Bénédicte Flye Sainte Marie
Les 7 péchés capitaux
des réseaux sociaux
MICHALON ÉDITEUR
DU MÊME AUTEUR
PMA, le grand débat, Michalon, 2018
Le pouvoir de l’apparence.
Le physique, accélérateur de réussite ?,
avec Dr Catherine de Goursac, Michalon, 2018
© 2020, Michalon Éditeur
9, rue de l’École-Polytechnique – 75005 Paris
www.michalon.fr
ISBN : 978-2-347-01703-3
À Cyrille, Marine, Noé et Hélène,
mais cela tombe sous le sens.
À Sameh et Fred,
à qui je souhaite tout le bonheur du monde.
À ma précieuse Amandine,
qui a payé de sa personne pour ce livre
et mon Jiminy Cricket Super-Teddy.
INTRODUCTION
Appelez-moi Jurassic Woman. Je n’habite pas dans une zone blanche
oubliée par les dieux des télécommunications ni ne souffre
d’hypersensibilité aux ondes électromagnétiques et je suis très loin d’avoir
fait vœu de chasteté digitale. Pourtant, je ne me suis convertie aux réseaux
sociaux qu’en octobre 2018, soit quatorze ans après la création de
Facebook, douze après la naissance de Twitter et huit après la création
d’Instagram, alors même que j’exerce une profession, journaliste, où l’on
ne cesse d’insister sur la nécessité d’être connecté pour pouvoir prétendre
capter la substantifique moelle de ce qui se passe en temps réel sur la
planète. Mais comme tout le monde, j’ai fini par plonger. Sachant que
plusieurs milliers d’ouvrages paraissent chaque année en France, susciter
l’intérêt des lecteurs est une bataille difficile dans l’absolu mais elle relève
du défi impossible, voire de la mission-suicide si l’on n’est pas présent sur
ces plateformes, à moins évidemment d’avoir l’aura et la notoriété
d’Amélie Nothomb, icône littéraire chapeautée certifiée « 0 % numérique,
0 % réseaux sociaux, 100 % papier et encre ». Comment ne pas adhérer
aux propos de Monica Sabolo, autre femme de plume, qui a expliqué au
cours d’une chronique faite dans Par Jupiter sur France Inter le
9 novembre 2019, qu’être auteur aujourd’hui, « c’est Koh Lanta. Et on
n’est pas du tout sûr d’avoir assez de riz pour aller jusqu’aux poteaux » ?
Dans ce contexte, pourquoi m’être privée aussi longtemps des
extraordinaires possibilités qu’offrent ces agoras planétaires, immenses
champs des possibles où l’on peut croiser le monde entier, partir de rien
pour arriver à tout, donner corps aux rêves les plus fous ? Comment
expliquer que je ne parvienne pas, encore aujourd’hui, à jouer le jeu du
personal branding qui fait que plus vous postez sur les réseaux sociaux,
plus vous vous y racontez, plus vous vous donnez de chances d’accroître
votre visibilité ou votre notoriété ? Le fond du problème, c’est que trop de
choses en eux me hérissent et que je les trouve profondément anxiogènes,
à l’image de ces filles vénéneuses ou de ces bad boys sexy que votre
maman vous déconseillait de fréquenter quand vous étiez ados, sous peine
qu’ils vous brisent le cœur et vous essorent les neurones.
Tout n’est pas bon à jeter du côté des maisons prospères de Mark
Zuckerberg, d’Adam Mosseri, de Jack Dorsey et des autres. Oui, des
personnes ouvertes sur le monde et militant pour l’amélioration de nos
sociétés, notamment en ce qui concerne le droit des femmes, y sévissent.
Oui, ils ont donné le jour à de superbes élans de solidarité, tel le
#PorteOuverte qui a suivi les attentats du 13 novembre 2015 à Paris ou du
14 juillet 2016 à Nice. Certes, ces mêmes réseaux sociaux ont permis, par
la force du nombre et du groupe, à certaines maladies rares ou orphelines
longtemps ignorées de tous, y compris du corps médical, d’entrer dans la
lumière, impulsant ainsi la conception de nouveaux traitements et créant
des ponts entre les patients. Mais lorsque l’on évolue sur Facebook,
Twitter et consorts, on ne peut pas s’empêcher d’éprouver la sensation de
danser perpétuellement au bord de l’abîme, avec la certitude que la
mauvaise rencontre ou le déferlement de bile n’est jamais loin. Qui ne s’y
est jamais retrouvé salement injurié par un inconnu à qui il avait eu le
malheur de déplaire ou de trop plaire, des mots qui, s’ils sont affreusement
banals sur la Toile, ne nous laissent pas complètement indemnes ? S’il
n’est que l’extension de Facebook, Messenger, son service de messagerie
privée est selon moi le parfait reflet de ce qu’il y a de plus pourri au
royaume des réseaux sociaux. En seulement quelques mois, la néophyte et
petite fourmi que je suis a eu droit pour ainsi dire à tout ce que vous ne
souhaiteriez pas trouver sur votre écran : quelques menaces sibyllines
(« Ne te prends pas pour Dieu le monde (sic). Je sais d’où tu viens alors
fais profil bas »), des extrapolations vaseuses, établies à partir du fait que
j’ai écrit, en 2018, un essai sur l’ouverture de la PMA aux couples lesbiens
et aux femmes célibataires (« Donc, je vois que vous êtes favorable à la
chute du patriarcat déjà en mauvaise passe en France, vous êtes favorable
aux féministes hétéros castratrices qui veulent évincer l’homme, vous êtes
favorable à la création artificielle d’êtres humains ? »), des propositions
plus ou moins subtiles (« tu es une très jolie auteur qui fait naître en moi
l’envie de te lire à défaut de pouvoir t’aimer (pour l’instant). Mais qui
sait ? »), et je vous épargne la prose érotique et les photos explicites.
Même si les propos désobligeants ou intrusifs en révèlent beaucoup plus
sur celui qui les écrit que sur son destinataire, il est difficile de ne pas se
sentir affecté. Ce que confie sur sa page Facebook Fiona Schmidt, à qui
l’on doit le récent L’amour après #Metoo m’a semblé traduire très
exactement ce que l’on éprouve en consultant ces messages : « Ils m’ont
longtemps fait l’effet d’un coup de taser au cœur, bizarrement, j’avais
honte de les recevoir, comme si j’étais responsable de la haine qui les
propulse ». Preuve de la liberté d’outrepasser les barrières de l’intimité
mais aussi d’insulter quand ce n’est pas de démolir son prochain
qu’octroient ces mondes virtuels aux humains prétendument civilisés que
nous sommes… Sur les réseaux sociaux, les principes de politesse et de
contrôle de soi qui rendent les relations interpersonnelles agréables ou tout
du moins supportables dans le monde réel se diluent, voire disparaissent.
Comme dit Jaron Lanier, pionnier de la réalité virtuelle et chercheur pour
Microsoft, qui a publié en 2018 Dix raisons pour supprimer vos comptes
de réseaux tout de suite : « Facebook et compagnie font ressortir les pires
défauts de la nature humaine, ils nous rendent agressifs, égocentriques et
fragiles », alors que nous avons certainement beaucoup mieux à aller
chercher en nous-mêmes.
Car l’impact des réseaux sociaux sur ce que nous sommes
intrinsèquement, c’est évidemment cette latitude que l’on prend avec les
principes les plus élémentaires du respect de l’autre. Mais parce qu’ils
savent comme nul autre support, via leurs algorithmes qui nous abreuvent
de continus ciblés, créer les clivages et les entretenir, ils offrent aussi un
cadre très favorable à la formation de petites pelotes de détestation et de
frustration individuelles qui aboutissent parfois en énorme magma de
violence collective. C’est souvent là qu’on lynche en premier, avant
parfois de passer à l’action dans la vraie vie : les statistiques du ministère
de l’Éducation nationale indiquent, par exemple, que 7 % des collégiens
(8 % des filles contre 6 % des garçons) sont victimes de cyberharcèlement,
forme d’agression qui se transforme fréquemment en harcèlement direct,
physique ou verbal, dans l’établissement scolaire. Netflix, qui a un art
consommé de renifler les tendances, prépare d’ailleurs une série sur ce
thème, Clickbait, qui, si l’on en croit son synopsis, explorera la manière
dont « nos pulsions les plus dangereuses et incontrôlées sont alimentées à
l’ère des médias sociaux et révèlent les fractures sans cesse croissantes
entre nos personnages virtuels et réels »… Parmi nous, certains ne
supportent plus cette ambiance de conflit permanent et restreignent
volontairement leur activité sur les réseaux sociaux, lissent ce qu’ils y
expriment, voire ferment complètement leurs comptes.
Inutile également de nier que les réseaux sociaux riment avec une culture
de l’addiction, volontairement édictée par les cracks de la Silicon Valley,
qui nous conduit à céder à une sorte d’appel du néant. Dans nos journées
chronométrées où le temps est maintenant une denrée rare, nous sommes
devenus experts dans l’art d’en perdre, en nous laissant sans arrêt happer
par des publications qui non seulement n’ont aucun intérêt mais nous font
aussi nous sentir beaucoup plus « creux » avant qu’après…
Enfin, Facebook et ses petits frères du cyberespace ont promulgué une
religion du narcissisme en vertu de laquelle nous donnons à voir une
existence ripolinée, dont toutes les aspérités – celles qui font le sel des
choses – ont été gommées. To be or not be sur les réseaux sociaux, tel est
le nouveau paradigme. Et tant pis pour ceux qui aspireraient à plus de
substance et de profondeur, comme l’écrivaine Karine Tuil qui les a quittés
en 2018 et a avoué au Journal du Dimanche : « Tout me paraissait factice
et vain. L’injonction au bonheur sur Instagram m’était devenue
insupportable : je me sentais hors-jeu. Je souffrais, j’avais besoin de
vraies interactions, d’affections véritables ».
Pire, les réseaux sociaux ont fait voler en éclats certaines valeurs
essentielles : la vérité est devenue une notion très relative à l’heure où les
fake news n’en finissent plus de proliférer. Les qualités des réseaux
sociaux, notamment celle d’être d’extraordinaires courroies de
transmission, ne peuvent donc pas me faire oublier leur toxicité, leurs
capacités à nous influencer et à « tordre » nos comportements quotidiens.
Ce sont justement ces sept péchés capitaux que je vous invite à explorer
dans ce livre qui vous donne la parole, puisque de nombreux témoins s’y
expriment. Il trouvera, je pense, de nombreuses résonances dans vos
vies…
PÉCHÉ CAPITAL N° I
LA CULTURE DE LA DÉPENDANCE
« À force de dire que l’être humain se conduit comme un rat
qu’on oblige à se conduire comme un être humain conditionné
par d’autres êtres humains qui se conduisent comme des rats,
on oublie de dire que l’être humain peut aussi
se conduire comme un papillon. »
François Weyergans,
Je suis écrivain, 1989
Mais comment faisait-on avant Facebook ? WhatsApp ? Instagram ?
Depuis une décennie et demie, les réseaux sociaux ont pris racine dans nos
quotidiens, rendant méchamment obsolètes les bons vieux mails, textos et
chats sur les forums, sans parler de l’époque antédiluvienne où l’on
s’adressait des cartes postales et des tendres pensées d’un bout à l’autre de
la France ou du globe, ou des faire-part destinés à annoncer des heureux
événements. En apparence, Facebook et consorts semblent avoir
décloisonné le monde et simplifié le contact entre les êtres numericus que
nous sommes désormais. Le plus joli bébé de la Terre, 3,6 kilos et
50 centimètres, a pointé le bout de son nez ? Une petite publication avec
photo de la merveille à l’appui et le tour est joué : vos 2 340 amis sont
prévenus et prêts à s’ébaubir devant tant de beauté. Vous avez réussi votre
première année de médecine ou le concours d’entrée à HEC ? Quelques
lignes et votre triomphe est désormais public. Vous avez perdu 15 kilos en
trois mois, trouvé un formidable petit village « dans son jus » en Sardaigne
que vous aimeriez faire découvrir à vos proches, adoré lire ce pro-di-gieux
ouvrage dont a si bien parlé (avant vous) votre radio préférée, réussi un
Opéra digne du Meilleur Pâtissier, couru 5 kilomètres en 22’30 ou trouvé
une formidable astuce pour mieux supporter la canicule ? Heureuse âme
de l’ère de l’ultramodernité, vous n’aurez pas besoin, pour véhiculer la
nouvelle, de procéder à l’envoi d’un pneumatique ou d’un télégramme
façon Napoléon III ni de faire transporter votre lettre par coursier à cheval
ou par pigeon voyageur comme au Moyen Âge. Car nous disposons
désormais d’un pouvoir immense, celui de pouvoir nous faire lire, écouter
et voir de manière instantanée.
Pouvons-nous désormais nous considérer plus libres, plus maîtres de nos
existences grâce aux réseaux sociaux ? Rien n’est moins sûr, lorsque l’on
réalise à quel point nous sommes devenus aujourd’hui des esclaves
consentants de ces outils. Dixit le baromètre We Are Social paru en 2019,
à l’échelle de la planète, chaque utilisateur y consacre désormais une
moyenne de deux heures et seize minutes par jour (une heure et dix-sept
minutes chez les Français, soit au total vingt jours complets par an), c’est-
à-dire un septième de son temps lorsqu’il est éveillé. Une progression
exponentielle puisque cette plage quotidienne a augmenté de 40 minutes et
de 40 % depuis 2014. Et les réseaux sociaux ont gagné 288 millions
d’adeptes supplémentaires entre 2017 et 2018 ! Enfin, consulter les
réseaux sociaux est le premier geste au réveil de 48 % des 18-34 ans.
Piètres bergers et brebis égarées
Et ce n’est pas parce que nous sommes des vilains moutons de Panurge,
tendant docilement le museau pour consommer toujours davantage mais
bien parce que les concepteurs des réseaux sociaux les ont délibérément
élaborés pour nous accaparer. De l’aveu même des petits génies qui les ont
enfantés, leur objectif, dès le départ, était de « briser (notre) volonté » et
de jouer sur nos faiblesses psychologiques pour installer l’addiction. En
bref, de capitaliser au maximum sur ce que Tristan Harris (un ex-chef de
produit pour Google, protagoniste que vous devriez bien connaître à la fin
de ce livre !) nomme « l’économie de l’extraction de l’attention ». Depuis
2016 et la parution de son texte aux allures d’uppercut Comment la
technologie pirate l’esprit des gens, ce brillant ingénieur informatique, qui
connaît bien le système pour l’avoir édifié et exploré de l’intérieur, nous
alarme sur les dangers des réseaux sociaux et clame haut et fort ses regrets
d’avoir posé les briques de ce qu’ils sont aujourd’hui. « Nous étions à
l’intérieur. Nous savons ce que les entreprises mesurent. Nous savons
comment elles parlent et nous savons comment leur système fonctionne.
Les entreprises de la Silicon Valley nous manipulent pour nous faire
perdre le plus de temps possible dans leurs interfaces », a-t-il confié au
New York Times en février 2018. Cette discipline consistant en gros à
vampiriser les esprits porte même un nom, la captologie et elle est très
officiellement enseignée au Persuasive Technology Tech Lab de
l’Université de Stanford, où a été étudiant (ça n’étonnera personne) notre
Tristan Harris.
Imaginée par l’Américain Brian Fogg qui s’était lui-même inspiré du
controversé Burrhus Frederic Skinner, théoricien des mécanismes de
conditionnement humain, la captologie, que l’on pourrait considérer
comme une sorte de méthode de « magnétisation » mentale, se base sur les
ressources qu’offrent la psychologie, les neurosciences et l’informatique
pour nous pousser, lorsque nous sommes sur nos ordinateurs et autres
smartphones, à changer de comportement et à obéir docilement à ce que
l’on attend de nous. Dans le cas des réseaux sociaux, il s’agit de nous
amener à y rester un maximum de temps, à y visiter un maximum de
pages, à y absorber le plus de publicité possible, voire à y accepter les
services proposés.
Grassement payés pour ne pas trop penser
Un art d’anéantir notre bon sens naturel, de nous retourner la tête en
excitant nos neurones, dont Tristan Harris avait déjà pointé les dérives
dans un entretien donné au Nouvel Obs-Rue 89 peu après sa démission de
Google : « Ce qui est mauvais, c’est que nos écrans, en nous
“remplissant”, tout en nous donnant faussement l’impression de choisir,
menacent notre liberté fondamentale de vivre notre vie comme on l’entend,
de dépenser notre temps comme on le veut. Et remplacent les choix que
l’on aurait faits par les choix que ces entreprises veulent que l’on fasse ».
Dans une interview accordée au Figaro en 2018, il explique enfin par
quels biais ces entreprises persuadent leurs designers et ingénieurs,
sélectionnés dans les pépinières d’exception de la high-tech, de participer
à ce système, des salariés surdiplômés à qui la dimension aliénante de
leurs créations ne peut évidemment pas échapper… « Ils ne disent pas à
leurs ingénieurs de concevoir des outils de manipulation des esprits mais
des outils pour “augmenter l’engagement sur de la publicité ciblée”, car
aucun ne voudrait travailler pour eux sinon. Pour reprendre l’écrivain
Upton Sinclair, vous ne pouvez pas demander à des gens de se poser des
questions quand leur salaire dépend du fait de ne pas se les poser. Et les
employés de Facebook sont payés très cher pour ne pas se poser de
questions. »
Tel le géniteur de la dynamite, Alfred Nobel, choqué en 1888 d’avoir été
qualifié par un journal français de « marchand de mort », et qui aurait
décidé, en réaction à cet article, de léguer sa fortune et de fonder le prix
éponyme récompensant les personnes « qui travaillent au bénéfice de
l’humanité », Tristan Harris mène depuis une véritable croisade pour
réparer les dégâts engendrés par les réseaux sociaux. Tout d’abord, il a
créé en 2016 l’association Time Well Spent : à la tête de celle-ci, il
enchaîne les rencontres et séminaires pour dénoncer les usages peu
honorables des géants de la tech et prône la mise au point de sites et
d’applications beaucoup plus respectueux de leurs utilisateurs. Il s’est
également exprimé à ce sujet devant le Sénat américain le 25 juin 2019.
Prolongeant la démarche engagée avec Time Well Spent, il a également
bâti le Center for Human Technology, une organisation à but non lucratif
visant à nous permettre de reprendre le contrôle de nos appareils
électroniques et par la même occasion de nos existences. On trouve à ses
côtés d’autres ex-cracks de cette sphère, eux aussi « repentis », notamment
Justin Rosenstein, codeur à qui on doit une petite innovation, qui est
sûrement un grand pas en arrière, à savoir le bouton « like » sur Facebook,
Roger McNamee, investisseur de la première heure de Facebook et Lynn
Fox, qui a évolué chez Google et Apple. Via cette entité, Harris a prévu
d’organiser courant 2020 une conférence, qui sera relayée par un podcast,
durant laquelle interviendront des hypnotiseurs, des hackeurs et des
magiciens, et qui mettra en lumière les moyens que choisissent les e-
concepteurs pour exploiter nos vulnérabilités.
Pompier pyromane :
des lanceurs d’alerte qui se multiplient
Il n’est pas le seul outre-Atlantique à avoir éprouvé le besoin de militer
pour cette cause. On a déjà cité Roger McNamee qui l’a accompagné lors
de son intervention face aux parlementaires au Capitole et qui est allé très
loin en comparant dans le Telegraph les procédés utilisés par Facebook à
ceux dont se servait jadis le publiciste Edward Bernays, neveu de Sigmund
Freud qui fit croire aux femmes que la cigarette était l’instrument de leur
émancipation, ainsi qu’à ceux qu’adoptait Joseph Goebbels, le chef de la
propagande nazie. Les propos de Tristan Harris trouvent aussi un écho –
pour ne pas dire qu'ils en sont la copie conforme – dans ceux de Sean
Parker qui fut le premier président de Facebook et le cofondateur de
Napster, le logiciel de partage de musique. Selon ce dernier, Mark
Zuckerberg comme Kevin Systrom, le « papa biologique » d’Instagram,
connaissaient très bien le pouvoir de nuisance de leurs plateformes. « Les
inventeurs, les créateurs – c’est moi, c’est Mark (Zuckerberg), c’est Kevin
Systrom sur Instagram, tous ces gens-là – avions bien compris cela, c’était
conscient. Et on l’a fait quand même », a déploré auprès d’Axios Sean
Parker qui se définit à présent comme un « objecteur de conscience ».
« Dieu seul sait ce que c’est en train de faire au cerveau de nos enfants »,
redoute-t-il. Pointé par Parker, ce cynisme décomplexé ressemble presque
trait pour trait à celui de Reed Hastings, le big boss de Netflix qui explique
que son seul concurrent est… le sommeil des internautes (les faits lui
donnent d’ailleurs raison puisqu’une récente étude menée par Survey-
Monkey montre que son service de streaming impacte la vie sexuelle. Un
Américain sur quatre dit préférer passer une soirée devant Netflix que de
faire l’amour, ce qui aurait un rôle dans la baisse de la natalité outre-
Atlantique…). Chamath Palihapitiya, qui a quitté en 2011 son poste de
vice-président chargé de la croissance de l’audience chez Facebook, a
exprimé, comme Tristan Harris qu’il côtoie au Center for Human
Technology, sa honte d’avoir contribué « à cette merde ». « Ils sapent les
fondamentaux du comportement des gens », a-t-il affirmé dans Quartz,
avouant se sentir « immensément coupable » et enjoignant les internautes à
se rebeller : « C’est à vous de décider ce que vous voulez abandonner, à
quel point vous êtes prêts à renoncer à votre indépendance intellectuelle. »
La France a enfin son chevalier blanc anti-réseaux sociaux en la
personne de Guillaume Chaslot, qui a été l’un des maillons forts de
YouTube où il évoluait en tant qu’expert du système de recommandation
des vidéos. À l’époque, gêné par ces techniques qu’il considérait comme
une sorte de prise d’otage psychologique, il avait rédigé une note interne
résumant les divers moyens à adopter pour que l’utilisateur puisse avoir un
meilleur contrôle de ce qu’il regarde et ne se fasse plus « balader »
passivement d’une vidéo à l’autre ; les plus populaires d’entre elles étant
souvent les plus tendancieuses. Le staff de Google, dont fait partie
YouTube, n’a tenu aucun compte de ses préconisations et ce sont sûrement
celles-ci qui ont contribué à ce qu’il en soit licencié en 2013. « Mon
travail se résumait à une question “Comment garder les gens à tout prix
devant leur écran ?”. L’algorithme de YouTube est programmé pour vous
faire scotcher sur n’importe quoi, une vidéo de chat qui se casse la figure,
des accidents de voiture, ou encore des théories bidon à propos de géants
qui peuplaient la planète il y a deux mille ans », a-t-il reconnu dans
Télérama. À travers son association AlgoTransparency, il a prouvé via
plusieurs enquêtes, la première sur la présidentielle américaine de 2016, la
seconde sur le même scrutin dans l’Hexagone en 2017, que cet algorithme,
gros pourvoyeur de vues pour YouTube, favorisait les vidéos à la gloire de
Donald Trump plutôt que celles consacrées à Hillary Clinton. Dans
l’Hexagone, YouTube a mis en avant le contenu consacré à Jean-Luc
Mélenchon, à François Asselineau et à Marine Le Pen au détriment des
autres candidats. Non pas par partialité politique ou par désir d’intervenir
dans le jeu électoral (bien que la victoire de Trump témoigne de l’impact
profond des réseaux sociaux dans les suffrages) mais parce que YouTube
privilégie très largement ce qui a un caractère sensationnaliste et même
« clivant ou conspirationniste », dixit Guillaume Chaslot, donc ce qui est
susceptible d’inciter l’usager à ne pas quitter la plateforme de sitôt.
D’autres recherches réalisées par Guillaume Chaslot montrent que lorsque
l’on recherche « Michelle Obama » sur YouTube, le plus grand nombre
des occurrences aboutit à des vidéos expliquant qu’elle est… « un
homme » et quatre vidéos sur cinq concernant le Pape recommandées par
YouTube dépeignent le chef de l’Église catholique sous les qualificatifs
d’« enfer », de « satanique » ou d’« Antéchrist ». Ce qui en dit long sur la
fiabilité de ce qui y est proposé…
Des adeptes (culottés) de la pédagogie débranchée
Pour l’anecdote, les cadres supérieurs toujours en poste dans les grandes
firmes de la Silicon Valley, ceux-là mêmes qui imaginent ces applis et
réseaux addictifs, sont extrêmement nombreux à inscrire leur progéniture à
la Waldorf School of Peninsula, un établissement situé près de San
Francisco où les tables et les tableaux sont encore en bois, les travaux
manuels omniprésents et les ordinateurs et smartphones interdits car on les
y considère comme des entraves à la créativité, aux relations et
interactions sociales, aux capacités d’attention et de mouvement. Le corps
enseignant y conseille aux familles des écoliers de réduire, voire de
prohiber l’usage des écrans à la maison. « Il y a bien sûr la conviction,
étayée par de nombreuses études, que la technologie n’améliore pas, ou
pas beaucoup, le niveau des élèves. Mais le facteur-clé qui justifie cet
ostracisme est la conviction qu’ont les parents que non seulement la
technologie n’est pas utile en classe, mais divertit les élèves, les détourne
du savoir. Celui qui va sur Internet […] rentre dans une entreprise de
distraction, au sens premier du terme, qui est celui du détournement. Au
bout de quelques minutes, il a toutes les chances de se retrouver à faire
autre chose que de la recherche […] Les concepteurs des machines que
sont Google, l’iPad ou encore eBay sont parfaitement conscients du
phénomène d’addiction qu’ils créent et veulent en préserver leurs enfants.
C’est d’un cynisme génial », décrypte Thierry Klein, directeur de Speechi,
sur son blog du même nom. Et nos papas et mamans, pourtant geeks
jusqu’au bout des ongles, sont prêts à mettre sans modération la main au
porte-monnaie pour tenir leurs bambins à l’écart des appels du grand
méchant Web : pour une année passée sur les bancs de la Waldorf, les frais
se montent à 25 000 dollars en primaire et 40 000 dollars au collège. Une
très chère déconnexion ! Feu Steve Jobs, le patron gourou d’Apple décédé
en 2011, adoptait la même attitude puisqu’il a déclaré en 2010 au New
York Times que son fils, Reed, et ses filles, Erin et Eve, n’avaient jamais
touché à un iPad. Son biographe Walter Isaacson a relaté au même journal
que « chaque soir, Steve insistait pour dîner sur la longue table dans leur
cuisine, pour discuter de livres et d’Histoire ». Même politique chez Bill
Gates, dont les rejetons ont été purement et simplement privés de portables
jusqu’à leur 14 ans et chez Evan Williams, auquel on doit la naissance de
Twitter, chez qui les étagères débordent de livres mais où on ne trouve pas
de tablette… Tous schizophréniques ? Pendant ce temps, Confucius, qui a
dit : « ce que tu ne voudrais pas qu’on te fasse, ne l’inflige pas aux
autres », se retourne dans sa tombe…
Histoire de faire le tour de la question
S’il en était besoin, ces mea-culpa montrent donc que la dépendance
qu’installent les réseaux sociaux a été le fruit d’une stratégie volontaire et
pas celui d’un malheureux hasard, façon monstre de Frankenstein qui
aurait échappé à ses géniteurs. Mais quels sont précisément les
mécanismes employés pour la provoquer ? Chacun d’entre eux repose sur
un même type de système, celui d’un cercle qui s’auto-nourrit ; ce que
Sean Parker a appelé une « forme de boucle sans fin de jugement par le
nombre ». Le principe est basique mais redoutablement efficace : le
contenu que vous lisez, soigneusement sélectionné par leurs algorithmes
pour vous correspondre, suscite chez vous l’intérêt, vous le partagez,
obtenez les satisfactions auxquelles vous aspirez à travers les like,
commentaires et partages que vous décrochez, ce qui vous pousse à-
recommencer à partager et à faire vos propres publications pour augmenter
votre visibilité, et cætera. C’est la géniale tactique marketing du crochet,
concept d’hameçonnage qui consiste à emmailloter imperceptiblement le
« client » dans un filet dont il ne pourra plus sortir, qu’a théorisée dans son
livre Hooked Nir Eyal, spécialiste de la psychologie appliquée à la
consommation et diplômé d’un MBA évidemment obtenu à Stanford. Car,
pour finir, les minutes s’égrènent et vous êtes toujours là. Facebook et ses
semblables ont atteint leur objectif, obtenir de vous que vous soyez à la
fois un acteur et un public captif.
Drogués aux pouces et aux cœurs :
comment les notifications stimulent nos hormones
Nous sommes donc piégés à nos dépens dans un cycle continu qui peut
ne jamais avoir de fin, sauf si l’on décide courageusement de s’en extraire.
Mais nos Machiavel modernes ont d’autres flèches dans leurs carquois
pour nous amener à succomber aux attraits empoisonnés des réseaux
sociaux. Le pull to refresh, geste qui consiste, lorsque l’on est sur
Facebook, Instagram ou Twitter, par exemple, à faire coulisser sur son
écran son pouce ou son index du haut vers le bas pour rafraîchir son fil
d’actualité, provoque ainsi dans notre organisme une sécrétion de
dopamine, l’hormone du bonheur. On s’accoutume à cette sensation brève
mais intense jusqu’à ne plus pouvoir s’en passer et à se muer en sorte de
toxicomanes. Ce qu’admet sans détour Loren Brichter, issu de l’écurie
Twitter, qui a mis au point cette fonctionnalité en 2009. « Tirer pour
actualiser est addictif. Twitter est addictif. Ce ne sont pas de bonnes
choses. Quand je travaillais dessus, je n’étais pas assez mature pour y
réfléchir. Je ne dis pas que je suis mature maintenant, mais je le suis un
peu plus, et je regrette les inconvénients », a-t-il révélé au Guardian en
2017, indiquant dans le même article : « J’ai passé de nombreuses heures,
des semaines, des mois et des années, à me demander si une des choses
que j’avais faites avait eu un impact positif net sur la société ou sur
l’humanité… ».
Tristan Harris, auprès duquel s’implique aujourd’hui Loren Brichter au
sein du Center for Human Technology, compare ce pull to refresh au
mouvement qui consiste à baisser le bras articulé des bandits manchots
dans un casino. Parmi l’arsenal pléthorique des armes fatales qu’alignent
nos médias sociaux, il y a aussi évidemment les fameuses notifications qui
nous assaillent en masse (nous en recevons parfois plusieurs centaines,
voire plusieurs milliers chaque jour), des stimuli sous forme de vibrations,
de sonneries ou encore d’alertes visuelles qui signalent que nous avons un
nouveau « j’aime », ou « j’adore », une demande d’ami, un événement
prévu ou encore une mise à jour. Sans que nous le réalisions, elles
accaparent notre ouïe, notre vue et notre toucher comme peuvent le faire
une sirène ou des lumières puissantes qui clignotent. Quelle que soit
l’activité que l’on fait à ce moment-là, on y est nettement moins investi…
Des parasites qui rongent notre concentration
Les chercheurs en neurosciences ont mis en évidence le fait que ces
notifications mobilisaient notre cortex sensoriel, zone du cerveau qui
assimile les informations que reçoit notre corps par nos sens et notre lobe
pariétal, situé non loin, où sont traitées les impulsions nerveuses.
Contrairement à l’idée reçue, le cerveau étant assez peu multitâches, –
excepté chez de très rares individus, les supertaskers, qui représentent
moins de 3 % de la population totale – mieux vaut ne pas être au même
instant en train de couper du bois avec une scie électrique ou d’opérer un
patient à cœur ouvert. Sinon, gare au scénario de film d’horreur… Et
comme le magique refresh cité précédemment, ces signaux émis lors de
l’arrivée de commentaires, de « likes », « loves » sur Facebook et de
cœurs sur Instagram, offrent des micro-shoots de plaisir auxquels on a très
vite fait de prendre goût. Le cerveau s’habituant à avoir ces mini-extases
narcissiques, il nous faut ensuite, comme dans le cas des autres paradis
artificiels, augmenter peu à peu la dose pour atteindre le nirvana. D’où
cette course à la visibilité à laquelle beaucoup d’entre nous se livrent sur
les réseaux sociaux, jusqu’à devenir un peu dingos à force d’être dans
l’attente de ces gratifications et d’être placés perpétuellement en état de
surexcitation émotionnelle. En 2012, les travaux de Michelle Drouin et
Daniel Miller, psychologues à l’Université de l’Indiana à Fort Wayne,
nous ont livré une étonnante statistique : 89 % des étudiants américains
sont plus ou moins souvent victimes de « vibrations fantômes ». Ils
ressentent des impulsions venues de leur téléphone qui n’existent pas ! Et
une proportion presque aussi conséquente d’usagers (86 %) checkent
« constamment » leurs réseaux sociaux afin de vérifier s’ils ont de
nouvelles notifications ou pas. De quoi casser complètement le rythme de
nos journées !
Crise de nerfs sur fond de montagnes russes
Mais le plus retors dans l’affaire, c’est que pour achever de nous rendre
fous, ces notifications nous sont délivrées sur Facebook, Instagram, etc.,
sur le mode de la récompense variable et aléatoire. Impossible de prévoir
lorsqu’on met une parution en ligne si elles seront nombreuses, très
nombreuses, faibles, qui les fera et pourquoi et quelle sera la teneur des
commentaires, positive ou négative ou encore quels seront les partages ou
retweets. Même si vous postez une photo ou un message chaque semaine
le même jour à la même heure, il n’est pas dit que l’accueil sera identique.
Ce qui décuple le stress qu’on inflige à nos neurones et constitue un parfait
terreau pour la création de l’addiction. À ce sujet, notre bon monsieur
Harris (Tristan, pour les intimes que vous êtes maintenant) utilise une
nouvelle fois la métaphore du casino : « Lorsque nous sortons notre
téléphone de notre poche, nous jouons à une machine à sous pour voir les
notifications que nous avons reçues. Et lorsque nous faisons défiler les
visages sur des applications de rencontre comme Tinder, nous jouons avec
une machine à sous dans l’espoir d’un “match” ».
Dans les fifties, bien avant la genèse des réseaux sociaux, Burrhus
Frédéric Skinner a illustré, par diverses expériences effectuées sur des
animaux, que la stratégie qui consiste à primer ses « victimes » de manière
irrégulière exacerbait leur désir, installait des comportements répétitifs et
était donc l’un des ingrédients majeurs de la mise en place de la
dépendance. Il l’a testée sur des rats en cage : ceux-ci devaient d’abord
actionner un levier dix ou cent fois pour pouvoir recevoir de la nourriture.
Puis dans une autre phase, les délais au terme desquels leur pitance leur
était allouée variaient, pouvaient être longs, moyens ou courts. Nos
rongeurs ne pouvant donc prévoir quand leur jackpot gourmand
surviendrait, ils sont tous devenus des forcenés absolus de la manette.
Des cobayes qui se prennent pour des cow-boys
Il a tiré les mêmes conclusions avec des pigeons qui devaient taper sur
une vitre avec leur bec afin de se faire délivrer leurs aliments, ceux-ci
arrivant à intervalles inégaux. Parmi les volatiles, certains, sorte de
desperados de la quête de la graine, sont allés jusqu’à frapper le verre
jusqu’à 2,5 fois et demie par seconde soit à 87 0000 reprises pendant seize
heures consécutives, quand bien même les rations octroyées seraient
dérisoires. Or, sur nos réseaux sociaux comme dans les boîtes de Skinner,
« l’écuelle » à notifications est parfois vide, partiellement remplie ou
pleine à craquer. Nul n’est capable d’anticiper… « Si nous ouvrons la
porte du réfrigérateur à plusieurs reprises et que nous voyons toujours le
même gâteau, nous ne serons pas aussi motivés à manger que si nous
voyons un gâteau différent chaque fois que l’on ouvre le frigo », a expliqué
dans un email envoyé au site Quartz Ofir Turel, professeur en système
d’informations et sciences de la décision à l’Université de l’État de
Californie à Fullerton, qui s’intéresse depuis plus d’une décennie aux
compulsions virtuelles qui sont nées avec Internet.
Si les notifications n’ont pas réussi à nous transformer en junkie du
clavier, d’autres dispositifs s’en chargeront comme le « lu » qui est
mentionné sur WhatsApp, Twitter, ou Messenger lorsque notre
correspondant a vu notre message, la petite lumière verte qui annonce
qu’il est en ligne ou les trois petits points qui nous informent qu’il est en
train de nous répondre. Un suspense qui peut virer au supplice de Tantale
si l’intéressé(e) lambine, voire opte finalement pour le mutisme. Sur
Snapchat, application de partage instantané de photos et de vidéos qui a la
cote auprès des ados, ce ne sont ni les notifications, ni ces sournoises
bulles qui clignotent qui nourrissent notre envie d’y rester vissé mais des
émoticônes qui ne sont mignonnes qu’en apparence. Le feu accompagné
d’un chiffre montre depuis combien de jours on échange des Snaps avec
un ami. Auparavant, il faut avoir maintenu ce type de contact au moins
trois jours pour décrocher ce Snapstreak. Si l’on cesse de le faire pendant
vingt-quatre heures, nos précieuses flammes disparaîtront (manière de
nous faire comprendre que notre popularité se consume un peu elle aussi,
pauvres rebuts que nous sommes). Et pour nous mettre plus encore la
pression, un sablier vient nous avertir qu’il ne nous reste que quelques
heures pour balancer de l’image avant de les perdre ! À l’inverse, le
« 100 » souligné montre que nous sommes assidus puisque nous
snapstreakons avec cette personne depuis au moins cent jours.
Nos écrans, des stupéfiants comme les autres
Avec ces subterfuges en pagaille déployés pour nous polluer, on ne
s’étonnera pas que l’étude réalisée par Dar Meshi, qui a été publiée par le
Journal of Behavorial Addictions début 2019, ait conclu que la
fréquentation excessive des réseaux sociaux altérait la prise de décision
chez les individus comme le fait la consommation de drogue, type
opioïdes, cocaïne ou amphétamines. Elle constitue donc un problème de
santé publique à part entière. En attendant que Mark Zuckerberg et ses
petits camarades prennent véritablement leurs responsabilités (même si
des cellules dédiées existent déjà au sein des médias sociaux et proposent
de menues améliorations pour rendre leurs interfaces moins ensorcelantes,
comme cette fonctionnalité qui envoie un avertissement en cas de
dépassement d’une durée de connexion déterminée au préalable), nous ne
disposons que de petites brindilles pour colmater les larges brèches qu’ils
génèrent dans notre libre arbitre : on peut ainsi envisager d’enlever toutes
les applis ayant trait aux réseaux sociaux sur son portable ou de basculer
son écran en noir et blanc, les professionnels du marketing ont en effet
compris depuis une éternité le pouvoir de séduction des couleurs ! On peut
aussi se tourner vers Facebook Demetricator, qui dissimule toutes les
statistiques qui concernent Facebook, tel que le nombre d’amis ou de likes,
ou Space, qui retarde l’ouverture des applis des réseaux sociaux. Et c’est
basique, simple, comme dirait notre ami rappeur Orelsan, mais il faut
éviter de se servir de son téléphone comme réveil, sinon le premier
automatisme au saut du lit est évidemment de se ruer sur ses réseaux
sociaux. Ces petites manœuvres d’évitement ont en tout cas fonctionné
pour Mounir Mahjoubi, l’ex-secrétaire d’État au numérique qui a avoué
dans une interview à 20 minutes avoir été « complètement hypnotisé par
les alertes permanentes ». Pour éviter ce syndrome auquel il avait donc été
confronté personnellement, celui qui occupe aujourd’hui le siège de
député de Paris avait également souhaité que les réseaux sociaux déploient
un système d’alerte comparable, par exemple, à celui de la Française des
Jeux qui s’engage à travers diverses mesures pour « une pratique modérée
des jeux d’argent ». On ignore si Cédric O., qui lui a succédé le 1er avril
dernier à son poste et que l’on surnomme « Samsung » ou « l’homme qui
murmure à l’oreille des GAFA », se sent aussi concerné par cette bataille à
mener…
Le segment opportuniste de la détox numérique
À nouvelle pathologie, nouveaux malades. Dans le monde médiatique,
certains ont reconnu avoir tellement surinvesti les réseaux sociaux qu’ils
se sont mis en danger physiquement. L’écrivain Thierry Crouzet, ancien
meneur d’hommes sur la Toile où il était présent vingt-quatre heures sur
vingt-quatre, a fait en 2011 un véritable burn-out digital, avec des
symptômes semblables à ceux que l’on retrouve dans les bad trips
provoqués par la prise de drogues, comme des sensations d’oppression,
des douleurs thoraciques, une augmentation du rythme cardiaque et des
suées, au point qu’il a dû même été hospitalisé. Celui qui s’est initié
depuis aux charmes de la lenteur a relaté ses excès et sa rédemption dans
J’ai débranché : comment revivre sans Internet après une overdose. « Je
dois me réapproprier ma vie. Ne plus la subordonner aux messages qui
déferlent sur moi », y écrit-il. Guy Birenbaum, journaliste qui fut suractif
sur Twitter, s’est dépeint quant à lui dans Vous m’avez manqué : histoire
d’une dépression française comme un « naufragé ». Il y disserte sur la
façon dont le réseau à l’oiseau bleu l’a poussé vers la noirceur.
« L’hyperconnexion a joué un rôle dans ma dépression. Branché en
permanence sur le Web, j’ai absorbé comme une éponge l’antisémitisme et
la violence de l’époque. J’ai payé le prix fort. »
Afin de prendre en charge ceux qui se sentent complètement dépassés
par leur usage des réseaux sociaux, à l’instar de Thierry Crouzet et de Guy
Birenbaum, notre société joyeusement mercantile décline une infinité de
formules de détox numérique. Des offres qui vont des applis ciblées aux
palaces et établissements étoilés où nous sommes priés de laisser nos
mobiles et tablettes à l’accueil, même s’il agit de l’iPhone 11 Pro Max qui
nous a coûté l’équivalent d’un SMIC, en passant par les séminaires
d’entreprise où l’on claironne qu’il y a de la joie en dehors de nos
appareils et un vrai bénéfice à réapprendre à communiquer entre vrais gens
dans la vraie vie… Nous n’avons donc que l’embarras du choix pour nous
mettre sur pause. En Suède, à Göteborg, l’hôtel Bellora met ainsi à votre
disposition « The Check Out Suite », une chambre dotée d’une lampe
intelligente qui mesure le temps que vous consacrez à Instagram,-
Facebook, YouTube, Snapchat et Twitter. Chaque minute dilapidée sur
ceux-ci fait monter l’addition de vingt couronnes. Au bout d’une demi-
heure par personne, votre luminaire devient rouge et l’on paie plein pot.
En résumé, moins l’on surfe, moins l’on débourse. Et votre hébergement
sera même gratuit si vous faites complète abstinence (numérique, parce
que pour le reste, vous êtes libre de vos mouvements).
Si ces initiatives sont intéressantes, elles ne sont jamais qu’un business
fructueux qui capitalise sur nos failles pour répondre à un autre marché qui
lui-même prospérait sur nos faiblesses. Un break de quelques jours, même
dans un cadre enchanteur nous éloignant de toute sollicitation connectée, a
peu de chance de régler le problème puisqu’à notre retour, il est fort à
parier que l’on replongera tête la première dans ce grand bain tellement
sexy des réseaux sociaux. Si l’on aspire à se sevrer de cette séduction
irrépressible, mieux vaut suivre un vrai protocole de soin. Les thérapies
cognitivo-comportementales (TCC), qui consistent, par l’apprentissage, à
remplacer des pratiques toxiques telles que le recours frénétique aux
réseaux sociaux par des habitudes moins aliénantes, sont indiquées. Et si
ce phénomène prend encore plus d’ampleur à l’avenir, la France se dotera
peut-être un jour à l’image du Brésil, des États-Unis ou du Japon de
cliniques spécialisées. À Rio de Janeiro, dans un pays où 77 % des
habitants sont adeptes des réseaux sociaux, un pool de spécialistes de
l’Université fédérale de la ville a fondé, sous la houlette d’Anna Lucia
Spear King, psychologue justement formée aux TCC, l’institut Delete qui
prend en charge gratuitement les personnes souffrant de dépendance
technologique. On y panse les blessures mentales mais aussi les bobos
physiques : les kinés et physiothérapeutes du centre sont fréquemment
amenés à soulager les traumatismes cervicaux causés par l’abus de la
position inclinée, inhérent au maniement constant de notre smartphone.
L’addiction aux selfies, maladie à part entière
Un train peut en cacher un autre. S’ils ont engendré chez nous une
accoutumance quelquefois névrotique au fait de les consulter sans répit,
l’incroyable expansion des réseaux sociaux et particulièrement celle
d’Instagram et Spnachat – avec tous les effets et filtres que l’on peut
apporter aux photos – a aussi fait le lit d’un autre asservissement : en bons
Dorian Gray, nous ne pouvons plus nous empêcher de faire des selfies à
tout bout de champ. S’autoportraiturer est devenue une manie : une
enquête accomplie pour CEWE et l’Agence Mille Soixante Quatre indique
que parmi les 60 % des Français qui en ont déjà pris, 3 % le font tous les
jours et 10 % au moins une fois par semaine. Chez certains, elle vire à
l’obsession. Le selfitis, ou addiction au selfie, est même aujourd’hui
reconnu comme un trouble mental à part entière par l’American
psychiatric association. Une étude de l’Université de Nottingham Trent et
de la Thiagarajar School of Management à Madurai, accomplie auprès de
400 volontaires et relayée par l’International Journal of Mental Health
and Addiction, a classifié ce syndrome et indiqué que celui-ci pouvait
présenter différents degrés de gravité : celui des personnes « limites », qui
prennent des selfies au moins trois fois par jour sans les mettre en ligne, le
stade « aigu » dans lequel on fait trois selfies par jour et on les poste sur
les réseaux sociaux et enfin l’addiction chronique, qui fait que l’on ne peut
s’empêcher de réaliser des selfies tout au long de la journée et de les offrir
à ses abonnés ou followers (qui n’en demandent peut-être pas tant) plus de
six fois par jour. Nos scientifiques anglais et indiens ont établi une échelle
comportementale recensant les vingt « symptômes » qui doivent inciter à
être vigilant, parmi lesquels « J’attire énormément l’attention en
partageant mes selfies sur les médias sociaux », « J’utilise des outils de
retouche pour améliorer mon selfie et lui donner un meilleur rendu que
d’autres », « Prendre des selfies modifie instantanément mon humeur » ou
encore « Lorsque je ne prends pas de selfies, je me sens détaché de mon
groupe de pairs ». Si l’on se reconnaît dans ces affirmations, il est peut-
être judicieux de mettre son smartphone au fond d’un coffre-fort fermé à
clé avant d’égarer complètement ce qu’il nous reste de raison ou de le
switcher pour immortaliser les beautés du vaste monde plutôt que sa petite
personne !
Phénomène des desadopters :
les quitter pour mieux se retrouver
Ne se contentant pas d’une détox temporaire, certains électrons libres
osent prendre la décision radicale de renoncer temporairement ou
définitivement aux réseaux sociaux. C’est ce que font des célébrités
comme Adèle qui avait tiré le rideau sur Twitter parce qu’elle ne pouvait
plus tolérer les tombereaux d’insultes que l’on y déversait sur son fils
(« Adèle a eu un bébé ? Est-ce qu’il est gros et paralytique ? Il faudrait le
tuer tout de suite » et autres ignominies du même acabit) ou Essena
O’Neill, une influenceuse phare australienne qui s’est éclipsée, quant à
elle pour de bon, d’Instagram, de YouTube et de Tumblr fin 2015. « Sans
m’en rendre compte, j’ai passé la majorité de mon adolescence à être
accro aux réseaux sociaux, à l’admiration, à la reconnaissance sociale et
à mon apparence. Les réseaux sociaux quand on les utilise comme je le
faisais, n’ont rien à voir avec le réel. C’est un système basé sur la
reconnaissance sociale, le nombre de likes et le succès en fonction du
nombre d’abonnés. C’est parfaitement organisé et ça absorbe tout
jugement personnel. Tout ça m’a brûlée à petit feu », a déclaré dans un
communiqué la jeune fille qui a préféré ensuite s’exprimer à travers son
site Let’s be Game Changers (« Changeons les règles du jeu »). Fuck you,
c’est également ce qu’a dit il y a quelques mois aux réseaux sociaux la
pétillante Lily Allen, chanteuse qui y passait auparavant cinq heures par
jour et s’y sentait complètement emprisonnée. Interrogée sur la façon dont
elle comptait occuper ces plages de loisirs désormais vacantes, elle a
précisé sur… Instagram qu’elle allait « lire des livres et rencontrer des
gens ». Et a mentionné ensuite, non sans ironie, « Les photos de b****
vont me manquer et toutes les provocations misogynes aussi, toute la
propagande et les nouvelles de Taylor Swift, Scooter Braun, Kim-
Kardashian et Kanye West ». Dans l’Hexagone, c’est Michel Cymes, le
médecin le plus célèbre du paysage audiovisuel, qui a franchi le pas en
quittant Twitter en 2017. « Finalement, ça me prenait du temps, ça ne
m’apportait pas grand-chose, si ce n’est un dialogue avec les gens. Mais il
y a tellement d’abrutis ! La meilleure métaphore que j’ai trouvée, c’est que
vous ouvrez la porte de chez vous pour faire entrer des gens. Ils viennent
et ils cassent la vaisselle », a-t-il expliqué en septembre 2018 sur le
plateau de l’émission Quotidien de Yann Barthès.
Le tout-à-l’ego des réseaux sociaux
Chez ces stars ou superstars, c’est souvent la lassitude face au fiel à
haute dose qu’elles reçoivent, la sensation d’évoluer dans un univers
insipide et de gaspiller leur temps qui les pousse à prendre la tangente.
Mais qu’en est-il chez nous, simples mortels ? Pourquoi claquons-nous la
porte des réseaux sociaux ou aimerions-nous sauter le pas ? C’est là aussi
le manque de sens, pour ne pas dire sa totale absence que l’on montre du
doigt. Le voyeurisme ambiant et la nécessité de se plier à des impératifs
d’approbation de soi factices sont également incriminés. Anne, 64 ans,
auteure dont les livres n’ont pas attendu les réseaux sociaux pour trouver
leur public et s’exporter hors de nos frontières, en témoigne : « Les “t’es
trop beau-belle !” à chaque photo que publient les facebookien(ne)s
m’exaspèrent. Mais c’est vrai que si j’ai parfois envie de dire “t’es trop
moche !” ou “on s’en fout de ton assiette !”, je ne le fais pas, je suis trop
bien élevée pour cela. Je déteste cet enthousiasme forcé permanent autour
d’une photo de gâteau (auquel il m’arrive bien sûr de participer !),
l’étalage de la vie privée, les photos d’enfants qui ne pleurent jamais, de
parents souriants et détendus qui ont une vie de famille formidable, EUX,
et n’ont jamais envie de balancer des coups de pied dans le ventre à leurs
sales mômes, la vitrine magique des couples tellement beaux, tellement
merveilleux, des familles idéales, qui peuvent renvoyer à la “médiocrité”,
la banalité, la sinistre normalité de ceux qui assistent à ce monde de-
Bisounours ahuris, alors que le leur est pitoyable et triste et leur solitude
infinie… La banalité de mon couple, la normalité de ma vie me
conviennent parfaitement ! J’essaie même de me battre pour les
revendiquer ».
Beaucoup invoquent aussi le pillage en règle que ces mêmes réseaux
sociaux effectuent dans nos données personnelles. Un piratage qui est tout
sauf une vue de l’esprit. Dans son étude parue dans PNAS, Michal
Kosinski, chercheur à l’Université de Stanford – toujours elle ! – pointe le
fait qu’en analysant 10 de vos likes, l’algorithme de Facebook vous
connaît davantage que vos collègues. À 100 likes, il sait de vous plus de
choses que votre famille et à 230 likes, il vous « maîtrise » mieux que
votre conjoint… « On peut déterminer, par exemple, votre préférence
sexuelle, votre apparence physique, vos centres d’intérêt, votre QI, vos
origines et couleur de peau, votre religion, votre sexe, vos opinions
politiques et bien d’autres choses. Un algorithme découvrira facilement si
vous avez une dépression », nous éclaire dans une interview donnée au site
suisse 24 heures celui qui plaide néanmoins en faveur de ces mêmes
réseaux sociaux, qu’il juge « géniaux ». Tristan Harris va jusqu’à dire qu’il
existe au sein des réseaux sociaux un clone numérique de chacun d’entre
nous, constitué à partir des informations que nous y laissons, une créature
qui a un ascendant très fort sur ce que nous faisons. Lors de son allocution
devant la Chambre haute du Congrès américain en 2019, il a décortiqué le
fonctionnement de YouTube : « Quand vous cliquez sur “Play”, YouTube
réveille votre avatar, une poupée vaudou à votre effigie. Tous vos clics sur
les différentes vidéos, tous vos “j’aime”, toutes vos vues, participent à
l’amélioration de votre poupée dans tous ses détails, vous ressemblant de
plus en plus pour que vos actions soient de plus en plus prévisibles.
YouTube “pique” alors votre poupée avec ses millions de vidéos pour
simuler et prédire celles qui vous maintiendront en ligne. C’est comme
jouer aux échecs contre Garry Kasparov, vous allez perdre. Les machines
de YouTube ont trop de coups d’avance. »
Tourner dans le vide, vide, vide…
Teddy, 35 ans, qui exerce le métier – pourtant très digitalisé – de
directeur associé dans une agence de relations presse parisienne et a
longtemps tenu le blog Planète beauté, nous décrit le processus qui l’a peu
à peu conduit à se désengager des réseaux sociaux, au départ plus par
hasard que par volonté délibérée. « Lorsque j’avais mon compte
Facebook, que j’ai créé en 2009, je me connectais plus par automatisme
qu’autre chose. Je ne peux pas dire que j’y voyais des choses
spécifiquement intéressantes mais comme un réflexe, je m’y connectais
quand même deux ou trois fois par jour pour voir ce qu’il se passait dans
mon “entourage”. Suite à une mauvaise manipulation lors de laquelle j’ai
tapé plusieurs mots de passe erronés en voulant me connecter à mon
Facebook et après avoir voulu fusionner une page perso et la page fan de
mon blog pour que cela soit plus simple à administrer, il m’a été
impossible d’y accéder. Au début, j’étais totalement dépité car j’avais
quand même 3 000 personnes en tout dessus et c’était une source de trafic
importante pour mon blog. Pendant des semaines, j’ai essayé de retourner
ciel et terre pour régler ce souci, essayé de rentrer en contact avec
Facebook pour qu’ils m’aident à réinitialiser (impossible de les joindre
par quelque moyen que ce soit, c’est impressionnant !). » Mais l’impasse
technique exaspérante dans laquelle il se trouvait s’est révélée rapidement
salvatrice : « Au bout d’un moment, je me suis simplement rendu compte
que j’étais mieux sans Facebook. Délivré d’un poids. Comme si ça me
libérait l’esprit de ne plus avoir ce truc à checker, à poster régulièrement
dessus, à regarder des messages dont je n’avais en fait pas grand-chose à
faire… Assez rapidement, j’ai compris que je n’allais pas insister outre
mesure pour récupérer mon password et que c’était comme un signe du
destin qui voulait me dire que la chose était superflue et me faisait plus
perdre de temps et d’énergie qu’autre chose. Mais est-ce que j’aurais eu le
“courage” de le faire si cela n’avait pas été contraint et forcé au départ,
je n’en suis pas certain du tout. »
Peut-on, comme Teddy, fuir les réseaux sociaux ? Nous en sommes pour
la plupart incapables, englués dans des considérations sur le préjudice
qu’une telle démarche causerait à notre rayonnement professionnel ou à
l’entretien de notre nébuleuse amicale. Paradoxalement, l’exemple
pourrait venir de la génération Z, celle des enfants nés à partir de 1994,
dont on présumait pourtant qu’ils étaient sortis du ventre de leur mère avec
leur portable à la main… Le groupe indépendant de recherche ORIGIN a
révélé l’an dernier que 34 % des Américains de cette tranche d’âge avaient
renoncé à une ou plusieurs plateformes sociales et que 64 % d’entre eux
s’étaient déjà mis temporairement en pause de celles-ci. Contrairement à
leurs aînés, souvent scotchés, ils savent réellement se couper des réseaux
sociaux, quitte à y revenir ensuite. Qui a dit qu’il fallait que jeunesse se
passe ?
PÉCHÉ CAPITAL N° 2
L’AVÈNEMENT DE L’HYPER-NARCISSISME
« L’amour-propre aime mieux les injures
que l’oubli et le silence,
il aime que l’on parle de lui. »
Fénelon, Morceaux choisis ou Recueil
de ce qu’il y a de meilleur sous le rapport
du style et de la morale, 1720
3,48 milliards d’utilisateurs des réseaux sociaux dans le monde et moi, et
moi, et moi… Si ceux-ci ont vu fleurir des enthousiasmantes lames de
fond démocratiques comme celles du Printemps arabe, s’ils ont permis
alors, il y a presque une décennie, de fédérer les combats et de renverser
des régimes autoritaires, ces plateformes censées engendrer du lien entre
les gens et générer du partage ont peu à peu perdu leur raison d’être.
Celles qui auraient dû rimer avec l’exaltation du « nous ensemble » sont
aujourd’hui le lieu rêvé pour encenser « le moi tout seul ». Or, en cultivant
le fait d’exposer notre petite personne sur les réseaux sociaux, nous
sommes en quelque sorte bloqués à l’étape du narcissisme primaire, phase
dite aussi du miroir, qui se déroule normalement entre les six et les dix-
huit mois d’un bébé, où le tout-petit prend conscience de son corps et de
ce qu’il est, grâce son reflet dans la glace, par le regard aussi de son ou de
ses parents et où, dixit Freud, « il investit la totalité de sa libido, de son
énergie sur lui-même. L’enfant se prend lui-même comme objet d’amour ».
Ou bien nous restons figés à un âge un peu plus tardif, entre 2 et 7 ans, où
le bambin se conçoit comme le centre du monde, où il exige de l’attention
permanente et où il voudrait que ses désirs, au détriment de ceux des
autres, soient satisfaits tout de suite. Un ego trip qui nous pousse à
l’autopromotion sur les réseaux sociaux, à n’importe quel moment du jour
et dans n’importe quelle circonstance : assis(e) sur la plage sous les
palmiers, baskets aux pieds pendant notre dernier trail en date, à la
terrasse d’un café avec notre best friend for ever Mila ou nu(e) dans notre
bain moussant. Une régression consentie et même recherchée qui n’est pas
aussi futile qu’elle n’en a l’air… Car cela a une conséquence dont nous ne
sommes pas forcément conscients : cette boulimie envers le virtuel nous
incite à laisser se distendre ce que le sociologue Mark Granovetter avait
conceptualisé en 1973 comme « nos liens forts », ceux que l’on entretient
avec notre famille et autres proches de la vraie vie, et à privilégier nos
« liens faibles », nos relations numériques, des « amis » que l’on serait
bien incapable d’identifier si on les croisait dans la rue ou dans notre local
à poubelles. Oui, Mamie Josette devra se passer de notre visite dominicale
car ce week-end, on a des stories urgentes sur le feu et on a à cœur de ne
pas décevoir Paul Bidule et les autres, nos plus grands « fans » qui
adorent, commentent chacune de nos publications avec moult émoticônes.
On oublie qu’on ne les a jamais vus autrement que par écrans interposés et
que ce ne sont pas eux, mais bien notre aïeule qui viendra nous apporter
nos chocolats préférés à l’hôpital si on se fait opérer de l’appendicite.
Faisons tout de même une petite concession aux nombrilistes que nous
sommes devenus : nous n’aimons pas que nous-mêmes, nous raffolons
aussi de nos semblables. En 2018, les travaux de Seunga Venus Jin de
l’Université de Sejong en Corée du Sud ont illustré une chose : les
personnes qui postent énormément de selfies sur Instagram ont tendance à
suivre et à plébisciter sans modération les autres narcissiques
« grandioses » qui s’exhibent sur le même réseau social. Vanité bien
assumée peut s’étendre à d’autres qu’à soi-même !
Mise en scène du quotidien :
vivre pour se montrer et non plus s’épanouir
Dans une certaine mesure, les réseaux sociaux font de nous des Peter
Pan, éternels gamins peuplant notre bulle de Toile des mots tendres (likes,
commentaires) de nos abonnés, « amis » ou followers, câlinant notre
humeur avec ces doudous immatériels. Mais ce n’est pas la seule façon
dont ils modifient ce que nous sommes : parce qu’ils exigent que l’on s’y
raconte en long, en large et en travers, ils nous rendent inaptes à goûter le
carpe diem, à célébrer « l’ode au plaisir d’exister en tant que tel », à
« cueillir le jour présent », rituel qu’Horace nous exhortait à pratiquer.
Prenez une situation très ordinaire : le repas au restaurant. Nous avons une
bonne bouteille, des plats qui ne le sont pas moins et auprès de nous, des
amis très chers à notre cœur… Comment nous comportons-nous
généralement ? Plutôt que de savourer l’instant, nous allons consacrer tout
notre repas ou presque à réaliser le selfie qui va bien, qui nous immortalise
sous notre meilleur angle et sera le plus apte à témoigner, une fois mis sur
Instagram ou Facebook, de l’insoutenable coolitude de notre vie
personnelle. Oyez, oyez, le monde entier, voyez comme je suis beau/belle,
comme mes camarades me chérissent, comme nous sommes puissants (la
preuve, on dîne dans un resto où l’on ne croise que des VIP) mais surtout,
n’oubliez pas de dire que vous êtes fou de moi (voire que je vous énerve)
en cliquant sous mes photos. Il devient dispensable d’être heureux mais
indispensable de donner un maximum d’indices qui font supposer qu’on
l’est. C’est ce glissement dans nos attitudes qui conduit à ce qu’on ne fasse
plus rien (voyages, soirées, concerts, etc.) sans arrière-pensées puisqu’on
anticipe la manière dont on les relatera et exploitera en ligne, qu’a analysé
le journaliste Jacob Silverman dans une longue tribune intitulée « Pics or
it didn’t happen’ – the mantra of the Instagram era » (« Les photos ou ça
ne s’est pas passé, le mantra de l’ère Instagram ») qu’il a rédigée pour le
Guardian. « À l’ère des médias sociaux, s’efforcer d’obtenir de la visibilité
et ne pas l’atteindre est une défaite amère », écrit-il dans son billet. Et il
donne l’exemple des vacanciers qui viennent contempler la Joconde au
Musée du Louvre, quitte à n’en apercevoir qu’une infime partie et à se
faire piétiner par la foule déchaînée qui se presse devant elle : « Il faut
capturer l’expérience, posséder le tableau lui-même, acquérir un pauvre
fac-similé pour que vous puissiez l’appeler comme étant la vôtre, une
photographie qui, finalement, dit que “j’étais ici. Je suis allé à Paris et
j’ai vu Mona Lisa.” La photo montre que vous pouviez vous permettre le
voyage, que vous êtes cultivé et offre un aperçu de votre histoire […] Nous
nous transformons en touristes de nos propres vies et nos communautés,
nos comptes Instagram sont nos guides auto-écrits, reflétant notre bon
goût ». Sur Internet, « Je est un autre », comme dirait Arthur Rimbaud,
une savante composition qui n’hésite pas à prendre des libertés avec ce
que nous sommes effectivement ; ce que notre milliardaire roublard de
Mark Zuckerberg a compris depuis des lustres. « Sur Facebook
aujourd’hui, les gens se construisent également une image et une identité,
ce qui en un sens est leur marque », philosophait-il sans états d’âme en
2014.
Au bout du processus, quand nous sommes déjà bien atteints par ce
virus, nous finissons parfois par ordonnancer nos journées en prévision des
parfaits moments Facebook ou Insta qu’elles peuvent nous procurer. Dans
un article de Francetvinfo d’avril 2013, Dominique, chef d’entreprise de
52 ans, explique ainsi qu’avec sa femme Françoise, il sélectionne les
endroits où ils se sustentent en fonction non pas de la qualité de leur carte
mais de leur capacité à maintenir le cordon ombilical qui les relie aux
réseaux sociaux. « Quand on est à Londres, on cherche des restos où il y a
du WiFi pour pouvoir poster en direct », confie-t-il, amusé, même s’il
admet que cela a tendance à les couper, son épouse et lui, du monde réel :
« C’est un jeu, mais en même temps ça m’agace, parce que parfois j’ai
l’impression que sa tête est ailleurs ».
Et le Dieu du Net créa l’influenceur
L’importance du paraître et le fait qu’il supplante l’être dans ce que nous
dévoilons de nous-mêmes en public sont loin d’être des inventions
contemporaines. Avant même Louis XIV et sa cour qui s’enivraient
d’artifices, de perruques, de postiches, de mouches, de fards à blanchir la
peau, de mousselines et autres rubans, sortes d’ancêtres des filtres faciaux
flouteurs de teints, oreilles de chien ou encore couronnes de fleurs qui sont
l’apanage aujourd’hui des réseaux sociaux, William Shakespeare, à la
toute fin du XVIe siècle, mettait dans la bouche d’Antonio, le héros
malheureux de son Marchand de Venise, cette phrase : « Je tiens ce monde
pour ce qu’il est : un théâtre où chacun doit jouer son rôle. » Mais cette
capacité à se donner en représentation et à transformer son SOI en capital
à faire fructifier est tout particulièrement incarnée aujourd’hui par les
influenceurs. Apparu il y a cinq ou six ans, ce néologisme désigne toutes
les personnes, sévissant sur Instagram, YouTube, Twitter, Facebook,
Snapchat ou autres, qui servent d’intermédiaires entre les marques et les
consommateurs, à travers les publications, photos et vidéos qu’elles
proposent. Des relais qui sont devenus cruciaux, à l’heure où la télévision
perd de son impact auprès des Français, spécialement chez les plus jeunes,
et où la publicité qui y est diffusée a donc peu de chances de les atteindre.
Il est donc beaucoup plus rentable aujourd’hui pour les entreprises de
nouer des partenariats rémunérés avec ces personnalités du Web qui ont
l’avantage d’échanger directement avec leur communauté via les réseaux
sociaux et donc, d’être considérées par leurs membres comme des figures
familières, si ce n’est comme des amis ou des modèles. Par conséquent,
lorsque nos influenceurs font les louanges d’une crème hydratante à l’aloe
vera, d’une palette de maquillage ou encore des délicieux bonbons garantis
sans gluten et sans matière grasse, le jackpot est en vue pour l’annonceur !
En 2017, un sondage – Cission – L’Argus de la Presse révélait qu’un
internaute sur trois suivait au moins un influenceur et que 75 % de ceux-ci
avaient déjà accompli un achat de produit après avoir vu un influenceur
l’utiliser. Plutôt que de s’offrir un spot onéreux et pas forcément efficace
sur une chaîne nationale, mieux vaut donc miser sur la force de frappe sur
Internet d’un Cyprien ou d’un Norman, pionniers et maîtres Yoda de
YouTube, de Nabilla qui a non seulement du shampooing mais aussi de la
ressource et du bagout, de Caroline Receveur et EnjoyPhoenix ou encore
d’une Iris Mittenaere, notre Miss Univers, qui a abandonné des études
dentaires déjà bien avancées pour céder aux sirènes séduisantes de ce job.
Si tous les influenceurs ne sont pas, loin de là, aussi vénérés que ce sextet
(dans leur grande majorité, les influenceurs ont de 1 000 à 50 000
followers), les accords qu’ils concluent avec les marques peuvent
néanmoins mettre une jolie portion de beurre dans leurs épinards : si vous
avez 50 000 fidèles, un post Instagram vous sera rémunéré de 250 à
750 euros alors que sur YouTube, une petite vidéo sympathique pourra
vous faire toucher entre 500 et 1 000 euros. Et l’addition se chiffrera en
milliers d’euros si vous êtes ce que l’on appelle un ou une « leader
d’opinion ». « Certains demandent jusqu’à 10 000 euros pour un statut
Facebook moche, avec trois lignes », déplore Paul Marty, directeur associé
de la création digitale à l’agence de publicité HEREZIE, dans un entretien
accordé en septembre 2018 au site La Réclame.
Contrefaiseurs et reines de l’imitation
Ce qui aboutit à une situation surprenante : ils ont beau ne pas avoir
inventé un cœur artificiel dernier cri, ni risqué leur vie pour apaiser les
conflits géopolitiques dans les Balkans, pas plus qu’ils n’ont triomphé de
quinze ans d’études pour devenir cosmonaute ou doctorant(e) en chimie, et
ils nous parlent plus souvent de codes de réduction que du mythe de la
caverne de Platon, mais les influenceurs sont néanmoins considérés, grâce
à leur poids économique, comme des personnalités qui comptent sur la
scène nationale, voire internationale. Aucune émission, aucun événement
artistique, aucun défilé de mode ne se tient sans leur présence. Durant l’été
2019, certains puristes ont dû avaler de travers leur Earl Grey en voyant
Caroline Receveur, qui a été révélée par Secret Story en 2008 et a transité
ensuite par La Maison du bluff, Hollywood Girls et Les anges de la télé-
réalité, devenir la première femme à faire la couverture de l’édition
française du très sérieux magazine Forbes, alors que des pointures comme
Isabelle Kocher, PDG d’Engie et seule représentante de son sexe dans le
milieu hyper-masculin des patrons du CAC 40, n’avait jamais eu à cette
date ce privilège. De quoi dresser le poil de ceux qui prônent les vertus de
la méritocratie…
Mais ce n’est pas le seul côté irritant de l’avènement de ces icônes
sanctifiées par leurs audiences numériques. Les internautes sont ainsi de
plus en plus nombreux à s’indigner contre l’uniformisation des
publications que proposent nos influenceurs. S’il en est parmi eux qui
s’illustrent par leur originalité, leur liberté de ton, leur œil singulier, la
plupart livrent un contenu très stéréotypé, comme dupliqué à l’infini,
autant dans l’aspect visuel que dans la teneur des propos. On peut
l’observer chez les influenceurs « voyage », sur les comptes desquels on y
admire toujours le même genre d’images : nos baroudeurs y posent devant
un lac façon « Moi, tout petit devant l’immensité de Mère Nature », sur un
pont suspendu qui surplombe une cascade, le visage dissimulé par
l’objectif d’un appareil photo vintage, de dos au bord d’une falaise avec
leur sac. Et leurs clichés sont systématiquement retouchés… Même
disposition au mimétisme chez leurs homologues influenceuses beauté qui
sont nombreuses à opter pour un maquillage à la Kylie Jenner ou à la Kim
Kardashian : sourcils très marqués, cils surdimensionnés, bouche pulpeuse
et teint hyper-travaillé grâce au contouring et à Facetune, l’application qui
métamorphose les visages. Et elles sont aussi conformistes dans les tics de
langage qu’elles adoptent à l’unisson, notamment le fameux « coucou, les
filles » que parodie l’actrice Juliette Katz sur sa chaîne YouTube.
Une standardisation qui amène certains à faire dissidence et à allumer
sur Instagram des contre-feux hilarants : sur le compte @InstaRepeat, une
jeune cinéaste, qui vit en Alaska et préfère garder l’anonymat, réalise sur
Instagram des sortes de mosaïques des photos des influenceurs spécialisés
dans le tourisme, pour démontrer leur manque absolu d’originalité et leur
propension à se « copier-coller » entre eux. Sur Instagram toujours,
@Allthesame kind, lancé par une Française, est engagé dans la même
croisade : à travers ses posts, il pointe le fait que ce sont souvent des lieux,
des vêtements et des objets de décoration identiques qui reviennent sur les
images des influenceurs, qui y adoptent en outre toujours les mêmes
postures. Plus caustique encore est Thomas, photographe qui, sur
@cestlaviequejemène, a décidé de tourner en ridicule le sexy obligatoire
d’Instagram en se mettant en scène dans des situations pathétiques mais
avec des légendes au premier degré comme peuvent en rédiger les
influenceurs. Le nez aplati contre la terre battue, habillé dans un bas de
jogging défraîchi, il palabre ainsi : « Dépasser ses limites en faisant un
petit match au clair de lune avec @rafaelnadal sur son court privé, ça n’a
pas de prix… Aucune ligne n’est infranchissable… C’est la vie que j’ai
décidé de mener. »
Du danger de tutoyer trop vite les sommets
S’ils se meuvent dans une sphère que tissent beaucoup de superficialité
et d’illusions, il ne faut pas croire pour autant que les influenceurs sont des
oisifs qui n’ont rien d’autre à faire que de sourire face au soleil couchant
ou de tester le vernis végan démentiel qu’on vient de leur envoyer.
D’abord, parce que dans leur immense majorité, ils ont un autre métier,
généralement loin des paillettes et des strass, qu’ils taisent le plus souvent
de peur d’entacher leur e-réputation chèrement acquise. Ensuite, parce que
les tâches incombant à un influenceur sont plus multiples qu’on ne se
l’imagine, entre discussions d’ordre commercial, signatures de contrats
auprès des marques, évaluation des performances des publications, gestion
de la relation avec la communauté, shootings et travail d’amélioration des
photos. Un travail à flux presque continu qui exige une solidité qui leur
fait parfois défaut. Rien d’étonnant donc à ce qu’ils se retrouvent
fréquemment confrontés à des difficultés psychologiques… Sur le site Les
Gens d’Internet, la sophrologue Delphine Pilcher explique pourquoi elle
s’est spécialisée dans le soutien aux influenceurs : « Chez les plus jeunes
[…], les dégâts sont très visibles. Ils ont été propulsés là avant même
d’avoir atteint une certaine maturité émotionnelle. Leur vie s’est
construite autour de likes, ils ne distinguent pas bien le réel du virtuel, et
cela crée des problèmes mentaux et de construction identitaire. » Celle qui
enseigne également la méditation leur donne des jalons pour séparer leur
activité de leur sphère personnelle : « On apprend aussi à se distinguer
soi-même de notre “avatar” digital, celui qui poste tout ce qu’on poste sur
nos réseaux sociaux. On se rend compte qu’il y a toujours un décalage
entre soi et l’autre soi, même s’il est pour certains infime et bien vécu.
Mon accompagnement auprès des influenceurs leur permet de se
reconnecter pleinement à eux-mêmes, de se sentir davantage alignés avec
qui on veut vraiment être, pour leur permettre ensuite de faire les bons
choix. » Souvent décriés, les influenceurs, ces gourous d’un nouveau
genre, ne sont donc pas exempts d’états d’âme et de cas de conscience.
Des questionnements existentiels qui pourraient prendre à l’avenir encore
plus d’acuité car leur domination commence à être fragilisée : si l’on se
base sur les enseignements d’un rapport de juillet 2019 de la société
d’analyse InfluencerDB, on note que le taux d’engagement des
publications des influenceurs, c’est-à-dire la quantité de réactions, type
likes, partages ou commentaires, par rapport au nombre de followers qu’ils
ont au total, est en nette érosion, quel que soit leur domaine de prédilection
(beauté, lifestyle, univers culinaire, mode). Il a ainsi diminué de moitié
entre 2017 et 2018, certainement en grande partie à cause du trop-plein de
posts sponsorisés que leur commandent les marques. À la longue, ces
publicités qui ne disent pas leur nom suscitent un ras-le-bol chez les
abonnés qui ne prennent plus la peine de cliquer quand ils les voient
apparaître !
Des mutants plus vrais que nature
Nos influenceurs qui « catéchisent » de moins en moins (mais qui ont
encore de la marge) sont sous l’effet d’une autre menace : des influenceurs
virtuels, androïdes remarquablement réalistes conçus par des studios
d’animation ou des collectifs d’artistes et d’ingénieurs leur font
concurrence aujourd’hui sur les réseaux sociaux. La première à avoir vu le
jour, en 2016, s’appelle Lil Miquela (ou Miquela Sousa), elle est
brésilienne et a une vingtaine d’années. Nonobstant le fait qu’elle n’existe
pas en chair et en os, la demoiselle a tout pour elle, avec sa frange avant-
gardiste, ses macarons de cheveux à la princesse Leia, ses grands yeux
mutins, ses taches de rousseur et son goût affirmé pour les pièces les plus
stylées des griffes de luxe. Mais ses concepteurs ne se sont pas contentés
d’en faire une jolie potiche décorative puisqu’ils ont aussi construit autour
d’elle toute une mythologie : Lil est censée avoir une fibre militante très
développée et s’impliquer dans le combat pour les droits des LGBT et des
migrants ainsi qu’au sein du mouvement Black Lives Matter, qui s’érige
contre la violence, notamment policière, envers les Noirs. Elle n’est pas
non plus du genre à jouer les potiches et se rebelle parfois contre sa
condition. « Mon identité est un choix qu’a fait Brud (la société spécialisée
en intelligence artificielle qui lui a donné le jour) pour que je puisse
vendre. Je ne leur pardonnerai jamais. Je ne sais pas si je me pardonnerai
un jour à moi-même », s’est-elle indignée dans l’un de ses posts. Jolie,
sensible et engagée, elle fait tourner les têtes : outre les classiques
partenariats que l’on se bouscule pour lui proposer, Lil, qui a 1,6 million
d’abonnés sur Instagram, pose en couverture de grands magazines tels que
L’Officiel ou ELLE Mexique, a défilé pour Prada, consent parfois à donner
des interviews et prend la pose en compagnie de la crème des VIP
américains, dont Beyoncé et la top-modèle Bella Hadid, avec qui elle a
même échangé un baiser fougueux. Dans son sillage, d’autres « robots »
ou hologrammes-influenceurs sont apparus, dont Bermuda, la rivale
blonde de Lil, l’homme masqué Ronnie Blawko, la mannequin Shudu
Gram ou le producteur de musique Liam Nikuro, telles des incarnations
cyniques mais sophistiquées d’une profession trop monétisée qui tend à
perdre son humanité.
La recherche du quart d’heure de célébrité et ses dérives
Comme la bulle des start-up au début des années 2000, celle des
influenceurs pourrait, elle aussi, éclater dans la décennie à venir, faute de
renouer avec plus d’authenticité. Il n’empêche qu’être une « personne à
suivre » reste attrayant et envié. Les aspirants à ce statut sont
innombrables et sont prêts pour ainsi dire à n’importe quoi pour atteindre
ce qu’ils considèrent comme le paroxysme de la notoriété. Le destin de
Mona Lisa Perez est dans ce registre très édifiant : en 2017, cette jeune
femme de 19 ans du Minnesota, déjà maman d’une petite fille, Aaliyah, et
enceinte de son deuxième enfant, a tué accidentellement Pedro Ruiz III,
son compagnon, lors du tournage d’une vidéo pour YouTube. Les deux
tourtereaux avaient lancé ensemble quelques mois auparavant leur chaîne,
où ils s’amusaient à filmer leur « vraie vie de jeune couple qui sont aussi
des ados-parents » et les blagues potaches qu’ils se faisaient l’un à l’autre,
type piment ultrafort mis dans les sandwiches ou talc saupoudré sur les
beignets. Mais la courbe de progression du nombre de leurs abonnés – à
peine plus de deux cents – peinant à décoller, Ruiz s’était engagé à faire
une performance jamais vue ailleurs qui ferait d’eux des stars sur cette
plateforme, la « plus folle » depuis Jackass, émission télé dont les
protagonistes s’adonnaient à des challenges aussi stupides qu’aventureux
et depuis Evel Knievel, le motard casse-cou qui a sauté avec sa machine
au-dessus d’un canyon de la rivière Snake. Pedro et Mona Lisa
imaginaient également avec délice le moment où ils franchiraient le seuil
des 300 000 followers. « Je parie que je vais atteindre très prochainement
cet objectif. Dans les prochains mois, alors que cela prendrait une vie
pour certaines personnes ! », plastronnait Pedro sur Facebook. Le 26 juin
2017, Mona Lisa avait averti de l’événement à venir sur Twitter… « Pedro
et moi allons probablement tourner l’une des vidéos les plus dangereuses
de tous les temps. C’est son idée, pas la mienne », s’excusait-elle, en
agrémentant son message de l’émoticône évocatrice d’un singe qui se
cache les yeux. Quelques heures plus tard, après un premier tir d’essai
effectué sur un livre que la balle n’avait pas réussi à transpercer, Pedro a
placé un Desert Eagle, puissante arme semi-automatique, dans les mains
de sa fiancée, positionné une encyclopédie d’environ quatre centimètres
d’épaisseur sur son torse et a demandé à Mona Lisa de le prendre pour
cible. Le projectile a traversé l’ouvrage et Pedro, touché à la poitrine, est
décédé quelques instants plus tard, devant les yeux stupéfaits des trente
personnes qui assistaient à la scène, parmi lesquelles Aaliyah. Mona Lisa
Perez, qui a appelé tout de suite les secours, a été arrêtée par la police :
après le paiement d’une caution, elle a écopé d’une interdiction à vie de
posséder une arme à feu et de 180 jours de prison, assortis d’une période
de probation de dix ans. La tragique ironie de ce fait divers est que Mona
Lisa et Pedro auront finalement relevé leur défi : se faire connaître. Dans
la journée qui a suivi le drame, leurs vidéos ont été vues 1,7 million de
fois. Et le plus incroyable dans cette affaire est que le prix que cette course
à la viralité aura coûté, à savoir la vie de Pedro Ruiz, n’a pas suffi à
persuader Mona Lisa Perez de se sevrer de YouTube : après avoir effectué
sa détention, elle y est revenue, réalise plusieurs vidéos par semaine, y
vante son « énergie positive » et s’y affiche en toute décontraction avec sa
nouvelle moitié, Tyler Blake.
De l’art meurtrier de l’autoportrait
L’histoire de Pedro Ruiz, très symptomatique de notre époque, trouve
aussi des échos dans le nombre affolant de personnes qui périssent depuis
quelques années pour avoir voulu prendre le meilleur des selfies. C’est
ainsi le sort de Xenia Ignatyeva, qui est tombée du haut d’une des
poutrelles d’un pont de chemin de fer à Saint-Pétersbourg et s’est
électrocutée au contact des câbles à très haute tension qu’elle a saisis afin
d’essayer de se rattraper, de Karina Baymukhambetova qui a été percutée
par un train de marchandises alors qu’elle posait sur une voie ferrée, à
Orsk, toujours en Russie, d’Ashok Bharti, un quinquagénaire piétiné dans
un parc forestier en Inde par l’éléphant à côté duquel il tentait de poser, de
ce Français de 33 ans qui a récemment glissé dans la cascade de Na
Muang 2 sur l’île de Koh Samui en Thaïlande… et de beaucoup d’autres.
Paru dans le Journal of Family Medecine and Primary Care pendant l’été
2018, un article scientifique révèle que les selfies ont fait au moins
259 victimes d’octobre 2011 à novembre 2017, contre 50 seulement pour
les attaques de requins en mer. Et dans des circonstances toutes stupides
mais assez diverses, de la noyade à l’accident de transport, en passant par
les blessures infligées par des armes ou consécutives à l’agression
perpétrée par un animal. Quand certains trépassent en pleine gloire,
d’autres succombent pour avoir voulu en grappiller quelques miettes…
PÉCHÉ CAPITAL N° 3
LA MORT DE L’INTIMITÉ
« Notre liberté se bâtit sur ce qu’autrui ignore de nos existences. »
Alexandre Soljenitsyne,
L’archipel du Goulag, 1973
Toute ressemblance avec des personnes existantes n’est pas une pure
coïncidence. En 1998, The Truman Show, film d’anticipation de Peter
Weir, nous relatait le quotidien d’un homme, héros d’une télé-réalité, qui
était filmé à son insu depuis sa naissance. Depuis, ce qui n’était qu’une
fable dystopique s’est pour ainsi dire concrétisé avec la montée en
puissance des réseaux sociaux car notre vie privée s’y est progressivement
délayée jusqu’à changer de substance et de nature. Le confidentiel, qu’il
soit joyeux ou douloureux, doit désormais s’afficher ouvertement sur ces
plateformes. C’est ainsi qu’à côté des retrouvailles entre copains
rugbymans et des réunions de famille, se racontent et se montrent
désormais sur Facebook ou Instagram des événements que les plus
visionnaires des analystes n’auraient jamais imaginé, lors de la création
d’Internet, pouvoir y retrouver un jour. En octobre 2016, le producteur
américain, DJ Khaled, a exposé en direct sur Snapchat dans ses moindres
détails l’accouchement de Nicole Tuck, sa femme, de ses prémices (« Ma
reine a perdu les eaux. C’est l’heure d’y aller. Je vous tiens au courant »)
à son apogée, à savoir l’arrivée d’un petit garçon, en n’épargnant aucune
contraction ni aucun cri de la future maman. Et ce type de récit où ce qu’il
y a de plus intime bascule dans la sphère publique n’est pas du tout
l’apanage des célébrités puisque les femmes sont de plus en plus
nombreuses, qu’elles soient connues ou non, à partager cette « aventure »
obstétricale en ligne. Il y a deux écoles. On recense d’abord les alarmistes,
qui mettent particulièrement l’accent sur les aspects désagréables, voire
traumatisants de leur accouchement (les heures interminables à pousser, le
sang, l’épisiotomie qui est faite à la hussarde, les débuts pénibles de
l’allaitement, la cicatrice de césarienne qui lance, etc.), ce qui pourrait
renforcer chez celles qui les lisent et les regardent la tocophobie, c’est-à-
dire la peur-panique d’être enceinte et d’accoucher qui existe chez environ
20 % des femmes. À l’inverse, d’autres, à l’instar de Caroline Receveur et
de la blogueuse mode Chiara Ferragni, en font une séquence « zéro
défaut » réalisée sous des lumières flatteuses, durant laquelle ces adeptes
du développement personnel ont évidemment pu méditer et se reconnecter
à leur moi profond. Après la délivrance, bébé est irréprochable, à peine un
peu rouge sous son bonnet trop mignon et maman n’a même pas de cernes
et déjà la ligne, façon Kate Middleton devant Kensington Palace, perchée
sur des talons aiguille et le teint frais, sept heures après la naissance du
petit George devant l’hôpital Saint Mary à Londres…
Les pieds dans l’étrier, les pinceaux à la main
Des parturientes dorées sur tranche qui conditionnent négativement leurs
followeuses : à force de contempler ces accouchements qui ressemblent à
un shooting pour Bonpoint ou pour Chanel Kids, celles-ci sont obsédées
par l’idée d’offrir ce même spectacle parfait quand elles mettent la chair de
leur chair au monde. Un sondage réalisé en 2019 par l’enseigne de
produits de beauté Cosmetify, auprès de 2 000 femmes britanniques de 18
à 31 ans, a montré que 64 % d’entre elles ont prévu de faire un geste
beauté avant d’accoucher : 65 % ont planifié une épilation, 57 % une
manucure, 37 % une pédicure, 43 % de mettre de l’auto-bronzant, 37 % de
faire un brushing et 32 % une coupe de cheveux. Et elles n’omettent
surtout pas de dégainer leurs mascaras et blushs : 68 % se maquillent deux
heures et demie avant le grand moment. Leur objectif étant, pour 32 %
d’entre elles, d’être jolie sur les photos et autres vidéos de naissance ; pour
26 % d’entre elles, d’être présentables pour leurs visiteurs et pour 22 %,
d’éviter d’avoir mauvaise mine pendant et après l’accouchement. De
nombreuses vidéos de tutoriels de make-up sont d’ailleurs disponibles sur
YouTube pour donner toutes les armes pour enfanter non pas dans la
douleur – ou alors en ne serrant pas trop les dents – mais dans la
splendeur. Poussez, madame, vous êtes likée !
Visibilité imposée du premier au dernier souffle
Notre Origine du monde fait donc maintenant partie des bastions conquis
par les réseaux sociaux. Et il en va de même pour le deuil, territoire
également annexé. La période d’introspection et de repli sur soi
nécessaire, le travail intérieur qui s’opère lors du départ d’un être cher ne
semblent plus de mise. Nous sommes ainsi nombreux à avoir vu apparaître
sur nos réseaux sociaux le texte d’un « ami » nous avisant de la mort d’un
parent, d’un frère, d’une sœur à peine quelques minutes après celle-ci.
Pour ma part, je me souviens d’avoir été médusée – sans pouvoir
m’empêcher de les lire – face aux posts successifs qu’a rédigés quasiment
en direct E., l’une de mes connaissances virtuelles de Facebook, lors de la
crise cardiaque qui a emporté D., sa compagne, où elle décrivait le drame
dans ses moindres détails, jusqu’à la veste qu’elle a posée sur son visage et
l’arrivée de la police venue constater le décès. Dans la même veine, c’est
sur Instagram qu’Anastasiya, une candidate de la onzième promotion des
Anges de la télé-réalité, a crié sa révolte en juin 2019 lors du décès de son
petit ami Steve : « Je n’ai pas les mots. Tu étais la meilleure personne et
seras toujours dans mon cœur […] Je t’aime plus que tout au monde. Nos
projets se sont envolés. » Enfin, c’est sur YouTube que Julie Ricci, elle
aussi issue du sérail de la real-TV, a confié avoir perdu son bébé à son
quatrième mois de grossesse. Qu’est-ce qui fait que nous ressentons le
besoin de clamer notre peine à des personnes que nous ne connaissons
pas ? Qu’allons-nous chercher à travers ces wagons d’émoticônes qui
pleurent ? Sûrement, paradoxalement, le fait d’exister nous-mêmes (un
peu plus)… quitte à jeter l’opprobre sur ceux pour qui la discrétion est un
meilleur remède : Brian Austin Green, acteur de la série-culte Beverly
Hills s’est ainsi vu reprocher de ne pas avoir commenté sur les réseaux
sociaux la mort de Luke Perry, comédien avec qui il entretenait pourtant
une complicité très forte depuis des décennies. Ce qui a excédé ce dernier.
« On m’a dit : “Pas de post pour Luke ?” Mais pour qui ? Je poste pour
qui ? Pour Luke ? Il est décédé. Est-ce que je poste pour moi ? Je ne
comprends pas. Pour qui est-ce que je suis censé faire mon deuil ? Fais
ton deuil à ta manière. Si tu veux poster quelque chose en hommage, c’est
super. Si tu ne veux rien poster, c’est super aussi. Tout le monde a sa
propre manière de gérer les merdes. J’ai choisi de ne rien dire et de ne
rien poster. Ma relation avec Luke était très importante. Je ne laisserai
jamais personne faire que je me sente jugé pour la manière dont j’ai géré
cette situation », s’est-il indigné dans les commentaires d’un podcast. Une
réaction qui trouve son pendant dans celle de Michel Mallory, l’ancien
parolier de Johnny, affligé par l’écume constante qui est faite autour du
défunt chanteur, notamment au sein de sa famille. « Je ne peux qu’être
troublé par sa veuve et ses filles, qui, sur le Net et ailleurs, communiquent
sur leur tristesse. Pour ma part, mon silence est à la hauteur de mon
chagrin », a avoué à Gala en septembre 2019 celui qui a signé 114
chansons pour le rocker. Deux témoignages aux allures presque
anachroniques car la douleur et les larmes, comme le reste, se doivent
aujourd’hui d’être exprimées en ligne. On aura sinon tendance à
considérer qu’elles n’existent pas…
Problème du consentement :
les parents qui surexposent leurs enfants
Ce n’est pas la seule brèche via laquelle la vie privée se dissout dans le
vaste fleuve planétaire que sont les réseaux sociaux. Au cours des vœux
qu’il a adressés dans une vidéo diffusée sur le site de la chaîne anglaise
Channel 4 quelques mois après le fameux scandale, l’ex-agent de la CIA
Edward Snowden, qui a créé une onde de choc en 2013 en révélant
l’ampleur de la surveillance téléphonique et numérique dont s’est rendue
coupable, à l’échelle mondiale, la National security agency (NSA)
américaine, a expliqué qu’« un enfant né aujourd’hui (grandirait) sans
aucune conception de la vie privée » et « ne (saurait) jamais ce que c’est
que de passer un moment privé. » Propos d’un oiseau de mauvais augure
ou simple constat ? On penche pour la seconde hypothèse lorsque l’on voit
la facilité avec laquelle beaucoup de parents dévoilent en ligne les visages
et les bons mots de leurs bambins, quand ils ne restituent pas la moindre
de leurs activités. Bobos et virus, achats de vêtements, bêtises, disputes,
câlins et prouesses, tout a sa place dans le prisme enchanté des écrans.
Certaines chaînes YouTube comme Démo Jouets, Ellie’s Magic World,
Mava Chou, Néo & Swan ou certains comptes Instagram, tels Et Dieu
créa, Zozo Mum, Maman Louve ou Maman Poule, en font même leur
centre d’intérêt exclusif, à l’image de Blanche Gardin et Maxime Tual
dans le film Selfie récemment sorti au cinéma. En résulte que nos
chérubins, avant même d’avoir l’âge légal d’ouvrir leurs propres comptes,
ont déjà un sévère passif sur les réseaux sociaux… Who knows what about
me ?, un rapport anglais de la Commission des enfants rendu public en
novembre 2018 met en exergue des chiffres sidérants : à 13 ans, un ado
peut déjà trouver en ligne une moyenne de 1 300 photos et vidéos le
concernant, majoritairement postées par ses parents. « Les empreintes de
nos données deviennent de plus en plus importantes. C’est vrai pour nous
tous », explique Anne Longfield, la responsable de cette institution depuis
2015. « Mais la différence pour les enfants d’aujourd’hui, c’est que leurs
empreintes de données commencent dès que les parents téléchargent
fièrement leur première photo de bébé sur les médias sociaux […] Nous
devons arrêter et réfléchir à ce que cela signifie pour la vie des enfants
maintenant et en quoi cela pourrait avoir une incidence sur leur existence
future en tant qu’adultes. Nous ne savons tout simplement pas ce que
seront les conséquences de toutes ces informations à propos de nos
enfants. À la lumière de cette incertitude, devrions-nous être heureux de
continuer éternellement à collecter et à partager ces données ? Je ne
pense pas que nous le devrions. Nous devons faire une pause et
réfléchir », déclare-t-elle en préambule de ce texte.
Bébés pas encore nés, déjà tracés
La genèse numérique des juniors remonte quasiment à la rencontre du
spermatozoïde et de l’ovule qui leur a donné le jour : dans le sondage
Fairaparterie La digitalisation de la vie familiale mené par l’institut
GECE, on découvre, ébahis, que même dans leur liquide amniotique, 30 %
d’entre eux ont une « identité » virtuelle. Et ce n’est qu’un prélude
puisqu’à la photo du test de grossesse ou de la première échographie
succéderont celles de la naissance, des séances biberon, de la première
dent, des premiers pas et ainsi de suite. Attendrissant, certes… mais si l’on
ne nie pas le ravissement que nous inspirent – ou pas – ces délicieuses
scènes quotidiennes, ce procédé qui a un nom, le parental sharenting, pose
plusieurs problèmes majeurs. Le premier risque à prendre en
considération, limité mais réel, est le fait que cela met nos rejetons à la
merci des agresseurs : tout ce que les parents disent des journées de leur
progéniture peut leur servir à la localiser et à la suivre, offrant ainsi un
cadre propice aux enlèvements ou aux situations de harcèlement. Les
photos innocemment postées peuvent par ailleurs se retrouver sur des sites
pédophiles et pédopornographiques, telles quelles ou utilisées dans des
montages. L’étude L’âge du consentement de l’entreprise de cybersécurité
McAfee (où l’on apprenait par ailleurs que 24 % des parents publient une
photo ou une vidéo de leur enfant au moins une fois par jour sur les
réseaux sociaux et 6 % plus de quatre fois par jour) évoque également le
vol d’identité puisque le nom complet de l’enfant et sa date de naissance y
sont aisément récupérables par recoupements. C’est en considérant ce type
de menace que la Gendarmerie nationale avait dénoncé à travers un
communiqué, le 23 février 2016, l’explosion du phénomène du
Motherhood Challenge, dont le principe pour celles et ceux à qui l’on
soumettait le défi était de poster trois photos de leurs enfants sur les
réseaux sociaux puis de désigner ensuite dix amis pour qu’ils fassent la
même chose.
Comment semer les graines de futures souffrances
L’autre danger, à envisager sur le long terme, est le retentissement
négatif que cette exposition permanente est susceptible d’avoir sur la
construction psychologique de nos bouts de chou : est-il sain que leur
apparence extérieure devienne pour eux le seul étalon qui soit pour jauger
leur valeur ? Que leurs frimousses soient évaluées à coup de likes et de
commentaires ? Le schéma n’est pas forcément très équilibrant et peut
biaiser à la fois la perception qu’ils ont de leur corps et les rapports qu’ils
nouent et tisseront à l’avenir avec leur entourage. Ils grandiront en effet
avec l’idée qu’il vaut mieux laisser voir une réalité arrangée, embellie,
plutôt que ce qu’ils sont vraiment et se laisseront enfermer dans ce carcan
de faux-semblants, sans s’exprimer lorsqu’ils doutent, sont angoissés ou se
sentent mal.
La position est d’autant plus déstabilisante pour eux que ces petites
mascottes intronisées par leurs pères et mères sont parfois aussi chargées
malgré elles de porter le désir de revanche social de ces derniers, tels que
l’ont été certains prodiges du sport (notamment les sœurs Williams et
Marion Bartoli), surdoués à travers lesquels leurs parents ont voulu réussir
par procuration. Enfin, puisque plus aucune séquence de leur vie, même
très personnelle, n’échappe à l’objectif du smartphone de leurs digitals-
mums (ou dads), leur maison, leur « chez-soi » perd sa fonction de cocon,
de bulle qui permet aux enfants de se retrouver avec eux-mêmes et de
recharger leurs batteries émotionnelles. Imaginez-vous plancher, lors d’un
examen, sur une épreuve qui recommencerait sans cesse, à la manière du
film Un jour sans fin : c’est en quelque sorte ce que nous infligeons aux
neurones des plus jeunes… On revient à la disparition de tout « moment
privé » qu’évoque Edward Snowden.
De la cour de récré à la Cour de justice
Et que dire de leur droit de regard sur leur identité numérique ? Parce
qu’ils n’ont pas choisi d’être photographiés et partagés poussant sur leur
pot, les fesses à l’air au bord de la piscine ou en costume de tomate lors de
la fête de l’école quand ils avaient 3 ans, on peut imaginer qu’une fois
devenus adolescents ou adultes, quelques-uns parmi eux décident de faire
un procès à leurs parents. Si la législation française autorise ces derniers à
poster des photos de leurs enfants sur les réseaux sociaux car ils sont
codétenteurs de leur droit à l’image jusqu’à leur majorité, elle laisse aussi
la porte ouverte à la possibilité de les condamner, toujours au nom de ce
droit à l’image, s’ils publient sans son accord des clichés qui nuisent à la
personne représentée, par exemple, parce qu’ils sont ridicules. Dans notre
pays, c’est un délit qui est passible d’un an d’emprisonnement et de 45
000 euros d’amende, en vertu de l’article 226-1 du Code pénal qui interdit
de porter volontairement atteinte à l’intimité de la vie privée d’autrui, en
« fixant, enregistrant ou transmettant, sans le consentement de celle-ci,
l’image d’une personne se trouvant dans un lieu privé ». Peut aussi être
invoqué l’article 9 du Code civil qui assure à chacun le respect de sa vie
privée…
Nul doute qu’on verra ce type d’affaire poindre bientôt. Cette situation
s’est en tout cas déjà produite en Italie, où un garçon de 16 ans a exigé
réparation en 2018 devant le tribunal de Rome, dénonçant une violation
répétée de sa vie privée de la part de sa mère qui avait mis en ligne de très
nombreuses photos de lui sans le consulter. Cette instance a tranché en
imposant la suppression des portraits incriminés et en lui interdisant d’en
publier de nouveaux. Si l’accro en question récidive, elle héritera d’une
amende pouvant aller jusqu’à 10 000 euros et devra verser des dommages
et intérêts à son fils. Parce que cet étalage très personnel – qui s’étendait
aussi aux conquêtes de sa maman – lui a porté préjudice, le lycéen aurait
ensuite décidé d’aller poursuivre sa scolarité à l’étranger. C’est pour éviter
d’en arriver à ce genre de querelle à la Festen que le Fonds allemand pour
l’enfance s’est attaché en 2017 à faire une grande campagne d’affichage
intitulée « Mon visage, mes droits », combinant des visuels de bébés –
floutés – avec des spaghettis sur la tête ou jouant avec du papier toilette et
des slogans tels que « Chère maman et paparazzi, qui vous a permis de
poster ceci ? » Elle a été relayée sur les réseaux sociaux avec le hashtag
#ErstDenkenDannPosten (Réfléchissez avant de poster). Les maniaques
du parental sharenting s’exposeront peut-être bientôt également à d’autres
types de sanctions judiciaires car une proposition de loi formulée fin 2019
par le député Bruno Studer suggère de considérer les prestations des
enfants youtubeurs comme une véritable activité professionnelle. S’ils ne
sollicitent pas l’agrément préfectoral qui autorise et encadre le travail
infantile, ces parents pourraient être condamnés pour travail illicite.
Facebook et Instagram, espions insoupçonnés
Bref, mieux vaut tourner sept fois ses pouces sur ses touches quand il
s’agit de relater les formidables progrès d’Emma et de Léo, nos
merveilleux poussins, afin d’éviter qu’ils se sentent, plus tard, tels les
dindons d’une farce dans laquelle ils n’auraient pas consenti à jouer. Car
l’utilisation des réseaux sociaux nous « engage » au-delà de ce que l’on
peut imaginer : rendre public ce qui est privé n’est pas anodin. Laeticia
Hallyday n’est sans doute pas près de l’oublier… En offrant sur Instagram
à ses fans et à ceux du Taulier des aperçus ultra-fréquents de leur existence
de rêve, de leurs 20 ans de mariage au restaurant l’Apicius à Paris en
mars 2016, à leurs vacances idylliques dans le Gers en juillet 2015, en
passant par leur escapade à Strasbourg en juin 2017 et de toutes ces
semaines où ils ont goûté au farniente et reçu leurs camarades people sous
les cieux de Saint-Barthélemy, elle n’a pas mesuré qu’elle allait bientôt
contribuer à scier la branche sur laquelle elle était assise. En s’appuyant,
entre autres éléments, sur le décompte établi à partir de la fonction
géolocalisation de ce réseau social, ces publications ont permis au tribunal
de grande instance de Nanterre de trancher en faveur de David Hallyday et
Laura Smet dans l’interminable bataille judiciaire qui les oppose à leur
belle-mère. Avec 151 jours de présence sur le territoire hexagonal en 2015,
168 en 2016 et l’intégralité des huit derniers mois qui ont précédé son
décès en décembre 2017, Johnny Hallyday a pu être considéré comme
résident français et non pas américain, comme le prétendait sa veuve, ce
qui rendait cette cour compétente pour examiner la succession de l’artiste.
Or, dans notre droit, il est interdit de déshériter ses enfants, contrairement
à ce qui a cours de l’autre côté de l’Atlantique. Plus d’une décade s’est
écoulée depuis l’allocution que Bill Thompson, ingénieur et journaliste
spécialisé dans les nouvelles technologies à la BBC, a faite à la conférence
Lift à Genève en 2009 mais, à la lumière de cet exemple, on se dit que son
discours n’a rien perdu de sa force et de son actualité : « Les utilisateurs
de Twitter, Tumblr et autres outils de réseaux sociaux partagent plus de
données, avec plus de gens que le FBI de Hoover ou la Stasi n’auraient
jamais pu en rêver. Et nous le faisons de notre propre chef, espérant
pouvoir en bénéficier de toutes sortes de manières. » Or, sachant que
l’écrit électronique peut faire office de preuve devant la justice depuis
2000, elles seront plutôt promptes à nous revenir dans la figure à la
manière d’un boomerang…
Car les « cailloux » numériques que nous semons sur les réseaux sociaux
sont aussi susceptibles de faire l’objet de constats d’huissiers, de nourrir
les dossiers à charge constitués par les avocats et d’être retenus contre
nous dans les procédures de divorce pour faute. Ils peuvent également
faire le bonheur des compagnies d’assurances et des contrôleurs de
l’Assurance maladie qui n’apprécieront sûrement pas de nous voir
déchaînés sur le dance-floor ou en lice dans un semi-marathon si l’on est
censés être immobilisés chez nous par une horrible sciatique. Relater sa
vie à la seconde sur les réseaux sociaux peut enfin être une aubaine pour
les cambrioleurs : c’est certainement parce qu’elle y a été incroyablement
diserte au sujet de son passage à Paris, filmant en détail les lieux où elle
séjournait et montrant sa bague de fiançailles à 4 millions d’euros, que
Kim Kardashian a été victime le 2 octobre 2016 d’un braquage avec
séquestration à l’hôtel de Pourtalès, sublime demeure où elle avait posé
ses (montagnes de) valises. Un incident qui n’a pas convaincu Madame
Kanye West, 151 millions d’abonnés, de quitter Instagram mais la star
échaudée fait preuve désormais de plus de réserve. « J’ai réalisé lors
d’une mauvaise expérience que j’ai eue quand on m’a volée que les gens
étaient conscients de tous mes mouvements, ils savaient ce que j’avais, où
j’allais, ce que je faisais, et ça a vraiment changé les choses que je publie.
Je veux quand même que les gens sentent qu’ils me suivent dans ma vie
mais, par exemple, quand je filme une vidéo, je la publie une demi-heure
plus tard quand je suis partie de l’endroit où j’étais, pour plus
d’intimité », a-t-elle confié au New York Times le 6 novembre 2019.
Du pain bénit pour les enquêteurs de tout poil
Mais la profession pour laquelle les réseaux sociaux sont une sainte
providence est celle des détectives privés. Quand Nestor Burma et ses
acolytes étaient jadis obligés de patienter des heures sous la pluie, cachés
entre deux voitures, d’arborer des caméras miniatures et des micros sous
leur trench pour confondre le conjoint adultère ou le payeur indélicat, les
limiers 2.0 n’ont plus qu’à surfer sur les réseaux sociaux, et ceci, en toute
légalité. En croisant les « indices » qu’ils y trouvent, nos Sherlock Holmes
ont vite fait de connaître l’endroit où nous habitons, les personnes et les
lieux que nous fréquentons, nos déplacements et nos habitudes d’achat.
S’improviser « ami » sur Facebook avec sa proie et engager la discussion
avec elle peut aussi fournir des renseignements très précieux. Le métier est
donc devenu plus accessible, moins pénible et onéreux, ce qui explique
que de nombreuses agences de filature proposent leurs prestations à des
prix discount. Même le fisc a décidé de s’aventurer du côté des réseaux
sociaux pour lutter contre la fraude. Munis d’un algorithme encore
expérimental, ses services n’hésitent plus à se baser sur Facebook ou
Instagram pour traquer les « mauvais » contribuables dont les revenus
déclarés semblent assez éloignés du train de vie qu’ils y affichent. « Il y
aura la permissivité de constater que si vous vous faites prendre en photo
[…] de nombreuses fois, avec une voiture de luxe alors que vous n’avez
pas les moyens de le faire, peut-être que c’est votre cousin ou votre copine
qui vous l’a prêtée, ou peut-être pas », a développé Gérald Darmanin, le
ministre de l’Action et des Comptes publics, en novembre 2018 dans
Capital, l’émission de M6. Le locataire de Bercy a cependant édulcoré son
message un an plus tard, affirmant sur BFM que « contrairement à ce qui
pourrait être affirmé ici ou là, les signes extérieurs de richesse postés sur
les réseaux sociaux ne feront pas l’objet d’étude de la part de
l’administration fiscale » et que ce dispositif se contenterait de traquer le
trafic de marchandises, l’activité professionnelle non déclarée et la
domiciliation fiscale frauduleuse. À méditer tout de même si l’on comptait
parader cet été sur Instagram à bord de son yacht ou devant son tableau de
Banksy !
PÉCHÉ CAPITAL N° 4
LA PARESSE AU BOUT DU CLAVIER
« Oui, l’univers conspire à la vacuité,
les âmes perdues pleurent la beauté,
l’insignifiance nous encercle. »
Muriel Barbery, L’élégance du hérisson, 2006
Que celui qui ne s’est jamais laissé prendre malgré lui dans les rets des
réseaux sociaux lève le doigt ! L’histoire est toujours la même : entre deux
dossiers, deux activités, on s’accorde une petite parenthèse du côté de
Facebook, Twitter ou Instagram. Une heure plus tard, force est de
constater que la rédaction du rapport que l’on doit remettre à Dupont,
notre supérieur hiérarchique, le calcul de nos impôts ou le pliage de notre
montagne de chaussettes n’a pas avancé d’un pouce. La faute au
redoutable traquenard de l’infinite scrolling, dans lequel nous adorons
foncer tête baissée, le même phénomène qui nous fait oublier de descendre
du bus ou du métro. « Scroller », ce néologisme pas encore consacré par
l’Académie française mais déjà largement entré dans les mœurs, qualifie
l’action de faire défiler sur son ordinateur ou smartphone le contenu de
son fil d’actualité ou de sa timeline. Sur une année, c’est donc près de trois
semaines que nous consacrons à cette navigation. Et c’est, hélas, souvent
avec l’impression d’y avoir égaré de précieuses minutes, et aussi
fréquemment celle de n’y avoir rien vu d’intéressant, et non sans éprouver
une forme diffuse de culpabilité… « Ce qui pourrait me pousser à quitter
pour de bon les réseaux sociaux, outre le manque de “hiérarchie” dans
l’importance des choses visibles sur Facebook qui me déglingue
littéralement, c’est le caractère chronophage et le sentiment de “honte”
qui m’envahit parfois de m’être laissé avoir à y dépenser du temps que
j’aurais pu passer à aller me balader, à écrire, à lire, ou simplement à être
avec mon amoureux… Il m’est arrivé d’y passer une partie de la nuit,
littéralement “scotchée”, à surfer sur des bêtises, à “aller voir” des
profils de personnes que je ne connais pas… J’ai non seulement gaspillé
des heures de sommeil (essayez de vous endormir après plusieurs heures
d’écran…), mais je me suis détestée, car je me suis sentie “voyeuse” de la
vie des autres, en tout cas de la “vie-trine” qu’ils affichent. Cette phase-là
est, je pense, définitivement close pour moi », me confie Anne, écrivaine
dont vous avez déjà croisé le franc-parler plus haut dans ce livre. James
Williams, ex-employé de Google et partenaire de Tristan Harris au cœur
du mouvement Times Well Spent, a parfaitement analysé ce sentiment dans
une interview réalisée par Usbek et Rika : « Ce que les gens regrettent
quand ils sont sur leur lit de mort, c’est toujours : “J’aurais dû passer
plus de temps avec ma famille, mes amis”, ce genre de choses. Personne
ne se dit jamais : “J’aurais aimé passer plus de temps sur Facebook”. Ces
technologies capturent notre attention chaque jour, le temps qu’on leur
consacre est incroyable, et ça ne fait qu’augmenter. Faire confiance aux
technologies n’est pas un mal en soi, mais il faut vérifier que cette
confiance est bien placée. Il faut absolument ajouter de la réflexion au
processus. »
L’irrépressible attraction vers des puits sans fond
Pourquoi faisons-nous preuve alors d’un tel manque de discernement et
de volonté ? On l’a vu dans le premier chapitre, nous ne sommes pas
complètement responsables : l’architecture intrinsèque de ces sites et leurs
dark patterns (« pièges à utilisateurs »), c’est-à-dire leurs boutons,
couleurs et images qui nous envoûtent et nous crient : « Ne me quitte
pas », sont précisément conçus pour happer notre attention et l’enfermer à
triple tour. Mais même conscients de cela, nous ne résistons pas à leur
appel. Nous savons que le fossé est boueux mais nous y allons quand
même ! Une des explications à ce comportement irrationnel est le FoMO,
acronyme de Fear of missing out, un syndrome défini par le chercheur
anglais Andrew Przybylski qui fait que l’on redoute, si l’on ferme ses
applications et éteint son smartphone, d’y louper une information
indispensable, une opportunité d’« agir » en ligne, ou encore de ne pas
participer, au risque de perdre notre popularité, à un événement, une soirée
ou une fête qui contribuerait à notre rayonnement personnel. C’est ce
qu’on appelle aussi l’anxiété de ratage, qui va très souvent de pair avec la
nomophobie, terreur de ne pas pouvoir utiliser son portable, parce qu’il
n’y a pas de réseau, qu’il n’a plus de batteries ou que ce fameux
compagnon électronique, ombre de notre ombre, a été volé ou perdu.
Financée par l’agence Spot Pink, l’enquête menée par Dylan Michot,
Carole Blancot et Barthélémy Bourdon Baron Munoz, respectivement
consultant scientifique, psychosociologue clinicienne et entrepreneur dans
le secteur médico-psychologique, a été la première à disséquer la
prévalence du FoMO en France : selon celle-ci, près de deux personnes sur
trois se disent préoccupées de savoir que leurs amis s’amusent sans eux et
67,9 % se demandent s’ils ne consacrent pas trop de temps à suivre ce
qu’il se passe autour d’eux. Et elle offre une conclusion qui n’étonnera pas
grand monde, sauf peut-être ceux qui habitent sur Mars : plus un
internaute dispose de plages de loisirs, plus il consulte les réseaux sociaux
et plus son score de FoMO risque d’être élevé. Or, pendant qu’il
vagabonde sur le Web et fomo-somatise, les choses se font… sans lui.
Composé à partir de diverses études américaines récentes, un graphique
fait par la société Statista débouche sur ce constat qui est tout sauf
réconfortant : ce scrolling dont nous ne ressortons pas forcément plus
intelligents ni plus épanouis est en revanche très chronophage et
énergivore puisqu’il consumera au total cinq ans et quatre mois de notre
vie, contre un an et dix mois pendant lesquels nous nous consacrerons à
nouer des (vraies) relations sociales.
Vidéo de chats, défis débiles, pourquoi les contenus stupides nous
captivent ?
Je scrolle, tu scrolles, nous scrollons, vous scrollez, ils scrollent… Et si
cela nous pousse à l’inaction et à la procrastination, cela encourage
également un autre type de paresse, intellectuel celui-ci. Car si nous
remettons à plus tard les tâches que nous avons à accomplir pour errer sans
but dans les myriades infinies que sont les réseaux sociaux, c’est beaucoup
plus souvent pour regarder un chat qui joue du piano ou arbore un cornet
de frites sur la tête, ou encore un teckel qui prend sa queue pour une
saucisse que pour s’informer sur les solutions qui existent pour résorber le
déficit commercial français. Sur YouTube, on trouvait ainsi, en 2018,
93 millions de vidéos centrées sur nos délicieux amis félins. Si les
sociologues et experts de tout poil tentent de justifier ce fol engouement en
expliquant que cet animal est un totem universel autour duquel on pourrait
communier de Melbourne à Oulan-Bator en passant par Paris et Djakarta,
qu’il est vecteur de bien-être (ce qu’on ne peut pas nier) et que ces petits
films rigolos dont les matous sont les héros facilitent la communication
entre les internautes qui en sont fans et donc créent du lien, il n’en reste
pas moins qu’ils symbolisent l’incroyable appétit pour la futilité dont nous
faisons preuve sur les réseaux sociaux. « Tu te souviens quand tu n’avais
pas Facebook ? Eh bien, moi non plus. J’aurais bien aimé qu’on me
prévienne avant. Sur les bouteilles d’alcool ou les paquets de cigarettes,
on te prévient que ça va te pourrir la vie », en plaisante l’humoriste Olivia
Moore dans l’une de ses vidéos YouTube avant d’expliquer vers quelle
pente glissante son entrée dans la grande communauté des émules de Mark
Zuckerberg l’a guidée : « Tu vas regarder des vidéos de lapins, alors que
tu n’aimes pas les lapins, des vidéos de chats, des vidéos de loutres pour
finir avec des vidéos de gens qui envoient des tranches de fromages sur la
tronche de leurs enfants. » Justement, pour quelle raison préférons-nous
regarder sur YouTube un animal qui fait du ski ou un énergumène qui
s’enfile une tranche de pain XXL autour de la tête plutôt que les captations
d’un ballet, d’un spectacle ou d’une pièce de théâtre, pourtant librement
accessibles en ligne ? Pour le professeur en économie Jason Potts, qui,
dans une tribune en 2014, a analysé le phénomène des lolcats en
s’appuyant sur le théorème d’Alchian-Allen, lorsqu’un bien culturel est
pour ainsi dire gratuit, ce qui est plus ou moins le cas des vidéos YouTube
ou Facebook dont le coût de production est très faible, celui qui le
consomme ne privilégiera pas la qualité du contenu. Pire, il ne s’apercevra
parfois même pas qu’il a ces fameux supports enrichissants à portée de
pavé ou de souris ! À l’inverse, s’il dépense une somme conséquente, par
exemple, pour aller voir un concert, il aura des attentes plus importantes.
Putaclic, tous clients du néo-racolage numérique
Les réseaux sociaux sont donc ainsi faits qu’ils ne nous incitent pas à
aller vers ce qui nous élève l’esprit. Certains sites l’ont compris et
s’adonnent avec jubilation aux joies du clickbait, ou incentive clic, plus
trivialement nommé « putaclic », procédé qui consiste à attirer l’attention
de l’internaute à coup de titres excitants qui titillent sa curiosité ou font
appel à ses émotions primaires : « Vous n’imaginez pas ce que ce chien a
fait pour sa maîtresse… », « La ville d’Ottawa dérangée par des ratons
laveurs complètement ivres », « Son fiancé l’avait trompée, voilà sa
vengeance le jour de leur mariage… ». Avec ses points de suspension
habilement placés, ses formules affriolantes mais mystérieuses, le jargon
du putaclic est huilé sur mesure pour nous faire plonger. À Brighton, en
Angleterre, la firme de conseil en influence et référencement BuzzSumo a
compilé, entre le 1er mars et le 10 mai 2017, 100 millions de phrases ou
groupes de mots pour voir ceux qui, dans les titres des parutions
Facebook, « créent de l’engagement » auprès des lecteurs, puis a établi un
classement. Dans le haut du panier, on trouve sans surprise les formules
« ce qui arrive quand… », « va vous faire pleurer », « est trop mignon »,
« vous retourne le cœur », « vous serez choqué de voir que… », « vous
donne la chair de poule ». Une fois le lien ouvert, la chose s’avère
généralement beaucoup moins trépidante qu’elle n’en a l’air mais
qu’importe le flacon, pourvu qu’on ait l’ivresse d’avoir ferré le gogo et
généré de l’audience ! Fréquents sur Facebook, ces « attrape-mouches »
(sachant que ce sont nous, les insectes) le sont encore davantage sur
YouTube. Pour sortir de la masse et arriver en tête des recommandations
sur la plateforme qui compte autour de 2 milliards d’utilisateurs par mois
dans le monde et où 500 heures de vidéos sont mises en ligne chaque
minute, les youtubeurs recourent massivement au clickbait et l’assument
pleinement. Sur sa chaîne Apérotube « où les youtubeurs répondent à des
questions taboues », Gonzague, qui fait lui-même partie de cette
sympathique confrérie, a réalisé une série de vidéos où il a interrogé ses
collègues sur le thème : « Qu’as-tu fait de plus putaclic ? » Là où Pyzik,
132 000 abonnés, avoue avoir conçu une vidéo qui s’appelait « Fesses »
parce que « les fesses, ça attire les gens », Maxenss, qui en a 1,14 million,
reconnaît avoir baptisé l’une des siennes « Maître Gims gagne 500
000 euros » parce qu’il avait croisé un copain de copain, avec une vague
ressemblance avec le rappeur, qui avait remporté de l’argent grâce à un jeu
de grattage. « Tu fais vite des raccourcis, ça marche super bien », confie-t-
il. Et Léa, alias « Je ne suis pas jolie », a cartonné avec « On m’a virée de
chez moi », dont l’intitulé évoque un psychodrame familial. En réalité, elle
avait juste oublié ses clés et s’était trouvée face à une porte close !
Drôles de zèbres et camélidé énervé
La technique est efficace mais elle dérange jusqu’au sein même de la
communauté des youtubeurs. Shera Kerienski s’est indignée en 2017 « des
personnes qui font des titres très alléchants mais qui n’ont rien à voir avec
la vidéo. Un titre doit être alléchant mais à partir du moment où tu écris
“Je suis drogué” alors que tu es juste accro à la brioche, on a réellement
envie de t’insulter. » Un an avant, WarTek, qui a désormais fermé sa
chaîne YouTube, l’avait précédée : « Aujourd’hui, quand je vois ce que ça
devient, quand j’assiste à ça, quand je vois ce qu’il y a dans les vidéos
recommandations, ça me rend taré […] Aujourd’hui, on voit qu’il y a des
vidéos qui ne sont pas du tout légitimes, des vidéos putaclics dominent
YouTube et si on ne fait pas un titre putaclic, personne ne regarde notre
vidéo. » Mais il y a largement plus répugnant dans ce répertoire du
putaclic que nos braves youtubeurs qui « survendent » gentiment leurs
vidéos à travers des punchlines aguicheuses. Comme un écho à la phrase
« Plus ça capte, plus c’est con » qu’a prononcée l’écrivain Sylvain Tesson
dans une interview donnée au Journal du Dimanche et jouant à fond sur
notre abêtissement volontaire, la chaîne YouTube Lama Faché, dont les
créateurs et auteurs préfèrent rester anonymes, fait un triomphe avec des
vidéos, souvent présentées sous la forme de tops (« le top 10 des gardes du
corps de stars les plus impressionnants »), qui panachent allégrement des
titres ultra-putaclics (« Si vous voyez cette bête, courez rapidement et
demandez de l’aide »), des informations intégralement bidonnées (« Il est
resté dans la même position pendant cent cinquante ans »), des visuels qui
piquent les yeux, ingrédients déjà peu ragoûtants auxquels vous pouvez
rajouter un brin de conspirationnisme (« Où se trouve l’avion du vol
MH370 de la Malaysia Air Lines ? ») et une déontologie en pointillé.
Beaucoup de leurs merveilleux films sont en effet purement et simplement
pillés sur des chaînes YouTube étrangères, essentiellement américaines,
avant d’être rhabillés de nouveaux commentaires dans la langue de
Molière… Mieux vaudrait en rire qu’en pleurer si le susnommé
mammifère cracheur n’avait pas près de 6 millions d’abonnés
francophones, des enfants et des adolescents dans leur très grande
majorité, chez qui l’esprit critique n’est pas forcément encore très aiguisé.
La lecture sacrifiée sur l’autel des écrans
Vite ouverts, vite consommés, vite remplacés par leurs semblables, les
putaclics sont-ils juste oubliables ? Si l’on mettait de côté la culture de
l’infox qu’ils peuvent enraciner dans la psyché des plus jeunes, ce ne serait
pas si grave, mais ils participent également à la culture du zapping mental,
qui nous fait bondir d’un post à l’autre, d’un article à un autre, d’une vidéo
à l’autre, au gré des suggestions faites par les réseaux sociaux et des liens
hypertextes qui émaillent parfois leurs parutions. Tels Taz ou Bip Bip dans
les dessins animés Looney Tunes, les créatures numériquement survoltées
que nous sommes désormais y perdent notamment la faculté d’assimiler en
profondeur un écrit et donc de lire de vrais livres. Le cerveau étant
plastique et se modelant au fil de ce qu’on lui impose, il n’est
progressivement plus capable d’accorder suffisamment de concentration à
ces ouvrages « physiques » et d’appréhender de manière linéaire le texte
qu’ils proposent. Dès 2008, le journaliste et auteur Nicholas Carr décrivait
cette sensation, à propos du Web en général, dans un article de l’Atlantic :
« Auparavant, me plonger dans un livre ou dans un long article ne me
posait aucun problème. Mon esprit était happé par la narration ou par la
construction de l’argumentation, et je passais des heures à me laisser
porter par de longs morceaux de prose. Ce n’est plus que rarement le cas.
Désormais, ma concentration commence à s’effilocher au bout de deux ou
trois pages. Je m’agite, je perds le fil, je cherche autre chose à faire. J’ai
l’impression d’être toujours en train de forcer mon cerveau rétif à revenir
au texte. La lecture profonde, qui était auparavant naturelle, est devenue
une lutte. » S’il serait absurde de crier au catastrophisme, le progrès
technologique ayant toujours véhiculé avec lui des peurs, généralement
surmontées par la suite, il serait peut-être utile d’entraîner, dès le plus
jeune âge, notre gyrus fusiforme (la « boîte aux lettres de notre cerveau »)
à développer le bi-litterate reading, compétence qui fait que nous
possédons l’aptitude de lire aussi bien en mode très superficiel que de
manière beaucoup plus immersive. C’est ce que soutient Maryanne Wolf,
professeure d’université et directrice du Centre de la dyslexie à l’UCLA en
Californie, dans l’un des ouvrages qu’elle a rédigés à ce sujet Reader come
home : The Reading Brain in a Digital World. Pour avoir encore à l’avenir
l’immense bonheur de savoir se perdre dans un roman, d’être ce « lecteur
lent » qui est « comme un nageur qui cesse de compter le nombre de tours
de piscine qu’il a faits et qui apprécie tout simplement la sensation et le
mouvement de son corps dans l’eau » comme l’a joliment métaphorisé Joe
Moran, historien et grand amoureux de Flaubert dans le billet qu’il a signé
en septembre 2018 pour The Guardian.
Productivité : quand le boulot prend l’eau
Parmi les victimes collatérales des réseaux sociaux, il y a également
notre rendement au bureau. Si le bon vieux soldat Efficacité n’est pas
complètement mort, il a déjà des blessures assez inquiétantes… La
navigation à visée personnelle sur les réseaux sociaux et les sites
classiques pendant les journées de travail représente en France une heure
et quinze minutes par jour, c’est-à-dire l’équivalent d’un mois par an, dixit
une étude de 2016 de l’éditeur de logiciels de sécurité Olfeo. De l’autre
côté de la Manche, les Anglais sont aussi concernés par ce « virus », et
même atteints jusqu’à la moelle pour certains : 5 % des hommes et 11 %
des femmes passent plus de quarante-cinq minutes par heure à utiliser les
sites de médias sociaux au travail, ce qui ne les rend opérationnels
qu’environ deux heures sur les huit heures légales de travail selon un
rapport de PeoplePerHour publié la même année.
Sur le papier, rien n’interdit d’avoir recours aux réseaux sociaux dans
l’univers professionnel : en France, ce droit existe en vertu de la
jurisprudence Nikon, affaire dans laquelle la Chambre sociale de la Cour
de cassation s’était prononcée le 2 octobre 2001 en faveur du droit à
l’utilisation des outils informatiques à des fins non professionnelles et au
secret des correspondances (aujourd’hui étendu à Messenger, WhatsApp,
Twitter et Instagram qui n’existaient pas à l’époque). Mais les « chartes de
bonne utilisation des nouvelles technologies de l’information et de la
communication », ou « chartes informatiques » que mettent sur pied la
plupart des entreprises mentionnent tout de même qu’un usage privé est
toléré dans la mesure où il reste raisonnable. Une pondération que nous ne
réussissons pas toujours à cultiver. Plusieurs salariés ont déjà perdu leur
emploi dans l’Hexagone à cause d’une utilisation excessive des réseaux
sociaux. En 2013, cela fut le cas d’une chargée de recrutement d’une
agence d’intérim d’Anglet dont le licenciement pour faute grave a été
considéré comme justifié car elle était très assidue sur le Net, notamment
sur Facebook, pendant ses quinze jours de présence dans la société, ce qui
l’avait conduite à commettre des erreurs et des négligences dans les
fonctions qui lui incombaient. La sentence a été identique à Douai pour
une responsable juridique opérationnelle qui a engrangé plus de 10 000
connexions en un mois sur son temps de travail.
Non, gazouiller n’est pas un péché
En revanche, pépier, même énormément, sur le site de l’oiseau bleu
pendant vos heures de travail n’est visiblement pas répréhensible. En
février 2016, la Cour d’appel de Chambéry a estimé que le fait qu’un
directeur web analytics ait émis sur Twitter en seize mois d’exercice 1 336
tweets non professionnels sur ses plages de travail, dont 90 pendant ses
soixante derniers jours d’activité, n’était pas un motif suffisant pour le
congédier. La durée évaluée pour l’envoi des tweets représentait en effet
moins de quatre minutes par jour. Et pan sur le bec pour son employeur
qui lui avait signifié dans un courrier : « Vous avez gravement manqué à
votre obligation de loyauté à l’égard de votre employeur en communiquant
sous le nom de la société dont vous êtes actionnaire, à de multiples
reprises pendant vos heures de travail et à partir du matériel appartenant
à la société. » Ce que l’histoire oublie parfois de dire, c’est que son
licenciement a tout de même été considéré comme valable, mais au regard
d’autres types d’arguments.
Est-il alors souhaitable que les réseaux sociaux grand public ne soient
pas consultables sur les postes de travail, comme c’est l’usage encore dans
quelques entreprises. Faudrait-il plutôt aménager des plages de temps ou
des endroits « interdits » aux smartphones pour booster nos
performances ? Les Universités de Würzburg et de Nottingham Trent ont
en tout cas mis ce principe à l’essai en 2016 pour Kaspersky Lab, en
demandant à leurs quatre-vingt-quinze volontaires de se répartir en quatre
groupes : le premier avait son portable dans sa poche ; le deuxième, sur
son bureau ; le troisième, dans un tiroir fermé et le dernier, dans une pièce
différente. Plus il y avait de la distance entre le mobile et son détenteur,
plus l’implication grandissait. Lors des tests de concentration, les
participants étaient jusqu’à 26 % plus productifs lorsqu’ils avaient été
intégrés au pool des « éloignés ». Pour obtenir votre prochaine promotion
ou créer l’œuvre qui mettra à jamais votre carrière sur orbite, vous savez
donc ce qu’il vous reste à faire…
PÉCHÉ CAPITAL N° 5
LA SOCIABILITÉ MISE EN DANGER
« La véritable irrévérence aujourd’hui […],
c’est faire du lien dans une époque qui sépare les êtres. »
Abd Al Malik dans une interview à Télérama,
23 février 2015
Pour les anciens de la Silicon Valley, les dés sont jetés. « Je pense que
nous avons créé des outils qui déchirent le tissu social », a déploré
Chamath Palihapitiya, ancien vice-président en charge de la croissance de
l’audience chez Facebook, que j’ai déjà cité au début de ce livre. Mais nos
réseaux sociaux sont-ils effectivement à l’origine d’une dégradation des
rapports sociaux que nous entretenons dans le réel ? Les uns signent-ils le
déclin ou l’extinction des autres ? Si l’on se penche sur les diverses
analyses réalisées à ce sujet, la réponse ne peut être qu’extrêmement
nuancée. On a vu précédemment que les réseaux sociaux nous poussaient
à capitaliser sur nos « liens faibles », forme d’échanges à distance avec de
simples connaissances numériques, plutôt que sur nos liens forts, synergies
directes avec notre famille et nos amis proches et dans lesquelles nous
sommes prêts à nous investir autant en pratique qu’émotionnellement.
Mais pour le sociologue Antonio A. Casilli, chercheur en sociologie au
Centre Edgar-Morin, qui a publié il y a dix ans Les Liaisons numériques,
ces deux dimensions ne sont pas contradictoires mais complémentaires. Ce
serait pour lui une erreur et un anachronisme d’en faire des ennemies.
C’est aussi ce qu’a soutenu la philosophe Anne Dalsuet, auteure de T’es
sur Facebook, qu’est-ce que les réseaux sociaux ont changé dans
l’amitié ?, dans une interview accordée aux Inrockuptibles en
septembre 2013, quand on l’a interrogée sur la possible baisse des
rencontres IRL (in real life) que pourraient générer les réseaux sociaux :
« C’est une idée préconçue de penser qu’elles auraient diminué. Pour les
Grecs, l’amitié requiert la proximité physique et ne se vit pas à distance.
Elle nécessite l’expérience commune du quotidien, le partage d’un même
territoire. Aujourd’hui, la technologie numérique permet de la vivre
différemment. Les lieux de vies s’additionnent. Nous sommes dans l’hyper-
contact permanent. Qui éteint son smartphone aujourd’hui lorsqu’il prend
un café avec quelqu’un ? Pendant que je discute, je suis connecté à
d’autres personnes grâce à mon smartphone. Les deux réalités se
complètent. » Si elles s’additionnent, ces sociabilités s’interpénètrent assez
peu. Généralement, les personnes que l’on fréquente dans la vraie vie ne
sont pas les mêmes que celles qui peuplent notre tribu « amicale »
virtuelle. C’est pour cela que notre complice sur Facebook ou notre alter
ego sur Twitter a peu de chance de glisser d’une sphère à l’autre et de
devenir notre témoin de mariage ou le compagnon avec qui on sirotera des
bières devant Marseille-PSG…
Facebook, un réseau qui maintient le statu quo
Le groupement d’intérêt scientifique Marsouin, structure basée en
Bretagne qui se penche sur les évolutions induites par la société de
l’information et les usages d’Internet et qui s’est intéressé en 2016 au cas
de Facebook, a observé que ceux qui sortent beaucoup avec leur entourage
sont également ceux qui se servent de manière intensive de cette
plateforme sociale. Mais ce n’est pas parce qu’il y a recours fréquent à
Facebook que cela améliore ou minore la sociabilité. Celle-ci dépend
davantage du milieu, de la situation géographique et de la génération
auxquels appartient la personne. Godefroy Dang Nguyen et Virginie
Lethiais, les deux chercheurs en charge de cette étude, observent par la
suite que lorsque tous nos proches IRL sont sur Facebook, il y a un « effet
de groupe » qui fait que nous sommes moins enclins à nouer en ligne de
nouvelles connaissances. L’entre-soi y intervient donc. Ils remarquent
aussi que Facebook peut améliorer les amitiés solides, mais uniquement si
l’on se trouve dans un endroit qui est propice à cela, par exemple, dans
une ville où l’activité culturelle et festive est soutenue. L’effet sera
contraire si l’on réside dans une zone plus enclavée, moins favorisée sur ce
plan-là. Ils notent également que Facebook peut aider les plus jeunes à
voir plus souvent leurs amis, notamment via sa fonctionnalité
« événement », ce qui n’est pas le cas pour les plus âgés. Enfin, ils
concluent en nous disant que Facebook n’a pas d’effet notable sur le
nombre de (vrais) amis, qu’on soit ado ou adulte, qu’on ait 20, 40 ou
60 ans…
Loin des yeux, près du cœur
En Italie, le Centre international d’études sur la famille (qui dépend du
Vatican) s’est quant à lui efforcé, en 2018, à travers un rapport présenté à
Rome, de mesurer l’impact des réseaux sociaux sur la communication
familiale. 4 000 « sujets » ont été sondés. S’il s’avère que ceux-ci
plébiscitent en tout premier lieu WhatsApp (où ont lieu 82 % de leurs
dialogues), les réseaux sociaux sont considérés comme « un soutien
important pour cultiver les relations » surtout lorsque ses « membres sont
éloignés ». Le rapport se conclut par un avis « pas forcément négatif » :
« En effet, les données d’enquête montrent que l’hybridation des relations
interpersonnelles en réseau semble avoir des effets plus positifs que
négatifs sur presque tous les indicateurs de la cohésion familiale. » La
théorie du « déplacement » que l’on invoque souvent, qui veut que
l’attention qu’on accorde aux réseaux sociaux implique de sacrifier ses
rapports sociaux traditionnels a enfin été battue en brèche en 2019 aux
États-Unis par la parution dans Information, Communication & Society
d’un article de deux chercheurs de l’Université du Kansas, Jeffrey Hall et
Chong Xing, et de Michael Kearney, professeur assistant à l’École de
journalisme de l’Université du Missouri, qui se sont appuyés sur les
enseignements de deux études. Il en ressort que le fameux espace que nous
réservons quotidiennement aux réseaux sociaux n’empiète pas sur la vraie
vie mais dévore en revanche le temps passé en général sur Internet. Mais
où se prend le temps que l’on donne à Internet ? Telle est la question. Peut-
être justement dans cette vraie vie, ce qui nous fait revenir à notre
interrogation de départ, à la façon du « Je tourne en rond », qu’a chanté
Zazie.… « Les gens passent de plus en plus de temps à utiliser Internet et
d’autres médias, temps qu’ils pourraient consacrer à la parole en face à
face, mais cela ne signifie pas qu’ils en pâtissent », estime Michael
Kearney sur Munews, le site de son université, avant d’expliquer qu’ils
« doivent en fin de compte être responsables du maintien de leurs
relations, que ce soit par le biais des médias sociaux ou par d’autres
moyens. »
Couple et réseaux sociaux : je te follow, moi non plus
Ne les accusons pas de tous les maux, les réseaux sociaux ne méritent
pas (totalement) d’être qualifiés d’asociaux. S’ils ne nous permettent pas
de nous doter de véritables amis supplémentaires, ils ne nous en délestent
pas non plus et ont le bon goût de gommer les distances kilométriques
entre les individus qui s’apprécient. Mais s’ils peuvent se révéler des
tremplins, dans certaines conditions très précises, pour les relations
interpersonnelles, il est quand même un territoire sur lequel les réseaux
sociaux agissent comme le curare, c’est celui de la Carte du Tendre. Car au
mieux, ils paralysent les élans de Cupidon, au pire, ils leur portent un coup
fatal. De la phase de séduction jusqu’à l’éventuelle rupture, ils rajoutent
des cailloux dans nos chaussures, voire transforment la construction du
couple en véritable course de haies. S’ils divisent plus qu’ils ne
rapprochent les tourtereaux, c’est d’abord tout simplement, dixit l’enquête
Gleeden qui a été accomplie en Europe en 2018 auprès de 12 000
membres européens entre 35 et 50 ans, parce qu’ils sont trop accaparants.
72 % des interrogés déclarent que leur partenaire passe trop de temps sur
les réseaux sociaux au détriment de leur binôme, 69 % ont déjà eu des
désaccords à ce propos, 57 %, disent se sentir « négligés » par leur
conjoint addict et ils sont 29 % à l’avoir trompé(e) à cause de cela et pour
se sentir à nouveau attirants. Ce que corrobore un sondage CSA Link, de
la même année, où l’on apprend que 43 % des Français n’éteignent jamais
leur mobile et que 41 % préfèrent se priver de faire l’amour plutôt que
d’être privés d’Internet. La chair peut devenir très triste et le septième ciel
hors d’atteinte si l’on ne se force donc pas à se déconnecter.
Des amours, des amis, des emmerdes
Ce paramètre est loin d’être le seul qui pollue la dynamique des
sentiments. Si, à l’heure du like-roi, se lover pour de bon et sur le long
terme est aussi difficile, c’est également parce que les réseaux sociaux
permettent de surveiller son conjoint quand ce n’est pas de le stalker
(le traquer) dans la moindre de ses activités numériques. Et lorsqu’on
cherche des sujets de mécontentement, bingo, on les trouve fréquemment !
Pourquoi notre moitié fait-elle preuve d’une telle complicité – y compris
tactile – avec sa/son collègue de bureau sur les photos de leur séminaire à
Cannes ? Pourquoi s’amuse-t-elle à dégainer systématiquement des pouces
bleus ou des cœurs chaque fois que son ex fait un post sur Facebook ou
met un pauvre cliché de vacances sur Instagram ? Pourquoi ce Julien ou
cette maudite Katia applaudit dans la seconde quand il/elle change de
photo de profil ? Si on n’était pas jaloux à la base, il y a de fortes
probabilités qu’on le devienne. Pratiquer un espionnage virtuel serré ne
changera rien à l’affaire : plus vous vous y adonnerez, plus ce vilain venin
vous dévorera les entrailles, qu’il y ait des doutes légitimes à avoir ou pas,
sachant que des attitudes ou des propos anodins peuvent prêter à
confusion. Et même si vous êtes encore dans la phase de cristallisation
passionnelle avec votre moitié, celle où elle est totalement exempte de
défauts à vos yeux, vous pourriez rapidement déchanter si vous persistez à
aller quadriller ses réseaux sociaux jusque dans les tréfonds de son passé
numérique : oui, il y a quelques années, il ou elle a sympathisé avec des
idées politiques qui ne sont pas franchement les vôtres, c’était un(e) fan de
Jean-Claude Van Damme et à l’époque, il ou elle n’oubliait jamais
l’anniversaire de son élu(e)… C’est imparable pour faire germer gênes,
rancœurs et frustrations et couper les ailes d’une histoire qui démarrait
bien.
La non-cohabitation et ses nombreux bienfaits
C’est en vertu de cela que certains psychothérapeutes, comme
l’Américain Ian Kerner, conseillent assez radicalement de ne pas être ami
sur les réseaux sociaux avec celui ou celle dont on est épris. Notre New-
yorkais, qui est aussi titulaire d’un doctorat en sexologie, s’est d’ailleurs
appliqué cette stratégie à lui-même en unfriendant sa propre femme. « Je
voulais plus de mystère et plus d’imprévisibilité. Je ne voulais pas savoir
qu’elle parlait de fatigue ou de prendre son troisième café pour la journée.
Je l’ai donc spécifiquement exclue pendant mon bref mandat sur
Facebook. C’est quelque chose que je recommande aux couples », a-t-il
raconté au Daily Dot.
Comme le préconise Ian Kerner, la moitié des couples en Grande-
Bretagne ne se suivrait ainsi pas sur les réseaux sociaux. Pour vivre
heureux, ménageons-nous des espaces virtuels totalement distincts ! Ou
attendons le plus tard possible pour le faire : en 2016, le site de rencontres
Whatsyourprice, après avoir consulté 14 000 de ses membres, a prouvé
que plus on sursoyait avant de demander son signifiant other en ami sur
Facebook, plus la romance était susceptible de durer. La majorité de ceux
qui ont attendu plus d’un mois avant de rentrer en contact sur les médias
sociaux ont franchi le cap de l’année ensemble. Le mieux étant peut-être
de ne pas s’y inscrire du tout : en 2014, les travaux de chercheurs
de Boston et de Santiago du Chili parus dans Computers in Human
Behavior ont établi un parallèle entre le nombre de divorces et celui des
comptes Facebook rapportés à la quantité d’habitants. Ceux-ci avaient
augmenté de 4 % dans les régions où Facebook était le plus répandu et les
non-Facebookiens avaient 11 % de chances supplémentaires de trouver
l’harmonie en couple. « Les résultats montrent que l’utilisation de SNS
(Social Network sites) est négativement corrélée avec la qualité du
mariage et le bonheur, et positivement corrélée avec le fait de vivre une
relation difficile et de penser au divorce », détaillent les chercheurs.
Fragilité et doutes : ce que les photos ne disent pas
Repensez au bon vieil Octave dans La confession d’un enfant du siècle
de Musset que l’obsession du soupçon a détruit : jouer les furets indiscrets
sur les réseaux sociaux de votre conquête ne vous rapportera vraiment rien
de fructueux. Mais y surexposer votre merveilleux duo n’est pas la
panacée non plus : oui, vos ego seront joliment nourris si des centaines de
commentaires élogieux viennent applaudir la vision sur Instagram de vos
corps enlacés au clair de lune ou l’instantané pris lors de votre
anniversaire de rencontre fêté chez Alain Ducasse mais cette vitrine
glamour que vous donnez à votre couple ne doit pas remplacer les efforts à
prodiguer pour l’édifier, le consolider ou le réparer, si besoin. Une trop
grande inclination à l’afficher traduit d’ailleurs, d’après des spécialistes
américains qui ont examiné ce point dans une enquête destinée au
Personality and Social Psychology Bulletin, une insécurité latente, ce
qu’on appelle un « attachement anxieux », syndrome dans lequel on craint
que l’affection que l’on éprouve pour l’autre ne soit pas réciproque. On
redoute également de le faire fuir, de le voir nous abandonner ou nous
rejeter. Dans cet état, on a constamment besoin d’approbation, on supporte
mal que cet être adoré puisse avoir d’autres centres d’intérêt que notre
petite personne, on le dorlote excessivement, on recherche la fusion et on
s’aveugle très facilement sur la présence de problèmes, pourtant parfois
gros comme des camions.
Si l’on avait encore le désir, après ces révélations, d’exhiber en long, en
large, et en travers l’intensité de sa flamme sur les réseaux sociaux, il ne
faut pas hésiter à s’en abstenir. En octobre 2018, Meetic et l’institut
Opinion Way se sont penchés sur la perception que les Français ont de ces
couples qui ne nous épargnent aucun instant de leur divin quotidien sur les
réseaux sociaux. Le verdict est sans appel : ils n’en peuvent plus, à 64 %,
de ces tandems qui font « étalage » de leur insolent bonheur, ils jugent, à
66 %, que cela « donne une fausse idée de la réalité » et à 53 % que cela
installe des « attentes irréalistes ». Et d’autres chiffres extraits de ce
sondage vont dans leur sens : si 37 % des personnes interrogées n’hésitent
pas à donner des détails sur leur couple sur les réseaux sociaux, 53 %
d’entre elles admettent qu’elles ont déjà diffusé des photos « heureuses »
alors qu’elles affrontaient une période délicate de leur relation. Une
version moderne de la méthode Coué : croyez-nous épanouis, nous le
redeviendrons peut-être…
Chronique d’une impossible séparation
Enfin, les réseaux sociaux dressent un ultime écueil dans le champ de
l’Éros : ils rendent plus ardue encore la phase de la rupture. Car s’il y a
encore quinze ans, le fait de rayer des cartes celui ou celle qui était à
l’origine de notre chagrin (en supprimant ses coordonnées de notre
répertoire, en coupant notre téléphone ou encore en changeant de numéro,
d’adresse ou de serrure) était douloureux mais réalisable, le challenge est
aujourd’hui très épineux, voire insurmontable. Même si l’on a bloqué
l’incriminé(e) de tous ses réseaux, il est fort à parier que nous le ou la
verrons surgir, tel un diablotin maléfique sortant de sa boîte, au détour de
ce que mettront en ligne nos camarades communs sur Facebook,
WhatsApp, Instagram ou Snapchat. Et si les bonnes fées du Net sont avec
nous et nous évitent ce calvaire 2.0, qui dit que les masochistes que nous
sommes résisteront à la tentation d’aller traîner nos guêtres sur ses profils,
pour vérifier qu’il ou elle est aussi déprimé(e) que nous le souhaiterions ?
L’univers doré des autres :
une tendance à la comparaison toxique
Pour le couple, les réseaux sociaux sont le lieu de tous les dangers, une
poudrière où il faut bien regarder où l’on met les pieds si l’on souhaite que
son idylle passe à travers les balles. Et que dire, dans un autre registre, de
l’estime de soi, qui, à les fréquenter, risque fort de prendre du plomb dans
l’aile ? Ceux-ci, tout spécialement Instagram et Facebook et l’image
paradisiaque qu’ils nous donnent de la famille (adorable et souriante), des
vacances (sans pluie, moustiques ni coups de soleil) et des maisons design
(où ne traînent ni poubelles ni linge sale) de nos semblables, ont le pouvoir
de réduire, pour ne pas dire d’anéantir, l’affection que l’on se porte à soi-
même. Et ce, même si chacun sait que ce qui est dévoilé dans nos statuts
n’est qu’une version très expurgée de notre quotidien, une application du
principe de désirabilité sociale qui nous conduit à nous présenter en ligne
sous notre jour le plus favorable et à y gommer tout ce qui n’est pas très
reluisant ou valorisant. Cette tendance très humaine fausse d’ailleurs les
enquêtes d’opinion et les tests de personnalité car on n’ose pas y avouer
que l’on vote pour les extrêmes ou que oui, on a beau avoir 25 ans et être
en pleine force de l’âge, on ne fait l’amour qu’une fois tous les deux mois.
Cette notion de désirabilité sociale est apparue dès 1950 lorsque Hugh
Parry, directeur du Centre de recherche sur l’opinion de l’Université de
Denver, et Helen Crossley, qui y était analyste principale, ont questionné
les habitants de la ville afin de savoir quels étaient ceux qui possédaient
une carte de bibliothèque et faisaient des dons à des œuvres de charité. Or,
les chiffres qu’ils ont obtenus étaient supérieurs au nombre total des
personnes répertoriées par les organismes caritatifs ou culturels en
question. Pour enjoliver ou mentir, complètement ou par omission, nous
n’avons donc pas attendu Mark Zuckerberg !
Et si l’on reprenait les commandes ?
Si l’on n’est pas dupe de la poudre aux yeux ambiante qui est la règle sur
les réseaux sociaux, notre goût pour l’autodépréciation est encore exacerbé
par ce halo de perfection dont s’entourent les influenceurs dont nous
guettons la moindre des apparitions en ligne. Pour Hanna Krasnova,
universitaire de Postdam qui a disséqué ce phénomène de comparaison, il
est particulièrement prononcé et toxique si l’on n’est pas soi-même très
« acteur » de ses réseaux sociaux et que l’on se contente de regarder les
autres. « Le suivi passif exacerbe les sentiments envieux, ce qui diminue la
satisfaction de la vie. Du point de vue des fournisseurs, nos résultats
indiquent que les utilisateurs perçoivent souvent Facebook comme un
environnement stressant », résume-t-elle dans le préambule de son étude
Envie sur Facebook : une menace cachée pour la satisfaction des
utilisateurs ? Les internautes ont bien intégré le « Tu ne convoiteras point
la maison de ton prochain […] ni aucune chose qui appartienne à ton
prochain » des Dix commandements mais ils sont cependant deux sur trois
à être plus malheureux après s’être connectés, dépités d’assister au
spectacle de la vie sociale de leurs amis, de les voir récolter plus de
messages d’anniversaire, de bonne année ou de likes qu’eux-mêmes. C’est
aussi ce qui est ressorti, en 2012, des travaux de Hui-Tzi Grace Chou et de
Nicolas Edge, que ces deux spécialistes des sciences du comportement ont
judicieusement baptisés « Ils sont plus heureux et vivent mieux que moi » :
les utilisateurs les plus assidus de Facebook placent le niveau de bonheur
des autres à un seuil plus élevé que le leur.
Enlever les likes accolés aux publications des réseaux sociaux serait un
des moyens d’atténuer ce regard peu flatteur que l’on pose sur soi ; une
piste sur laquelle s’est déjà engagé Instagram qui, après avoir démarré-
l’expérience en avril 2019 au Canada, les a supprimés ensuite à partir du
17 juillet de la même année en Australie, au Brésil, en Irlande, en Italie, au
Japon ou encore en Nouvelle-Zélande et partiellement depuis
novembre 2019 aux États-Unis. Seul l’auteur des parutions peut à présent
les consulter. « Nous savons que les gens vont sur Instagram pour
s’exprimer, être créatifs et poursuivre leurs passions. Et nous voulons être
sûrs que cela ne soit pas une compétition », a plaidé devant les caméras de
Triple J Hack sur ABC Mia Garlick, la directrice des affaires publiques
pour Facebook et Instagram en Australie et en Nouvelle-Zélande, avant
d’expliquer qu’elle désirait « réduire la pression » qui pèse sur les épaules
des utilisateurs. Facebook, son aîné, pourrait faire de même
prochainement, en dissimulant les likes et en ne laissant que les émojis
émotions et la mention « aimé par x et d’autres personnes ». Les réflexes
vertueux peuvent venir de l’internaute lui-même qui peut décider, en
fonction des personnes auxquelles il s’abonne (et dont il peut se
désabonner), de ne plus se laisser saper le moral et l’humeur par un défilé
de beauté perpétuel.
Le côté obscur de la force enfin révélé
Fort en thème mais non dénué d’humour, Seth Isaac Stephens-
Davidowitz, docteur en économie et ancien informaticien chez Google, qui
a écrit l’essai Tout le monde ment… et vous aussi prône une méthode très
élémentaire pour se sevrer de ce besoin maladif de jauger sa valeur en se
confrontant aux « performances » des autres. Afin de savoir ce qu’est
vraiment la vie des gens sans filtre, sans idéalisation, plutôt que de verdir
de rage devant mille Instagram rutilants, il est plus probant de se tourner
vers les occurrences les plus fréquentes sur les moteurs de recherche : le
couple qui est « génial », « fabuleux » sur les réseaux sociaux est « en
crise », « mort », « toxique » « au bout du gouffre » sur Google, le prince
charmant s’y transforme en « mon mec me ment », « me trompe », « ne me
respecte pas » et « est radin ». Le remède anti-dépit est des plus efficaces :
testez-le, vous verrez ! Dans un texte hilarant composé en 2017 pour The
New York Times Don’t let Facebook make you miserable (« ne laissez pas
Facebook vous saper le moral »), Stephens-Davidowitz illustre la distance
nécessaire à prendre par rapport à la dimension féerique des réseaux
sociaux à travers l’exemple prosaïque de la vaisselle et du golf : les
Américains passent six fois plus de temps à manier l’éponge dans l’évier
que le club sur le green. Pourtant, il y a deux fois plus de tweets ayant trait
au golf qu’à la vaisselle. « Pensez à l’aphorisme cité par les membres des
Alcooliques anonymes “Ne comparez pas ce que vous êtes à l’intérieur de
vous à ce que montrent les autres à l’extérieur” », nous exhorte-t-il. « J’ai
étudié les données de recherche agrégées de Google. Seuls face à un écran
et anonymes, les gens ont tendance à dire à Google ce qu’ils ne révèlent
pas sur les médias sociaux, ils disent même à Google des choses qu’ils ne
disent à personne. Google propose un sérum de vérité numérique. Les
mots que nous tapons sont plus honnêtes que les images que nous
présentons sur Facebook ou Instagram […] J’ai trouvé les données
honnêtes étonnamment réconfortantes. Je me suis toujours senti moins
seul dans mes insécurités, mes angoisses, mes luttes et mes désirs. »
Une solitude qui grandit avec les connexions
Seth Isaac Stephens-Davidowitz n’est pas un cas à part. Paradoxalement,
malgré la foule de « connaissances » que l’on y côtoie, les réseaux sociaux
renforcent le sentiment d’être livré à soi-même. Dans leur étude, relatée
par l’American Journal of Preventive Medicine en 2017, des chercheurs de
la faculté de médecine de Pittsburgh ont établi une connexion entre la
fréquence des connexions de leurs volontaires sur les onze réseaux sociaux
les plus populaires que sont Facebook, YouTube, Twitter, Google Plus,
Instagram, Snapchat, Reddit, Tumblr, Pinterest, Vine (devenu depuis Byte)
et LinkedIn, et leur perception de la solitude, évaluée grâce à un autre test.
Ils ont conclu de cette comparaison que les personnes présentes sur les
réseaux sociaux plus de deux heures par jour avaient deux fois plus de
risques de se sentir isolées que celles qui ne dépassaient pas la demi-heure
quotidienne. Et chez les plus assidus, qui ont à leur actif plus de cinquante-
huit connexions hebdomadaires, le risque est trois fois plus important que
chez ceux qui ne vont sur les réseaux sociaux que neuf fois par semaine.
Interrogé en janvier 2019 sur UMPC, le site de son université, Brian
Primack, le responsable de ces travaux, confie qu’« il est important
d’étudier ce phénomène car les problèmes de santé mentale et l’isolement
arrivent à un niveau épidémique chez les jeunes adultes. Nous sommes
intrinsèquement des créatures sociales, mais la vie moderne a tendance à
nous compartimenter au lieu de nous réunir. Bien qu’il puisse sembler que
les médias sociaux offrent des possibilités de combler ce vide social, je
pense que cette étude suggère que ce n’est peut-être pas la solution que les
gens espéraient. »
La valse des sourires en plastique
Comme l’exprime poétiquement Carmen, la chanson du trop discret
Stromae « l’amour est comme l’oiseau de Twitter, on est bleu de lui,
seulement pour 48 heures, d’abord on s’affilie, ensuite on se follow, on en
devient fêlé, et on finit solo ». Le témoignage de Xavier, 46 ans, qui a eu la
gentillesse de bien vouloir se confier à moi, illustre formidablement bien
cette attente déçue. Chez ce conseiller en prévention des risques
professionnels résidant en Auvergne, père d’un garçon et d’une fille, les
réseaux sociaux n’ont fait que décupler la conviction d’être comme coupé
du monde : « Mon parcours de vie m’a entraîné dans une situation de
solitude extrême à ce jour. J’ai mes enfants en garde alternée, ai quelques
personnes existantes dans mon entourage, comme tout un chacun. Mais
mes proches familiaux ne vivent pas dans ma région et mon réseau amical
s’est effacé également peu à peu avec la distance géographique. Pour moi,
la dangerosité de Facebook, c’est que la notion de se sentir entouré est un
leurre, me concernant en tout cas. Certaines personnes ont des relations
Facebook qu’ils voient également dans leur vraie vie sociale ; je ne me
situe pas dans ce cadre, ou si peu… Car lorsque l’ordinateur ou la tablette
s’éteint, je me retrouve immédiatement face à ce silence, face à ce
téléphone qui ne sonne pas, face à cette porte d’entrée où personne ne
vient frapper, face à cette chambre d’amis qui n’est jamais remplie. Le
moral peut commencer alors à chuter lentement, et finalement, ce réseau
peut commencer à devenir une arme nocive pouvant se retourner contre
son utilisateur. »
Le coauteur de Brian Primack, Jaime Sidani, explique que ses confrères
et lui ne peuvent pas déterminer si c’est parce que ces individus sont seuls
qu’ils provoquent des expériences négatives sur les réseaux sociaux ou si
ces expériences négatives sont le fruit des réseaux sociaux eux-mêmes et
si ceux-ci sont le creuset du sentiment d’« abandon » dont ils témoignent.
« C’est probablement un mélange des deux », estime-t-il. Or, la solitude
n’est pas un simple bobo à l’âme ou une contrariété temporaire. Non
contente de parasiter nos pensées, d’ébranler nos certitudes, elle a aussi un
impact sur nos organismes. Des protocoles scientifiques, notamment celui
mené par Christopher Fagundes à Houston où le rhinovirus a été inoculé à
des adultes âgés de 18 à 55 ans en bonne santé et pendant lequel ceux qui
sont tombés malades sont restés dans une chambre d’hôtel fermée pendant
cinq jours, ont montré qu’elle affaiblit nos défenses immunitaires. Ceux
qui se disaient les plus seuls étaient en effet ceux chez qui on retrouvait les
symptômes les plus aigus ! La solitude, enfin considérée comme un vrai
problème de santé publique puisque la France l’a déclarée grande cause
nationale en 2011 (10 % d’entre nous y seraient exposés) et que certains
pays, tel le Royaume-Uni en 2017, ont créé un ministère qui lui est dévolu,
est aussi un catalyseur de stress qui favorise les problèmes cardio-
vasculaires, les affections neurodégénératives, le développement de
troubles alimentaires, de l’attention et du sommeil. Et elle offre
évidemment un terrain propice aux humeurs mélancoliques, à la déprime
et à l’émergence de maladies psychiques, dont la dépression.
Dépression et réseaux sociaux :
un serpent qui se mord la queue
Si les réseaux sociaux riment avec solitude et que celle-ci est susceptible
de favoriser la dépression, peut-on s’enhardir à penser qu’Instagram,
Facebook et les autres sont parfois directement responsables de cette
dernière ? Pour Elroy Boers et ses collègues du CHU Saint-Justine à
Montréal au Canada, qui ont suivi 4 000 adolescents de 12 à 16 ans et ont
communiqué leurs conclusions en juillet 2019 dans Jama Pediatrics, il n’y
a pas de corrélation aussi directe mais les réseaux sociaux peuvent en
revanche amplifier, à l’instar de la télévision, des symptômes dépressifs
déjà existants, tels que des pensées morbides ou l’impression d’être
inutile. Ce qui n’est pas le cas, pour nos experts, de l’utilisation de jeux
vidéo ou d’autres types de navigation sur la Toile.
L’une des pistes intéressantes qu’ils fournissent pour expliquer ce
phénomène est la théorie des spirales de renforcement : les personnes en
question y recherchent du contenu qui correspond à leur humeur morose
du moment. Les algorithmes des réseaux sociaux ayant tout sauf la
mémoire courte, ils reproposent ensuite à ces internautes des informations
du même type, ce qui les entretiendra dans leur mal-être. Une simple
restriction du temps que l’on y passe peut pourtant renverser la vapeur : en
Pennsylvanie, la psychologue Mélissa Hunt a proposé à 70 participants de
limiter leur fréquentation des réseaux sociaux à trente minutes par jour, à
répartir de manière équitable entre Facebook, Instagram et Snapchat,
pendant trois semaines. Elle a noté une baisse importante de la solitude
perçue, de l’anxiété et du FoMO qui fait que l’on tremble à l’idée de
« rater quelque chose », un amoindrissement qui s’observe tout
particulièrement chez ceux qui étaient diagnostiqués cliniquement
dépressifs au départ ! Ce que nous montre Mélissa Hunt à travers cet essai
convaincant, nous sommes nombreux à l’avoir mesuré nous-mêmes : nous
sommes mieux dans nos baskets lorsque nous consommons avec
modération les réseaux sociaux, penauds et insatisfaits lorsque nous en
abusons. En dépit du côté déceptif qu’ils peuvent avoir, pourquoi
replongeons-nous malgré tout à la connexion suivante dans les mêmes
excès, déroulant indéfiniment ces feeds qui nous dépriment ? Parce que
l’on s’illusionne, comme en amour, en se persuadant que cette fois-ci, rien
ne sera pareil, que nous serons comblés par notre voyage virtuel. C’est ce
que l’on appelle une erreur de prédiction affective, un réflexe pas très futé
de notre cerveau qui fait que l’on anticipe ce que sera notre état
émotionnel dans une situation future en se trompant sur la nature de celui-
ci. De manière plus prosaïque, nous prenons en la matière nos rêves pour
des réalités…
PÉCHÉ CAPITAL N° 6
LA FABRIQUE DE LA HAINE
ET L’INSTINCT GRÉGAIRE
« Sous quelle tyrannie aimeriez-vous mieux vivre ?
Sous aucune, mais s’il fallait choisir,
je détesterais moins la tyrannie d’un seul que celle de plusieurs.
Un despote a toujours quelques bons moments,
une assemblée de despotes n’en a jamais. »
Voltaire, Œuvres complètes,
Tome huitième, 1768
Les réseaux sociaux auraient pu être une formidable conquête.
Abolissant l’ère de la parole confisquée par les élites, les experts et autres
« sachants », on a pensé un temps qu’ils permettraient à tout un chacun de
faire publiquement entendre sa voix, de témoigner d’une réalité qui n’est
pas forcément celle qui se raconte au sein des ministères, sur les plateaux
télé et dans les colonnes des journaux. À l’aune du rôle qu’ils ont joué
dans le Printemps arabe, du mouvement vert iranien de 2009 au
soulèvement tunisien de 2011, en passant par la révolution égyptienne
survenue la même année, on a aussi rêvé qu’ils soient l’antichambre et la
rampe de lancement des combats humains les plus honorables et de
transformations démocratiques majeures.
Une décennie ou presque plus tard, force est de constater que la
promesse n’est pas tenue. Si certaines causes prises isolément leur doivent
d’avoir progressé, telle la promotion du Body Positive, qui vise à aller
contre les stéréotypes de beauté, nos Twitter, Facebook et autres
plateformes n’ont ni rendu le monde plus démocratique ni embelli le
verbe. Elles ont plutôt contribué à le brouiller. Si l’on excepte les quelques
jolies nouveautés qui jaillissent parfois de cette « nouvelle » donne
numérique et viennent contredire ce principe, par exemple, le fait
qu’Instagram et ses Insta-rimeurs ou faiseurs de prose aient réconcilié les
Américains et les Anglais avec la poésie (un sondage Nielsen a montré
que les ventes d’ouvrages de ce type ont progressé de 66 % entre 2012
et 2017 au Royaume-Uni), les réseaux sociaux se muent malheureusement
beaucoup plus souvent en vaste marigot d’aigreur qu’en charmant et
réjouissant champ de libre opinion. Anne, 69 ans, maître de conférences
en sciences de l’éducation et bénévole en milieu carcéral, regrette que l’un
prenne trop souvent le pas sur l’autre : « Je trouve que Facebook, seul
réseau social que j’utilise, est un formidable outil d’échange. Et les
groupes permettent d’entretenir des communautés d’intérêts, d’idées, ou
d’activités. Ce que je ne supporte pas, en revanche, c’est l’utilisation de
Facebook pour la diffusion de propos haineux sur tel ou tel groupe. J’ai
toujours combattu, professionnellement et personnellement, les stéréotypes
sur telle ou telle catégorie (ou prétendue catégorie) et je déplore qu’au
nom de la liberté individuelle d’expression, certains messages porteurs de
mépris ou de haine soient tolérés… J’ai du mal aussi avec le caractère
primaire, réducteur de certains posts ou commentaires, mais après tout, ils
ne sont que les reflets de l’opinion publique dans ses dimensions les plus
sommaires. Le manque d’humour me gêne mais ça n’invalide pas pour
moi le média… Facebook est donc pour moi susceptible de favoriser le
meilleur mais de susciter le pire, de devenir un espace où se concentrent
des jugements aussi virulents que non argumentés… Je suis convaincue
que ce déversement est facilité par l’absence de prise de risque liée à
l’impression de distance qu’introduit l’espace virtuel par rapport aux
cibles visées. »
Comment la liberté de s’exprimer est devenue
celle d’insulter
Sur Twitter ou sur Facebook, une petite phrase mal reçue ou mal
interprétée, un simple trait d’humour pas très inspiré peuvent en effet
mettre le feu aux poudres et faire qu’on se retrouve enseveli sous des
tombereaux d’injures, quand celles-ci ne se transforment pas en menaces,
en appels à la violence, voire en harcèlement. Dans son Panorama de la
Haine en ligne, 2019, la société Netino, spécialisée dans la modération de
contenu a analysé 15 000 commentaires sélectionnés aléatoirement parmi
un total de quinze millions sur vingt-cinq pages Facebook de grands
médias français, radio, télé ou presse écrite nationale et régionale. Et il
s’avère que 14,3 % des commentaires sélectionnés aléatoirement étaient
agressifs ou haineux, soit un sur sept.
La chose est déjà en soi alarmante mais elle l’est encore davantage si on
compare ces chiffres aux résultats de 2018, où ce type de message ne
constituait « que » 10,4 % de l’ensemble. En un an seulement, ils ont
bondi de presque quatre points, des concentrés d’acrimonie qui se
polarisent très souvent autour des opinions politiques, de l’appartenance
ethnique, des croyances religieuses, de l’orientation sexuelle, de la femme
et du féminisme et du physique des gens. Les stars, en devenir ou au
firmament, y sont également constamment attaquées : on leur reproche en
vrac d’être trop grosses, trop maigres, trop riches, pas assez fardées ou, au
contraire, trop trafiquées, ou tout simplement d’être dans la lumière… Il a
ainsi suffi à Iris Mittenaere, pourtant Miss France et Miss Univers, de
poster sur Instagram une photo au naturel durant l’été 2019 pour récolter
une quantité insensée d’épithètes peu élogieuses : elle a ainsi été jugée
« moche », « masculine », « vilain petit canard », « quelconque » alors que
son visage sans maquillage était perçu « méconnaissable ». « Déception »,
expliquait un courageux rhéteur installé derrière son écran… Quant à la
ravissante jeune actrice Héloïse Martin, une avalanche de grossièretés
ponctuée par des phrases comme « Ah cette grosse vache d’Héloïse Martin
dans #FortBoyard. Quelle incapable… » ou « Si l’épreuve d’Héloïse
Martin avait été de bouffer du pâté et des churros, elle n’aurait pas fait la
belle, la gamine en face » s’est abattue sur elle, stigmatisant son poids et
ses formes lors de la diffusion le 27 juillet 2019 de l’émission « Fort
Boyard » à laquelle elle a participé. Le phénomène a pris une telle
envergure que la star de Tamara a décidé de fermer son compte Twitter :
« C’est dingue de recevoir autant d’insultes sur mon physique. J’ai
participé à Fort Boyard et nous avons joué pour une magnifique
association. Je n’étais pas là pour faire la belle, mais pour me surpasser,
et pour essayer de réussir des épreuves très difficiles. Et ce ne sont pas
mes formes qui m’ont empêchée de gagner des clés et des indices. C’est de
la bêtise et de la méchanceté gratuite, je vous plains tellement. Allez, ciao
Twitter, bonne continuation les haters. »
Un jour d’intolérance très ordinaire
La détestation gratuite a libre cours sur les réseaux sociaux. Petit
échantillon prélevé au hasard le 10 novembre : en réaction à un article du
Figaro, relayé sur Facebook, qui relate le parcours de Samira, fillette
ivoirienne qui était menacée d’expulsion et a obtenu de rester sur le
territoire français avec son père pour échapper à l’excision à laquelle on
veut la soumettre dans son pays, sa mère étant décédée pendant la
traversée qui menait la fillette et sa famille vers l’Europe, D. F. écrit :
« Des menteurs à la recherche d’un ELDORADO. Comment peut-on faire
une excision sur une fillette qui a ses parents en vie et la Côte d’Ivoire
n’est pas un état terroriste. Dire qu’ils ont fui leur pays signifie qu’ils
étaient sous la menace. Et l’homme blanc dira qu’il est intelligent et sage
mais on le trompe si facilement. » M. F. renchérit : « Quelle belle
excuse !!! Voilà une belle façon d’ouvrir la porte. » J. L. G. assène : « Plus
de 500 millions à faire venir et je suis sûr qu’ils ont tous une bonne
excuse. » R. A. s’enflamme : « Plus besoin d’obéir à quoi que ce soit, les
règles s’appliquent pour qui ? Pas étonnant qu’on arrive au chaos et que
notre civilisation tombe dans la décadence bien triste. Nous ne sommes
pas loin d’avoir guerres, révolution, envahissement, je pense que c’est ce
qui est recherché. » Alors que P. M. conclut avec une infime élégance :
« On fera en sorte que ce soit la dernière. »
Sur la page de 20 minutes, le même jour, les internautes commentent un
sujet intitulé « Polanski, accusé de viol, réfléchit à une riposte
judiciaire », qui évoque la démarche de Valentine Monnier, une victime
présumée du réalisateur de Frantic qui l’accuse de l’avoir violée en 1975.
P. M. s’interroge : « Bizarre, quand même, ces plaintes à retardement ! On
a attendu que l’accusé ait le compte en banque bien garni » alors que J.
M., réussissant la prouesse d’être sexiste et âgiste dans la même phrase, dit
de la personne en question : « Elle commence à penser à ses souvenirs,
maintenant qu’elle est ménopausée et que ses papillons dans le ventre se
sont envolés, il faut bien qu’elle fasse parler d’elle » et que D.N. assène :
« Encore une qui est sortie du coma, vraiment, ça devient lamentable. »
Dénigrer ou chercher à humilier en ligne est donc de plus en plus
commun et courant. Le 22 et 23 janvier 2016, Kantar Media a recensé les
insultes écrites sur Twitter, Facebook et les forums de sites de médias
français. En quarante-huit heures seulement, elle en a comptabilisé le
nombre effarant de 200 456, soit deux par seconde. Il ne faut pas en
conclure pour autant que les « rageux », comme les baptisent les
Québécois, se ressemblent tous. Même si on s’y rejoint sur la nécessité
de combattre la « bien-pensance », le grand clan des excités, acharnés et
autres jusqu’au-boutistes des réseaux sociaux, peut se diviser en diverses
sous-catégories. On y trouve d’abord les trolls, qui contredisent parfois de
façon très acide ou injuste nos idées pour faire valoir les leurs et les haters
qui se situent à un niveau supérieur de l’aversion et de l’agression et dont
l’unique but consiste à nous briser (sachant que les deux profils peuvent se
retrouver chez la même personne).
Mais qui se cache sous le bonnet du troll ?
Qui sont ces créatures que l’on n’aimerait pas avoir comme voisins de
palier mais qui nous ressemblent néanmoins parfois ? En 2014, Erin
Buckels, Paul Trapnell et Delroy Paulhus, psychologues de l’Université de
Manitoba au Canada, ont interrogé via un questionnaire 418 internautes
qui pouvaient être définis comme tels. Sur la base des données qu’ils ont
compilées, le portrait-robot du cyber-malveillant a pu être dressé : c’est
majoritairement un homme, il a une moyenne d’âge de 29 ans, et c’est
plutôt quelqu’un d’isolé socialement ou de peu entouré. Entre autres traits
de personnalités, on retrouve chez lui le narcissisme et la psychopathie,
qui fait que l’inhibition qui régit traditionnellement les rapports sociaux
n’existe plus chez lui et qu’il n’éprouve aucune empathie envers l’autre.
Des déviances dont Monsieur ou Madame Tout le Monde n’ont pas
l’exclusivité et que l’on aurait tort d’attribuer à l’inculture, au manque
d’information ou à la rancœur que nous inspire la notoriété que nous ne
possédons pas. Depuis la création des réseaux sociaux, certaines
célébrités, parmi lesquelles quelques-unes appartiennent à l’univers des
médias ou au monde du spectacle, ont été prises en flagrant délit de
trolling, tel Medhi Meklat. C’est entre 2011 et 2017, période où il était
adulé par la presse écrite, radiophonique comme télévisuelle, de France
Inter à Libération, en passant par Mediapart, Les Inrocks, Le Bondy Blog
et Canal +, que celui que l’on percevait alors comme un surdoué et que Le
Monde avait dépeint comme un « poète des ondes » s’est laissé aller à des
tweets ignominieux sous le pseudonyme Marcelin Deschamps, du type
« Faudrait que Charlie Hebdo brûle plus souvent, j’ai gagné 4
followers », « Faites entrer Hitler pour tuer les Juifs » lors des César
2012, et « Je sais pas vous, mais je trouve la phrase “Moi, la mort, je
l’aime comme vous, vous aimez la vie” de Mohamed Merah, troublante de
beauté. »
L’histoire d’un fâcheux dédoublement
Pour se trouver des circonstances atténuantes, il a invoqué sur Facebook
le principe d’un double qui se serait emparé de lui : « En 2011, j’avais
19 ans. J’ai rejoint Facebook et Twitter. Twitter était alors un Far West
numérique. Un nouvel objet, presque confidentiel, où aucune règle n’était
édictée, aucune modération exercée. J’ai trouvé un pseudo : Marcelin
Deschamps. Les œuvres de Marcel Duchamp m’avaient inspiré une
certaine idée de la beauté. […] Il n’était pas “dans la vie réelle”, il était
sur Twitter. Il se permettait tous les excès, les insultes les plus sauvages.
Par là, il testait la notion de provocation. Jusqu’où pouvait-il aller ?
Quelles seraient ses limites ? Aucune. Aujourd’hui, j’ai conscience que les
provocations de Marcelin Deschamps, ce personnage pouilleux, étaient
finalement leurs propres limites. Elles sont désormais mortes et n’auraient
jamais dû exister. » Ceux qui ont été la cible de ses « tests » auront
sûrement très modérément goûté à ce que le prodige déchu semble décrire
avec candeur comme une sorte d’expérience artistique.
Impossible aussi de passer sous silence l’affaire de la Ligue du LOL,
groupe fondé sur Facebook à l’automne 2010 et au sein duquel évoluaient
jusqu’en 2019, moment où ce scandale a éclaté, plusieurs dizaines de
journalistes et de professionnels de la communication, des justiciers
autoproclamés « enfants terribles » qui concevaient Internet comme une
« grande cour de récré », étaient persuadés que tous ceux qui y étaient
visibles « méritaient d’être moqués » et ont harcelé, sous la houlette de
Vincent Glad, plume pour Libération, d’Alexandre Hervaud, chef du
service web pour le même quotidien et de David Doucet, rédacteur en chef
aux Inrockuptibles, une foule de leurs consœurs et collègues, ainsi que des
blogueuses, des militantes féministes ou des représentants de la classe
politique qui assumaient leur appartenance à la communauté LGBT, à
coups de rafales de tweets, de canulars téléphoniques, de photos et vidéos-
montages diffusés ensuite sur les réseaux sociaux. Preuve qu’on trolle et
qu’on hate partout, y compris dans la presse, et que cette tendance à jouer
les lutins malfaisants du virtuel n’est le propre d’aucune profession, milieu
culturel ou catégorie sociale. « Le trolling ne doit pas être considéré
comme une aberration de la sociabilité sur Internet, mais comme l’une de
ses facettes », confirme le sociologue Antonio A. Casilli dans une
contribution rédigée pour le site Owni. Sur la Toile, « l’enfer, c’est les
autres », comme dirait Sartre, mais c’est aussi vous et moi…
Ce qui conduit le grand méchant troll à le devenir
Mais qu’est-ce qui fait que chacun peut basculer ? Pour Justin Cheng et
ses camarades spécialistes en data sciences de Stanford et de Cornell qui
ont planché sur la question en 2017 dans Anyone can become a troll
(N’importe qui peut devenir un troll), c’est une conjonction de
circonstances qui nous conduit à troller, à savoir notre état psychologique
du moment combiné à la tonalité de la discussion dans laquelle nous nous
retrouvons impliqués. Un dimanche soir maussade, des échanges avec un
automobiliste pénible, un sujet polémique qui tourne en boucle sur
Facebook : tous les ingrédients explosifs sont réunis pour que l’on perde
son flegme et son savoir-vivre dans la mêlée ! Afin de vérifier cet axiome,
ils ont soumis 667 participants des deux sexes et de tous bords politiques,
recrutés via une plateforme de crowfunding, à un quiz de quinze questions,
faciles pour le premier groupe, beaucoup plus alambiquées pour le second
et leur ont communiqué ensuite leurs résultats, forcément beaucoup plus
gratifiants chez ceux qui avaient eu droit au questionnaire basique et plus
énervants pour ceux du pool « compliqué ». Puis nos chercheurs ont
demandé à nos deux escouades de lire un article et de se mêler ensuite à la
discussion en ligne qui l’accompagnait. Parmi ceux qui étaient ravis de
leur score et participaient à un débat à dominante positive, seuls 35 %
cédaient à la tentation de troller. Dans le cas contraire, avec une note
médiocre et dans un contexte houleux, ils étaient 68 % à oser franchir la
ligne jaune. Ils se sont penchés ensuite sur 16 millions de commentaires
laissés sur CNN.com et ont constaté que plus d’un quart des missives
injurieuses émanaient d’internautes qui n’avaient jamais eu ce type de
comportements. Et ils ont montré que ce que les internautes publient en
début de semaine ou tard dans la nuit était plus susceptible d’être signalé
comme du contenu choquant.
La fin de l’anonymat, une solution qui ne relève pas du miracle
L’une des solutions préconisées par Justin Cheng et ses acolytes pour
combattre ce fléau est notamment l’obligation de s’afficher à visage
découvert sur les sites et réseaux sociaux. Dixit ces derniers, il semble
effectivement plus aisé de sortir les dents et d’abreuver de son acerbité un
individu qui nous indispose lorsqu’on est sous pseudo. Car on sait que les
inhibitions bénéfiques qui existent dans le réel ont tendance à s’estomper
quand elles passent par le filtre de l’écran.
Selon nos chercheurs, le masque de l’incognito que nous y portons
parfois contribue largement à faire sauter ces barrières. Un point de vue
partagé par Michel Lejoyeux, psychiatre avec lequel Psychologies a
dialogué en mai 2017 : « Sur Internet, les émotions sont gommées.
Envoyer une réponse agressive par mail ou sur Facebook ne représente
pas le même engagement affectif et émotionnel que d’avoir quelqu’un en
face de soi et de lui dire quelque chose d’agressif. On ne mesure pas à
quel point derrière cette atténuation et ce flou qu’induit Internet, les
émotions sont totalement réelles. Et la malheureuse personne qui reçoit un
commentaire désagréable le prend pour ce qu’il est : une authentique
agression. »
Pour le Finlandais Linus Torvalds, pourtant geek jusqu’au bout des
ongles puisqu’on lui doit d’avoir inventé le système d’exploitation Linux,
il devrait être impératif de s’y identifier clairement pour pouvoir s’y
inscrire. « Je déteste les réseaux sociaux modernes, Twitter, Facebook,
Instagram. C’est une maladie. Cela semble encourager les mauvais
comportements […] Tout le modèle des “J’aime” et des “partager” n’est
que de la foutaise. Il n’y a aucun effort et aucun contrôle de la qualité […]
Ajoutez à cela l’anonymat, et c’est dégueulasse. Lorsque vous ne mettez
même pas votre vrai nom sur vos ordures (ou celles que vous partagez ou
que vous aimez), cela n’aide pas vraiment », s’est-il emporté en mai 2019
dans la revue technologique Linux Journal. Emmanuel Macron partage ses
positions. « Ce que nous devons réussir d’abord, c’est une forme
d’hygiène démocratique du statut de l’information. Je crois qu’on doit
aller vers une levée progressive de toute forme d’anonymat. On doit aller
vers des processus où l’on sait distinguer le vrai du faux, où l’on doit
savoir d’où les gens parlent et pourquoi ils disent les choses », a-t-il
déclaré en janvier 2019 devant les élus à Souillac, lors de la tournée qu’il
avait entreprise pour le Grand débat national. Matthieu Kassovitz pense
pour sa part que l’idée serait bonne mais pas suffisante. L’acteur et
réalisateur explique qu’« il suffit de créer des réseaux sociaux payants,
1 euro par mois, avec une charte éthique et un nom par profil. Sans pub.
Sans utilisation des infos… et sortir des réseaux anonymes. » D’autres,
comme Romain Pigenel, ancien directeur adjoint du Service d’information
du gouvernement et chargé du numérique sous la présidence de François
Hollande, combattent au contraire la possibilité de supprimer le
« pseudonymat » sur les réseaux sociaux car cela conduirait selon eux à
rétablir une forme de censure.
Une étude zurichoise de 2016 des sociologues Lea Staher et Katja Rost,
et de l’économiste Bruno Frey indique d’ailleurs, comme pour les
conforter, que les contributeurs qui assument ouvertement leur identité sur
Internet sont généralement plus véhéments et outranciers que ceux qui se
cachent sous un nom d’emprunt.
Conformisme et complotisme,
les deux mamelles de la haine
Si l’interrogation quasi shakespearienne autour du fait d’être ou de ne
pas être anonyme sur les réseaux sociaux n’est pas tranchée, il est sûr en
revanche qu’il existe un facteur qui fait s’y épanouir le ressentiment, c’est
ce fichu instinct grégaire auquel peu d’entre nous parviennent à résister.
Notre volonté d’être conformes à la majorité, d’y être intégrés, fait que
nous n’hésitons pas à cautionner ou à partager des propos erronés ou
contestables s’ils sont populaires, en nous basant sur le principe du
« likons ce qui est liké pour être liké à notre tour ». Et nous reproduisons
par la suite le même type de dérapage oratoire. Sachant que la colère est
beaucoup plus virale que des émotions comme la joie ou l’enthousiasme,
le calcul est vite fait pour les constants glaneurs d’approbation que nous
sommes… Grâce à ce vil réflexe, la boule de neige d’animosité ambiante
grossit et elle n’a pas fini de rouler. Cela aboutit fréquemment à ce que
l’on appelle chez les Anglo-Saxons des shitstorms, des « tempêtes de
merde » ou déferlements de critiques contre une personne, un groupe ou
encore une entreprise, qui s’apparentent à des lapidations digitales.
Une allégation mensongère qui est crue par le grand nombre, un funeste
hasard façon « mauvais endroit au mauvais moment » suffisent à les
déclencher. Richard Gutjahr en sait quelque chose. Alors qu’il était en
vacances dans la Cité des Anges, ce journaliste allemand qui collaborait
avec la chaîne publique Bayerischer Rundfunk a assisté du balcon de son
hôtel à l’attentat de Nice (il a d’ailleurs filmé le camion qui se précipitait
sur la foule rassemblée pour le 14 juillet). Une semaine plus tard, il a été
l’un des premiers membres de la presse à arriver sur les lieux de l’attaque
terroriste de Munich, dans laquelle neuf personnes perdirent la vie. Si cette
coïncidence est déjà douloureuse, le reporter a été en outre par la suite la
cible d’une pestilentielle campagne de dénigrement sur les réseaux sociaux
où on l’accusait – parce qu’il est marié à Einat Wilf, une ancienne membre
de la Knesset – d’être un agent du Mossad et d’avoir perpétré ces deux
tueries sanglantes pour le compte d’Israël, ou encore d’être un assassin à la
solde de Georges Soros, un milliardaire philanthrope juif qui, pour
l’anecdote, a souvent lui-même été confronté à des curées complotistes. Si
elles semblent complètement délirantes, ces assertions ont fait des émules
jusqu’aux États-Unis : l’ex-représentante démocrate au Congrès, Cynthia
McKinney, qui est considérée outre-Atlantique comme l’icône des
conspirationnistes, a mis sur Twitter une vidéo qui était titrée « Le même
photographe israélien prend en photo les tragédies de Nice et Munich » et
dans laquelle elle s’interrogeait « Quelle en était la probabilité ? Vous
souvenez-vous des Israéliens qui dansent ? » Et l’hallali ne s’est pas arrêté
là pour Gutjahr puisque ce déchaînement s’est accompagné de menaces de
mort envers sa fille, de vidéos-montages diffamatoires, d’une profusion de
fake news de toutes natures le concernant et d’achats faits en son nom sur
de très nombreux sites.
Quand la paranoïa s’invite au bal de la tragédie
Dans le même registre, les membres d’un groupe Facebook de Gilets
jaunes ont accusé le gouvernement d’avoir fomenté la fusillade de
décembre 2018 à Strasbourg pour allumer un contre-feu et diluer
médiatiquement la portée de leur mouvement. « Si c’était un attentat,
dites-vous bien que le mec qui veut faire un attentat vraiment, il n’attend
pas qu’il y ait trois personnes dans une rue le soir à 20 heures, il va en
plein milieu des Champs-Élysées quand il y a des millions de personnes et
il se fait exploser, ça, c’est un attentat, le reste, c’est des effets pour faire
peur », a ainsi écrit Maxime Nicolle, l’une des figures de ce groupe
contestataire. Certains de ses compagnons de lutte l’ont accompagné sur
cette même voie : « Urgence d’État = pas de manifestation = pas d’acte V
= Bravo Macron quel génie », « Il fallait bien un attentat. Il n’a rien
trouvé de mieux Macron que ça pour annuler l’acte V et faire peur aux
gens… ». Et ils sont loin d’être les seuls car 10 % des Français, selon
l’Enquête Complotisme, 2019, délivrée par la Fondation Jean Jaurès,
croient que la tuerie alsacienne serait une manipulation de l’exécutif.
S’appuyant sur l’irresponsabilité dont nous faisons preuve sur les réseaux
sociaux et sur la disposition affirmée de ceux-ci (notamment de YouTube
dans ses recommandations vidéo) à privilégier tout ce qui est clivant, les
théories du « On vous ment » ou du « On ne vous dit pas tout » et du « On
vous manipule » peuvent se diffuser et grandir telles de terribles plantes
carnivores dans le jardin de l’Internet, de celle qui veut que le
11 septembre n’ait pas eu lieu aux rumeurs sur l’Apocalypse orchestrée
par les Illuminati, en passant par la dangerosité des vaccins, la mort de
Lady Di, qui serait en fait un assassinat, l’existence des extraterrestres ou
le fantasme du « grand remplacement », qui veut que les Français de
souche soient bientôt complètement évincés dans l’Hexagone par des
immigrés. Et quand on sait que les réseaux sociaux sont la principale
source d’information des individus qui sont sensibles aux doctrines
complotistes, d’après un sondage qu’a mené, toujours pour le compte de la
fondation Jean-Jaurès et de Conspiracy Watch, l’institut IFOP en 2018, on
peut se dire que la boucle est bouclée…
Les algorithmes, terreaux de l’entre-soi
et créateurs d’ennemis
Vous ignorez peut-être tout de leur existence. Malgré leur nom qui
évoque le vert paradis des jeux de notre enfance, les bulles de filtres ou
bulles de filtrages désignent un redoutable mécanisme généré
automatiquement par les algorithmes des réseaux sociaux qui les amènent
à nous proposer des contenus personnalisés qui collent exactement à ce
qu’on a pu y aimer ou y partager auparavant, qui contribuent aussi à nous
conforter dans nos opinions, qu’elles soient modérées ou beaucoup plus
radicales comme le sont les spéculations conspirationnistes ou les
doctrines relevant de la collapsologie. Or, un avis qui n’est jamais remis en
cause a tendance à devenir plus radical ou intransigeant encore. Cette
situation fait que nous considérons le monde uniquement à travers notre
propre perception, sans prendre en considération celles qui sont différentes
de la nôtre, et que nous éludons ou tenons à l’écart les problématiques
sociétales qui ne nous concernent pas, aux antipodes de ce que dit la
Convention européenne des Droits de l’Homme qui nous régit depuis
1976 : « La liberté d’expression vaut non seulement pour les
“informations” ou “idées” accueillies avec faveur ou considérées comme
inoffensives ou indifférentes, mais aussi pour celles qui heurtent, choquent
ou inquiètent : ainsi le veulent le pluralisme, la tolérance et l’esprit
d’ouverture sans lesquels, il n’est pas de société démocratique. »
On ne peut ainsi s’empêcher de songer à ce dialogue prémonitoire –
pourtant écrit en 1882 ! – de L’ennemi du peuple du dramaturge norvégien
Henrik Ibsen :
– N’est-ce pas le devoir d’un citoyen de faire connaître au public une
nouvelle pensée qui lui est venue ?
– Oh ! Le public n’a pas besoin de nouvelles pensées. Ce qui vaut le
mieux pour le public, ce sont les bonnes vieilles pensées reconnues qu’il a
déjà.
En 2017, des enseignants de la faculté de psychologie de Winnipeg au
Canada et de l’Illinois à Chicago ont testé sur le terrain ce principe de
l’« exposition sélective », qui pousse les individus à privilégier ce qui
affermit leurs jugements déjà existants : il ressort de leur expérimentation
que ceux, parmi leurs interlocuteurs, qui étaient « engagés »
idéologiquement étaient aussi très déterminés à éviter les informations qui
pourraient contredire leurs certitudes, que ce soit chez les libéraux ou les
conservateurs. Deux tiers d’entre eux ont renoncé à la somme d’argent qui
leur était proposée s’ils acceptaient de considérer et d’écouter les
arguments venus de l’autre bord !
C’est le cybermilitant Eli Pariser qui a conceptualisé ce procédé de bulle
de filtre. Il en a fait le cœur de son livre du même nom The Filtrer
Bubble : What the Internet Is Hiding from You en 2011. « Vous vous
endoctrinez vous-même avec votre propre point de vue et vous ne le savez
même pas. Vous ne savez pas que ce que vous voyez est la partie de
l’image qui reflète ce que vous voulez voir, pas l’image complète. Et il y a
des conséquences pour la démocratie. Pour être un bon citoyen, il est
important de pouvoir se mettre à la place des autres et d’avoir une vue
d’ensemble. Si tout ce que vous voyez est enraciné dans votre propre
identité, cela devient difficile, voire impossible », a-t-il analysé dans une
interview donnée la même année au Time.
En janvier 2017, une expérimentation a été accomplie au sein de
l’Académie du journalisme et des médias de l’Université de Neuchâtel
pour illustrer ce phénomène de « fermeture » des idées généré par les
algorithmes : les étudiants d’une classe ont été répartis dans plusieurs
groupes. Chacune de ces « brigades » a été chargée de se faire l’écho, à
travers un compte Facebook créé pour la circonstance, d’une orientation
politique favorable à l’un des candidats à l’élection présidentielle (qui
étaient à l’époque François Fillon, Benoît Hamon, Marine Le Pen et
Emmanuel Macron). Bien qu’ils se soient tous abonnés aux cinquante
mêmes médias, ils ont vu le contenu de leur fil d’actualité se modifier
progressivement jusqu’à coller aux convictions de la personnalité qu’ils
étaient censés soutenir, sur la base des likes, des partages de liens et des
commentaires qu’ils faisaient.
Des œillères qui nous cachent le reste du monde
Ces bulles, sortes de cocons étanches de la pensée, expliqueraient la
stupéfaction qui a saisi la plupart des observateurs médiatiques,
professionnels ou amateurs, lors de la victoire à la présidentielle
américaine de Donald Trump et du vote sur le Brexit en 2016. Malgré sa
position privilégiée au sein de la presse, Jenna Wortham, rédactrice
spécialisée en nouvelles technologies et podcasteuse pour The New York
Times, n’avait ainsi pas soupçonné une seule seconde que ce grand guignol
mal teint, ex-patron des concours de beauté Miss Univers, Miss USA et
Miss Teen USA et star de télé-réalité dans The Apprentice puisse
sérieusement un jour s’installer à la Maison-Blanche. Elle reconnaît son
complet aveuglement sur le site de son journal : « Je n’aurais peut-être
pas dû être surprise que Donald Trump soit élu président, mais je l’étais.
J’habite à Brooklyn et travaille à Manhattan, deux des endroits les plus
libéraux du pays. Mais même en ligne, je ne voyais pas beaucoup de
signes de soutien pour lui. Comment cette cécité s’est-elle produite ? Les
médias sociaux sont mon portail sur le reste du monde, mon périscope
dans les communautés voisines de ma communauté, sur la façon dont le
reste du monde pense et ressent. Et cela m’a complètement manqué. Avec
le recul, cet échec a du sens. J’ai passé près de dix ans à orienter
Facebook – et Instagram et Twitter – sur les types d’actualités et de
photos que je ne souhaite pas voir, et ils se sont tous comportés en
conséquence. Chaque fois que j’aimais un article, que je cliquais sur un
lien ou que j’en masquais un autre, les algorithmes de gestion de mes flux
en prenaient note et ne montraient que ce qu’ils pensaient que je voulais
voir. » La jeune femme est ainsi passée totalement à côté du nœud de
colère et de protestation qui a porté jusqu’au pinacle celui que Joe Biden,
candidat démocrate pour 2020 surnomme « le clown ». « Cela signifiait
que je ne réalisais pas que la plupart des membres de ma famille, qui
vivent dans une région rurale de Virginie, exprimaient leur soutien à
Trump en ligne et que je ne voyais aucun des mêmes pro-Trump qui
circulaient avant les élections », confie-t-elle ensuite, dépitée.
Milieu chic et choc du référendum
Parce qu’elle vivait à Londres, avait 27 ans au moment du scrutin,
évoluait dans une sphère progressiste très pro-européenne et avait
majoritairement des amis Facebook qui venaient de la même école ou de
la même université qu’elle, Suzanna Lazarus, éditrice associée du site
anglais Radio Times est tombée des nues lorsque le leave a pris
l’ascendant sur le remain lors de la consultation nationale sur le Brexit en
2016 au Royaume-Uni. « Dans quelle mesure notre flux Facebook
influence-t-il notre vision du monde ? Si ce que nous voyons est canalisé
pour se conformer à ce que nous croyons, comment va-t-on jamais contrer
ces points de vue avec un débat animé et une discussion qui défie et
affirme à la fois ? Et ces opinions, si elles ne sont pas contestées, vont-
elles simplement grossir et se renforcer au point de qualifier de bigots
ceux qui sont en désaccord avec nous et de leur dire d’aller se faire
foutre ? Ce sont de vastes questions sans réponses faciles, mais cela vaut
la peine de les garder à l’esprit alors que la Grande-Bretagne aborde ce
grand inconnu. Mon fil d’actualité Facebook m’a nourrie d’un gros
mensonge hier. Alors que nous comptons de plus en plus sur les médias
sociaux pour nos nouvelles et nos opinions, nous ne devons pas non plus
tomber sous le charme de ces réseaux », se désole-t-elle dans une
chronique écrite le 24 juin 2016.
Pourtant peu porté sur l’autocritique et guère plus sur la transparence,
Facebook a admis en 2017 l’existence de ces bulles de filtres, reconnu le
danger qu’elles pouvaient présenter pour le débat démocratique et promis
qu’il allait déployer des initiatives pour atténuer leur portée, en
introduisant d’emblée dans les fils des utilisateurs des « articles liés » issus
des grands médias traditionnels. « Cela devrait permettre au public
d’accéder plus facilement à des perspectives et des informations
supplémentaires, dont des articles rédigés par des tiers faisant un travail
de vérification des faits », confiait-on alors du côté de la maison de Mark
Zuckerberg. Un projet qui a été affiné fin octobre 2019 lorsque ce dernier
a annoncé le lancement de Facebook News, un feed où se côtoieront les
parutions de deux cents grands médias. Mais celui-ci fait des indignés
puisque l’on sait d’ores et déjà qu’il inclura parmi ses partenaires le site
Breitbart, dont la sensibilité est très voisine de celle de l’extrême droite
américaine.
À noter que nous sommes aussi blâmables : c’est également le choix des
« amis » que nous faisons sur Facebook, des personnes que nous suivons
sur Twitter ainsi que l’absence d’appétit dont nous faisons preuve envers
les publications qui ne vont pas dans le sens de nos convictions qui
encouragent le cloisonnement de nos raisonnements et la polarisation de
nos positions qui versent ainsi plus facilement dans les extrêmes.
Des armes d’une (très) relative efficacité
Nous sommes donc aussi en partie responsables de l’intolérance qui
prospère sur les réseaux sociaux. Une haine dont on se retrouve parfois la
victime… Diverses techniques existent pour réagir si l’on est confrontés à
du trolling sur un réseau social. Tout dépend de la nature et du degré de
violence de celui-ci : si notre querelleur est isolé et se limite à nous
chercher des poux, par exemple, en contredisant systématiquement nos
affirmations pour le simple plaisir de le faire, il peut être judicieux de tout
simplement l’ignorer en vertu du dicton Internet « Don’t feed the troll »
(« ne nourris pas le troll »). C’est ce que nous exhorte à faire Gini
Dietrich, spécialiste américaine du marketing et des relations publiques,
qui a écrit Spin Sucks, une « bible » précisément destinée à aider les
entreprises à vaincre les trolls. Elle raconte sur son site personnel éponyme
qu’elle a été dans l’impossibilité concrète de répondre aux assauts qui ont
suivi la publication de l’un de ses billets sur les réseaux sociaux et que
cela s’est finalement révélé bénéfique pour elle : « J’ai écrit sur quelque
chose qui me tient à cœur mais qui a provoqué de graves attaques. J’étais
sur scène puis à une conférence pendant la majeure partie de la journée,
je n’avais donc pas d’autre choix que d’ignorer les commentaires. C’était
finalement la meilleure chose à faire, y compris dans l’éventualité où ça
ne m’aurait pas énervée et plongée dans la confusion. Ne perdez pas votre
temps. Les trolls en ligne veulent attirer l’attention. Ils aiment que vous
soyez sur la défensive. Ils veulent que vous soyez énervé. Ne leur donnez
pas ce plaisir. »
Répliquer n’est généralement d’aucune utilité, sauf si l’on peut répondre
de manière très factuelle et dépassionnée. Se situer dans le registre de la
pique vengeresse ou de la moquerie-riposte risque a contrario, étant donné
son goût pour la bagarre, de donner à notre troll affamé l’envie d’en
découdre encore plus. Supprimer ou masquer les commentaires du troll
n’est pas forcément la bonne voie non plus : une étude publiée par des
chercheurs de Stanford montre que « les actions extrêmes entreprises
contre de petites entorses aux règles peuvent aggraver les comportements
perturbateurs ». Selon celle-ci, quand deux utilisateurs des réseaux
sociaux émettent des messages comparables dans leur hostilité et que l’on
efface les publications de l’un d’entre eux, celui qui aura été « zappé » a
toutes les chances de récidiver, plus durement encore. Quand la morsure
d’un troll est trop douloureuse, bloquer l’être encapuchonné est à double
tranchant : si cela nous assure une certaine tranquillité sur le moment, cela
nous expose à ce qu’il revienne à la charge sous un autre avatar.
Un fossé entre les principes et le concret
Quant au signalement de contenu inapproprié, fonctionnalité qui existe
sur tous les réseaux sociaux et dont nous sommes tentés de nous servir
face à une agression plus véhémente, il n’est pas très performant. En
général, lorsqu’on y a recours, il nous est simplement conseillé de bloquer
la personne gênante. L’objectif recherché, que ces sites empêchent notre
hater de semer son venin tous azimuts sur la Toile, ne sera pas atteint. Et
celui-ci n’héritera généralement d’aucune sanction.
Facebook est censé supprimer des contenus uniquement lorsqu’ils
contreviennent à ses règles. Le réseau interdit notamment les menaces
directes envers une personne, la mise en avant de l’automutilation et du
suicide, la promotion d’une organisation dangereuse, le harcèlement et
l’intimidation, l’attaque à l’encontre d’une personnalité publique, l’activité
criminelle, la violence et l’exploitation sexuelles, la nudité, le discours
incitant à la haine, le contenu violent et explicite, la vente et revente de
marchandises illicites, de contrefaçons, d’armes, etc. Mais même sur ces
sujets précis, Facebook cultive une forme d’ambiguïté, officiellement au
nom de la liberté qu’a chacun de se faire entendre, officieusement pour ne
pas perdre le moindre de ses membres… L’alinéa Voix du texte résumant
Les standards de la communauté de Facebook explique ainsi : « Notre
mission consiste à encourager la diversité de points de vue. Nous
préférons autoriser du contenu, même lorsque certains le trouvent
répréhensible, à moins que la suppression de celui-ci puisse éviter une
nuisance particulière. De plus, il nous arrive dans certains cas d’autoriser
du contenu qui a priori serait contraire à nos Standards si celui-ci est
pertinent, significatif ou important dans l’intérêt ou le débat public. Nous
faisons ceci seulement après avoir évalué l’intérêt public du contenu et le
risque de danger réel. »
Les fleurs (nauséabondes) du mâle
À la lumière de ce code de « bonne conduite » fièrement brandi par le
réseau social, on se demande comment un groupe privé Facebook comme
Babylone 2.0 a pu exister. Cette « assemblée » ayant réuni jusqu’à
52 000 hommes et à laquelle on ne pouvait accéder que par cooptation
visait à partager un maximum des « certifiées pêches persos » de ses
membres, des photos intimes de femmes, parfois pendant le coït, avec
pour objectif de glorifier leurs viriles performances et d’humilier leurs
conquêtes. « C’est très loin de l’avion de chasse qu’on traque tous, certes,
mais du haut de mes 27 ans, je ne pouvais refuser ce taudis de 44 ans,
juste pour rajouter une ligne sur le CV. Vieille peau, on ne recule pas
devant le défi », se gargarisait l’un d’entre eux.
Babylone 2.0, rayé de la carte par Facebook en janvier 2017, est loin
d’être unique dans son genre fétide : les aficionados de Femmes indignes
6.0 Révolution, qui ont été quant à eux jusqu’à 56 000, ont fait de même
de 2013 à 2017 en ponctuant les parutions de commentaires d’une brutalité
inouïe qui flirtaient parfois avec l’appel au viol. Leurs partenaires
sexuelles y étaient qualifiées entre autres de « LV » (pour « lave-verge » ou
« lave-vaisselle »), de « chiennes », d’« escabeaux » et de « trous » et on
pouvait y lire : « C’est quoi le point commun entre une LV et la loi ? Dans
les deux cas, c’est plus simple de les violer que de les respecter » ou « les
traces de ceinture que ça mérite un cul pareil putain ». Femme Indignes
6.0 Révolution a aussi fini par être clos par Facebook et a fait l’objet d’une
procédure judiciaire. Mais à l’image de l’hydre de Lerne combattue par
Héraclès, ces rassemblements ont dû certainement se récréer depuis sous
des noms différents. Ce qui montre bien le « deux poids, deux mesures »
dont fait preuve la société de Mark Zuckerberg. Elle censure régulièrement
des œuvres ou manifestations artistiques parce que des tétons féminins y
apparaissent. En 2019, cela a été ainsi le cas d’une vidéo de l’Opéra de
Bavière mettant en scène des choristes jouant le rôle d’amazones, arcs à la
main et poitrines nues, dans une captation de Tannhaüser de Richard
Wagner. Facebook s’offusque aussi que des émojis, comme ceux de
l’aubergine, de l’abricot ou de la goutte de sueur, soient détournés pour
des conversations érotiques et les interdit, tout comme sa filiale Instagram,
s’ils sont liés à un contenu qui « facilite, encourage ou coordonne les
rencontres sexuelles entre adultes ». Mais Facebook a toléré d’héberger en
son sein ces régiments prônant la brutalité phallocrate et l’humiliation. Le
caractère privé de ces groupes ne change rien à l’affaire car même si leurs
paramètres de confidentialité sont extrêmement restrictifs, Facebook a
accès à tout ce qui y est publié.
À l’heure où l’abjection arrive dans les prétoires
Dans des circonstances telles que celles décrites précédemment, un
simple signalement à Facebook est tout sauf adéquat. Et il en va de même
quand le flot de haine vise une seule et même personne, grossit et perdure,
à travers la propagation organisée de rumeurs, de menaces adressées par
messageries privées, ou via la création de pages ou de groupes la ciblant
spécifiquement. Le recours judiciaire s’impose alors. Il doit être amorcé
par un dépôt de plainte dans un commissariat de police ou auprès d’une
brigade de gendarmerie. Si l’agression se double d’une apologie du
terrorisme ou a un caractère raciste, antisémite ou xénophobe, il est
préférable de se tourner vers Pharos, la plateforme d’harmonisation,
d’analyse, de recoupement et d’orientation des signalements du ministère
de l’Intérieur, qui, si l’infraction est caractérisée, contactera le Procureur
de la République, afin que celui-ci ouvre une enquête.
Le cyberharcèlement est puni par le Code pénal et fait encourir à son
auteur un an de prison et 15 000 euros d’amende si l’arrêt de travail qu’il a
provoqué est de moins de huit jours ou s’il n’y a pas eu d’arrêt de travail ;
deux ans et 30 000 euros si l’arrêt de travail est supérieur à huit jours ou si
la victime est un mineur de moins de 15 ans ou une personne vulnérable
(personne malade, handicapée, femme enceinte) ; et trois ans et
45 000 euros si deux de ces circonstances sont réunies. La peine peut être
aggravée si l’injure ou la diffamation publique, l’atteinte au droit à
l’image, l’usurpation d’identité ou la diffusion de contenu à caractère
pornographique est caractérisée. Depuis août 2018 et la promulgation de la
loi contre les violences sexuelles et sexistes, ceux qui participent à des
raids virtuels concertés peuvent aussi être sanctionnés, même s’ils n’y ont
pris part qu’une seule fois, car leur action conjointe est considérée comme
une forme de répétition.
Une riposte nécessaire face à l’innommable
Flo Marandet, prof d’espagnol originaire de Montbéliard et militante
féministe dans diverses organisations comme les FEMEN, a ainsi de
guerre lasse porté plainte fin 2016 après plusieurs mois d’une campagne
de démolition livrée sur sa page Facebook, émanant de gamers inscrits sur
Jeux-Vidéo.com. Ce qui l’a résolue à franchir le pas, c’est la diatribe d’un
certain Limbob qui martelait : « Je donne mon RSA à celui qui la bute. Je
déconne pas, si quelqu’un habite pas loin et peut la buter et me faire
porter le chapeau, ça ne me dérangerait de passer 20 ans (en) prison ».
L’ex-chroniqueuse de France Inter Nadia Daam, qui travaille aujourd’hui
pour le 28 minutes d’Arte, a décidé elle aussi de prendre le chemin des
tribunaux. Elle a fait condamner en 2018 et 2019 quatre de ses haters, eux
aussi issus du Forum Blabla 18/25 du site Jeux-Vidéo.com, qui étaient
allés très loin dans l’avilissement. Réagissant à une de ses chroniques sur
les ondes qui qualifiait cet espace de « poubelle à déchets non recyclables
d’Internet », l’un d’entre eux, futur agrégé en philosophie, avait écrit :
« J’aimerais baiser son cadavre pendant que son mec regarde » et avait
assorti ça de menaces de viols à l’encontre de la fille de la journaliste ; un
autre, salarié chez Orange, avait conçu un photomontage où celle-ci se
faisait égorger par l’État islamique… Dans les faits, le dépôt de plainte
peut aboutir à une condamnation mais la démarche est longue et
fastidieuse. À cause des classements sans suite, de la réticence des
policiers à enregistrer des plaintes sous ce motif et des affaires qui ne sont
tout simplement pas traitées, on dénombre pour l’instant moins d’une
vingtaine de condamnations effectives pour « infraction de harcèlement
commis au moyen d’un service de communication au public en ligne ou
d’un support numérique ou électronique » depuis 2014.
La lenteur coupable des cerveaux des réseaux sociaux
Individuellement, l’internaute a quelques maigres dispositifs pour se
défendre contre la haine en ligne. Mais que font les réseaux sociaux pour
nous en protéger ? Les mesures que prennent à ce sujet Facebook,
Instagram ou encore YouTube semblent assez peu proportionnées au fléau
qu’elles sont censées combattre et ont toujours quelques trains, voire
quelques siècles de retard si on évalue la chose en temps numérique.
Facebook dispose ainsi d’environ 15 000 modérateurs sur le total des
30 000 personnes qui sont en charge de la politique des contenus sur la
plateforme, des vigies qui appartiennent souvent à des entreprises sous-
traitantes ne sont pas très bien rémunérées et ne disposent que d’une
poignée de secondes pour juger de la teneur haineuse ou délictueuse d’une
publication. Leur job est complété par un système d’intelligence
artificielle qui est loin d’être infaillible car il est incapable de distinguer
les niveaux de langage ou de percevoir l’ironie : au premier trimestre, sur
2,5 millions de contenus problématiques détectés puis supprimés par
Facebook, seuls 38 % l’ont été automatiquement, sans intervention
humaine. En France, Facebook s’est tout de même engagé en juillet 2019 à
donner à la justice l’adresse IP des individus tenant des propos haineux,
permettant de localiser l’appareil d’où ils émanent. La multinationale a
aussi accepté, en 2019, de former un groupe de travail mixte incluant une
dizaine de ses salariés mais aussi des représentants des ministères et des
institutions françaises. Tous ont planché ensemble pendant six mois sur les
solutions à adopter pour améliorer les outils censés lutter contre la haine
en ligne. Leurs propositions n’ont pas encore été révélées…
Chez YouTube, qui a longtemps opposé une fin de non-recevoir à ceux
qui lui demandaient d’être plus regardant vis-à-vis de la nature des vidéos
qu’il recommandait et diffusait, on a enfin consenti à mettre sur pied des
algorithmes capables de détecter celles qui sont à caractère sexuel ou
violent, celles qui relèvent du spam (parce qu’elles impliquent une
escroquerie ou dirigent vers un logiciel malveillant) ainsi que les contenus
haineux. Début 2018, la firme détenue par Google s’est glorifiée d’avoir
éliminé de son site lors des trois mois précédents 6,7 millions de vidéos,
dont 16 % étaient classées dans cette dernière catégorie. Elle s’est à
nouveau décerné un satisfecit en septembre 2019, en expliquant sur son
blog qu’elle avait écarté entre avril et juin plus de 100 000 vidéos, 17 000
chaînes et 500 millions de commentaires de ce type. Le même jour, CNN
Business a quelque peu miné cette communication bien huilée en
dénonçant dans un éditorial dont on peut traduire le titre par « YouTube dit
qu’il enlève plus de discours de haine qu’auparavant, mais des chaînes
controversées restent en place », le fait que des chaînes comme celles du
suprémaciste blanc Richard Spencer et de David Duke, l’ex-leader du Ku
Klux Klan, y avaient toujours droit de cité…
Twitter, un enfer pavé de bonnes intentions
Quant à Twitter, cancre absolu dans ce domaine tant il a tardé à se
mobiliser, il est dans une phase de mea culpa plus que dans l’action
concrète. « C’est un énorme échec. Le constat est implacable et, de toute
façon, impossible à nier. Les géants californiens du numérique ont échoué
à protéger leurs utilisateurs et […] nous avons fait porter le fardeau (de
notre échec) aux victimes d’abus. C’est la chose la plus importante que
nous avons à régler. Nous devons être proactifs dans l’application de nos
règles et la promotion de conversations saines. Nous devons changer un
grand nombre d’éléments fondamentaux de notre produit », a confessé en
février 2019 son grand patron Jack Dorsey lors d’une interview réalisée…
sur Twitter par une journaliste du média Recode. Son inertie lui a
d’ailleurs valu le même mois les foudres du président Emmanuel Macron.
« Il y a aujourd’hui encore des plateformes, comme Twitter, pour citer les
mauvais exemples, qui attendent des semaines quand ce ne sont pas des
mois pour donner les identifiants qui permettent d’aller lancer les
procédures judiciaires contre ceux qui ont appelé à la haine, au meurtre,
qui parfois prennent des jours, des semaines pour retirer des contenus
ainsi identifiés », s’est indigné le chef de l’État lors d’un exposé fait
devant le Conseil représentatif des institutions juives de France.
Malgré cela, peu de choses ont suivi depuis chez Twitter, sinon
l’annonce en juillet du retrait de tous les messages qui porteraient atteinte
aux appartenances et croyances religieuses et à leurs adeptes,
prolongement de la politique que le site de l’oiseau bleu menait déjà
contre les tweets ayant trait au terrorisme, au harcèlement et à l’incitation
à la haine et à la violence. L’érosion constante de son nombre
d’utilisateurs depuis quelques années, due en très large partie à cette trop
faible régulation, obligera peut-être à l’avenir Jack Dorsey et ses troupes à
passer à la vitesse supérieure dans la lutte contre la haine en ligne.
Et Instagram dans tout ça ? De la bouche même d’Adam Mosseri, qui est
à sa tête depuis le 1er octobre 2018, le réseau est en train d’élaborer un
outil qui générera l’apparition d’un message « Êtes-vous sûr de vouloir
poster cela ? » lorsqu’un commentaire négatif ou insultant est sur le point
d’être mis en ligne. Même si cela ne fonctionne pas à tous les coups, cela
peut inciter le troll ou le hater à ravaler sa hargne. « Nous avons constaté
que cela encourageait certaines personnes à annuler leur commentaire et
à partager quelque chose de moins blessant une fois qu’elles avaient eu la
possibilité de réfléchir », développe Instagram dans un récent
communiqué. Instagram a aussi institué « Restriction » (Restrict en
anglais) un instrument, ciblant tout particulièrement les jeunes, qui permet
de s’éloigner d’un troll indélicat en lui enlevant la possibilité de voir si on
est connecté à Instagram ou si on a lu ses commentaires et messages, mais
sans le bloquer, s’en désabonner ou le signaler, ce qui peut parfois susciter
des représailles.
La nouvelle législation, entre le trop et le trop peu
À la manière de bottes de paille que l’on opposerait à des torrents de
boue, les remparts érigés par les réseaux sociaux sont évidemment
insuffisants pour combattre la haine en ligne. C’est certainement cette
forme de laxisme et d’attentisme qui a conduit la France à légiférer sur le
sujet durant l’été 2019. S’inspirant du NetzDG très répressif entré en
vigueur un an et demi auparavant en Allemagne – et qui y a fait grincer
quelques dents car ses adversaires le jugeaient liberticide –, les
parlementaires hexagonaux ont à leur tour voté une loi sur ce thème sous
l’impulsion de Laetitia Avia, la députée de La République en Marche qui
lui a donné son nom. Adoptée en première lecture le 9 juillet, elle
prévoyait afin de « mettre fin à l’impunité », que n’importe qui puisse, en
fournissant simplement son nom, son prénom et son adresse e-mail, porter
à la connaissance d’un réseau social ou d’un moteur de recherche un
contenu haineux. Le site était tenu d’accuser réception. Si le message en
question entrait dans le champ de l’illégalité, il devait être effacé dans un
délai maximal de vingt-quatre heures et le fait qu’il l’ait été devait figurer
clairement dans la discussion. Il était censé ne plus jamais réapparaître ou
ne plus être rediffusé. Si le réseau social refusait d’annuler ce contenu ou
s’il tardait trop à réaliser cette opération, son représentant légal était
susceptible de se voir infliger une peine d’un an d’emprisonnement et de
250 000 euros d’amende. Hélas pour Laetitia Avia et tous ceux qui
souhaitaient de vraies réponses répressives contre la haine en ligne, cette
mesure a été retoquée cinq mois après par le Sénat. En revanche, a été
conservée de cette loi l’idée d’un bouton unique, facilement repérable et
identique sur tous les réseaux sociaux, qui permettra d’effectuer les
procédures de signalement. Et un parquet spécialisé dans le jugement de la
haine en ligne est en construction.
Une parlementaire qui connaît intimement son sujet
Pour Laetitia Avia, il était urgent d’agir contre les dérives des réseaux
sociaux qu’elle connaît bien pour en être quotidiennement victime. Parmi
les missives peu amènes dont elle est accablée, elle a ainsi reçu ce tweet le
23 juin 2019 : « Sale négresse de merde de maison. Tu fais honte à tes
ancêtres, sombre pute de soumise ». « Ces messages, c’est mon lot
quotidien ; pas un jour sans que je ne reçoive ce type d’injures racistes…
Je ne suis malheureusement pas la seule dans ce cas, des millions de
personnes sont régulièrement insultées, harcelées, humiliées sur les
réseaux sociaux. Moi, j’ai le cuir épais, je suis une élue de la République,
je sais me défendre. Je pense à tous ceux qui sont plus vulnérables,
victimes de ces messages haineux qui touchent à l’âme humaine, à l’être,
et qui blessent douloureusement. C’est à eux que je pense, quand je fais
cette loi », a-t-elle confié au Point peu de temps après. Comme le NetzDG
outre-Rhin, le texte de Laetitia Avia est loin d’avoir suscité le consensus.
Beaucoup d’acteurs du monde digital, parmi lesquels Loïc Rivière, le
directeur de Tech in France, le principal syndicat de l’industrie du
numérique, Antonio Casilli, sociologue des réseaux sociaux déjà évoqué
dans ce livre ou Fabrice Epelboin, ancien hacker devenu spécialiste du
Web et enseignant à Sciences Po, estiment que le remède pourrait rivaliser
avec le mal. Selon eux, cela aboutirait à saturer les réseaux sociaux de
signalements qu’ils seraient obligés de traiter dans des délais très courts
sous peine d’être sanctionnés, ce qui implique que les publications ne
seraient examinées que très grossièrement par des employés médiocrement
rémunérés et qualifiés. Et cela pourrait en outre, selon ces experts,
favoriser la délation en meute, double inversé du harcèlement groupé que
l’on connaît aujourd’hui. À l’autre extrémité de l’éventail des opinions,
d’autres auront trouvé cette loi trop timorée, notamment Emmanuel
Macron, pourtant mentor de Laetitia Avia depuis plus de dix ans. Le
locataire de l’Élysée avait appelé de son côté à une expulsion pure et
simple des réseaux sociaux des internautes déjà condamnés pour propos
haineux, racistes ou antisémites.
PÉCHÉ CAPITAL N° 7
L’OVERDOSE INFORMATIONNELLE
« Je crois que l’homme sera littéralement noyé dans l’information.
Dans une information constante sur son corps,
sur son devenir corporel, sur sa santé, sur sa vie familiale,
sur son salaire, sur son loisir. Ce n’est pas loin du cauchemar […]
Il restera la mer quand même, les océans et puis la lecture.
Les gens vont redécouvrir ça.
Un homme, un jour, lira et puis tout recommencera. »
Marguerite Duras, dans l’émission « Les 7 chocs de l’an 2000 »,
le 25 septembre 1985
Imaginez un immense magasin de bonbons avec des bocaux remplis à
ras bord dans lesquels vous pourriez piocher autant que vous voulez et
aussi longtemps que vous le souhaitiez. Vous avez une bonne métaphore
de l’incroyable quantité d’informations qui s’offre à nous aujourd’hui sur
Internet, une masse qui ne cesse d’enfler démesurément. En 2018, elle
était sept fois plus importante qu’en 2004. Nourrie par le triomphe des
réseaux sociaux où tout se poste et se partage à la vitesse de la lumière,
cette expansion n’est pas près de s’arrêter : en 2020, cette nébuleuse dont
on repousse sans arrêt les frontières sera trente-deux fois plus grande
qu’elle ne l’était seize ans auparavant ! Une aubaine pour qui cherche à se
tenir au courant de l’état du monde et à se cultiver ? On aurait tort de le
croire. Car tel Augustus Gloop, le petit garçon de Charlie et la
Chocolaterie qui est tellement avide de déguster les délices de l’usine de
Willy Wonka qu’il finit par tomber dans la rivière sucrée et y coule à pic
avant d’être aspiré dans un tuyau de verre qui le déforme, nous risquons de
nous noyer dans cet océan qui, pour être tentant, n’en est pas moins
dangereux. Car l’infobésité, terme inventé au Canada, nous expose à
plusieurs périls conjugués. Le premier est une sorte d’épuisement
psychologique car notre cerveau est mitraillé de beaucoup plus de données
qu’il n’est capable d’en recevoir et d’en traiter. Lesté, surchargé, il n’est
donc plus capable de raisonner correctement. Comme dit précédemment,
cette hypertrophie informationnelle produit également une sorte
d’addiction, le FoMO, qui fait que sous le règne du Web, nous sommes
devenus des boulimiques qui exigent d’en savoir toujours plus et
paniquent à l’idée de passer à côté de LA nouvelle sensationnelle…
Mais il y a plus grave encore : parce qu’au sein des réseaux sociaux, ces
informations sont diffusées de manière brute, sans « digestion » et
réflexion préalables ni recul ou hiérarchisation, elles sont susceptibles
d’être déformées, tronquées ou carrément fausses. À l’autre bout de la
chaîne, parce que nous prenons rarement la peine de les recouper et d’aller
en vérifier les sources, nous nous retrouvons parfois à prendre pour
paroles d’Évangile des infox pures et simples, nous transformant ainsi en
parfaits disciples de la « démocratie des crédules » décrite par le
sociologue Gérald Bronner. Pour Caroline Sauvajol-Rialland, enseignante
à l’IEP de Paris et à l’Université catholique de Louvain, toute la difficulté
réside dans la façon dont nous allons assimiler ces informations et les
réutiliser ensuite. « La junk-food a trouvé son pendant avec la junk-
information, nouvelle forme de désinformation puisque la quantité de
l’information, la surinformation aboutit à une baisse de la qualité de
l’information […] On sait qu’un homme mal informé, c’est un homme
intoxiqué. On dit que nous sommes ce que nous mangeons mais on peut
dire également que nous pensons ce que nous lisons », a analysé avec
justesse en juin 2014 sur le plateau de Xerfi Canal celle qui est la grande
spécialiste française du sujet. Elle y a d’ailleurs consacré un livre
Infobésité. Comprendre et maitriser la déferlante d’informations en 2013.
Des morts bien vivants et des retraités indignes
Faute de tri sérieux dans ce qu’ils diffusent, les réseaux sociaux se sont
retrouvés, depuis leur création, à véhiculer tout et n’importe quoi, par
exemple, la rumeur selon laquelle l’Alsace et la Lorraine allaient être
vendues à l’Allemagne (énormité d’ailleurs relayée par Marine Le Pen sur
Twitter), l’idée que dix-huit millions de migrants étaient arrivés sur notre
sol depuis 2014 ou encore d’innombrables fausses disparitions de
célébrités, d’Élisabeth II à Kanye West en passant par Martin Bouygues,
Jean Dujardin, Selena Gomez, Lionel Messi, Rihanna et Omar Sy, censé
avoir été abattu en 2016 dans une fusillade à Los Angeles. Ce qui a
d’ailleurs inspiré à l’acteur césarisé pour Intouchables ce tweet percutant :
« Le jour où la connerie est tombée du ciel, rares sont ceux qui avaient un
parapluie. » Quant à Élie Semoun, que certains internautes ont aussi
indûment envoyé ad patres, il a choisi de répondre à l’absurde par
l’absurde : « Je confirme mon décès ». Puis il a ajouté : « Maintenant que
je suis mort, j’en profite pour vous écrire que je viens de croiser Elvis, très
sympa. »
Est-ce parce qu’il n’y a que la vérité qui blesse ? Toujours est-il que la
recherche scientifique prouve que ces fausses nouvelles se colportent plus
vite que celles qui sont authentiques ou que les infos dites mixtes, à demi
fondées. Des chercheurs en informatique de l’illustre Massachusetts
Institute of Technology (MIT), Soroush Vosoughi, Deb Roy et Sinan Aral
ont tenté de comprendre en 2018 par quels mécanismes se produisait cette
dispersion virale sur Twitter : si les fake news ont 70 % de probabilités
supplémentaires d’être retweetées par rapport aux vraies informations et
« voyagent » six fois plus rapidement, c’est parce que les internautes
aspirent à trouver de l’originalité dans ce qu’ils lisent et diffusent, sachant
qu’ils ont une prédilection, sans surprise, pour tout ce qui a trait à la
politique, aux légendes urbaines, au terrorisme, à la science, aux affaires,
aux loisirs et aux catastrophes naturelles.
Jonathan Jarry, communicateur scientifique à l’Université McGill à
Montréal, en a fait la brillante démonstration. En 2018, il a mis en ligne
sur Facebook une vidéo qui annonce, à grand renfort de musique
sensationnaliste, de sous-titres et d’arguments bien troussés qu’« un
remède incroyable contre le cancer est connu depuis les années 1800 ».
Au début de celle-ci, on apprend qu’un certain Docteur Johan R. Tarjany
aurait découvert dans la nature au début du XIXe siècle la Funariidae
karkinolytae, une mousse végétale capable de tuer les cellules tumorales
en altérant la double hélice de leur ADN. Puis la suite révèle que ce n’est
qu’un canular : « Tu l’aimes bien, le Dr Tarjany, n’est-ce pas ? […] Le Dr
Tarjany n’existe pas. » Si notre diplômé en biologie moléculaire a conçu
ce film qui a été vu 13,5 millions de fois sur Facebook, ce n’est pas par
amour de la galéjade mais parce qu’il souhaite sensibiliser les internautes
aux grosses ficelles qu’utilise ce type de fake news santé, si nombreuses
sur la Toile, pour les attirer. Il y détaille les éléments qui doivent faire
douter du sérieux de ce type de vidéos, notamment les anachronismes
qu’elles comportent et leurs grossiers montages-photos. « Nous aurions pu
combattre ce type de vidéos avec de longs articles dénonçant les fausses
vérités mais la viralité garde bien souvent ses distances avec les longs
écrits. À la place, nous avons donc fait cette vidéo subversive », explique-
t-il sur McGill Reporter, le blog de son université.
French paradox :
quand la méfiance s’allie à la naïveté
Le profil de ceux qui se font les porteurs de ces fake news est
particulièrement étonnant et sonne comme un démenti au proverbe
américain qui dit qu’« avec l’âge vient la sagesse ». Dans Sciences
Advances, en 2019, Andrew Guess, Jonathan Nagler et Joshua Tucker
relaient une synthèse de leur étude de laquelle il ressort que les plus de
65 ans sont les plus sujets à partager des informations « non fiables » et
qu’ils le font sept fois plus que la catégorie des plus jeunes (dans les
groupes qui ont été suivis pour les besoins de ce protocole). Pour ces trois
experts, cela s’explique chez les aînés par une maîtrise insuffisante des
réseaux sociaux, un manque de discernement quant aux contenus proposés
et une mémoire moins aiguisée qui les rendrait plus réceptifs à ce qui est
inexact ou mensonger.
Si les seniors sont les champions de la distillation de la fake news, les
autres classes d’âge ne sont pas exemptes de ce vilain travers. Et le plus
contradictoire est que nous les propageons alors même que nous nous
déclarons (très) circonspects par rapport à ce que les réseaux sociaux
mettent en ligne. Un sondage Yougov, réalisé pour Avaaz avant les
élections européennes de 2019, montre que 87 % des interrogés pensent
que les entreprises comme Facebook ou Twitter devraient travailler avec
des fact-checkers indépendants pour offrir des rectificatifs sur leurs
contenus. 74 % d’entre eux perçoivent les fausses informations comme
une menace pour ce scrutin, 88 % ont estimé que les réseaux sociaux
devraient être régulés pour protéger nos sociétés de la manipulation, des
fausses informations et d’une utilisation abusive des données et 81 %
disent que ces diverses mesures pourraient, si elles entraient en vigueur,
améliorer la perception qu’ils ont des réseaux sociaux. C’est à ne rien
comprendre, d’autant que nos Tricolores avaient exprimé la même
suspicion dans une enquête IFOP-Le Parisien Week-End de mars 2018 où
ils étaient 67 % à faire part de leur peu de confiance envers Facebook et
étaient même un sur quatre à envisager de supprimer leur compte. À noter
que c’est pire pour Instagram et Twitter, qui n’y bénéficient que de 28 et
26 % d’opinions favorables…
De la fake news à la vague d’infox sciemment orchestrée
Formidables viviers pour les fake news, les réseaux sociaux offrent
également par extension le cadre rêvé pour les campagnes de
désinformation à grande échelle. Le 20 novembre 2018, afin d’illustrer le
phénomène des violences policières et pour faire grimper à son paroxysme
la ferveur de leurs troupes, les Gilets jaunes, par la voix de l’un de leurs
sympathisants, Serge Torion, ont ainsi usé de ce procédé sur Facebook en
mêlant à de véritables images issues de leurs manifestations hexagonales
deux photos spectaculaires prises en Espagne, montrant des femmes
ensanglantées. Or, elles n’avaient rien à voir avec leur mobilisation. La
première d’entre elles avait été prise… en 2012 lors de la Marche noire
des mineurs à Madrid qui avait dégénéré et donné lieu à de très violents
affrontements entre les protestataires et les forces de l’ordre. La seconde
montrait une sexagénaire nommée Maria José Molina, partisane de
l’indépendance catalane, qui manifestait en 2017 pour soutenir le
référendum d’autodétermination interdit par le gouvernement espagnol.
Cette publication a néanmoins été partagée par plus de 138 000
utilisateurs. Et la chose s’est reproduite à de multiples reprises. De
novembre 2018 à mars 2019, l’organisation non gouvernementale Avaaz,
dont l’implantation est mondiale, a pu établir que les cent fake news qui
ont été le plus partagées sur Facebook autour des Gilets jaunes ont généré
à elles seules 105 millions de vues et quatre millions de partages ! « La
grande majorité des millions de citoyens français exposés n’ont jamais été
informés qu’ils avaient vu de fausses informations, et n’ont pas vu de
rectificatifs », a regretté dans un communiqué cet organisme pour qui
Facebook n’est pas du tout assez réactif dans ce domaine. « Les journaux
publient des correctifs dans leurs pages, les télévisions sur leurs
antennes ; les plateformes devraient faire de même. Personne d’autre ne
peut le faire. » Une désinformation qui a été alimentée de l’intérieur par
les Gilets jaunes eux-mêmes mais dans laquelle quelques médias, dont
l’anglais The Times, l’américain Bloomberg et des personnalités politiques
ont vu la patte de Moscou, tout comme Emmanuel Macron qui a évoqué à
mots voilés : « une manipulation des extrêmes, avec le concours d’une
puissance étrangère ». Rien n’a permis par la suite de mettre en évidence
une ingérence, autre que marginale, venue de la contrée dirigée par-
Vladimir Poutine.
Ce qui est certain, en revanche, c’est que la Russie possède un
exceptionnel savoir-faire dans le domaine de la manipulation de l’opinion
sur les réseaux sociaux : durant la campagne présidentielle de 2016 aux
États-Unis, 126 millions d’Américains ont visionné, via des centaines de
« faux » comptes Facebook personnels institués par l’Internet Research
Agency (IRA), une structure proche du Kremlin et basée à Saint-
Pétersbourg, des contenus sponsorisés qui avaient pour finalité de
décrédibiliser Hillary Clinton et d’offrir un surcroît de popularité à son
concurrent Donald Trump. L’opération, qui a aussi été déployée sur
d’autres réseaux tels que Instagram, Twitter, YouTube, Reddit, Tumblr,
Pinterest ou Vine, ciblait tout particulièrement les électeurs noirs
américains qu’il fallait dissuader d’aller déposer leur bulletin dans l’urne
pour l’ex-secrétaire d’État de Barack Obama. L’un des arguments-massue
de la propagande de ces agents de l’IRA était d’expliquer que Hillary
Clinton avait fait don de 20 000 dollars au Ku Klux Klan, nébuleuse
suprémaciste et ségrégationniste blanche.
Échaudé et peu pressé d’avoir à affronter une nouvelle polémique de ce
type (Mark Zuckerberg a dû répondre plusieurs fois des manquements de
sa société devant le Congrès à Washington), Facebook a fait le ménage fin
2018 en supprimant avant les midterms, vote législatif de mi-mandat qui
se tenait outre-Atlantique le 6 novembre 2018, 82 pages, groupes et
comptes douteux relevant d’une démarche coordonnée de « sape »
politique venue d’Iran. Quelques semaines plus tard, il a encore ôté de son
site et d’Instagram 115 comptes du même acabit rédigés en russe, anglais
et français. Twitter lui a emboîté le pas en suspendant des dizaines de
milliers de comptes, automatisés, qui étaient conçus pour inciter les-
Américains à l’abstention.
Le Vieux Continent est lui aussi affecté par cet endoctrinement
numérique : dans un rapport de mai 2019, Avaaz a mis en évidence qu’il
avait lourdement pesé dans les résultats des élections européennes puisque
de nombreux « comptes non authentiques » et des « contenus illégaux » où
se côtoyaient croix gammées et thèses négationnistes ont boosté sur
Facebook la popularité de l’AfD, le parti d’extrême droite allemand et ont
contribué à porter son message. « Bots » et trolls ont également galvanisé
la Ligue et le mouvement Cinq Étoiles en Italie et Vox en Espagne. En
France, c’est le nationalisme blanc et anti-migrants qui en a fait une
formidable tribune. Comme en ce qui concerne la haine en ligne, les
dispositifs de fact-checking instaurés par les réseaux sociaux semblent au
mieux insuffisants, au pire dérisoires pour endiguer le phénomène. Une
étude de l’Oxford Internet Institute, The Global Disinformation Order :
2019 Global Inventory of Organised Social Media Manipulation s’en fait
le triste miroir. Il y est précisé que le nombre de pays dans lesquels on
rencontre ces campagnes de manipulation a bondi de 150 % entre 2017 et
2019, de 28 à 70. « Dans chaque pays, au moins un parti politique ou un
organisme gouvernemental utilise les médias sociaux pour façonner les
attitudes du public au niveau national », mentionne cette synthèse. Et ce
n’est pas le propre des dictatures. Si dans vingt-six pays à régime
autoritaire, « des entités gouvernementales ont utilisé la propagande
informatique comme outil de contrôle de l’information pour réprimer
l’opinion publique et la liberté de la presse, discréditer les critiques et les
oppositions et noyer la dissidence politique », des méthodes type faux
followers et la propagation de contenus de désinformation, principalement
sur Facebook, sont utilisées dans 45 démocraties.
Les Ponce Pilate de la planète digitale
Pour poser la pierre angulaire de ce qui pourrait être un jour une
véritable protection contre la désinformation, il serait d’abord utile que les
réseaux sociaux cessent de refuser de « jouer les arbitres du débat
politique et d’empêcher le discours d’un politicien de toucher son
public », selon les termes de Nick Clegg, le directeur mondial des affaires
publiques de Facebook. Car cette neutralité affichée aboutit à tout sauf au
progrès de la pensée et du débat puisque les personnalités les plus
excessives peuvent s’en servir pour donner de l’ampleur à leurs idées.
Donald Trump en est l’archétype. Celui qui clame à qui veut l’entendre
que les réseaux sociaux sont « malhonnêtes » et « partiaux » fait pourtant
de Twitter sa rampe de lancement pour propulser dans l’espace public des
calomnies sur ses adversaires. Dans l’une des publicités postées par ses
équipes, on pouvait lire en octobre 2019 : « Joe Biden a promis à
l’Ukraine un milliard de dollars si elle limogeait le procureur chargé
d’enquêter sur la société de son fils. » Une affirmation qui a été totalement
réfutée dans la foulée par les médias de tout bord. En dépit de cela,
Facebook a refusé de retirer la vidéo en question en alléguant sa
« croyance fondamentale dans la liberté d’expression et le respect du
processus démocratique ». La motivation réelle qui se tapit sous cette
magnanimité pourrait être que Trump et son staff ont déjà injecté 14,4
millions de dollars en publicité chez Facebook en vue de sa réélection aux
prochaines présidentielles. Nancy Pelosi, présidente de la Chambre des
représentants et ennemie jurée de Donald Trump contre qui elle a engagé
une procédure de destitution, précisément à cause de l’aide qu’il aurait
sollicitée de l’Ukraine afin de trouver des « munitions » pour nuire à Joe
Biden, a aussi fait les frais de l’étrange atonie de Facebook : la vidéo
truquée de l’une de ses allocutions, dans laquelle son débit de voix a été
modifié et volontairement ralenti de 75 % – ce qui avait pour but de
donner l’impression que cette femme de tête était sénile, alcoolisée ou
abrutie par les médicaments – reste toujours visible sur le réseau social.
Rudolph Giuliani, l’avocat controversé de Donald Trump, l’a d’ailleurs
partagée sur Twitter.
Deux exemples qui ne sont que des petites gouttes dans l’océan de fake
news émises ou initiées par Donald Trump, amoureux fou de Twitter, sur
lequel il sévit à tout instant du jour et de la nuit et où il n’en finit plus de
délivrer des « perles » plus abracadabrantesques les unes que les autres…
Le 3 septembre 2018, le Washington Post a listé 4 713 « allégations
fausses ou trompeuses » délivrées par Trump en 592 jours de mandat, soit
une très jolie fréquence de huit bobards par jour, ceux-ci se concentrant
essentiellement sur l’économie, l’immigration et la politique. En
avril 2019, la jauge était montée jusqu’à 10 111 fake news en 828 jours de
présidence. « Ce déluge de désinformations en provenance du plus haut
niveau du gouvernement américain est inédit. En permanence, nous
sommes amenés à lutter contre les informations erronées que la Maison-
Blanche publie presque toutes les heures. Le problème, c’est que ce
discours renforce la xénophobie et la haine des migrants dans ce pays », a
tempêté dans un entretien qu’il a accordé au Soir belge en octobre 2018
Jim Kenney, maire de Philadelphie, édile qui est très impliqué dans
l’éducation aux médias, nouveaux ou traditionnels. Nullement gêné par sa
mythomanie chronique, Donald Trump a même poussé le raffinement
jusqu’à décerner ses propres Fake News Awards « récompensant » les
« médias mainstream les plus corrompus et malhonnêtes » à CNN, au New
York Times, à ABC News, à Newsweek, au Time et évidemment, selon le
principe de la loi du talion, au Washington Post. Sur les terres de l’Oncle
Sam, où l’on n’a pas encore légiféré contre les fake news malgré plusieurs
propositions de textes successifs, l’affabulation d’État jouit donc sans
entrave…
Objectivité populaire vs intox médiatique :
les journalistes, nouveaux hommes/ femmes à abattre
On pourra certes objecter que les élucubrations et approximations des
politiques tout comme les rumeurs infondées n’ont pas attendu les réseaux
sociaux, ni même l’avènement d’Internet, pour fructifier. Depuis la nuit
des temps, beaucoup ont circulé, certaines cocasses, d’autres dévastatrices.
En 1968, Georges Pompidou et sa femme Claude ont ainsi été soupçonnés
de s’adonner à des parties fines. Dix-huit ans plus tard, en 1986, Isabelle
Adjani a été obligée de venir sur le plateau du 20 heures de Bruno Masure
pour démentir le bruit selon lequel elle souffrait du SIDA et était en phase
terminale. Mais pour parodier le film de Jean-Jacques Zilbermann qui dit
que « L’homme est une femme comme les autres », il est désormais
possible de dire que l’apogée des réseaux sociaux a pour ainsi dire fait des
infox… des réalités comme les autres ! Nous évoluons désormais dans ce
que le dictionnaire britannique Oxford a dépeint comme l’ère de la « post-
vérité », terme que cette vénérable institution a consacré « locution de
l’année » en 2016 et qu’elle définit comme « les circonstances dans
lesquelles les faits objectifs ont moins d’influence pour modeler l’opinion
publique que les appels à l’émotion et aux opinions personnelles ». Outre-
Atlantique, le satiriste et animateur du « Late Show » Stephen Colbert a
pour sa part créé un néologisme pour désigner cette évolution, le
truthiness, un mot difficilement traduisible en français que l’American
Dialect Society désigne comme « la qualité de déclarer vrais les concepts
ou faits qu’une personne désire ou croit être vrais, plutôt que les concepts
ou faits que l’on sait être vrais ».
L’une des conséquences de ce changement d’essence de la vérité est que
les journalistes perdent de plus en plus leur crédit auprès de la population.
Dans un baromètre Harris Interactive des corporations auxquels les
Français font confiance, fait pour Le Nouveau Magazine Littéraire en
octobre 2019, les journalistes arrivent en queue de peloton (avec 37 % de
convaincus), devançant seulement les banquiers (29 %) et les politiques
(21 %) et loin derrière les très bons élèves que sont les infirmiers (88 %) et
les scientifiques (78 %).
Comble du comble, il n’est plus rare même que les journalistes soient
perçus comme les artisans des « faux médias » au contraire des réseaux
sociaux qui en viennent parfois à être considérés comme moins sectaires et
plus dignes de confiance. Manuel, 50 ans, titulaire d’un DEA d’économie
et salarié dans la grande distribution, m’explique pourquoi il perçoit les
choses ainsi : « Les médias traditionnels ne permettent pas, par un
processus de sélection, la pluralité de l’information. Il y a quelques
évolutions, mais n’est-ce pas l’existence des réseaux et des débats qui s’y
déroulent qui les ont favorisées ? On peut citer la question climatique
mais ce n’est pas la seule. Tout ce qui a trait aux enjeux migratoires a
aussi du mal à se faire entendre. J’ai un autre exemple en tête, les rôles,
dans le rapport aux nazis, avant, pendant la guerre des différents courants
politiques. La droite a été présentée comme plus encline à la
collaboration, alors que les partis de gauche collaborèrent avant même la
guerre et que les premiers résistants en 39-40 furent de droite… Quelles
que soient nos opinions personnelles sur ces diverses questions, il n’est
pas normal que les médias traditionnels servent de filtre et limitent
l’expression de certaines opinions qu’ils ne partagent pas, qu’ils jugent
inadéquates, ou pire, certaines vérités qui dérangent certains partis,
groupes ! La liberté d’expression ne devrait pas se négocier. »
Jean-Luc, Sophia, et la stratégie du mépris
Cette crise de foi envers les journalistes, toutes presses confondues, cette
conviction qu’ils ne relatent pas exactement « les choses comme elles se
passent » dont témoigne Manuel et qui est aussi celle d’un nombre
important d’habitants de l’Hexagone (autour de 50 % selon un sondage
TNS Sofres-La Croix de 2016) est savamment entretenue en France par
des leaders politiques comme Jean-Luc Mélenchon. Mécontent des
révélations faites par Radio France sur ses comptes de campagne, il a jeté
l’opprobre dans une vidéo Facebook sur celle qu’il appelle une « radio
d’État ». « Ils sont ce qu’ils sont, c’est-à-dire des abrutis », a décrété le
chef des Insoumis, avant d’ajouter : « Je demande à ceux qui nous suivent
de relayer nos arguments, de montrer pourquoi France Info ment et de
discréditer les journalistes qui s’y trouvent. Pourrissez-les partout où vous
pouvez, parce qu’il faut qu’on obtienne au moins un résultat. Il faut qu’à
la fin, il y ait des milliers de gens qui se disent : “Les journalistes de
France Info sont des menteurs, des tricheurs”. » Celle qui a été sa
directrice de communication, Sophia Chikirou, s’est illustrée par une
diatribe encore plus véhémente et contestable. En réaction à l’agression en
novembre 2018 de deux journalistes de BFM à Toulouse lors du
rassemblement de Gilets jaunes, elle a refusé de condamner ce forfait et
tweeté : « Je ne parviens pas à ressentir de compassion sincère pour ces
journalistes. […] Pour s’informer désormais, les réseaux sociaux sont
plus sûrs. Évitons de donner le prétexte aux journalistes de se victimiser.
Ne les lynchez pas, ne leur parlez pas, ne les lisez pas et ne les regardez
pas. » Peut-être frappée d’amnésie sélective, la jeune femme a surpris tout
le monde en ralliant en septembre 2019 en tant que chroniqueuse la chaîne
pour laquelle elle n’avait pas eu de mots assez durs…
Ce climat d’hostilité envers la presse est involontairement nourri par les
journalistes eux-mêmes. Afin de ne pas se laisser distancer par Facebook
et Twitter dans leur quête du scoop, du moment chaud et du buzz, ils
cèdent aussi de plus en plus souvent aux pièges du « plus vite, plus haut,
plus fort » et se font le réceptacle de fake news, perdant ainsi de vue ce qui
est leur mission première : l’analyse et la mise en perspective. Le récent et
immense fiasco autour de l’« arrestation » de Xavier Dupont de Ligonnès
en est un bon exemple. Mais si critiquée et imparfaite qu’elle soit, la
presse reste un rouage indispensable de notre démocratie, pas
nécessairement pour débusquer l’information comme elle en avait le
monopole autrefois – car elle sera toujours distancée sur ce terrain par les
réseaux sociaux – mais pour défricher, ordonner, décoder l’entrelacs
titanesque des datas qui nous assaillent constamment, vérifier et
hiérarchiser tout ce qui s’y tisse et s’y entremêle. En somme, tout ce
qu’énonçait dans Les quatre commandements du journaliste, manifeste
écrit à l’aube de la Seconde Guerre mondiale, le clairvoyant Albert
Camus, à qui on laissera le dernier mot : « S’il ne peut dire tout ce qu’il
pense, il lui est possible de ne pas dire ce qu’il ne pense pas ou qu’il croit
faux. Et c’est ainsi qu’un journal libre se mesure autant à ce qu’il dit qu’à
ce qu’il ne dit pas. Cette liberté toute négative est, de loin, la plus
importante de toutes, si l’on sait la maintenir. Car elle prépare
l’avènement de la vraie liberté. En conséquence, un journal indépendant
donne l’origine de ses informations, aide le public à les évaluer, répudie le
bourrage de crâne, supprime les invectives, pallie par des commentaires
l’uniformisation des informations et, en bref, sert la vérité dans la mesure
humaine de ses forces. Cette mesure, si relative qu’elle soit, lui permet du
moins de refuser ce qu’aucune force au monde ne pourrait lui faire
accepter : servir le mensonge. »
CONCLUSION
Le nom de Larry Sanger ne vous dit certainement rien. Ce quinqua au
crâne déplumé et aux lunettes façon culs de bouteille que l’on croirait tout
droit sorti d’un film de Judd Apatow est pourtant le cofondateur, avec son
ancien acolyte Jimmy Wales, d’un outil que vous fréquentez
quotidiennement ou presque, la fameuse encyclopédie en ligne Wikipédia.
Or, celui que l’on peut considérer comme l’un des défricheurs du Web a
publié sur son site personnel le 26 juin 2019 une Déclaration
d’indépendance numérique au sein de laquelle il exhortait ses lecteurs et
plus largement les internautes de toute la planète à faire la grève des
réseaux sociaux les 4 et 5 juillet, au nom du mépris qu’ils nous
témoignent, et où il offrait une critique au vitriol des errements de ces
plateformes : « L’humanité a été utilisée avec mépris par de vastes
empires numériques […] il est maintenant nécessaire de remplacer ces
empires par des réseaux décentralisés d’individus indépendants, comme
dans les premières décennies d’Internet. […] Nous déclarons que nous
avons des droits numériques inaliénables, des droits qui définissent la
façon dont les informations que nous possédons individuellement peuvent
ou non être traitées par d’autres, et que parmi ces droits figurent la liberté
d’expression, la confidentialité et la sécurité. Puisque l’architecture
centralisée, propriétaire d’Internet à l’heure actuelle, a amené la plupart
d’entre nous à abandonner ces droits, même à contrecœur ou
cyniquement, nous devrions exiger un nouveau système qui les respecte
correctement […] La longue série d’abus dont nous avons été victimes fait
de notre droit, voire de notre devoir, le remplacement des anciens
réseaux. » Je l’ai mis en évidence à travers ce livre, de plus en plus de
voix, telle celle de Larry Sanger, s’élèvent pour dénoncer l’emprise
qu’exercent Facebook, Twitter, YouTube, Instagram et leurs semblables
sur nos encéphales et nos vies, sans que ne leur soit opposé aucun garde-
fou ou presque. Elles plaident pour que ce que nous y générons – nos
posts, nos likes, nos photos, nos messages publics et privés, etc. – ne soit
plus de la chair à algorithmes mais redevienne la possession des
internautes eux-mêmes. Elles préconisent aussi que ces médias sociaux
n’aient plus le champ libre pour modeler nos opinions, nos relations
virtuelles et nos achats à leur guise, en décidant arbitrairement de la teneur
des posts et publicités ciblées qu’ils envoient sur nos fils d’actualité et
autres timelines.
Pourra-t-on dépasser un jour, sur les réseaux sociaux, le principe du « si
c’est gratuit, c’est que vous êtes le produit », configuration dans laquelle
nous sommes actuellement ? Car si l’on ne paie pas à proprement parler
pour aller sur Facebook, on sait quel emploi intensif et peu éthique il y est
fait de nos données personnelles, revendues par le réseau social à des data-
brokers, qui eux-mêmes les cèdent à des compagnies d’assurances, de
santé ou à d’autres sociétés à but très lucratif : d’après le Centre de
développement des réseaux sociaux de l’OCDE (Organisation de
coopération et de développement économique), une adresse postale y
rapporte 0,5 dollar, une date de naissance deux dollars et un numéro de
Sécurité sociale huit dollars. Pire, nous y jouons parfois aussi les cobayes
contre notre gré : en 2014, pour étudier le phénomène de contagion
émotionnelle, Facebook a effectué en toute discrétion et sans demander
son avis à quiconque une expérience psychologique en ciblant
aléatoirement 689 003 utilisateurs et en modifiant leur fil d’actualité.
Comment défaire le nœud de la dépendance qui nous lie aux réseaux
sociaux ? La partie n’est pas gagnée d’avance. Si la révélation des
interférences russes dans la course à la présidentielle américaine en 2016
ainsi que le gigantesque scandale Cambridge Analytica – « siphonnage »
et vente de données personnelles Facebook de 50 millions de personnes à
travers le monde effectués par une société anglo-américaine sans que
l’entreprise de Mark Zuckerberg ne bouge le moindre début de petit doigt
pour empêcher la chose – avaient incité certains, à l’instar de Brian Acton,
l’un des créateurs de WhatsApp (qui avait twitté le 21 mars 2018 « Il est
temps. #DeleteFacebook »), à dire que le moment était venu de prendre du
champ avec les réseaux sociaux, le léger frémissement qui avait été
observé à l’époque est retombé comme un soufflé. Les sondages le
montrent : à l’occasion de la Journée mondiale sans Facebook, le 28
février 2019, l’institut YouGov a analysé les rapports des Français avec ce
réseau social. Deux abonnés français sur cinq s’y avouent accros, au point
qu’ils le préfèrent au pourtant très envoûtant Netflix. Lorsqu’on leur
demande : « Si vous deviez choisir l’un ou l’autre ? », seuls le chocolat et
un chèque de 100 euros peuvent les inciter à se déconnecter
(temporairement) ! Aujourd’hui, les réseaux sociaux n’ont plus de rivaux.
Ils sont au-dessus des pays et des nations. On peut même dire qu’ils sont
des planètes à part entière : avec ses près de 2,5 milliards d’adeptes,
Facebook compte 40 fois plus d’âmes que la France, Instagram a trois fois
plus d’usagers mensuels que les États-Unis comptent d’habitants sur leur
sol et les deux plus grosses chaînes de YouTube, T-Series et PewDiePie
rassemblent à elles deux plus de membres qu’il n’y a d’humains au Brésil
ou au Pakistan.
Malgré les polémiques qui se succèdent à une cadence soutenue,
notamment sur les enjeux de confidentialité, en dépit du scepticisme d’un
certain nombre d’entre nous à leur égard, l’ère des réseaux sociaux n’est
donc pas près de toucher à sa fin. La question n’est donc pas tant de les
abandonner ou de les supprimer mais d’apprendre, peut-être, à s’en servir
autrement. Dans un ouvrage éponyme paru en 2017, le philosophe Yves
Citton a ainsi souhaité que « l’économie de l’attention » (techniques de
persuasion dont se servent les géants de la Toile, notamment les réseaux
sociaux, pour nous accaparer au maximum) se transforme en « écologie de
l’attention », de façon à ce que l’on s’en sente moins prisonnier. Ce qui
pourrait se traduire, par exemple, chez chacun d’entre nous par le fait de
régler son smartphone de sorte à ne plus être assailli de notifications,
d’établir dans la famille ou dans le couple des règles de savoir-vivre
numérique et des moments strictement réservés au off-line, ou encore de
s’astreindre de manière volontariste à ne pas dépasser une certaine durée
d’utilisation (il existe des applications de mesure du temps passé sur les
réseaux sociaux et il est prouvé que ceux qui les utilisent ont tendance à
minorer ensuite leur usage des réseaux sociaux).
C’est une discipline à laquelle réussit à se tenir Francis, 70 ans,
photographe et « acteur » du monde de la culture en Lorraine qui estime
que l’on peut avoir de Facebook « l’usage que l’on veut. Personnellement,
je l’utilise prioritairement comme espace d’information, de lien sans
frontières, de découverte. Je fais des choix et je m’y tiens. Je consacre
généralement du temps à lire et échanger mes “posts” et informations
entre six et sept heures le matin. Parfois, le soir avant de me coucher, je
survole rapidement les nouvelles publications. Et lorsque je pars en
vacances, je coupe systématiquement le robinet : pas de mails, pas
d’Internet. Comme disait Hergé : “Tout ce qui est urgent peut attendre.”
Une bonne hygiène, non ? » Et il y circonscrit volontairement ce sur quoi
il communique : « J’ai conscience que tout ce qui est enregistré sur mon
site Facebook est stocké, centrifugé par des algorithmes, manipulé à des
fins publicitaires (j’efface d’ailleurs systématiquement toutes les pubs qui
apparaissent), voire idéologiques peut-être. Donc, je n’exprime jamais
d’opinions politiques tranchées sur Facebook : il y a d’autres territoires
plus concrets, plus utiles pour s’engager, débattre. Big Brother ne passera
pas (trop) par moi. Je lis rarement les avis et réponses de gens que je ne
connais pas, ni ne m’enlise dans les faux débats futiles qui pullulent, les
opinions à l’emporte-pièce, les informations non recoupées, les
défoulements sans inhibition, etc. Cet usage strict protège en partie mon
intérêt pour ce qui est consulté, partagé. Je me suis plusieurs fois
demandé si je n’allais pas arrêter ma page Facebook, mais mes amis qui
l’ont fait, ces sages, me manquent beaucoup en fait. Et ceux, nombreux,
avec lesquels je suis en contact, me sont chers. Alors, c’est OK pour
Facebook, à la seule condition qu’il soit MON Facebook. »
Jérôme, 42 ans, ancien membre de l’Éducation nationale actuellement en
reconversion, est lui aussi parvenu instinctivement à cadrer la manière
dont il se sert des réseaux sociaux, sans se laisser déborder : « Pour ma
part, ils ont peu d’incidence sur mon quotidien car je consulte Facebook
ou Messenger lors de l’attente d’un rendez-vous ou lorsque j’ai un
moment de libre à la maison et que je ne peux pas faire une autre activité.
Ma priorité reste encore la “vraie vie” car ce qui me nourrit, c’est elle et
les moments d’échanges et de rencontres qu’elle me procure. »
Mieux encore que l’écologie de l’attention défendue par Yves Citton, il
pourrait exister une éducation aux réseaux sociaux. C’est la position
défendue par le chercheur néerlandais Jim Stolze : comparant l’infobésité
à laquelle ils nous confrontent à la malbouffe, il appelle de ses vœux un
apprentissage pédagogique des médias sociaux, à l’instar de celui qui est
mis en place afin de nous faire acquérir des réflexes nutritionnels plus
sains. « C’est un moment unique de l’Histoire. À l’heure actuelle, les
enfants en classe ont accès à plus d’informations que leurs enseignants.
Pourtant, c’est notre génération qui est censée les sensibiliser au besoin
de modération, de filtres et de curateurs numériques […] Je préconise une
culture des médias numériques qui ait la même importance qu’une bonne
éducation sur l’alimentation – et c’est notre responsabilité, ensemble »,
déclarait-il dès 2010 lors de la Next Conference organisée à Berlin. Si les
responsables politiques hexagonaux, qui ont déjà légiféré sur la haine en
ligne et sur les fake news, tardent en revanche à se positionner sur la -
question de cet « embastillement » délibéré de nos cerveaux, d’autres ont
pris le taureau par les cornes comme le groupe de réflexion Fing, qui
cherche à « anticiper les transformations du monde numérique », ou la
société Orange qui a fait dernièrement dans vingt-sept pays du monde une
vaste campagne de sensibilisation sur « les éventuels risques liés à
l’utilisation du numérique mais aussi les différents outils disponibles pour
s’en prémunir ».
Mais ce qui pourra peut-être apporter un changement salutaire dans ce
domaine, c’est de se tourner vers des réseaux sociaux « libres », comme
MeWe, qui cherche à se positionner comme l’anti-Facebook. « Votre vie
privée n’est pas à vendre. Pas de pubs. Aucun logiciel espion. Pas de BS
1 », clame son slogan. L’argument semble séduire puisque son nombre
d’abonnés a bondi, pour ne pas dire explosé, de plus de 400 % en 2018. Il
a dépassé ensuite la barre des 5 millions d’abonnés en juin 2019. Diaspora,
fondé en 2010 par quatre étudiants en mathématiques de l’Université de
New York, Max Salzberg, Dan Grippi, Raphael Sofaer et Ilya
Zhitomirskiy, joue la même contre-proposition en se définissant comme
« le réseau social où vous gardez le contrôle ». Les fonctionnalités
proposées sont assez similaires à celles de Facebook mais Diaspora
s’illustre par son système de décentralisation : au lieu d’être
emmagasinées dans d’énormes serveurs au sein des GAFAM (pour qui les
traces numériques que nous laissons derrière nous équivalent à de l’or en
barre), nos données personnelles sont stockées sur une multitude de micro-
réseaux, les pods, ce qui nous permet d’en rester détenteurs et surtout de
les garder privées ! Il est même possible de créer son propre pod pour son
entourage et pour soi-même. Et il n’y a pas de groupes ni de pages mais
des hashtags qui permettent à ceux qui partagent les mêmes centres
d’intérêt de se connecter. Comme Abel a son Caïn, Romulus son Rémus et
Britannicus son Néron, Twitter a également son frère (ennemi) avec
Mastodon, réseau social lui aussi décentralisé, figuré par un mammouth
grassouillet, sur lequel on peut envoyer non pas des tweets mais des pouets
ou toots en anglais, d’une longueur de 500 caractères maximum. Si sa
croissance est plutôt discrète avec 3 millions de comptes utilisateurs contre
100 fois plus pour son aîné Twitter, ce portail de micro-blogging lancé en
2016 par Eugen Rochko, un informaticien allemand, gagne régulièrement
des fidèles. Et il y a aussi dans l’infinie galaxie d’Internet d’autres espaces
alternatifs, comme Vero, PixelFeed, modestes concurrents d’Instagram, ou
Ello.
Mais si le futur des réseaux sociaux passe (peut-être) par ces challengers
en devenir, il est également synonyme de nouveaux périls et de nouvelles
inquiétudes. Parce qu’outre ces « nouveaux » réseaux sociaux qui se
veulent indépendants, d’autres émergent, beaucoup moins régulés, moins
vertueux et nettement plus anxiogènes. TikTok en est la parfaite
incarnation. Sorte d’enfant caché qu’auraient pu avoir ensemble Monsieur
YouTube et Madame Karaoké, il permet d’une part de regarder des clips,
et d’autre part de choisir une chanson ou une scène de long-métrage et de
se filmer durant quinze secondes pendant qu’on l’interprète devant sa
webcam, en y associant généralement une chorégraphie, avec la possibilité
d’agrémenter sa prestation de nombreux effets spéciaux, de passer en
format 2D ou 3D, d’y incruster des objets, des masques sur le visage ou de
rajouter des filtres. Cette application au déploiement foudroyant,
puisqu’elle a fédéré 500 millions d’abonnés en à peine un peu plus de trois
ans, est adulée par les 12-16 ans. Le Baromètre 2019 de l’agence Heaven,
établi en partenariat avec l’association Génération Numérique auprès des
élèves de 6e et de 5e, indique qu’ils sont 45,7 % à être « tiktokers ». Or, ce
qui ressemble extérieurement à une joyeuse bulle pop où les grands ne
seraient pas les bienvenus est, lorsqu’on s’y penche attentivement, un
univers beaucoup plus inquiétant : TikTok, dont le contenu est
universellement visible sans restriction, inquiète d’abord par le côté hyper-
suggestif des images qui y sont la norme, particulièrement toxiques quand
on sait l’âge de ses contributeurs et surtout de ses contributrices.
Reprenant les mimiques de leurs icônes instagrameuses, des collégiennes
s’y exhibent sans retenue, ultra-maquillées et en tenue minimaliste. Un
phénomène sur lequel la journaliste Sonia Devillers a attiré l’attention
dans une chronique sur France Inter le 6 novembre 2018 : « J’en ai
visionné hier une palanquée. Glaçant. Plongée dans l’esthétique
corporelle d’une jeunesse totalement clonée : toutes, les cheveux longs ;
toutes, la poitrine très rehaussée ; toutes, le T-shirt coupé sous les seins ;
toutes, le ventre ultra-plat, nombril dénudé ; toutes, les fesses rebondies ;
toutes, quasi le même visage à la fois lisse et mutin. C’est complètement
flippant. D’autant plus dérangeant qu’elles dansent toutes de la même
manière, déhanchant du petit popotin et balançant leurs seins en avant.
Une gestuelle hyper-sexualisée reproduite à l’infinie par des très jeunes
filles qui se copient dans le monde entier en quête de “like” et de
commentaires. » Une exposition de créatures à peine pubères qui attire
immanquablement les pédophiles et pédopornographes qui réclament des
nudes aux abonnées, voire leur font des propositions très explicites. Et ce
n’est pas la seule menace qui s’y profile puisqu’on déniche également sur
TikTok des militants d’extrême droite complotistes ou des membres du
lobby favorable à la possession d’armes à feu. Autant de dérives qui ont
amené l’Inde à tenter de rendre TikTok hors-la-loi mais elle a finalement
été déboutée devant la justice. Le Bangladesh a en revanche entériné cette
interdiction. Et la Commission fédérale du commerce américaine (FTC) a
condamné TikTok à une amende de 5,7 millions de dollars parce que
l’application avait conservé les profils et informations personnelles
d’enfants âgés de moins de 13 ans sans le consentement de leurs parents,
avait rendu leurs profils publics et avait même partagé jusqu’en juillet
2016 leur position géographique. Mais ce n’est pas cette amende,
relativement anecdotique au regard de ses 16,7 milliards de dollars de
chiffre d’affaires en 2019, qui devrait freiner TikTok dans ses élans…
Les deepfakes constituent un autre des spectres inquiétants auxquels
nous exposent les réseaux sociaux, aujourd’hui et surtout demain. Ces
vidéos truquées, qui s’appuient sur un procédé d’intelligence artificielle
très sophistiqué, le deeplearning, afin d’obtenir un résultat très réaliste,
permettent de s’approprier le visage et le corps d’une personne, par
exemple, d’une célébrité, pour lui faire faire et dire absolument n’importe
quoi. Les sculpturales Gal Gadot et Scarlett Johansson se sont ainsi
retrouvés les héroïnes non consentantes de films X. Ce qui a inspiré à
l’actrice la mieux payée d’Hollywood, selon le classement Forbes, une
déclaration désabusée dans le Washington Post : « Internet est un vaste
trou de ver qui s’autodétruit. Le fait est qu’essayer de se protéger-
d’Internet et de sa dépravation est fondamentalement une cause perdue. »
Les grands de ce monde ne sont pas à l’abri : Barack Obama a été victime
d’un deepfake dans lequel on lui faisait dire que Donald Trump était
« un idiot total et absolu » alors que l’ancien président n’a jamais
prononcé cette phrase (même s’il la pense sûrement). Au Royaume-Uni, le
Premier ministre Boris Johnson et son antagoniste travailliste Jeremy
Corbyn ont eu droit en novembre 2019 au même traitement, une
supercherie qui émanait d’un groupe de réflexion, Future Advocacy, qui
voulait justement alerter sur la dangerosité de ce procédé pour la
démocratie et pour la société en général. Certains estimeront que ce n’est
qu’un juste retour des choses au vu du passif chargé du bonhomme mais
même Mark Zuckerberg y a été confronté : en juin 2019, il apparaissait
dans une vidéo mise en ligne sur Instagram. « Imaginez un homme qui
contrôle les données volées de milliards d’individus, qui contrôle tous
leurs secrets. Quiconque contrôle les données contrôle le futur » semble y
jubiler notre maître du monde numérique. Le fameux film, totalement
bidonné mais assez réussi, était en fait l’œuvre d’un collectif d’artistes.
Pour l’instant, l’impact de ce type de détournement paraît limité.
Néanmoins, quand ce type d’outil se perfectionnera et deviendra plus
facile d’accès, cela ouvrira des perspectives assez effrayantes : à un niveau
collectif, cela permettra d’orienter les idées des gens et d’infléchir leurs
votes, par exemple, en diffusant des discours politiques qui n’ont jamais
été tenus, et de briser les carrières de certaines personnalités que l’on
montrera dans de vraies-fausses situations scabreuses (par exemple, en
train de prendre des stupéfiants) et dont la réputation risque d’être
durablement entachée, en vertu du mécanisme du « Calomniez, calomniez,
il restera toujours quelque chose » qu’a énoncé Beaumarchais dans Le
Barbier de Séville. Chez les gens ordinaires comme vous et moi, ces
deepfakes pourraient être le matériau des revenge porn, images ou vidéos à
caractère sexuel que l’on diffuse sur les réseaux sociaux pour exercer une
vengeance à l’encontre de son ex-partenaire. Dans l’État de Virginie aux
États-Unis, la notion de deepfake a d’ailleurs été ajoutée en juillet 2019 à
la loi anti-revenge porn qui existe depuis 2014 et qui expose ceux qui
l’enfreignent à douze mois de prison ainsi qu’à une amende de
2 500 dollars.
Entre réinvention de modèles plus sains et irruption de nouveaux
dangers, les réseaux sociaux sont donc à la croisée des chemins. À leurs
responsables de prendre ces enjeux en compte pour nous protéger. Mais il
est aussi de notre devoir d’être notre propre juge et notre propre
modérateur quand nous évoluons sur ces sites, afin de les gérer
intelligemment et de ne plus les subir. Pour ne pas faire partie des
« légions d’imbéciles » que descendait en flammes la légende de la
littérature italienne Umberto Ecco qui, contrairement à l’idée reçue, n’était
pas technophobe ou réactionnaire puisqu’il valorisait a contrario « le
mutant. Celui qui est capable de vivre de façon intéressante cette pluralité
des langages contemporains ».
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“It’s complicated: Why following your significant other on social media is a bad idea”, Marisa
Kabas, Daily Dot, 8 septembre 2015.
“Don’t Let Facebook Make You Miserable”, Seth Stephens-Davidowitz, The New York Times, 6
mai 2017.
« P***** ou le règne de l’insulte 2.0 », Mathilde Audenaert, Kantar Media, 2 février 2016.
« Les trolls, ou le mythe de l’espace public », Antonio A. Casili, Owni, 26 juin 2012.
“25 years later: Interview with Linus Torvalds”, Robert Young, Linux Journal, 2 avril 2019.
“5 Questions with Eli Pariser, Author of The Filter Bubble”, Time, 16 mai 2011.
“Is Social Media Disconnecting Us From the Big Picture?”, Jenna Wortham, New York Times
Magazine, 22 novembre 2016.
“How did my Facebook feed get the EU Referendum result so wrong?”, Susanna Lazarus, Radio
Times, 24 juin 2016.
“Seven Tips for Dealing with Online Trolls”, Gini Dietrich, Spinsucks, 1er mai 2013.
“YouTube says it’s removing more hate speech than before but controversial channels remain up”,
Kaya Yurieff, CNN Business, 3 septembre 2019.
“#KaraJack: All the tweets from Kara Swisher’s live interview with Jack Dorsey — in order”, Kat
Borgerding, Recode, 12 février 2019.
« Haine sur Internet, une loi pour “mettre fin à l’impunité” », propos recueillis par Nicolas Bastuck,
Le Point, 25 juin 2019.
« Infobesité : la sur-information menace les entreprises », interview de Caroline Sauvajol-Rialland
par Thibault Lieurade, Xerfi Canal, 30 juin 2014.
“Declaration of Digital Independence”, Larry Sanger, Larrysanger.org, 26 juin 2019.
“Kim Kardashian West and Kris Jenner (Plus Kanye West !) Talk About Their Empire, Jesus and
Donald Trump”, The Style Desk, New York Times, 6 novembre 2019.
“How our deceptive cancer cure video went viral and reminded people to be skeptical”, Jonathan
Jarry, McGill Reporter, 5 juillet 2018.
Livres
Les Liaisons numériques. Vers une nouvelle sociabilité ? Antonio A. Casilli, Seuil, collection « La
Couleur des idées », 2010.
T’es sur Facebook ? Qu’est-ce que les réseaux sociaux ont changé à l’amitié, Anne Dalsuet,
Flammarion, 2013.
Infobésité. Comprendre et maîtriser la déferlante d’informations, Caroline Sauvajol-Rialland,
Vuibert, 2013.
L’économie de l’attention, Yves Citton, La Découverte, 2014.
Communiqués réseaux sociaux
« Standards de la communauté Facebook », 24 avril 2018.
“Our Commitment to Lead the Fight Against Online Bullying”, Info Center Instagram, 8 juillet
2019.
REMERCIEMENTS
À Cyrille, impitoyable mais juste dans ses relectures !
À Amandine, pour son œil aiguisé et son inestimable amitié.
À Yves, qui est une grande inspiration pour moi, à Sophie et à Anne. Je
vis à vos côtés depuis deux ans une aventure qui a ouvert de nombreuses
portes dans ma vie et dans ma tête !
À tous les témoins qui ont bien voulu me livrer leurs points de vue dans
ce livre et qui ont contribué à le nourrir, tout spécialement à Xavier, dont
la sincérité et les mots m’ont particulièrement émue, ainsi qu’aux deux
Anne qui se reconnaîtront, à Francis, à Jérôme, à Manuel et à Teddy.
TABLE DES MATIÈRES
INTRODUCTION
PÉCHÉ CAPITAL N° 1 :
LA CULTURE DE LA DÉPENDANCE
Piètres bergers et brebis égarées
Grassement payés pour ne pas trop penser
Pompier pyromane :
des lanceurs d’alerte qui se multiplient
Des adeptes (culottés) de la pédagogie débranchée
Histoire de faire le tour de la question
Drogués aux pouces et aux cœurs :
comment les notifications stimulent nos hormones
Des parasites qui rongent notre concentration
Crise de nerfs sur fond de montagnes russes
Des cobayes qui se prennent pour des cow-boys
Nos écrans, des stupéfiants comme les autres
Le segment opportuniste de la détox numérique
L’addiction aux selfies, maladie à part entière
Phénomène des desadopters :
les quitter pour mieux se retrouver
Le tout-à-l’ego des réseaux sociaux
Tourner dans le vide, vide, vide…
PÉCHÉ CAPITAL N° 2 :
L’AVÈNEMENT DE L’HYPER-NARCISSISME
Mise en scène du quotidien :
vivre pour se montrer et non plus s’épanouir
Et le Dieu du Net créa l’influenceur
Contrefaiseurs et reines de l’imitation
Du danger de tutoyer trop vite les sommets
Des mutants plus vrais que nature
La recherche du quart d’heure de célébrité et ses dérives
De l’art meurtrier de l’autoportrait
PÉCHÉ CAPITAL N° 3 :
LA MORT DE L’INTIMITÉ
Les pieds dans l’étrier, les pinceaux à la main
Visibilité imposée du premier au dernier souffle
Problème du consentement :
les parents qui surexposent leurs enfants
Bébés pas encore nés, déjà tracés
Comment semer les graines de futures souffrances
De la cour de récré à la Cour de justice
Facebook et Instagram, espions insoupçonnés
Du pain bénit pour les enquêteurs de tout poil
PÉCHÉ CAPITAL N° 4 :
LA PARESSE AU BOUT DU CLAVIER
L’irrépressible attraction vers des puits sans fond
Vidéo de chats, défis débiles,
pourquoi les contenus stupides nous captivent ?
Putaclic, tous clients du néo-racolage numérique
Drôles de zèbres et camélidé énervé
La lecture sacrifiée sur l’autel des écrans
Productivité : quand le boulot prend l’eau
Non, gazouiller n’est pas un péché
PÉCHÉ CAPITAL N° 5 :
LA SOCIABILITÉ MISE EN DANGER
Facebook, un réseau qui maintient le statu quo
Loin des yeux, près du cœur
Couple et réseaux sociaux :
je te follow, moi non plus
Des amours, des amis, des emmerdes
La non-cohabitation et ses nombreux bienfaits
Fragilité et doutes : ce que les photos ne disent pas
Chronique d’une impossible séparation
L’univers doré des autres :
une tendance à la comparaison toxique
Et si l’on reprenait les commandes ?
Le côté obscur de la force enfin révélé
Une solitude qui grandit avec les connexions
La valse des sourires en plastique
Dépression et réseaux sociaux :
un serpent qui se mord la queue
PÉCHÉ CAPITAL N° 6 :
LA FABRIQUE DE LA HAINE ET L’INSTINCT GRÉGAIRE
Comment la liberté de s’exprimer est devenue celle d’insulter
Un jour d’intolérance très ordinaire
Mais qui se cache sous le bonnet du troll ?
L’histoire d’un fâcheux dédoublement
Ce qui conduit le grand méchant troll à le devenir
La fin de l’anonymat, une solution qui ne relève pas du miracle
Conformisme et complotisme, les deux mamelles de la haine
Quand la paranoïa s’invite au bal de la tragédie
Les algorithmes, terreaux de l’entre-soi et créateurs d’ennemis
Des œillères qui nous cachent le reste du monde
Milieu chic et choc du référendum
Des armes d’une (très) relative efficacité
Un fossé entre les principes et le concret
Les fleurs (nauséabondes) du mâle
À l’heure où l’abjection arrive dans les prétoires
Une riposte nécessaire face à l’innommable
La lenteur coupable des cerveaux des réseaux sociaux
Twitter, un enfer pavé de bonnes intentions
La nouvelle législation, entre le trop et le trop peu
Une parlementaire qui connaît intimement son sujet
PÉCHÉ CAPITAL N° 7 :
L’OVERDOSE INFORMATIONNELLE
Des morts bien vivants et des retraités indignes
French paradox : quand la méfiance s’allie à la naïveté
De la fake news à la vague d’infox sciemment orchestrée
Les Ponce Pilate de la planète digitale
Objectivité populaire vs intox médiatique :
les journalistes, nouveaux hommes/ femmes à abattre
Jean-Luc, Sophia, et la stratégie du mépris
CONCLUSION
BIBLIOGRAPHIE
REMERCIEMENTS
Composition et mise en page : SIR