : le fétichisme n'est pas un stade premier
mais un fonctionnement contemporain; il ne fait pas
intervenir la volonté mais s'impose à la conscience sous
la forme d'objets, effectivement dotés d'un pouvoir et
d^une signification qui dépassent leur nature matérielle ;
enfin, il est moins l'occasion de la contemplation que le
principe même des activités de produire et d'échanger, le
résultat d'une dynamique qui s'auto-entretient.
Il semble bien que Marx se réfère ici sans le dire à cer-
taines pages de Hegel, qui utilisent cette fois la notion de
fétiche pour critiquer l'attitude des Lumières face à la foi.
Et c'est en effet dans le cadre de cette argumentation
qu'on rencontre de nouveau la question du matérialisme
qui préoccupe à l'évidence Marx ici, même si elle n'est
pas thématisée comme telle. Dans la Phénoménologie de
l'Esprit, Hegel développe en effet une critique de
l'athéisme en tant que ce dernier ne sait reprocher à la
religion que ce qui relève à ses yeux de la superstition la
plus primitive, de la croyance aux vertus surnaturelles de
certaines choses, objets du culte chrétien et, par exemple,
l'une des espèces de la communion, le pain : la « pure
intellection », ainsi que Hegel rebaptise la philosophie
des Lumières, « dit donc de la foi que son essence abso-
lue est un morceau de pierre, un bloc de bois, qui a des
yeux et qui ne voit pas, ou encore un peu de pain qui a
poussé dans les champs, est transformé par les hommes et
est restitué à la terre - ou quelque autre forme selon
laquelle la foi a coutume d'anthropomorphiser l'essence,
de se la rendre objective et représentable » 82 .
L'accusation d'abstraction passe ici du côté de
l'athéisme, qui confond la foi et la superstition. Le féti-
chisme n'est plus un mode inférieur de la représentation,
mais une accusation indue de la part de ceux qui n'ont
pas saisi la logique de la figuration : le fétichiste n'est
alors pas celui qu'on croit. Cette distance prise par Hegel
avec la notion péjorative de fétichisme, retournée contre
ceux qui prétendent en faire une arme de la critique ratio-
naliste, se retrouve dans l'argumentation marxienne a :
« Lorsqu'on tient pour de simples signes les caractères
sociaux que prennent les choses [...], on déclare en même
temps qu'on les tient pour des productions arbitraires de
la réflexion des hommes. C'est ainsi que les Aufklàrer du
xvm e siècle aimaient faire la lumière sur les choses
et dépouiller, au moins provisoirement, de leur apparence
d'étrangeté les figures énigmatiques des rapports humains
dont on ne savait pas encore déchiffrer la genèse 83 . » Le
fétichisme n'est pas la manifestation d'une foi, mais la
croyance inconsciente et non religieuse à la nature supra-
sensible d'objets qui ne sont effectivement pas de pures
choses sensibles, mais des représentations validées par
leur usage social. En ce sens, le fétichisme est à la fois
vrai et faux. Faux en ce qu'il prête aux objets des qualités
a. Dans un article paru en 1842 dans la Gazette rhénane,
Marx reprend l'anecdote qu'il a lue chez de Brosses : les
Cubains, qui considèrent l'or comme le fétiche des Espagnols,
envisagent de lui faire des offrandes avant de le précipiter dans
la mer. Cf. P. Lascoumes et H. Zander, Marx, du « vol de bois »
à la critique du droit, PUF, 1984, p. 168.
qu'ils n'ont pas en tant que tels ; faux encore, en ce qu'il
néglige la genèse de son objet, mais vrai en ce qu'il ne
réduit pas les marchandises à des choses et en perçoit,
même confusément, la nature relationnelle et la fonction
médiatrice active, la dimension sociale.
C'est pourquoi on rencontre dans ce passage, en plus de
la confrontation avec la théorie hégélienne, l'un des lieux
communs majeurs de la discussion entre matérialistes et
idéalistes au sujet de la représentation : le phénomène
physiologique de la vision a . Marx reste allusif sur ce
point, mais on ne saurait attribuer au hasard la réappari-
tion régulière sous sa plume d'une thématique qui renvoie
directement à la question de la genèse des représentations
et de leur réception^ La mention de la vision dans ce texte
lui permet en ce sens de renouer aussi bien avec l'étude
de la sensation développée dans les Manuscrits de 1844
qu'avec la métaphore fameuse de la chambre noire utili-
sée dans L Idéologie allemande. La vision continue d'ap-
paraître à Marx comme une métaphore recevable, alors
même qu'il en souligne tout aussitôt les limites.
Le fétichisme marchand peut en effet être conçu
comme une image naturelle, au sens où la représentation
qui en découle n'est pas le produit d'une construction
volontaire : de même, la vision est un processus physiolo-
gique dont les lois échappent à la conscience. L'image
rétinienne qui se forme en moi me semble être l'objet
.même et la représentation disparaît derrière la chose
même qui la suscite. Mais la vision met face à face deux
réalités physiques, tandis que le fétichisme de la mar-
chandise désigne un rapport social qui se donne pour une
chose. Ni la vision ordinaire, ni le phénomène de l'hallu-
cination ne sauraient décrire adéquatement le type nou-
veau d'illusion identifié par Marx. Et l'analogie permet
surtout - et paradoxalement - de souligner le caractère
incomparable de la réalité abordée ici. Le parti pris maté-
rialiste de l'analyse permet de rendre compte de l'incar-
nation objective de la représentation sous la forme d'un
a. On peut songer par exemple au problème de Molyneux,
traité par Locke, Leibniz, Voltaire, Diderot, notamment.
fétiche et des illusions qu'elle produit, mais elle doit sur-
tout mettre en lumière sa nature de médiation sociale,
par-delà sa fixation momentanée, sa réification, et le blo-
cage de la circulation qu'elle induit alors. C'est donc en
un même lieu théorique que le matérialisme cherche à
s'émanciper de tout réductionnisme et que tente de se
renouveler l'économie politique. Et ce lieu est la théorie
de la marchandise.
En effet, le fétichisme tel qu'il se trouve redéfini par
Marx est directement lié à la nature sociale des marchan-
dises produites dans le monde moderne, il « adhère au
monde des marchandises 84 ». On a vu que cette nature
sociale réside dans le temps de travail socialement néces-
saire qui caractérise la production de toute marchandise.
Mais cette affirmation n'a précisément rien d'une évi-
dence : les marchandises ne se donnent pas à voir comme
temps social de travail cristallisé, mais comme objets spé-
cifiques, utiles et échangeables entre eux. L'inversion du
réel dans la représentation qu'il suscite est une règle
générale, qui exprime « la contradiction entre le mouve-
ment apparent et le mouvement réel du système 85 ». Mais
si elle renvoie analogiquement à l'inversion de l'image
rétinienne, le redressement spontané de cette dernière par
l'activité cérébrale ne correspond pas à la nature en partie
illusoire du phénomène décrit et à l'effort considérable
que doit effectuer l'économie politique pour déjouer des
apparences que confirme sans cesse la pratique de la pro-
duction et de l'échange.
Marx change alors de métaphore et compare le réel à
un texte crypté, le caractère échangeable de la marchan-
dise se présentant comme une énigme, de fabrication
humaine : « La valeur ne porte donc pas écrit sur le front
ce qu'elle est. La valeur transforme donc tout produit du
travail en hiéroglyphe social. Par la suite, les hommes
cherchent à déchiffrer le sens de l'hiéroglyphe, à percer le
sens de leur propre produit social, car la détermination
des objets d'usage comme valeurs est leur propre produc-
tion sociale, au même titre que le langage 86 . » La men-
tion du langage est d'une grande importance : d'abord
elle confirme que Marx n'a nullement oublié, ici encore,
ses élaborations passées et l'analyse du langage conduite
en 1845 dans U Idéologie allemande, dont on a vu qu'elle
soulignait les limites de la notion d'idéologie autant
qu'elle en illustrait la pertinence. Ensuite, elle permet la
même inversion du comparant et du comparé que dans le
cas de la vision : loin qu'une théorie du langage serve de
paradigme à la théorie de la monnaie, c'est plutôt le phé-
nomène monétaire qui éclaire la constitution d'autres
types de signes, sans que l'analogie ne présume d'une
identité entre les deux, ni même que le rapprochement
soit théorisé plus avant.
Le fétiche n'est pas une chose prise abusivement pour
ce qu'elle n'est pas : c'est un signe, ou un hiéroglyphe,
c'est-à-dire un signe encore adhérant à la chose qu'il
désigne et lui empruntant certaines de ses caractéris-
tiques, la figure dans le cas du hiéroglyphe égyptien, la
valeur dans le cas des marchandises et de l'or. Que la
valeur n'apparaisse pas comme telle, qu'elle ne soit pas
même comprise par les échangistes comme ce qui rend
l'échange possible n'a aucune importance. Les lois de la
production et de l'échange ne s'en appliquent pas moins :
« Leur mouvement social propre a pour les échangistes la
forme d'un mouvement de choses qu'ils ne contrôlent
pas, mais dont ils subissent au contraire le contrôle 87 . »
Le mystère du caractère fétiche de la marchandise ne
réside pas dans sa nature de valeur socialement produite,
mais dans l'ignorance des échangistes concernant les
conditions de formation de cette valeur : « ils ne le savent
pas, mais ils le font pratiquement 88 ». Et Marx s'efforce
bien de montrer ici que les illusions concernant les phé-
nomènes économiques participent directement de leur
essence, contribuent même à leur développement, retrou-
vant ainsi la thèse déjà formulée au sujet de la république
en tant que forme politique plastique, dans les textes de
1848 à 1852.
C'est donc ici, et seulement ici, que peuvent s'articuler
divers types de représentations, sans pour autant s'unifier
en un concept général, par définition contradictoire avec
le projet d'une critique de l'économie politique : la mar-
chandise voit le temps de travail nécessaire à sa produc-
tion se cristalliser en valeur, cette valeur s'exprimant à
son tour sous la forme d'une valeur d'échange détermi-
née, d'un prix, « nom monétaire du travail objectivé dans
la marchandise 89 ». La formation du prix accomplit l'in-
version inhérente au capitalisme : « En tant que prix,
toutes les marchandises sont donc, sous différentes
formes, des représentants de l'argent, alors qu'auparavant
l'argent, en tant que valeur d'échange autonomisée, était
le représentant unique de toutes les marchandises 90 . » De
façon plus imagée, Marx écrit que les prix sont « ces
œillades que les marchandises lancent amoureusement à
l'argent 91 ». Ce mécanisme produit dans la conscience de
ses agents l'illusion que les choses établissent entre elles
des relations sociales, mais il suscite encore, à un autre
niveau, les représentations plus générales de l'économie
politique qui s'efforcent de proposer une théorie de la
valeur, apte à rendre compte scientifiquement de sa for-
mation et de son accroissement. « C'est précisément cette
forme achevée du monde des marchandises - la forme-
monnaie - qui occulte sous une espèce matérielle, au lieu
de les révéler, le caractère social des travaux privés et
donc les rapports sociaux des travailleurs privés 92. » Au
niveau du capital porteur d'intérêt vient se parachever
l'impression que « le capital semble être la source mysté-
rieuse et créant d'elle-même l'intérêt, son propre accrois-
sement 93 », la forme A-A' se présentant comme le degré
extrême du fétichisme, donnant à penser que la circula-
tion peut être à elle seule créatrice de richesses.
C'est une telle apparence qui se propage au niveau de
l'économie politique et y acquiert la consistance de caté-
gories de l'analyse, qui sont d'autant plus difficiles à
contester qu'elles structurent l'expérience quotidienne
des agents de la production et de l'échange. Marx écrit
significativement que, dans le cas du capital porteur d'in-
térêt, c'est « le mode de représentation » capitaliste qui
« atteint ici son point culminant » 94. Ce « mode de repré-
sentation », ou encore cet emboîtement de représenta-
tions, diverses mais finement engrenées les unes sur les
autres, n'est nullement l'apparition d'un monde illusoire
d'idées fausses sur la base d'une réalité matérielle qui
leur demeurerait extérieure : on voit ici que c'est la réalité
elle-même, en tant que monde social construit d'instances
différenciées et dépendantes, qui suscite des représenta-
tions s'intégrant à son fonctionnement et entretenant sa
logique. La forme monnaie masque le caractère social des
travaux privés et occasionne les erreurs des économistes
sur ce point. Par suite ces erreurs sont partiellement
conformes à la réalité : « Ce sont des formes de pensées
qui ont une validité sociale, et donc une objectivité, pour
les rapports de production de ce mode de production
sociale historiquement déterminé qu'est la production
marchande 95 . » Il ne s'agit donc pas de dénoncer simple-
ment des idées fausses, mais de décrire une logique glo-
bale, ce qui nécessite l'examen du mode de production
dans son ensemble en même temps que dans ses divers
éléments. Le vrai est l'analyse de la totalité du réel, illu-
sions comprises, et le mouvement historique de leur
dépassement.
La rupture la plus nette avec les critiques philoso-
phiques de l'illusion réside bien dans le fait que la repré-
sentation n'est plus pensée comme un doublet du monde,
en relation d'adéquation ou d'inadéquation avec lui, mais
comme une des instances actives du réel qui en assure la
reproduction ou en permet la transformation. Le capita-
lisme est à la fois le mode de production le plus rationnel,
parce qu'il fait intervenir la science pour perfectionner le
processus de production, mais aussi le plus irrationnel,
parce que cette utilisation locale du savoir se combine à
un système de croyances aberrantes et à une absence de
régulation au niveau global. Le mode de production est
une totalité, « totalité qui, certes, provient de l'interaction
des individus conscients mais ne se situe pas dans leur
conscience, n'est pas subsumée comme totalité sous les
individus 96 ». C'est en ce point que l'étude de la monnaie
acquiert une importance critique de premier plan, parce
qu'elle permet d'atteindre en même temps la réalité éco-
nomique et les représentations qu'elle suscite nécessaire-
ment, donnant accès à un processus de genèse qui s'ac-
complit quotidiennement au niveau même de la structure
la plus intime du monde capitaliste : « La catégorie de cir-
culation, en tant que première totalité parmi les catégo-
ries économiques, est très bonne pour montrer ça 97. »
On mesure alors à quel point les analyses monétaires
sont inséparables de l'ensemble de la recherche marxienne.
Marx insiste à la fois sur la nature de représentant de la
valeur de la monnaie, en tant que signe, et d'incarnation
de la valeur, en tant que richesse. Ses affirmations à
ce sujet semblent parfois se contredire : l'argent est et
n'est pas un symbole, la monnaie est et n'est pas un lan-
gage, comme si l'emprise de la théorie hégélienne du pas-
sage du symbole au signe se manifestait tout spéciale-
ment à ce niveau, alors que Marx s'efforce précisément
de lui substituer une autre théorie. Il est en effet à la
recherche d'une explication de l'origine « naturelle », non
consciente, de la monnaie, au même titre que d'autres
représentations fonctionnelles : « L'argent ne naît pas par
convention, mais, pas plus que l'État. Il naît de façon
toute naturelle de l'échange et, dans l'échange, il en est
un produit 98 . » Mais il insiste aussi sur la nature de
construction sociale et de décision politique des phéno-
mènes monétaires et par suite sur leur dimension conven-
tionnelle.
Cherchant à se démarquer des thèses mercantilistes, qui
tendent à faire de l'or et de l'argent la richesse véritable,
Marx veut se tenir à distance des théories quantitatives
classiques, qui insistent uniquement sur la nature conven-
tionnelle et la fonction de moyen de circulation de l'ins-
trument monétaire. Mais les analogies avec le symbole
d'une part et le signe d'autre part semblent le reconduire
toujours, à front renversé, sur le terrain de la doctrine
opposée à celle qu'il entreprend de combattre. Sa concep-
tion du signe reste marquée par la philologie allemande
antérieure à l'apparition de la linguistique 99 , tradition sur
laquelle s'appuie Hegel lui-même 10°, tandis que la notion
de symbole est prise dans une théorie des religions d'obé-
dience là encore hégélienne.
Cette double ascendance empêche Marx de définir plus
avant le concept étrange et qui émerge implicitement des
pages consacrées à la monnaie, celui de convention
naturelle ou de « signe objectif 101 » : la monnaie naît de
l'échange, mais elle est aussi le lieu d'action des poli-
tiques économiques et l'occasion d'une intervention de
l'État, dont la frappe est une prérogative traditionnelle et
un des moyens d'action privilégié à l'âge classique. Marx
reste aux prises avec des analogies fécondes qui permet-
tent la mise en forme théorique du problème à résoudre,
mais qui exercent une forte attraction théorique et qui ten-
dent à ramener sans cesse l'analyse à des théories déjà
constituées et inadéquates. Il ne fait qu'esquisser une
autre conception du signe et préfère finalement renoncer
à la métaphore. Les termes de reflet et de miroir tendront
progressivement à supplanter ceux de signe et de sym-
bole (sans que toutefois ces derniers disparaissent) pour
décrire la réalité monétaire.
Analogie plus souple, la notion de reflet qui court dans
les pages du Capital lui permet de retrouver les intuitions
de L'Idéologie allemande. De plus elle est conforme à
l'orientation de l'analyse marxienne, qui cherche à com-
prendre la genèse de la monnaie et l'importance crois-
sante de sa nature de numéraire, le remplacement systé-
matique des monnaies métalliques par du papier-monnaie
et l'apparition du crédit. Tandis que la notion de symbole
souligne le blocage possible, la fascination et l'arrêt de la
circulation sur son terme monétaire, le signe désigne cette
circulation elle-même, le mouvement ininterrompu qui lie
marchandise et monnaie et les métamorphose l'une dans
l'autre. La notion de reflet semble pouvoir lier ces deux
dimensions, qui ne sont que les deux virtualités du procès
capitaliste dans sa totalité, accumulation et circulation,
crise et fonctionnement régulier, qu'il convient de penser
dans leur unité dialectique.
Étudiant la fonction de numéraire de la monnaie, Marx
souligne que son importance nouvelle tient à la rapidité de
la circulation capitaliste et à la transformation perpétuelle
des marchandises en argent et de l'argent en marchandises.
« C'est pourquoi suffit aussi l'existence purement symbo-
lique de la monnaie dans un procès qui l'éloigné sans cesse
de quelque main pour la placer dans une autre. Son exis-
tence fonctionnelle absorbe pour ainsi dire son existence
matérielle102. » Les notions de symbole et signe valent pour
autant que la monnaie, par sa propre circulation, acquiert
ses caractères spécifiquement capitalistes et ne peut être
correctement comprise qu'à l'échelle globale de l'unité
entre production et circulation. Marx poursuit : « Reflet
fugitivement objectivé des prix des marchandises, elle ne
fonctionne plus que comme signe d'elle-même et peut en
conséquence être remplacée par des signes103. » La méta-
phore du reflet, aux antipodes de la théorie qui a ultérieure-
ment été construite sous ce nom et attribuée faussement à
Marx lui-même, permet ainsi d'unifier toutes les dimen-
sions sociales qu'il s'efforce précisément d'articuler, tout
en maintenant leur distinction. Le reflet ne désigne pas la
connaissance vraie, mais un processus complexe de forma-
tion des représentations, à la fois partiellement autonomes
et durablement subordonnées à leur genèse objective.
Cette unification, encore une fois, relève seulement
d'un rapprochement analogique, qui laisse percevoir une
parenté sans prétendre la ramener à l'identité. La notion
de reflet est en ce sens exemplaire de la démarche
marxienne, du fait de la liaison sans confusion qu'elle
préserve et signale entre l'économie politique et la philo-
sophie, démarche qui traverse toute l'œuvre mais n'af-
fleure que par endroits. C'est ainsi dans une note que
Marx écrit : « A certains égards, il en va de l'homme
comme de la marchandise. Comme il ne vient pas au
monde muni d'un miroir, ni de la formule du Moi fich-
téen, l'homme se regarde d'abord dans le miroir d'un
autre homme. C'est seulement par sa relation à l'homme
Paul son semblable, que l'homme Pierre se réfère à lui-
même en tant qu'homme. Mais ce faisant, le Paul en
question, avec toute sa corporéité paulinienne en chair et
en os, est également reconnu par lui comme forme phé-
noménale du Genre humain 104 . » Ces quelques lignes
montrent que Marx s'inscrit lui-même dans une histoire
philosophique de la représentation, dont la tradition
remonte à l'Antiquité. A qui, au juste, fait allusion ce
texte ? A Fichte explicitement, mais aussi, à l'évidence, à
Feuerbach. Au-delà de ces références manifestes, on peut
songer à Aristote a , que Marx connaît bien, et à Adam
a. « Nous ne pouvons pas nous contempler nous-mêmes à par-
tir de nous-mêmes [...]. De même que, lorsque nous voulons
contempler notre visage, nous le faisons en nous regardant dans
un miroir, de même, lorsque nous voulons nous connaître nous-
mêmes, nous nous voyons en nous connaissant dans un ami, car
l'ami, disons-nous, est un autre nous-mêmes » (Aristote,
Grande Morale, 1213a-15-24, cité dans Pierre Aubenque,
Smith a , qu'il a lu attentivement. Quant à Hegel, il définit
l'essence comme «réflexion dans elle-même 1 0 5 ». Pour
arracher la notion de réflexion à sa définition repré-
sentative, Hegel la confronte à la définition kantienne du
jugement réfléchissant, en lui refusant toute portée analo-
gique : il s'agit à l'inverse de ramener la pensée d'enten-
dement à son propre fond spéculatif inaperçu. Marx est
donc aux antipodes d'une telle analyse, lorsqu'il accorde à
la représentation en tant que telle une dimension dialec-
tique constitutive qui n'appelle pas son dépassement, mais
exige que soit pensée et maintenue sa double nature de
chose et de fonction, d'image et de concept, et avant tout
sa fonction de ciment de la totalité sociale.
Ce n'est sans doute pas un hasard si Marx mentionne
une fois encore des auteurs qui sont à la fois des théori-
ciens de l'économie politique et des philosophes. Il s'agit
pour lui de donner à l'analogie du reflet une portée heu-
ristique sur ce double terrain, qui éclaire ce qu'une
convention peut devoir à l'histoire longue de la formation
sociale dans son ensemble. La métaphore du reflet,
décrivant ainsi transversalement l'édifice social, de la
formation de la valeur à celle des individus, en unifie
La Prudence chez Aristote, PUF, 1993, p. 182). Ce texte apparaît
lui-même comme une reprise de Platon : « Si donc l'œil veut se
voir lui-même, il faut qu'il regarde un autre œil » (Premier Alci-
biade, dans Premiers Dialogues, trad. E. Chambry, Flammarion,
1967, p. 168).
a. Une personne séparée de la société « n'aurait pas plus
d'idée de la convenance ou de l'inconvenance de ses sentiments
et de sa conduite, de la perfection ou de l'imperfection de son
esprit, que de la beauté ou de la difformité de son visage. Elle ne
pourrait voir ces diverses qualités parce que naturellement elle
n'aurait aucun moyen pour les discerner, et qu'elle manquerait,
pour ainsi dire, du miroir qui peut les réfléchir à sa vue. Placez
cette personne dans la société ; et elle aura le miroir qui lui man-
quait » (Adam Smith, Théorie des sentiments moraux, trad. S. de
Condorcet, Guillaumin, 1860, p. 126-127). La référence ici est
manifestement Hume : « Les esprits humains sont les miroirs
les uns des autres » (Hume, Traité de la nature humaine, trad.
P. Baranger et P. Saltet, Garnier-Flammarion, 1991, II, p. 469).
sans réduction les divers niveaux et corrige de façon déci-
sive la nature dissociante que présentait la première
notion d'idéologie. Il semble bien que ce soit au travers
d'un style, au sens fort de ce terme, que Marx présente
son propre mode de conceptualisation, qui relève d'une
philosophie préservée en tant que démarche réflexive, en
tant que mouvement critique de conceptualisation, mais
surmontée comme système, c'est-à-dire comme présenta-
tion de conclusions, séparées du mouvement de leur pro-
duction et de leur ajustement permanent aux objets
concrets auxquels elle s'applique. En ce sens, si le reflet
désigne la représentation comme processus actif, elle ren-
voie pour cela même et dans le même temps à l'œuvre
marxienne dans sa totalité, comme mouvement continué
de la recherche, même si cette ouverture constitutive
coexiste avec la présentation par ailleurs de conclusions
qui semblent à Marx avérées et indiscutables.
*
NOTES
1. Shakespeare, Le Marchand de Venise, trad. J. Grosjean,
Flammarion, 1994, p. 131. Marx cite à plusieurs reprises Shake-
speare dans Le Capital.
2. Lettres sur « Le Capital », p. 51.
3. Concernant la traduction de « Mehrwert » par « plus-value »
ou «survaleur», cf. l'introduction de Jean-Pierre Lefèbvre au
Capital, op. cit., p. XLIII-XLVI. On utilisera par la suite le terme de
survaleur.
4. Grundrisse, trad. G. Badia et al., Éditions sociales, 1980,1,
p. 452.
5. C, I, p. 4 (préface à la lre édition allemande).
6. C, I, p. 40.
7. C, I, p. 44.
8. C, I, p. 43.
9. Cf. Lucien Sève, « Forme, formation, transformation », dans
Structuralisme et Dialectique, Éditions sociales, 1984.
10. C, I, p. 67.
11. C, I, p. 67. Cf. Aristote, Éthique à Nicomaque, V, 8, trad. J.
Tricot, Vrin, 1990, p. 245.
12. C, I, p. 42.
13. C, I, p. 50.
14. Concernant les difficultés de cette analyse du travail, cf.
Cornélius Castoriadis, « Valeur, égalité, justice, politique : de
Marx à Aristote et d'Aristote à nous », Les Carrefours du laby-
rinthe, Seuil, 1978.
15. C, I, p. 57.
16. C, I, p. 66.
17. C, I, p. 66.
18. Gr, I, Introduction de 1857, p. 40.
19. C, I, p. 53.
20. C, I, p. 43.
21. C, III, p. 299.
22. C, UI, p. 299.
23. C, I, p. 54.
24. Cf. Suzanne de Brunhoff, « Marchandise et monnaie dans
les Théories sur la plus-value », Marx et l'Économie politique,
PUG-Maspero, 1977.
25. C, I, p. 58.
26. C, I, p. 58.
27. Gr, I, p. 157.
28. C, II, p. 90.
29. Gr, H, p. 305.
30. Le traitement de ce problème occupe toute la 2e section du
Livre III du Capital, p. 149-209. Pour une présentation du débat
suscité par ce texte, cf. Gérard Jorland, Les Paradoxes du Capital,
Odile Jacob, 1995, ainsi que Pierre Salama, Sur la valeur, Mas-
pero, 1975.
31. C, I, p. 115.
32. C, I, p. 108.
33. Gr, I, p. 151.
34. C, I, p. 43.
35. Contribution, p. 43.
36. C, I, p. 59.
37. Hegel, Principes de la philosophie du droit, op. cit., additif
au § 280, p. 294.
38. C, I, p. 76.
39. C, I, p. 64.
40. C, I, p. 64.
41. C, I, p. 73.
42. Sur la distinction entre l'esprit théorique et l'esprit pratique,
ou l'intelligence et la volonté, au sein de l'esprit subjectif, cf.
§ 445-468 du Précis de l'Encyclopédie des sciences philoso-
phiques, trad. J. Gibelin, Vrin, 1970, p. 247-260.
43. C, I, p. 79.
44. C, I, p. 79.
45. C, I, p. 60.
46. C, I, p. 145.
47. C, I, p. 147.
48. C, I, p. 120.
49. C, I, p. 129.
50. Contribution, p. 228.
51. Contribution, p. 245.
52. Gr, II, p. 110-111.
53. C, I, p. 209.
54. C, I, p. 173.
55. Contribution, p. 98.
56. C, I, p. 663.
57. Gr, I, p. 205.
58. C, I, p. 663.
59. C, I, p. 173.
60. Gr, I, p. 92.
61. Contribution, p. 2-3.
62. C, I, p. 96-97.
63. C, I, p. 166.
64. C, I, p. 170.
65. C, I, p. 617.
66. C, I, p. 188.
67. C, I, p. 217.
68. C, I, p. 192-193.
69. C, I, p. 192.
70. C, I, p. 637.
71. C, I, p. 195-197.
72. C, I, p. 640-641.
73. C, I, p. 604. ;
74. C, I, p. 616.
75. Théories sur la plus-value, trad. G. Badia et al., Éditions
sociales, 1975, t. 2, p. 612.
76. C, I, p. 83.
77. C, I, p. 90-91.
78. C, III, p. 750.
79. C, I, p. 81.
80. Auguste Cornu, Karl Marx et Friedrich Engels, op. cit., t. 1,
p. 284 ; Alfonso M. Iacono, Le Fétichisme, histoire d'un concept,
PUF, 1992, p. 79.
81. Hegel, La Raison dans l'histoire, trad. K. Papaioannou,
UGE, 1965, p. 256.
82. Hegel, Phénoménologie de l'Esprit, op. cit., II, p. 105.
83. C, I, p. 103-104.
84. C, I, p. 94.
85.7W,II, p. 185.
86. C, I, p. 85.
87. C, I, p. 86.
88. C, I, p. 85.
89. C, I, p. 115.
90. Gr, I, p. 129.
91. C, I, p. 125.
92. C, I, p. 87.
93. C, m , p. 363.
94. C, III, p. 432.
95. C, I, p. 87.
96.Gr,I,p. 135.
97. Gr, I, p. 135.
98. Gr, I, p. 102.
99. « Le matériau dans lequel le symbole s'exprime n'est nulle-
ment indifférent [...]. En se développant, la société élabore aussi,
avec le symbole, le matériau qui lui est de plus en plus adéquat,
dont elle essaie à son tour par la suite de se détacher; s'il n'est
pas arbitraire, un symbole requiert que le matériau dans lequel on
le représente remplisse certaines conditions. C'est ainsi par
exemple que les signes adoptés pour les mots ont une histoire,
écriture des caractères, etc. » (Gr, I, p. 80).
100. Hegel cite W. de Humboldt (Précis de l'Encyclopédie des
sciences philosophiques, op. cit., p. 255).
101.Gr,I,p. 152. ,
102. C, I, p. 146.
103. C, I, p. 146.
104. C, I, p. 60, note 18.
105. Hegel, Science de la logique, II, La Doctrine de l'Essence,
op. cit., p. 7 et p. 26-28.
CHAPITRE V
Travail et politique
Nous sommes Ouvriers, Sire ! Ouvriers !
Nous sommes
Pour les grands temps nouveaux où Ton
[voudra savoir,
Où F Homme forgera du matin jusqu'au
[soir,
Chasseur des grands effets, chasseur des
[grandes causes,
Où, lentement vainqueur, il domptera
[les choses
Et montera sur Tout, comme sur un cheval !
Arthur Rimbaudl.
De la marchandise à l'argent, de l'argent au capital et à
l'analyse de la force de travail et de son paiement, Le
Capital explore les divers aspects d'une organisation de
la production, qui est aussi un certain type de relation
entre les hommes. Aussi l'explication du mécanisme de
la vente de la force de travail inclut-elle l'examen des
conditions juridiques de son échange contre un salaire.
Cette question, qui est celle du droit, est inséparable de
celle de l'organisation moderne de la production et de
la transformation historique des individus. C'est la
connexion de ces divers aspects que Marx s'efforce de
comprendre pour définir les tendances contradictoires qui
animent le capitalisme et font de son dépassement une
possibilité réelle. La perspective de la libération du tra-
vail et du développement des capacités humaines l'en-
gage dans la voie d'une définition originale de l'histoire
et de la politique, qui appartient à la critique de l'écono-
mie politique.
1. Propriété et personne
Sur le marché, se rencontrent exclusivement des pro-
priétaires privés, dont les relations prennent la forme d'un
contrat. Ce contrat est « un rapport de volontés dans
lequel se reflète le rapport économique 2 ». Le terme de
volonté n'est pas ici synonyme de libre arbitre, mais
désigne la manifestation consciente de rapports objectifs
qui s'imposent aux individus, alors même qu'ils pensent
en décider librement. C'est tout spécialement le cas
concernant l'échange des marchandises, échange qui
requiert l'accord mutuel d'un vendeur et d'un acheteur
autour d'un prix. Si la fixation d'un prix de marché relève
de l'ajustement toujours singulier de l'offre et de la
demande, il trouve ses causes essentielles au niveau des
conditions de la production : c'est en tant qu'elles cristal-
lisent une quantité donnée de temps de travail que les
marchandises présentent une valeur. Si cette valeur ne
peut se réaliser que dans la sphère de la circulation, à
l'occasion de l'échange effectif des marchandises, elle
n'est pas créée au niveau de cet échange et se trouve
déterminée en amont : il faut remonter des formes de la
valeur (prix de marché, prix de production, valeur
d'échange) vers sa substance (la quantité de travail socia-
lement nécessaire) pour en comprendre la nature essen-
' tielle et les expressions multiples. Les échangistes ne se
livrent pas à une telle enquête. C'est pourquoi, à leurs
yeux, les marchandises établissent entre elles des rela-
tions immédiatement sociales, conformément à l'illusion
fétichiste.
Le droit moderne est l'instrument de règlement de l'en-
semble des litiges, mais il vise aussi et plus généralement
à présenter le procès de circulation et le procès de pro-
duction comme le résultat d'opérations individuelles,
conscientes et volontaires. Il véhicule ainsi une représen-
tation idéologique globale des rapports sociaux, qui lui
confère son efficace : les relations entre propriétaires pri-
vés qui caractérisent l'époque moderne renvoient avant
tout au rapport entre travail et capital et à la division en
classes de la société, mais elles se donnent pour l'établis-
sement de relations interindividuelles : « Si donc un indi-
vidu accumule et l'autre non, cela ne se fait jamais aux
dépens de l'autre. L'un jouit de la richesse réelle, l'autre
entre en possession de la forme universelle de la richesse.
Si l'un s'appauvrit, que l'autre s'enrichit, c'est dans le
cadre d'un libre consentement et cela ne provient en rien
du rapport économique, de la relation économique elle-
même dans laquelle ils se trouvent 3 . » Le droit présente
comme convention l'ensemble des relations sociales : il
donne ainsi au contrat la double fonction d'assurer et de
déguiser l'exploitation de la force de travail, conférant sa
forme juridique à l'extorsion du surtravail.
En effet, le mode de production capitaliste exclut l'es-
clavage ou le servage, mais implique aussi que le tra-
vailleur n'ait plus à vendre que sa force de travail, et non
pas directement des marchandises qu'il produirait de
manière indépendante 4 : «Pour que son possesseur
puisse la vendre comme marchandise, il faut qu'il puisse
en disposer, qu'il soit le libre propriétaire de sa puissance
de travail, de sa personne 5. » De ce point de vue, vendeur
et acheteur de la force de travail doivent être « des per-
sonnes juridiquement égales 6 ». Égalité et liberté ne sont
pas de vains mots, mais des notions aussi complexes et
contradictoires que la période historique qui les voit
émerger. Si la liberté permet au travailleur de disposer de
la seule chose qu'il possède, sa force de travail, l'égalité
des échangistes fait que cette même force de travail, ven-
due à son prix, est laissée, à l'instar de toute autre mar-
chandise, au libre usage de son acheteur. Ainsi se trou-
vent reliés le rôle inédit de l'argent et le statut spécial de
la personne, représentations vraies pour autant qu'elles
remplissent leur fonction de médiation sociale et témoi-
gnent d'un processus historique d'abstraction réelle :
« L'argent lui-même, pour autant qu'il participe à l'his-
toire, ne le fait que dans la mesure où il intervient lui-
même dans ce procès comme un agent de dissolution
extrêmement énergique et dans la mesure où il contribue
efficacement à la production de travailleurs libres plumés,
sans existence objective 7 . » La représentation n'est pas
une surface qui occulte la base, mais la transposition de
ses contradictions au niveau d'une instance à la fois
expressive et régulatrice. Elle est à la fois l'instrument
d'une circulation rapide, d'un fonctionnement sans heurt,
et le vecteur d'une transformation historique de longue
haleine. De ce point de vue, l'analyse de l'argent et des
fonctions monétaires à laquelle vient de procéder Marx
éclaire en retour le statut du droit et son intrication au
mode de production, alors que sa localisation première
dans une sphère idéologique pensée comme séparée ten-
dait à en faire tour à tour - et paradoxalement - un leurre
inutile ou un mensonge nécessaire.
C'est donc en un sens historiquement bien précis que
Marx écrit que l'argent est la réalisation du « système de
la liberté et de l'égalité 8 ». L'égalité en question est l'es-
timation arithmétique de la richesse individuelle, sous sa
forme monétaire : « Cette égalité se pose dans l'argent
lui-même en tant qu'argent circulant, c'est-à-dire appa-
raissant tantôt dans une main, tantôt dans une autre, et
indifférent à cette apparition 9 . » Dans le cadre du capita-
lisme, l'égalité naît de la réduction de la personne à la
quantité de richesse abstraite dont elle dispose : « Un tra-
vailleur qui achète pour 3 shillings de marchandise appa-
raît au vendeur avec la même fonction, la même égalité
- sous la forme de 3 shillings - que le roi qui en fait
autant. Toute différence entre eux est effacée 10 », au point
que l'individu, tendant à devenir « individuation de l'ar-
gent 11 », se trouve nié dans ses particularités concrètes,
possesseur abstrait et simple rouage du procès de valori-
sation. La marchandise, écrit Marx, « est de naissance
une grande égalisatrice cynique 12 », mais elle ne fait que
rendre possible la mesure réciproque des richesses créées,
en taisant l'inégalité et l'injustice qui président à leur
appropriation. L'égalité est donc celle des hommes en
tant que représentants des marchandises qu'ils possèdent,
et non celle des individus concrets, de leurs compétences
diverses, de leur appartenance à telle ou telle classe
sociale. C'est donc le mode de production capitaliste lui-
même qui considère les hommes comme « personnifica-
tion des rapports économiques 13 ».
L'équivocité de la notion de liberté en mode capitaliste
de production exprime les contradictions de son histoire
réelle, qui est celle du salariat et de la violence qui pré-
side à sa généralisation. La liberté des travailleurs est leur
affranchissement social, mais aussi le dépouillement « de
tous leurs moyens de production et de toutes les garanties
qu'offraient pour leur existence les anciennes institutions
féodales. Et l'histoire de cette expropriation est inscrite
dans les annales de l'humanité en caractères de sang et de
feu 1 4 ». L'illusion attachée à la notion de liberté résulte
avant tout de l'oubli ou de la négatiofi de cette histoire.
C'est alors, et seulement alors, que son invocation
déchoit au rang d'instrument idéologique : Marx qualifie
ainsi d'ineptie la confusion entre la « libre concurrence »
et « l'ultime développement de la liberté humaine ». L'or-
ganisation capitaliste de la production est « à la fois
liberté et total écrasement de l'individualité sous le joug
des conditions sociales qui prennent la forme de puis-
sances factuelles 15 ». D est permis d'affirmer que le sala-
riat est, de ce point de vue, un nouvel esclavage, d'autant
plus efficace qu'il associe un temps de travail élevé et des
conditions de vie inhumaines à la reconnaissance juri- «
dique de la personne : « L'esclave romain était attaché à
son propriétaire par des chaînes, l'ouvrier salarié l'est par 4
des fils invisibles. L'apparence de son indépendance est
entretenue par le changement constant de maître salarial
individuel et la fiction juridique du contrat16. » Et si Marx
est alors autorisé à parler de fiction, c'est parce que la
symétrie apparente des contractants recouvre sans l'annu-
ler la dissymétrie sociale essentielle qui existe entre le
propriétaire des moyens de production et le propriétaire
de sa seule force de travail : « Le marché une fois conclu,
on découvre qu'il n'est pas un "agent libre", que le temps
pour lequel il est libre de vendre sa force de travail est le
temps pour lequel il est forcé de la vendre17. »
Dès lors, affirmer que « les personnes n'existent ici
l'une pour l'autre que comme représentants de marchan-
dises, et donc comme possesseurs de marchandises18 » ne
revient pas à nier la portée de la catégorie de personne,
mais à souligner ses limites. Les relations juridiques, pour
être effectives, doivent à chaque époque entrer en réso-
nance avec une vision plus générale du monde qui en
assure la légitimité, en quelque sorte surplombante : si les
notions d'égalité et de liberté y gagnent leur force persua-
sive, c'est en vertu d'une conception de la personne qui
n'est pas rapportée par ses défenseurs à un mode de pro-
duction déterminé, mais à l'essence même de l'homme.
« L e secret de l'expression de la valeur, l'égalité et
l'égale validité de tous les travaux parce que et pour
autant que ceux-ci sont du travail humain en général, ne
peut être déchiffré qu'à partir du moment où le concept
d'égalité humaine a acquis la solidité d'un préjugé popu-
laire 19 . » C'est à cette condition que le droit assure sa
fonction de médiation au sein de la sphère de la produc-
tion et de la circulation, en s'instituant en représentation
fonctionnelle, qui tout à la fois structure et reflète, impose
ses normes spécifiques et diffuse la logique économique
et sociale qui l'englobe : droit et monnaie se trouvent en
relation d'homologie fonctionnelle et sont présupposi-
tions l'un de l'autre.
C'est pourquoi la critique des droits de l'homme, qui
avait orienté le jeune Marx vers l'analyse de relation
entre la figure du citoyen et celle du propriétaire privé,
prépare mais laisse ici la place à l'examen de la forme
singulière du contrat, qui permet la régulation effective
des rapports marchands et relie la sphère de la circulation
à celle des conditions sociales de la production. La cen-
tralité de la figure du propriétaire n'est pas la consécra-
tion de l'égoïsme, mais le mode d'organisation d'une for-
mation économique et sociale qui estime toute chose à
l'aune de la valeur qu'elle contient ou qu'elle produit.
C'est en vertu de cette analyse qu'il soutient les luttes
ouvrières, et notamment celles que mènent les trade-
unions anglais, en vue d'une protection juridique des tra-
vailleurs de la grande industrie. Seule la conquête d'une
législation du travail peut, dans un premier temps, limiter
l'exploitation sans mesure, imposée sous couvert de
« libre contrat ». Une telle lutte, si elle n'épuise pas le
programme d'une action révolutionnaire, n'est pas un
renoncement à des revendications plus radicales mais une
brèche qui atteint à la fois l'exploitation réelle du travail
et le discours idéologique qui l'accompagne : « le pom-
peux catalogue des "inaliénables droits de l'homme" sera
ainsi remplacé par la modeste Magna Charta d'une jour-
née de travail limitée par la loi 2 0 ».
La critique de La Question juive se trouve à la fois
réélaborée et poursuivie, ses difficultés déplacées deve-
nant un enjeu stratégique interne au mouvement ouvrier :
la lutte politique peut-elle vraiment être menée sur le ter-
rain juridique ? La position de Marx est complexe. Le
droit possède une fonction active précisément parce qu'il
reste assujetti aux transformations du niveau fondamen-
tal, celui de la base économique : « Le droit ne peut
jamais être plus élevé que l'état économique de la société
et que le degré de civilisation qui y correspond 21. » Mais
c'est précisément pour cette raison qu'il est aussi un
moyen de lutte et l'occasion de modifier le rapport social
des forces, d'en entériner le dernier état. Il ne faut pas
oublier que Marx définit désormais les instances idéolo-
giques comme les formes « sous lesquelles les hommes
prennent conscience de ce conflit [entre forces produc-
tives et rapports de production] et le mènent jusqu'au
bout 2 2 ». La critique marxienne du droit n'est pas à com-
prendre comme sa récusation pure et simple, mais comme
l'examen de sa connexion occultée avec le niveau de la
production où il s'enracine, c'est-à-dire comme la cri-
tique du juridisme qui croit à la toute-puissance de la
revendication égalitaire dans le cadre maintenu des rap-
ports sociaux capitalistes. Et sur ce point l'illusion est si
puissante que le mouvement ouvrier lui-même est parfois
prêt à mener son combat sur le seul terrain juridique.
C'est notamment le cas du parti ouvrier de Lassalle a ,
fondé en 1862, qui mise sur l'intervention de l'État et
nourrit le nationalisme prussien, au point que Lassalle
engagera des négociations avec Bismarck. Face à cette
organisation, est fondé en 1865 le parti dit d'Eisenach,
dirigé par Wilhelm Liebknecht et August Bebel b . Forma-
a. Ferdinand Lassalle (1825-1864) est d'abord proche de
Marx. Il crée en 1862 l'Association générale des travailleurs et
sera l'un des fondateurs de la social-démocratie allemande. Il
meurt en 1864 au cours d'un duel.
b. Wilhelm Liebknecht (1826-1900) est un socialiste alle-
mand. Il quittera le parti de Lassalle pour fonder en 1865 avec
Bebel le Parti populaire allemand puis, en 1869 à Eisenach, le
tion qui se veut d'abord d'obédience marxiste, elle se
contentera, à son tour, en vue d'une alliance avec les
démocrates, de revendiquer une législation sociale, la
fondation de coopératives soutenues par l'Etat et le suf-
frage universel. Le désaccord entre les deux courants se
cristallisera sur la question du nationalisme prussien. A la
suite de la guerre de 1870-1871 et de la Commune de
Paris, ce nationalisme cédera du terrain face au sentiment
montant de solidarité ouvrière, qui permettra un rappro-
chement entre les deux organisations ouvrières alle-
mandes. Le congrès de Gotha de février 1875 s'ouvre
ainsi autour d'un texte de compromis, néanmoins forte-
ment marqué par la pensée de Lassalle. Marx, qui ne par-
ticipa pas à l'élaboration de ce texte mais qui en eut
connaissance, fait alors parvenir à la composante « eise-
nachienne » ses gloses marginales, manifestant toutes ses
réticences concernant la stratégiè adoptée a . Ce texte,
connu sous le titre de Critique du programme de Gotha,
aborde tout particulièrement la question du droit, en s'ef-
forçant de la reformuler contre l'option social-démocrate
qui l'emporte alors. Pour Marx, ce sont l'émancipation du
travail et la réorganisation sociale qui doivent donner son
contenu à une définition révolutionnaire du droit.
Dans une phase supérieure de la société commu-
niste, quand auront disparu l'asservissante subordina-
tion des individus à la division du travail et, avec elle,
l'opposition entre le travail intellectuel et le travail
manuel ; quand le travail ne sera pas seulement un
moyen de vivre, mais deviendra lui-même le premier
besoin vital ; quand, avec le développement multiple
Parti social-démocrate des travailleurs. Il sera élu député au
Reichstag de 1879 à 1892. Demeurant proche des idées de
Marx, il défend cependant une ligne politique modérée.
August Bebel (1840-1913) est, au côté de Wilhelm Lieb-
knecht, l'une des figures de proue de la social-démocratie alle-
mande. En 1870-1871, il sera condamné pour avoir refusé de
voter les crédits militaires.
a. Le programme de Gotha étant finalement adopté par le
mouvement ouvrier allemand et permettant son unification,
Marx choisira de ne pas rendre publiques ses critiques.
des individus, les forces productives se seront accrues
elles aussi et que toutes les sources de la richesse col-
lective jailliront avec abondance, alors seulement
l'horizon borné du droit bourgeois pourra être défini-
tivement dépassé et la société pourra écrire sur ses
drapeaux : « de chacun selon ses capacités, à chacun
selon ses besoins ! ».
Je me suis particulièrement étendu sur le « produit
intégral du travail », ainsi que sur le « droit égal », le
« partage équitable », afin de montrer combien crimi-
nelle est l'entreprise de ceux qui, d'une part, veulent
imposer derechef à notre Parti, comme des dogmes,
des conceptions qui ont signifié quelque chose à une
certaine époque, mais ne sont plus aujourd'hui qu'une
phraséologie désuète, et, d'autre part, faussent la
conception réaliste inculquée à grand-peine au Parti,
mais aujourd'hui bien enracinée en lui, et cela à l'aide
des fariboles d'une idéologie juridique ou autre, si
familière aux démocrates et aux socialistes français.
A toute époque, la répartition des objets de consom-
mation n'est que la conséquence de la manière dont
sont distribuées les conditions de la production elle-
même. Mais cette distribution est un caractère du
mode de production lui-même. Le mode de produc-
tion capitaliste, par exemple, consiste en ceci que les
conditions matérielles de production sont attribuées
aux non-travailleurs sous forme de propriété capita-
liste et de propriété foncière, tandis que la masse ne
possède que les conditions personnelles de produc-
tion : la force de travail. Si les éléments de la produc-
tion sont distribués de la sorte, la répartition actuelle
des objets de consommation s'ensuit d'elle-même.
Que les conditions matérielles de la production soient
la propriété collective des travailleurs eux-mêmes,
une répartition des objets de consommation différente
de celle d'aujourd'hui s'ensuivra pareillement23.
La critique du droit bourgeois s'appuie à la fois sur
l'analyse de sa fonction réelle et sur celle de sa position
illusoire. Pour posséder une efficace, il n'en reste pas
moins subordonné et la distribution des richesses se
trouve dans le m ê m e rapport à l'égard de la propriété
des moyens de production que la sphère de la circulation
vis-à-vis de celle de la production. La tentative de sa
redéfinition doit commencer par prendre acte de son intri-
cation aux rapports de production et penser la transfor-
mation conjointe des deux niveaux. Le problème va bien
au-delà de la sphère de la distribution, fût-ce celle des
moyens de production et non pas seulement des produits.
La question du droit ainsi posée conduit à examiner la
question des finalités sociales et celle du statut de l'indi-
vidu : c'est sur ces deux plans que sa redéfinition doit se
jouer. On mesure alors les difficultés que suscite ce texte
dans la mesure où il s'efforce d'anticiper aussi précisé-
ment que possible sur une formation sociale qui n'existe
pas encore et dont l'articulation de la production aux
besoins reste à défiiiir. Du moins le problème peut-il être
résumé aisément : que signifie faire du travail un besoin
et comment organiser la nouvelle répartition de la
richesse sociale ? Avant d'envisager la reconquête collec-
tive du procès de travail, il convient d'envisager son
histoire moderne, celle de sa division à la fois technique
et sociale. Le problème de la liberté et de l'égalité pourra
alors être reformulé à partir de l'analyse de cette histoire
et des possibilités de transformation qui s'y font jour.
2. La division du travail
Le processus d'égalisation dont témoigne le droit se
joue donc au niveau de la production et de son organisa-
tion. L'étude historique des progrès de la division du tra-
vail occupe une place essentielle, à la fois au sein de
l'analyse du capitalisme et en vue de la définition de son
dépassement communiste. Marx s'attarde ainsi longue-
ment à distinguer la manufacture (du milieu du xvi e au
dernier tiers du xvm e siècle) de la fabrique (caractéris-
tique de la grande industrie capitaliste) comme deux
époques du mode de production capitaliste en cours de
maturation. Cette étude lui permet de concevoir à la fois
le fonctionnement actuel du capitalisme et les tendances
essentielles de sa transformation.
La manufacture, qui réunit plusieurs travailleurs dans
un même atelier, instaure une division du travail plus
poussée que l'artisanat, mais ne va pas jusqu'à dépossé-
der l'ouvrier de son savoir-faire. Elle est cependant le
moment d'une décomposition des tâches qui a pour cor-
rélat une spécialisation des outils et une coopération nou-
velle entre les travailleurs. La productivité accrue du tra-
vail va de pair avec une simplification des opérations de
la production confiées à chaque travailleur : « Un tra-
vailleur qui exécute toute sa vie une seule et même opéra-
tion simple transforme tout son corps en organe automa-
tique et unilatéral de cette opération 24 . » L'accélération
du procès de travail se paie d'un appauvrissement de
son contenu individuel et d'un transfert des capacités
humaines en direction du « travailleur global combiné 25 »,
la manufacture elle-même. Par le jeu de la dialectique
immanente au processus de spécialisation croissante des
travailleurs, la qualification poussée à l'extrême, parti-
cularisée sur une opération de détail, se retourne en son
contraire, la déqualification la plus complète : la manu-
facture, « en transformant en virtuosité une spécialisation
totalement unilatéralisée aux dépens de l'ensemble de la
puissance de travail, elle commence à faire une spécialité
du manque même de tout développement 26 ». Marx dis-
tingue cette division manufacturière du travail de sa divi-
sion sociale, à l'échelle de la société tout entière, par le
mode de régulation et de coordination qui prévaut dans
chaque cas. Au niveau d'une unité de production, c'est
l'organisation du procès de production par le capitaliste
qui décide de la division du travail. A l'échelle de la
société dans son ensemble, la division et l'importance
relative des différentes branches de la production est
sanctionnée par l'écoulement effectif des marchandises
qui en sont issues.
C'est ainsi que naît une contradiction majeure, qui ira
en s'amplifiant, entre une tendance locale à la rationalisa-
tion et à la coopération, et une tendance générale à l'anar-
chie et au jeu hasardeux de l'offre et de la demande. La
planification dans l'atelier ne rencontre pas son équiva-
lent dans la société, la régulation du marché appliquant
après coup sa sanction à des choix de production qui
s'avèrent, seulement alors, judicieux ou inadéquats. « La
division manufacturière du travail suppose l'autorité
inconditionnelle du capital sur des hommes qui ne sont
que de simples membres du mécanisme global qui lui est
soumis ; la division sociale du travail met face à face des
producteurs de marchandises indépendants, qui ne recon-
naissent d'autre autorité que celle de la concurrence, de la
contrainte que la pression de leurs intérêts réciproques
exerce sur eux, de la même façon que dans le monde ani-
mal la "guerre de tous contre tous" maintient plus ou
moins en vie les conditions d'existence de toutes les
espèces 27. » La référence explicite à Hobbes est précédée
de remarques qui renvoient en réalité avant tout à la
notion darwinienne de « struggle for life » et à l'emprunt
fait par Darwin à Hobbes pour élaborer l'idée de sélec-
tion naturelle.
La division sociale du travail est ainsi qualifiée par
Marx de « nécessité naturelle interne, muette, qui se per-
çoit aux changements barométriques des prix de marché
et submerge l'arbitraire sans règle des producteurs de
marchandises 2 8 ». La concurrence capitaliste peut être
dite « naturelle », non pas au sens où elle mobiliserait les
instincts archaïques de la prédation, mais parce qu'elle
est un phénomène non contrôlé qui met aux prises des
individus seulement conscients de poursuivre leurs intérêts
privés. Qualifier un phénomène social de naturel, c'est
pour Marx le considérer comme accessible à la science et
à une analyse en termes de lois. Mais c'est aussi, a contra-
rio, souligner l'importance de la conscience : c'est parce
qu'il se distingue de ses formes conscientes que « le bou-
leversement matériel des conditions de production écono-
miques » peut être « constaté avec la rigueur des sciences
de la nature 2 9 ». Pourtant l'analyse marxienne se situe
bien sur le terrain de la théorie politique, en ce qu'elle
excède à ses propres yeux l'analyse de mécanismes éco-
nomiques inéluctables et pose le problème de leur maî-
trise collective.
De ce point de vue, on peut dire que c'est à la fois
contre la conception hobbienne du heurt des appétits
individuels (cherchant à assurer leur conservation et à
conquérir leur « félicité 3 0 »), et contre la conception
hégélienne d'une société civile progressant, par le moyen
de la structuration progressive des intérêts privés, vers la
rationalité de l'État, que Marx décrit ici une contradiction
spécifique, qui envahit l'ensemble de la formation écono-
mique et sociale. Ce ne sont pas seulement les appétits
privés qui s'opposent, mais, plus fondamentalement, la
concurrence ouverte, instituée en règle sociale d'une part,
et la coordination des travaux, la socialisation commen-
çante de la production,- d'autre part. En chaque pôle de
cette contradiction, la contradiction tout entière se
retrouve : la division technique du travail est une forme
de domination autant que l'occasion d'une coopération
accrue. De même, la concurrence marchande unifie la cir-
culation et la production, alors même qu'elle sépare et
oppose les échangistes les uns aux autres. Le développe-
ment conjoint de la production et de l'échange tend à uni-
fier la totalité économique et sociale tout en accentuant la
tension interne de ses contradictions et en multipliant les
zones d'affrontement. Dès lors, c'est en tout point du
mode de production que se réfracte et se manifeste son
essence contradictoire.
La période manufacturière prépare donc le stade sui-
vant, une fois surmontée la résistance ouvrière à la déqua-
lification des tâches et au salariat généralisé. Mais le pas-
sage de la manufacture à la fabrique ne se heurte pas ici
d'abord aux rapports sociaux mais à la base technique de
la production, preuve que ces deux stades appartiennent
bien à un même mode de production en expansion, le
capitalisme. L'accent mis sur le facteur technologique
permet à Marx de souligner l'intrication des rapports de
production aux forces productives. C'est donc le dévelop-
pement de la machinerie qui définit la fabrique. La sou-
mission des hommes à la machine, et surtout au système
de machines-outils associées a , qui caractérise en propre
la production capitaliste classique, fait naître le spectacle
d'une puissance autonome, étrangère aux hommes qui
l'entretiennent : « Dans la manufacture et dans l'artisanat,
a. Pour Marx, l'usage de la machine à vapeur n'est pas la
cause de la révolution industrielle, mais la conséquence de l'in-
troduction de machines-outils, qui transforment à la fois les rap-
ports de production et les forces productives (C, I, p. 420).
l'ouvrier se sert de l'outil, dans la fabrique il sert la
machine 31 . » Cette transformation du procès de travail est
une dépossession, longuement étudiées dans les Grund-
risse : « Ce n'est plus l'ouvrier qui intercale un objet
naturel modifié comme moyen terme entre l'objet et lui ;
mais c'est le processus naturel - processus qu'il trans-
forme en un processus industriel - qu'il intercale comme
moyen entre lui et la nature inorganique dont il se rend
maître. Il vient se mettre à côté du procès de production
au lieu d'être son agent essentiel 3 2 .» Marx emprunte
alors un instant les accents de la littérature fantastique
anglaise de son temps pour évoquer le « monstre méca-
nique dont le corps emplit des corps de bâtiments entiers
de la fabrique, et doftt la force démoniaque, un temps dis-
simulé par le mouvement précis et presque solennel de
ses gigantesques membres, éclate dans la folle et fébrile
sarabande de ses innombrables organes de travail propre-
ment dits 33 ». Le vivant se réifie tandis que le travail mort
s'empare des forces vives de l'activité humaine et devient
créature de synthèse, vampire mécanique : le moyen de
travail capitaliste, l'automate, « se pose face au travailleur
comme capital, comme travail mort qui domine et aspire
la force vivante du travail 34 ».
La science elle-même est enrôlée par le capital pour
assurer une exploitation plus efficace du travail et une
domination plus complète de la nature. Le savoir ances-
tral de l'artisan et sa transmission dans le cadre des cor-
porations laissent place à sa fixation réifiante dans les
moyens de production possédés par le capitaliste, qui
ôtent son autonomie au travailleur : « La science, qui
oblige les membres sans vie de la machine, en vertu de
leur construction, à agir de la manière voulue, comme un
automate, n'existe pas dans la conscience de l'ouvrier,
mais agit sur lui à travers la machine comme une force
étrangère, comme une force de la machine elle-même 35 . »
Cette soumission de la connaissance aux seules finalités
capitalistes parachève la séparation des tâches de concep-
tion et des tâches d'exécution : la rationalité technique
accompagne et entretient l'irrationalité sociale. La dégra-
dation de la connaissance du monde en technologie de la
production signe l'absurdité foncière d'un mode de pro-
duction qui ne domine que partiellement et localement les
forces qu'il engendre, qu'il conditionne à son usage et
que par là même il mutile.
Dans le même temps, « le développement du capital
fixe indique jusqu'à quel degré le savoir social général,
la connaissance est devenue force productive immédiate,
et, par suite, jusqu'à quel point les conditions du proces-
sus vital de la société sont elles-mêmes passées sous
le contrôle de l'intellect général, et sont réorganisées
conformément à lui 36 ». Mais l'« intellect général » capi-
taliste est à courte vue : il consiste dans la soumission
réelle de la connaissance elle-même et n'est qu'une coor-
dination micro-économique, non pas un savoir collectif,
le moyen d'une planification sociale véritable. C'est
pourquoi la socialisation croissante de la production capi-
taliste est entravée d'un côté par ses finalités mêmes,
l'accumulation et la valorisation. De l'autre côté, ce
caractère organique de la production, unifiant toutes les
activités humaines au service de la valorisation du capi-
tal, accroît l'importance de la classe ouvrière dans son
nombre et son unité consciente, qui résultent l'un et
l'autre de l'essor même de la production capitaliste. Cette
tendance confère sa dimension proprement politique à la
perspective d'une maîtrise sociale des forces produc-
tives : « Si, dans la société telle qu'elle est, nous ne trou-
vions pas masquées les conditions matérielles de produc-
tion d'une société sans classe et les rapports d'échange
qui leur correspondent, toutes les tentatives de la faire
exploser ne serait que donquichottisme 37 . »
Le capitalisme, en élargissant à l'échelle mondiale son
mode de production, en créant une division du travail
entre les nations et en intégrant toutes les dimensions de
la vie sociale à son procès, prépare sa propre relève histo-
rique et la rend nécessaire en construisant sa possibilité
réelle : « La production capitaliste engendre à son tour,
avec l'inéluctabilité d'un processus naturel, sa propre
négation. C'est la négation de la négation 38 . » Cette opé-
ration ne peut avoir pour but que de réaliser enfin « l'uni-
versalité de l'individu, non pas comme universalité pen-
sée ou imaginaire, mais comme universalité de ses
relations réelles et idéelles. D'où encore la compréhen-
sion de sa propre histoire comme d'un procès et le savoir
que la nature (présente aussi comme puissance pratique
au-dessus de lui) est son corps réel 3 9 ». Le processus
« naturel » doit céder la place à sa maîtrise consciente.
Le problème est alors de penser le basculement d'une
logique mécanique en réflexion collective sur les finali-
tés, le renversement du règne anonyme des lois écono-
miques dans celui des décisions concertées. Comment
une démocratie de producteurs peut-elle forger une ratio-
nalité nouvelle, ouverte sur la décision politique, mais qui
sache demeurer cohérente avec la systémique écono-
mique des causes et des effets ? Marx montre au long de
ces pages qu'un mode de production est une totalité orga-
nique qui tend spontanément à mettre en cohérence toutes
les dimensions de son fonctionnement en même temps
qu'à propager les contradictions de son essence : la
« nature » incoercible de ses lois tendancielles peut-elle
céder le pas à la maîtrise intégrale de son organisation, la
dialectique de ses contradictions se laisser conduire par
un savoir, enfin mature, de ses tours et détours ? La ques-
tion est renvoyée à plus tard, Marx développant ici, une
fois encore, la part critique de son analyse. C'est alors
l'étude de l'individu producteur qui fait office de point
nodal, articulant la critique sur la prospective.
<3. Libération du temps
Comme souvent, Marx loge sa propre analyse au sein
de concepts anciens, dont il redéfinit explicitement ou
distord sourdement le sens premier, pour leur faire dési-
gner non plus une chose ou un état, mais un rapport
contradictoire et un processus historique. La reprise, sur-
prenante au premier abord, de la notion d'esclavage a
a. Esclavage par métaphore donc, que l'une de ses occur-
rences dans Le Capital associe à l'esclavage existant dans les
colonies : « l'esclavage camouflé des ouvriers salariés en
Europe avait besoin du piédestal de l'esclavage sans phrase dans
le nouveau monde » (C, I, p. 853).
s'accompagne ainsi d'une redéfinition de la richesse qui,
dans le monde capitaliste, est synonyme d'extorsion pri-
vée de la survaleur et est devenue l'unique but de la pro-
duction. Sa réorganisation radicale devrait substituer à
cette finalité, non pas simplement la satisfaction des
besoins humains, mais leur développement et leur redéfi-
nition : « Une fois que la forme bourgeoise bornée a dis-
paru, qu'est-ce que la richesse, sinon l'universalité des
besoins, des capacités, des forces productives des indivi-
dus, universalité engendrée dans l'échange universel?
[...] Sinon l'élaboration absolue de ses aptitudes créa-
trices, sans autre présupposé que le développement histo-
rique antérieur qui fait une fin en soi de cette totalité du
développement, du développement de toutes les forces
humaines en tant que telles, sans qu'elles soient mesurées
à une échelle préalablement fixée 40 ? » Le capitalisme
entrave le développement humain qu'il impulse et, en ce
sens, prépare activement son propre dépassement en avi-
vant les tensions qui le déchire.
L'analyse de l'individu social se trouve donc relancée
par l'étude de l'organisation de la production : « Le pro-
cès de production capitaliste, considéré dans son
contexte, ou comme procès de reproduction, ne produit
pas seulement de la marchandise, pas seulement de la sur-
valeur, mais il produit et reproduit le rapport capitaliste
proprement dit, d'un côté le capitaliste, de l'autre l'ou-
vrier salarié 41. » On a vu que le développement du capital
suppose l'existence d'un travail abstrait qui permet la
comparaison des marchandises entre elles. Ce travail abs-
trait apparaît objectivement comme tel au terme d'une
histoire qui voit s'accroître la division du travail, se
mécaniser et se standardiser les opérations individuelles
de production. Cette déqualification du travail et sa déva-
lorisation corrélative permettra ainsi la mise au travail
massive des femmes et des enfants, traditionnellement
exclus de la production 42 . Marx distingue ainsi la sur-
somption formelle 43 du travail au capital et sa sursomp-
tion réelle. La première n'est qu'une subordination exté-
rieure, qui prend la forme d'un ensemble de contraintes,
commandement des tâches, surveillance de leur exécu-
tion, et surtout dépendance financière du travailleur, ne
disposant d'aucun autre moyen de survie que la vente,
jour après jour, de sa force de travail. Mais cette soumis-
sion émane bientôt du procès de production lui-même,
réorganisé selon le but capitaliste de l'extorsion du sur-
travail : les formes de coopération, la séparation étanche
entre tâches de production et tâches de gestion, le machi-
nisme et les cadences qu'il impose, viennent ainsi modi-
fier le travail dans sa dimension technologique et sociale,
en l'intégrant au mode de production.
Il est bien évident que la soumission des individus
devient à son tour réelle et que leur personnalité sociale
s'en trouve modifiée : la discipline d'entreprise, le « des-
potisme du capital 44 » engendrent des formes nouvelles
et toujours contradictoires d'individualité. Le passage de
la manufacture à la fabrique moderne peut être étudié
aussi comme l'un des creusets historiques de cette méta-
morphose :
La grande industrie a déchiré le voile qui cachait
aux hommes leur propre procès social de production
et faisait des différentes branches de production qui
s'étaient séparées naturellement autant d'énigmes
mutuelles, y compris pour celui qui était initié à
chaque branche. Son principe qui est de dissocier tout
procès de production, pris pour lui-même, et sans
aucun égard pour la main humaine en ses éléments
constitutifs, a créé cette science toute moderne qu'est
la technologie [...]. L'industrie moderne ne considère
et ne traite jamais la forme actuelle d'un procès de
production comme si elle était définitive. C'est pour-
quoi sa base technique est révolutionnaire tandis que
celle de tous les modes de production antérieurs était
essentiellement conservatrice. Par la machinerie, les
processus chimiques et d'autres méthodes, elle boule-
verse constamment, en même temps que la base tech-
nique de la production, les fonctions mêmes des
ouvriers et les combinaisons sociales du procès de tra-
vail. Elle révolutionne ainsi, de façon tout aussi
constante, la division du travail à l'intérieur de la
société et précipite sans arrêt d'une branche de pro-
duction dans l'autre des masses de capital et d'ou-
vriers. C'est pourquoi la nature de la grande industrie
entraîne des changements dans le travail de l'ouvrier,
rend sa fonction fluide, en fait un travailleur mobile
polyvalent. D'un autre côté, elle reproduit sous sa
forme capitaliste l'ancienne division du travail et ses
particularités ossifiées. On a vu que cette contradic-
tion absolue abolit tout repos, toute stabilité et toute
sécurité dans la situation de l'ouvrier et menace
constamment de lui arracher son moyen d'existence
en même temps que son moyen de travail, et de le
rendre superflu, lui et sa fonction parcellaire ; nous
avons vu que cette contradiction se déchaînait dans
l'immolation orgiaque ininterrompue de la classe
ouvrière, dans la dilapidation démesurée des forces de
travail et les ravages de l'anarchie sociale. Voilà le
côté négatif. Mais si le changement de travail ne s'im-
pose plus désormais que comme une loi impérieuse
de la nature, avec l'efficacité aveugle et destructrice
d'une loi de la nature qui se heurte partout à des obs-
tacles, en revanche, la grande industrie fait elle-même
avec ses cataclysmes une question de vie ou de mort
de la reconnaissance, comme loi universelle de la pro-
duction sociale, des changements de travail, donc de
la nécessité de la plus grande polyvalence possible
pour l'ouvrier, et de l'adaptation de la situation à la
réalisation normale de cette loi. La grande industrie
fait du remplacement de cette monstruosité que repré-
sente une population ouvrière disponible et misérable,
que le capital tient en réserve pour ses besoins d'ex-
ploitation changeants, par une disponibilité absolue de
l'homme pour les exigences changeantes du travail,
une question de vie ou de mort ; de même, du rempla-
cement de l'individu partiel, simple support d'une
fonction sociale de détail, par un individu totalement
développé pour qui diverses fonctions sociales sont
autant de modes d'activités qui prennent le relais les
uns des autres45.
Si l'analyse de la division du travail est un thème
ancien dans l'œuvre de Marx, c'est seulement ici qu'elle
prend toute son importance : la révolution industrielle
concerne le mode de production dans son ensemble et
permet de penser l'inscription de la classe ouvrière au
sein même de la logique capitaliste. Il ne s'agit plus de
dire que le prolétariat incarne immédiatement l'humanité
de l'homme en raison de l'exploitation qu'il endure. La
classe ouvrière est entièrement définie par le procès de
production social qui lui confère son rôle de force pro-
ductive et garantit son existence, tout en la menaçant sans
cesse dans cette existence même, par le chômage, la
baisse des salaires, l'intensification et l'allongement de la
journée de travail au-delà des limites physiques et ner-
veuses. Sa capacité de révolte et son autonomie naissent à
l'intérieur même des conditions qui lui sont faites et pro-
viennent des contradictions inhérentes aux forces produc-
tives du capitalisme dont elle fait partie. Le gigantisme
des unités de production modernes crée une solidarité et
un sentiment d'identité ouvrière, qui est le gage d'une
lucidité politique et d'une capacité de résistance crois-
santes 46 , l'occasion de la formulation et de la diffusion
d'un projet alternatif, mais avant tout, dans un premier
temps, le moyen de luttes unitaires efficaces.
Mais ces perspectives politiques naissent en premier
lieu des conditions économiques et sociales nouvelles : la
tendance à la spécialisation et à la division poussée des
tâches est contrariée par la nécessité inverse de la recom-
position d'une activité collective et individuelle cohé-
rente, et par là même conforme à l'esprit de la production
capitaliste, même si elle met en lumière la contradiction
qui se développe entre une activité de plus en plus socia-
lisée et une appropriation des richesses collectivement
produites qui demeure privée. L'importance grandissante
des tâches de surveillance et de régulation de la produc-
tion augure d'un bouleversement plus radical encore :
« Dans cette mutation, ce n'est ni le travail immédiat
effectué par l'homme, ni son temps de travail, mais l'ap-
propriation de sa propre force productive générale, sa
compréhension et sa domination de la nature, par son
existence en tant que corps social, en un mot le dévelop-
pement de l'individu social, qui apparaît comme le grand
pilier fondamental de la production et de la richesse 47. »
La libération est bien une réappropriation par les produc-
teurs de leur propre force sociale et une réorientation de
leur activité. Mais cette libération reste à définir précisé-
ment : la « maîtrise de la nature » est une nouvelle échap-
pée de l'analyse marxienne qui élude la définition de la
dialectique des besoins et des capacités par un retour à la
définition classique, d'ascendance cartésienne, des pro-
grès de la science et de la technique a .
En effet, l'inversion capitaliste des moyens et des fins
transforme les hommes en instruments disponibles d'une
organisation de la production qui leur impose en retour ses
objectifs et ses méthodes : l'instauration de rapports de
concurrence entre individus, le phénomène cyclique du
chômage et de la constitution d'une « armée industrielle
de réserve » faisant pression à la baisse sur les salaires,
plus encore l'habitude prise de considérer « une popula-
tion ouvrière excédentaire par rapport aux besoins moyens
de valorisation du capital et donc superflue 48 », démon-
trent le caractère irrationnel et intrinsèquement contradic-
toire, jusqu'à l'absurdité, du mode de production capita-
liste : « L'accumulation de richesse à un pôle signifie donc
en même temps à l'autre pôle une accumulation de misère,(
de torture à la tâche, d'esclavage, d'ignorance de brutalité,
et de dégradation morale 49. » Les hommes eux-mêmes 4
tendent à devenir superflus. Mais, dans le même temps, la
grande industrie a transformé en « question de vie ou de
mort » la question de « la plus grande polyvalence pos-
sible» 5 0 de l'ouvrier. Dans ces conditions, c'est bien
parce qu'elle restituera au travailleur individuel ses
propres facultés aliénées que la maîtrise sociale de la pro-
duction se présente comme un objectif à la fois conscient
et rassembleur, et comme un mot d'ordre spécifiquement
politique. Si l'optimisme historique de Marx demeure, ses
motifs diffèrent profondément du diagnostic porté aupara-
vant sur la politisation spontanée d'une classe ouvrière
naissante, directement héritière des traditions révolution-
naires du siècle précédent.
Une question surgit au cœur même d'une telle analyse :
le travail peut-il être intégralement libéré, débarrassé de
a. Pour Descartes, les hommes visent à devenir « comme
maîtres et possesseurs de la nature ». Par-delà le sens exact et
complexe de cette affirmation au sein de la pensée cartésienne,
c'est à sa réception ordinaire qu'on fait ici allusion.
tout caractère asservissant ? Marx, qui n'idéalise pas le
stade artisanal, enfermant les hommes dans l'étroitesse de
spécialisations définitives et l'« idiotisme du métier 51 »,
ne préconise aucun retour en arrière : le développement
et la mécanisation des forces productives modernes appa-
raît alors comme un acquis historique, qui permet une
économie sans précédent du temps de travail social, mais
dont les inconvénients risquent fort de rester, au moins en
partie, consubstantiels de toute production moderne.
Toute organisation sociale, explique Marx, lutte contre la
nature pour satisfaire les besoins qui naissent en son sein.
Si les forces productives augmentent, les besoins aussi, et
avec eux réapparaît toujours la nécessité du travail et du
surtravail. Marx n'envisage donc pas que le communisme
puisse être une disparition de cette nécessité : même si les
producteurs associés décident rationnellement de la pro-
duction, il n'en reste pas moins vrai que « cette activité
constituera toujours le royaume de la nécessité ». Et Marx
ajoute : « C'est au-delà que commence le développement
des forces humaines comme fin en soi, le véritable
royaume de la liberté, qui ne peut s'épanouir qu'en se
fondant sur l'autre royaume, sur l'autre base, celle de la
nécessité. La condition essentielle de cet épanouissement
est la réduction de la journée de travail 52 . »
C'est désormais au-delà de la sphère du travail, dans le
domaine d'un temps libre accru et mieux réparti, que
Marx envisage l'épanouissement des facultés de l'indi-
vidu : « Le temps est le champ du développement
humain 53 . » Et les Grundrisse, qui mettent le temps au
centre de la construction de l'individu nouveau, propo-
sent d'adosser à cette dernière une redéfinition de l'éco-
nomie politique : « Plus le temps dont la société a besoin
pour produire du blé, du bétail, etc., est réduit, plus elle
gagne de temps pour d'autres productions, matérielles ou
spirituelles. Comme pour un individu singulier, la pléni-
tude de son développement, la multiplicité de ses plaisirs
et de son activité dépendent de l'économie de temps.
Économie du temps, voilà en quoi se résout en dernière
instance toute économie politique 54. » La diminution du
temps de production socialement nécessaire, rendue pos-
sible par le développement des forces productives
modernes, est utilisée par le capitalisme comme moyen
d'augmenter la production et d'accélérer le procès de
rotation du capital. Déconnecté des besoins individuels et
du développement collectif, le capitalisme est dévoreur
de temps et consommateur de vie : Marx insiste sur sa
tendance à nier le temps et l'espace, l'annihilation de
toute finalité extérieure à l'accumulation étant source de
folie sociale, course à l'abîme, destruction de toutes les
richesses réelles en vue de la seule richesse abstraite.
C'est en ce point que l'opposition récurrente du mort et
du vivant dans le lexique marxien vient confronter un
fonctionnement de nature proprement économique à la
question du développement humain et pose à nouveau
frais la question de l'essence humaine.
En somme, Marx distingue accumulation et développe-
ment en opposant l'aliénation et la dépossession à l'acti-
vité et à la formation. Et le nerf de cette distinction est la
répartition du temps, seule véritable richesse, à la base du
développement des capacités individuelles mais aussi
source de toute richesse matérielle par l'intermédiaire du
temps de travail et de la valeur qu'il constitue. Le capita-
liste ne vole pas le travail, on l'a vu. En revanche, il
dérobe du temps, atteinte autrement plus grave à l'es-
sence humaine : « Étant donné que du temps libre est tou-
jours du temps pour le développement libre, le capitaliste
usurpe le temps libre créé par les travailleurs pour la
société, c'est-à-dire pour la civilisation 55 .» Le temps
libre n'est pas du temps vide mais du temps libéré pour
l'activité véritable, celle qui fait retour à son auteur et
l'institue en sujet. Cette libération a pour condition le
développement de forces productives qui diminue le
temps de travail nécessaire. Il s'agit alors de libérer une
seconde fois ce temps épargné, arraché à la soif de profit,
pour le restituer aux hommes eux-mêmes, en tant qu'ils
ne sont pas seulement des producteurs.
Mais c'est ici que la contradiction repérée au sein du
mode de production semble devenir interne à l'analyse
marxienne. Car, si les forces productives sont le résultat
de la sursomption réelle du travail par le capital, l'aliéna-
tion est consubstantielle à leur fonctionnement. Faut-il, et
peut-on, faire du travail l'occasion d'une reconquête de
soi, ou bien faut-il diviser la journée en temps de travail
nécessaire et en temps libre de formation, l'émancipation
des travailleurs ne s'effectuant que dans ce second cadre ?
De la libération du temps de travail à sa répartition, c'est
la définition même du communisme comme mode de
production qui se joue. Et Marx tend à faire des forces
productives le moteur du développement social, le moyen
de surmonter l'absurdité de ses principes, alors même
qu'il a aussi montré qu'elles les incarnent. « L'individu
qui travaille s'aliène lui-même [...], son rapport aux
conditions élaborées à partir de lui-même n'est par rap-
port aux conditions de sa propre richesse, mais rapport
aux conditions d'une richesse d'autrui et à sa propre pau-
vreté 56. » La libération ne peut être qu'une redéfinition
radicale des forces productives dans leur intégralité.
Mais Marx affirme tout aussitôt que « le développe-
ment tendanciellement et dunamei universel des forces
productives » est une nécessité, la « base qui constitue la
possibilité du développement universel de l'individu » 5 7 .
Ce développement s'effectue alors au sein des rapports de
production et ne saurait en être détaché. Plus encore, c'est
cet essor des forces productives qui inscrit l'individu
développé dans la totalité sociale et dessine la perspective
d'une maîtrise de soi et du monde qui se joue nécessaire-
ment dans la sphère de la production : « l'universalité de
l'individu » réside dans « la compréhension de sa propre
histoire comme d'un procès et le savoir que la nature
(présente aussi comme puissance pratique au-dessus de
lui) est son corps réel ». « Mais pour cela il est avant tout
nécessaire que le plein développement des forces produc-
tives soit devenu condition de la production ; que des
conditions de la production données ne soient pas posées
comme limites au développement des forces produc-
tives 58 . » Le paradoxe s'installe entre la perspective
d'une redéfinition des forces productives, impliquées par
leur intrication aux rapports de production, et le projet de
leur libération intensive, induit par l'affirmation de leur
dynamique émancipatrice. Développement individuel
intégral ou maîtrise universelle de la nature, liberté en
dehors de la sphère de la production ou libération du tra-
vail en tant que tel? L'alternative instaure un balance-
ment qui tient à la difficulté de définir et de redéfinir les
forces productives elles-mêmes et d'anticiper les condi-
tions d'une organisation véritablement rationnelle de la
production sociale.
C'est pourquoi les espoirs de Marx quant à la reconfi-
guration désaliénante du travail communiste, devenu le
« premier besoin vital 59 », butent sans cesse sur un projet
plus trivial de répartition du temps libre et du temps de
travail, projet qui localise au niveau du temps privé la
mission de l'épanouissement individuel 60 . Et la mention
de l'activité artistique apparaît à plusieurs reprises,
comme exemplifiant au mieux la désaliénation du travail,
et cela, du fait même de son caractère improductif. Cer-
taines activités résistent par essence mieux que d'autres à
leur subsomption capitaliste et préfigurent la libération
effective des facultés humaines : « Ainsi la production
capitaliste est hostile à certains secteurs de la production
intellectuelle, comme l'art et la poésie par exemple 61 . »
L'artiste s'est émancipé ou protégé de l'aliénation au sein
même du monde où elle s'est imposée à la quasi-totalité
des activités humaines. La raison en est que le travail
créatif n'est pas déterminé dans son procès et capté dans
son produit par autre chose que l'individu qui l'exerce et
qui récupère comme autoformation le résultat de son acti-
vité. Marx distingue ainsi travail subjectif et travail objec-
tif comme travail « présent dans le temps » ou travail
« présent dans l'espace », travail vivant, qui se présente
alors comme « sujet vivant au sein duquel il existe
comme capacité », ou travail passé. La séparation de ces
deux dimensions tend à dissocier production et forma-
tion, organisation sociale du travail et occupation indivi-
duelle du temps libre, en contournant le problème d'une
redéfinition formatrice de l'activité de production dans
son essence même. D'un certain point de vue, Marx
semble faire retour à une thèse feuerbachienne : l'objecti-
vation sociale de l'activité donne prise, aussitôt et fatale-
ment, à son aliénation, l'extériorisation des compétences
les livre à leur détournement mutilant. Le travail artis-
tique, et Marx insiste sur le fait qu'il ne s'agit pas d'un
divertissement mais de l'activité la plus sérieuse, corres-
pond ainsi seul à la définition du travail émancipé, qui est
« l'effort de l'homme, non en tant que force de la nature
dressée d'une façon déterminée, mais en tant que sujet »,
c'est-à-dire comme « auto-effectuation de l'individu » 6 2 .
Le problème est qu'il se situe aux antipodes de la maî-
trise réelle de la nature, de la production par les hommes
de leurs conditions d'existence.
Au total, la critique de l'économie politique se présente
comme la réalisation du programme énoncé par les textes
de jeunesse, la perspective de l'émancipation individuelle
et collective n'étant jamais abandonnée. Mais la
recherche se distribue sur le double terrain du développe-
ment des hommes et de l'organisation de la production
sans parvenir à les unifier totalement. Sur ce second
point, Marx souligne les contradictions inhérentes au
capitalisme, dont il peut désormais détailler la nature. La
mention, encore lapidaire jusqu'en 1851, de l'existence
d'une contradiction foncière entre les forces productives
et les rapports sociaux fait place, dans les textes de la
maturité, à l'exposé précis des différents mécanismes
économiques qui doivent conduire cette contradiction à
l'explosion, et cela depuis la base même de la formation
économique et sociale. Sur ce point, la critique écono-
mique présente une consistance propre et une autonomie,
qui tendent à la déconnecter quelque peu de la question
des perspectives de l'activité humaine libérée et de ses
apories. Un exemple particulièrement révélateur de cette
4
pente est l'étude de l'opposition entre travail mort et tra-
vail vivant, présentée comme tendance à l'élévation de la
composition organique du capital.
En effet, la tendance de fond du capitalisme est la crois-
sance continue de la productivité du travail. Dans ces
conditions, le procès de travail vise seulement la valorisa-
tion du capital et celle-ci ne s'effectue que grâce au tra-
vail vivant, seul créateur de valeur. Mais la production
met en contact le travail vivant, acheté par le salaire et
dans lequel le capitaliste investit le capital variable, et le
travail mort, les moyens de production qui ne créent pas
de valeur nouvelle mais transfèrent par fractions celle
qu'ils contiennent et qui forme le capital constant. Le
problème est que l'augmentation continue de la produc-
tion, le perfectionnement corrélatif des moyens de travail,
la multiplication des machines et l'accroissement de la
quantité de matières premières rentrant dans le procès de
production contribuent à élever ce que Marx nomme la
composition organique du capital, c'est-à-dire la propor-
tion du capital constant par rapport au capital variable : or
« il faut bien que cet accroissement progressif du capital
constant par rapport au capital variable ait nécessairement
pour résultat une baisse graduelle du taux de profit géné-
ral, le taux de la survaleur ou encore le degré d'exploita-
tion du travail par le capital restant les mêmes 6 3 ». Pour
Marx, cette découverte est celle d'une des lois fondamen-
tales du capitalisme, qu'il nomme baisse tendancielle du
taux de profit.
Le phénomène décrit est aisé à comprendre en dépit du
vocabulaire technique employé. L'élévation ou même le
simple maintien du taux de profit, qui motive seul la pro-
duction capitaliste, implique donc une augmentation
continuelle du capital constant, dont les effets viennent
nécessairement en retour contrarier leur motif premier, en
diminuant la quantité de travail vivant nécessaire à la pro-
duction d'une marchandise donnée. Or seul ce travail
vivant engendre la survaleur. Il faut sans cesse produire
plus, mais produire plus met en péril le taux de profit
obtenu par le capitaliste individuel. Ici se révèle l'aberra-
tion foncière d'une organisation de la production qui s'est
émancipée du critère social de la satisfaction des besoins
humains : « la tendance progressive à la baisse du taux de
profit général est tout simplement une façon, propre au
mode de production capitaliste, d'exprimer le progrès de
la productivité sociale du travail 6 4 ». Ce mécanisme,
cause d'anarchie sociale et source de crises, qui épuise
« les sources vives de toute richesse : la terre et le tra-
vailleur 65 », recèle aussi le germe de son renversement :
l'abandon de la recherche exclusive d'un taux de profit
croissant permettrait de donner le pas à une socialisation
de la production, déjà en partie réalisée, même si elle est
contrariée par le mode de production qui l'instaure. La
diminution de la proportion du travail vivant par rapport
au travail mort accumulé peut alors ouvrir la perspective
d'une diminution du temps de travail collectif sociale-
ment nécessaire, d'une répartition plus équitable de celui-
ci 66 et d'une augmentation de ce temps libre formateur
pour l'individu. Il faut signaler les difficultés propres à
une telle analyse sur le terrain spécifiquement écono-
mique.
Si le raisonnement de Marx articule ici - ce qui est son
objectif premier - la description dialectique du capita-
lisme à la perspective de son dépassement rationnel, il
s'appuie sur des hypothèses secondaires qui ne sont pas
démontrées et ont aussitôt prêté à discussion. Tout
d'abord, il faut préciser que la description économique de
la baisse tendancielle du taux de profit ne vaut que si on
affirme l'existence d'un taux moyen de profit 67 , c'est-à-
dire l'existence d'un phénomène automatique de péré-
quation des taux de profit par branche, qui conduit les
capitaux à se déplacer rapidement vers les secteurs où le
taux de profit est le plus élevé et qui fait naître, par ce
nouveau processus de généralisation objective, un taux de
profit moyen. Marx postule en outre la stabilité générale
du taux de plus-value, en même temps qu'il affirme
l'augmentation nécessaire de la composition organique
du capital. Or, ces hypothèses se révèlent trop fortes, eu
égard à l'argumentation proposée; Autrement dit, rien
n'établit le caractère de nécessité inéluctable des phéno-
mènes décrits, mais seulement leur possible évolution
dans le sens décrit par Marx 68. Et tout se passe comme si
la critique économique, cherchant parfois à se clore sur
ses propres attendus, n'en mettait que mieux en lumière
la dimension individuelle et sociale des finalités, sans
cesse résurgente, la portée spécifiquement politique d'une
révolution du mode de production. La pensée de Marx
n'est pas un économisme, et cela, parfois, contre ses
propres tentations en la matière. Et la volonté de fonder
sur des lois la perspective communiste rend patente l'in-
capacité de l'économie politique à instituer la cohérence
complète du système de ses énoncés, à établir ses fonda-
tions sur son seul terrain. La dimension philosophique de
la pensée marxienne loge dans cette incomplétude essen-
tielle et y inscrit le retour lancinant de la question de l'in-
dividu et du travail, l'ouverture de l'économie politique
sur les perspectives de sa critique, de bien plus vaste
ampleur.
Marx n'émet pour sa part qu'une réserve concernant
la validité de cette séquence déductive, réserve certes
de taille, et qui est la prise en compte des « causes qui
contrecarrent la loi 6 9 ». Il s'agit d'expliquer pourquoi
cette baisse n'a pas été « plus importante ou plus rapide ».
Et Marx répond : « Il a fallu que jouent des influences
contraires, qui contrecarrent et suppriment l'effet de la
loi générale et lui confèrent simplement le caractère
d'une tendance 70 . » Mais la loi perturbée demeure une
loi, dont la forme autant que le contenu visent à renouve-
ler de fond en comble l'économie politique classique et
son incapacité à penser les contradictions. Marx n'envi-
sage pas qu'elle ne s'applique tout simplement pas, la
tendance étant plus essentielle que les phénomènes
qui peuvent en perturber momentanément l'application :
«Ils ne suppriment pas la loi mais en affaiblissent
l'effet 71 . » Cette définition de lois économiques, outre les
problèmes de méthode qu'elle pose, néglige la possibilité
d'une intervention étatique, de mesures en matière de
politique économique, qui atténueraient, différeraient,
voire empêcherait l'application des mécanismes décrits.
Le problème est clairement celui de l'articulation des
niveaux économique, social et politique. Se pose alors
de nouveau et de façon à la fois plus précise et plus aiguë
la question de la révolution et du communisme, en
tant qu'elle seule unifie la question du droit et du travail,
des capacités de l'individu et des besoins de la commu-
nauté.
4. Histoire et politique
A l'époque du Capital, l'État anglais intervient dans
l'organisation de la production, mais la législation du tra-
vail en cours d'élaboration limite tout au plus les abus les
plus criants sans s'attaquer à une exploitation massive,
violente et systématique de la force de travail. Le Capital
est rempli de longs extraits de rapports des inspecteurs
des fabriques ou de descriptions des industriels eux-
mêmes, qui révèlent crûment les conditions de vie et de
travail d'une classe ouvrière misérable et surexploitée.
Marx n'envisage pas l'émergence d'un État se chargeant
de la redistribution d'une partie de la survaleur pour
maintenir le consensus social. La force de son explication
provient de la description d'effets en retour des méca-
nismes économiques sur leurs propres conditions et des
contradictions inhérentes au mode de production capita-
liste en son essence même; sa faiblesse réside préci-
sément dans le caractère déterministe maintenu de l'ex-
plication historique qui tend à résulter de cette analyse
systémique.
Ainsi, sans doute, la sous-estimation de la capacité
exceptionnelle du capitalisme à surmonter ses propres
contradictions et ses crises les plus violentes est-elle insé-
parable d'une critique qui a laissé en suspens la redéfini-
tion explicite de la catégorie même de politique, dans son
articulation au niveau économique et selon la perspective
de ses capacités de régulation. Le poids d'une conception
de la théorie économique conçue majoritairement, à
l'époque, sur le modèle des sciences de la nature, précisé-
ment contre son ancien assujettissement à la politique, à
la morale et à la philosophie, conduit Marx à formuler ce
qu'il nomme des lois tendancielles. Alors même qu'il
souhaite par son œuvre motiver l'action et intervenir sur
le terrain politique, cette relative soumission à la logique
descriptive de l'économie politique de l'époque le
conduit à atténuer le rôle des interventions conscientes
dans les mécanismes décrits 72 , même s'il considère leur
importance et affirme leur caractère décisif. Ainsi, il
prend soin de distinguer les crises du capitalisme du
mouvement révolutionnaire dont elles sont seulement
la condition et l'occasion : « La destruction violente du
capital, non pas par des circonstances qui lui sont exté-
rieures mais comme condition de sa propre conservation,
est la forme la plus frappante du conseil qui lui est donné
de se retirer pour faire place à un niveau supérieur de pro-
duction sociale 73. » Et il est clair qu'un tel conseil ne se
fera pas entendre sans quelque insistance.
C'est pourquoi Marx va reprendre une activité politique
importante à partir de 1864, en adhérant à l'Association
internationale des travailleurs, alors qu'il a refusé jusque-
là de faire partie d'une organisation quelle qu'elle soit.
L'AIT, ou I re Internationale, est fondée à Londres et s'ins-
crit dans le nouvel essor que connaissent les mouvements
ouvriers européens dans les années 1860. L'idée d'une
organisation européenne n'est pas neuve, elle présidait
déjà à l'association « Jeune Europe » de Mazzini. Mais le
projet s'en trouve réactualisé alors que, à l'occasion de
l'Exposition universelle de Londres de 1862, une déléga-
tion ouvrière est constituée à Paris sous la protection de
l'Empire, souhaitant affirmer sa nouvelle orientation
sociale et autorisant, dans la foulée, la formation d'une
organisation ouvrière officielle (dont Napoléon III pro-
noncera l'interdiction en 1871). Une nouvelle rencontre
de représentants ouvriers, indépendants cette fois, se
déroule à Londres en juillet 1863 pour soutenir le sou-
lèvement polonais contre la Russie. C'est à cette occasion
que se met en place une association ouvrière internatio-
nale et que se forme un comité chargé d'en définir le pro-
gramme et les statuts. Marx fera bientôt partie de ce
comité, et pour couper court à des propositions qui lui
semble inadéquates, il entreprendra la rédaction d'une
Adresse inaugurale, adoptée à l'unanimité.
Marx se voit de nouveau chargé d'une responsabilité de
premier plan et renoue avec les exigences stratégiques de
la lutte politique en dehors et à l'intérieur du mouvement
ouvrier. Les discussions et les interventions politiques de
cette période concernent deux axes principaux : la ques-
tion du projet révolutionnaire, de ses finalités et de ses
moyens, en tout premier lieu. Et Marx s'efforcera de tenir
compte à la fois de la situation d'un mouvement ouvrier
qui doit reconstituer ses forces après le recul survenu
dans les années 1850. Ensuite, l'organisation d'un mou-
vement politique international de masse doit s'effectuer
compte tenu de sa diversité interne et des divergences
nationales fortes qui le traversent. Ces questions, qui sont
conjoncturelles dans leur formulation précise, touchent
aux problèmes de fond dont Marx n ' a pas abandonné
l'étude et recoupent le projet d'ensemble d'une critique
de l'économie politique.
Dans les années 1860, l'Europe est touchée par une
vague de grèves et par le renforcement du mouvement
ouvrier. Cette résurgence s'effectue de façon diversifiée
dans des cadres nationaux où les organisations ouvrières
enracinent dorénavant des traditions de lutte et des pers-
pectives politiques distinctes. Le souci de Marx est de
trouver des thèmes et des formulations qui n'excluent
aucun des groupes en présence et n'étouffent pas artifi-
ciellement leurs divergences. L'Internationale veut être
un regroupement d'associations demeurant autonomes et
conservant leur identité. L'exercice est périlleux. D'un
côté, le mouvement italien, d'abord organisé autour de la
personne de Mazzini, place au centre de ses préoccupa-
tions la question nationale et rejette toute analyse en
termes de classes sociales. Les trade-unions anglais, qui
forment le plus gros des troupes de l'Internationale, déve-
loppent dans les arinées 1860 une stratégie syndicaliste
combative, centrée autour de la grève, mais refusent de
devenir une organisation politique en tant que telle et
choisissent de s'appuyer sur la gauche libérale parlemen-
taire. Les militants français, recrutés encore principale-
ment dans le milieu des artisans, sont pour la plupart des
proudhoniens, hostiles à la révolution mais aussi à la
grève et au projet d'une suppression de la propriété pri-
vée des moyens de production. Ils militent pour la fonda-
tion de coopératives de production. Quant au mouvement
ouvrier allemand, devenu puissant sous la direction de
Lassalle, il souhaite lui aussi la formation de coopératives
ouvrières soutenues par l'État et revendique le suffrage
universel.
Ainsi, l'une des questions les plus débattues au moment
de la formation de la Ire Internationale sera-t-elle celle du
rôle des coopératives ouvrières. Cette question concentre
en elle les dimensions économiques, sociales et politiques
d'une intervention du mouvement ouvrier et de son projet
transformateur. Finalement, c'est l'épisode de la Com-
mune de Paris, alors que Marx croit d'abord le combat de
la classe ouvrière française perdu d'avance, qui lui four-
nira l'occasion d'une réaffirmation du caractère foncière-
ment politique de la transformation radicale du mode de
production. Dans Y Adresse au Conseil général de l'Asso-
ciation internationale des travailleurs, qu'il rédige le
30 mai 1871, Marx rappelle que le thème des coopératives
rassemble des partisans très au-delà de la classe ouvrière
révolutionnaire. « Mais si la production coopérative ne
doit pas rester un leurre et une duperie ; si elle doit évincer
le système capitaliste; si l'ensemble des associations
coopératives doit régler la production nationale selon un
plan commun, la prenant ainsi sous son propre contrôle et
mettant fin à l'anarchie constante et aux convulsions
périodiques qui sont le destin inéluctable de la production
capitaliste, que serait-ce, messieurs, sinon du commu-
nisme, du très "possible" communisme 74 ? ». En somme,
on peut définir dorénavant le communisme comme ratio-
nalisation coopérative d'une production perfectionnée,
d'ores et déjà existante, mais soumise aux crises pério-
diques que provoque sa soumission au critère capitaliste
de l'accumulation de la plus-value.
Marx affirme clairement la dimension proprement poli-
tique de cette transformation en soulignant que la sup-
pression de l'État répressif ne revient nullement à briser
« l'unité de la nation » :
Le régime de la Commune une fois établi à Paris
et dans les centres secondaires, l'ancien gouverne-
ment centralisé aurait, dans les provinces aussi,
dû faire place au gouvernement des producteurs par
eux-mêmes. Dans une brève esquisse d'organisation
nationale, que la Commune n'eut pas le temps de
développer, il est dit expressément que la Commune
devait être la forme politique même des petits
hameaux de campagne et que dans les régions rurales
l'armée permanente devait être remplacée par une
milice populaire à temps de service extrêmement
court. Les communes rurales de chaque département
devaient administrer leurs affaires communes par une
assemblée de délégués au chef-lieu du département,
et ces assemblées de département devaient à leur tour
envoyer des députés à la délégation nationale à Paris ;
les délégués devaient être à tout moment révocables
et liés par le mandat impératif de leurs électeurs. Les
fonctions, peu nombreuses mais importantes, qui res-
taient encore à un gouvernement central, ne devaient
pas être supprimées, comme on l'a dit faussement, de
propos délibéré, mais devaient être assurées par des
fonctionnaires de la Commune, autrement dit directe-
ment responsables. L'unité de la nation ne devait pas
être brisée, mais au contraire organisée par la Consti-
tution communale ; elle devait devenir une réalité par
la destruction du pouvoir d'État qui prétendait être
l'incarnation de cette unité, mais voulait être indé-
pendant de la nation même, et supérieur à elle, alors
qu'il n'en était qu'une excroissance parasitaire. Tan-
dis qu'il importait d'amputer les organes purement
répressifs de l'ancien gouvernemental, ses fonctions
légitimes devaient être arrachées à une autorité qui
revendiquait une prééminence au-dessus de la société
elle-même, et rendues aux serviteurs responsables de
la société. Au lieu de décider une fois tous les trois ou
six ans quel membre de la classe dirigeante devait
« représenter » et fouler aux pieds le peuple au Parle-
ment, le suffrage universel devait servir au peuple
constitué en communes, comme le suffrage individuel
sert à tout autre employeur en quête d'ouvriers, de
contrôleurs et de comptables pour son affaire. Et c'est
un fait bien connu que les sociétés, comme les indivi-
dus, en matière d'affaires véritables, savent générale-
ment mettre chacun à sa place et, si elles font une fois
une erreur, elles savent la redresser promptement.
D'autre part, rien ne pouvait être plus étranger à la
Commune que de remplacer le suffrage universel par
une investiture hiérarchique75.
Ce texte, d'une précision rare en la matière, prolonge la
' critique de l'État et du système représentatif menée anté-
rieurement en direction d'une redéfinition de la politique.
Marx s'appuie sur l'œuvre constitutionnelle de la Com-
mune pour envisager une décentralisation effective du
pouvoir combinée avec le maintien d'une unité centrale
de gestion et de décision. La différence avec les textes de
jeunesse ne concerne pas la critique reconduite de l'État,
incarnant illusoirement l'intérêt général et se développant
de manière parasitaire : se rejoignent dans ce texte la
critique du droit politique hégélien et la critique de la
bureaucratie française sous le Second Empire. La nou-
veauté réside plutôt dans la définition d'une forme poli-
tique d'organisation qui supprime les étapes intermé-
diaires d'utilisation de l'État par la classe ouvrière au
lendemain de sa prise de pouvoir. En effet, Y Adresse du
Comité central de la Ligue des Communistes, rédigée par
Marx en mars 1850, insistait sur la nécessité pour les tra-
vailleurs révolutionnaires de préserver ou d'accentuer « la
centralisation la plus rigoureuse du pouvoir entre les
mains de l'autorité publique 7 6 ». C'est la destruction de
l'appareil d'Etat qui est depuis lors devenue une priorité.
Comment comprendre ce renversement complet et rapide
des urgences politiques ?
Une note ajoutée par Engels en 1885 à Y Adresse précise
que l'analyse historique de Marx au sujet de la Révolution
française s'est entre-temps affinée. Alors que Marx avait
commencé par attribuer en particulier à la Convention un
travail de centralisation prolongeant celui de la monarchie
française, Engels précise que cette interprétation s'est
depuis lors révélée fausse : la Révolution a en réalité
œuvré dans le sens d'une décentralisation qu'Engels bap-
tise audacieusement « Selbstregierung », autogouverne-
ment. C'est Napoléon qui s'empressa de détruire cette
administration locale autonome en instituant le système
préfectoral. Mais la révision de l'analyse historique ne
saurait expliquer à elle seule la modification du point de
vue marxien sur le communisme et la dictature du proléta-
riat : elle en est bien plutôt une conséquence. Et l'on peut
distinguer schématiquement deux temps dans l'analyse
marxienne de l'État et de la politique.
Dans un premier temps, Marx entreprend la critique
d'une politique comme représentation séparée de la réalité
sociale. L'État, envisagé comme instance de coercition,
est le lieu et l'instrument d'exercice d'un pouvoir propre
et relativement autonome, Marx conçoit l'appareil admi-
nistratif et militaire comme une arme dotée d'une efficace
relative mais considérable. Il est logique que la classe
ouvrière s'empare dans un premier temps de cette arme
utilisée contre elle pour asseoir son pouvoir social et
invente ensuite ses propres formes politiques, débarrassée
de toute mission de domination organisée d'une classe sur
une autre, puisque, précisément, les classes ont fini par
disparaître. Il n'en va pas de même dès lors que l'État est
pensé aussi comme une forme fonctionnelle de domina-
tion, qui monopolise les décisions de gestion et d'inter-
vention politique et surtout économiques et sociales qui
lui sont confiées ou abandonnées par le capitalisme.
C'est parce que l'analyse de la sphère politique n'est
plus la critique d'une instance partiellement autonome
mais bien celle d'une forme de gestion du mode de pro-
duction, que la définition de sa conquête et le projet de sa
transformation se modifient radicalement. Perdant sa
fonction simplement instrumentale, relativement séparable
de la base économique et sociale dont il assure de l'exté-
rieur le maintien et la reproduction, l'État bourgeois tend à
devenir lui-même rapport social de production, voire force
de production, comme le devine Le Dix-huit Brumaire en
décrivant le rôle économique du développement de la
fonction publique. Par suite, la classe ouvrière ne saurait
retourner à son profit un instrument intégralement conçu
dans la perspective de sa propre domination : « La classe
ouvrière ne peut pas se contenter de prendre tel quel l'ap-
pareil d'État et de le faire fonctionner pour son propre
compte 77 . » Le dépérissement de l'État bourgeois doit
s'opérer sans délai et laisser aussitôt place à l'invention
d'une forme politique adaptée à ce qui est un mode de
production de part en part inédit, le communisme.
Ce mode de production est caractérisé par l'abolition
des rapports de domination et d'exploitation, mais aussi
par la réorganisation des tâches d'exécution et de gestion.
Cette réorganisation est nettement définie par Marx
comme une réappropriation, par les producteurs associés,
du savoir et du pouvoir social dont ils ont été dépossédés.
En ce sens, la subsomption réelle du travail s'accomplit
dans la séparation d'un État centralisé qui administre et
réglemente, organise le cadre de développement du capi-
talisme, assure des conditions de transport, et va même
jusqu'à défendre la classe capitaliste contre elle-même en
légiférant sur le travail et en protégeant la classe ouvrière
d'une surexploitation qui menace sa survie. Par suite, la
libération du travail humain est une réinsertion de la tâche
de sa planification sociale au sein même de la production,
plus généralement au niveau où les décisions prennent
leur effectivité. Mais cette réinsertion ne peut plus être
pensée comme dissolution.
Bref, la redéfinition de la politique opérée ici par Marx,
pour être discrète, n'en est pas moins radicale. La ques-
tion qui demeure est de savoir si cette réinsertion de la
politique est sa résorption, ou l'instauration d'un nouveau
rapport fonctionnel de représentation, une politique qui ne
soit pas monopolisation du pouvoir social mais moyen de
sa répartition égalitaire et de sa diffusion collective. Il ne
s'agit pas, on le voit bien, de faire disparaître les tâches de
gestion mais de permettre leur réappropriation dans le
cadre d'une démocratie véritable. Marx s'avance peu sur
ce terrain mais esquisse ses contours. Dans ce texte, la
décentralisation concerne surtout la répartition géogra-
phique du pouvoir et la division du travail entre ville et
campagne 78 que Marx juge centrale. Mais elle doit aussi
et avant tout porter sur l'organisation de la production et la
redéfinition du travail, la mise au premier plan des besoins
sociaux et du développement des facultés individuelles. Et
le problème ici abordé reconduit au cœur de l'analyse des
forces productives développée dans Le Capital.
Marx insiste sur le fait que la Commune vise en pre-
mier lieu l'émancipation du travail. Elle est l'unité instau-
rée entre tâches politiques et organisation économique,
« la forme politique enfin trouvée qui permettait de réali-
ser l'émancipation économique du travail 7 9 ». De ce
point de vue, l'idée d'une instance politique séparée est
bien une illusion qui masque la subordination fonction-
nelle de l'État au mode de production à ses critères et à
ses urgences. Le renversement de cette logique n'est pas
la réutilisation momentanée de l'État, suivie de sa sup-
pression : en tant que représentation fonctionnelle, il
concentre en lui la nature et les contradictions de la for-
mation économique et sociale dans son ensemble. Le
dépérissement de l'État est une redéfinition radicale de la
politique, sa réappropriation par les producteurs associés
comme instance de décision démocratique et de rationali-
sation d'une production qui ne saurait posséder en elle-
même ses propres finalités. Autrement dit, la valorisation
de la valeur et sa spirale absurde doivent céder la place à
la redéfinition de l'activité sociale et individuelle. La
représentation politique, modifiée dans sa définition, est
retournée dans sa fonction : loin d'être le moyen d'une
dépossession qui fait du suffrage universel le droit de
désigner ses «maîtres 3 », elle est l'occasion d'une action
spécifiquement politique, précisément parce qu'elle
concerne des tâches locales d'organisation. Elle est aussi la
figure de l'hétéronomie de l'économie, le maintien d'une
extériorité foncière entre la logique endogène de la produc-
tion et la finalisation externe de son développement.
Les résonances rousseauistes de ce passage sont com-
plexes. Si la mention du mandat impératif renvoie à une
tradition française demeurée minoritaire 80 , l'idée de la
compétence exigible des représentants est une thématique
plus récente et ardemment débattue aux cours des dis-
cussions portant sur l'élargissement du suffrage. Marx
contourne la question dite des « capacités » dans la
mesure où le but est de promouvoir un pouvoir populaire,
dont les responsables seront issus de la classe ouvrière.
Mais il mentionne néanmoins comme une nécessité la
formation d'une catégorie de « serviteurs responsables »,
élus pour leur compétence politique spéciale au niveau
national, alors même qu'il nie, en bon disciple de Rous-
seau, que « la volonté générale » puisse « errer » 81 . Si
l'idée d'une démocratie de producteurs se trouve ici
considérablement précisée, elle laisse en suspens la ques-
tion du contenu des tâches centrales, de la coordination
des décisions locales, des critères propres à l'un et l'autre
niveau et du mode d'éducation politique. En somme,
comment permettre la mise en place rapide d'un système
démocratique efficace qui échappe à la délégation de
pouvoir et instaure la logique inverse d'une autogestion à
la fois économique, sociale et politique ?
Marx mentionne les décisions de la Commune qui lui
semblent exemplaires en matière de réorganisation du tra-
vail : « L'abolition du travail de nuit pour les compagnons
boulangers ; l'interdiction, sous peine d'amende, de la pra-
tique en usage chez les employeurs qui consistait à réduire
les salaires en prélevant des amendes sur leurs ouvriers
a. Dans Le Dix-huit Brumaire, Marx expose ainsi la concep-
tion que se fait la paysannerie parcellaire du suffrage universel :
« leurs représentants doivent en même temps leur apparaître
comme leurs maîtres, comme une autorité supérieure » (18B,
p. 189).
[...]. Une autre mesure de cet ordre fut la remise aux asso-
ciations d'ouvriers, sous réserve du paiement d'une indem-
nité, de tous les ateliers et fabriques qui avaient fermé, que
les capitalistes intéressés aient disparu ou qu'ils aient pré-
féré suspendre le travail 82 . » Mise à part cette dernière
mesure, qui semble augurer d'une abolition commençante
de la propriété privée des moyens de production, les autres
décisions semblent bien timides. Marx en a nécessairement
conscience, mais, loin de formuler ici des réserves, il
affirme la dynamique propre à la forme de la Commune,
instaurant une logique nouvelle qui s'entretient, voire s'ac-
célère elle-même. Et la mention des mesures précédentes
est précédée d'un éloge vibrant, qui fait de l'épisode la
Commune relue par Marx le paradigme de la politique
dont il cherche encore la définition concrète : « La grande
mesure sociale de la Commune, ce fut sa propre existence
et son action. Ses mesures particulières ne pouvaient qu'in-
diquer la tendance d'un gouvernement du peuple par le
peuple 83. » La Commune étant ainsi définie comme révo-
lution permanente, l'écart de la réalité historique au
modèle qu'elle véhicule devient négligeable et c'est la'
dynamique interne qui lui est prêtée, c'est-à-dire au fond la
portée théorique de l'expérience communarde, qui occupe
la première place : on comprend alors que la transforma-
tion du jugement historique de Marx tienne aussi à la pos-
sibilité d'incarner dans la période historique présente ses
propres analyses afin d'en asseoir la possibilité concrète et
d'en discerner les tendances majeures. La politique, en tant
que forme réaccordée à la base qu'elle représente active-
ment, peut ainsi acquérir un rôle moteur et guider une
action décisive. Le communisme doit être ce mouvement
de libération, lent mais d'emblée radical.
Une telle conception est loin de faire l'unanimité au
sein du mouvement ouvrier et Marx espère par son acti-
vité militante de nouveau intense faire avancer ses
propres conceptions, tout en préservant l'unité de l'Asso-
ciation internationale des travailleurs. Le heurt entre
volonté d'unité et diversité réelle prendra une acuité par-
ticulière concernant la question nationale et, par suite, la
dimension internationale de l'organisation, question qui
resurgit sans cesse au cœur des débats du moment. Elle se
cristallisera également sur le problème des formes
d'organisation et de la structure propre à donner au mou-
vement ouvrier. La longue querelle qui se développera
alors entre Marx d'une part, Bakounine a et ses partisans
d'autre part, se baptisant eux-mêmes « communistes anti-
autoritaires » et craignant que le parti ouvrier soit soumis
à la domination exclusive d'une minorité dirigeante, sera
l'autre cause de la décomposition de l'Internationale à
l'issue du congrès de La Haye en septembre 1872, à un
moment où le mouvement ouvrier français est affaibli par
la répression qui suit la défaite de la Commune et alors
que les Anglais se retirent de la lutte, estimant que leurs
revendications ont été pour la plupart satisfaites.
L'évidence, aux yeux de Marx, du caractère politique
des décisions de la Commune de Paris et la perspective
d'une démocratie de producteurs ne lèvent donc pas
totalement l'imprécision persistante concernant les dif-
férentes étapes d'une réorganisation rationnelle de la
production qui soit aussi une révolution des forces pro-
ductives, en tant qu'elles sont dominées à la fois for-
mellement et réellement par le capitalisme, c'est-à-dire
définies par lui dans leur essence même. Marx demeure
convaincu qu'une issue révolutionnaire est inéluctable.
Toutefois, son point de vue a changé concernant les
nations les plus mûres. L'Allemagne lui paraît désormais
plus avancée politiquement que la France, et surtout la
Russie lui semble offrir les conditions d'une révolution
originale, sans passage obligatoire par le stade capitaliste
développé. Au total, l'idée qu'un affrontement majeur se
profile et que sa résolution ne pourra être éternellement
différée s'appuie autant sur la capacité d'organisation des
partis ouvriers que sur les contradictions croissantes du
mode de production capitaliste.
La question est donc aussi celle d'une théorie de l'his-
a. Mikhaïl Bakounine (1814-1876) est l'un des théoriciens de
l'anarchisme et un militant politique actif. Une longue et vive
polémique l'oppose à Marx au sein de l'Association inter-
nationale des travailleurs. En septembre 1870, il proclame la
Commune à Lyon. Au congrès de La Haye, en septembre 1872,
il est exclu de l'Internationale.
toire, qu'on voit se construire et se modifier au même
rythme que l'ensemble de la théorie, la question de la
nature et de la portée pratique de la connaissance, celle
d'une nouvelle conception de la méthode et de la science,
que véhicule explicitement la critique de l'économie poli-
tique. Que la représentation, à travers la notion de féti-
chisme de la marchandise, soit désormais pensée comme
fonction interne au mode de production et non plus comme
superstructure est un grand pas en avant de l'analyse, qui
permet de repenser le cours historique dans son ensemble
et de réarticuler les niveaux politique, économique et
social. Lier les divers types de représentations, c'est donc
les étudier dans l'ordre causal, du fondamental au super-
ficiel, de l'essentiel à l'idéologique, en les comprenant à
partir de leur base historique concrète, mais c'est aussi
définir une logique historique contradictoire et s'affronter
à la question du progrès et de son moteur historique.
NOTES
1. Arthur Rimbaud, Poésies, Flammarion, 1989, p. 70.
2. C, I, p. 96.
3. Gr, I, p. 187.
4. C, I, p. 188 et p. 190.
5. C, I, p. 188.
6. C, I, p. 188.
7. Gr, I, p. 445.
8. Gr, I, p. 186. Liberté et égalité sont ici un résultat plus qu'une
condition : « Le procès de la valeur d'échange que développe la
circulation ne respecte pas seulement la liberté et l'égalité : il les
crée, il est leur base réelle » 0Contribution, p. 224).
9.Gr,I,p. 186.
10. Gr, I, p. 186.
11. Contribution, p. 223.
12. C, I, p. 97.
13. C, I, p. 97.
14. C, I, p. 805:
15. Gr, II, p. 144.
16. C, I, p. 644.
17. C, I, p. 337.
18. C, I, p. 96-97.
19. C, I, p. 68.
20. C, I, p. 338.
21. Critique du programme de Gotha, p. 32.
22. Contribution, Préface de 1859, p. 3.
23. Critique du programme de Gotha, p. 32.
24. C, I, p. 381.
25. C, I, p. 381.
26. C, I, p. 394.
27. C, I, p. 401.
28. C, I, p. 400-401.
29. Contribution, Préface de 1859, p. 3.
30. Hobbes, Léviathan, trad. J. Tricaud, Sirey, 1970, p. 95.
31. C, I, p. 474.
32. Gr, II, p. 193.
33. C, I, p. 428.
34. C, I, p. 475.
35. Gr, II, p. 185.
36. Gr, II, p. 194.
37. Gr, I, p. 95.
38. C, I, p. 856.
39. Gr, II, p. 34.
40. Gr, I, p. 424-425.
41. C, I, p. 648.
42. C, I, p. 443.
43. Cf. par exemple Manuscrits de 1861-1863, trad. G. Badia
et al, Éditions sociales, 1979, p. 100-102.
44. C, I, p. 718.
45. C, I, p. 547-548.
46. C, I, p. 372.
47. Gr, II, p. 193.
48. C, I, p. 706.
49. C, I, p. 725.
50. C, I; p. 548.
51. MP, p. 151.
52. C, III, p. 742.
53. Salaire, Prix et Profit, trad. M. Fagard, Éditions sociales,
1985, p. 154.
54. Gr, I, p. 110.
55. Gr, II, p. 125.
56. Gr, II, p. 34.
57. Gr, II, p. 34.
58. Gr, II, p. 34.
59. Critique du programme de Gotha, p. 32.
60. Cf. Jean Robelin, Marxisme et Socialisation, Klincksieck,
1989.
6\.TPV,\, p. 325-326.
62. Gr, II, p. 102.
63. C, III, p. 210.
64. C, III, p. 210-211.
65. C, I, p. 567.
66. C, I, p. 599.
67. C, I, p. 195.
68. Cf. Pierre Salama et Tran Hai Hac, Introduction à V écono-
mie de Marx, La Découverte, 1992 (en particulier chap. v).
69. C, III, p. 228.
70. C, III, p. 228.
71. C, III, p. 234.
72. Cf. André Tosel, L'Esprit de scission, Université de Besan-
çon, 1991.
73. Gr, II, p. 237.
74. La Guerre civile en France, p. 68.
75. La Guerre civile en France, p. 64-65.
76. Œuvres, Politique /, p. 557. C'est au nom de ce principe que
Marx souhaitera dans un premier temps une victoire de l'Alle-
magne sur la France.
77. La Guerre civile en France, p. 59.
78. C, I, p. 396. Il faut ajouter que le mouvement ouvrier de
cette époque connaît lui-même une structuration essentiellement
géographique et est peu lié aux secteurs ou aux unités de produc-
tion.
79. La Guerre civile en France, p. 67.
80. Raymond Huard a montré qu'on rencontre la revendication .
du mandat impératif en 1790-1791 dans une partie de la petite ,
bourgeoisie et du peuple des villes, alors que les révolutionnaires *
français rejetteront cette idée. Cf. « Suffrage et démocratie en
France, de la Révolution à 1848», La Pensée, n°311, juillet-
septembre 1997, p. 11.
81. Rousseau, Du contrat social, dans Œuvres complètes, III,
Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 1964. Le chapitre m du
Livre II s'intitule « Si la volonté générale peut errer » et conclut
que l'interdiction des associations et des sociétés partielles est une
condition de la formation de la volonté générale. Dans ce cas, « le
peuple ne se trompe point » (p. 372).
82. La Guerre civile en France, p. 72.
83. La Guerre civile en France, p. 72.
C H A P I T R E VI
Critique de l'économie politique
et critique de la philosophie
La logique, c'est l'argent de l'esprit.
Marx1.
Le Capital doit être lu à la fois comme l'analyse des-
criptive d'un mode de production, comme l'exposé pros-
pectif de son dépassement nécessaire, mais aussi comme
l'inscription de cette nouvelle démarche théorique à l'in-
térieur du moment historique qui la rend possible. La
question de la représentation, comme on l'a vu, tend à *
relier ces trois aspects, sans les unifier en une théorie *
générale, mais en décrivant la réalité sociale comme un
système vasculaire complexe et se ramifiant sans cesse
davantage. Une circulation incessante d'images et de
reflets anime tout particulièrement le monde capitaliste,
de la monnaie à la religion, en passant par l'État et ses
institutions, par l'économie politique et sa critique.
L'unité dialectique de la totalité historique s'établit ainsi
par l'intermédiaire de multiples fonctions représentatives
vitales, qui s'autonomisent ou se résorbent, entretiennent
un fonctionnement ou le bloquent, se combinent ou
entrent en contradiction les unes avec les autres. Une telle
diversité interdit la construction d'un concept univoque
de représentation, mais détermine la présence permanente
et presque lancinante de cette catégorie dans l'œuvre
marxienne. Marx s'emploie à montrer qu'une représenta-
tion s'explique avant tout par les causes qui la produisent
et la mission sociale qui la perpétue, non par elle-même,
comme entité qui serait dotée d'une nature propre. La
représentation est médiation, non point chose ou état.
Au cours des dernières années, et parce qu'il reste à
Marx à exposer les conditions de possibilité de sa propre
critique de l'économie politique, cette question gagne une
importance sans précédent : on peut affirmer qu'elle est
le point crucial de l'œuvre, conférant unité à ses dévelop-
pements et cohérence à ses principes. C'est elle qui prend
en charge, non pas une théorie de la connaissance ou une
philosophie, dont il faut redire qu'elles demeurent
comme telles introuvables dans l'œuvre marxienne, mais
bien, cependant, une explication du statut historique,
social et politique de l'œuvre en construction. En ce sens,
c'est bien à l'instar de tout autre philosophe que Marx
s'affronte à la question des fondements et des conditions
de validité de sa propre recherche. Question à laquelle
s'ajoutent celles, moins communes, de l'effectivité pra-
tique et de l'impact historique de cette science nouvelle
que veut être la critique de l'économie politique.
Marx le dit avec prudence mais netteté dans la Préface
de 1867 à la première édition allemande du Capital :
« Même lorsqu'une société est sur le point de parvenir à
la connaissance de la loi naturelle qui préside à son évo-
lution - et la fin ultime visée par cet ouvrage est bien de
dévoiler la loi d'évolution économique de la société
moderne - , elle ne peut cependant ni sauter ni rayer par
décret les phases naturelles de son développement. Mais
elle peut abréger et atténuer les douleurs de l'enfante-
ment 2 . » Le mode de production capitaliste est contradic-
toire au point d'être en gésine de sa propre suppression :
en plus de la question de la nature exacte d'un tel énoncé,
se pose aussitôt celle du rôle pratique de la connaissance,
de son intervention dans une transformation historique
qui ne saurait être que consciente et volontaire. En ce
sens, la théorie matérialiste de l'histoire doit être elle-
même, à la fois, la condition et le résultat de la nécessité
révolutionnaire. Marx esquisse une relation d'inclusion
réciproque entre théorie et pratique, qui congédie les cri-
tères traditionnels de la vérification, aussi bien que le
modèle classique de l'application de la théorie au monde
réel. En somme, il s'agit de parvenir à penser le commu-
nisme avant sa construction collective, non comme pro-
gramme détaillé mais bien, néanmoins, comme finalité
nécessaire. Cette exigence présente à coup sûr le risque
de faire finalement de la pratique le résultat d'une déduc-
tion qui ne dit pas son nom, une notion qui s'octroie
l'évidence d'un fait et loge au sein de la théorie le point
aveugle de ses présupposés. A ce niveau, le problème
porte sur la possibilité même d'une théorie matérialiste de
l'histoire et sur la définition d'un dépassement révolu-
tionnaire du capitalisme présenté comme inéluctable.
Si l'on peut considérer à juste titre que la question
d'une théorie de l'histoire n'est pas intégralement déve-
loppée dans l'œuvre marxienne 3 , on aurait tort de croire
qu'elle en est absente. Il se trouve que son traitement est
moins à chercher du côté des textes - peu nombreux - qui
concernent le communisme en tant que tel, que dans la
réflexion poursuivie de Marx sur le statut de sa propre
construction théorique. En ce sens, et si surprenant que
cela paraisse, ce sont bien les questions de méthode et le
problème du plan du Capital qui prennent en charge ces
interrogations d'une façon originale. En effet, il s'agit à
ce niveau d'appliquer à la théorie elle-même ses propres'
attendus. Et c'est précisément en se pensant elle-même*
comme représentation de la totalité historique que
l'œuvre marxienne à la fois explore sur un nouveau plan
cette notion centrale et tente par ce moyen de se mettre
en conformité avec elle-même. S'il en résulte nécessaire-
ment un effet de bouclage de la pensée sur elle-même,
qui répond à la volonté de cohérence et de rigueur de
toute entreprise théorique, la pensée marxienne doit dans
le même temps préserver et définir la place d'une pra-
tique sociale, créatrice et innovante, et cela pour conjurer
le risque d'une mise en abyme autant que la tentation
d'une autofondation. A ce niveau, c'est au cœur de
l'œuvre elle-même qu'une dialectique de la représenta-
tion produit également ses effets et doit rencontrer son
a. Il faut reconnaître que la formulation d'une telle interroga-
tion doit beaucoup à l'histoire ultérieure du marxisme, ainsi
qu'à l'histoire contemporaine du socialisme et du communisme.
Mais ce regard rétrospectif, inévitable jusqu'à un certain point,
met mieux en lumière certaines questions qui sont en réalité per-
tinentes dès le moment de la rédaction des textes, mais plus ou
moins apparentes.
concept, sans que resurgissent pour autant la figure du
système et la forme de l'encyclopédie. Une telle ferme-
ture .annihilerait la recherche marxienne comme pensée
de l'émancipation sociale, plus efficacement et instanta-
nément que tout démenti historique de son pronostic.
Mais ce risque est-il vraiment écarté par les textes eux-
mêmes ? Marx n'est certes pas comptable des contresens
dont il fut l'occasion. Mais il faut préciser que la critique
marxienne de l'économie politique n'est qu'implicite-
ment, et donc virtuellement, une critique de la philoso-
phie. Il est vrai également que le traitement de cette ques-
tion de la représentation, qui concentre en elle la
dimension philosophique de la pensée marxienne, ne sau-
rait donner lieu à des développements séparés : penser la
théorie comme représentation ainsi que le fait Marx, c'est
aussitôt la penser comme représentation de quelque chose
et la relier à son objet. Même si, à l'évidence, le temps lui
a manqué pour développer cette dimension de sa
recherche et même si Engels parle en 1883 d'une
«esquisse de dialectique qu'il voulait toujours f a i r e 3 »
sans en avoir jamais trouvé l'occasion, le projet d'un
exposé philosophique indépendant serait contradictoire
avec sa démarche même. Pourtant, cette absence n'est
aucunement synonyme d'oubli ou de refoulement de la
question du statut de la théorie. Une preuve en est fournie
par l'Introduction de 1857, texte fameux, souvent lu de
'façon séparée et qui doit être replacé au sein du mouve-
ment d'ensemble de la recherche. Mais c'est la lecture
des Théories sur la plus-value, ce quatrième livre du
Capital si peu étudié, qui permet vraiment de discerner
toute l'originalité de la conception marxienne.
1. Questions de méthode
L'Introduction de 1857 est réputée comme l'un des rares
textes suivis qui abordent le problème de la connaissance
et du statut des concepts, et qui de ce fait semble accréditer
la thèse d'un Marx, philosophe à ses heures, mais qui,
dévoré par les urgences politiques du moment, n'a guère
pris le temps d'exposer sa doctrine, au risque de ne pas la
construire jusqu'au bout a . Deux remarques s'imposent
immédiatement. D'abord, ce texte n'est pas isolé : il appar-
tient à un ensemble de pages et de remarques qui portent
sur les mêmes questions, introductions, préfaces, mais
aussi considérations incidentes au sein des développements
les plus « économiques ». Ensuite, l'idée qu'il s'agirait de
considérations philosophiques rescapées d'une critique de
l'économie politique, qui envahit toute l'œuvre de Marx à
cette époque, n'est elle-même pas tenable : le paragraphe
le plus commenté de cette introduction ne s'intitule pas
« philosophie » mais bien « méthode de l'économie poli-
tique ». Il se situe donc dans la continuité avec le reste de
l'œuvre et il s'agit en premier lieu d'établir cette unité.
L'objectif premier de cette Introduction est en effet de
justifier un projet de plan d'exposition du Capital : elle
n'est pas conçue par Marx comme un exposé séparable,
pas même au titre d'un « discours de la méthode » prélu-
dant aux « essais de cette méthode ». Plus encore, Marx
abandonnera bientôt l'idée d'une publication de cette ,
Introduction, en la considérant comme inutile et inoppor- *
tune : « Je supprime une introduction générale que j'avais
ébauchée, parce que, réflexion faite, il me paraît qu'anti-
ciper sur des résultats qu'il faut d'abord démontrer ne
peut être que fâcheux, et le lecteur qui voudra bien me
suivre devra se décider à s'élever du singulier au géné-
ral 4 . » La remarque est importante : l'ordre de l'exposi-
tion existe comme tel, il s'« élève » du singulier au géné-
ral, mais il doit entraîner le lecteur dans le mouvement de
la connaissance positive elle-même, indépendamment de
considérations d'ordre philosophique qui pourraient être
présentées séparément. La méthode est bien ce mouve-
ment d'élévation lui-même, non sa description : Marx
retrouve ici manifestement la conception hégélienne pour
croiser de nouveau le fer avec elle.
a. C'est en particulier le principe de lecture adopté par Louis
Althusser : « J'ai dit que Marx ne nous avait pas donné de "dia-
lectique". Ce n'est pas tout à fait exact. Il nous a donné un texte
de méthodologie de premier ordre, malheureusement inachevé :
Y Introduction à l'économie politique de 1859» (.Pour Marx,
op. cit.9 p. 184).
L'Introduction de 1857 est donc d'une grande impor-
tance parce qu'elle assure la transition entre un exposé
séparé de la méthode - ce qu'elle veut initialement être -
et sa mise en œuvre concrète, dans le mouvement même
de l'analyse - ce qui justifie sa suppression. Marx ouvre
son analyse de l'économie politique en indiquant qu'« il
semble juste de commencer par le réel et le concret 5 »,
par exemple par l'étude de la population. Mais c'est
oublier que la population, avant d'être une réalité, est une
notion, forgée par le moyen d'une procédure d'abstrac-
tion : elle est composée de classes, qui elles-mêmes se
déterminent par leur rapport au travail ou au capital, eux-
mêmes renvoyant, aussitôt à la valeur et à sa formation au
sein du mode de production. Commencer par la popula-
tion et finir par la valeur revient â passer du concret à
l'abstrait, et c'est la voie analytique empruntée par
«l'économie politique à sa naissance 6 ». Mais cette
décomposition une fois effectuée, on obtient une anato-
mie et non une physiologie : il faut « refaire le chemin à
rebours » et reconstituer le concret en s'élevant à partir de
ces abstractions dissociées vers l'unité qu'elles ont dissé-
quée. Les notions mêmes de concret et d'abstrait se trou-
vent alors redéfinies et Marx poursuit :
C'est manifestement cette dernière méthode qui est
correcte du point de vue scientifique. Le concret est
concret parce qu'il est le rassemblement de multiples
déterminations, donc unité de la diversité. C'est pour-
quoi il apparaît dans la pensée comme procès de ras-
semblement, comme résultat, non comme point de
départ, bien qu'il soit le point de départ réel et par
suite aussi le point de départ de l'intuition et de la
représentation. Dans la première démarche, la pléni-
tude de la représentation a été volatilisée en aine déter-
mination abstraite ; dans la seconde, ce sont les déter-
minations abstraites qui mènent à la reproduction du
concret au cours du cheminement de la pensée. C'est
pourquoi Hegel est tombé dans l'illusion qui consiste
à concevoir le réel comme résultat de la pensée qui
rassemble en soi, s'approfondit en soi, se meut à par-
tir de soi-même, alors que la méthode qui consiste à
s'élever de l'abstrait au concret n'est que la manière
pour la pensée de s'approprier le concret, de le repro-
duire en tant que concret de l'esprit. Mais ce n'est
nullement là le procès de genèse du concret lui-même.
Par exemple, la catégorie économique la plus simple,
mettons par exemple la valeur d'échange, suppose la
population, une population produisant dans des rap-
ports déterminés ; elle suppose aussi un certain genre
de famille, ou de commune, ou d'État, etc. Elle ne
peut jamais exister autrement que comme relation
abstraite, unilatérale d'un tout concret, vivant, déjà
donné. Comme catégorie, par contre la valeur
d'échange a une existence antédiluvienne. C'est pour-
quoi pour la conscience - et telle est la détermination
de la conscience philosophique - , pour qui la pensée
conceptuelle constitue l'homme réel et pour qui par
suite seul le monde saisi dans le concept est en tant
que tel le monde réel, le mouvement des catégories
apparaît de ce fait comme l'acte de production réel
- lequel, c'est bien fâcheux, reçoit quand même une
impulsion de l'extérieur - et dont le résultat est le
monde ; et ceci - mais c'est une tautologie - est exact.
dans la mesure où la totalité concrète en tant que tota-
lité de pensée, en tant que concret de pensée, est in
fact un produit de l'acte de penser, de concevoir; ce
n'est par contre nullement le produit du concept qui
s'engendrerait lui-même et penserait en dehors et au-
dessus de l'intuition et de la représentation, mais celui
de l'élaboration qui transforme en concepts l'intuition
et la représentation7.
C'est sous la forme d'un emprunt au vocabulaire hégé-
lien qu'on retrouve ici la notion de représentation : elle
est la médiation qui opère le passage de l'intuition au
concept. Cette reprise est polémique, dans la mesure où
Marx réitère une critique déjà formulée dans les pre-
mières œuvres : « Hegel s'entend à exposer avec une
maîtrise de sophiste comme étant le procès même de
l'être conceptuel imaginé, de l'être absolu, le procès par
lequel le philosophe passe d'un objet à un autre par le
truchement de l'intuition sensible et de la représenta-
tion 8 . » Par suite, s'il reprend la définition hégélienne du
concret comme « rassemblement de déterminations mul-
tiples a », c'est pour distinguer tout aussitôt un « concret
de pensée » qui se forme dans la représentation, d'un
concret réel, dont la genèse est autre. Marx maintient
donc l'idée qu'une construction d'un type spécifique pro-
duit la théorie et il fait de la méthode la reconnaissance de
cette distinction entre la pensée et le réel. Pour le reste, et
la suite de ce texte s'attache à le démontrer, la maturation
historique de la réalité détermine le degré de précision et
de profondeur atteint par la théorie à chaque époque.
Développement du concept et genèse du concret, sans
être strictement parallèles, comportent des séquences
communes et décrivent des courbes entremêlées, dont le
motif d'ensemble forme la totalité économique et
sociale : c'est à ce titre que la représentation est à consi-
dérer, une fois encore, comme l'une des dimensions
constitutives du réel, tout savoir historique avéré présen-
tant la particularité de pouvoir s'agréger à son objet en en
permettant la maîtrise et la transformation.
La méthode marxienne est moins démêlage et séparation
des éléments de la théorie que principe de recomposition
de la pensée et d'organisation du discours. La méthode a
aussi pour tâche d'expliquer comment une représentation
du réel forge son identité propre tout en demeurant incluse
dans ce qu'elle représente. Si Marx se sépare de Hegel sur
ce point, il n'opère pas pour autant un retour à la concep-
tion kantienne : la représentation n'est pas à renvoyer à
l'opération d'un sujet dont la structure serait antérieure à
l'expérience et condition de celle-ci. Elle résulte de la
formation conjointe de la théorie et de l'histoire, dans le
mouvement d'une double construction incessante de l'un
et de l'autre, et de l'un par l'autre. La méthode ne doit pas
être conçue comme un préalable; inversement c'est «la
société» qui doit demeurer «constamment présente à
l'esprit en tant que présupposition » 9 . Que la pensée soit
un élément de la totalité historique dont elle seule fournisse
a. Hegel écrit : « En soi, l'idée est essentiellement concrète,
c'est l'unité de déterminations diverses » (Leçons sur l'histoire
de la philosophie, trad. J. Gibelin, Gallimard, 1954,1, Introduc-
tion, p. 45).
cependant un aperçu global est ce qui fait de la dialectique,
non pas seulement le thème de la pensée, mais la caracté-
ristique de son développement même, l'allure de sa pro-
gression et le mouvement continué de son autocritique. En
ce sens, c'est-à-dire en tant que mouvement même de
l'œuvre, la dialectique théorique ou subjective est tout
aussi bien une dialectique objective, non pas étude mais
épreuve de la contradiction. L'enjeu de ces pages est
majeur. Il vise à accorder la conception matérialiste de la
dialectique à la forme de l'œuvre qui l'élabore et l'expose,
reprenant ainsi, non pas les conclusions, mais bien l'ambi-
tion hégélienne. Et le défi est considérable : rien ne garantit
qu'une théorie, quelle qu'elle soit, parvienne à penser le
devenir sans l'abolir et conçoive son propre déploiement
sans préjuger de ses conclusions.
Développant sa réflexion sur ce plan abrupt et surplom-
bant, Marx choisit d'étudier dans cette Introduction la for-
mation de quelques notions précises de l'économie poli-
tique. Examinant notamment les concepts cardinaux
d'argent et de travail, Marx les décrit à l'aide des notions
de catégorie simple, de catégorie concrète et de totalité !
«"Le travail semble être une catégorie toute simple. La
représentation du travail dans cette universalité - comme
travail en général - est elle aussi des plus anciennes.
Cependant, conçu du point de vue économique sous cette
forme simple, le "travail" est une catégorie tout aussi
moderne que les rapports qui engendrent cette abstraction
simple 10 . » Les catégories simples, on l'a vu, sont le résul-
tat de la démarche abstrayante de l'économie politique à
l'époque de sa naissance et deviennent ensuite les éléments
épars d'une recomposition à opérer par une science plus
mature, qui se préoccupe de l'unité vivante de son objet.
Mais, s'interroge Marx, « ces catégories simples n'ont-
elles pas aussi une existence indépendante, de caractère
historique ou naturel, antérieures à celle des catégories plus
concrètes? ça dépend11 ». Cette exclamation, en français
dans le texte, semble venir à bon escient interrompre ce qui
semblerait être un cours encore trop spéculatif de la dialec-
tique, trop allemand en somme, comme le reprochent sou-
vent à Marx les premiers critiques du Capital12.
La formation des représentations, précise alors Marx,
dépend en fait également du caractère précoce ou tardif
de l'apparition de leur objet : « Il y a des formes de
société très développées mais qui, historiquement, ont
moins de maturité, dans lesquelles on trouve les formes
les plus élevées de l'économie, comme par exemple la
coopération, une division du travail développée, etc., sans
qu'existe l'argent sous une forme quelconque, par
exemple le Pérou 13 . » Et Marx précise que l'argent, caté-
gorie simple, ne se développe que tardivement et que le
système monétaire reste peu développé, même dans les
sociétés de l'Antiquité tardive. « Ainsi, bien qu'histori-
quement la catégorie la plus simple puisse avoir existé
avant la plus concrète, elle peut appartenir, dans son com-
plet développement^ aussi bien intensif qu'extensif, préci-
sément à une forme de société complexe, alors que la
catégorie plus concrète se trouvait plus complètement
développée dans une forme de société qui, elle, l'était
moins 14 . » La notion de catégorie renvoie ici tantôt à des
constructions conceptuelles, tantôt à des réalités histo-
riques : le problème est précisément d'examiner les rela-
tions qui s'établissent entre ces deux dimensions, d'une
façon par définition toujours spécifique.
Seule cette analyse de la genèse réelle des catégories et,
par suite, de leur genèse idéelle, permet de conjurer ce
que Marx considère comme la confusion hégélienne de
ces deux aspects, confusion typiquement idéaliste en ce
^qu'elle présente l'histoire humaine comme le développe-
ment de l'Idée ou l'effectuation de son concept. Mais il
faut reconnaître que, d'une façon générale, toute théorie
scientifique du réel en mime le mouvement objectif sans
préciser pourquoi ni comment elle parvient à une recons-
titution qui peut être criante de vérité a . Ce qu'il faut donc
toujours et sans cesse renverser, on le découvre ici, c'est
la part spéculative ou l'hégélianisme inhérent à toute
théorie apte à se saisir véritablement de son objet, au
point de laisser penser qu'elle le produit. C'est pourquoi
a. C'est le sens de certaines des remarques qu'on rencontre
déjà dans la Critique du droit politique hégélien. Mais c'est seu-
lement à cette époque que Marx peut expliquer, et non pas sim-
plement dénoncer, cette confusion du réel et de l'idéel.
la méthode marxienne concerne les conditions de l'inves-
tigation, l'ordre de la présentation, mais aussi, et peut-être
avant tout, les modalités de la réception. Marx semble
envisager qu'une lecture imprudente de son œuvre puisse
faire croire qu'on y peut rencontrer la réalité elle-même et
non sa représentation construite (fût-elle scientifiquement
valide, ce dont il est par ailleurs convaincu). C'est bien
pour supprimer ce danger que cette introduction s'attache
à définir les conditions d'émergence à la fois historique et
théorique des notions de population, de propriété et de
travail, d'argent et de production.
Marx distingue donc nettement la dimension historique,
c'est-à-dire la façon dont une totalité sociale donnée se
transforme et donne naissance à ses divers éléments arti-
culés, de l'aspect critique, qui décrit l'histoire propre des
notions et le mode de construction des théories, notam-
ment des théories économiques. Si Marx subordonne la
pensée au réel, il nie qu'existe une correspondance point
par point entre ces deux plans d'analyse. Par suite, et
c'est là le précepte principal de la méthode marxienne,
l'analyse historique pas plus que la critique des idées ne
sauraient s'accommoder d'énoncés généraux, mais elles
doivent prendre la forme d'enquêtes informées et de dis-
cussions soigneuses. Autrement dit, la tâche de la critique
est de définir la portée exacte des généralités qui guident
nécessairement l'analyse historique des singularités
concrètes : l'exemple du travail « montre d'une façon
frappante que même les catégories les plus abstraites,
bien que valables - précisément à cause de leur abstrac-
tion - pour toutes les époques, n'en sont pas moins sous
la forme déterminée de cette abstraction même le produit
de rapports historiques et n'ont leur entière validité que
pour ces rapports et à l'intérieur de ceux-ci a ».
La notion de travail appartient bien conjointement à
l'histoire des modes de production et à l'histoire de la
a. Contribution, p. 170. C'est bien pourquoi l'existence objec-
tive du travail abstrait sera pensée dans Le Capital comme
condition d'une théorie moderne de la formation de la valeur.
Voir, supra, chap. iv.
pensée économique et philosophique 3 . Une démarche
rigoureuse exige donc que chaque notion soit étudiée
selon des dimensions multiples que Marx énumèrent et
qui constituent non pas une table des catégories, mais une
grille à la fois métathéorique et historique de leur forma-
tion. Cette grille est dessinée à partir de couples polaires
énumérés dans cette Introduction, définissant les axes sur
lesquels doivent être situés très exactement les concepts
principaux de l'économie politique : il faut ainsi préciser,
pour chacune des notions examinées, son statut historique
(tardif ou précoce), conceptuel (abstrait ou concret et
objectif ou subjectif), rédactionnel ou rhétorique (premier
ou second dans l'ordre de l'exposition) et ontologique
(simple ou complexe et essentiel ou phénoménal). La
finesse et la complexité de cette analyse, qu'on pourrait
qualifier de spectrographique, des catégories prouvent
suffisamment le souci marxien de définir, en tant que tels,
les concepts utilisés et les conditions d'émergence d'une
science économique. L'échec de cette Introduction tient
en un sens à sa réussite même et à son exceptionnelle
densité : elle entreprend d'emblée la double analyse, his-
torique et critique, qu'elle préconise et anticipe ainsi lar-
gement sur l'œuvre qu'elle a pour tâche de simplement
présenter.
Un tel résultat rend cette présentation finalement peu
utile au lecteur, parce qu'elle ne peut être véritablement
assimilée qu'au terme d'une lecture de l'œuvre entière.
Mais elle est précieuse à Marx lui-même, parce qu'il y
discerne les linéaments d'un premier projet de plan du
Capital, qui aura à incarner les principes de l'analyse et à
expliciter le statut de la critique de l'économie politique :
« Il serait impossible et erroné de ranger les catégories
économiques dans l'ordre où elles ont été historiquement
déterminantes. Leur ordre est au contraire déterminé par
les relations qui existent entre elles dans la société bour-
geoise moderne et il est précisément à l'inverse de ce qui
a. Et Marx écarte ainsi l'une des thèses de L'Idéologie alle-
mande, qui veut que les « formes de conscience » n'aient « pas
d'histoire » (M, p. 20), c'est-à-dire : pas d'histoire propre, auto-
nome.
semble être leur ordre de succession au cours de l'évolu-
tion historique 15 . » Mais ce précepte n'est pas facile à
mettre en œuvre : comment déterminer dans le détail un
tel ordre d'articulation ? Ici, Marx préconise de commen-
cer par « les déterminations abstraites générales ». Il lui
faudra encore bien du temps et des efforts avant d'identi-
fier cette « forme cellulaire essentielle » qu'est la mar-
chandise et qui permettra à la théorie de se déployer du
plus imbriqué de l'essence du mode de production vers
son fonctionnement le plus étendu et ses ultimes consé-
quences phénoménales, concurrence entre capitaux et
formes de revenus. C'est pourquoi la question du plan à
adopter n'est pas un problème annexe de présentation,
mais se présente plutôt comme la transformée matéria-
liste de la question du système : à ce titre, elle permet de
mesurer précisément la distance qui sépare à cette époque
Marx de Hegel.
Pour Hegel, la méthode ne se conçoit véritablement
qu'à l'issue du processus de sa mise en œuvre parce que
le contenu, loin d'être son résultat, la précède. Si
l'« absolu n'était pas et ne voulait pas être en soi et pour
soi depuis le début près de nous 16 », la méthode ne ren-
contrerait jamais que le résultat de ses propres opérations
et la chose même resterait inaccessible en face d'elle.
Contre la conception cartésienne de la méthode, Hegel
la définit comme « la conscience à propos de la forme
de son automouvement intérieur 17 ». C'est donc bien
le mouvement inhérent à l'objet, la dialectique propre
au contenu ou encore «le cheminement de la Chose
même18 », qui constitue la méthode et détermine ce que
Hegel nomme le logique, aux antipodes de tout forma-
lisme abstrait. Marx s'efforce de même de restituer la dia-
lectique inhérente à son objet et de trouver une méthode
d'approche et un plan d'exposition adéquats à cette der-
nière, même s'ils n'ont pas à en dupliquer le mouvement.
La proximité avec Hegel sur ce point trouve son origine
dans la volonté partagée de penser les contradictions his-
toriques comme des heurts objectifs. Ce fonds commun
permet de mieux localiser ce qui sépare les versions
matérialiste et idéaliste d'une théorie dialectique du réel
et de distinguer ainsi plusieurs formes de résolution des
contradictions, ainsi que plusieurs modalités de leur saisie
théorique. Mais la dissension avec Hegel, que Marx
exprime ici en termes de méthode, renvoie tout aussitôt à
la définition de ce qui impulse le devenir historique et
autorise ou non la théorie à définir son cours futur. Ce
voisinage bagarreur n'a jamais été aussi patent qu'au
niveau des questions de méthode, mais ce qu'il donne à
percevoir est toute l'ampleur et la permanence d'un
affrontement : on peut alors affirmer que la conception
marxienne de l'histoire ne peut qu'être durablement et
profondément marquée par une théorie dont elle cherche
si continuellement à se déprendre.
Cette proximité se trouve encore renforcée par le
hasard - mais peut-il s'agir d'un hasard? - d'une relec-
ture, dont Marx souligne lui-même l'importance : « Dans
la méthode d'élaboration du sujet, quelque chose m'a
rendu grand service : by mere accident, j'avais refeuilleté
la Logique de Hegel 19 », écrit-il à Engels le 14 janvier
1858, peu de temps après que la rédaction puis le retrait
de Y Introduction de 1857 lui eurent permis de mesurer la
difficulté et l'importance de ces questions. Et Marx
ajoute : « Si jamais j'ai un jour de nouveau du temps pour
ce genre de travail, j'aurais grande envie, en deux ou trois
placards d'imprimerie, de rendre accessible aux hommes
de bon sens le fond rationnel de la méthode que Hegel a
découverte, mais en même temps mystifiée 2 0 . » Une
refondation matérialiste de la méthode exige la critique
de sa définition spéculative. Cette critique s'appuie sur le
rejet marxien de la notion d'absolu, sur la suppression de
l'Esprit comme moteur de la dialectique historique. L'ap-
pel au bon sens semble opérer un repli commode, mais
simplement déclamatoire, sur une position cartésienne
alors que Marx explore ici les confins de sa propre théo-
rie en ce qu'elle a de plus original, de plus fragile aussi :
une autre théorie de l'histoire.
De fait, que l'émergence d'une critique de l'économie
politique coïncide avec l'imminence d'une révolution est
une affirmation depuis longtemps présentée par Marx
comme la condition de possibilité historique de sa propre
recherche et de ses découvertes principales. Dès YIntro-
duction à la Critique du droit politique hégélien, il
affirme : « Il ne suffit pas que la pensée pousse à se réali-
ser, il faut que la réalité pousse elle-même à penser 21 »,
et on a vu que c'est la découverte de cette unité, puis
l'élaboration de sa définition qui entraînaient la construc-
tion de la suite de l'œuvre marxienne. L'événement théo-
rico-pratique qu'elle veut être s'appuie sur la montée
concomitante des luttes de classes et l'imminence d'une
crise économique généralisée du monde capitaliste.
UIdéologie allemande précisait encore cette intuition :
« Ce n'est pas la critique mais la révolution qui est la
force motrice de l'histoire, de la religion, de la philoso-
phie et de toute autre théorie 2 2 .» C'est précisément
lorsque la notion d'idéologie a été débarrassée de sa
pente première au schématisme et qu'a disparu sa défini-
tion étroite comme illusion instrumentalisée par la classe
dominante, que Marx peut tirer toutes les conséquences
d'une telle affirmation, qui d'ores et déjà n'oppose plus
idéologie et science, pas plus que base et représentation,
mais affirme leur unité historique. En somme, la réflexion
sur la méthode permet à Marx de dessiner toujours plus
précisément la figure de la pratique à l'intérieur de la
théorie. Par là même elle se présente comme le point le
plus dense de la théorisation marxienne, la fine pointe sur
laquelle l'ensemble de sa construction conceptuelle
repose et se ressource, ce lieu où mouvement historique
réel et théorie de la dialectique doivent établir leur unité
par la fusion de leurs dynamiques et la rencontre de leurs
conclusions, sans refermer pour autant la théorie sur ses
propres prémisses.
Dans ces conditions, qu'est-ce qui, au juste, autorise
Marx à qualifier de mystifiée la méthode hégélienne ?
Une réponse possible est que l'unité décrite par Marx est
plus programmatique qu'effective et que, par suite, la
méthode ne saurait être dite « la structure du tout pensée
dans sa pure essentialité 23 » : l'essence de la réalité histo-
rique est sa rationalisation sociale, et si cette dernière est
une perspective qui s'esquisse dans la théorie, elle reste
en attente de sa réalisation pratique. Dans ce cas, il faut
admettre que la totalité sociale ne construit son essence
que dans le temps créateur et par là largement imprévi-
sible de l'action collective, contre toute philosophie de
l'histoire qui inclut la fin dans le commencement. Dans
l'unité entre théorie et pratique, que cristallise la
méthode, Marx insinue le délai de l'action révolution-
naire et marque le décalage qui demeure entre la transfor-
mation pratique et son énoncé théorique, entre la néces-
sité dite et la nécessité réelle.
Le problème est que cette distinction n'est pas analysée
comme telle par Marx et qu'une tension s'installe dans
les textes de la maturité entre la révolution pensée comme
nécessité et la révolution pensée comme possibilité. Le
communisme est le nom de cette unité disjointe ou dissy-
métrique et rencontre sa définition autant au niveau des
textes méthodologiques qu'au fil de l'exposé des contra-
dictions du mode de production capitaliste. Inversement,
la question de la méthode n'est que la face théorique des
avancées de la lutte de classes, la réflexion de ses consé-
quences attendues dans la forme des règles de l'analyse et
de l'ordre d'exposition. En somme, la différence entre
méthode marxienne et méthode hégélienne renvoie aus-
sitôt à des conceptions distinctes de la nécessité et de la
liberté historiques ou, ce qui revient au même, à des défi-
nitions concurrentes de la dialectique. Pour Marx, la ren-
contre entre le savoir et le monde est bien une loi tendan-
cielle parmi d'autres, mais sa réalisation n'adviendra
qu'au prix de la prise de conscience ouvrière et de son
action révolutionnaire. La description d'une nécessité
objective, exemplifiée par les mécanismes contradictoires
et autodestructeurs du capitalisme, dont l'étude remplit
les textes économiques, s'accompagne du maintien du
rôle de la volonté consciente, même si elle est elle-même
conçue comme un produit des circonstances historiques.
A la suite de 1848, Marx est devenu plus réservé sur l'im-
minence d'une révolution communiste, et il lui donne
pour condition la conjonction d'une crise économique et
d'une initiative politique bien conduite. Il n'en demeure
pas moins que cette perspective lui semble inéluctable, à
court ou moyen terme. De ce point de vue, on peut affir-
mer qu'un déterminisme maintenu caractérise la pensée
marxienne, qui entre en tension avec les tenants et abou-
tissants d'une définition matérialiste de la méthode.
Toutefois, il faut prendre soin de ne pas caricaturer
cette tension. Car Marx ne prophétise pas : il annonce des
bouleversements qui en partie s'effectuent sous ses yeux
à l'époque où il écrit et qui concernent notamment la
transformation du travail et l'organisation de la classe
ouvrière. Mais il prolonge aussi les lignes de fuite du pré-
sent en direction d'une issue unique : « Le monopole du
capital devient une entrave au mode de production qui a
mûri en même temps que lui et sous sa domination. La
centralisation des moyens de production et la socialisa-
tion du travail atteignent un point où elles deviennent
incompatibles avec leur enveloppe capitaliste. On la fait
sauter. L'heure de la prbpriété privée capitaliste a sonné.
On exproprie les expropriateurs 24 . » Même si le « on »
connote l'anonymat d'une masse humaine emportée par
l'histoire qu'elle vit, même si elle n'est pas un sujet histo-
rique maître du jeu, Marx vient d'évoquer quelques lignes
plus haut « la colère d'une classe ouvrière en constante
augmentation, formée, unifiée et organisée par le méca-
nisme même du procès de production capitaliste 2 5 ».
Cette organisation est à la fois spontanée, comme résultat,
et concertée, comme principe d'intervention, devenant
seulement alors la cause d'une poursuite du mouvement
historique en direction de la suppression de toute domina-
tion de classe. Marx reste proche de ses analyses anté-
rieures portant sur un parti révolutionnaire pensé à
l'échelle de la classe ouvrière dans son ensemble. Il reste
fidèle également à l'affirmation du Manifeste : « La bour-
geoisie produit avant tout ses propres fossoyeurs. Sa
chute et la victoire du prolétariat sont également inévi-
tables 26. »
Le déterminisme marxien ne concerne donc pas un
cours historique qui accomplirait de lui-même le projet
qui l'anime, mais il s'incarne dans l'affirmation d'une
prise de conscience fatalement grandissante d'un acteur
social qui se constitue lentement en sujet historique, le
prolétariat organisé, et dont la décision volontaire de libé-
ration est une condition sine qua non de la révolution.
Engels l'avait dit clairement dans La Sainte Famille :
«L'histoire ne fait rien [...], elle n'est que l'activité de
l'homme qui poursuit ses fins à lui 27 . » Mais les fins col-
lectives ne sont pas les fins privées de l'échangiste du
marché moderne, pensées par Adam Smith comme le res-
sort involontaire du bien public et l'instrument incons-
cient du bonheur collectif : elles émergent de l'histoire
elle-même, à la fois comme produits de son avancée et
conditions de sa poursuite, et c'est pourquoi la version
matérialiste de cette histoire ne l'abandonne nullement au
jeu hasardeux des passions humaines. Si la révolution
communiste inclut donc le projet conscient de son
accomplissement, ce projet est lui-même le produit de
son temps et c'est pourquoi Marx conçoit sa propre
œuvre de théoricien comme la preuve d'une maturation
effective des contradictions du capitalisme.
Si théorie et pratique ne convergent pas vers l'unité
spéculative du Savoir absolu hégélien, le communisme à
la fois en occupe et en redéfinit la place. Accomplisse-
ment de la notion marxienne de représentation comme
instance intégrée à la formation économique et sociale,
l'idée de communisme a bien plus, par là même, une
fonction mobilisatrice qu'un contenu descriptif, et c'est
pourquoi Marx la définit toujours comme mouvement et
non pas comme état. Idéalement, on l'a vu, le mouvement
historique doit parvenir à se représenter dans la dialec-
tique de l'exposé, mais le communisme inverse un instant
le sens de la réflexion pour fournir à une histoire encore
hésitante l'image fugace de son accomplissement pro-
chain. Cette dialectique inaperçue, ruse de la philosophie
avec qui s'en croit trop vite libéré, souligne toute l'im-
portance du rapport nouveau entre théorie et pratique que
s'efforce d'établir Marx, en remplaçant ses exposés sur la
méthode par sa mise en œuvre même.
2. La dialectique comme scandale
Au cours du développement sur l'argent du premier
chapitre des Grundrisse, Marx note : « Il sera nécessaire
de corriger la manière idéaliste de l'exposé, qui fait croire
à tort qu'il s'agit uniquement de déterminations concep-
tuelles et de la dialectique de ces concepts. Donc sur-
tout la formule : le produit (ou l'activité) devient mar-
chandise ; la marchandise valeur d'échange ; la valeur
d'échange, argent 28 . » Corriger la forme idéaliste de l'ex-
posé, c'est détruire l'apparence d'une identité entre
l'ordre historique du réel et l'ordre logique de l'exposi-
tion. Pour cette raison, la définition marxienne de la
méthode semble être en régression par rapport à la
conception hégélienne et faire par instant retour à la dis-
sociation classique entre forme et contenu : « On voit, à
ce point, de façon précise, combien la forme dialectique
de l'exposé n'est juste que lorsqu'elle connaît ses
limites », écrit Marx dans la Contribution à la critique de
l'économie politique, et il précise que « l a circulation
simple résulte pour nous de la notion de capital », mais
que « cela ne conduit pas à faire du capital l'incarnation
d'une idée éternelle», mais le présente simplement
comme « forme nécessaire » 29.
Il faut donc distinguer ordre réel, ordre d'investigation
et ordre d'exposition, afin que le lecteur ne prête pas naï-
vement une signification ontologique aux catégories de
l'analyse et qu'il repère l'effort de construction dont elles <
résultent. La postface à la seconde édition allemande du '
Capital le redit clairement : « A l'investigation de faire
sienne la matière dans le détail, d'en analyser les diverses
formes de développement et de découvrir leur lien intime.
C'est seulement lorsque cette tâche est accomplie que le
mouvement réel peut être exposé en conséquence. Si l'on
y réussit et que la vie de la matière traitée se réfléchit
alors idéellement, il peut sembler que l'on ait affaire à
une construction a priori30. » Il va de soi que cette appa-
rence est une illusion qu'entretient ou que prévient l'au-
teur de toute recherche scientifique. La méthode désigne
alors les règles d'une lecture et prépare la réception de
l'œuvre après sa publication. Mais par-delà cette dimen-
sion pédagogique, la méthode renvoie nécessairement à
la question des relations entre connaissance et réalité et
c'est en ce sens que la critique de l'économie politique
inclut nécessairement une critique de la philosophie.
C'est pourquoi les rares textes méthodologiques doi-
vent être lus avec soin, sans exagérer leur importance,
mais en la définissant par rapport à la démarche qu'ils
présentent et à la recherche qu'ils introduisent. Tel est le
cas de la Postface à la seconde édition allemande du
Capital, rédigée en janvier 1873, et où Marx cite longue-
ment le compte rendu rédigé par l'économiste russe
Ilarion I. Kaufman. Ce dernier, qualifiant d'un côté Marx
de « réaliste » 31, lui reproche par ailleurs une méthode
d'exposition dialectique à la fois « idéaliste » et « alle-
mande ». Il est alors surprenant de voir Marx déclarer
aussitôt: « E n décrivant ce qu'il appelle ma méthode
réelle avec tant de justesse, et pour autant qu'entre en
ligne de compte l'application que j'en ai faite personnel-
lement, avec tant de bienveillance, qu'est-ce donc que
l'auteur a décrit, si ce n'est la méthode dialectique 32 ? »
Marx profite de l'occasion pour revenir une fois de plus
sur son rapport à la philosophie hégélienne.
Dans son fondement, ma méthode dialectique n'est
pas seulement différente de celle de Hegel, elle est
son contraire direct. Pour Hegel, le procès de la pen-
sée, dont il va jusqu'à faire sous le nom d'Idée un
sujet autonome, est le démiurge du réel, qui n'en
constitue que la manifestation extérieure. Chez moi, à
l'inverse, l'idéel n'est rien d'autre que le matériel
transposé et traduit dans la tête de l'homme.
J'ai critiqué le côté mystificateur de la dialectique
hégélienne il y a près de trente ans, à une époque où
elle était encore à la mode. Mais au moment même où
je rédigeais le premier volume du Capital, les épi-
gones grincheux, prétentieux et médiocres qui font
aujourd'hui la loi dans l'Allemagne cultivée se com-
plaisaient à traiter Hegel comme le brave Moses Men-
delsohn avait, du temps de Lessing, traité Spinoza,
c'est-à-dire en « chien crevé ». Aussi me déclarais-je
ouvertement disciple de ce grand penseur et même,
dans le chapitre sur la théorie de la valeur, j'eus la
coquetterie de reprendre ici et là sa manière spéci-
fique de s'exprimer. La mystification que la dialec-
tique subit entre les mains de Hegel n'empêche aucu-
nement qu'il ait été le premier à en exposer les formes
générales de mouvement de façon globale et
consciente. Chez lui elle est sur la tête. Il faut la
retourner pour découvrir le noyau rationnel sous l'en-
veloppe mystique.
Dans sa forme mystifiée, la dialectique devint une
mode allemande, parce qu'elle semblait glorifier l'état
de choses existant. Mais dans sa configuration ration-
nelle, elle est un scandale et une abomination pour les
bourgeois et leurs porte-parole doctrinaires, parce
que, dans l'intelligence positive de l'état de choses
existant, elle inclut du même coup l'intelligence de sa
négation, de sa destruction nécessaire, parce qu'elle
saisit toute forme faite dans le flux du mouvement et
donc aussi sous son aspect périssable, parce que rien
ne peut lui en imposer, parce qu'elle est dans son
essence critique et révolutionnaire.
C'est dans les vicissitudes du cycle périodique par-
couru par l'industrie moderne que le sens pratique du
bourgeois perçoit de la façon la plus frappante que le
mouvement de la société capitaliste est plein de
contradictions - et dans l'apogée de ce cycle : la crise
générale. Nous n'en percevons encore que les pro-
dromes, mais elle approche de nouveau, et par l'uni-
versalité de la scène où elle se jouera, et par l'intensité 1
de ses effets, elle fera rentrer la dialectique dans les '
têtes, jusques et y compris dans celle des petits chéris
du nouveau Saint-Empire prusso-germanique33.
Ce n'est pas un hasard si cette note méthodologique
fournit à Marx l'occasion de revenir sur son rapport à
Hegel, alors même que parler de « méthode dialectique »
à son endroit relève du contresens délibéré, la dialectique
étant, comme Marx le sait pertinemment, le mouvement
du vrai et non les règles, préalablement définies, de son
exposition. Mais il faut considérer qu'il répond avant tout
ici à un critique, peu frotté d'hégélianisme, qui conçoit la
méthode comme simple technique de présentation. On
peut penser que cette définition «classique» de la
méthode rend service à Marx, d'une façon toute conjonc-
turelle : elle lui permet de maintenir, sans l'exposer, la
distinction entre une dialectique objective et une dialec-
tique subjective, puis de verser cette distinction au
compte de l'opposition entre idéalisme et matérialisme,
en la situant, dans un second temps seulement, sur le ter-
rain d'une conception philosophique plus large de l'his-
toire et de la connaissance. Le texte progresse lentement
vers une redéfinition du statut de la théorie en s'efforçant
manifestement de ne pas dérouter un lecteur sans doute
d'abord curieux d'économie politique : l'idéel est le
matériel transposé, dit Marx. La dialectique comme théo-
rie est donc avant tout l'exposition du mouvement réel
selon des règles propres, qui interdisent de confondre
l'histoire concrète et sa restitution conceptuelle, même si
la recherche vise à rendre raison le plus complètement
possible du mouvement qu'elle décrit.
Commençant ainsi par rappeler le motif du retourne-
ment matérialiste de l'idéalisme hégélien, Marx peut
alors suggérer, quelques lignes plus bas, que cette inver-
sion s'accompagne d'une proximité plus grande qu'il n'y
paraît, sans compromission aucune : la dialectique « saisit
toute forme faite dans le flux du mouvement 34 ». Si une
telle formule définit bien la dialectique avant tout comme
théorie et comme « intelligence positive de l'état de
chose », elle relie aussitôt cette saisie subjective aux
négations déterminées et réelles qui annoncent selon
Marx le renversement prochain du mode de production
capitaliste. Et la mention de la crise générale achève de
retourner la définition initiale d'une dialectique subjec-
tive en critique objective, en pratique révolutionnaire,
instruite de la nécessité de son intervention et de la certi-
tude de sa victoire. On voit ici que Marx se sépare de
Hegel, non pas en définissant la dialectique comme
méthode, ce qui n'est, à lire ce texte, qu'une première for-
mulation approximative du problème, mais comme
convergence tendancielle entre l'état des choses et le
cours des idées, comme l'unité seulement programma-
tique entre le rationnel et l'effectif a . Mais elle a pour
tâche d'identifier le négatif qui travaille d'ores et déjà
souterrainement le positif et s'atteste aux crises qui pré-
a. On connaît la formule de Hegel sur ce point : « Ce qui est
rationnel est effectif et ce qui est effectif est rationnel » {Prin-
cipes de la philosophie du droit, op. cit., p. 55). Cette affirma-
tion, souvent mal comprise, est longuement commentée par
Engels, dans son Ludwig Feuerbach et la Fin de la philosophie
classique allemande, trad. E. Bottigelli, Éditions sociales, 1979,
p. 9-11.
parent le renouveau. En ce sens, pas plus la dialectique
marxienne que la dialectique hégélienne ne sont de
simples constructions de l'esprit : elles se donnent à lire
comme l'expression même du devenir réel. Et si la dia-
lectique doit finir par « rentrer dans les têtes », c'est bien
parce qu'elle se manifeste, aussi et avant tout, en tant que
mouvement objectif, entraînante comme l'histoire et ins-
tructive comme un fait.
La notion marxienne de méthode se présente finale-
ment plus comme un foyer de questions irrésolues que
comme l'instrument de leur traitement autonome. En ce
sens, la « Dialectique » de Marx n'est pas à chercher dans
Y Introduction de 1857, ni même dans quelque texte
méthodologique que ce soit, mais bien dans le mouve-
ment même de la recherche qui conduit des premières
aux dernières œuvres, et plus encore dans l'organisation
interne de ces dernières œuvres. De ce point de vue, il
n'est pas anodin que les travaux préparatoires au Capital
s'affrontent continûment à la question du plan, c'est-à-
dire à ce que Marx nomme l'ordre d'exposition : de sep-
tembre 1857 à avril 1868, Marx élabore quatorze projets
de plan, plus ou moins différents les uns des autres, et qui
resserrent un projet initial de six à trois livres, tout en
procédant à une recomposition de chacun des livres envi-
sagés. Marx abandonne l'idée de partir des catégories les
plus générales pour parvenir aux plus concrètes, et il opte
pour le passage progressif de l'essentiel au phénoménal,
de l'élémentaire au développé. Comment identifier l'es-
sentiel, en la matière ? Le travail de construction de Marx
passe par une critique serrée de l'économie politique clas-
sique, qui lui permet dans un premier temps d'identifier
et de dénoncer les illusions produites par le monde de
l'échange et de la production lui-même.
Ainsi, une des erreurs le plus fréquemment dénoncées
par Marx dans l'économie politique classique est la
confusion entre profit et survaleur. Cette erreur ne relève
pas d'une volonté apologétique, d'une démarche sciem-
ment idéologique, mais d'une approche qui tend naturel-
lement à épouser d'entrée de jeu le point de vue du capi-
taliste sur le capitalisme. Pour ce point de vue, le profit
semble s'ajouter de l'extérieur à la valeur de la marchan-
dise et masque la formation de la survaleur à l'intérieur
même du processus de sa production. Mais on peut affir-
mer que cette approche est philosophiquement inepte
avant d'être économiquement fausse : « C'est cette
conclusion chez les théoriciens qui montre le mieux à
quel point le capitalisme pratique, obnubilé par la concur-
rence et n'en pénétrant nullement les phénomènes, est
incapable de reconnaître, au-delà des apparences, l'es-
sence véritable et la structure interne de ce procès 35 . » Le
capitaliste individuel, en effet, ne perçoit que les modifi-
cations locales du taux de profit et n'est pas en mesure de
les rapporter à « l'exploitation globale du travail par le
capital total 36 », autrement dit, il manque le concept de
valeur, ne s'aperçoit pas que les prix de production ne
sont qu'une transformation de la valeur d'échange et
additionne le profit au coût de production de la mar-
chandise.
Cette incapacité à penser les phénomènes économiques
à l'échelle d'un mode de production dans son ensemble a
des motifs à la fois théoriques et pratiques, idéologiques
et structurels, qui rendent complexe l'opération de la cri-
tique : pour le capitaliste individuel, « ce procès se
déroule derrière son dos, il ne le voit ni ne le comprend et
en fait celui-ci ne l'intéresse pas 3 7 ». Mais cet aveugle-
ment concernant l'origine du profit n'est pas seulement
une ignorance commode : elle cache cette origine « non
seulement au capitaliste, particulièrement intéressé ici à
se tromper, mais aussi à l'ouvrier 38 ». Il ne s'agit pas de
mauvaise foi mais d'apparences nécessaires, produites
par l'organisation même de la production capitaliste.
Chez les économistes, cette confusion prend une forme
théorique, dont il faut reconstituer la genèse pour lui sub-
stituer une connaissance exacte et remonter des prix de
production à la valeur et à sa formation, des capitaux sin-
guliers en rapports de concurrence au capital général. La
méthode prend ici une importance centrale parce qu'elle
assure le passage de la dénonciation des illusions à la
science de leur formation, la transition entre une vision
de détail des phénomènes économiques et une saisie de
leur connexion au sein de la réalité sociale en devenir.
Le point de départ de l'analyse doit donc être le capital
lui-même, ou, plus exactement, sa forme élémentaire, la
marchandise, qui en concentre la nature propre et permet
de commencer par le plus simple au sein du procès de
production (Livre I), avant de traiter des différentes
formes de son procès cyclique (Livre II), puis du procès
d'ensemble de la production capitaliste (Livre III). Dans
le premier livre, Marx classe les catégories à traiter selon
une séquence qui va, on l'a vu, de la valeur d'usage à la
valeur d'échange, puis à l'argent, à la survaleur, et enfin
aux profits, salaires et rentes. Ce classement peut être lu
comme une transposition des catégories qui appartiennent
à la logique hégélienne de l'essence : qualité, quantité,
mesure, essence, phénomène 39 . La présence d'un voca-
bulaire hégélien reste d'ailleurs massive : comment le
comprendre? Il semble que Marx considère comme
acquise, par lui-même mais surtout par son lecteur, sa
critique de la philosophie spéculative. Au titre de son ren-
versement matérialiste, la reprise de certains des concepts
de la logique de l'essence est séparée, si curieuse que
semble l'opération, de l'ontologie qu'elle prend en charge
chez Hegel a , comme si la définition marxienne de la
méthode avait aussi pour but de permettre ce tri fort peu
hégélien.
Il ne s'agit donc pas d'un retour à Hegel, mais de
l'aboutissement d'une critique entamée dès les premiers
textes. Il est clair que Marx, face aux accusations d'hégé-
lianisme qui pleuvent sur lui dès la parution du Capital,
met un point d'honneur à revendiquer cette ascendance et
rappelle systématiquement qu'il a procédé depuis long-
temps à la critique matérialiste de la pensée spéculative
hégélienne : « Mes rapports avec Hegel sont très simples.
Je suis un disciple de Hegel, et le bavardage présomp-
tueux des épigones qui croient avoir enterré ce penseur
éminent me paraît franchement ridicule. Toutefois, j'ai
a. « L'Essence se tient entre Être et Concept et constitue leur
moyen terme, et son mouvement le passage de l'Être dans le
Concept » (Hegel, Science de la logique, II, La Doctrine de
VEssence, op. cit., p. 6). L'essence hégélienne n'est en aucun
cas séparable de l'être en tant que représentation abstraite,
construite dans la pensée.
pris la liberté d'adopter envers mon maître une attitude
critique, de débarrasser sa dialectique de son mysticisme
et de lui faire subir ainsi un changement profond 4 0 . » Si
Marx procède ainsi à l'importation de catégories de la
Logique, leur articulation et le passage d'un moment au
suivant ne sont pas conçus comme un autodéveloppement
du contenu, mais comme le résultat de l'analyse poursui-
vie du mode de production, comme le déploiement d'une
recherche qui s'attache à discerner puis à suivre les ner-
vures de son objet.
Cette distinction n'est pas d'ordre strictement méthodo-
logique, mais exprime immédiatement la différence qui
existe entie les notions marxienne et hégélienne d'es-
sence. Tandis que Hegel pense l'essence comme « vérité
de l'être » ou comme « mouvement de l'être lui-même »
et décrit la manifestation d'un contenu toujours déjà pré-
sent, le devenir de l'essence étant alors défini comme le
«mouvement de rien à rien et par là à soi-même en
retour » 41, Marx localise son examen dialectique dans le
domaine de l'histoire humaine, voire tend à le circons-
crire principalement à l'une de ses formations écono-
miques et sociales, le capitalisme. De plus, il se refuse à
penser par avance les conditions concrètes et les consé-
quences pratiques d'un dépassement historique, qui sera
nécessairement de l'ordre de l'invention sociale et de
l'innovation politique a . Si Hegel lui semble être le seul
philosophe qui forge avant lui les instruments efficients
d'une saisie dialectique du réel et s'il puise abondamment
dans cet arsenal conceptuel, c'est après avoir fait subir
aux catégories hégéliennes un renversement matérialiste
ainsi qu'une réduction drastique de leur portée : elles
deviennent la forme de présentation de la science écono-
a. Et c'est en ce point qu'on peut considérer comme cruciale
une redéfinition de la notion de politique, qui seule pourrait
prendre en charge cette inventivité collective, en définissant les
modalités de ces choix autant que ses finalités sociales. Si Marx
esquisse par endroit cette redéfinition, il laisse finalement en
suspens cette dimension, qui semble pourtant impliquée par
toute l'analyse du Capital, et permise par le retravail catégoriel
qu'elle entreprend.
mique et non les moments du devenir de l'Être. Et il est
significatif que ce soit Engels lui-même qui, traitant du
plan de l'ouvrage, lui reproche de n'avoir pas été plus
fidèle à son inspiration hégélienne : « Tu as commis la
grande erreur de ne pas rendre plus sensible l'enchaîne-
ment de la pensée, dans ces développements abstraits, par
un plus grand nombre de petites subdivisions et d'inter-
titres. Tu aurais dû traiter cette partie dans le genre de
Y Encyclopédie hégélienne 42 . » Il est clair que la défini-
tion marxienne de la méthode l'autorise à détacher jus-
qu'à un certain point les catégories de leur objet et l'ordre
de l'exposition du mouvement réel : c'est au moment où
Marx se révèle le plus proche de Hegel, dans Le Capital,
qu'il en est aussi le plus éloigné, et le pillage matérialiste
de la Logique n'est, en fait, rien moins qu'un parricide.
3. Idéologie, science, philosophie
S'il est exact d'affirmer que le double axe, historique
et critique, esquissé dans Y Introduction de 1857, définit
le p r Q g r a m m e de la critique de l'économie politique,
l'analyse du mode de production capitaliste, présentée
dans les trois premiers livres du Capital, doit logi-
quement être complétée d'une critique développée des
concepts économiques. Les Théories sur la plus-value,
formant la plus grande partie du manuscrit rédigé par
Marx entre 1861 et 1863, sont consacrées à une telle his-
toire critique et sont initialement destinées à être insérées
dans les développements du premier livre 3 . Finalement
regroupées à la mort de Marx pour constituer un dernier
volume, elles seront remaniées et publiées séparément
par Kautsky sous la forme d'un ouvrage autonome. Cette
mésaventure éditoriale marquera durablement la récep-
tion de ce texte, retenant principalement l'attention des
a. Il faut noter que l'ordre de la rédaction des livres du Capi-
tal diffère aussi de celui de la présentation. Il est le suivant :
I, IV, III, I, III, II (Gérard Jorland, Les Paradoxes du Capital,
op. cit., p. 27).
lecteurs économistes de Marx, parce qu'ils y trouvent des
analyses complémentaires de celles du Capital et portant
sur le travail productif, la rente absolue, le rapport entre
valeur et valeur de marché, et les crises, notamment.
Cet isolement du Livre IV est cependant contradictoire
avec l'unité que Marx entend donner à son projet et les
problèmes de plan complexes qu'il s'est efforcé de
résoudre. Les Théories sur la plus-value ne sont nulle-
ment conçues par leur auteur comme une série de notes
annexes, mais comme la réalisation d'une partie originale
et décisive de son programme de recherche : la « critique
des catégories économiques 43 ». Marx emploie une fois
encore l'expression parlante de « mode de représenta-
tion » (Vorstellungsweise) 44 , qui apparaît comme le per-
fectionnement à la fois dialectique et historique de la
notion d'idéologie 3 et qui lui permet d'établir la corréla-
tion entre l'histoire du mode de production, les progrès
accomplis par la théorie économique et le point de vue
social et politique adopté par le théoricien. Cet examen
de la genèse des catégories impose une présentation chro-
nologique des théories économiques, et Marx passe rapi-
dement du mercantilisme, préhistoire de la pensée écono-
mique, aux Physiocrates, « véritables pères de l'économie
moderne 4 5 » et à l'économie politique classique, sur
laquelle il s'étend longuement.
Dans une perspective conforme à celle de Y Introduc-
tion de 1857, il commence par montrer que les premières
abstractions économiques ne sont pas en mesure de saisir
la nature concrète de leur objet, alors même que celui-ci a
déjà réalisé une partie de ses virtualités historiques. En
revanche, dès lors que le développement du mode de pro-
duction capitaliste a supprimé les derniers vestiges du
féodalisme, il fournit à la théorie économique les condi-
a. On retrouve dans ce texte tout le vocabulaire de la repré-
sentation auparavant utilisé, mais de façon plus éparse, par
Marx : il est ainsi question d'apparence, de représentation (Vors-
tellung), de présentation (Darstellung), d'abstraction, d'expres-
sion, de signification, d'idéologie, de fiction, de reflet, d'analo-
gie, de vision, de fétichisme, d'illusion, de méthode, de
production intellectuelle, d'imagination...
tions de sa propre évolution scientifique. Mais l'une des
conséquences de cette évolution est qu'elle se trouve aus-
sitôt intégrée à la formation économique et sociale,
comme instance spécifique, dotée d'une fonction qui
détermine en partie son contenu : le capitalisme a besoin
d'une connaissance fiable de ses propres lois de fonction-
nement, mais tout autant d'une défense et illustration
théoriques de sa légitimité historique. Cette opération de
justification implique la sous-estimation de ses contradic-
tions essentielles, ou l'aveuglement sincère à leur endroit,
et la démarche scientifique se combine dès lors, à des
degrés divers, à une visée idéologique qui interfère dans
tous les cas avec son projet de connaissance. L'histoire
des idées proposées ici par Marx, loin d'être une descrip-
tion linéaire des progrès de la science, prend en considé-
ration plusieurs plans d'analyse afin de définir la dimen-
sion sociale de la connaissance en même temps que sa
teneur de vérité. Une telle orientation souligne forcément
la singularité des cas étudiés et ne permet d'aborder les '
théoriciens qu'un à un. Marx accorde une place de pre-1
mier plan à des auteurs comme Smith et Ricardo, qui
illustrent au mieux une volonté de savoir, associée à un
parti pris de classe qui en limite les audaces, mais en
détermine aussi la précision.
Adam Smith, tout d'abord, est le premier, selon Marx, à
découvrir ce qu'il nomme la « loi de la valeur » : c'est
«la quantité nécessaire de travail seule qui crée la
valeur 46 ». Se donnant pour objet d'étude le mode de pro-
duction dans son ensemble, à une époque où le capita-
lisme a conquis la forme classique de sa domination, il
confond pourtant survaleur et profit. Il est intéressant de
reprendre une fois encore ce problème en considérant
cette fois la dimension idéologique de cette confusion.
Comment comprendre cette erreur et surtout sa pré-
gnance ? On l'a vu, la survaleur ne provient que du capi-
tal variable ou bien, ce qui revient au même, est propor-
tionnelle à la fraction du capital dépensée en salaire. Le
profit est lui calculé par rapport à l'ensemble du capital
avancé, capital constant plus capital variable. Cette dis-
tinction est de grande conséquence théorique : la confu-
sion entre profit et survaleur masque le fait que la surva-
leur a pour unique origine le surtravail gratuit des salariés
et qu'elle renvoie ainsi directement aux rapports sociaux
d'exploitation de la force de travail, rapports qui définis-
sent le capitalisme comme tel : « c'est le travail et non le
salaire du travailleur qui crée de la valeur 3 ».
Manquant alors la différence entre la valeur d'échange
et la valeur d'usage de la force de travail, Smith « n'a pu
parvenir à une conception théorique cohérente, à une
conception d'ensemble des fondements généraux abs-
traits du système bourgeois 47 ». Ce manque de cohérence
économique renvoie, plus profondément, une fois encore,
à l'absence de saisie dialectique d'une essence contradic-
toire, celle du mode de production capitaliste. Même si
Smith, aux yeux de Marx, fait preuve avant tout d'insuffi-
sance théorique, il n'est pas indemne de parti pris quand
il semble, à toute force, vouloir ignorer la différence entre
les apparences et les principes du système de production
qu'il décrit. Le prix à payer pour ce choix est le retour des
contradictions refoulées au sein de la théorie elle-même,
propageant sous la forme d'incohérences de l'analyse le
déni des contradictions du réel. Et le défaut de la méthode
smithienne se retrouve chez Ricardo et ses disciples, de
façon plus visible encore, parce que les progrès de l'ana-
lyse rendent plus patents des choix idéologiques qui, de
plus en plus, s'opposent de l'extérieur à son avancée :
« L'empirisme grossier se mue alors en fausse métaphy-
sique, en scolastique qui se torture à vouloir déduire
directement des phénomènes empiriques indiscutables,
par simple abstraction formelle, de la loi générale ou à les
présenter de telle façon qu'ils paraissent y corres-
pondre 48. »
D'après Marx, c'est bien la même orientation théorique
qui conduit Ricardo à reproduire la confusion smithienne
entre survaleur et profit. A l'occasion de sa critique de la
théorie ricardienne, Marx rentre dans le détail des procé-
dures méthodolôgiques adoptées en tant qu'elles révèlent
a. TPV, I, p. 93. Dans Le Capital, Marx note que « la sur-
valeur prend la forme d'un revenu provenant du capital » (C, I,
p. 636).
à la fois une certaine conception de la théorie et une défi-
nition de l'histoire. Il reconnaît à Ricardo le mérite de
chercher à articuler entre eux les différents concepts qu'il
élabore. Ce dernier cherche notamment à ramener les dif-
férentes formes de la richesse à leur unité interne 49, sans
parvenir cependant à une saisie dialectique de la relation
entre l'essence du mode de production et les formes phé-
noménales de sa manifestation. C'est là, pourtant, une
première étape nécessaire de la science économique : « Il
arrive que l'économie classique se contredise dans cette
analyse ; souvent elle essaie de procéder à cette réduction
immédiatement, sans les maillons intermédiaires, et de
démontrer l'identité de la source des différentes formes.
Mais cela découle nécessairement de la méthode analy-
tique par laquelle doivent commencer la critique et la
compréhension 50 . »
Le moment de l'abstraction produit des illusions spé-
cifiques et, en particulier, donne du réel une reconstruc-
tion qui en aplatit la dimension historique, masque ses
contradictions derrière la description d'un fonctionne-
ment régulier a . Mais il est aussi une étape inévitable de la
connaissance, et Marx poursuit : « Elle n'a pas intérêt à
développer génétiquement les différentes formes, mais à
les réduire par l'analyse à leur unité, parce qu'elle part
d'elles comme présupposés donnés. Or l'analyse est la
présupposition nécessaire de l'analyse génétique, de la
compréhension du véritable processus de formation de
ses différentes phases 51. » On retrouve bien ici la distinc-
tion précédemment établie entre l'ordre historique,
l'ordre de l'investigation et celui de l'exposition. Cepen-
dant, Marx distingue de cet effort scientifique d'analyse
une description qui demeure délibérément superficielle,
véhiculant les préjugés ordinaires en la matière et qu'il
a. Ricardo définit cependant une tendance à l'évolution de la
production vers un état stationnaire ou à la baisse des profits.
Pour lui, la hausse des salaires en est la principale cause. Même
si cette analyse est éloignée de celle de Marx, elle affirme qu'un
ralentissement de la croissance économique a des causes endo-
gènes, même si ce ralentissement doit conduire à l'équilibre plus
qu'à la crise.
nomme économie politique vulgaire : « Les économistes
vulgaires - qu'il faut distinguer des chercheurs en écono-
mie dont nous avons fait la critique - traduisent en fait
dans leurs conceptions les représentations, motifs, etc.,
qui ne reflètent que l'apparence superficielle de cette pro-
duction 52 . » Il existe donc une économie politique
savante, qui s'emploie et parvient en partie à atteindre
l'essence de son objet : Smith et Ricardo, notamment,
sont ses promoteurs et Marx reconnaît sa dette à leur
égard.
Il est frappant que Marx accorde à l'un comme à l'autre
le souci permanent de penser une totalité, la formation
économique et sociale dans son ensemble. En ce sens, ils
sont passibles, et eux seuls, d'une critique dialectique et,
si l'on veut, philosophique, des tenants et aboutissants de
leur analyse. Marx, toujours soucieux des questions de
plan, en fait ici une voie d'accès à la saisie de la théorie
ricardienne du mode de production dans son ensemble. Il
parle ainsi de « l'architecture extraordinairement curieuse
et nécessairement inversée de son ouvrage 53 ». Le plan
choisi révèle bien le mode de l'analyse, il « traduit ce que
ce mode de l'analyse a d'insuffisant scientifiquement 54 »,
et manifeste ainsi les principes généraux de la recherche.
Le reproche principal que Marx adresse à Ricardo porte
logiquement sur les présuppositions de l'exposé et le
point de départ de l'analyse : « Dans ce premier chapitre,
on ne suppose pas seulement l'existence des marchan-
dises - et il n'y a rien d'autre à supposer lorsqu'on consi-
dère la valeur en soi - , mais on suppose le salaire, le capi-
tal, le profit, le taux de profit général même 55 . »
Autrement dit, Ricardo confond point de départ et point
d'arrivée de l'analyse, principe et conclusion : il mêle le
problème de la répartition des richesses à celui de la for-
mation de la valeur 56 et gomme ainsi les tendances des-
tructrices, inhérentes au mode de production capitaliste.
A terme, son analyse tend à détruire la loi de la valeur
qu'il a lui-même posée et qui énonce que seule la quantité
de travail est source de la valeur des marchandises. Mais
Marx considère que, de ce fait, il se situe au seuil d'une
saisie dialectique du capitalisme, sans parvenir cependant
à en énoncer les contradictions essentielles, parce qu'il ne
parvient qu'à des abstractions fausses, et Marx précise
« fausse, c'est-à-dire unilatérale 57 ».
Marx maintient donc une notion de vérité qui corres-
pond à la saisie dialectique d'une chose comme unité de
déterminations multiples. C'est une telle définition qui
autorise cette critique en retour de la pensée économique.
Surtout, elle l'associe à une critique de l'économie poli-
tique qui se donne pour objet la succession des modes de
production et leurs transformations. C'est pourquoi la lec-
ture marxienne de l'économie politique est délibérément
rétrospective : toute théorie est mesurée à l'aune de la
conception la plus intégrative, qui saisit la totalité comme
unité en devenir, celle de Marx lui-même. En ce sens, ces
pages s'attachent moins à constituer une archéologie de
l'économie politique qu'à explorer l'armature théorique
de sa construction scientifique, à décrire le mouvement
d'une élaboration qui s'effectue par étapes lentes, et dont
Marx conçoit sa propre théorie comme l'ultime résultat.
Ricardo et son école, parce qu'ils se tiennent au seuil
d'une saisie dialectique de la réalité économique, sont,
finalement la condition de possibilité théorique d'une cri-
tique de l'économie politique, qui dévoile les principes
du capitalisme et par là même rend pensable son rempla-
cement par un autre mode de production : « Étant donné
que ce développement réel, qui a donné à la science éco-
nomique bourgeoise cette expression théorique brutale,
développe les contradictions réelles que cette dernière
contient, notamment la contradiction entre la richesse
croissante de la "nation" en Angleterre et la misère crois-
sante des travailleurs, étant donné en outre que la théorie
ricardienne, etc., a donné de ces contradictions une
expression théorique frappante, bien qu'inconsciente, il
était naturel que les esprits qui se sont placés du côté du
prolétariat s'emparent de cette contradiction déjà toute
préparée pour eux sur le plan théorique 58. »
Marx est désormais en mesure de surmonter les dangers
de schématisme qu'une critique en termes d'idéologie lui
faisait antérieurement courir. L'économie politique clas-
sique est bien un savoir, d'une rigueur sans précédent. En
même temps, elle rejette toutes les analyses qui la
contraindraient à conclure au caractère transitoire du
mode de production capitaliste. Si son contenu est déter-
miné par l'effort théorique d'une analyse rigoureuse, il
est aussi dépendant de la mission sociale qui lui est
impartie, au sein même du mode de production qu'elle
prend pour objet théorique. Si la notion d'idéologie ne
disparaît pas pour autant, elle est redéfinie désormais
comme fonction coexistant toujours avec d'autres, et
codéterminant seulement un contenu théorique.
Cette étape de la critique marxienne est d'une grande
importance : se préparant depuis longtemps, elle se déve-
loppe pleinement tout au long de ces pages tardives, qui
maintiennent le terme d'idéologie mais n'en usent plus
comme de l'instrument d'une disqualification pure et
simple. S'il existe bien des idéologues de profession, il
faut soigneusement distinguer ceux qui ne cherchent qu'à
enjoliver l'état des choses à seule fin de justifier et de
perpétuer un mode de domination de ceux chez qui une
réelle volonté scientifique se mêle, à des titres divers, à
la crainte de formuler certaines conclusions, ainsi qu'à la
difficulté de parvenir à une saisie des phénomènes étudiés
dans leur connexion. La séparation entre économie clas-
sique et économie vulgaire se fonde ultimement sur la
reconnaissance d'une dialectique objective, qui finit par
faire intrusion au sein même de la théorie : « Plus l'éco-
nomie parvient à son achèvement, va donc en profondeur
et se développe en tant que système de la contradiction,
plus l'élément vulgaire qu'elle a en propre lui fait face de
manière indépendante, enrichi d'une matière qu'il accom-
mode à sa façon, jusqu'à ce qu'il trouve à la fin son
expression la plus parfaite sous forme de compilation
d'un syncrétisme érudit, d'un éclectisme sans prin-
cipes 59. » La montée historique des contradictions se pro-
duit dans la théorie avant d'être pensée par elle.
C'est pourquoi le programme d'une telle connaissance
inclut désormais l'étude de la formation des représenta-
tions, depuis le niveau même de la base historique jus-
qu'à celui d'une construction savante des concepts : il
faut chercher à savoir « ce qu'il en est en général de cette
contradiction entre le mouvement apparent et le mouve-
ment réel du système 60 ». En outre, elle fait nettement
place à la fonction propre des représentations, idéolo-
giques ou scientifiques, comme autant d'instances actives
du réel. La démarche scientifique consiste finalement
dans l'étude de la façon dont une essence détermine les
apparences et leur confie la tâche de sa propre conserva-
tion : « D'ailleurs toute science serait superflue si l'appa-
rence et l'essence des choses se confondaient 61 . » Une
telle recherche exige que dans un premier temps les appa-
rences soient dépassées en tant que sources d'illusions,
mais dans un second temps qu'elle soient expliquées, en
leur inversion spécifique : « Il est assez bien connu de
toutes les sciences, sauf évidemment de l'économie poli-
tique, que, dans leur manifestation phénoménale, les
choses se présentent souvent à l'envers 62. »
C'est pourquoi, là encore, les pages sur le phénomène
des crises qu'on trouve dans les Théories sur la plus-
value ne sont pas un ensemble de notes ajoutées sur le
tard à leur analyse économique menée dans le corps du
Capital. Donnant à voir l'unité de la formation écono-
mique et sociale, elles sont la confirmation du bien-fondé
d'une approche dialectique : « La crise manifeste donc
l'unité des moments promus à l'autonomie les uns par
rapport aux autres. Il n'y aurait pas de crise sans cette
unité interne d'éléments en apparence indifférents les uns
par rapport aux autres. Mais pas du tout, dit l'économiste
apologétique. Etant donné qu'il y a unité, il ne peut y
avoir de crise. Ce qui ne peut rien vouloir dire d'autre que
ceci : l'unité des contraires exclut la contradiction 63 . »
A contrario, l'économie apologétique confirme que la
sainte horreur à l'égard d'une conception dialectique du
réel porte sur l'idée que tout mode de production contra-
dictoire est, par là même, promis au dépassement.
Qu'une pensée matérialiste des contradictions présente
une dimension à la fois théorique et pratique, construc-
tive et critique, c'est ce qu'avait affirmé la Préface de
1859, d'une façon trop lapidaire pour être véritablement
convaincante et trop générale pour apporter la preuve de
sa fécondité. Mais c'est bien ce que les Théories sur la
plus-value s'attachent à montrer en détail, en définissant
ce qu'il faut entendre par critique de l'économie politique
dans le mouvement même de sa construction. Marx est
alors en mesure d'intégrer sans réductionnisme l'étude du
mode de représentation au sein de l'analyse du mode de
production, en insistant sur la totalité historique que
constitue leur unité. Thématisant sa propre critique, il
peut ainsi présager de son effectivité historique, sans
clore en un système d'énoncés autoréférentiels une
construction théorique logiquement sans terme, mais qui
n'est cependant pas dépourvue de principes ni de pers-
pectives.
La polémique cède le pas à l'analyse de cette mission
idéologique et de sa propre genèse historique : en effet,
un contenu idéologique renvoie avant tout à son auteur,
tandis qu'une fonction doit être resituée dans le mouve-
ment historique qui lui donne naissance. Par suite, c'est
cette fonction idéologique qui relie forme sociale et
contenu théorique : l'idéologie n'est ni un appareil d'État
ni une doctrine définie, mais une représentation en partie
modelée par la commande sociale dont elle résulte. La
longue étude du travail productif et du travail improductif
qu'on rencontre dans le premier tome des Théories sur la
plus-value se donne précisément pour objectif de mieux
définir la place de la théorie au sein du réel. Au lieu de
traiter la question sous sa forme générale, Marx en exa-
mine une version précise : il s'agit de comprendre la
façon dont, à différentes époques, est socialement consi-
dérée l'activité intellectuelle. Le choix d'un exemple cla-
rifie l'analyse, mais la sélection de cette question ne
réduit nullement la portée de ses conclusions. En effet, il
s'agit de comprendre comment l'idéologie organise sa
propre compréhension, ou comment les théoriciens font
la théorie de leur activité. Au cours de cette mise en
abyme, loin que l'objet de l'analyse ne se perde, c'est à
l'inscription critique de toute théorie dans la totalité his-
torique que l'on assiste, et elle concerne au premier chef
l'œuvre de Marx elle-même.
Posant la question de la différence entre production
intellectuelle et production matérielle, Marx s'efforce de
montrer que la notion même de production intellectuelle,
calquée sur celle de production des richesses matérielles,
est un résultat historique, lui-même de nature idéolo-
gique, qui conduit les théoriciens, à une époque donnée
de cette même production, à vouloir à toute force justifier
leur existence par leur utilité et à revendiquer le caractère
productif de leur activité. Marx distingue alors deux
grandes étapes de la genèse de cette fonction idéologique.
Dans un premier temps, la pratique aristocratique du
mécénat est reprise par une bourgeoisie qui est « encore
révolutionnaire » : toutes les « professions d'un rang
élevé, vénérable, les souverains, juges, officiers, curés,
etc., tout l'ensemble des vieux corps idéologiques qu'ils
engendrent, leurs savants, maîtres d'école, ecclésiastiques
sont, sur le plan économique, assimilés à la troupe de
leurs propres laquais et bouffons, qu'ils entretiennent
comme le fait la richesse oisive, membres de la richesse
terrienne et capitalistes oisifs64». Ce type de dépendance
signale simplement que la bourgeoisie n'a pas encore
étendu son pouvoir à l'ensemble de l'organisation
sociale. Les corps idéologiques sont en quelque sorte une
excroissance sociale parasitaire, une dépense somptuaire
qu'il convient d'engager, mais aussi de limiter.
« Par contre, dès que la bourgeoisie a conquis tout le
terrain, en partie en s'emparant elle-même de l'État, en
partie en concluant un compromis avec ses anciens diri-
geants, qu'elle a également compris que les corps idéolo-
giques étaient le sang de son sang et qu'elle en a fait par-
tout ses propres fonctionnaires, selon son goût », elle se
trouve contrainte de défendre leur nécessité en la justi-
fiant de la seule manière qu'elle estime, par l'affirmation
de leur caractère productif. Et Marx ajoute ironiquement
que cette thèse, à première vue absurde, fait néanmoins
florès, précisément parce que « s'y ajoute le zèle des éco-
nomistes qui sont eux-mêmes des curés, des professeurs,
etc., et qui cherchent à justifier leur utilité "productive",
leur salaire, sur le plan économique 6 5 ». A l'époque de
son triomphe, la bourgeoisie salarie jusqu'à ses penseurs
et, comble d'ironie, les charge de justifier eux-mêmes
leur propre nécessité sociale. Dans l'analyse de cette
rétroaction d'un processus historique sur ses conditions,
Marx étudie une nouvelle figure du passage de la soumis-
sion formelle à la soumission réelle, concernant cette fois
la production des idées et leur assimilation à des mar-
chandises ou à des services. Il est finalement cohérent
avec leur mission que les idéologues soient pris dans la
logique même qu'ils ont à défendre. Mais cette cohésion
sans faille est elle-même en partie une illusion : elle
néglige la complexité historique d'une dialectique réelle
qui vient défaire une unanimité idéologique que rien, en
principe, ne devrait menacer. Exactement comme dans le
cours de son analyse de la production, Marx en soulignait
les contradictions immanentes, il distingue ici la théorie
bourgeoise de l'idéologie de sa réalité plus composite :
les idéologues peuvent avoir le souci de la vérité. En
somme, à ce niveau, une conception réductrice de l'idéo-
logie est le fait de la bourgeoisie elle-même. La question,
posée de fait par Le Manifeste et concernant la lutte idéo-
logique se trouve enfin résolue 66. Cette lutte est non seu-
lement possible mais deux fois nécessaire, d'abord parce
que le capitalisme n'est pas aisé à comprendre dans sa
logique profonde, ensuite parce que les idéologues peu-
vent eux aussi vouloir s'émanciper de leurs maîtres.
Ces pages, sans équivalent dans l'œuvre de Marx, s'at-
tachent en effet, de façon surprenante au premier abord, à
remettre en cause l'idée que le travail intellectuel pour-
rait être considéré, à l'instar de tout autre, comme pro-
ductif, à sa façon. La productivité ne concerne pas un
type de travail donné, mais sa relation à l'accumulation
du capital. Alors que L'Idéologie allemande jouait volon-
tiers de l'analogie entré philosophie et commerce a , Marx
revient sur ce rapprochement et montre qu'il est lui-
même de nature idéologique. En guise de préalable, il
réaffirme la nature historique de l'élaboration des
connaissances et des représentations en général : « Pour
étudier les rapports entre la production intellectuelle et la
production matérielle, il faut avant tout ne pas considérer
cette dernière comme une catégorie générale, mais la sai-
sir dans une forme historique déterminée [...]. Lorsque la
production matérielle elle-même n'est pas considérée
dans sa forme historique spécifique, il est impossible de
a. Les membres de la classe dominante dominent « comme
êtres pensants aussi, comme producteurs d'idées », ils « règlent
la production et la distribution des pensées de leur époque » (M,
p. 44). Cf. aussi M, p. 13-14.
comprendre ce qu'a de déterminé la production intellec-
tuelle correspondante, ainsi que l'interaction des deux
sortes de production 67. »
Le propos est clair et présente bien le dernier état de la
pensée de Marx concernant la formation et la fonction des
représentations. D'abord, elles sont toujours déterminées
historiquement par la totalité sociale à laquelle elles appar-
tiennent. Ensuite, elles interagissent au sein de cette der-
nière avec l'organisation d'ensemble de la production
matérielle. Si bien que la représentation n'est pas une
image mais une partie de la structure sociale, non pas seu-
lement une conséquence mais aussi une cause, toujours
singulière dans sa fonction et son contenu, et échappant
par définition à toute théorie générale de l'idéologie. C'est
précisément cet enracinement historique qui accorde aux
représentations, à certaines d'entre elles du moins, une
marge de liberté qui les fait échapper à la logique unique
de la reproduction et de la légitimation. On conçoit alors
qu'une pensée comme celle de Marx, mais plus largement
aussi qu'une théorie critique quelle qu'elle soit, puisse
voir le jour et s'installer dans les interstices contradictoires
d'un mode de production qui semblait pourtant, par le
moyen de l'instance idéologique, garantir les conditions
de sa perpétuation, en organisant l'acquiescement des
intelligences et la soumission des volontés.
Marx, prenant à contre-pied les critiques qu'on lui
adresse habituellement sur cette question, s'emporte
contre tous les théoriciens bourgeois qui nient l'autono-
mie relative du travail intellectuel et le réduisent à la pro-
duction matérielle en général. Le rejet de la distinction
entre travail productif et travail improductif, établie nette-
ment par Smith, relève de la contamination de toute acti-
vité sociale par le critère de la rentabilité marchande : elle
est la marque, à l'intérieur de la théorie, de la recherche
exclusive du profit. Examinant les thèses de Storch et de
Senior 3 qui illustrent ce point de vue, il écrit :
a. Heinrich von Storch (1766-1835) est un économiste russe,
fidèle à l'économie politique classique dont il s'efforce de pro-
pager les thèses.
Tous ces gens sont à tel point obsédés par leurs
idées fixes bourgeoises qu'ils croiraient offenser Aris-
tote ou Jules César en les appelant «travailleurs
improductifs ». Ces derniers auraient déjà considéré le
titre de « travailleur » comme une offense [...].
La littérature insipide dans laquelle tombent ses
types-là lorsqu'ils polémiquent contre Smith montre
seulement qu'ils représentent le « capitaliste cultivé »,
alors que Smith exposait le point de vue du bourgeois
parvenu avec sa franche brutalité. Le bourgeois cul-
tivé et son porte-parole sont l'un et l'autre tellement
stupides qu'ils mesurent l'effet de toute activité à son
effet sur le porte-monnaie. D'autre part, ils sont si
cultivés qu'ils savent même reconnaître les fonctions
et activités qui n'ont rien à voir avec la production de
la richesse, ils les reconnaissent dans la mesure où
même ces dernières contribuent « indirectement » à
l'accroissement de leur richesse, etc., bref dans la
mesure où elles exercent une fonction « utile » pour la
richesse.
C'est l'homme lui-même qui est le fondement de sa
production matérielle comme de toute autre produc-
tion qu'il assure. Donc toutes les circonstances qui
affectent l'homme, le sujet de la production, modi-
fient plus ou moins toutes ses fonctions et activités,
donc aussi ses fonctions et activités en qualité de
créateur de la richesse matérielle, des marchandises.
Sous ce rapport, on peut effectivement prouver que
tous les rapports et fonctions humains, sous quelques
formes et quelque aspect qu'ils se présentent, influen-
cent la production matérielle et agissent sur elle de
manière plus ou moins déterminante [...].
Il est caractéristique que tous les économistes
« improductifs » qui ne produisent rien qui vaille dans
leur spécialité s'élèvent contre cette distinction entre
travail productif et travail improductif Mais vis-à-vis
Nassau William Senior (1790-1864) est un économiste
anglais qui notamment s'opposa à la réduction de la journée de
travail et qui pour Marx incarne le point de vue bourgeois sur la
production.
Ces deux théoriciens sont aux yeux de Marx des représentants
de ce qu'il nomme « l'économie politique vulgaire ».
du bourgeois, c'est une preuve de servilité que de
représenter d'une part toutes les fonctions comme
étant au service de la production de richesse pour lui ;
et d'autre part de dire que le monde bourgeois est le
meilleur des mondes possibles, que tout y est utile et
que le bourgeois lui-même est assez cultivé pour le
comprendre68.
Ce texte n'étudie pas un point de détail de la théorie
économique : il vise la question des principes de la
connaissance et de ses effets pratiques éventuels et s'em-
ploie ainsi à rendre raison de sa propre possibilité. Contre
une théorie réductrice, qui prétend justifier l'activité artis-
tique ou intellectuelle en la ramenant à une production
créatrice de survaleur, Marx défend une thèse plus sub-
tile. Il ne s'agit pas d'opposer, comme étrangères l'une à
l'autre, des formes d'activités qui appartiennent à tout
prendre à la même époque historique, mais d'expliquer
précisément sur la base d'une même formation écono-
mique et sociale le degré d'indépendance accordée aux
activités non directement productives (qui peuvent'
d'ailleurs participer indirectement à la formation de sur-
valeur) : la production matérielle est bien « le seul terrain
à partir duquel on peut comprendre pour une part les
composants idéologiques de la classe dominante, pour
une part la production intellectuelle libre de cette forma-
tion sociale donnée 6 9 ». Une telle affirmation ne détruit
pas mais dialectise la notion d'idéologie en la pensant
dans son autonomie relative et sa liberté déterminée.
C'est bien la distinction entre fonction et contenu, acti-
vité et résultat qui permet d'identifier les « secteurs de la
production intellectuelle » qui résistent à la domination
capitaliste. Plus généralement, Marx précise que c'est le
cas de toutes les activités dont le résultat n'est pas avant
tout une marchandise, mais cette activité elle-même,
conformément à l'ancienne distinction aristotélicienne
entre praxis et poiesis 70 : « La production n'est pas sépa-
rable de l'acte de production; même chose pour tous les
artistes, exécutants, orateurs, acteurs, enseignants, méde-
cins, prêtres, etc. Là aussi, il n'y a mode de production
capitaliste que dans une mesure réduite et il ne peut avoir
lieu, par la nature de cette activité, que dans quelques
sphères 71. » La résistance à la domination réelle et for-
melle se fait jour au sein des activités théoriques, tout
comme elle apparaît au niveau même du travail productif.
En ce sens, le prolétariat n'est plus le seul porteur de la
revendication d'émancipation radicale. La possibilité
d'une libération humaine se présente ici encore sous
l'angle d'une reconquête des facultés individuelles et col-
lectives, reconquête rendue possible et nécessaire par leur
développement capitaliste et les limites que rencontre ce
même mode de production à l'intérieur même des activi-
tés dont il se saisit et qu'il s'efforce de redéfinir confor-
mément à sa propre logique.
C'est donc seulement ici que Marx est en mesure de
faire la théorie de son propre discours : c'est dans le cours
même de son développement et dans l'analyse de son
propre passé que toute théorie doit démontrer son effi-
cience critique et son enracinement historique. On
mesure aisément, à lire ces pages, la portée proprement
philosophique d'une démarche qui se prend réflexive-
ment pour objet. Mais il faut redire que cette dimension
philosophique est elle-même un problème, laissé large-
ment en suspens : le parti pris matérialiste de l'analyse est
à la fois ce qui manifeste une orientation théorique d'en-
semble mais la coule tout aussitôt dans une étude histo-
rique concrète qui tend aussi à en masquer les enjeux et
les principes. L'absence d'une philosophie marxienne en
bonne et due forme n'est pas un oubli ou un retard mais
une option théorique. C'est pourquoi il est permis, tout au
plus, de parler d'une critique de la philosophie, menée de
front avec la critique de l'économie politique.
Au total, ce qu'on a appelé l'inscription des représenta-
tions dans l'histoire, à travers la recontextualisation des
idées économiques à laquelle procède Marx ici, lui per-
met de mener à bien son étude des conditions de possibi-
lité d'une connaissance scientifique du réel en l'associant
à un bouleversement pratique, qui doit être la rationalisa-
tion en acte de la production sociale. Expliquant ainsi
l'émergence de sa propre théorie, ainsi que la construc-
tion précise de son œuvre, il soumet ultimement au
moment pratique révolutionnaire la validation de la dia-
lectique nouvelle qu'il conçoit. La dialectique se présente
aussi comme une modalité de la recherche théorique elle-
même, contre toute fixation en doctrine, le développe-
ment sans fin d'une pensée de l'histoire qui se sait elle-
même traversée par le mouvement de son objet et animée
par ses contradictions. C'est du moins ce qu'à lire cer-
taines pages de Marx lui-même on peut affirmer. Il
convient d'ajouter aussitôt que cette affirmation est un
choix de lecture parmi d'autres, effectifs ou possibles,
autorisés par la structure et le contenu de l'œuvre, ses ten-
sions et ses silences.
Il semble parfois que Marx ait entrevu le risque d'une
fétichisation de sa propre théorie de la marchandise,
d'une métamorphose en idéologie de sa critique des illu-
sions, d'une instrumentalisation en capital théorique mort
d'un Capital vivant de ses contradictions mêmes. Pour-
tant, la prise qu'offre naturellement toute représentation
à sa thésaurisation, aussi théorisée par Marx comme l'une
des voies possibles de la réception de l'œuvre, incite à
l'exploration des voies qui demeurent et fournissent^
aussi et sans cesse, les moyens d'une relecture critique
appelée par le texte lui-même, et qui ne saurait être entiè-
rement vérifiée par lui. C'est pourquoi, contre toute appa-
rence, une telle relecture ne déroge pas à la XI e des
Thèses sur Feuerbach : l'interprétation n'est pas néces-
sairement l'autre de la transformation sociale, à condition
de la concevoir comme actualisation toujours partielle,
jamais entièrement vérifiable, des virtualités de cette
œuvre étrange et qui s'est toujours souhaitée dépassée par
son propre mouvement.
*
NOTES
1.M44,p. 130.
2. C, I, p. 6.
3. Engels, Lettre à Lavrov, 2 avril 1883, Lettres sur «Le Capi-
tal », p. 324.
4. Contribution, Préface de 1859, p. 1.
5. Contribution, p. 165.
6. Contribution, p. 166.
I. Contribution, p. 166-167.
8. SF, p. 76.
9. Contribution, p. 167.
10. Contribution, p. 169. Sur cette question du travail simple et
du travail abstrait, cf. swpra, chap. iv.
II. Contribution, p. 167.
12. C, I, p. 15.
13. Contribution, p. 168.
14. Contribution, p. 168-169.
15. Contribution, p. 173.
16. Hegel, Phénoménologie de l'Espritop. cit., I, p. 66.
17. Hegel, Science de la logique, I, L'Etre, op. cit., p. 24.
18. /&/</., p. 26.
19. Lettre à Engels du 14 janvier 1858, Lettres sur «Le Capi-
tal », p. 83.
20. Lettres sur « Le Capital », p. 83.
21. Introduction CDPH, p. 206.
22. M, p. 38.
23. Phénoménologie de l'Esprit, op. cit., I, p. 41.
24. C, I, p. 856.
25. C, I, p. 856.
26. MPC, p. 73.
27. SF, p. 116.
28. Gr, I, p. 86.
29. Contribution, p. 253.
30. C, I, p. 17.
31. C, I, p. 15.
32. C, I, p. 17.
33.C,I,p. 17-18.
34. C, I, p. 18.
35. C, III, p. 173.
36. C, III, p. 174.
37. C, III, p. 172.
38. C, III, p. 172.
39. C'est ce qu'a montré Gérard Jorland (Les Paradoxes du
Capital, op. cit., p. 33).
40. Œuvres, Economie II, trad. M. Rubel et al., Gallimard,
« Bibliothèque de la Pléiade », 1968, p. 528. Seule cette édition du
Capital comporte cette note, qui se trouve dans le deuxième cha-
pitre de la première section du livre II.
41. Hegel, Science de la logique, II, La Doctrine de l'Essence,
op. cit., p. 1, 2 et 18.
42. Lettre à Marx du 16 juin 1867, dans Lettres sur « Le Capi-
tal », p. 160.
43. Lettre à Lassalle du 22 février 1858, dans Lettres sur «Le
Capital », p. 85-86.
44. TPV, II, p. 184.
A5.TPV,\, p. 137.
46. TPV, I, p. 83.
47. TPV, I, p. 86.
48. 7 W , I, p. 88.
49. 7 W , III, p. 588.
50. TPV, III, p. 589.
51. TPV, III, p. 589.
52. TPV, III, 537.
53. TPV, II, p. 186.
54. 77>V, II, p. 187.
55. TPV, II, p. 187.
56. Pour une présentation claire de cette question, cf. Jean Bon-
cœur et Hervé Thouément, Histoire des idées économiques,
Nathan, 1989, t. l,p. 113-115.
57. TPV, II, p. 564.
58. TPV, III, p. 304.
59. TPV, III, 590.
60. TPV, II, p. 185.
61. C, III, p. 739.
62. C, I, p. 601-602.
63. TPV, II, p. 597.
64. TPV, I, p. 344.
65. TPV, I, p. 345.
66. Cf. supra, chap. m.
67. TPV, I, p. 325.
68. TPV,l, p. 331-332.
69. TPV, I, p. 325.
70. Cf. Michel Vadée, Marx penseur du possible, Klinck-
sieck,1992, p. 311-322.
71. TPV, I, p. 480.
Conclusion
Il n'est pas difficile de montrer que la question de la
représentation est centrale chez Marx. Il est plus délicat
de définir exactement cette notion, d'expliquer son statut
privilégié en même temps que sa relative discrétion. Pré-
sente dans l'ensemble des œuvres marxiennes, et cela dès
les premiers textes, elle semble souvent guider l'analyse
et permettre à Marx de relancer sa recherche, muni
chaque fois de questions plus précises et de problèmes
reformulés. Ce n'est donc pas en tant que telle que la
représentation est l'objet de sa pensée : elle accompagne-
et structure la recherche, sans la confiner à l'élaboration s
d'une notion unique qui synthétiserait l'ensemble des
découvertes. Concept d'un genre nouveau, elle offre de
ce point de vue un accès privilégié à la façon dont Marx
construit et reconstruit ses concepts, à la façon dont il
conçoit la dialectique immanente à son propre travail
théorique.
C'est pourquoi il est important d'affirmer que cette
question ne tend pas à disparaître dans les écrits de la
maturité mais qu'elle se transforme et vient structurer le
cours de l'analyse concrète au point d'en être parfois
indiscernable. Lire Marx sous l'angle de cette question de
la représentation et de la critique de la philosophie qu'elle
prend en charge, c'est donc insister sur une continuité
entre les écrits de jeunesse et les textes tardifs, continuité
qui est celle d'un mouvement de recherche et qui n'ex-
clut ni les réorientations radicales ni les effets de rupture.
Il est utile, en guise de conclusion, de rappeler briève-
ment la continuité heurtée que révèle ce choix de lecture.
Au cours d'une première période, Marx, alors proche
des Jeunes Hégéliens et fortement marqué par la philoso-
phie hégélienne, s'engage dans la rédaction de travaux
critiques qui ont la double particularité de ressortir à une
analyse critique de la philosophie et à une première mise
en place du problème de la représentation. De la Disser-
tation de doctorat portant sur Démocrite et Epicure, à la
Critique du droit politique hégélien et de La Question
juive aux Manuscrits de 1844, la diversité des questions
abordées a pour revers l'unité relative de ses préoccupa-
tions : quelle est la place et quel est le rôle de la théorie
dans l'histoire? Comment combattre les illusions en
reconstituant leur genèse et en leur substituant un savoir
véritable du devenir historique? Par suite, comment
concevoir l'unification possible entre théorie et pratique,
l'émergence d'une activité rationnelle à l'échelle de cette
même histoire humaine ?
La mise en forme et le premier traitement de ces ques-
tions déterminent une prise de position matérialiste qui se
présente d'emblée comme une critique, maître mot qui ne
disparaîtra plus de l'œuvre marxienne : critique de la phi-
losophie hégélienne et de son idéalisme, mais aussi cri-
tique de Feuerbach et de la réduction naturaliste qu'il
entreprend et, bien entendu, critique de l'économie poli-
tique. Cette critique vise à terme une transformation pra-
tique radicale des conditions de vie réelle des hommes, et
ne se satisfait ni d'une dénonciation de l'illusion reli-
gieuse ni d'une contestation des institutions politiques
^existantes et d'une revendication démocratique de leur
transformation, pas plus que de la construction d'une éco-
nomie politique alternative à ses versions vulgaire et
savante.
On peut considérer que Marx se trouve alors au seuil
d'une première rupture : abandonnant la critique circons-
tanciée du contenu de certaines représentations et la polé-
mique développée avec les théories qui lui paraissent illu-
soires, il progresse lentement vers une analyse plus
générale, mais non moins concrète, des modalités de leur
formation et surtout des conditions de leur puissance
sociale. L'élaboration de la notion d'idéologie marque
cette réorientation de l'analyse, qui s'efforce de désigner
une logique générale de formation des représentations,
même si Marx hésite encore, on l'a vu, entre l'identifica-
tion d'une fonction et la dénonciation d'un contenu. Mais
la découverte majeure de cette période est un acquis sur
lequel Marx ne reviendra pas : comprendre les idées que
les hommes se font d'eux-mêmes et du monde dans
lequel ils vivent, c'est les rapporter à une base écono-
mique et sociale qui explique leur indépendance relative
et leur pouvoir spécifique. Si la pensée est dépendante
d'une histoire, elle n'est pas réductible à autre chose
qu'elle-même : une explication matérialiste des représen-
tations est précisément l'analyse de leur spécificité et de
leur nécessité, en même temps qu'une intervention en
leur sein et sur leur propre mode.
Le problème auquel s'affronte Marx à l'issue de cette
période est double et confère son originalité véritable à sa
pensée. Il s'agit d'une part de comprendre cette logique,
ou plutôt ces logiques de la formation des idées, des
croyances, des illusions et des savoirs, et cela en les
reliant à la totalité historique structurée à laquelle elles
appartiennent. Il s'agit ensuite de construire le plus com-
plètement possible un savoir de cette totalité, qui rompe
avec la tradition philosophique de son analyse abstraite
pour s'orienter vers la saisie de l'histoire concrète de la
production par les hommes de leurs conditions d'exis-
tence, c'est-à-dire des richesses mais aussi des rapports
sociaux et d'eux-mêmes. A ce niveau, la pensée de Marx
connaît un nouvel infléchissement décisif, qui retourne
vers elle-même les conclusions de sa recherche, et tend à
s'appliquer ses propres conclusions. La sortie hors de la
philosophie ayant été proclamée, la question du statut de
la théorie fait, néanmoins et par là même, retour avec une
importance croissante au sein de la conception matéria-
liste et dialectique de l'histoire, précisément parce qu'elle
se doit de penser son émergence et son impact. C'est à ce
niveau qu'une critique de la philosophie se révèle comme
une opération sans fin, logée au cœur même de l'analyse
marxienne : si elle n'est aucunement son objet propre,
elle est son moyen spécifique et sa condition nécessaire.
Les flottements de l'analyse à cette époque circonscrivent
nettement les diverses dimensions de cette question, que
Marx reformulera encore pour la traiter cette fois de
front.
En effet, la notion d'idéologie a pour caractéristique
première de diriger le regard vers la mission sociale des
représentations. Cette mission, énoncée depuis la base
même de l'histoire humaine, exclut que les représenta-
tions soient abordées comme le produit des consciences
individuelles, mais plutôt comme un effet de structure qui
rencontre dans les individus les porteurs actifs d'une
construction théorique qui trouve ses sources et ses
motifs en dehors d'eux. La représentation émerge de la
réalité économique et sociale en son tréfonds, même si
elle vient ensuite se coaguler en un monde superficiel
d'apparences et d'idées, se constituer apparemment en
instance séparée et en concrétions théoriques. Le pro-
blème est alors, tout naturellement en quelque sorte,
d'examiner de plus près cette formation permanente des
représentations au sein même de la réalité historique,
c'est-à-dire leur surgissement depuis le niveau de la pro-
duction et de l'échange des marchandises, dont Marx
pense depuis longtemps, à cette époque, qu'il est l'objet
propre d'une intelligence véritable de l'histoire humaine.
Une seconde rupture intervient alors, quand la notion
d'idéologie subit un effacement relatif et momentané
alors même qu'elle a permis, du fait des acquis autant que
des obstacles qu'elle suscite, de réorienter une nouvelle
fois l'analyse. C'est à ce niveau qu'on rencontre la pen-
sée de Marx dans ce qu'elle a de plus propre, contre tous
Jes clichés dont on la recouvre parfois : il s'agit pour lui
de penser la représentation comme réalité irréductible et
apparaissant au niveau même de la formation écono-
mique et sociale, en sa structure et son fonctionnement
les plus essentiels, non comme illusion à supprimer ou
apparence à résorber. Cette opération s'accomplit en plu-
sieurs temps. D'abord, et pour des raisons propres à Marx
autant que du fait des événements politiques de la période
1848-1852, il procédera à un premier approfondissement
de la notion d'idéologie en étudiant des imaginaires
sociaux et des représentations politiques, en tant qu'elles
sont à la fois fidèles et structurantes, expressives et
actives. L'étude de l'idée républicaine est en ce sens
exemplaire d'une analyse qui privilégie la fonction d'une
représentation à la fois plastique et nécessaire. La repré-
sentation est réelle et contradictoire, elle n'est pas une
image morte et trompeuse. La notion connaît un premier
mouvement d'inclusion dans la totalité historique, en se
trouvant intégrée au niveau même de l'analyse des luttes
sociales et de la structuration politique du moment histo-
rique. Le Manifeste du parti communiste confirme plei-
nement ce mouvement d'intrication dont il procède lui-
même, en se présentant comme intervention à ce niveau
politique, intervention certes encore paradoxale, en ce
qu'elle tend à dénier une efficace de la théorie au moment
même où elle table sur la portée pratique de sa propre dif-
fusion et se conçoit comme alternative réelle à l'idéologie
bourgeoise.
C'est à ce moment que Marx est en mesure de dévelop-
per tous les tenants et aboutissants de ce mouvement
théorique qui le conduit d'une œuvre à la suivante, et
mêle aux acquis positifs de l'analyse la volonté de sur-
monter les tensions qu'ils engendrent et les problèmes
qu'ils permettent de formuler toujours plus précisément.
Il s'agit d'identifier dans le même mouvement les contra- *
dictions essentielles du mode de production capitaliste et
la formation, du fait même de ces contradictions, de
représentations qui les expriment et les propagent, per-
mettent leur gestion et laissent entrevoir leur résolution.
Le Capital est le projet d'une analyse aussi complète que
possible de ces contradictions internes au mode de pro-
duction capitaliste, en partant de cette « forme élémen-
taire » qu'est la marchandise. Et c'est bien dès ce niveau
que surgit la représentation comme ce dédoublement qui
s'opère entre la valeur d'usage et la valeur, ainsi que dans
toute la séquence des formes diversifiées qu'elle
engendre, de la valeur d'échange proprement dite jus-
qu'aux prix de production et aux prix de marché. Le capi-
talisme instaure le règne des scissions et de ce jeu de
miroirs sans fin qui caractérise le monde marchand, le
sépare d'avec lui-même pour mieux faire de ses consé-
quences ses présuppositions, assurer sa reproduction et
son expansion. La représentation n'est dès lors plus une
surface trompeuse, mais le mode de manifestation des
contradictions essentielles du réel, et le fétichisme de la
marchandise décrit cette emprise d'apparences fonction-
nelles, qui sont à la fois illusionnantes mais aussi parfai-
tement conformes au réel, congruentes avec le système
structuré de ses apparences. La définition de la représen-
tation comme logique concrète diversifiée permet l'iden-
tification des lignes de fracture les plus profondes du réel
et, par suite, fournit le moyen d'intervenir en vue de
transformer radicalement un mode de production dans
son ensemble.
Une fois encore, l'intrication de la représentation comme
fonctionnement à la totalité historique qui la produit reten-
tit sur les conditions et la portée de l'analyse qui en est
faite. Le Capital, en tant que découverte et description de
cette logique, en est une forme de manifestation, histori-
quement déterminée, qui interagit avec l'histoire qui la
conditionne. Et c'est à ce niveau seulement que Marx peut
traiter la question des rapports entre théorie et pratique,
non pas comme question générale mais comme le pro-
blème déterminé des conditions de possibilité d'une cri-
tique de l'économie politique rigoureuse, qui soit à la fois
un savoir du réel et l'un des vecteurs de sa transformation,
le moyen d'une prise de conscience collective, condition
sine qua non d'une activité révolutionnaire digne de ce
nom et à la hauteur de ses ambitions. Et le communisme
semble bien, en bout de course, être la désignation de ce
nouveau type de représentation, non point figuration mais
critique continuée, qui anticipe et appelle une rationalisa-
tion en acte de la formation économique et sociale.
Tout au long de son édification, la pensée marxienne
s'appuie sur la reprise et la rectification permanentes de
cette notion. Elle en est moins l'objet privilégié que l'ins-
trument permanent et préside à une critique de la philoso-
phie qui est aussi une façon de définir la place et le rôle
de la théorie. La tentation de réduire l'œuvre marxienne à
la formulation d'une autre économie politique oublie ce
travail réfléchi d'édification et néglige la place cruciale
d'une réflexion sur la construction conceptuelle qui le
caractérise en propre. Cette critique est nécessairement en
relation de voisinage permanent avec la philosophie et
son histoire, comme il est aisé de le constater en lisant
attentivement les derniers textes, saturés de références et
de polémiques, d'allusions et d'emprunts.
Le mode de construction de la pensée de Marx s'y
révèle comme mouvement et l'étude de ce mouvement
permet de contourner l'écueil d'un jugement prévenu sur
son actualité durable ou sa caducité définitive. Mais il est
clair qu'une telle étude rencontre à terme cette question,
qu'il appartient à tout lecteur de trancher par lui-même.
Elle ouvre le champ d'un examen reconduit de la ques-
tion de la représentation aujourd'hui, au moment où elle
se présente plus que jamais comme un problème central,
aux dimensions multiples et aux enjeux historiques
majeurs.
Annexes
Indications bibliographiques
A. Œuvres de Marx et d'Engels
Il existe deux éditions allemandes des œuvres de Marx et
d'Engels, incomplètes à ce jour, l'entreprise éditoriale de
la MEGA ayant été interrompue.
- Marx-Engels Gesammtausgabe (Seconde MEGA),
édition complète prévue en 100 volumes, Berlin, Dietz-
Verlag, depuis 1975.
- Marx-Engels Werke (MEW), 39 volumes et 2 volumes
de suppléments, Berlin, Dietz-Verlag, depuis 1956.
Les Éditions sociales ont traduit et publié une partie de
ces textes et ont constitué la principale entreprise éditoriale
de publication des œuvres de Marx et d'Engels en français.
Une autre sélection de textes, plus réduite, a été proposée
par Maximilien Rubel dans la « Bibliothèque de la
Pléiade», aux éditions Gallimard. Enfin, beaucoup des
œuvres les plus connues de Marx et d'Engels paraissent
régulièrement en format de poche. Les indications biblio-
graphiques ci-dessous concernent les textes cités dans cet
ouvrage, classés dans l'ordre chronologique de leur rédac-
tion (la date de rédaction ou de première publication est
indiquée entre parenthèses).
Des indications de lectures précises sont proposées pour
certaines œuvres : il s'agit de guider un lecteur peu familier
de l'œuvre de Marx et qui pourrait être dérouté, notamment
par l'ampleur des manuscrits préparatoires au Capital et
par Le Capital lui-même. Le problème d'une sélection ne
se posant guère pour les œuvres dites de jeunesse, à l'ex-
ception du fort volume de L'Idéologie allemande, les textes
choisis ici visent surtout à illustrer et à compléter les ana-
lyses proposées dans les chapitres iv et v.
1. Œuvres regroupées
Karl Marx, Œuvres, Gallimard, «Bibliothèque de la
Pléiade », trad. M. Rubel, L. Evrard et J. Janover, 4 vol.
publiés : Économie I (1965), Économie II (1968), Philo-
sophie (1982), Politique I (1994).
2. Œuvres séparées
Karl Marx, Différence de la philosophie de la nature chez
Démocrite et Épicure, trad. J. Ponnier, Ducros, 1970
(1839-1841).
Karl Marx, Débats sur la loi relative au vol de bois, dans
P. Lascoumes et H. Zander, Du « vol de bois » à la « cri-
tique du droit », PUF, 1984 (1842).
Karl Marx, Critique du droit politique hégélien, trad.
A. Baraquin, Éditions sociales, 1975 (1843).
Karl Marx, La Question juive, trad. M. Palmier, UGE,
«10/18», 1968(1844).
Friedrich Engels, Esquisse d'une critique de l'économie
politique, trad. H. A. Baatsch, Aubier, 1974 (1844).
Karl Marx, Manuscrits de 1844, trad. J.-P. Gougeon, Flam-
marion, 1996 (1844).
Friedrich Engels, La Situation de la classe laborieuse en
, Angleterre, Éditions sociales, 1975 (1844-1845).
Karl Marx et Friedrich Engels, La Sainte Famille, trad.
E. Cogniot, Éditions sociales, 1972 (1845).
Karl Marx, Thèses sur Feuerbach, dans L'Idéologie alle-
mande, trad. H. Auger et ai, Éditions sociales, 1976 (1845).
Karl Marx et Friedrich Engels, L'Idéologie allemande,
trad. H. Auger et al, Éditions sociales, 1976 (1845-
1846).
• I. Feuerbach
• III. Saint Max, notamment p. 348-456
Karl Marx, Misère de la philosophie, Éditions sociales,
1977 (1847).
Friedrich Engels, Les Principes du communisme, dans Le
Manifeste du parti communiste, trad. G. Cornillet, Édi-
tions sociales, 1984 (1847).
Karl Marx et Friedrich Engels, Le Manifeste du parti com-
muniste, trad. G. Cornillet, Messidor-Éditions sociales,
1986 (1848).
Karl Marx et Friedrich Engels, Nouvelle Gazette rhénane,
trad. L. Netter, Éditions sociales, 3 vol., 1963, 1969 et
1971 (1848-1849).
Karl Marx, Les Luttes de classes en France, trad. G. Cor-
nillet, Éditions sociales, 1986 ( 1848-1850).
Karl Marx, Travail salarié et Capital, trad. M. Fagard, Édi-
tions sociales, 1985 (1849).
Karl Marx, Le Dix-huit Brumaire de Louis Bonaparte, trad.
G. Cornillet, 1984 (1852).
Karl Marx, « Grundrisse », Manuscrits de 1857-1858, trad.
G. Badiaétal, Éditions sociales, 2 vol., 1980 (1857-1858).
• t. 1 : Introduction dite « de 1857 »
• t. 1, chap. 2, § 3 : Genèse et essence de l'argent
• t. 1, chap. 2, § 4 : Les métaux précieux en tant que porteurs
du rapport monétaire
• t. 1, chap. 3 : Le chapitre du capital
• t. 2, chap. 3 : Le chapitre du capital (suite)
Karl MarX, Contribution à la critique de l'économie poli-
tique, trad. M. Husson et G. Badia, Éditions sociales,
1977 (1859).
• chap. 1 : La marchandise
• chap. 2, II : Moyen de circulation
Karl Marx, Manuscrits de 1861-1863, trad. G. Badia et al.,
Éditions sociales, 1979 (1861-1863).
Karl Marx, Théories sur la plus-value, trad. G. Badia et al.,
3 vol., 1974, 1975 et 1976 (1861-1863).
• t. 1, chap. 3 : Adam Smith
• t. 1, chap. 4 : Théories sur le travail productif et le travail
improductif
• t. 2, chap. 10 : Théorie de Ricardo et d'Adam Smith sur le
coût de production (réfutation)
• t. 2, chap. 17 : Théorie de l'accumulation de Ricardo. Cri-
tique de cette dernière
• t. 3, chap. 20 : Désagrégation de l'école de Ricardo
• Annexes : Revenues and its sources. L'économie vulgaire
Karl Marx, Salaire, Prix et Profit, trad. M. Fagard, Édi-
tions sociales, 1985 (1865).
Karl Marx, Le Capital, Livre I, trad. J.-R Lefèbvre, PUF,
1993 (1867).
• Préface à la l re édition allemande
• Préface à la 2e édition allemande
• Livre I (dans sa totalité)
Karl Marx, Le Capital, Éditions sociales (1867-1894);
Livre I, trad. J. Roy, 1976 ; Livre II, trad. E. Cogniot, G.
Badia et M. Cohen-Solal, 1977 ; Livre III, trad. G. Badia
et M. Cohen-Solal, 1977.
• Livre II, chap. 1 : Le cycle du capital-argent
• Livre II, chap. 2 : Le cycle du capital productif
• Livre II, chap. 3 : Le cycle du capital-marchandise
• Livre II, chap. 4 : Les trois figures du procès cyclique
• Livre II, chap. 8 : Le capital fixe et le capital circulant
• Livre III, chap. 5 : Économie dans l'emploi du capital
constant
• Livre III, chap. 9 : Établissement d'un taux général de pro-
fit
• Livre III. chap. 10 : Égalisation du taux général de profit
par la concurrence
• Livre III, 3e section : Baisse tendancielle du taux de profit
• Livre III, 7e section : Les revenus et leurs sources
Karl Marx, La Guerre civile en France, Éditions sociales,
1975 (1871).
Karl Marx et Friedrich Engels, Critique des programmes
de Gotha et d'Erfurt, Éditions sociales, 1972 (1875 et
1891).
Friedriech Engels, Ludwig Feuerbach et la Fin de la philo-
sophie classique allemande, trad. E. Bottigelli, Éditions
sociales, 1979 (1886).
3. Correspondance
Karl Marx et Friedrich Engels, Correspondance, trad. H.
Auger et al., Éditions sociales, 12 vol. parus, 1971-1989.
Karl Marx et Friedrich Engels, Lettres sur « Le Capital »,
trad. G. Badia et J. Chabbert, Éditions sociales, 1964.
Karl Marx, Jenny Marx et Friedrich Engels, Lettres à
Kugelmann, trad. G. Badia, Éditions sociales, 1971.
Karl Marx, Friedrich Engels, Lettres sur les sciences de la
nature, Éditions sociales, 1973.
B. Commentaires et références
Cette bibliographie indicative est la sélection d'un
nombre restreint de travaux portant sur Marx. On a retenu
des ouvrages français ou traduits, récents, et qui se signa-
lent par leur importance dans le champ des études
marxiennes et par les informations indispensables qu'ils
apportent à un lecteur connaissant peu l'œuvre de Marx, et
illustrant une grande diversité d'approches. Ont été laissés
de côté la plupart des auteurs « classiques » se réclamant
du marxisme et proposant non pas une lecture de Marx
mais un prolongement et une élaboration originale : outre
qu'ils auraient considérablement allongé cette liste, ils ont
été délibérément écartés de notre étude. Ce choix partiel et
partial a pour motif de privilégier une première approche,
centrée sur l'œuvre même de Marx, et tient compte du fait
que nombre des ouvrages mentionnés ici comportent pour (
la plupart des bibliographies abondantes et précises. Enfin,,
le classement proposé, qui se veut pédagogique, est par là 4
même nécessairement schématique et ne mentionne qu'une
seule fois des travaux appartenant parfois à plusieurs
rubriques.
1. Histoire de la période
Agulhon, Maurice, 1848 ou l'Apprentissage de la Répu-
blique, Seuil, 1992.
Berstein, Serge et Milza, Pierre, Histoire du xixe siècle,
Hatier, 1996.
Droz, Jacques, Histoire générale du socialisme, I, Des ori-
gines à 1875, PUF, 1997.
Hobsbawm, Eric J., L'Ère du capital, trad. E. Diacon,
Fayard, 1978..
Plessis, Alain, De la fête impériale au mur des Fédérés,
1852-1871, Seuil, 1979.
Tacel, Max, Restaurations, Révolutions, Nationalités,
1815-1870, Armand Colin, 1997.
2. Biographies de Marx
Bruhat, Jean, Karl Marx, Friedrich Engels, Club français
du Livre, 1970.
Mehring, Gustav, Karl Marx, histoire de sa vie, trad.
J. Mortier, Éditions sociales, 1983.
Nicolaïevski, Boris et Maenschen-Helfen, Otto, La Vie de
Karl Marx, trad. M. Stora, La Table ronde, 1997.
Rubel, Maximilien, Karl Marx, essai de biographie intel-
lectuelle, Rivière, 1971.
3. Présentations générales de la pensée de Marx
Balibar, Étienne, La Philosophie de Marx, La Découverte,
1993.
Durand, Jean-Pierre, La Sociologie de Marx, La Décou-
verte, 1995.
Labica, Georges et Bensoussan, Gérard (sous la direction
de), Dictionnaire critique du marxisme, PUF, 1985 (rééd.
PUF, « Quadrige », 1999).
Lefebvre, Henri, Le Matérialisme dialectique, PUF, 1990.
Lefebvre, Henri, « Marx », Histoire de la philosophie, Gal-
limard, « Encyclopédie de la Pléiade », t. III, 1974.
Raulet, Gérard, Marx, Ellipses, 1997.
4. Le jeune Marx
Bloch, Olivier, « Marx, Renouvier et l'histoire du matéria-
lisme », Matière à histoires, Vrin, 1997.
Cornu, Auguste, Karl Marx et Friedrich Engels. Leur vie
et leur œuvre, PUF, 4 vol., 1955, 1958, 1962 et 1970.
Fontenay, Élisabeth de, Les Figures juives de Marx, Gali-
lée, 1973.
Gabaude, Jean-Marc, Le Jeune Marx et le Matérialisme
antique, Privât, 1970.
Lôwy, Michael, La Théorie de la révolution chez le jeune
Marx, Éditions sociales, 1997.
Markovits, Francine, Marx dans le jardin d'Épicure,
Minuit, 1974.
McLellan, David, Les Jeunes Hégéliens et Karl Marx, trad.
A. McLellan, Payot, 1972.
Mercier-Josa, Solange, Retour sur le jeune Marx, Klinck-
sieck, 1986.
Rojahn, Jlirgen, « Les Manuscrits de 44 n'existent pas »,
dans 1883-1983, L'Œuvre de Marx, un siècle après (sous
la direction de Georges Labica), PUF, 1985.
Salem, Jean, Manuscrits de 1844, Introduction, Flamma-
rion, 1996.
5. L'idéologie
Badiou, Alain et Balmes, François, De l'idéologie, Mas-
pero, 1976.
Kofman, Sarah, Caméra obscura (de l'idéologie), Galilée,
1973.
Labica, Georges, Le Paradigme du Grand Hornu, La
Brèche, 1987.
Ricœur, Paul, « L'idéologie et l'utopie : deux expressions de
l'imaginaire sociale », dans Du texte à l'action, Seuil, 1986.
Tort, Patrick, Marx et le Problème de l'idéologie, PUF,
1988.
Idéologie, Symbolique, Ontologie (sous la direction de
Georges Labica), CNRS, 1987.
6. Politique et luttes sociales
Abensour, Miguel, La Démocratie contre l'État. Marx et le
moment machiavélien, PUF, 1997.
Artous, Antoine, Marx, l'État et la Politique, Syllepses,
1999.
Assoun, Paul-Laurent, Marx et la Répétition historique,
PUF, 1978.
Barbier, Maurice, La Pensée politique de Marx, L'Harmat-
tan, 1992.
Bourgeois, Bernard, « Marx et les droits de l'homme »,
dans Droit et Liberté selon Marx, PUF, 1986.
Bourgeois, Bernard, « La logique de l'État selon Marx »,
Actuel Marx, n° 9, PUF, 1991.
Claudin, Fernando, Marx, Engels et la Révolution de 1848,
Maspero, 1980.
Furet, François, Marx et la Révolution française, Flamma-
rion, 1986.
Grandjonc, Jacques, Marx et les Communistes allemands à
Paris, Maspero, 1974.
Negri, Antonio, Le Pouvoir constituant. Essai sur les alter-
natives de la modernité, trad. E. Balibar et F. Matheron,
PUF, 1997.
Robelin, Jean, Marxisme et Socialisation, Klincksieck,
1989.
Texier, Jacques, Révolution et Démocratie chez Marx et
Engels, PUF, 1998.
7. Philosophie
Althusser, Louis, Pour Marx, La Découverte, 1986.
Balibar, Etienne, Cinq Études du matérialisme historique,
Maspero, 1974.
Balibar, Étienne, « Politique et philosophie avant et après
Marx », La Crainte des masses, Galilée, 1997.
Bellue, Françoise, « Du fétichisme religieux au fétichisme
économique », Raison Présente, n° 75, 1985.
Bensaïd, Daniel, Marx V intempestif, Fayard, 1995.
Bidet, Jacques, « Sur les fondements de la théorie de
Marx », dans Etudier Marx (sous la direction de Georges
Labica), CNRS, 1980.
Bidet, Jacques, Que faire du « Capital » ?, Klincksieck,
1985.
Castoriadis, Cornélius, « Valeur, égalité, justice, de Marx à
Aristote et d'Aristote à nous », dans Les Carrefours du
labyrinthe, Seuil, t. 1, 1978.
D'Hondt, Jacques, L'Idéologie de la rupture, PUF, 1978.
Derrida, Jacques, Spectres de Marx, Galilée, 1993.
Labica, Georges, Karl Marx, les Thèses sur Feuerbach,
PUF, 1987.
Labica, Georges, Le Statut marxiste de la philosophie,
Éditions Complexes, 1976.
Lefebvre, Jean-Pierre, « La langue de Marx », Philosophie,
n° 31, Minuit, 1991.
Maler, Henri, Convoiter Vimpossible, Albin Michel, 1995.
Mercier-Josa, Solange, Pour lire Hegel et Marx, Éditions
sociales, 1980.
Renault, Emmanuel, Marx et l'Idée de critique, PUF, 1995.
Sève, Lucien, Une introduction à la philosophie marxiste,
Éditions sociales, 1974.
Sève, Lucien, « Forme, formation, transformation », dans
Structuralisme et Dialectique, Éditions sociales, 1984.
Thanh Khoi Le, Marx, Engels et l'Éducation, PUF, 1991.
Tosel, André, L'Esprit de scission, Annales littéraires de
l'Université de Besançon, 1991.
Tosel, André, Études sur Marx (et Engels), Kimé, 1992.
Vadée, Michel, Marx penseur du possible, Klincksieck,
1992.
Vincent, Jean-Marie, Critique du travail, le faire et l'agir,
PUF, 1987.
8. Économie
Baslé, Maurice et al., Histoire des pensées économiques, I,
Les Fondateurs, Sirey, 1993.
Boncœur, Jacques et Thouément, Hervé, Histoire des idées
économiques, Nathan, t. 1, 1989.
Brunhoff, Suzanne de, La Monnaie chez Marx, Éditions
sociales, 1976.
Diatkine, Sylvie, Théories et Politiques monétaires,
Armand Colin, 1995, chap. 2.
Mandel, Ernest, La Pensée économique de Karl Marx,
Maspero, 1982.
Salama, Pierre, Sur la valeur, Maspero, 1975.
Salama, Pierre et Haie Hac, Tran, Introduction à l'écono-
mie de Marx, La Découverte, 1992.
Jorland, Gérard, Les Paradoxes du Capital, Odile Jacob,
1995.
Denis, Henri, L'« Économie » de Marx, histoire d'un
échec, PUF, 1980.
Rosdolski, Roman, La Genèse du « Capital » chez Karl
Marx, trad. C. Colliot-Thélène et J.-M. Brohm, Maspero,
1976.
9. Études générales de notions
Binoche, Bertrand, Critique des droits de V homme, PUF,
1989.
Bloch, Olivier, Le Matérialisme, PUF, 1985.
Cartelier, Jean, La Monnaie, Flammarion, 1996.
Grou, Pierre, Monnaie, crise économique, PUG-Maspero,
1977.
Iacono, Alfonso M., Le Fétichisme, histoire d'un concept,
PUF, 1992.
Mouchot, Claude, Les Théories de la valeur, Économica,
1994.
Vatin, François, Le Travail, économie et physique, 1780-
1830, PUF, 1993.
Wallerstein, Immanuel, Le Capitalisme historique, La
Découverte, 1990.
Glossaire
Ce glossaire comporte un nombre restreint de notions
appartenant au lexique marxien. Il inclut, d'une part, cer-
taines catégories secondaires et « techniques » de l'analyse,
dont la définition sommaire vise à faciliter une première
lecture des œuvres de Marx lui-même. D'autre part, il
mentionne des notions problématiques, de plus grande
extension, dont la définition chez Marx n'est pas toujours
stabilisée et qui renvoie de proche en proche à l'ensemble
de son œuvre ainsi qu'aux choix de lectures qu'on en a
proposés. Les définitions qui suivent sont donc purement
indicatives et liminaires. Elles renvoient aux pages de cet
ouvrage qui en traitent plus spécialement, où l'on trouvera
des références aux textes de Marx lui-même. Les termes
suivis d'une étoile sont définis dans ce glossaire.
Pour des informations plus précises, on consultera
notamment :
Labica, Georges et Bensoussan, Gérard (sous la direction
de), Dictionnaire critique du marxisme, PUF, 1985.
Echaudemaison, Claude-Danièle (sous la direction de),
Dictionnaire d'économie et de sciences sociales, Nathan,
1993.
Jacob, André (sous la direction de), Dictionnaire des
notions philosophiques, PUF, 1989.
*
Accumulation (Akkumulation) : Le processus d'accumu-
lation du capital révèle la tendance du capitalisme au
développement des forces productives*. Il résulte de
l'accroissement du capital* au-delà de sa reproduction*
simple et donc de la transformation de la survaleur*
obtenue à l'issue de la production en moyens de produc-
tions* supplémentaires et en force de travail* nouvelle.
Ce mécanisme, qui définit la reproduction élargie du
capital, permet au cycle de la production de s'étendre.
L'accumulation a donc pour condition et pour résultat
l'investissement visant la consommation productive, par
opposition à une consommation immédiate ou à la thé-
saurisation*.
211, 219, 278.
Aliénation (Entfremdung, Entâusserung, Verâusserung) :
Marx emprunte les termes à Feuerbach et à Hegel et
modifie progressivement leur sens tout au long de son
œuvre. D'abord marquée par son ascendance feuerba-
chienne, l'aliénation (Entfremdung, le plus souvent)
désigne la double opération de scission et de projection
qui conduit les hommes à séparer d'eux leur propre
essence* et à la diviniser. Marx étendra à l'État* puis au
travail* l'emploi de cette notion, avant de la redéfinir
précisément sur le terrain de l'économie politique*.
L'aliénation désigne alors la transformation du travail*
social en «puissance étrangère» (C, I, p. 640-641) à
l'ouvrier qui l'effectue. Celui-ci, en tant qu'il est dépos-
sédé de tout pouvoir sur la production, semble être
dominé par les résultats de sa propre activité.
. 33,48,49,52, 53,84,85,175-176, 221.
Apparence (Schein) : Marx définit l'apparence comme
forme d'apparition partielle et inversée de l'essence*,
non comme son travestissement extérieur. L'inversion
dont elle procède doit donc être étudiée comme un pro-
cessus historique concret, et intégrée à l'explication de la
totalité économique et sociale. Marx parle ainsi, par
exemple, des apparences engendrées au niveau de la cir-
culation* du capital* commercial par la concurrence*
que se livrent les capitaux individuels, dès lors que ces
phénomènes* ne sont pas articulés à une analyse de l'or-
ganisation de la production dans son ensemble (C, III,
p. 299).
91,124,154,155,160-161,176,264, 275.
Base (Basis, Grundlage) : La base s'oppose à la super-
structure* seulement dans la mesure où elle en fournit le
socle explicatif. Marx désigne comme base les condi-
tions de production économiques propres à chaque
époque (Contribution, p. 3), par différence avec la super-
structure* juridique, politique, religieuse, artistique ou
philosophique qu'elle détermine. La métaphore architec-
turale suggère une distinction rigide d'instances alors
que Marx conçoit la superstructure comme la forme de
manifestation consciente de cette base, inséparable d'elle
parce qu'elle occupe une fonction nécessaire à sa repro-
duction*.
31,70, 72, 78, 79,103,130,220.
Besoin (Bedurfnis) : Les besoins humains se définissent
au cours d'une histoire, qui conduit les hommes à pro-
duire leurs propres conditions d'existence, à la différence
des espèces animales. La dialectique* des besoins nou-
veaux qui émergent sur la base de la satisfaction des '
besoins antérieurs caractérise en propre chaque époque
de la production et permet de lier à la face objective des
conditions collectives la face subjective du développe-
ment des individus* et des capacités humaines. Elle per-
met aussi de poser la question des finalités propres à une
organisation rationnelle de la production et de redéfinir
la place et la nature du travail* en son sein.
22, 72,140, 204-206, 213, 221, 223.
Bourgeoisie (Bourgeoisie, Biirgertum) : La bourgeoisie est
la classe* qui impose sa domination au sein du mode de
production* capitaliste. La propriété des moyens de pro-
duction* qui la caractérise rend possible l'exploitation* du
travail et la reproduction* continue des rapports sociaux*
qui assurent sa suprématie. Elle est donc la classe qui par-
vient aussi à imposer sa vision du monde (l'idéologie*
dominante). Mais cette classe n'est pas monolithique. La
nécessité de l'accumulation* engendre une concurrence*
entre capitalistes et plusieurs fractions de la bourgeoisie
peuvent entrer en lutte : bourgeoisie commerçante, bour-
geoisie industrielle, bourgeoisie financière, par exemple.
103-106,109,111,113,133-134, 257,277-278.
Branche (Zweig) : Ensemble d'unités de production qui
produit un seul type de biens ou de services. Marx fait
l'hypothèse de l'établissement d'un taux de profit*
moyen, dû à la concurrence*, et qui s'établit objective-
ment, grâce aux transferts de capitaux* au sein d'une
même branche puis d'une branche à l'autre.
82,207,224.
Capital (Kapital) : Le capital est d'abord un rapport social.
Procès d'auto valorisation, il désigne aussi son résultat, la
valeur* accumulée, condition de sa reproduction* simple
et de sa reproduction élargie. On peut alors distinguer :
149,150,167-168,264-265.
• Capital constant/variable (Konstantes/variables Kapi-
tal). Le capital productif se divise en capital constant et
• capital variable. Le capital constant est l'ensemble des
moyens de production* (matières premières, outils,
machines, équipement) résultant d'un travail passé. Le
capital variable est la force de travail* achetée par les
salaires, qui crée plus de valeur* qu'elle n'en possède.
222-223,269.
• Capital fixe/circulant (Fixes/zirkulierendes Kapital).
Ces notions de l'économie classique procèdent à une
autre division du capital, en séparant la terre et les
machines d'un côté, lés salaires et les matières premières
de l'autre. Marx les redéfinit en les appliquant au seul
, capital productif. Le capital fixe désigne les moyens de
production*, en particulier les machines et les équipe-
ments, tandis que le capital circulant regroupe les
matières premières et la force de travail*.
211.
• Capital-argent, capital-marchandise, capital produc-
tif (Geldkapital, Warenkapital, produktives Kapital). Le
cycle du capital s'écrit A-M... P... M'-A', A, M et P dési-
gnant respectivement le capital-argent, le capital-mar-
chandise* et le capital productif. La première phase A-
M est celle de la circulation et consiste dans la
transformation du capital argent en force de travail* et
moyens de production*. La phase M... P... M' est la
consommation productive de la valeur d'usage des mar-
chandises achetées, leur transformation en une nouvelle
marchandise M' qui incorpore la survaleur*. La troi-
sième phase M'-A' est le retour à la circulation* qui per-
met seul de réaliser la valeur* de M'. La valeur retrouve
sa forme argent initiale, mais augmentée de la surva-
leur*.
Capitalisme (Kapitalismus) : Le capitalisme est un mode
de production* orienté vers la formation de la survaleur*
et F accumulation*. Il se caractérise par la propriété pri-
vée des moyens de production* et la division de la
société en classes* antagonistes. Il détermine à ce titre
les transformations successives de la formation écono-
mique et sociale* qui parcourt plusieurs étapes, capita-
lisme commercial et manufacturier d'abord, puis capita-
lisme industriel. Engels esquissera la définition d'un
capitalisme d'État* associé à l'impérialisme, qui définit
la phase suivante.
128,150,167,187-188, 210-211,263-270,274.
Classe (Klasse) : Marx redéfinit la notion de classe, qu'il
reconnaît emprunter notamment aux historiens français
du xixe siècle,-mais aussi aux économistes du siècle pré-
cédent. Toute formation économique et sociale* instau-
rant des rapports de domination permet la distinction de
classes, définies par la place qu'elles occupent au sein de
la production. Mais le terme s'applique plus particulière-
ment au mode de production* capitaliste dans la mesure
où les castes et les rapports de dépendance personnels
disparaissent au profit de classes économiques, définies
avant tout par la division du travail* et l'égalité juridique
des individus*.
45, 68, 74-77, 81, 82, 102-105, 108-114, 118-128, 130,
231,232,269.
Communisme (Kommunismus) : Le communisme est un
mode de production* caractérisé par la suppression des
rapports de domination et d'exploitation* obtenue au
terme de leur renversement révolutionnaire. Ce renverse-
ment est à la fois permis et exigé par les contradictions*
inhérentes au mode de production* capitaliste, mais sup-
pose l'intervention politique du mouvement ouvrier. Elle
vise à instaurer une démocratie* de producteurs associés,
le problème étant alors de savoir comment doivent être
réorganisée la production, redéfini le travail* et le déve-
loppement des individus, repensée la politique.
43,59,65-67,78,86-87,108-114,220,229,236,242-243.
Composition organique (Organische Zusammensetzung) :
Le rapport entre le capital constant et le capital variable
définit la composition organique du capital*. La surva-
leur* est proportionnelle au seul capital variable. Par l'in-
termédiaire du progrès technique, la proportion du capital
variable par rapport au capital constant tend à diminuer et
la composition organique du capital s'élève, entraînant la
baisse tendancielle du taux de profit*. Par ailleurs, cette
notion est utilisée par Marx pour définir le mécanisme de
péréquation des taux de profit, le transfert des capitaux
entre branches* s'effectuant de celles qui présentent une
composition organique faible vers les branches à composi-
tion organique élevée : l'établissement d'un taux de profit
moyen en résulte automatiquement.
222.
Concret (Konkretes). Marx reprend la définition hégé-
lienne du concret comme unité de déterminations
diverses. Mais il distingue, dans Y Introduction de 1857,
le concret réel du concret de pensée qui en est la recons-
• titution conceptuelle, dotée de caractéristiques spéci-
fiques et s'opposant aux catégories abstraites et analy-
tiques de l'économie classique.
61-62,182,246-252,263, 266.
Concurrence (Konkurrenz) : La concurrence, caractéris-
tique du mode de production* capitaliste, concerne à la
fois les travailleurs et les capitalistes, d'une façon géné-
rale tous ceux qui se présentent sur le marché* pour
acheter et vendre des marchandises, force de travail*
incluse. Chez les économistes classiques, elle tend à
masquer la sphère de la production et donne faussement
à penser que c'est au niveau de la circulation que se ren-
contrent les causes des phénomènes économiques.
112-113,208-209,217,253,264.
Contradiction (Widerspruch) : Marx reprend et redéfinit
de façon matérialiste la notion hégélienne de contradic-
tion. Sans être l'objet d'une théorie générale, elle désigne
les antagonismes objectifs et multiples qui définissent les
différentes formations économiques et sociales et sont le
moteur de leurs transformations. Avec le mode de pro-
duction* capitaliste, la connaissance précise de la contra-
diction centrale entre travail et capital*, de ses formes de
manifestation et de ses tendances à l'évolution, est deve-
nue la condition du dépassement communiste des rap-
ports d'exploitation* et de domination.
26, 37, 38, 78, 88, 102, 140, 149, 209, 222, 225, 254,
258,269-292, 274, 278, 291.
Coopération (Kooperation) : La coopération est la forme
que prend la collaboration active des travailleurs au sein
du procès de production. En mode capitaliste de produc-
tion*, cette coopération se présente de façon contradic-
toire. Impliquée par une division poussée du travail*, elle
entraîne la constitution d'une puissance sociale sans pré-
cédent, mais d'une puissance devenue étrangère aux tra-
vailleurs qui l'engendrent. Dans le même temps, elle
esquisse l'association libre des producteurs et la sociali-
sation du travail qui prévaudront dans le communisme*.
207, 209, 228-229.
Crise (Krisis, Krise) : Au sens large, le terme désigne
les périodes historiques de déséquilibre, dues à l'en-
trée en conflit aigu des forces productives* et des rap-
ports de production*, contradiction* qui prépare le
passage à un nouveau mode de production*. Au sens
restreint, les crises économiques du capitalisme trou-
vent leur possibilité formelle dans la disjonction de
l'achat et de la vente, et leur possibilité réelle dans le
désajustement effectif entre la production et la circula-
tion des marchandises*. Révélant et exacerbant les
contradictions du capitalisme*, la crise, conformément
à son acception antique, offre le moment favorable
d'une intervention. Le déclenchement d'une crise éco-
nomique générale du monde capitaliste est présentée
par Marx comme l'une des conditions de la révolu-
tion* communiste, l'autre étant l'action politique du
mouvement ouvrier.
115,117,130,138-140,223,226,255,262,268,275.
Critique de l'économie politique (Kritik der politischen
Ôkonomie) : Expression qui apparaît dès les premières
œuvres de Marx, elle ne désigne pas seulement l'examen
polémique des théories de l'économie politique*, mais
une redéfinition des conditions de la compréhension de
l'histoire humaine. La critique de l'économie politique
est donc le nom propre de l'analyse matérialiste* et dia-
lectique* de cette histoire, en tant qu'elle inclut une
étude des théories existantes et, plus généralement, une
étude de la formation des représentations. A ce titre,
réfléchissant ses propres conditions d'émergence ainsi
que la méthode de son développement et le statut de ses
catégories, la critique de l'économie politique se présente
aussi comme une critique de la philosophie.
47,48,64,90-91,147-148,222,259,275,288,292.
Démocratie (Demokratie). La démocratie désigne dans un
premier temps pour Marx un type de régime politique,
caractérisé par la représentation parlementaire des inté-
rêts sociaux divergents et le suffrage universel*. Dans un
second temps, la critique de ses limites conduit Marx à
dénoncer comme un leurre la seule revendication démo-
. cratique, en tant qu'elle isole une sphère politique dès
lors privée d'effectivité. Il la redéfinit alors tendancielle-
ment, en même temps que la notion de politique, en l'en-
racinant sur le terrain économique et social et en la
concevant comme démocratie de producteurs.
37-40,97,111,115,116-117,134,143,233-236.
Dialectique (Dialektik) : La dialectique marxienne est
l'héritière matérialiste* et critique* de la dialectique
hégélienne. Elle désigne les contradictions* du réel et le
mouvement de leur résolution, en même temps que la
démarche théorique de leur analyse. Elle inclut par là
même le moment de la pratique* sociale au sein du deve-
nir historique comme la rencontre entre la connaissance
du réel et la maturation de ses contradictions essentielles.
La question d'une dialectique de la nature sera abordée
surtout par Engels.
53, 63, 90,123, 164, 243, 249, 254, 255, 258-263, 266,
273, 275,283.
Dictature du prolétariat (Diktatur des Prolétariats) :
Dans un premier temps la dictature du prolétariat désigne
les moyens de la transition politique qui conduit au com-
munisme* et précède la disparition des classes*. Elle
commence par l'instauration d'un régime d'exception,
pour évoluer vers la forme d'\une république démocra-
tique majoritaire, grâce à l'alliance passée entre le pro-
létariat* et la paysannerie. Dans un second temps, à
l'époque de la Commune de Paris, Marx définit la dicta-
ture du prolétariat comme « la fomie politique enfin trou-
vée » (La Guerre civile en France, p. 67) de cette transi-
tion, dotée d'une dynamique interne et apte à évoluer par
elle-même vers le communisme*.
67,111,231.
Division du travail (Arbeitsteilung) : La division du tra-
vail désigne la séparation entre activité manuelle et acti-
vité intellectuelle (LIdéologie allemande), telle qu'elle
découle de l'organisation du travail* et de l'ensemble des
rapports sociaux qui caractérisent le mode de production*
capitaliste. Cette division sociale du travail est augmentée
d'une division technique qui, à l'intérieur du procès de
production, parcellise de plus en plus l'activité du tra-
vailleur et tend à sa déqualification. Cette division crois-
sante entre en contradiction* avec la tendance inverse à
la coopération* et à la maîtrise collective du procès de
production, qui inscrit le thème communiste du dévelop-
pement intégral des capacités humaines (C, I, p. 548) au
sein même des conditions de production capitalistes.
77, 82,206-211, 214, 215.
Economie politique (Politische Okonomie) : Marx consi-
dère d'abord la démarche de l'économie politique comme
justification du monde bourgeois et comme ensemble
d'illusions sur la nature de la production et de l'échange
(Manuscrits de 1844). Puis, il entreprendra son étude
précise et distinguera l'économie politique vulgaire, apo-
logétique, incapable de dépasser le niveau des appa-
rences*, et l'économie politique savante ou scientifique,
effort réel de connaissance du mode de production capi-
taliste comme totalité ('Théories sur la plus-value).
L'analyse historique et critique des catégories de l'éco-
nomie politique sera au centre du projet du Capital et
permettra à Marx de définir sa démarche comme critique
de l'économie politique'*.
44,47, 49,51, 53, 76, 79,80-81,88,139,148,218, 224,
245,246,268,272-273.
Esclavage (Sklaverei). L'esclavage caractérise le mode de
production* antique., mais persiste aussi dans certaines
zones du monde moderne. Il fait du travailleur une partie
des moyens de production* ou encore une marchandise*,
ce qui le distingue à la fois du serf et de l'ouvrier salarié.
Désignant donc un mode d'exploitation* déterminé, le
terme est aussi employé par métaphore pour désigner
l'exploitation* capitaliste des individus* en tant qu'elle
condamne l'ouvrier à vendre jour après jour sa force de
travail* dans des conditions qui lui sont imposées et qui
conduisent à une dépossession de soi. L'esclavage s'op-
pose alors à la libération du travailleur promise par le
communisme*.
201, 212.
Essence (Wesen) : L'essence est l'une des catégories clas-
siques de la philosophie que Marx se réapproprie en se
démarquant en premier lieu de son acception hégélienne.
L'essence est l'ensemble des rapports objectifs et des
contradictions* réelles qui définissent l'histoire humaine
et dont l'analyse permet seule la connaissance véritable.
A ce titre, elle se distingue à la fois de l'apparence* et
du phénomène*, et se présente comme la condition de
leur saisie théorique.
33, 38, 43, 47, 48, 49, 83, 84, 123, 255, 263, 265, 266,
271, 275.
État (Staat) : L'État est cet universel abstrait qui se sépare
illusoirement de la société civile* en idéalisant et sépa-
rant l'intérêt général des conflits qui la traversent. Il n'est
en fait que le comité de gestion des affaires bourgeoises.
Le dépérissement de l'État comme machine administra-
tive au sein du communisme* est conçu comme la réap-
propriation de la politique* par les producteurs associés.
Sa définition oscille alors entre le maintien de tâches spé-
cifiques et centralisées de gestion et sa résorption inté-
grale, au sein de rapports sociaux libérés de toute domi-
nation de classe*.
21, 22, 23, 32-42, 94,111,133,134,142,143,162, 228,
230-233.
Exploitation (Ausbeutung) : L'exploitation est la manifes-
tation dans le domaine de la production d'un rapport
social de domination. Dans le mode de production capi-
taliste*, l'exploitation de la classe* ouvrière résulte du
salariat et du mode d'extorsion de la survaleur*, résultat
du surtravail* gratuit imposé. Marx définit un degré
d'exploitation qui est le rapport entre le temps de surtra^
vail et le temps de travail, fraction qui est identique au
taux de survaleur (c'est-à-dire au rapport entre survaleur
et capital variable*). Pour augmenter la part de surtra-
vail, le capitaliste a, entre autres, la possibilité d'allonger
la journée de travail ou d'accroître son intensité (surva-
leur absolue*) et d'augmenter ainsi le degré d'exploita-
tion.
199,225,232,270.
Fabrique (Fabrik) : Caractéristique de la grande industrie,
la fabrique succède à la manufacture*. Elle résulte de la
mécanisation du travail et d'un haut degré de division du
travail*. Pour Marx, c'est l'introduction de la machine-
outil et non la machine à vapeur qui caractérise en propre
la révolution industrielle. Elle transforme l'homme en
simple appendice de l'automate central que constitue le
« système articulé des machines » (C, I, p. 428), permet
une augmentation sans précédent de la productivité, et
soumet le travail vivant au travail mort*. Elle réalise
ainsi la subsomption* réelle et non seulement formelle
du travail sous le capital*.
206,209,210,214.
Féodalisme (Feudalismus) : Le féodalisme est un mode
de production* précapitaliste, caractérisé par le système
de la communauté, l'existence des corporations et de
rapports d'allégeance personnels. L'étude de la rente féo-
dale permet surtout à Marx de caractériser a contrario le
capitalisme* comme mode de production se passant de
la contrainte externe pour obtenir du surtravail*.
41, 268.
Fétichisme (Fetischismus) : Le fétichisme de la marchan-
dise* est le fait qu'un rapport social entre les hommes
prend la forme d'une relation directe entre les choses.
Cette apparence est la manifestation inversée de l'es-
sence* du mode de production capitaliste* dans la
conscience des échangistes, qui donne le pas à la circula-
tion sur la production des marchandises.
177-193.
Force de travail (Arbeitskraft) : Marx fait de la distinc-
tion entre travail* et force de travail le nerf de sa critique
de l'économie politique* classique et de sa théorie de la
valeur-travail. La force de travail est l'énergie et le
savoir-faire achetés par le salaire au prix des biens néces-
saires à sa reproduction*. Cette force de travail a pour
propriété d'avoir une valeur d'usage*, qui, par le moyen
de sa consommation productive, crée plus de valeur
qu'elle n'en possède. Elle est donc la source de la surva-
leur*, par le moyen d'un surtravail* gratuit qui n'est
cependant pas un vol, puisque la force de travail mise en
œuvre a bien été achetée au travailleur à sa valeur.
149,172,173,198-199.
Forces productives (Produktivkraft). Ensemble des
moyens de travail* et de la force de travail* (donc des
hommes qui l'exercent) propres à une époque donnée de
la production. Combinées aux rapports sociaux qui
caractérisent cette même époque, elles forment l'unité
contradictoire d'un mode de production*. En effet, le
développement continu des forces productives les
conduit à entrer en contradiction* avec des rapports de
production* établis, devenus trop étroits et inadaptés. La
résolution de cette contradiction est le passage à un nou-
veau mode de production.
81, 82, 84, 102, 138-139, 209-210, 216, 220, 232, 236.
Formation économique et sociale (Ôkonomische Gesell-
schaftsformation) : Souvent synonyme de mode de pro-
duction*, l'expression désigne parfois les différentes
organisations sociales qui se succèdent dans le cadre
d'un même mode de production (capitalisme commer-
cial, manufacturier, industriel). L'expression souligne le
caractère historique d'une structure dynamique, qui arti-
cule plusieurs fonctions (forces productives*, rapports de
production*, idéologie*) au sein d'une même unité. Elle
souligne le caractère organique propre à tout mode de
production, mais spécialement au capitalisme*.
72,272.
Humanisme (Humanismus). Marx opère une critique
radicale de l'humanisme de Feuerbach et de sa notion '
d'Homme générique, pour redéfinir l'essence* humaine ;
comme étant, dans sa réalité, « l'ensemble des rapports
sociaux » (VIe des Thèses sur Feuerbach). Par suite, l'in-
dividu* ne doit plus être pensé comme porteur d'une abs-
traction ultime, le Genre. A l'inverse, les rapports sociaux
historiquement déterminés sont à comprendre comme le
lieu de formation des hommes singuliers et comme pré-
supposition concrète d'une définition de l'humanité.
38,48.
Idéalisme (Idealismus). Le terme désigne l'ensemble des
théories qui posent le primat de la pensée et de l'idée sur
la matière et la pratique*. La caractérisation de toute
théorie par l'ordre de priorité ontologique accordé à l'un
ou à l'autre de ces deux pôles permet de concevoir le
matérialisme* comme renversement* de l'idéalisme. En
outre, l'idéalisme est la conséquence dans la théorie
d'une division* entre travail manuel et travail intellec-
tuel, division qui induit une représentation inversée du
réel et la croyance illusoire de la conscience en son auto-
nomie.
26,61,65,253,259,261.
Idéologie (Ideologie). L'idéologie désigne l'illusion que se
fait la conscience au sujet de son autonomie (cette auto-
nomie n'étant que relative) et qui a pour cause la divi-
sion* entre travail manuel et travail intellectuel. A ce titre,
elle est le nom d'une instance fonctionnelle de la forma-
tion économique et sociale*. Mais elle désigne aussi les
résultats déterminés de cette illusion spécifique, la repré-
sentation inversée de la réalité qu'elle engendre et sa mis-
sion de propagation des idées de la classe* dominante,
c'est-à-dire de justification de la domination. La catégorie
oscille donc entre la désignation d'une fonction et la des-
cription d'un contenu.
69-80, 91, 105-107, 113, 124, 127-128, 177, 202, 255,
267-283, 288-289.
Individu (Individuum, Einzelne) : Les individus sont à la
fois le résultat de l'histoire et ses acteurs, plus ou moins
conscients. Déterminés dans leur essence* par des modes
de production* contradictoires, ils sont caractérisés par
des capacités et des besoins* qui sont à la fois dévelop-
pés et bridés au sein des rapports sociaux existants. Le
capitalisme* présente le paradoxe de permettre le déve-
loppement le plus complet des individus et d'en produire
la mutilation la plus grave. C'est pourquoi le commu-
nisme* se présente comme cette étape historique où « le
libre développement de chacun est la condition du libre
développement de tous » (Manifeste, p. 88).
40,73,83-87,169-170,198, 213-217, 220-221.
Loi (Gesetz) : Marx emprunte la notion de loi au vocabu-
laire scientifique de son époque pour désigner les règles
d'un fonctionnement ou d'une évolution nécessaire et
dont l'analyse caractérise toute démarche scientifique,
qu'elle s'applique à la nature ou à l'histoire. Mais l'his-
toire humaine présente des caractéristiques propres.
Marx élabore la notion de loi tendancielle pour décrire
des phénomènes contradictoires qui sont aussi le siège de
contre-tendanc'es, par exemple la baisse du taux de pro-
fit*. Toutefois, si les contre-tendances retardent ou per-
turbent la tendance, elles ne sauraient l'annuler.
140, 224-225, 256,270.
Manufacture (Manufaktur) : La manufacture désigne une
époque de la production qui s'intercale entre l'artisanat
et la fabrique* (ou grande industrie). Elle instaure la
coopération* entre travailleurs et réunit plusieurs artisans
dans un même atelier. Poursuivant le processus de divi-
sion* du travail, elle engendre « la virtuosité du tra-
vailleur de détail » (C, I, p. 382), la spécialisation des
instruments et opère une première séparation des tâches
d'exécution des tâches de conception. Accélérant le pro-
cessus de production et augmentant la productivité, elle
prépare la mécanisation du travail*.
206-212,214.
Marchandise (Ware). Unité de la valeur d'usage (l'utilité),
de la valeur d'échange (proportion dans laquelle s'échan-
gent les diverses valeurs d'usage), elle renvoie à la quan-
tité de travail* abstrait nécessaire à sa production et qui
détermine sa valeur*. Par là même, elle implique l'exis-
tence de la monnaie* en tant que forme de la valeur et
moyen de sa mesure. En procédant à la transformation dp
la force de travail* en marchandise, le mode de produc-
tion* capitaliste institue cette dernière en « forme écono-
mique cellulaire » (C, I, p. 4), ce qui justifie que la cri-
tique de l'économie politique* débute par sa définition.
69,89,150-162,190-191,198-200,264-265,279.
Marché (Markt) : Le marché est le lieu de rencontre des
échangistes individuels et celui de la réalisation du prix*
des marchandises (c'est-à-dire de la transformation de
leur forme-valeur seulement idéelle en argent). L'en-
semble des transformations de l'argent en marchandises
et des marchandises en argent, ou encore l'ensemble des
opérations d'achat et de vente, font du marché le lieu de
rencontre de l'offre et de la demande et de formation, par
ajustements successifs, des prix de marché. Le marché
est encore le lieu de la formation d'un taux général de
profit* par le jeu de la concurrence* entre les capitaux
individuels. Mode de coordination inconscient de l'en-
semble des opérations de production et d'échange, il
démontre l'insuffisance de ses mécanismes propres de
régulation et souligne l'irrationalité du mode de produc-
tion capitaliste via les crises* qui s'y révèlent et s'y
développent.
151,156,197-199,258.
Matérialisme (Materialismus) : Le matérialisme fait de la
matière et des relations pratiques entre les hommes la
base explicative de toute réalité, y compris des idées. Le
parti pris matérialiste est au centre du projet de renverse-
ment de l'idéalisme* hégélien et de la réélaboration de la
dialectique* qui en est inséparable. Engels thématisera
cette question plus que Marx lui-même, à la fois sur le
terrain d'une histoire de la pensée et sur celui des
sciences de la nature*.
28, 65, 68, 80, 1(>4, 180, 184, 185, 242, 249, 254, 261-
267,282,288.
Mode de production (Produktionsweise) : Unité contradic-
toire entre des forces productives* et des rapports sociaux,
il caractérise des « époques progressives de la formation
sociale économique» (Contribution, Préface de 1859,
p. 3). Il désigne une totalité historique par sa base* explica-
tive : une organisation donnée de la production. Marx dis-
tingue les modes de production asiatique, antique, féodal,
bourgeois moderne et communiste*. Ces stades s'enchaî-
nent-ils nécessairement ? Discutant de la propriété com-
mune du sol en Russie, Marx remettra en cause la thèse
d'un passage obligatoire par le capitalisme pour parvenir
au communisme (Manifeste, Préface de 1882, p. 115).
102, 113, 148, 174, 177, 188, 209, 219, 264, 266, 268,
273, 276, 281.
Monnaie (Geld) : La monnaie résulte de la nature même
de la marchandise*. Elle est « la forme phénoménale
nécessaire de la mesure immanente de la valeur* des
marchandises, c'est-à-dire du temps de travail* » (C, I,
p. 107). Elle consiste en un ensemble de trois fonctions
principales articulées : étalon des prix, moyen de circula-
tion et réserve de valeur.
30, 51, 90, 151, 156-159, 164, 171, 186, 188, 199-200,
250.
• Étalon des prix (Mafistab der Preise) : La première
fonction de la monnaie est de permettre la mesure des
valeurs*. De ce point de vue, elle est une marchandise*
qui sert d'unité de mesure - un poids d'or déterminé, par
exemple - et qui, fixé par l'État* comme unité de
compte, permettra d'établir les valeurs de toutes les mar-
chandises indépendamment des variations de la valeur de
l'or.
• Moyen de circulation (Zirkulationsmittel) : Dans cette
fonction, la monnaie se présente face à la marchandise
sous une forme spécifique, métaux précieux monnayés
ou papier-monnaie à cours forcé. La monnaie tend à
devenir symbole ou signe d'or, qui s'émancipe progressi-
vement de son support métallique. La validité sociale de
ces signes exige cependant la garantie de l'État et la
continuité de la circulation.
• Réserve de valeur et moyen de paiement (Zahlungs-
mittel) : La monnaie devient alors « l'unique existence
adéquate de la valeur d'échange » (C, I, p. 147), la
richesse abstraite même. L'or, et non sa représentation,
permet la thésaurisation* classique ou l'accumulation*
capitaliste. Sous cette forme, la monnaie rend possible
une relative régulation de la circulation dans le temps et
fournit ses conditions à l'apparition du crédit.
Moyens de production (Produktionsmittel) : Les moyens
de production sont les matières premières et auxiliaires,
et les moyens de travail* : outils, machines et équipe-
ments. Loin de relever du seul aspect technique de la
production, ils renvoient immédiatement à l'organisation
des rapports sociaux. En effet, dans le mode de produc-
tion capitaliste*, la mécanisation du travail permet
d'augmenter sa productivité, mais aussi d'organiser sa
subsomption réelle*. Les moyens de production, pro-
priété privée des capitalistes, imposent au travail vivant*
sa domination par le travail mort cristallisé, devenu capi-
tal constant*. C'est alors le système des machines (C, I,
p. 475) qui incarne et impose le pouvoir du capital sur la
production sociale et l'activité individuelle.
210.
Nature (Natur) : Marx définit dans un premier temps la
nature comme le « corps non organique de l'homme »
dans les Manuscrits de 1844, (p. 116). Si le thème s'es-
tompe à mesure qu'est dépassé l'humanisme* feuerba-
chien, l'expression réapparaît dans les Grundrisse (I,
p. 428). Le Capital définit le travail* comme « métabo-
lisme qui se produit entre l'homme et la nature » (C, I,
p. 48). Par suite, en tant qu'il est une nécessité humaine
éternelle et qu'il procède simplement à diverses transfor-
mations de la matière existante, le travail peut être dit
naturel. Son organisation est bien entendu le produit
d'une histoire, celle de la domination croissante de la
nature par l'homme, au risque, toutefois, de son épuise-
ment (C, I, p. 567).
49,81,208, 212, 216-217, 226, 242.
Négation (Négation, Verneinung) : Catégorie empruntée
à Hegel, la négation désigne chez Marx la détermination
réelle qui forme contradiction avec une autre détermina-
tion. Le dépassement de cette contradiction dans une
identité nouvelle peut alors être nommée « négation de la
négation », conformément à un vocabulaire là encore
hégélien. Ne redéfinissant pas ces catégories pour elles-
mêmes, Marx les utilise pour décrire des phénomènes
historiques ou des processus économiques qui recondui-
sent selon certains aspects à la détermination initiale.
C'est notamment le cas concernant le mode de propriété
(individuelle, capitaliste, puis sociale) dont le mode de
production* capitaliste prépare le dépassement commu-
niste* (C, I, p. 857). L'utilisation de cette notion pose
donc la question du type de nécessité qui prévaut dans
l'histoire.
211,262.
Parti (Partei) : Le terme désigne d'abord l'organisation
spontanée de la classe* ouvrière au cours de sa lutte
contre les capitalistes. La solidarité résulte d'une
conscience de classe croissante. Dans un second temps,
le parti est conçu comme la forme d'organisation structu-
rée prenant en charge le projet révolutionnaire du prolé-
tariat*. Ce tournant correspond à l'apparition, après
1848, de coalitions, d'associations et de syndicats que la
Ire Internationale s'efforcera de fédérer à partir de 1864.
110-114,235-236,257.
Phénomène (Erscheinung) : Terme d'ascendance hégé-
lienne, le phénomène se distingue de l'apparence* en
tant que forme de l'essence*, qui manifeste cette der-
nière dans l'existence. Ainsi, la valeur d'échange* n'est
pas la valeur*, mais sa « forme phénoménale » ou son
« mode d'expression » (C, I, p. 43).
151,158,253,263,271,275.
Pratique (Praxis) : La pratique humaine commence avec
la production par les hommes de leurs conditions d'exis-
tence et des relations sociales qui leur sont associées. La
notion de pratique désigne donc la production mais aussi
toute forme d'activité humaine, y compris la lutte de
classe* et l'action politique, qui contribuent à reproduire
ou à transformer la vie sociale. Elle s'oppose alors à la
théorie, dans la mesure où celle-ci relève d'une activité
abstraite et spécialisée de la conscience, convaincue de
son autonomie et ne faisant pas retour de façon active à
l'histoire concrète.
65,107,242,255-256,258,264,266,275,282-283.
Prix de marché/de production (Marktpreis/Produktions-
preis) : Le prix est l'expression monétaire de la valeur*.
Marx élabore une explication de la transformation de la
valeur en prix de production qui fait intervenir la concur-
rence* que se livrent les capitaux* d'une même branche*.
Ces prix de production constituent l'axe autour duquel
oscillent les prix de marché, oscillation produite par les
variations de l'offre et de la demande. La concurrence
entre branches s'exprime dans ces prix de marché*, qui
servent alors d'indicateurs des différents taux de profit* et
permettent aux capitaux de se déplacer en conséquence.
157,187,198.
Profit (Profit) : Le profit est la survaleur* rapportée à la
totalité du capital* engagé, capital constant + capital
variable. Elle se présente ainsi comme la « forme mysti-
fiée » de la survaleur, qui fait obstacle à sa saisie théo-
rique. Le taux de profit est le rapport entre survaleur et
capital. La concurrence* entraîne la formation d'un taux
de profit général, par l'intermédiaire du déplacement des
capitaux individuels et du travail*, à la fois au sein d'une
même branche* et entre branches. Marx affirme comme
une loi* du mode de production capitaliste la baisse ten-
dancielle du taux de profit, entraînée par l'élévation de
la composition organique* du capital.
149, 223, 224, 263-264, 269-270, 279.
Prolétariat (Prolétariat) : Le prolétariat est d'abord la
classe* qui, du fait de l'injustice qu'elle subit, ne peut
revendiquer que «la reconquête totale de l'homme»
(Critique du droit politique hégélien, Introduction,
p. 211). Le prolétariat sera ensuite redéfini par la place
qu'il occupe au sein des rapports sociaux de production :
dépossédé des moyens de production*, il est contraint de
vendre sa force de travail* et subit l'exploitation* capita-
liste. A ce titre, il incarne la possibilité et l'exigence d'un
dépassement du mode de production capitaliste* en
direction du communisme*, comme démocratie* de pro-
ducteurs associés qui permettra le plein développement
des capacités individuelles. La conscience de soi en tant
que classe et son organisation politique font partie des
conditions de ce renversement.
45, 58, 91,107,109-114,128,216,257,273.
Rapports de production (Produktionsverhàltnisse) : Les
rapports de production se combinent aux forces produc-
tives* pour former un mode de production*. L'expres-
sion désigne l'ensemble des relations sociales que les
hommes établissent entre eux en liaison avec une organi-
sation donnée de la production.
81,102,139, 209,232.
Renversement (Umkehrung) : La notion de renversement
est empruntée à Feuerbach pour désigner l'opération
matérialiste* effectuée sur la philosophie hégélienne.
Marquant la décision d'affirmer le primat de la réalité
matérielle et pratique contre une conception spéculative
du concept, la désignation métaphorique de cette opéra-
tion n'épuise pas la redéfinition de la dialectique* qui
l'accompagne. Par ailleurs, le terme désigne la transfor-
mation révolutionnaire du mode de production capitaliste.
46, 265,266.
Reproduction simple/élargie (Einfache Reproduktion/
Reproduktion auf erweiterter Stufenleiter) : L e capita-
lisme* reproduit continûment les conditions de son fonc-
tionnement : la notion est héritée par Marx du Tableau
économique de Quesnay et décrit le caractère cyclique du
capitalisme. La reproduction simple est la reconstitution
du capital* de départ ainsi que celle des rapports
sociaux* qui la rendent possible. La reproduction élargie
définit le processus d'accumulation* du capital et la
transformation des rapports de classes* qui en résulte. Ce
processus de reproduction induit en même temps un
aiguisement des contradictions* inhérentes au mode de
production* capitaliste et s'accompagne d'épisodes ,
récurrents de crise*.
Révolution (Révolution, Umwâlzung) : Résultat de la
contradiction* ouverte entre forces productives* et rap-
ports de production*, les révolutions sont les « locomo-
tives de l'histoire » (Les Luttes de classes en France,
p. 181) dans la mesure où elles permettent le passage
d'un mode de production* à un autre (même si tout pas-
sage de ce type n'emprunte pas la voie d'une révolution).
Elles ont toujours une dimension politique et sociale. La
révolution communiste est définie par plusieurs étapes
combinées, dictature du prolétariat* puis démocratie* de
producteurs associés. La possibilité d'une voie pacifique
de passage au communisme* est fonction de l'absence
d'un appareil militaro-administratif important dans les
pays capitalistes développés, dont la classe* ouvrière est
majoritaire : Marx et Engels envisageront cette question,
qui est aussi celle de la démocratie, à partir des années
1880.
46, 68, 93, 99-105, 111, 112, 114, 129, 135-138, 140-
143, 226, 228,236, 255, 256, 258.
Rotation (Kapitalumschlag) : Le capital* décrit un cycle
qui va du capital-argent au capital-marchandise en pas-
sant par le capital productif. Au terme de ce parcours, le
capital-marchandise est à nouveau transformé en capital-
argent, la survaleur* se réalisant dans la sphère de la cir-
culation (alors qu'elle apparaît dans la sphère de la pro-
duction). Le temps nécessaire pour que le capital passe
de la forme-argent initiale à la forme-argent finale déter-
mine une vitesse de rotation. Son accélération permet
l'élargissement de la production.
155,219.
Salaire (Lohn) : Le salaire est le prix de la force de tra-
vail*. La valeur* de cette force de travail est la valeur
des biens nécessaires à sa reproduction*, ces biens étant
définis par un standard historique variable et ne devant
pas, en principe, tomber en dessous du minimum vital.
Cette valeur varie également en fonction de la qualifica-
tion de la force de travail et de son coûtée formation. Le
prix de cette force de travail oscille autour de sa valeur et
est fonction des luttes sociales.
89,172,176, 265.
Subsomption formelle/réelle (FormelleIreelle Substitu-
tion) : L'expression désigne la soumission du travail* au
capital*, s'opérant selon deux étapes. La subsomption
formelle est l'assujettissement capitaliste d'un procès de
travail déjà existant. Demeurant extérieure au procès de
production, elle est obtenue par coercition (contrainte et
surveillance) sur le travailleur. A mesure que le capital
réorganise la production et redéfinit concrètement les
forces productives*, la subsomption devient réelle et la
domination est interne au procès de travail lui-même. Le
passage de l'une à l'autre forme de domination est illustré
par la transformation de la manufacture* en fabrique*.
213, 214, 219-221, 233,236, 277.
Suffrage universel (Allgemeines Wahlrecht) : Le suffrage
universel est dénoncé par Marx comme le leurre d'une
intervention populaire démocratique* alors que l'État est
aux mains des classes* dominantes (Les Luttes de classes
en France). Marx lutte contre la social-démocratie qui se
contente de cette seule revendication. Mais le suffrage
universel est aussi l'occasion d'une alliance nécessaire
du prolétariat* avec la bourgeoisie* dans le moment de
la lutte contre l'absolutisme. Marx reconnaîtra en 1850
que le suffrage universel est le moyen d'expression et
d'organisation d'un mouvement ouvrier en plein essor.
Plus encore, sa redéfinition par la Commune de Paris
préfigure une organisation démocratique de la produc-
tion. Instrument de domination, moyen révolutionnaire
ou forme d'organisation d'une démocratie de produc-
teurs, la complexité de son statut renvoie à l'ambivalence
de la conception marxienne de la politique.
94, 97,115,121,134,143, 233-234.
Superstructure (Ùberbau) : La superstructure désigne
l'ensemble des formations qui se construisent sur la
base* économique et forment avec elle la totalité d'un
mode de production*. Cette superstructure n'est pas un
niveau séparé mais une instance relativement autonome,
résultant d'une distinction fonctionnelle. Elle consiste
dans les formes de conscience sociale nécessaires à l'or-
ganisation et à la reproduction* de leur base historique :
droit et politique en premier lieu, religion, morale, art,
philosophie, c'est-à-dire l'idéologie*, ensuite. L'expres-
sion est peu utilisée par Marx, en raison de la métaphore
architecturale finalement inadéquate qu'elle véhicule.
72,103,109,130.
Surtravail (Mehrarbeit) : Le surtravail est l'utilisation de
la force de travail* par le capitaliste au-delà de la durée
nécessaire à la reproduction* par l'ouvrier de cette même
force de travail. Le surtravail produit un excédent, appro-
prié par le capitaliste et transformé en survaleur* : il est
donc du travail gratuit. Si l'extorsion du surtravail n'est
pas propre au mode de production* capitaliste (les cor-
vées féodales), il s'y caractérise par son intrication au
travail nécessaire au sein de la journée de travail, qui
rend difficile à concevoir la nature de l'exploitation* et
l'origine du profit*.
173-174,199, 270.
Survaleur ou plus-value (Mehrwert). La survaleur est la
valeur* excédentaire résultant du surtravail*. Elle est la
clé de la compréhension du mode de production* capita-
liste, des procès d'accumulation* et de reproduction*
élargie qui le caractérisent. Cette découverte loge au
niveau de la production et non de la circulation l'es-
sence* du capitalisme* : la survaleur résulte de la nature
spécifique de cette marchandise* qu'est la force de tra-
vail* et des conditions de sa consommation productive.
C'est pourquoi la survaleur est relative au seul capital
variable* et se distingue du profit*.
149,162-177, 223,264, 269, 281.
• Survaleur absolue/relative (Absoluter/relativer Mehr-
wert) : La survaleur absolue résulte de l'augmentation de
la durée ou de l'intensité de la journée de travail, la durée
du travail* nécessaire demeurant inchangée. La survaleur
relative résulte de l'abaissement de la valeur* des biens
nécessaires à la reproduction* de la force de travail*, par
suite la diminution de la valeur de cette force* de travail
elle-même. La part du temps de travail nécessaire dimi-
nue alors par rapport au temps de surtravail, la durée de
la journée de travail demeurant constante.
• Survaleur extra (Extramehrwert) : La survaleur extra
apparaît au niveau d'un capital* individuel et résulte
d'une augmentation.de la productivité par l'introduction
d'une technique de production plus performante. Avant
que l'application de cette dernière ne se généralise, le
capitaliste qui en est le promoteur bénéficie de la baisse
du coût de production de la marchandise*, cette baisse
n'entraînant pas encore celle de sa valeur*. Cette surva-
leur extra est à l'origine du surprofit de ce capitaliste par
rapport à ses concurrents dans la même branche*.
Thésaurisation (Schatzbildung) : L'accumulation* de la
valeur* sous sa forme monnaie* et son retrait de la circu-
lation définit la thésaurisation. Elle caractérise en parti-
culier les premiers âges de la circulation marchande.
Condition et résultat de la « soif de l'or», elle est la
recherche de la richesse abstraite en tant que telle. Mais
elle est aussi une conception unilatérale de la forme-
monnaie : le thésauriseur ignore que seule la remise en
circulation de son trésor et le passage de la forme-argent
à la forme-marchandise (et inversement) permet son
accroissement constant, la survaleur* se formant seule-
ment dans la sphère de la production. L'argent peut alors
devenir capital*.
168.
Travail (Arbeit) : Le travail est à la fois rapport des
hommes à la nature* et rapport des hommes entre eux.
Catégorie cardinale de la théorie marxienne, la notion de
travail donne lieu à la détermination de sous-catégories
qui en précisent les significations multiples.
44, 47, 89, 151, 204-205, 214-222, 232, 235, 249, 251-
252, 257.
• Travail concret/abstrait (Konkrete/abstrakte Arbeit) :
Le travail concret est celui qui produit la valeur d'usage*
de la marchandise*, le travail abstrait produisant la
valeur. Ce dernier est donc la dépense de force physique
humaine commune à toute production. La détermination
du travail abstrait et sa forme monétaire permettent
seules la mesure de la valeur. Le travail abstrait renvoie
donc immédiatement à la dimension sociale du travail.
151-154,159,167, 213.
• Travail simple/complexe (Einfache/komplizierte Arbeit) :
Tout travail complexe qualifié peut être ramené à une
quantité donnée de travail simple. Dans le même temps,
la décomposition objective du travail complexe par la
mécanisation de la production tend à faire du travail
simple une réalité historique concrète et non pas seule-
ment un résultat de l'analyse théorique.
153.
• TVavail mort/vivant (Tote/lebendige Arbeit) : Le travail
mort est le travail passé cristallisé dans les moyens maté-
riels de production*. Ce travail mort objective aussi les
rapports sociaux de domination quand la subsomption*
du travail est devenue réelle. Le travail vivant est l'acti-
vité qui consomme ces moyens de production en créant
la survaleur* et tend à percevoir comme domination
directe son rapport au travail mort, qui a pris la forme
capitaliste du système de machines.
210,221,222.
• Travail productif/improductif (Produktive/unproduk-
tive Arbeit) : Le travail productif est le travail producteur
de survaleur*. Tranchant ainsi le débat propre à l'écono-
mie politique* classique, Marx définit le travail productif
par rapport à sa place et à sa fonction au sein du mode de
production capitaliste*, non par sa nature concrète (de
production matérielle, de service ou d'activité intellec-
tuelle). La critique de la notion de travail productif, telle
qu'elle est objectivement et théoriquement définie par le
capitalisme*, conduit Marx à repenser le travail en termes
d'activité et de développement des facultés humaines (en
particulier dans les Théories sur la plus-value).
268,276-282.
Valeur (Wert) : La refonte de la théorie de la valeur est au
fondement de la critique marxienne de l'économie poli-
tique*. Critique de la notion classique de valeur-travail,
Marx fait de l'exercice de la force de travail*, et non du
travail*, la source de la valeur. La mesure de cette der-
nière exige la définition d'un temps de travail sociale-
ment nécessaire. La quantité de travail abstrait cristallisé
dans la marchandise* constitue ainsi la « substance »
même de la valeur. Cette substance adopte plusieurs
formes qui en sont l'expression, en particulier la forme-
valeur universelle qui s'incarne dans la monnaie*.
88,150-161,168-169,171-177,185-187, 219-225, 268-
270.
RÉALISATION : PAO ÉDITIONS DU SEUIL
IMPRESSION : MAURY-EUROLIVRES S.A. À MANCHECOURT
DÉPÔT LÉGAL : FÉVRIER 2000. N ° 34520 (00/01/76991)
À PARAÎTRE
D A N S LA COLLECTION POINT ESSAIS
SÉRIE « PHILOSOPHIE »
Morale et Religion chez Rousseau
André Charrak
L'Existence du Mal
Alain Cugno
Merleau-Ponty, perception et vérité
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Heidegger. Introduction à une lecture
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Husserl et l'Énigme du monde
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Les Doctrines du bonheur
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Amour et Désespoir
de François de Sales à Fénelon
Michel Terestchenko
Collection Points
SÉRIE ESSAIS
1. Histoire du surréalisme, par Maurice Nadeau
2. Une théorie scientifique de la culture
par Bronislaw Malinowski
3. Malraux, Camus, Sartre, Bernanos
par Emmanuel Mounier
4. L'Homme unidimensionnel
par Herbert Marcuse (épuisé)
5. Écrits I, par Jacques Lacan
6. Le Phénomène humain, par Pierre Teilhard de Chardin
7. Les Cols blancs, par C. Wright Mills
8. Littérature et Sensation. Stendhal, Flaubert
par Jean-Pierre Richard
9. La Nature dé-naturée, par Jean Dorst
10. Mythol ogies, par Roland Barthes
11. Le Nouveau Théâtre américain
par Franck Jotterand (épuisé)
12. Morphologie du conte, par Vladimir Propp
13. L'Action sociale, par Guy Rocher
14. L'Organisation sociale, par Guy Rocher
15. Le Changement social, par Guy Rocher
17. Essais de linguistique générale
par Roman Jakobson (épuisé)
18. La Philosophie critique de l'histoire
par Raymond Aron
19. Essais de sociologie, par Marcel Mauss
20. La Part maudite, par Georges Bataille (épuisé)
21. Écrits II, par Jacques Lacan
22. Éros et Civilisation, par Herbert Marcuse (épuisé)
23. Histoire du roman français depuis 1918
par Claude-Edmonde Magny
24. L'Écriture et l'Expérience des limites
par Philippe Sollers
25. La Charte d'Athènes, par Le Corbusier
26. Peau noire, Masques blancs, par Frantz Fanon
27. Anthropologie, par Edward Sapir
28. Le Phénomène bureaucratique, par Michel Crozier
29. Vers une civilisation des loisirs ?
par Joffre Dumazedier
30. Pour une bibliothèque scientifique
par François Russo (épuisé)
31. Lecture de Brecht, par Bernard Dort
32. Ville et Révolution, par Anatole Kopp
33. Mise en scène de Phèdre, par Jean-Louis Barrault
34. Les Stars, par Edgar Morin
35. Le Degré zéro de récriture
suivi de Nouveaux Essais critiques, par Roland Barthes
36. Libérer l'avenir, par Ivan Illich
37. Structure et Fonction dans la société primitive
par A. R. Radclijfe-Brown
38. Les Droits de l'écrivain, par Alexandre Soljénitsyne
39. Le Retour du tragique, par Jean-Marie Domenach
41. La Concurrence capitaliste
par Jean Cartell et Pierre-Yves Cossé (épuisé)
42. Mise en scène d'Othello, par Constantin Stanislavski
43. Le Hasard et la Nécessité, par Jacques Monod
44. Le Structuralisme en linguistique, par Oswald Ducrot
45. Le Structuralisme : Poétique, par Tzvetan Todorov
46. Le Structuralisme en anthropologie, par Dan Sperber
47. Le Structuralisme en psychanalyse
par Moustapha Safouan
48. Le Structuralisme : Philosophie, par François Wahl
49. Le Cas Dominique, par Françoise Dolto
51. Trois Essais sur le comportement animal et humain
par Konrad Lorenz
52. Le Droit à la ville, suivi de Espace et Politique
par Henri Lefebvre
53. Poèmes, par Léopold Sédar Senghor
54. Les Élégies de Duino, suivi de Les Sonnets à Orphée
par Rainer Maria Rilke (édition bilingue)
55. Pour la sociologie, par Alain Touraine
56. Traité du caractère, par Emmanuel Mounier
57. L'Enfant, sa « maladie » et les autres
par Maud Mannoni
58. Langage et Connaissance, par Adam Schajf
59. Une saison au Congo, par Aimé Césaire
61. Psychanalyser, par Serge Leclaire
63. Mort de la famille, par David Cooper
64. A quoi sert la Bourse ?
par Jean-Claude Leconte (épuisé)
65. La Convivialité, par Ivan Illich
66. L'Idéologie structuraliste, par Henri Lefebvre
67. La Vérité des prix, par Hubert Lévy-Lambert (épuisé)
68. Pour Gramsci, par Maria-Antonietta Macciocchi
69. Psychanalyse et Pédiatrie, par Françoise Dolto
70. S/Z, par Roland Barthes
11. Poésie et Profondeur, par Jean-Pierre Richard
72. Le Sauvage et l'Ordinateur
par Jean-Marie Domenach
73. Introduction à la littérature fantastique
par Tzvetan Todorov
74. Figures I, par Gérard Genette
75. Dix Grandes Notions de la sociologie
par Jean Cazeneuve
76. Mary Barnes, un voyage à travers la folie
par Mary Barnes et Joseph Berke
77. L'Homme et la Mort, par Edgar Morin
78. Poétique du récit, par Roland Barthes,
Wayne Booth, Wolfgang Kayser et Philippe Hamon
79. Les Libérateurs de 1 ' amour, par A lexandrian
80. Le Macroscope, par Joël de Rosnay
81. Délivrance, par Maurice Clavel et Philippe Sollers
82. Système de la peinture, par Marcelin Pleynet
83. Pour comprendre les média, par M. McLuhan
84. L'Invasion pharmaceutique
par Jean-Pierre Dupuy et Serge Karsenty
85. Huit Questions de poétique, par Roman Jakobson
86. Lectures du désir, par Raymond Jean
87. Le Traître, par André Gorz
88. Psychiatrie et Antipsychiatrie, par David Cooper
89. La Dimension cachée, par Edward T. Hall
90. Les Vivants et la Mort, par Jean Ziegler
91. L'Unité de l'homme, par le Centre Royaumont
1. Le primate et l'homme
par E. Morin et M. Piattelli-Palmarini
92. L'Unité de l'homme, par le Centre Royaumont
2. Le cerveau humain
par E. Morin et M. Piattelli-Palmarini
93. L'Unité de l'homme, par le Centre Royaumont
3. Pour une anthropologie fondamentale
par E. Morin et M. Piattelli-Palmarini
94. Pensées, par Biaise Pascal
95. L'Exil intérieur, par Roland Jaccard
96. Semeiotiké, recherches pour une sémanalyse
par Julia Kristeva
91. Sur Racine, par Roland Barthes
98. Structures syntaxiques, par Noam Chomsky
99. Le Psychiatre, son « fou » et la psychanalyse
par Maud Mannoni
100. L'Écriture et la Différence, par Jacques Derrida
101. Le Pouvoir africain, par Jean Ziegler
102. Une logique de la communication
par P. Watzlawick, J. Helmick Beavin, Don D. Jackson
103. Sémantique de la poésie, par T. Todorov, W. Empson,
J. Cohen, G. Hartman, F. Rigolot
104. De la France, par Maria-Antonietta Macciocchi
105. Small is beautiful, par E. F. Schumacher
106. Figures II, par Gérard Genette
107. L'Œuvre ouverte, par Umberto Eco
108. L'Urbanisme, par Françoise Choay
109. Le Paradigme perdu, par Edgar Morin
110. Dictionnaire encyclopédique des sciences du langage
par Oswald Ducrot et Tzvetan Todorov
111. L'Évangile au risque de la psychanalyse, tome 1
par Françoise Dolto
112. Un enfant dans l'asile, par Jean Sandretto
113. Recherche de Proust, ouvrage collectif
114. La Question homosexuelle
par Marc Oraison
115. De la psychose paranoïaque dans ses rapports
avec la personnalité, par Jacques Lacan
116. Sade, Fourier, Loyola, par Roland Barthes
117. Une société sans école, par Ivan Illich
118. Mauvaises Pensées d'un travailleur social
par Jean-Marie Geng
119. Albert Camus, par Herbert R. Lottman
120. Poétique de la prose, par Tzvetan Todorov
121. Théorie d'ensemble, par Tel Quel
122. Némésis médicale, par Ivan Illich
123. La Méthode
1. La nature de la nature, par Edgar Morin
124. Le Désir et la Perversion, ouvrage collectif
125. Le Langage, cet inconnu, par Julia Kristeva
126. On tue un enfant, par Serge Leclaire
127. Essais critiques, par Roland Barthes
128. Le Je-ne-sais-quoi et le Presque-rien
1. La manière et l'occasion, par Vladimir Jankélévitch
129. L'Analyse structurale du récit, Communications 8
ouvrage collectif
130. Changements, Paradoxes et Psychothérapie
par P. Watzlawick, J. Weakland et R. Fisch
131. Onze Études sur la poésie moderne
par Jean-Pierre Richard
132. L'Enfant arriéré et sa mère, par Maud Mannoni
133. La Prairie perdue (Le Roman américain)
par Jacques Cabau
134. Le Je-ne-sais-quoi et le Presque-rien
2. La méconnaissance, par Vladimir Jankélévitch
135. Le Plaisir du texte, par Roland Barthes
136. La Nouvelle Communication, ouvrage collectif
137. Le Vif du sujet, par Edgar Morin
138. Théories du langage, Théories de l'apprentissage
par le Centre Royaumont
139. Baudelaire, la Femme et Dieu, par Pierre Emmanuel
140. Autisme et Psychose de l'enfant, par Frances Tustin
141. Le Harem et les Cousins, par Germaine Tillion
142. Littérature et Réalité, ouvrage collectif
143. La Rumeur d'Orléans, par Edgar Morin
144. Partage des femmes, par Eugénie Lemoine-Luccioni
145. L'Évangile au risque de la psychanalyse, tome 2
par Françoise Dolto
146. Rhétorique générale, par le Groupe pi
147. Système de la mode, par Roland Barthes
148. Démasquer le réel, par Serge Leclaire
149. Le Juif imaginaire, par Alain Finkielkraut
150. Travail de Flaubert, ouvrage collectif
151. Journal de Californie, par Edgar Morin
152. Pouvoirs de l'horreur, par Julia Kristeva
153. Introduction à la philosophie de l'histoire de Hegel
par Jean Hyppolite
154. La Foi au risque de la psychanalyse
par Françoise Dolto et Gérard Sévérin
155. Un lieu pour vivre, par Maud Mannoni
156. Scandale de la vérité, suivi de Nous autres Français
par Georges Bernanos
157. Enquête sur les idées contemporaines
par Jean-Marie Domenach
158. L'Affaire Jésus, par Henri Guillemin
159. Paroles d'étranger, par Elie Wiesel
160. Le Langage silencieux, par Edward T. Hall
161. La Rive gauche, par Herbert R. Lottman
162. La Réalité de la réédité, par Paul Watzlawick
163. Les Chemins de la vie, par Joël de Rosnay
164. Dandies, par Roger Kempf
165. Histoire personnelle de la France, par François George
166. La Puissance et la Fragilité, par Jean Hamburger
167. Le Traité du sablier, par Ernst Jûnger
168. Pensée de Rousseau, ouvrage collectif
169. La Violence du calme, par Viviane Forrester
170. Pour sortir du XXE siècle, par Edgar Morin
171. La Communication, Hermès I, par Michel Serres
172. Sexualités occidentales, Communications 35
ouvrage collectif
173. Lettre aux Anglais, par Georges Bernanos
174. La Révolution du langage poétique, par Julia Kristeva
175. La Méthode
2. La vie de la vie, par Edgar Morin
176. Théories du symbole, par Tzvetan Todorov
177. Mémoires d'un névropathe, par Daniel Paul Schreber
178. Les Indes, par Edouard Glissant
179. Clefs pour l'Imaginaire ou l'Autre Scène
par Octave Mannoni
180. La Sociologie des organisations, par Philippe Bernoux
181. Théorie des genres, ouvrage collectif
182. Le Je-ne-sais-quoi et le Presque-rien
3. La volonté de vouloir, par Vladimir Jankélévitch
183. Le Traité du rebelle, par Ernst Junger
184. Un homme en trop, par Claude Lefort
185. Théâtres, par Bernard Dort
186. Le Langage du changement, par Paul Watzlawick
187. Lettre ouverte à Freud, par Lou Andreas-Salomé
188. La Notion de littérature, par Tzvetan Todorov
189. Choix de poèmes, par Jean-Claude Renard
190. Le Langage et son double, par Julien Green
191. Au-delà de la culture, par Edward T. Hall
192. Au jeu du désir, par Françoise Dolto
193. Le Cerveau planétaire, par Joël de Rosnay
194. Suite anglaise, par Julien Green
195. Michelet, par Roland Barthes
196. Hugo, par Henri Guillemin
197. Zola, par Marc Bernard
198. Apollinaire, par Pascal Pia
199. Paris, par Julien Green
200. Voltaire, par René Pomeau
201. Montesquieu, par Jean Starobinski
202. Anthologie de la peur, par Eric Jourdan
203. Le Paradoxe de la morale, par Vladimir Jankélévitch
204. Saint-Exupéry, par Luc Estang
205. Leçon, par Roland Barthes
206. François Mauriac
1. Le sondeur d'abîmes (1885-1933)
par Jean Lacouture
207. François Mauriac
2. Un citoyen du siècle (1933-1970)
par Jean Lacouture
208. Proust et le Monde sensible
par Jean-Pierre Richard
209. Nus, Féroces et Anthropophages, par Hans Staden
210. Œuvre poétique, par Léopold Sédar Senghor
211. Les Sociologies contemporaines, par Pierre Ansart
212. Le Nouveau Roman, par Jean Ricardou
213. Le Monde d'Ulysse, par Moses I. Finley
214. Les Enfants d'Athéna, par Nicole Loraux
215. La Grèce ancienne, tome 1
par Jean-Pierre Vernant et Pierre Vidal-Naquet
216. Rhétorique de la poésie, par le Groupe ja
217. Le Séminaire. Livre XI, par Jacques Lacan
218. Don Juan ou Pavlov
par Claude Bonnange et Chantai Thomas
219. L'Aventure sémiologique, par Roland Barthes
220. Séminaire de psychanalyse d'enfants, tome 1
par Françoise Dolto
221. Séminaire de psychanalyse d'enfants, tome 2
par Françoise Dolto
222. Séminaire de psychanalyse d'enfants
tome 3, Inconscient et destins, par Françoise Dolto
223. État modeste, État moderne, par Michel Crozier
224. Vide et Plein, par François Cheng
225. Le Père : acte de naissance, par Bernard This
226. La Conquête de l'Amérique, par Tzvetan Todorov
227. Temps et Récit, tome 1, par Paul Ricœur
228. Temps et Récit, tome 2, par Paul Ricœur
229. Temps et Récit, tome 3, par Paul Ricœur
230. Essais sur l'individualisme, par Louis Dumont
231. Histoire de l'architecture et de l'urbanisme modernes
1. Idéologies et pionniers (1800-1910)
par Michel Ragon
232. Histoire de l'architecture et de l'urbanisme modernes
2. Naissance de la cité moderne (1900-1940)
par Michel Ragon
233. Histoire de l'architecture et de l'urbanisme modernes
3. De Brasilia au post-modemisme (1940-1991)
par Michel Ragon
234. La Grèce ancienne, tome 2
par Jean-Pierre Vernant et Pierre Vidal-Naquet
235. Quand dire, c'est faire, par J. L. Austin
236. La Méthode
3. La Connaissance de la Connaissance
par Edgar Morin
237. Pour comprendre Hamlet, par John Dover Wilson
238. Une place pour le père, par Aldo Naouri
239. L'Obvie et l'Obtus, par Roland Barthes
241. L'Idéologie, par Raymond Boudon
242. L'Art de se persuader, par Raymond Boudon
243. La Crise de l'État-providence
par Pierre Rosanvallon
244. L'État, par Georges Burdeau
245. L'Homme qui prenait sa femme pour un chapeau
par Oliver Sacks
246. Les Grecs ont-ils cru à leurs mythes ?
par Paul Veyne
247. La Danse de la vie, par Edward T. Hall
248. L'Acteur et le Système
par Michel Crozier et Erhard Friedberg
249. Esthétique et Poétique, collectif
250. Nous et les Autres, par Tzvetan Todorov
251. L'Image inconsciente du corps, par Françoise Dolto
252. Van Gogh ou l'Enterrement dans les blés
par Viviane Forrester
253. George Sand ou le Scandale de la liberté
par Joseph Barry
254. Critique de la communication, par Lucien Sfez
255. Les Partis politiques, par Maurice Duverger
256. La Grèce ancienne, tome 3
par Jean-Pierre Vernant et Pierre Vidal-Naquet
257. Palimpsestes, par Gérard Genette
258. Le Bruissement de la langue, par Roland Barthes
259. Relations internationales
1. Questions régionales, par Philippe Moreau Defarges
260. Relations internationales
2. Questions mondiales, par Philippe Moreau Defarges
261. Voici le temps du monde fini, par Albert Jacquard
262. Les Anciens Grecs, par Moses I. Finley
263. L'Eveil, par Oliver Sacks
264. La Vie politique en France, ouvrage collectif
265. La Dissémination, par Jacques Derrida
266. Un enfant psychotique, par Anny Cordié
267. La Culture au pluriel, par Michel de Certeau
268. La Logique de l'honneur, par Philippe d'Iribarne
269. Bloc-notes, tome 1 (1952-1957), par François Mauriac
270. Bloc-notes, tome 2 (1958-1960), par François Mauriac
271. Bloc-notes, tome 3 (1961-1964), par François Mauriac
272. Bloc-notes, tome 4(1965-1967), par François Mauriac
273. Bloc-notes, tome 5(1968-1970), par François Mauriac
274. Face au racisme
1. Les moyens d'agir
sous la direction de Pierre-André Taguieff
275. Face au racisme
2. Analyses, hypothèses, perspectives
\ sous la direction de Pierre-André Taguieff
' 276. Sociologie, par Edgar Morin
277. Les Sommets de l'Etat, par Pierre Birnbaum
278. Lire aux éclats, par Marc-Alain Ouaknin
%
279. L'Entreprise à l'écoute, par Michel Crozier
280. Nouveau Code pénal
présentation et notes de Me Henri Leclerc
281. La Prise de parole, par Michel de Certeau
282. Mahomet, par Maxime Rodinson
283. Autocritique, par Edgar Morin
284. Être chrétien, par Hans Kting
285. A quoi rêvent les années 90 ?, par Pascale Weil
286. La Laïcité française, par Jean Boussinesq
287. L'Invention du social, par Jacques Donzelot
288. L'Union européenne, par Pascal Fontaine
289. La Société contre nature, par Serge Moscovici
290. Les Régimes politiques occidentaux
par Jean-Louis Quermonne
291. Éducation impossible, par Maud Mannoni
292. Introduction à la géopolitique
par Philippe Moreau Defarges
293. Les Grandes Crises internationales et le Droit
par Gilbert Guillaume
294. Les Langues du Paradis, par Maurice Olender
295. Face à l'extrême, par Tzvetan Todorov
296. Écrits logiques et philosophiques, par Gottlob Frege
297. Recherches rhétoriques, Communications 16
ouvrage collectif
298. De l'interprétation, par Paul Ricœur
299. De la parole comme d'une molécule, par Boris Cyrulnik
300. Introduction à une science du langage
par Jean-Claude Milner
301. Les Juifs, la Mémoire et le Présent
par Pierre Vidal-Naquet
302. Les Assassins de la mémoire, par Pierre Vidal-Naquet
303. La Méthode
4. Les idées, par Edgar Morin
304. Pour lire Jacques Lacan, par Philippe Julien
305. Événements I
Psychopathologie du quotidien, par Daniel Sibony
306. Événements II
Psychopathologie du quotidien, par Daniel Sibony
307. Les Origines du totalitarisme
Le système totalitaire, par Hannah Arendt
308. La Sociologie des entreprises, par Philippe Bernoux
309. Vers une écologie de l'esprit 1.
par Gregory Bateson
310. Les Démocraties, par Olivier Duhamel
311. Histoire constitutionnelle de la France
par Olivier Duhamel
312. Droit constitutionnel, par Olivier Duhamel
313. Que veut une femme ?, par Serge André
314. Histoire de la révolution russe
1. Février, par Léon Trotsky
315. Histoire de la révolution russe
2. Octobre, par Léon Trotsky
316. La Société bloquée, par Michel Crozier
317. Le Corps, par Michel Bernard
318. Introduction à l'étude de la parenté
par Christian Ghasarian
319. La Constitution, introduction et commentaires
par Guy Carcassonne
320. Introduction à la politique
par Dominique Chagnollaud
321. L'Invention de l'Europe, par Emmanuel Todd
322. La Naissance de l'histoire (tome 1)
par François Châtelet
323. La Naissance de l'histoire (tome 2)
par François Châtelet
324. L'Art de bâtir les villes, par Camillo Sitte
325. L'Invention de la réalité
sous la direction de Paul Watzlawick
326. Le Pacte autobiographique, par Philippe Lejeune
327. L'Imprescriptible, par Vladimir Jankélévitch
328. Libertés et Droits fondamentaux
sous la direction de Mireille Delmas-Marty
et Claude Lucas de Leyssac
329. Penser au Moyen Age, par Alain de Libéra
330. Soi-Même comme un autre, par Paul Ricœur
331. Raisons pratiques, par Pierre Bourdieu
332. L'Écriture poétique chinoise, par François Cheng
333. Machiavel et la Fragilité du politique
par Paul Valadier
334. Code de déontologie médicale, par Louis René
335. Lumière, Commèncement, Liberté
par Robert Misrahi
336. Les Miettes philosophiques, par S0ren Kierkegaard
337. Des yeux pour entendre, par Oliver Sacks
338. De la liberté du chrétien et Préfaces à la Bible
par Martin Luther (bilingue)
339. L'Être et l'Essence
par Thomas d'Aquin et Dietrich de Freiberg (bilingue)
340. Les Deux États, par Bertrand Badie
341. Le Pouvoir et la Règle, par Erhard Friedberg
342. Introduction élémentaire au droit, par Jean-Pierre Hue
343. Science politique
1. La Démocratie, par Philippe Braud
344. Science politique ' -
2. L'État, par Philippe Braud
345. Le Destin des immigrés, par Emmanuel Todd
346. La Psychologie sociale, par Gustave-Nicolas Fischer
347. La Métaphore vive, par Paul Ricœur
348. Les Trois Monothéismes, par Daniel Sibony
349. Éloge du quotidien. Essai sur la peinture
hollandaise du xvme siècle, par Tzvetan Todorov
350. Le Temps du désir. Essai sur le corps et la parole
par Denis Vasse
351. La Recherche de la langue parfaite
dans la culture européenne, par Umberto Eco
352. Esquisses pyrrhoniennes, par Pierre Pellegrin
353. De l'ontologie, par Jeremy Bentham
354. Théorie de la justice, par John Rawls
355. De la naissance des dieux à la naissance du Christ
par Eugen Drewermann
356. L'Impérialisme, par Hannah Arendt
357. Entre-Deux, par Daniel Sibony
358. Paul Ricœur, par Olivier Mongin
359. La Nouvelle Question sociale, par Pierre Rosanvallon
360. Sur l'antisémitisme, par Hannah Arendt
361. La Crise de l'intelligence, par Michel Crozier
362. L'Urbanisme face aux villes anciennes
par Gustavo Giovannoni
363. Le Pardon, collectif dirigé par Olivier Abel
364. La Tolérance, collectif dirigé par Claude Sahel
365. Introduction à la sociologie politique
par Jean Baudouin
366. Séminaire, livre I : les écrits techniques de Freud
par Jacques Lacan
367. Identité et Différence, par John Locke
368. Sur la nature ou sur l'étant,
la langue de l'être ?, par Parménide
369. Les Carrefours du labyrinthe, I
par Cornélius Castoriadis
370. Les Règles de l'art, par Pierre Bourdieu
371. La Pragmatique aujourd'hui,
une nouvelle science de la communication
par Anne Reboul et Jacques Moeschler
372. La Poétique de Dostoïevski, par Mikhaïl Bakhtine
373. L'Amérique latine, par Alain Rouquié
374. La Fidélité, collectif dirigé par Cécile Wajsbrot
375. Le Courage, collectif dirigé par Pierre Michel Klein
376. Le Nouvel Age des inégalités
par Jean-Paul Fitoussi et Pierre Rosanvallon
377. Du texte à l'action, essais d'herméneutique II
par Paul Ricœur
378. Madame du Deffand et son monde
par Benedetta Craveri
379. Rompre les charmes, par Serge Leclaire
380. Éthique, par Spinoza
381. Introduction à une politique de l'homme,
par Edgar Morin
382. Lectures 1. Autour du politique
par Paul Ricœur
383. L'Institution imaginaire de la société
par Cornélius Castoriadis
384. Essai d'autocritique et autres préfaces
par Nietzsche
385. Le Capitalisme utopique, par Pierre Rosanvallon
386. Mimologiques, par Gérard Genette
387. La Jouissance de l'hystérique, par Lucien Israël
388. L'Histoire d'Homère à Augustin
préfaces et textes d'historiens antiques
réunis et commentés par François Hartog
389. Études sur le romantisme, par Jean-Pierre Richard
390. Le Respect, collectif dirigé par Catherine Audard
391. La Justice, collectif dirigé par William Baranès
et Marie-Anne Frison Roche
392. L'Ombilic et la Voix, par Denis Vasse
393. La Théorie comme fiction, par Maud Mannoni
394. Don Quichotte ou le roman d'un Juif masqué
par Ruth Reichelberg
395. Le Grain de la voix, par Roland Barthes
396. Critique et Vérité, par Roland Barthes
397. Nouveau Dictionnaire encyclopédique
des sciences du langage
par Oswald Ducrot et Jean-Marie Schaeffer
398. Encore, par Jacques Lacan
399. Domaines de l'homme, par Cornélius Castoriadis
400. La Force d'attraction, par J.-B. Pontalis
401. Lectures 2, par Paul Ricœur
402. Des différentes méthodes du traduire
par Friedrich D. E. Schleiermacher
403. Histoire de la philosophie au xxe siècle
par Christian Delacampagne
404. L'Harmonie des langues, par Leibniz