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Philosophies en 30 Secondes Les 50 Concepts Philosophiques Les Plus Marquants

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Philosophies en
30 secondes
Les 50 concepts philosophiques les plus marquants,
expliqués en moins d’une minute.

Barry Loewer

Avant-propos
Stephen Law

Collaborateurs
Julian Baggini
Kati Balog
James Garvey
Jeremy Stangroom
Philosophies en 30 secondes
Copyright © 2011, Éditions Hurtubise inc. pour l’édition française au Canada

Titre original de cet ouvrage :


30-Second Philosophies
Direction de création: Peter Bridgewater

Édition: Jason Hook


Direction éditoriale: Caroline Earle
Direction artistique: Michael Whitehead
Suivi de publication: Nic Compton
Conception: James Hollowell, Les Hunt, Linda Becker
Illustration: Ivan Hissey
Recherche iconographique: Lynda Marshall
Traduction: Marie-Noëlle Antolin
Montage de la couverture: Geneviève Dussault
Édition originale produite et réalisée par:
Ivy Press
210 High Street, Lewes
East Sussex BN7 2NS, R.-U.

Copyright © 2009, Ivy Press Limited


Copyright © 2011, Le Courrier du Livre pour la traduction française
EISBN: 978-2-89647-945-0

Dépôt légal: 1er trimestre 2011


Bibliothèque et Archives nationales du Québec
Bibliothèque et Archives Canada
Diffusion-distribution au Canada:
Distribution HMH
1815, avenue De Lorimier
Montréal (Québec) H2K 3W6
www.distributionhmh.com

Tous droits réservés. Aucune partie de cette publication ne peut être reproduite, stockée dans quelque
mémoire que ce soit ou transmise sous quelque forme ou par quelque moyen que ce soit, électronique,
mécanique, par photocopie, enregistrement ou autres, sans l’autorisation préalable écrite du propriétaire du
copyright.

www.editionshurtubise.com
DANS LA MÊME COLLECTION:

Mathématiques en 30 secondes (2012)


Richard J. Brown

Psychologie en 30 secondes (2012)


Christian Jarret

Politique en 30 secondes (2011)


Steven L. Taylor

Théories économiques en 30 secondes (2011)


Donald Marron

Théories en 30 secondes (2010)


Paul Parsons
SOMMAIRE

Préface
Introduction
Comment devenir philosophe en 3 minutes à peine

Langage et logique
GLOSSAIRE
Les syllogismes d’Aristote
Le paradoxe de Russell et le logicisme de Frege
Profil: Aristote
La théorie des descriptions
L’énigme de Frege
Le théorème de Gödel
Le paradoxe du menteur
Le paradoxe du tas

Science et épistémologie
GLOSSAIRE
Je pense donc je suis
Le contre-exemple de Gettier
Profil: Karl Popper
Le cerveau dans la cuve
Le problème d’induction de Hume
Le paradoxe du «vleu-bert»
Les conjectures et réfutations de Popper
Les révolutions scientifiques de Kuhn

Esprit et métaphysique
GLOSSAIRE
La relation corps-esprit de Descartes
L’intentionnalité de Brentano
Le langage de la pensée
Les personnes de Parfit
Profil: René Descartes
Les zombies de Chalmers
Les paradoxes de Zénon
La main gauche de Kant
Le bateau de Thésée
Le démon, le déterminisme et le libre arbitre
Le fantôme dans la machine

Philosophie politique et éthique


GLOSSAIRE
L’éthique d’Aristote
L’état de nature et le contrat social
L’impératif catégorique de Kant
Profil: Emmanuel Kant
L’utilitarisme de Mill
Le matérialisme historique
Le casse-tête du train

Religion
GLOSSAIRE
Les cinq voies de Saint Thomas d’Aquin
L’argument ontologique d’Anselme
Profil: Thomas d’Aquin
L’énigme d’Épicure
L’horloger de Paley
Le pari de Pascal
Hume et la non-existence des miracles

Grands moments
GLOSSAIRE
La méthode socratique
La caverne de Platon
Les quatre causes d’Aristote
L’atomisme de Lucrèce
Profil: Ludwig Wittgenstein
L’idéalisme de Berkeley
L’a priori synthétique de Kant
La dialectique de Hegel
Le pragmatisme de James
Le sens commun de Moore
La théorie picturale du langage

Philosophie européenne
GLOSSAIRE
Le Surhomme de Nietzsche
Profil: Friedrich Nietzsche
La déconstruction
Le Néant de Heidegger
La mauvaise foi de Sartre
Notes sur les contributeurs
Sources
Remerciements
PRÉFACE
Stephen Law

La philosophie s’intéresse à ce que l’on appelle parfois les «questions


existentielles», alliant des réflexions sur la moralité («Pourquoi les choses sont-
elles bonnes ou mauvaises?»), les certitudes («Comment savoir si le monde
extérieur est vrai et non un reflet virtuel généré par un ordinateur?»), la nature de
l’existence humaine («Sommes-nous notre cerveau? Avons-nous une âme?») et
celle de la réalité («Pourquoi les choses existent-elles?»).
La religion se pose de nombreuses questions similaires, mais, bien qu’elle en
partage beaucoup avec la philosophie, les deux approches diffèrent quant aux
réponses qu’elles apportent. Alors que la foi et la révélation sont les pierres
angulaires de toute croyance, la raison est privilégiée en philosophie, où l’on
utilise l’intelligence pour tenter de cerner les réponses le plus précisément
possible. Socrate aurait dit: «Une vie sans examen ne vaut pas la peine d’être
vécue.» Cette affirmation est un peu péremptoire, à mon avis. Imaginez une
personne qui se dévoue entièrement à ses amis, à sa famille et à son entourage.
Peut-on dire qu’elle mène une existence inutile, simplement parce qu’elle ne
prend pas le temps de se retourner et de se poser une question existentielle?
Cela dit, je suis convaincu qu’une exposition modérée à la philosophie ne peut
jamais nuire. Les capacités qu’elle induit – savoir reconnaître une logique
erronée, aller directement à l’essentiel avec précision – sont des savoir-faire
«transférables» appréciés des employeurs. Un entraînement minimum peut
également nous aider à construire de solides barrières d’immunité contre les
ruses des baratineurs prétentieux et des vendeurs de foire. Mais ce ne sont pas
les uniques raisons de s’y intéresser. Consciemment ou non, nous avons tous des
croyances philosophiques. L’existence de Dieu en est une, comme l’est
également sa non-existence. Affirmer que le bien et le mal ne sont pas subjectifs
en est une autre, aussi bien que celle qui dit le contraire. La plupart des gens
passent leur vie sans même se rendre compte qu’ils possèdent ces croyances et
ne s’interrogent jamais. «À quoi cela sert-il de se poser de telles questions?
demanderez-vous. Après tout, la vie des personnes qui réfléchissent sur ces
sujets n’est pas si éloignée de la vie de celles qui n’y pensent pas. À quoi bon?»
Peut-être parce qu’une vie sans examen n’est qu’un sillon suivi bêtement, qui
n’offre pas le libre choix d’alternatives conscientes. Si vous n’êtes toujours pas
convaincu qu’un peu de philosophie soit une bonne idée, reconnaissez tout de
même que, bénéfique ou non, c’est distrayant. Vous trouverez dans cet ouvrage
quelques-unes des idées les plus curieuses, étonnantes, astucieuses et parfois
dérangeantes que l’homme ait pu considérer. Feuilletez et voyez par vous-
même…
De quoi s’agit-il?
Dieu existe-t-il ou pas? Comment dois-je me comporter? Qu’est-ce qui est réel?
Comment savons-nous ce que nous savons? Dans ce livre, des philosophes de
renom entraînent vos processus de pensée dans un cours intensif de réflexion sur
les fondements de la compréhension.
L’idéalisme platonique
Les questions existentielles débutent avec les grands philosophes grecs. Selon
Platon, chaque chose dans le monde est le reflet de sa forme idéale existant
au-dehors. Il compare cette expérience aux ombres vacillantes projetées sur
les murs d’une grotte par la lumière de bougies.
INTRODUCTION
Barry Loewer

La philosophie essaie d’aller au fond des choses en posant des questions


et en proposant des réponses. À propos de la science par exemple, affluent les
interrogations telles que: «Quels sont les buts des sciences?», «Qu’est-ce que la
méthode scientifique et pourquoi rencontre-t-elle tant de succès?», «Qu’est-ce
qu’une loi scientifique?», «Qu’est-ce que le temps?», etc. Entièrement
concentrés sur leurs travaux, les chercheurs ne prennent pas le temps de réfléchir
aux questions de fond. Ils se contentent d’accepter implicitement ou
explicitement certains concepts sans les remettre en cause, laissant à d’autres le
soin d’aller au fond des choses et de développer des explications systématiques
sur les fondements scientifiques.
Des branches alternatives de la philosophie s’intéressent à l’art, à l’éthique, à la
religion, aux mathématiques, à la psychologie, au langage et à la pensée en
général. En fait, chaque entreprise humaine induit un questionnement qui
interroge les bases du sujet. Les branches les plus générales sont l’ontologie (à
propos de ce qui existe), l’épistémologie (comment et jusqu’où pouvons-nous
savoir ce qui existe) et l’éthique (ce qu’il conviendrait de faire à propos de ce qui
existe).
Les penseurs réfléchissent aux questions de fond depuis au moins 2 500 ans.
Cela a commencé avec les Grecs comme Socrate, Platon et Aristote et continue à
notre époque où la plupart (mais pas la totalité) sont également professeurs
d’université. La philosophie a évolué comme une sorte de conversation au fil du
temps. Par exemple, la question: «Qu’est-ce que la connaissance?» fut posée par
les Grecs, leurs réponses furent étudiées au Moyen Âge puis étoffées par les
philosophes des XVIIe et XVIIIe siècles comme Descartes, Leibniz et Hume.
Chaque fois qu’un penseur réfléchit au problème, il garde un œil sur l’historique
et l’autre sur les idées de ses contemporains. Tout au long de cette conversation
sans fin, de nombreux problèmes, points de vue et paradoxes ont vu le jour.
Vous en trouverez des exemples dans ce livre.
COMMENT DEVENIR PHILOSOPHE EN 3 MINUTES À
PEINE
Barry Loewer

Si vous ne croyez pas possible de devenir philosophe en 3 minutes, c’est


que vous avez déjà fait un pas dans la bonne direction. Le scepticisme et un
penchant pour la contestation sont essentiels pour cet art. En observant vos
croyances (et celles d’autrui) l’esprit ouvert, vous comprendrez mieux ce que
sont vos concepts et certitudes, ce qui vous permettra de mieux vous connaître.
Bien qu’il soit difficile de devenir philosophe (mais peut-être l’êtes-vous déjà?)
en lisant un simple texte, je vous propose quelques interrogations susceptibles de
vous faire avancer.
La plupart d’entre nous pensent qu’il faut toujours honorer ses promesses.
Mais est-ce vrai dans tous les cas? Imaginez que Pierre ait promis de rendre le
fusil de Jacques, avant d’apprendre que celui-ci projette de tuer Paul. Pierre doit-
il rapporter l’arme? Vous pensez sans doute: «Non, pas dans ce cas.» Alors,
votre réflexion philosophique suivante sera de rechercher un principe général qui
spécifie les conditions où une promesse peut être honorée. Vous la formulerez
peut-être ainsi: «Tenez vos promesses, sauf si cela doit nuire à autrui.» (Cela
risque d’être injuste aussi, si votre engagement à rester fidèle à votre épouse
attriste votre maîtresse.)
Demandez-vous ensuite: «Pourquoi devrions-nous obéir à des règles
éthiques?» Certains pensent qu’il est juste de les suivre parce qu’elles émanent
de Dieu. Or c’est faux, même si vous croyez en Dieu, puisque (comme dirait
Socrate) tenir ses promesses n’est pas bien parce que Dieu le demande, mais
Dieu le demande parce que c’est bien. Alors pourquoi est-ce juste? En observant
ce que les philosophes ont trouvé sur la question en 2 500 ans, vous remarquerez
qu’il existe de nombreux désaccords.
Certains pensent qu’il est vain de réfléchir à tout cela, puisqu’il est impossible
de se mettre d’accord. Mais d’autres sont exaltés par le processus même de
l’interrogation, par la quête de réponses et l’approfondissement des recherches.
Même si un grand nombre de questions ne peuvent être résolues, le simple fait
de se les poser approfondit la connaissance de soi.
À méditer
Si vous vous demandez déjà pourquoi ce livre a vu le jour, vous êtes sur la
bonne voie pour devenir philosophe.
LANGAGE ET LOGIQUE
LANGAGE ET LOGIQUE
GLOSSAIRE

argument Ensemble de prémisses données en support à une conclusion. Par


exemple: (1) Tous les hommes sont mortels; (2) Socrate est un homme; (3)
Donc, Socrate est mortel.

conclusion Affirmation qu’un argument cherche à prouver. Pour l’argument «(1)


Tous les hommes sont mortels; (2) Socrate est un homme; (3) Donc, Socrate est
mortel,» (3) est la conclusion.

déduction Inférence menant d’une affirmation générale à une conclusion


particulière. Par exemple: tous les escargots mangent de la laitue; ceci est un
escargot, donc ceci mange de la laitue.

description formelle Expression qui identifie une personne, un endroit ou un


objet, par exemple, «le dernier homme debout.»

forme logique Elle apparaît dans l’analyse de la structure logique sous-jacente à


la syntaxe superficielle des propositions, selon certains philosophes. Bertrand
Russell par exemple affirme que l’on peut contourner des problèmes associés au
renvoi à quelque chose qui n’existe pas en dévoilant la forme logique cachée de
certaines expressions suspectes.

induction Inférence menant de plusieurs affirmations particulières à une


affirmation générale ou à une nouvelle affirmation. Par exemple: cet escargot
mange de la laitue, cet autre escargot mange de la laitue, celui-là aussi, etc., donc
tous les escargots mangent de la laitue.

inférence Mouvement de la pensée allant des principes à la conclusion. Utilisé


parfois comme synonyme d’«argument».

logique Étude de l’inférence. La logique ellemême comprend de nombreuses


branches et manifestations, depuis l’informelle (qui examine la structure de
l’argumentation dans les langues naturelles) à la formelle (l’étude de la structure
purement abstraite de l’inférence), ainsi que l’étude de domaines variés comme
le raisonnement mathématique, la modalité, l’informatique, les sophismes, la
probabilité et bien d’autres.

paradoxe Il implique une certaine tension entre deux affirmations qui semblent
vraies de toute évidence. Le problème apparaît souvent lorsque les affirmations
en conflit découlent logiquement d’une autre que l’on pense vraie.

prédicat Partie de proposition qui attribue quelque chose au sujet. Ce qui est
constaté ou affirmé à propos du sujet. Par exemple, dans la proposition: «Socrate
est ivre», «ivre» est le prédicat.

prémisse Affirmation avancée en support à la conclusion. Dans l’argument: (1)


Tous les hommes sont mortels; (2) Socrate est un homme; (3) Donc, Socrate est
mortel», (1) et (2) sont les prémisses.

référence Objet dont parle une expression, selon certains logiciens et


philosophes du langage. Par exemple, la référence de «George Sand» est la
personne elle-même, George Sand.

sens Signification cognitive d’une expression, ou manière avec laquelle on


exprime quelque chose, selon certains logiciens et philosophes du langage. Par
exemple, les expressions «George Sand» et «Aurore Dupin» se réfèrent à la
même personne. La différence entre les expressions ne tient qu’à leurs sens
différents.

sujet Partie de la proposition à laquelle on attribue quelque chose. Par exemple,


dans la proposition: «Socrate est ivre», «Socrate» est le sujet.

validité Manière dont les prémisses et la conclusion concordent logiquement


dans les arguments réussis. Si les prémisses sont vraies et l’argument valide,
alors la conclusion doit être vraie.
LES SYLLOGISMES D’ARISTOTE
Théorie en 30 secondes

Voici plus de vingt-trois siècles, Aristote remarquait que, dans certaines


inférences, il était impossible que les prémisses soient vraies et leur conclusion
fausse. L’exemple type est l’inférence suivante: «Tous les hommes sont
mortels» et «Tous les mortels craignent la mort» donc «Tous les hommes
craignent la mort». En logique moderne, ces cas sont dits valides de manière
déductive. Aristote a découvert que la validité d’une inférence ne dépendait pas
de la matière du sujet, mais de la forme des prémisses et de la conclusion. Toutes
les inférences de la forme «Tous les F sont G et tous les G sont H, donc tous les
F sont H» sont valides. Ce sont des «syllogismes», dont Aristote a décrit
plusieurs exemples. Jusqu’au XIXe siècle, la logique était essentiellement
consacrée à l’étude des syllogismes d’Aristote. Mais ceux-ci ne représentent
qu’une faible proportion du nombre d’inférences valides et ne comprennent pas
les nombreuses combinaisons employées en sciences et mathématiques. C’est en
1879 que Gottlob Frege conçut une caractérisation beaucoup plus générale d’une
inférence valide suffisante pour représenter le raisonnement scientifique et
mathématique. Un système issu de celui de Frege et nommé «logique du premier
ordre avec identité» semble aujourd’hui capable de représenter les théories et
preuves mathématiques; c’est celui que l’on enseigne aux étudiants en
philosophie.

CONDENSÉ EN 3 SECONDES
Une inférence (ou argument) est valide quand il est impossible que ses prémisses
soient vraies et sa conclusion fausse.

RÉFLEXION EN 3 MINUTES
Au cours du XXe siècle, deux grands résultats mathématiques concernant la
logique du premier ordre ont été prouvés: elle est finie et incertaine. Kurt Gödel
a démontré qu’on pouvait programmer un ordinateur pour qu’il dresse la liste de
toutes les inférences valides (finitude), et Alonzo Church a prouvé qu’il était
impossible de le programmer pour qu’il détermine la validité d’une inférence
donnée (incertitude).

THÉORIE LIÉE
LE PARADOXE DE RUSSELL ET LE LOGICISME DE FREGE

BIOGRAPHIE EN 3 SECONDES
ARISTOTE 384-322 av. J.-C.
GOTTLOB FREGE 1848–1925
KURT GÖDEL 1906–1978
ALONZO CHURCH 1903–1995

TEXTE EN 30 SECONDES
Barry Loewer
La logique selon Aristote: nous sommes humains, nous allons mourir, donc
nous avons peur. Merci, Aristote !
LE PARADOXE DE RUSSELL ET LE LOGICISME DE
FREGE
Théorie en 30 secondes

Bertrand Russell a trouvé un paradoxe profond et inexplicable en étudiant le


système de logique de Gottlob Frege. Ce dernier pensait pouvoir définir tous les
concepts des mathématiques et en prouver toutes les lois en utilisant uniquement
les principes de la logique. L’idée que les mathématiques puissent se réduire
ainsi à la seule logique est appelée logicisme. Si Frege l’avait démontré, il aurait
été à l’origine de la plus grande réussite de l’histoire de la philosophie. Mais sa
version du logicisme n’eut pas de succès. L’un des principes utilisés pour
prouver l’existence des nombres, fonctions et autres objets mathématiques est le
suivant: pour chaque prédicat «est F(P)», il existe un ensemble d’objets qui sont
F. Voici deux exemples: «est un nombre premier» détermine l’ensemble des
nombres {1, 2, 3, 5, 7…} et «est un ensemble» désigne l’ensemble de tous les
ensembles. En 1903, Russell a démontré que (P) se contredisait lui-même, avec
l’argument suivant: soit le prédicat: «n’est pas membre de lui-même». Avec (P)
existe un ensemble d’ensembles – disons R – qui ne sont pas membres d’eux-
mêmes. R est-il membre de lui-même? Si oui, alors il ne l’est pas, et sinon, alors
il l’est. Belle contradiction ! Ce fut un coup terrible pour Frege et son logicisme.

CONDENSÉ EN 3 SECONDES
L’ensemble de tous les ensembles qui ne sont pas membres d’eux-mêmes est
membre de lui-même et en même temps ne l’est pas.

REFLEXION EN 3 MINUTES
Voici un paradoxe au raisonnement semblable à celui de Russell: «C’est un
barbier qui rase ceux et seulement ceux qui ne se rasent pas euxmêmes.» Si le
barbier se rase, alors c’est qu’il ne se rase pas, et s’il ne le fait pas, c’est donc
qu’il le fait. Ce paradoxe est facile à résoudre, il suffit d’accepter qu’un tel
barbier n’existe pas. Frege ne pouvait pas utiliser la méthode analogique pour les
ensembles, puisqu’il se servait de son principe pour prouver l’existence
d’ensembles nécessaires aux mathématiques.
THÉORIE LIÉE
LES SYLLOGISMES D’ARISTOTE

BIOGRAPHIE EN 3 SECONDES
BERTRAND RUSSELL 1872–1970

TEXTE EN 30 SECONDES
Barry Loewer
Celui qui rase les barbiers, rase-t-il le moins ou le plus? De toute façon, qui se
laisse pousser la barbe?
ARISTOTE

Il serait difficile d’exagérer l’importance d’Aristote dans l’histoire de la


philosophie. Tout en officialisant les règles de la déduction, il a creusé les
fondations de domaines aussi variés que l’éthique, la politique, la métaphysique,
la biologie, la physique, la psychologie, l’esthétique, la poésie, la rhétorique, la
cosmologie, les mathématiques et la philosophie de l’esprit. Aristote naquit en
384 av. J.-C. dans la cité macédonienne de Stagire, dans le nord de la Grèce
actuelle. Son père, Nicomaque, était médecin à la cour du roi de Macédoine, qui
l’envoya à Athènes en 367 av. J.-C. Il y rejoignit l’Académie de Platon et y resta
vingt ans, d’abord comme étudiant puis en tant que professeur. Après la mort de
Platon en 347 av. J.-C., Aristote quitta Athènes pour retourner finalement en
Macédoine où il devint le précepteur du futur Alexandre le Grand. Puis il revint
à Athènes et fonda sa propre école, le Lycée ou école péripatéticienne (appelée
ainsi parce qu’il enseignait en marchant le long des allées). Il y resta jusqu’à ses
ennuis en 323 av. J.-C., dus à la vague de méfiance contre les Macédoniens,
quand il fut accusé d’impiété. Faisant savoir qu’il ne laisserait pas les Athéniens
«commettre un nouveau crime contre la philosophie», il partit pour Chalcis où il
mourut l’année suivante d’une maladie digestive, à soixante-trois ans.

Malheureusement, les circonstances lors desquelles Aristote écrivit ses œuvres


sont moins connues que l’histoire de sa vie. La plupart de ses traités inédits
semblent ne pas avoir été écrits pour la publication, mais plutôt pour rassembler
des notes destinées à ses successeurs. Cela expliquerait en partie pourquoi ils
sont si difficiles à comprendre -remplis de langage technique, de discussions
détaillées, d’inconsistances et de lacunes. Néanmoins, son travail reste l’une des
réussites suprêmes du monde antique, certainement inégalé dans son importance
pour le développement de la discipline philosophique.

384 AV. J.-C.


Naît à Stagire, en Macédoine

367 AV. J.-C.


Rejoint l’Académie de Platon à Athènes
347 AV. J.-C.
Quitte Athènes, d’abord pour Assos en Asie Mineure, puis pour Lesbos, et
revient en Macédoine où il devient l’enseignant du futur Alexandre le Grand

334 AV. J.-C.


Revient à Athènes et fonde le Lycée

323 AV. J.-C.


Expulsé d’Athènes pour Chalcis, en Eubée

322 AV. J.-C.


Meurt à Chalcis
LA THÉORIE DES DESCRIPTIONS
Théorie en 30 secondes

Bertrand Russell affirmait que la référence d’une expression était sa


signification. Il pensait tout d’abord que le sens d’une description définie, par
exemple «le présent roi de France» était un objet particulier, en l’occurrence un
certain roi. Or, la France n’ayant pas de roi à cette époque-là, Russell se dit qu’il
devait exister d’une certaine manière, même s’il était introuvable en ce monde.
Puis, tout ceci devenant un peu trop ontologique à son goût, il proposa sa théorie
des descriptions pour éviter cette conséquence, tout en conservant le concept que
la référence est la signification. L’idée est que l’expression «le présent roi de
France» n’a pas de sens en soi, mais que toute phrase dans laquelle elle apparaît
peut se transformer en une phrase dans laquelle elle n’apparaît pas. «Le présent
roi de France est chauve» se traduit ainsi: «Il n’existe qu’un seul et unique roi de
France actuel, et il est chauve.» Si c’est correct, la phrase originale avec sa
description définie est fausse. Russell affirmait que la deuxième phrase révélait
la forme logique de la première. Puisque l’expression «le présent roi de France»
n’a pas d’occurrence dans ce cas, il n’est nul besoin qu’un roi existe pour que la
phrase ait un sens.

CONDENSÉ EN 3 SECONDES
La forme logique de l’affirmation: «Le présent roi de France est chauve» se
décline ainsi: «Il n’existe qu’un seul et unique roi de France actuel, et il est
chauve.»

RÉFLEXION EN 3 MINUTES
L’idée sous-jacente à la théorie de Russell est que toute phrase possède une
«forme logique» qui facilite la compréhension de son sens et de sa logique. Ce
concept a fortement influencé les philosophes et linguistes qui l’ont suivi, par
exemple Ludwig Wittgenstein et Noam Chomsky.

THÉORIES LIÉES
L’ÉNIGME DE FREGE
LA THÉORIE PICTURALE DU LANGAGE DE WITTGENSTEIN

BIOGRAPHIES EN 3 SECONDES
BERTRAND RUSSELL 1872–1970
LUDWIG WITTGENSTEIN 1889–1951
NOAM CHOMSKY 1928–

TEXTE EN 30 SECONDES
Barry Loewer
Quoi qu’en dise Bertrand Russell, ce n’est absolument pas le présent roi de
France. Il ne porte la couronne que pour cacher sa calvitie.
L’ÉNIGME DE FREGE
Théorie en 30 secondes

Dans ses premiers essais sur le langage, le grand logicien Gottlob Frege
soutenait que le sens d’un nom était sa référence. Par exemple, la signification
du nom «mont Blanc» est la montagne elle-même. Mais, dans ses œuvres
ultérieures, il reconnut que deux noms pouvaient avoir la même référence tout en
possédant des sens différents. Selon son raisonnement, si la signification d’un
nom est uniquement sa référence et que deux noms ont la même, utiliser l’un ou
l’autre ne doit faire aucune différence pour le sens de la phrase. Puisque
«Phosphoros» et «Hespéros» sont deux noms de la planète Vénus, (1) «Hespéros
est Phosphoros» et (2) Hespéros est Hespéros» devraient avoir la même
signification. Cependant, Frege remarqua que le sens différait parce que (1)
exprime une découverte astronomique significative alors que (2) n’est qu’une
banalité. L’énigme de Frege offre une explication à ce phénomène. La solution
qu’il propose est que la signification d’un nom n’est pas uniquement sa référence
mais également son sens. Le sens d’un nom est la condition qui repère l’individu
(s’il existe) qui la remplit en tant que référence du nom. «Hespéros» et
«Phosphoros» possèdent des sens différents se rapportant à la même référence.
C’est ce qui explique pourquoi (1) est un message informatif quand (2) n’est
qu’une banalité. Une grande part de la philosophie du langage du XXe siècle
comprend une discussion de la notion de sens selon Frege.

CONDENSÉ EN 3 SECONDES
Si «Hespéros» et «Phosphoros» sont simplement des noms différents pour le
même objet – la planète Vénus – comment se fait-il que «Hespéros est
Phosphoros» et «Hespéros est Hespéros» aient des significations différentes?

RÉFLEXION EN 3 MINUTES
De nombreux philosophes trouvent la notion de sens obscure. Le logicien Saul
Kripke explique que les noms propres n’ont pas de signification du tout. Selon
lui, la référence d’un nom propre n’est pas déterminée par le sens mais par une
chaîne d’utilisation de ce nom commençant avec l’acte de nommer. Par exemple,
vous pouvez utiliser le nom «Thalès» pour désigner un certain philosophe
présocratique, même sans rien connaître de lui, simplement parce que vous avez
appris son nom grâce à quelqu’un qui l’utilisait pour se référer à Thalès.

THÉORIES LIÉES
LE PARADOXE DE RUSSELL ET LE LOGICISME DE FREGE
LA THÉORIE DES DESCRIPTIONS DE RUSSELL

BIOGRAPHIE EN 3 SECONDES
GOTTLOB FREGE 1848–1925

TEXTE EN 30 SECONDES
Barry Loewer
Pour toi c’est Phosphoros et pour moi Hespéros. Accordons nos violons,
appelons-la Vénus.
LE THÉORÈME DE GÖDEL
Théorie en 30 secondes

Le théorème de Gödel est le résultat le plus abouti de la logique


mathématique. Il a des conséquences philosophiques importantes pour les limites
de la connaissance et la nature de l’esprit. Le système de logique moderne
permet d’exprimer des énoncés arithmétiques, par exemple «Pour toute paire de
nombres m et n, m + n = n + m» et d’écrire des axiomes de Peano grâce
auxquels on peut démontrer de nombreuses vérités mathématiques. La question
se posait alors de savoir si l’on pouvait traiter ainsi toutes les vérités
arithmétiques sans aboutir à de faux énoncés. Kurt Gödel y répondit
négativement. Il mit d’abord au point un codage au moyen duquel les énoncés
arithmétiques possèdent également une interprétation au sein de laquelle ils
existent par eux-mêmes et par ce qui peut être démontré grâce à plusieurs
axiomes. Puis il trouva un énoncé arithmétique (K) stipulant sous ce codage que
«(K) n’est pas démontrable.» Il se dit que si (K) est démontrable, les axiomes
prouvent un énoncé faux. Mais si (K) n’est pas démontrable, alors il est vrai et il
existe une vérité que les axiomes ne peuvent prouver. Non seulement on peut
trouver des vérités arithmétiques que les axiomes de Peano ne peuvent
démontrer, mais également quelques axiomes vrais qui contiennent certaines
vérités indémontrables. Ceci est appelé le «théorème d’incomplétude de Gödel»
et semble établir une limite à ce que les mathématiciens peuvent connaître.

CONDENSÉ EN 3 SECONDES
Pour toute théorie mathématique (suffisamment solide), il existe des énoncés
vrais qui ne peuvent être démontrés par cette théorie elle-même.

RÉFLEXION EN 3 MINUTES
Certains philosophes, ainsi que le physicien Roger Penrose, pensent que le
théorème de Gödel prouve que notre cerveau ne travaille pas comme un
ordinateur. Suivre un programme est analogue à la démonstration d’un théorème.
Gödel a montré que, pour tout système axiomatique, l’énoncé de sa cohérence ne
peut être démontré par le système lui-même. Donc, si notre cerveau fonctionnait
comme une machine qui obéit à un programme, nous ne pourrions reconnaître
notre propre cohérence. Or, nous en sommes capables, ce qui prouve que notre
cerveau ne travaille pas comme l’ordinateur. 26 > Langage et logique

THÉORIE LIÉE
LE PARADOXE DU MENTEUR D’ÉPIMÉNIDE

BIOGRAPHIES EN 3 SECONDES
KURT GÖDEL 1906–1978
ROGER PENROSE 1931–

TEXTE EN 30 SECONDES
Barry Loewer
Même en remplaçant son cerveau par un ordinateur, Kurt n’a pas pu
démontrer ces vérités insondables.
LE PARADOXE DU MENTEUR
Théorie en 30 secondes

Épiménide était un philosophe crétois du VIe siècle av. J.-C., réputé pour
avoir déclaré: «Tous les Crétois sont des menteurs.» Si son énoncé est vrai, il
ment et ce qu’il dit est donc faux. C’est l’ancienne version de ce qui est devenu
le «paradoxe du menteur».
En voici une version contemporaine: «1. La phrase 1 n’est pas vraie.» Si elle est
vraie, alors elle est fausse et si elle est fausse, elle est donc vraie. Le paradoxe
vient du fait que la signification de l’expression «être vraie» permet de dire que,
pour toute phrase P, il est possible d’inférer que «P» est vraie grâce à P et de
déduire P de la véracité de «P». De 1, nous pouvons inférer à la fois que P est
vraie et qu’elle n’est pas vraie. Et voilà le paradoxe ! La réponse la plus connue
au paradoxe du menteur vient du logicien Alfred Tarski, qui distingue le langage
(L) du métalangage (ML) dans lequel il est possible de faire référence aux
phrases de L. Il est possible de définir «est vrai dans L» dans ML sans créer de
paradoxe.

CONDENSÉ EN 3 SECONDES
Cette phrase est fausse.

RÉFLEXION EN 3 MINUTES
Le concept de vérité n’est pas négligeable pour la pensée philosophique et
scientifique, et on a souvent tenté de résoudre le paradoxe du menteur. Tarski
laisse de côté l’idée qu’il puisse y avoir un concept de vérité unique applicable à
toutes les langues. D’autres philosophes ont répondu en limitant les inférences
de P à «P» vraie et quelques-uns ont même développé des logiques dans
lesquelles certaines contradictions sont acceptables.

THÉORIE LIÉE
LE THÉORÈME DE GÖDEL
BIOGRAPHIES EN 3 SECONDES
ÉPIMÉNIDE VIe siècle av. J.-C.
ALFRED TARSKI 1901–1983

TEXTE EN 30 SECONDES
Barry Loewer
Qui de vous a dit: «La vérité est rarement pure et jamais simple.»? Qui que
vous soyez, vous êtes un menteur.
LE PARADOXE DU TAS
Théorie en 30 secondes

Puisqu’il pèse 100 kilos, Harry est gros. Si son poids descend à 99,999
kilos, il ne cessera pas de l’être. Cela signifie que tout homme qui pèse autant
qu’Harry doit être gros lui aussi: ni un gramme ni une fraction de kilo ne font
passer du surpoids à la minceur. Cependant, si cela est vrai, une personne qui
pèse 99,998 kilos est grosse également, tout comme celle de 99,997 kilos, et
ainsi de suite. Vous continuerez à affirmer qu’un gramme ou une fraction de kilo
n’apporte pas de différence entre surpoids et minceur en comparant la personne
de 40 kilos et celle de 39,999 kilos. Mais dans ce cas, c’est absurde: celui qui
pèse 40 kilos ne peut être décrit comme gros. Là est donc le paradoxe: une série
de minuscules étapes apparemment logiques nous mène à une conclusion
résolument fausse, alors que ni la logique ni l’observation ne comportent de
défauts manifestes. C’est une autre version du paradoxe du tas d’Eubulide, par
lequel un argument semblable montrait qu’un tas serait toujours un tas s’il ne
contenait plus qu’un seul grain de sable, à condition qu’on les eût enlevés un par
un.

CONDENSÉ EN 3 SECONDES
La raison pour laquelle vous ne pourrez jamais faire une montagne d’une
taupinière.

RÉFLEXION EN 3 MINUTES
Que montre ce paradoxe? Que les concepts de gros et de mince sont vagues et
qu’il est erroné de traiter le poids comme une question factuelle à laquelle les
termes s’appliqueraient automatiquement. Ou bien, contre toute intuition, se
pourrait-il qu’une frontière stricte existe entre gros et mince, entre un tas et une
petite pile, qui, lorsqu’on la franchit d’un gramme ou d’un grain de sable, change
la description correcte?

BIOGRAPHIE EN 3 SECONDES
EUBULIDE
IVe siècle av. J.-C.

TEXTE EN 30 SECONDES
Julian Baggini
Le parcours de la minceur à l’obésité et le retour à la minceur commence
toujours par un simple gramme.
SCIENCE ET ÉPISTÉMOLOGIE
SCIENCE ET ÉPISTÉMOLOGIE
GLOSSAIRE

argument circulaire Consiste en des prémisses données en support d’une


conclusion qui n’est pas l’une des prémisses. Voici un exemple connu: tout ce
que je perçois clairement et distinctement est vrai, je le sais parce que Dieu m’a
créé et qu’il n’est pas trompeur, ce que je sais puisque que je le perçois
clairement et distinctement, et que tout ce que je perçois clairement et
distinctement est vrai.

cas Gettier Contre-exemples de la vue traditionnelle sur la connaissance comme


croyance vraie et justifiée. Chacun de ces cas est l’histoire de quelqu’un qui a
une croyance vraie et justifiée ne comptant pas en tant que connaissance. Ils sont
nommés en l’honneur de celui qui les a formulés le premier, Edmund Gettier.

déduction Inférence menant d’une affirmation générale à une conclusion


particulière. Par exemple: tous les escargots mangent de la laitue; ceci est un
escargot, donc ceci mange de la laitue.

dualisme Point de vue métaphysique affirmant qu’au bout du compte l’univers


n’est formé que de deux constituants, l’un physique et l’autre mental.

épistémologie Branche de la philosophie qui étudie la connaissance humaine –


sa nature, ses sources et ses limites.

expérience de pensée Cas imaginaire destiné à forcer l’intuition pour


éventuellement clarifier la manière de penser à une certaine chose. Pour les
philosophes, les expériences de pensée sont comme des éprouvettes qui séparent
une partie du monde mental de tout le reste pour l’examiner plus clairement.

induction Inférence menant de plusieurs affirmations particulières à une


affirmation générale ou à une nouvelle affirmation. Par exemple: cet escargot
mange de la laitue, cet autre escargot mange de la laitue, celui-là aussi, etc., donc
tous les escargots mangent de la laitue. L’induction pose cependant un problème,
rendu célèbre par David Hume, et il existe une nouvelle énigme créée par Nelson
Goodman.
inférence Mouvement de la pensée allant des principes à la conclusion. Utilisé
parfois comme synonyme d’«argument».

justification Raisons ou preuves présentées en soutien de la vérité d’une


croyance ou d’une affirmation.

loi inductive Principe qui rend légitime une inférence allant de plusieurs
affirmations particulières à une conclusion générale, habituellement considéré
comme la base des inférences inductives. Les exemples sont variés: l’univers est
uniforme, le futur sera comme le passé, tout est régulier partout, etc.

monde extérieur Monde des objets tels qu’ils existent en-dehors de l’expérience
que nous en avons, opposé aux mondes intérieurs des pensées, perceptions,
sentiments et autres.

paradigme Ensemble de croyances et d’accords partagés par les scientifiques


(en partie tacitement) qui guident leurs recherches, identifient les problèmes et
leur disent ce qui est acceptable comme résultat, comme expérience réussie et
bien d’autres choses.

relativisme Ensemble de points de vue affirmant qu’une chose donnée (par


exemple, la moralité) dépend d’autre chose (par exemple, des valeurs culturelles)
susceptible de varier. Puisque aucune série de critères ne ressort (toutes les
valeurs culturelles sont au même niveau), on ne peut pas choisir entre les
diverses interprétations d’une chose quelconque (la moralité est par conséquent
relative).

scepticisme Idée que la connaissance est impossible à obtenir dans certains


domaines, peut-être parce qu’on ne peut justifier ses affirmations sur ce que l’on
dit connaître. Le scepticisme peut être localisé et dirigé contre certaines
connaissances présumées (par exemple, contre l’affirmation de la réalité des
miracles), ou radical et dirigé contre tous les prétendus savoirs.

vérité Selon la plus ancienne conception de la vérité – rendue célèbre par


Aristote – dire de ce qui est que cela est, et dire de ce qui n’est pas que cela n’est
pas est dire la vérité.
JE PENSE DONC JE SUIS
Théorie en 30 secondes

René Descartes, sans doute le premier grand philosophe moderne, a


découvert qu’une grande partie de ce qu’il avait appris lors de son enseignement
chez les Jésuites était discutable. Déçu par le fait qu’il n’y ait pas tant à
apprendre dans le monde qu’il pouvait l’espérer, il s’attelle à trouver les
fondations sur lesquelles un savoir authentique et indubitable pourra prendre
place. Dans ses Méditations métaphysiques, il emploie la technique du doute
radical afin d’identifier au moins une croyance qu’il serait incapable de
contester. Pour cela, il les examine l’une après l’autre et met de côté toutes celles
qui laissent place au doute. Il prouve ainsi que toutes nos expériences
sensorielles peuvent être rejetées – nous pouvons avoir rêvé sans le savoir; plus
déconcertant encore, il est possible que nous soyons trompés sur absolument
tout, même sur les lois mathématiques les plus simples, par un mauvais démon.
Heureusement, sa technique établit également que l’acte même de douter prouve
qu’il existe un «JE» qui doute, ce que Descartes exprime dans cette formule
devenue célèbre: «Cogito ergo sum» («Je pense, donc je suis»).

CONDENSÉ EN 3 SECONDES
Vous pouvez douter de l’existence d’autres cerveaux, de celle des corps humains
et même de l’intelligence des philosophes – mais vous ne pouvez jamais douter
qu’il existe un «JE» qui doute.

RÉFLEXION EN 3 MINUTES
L’ennui avec la méthode du doute de Descartes, c’est que la seule vérité
indubitable, «j’existe», ne suffit pas pour récupérer la connaissance du monde et
des mathématiques. Descartes compte sur Dieu pour ce tour de passe-passe: il
commence par prouver que Dieu existe et qu’il n’est pas trompeur. Si Dieu n’est
pas trompeur, nous ne sommes donc pas systématiquement bernés par les choses
que nous pouvons percevoir clairement et distinctement et qui résistent à un
examen rationnel. À partir de là, il est assez facile de récupérer certaines
croyances à propos du monde.
THÉORIE LIÉE
LE CERVEAU DANS UNE CUVE

BIOGRAPHIE EN 3 SECONDES
RENÉ DESCARTES 1596–1650

TEXTE EN 30 SECONDES
Jeremy Stangroom
René était sûr d’exister – mais pas aussi certain pour ces deux-là.
LE CONTRE-EXEMPLE DE GETTIER
Théorie en 30 secondes

Qu’est-ce que la connaissance? Depuis Platon, de nombreux philosophes


ont pensé qu’il s’agissait d’une sorte de croyance vraie et justifiée. Cette
«définition tripartite» précise les trois conditions de la connaissance: (1) pour
connaître une chose, il faut y croire, (2) elle doit être vraie et (3) votre croyance
qu’elle est vraie doit être justifiée. C’est alors qu’intervient Edmund Gettier.
Supposons, dit-il, que Smith postule pour un travail en ayant la croyance
justifiée que c’est Jones qui l’aura. Il sait également de manière certaine que
Jones a dix pièces dans la poche. En appliquant la logique de base, il conclut à
juste titre que la personne qui obtiendra le poste aura dix pièces dans la poche.
En fait, c’est lui qui est embauché et, bien qu’il n’en soit pas conscient, il a
également dix pièces dans la poche. Donc, sa croyance que celui qui obtiendrait
le poste aurait dix pièces dans la poche était vraie et justifiée, mais sans qu’il le
sache. Il ne connaissait pas le nombre de pièces dans sa poche et ne pensait
même pas gagner. Sa croyance était vraie et justifiée, mais uniquement par
chance. Il existe de nombreux contre-exemples de ce genre à la définition
tripartite de la connaissance, connus sous le nom de «problèmes de Gettier».

CONDENSÉ EN 3 SECONDES
Où l’on peut croire à juste titre que quelque chose est vrai sans en avoir la
preuve.

RÉFLEXION EN 3 MINUTES
D’autres philosophes à la suite de Gettier ont répondu que la croyance et les
choses auxquelles on croit doivent être reliées de la bonne façon afin que cette
croyance puisse relever de la connaissance. Mais il leur fut difficile de préciser
ce qu’est cette façon. Le lien doit-il être fiable, solide comme le roc ou encore
causal? Certains philosophes pensent qu’il faut oublier l’idée qu’il puisse exister
des critères précis pour cerner des concepts comme la connaissance.

BIOGRAPHIE EN 3 SECONDES
EDMUND GETTIER 1927–

TEXTE EN 30 SECONDES
Julian Baggini
La seule chose dont Smith était sûr, c’est qu’il avait de la chance d’avoir
obtenu le poste – il ne lui restait plus beaucoup d’argent.
KARL POPPER

Même si Karl Popper est sans doute plus connu pour sa «falsifiabilité», idée
qui a façonné la philosophie des sciences au cours de la seconde moitié du XXe
siècle, il possédait une vaste gamme de centres d’intérêt et a produit des travaux
conséquents dans des domaines allant de la philosophie politique à celle de
l’esprit. À la fin de sa vie, l’ensemble de ses écrits était assez volumineux pour
remplir 450 cartons aux archives à son nom à l’institution Hoover de l’université
de Stanford.

Popper naquit à Vienne en 1902, benjamin d’une famille de la classe moyenne,


d’ascendance juive. Élevé dans la religion luthérienne, il fit ses études à
l’université de Vienne où il étudia la philosophie, les mathématiques, la
psychologie et la physique. Attiré par le marxisme dans sa jeunesse, il rejoignit
l’association des Étudiants Socialistes, mais il en eut vite assez des critiques du
matérialisme historique et adopta le libéralisme social qui devint le fil directeur
de sa vie. Son premier ouvrage important, La logique de la découverte
scientifique, sortit en 1935 (mais ne fut traduit en anglais qu’en 1959 et attendit
1973 pour sa version française). C’est dans ce livre qu’il évoque ses idées sur la
falsification, qui ont grandement impressionné les lecteurs et les critiques. En
dix années de travail intense, il publia Misère de l’historicisme, une critique de
l’idée selon laquelle l’histoire est gouvernée par la mise en œuvre des lois, et
deux volumes intitulés La société ouverte et ses ennemis, dans lesquels il défend
le libéralisme social face à la menace de l’autoritarisme et du totalitarisme.

Les idées politiques de Karl Popper étaient indubitablement influencées par son
expérience. En 1937, craignant la montée du nazisme, il quitta l’Autriche où il
était professeur et prit un poste de maître de conférences au Canterbury
University College en Nouvelle-Zélande. À la fin de la guerre, en 1949, il
rejoignit la London School of Economics pour y enseigner la méthode logique et
scientifique; il y resta jusqu’en 1969, année où il prit sa retraite. Karl Popper
mourut en 1994, ayant assuré sa réputation en tant que l’un des plus grands
philosophes du XXe siècle.
1902
Naît à Vienne en Autriche-Hongrie

1935
Publie Logique de la découverte scientifique

1937
S’envole pour la Nouvelle-Zélande, où il prend un poste au Canterbury
University College

1945
Publie La Société ouverte et ses ennemis

1949
Devient professeur de méthode logique et scientifique à la London School of
Economics

1957
Publie Misère de l’historicisme

1959
Logik der Forschung est enfin publié en anglais sous le titre The Logic of
Scientific Discovery

1969
Prend sa retraite d’enseignant

1994
Meurt à Londres
LE CERVEAU DANS LA CUVE
Théorie en 30 secondes

«Le cerveau dans la cuve» est une expérience sur la pensée dont une
version a inspiré la série de films Matrix et qui tend à être utilisée pour
renseigner sur notre connaissance du monde. Elle nous demande d’imaginer un
cerveau séparé du corps de son propriétaire, placé dans une cuve emplie de
fluide et relié à un dispositif qui reproduirait exactement les impulsions
électriques normalement issues du monde extérieur, dans le but de produire une
expérience de réalité virtuelle impossible à distinguer du monde réel. Cela
introduit le problème de scepticisme radical. Il semble clairement possible que
nous vivions dans un monde virtuel sans le savoir. Cela voudrait dire que toutes
nos croyances – par exemple, le fait que je sois en train de taper ce texte sur le
clavier de mon ordinateur – sont fausses. Si nous en acceptons la possibilité,
alors il nous faut apparemment concéder que nous ne pouvons pas savoir si ce
que nous prenons pour la vérité l’est en réalité. En d’autres termes, s’il est
possible que quelque chose ressemblant au scénario de Matrix soit vrai, nous
devons accepter qu’il n’existe aucun fondement assuré pour notre connaissance
du monde.

CONDENSÉ EN 3 SECONDES
Vous croyez que vous tenez ce livre, que vous lisez cette phrase, mais, en fait,
vous êtes un cerveau dans une cuve, nourri d’impulsions électriques par un
superordinateur.

RÉFLEXION EN 3 MINUTES
Le philosophe Hilary Putnam rejette les implications de scepticisme liées à
l’expérience du cerveau dans une cuve. Son argument précise, pour être bref,
que les mots utilisés par une personne dans un monde virtuel se réfèrent aux
éléments constituants de ce monde et pas aux objets d’un prétendu monde
extérieur. Donc, que je sois assis sous un arbre, par exemple, dépend de l’état
des choses qui existent dans le monde spécifique où je vis (qu’il soit virtuel ou
autre).
THÉORIE LIÉE
JE PENSE DONC JE SUIS

BIOGRAPHIE EN 3 SECONDES
HILARY PUTNAM 1926–

TEXTE EN 30 SECONDES
Jeremy Stangroom
Vous êtes bien plus qu’un cerveau dans une cuve? Comment le savez-vous? Et
si cette image, c’était vous?
LE PROBLÈME D’INDUCTION DE HUME
Théorie en 30 secondes

David Hume a réfléchi au fait que nous raisonnons souvent à partir de ce qui
a été observé dans le passé vers ce qui sera observé dans le futur. Par exemple,
puisque toutes les émeraudes trouvées à ce jour sont vertes, nous pouvons inférer
que toutes celles qui seront découvertes le seront aussi. Ce raisonnement
s’appelle une «inférence inductive». Hume formule ainsi cette règle de
l’induction: inférer que les régularités observées dans le passé se prolongeront
dans le futur. Puis il constate que certaines inférences inductives obéissant à
cette règle ne sont pas valides par déduction. Il est logiquement possible que
«toutes les émeraudes observées sont vertes» soit vrai alors que «toutes les
émeraudes sont vertes» soit faux. «Si des inférences inductives ne sont pas
valides, pourquoi devrions-nous penser qu’elles nous mènent à coup sûr à des
vérités?» se demande Hume. Peut-être que toutes les émeraudes observées
jusqu’à aujourd’hui sont vertes, mais si demain elles étaient bleues? Il affirme
qu’il ne peut y avoir d’argument non circulaire prouvant que la règle inductive
mène à des vérités, même si c’est généralement le cas. Il pense que, bien que
l’induction ne soit pas justifiée, il est dans la nature humaine de faire des
inférences inductives. De nombreux philosophes ont relevé le défi de son
argument et tenté de produire une démonstration non circulaire de la fiabilité de
l’induction, mais jusqu’à présent aucun n’y est parvenu et, si Hume a raison,
aucun n’y parviendra jamais.

CONDENSÉ EN 3 SECONDES
Comment savons-nous que le futur sera comme le passé?

RÉFLEXION EN 3 MINUTES
Peter Strawson affirme que la règle de l’induction ne demande aucune
justification puisque être rationnel – du moins en partie – signifie raisonner de
manière inductive. Max Black dit qu’une inférence inductive particulière peut se
justifier par la règle qui «infère que le futur sera comme le passé» et que cette
règle est justifiée puisqu’elle a toujours fonctionné dans le passé. Hans
Reichenbach tente de prouver que, s’il existe un moyen fiable d’inférer le futur
du passé, alors l’induction sera fiable. Aucune de ces réactions ne vient contrer
la proposition de Hume, puisqu’elles ne prouvent pas la fiabilité de la règle de
l’induction.

THÉORIES LIÉES
LE PARADOXE DU «VLEU-BERT» DE GOODMAN
LES CONJECTURES ET RÉFUTATIONS DE POPPER

BIOGRAPHIES EN 3 SECONDES
DAVID HUME 1711–1776
HANS REICHENBACH 1891–1953
MAX BLACK 1909–1988
PETER STRAWSON 1919–2006

TEXTE EN 30 SECONDES
Barry Loewer
Dès qu’il eut trouvé l’émeraude bleue, il commença à douter de tout: le soleil
s’était levé tous les matins jusqu’à aujourd’hui, mais allait-il apparaître
demain?
LE PARADOXE DU «VLEU-BERT» DE GOODMAN
Théorie en 30 secondes

Nelson Goodman affirme que la règle inductive, qui «infère que les
régularités du passé se prolongeront dans le futur», ne peut être juste, puisqu’elle
mène à des conclusions conflictuelles. En guise d’illustration, il définit un
prédicat «est vleu» comme suit: quelque chose est vleu au moment T si, et
seulement si, c’est vert et T se trouve avant le premier instant de l’année 2100,
ou c’est bleu et T se trouve après. Supposons que toutes les émeraudes observées
soient vertes. Elles sont également vleues, puisqu’elles sont vertes et datent
d’avant 2100. Ainsi, la règle de l’induction nous dit d’inférer que les émeraudes
observées avant 2100 seront vertes, et également qu’elles seront vleues. Mais,
après cette date, les émeraudes vleues seront bleues et non plus vertes !
Goodman en conclut que la règle de l’induction doit être modifiée pour dire que
le futur sera comme le passé, uniquement dans certaines conditions
«projectibles». Le problème est alors de spécifier quels prédicats sont
projectibles et lesquels ne le sont pas. Par exemple, «vleu» n’est pas projectible
puisqu’il est défini en termes de «vert» et «bleu». Mais «vert» et «bleu» se
définissent aussi aisément en termes de «vleu» et «bert».

CONDENSÉ EN 3 SECONDES
La règle qui «infère que les régularités du passé se prolongeront dans le futur»
doit être modifiée pour s’appliquer uniquement aux prédicats projectibles.

RÉFLEXION EN 3 MINUTES
Avant que Goodman n’émette son paradoxe, Bertrand Russell avait déjà
remarqué que le fait d’inférer que le futur serait comme si le passé menait à une
fausse conclusion. Il imaginait alors un poulet qui aurait vu le fermier choisir
chaque fois dans le passé un autre poulet que lui pour son dîner, et qui en
conclurait que, à l’avenir, le fermier continuerait de choisir chaque fois un autre
poulet que lui.

THÉORIES LIÉES
LE PROBLÈME D’INDUCTION DE HUME
LES CONJECTURES ET RÉFUTATIONS DE POPPER

BIOGRAPHIE EN 3 SECONDES
NELSON GOODMAN 1906–1998

TEXTE EN 30 SECONDES
Barry Loewer
Le 25 du mois, le poulet comprit que son induction était fausse du tout au tout.
Il en devint bert de peur.
LES CONJECTURES ET RÉFUTATIONS DE POPPER
Théorie en 30 secondes

Karl Popper rejetait l’idée que la science procède par inférence inductive de
régularités à partir d’observations. Il affirmait qu’au contraire le savoir
scientifique croît par un processus qu’il appelait «conjectures et réfutations». Il
répétait comme un mantra: «On ne peut prouver qu’une hypothèse soit vraie ni
obtenir des preuves de sa véracité par induction, mais on peut la réfuter si elle est
fausse.» Popper soutenait l’idée qu’une bonne hypothèse scientifique est celle
dont découlent par déduction de nombreuses prédictions inattendues. Le point
crucial est que, si une observation suit une théorie par déduction, et si nos
expériences n’ont pas pour résultat l’observation prévue, alors il s’ensuit que la
théorie elle-même est fausse. Popper pense que les scientifiques devraient
avancer de telles hypothèses pour essayer par tous les moyens de les réfuter. Si
une prédiction échoue, nous apprenons que l’hypothèse est fausse. Ce processus
dépeint, selon lui, la progression de la connaissance scientifique depuis la
physique d’Aristote à celle de Newton jusqu’à la théorie de la relativité
d’Einstein. Il ajoute que ce qui relègue l’astrologie, la théorie freudienne et le
marxisme au rang de pseudosciences, c’est que leurs pratiquants et adeptes
n’essaient même pas de les réfuter et refoulent toute analyse critique.

CONDENSÉ EN 3 SECONDES
La science progresse par un processus de conjectures et réfutations.

RÉFLEXION EN 3 MINUTES
Le financier et philanthrope George Soros fut un étudiant de Popper à la London
School of Economics. Ses investissements et spéculations lui ayant rapporté des
milliards de dollars, il dit qu’il utilise la méthode des conjectures et réfutations
pour choisir ses transactions financières et remercie Popper pour cette réussite.

THÉORIES LIÉES
LE PROBLÈME D’INDUCTION DE HUME
LE PARADOXE DU «VLEU-BERT» DE GOODMAN
LES RÉVOLUTIONS SCIENTIFIQUES DE KUHN

BIOGRAPHIES EN 3 SECONDES
KARL POPPER 1902–1994
GEORGE SOROS 1930–

TEXTE EN 30 SECONDES
Barry Loewer
Le cerveau de Karl enfla tellement qu’il comprit que la seule chose qu’il savait
vraie était qu’il ne saurait jamais ce qui était vrai, mais uniquement ce qui
était faux.
LES RÉVOLUTIONS SCIENTIFIQUES DE KUHN
Théorie en 30 secondes

Dans son ouvrage de référence, La structure des révolutions scientifiques,


Thomas Kuhn soutient que ce qu’il appelle la «science normale» prend place
dans le contexte de paradigmes spécifiques qui fournissent les standards et les
règles pour la pratique de n’importe quelle discipline scientifique. Ils permettent
aux scientifiques de développer des recherches à l’infini, de créer des stratégies
productives, de construire des questions, d’interpréter les résultats et d’en
analyser le sens et l’utilité. Kuhn affirme que l’histoire de la science est marquée
de «révolutions scientifiques» périodiques dont chacune voit le paradigme
dominant dans un domaine particulier laisser place à un nouveau (par exemple,
le moment où le point de vue ptoléméen du monde est remplacé par le système
copernicien). Toute révolution scientifique est précédée d’une période de crise
au cours de laquelle il devient évident que, sous la pression d’un nombre
croissant de difficultés et d’énigmes, le paradigme existant ne peut être
maintenu. La transformation intervient lorsque la communauté scientifique
adhère aux nouvelles théories, mettant ainsi fin à la crise et revenant à la science
normale. Kuhn n’accepte pas que ces changements réguliers soient un signe que
la science ne progresse pas. Il soutient que les théories modernes sont meilleures
que les précédentes pour résoudre les énigmes qui se posent dans des conditions
toujours différentes.

CONDENSÉ EN 3 SECONDES
Le travail des communautés scientifiques est dirigé par les exigences de
paradigmes scientifiques particuliers qui tiennent le haut du pavé jusqu’au
moment où de nouveaux les délogent.

RÉFLEXION EN 3 MINUTES
Le problème principal de l’approche de Thomas Kuhn est qu’elle suggère un
certain type de relativisme de la vérité. Si les règles et les critères d’assertion des
affirmations ne fonctionnent qu’à l’intérieur de paradigmes, il n’est donc pas
possible d’arbitrer leurs prétentions respectives à la vérité. Il n’existe pas non
plus de moyen de déterminer les mérites généraux de certains d’entre eux,
puisqu’une telle évaluation ne peut se fonder sur une quelconque vue extérieure.

THÉORIE LIÉE
LES CONJECTURES ET RÉFUTATIONS DE POPPER

BIOGRAPHIE EN 3 SECONDES
THOMAS KUHN 1922–1996

TEXTE EN 30 SECONDES
Jeremy Stangroom
À la suite d’une révolution scientifique ou «changement de paradigme»,
nombre de théories finissent à la corbeille.
ESPRIT ET MÉTAPHYSIQUE
ESPRIT ET MÉTAPHYSIQUE
GLOSSAIRE

aboutness Caractéristique distinctive des pensées, désirs, paroles ou images,


également nommée «intentionnalité». Ces objets désignent quelque chose au-
delà d’euxmêmes. Un mot, par exemple, représente autre chose que de l’encre
sur une feuille. Une pierre ne représente rien d’autre qu’ellemême.

behaviorisme Ensemble de points de vue qui réduisent l’expression des objets


mentaux (rêves, espoirs, croyances par exemple), y compris les pensées, à la
conduite, c’est-à-dire aux activités observables et aux mouvements corporels.

concevabilité Une circonstance est concevable si l’on peut y penser sans


contradiction. Le plus important, c’est que la concevabilité guide la possibilité –
ce qui est concevable est possible. Peut-être n’y a-t-il aucune contradiction à
penser à des kangourous sans queue, il est donc possible d’en trouver; par
contre, un triangle à quatre côtés est inconcevable et par conséquent impossible à
imaginer. Des concepts tels que celui-ci peuvent avoir de grandes implications
pour la philosophie de l’esprit.

conscience Aspect de notre vie mentale décrit comme l’éveil, la vigilance ou


l’expérience que nous avons du monde. Thomas Nagel soutient que cela fait un
certain effet d’être une créature consciente. Cette sensation, c’est la conscience.

déterminisme Idée que tout événement, sans exception, est entièrement causé
par ses conditions antérieures, c’est-à-dire les événements qui ont mené à lui.
Remontez le temps jusqu’en 2001 puis laissez-le reprendre son cours et tout se
passera exactement de la même manière. Ce qui semble relever du libre arbitre
est également déterminé.

dualisme Point de vue métaphysique affirmant qu’au bout du compte l’univers


n’est formé que de deux constituants, l’un physique et l’autre mental.

épiphénoménalisme Vue de la relation corps-esprit qui soutient que tous les


phénomènes mentaux – ou presque tous – ne sont que les produits dérivés (ou
épiphénomènes) d’interactions physiques. D’après ce point de vue, les
événements mentaux peuvent en causer de nouveaux, mais les phénomènes
mentaux n’ont pas d’effets physiques.

identité personnelle Ce qui fait que nous restons la même personne au fil du
temps, grâce à la continuité de notre corps physique et à celle de notre esprit.

langues naturelles Langues comme l’anglais ou le français, par opposition aux


«langages artificiels» comme le code binaire informatique ou, selon Jerry Fodor,
celui de la pensée, antérieur à tous les autres.

libre arbitre L’organe d’origine, la partie de nous qui ferait librement les choix
sans être liée par des lois causales. Ceux qui soutiennent la liberté d’action
affirment, contrairement aux déterministes, que nous avons parfois le pouvoir de
nous extirper du réseau causal et de choisir notre ligne de conduite.

métaphysique Branche de la philosophie qui s’intéresse à la nature de la réalité.

monisme Vue selon laquelle la réalité est finalement constituée d’une seule sorte
de choses.

paradoxe Il implique généralement une certaine tension conflictuelle entre deux


affirmations qui semblent vraies de toute évidence. Le problème apparaît
souvent lorsque les affirmations en conflit découlent logiquement d’une autre
que l’on pense vraie.

sensations brutes La manière dont certains états mentaux nous affectent


physiquement: tiraillement d’estomac, pincement de jalousie, acidité de la
pomme verte, douleur de la peine ou ricanement des chatouillis.
LA RELATION CORPS-ESPRIT DE DESCARTES
Théorie en 30 secondes

Dans ses Méditations, René Descartes pose le problème de la relation


corps-esprit. Il s’agit de comprendre comment conscience, esprit, pensées et
libre arbitre sont reliés au monde matériel décrit par la science. Il affirme que le
corps et l’esprit sont des substances distinctes aux comportements de base très
différents. L’esprit, selon lui, est essentiellement lié à la pensée, sans espace
défini et il peut décider du libre choix. Le corps est essentiellement posé dans
l’espace, sans pensée et il est gouverné par les lois du mouvement. Descartes
soutient l’interactionnisme dualiste stipulant que, chez toute personne, corps et
esprit sont unis et chacun influence constamment l’autre. Mais comment l’esprit
peut-il affecter le corps si celui-ci est gouverné par les lois de la nature? Il
explique que les deux interagissent chez l’être humain en un point situé dans la
glande pinéale (petite glande à la base du cerveau). Les philosophes des
générations suivantes, non satisfaits de cette réponse, sont revenus sur la
question pour proposer d’autres théories. Parmi celles-ci se trouvent le
physicalisme, selon lequel l’esprit et le corps ne sont pas vraiment distincts et où
l’esprit est physique; l’idéalisme, qui soutient que le corps est une illusion et que
seul l’esprit existe; le monisme, qui dit que la réalité comprend à la fois des
aspects physiques et mentaux et l’épiphénoménalisme, qui affirme que le corps
peut affecter l’esprit mais pas l’inverse.

CONDENSÉ EN 3 SECONDES
Votre esprit est-il une chose non physique et éthérée qui contrôle votre corps,
est-ce votre cerveau ou autre chose encore?

RÉFLEXION EN 3 MINUTES
Descartes pensait que les lois physiques laissaient place à l’esprit pour gouverner
l’action de la glande pinéale (et les mouvements du corps dans son ensemble).
Mais, au fur et à mesure de l’avancée de la science, de nombreux philosophes
ont été convaincus que tous les mouvements du corps étaient gouvernés par les
lois physiques. Cela rend particulièrement difficile à comprendre la manière dont
l’esprit affecte le corps, à moins que luimême ne soit physique.

THÉORIES LIÉES
L’INTENTIONNALITÉ DE BRENTANO
LE DÉMON, LE DÉTERMINISME ET LE LIBRE ARBITRE DE LAPLACE
LE FANTÔME DANS LA MACHINE DE RYLE

BIOGRAPHIES EN 3 SECONDES
RENÉ DESCARTES 1596–1650
ARTHUR SCHOPENHAUER 1788–1860

TEXTE EN 30 SECONDES
Kati Balog
Le philosophe Arthur Schopenhauer appelait le problème corps-esprit «le
nœud du monde». Il n’est toujours pas dénoué.
L’INTENTIONNALITÉ DE BRENTANO
Théorie en 30 secondes

Qu’est-ce qui distingue le mental du physique? Selon Franz Brentano, le


propre du mental est de constamment se tourner vers autre chose que lui-même,
alors que le physique se contente d’être. Les pensées sont à propos des choses,
les perceptions viennent des choses, nous faisons des jugements sur les choses,
aimer ou détester implique d’adopter une attitude envers l’objet de nos émotions.
Par exemple, la pensée que Londres se situe à l’est de New York est au sujet des
deux villes. Brentano explique que les éléments physiques ne sont jamais relatifs
aux choses de cette manière: un rocher n’est pas à propos de quelque chose, il
existe simplement. Il est vrai que les expressions linguistiques, picturales,
géographiques et autres peuvent représenter des choses extérieures à elles-
mêmes, mais cette sorte d’aboutness est une création de l’esprit et dépend de lui,
c’est donc en fin de compte quelque chose de mental. C’est cet aboutness du
mental que Brentano appelle «intentionnalité». Il semblerait y avoir quelques
exceptions que nous pourrions nommer «sensations brutes». Par exemple, une
douleur n’est pas à propos d’une chose, elle est simplement. Mais, pour
Brentano, elle comporte tout de même un aspect intentionnel, car elle représente
une zone endommagée du corps. La plupart des philosophes contemporains
acceptent l’idée que l’intentionnalité est un signe du mental et qu’elle est
finalement située dans le cerveau et ses activités. Comment elle fonctionne
précisément est la question philosophique à mille millions d’euros.

CONDENSÉ EN 3 SECONDES
C’est le rôle de l’esprit d’être à propos des choses.

RÉFLEXION EN 3 MINUTES
Traditionnellement, on distingue l’esprit et la matière en les considérant comme
deux substances différentes: le physique est solide, a une masse et une extension;
le mental n’a ni masse ni dimensions mais c’est tout de même une chose. Il est
problématique de diviser la réalité en deux sortes de substances radicalement
différentes, pour plusieurs raisons (par exemple, comment interagissentelles?).
Distinguer le mental du physique en termes d’intentionnalité, sans faire de
suppositions au sujet d’une quelconque substance, est une option plutôt tentante.

THÉORIES LIÉES
LA RELATION CORPS-ESPRIT DE DESCARTES
LE DÉMON, LE DÉTERMI NISME ET LE LIBRE ARBITRE DE LAPLACE

BIOGRAPHIE EN 3 SECONDES
FRANZ BRENTANO 1838–1917

TEXTE EN 30 SECONDES
Julian Baggini
Sans être intentionnel, le fait de réfléchir à l’intentionnalité pourrait bien vous
donner la migraine – ou est-ce votre esprit qui est endolori?
LE LANGAGE DE LA PENSÉE DE FODOR
Théorie en 30 secondes

Le philosophe Jerry Fodor a développé une théorie controversée sur l’esprit,


posant l’hypothèse qu’il existe un langage inné de la pensée, qu’il a appelé le
«mentalais». Ce postulat est destiné à expliquer la nature de la pensée (et
d’autres capacités mentales) et à rendre compte de l’apprentissage des langues
naturelles. Perceptions, souvenirs et intentions comportent tous des signes de
phrases mentalaises. Ainsi, quand vous émettez la pensée que Kermit la
grenouille est verte, une phrase mentale signifiant «Kermit est verte» apparaît
dans votre cerveau. Les pensées se forment à propos d’objets (Kermit par
exemple) et peuvent être vraies ou fausses, puisque c’est le propre d’une phrase
de se construire à propos des objets et d’être vraie ou fausse. Les phrases
mentales sont comme celles des langues naturelles, elles ont une structure
grammaticale, mais leur différence réside en ceci qu’elles ne sont pas faites pour
communiquer mais pour penser. Le mentalais est antérieur à la langue naturelle.
Selon Fodor, apprendre une langue comme le français ou l’anglais présuppose
une capacité existante de penser en mentalais. Apprendre la signification d’un
mot, c’est l’associer à un mot mentalais. Le langage de la pensée est inné, bien
que la capacité d’employer un terme mentalais puisse être déclenchée par
l’apport de certaines expériences. Fodor va plus loin en affirmant une
ressemblance entre les activités mentales (conscientes et inconscientes) et les
opérations d’un ordinateur. Pensée, perception et autres impliquent des calculs
qui se font par l’intermédiaire des phrases mentalaises.

CONDENSÉ EN 3 SECONDES
Bien que la plupart d’entre nous n’en soient pas conscients, nous sommes
experts en utilisation du langage mentalais (même si personne ne le parle).

RÉFLEXION EN 3 MINUTES
Les dernières recherches en psychologie de l’enfant ont apporté des preuves
convaincantes à l’idée que les nouveau-nés viennent au monde avec un bagage
inné de connaissances. Par exemple, ils savent faire la différence entre les objets
vivants et inertes. Est-il possible qu’un bébé possède déjà le terme mentalais
pour signifier «éléphant» alors qu’il n’en a jamais vu? Fodor déclare simplement
qu’il existe des mots mentalais amorcés pour se référer aux éléphants lorsque les
conditions appropriées seront satisfaites, que ce soit en voyant une image ou en
rencontrant l’animal.

THÉORIE LIÉE
L’A PRIORI SYNTHÉTIQUE DE KANT

BIOGRAPHIE EN 3 SECONDES
JERRY FODOR 1935–

TEXTE EN 30 SECONDES
Kati Balog
Elle ne sait pas comment on appelle ces animaux en français – elle ne l’a pas
encore appris – mais elle a toujours su les nommer en mentalais.
LES PERSONNES DE PARFIT
Théorie en 30 secondes

Le philosophe contemporain Derek Parfit se pose la question suivante:


«Qu’est-ce qui fait qu’une personne reste la même avec le temps?» Le problème
avait déjà été soulevé par John Locke, qui avait imaginé un prince et un pauvre
échangeant souvenirs, désirs et autres attributs mentaux. Locke disait que celui
qui habitait jusqu’alors dans le corps du prince passerait dans celui du pauvre et
vice versa. Son idée est qu’une personne à un moment donné et une personne
quelque temps plus tard sont la même si la seconde garde le souvenir d’être en
continuité mentale avec la première. Le FBI utilise les empreintes digitales
comme preuve d’identification, mais, si Locke a raison, c’est peut-être une
erreur. Parfit prolonge la réflexion de Locke en imaginant une personne, disons
le capitaine Kirk, montant à bord d’un téléporteur défectueux qui le dirige vers la
Terre où deux capitaines Kirk débarquent, chacun possédant les souvenirs, les
désirs et autres attributs de l’original. Les deux, légitimement, se disent
identiques à Kirk, mais ils sont pourtant clairement différents. Parfit en conclut
que l’identité ne consiste pas uniquement en souvenirs et en continuité mentale.
Mais il soutient aussi que tout cela n’a guère d’importance, puisque notre seul
intérêt est la survie et que celle-ci réside dans la continuité mentale.

CONDENSÉ EN 3 SECONDES
Si vous montez à bord d’un téléporteur et que deux «vous» en sortent, lequel est
vraiment vous?

RÉFLEXION EN 3 MINUTES
Peut-être ces exemples de princes et de pauvres qui échangent leurs corps ou de
multiples capitaines Kirk vous semblent-ils trop farfelus pour vous en
préoccuper. Les philosophes s’intéressent à ces histoires imaginaires parce
qu’elles peuvent nous aider à comprendre le concept de personne. On peut
également imaginer les conséquences judiciaires pratiques en matière de peines,
particulièrement dans le cas d’un individu ayant commis un crime dans sa
jeunesse puis ayant perdu la mémoire. Comment savoir si l’amnésique est la
même personne que le criminel?

THÉORIES LIÉES
LES ZOMBIES DE CHALMERS
LA MAIN GAUCHE DE KANT
LE BATEAU DE THÉSÉE

BIOGRAPHIES EN 3 SECONDES
DEREK PARFIT
1942–
JOHN LOCKE
1632–1704

TEXTE EN 30 SECONDES
Kati Balog
Une personne est la somme de ses espoirs, peurs et souvenirs passés; rien
d’autre ne compte… mais allez donc dire ça au pauvre.
RENÉ DESCARTES
Il est peut-être simpliste de dire que Descartes fut influencé dans sa vie et
son œuvre par deux courants majeurs: l’émergence de la science moderne
illustrée par les travaux de Copernic et de Galilée, et sa propre prise de
conscience que l’enseignement des Jésuites dont il avait bénéficié et qui semblait
si prometteur ne lui avait laissé que des bribes de connaissances fiables.
Néanmoins, ces deux éléments furent extrêmement importants pour le pousser à
développer les idées scientifiques et philosophiques qui, d’une certaine manière,
allaient marquer le début du monde moderne. René Descartes naquit en 1596 à
La Haye, en Touraine. Il entra au collège jésuite à l’âge de onze ans, puis partit
étudier le droit à l’université de Poitiers. Cependant, au lieu d’entamer une
carrière juridique, il voyagea puis rejoignit l’armée où il rencontra par hasard le
philosophe et scientifique hollandais Isaac Beeckman; le cours de sa vie en fut
changé. Leur amitié stimula l’intérêt de Descartes pour les sciences et lui fit
découvrir la voie qui allait finalement faire de lui le premier grand philosophe
moderne.
Ses œuvres furent écrites sur une période de vingt ans à partir de 1629. Dans Le
discours de la méthode, publié en 1637, à l’origine simple préface d’un travail
sur la géométrie, l’optique et la météorologie, il posa les bases de ses théories
épistémologiques et métaphysiques. En 1641, il continua avec la publication de
ses Méditations sur la philosophie première (ou Méditations métaphysiques),
dans lesquelles est clairement expliquée sa fameuse méthode du doute comme
technique pour fixer les fondations du savoir indubitable.
Au moment de sa mort en 1650, sa réputation de brillant philosophe était déjà
bien assise. Ses idées étaient enseignées dans les universités hollandaises, ses
Méditations comprenaient des contributions critiques de sommités comme John
Locke et il était fermement établi dans les cercles intellectuels les plus prisés
d’Europe. Son héritage devait par la suite dépasser de loin ces débuts
prometteurs. Il est juste de dire que c’est le travail de Descartes, plus que celui
de tout autre philosophe, qui a modelé le cours de la philosophie de l’ère
moderne.

1596
Naît à La Haye, en Touraine
1616
Obtient sa licence de droit à l’université de Poitiers

1628
Part pour la Hollande, où il restera jusqu’en 1649

1637
Publie Le discours de la méthode, introduction à un recueil d’études
scientifiques: Dioptrique, Météores et Géométrie.

1641
Publie ses Méditations sur la philosophie première (ou Méditations
métaphysiques) accompagnées des six premières Objections et réponses

1644
Publie Les principes de la philosophie

1650
Meurt à Stockholm, probablement d’une pneumonie
LES ZOMBIES DE CHALMERS
Théorie en 30 secondes

David Chalmers a récemment ranimé l’argumentation en faveur du


dualisme corps-esprit en affirmant que les zombies étaient métaphysiquement
possibles. Il entend par «zombie» un être qui ressemble physiquement à une
personne consciente mais qui cependant ne l’est pas du tout. Puisque les zombies
ont le physique d’humains conscients, ils se conduisent comme des humains
conscients. Quand votre jumeau zombie marche sur un clou, il s’écrie «Aïe !»
mais il ne sent rien. L’argument de Chalmers en faveur du dualisme commence
avec l’idée qu’un univers zombie est concevable. Il n’y a pas de contradiction au
scénario selon lequel il existerait un univers physiquement semblable au nôtre en
tous points de vue, sauf que les créatures qui en feraient partie seraient
totalement dépourvues de conscience. Si le concept est correct, alors la
conscience s’avère très différente des autres phénomènes biologiques, puisqu’il
y a contradiction à imaginer un univers physiquement semblable au nôtre où
notre jumeau zombie ne pourrait ni respirer, ni digérer, ni se reproduire comme
nous le faisons. Chalmers soutient que, grâce à la concevabilité de ce scénario,
les zombies sont une possibilité métaphysique. Dans ce cas, puisque nous
sommes conscients, notre univers contient plus que des entités physiques, plus
que des objets composés uniquement de particules physiques et agrémentés de
certains arrangements. Il comprend également une conscience non physique !

CONDENSÉ EN 3 SECONDES
Peu importe jusqu’à quel point vous connaissez la composition physique de la
personne assise près de vous, il est possible que ce soit un zombie.

RÉFLEXION EN 3 MINUTES
Le point de vue de Chalmers rejoint le dualisme, puisqu’il affirme que la
conscience n’est pas physique. Mais, contrairement à René Descartes, il ne pense
pas qu’il existe des substances mentales. Il soutient au contraire que la
conscience est un élément non physique de certains objets physiques dont, en
particulier, le cerveau humain. De nombreux philosophes défendant le
physicalisme sont en désaccord avec la théorie de Chalmers et répondent que,
même si le scénario zombie n’est pas contradictoire, il ne s’ensuit pas que les
zombies soient métaphysiquement possibles.

THÉORIE LIÉE
LES PERSONNES DE PARFIT

BIOGRAPHIE EN 3 SECONDES
DAVID CHALMERS
1966–

TEXTE EN 30 SECONDES
Kati Balog
L’un pense, donc il est, quand l’autre ne peut penser, mais il existe aussi.
Quelle est au juste la différence entre eux?
LES PARADOXES DE ZÉNON
Théorie en 30 secondes

Zénon d’Élée, philosophe de la Grèce antique, a imaginé plusieurs


paradoxes liés au temps et au mouvement. Par exemple, il semble logique que, si
Achille laisse à une tortue une longueur d’avance dans une course, il ne peut pas
la dépasser tant qu’elle continue à marcher car, pour passer devant, il doit
d’abord arriver à l’endroit où elle est mais, le temps qu’il atteigne ce point, la
tortue est déjà plus loin. Achille doit donc aller jusqu’à ce nouveau lieu mais,
quand il arrive, elle est encore plus loin, et ainsi de suite à l’infini. Un autre
paradoxe affirme qu’une flèche ne peut jamais bouger, puisque à chaque instant
elle occupe entièrement un certain espace. Comme une photographie, à un
moment donné, elle se trouve où elle est et nulle part ailleurs. Elle est donc
stationnaire. Si le temps consiste en une suite d’instants consécutifs et si la
flèche est stationnaire pour chacun d’eux, elle ne bouge jamais. Nous savons
bien pourtant que les flèches bougent et qu’Achille peut dépasser la tortue. Où
est donc le défaut? Dans notre vision de la réalité ou dans la logique des
paradoxes?

CONDENSÉ EN 3 SECONDES
Peut-être voyager n’est-il pas mieux qu’arriver, mais, au moins, c’est possible.

RÉFLEXION EN 3 MINUTES
La clé de la résolution des paradoxes est d’observer ce qu’ils affirment: le temps
est une série de moments statiques (pour la flèche), l’espace et le temps peuvent
se diviser en portions de plus en plus petites (pour la tortue). Pour fabriquer ces
énigmes, il faut supposer certaines choses concernant la nature du temps et de
l’espace. Les paradoxes de Zénon mettent en exergue ces suppositions pour que
nous les examinions.

BIOGRAPHIE EN 3 SECONDES
ZÉNON
490–430 AV. J.-C.
TEXTE EN 30 SECONDES
Julian Baggini
Les paradoxes de Zénon sur le mouvement faisaient courir sur place le monde
antique. Mais, sans les questions qu’ils posaient, les physiciens n’auraient pas
fait bouger le monde moderne en expliquant la nature de l’espace, du temps et
de la matière.
LA MAIN GAUCHE DE KANT
Théorie en 30 secondes

Emmanuel Kant a longtemps réfléchi à la querelle opposant Isaac Newton


et Gottfried Leibniz. Newton affirme que l’espace est une sorte de théâtre (qu’il
appelle un «sensorium immense et uniforme») au sein duquel les lieux sont
absolus. Il poursuit avec l’idée que, si Dieu avait placé toutes les particules de
l’univers à cent kilomètres de l’endroit où elles sont en conservant les distances
entre elles, il aurait fait un univers différent. Leibniz trouve ce concept absurde
et déclare que Dieu n’avait aucune raison de placer les particules en un lieu
plutôt qu’un autre. Il argumente en disant que l’espace n’est pas un lieu mais
qu’il consiste plutôt en relations de distances entre les particules. Kant estime
pouvoir prouver que Newton a raison et que Leibniz a tort, grâce à une
expérience de réflexion. Il imagine un univers dans lequel il n’existe rien d’autre
qu’une main gauche, et un univers différent où rien n’existe qu’une main droite.
Toutes les relations entre toutes les particules composant une main sont
exactement les mêmes dans les deux cas. Ce sont des images en miroir (voyez la
page ci-contre !). Selon Kant, puisque les deux situations sont visiblement
différentes, l’espace est autre chose que de simples relations de distances entre
les particules. Leibniz a tort, et Newton a raison !

CONDENSÉ EN 3 SECONDES
«L’espace est absolu», disait Newton. «Seules existent des relations spatiales»,
contestait Leibniz. Arbitre de leur querelle, Kant attribue la victoire à Newton !

RÉFLEXION EN 3 MINUTES
Le débat entre absolutistes et relationnistes de l’espace a toujours lieu. Les
seconds ont répondu à Kant que son expérience de réflexion était équivoque, car
ce qu’il imagine réellement est un univers contenant plus qu’une main gauche
(ou droite). Il s’imagine lui-même en train d’observer la main, et cela suffit au
relationniste pour trouver des relations de distances qui distinguent la gauche de
la droite. Certains physiciens affirment que les lois de la nature elles-mêmes
exigent une différenciation absolue entre la gauche et la droite pour rendre
compte de la désintégration de certaines particules.

THÉORIE LIÉE
LES PERSONNES DE PARFIT

BIOGRAPHIE EN 3 SECONDES
EMMANUEL KANT
1724–1804

TEXTE EN 30 SECONDES
Barry Loewer
Que tous ceux qui sont d’accord avec Kant lèvent la main… gauche ou droite,
peu importe – ou peut-être que si?
LE BATEAU DE THÉSÉE
Théorie en 30 secondes

Le bateau de Thésée est mis en cale sèche. Morceau par morceau, toutes
les parties sont remplacées. Chaque vieille planche arrachée est remplacée par
une neuve. Finalement, le travail est achevé et le bateau peut reprendre la mer.
Cependant, quelqu’un a récupéré tous les anciens morceaux jetés et les a réunis
les uns après les autres, formant un bateau qui est également mis à la mer.
Lequel de ces deux navires est à présent le vrai bateau de Thésée? Celui qui est
fait du matériau d’origine, allez-vous dire. Mais ce n’est pas l’opinion de
Thésée: il pense que son bateau a été rénové et pas remplacé. C’est aussi le cas si
l’on pense que la possession est l’affaire d’un objet physique bien particulier:
quand l’ours anglais Paddington va à la banque retirer ses cinq livres et qu’il
remarque avec stupéfaction que le billet remis n’est pas celui qu’il avait donné, il
se trompe sur la nature de l’argent. Ce problème soulevé par Thomas Hobbes
peut paraître très abstrait, mais considérez un instant que toutes les cellules de
votre corps sont remplacées avec le temps. L’homme est-il donc un ensemble de
morceaux de matière ou une manière continue d’organiser la matière en constant
renouvellement? Sommes-nous billets de banque ou valeur monétaire?

CONDENSÉ EN 3 SECONDES
Avez-vous changé ou été changé en quelqu’un d’autre?

RÉFLEXION EN 3 MINUTES
Prenez l’énigme en termes de modèles et d’exemplaires. Les exemplaires sont
des objets physiques particuliers alors que les modèles sont des formes d’objets
qui peuvent se décliner en différents exemplaires. Donc, par exemple,
l’important n’est pas l’exemplaire (billet spécifique) que l’on vous donne, du
moment que le modèle (valeur monétaire) reste le même. Trouveriez-vous à
redire si votre épouse était remplacée par un exemplaire identique? Si oui,
pourquoi? Êtes-vous amoureux de quelques atomes spécifiques?

THÉORIE LIÉE
LES PERSONNES DE PARFIT

BIOGRAPHIE EN 3 SECONDES
THOMAS HOBBES
1588–1679

TEXTE EN 30 SECONDES
Julian Baggini
La propriété représente les neuf dixièmes des lois – or cent pour cent des
matériaux du bateau de Thésée ont été remplacés. Est-ce encore son bateau?
Faites le calcul.
LE DÉMON, LE DÉTERMINISME ET LE LIBRE ARBITRE
DE LAPLACE
Théorie en 30 secondes

Pierre-Simon Laplace suppose que tout est composé d’atomes et que les
mouvements de ces atomes sont gouvernés par les lois découvertes par Newton
au XVIIe siècle. Il imagine un démon superintelligent et doué pour les
mathématiques, qui connaîtrait les lois de la nature ainsi que les positions et
vitesses de toutes les particules de l’univers à un moment donné. Il affirme que
ce démon pourrait les calculer à tout moment et qu’il pourrait prédire où se
trouverait votre corps et quels seraient ses mouvements l’année suivante, à partir
des positions et vitesses des particules dans l’univers il y a un million d’années.
L’argument de Laplace se base sur le fait que les lois de Newton sont
déterministes. De nombreux philosophes en ont conclu que cette théorie était
incompatible avec le libre arbitre. En effet, si les mouvements de votre corps
sont déterminés par les événements datant de millions d’années, comment
pourriezvous faire le simple choix de, disons, lever la main gauche? Ils en
concluent que soit le déterminisme est faux, soit le libre arbitre est illusoire.
D’autres philosophes répondent que le libre arbitre est suffisant pour contrôler
intentionnellement le choix de lever une main et qu’un tel contrôle est
compatible avec le déterminisme.

CONDENSÉ EN 3 SECONDES
Le démon de Laplace calcule la manière dont votre corps bougera demain à
partir des positions des particules du passé, vous privant ainsi de votre libre
arbitre.

RÉFLEXION EN 3 MINUTES
On pense généralement que la physique actuelle montre que les lois
fondamentales de la mécanique quantique ne sont pas déterministes et ne
fournissent que des probabilités. Certains philosophes pensent que cela résout le
problème du libre arbitre. Mais il est sujet à controverse de dire que la
mécanique quantique n’est pas déterministe, et, même si ses lois sont
probabilistes, il se peut qu’elles n’autorisent pas le libre arbitre.

THÉORIES LIÉES
LA RELATION CORPS-ESPRIT DE DESCARTES
L’INTENTIONNALITÉ DE BRENTANO
L’ATOMISME DE LUCRÈCE
LA MAUVAISE FOI DE SARTRE

BIOGRAPHIE EN 3 SECONDES
PIERRE-SIMON LAPLACE
1749–1827

TEXTE EN 30 SECONDES
Kati Balog
Le libre arbitre existet-il? Si ce n’est pas le cas, à quoi bon avoir une morale et
une justice? Demandons-le au démon de Laplace, qui n’en sait peut-être pas
plus que nous.
LE FANTÔME DANS LA MACHINE DE RYLE
Théorie en 30 secondes

Gilbert Ryle, philosophe du XXe siècle, affirme que ceux (philosophes ou


non) qui croient que l’esprit est quelque chose qui met le corps en mouvement
font une grave erreur. Il appelle ce point de vue sur l’esprit «le fantôme dans la
machine» et l’attribue à René Descartes. Pour lui, ce genre d’erreur est
«catégorielle». Une personne qui, ayant fait le tour de tous les immeubles
d’Oxford, dirait: «Je vois tous ces bâtiments, mais où est Oxford?» ferait une
erreur catégorielle en pensant qu’Oxford se trouve dans la même catégorie que
les bâtiments visités, car il ne comprendrait pas que les immeubles font partie de
la ville qu’il cherche. Ryle affirme que ceux qui pensent que l’esprit est une
chose ajoutée au corps passent à côté du fait que le corps et ses activités
englobent l’esprit. Selon Ryle, si nous disons qu’Hillary a l’esprit inquisiteur, ce
n’est pas pour dire qu’il existe quelque chose d’associé à Hillary, qui serait son
esprit et qui la pousserait à poser des questions indiscrètes. Nous voulons plutôt
dire qu’Hillary se montre curieuse. L’esprit n’est pas un fantôme dans la
machine, mais plutôt un moyen d’en décrire les activités.

CONDENSÉ EN 3 SECONDES
La manière de résoudre le problème corps-esprit est d’exorciser le fantôme dans
la machine.

RÉFLEXION EN 3 MINUTES
Le point de vue de Ryle sur l’esprit est une version sophistiquée du
behaviorisme. Il pense qu’une phrase attribuant un état mental à une personne
signifie réellement que celle-ci se comporte ou est prédisposée à se comporter
d’une certaine manière. Bien que ce concept puisse être plausible dans certains
cas, par exemple, «elle est curieuse», il devient fortement improbable dans le cas
de phrases comme «elle pense à la philosophie» ou «elle sent une brise fraîche
sur ses joues».

THÉORIES LIÉES
LA RELATION CORPS-ESPRIT DE DESCARTES
L’INTENTIONNALITÉ DE BRENTANO

BIOGRAPHIE EN 3 SECONDES
GILBERT RYLE
1900–1976

TEXTE EN 30 SECONDES
Kati Balog
Selon Gilbert Ryle, il pense donc il est, mais il n’est que la manifestation d’un
processus physique inconscient.
PHILOSOPHIE POLITIQUE ET ÉTHIQUE
PHILOSOPHIE POLITIQUE ET ÉTHIQUE
GLOSSAIRE

aliénation Séparation des aspects du monde humain qui devraient rester


ensemble, selon Karl Marx et de nombreux autres. Pour Marx, par exemple, un
ouvrier perd une partie de lui-même en devenant un simple élément décérébré
d’une chaîne de production. Il est séparé des satisfactions de son travail et
éloigné des fruits de son labeur, parmi bien d’autres choses.

bon sauvage Être humain non corrompu par les mauvaises influences de la
société et du gouvernement, selon Jean-Jacques Rousseau et certains autres. Le
bon sauvage est paisible, innocent et possède une sorte de dignité naturelle, en
opposition aux brutes violentes imaginées par Thomas Hobbes.

caractère Nature morale d’une personne, domaines moralement pertinents de la


personnalité. Pour Aristote, vivre une vie morale revient non seulement à faire le
bien – comme le conçoit peut-être un utilitariste – mais également à cultiver un
caractère vertueux, à être une bonne personne.

contrat social Accord, implicite ou autre, imaginé par les philosophes de la


politique dans le souci d’expliquer la relation entre l’engagement politique, le
consentement des gouvernés et le pouvoir de l’État.

état de nature Période imaginaire sans gouvernement. Certains théoriciens de la


politique réfléchissent à l’état de nature pour tenter de découvrir ce qu’est un
gouvernement en imaginant une société humaine qui en serait privée.

hédonisme Idée que le but ou objectif principal de la vie est le plaisir. Les
psychologues hédonistes affirment que les humains ne désirent que le plaisir, et
les philosophes de la morale soutiennent que le plaisir est ce que nous devrions
désirer, parce qu’il détient une valeur morale.

impératifs Emmanuel Kant pensait que les impératifs, ou règles d’action, nous
guident de deux manières. Les impératifs hypothétiques nous disent quoi faire
pour atteindre un certain objectif. Les impératifs catégoriques nous dictent quoi
faire, indépendamment des conséquences. Pour Kant, les exigences de la
moralité ne peuvent être que catégoriques par nature.

intuitions morales Réactions intérieures de nature à amener celui qui les ressent
à conclure qu’une action, une personne ou autre a moralement raison ou tort. Les
philosophes sont parfois guidés par leurs intuitions morales quand ils tentent
d’arbitrer des théories concurrentes.

matérialisme historique Idée que l’histoire humaine dépend de la manière dont


les êtres humains produisent leurs moyens de subsistance, selon Karl Marx et
Friedrich Engels.

mode de production Pour Karl Marx, la manière dont une société organise et
assure ses besoins élémentaires, services divers, etc. Le mode de production est
un réseau immense de travailleurs, d’outils, de matières premières et de relations
socio-économiques qui ont, selon lui, une incidence considérable sur le mode de
vie et de «conscience» caractéristique de chaque génération.

moyenne Juste milieu entre deux extrêmes. Pour l’aristotélicien, le caractère


juste a quelque chose à voir avec l’action qui fait la part de deux sortes de vices:
l’excès d’une part et l’insuffisance de l’autre. Par exemple, la personne
vertueuse se montre courageuse en observant une moyenne entre l’excès de
l’imprudence et l’insuffisance de la lâcheté.
L’ÉTHIQUE D’ARISTOTE
Théorie en 30 secondes

La règle première d’Aristote pour devenir bon, c’est qu’il n’y a pas de
règle. Il s’agit de développer son caractère de façon à être disposé à faire le
meilleur choix dans chaque situation. Il n’est pas question d’intérioriser un
manuel de morale. Les êtres humains sont des créatures routinières et, comme le
musicien qui s’améliore en pratiquant, c’est en faisant de bonnes actions que
l’on devient vertueux. Mais qu’est-ce que la vertu? C’est vivre selon notre nature
d’animaux doués de raison. Un bon chien exécute au mieux les actions canines,
et une bonne personne accomplit au mieux les actions humaines, dont la pensée,
car c’est la seule chose qui nous différencie des autres êtres vivants. Nous
sommes guidés vers la meilleure action en abandonnant l’idée d’opposition entre
le bien et le mal et en choisissant plutôt de penser que le bien se tient à la
«moyenne» entre les extrêmes de l’excès et de l’insuffisance. Par exemple, le
courage se trouve entre l’excès de l’imprudence et l’insuffisance de la lâcheté; la
générosité entre l’excès de l’avarice et l’insuffisance de la prodigalité; la bonté
entre l’excès de l’indifférence aux autres et l’insuffisance du laxisme.
Contrairement à la manière courante de concevoir la moralité, l’éthique
d’Aristote va plus loin que la simple bonté – c’est un modèle pour vivre bien.

CONDENSÉ EN 3 SECONDES
Il n’y a pas de côté sombre et de côté lumineux de la force, mais plutôt deux
extrémités sombres et un centre lumineux.

RÉFLEXION EN 3 MINUTES
L’approche de l’éthique par Aristote revient au goût du jour depuis quelques
décennies, sous l’appellation d’«éthique de la vertu». L’un des défis auxquels
elle doit faire face tient à l’importance centrale du caractère. Le problème est que
ce concept est circulaire: nous savons qu’une action est juste parce que c’est ce
que ferait une personne de caractère vertueux; mais comment savons-nous si une
personne a une bonne moralité? Grâce à ses actions?…
THÉORIES LIÉES
L’ÉTAT DE NATURE ET LE CONTRAT SOCIAL

BIOGRAPHIE EN 3 SECONDES
ARISTOTE
384–322 AV. J.-C.

TEXTE EN 30 SECONDES
Julian Baggini
Pour faire ce qui est juste, il ne suffit pas de suivre des règles, il faut trouver
l’équilibre dans les circonstances présentes – les bonnes comme les mauvaises.
L’ÉTAT DE NATURE ET LE CONTRAT SOCIAL
Théorie en 30 secondes

Thomas Hobbes et Jean-Jacques Rousseau avaient des idées totalement


opposées sur la nature essentielle des êtres humains. Hobbes affirmait que, sans
l’effet civilisateur de la société, la vie serait solitaire, médiocre, désagréable,
brutale et courte, dans la peur constante du risque de mort violente. Rousseau
était au contraire beaucoup plus optimiste: dans l’état de nature, l’être humain
est un «bon sauvage» qui mène en solitaire une existence paisible,
principalement soucieux de satisfaire ses besoins immédiats. Cette différence de
points de vue se reflète dans la manière dont chacun d’eux voyait la société
civile et politique. Pour Hobbes, la civilisation est la première condition pour
que la vie vaille la peine d’être vécue. Ce n’est qu’en signant un «contrat social»
qui transfère une partie de nos droits naturels à une autorité absolue (le
Léviathan) qu’il est possible d’éviter la guerre de chacun contre tous. Rousseau
pensait lui aussi qu’un contrat social était nécessaire, mais avec un raisonnement
différent. Il affirmait que la civilisation est source de tous nos problèmes. Le
droit de propriété, partie intégrante de la société civile, crée l’inégalité et tous les
vices inévitables qui s’ensuivent. La seule manière de surmonter l’égoïsme et la
corruption morale dus à la civilisation est que chacun accepte l’autorité de la
«volonté générale» de la population.

CONDENSÉ EN 3 SECONDES
Si vous pensez que les humains sont corrompus et dépravés et qu’ils s’en sortent
grâce à l’effet civilisateur de la société, vous êtes avec Hobbes; si vous pensez
que notre nature est foncièrement bonne mais que nous sommes corrompus par
les forces malveillantes de la société, alors vous êtes du côté de Rousseau.

RÉFLEXION EN 3 MINUTES
La plupart des formes modernes de conservatisme sont largement hobbesiennes
– les conservateurs ne croient pas que l’on puisse créer des sociétés plus
harmonieuses en changeant les conditions politiques et sociales. La pensée de
gauche, au contraire, se montre plus confiante. La plupart des socialistes sont
attirés par l’idée que, si la société devient juste, le peuple le deviendra aussi.

THÉORIES LIÉES
L’ÉTHIQUE D’ARISTOTE
L’UTILITARISME DE MILL

BIOGRAPHIES EN 3 SECONDES
THOMAS HOBBES
1588–1679
JEAN-JACQUES ROUSSEAU
1712–1778

TEXTE EN 30 SECONDES
Jeremy Stangroom
Une conduite monstrueuse est-elle innée ou créée par la société? Peut-être la
réponse dépend-elle de la société elle-même, de son éloignement ou de son
harmonie avec la nature.
L’IMPÉRATIF CATÉGORIQUE DE KANT
Théorie en 30 secondes

La cohérence est au coeur de la moralité. Si je pense mériter une certaine


sorte de traitement, les personnes dans la même situation ont droit au même
traitement. Le philosophe allemand Emmanuel Kant affirme que la cohérence est
assurée si l’on suit l’impératif catégorique: «Agissez uniquement selon la
maxime dont vous aimeriez qu’elle devienne une loi universelle.» Si votre règle
peut être suivie par tout un chacun, vous ne courez aucun danger de faire du tort.
Supposez que vous prévoyiez d’emprunter de l’argent et promettiez de le rendre
alors que vous savez que cela vous sera impossible. La règle que vous suivez
alors est: «Faites une fausse promesse si cela sert vos intérêts.» Si cette règle
devait devenir une loi universelle, suivie automatiquement par quiconque se
trouverait dans votre situation, serait-elle cohérente, c’est-à-dire morale?
Personne n’aurait confiance, il deviendrait impossible de promettre quoi que ce
soit et vous ne pourriez donc pas faire de fausse promesse en premier lieu. Cette
règle n’est pas en accord avec la loi morale. Il est par conséquent immoral de
rompre une promesse.

CONDENSÉ EN 3 SECONDES
Si votre mère vous a déjà réprimandé en disant: «Et si tout le monde faisait
comme toi?», il se trouve qu’elle est kantienne.

REFLEXION EN 3 MINUTES
On peut comprendre le point de vue de Kant et toutefois se demander quoi faire
en cas de conflit entre nos devoirs moraux. Admettons que je sache qu’il est mal
de rompre une promesse. Dois-je abandonner une assistance médicale d’urgence
pour honorer mon rendez-vous au restaurant avec un ami? Le devoir d’aider une
personne en danger l’emporte-t-il sur la parole donnée? C’est fort probable, mais
il n’est pas aisé d’en trouver la cause dans la vision kantienne.

THÉORIES LIÉES
L’UTILITARISME DE MILL
LE CASSE-TÊTE DU TRAIN

BIOGRAPHIE EN 3 SECONDES
EMMANUEL KANT
1724–1804

TEXTE EN 30 SECONDES
James Carvey
Est-il bon de mentir à son banquier? Non, bien sûr, sinon le banquier pensera
qu’il est bon de vous mentir aussi.
EMMANUEL KANT

À quarante-six ans, Emmanuel Kant était déjà un érudit renommé, professeur


à l’université de Königsberg, publié dans le domaine de l’astronomie et en passe
de se faire une réputation comme philosophe. Cependant, il passa la décennie
suivante dans le silence de l’isolation, menant une vie si régulière qu’on disait
que les habitants de Königsberg réglaient leurs horloges sur son passage lors de
ses promenades quotidiennes. Le résultat de ces dix ans de silence fut la parution
de la Critique de la raison pure en 1781, l’un des ouvrages les plus réputés de
l’histoire de la philosophie. Kant est né en 1724 à Königsberg, en Prusse-
Orientale, quatrième enfant sur les onze que compta la famille de Johann Georg
Kant, artisan allemand, et d’Anna Regina Porter. Il passa toute sa vie à
Königsberg, ne voyageant jamais à plus de quatre-vingts kilomètres de son
domicile. Son parcours scolaire ne fut pas spectaculaire, mais suffisamment bon
pour qu’il puisse s’inscrire à l’université de Königsberg à l’âge de seize ans.
C’est là qu’il découvrit la philosophie et qu’il passa les dix années suivantes à
étudier et à faire du tutorat avant d’y devenir professeur en 1755.

L’esprit de clocher qui caractérisait sa vie forme un contraste absolu avec


l’étendue de ses intérêts philosophiques. Pour compléter la Critique de la raison
pure qui posait les bases de sa pensée épistémologique et métaphysique, il
écrivit deux brillants ouvrages de philosophie morale, Fondements de la
métaphysique des mœurs et Critique de la raison pratique, publiés
respectivement en 1785 et 1788 et suivis en 1790 de Critique de la faculté de
juger, son dernier travail important, traitant de l’esthétique.

La valeur des œuvres de Kant commença à être appréciée par ses contemporains
vers la fin de sa vie. Cependant, au moment de sa mort en 1804, il devenait
évident que son argument stipulant que l’esprit est activement impliqué dans la
constitution du monde empirique allait faire prendre à la philosophie un virage
aussi radical que la révolution copernicienne, ainsi qu’il le prévoyait.

1724
Né à Königsberg, en Prusse-Orientale
1740
S’inscrit à l’université de Königsberg

1755
Commence à enseigner à l’université

1755
Devient professeur de logique et de métaphysique

1781
Publie Critique de la raison pure

1788
Publie Critique de la raison pratique

1790
Publie Critique de la faculté de juger

1797
Prend sa retraite de professeur d’université

1804
Meurt à Königsberg
L’UTILITARISME DE MILL
Théorie en 30 secondes

La thèse centrale de la théorie de l’utilitarisme de John Stuart Mill affirme


que les actions sont bonnes dans la mesure où elles tendent à favoriser le
bonheur et mauvaises si elles produisent du malheur, le bonheur signifiant dans
ce cas le plaisir et le malheur se rapportant à la douleur. Le point clé est que Mill
parle de bonheur globalisé, c’est-à-dire du maximum de bonheur pour le
maximum de personnes. Cependant, insatisfait de laisser cette formulation en
l’état, car elle autorise la possibilité qu’il soit préférable de passer sa vie à
poursuivre des buts hédonistes plutôt que de participer aux fruits de la
civilisation humaine, il introduit l’idée que certaines sortes de plaisirs sont
meilleures que d’autres. Écouter du Mozart, par exemple, apporterait un plaisir
de plus grand intérêt que celui de manger un cornet de glace. Il justifie cette
affirmation par un appel à l’expérience: qui d’entre nous, ayant connu à la fois
des plaisirs élevés et d’autres vulgaires, accepterait d’échanger une vie remplie
des premiers contre une vie faite des seconds? «Aucun humain intelligent ne
consentirait à être fou, soutient-il… même s’il est persuadé que le fou, l’idiot ou
le vaurien est plus content de son sort qu’il ne l’est du sien.»
CONDENSÉ EN 3 SECONDES
Une action est bonne dans la mesure où elle tend à produire du bonheur, surtout
si c’est le bon type de bonheur.

RÉFLEXION EN 3 MINUTES
L’utilitarisme génère de nombreux questionnements embarrassants.
Considérons, par exemple, qu’une action soit bonne dans la mesure où elle
apporte le maximum de bonheur à un maximum de personnes, cela peut alors
justifier la torture d’un voleur sur un stade de football pour satisfaire une foule
en colère. De plus, les affirmations de Mill sur les plaisirs supérieurs sont assez
suspectes. L’idée que les gens ayant fait l’expérience de Mozart et du cornet de
glace doivent préférer Mozart ne semble pas être un argument moral, mais
simplement une affaire de goût personnel.
THÉORIES LIÉES
L’IMPÉRATIF CATÉGORIQUE DE KANT
LE CASSE-TÊTE DU TRAIN

BIOGRAPHIE EN 3 SECONDES
JOHN STUART MILL
1806–1873

TEXTE EN 30 SECONDES
Jeremy Stangroom
Selon John Stuart Mill, il est très bon d’assister à un concert de Mozart – et
tout juste acceptable de manger une glace à l’entracte.
LE MATÉRIALISME HISTORIQUE DE MARX
Théorie en 30 secondes

La prémisse fondamentale du matérialisme historique de Karl Marx est


que la forme prise par une société est déterminée par la manière dont la
production y est organisée. Cela signifie une division radicale entre ceux qui
possèdent et contrôlent les moyens de production (usines, machines, outils, etc.)
et les autres. Marx affirme que la lutte entre les «possédants» et les «non-
possédants» a toujours été le moteur de l’histoire. Le moyen le plus moderne
d’organiser la production est le capitalisme, caractérisé par l’existence de deux
grandes classes: la bourgeoisie, qui détient les moyens de production, et le
prolétariat, qui possède uniquement sa force de travail. Étant obligé de vendre
celui-ci à la bourgeoisie pour survivre, il dépense son énergie productrice au
bénéfice de ceux qui l’exploitent. Cette dynamique rend le capitalisme instable.
Le prolétariat, conscient de la réalité de la situation, peut se soulever et renverser
le système existant. Marx soutient que le capitalisme finira par s’effondrer sous
le poids de ses propres contradictions. Le destin historique du prolétariat est
d’instituer une nouvelle forme de société – le communisme – fondée sur la
propriété collective. C’est ainsi que prendra fin l’aliénation du prolétariat au
processus du travail et à sa propre humanité.

CONDENSÉ EN 3 SECONDES
L’histoire de la société est celle d’un conflit entre deux grandes forces (ou
classes) sociales opposées, qui cessera seulement lorsque les travailleurs du
monde se soulèveront, briseront leurs chaînes et aboliront le système capitaliste.

RÉFLEXION EN 3 MINUTES
L’idée marxiste que le capitalisme puisse être remplacé par une société libérée
des luttes et inégalités systématiques n’est pas très plausible au vu des
événements de l’histoire récente. Non seulement il se renforce, mais les
expériences socialistes du XXe siècle ont toutes échoué. De plus, les camps de
concentration d’Hitler et les goulags de Staline ont rendu plus inconcevable
encore l’idée que l’être humain puisse devenir rationnel et conscient si les forces
productives de la société sont collectivement possédées.

THÉORIES LIÉES
L’IMPÉRATIF CATÉGORIQUE DE KANT
L’UTILITARISME DE MILL

BIOGRAPHIE EN 3 SECONDES
KARL MARX
1818–1883

TEXTE EN 30 SECONDES
Jeremy Stangroom
Selon Marx, la bourgeoisie continuera à lever son verre au dur labeur
prolétaire, jusqu’à la révolution.
LE CASSE-TÊTE DU TRAIN
Théorie en 30 secondes

Le casse-tête du train est une expérience de réflexion destinée à nous faire


appréhender nos intuitions morales. D’abord présenté par Philippa Foot, voici sa
forme de base: un train sans conducteur roule sur une voie ferrée. Sur cette voie,
cinq personnes sont attachées aux rails. Heureusement, il est possible d’actionner
un aiguillage pour envoyer le train sur une voie secondaire et les sauver. Hélas,
sur cette voie est attachée une sixième personne qui sera tuée si vous le faites.
Qu’allez-vous décider? La majorité des gens disent qu’il faut actionner
l’aiguillage. Si l’on suit l’éthique utilitariste, où une action est bonne dans la
mesure où elle augmente le bonheur général, il semblerait que la meilleure chose
à faire soit de dévier la course du train. Cependant, Judith Jarvis Thompson
suggère une variation intéressante à ce problème de train, qui montre que nos
intuitions utilitaristes ne sont pas toujours fiables. Le scénario est le même sauf
que, cette fois, vous êtes sur un pont sous lequel va passer le train incontrôlable,
et un homme se tient près de vous. La seule manière de sauver les cinq
personnes est de le pousser pour qu’il tombe sur les rails et arrête ainsi le train.
Est-ce la bonne action à accomplir? Le calcul moral semble être le même: une
personne est sacrifiée pour en sauver cinq. Mais, cette fois, l’intuition morale est
différente: les gens pensent qu’il serait mal de pousser l’homme.

CONDENSÉ EN 3 SECONDES
S’il est juste de dévier un train pour qu’il écrase une personne à la place de cinq,
pourquoi n’est-il pas aussi justifiable de pousser un passant sous le train pour
sauver les cinq mêmes personnes?

RÉFLEXION EN 3 MINUTES
Deux choses semblent ressortir des réponses à ce scénario. D’abord, en déviant
le train, nous n’agissons pas directement sur l’homme attaché sur la voie comme
ce serait le cas en poussant celui du pont. Ensuite, l’homme sur la voie est déjà
impliqué dans l’événement, tandis que le passant sur le pont ne l’est pas. Aucune
explication n’est pleinement satisfaisante et nos réponses à ce casse-tête ont sans
doute beaucoup plus trait à la psychologie humaine qu’à la stricte raison morale.

THÉORIES LIÉES
L’IMPÉRATIF CATÉGORIQUE DE KANT
L’UTILITARISME DE MILL

BIOGRAPHIES EN 3 SECONDES
PHILIPPA FOOT
1920–
JUDITH JARVIS THOMPSON
1929–

TEXTE EN 30 SECONDES
Jeremy Stangroom
On dirait qu’un accident de train va se produire. Qu’allez-vous faire? Quoi
que vous décidiez, cela finira mal.
RELIGION
RELIGION
GLOSSAIRE

agnostique Personne qui suspend son jugement sur l’existence de Dieu, peut-
être à cause de l’égalité des preuves des deux côtés de la question.

athée Personne qui nie l’existence de Dieu.

dessein Propriété détectée dans les objets naturels par ceux qui soutiennent
l’existence de Dieu. Si les parties d’un objet montrent une disposition cohérente
– semblent «conspirer pour atteindre un but» – certains en concluent qu’il existe
une intelligence, peut-être de nature divine, derrière cette organisation.

dessein intelligent Mouvement contemporain fondé sur un argument


philosophique très ancien en faveur de l’existence de Dieu, appelé «argument
téléologique» (du grec ancien telos, signifiant «but» ou «fin»). Les penseurs
modernes l’appellent l’«argument du dessein». Les objections sont légion.

Dieu Déité monothéiste, sujet d’une réflexion philosophique liée à la tradition


occidentale judéo-chrétienne. Selon la conception philosophique, Dieu est
l’omniscient, infiniment bon et tout-puissant créateur de l’univers, également
arbitre entre le bien et le mal. La philosophie de la religion discute des
arguments pour et contre l’existence de Dieu, de la représentation de la nature
divine, de l’épistémologie de la croyance en Dieu ainsi que d’autres thèmes.

infinie bonté Attribut divin, interprété sous différents angles comme étant la
perfection de la bonté, de la justice ou de l’amour. Socrate fut le premier à
soulever certaines questions à propos de la relation entre la bonté et l’infinie
bonté de Dieu. Ce qui est juste est-il recommandé par Dieu parce que c’est juste,
ou est-ce juste parce que c’est imposé par Dieu? Les deux cas de figure sont
insatisfaisants pour le théiste.

mal Raccourci philosophique pour «souffrance». Bien que le terme «mal»


désigne habituellement les actions humaines néfastes, lorsqu’il est utilisé dans
les débats théologiques, il se réfère aux souffrances en général et parfois à ce qui
les provoque. Ainsi, la migraine est une sorte de mal, et l’existence du mal est un
problème pour le théisme.

miracle Selon David Hume, un miracle est une violation des lois de la nature par
l’intervention de Dieu. La comparaison entre les preuves amenant à croire aux
miracles d’une part et celles qui portent à croire les lois de la nature d’autre part
forme la base de son scepticisme envers les miracles de manière générale.

omniscience Attribut divin, interprété sous différents angles comme étant la


connaissance de toute chose, de toute vérité, l’accès aux meilleures solutions, au
savoir dans tous les domaines, etc. Que Dieu soit omniscient crée des
implications pour la liberté humaine, car Il sait probablement ce que chacun de
nous fera avant que nous n’agissions.

ontologique Qui se rapporte à l’être, à ce qui existe. L’argument ontologique en


faveur de l’existence de Dieu essaie de prouver que l’existence est construite à
l’intérieur du concept de Dieu.

théiste Personne qui croit que Dieu existe.

toute-puissance Attribut divin, interprété sous différents angles comme étant la


capacité de tout faire, suivant la logique ou la nature de Dieu, etc. Certaines
questions se posent en rapport avec l’incohérence; par exemple, Dieu peut-Il
créer un rocher si lourd que Lui-même ne pourrait le soulever? D’autres
problèmes viennent de la possibilité que le pouvoir de Dieu soit illimité, compte
tenu de son infinie bonté.
LES CINQ VOIES DE SAINT THOMAS D’AQUIN
Théorie en 30 secondes

Saint Thomas d’Aquin est l’un des premiers penseurs de la tradition


religieuse occidentale à utiliser des constatations empiriques pour persuader les
non-croyants de l’existence de Dieu. Ses cinq voies sont autant de preuves, car
chacune commence par exposer une vérité qu’il est difficile de contester, puis
saint Thomas revient en amont vers l’œuvre divine. Par exemple, vous devez
avoir remarqué que de nombreuses choses sont mobiles. Ce qui bouge est mû par
quelque chose qui bouge aussi – aucun objet ne se déplace spontanément.
D’Aquin pense que cette chaîne d’objets mobiles ne peut être indéfinie. Le
mouvement s’atténuerait, régresserait et finirait par s’éteindre de lui-même. Or,
les choses bougent manifestement, il doit donc y avoir eu au départ un activateur
immobile pour mettre la chaîne en action. Selon saint Thomas, cet activateur ne
peut être que Dieu. Les quatre autres arguments procèdent à peu près de la même
façon. Par exemple, le fait que tous les événements ont une cause remonte à la
source qui a fait rouler la première boule, pendant que la réflexion sur les degrés
de perfection remonte à l’existence d’un être parfait.

CONDENSÉ EN 3 SECONDES
Méditez sur l’existence de certains faits indéniables de notre monde et vous en
arriverez à conclure que l’existence de Dieu est également indéniable.

RÉFLEXION EN 3 MINUTES
L’une des cinq voies fait toujours des adeptes – c’est l’argument du dessein. Les
partisans du dessein intelligent font remarquer l’organisation de la nature. Les
yeux semblent étudiés pour la vision, les ailes pour le vol, et ainsi de suite. Les
critiques répondaient, longtemps déjà avant Darwin, en faisant remarquer les
différents ratés de ce dessein. Qui a eu la drôle d’idée de nous faire respirer et
boire par le même tuyau? Un simple ajustement aurait évité bien des
étouffements.

THÉORIE LIÉE
L’ARGUMENT ONTOLOGIQUE D’ANSELME

BIOGRAPHIE EN 3 SECONDES
SAINT THOMAS D’AQUIN
1224/25–1274

TEXTE EN 30 SECONDES
James Garvey
Quelqu’un doit pousser la première boule, n’est-ce pas?
L’ARGUMENT ONTOLOGIQUE D’ANSELME
Théorie en 30 secondes

Anselme de Canterbury, devenu saint Anselme, croyait qu’en utilisant


uniquement la raison il serait possible de démontrer l’existence de Dieu,
l’immortalité de l’âme humaine et la perfection des Saintes Écritures. La plupart
des arguments qu’il employa pour cela n’ont plus aucun intérêt. Cependant, sa
preuve ontologique de Dieu reste une question cruciale en philosophie moderne.
Cela donne à peu près ceci: (1) Dieu se définit en tant que «ce après quoi rien de
plus grand ne peut être imaginé». (2) Les choses existant dans l’esprit – par
exemple, le concept de Dieu – peuvent exister aussi dans la réalité. Deux
possibilités se font jour à ce niveau: Dieu existe uniquement dans l’esprit, ou à la
fois dans l’esprit et la réalité. (3) Si une chose existe à la fois dans l’esprit et la
réalité, elle est plus importante que celles qui n’existent que dans l’esprit. (4)
Nous avons défini Dieu comme «ce après quoi rien de plus grand ne peut être
imaginé». Cependant, si Dieu n’existe que dans l’esprit, nous pouvons concevoir
quelque chose de plus grand, c’est-à-dire un Dieu qui existe à la fois dans
l’esprit et la réalité. Par conséquent, Dieu ne peut pas exister uniquement dans
l’esprit. (5) Et hop là ! Il s’ensuit que Dieu existe – à la fois dans l’esprit et la
réalité.

CONDENSÉ EN 3 SECONDES
Si Dieu n’existait qu’en esprit, ce ne serait pas un bien grand Dieu; comme un
Dieu qui n’est pas un grand Dieu ne peut être un Dieu, c’est donc qu’Il existe
aussi en réalité.

RÉFLEXION EN 3 MINUTES
La preuve ontologique d’Anselme a provoqué une abondante littérature. Ce n’est
pas étonnant, puisque son argument est à la fois séduisant et assurément faux.
L’une des premières critiques à son encontre fut énoncée par le moine Gaunilon,
contemporain d’Anselme, qui démontra qu’un tel argument pouvait s’employer à
propos de toute entité. Nous pouvons concevoir une chaise parfaite. Elle doit être
encore plus parfaite en réalité qu’en esprit. Donc, la chaise parfaite existe. Peut-
être simplement ne sera-t-elle pas en vente chez IKEA.

THÉORIE LIÉE
LES CINQ VOIES DE SAINT THOMAS D’AQUIN

BIOGRAPHIE EN 3 SECONDES
ANSELME DE CANTERBURY
1033–1109

TEXTE EN 30 SECONDES
Jeremy Stangroom
Si Dieu n’existait pas, il faudrait l’inventer – et dès que ce serait fait, Son
existence serait prouvée.
THOMAS D’AQUIN

En 1244, à l’âge de vingt ans, THOMAS D’AQUIN qui plus tard sera
canonisé et deviendra célèbre comme l’un des plus grands théologiens de
l’histoire, rejoignait l’ordre des Frères Dominicains. Ceux-ci lui demandèrent
rapidement de quitter l’Italie pour Paris où il serait à même de continuer ses
études. Cette décision bouleversa les membres de sa grande famille
aristocratique qui espéraient le voir devenir l’abbé du mont Cassin. Ils
s’arrangèrent pour le faire kidnapper en chemin et le ramenèrent de force dans sa
ville natale, Roccasecca près de Naples, où ils le séquestrèrent pendant plus d’un
an. Il fut finalement autorisé à rejoindre les Dominicains, puis à partir pour Paris,
non sans avoir dû démontrer sa piété en chassant une prostituée envoyée par son
frère pour le détourner de sa voie spirituelle.

De là, Thomas d’Aquin partit pour Cologne où il fut ordonné prêtre, avant de
revenir à Paris passer sa maîtrise de théologie. Il obtint son diplôme en 1256 et
devint maître régent à l’université. Il partagea le reste de sa vie entre les grandes
institutions de France et d’Italie. Bien que sa carrière fût de courte durée, elle fut
extrêmement prolifique et ses écrits se comptent en millions de mots. De cette
avalanche sortirent des œuvres majeures, telles que Summa contra Gentiles et
Summa Theologiae, brutalement interrompue en 1273, après la messe de la
Saint-Nicolas où il s’exclama: «Tout ce que j’ai écrit me semble fétu de paille
comparé à ce qui vient de m’être révélé.» Quelques mois plus tard, alors qu’il se
rendait au Concile de Lyon, sa tête heurta une branche saillante et il tomba de
son âne. Il mourut peu de temps après à l’abbaye cistercienne de Fossanova.

1224
Naît à Roccasecca, près de Naples

1231
Débute sa scolarité à l’abbaye du mont Cassin

1239
Commence ses études à l’université de Naples
1244
Rejoint l’ordre dominicain

1250
Ordonné prêtre à Cologne

1252
S’inscrit à l’université de Paris pour passer sa maîtrise

1262
Termine son oeuvre majeure, Summa contra Gentiles

1270–3
Travaille à son ouvrage Summa Theologiae

1273
Cesse soudainement son travail d’écriture

1274
Meurt sur le chemin le menant au Second Concile de Lyon
L’ÉNIGME D’ÉPICURE
Théorie en 30 secondes

Il est possible d’arriver à la conclusion que l’existence du mal est


incompatible avec celle d’un Dieu toutpuissant, omniscient et infiniment bon.
S’il faut abandonner l’une des deux hypothèses, c’est l’existence de Dieu, car
nous ne pouvons nier le fait que le mal existe en ce monde. La première
formulation de ce concept, «problème du mal» pour le théisme, est probablement
due à l’ancien philosophe grec Épicure. Sans connaître ses paroles exactes (il ne
reste que les comptesrendus d’anciens commentateurs), nous savons qu’il
n’argumentait pas réellement en faveur de l’athéisme. Son objectif principal était
d’éradiquer la peur de la vie humaine; or, la plus grande source de crainte à cette
époque était celle des dieux. À aucun moment, vous n’étiez à l’abri d’un bon
châtiment. Mais, étant donné l’existence du mal (ou plutôt du mal injuste), il
semblerait que les dieux n’aient pas grand-chose à faire de la vie humaine.
L’énigme donne à peu près ceci: soit les dieux veulent agir contre le mal et ne le
peuvent pas, soit ils en sont capables mais ne le font pas. Ils sont donc soit sans
pouvoir et par conséquent inintéressants, soit mauvais et ce ne sont pas vraiment
des dieux.

CONDENSÉ EN 3 SECONDES
Pourquoi arrive-t-il de mauvaises choses aux personnes bienveillantes?

RÉFLEXION EN 3 MINUTES
Il existe de nombreuses réponses théistes à ce problème. Certains disent que le
mal qui existe est nécessaire et tient un rôle crucial dans le plan divin. Peut-être
Dieu en a-t-il déposé un peu dans le monde pour nous tester et nous donner une
chance de choisir la vertu? D’autres remarquent que le mal est majoritaire et que
nous ne pouvons qu’échouer au test. Enfin, Dieu n’aurait-il pas pu nous faire
vertueux dès le départ?

BIOGRAPHIE EN 3 SECONDES
ÉPICURE
341–270 AV. J.-C.

TEXTE EN 30 SECONDES
James Carvey
Comment des dieux épris de justice peuvent-ils accepter l’existence du mal?
C’est une bonne question, mais restez poli en la posant, sinon ils pourraient se
mettre en colère.
L’HORLOGER DE PALEY
Théorie en 30 secondes

Imaginez que vous marchiez le long d’une plage et remarquiez une montre
sur le sable. Vous savez qu’une chose aussi complexe ne peut avoir été modelée
par le hasard. Quel que soit le nombre de vagues léchant le rivage, elles n’ont pu
réaliser un tel objet. Vous en concluez qu’il a été fabriqué intentionnellement et
avec grand soin par quelqu’un de très habile. Considérons maintenant l’univers.
Il est beaucoup plus compliqué qu’une montre, donc encore moins sujet à être le
fruit du hasard. Il doit donc exister un équivalent à l’horloger – un créateur divin,
Dieu. C’est ainsi que William Paley monta son argumentation, plutôt médiocre à
vrai dire. Tout d’abord, nous savons ce qu’est une montre et d’où elle vient,
l’horloger est une évidence. Mais, ainsi que le fait remarquer David Hume, nous
n’avons aucune idée de ce qui peut bien créer un univers. Aucune expérience ne
dit rien làdessus. De plus, il existe de nombreuses choses dans la nature qui ne
sont pas fabriquées: le poussin sort de l’œuf, pas de l’usine. Et finalement la
théorie de Darwin est venue expliquer en détail l’évolution de la vie dans sa
complexité, sans faire intervenir d’ingénieur divin. Donc, aussi plausible que soit
la théorie de Paley, chercher midi à quatorze heures avec son histoire de montre
est totalement dépassé.

CONDENSÉ EN 3 SECONDES
Le sens commun s’oppose à Darwin – et perd la bataille.

RÉFLEXION EN 3 MINUTES
Les théoriciens du dessein intelligent utilisent une version plus sophistiquée de
l’argument de Paley. Ils affirment que les traits particuliers de certains
organismes ne peuvent pas avoir évolué par hasard et que, par conséquent, la
meilleure explication à leur existence est le dessein divin. S’il est vrai que leur
théorie est controversée, il serait trompeur d’affirmer que la science est divisée
sur la question. Il y a bien deux camps, mais la majorité des biologistes pensent
que les preuves favorisent nettement la sélection naturelle aux dépens du dessein
intelligent pour expliquer la diversité et la complexité de la vie sur Terre.
THÉORIES LIÉES
L’ARGUMENT ONTOLOGIQUE D’ANSELME
LES CINQ VOIES DE SAINT THOMAS D’AQUIN

BIOGRAPHIES EN 3 SECONDES
WILLIAM PALEY
1743–1805
DAVID HUME
1711–1776

TEXTE EN 30 SECONDES
Julian Baggini
Un objet aussi complexe qu’une montre ne peut apparaître spontanément,
n’estce pas? Démontez-la et jetez ses pièces au hasard, puis attendez qu’elles
retombent correctement assemblées. Mais prenez votre temps – vous en aurez
besoin.
LE PARI DE PASCAL
Théorie en 30 secondes

Avant de devenir un chrétien dévot, Blaise Pascal, mathématicien du XVIIe


siècle, était un grand joueur. Il a fondé la théorie de la probabilité et cherché un
moyen de déterminer la valeur monétaire d’un pari basé sur les probabilités.
Dans ses Pensées, Pascal affirme que la décision de croire en Dieu revient à une
sorte de pari sur la proposition de Son existence. Si Dieu existe, croire en Lui a
pour résultat la joie éternelle, tandis que l’enfer attend les athées et les
agnostiques. Par contre, si Dieu n’existe pas, y croire entraîne, au pire, une vie
religieusement correcte alors que les non-croyants continuent la leur telle qu’elle
est. Pascal constate que les conséquences de ne pas croire en Dieu s’Il existe
sont abominables et celles d’y croire tellement merveilleuses que, même si l’on
pense que les probabilités de Son existence sont très faibles, il est tout de même
préférable de parier qu’Il existe.

CONDENSÉ EN 3 SECONDES
Pascal affirmait avoir la preuve que le pari de croire en Dieu rapporte diablement
plus que celui de rester agnostique ou athée.

RÉFLEXION EN 3 MINUTES
La difficulté avec l’argument de Pascal, c’est qu’il n’est pas aussi simple de
décider de croire, surtout quand il s’agit de Dieu, si l’on est pratiquement
convaincu qu’Il n’existe pas. En admettant que cela soit possible, il n’est pas
évident que Dieu (du moins celui des chrétiens) soit enclin à récompenser une
personne qui viendrait à Lui à la suite d’un pari.

THÉORIE LIÉE
HUME ET LA NON-EXISTENCE DES MIRACLES

BIOGRAPHIE EN 3 SECONDES
BLAISE PASCAL
1623–1662

TEXTE EN 30 SECONDES
Barry Loewer
Dieu ne joue pas aux dés, et ne serait certainement pas impressionné de vous
voir parier pour croire en Lui ou pas.
HUME ET LA NON-EXISTENCE DES MIRACLES
Théorie en 30 secondes

Vous entendez parler d’une personne qui lévite à Wichita, au Texas. Si c’était
vrai, ce serait un miracle: quelqu’un ou quelque chose aurait suspendu ou changé
les lois de la nature. Est-il raisonnable de prêter crédit à de tels reportages? Non,
selon David Hume, qui avance un argument sur l’équilibre des probabilités.
Avons-nous vraiment un exemple authentique et confirmé d’un véritable
miracle? Non. Certaines personnes ont-elles menti ou se sont-elles trompées
quand elles ont affirmé avoir vu un miracle? Oui. Alors, dans ce cas, qu’est-ce
qui est le plus probable? Est-ce une nouvelle erreur ou arnaque ou, cette fois
enfin, un vrai miracle s’est-il passé? Il semble y avoir plus de chances que ce soit
une fausse alerte de plus. C’est forcément le cas, même si personne ne peut
expliquer comment le «miracle» s’est opéré. Soyons certains qu’il doit y avoir
quelque cause naturelle, qui peut-être ne sera pas découverte dans l’immédiat,
plutôt que d’aller imaginer que les lois de la nature ont été suspendues. Hume
conclut que, par conséquent, il n’existe jamais de fondements justes et rationnels
pour croire aux miracles. Si la foi vous incite à les envisager, jamais la raison ne
pourra suivre.

CONDENSÉ EN 3 SECONDES
Il est plus facile de croire que l’on ne peut pas croire aux miracles.

RÉFLEXION EN 3 MINUTES
Est-il vrai qu’un miracle doit briser les lois de la nature? Par exemple, Dieu ne
pouvait-il arranger les choses pour que la mer Rouge se partage en deux afin que
les Israélites s’enfuient par des moyens naturels, exactement au bon moment?
Peut-être, mais, pour fixer l’heure, il fallait trafiquer à un moment ou un autre la
progression naturelle des causes et effets, ce qui revenait de nouveau à interférer
avec les lois de la nature.

THÉORIE LIÉE
LE PARI DE PASCAL
BIOGRAPHIE EN 3 SECONDES
DAVID HUME
1711–1776

TEXTE EN 30 SECONDES
Julian Baggini
Vous pouvez croire aux miracles, mais, selon David Hume, il n’y a aucune
raison à cela.
GRANDS MOMENTS
GRANDS MOMENTS
GLOSSAIRE

a posteriori Terme latin signifiant «en partant de ce qui vient après». Les
philosophes l’utilisent pour se référer à la connaissance qui découle de
l’expérience perceptuelle ou qui dépend de l’expérience pour être justifiée.

a priori Terme latin signifiant «en partant de ce qui est avant». Les philosophes
l’utilisent pour se référer à la connaissance existant avant l’expérience (le savoir
inné en quelque sorte) ou, ce qui est plus controversé, celle qui ne dépend pas de
l’expérience pour être justifiée.

atome Dérivé du grec ancien atomos, signifiant «non divisible». Les atomistes
affirmaient que, dans l’univers, tout était fait de minuscules blocs de
construction indivisibles qui se promenaient dans le vide et qui, en
s’entrechoquant, formaient des objets visibles.

bonté Sans doute la forme la plus élaborée, selon Platon. Il pensait, à ce que
rapportent ses commentateurs, que l’on ne pouvait acquérir la sagesse, tout en
connaissant les autres formes, qu’après avoir intégré la forme de la bonté.

but Caractère fondamental de presque toutes les explications, selon Aristote.


Alors que la science moderne cherche à comprendre les choses en les voyant
comme vides de sens, Aristote voyait de tous côtés buts, défis, aboutissements:
la fumée s’élève parce qu’elle «aspire au ciel», le gland pousse parce que son but
est d’être un chêne, et ainsi de suite.

conscience indirecte Notre connexion perceptuelle précaire avec le monde. Si


nous sommes directement et intérieurement conscients de nos représentations
mentales des objets extérieurs, nous ne le sommes qu’indirectement du monde
en lui-même.

épicurien Qui se rapporte à la philosophie d’Épicure, ancien atomiste et


hédoniste grec, peut-être le premier empiriste. Le terme est parfois détourné par
une mauvaise compréhension de la théorie morale hédoniste d’Épicure et
signifie grossièrement «personne qui se consacre aux plaisirs du corps».
esprit Notion, élément de l’idéalisme de George Berkeley. L’esprit contient les
idées ou plutôt, il les connaît et agit sur elles.

formes Objets conceptuels ou archétypes paradigmatiques, parfaits et


immuables, se rapportant aux nombreuses choses qui nous entourent, selon le
postulat de Platon. Par exemple, il existe beaucoup de beaux objets – peintures,
paysages, personnes, œuvres musicales, etc. – qui ont en commun leur
ressemblance à la forme «beauté». Contempler la beauté, apprendre à la
connaître, fait de nous de meilleurs juges de ce qui est beau. Les formes
permirent à Platon de trouver un peu de permanence en ce monde, ce qu’il
pensait être nécessaire pour qu’existe une connaissance authentique.

idées Notion, élément de l’idéalisme de George Berkeley. Les idées sont les
objets passifs de la connaissance humaine et n’existent que dans le cerveau qui
les perçoit.

monde extérieur Le monde des objets tels qu’ils existent hors de notre
expérience, en opposition au monde intérieur, celui des pensées, perceptions,
sentiments ou autres.

Soleil Représentation de la forme de Dieu, dans l’allégorie de la caverne de


Platon. Une fois dehors, on est capable de voir les objets réels et pas uniquement
leurs ombres. Ainsi que l’on peut voir les objets grâce à la lumière du soleil,
c’est après avoir appris la bonté que l’on comprend également les formes.

substrat matériel Quelque chose, sans savoir quoi, que nous croyons soutenir
nos perceptions des objets physiques. Selon George Berkeley, ce n’est que
fiction philosophique.
LA MÉTHODE SOCRATIQUE
Théorie en 30 secondes

Socrate était, dit-on, l’homme le plus sage d’Athènes, car il savait ne rien
savoir. Dans les dialogues de Platon, Socrate essaie de diffuser cette sagesse en
demandant aux gens ce qu’ils pensent d’un certain sujet, puis en leur posant
ensuite des questions pièges jusqu’à ce qu’ils se contredisent eux-mêmes. Dans
La République par exemple, lorsqu’il demande ce qu’est la «justice», Céphalus
suggère qu’il s’agit de dire la vérité et de payer ses dettes. «Alors, demande
Socrate, si vous empruntez une épée à quelqu’un, vous devez la lui rendre un
jour, n’est-ce pas? Mais que faites-vous dans le cas où le propriétaire de l’épée a
perdu la raison?
—Il doit y avoir des exceptions», admet Céphalus.
Dans un tel cas, la justice préconise de ne pas rendre à quelqu’un ce qui lui est
dû. Céphalus vient d’ébranler son propre argument en révélant qu’il ne sait pas
ce qu’il croyait savoir de la justice. Socrate le laisse alors méditer et va voir
quelqu’un d’autre. Cette méthode semble très négative, mais, si l’on veut
éliminer les fausses croyances, il faut les tester minutieusement. Socrate affirme
que c’est le meilleur moyen pour se rendre compte qu’une grande partie de ce
que nous croyons est faux.

CONDENSÉ EN 3 SECONDES
Posez des questions, creusez un peu et vous convaincrez les autres qu’ils ne
savent pas de quoi ils parlent.

RÉFLEXION EN 3 MINUTES
Beaucoup ont adopté ce que l’on appelle la «méthode socratique», bien qu’elle
ait vraiment peu de ressemblance avec l’approche très négative qu’utilisait
Socrate. Le terme est souvent employé pour parler d’un examen rigoureux des
idées par le biais de questions et de réponses. Le mouvement de philosophie
pratique a développé un dialogue socratique dans lequel la discussion est très
démocratique et coopérative – à l’opposé du moyen par lequel Socrate détruisait
les arguments de ses interlocuteurs.
THÉORIE LIÉE
LA DIALECTIQUE DE HEGEL

BIOGRAPHIES EN 3 SECONDES
SOCRATE
469–399 AV. J.-C.
PLATON
428/27–348/47 AV. J.-C.

TEXTE EN 30 SECONDES
Julian Baggini
Socrate était sage; Socrate était un homme; tous les hommes sont sages. Non,
attendez, ce n’est sûrement pas ça. On recommence.
LA CAVERNE DE PLATON
Théorie en 30 secondes

Voici une image de la condition humaine. Des gens vivant dans une
caverne observent les ombres projetées sur le mur en croyant voir la réalité. Si
l’une de ces personnes était amenée à la lumière du jour, elle serait tellement
éblouie qu’elle ne verrait rien. Puis avec le temps, en regardant autour d’elle, le
monde réel lui apparaîtrait, et même la source qui l’illumine: le soleil. Si cette
personne revenait dans la caverne et tentait d’expliquer la vérité aux autres, non
seulement on se moquerait d’elle, mais on la tuerait. La caverne de Platon est
l’une des métaphores les plus saisissantes et mémorables de tous les temps. Elle
n’est pas si difficile à décoder. Les habitants de la caverne sont les masses
ignorantes; les ombres sont les objets physiques particuliers de nature éphémère,
à la place des «formes» éternelles et universelles dont tous les objets ne sont que
de pâles imitations; la personne qui sort de la caverne est le philosophe; le soleil
est le Bon, la source de toute vérité; la mort à la fin fait allusion à l’exécution de
Socrate, que Platon décrit en présentant l’allégorie préfigurant sa propre
disparition. La morale de tout cela? La philosophie ne reçoit en récompense ni
gloire, ni bravos, ni richesse.

CONDENSÉ EN 3 SECONDES
Êtres sans cervelle, nous adhérons à des illusions, plutôt enclins à nous laisser
aveugler par la lumière qu’à la voir vraiment – sauf les philosophes, bien
entendu.

RÉFLEXION EN 3 MINUTES
Ne vous contentez pas de croire que les hommes des cavernes actuels sont
uniquement ceux qui restent scotchés devant la télévision. Il est plus difficile que
vous ne l’imaginez de s’échapper de la caverne de Platon. Ni les artistes ni les
physiciens ne s’intéressent aux sujets les plus fondamentaux. Si la vérité selon
Platon se trouve hors du monde physique, existe-t-elle réellement? Est-il
possible, voire désirable, de quitter la caverne?
THÉORIES LIÉES
L’IDÉALISME DE BERKELEY
LE SENS COMMUN DE MOORE

BIOGRAPHIES EN 3 SECONDES
PLATON
428/27–348/47 AV. J.-C.
SOCRATE
469–399 AV. J.-C.

TEXTE EN 30 SECONDES
Julian Baggini
Si vous vivez dans une caverne, réfléchissez avant d’en sortir. Il vous sera
impossible d’y revenir.
LES QUATRE CAUSES D’ARISTOTE
Théorie en 30 secondes

L’ancien philosophe grec Aristote était incontestablement un génie. Non


seulement il apportait la rigueur et la clarté dans chaque discipline qu’il touchait,
mais il en a également inventé de toutes nouvelles. L’un des outils de l’intellect
qu’il utilisait dans ses démarches s’appelle «les quatre causes». Pour chaque
«pourquoi» au sujet de quelque chose, il affirme qu’il existe quatre sortes de
réponses, quatre explications causales identifiables. Pour lui emprunter un
exemple, on peut répondre à la question: «Qu’est-ce qu’une statue?» de quatre
manières différentes. Nous dirons (1) qu’elle est faite d’un des matériaux qui
composent les statues, soit du bronze ou de la pierre (cause matérielle); (2) que
c’est ce à quoi elle ressemble (cause formelle); (3) qu’elle a été faite par un
sculpteur (cause efficiente); et, finalement (4) qu’elle fait ce que les statues sont
supposées faire – peut-être décore-t-elle une place (cause finale). Connaître les
quatre causes revient à s’intéresser non seulement aux détails physiques mais
également au sens et au but des choses.

CONDENSÉ EN 3 SECONDES
Pourquoi, demanderez-vous?

RÉFLEXION EN 3 MINUTES
Ce sont non seulement les statues, mais également les objets naturels qui ont un
sens et un but, selon Aristote. Le but d’un gland, par exemple, est de devenir un
chêne. Ceux qui ne savent pas cela ne comprennent pas réellement ce qu’est un
gland, c’est du moins ce que pensait Aristote. Il a fallu longtemps – 2 000 ans de
réflexion – avant qu’un autre génie, Charles Darwin (1809-1882) ne nous aide à
dépasser la vision aristotélicienne cherchant des buts à tout ce qui existe.

THÉORIE LIÉE
LA THÉORIE DES DESCRIPTIONS

BIOGRAPHIE EN 3 SECONDES
ARISTOTE
384–322 AV. J.-C.

TEXTE EN 30 SECONDES
James Carvey
Aristote aimait donner des réponses très complètes – chaque question en
recevait au moins quatre.
L’ATOMISME DE LUCRÈCE
Théorie en 30 secondes

Même si le poème de Lucrèce, «La nature des choses», n’avait pas un


intérêt philosophique majeur, nous pourrions toujours apprécier sa beauté
exceptionnelle. Mais ce travail représente l’une des expressions les plus
lumineuses de la vision épicurienne du monde dans l’Antiquité, ce qui en fait
également une œuvre philosophique extraordinaire. Épicure (341-270 av. J. C.)
affirmait que tout était composé de minuscules atomes indestructibles se
bousculant dans l’espace vide. Lucrèce porte l’atomisme encore plus loin, tout
en louant Épicure à chaque page de son poème. Il étoffe une conception
absolument naturaliste des choses, une vue de l’univers totalement mécanique et
sans but. La non-intentionnalité offre cependant plus qu’un simple réconfort, elle
suggère que les êtres humains ne sont ni en butte aux fantaisies des dieux, ni
piégés dans les filets du destin. Pour Lucrèce, les explications surnaturelles des
événements semblaient non seulement étranges, mais également ridicules, voire
puériles. L’atomisme devint entre ses mains plus qu’une simple proposition, une
puissante conviction philosophique. De ce point de vue privilégié, les atomes
s’entrechoquent dans le vide et se combinent pour former tous les objets
possibles. Ils sont exactement ce dont nous avons besoin pour comprendre non
seulement le monde dans son ensemble, mais également nous-mêmes. Le point
de vue de Lucrèce constitue une sortie majeure de la superstition religieuse. Ce
poème donne à l’espèce humaine l’occasion de grandir un peu.

CONDENSÉ EN 3 SECONDES
Des siècles avant que Robert Boyle ne fasse la suggestion radicale que les blocs
constituants de la matière n’étaient pas l’air, le feu, l’eau et la terre, un poète
romain parlait déjà de la nature des atomes.

RÉFLEXION EN 3 MINUTES
Certains passages sidérants du poème de Lucrèce sont vibrants de ressemblance
avec la théorie de l’évolution en particulier et avec la science moderne en
général. En lisant ces lignes, on se demande pourquoi on n’a pas lancé de
recherche scientifique à cette époque. En fait, le travail de Lucrèce n’a pas été
diffusé avant la Renaissance. On peut se demander comment serait le monde
aujourd’hui s’il avait été pris au sérieux de son vivant.

THÉORIE LIÉE
LE DÉMON, LE DÉTERMINISME ET LE LIBRE ARBITRE DE LAPLACE

BIOGRAPHIES EN 3 SECONDES
LUCRÈCE
99–55 AV. J.-C.
ROBERT BOYLE
1627–1691 AV. J.-C.

TEXTE EN 30 SECONDES
James Carvey
Seize siècles avant les premiers chimistes, Lucrèce remplaçait la terre, l’eau, le
feu et l’air par un monde constitué de minuscules atomes.
LUDWIG WITTGENSTEIN
Ludwig Wittgenstein est considéré par de nombreuses personnes comme le
philosophe le plus important du XXe siècle. Il est toutefois ironique de constater
que l’anecdote la plus connue sur sa vie est celle de sa dispute avec le
philosophe Karl Popper (1902-1994) à propos des règles morales dans un club
de Cambridge en octobre 1946. Cet événement, lors duquel il agita un tisonnier
menaçant en direction de son interlocuteur, est l’une des preuves d’une vie
passionnée et d’une intransigeance parfois tragique.
Wittgenstein est né à Vienne le 26 avril 1889, dans la famille d’un industriel
autrichien influent. Son éducation ne fut pas très classique, puisqu’il ne connut
les bancs de l’école qu’à l’âge de quatorze ans, néanmoins il réussit à entrer à
l’université de Manchester pour faire des études d’ingénieur. C’est là qu’il
commença à s’intéresser à la philosophie et, sur les conseils de Gottlob Frege
(1848-1925), il s’inscrivit à Cambridge en 1912 pour étudier avec Bertrand
Russell (1872-1970). Il n’y resta pas longtemps, mais fut immédiatement
reconnu comme un brillant esprit. Il écrivit le manuscrit de ce qui allait devenir
sa première grande œuvre, Tractatus Logico-Philosophicus, alors qu’il servait
sur le front de l’Est durant la Première Guerre mondiale. Cependant, après la
publication de l’ouvrage en 1922, Wittgenstein abandonna complètement la
philosophie pour devenir instituteur puis jardinier. Il lui fallut cinq ans pour que
son intérêt se ravive, et il commença à participer aux discussions du cercle de
Vienne avec d’autres philosophes. Il en vint à penser que l’approche qu’il avait
choisie dans son Tractatus était erronée. Cette prise de conscience naissante
ouvrit la seconde phase de sa carrière, au cours de laquelle il enseigna au Trinity
College de Cambridge et mit au point l’approche qui deviendrait le «langage
philosophique ordinaire» après la Seconde Guerre mondiale.
Wittgenstein mourut en 1951 à l’âge de 62 ans, en ayant terminé son deuxième
ouvrage de génie, Investigations philosophiques, dans lequel il expose ses
nouvelles idées sur le sens et le langage, et qui fut publié à titre posthume.

1889
Naît à Vienne, en Autriche-Hongrie
1911
Arrive à Cambridge pour y étudier la philosophie avec Bertrand Russell

1922
Publie son Tractatus Logico-Philosophicus

1927
Commence ses discussions avec d’autres membres du cercle de Vienne

1929
Revient à Cambridge et y accepte un poste de conférencier l’année suivante

1939
Obtient une chaire à Cambridge

1947
Démissionne de son poste

1951
Meurt à Cambridge

1953
Sa deuxième oeuvre, Investigations philosophiques, est publiée
L’IDÉALISME DE BERKELEY
Théorie en 30 secondes

Même si nous acceptons tous le fait que nos sens nous fournissent une image
mentale de l’extérieur, tout le monde ne comprend pas ce que cela signifie. Cela
veut dire que nous ne sommes qu’indirectement conscients du monde à travers
nos représentations mentales intérieures. Si vous êtes du genre sceptique, vous
vous demandez sans doute comment savoir si ces images représentent bien la
réalité qui vous entoure. La réponse de George Berkeley à ce scepticisme est
curieusement l’idéalisme – qui consiste à renier toute forme d’existence autre
que les esprits et leurs idées internes. Il n’y a pas de place pour le scepticisme à
propos du monde extérieur, puisqu’il n’y a aucun monde extérieur, aucune
matière pour étayer notre expérience. Il existe tout de même des objets, en
quelque sorte. Nous répertorions nos expériences sensorielles répétitives et les
désignons par des noms. «Pomme» est le mot choisi pour un ensemble cohérent
de sensations alliant douceur, couleur rouge et texture croquante. Une pomme
n’est rien d’autre que cela, selon Berkeley. Supposer qu’il existe autre chose, à
l’extérieur, est aller au-delà du témoignage de l’expérience. Pire encore, c’est
croire l’absurdité que la douceur puisse exister sans le goût, ou la couleur rouge
sans la vue. Si cela ne vous convient pas, gardez à l’esprit que vous êtes celui qui
affirme l’existence d’autre chose, de quelque substrat matériel qui s’ajouterait au
témoignage de vos sensations. Il vous incombe de le prouver, comme dirait
Berkeley.

CONDENSÉ EN 3 SECONDES
Si l’on en croit Berkeley, tout est dans la tête.

RÉFLEXION EN 3 MINUTES
Si cette pomme n’est que dans l’esprit de celui qui la perçoit, cesse-t-elle
d’exister dès que je ferme les yeux? Berkeley affirme que Dieu perçoit et
soutient donc l’ensemble de l’univers, que nous le regardions ou pas. Nombreux
sont ceux qui prennent cette réponse pour quelque chose de simplement
ponctuel, mais, pour Berkeley, l’existence continue des choses est une preuve
non seulement de l’existence de Dieu, mais également de Sa bienveillance.

THÉORIES LIÉES
LA CAVERNE DE PLATON
LA THÉORIE PICTURALE DU LANGAGE DE WITTGENSTEIN

BIOGRAPHIE EN 3 SECONDES
GEORGE BERKELEY
1685–1753

TEXTE EN 30 SECONDES
James Garvey
Sans nos sens pour percevoir l’univers, existerait-il la moindre particule?
L’A PRIORI SYNTHÉTIQUE DE KANT
Théorie en 30 secondes

Préparez-vous à deux distinctions difficiles. Emmanuel Kant différencie


les propositions analytiques des synthétiques. Une proposition est analytique si
son prédicat est inclus dans son sujet. Elle est synthétique si elle ajoute de
nouveaux prédicats au sujet. Ainsi, «les triangles ont trois côtés» est analytique
(parce que «avoir trois côtés» appartient au concept du «triangle»). «Les
triangles font d’excellentes voiles» est synthétique (parce que les voiles ne font
pas partie du concept «triangulaire»). Kant distingue également les
connaissances a priori et a posteriori. Les premières sont garanties par la
réflexion, quand les secondes demandent une recherche empirique. Il semblerait
que les propositions analytiques puissent être produites par la seule réflexion a
priori, alors que les synthétiques requièrent de creuser un peu a posteriori. Voilà
le nœud du problème. Kant affirme que les vérités métaphysiques doivent être de
bizarres hybrides d’a priori synthétiques: des phrases à la fois informatives et
établies, sans recours à l’expérience. Elles doivent être synthétiques (apporter
quelque chose de nouveau qui n’est pas compris dans le sujet), et pourtant a
priori (données indépendamment de l’expérience). Par exemple, «tout
événement a une cause» ressemble à un affirmation a priori synthétique. Le
concept d’«événement» ne contient pas celui de «cause» et nos expériences
limitées ne peuvent assurer l’assertion globale que tous les événements ont une
cause.
CONDENSÉ EN 3 SECONDES
Les affirmations métaphysiques ne disent pas uniquement des choses bizarres –
elles-mêmes sont bizarres.

RÉFLEXION EN 3 MINUTES
Si Kant a raison et que les affirmations métaphysiques sont de drôles d’hybrides,
il doit se débrouiller pour expliquer les problèmes qu’ont rationalistes et
empiristes pour garantir les vérités métaphysiques. Les rationalistes recherchent
celles-ci par la réflexion, quand les empiristes justifient les croyances à travers
l’expérience. Finalement, la nouvelle approche de Kant a sans doute changé tout
le cours de la philosophie occidentale.

THÉORIE LIÉE
LE LANGAGE DE LA PENSÉE DE FODOR

BIOGRAPHIE EN 3 SECONDES
EMMANUEL KANT
1724–1804

TEXTE EN 30 SECONDES
James Garvey
Emmanuel Kant parvient à expliquer comment une croyance peut être vraie.
Vous avez dit bizarre? C’est parce que c’est bizarre.
LA DIALECTIQUE DE HEGEL
Théorie en 30 secondes

W. F. Hegel pensait que le but de la philosophie était de développer


l’appareil conceptuel nécessaire pour comprendre la totalité de la réalité ou,
comme il l’appelait, «l’Esprit absolu». La progression vers cet objectif se fait à
travers un processus dialectique au moyen duquel les conceptions moins
adéquates de la réalité sont dépassées, mais néanmoins conservées à l’intérieur
de celles, améliorées, qui les remplacent. La dialectique a une structure
triadique: l’idée générale est que tout concept ou phénomène donné (thèse)
manifeste en lui-même des aspects contradictoires (antithèse) qui requièrent
d’aller vers une résolution (synthèse). Ainsi, un concept ou thèse spécifique
(concept 1) ne suffira pas à décrire la réalité et possèdera des contradictions
internes impliquant son opposé ou antithèse (concept 2). La solution à cette
tension est un mouvement vers une synthèse (concept 3) qui préservera la thèse
originale et son antithèse tout en invalidant leur opposition logique. C’est un
processus évolutif. Le concept 3 va devenir une nouvelle thèse qui contiendra sa
propre antithèse (concept 4), entraînant un mouvement en direction d’une
nouvelle synthèse (concept 5). Selon Hegel, la progression dialectique
continuera ainsi jusqu’à ce que l’Esprit Absolu devienne conscient de luimême
en tant que pure liberté.
CONDENSÉ EN 3 SECONDES
L’histoire progresse par un processus dialectique intervenant lorsque l’Esprit
Absolu se développe dans la compréhension de plus en plus sophistiquée de lui-
même comme étant identique à la totalité de la réalité.

RÉFLEXION EN 3 MINUTES
La complexité de la prose de Hegel en a mené plus d’un à suspecter qu’il la
compliquait délibérément pour créer l’apparence d’une profondeur sans
existence réelle. La montée du positivisme logique, affirmant que les
déclarations n’ont de sens que si elles sont vraies par définition ou
empiriquement vérifiables, a sapé l’intérêt pour la philosophie de Hegel. Celle-ci
est apparue pour bon nombre de philosophes comme précisément l’exemple à ne
pas suivre si l’on veut faire du bon travail.

THÉORIE LIÉE
LA MÉTHODE SOCRATIQUE

BIOGRAPHIE EN 3 SECONDES
G. W. F. HEGEL
1770–1831

TEXTE EN 30 SECONDES
Jeremy Stangroom
Selon Hegel, notre compréhension de l’univers se développe au sein d’une
lutte sans fin entre des contradictions. Au fur et à mesure que les points de vue
opposés se recentrent, nous approchons de la vérité.
LE PRAGMATISME DE JAMES
Théorie en 30 secondes

Les positions philosophiques sont peu nombreuses à fonder leur réflexion


sur les écureuils, comme le fait William James pour le pragmatisme. Il raconte
que, en rentrant d’une promenade dans les bois, il trouva ses amis en pleine
discussion à propos d’un homme essayant d’apercevoir un écureuil qui tourne en
rond, comme lui-même, autour d’un arbre. L’homme fait le tour du tronc,
l’écureuil est dans les branches, et la question qui se pose est alors: l’homme
tourne-t-il autour de l’écureuil? La réaction de James fut de demander quel
intérêt pratique il pouvait y avoir pour chacun à répondre par l’affirmative ou la
négative. Si cela ne change rien et que les solutions sont presque équivalentes, la
discussion est stérile. Si vous échangez cette réflexion sur les écureuils contre
des questions philosophiques (par exemple, sommes-nous libres ou
prédéterminés? faits de matière ou d’esprit?), vous êtes sur la voie d’une position
concise et vous détenez les moyens d’arriver à des conclusions en évitant de
nouvelles discussions métaphysiques interminables. Il y a aussi une théorie de la
vérité là-dessous. Une croyance est vraie si elle nous aide à poursuivre la routine
du quotidien – si elle est utile, efficace et donc pratique. Pour James, la nature de
la vérité n’est rien d’autre que cela.
CONDENSÉ EN 3 SECONDES
Les seules différences qui comptent sont d’ordre pratique.

RÉFLEXION EN 3 MINUTES
Nombreux sont ceux qui contestent, sans doute avec raison, les implications du
pragmatisme dans la religion. James affirme que, dans certaines circonstances
religieuses, il nous reste de la place pour choisir de croire ce que nous trouvons
utile et efficace pour améliorer notre vie. Ma croyance en l’amour de Jésus me
soutient peut-être tout au long de la journée, mais est-ce suffisant pour conclure
qu’elle est vraie?

THÉORIE LIÉE
LE SENS COMMUN DE MOORE
BIOGRAPHIE EN 3 SECONDES
WILLIAM JAMES
1842–1910

TEXTE EN 30 SECONDES
James Carvey
Pinailler sur des arguments philosophiques verbeux n’est qu’une perte de
temps. Selon James, s’ils ne servent aucun but, ils ne peuvent être totalement
vrais.
LE SENS COMMUN DE MOORE

Théorie en 30 secondes

G. E. Moore fit un grand pas, philosophiquement parlant, en prenant


position pour ce que chacun de nous pense être la réalité, ce qu’il appelle «la vue
du monde selon le sens commun». Il se détourne d’une tradition séculaire pour
revenir vers les présocratiques qui affirmaient que la philosophie révélait en
quelque sorte la nature véritable ou sous-jacente du monde par le rejet de nos
croyances ordinaires sur la nature des choses. Selon Moore, ces idées pleines de
bon sens sont plus ou moins exactes: il y a bien une Terre qui tourne depuis pas
mal de temps, d’autres personnes que moi et des quantités d’objets dessus, je
sais tout cela et beaucoup de gens le savent aussi. Il nous offre alors sa «preuve»
de l’existence des objets extérieurs. Pour cela, il avance une main d’un geste
éloquent en disant: «Ceci est une main», puis il avance l’autre d’un même geste
en ajoutant: «Ceci en est une autre». Par conséquent, le monde extérieur existe.
Pour lui, c’est la meilleure des preuves, parce que les prémisses impliquent la
conclusion et que, de plus, elles en sont différentes. Rien ne surpasse, affirme-t-
il, les vérités de sens commun telles que celle de l’existence du monde extérieur.

CONDENSÉ EN 3 SECONDES
Selon Moore, le sens commun bat le scepticisme à plate couture.

RÉFLEXION EN 3 MINUTES
Quelque chose de faussement profond apparaît dans la défense du sens commun
par Moore. Il ne fait pas que rassembler des prémisses en appui d’une
conclusion. Peut-être met-il en exergue une distinction entre le fait d’apporter la
preuve philosophique qu’un argument est vrai et celui de raisonner avec les
connaissances de sens commun. Il sait qu’il a des mains (voyez, elles sont là),
mais peut-être les sceptiques ont-ils raison, s’il ne trouve pas d’argument. Et
alors? Le plus important, c’est le sens commun.

THÉORIE LIÉE
LE PRAGMATISME DE JAMES

BIOGRAPHIE EN 3 SECONDES
G. E. MOORE
1873–1958

TEXTE EN 30 SECONDES
James Garvey
En n’utilisant que le sens commun, Moore tenait le monde entier dans ses
mains.
LA THÉORIE PICTURALE DU LANGAGE DE
WITTGENSTEIN
Théorie en 30 secondes

Ludwig Wittgenstein était tourmenté par des questions de sens et de logique.


Dans son Tractatus Logico-Philosophicus, il a développé une «théorie picturale»
du sens. Le Tractatus commence avec la proposition: «Les faits sont tout ce qui
est le cas», et se termine avec celle-ci: «De ce dont on ne peut parler, il ne faut
rien dire». Entretemps et de manière sibylline, Wittgenstein développe un
compte-rendu sur le langage, la logique et le monde, dans lequel ce dernier
consiste en dispositions de simples objets en faits, que le langage réussit à
représenter en les imageant. Il compare le langage à la modélisation des
positions d’automobiles impliquées dans un accident grâce à des voitures
miniatures. Une proposition simple et rationnelle «Rab» décrit que l’objet «a»
porte en lui une certaine relation «R» avec l’objet «b». Wittgenstein pensait que
chaque phrase sensée pouvait se traduire en une phrase idéale de la langue,
composée de propositions simples et des mots «ou», «et» et «pas». Donc, une
phrase courte telle que «Le dîner est sur la table» est équivalente à une phrase
géante composée de ces mêmes mots et de propositions simples se référant à des
objets élémentaires. Même s’il n’est pas très facile de savoir ce que sont les
propositions simples ni les objets élémentaires, le travail de Wittgenstein a
énormément influencé la philosophie du XXe siècle.

CONDENSÉ EN 3 SECONDES
La théorie picturale du langage de Wittgenstein compare la phrase à une image
abstraite dont la structure dépeint une situation possible.

RÉFLEXION EN 3 MINUTES
Wittgenstein était un homme charismatique. Certains de ses disciples le
traitèrent contre son gré comme une sorte de gourou, allant jusqu’à imiter ses
gestes et son discours. Il disait qu’il était devenu philosophe parce qu’il était
tourmenté par des questions existentielles, mais il leur déconseillait de suivre son
chemin.
THÉORIE LIÉE
L’IDÉALISME DE BERKELEY

BIOGRAPHIE EN 3 SECONDES
LUDWIG WITTGENSTEIN
1889–1951

TEXTE EN 30 SECONDES
Barry Loewer
Pour beaucoup d’entre nous, une image correspond à un grand nombre de
mots. Le travail de Wittgenstein suggère que c’est plutôt un mot par image.
PHILOSOPHIE EUROPÉENNE
PHILOSOPHIE EUROPÉENNE
GLOSSAIRE

déconstruction Branche de la philosophie ou méthode critique popularisée par


Jacques Derrida, par laquelle l’analyse d’un texte peut donner des sens variés au
lieu d’une signification unifiée.

effroi Repère fondamental sur la voie de la compréhension du Néant et par


conséquent, de la notion d’Être elle-même, selon Martin Heidegger. L’effroi
apparaît lorsque nous contemplons notre propre mortalité, le fait que notre vie va
prendre fin. C’est la reconnaissance de la vacuité qui fait plus que nous attendre,
elle modèle nos vies et fait d’elles ce qu’elles sont. Heidegger le voit comme la
solution à la connexion entre l’Être et le Néant. Pour les philosophes
existentialistes en général, l’effroi possède un lien avec l’avidité de connaître
toutes les implications de la liberté, avec la pensée que rien n’est prédéterminé et
que chacun pourrait faire n’importe quoi.

être Sujet négligé par la philosophie, selon Martin Heidegger, qui avait à l’esprit
non pas les créatures spécifiques étudiées par les sciences, mais la notion elle-
même, «sur la base de laquelle les êtres sont déjà compris». Pour lui, la seule
chose à faire est d’entreprendre une reconsidération totale de l’histoire de la
philosophie en retraçant les étapes de nos erreurs dans la compréhension de
l’Être, depuis les Grecs jusqu’à l’ère moderne.

existentialisme Ensemble de doctrines issues du point de vue que l’être humain


crée le sens de sa vie en la vivant, en choisissant d’exister d’une certaine
manière. L’ancienne vision opposée affirmait que le sens était fixé par les dieux
ou par quelque chose comme une nature essentielle. Manquer de reconnaître sa
propre liberté, c’est vivre dans la mauvaise foi.

herméneutique Étude de l’interprétation des textes, recherche d’un moyen


d’appréhender la façon dont quelqu’un d’autre comprend les choses.

liberté radicale Caractéristique définissant notre humanité, selon certains


existentialistes. Nous sommes sans doute incapables de contrôler le monde dans
lequel nous vivons, mais nous avons la capacité absolue – jusqu’à l’écœurement
parfois – de décider de nos propres actions et, ainsi, de nous recréer à chacun de
nos choix.

mort de Dieu Raccourci de Friedrich Nietzsche pour parler de la crise des


valeurs. Depuis le Siècle des lumières, il nous est difficile de continuer à croire
au mysticisme de la foi religieuse. Dieu est mort pour nous, en ce sens que nous
ne pouvons plus adhérer à un système fondé sur des superstitions. Il nous faut
baser le nouveau sur quelque chose de réel.

nihilisme Famille de points de vue qui démentent que la signification objective


ou la valeur authentique est reliée de quelque manière au monde humain. Si Dieu
n’existe pas, argumentent certains, il n’y a aucune source objective de moralité
en particulier, ni de valeur en général. L’existence humaine est par conséquent
vaine.

texte Pour ceux qui travaillent dans le domaine de la déconstruction, un «texte»


n’est pas uniquement la parole écrite, mais tout ce qui est «ouvert à
interprétation» – discours oral, image, pièce d’architecture, voire expérience
perceptuelle.

Übermensch Terme allemand souvent traduit par «Superman» ou «Surhomme»,


dont über signifie «supérieur» et Mensch se réfère à l’espèce humaine dans son
ensemble. Selon Friedrich Nietzsche, avec la mort de Dieu, les hommes risquent
de connaître une crise des valeurs. Seul quelque chose de supérieur à l’humain,
un Surhomme, est capable d’en créer de nouvelles et de nous guider loin des
horreurs du nihilisme.
LE SURHOMME DE NIETZSCHE
Théorie en 30 secondes

Quand le philosophe allemand Friedrich Nietzsche annonce que Dieu est


mort, beaucoup de gens le prennent pour un nihiliste, un adepte du point de vue
affirmant que rien n’a d’importance. Mais le nihilisme n’est pour lui qu’un point
de départ et pas une conclusion. Son but est de nous en sauver, pas de nous y
amener. En disant que Dieu est mort, il pointe du doigt une crise des valeurs. Le
monde moderne a trouvé sa voie au cours du Siècle des lumières et ne peut plus
adhérer à l’ancien système uniquement basé sur des superstitions religieuses. Si
nous n’accédons pas à de nouvelles valeurs, nous sommes condamnés à dériver
sur un océan nihiliste. Nous avons besoin de quelque chose de supérieur à
l’humain pour en créer de nouvelles, un être réellement libre, qui choisit ce qui
est important et vit comme il le souhaite. Et voici le Surhomme. Avant de
conclure qu’il est sans doute génial, sachez que vous pourriez bien le trouver
absolument terrifiant. Nietzsche le décrit comme un guerrier, un conquérant, une
concentration d’ego qui ne pense qu’à lui et à ses propres intérêts. Vous et moi
serions foulés au pied comme les misérables asticots que nous sommes.

CONDENSÉ EN 3 SECONDES
Regardez, là-haut dans le ciel, c’est un oiseau, c’est un avion – non, c’est l’
Übermensch.

RÉFLEXION EN 3 MINUTES
Nietzsche est sur le grill avec son Surhomme, tant il est vrai qu’une partie de sa
pensée a été détournée par les nazis et incomprise de ses partisans les plus naïfs.
Tout cela l’aurait dégoûté. Il avait des mots choisis pour les racistes en général,
et pour les nationalistes allemands en particulier. Pour lui, ces deux sortes de
fous étaient hélas, bassement humains.

THÉORIE LIÉE
LE NÉANT DE HEIDEGGER
BIOGRAPHIE EN 3 SECONDES
FRIEDRICH NIETZSCHE
1844–1900

TEXTE EN 30 SECONDES
James Garvey
La vie moderne s’est débarrassée des anges et des superstitions, et Nietzsche
remplit le vide avec une version supérieure de nous-mêmes.
FRIEDRICH NIETZSCHE
En janvier 1889, Friedrich Nietzsche, le grand philosophe allemand qui
avait publié des oeuvres aussi lumineuses que Ainsi parlait Zarathoustra, Par-
delà bien et mal et Généalogie de la morale, voyant un cocher fouetter son
cheval sur la place Carlo Alberto de Turin, ne put le supporter et se jeta au cou
de l’animal avant de s’écrouler en sanglots. La folie venait de s’emparer de lui et
plus jamais il n’écrivit de texte sensé.
La tragédie de la démence de Nietzsche n’était pas imprévisible. Sa vie avait été
difficile depuis le début. Né en octobre 1844 dans une famille luthérienne, il vit
son père perdre la raison alors qu’il n’avait que cinq ans. Cela ne l’empêcha pas
cependant de faire de brillantes études et de se retrouver avec une chaire de
philologie à l’université de Bâle à l’âge de vingt-quatre ans seulement. Sa santé
pourtant laissait à désirer. Il souffrait de maux divers, tels que migraines,
problèmes de vue et nausées qui le forcèrent à quitter l’université en 1879.
Il passa les dix années suivantes à se traîner d’une pension à l’autre, sillonnant
l’Allemagne, l’Italie et la Suisse, presque toujours seul et constamment malade.
Cette période d’errance fut pourtant remarquablement productive. Dans sa
dernière année d’activité, il réussit à achever Le Cas Wagner, Crépuscule des
idoles, L’Antéchrist, Ecce homo et Nietzsche contre Wagner.
Il ne vécut pas suffisamment pour être témoin de l’étendue de son influence. Il
passa les dernières années de sa vie dans un asile de Bâle, aux bons soins de sa
mère, puis de sa sœur (qui fut en partie responsable des liens futurs entre les
idées qu’il avait développées et le national-socialisme). Il mourut le 25 août
1900 et fut enterré dans le jardin familial.

1844
Naît à Röcken

1864
S’inscrit à l’université de Bonn

1868
Rencontre Richard Wagner
1869
Devient professeur de philosophie à l’université de Bâle

1872
Publie La Naissance de la tragédie

1879
Démissionne de l’université de Bâle

1883–1885
Publie Ainsi parlait Zarathoustra

1886
Publie Par-delà bien et mal

1887
Publie Généalogie de la morale

1900
Meurt à Weimar
LA DÉCONSTRUCTION DE DERRIDA
Théorie en 30 secondes

L’idée que le sens est insaisissable, contradictoire, indéterminé et à


plusieurs niveaux sert de fil conducteur à l’œuvre de Jacques Derrida. Pour
simplifier, la déconstruction est une technique de lecture de textes qui met leur
sens radicalement en doute. Derrida rejette l’idée qu’il puisse y avoir une seule
interprétation correcte déterminée par la signification standard des mots qui les
composent. Au contraire, on devrait lire chaque texte en s’évertuant à débusquer
ses contradictions ou ambiguïtés internes. Il faudrait y chercher ce qui n’est pas
dit, en espérant que l’absence révèle du sens supplémentaire. Cette approche
soulève la question de la primauté de l’intention de l’auteur. Derrida ne croyait
pas que ce fût sans intérêt dans le processus de déconstruction. Cependant, un
texte peut toujours signifier quelque chose de bien différent de ce que l’auteur
prévoyait. Sa logique interne en particulier peut suggérer une lecture en décalage
total avec la manière dont il pourrait être interprété habituellement. La
déconstruction est donc une méthode fondée sur la subversion de l’apparence de
surface, de manière à révéler les diverses couches cachées et leurs articulations.
Elle essaie de prouver que les textes contiennent des logiques contradictoires qui
ont tendance à être occultées par les traitements plus orthodoxes.

CONDENSÉ EN 3 SECONDES
Une lecture déconstructive pénètre sous la surface du texte, démontrant ainsi
qu’il signifie sans doute l’opposé de l’idée que vous en aviez, quelle qu’elle soit.

RÉFLEXION EN 3 MINUTES
La méthode déconstructive de Derrida est en quelque sorte acceptable: on
décortique les textes pour en extraire le sens caché depuis des siècles. Son
approche pose pourtant certains problèmes et pas des moindres. En effet, il
semble suggérer à l’occasion que la nature insaisissable du langage et le
caractère autoréférentiel d’un texte remettent en cause l’idée que les mots se
réfèrent à des objets spécifiques. Ce concept menace la distinction entre vérité et
mensonge.
THÉORIE LIÉE
LE LANGAGE DE LA PENSÉE DE FODOR

BIOGRAPHIE EN 3 SECONDES
JACQUES DERRIDA
1930–2004

TEXTE EN 30 SECONDES
Jeremy Stangroom
Après déconstruction, ce texte décrit l’image de droite. À moins que?…
LE NÉANT DE HEIDEGGER
Théorie en 30 secondes

Le penseur allemand Martin Heidegger affirme que l’histoire de la


philosophie occidentale repose sur une erreur. On a toujours abordé les questions
métaphysiques en fonction de tel ou tel objet ou être particulier, mais pas de
l’Être en tant que tel, quel que soit ce qui permet aux objets individuels ayant des
propriétés d’exister avant tout. Une partie du travail de Heidegger pour explorer
la nature de l’Être dans ce sens implique une considération du néant. Cela mène
à ce qui pourrait bien être la question de base de la métaphysique, peut-être
même la seule vraie question philosophique: «Pourquoi y a-t-il quelque chose au
lieu de rien?» Pour répondre à cela, il nous faut avoir une idée de ce qu’est le
néant. Ce n’est pas une chose particulière ni une catégorie d’objets, mais ce n’est
pas non plus une absence. Heidegger affirme que l’expérience de l’effroi est la
meilleure pour comprendre la véritable nature du vide. Ce sentiment est relié à
l’inévitable vacuité qui nous attend après la mort. Voir le néant de cette manière,
en tant que limite ou frontière, nous pousse à le voir non comme l’opposé de
l’Être, mais comme ce qui le modèle et le définit en tant que tel.

CONDENSÉ EN 3 SECONDES
Certains disent que le point de vue de Heidegger fait beaucoup de bruit pour
rien.

RÉFLEXION EN 3 MINUTES
Discours passionnant sans doute, mais qu’estce que cela signifie? Heidegger a
été le bouc émissaire de la philosophie analytique depuis le milieu du siècle
dernier, alors que ceux qui voulaient éliminer l’obscurantisme philosophique
s’intéressaient d’un oeil critique à ses écrits. Selon A. J. Ayer, Bertrand Russell
et d’autres, le néant, c’est ce que l’on connaît dès que l’on essaie d’approfondir
le sens des textes de Heidegger.

THÉORIES LIÉES
JE PENSE DONC JE SUIS
LE SURHOMME DE NIETZSCHE

BIOGRAPHIES EN 3 SECONDES
MARTIN HEIDEGGER
1889–1976
BERTRAND RUSSELL
1872–1970
A. J. AYER
1910–1989

TEXTE EN 30 SECONDES
James Garvey
Selon Martin Heidegger, derrière chaque chose, c’est le néant – nada, zéro,
rien du tout. Ça vous fait quoi?
LA MAUVAISE FOI DE SARTRE
Théorie en 30 secondes

Jean-Paul Sartre, le philosophe existentialiste français, affirmait que les


êtres humains sont radicalement libres, en tous temps et tous lieux. Cependant,
cela a un prix: nous connaissons l’angoisse et le doute dans la mesure où nous
sommes convaincus d’être absolument responsables de nos choix. Le terme de
«mauvaise foi» se rapporte aux stratégies que nous employons pour tenter de
nier cette liberté qui est inévitablement nôtre. Cela signifie prendre l’apparence
d’un objet inerte pour paraître moins coupables à nos yeux. Nous renions ainsi
notre responsabilité dans les choix que nous faisons et contribuons à nous
affranchir de l’incertitude de la liberté. Par exemple, si nous sommes confrontés
à une grave décision morale, nous pouvons nous dire que nous sommes obligés
d’agir d’une certaine manière parce que c’est demandé par notre travail, par la
morale conventionnelle ou par nos responsabilités familiales. En réalité, nous ne
pouvons échapper ni à notre liberté ni à la conscience qu’elle existe, puisqu’elle
fait partie intégrante de la structure de la conscience. Le paradoxe de la mauvaise
foi est que nous sommes à la fois conscients et non conscients d’être libres.

CONDENSÉ EN 3 SECONDES
Vous pouvez toujours insister sur le fait que ce n’est pas de votre faute si vous
avez mangé la dernière part de gâteau, vous savez parfaitement que vous l’avez
fait de votre propre gré.

RÉFLEXION EN 3 MINUTES
La conception de Sartre à propos de la liberté radicale est impressionnante mais
problématique. Timothy Sprigge a donné un argument prenant en compte
l’insuffisance biologique. Considérons l’exemple d’une personne sous l’emprise
de la drogue. Sa conduite tient au moins en partie aux effets des stupéfiants sur
son cerveau. Cependant, en admettant que la biologie joue un rôle, pourquoi pas
également en l’absence de toute drogue? Après tout, le comportement est
toujours une fonction du cerveau, même en l’absence de toute substance toxique.
THÉORIES LIÉES
LE DÉMON, LE DÉTERMINISME ET LE LIBRE ARBITRE DE LAPLACE

BIOGRAPHIES EN 3 SECONDES
JEAN-PAUL SARTRE
1905–1980
TIMOTHY SPRIGGE
1932–2007

TEXTE EN 30 SECONDES
Jeremy Stangroom
Si nous reprenons un verre ou une part de gâteau, pouvonsnous dire que nous
ne faisons qu’obéir aux ordres?
NOTES À PROPOS DES CONTRIBUTEURS

RÉDACTEUR
Barry Loewer est professeur et détient une chaire à l’unité de philosophie de
l’université de Rutgers, dans le New Jersey. Il s’intéresse aux fondements
métaphysiques de la science, à la philosophie de la physique et à celle de l’esprit.
Il est co-auteur avec Georges Rey de Meaning in Mind et avec Carl Gillett de
Physicalism and its Discontents. Il a publié de nombreux articles sur la
philosophie de la théorie quantique, la métaphysique des lois et du hasard et la
philosophie de l’esprit.

PRÉFACE
Stephen Law est rédacteur en chef de la revue THINK du Royal Institute of
Philosophy – une publication destinée au grand public. Ayant obtenu son
doctorat au Queen’s College d’Oxford, il enseigne aujourd’hui la philosophie au
Heythrop College de Londres. Il est l’auteur de plusieurs publications, dont The
Philosophy Files, The Philosophy Gym, The War For Children’s Minds.

1. Éditions Générales First, 2007.

ÉCRIVAINS
Julian Baggini est l’auteur de plusieurs livres, dont Le cochon qui voulait être
mangé: Et 99 autres petites histoires philosophiques1, Welcome to Everytown: A
Journey into the English Mind et Complaint. Il est rédacteur en chef et co-
fondateur du Philosophers’ Magazine. Plusieurs de ses articles sont parus dans
les journaux les plus célèbres, tels que le Guardian et le Herald, et il participe
parfois à des émissions radiophoniques, dont celle de la BBC Radio Four, In Our
Time.

Kati Balog est hongroise, mais elle a obtenu son diplôme de philosophie aux
États-Unis et elle exerce aujourd’hui en tant que professeur associé à l’université
de Yale. Ses domaines de prédilection sont la philosophie de l’esprit et la
métaphysique. Elle écrit actuellement une monographie sur le problème de la
relation corps-esprit et la nature de la conscience, et se dit également intéressée
par le fait de rester la même personne au fil du temps et le rôle de la réflexion à
ce propos en psychologie. Elle travaille dans la tradition analytique, tout en
étudiant le bouddhisme, qui a influencé ses idées philosophiques. Elle utilise son
temps libre pour profiter de sa famille, lire, jouer du piano et voyager.

James Garvey est secrétaire du Royal Institute of Philosophy. Il a écrit plusieurs


livres, dont The Twenty Greatest Philosophy Books et il est co-auteur avec
Jeremy Stangroom de The Great Philosophers.

Jeremy Stangroom est rédacteur en chef multimédia et co-fondateur, avec


Julian Baggini, du Philosophers’ Magazine. Il a écrit de nombreux livres, dont
Why Truth Matters (avec Ophelia Benson), What Philosophers Think, What
Scientists Think et L’Énigme d’Einstein: Énigmes, jeux d’esprit et devinettes
pour doper vos neurones3. Il a un doctorat en théorie sociale de la London
School of Economics et vit actuellement à Toronto, au Canada.
SOURCES

LIVRES

Ackrill (John Lloyd), A New Aristotle Reader. Clarendon Press, 1987.

Aristote, Complete Works of Aristotle (Vols 1 & 2). Princeton University Press,
1971/1984.

Blackburn (Simon), Penser: Une irrésistible introduction à la philosophie.


Flammarion, 2008.

Chalmers (David), L’esprit conscient. Les Éditions d’Ithaque, 2010.

Churchland (Paul M.), Matière et conscience. Champ Vallon, 1998.

Descartes (René), Méditations métaphysiques. Flammarion, 1993.

Goodman (Nelson), Fact, Fiction and Forecast. Harvard University Press, 2006.

Grayling (A. C.), Wittgenstein: A Very Short Introduction. Oxford University


Press, 2001.

Hume (David), A Treatise of Human Nature. Oxford University Press, 1967.

Kant (Emmanuel), Critique de la raison pure. Flammarion, 2006.

Nagel (Ernest) & Newman (James R.), Gödel’s Proof. Taylor & Francis, 2007.

Nagel (Thomas), Qu’est-ce que tout cela veut dire? Éclat, 1993.

Nietzsche (Friedrich), The Basic Writings of Nietzsche. Modern Library, 2000.

Platon, The Collected Dialogues of Plato. Princeton University Press, 2005.

Popper (Karl), Conjectures et réfutations. Payot, 1985.

Powell (Jim), Deconstruction for Beginners. For Beginners, 2008.


Sartre (Jean-Paul), The Philosophy of Jean-Paul Sartre. Vintage, 2003.

MAGAZINES/ARTICLES

The Philosophers’ Magazine www.philosophersnet.com

Philosophy NOW www.philosophynow.org

THINK
www.royalinstitutephilosophy.org/think

SITES INTERNET (en anglais)

EpistemeLinks
www.epistemelinks.com/
Liste complète de liens vers des ressources
philosophiques sur Internet.

Guide to Philosophy on the Internet


www.earlham.edu/~peters/philinks.htm
Liste de ressources philosophiques classées.

Philosophy Pages
www.philosophypages.com
Aide pour l’étude de la philosophie, avec
guide, dictionnaire, frise chronologique,
présentation des principaux philosophes et
divers liens vers des textes Web.
REMERCIEMENTS

CRÉDITS ILLUSTRATIONS
L’éditeur souhaite remercier les personnes et organisations suivantes pour leur
aimable permission de reproduire leurs images dans ce livre. S’il s’avérait que
quiconque ait été omis, nous vous prions d’accepter nos excuses.

Akg: 40, 88, 104, 126, 146


Corbis: 20, / Bettmann 64

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