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Le Figaro Histoire 2018 No 41 Novembredecembre

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H
LE JOUR OÙ IL A TUÉ
A GRIPPINE NOVEMBRE-DÉCEMBRE
HOVEMBRE-DÉCEMBRE 2018
2018 –– BIMESTRIEL
IMESTRIEL –– NUMÉRO
UMÉRO 41

TYRAN OU MAL-AIMÉ ?
Néron
É DITORIAL
Par Michel De Jaeghere
© VICTOIRE PASTOP.

NAISSANCE D’UN MONSTRE


I
l faut se méfier des écrivains : leur talent se nourrit de leur férocité, il N’importe : Néron avait été, au IVe siècle, l’occasion de la réconciliation
triomphe dans la noirceur. Néron ne s’est pas relevé du portrait à l’eau- des deux mémoires. Prononçant le panégyrique de l’empereur chrétien
forte qu’ont fait de lui, post mortem, Tacite et Suétone. Fourbe, vindi- Honorius, le rhéteur païen Claudien y avait opposé les vertus de la dynas-
catif et dévoyé, parricide, incendiaire, histrion, il incarne, depuis, l’image tie théodosienne aux crimes des Césars, illustrés par les méfaits du « répu-
même du tyran, avec tout ce que le décor luxuriant de la Rome du Ier siècle gnant cocher de Caprée », en une caricature qui associait la damnatio
peut donner de couleurs éclatantes. L’imagination des modernes a fait le memoriae sénatoriale à l’horreur suscitée par celui que la tradition chré-
reste, pour le bonheur des peintres pompiers : sexe, violence et cruauté, tienne avait identifié comme l’homme de perdition du livre de Daniel,
belles captives attachées nues aux cornes d’un taureau, condamnations l’Antéchrist dont le retour précéderait la fin des temps.
à mort prononcées au cours d’un banquet donné sous une pluie de péta- De Machiavel à Montesquieu ou à Renan, les modernes ont longtemps
les de roses aux parfums capiteux. suivi ce sillon sans songer à en remettre les origines en question. On savait
Le sénat avait, le premier, montré le chemin. Il ne s’était pas contenté de que Néron avait été regretté par la plèbe. On ne voulait y voir qu’un signe
renverser l’empereur, de le déchoir de ses titres, il l’avait déclaré ennemi d’avilissement d’un peuple abruti par les jeux sanglants, les pantomimes,
public, vouant, dans la foulée, sa mémoire à la damnation. Les inscriptions les distributions de vivres : panem et circenses.
qui témoignaient de ses ambitions d’urbaniste, de sa munificence, avaient Il a fallu attendre la fin du XXe siècle pour que le regard critique posé sur
été martelées, les salles d’apparat de son palais romain ensevelies pour servir les sources littéraires (l’histoire avait été écrite, ici, par l’un de ces séna-
de fondations aux nouvelles constructions de ses successeurs flaviens. teurs pleins de ressentiment contre l’élévation sans limite de l’un des
Composant, quarante ans après les faits, les Annales de son règne, leurs, là par un fonctionnaire de la dynastie antonine soucieux de magni-
Tacite avait mis son génie de l’ellipse glaçante, ses maximes tranchantes fier, par l’étalage des crimes des empereurs du Ier siècle, l’excellence de son
comme un poignard, ses litotes hautaines, intimidantes, au service d’un propre prince) et une plus grande considération accordée à l’histoire
récit shakespearien, où l’horreur du crime est sans cesse rehaussée par le sociale conduisent à de légitimes remises en cause.
contraste de la vulgarité mise en scène avec la condescendance du ton de Elles ont permis de dessiner la figure plus nuancée d’un souverain asso-
l’historien chargé d’en rapporter, non sans dégoût, les circonstances. Sué- ciant les réussites politiques aux crimes, les vices privés à une conception
tone avait complété le tableau avec son sens de l’anecdote, son goût du novatrice du charisme fondant l’autorité d’un empereur romain.
détail d’autant plus significatif qu’il est scabreux, sordide ou effrayant. Ce Il faut cependant se garder d’un révisionnisme simpliste qui se targue-
débauché ivre de lui-même au point de perdre le sens de la dignité de sa rait à bon compte d’une extralucidité nourrie du seul plaisir de piétiner
fonction en se produisant déguisé en cocher, dans le cirque, ce tyran les vérités officielles. Résister à la tentation de soutenir que Néron fut en
répandant la mort autour de lui sans considération pour la naissance de réalité un grand homme, un empereur visionnaire, ou, comme on en est
ceux sur lesquels s’exerçait son arbitraire, non plus que pour les obliga- venu à le prétendre, un « saint » ! Ce n’est pas en prenant niaisement le
tions contractées, les sentiments, les mérites ou les liens du sang, offrait contre-pied de ce qu’une légende peut avoir de réducteur qu’on est
l’occasion de voir un monstre de près, de l’observer avec la curiosité d’un assuré de toucher à la vérité des choses. Bien plutôt en la passant au tamis
amateur de secrets inavouables, d’un explorateur des tréfonds de l’âme des sources concurrentes. Le témoignage des contemporains est peut-
humaine. Néron avait quitté sans crier gare les rives de l’histoire pour être moins porteur de la vengeance des peuples, comme l’a cru Cha-
accéder à la condition de personnage de roman en même temps que teaubriand (il échoua lui-même à imposer sa vision de Napoléon), que de
d’archétype de la philosophie politique, voué à la détestation universelle. préjugés dont il faut tenir compte. Pour avoir été déformés, amplifiés par
Victimes de la répression qui avait suivi l’incendie de Rome, les chré- ceux qui nous les ont transmis altérés par leurs propres passions, les évé-
tiens s’étaient engouffrés dans la brèche. Soucieux de réconcilier la foi nements que rapportent les écrivains antiques ne doivent pas être tenus
nouvelle avec la romanité, de démontrer qu’il n’y avait, entre l’une et pour rien. Néron ne fut pas le monstre dont on fabriqua la légende, mais
l’autre, aucune contradiction, Tertullien avait souligné dans son Apolo- il consolida un pouvoir contesté par une répression qui n’épargna ni sa
gétique qu’il n’était pas indifférent que ce soit le plus monstrueux des mère Agrippine, ni son maître Sénèque, ni Lucain, ni Pétrone, nombre de
Césars, celui-là même dont la mémoire faisait horreur aux plus endurcis sénateurs, tant d’autres. Il fit brûler les chrétiens crucifiés dans ses jardins
des païens, qui eût été à l’origine de la persécution. pour en faire des torches par un procédé dont la brutalité romaine offre
Le paradoxe est que celle-ci n’avait nullement choqué, à l’époque, les peu d’exemples et qui scandalisa ceux qui en furent témoins. La vérité
deux historiens, pas plus qu’elle n’avait ému ses contemporains. Tacite n’est pas le reflet inversé des mensonges façonnés par l’adulation ou le
émet des doutes sur la culpabilité des chrétiens comme incendiaires. Il dénigrement. L’histoire est d’autant plus attirante qu’on peut la peindre
déplore la débauche de cruautés inutiles dont Néron avait assorti leur en couleurs vives : le sens du contraste est l’un des ressorts de l’art d’écrire.
exécution. Il ne les en considère pas moins comme des « ennemis du genre L’historien a d’autres exigences. Il progresse à tâtons entre deux zones
humain », « une classe d’hommes détestés pour leurs abominations », et d’ombre, tant il est vrai qu’il ne peut prétendre restituer l’intégralité du
définit le christianisme comme « une exécrable superstition ». Censeur réel : il y a dans les hommes et les événements d’il y a près de deux mille ans
impitoyable des dépravations de Néron, Suétone classe de son côté la per- une part de mystère qu’il est vain d’espérer faire apparaître en pleine
sécution des chrétiens, « espèce d’hommes adonnés à une superstition lumière. L’histoire, c’est son mérite, ne se réduit pas non plus au noir et
nouvelle et nuisible », parmi les actions « dont les unes ne méritent aucun blanc qu’affectionnent nos contemporains. Face à la complexité du réel,
reproche et les autres même sont dignes d’être largement approuvées ». elle cultive en nous ce don précieux : le sens des nuances.
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« les vérités cachées de la guerre d’Algérie »


de Jean Sévillia

Plus d’un demi-siècle après l’indépendance de l’Algérie, est-il possible de raconter sans
manichéisme et sans œillères la guerre au terme de laquelle un territoire ayant vécu
cent trente ans sous le drapeau français est devenu un État souverain ? La conquête et la
colonisation au XIXe siècle, le statut des différentes communautés au XXe siècle, le terrible
conflit qui ensanglanta l’Algérie et parfois la métropole de 1954 à 1962, tout est matière,
aujourd’hui, aux idées toutes faites et aux jugements réducteurs.
Avec ce livre, Jean Sévillia affronte cette histoire telle qu’elle fut : celle d’une déchirure
dramatique où aucun camp n’a eu le monopole de l’innocence ou de la culpabilité, et où
Français et Algériens ont tous perdu quelque chose, même s’ils l’ignorent ou le nient.

Journaliste, essayiste et historien, auteur de nombreux ouvrages à succès, Jean Sévillia est
chroniqueur au Figaro Magazine et membre du conseil scientifique du Figaro Histoire.

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LES VÉRITÉS CACHÉES
DE LA GUERRE D’ALGÉRIE
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P8 P44 P106
AU SOMMAIRE En partenariat avec
© WILLY RÖMER/ULLSTEIN BILD/ROGER-VIOLLET. © ERIC VANDEVILLE/AKG-IMAGES. © PHOTO RECOURA CHRISTOPHE POUR CULTURESPACES.

ACTUALITÉ DE L’HISTOIRE
8. Quand la guerre joue les prolongations Par Jean-Paul Bled 56. Néron en clair-obscur Par Yves Perrin
16. La Grande Guerre du maréchal Par Jean Sévillia 68. Le vieil homme et le lion Par Alexandre Grandazzi
18. Robespierre ou les infortunes de la vertu Entretien avec 72. Crimes et châtiments Par Jean-Louis Voisin
Marcel Gauchet, propos recueillis par Michel De Jaeghere 82. Les délices de la Domus Aurea Par Manuel Royo
26. Le mécano du général Par Geoffroy Caillet 90. Les secrets de la rotonde Par Françoise Villedieu
27. Côté livres 94. Portfolio : Complètement camée
33. Les aveux infidèles Par François-Xavier Bellamy 96. Néron superstar Par Geoffroy Caillet
34. Un Américain à Vichy Par Jean-Louis Thiériot 98. Néron en toutes lettres
36. L’automne de Pompéi Par Marie Zawisza 100. Chronique d’une tragédie
38. Expositions Par François-Joseph Ambroselli Par François-Joseph Ambroselli
40. Cinéma Par Geoffroy Caillet
41. Ginger et bread Par Jean-Robert Pitte, de l’Institut L’ESPRIT DES LIEUX
106. Le retour du Caudillo Par Marc Charuel
EN COUVERTURE 114. Le domaine des dieux Par Marie-Laure Castelnau
44. Néron au risque de l’histoire Par Donatien Grau 118. Un rêve passe Par François-Joseph Ambroselli
52. Agrippine ou comment s’en débarrasser 126. Les tiroirs de l’inconnu Par Sophie Humann
Par Jean-Louis Voisin 130. Avant, Après Par Vincent Trémolet de Villers

Société du Figaro Siège social 14, boulevard Haussmann, 75009 Paris.


Président Charles Edelstenne. Directeur général, directeur de la publication Marc Feuillée. Directeur des rédactions Alexis Brézet.
LE FIGARO HISTOIRE. Directeur de la rédaction Michel De Jaeghere. Rédacteur en chef Geoffroy Caillet. Enquêtes Albane Piot,
François-Joseph Ambroselli. Chef de studio Françoise Grandclaude. Secrétariat de rédaction Caroline Lécharny-Maratray.
Rédacteur photo Carole Brochart. Editeur Robert Mergui. Directeur industriel Marc Tonkovic. Responsable fabrication Emmanuelle
Dauer. Responsable pré-presse Alain Penet. Relations presse et communication Laëtitia Brechemier.
LE FIGARO HISTOIRE. Commission paritaire : 0619 K 91376. ISSN : 2259-2733. Edité par la Société du Figaro.
Rédaction 14, boulevard Haussmann, 75009 Paris. Tél. : 01 57 08 50 00. Régie publicitaire MEDIA.figaro
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Imprimé en France par Imaye Graphic, 96, boulevard Henri-Becquerel, 53000 Laval. Novembre 2018. Imprimé en France/ Le Figaro Histoire
est imprimé dans le respect
Printed in France. Origine du papier : Finlande. Taux de fibres recyclées : 0 %. Eutrophisation : Ptot 0,009 kg/tonne de papier. de l’environnement.

Abonnement un an (6 numéros) : 35 € TTC. Etranger, nous consulter au 01 70 37 31 70, du lundi au vendredi, de 7 heures
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CE NUMÉRO A ÉTÉ RÉALISÉ AVEC LA COLLABORATION DE CHARLES-ÉDOUARD COUTURIER, MARIE-AMÉLIE BROCARD, JOSEPH VALLANÇON, PHILIPPE MAXENCE,
ÉRIC MENSION-RIGAU, MARIE PELTIER, JEAN TULARD, YVES CHIRON, DOROTHÉE BELLAMY, FRÉDÉRIC VALLOIRE, BLANDINE HUK, SECRÉTAIRE DE RÉDACTION,
SOPHIE SUBERBÈRE ET ANNIE-CLAIRE AULIARD, RÉDACTRICES PHOTO, ALAIN BIROT, RÉMY LAURENT ET ROSE-AIMÉE CUROT, FABRICATION.
EN COUVERTURE © BRIDGEMANIMAGES.COM. FOND : © AKG-IMAGES/PICTURES FROM HISTORY.

H
RETROUVEZ LE FIGARO HISTOIRE SUR WWW.LEFIGARO.FR/HISTOIRE ET SUR

CONSEIL SCIENTIFIQUE. Président : Jean Tulard, de l’Institut. Membres : Jean-Pierre Babelon, de l’Institut ; Marie-Françoise Baslez, professeur
d’histoire ancienne à l’université de Paris-IV Sorbonne ; Simone Bertière, historienne, maître de conférences honoraire à l’université de Bordeaux-III
et à l’ENS Sèvres ; Jean-Paul Bled, professeur émérite (histoire contemporaine) à l’université de Paris-IV Sorbonne ; Jacques-Olivier Boudon,
professeur d’histoire contemporaine à l’université de Paris-IV Sorbonne ; Maurizio De Luca, ancien directeur du Laboratoire de restauration des musées
du Vatican ; Barbara Jatta, directrice des musées du Vatican ; Eric Mension-Rigau, professeur d’histoire sociale et culturelle à l’université de Paris-IV
Sorbonne ; Arnold Nesselrath, professeur d’histoire de l’art à l’université Humboldt de Berlin, ancien délégué pour les départements scientifiques
et les laboratoires des musées du Vatican ; Dimitrios Pandermalis, professeur émérite d’archéologie à l’université Aristote de Thessalonique,
président du musée de l’Acropole d’Athènes ; Jean-Christian Petitfils, historien, docteur d’Etat en sciences politiques ; Jean-Robert Pitte, de l’Institut,
ancien président de l’universitéde Paris-IV Sorbonne ; Giandomenico Romanelli, professeur d’histoire de l’art à l’université Ca’ Foscari de Venise,
ancien directeur du palais des Doges ; Jean Sévillia, journaliste et historien.
ACTUALITÉ DE L’HISTOIRE
© PHOTO12/ARCHIVES SNARK. © PHOTO JOSSE/LEEMAGE. © PATRICK ZACHMANN/MAGNUM PHOTO. © SERVICE DE PRESSE RMN-GRAND PALAIS (MUSÉE DE CLUNY MUSÉE NATIONAL DU MOYEN AGE) MICHEL URTADO.

8
QUAND LA GUERRE
JOUE LES PROLONGATIONS
LE 11 NOVEMBRE 1918, L’ARMISTICE DE RETHONDES MIT FIN
À LA GUERRE À L’OUEST ET LE CANON SE TUT. MAIS EN EUROPE ORIENTALE
ET AU LEVANT, UNE NÉBULEUSE DE TROUBLES ET DE RÉVOLUTIONS,
NÉS SUR LES DÉCOMBRES DES EMPIRES DÉFUNTS, PROLONGERAIT PENDANT
PLUS DE CINQ ANS LE CONFLIT.

ROBESPIERRE OU 18
LES INFORTUNES
DE LA VERTU
AVEC ROBESPIERRE, L’HOMME
QUI NOUS DIVISE LE PLUS, MARCEL
GAUCHET CROISE À NOUVEAU
PHILOSOPHIE ET HISTOIRE ET FAIT
APPARAÎTRE LA COHÉRENCE
ET L’ACTUALITÉ TROUBLANTE
DU PROJET RÉVOLUTIONNAIRE
DE L’INCORRUPTIBLE.
36 L’AUTOMNE
DE POMPÉI
LA CAMPAGNE DE FOUILLES
EN COURS À POMPÉI A PERMIS DE
METTRE AU JOUR DE NOUVELLES
SPLENDEURS ET DE CLORE
LA CONTROVERSE SUR LA DATE
DE L’ÉRUPTION DU VÉSUVE.

ET AUSSI
LA GRANDE GUERRE
DU MARÉCHAL
LE MÉCANO DU GÉNÉRAL
CÔTÉ LIVRES
LES AVEUX INFIDÈLES
UN AMÉRICAIN À VICHY
EXPOSITIONS
CINÉMA
GINGER ET BREAD

Ci-contre : tête de statue-colonne provenant


de l’abbatiale de Saint-Denis, présentée à l’exposition
« Naissance de la sculpture gothique », au musée
de Cluny, XIIe siècle (Paris, musée de Cluny). Page de
gauche, en haut : La Fin des spartakistes, par Heinrich
Ehmsen, 1919 (Leipzig, musée des Beaux-Arts). Page de
gauche, en bas : Portrait de Maximilien de Robespierre,
anonyme, 1793 (Paris, musée Carnavalet).
À L’A F F I C H E
Par Jean-Paul Bled

Quand la
Guerre joue
les prolongations
ACTUALITÉ DE L’HISTOIRE

Si le 11 novembre 1918 marque la fin de la Grande Guerre


sur le front ouest, à l’est de l’Europe, la défaite des Empires
centraux ouvre de nouveaux conflits qui, pour beaucoup,
porteront les germes de la Seconde Guerre mondiale.

D
ans la mémoire collective fran-
çaise, la Grande Guerre a pris fin le
11 novembre 1918, quand le clairon
de la victoire a annoncé l’armistice signé
8 vers 5 heures du matin à Rethondes dans le
h wagon du maréchal Foch, généralissime des
armées alliées. Cette signature, par laquelle
les plénipotentiaires allemands reconnais-
saient la défaite du Reich, était l’aboutisse-
ment de la retraite des armées allemandes
commencée trois mois plus tôt. Le proces-
sus avait été accéléré par la vague révolu-
tionnaire qui avait gagné toute l’Allemagne
dans les premiers jours de novembre. Le 9,
elle a contraint Guillaume II à abdiquer et, le
même jour, la République a été proclamée.
L’armistice du 11 novembre marqua la fin
des hostilités sur le front ouest après plus
de quatre années d’une guerre terrible. Il fut JOUR DE FÊTE Ci-dessus : la foule en liesse sur les Grands Boulevards parisiens après
accueilli dans la liesse chez les vainqueurs. A l’annonce de la signature de l’armistice du 11 novembre 1918. Page de droite : le défilé
© PHOTO12/ARCHIVES SNARK. © UIG/GETTY IMAGES.

11heures,heureducessez-le-feu,lescloches de la victoire conduit par les maréchaux Foch (à gauche) et Joffre, le 14 juillet 1919.
de toutes les églises de France sonnèrent à
pleine volée. Dans les villages et les villes,
des défilés spontanés s’organisèrent derrière 9,7 millions de militaires et 8,9 de civils. de biens matériels et les territoires ravagés
le drapeau tricolore ; à Paris, un million de Rien que pour la France, il se monte à près où les combats avaient été livrés.
personnes descendirent dans les rues pour de 1,4 million de morts, soit 27 % de la Pour les Français, les Anglais, les Belges, les
célébrer la victoire et le retour de la paix ; à classe d’âge 18-27 ans, auxquels s’ajoutent Américains essentiellement engagés sur le
Londres, la foule envahit Trafalgar Square ; à 300 000 civils. Le bilan s’alourdit encore de front ouest, le 11 novembre est la date de
New York, Broadway fut inondé de monde. 21,2 millions de blessés, parmi lesquels référence. D’autres belligérants, en revanche,
Ces manifestations de joie collective près de 4,3 millions de Français, dont beau- peuvent avoir une perception différente.
ne peuvent cependant faire oublier l’exor- coup de mutilés et de défigurés à vie. Le Pour les Italiens, la date phare est celle du
bitant coût humain de la guerre. Le total tableau serait enfin incomplet s’il ne prenait 3 novembre, le jour où a été conclu l’armis-
des morts s’éleva à 18,6 millions, dont en compte les innombrables destructions tice de Villa Giusti avec l’Autriche-Hongrie
© WILLY RÖMER/ULLSTEIN BILD/ROGER-VIOLLET.
ACTUALITÉ DE L’HISTOIRE

en pleine déroute. Mais d’autres fronts se négociés dans le cercle étroit des grandes disparurentdelacartepolitiquedel’Europe,
sont éteints plus tôt. A l’est, par le traité de puissances, qui en fixèrent les termes. Pour alors même que les dynasties régnantes y
Brest-Litovsk signé le 3 mars 1918 avec les les Anglais et les Français, le traité de Ver- avaient été renversées. L’une et l’autre endu-
Empires centraux, le nouveau pouvoir bol- sailles domine les autres, voire les éclipse au rèrent les conséquences de la défaite, mais
chevique avait retiré la Russie de la guerre. point que l’habitude s’est prise de parler de sans que leur existence étatique soit remise
Conséquence de son effondrement sous les l’Europe de Versailles pour définir la confi- en cause. L’Allemagne perdait des territoires
coups de l’armée franco-serbo-grecque du guration donnée au continent européen et elle était soumise à des conditions sévè-
général Franchet d’Espèrey, la Bulgarie avait par la conférence de la Paix. Une formula- res. Pour autant, elle n’était atteinte ni dans
10 capitulé le 29 septembre à Salonique. Le tion à vrai dire partielle et inexacte, car elle sa substance ni dans ses œuvres vives et elle
h 30 octobre, c’était au tour de l’Empire otto- sous-estime l’importance des autres traités conservait les moyens de se redresser et de
man de reconnaître sa défaite à Moudros. qui ont refaçonné le visage de l’Europe cen- retrouver sa puissance. La même observa-
trale et sud-orientale. Pour les peuples de tion s’applique à la Russie. Elle avait aussi été
La valse des traités cet espace, qu’ils en aient été des bénéficiai- amputée de territoires, mais son histoire
Le cas de la Russie mis à part, ces armistices res ou des victimes, ils furent à tout le moins continuait, fût-ce sous un autre drapeau.
furent le prélude à des traités de paix qui aussi lourds de conséquences. Mais, par-delà ces différences, ces boule-
devaient mettre un terme définitif à la Or, pendant toute cette période de ges- versements politiques plongèrent ces
guerre. Leur négociation serait la tâche de tation des traités et encore au-delà, les Etats, jeunes ou nouveaux, dans une lon-
la conférence de la Paix qui s’ouvrit à Paris le armes ne se turent pas, principalement à gue période d’incertitudes et de tensions.
18 janvier 1919. Il s’agissait de donner forme l’est suivant une ligne allant de la Baltique La disparition des empires mit en avant une
aux traités avec les Etats vaincus et, au-delà, au Levant. Ces conflits n’eurent pas tous
de fonder un nouvel ordre européen offi- la même importance ni la même durée ; le
ciellement organisé autour du principe des plus souvent il n’y a pas de lien apparent
nationalités. Sur un peu plus d’un an, cinq entre eux. Pourtant, tous renvoient à la
traités se succédèrent : traité de Versailles même cause : la disparition des grandes
avec l’Allemagne (28 juin 1919), de Saint- monarchies autour desquelles la géogra-
Germain-en-Laye avec l’Autriche (10 sep- phie politique de l’Europe s’organisait tant
tembre 1919), de Neuilly-sur-Seine avec la au centre qu’à l’est. Le phénomène n’a certes
Bulgarie (27 novembre 1919), de Trianon pas eu partout la même signification. Frap-
avec la Hongrie (4 juin 1920) et de Sèvres pés à mort, l’Autriche-Hongrie et l’Empire
avec l’Empire ottoman (10 août 1920). ottoman ne survécurent pas à la guerre. A
Imposés aux vaincus, ils furent dans les faits l’inverse, ni l’Allemagne ni la Russie ne

SEMAINE SANGLANTE A droite : affiche de propagande pour les corps francs


allemands (Freikorps), en 1919. En haut : troupes du gouvernement allemand durant
la révolte spartakiste, en janvier 1919, les Freikorps furent engagés pour réprimer
l’insurrection, puis, en mai 1919, pour écraser la République des Conseils de Munich.
FINLANDE 1918
L’Europe de 1918 à 1923 NORVÈGE
Helsinki
Tallinn
Oslo Stockholm
ESTONIE Moscou
1918-1923
SUÈDE LETTONIE
1918-1923 Riga Guerre
Mer civile russe
du Nord 1917-1922
Memel LITUANIE
DANEMARK Copenhague Mer Vilnius
Baltique RUSSIE
Schleswig Prusse (URSS à partir de 1922)
Dantzig orientale
IRLANDE (ALL.) 1920
Dublin Guerre
PAYS- russo-polonaise
ROYAUME- BAS Berlin Varsovie 1920-1921 POUDRIÈRE
UNI Amsterdam 1919 POLOGNE 1920 Tambov EUROPÉENNE
Londres ALLEMAGNE 1921
Sudètes Silésie Ci-contre :
Bruxelles Kiev
BELGIQUE Rhénanie Prague Galicie alors que la guerre
LUX. Sarre Bohême TCHÉCOSLOVAQUIE civile fait rage
Océan Paris Moselle
Munich Vienne Budapest Bessarabie en Russie depuis
Atlantique Alsace AUTRICHE
1919
Burgenland 1919 Transylvanie 1917, Berlin,
HONGRIE ROUMANIE Munich et
SUISSE Carinthie
Trentin Bucarest
FRANCE
Istrie Fiume Mer Noire Budapest font
Belgrade
face à des révoltes
© LIBRARY OF CONGRESS-AFFICHISTE : H. STOCKMANN. © IDIX.

YOUGOSLAVIE BULGARIE d’inspiration


Sofia Istanbul
ITALIE
bolchevique,
Thrace Ankara
Forces qui seront
Tirana Guerre alliées
ESPAGNE
Rome
gréco-turque violemment
ALB. TURQUIE
PORTUGAL 1920-1922 réprimées. Par
Madrid GRÈCE
Lisbonne Izmir Forces ailleurs, le dessin
turques
Athènes des nouvelles
Mer Méditerranée frontières imposé
par les traités
Afrique du Nord
de paix fait surgir
200 km
(FRANCE) de nouvelles
Anciens empires de 1914 Nouvelle Europe crises entre les
Etats issus des
Allemand Russe Frontière Zone Révoltes et Ville ou territoire
de 1923 démilitarisée soulèvements armés sous administration Empires centraux
Austro- Ottoman provisoire vaincus et de 11
hongrois Offensive Zone contestée Guerre ou conflit armé de la SDN
la Russie tsariste. h

multitude de problèmes, notamment celui En Allemagne, le régime monarchique réprimer. Face à l’insurrection spartakiste,
du tracé des frontières, lui-même en lien emporté par la révolution de novembre l’accord joua. Certes, depuis novembre, la
étroit avec la répartition géographique des avait cédé la place à un conseil des com- situation avait fortement évolué. Une partie
nationalités. S’ils préexistaient à l’éclate- missaires du peuple qui, dirigé par le social- des troupes s’était démobilisée après le
ment des empires, ces conflits internatio- démocrate Friedrich Ebert, se fixa pour mis- retour en Allemagne. Par ailleurs, des régi-
nalitaires prirent une nouvelle dimension. sion de poser les fondations d’une républi- ments avaient été gangrenés par la propa-
Libérées des contraintes qui les contenaient que démocratique. Mais celui-ci fut aussitôt gande révolutionnaire. Des unités restées
dans les limites des grands empires, les vio- défié par le mouvement des spartakistes, loyales furent néanmoins mises à la disposi-
lences explosèrent une fois ceux-ci dispa- une alliance de l’extrême gauche socialiste et tion du Conseil des commissaires du peuple,
rus. Des affrontements armés opposèrent des communistes, qui, conduits par Rosa dont la figure centrale au cours de ces jour-
Allemands et Tchèques en Bohême, Autri- LuxemburgetKarlLiebknecht,refusaientde nées cruciales devint Gustav Noske. Celui-ci
chiens et Hongrois dans le Burgenland, reconnaître son autorité et se préparaient à put également compter sur le concours de
Autrichiens et Slovènes en Carinthie. le renverser par les armes pour installer un corps francs, des formations de volontaires
pouvoir sur le modèle soviétique. Le gouver- constituées en dehors du cadre officiel de
Révoltes rouges nement avait peu de moyens propres à sa l’armée. Une hostilité radicale aux « rou-
Il est une autre face à ces affrontements disposition pour s’opposer à l’insurrection ges » ainsi que la difficulté de se réinsérer
armés : les guerres civiles qui éclatèrent spartakiste lancée le 6 janvier. Ils n’auraient dans la vie civile après les années passées
chez certains pays vaincus dans le sillage de pas suffi à la vaincre. Mais, dès le 10 novem- dans les tranchées, sans oublier l’attrait d’un
la défaite. Sur les traumatismes provoqués bre 1918, Ebert qui, à la tête du parti social- salaire dans cette période de lourdes incer-
par l’accélération des événements dans démocrate, avait soutenu l’effort de guerre titudes économiques, composaient les
les derniers jours de la guerre se greffait pour ainsi dire jusqu’au bout, avait conclu motivations de ces soldats d’un nouveau
l’influence de courants inspirés par l’exem- un accord avec le chef du Grand Etat-Major, type, dont Ernst von Salomon a dressé le
ple de la révolution bolchevique. L’Allema- le maréchal Hindenburg, au terme duquel, portrait dans son roman autobiographique
gne et la Hongrie furent ainsi, en 1919, les en cas de soulèvement d’inspiration bol- Les Réprouvés. Après huit jours de combats
théâtres de déchirements sanglants. chevique, l’armée interviendrait pour le acharnés, ces forces réunies vinrent à bout
sociaux-démocrates installa le 21 mars à
Budapest une République des Conseils
dominée par la figure de Béla Kun. Le nou-
veau pouvoir mène de front une double
politique de rétablissement de la Hongrie
dans ses frontières historiques et de collecti-
ACTUALITÉ DE L’HISTOIRE

visation. Si le premier volet lui vaut des sym-


pathies dans l’opinion au-delà des milieux
ouvriers, le second est accueilli avec réserve
dans la paysannerie, déçue que n’ait pas été
fait le choix de la redistribution des terres.
Contestée à l’intérieur comme à l’extérieur,
des insurgés, une victoire accompagnée des bandes communistes organisèrent des la République des Conseils instaure dès lors
d’une répression terrible, dont les exécu- « battues aux aristocrates ». Pour repren- un régime de terreur rouge qui fait entre
tions de Rosa Luxemburg et de Karl Lieb- dre Munich, le gouvernement réunit une 400 et 600 victimes. L’entreprise de recon-
knecht furent les symboles forts. force de 50 000 hommes composée pour quête des provinces perdues obtient certes
La semaine sanglante de Berlin n’est pas partie de troupes régulières, pour l’autre de quelques succès, notamment en Slovaquie.
un événement isolé. Ce scénario se répéta corps francs, notamment celui du colonel Mais elle mobilise contre elle une large coa-
presquetraitpourtraitàMunich.Lamonar- von Epp. Après que l’assaut eut été lancé le lition réunissant sous le patronage de la
chie bavaroise y avait été emportée au 1er mai, Munich tomba rapidement. Com- France la Tchécoslovaquie, la Serbie et la
début de novembre 1918 par la révolution. mença alors la chasse aux révolutionnaires. Roumanie. Fer de lance de cette réaction,
Sur ses ruines s’était formé un gouverne- Comme à Berlin, la répression fut terrible, l’armée roumaine pousse son offensive jus-
ment unissant les diverses factions du faisant au moins un millier de victimes. qu’à Budapest, qu’elle prend le 4 août et
socialisme, avec Kurt Eisner pour chef. Son Depuis la disparition de la monarchie, la qu’elle occupera jusqu’à la mi-novembre.
12 assassinat, le 21 février, laissa le champ libre Hongrie était plongée dans une extrême Bucarest pourra se targuer d’avoir tenu le
h aux éléments les plus radicaux, qui installè- confusion. Peu après la démission de Mihály rôle de rempart contre le bolchevisme, une
rent une République des Conseils, tandis Károlyi, parvenu à la tête de la République thèse toujours défendue aujourd’hui par les
que le gouvernement issu des élections à la démocratique hongroise en novembre historiens roumains. Trois jours plus tôt, la
diète s’établit à Bamberg. Dans tout le pays, 1918, une alliance des communistes et des République des Conseils s’est effondrée. Elle
aura vécu cent trente-trois jours, un temps
suffisamment long pour imposer un régime
de terreur à ses opposants, utilisant à cette
fin des bandes de jeunes gens fanatiques
Vent d’Est connus sous le nom des « gars de Lénine ».
Retracer la nébuleuse de troubles qui se propagea Le départ des troupes roumaines laisse le
sur les ruines des quatre empires disparus, champ libre à la contre-révolution. L’armée
c’est ce que propose la passionnante exposition nationale rassemblée à Szeged par l’amiral
Horthy, le dernier commandant de la flotte
« A l’Est, la guerre sans fin », présentée au musée
austro-hongroise, marche sur Budapest et
de l’Armée en partenariat avec Le Figaro Histoire.
s’enempare.Alaterreurrougesuccèdelater-
Au fil d’une scénographie d’une clarté magistrale, reur blanche, qui fera plus de 5 000 victimes.
elle retrace les conflits nationaux, les révolutions
et contre-révolutions qui, de la Finlande au Liban, Guerre civile russe
agitèrent l’Europe centrale et le Levant de 1918 à 1923. L’offensive roumaine aurait été sérieuse-
Cartes, documents d’archives, affiches et tracts de propagande, ment contrariée si les Soviétiques avaient
mais aussi uniformes et emblèmes illustrent la permanence pu envahir la Roumanie, comme ils en
de cette guerre après la guerre, dont les effets, notamment à travers avaient l’intention, pour porter secours à la
la redéfinition des frontières des empires défunts et la création révolution hongroise. Mais l’Armée rouge
de nouveaux Etats, se font encore sentir aujourd’hui. GC subissait alors un revers en Ukraine qui l’en a
« A l’Est, la guerre sans fin, 1918-1923 », jusqu’au 20 janvier 2019. Musée de l’Armée, 75007 Paris. empêché. Cet épisode s’inscrivait dans le
Tous les jours, de 10 h à 17 h. Tarifs : 12 €/10 €. Rens. : www.musee-armee.fr ; 0 810 11 33 99. contexte général de la guerre civile russe, qui
Catalogue de l’exposition, Gallimard, 320 pages, 29 €. avait éclaté un mois seulement après la prise
du pouvoir par les bolcheviks et durerait
jusqu’en 1922. Partagée entre plusieurs
fronts, elle s’étend bientôt sur l’ensemble du
territoire de l’empire défunt, de la Finlande
à l’Extrême-Orient. En réaction à la paix de
Brest-Litovsk, contre lequel se mobilise le
sentiment patriotique russe, la résistance
au nouveau pouvoir s’organise. Les diverses
oppositions (socialistes révolutionnaires,
mencheviks, monarchistes) entrent dans
la lutte armée contre le régime bolchevique.
Celui-ci dresse également contre lui de
nombreuses minorités nationales dans les
pays Baltes, en Ukraine, dans le Caucase.
Des puissances étrangères (Allemands,
© AKG-IMAGES/DE AGOSTINI/DAGLI ORTI. © GETTY IMAGES/DE AGOSTINI.

Américains, Anglais, Français, Japonais)


interviennent aussi dans le conflit.
De toutes les forces engagées sur le ter-
rain, les plus redoutables sont les armées
blanches des monarchistes. Au début de
l’automne 1918, le territoire contrôlé par
les bolcheviks, assailli de divers côtés, s’est
rétréci et s’apparente à une forteresse assié-
gée. Au regard du rapport de force, la logi-
que aurait voulu que la balance penchât en
faveurdesennemisdelarévolution.Etpour-
tant, au terme du conflit, c’est elle qui en sor-
tira victorieuse et consolidera son pouvoir.
Elle avait eu à combattre trois armées blan-
ches : au sud, l’armée des volontaires com-
mandés par le général Denikine ; au nord-
ouest, l’armée du général Ioudenitch ; en
Sibérie occidentale, l’armée de l’amiral Kol-
tchak, renforcée de 40 000 hommes d‘une
légion de volontaires tchèques et slovaques. FUITE EN AVANT
Chacune de ces armées remporte des suc- Ci-dessus : l’armée blanche de
cèsinitiaux,maisaucuneneparvientàtrans- au Reich la victoire finale. A quoi s’ajoutait l’amiral Koltchak se retirant d’Oufa
former son avantage et toutes sont finale- la crainte d’une contagion révolutionnaire (Oural occidental), en juin 1919.
ment défaites. Ce dénouement s’explique hors des frontières de la Russie. Mais pour Page de gauche : Béla Kun (au
en partie par le manque de coordination des menacer la révolution bolchevique, il centre avec le chapeau), à Budapest,
forces blanches, reflet des divisions et des aurait fallu que cette intervention soit mas- en 1919. Le 21 mars 1919, les
jalousies entre les différents chefs. En outre, sive. Or elle ne l’est pas. Anglais et Français communistes hongrois menés
l’intervention des puissances, qui aurait pu livrent des armes au général Denikine. par Béla Kun proclamèrent une
constituer une vraie menace pour les bol- L’aviation anglaise est engagée dans l’Extrê- République des Conseils. Mais
cheviks, resta limitée, en tout cas insuffi- me-Nord. Clemenceau envisage bien une contesté à l’intérieur comme
sante pour faire pencher la balance. opération d’envergure en Ukraine à partir à l’extérieur, le régime s’effondra
Les Alliés de l’Entente avaient certes perçu de troupes de l’armée d’Orient, mais il y le 1er août 1919, pour laisser
le traité de Brest-Litovsk comme un coup renonce. Après plus de quatre ans d’une place à une période d’instabilité,
de poignard dans le dos : cette « trahison » guerre terrible, l’opinion ne le suivrait pas. jusqu’à l’élection de l’amiral
de l’ancien allié avait permis d’accroître la Finalement marginales, ces interventions Horthy, le 1er mars 1920, comme
force de percussion de l’offensive lancée par étrangères n’ont que peu d’impact sur le régent du royaume de Hongrie.
Ludendorff à l’ouest, qui avait porté les trou- déroulement général de la guerre.
pes allemandes à quelques dizaines de kilo- Enfin et peut-être surtout, les bolcheviks
mètresdeParisetavaitététoutprèsd’assurer doivent leur victoire à une discipline et à
une organisation clairement supérieures,
elles-mêmes appuyées sur des structures
répressives d’une redoutable efficacité
comme la Tcheka. La détermination des
chefs nationaux et locaux se nourrit aussi
de la certitude qu’ils ne survivraient pro-
ACTUALITÉ DE L’HISTOIRE

bablement pas à la défaite. Au-delà de ces


constats, la guerre civile russe est la matrice
des crimes de masse du XXe siècle. La pré-
sence de nombreux Juifs au Komintern
porte à son paroxysme l’antisémitisme déjà
traditionnel des « blancs ». Les pogroms
perpétrés par leurs armées feront plusieurs
centaines de milliers de victimes, soit le
bilan le plus élevé avant la Shoah. La ter-
reur rouge n’est pas en reste. Outre les cri-
mes de la Tcheka, citons l’assassinat de la
© BRIDGEMAN IMAGES.

famille impériale dans la nuit du 16 au


17 juillet 1918 ; la mise hors la loi de l’Eglise
orthodoxe avec l’exécution de plus de
1 000 popes et de 25 évêques ; la mise en
place d’un vaste système concentration-
naire (plus de 100 camps en 1920) qui sur-
vivra à la guerre civile ; les premiers procès
14 politiques truqués, tel celui des chefs socia-
h listes révolutionnaires en 1922 ; l’écrase- contre l’Armée rouge, notamment en Esto- le général Toukhatchevski l’amène aux
ment dans le sang de révoltes paysannes, nie et en Lettonie. Avec le concours d’unités portes de Varsovie. Pour éviter à la Pologne
comme à Tambov en 1921. des jeunes républiques, le Baltikum, autre un désastre lourd de conséquences pour
nom donné à ces corps francs, parvient à la elle et pour l’Europe, le gouvernement
Lignes de partage repousser. Mais, après la prise de Riga, le français décide de lui venir en aide sous la
Si les bolcheviks ont rétabli leur contrôle 22 mai 1919, la guerre change de visage. forme de l’envoi d’armes et plus encore
sur le cœur de l’ancien empire, Moscou Les corps francs se retournent contre leurs d’une mission militaire commandée par le
enregistre néanmoins trois revers sur ses alliés d’hier, avec le projet de faire rentrer ces général Weygand. Ainsi revigorée, l’armée
marges. Cette série commence par la perte pays dans le giron de l’Allemagne. L’entre- polonaise gagne à la mi-août la bataille de
de la Finlande dans les premiers mois de prise échoue. Aux prises avec des armées Varsovie, puis lance une contre-attaque
1918. Appuyés par la division allemande lettone et estonienne plus coriaces que qui reporte l’ennemi à plus de 400 km. Le
du général von der Goltz, les « blancs » y prévu, sous la pression des Alliés, ils sont traité de Riga du 18 mars 1921 met fin à la
prennent le dessus et le conservent au prix finalement rappelés en Allemagne, les jus- guerre. Il sanctionne l’échec des bolche-
d’une répression impitoyable, pas moins qu’au-boutistes ralliant les Russes blancs. viks à faire la jonction avec l’Allemagne. Du
de 35 000 victimes, qui voit les premiers La Pologne est le troisième front où les côté polonais, les frontières orientales sont
massacres de masse. Le pouvoir bolchevi- bolcheviks subissent un échec. Deux ambi- portées à plus de 150 km à l’est de la ligne
que subit une autre défaite dans les pays tions contraires s’y opposent. Pour les Rus- Curzon, initialement tracée par les Alliés.
Baltes. La Russie avait été dépossédée de sa ses, la Pologne est le point de passage pour Elles incluent ainsi des populations biélo-
souveraineté sur ces territoires par le traité l’extension de la révolution à l’ouest et plus russes et ukrainiennes.
de Brest-Litovsk. Au terme de l’armistice particulièrement en Allemagne. Du côté Sur son flanc sud-ouest, la Pologne est
de Rethondes, les troupes allemandes polonais, le traité de Versailles ayant laissé engagée dans un autre conflit. Il s’agit de la
encore déployées dans la région auraient dans le flou la question des frontières à l’est, Haute-Silésie, disputée entre Allemands
dû les évacuer. Pourtant, devant la menace il s’agit de reconstituer la Grande Pologne et Polonais. Le traité de Versailles avait
d’une invasion de l’Armée rouge, les Alliés d’avant le partage de 1772. Le 6 mai 1920, prévu un plébiscite pour trancher le diffé-
revoient leur position. Tandis que des gou- uneoffensivefoudroyanteportelesPolonais rend. Le vote du 20 mars 1921 donne cer-
vernements indépendants sont constitués, jusqu’àKiev.Maiscettevictoireestdecourte tes la majorité aux Allemands, mais dans
il revient aux corps francs allemands réunis durée. Tout aussi foudroyante, la contre- des conditions douteuses. La Haute-Silésie
dans la Division de fer d’en être les remparts attaque de l’Armée rouge commandée par devient alors le théâtre d’un affrontement
Les Vainqueurs. Comment la France a gagné
la Grande Guerre. Michel Goya
Comparez l’armée française de l’été 1914 à celle du 14 juillet
1919 : des transformations prodigieuses ! Plus vigoureuses
et complètes que celles des autres armées. Elle a détrôné l’armée
allemande et supplante en effectif l’armée britannique :
elle est la meilleure du monde. N’oubliant ni les divisions parmi
les généraux français, ni l’inventivité et la puissance de notre industrie, alliant
les vues stratégiques aux détails du combat telles les modifications des blessures,
le colonel Goya analyse et démontre avec force le rôle capital qu’elle a tenu
dans la victoire finale, à l’est et à l’ouest. Une place que l’on tend à minimiser,
voire à effacer. Très nombreuses et excellentes cartes. FV
Tallandier, 350 pages, 21,50 €.

La Guerre et le Vatican. Johan Ickx


Août 1914 : malgré la neutralité du pays, l’Allemagne occupe
la Belgique. Très vite des exactions contre la population ont lieu et
la riche bibliothèque de l’université de Louvain disparaît même
dans les cendres. Les Allemands tentent de convaincre l’opinion
internationale, et notamment le Vatican, de la justesse des
représailles. Sous l’influence des informations transmises par sa
nonciature en Belgique, Rome penche d’abord de manière discrète
pour l’Allemagne jusqu’à ce que deux personnalités de l’université
de Louvain, aidées à Rome par Mgr Pacelli, le futur Pie XII, renversent la situation
en faveur du respect des droits des Belges. Grâce à des archives inexploitées pendant
cent ans, Johan Ickx éclaire d’un jour nouveau non seulement cette page inconnue
DES FRONTIÈRES ET DES HOMMES de la Première Guerre mondiale, mais aussi le rôle anti-allemand de Mgr Pacelli.
Ci-dessus : les réfugiés grecs chassés d’Asie Un document qui met totalement à mal la thèse de sa supposée germanophilie. PM 15
Mineure en 1922, au terme de la guerre Le Cerf, 300 pages, 24 €. h
gréco-turque.
La Grande Tueuse. Comment la grippe espagnole
a changé le monde. Laura Spinney
armé entre les Polonais conduits par Woj- De mars 1918 à mars 1920, la grippe espagnole touche 500 millions
ciech Korfanty et des corps francs alle- d’êtres humains, infecte un habitant de la terre sur trois et tue
mands. Le conflit est finalement tranché entre 50 et 100 millions de personnes. Son premier foyer serait
par un arbitrage international, qui décide le Kansas, un camp militaire qui envoie des troupes en Europe.
le partage de la province. A la mi-avril, elle atteint les tranchées du front occidental et, en mai,
On se bat aussi au Proche-Orient. Avant l’Espagne, pays neutre. Le roi est atteint. Sa presse, non censurée,
même la signature du traité de Sèvres, Fran- en parle. En France, désigné sous le nom de code maladie onze,
çais, Italiens et Grecs avaient commencé de elle est officiellement ignorée et nommée « grippe espagnole ».
dépecer l’Anatolie. A ces atteintes à l’inté- La pandémie s’étend avec la rapidité de l’éclair : toute l’Europe, l’Afrique du Nord, l’Inde,
grité du cœur de la Turquie répond une la Chine, le Japon. Vif, narratif, bien informé, prenant. FV
violente réaction patriotique. S’opposant à Albin Michel, 432 pages, 24 €.
l’application de ces dispositions, l’armée de
Mustafa Kemal livre des combats acharnés
aux Grecs. La fortune des armes connaît là
aussi des retournements. Après avoir subi
un revers cuisant à Inönü, les Grecs avan- 24 juillet 1923, sanctionne la fin de vingt- solutions trouvées, souvent imposées ont
cent jusqu’à proximité d’Ankara. C’est en cinq siècles de présence grecque en Asie laissé des frustrations et des ressentiments.
août 1922, après trois ans d’affrontements, Mineure tandis que les Turcs reprennent le Quinze ans plus tard, à partir de 1938, ils
que Mustafa Kemal remporte la victoire contrôle de Constantinople, de la Thrace vont se retrouver sous les projecteurs de
décisive qui rejette un million et demi de orientale et de l’Anatolie. l’actualité européenne jusqu’à l’explosion
Grecs à la mer, non sans que ses troupes La page achève de se tourner en 1923. de la Seconde Guerre mondiale. 2
n’en aient massacré des dizaines de mil- L’un après l’autre, les différents fronts se Professeur émérite à l’université Paris-Sorbonne
liers. Effaçant pour une grande partie celui sont stabilisés. Mais il ne s’agit que d’un (Paris-IV), Jean-Paul Bled est spécialiste de
de Sèvres, le traité de Lausanne, signé le répit. Le feu couve sous les braises. Les l’histoire de l’Allemagne et de l’Europe centrale.
H ISTORIQUEMENT INCORRECT
Par Jean Sévillia

LA GRANDE GUERRE
DU MARÉCHAL
Emmanuel Macron a créé le scandale
en rappelant ce qui était, pour De Gaulle,
ACTUALITÉ DE L’HISTOIRE
© BALTEL/SIPA.

une évidence historique : le maréchal


Pétain fut, tout au long de la Première
C
e f ut , commentera Emmanuel
Macron, une énième « fausse polé- Guerre mondiale, « un grand soldat ».
mique » à ranger dans la « boîte à
folie » des journalistes. Une simple phrase
du président de la République, lâchée le 7 novembre à Charleville- Pas-de-Calais puis dans l’Aisne. Dès le 26 août, toutefois, nommé
Mézières, dans le cadre de son « itinérance mémorielle » autour général de brigade, il commande par intérim la 6 e division
du centenaire de l’armistice de 1918, avait mis le feu aux poudres. d’infanterie qui est engagée dans l’Aisne et sur la Marne. Le
Interrogé sur l’hommage qui devait être rendu aux chefs militaires 10 septembre suivant, il est général de division. Le 20 octobre,
de la Grande Guerre, le chef de l’Etat s’était contenté de dire : « Je nommé commandant de corps d’armée, il est placé à la tête du
n’occulte aucune page de l’Histoire. Et le maréchal Pétain a été, pen- 33e corps d’armée dans l’Artois. Ces promotions rapides consti-
dant la Première Guerre mondiale, aussi un grand soldat. C’est une tuent un rattrapage au regard de son âge (Pétain a 58 ans), mais
réalité de notre pays. » Dans la pratique, l’hommage rendu aux récompensent surtout un officier dont l’efficacité contraste
Invalides, le 10 novembre, par le chef d’état-major des armées, le avec l’incompétence des généraux relevés au même moment
16 général Lecointre, aux chefs de 14-18, n’aura concerné que les cinq de leur commandement.
h maréchaux inhumés en ce lieu : Foch, Lyautey, Franchet d’Espèrey, Général de division à titre définitif en avril 1915, il prend, deux
Maunoury et Fayolle. Mais l’interdit frappant la figure de Pétain mois plus tard, la direction de la 2e armée en Champagne. Lui qui
avait déclenché un tollé, au seul énoncé de ce qui est pourtant une n’est pas un partisan de l’offensive à tout prix est cependant
évidence : condamné à l’indignité nationale en 1945, ce maréchal l’artisan, le 9 mai 1915, de la seule percée réussie sur cette por-
a néanmoins été un des principaux chefs des armées françaises tion du front, succès qu’il ne peut exploiter faute de renforts. En
lors de la Première Guerre mondiale. septembre 1915, adjoint au général commandant le groupe
Fantassin, sorti de Saint-Cyr en 1878, Pétain avait d’abord servi d’armées du Centre, il obtient de nouveau, lors de la deuxième
dans des bataillons de chasseurs à pied et des régiments d’infan- bataille de Champagne, quelques-uns des rares succès français.
terie de ligne. En 1900, chef de bataillon, il est nommé instructeur Précisant les règles d’utilisation de l’infanterie dans les attaques
à l’Ecole normale de tir du camp de Châlons-sur-Marne. Un an de positions défendues par des mitrailleuses, il se révèle sou-
plus tard, il obtient un poste de professeur adjoint à l’Ecole supé- cieux d’épargner la vie des combattants, réputation qui ne le
rieure de guerre, à Paris, où il enseigne la tactique appliquée de quittera plus jusqu’à la fin de la guerre.
l’infanterie. Il manifeste alors des idées qui le distinguent des Le 21 février 1916, lorsqu’un déluge d’artillerie s’abat sur Verdun
caciques prônant l’attaque à la baïonnette pour l’infanterie et la et que commence une des plus emblématiques batailles de la Pre-
poursuite par la cavalerie (« Attaquons, attaquons comme la mière Guerre mondiale, c’est à Pétain que Joffre, commandant en
lune », raillera le général Lanrezac) : selon Pétain, toute bataille chef des armées françaises, fait appel pour enrayer l’offensive alle-
doit être précédée d’une préparation d’artillerie, les canons pro- mande. Nommé le 25 responsable de toutes les troupes du secteur
tégeant la progression des fantassins, qui ont ensuite à attaquer de Verdun, il restera un peu plus de deux mois à ce poste. Appelé
des cibles individuelles. « Le feu tue », professe cet officier qui a pour rattraper une situation quasiment perdue, il y parvient avec
compris que l’ère industrielle, par la puissance du feu, a changé brio. « Ce qui frappe, écrit Guy Pedroncini (Pétain, le soldat et la
les règles de la guerre. De nouveau professeur à l’Ecole de guerre gloire, Perrin, 1989), c’est la faculté d’adaptation du général Pétain et
de 1904 à 1907, puis de 1908 à 1911 comme titulaire de la chaire la rapidité exceptionnelle avec laquelle il a réagi : en quelques heures,
de tactique de l’infanterie, il persévère dans son enseignement il a analysé la situation, il en a saisi les éléments et il a commencé à
en préconisant la mobilité des unités sur le terrain, mais surtout mettre en œuvre les solutions nécessaires. »
la force matérielle, insistant même sur l’importance de l’aviation Afin d’assurer la logistique de la bataille, Pétain met en place la
dans la reconnaissance du terrain et des positions adverses. fameuse Voix sacrée, cette route par laquelle transiteront nuit et
Colonel depuis 1911, Pétain prend le commandement par jour les renforts et le ravitaillement grâce à une noria de camions
intérim, le 1er août 1914, de la 4e brigade d’infanterie, dans le roulant pare-chocs contre pare-chocs. Le général en chef veille à
LE VAINQUEUR DE VERDUN
Ci-dessus : le maréchal Pétain sur son cheval blanc défilant
l’approvisionnement des hommes en nourriture et en eau, à l’éva- le 14 juillet 1919, lors de la grande fête de la Victoire, à la tête
cuation des blessés, et plus encore à la relève régulière des unités de l’armée française. Toutes les armées alliées furent
postées en première ligne. En mars 1916, il crée la première division également à l’honneur ce jour-là sur les Champs-Elysées.
de chasse aérienne qui est chargée de dégager le ciel au-dessus du
champ de bataille et de le renseigner sur les positions ennemies.
Au mois de mai 1916, Pétain est nommé au commandement des de général en chef des armées, mais Foch, partisan de l’offensive, 17
armées du Centre, poste qui lui laisse l’autorité sur Nivelle, qui lui a lui est préféré par Clemenceau et les Britanniques afin d’assurer, h
succédé à Verdun. Marc Ferro (Pétain, Fayard, 1987) observe qu’il avec le titre de généralissime, la coordination des divisions alliées.
existe deux traditions de la victoire de Verdun : pour Joffre, Foch Passé sous les ordres de Foch, Pétain, en revanche, prépare pour
et Clemenceau, le vrai vainqueur de la bataille était Nivelle, tandis l’automne 1918 une offensive qui doit mener les troupes franco-
que, pour le Poilu, Pétain était considéré comme « le vainqueur de américaines jusqu’au cœur de l’Allemagne. Cette attaque, qui
Verdun ». Dans une biographie récente (Pétain, Perrin, 2014), aurait peut-être changé le cours de l’entre-deux-guerres, sera
Bénédicte Vergez-Chaignon souligne que « Philippe Pétain est annulée trois jours avant son déclenchement en raison de
devenu à Verdun un homme public, non seulement doté d’une forte l’armistice du 11 novembre : Pétain en aurait pleuré de rage. Il
notoriété mais d’une faveur inouïe avec laquelle il faut compter ». avait compris, avant d’autres, qu’une suspension d’armes consen-
En 1917, Nivelle étant devenu commandant en chef à la place de tie sans que les soldats français aient jamais forcé la frontière
Joffre, l’échec sanglant de l’offensive qu’il avait lancée sur le Che- ennemie apparaîtrait à la population allemande comme un choix
min des Dames (140 000 hommes sacrifiés en deux semaines) pro- politique, plus que comme une défaite indiscutable. La légende
voque son renvoi. Nommé à sa place commandant en chef des du « coup de poignard dans le dos » porté par les civils nourrirait,
armées françaises, Pétain commence par mettre fin aux désobéis- de fait, après-guerre, la propagande revancharde des nazis. Elevé
sances provoquées par le mécontentement consécutif au carnage à la dignité de maréchal de France le 21 novembre 1918, il recevra
du Chemin des Dames : limitant au maximum la répression des son bâton de maréchal, à Metz, le 8 décembre suivant.
mutineries, améliorant les conditions de vie des combattants, élar- Tels sont les faits, qui sont indépendants de tout jugement sur la
gissant le régime des permissions, le général en chef, plus populaire suite de la carrière de Philippe Pétain et de toute opinion sur sa
que jamais, rend confiance à la troupe et se cantonne désormais politique et sa responsabilité de 1940 à 1944, même si la popularité
à des offensives limitées. Poussant à la production de matériels qu’ils lui valurent explique qu’il soit alors apparu au peuple des
lourds et modernes (chars, avions, artillerie), il s’efforce aussi de anciens combattants comme un recours. Le 29 mai 1966, à l’occa-
reconstituer des réserves : « J’attends les chars et les Américains », sion du cinquantième anniversaire de la bataille de Verdun, le
répète-t-il. Avec la seconde bataille de Verdun, en août 1917, il général De Gaulle déclarait : « Si, par malheur, en d’autres temps, en
regagne le terrain perdu en 1916, puis, lors de la bataille de la Mal- l’extrême hiver de sa vie, au milieu d’événements excessifs, l’usure de
© ROGER-VIOLLET.

maison, en octobre 1917, s’empare de la crête du Chemin des l’âge mena le maréchal Pétain à des défaillances condamnables, la
Dames, rendant à l’armée française un moral de vainqueur. gloire qu’il avait acquise à Verdun vingt-cinq ans auparavant, et qu’il
Au printemps 1918, lorsque les Allemands rompent le front en garda en conduisant ensuite l’armée française à la victoire, ne saurait
Picardie, Pétain, jugé trop porté à la défensive, conserve son rôle être contestée ni méconnue par la patrie. » 2
E NTRETIEN AVEC M ARCEL G AUCHET
Propos recueillis par Michel De Jaeghere

Robespierre
oulesinfortunes
delavertu
ACTUALITÉ DE L’HISTOIRE

Violer méthodiquement les libertés afin de mettre


en place le meilleur des mondes : Robespierre fut à l’origine
d’une expérience politique promise à un riche avenir.

C’
est la marque propre doute resté un notable local, assidu à
de la pensée et du travail son club, à sa société de pensée, et aurait
de Marcel Gauchet que peut-être fini président de l’académie
de croiser inlassablement la philosophie d’Arras. En histoire, les circonstances
et l’histoire. Directeur, depuis sont capitales et les grands événements
18 1980, de la revue Le Débat, proche révèlent des personnalités qui seraient
h de François Furet et de Pierre Nora, restées sans eux dans l’obscurité : sans
historien du désenchantement la Seconde Guerre mondiale, De Gaulle
du monde et censeur de l’hypertrophie n’aurait été qu’un général lettré, qui
de l’individualisme contemporain, aurait achevé sa carrière à l’Académie
il n’aura cessé, au fil de son œuvre, française, aux côtés du maréchal Pétain,
d’ausculter la modernité et la lequel aurait prononcé son discours de
démocratie dans un esprit critique réception sous la coupole ! L’analyse
hérité de Raymond Aron et d’Alexis psychologique est par ailleurs limitée
de Tocqueville. Il publie avec par des zones d’ombre qu’il nous est dif-
Robespierre, l’homme qui nous divise ficile de dissiper. J’ai lu beaucoup de bio-
le plus un essai stimulant, où l’analyse graphies de Robespierre. Les faits m’ont
© IBERFOTO/ROGER-VIOLLET. © JACQUES TORREGANO/DIVERGENCE.

méthodique des discours et des actes paru plus parlants que les spéculations
de l’Incorruptible dévoile la cohérence sur la psychologie d’un homme excessi-
d’un projet, en même temps qu’elle à l’utopie, faute de véritable vement secret et dont l’intimité nous
met en lumière ses surprenants contact avec le réel ? reste impénétrable. Il m’a semblé plus
prolongements contemporains. Ces caractères sont patents mais ils ne sûr de le suivre dans l’évolution de ses
constituent, à mes yeux, que des prédis- idées, telle que nous la font connaître
Vous vous êtes refusé positions, qui auraient pu donner lieu ses écrits, ses discours, ses actions.
à écrire une biographie de à des expressions extraordinairement
Robespierre, en limitant au différentes, selon les circonstances. Vous définissez
strict minimum, dans votre Rien n’est écrit d’avance dans les seuls le premier Robespierre,
livre, les considérations traits d’une personnalité : dans le cas de celui des états généraux et
sur son caractère. N’y avait- Robespierre plus encore que pour tout de la Constituante, comme
il pas pourtant dans son autre. Ce que nous savons du jeune avo- l’homme des droits de
célibat, son isolement, son cat d’Arras ne permet pas de préjuger l’homme, dont il invoque
ascétisme, un côté moine de la suite de sa carrière. Si la Révolu- sans cesse les dispositions.
soldat qui le prédisposait tion n’avait pas eu lieu, ou s’il n’avait pas N’est-ce pas paradoxal
à l’esprit de système et été élu aux états généraux, il serait sans dans la mesure où les droits
de l’homme sont considérés
aujourd’hui comme les
Tables de la loi du libéralisme,
et où Robespierre est associé
au contraire aux pages
sanglantes de la Révolution ?
Je m’inscris en faux, il est vrai, à la fois
contre l’interprétation libérale et
contre l’interprétation marxiste de la
Révolution française en soulignant,
contre elles, que le premier Robes-
pierre fut un parfait libéral (les libéraux
en refusent la perspective pour ne pas
s’encombrer de ses méfaits ultérieurs,
les marxistes parce qu’ils voient en lui
l’accoucheur d’une Révolution dégagée
de son libéralisme initial). Robespierre
arrive aux états généraux et il restera
jusqu’au 10 août 1792 partisan de la
monarchie constitutionnelle. Il sou-
haite que les droits de l’homme vien-
nent limiter le pouvoir royal, mais l’exis-
tence de ce pouvoir l’arrange ; parce
qu’il dispense les révolutionnaires de
se doter d’une conception du pouvoir.
Le roi n’est à ses yeux qu’un commis, un
exécutant de la nation souveraine, et
tout l’effort des constituants doit se
concentrer, selon lui, sur la manière de
le contrôler, de le limiter, de le surveiller
afin que règnent les droits de l’homme,
que les individus, les communautés
soient libres d’agir dans le seul respect
des lois. Mais il n’est pas question de se
séparer de Louis XVI. La monarchie per-
met au contraire une claire séparation
des pouvoirs : au roi, l’exécutif ; aux
représentants de la nation, le vote des
lois, expression de la volonté générale.
La fuite à Varennes constitue certes une
première alerte, qui remet en question

MODERNITÉ ET DÉMOCRATIE
Ci-contre : historien et philosophe,
Marcel Gauchet est directeur d’études
émérite à l’Ecole des hautes études
en sciences sociales, au Centre d’études
sociologiques et politiques Raymond
Aron, et rédacteur en chef de la revue
Le Débat. Page de gauche : Maximilien
de Robespierre, par Moreau le Jeune,
XVIIIe siècle (Versailles, musée Lambinet).
20 ce bel équilibre, mais il veut d’abord une simple limitation du pouvoir légué encore qu’une régénération de l’indi-
h l’oublier. L’émeute du 10 août, à laquelle par l’histoire, mais comme la base des vidu par la liberté, qui permettra son
il n’est nullement associé, est en revan- pleins pouvoirs du peuple. plein épanouissement moral et spiri-
che une surprise déstabilisante. Main- tuel. Une auto-recréation de l’Homme
tenant qu’il n’y a plus de roi, quel pou- Les débordements par la prise de conscience de sa propre
voir mettre en place pour que le peu- sanglants de la Révolution liberté. C’est notre expérience des tota-
ple souverain soit gouverné et se gou- n’étaient-ils pas pourtant litarismes contemporains qui nous fait
verne ? La souveraineté est par nature inscrits d’emblée dans jeter sur cette volonté de « créer un
sans limite, tandis que le gouvernement le projet que ce Robespierre Homme nouveau » un regard légitime-
doit être limité : comment faire si l’un et « libéral » définit, dès le ment suspicieux. Mais il est anachroni-
l’autre ont le même titulaire ? 11 février 1790, bien avant que de faire de ce premier Robespierre
Ce choc, qui remet en cause toute la la chute de Louis XVI : rien un totalitaire en puissance. Il n’est pas
conception qu’il se faisait des institu- de moins que « créer une mû par une science de la société répu-
tions, va cependant être également pour seconde fois l’homme tée infaillible étayant sur la nécessité
lui une révélation, dans la mesure où il lui à l’image de Dieu, défigurée historique un pouvoir total.
ouvre une nouvelle perspective. Les évé- par l’ignorance et par les
nements du 10 août le convainquent en tyrans » ? Cette ambition Vous écartez, à son égard,
effet de l’insuffisance de sa première de démiurge ne justifiait-elle l’accusation de démagogie.
appréhension de la Révolution. Il décou- pas, dès l’origine, que l’on Robespierre ne flatte
vre qu’un peuple libre ne peut être que y mît tous les moyens ? pas les pulsions populaires,
républicain et que les droits de l’homme Il est de fait que l’échec de la Révolution à l’image d’un Marat ou,
ne sont pas seulement un dispositif de française a conduit un certain nombre d’une autre manière, d’un
limitation du pouvoir en place. Ils doi- de ses héritiers à estimer qu’il avait été Danton. Il n’empêche que sa
vent être surtout un programme de gou- dû à une trop grande confiance en la conception de l’infaillibilité
vernement. Un nouveau Robespierre liberté et qu’il fallait imposer par la du peuple, qu’il considère
naît de cette conversion. Sa deuxième contrainte le façonnement de l’Homme comme le dépositaire
carrière visera à fonder ce régime politi- nouveau. Tel n’était pourtant pas le pro- de l’intérêt général, l’amène
que entièrement nouveau, où les droits jet de Robespierre. La régénération de en permanence, comme
de l’homme n’apparaîtront plus comme l’homme qu’il envisage en 1790 n’est opposant, à s’appuyer
GUILLOTINE Ci-contre : Buste de Maximilien de Robespierre,
par Claude-André Deseine, 1791 (Vizille, musée de la Révolution
française). Page de gauche : Allégorie satirique révolutionnaire :
le triomphe de Marat aux enfers, par Nicolas Antoine Taunay, vers
1795 (Paris, musée Carnavalet). Derrière Marat dans sa baignoire
(au centre), on distingue Robespierre et Saint-Just portés en triomphe.

sur la rue pour peser sur discussions


le jeu des institutions. politiques sous
Robespierre est au cœur de l’une des la forme de
grandesproblématiquesdelaRévolution désaccords.
française. Les députés se sont emparés Ses adversaires
du pouvoir législatif, car il leur est apparu ne peuvent être que
que le vrai pouvoir consistait à faire la loi, des traîtres, des
mais ils ont buté sur l’énormité du pou- vendus, des crapules,
voir que conservait, dès lors, l’exécutif, des agents de l’étranger,
de par la maîtrise des forces armées, de des vermines dont
la police, de la capacité à faire ou non il faut purifier la terre.
exécuter concrètement les lois. D’où la Robespierre manifeste, en effet, dès
méfiance paranoïaque que manifeste l’origine, cette disposition à l’inflexi-
Robespierre à l’égard des gouvernements bilité. Mais cela est amplifié à partir du
successifs. Plus encore que le roi, les 10 août par la mutation qui l’a vu faire
ministres lui apparaissent comme des de l’avènement des droits de l’homme
adversaires redoutables, toujours plus le but même de la politique. Dans un
ou moins tentés par la tyrannie. Mais régime qui se donne un tel objectif, il
comment faire pour les surveiller, les n’y a pas de place pour l’adversaire de
contrôler ? Ce rôle ne peut être celui de bonne foi, pour le contradicteur légi-
l’Assemblée, sauf à remettre en cause la time. Tout ce qui fait obstacle à un pro- absolue de la légitimité. Tout ce qui s’en
séparation des pouvoirs. Reste la rue, le gramme aussi indiscutable est intolé- écarte ou prétend y apporter des tem- 21
h
© MUSÉE CARNAVALET/ROGER-VIOLLET. © COLL. MUSÉE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE-DOMAINE DE VIZILLE.

peuple des patriotes, le droit à l’insurrec- rable et moralement disqualifiant. péraments devient indigne. Un mora-
tion pour défendre la liberté contre les L’ennemi des droits de l’homme ne lisme très puissant conduit à la répu-
empiétements de l’exécutif. Robespierre saurait être qu’un ennemi du genre diation du politique, en tant qu’art du
croit qu’au contraire des riches, le peuple humain, un traître à la patrie. Il n’y a pas compromis, nécessité de faire la part
est naturellement porté vers l’intérêt de place pour le débat raisonné avec des choses, de se salir parfois les mains.
général car il n’a pas, faute de moyens, lui. Il doit être éliminé de la vie politi- Nous y sommes : la guillotine en moins,
d’intérêts particuliers à poursuivre : il n’a que, empêché par tous les moyens de heureusement.
que la patrie, tout son sort en dépend. Il s’exprimer et de nuire. La violence des
est donc le gardien naturel de l’intérêt discours de Robespierre nous étonne, Vous citez le témoignage
publicetilestaniméparlafaroucheéner- mais avons-nous tellement changé sur d’un contemporain qui
gie de le défendre. Par la magie d’un verbe ce point ? Dans nos régimes apaisés, observe que, parvenu au
tranchant, Robespierre va s’imposer, à la mais où les droits de l’homme sont en pouvoir, Robespierre a exercé
Constituante, puis au club des Jacobins passe de devenir à nouveau l’alpha et la dictature sans même s’en
(pendant le mandat de la Législative), l’omega de la politique, nous voyons rendre compte. Il est vrai
enfin à la Convention, dans le rôle du aujourd’hui ce mode de pensée à que son pouvoir n’a pas eu les
contrôleur, qui met en garde le peuple l’œuvre, non pour appeler à l’extermi- apparences d’une dictature
contrelesabusetlacorruptiondesminis- nation de l’adversaire, mais au moins ordinaire. Il s’est exercé
tres,voiredesescollèguesdel’Assemblée. pour demander sa disqualification, sa d’abord par l’ascendant
Il n’exerce pas encore le pouvoir, mais mise à l’écart professionnelle, sa mort du verbe, l’association de
impose, par là, son autorité, soutenu par sociale. Il y a un extrémisme moral des l’exemplarité personnelle
la menace que font peser sur ses contra- droits de l’homme. Emettre ainsi par et de la rigueur intellectuelle
dicteurs les hurlements des tribunes et exemple des doutes sur l’ouverture des qui fonde sa popularité.
les rassemblements des sections. frontières et l’accueil inconditionnel de Mais il a peu d’alliés, peu de
l’Autre avec un grand A fait de vous un moyens… Il s’est souvent
N’y a-t-il pas au plus profond ennemi des libertés avec lequel il ne contenté de théoriser
de sa pensée le germe d’une doit y avoir ni compromis ni discussion. la pratique révolutionnaire.
guerre civile permanente ? C ’est le problème d’un régime qui L’image convenue, héritée de nos livres
Jamais il n’envisage les pense disposer d’une pierre de touche d’école, fait de Robespierre le maître de
ACTUALITÉ DE L’HISTOIRE
PHOTOS : © BNF.

RELIGION NATURELLE ET CULTE RATIONNEL Ci-dessus : Vue du jardin national


et des décorations le jour de la fête célébrée en l’honneur de l’Etre suprême (20 prairial
la Convention. C’est ridicule, il était loin an II, 8 juin 1794), estampe, 1794 (Versailles, musée du Château). Page de droite :
de l’être. Jusqu’au 2 juin 1793, date du Robespierre à la tribune, anonyme, XVIIIe siècle (Paris, Bibliothèque nationale de France).
coup d’Etat qui permet aux Monta-
gnards d’éliminer la majorité girondine
dans le silence complice de la Plaine, il des relais, il n’exerce aucune fonction faut pas prendre le gouvernement révo-
est dans l’opposition. Elu au Comité de qui fasse de lui le maître effectif et lutionnaire pour le dernier mot de sa
salut public, il y joue d’abord un rôle très incontesté de tous les pouvoirs. Son pensée politique. Ce n’est à ses yeux
22 modeste. Et il n’hésite pas à dire que expérience est sans exemple dans l’his- qu’un instrument de transition.
h c’est une caverne de brigands. Il n’y siège toire : il exerce une dictature sans en La violation concrète des libertés ici et
que durant un an, jour pour jour, du avoir aucun des moyens. C’est ce qui maintenant ne le trouble pas dans la
27 juillet 1793 au 27 juillet 1794. Et il ne explique que sa chute soit si soudaine. mesure où le but poursuivi est d’établir
prend véritablement l’ascendant sur la Elle intervient quand les députés com- un régime qui garantira justement les
Convention qu’à l’automne 1793 lors- prennent qu’il les emmène dans une libertés contre toutes les tyrannies. Il
qu’il parvient à donner le coup d’arrêt impasse, et qu’il est prêt à lancer, pour avait estimé en janvier 1793 que l’on
à la campagne violente de déchristia- les y contraindre, une nouvelle campa- devait tuer Louis XVI sans jugement car
nisation. A partir de ce moment-là, il gne d’épuration. Son renversement ne un roi appartient à l’état de nature, non
devient en quelque sorte le penseur du donnera pas le signal d’une guerre civile à l’état de droit, puisqu’il est une puis-
mouvement révolutionnaire. Il excelle à parce qu’il avait, au fond, peu d’amis, sance de fait. Il justifie en juin le coup
expliquer aux députés ce qu’ils font, à peu de vrais soutiens. d’Etat contre la majorité « brissotine »
donner une logique implacable à leurs par l’intérêt public. Il est partisan de la
impulsions un peu brouillonnes, il fait Son pouvoir ne s’appuie suspension de la Constitution de 1793,
la théorie d’un mouvement dont les pas sur l’hypertrophie qui mettrait fin aux institutions révo-
acteurs ne comprennent pas le sens. Les de l’exécutif. Pour autant, lutionnaires improvisées pour faire
députés le suivent simplement parce il s’exerce en permanence face aux périls. Il approuve la condam-
que, sans lui, ils ne sauraient pas où ils par les lois d’exception, nation des Girondins sans preuves,
vont. Il devient (mais pour quelques la menace et la peur. Il cesse parce que leur culpabilité est de noto-
mois à peine) le maître incontesté au d’être libéral lorsqu’il cesse riété publique. Il fait exécuter les Indul-
printemps 1794, quand, au terme de la d’être dans l’opposition. gents, après les Hébertistes, au nom de
lutte entre la Convention et la Com- Parce qu’alors il ne conjugue plus les conspirations imaginaires. Il justifie la
mune de Paris, qui se disputent violem- libertés au présent mais seulement au Terreur. Il soutient la loi de prairial, qui
ment le pouvoir (ce que ne soulignent futur. Le rôle qu’il affecte à la Révolution réduit à néant les droits de la défense.
pas toujours assez les historiens), il par- est d’accoucher d’une société conforme Bref, il est tyrannique par principe :
vient à faire prendre en main tous les en tout point aux droits de l’homme. parce que le but qu’il poursuit justifie
postes clés de la commune parisienne Cela suppose un effort surhumain, un d’utiliser des moyens « révolutionnai-
par ses fidèles. Il jouit alors d’une auto- déploiement de moyens exceptionnels res ». Il a en vue les lendemains qui
rité, d’un prestige sans pareil. Mais s’il a pour imposer la liberté au forceps. Il ne chantent et qui légitiment tout.
C’est ce que vous appelez où le droit a été bafoué au nom du
« le retournement de la droit. Le pire est qu’il croyait lui-même
liberté en son contraire ». totalement à cette acrobatie intellec-
L’un des malheurs de la Révolution est tuelle, à cette invocation des principes
d’en être arrivée à s’incarner dans un contre eux-mêmes. Il en mourra.
pouvoir minoritaire, peu légitime et
faible. Or seuls les pouvoirs forts peu- Vous soulignez qu’il y a
vent se permettre de se montrer libé- chez lui aussi un étrange
raux. Les pouvoirs faibles n’ont d’autre narcissisme, une volupté de
solution que de recourir à la violence, la mise en scène de soi qui
lorsqu’ils sont acculés. Or, qui plus est, rappelle Rousseau. Il parle
Robespierre assigne à ce pouvoir faible sans cesse d’oubli de soi
des ambitions herculéennes, messia- mais il s’adore ! Et il est
niques. Il entend mener à bien une d’une grande indifférence
entreprise historique immense sous à la douleur des autres. comme s’il aspirait plus au rôle de guide
la menace d’adversaires nombreux et Il est vrai qu’il parle tout le temps de lui et de prophète qu’à celui de gouvernant.
puissants. La Convention montagnarde dans ses discours. Il partage ce narcis-
ne dispose que d’un crédit douteux, sisme avec Rousseau, mais les consé- Vous montrez que la vertu
après s’être amputée d’une partie de quences en sont très différentes parce et l’unité du peuple ont, dans
ses membres légalement élus. Elle est qu’il ne s’agit plus de littérature et que son esprit, quelque chose
confrontée à une menace militaire cri- lui est au pouvoir. Cet exhibitionnisme de mystique, d’étranger
tique. Elle règne donc par l’intimidation moral me semble avoir beaucoup au monde contingent de la
qu’opèrent des mesures d’exception. compté dans la fascination qu’il a exer- politique. N’y a-t-il pas, à la
Robespierre théorise ce mode d’action, cée. Cette popularité est mystérieuse. Il racine de son comportement
et il le fait avec une parfaite bonne n’est ni séduisant, ni aimable, ni sympa- une pensée utopique qui 23
conscience, porté par une confiance thique. Son éloquence est terriblement le conduit à ressentir le réel h
aveugle dans la pureté de ses inten- argumentative, ses discours sont inter- comme un adversaire
tions. Au fil des mois, en effet, s’est ren- minables. Il est pourtant applaudi à tout monstrueux ? Partant, à voir
forcée sa conviction que le peuple est rompre. La mise en scène de l’identifica- des complots partout ? Des
vertueux par nature et que sa propre tion de sa propre vertu à celle qu’il prête ennemis fantasmagoriques
vertu rencontre celle du peuple. Il ne au peuple en fait un personnage à part justifiant la mise en œuvre
s’agit donc que de mettre ce peuple des autres. On a le sentiment d’ailleurs de moyens extraordinaires ?
naturellement dévoué à l’intérêt public qu’il se considère moins comme le chef C’est en tout cas de cette façon que finit
en situation d’exercer sa liberté. Ainsi de la République (ce qui ferait de lui par être reçue sa démarche, à partir du
sera fondé le meilleur des régimes. l’héritier des tyrans) que comme son discours que fait, le 22 prairial, son allié
Robespierre contredit, pour ce faire, âme, ce qui est prétendre à bien plus que Couthon. Alors que la fête de l’Etre
l’une après l’autre, toutes les disposi- la dictature. Il sait bien qu’avec sa perru- suprême avait laissé croire à un début
tions libérales de la déclaration des que poudrée et ses bas de soie, il n’est d’apaisement, ce discours annonce de
droits de l’homme. Mais ces violations pas lui-même du peuple. Mais il prétend nouvelles épurations, qui risquent
ne le gênent pas, au contraire, étant en incarner l’essence par son désintéres- d’atteindre de nouveau les membres de la
donné leur but. Il estime avoir le droit sement. Il assimile dès lors l’opposition Convention. Les députés comprennent
de faire le contraire de ce que préconi- à ses projets à la haine de la République alors que dans un contexte où la corrup-
sent les principes dès lors que c’est pour et de la nation. Il annonce sa mort pro- tion est, dans les faits, générale, la folie
les établir enfin solidement. C’est ce qui chaine avec des accents christiques, épuratrice n’aura jamais de fin. Que
rend, à nos yeux, sa dictature particuliè- comme s’il avait fait le don de sa per- Robespierre a lancé une lutte à mort de la
rement odieuse, et qui explique l’image sonne, le sacrifice de sa vie pour permet- vertucontrelevicequinepeutsetraduire
abominable laissée par la Terreur. Le tri- tre l’avènement eschatologique du peu- que par une répression permanente.
bunal révolutionnaire a fait en défini- ple souverain. C’est ce qui explique
tive beaucoup moins de morts que les peut-être qu’alors qu’il revendique, au Vous semblez récuser
guerres de Vendée, mais la Terreur a nom de cette identification, la pléni- sa parenté avec Lénine.
incarné ce moment spécifique où la tude des pouvoirs, il ne se préoccupe Pourtant, il paraît flagrant
rhétorique de la liberté a été mise au pas de la traduction pratique de ce pou- qu’ils partagent l’idée d’un
service de la violence et de l’injustice, voir sans limite dans les institutions, peuple fantasmé, dont le rôle
historique serait d’assurer
l’émancipation de l’humanité
et dont une petite élite serait
l’expression, parce qu’elle
serait seule consciente de
ses intérêts, contre le peuple
ACTUALITÉ DE L’HISTOIRE

réel tel qu’il se manifeste par


l’élection d’une Convention
où ses adversaires
© CHRISTIE’S/ARTOTHEK/LA COLLECTION.

sont d’abord majoritaires,


par les soulèvements
en province, etc.
Ce n’est pas parce que Lénine revendi-
que l’héritage de Robespierre qu’il faut
le croire. La différence est au moins
double. Pour commencer, Robespierre
ne fait pas appel à une avant-garde et il
n’adhère à aucune science de l’histoire.
Les principes de la République sont
simples et compréhensibles par tout
le monde : la liberté, l’égalité, la souve-
raineté du peuple. Ils n’ont pas besoin religieuses qui peuvent avoir par même de la République, et regrettera
d’être explicités par un petit nombre. ailleurs des convictions différentes sur d’avoir été, sur ce sujet, mal compris et
Robespierre n’assigne à aucune élite le détail de la doctrine. C’est la religion trahi par la malveillance. Il était essen-
24 petite-bourgeoise le rôle de révéler au civile de Rousseau. Comme il le dit lui- tiel à ses yeux, en effet, pour asseoir le
h peuple ce qu’il doit faire et qu’il ne sau- même, il raisonne en politique. Il estime régime de la liberté et prévenir le risque
rait pas encore, faute de posséder la que la croyance en une instance qui de tyrannie inhérent au pouvoir. La
science l’histoire. Ensuite et surtout, surplombe l’homme et qui le juge, liberté ne pourrait être garantie que
Robespierre est un homme d’assem- qui récompense les bons et punit les dans un contexte ou peuple et gouver-
blée. Il n’a dans l’esprit rien qui ressem- méchants, est absolument nécessaire nants seraient également animés par la
ble au parti révolutionnaire organisé pour détourner les consciences de vertu. Robespierre pensait qu’il ouvrait
en vue de la prise du pouvoir qui est le l’égoïsme et les engager à la vertu. C’est par là une ère nouvelle : celle où, régé-
cœur du léninisme. La prétendue pourquoi il impose, contre les réticen- nérés par cette religion immanente, les
machine jacobine que l’on a voulu en ces de nombre de Conventionnels, le citoyens n’auraient eu d’autre loi que
rapprocher est un pur fantasme. C’est culte de l’Etre suprême dans la foulée celle qu’ils auraient faite eux-mêmes,
un réseau d’influence, pas une struc- de son opposition à la campagne de sans autre considération que le bien
ture militairement organisée. Lénine a déchristianisation. Il est certes hostile public. La chrétienté n’avait pas mis fin
inventé cela après avoir médité, juste- au christianisme, qu’il considère au vice, parce qu’elle avait fait des hom-
ment, sans doute, sur l’échec de Robes- comme une religion des prêtres conçue mes des esclaves superstitieux et n’aspi-
pierre. Il en a tiré la conclusion qu’il était pour entretenir la servitude. Mais il rant qu’à enfreindre des ordres arbitrai-
un naïf, un néophyte auquel man- pense qu’il ne faut pas prendre à cet res. Lui avait l’ambition démesurée de
quaient les moyens de son ambition. égard les masses chrétiennes de front. réussir là où avait échoué le christia-
Qu’il vaut mieux encourager une évolu- nisme. Jamais il n’a envisagé la politique
Ce qui le sépare également tion progressive vers une religion plus comme un art de gouverner des peu-
de Lénine, c’est sa rationnelle. Le culte qu’il imagine ne ples partagés entre vice et vertu, de
conviction que l’existence ressortit pas d’une religion de substitu- combattre l’un et d’encourager l’autre.
d’une religion et d’un culte tion. C’est bien plutôt un culte faîtier, au Il visait bien plutôt à créer une Républi-
est nécessaire à la moralité sein duquel les différentes confessions que où la vertu de tous aurait rendu le
publique, voire à la cohésion pourraient coexister, pourvu qu’elles pouvoir même inutile. Le projet était
de la société. acceptent de s’intégrer dans le jeu répu- totalement utopique. Les députés de la
Robespierre n’est pas métaphysicien. blicain. Dans son discours du 8 thermi- Convention l’ont compris. Le 9 Thermi-
Son déisme est vague, à dessein, puisqu’il dor, il revendiquera encore le culte de dor n’est pas un coup d’Etat déclenché
est fait pour fédérer des consciences l’Etre suprême comme le fondement à l’initiative de corrompus inquiets de
FIN DE PARTIE Ci-contre : La Séance du 9 thermidor de l’an II ou La Chute
de Robespierre, par Raymond Quinsac Monvoisin, 1837 (collection particulière).
Au centre du tableau, Robespierre, entouré de ses fidèles, dont Couthon assis dans
un fauteuil, se défend contre les accusations d’un groupe de députés menés par
Collot d’Herbois, président de la séance, Vadier, Billaud-Varenne, Tallien et Fouché.

qu’en reniant le principe au des susp ects ne sévit que dans le


nom duquel on le gouverne ? monde médiatique ou universitaire et
L’échec de Robespierre porte à son elle ne vous envoie pas à la guillotine.
paroxysme et révèle l’incapacité dans L’hypertrophie des droits de l’homme
laquelle s’est trouvé le personnel révo- substitués à tout projet politique
lutionnaire à penser un pouvoir en mène aujourd’hui comme hier à la
mesure de traduire la souveraineté négation de toute autorité (tout com-
du peuple dans un régime régulier. La mandement au nom du collectif étant
suite de l’expérience, les cinq ans de la susceptible de heurter un droit indivi-
Convention thermidorienne et du duel), de tout débat politique (l’adver-
Directoire qu’on a bien tort de négliger, saire présumé de la liberté n’ayant pas
en apporte la confirmation. Après le droit à la parole) et finalement de
peuple fantasmé de l’Incorruptible, les toute cohésion nationale (la dynami-
Thermidoriens ont tenté de revenir au qu e un iv ers ell e d e s d ro it s ét ant
réel en fondant le pouvoir de la Répu- contraire à la fixation d’une frontière).
blique sur le soutien des seuls proprié- Cette dérive consiste à faire absorber
taires. Cela n’a pas marché non plus et la logique de la politique par la logique
s’est terminé par le coup d’Etat du du droit. Or l’une et l’autre sont aussi
voir leurs malversations démasquées, 18 brumaire et l’installation d’un pou- capitales et indispensables. Cela prend
même si cela a compté dans le compor- voir militaire, légitimé par sa promesse un relief particulier dans le cas fran-
tement des meneurs. Il a d’abord été, en de remise en ordre. La France va mettre çais, du fait de l’existence d’un pouvoir
profondeur, une crise de confiance longtemps à trouver une issue à peu théoriquement omnipotent et réduit 25
dans le projet robespierriste. Le pouvoir près stabilisée à ce dilemme. Elle a fait en pratique à l’impuissance, récusé h
de Robespierre s’effondre d’un seul un premier pas en ce sens par le truche- qu’il est en permanence dans sa légiti-
coup, par un vote qui décide de son ment de la monarchie constitution- mité au nom de principes qui lui sont
arrestation, parce que le guide de la nelle, en revenant à l’idée d’une cohabi- supérieurs. La leçon à tirer de l’expé-
Révolution a cessé d’être crédible, qu’il tation entre un pouvoir autoritaire ou rience est claire : il est nécessaire de faire
n’offre plus d’autre perspective qu’une hérité et des institutions garantissant rentrer la logique des droits dans sa
répression toujours renouvelée pour des libertés personnelles ainsi qu’une sphère, et de redonner à la politique sa
faire advenir une société dont le carac- certaine représentation de la société. Et place, qui est celle que lui assigne, dans
tère irréel devient flagrant. puis la République s’est installée pro- un monde contingent, la poursuite
gressivement en s’inscrivant à l’inté- pragmatique du bien commun. 2
Robespierre est rieur d’un système de pouvoir qu’elle
considéré comme la pierre n’avait pas constitué, mais qu’elle a
d’achoppement entre deux repris grosso modo à son compte.
France qui se référeraient C’était en somme le programme du
chacune à une figure premier Robespierre !
mythique : l’émancipateur
victime de la corruption Votre livre ne peut-il se
de l’idéal révolutionnaire lire comme un réquisitoire À LIRE
ou le dictateur sanguinaire terrible contre l’idée que les
chargé de tous les crimes droits de l’homme puissent Robespierre,
de la Terreur. Vous semblez constituer, à eux seuls, l’homme qui nous
penser qu’il fut plus un programme politique ? divise le plus
simplement l’incarnation C’est bien le sens de ce que j’ai voulu Marcel Gauchet
d’une contradiction interne faire et c’est ce qui fait indirectement Gallimard
à la Révolution : si la de ce livre un livre d’actualité. Car je « L’Esprit de la cité »
souveraineté appartient crains que l’on ne soit en train de 288 pages
au peuple, comment rejouer la pièce – bien entendu sur un 21 €
le gouverner autrement mode apaisé, voire burlesque : la loi
À LIVRE OUVERT
Par Geoffroy Caillet

Le
Mécano
duGénéral
ACTUALITÉ DE L’HISTOIRE

Un brillant essai en forme d’avertissement rappelle que c’est


en économie que De Gaulle obtint des succès indiscutables.

L
a mémoire économique d’un pays Quand reprend le « service ordinaire »,
s’efface plus rapidement que sa mémoire la vision et le souffle inspirés par Jacques
politique. Qui se souvient qu’en 1958, Rueff retombent. En 1961, De Gaulle doit
la France était, sur ce plan-là aussi, au bord renoncer aux mesures libérales du rapport
du gouffre ? Déficit budgétaire de 1 200 mil- Armand-Rueff. La grande idée de la partici-
liards, inflation de 2 % par mois, capacité pation des salariés au profit des entreprises,
d’emprunt extérieur à sec… C’est cette situa- qui vise à réconcilier le capital et le travail, est
tion, occultée aujourd’hui par le slogan sim- abandonnée. La réforme reprend pourtant
plificateur des « Trente Glorieuses », que avec l’aménagement du territoire et la créa-
trouva le général De Gaulle lors de son retour tion de la DATAR (1963), même si la régio-
au pouvoir. Célébré, non sans malentendus, nalisation échoue devant l’usure du pouvoir
pour son œuvre politique, celui-ci est rare- au référendum de 1969. Après De Gaulle, se
26 ment vu aujourd’hui en réformateur éco- succèdent la continuité de Pompidou et
h nomique. Or c’est dans ce domaine que ce de Giscard, le changement imposé par Mit-
général sans formation et sans expérience a peut-être le mieux terrand de 1981 à 1983 dans un sens opposé à ce qu’il aurait fallu
réussi. Telle est la thèse paradoxale que soutient avec bonheur Jean- faire, puis la pénible glaciation qui, depuis 1988, se traduit par une
Louis Thiériot dans ce vigoureux essai qui propose, dans une langue longue léthargie de la croissance et un chômage élevé.
d’une clarté admirable, une stimulante réflexion sur la « méthode A ce jour, souligne Jean-Louis Thiériot, la postérité économique
De Gaulle » à l’usage du président actuel. de De Gaulle est à chercher à l’étranger : chez Margaret Thatcher
Derrière le plein-emploi, l’augmentation du PIB et de la produc- dans les années 1980 et Gerhard Schröder dans les années 2000.
tion industrielle, la France est en mai 1958 au bord de l’asphyxie. Dès Eux seuls eurent le courage d’appliquer la thérapie de choc dont
lors, pas d’autre solution pour De Gaulle que de choisir « entre la leurs pays avaient besoin. En France, les « respectables gestionnai-
faillite et le miracle », comme il le rappelle dans ses Mémoires d’espoir, res du fil de l’eau » et les « honorables syndics du quotidien » sont
où l’auteur s’est replongé pour cerner les contours de la vision gaul- restés aux commandes. Qu’il y a loin entre la réforme de fond éla-
lienne de l’économie : « L’idée que je m’en fais, affirme De Gaulle, est borée en 1958 et les demi-mesures ou les intentions affichées par
simplement celle du bon sens » car « il n’y a pas de politique qui tienne le président en exercice au prix d’un fastidieux charabia (« il faut
© ARCHIVES NATIONALES (FRANCE) FONDS JACQUES RUEFF.

en dehors des réalités ». Autrement dit, souligne Jean-Louis Thiériot, assumer cette transformation disruptive pour libérer les énergies
« il n’en fait pas l’ultime horizon. Il en fait l’outil de la grandeur (…). Il dans un esprit de coconstruction ») ! A soixante ans de distance,
s’agit de redresser la France pour lui permettre de continuer de peser au l’urgence est pourtant la même, et Emmanuel Macron, qui aime à
trébuchet de l’histoire et d’ajouter une page au roman national ». courir derrière le De Gaulle politique, serait mieux inspiré d’endos-
Cette politique du bon sens se traduit par le retour d’Antoine ser son costume de grand argentier pour susciter un Jacques Rueff
Pinay à l’économie et aux finances. Mais le véritable maître d’œuvre aujourd’hui invisible. A celui qui se plaît tant à tirer des leçons de
de la réforme sera Jacques Rueff. Théoricien autant qu’expert, c’est l’histoire, ce passionnant essai en forme de sonnette d’alarme offre
lui qui planche sur un plan à la radicalité chirurgicale : lutte contre l’occasion rêvée de le faire enfin à bon escient. 2
l’inflation par la baisse des dépenses publiques et la hausse des De Gaulle, le dernier réformateur, de Jean-Louis Thiériot,
impôts ; rétablissement de la monnaie par une ultime dévaluation, Tallandier, 208 pages, 13,50 €.
la création d’un franc « lourd » et sa libre convertibilité avec les
autres devises ; ouverture à la compétition internationale. Pour les
Français, la potion est amère. Mais De Gaulle reste ferme et le succès FRANC SUCCÈS Le général De Gaulle remet, en 1968, la grand-
est au rendez-vous. Dès 1959, l’inflation baisse à 6,5 %, le déficit bud- croix de la Légion d’honneur à Jacques Rueff, qui fut à l’origine de
gétaire est contenu, la balance des paiements se rétablit. la réforme monétaire ayant introduit le nouveau franc en 1958.
ÔTÉ LIVRES C
Par Jean-Louis Voisin, Charles-Edouard Couturier,
Marie-Amélie Brocard, François-Joseph Ambroselli, Geoffroy Caillet,
Joseph Vallançon, Philippe Maxence, Eric Mension-Rigau, Marie
Peltier, Jean Tulard, Yves Chiron, Dorothée Bellamy et Frédéric Valloire

Romulus, jumeau Le Monde comme le voyaient les Grecs. Danielle Jouanna


et roi. Dominique Briquel Le champ, le rivage, le palais du roi : l’horizon quotidien des Grecs avant
Traducteur des premiers Homère. Le ciel ? Une sorte de cloche. Sur ses parois, étoiles et planètes.
livres de Tite-Live, spécialiste Elle coiffe la Terre, ronde et plate, qui recouvre le monde des morts.
des Etrusques et des Partout, des divinités. Les hommes ? Ils apparaissent plus tard. Le Grec
premiers siècles de Rome, sait que le monde ne se limite pas à cette vue immédiate. Commerçants,
l’auteur est un familier navigateurs, poètes le lui ont dit. Alors, il l’imagine à travers les périples
du premier roi de Rome des héros et des dieux. Suivent huit siècles d’explorations, de recherches,
et des légendes qui gravitent de calculs. Se côtoient désormais plusieurs images du monde. Pour les
autour de lui. Déjà en 1976, il lui avait savants, dès le IVe siècle, la terre est une sphère divisée en cinq zones parallèles selon
consacré trois écrits. Si, pour nous, il s’agit la température et en trois continents, Europe, Asie, Afrique. Pour les gens du commun,
d’un personnage imaginaire, pour les subsistent les schémas anciens. Embrasser l’ensemble de ces évolutions demande
Romains, Romulus était un acteur bien talent, connaissances, clarté d’exposition. L’auteur n’en manque pas. J-LV
réel de leur histoire. Briquel ne s’arrête pas Les Belles Lettres, 300 pages, 21,50 €.
à la perception contrastée qu’en ont eue les
Romains. Son étude fouille au plus profond
les deux propriétés prédominantes Alea jacta est. Pourquoi César a-t-il franchi le Rubicon ?
de Romulus, le jumeau et le roi. Ce faisant, Luca Fezzi
il démêle les innombrables fables Un rectificatif essentiel que donne l’auteur, professeur
qui circulaient dès l’Antiquité, jongle, d’histoire romaine à l’université de Padoue : plutôt qu’Alea jacta est
en disciple de Dumézil, avec diverses (« le sort en est jeté ») il faut lire, correction du texte de Suétone
mythologies, en particulier iranienne, qui correspond aux sources grecques, Alea jacta esto (« que le sort
s’interroge sur l’origine des éléments qui en soit jeté »). Un subjonctif qui en dit long sur l’incertitude dans
composent telle ou telle scène et répond laquelle se trouvait César le 12 janvier 49 av. J.-C. lorsqu’il franchit
à la question du meurtre de Rémus par ce petit fleuve (peut-être l’actuel Rigoncello ?), frontière entre l’Italie 27
Romulus. Un essai exemplaire. J-LV et la Gaule cisalpine, l’une des provinces dont il a la charge. Cinq jours plus tard, h
Les Belles Lettres, « Realia », 480 pages, 27,50 €. son adversaire Pompée évacue Rome – faute militaire ou juste évaluation des sentiments
populaires favorables à César ? – avant d’abandonner l’Italie dans les deux mois.
Le récit est un peu lent à se mettre en place. Les considérations politico-juridiques,
Les Grandes Figures de la Bible très complexes, sont parfois esquivées au profit de considérations plus larges,
Jean-Marie Guénois et Marie-Noëlle mais la suite des événements est racontée avec intelligence. J-LV
Thabut (dir.) Belin, 368 pages, 26 €.
«La Bible est le best-seller absolu de toute
l’histoire du livre. » Elle n’en demeure pas
moins un ouvrage d’apparence complexe.
C’est pour surmonter cet a priori que, L’Histoire de France racontée pour les écoliers
sous la direction de Jean-Marie Guénois Gwenaëlle de Maleissye
et Marie-Noëlle Thabut, dix-huit auteurs, Tandis que, chaque année, la rentrée scolaire est l’occasion de republier
juifs ou chrétiens, présentent les grands des articles déplorant l’appauvrissement des manuels d’histoire
personnages de la Bible. Prêtres, et la disparition des grandes figures de l’histoire de France, la Fondation
rabbins, pasteurs, historiens, philosophes pour l’école propose aujourd’hui une alternative avec une nouvelle
ou écrivains, chacun avec son style, collection de manuels pour le primaire. Bénéficiant d’illustrations
son interprétation, ils racontent avec verve ravissantes et d’une mise en page dynamique, l’histoire y est abordée
la vie et l’œuvre de ces grandes figures, comme un récit suivant une trame chronologique. S’inscrivant dans
recherchant toujours un ensemble cohérent, chaque manuel s’adapte à la classe à laquelle
le sens spirituel de leur il est destiné. Un plus gros livre regroupe l’intégralité des leçons en les
destinée. Un ouvrage approfondissant ; à garder chez soi, il remplira avec bonheur le rôle de livre
plaisant, au regard d’histoire de France pour les enfants de la famille. Un coffret de frises
pluriel, sur la Bible et chronologiques complète l’ensemble comme support pédagogique. M-AB
ses traditions. C-EC Critérion, « L’Histoire de France racontée pour les écoliers » : Mon livret CE2, 56 pages, 6,95 € ;
Tallandier, Mon livret CM1, 72 pages, 7,95 €. Mon livret CM2, 88 pages, 8,50 € ; L’Histoire de France racontée
362 pages, 21 €. pour les écoliers, 304 pages, 24,90 € ; Frise chronologique, 39,90 €.
Maroc almoravide et almohade. Xavier Salmon Le Dernier Jugement des
Successivement maîtres du Maghreb, les Almoravides et les Almohades y inscrivirent Templiers. Simonetta Cerrini
leur domination dans des monuments exceptionnels. Une fois l’Andalousie soumise Le 22 mars 1312, la bulle papale
au XIe siècle, la péninsule devint un foyer d’inspiration pour les architectes de la rive de Clément V, Vox in excelso, ordonne
marocaine qui, sous les deux dynasties, adaptèrent l’art de Cordoue, de Tolède ou de la suppression de l’ordre du Temple.
Saragosse aux mosquées de Tlemcen, de Fès, de Marrakech ou de Tinmel. Ces lignées Les moines soldats représentent, de fait,
ACTUALITÉ DE L’HISTOIRE

conquérantes laissèrent derrières elles des trésors de pierre, de brique et de faïence une menace pour les deux pouvoirs
que Xavier Salmon, directeur du département des Arts graphiques du musée traditionnels de la royauté et du
du Louvre et photographe de talent, sonde en profondeur dans ce catalogue aux Saint-Siège, entre lesquels les tensions
splendides illustrations. Un régal pour les yeux et l’esprit. F-JA ne sont déjà que trop palpables.
Lienart, 304 pages, 45 €. Mais les Templiers ont-ils réellement
commis les crimes qu’on leur impute ?
Ou est-ce leurs biens qui attisent
la convoitise ? Laissant à leur place
Andalousie. Vérités et légendes. Joseph Pérez les légendes et les mystères insolubles,
Comment débarrasser l’Andalousie de son aura légendaire pour en Simonetta Cerrini offre à Jacques
restituer la vérité historique ? C’est à ce pari que s’est attelé Joseph Pérez, de Molay et à ses compagnons la défense
ancien directeur de la Casa de Velázquez, en décryptant au fil de trois qui leur fut refusée lors de leur procès.
chapitres consacrés à Grenade, Séville et Cordoue, la véritable nature L’auteur développe au fil de stations
de cette province qui a fini par servir de paresseuse métaphore à l’Espagne le procès des Templiers comme un
entière. L’unité de façade qu’on se plaît à y voir est en réalité le fruit de chemin de croix, et signe ici un récit
la maurophilie née après la reconquête par les Rois catholiques et irriguée, éclairant et émouvant. C-EC
au XIXe siècle, par l’exotisme romantique, dont la Carmen de Bizet est Flammarion, 384 pages, 23,90 €.
le plus fameux exemple. Joseph Pérez démonte brillamment le mythe consécutif d’un
28 paradis perdu, lieu d’une coexistence harmonieuse entre les religions, et les prolongements
h que nourrit la vision fantasmée d’une Andalousie « communautariste ». GC Jeanne d’Arc. Biographie historique
Tallandier, 256 pages, 18,90 €. Olivier Hanne
Publiée une première fois en 2007,
rééditée enrichie en 2016, cette
Chrétiens, juifs et musulmans dans al-Andalus. Darío Fernández- biographie de la Pucelle d’Orléans connaît
Morera. Préface de Rémi Brague désormais une version de poche qui
Darío Fernández-Morera déconstruit ici le mythe intouchable de l’al-Andalus la rendra encore plus accessible. L’auteur ?
musulman comme terre raffinée où auraient cohabité juifs, chrétiens et Docteur en histoire et spécialiste
musulmans dans l’harmonie et la tolérance. Appuyé sur des sources primaires, du Moyen Age, Olivier Hanne n’a cessé
il met en lumière le système répressif et marginalisant mis en place par d’explorer les sources concernant Jeanne
les autorités musulmanes dès leur arrivée dans la péninsule : les chrétiens d’Arc, celle qui par définition n’aurait pas
devaient payer une taxe, la jizya, qui s’apparentait selon l’auteur à une dû intéresser l’Histoire puisque paysanne
« pratique de gangster », un « racket de protection » destiné à rabaisser purement et, à l’origine, éloignée du pouvoir.
et simplement celui qui s’en acquittait. F-JA Or des milliers de pages existent sur elle,
Editions Jean-Cyrille Godefroy, 368 pages, 24 €. des minutes du procès à celles
de sa réhabilitation en passant par les
chroniques de l’époque. Fort de cette
Etre chrétien au Moyen Age. Jean Verdon matière, l’auteur dresse un portrait
« Au Moyen Age (…), le christianisme structure toute la vie sociale », de cette héroïne objet
affirme d’emblée Jean Verdon dans son introduction. Ancien de passion et s’intéresse
professeur d’histoire médiévale à l’université de Limoges, il invite singulièrement à ses
le lecteur à voir comment les hommes et les femmes de cette époque faiblesses, qui permettent
cherchaient à réaliser pleinement l’idéal chrétien dans leur vie. de la saisir dans
Du baptême « qui permet d’être membre de l’Eglise sur cette terre » le jeu complexe des
jusqu’à la mort « qui ouvre les portes de la vie éternelle », l’auteur représentations
propose une analyse et un tableau exhaustif de la façon dont les Occidentaux de l’époque. PM
vivaient leur foi. Bien documenté et pédagogique. JV Nouveau Monde, « Chronos »,
Perrin, 350 pages, 22,50 €. 320 pages, 9 €.
Henri IV, roi de cœur. Jean-Paul Desprat
Cette riche biographie d’Henri IV voudrait brosser un portrait intime,
voire psychologique, du Vert Galant et éclairer son action politique à la lumière
de son tempérament (forgé par sa mère Jeanne d’Albret) consensuel et modéré.
Chenonceau. Le château Peut-on pourtant considérer ce souverain comme un adepte du centrisme,
sur l’eau. Jean-Pierre Babelon riche de la « diversité » de ses origines, attaché au « vivre ensemble », à la tolérance,
Chenonceau est un château bâti et combattant tous les extrêmes, pour finir victime d’un « loup solitaire »
sur l’eau certes, mais il est surtout déséquilibré ? C’est le parti pris peu convaincant de l’auteur. Or ses analogies prennent
un château de dames. Des dames trop souvent le risque de la projection, voire de l’anachronisme, et les guillemets
en furent les propriétaires, des dames ne suffisent pas toujours à en éviter l’écueil, malgré un travail précis et documenté. MP
le décorèrent, l’aménagèrent et le Tallandier, 672 pages, 28,90 €.
préservèrent. Elles eurent pour nom
Catherine Briçonnet, l’épouse de
Thomas Bohier qui transforma le logis Port-Royal. Michel Carmona
médiéval, la favorite d’Henri II, Diane Si, par la volonté de Louis XIV, il ne reste rien de Port-Royal, on se dispute
de Poitiers, qui imagina le pont sur encore pour juger du danger réel que représentait le jansénisme, dont
le Cher surmonté d’une galerie, la reine la célèbre abbaye fut le porte-étendard. Michel Carmona estime
Catherine de Médicis, qui en fit que ce courant religieux fit le lit de la Révolution française et de l’esprit
son séjour de prédilection, Louise des Lumières. Louis XIV aurait été certainement de cet avis, mais mère
de Lorraine, l’épouse d’Henri III, ou Angélique Arnauld ? Le portrait qu’en dresse l’auteur permet de bien
encore Louise Dupin, femme de lettres saisir tout le paradoxe de cette âme, entrée sans vocation en religion
et aïeule de George Sand. « Dans la et devenue une extraordinaire réformatrice, mais qui, confiant sa vie
précieuse guirlande des châteaux de la spirituelle au janséniste Saint-Cyran, scella le sort de son abbaye. C-EC
Loire, où l’art de la Renaissance a trouvé Fayard, 496 pages, 26 €.
sa plus belle expression française, écrit 29
Jean-Pierre Babelon, Chenonceau est h
probablement le joyau le plus admiré. » Lapérouse. François Bellec
Alliant l’élégance d’une écriture Le mystère qui entoure la disparition, à la fin du XVIIIe siècle,
précise et la qualité des informations de l’expédition scientifique menée par Lapérouse n’en finit pas
à la magnificence de photographies de passionner les amoureux d’aventures maritimes. Ancien patron
surprenantes, ce beau livre est du musée de la Marine, François Bellec a déjà publié plusieurs ouvrages
un modèle du genre. Attention : sur la tragique expédition et participé à deux reprises aux missions
que les vidéos aériennes, facilement archéologiques à Vanikoro sur le lieu du naufrage. Si son texte n’épuise
téléchargeables, proposées avec pas le sujet, il allie avec pertinence l’essentiel et l’anecdote qui fait le sel
l’ouvrage, ne détournent pas d’aller des récits d’histoire, en mariant poésie et esprit d’aventure. La richesse
visiter ce splendide domaine ! EM-R des illustrations offre par ailleurs au lecteur une véritable plongée au cœur de cette épopée
Albin Michel, 240 pages, 29,90 €. maritime unique. Une introduction très plaisante au mystère Lapérouse. M-AB
Tallandier, « Albums illustrés », 144 pages, 17 €.

14 juillet 1790. La fête de la Fédération. Bernard Tastet


On le sait : le défilé militaire et les bals populaires du 14 Juillet célèbrent non la prise de la Bastille, épisode sanglant et clivant, mais la fête
de la Fédération, qui se tint au Champ-de-Mars l’année suivante, le 14 juillet 1790. Le mouvement était parti le 29 novembre 1789 d’Etoile,
près de Valence, réunissant des représentants des villes voisines dans une volonté d’union pour assurer la libre circulation des marchandises
et la défense des lois votées par l’Assemblée constituante. Ce mouvement fit tache d’huile et aboutit à la cérémonie du Champ-de-Mars,
où, en présence du roi, des députés et de plusieurs milliers de spectateurs, La Fayette, au nom des gardes nationaux, prêta serment
de fidélité à la Nation, à la Loi et au roi sous une pluie battante. Cette cérémonie entendait marquer la naissance de la France
par un mouvement d’adhésion spontanée de ses habitants. A trop ramener l’histoire de la Révolution à Paris, on a ignoré
que des cérémonies identiques eurent lieu en province. Un érudit local de Chaillevette, en Charente-Maritime, a découvert
qu’une cérémonie eut lieu le même jour dans cette commune, cérémonie qu’il a reconstituée. Elargissant ses recherches,
il a constaté qu’il en fut de même dans les communes voisines. Ainsi la fête de la Fédération ne fut pas une simple manifestation
parisienne mais elle fut célébrée, le 14 juillet 1790, dans toute la France. C’est rappeler l’importance de l’événement. JT
Société d’histoire et d’archéologie en Saintonge maritime, 72 pages, 10 €.
Le Tribunal révolutionnaire LE CHOIX DU CONSEIL
Antoine Boulant
Le Tribunal révolutionnaire de Paris est
Par Jean Tulard
la plus célèbre des juridictions d’exception La Campagne d’Egypte. Jacques-Olivier Boudon
qui furent mises en place sous la Terreur L’expédition d’Egypte n’a pas fini de fasciner. Manœuvre politico-
pour punir les ennemis de la République, militaire suggérée par Talleyrand à Bonaparte, elle était destinée
ACTUALITÉ DE L’HISTOIRE

du 10 mars 1793 au 31 mai 1795. à permettre au jeune général de se mettre en valeur en attendant
Sa courte histoire est ici retracée de que le Directoire achève de se discréditer et que survienne
manière claire, s’attachant à comprendre le moment de le renverser par un coup d’Etat. L’idée était aussi de suppléer
le fonctionnement légal d’une justice la perte probable des Antilles en fondant en Egypte une nouvelle colonie
pourtant rapidement devenue aux dépens des Anglais. L’Institut apporterait une caution scientifique à l’expédition.
le symbole de l’arbitraire. La moitié des La conquête fut facile en raison de la décadence du pouvoir des Mamelouks, mais
5 215 personnes qu’il jugea furent Bonaparte s’en retrouva prisonnier après la destruction de sa flotte par les Anglais.
condamnées à mort sans preuve et sans Du coup, l’expédition perdit de son caractère initial. Jacques-Olivier Boudon se contente
défense. Cela rend un peu étonnant le ton de rappeler les faits les plus connus. L’intérêt de son livre est ailleurs, dans des pages
mesuré de l’auteur, qui ne semble pas plus très neuves sur l’expédition vue de France, sur le spleen de l’armée d’Egypte, sur le sort
ému que cela du carnage, livrant même réservé aux prisonniers français (notamment la sodomie) et sur l’achat d’esclaves sans
des pages qui, si elles avaient concerné le moindre remords par des officiers et des soldats de l’armée révolutionnaire. Servi
des personnages fictifs, auraient été drôles, par une abondante documentation puisée au Service historique de la Défense, voilà
car la pagaille était la reine du tribunal. un nouvel ouvrage de référence sur la campagne la plus spectaculaire de Napoléon.
Ces chiffres modérés (tout est relatif) par Belin, 320 pages, 24 €.
rapport aux noyades dans la Loire, aux
massacres de Septembre ou aux guerres
de Vendée n’enlèvent pourtant pas aux Le Dix-huit Brumaire. L’épilogue de la Révolution française
30 juges leur responsabilité. La vraie question (9-10 novembre 1799). Patrice Gueniffey
h aurait été de comprendre comment Finir la Révolution : tel est l’espoir de la France de 1799, minée
ils envoyèrent tant de gens à la guillotine. par la guerre européenne et par la hantise du passé – la Terreur
En dépit de ces limites, l’ouvrage reste et le spectre d’un retour revanchard des Bourbons – ; telle est
une bonne synthèse. EM-R aussi la mission que peine à remplir le Directoire et qui s’impose
Perrin, 300 pages, 23 €. alors comme un destin au jeune général Bonaparte, convaincu
que les Français attendent « un chef illustré par la gloire, et non pas
des (…) discours d’idéologues auxquels [ils] n’entendent rien ». Alternant récit,
La Guerre de deux cents ans enrichi de nombreuses sources, et analyses de fond, Patrice Gueniffey décrypte
Antonino De Francesco le contexte qui rendait inéluctable le coup d’Etat du 18 Brumaire. Un ouvrage
Professeur d’histoire à l’université de Milan, qui entre, avec cette collection poche, au rayon des classiques. DB
spécialiste de la Révolution française et de Gallimard, « Folio histoire », 528 pages, 9,40 €.
l’Empire, l’auteur dresse ici une « histoire
des histoires de la Révolution française ».
Comment, en deux siècles, cette histoire a Napoléon et les siens. Un système de famille
été racontée, analysée, ouvrant des débats Vincent Haegele
incessants. Il explore quelque 300 ouvrages, Lorsque l’on évoque la famille de Napoléon Bonaparte,
publiés de 1789 à nos jours, en France, revient le plus souvent l’image d’un clan rongé par la cupidité,
en Europe et aux Etats-Unis. L’idée de formé d’hommes sans honneur et de femmes dépravées.
révolution – et aussi de contre-révolution – Mais le tableau était-il vraiment aussi sombre ? Conservateur
a contribué à définir des bibliothèques de Versailles, Vincent Haegele entreprend
et à dessiner l’identité un véritable retour aux sources afin d’atténuer la noirceur
de la France et de bien du portrait des Bonaparte pour en révéler une image plus fidèle
d’autres pays. Elle est à l’Histoire. Il fait, par là, l’histoire d’un « système » de famille sur lequel Napoléon
constitutive aussi de Bonaparte s’est appuyé sans cesse, et qu’il a maîtrisé à la perfection dès ses prémices.
la modernité, dans sa Depuis le berceau corse jusqu’aux dernières tentations de 1815, Vincent Haegele
prétention à « créer un campe la silhouette de chacun des membres de cette dynastie, signant un ouvrage
monde nouveau ». YC dense mais abordable autant par les amateurs que par les experts. C-EC
Perrin, 450 pages, 25 €. Perrin, 450 pages, 24,90 €.
La Méduse. Les dessous d’un naufrage Les Révolutions russes. 1905-1917
Présenté par Dominique Le Brun Richard Pipes
C’est grâce à un tableau que leur histoire a traversé les siècles. Si elle fit scandale Richard Pipes, qui a été professeur
en son temps, l’œuvre magistrale de Géricault, a donné l’immortalité au drame vécu à Harvard, a édifié deux monuments :
par les malheureux perdus en pleine mer pendant quinze jours sur une embarcation une Histoire de la Russie des tsars (Perrin,
de fortune. Quinze survivants sur les cent quarante-sept embarqués. Si le radeau connut « Tempus ») et celui-ci, qui le prolonge.
naturellement le sort le plus dramatique, La Méduse mit également à la mer, chargés La chronologie très précise, l’index
du reste de l’équipage, deux grands canots qui purent rapidement atteindre Saint-Louis- (à la fois nominal et thématique) et le
du-Sénégal, leur destination d’origine, ainsi que quatre plus petites embarcations qui glossaire russe-français suffiraient à en
accostèrent sur la côte mauritanienne, d’où leurs équipages commencèrent une longue faire un livre de référence. Mais il y a bien
traversée du désert avant d’atteindre Saint-Louis à leur tour. Après une introduction plus : un récit très clair qui commence,
résumant l’histoire de cette terrible catastrophe, Dominique Le Brun présente ici des comme il se doit, avec la révolution
témoignages complémentaires écrits par des survivants des différentes embarcations. de 1905, « le choc avant-coureur », et qui
A travers ces récits poignants, se dessine ce que furent les deux semaines dresse trois tableaux préalables : « la
qui séparèrent l’échouage de La Méduse du sauvetage des derniers rescapés. M-AB Russie rurale », « la Russie officielle » et
Omnibus, 368 pages, 22 €. « la Russie en guerre ». Puis Richard Pipes
raconte de façon très subtile comment
« les bolcheviks conquirent la Russie ». YC
Auguste de Morny. Yves Aublet Perrin, 1 200 pages, 35 €.
Fils illégitime d’Hortense de Beauharnais, militaire,
betteravier-sucrier, puis député, instigateur du coup
d’Etat du 2 décembre 1851 au profit de son demi-frère Derniers mots. François Foucart
le prince-président, ambassadeur de France en Russie, Sublimes, comiques, haineux
où il épousa la (très jeune) fille cachée du tsar Nicolas Ier, ou énigmatiques, les mots de celui
et enfin fondateur de la ville de Deauville, où chaque qui va mourir nous renseignent plus 31
monument porte son nom, Auguste de Morny a fait sûrement sur l’homme – « héros ou h
de sa courte vie une aventure. Venu au monde par bandit » – que ses propres actes. François
effraction, il l’a quitté en 1865, au sommet de sa gloire, imprimant partout la marque Foucart l’a bien compris, qui a rassemblé
flamboyante de ses succès et de ses échecs. Richement illustré, cet ouvrage, qui fait vivre ici, avec une érudition pleine d’alacrité
la devise des Morny « Tace sed memento » (« Tais-toi mais souviens-toi »), se feuillette et un flamboyant sens du récit, les
avec jubilation. Chaque page est un roman et chaque personnage, une rencontre. MP derniers mots, écrits et oraux, de dizaines
Les Cahiers du Temps, 132 pages, 23 €. de condamnés à mort, de Louis XVI
à Bastien-Thiry. On y rencontre Lacenaire,
Landru et le Dr Petiot. Mais aussi les
George Sand à Nohant. Michelle Perrot quatre sergents de La Rochelle, Honoré
Le lecteur aura l’impression de feuilleter un vieil album d’Estienne d’Orves ou les victimes de
de photographies où chaque cliché évoque une anecdote l’épuration. Ancien chroniqueur judiciaire
ou un être disparu. Pionnière de l’histoire des femmes, de France Inter, spécialiste d’histoire
Michelle Perrot se transforme ici en guide de Nohant, examinant criminelle, l’auteur (qui a suivi entre
tour à tour les « gens » puis les « lieux », enfin le « temps », autres le procès de Christian Ranucci,
c’est-à-dire le rythme de la vie quotidienne. Contrairement à ce que l’un des derniers guillotinés, en 1976)
la muséographie nous dit, puisqu’elle fige les pièces dans l’immuabilité, n’a pas seulement composé le plus
les chambres valsent avec leurs occupants, tant la place manque. pittoresque des livres d’or. Il a saisi,
Il faut s’adapter au nombre mouvant des invités, sans oublier les domestiques, avec une rare sensibilité,
souvent réduits à dormir dans des soupentes, et compter avec le caractère collectionneur la vérité nue qui s’attache
de George Sand, qui entasse les souvenirs à défaut de retenir les hommes… Oiseau à cet instant suprême,
de nuit qui n’écrit qu’à la clarté de la chandelle, elle ressemble à cette vigie qui maintient la mystérieuse intimité
le bateau endormi vers son cap. Sa correspondance montre qu’elle rêve Nohant qui se noue entre l’homme
comme une résidence d’artistes capables de changer le monde. Cette utopie jamais qui va mourir et celui qui,
réalisée enveloppe la demeure berrichonne d’un nuage de mélancolie. EM-R en entendant ses derniers
Seuil, « La Librairie du XXIe siècle », 464 pages, 24 €. mots, comprend qu’il
est lui-même en sursis. GC
Via Romana, 190 pages, 19 €.
Weygand, l’intransigeant Pierre Laval. Un mystère français. Renaud Meltz
Max Schiavon Les deux dernières biographies d’importance consacrées à Pierre Laval (1883-1945),
C’est l’un des généraux les plus décriés celle de Fred Kupferman et celle de Jean-Paul Cointet, datent de vingt-cinq ans et plus.
des deux guerres mondiales. Repéré par Depuis, des sources nouvelles sont apparues, en particulier grâce aux archives de la
Joffre, placé par celui-ci auprès de Foch, Fondation Josée et René de Chambrun. Gageons que ce travail restera pour longtemps
avec lequel il formera un très efficace la biographie de référence. Il est solide, argumenté, nourri de travaux très divers
ACTUALITÉ DE L’HISTOIRE

duo, Maxime Weygand (1867-1965) finit et inédits. Il suit avec précision Laval depuis sa jeunesse auvergnate, l’accompagne
sa vie dans l’opprobre du fait de son dans son ascension, dans ses évolutions idéologiques, dans son amour du pouvoir
soutien au maréchal Pétain. De Gaulle et de ses avantages, n’omet rien, s’attache aux faits et l’aborde sans préjuger des années
ne le lui pardonna d’ailleurs jamais, vichyssoises. Aucun tabou. Ses attitudes envers les Juifs, la Milice, l’Allemagne, De Gaulle,
au point de refuser à sa famille que la la Résistance, son impopularité assumée, sont examinées sans fard, ni parti pris.
messe d’inhumation ait lieu aux Invalides. Laval pense souvent que les problèmes se dissipent d’eux-mêmes ; il accepte une forme
Malgré une origine étrangère, encore de fatalisme tout en étant actif. Et il se pose ces questions, aux réponses impossibles :
sujette à interrogation, Weygand que se serait-il passé s’il n’avait pas poussé en faveur de l’armistice, ou s’il avait rejoint
fut un serviteur infatigable de la France l’Afrique en 1942 dans une France envahie tout entière ? FV
à laquelle il consacra sa vie. Cette Perrin, 900 pages, 35 €.
passionnante biographie de Max
Schiavon, qui a eu accès à des archives
inédites, permet de mieux saisir La Survie des Juifs en France. 1940-1944
le rôle déterminant de Weygand Jacques Semelin. Préface de Serge Klarsfeld
notamment pour reconstituer en Afrique « S’agissant du bilan de la Shoah en France, note cet ancien directeur
du Nord l’armée qui combattra de recherche au CNRS, deux chiffres sont frappants : 90 % des Juifs français
victorieusement en Italie et en Allemagne. y ont survécu et presque 60 % des Juifs étrangers. » Soit la proportion
Il démontre qu’il fut sans conteste la plus élevée de tous les pays occupés par les nazis. Comment expliquer
32 « parmi les plus grands chefs militaires ce taux très élevé ? Pourquoi est-il si peu connu ? Telles sont quelques-
h français du XXe siècle ». PM unes des interrogations de ce livre, forme abrégée, mise à jour
Tallandier, 592 pages, 26,50 €. et retravaillée d’un travail paru en 2013, mais lu par les seuls spécialistes. Celui-ci s’adresse
à un large public, même si l’auteur s’engage dans des débats historiographiques :
ainsi, il relativise les thèses, très en vogue, de Marrus et Paxton, qui dénonçaient
Les Françaises dans la guerre un antisémitisme virulent et populaire en France. Semelin bouscule des clichés, montre
et l’Occupation. Michèle Cointet les propres tactiques de survie des persécutés et insiste surtout sur la solidarité des
Spécialiste de la Seconde Guerre Français envers les Juifs, des « aidants », non des résistants, même si certains réagirent
mondiale, Michèle Cointet aborde aussi par l’indifférence, ou parfois par la délation. Parmi les explications qu’il avance,
ici la place des femmes pendant les facteurs culturels (christianisme, héritage républicain, esprit patriotique) mais aussi
l’Occupation. Des épouses des dignitaires des facteurs structurels tels le maintien d’un Etat français et le développement
de l’Etat français – la maréchale d’une politique sociale. Un regard neuf sur une tragédie dont l’ombre n’a pas disparu. FV
Pétain et Jeanne Laval au premier CNRS Editions, 376 pages, 25 €.
chef – jusqu’aux résistantes et
déportées, sans oublier les Françaises
libres, dont Yvonne De Gaulle, Infographie de la Seconde Guerre mondiale
les petites mains de la collaboration Sous la direction de Jean Lopez
ou de la Résistance, c’est tout L’issue de la Seconde Guerre mondiale était-elle vraiment
un éclairage sur la société française incertaine ? Entre 1939 et 1945, les Alliés mobilisèrent deux fois plus
et ses évolutions qui d’hommes que l’Axe et avaient la possibilité de déverser en moyenne
apparaît en toile de un volume de feu trois fois supérieur. L’observation attentive des
fond. Particulièrement organigrammes de commandement démontre aussi que l’alliance
frappante est la anglo-saxonne, et son action coordonnée, avait l’avantage sur
présentation de la la « nébuleuse féodale nazie », où être proche du Führer prévalait
déportation féminine sur n’importe quelle fonction. Dans l’immensité des publications consacrées
et les moyens au conflit, cet ouvrage magistral, compilation captivante de cartes et d’infographies
mis en œuvre pour rassemblant des dizaines de milliers de données, s’impose d’emblée sur le podium
résister. PM des œuvres de référence. F-JA
Fayard, 320 pages, 22 €. Perrin, 192 pages, 27 €.
LA SUITE DANS LES IDÉES
Par François-Xavier Bellamy

LES AVEUX INFIDÈLES


© G. BASSIGNAC/LE FIGARO MAGAZINE.

En mettant au jour les erreurs


de traduction sur lesquelles s’était fondé
Michel Foucault pour analyser le regard
du christianisme primitif sur la chair,
Stéphane Ratti restitue la véritable pensée
I
l y a quelques mois, un événement édi-
torial a secoué le monde universitaire :
on allait enfin publier le dernier tome des Pères de l’Eglise et leur prise en
de l’Histoire de la sexualité entreprise par
Michel Foucault. Ce travail au long cours compte de l’héritage de la sagesse antique.
avait abouti à trois volumes parus du
vivant de l’auteur ; mais le dernier, presque achevé à sa mort réalité dans sa cruciale actualité, au sein d’une époque qui peine à
en 1984, était resté inconnu, et n’avait pas même été dévoilé à retrouver la source d’un rapport plus juste aux corps.
l’occasion de la parution de ses œuvres complètes dans la collec- Enfin, Stéphane Ratti rectifie le propos de Foucault sur un point
tion de « La Pléiade ». En 2018, le suspense a pris fin, et ce livre important et passionnant… Spécialiste du dialogue entre christia-
tant imaginé est devenu réalité : dans Les Aveux de la chair, Fou- nisme naissant et monde païen, l’universitaire montre combien,
cault explore la façon dont le christianisme antique a abordé la contrairement à la perspective soutenue par Les Aveux de la chair,
sexualité. Fidèle à sa méthode, ce penseur majeur de la French les penseurs et les saints des premières Eglises ont repris à leur
Theory, dont l’influence internationale est aujourd’hui décisive, compte la sagesse de l’Antiquité, dans le domaine de la sexualité,
explore la manière par laquelle des logiques de pouvoir s’immis- de la fécondité ou du rapport au plaisir. En réalité, le christianisme 33
cent dans la vie des corps, et cherche ainsi à déconstruire ces disci- a su s’inspirer de la tradition éthique développée avant lui, en par- h
plines de la chair en les mettant en lumière. ticulier par le stoïcisme. Comme saint Paul s’adressant aux Athé-
Cette œuvre, unanimement saluée lors de cette parution pos- niens pour leur parler de ce « dieu inconnu » auquel ils avaient
thume, a marqué notamment par l’érudition impressionnante élevé un autel, insinuant que les Grecs adoraient déjà le Dieu de
qu’elle mobilise : Foucault cite Jean Chrysostome, Cassien, Clément l’Evangile sans le savoir encore eux-mêmes, les premiers auteurs
d’Alexandrie, Tertullien bien sûr, Ambroise et Augustin… Mais de la théologie morale ont su faire fond sur les intuitions mûries
voilà : parmi les commentateurs enthousiastes, aucun n’a fait l’effort depuis longtemps, notamment au sein de la philosophie.
de remonter aux sources elles-mêmes. Un examen plus scrupuleux Sous l’apparence très modeste de ce travail de précision, c’est donc
montre qu’en réalité, bien des démonstrations de Foucault sont à une nouvelle généalogie de notre rapport aux corps, à la sexualité
largement fondées sur une mauvaise lecture de ces textes du chris- et à la vie que nous invite Stéphane Ratti. Pour revenir sur son histoire
tianisme antique, pour cause de… mauvaises traductions. en évitant de la caricaturer, il vaut mieux commencer par ne pas lui
C’est ce que montre avec brio un ouvrage très original intitulé mettre le masque d’une traduction qui la trahit. Traduttore, tradi-
Les Aveux de la chair sans masque. Il est le résultat des travaux de tore : en nous offrant tout son savoir, Stéphane Ratti nous permet
Stéphane Ratti, professeur à l’université de Bourgogne-Franche- d’éviter la malédiction qui nous prive de nos racines, et nous rend
Comté, et spécialiste reconnu du christianisme de l’Antiquité tar- ainsi à leur fécondité qui en réalité est loin de s’être jamais tarie. 2
dive. En revenant aux sources exploitées par Foucault, et en retra-
duisant les passages qu’il mobilise, Stéphane Ratti montre combien
l’interprétation de ces textes est profondément liée à des difficultés
de traduction qui en transforment totalement le sens. À LIRE
Sans verser jamais dans la polémique ou l’accusation, mais en Les Aveux de la chair sans masque,
recoupant patiemment, il montre en bien des points combien l’ana- Stéphane Ratti,
lyse des Aveux de la chair repose sur une interprétation excessive, Editions universitaires de Dijon,
voire objectivement inexacte, des pratiques rituelles ou pénitentiel-
110 pages, 10 €.
les entourant la sexualité dans les premières Eglises chrétiennes.
C’est ainsi une autre vision du corps dans l’Occident chrétien qui se Les Aveux de la chair,
dessine dans ses recherches, au fil des textes qu’il prend soin de retra- Michel Foucault, Gallimard,
duire pour les commenter plus fidèlement. Ainsi, ce travail qui pour- « Bibliothèque des histoires »,
rait sembler pointilleux et pointilliste au premier abord apparaît en 448 pages, 24 €.
À L’ É CO L E D E L’ H ISTO I R E
Par Jean-Louis Thiériot

UN AMÉRICAIN À VICHY
En retraçant les relations entretenues
par Roosevelt avec le gouvernement
© SANDRINE ROUDEIX.

de Vichy, L’Imbroglio éclaire d’un jour


ACTUALITÉ DE L’HISTOIRE

nouveau l’ambiguïté de la diplomatie


américaine, dont l’idéalisme n’est que

P
our nous autres Européens, décrypter la
diplomatie américaine relève souvent le paravent d’un immuable réalisme.
du déchiffrage des hiéroglyphes. Tan-
tôt, elle semble benoîtement idéaliste. En 1918, les quatorze points « l’arsenal de la démocratie ». Dans la Charte de l’Atlantique cosi-
du président Wilson préconisaient le multilatéralisme et le libre- gné avec Churchill en août 1941, il avait réaffirmé sa volonté de
échange,récusaientladiplomatiesecrèteetproclamaientledroitdes jeter les bases d’un nouvel ordre international « respectant le droit
peuples à disposer d’eux-mêmes, quitte à faire fi des complexités de qu’ont tous les peuples de choisir la forme de gouvernement sous
la vieille Europe et à faire naître les conditions de la guerre suivante. laquelle ils entendent vivre ». Il avait enfin réitéré ces principes dans
Les « néoconservateurs » de l’époque de George W. Bush étaient de la Déclaration des Nations unies signée entre les vingt-six nations
la même trempe lorsqu’ils tentaient d’imposer partout la « démo- alliées en janvier 1942 après l’agression japonaise contre Pearl Har-
cratie », avec les conséquences calamiteuses que l’on sait en Irak et bor en décembre 1941 et l’entrée en guerre des Etats-Unis.
plus généralement au Moyen-Orient. Tantôt la même diplomatie Mais en même temps, Roosevelt avait les yeux fixés sur la carte
incline vers le réalisme le plus cru. Exposée en 1823, la doctrine Mon- de l’Europe et du monde. Disciple de l’amiral Mahan, c’est un
34 roe, qui posait le double principe de la non-immixtion dans les affai- adepte de la stratégie maritime et du Sea Power. D’emblée, il saisit
h res européennes et d’un droit de regard sur l’ensemble du continent que la guerre est mondiale. Il a trois obsessions : empêcher la flotte
américain, en était un parfait exemple. Aussi surprenantes soient- française, considérable, de joindre ses forces aux marines de l’Axe,
elles, les foucades de Donald Trump relèvent de la même école. C’est éviter que l’Etat français n’entre dans le conflit au côté de l’Allema-
toujours « America first » et qu’importe le reste du monde. gne, interdire à Hitler de mettre la main sur l’Empire colonial fran-
Mais à y regarder de plus près, l’idéalisme ne va jamais sans une çais, en particulier l’Algérie, la Tunisie et le Maroc.
bonne dose de réalisme. Perçue pourtant comme le parangon du Il fait donc le choix de cultiver une coopération cordiale avec la
LIO (Liberal International Order) cher aux élites américaines, Hillary France, devenue puissance neutre en vertu des conditions d’armis-
Clinton avait elle-même, en 2011, alors qu’elle était secrétaire tice, et avec le régime alors unanimement considéré comme légal en
d’Etat, jeté dans un discours les bases d’un retour à un certain col- vertu du vote des Chambres conférant au maréchal les pleins pou-
bertisme économique qui admettait que les interactions avec les voirs le 10 juillet 1940. Comme l’écrira le sénateur américain William
Etats tiers puissent, indifféremment, prendre la forme d’une coopé- Langer dans un rapport rédigé à la demande du secrétaire d’Etat
ration, d’une compétition ou d’une confrontation qui pourrait Cordell Hull : « La politique que nous avions traditionnellement tenue
aller jusqu’à la guerre économique. Loin du « doux commerce » en matière de reconnaissance ne tenait aucun compte de la forme des
cher à Montesquieu, c’est à une vision du monde sans illusions que gouvernements étrangers ou des idéologies qui les inspiraient. Nous
© KEYSTONE-FRANCE. © RUE DES ARCHIVES/TALLANDIER.

se référait alors le secrétaire d’Etat. Si elle change de degré, la pra- n’avions pas rompu nos relations avec l’Italie fasciste (…). Ce qui préoc-
tique de Donald Trump ne change pas de nature. cupait le gouvernement américain, ce n’était pas une question d’idéo-
L’Imbroglio de Charles Zorgbibe vient à point nommé rappeler que logie mais d’intérêt national dans une situation internationale extrê-
l’ambiguïté de la diplomatie américaine n’est pas nouvelle. Sous-titré mement sombre. » Pour Washington, le seul interlocuteur qui vaille
Roosevelt, Vichy et Alger, cet excellent ouvrage suit quasiment au jour en France est dès lors Vichy et son chef, Philippe Pétain.
le jour les relations étroites entretenues par le président Roosevelt En novembre 1940, Roosevelt envoie l’un de ses très proches, l’ami-
avec Vichy ou ses représentants jusqu’à un stade fort avancé de la ral Leahy, comme ambassadeur auprès de l’Etat français. Or, celui-ci
guerre. Emporté par une plume alerte, habitée par le sens du récit et est depuis longtemps fasciné par le vainqueur de Verdun que, dit-il,
dupetitfaitvrai,lelecteurseretrouveaucœurdel’événementàVichy, « tous les Français ne peuvent que vénérer ». Malgré les revers qu’il
à Alger et à Washington. Et il constate que Franklin D. Roosevelt avait subit, l’ambassadeur reste sur les bords de l’Allier jusqu’en mai 1942,
entretenu fort longtemps des liens étroits avec le maréchal Pétain. date du retour aux affaires de Laval. Et durant son séjour, il plaide
Le président américain n’avait, pourtant, pas été avare de décla- constamment auprès du président américain pour le maintien d’une
rations d’intentions idéalistes. Lors du vote de la loi prêt-bail de coopérationéconomiqueethumanitaireaveclerégimedeVichyafin
mars 1941, il assignait ainsi un rôle aux Etats-Unis, celui d’être d’éviter de le précipiter dans les bras de l’Allemagne. La signature des
VICHY HORS LES MURS Ci-dessus : l’amiral François Darlan
(à g.) et le général Dwight D. Eisenhower, à Alger, le 2 décembre
1942. Le 8 novembre avait eu lieu le débarquement des Alliés
en Afrique du Nord. Le 24 décembre, Darlan sera assassiné
à Alger par un royaliste. A gauche : en 1941, à Vichy, des enfants
protocoles de Paris en mai 1941, par lesquels Darlan autorise l’Alle- acclament l’amiral Leahy, ambassadeur des Etats-Unis,
magne à utiliser des aérodromes en Syrie et à faire transiter du maté- à l’occasion de l’arrivée de marchandises de la Croix-Rouge.
riel militaire par Bizerte, n’interrompt pas, elle-même, les échanges.
Par ailleurs, Roosevelt envoie à Alger auprès du général Weygand,
délégué général en Afrique française, un représentant personnel, Churchill : « Nous devons nous séparer de De Gaulle, qui s’est montré
Robert Murphy, qui signera en février 1941 les « accords Weygand- déloyal, indigne de notre confiance. Il s’intéresse plus aux intrigues politi-
Murphy » jetant les bases d’une politique d’aide au ravitaillement et ques qu’à la poursuite de la guerre et ces intrigues sont menées au détri-
autorisant l’installation d’un réseau diplomatique et de renseigne- ment de nos intérêts militaires. » L’habileté politique du chef des Fran-
ment composé de douze vice-consuls chargés d’en vérifier l’appli- çais libres, qui parvient à évincer Giraud de tout rôle politique en le
cation. Il s’agit en fait de prendre pied en Afrique du Nord pour être cantonnant au rôle de commandant en chef de l’armée française (il
prêt à agir en fonction des évolutions ultérieures. Patriote intransi- finira par l’en démettre en avril 1944 en dépit des succès de l’armée
geant, Weygand prépare, de fait, le retour de la France dans la guerre d’Italie, au motif qu’il était préférable que toutes les troupes soient
en organisant l’armée d’Afrique, celle qui combattra victorieusement sous commandement américain !), finira par l’emporter. Le 9 novem-
l’Allemagne sous le commandement du général Juin durant la cam- bre, De Gaulle est seul maître à bord du Comité de libération natio- 35
pagne d’Italie et sera le fer de lance de l’armée du général de Lattre en nale d’Alger. Mais les Etats-Unis refusent toujours de lui accorder la h
France et en Allemagne. Révulsé par les protocoles de Paris, Weygand reconnaissance qu’il réclame. Pire, un mémorandum d’octobre 1943
est cependant rappelé en novembre 1941, sous la pression des Alle- prévoit de soumettre la France libérée à une administration militaire
mands. Mais la mission Murphy reste sur place. américaine, l’AMGOT. Il faudra attendre le 23 octobre 1944 pour que
Lors du débarquement en Afrique du Nord (opération « Torch ») Roosevelt consente à reconnaître de jure le Gouvernement provi-
le 8 novembre 1942, Roosevelt fait le choix de s’appuyer sur les cadres soire de la République française dirigé par le général.
vichystes en poste en Afrique et surtout sur le dauphin désigné du Plus d’un demi-siècle après les faits, ces quatre années de « surréa-
maréchal, l’amiral Darlan, qui s’y trouve fortuitement. Après avoir lisme politique » pourraient susciter des jugements à l’emporte-
obtenu (ou feint d’avoir obtenu ? Les historiens sont divisés) le blanc- pièce. Mais gare à l’anachronisme ! Que la France entrât dans la
seing du chef de l’Etat français, empêché de s’exprimer librement par guerre au côté de l’Allemagne, que la flotte rejoignît la Kriegsmarine
l’occupation de la zone sud, le 14 novembre, Darlan se voit conférer ou que l’Afrique française tombât sous le joug allemand, c’est toute
les pleins pouvoirs en qualité de « haut-commissaire pour la France la libération de l’Europe qui aurait été singulièrement compliquée.
en Afrique ». Les Etats-Unis font ainsi confiance à un « Vichy hors les Roosevelt a navigué à vue en des heures sombres. Reste que sa politi-
murs ». Les gouverneurs Châtel en Algérie, Noguès au Maroc, Esteva que livre la clé d’une constante de la diplomatie américaine : cherche
en Tunisie conservent leurs fonctions. Roosevelt tient même à mon- ses intérêts, tu comprendras sa politique ! 2
trer des égards particuliers à l’amiral. Il offre d’accueillir aux Etats-
Unis,danslacliniquedeWarmSpring,sonfilsfrappéparlapoliomyé-
lite, en souvenir du temps où lui-même fut atteint par ce mal qui l’a
cloué dans un fauteuil roulant. Après l’assassinat de Darlan par un À LIRE
jeune royaliste (peut-être manipulé par les gaullistes) le 24 décembre
1942, les Américains ne se retournent nullement vers la « France L’Imbroglio. Roosevelt,
libre ». Ils jettent leur dévolu sur Giraud, incontestable vichysto-résis- Vichy et Alger
tant qui revendique l’héritage de l’Etat français et maintient à des Charles Zorgbibe
postes clés des anciens de Vichy comme Peyrouton, ministre du Editions de Fallois
maréchal, ou Bergeret. Les Etats-Unis ne désavouent pas. 500 pages
Dans tous les cas, pour Roosevelt, de De Gaulle il ne peut être ques- 24 €
tion. Il se méfie comme de la peste de ce « général de coup d’Etat »,
autoritaire et ombrageux. En juin 1943, Roosevelt écrira encore à
A RCHÉOLOGIE
Par Marie Zawisza

L’Automne
dePompéi
La mise au jour d’un nouveau quartier de la ville a permis
de clore la controverse sur la date de sa destruction.

U
ne modeste inscription au charbon
sur un mur, et voilà que l’histoire de
Pompéi est bouleversée. Décou-
verte sur la Maison au jardin, elle contredit
définitivement la date estivale, longtemps
admise, de l’éruption du Vésuve, qui détrui-
sit Pompéi, Herculanum, Oplontis, Bosco-
reale, Stabies et le site de Terzigno en 79. On
36 y lit en effet : « il s’est livré à la nourriture avec
h excès », ainsi qu’une date correspondant au
17 octobre 79. A cette date, la ville n’avait
donc pas encore été ravagée.
Si la date de l’éruption du Vésuve men-
tionnée dans la plupart des livres d’his-
toire ou des documentaires – le 24 août –
avait d’abord fait l’unanimité, elle divisait
en réalité de plus en plus la communauté
scientifique. Les partisans du 24 août
s’appuyaient sur une copie du XIe siècle de
la lettre où Pline le Jeune raconte la catas- avaient été mis au jour, ainsi que des fruits Regina de Boscoreale. Des dolia – jarres en
trophe à Tacite : « Le 9 avant les calendes d’automne,aujourd’huiconservésauMusée terre cuite où fermentait le vin – s’y trou-
de septembre, aux environs de la septième archéologique de Naples. Sa conclusion : vaient enterrées jusqu’au col. Or les dolia
heure, ma mère apprend (à mon oncle) l’éruption n’avait pu avoir lieu que durant n’étaient scellées que lorsqu’on était cer-
qu’on voit un nuage extraordinaire par un mois froid. Le savant était allé jusqu’à tain que le processus de vinification sui-
sa grandeur et son aspect », lit-on sur ce défendre la date du 23 novembre, avan- vait normalement son cours : les vendan-
manuscrit, la plus ancienne version de ce cée par l’historien Dion Cassius au IIIe siè- ges avaient donc certainement eu lieu au
texte de Pline. Dans le calendrier romain, cle. Après lui, Michele Ruggiero, direc- moment de l’éruption, la villa étant d’une
les « calendes » représentent le premier teur des fouilles à Pompéi de 1875 à 1893, taille trop modeste pour permettre le stoc-
jour de chaque mois. Le 9 avant les calendes avança l’hypothèse d’une date automnale kage des dolia d’une année sur l’autre.
de septembre correspond donc au 24 août – qui sera reprise en 1990 par l’archéolo- Dès 2006, le débat autour de la date de
(il faut inclure dans le décompte des neuf gue Umberto Pappalardo. l’éruption aurait bien pu être définitivement
jours le 1er septembre et le 24 août). Mais comme l’avait raconté Le Figaro tranché. Une équipe d’archéologues s’inté-
Dès les premières fouilles de Pompéi, au Hors-Série consacré, en 2011, à Pompéi, ressa en effet à une pièce à l’effigie de Titus,
XVII e siècle, des archéologues avaient c’est en 2001 que l’archéologue Grete Ste- retrouvée en 1974 dans la maison du Brace-
remis en question cette date estivale. L’évê- fani et le botaniste Michele Borgongino let d’or. On y distingue l’abréviation : IMPXV,
que et philologue napolitain Carlo Maria donnèrent un nouvel allant à cette thèse, qui signifie que Titus avait été acclamé
Rosini avait ainsi constaté que des braseros étayée par leurs découvertes dans la villa Imperator pour la quinzième fois, après une
victoire militaire. Or, en rapprochant cette
indication de deux sources épigraphiques
portant respectivement les dates du 7 et
du 8 septembre 79, la première signée par
« Titus acclamé Imperator pour la quator-
zième fois », la seconde rédigée « sous la qua-
torzième acclamation de Titus », il avait pu
être établi que l’éruption n’avait pu se pro-
duire avant le 8 septembre. L’oxydation et
l’usure du temps ayant altéré les inscriptions
de la pièce, un doute subsistait toutefois.
La thèse d’une éruption estivale devenait
cependant de plus en plus difficile à tenir.
En 2014, dans son ouvrage Les Trois Jours
de Pompéi (traduit en 2017 chez Payot),
l’archéologue Alberto Angela défendait son
choix de situer la catastrophe en automne
– le 24 octobre – avec un argument phi-
lologique : « J’ai eu accès à la copie de la let-
tre de Pline conservée à la bibliothèque des DANS LA BALANCE Parmi les fresques
Girolamini de Naples. Parmi ses nombreux des villas mises au jour à Pompéi depuis
trésors, le Codex Oratorianus de 1501 est 2017, dans le cadre de la consolidation
vraiment magnifique. On y lit le témoignage du site, ces scènes animalières (ci-dessus),
de Pline le Jeune et – oh ! surprise ! – la date ce portrait d’une patricienne romaine
PHOTOS : © PATRICK ZACHMANN/MAGNUM PHOTO. © FUSCO CIRO/ANSA/ABACA. © LIGHTROCKET/GETTY IMAGES.

n’est pas la même. Il ne s’agit plus des calen- (à droite) et cette représentation du dieu
des de septembre mais de celles de novem- Priape pesant sa verge démesurée, symbole
bre », expliquait-il. De fait, il existe trois de fertilité (page de gauche, au milieu).
grands ensembles de copies de la lettre de
Pline. Mais par mesure de prudence, de
nombreux chercheurs se fondaient sur la 44 ha du site mis au jour – sur 66 ha au total continuer des fouilles inachevées, qui consti-
version la plus ancienne. – s’avérait déjà problématique. En 2010, tuaient comme des îlots au sein de la zone
Les deux lignes tracées au charbon plusieurs édifices s’étaient effondrés, parmi exhumée : il faut éviter que la pression des
découvertes aujourd’hui à Pompéi attes- lesquels la célèbre maison des Gladiateurs. matériaux volcaniques sur les bâtiments
tent que cette dernière comportait une Entreprendre des fouilles pour exhumer n’engendre de nouveaux effondrements. »
coquille. L’inscription mentionne en effet les 22 ha encore ensevelis paraissait donc Les archéologues ont d’ores et déjà mis au
une date : « XVI K NOV », ce qui signifie « le irréaliste. Mais en 2012, le gouvernement jour plusieurs villas décorées de mosaïques
seizième jour avant les calendes de novem- italien et l’Union européenne ont octroyé – celle, par exemple, d’une mystérieuse
bre », soit le 17 octobre. L’éruption n’a pu une somme de 105 millions d’euros pour déesse libellule faisant référence à un culte
que lui être postérieure. la conservation de Pompéi. venu d’ailleurs – et de peintures. Parmi elles,
Cette découverte s’inscrit dans la nouvelle C’est dans le cadre de ce programme que de splendides scènes animalières aux cou-
et spectaculaire campagne de fouilles qui des fouilles ont été lancées en 2017. Elles se leurs intactes, un délicat portrait de patri-
s’est ouverte en 2017 à Pompéi. Non pour prolongeront jusqu’à fin 2019 sur près d’un cienne romaine peint sur un mur jaune, un
trouver des quartiers jusqu’alors inconnus millier de km² – actuellement dans la Priape pesant sa verge démesurée, sym-
mais pour mettre au jour des secteurs région V de Pompéi, au nord du site, bientôt bole de fertilité, ou encore un trompe-l’œil
dûment repérés par les archéologues, mais danslarégionIVquilajouxte,etenfindansla ouvrant une perspective dans une pièce
quiavaientété,parprudence,laissésjusqu’ici région I, au sud de la ville. « Elles sont menées exiguë. Ces fouilles sont aussi l’occasion de
sous terre, en attendant d’être assuré de dis- à la lisière de zones qu’il nous faut stabiliser. tester de nouvelles technologies pour la
poser des moyens nécessaires à leur conser- Pour consolider un terrain qui présente des première fois à Pompéi. Elles permettront
vation. « Depuis les grandes fouilles des menaces d’effondrement, il faut en effet adou- d’établir une cartographie de l’ensemble de
années 1950, on se concentrait sur la conser- cir la pente verticale qui le jouxte : c’est pour- la ville en 3D, en restituant aussi bien les
vation de ce qui avait été exhumé », explique quoi nous avons creusé et ouvert ces chantiers volumes que les décors. Après 2019, les
le directeur de Pompéi, Massimo Osanna. de fouilles, explique Massimo Osanna. De efforts des archéologues se concentreront
Faute de moyens suffisants, la gestion des même, nous nous attachons maintenant à à nouveau sur la conservation du site. 2
E XPOSITIONS
Par François-Joseph Ambroselli

temps des
PARIS

Le
cathédrales
« Naissance de la sculpture gothique »
célèbre, au musée de Cluny, le miracle
d’un art inspiré par l’ordre et la grâce.

I
l faudrait rendre cette expo- En 1125, fraîchement élu à la tête de la roman. Les portails occidentaux de Saint-
sition obligatoire pour ceux basilique de Saint-Denis, l’audacieux Denis, en 1140, donnent à voir des volu-
qui voient dans le Moyen abbé Suger libéra de l’impôt de la main- mes lourds, des drapés relâchés encore
Age une « ère obscure » ou morte les habitants du bourg et récolta empreints de la tradition romane d’Ile-
pour les curieux qui, devant ainsi 200 livres, qu’il employa à la restau- de-France. Marqués par leur expérience
les merveilles de pierre d’il y ration et à la décoration de l’entrée prin- dionysienne, les sculpteurs chartrains
a mille ans, retiennent leurs cipale de l’église. La majorité des chapi- ramenèrent chez eux cette idée de com-
bâillements, tenaillés par teaux alors sculptés semblent avoir été position tripartite à statues-colonnes.
l’angoisse de ne pas savoir. consacrés à la vie du martyr saint Denis, La cathédrale de Chartres et son portail
« Naissance de la sculpture que l’on aperçoit sur l’un d’entre eux, les royal, érigé entre 1140 et 1145, furent alors
gothique », au musée de mains liées, aux côtés de ses deux compa- l’épicentre d’une onde de choc esthétique
C l u n y, r a p p e l l e à p o i n t gnons, Rustique et Eleuthère. Mais cet qui balaya le bassin parisien entre 1145 et
nommé comment, répon- embellissement n’était que le début d’une 1150. Cette fois, les formes romanes dis-
dant à l’appel de l’ordre et entreprise bien plus ambitieuse : l’agran- parurent au profit d’une expression nou-
de la grâce, de la logique et dissement de la nef basilicale. velle, nourrie des codes byzantinisants.
de la poésie, dans un élan de La façade occidentale de la nouvelle nef Quatre statues-colonnes du portail, rem-
passion et de foi, tant d’artis- fut dotée sur toute sa largeur d’un triple placées par des copies entre 1967 et 1975,
tes firent des cathédrales les portail à statues-colonnes. Détruites en trônent au milieu de l’exposition. Leur
demeuresdenotreconscience 1770 à la demande des moines, lassés de sort est heureux, comparé au saint Pierre
collective et marquèrent ces spectres de pierre crasseux, ces colon- du portail Sainte-Anne de Notre-Dame
notre civilisation du sceau de nes à figures humaines furent l’emblème de Paris, décapité en 1793-1794, lorsque
l’éternité. L’Ile-de-France fut le de cette nouvelle naissance artistique la Terreur côtoyait la bêtise. Son tronçon
berceau de cette fièvre créa- appelée « l’art des cathédrales ». Six têtes inférieur fut découvert en 1839, rue de la
trice qui, vers le milieu du réchappèrent au massacre et cinq d’entre Santé, où il servait de borne…
© DRAC CENTRE-VAL-DE-LOIRE/FRANÇOIS LAUGINIE.

XIIe siècle, ne se cantonna pas elles sont exposées à Cluny, comme les Trois sublimes Vierges à l’Enfant du troi-
au domaine royal capétien sublimes vestiges d’un art qui bouleversa sième quart du XIIe siècle n’eurent pas à
mais rayonna sur les terres des les codes par son esthétique nouvelle. subir ce sacrilège et peuvent clôturer digne-
comtes de Blois et de Cham- Ce n’était pourtant qu’un balbutie- ment cette exposition magistrale : humble-
pagne, comme au cœur des ment, un cri de naissance noyé dans ment, elles présentent l’Enfant Jésus aux
terres des Plantagenêts. l’immensité de l’héritage plastique visiteurs, comme l’inspirateur de la beauté,
qui, au fil des siècles, fit prendre leurs outils
aux artistes les plus talentueux. 2
REINE DÉCHUE Arrachée au portail royal de Chartres il y a près « Naissance de la sculpture gothique », jusqu’au
de cinquante ans, cette statue-colonne, restaurée en 2018, 21 janvier 2019. Musée de Cluny, 75005 Paris.
représente peut-être la veuve de Sarepta qui, dans le livre des Rois, Tous les jours sauf le mardi, de 9 h 15 à 17 h 45.
offre l’hospitalité au prophète Elie. Sa noble immobilité et Tarifs : 9 €/7 €. Rens. : www.musee-moyenage.fr
l’élongation de sa silhouette lui confèrent une sagesse mystique. Catalogue, RMN/Musée de Cluny, 272 pages, 39 €.
METZ GRENOBLE
LIGNE DE FRONT CITÉ DES DIEUX
Les trésors qui jalonnent la splendide exposition du musée de la Cour
d’Or à Metz ont pour points communs d’avoir été créés entre le Moyen Age
et l’époque moderne afin de recueillir les prières des fidèles et de renforcer le
S on origine se perd
dans la nuit des temps.
D’abord simple capitale
rayonnement de la foi catholique dans les terres qui s’étiraient des Flandres de province jouissant d’une
jusqu’à l’Italie. A partir du XVIe siècle, ce vaste territoire devint une ligne position stratégique au
de force religieuse ayant pour mission de tenir le front de la catholicité face bord du Nil, Thèbes étendit
à l’expansion des réformés. Cette « dorsale catholique » vit ainsi fleurir peu à peu son influence
nombre de trésors liturgiques, qui soutenaient de leur éclat la théologie jusqu’à devenir, au cours
tridentine. La centaine de sculptures, peintures, gravures, textiles, vitraux de la troisième période
intermédiaire, entre 1069
et œuvres d’orfèvrerie présentés à Metz évoque ainsi huit siècles d’histoire
et 655 av. J.-C., une place
politique et religieuse. Emblèmes de la civilisation européenne, ces figures
forte du pouvoir religieux
célestes furent contemplées par des milliers d’âmes. en Egypte. Pendant quatre siècles,
« Splendeurs du christianisme. Art et dévotions, de Liège à Turin, Xe-XVIIIe siècles », jusqu’au 27 janvier
les prêtres du temple d’Amon, dans le
2019. Musée de la Cour d’Or, 57000 Metz. Tous les jours sauf le mardi, de 9 h à 12 h 30 et de 13 h 45 à 17 h.
complexe religieux de Karnak au nord de la
Tarifs : 5 €/ 3,30 €. Rens. : musee.metzmetropole.fr ; 03 87 20 13 20. Catalogue, Mare & Martin, 176 p., 25 €.
cité, profitèrent de l’instabilité des dynasties
régnantes pour asseoir leur domination
politique sur la région. Deux cent soixante-
FONTAINEBLEAU ROI DES ARCHITECTES dix sculptures, bijoux, papyrus, reliefs,
cercueils, stèles funéraires témoignent

F ontainebleau demeura, tout


au long de son histoire royale
et impériale, l’écrin d’une cour
Louis-Philippe fit du château le
laboratoire de son programme
historié. Bronziers, menuisiers,
de cette époque où le clergé de Karnak,
constitué de nombreuses prêtresses,
adoratrices et chanteuses, rivalisait avec
fastueuse. Au fil des siècles et sculpteurs et peintres envahi- la caste royale. Celle qu’Hérodote avait
des goûts, ce manifeste de rent le domaine et firent triom- appelée la « Thèbes aux cent portes » 39
pierre revêtit la parure dont pher le style « néo », si cher au retrouve, dans cette exposition magistrale h
ses occupants – François Ier , roi des Français. A l’occasion de qui bénéficie de deux cents prêts du Louvre,
Henri IV, Louis XV ou Louis XVI l’exposition qui lui est consa- sa dignité d’aînée des villes souveraines.
– le dotèrent successivement. crée, plus de deux cents pein- « Servir les dieux d’Egypte. Divines adoratrices,
Après la Terreur, Napoléon Ier tures, sculptures, objets d’art, chanteuses et prêtres d’Amon à Thèbes »,
mit un point d’honneur à res- archives, bijoux et dessins vien- jusqu’au 27 janvier 2019. Musée de Grenoble,
taurer un château victime de l’iconoclasme nent sublimer les grands appartements de 38000 Grenoble. Ouvert tous les jours sauf
révolutionnaire. Il fut alors remeublé et ce château raffiné, théâtre des agréments le mardi, de 10 h à 18 h 30. Nocturne le vendredi
réinstallé dans sa dignité de « maison des de la dernière cour royale. jusqu’à 20 h 30. Fermeture le 1er janvier.
siècles ». Mais il fallut attendre la révolution « Louis-Philippe à Fontainebleau, le roi Tarifs : 10 €/8 €. Rens. : www.museedegrenoble.fr ;
de Juillet pour qu’un « roi bourgeois » bou- et l’histoire », jusqu’au 4 février 2019. Château 04 76 63 44 44. Catalogue, Somogy/Musée
leverse l’histoire des monuments du de Fontainebleau, 77300 Fontainebleau. Tous de Grenoble, 360 pages, 38 €.
royaume. Parallèlement à la création de les jours sauf le mardi, de 9 h 30 à 17 h. Tarifs : 12 €/
son musée d’histoire de France à Versailles 10 €. Rens. : www.chateaudefontainebleau.fr ;
et à son installation au palais des Tuileries, 01 60 71 50 70. Catalogue, RMN-GP, 264 p., 35 €.

BESANÇON GENÈSE CRÉATRICE


Le dessin fut, à partir de la Renaissance, le défouloir des passions esthétiques. Tintoret y manifestait
la fougue qu’il voulait voir transparaître dans ses grandes compositions, Bronzino y déposait,
délicatement, son trait tendu, et Parmigianino y développait son plan de perfection formelle. A l’occasion
de sa réouverture, le musée des Beaux-Arts et d’Archéologie de Besançon présente sa collection de dessins
italiens des XVe et XVIe siècles, où la Florence des Médicis côtoie la Rome de la Contre-Réforme et où
Giulio Romano, Parmigianino et Tintoret incarnent dignement les écoles de Mantoue, de Parme et de Venise.
« Dessiner une Renaissance : dessins italiens des XVe et XVIe siècles », jusqu’au 18 février 2019. Musée des Beaux-Arts et d’Archéologie, 25000 Besançon. Le lundi,
le mercredi, le jeudi et le vendredi, de 14 h à 18 h. Tarifs : 8 €/4 €. Rens. : www.mbaa.besancon.fr ; 03 81 87 80 67. Catalogue, Silvana Editoriale, 264 pages, 30 €.
C
INÉMA
Par Geoffroy Caillet

Flic ou voyou
A travers la vie du légendaire Vidocq,
ACTUALITÉ DE L’HISTOIRE

le bagnard devenu policier, L’Empereur


de Paris fait brillamment revivre un Premier
Empire interlope et réaliste à souhait.
RÉPROUVÉ

L’
histoire de Vidocq, bagnard devenu Bagnard évadé
indicateur de police, puis chef de la devenu indicateur
Sûreté sous Napoléon et enfin détec- de la brigade de Sûreté,
tive privé, auteur de copieux Mémoires Vidocq (Vincent Cassel)
publiésen1828,aunedensitéromanesqueà a recours à Fouché
faire pâlir d’envie tous les policiers et tous les (Fabrice Luchini),
voleurs. Inspirant tour à tour le Jean Valjean ministre de la Police,
de Hugo, le Vautrin de Balzac, le Chéri-Bibi pour obtenir la lettre de
de Gaston Leroux, il a ensuite été au cœur grâce qui lui permettra
d’une dizaine d’adaptations pour le grand d’abandonner sa vie
40 et le petit écran, autant en bande dessinée, de réprouvé – balance
h et a même eu les honneurs d’un récent jeu pour les uns, rival
vidéo. Après Claude Brasseur dans une série pour les autres.
télévisée à succès (1971) et Gérard Depar-
© ROGER ARPAJOU © MANDARIN PRODUCTION-GAUMONT-FRANCE 2 CINÉMA-FRANCE 3 CINÉMA.

dieu dans le Vidocq de Pitof (2001), pesant


fatras visuel à l’esthétique de vidéoclip, c’est Dans cette vie aussi touffue que l’œuvre particulièrement réussi. Il traduit en effet à
à Vincent Cassel qu’échoient cette fois les d’Alexandre Dumas, le scénario a dû élaguer, merveille l’explosiondedélits–prostitution,
fers puis la redingote de François Vidocq laissantainsiVidocqen1811,aumomentoù banditisme, faux monnayage ou contre-
dans ce bien nommé Empereur de Paris. il remplace Henry à la tête de la Sûreté. Jus- bande – qui détermina la réorganisation
Le film commence en 1799 au bagne qu’à sa mort en 1857, l’ex-bagnard connaîtra de la police impériale par un Fouché tout-
de Toulon, où ce natif d’Arras purge une pourtant encore mille vies. En se concen- puissant et la création de cette Sûreté aux
condamnation pour vol et escroquerie. trant sur les années de sa spectaculaire méthodes aussi louches que celles de ses
Rapidement, sa force lui vaut le respect du reconversion, le réalisateur Jean-François adversaires. Loin de l’épopée brillante de
milieu et de son immonde caïd, Maillard RichetetlescénaristeEricBesnardontchoisi Napoléon (lequel s’offre une apparition
(Denis Lavant). Mais Vidocq s’échappe aussi la meilleure part. Elle fait de L’Empereur de aussi furtive que savoureuse), le film dévoile
vite pour se reconvertir, incognito, en mar- Parisunvigoureuxfilmd’aventures,lorgnant un Empire interlope jusqu’à la moelle, de
chand de tissus. Démasqué par un policier, souvent sur le film d’action, avec ses scènes ses bas-fonds éclairés à la bougie aux salons
il propose alors ses services d’indicateur à de combat inspirées par le Systema, un art étincelants du ministère de la Police, de sa
Henry (Patrick Chesnais), chef de la nouvelle martial russe. Elle permet aussi de tracer de terrifiante galerie de criminels à ses demi-
brigade de sûreté de la Préfecture de police Vidocq un portrait psychologique aussi mondaines ambitieuses. La qualité des
de Paris, et fait bientôt ses preuves en sou- sombre que les bas-fonds qu’il hante. Ce décors et des costumes n’y est pas pour rien,
mettant la pègre. Dès lors, l’ex-bagnard n’a hors-la-loi passé à la police est une dramati- et l’époustouflante reconstitution de la rue
plus que des ennemis. Pour les voyous, il est que figure de réprouvé, à qui Vincent Cassel de Bièvre, avec ses moulins à eau et ses tein-
une balance ; pour ses confrères policiers, confère une noirceur de loup solitaire. turiers, ou le plan aérien final sur les Tuileries,
jaloux de ses succès, un rival à éliminer. En Mais en brossant une fresque haletante ressuscitées par une invisible magie numéri-
fait, il n’est toujours qu’un condamné évadé, du monde du crime sous Napoléon (pour que, attestent à eux seuls que le film histo-
dont le seul espoir est d’obtenir une lettre reprendre le titre du livre de Jean Tulard rique français s’est doté, avec L’Empereur de
de grâce du ministre de la Police, Fouché lui- publié en 2017), L’Empereur de Paris Paris, des moyens de régner de nouveau. 2
même (Fabrice Luchini, impérial et glacé). s’impose d’abord comme un film historique L’Empereur de Paris, de Jean-François Richet, 2 h.
À L A TA B L E D E L’ H I STO I R E
Par Jean-Robert Pitte, de l’Institut

GINGER ET BREAD
© CANAL ACADÉMIE.

Si les épices furent un temps négligées dans


la gastronomie, la tradition de leur emploi
dans le pain d’épices ne s’est jamais perdue.

L
a mode gastronomique actuelle est au En Europe centrale et orientale, germani-
retour dans tous les plats du sucre et des que et slave, s’est maintenu depuis le Moyen
saveurs mêlées des épices et des aroma- Age le goût d’un gâteau comportant du miel
tes provenant des cieux les plus divers. Un et des épices variées : le pain d’épices, particu-
très réputé chef breton, Olivier Roellinger, lièrement apprécié entre Noël et carnaval. Son
a eu le premier l’idée de marier les épices ancêtre est à rechercher en Grèce antique et à
aux poissons, crustacés et coquillages de Rome, où l’on appréciait un panis mellitus. On
© MAURICE ROUGEMONT/EPICUREANS . © BERNHARD WINKELMANN/MADAME FIGARO.

Cancale en souvenir, a-t-il argumenté, des en retrouve des descendants en Grèce avec le
navigateurs au long cours du port voisin de loukoumadès, en Tunisie avec la chebakia, au
Saint-Malo qui en ont fait commerce pen- Maroc avec le zlabia. Le pain d’épices porte le
dant des siècles. Il est d’ailleurs devenu nom de gingerbread en Angleterre, de Lebku-
aujourd’hui le plus inventif et prospère des chen en Allemagne et en Autriche, de gember-
épiciers français. Pourtant, la variété et la koek aux Pays-Bas, de khleb spetsii en Russie,
quantité des épices utilisées dans la cuisine de piernik en Pologne, de licitar en Croatie,
contemporaine française ne sont rien par la tradition de ce dernier – somptueusement 41
rapport à ce qu’elles étaient dans les cuisines décoré – ayant été inscrite par l’Unesco sur h
raffinées de l’époque romaine ou de l’Europe la liste du patrimoine culturel immatériel de
médiévale. Elles étaient signe de richesse, l’humanité. En France, les régions attachées
source d’étonnement gustatif et facteur de au pain d’épices sont toutes situées au nord et
digestibilité en ces temps où la conservation à l’est de Paris. S’enorgueillissent de recettes
des aliments était problématique. ancestrales les villes de Lille, Douai, Arras, Reims, Nancy, Metz,
En France, la « nouvelle cuisine » inventée sous l’impulsion de Strasbourg, Montbéliard et, bien sûr, Dijon, où le siège de la maison
Louis XIV en a dépouillé les mets. Il faut s’éloigner du foyer pari- Mulot & Petitjean est une superbe boutique balzacienne.2
sien pour retrouver aujourd’hui des recettes héritées des temps
anciens, parfois réinterprétées avec des épices nouvelles comme
le piment américain (rouille ou piperade, par exemple), ou sur- INSTITUTION Ci-dessus : intérieur de la
tout voyager dans toutes les autres cuisines européennes (paella, boutique Mulot & Petitjean à Dijon. Fondée
chorizo, anguille au vert, spaghetti all’arrabbiata, sauce Wor- en 1796, cette maison s’enorgueillit de
cestershire, Christmas pudding, etc.). fabriquer « le véritable pain d’épices de Dijon ».

LA RECETTE
PAIN D’ÉPICES
Mélanger 250 g de farine avec 100 g de sucre, un sachet de levure et
cinq cuillerées d’épices en poudre (anis vert, muscade, cannelle, gingembre,
quatre épices). Ajouter 250 g de miel chauffé et bien mélanger. Ajouter
deux œufs et un verre de lait tiédi avec une gousse de vanille fendue en deux
et raclée de ses graines. Bien mêler le tout et verser dans un moule à cake.
Cuire 1 h 15 dans un four à 180 °C. Faire bien refroidir avant de consommer
accompagné d’un ratafia de Bourgogne ou d’une vendange tardive d’Alsace.
EN COUVERTURE
© GIANNI DAGLI ORTI/AURIMAGES. © AKG-IMAGES/ALBUM/ORONOZ. © RESEARCH AND 3D RECONSTRUCTION BY PROGRETTO KATATEXIXILUX. © ARALDO DE LUCA.

44
NÉRON AU RISQUE DE L’HISTOIRE
COMMENT FABRIQUE-T-ON UN MONSTRE ? DE L’ASSASSIN ET
INCENDIAIRE DE ROME AU MÉGALOMANE PERSÉCUTEUR DES CHRÉTIENS,
CHAQUE SIÈCLE A PARTICIPÉ À L’ÉLABORATION D’UN MYTHE.
AUTOPSIE D’UNE IMAGE.

56
NÉRON EN
CLAIR-OBSCUR
DERRIÈRE LA LÉGENDE
NOIRE QUI ENTOURE NÉRON
DEPUIS SA MORT SE RÉVÈLE
UNE RÉALITÉ PLUS COMPLEXE, OÙ LE CRIME ET LA VIOLENCE
FONT LEUR PLACE À DES RÉUSSITES POLITIQUES.
82
LES DÉLICES DE
LA DOMUS AUREA
VÉRITABLE PALAIS DANS LA VILLE ÉDIFIÉ APRÈS
L’INCENDIE DE ROME EN 64, LA GIGANTESQUE
DOMUS AUREA NE SURVÉCUT PAS À NÉRON.
MAIS SES VESTIGES, REDÉCOUVERTS AU XVE SIÈCLE,
DONNENT UNE IDÉE DE SA SPLENDEUR.

Néron
TYRAN OU MAL-AIMÉ ?

ET AUSSI
AGRIPPINE OU COMMENT S’EN DÉBARRASSER
LE VIEIL HOMME ET LE LION
CRIMES ET CHÂTIMENTS
LES SECRETS DE LA ROTONDE
COMPLÈTEMENT CAMÉE
NÉRON SUPERSTAR
NÉRON EN TOUTES LETTRES
CHRONIQUE D’UNE TRAGÉDIE
Néron
aurisquede
l’
histoire
Par Donatien Grau
Assassin, responsable de l’incendie de Rome,
persécuteur des chrétiens, mégalomane : Néron est
dans l’opinion commune l’archétype du tyran. Mais
chaque époque a inventé sa propre forme de l’empereur.
Cinq figures se dessinent ainsi à travers les siècles.
© ERIC VANDEVILLE/AKG-IMAGES.

BÊTE NOIRE
Néron à Baïes, par Jan
Styka, vers 1900 (collection
particulière). La figure
de Néron incarne, depuis
sa mort, l’archétype
du tyran de tragédie dominé
par ses passions.
EN COUVERTURE

46
h

D
e toute l’histoire de l’Occident, aucune figure n’a provo- longs-métrages de Brigitte Bardot –, érotiques et pornographi-
qué autant de projections, ni ouvert des perspectives ques tirent de ses aventures leur scénario. Or, on l’oublie par-
© AISA/LEEMAGE. © GIANNI DAGLI ORTI/AURIMAGES. © DOMINGIE & RABATTI/LA COLLECTION.

aussi variées et extrêmes que Néron. George W. Bush fois, il avait été présenté de son vivant comme le parfait héritier
en Irak était comparé à Néron, Donald Trump est, pour le Guar- d’Auguste, le fondateur, dont il descendait en droite ligne.
dian, le « Néron de l’époque moderne prêt à brûler l’Améri-
que » ; mais l’empereur a aussi été considéré comme le précur- Une psychologie insaisissable
seur de Mahomet par un auteur anonyme du XIVe siècle, dans Chaque personne qui écrit sur lui pense savoir qui est Néron et
un texte intitulé « Noiron li Arabis », « Néron l’Arabe ». Sa figure ingère les récits qui l’ont précédée, le plus souvent sans ques-
a servi à fixer des pans entiers de la tradition politique occi- tionnement. Mais elle ne prend pas la mesure de la différence
dentale, où elle incarne pour de bon l’archétype du tyran. Il est entre les Anciens et nous. Car il faut en revenir à la réalité : on
très probablement la Bête de l’Apocalypse – le résultat ne pourra jamais savoir qui a été Néron. L’entreprise
de l’addition de toutes les lettres de son nom don- moderne, celle qui commence avec Pétrarque,
nant 666, en numérologie talmudique. Figure Chaucer puis Machiavel, consistant à donner
de l’Antéchrist aux yeux des chrétiens, il a une psychologie aux personnages de
été, dans les Oracles sibyllins, des textes l’Histoire, est une illusion. On pense
juifs dont la rédaction s’étale entre la fin vouloir définir « qui » était Néron, saisir
du Ier et le début du IIIe siècle, présenté le moindre de ses penchants, à partir
comme une sorte de Messie, revenant d’auteurs, toujours les mêmes,
d’Orient. Des traditions font de lui un Suétone, Tacite, parfois le pseudo-
converti au judaïsme, ancêtre d’un des Sénèque d’Octavie, et quelques
auteurs majeurs de la Mishna, Rabbi autres, qui lui étaient hostiles, et
Meïr. Il a été incarné sur scène dès les recueillir ainsi les fragments de la
débuts du cinéma, et Peter Ustinov l’a pensée d’une personne. Or l’em-
joué dans Quo vadis ?. Hitler, Staline et pereur romain – comme toute figure
Mussolini lui ont été comparés. Plusieurs du pouvoir d’ailleurs – n’est jamais pour
films comiques – dont l’un des premiers les auteurs qui en traitent une personne : il
47
FIGURE DU MAL Page de gauche, en haut : Le Dragon combat les serviteurs de Dieu, détail de la tenture de l’Apocalypse, vers 1375-1382 h
(château d’Angers, galerie de l’Apocalypse). En numérologie talmudique, le résultat de l’addition des lettres du nom de Néron donne 666,
ce qui laisse supposer qu’il était probablement la Bête de l’Apocalypse. Ci-dessus : La Dispute de saint Pierre avec Simon le Magicien
devant Néron, une idole païenne gisant à leurs pieds, par Filippino Lippi, vers 1480-1485 (Florence, Santa Maria del Carmine, Cappella
Brancacci). Page de gauche, en bas : aureus de Néron frappé à Rome, 64-65 (Padoue, Museo Bottacin).

n’est pas un sujet. Il est un symbole pris dans les événements. Et pour Néron, l’inscription d’Akraiphia, qui retranscrit le texte du
tout historien qui cherchera à identifier une subjectivité à cette discours prononcé à Corinthe pour donner la liberté aux Grecs
figure du pouvoir ne fera que projeter ses propres impressions, – ou les monnaies, et non les sources littéraires, dont la rhéto-
ses propres visions, ses désirs : nous n’avons pas les Mémoires rique est toujours au second degré – un discours fait à partir du
de Néron. Les écrivains romains, à l’exception de textes isolés, discours du pouvoir. Une image très différente se dégage alors
comme les écrits philosophiques – mais non théâtraux – de du régime : celle qui fait du souverain le seul garant de l’ordre
Sénèque, ne laissaient pas de place à ce que nous appelons la dans un Etat où il risque d’être assassiné à chaque instant, où
« subjectivité ». Quand Tacite et Suétone, eux-mêmes issus d’un de très nombreuses cités sont associées à Rome avec un statut
milieu sénatorial d’époque antonine qui s’est construit après la de vassales dans un empire qui doit se défaire de l’illusion de
fin de la première dynastie, avec le suicide de Néron en 68, ten- dépendre seulement d’une ville. Dans ce contexte, l’Empire
tent de voir dans chaque acte de l’empereur la manifestation ne pouvait être qu’une théocratie, où les actes du souverain
d’une psychologie malade, ce n’est pas de l’histoire, au sens n’étaient jamais gouvernés par des pulsions personnelles,
moderne, qu’ils font : mais bien, puisque l’histoire est, selon les mais où le moindre geste, pour être public, avait une dimension
termes de Cicéron, l’« œuvre la plus rhétorique », une réalité de politique. Comme l’a indiqué Tacite, la mort de Néron révèle le
discours, destinée à éduquer et à détourner de ce moment de « secret de l’Empire » : sa fragilité extrême.
l’histoire romaine. Les Modernes ont pris cependant leurs juge- Les récits des historiens occidentaux sont bien éloignés d’une
ments au sérieux, sans soumettre cette perception au moindre telle complexité. Un certain nombre de faits, toujours les
examen. Nous sommes encore les victimes de leur enthou- mêmes, servis en pâture depuis Suétone et Tacite, sont articu-
siasme à redécouvrir les Anciens, et donc de leur naïveté. lés les uns aux autres : l’inceste avec la mère, Agrippine ; le
Il faut lire les documents officiels transmis par Rome, que ce matricide ; l’assassinat du frère adoptif, Britannicus ; le meurtre
soient les inscriptions – nous en avons une très importante, de la première épouse et sœur adoptive, Octavie, celui de la
CONTRE-MODÈLE
Ci-contre : Portrait d’homme
avec une pièce romaine,
EN COUVERTURE

par Hans Memling, 1480


(Anvers, Koninklijk Museum
voor Schone Kunsten).
La monnaie que tient le jeune
homme est à l’effigie de
Néron. Page de droite, en haut :
Talma dans le rôle de Néron,
dans Britannicus de Jean Racine,
par Eugène Delacroix, 1853
(Paris, Bibliothèque-musée
de la Comédie-Française). Dans
sa pièce, Racine fait de Néron
un monstre absolu, la figure
48 même de l’anti-modèle pour les
h souverains. Page de droite,
en bas : La Mort de Britannicus,
par Abel de Pujol, XIXe siècle
(New York, The Metropolitan
Museum of Art).

deuxième épouse, Poppée, frappée au ventre alors qu’elle était il n’existe pas, dans notre tradition, un « Néron ». Chaque épo-
© WWW.BRIDGEMANIMAGES.COM © PHOTO JOSSE/LEEMAGE. © AKG-IMAGES.

enceinte ; la première persécution des chrétiens, transformés que a inventé sa propre forme de l’empereur. Cependant,
en torches vivantes ; l’incendie de Rome, face auquel il aurait parmi la multiplicité des textes et des images qui en évoquent
chanté le feu dévorant Troie, cité légendaire et origine d’Enée, la figure, on pourrait définir cinq figures de l’empereur, autour
fondateur de Rome, dont descendaient les Césars ; la construc- desquelles chaque lieu commun vient s’articuler. La première,
tion d’une demeure impériale sans équivalent, la « Maison qui fut présentée à l’époque même du dernier Julio-Claudien,
dorée », dont les voûtes décorées furent considérées à la Renais- pourrait être qualifiée de « Néron néronien » : c’est celle de
sance comme des grottes et donnèrent naissance au terme l’empereur parfait, héritier d’Auguste.
« grotesque ». Il aurait préféré être poète qu’empereur – tradition Le basculement s’opère dès son accession au trône en 54 :
évoquée sans comprendre que la poésie dans l’Antiquité sous Claude, quand il était César – prince –, il était l’héritier
n’avait rien à voir avec notre compréhension moderne et que le d’Auguste, venu apporter à son père adoptif, dont le pouvoir
poète, comme l’empereur, n’était jamais une personne consti- était chancelant, l’autorité de son sang (l’empereur lui-même
tuée, mais toujours une voie prise par quelque chose qui la ne descendant que de Livie). Aussi, dès qu’il arrive au pou-
dépassait. D’autres traditions surgirent au fil du temps, comme voir, le discours officiel fait-il de lui le nouvel Auguste, oint
l’accouchement d’une grenouille, évoqué dans La Légende des qualités de son ancêtre. Il gouverne à la fois la terre et les
dorée de Jacques de Voragine, écrite en Italie au XIIIe siècle. cieux, et il est à lui seul le garant de l’harmonie de l’univers :
traits caractéristiques de la théocratie impériale. Cette figure
Un nouvel Auguste est présente dans les documents transmis du vivant de
Ce sont là des lieux communs, qui ont été pris, repris, transfor- l’empereur (monnaies, inscriptions, mais aussi écrits de
més et réagencés afin que chaque auteur, à chaque époque, Sénèque : La Transformation en citrouille du divin Claude, le
en fasse l’usage qui lui était le plus approprié et le plus utile. Car discours Sur la clémence) et dans des textes épars, comme
les Bucoliques d’Einsiedeln. Grâce à eux, il nous est donné de
saisir la rhétorique du pouvoir dans sa complexité – une rhéto-
rique qui correspondait néanmoins à une réalité : nous avons
de nombreuses traces, même chez Suétone et jusque par des
graffitis sur les murs de Pompéi, que Néron était très populaire.

Tyran de tragédie
En 68, Néron, traqué, est contraint au suicide à 30 ans. L’his-
toire est écrite par les vainqueurs : cet adage fameux se vérifie
avec lui. A ce moment s’ouvre une nouvelle tradition, qui
contredit terme à terme celle qui l’avait précédée : autant la
précédente ne laissait pas de place à la biographie, tant elle
était prise dans le discours du pouvoir, autant la nouvelle, qui se
développe à partir de Tacite et de Suétone au début du IIe siècle
de notre ère – tous deux ont accédé aux responsabilités dans
les décennies qui ont suivi la mort de Néron –, et jusqu’à Dion
Cassius puis aux abréviateurs de l’histoire au IV e siècle –
Eutrope, Aurelius Victor, le pseudo-Aurelius Victor –, provo-
que un regard inverse. Tout est justifié par les passions privées
de l’empereur, dans un monde où la vie privée n’existait pas.
Chaque décision politique n’est plus interprétée dans une pers-
pective politique, mais bien comme la manifestation d’un vice.
Néron devient la figure d’un théâtre du pouvoir : il est l’incarna-
tion du tyran de tragédie. Cette tradition païenne s’étend de 68 apocalyptique Commodien, au IIIe siècle, jusqu’à l’entreprise
à la fin de l’historiographie païenne au VIe siècle, où un nouveau d’écrire une histoire ecclésiastique au IVe siècle et aux inter- 49
récit, né lui aussi au Ier siècle, commence à prendre la suite. prétations eschatologiques du Moyen Age, la tradition chré- h
tienne d’un Néron démoniaque prend le dessus sur le Néron
Le persécuteur des chrétiens tyrannique. Elle domine désormais et perd toute substance
Il s’agit là du récit chrétien. Néron est le premier empereur per- historique pour prendre une épaisseur fantasmatique. C’est
sécuteur des chrétiens : beaucoup le suivent, de Domitien à ainsi que Néron peut devenir un mélange entre Mahomet et
Marc Aurèle, Trajan Dèce et Dioclétien, mais il a ouvert la voie Satan, qu’il devient même un nom générique servant à décrire
et a, le premier, constaté l’impossibilité, pour ce qui n’appa- une personne impie : le « pré Néron », présent dans les textes
raissait alors que comme une secte juive, de coexister avec le médiévaux, devient l’appellation d’un lieu de danger, jouant
polythéisme impérial. Des premiers textes chrétiens au poète sur la proximité entre la graphie du nom en « Noiron » et de la
couleur « noir ». Les Annales de Tacite refont surface à la fin du
Moyen Age : s’y trouve une description détaillée des supplices
que Néron fit subir aux chrétiens. Ce texte, que certains soup-
çonnent, encore aujourd’hui, d’avoir été interpolé, nourrit la
tradition jusqu’à la Renaissance et au-delà.

Le contre-modèle des souverains


A partir du XIVe et surtout du XVe siècle, des textes classiques
réapparaissent : une grande partie de la bibliothèque des
Anciens a disparu et il ne reste que des lambeaux de tous les
textes écrits sous la République et l’Empire. Parmi eux, Sué-
tone. Les images des sculptures et des monnaies surgissent
au même moment dans l’iconographie. On trouve l’effigie de
Néron dans les fresques de la chapelle Brancacci à Florence,
peinte par Filippino Lippi dans les années 1480 ; au même
moment, un jeune homme inconnu tient un sesterce à son effi-
gie dans le portrait que réalise de lui Hans Memling.
La pensée politique se développe alors, et le Néron tyranni-
que et tragique prend une place de plus en plus importante
NÉRON EN TECHNICOLOR
Ci-contre : dans Fellini Roma
de Federico Fellini (1972),
le percement du métro
est l’occasion d’une séquence
particulièrement poétique :
au contact de l’air, les fresques
de la Maison dorée, mises
EN COUVERTURE

au jour par les ouvriers,


s’effacent peu à peu. En bas :
Peter Ustinov est une caricature
de Néron dans le Quo vadis ?
de Mervyn LeRoy (1951).

dans la théorie et la littérature : les anecdotes évoquant ses cri- à une approche critique de l’histoire, où les informations trans-
mes permettent à Machiavel d’argumenter, mais aussi à des mises par des sources littéraires doivent être soumises à un
dramaturges d’époque élisabéthaine, puis bien sûr à Lohen- examen incessant et ne peuvent en aucun cas être considérées
stein, Tristan L’Hermite et à Racine – Britannicus –, de mettre comme des données brutes. Cardan, à la fois astrologue, théo-
en scène un monstre absolu. Néron est désormais devenu un ricien du hasard, médecin, joueur de cartes, diplomate et char-
sujet, un anti-modèle pour les souverains. latan, avait, à partir de Néron, offert une contribution fondatrice
50 à la pensée de l’histoire. Mais c’est surtout Le Nain de Tillemont,
h Le Néron moderne historien janséniste, qui inventa au tournant des XVII e et
S’il trouve ses racines dans le XVIe siècle et dans le surgisse- XVIII e siècles l’histoire moderne de l’Antiquité romaine et
ment d’une forme ambiguë de libre arbitre, le Néron moderne apporta à la lecture des sources consacrées à Néron un examen
apparaît véritablement au XVIIIe siècle : c’est une créature bien tout particulier. Ce fut Heinrich Schiller, un élève du grand
plus complexe que celle des siècles précédents. Tout d’abord,
elle fait l’objet d’une enquête : les lieux communs ne sont plus
PHOTOS : © THE KOBAL COLLECTION/AURIMAGES. © WWW.BRIDGEMANIMAGES.COM

donnés pour certains. L’histoire n’est plus continue : elle doit


être mise en cause, analysée. En même temps, Néron devient
une sorte de modèle de poète au moment où la poésie est la
nouvelle royauté : Victor Hugo lui rend hommage parmi les pre-
miers, Oscar Wilde qualifie Le Portrait de Dorian Gray de
« roman de l’heure néronienne », Sienkiewicz, avec Quo vadis ?,
fait le portrait d’un poète moderne devenu empereur romain ;
les poètes décadentistes lui rendent l’hommage le plus appuyé.
Cette tradition ne cesse de s’accentuer au XXe siècle, où la
figure tyrannique est mise en jeu face aux totalitarismes, mais
où, à côté de textes et d’œuvres de premier plan – Fellini Roma,
avec l’irruption d’une équipe chargée de percer les tunnels du
métro dans la Maison dorée ; un texte de Calvino qui lui est
consacré – se développent une cinématographie néronienne,
une littérature commerciale néronienne, et même une recher-
che historiographique néronienne.

Une approche critique de l’histoire


Car la relation de Néron à l’histoire ne se limite pas au fait que
celle-ci retrace les récits du passé humain auxquels il appar-
tient. Il a aussi servi d’index de l’écriture historiographique :
Jérôme Cardan, avec l’Eloge de Néron de 1562, a ouvert la voie
Theodor Mommsen, figure de proue avec Wilamowitz de la phi-
lologie allemande, deuxième lauréat du prix Nobel de littéra-
ture, qui écrivit la première biographie scientifique de Néron,
parue en 1872 à Berlin. Le livre est d’ailleurs dédié à Mommsen.

Néron, notre contemporain


Depuis, les différents mouvements de l’historiographie
romaine ont trouvé en Néron un champ d’action privilégié. Cet
intérêt s’est manifesté par de très nombreuses biographies :
une nouvelle sort chaque année, alors que les découvertes
historiques majeures ne suivent pas un tel rythme. Mais la
recherche y a aussi trouvé une sorte de cheville théorique :
l’étude de l’histoire, qui est, dans sa formalisation scientifique,
une création récente – datant après tout du XIXe siècle –, se
fonde sur les récits de l’Occident. Les récits du règne s’inscri-
vent dans le développement de l’histoire. Car Néron est en
permanence contemporain : il s’invente sans cesse au pré-
sent. Il a ainsi pu, dans les cinquante dernières années, être
interprété comme le savant politique qui avait le mieux com-
pris, depuis Auguste, et trop tôt peut-être, que l’Empire ne
s’inventait plus sur les bords du Tibre ; comme un empereur
qui avait souhaité renouveler le pacte social entre l’empereur
et la plèbe sur lequel l’Empire était bâti ; comme le rénovateur
de Rome, initiateur d’un urbanisme moderne, qui avait rendu
la Ville plus propre et plus belle que jamais ; comme un souve-
rain qui existait en dehors des règles humaines et dont chaque
acte n’existait que dans cette sphère.
L’inceste, chez les Anciens, était réservé aux dieux : les
humains n’y avaient pas droit, et les monarchies grecques
héritières d’Alexandre le Grand manifestèrent précisément
par des unions entre frères et sœurs leur appartenance à
l’ordre divin. Ce seul parallèle peut provoquer des lectures
bien différentes de la relation de Néron à Agrippine. ARDENT Ci-dessus : Néron tenant une lyre dorée
Nous pouvons continuer d’écrire et de lire, comme tant de devant Rome en flammes, par Howard Pyle, d’après Quo vadis ?
générations avant nous, comme tant de nos contemporains, d’Henryk Sienkiewicz, 1897 (Wilmington, Delaware
des biographies de Néron. Mais nous devons surtout com- Art Museum). Cet épisode s’inspire de Dion Cassius (Histoire
prendre que la biographie n’est pas le meilleur outil pour com- romaine, LXII, 18), qui raconte que « Néron monta
prendre un empereur : des historiens anciens, nous devons sur le haut du Palatin, d’où les regards embrassaient le mieux
isoler et préserver les faits, qui ne mentent pas. Mais nous la plus grande partie de l’incendie, et, vêtu en cithariste,
devons les interpréter ensemble, dans une perspective essen- chanta, disait-il, la ruine de Troie, et en réalité celle de Rome ».
tiellement politique. Quant aux interprétations psychologi-
ques, il vaut mieux les laisser à leurs auteurs, tant leur incerti-
tude est grande. Ce faisant, avec le seul Néron, c’est près de
deux mille années d’histoire, pour trente ans de vie et quatorze À LIRE de Donatien Grau
années de règne, qu’il nous est donné de lire. 2
Néron en Occident.
Ancien élève de l’Ecole normale supérieure, Donatien Grau est Une figure de l’histoire
diplômé de l’Institut d’études politiques de Paris, agrégé des lettres Gallimard
et docteur en sciences historiques et philologiques de l’Ecole « Bibliothèque
pratique des hautes études. Il est notamment l’auteur de Tout contre des idées »
Sainte-Beuve (Grasset), du Roman romain. Généalogie d’un genre
416 pages
français (Les Belles Lettres), de Néron en Occident (Gallimard) et de
32 €
Dans la bibliothèque de la vie (Grasset, à paraître en février 2019).
LE JOUR OÙ
Par Jean-Louis Voisin

Agrippine
ou comment s’en
débarrasser
En mars 59, alors qu’il règne depuis cinq ans,
Néron décide d’éliminer sa mère, qui avait pourtant
EN COUVERTURE

tout mis en œuvre pour qu’il devienne empereur.

Q
ue lui veut-il ? Pourquoi Nero Clau-
dius Caesar Augustus Germanicus,
son fils, l’empereur, lui a-t-il adressé
une lettre des plus affectueuses
52 pour l’inviter à venir célébrer avec lui, à
h Baïes, les fêtes de Minerve, les grandes
Quinquatries, qui commencent le 19 mars
et se prolongent jusqu’au 23 cette année
59 ? Est-ce un piège pour pouvoir la suppri-
mer ? Ou une tentative de réconciliation ?
A 44 ans, Agrippine est encore d’une
grande beauté. Pour l’heure, elle se trouve
dans son domaine d’Antium, au sud du
Latium, sur la côte. Un lieu de résidence
chic où se sont multipliées de luxueuses
villas maritimes fréquentées par l’aristocra-
tie romaine. Son frère Caligula y est né le
© CARLOS DELGADO/CREATIVE COMMON. © ARALDO DE LUCA.

31 août 12. C’est encore à Antium qu’elle a


mis au monde, difficilement, le 15 décem-
bre 37, le futur Néron, le fils de son premier
mariage en 28 avec Cnaeus Domitius Ahe-
nobarbus. Parmi les astrologues qu’elle avait
consultés pour connaître le destin de cet
enfant, l’un lui aurait répondu qu’il régne-
rait mais qu’il tuerait sa mère. Elle avait
rétorqué : « Qu’il tue, pourvu qu’il règne. »
Depuis, elle a tout mis en œuvre pour que
son fils puisse régner : charme, relations,
clientèle, ascendance, meurtres, complots,
divorce et mariage forcés, subversion du
droit et des usages. Quitte à se forger une
carapace d’insensibilité, de patience et de
dureté. En 49, veuve pour la seconde fois,
elle a épousé son oncle Claude, débarrassé
de l’infidèle Messaline. Elle lui a fait aussitôt
adopter son propre fils, qui en est devenu
l’héritier au détriment du jeune Britanni-
cus. Elle lui a fait ensuite épouser la fille de
l’empereur, Octavie. Et l’on prétend qu’elle
n’a pas été étrangère, en octobre 54, à l’indi-
gestion qui a emporté son mari.

La meilleure des mères


Néron a aussitôt été acclamé empereur
par les prétoriens, reconnu par le sénat.
Son avènement s’est déroulé sans la moin-
dre anicroche : un scénario bien préparé.
Néron avait alors 17 ans. C’était le plus
jeune des princes. Qui allait gouverner ?
Dans les premières années du règne, et
même si le jeune empereur, plus préoc-
cupé par sa soif de popularité et par son
souci de devenir un artiste virtuose, ne
délaisse pas les affaires de l’Etat, les deux
conseillers choisis par Agrippine, Sénèque
et Burrus, inspirent sa politique. Un début
de règne heureux. Sur Agrippine s’accu-
mulent les honneurs. Elle est dite mater
Augusti, « mère de l’empereur », un titre
nouveau ; elle devient la prêtresse de
Claude divinisé grâce à la cérémonie de
l’apothéose décernée par le sénat ; elle a
droit à deux licteurs. A un officier du pré-
toire qui, selon l’usage, demande le mot
d’ordre, Néron répond : « La meilleure des
mères. » Elle veut être partout, sans outre-
passer les convenances admises. Au palais,
où sont convoqués parfois les sénateurs –
une tradition depuis Auguste –, elle écoute
les délibérations derrière une porte qui la
masque. Elle sort en public avec Néron,
souvent dans la même litière, ce qui don-
nera lieu plus tard à des rumeurs d’inceste.
Elle écrit à tous, peuples, magistrats, rois.
En 54, son image est reproduite dans tout 1

MATER AUGUSTI
Ci-contre : Agrippine la Jeune,
statue en basanite qui se trouvait
vraisemblablement dans le temple
du Divin Claude sur le Caelius, Ier siècle
(Rome, Centrale Montemartini).
A gauche : Agrippine la Jeune couronne
son fils Néron, entre 54 et 59
(Turquie, musée d’Aphrodisias).
l’Empire, sur les mon-
naies, dans les tem-
ples du culte impé-
rial, sur des camées FEMMES DE POUVOIR Ci-contre : Bustes
et des intailles. d’Agrippine l’Aînée en Cérès et d’Agrippine la Jeune
Mais elle agace en Aphrodite ou Héra, camée en sardonyx et or,
Burrus et Sénèque. Ils entre 48 et 53, monture de la fin du XVIIe siècle
souhaitent réduire la (Paris, Bibliothèque nationale de France).
place qu’elle occupe, Epouse du général Germanicus, Agrippine
susceptible de heurter les l’Aînée était la mère d’Agrippine la Jeune et de
sentiments des Romains, l’empereur Caligula. Page de droite : Néron
EN COUVERTURE

qu’ils appartiennent à la et Agrippine la Jeune, par Antonio Rizzi, 1894


plèbe ou à l’aristocratie. Pro- (Crémone, Museo Civico Ala Ponzone).
gressivement, les deux conseillers
détachent Néron de sa mère, laquelle
perd en 55 l’appui de Pallas, l’affranchi
impérial placé par Claude à la tête des sorte de trésor de guerre. Parallèlement, leurs injures. « Finalement, assure Tacite
finances de l’Empire, qui passe pour avoir Néron lui supprime sa garde personnelle et (Annales, 14, 3), la jugeant intolérable pour
été son amant. La même année, son image l’oblige à quitter le palais. Aux yeux de tous, lui, il décida de la faire tuer, n’hésitant que
disparaît du monnayage impérial. installée dans une maison privée du Pala- sur un point, savoir si ce serait par le poison,
Néron s’émancipe de plus en plus. tin, celle de sa grand-mère Antonia, elle ou le fer, ou quelque autre moyen violent. »
Comme Octavie, son épouse, ne lui inspire est ramenée au rang de simple matrone. A-t-il essayé le poison ? Par trois fois,
que de l’aversion, il prend à l’insu de sa « Aussitôt, le seuil d’Agrippine est déserté, soutient Suétone. Impossible, prétend
mère une maîtresse, l’affranchie Acté. Ce observe Tacite (Annales, 13, 19) ; personne Tacite : Agrippine prenait des antidotes et
54 choix exaspère Agrippine, qui menace, ne la console, personne ne vient la voir, sauf ses serviteurs étaient difficiles à soudoyer.
h puis complimente Britannicus, seul héri- quelques femmes, par affection, ou peut-être Le fer ? Comment trouver un volontaire
tier digne de son père, qu’elle envisage, par haine, on ne sait. » Car ses ennemis sont fiable pour cette mission ? On projeta
dit-elle, de faire acclamer par les préto- nombreux. A la fin de l’année 55, ils l’accu- encore l’écroulement du plafond au-des-
riens. Du chantage, mais qui attire l’atten- sent de conspirer contre l’empereur. Grâce sus de son lit, la chute du pont d’un navire.
tion de Néron sur le danger virtuel que à Sénèque et à Burrus, grâce aussi à sa pro- En dernier ressort, on retient le moyen
représentera ce jeune homme lorsqu’il pre défense, elle est innocentée, et retrouve d’un bateau truqué qui s’ouvrirait en
prendra la toge virile et entrera en poli- un certain crédit au palais. pleine mer, puis se refermerait après avoir
tique. Au cours d’un banquet, vers la mi- laissé tomber les personnes désignées,
© BNF, DIST. RMN-GRAND PALAIS/IMAGE BNF. © GIANNI DAGLI ORTI/AURIMAGES.

février de l’année 55, Britannicus avale une Touchée au ventre comme si un accident, chose banale en
boisson rafraîchie avec de l’eau froide. Mais en 56, la conduite de l’empereur mer, était arrivé. Un stratagème ingénieux
Presque immédiatement, il tombe ina- échappe à ses conseillers. La nuit, déguisé, dont on connaît mal l’inventeur. Est-ce
nimé, puis meurt. Une crise d’épilepsie, avec une petite bande, il rançonne, vole, l’affranchi Anicetus ? Ce préfet (amiral) de
explique Néron. Effectivement, Britanni- terrorise. En 58, de nouvelles amours : la la flotte de Misène, à l’extrémité ouest du
cus souffrait de cette maladie. Mais Agrip- très belle Poppaea Sabina. Riche, intelli- golfe de Pouzzoles, détestait Agrippine et
pine et Octavie, qui participent au repas, gente, sans scrupule, née vers 32, elle est en était haï, mais il s’était occupé de Néron
découvrent, effarées, ce qui leur apparaît d’un amoralisme complet, d’une coquet- durant son enfance et lui aurait exposé ce
comme un empoisonnement. Les histo- terie époustouflante – elle invente un plan. Est-ce Néron et Poppée eux-mêmes
riens actuels sont divisés. « masque de beauté » – et d’une conver- qui, pendant une représentation théâ-
Funérailles discrètes, discours habile de sation fort agréable. Elle comprend très trale où était mis en scène un naufrage,
Néron devant le sénat, silence gêné des vite qu’elle a un adversaire redoutable qui auraient vu ce type de machine ? Ou est-ce
conseillers : la mort de Britannicus est vite l’empêche d’épouser Néron et de devenir un épisode de la vie d’Alexandre le Grand,
passée par profits et pertes. Pour Agrippine, impératrice : Agrippine. De moins en où un ennemi de sa mère Olympias aurait
l’avertissement est clair. Sa situation est moins présente à Rome, cette dernière imaginé de la faire périr en mer dans un
devenue fragile. Peut-être même sa vie est- s’est retirée dans sa villa de Tusculum ou naufrage accidentel ?
elle en danger ? Elle cherche des appuis dans sa terre d’Antium. Lorsqu’elle se Pour que ce plan réussisse, la présence de
parmi les militaires et dans l’aristocratie, trouve dans l’Urbs, Néron paie des gens l’impératrice est nécessaire. Et pour la faire
essaie de repérer un rival à son fils qu’elle cri- pour susciter des procès contre elle ou se déplacer, il n’y a qu’une solution : lui pro-
tique, se rapproche d’Octavie, amasse une pour la poursuivre de leurs railleries et de poser une réconciliation. D’où la lettre
affectueuse et l’invitation qu’elle accepte. marins l’achèvent à coups de rame et de qu’Agrippine recevra un petit tombeau, le 55
Le petit golfe de Baïes ne manque pas de gaffe. Agrippine, elle, reste muette, ne se long de la route de Misène. h
charme, les demeures impériales y sont fait pas reconnaître, gagne le rivage à la Burrus et Sénèque s’occupent de la ver-
nombreuses. Agrippine s’y rend dans une nage puis, dans une barque de pêcheurs, sion officielle de la mort de l’impératrice
trirème militaire. A son arrivée, Néron parvient à sa villa de Baules, non loin de mère. Ce sera un suicide. Car elle a voulu
l’attend sur le rivage, l’étreint, puis la Baïes, comprend qu’elle a échappé à un assassiner son fils, l’assassin n’étant autre
conduit dans une villa maritime. Dîner par- traquenard, échafaude immédiatement que le messager qu’elle avait envoyé pour
fait, Agrippine a la place d’honneur, Néron un plan : faire comme s’il s’agissait d’un sim- prévenir Néron. C’est encore Sénèque qui
séduit par ses paroles, qui alternent familia- ple accident. Et prévient son fils. écrit le discours lu au sénat. Il oppose,
rité et sérieux. Puis il accompagne sa mère Au milieu de la nuit, Néron apprend que pense-t-on, « l’intrigue à l’intrigue », selon
vers le somptueux bateau qu’il lui offre, la sa mère a survécu au naufrage et qu’elle le mot de Pierre Grimal, et affirme que si
serre dans ses bras « soit pour que la comé- est légèrement blessée. Les versions des Agrippine n’avait pas encore déclenché une
die fût complète, soit parce que la dernière historiens antiques divergent sur les guerre civile, il était quasi inévitable qu’elle
vision qu’il avait de sa mère, promise à la détails : Néron est-il abattu ou en colère ? le fît. La date anniversaire de la naissance
mort, retenait ce cœur, quelque sauvage qu’il A-t-il convoqué Burrus et Sénèque, qui d’Agrippine devient un jour néfaste et sa
fût », commente Tacite (Annales, 14, 4). ignoraient, semble-t-il, l’attentat contre mémoire est condamnée. A son retour à
La nuit est brillante d’étoiles, calme ; la Agrippine, pour prendre une décision ? Rome, Néron reçoit un accueil quasi triom-
mer tranquille, note Tacite, peut-être pour Des soldats, des marins, peut-être sous le phal. Il monte au Capitole et y rend grâce
mettre en valeur la tragédie qui s’annonce. commandement d’Anicetus, sont envoyés aux dieux. Mais, selon Suétone (Néron, 34),
Le navire s’éloigne doucement. A un signal, achever Agrippine. Elle est seule lorsqu’ils « bien que réconforté par les félicitations des
le toit de la cabine où se trouve Agrippine arrivent. Quand elle voit le centurion sortir soldats, du sénat et du peuple, il ne put
s’effondre sous un lourd poids de plomb. son épée, elle comprend et lui dit : « Frappe jamais, ni sur le moment ni plus tard, étouffer
Un des familiers est écrasé. Mais Agrippine au ventre. » Comme si elle souhaite punir ses remords, et souvent il avoua qu’il était
et Acerronia, son amie et confidente, pro- cette partie de son corps qui l’a trahie en poursuivi par le fantôme de sa mère, par les
tégées par les montants du lit, chutent portant le fils qui la fait périr. Selon certains, fouets et les torches ardentes des Furies. » 2
dans la mer pendant que le navire se dislo- Néron aurait souhaité voir le cadavre de sa
que, et y barbotent. Imprudente, Acerro- mère, qui est brûlé sur un lit de table. Ses Ancien membre de l’Ecole française de Rome,
nia s’écrie qu’elle est Agrippine, qu’il faut cendres sont enterrées sans tertre ni clô- Jean-Louis Voisin a enseigné l’histoire romaine
venir à l’aide de la mère de l’empereur. Des ture. Ce n’est qu’après la mort de Néron à l’université de Dijon.
ANTÉCHRIST Dircé chrétienne, par Henryk
Siemiradzki, 1897 (Varsovie, Musée national).
Avec ce tableau, qui mettait en scène un supplice
transposant un épisode de la mythologie
grecque dans la Rome néronienne, le peintre
polonais, dont on célèbre cette année
le 175e anniversaire de naissance, perpétuait l’image
de Néron persécuteur des chrétiens, à l’instar
de son compatriote Henryk Sienkiewicz qui publiait,
en 1896, son célèbre roman Quo vadis ?

Néron en
clair-obscur
Par Yves Perrin
Forgée dès l’Antiquité par les contemporains
de l’empereur, la légende noire de Néron a eu la vie
© PIOTR LIGIER/MNW.

dure. Les études historiques du personnage


et de son règne sont aujourd’hui plus nuancées.
Installée dans la mémoire
collective, l’image noire
de Néron illustre le poids
des images conventionnelles
tenues pour acquises
parce que séculaires.
Véritablement formulée
seulement au XIXe siècle,
EN COUVERTURE

la nécessité de sa remise
en cause selon les règles
de la déontologie de l’histoire
© AKG-IMAGES/ALBUM/ORONOZ.

est aujourd’hui évidente,


mais n’en gomme pas les
difficultés. Comprendre des
hommes vivant il y a deux
mille ans dans un monde
qui, pour être aux sources
58
h du nôtre, n’en est pas moins
très différent, exige qu’on
décrypte leur personnalité
Néron a-t-il incendié Rome ?
et leur action à la lumière de
D plus dévastateur. Il éclate le 18 juillet, se propage pen-
e tous les incendies que Rome a connus, celui de 64 fut le
leur société et de ses valeurs.
dant six jours, est circonscrit, puis reprend le 24 juillet. Sur
La connaissance de Néron les quatorze régions qu’a créées Auguste, seules quatre sont
lui-même est forcément épargnées. Des milliers d’habitations, des édifices publics,
aléatoire puisque nous des temples, des monuments anciens sont détruits, le nom-
bre des victimes est sans doute élevé (aucune source ne
n’avons sur son compte que donne de chiffres).
des sources qui sont tout S’ils fournissent des informations concordantes sur
l’ampleur de la catastrophe, Suétone et Tacite divergent sur
sauf objectives et dont aucune ses origines et le comportement de Néron. Selon le premier,
n’émane de lui (si ce n’est celui-ci aurait incendié volontairement sa capitale pour en
les vestiges archéologiques remodeler l’urbanisme et fonder une Néropolis, chanté la fin
de Troie du haut de la tour de Mécène sur l’Esquilin, puis
des constructions ramassé autant de butin qu’il le pouvait. Tacite est beaucoup
qu’il a commanditées). plus prudent ; il écrit qu’on ne sait pas si le désastre est dû au
hasard ou à la malignité du prince, précise que le feu éclata
On s’efforcera donc une nuit de pleine lune dans les boutiques attenantes au
de rendre compte de l’état Grand Cirque, que Néron était alors absent de Rome – il était
actuel des connaissances à Antium (Anzio) d’où il ne revint que lorsque sa résidence
fut touchée par les flammes – et ajoute que certains défendi-
en recontextualisant rent de combattre le sinistre soit pour se livrer au pillage, soit
historiquement les questions. parce qu’ils avaient reçu des ordres. Selon lui, c’est la reprise
de l’incendie dans une propriété d’un de ses proches, Tigellin,
Néron a-t-il débuté
la persécution
JOUER
des chrétiens ?
AVEC LE FEU
L’Incendie de Rome
en juillet 64, par
Eduardo Rosales,
Q ue Néron ait supplicié les chrétiens
est établi. Voulant faire taire les
soupçons selon lesquels il aurait
XIXe siècle ordonné l’incendie, il les désigna comme
(collection coupables et en livra un certain nombre
particulière). à la mort. Les victimes furent nombreuses
C’est sur la foi des (Tacite emploie le terme multitudo)
écrits de Suétone et leur exécution donna lieu à une mise
qu’a longtemps en scène effroyable du châtiment infligé
prévalu, dans aux coupables de crimes majeurs :
l’imaginaire ils furent crucifiés et/ou brûlés vifs.
collectif, la vision Néron a-t-il, pour autant, tué les
d’un Néron chrétiens pour leur foi et peut-on parler
pyromane. Il est de persécution ? Le terme est absent
admis aujourd’hui des écrits contemporains (notamment
que les causes ceux de Paul). Un courant exégétique
de l’incendie furent ancien veut que l’Apocalypse (fin du
accidentelles. Ier siècle) y ait fait référence, mais la lecture
historique de ce texte est problématique. 59
La Bête désigne vraisemblablement h
le préfet du prétoire, qui est à l’origine de la rumeur selon l’Empire romain et non pas Néron ;
laquelle il recherchait la gloire de fonder une ville nouvelle et le fameux chiffre 666 n’est pas sûrement
de lui donner son nom. Néron prit une série de très sérieuses établi (des manuscrits en donnent d’autres)
mesures pour secourir les victimes, mais le bruit se répandit et les décryptages numérologiques
qu’il avait chanté la ruine de Troie sur son théâtre privé. prêtent à toutes les spéculations… Il fallut
De ces informations contradictoires, la tradition séculaire attendre Méliton de Sardes (vers 170)
a retenu celles de Suétone en les amplifiant avec beaucoup et Tertullien (vers 200) pour que Néron
d’imagination. Mais il existe aujourd’hui un large consensus soit explicitement accusé d’être un
pour considérer que les origines du feu sont accidentelles. persécuteur : Tertullien affirme qu’il ne
Fréquents sont dans l’histoire de Rome les incendies qui par- supplicia pas les chrétiens parce qu’il était
tent des feux allumés dans les boutiques, et la chaleur de l’été cruel, mais parce qu’il haïssait la vraie foi.
64 était propice à une rapide extension des flammes, contre Il aurait promulgué un édit ou une loi,
laquelle les moyens de lutte étaient inefficaces. Que Néron ait l’Institutum Neronis, pour réprimer le fait
choisi une nuit de pleine lune pour commettre son forfait, ait d’être chrétien. L’existence de cette loi est
fait brûler sa domus familiale à laquelle il était très attaché et improbable. Jusqu’au IIe siècle, les chrétiens
ait erré seul et désespéré dans le Palatin calciné ne correspond étaient poursuivis parce qu’ils tombaient
pas vraiment à ce qu’on peut attendre d’un criminel qui a froi- sous le coup de l’interdiction séculaire
dement préparé son coup… Tacite est clair : les accusations de toutes les « religions illicites » dans
lancées contre lui sont des rumeurs. La question « qui les a lan- lesquelles Rome voyait un danger pour
cées ? » est condamnée à rester sans réponse. la paix publique ; la variété des peines qui
Si Néron n’est pas un incendiaire criminel, son goût pour leur étaient infligées et la liberté de décision
le pathos rend plausible qu’il ait chanté un poème de son cru des magistrats vont contre l’existence
sur l’embrasement de Troie-Rome. En revanche, l’accuser d’une loi générale. Ajoutons que Pierre
d’avoir détruit Rome pour la reconstruire consiste à inverser et Paul n’ont pas collaboré à Rome (ils s’y
les rapports de cause et d’effet : l’incendie lui offrit une occa- sont au mieux croisés) et ne figurèrent pas
sion unique de remodeler la ville, cela ne veut pas dire qu’il ait parmi les suppliciés de 64 (Paul fut décapité
pris l’initiative de la détruire. en 67 ou 68, le lieu et la date de la mort
BOUCS
ÉMISSAIRES
A gauche : Les
Torches de Néron, par
EN COUVERTURE

Henryk Siemiradzki,
1876 (Cracovie, Musée
national). A droite :
statuette de Néron,
Ier siècle (Londres,
The British Museum).
Désignés comme
coupables de
l’incendie de 64, de
nombreux chrétiens
furent crucifiés
ou brûlés vifs sur
ordre de Néron,
60 qui devint ainsi
h dans la mémoire
chrétienne le
premier empereur
persécuteur.

de Pierre sont conjecturaux), et que ils étaient de parfaits


des sources byzantines prêtent à Néron boucs émissaires. Il n’est pas
une certaine empathie pour les chrétiens, impossible que, dans une
imaginant même qu’il avait châtié Pilate… exaltation eschatologique,
Si Néron n’est pas un persécuteur, certains aient manifesté
les suppliciés de 64 sont bien à l’origine leur joie devant l’incendie
de sa figure millénaire de Persécuteur d’une cité emblématique
et d’Antéchrist. Historiquement, c’est du paganisme et du vice.
la première fois que le pouvoir romain On a émis l’hypothèse
est amené à distinguer chrétiens et juifs (Ernest Renan) que
(dont la religion est licite). La première les affrontements qui
gestation de l’écriture chrétienne opposaient juifs et chrétiens
de l’histoire articula dès lors les débuts n’étaient pas pour rien
du christianisme et l’histoire de Rome dans leur désignation
en faisant de la persécution néronienne comme coupables.
une date fondatrice de la nouvelle histoire Poppée, l’épouse de Néron,
du monde ouverte par la vraie foi. comptait des amis juifs
Pourquoi les chrétiens furent-ils influents, qui ont pu
cependant désignés comme coupables ? attirer l’attention du
Méprisés, mal connus, susceptibles, pouvoir sur un groupe
pensait-on, de perpétrer les forfaits les dont ils voulaient
plus abominables et sans protecteurs, se débarrasser…
A-t-il gouverné tyranniquement ?

L’ idée est enracinée dans les esprits, Néron est un tyran : il fait
régner la terreur, assassine ses proches – Britannicus, Agrip-
pine, Sénèque, Poppée – et élimine ceux qu’il juge à tort ou à raison
mais un citoyen l’emporte sur les autres (le princeps) qui entend
transmettre dynastiquement son pouvoir. Au fil des quarante
années marquées par les interprétations contradictoires que Tibère,
dangereux. Mégalomane, il instaure le culte de sa personnalité. Caligula et Claude avaient proposées du legs augustéen, la nature
Jouet de ses penchants et cupide, il assouvit ses passions contre monarchique du régime s’affirme, les comices populaires perdent
l’intérêt de tous, s’approprie les biens qu’il convoite. Débauché et leur pouvoir, le sénat devient une « chambre d’enregistrement obli-
histrion cabotin, il se livre à des orgies sans nom, prostitue sa gatoire » des décisions impériales. Le règne de Néron achève le pro-
dignité en s’exhibant sur scène et contraint les autres à le suivre cessus, comme en témoigne l’érection de la Domus Aurea qui, juri-
dans ses excès. Efféminé, peureux, crédule, c’est un faible qui réagit diquement privée, est bien un palais. Mais la légitimité de Néron,
par la violence. Ni homme ni Romain, il mine l’Empire, corrompt le arrivé au pouvoir par l’assassinat et les intrigues d’Agrippine, issu de
principat augustéen, ébranle l’ordre social et moral. S’y ajoute une la famille des Domitii qui est ancienne mais plébéienne, fut contes-
composante psychologique qui renforce la crédibilité de l’accusa- tée pendant tout son règne. Les vieilles familles pouvaient prétendre
tion : Suétone, Tacite, Plutarque suggèrent que Néron était un exercer le pouvoir aussi légitimement que lui et celles qui s’étaient
jeune homme doué, que le pouvoir a corrompu. intégrées à l’élite depuis Auguste (la « révolution romaine » de
La noire uniformité du tableau pose en elle-même problème. Sir Ronald Syme) n’étaient pas enclines à limiter leurs ambitions.
Ses ingrédients sont puisés dans les stéréotypes élaborés par la C’est dans cette lutte qu’il convient de replacer la cupidité
morale politique grecque (le tyran y est, par exemple, défini du tyran. Qu’il ait fait main basse sur nombre de propriétés et
comme un faible soumis à ses instincts ; qui veut condamner d’œuvres d’art n’est pas douteux. Mais la rapacité n’en est pas le
Néron le dépeint donc ainsi), sa construction est façonnée à l’aune seul ressort. Lorsqu’il dépossède six sénateurs des immenses lati-
des conceptions du stoïcisme, puis du christianisme (elle est anti- fundia qu’ils exploitent en Afrique, il agrandit le domaine impérial
thétique à celle de Sénèque, le sage impeccable). Absent du réper- (pour l’anecdote, on rappellera que Marx y voit un exemple de la
toire lexical de Tacite et Suétone, le mot tyran se diffuse au Moyen concentration capitalistique de la propriété), mais conforte aussi
Age et à l’époque moderne. Depuis le XVIe siècle et surtout depuis son pouvoir. Le blé africain est essentiel dans le ravitaillement de
les Lumières, sa figure alimente le débat sur les relations entre vie Rome. En privant six sénateurs d’un moyen d’y créer des troubles,
publique et vie privée (peut-on être un bon gouvernant si l’on n’est il conforte la sécurité alimentaire de la ville et sa popularité. Les 61
pas irréprochable dans sa vie privée ?) et sur l’évolution des régi- confiscations opérées après 64 pour étendre la Domus Aurea sont h
mes, les limites de tout pouvoir et les voies pour faire cesser une attestées sur les franges de l’Esquilin et dans la dépression du Coli-
tyrannie. Tout homme cultivé apprend à pénétrer la psychologie sée, mais les trois aires majeures du complexe palatial – Palatin,
© AKG-IMAGES/PICTURES FROM HISTORY. THE BRITISH MUSEUM/TRUSTEES OF THE BRITISH MUSEUM.

du tyran à travers les pages de Tacite. Esquilin et l’ensellement qui lie les deux collines – lui appartien-
Il faut examiner chaque pièce du dossier en la recontextualisant. nent depuis longtemps par héritage. Ajoutons une hypothèse
Que Néron ait fait assassiner Britannicus et Poppée est douteux ; retenue par de bons chercheurs : le parc impérial n’était ni intégra-
ses officines ne savent pas produire un poison aussi foudroyant lement ni tout le temps interdit au public.
que le suppose la mort du prince et Poppée est vraisemblablement Quant à ses mœurs et à ses activités artistiques, leur dénonciation
morte en couches. Ceci dit, Néron a sans aucun doute comman- s’inscrit dans les conflits idéologiques qui l’opposent aux défenseurs
dité l’élimination d’un certain nombre de personnages comme sa du mos maiorum et du stoïcisme, mais elles ne démontrent en rien
propre mère, des aristocrates comme Rubellius Plautus et Faustus qu’il ait été un couard et un faible soumis à ses instincts.
Sylla Felix, puis après le rétablissement de la loi de majesté en 62 L’opposition Néron-sénateurs imbrique donc des composantes
(évoquons anachroniquement notre article 16 et l’état d’urgence), politiques (l’enjeu du pouvoir suprême), idéologiques (la tradition
un certain nombre de sénateurs et de leurs proches. La répression des ancêtres contre le néronisme), sociales (le contrôle des clientè-
de la conjuration de Pison en 65 s’acheva par l’exécution ou le sui- les et de la population de Rome) et économiques (la propriété fon-
cide contraint de personnalités de haut rang – Sénèque, Corbulon, cière comme garantie de l’indépendance individuelle et de la puis-
Lucain, Pétrone, etc. –, celle de Vinicianus en 66 s’accompagna sance). La violence dont Néron use contre des adversaires réels ou
aussi de condamnations. Que les droits des accusés n’aient pas été supposés, la peur qu’il inspire aux milieux dirigeants, sa mégalo-
respectés – interrogatoires menés dans le secret de jardins impé- manie dont sa statue de 30 m de hauteur est représentative, ses
riaux, procès expéditifs, sentences immédiatement exécutées sans conceptions artistiques du pouvoir et ses mœurs expliquent qu’il
possibilité d’appel – paraît assuré ; que la culpabilité de certains ait ait pu dès lors devenir une figure emblématique du tyran. Mais
été inventée pour justifier leur élimination est probable. Mais il faut décrypter la Rome julio-claudienne à la lumière des valeurs démo-
noter que le sénat entérina ces pratiques, que la loi de majesté les cratiques et des pratiques républicaines qui sont les nôtres relève-
couvrait d’un voile légal et que, dans la mesure où on peut dresser rait d’un grave anachronisme. Néron ne tue pas pour le plaisir, mais
de macabres statistiques, ses prédécesseurs julio-claudiens ont pour sauvegarder son pouvoir. En cela, il ne diffère pas de ses pré-
autant de morts sur la conscience, voire davantage que lui. décesseurs. Chaotique, mais continue, la mise en place du pouvoir
La société romaine est brutale, le régime mis en place par Auguste impérial ne se fit pas dans la paix des familles ni dans le dialogue et
ambigu. Rome est une république dont les responsables sont élus, le compromis : elle fut affaire de luttes où tout était permis.
de la mer Noire), contrôla mieux
le bas Danube en installant sur ses rives
méridionales dix mille Daces, dont
les productions céréalières devaient
sécuriser le ravitaillement de Rome.
Quant aux provinces, elles n’étaient
pas touchées par ce qui se passait
à Rome. Leur administration ne connut
pas de scandales notables, le prudent
mais continu processus d’intégration
des ex-vaincus se poursuivit. Les esclaves
EN COUVERTURE

affranchis des citoyens, les soldats


auxiliaires et les notables provinciaux
reçurent la citoyenneté, la
« romanisation » (on emploie par
commodité ce terme aujourd’hui
A-t-il renforcé ou sapé remis en cause) s’amplifia. Les Grecs
la puissance romaine ? appréciaient le philhellénisme du prince,
les Gaulois l’ordre impérial (réunies
à Reims en 70, leurs élites décidèrent

O bnubilée par la personnalité


du prince, la tradition veut qu’il ait
ruiné l’Empire. Elle occulte son œuvre
leurs activités (les « douanes d’Asie »
étaient, par exemple, publiquement
affichées à Ephèse et à Rome), et la
de rester fidèles à l’Empire dans
un contexte pourtant très favorable
à la révolte). L’Empire néronien était
d’homme d’Etat. Or un large consensus gestion des caisses centrales annonça en paix. A deux exceptions notables.
62 (qui fournit aujourd’hui des arguments la séparation des biens privés du prince Récemment conquise, la Bretagne (bassin
h au révisionnisme suspect qui en et des biens de l’Etat sous les Flaviens. de la Tamise) se souleva et la répression
fait un prince modèle) existe pour Economiquement, la dévaluation fut rapide et brutale. Toujours agitée,
en reconnaître l’importance. du denier en 64 pour l’aligner sur la la Judée s’embrasa en 66 et là aussi
Conformément à ses préoccupations, drachme utilisée dans la partie orientale la répression fut terrible, qui s’acheva par
mais aussi au testament politique de l’Empire fut une réussite qui facilita la destruction du Temple en 70, avec
d’Auguste, Néron ne se lança dans les échanges. Militairement, il renforça les conséquences millénaires que l’on sait.
aucune conquête militaire et conforta l’efficacité de l’armée en créant une En définitive, en 68, les comptes
les limites de l’Empire, dont les légions annone militaire qui veillait sur son de l’Empire étaient sans doute en mauvais
garantirent l’intégrité sans difficultés ravitaillement et sut confier à des officiers état (il est impossible d’avoir une idée
© AKG-IMAGES/HERITAGE IMAGES/ASHMOLEAN MUSEUM. © ILYA SHURYGIN.

majeures. C’est un empire centralisé, compétents la guerre séculaire qui précise sur la question ; Rome ignore
les grandes décisions sont prises sur opposait Rome à la seule grande ce qu’est un budget, on n’a aucun chiffre),
le Palatin, où elles sont préparées par puissance du moment, l’Iran parthe. mais les excès de Néron n’avaient pas
les bureaux créés par Claude. Sans Ses victoires – sans doute exagérées par sapé la puissance romaine. Si l’œuvre
révolution ni dysfonctionnement sérieux, la propagande – lui permirent de célébrer de reconstruction de Vespasien obtint
Néron en améliora le fonctionnement un triomphe mémorable, et la venue des résultats rapides, c’est qu’il héritait
en achevant la construction de l’édifice de Tiridate d’Arménie – Etat tampon d’un empire en bonne santé.
qui en est emblématique, l’énorme disputé – à Rome en 66, pour reconnaître
Domus Tiberiana, réduisit sans la faire sa vassalité, marqua le sommet du règne.
disparaître la puissance intéressée des Acteur de la transformation d’un EN HAUT DE L’AFFICHE En haut :
affranchis placés à la tête des bureaux, empire hégémonique en un empire monnaie romaine en bronze, 65. Page
et fit, comme beaucoup de politiques territorial (Rome ne se contente plus de droite : Apollon à la lyre, fresque
à leur arrivée au pouvoir, des promesses de contrôler des satellites, elle les réduit de Moregine, près de Pompéi, Ier siècle.
qui n’engagent que ceux qui les écoutent, en provinces administrées directement), Poète, chanteur, musicien, acteur…
comme diminuer les impôts et assurer il supprima les enclaves indépendantes Néron aimait se donner en spectacle et
la transparence des finances publiques. qui subsistaient encore (royaume était persuadé d’être un artiste talentueux.
La pression fiscale ne baissa pas, mais de Cottius autour de Suse), annexa Ses détracteurs lui reprochaient d’avoir
les acteurs de la vie économique furent des royaumes vassaux stratégiquement négligé ses responsabilités d’homme
mieux informés des taxes pesant sur importants (Pont polémoniaque à l’est d’Etat au profit des arts et des jeux.
Fut-il un artiste ou un histrion ?

N jouer de la cithare et jouer la tragédie, et endosse la tenue


éron écrit des poèmes, monte sur scène pour chanter,

des auriges dans les cirques ; il participe aux jeux grecs


(néméens, pythiques, olympiques et isthmiques) qu’il
ordonne de grouper en une seule année – 67 – et célèbre à son
retour à Rome un sensationnel triomphe. Dans l’imaginaire,
deux manifestations de son génie artistique éclipsent les
autres : il chante la ruine de Troie « en live » en 64 et prononce
ces ultimes paroles avant son suicide : « Quel artiste meurt
avec moi ! » A ces images d’Epinal, on ajoutera un complé-
ment négligé par la tradition. Une claque militairement struc-
turée composée de cinq mille jeunes gens – les Augustiani –
l’applaudit selon des cadences codifiées (« bourdonne-
ments », « bruits de tuiles », « bruits de tessons ») et veille à ce
que le public en fasse autant et soit attentif (Vespasien, qui
s’endort, est sérieusement chapitré). Au cours du triomphe
grec, ils chantent : « Olympionique ! Pythique ! Auguste !…
Néron Héraclès ! Néron Apollon !… Voix divine !… »
Voir en Néron un artiste ne manque pas de fondements et on
comprend pourquoi ses détracteurs l’accusent d’être un histrion
irresponsable, qui néglige ses responsabilités d’homme d’Etat
pour des futilités et trahit les valeurs dont il doit incarner la gran-
deur. Le théâtre corrompt les mœurs, il est scandaleux qu’un
prince y contribue ; les acteurs sont gens de peu, il est inadmissi-
blequ’unprinceseravaleàleurrang;l’acteurquiendosselaper-
sonnalité d’un autre abdique la sienne, ce qui est inacceptable
pour un citoyen romain et a fortiori pour le premier d’entre eux.
Que son statut lui ait garanti un succès facile est évident. Les des rares maîtres dont on connaisse le nom (Famullus, Seve-
cités grecques qui organisent les concours de musique lui rus et Celer), la musique par Ménécratès. Elle souligne aussi
donnent d’avance les couronnes de citharède et les juges sa passion assez rare pour les techniques. S’ils sont trop gigan-
d’Olympie le proclament vainqueur de la course de chars en tesques pour les moyens de l’époque, les projets de percement
dépit de sa chute… A-t-il conscience que le jeu est faussé ? Il des canaux de l’Averne et de Corinthe sont bien élaborés. La
croit en ses talents, se plie aux règlements et souffre du trac. mécanique qui produit le mouvement perpétuel de la fameuse
Les sources convergent pour dire qu’il est moyennement cenatio rotunda en combinant les rouages des moulins à eau
doué, mais travailleur et appliqué (il mange régulièrement des et des clepsydres est hautement sophistiquée. L’élévation de
poireaux, réputés bons pour la voix). Ce n’est pas un génie la coupole de la Domus Aurea sur l’Esquilin suppose des
créateur, son terrain est celui des arts d’interprétation. concepteurs qui maîtrisent au moins intuitivement le pro-
Recontextualiser ses prestations nuance le tableau. Son édu- blème de la quadrature du cercle. Dans un domaine plus
cation avait été celle que recevaient les enfants de l’élite, qui macabre, les mécanismes qui font se scinder le vaisseau
comprenait une initiation aux arts. Bien des sénateurs – et non d’Agrippine pour la noyer sont un chef-d’œuvre ! Néron lui-
des moindres – ne renâclaient pas à participer aux spectacles même montre de réelles compétences techniques, comme le
impériaux, et Helvidius Priscus, qui affichait à Rome une sévère suggère sa capacité à démonter des orgues hydrauliques à la
figure de censeur stoïcien, montait avec plaisir sur les planches structure complexe. Ce goût pour la technique révèle peut-être
lorsqu’ilétaitdanssavillenataledePadoue…Néronestprudent: la signification de ses dernières paroles : le terme « technites »
jusqu’en 64, il évolue sur des scènes domestiques et dans son (artifex) qu’il utilise désigne l’artiste, mais aussi l’ingénieur.
cirque privé du Vatican, et c’est à Naples, et non à Rome, qu’il Si le néronisme place l’art au-dessus de la morale, c’est que
s’exhibe pour la première fois en public. On ignore combien de son promoteur est convaincu que, sous sa conduite, l’Empire a
fois il s’est produit dans la capitale (qu’il quitte à l’automne 66). atteint l’âge d’or où, dans la paix et la prospérité, la beauté et
La recherche souligne combien est brillante la création l’agôn – la compétition pacifique – doivent occuper la première
culturelle sous son règne. La production littéraire connaît un place (il est le seul à envisager la transformation de la gladiature
sommet, la peinture et l’architecture sont marquées par trois en duels sans mise à mort). Utopie que peu partagent…
A-t-il voulu bouleverser le mos
maiorum en important des valeurs
venues de Grèce et d’Orient ?

L suscité une littérature pléthorique, dont la légitimité scienti-


a question de l’identité romaine et de son hellénisation a

fique souffre des débats idéologiques modernes sur les identi-


tés culturelles et nationales. Que Néron ait orientalisé Rome et
annoncé le « despotisme oriental » des empereurs tardifs a été
soutenu par le passé, mais ce décryptage est aujourd’hui aban-
donné. Qu’il soit un philhellène convaincu n’est pas douteux,
comme l’illustrent sa culture personnelle, son goût pour les arts,
EN COUVERTURE

son urbanisme, son gymnase (le seul de Rome, qui fut détruit
en 64), son adhésion militante aux valeurs de l’agôn (les jeux
qu’il institue, Juvenalia et Neronia, comprennent des épreuves
typiquement grecques), sa participation aux jeux de l’Hellade
et, peut-être par-dessus tout, sa décision de rendre leur liberté
aux Grecs (dont les modalités concrètes sont discutées).
Néron n’importe pas des valeurs venues de Grèce, elles sont
constitutives de la civilisation romaine depuis le II e siècle
av. J.-C. (et bien avant) sans que la spécificité de la société et
des institutions romaines en soit affaiblie. Cependant, en en fai-
sant les paramètres de son gouvernement, le néronisme remet
en cause les fondements traditionnels de la puissance romaine,
ou, plus exactement, de ceux que ses opposants considèrent
64 comme tels. Aux vertus militaires et citoyennes, il substitue les
h talents de l’art, à l’éthique stoïcienne un amoralisme débridé.
S’agit-il d’une révolution culturelle ? Tout philhellène qu’il soit,
Néron montre le plus grand respect pour la religion publique et
accomplit routinièrement les rites qui lui incombent. Conserva-
teur, il ne remet pas en cause les hiérarchies juridiquement défi-
nies qui structurent la société. Quoique peu motivé par les ques-
tions militaires, il dispose d’une armée efficace. La peinture
pariétale et l’architecture contemporaines s’inscrivent dans la
culture italienne : Famullus, Severus et Celer sont des Italiens.
Ses détracteurs ont imposé l’idée que ses options culturelles
ébranlaient la société et la civilisation romaines. Ce serait vrai
dans la mesure où un gouvernement serait capable d’infléchir le
cours de l’histoire, mais il paraît plus pertinent d’inverser la pro-
position : ce sont les évolutions de l’Empire qui expliquent les
modalités du néronisme ; l’époque néronienne au sens large est
un moment majeur de l’histoire de la Méditerranée et de l’Occi-
dent, où, dépassant les clivages entre les cultures grecque et
romaine, naît une civilisation gréco-romaine universelle.

JEUX DU CIRQUECi-contre : au cours de jeux donnés dans


l’amphithéâtre de Pompéi en 59, une rixe mortelle oppose des
« supporteurs » et conduit Néron à interdire tout spectacle dans
son enceinte. D’origine pompéienne, Poppée obtient la réouverture
des lieux et assure la popularité de Néron dans la cité campanienne.
Page de droite : reconstitution de la Domus Aurea de Néron.
L’incendie de 64 donna à Néron l’opportunité de remodeler Rome
à son goût et d’édifier notamment son palais, la Domus Aurea.
A-t-il bâti une nouvelle Rome ?

P our reprendre l’expression


de Tite-Live, Rome a l’aspect
d’une ville surgie au hasard et sans ordre.
Il s’engage à remettre aux propriétaires
les terrains à bâtir après les avoir
fait déblayer, institue des primes
Au Ier siècle, mis à part les îlots des grandes proportionnées au rang et à la fortune de
constructions publiques de la République chacun et détermine le délai dans lequel, 65
et d’Auguste, l’urbanisme demeure les habitations ou les îlots étant terminés, h
anarchique, le réseau viaire étroit, sinueux, on pourra en percevoir le montant.
sale et propice à l’extension des incendies, Vastes projets sérieusement élaborés
la spéculation foncière va bon train, donc, mais dont l’archéologie ne
les maisons sont fragilement bâties. décèle la réalisation que dans des aires
Le renouvellement régulier des règlements limitées, essentiellement entre le Forum
d’urbanisme révèle qu’ils ne sont pas et le Palatin et ponctuellement ailleurs.
appliqués. Les ambitieux, César, Auguste C’est que l’urgence des secours aux sinistrés,
nourrissent le rêve de remodeler la ville, l’ampleur du chantier, la spéculation
mais celle-ci est une mégapole d’un million et la nostalgie de certains pour la Rome
d’habitants (il faut attendre le XVIIIe siècle ancienne n’y sont pas favorables. C’est
© WWW.BRIDGEMANIMAGES.COM © AKG-IMAGES/PETER CONNOLLY.

pour retrouver une agglomération aussi aussi que les soucis du pouvoir en 65-67
peuplée, Londres) et y mener de grands – la conspiration de Pison puis le voyage
travaux pose d’insolubles problèmes en Grèce – accaparent son énergie.
de logement et remet dangereusement En 68-69, la ville souffre durement
en cause le droit de propriété. des combats qui opposent Galba, Othon,
La catastrophe de 64 offre une Vitellius et Vespasien. Lorsque ce dernier
opportunité unique de remodelage prend le pouvoir, il a à reconstruire
général. Néron rêve d’une Nova Urbs une ville encore ruinée par la catastrophe
inspirée de l’urbanisme hellène de 64 et la guerre civile. La reconstruction
hippodamien. Il prévoit que les maisons se fait dans l’urgence avec la volonté
soient reconstruites en matériaux de « rendre aux Romains » le centre
à l’épreuve du feu, mises à l’alignement, occupé par la Domus Aurea (Colisée),
sans murs mitoyens, d’une hauteur mais en laissant partout ailleurs libre
réduite et précédées de portiques cours à l’initiative privée sans contrôle.
en façade (qu’il promet de payer de ses Si la Nova Urbs néronienne a marqué
deniers), que les rues soient élargies, les esprits, elle est l’exemple même
rectilignes et pourvues de fontaines. du grand projet sans lendemain.
Etait-il populaire
et pourquoi ?

S i l’étroite minorité des sénateurs souffre


de la politique néronienne, ce n’est pas
le cas de l’immense majorité de la population
de l’Empire et de Rome, et tout converge
pour dire que le prince y jouit d’une grande
popularité.
A Rome, Tacite distingue la plebs sana,
qui était attachée aux grandes familles par les
liens de clientèle et en défendait les intérêts
et les valeurs, et la plebs sordida, la multitudo
(qui incluait tous les petits, qu’ils soient
citoyens ou pas) – de loin la plus nombreuse –,
dont le prince était le patron. En 68, la première
se réjouit de son suicide, la seconde le pleura.
C’est que Néron partageait ses goûts
et la défendait. Jeune, il aimait à s’encanailler
et à rosser le bourgeois en traînant incognito
dans la nuit des rues de Rome et il partageait
sa passion pour les courses. Il fit régner la paix,
assura un ravitaillement régulier, construisit
un grand marché sur le Caelius et des thermes
qui étaient les meilleurs de Rome (dit
Martial), finança des spectacles étonnants.
A la satisfaction des simples citoyens
et des nombreux affranchis qui avaient reçu
la citoyenneté, il s’opposa aux sénateurs
qui réclamaient le droit de révoquer
un affranchissement, en arguant que remettre
en question la liberté qui avait été donnée
serait porter atteinte à l’essence même de la
citoyenneté en bafouant son inaliénabilité.
Bref. Il assuma à la satisfaction du peuple ses
responsabilités de patron… Dans le triangle
du pouvoir dont les sommets sont le prince,
le sénat et la plèbe, il favorisa celle-ci contre
celui-là, et les pauvres jouirent de le voir s’en
prendre à la morgue de l’oligarchie sénatoriale.
La popularité de Néron est éclatante à sa
mort et jusque sous Domitien. En 68-69, sa
tombe est fleurie par des anonymes, ses statues
sont portées sur les rostres, Othon et Vitellius
néronisent pour se rendre populaires.
Et la rumeur se répand qu’il n’est pas mort
et reviendra. Trois imposteurs se firent passer
pour lui, en Grèce fin 68, en Asie sous Titus,
en Orient sous Domitien avec l’appui des
Parthes, et remportèrent une telle adhésion
des populations qu’il fallut envoyer l’armée.
HOSTIS PUBLICUS Ci-dessus : La Mort de Néron, par Vassili Smirnov, 1888 (Saint-Pétersbourg, Musée russe). Page de gauche :
fragments d’une statue équestre de Néron, Ier siècle (Paris, musée du Louvre). En juin 68, déclaré ennemi public par le sénat, Néron
se résigna à fuir Rome. Sur le point d’être capturé par les soldats, il mit fin à ses jours. Mais à Rome et dans tout l’Empire, l’empereur
disparu jouissait d’une telle popularité au sein de la population qu’on le prétendra en vie longtemps encore en prédisant son retour.

67
Qu’est-ce qui a provoqué la chute de Néron ? h

D contre un prince qui bafoue ses devoirs de chef d’Etat. Sans


ébut 68, le gouverneur de la Lyonnaise, Vindex, se révolte supplices l’attendent : on dépouille le coupable, on lui passe le
cou dans une fourche et on le bat de verges jusqu’à la mort.
disposer de moyens suffisants pour être efficace (il n’a pas de L’approche des soldats décide Néron terrorisé à se donner la
légions sous son commandement), il en appelle aux gouver- mort. Comme l’écrit avec lucidité Tacite, il est renversé par des
neurs des provinces voisines. Celui de la Tarraconaise, Galba, messages et des rumeurs plutôt que par les armes.
est dans un premier temps le seul à lui répondre favorablement.
Dénonçant les débauches et les crimes de Néron, partisan d’un Professeur émérite d’histoire romaine à l’université Jean-Monnet de Saint-
retour aux saines traditions romaines et d’un principat juste et Etienne, Yves Perrin est président d’honneur de la Société internationale
libéral, il prend la tête d’un mouvement qui entraîne des cités d’études néroniennes et directeur de la revue électronique Neronia electronica.
gauloises et hispaniques et est sans doute discrètement
approuvé par certains gouverneurs et sénateurs. La situation
est sérieuse, mais n’a rien de catastrophique. Sûr de la fidélité À LIRE d’Yves Perrin
© PHOTO RMN-LES FRÈRES CHUZEVILLE. © AKG-IMAGES.

de la majorité des légions, Néron ne s’alarme pas. C’est dans ce


contexte que circulent des informations vraies et fausses sur la Rome, ville et capitale.
défection de toutes les armées, qui finissent par déstabiliser le Paysage urbain et histoire,
régime et amener le sénat à s’interroger ouvertement sur l’ave- IIe siècle av. J.-C. – IIe siècle apr. J.-C.
nir. Avec une grande inconscience de la gravité de la situation, Hachette Education, « Carré
isolé et mal informé, Néron s’affole et ne réagit toujours pas Histoire », 256 pages, 21,50 €.
alors qu’il en a les moyens. La trahison des préfets du prétoire
décide le sénat à franchir le pas : début juin, il reconnaît Galba
De la Cité à l’Empire : histoire
empereur et déclare Néron ennemi public. L’empereur décide
de Rome (avec Thomas Bauzou),
de quitter Rome. Il est alors victime d’une duperie orchestrée
Ellipses, 496 pages, 34 €.
par deux affranchis, Icelus, l’homme de confiance de Galba, qui
est à la manœuvre au sénat, et Phaon, qui l’accompagne dans
sa fuite ; Phaon lui lit le courrier que lui a adressé Icelus annon- Itinéraires romains,
çant que le sénat l’a déclaré hostis publicus et lui explique quels Ausonius, 594 pages, 60 €.
PORTRAIT
Par Alexandre Grandazzi

Levieil
homme
etlelion
Avec Sénèque pour précepteur, Néron bénéficia du plus
EN COUVERTURE

brillant des enseignements. Devenu conseiller du prince,


le philosophe ne put qu’un temps contenir les dérives de celui
qu’il comparait à un « lion féroce », avant d’en être la victime.

L’« AMI DU PRINCE »

A
u printemps de l’an 49 de notre ère, Ci-contre : Néron
c’est à un philosophe de 50 ans que et Sénèque, par Eduardo
la toute nouvelle épouse de l’empe- Barrón González,
68 reur régnant confie l’éducation du fils, âgé 1904 (Madrid, Museo
h de 11 ans, qu’elle a eu d’un précédent mari. Nacional del Prado).
La rencontre est l’une des plus saisissantes Chargé par Agrippine
de l’histoire, puisqu’elle met en scène deux de l’éducation du
figures qu’oppose notre imaginaire, l’un jeune Néron, Sénèque
des maîtres de la sagesse antique et l’empe- sera ensuite la plume
reur devenu, non sans malentendu, le sym- du nouvel empereur et
bole même de la tyrannie. son principal conseiller
Appartenant à une famille de grands avec Burrus. Page
notables romains de Cordoue, Sénèque de droite : Sénèque,
s’était d’abord fait connaître par des ouvra- Ier siècle apr. J.-C.
ges consacrés aux sciences naturelles ou à la (Naples, Museo
géographie, notamment celle de l’Egypte, Archeologico Nazionale).
qu’il avait visitée quand, sous le règne de
© AKG-IMAGES/ALBUM. © WWW.BRIDGEMANIMAGES.COM

Tibère, son oncle en était le préfet. Doté


d’une intelligence aiguë, de dons multiples, l’écho que rencontreraient ses écrits à Rome à l’origine de la condamnation de Sénèque, a
il s’était très tôt passionné pour la philoso- pour être autorisé à y revenir : son traité Sur succédémaintenantAgrippine.Etsicelle-cia
phie, particulièrement pour le stoïcisme, la colère, écrit au lendemain de l’assassinat choisi Sénèque pour superviser l’éducation
mais aussi pour la rhétorique, où il excellait, de Caligula en 41, et qui était une charge de son fils, c’est qu’elle estime que ce brillant
accumulant à Rome les succès oratoires, virulente contre l’empereur fou, des conso- esprit, à la culture si étendue et à la conversa-
jusqu’à susciter un jour, lors d’une de ses lations adressées à des personnalités ayant tion étincelante, cet écrivain qui est le pre-
interventions au sénat, la jalousie de Cali- subi un deuil, des tragédies où il mettait en mier et le plus admiré de son époque, est le
gula… Sa carrière avait subi, cependant, un scène des personnages du mythe grec mieux placé pour préparer son rejeton à la
trou noir durant les premières années du s’affrontant dans les jeux du pouvoir et de la très haute destinée qu’elle espère pour lui,
règne de Claude : une longue relégation passion. Rien n’y a fait, cependant, et Sénè- et pour elle. Le pouvoir suprême, voilà bien,
dans la Corse inhospitalière, où il avait été que a dû patienter sept longues années sur en effet, ce que vise la fille de Germanicus,
condamné à l’exil pour adultère avec Julia son « rocher aride et broussailleux » ! ce prince doté de toutes les qualités et qui
Livilla, la propre sœur de Caligula ! Là-bas, il Mais la donne politique, soudain, change : aurait dû succéder à Tibère, s’il n’avait été
a certes beaucoup travaillé, comptant sur à Messaline, l’épouse de Claude, qui avait été frappé, en 19, par une mort prématurée, et
quelepeupleromainn’a,depuis,jamaiscessé
de regretter, reportant sa faveur sur la des-
cendance du grand disparu.
Sur la route vers le pouvoir, cependant, se
dressent deux obstacles : l’empereur Claude,
en effet, a eu avec Messaline un fils, Britanni-
cus, qui n’a encore que 8 ans en 49, mais qui
peut apparaître comme un héritier légitime,
même si l’hérédité n’est pas leseul critère qui
prédestine au pouvoir suprême à Rome.
Pour faire de Néron le successeur indiscuta-
ble de son mari, sa mère a persuadé l’empe-
reur d’adopter son beau-fils, sous couvert
de consolider ainsi l’avenir du régime, puis
l’a marié à la fille de Claude, Octavie. Sénè-
que n’est pour rien dans cette manœuvre,
qui a coïncidé avec le début de son précep-
torat. Tout en s’occupant de l’éducation
du jeune Néron, il poursuit son œuvre phi-
losophique, écrivant des traités dialogués,
l’un Sur la brièveté de la vie, dédié à son
beau-père, haut fonctionnaire débordé (il
est préfet de l’annone, chargé du ravitaille-
ment de Rome) auquel il conseille de réser-
ver du temps pour la réflexion intérieure, 69
l’autre, en 53, Sur la tranquillité de l’âme, h
qu’il recommande à un jeune parent venu
lui demander conseil et appui pour
sa carrière. Sénèque ne sera pas
non plus associé à la dernière
étape de la marche au pou-
voir de Néron, ou plutôt
de sa mère : l’assassinat
de Claude, empoisonné
au cours d’un banquet
en octobre 54.
On sollicite en revan-
chesesservicespourl’intro-
nisation du nouvel empe-
reur : c’est lui qui rédigera ses
discours, en particulier ceux que
Néron adresse, sitôt la nouvelle de
la mort de Claude rendue officielle, aux
redoutables prétoriens, ces soldats d’élite
qui forment la garde de l’empereur, et
ensuite aux sénateurs, tandis que le peuple
romain manifeste sa joie de voir un descen-
dant de Germanicus devenir le premier
personnage de l’Etat. Auteur de l’oraison
funèbre du défunt, prononcée par Néron
sur le Forum, morceau oratoire dont les
compliments hyperboliques finissent par
faire rire la foule, Sénèque est en même 1
© FINEARTIMAGES/LEEMAGE. © AKG-IMAGES/ALBUM/NY METROPOLITAN MUSEUM OF ART.
temps celui d’un pamphlet d’une verve
irrésistible, La Transformation en citrouille
du divin Claude, qui ridiculise les travers
de Claude et sa divinisation officielle. On a
beaucoup critiqué Sénèque pour ce double
langage : c’est oublier qu’à Rome, durant les
funérailles d’un grand personnage, il était
de tradition de faire défiler dans le cortège
funéraire un mime, chargé d’incarner un
portrait satirique du défunt.
Désormais Agrippine peut, quoi qu’il en
EN COUVERTURE

soit, se croire arrivée à son but : n’est-ce pas


elle qui exerce véritablement la réalité d’un
pouvoirquesonfils,âgédeseulement17ans,
lui abandonne volontiers ? Sénèque, rappelé
de Corse grâce à elle, et Burrus, vieux soldat
à la carrière jusque-là assez terne dont elle a
fait le préfet du prétoire, ne lui doivent-ils pas
tout ? Sans hésiter, elle ordonne l’élimination
de Narcisse, le tout-puissant conseiller de
Claude, ainsi que celle de plusieurs person-
nalités qu’elle sait ne pas lui être favorables.
Mais Sénèque ne sera pas l’exécutant
docile qu’elle espérait : lui et Burrus vont n’aurait pas été d’abord Octave, c’est-à-dire d’un modèle idéal. En réalité, Sénèque ne se
70 rapidement s’entendre pour agir de concert, le vainqueur d’une guerre civile. Quant à fait déjà plus guère d’illusion sur son élève :
h en vue de contrecarrer les excès d’Agrippine Agrippine, si elle veut atteindre à l’honneur ne le compare-t-il pas, en privé, à un « lion
et de diriger au mieux le tout jeune empe- d’être une nouvelle Livie, elle devra, comme féroce » ? Il se contente d’espérer qu’occupé
reur. Alliance improbable entre l’esprit le la femme d’Auguste, savoir rester en retrait. par ses plaisirs, l’empereur les laissera, lui et
plus raffiné du temps et un vieux soldat C’est compter sans le tempérament Burrus,inspirerl’essentieldesdécisionsprises
sans éclat, mais alliance qui va se révéler des indomptable de la reine mère, qui décide en son nom. Et, de fait, c’est ce qui va se pro-
plus solides et riche de conséquences pour alors de se rapprocher de Britannicus, duire tout au long de cinq années, de 54 à 59,
l’Empire tout entier. Pourtant, Sénèque n’a devenu entre-temps un adolescent qui resteront appelées le « quinquennat de
aucun titre officiel : il n’est que l’ancien pré- conscient de sa valeur et de l’injustice qui Néron », quinquennium Neronis. Sans déte-
cepteur et un « ami du prince », appellation lui a été faite. Las ! Qu’il ait été empoisonné nir jamais aucune magistrature, ni aucune
officieuse qui signifie qu’il fait partie des ou qu’il ait succombé à une attaque fou- fonction administrative, Sénèque, en plein
conseillers dont le titulaire du pouvoir droyante, Britannicus tombe mort, en accordavecBurrus,exercedurantcesannées
s’entoure pour s’aider de leurs avis. Mais du février 55, en plein milieu d’un repas, laissant une influence prépondérante dans la gestion
fait de son indolence, de sa hâte à profiter Agrippine sans recours face à son fils. Néron de l’Empire. Restauration du prestige et de
des jouissances auxquelles lui donne accès fait aussitôt publier un édit plein d’une l’indépendance, au moins relative, du sénat,
son statut, Néron laisse ses deux éloquente et hypocrite déplo- réorganisation profonde des finances, régu-
principaux conseillers exer- ration, où tout le monde lation des impôts, relance du commerce,
cer la réalité du pouvoir : reconnaît la main de contrôle des gouverneurs, amélioration du
écrit par Sénèque, le Sénèque. Peu après, le fonctionnement des tribunaux, absence de
grand discours qu’il philosophe dresse, persécutions contre les minorités religieuses,
prononce devant dans un traité Sur poursuites contre les délateurs, ces accusa-
les sénateurs peu la clémence, un teurs professionnels prêts à toutes les calom-
après son avène- portrait louangeur nies pour s’enrichir des biens de leurs victi-
m e n t tr a c e l e s du jeune empe- mes, et, surtout, mise en sommeil de la trop
grandes lignes reur. Hypocrisie ? fameuse « loi de majesté », cette législation
d’un programme Volonté, plutôt, de d’exception devenue la norme sous Tibère et
qui doit faire de lui contenir ainsi la fou- Caligula, qui leur permettait d’envoyer à l’exil
un nouvel Auguste, gue et les écarts de ou à la mort n’importe qui : telles furent bien
mais un Auguste qui Néron dans le cadre les mesures prises sous l’influence bénéfique
LA DERNIÈRE LEÇON
Ci-contre : La Mort
de Sénèque, par Manuel
Domínguez Sánchez,
1871 (Madrid, Museo
Nacional del Prado). correspondant désireux de progresser sur la
Contraint au suicide voie de la sagesse, c’est avec lui-même qu’il
par Néron, Sénèque dialogue. Car, entre lui et Néron, il n’y a plus
s’ouvrit les veines avant rien de commun. Si le souverain s’est ainsi
de boire un poison puis, éloigné de Sénèque au fil des années, ce
comme le décrit Tacite n’est pas seulement à cause de crimes que
(Annales, 15, 63-64), son conseiller ne pouvait pas approuver
de se faire « porter mais qu’il avait accepté, au nom de la raison
dans une étuve, dont d’Etat, de ne pas condamner publiquement.
la vapeur le suffoqua », C’est plutôt parce que le projet, pour ainsi
faisant preuve, dans dire politico-médiatique, peu à peu conçu
la mort, d’une grandeur par l’empereur-artiste de se concilier l’appui
d’âme exemplaire. quasi fusionnel des masses grâce aux specta-
Page de gauche, en bas : cles grandioses qu’il leur offrait en y partici-
Néron et Sénèque pantdésormaislui-mêmenepouvaitqu’être
mourant, médaille étrangeraupragmatisme,nourridephiloso-
pastichant les antiques phie stoïcienne et de références au modèle
monnaies romaines, d’Auguste, qui avait inspiré Sénèque dans
vers 1445 (New York, son action politique. Il est ainsi très significa-
The Metropolitan tif que Néron ait attendu la retraite de Sénè-
Museum of Art). que pour se produire en public comme
chanteur et harpiste. La rupture définitive se
rapproche.Sénèqueauraencoreletempsde
de Sénèque. Elles devaient assurer quelques Agrippine qui se serait ensuite suicidée. voir brûler Rome (juillet 64). Lui qui n’était
années de paix civile et de prospérité qui Sénèque est l’auteur de ce texte qui, assu- pas seulement l’écrivain le plus renommé de 71
resteraient mémorables, l’empereur Trajan, rément, ne lui fait pas honneur, mais qui son époque, mais aussi un fin psychologue, h
un demi-siècle plus tard, allant jusqu’à dire s’expliqueparsavolontéd’éviteràRomeune était sans doute l’un des Romains d’alors à
qu’il s’agissait de la période la plus heureuse guerre civile et par l’espoir que Burrus et lui connaître le mieux Néron : il en savait trop
qu’eût jamais connue l’Empire romain. pourront encore exercer leur influence sur pour être laissé en vie, si bien que, lorsque la
Durant ces années, Sénèque louvoie en le gouvernement de l’Empire. Trois ans plus découverte de la conjuration de Pison, à
expert dans les intrigues de palais : son tard, voici que la mort de son allié ôte à Sénè- laquelle il avait pourtant refusé de partici-
traité Sur la constance du sage en témoigne que toute possibilité d’influence. Epuisé, per, lança le pouvoir néronien dans une
indirectement, tout comme celui Sur la vie ayantperdusesillusionssursonancienélève, répression implacable, il en devint la victime
heureuse, écrit en réponse à ceux qui lui soucieuxdereveniràl’écritureetàlaphiloso- la plus illustre. Un jour d’avril 65, contraint à
reprochent sa trop grande fortune. Quant à phie, Sénèque offre alors à l’empereur de lui se suicider – ce qui évitait un assassinat à
Agrippine, tenue à l’écart depuis 55, elle vou- rendre les immenses richesses dont il a été l’empereur –, il fit preuve d’une exemplaire
drait maintenant se rapprocher d’Octavie, comblé par lui, ce que Néron refuse tout en fermeté d’âme : une vie entière de maîtrise
l’épouse délaissée de Néron, et dont Poppée, acceptant son retrait de la vie politique. de soi et de méditation morale trouvait son
la nouvelle favorite, ambitionne de prendre C’est la dernière phase de l’œuvre du phi- terme et sa justification dans une mort mise
la place. C’est pourquoi, poussé par un losophe,etsansnuldoutelaplusbelle:àcôté en scène pour être une leçon de courage et
entourage dévoyé auquel Sénèque et Burrus du court traité Sur le temps libre (De otio), où de sagesse, destinée à ses contemporains
n’appartiennent pas, Néron décide de faire ilproclamelasupérioritéduloisirlettré,etde mais aussi à la postérité. 2
tuer sa mère. Mais le matricide échoue dans l’ample exposé en sept livres Sur les bienfaits,
un premier temps, Agrippine ayant survécu qui est une réflexion d’ensemble sur les rela- Alexandre Grandazzi est professeur de littérature
au faux naufrage dont elle devait être la vic- tions sociales dans la société romaine mar- latine et de civilisation romaine à Sorbonne
time : mis au courant par un Néron affolé des quée par le clientélisme, le voici qui revient à Université. Son ouvrage Urbs. Histoire de la ville
conséquences possibles de ce ratage, Sénè- ses intérêts scientifiques de jeunesse dans de de Rome, des origines à la mort d’Auguste (Perrin,
que et Burrus consentent au crime, à condi- copieuses Recherches sur la nature. 2017) a été couronné par le prix Chateaubriand.
tiondenepasyêtremêlés,Burrusrefusantle C’est cependant surtout la philosophie A lire : Sénèque ou la conscience de l’Empire,
concours de la garde prétorienne. Peu après, morale qui l’occupe : après divers petits trai- de Pierre Grimal, Fayard, 1991, 508 pages, 28 €.
Néron, parti entre-temps pour Naples, tés, aujourd’hui perdus, il commence, après Entretiens - Lettres à Lucilius, de Sénèque,
adressera au sénat un long message évo- 62, une longue relation épistolaire avec son textes réunis par Paul Veyne, Robert Laffont,
quant un attentat manqué, fomenté par ami Lucilius, où, sous couvert de guider ce « Bouquins », 1993, 1 300 pages, 32 €.
D ICTIONNAIRE
Par Jean-Louis Voisin

Crimes
et Châtiments
Parents, conseillers, sénateurs ou généraux,
proches ou ennemis de Néron, peu d’entre eux
EN COUVERTURE

ont échappé à un destin funeste.

CLAUDE (LYON, 1er AOÛT 10 AV. J.-C. – ROME, 13 OCTOBRE 54)


Rome, colline du Palatin, le 24 janvier 41. Dans une galerie du palais,
l’empereur Caligula est assassiné. Sous une tenture, des pieds dépassent.
Intrigué, un soldat tire de sa cachette un homme terrifié, qu’il reconnaît
aussitôt : c’est Claude, l’oncle du défunt. Il le traîne au camp des prétoriens,
qui l’acclament empereur. Le peuple et le sénat approuvent. Né à Lyon
le 1er août 10 av. J.-C., bègue, mal assuré sur ses jambes, branlant du chef,
72 ce frère cadet de Germanicus (ils sont tous deux neveux de Tibère)
h était considéré par les siens comme un avorton débile, inapte à toute
fonction publique et privée. Aussi s’était-il réfugié,
en compagnie d’affranchis, dans la philologie
et l’histoire, et avait-il écrit des ouvrages
savants, tous perdus, sur les antiquités
étrusques et carthaginoises. Mais son règne ne sera pas
médiocre. Il étend le droit de cité à des provinciaux, en particulier
ceux de Gaule chevelue, restitue aux Juifs d’Alexandrie leurs
privilèges, restaure et assume la censure en 47 et 48, fonde des
colonies, perfectionne l’administration impériale, crée à Ostie
un véritable port, lance d’importants travaux publics, s’inquiète
de la justice, entame la conquête de la Grande-Bretagne, intègre
la Maurétanie à l’Empire et l’organise. Il passait pour aimer la boisson
et la bonne chère, et éprouvait pour les femmes « une passion effrénée »,
écrit Suétone, qui rapporte son mot : « Toutes mes femmes furent
impudiques, aucune impunies. » En 48, il fait tuer sa troisième épouse,
la jeune Messaline, qui l’avait abondamment trompé et pensait
prendre le pouvoir. Elle lui laisse une fille, Octavie, et un fils, Britannicus.
L’année suivante, il épouse sa nièce Agrippine, qui lui impose l’adoption
de son fils Néron, puis sa promotion. Dans la nuit du 12 au 13 octobre 54,
Claude meurt. A-t-il été empoisonné par Agrippine à l’aide de
champignons ? Ou s’agit-il d’un accident ? Si les présomptions sont fortes
pour la première solution, elle n’est pas absolument assurée. Claude sera
divinisé. Agrippine sera la prêtresse du nouveau dieu. Sénèque écrira
son éloge funèbre, que prononcera Néron. Mais il s’en moquera
en écrivant La Transformation en citrouille du divin Claude…
AGRIPPINE LA JEUNE (COLOGNE,
6 NOVEMBRE 15 – MISÈNE, MARS 59)
Belle, ambitieuse, intelligente, impitoyable, manipulatrice,
fascinée par le pouvoir, sûre d’elle et fière de son ascendance, telle
apparaît Agrippine dans les sources antiques. Lorsqu’elle naît
en 15, sur le Rhin, dans la cité des Ubiens (plus tard, en 50, Colonia
Agrippinensis, Cologne), son père, le très populaire Germanicus,
conduit des campagnes victorieuses en Germanie.
En 4 apr. J.-C., Tibère, qu’Auguste avait adopté, a lui-même
adopté Germanicus : la transmission héréditaire du pouvoir
impérial était ainsi assurée. Pour l’enfant, membre de la famille
impériale, s’ouvre donc un avenir radieux. Il sombre avec la
mort de Germanicus en Orient en 19, avec son mariage en 28
avec Cnaeus Domitius Ahenobarbus dont elle aura en 37, un
fils, le futur Néron. Suivent la disgrâce de sa mère (Agrippine
l’Aînée) et la suspicion dont elle est l’objet, d’abord de la part
de Tibère puis, à sa mort en 37, de Caligula. Après l’avoir
choyée, son frère l’exile en 39 pour adultère et peut-être
pour sa participation à une conjuration fomentée par son
amant, Aemilius Lepidus. Agrippine a évalué les coulisses
de la domus impériale et compris comment y survivre.
Veuve en 40, rappelée d’exil en 41 par Claude,
son oncle devenu empereur, elle en gagne les faveurs.
Elle sait qu’en tant que femme elle n’atteindra jamais
le pouvoir suprême, mais elle peut l’obtenir pour
son fils, qui descend, par elle, d’Auguste divinisé,
de sa sœur Octavie, mariée à Marc-Antoine,
et de Livie, son épouse. Avec une restriction
que relève Tacite : « Si Agrippine veut bien donner
l’Empire à son fils, elle ne peut souffrir qu’il en
soit le maître. » Ce sera dès lors son double but. 73
Ses moyens ? Ses charmes et le prestige de son nom. h
Elle intrigue plus qu’elle ne complote, fidélise des
clients, élimine ses rivaux, bouscule les convenances.
Elle provoque et alimente rumeurs et calomnies.
A nouveau mariée, veuve en 47, libre donc lorsque
Claude s’est débarrassé de Messaline, elle l’épouse
en 49 en outrepassant le droit, devient Augusta.
En 50, elle lui fait adopter Néron, qui prend ainsi
l’ascendant sur Britannicus dont il est l’aîné.
Elle arrange un mariage entre Néron et Octavie,
puis elle aurait éliminé Claude. Sa puissance
atteint dès lors son zénith : elle est « la meilleure
des mères », affirme Néron. Mais elle veut diriger
la politique impériale, voire l’exercer. Heurts
feutrés avec Sénèque et Burrus, escarmouches
avec son fils, qui entreprend d’échapper à
l’emprise de sa mère. Chose faite avec le meurtre
de Britannicus, puis en 58 avec le choix
de Poppée comme favorite. Privée
de ses soutiens, accusée de conspiration,
ILLUSTRATIONS : © BENOÎT BLARY.

Agrippine est isolée, au point de songer


à partager la couche de son fils pour
le ramener à elle. C’est pourtant
son fils qui la fait éliminer.
Elle avait écrit
des Mémoires,
aujourd’hui
perdus.
BRITANNICUS (ROME, 12 FÉVRIER 41 –
ROME, 11 FÉVRIER 55)
Après Octavie, née en 39/40, Claude
et Messaline ont le 12 février 41 un garçon,
Tiberius Claudius Germanicus. En 43,
après le triomphe de son père sur la Bretagne,
Britannicus remplace Germanicus comme « surnom ».
Le garçonnet est élevé à la Cour avec de jeunes nobles tel Titus,
le futur empereur. En 47, lors des Jeux séculaires, il participe
au carrousel des Jeux troyens : la foule acclame ce bel enfant « Après un bref instant de silence, le festin reprit sa gaieté »,
comme un héritier légitime. Le meurtre de sa mère, le remariage écrit Tacite. La nuit même se déroulent les funérailles, accélérées.
EN COUVERTURE

de son père, qui adopte Néron, modifient cette situation. Ses cendres sont portées au mausolée d’Auguste. Quant
D’autant que Néron, plus âgé, prend, avant l’âge légal, la toge virile. à Octavie, exilée en 62, elle sera contrainte à se donner la mort
Si, en 51, il défile en vêtement triomphal, Britannicus reste la même année.
en prétexte, la toge de l’enfance. A la manœuvre, Agrippine, qui
isole le jeune garçon à la Cour, en écarte ses partisans et consolide
la place de Néron en le mariant à Octavie en 53. Mais devenu
empereur, Néron, encouragé par Burrus et Sénèque, s’éprend
d’Acté, une affranchie. Pour Octavie, une insulte ; pour Agrippine,
une humiliation. Aussi celle-ci se rapproche-t-elle de Britannicus,
digne, selon elle, de prendre le pouvoir à la veille de ses 14 ans.
Néron voit un rival, un danger. Au cours d’un repas, Britannicus
meurt soudainement à la table des jeunes gens, sous les yeux
de leurs proches. Crise d’épilepsie, affirme Néron, impassible ;
74 Agrippine, elle, n’en croit rien ; Octavie cache ses sentiments.
h

SEXTUS AFRANIUS BURRUS (VAISON-LA-ROMAINE, v. 1 – ROME, 62)


Même si Tacite relève l’austérité de la vie de Burrus, il faut se délivrer du personnage
que propose Racine dans Britannicus. Originaire de Vaison-la-Romaine, où il naît autour
de l’an 1, ce membre de l’ordre équestre effectue un service militaire (tribun de légion)
avant d’administrer comme procurateur des propriétés de la famille impériale, celles
de Livie, de Tibère, de Caligula et de Claude. Grâce à l’appui d’Agrippine, l’empereur Claude
le nomme en 51 unique préfet du prétoire. Auréolé d’une brillante réputation militaire
glanée on ne sait où, il commande à Rome la garde impériale, dont la loyauté est cruciale
lors des successions. C’est lui qui, en 54, fait acclamer empereur Néron par les prétoriens.
Pour le remercier, le jeune prince lui accorde les ornements consulaires. Avec Sénèque,
il conseille le nouvel empereur dans les premières années de son règne, en accord avec
Agrippine, puis contre elle. Il indique à Néron que les prétoriens ne peuvent participer au
meurtre d’Agrippine, mais il les encourage à féliciter le prince d’avoir échappé à l’assassinat
qu’elle aurait préparé ; il applaudit Néron sur scène tout en étant menacé de disgrâce ;
il s’oppose à sa séparation avec Octavie mais le pousse vers Acté. Une attitude indécise qui
n’entame pas sa popularité auprès de ses hommes. En 62, ce manchot meurt comme un
soldat de l’époque républicaine, en disant : « Je vais bien. » Malade ou empoisonné par Néron ?
TIGELLIN (AGRIGENTE, v. 10 – SINUESSA, 69)
Une prodigieuse ascension sociale. Son prénom est mal assuré,
sa date de naissance également (vers 10 ?), son origine très modeste, des
« parents obscurs, une enfance infâme », selon Tacite, mais une beauté
certaine. Il serait originaire d’Agrigente, connaît une jeunesse agitée, arrive
à s’introduire à la cour de Caligula, rencontre Agrippine, aurait été son
amant avant d’être exilé comme elle en 39. Puis il gagne sa vie en exploitant
des pêcheries en Achaïe, avant d’être rappelé sous Claude (sur une intervention
d’Agrippine ?) à condition de ne pas rentrer à Rome. Direction l’Apulie
et la Calabre, où il élève des chevaux de course. Une activité qui plaît au jeune
Néron. Dès lors, sa carrière dans l’ordre équestre est fulgurante : vers 60,
Tigellin est préfet des vigiles (sept cohortes de sapeurs-pompiers chargés
de la police nocturne à Rome) avant de succéder, en 62, à Burrus à la préfecture
ILLUSTRATIONS : © BENOÎT BLARY.

du prétoire, où il domine son collègue Faenius Rufus. Le rôle qu’il tient


d’abord dans l’accusation contre Octavie et son divorce d’avec Néron,
et surtout dans la répression de la conjuration de Pison en 65, lui permet
de recevoir les ornements triomphaux et une statue sur le Palatin !
Homme de confiance et intime de Néron, le plus haï de ses proches, il trahira
l’empereur pour Galba. Il sera démis de ses fonctions, rejoindra Othon,
qui l’obligera à se tuer. Il obéit et se coupe la gorge, entouré de ses concubines.
Une mort « tardive sans dignité », « un sujet de joie » pour Tacite.

75
h

POPPÉE (POMPÉI, v. 32 – ROME, 65)


Née au plus tard en 32, Poppaea Sabina était belle comme sa mère,
dont la beauté surpassait celle de toutes les femmes de son temps, et avait
une ambition à la hauteur de son charme et de son esprit. « Elle avait
tout pour elle, sinon le sens moral », juge Tacite qui précise qu’« elle ne faisait
aucune distinction entre ses maris et ses amants ». Sa famille maternelle,
riche et distinguée, venait de Campanie ; du côté de son père, elle était moins
relevée et originaire du Picenum. Premier mariage avec Rufrius Crispinus,
chevalier, préfet du prétoire en 47, qui sera exécuté en 66 pour avoir participé
à la conjuration de Pison. Deuxième mariage avec Othon (le futur empereur),
un proche de Néron. En 58, elle devient la maîtresse officielle de Néron,
divorce d’Othon, chasse Acté puis Octavie après avoir encouragé Néron
à assassiner sa mère. En 62, l’empereur, ayant répudié Octavie, la prend
comme épouse. L’année suivante, elle met au monde une fille, Claudia
Augusta, qui meurt quelques mois après, mais elle a reçu le titre d’Augusta.
En 65, elle attend un autre enfant. Mais Néron l’aurait frappé d’un violent
coup de pied au ventre. Elle perd son enfant et meurt au début de l’été.
Contrairement à la tradition romaine, peut-être sous l’influence de religions
venues d’Orient, son corps est embaumé avec des aromates avant d’être
placé dans le mausolée d’Auguste. Poppée sera divinisée. Les extravagances
qu’on lui prête sont fameuses : les mules qui tiraient sa voiture étaient
ferrées d’or et cinq cents ânesses lui fournissaient le lait de son bain.
CAIUS CALPURNIUS PISO DIT PISON (? – ROME, 65)
Ce représentant de l’illustre et ancienne famille des Calpurnii apparaît
dans l’histoire en 38 : un mariage au cours duquel Caligula enleva la mariée
et une cooptation au très huppé collège religieux des frères arvales.
Exilé par Caligula en 40, rappelé par Claude qui en fait un consul suffect,
brillant orateur, bon escrimeur, poète, riche mécène, populaire auprès
du peuple, c’est un parfait homme de cour. Claude et Néron l’apprécient.
Pourtant, à partir de 62, Néron s’en méfie, méfiance qu’accentue la
retraite politique de Sénèque, à qui Pison est lié. L’année suivante, un
complot, où nombreux sont ceux qui sont imprégnés de stoïcisme
romain, se tisse. Il regroupe autour de Pison des sénateurs, des
militaires, centurions et tribuns prétoriens emmenés par le préfet
du prétoire, des chevaliers, des membres de cercles littéraires
« et même des femmes », précise Tacite. Leur but ? Eliminer Néron,
EN COUVERTURE

tyran plus que prince, le remplacer par Pison. Donc conserver le


régime du principat. Le jour même où Néron devait être attaqué, le
19 avril 65, dernier jour des fêtes en l’honneur de Cérès, la conjuration
est découverte, dénoncée par l’affranchi Milichus. La répression est
féroce : mort, exil, dégradation pour les conjurés et même pour des
innocents. Une épuration. Pusillanime, piètre chef, Pison se fait
ouvrir les veines des bras. Dans son testament, il flatte Néron.
Mal préparée, imprudente, laissant passer de nombreuses
occasions, cette conjuration, la plus importante contre Néron,
ne pouvait qu’échouer malgré le courage individuel devant la mort
de conjurés telle l’affranchie Epicharis. Néron l’utilise habilement,
met les dieux à ses côtés et consacre au Capitole le poignard
qui aurait dû le tuer avec cette dédicace « à Jupiter Vengeur ».
76
h

LUCAIN (CORDOUE, 3 NOVEMBRE 39 – ROME, 30 AVRIL 65)


Neveu de Sénèque, originaire comme lui de Cordoue où il naît le 3 novembre 39,
il appartient à ces élites romaines hispaniques qui arrivent à Rome pendant
le Ier siècle. Un génie précoce : vers sa quinzième année, alors qu’il récite ses
déclamations grecques et latines, il est remarqué par Néron. Aux Neronia de 60
(des concours à la façon grecque), il prononce un éloge de l’empereur ; il reçoit
le premier prix. D’une famille équestre, il passe, grâce à Sénèque et à Néron, dans
l’ordre sénatorial et atteint la questure en 60 ou en 61. Puis il lit en public et publie
les trois premiers livres de son épopée, le De Bello civili (la Pharsale). Une œuvre
puissante, parfois enflée, qui évoque la guerre civile entre César et Pompée, allégorie
du chaos, mais qui n’est pas un manifeste contre Néron : elle s’ouvre sur un éloge
de l’empereur. A cause de son succès ou de sa vanité, et peut-être de sa qualité
littéraire que jalouse Néron, il offense cependant l’empereur, dont il perd l’amitié
en 64. Un écrit vengeur sur les vers impériaux, un poème contre l’empereur
et ses amis, une critique du rôle de Néron dans le grand incendie de 64 suffisent
à l’impliquer dans la conjuration de Pison, à laquelle il a peut-être d’ailleurs
participé. Il meurt à 26 ans, en récitant un passage de son poème où un soldat
voit lentement son sang s’écouler de ses veines. A l’image de sa propre mort.
PÉTRONE (MASSALIA, v. 27 – CUMES, v. 66)
Dans la liste des personnes qui perdent la vie à la suite de la conjuration de Pison,
Pétrone occupe une place à part chez Tacite. Cet « expert en voluptés » passait ses jours
à dormir et ses nuits aux devoirs et aux charmes de la vie. Malgré tout, il avait réussi une
carrière sénatoriale (gouverneur de la province de Bithynie, consul en 62) et, éloigné
de la vie politique, intime de Néron, il n’avait aucune raison de s’engager dans ce type
de complot. En 66, il était toujours en faveur à la Cour. C’est Tigellin, devenu tout-puissant
ILLUSTRATIONS : © BENOÎT BLARY.

depuis la découverte de la conspiration de Pison, rival de Pétrone en jouissances, qui


dénonce « l’arbitre d’élégance » sous prétexte que l’un de ses amis était un conjuré. Arrêté
à Cumes, en Campanie, où se trouve Néron, il se fait ouvrir et fermer les veines en écoutant
poèmes légers et vers faciles, et en mettant de l’ordre dans ses affaires. Dans son testament,
contrairement aux flatteurs qui furent exécutés, il décrit par le menu la liste des débauches
du prince, à qui il envoie le livret. Puis il se laisse mourir. Le personnage pose un problème
littéraire : est-il l’auteur du Satyricon, ce roman réaliste dont il ne reste que des extraits ?
Pendant longtemps, on l’a pensé. Les spécialistes hésitent désormais.

CORBULON (PELTUINUM, v. 7 – CORINTHE, 67)


Sans aucun doute le meilleur général de Néron. Issu d’une famille
sénatoriale originaire de Peltuinum, dans les Abruzzes, il apparaît
en 39 comme consul suffect. Il est vrai que sa demi-sœur est 77
l’épouse de l’empereur régnant, Caligula. On le retrouve en 47 h
en Germanie inférieure. Il mène des expéditions victorieuses
contre les Frisons et les Chauques, veut les poursuivre, quand
Claude lui ordonne de se retirer derrière le Rhin. En récompense,
il lui accorde les « insignes du triomphe ». Pour ne pas laisser
ses hommes dans l’oisiveté, Corbulon, qui regrette les initiatives
des généraux d’autrefois, leur fait creuser un canal entre Rhin
et Meuse. Après un temps sans affectation, il gagne en 52-53
la province d’Asie, dont il est le gouverneur, un poste très envié.
En 54 commence un conflit qui durera huit ans. Il oppose
les Parthes de Vologèse Ier à Rome pour contrôler l’Arménie
en y plaçant un roi vassal. Or, l’avantage est aux Parthes.
Gouverneur de Cappadoce et de Galatie, Corbulon rétablit
la discipline dans son armée, gagne l’Arménie en 58, passe des
alliances avec des peuples locaux, s’empare des capitales Artaxata
et Tigranocerta, et place Tigrane, élevé à Rome, sur le trône.
Celui-ci s’attaque présomptueusement aux Parthes et oblige
le remplaçant de Corbulon à intervenir. Battu sévèrement
à Rhandeia en 62, il laisse la place à Corbulon, devenu gouverneur
de Syrie en 60. Gratifié d’un commandement extraordinaire
à la tête des armées d’Orient, celui-ci rétablit la situation et
négocie un compromis : si Vologèse place son candidat Tiridate
en Arménie, il sera couronné roi à Rome en 66. Corbulon est
en Orient lorsque, convoqué par Néron, il le rejoint
à Corinthe. Pour y recevoir l’ordre de se tuer,
ce qu’il fait. Son gendre Annius Vinicianus
aurait animé une conspiration visant
à remplacer Néron par son beau-père.
PIERRE (? – ROME, v. 67/68)
ET PAUL (TARSE, DÉBUT Ier SIÈCLE –
ROME, v. 67/68)
A la suite de l’incendie de Rome de juillet 64,
Néron chercha des responsables. Les chrétiens,
« détestés pour leurs mœurs criminelles » (ils rendaient
de nuit à un dieu inconnu un culte secret dont on
soupçonnait l’infamie), firent des coupables idéaux,
boucs émissaires servant à détourner la colère du
peuple. Beaucoup, à Rome, furent exécutés. Dès la fin
du Ier siècle, une lettre de Clément, évêque de Rome,
atteste que les « colonnes de l’Eglise », c’est-à-dire les
apôtres Pierre et Paul, ont subi le martyre. Le premier,
EN COUVERTURE

un pérégrin, est crucifié, à sa demande, la tête en bas


selon un apocryphe, dans le cirque du Vatican ;
le second, citoyen romain, est décapité sur la voie
menant à Ostie. Aucune source n’établit un lien
entre la répression collective de 64 et leurs martyres,
dont la date serait à fixer en 67 ou en 68. A la fin
du IIe siècle, des textes qui rencontrent les données
archéologiques actuelles signalent que des fidèles
se rendent régulièrement sur leurs « trophées »,
les monuments qui identifiaient l’endroit où leurs
martyres étaient localisés et où reposaient leurs corps,
en dessous des autels des basiliques Saint-Pierre
pour l’un, Saint-Paul-hors-les-Murs pour l’autre.
78
h
VINDEX (AQUITAINE, 25 – BESANÇON, 68)
Descendant d’une famille princière d’Aquitaine qui
avait reçu la citoyenneté romaine sous César ou sous
Auguste et qui était entrée au sénat de Rome, il est
gouverneur de Gaule lyonnaise en 67. Au début du
printemps de l’année 68, il rassemble les notables gaulois
à Condate, au confluent de la Saône et du Rhône, où
se tient l’autel fédéral des Trois Gaules. Là, il les exhorte
à le suivre dans sa révolte contre Néron et sa façon
de gouverner, tyrannique et déshonorante. Arvernes,
Eduens et Séquanes, renforcés par la colonie de Vienne
en Narbonnaise, l’approuvent ; Lyon refuse par
opposition au choix de Vienne, et des cités importantes,
celles des Trévires et des Lingons, s’opposent à lui.
Parallèlement, il invite des gouverneurs de province
à le rejoindre, tel Galba, gouverneur de Tarraconaise,
à qui il propose de prendre la tête du mouvement.
Il peut compter, dit-on, sur près de 100 000 hommes
mais il s’agit de milices mal équipées et peu entraînées.
En mai, elles se heurtent à Besançon, la capitale
des Séquanes, aux trois légions et aux auxiliaires venus
de Germanie supérieure que commande Verginius
Rufus, un homme nouveau, loyal envers son prince,
quoi qu’on en ait dit. Battu, Vindex se tue au milieu
des siens. Il avait échoué mais amorcé les événements
qui aboutirent à la chute de Néron (qui l’avait négligé)
et au début d’une effroyable guerre civile.
GALBA (TERRACINE, 24 DÉCEMBRE
3 AV. J.-C. – ROME, 15 JANVIER 69)
Ce vieux routier de la politique,
né dans une illustre et ancienne famille
patricienne, avait mené une carrière
sénatoriale classique et brillante.
Celle d’un sénateur prudent, homme
d’expérience, fidèle à tous les empereurs
de Caligula à Néron. En 68, il gouverne
depuis sept ans l’Espagne citérieure
(la Tarraconaise), où stationne une
légion. Après la révolte de Vindex,
il intercepte un ordre de Néron qui
ordonnait son assassinat. Il bascule
dans l’insurrection, en devient le chef
le 3 avril, recrute dans sa province
où il reste et prend contact avec les
milieux romains. Il y apprend la mort
de Néron, sa reconnaissance comme
empereur en juin par les prétoriens 79
et le sénat, dont il rencontre une h
délégation à Narbonne. En octobre,
il arrive à Rome. Sévère, rigide, hésitant,
brutal, il accumule les maladresses.
Ainsi, il refuse de donner la somme
d’argent promise aux soldats,
exécute des collaborateurs de Néron.
En quelques mois, il s’aliène tout
ce qui compte à Rome. Aussi, quand
Vitellius, le légat de Germanie inférieure,
se proclame empereur, au début du
mois de janvier 69, personne ne vient
à son aide. Sa réplique ? Adopter
ILLUSTRATIONS : © BENOÎT BLARY.

le 10 janvier 69 un homme jeune,


Calpurnius Piso Frugi, et le désigner
comme son successeur. Déception
d’Othon dont il était l’allié et qui
convoitait la succession. Cinq jours plus
tard, les prétoriens acclament Othon
empereur et tuent Galba. « Il était digne
des temps anciens », observe Tacite.
OTHON (FERENTIUM, 28 AVRIL 32 – BRESCELLO, 16 AVRIL 69)
Né en 32, patricien mais d’une famille récente, il avait été, avant Néron,
le mari de Poppée. Ce qui le fit envoyer en Lusitanie comme gouverneur
en 58. Il y reste dix ans, y gagne une bonne réputation qui éclipse
sa notoriété de fêtard, s’y ennuie, rallie le premier Galba, à qui il espère
succéder. Reconnu empereur par les prétoriens et le sénat, populaire
auprès du peuple de Rome, il engrange le soutien de plusieurs légions
et de gouverneurs de province. En février, les troupes de Vitellius
envahissent l’Italie. Les forces d’Othon sont inférieures en nombre ;
il attend les légions du Danube. Mais il affronte les Vitelliens à Bédriac,
dans le nord de l’Italie, le 14 avril. Il est défait. Le surlendemain,
EN COUVERTURE

il se donne la mort pour abréger cette guerre civile alors que ses
chances de l’emporter subsistaient. Au début du mois de juillet,
Vitellius et ses troupes entrent à Rome.

LES AFFRANCHIS
Un affranchi est un esclave à qui la liberté a été rendue par un acte à la fois public
et privé, régi par certaines modalités. Son maître est-il citoyen romain ? L’affranchi
le devient aussi avec des droits politiques réduits : il ne peut être élu. En général, il
reste au service de son ancien maître, envers lequel il a des devoirs. Depuis Claude,
qui systématise les principes établis par Auguste, le prince s’entoure, pour l’aider
dans ses différentes fonctions, d’auxiliaires recrutés au sein de la maison impériale,
80 esclaves et affranchis, en qui il a confiance. En outre, l’empereur peut affranchir
h qui il veut par sa seule volonté. Sous les Julio-Claudiens, les affranchis impériaux
constituent une élite, un groupe social à part, avec sa propre hiérarchie. Au
sommet, ceux qui occupent des places à lourdes responsabilités et que
l’on peut qualifier de « hauts fonctionnaires ». Marqués à vie par la
flétrissure de leur origine servile, ils sont méprisés par les sénateurs
et chevaliers, mais craints pour leur pouvoir, leur proximité avec
l’empereur et sa famille, qu’ils peuvent influencer et manœuvrer, et
pour leur richesse. Si quelques-uns, très rares, exercent une profession
indépendante, presque tous demeurent au service du prince et cherchent
à vivre « noblement », c’est-à-dire à devenir propriétaire foncier. Quelques
noms : Pallas, ancien esclave de la mère de Claude, dont il devient le ministre des
Finances – une charge qu’il conserve sous Néron jusqu’en 55 –, et qui reçoit du
sénat les insignes de la préture, fonction qu’il ne peut assurer. Amant d’Agrippine,
il a favorisé son mariage avec Claude. Il meurt en 62 de maladie ou tué sur ordre
du prince qui convoite son immense richesse : trois cents millions de sesterces
(le cens sénatorial est d’un million de sesterces), des jardins sur l’Esquilin, des
terres en Egypte. Phaon lui succède au même poste, riche lui aussi. Il cache Néron
en fuite dans sa villa près de Rome. Narcisse, chef de la correspondance impériale
de Claude, proche, dit-on, de Messaline, qu’il a contribué cependant à abattre,
éliminé par Agrippine pour avoir soutenu Britannicus, est contraint au suicide
ILLUSTRATIONS : © BENOÎT BLARY.

par Néron. Doryphore, ministre des requêtes de Néron, compagnon de débauche


qui reçoit du prince dix millions de sesterces et des terres avant d’être tué en 62
car il s’oppose au mariage avec Poppée. Epaphrodite prend sa place, accumule les
richesses, découvre la conjuration de Pison, suit Néron dans sa fuite en 68 et l’aide
à s’enfoncer un poignard dans la gorge. Il sera exécuté en 95 par Domitien pour
ce motif. Même Acté n’est pas dans la misère. Cette affranchie est la concubine
de Néron, qu’elle enterrera aidée par ses nourrices dans le tombeau de famille
des Domitii. Elle possède des domaines à Puteoli, à Velitrae et en Sardaigne.
TACITE (NARBONNAISE, v. 55-57 – v. 120)
ET SUÉTONE (ROME, v. 70 – ?, v. 130)
Tacite, né entre 55 et 57, mène une carrière sénatoriale exemplaire
et brillante au service de l’Etat tout en écrivant (les Histoires, les Annales,
peut-être inachevées). Suétone, d’une quinzaine d’années plus jeune,
appartient à l’ordre équestre et sert l’Etat jusqu’à devenir secrétaire
de la correspondance d’Hadrien, avant de connaître une disgrâce en 122
et de disparaître. Tous deux ont eu accès à des sources disparues telles
les archives du sénat et les Mémoires d’Agrippine, mais leur conception
de l’histoire est fort dissemblable. Tacite suit la chronologie, s’efforce d’être
impartial, fouille les personnages qu’il met en scène au plus profond d’eux-
mêmes, analyse les groupes sociaux, les coteries. Malgré tout, il sacrifie
parfois la vérité au souci littéraire afin d’exposer d’admirables morts édifiantes.
Suétone aligne une galerie de portraits, ceux des douze Césars. Pendant
longtemps, il a été considéré comme un collectionneur de ragots et d’anecdotes.
En réalité, il s’inscrit dans une tradition romaine et décrit la psychologie
des empereurs à petites touches, en relevant les détails les plus insignifiants.
Sans eux, complémentaires plus qu’opposés, nos connaissances sur les
événements de l’époque de Néron seraient considérablement amoindries,
malgré d’autres apports, tels ceux de Dion Cassius, qui écrit au début du IIIe siècle.

Ancien membre de l’Ecole française de Rome, Jean-Louis Voisin a enseigné l’histoire romaine
à l’université de Dijon.

81
h
Les
délices de
laDomus
Aurea
Par Manuel Royo
Après l’incendie de Rome en 64,
Néron se fit construire un nouveau
palais qui serait digne de lui : grandiose,
extravagant, démesuré. Mais désertée
par ses successeurs, sa domus tomba
dans l’oubli durant plusieurs siècles.
PUITS DE LUMIÈRE
La salle octogonale

© ANDREA PISTOLESI/AGF/PHOTONONSTOP.
de la Domus Aurea et son
dôme percé d’un grand
lumen (fenêtre circulaire),
qui inspira celui du Panthéon.
Elle servait probablement
de salle de banquet
où musiciens et danseurs
évoluaient au centre
pour divertir les convives
installés dans les pièces
disposées en couronne.
V
ers 1480, un jeune Romain, dont l’histoire n’a pas et ce n’est que vers 1830 qu’en confrontant les vestiges et les
84 conservé le nom et qui se promenait sur la colline de textes, on se résolut à rendre décidément à Néron ce qui lui
h l’Oppius, une élévation de l’Esquilin, tomba soudain appartenait et à admettre que ces couloirs, ces galeries, ces
de quelques mètres dans une mystérieuse caverne. Dans la salles souterraines avaient été ceux de la Domus Aurea.
pénombre, il distingua peu à peu de curieuses figures qui cou- Hormis ces sculptures et ces décors transposés dans les
vraient ses parois régulières. Eberlué par cette vision, il revint palais romains, on ne voit plus grand-chose aujourd’hui de ce
avec des amis peintres. A la lumière de leurs torches, un prodi- qui fut jadis le palais de Néron. L’effondrement, en 2010, d’une
gieux semis de figures de fantaisie, mi-hommes, mi-bêtes, galerie souterraine, s’il a rendu au site de l’Oppius l’aura de
disposées symétriquement dans un foisonnant décor d’ara- mystère qui avait accompagné jadis la découverte de ces
besques, de festons, de guirlandes et d’éléments architectu- « grottes », a limité les visites de ce qui est devenu depuis lors un
raux, apparut alors, peint sur des murs bientôt identifiés pour vaste chantier de restauration. Un parcours en réalité virtuelle
ce qu’ils étaient : le support des voûtes de fastueuses pièces de douze étapes permet de stimuler l’imagination face aux
remblayées presque jusqu’au plafond. murs lessivés des quelques galeries et salles froides et humides
Plus tard, des travaux entrepris dans les jardins des chanoi- encore accessibles. Leur histoire n’en est que plus fascinante.
nes de Saint-Pierre-aux-Liens permirent la mise au jour à cet
emplacement de galeries, de salles entières décorées de fres- Domus ou villa ?
ques et de sculptures monumentales, dont la plus célèbre, « Une fois cette demeure achevée, et au moment d’en faire la
représentant le Troyen Laocoon et ses enfants étouffés par un dédicace, Néron débordait à ce point de satisfaction qu’il dit
serpent géant, se trouve aujourd’hui au Vatican. Pinturicchio, qu’il allait enfin habiter une demeure digne d’un homme. »
Raphaël ou Giovanni da Udine : les artistes s’y rendirent bientôt Ces propos attribués à l’empereur par Suétone (v. 70-v. 130)
par dizaines, tout au long du XVIe siècle, pour admirer ces pein- sont censés avoir été prononcés durant les quatre dernières
tures et s’en inspirer. Pinturicchio orna de semblables figures années de son règne (64-68). Or l’intention du biographe
l’appartement Borgia au palais du Vatican, et Raphaël les loges latin, auteur de la Vie des douze Césars, est ici évidemment
du palais apostolique ou la villa Madame. La mode des « gro- polémique. A l’époque où il écrit (sous l’empereur Hadrien,
tesques », des figures qu’on avait d’abord cru peintes dans des soit plus de cinquante ans après les faits), le souvenir de Néron
grottes, était née ! Si l’identification du palais de Néron ne tarda reste en effet frappé d’infamie : les Romains ont encore en
pas, on eut cependant quelque peine à admettre que de si mer- mémoire les conditions dramatiques qui présidèrent à la réali-
veilleuses peintures aient pu être commandées par un prince sation d’une demeure où ce prince résida finalement fort peu,
aussi honni des Romains. Les vestiges des thermes de Titus et puisqu’il partit en Grèce en 66 pour ne rentrer à Rome qu’en
de Trajan incitèrent les contemporains à en oublier l’origine, décembre 67, quelque temps avant de disparaître.
© ERIC VANDEVILLE/AKG-IMAGES. © RESEARCH AND 3D RECONSTRUCTION BY PROGRETTO KATATEXIXILUX.
CAVERNE IMPÉRIALE Ci-dessus : reconstitution de la salle de la Voûte noire. En bas : décor de la cour pentagonale qui séparait la
demeure en deux ailes. L’aile ouest servait aux réceptions et l’aile est aux appartements privés. Environ cent cinquante salles du complexe
impérial semi-enterré ont pu être dégagées. Mais l’on estime que la résidence de Néron devait en compter le double. Page de gauche :
dessin de la Domus Aurea ensevelie, découverte fortuitement à la fin du XVe siècle par un jeune Romain qui tomba dans un trou en se 85
promenant sur la colline de l’Esquilin. De nombreux peintres s’inspirèrent des fresques mises au jour, notamment Pinturicchio et Raphaël. h

C’est en effet sur les ruines d’une ville ravagée en 64 par un


gigantesque incendie, dont il avait rendu les chrétiens respon-
sables, que Néron avait fait construire un nouveau palais. Bien
qu’il portât le nom de domus, celui-ci s’étendait sur le Palatin,
la Velia (à l’est du Forum et dominant la voie Sacrée), l’Oppius
et l’Esquilin (deux collines situées au-delà de la dépression
occupée plus tard par le Colisée). Il n’avait donc pas grand-
chose à voir avec les hôtels particuliers de l’aristocratie
romaine. Il ressemblait davantage aux propriétés périurbaines
très prisées par cette même aristocratie, les villae, qui avaient
progressivement perdu leur vocation agricole pour prendre
modèle sur les domaines princiers hellénistiques, découverts
par les Romains lors de leur conquête de la Méditerranée orien-
tale. Elles avaient la forme de grands parcs ornés de statues et
de dispositifs paysagers, grottes, bassins et fontaines (« nym-
phées »), qui composaient un décor au milieu duquel des corps
de logis et des pavillons étaient savamment disposés pour
jouir de la vue et de la meilleure exposition. La noblesse s’ima-
ginait y vivre la vie qu’elle croyait être celle des dieux.
De ce point de vue, Néron n’innovait donc pas vraiment.
© BENECULTURALI.IT.

Comme l’écrit Tacite (v. 55-57-v. 120) près de quarante ans


plus tard, « Néron bâtit une demeure dans laquelle ni les pierres
précieuses ni l’or, luxe depuis longtemps banal et répandu,
n’étaient ce qu’il y avait de plus merveilleux ». L’empereur
s’inscrivait plutôt dans la lignée des généraux et hommes
PASSAGES SECRETS Ci-contre : ce couloir
de service de 12 m de haut, éclairé par des œils-de-bœuf,
permettait aux esclaves de rejoindre rapidement
chaque pièce du pavillon des fêtes. Page de droite :
fresque décorant les parois du cryptoportique
(passage souterrain voûté) de la domus.

accueillaient les jardins de Mécène. L’incendie de 64 allait


donner à Néron la possibilité de les intégrer plus étroitement
à la nouvelle résidence impériale.

Une demeure à la taille d’une ville


C’est en effet d’abord la taille du domaine qui surprit les
contemporains. Pour l’encyclopédiste Pline l’Ancien (23-79),
le théâtre de Pompée, célèbre par ses dimensions et son
décor, n’était rien « comparé à la Domus Aurea, dans laquelle
Néron avait comme enclos la ville de Rome ». « Par deux fois,
ajoute-t-il ailleurs, nous avons vu la Ville tout entière entourée
par les résidences des empereurs Caius et Néron. » Le domaine
occupait environ 80 ha en plein centre de Rome, et les autres
jardins impériaux, situés à la périphérie, accentuaient
l’impression d’une ville où les habitants, effectivement déjà
spoliés de leurs biens à la suite de l’incendie, n’avaient plus
leur place. On vit ainsi fleurir des libelles comme celui que
cite Suétone : « Rome deviendra sa maison : fuyez à Véies,
citoyens, en espérant qu’elle ne s’étende jusque-là ! » Le poète
Martial (v. 40-v. 104), qui écrivit après la chute de Néron,
salua le démantèlement de la Domus Aurea par la nouvelle
dynastie flavienne (69-96) : là où « une demeure unique se
dressait sur l’emplacement de la ville tout entière, s’écrie-t-il,
politiques de la fin de la République, les Pompée, César, Sal- Rome a été rendue à elle-même ».
luste et autres Mécène, dont les parcs (horti) étaient situés en Avec la Domus Aurea, Néron concluait en fait la tentative
bordure immédiate du centre, souvent sur les collines qui avortée d’un de ses prédécesseurs, Caligula (12-41), qui
dominent la ville : sur le Pincio, le Quirinal ou l’Esquilin, ou avait cherché à étendre sa domus du Palatin jusqu’au Capi-
encore le long de la rive droite du Tibre et au Champ de Mars. tole tout en faisant des jardins de Lamia, sur l’Esquilin, une
Nombre de ces horti étaient progressivement passés aux seconde résidence officielle. Cette fois, le domaine impérial
mains des empereurs après la mort d’Auguste (63 av. J.-C.- s’étendait du Palatin à l’Esquilin en passant par la Velia et
14 apr. J.-C.). De même, la forme de certains corps de bâtiment l’Oppius. Mais l’entreprise néronienne était surtout frap-
comme celui sur l’Oppius, auquel la tradition a tardivement pante en ce que la création de la nouvelle résidence impériale
réservé l’appellation Domus Aurea (« Maison dorée »), rappelle s’accompagnait d’un réaménagement complet du centre
l’agencement de telle ou telle villa maritime construite sur la politique traditionnel – le Forum – et de ses abords. Profitant
côte campanienne, à proximité de Baïes, la station balnéaire des destructions dues à l’incendie, Néron envisagea une res-
antique à la mode au nord du golfe de Naples. tructuration complète de Rome, fondée sur les principes d’un
Enfin, entre 54 et 64, Néron avait déjà réalisé une première urbanisme en îlots réguliers et encadrée par des règlements
tentative, connue sous le nom de Domus Transitoria. Le détail destinés à limiter la propagation des incendies, dans un tissu
de sa structure n’est guère connu et le qualificatif peu explicite, urbain qui avait toujours été très anarchique.
qu’elle ait été destinée à être remplacée par ce qui deviendra la Le projet resta sans lendemain, sauf dans le secteur du
Domus Aurea ou qu’elle se soit étendue déjà d’une colline à Forum romain où, mettant en œuvre ces nouvelles directi-
l’autre. Des vestiges ont été découverts sous le palais flavien, ves, l’empereur rectifia le tracé de la « voie Sacrée », qui lon-
au sommet du Palatin (en particulier les soi-disant « bains de geait la pente nord du Palatin et la bordait de portiques, der-
Livie »), ainsi qu’ailleurs sur la colline et sous le podium du futur rière lesquels s’ouvraient boutiques et entrepôts. Il créa par la
temple de Vénus et de Rome, à l’extrémité orientale du Forum même occasion un axe monumental rectiligne qui, depuis le
romain. Situés sur la Velia, ces derniers correspondent sans Forum, donnait accès à son domaine et accentuait chez les
doute à la maison familiale du prince, celle des Domitii, une Romains ce sentiment de « privatisation » de l’espace public,
Domus Transitoria stricto sensu puisqu’elle aurait fait le lien déjà sensible au Champ de Mars, devenu alors le théâtre des
entre le Palatin et l’Esquilin, dont les pentes, à l’est de Rome, fêtes et des banquets de l’empereur.
« Il suffira pour faire connaître l’étendue [de la Domus Aurea]
de dire que le vestibule contenait un colosse de 120 pieds [soit
plus de 35 m] de haut à l’effigie de l’empereur lui-même. Elle
était si vaste qu’elle comprenait des portiques à trois rangs
de colonnes d’une longueur de mille pas. Il y avait aussi une
pièce d’eau, semblable à une mer, bordée de constructions qui
faisaient penser à des villes. On y trouvait en outre des campa-
gnes avec des champs cultivés, des vignobles, des pâturages
© GIANNI DAGLI ORTI/AURIMAGES. © ELECTA/LEEMAGE. © IDIX.

et des forêts peuplées de troupeaux et d’animaux de toute


espèce. » La brève description que donne Suétone passe en
réalité sous silence l’organisation d’ensemble du domaine
pour ne retenir que ce qui a pu frapper les contemporains :
l’entrée, à l’extrémité de la voie Sacrée, et cette « campagne à la
ville » qui étonna également Tacite : « On y voyait des champs vestiges, recouverts par les modernes jardins Farnèse, ras-
cultivés, des pièces d’eau et, comme dans les lieux sauvages, semblaient très certainement le secrétariat du prince et les
tantôt des forêts, tantôt des clairières et des aperçus. » services de l’administration impériale qui, à partir de l’empe-
Malgré les termes qu’emploie Suétone, la disposition (vesti- reur Claude, s’étaient spécialisés et dotés d’une véritable
bule) ne correspondait en rien à l’organisation d’une rési- bureaucratie. C’est là que, Néron mort, se jouèrent certains
dence traditionnelle. En revanche, l’empereur distingua net- épisodes dramatiques liés à sa succession. La salle de récep-
tement deux secteurs, chacun dévolu à un type d’activités. tion se situait, elle, au centre de la colline. Son emplacement,
Ainsi l’exercice du pouvoir se concentrait-il au Palatin, en par- sa forme et ses dimensions allaient être repris dans le futur
ticulier sur la Domus Tiberiana. Contrairement à ce que sug- palais flavien, bâti sous Domitien, qui semble aussi avoir
gère son nom, la construction massive et compacte à l’angle englobé d’autres bâtiments néroniens moins connus.
nord-est de la colline est de conception néronienne. Ses A l’inverse, le bâtiment de l’Oppius, que les thermes de Titus
puis ceux de Trajan allaient recouvrir partiellement par la suite, 87
ressemblait à une villa à portique de 250 m sur 60. Avec les h
Plan de situation jardins de l’Esquilin, elle était le cadre de la vie privée du prince
Salaria
Via

des vestiges visibles Jardins et de sa cour, suivant en cela le modèle de la vie luxueuse de
de Salluste l’aristocratie de la fin de la République et du début de l’Empire.
PINCIO C’est là que se déroulaient fêtes, intrigues et extravagances,
sans qu’on puisse dire si toutes les anecdotes, complaisam-
ment rapportées par les écrivains postérieurs afin de dénigrer
Néron et son entourage, y eurent véritablement lieu. Citons
parmi d’autres Poppée, la deuxième épouse du prince, se bai-
gnant dans le lait de cinq cents ânesses traites pour l’occasion,
les amours contrariées de Néron pour l’affranchie Acté qu’il
Via F

Jardins
QUIRINAL de Mécène chercha en vain à épouser, ou ses prestations comme chan-
la
mini

teur et poète. On sait cependant qu’à son retour d’Antium et


a

VIMINAL alors que la Domus Aurea n’était pas encore réalisée, l’empe-
Forums reur s’était installé au sommet d’un pavillon des jardins de
impériaux ESQUILIN Mécène, sur les pentes de l’Esquilin, pour y contempler le
iburtina spectacle de l’incendie de Rome. Exalté par la beauté des
Via T
flammes, il aurait alors déclamé un poème de sa composition
CAPITOLE sur la chute de Troie, vêtu d’une robe d’acteur tragique…
OPPIUS
Thermes Jardins
VELIA de Trajan de Lamia
Forum COLOSSAL Ci-contre : le complexe domanial
Domus de la Domus Aurea se déployait sur environ 80 ha,
Tiberiana Vigna Colisée Thermes
Domus Barberini de Titus du Palatin à l’Esquilin, en passant par la Velia
Pavillon de l’Oppius
Flavia
de la Domus Aurea et l’Oppius. Sur l’emplacement du lac artificiel
Domus de Néron, son successeur Vespasien fit construire,
Transitoria PALATIN
Ci à partir de 70, le premier amphithéâtre public
rcu Domus
sM
Augustana
en pierre, qui doit son nom de Colisée au colosse de Néron.
ax CAELIUS
im 250 m
us
AVENTIN
© BRIDGEMANIMAGES/ASHMOLEAN MUSEUM, UNIVERSITY OF OXFORD.
EN COUVERTURE

Le microcosme d’un maître du monde règne de Néron. Différents décors et agencements intéri-
A la charnière de ces deux espaces aux fonctionnalités très diffé- eurs, comme le nymphée de Polyphème, du nom des fres-
rentes, des fouilles récentes sur la terrasse de la Vigna Barberini ques qui ont été retrouvées, appuient l’hypothèse d’une
(à l’angle nord-est du Palatin, au-dessus de l’arc de Constantin) conception dionysiaque de cet âge d’or et non plus solaire,
ont révélé l’existence d’un pavillon en forme de tour ronde. A son apollinienne, comme celle qu’avait développée l’empereur
sommet devait se trouver une salle à manger, dont Suétone dit Auguste. D’autres dispositifs, comme l’orientation cardinale
qu’elle était particulièrement remarquable : elle « formait une du bâtiment, qui permettait la projection du disque solaire
rotonde, et son plafond tournait sur lui-même jour et nuit comme dans la salle octogonale ou la possibilité d’inonder celle-ci à
la voûte céleste ». D’autres localisations avaient été proposées certains moments de l’année, peuvent cependant laisser
parlepassé.Aucentredesdeuxailesplusoumoinssymétriques penser que Néron n’était pas totalement insensible aux idées
88 du bâtiment de l’Oppius se trouve en effet une curieuse salle gréco-orientales d’un roi solaire.
h octogonale de 13 m de diamètre ouvrant sur la façade. La cou- Malheureusement pour nous, les vicissitudes du site, par-
pole qui la surmonte présente un oculus sommital circulaire au tiellement remblayé après 70 et l’avènement des empereurs
© PHOTO SCALA, FLORENCE/LUCIANO ROMANO-COURTESY OF THE MINISTERO BENI E ATT. CULTURALI.

pourtour rainuré, une particularité à laquelle le texte de Suétone flaviens, puis redécouvert à la Renaissance, n’ont permis de
pouvait aussi se rapporter dans le cas d’un plafond suspendu. dégager environ que cent cinquante salles sur un ensemble
Le banquet jouait en effet un rôle très important dans la mise qui devait en compter plus du double. Très peu des 30 000 m²
en scène du pouvoir impérial. « Néron, toujours selon Suétone, de peintures qui existaient ont par ailleurs survécu. Dans les
prolongeait ses repas de midi jusqu’à minuit, pendant lesquels années 1930, les aménagements paysagers de ce complexe
il se ranimait dans des piscines chauffées en hiver ou rafraî- semi-enterré ont provoqué des infiltrations qui ont fortement
chies à la neige en été. Il dînait parfois aussi en public et en plein dégradé celles qui restaient, obligeant les chercheurs à tra-
air, sur le lac de la Naumachie, alors entouré d’une clôture, au vailler à partir des copies des peintures qu’avaient réalisées
Champ de Mars, ou encore au Grand Cirque, au milieu de cour- les artistes de la Renaissance.
tisanes et de danseuses de tout Rome qui servaient à table. » Nous pouvons cependant nous faire une idée du décor à partir
« Les plafonds des salles à manger, ajoute l’historien, étaient du texte d’un poète contemporain, courtisan puis victime de
lambrissés de panneaux d’ivoire et mobiles, de façon que l’on Néron. Auteur d’une épopée (La Pharsale) qui raconte les guer-
pût y semer des fleurs du dehors, et aussi pourvus de tuyaux res civiles de la fin de la République, Lucain (39-65) donne une
permettant d’asperger l’intérieur de parfums. » Dispositifs et description du palais de Cléopâtre à Alexandrie, qui est en réa-
architecture puisaient leur origine dans une conception hel- lité une critique à peine voilée du luxe de la Domus Aurea :
lénistique du pouvoir royal, qui faisait du prince le maître de « Cléopâtre étale un luxe tapageur que la société romaine n’avait
l’univers, un cosmocrator, comme l’annonçait, dès le portique pas encore admis. Le lieu en était comme un temple, tel qu’en
d’entrée, le colosse qui tenait dans sa main le globe du monde. élèverait à peine une époque plus corrompue ; les voûtes lam-
C’est également ce que disaient d’une part le plafond tournant brissées étaient chargées de richesses ; d’épaisses lames d’or
de la salle à manger, qui imitait la voûte céleste et le mouve- cachaient les pièces de bois ; les marbres, qui n’étaient pas de
ment des astres, et d’autre part l’agencement du parc, destiné simples placages superficiels, faisaient briller la demeure ;
à reproduire un monde miniature, un véritable microcosme, l’agate et le porphyre s’y trouvaient à profusion ; c’était dans
image réduite de l’univers sur lequel régnait le souverain. tout le palais pléthore d’onyx sur lequel on marchait ; l’ébène
Le luxe et le faste déployés dans le décor de la villa de maréotique ne recouvrait seulement pas les vastes jambages
l’Oppius, tout comme ce microcosme, venaient donner corps des portes, mais s’y dressait comme du chêne vulgaire, servant
à l’idée d’un nouvel âge d’or sur terre, que devait inaugurer le de support et non pas d’ornement à la demeure. Les galeries de
FOLIE
DES GRANDEURS
Ci-contre :
reconstitution
de la Domus
Aurea. Au fond,
au centre, le
vestibule d’entrée
avec le colosse
de Néron, puis
le stagnum (lac
artificiel), où se
trouve aujourd’hui
le Colisée. A droite,
le pavillon de
l’Oppius, dont

© RESEARCH AND 3D RECONSTRUCTION BY PROGRETTO KATATEXIXILUX.


on distingue, à son
toit doré, la salle
octogonale. Page de
gauche, à gauche :
le nymphée au
Polyphème de la
Domus Aurea est
le premier exemple
connu d’une
mosaïque de voûte
à sujet figuré.
A droite :
La Naissance
d’Adonis, fresque
de la Domus
Aurea (Oxford, 89
Ashmolean h
Museum).

l’atrium étaient revêtues d’ivoire et les portes recouvertes d’un palais unitaire au centre de la colline du Palatin, les Domus
d’écailles de tortue indienne, coloriées à la main, émaillées de Flavia et Augustana, et ne fasse disparaître la salle à manger
taches où dans chacune était enchâssée une émeraude. Les circulaire sous les substructions de la terrasse de la Vigna Bar-
gemmes étincelaient sur les lits, le jaspe donnait aux buffets de berini. Le Palatin rassemblait désormais espaces de représen-
fauves reflets ; des tapis resplendissaient… » tation et espaces privés, mais les principes de l’architecture
Après la mort de Néron, la Domus Aurea ne fut pas immé- voulue par Néron ne disparurent pas totalement. 2
diatement démantelée. Othon, un des fugaces prétendants à
sa succession (il ne régna que de janvier à avril 69), dépensa Ancien membre de l’ENS et de l’Ecole française de Rome, Manuel Royo
cinquante millions de sesterces pour achever le palais. Avec est professeur d’histoire de l’art et d’archéologie à l’Université de Tours.
l’avènement des Flaviens (Vespasien, puis ses fils Titus et Il s’est spécialisé dans la topographie historique de Rome et du Palatin,
Domitien) en 69 et l’arrivée de Vespasien à Rome un an plus l’architecture et l’urbanisme romains et l’histoire de l’archéologie.
tard, le complexe fut partiellement transformé. Si le colosse
resta en place, il fut pourvu d’une couronne radiée et prit les
traits du Soleil. Portiques et entrepôts le long de la voie Sacrée
furent réaménagés et transformés. Le bassin artificiel céda la À LIRE de Manuel Royo
place au Colisée, les portiques furent détruits. Une partie du
pavillon de l’Oppius servit de fondation aux thermes publics Domus imperatoriae
que Titus fit construire. Aucun des Flaviens ne résida vraiment « Béfar », 303
dans la Domus Aurea restructurée : Titus occupa, non loin de Ecole française
là, la maison de Mécène, ce qui laisse penser que le parc de de Rome
l’Esquilin était en partie préservé ; Vespasien choisit de demeu- 436 pages
rer dans les « jardins de Salluste », un domaine situé sur le Quiri- 73 €
nal. La Domus Tiberiana fut réaménagée par Vespasien puis
par Domitien, avant que celui-ci n’entreprenne l’édification
A RCHÉOLOGIE
Par Françoise Villedieu

Les
Secrets
dela
Rotonde
Elle tournait jour et nuit sur elle-même, offrant
aux convives une exceptionnelle vue sur Rome.
EN COUVERTURE

L’emplacement de la fameuse salle à manger


tournante de Néron semble bien avoir été retrouvé.

D
ans le livre qu’il consacre à Néron
au sein de ses Vies des douze Césars,
Suétone affirme que la principale
salle à manger de la Domus Aurea était
ronde et tournait jour et nuit sur elle- À LA TABLE DE NÉRON
même en imitant le mouvement du Ci-contre : restitution
90 monde (SVET., Nero, XXXI, 3). hypothétique
h Ce passage a longtemps piqué la curio- de la cenatio rotunda.
sité des historiens et archéologues de Rome. Du bâtiment ne subsiste
Plusieurs hypothèses d’identification des que le soubassement,
restes de cette cenatio rotunda avaient déjà mais les traces visibles en
été proposées lorsqu’une fouille récente son sommet permettent
a mis au jour les vestiges d’un édifice qui d’affirmer que le corps de
semble beaucoup mieux correspondre à bâtiment qu’il supportait
la description que les « candidats » précé- était doté d’un plancher
dents. Parmi ceux-ci, citons la salle octo- tournant (page de
gonale du pavillon de l’Oppius et les fon- droite, en bas, restitution
dations d’une construction de plan circu- du plancher de la salle
laire placée au sommet du Palatin. La nou- à manger tournante).
velle hypothèse, elle, porte sur un édifice Page de droite, en haut :
situé dans l’angle nord-est du Palatin, au Un festin chez Néron.
centre de la Domus Aurea. L’Enlèvement de Lygie,
Découvert en 2009 par une équipe fran- par Ulpiano Checa,
co-italienne que j’ai eu l’honneur de diriger, in Quo vadis ? par l’image,
le bâtiment correspond au soubassement numéro spécial de L’Art
sur lequel se dressait la salle à manger. Cel- du théâtre, 15 juin 1901.
le-ci fut entièrement démantelée au début
des années 70 du Ier siècle, sous le règne de
Vespasien, et son support fut alors enseveli donc endommagé par l’introduction des diamètre, érigée sur les pentes du mont
dans les remblais employés pour remodeler fondations de divers corps de bâtiment. Palatin. Il est constitué de trois éléments
ce secteur du Palatin, où allait être installé Ces circonstances rendent l’exploration concentriques : un pilier central mesurant
un corps de la nouvelle résidence impériale des vestiges extrêmement difficile et même 4 m de diamètre et des murs annulaires
créée par les membres de la dynastie fla- par endroits impossible. dessinant deux cercles, l’un de 16 m et
vienne (69-96). Laissé presque intact alors, Le soubassement a l’aspect d’une tour l’autre de 28 m de diamètre. Il compte deux
le soubassement fut par la suite recoupé et mesurant 20 m de hauteur et 28 m de niveaux mesurant respectivement 6 et
14 m de hauteur. Deux séries de huit arcs mobile par l’intermédiaire d’un engrenage à un rythme leur permettant de se rendre
DESSIN N. ANDRÉ © IRAA-CNRS/AMU/EFR. © COLLECTION DAGLI ORTI/AURIMAGES. M.LANG/EDICOM © EFR

en plein cintre relient le pilier central au dont le rôle était de régulariser le mouve- compte que leur point de vue sur le pay-
premier mur annulaire, une au sommet du ment et de lui imposer un rythme lent. On sage changeait progressivement.
soubassement, l’autre au niveau du pre- ignore à quelle vitesse s’effectuaient les Cette fonction utilitaire apparaît claire-
mier étage ; ces arcs supportaient des plan- rotations, mais à titre d’hypothèse (et en ment lorsqu’on examine les circulations
chers. Entre les deux murs, le sol du premier prenant pour exemple les restaurants tour- internes. Si aujourd’hui l’accès au bâtiment
étage est formé par une voûte annulaire, nants actuels), on suppose que le plancher se fait à partir du sol de la terrasse artifi-
tandis que des blocs de travertin insérés devait effectuer un tour complet en deux cielle et donc en descendant, à l’origine on
dans les maçonneries servaient à soutenir heures environ, assez lentement pour évi- y entrait par une porte aménagée à la base.
un plancher au niveau supérieur. ter tout désagrément aux convives, mais De là, on atteignait le premier étage, où se 1
La première fonction de ce corps de
bâtiment était de placer la salle à manger
qu’il supportait dans une position depuis
laquelle on pouvait couvrir du regard, sur
360°, le sommet du Palatin, le Caelius,
l’Esquilin, le Forum et le Capitole et, évi-
demment, l’ensemble de la résidence de
Néron. Par ailleurs, il abritait un mécanisme
et divers dispositifs techniques servant à
assurer la rotation du plancher de la salle à
manger. Le mécanisme logé dans le soubas-
sement était relié à une roue hydraulique
située à l’arrière de l’édifice, à l’extérieur. Ali-
mentée par une branche de l’aqueduc de
Claude construite sous le règne de Néron
pour desservir le Palatin, cette roue trans-
mettait la force ainsi produite au pavement
trouvait la machinerie, en empruntant un cavité. Dans l’édifice néronien, les galets large et plus profonde occupe par ailleurs
escalier à vis installé dans le pilier central, devaient être rivetés sur un premier plan- le centre exact du soubassement, encadrée
escalier dont la réalisation fut certaine- cher fixé au sommet de la maçonnerie, où par des traces produites par un arrache-
ment le fruit de calculs savants, mais qui ils servaient manifestement à faciliter la ment : probablement celui du pivot autour
EN COUVERTURE

a de toute évidence mis à rude épreuve rotation et à équilibrer un second plancher duquel tournait le plancher mobile. Celui-
l’habileté de maçons confrontés pour la qui, lui, était mobile. Une cavité moins ci était sans doute relativement épais et
première fois à un ouvrage de ce type. Par-
courir cet escalier est de fait une expé-
rience émouvante, où se mêlent toutefois
l’émerveillement suscité par la qualité du
traitement des parois et un peu de surprise
en constatant que la solution adoptée
pour couler la voûte n’a pas donné des
résultats très brillants. Après plusieurs
siècles de pratique de la construction en
brique et blocage (le béton antique), les
maçons sauront faire mieux, ainsi que
92 le démontrent les escaliers à vis des ther-
h mes de Dioclétien et de la basilique de
Maxence. Mais à l’époque de Néron,
l’emploi de ces techniques était encore
relativement récent. Aucune communica-
tion entre la salle à manger et le soubas-
sement n’était prévue : celui-ci était uni-
quement un espace de service, réservé au
fonctionnement du mécanisme et peut-
être à des activités liées aux spectacles
offerts aux invités de l’empereur.
Ce sont les détails visibles au sommet du
soubassement qui permettent d’affirmer
que le corps de bâtiment qui se dressait
au-dessus était doté d’un pavement tour-
nant. A ce niveau, en effet, deux types de
traces sont restés inscrits dans la maçon-
nerie. On observe d’une part des cavités
hémisphériques évoquant la présence de
pièces ressemblant à nos roulements à
billes, dont la forme exacte peut être resti-
tuée grâce aux exemples fournis par les
restes d’une plate-forme tournante anti-
que retrouvés dans le lac de Nemi, au sud
de Rome. Il s’agissait de galets de bronze
composés chacun d’une sphère prolongée
par deux tiges latérales. Celles-ci servaient
à fixer le galet sur la plate-forme pour lui
permettre de tourner sans glisser hors de la
GRAND ANGLE Ci-dessus : le panorama sur Rome tel qu’il se présente actuellement
depuis l’angle nord-est du Palatin où se situe l’édifice identifié comme étant la cenatio
produit par un assemblage savant de pièces rotunda. Page de gauche, en bas : le pilier central de 4 m de diamètre dans lequel
de bois, qui garantissait la rigidité d’un dis- s’ouvre l’accès à l’escalier à vis menant à la machinerie qui assurait la rotation du plancher
quemesurantpourlemoins12mdediamè- de la salle à manger. Ci-dessous : tasse en fluorite décorée de pampres en bas-relief et,
tre et dont les seuls appuis connus actuelle- sous l’anse, d’une tête barbue (probablement Dionysos ou l’un de ses compagnons), vers
ment sont ceux qui viennent d’être décrits. 50-100 (Londres, The British Museum). Pline rapporte que Néron alla jusqu’à payer
Sa face inférieure avait sans nul doute fait un million de sesterces pour acquérir une telle tasse tant il prisait ce type de vaisselle.
l’objet d’un traitement particulier visant à le
protéger des effets du frottement exercé par
CLICHÉ CH. DURAND © AMU, CNRS-CCJ. CLICHÉ CH. DURAND. © CCJ-CNRS/AMU/EFR. THE BRITISH MUSEUM/TRUSTEES OF THE BRITISH MUSEUM/RMN.

les galets (des anneaux métalliques pour- l’édifice et la salle à manger. L’accès à cel- Celer, les deux ingénieurs/architectes aux-
raient avoir assumé cette fonction). le-ci devait se faire depuis un pavillon du quels Néron fit appel pour construire son
La salle à manger elle-même fut entière- palais dressé sur les pentes du Palatin, palais, y souligne en effet qu’ils cherchaient
ment démantelée dans les années 70 du derrière la cenatio rotunda, où devaient à « obtenir, par l’art, ce que la nature s’obsti-
I er siècle et, en imaginant combien son également se trouver les cuisines. De fait, nait à refuser » (15, 42). 2
décor devait être somptueux, on conçoit plusieurs indices livrés par les fouilles
aisément qu’il ait été soigneusement récu- permettent de supposer que la cenatio Directeur de recherche émérite (CNRS-AMU),
péré. Toutefois, si les éléments architectu- rotunda était associée à d’autres corps de rattachée au Centre Camille Jullian, Françoise
raux employés dans la construction ont bâtiment contemporains. Les données Villedieu est intervenue, entre 1985 et 1999,
entièrement disparu, le dessin des murs recueillies à ce jour interdisent cependant sur le site de la Vigna Barberini sur le Palatin, 93
et les comparaisons que l’on peut établir d’en reconnaître la forme exacte. à Rome, avant de se consacrer à la publication h
avec des édifices antiques de plan similaire Installés dans cette salle à manger, bien des résultats des fouilles. Elle a dirigé de 2009
autorisent à imaginer sa forme générale. au-dessus du commun des mortels, à 2017 l’équipe franco-italienne qui y a identifié
Le plancher tournant, probablement Néron et ses invités cultivaient sans nul la salle à manger tournante du palais de Néron.
revêtu d’une marqueterie faite de bois pré- doute le plaisir et/ou l’illusion de domi-
cieux, occupait l’espace circonscrit par le ner le monde et de se rapprocher ainsi des
premier mur annulaire du soubassement ; cieux et des dieux. Ce sentiment pourrait
tout autre matériau – marbre, mosaïque – avoir été alimenté par des mises
aurait alourdi excessivement le plateau et en scène qui, sur le principe du
affecté l’ensemble du système. Sur le mur deus ex machina, prévoyaient
devait se dresser une première série de l’apparition d’acteurs dans
colonnes ; une seconde reposait sur le mur l e coul o ir circons c rit p ar
externe. Entre les deux courait une gale- les deux colonnades. A cet
rie couverte par une toiture, tandis que endroit en effet, un détail
l’espace central était protégé par une cou- lisible dans la maçonnerie
pole, à pans coupés ou hémisphérique. suggère la présence d’un dis-
Ces lignes générales sont vraisemblables, positif comparable à celui
mais les détails de la réalisation, tout qui était employé pour faire
comme la nature exacte des matériaux apparaître les fauves dans
employés, ne peuvent être que le fruit l’arène de certains amphithéâ-
d’hypothèses, qui tiennent compte des tres, en les faisant littéralement
critères esthétiques et des techniques en « sortir du sol ».
usage au Ier siècle de notre ère. Aujourd’hui, tant au point de
Nous avons vu que l’escalier à vis logé vue architectural que sous l’angle des
dans le pilier central desservait unique- connaissances scientifiques et techniques
ment le premier étage du soubassement déployées, la cenatio rotunda réveille l’écho
et qu’aucune communication accessible d’un passage des Annales de Tacite : l’histo-
aux invités n’existait entre cette partie de rien, qui vante l’ingéniosité de Severus et
SOUS LE SIGNE DU PRINCE Ci-dessus : Buste de l’empereur Claude, camée en sardonyx à trois couches, v. 41-45, monture en or émaillé
attribuée à Josias Belle, fin du XVIIe siècle (Paris, Bibliothèque nationale de France). C’est sous Auguste que l’art de la glyptique (taille
de pierres dures) se développe à Rome dans un contexte de prospérité favorable à la mode des bijoux. Sous le règne de Claude, la production
de camées au sein de la cour impériale est particulièrement abondante, avec un style marqué par les contrastes des couleurs.
Complètement
camée

© BASCHAN/LA COLLECTION. © BNF/PIXPALACE. © LOIS LAMMERHUBER/LA COLLECTION. © AKG-IMAGES/DE AGOSTINI/A. DE GREGORIO.


Grands amateurs de bijoux et de matières
précieuses, les Romains passèrent maîtres
dans l’art de la confection des camées.
Il était à son apogée sous Claude et Néron.

BIJOUX DE FAMILLE
Ci-contre : Agrippine la Jeune, camée
en agate, Ier siècle, monture en or et
pierres précieuses du XIIIe siècle (Aoste,
Museo del Tesoro). En haut, à gauche :
double portrait célébrant l’entente de
Néron et Agrippine, camée en sardonyx,
56 (Paris, Bibliothèque nationale
de France). En haut, à droite : Portraits
de l’empereur Claude avec son épouse
Agrippine la Jeune et de son frère
Germanicus avec son épouse Agrippine
l’Aînée, émergeant de cornes
d’abondance, camée en onyx, 49
(Vienne, Kunsthistorisches Museum).
Avec une finesse exceptionnelle
dans les détails et les expressions des
visages, l’art du camée atteint
son apogée à l’époque julio-claudienne.
C INÉMA
Par Geoffroy Caillet

Néron
superstar
Plébiscité par le cinéma grâce
au roman Quo vadis ?, Néron a été
longtemps une star du grand écran.
EN COUVERTURE

Au prix d’une incorrigible caricature.

P
eu de personnages historiques auront du livre de Sienkiewicz », souligne l’histo-
eu à se plaindre de la littérature rien du cinéma Georges Sadoul.
autant que Néron. Après Machiavel En 1924, c’est Emil Jannings, l’un des plus
et Racine, c’est à Henryk Sienkiewicz et à grands acteurs de son temps, qui prête ses
Quo vadis ? que tient presque tout entier le traits à un Néron encore muet dans le Quo
malheur de l’empereur. Loin de mettre en vadis ? de Gabriellino D’Annunzio (le fils
garde le lecteur contre les limites de la fic- du poète Gabriele) et Georg Jacoby. On
tion, son sous-titre, Roman des temps néro- peine à apprécier les qualités du futur pre-
96 niens, a agi en effet comme le catalyseur mier oscar du meilleur acteur, tant son jeu
h d’une caricature répétée jusqu’à plus soif. outrancier laisse aujourd’hui pantois.
© COLLECTION CHRISTOPHEL/NZ/© UCI. COLLECTION CHRISTOPHEL/© MGM. © COLLECTION CHRISTOPHEL/NZ.

Par un hasard singulier, Quo vadis ? vit le L’avènement du parlant, de la couleur et


jour comme feuilleton en 1895, soit l’année des superproductions ne fera qu’entraîner tigres, éléphants, ours, alligators, taureau,
même de la naissance du cinéma. Et, le Néron de Sienkiewicz un peu plus loin gorille : les jolies chrétiennes dénudées
l’année suivante, sa publication en roman dans la caricature. Fastidieux brouillon de subissent littéralement, dans l’arène,
coïncidait avec la production d’un film l’excellent Ben-Hur que produira sept ans l’assaut de l’arche de Noé), cette superpro-
français d’une minute, Néron essayant des plus tard la même Metro-Goldwyn-Mayer, duction a fait date. Personnification du
poisons sur des esclaves, de Georges Hatot. le Quo vadis ? de Mervyn LeRoy (1951), mal absolu, l’immense Charles Laughton y
Un titre programme qui laissait peu de tourné comme lui à Cinecittà, enfonce prête à Néron son double menton et son
doute sur la malédiction qui allait s’étendre le clou. Avec ses récitals délirants, ses jeu à peine plus sobre que celui d’Ustinov,
aussitôt à la filmographie de Néron. bagues en soucoupes volantes, ses toges et Claudette Colbert campe une affriolante
C’est en effet à travers les multiples scintillantes et ses séances de pédicure, le Poppée, confite comme il se doit dans ses
adaptations de Quo vadis ? (six films et une grand Peter Ustinov est littéralement en bains de lait d’ânesse.
série télévisée depuis 1901) que le cinéma roue libre et, malgré un génial second Mais la nouveauté décisive de ce Néron
a le plus souvent mis en scène la figure degré british, réduit son personnage à un réside dans le prologue que Paramount fit
de l’empereur. Dans la version de l’Italien monument kitsch, à côté duquel Michou ajouter au film par DeMille à l’occasion de
Enrico Guazzoni (1912), premier long-mé- tiendrait presque de la vestale. sa ressortie en 1944, inspirée par la campa-
trage de l’histoire du cinéma et immense Curieusement, au moment même du gne des Alliés en Italie : on y voit en effet,
succès mondial, Néron (Carlo Cattaneo) a début de la publication de Quo vadis ? en dans un avion américain chargé de lancer
déjà toutes les caractéristiques du tyran feuilleton (mars 1895), le dramaturge bri- sur Rome des tracts antiallemands, un
théâtral. « Incendie de Rome, chrétiens jetés tannique Wilson Barrett avait fait représen- aumônier militaire déclarer : « Néron se
aux lions, torches humaines dans les jardins ter au théâtre Le Signe de la Croix, une pièce croyait le maître du monde. Il ne se souciait
impériaux, banquets romains, rien ne fut au sujet identique, devenue aussitôt un pas plus de la vie d’autrui que Hitler. Pour
ménagé. Un Néron cauteleux, un Pétrone succédané de choix pour le cinéma : trois satisfaire un cruel caprice personnel, il incen-
couronné de roses qui s’ouvrait les veines films de ce nom allaient voir le jour, dont le dia cette même ville », tandis que le rire
dans un bain furent universellement admi- plus fameux signé par Cecil B. DeMille, démoniaque de Néron retentit au milieu
rés et le film fut partout salué comme une le maître du film à grand spectacle (1932). des flammes. La reductio ad Hitlerum était
grande œuvre d’art. Il était à la mesure exacte Cocktail fort de sexe et de violence (lions, née et c’est Néron qui en faisait les frais !
AFFREUX, SALE ET MÉCHANT
Les multiples adaptations de Quo
vadis ? ont imposé Néron comme une
valeur sûre du grand écran (au centre,
Emil Jannings dans la version de 1924 ; 97
ci-dessus, Peter Ustinov dans celle de 1951). h
La pièce de théâtre Le Signe de la Croix
a inspiré à Cecil B. DeMille, en 1932, le film
homonyme (ci-contre), où Charles
Laughton livre une autre interprétation
mémorable de l’empereur.

1949) à O.K. Néron ! (Mario Soldati, 1951),


une loufoque comédie fantastique : deux
marins américains se trouvent transportés
en rêve dans la Rome antique, où ils sont
pris successivement pour des chrétiens, des
danseuses africaines, des gladiateurs et des
conseillers politiques de l’empereur…
Tel l’enfant abandonnant son jouet sans
un regard après l’avoir consciencieuse-
En réalité, les arrière-pensées politiques long de la cinquantaine de titres de sa filmo- ment démantibulé, le cinéma contempo-
remontaient à Sienkiewicz : l’écrivain avait graphie. Logiquement, c’est l’Italie qui lui a rain a relégué Néron aux oubliettes. Trop
composé sa figure de monstre en songeant offertlapluslonguecarrière,l’installantaufil vu, trop usé, trop déformé. La résurrection
aux tsars Nicolas Ier et Alexandre II, dénon- des modes et sans aucun effort de véracité du péplum inaugurée par Gladiator (Ridley
cés à travers Néron comme les persécuteurs historique dans des péplums, des comédies, Scott, 2000) s’est faite au profit d’un autre
de la Pologne pour avoir rattaché de force et même, les seventies passant par là, dans empereur, Commode, autre proie facile
les catholiques uniates à l’orthodoxie. des films érotiques, avec l’infatigable Pop- mais en l’occurrence infiniment mieux trai-
Dès lors, on voit mal d’où pouvait venir le pée dans le rôle-titre. La toge sied même si tée. Qui sait ? Même moins vendeuse que
salut cinématographique pour l’empereur bien à Gino Cervi, le Peppone des Don la figure du monstre incendiaire, c’est peut-
maudit, dont la figure oscille systématique- Camillo, qu’on le voit passer allègrement du être une rédemption analogue que le sep-
ment entre le ridicule et la cruauté tout au péplum Néron, tyran de Rome (Primo Zeglio, tième art finira par offrir à Néron. 2
L IVRES
Par Jean-Louis Voisin, Geoffroy Caillet et François-Joseph Ambroselli

Néronen
touteslettres
Néron en Occident. Une figure
EN COUVERTURE

de l’histoire. Donatien Grau Le Mythe Néron. La fabrique d’un monstre


Qui croire lorsqu’on parle de Néron ? dans la littérature antique (Ier-Ve siècle). Laurie Lefebvre
Les auteurs anciens, mais lesquels ? Ou les L’historicité de Néron a fondu au profit de l’élaboration d’un mythe,
historiens contemporains qui, s’ils ne visent dont l’auteur propose ici une passionnante analyse, qui passe au crible
pas à réhabiliter l’empereur, cherchent, l’intégralité des évocations de l’empereur dans la littérature grecque
derrière la légende noire, une certaine et latine postérieure à sa mort. Elle montre que, historiens, poètes
vérité ? La question est-elle bien posée ? ou exégètes, païens, juifs ou chrétiens, les auteurs ont composé à partir
Non, répond Grau qui suit une autre de Néron une véritable panoplie de la monstruosité faite homme, d’où
perspective, plus ambitieuse : comment émergent le poète, le matricide et le persécuteur des chrétiens, avec une
s’est formée la « créature » littéraire infinité de variantes au gré des siècles et de la nécessité symbolique du moment. GC
qu’est Néron ? Au-delà de l’accumulation Presses universitaires du Septentrion, 2017, 364 pages, 28 €.
de clichés, d’âge en âge, de siècle
en siècle, son image évolue, se transforme,
98 se noircit ou devient presque irénique. Néron ou la fin d’une dynastie. Miriam T. Griffin
h Parfois austère, toujours passionnant. J-LV C’était l’une des plus grandes romanistes contemporaines,
Gallimard, « Bibliothèque des idées », 2015, peu connue en France. Décédée en mai 2018 à Oxford, où cette
416 pages, 32 €. Américaine enseignait, elle n’a qu’un seul livre traduit en français,
celui-ci. Même si la traduction laisse parfois à désirer, il révèle
la profondeur d’une pensée originale, l’ampleur d’une érudition
Néron. Eugen Cizek scrupuleuse, la finesse d’une analyse vivifiante. Paru peu après
La biographie de cet excellent celui de Cizek, mais totalement différent dans sa démarche et dans
historien roumain, disparu en 2008, avait son esprit, il est lui aussi indispensable pour qui veut connaître
révolutionné les études néroniennes cet empereur, son temps et le poids que constitue le gouvernement de l’Empire. J-LV
lors de sa parution en 1982. Elle proposait In folio, « Memoria », 2006, 368 pages, 28,90 €.
en effet un Néron qui n’était pas
un débauché sadique ou un incendiaire
lubrique, mais un jeune homme Néron. Guy Achard
ivre de son pouvoir, porteur de valeurs Un essai comme on les aime : pas un mot de trop, tiré au cordeau,
révolutionnaires à Rome. En outre, elle clair et ordonné. Et pourtant, tout y est. Pour qui hésite à se lancer
analysait la Cour et ses micro-solidarités dans un gros livre, cette présentation de l’empereur par un excellent
d’une manière inhabituelle. Elle n’a guère spécialiste est des plus satisfaisantes et aborde toutes les questions
vieilli, constitue une mine d’informations, que l’on peut se poser. J-LV
renvoie toujours aux sources et fait PUF, « Que sais-je ? », 1995, 128 pages, d’occasion.
le point à la date de sa publication sur
notre savoir sur Néron. J-LV
Fayard, 1982, 476 pages, 25 €. 59, Néron a tué Agrippine. Jean-Michel Croisille
L’assassinat d’Agrippine est à tous égards l’épisode central du règne
de Néron. Aussi, loin de se contenter du récit rocambolesque
d’un des matricides les plus célèbres de l’histoire, l’auteur retrace-t-il
par le menu les relations du fils et de la mère, les étapes, les mobiles
et la postérité de ce crime hors norme. Une fascinante autopsie. GC
Editions Complexe, « La Mémoire des siècles », 1999, 224 pages, 11 €.
Néron. Le mal aimé de l’Histoire Claude. Barbara Levick
Claude Aziza Etrange : à cet empereur né à Lyon, où se trouve l’un des plus fameux de ses discours,
« Au temps de la Renaissance, Néron les universitaires français ont consacré un excellent colloque réservé aux spécialistes,
eût été un Laurent de Médicis mâtiné des articles, mais aucune grande biographie. Le genre est-il si décrié ? Celle-ci vient
de César Borgia. » La comparaison de Grande-Bretagne, d’Oxford, où elle est parue en 1990. Son auteur est une spécialiste
de Claude Aziza est périlleuse mais de la biographie antique. Elle a la manière. Sa biographie s’impose par sa précision,
séduisante. Tout comme sa thèse : Néron sa clarté, sa connaissance profonde du fonctionnement de l’Empire et la qualité
fut sanguinaire par la force des choses, de sa traduction. J-LV
mordu par le cynisme et emporté par In folio, « Memoria », 2006, 320 pages, 28,90 €.
le vent violent de la politique sénatoriale.
Sans prétendre à l’exhaustivité, l’auteur
livre une synthèse attrayante du mythe L’Année des quatre empereurs. Pierre Cosme
Néron et dépeint l’existence de cette âme Ils sont quatre à vouloir succéder à Néron : Galba, Othon, Vitellius,
d’artiste, qui avait endossé à contrecœur Vespasien. Soit trois de trop. Pourquoi ont-ils souhaité prendre cette charge
le manteau impérial. Magnifiquement qui s’achèvera de façon tragique pour trois d’entre eux ? Avec quels
illustré, cet ouvrage satisfera quiconque moyens ? Qu’espéraient-ils ? Pourquoi cette guerre civile embrasa-t-elle
veut se plonger en une centaine tout l’Empire, avec le rôle des communications bien mis en lumière ?
de pages dans le bain des contradictions Pourquoi vit-elle le temple le plus sacré de Rome, celui de Jupiter Capitolin,
néroniennes. F-JA partir en fumée ? Un texte qui éclaircit des situations obscures. J-LV
Gallimard, « Découvertes Gallimard », Fayard, 2012, 344 pages, 25 €.
2006, 128 pages, 15,70 €.

Agrippine. Sexe, crimes et pouvoir dans la Rome


Sénèque ou la conscience impériale. Virginie Girod
de l’Empire. Pierre Grimal Le titre est affriolant. Le livre, un rien féministe, décevra l’amateur 99
L’empereur français des lettres latines de turpitudes. Il est bien sage, bien classique. Malgré quelques petites h
avait consacré à son cher Sénèque cette bévues, de bonnes pages, en particulier sur l’atmosphère qui règne
magistrale étude. Dans son style inégalé, au palais impérial, des propositions telles celles sur la date de rédaction
il a voulu s’adresser à tous pour montrer des Mémoires ou sur les responsabilités directes d’Agrippine dans
comment la pensée et la réflexion différentes mises à mort (six personnes). Peut-être son rôle politique
d’un homme pouvaient essayer d’orienter est-il exagéré par rapport aux réalités de l’Empire ? En tout cas
et de modifier une politique. D’où cette la seule bonne biographie en français de ce personnage hors norme. J-LV
tension constante, palpable à travers Tallandier, 2015, 304 pages, 20,90 €.
ces pages, entre un idéal et l’action,
entre les principes philosophiques et les
contingences matérielles. Qui l’emporte Quo vadis ? Henryk Sienkiewicz
au final ? Le sage ministre qui se retire Immense succès international, Quo vadis ? est resté, depuis sa parution
lorsqu’il ne supporte plus les frasques en 1896, le modèle achevé du roman historique. Les amours du païen
de son élève, ou ce dernier qui ordonne Marcus Vicinius et de la chrétienne Lygie au temps de la persécution
à son maître de se tuer ? J-LV qui suivit le grand incendie de Rome forment la trame d’un récit coloré
Fayard, 1991, 508 pages, 28 €. à souhait, au point que Quo vadis ? est devenu, pour le grand public,
la pierre angulaire de l’historiographie néronienne. Il faut dire qu’en puisant
pêle-mêle chez Tacite et Suétone, dans les Actes de Pierre, L’Antéchrist
de Renan et les guides de voyage de Rome, Sienkiewicz a insufflé à son
« roman des temps néroniens » une vraisemblance qui fait mouche, même
si cet assemblage de sources qu’il s’abstient de critiquer relève évidemment
de la pure littérature. La véritable dimension historique de Quo vadis ? est ailleurs :
à travers la persécution des chrétiens de 64-68, Sienkiewicz transposait en réalité
la situation des catholiques uniates de Pologne opprimés par la Russie, et sa figure
du monstre Néron n’était rien d’autre que celle des tsars honnis, Nicolas Ier puis
Alexandre II. Aujourd’hui bien oublié, ce sous-texte politique, qui exaltait le patriotisme
polonais, n’est pourtant pas étranger à la force de conviction de l’œuvre. GC
Les Belles Lettres, 2010, 638 pages, 25,40 €.
C HRONOLOGIE
Par François-Joseph Ambroselli

Chroniqued’une
tragédie Néron a régné quatorze ans
sur l’Empire, alternant
EN COUVERTURE

succès et revers, intuitions


novatrices et crimes.

Une enfance tourmentée


15 DÉCEMBRE 37 Lucius Domitius Ahe-
nobarbus, futur Néron, voit le jour à
Antium, un port au sud-est de Rome, sur
100 le littoral tyrrhénien. Son père, Cnaeus,
H appartient à la famille plébéienne des
Domitii Ahenobarbi tandis que sa mère,
Agrippine la Jeune, sœur de l’empereur
Caligula, est issue à la fois par son propre
père (Germanicus) de la famille patri-
cienne des Claudii (celle de l’empereur
Tibère, qui remonte à Livie), et par sa mère
(Agrippine l’Aînée) de celle d’Auguste.
Le jeune prince naît dans une société
romaine en mutation, troublée par des
luttes intestines, ainsi que par un terrible
incendie qui, en 36, a dévasté Rome.
39 Agrippine la Jeune est condamnée à
l’exil sur l’île de Pontia pour avoir comploté
contre son frère Caligula. Le jeune Lucius,
qui n’a pas 2 ans, est séparé de sa mère et
confié à sa tante paternelle Domitia Lepida.
Son père meurt un an plus tard.
24 JANVIER 41 Assassinat de Caligula à
Rome par des membres de la garde pré-
torienne. Son règne, qui a duré moins de
quatre ans, a été entaché de nombreux
crimes et coups de folie que lui dictait son
caractère instable. De sérieux troubles à
Alexandrie et un autre incendie dévasta-
teur à Rome en 38 avaient également fra-
gilisé l’Empire. Claude, seul représentant
adulte de la dynastie julio-claudienne, est
Les Julio-Claudiens
Marcus Atius Balbus Julie Caius Julius Caesar
(† 44 av. J.-C.)

Atia Gaius Octavius

Scribonia Octave Auguste Livie Tiberius Claudius Nero Octavie Marc Antoine
(27 av. J.-C.-14 apr. J.-C.)

Antonia Antonia Lucius Domitius


Agrippa Julie Tibère Drusus la Jeune l’Aînée Ahenobarbus
(14-37)

Vipsania Agrippina
Domitia Lepida
Drusus II Livilla
Claude
Agrippine Germanicus (41-54) Messaline
l’Aînée
© ARALDO DE LUCA. © IDIX.

Agrippine Cnaeus Domitius


Caligula la Jeune Ahenobarbus
(37-41)

Britannicus Octavie Néron Poppée


(54-68)

UNE FAMILLE FORMIDABLE Ci-dessus : par sa mère, Agrippine la Jeune, Néron descend
d’Auguste divinisé, de sa sœur Octavie mariée à Marc Antoine, et de Livie, son épouse.
proclamé empereur par les prétoriens à Aux yeux d’Agrippine, son fils a donc toute la légitimité pour exercer le pouvoir suprême.
l’âge de 52 ans. Page de gauche : Buste de l’empereur Néron, Ier siècle (Rome, Musei Capitolini).
VERS FÉVRIER-MARS 41 Agrippinerentre
à Rome, retrouve sa fortune et épouse le
mari de sa belle-sœur Domitia Lepida. Le et la philosophie. Le jeune homme mani- fixé. Ainsi entré dans le monde adulte, il 101
jeune Lucius, qui vient d’hériter de la for- feste également beaucoup d’intérêt pour est aussitôt désigné consul avant d’être H
tune de son père, est placé sous le tutorat les arts et les lettres. Afin de renforcer sa nommé prince de la jeunesse. Agrippine
d’AsconiusLabeo.Luciusjouitdèslorsd’une position, Agrippine arrange les fiançailles entretient sa popularité en puisant dans la
excellente formation intellectuelle, assurée de son fils avec Octavie, la fille de Claude, fortune de son ancien mari pour offrir des
par les affranchis Beryllus et Anicetus. âgée de 8 ans. La même année, Claude jeux fastueux au nom de son fils.
V ERS 46-47 Agrippine confie la pour- expulse les juifs de Rome. Les tensions 53 Néron, âgé de 16 ans, épouse Octavie,
suite de l’éducation de son fils au prêtre qu’avait provoquées l’apparition dans les que son père s’était empressé de faire entrer
égyptien Chaerémon, qui l’initie à l’his- synagogues de prédicateurs messianiques dans une autre famille afin d’éviter les accu-
toire et à la spiritualité égyptiennes. prêchant au nom de Chrestos auraient été sations d’inceste. La dolente fille de Claude
47 Mort du deuxième mari d’Agrippine, à l’origine de ce bannissement. sort à peine de l’enfance et sera, tout au long
Caius Sallustius Crispus Passienus, qui ne de sa vie morose, négligée par son époux.
semble pas avoir eu beaucoup d’influence La conquête du trône 13 OCTOBRE 54 Annonce officielle de la
sur le futur Néron. 25 FÉVRIER 50 Lucius est adopté par mort de Claude, qui aurait succombé à une
48 Vers la fin de l’été, Claude ordonne la Claude. Cette adoption est le fruit d’un long indigestion. Des doutes subsistent autour
mise à mort de sa femme Messaline, qui le travail de sape orchestré par Agrippine des circonstances de sa mort. Suétone et
trompait avec de nombreux amants et auprès de son oncle et mari. Britannicus, le Tacite avancent que l’empereur fut empoi-
l’avait ridiculisé en se livrant à un ultime fils de Claude et de son ancienne épouse sonné sur ordre d’Agrippine avec un plat
outrage : elle avait fait célébrer son mariage Messaline, né en 41, se voit devancé dans de champignons. La thèse de la mort acci-
avec le consul Caius Silius. Ce dernier est l’accession au trône par son nouveau frère dentelle – l’empereur avait déjà 63 ans et
également exécuté. aîné. Lucius devient Tiberius Claudius Nero était sujet à de virulentes crampes d’esto-
49 En janvier, malgré sa promesse de ne puis, quelque temps après, Nero Claudius mac – n’est cependant pas écartée. La mort
plus prendre femme, Claude épouse sa Caesar Drusus Germanicus, afin de témoi- de l’empereur tombe, quoi qu’il en soit,
nièce Agrippine. La mère de Lucius voit son gner de sa double filiation julienne et au moment opportun pour l’impératrice :
ambition récompensée. Elle fait revenir claudienne. Le surnom de Nero, qui signifie son fils est désormais en âge de monter sur
Sénèque de Corse, où Claude l’avait exilé, « le brave », passera à la postérité. Agrip- le trône. Retenant Britannicus au palais,
pour en faire le précepteur de Lucius, alors pine reçoit le titre d’Augusta. elle envoie Néron au camp des prétoriens
âgé de 11 ans. Sénèque lui enseigne la rhé- 4 MARS 51 Néron prend la toge virile à lire un discours savamment préparé par
torique, la morale, les sciences politiques l’âge de 13 ans, soit quatre ans avant l’âge Sénèque. Quinze mille sesterces par tête
– la même somme que leur avait offerte projette également de remplacer les taxes pour la jeunesse organisés dans ses jardins,
Claude lors de son accession au pouvoir – indirectes par des taxes directes, qui béné- où Néron lui-même apparaît sur scène
suffisent à les convaincre de le proclamer ficieraient au fisc impérial au détriment muni de sa lyre. Ces jeux non ouverts au
empereur. En fin d’après-midi, les séna- de la caisse du sénat. public seront reconduits annuellement
teurs ratifient cette proclamation. Néron, 58 Le projet de réforme fiscale de l’empe- jusqu’en 64.
âgé d’à peine 17 ans, devient le maître du reur est vivement rejeté par le sénat, qui 60 Néron instaure des jeux quinquen-
monde. Les conquêtes parthes en Arménie craint de perdre une partie de ses res- naux, les Neronia, afin de commémorer
sont un premier test pour le jeune empe- sources. Côté cœur, Néron entame une son avènement. La passion de l’empereur
reur, qui réagit immédiatement et envoie liaison avec une femme issue d’une noble pour les jeux suscite des critiques. Une
sur place le général Corbulon. famille originaire de Pompéi, nommée révolte éclate en Bretagne, de l’autre côté
Poppée. Intelligente et cultivée, cette de la Manche, provoquée par les offenses
Le quinquennium
EN COUVERTURE

belle femme, de quatre ou cinq ans son infligées à la famille royale des Icéniens
55 La politique néronienne, orientée par aînée, réussit à exercer peu à peu une pro- ainsi que par des taxes excessives. Menées
Sénèque et l’ancien procurateur Burrus, fonde emprise sur le jeune empereur. par la reine Boudicca, les troupes rebelles
devenu préfet du prétoire, s’applique à Agrippine, constatant la baisse consé- ravagent la vallée de la Tamise.
être respectueuse de la justice, ainsi que de quente de son influence, ne cache pas sa 61 Le gouverneur Suetonius Paulinus par-
l’indépendance du sénat. Néron entame désapprobation. En Arménie, l’énergique vient, au prix de batailles sanglantes et mal-
de grandes entreprises de construction Corbulon écrase les Parthes : il quitte son gré sa forte infériorité numérique, à rétablir
afin de faciliter l’approvisionnement de la camp d’Erzerun et, après une ingénieuse l’ordreenBretagne.Nérondurcitsapolitique
ville en eau et en denrées. Le jeune empe- opération de débordement, s’empare de intérieure et sa position vis-à-vis du sénat :
reur tombe sous le charme d’une ravis- la capitale Artaxate. Sénèque publie Sur la les deux camps sont désormais face à face.
sante affranchie nommée Acté. Agrippine, vie heureuse, où il promeut un art de vivre
constatant que son influence s’étiole au en accord avec la vertu et la raison, sans Le tragique au pouvoir
profit de Sénèque et de la belle maîtresse, pour autant mépriser l’argent, duquel rien 62 Burrus, qui s’est ouvertement opposé
102 écrit (peut-être) ses Mémoires – perdus, n’oblige le sage à se détourner. au divorce de Néron et d’Octavie, meurt
H mais dont il est aisé d’imaginer l’amertume au printemps d’une enflure de la gorge. Il
– puis menace son fils de soutenir Britan-
nicus. Celui-ci, âgé d’environ 14 ans, meurt
Vers une politique est remplacé à la tête des prétoriens par
Tigellin et Faenius Rufus. Très vite, le doute
au cours d’un banquet, peut-être empoi- autocratique s’installe autour des circonstances de sa
sonné sur ordre de l’empereur. M ARS 59 Las et excédé du joug de sa mort, et la thèse de l’assassinat par empoi-
56 Néron accepte le titre de Pater Patriae mère, inquiet de son influence au sein de sonnement est propagée par les adver-
après l’avoir refusé un an plus tôt. Sénèque l’armée, Néron, motivé autant par la saires de l’empereur. Constatant sa perte
écrit son traité De clementia adressé à volonté de s’émanciper que de préserver d’influence, Sénèque se retire peu à peu de
Néron, où il exalte la grandeur du prince qui, l’unité de l’Empire, se décide à la faire la vie politique. Néron divorce en mai, pour
à la suite d’Auguste, saura être magnanime. assassiner. La méfiante Agrippine échappe cause de stérilité, et se remarie avec Pop-
Agrippineestaccuséedefomenterunenou- à une première tentative d’attentat dans pée. Envoyée en exil puis rappelée à Rome
velle conspiration, mais la mère de l’empe- un naufrage simulé en Campanie. Néron sous la pression du peuple, Octavie est
reur déjoue les accusations grâce au soutien envoie finalement un commando de sol- finalement accusée d’adultère puis enfer-
de Burrus. Son crédit auprès de son fils s’est dats lui ôter la vie. Le parricide condamne mée sur l’îlot de Pandateria, sur la côte tyr-
néanmoins considérablement amoindri. la mémoire de sa mère et propage une rhénienne, où elle est, en juin, contrainte à
57 Néron supervise la construction d’un « version officielle » qui maquille l’assassi- se donner la mort après une courte déten-
gigantesque amphithéâtre en bois au nat en suicide. La même année, Corbulon tion. Néron, qui a envoyé l’ex-consul Lucius
Champ de Mars où, à l’instar du cirque prend la ville de Tigranocerta et remet Caesennius Paetus en Arménie afin de par-
et du théâtre, il donne un grand nombre l’Arménie aux mains de Tigrane V, un pro- tager le commandement des différentes
de jeux et couvre les spectateurs de pré- tégé de Rome. Entre-temps, Néron annexe légions avec Corbulon, lance une nouvelle
sents. Souhaitant alléger les charges de la le territoire du roi Cottius, dernière campagne contre les Parthes, qui se solde
plèbe, il distribue cette année-là quatre enclave non romaine des Alpes occiden- par un cuisant échec : l’armée de Paetus
cents sesterces à chaque citoyen, interdit tales. A Rome, un grand marché, le macel- est vaincue par les Parthes, se retranche à
les spectacles coûteux des magistrats en lum magnum, est inauguré sur le Caelius Rhandeia et capitule. Ses troupes, humi-
province et se lance dans un vaste projet tandis que débute la construction d’un liées, sont contraintes de faire un triomphe
de réforme fiscale visant à la baisse ou à la arc de triomphe sur le Capitole, qui sera au roi parthe Vologèse, avant de se retirer.
suppression des taxes arbitraires, notam- achevé en 62. L’année se clôture avec la La même année à Rome, Néron inaugure
ment celle sur le transport du blé. Néron première édition des Juvenalia, des jeux ses thermes. La loi de majesté, qui punit de
mort toute atteinte à l’autorité impériale, l’aristocrate Pison et appuyée par de nom- SEPTEMBRE 67 Néron ordonne le perce-
est remise à l’ordre du jour. breux personnages consulaires, parmi les- ment de l’isthme de Corinthe afin de relier
63 En janvier, Poppée donne naissance quels le préfet du prétoire, Faenius Rufus, Rome à l’Orient : six mille juifs captifs sont
à une fille, Claudia Augusta, qui meurt à est démasquée et sévèrement réprimée : envoyés par Vespasien pour avancer sur ce
4 mois. Néron apprend la défaite de son des centaines de personnes sont tuées ou chantier de 7 km de long. Ce projet ambi-
armée en Arménie lors de l’arrivée des contraintes au suicide. C’est ce dernier sort tieux n’aboutira jamais.
émissaires parthes au printemps. Plutôt que connaîtront la même année Sénèque 28 NOVEMBRE 67 Néron proclame la
que d’accepter une paix humiliante, il – dont la participation active à la conspi- liberté et l’immunité fiscale pour l’Achaïe,
confie de nouveau le commandement de ration paraît improbable – et son neveu, le province du nord du Péloponnèse, avant
toutes les légions à Corbulon. Face à la poète Lucain, qui avait froissé l’empereur- d’amorcer, en décembre, son retour.
nouvelle armée de l’illustre général, les artiste par son talent. Peu de temps après M ARS-AVRIL 68 Après avoir pénétré
Parthes décident de négocier la paix. Le roi la découverte du complot, Néron inau- triomphalement dans Naples, Antium et
Tiridate s’engage à se rendre à Rome afin gure la deuxième édition de ses jeux, les sa propriété d’Albe, Néron fait son entrée
de se faire le protégé de l’empereur. Neronia, au cours desquels il participe au à Rome, monté sur le char d’Auguste,
DÉBUT 64 Néron décide de faire éclater au concours de chant et d’éloquence. dans un cortège mirifique. Revenu à
grand jour son talent d’acteur et de chan- AUTOMNE 65 Mort de Poppée, vraisem- Naples quelques jours après, l’empereur
teur et de jouer dans un théâtre à Naples. blablement en couches. Cette dernière est apprend la révolte de Vindex, gouver-
NUIT DU 18 AU 19 JUILLET 64 Alors que immédiatement divinisée. Néron, esseulé, neur de la Gaule lyonnaise. Il charge Ver-
Néron se livre à d’habituelles débauches à demande la main de sa belle-sœur Claudia ginius Rufus, légat de Germanie, de venir
Antium, un effroyable incendie embrase Antonia qui, s’y refusant, est éliminée. A à bout du rebelle.
Rome et consume, pendant neuf jours, la la fin de l’année, la peste fait trente mille MAI 68 Vindex est vaincu et se suicide.
plus grande partie de la ville. Le feu ravage morts à Rome. Rufus est alors proclamé empereur par
les temples de Luna, de Jupiter, d’Apollon, DÉBUT 66 Après un périple de neuf mois, ses troup es , mais le légat, prudent,
de Vesta, ainsi que la bibliothèque palatine, le roi d’Arménie Tiridate est accueilli par décline et choisit de rester neutre. Entre-
le théâtre de Marcellus, les palais de Tibère Néron à Naples. Conduit à Rome, il fait temps, Galba, gouverneur de Tarraco- 103
et de Néron : sur les quatorze régions de la allégeance à l’empereur, qui le couronne naise, mène l’insurrection en Espagne. H
cité, trois sont entièrement dévastées, tan- officiellement au cours d’une cérémonie Les troupes envoyées contre lui sont
dis que sept autres subissent des domma- sur le Forum. C’est l’apogée du règne. défaites. Néron se voit peu à peu isolé
ges partiels. Revenu d’Antium, Néron ouvre Grâce à ce couronnement, les Romains sur la scène politique : les prétoriens, le
ses jardins aux victimes, distribue habits et n’auront plus à se soucier des Parthes pen- sénat, les nobles et même une partie du
nourriture, baisse le prix du blé et ordonne dant cinquante ans. peuple, choqués par ses excès et les mul-
la construction de baraquements pour les MAI 66 Les juifs se soulèvent en Judée. Au tiples condamnations à mort, l’abandon-
sinistrés sur le Champ de Mars. Les sources même moment, l’empereur épouse Statilia nent progressivement, galvanisés par des
antiques divergent sur les causes de l’incen- Messalina, après avoir contraint son mari rumeurs – souvent fausses – qui annon-
die. Suétone écrit que l’empereur crimi- au suicide. Sa paranoïa empire : il oblige cent des défections de nombreux gou-
nel, monté sur une haute tour, chanta un Pétrone, son confident, et le sénateur Thra- verneurs et d’armées entières.
poème sur la ruine de Troie. Cette légende sea, coupable de ne pas être assez assidu JUIN 68 Néron, accompagné de ses der-
noire ne trouve aucun fondement solide aux séances du sénat, à s’ôter la vie. niers fidèles, part se cacher dans la maison
dans les sources et il apparaît fort douteux FIN SEPTEMBRE 66 Néron laisse la direc- de campagne de son affranchi Phaon,
que Néron soit à l’origine d’un tel désas- tion des affaires à son affranchi Helius et part située au nord-est de Rome. Entre-temps,
tre. Néanmoins la rumeur se propage, et en Grèce – son seul voyage officiel – afin d’y les prétoriens, soudoyés par le préfet Nym-
l’empereur, pour détourner la vindicte faire admirer ses talents de musicien. Il se phidius, proclament Galba empereur. Le
populaire, accuse les chrétiens de Rome qui produit à Actium et à Corinthe, où il passe sénat ratifie la proclamation et déclare
sont, dès lors, pourchassés et suppliciés. l’hiver. Entre-temps, un complot qui vise à Néron ennemi public. Le 11 juin, alors que
Quelque temps après commence l’édi- installer Corbulon sur le trône est démas- le galop des cavaliers envoyés à ses trous-
fication de la Domus Aurea afin de relier le qué:leglorieuxgénéralestpousséausuicide. ses se fait entendre, l’empereur déchu, aidé
Palatin à l’Esquilin, fonction qu’occupait DÉBUT 67 Vespasien, à la tête de soixante par son affranchi Epaphrodite, s’enfonce
jusqu’alors la Domus Transitoria, édifice mille hommes, est chargé par Néron de un poignard dans la gorge. Néron expire à
néronien emporté par les flammes. ramener le calme en Judée. Au long de son 30 ans dans les bras d’un centurion qui, en
séjour en Grèce, l’empereur participe aux vain, tente de panser la plaie pour le captu-
Le temps des troubles jeux – olympiques, néméens, isthmiques et rer vivant. Son règne aura duré quatorze
PRINTEMPS-ÉTÉ 65 En avril, une grande pythiques – au cours desquels il remporte ans. Il fut le dernier empereur de la dynas-
conjuration contre Néron menée par mille huit cent huit couronnes. tie julio-claudienne. 2
L’ESPRIT DES LIEUX
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106
ESPAGNE, LE RETOUR
DU CAUDILLO
EN ORDONNANT L’EXPULSION DE LA DÉPOUILLE DE FRANCO DU VALLE
DE LOS CAÍDOS, LE GOUVERNEMENT ESPAGNOL A ROUVERT LA PLAIE
D’UNE MÉMOIRE NATIONALE TOUJOURS HANTÉE PAR LA GUERRE CIVILE.

114
LE DOMAINE
DES DIEUX
POSÉE SUR UN ROCHER AU
BORD DE LA MÉDITERRANÉE,
ELLE SEMBLE NÉE D’UN SOURIRE
DES DIEUX. RECONSTITUTION EXACTE D’UNE DEMEURE DE LA GRÈCE
ANTIQUE, LA VILLA KÉRYLOS A BEAUCOUP À OFFRIR AU VISITEUR AVIDE
DE BEAUTÉ, À L’IMAGE DE SON INSPIRATEUR, THÉODORE REINACH.
126 LES TIROIRS
DE L’INCONNU
ILS ONT ÉTÉ LES TÉMOINS
DES SECRETS DE COUR
ET D’ALCÔVE À TRAVERS
LES SIÈCLES. LES MEUBLES
À CACHETTE FONT
L’OBJET D’UNE FASCINANTE
EXPOSITION AU MUSÉE
DE MALMAISON.

ET AUSSI
UN RÊVE PASSE
ELLE FUT, AU XIXE SIÈCLE,
LA PLUS IMPORTANTE COLLECTION
PRIVÉE D’EUROPE. L’EXPOSITION
« UN RÊVE D’ITALIE » FAIT REVIVRE,
AU MUSÉE DU LOUVRE,
LES TRÉSORS RASSEMBLÉS PAR
LE MARQUIS CAMPANA.
Espagne,
retourdu
le
Caudillo Par Marc Charuel
Les députés espagnols ont ratifié un décret-loi
signé par le chef du gouvernement socialiste ordonnant
le déplacement des restes de Franco hors du Valle
de los Caídos, le monument aux victimes de la guerre
civile. Et rouvert les plaies de l’une des périodes
les plus tragiques de l’histoire du pays.
CEUX QUI SONT TOMBÉS
Erigée à une cinquantaine
de kilomètres au nord-ouest de
Madrid, la basilique du Valle
de los Caídos fut inaugurée par
Franco le 1er avril 1959. Le Caudillo

© REPPANS/ALAMY/HÉMIS.
avait souhaité l’édification
de ce monument vingt ans plus
tôt afin de rendre hommage
aux combattants nationalistes
morts au cours de la guerre
civile espagnole, entre 1936 et 1939.
© ARTURO ROSAS/WWW.AGEFOTOSTOCK.COM. © EFE FOTOS/AURIMAGES. © JAVIER BARBANCHO.

UN CORPS ENCOMBRANT Ci-dessus : rassemblement, en juillet


2018, contre la décision du gouvernement socialiste de transférer
la dépouille de Franco hors du Valle de los Caídos. Le 23 novembre
1975, le Caudillo y avait été inhumé au pied de l’autel (ci-contre,
sa tombe), rejoignant les quelque 33 000 combattants
nationalistes et républicains qu’abritait le mausolée bâti dans
l’écrin de verdure de la sierra de Guadarrama (en haut).
D
epuis le 23 novembre 1975, aumémorialoù,affirme-t-il,sonpère,tué Alors que le Parti populaire s’était tou-
Francisco Franco repose au lors de son service militaire dans une joursappliqué,depuislatransitiondémo-
Valle de los Caídos. Située à une embuscade en 1946 près de Teruel, a été cratique, à ne pas réveiller les fantômes
cinquantaine de kilomètres au nord- enterré. Et de citer le philosophe José de la guerre, la gauche a au contraire fait
ouest de Madrid, dans l’écrin de verdure Ortega y Gasset, anticommuniste et anti- le choix de briser le pacte du silence qui
de la sierra de Guadarrama, la « vallée de franquiste : « Vous savez, nous n’avons prévalait et de revenir sur cette histoire
ceux qui sont tombés » avait été édifiée qu’une histoire et elle n’est pas à nous. » douloureuse, au risque de raviver les
sur ordre du Caudillo pour accueillir « les S’enfonçant très profondément sous fièvres et les haines dans le quotidien
héros et martyrs de la croisade » contre terre, la basilique du Valle de los Caídos, des Espagnols. « Franchement, Franco,
le bolchevisme, ces soldats nationalis- consacrée le 7 avril 1960 par Jean XXIII on s’en fout aujourd’hui, à part une poi-
tes tués lors de la guerre civile. Après et aujourd’hui gérée par le Patrimoine gnée de nostalgiques, s’emporte José,
dix-neuf années de travaux, l’inaugu- national, n’est nulle part à l’échelle un homme d’affaires catalan proche du
ration eut lieu le 1er avril 1959, pour le humaine. Avec sa façade gigantesque Parti populaire. Le Valle de los Caídos est
vingtième anniversaire de la victoire du percée d’une colossale porte de bronze un prétexte du gouvernement de Sán-
camp franquiste. L’ossuaire compte ornée des quinze mystères du rosaire chez, arrivé au pouvoir sans être élu, à la
aujourd’hui plus de 33 000 corps, dont et des douze apôtres, son esplanade faveur d’une motion de censure contre
une dizaine de milliers de combattants immense s’achevant par deux volées Rajoy, pour prouver avant les prochai-
républicains, Franco ayant décidé, in de marches symbolisant les Dix Com- nes élections que lui seul incarne les
fine, d’y transférer, dans un souci de mandements, et la monumentale Pietà vraies valeurs de la démocratie. »
concorde nationale et « pour l’unité de
l’Espagne », les ennemis d’hier pourvu
qu’ils fussent baptisés. L’initiative ne Franco a été l’un des personnages les plus
réconcilia pas l’Espagne pour autant,
pas plus que celle, courageuse, du socia-
liste Felipe González, à l’occasion du
adulés et les plus détestés du XXe siècle. 109
cinquantenaire du déclenchement de la h
guerre civile, lorsqu’il rendit hommage que surplombe une croix haute de Statufiée sous sa mantille noire
aux martyrs des deux bords. Un discours 150 m, il s’agit de l’un des deux plus devant la sépulture du Caudillo, une
qui lui est encore reproché. grands édifices chrétiens au monde vieille femme gronde : « Faute d’avoir pu
L’annonce, cet été, par le Premier avec la basilique de Yamoussoukro. le tuer à l’époque, ses ennemis se ven-
ministre socialiste Pedro Sánchez de Ainsi l’avait voulu Franco : « Pour que gent en profanant sa tombe. » De fait,
sa volonté de procéder avant la fin de les pierres qui se dresseront [ici] aient la « Francisco Franco a été l’un des person-
l’année à l’exhumation de la dépouille grandeur des monuments anciens qui nages les plus adulés et les plus détestés
du Caudillo a, comme l’avait pressenti défient le temps et l’oubli. » du XXe siècle, écrit l’historien Bartolomé
le Parti populaire, rouvert des plaies mal « Personnellement, je trouve plutôt Bennassar. Il a eu ses “inconditionnels”,
cicatrisées, suscitant liesse, colère ou apaisant que les ennemis d’hier soient qui se seraient fait tuer pour lui (…).
exaspération chez les Espagnols. Autant réunis au même endroit », affirme Mateo. Beaucoup d’autres ont attendu sa mort,
autour de Franco que de l’histoire du En revanche, pour Isabel qui a eu, récem- l’ont espérée avec une impatience
mémorial. Pour une partie de l’opinion, le ment, la chance de retrouver la dépouille fébrile, l’ont rêvée sans doute ».
site constitue toujours en effet le symbole de sa grand-mère maternelle fusillée Fils d’une républicaine espagnole
du franquisme. « Et de la répression reli- par les nationalistes au village de Santa condamnée à mort par les nationalistes,
gieuse ! » ajoute la directrice de la librairie Amalia le 17 août 1936, l’idée que les déporté lui-même en Allemagne à l’âge
Jaimes de Barcelone, Montse Porta, qui morts des deux camps reposent ensem- de10ans, maltraité àsonretour enEspa-
plaide pour qu’on « dynamite en entier ble est insupportable. « Dans l’absolu, gne dans les maisons de redressement
cette horreur pharaonique élevée à la dit-elle, on devrait pouvoir tourner la du régime, Michel del Castillo a livré en
seule gloire du dictateur. Indigne de page. Mais c’est trop tôt, parce que rien 2008 une biographie de Franco inatten-
l’Espagne d’aujourd’hui ! ». n’a été proposé depuis 1975 pour le faire due. Plutôt que de reprendre le cliché du
Pourtant, avec 450 000 visiteurs par pacifiquement. De nombreuses fosses dictateur sanguinaire, inculte, lâche et
an et une recrudescence des entrées communes ne peuvent toujours pas être mégalomane, l’auteur brosse le portrait
depuis le mois d’août, l’endroit ne fait pas ouvertes en raison de l’opposition des d’un conservateur, catholique, étranger
l’unanimité contre lui. « Parce que c’est municipalités. Quand cela se fait, c’est à la pensée fasciste, ainsi que le signa-
d’abord un lieu de prière et de recueille- parfois dans la violence. Les familles des leront à Berlin les deux ambassadeurs
ment », explique Mateo, venu en famille victimes sont agressées. » nazis, Faupel et son successeur Stohrer.
une approche partiale des origines et où les musées ne présentent que les
du déroulement du conflit qui doit elle- œuvres des partisans de la République.
même beaucoup à l’art de la propagande Photo iconique de la guerre d’Espagne,
déployé par les républicains. la Mort d’un soldat républicain du
Dès l’accession au pouvoir de la Répu- reporter Robert Capa en est un exemple
Un militaire « chimiquement pur », blique, en 1931, peintres, sculpteurs, parfait. Devenue une sorte d’allégorie
physiquement courageux, patriote, cinéastes et écrivains les plus en vue de la souffrance républicaine et de
autoritaire, entêté, doué d’une finesse avaient, de fait, été mis à contribution la résistance à tous les fascismes, elle
sournoise et d’une intelligence très pour célébrer le nouveau régime. Dalí, avait pourtant été fabriquée sur mesure
L’ESPRIT DES LIEUX

supérieure à celle de la majorité des offi- Miró, Picasso, Buñuel, Malraux, Berna- alors même qu’elle prétendait livrer un
ciers de l’armée espagnole, hostile aux nos, García Lorca… L’art devait être instantané des combats.
idéologies, antimarxiste forcené mais politique, propagandiste. Autant pour Le plus étrange est que, quatre-vingts
détestant presque autant le capitalisme, illustrer les bienfaits de la République ans plus tard, les mythes et les légen-
qu’il jugeait immoral. Soulignant que que pour dénoncer ses adversaires, tous des soient toujours d’actualité. Que la
l’Espagne doit au Caudillo son décol- forcément fascistes. mémoire collective se construise sur les
lage économique après quinze ans d’iso- Buñuel réalise ainsi en 1932 le film mêmes schémas qu’hier. Que ce soit la
lationnisme ainsi que l’alphabétisation au réalisme très soviétique Las Hurdes, version républicaine des événements
du pays, qui passa de 30 % à 95 % entre terre sans pain, avec ses images cau- qui sorte grand vainqueur de cette guerre
1936 et 1975, Castillo rappelle en outre chemardesques d’une région peuplée et qu’on continue à présenter le soulève-
la réfutation de la théorie des races par de crève-la-faim, d’enfants mendiants ment militaire comme une rébellion fas-
Franco et son soutien apporté aux Juifs rachitiques, d’estropiés, de monstres ciste. Au rebours du travail de nombreux
pendant la guerre. Il cite à cet égard le et d’idiots congénitaux. Une vision historiens – Payne et Bennassar en tête –
commentaire publié en 1978 par le Jour-
nal of the Sephardic Studies : « Quel que
110 soit le jugement que l’Histoire portera Une approche partiale des origines
h sur lui, Franco occupera une place par-
ticulière dans l’histoire du judaïsme. et du déroulement du conflit.
Les Juifs devraient remercier et bénir la
mémoire de ce bienfaiteur du peuple
juif. » Une position déjà adoptée par le apocalyptique d’une Espagne des nantis qui reconnaissent que la République
Congrès juif mondial lors de la confé- et de la réaction. Lorsque l’affrontement n’avait cessé de bafouer la Constitution,
rence tenue à Atlantic City en novem- éclate, au mois de juillet 1936, le minis- de piétiner la légalité, et que, dès 1934,
bre 1944, puis en 1970 dans Newsweek, tère des Beaux-Arts espagnol consacre avec l’insurrection de la Catalogne et des
sous la plume du rabbin Chaim Lips- un département entier à la « culture de Asturies, l’extrême gauche avait poi-
chitz : « Je détiens les preuves absolues guerre ». Avec le Guernica de Picasso – gnardé l’idée républicaine, rendant la
que Franco sauva plus de 60 000 Juifs au tableau commandé par Madrid, après réaction militaire inévitable.
cours de la Seconde Guerre mondiale. » l’épouvantable bombardement de la La République qui s’était installée de
Chassé du pouvoir en 1969, De Gaulle ville par l’aviation allemande, pour le manière autoritaire, sous la pression
était allé lui-même rencontrer Franco à pavillon de la République espagnole de la rue madrilène, le 14 avril 1931 à
Madrid. Déjeunant avec lui, il lui avait à l’Exposition universelle de Paris en la suite d’élections municipales, était
confié, si l’on en croit les confidences 1937 –, le public international est invité à déjà le fait d’un coup d’Etat. Toujours
faites par le général à Michel Droit : « En découvrir le camp de la modernité et de en vigueur, la Constitution de 1876
définitive, vous avez été positif pour la liberté, opposé à celui de l’obscuran- ne prévoyait évidemment pas qu’une
l’Espagne », ajoutant à l’adresse du jour- tisme et de la barbarie. consultation mineure puisse débou-
naliste : « Et c’est vrai, je le pense. Que L’image s’est peu ou prou imposée cher sur un changement de régime.
serait devenue l’Espagne si elle avait été dans l’opinion publique. Car, de son Mais le résultat du scrutin ayant mon-
la proie du communisme ? » côté, la propagande franquiste n’a tré à quel point la monarchie était
La vulgate médiatique n’aura retenu de jamais franchi les frontières du pays. déconsidérée et provoqué l’exil du roi
Franco que les violences commises au Jamais les travaux des artistes engagés Alphonse XIII, il ne restait plus au pays
cours des hostilités et la répression qui les contre le communisme et l’anarchie qu’à procéder à la mutation politique
avait suivies. Telle est, selon Castillo, le n’ont été reconnus. Pas davantage hier qu’appelaient de leurs vœux la majo-
problème majeur de la société espagnole qu’aujourd’hui, ainsi que les touristes rité des villes, les milieux intellectuels
aujourd’hui. Car cette vision repose sur peuventleconstaterpartoutenEspagne, et nombre de militaires, dont le général
GIGANTISME
Rien dans ce monument n’échappe
au gigantisme : ni la croix de 150 m de
haut, la plus grande au monde,
au sommet de la colline dans laquelle
est creusée la basilique, ni la nef qui
s’étire sur 262 m de long, ni la coupole
de 42 m de diamètre qui coiffe
la croisée du transept (ci-contre).
Sur la mosaïque qui la décore,
convergent vers le Christ Pantocrator
et la Vierge des saints et martyrs
espagnols ainsi que les militaires
et civils morts durant la guerre civile.
Page de gauche : Franco, au centre,
à Burgos en août 1936.

de Llano décidèrent de rétablir l’ordre, il


©AISA/LEEMAGE. © ALPHONSE BERNARD SENY. JOSE L./DIVERGENCE.

n’était pas encore question de renver-


ser la République, mais seulement de
faire obstacle au Front populaire, élu en
février aux Cortes grâce à des fraudes
massives et perçu comme l’organisa-
teur des troubles. Les conjurés s’apprê-
taient à ne faire qu’un pronunciamiento.
« Dans la lignée de ce qui s’est produit
depuis 1808, avec un coup d’Etat ou une
tentative de coup tous les vingt mois ! 111
explique Pere Vilanova, politologue, h
enseignant à l’université de Barcelone.
Parce que ce pays avait encore échoué à
mettre en place les structures d’Etat qui
auraient pu le stabiliser. »
Si les putschistes ne voulaient pas la
confrontation, « de toute évidence, parmi
les Espagnols engagés dans le combat
politique, un trop grand nombre souhai-
Sanjurjo, celui qui, paradoxalement, enclin le gouvernement socialiste à taient, explicitement ou non, une guerre
serait choisi cinq ans plus tard pour être demander augénéral Franco, alors com- civile qui leur permettrait d’éliminer défi-
le commandant du putsch. mandant adjoint des troupes d’Afrique, nitivement leurs ennemis », remarque
Lasuitedevaitinévitablementconduire de rétablir l’ordre « par tous les moyens ». Bartolomé Bennassar dans La Guerre
au chaos : les soulèvements anarchistes Puis ce furent de nouveau les violences et d’Espagne et ses lendemains. L’échec
de juillet de la même année, ceux de les atrocités des milices ouvrières contre du putsch à Barcelone et à Madrid, puis
1933 à Cadix et à Saragosse, la création la bourgeoisie, les propriétaires terriens le refus par une partie des ministres
de soviets dans les Asturies et leur « révo- et les religieux au cours des premiers d’ouvrir les négociations que voulait
lution d’Octobre espagnole » en 1934 – mois de 1936… « La Deuxième Républi- engager avec les militaires factieux le
une insurrection générale déclenchée que fut très loin de marquer une pause président républicain Manuel Azaña
par les socialistes et les anarchistes dans dans les conflits qui désolaient le pays. mèneront au désastre. La guerre civile
une vingtaine de régions. La violence de Ils tenaient à la fois à une lutte de classes ferait de 1936 à 1939, selon les sources,
ce soulèvement, au cours duquel des exacerbée et à une guerre de religion, et entre 200 000 et 580 000 victimes, dont
soviets créés par des militants de l’ultra- ils étaient compliqués par les revendica- les deux tiers dans le camp républicain.
gauche et une partie des communistes tions d’identités nationales spécifiques Après la fin des hostilités, la répression
inféodés au Komintern avaient pris et l’influence d’idéologies “importées” », franquiste ferait encore plusieurs dizai-
d’assaut les casernes, pillé les armes et raconte Bartolomé Bennassar. nes de milliers de victimes.
assassiné propriétaires terriens, patrons Lorsque les généraux Sanjurjo, Mola, Intronisé tardivement chef suprême
d’entreprises et religieux, avait d’ailleurs Cabanillas, Fanjul, Goded et Queipo des forces nationalistes, le 1er octobre
1936 à Burgos, à la suite du décès Le pape Pie XI, qui avait reconnu la Ciudadanos (parti de centre droit),
accidentel du principal organisateur République espagnole dès son avè- contre Juan Carlos, accusé par exemple
du putsch, le général Sanjurjo, Franco nement, devait rapidement dénoncer d’être resté très en retrait lors du coup
gagna la guerre et il eut le mérite de tenir « une haine de Dieu satanique professée d’Etat du colonel Tejero en 1981.
l’Espagne à l’écart du conflit mondial (en par les républicains ». La droite a cru désarmer l’offensive
tenant tête sur ce point à Hitler). Il enga- Or les charniers républicains sont en faisant, elle aussi, la chasse aux sym-
gea ensuite le pays sur la voie de la paix encore tabous, constate Castillo. Et la loi boles franquistes. Ainsi au Valle de los
et de la prospérité. Il n’en perdit pas sur la mémoire historique, que fit voter Caídos, où ne sont pas les bienvenus,
moins la bataille de l’histoire. Qu’on ne en 2007 José Luis Rodríguez Zapatero comme on peut le constater en visitant
L’ESPRIT DES LIEUX

veuille toujours pas reconnaître les torts pour « condamner le franquisme et recon- le site, les oriflammes et bras tendus
de chacun ne laisse pas d’étonner Michel naître les droits de ceux ayant souffert de des nostalgiques de la Phalange, parti
del Castillo. « Alors que la répression fran- persécutions ou de violence lors de la d’obédience fasciste fondé en octobre
quiste a été abondamment décrite et fus- guerre civile et au cours de la dictature », 1933 par José Antonio Primo de Rivera.
tigée, celle des révolutionnaires a long- et sur laquelle s’appuie l’actuel gouver- Quand ils ne sont pas bloqués à l’entrée
temps constitué un sujet interdit », écrit- nement pour transférer hors du Valle du mémorial, les militants de cette
il. Seuls les grands cimetières sous la de los Caídos les cendres de Franco, a droite dure ne pénètrent plus à l’inté-
lune des nationalistes auraient encore été perçue par beaucoup comme « une rieur de la basilique.
vocation à être dénoncés. Autant la loi faite pour gagner la guerre civile ». Mais, pour les plus farouches
gauche sut utiliser l’assassinat du poète « Une loi revancharde, pour transformer contempteurs du Valle de los Caídos,
comme Montse Porta, le fait que le
monument ait été « l’œuvre du travail
Franco gagna la guerre. Il n’en perdit forcé des prisonniers républicains »
mériterait à lui seul sa destruction. « Des
pas moins la bataille de l’histoire. milliers d’esclaves, dont la plupart sont
112 morts à la tâche ! » martèle la libraire. Les
h chiffres produits par des responsables
García Lorca, les carnages de Huesca, l’Histoire, étouffer la liberté d’expression du monument évoquent, eux, une tren-
Logroño, Séville, Málaga, le bombarde- et empêcher les hommages à tous ceux taine de décès sur 2 600 détenus réqui-
ment de Guernica ou l’effrayant massa- qui sont morts pour Dieu et pour l’Espa- sitionnés en dix-neuf ans. En 2006, tout
cre de Badajoz pour s’attirer la sympa- gne », selon les sympathisants du camp en condamnant sévèrement les « cri-
thie et la compassion du monde entier nationaliste mais aussi nombre de gens mes du régime franquiste », le Conseil
face à la « terreur blanche », autant les désireux d’installer la paix sociale une de l’Europe avait même, avant d’y
nationalistes se révélèrent incapables de fois pour toutes, comme l’explique un renoncer dans sa publication finale du
communiquer sur les violences anar- chef d’entreprise, politiquement cen- 17 mars, envisagé dans un premier
chistes et communistes. triste, rencontré à San Lorenzo de El temps de reconnaître que les ouvriers
Pourtant, bien avant les liquidations Escorial : « J’habite à côté et je ne suis avaient été « volontaires, néanmoins »,
de masse commises par les milices jamais allé au Valle de los Caídos, affir- chaque année de labeur réduisant de
républicaines à Paracuellos, Barbastro, me-t-il. C’est bien de vouloir vider les fos- trois ans la durée de leur peine.
Bobadilla, Alarcón, Málaga, Belchite ; ses communes et de donner des sépultu- L’extrême gauche espagnole veut
les assassinats de centaines de prêtres res décentes aux victimes, à condition plus encore, de son côté, que le départ
à Barbastro et Lérida, où nombre d’entre que cela concerne tout le monde. Sortir des cendres du dictateur de la sierra
eux furent brûlés vifs dans leurs églises ; Francodu mémorial? Oui si cela n’estpas de Guadarrama et la destruction du
les multiples exécutions ordonnées par seulement une posture politique. Ce qui monument. Elle en appelle désormais
les Tchékas et les appels au meurtre dérange dans cette décision, c’est qu’elle à arrêter et juger les derniers survivants
quotidiens, au motif qu’il valait mieux ne permettra toujours pas à la société franquistes. « Alors qu’on n’a jamais
« condamner cent innocents qu’absou- espagnole de tourner la page. » reconnu les crimes de ceux de l’autre
dre un seul coupable », selon la commu- Mais en est-il question, à gauche, tant camp, s’insurge Rosana, jeune mili-
niste Dolores Ibárruri Gómez, la Pasio- le franquisme semble être devenu un tante du Parti populaire, les Dolores Ibár-
naria rendue célèbre par sa devise « No fonds de commerce politique ? Contre ruri Gómez, Durruti, Margarita Nelken,
pasarán ! », des dizaines d’émeutes les dirigeants du Parti populaire, fondé Santiago Carrillo, Francisco Largo
populaires avaient ensanglanté le pays par d’anciens ministres du Caudillo et Caballero… ! Cette histoire n’en finit pas
dès 1931, quand la seule appartenance longtemps animé par les fils des dignitai- de nous empoisonner. » En 1983 déjà,
sociale ou politique justifiait le peloton. res de l’ancien régime, contre ceux de alors que s’élevaient les premières voix
pour réclamer le retrait hors du mauso-
lée des cercueils de Franco et de José
Antonio Primo de Rivera, le fondateur
de la Phalange, arrêté dès l’arrivée au
pouvoir du Front populaire puis fusillé
en novembre 1936, un député socialiste
avait qualifié cette idée d’« arbitraire ».
Ajoutant : « Ils font partie de notre His-
toire, laissons-les en paix. »
Priés de préparer le transfert du corps
de Franco vers une autre sépulture, ses
sept petits-enfants ont fait connaître
quant à eux, le 2 octobre dernier, leur pré-
férence en cas d’échec de leur recours
contre le décret-loi du 24 août : inhumer
leur grand-père dans la concession dont
la famille Franco dispose depuis 1987
dans la crypte de la cathédrale de l’Almu-
dena à Madrid, à proximité du Palais
royal et de la plaza de Oriente, lieu de ras-
semblement historique des nostalgiques
du franquisme. C’est donc au cœur de la
capitale, dans l’un des endroits les plus
touristiques, que pourrait bientôt reposer
le Caudillo. Une manière de panthéoni-
sation inattendue et paradoxalement
offerte par le gouvernement de Pedro
Sánchez, qui espère désormais que le
Vatican accepte de convaincre la famille

© ROBERT CAPA/MAGNUM. © COLLECTION AUTEUR. © AKG-IMAGES/ALBUM/JOSEPH MARTIN.


Franco d’abandonner ce projet. 2

PROPAGANDA
Ci-contre, en haut : Mort d’un soldat
républicain, par Robert Capa.
Devenue une icône de la résistance
républicaine au fascisme, cette
photo prise le 5 septembre 1936 fut
pourtant fabriquée sur mesure.
Au centre, à gauche : affiche
appelant à terrasser le fascisme,
dessinée en 1936 pour l’organisation
anarcho-syndicaliste CNT-AIT
(Confédération nationale du travail-
Association internationale des
travailleurs). Au centre, à droite : « Le
jour se lève en Espagne », « Vive
l’Espagne ! », affiche phalangiste
publiée dès le début de la guerre
civile après la décision de Primo
de Rivera de soutenir la rébellion
militaire. En bas : l’immense nef
de la basilique du Valle de los Caídos.
L’ESPRIT DES LIEUX

114
h
L IEUX DE MÉMOIRE
Par Marie-Laure Castelnau

Le
domaine
desdieux
Fascinante reconstitution
d’une demeure de la Grèce antique bâtie
en front de mer, la villa Kérylos est
un joyau de la Côte d’Azur, et sa visite
un voyage à travers l’histoire.
PHOTOS : © CULTURESPACES/RECOURACHRISTOPHE. © REPRODUCTION BENJAMIN GAVAUDO/CMN.
ŒUVRE TOTALE Achevée en 1908, la villa Kérylos (page de gauche, en haut) fut conçue, 115
édifiée et décorée par l’archéologue mécène Théodore Reinach (page de gauche, en bas) h

P
lus connue des visiteurs étrangers et l’architecte Emmanuel Pontremoli. Une « folie », en hommage à la Grèce antique, dans
que des Français, la villa Kérylos laquelle furent employés les matériaux les plus précieux. Ci-dessus : la salle à manger.
se dresse, tout de blanc vêtue, à la
pointe de la baie des Fourmis, à Beaulieu-
sur-Mer, sur un fond de massif rocheux, nationaux et, à ce titre, de la villa Kérylos. Epoque. Architecte, Emmanuel Pontremoli
la Méditerranée à ses pieds. Elle est placée Titulaire de deux doctorats, en droit et en (1865-1956) est originaire de Nice. Après
sous la protection de la nature et des lettres, Théodore est aussi numismate, un passage à l’Ecole des arts décoratifs de sa
oiseaux : son nom signifie « alcyon » ou historien des religions, archéologue. L’un de ville, il vient à Paris et entre aux Beaux-Arts
« hirondelle de mer », un oiseau ses collègues de l’Académie des inscriptions en 1883. Lauréat du grand prix de Rome
mythologique qui, ne pouvant faire son et belles-lettres, où Reinach est élu en 1909, en 1890, il travaille ensuite en Asie Mineure,
nid que sur des eaux paisibles, constituait écrira qu’« à treize ans, il éblouissait une à Pergame, en vue de la restauration
pour les Grecs un présage heureux. dame russe en lui énumérant cent trente de l’Acropole. Il sera élu à l’Académie des
Unique au monde, cette demeure est cours d’eau de Russie, fleuves et affluents ». beaux-arts en 1922, devenant ainsi
le fruit de la rencontre de deux passionnés Parallèlement à ses activités scientifiques, le confrère de Théodore Reinach.
de la Grèce. Le premier, Théodore Reinach Théodore Reinach est député de la Savoie, Le savant et l’architecte se rencontrent
(1860-1928), riche mécène et homme professeur à la Sorbonne et au Collège à Paris au Salon (probablement celui de
politique, est le benjamin d’une fratrie des de France, écrivain et directeur de la Gazette 1900) et, très vite, se lient d’amitié. Après
trois fils (Joseph, Salomon et Théodore) des beaux-arts. Ses découvertes, ses des mois de discussions passionnées, ils
d’un banquier juif, que leur science comme ouvrages, ses commentaires éclairent d’un décident de se lancer dans la conception,
leurs initiales firent surnommer « les frères regard nouveau la littérature, l’art et l’édification et la décoration intérieure
Je-Sais-Tout ». Jeune élève, Théodore l’histoire de la Grèce antique. Son érudition d’une villa grecque : une authentique
obtint dix-neuf fois les lauriers du concours et sa fortune considérable n’empêchent « folie », en hommage à l’hellénisme.
général. « Un vrai Pic de La Mirandole pas l’homme d’être affable, discret, d’aimer Les travaux démarrent en 1902, « avec
perdu au XIXe siècle ! » commente d’un l’ironie et les traits d’esprit. le battement de cœur de l’architecte qui,
air amusé Bernard Le Magoarou, L’autre personnage clé de cette aventure d’un coup, voit se réaliser un rêve », raconte
administrateur pour le Var et les Alpes- porte aussi en lui l’esprit de cette nouvelle Pontremoli. Ils s’achèvent en 1908.
Maritimes du Centre des monuments Hellade qu’est la Côte d’Azur de la Belle Construite sur le modèle des demeures 1
l’Homme. » Dans la pénombre du thyroreion
(l’entrée), le visiteur découvre, au sol,
un souhait de bienvenue dans l’inscription
aristocratiques édifiées au IIe siècle av. J.-C. XAIPE (« Réjouis-toi ») et une invitation
sur l’île de Délos, la villa reprend leur plan, à pénétrer dans le cercle familial, symbolisé
leur décoration et leurs matériaux. par une mosaïque antique représentant
Théodore Reinach ne consacre pas moins un coq, une poule et ses poussins.
de 9 millions de francs-or (35 millions A gauche, la villa ouvre ses portes sur
d’euros actuels) à la construction de cette une piscine luxueuse, le balaneion, dédiée
maison de villégiature, en partie grâce aux naïades, avec un bassin octogonal en
L’ESPRIT DES LIEUX

à la fortune de sa seconde femme, Fanny marbre de Carrare. Sur son sol en mosaïque
Thérèse Kann, dont la mère appartient s’ébattent des dauphins. La pièce rappelle
à la riche famille Ephrussi. Avec elle, il aura l’importance rituelle et sociale du bain
quatre fils : Julien, Léon, Paul et Olivier. dans l’Antiquité, prétexte à la joute oratoire
La famille fait dans la villa des séjours et à la flânerie. Sur la droite, le péristyle,
réguliers, surtout pendant les mois d’hiver, vaste cour ponctuée de douze colonnes aimait y venir « en compagnie des orateurs,
puis de plus en plus souvent à la fin de la doriques en marbre blanc de Carrare, des savants et des poètes grecs » se ménager
carrière politique de Reinach. atténue l’ardeur du soleil par l’ombre « une retraite paisible dans l’immortelle
« Il faut d’abord apprécier comme de ses portiques, revêtus de fresques et de beauté ». Au premier étage, on accède aux
un poème homérique le site enchanteur mosaïques, par son jet d’eau et son laurier- appartements privés. Outre les deux
dans lequel s’inscrit la villa », tient à rappeler rose, attribut d’Apollon. chambres des maîtres de maison, avec salles
Bernard Le Magoarou. L’arrivée dans Après le délassement proposé par de bains attenantes, on y découvre une
le domaine est en effet spectaculaire. Sous les bains, le triklinos, salle à manger, invite douche exceptionnelle en forme d’abside.
le soleil méditerranéen, balcons, terrasses à s’allonger sur des lits pour le repas, dans La décoration murale de la villa égale
116 et pergolas, soulignées par une pointe un décor de fresques de silènes et sur un sol celle des maisons pompéiennes. Ses motifs
h d’ocre rouge, accentuent les ombres revêtu d’une immense rosace polychrome représentent des scènes de la mythologie,
dessinées par la tour et les grandes façades à motifs géométriques. La soirée se prolonge choisies avec soin par Reinach, à qui
blanches, dont les larges fenêtres offrent dans l’andron, ce grand salon réservé sa fortune avait permis de faire appel aux
une vue illimitée sur le large. aux hommes, ou dans l’oïkos, qui rappelle meilleurs artistes, comme les peintres
Dès le seuil, le luxe évoque l’art de vivre le goût des Grecs anciens pour les arts décorateurs Adrien Karbowsky et Gustave-
des riches demeures antiques, tandis qu’un dramatiques. De l’autre côté de la villa, Louis Jaulmes. C’est à eux qu’on doit
moulage en plâtre du Latran, dénommé la bibliothèque, baignée d’une étincelante l’exécution, selon les procédés antiques, du
à tort le Sophocle, invite l’hôte à méditer sur lumière d’est qui pénètre par ses larges large ensemble de fresques bien conservées
lui-même : « Il est bien des merveilles en fenêtres ouvertes sur la mer, est la plus belle qui ornent la maison. A la variété des
ce monde, il n’en est pas de plus grande que pièce. Drapé d’une chlamyde, Reinach mosaïques colorées répondent les plafonds
à caissons de teck et de cèdre, soulignés
à la feuille d’or, le raffinement des tentures
brodées réalisées par l’atelier lyonnais
Ecochard, la délicatesse des stucs de Paul
Gasq, premier prix de Rome de sculpture.
Les marbres, taillés avec une perfection
antique par Nicoli, l’opale, l’albâtre, le bronze
séduisent par leur noblesse. De nombreuses
copies d’œuvres d’art d’Herculanum et du
musée de Naples forcent l’admiration par la
finesse de leur patine. Le talent avec lequel
objets et meubles en bois fruitier, chevillé
et marqueté d’ivoire, de buis et d’ébène, ont
été spécialement créés pour la villa par
l’ébéniste parisien Louis-François Bettenfeld
leur assure la qualité d’objets de maîtrise.
Demandés expressément par
Mme Reinach, les aménagements
« UN BAIN DE BEAUTÉ »
Ci-contre : le péristyle.
C’est autour de cette
vaste cour intérieure
rythmée par douze
colonnes en marbre de
Carrare que s’organise
la villa. Page de gauche,
en bas : les thermes
ou balaneion, au bassin
octogonal orné d’une
mosaïque où s’ébattent
des dauphins. Dédiée
aux naïades, cette pièce
rappelle l’importance
rituelle et sociale du
bain dans l’Antiquité.
Page de gauche,
en haut : décor
de la chambre de
Mme Reinach
figurant des femmes
à leur toilette.

nécessaires au confort moderne ont ou Isadora Duncan) ont aussi distrait l’exploitation de la villa par l’Institut de
été dissimulés pour ne pas altérer la beauté la retraite méditerranéenne du savant. France : de la conservation à la promotion,
et la pureté des formes. Ainsi en est-il Théodore Reinach meurt en 1928 à Paris la demeure bénéficie de tous les savoir-faire
du chauffage à vapeur, dissimulé sous des et lègue la villa Kérylos à l’Institut de France. du CMN. La restauration des façades
grilles forgées, du ciselage de la robinetterie, Ce legs s’accompagne d’un usufruit en et de la terrasse est prévue pour cet hiver.
à gueules de fauves, à cols de cygnes et faveur de ses enfants, qui permet à la famille Chancelier de l’Institut de France, Xavier
à têtes de dauphins. Les miroirs, eux, ont été d’habiter la villa, ce qu’elle fera pendant près Darcos souhaite quant à lui faire connaître
dissimulés dans les portes. Il en va de même de quarante ans. Laurence Hirsch, fille de davantage l’Institut et les lieux qu’il possède,
de la discrétion des boutons d’allumage des Julien Reinach, se souvient, émue : « C’est un du célébrissime musée Jacquemart-André
lustres, d’inspiration byzantine, à la tonalité souvenir merveilleux de vacances privilégiées à cette villa Kérylos encore méconnue. 117
à la fois naturelle et magique. dans une ambiance grecque. Nous passions Il entend donner un nouveau départ à ce h
Plus authentique qu’une reconstitution nos journées entre la bibliothèque et le joyau du patrimoine national, fréquenté
scientifique, la villa évite ainsi brillamment, péristyle. Avec, autour de nous, tous ces objets chaque année par quelque 40 000 visiteurs,
jusqu’au plus infime détail, le pastiche et raffinés imaginés par mon grand-père et en faire un lieu de référence.
le mauvais goût. La décoration y est sobre. (du linge brodé à la vaisselle en céramique). Cet esprit grec tant prisé de Reinach
Surtout, Kérylos est une œuvre totale La maison était toujours ouverte aux amis. » résonne jusqu’au jardin de Kérylos, où la
puisque, au-delà de l’architecture, ses Pendant la Seconde Guerre mondiale, végétation méditerranéenne (oliviers
maîtres en ont pensé l’orfèvrerie, les tissus, la villa fut occupée par les Italiens puis par argentés, vigne, grenadiers, caroubiers,
la vaisselle… « En dépassant la fonction et les Allemands. Un voisin eut heureusement acanthes, cyprès, myrtes, lauriers-roses,
l’utile, l’archéologue et l’architecte ont réalisé l’idée de transférer ses collections en sûreté, pins parasols) encadre une vue de rêve
une maison dont la poésie et la nouveauté au musée Chéret de Nice. Les archives sur la presqu’île de Saint-Jean-Cap-Ferrat,
impressionnent davantage que la rigueur conservées au domicile parisien des les falaises monumentales d’Eze,
archéologique », écrivait Jean Leclant, Reinach disparurent en revanche. Julien semblables à celles des Cyclades, et la mer
secrétaire perpétuel de l’Académie des Reinach, qui s’était installé à Kérylos avec à perte de vue… La villa Kérylos est le lieu
inscriptions et belles-lettres, ancien sa famille, y fut arrêté ; son frère Léon subit idéal pour se recueillir « dans la leçon de
PHOTOS : © CULTURESPACES/RECOURACHRISTOPHE.

conservateur de la villa Kérylos. le même sort et périt à Auschwitz avec la Grèce et de son miracle et se remémorer
Le caractère exceptionnel de cette ses deux enfants et sa femme, Béatrice, notre dette envers cette culture qui peut
demeure de la Belle Epoque y attira souvent fille du célèbre collectionneur Moïse aujourd’hui encore, aimait à rappeler
son plus proche voisin, Gustave Eiffel, dont de Camondo. Après la guerre, l’un des Jacqueline de Romilly, nous aider à vivre,
la propre maison est aujourd’hui fermée au petits-fils de Théodore, Fabrice, mit tout en et à vivre mieux ». Culture dans laquelle,
public. La proximité des cousins de Reinach, œuvre pour que la villa retrouve son aspect résumait Théodore Reinach, il faut sans
le baron Maurice Ephrussi et sa femme, d’antan. Mobilier et objets y reprirent leur cesse « se retremper pour prendre comme
Béatrice de Rothschild, propriétaires de la place et la famille continua d’y séjourner un bain de vie, de jeunesse, de beauté ». 2
villa qui porte leur nom sur la presqu’île jusqu’en 1966. L’Institut de France l’ouvrit Villa Kérylos, impasse Gustave-Eiffel, 06310
d’en face, à Saint-Jean-Cap-Ferrat, et les alors au public, un an après son classement Beaulieu-sur-Mer. Rens. : www.villakerylos.fr
diverses visites royales (Georges de Grèce, au titre des monuments historiques. A lire : La Villa Kérylos, Editions du patrimoine,
Gustave de Suède ou Léopold II de En janvier 2016, le Centre des monuments « Itinéraires », 64 pages, 7 € ; Villa Kérylos,
Belgique) ou artistiques (Sarah Bernhardt nationaux (CMN) s’est vu confier d’Adrien Goetz, Grasset, 352 pages, 20 €.
118
L’ESPRIT DES LIEUX

H
© RMN-GRAND PALAIS (MUSÉE DU LOUVRE)/STÉPHANE MARÉCHALLE/SP.
P ORTFOLIO
Par François-Joseph Ambroselli

Un
Rêve
passe
Le Louvre présente les chefs-
d’œuvre du marquis Campana dont
la somptueuse collection donna
forme à l’idée de patrimoine italien.

L’
histoire de la collection du mar- élancée grâce au dessin d’Auguste Raf-
quis Campana a la texture d’un fet, se voulait le mortier culturel d’une
drame et la saveur d’un mythe. nation en puissance.
Galvanisé par la drogue dure de l’achat Giampietro Campana était né le
et de l’accumulation, l’homme fut jugé 6 juillet 1809 dans une famille aisée de
pour avoir trop aimé la beauté. Et pour la bourgeoisie romaine, où le sens des 119
cause : sa passion l’avait emporté jus- affaires et le goût de l’art se transmet- H
qu’aux frontières troubles où malignité taient de génération en génération. Son
et génie se confondent. Mais de son grand-père, Gian Pietro, intendant du
audace était née la plus importante Mont-de-Piété romain, avait mené de
collection privée d’Europe qui, entre nombreuses fouilles dans les environs
1830 et son emprisonnement pour de Rome à la demande du pape Pie VI,
malversations financières en 1857, notamment sur la tombe de Néron, d’où
rassembla près de quinze mille vases, avaient été exhumés nombre d’objets
terres cuites, bronzes, bijoux, mon- et de statues. Les fouilles conduites par
naies, verres, peintures, sculptures et lui au Sancta Sanctorum avaient per-
objets de curiosité. Partagé en douze mis d’étoffer la collection du musée Pio
classes typologiques et chronologi- Clementino. Au cours de ce chantier,
ques, ce « musée universel privé » l’ancêtre, qui jouissait de la bienveil-
embrassait dans son immensité le lance papale, s’était servi allégrement
© STÉPHANE MARÉCHALLE/RMN-GP/SP. © BNF/PIXPALACE.

patrimoine artisanal et artistique ita- dans les gravats afin de décorer le jardin MERVEILLES MILLÉNAIRES
lien de l’Antiquité au XVIIe siècle. Cinq de sa villa voisine. De ces « débris », Page de gauche : figure féminine, dite
cents pièces de cette collection fara- l’exposition du Louvre présente le célè- Le Printemps, enduit peint à fresque,
mineuse sont présentées aujourd’hui bre bloc de travertin de 145 av. J.-C., fin du Ier siècle apr. J.-C. Composée
dans la magistrale exposition du document d’histoire inestimable, où est de quatre fragments distincts – tête,
musée du Louvre, « Un rêve d’Italie », gravée une inscription qui rapporte les bras, pieds –, l’œuvre fut restaurée
consacrée à l’ambition de ce collec- exploits du consul Lucius Mummius en en 2017 révélant un repeint fantaisiste
tionneur compulsif au savoir encyclo- Grèce et son retour triomphal à Rome. qui unifiait la composition. Ci-dessus :
pédique qui, dans le contexte du Risor- Après la mort de Gian Pietro, en 1793, Portrait de Campana, âgé de 40 ans,
gimento, donna spirituellement corps son fils Prospero avait dirigé le Mont- par Auguste Raffet. En haut à gauche :
à une Italie morcelée. de-Piété alors que les troubles révolu- Cratère en calice à figures rouges
La collection de cet homme d’affaires tionnaires faisaient trembler l’Europe en terre cuite, vers 515-510 av. J.-C.,
à la fois rêveur et obstiné, dont l’expo- tout entière et que Rome essuyait les signé par le peintre Euphronios
sition présente la silhouette svelte et coups du Directoire. Plus tard, lorsque et attribué au potier Euxithéos.
REGARD
D’OUTRE-TOMBE
Fragment de statue
d’Ariane, terre cuite,
IIIe siècle av. J.-C.
© 2011 MUSÉE DU LOUVRE/THIERRY OLLIVIER. © 2012 MUSÉE DU LOUVRE/PHILIPPE FUZEAU/SP. © 2014 MUSÉE DU LOUVRE/HERVÉ LEWANDOWSKI.

Découverte au cours des


fouilles menées à Falerii
Novi en 1829, cette terre
cuite entra quelques
années après dans
la collection Campana.
Le collectionneur, qui
affectionnait beaucoup
L’ESPRIT DES LIEUX

cette œuvre, demanda


que soit effectué un
moulage en plâtre sur
lequel un nez fut ajouté.

120
H
l’ogre napoléonien avait pris de vive
force la Ville éternelle entre 1809 et 1814,
il avait su préserver les biens de sa
famille. Si bien que, à la mort de son père,
en 1815, le jeune Giampietro, âgé de
6 ans, s‘était retrouvé à la tête d’un patri-
moine colossal, composé notamment de
médailles et de monnaies qui allaient ser-
vir de socle à sa prodigieuse collection. PEAU-ROUGE
En 1833, à 24 ans, il suivit les pas de Ci-dessus : Sarcophage
son aïeul et de son père, et prit la tête du des Epoux, terre cuite, vers 520-
Mont-de-Piété, qu’il transforma en ban- leur découverte au XIX e siècle – une 510 av. J.-C. Le lit présente
que de prêt et de dépôt : il épongea la époque où les ruines devaient resplen- un décor peint qui est un ajout
dette contractée avant sa prise de fonc- dir –, elles subirent la loi impitoyable du des restaurateurs de Campana.
tion et augmenta le rendement avec une repeint : les plaies du temps se devaient Ces derniers s’étaient inspirés
habileté et une acuité peu communes à d’être recousues à l’agrafe métallique et des traces de polychromie
son âge. Les plaisirs du siècle ne sem- camouflées à grands coups de brosse, constatées lors de l’exhumation
blaient pas l’intéresser. Il passait le plus sans laisser de cicatrices. de l’œuvre, vers 1845-1846,
clair de son temps dans la poussière D’autres plaques en terre cuite, éga- dans la nécropole de la
brune des chantiers de fouilles archéo- lement appelées « plaques Campana » Banditaccia. Ci-dessous : une des
logiques, où il s’enivrait d’histoires et de mais produites en série entre le IIe siècle six plaques peintes en terre
mythes. Des années 1830 jusqu’à son av. J.-C. et le Ier siècle apr. J.-C. pour cuite dites « plaques Campana »,
arrestation en 1857, il allait mener ou orner les intérieurs, firent également datées vers 530 av. J.-C. Elles
commanditer une multitude de fouilles les frais de cette « dictature du lisse ». avaient fait l’objet de repeints
étrusques et romaines dans les environs Retrouvées pour la plupart dans le désormais disparus. 121
de Rome, en Toscane, dans les Pouilles, Latium, elles furent rapiécées, com- H
à Naples ou encore en Grande-Grèce. blées et parfois même créées de toutes
Avec l’énergie d’un fauve, il y puiserait,
en plus des acquisitions, la sève anti-
que de sa collection, déjà riche des piè-
ces exhumées par son grand-père. A
Cerveteri, dans le Latium, il découvrit
le fameux Sarcophage des Epoux du
VIe siècle av. J.-C., dont le gisant figure
une femme qui, allongée aux côtés de
sa moitié, lui verse du parfum sur la
paume. Si le vase et la main du mari
cajolé ont aujourd’hui disparu, la patine
du temps apporte à cette urne monu-
mentale en terre cuite l’éclat rou-
geoyant d’une Antiquité rêvée.
Non loin du sarcophage, dans la
nécropole de la Banditaccia, Campana
déterra une série de six plaques fine-
ment peintes au VIe siècle av. J.-C., qui
figureraient parmi les pièces maîtres-
ses de sa collection. Typiques des ate-
liers cérétains, ces sublimes frises figu-
rées, appelées « plaques Campana »,
décoraient les sanctuaires et les édi-
fices civils, et étaient parfois réem-
ployées en décor de tombes. Lors de
FARANDOLES
Ci-contre : plaque Campana,
terre cuite, Ier siècle av. J.-C. Ces
plaques, dont les thèmes sont
empruntés à la mythologie,
décoraient les murs des
bâtiments publics et privés
romains. Ci-dessous : Fragment
de doigt colossal en bronze.
On a découvert, récemment,
que ce fragment d’index
appartenait à la statue
monumentale de Constantin
dont le Capitole conserve la
main gauche – présentée avec
son index dans l’exposition –, la
L’ESPRIT DES LIEUX

tête et le globe. Page de droite :


© PHOTO RMN-H. LEWANDOWSKI/SP. © MUSÉE DU LOUVRE, DIST. RMN-GRAND PALAIS/H. LEWANDOWSKI/SP. © RMN-GRAND PALAIS (MUSÉE DU LOUVRE)/J.-G. BERIZZI/SP.

La Bataille de San Romano :


la contre-attaque de Micheletto
Attendolo da Cotignola, Paolo
Uccello, vers 1438.

122
H
pièces par les talentueux restaurateurs lithographie aquarellée. Exhibées en fragments antiques : la tête (dont le trai-
du collectionneur. Sur les deux cent frise les unes à côté des autres, elles for- tement virtuose « fait songer à Corrège »,
cinquante pièces du marquis, seules maient, selon le contemporain Ludovic selon le critique du XIXe siècle Ernest
quelques-unes sont intégralement Vitet, « un Pompéi en miniature ». Desjardins), les deux avant-bras et les
antiques, la grande majorité étant Les interventions audacieuses des pieds. Ces morceaux sublimes de fres-
composée de plaques « complétées » restaurateurs du XIXe siècle font désor- que antique avaient été habillés à une
suivant l’inspiration du restaurateur. mais partie intégrante de la légende date inconnue d’un repeint fantaisiste
Ces « assembleurs » jouissaient d’un Campana et, à ce titre, ne subissent plus qui donnait corps à cette allégorie de
fonds démesuré de fragments d’épo- le joug brutal de la « dérestauration » qui la belle saison, la parant d’une dis-
que, ramassés au gré des fouilles sur prévalut au XXe siècle. Leurs qualités crète tunique rose pâle et d’un man-
ordre de Campana. Le jeune homme esthétiques font des œuvres antiques teau jaune à même de la rendre plus
avait bien retenu la leçon posthume de qu’elles recouvrent, complètent ou pré- attrayante aux yeux des contempo-
son grand-père sur les « gravats » appa- cisent, des manifestes de la quête de rains. Cette fine retouche avait été
remment inutiles. beauté et d’équilibre qui anime l’esprit recouverte dès le XIXe siècle – et pro-
Qui, à cette époque où le mythe faisait humain. Ces reconstitutions concer- bablement avant l’entrée de l’œuvre
chambre commune avec l’histoire, naient toutes les classes antiques de la chez Campana – d’un épais jutage
allait s’intéresser à des bouts de reliefs collection. L’archéologue Salomon brun, qui ne fut enlevé qu’en 2017 lors
en terre cuite ? Rome attirait alors des Reinach rapporte que l’ancien restaura- de la restauration de l’œuvre.
aristocrates européens pétris de nostal- teur de Campana, Enrico Pennelli, alors Comme le souligne Ernest Desjar-
gie augustéenne : il fallait rendre à ces qu’il discutait avec un homme qui men- dins, la collection Campana « nous initie
objets la passion et la fougue que les tionnait « un guerrier étrusque couché à l’Antiquité tout entière, depuis ses
siècles leur avaient volées. Campana sur son lit », avoua : « Ne parlons pas du plus belles productions plastiques jus-
exposait ses plaques au Mont-de-Piété, lit (…) c’est moi que je l’ai fait ! » qu’aux détails les plus humbles de la vie
sur les murs d’une salle entièrement Ainsi, la figure féminine dite Le Prin- domestique ». Giampietro fut en effet le
consacrée à la terre cuite antique et temps, que le Louvre a choisie pour premier à s’intéresser aux techniques
dont la disposition est rendue au visiteur l’affiche de sa splendide exposition, artisanales étrusques et romaines, et à
de l’exposition dans une charmante n’est composée en réalité que de quatre collectionner des objets d’apparence
123
H
futile, telles des briques estampées ou collection de peintures italiennes du de fouilles, le marquis fut en effet vic-
encore des balles de fronde (dont la Moyen Age, de la Renaissance et du time de désignations douteuses, la plu-
taille rend soudainement plus crédible XVII e siècle composée de plus de six part des œuvres dont il fit l’acquisition
la victoire de David sur Goliath). C’est cents œuvres. Son premier achat réper- se révélant plus tard de la main d’artis-
sans doute cette quête de l’échantillon torié au début de la décennie fut celui tes moins célèbres. C’est ainsi qu’un
qui explique la présence dans la collec- de la Madone dite de Vallombrosa, attri- supposé Simone Martini devint un Mon-
tion Campana d’un fragment de doigt buée à Raphaël. Il l’offrit à sa bien- tepulciano ou qu’un Caravage fut déva-
en bronze, dont un modèle 3D a prouvé aimée, Emily Rowles, à l’occasion de lué en Francesco Glielmo.
cette année qu’il appartenait à la main leur mariage en janvier 1851. Pour Cela n’empêcha pas Campana
de la statue colossale de Constantin poursuivre cette quête picturale, Cam- d’ajouter à sa collection un nombre
dont les restes sont conservés au Capi- pana se reposait sur un réseau d’agents important de chefs-d’œuvre, comme
tole à Rome. Après avoir végété pen- constitué de marchands et de collec- La Bataille de San Romano de Paolo
dant un siècle et demi dans les réserves tionneurs, qu’il chargeait de dénicher Uccello ou encore une splendide Vierge
du Louvre, cet index d’airain a été de des trésors pour son compte. et l’Enfant de Sandro Botticelli – initia-
nouveau rattaché à sa main impériale Car, abreuvé de miettes et d’échan- lement attribuée à Lippi –, où Marie
pour le temps de l’exposition : « Nous tillons dans sa collection d’antiquités, le pose sur son fils un regard empreint
envisageons un dépôt au Capitole », marquis visait désormais les gros mor- de tendresse et de gravité. Est-ce ce
avance, le sourire aux lèvres, Laurent ceaux : Giotto, Masaccio, Fra Angelico, regard que le marquis posait lui-même
Haumesser, conservateur en chef des Raphaël, les Carrache, Caravage… sur sa collection dans les années précé-
Antiquités grecques, étrusques et Autant de noms glorieux qu’il voulait dant son arrestation ? L’homme n’était
romaines au musée du Louvre. voir associés au sien. Les attributions de pas dupe. Il savait que le compte à
La fièvre de Campana ne se limita pas la collection Campana dans ses Catalo- rebours était enclenché. Depuis 1848,
aux antiques. Dans les années 1850, ghi étaient, selon les termes de Salo- en proie à de sérieuses difficultés finan-
sans doute afin de prolonger sa célébra- mon Reinach, le témoignage d’« un sin- cières, il se livrait à des pratiques frau-
tion universelle du bon goût italien, le gulier mélange de savoir très sérieux duleuses au Mont-de-Piété : il y avait
directeur du Mont-de-Piété, fraîche- et de charlatanisme ». Moins à l’aise sur déposé en gage une immense partie de
ment créé marquis, assembla une le marché de l’art que sur les chantiers son patrimoine et percevait ainsi des
LE SEIN DE LA TERRE Campana exposait ses terres cuites dans une salle particulière
L’ESPRIT DES LIEUX

du Mont-de-Piété. Une lithographie aquarellée (ci-dessus) montre l’accrochage des


plaques ainsi que la disposition des statues, des sarcophages et des bustes. Ci-contre :
plat en majolique, L’Enlèvement d’Hélène, d’après Raphaël, gravé par Marcantonio
Raimondi, Urbino, faïence, vers 1530-1540. En bas à gauche : Bracelet serpentiforme en or,
325-300 av. J.-C. Page de droite : La Vierge et l’Enfant, par Sandro Botticelli, vers 1467-1470.
Sous Campana, cette œuvre était alors attribuée à Fra Filippo Lippi, le maître de Botticelli.

sommes astronomiques de la part de 1858, il fut condamné à une peine de plus belles pièces gagnèrent le Louvre,
l’institution. Il avait pensé se relever en vingt ans de réclusion pour vol qualifié tandis que cinq mille autres furent
vendant une partie de sa collection, avec abus de pouvoir, commuée l’année dispersées dans les musées de pro-
mais l’offre « dérisoire » de près de suivante en exil, sans doute grâce à vince. De retour à Rome en 1870 après
34 000 livres sterling que lui avait trans- l’intervention de Napoléon III. La famille l’annexion de la ville au royaume d’Ita-
mise le British Museum en 1856 avait anglaise d’Emily Rowles, la femme du lie, Campana mourut dans l’indiffé-
124 eu raison de son enthousiasme. marquis, avait en effet, selon certaines rence générale, le 10 octobre 1880,
H Le 28 novembre 1857, Campana, sources, aidé à l’évasion du prince de la dans un modeste appartement, alors
endetté de 900 000 écus, fut arrêté au forteresse d’Ham en 1846. Fraîchement qu’il intentait un procès contre le gou-
Mont-de-Piété après la visite du procu- mariée, la marquise aurait ensuite prêté vernement italien. « Ce Fouquet déchu,
reur général du fisc et conduit à la prison 33 000 francs au président de la Répu- écrivit Salomon Reinach, ne trouva pas
romaine de San Michele. Le 5 juillet blique française, l’année même du coup de La Fontaine pour faire pleurer sur
d’Etat qui le mena à la couronne impé- son sort les nymphes de Vaux. » 2
riale. A en croire les rumeurs, l’empereur « Un rêve d’Italie. La collection du marquis
aurait eu, en outre, un penchant marqué Campana », jusqu’au 18 février 2019. Paris,
pour la jeune Anglaise. Mais la pression musée du Louvre, hall Napoléon. Tous les jours,
exercée par Napoléon III pour la libéra- sauf le mardi, de 9 h à 18 h ; nocturne le mercredi
tion du marquis peut également s’expli- et le vendredi, jusqu’à 21 h 45. Tarif : 15 €
quer par l’immense prestige de sa col- (sur place)/17 € (en ligne avec accès garanti
lection auprès des élites européennes. en 30 minutes). Rens. : www.louvre.fr
La commutation de sa peine de prison
était en effet conditionnée à la cession de
son patrimoine à l’Etat pontifical pour
rembourser sa dette.
Les vautours eurent tôt fait de se jeter
sur la collection. En 1861, après les pré- À LIRE
lèvements opérés par l’Angleterre et la
Russie d’Alexandre II, la France, sous Catalogue
l’égide de son empereur, déboursa de l’exposition
4,3 millions de francs pour le reste de la
Louvre Editions/
collection, soit environ douze mille piè-
Lienart
ces. Exposée dans l’éphémère musée
608 pages
Napoléon III, au palais de l’Industrie,
entre mai et octobre 1862, elle fut
49 €
ensuite scindée en deux parties : les
© NAPLES, BIBLIOTHÈQUE UNIVERSITAIRE DE NAPLES/SP. © RMN-GRAND PALAIS (MUSÉE DU LOUVRE)/M. BECK-COPPOLA/SP. © RMN-H. LEWANDOWSKI. © L’OEIL ET LA MÉMOIRE/F. LEPELTIER/SP.
125
H
L’ESPRIT DES LIEUX

126
h T RÉSORS VIVANTS
Par Sophie Humann

tiroirsde
Les
l’inconnu
La restauration d’un ingénieux secrétaire
a donné aux conservateurs du musée
de Malmaison l’idée d’exposer quelques-
uns de ces meubles truqués dont
raffolaient Napoléon et Joséphine.
© MARC-ANTOINE MOUTERDE. © RMN-GRAND PALAIS-FRANCK RAUX/SP. © MARC-ANTOINE MOUTERDE.
CACHETTES Légué avec un long mode d’emploi, ce secrétaire à abattant
(page de gauche, en bas, vers 1804-1814, Rueil-Malmaison, Musée national des châteaux 127

I
l est sagement posé à sa place, dans la de Malmaison et Bois-Préau) signé de Martin Guillaume Biennais renferme treize h
chambre de l’Empereur. En apparence, cachettes, dont la restauratrice Manon Latour (ci-dessus et à gauche) connaît désormais
c’est un simple secrétaire à abattant, aux tous les mécanismes. L’intérieur des tiroirs est en genévrier, comme les boîtes à cigares
lignes droites caractéristiques, né dans une que fabriquait ce tabletier apprécié de l’Empereur.
bonne maison, car il est racé, d’un équilibre
parfait, rehaussé par un décor raffiné
de palmettes, de têtes de sphinx, les pieds la voici qui déplie soigneusement l’abattant, sépare les deux tiroirs et de fourrer la main
ornés de pattes de lion charnues. Une sort les tiroirs un à un, nous fait sentir au fond pour faire bascule et l’ôter… »
gracieuse serrure en trèfle est encastrée au passage leur odeur tenace de genévrier. « Biennais avait gardé le meuble
dans une lyre d’or. Mais pourquoi Surprise : de chaque côté du secrétaire, de pour lui-même, précise Isabelle
est-elle surmontée d’une effrayante tête petits casiers sont dissimulés dans le corps Tamisier-Vétois. Il a été fabriqué entre
de Méduse ? Celle-ci veut-elle suggérer du meuble… Ce n’est pas tout : sous le 1804 et 1814, mais il est difficile
au curieux de passer son chemin ? plancher se cache un casier à argent. Dans de le dater plus précisément car Biennais
Il y a de la magie dans ce meuble-là… la partie basse, en tournant de petites clés a eu beaucoup d’en-têtes différents.
La restauratrice Manon Latour lui a tenu de buis vissées dans chaque tiroir, on accède Lorsque sa femme est morte, en 1859,
compagnie pendant de longs mois à d’autres compartiments clandestins. on a trouvé le secrétaire dans sa chambre,
puisqu’il fut sa pièce de diplôme de l’Ecole Au total, ce chef-d’œuvre d’ébénisterie, les cachettes bourrées d’argent ! »
Boulle l’an dernier, sous la direction de son signé de Martin Guillaume Biennais, La conservatrice est persuadée
professeur de restauration de mobilier, plus connu comme tabletier et orfèvre que l’orfèvre déléguait une grande partie
Pierre-Alain Le Cousin. Elle a comblé de l’Empereur que comme négociant du travail à d’autres ateliers, selon une
les fentes de ses côtés, démonté et nettoyé en meubles, abrite ainsi treize cachettes habitude fréquente à l’époque. « Dans
ses bronzes, allégé ses vernis, enlevé indécelables à l’œil le plus avisé ! Il fut légué son atelier Au Singe Violet, je n’ai trouvé
la peinture noire rajoutée sur ses pieds au musée en 2013 par la famille de l’orfèvre trace que de deux établis de menuisier.
arrière… Elle en connaît tous les secrets. avec un mode d’emploi de deux pages, Or, en 1808, il employait déjà quatre-vingts
Sous l’œil bienveillant d’Isabelle Tamisier- écrit d’une main ferme au XIXe siècle : « En ouvriers… » A l’origine, Martin Guillaume
Vétois, conservatrice en chef chargée ouvrant l’abattant du secrétaire, on trouve Biennais était tabletier, il fabriquait
des arts décoratifs du Musée national des un gradin composé de huit tiroirs, il faut ôter des coffrets et des boîtes à cigares. Il profita
châteaux de Malmaison et Bois-Préau, les deux tiroirs du bas et tirer la tablette qui de l’abolition des corporations par la loi 1
doubles fonds, boîtes à couvercles

© THE METROPOLITAN MUSEUM OF ART, DIST. RMN-GRAND PALAIS/IMAGE OF THE MMA. © RMN-GRAND PALAIS-FRANCK RAUX/SP.
coulissants… leurs façades camouflent
un véritable labyrinthe : à elle seule, la
commode possède vingt-quatre cachettes !
L’Empire fut en réalité la dernière grande
époque de ces meubles particuliers, dont la
fabrication cessa avec le développement du
mobilier industriel. Dès le Moyen Age, les
artisans avaient conçu des coffres capables
de se transformer et d’accompagner
L’ESPRIT DES LIEUX

les seigneurs de château en château.


Quelques-uns servaient déjà à la fois de
table et de siège, et, le soir, abritaient les
Le Chapelier de 1791 pour s’instaurer poules pour la nuit dans leur soubassement
orfèvre et, très vite, eut l’intelligence à claire-voie ! Mais les premiers véritables
de cosigner des meubles avec Jacob, meubles à secrets datent du XVIIe siècle.
déjà très introduit. Puis, il se mit Ce sont les fameux cabinets, souvent
en relation avec les architectes Percier originaires d’Allemagne, d’Italie ou des Pays-
et Fontaine, réussit à vendre un nécessaire Bas, en ébène et nacre, incrustés d’argent
au général Bonaparte. Sa fortune était faite. comme ce magistral secrétaire ou d’ivoire. Les amateurs, comme Richelieu
De lui, le musée de Malmaison expose prêté par le château de ou Mazarin, pouvaient dissimuler des
aussi deux étonnants serre-papiers ayant Versailles. Signé Jacob, il provient pierres précieuses ou des objets rares et les
appartenu à Joséphine, très modernes de l’appartement de Bonaparte, contempler sans témoins. Laurent Stabre
dans leur forme et dont l’un a été prêté rue de la Victoire. Construit (mort en 1624), faiseur de cabinets pour le
128 par la Fondation Napoléon. L’impératrice, comme un arc de triomphe en modèle roi, et André-Charles Boulle (mort en 1732)
h qui en avait l’usage exclusif, glissait réduit, il cache, entre autres, une écritoire étaient même logés au Louvre.
son courrier par une fente étroite. Seule qui se déplie lorsqu’on ouvre la serrure A la cour de Louis XV, on se passionna
la personne de confiance chargée en as de pique. Deux bureaux mécaniques pour les nouveaux meubles à cachette, qui
de récupérer le courrier possédait la clé provenant de Fontainebleau permettaient permettaient de dissimuler des secrets
de la serrure, soigneusement dissimulée à l’Empereur, par d’astucieux systèmes d’alcôve, d’écrire un billet à la hâte sur une
dans la façade. Dans sa chambre ordinaire de poulies, de disposer, en un instant, d’un tablette qui se tirait et de mettre à l’abri
trône aussi un coffre à bijoux de Biennais. meuble pour écrire ou d’un espace suffisant toutes sortes de papiers compromettants.
Un clou du couvercle déclenche son pour déplier des cartes d’état-major. Le marchand Lazare Duvaux note ainsi en
ouverture. Oui, mais lequel ?… L’orfèvre Mais les meubles les plus vertigineux
avait également offert à l’impératrice une sont certainement la commode et le
table de toilette portative, dont le centre secrétaire signés Simon Nicolas Mansion.
sert d’écritoire : le plateau peut se soulever Offerts par la Ville de Paris à l’Empereur
et glisser vers le fond sur une crémaillère en 1806, ils furent installés
pour laisser place à un miroir. d’abord aux Tuileries puis dans
Le couple impérial possédait d’autres l’appartement de Marie-Louise
meubles à secret ou à transformation, au Grand Trianon. Trappes,

AU FOND DES TIROIRS Les artisans rivalisaient pour créer les meubles
à secrets pour les princes. Comme ce serre-papiers aux armes de l’impératrice
Joséphine, qui en avait l’usage exclusif (page de droite, par Martin Guillaume
Biennais, vers 1805-1810, Rueil-Malmaison, Musée national des châteaux de
Malmaison et Bois-Préau), ou ce nécessaire de l’impératrice (ci-contre, par Félix
Rémond, 1806, Paris, Mobilier national, en dépôt au Musée national des châteaux
de Malmaison et Bois-Préau) dont le tiroir s’ouvre grâce à deux boutons sur
les côtés et qui fut renvoyé à Joséphine par Napoléon après leur divorce. Le grand
ébéniste Riesener créa pour Marie-Antoinette, en 1778, cette table de toilette
(en haut, New York, The Metropolitan Museum of Art), qui sert aussi pour manger.
h
NÉRON
TYRAN
OU MAL-AIMÉ ?
Le vendredi 14 décembre
1752 dans son journal : « Mme la Marq. De 14 h à 15 h sur
de Pompadour : un secrétaire en forme
de bibliothèque [c’est-à-dire un meuble à transformation. Les chaises
à secrets avec des tiroirs dissimulés de bibliothèque se changeaient
dans de faux livres], plaqué en bois satiné, en échelles. L’Almanach sous-verre
garni de bronze doré d’or moulu, le bas des associés de 1784 cite un exemple
composant une armoire, avec son marbre. » extraordinaire de table de nuit : « Cette
C’est également à cette époque table peut servir de table à écrire, de poêle ANAÏS BOUTON
qu’apparaissent les secrétaires à culbute.
Ces simples tables à jeu ou à écrire
en hiver, elle offre un bain-marie et n’expose
ni aux accidents du feu, ni aux désagréments
ET THOMAS
se dépliaient et, par une simple pression, on de la fumée. Le centre de cette table HUGUES
pouvait en faire surgir un gradin à tiroirs conserve une chaleur suffisante pour tenir
et les transformer en bonheur-du-jour. Jean- les boissons chaudes ou tièdes, à volonté,
Henri Riesener, grand ébéniste de la Cour, et même en faire bouillir à l’instant jusqu’à
fut le champion des meubles à surprise. trois pintes ; elle a des compartiments
Il conçut pour Marie-Antoinette une table propres à contenir linges, éponge, tasses,
ornée de bronze et de marqueterie, dont flacons, boule d’étain, lampions, papier,
les plateaux se commandaient par un écritoire, outre une espèce de chancelière,
mécanisme actionné par une manivelle. La destinée à tenir les pieds chauds. »
© RMN-GP (MUSÉE NATIONAL DES CHATEAUX DE MALMAISON ET BOIS-PRÉAU)/FRANCK RAUX/SP.

table servait tour à tour de table à manger Les ébénistes déployaient aussi

© ABACA PRESS POUR RTL.


ou de table à toilette. En appuyant sur un toute leur ingéniosité pour dissimuler
bouton, on faisait apparaître un nécessaire les meubles intimes : ils inventèrent
équipé de compartiments pour ranger des baignoires de cuivre cachées
les fards, les pommades, les flacons… à l’intérieur de sofas, des chiffonnières
L’aristocratie du XVIIIe siècle voyageant se transformant en vase de nuit,
beaucoup, les artisans rivalisaient des commodes se changeant en bidet,
d’imagination pour inventer des meubles et des chaises d’aisance dont le dossier
de carrosse : des coffres cachant des
nécessaires à écrire, des doubles fonds pour
servait également de prie-Dieu…
Les meubles à cachette servaient
reçoivent
abriter son argent, des tiroirs secrets enfin à abriter des secrets d’Etat. Louis XVI Michel De Jaeghere,
pour ranger ses bijoux ou ses documents. avait ainsi déposé sa correspondance, directeur de la rédaction
L’ébéniste allemand David Roentgen dans ses appartements des Tuileries, du Figaro Histoire
inventa ainsi un coffre absolument au fond d’un coffre-fort dissimulé dans
inviolable, dont les combinaisons multiples le mur et dont il avait lui-même conçu dans
fonctionnent toujours ! Déjà existaient
des tables dont les abattants se repliaient,
le mécanisme inviolable avec le serrurier
Gamain. Hélas, celui-ci le trahit et
La curiosité
des tables de chevet qui « se brisaient » le contenu de la fameuse armoire de fer, est un vilain défaut,
(c’est-à-dire se démontaient pour les malgré sa faible valeur probatoire, une émission à retrouver
déplacer), des canapés convertibles en lits pesa lourdement sur le procès du roi.
et dont le fond contenait un matelas Exposition « Meubles à secrets, secrets
du lundi au vendredi
de plume, des secrétaires-bibliothèques de meubles », jusqu’au 18 février 2019. de 14 h à 15 h
dont on tapissait les parois du carrosse. Château de Malmaison, avenue du château et sur RTL.fr en podcast.
En ville, la bourgeoisie, par mimétisme, de Malmaison, 92500 Rueil-Malmaison. Rens. :
se mit, elle aussi, aux meubles 01 41 29 05 55 ou www.chateau-malmaison.fr
A VA NT, A PRÈS
Par Vincent Trémolet de Villers
© FRANÇOIS BOUCHON/LE FIGARO.

Cœurs
intelligents
Q
uand la parole s’est libérée, ils Cette injonction contradictoire,
furent nombreux, hommes et poursuit-elle, est la dernière idéologie
femmes, à se taire. Le tsunami progressiste. Elle promet une huma-
numérique provoqué par la nité réconciliée parce que débarrassée
révélation des agressions sexuelles en de sa dimension tragique. En atten-
L’ESPRIT DES LIEUX

série du producteur Harvey Weinstein dant les lendemains qui chantent,


n’autorisait que quelques mots. En l’homme est un porc en puissance
anglais, il fallait proclamer « Me too » ; qu’il faut rééduquer par la pression des
en français, balancer son porc. Un an associations et celle de lois de plus en
après, deux essais profonds et coura- plus pointilleuses. Rouge sur les lèvres
geux nous aident à comprendre ce phé- des hommes, déclamations, manifes-
nomène mondial. Plume élégante, sen- tes : il ne faut pas lésiner sur les signes
sibilité extrême, esprit philosophique, extérieurs de vertu.
Bérénice Levet poursuit dans Libérons- « Un moine et un boucher, écrit pour-
nous du féminisme ! l’éloge de l’altérité des sexes et la critique de tant Cioran, se bagarrent à l’intérieur de chaque désir » ; « un
la modernité déjà abordés dans La Théorie du genre ou Le monde homme, ça s’empêche », disait aussi le père d’Albert Camus. La
rêvé des anges (Grasset, 2014). Sa charge contre un féminisme ligne de séparation est d’abord intérieure. La séduction comme
devenu fou déconstruit un à un ses principes. Des trottoirs mas- l’amour, au surplus, se dessèchent sous la lampe de la transparence
culins de La Chapelle-Pajol aux ponctuations délirantes de l’écri- et la froideur du contrat. Ils ont besoin du jeu des ombres et des
130 ture inclusive, des paroles ordurières du rap aux indignations 2.0, lumières, de la pudeur et du charme, des petits mensonges et des
h elle dévoile l’hypocrisie d’un mouvement qui abandonne les grandes confidences. Ces choses-là se sentent, se vivent mais ne se
femmes les plus humbles à l’ensauvagement du monde et fait du démontrent pas. Reprenant la distinction établie par Pascal entre
« néo-féminisme » un élément de distinction sociale. Elle décèle l’esprit de géométrie et l’esprit de finesse, Eugénie Bastié répond à
sous le pavé des bonnes intentions l’enfer d’une utopie radicale, la vision victimaire et judiciaire des relations entre les hommes et
celle de l’indifférenciation des individus. Tout dès lors devient les femmes par les couleurs de l’art, les fulgurances de la poésie, les
© HANNAH ASSOULINE/OPALE/SP. © SÉBASTIEN SORIANO/LE FIGARO.

oblique. La conversation des sexes sur laquelle se fonde notre vérités du roman, l’éloge de la courtoisie. Le monde de MeToo
civilisation est rendue impossible. efface tous ces fragments de civilisation au profit d’une « justice »
C’est à l’ombre de René Girard et de Blaise Pascal qu’Eugénie expéditive et d’une suspicion généralisée. Eugénie Bastié et Béré-
Bastié aborde de son côté la question. On retrouve dans Le Porc nice Levet préfèrent l’une et l’autre évoquer Jean Anouilh et sa
émissaire les bonheurs de formule, la vivacité du style et l’audace pièce La Culotte qui prophétise un féminisme délateur. A la pau-
insolente d’Adieu Mademoiselle (Les éditions du Cerf, 2016), son vreté d’un hashtag, elles opposent les lettres et l’esprit. 2
premier livre, mais elle y ajoute une rigueur d’analyse et une ori-
ginalité d’approche qui donnent à son propos une indéniable
autorité. Elle ne minore jamais ce que les femmes – à Hollywood
comme dans le RER – peuvent subir, mais elle prend soin de ne À LIRE
pas jeter dans la même porcherie le dragueur, le mufle, le manipu-
lateur et le violeur. Nous avons vécu un moment girardien, une
catharsis collective, explique-t-elle, qui contient en même temps Libérons-nous
les effets néfastes de la libération sexuelle et la volonté adoles- du féminisme !
cente d’un désir inconséquent et perpétuellement assouvi. Pour- Bérénice Levet,
tant, la fuite en avant continue : il nous faut jouir sans entrave mais Editions de l’Observatoire,
prendre garde aux regards insistants… 224 pages, 18 €.

Le Porc émissaire
Eugénie Bastié,
AMAZONES De gauche à droite : Les éditions du Cerf,
Eugénie Bastié, journaliste au Figaro, 176 pages, 18 €.
et Bérénice Levet, philosophe.

Retrouvez Le Figaro Histoire le 31 janvier 2019


LA CURIOSITÉ EST
UN VILAIN DÉFAUT
LUNDI-VENDREDI 14H-15H
ANAIS BOUTON & THOMAS HUGUES
Entourés d’intervenants passionnés et
passionnants, Anaïs Bouton et Thomas
Hugues répondent aux questions que l’on
se pose tous et à celles que l’on ne s’est
jamais posées !
PHOTO : LEWIS JOLY / SIPA PRESS POUR RTL

Prochainement : “NÉRON”

EN PARTENARIAT AVEC

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