André Schwarz-Bart (1928-2006) est né à Metz d’une famille d’origine polonaise.
Lors de l’invasion
allemande, ses parents et deux de ses frères sont déportés. Dès 1943, il entre dans la Résistance.
Arrêté, il s’évade. En 1959, il obtient le prix Concourt pour son roman Le Dernier des Justes qui
remporte un grand succès. En 1967, il publie, en collaboration avec sa femme Simone Schwarz-
Bart, Un plat de fore aux bananes vertes.
DU MÊME AUTEUR
Le Dernier des Justes
roman
(prix Goncourt, 1959)
Seuil, 1959
et « Points », no P217
Un plat de porc aux bananes vertes
(en coll. avec Simone Schwarz-Bart)
roman
Seuil, 1967
et « Points », no P314
L’Étoile du matin
roman
Seuil, 2009
et « Points », no P2505
L’Ancêtre en solitude
(avec Simone Schwarz-Bart)
roman
Seuil, 2015
TEXTE INTÉGRAL
ISBN 978-2-0212-8780-6
(ISBN 2-02-001172-7, édition brochée)
(ISBN 2-02-006419-7, 1re publication poche)
© Éditions du Seuil, février 1972
Cet ouvrage a été numérisé en partenariat avec le Centre National du Livre.
Ce document numérique a été réalisé par Nord Compo.
Pour toi, sans qui ce livre
ne serait pas, ni ma vie
La mulâtresse Solitude allait être mère ; arrêtée et emprisonnée, elle
fut suppliciée dès sa délivrance, le 29 novembre 1802.
Oruno Lara, Histoire de la Guadeloupe, Paris, 1921
TABLE DES MATIÈRES
Du même auteur
Copyright
Dédicace
Première partie - Bayangumay
Chapitre 1
Chapitre 2
Chapitre 3
Deuxième partie - Solitude
Chapitre 1
Chapitre 2
Chapitre 3
Chapitre 4
Chapitre 5
Chapitre 6
Chapitre 7
Chapitre 8
Chapitre 9
Chapitre 10
Épilogue
Notes
PREMIÈRE PARTIE
BAYANGUMAY
1
Il était une fois, sur une planète étrange, une petite négresse nommée
Bayangumay. Elle était apparue sur terre vers 1750, dans un paysage calme
et compliqué de delta, en une contrée où se mêlaient les eaux claires d’un
fleuve, les eaux vertes d’un océan, les eaux noires d’un marigot – et où
l’âme était encore immortelle, dit-on.
Mais les habitants de ce lieu n’avaient pas d’Olympe, de Walhalla ou de
Jérusalem céleste, ils n’aimaient guère à se perdre dans les nuées, tenaient
beaucoup trop à leurs vaches, à leurs prés salés, à leurs rizières surtout qui
étaient connues et appréciées dans tout l’Ouest africain. Trois jours après
leurs funérailles, ils prenaient simplement le chemin du royaume des
Ancêtres, que chacun savait trouver sous le village, à trois pieds de la
surface. Les vivants leur faisaient des offrandes, les nourrissaient de
sacrifices, leur versaient du vin de palme au moyen de petits trous creusés
dans la terre des autels, des clairières, des bosquets légers. En échange de
quoi les défunts aidaient aux cultures, soufflaient à la racine des plantes,
comme en des flûtes, pour donner au riz sa musique secrète, son opulence.
Ils séjournaient sous terre une ou deux générations, selon la fatigue de
vivre, l’esseulement ou l’ennui, puis remontant par les racines d’un arbre,
ils guettaient une passante pour s’insinuer en elle, délicatement. Ils
devenaient alors des lézards d’enfants et, si rien n’y mettait obstacle,
reprenaient quelques mois plus tard leur place dans la société d’en haut.
Ainsi leur mort était une manière de vie, leur vie une renaissance, et ils
s’estimaient à jamais propriétaires de leurs vaches, de leurs doux prés salés
et de leurs merveilleuses rizières. A la naissance, Bayangumay portait une
fraise ou plutôt une mûre, sur la peau encore laiteuse de son ventre. Voyant
cela, les Anciennes dodelinèrent du chef, d’un air souriant et entendu. Et,
tandis que les hommes couchaient le placenta en terre, pour y planter un
arbre auquel s’attacherait sa destinée, les vieilles convinrent que l’enfant
porterait le nom de Pongwé, feu sa grand-mère maternelle Pongwé, dont
elle était visiblement la réincarnation. Mais comme l’enfant avait des cils
allongés et si fins qu’ils se couchaient sur la paupière, on lui attribua aussi
cette fantaisie de Bayangumay qui signifie, en langue diola : Celle dont les
cils sont transparents.
Depuis son plus jeune âge, la petite fille rêvait à sa grand-mère Pongwé
qui était le reflet d’une grand-mère plus ancienne, qui elle-même était le
reflet d’une grand-mère plus ancienne encore, et ainsi de suite, à l’infini.
C’était comme les images qui apparaissent dans le miroir du fleuve, les
unes après les autres chassées par le courant, et toujours renaissantes. Et
Bayangumay elle-même était une de ces images que le fleuve emportait, et
sans doute ouvrirait-elle un jour la voie à une petite fille tout aussi
intéressante que celle d’aujourd’hui, qui porterait le même nez, les mêmes
yeux, les mêmes épaules frissonnantes au vent, le même signe de fraise ou
plutôt de mûre bleuissant à son ventre, et qui se pencherait de la même
manière pour caresser toutes sortes de pensées dans les eaux mystérieuses et
changeantes du fleuve. Et lorsqu’elle en venait à ce point un vertige
délicieux la saisissait. Mais certains jours, une sorte de douleur lointaine
surgissait de ce vertige, et elle se demandait pourquoi la voix de sa grand-
mère ne lui parlait jamais, pourquoi elle entendait seulement le timbre frêle
de Bayangumay dans sa poitrine. Sa mère de sang la rassurait, lui rappelait
cette marque encore visible auprès de son nombril, évoquait tous les gestes,
toutes les façons de moduler la parole humaine, toutes les expressions de
son visage qui appartenaient bel et bien à sa grand-mère Pongwé. Et même
cette obstination, achevait-elle en souriant, cette furie de questions oiseuses
provenaient sans doute aucun du pauvre cœur de la femme Pongwé – paix
et paix à la blancheur de ses os.
Alors, un peu désorientée, la petite fille s’éloignait en silence et elle
errait aux abords du village, se demandant, les tempes creusées d’un doute,
d’où venait qu’elle se sentît si fortement, si ardemment, si exclusivement
Bayangumay ? D’où venait qu’elle regardât la terre des hommes comme ne
l’ayant jamais vue ? D’où venait que chaque instant lui parût si
prodigieusement neuf ? D’où venait qu’elle ne reconnût rien du monde où
elle avait vécu autrefois, lors de ses existences antérieures ?
Le jour de sa naissance elle avait été promise à Dyadyu, un vieil ami de
son père, en souvenir d’une chasse qu’ils firent du côté des montagnes du
Mahor, dans les temps regrettés de leur jeunesse, quand les pistes n’étaient
pas encore tendues de pièges à hommes. Dyadyu habitait Énampore, où
sont choisis les rois de la pluie, et il jura au nom des eaux qu’il ne pouvait
accepter cette faveur : il serait trop vieux sinon éteint, le jour où les hanches
de la fille viendraient à maturité. Il lui fallut pourtant se résigner, sous peine
de froisser le cœur de son vieux compagnon de chasses. Son espérance
devint la mort, il souhaitait partir avant que les hanches de la fille ne
s’arrondissent, car voyez-vous, il n’était pas de ceux qui absorbent la racine
du valikalam pour soutenir la gloire de leur membre. Mais le vent du soir
emporta ces paroles, et l’homme se tenait toujours debout sur ses jambes
quand Bayangumay reçut son second surnom, Utili bän ulin qui signifie, en
langue diola des bords du fleuve : Tu es grasse mais ton poids ne gêne pas
tes mouvements.
Lorsque Dyadyu rendait visite à sa jeune fiancée, dans l’enceinte du
clan familial, il pinçait successivement les bras de l’enfant, ses hanches
grassouillettes et les arceaux si délicats qui s’étageaient tout au long de son
torse. Dyadyu avait le pouvoir de faire des cadeaux et il en avait l’art :
poupées d’argile, yoyos de mangue, grelots, toupies taillées dans un
minuscule citron, bracelets et ceintures de perles à mettre pour ses futures
nuits de femme. Alors Bayangumay lui faisait une révérence, et soulevant
un museau indéchiffrable les doigts posés en travers de ses joues, elle
accueillait avec une joie secrète les présents de cet homme qui serait bientôt
l’époux, et qu’elle avait coutume d’appeler Fiancé, depuis toujours, comme
elle disait Oncle à tous ceux qui l’appelaient nièce. Toutes choses
considérées, elle se trouvait plutôt satisfaite de sa position dans la vie.
Promise à un notable, les adultes la considéraient un peu comme des leurs,
bien que ses membres n’eussent pas encore la longueur requise. Elle en
ressentait un léger tournis, comme à monter sur des échasses de danse, le
corps hérissé de plumes, au soir de la fête du roi d’Énampore. Mais certains
propos la faisaient parfois choir de ces hauteurs. Ainsi, les petits garçons
prétendaient qu’à travers elle, le vieux Dyadyu désirait seulement s’unir à
feu sa grand-mère Pongwé. Il y aurait eu une idylle entre eux, une triste
histoire. Mais sûrement il serait mort avant qu’elle ne vît le sang de ses
menstrues : il leur faudrait attendre sous terre, guetter une autre
réincarnation… O, combien de lunes s’écouleraient avant que Dyadyu pût
enfin s’unir à la belle Pongwé ?… ainsi, ainsi allait la langue diabolique de
certains. Mais chose curieuse, de telles paroles flattaient assez l’âme de
Bayangumay, et, bien qu’elle fît mine de s’en offusquer, elle se trouvait
derechef satisfaite de sa position, un peu acrobatique, dans l’échelle
mystérieuse et mouvante des êtres. Probablement, son seul souci véritable
était-il la bouche de Komobo, un petit garçon d’apparence quelconque, avec
des oreilles pointues et des yeux qui feignaient l’innocence, la candeur.
Komobo ne prononçait jamais des paroles de ventre, comme font ceux dont
la tige se dresse, mais les termes les plus clairs prenaient sur ses lèvres une
allure obscure, insidieuse, déplaisante à l’extrême. De tous les sobriquets du
monde, sans doute avait-il trouvé le seul susceptible de faire souffrir
Bayangumay en son cœur. Il en allait ainsi depuis leur plus tendre enfance.
A la moindre occasion, il se penchait vers elle d’un air détaché et lui
chuchotait furtivement, à l’oreille, un mot toujours le même : écrevisse. Il
aimait aussi à faire des petits sauts devant elle, avec de subits lancers par
côté qui indiquaient la démarche de cet animal. Et si de tels sauts lui étaient
interdits, en raison d’une pompe, d’une solennité exceptionnelles, il dressait
tranquillement ses deux bras au-dessus de sa tête, de façon à figurer les
antennes de ces menues écrevisses bleues qui hantent le pays des Balantes.
Lors d’une cérémonie funèbre, les adultes s’étonnant à ce manège, Komobo
imagina de se draper dans une immobilité absolue, et puis de faire saillir le
globe de ses yeux, démesurément, jusque devenus aussi ronds et
protubérants que les petites boules rouges qui se trouvent sur la tête des
écrevisses. Ainsi allant, il suffisait que Komobo évoquât tel poisson savouré
la veille, à la table familiale, pour qu’aussitôt un filet de honte enveloppât la
petite fille. Une fois elle n’y tint plus et lui jeta brusquement au visage le
surnom du porc : Kubagi ku bön : O toi dont la chair est faite pour être
salée. Mais loin de considérer l’offense, Komobo posa un sourire très doux
sur son visage, fit miroiter ses yeux d’innocence, et lança une de ces flèches
surprenantes dont il avait le secret : Kawolong Kadyack, dit-il simplement.
C’était le surnom le plus ordinaire de la poule d’eau Wali Wali, si attrayante
à l’œil et si tendre à la bouche. Kawolong Kadyack, répondit-il en souriant,
ce qui signifie dans l’idiome diola des bords du fleuve : Que ta croupe est
délicieuse préparée avec des amandes.
Cet incident eut lieu au bord d’un marigot, lors de la corvée matinale. A
genoux sur de longues pierres plates, une dizaine d’enfants de même âge
écrémaient l’eau verte et rafraîchie par la nuit, pour y plonger des
aiguillères de feuilles qu’ils déversaient vivement par-dessus leurs épaules,
en des jarres de terre cuite. Les paroles de Komobo s’élevèrent de façon
plaisante dans le ciel, et il y eut des sourires aigus, des gloussements.
Bayangumay amena la jarre sur son crâne et se dirigea gravement vers
l’enclos. Elle s’y cloîtra plusieurs jours, silencieuse et rêvant à tout ce qui
pouvait arriver sur la terre des hommes : bien des petits garçons tombaient
depuis la cime des palmiers, touchés par une vipère à vin ; et d’autres se
desséchaient tout vifs, d’autres voyaient leur ventre enfler comme une
outre, d’autres encore se perdaient en forêt, disparaissaient on ne savait
comme, vendus peut-être aux génies blancs de Sigi-Thyor – pourquoi n’en
irait-il pas ainsi de Komobo, pourquoi… ?
Un jour le ventre de Komobo enfla et la petite fille découvrit toute
l’étendue de son crime. Aussitôt mise au fait, sa première mère convoqua
toutes les femmes pour le lendemain, en cette hutte éloignée du village qui
était le confessionnal du clan. Selon la coutume, elle n’avait averti personne
du motif de la réunion. Les nouvelles initiées montaient une garde sévère à
l’entour, afin de préserver les mystères de leur sexe. On en avait posté
jusque dans le feuillage des bosquets environnants. Lorsque toutes les
femmes eurent pris place à l’intérieur, assises chacune selon l’ancienneté, le
rayonnement intime ou les attaches avec le génie du lieu, la première mère
de Bayangumay poussa celle-ci au milieu du cercle et l’interpella en ces
termes : Dis ce que tu as à dire, et souviens-toi que c’est la parole qui
soutient l’édifice.
Bayangumay avait le front ceint du bandeau blanc des pénitentes, et ses
mains reposaient à plat sur ses épaules, ses yeux étaient baissés, ses traits
fripés d’effroi. Toute droite au milieu du cercle, elle confessa le mauvais
esprit qui s’était emparé de son cœur. Et comme on lui demandait pourquoi
ces souhaits de mort, elle ouvrit une pauvre bouche d’angoisse et se tut. Elle
tremblait maintenant et remuait sa langue comme un poisson qui étouffe. La
première mère de Komobo demanda la parole et répéta en pleurant la
question que se posaient toutes les femmes. Et l’enfant se tenait toujours
sans voix au milieu du cercle, et ses yeux roulaient doucement dans leurs
orbites, emplis d’une attente rêveuse, désespérée. Deux prêtresses vinrent à
elle et, jugeant qu’elle cherchait sincèrement, elles entonnèrent le chant
traditionnel du boekin de la confession des femmes. Leurs voix étaient
discordantes, chacune semblant vouloir s’élever plus haut que l’autre,
comme pour faire état d’un mérite particulier. Cependant leurs grands yeux
de chouette rayonnaient et elles s’écriaient maintenant sur un ton presque
impératif : Elana, Elana toi le premier homme, toi qui déchiras tes membres
et répandis ton sang pour nous donner une terre et des eaux, éclaire ce cœur
d’enfant, éclaire ce cœur, Elana…
Soudain touchée par l’esprit du boekin, Bayangumay se mit à trembler
de la nuque aux talons, cependant qu’elle esquissait la danse lente et
tournoyante de celles qui ont vu leur péché. Une fine écume ruisselait à sa
lèvre, et l’enfant murmurait sans en avoir conscience, d’une voix grêle et
nasillarde qui était celle même du boekin : C’est parce qu’il me tient
éloignée de sa joie, oh combien éloignée…
A peine ouïes ces paroles, il y eut un soupir dans l’assemblée et
plusieurs dignitaires se regardèrent en souriant, et leurs cils huilés battaient
d’étonnement…
2
Le ventre de Komobo désenfla, mais les deux enfants se virent frappés
d’une sorte d’interdit : ils devaient s’ignorer l’un l’autre, ainsi le voulait la
règle diola. Cependant ils appartenaient à la même classe d’âge, les jeux et
les travaux enfantins, les cérémonies du groupe les réunissaient encore, et,
par le truchement de la parole et du silence, un subtil dialogue s’esquissa
au-dessus des petites têtes crépues de leurs camarades. Des mots étaient
lancés en l’air, négligemment, et retombaient avec la précision insaisissable
d’un songe. On eût dit des cailloux s’élevant d’une eau dormante, de ces
longs cailloux plats qui font bien ricochet. Le mot écrevisse était devenu
d’un usage difficile, elles étaient presque une rareté depuis que les amateurs
ne poussaient plus au pays des Balantes, crainte de se retrouver eux-mêmes
dans la nasse des pêcheurs d’hommes. Mais on ne manquait pas de termes
qui fissent allusion aux étangs, aux rivières et aux marigots, aux animaux
sans nombre qui se meuvent dans la mer, et, en ces jours tissés d’innocence,
le pauvre Komobo devint si féru des plaisirs de la pêche qu’on le surnomma
An Asulène, ce qui signifie de toutes les façons possibles : Gourmand de
poisson.
Un soir de petite lune verte, aiguë, tendue comme un arc dans le ciel, la
classe d’âge au grand complet se tenait sous son mandarinier habituel, tous
ses membres épuisés par la journée de repiquage du riz. Non loin de là, en
bordure de la place, quelques grandes personnes chantaient la vigueur de
leur sang, la beauté du riz à venir, et la bénévolence de la lune qui favorisait
ce chant. Un tam-tam respirait à coups légers sous les doigts d’un homme
qui errait, balbutiait on ne savait quoi, ivre de sommeil. De temps en temps
une fillette se détachait d’un air distrait, et le cou renversé en arrière, la face
emplie d’une fureur sacrée, elle pétrissait le sol de ses petits talons roses et
plus vifs qu’un regard. Elle agitait l’air de tous ses bras, semblait lutter
contre le déferlement d’une vague immense, et puis se laissait mollement
porter vers un garçon qui entrait à son tour dans le cercle, les yeux soudain
absents. Bayangumay sortit de l’ombre et ses épaules sautaient comme des
ailerons, cependant qu’elle retenait son torse oint d’huile de palme. Quand
elle flottait ainsi, réduite au seul battement du tambour, tout ce qu’elle
aimait et tout ce qu’elle craignait se dissolvait dans l’océan des choses.
Soudain, sans y avoir pensé, elle s’immobilisa devant Komobo et
frissonnant comme un brin d’herbe, elle se mit à chanter à la manière
railleuse des vieilles :
Beau gars donne-moi la réplique
Danse et brille sous la lune comme un poisson d’argent
La petite fille avait dansé pour Komobo la danse des épaules tremblées :
la chose n’échappa à personne. On les surveilla, on prévint Dyadyu qui
sourit et apporta ses cadeaux comme si de rien n’était. Cependant le ventre
de Bayangumay éclata et une pluie de sang se répandit sur ses cuisses. Elle
était femme, il fallait songer à la marier. On pressa Dyadyu qui fit la sourde
oreille : le fruit était encore un peu vert pour ses dents. Du coup, le bruit
circula que les enfants se voyaient en cachette et que la fiancée avait perdu
son anneau. On vit alors, dans les lenteurs de Dyadyu, un reproche à
l’amitié silencieuse de Bayangumay et de Komobo. Sommé de tenir sa
promesse, Dyadyu déclara en souriant qu’il n’y aurait nul mérite. Et puisant
un peu d’eau dans le creux de sa main, il demanda au père de
Bayangumay : Lequel est pur, compagnon :… cette eau qui sort à peine de
terre, ou cette main qui vit depuis cinquante ans ?… depuis sa naissance, je
connais chacune des pensées de Bayangumay, car elle est claire comme
cette eau dans le creux racorni de ma main.
– Aujourd’hui, j’ai entendu une parole intelligente, dit un membre du
Conseil des Anciens ; et, du plat de la lèvre, il émit un clapotis satisfait.
La première mère de Bayangumay était une femme secrète, de manières
anguleuses et de sang froid, connue pour ne jamais suivre ses propres
sentiers. Au commencement des temps, aimait-elle à dire, il n’y avait pas de
voies tracées sur la terre des hommes, on ne pouvait se diriger nulle part ;
mais là où passèrent les Ancêtres s’ouvrirent peu à peu des sentiers : et nous
y posons le pied avec gratitude, achevait-elle d’un air menaçant. Quelques
jours avant la date fixée pour le mariage, Bayangumay soupira longuement
et se plaignit en ces termes : On me menace, on vérifie l’anneau de ma
virginité ; or, il y a trois ans que je n’ai adressé la parole à Komobo, et une
seule fois j’ai dansé avec lui. La première mère frotta un bâton de citronnier
contre ses dents noires, et elle lança avec sécheresse : Justement, c’était une
danse de trop ; quand la guenon a grimpé l’arbre pour la première fois, tout
le monde a vu que son derrière était nu.
– Depuis toute petite, dit alors l’enfant, je me travaille pour devenir la
femme de Dyadyu, et tout ce que je fais m’est imputé à crime : je crie honte
à vos pensées.
La mère l’examina d’un œil sec et dit :
– Veux-tu donc entrer en procès avec les Ancêtres ?
– Non, dit Bayangumay.
– Alors souviens-toi que nous tous vivants sommes animés par ceux
d’en bas ; ainsi de toi, la réincarnation de ma mère qui était aussi folle, je
vous le dis à toutes deux car j’ai souffert de l’une comme de l’autre. Et celui
qui s’insurge contre les vivants, c’est comme s’il voulait avoir raison contre
les morts et contre l’esprit d’Elana lui-même, qui nourrit les vivants et les
morts et les boekin. Je vous le dis à toutes les deux, à toi et à l’esprit de ma
mère qui est en toi, aussi évident que la forme de tes oreilles : nul ne peut
s’insurger contre la loi, car la loi elle-même obéit à la loi.
Bayangumay s’était assise sur une pierre et elle avait regardé le soleil
briller dans le ciel, et pâlir et se coucher sur l’offense qui lui était faite.
A la nuit tombante, elle déposa furtivement dans le bois un panier de
riz, piment, sel, poisson sec, ainsi qu’une couverture et des objets de toilette
intime. Puis elle se glissa dans la case de Komobo à qui elle fixa un rendez-
vous tardif, dans la première clairière après l’orée de la forêt. Ce n’est pas
possible, dit-il, tu as bu à la gourde des folles. Peut-être n’est-ce pas
possible pour toi, dit-elle sur un ton froid ; je t’attendrai jusqu’au matin et je
verrai si la chose t’a paru possible ou non. Elle patienta longtemps et vit
enfin arriver Komobo en habit de fête, avec tout son attirail de pêche et de
chasse. Autour du cou, aux bras et aux poignets, à la taille, à la cuisse, au-
dessus du mollet et jusqu’à la cheville étaient de multiples bracelets de
cuivre, ainsi que des grelots de lutte aux graines assourdies par des
bouchons d’herbe. A la ceinture étaient aussi des clochettes, un couteau en
son étui, une petite masse de bois, une flûte ornée. Sur la tête un petit
bonnet de cauris se prolongeait par un pompon de laine, et, surmontant
l’apparition, une plume rouge étincelait sous la lune. Il allait à la mort, il
allait à ses propres funérailles. Des larmes vinrent aux yeux de
Bayangumay et, soulevant vivement le panier de riz, elle remarqua de façon
plaisante : Komobo, Komobo, si tu prends toutes les couleurs, que restera-t-
il pour les oiseaux ? Le garçon hésita quelques instants : Peut-être, dit-il,
peut-être convient-il de revenir sur nos pas et de lancer un adieu à notre
village ?… Et, comme la petite fille ne semblait pas de cet avis, il esquissa
une plainte légère, du bout de la lèvre :
– O toi, dont les pensées me sont un brouillard…
Se glissant rapidement dans l’ombre, ils arrivèrent au fleuve où
Bayangumay avisa une fine pirogue d’enfant. Selon la direction qu’elle
avait tracée, il leur fallait passer à travers les eaux du delta, qui font comme
une chevelure fluide à la Casamance, depuis la mer jusqu’au pied des
collines où commence le pays des Balantes. Nombre de ces canaux leur
étaient interdits, les uns qui passaient en territoire mandjack, d’autres parce
qu’y séjournaient des poissons sacrés, lamantins, crocodiles, hippopotames,
d’autres enfin, étroits et bordés de mangrove, qui servaient de voie de
pénétration nocturne aux marchands d’hommes. Sous la clarté déformante
de la lune, les deux enfants avaient l’impression de longer les rives du pays
des morts. La nuit s’écoula en silence, le garçon pagayant et la petite fille
debout à l’arrière, guidant la pirogue d’une perche. Le dos de Komobo
luisait d’effroi.
Et Bayangumay dit :
– Komobo, Komobo, pourquoi m’appelais-tu écrevisse ?
Et il dit sans se retourner :
– As-tu déjà vu une écrevisse vivante ?
– Non, dit-elle.
Le dernier bras d’eau s’achevait en une mangrove spongieuse, dont les
palétuviers dressaient au-dessus du sol, très haut, de curieuses racines en
forme de jambes. Les deux enfants mirent pied dans la boue et Bayangumay
s’étonna de ces palétuviers tout en jambes. Modelés par le vent, ils
s’inclinaient du même côté, tels des groupes de danseuses figées dans leur
élan, et quelques-uns ressemblaient à des jeunes filles du village, aux
formes lisses et chantantes, à la grâce qui semble d’un autre monde. Mais
l’œil découvrait en même temps la boue noire, gonflée de bulles, sur quoi
reposait tout l’enchantement ; et, rendue songeuse, Bayangumay demanda
soudain à son compagnon :
– Komobo, Komobo, es-tu bien certain d’être ton grand-oncle paternel ?
Il murmura avec une très grande douceur, empreinte de rêverie :
– Que veux-tu que je sois, ma grand-tante ?…
– Je ne sais pas, je ne sais pas…
Ainsi devisant, ils traversèrent la mangrove, foulèrent une herbe haute,
gravirent une colline fendue par le cours profond d’une eau non salée. A
mi-pente ce fut l’aube. Komobo déroula la couverture sur le sable et mit sa
toge par-dessus, de façon à adoucir la couche des deux enfants. Mais toi, où
dormiras-tu ? dit Bayangumay. Alors Komobo reprit sa toge d’un air
résigné, et la déposa non loin dans les hautes herbes. Des traits de feu
naissaient à tous les points de rencontre du ciel et de la terre. Assis sur sa
toge de fête, Komobo piégea une nasse et s’en fut vers le ruisseau ; il en
revint un moment plus tard et s’allongea en grelottant.
Quand Bayangumay s’éveilla, au bout de quelques heures, le soleil était
remonté du séjour des morts et réchauffait maintenant les vivants. Elle vit
Komobo assis non loin de là, grave comme un fou et calme comme un
homme qui va mourir. Viens, lui dit-il. Elle le suivit jusqu’au bord du
ruisseau, où la nasse soulevée découvrit une petite écrevisse vivante qu’il
jeta dans l’herbe. Elle était effectivement bleue, cette écrevisse du pays des
Balantes, d’un bleu de nuit luisant et nacré. Et les anneaux de son corps
s’étageaient comme les plis du cou d’une jeune fille un peu grasse, mais
dont le poids ne gêne pas les mouvements. Utili bän ulin, dit Komobo. La
petite fille sourit, saisit l’écrevisse et la rejeta à l’eau : tous deux éclatèrent
de rire.
C’est ainsi qu’ils passèrent trois jours, sur la colline du pays des
Balantes : parlant peu et conversant de toutes choses.
Au matin du troisième jour elle dit : Komobo, il me faut aller à mes
noces. Et la considérant, essayant vainement de lire ses pensées, l’enfant
répondit : Je crains que Dyadyu ne me tue. Enfin, il poussa un soupir et
redescendit la colline vers la pirogue enfouie dans les hautes herbes.
Quand ils arrivèrent à Énampore, le Diola Dyadyu attendait sur la place
au milieu des hommes de son clan. Il avait revêtu sa grande toge indigo –
vêtement d’apparat du guerrier, et son linceul – et ses dents frottées au bois
de citronnier soulignaient la pointe des incisives limées en croc. Aucune
arme, en dehors de sa courte lame de combat ; et nul ornement, excepté le
bonnet de coquillages cauris, cousus à même ses cheveux gris, et qui
semblaient de minuscules mâchoires blanchies au soleil. L’arrivée des
fugitifs déclencha une tempête de cris, de clameurs, de piaulements aigus
qui partaient surtout des femmes d’Énampore. Déjà, un des hommes du clan
de Dyadyu lançait son javelot contre une cheville du père de Bayangumay,
qui attendait parmi ses parents et alliés de lignage, droit et figé comme
cadavre. Le trait précis n’entama que l’épiderme et tout le monde
s’immobilisa. Ceux qui étaient près du blessé se penchèrent, afin de
mesurer la gravité du dommage. Puis, dans le rang d’en face, un homme
souleva son arme, visa soigneusement, la lança de façon à infliger une
blessure identique à la cheville de Dyadyu. Et comme l’un des siens levait à
son tour le javelot, Dyadyu déclara sans élever la voix : D’où que vienne la
flèche, celui qui la lance périra de mes mains.
A ce moment, un instant égarée, la colère de la foule se retourna contre
Bayangumay et les poings se dressant vers elle, les insultes fusant de toutes
parts, la petite fille ressentit à nouveau le sentiment qui l’avait saisie trois
jours auparavant ; et, s’arrêtant devant le peuple, se redressant de toute sa
frêle taille d’enfant, elle chanta le couplet qu’elle avait composé durant son
absence :
Nous avons passé trois jours sur la colline
Un petit canari dans son couvercle
Comme je n’y ai pas songé
Komobo aussi n’y a pas songé
Komobo n’est pas un garçon fêlé
Il n’est pas non plus le jeune homme de notre temps
Kilili, Komobo. Kilili
Que le tam-tam de Weili chante Komobo
Puis elle vint devant Dyadyu et s’agenouilla les mains jointes, les
coudes largement écartés, en marque de soumission totale ; mais sa tête
restait haute et ses yeux tournés vers le ciel étincelaient.
Le vieillard mit sa main gauche sur le petit crâne rond de Bayangumay,
pour bien montrer qu’il avait reçu ses paroles et son chant. Puis il la toucha
à l’épaule, afin qu’elle se relève de sa faute ; et, cependant que le cercle se
resserrait autour d’eux, il demanda sur le ton de la courtoisie : Comment
avez-vous mangé ? Elle répondit. Puis : Comment avez-vous dormi ? Elle
répondit. Puis : Je vois que tes cheveux sont encore humides ; comment
vous êtes-vous baignés ? Elle répondit. Enfin : L’un de vous a-t-il touché
l’autre ? Elle : Nous n’avons même pas touché nos mains.
Dyadyu parlait d’une voix grave et pénétrante, et son visage semblait
parfaitement calme parmi les faces irritées de son clan. Seules, quelques
nuées flottaient dans l’espace de son regard. Soudain Bayangumay
commença d’avoir peur, et elle se mit à pousser de petites plaintes de chat,
sans s’en rendre compte, cependant que sa tête restait droite et ses yeux
dirigés vers Dyadyu qui parut s’éloigner, partir en songe au milieu de la
foule qui attendait son verdict. On savait que les pensées de cet homme
étaient des actes, qu’elles revêtaient parfois la forme d’une lance, d’une
flèche, d’un couteau de jet inattendu. Voyant cela, la première mère de
Bayangumay glissa au sol, répandit une poignée de sable sur ses cheveux
défaits, et cachant son visage entre ses genoux, poussa un cri déchirant. On
l’entourait, on essayait de la faire taire. Alors Dyadyu parut revenir à lui, à
l’heure présente, au peuple qui était le sien, et, sur un étrange sourire
d’apaisement, il regarda Bayangumay dans le blanc rose de ses yeux et
prononça le vieux proverbe : Le cœur de l’homme est un petit enfant
inconsolable. Puis il se tut.
Le sens de ce proverbe était obscur, et son usage réservé par coutume à
la bouche des Anciens. Pourtant, sans qu’elle les entendît le moins du
monde, les vieilles paroles pénétrèrent Bayangumay qui se jeta aux pieds de
Dyadyu, déchirée de douleur. Ce dernier demanda des branches dont il
frappa trois fois les épaules de Bayangumay, comme fait un père avec
l’enfant qui a commis une faute légère, et c’est avec force mais avec
tendresse. Puis il la fit se lever, posa la main sur son épaule en marque de
protection et dit : Pour moi tout est clair, mais il reste à interroger les
Esprits. Il la poussait devant lui, au travers de la foule, et, comme un jeune
homme souriait à leur passage, il lui donna un coup de poing qui le renversa
par terre. Le féticheur les emmena dans sa case où Bayangumay à genoux
se vit poser une poule blanche sur la tête, afin de vérifier l’état de sa
virginité. Les pattes de la poule grattaient légèrement le crâne de la petite
inculpée, mais, presque aussitôt elles s’immobilisèrent. Le féticheur dit :
Tout va bien, elle est droite. Elle a seulement fait un peu de bruit. Tu auras
une femme bruyante.
Le vieux Dyadyu sourit : Enfant, elle était déjà une flûte dont ses
ancêtres jouaient à tout instant de la journée.
Puis il ajouta :
– Car le son de son corps est clair.
Bayangumay était couchée dans la pénombre et se sentait vaguement
flotter sur le vin de palme, sur les danses nombreuses qu’elle avait faites,
sur la musique assoupie du tambour qui s’élevait depuis le centre du village,
à bonne distance dans la nuit. Une mèche de coton fumait devant la porte où
apparaîtrait Dyadyu, tout à l’heure. Elle savait qu’on était en train de le
parer tout entier, comme on venait de faire avec elle-même ; les vieilles
épouses avaient lavé son corps des sueurs de la danse, et elles l’avaient
ointe d’huile de tulucuna fraîche, qui donnait à sa peau l’odeur violente de
sa première mère. Puis elles l’avaient allongée sur la natte, elles l’avaient
recouverte d’un pagne blanc, elles avaient assuré la position de ses jambes
et découvert un pan du pagne sur sa nudité, afin que tout fût exactement
disposé pour recevoir l’homme. Contre ses reins, elle percevait le collier de
hanches que les enfants ne voient jamais, entendent seulement résonner la
nuit, et dont ils se moquent en faisant sauter des petits cailloux dans leurs
mains. La silhouette huilée de Dyadyu se découpa dans l’entrée de la case.
Ma femme est-elle prête ? demanda-t-il sur un ton déférent. Bayangumay
songea que le vieux guerrier ne lui dirait plus : mon enfant, et tout à coup
elle fut pleine de honte à cette pensée, et de tristesse et de regret. Alors
Dyadyu esquissa un mouvement et dit :
– Je peux revenir tout à l’heure, si tu n’es pas encore prête à me
recevoir ; car je ne suis pas le jeune homme qui s’élance vers la première
biche, et mon impatience est toute derrière moi…
Bayangumay sourit dans l’ombre :
– Mais la mienne est toute devant moi, dit-elle.
– Toute ? fit Dyadyu avec un petit rire, cependant qu’il pinçait la mèche,
abandonnant la case à la seule clarté impalpable de la nuit.
Elle avait cru percevoir une note obscure dans ce rire, et son cœur se
gonfla d’un sentiment étrange cependant qu’elle tendait un peu ses bras et
ses cuisses, afin de supporter l’épreuve de tous les soubassements de son
corps. Lui parvint alors un léger soupir, toujours chargé de la même
tristesse, et voyant que l’homme se penchait elle souleva docilement ses
reins, éleva au plus haut l’angle sacré de sa personne, comme le lui avaient
enseigné les trois vieilles épouses de Dyadyu. Elle était la victime et l’autel,
il fallait qu’elle s’étire comme un arc, qu’elle s’infléchisse en son milieu
comme le cou d’un animal qui se présenterait de lui-même au couteau. Et
Dyadyu prononça les paroles rituelles : Le riz que nous avons planté cette
année, puisse-t-il grandir en abondance et en force. Et Bayangumay
prononça doucement les prières d’accueil, que lui avaient enseignées les
trois vieilles, tout à l’heure, afin que s’opère en elle la germination qui
anime toutes choses, depuis les profondeurs de la terre jusqu’aux étoiles. Et
quand il en fut bien ainsi, quand toutes choses à faire furent accomplies,
Dyadyu se reposant sur elle de son travail – non pas de tout son poids, mais
d’un reste qu’il ne pouvait faire supporter par ses coudes – elle lui dit du
fond de sa gorge brisée : Dyadyu, Dyadyu, je te rends grâces d’avoir fait de
moi ta femme. Et Dyadyu ne répondait pas, et la toute jeune épouse
cherchait une autre formule, et finalement elle laissa parler sa propre
bouche : Dyadyu, Dyadyu, dit-elle, mon ventre s’honore de porter la graine
d’un arbre tel que toi. Mais Dyadyu ne répondait toujours pas, et elle
pouvait entendre non pas avec ses oreilles, mais véritablement avec ses
seins pressés contre la poitrine de l’homme, entendre une sorte de soupir
qui se mouvait à l’intérieur du vieillard avec son souffle. Et soudain elle se
sentit comme écrasée par le poids de l’homme, et ce fut comme si tout le
poids incompréhensible du monde reposait sur elle ; et l’enfant ne sut
comment s’adresser à tant de choses à la fois, et elle se demanda s’il ne
serait pas possible de marquer sa tendresse au monde par un geste ; mais
elle ne vit aucune partie du corps de Dyadyu où poser sa main sans
irrespect, ni ses épaules, ni sa tête, ni son cou dont une veine battait contre
sa mâchoire, et, soudain, elle se mit à chanter du fond de sa gorge brisée :
Dyadyu, Dyadyu
Si on crie au loin, il va au secours
Si on crie du côté de la langue, il va au secours
Du côté de la joue
Dyadyu
Et quand son chant eut pris fin, elle vit que Dyadyu s’abandonnait sur
elle de tout son poids, sans plus aucune retenue, sa poitrine se soulevant et
redescendant lentement, calme et pacifiée, comme celle d’un homme qui
dort, bien qu’elle sût ses yeux ouverts dans la nuit et sur quels sentiments,
sur quelles pensées aussi vastes et mystérieuses que le monde ?
3
A la naissance de Bayangumay, la grande ville des bords du fleuve, lieu
d’ombre et de luxe, de tranquillité, portait encore le nom de Sigi qui
signifie : Assieds-toi. Mais depuis qu’on y embarquait les esclaves, elle
n’était plus connue que sous le nom de Sigi-Thyor : Assieds-toi et pleure.
Et désormais, de proche en proche, des terres connues aux plus lointaines,
qui vont au-delà du pays des Balantes, les peuples qui craignaient de
devenir gibier se faisaient chasseurs, oubliant qu’une seule et même plaie
s’ouvrait à leur flanc. Le pays des vrais hommes se révulsait tout entier sous
le mal instillé dans son sang. Et les Anciens comparaient le corps nouveau
de l’Afrique à un poulpe cloué sur la grève, et qui perd goutte à goutte de sa
substance, cependant que les tentacules s’étreignent et se pressent les uns
les autres, et se déchirent sans pitié, comme pour se demander
mutuellement raison du pieu qui les traverse de part en part. Fuyant les
abords de la Casamance, voie traditionnelle des marchands d’hommes, les
Diolas s’enfonçaient lentement en des marais peu accessibles ; certains
groupes avaient gagné les âpres Cajinoles, où, en saison sèche, ils se
nourrissaient d’huîtres de palétuviers grillées sous la cendre. Des palissades
aiguës se dressaient maintenant autour des villages, s’insinuaient à
l’intérieur des enclos, entouraient la plus modeste case d’une hauteur
hérissée à l’image de la méfiance universelle. Une parole récente courait
dans toute la région : Autrefois nous ne craignions que nos ennemis,
aujourd’hui nous avons peur des amis et demain, nous lancerons la pique
sur nos mères.
La destination finale des captifs était inconnue : le peuple disait que les
Blancs se repaissent de viande humaine, les sages estimaient qu’ils en font
hommage à leurs dieux et ceux qui sentaient leur esprit chanceler – ceux-là
contemplaient l’immensité du ciel et se taisaient.
Une nuit, s’étant réveillée en sursaut, Bayangumay souleva les
paupières et sut qu’elle dormait encore, sut au même instant qu’elle
poursuivait un rêve à l’intérieur de son rêve. Le village était une seule
clameur, une seule flamme qui illuminait la case comme en plein jour. Elle
vit alors, dans ce cauchemar qui se dénonçait à lui-même comme tel, son
vieux mari dressé tout nu au centre de la case, la lance haut levée et la
bouche ouverte sur un cri d’horreur, cependant que de sa main libre il
cachait la honte de son sexe. Puis il y eut un bruit éclatant, pareil à celui que
fait le tonnerre durant la saison sèche, quand le ciel craque comme un grain
sous la cendre ; et, tombant sur les genoux, le vieux Dyadyu projeta sa
lance en avant et s’étendit sur le sol pour dormir, la tête sur un coude replié,
ainsi que font les hommes au coin du feu, les soirs de labours, de semailles,
de circoncision, de mariage ou d’enterrement, quand toutes choses à faire
sont accomplies. Elle décida aussitôt de ne rien dire, de ne raconter ce rêve
à personne, puisqu’elle savait ne pas désirer réellement la mort de son
mari : les labours s’achevaient et bientôt elle pourrait revoir Komobo,
pourquoi donc un tel rêve en un tel moment ?
Elle pensa qu’il lui faudrait sacrifier un coq blanc au boekin, afin
d’écarter d’elle ce péché nocturne, cette offense qu’elle commettait à
l’égard du vieux Dyadyu endormi à ses côtés, présentement, sur la natte
conjugale. Une prière lui vint aux lèvres : O vous les Dieux de mon sang,
écartez de moi ce rêve. A cet instant, deux êtres de la nuit surgirent en
hurlant dans la case, et ils en chassèrent Bayangumay de leurs longs bâtons
aux extrémités métalliques. Ils avaient des sortes de becs, des vêtements
pareils à des plumages, et des étoiles scintillaient à leur front, entourées
d’une petite lune d’argent. Et comme elle s’empressait, Bayangumay buta
sur le corps de son mari qui portait un trou au milieu de la poitrine, une
marque semblable à celle que fait la corne du rhinocéros. Elle poussa un
léger hurlement et gagna, toujours hurlante, la masse humaine concentrée
sous le baobab de palabres, s’y enfonça comme dans un mur vivant de boue
cependant que les êtres de la nuit faisaient jaillir, sans qu’on sût comment,
de brusques orages traversés d’éclairs. Les cases alentour flambaient
comme des torches, projetant mille escarbilles sur les corps tirés de leur
sommeil et pour la plupart nus, hommes, femmes, enfants, vieillards, et les
corps déjetés des aïeules au crâne rose, aux mâchoires pendantes. Les êtres
de la nuit usaient aussi de longs couteaux courbes dont ils harcelaient la
foule, provoquant des gestes inconsidérés parmi les enfants ; mais, si l’un
d’eux tentait de quitter le cercle, un bâton crachait sur lui tonnerre et éclairs
mêlés. Des sons s’échappèrent de la bouche de Bayangumay ; y prêtant
attention, elle se rendit compte qu’elle murmurait sans arrêt : qu’est-ce que
c’est ?… qu’est-ce que c’est ?… qu’est-ce… ?
Cependant qu’elle tournait les yeux en tous sens, s’efforçant de
comprendre l’agitation des femmes, les petits cris hystériques des enfants,
et le silence des hommes qui semblaient tout entiers prisonniers de leur
propre regard, elle vit, à plusieurs têtes de la sienne, le vieux Kobidja,
dignitaire du fétiche de la pluie, qui dressait vers le ciel ses deux poings
lisses comme du bois poli. Soudain il s’écria d’une voix inhumaine, nasale,
enflée, qui semblait sortir du groin du phacochère plutôt que d’une bouche
qui parle : Diolas, les Dieux sont morts !… et ce disant, il se précipita
devant un bâton dont l’éclair troua son ventre en répandant une odeur de
chair brûlée. Quelques cris de guerre retentissaient encore au fond du
village ; parfois un coup de vent, courbant l’embrasement d’une case,
révélait des silhouettes de combattants. Non sans stupeur, Bayangumay
reconnut à côté d’elle la face déformée de Binta, première compagne de son
mari, et qui serrait avec force deux enfants contre ses genoux, tout en
exhalant une phrase incompréhensible. Elle ressentit alors qu’il lui fallait
absolument savoir ce que disait cette femme, car le rêve était devenu d’une
gravité telle qu’elle serait tenue, le lendemain matin, d’en rendre compte
jusqu’au moindre détail. Elle posa avec respect sa main sur l’épaule de
Binta, et lui demanda calmement : Mère, que dites-vous là ?… et l’autre
plongea aussitôt avec effroi, sans la reconnaître, ses yeux blancs dans les
yeux de Bayangumay, tout en reproduisant ces mêmes sons qui tout à coup
se révélèrent paroles : Elana, Elana tout-puissant, répétait la pauvre femme,
protégez-nous des marchands d’hommes !…
A cet instant précis, comme le rêve se brouillait et prenait apparence de
réel, Bayangumay découvrit que tout un boisseau de petites flèches à
poisson s’élevaient brusquement de sa gorge et jaillissaient de ses deux
oreilles, chaque flèche étant son propre cri, régulier, inlassable, et qui ne
finirait qu’avec elle-même.
La mort faucha largement sur la place du village, puis les êtres
assemblèrent le reste en une sorte de longue corde à nœuds, et, du pas
tranquille de leurs chevaux de selle, ils guidèrent la file humaine au long
des sentiers de servitude, faisant de temps à autre, négligemment, voltiger
une tête lasse au-dessus de son carcan de bois. Ainsi en alla-t-il pour ceux
qui n’étaient pas malades, qui n’étaient ni trop vieux ni trop jeunes, et qui
consentirent aux fers et à la pose du carcan, ainsi.
Un tiers atteignit les geôles de l’esclaverie de Gorée, petite île qui
faisait face au bourg lébou de N’dakaru, à soixante journées de marche vers
le nord. Les niches étaient taillées dans la pierre, des trous oblongs
donnaient sur l’ombre éternelle des couloirs. Tous les matins, on retirait les
cadavres de la nuit. Ils étaient jetés depuis une porte qui surplombait la mer,
et de nouveaux arrivants les remplaçaient, qui parlaient des langues toujours
nouvelles. Au-dessus des niches, à l’étage habité par les seigneurs blancs,
des rires et des chants bourdonnaient parfois, traversaient l’épaisseur des
murs, descendaient doucement parmi les captifs, accompagnés du martel de
danses rapides et d’un grincement pareil à celui que produit le violon diola.
Et puis la musique finissait, les murs se rapprochaient, enserraient à
nouveau les corps de toutes parts, et les corps eux-mêmes devenaient des
murs pour les autres corps, et tout se fondait en une chose qui ne porte pas
de nom dans la langue des hommes. Un jour de nombreux cris retentirent, il
y eut toutes sortes de sons inaccoutumés, et les portes s’ouvrirent sur une
vague clarté qui venait d’on ne savait où. Alors des hommes noirs firent
irruption, ils détachèrent les chaînes du cou et des mains, ne conservant que
celles qui reliaient les chevilles, et les prisonniers furent poussés dans une
cour où on les incita à se laver en de vastes récipients cerclés de fer. Le
contact de l’eau était plus insoutenable que celui de la lumière, dont le
rayonnement poignardait tous les yeux, et les hommes les plus forts
chancelaient, poussaient des cris d’enfants, cependant que Bayangumay
tombait à genoux devant le récipient, tremblant de tous ses membres. Après
cela il y eut une très belle pause, durant laquelle on distribua du manioc en
abondance, de la viande bouillie, des œufs, des noix de kola, et les captifs
ressentirent à nouveau un sentiment humain, qui était peut-être la honte, et
Bayangumay posa comme les autres le plat de sa main devant son sexe. Et
la pause durait infiniment, et les gens mangeaient, buvaient en silence, se
levaient et s’asseyaient d’un air étonné, faisaient quelques pas, regardaient
le ciel, les arbres, leurs frères et sœurs si proches, si lointains, et ils
remettaient distraitement une main devant la honte revenue de leur sexe. Au
premier étage, accoudés à une basse palissade de fer, trois hommes blancs
contemplaient en souriant le bétail de la cour. Ils avaient chacun à leur côté
une petite négresse éventail, et leurs vêtements fascinants, aux couleurs
resplendissantes de fleurs, d’insectes rares, d’oiseaux, et les longues
boucles blondes qui descendaient sur leurs épaules, et la sûreté précieuse de
leurs mouvements, l’éclat de leurs dents si blanches entre les lèvres si
rouges, tout cela dégageait un air d’indulgence lointaine, de bonté…
Mais déjà ces instants de grâce s’évanouissaient : des gardes
surgissaient de toutes parts, ils avaient des marques d’esclaves à leurs
épaules, mais leur brutalité distante était celle des maîtres ; et déjà de
nouveaux anneaux, de nouvelles chaînes embarrassaient les mouvements.
On fit rentrer toutes les personnes dans la maison de pierre, mais au lieu de
les pousser dans les cellules aux portes bâillantes, les fouets, les masses de
fer et les crosses de fusils les comprimaient en un couloir qui descendait sur
l’océan. Un trois-mâts se balançait au large et des barques armées de
matelots roulaient à leurs pieds. Des museaux de requins, courbés comme
des ongles, perçaient à quelques mètres du rivage, non loin du lieu qui
recevait les cadavres de la nuit. Bayangumay descendit en pleurant le petit
escalier taillé dans le roc. Devant elle, au moment de se hisser dans la
barque, un captif hésita, s’immobilisa. C’était un Bambara immense, aux
joues striées de marques rituelles, et qui avait conservé par ruse une petite
guitare à trois cordes, figurant l’oiseau calao. Les deux matelots blancs le
tiraient aux épaules et un garde noir se mit à le fouetter avec acharnement ;
mais il ne bougeait guère, ses deux pieds collés à la dernière marche, juste
au niveau de la mer, et sa tête roulait lentement autour de son cou, comme
celle d’un homme qui dort. Soudain il fit un bond et entraîna l’un des
matelots à la mer, l’enserrant à la gorge, d’une seule main, tandis que
l’autre retenait cette étrange petite guitare calao. Il y eut des cris, des coups
de feu, un énorme remous traversé de giclées rouges, d’ailerons frétillants,
et de museaux qui se hissaient jusqu’au-dessus de la surface, comme
soulevés par l’appel innombrable de leurs dents. Bayangumay hésita, sa tête
roulait de façon rêveuse autour de son cou : et puis elle vint se coucher
docilement au fond de la barque.
Elle ressentit d’abord l’angoisse, une terreur ivre d’elle-même et qui
semblait, à chaque mouvement des vagues, s’élever avec la barque et ses
occupants dans l’air chaud. Et puis il y eut l’enivrement du ventre empli de
manioc, la douceur des membres qui semblaient gonflés d’eau, gorgés
soudain, comme des plantes aux premières pluies de l’année ; et le grave et
majestueux délire de respirer un air si pur que parfum, vous inspirant un
sentiment de gratitude à l’égard des inconnus répandus sur vous dans la
barque, à l’égard du bois sur lequel reposait votre joue, par instants noyée
d’eau de mer, à l’égard de chacune des gouttes qui dansaient sous l’esquif,
qui berçaient les restes du Bambara, qui encerclaient l’île de Gorée et
longeaient en tremblant les rives à jamais disparues de l’Afrique.
Suivant la petite file de captifs, Bayangumay gravit une échelle de
corde, prit pied sur la grande maison flottante des Blancs, dont les flancs
courbes recueillaient lentement leur charge humaine. Les matelots du pont
semblaient pris de panique, animés comme par la fièvre soudaine d’un
incendie ; ils criaient et gesticulaient, dressaient des lames et des bâtons
métalliques sur tout le monde. Silencieux, traînant leurs chaînes, les captifs
entraient les uns après les autres dans une sorte de trou creusé au milieu du
navire. Certaines femmes titubaient, remuaient leurs bras comme des
antennes, entraient avec des maladresses aveugles de fourmis. Quelque
chose heurta violemment Bayangumay dans le dos et elle partit en courant.
Mais au bord du trou, les chaînes de ses chevilles se prirent à un cordage, la
retenant un instant, une seconde infiniment douce, cependant que ses yeux
recevaient une dernière fois le ciel, le vol tendre d’une mouette, et le
déploiement des grandes voiles qui faisaient entendre un son harmonieux,
sec et humide à la fois, lui semblait-il.
De vagues luminaires étaient suspendus à des poutres et l’on se glissait
hâtivement le long de galeries étroites, on rampait vers l’espace qui vous
était imparti, on s’allongeait comme on pouvait dans l’ombre, dans
l’inconnu. L’intérieur du vaisseau avait des dimensions insoupçonnables du
dehors. Les contours imprécis se prolongeaient en des ciels nocturnes, en
des collines et des arbres, en des bêtes. Bayangumay perçut le déclic qui
fixait sa cheville à la longue barre transversale ; et déjà une ombre venait
contre son corps, telle qu’elle-même s’était accolée à l’ombre qui la
précédait. Elle eut une défaillance, elle voyait une infinité de petits poissons
qui se pressent dans un ventre, dans une grande chose vivante dont les
flancs enferment un ciel et une terre, et des eaux sombres et
tourbillonnantes, et des milliers de vagues et de gouttes salées pleines
d’amertume. Et puis tout redevint ordinaire, le dernier homme blanc
gravissait l’échelle au fond du local, et son torse d’abord, ses jambes
gainées de cuir s’élevaient dans un rond de lumière, se dissolvaient déjà. Et
cette lumière elle-même disparut, et il ne demeura plus qu’une rumeur
indistincte, un souffle lent et pénible, à peine marqué de cliquetis. Les
miasmes répandus, l’odeur de mort engageaient les poumons sur un rythme
nouveau, prudent, avare, palpitation imperceptible d’insecte. Bayangumay
étendit rêveusement un bras, découvrit que la hauteur ne lui permettait pas
de s’asseoir. Soudain l’air fut traversé d’appels. Les races, les tribus se
cherchaient dans l’obscurité. Soulevée sur ses coudes la jeune fille se mit à
crier : Hommes du village de Séléki, je suis Bayangumay fille de Sifôk et
de Guloshô boh. Elle attendit un long moment, quêtant un mot de sa langue
natale dans le déferlement de plaintes et de cris étrangers. Et puis elle
prononça à plusieurs reprises, d’une voix calme et paisible, comme
s’adressant à une voisine d’enclos : Hommes du quartier d’Énampore,
j’étais la troisième épouse de Dyadyu. Tout à coup, elle fit glisser ensemble
ses deux coudes dans le noir, s’allongea prudemment sur le dos et dit pour
elle-même, si faiblement qu’elle ne s’entendit pas : Diolas, Diolas, n’y a-t-il
pas un seul Diola dans ce poisson ?
Derrière sa tête, une lumière filtrait entre deux planches, et à ce fil
tremblant on devinait qu’il existait toujours un ciel, une terre ferme et sans
doute de l’air. Quand la lumière s’éteignit, Bayangumay comprit que le
monde du dehors entrait lui aussi dans la nuit et elle se demanda si les
étoiles seraient nombreuses. Elle rêva qu’elle habitait sous une souche
morte de baobab, son corps ayant la forme et la longueur d’un doigt. Elle
étouffait sous le poids de la souche, l’odeur insinuante de pourriture ; mais
chaque fois qu’elle raidissait son corps, tentant de regagner l’air libre, elle
se souvenait d’être larve et s’admonestait sérieusement. Si elle pouvait
pleurer ne fût-ce qu’une petite larme, peut-être saurait-elle à nouveau que
ce grouillement dans la nuit, que cette peau inquiétante et ces doigts, ces
yeux aveugles étaient restés diolas. Mais il n’y avait plus rien sous
l’inutilité de ses paupières, et elle en déduisit que les hommes blancs, à la
manière des sorciers, avaient sucé son intérieur et l’avaient remplacé par
une chose qui ne pleurait pas. Quand elle se réveilla, l’odeur qui
commençait à envahir le local lui fit penser qu’elle habitait toujours la
souche ; mais soudain elle vit le fil de lumière, juste au-dessus de sa tête,
entre deux planches, et elle sut vaguement qu’une nuit s’était écoulée. De
faibles plaintes hésitaient à l’entour, rampaient, tordues sur elles-mêmes,
comme le corps d’un malade qui n’attend plus rien. Certaines plaintes
s’achevaient en sanglots très purs, et Bayangumay pensa aux enfants qu’on
avait poussés dans une cage, juste à l’avant du navire. Les appels de la
veille s’étaient espacés. Chacun désirant se faire entendre, une
réglementation élémentaire s’esquissait. Par instants, une lumineuse
consonance diola se détachait de la nuit et du chaos environnants. Mais
comme Bayangumay se savait une larve, le sens des paroles dites lui
échappait, errait en elle, se confondait avec les battements de son cœur.
Quelque part, un groupe d’hommes chantait dans une langue étrangère.
Soudain elle crut entendre la voix émouvante du Diola Komobo. Elle en fut
légèrement surprise, car c’était la voix de Komobo et c’était une voix autre,
qui n’avait jamais retenti dans ses oreilles. Autrefois, dans les temps et les
temps, elle avait cru percevoir le timbre de Komobo au travers des murs,
depuis les profondeurs de sa cellule de Gorée. Mais la voix d’aujourd’hui
n’avait plus rien d’enfantin, elle résonnait sur un ton grave, proche de la
raucité, et c’était comme si Komobo chantait avec son ventre plutôt qu’avec
sa gorge, chantait des paroles tout à fait inconnues de Bayangumay et qui se
confondaient avec les rumeurs de son sang, les battements désordonnés de
sa poitrine…
Lorsque se tut la voix de Komobo, son morceau fut suivi d’un petit
silence appréciateur ; et puis une autre voix se mit à chanter, à descendre les
pentes de la servitude et de la mort, tandis que le fracas des chaînes
marquait la chute de l’homme d’une certaine solennité. Au-dessus de
Bayangumay, à une simple longueur de bras, les chaînes retombaient avec
l’emportement furieux du tonnerre, et la jeune fille se demanda si elles
étaient secouées par une rangée de femmes ou d’hommes. Cependant elle
tremblait comme si elle avait la fièvre soudain, elle tremblait et ressentait
toutes douleurs, la faim, la soif, la vermine, le manque d’air, l’odeur
d’autrui et celle de ses propres ordures répandues durant la nuit ; à croire, à
croire qu’elle était redevenue totalement humaine et vivante. Stimulée par
cette pensée merveilleuse, elle tenta d’avaler sa langue, comme avaient fait,
à Gorée, ceux que l’aube découvrait tout raidis dans leurs chaînes. Il
suffisait d’envoyer la pointe en arrière et de tirer avec son souffle,
lentement, patiemment, scrupuleusement, jusqu’à ce qu’un bout de chair
pénètre à l’intérieur de la gorge et l’obstrue. Mais en dépit de ce qui est dit,
la langue des femmes s’y prêtait mal et peu d’entre elles parvenaient aux
frontières désirées de la glotte. Bayangumay y parviendrait un jour, elle y
parviendrait. Déjà, après seulement trois mois d’efforts, la trajectoire de sa
langue avait gagné le fond du palais, elle atteignait l’huis de son souffle et
peu s’en fallait qu’elle ne remporte la victoire. Mais peut-être convenait-il
de lancer un adieu à Komobo, une parole, un dernier appel qui l’aiderait lui
aussi à regagner les rivages de l’Afrique, où ils converseraient de toutes
choses, un jour, sous la terre des hommes, comme ils l’avaient fait en
surface, dans les temps et les temps, sur les vertes collines du pays des
Balantes. Comment, comment franchir le barrage de la honte, comment se
signaler à Komobo sans qu’il ne vît, au travers de la nuit, l’état d’abjection
infinie… ?
Finalement, ayant façonné dans sa tête une parole poétique,
Bayangumay l’ajusta au rythme et à la mélodie du chant funèbre des
absents, o aké ombo aldhyuât : o il y a quelqu’un dont le sourire efface
l’obscurité ; et, profitant d’un instant de silence, elle exprima de sa voix la
plus pure, la plus mélodieuse, la plus ressemblante à une voix de femme :
O donnez-moi un message à porter aux ancêtres
Car mon nom est Bayangumay
Et je sortirai demain
Oui demain je sortirai du rang des bêtes
DEUXIÈME PARTIE
SOLITUDE
1
La mulâtresse Solitude est née sous l’esclavage vers 1772 : île française
de la Guadeloupe, Habitation du Parc, commune du Carbet de Capesterre.
Les du Parc employaient le système du Fichier Perpétuel, qui suppose une
exploitation stable, harmonieuse, dont les besoins en hommes et en chevaux
ne varient pas. La liste des « forces » avait été établie une fois pour toutes :
le nom des morts allait aux vivants qui le rendaient le moment venu, avec
l’âme. Une vieille Rosalie venant à mourir, on l’enterra distraitement dans
un terrain en friche, cimetière errant, provisoire, qui embellirait les futures
lances de canne à sucre. Et la nouvelle Rosalie prit la place de l’ancienne,
en un cri léger, sur le grand-livre de la Plantation.
A peine teintée à la naissance, elle ne s’assombrit véritablement qu’au
bout de six semaines. Sur ses reins, dans la coulée du dos, la tache
universelle des métis était à la forme d’une poire, à la dimension d’une
pièce de monnaie, et elle avait la couleur violette ardente des fleurs lourdes
et penchées de la banane. Avec les jours et les saisons, sa peau devint d’un
brun acceptable, une enveloppe souple, glissant doucement sur le muscle, et
qui distillait une sueur à peine moins brillante que sa négresse de mère. Les
esclaves voyaient dans cette graine bâtarde une Sapotille, du nom d’un fruit
indien à l’épiderme rougeâtre, à la chair douce-amère, comme tissée
d’ambiguïtés, et dont l’odeur vaguement d’encens était en effet celle de la
petite créature que sa mère reniflait, dans la stupeur des premiers jours,
comme pour mieux la comparer au fruit son vivant symbole. D’un doigt
inquiet Bayangumay suivait les contours du petit visage. Elle ne s’habituait
guère qu’à la bouche, à cause de la plénitude rassurante des lèvres, qui
évoquaient l’Afrique. De légers points d’aiguille en piquetaient les bords,
traces encore discernables de leur Créateur. Mais au-dessus de tout cela, il y
avait ce regard insoutenable au cœur de la jeune maman : un œil sombre et
l’autre verdâtre, et qui semblaient chacun appartenir à une autre personne.
Les vieux nègres d’eau salée, recrus d’expériences inouïes, assuraient
qu’il en va ainsi quand le mélange des sangs s’est fait trop vite, en l’absence
de temps et de volupté : enfants de barrières, de fossés ou de chemins (d’où
leur surnom dérisoire de Chimène) et surtout fruits de ces amours de
vaisseaux négriers, de cette étrange coutume, la Pariade, qui avait lieu un
mois avant l’arrivée au port, jetant soudain les matelots ivres sur les ventres
noirs lavés à grandes giclées d’eau de mer. Les enfants de Pariade avaient
souvent les traits qui se contrariaient, filaient dans tous les sens, des sourcils
hésitants, des yeux entre deux mondes. Et n’en était-il pas ainsi de cette
pauvre graine, de cette charmante Sapotille conçue à bord, dans la
confusion et l’égarement des mêlées reproductrices ?
Mais que la négresse Bobette se rassure, précisaient les Anciens avec
bonté ; car les deux yeux de sa fille lui font une seule âme et un seul regard,
que certains Maîtres amateurs de viande noire trouveront particulièrement
beau.
Lorsque naissait un tel produit, digne de servir à la table des Maîtres, on
l’enlevait avant qu’il ne prenne les maladies, souvent mortelles, les tours
d’esprit et de langage, les mains squameuses qui caractérisaient les bêtes
des champs. Un matin comme les autres, sur le conseil du Commandeur, les
gens de la Grand-Case se saisissaient du nourrisson pour l’élever eux-
mêmes, à la façon des êtres jaunes qui servaient d’intermédiaires entre les
Noirs et les Blancs.
Celle qui fut Bayangumay regarda partir son enfant d’un œil froid. Mais
quelques jours plus tard, elle eut un bref hurlement quand on lui ramena, au
retour des champs, la fillette qui se mourait du sein maternel. Toutes les
tentatives ultérieures amenèrent à ce même résultat d’une enfant exsangue,
fiévreuse et sans voix, mais se refusant à tout autre sein que celui de la
négresse Bobette ; comme si, ainsi qu’on le chuchotait dans les cases des
Nègres Nouveaux, le cordon ombilical n’eût pas été réellement coupé. Elle
se désespéra, ainsi qu’au temps de sa grossesse, quand elle faisait chaque
nuit le cauchemar d’un petit homme blanc qui sortait de son ventre, un
fouet à la main. Mais les mesures les plus subtiles, les violences les plus
manifestes n’y faisaient rien : toutes les nuits, dès qu’elle la croyait
endormie, la petite créature rampait silencieusement vers elle, jusqu’à
enserrer, délicatement, une de ses jambes.
Cependant, aux alentours de sa quatrième année, Bayangumay put
constater une légère amélioration chez la créature, une sorte de lent
renoncement à la chair maternelle, jusqu’à ne plus étreindre, ne plus
embrasser que l’extrémité de son pied.
2
Selon la petite fille, de tous les objets qui errent sur la terre et au ciel, le
plus chargé de sens et le plus mystérieux, le seul qui fût véritablement
émouvant était Man Bobette. Tous les soirs, avant de s’endormir, elle
repassait en esprit les énigmes les plus surprenantes de la journée écoulée.
Les yeux écarquillés dans l’ombre, elle revoyait les moindres gestes de
l’être fabuleux qu’était sa mère, elle suivait toutes les crispations de son
visage, réentendait les plus légères inflexions de sa voix. Et puis elle
réfléchissait très fort, dans l’espoir, la grave espérance de pénétrer les
secrets de cette femme. C’était là une tâche fort sévère, qu’un rien pouvait
subitement anéantir : la fuite d’un rat, le cri venu d’une case voisine, un
soupir de Man Bobette qui se retournait sur son lit de fanes sèches. Mais
l’enfant Rosalie était une vaillante, et ses petites nattes ne s’envolaient pas
pour autant. Sitôt l’alerte terminée, elle revenait à ce travail-là dans sa tête,
à cette tâche si délicate et sévère, tantôt nouant et tantôt dénouant le fil
toujours incertain de sa rêverie. Et la nuit venait sur son cœur, et les songes
s’accrochaient aux songes et tiraient à eux le cerveau de l’enfant, qui entrait
doucement en sommeil, poursuivant son ouvrage. Et parfois elle s’éveillait
au beau milieu de la nuit, se demandant aussitôt, moitié souriante, moitié
émue déjà : Jésus Marie la Vierge, mais qu’est-ce qu’elle a dans son corps
vivant, la négresse Bobette ? Mais qu’est-ce qu’elle a donc cette femme-là ?
Rhoye rhoye rhoye, mais qu’est-ce… ?
Elle savait que sa mère venait de l’autre côté de l’océan, que c’était une
sauvageonne, comme disaient les Blancs, une diablesse d’Afrique, comme
disaient les Noirs de celles qui n’étaient pas nées au pays et que l’on
reconnaissait à leur figure incisée, à leur parler de bêtes, à leurs inquiétantes
manières d’eau salée. Cependant, sans qu’elle fût d’eau douce, Man Bobette
n’était pas véritablement une négresse d’eau salée : si l’on excluait la forme
curieuse de ses incisives, elle n’avait rien d’ignoble. Et la petite fille avait
beau l’observer en coulisse, elle ne voyait guère ce qui justifiait ce surnom
irritant de Congo-Congo. Certains la dénommaient aussi Mangouste, et
d’autres la Reine aux longs seins, comme dans le proverbe. Mais à la vérité,
Man Bobette était semblable à toutes les vieilles qui travaillaient sur
l’Habitation, en dépit de certains signes qui la disaient, peut-être, moins
vieille que d’autres. Pourquoi sur les plantations n’y avait-il que des vieilles
et des jeunes, alors que parmi les négresses et surtout les mulâtresses
d’Habitation, on trouvait aussi une catégorie intermédiaire, des femmes qui
n’étaient plus toutes jeunes sans qu’elles fussent déjà vieilles ? Voilà une
chose étrange, pensait l’enfant Rosalie. Car sa mère était indubitablement
vieille, telle une vieille case branlante, avec sa peau fripée et ses plaques de
moisissure grise au visage, ces touffes d’herbe rose sur le corps, un peu
partout, comme à toutes celles qui n’ont pas su passer au travers du fouet. Il
y avait aussi cette oreille manquante, qui l’obligeait à parler de biais, en
mettant sa main en cornet, comme les vieilles d’entre les vieilles ; et le
boitillement qui lui venait du tibia mal remis, dont une pointe perçait,
encore, donnant à Man Bobette une démarche d’insecte abîmé, de mouche à
laquelle on a enlevé une aile. Elle était vieille, assurément elle était vieille.
Et pourtant – était-ce là son secret ? selon qu’on la regardait sous un certain
angle, par exemple endormie, dans l’ombre de la case, la tête posée sur la
mauvaise oreille, elle avait l’air si jeune avec son profil à peine entamé, ses
yeux qu’on ne voyait pas, sa bouche toute fermée sur les chicots, qu’on
aurait pu la compter parmi les plus jeunes d’entre les jeunes mamans de
l’Habitation du Parc. Parfois aussi, quand elle se tenait assise, le torse et le
cou bien droits, telle une Blanche ou une Mulâtresse, elle devenait
subitement si gracieuse (surtout à la faveur d’un rayon de soleil) que
l’enfant Rosalie croyait comprendre pourquoi on l’appelait la Reine aux
longs seins, quoique sa poitrine fût plus plate et labourée des fers qu’un
vieux carreau de terre à igname.
Il y avait également un « secret » dans sa façon de marcher, à de
certains soirs, quand toute la compagnie rentrait des champs, avec les
Commandeurs qui accéléraient l’allure et les chiens qui hurlaient, dans les
rangs, impatients eux aussi de rentrer dans leurs cases. Alors, même aux
soirs les plus tristes, quand ciel et terre avaient frappé des hommes forts
qu’on ramenait sur une civière, même ces soirs-là, sa vieille négresse de
mère ne pouvait s’empêcher de redresser le torse, tous les trois pas, avec un
air troublant de bravade, de défi, qui vous faisait tout d’un coup oublier sa
boiterie, sa peau usée et ses yeux secs, son crâne presque nu… Et c’était
encore et toujours on ne savait quoi, une personne à secrets, la Reine aux
longs seins, peut-être…
Souvent, un homme se tenait près de Man Bobette, au long des songes
et féeries nocturnes de l’enfant. C’était un vieux nègre à pilon que les
chiens avaient rattrapé à mi-pente de la montagne, voici fort longtemps,
bien avant la naissance de la petite fille : comme il faisait merveille au
blanchissage du sucre, on s’était contenté de lui trancher le genou, après sa
tentative. L’homme venait surtout le dimanche, à l’heure où les gens se
tiennent assis devant les cases, entre le sommeil et l’état de veille, ne
sachant que faire de leurs membres à l’abandon. En entrant dans la case, il
posait une main sur le crâne de l’enfant Rosalie, et la caressait avec soin,
sollicitude, tout comme si elle eût été une chaude et claire négrillonne. Mais
sitôt qu’il ouvrait la bouche, curieusement, c’était pour évoquer les petites
mulâtresses qui s’empressent de renier leur mère, dès que le cordon
ombilical se détache du cœur. Il prononçait aussi d’autres paroles, d’une
voix murmurante, penché sur l’épaule de Man Bobette qui l’écoutait d’un
air effaré : mais l’enfant entendait seulement la phrase sur les petites
mulâtresses, – et elle venait à Man Bobette, elle mettait un genou en terre,
elle secouait la tête pour protester contre la phrase. Comme elle ouvrait la
bouche, il en sortait une rumeur, une sorte de vent inarticulé, et Man
Bobette lui disait alors en souriant : Attention, tu fais encore ta chevrette ?
Et l’enfant remuait une seconde fois sa langue, essayait de prononcer les
mots qui se tenaient dans sa gorge, tels des chiffons. Et puis elle se levait en
silence, d’un air empreint de solennité, elle sortait, elle allait à son champ
de cannes habituel, s’enfonçait dans les hautes tiges tremblantes, jusqu’à ne
plus entendre les rumeurs de l’Habitation. Et là, solidement campée au sol,
elle serrait ses deux petits poings jaunes, elle arquait son corps nu, comme
pour entrer dans une danse, et de toute la force de ses bras et de ses jambes
elle poussait dans sa gorge un cri.
Cependant, en dépit de ses bizarreries, et de certaines souffrances qui
s’ensuivaient, l’enfant Rosalie aimait beaucoup à rêver au vieux nègre à
pilon. Il y avait en lui une gravité, une sorte de raideur qui l’émouvaient
étrangement. Par exemple, c’était un homme qui n’appréciait guère le
manger-cochon, et l’on ne pouvait rien tirer de lui qui se rapporte à ce que
les gens ont coutume de faire avec leur bas-ventre, leur bouche ou leur
derrière, tout comme s’ils fussent des porcs qui ne savent pas les
différences, ou bien des Blancs qui n’ont de cesse jour et nuit d’inventer
quelque nouveau manger-cochon. Et de toutes ces choses-là, le vieux nègre
à pilon ne parlait pas plus que Man Bobette. De même, sa bouche ne
prononçait jamais un mot concernant l’Habitation du Parc, et jamais ses
yeux ne se tournaient vers la grande maison blanche, à colonnades et
statues, dont les lumières étincelaient, le soir, se rapprochaient une à une
des cases installées au bas de la colline, en direction de l’ouest, afin que le
vent ne transporte les odeurs vers les narines d’en-haut. Toutefois, en de
rares circonstances, il prononçait certaines paroles qui avaient presque
l’éclat du silence de Man Bobette. Ainsi avait-il fait, le jour où cette
Bambara sauvage avait enfoncé une aiguille dans le crâne de son nouveau-
né. Tout le monde avait assisté à son supplice, et les yeux flamboyants
comme des torches, elle avait insulté les Maîtres pendant des heures,
accrochée au poteau d’entrée de la rue cases-nègres, avant que les fourmis
manioc n’en finissent avec son corps enduit de mélasse. Ce jour-là, au lieu
de gémir ou de pincer la bouche comme faisait Man Bobette, le vieux nègre
à pilon s’était contenté de murmurer, de son ordinaire voix de bête
soumise : Les Maîtres sont bons, les Maîtres sont justes, les Maîtres sont
bons, les Maîtres… Surprise, l’enfant avait considéré les traits paisibles du
vieillard, les traits immobiles et pincés de Man Bobette, et soudainement
elle avait découvert que tous deux regardaient la scène avec les mêmes
yeux : deux petits crabes de terre, bien tapis sous leurs paupières et qui
n’arrêtaient jamais de bouger, de fureter, de cisailler l’air ambiant.
Il était extrêmement difficile de regarder le monde avec de tels yeux.
Quand on l’examinait ainsi, froidement, soudain les pinces du regard se
retournaient à l’intérieur de la tête, qu’elles déchiraient. La petite fille en
avait fait la brève expérience, quelques jours après le supplice des fourmis.
Et cependant, Man Bobette et le pilon avaient ces yeux-là en permanence,
sous leurs paupières dolentes, sans que nul sur la terre ne s’en doute. Les
yeux de Bobette, il est vrai, laissaient parfois paraître entre leurs cils
l’extrémité d’une pince. Tandis que ceux du pilon étaient si bien voilés, si
parfaitement lisses au milieu de son visage que ce diable Congo avait perdu
jusqu’au souvenir du fouet. Il allait et venait sur l’Habitation du Parc, y
posant doucement son pilon, y courbant doucement son dos, y fumant
doucement sa pipe, avec un air de mendier une parole, une caresse, un
même front penché, une même échine fondante devant les Maîtres et les
Commandeurs, devant les jaunes de l’Habitation et les nègres de cannes, les
vieilles impotentes, les plus petits enfants nus. A le voir ainsi, on eût dit sa
personne entière à l’image de son coq, saisi par les chiens voici bien
longtemps, ce fameux jour où on l’avait rattrapé dans les bois. Et quand il
s’asseyait sur son unique talon, tout replié contre le mur de torchis, on
pouvait croire cette vieille tête blanche aussi endormie et défaite que le
vieux coq blanc qui s’exhibait en toute innocence aux regards.
Mais lorsque l’enfant Rosalie se réveillait, très tard dans la nuit, tirée de
son sommeil par un éclat de voix, elle surprenait parfois le pilon et Man
Bobette qui chuchotaient dans un angle, à la lueur d’une mèche d’huile ; et
non seulement le pilon avait alors ces yeux-là, des yeux de crabe, tout
pareils à ceux de Man Bobette, mais il arrivait même qu’il eût les yeux de la
Bambara sauvage, des yeux de flamme, de soufre et de cendre, qui
insultaient les Maîtres plus que les paroles jaillissant de sa bouche
ensanglantée par les fourmis.
De tels mystères vous laissaient rêveuse, dans l’ombre d’une cahute qui
frissonne au vent, quelque part, sur une petite île à sucre…
Une nuit, des voix lointaines traversèrent l’obscurité et l’enfant Rosalie
tendit l’oreille. Cependant, elle ne faisait pas un geste, n’émettait pas le
moindre soupir, attentive à ce que le souffle même de sa respiration ne la
trahît pas. Son cœur se mit à battre comme une cloche, il lui semblait qu’on
pouvait l’entendre à de grandes distances dans la nuit. Pourquoi Man
Bobette et le pilon ne s’en inquiétaient-ils pas ; et plongeaient-ils si
profondément dans leurs secrets, qu’un tel tintamarre passât au-dessus de
leurs têtes ?… Voilà une chose peu ordinaire, se disait l’enfant Rosalie,
cependant que la cloche de sa poitrine se muait en une petite clochette, puis
en l’appel angoissé d’une grenouille, en le clapotis paisible d’une rivière
qui inondait froidement ses membres.
Il y eut alors un temps, un autre temps, et l’enfant commença à
percevoir le chuchotis des paroles qui s’échangeaient au fond de la case.
Les deux amis n’avaient pas allumé la petite mèche d’huile, et leurs voix
semblaient différentes, leurs propos inhabituels. Ce n’étaient pas des
paroles de mélancolie, qui s’écoulent finement dans la nuit, s’y perdent
comme la pluie dans le sol. On eût dit des sons d’une tout autre nature, des
mots solides, rugueux, des sortes de pierres que les deux grandes personnes
amassaient, penchées l’une sur l’autre comme pour en faire ensemble un
tas. Et bientôt elle entendit le pilon murmurer une chanson lente, presque
sans musique, une chanson qui ne pouvait se danser et que la petite fille
entendait pour la première fois :
Nous nous en allons dans la nuit
Nous marchons dans les ténèbres
Dans la douleur et dans la mort
Le chant était si beau, il en émanait tant de douceur, de consternation
paisible et d’effroi que l’enfant Rosalie se demanda si elle ne rêvait pas les
paroles et la musique de ce chant, si Man Bobette n’était pas présentement
en train de dormir, allongée sur son lit de fanes sèches, au fond de la case,
cependant que sa petite fille errait en songe.
– Pourquoi marcher ? fit alors la voix anxieuse de Man Bobette.
Pourquoi ne pas nous coucher par terre, en finir une fois pour toutes,
pourquoi bon Dieu ?
La voix du nègre à pilon s’éleva avec la même réserve, la même lenteur
de cérémonie qu’il avait mise dans son chant :
– Je te l’ai dit cent fois, négresse, nous ne sommes pas ici pour servir de
bœuf au Blanc. Ce sont les Dieux d’Afrique qui nous envoient, afin que
nous prenions possession de ce pays. Tous ceux qui suivent la voix des
Dieux prendront le bateau du retour ; tandis que les bœufs, ceux qui lèchent
le bois de leur joug, ils serviront les Maîtres au ciel comme ils l’ont fait sur
la terre.
– Ce n’est pas ce que disent les nègres d’eau douce, insista
douloureusement Bobette. Je sais bien que leur langue est pourrie, mais
peut-être savent-ils ces choses-là mieux que nous. Et c’est tout le contraire
qu’ils disent : les mauvais nègres comme nous, on les attellera à des
charrues et ils serviront les Maîtres pour l’éternité…
« Et puis d’ailleurs, quel est ce bateau ? acheva Man Bobette d’une voix
si faible et alanguie que la petite fille se retint de crier.
– La mort est ce bateau, dit tranquillement le vieux nègre à pilon.
Il y eut alors un long silence, et, comme si elles se fussent concertées,
les voix du vieux et de la vieille s’élevèrent ensemble, à peine audibles, un
filet d’eau salée et un filet d’eau douce, dans la nuit, murmurant l’une de
ces chansons que les adultes s’interdisent en public et que les enfants eux-
mêmes ne fredonnent qu’à regret, dans la crainte obscure des plus grands
châtiments :
Odidilo
Le bateau est dans les bois
Allons monter
Allons
Puis il y eut un nouveau silence, encore plus long que le premier, un
silence de ténèbres dans lequel germaient de nouveaux secrets, et,
subitement, la voix de Man Bobette exhala :
– Cher nègre, ta bouche souffle la vérité, mais le feu même qui
réchauffe les uns brûle les autres. Ceux qui ont encore une nation, un
village, ils pourront sans doute prendre le bateau du retour ; mais ceux dont
la nation n’est plus, ceux dont le village est détruit et dont les ancêtres sont
morts… ceux-là où iront-ils donc, mon bon nègre ?
– Paix et paix, dit alors le pilon d’une voix calme. Ici nous apprenons
que notre patrie est plus grande que notre village ; ici, même ceux qui ont
un village apprennent à l’oublier. Négresse, je te dis paix et paix : car ma
patrie n’est plus dans mon village.
– La paix seulement, concéda Man Bobette en un fin sanglot : mais
alors où est-elle, ta patrie ?
Une flamme craqua dans la profonde obscurité, éclairant le visage d’une
jeune fille Congo au long cou fléchissant, aux traits comme un museau de
biche, et dont les cils couchés sur la paupière étincelaient de larmes qui se
détachaient les unes après les autres, comme les perles d’un collier défait.
Puis la lumière se déplaça, et l’enfant vit le vieux nègre poser un ongle sur
la peau noire de son avant-bras, en ce geste fatal qu’elle avait vu cent fois,
au cours de sa petite existence, le fameux geste de la couleur qui résumait
toutes choses ici-bas, pour les êtres blancs et les jaunes et les noirs de
l’Habitation du Parc :
– Voilà ma patrie, dit-il simplement.
A ce moment, l’enfant émit un son d’effroi et les grandes personnes se
retournèrent vers elle, tandis que la case entrait à nouveau dans les
profondeurs de la nuit. Elle entendit le pas léger de Man Bobette qui
s’approcha, s’agenouilla, posa une main sur les yeux de la petite fille, sur sa
bouche, sur son cœur battant ; et puis commença de la frapper en silence,
visant particulièrement les reins, le dos, le ventre. Man Bobette frappait
avec une sorte de régularité lointaine, assidue, et de temps à autre s’arrêtait
brusquement, murmurant d’une voix boudeuse, empreinte de nostalgie :
Hélas, cette chair ne songe qu’à trahir… Il y avait aussi quelque chose de
rare, de très surprenant dans sa manière de porter les coups, et la petite fille
s’interrogea gravement à ce sujet. D’ordinaire, Man Bobette se limitait aux
parties vêtues de son corps, car les Maîtres n’aiment pas que l’on abîme les
petites filles jaunes et tout spécialement leur visage, bien précieux entre
tous. Ainsi, depuis toute petite, l’enfant Rosalie avait pris l’habitude de se
taire sous les attaques de sa mère, dans l’espoir, la vaine espérance de lui
éviter un Quatre-Piquets. Mais aujourd’hui, les poings osseux atteignaient
de nouveaux domaines, gagnaient les régions interdites du cou, de la nuque
et des joues, et l’enfant Rosalie se demandait pourquoi cet égarement
soudain, cette absence de retenue. Peut-être Man Bobette voulait-elle
l’enfoncer en terre, et se désespérait de ne pas y arriver, peut-être. Un temps
infini s’écoula ainsi, un temps qui échappait au temps et semblait fait de
soifs, de pierres calcinées au soleil, et de l’écoulement d’une rivière parmi
la verdure bleue des grands arbres. Enfin, la voix du vieux nègre à pilon se
fit entendre, la pluie de coups cessa et tout devint comme une plage
silencieuse et lisse dans la nuit, cependant que la petite fille se demandait
déjà, mi-souriante, mi-émue : Mais qu’est-ce qu’elle a donc aujourd’hui, la
négresse Bobette ? Jésus Marie la Vierge, mais qu’est-ce qu’elle a dans son
corps vivant, cette femme-là ? Rhoye rhoye, rhoye, mais qu’est-ce… ?
Il en fut ainsi le lendemain, le surlendemain et dans les jours qui
suivirent. Man Bobette semblait prise de frénésie. Elle y allait de plus en
plus fort, avec ce même air buté et incompréhensible sur ses traits. Mais une
nuit s’éveillant, l’enfant Rosalie sentit que sa mère était couchée près d’elle
et lui caressait les cheveux en pleurant. Elle eût voulu dire quelque chose,
saisir cette main : mais elle était si effrayée qu’elle n’osa pas. Soudain elle
se rendit compte qu’elle s’endormait sous la caresse, et elle fit tout son
possible pour rester éveillée : mais elle n’y arriva pas.
Au réveil de l’enfant, quelques fils de lumière se mêlaient aux brins de
chaume du toit. La case lui parut aussitôt d’une petitesse extrême. Elle se
mit sur son séant, considéra le vide dans l’angle de Man Bobette : une
simple coulée de feuilles sèches. Sans doute étaient-ils déjà à mi-pente de la
montagne, Man Bobette et le vieux nègre à pilon, et grimpant, glissant
ensemble, tombant et se relevant, s’accrochant à tout ce qui dépasse, avec
pour seule pensée d’arriver au plus haut avant que ne retentissent les
premiers appels des chiens. Elle rêvait ainsi quand le Commandeur fit
irruption dans la case, et, tandis qu’il lui tordait habilement le bras, elle
souriait en elle-même, songeant : viande morte ne sent pas le fer. Après son
départ, elle secoua ses cheveux, secoua les brindilles sur son caraco, secoua
un peu d’eau dans sa bouche et découvrit subitement, dans l’ouverture de la
case, trois petites têtes noires qui l’observaient avec intérêt. Elle les suivit
sur le plateau, en bordure du champ de cannes, pour mieux entendre la voix
des chiens qui atteignaient déjà les premières pentes. De l’autre côté, en
contrebas du plateau, le soleil sortait de son bain et s’égouttait
précieusement dans la mer. Les trois enfants amorcèrent un jeu. Elle pensa
qu’il y en avait, des négresses, qui emmenaient leurs petits dans la
montagne, et sans doute prenaient-ils ensemble le beau navire pour l’île à
Congos. Et les yeux secs elle s’avança gravement pour une danse de
Blancs, un petit pas de menuet, cependant qu’elle se disait à elle-même,
avec douceur : c’est comme si je criais, c’est comme si je criais.
3
La carrière de Louis Mortier s’était faite sous le signe de son père,
Jacques Mortier dit Jacqou, ancien « engagé » par-devers les fondateurs de
la dynastie du Parc. Vers la fin du XVIIe siècle, ces derniers ne portaient pas
encore à gueule d’or sur fond d’azur ocellé. Leur troupeau se bornait à une
trentaine d’Africains, juste soutenus par quelques nègres d’Europe, comme
on désignait, parfois, les manouvriers blancs. La fortune des du Parc est
associée à la signature, en l’an 1700, d’un contrat par lequel la compagnie
de Guinée s’oblige à fournir onze mille tonnes de nègre. Les du Parc étaient
alors simples traitants à la Basse-Terre. Ayant eu vent de l’affaire, ils
obtinrent le meilleur au plus juste ; blason et particule s’ensuivirent.
Mortier le père était un pauvre serf beauceron, fatigué des corvées, et
qui n’avait pas craint la réputation fâcheuse des engagements à la colonie :
dix-huit mois d’esclavage, au rang des Africains, contre la traversée de
l’Atlantique et l’autorisation de faire fortune, à son tour, au terme échu du
contrat. Le cruel était qu’on ne se souciait pas de faire vivre les engagés
plus de dix-huit mois ; tandis que les esclaves africains, capital inaliénable,
souvent amorti en moins de deux ans, avaient chance de tenir six ou sept
ans avant de se voir réduits en fumure. Les récits de Monsieur le Père
décrivaient une époque ancienne, héroïque, révolue, où le nègre était denrée
rare, le Caraïbe en voie de disparition. Néanmoins ils épouvantèrent le fils,
qui se jura de mourir dans la peau d’un propriétaire. Tout jeune il s’essaya à
la culture du café, comme tout le monde, et se trouva ruiné du jour où cet
élixir se vendit dans les rues de Nantes, aux pauvres, à titre de boisson. La
baisse en Métropole fit tomber le prix de Guadeloupe, et, conséquemment,
la valeur des trois nègres qu’il avait achetés à leur pesant d’or, au temps où
le café était roi. Le sucre fit alors son apparition. Mais il nécessitait de
grandes surfaces, un matériel que seuls les gros concessionnaires pouvaient
acquérir. Les petits blancs vendirent leurs carreaux de terres. Puis le cours
du nègre remonta, avec la hausse du sucre, mais il était trop tard : Louis
Mortier n’était plus que le gérant-économe des du Parc.
Quelques années plus tard, les du Parc s’installaient à Paris où ils
essaimèrent dans la magistrature et l’épée. Louis Mortier, qui passait des
dépendances au château, les maintenait en l’état de leurs affaires par des
rapports mensuels, au gré du vent, des flots nacrés et changeants, et de la
concurrence anglaise qui prenait encore la forme excessive du canon. Dans
l’une de ces lettres, en date du 13 janvier 1771, il annonce l’acquisition de
trois mâles et deux femelles en remplacement de forces éteintes. Mais la
valeur du lot lui semble douteuse, la marchandise ayant beaucoup souffert
de la traversée. Ainsi, en dépit de son œil averti, il déclare avoir été dupe
d’une jeune négritte de seize ans, atteinte probablement du haut mal. Elle
s’était évanouie en plein milieu du marché de Basse-Terre, avec force
écume et cris, au moment qu’il inspectait ses fentes par crainte de la vérole,
de la mort verte et autres pestes qui lui seraient venues par le chemin du
bâtard dont elle était joliment enceinte. M. Mortier espérait qu’elle tiendrait
jusqu’à ses relevailles, ce qui ferait compensation à sa perte probable.
Apparemment, elle n’était pas en proie au haut mal, admit-il quelques
semaines plus tard. Mais on était obligé de l’amarrer en permanence, et
surtout de l’isoler, en raison de l’exemple qu’elle donnait à avaler sa langue,
à se repaître de cailloux et autres incongruités, et jusqu’à se vouloir
étrangler en tirant la barre qu’on avait eu l’imprudence de lui mettre autour
du cou. Craignant le mal de mâchoires, qui sévissait alors dans les
plantations, M. Mortier assista lui-même à l’accouchement de la créature.
Et une esclave fut préposée à la garde du nouveau-né, qui en répondit sur sa
tête jusqu’à ce que nature ayant fait son œuvre, la femelle se soit attachée à
son petit.
La négresse Bobette avait accouché d’un produit fort curieux, qui
laissait présager une grande valeur future. Une métive à simples yeux verts
avait atteint trois mille cinq cents livres aux enchères de la Pointe-à-Pitre.
C’était il est vrai une mulâtresse à talents, mais rien n’empêcherait celle-ci
d’en acquérir, M. Mortier y veillerait en personne. Malheureusement, on ne
put séparer l’enfant Rosalie de sa mère, car elle prenait aussitôt les
affections de la bouche, les purulences des yeux, du ventre, le faciès triste
qui annonce la consomption. Les nègres disaient que le cordon ombilical
avait été mal sectionné, que c’était irrévocable. M Mortier se résigna, fit
établir une surveillance étroite, de crainte que la négresse n’abîme son petit,
comme il arrive trop souvent avec les enfants de Pariade. De temps en
temps, il faisait venir l’enfant au « château », et huiler, laver, bouchonner de
toutes les manières, afin de bien marquer aux yeux de tous son statut
d’exception. Mais, en dépit des traces qu’elle portait sur son corps, et qui en
appelaient parfois d’autres sur la négresse Bobette, la petite fille ne semblait
pas désireuse d’habiter la grande maison. A peine était-elle nettoyée,
lustrée, qu’elle se roulait dans la poussière avec des cris, des hurlements, de
sorte qu’elle revenait toujours aux cases-nègres dans son état initial. Un
jour, elle trottinait sur ses quatre ans, le mulâtre Polycarpe assura l’avoir
vue au bord du ruisseau, assise toute seule qui recouvrait son visage de vase
noire, et puis se contemplait avec béatitude. Il fallait prendre patience, dit-il
à M. Mortier, car le cordon tenait visiblement à l’ombilic ; mais que le
Maître se rassure, précisa-t-il en souriant, car le cordon des mulâtresses finit
toujours par tomber.
Le marronnage de Bobette ne l’affecta pas outre mesure ; c’était un
soulagement, une économie. La malheureuse ne s’était jamais acclimatée au
pays. En moins de quelques années, cette toute jeune négritte, presque une
enfant, était devenue l’une de ces horribles vieilles aux yeux vides, qui sont
la plaie des plantations, ne rapportent guère plus que la pâtée quotidienne,
et que le seul sentiment chrétien éloignait M. Mortier d’écarter de son
chemin, comme faisaient certains habitants bien connus pour leur goût des
horreurs. Plusieurs semaines durant, M. Mortier fit exercer une surveillance
discrète sur l’enfant confiée à une voisine. Selon le mulâtre Polycarpe,
commandant du quartier, la fillette était sage mais avec un petit air
d’attendre qui ne disait rien qui vaille. Passant outre à l’avis, M. Mortier
décida de faire cadeau de l’enfant à sa propre fille, Xavière, de même âge
que Rosalie et que l’histoire de cette dernière toucherait assez pour qu’elle
en fît une cocotte. Xavière avait un naturel doux, suave, on ne risquait rien à
lui confier un objet si charmant. Le seul ennui était le fâcheux bégaiement
de Rosalie, qui l’avait saisie juste après le départ de sa mère. Selon
Polycarpe toujours soupçonneux, la petite fille ne bégayait pas en chantant,
de sorte qu’il y voyait une mauvaise volonté, une façon de marronner
comme sa mère, une sorte de perfidie. M. Mortier fit donner un coup de
rasoir sous la langue de l’enfant, ainsi qu’on fait du voile des oiseaux. La
petite fille ne paraissait pas souffrir. Un filet de sang coulait de sa bouche
aux coins baissés, boudeurs, un peu en gueule de brochet. On y posa de
l’arnica et elle bégaya comme devant. M. Mortier la saisit d’une main et
l’entraîna vers Man Loulouze, la gouvernante. Lavez-moi votre diable,
ordonna Man Loulouze impérative ; et la petite fille de s’asseoir calmement
dans la cuvette et de savonner son entrecuisse rose, son diable, comme elle
avait fait de ses cheveux effilés sur l’épaule, de ses pieds rugueux, de ses
dents frottées de cendre et poncées au bâton de citronnier. Man Loulouze la
renifla sous toutes les coutures et finalement posa son diagnostic : l’odeur
de négresse est partie. Puis elle l’embrassa sur les joues et déclara sévère,
les yeux bien dans les yeux de la petite fille :
– Qui n’a pas mère tète grand-mère…
Alors M. Mortier la fit habiller d’organdi blanc (quoique la laissant
pieds nus, selon l’usage) et la conduisit toujours aussi silencieuse devant
Xavière qui s’émerveilla de ses yeux de couleur différente, lui demanda s’il
était vrai qu’on l’appelait Deux-âmes. Les quatre petites esclaves de
Xavière pouffèrent de rire. Ravi, M. Mortier s’éclipsa dans le couloir. Mais
à travers les jalousies mobiles de la porte, il observa, non sans émoi, la
scène délicate qui se déroulait à l’intérieur : la petite Rosalie debout au
milieu du salon, un air rêveur et absent et bégayant calmement : Ou-oui,
c’est co-comme ça qu’on m’appelle. Et Xavière fronçant les sourcils et
disant d’un air fâché : Il faut dire oui maîtresse. Et cette quarteronne de Nini
disant : Maîtresse, donnez-lui une fraîcheur. Et Fifine l’acidulée
renchérissant là-dessus : Maîtresse, à quatre piquets. Et puis à la grande
tristesse de M. Mortier, sa douce Xavière approuvant les préparatifs et la
curieuse mulâtresse s’allongeant sur le ventre, sans mot dire, après avoir
proprement rabattu sa robe sur ses reins, cependant que chacune des autres
esclaves la tenait par la cheville ou le poignet. Et enfin la petite maîtresse se
saisissant d’un mignon fouet à manche d’os, et le soulevant en grimaçant,
comme fait le Commandeur…
A ce moment, M. Mortier étouffa une plainte et, en une sorte d’éclair, il
entrevit la malédiction dans laquelle l’esclave entraînait son maître, tous
deux rivés à une même chaîne qui les reliait plus étroitement que l’amour ;
mais déjà, au lieu d’abaisser son fouet, la facétieuse enfant en caressait
doucement la nuque de la nouvelle et éclatait de rire, imitée aussitôt par ses
compagnes. Puis elle releva la fillette de ses propres mains et lui dit en
souriant : Je ne suis pas comme ma sœur Adélaïde, je ne joue jamais avec le
fouet. Mais il faut me dire maîtresse, sinon papa ne sera pas content et ma
sœur se moquera de moi. Alors c’est entendu, tu me diras maîtresse ?
Et comme la petite esclave hochait la tête avec obéissance, Xavière
ajouta non sans vivacité : Et maintenant dis-moi, as-tu vraiment deux
âmes ?
Keppe, keppe, faisait-elle en secret, du bout de sa glotte frappée contre
le palais ; keppe, keppe, s’égosillait-elle en silence, par ce mouvement qui
sert aux négresses à manifester leur indignation ; keppe, keppe, c’est donc
ça ce qu’elle voulait pour moi, la négresse Bobette : alors c’était donc ça ?
Et cependant elle allait et venait à ses affaires, dans la grande case,
aimable à tous, à tous indifférente, et soucieuse seulement de ne pas
déplacer le masque doucereux posé sur ses traits. Ces trois semaines de
« rafraîchissement » l’avaient transformée. Son corps baigné, nourri,
reposé, éclairci de petites saignées, lavé de casse et de tamarin, humecté
d’huile de palma-christi, qui dénoue les jointures, n’évoquait plus la bête
inquiétante qu’on avait admise dans l’arche, le mois dernier, un filet de sang
aux coins de la bouche. On eût dit une bergère de salon : le cou léger, aigu,
tombant à angle droit sur des épaules égyptiennes ; les bras graciles qu’elle
tenait toujours plaqués le long du torse, sagement, ainsi que font les
poupées de cire aux jointures articulées. Mais il y avait cette cruelle absence
dans ses yeux, qui semblaient doués d’une vie minérale et chatoyaient,
comme ces globes en verre qui tournoyaient lentement dans la chambre de
Mme Mortier, de l’aube au soir, au bout d’une chaînette d’argent. Et derrière
ces yeux-là, loin en retrait, bien enfouies dans son crâne de poupée, il y
avait quantité de pensées nouvelles qui s’agitaient comme des crabes.
Jamais jusque-là, jamais elle ne s’était sentie aussi proche du secret de Man
Bobette. Et tandis qu’elle allait et venait, dans la grande case, apprenant les
courbettes, les sourires, les manières qui conviennent, toutes sortes de
phrases à secret s’élevaient comme des étoiles filantes dans son cerveau.
Qu’elle fût à la cuisine, en la salle à manger, ou bien dans la chambre de
Mlle Xavière, subitement elle entendait la voix familière qui déclarait,
comme autrefois, dans les temps déjà anciens de Man Bobette : Pays de
Blancs, pays de la folie. Quand elle entendait ces mots, ses paupières
descendaient vite sur ses yeux, les crabes rentraient leurs pinces dans son
crâne, et Man Bobette remarquait prudemment : Attention, celui qui te
connaît appartient pour toi aux bêtes qui tuent. Et si elle se plaignait,
reprochant à sa mère l’état dans lequel elle se trouvait, perdue en pays
blanc, oubliée de tous, Man Bobette lui clouait aussitôt le bec en ces
termes : Si une mouche, disait-elle, si une mouche est morte dans une plaie,
elle est morte là où elle devait mourir. Alors Deux-âmes abaissait davantage
les paupières, trouvant ce jugement équitable, ou bien elle roidissait son cou
de fureur, tandis que les crabes se jetaient sur Man Bobette, ou bien encore
elle bombait le ventre, lâchait tous ses crabes sur la grande case, saisissait
torches, coutelas, fioles à poison et se retrouvait clouée au poteau d’entrée
de la rue case-nègres, tandis que la voix âpre de Man Bobette lui murmurait
en consolation : Ma chère, toute flèche dont tu sais qu’elle ne te manquera
pas, fais seulement bien saillir ton ventre, qu’elle y frappe en plein.
Les tâches étaient dérisoires, et d’une facilité enfantine au regard des
champs : sitôt la cloche, on se lavait soigneusement, on chassait l’odeur de
négresse et puis l’on s’habillait de façon coquine, on aidait celles aux
cheveux crépus à se faire une coiffure décente, on s’en allait à la cuisine
déjeuner d’une mangue ou d’une crème au lait. Ensuite, on se précipitait
vers la chambre du fond et l’on attendait le réveil de sa maîtresse, assises
chacune à un angle de la pièce aux volets clos, immobiles, le souffle
inexistant, cependant que la petite forme rose et blonde reposait sous une
coupole de mousseline. Deux-âmes apprit à laver et à coiffer sa petite
maîtresse, et bien que son bégaiement énervât parfois celle-ci (au point
qu’elle lui donnait des petits coups d’index au travers de la bouche), elle
devint insensiblement sa préférée, sa cocotte, comme on disait de celles qui
étaient intimes de leur suzeraine, buvant ensemble des sorbets, leur grattant
la plante des pieds aux heures de la sieste, écoutant leurs histoires et y allant
d’un ragot, d’un potin de cuisine, d’une chansonnette en patois que les
maîtresses apprenaient avec avidité, comme si elles eussent, dans un repli
caché du cœur, la nostalgie de cette vie sauvage dont elles avaient sucé, à la
mamelle, le goût âpre en même temps que le mépris. Maîtresse Xavière
paraissait de cire tant elle était blanche et Man Loulouze murmurait qu’elle
ne vivrait pas. Elle avait des vertiges, des vomissements, elle n’allait jamais
au soleil sans une ombrelle, un chapeau de paille, et un voile de dentelles
qui retombait jusque sur ses épaules. Elle pleurait pour une épine, pour une
remarque de sa mère, pour un frisson de l’air eût-on dit, de longues heures,
sur son oreiller. Mais jamais elle ne se plaignait, jamais au grand jamais
n’élevait la voix, lors même que M. Hubert ou Mlle Adélaïde lui abîmaient
une de ses cocottes. Elle n’était pas du tout en faveur des mangers-cochons,
comme était le jeune M. Hubert, ni pour se faire promener, ainsi que
Mlle Adélaide, dans une petite voiture tirée par huit négrillons harnachés
comme des chevaux. Elle préférait ses poupées, son ara, sa boîte à musique
aux rouleaux hérissés d’épines qui jouait Le Troubadour et Le Carnaval de
Venise. Elle ne parlait jamais de vous éplucher, de vous nettoyer les os de la
viande pourrie qu’il y a autour, de vous apprendre à dormir trois mois sur
les coudes, les fesses en l’air. Mais selon Deux-âmes, elle avait certaines
plaisanteries éminemment regrettables. Ainsi, lorsqu’une de ses cocottes
l’avait mécontentée, elle lui disait : je te vendrai à M. Chaperon. Le
dénommé Chaperon était un habitant du voisinage qui avait fait entrer un de
ses nègres dans un four chaud ; et depuis lors, les Maîtres avaient coutume
de vous menacer de cet épouvantail. Deux-âmes savait qu’il n’était pas
sérieusement question de vendre une cocotte à M. Chaperon. Mais
lorsqu’elle entendait ces paroles prononcées sur un ton léger, doux et triste à
la fois, elle haïssait Mlle Xavière plus que tous les autres Blancs de la grande
case. Parfois elle se disait que sa maîtresse avait bu à la gourde des folles, et
parfois elle se remémorait en souriant les paroles de Man Bobette : Un
bavard parle à tel point qu’en tâtant ses fesses il dit, ce ne sont pas les
miennes. Mais en général, considérant les traits pâles, doux et tristes de
Mlle Xavière, elle murmurait avec une rage secrète : Pays de femmes
blanches, pays de mensonges.
Souvent Mlle Xavière la retenait auprès d’elle pour la nuit. Une simple
natte jetée à terre y suffisait. C’étaient alors de longues conversations dans
l’ombre, à la faveur desquelles Deux-âmes s’initiait au monde des Jaunes et
des Blancs. Elle sut qu’on la surveillait discrètement, dans l’hypothèse d’un
contact souterrain avec sa mère. Certains Jaunes, surtout Man Loulouze,
insinuaient même qu’elle était complice des nègres marrons. Mlle Xavière
semblait également très préoccupée par l’existence des nègres marrons : ils
étaient debout dans sa tête, elle y revenait sans arrêt. Elle les croyait faits
autrement que les autres, pensait qu’ils avaient une image du diable inscrite
sur eux, quelque part, un signe visible du pacte ; et elle s’étonnait beaucoup
que Deux-âmes n’eût jamais rien vu de tel sur sa mère. La preuve de ce
pacte, disait-elle souvent, c’était l’insensibilité des nègres marrons au
milieu des supplices : Deux-âmes savait certainement que les nègres ne
ressentent pas la douleur comme les Blancs… ?
– Tout le monde sait ça, Maîtresse, disait Deux-âmes effrayée.
– … Mais les nègres marrons, reprenait mademoiselle d’une voix suave,
c’était à croire que ces malheureux ne ressentaient rien du tout. Il y avait de
la sorcellerie là-dessous, pas possible autrement. Quoiqu’on leur fît, ils
souriaient ou vous insultaient tranquillement, comme si vous n’étiez pas
digne de leur colère. Et d’ailleurs, poursuivait-elle d’un air inquiet, son père
était lui aussi convaincu du rôle joué par le diable dans cette affaire.
M. Mortier assurait avoir vu des nègres marrons traités aux fourmis, traités
par le sac, le tonneau, la poudre au cul, la cire, le boucanage, le lard fondu,
les chiens, le garrot, l’échelle, le hamac, la brimbale, la boise, la chaux vive,
les lattes, l’enterrement, le crucifiement ; et toujours parfaitement en vain
ou du moins sans résultat appréciable : le même sourire sur leurs lèvres
maudites, la même façon lointaine de vous insulter, comme si vous
n’existiez pas vraiment, à leurs yeux…
A cet instant Deux-âmes, qui se souvenait de la négresse Bambara, ne
pouvait s’empêcher de dire, ses paupières baissées avec crainte, mais
intérieurement transportée de joie, de douleur et d’une tendresse ineffable :
– Les fourmis rouges non plus, ça ne leur fait rien, Maîtresse ?
– Pourquoi les fourmis rouges ? demandait Mlle Xavière.
– Parce que c’est ce que je préfère, disait Deux-âmes, entendant
naïvement par là : c’est ce que je crains le plus au monde.
– Moi, disait alors Mlle Xavière, c’est qu’on m’arrache les dents une à
une, toutes les dents une à une, comme fait M. Chaperon : je les ai tellement
sensibles que ce serait à mourir, même si j’étais négresse…
Et puis elle bâillait de façon charmante, posant une main en travers de
sa bouche, comme font tous les habitants de la grande case. Deux-âmes se
glissait sous la mousseline et de ses ongles fins, lui grattait savamment la
plante des pieds. Certaines fois Mlle Xavière s’endormait à une chanson,
certaines fois il fallait un murmure, certaines le silence. Et c’était toujours
la même chanson qu’elle voulait, toujours cette chanson de cannes Zulma, à
cause de la mélodie plaintive, peut-être, qui s’accordait avec les
mouvements fatigués de son cœur :
Tuez-moi mais rendez-moi Zulma
Rendez-moi ma Zulma
Pour vivre sans elle
Je n’ai pas les moyens
Lorsque mademoiselle s’était endormie, Deux-âmes se levait
doucement et s’approchait de la fenêtre, au travers de laquelle, tamisée par
le grillage anti-moustique, la silhouette de la montagne se dessinait dans la
nuit claire. Des feux apparaissaient dans les hauteurs, qui étaient des
lucioles suspendues à un arbre du voisinage, des étoiles à la cime d’un
piton. Mais l’enfant y voyait volontiers les feux de camp des marrons, et
elle rêvait à cette négresse héroïque de Bobette, elle y rêvait de longues
heures, en ponctuant sa songerie de keppe keppe réprobateurs à l’intention
de sa maman qui se faisait si longtemps attendre : combien de jours déjà,
combien de semaines ? Au moindre bruit alentour, au plus léger craquement
son cœur s’arrêtait de battre : serait-ce l’heure ? Et puis des traînées orange
s’étiraient dans le ciel, et l’enfant se recouchait dans l’ombre sur sa natte,
aux côtés de sa maîtresse, en suscitant au fond de sa gorge des keppe keppe
de plus en plus minuscules, jusqu’à ce qu’elle s’endormît enfin, toujours
secouée d’indignation.
A cette même époque, un certain Carrousel gagnait les bois pour en
revenir de son propre chef, deux mois plus tard, pleurant toutes les larmes
de son corps. Le malheureux voulait expier, il déchirait ses joues creuses de
ses ongles, glissait une langue d’épouvante sous la semelle de M. Mortier. Il
disait que le démon s’était mis en lui et l’avait halé comme avec une corde,
une longe invisible vers les bois. De tels sortilèges n’étaient pas rares dans
les plantations : on crut le pauvre nègre d’eau douce, on lui fit grâce et l’on
coula une pimentade sur ses plaies, afin qu’il en eût bon souvenir. Puis on le
dota d’un groin de fer, d’un carcan surmonté par une immense croix de
Saint-André, et on le renvoya sans plus attendre aux champs. Il allait
comme à une procession et les bras de sa croix vacillaient, l’entraînaient
vers la terre, en des chutes lentes et solennelles. On retirait le masque une
fois par jour, à la distribution de nourriture. Il prononçait alors un Notre-
Père et disait quelques mots, revenait toujours à son odyssée dans les bois.
Un jour, il déclara avoir vu la négresse Bobette sur les hauteurs de la
Soufrière, en compagnie d’une horde d’eau salée. Elle avait des cheveux,
un air surprenant de jeunesse, elle dormait avec un grand nègre Arada et
venait de mettre au monde un enfant, aussi noir et joli qu’une graine
d’icaque.
La petite fille se mit à rêver, habitée par une fièvre étrange. Tous les
soirs, regardant la montagne, il lui semblait tomber comme un poisson mort
dans le ciel. Alors c’est comme ça ? se disait-elle affolée ; c’est tout
bonnement comme ça ? Et, par un détour singulier de l’âme, elle
s’astreignait à une obéissance encore plus parfaite, acharnée dès l’aube à se
rendre utile, à se montrer la plus aimable petite cocotte qui fût au monde.
Elle y prit goût, trouva soudain une jouissance extraordinaire, qu’elle
n’avait jamais soupçonnée, à faire montre de servilité. Cette floraison de
vertus inquiéta d’abord, puis rassura tout à fait : Man Loulouze l’attira dans
ses jupes, Mlle Xavière lui remit en garde son ara, et M. Mortier mis en
confiance lui fit donner des leçons de couture, de français, de harpe
indienne et surtout de chant, car, disait-il, elle roucoulait comme une
colombelle. Mais un beau jour, sans que sa pauvre tête y fût pour rien, ses
mains coulèrent du jus de manioc frais dans l’auge aux poules, qui entrèrent
toutes en agonie. Elle se demanda comment révéler cette action glorieuse à
sa mère, qui se trouvait si loin, sur les hauteurs de la Soufrière ; puis elle
décida que l’autre n’avait pas à le savoir, car Deux-âmes avait agi toute
seule, pour elle-même, pour sa propre satisfaction et la faveur de son
plaisir. Et d’ailleurs Man Bobette pouvait crever, crever comme les poules
ses jambes raidies sous elle, ses yeux injectés de sang, son bec de négresse
ouvert comme un entonnoir : bon vent, dirait Deux-âmes, bon vent ma
chère, bon vent. Elle attendit une prochaine occasion de faire le mal, plus
savoureuse encore, atteignant les humains et qu’ils soient noirs, jaunes ou
blancs n’importe. Elle était si pleine de ces nouveaux sentiments qu’elle
accueillit avec joie, désormais, ce qui lui arrivait dans les cou-loirs de
l’Habitation du Parc : c’étaient autant de cailloux qui se déposaient sur son
cœur, et qui lui donneraient la force, le jour venu… Cependant, elle
craignait maintenant de devenir autre, elle le craignait et le désirait,… mais
surtout le craignait atrocement : quelque chose de terrifiant, un chien, par
exemple, comme on dit que certaines personnes mauvaises tournent. Et la
petite fille se demanda ce qu’elle préférait : si c’était de tourner en chien à
forme de chien, ou bien en chien à apparence humaine, tel ce nègre
efflanqué, tout en os, qu’elle avait vu avec Mlle Xavière, le jour de la visite
aux voisins du Bas-Carbet ; ce vieux nègre tout nu dans sa niche, les yeux
clos, un collier de fer autour du cou. Elle avait beau y réfléchir, impossible
de dire ce qu’elle préférait, ce qu’elle craignait le plus. Elle aboyait
maintenant en rêve, et sa maîtresse la renvoyait dans les communs, dormir
avec les autres domestiques. Plus tard, ceux-ci se plaignant à leur tour, on
lui ménagea une couche derrière l’Habitation, dans l’ancien pres-soir, où
elle fut toute seule et heureuse de l’être. Il n’y avait que l’ara, la tête
oblique, qui croassait en somnolant sur une barre du pressoir en ruine.
Parfois ces croassements l’inquiétaient, elle s’approchait de l’animal,
penchait la tête sur l’épaule, comme lui, et disait avec une sorte de douceur
consternée, paisible : Que faut-il que je fasse de toi : te battre n’est pas
assez, et te tuer c’est trop. Elle le prenait dans ses bras, le berçait,
chantonnait pour qu’il prît sommeil, et le reposait sur la barre où les griffes
s’accrochaient d’elles-mêmes. Alors elle se tenait toute droite, au milieu du
réduit, et faisait tourner sa tête autour de son cou, lentement, des heures
durant, dans l’ombre qui s’épaississait et puis gagnait son cœur, – l’invitant
subtilement aux métamorphoses…
Selon une tradition orale, encore vivace à la Côte-sous-le-Vent, du côté
des pitons de Deshaies, c’est vers l’âge de onze ans que la petite fille de
Bayangumay tourna en zombi-cornes. En ce temps-là, disent les vieux
conteurs créoles, la malédiction était sur le dos du nègre et le talonnait sans
arrêt ; on se couchait avec tout son esprit pour se réveiller chien, crapaud de
marées ou zombi, comme aujourd’hui l’on se réveille avec un cheveu blanc.
Cela n’étonnait personne, et les gens disaient ah, ils disaient seulement : ah.
Il y avait alors une grande variété d’Ombres dans les îles à sucre : nègres
morts animés par magie, nègres vivants qui avaient chu dans un corps de
bête, et d’autres, d’autres encore, dont l’âme était partie on ne savait où.
Ces derniers portaient habituellement le nom de zombi-cornes. Ils
avançaient comme des bœufs de labour et, leur tâche accomplie, s’arrêtaient
tout d’une pièce : ils restaient là, debout comme des bœufs de labour. Les
zombi-cornes étaient tout simplement des personnes que leur âme avait
abandonnées ; ils demeuraient vivants, mais l’âme n’y était plus.
Ces années sont obscures et leur chronique incertaine. On sait, toutefois,
que l’enfant fut vendue et livrée le 8 février 1784, en la bonne ville de
Basse-Terre de Guadeloupe. Il semble même qu’elle était descendue au
rang de bête des champs, les derniers mois de son séjour à l’Habitation du
Parc. Les nouveaux Maîtres l’estampèrent à l’épaule et la mirent au travail
de la canne. Ils croyaient avoir acheté un corps prolongé d’une âme, mais
quand ils entendirent son rire, ils ouvrirent leurs dix doigts et la lâchèrent
sur un autre marché d’esclaves. Il en alla ainsi pour les maîtres suivants, qui
entendaient son rire et ouvraient leurs dix doigts ; et tous laissaient des
initiales sur son corps, ainsi que des éleveurs qui marquent les flancs d’une
vache. Elle devint si sauvage que les hommes ne la possédaient que par
force ou par surprise. Et cependant, en dépit de ses yeux éteints, un peu
vitreux, et de cette voix nasale qui caractérise les génies de la mort, elle
grandissait si belle que ses coups de griffes ne les arrêtaient pas. Un jour
elle marqua, pour ainsi dire, ses propres fers sur ses épaules. C’était en
saison sèche, elle creusait une fosse à ignames, non loin de la route qui relie
le Gosier au Morne-à-l’Eau. Le Maître était dur, le troupeau entièrement nu,
sauf les jeunes mères qui retenaient des loques autour de leurs reins. La
rigoise des Commandeurs chantait. Un « petit Blanc » s’arrêta au bord de la
route, et dit avec la voix qu’ils ont pour dire ces choses : Ki nom a ou ti fi ?
ce qui signifie : comment t’appelles-tu, mon enfant ? Elle se redressa,
s’appuya sur sa houe et eut ce rire, le rire des personnes qui ne sont plus là,
car elles naviguent dans les eaux de la Perdition. Puis d’une voix
monocorde, mais toujours traversée par ce même rire, elle prononça les
paroles qui devaient s’attacher à elle, tout au long de sa brève éternité :
– Avec la permission, maître : mon nom est Solitude.
4
Le chevalier de Dangeau était un homme grand, maigre, toujours
souriant, enrubanné, avec un peu de mollesse dans la taille et dans la
tournure. Au-dessus d’un nez étroit, en forme sinueuse de bec, il avait de
grands yeux errants qui semblaient gonflés de lassitude. Il était arrivé aux
Isles sur le tard, après un bref service, en Amérique, sous les ordres du
marquis de La Fayette. Il y fit d’abord état de philosophe, à la façon
poudrée des temps, et puis se rendit compte qu’il n’avait ni la fortune ni le
rang de son esprit. Il jeta sur tout cela le voile des bonnes manières, et d’un
sourire qui découvrait les plus belles dents du monde. Enfin devenu à la
mode, il obtint charges et concessions de terres, et reprit goût à la
philosophie. La plus haute société des Isles s’y adonnait déjà, discourant sur
le genre humain, ses vertus, ses lumières, et créant des loges maçonniques
où l’on parlait delta, tétragramme, architecture du ciel et droit pour les
mulâtres libres à porter des chaussures. Le vaisseau négrier du chevalier prit
le nom de La Nouvelle-Héloïse, sa demeure fut le Temple des Délices. Elle
était sise au milieu d’un parc entouré de hauts murs, une petite société
d’hommes s’y réunissait une fois la semaine, pour des propos délicats. Le
célèbre ouvrage de Raynal faisait alors le fond des conversations ; certaines
raisons de l’abbé étonnaient, vous remuaient jusques aux larmes. Le
chevalier rêvait parfois d’une Traite Idéale, plus économe de la souffrance
humaine ; mais hélas, achevait-il en souriant d’un air las,… rien n’est aussi
indifférent sur terre que d’y commettre le bien ou le mal. Il se répandait
volontiers en anecdotes sur M. de Voltaire, qu’il avait fort connu dans ses
années parisiennes. L’illustre vieillard, disait-on, était l’un de ses bailleurs
de fonds pour l’affrètement de La Nouvelle-Héloïse. Les menus propos du
chevalier s’en trouvaient comme agrandis, parés de lueurs infinies.
Ces entretiens se déroulaient en présence d’une dizaine d’esclaves des
deux sexes, cités par nombre de voyageurs au rang des plus grandes
merveilles et curiosités des Isles. Les instruisant selon son maître Jean-
Jacques, le chevalier les voulait jeunes, pourvus de toutes les grâces de
l’esprit et du cœur, et d’une conformation de traits à la fois régulière et
surprenante, empreinte de solennité. Vêtus de la soie la plus fine, luisants
comme des idoles, ces esclaves étaient à tous les plaisirs du salon et de
l’entresol. Ils parlaient comme des philosophes, chantaient comme des
anges et jouaient de tous les instruments à la mode, y compris le cor
d’harmonie.
Le chevalier de Dangeau acheta la mulâtresse Solitude le 23 août 1787,
à une vente criée en la maison communale de la Pointe-à-Pitre. Il était venu
pour une violoniste, personne d’un talent agréable, qu’on disait « faite »
dans les écoles d’esclaves de La Nouvelle-Orléans. Comme il entrait, la
violoniste se tenait sur l’estrade principale, cependant que les enchères
montaient à ses pieds comme autant d’hommages. Elle était toute en taffetas
rose, avec de longues joues noires bleuies de poudre, mais le chevalier la
trouva un peu grasse à son goût. Pris d’un malaise obscur, il se mit à flâner
dans le vaste entrepôt croulant de marchandises, de ballots divers,
d’esclaves immobiles et silencieux devant leur destin. Des bouffées
lointaines de violon erraient sur tout cela, avec des accents parfois
déchirants. Dans un coin, assise sur une caisse de vin, était une jeune fille la
tête appuyée sur la main, l’air maussade, surveillée par un agent de la milice
locale. Elle flottait dans un sac de jute à trois trous, et ses pieds étaient nus,
ses cheveux en transe. Chacun venait l’interroger : es-tu bonne fille ? sais-tu
blanchir ? travailles-tu au jardin ? as-tu jamais repassé ? pourquoi te vend-
on ? n’es-tu point marronneuse ? Elle répondait de mauvaise grâce et on lui
disait : Ouvre donc la bouche qu’on t’entende, imbécile. Soudain, comme
un chaland lui relevait le menton par force, examinant l’état de ses dents, le
chevalier découvrit deux grands yeux transparents, de couleur différente, et
qui semblaient plantés à l’intérieur d’un visage de cendre et de soie, le
sibyllin visage d’une enfant morte…
Les enchères montèrent à quatre cent vingt francs. Elle, le regard froid,
impassible, restait appuyée contre un meuble. Le commissaire lui dit,
montrant le dernier enchérisseur : Va, voilà maintenant ton maître. Elle leva
les yeux, regarda le chevalier, s’approcha de lui toujours du même air. Le
chevalier fit répandre sur son corps des flots de musc, d’onguent, de crème,
de fard, de parfum. On l’orna de gourmettes, de chaînes pompons, de
colliers choux à la créole, de pendants d’oreilles, de corail et de grenat vif ;
c’était une toilette que l’on surnommait alors la pimpante. On posa enfin sur
sa tête un madras jaune vif qui lui donnait l’air à la fois absent et fantasque
d’un perroquet. Or, une mélancolie étrange se dégageait d’elle et le
chevalier en fut touché, scruta attentivement ces yeux de verre qui
semblaient ne rien voir, indifférents à tout ce qui s’opérait autour d’eux. A
ce moment, la créature eut un rire et l’habilleuse qui contemplait son
ouvrage tressaillit, passa une main tremblante devant sa large face camuse,
comme pour chasser une vision. Le lendemain, le chevalier notait que tous
ses beaux esclaves béaient tristement devant la nouvelle, et la guidaient à
chacun de ses pas, comme on fait des aveugles, en la prenant doucement
par-dessous le coude. Ils semblaient la croire autre, essentiellement autre, et
certains disaient qu’elle n’avait plus d’âme. Le chevalier ne connaissait pas
cette maladie et ses invités en sourirent, considérant l’enfant docile et grave
qu’on leur présentait. Mais après la surprise, les premiers élans de la
nouveauté, il advint que tous se sentirent mystérieusement frustrés. Les
baisers, les caresses de l’enfant, ses grâces elles-mêmes semblaient faites de
néant. On eût dit un jouet mécanique, une de ces ballerines qui tournent et
virent sur quelques notes grêles, et puis s’immobilisent en fin du rouleau,
soudain. Elle faisait tout ce qu’on disait, sensible et frémissante comme une
bête aux ordres lancés ; mais pour peu qu’on la quittât un instant du regard,
on la retrouvait figée dans sa position initiale, un air de somnambule sur les
traits. Elle se mit à crier la nuit, à cause d’une vague parole entendue dans
le fumoir, une plaisanterie sans doute, qui avait cheminé, obscurément, en
son esprit. Dans son cauchemar toujours le même, elle se voyait changée en
statue de sucre que des Français de France dégustaient lentement, là-bas, à
l’autre bout du monde, en commençant par briser ses doigts qu’elle avait
fort minces et si longs, dit-on, qu’ils en semblaient irréels. Le chevalier eut
pitié, la fit mettre aux cuisines où elle mena une paisible existence de
zombi-corne, des années durant. Son rire devint un sourire léger,
évanescent. Et, dans cette paix qui l’habitait, sa docilité fut telle que toutes
les prières des vivants lui étaient des ordres. Le chevalier prit des mesures
pour qu’on n’abusât pas de ce corps livré à tous les vents. On ne la faisait
plus venir qu’aux soirées de musique, à cause de sa voix exquise. Et l’on
disait qu’il n’y avait aucune demoiselle dans l’île pour donner avec tant de
grâce les chansons à la mode, tandis qu’elle penchait la tête, le cou recourbé
comme un cygne :
Paris est si charmant et si délicieux
Qu’on n’en voudrait partir que pour aller aux cieux
Il en alla ainsi jusqu’aux événements révolutionnaires. Le 7 mai 1795,
les troupes de la Convention débarquaient en Grande-Terre de Guadeloupe
où elles répandaient le décret d’abolition de l’esclavage ; et le 12 mai
suivant, grossies par les esclaves rencontrés en chemin, elles faisaient leur
entrée dans les faubourgs de la Pointe-à-Pitre. Le chevalier de Dangeau prit
un cheval, deux pistolets d’arçon et une épée, et rejoignit la coalition des
royalistes et des Anglais dont les quartiers se tenaient déjà de l’autre côté de
la rivière Salée, sur la Guadeloupe proprement dite. Quelques-uns de ses
nègres voulant le suivre, le chevalier les repoussa vivement, jurant qu’ils
étaient pis que des chiens couchants ; il rejoignait, dit-il, le camp de sa
naissance, mais il formait des vœux pour celui de la Liberté. Au dernier
instant il s’arrêta devant Solitude et murmura, d’une voix infiniment
navrée : Et toi, pauvre zombi qui te délivrera de tes chaînes ? La jeune
femme répondit en souriant : Quelles chaînes, Seigneur ?
5
Solitude échoua sur une bande de terre marécageuse, entre le port et la
rivière Salée, et qui servait de refuge aux nègres venus des plantations
incendiées. Ils habitaient des huttes, des cabanes de planches, de
branchages, de toile goudronnée, des futailles coupées en deux, des
boucauts crevés. Les gens avançaient comme des navires sur la mer, avec
chacun sa boussole et son compas, son itinéraire, ses voiles taillées à sa
fantaisie. A divers signes, Solitude sut qu’il n’y avait pas de place pour un
zombi-corne, dans ce monde nouveau qu’on appelait la République. Elle
s’appliquait à imiter les gestes de la vie, mais des nappes d’eau coulaient
sans arrêt de ses yeux. On se demandait d’où lui venait toute cette eau, et
les hommes et les femmes, les enfants l’obligeaient à boire, afin qu’elle ne
se réduisît en une poignée de terre sèche. Certains l’appelaient arc-en-ciel, à
cause du sourire qui filtrait au milieu de ses larmes. Elle-même s’en
étonnait, cueillait cette rosée au bout de ses doigts, la regardait avec un
intérêt marqué. Puis les eaux diminuèrent, un filet persista quelques jours,
et il ne demeura plus que les pierres douces et lavées de son regard.
Elle se réveillait chez les uns, les autres, ombres toujours nouvelles et
anciennes. On trempait sa figure, on se mettait aux couleurs du jour, madras
bleu, corsage blanc, vaste jupe cramoisie ; puis on se rendait sur la place du
port, près de la Darse, pour y manger beignets et rissolades, sucres à coco,
toutes sortes de douceurs enfin, tandis que la foule noire regardait
paisiblement tomber la tête des hommes blancs. Solitude se tenait à
distance, car des alluvions innommables se formaient autour de l’échafaud,
et, comme on les recouvrait tous les jours de terre, les couches enfouies
entraient en travail, perçaient la croûte récente, faisant jaillir des globules
roses entre les pieds nus et sombres des spectateurs. On disait que les
nègres de Saint-Domingue, voyant sauter la première tête, s’étaient
précipités sur la machine et l’avaient réduite en morceaux. Mais ceux de
Guadeloupe s’y étaient largement habitués : on venait à tout bout de champ,
on mangeait et riait, on buvait, on goûtait l’air délectable de la Liberté, on
clignait finement des yeux, au soleil, en regardant l’homme blanc trancher
la tête de l’homme blanc. C’est tout pareil comme en France, disait-on ; et,
dans les tavernes, on voyait des soldats venus de là-bas qui exhibaient des
livres reliés en peau d’aristocrate. L’après-midi, quand les têtes avaient
roulé, quand les tambours, les fanfares se mouraient, des flots de négresses
emplissaient la ville de leurs remous, de leurs rires, de leur écume
chantante. Solitude se mettait en travers de la vague, se laissait porter par le
courant. On allait regarder la manœuvre, des éternités durant, sur les places
calcinées de la Pointe-à-Pitre. Des troupes de nègres des champs, les pieds
grisâtres, le torse nu barré d’un baudrier, défilaient sous les ordres de
mulâtres à cheval dont les silhouettes se prolongeaient de plumets
vertigineux. On reconnaissait des compagnons de servitude et c’étaient des
cris, des appels, des baisers envoyés très haut, sur la pointe des orteils, ainsi
que des lâchers de pigeons voyageurs. Et puis, fatalement, celles qui
n’avaient personne roulaient vers le fort de la Victoire, où se tenait le corps
expéditionnaire, le 8e régiment de chasseurs des Pyrénées. Les portes de la
caserne étaient ouvertes, ses cours bien accueillantes, ses hommes blancs à
peine voilés d’ironie. Nombre de négresses d’eau douce se faisaient faire
des enfants chapés, qui échapperaient à la couleur, à la vieille malédiction
noire. Elles voyaient dans les événements un signe de Dieu, l’assurance
qu’il pardonnait, était sur le point de sauver la race. Déjà certaines
poussaient devant elles un ventre grave, chargé d’une promesse
messianique. Leurs yeux brillaient si fort que Solitude en détournait la tête,
soudain éblouie. Et parfois même, inexplicablement, elle en ressentait un
picotement sur le côté, une simili douleur d’âme. Alors elle tendait les bras,
autour d’elle, d’un air égaré, cherchant à s’accrocher à une nouvelle vague,
à se laisser emporter par un flot plus secourable…
Un jour qu’elle se tenait place de la Sartine, au milieu des vivants,
Solitude remarqua que l’assistance était moins nombreuse qu’à l’ordinaire.
Une tension insaisissable régnait dans l’air : nul chant, nulle farandole.
Soudain des gardes nationaux entourèrent la place et, par-derrière leurs têtes
noires, on vit paraître les cocardes et les baïonnettes des soldats de la
République. Un han secoua la foule du côté de la rue Frébault, d’où venait
en grinçant la charrette des condamnés : un tout petit nègre des champs s’y
trouvait assis, les yeux ronds, la bouche ouverte d’étonnement. Les deux
bras de Solitude se tendirent, mais il n’y avait nulle vague à quoi se
raccrocher, nul courant où laisser filer son corps. Autour d’elle, les gens
semblaient pris d’une frénésie de mouches dans un bocal. La fanfare couvrit
un instant les clameurs de la foule, et, du coin de l’œil, Solitude vit la tête
du petit nègre des champs se détacher de la guillotine, voltiger entre les
bois, dans l’azur, semblable à une minuscule tête de mouche. Solitude
abaissa les bras et demeura immobile, au milieu de la place, attendant que la
terre ou le ciel ou les hommes impriment à son corps une nouvelle
direction. Soudain trois négresses filèrent sous son nez. Elles se tenaient par
la main et leurs jupes bruissaient, bombinaient, leur donnant l’allure d’un
vol de grosses mouches bleues. Solitude s’accrocha à l’une d’elles et se
sentit emporter dans les airs. Cela dura un long moment et, quand elle
rouvrit les yeux, les trois négresses étaient couchées par terre et
s’étreignaient, cherchant refuge les unes dans les autres. Solitude rampa sur
les genoux et enfonça la tête dans un paquet de chair frémissante. Elle
entendit alors une voix d’homme qui disait en français de France : Allons
donc, citoyennes, montrez-vous un peu raisonnables…
– La liberté, fit une voix languide de négresse, la liberté, elle aurait pas
dû nous faire ça…
– C’est aussi mon avis, reprit la voix de l’homme sur un ton morne,
bourru, marqué de désenchantement ; mais ne cherchez pas à vous enfuir,
car elle a de plus longues jambes que vous…
Soulevant la tête, Solitude vit que cette voix appartenait à un vieux
soldat du 8e régiment des Pyrénées. De la pointe aiguë de sa baïonnette, il
effleurait négligemment les négresses affalées à terre. Une file de personnes
humaines stationnait non loin de là ; toutes avaient les bras noués dans le
dos, le cou pris dans une corde qui les reliait ensemble, comme des esclaves
que l’on traîne à une vente. Des gardes nationaux de couleur se tenaient à
l’écart, et leurs yeux obliques, incertains, semblaient ne voir personne,
cependant que les canons de leurs fusils menaçaient la file silencieuse. A ce
moment, Solitude tendit le cou et le nœud se referma sous son menton, avec
la douceur surprenante d’une caresse…
Comme on donnait l’ordre de marche, la corde se tendit avec un
craquement musical et Solitude ressentit une nouvelle fois, mais de façon
plus profonde, essentielle, le lien que cette corde autour de son cou
établissait avec ses semblables ; et, sans que nul ne s’en aperçût, un vague
sourire s’esquissa sur le bord de ses lèvres…
Précédée de deux grenadiers, la cordée arriva dans une plantation de la
Baie-Mahaut, à la Côte-sous-le-Vent, où une cinquantaine « d’agriculteurs »
avaient déjà repris le travail sous la surveillance d’un détachement de
gardes nationaux. Le régime y était doux, les fouets s’ornaient de petits
rubans tricolores, ils étaient administrés selon un barème très précis et non
plus, comme autrefois, au gré du caprice des planteurs. Et puis ça n’était
pas tout à fait l’esclavage, comme on avait pu croire, durant la longue
marche qui avait conduit à la Baie-Mahaut : on portait toujours le titre de
citoyens, et l’on travaillait sur l’air de la nouvelle Marseillaise, inventée par
un dénommé Dosse, de Matouba :
Allons enfants de la Guinée
Le jour de travail est arrivé
Ah telle est notre destinée
Au jardin avant soleil levé
C’est ainsi que la loi l’ordonne
Soumettons-nous à son décret
Travaillons sans aucun regret
Pour mériter ce qu’on nous donne
A la houe citoyens formez vos bataillons
Fouillons avec ardeur faisons de bons sillons
Solitude ressentait une espèce de calme ; les ordres, les punitions la
rassuraient. Quand on rentrait des champs, elle faisait cuire des racines dans
un canari, et, s’asseyant sur une pierre, devant sa cabane de branches, elle
plongeait comme en rêve sa main dans le récipient, puis dans sa bouche.
Elle pouvait rester ainsi sous le soleil, sous la pluie, jusqu’au plus profond
de la nuit. On s’était demandé ce qu’elle voyait, à travers ses cils entre-
clos ; mais comme les enfants se plaisaient sous son regard, s’y baignaient,
pour ainsi dire, à deux ou trois pas, on avait laissé cette femme tranquille
sur sa pierre.
Le plus souvent elle ne voyait rien, se contentait de flotter, en piochant
un peu de nourriture dans son canari. Mais parfois, quand nul ne s’en
doutait, elle soulevait un peu ses cils et observait, de loin, une certaine
personne nommée Frosiane Mabolo. C’était une voisine, leurs cases se
touchaient. Les gens l’appelaient aussi Frosiane Bande Pourrie, en raison
d’une vieille plaie à la jambe, qui suintait, et qu’elle pansait avec un
morceau de tissu crasseux. Cette personne était de père et mère Congo, elle
avait une trentaine d’années, et son dos était marqué de ses trois
propriétaires successifs. C’était une vraie bête des champs, aux mains
épaisses, aux pieds rongés par les chiques. Mais elle avait une peau d’un
noir admirable, un noir très bleu, profond, tendre, qui attirait la lumière
comme un aimant et la faisait voleter, autour d’elle, en une sorte de halo. Et
puis elle avait aussi ce rire, qui ressemblait à celui de Man Bobette, par
instants ; un rire penché, les yeux au ciel, le rire d’une personne qui est au
fond d’un puits, un vrai, vrai rire de négresse. Et quand elle voyait cette
peau, quand elle entendait ce rire, Solitude souriait derrière ses paupières
mi-closes, souriait, souriait, souriait.
Frosiane était bien au courant de ce manège, mais elle ne s’en offusquait
pas. Elle permettait même à Solitude de la suivre, à quelque distance,
comme une chienne timide. Elle l’appelait son sillage. Un soir pourtant, elle
s’approcha de Solitude assise, comme à l’accoutumée, sur sa pierre, et lui
lança avec emportement :
– Pourquoi ris-tu, je veux le savoir.
– Mais je ne ris pas, dit Solitude.
– Tu mens, petit sillage : tu mens comme chien soi-même.
– Mais non, mais non, dit Solitude effrayée.
Frosiane parut tout à coup songeuse ; puis, avec le même emportement
fiévreux que tout à l’heure :
– Et pourquoi ça tu ne rirais pas, veux-tu me le dire ? Pourquoi ça
qu’une chose pareille ne rirait pas de temps à autre ? T’as-t’y pas une
bouche et des dents ? Rien que ça mérite qu’on rie, je te le dis, moi,
Frosiane : rien que d’avoir une bouche et des dents.
– Rien que ça, murmurait docilement Solitude, en un lointain écho
tremblant ; rien que ça, rien que ça…
A quelques soirs de là, les nègres marrons envahissaient l’Atelier
national de la Baie-Mahaut. Frosiane monologuait avec son sillage, qui
hochait doucement la tête, sans comprendre, quand tout à coup des cris
jaillirent dans le haut du morne. Ils provenaient de la Grande Case où les
gardiens, les contremaîtres et le géreur occupaient les locaux des anciens
propriétaires. Puis il y eut des coups de feu, des gémissements, et toute la
crête fut en flammes.
Quelques travailleurs s’élancèrent au pas de course, dans la nuit, leur
sabre de canne à la main. Mais quand ils atteignirent le haut de la colline,
tout était consommé : les rebelles achevaient de dévêtir les cadavres noirs
des gardes nationaux, les cadavres jaunes des contremaîtres, et le cadavre
blanc du géreur. Les négresses entourèrent les combattants, baisant leurs
armes, baisant leurs genoux, baisant leurs mains souillées de sang.
Beaucoup d’entre elles étaient en pleurs, avec des yeux fous, brûlants,
exorbités ; mais nulle parole ne s’échappait de leurs lèvres, nulle plainte,
nul cri. Solitude avait suivi son amie, et tiraillait sa manche, avec
inquiétude, comme un chien qui se rappelle à son maître. A la lueur des
flammes, les nègres marrons enrôlèrent qui voulait. Presque tout ce qui était
noir s’avança. Quand elle vit la colonne s’enfoncer dans l’ombre, puis
disparaître, Solitude ressentit un feu dans sa poitrine et se mit à courir de
toutes ses forces. Mais les hommes de l’arrière-garde étendirent leurs bras,
et l’un d’eux lui signifia avec froideur : Qu’est-ce que tu viens faire par ici,
espèce de fiente jaune ?
Seuls étaient demeurés les citoyens mulâtres, au nombre de six ; et
quelques vieilles trop cassées, quelques négresses au ventre trop pesant, aux
bras trop chargés de marmaille. Tandis que la colonne de révoltés montait
vers les bois, le lamentable petit reste se mit en route pour la Pointe-à-Pitre,
afin de se signaler aux autorités. Ce qu’on avait pu retrouver des gardes
nationaux, des contremaîtres et du géreur, têtes et membres épars,
incertains, était véhiculé dans une charrette à bras. Mais aux alentours de la
rivière Salée, soudain pris de peur ils abandonnèrent le chariot et
s’égaillèrent. Restée sur les lieux, Solitude s’assit à terre, le dos contre une
roue, et sa bouche s’ouvrit sur une langue pendante, cependant qu’elle
poussait de petits cris animaux. De vagues lueurs fusaient, derrière les mâts
qui surmontaient le port, au loin…
6
La guillotine avait quitté la Pointe-à-Pitre, elle hantait maintenant les
deux ailes de l’île, escaladait les mornes les plus raides, les plus
abandonnés, à la recherche de citoyens qui ne comprenaient pas leurs
nouveaux devoirs. Nombre d’entre eux, fuyant la liberté, l’égalité et la
fraternité, gagnaient l’obscurité profonde des bois, s’y reposaient de leurs
nouveaux tourments. Des détachements spéciaux étaient sur leurs traces
jour et nuit. On ne disposait plus de chiens à nègres, les grands dogues
mouchetés d’antan, ceux-ci ayant été exterminés dès les premiers jours de
l’Abolition ; mais les nègres républicains y suppléaient eux-mêmes, très
efficacement, grâce à leur expérience, à leurs affinités secrètes avec les
hommes des bois, et à toutes les possibilités que leur donnait le partage en
commun d’une peau noire. Peu à peu disparurent toutes les bandes
organisées, puis les groupes, les unités de deux ou trois.
Seul demeura le campement des marrons de la Goyave, bastion ultime
des nègres d’eau salée de Guadeloupe. Ils étaient commandés par un
Bossale de race moudongue, un dénommé Sanga que les corsaires de Victor
Hugues avaient saisi au large des îles Vierges, sur un négrier espagnol. La
consigne de Victor Hugues, soucieux des caisses de la République, était de
diriger secrètement les esclaves « libérés » vers les ports francs des Indes
néerlandaises : les aléas de la course, et le dégiboiement des côtes
d’Afrique, y portaient pour l’heure le bois d’ébène au plus haut. Mais
certains capitaines, qui se souvenaient de l’an II, lâchaient leur cargaison de
malheureux sur les rivages de Guadeloupe, tout de même plus hospitaliers,
tout de même. On appelait nègres épaves les Africains ainsi délivrés par la
grâce des eaux. Ils erraient sans comprendre, parmi le chaos d’une guerre
civile obscure, suivant docilement qui leur désignait un ennemi du doigt. Le
Moudongue Sanga fut jeté successivement contre les Anglais, les soldats de
la République, contre les Petits Blancs et les ci-devant aristocrates, contre
les patriotes de tout poil, de toutes nuances et colorations de peau, nègres et
sacatras, câpres, mulâtres, quarterons et jusqu’à ces fabuleux
Kalmanquious, dont une seule goutte noire, disait-on, alors, dans les îles à
sucre, troublait mystérieusement le sang et le regard. Quand il eut fait le
tour de ce monde, le nègre épave considéra froidement les faits, eut une
sorte d’illumination. Une extase sombre dans le regard, mais la bouche
soudain éblouissante de joie, il rejoignit les marrons de la Goyave dont il
devint rapidement le chef, celui que déléguaient les dieux d’Afrique. Sa
doctrine avait la simplicité des choses révélées. Il disait que les nègres ont
tous même père et même mère, tous jaillissant d’une même souche, comme
font les agoutis, les manfesnils et autres bêtes à poil ou à plumes. Si certains
d’entre eux l’oubliaient, c’était à cause des œufs invisibles que les hommes
blancs avaient pondus dans leur tête, sans qu’ils s’en rendissent compte. Et
pour sa part, terminait-il sur un rire sec, amer, pour sa part à lui-même,
Sanga, fils du pays de Bornou, il ne tolérerait que ceux qui avaient écrasé
tous les œufs pondus dans leur tête par les Blancs, ceux qui n’avaient que
des pensées d’Afrique, de belles pensées noires qui ne trahissent pas…
Le camp était installé sur une sorte de plateau à mi-flanc de la
montagne. Là, au milieu de la forêt sans âge, les marrons avaient défriché et
construit des paillotes, établi certaines cultures vivrières. Sanga dirigeait
tout cela d’une main de fer, comme s’il se fût trouvé au cœur même du pays
de Bornou. A plusieurs reprises, ses hommes repoussèrent les assauts du
général Desfourneaux, chargé de faire la chasse à ceux qui refusaient les
« bienfaisantes lois de la Grande Nation ». Des guetteurs étaient postés sur
les rives de la Goyave, qui séparaient les rebelles du reste du monde. A la
moindre alerte, aux premiers signes de la présence des « chasseurs de rats »,
le hululement des conques de lambis projetait femmes et enfants sur les
hauteurs de la montagne, tandis que les hommes se portaient aux frontières
de la Petite Guinée, – comme ils désignaient leur petite enclave en pays
blanc. Sanga devait son prestige à un livre qu’il montrait aux paysans, et
dans lequel, prétendait-il, était enfermée toute la doctrine à connaître.
C’était là une pauvre ruse de chef noir, désireux de s’assurer tous les
enchantements des maîtres. Lorsque fut détruit le campement de la Goyave,
sur un assaut final du général Desfourneaux, on découvrit, parmi les
cadavres déchiquetés par les obus, un petit volume relié de veau et qui
portait toutes sortes d’ornements sauvages, tracés avec des encres
végétales : c’étaient Les Rêveries du promeneur solitaire.
Un soir de décembre 1798, à quelques semaines de la fin, un guetteur
aperçut une silhouette qui s’engageait sur les roches plates de la rivière à
Goyaves. L’homme était assis derrière un buisson de siguines, le fusil calé
entre ses genoux, et les eaux lumineuses dans l’ombre faisaient glisser ses
yeux, lentement, d’une tempe à l’autre, eût-on dit, sans que sa tête esquissât
le plus léger mouvement. La forme humaine sautait de pierre en pierre, avec
l’application silencieuse et hésitante d’un insecte. Parvenue au milieu du
gué, elle se profila un instant sur les eaux de la cascade, qui répandaient,
autour d’elle, une mousse abondante et couleur de lessive. Un tremblement
de l’air découvrit une petite femme jaune à moitié nue sous des haillons :
elle portait un baluchon qui oscillait sur son épaule, au bout d’un court
bâton, et son crâne hirsute ressemblait à un nid de poule. L’homme attendit
encore un peu, le temps qu’elle posât le pied sur la dernière roche ; et,
braquant soudainement son arme, il lui intima d’une voix enrouée par
l’inquiétude : Femme qui va là, ho ?
Elle parut chanceler sur sa roche, et, le cœur pincé d’effroi, l’homme
remarqua de vastes globes qui roulaient dans leurs orbites creuses, comme
font les yeux sans regard des visiteurs de l’au-delà. Et puis la bouche
s’ouvrit et il en émana des paroles obscures, un bégaiement doux, musical,
froissement de soie sur de la soie : Pa-pardon, pa-pardon, murmurait-elle en
souriant d’émotion, vous n’auriez pas une vieille négresse marronne, une
Man Bobette, … vous savez bien ? celle de l’Habitation du Parc… là-bas,
dans les temps et les temps, du côté du Carbet de Capesterre… vous savez
bien ?… Sur ces mots, un sourire voleta sur les lèvres de la créature, un
sourire voilé d’ironie et qui semblait s’adresser à une présence très
ancienne, une ombre disparue, à la fois infiniment proche et inaccessible.
Vous n’auriez pas ?… reprit-elle avec une sorte d’agitation confuse. Et,
pivotant sur la roche, elle entreprit de traverser la rivière en sens inverse,
atteignit le rideau chantant de la cascade, étendit les bras et tomba
silencieusement dans l’eau où elle demeura jusqu’à mi-corps, telle une
femme saoule, sans bouger ni émettre une plainte, sans même se retourner
vers le nègre pétrifié sur la berge. Un remous gonflait sa jupe et l’étendait
sur les eaux, faisant d’elle une plante aquatique qui penchait d’un côté, de
l’autre, selon la direction du courant. L’homme réunit ses mains autour de
sa bouche et la héla sourdement dans l’obscurité : Ho, la rivière n’est pas
douce, ho, ho… Tout à coup, s’élançant sur les pierres, il saisit la créature
aux cheveux et la tira délicatement vers lui, telle une proie ruisselante. Elle
souriait et frissonnait dans l’herbe et son corps mince exhalait un relent
d’abîmes. Petite feuille, dit-il, petite feuille jaune, la mère des hommes n’est
pas contente aujourd’hui, par les temps qui courent ; et, lui faisant signe de
se lever, il se mit tranquillement en route vers le camp. De temps à autre, il
ralentissait le pas, ralentissait encore pour permettre à la silhouette de le
rejoindre. Échelonnés sur le sentier, des guetteurs faisaient des remarques à
leur passage, s’étonnaient de l’odeur qui émanait de l’inconnue. L’homme
les approuvait, trouvait toutes sortes de comparaisons ; mais au bout d’un
moment, comme elle ne disait toujours mot, il crut être allé au-delà de
l’offense permise à la créature humaine. Il s’arrêta, chercha une parole de
consolation. A cet instant, il l’entendit qui chantait dans sa bouche,
chantonnait très doucement, quoique essoufflée, entre ses dents, mais de
façon indubitablement joyeuse…
Soudain, au débouché du sentier, l’assemblée de marrons apparut autour
d’un foyer de branchages, qui projetait un cône lumineux dans le ciel, très
haut, par-dessus la montagne et les hommes. Quelques silhouettes d’enfants
se déplaçaient parmi les faisceaux de fusils, de lances, de casse-tête caraïbes
et de grands sabres courbes qui étincelaient devant les rangs de paillotes.
Des enchevêtrements de lianes retombaient çà et là. Les adultes se parlaient
à voix basse, d’un air entendu, et, comme tous avaient les yeux dirigés vers
la flamme, chacun d’eux semblait poursuivre une longue conversation avec
lui-même. Un groupe de femmes s’en vint à la rencontre des nouveaux
arrivants. Parmi elles était une montagne de négresse, avec des joues
comme des collines, des bras comme des rivières, noblement drapée dans
un pagne qui retombait à ses pieds. Une perle était à sa narine, une enfant
de lait dormait à son dos, retenue par un carré d’étoffe noué sous les seins
de la femme. Il ne semblait pas qu’elle en fût la mère, car ses cheveux
étaient une éponge grise et ses sourcils entièrement blancs, ses cils absents.
Cette personne-là se nommait Euphrosine Gellanbé, du nom inversé de son
premier maître. Elle conduisit près du feu la créature que l’homme disait
tombée dans la rivière. Mais plusieurs femmes s’éloignèrent avec dégoût, et
l’une d’elles s’écria d’une voix aiguë que, cette mulâtresse-là, on pouvait
vraiment dire que c’était de la fiente jaune. Et quelques-unes se pinçaient
les narines, et d’autres s’esclaffaient cependant que la créature avait un
léger sourire et regardait toutes choses, entendait toutes paroles avec une
sorte de bonheur subtil, éthéré. Soudain la vieille Congo à l’enfant s’écria
avec désespoir : Bande de macaques, vous ne vous la rappelez donc pas,
c’te odeur ? Et, s’agenouillant aux pieds de la créature, désignant les
chevilles gonflées, les mollets qui portaient la dent toute récente des fers,
elle précisa d’une toute petite voix flûtée : O mes petits enfants, vous ne
vous la rappelez donc pas, l’odeur du pourrissoir ?… De grosses larmes
coulaient à ses joues et déjà les femmes apprêtaient l’eau chaude,
déshabillaient la suppliciée, posaient des pansements d’herbe tendre sur les
plaies causées par les fers à pourrir. La créature se laissait faire, sans une
parole, sans manifester aucune gêne, au milieu du cercle de marrons qui
plissaient les yeux devant son ventre, son dos, ses reins où se croisaient des
lignes roses et d’autres plus anciennes, fuyantes déjà sous l’épiderme
revenu. Une brise s’élevait avec le serein et les halliers se penchaient, des
gouttelettes tombaient çà et là, les lianes vibraient, les grands arbres
semblaient prêts à s’effondrer dans la nuit. On jeta une couverture sur ses
épaules et la créature demeura assise nue devant le feu, les jambes croisées,
le torse droit et le cou fléchissant, à regarder les uns et les autres avec des
yeux de malheureuse qui tantôt semblaient dénués de vie, tantôt luisaient de
la lumière d’une amitié de toujours, qui n’avait pas de commencement ni de
fin. A chaque fois, quand ses yeux touchaient une personne, celle-ci baissait
la tête et les autres s’inquiétaient, et ils appréhendaient que ne se posent sur
eux les yeux souriants de la suppliciée. Une jeune Congo se pencha, par-
dessus son épaule, et lui tendant une cassave, se mit à caresser les longs
cheveux humides en murmurant, avec une légère pointe de jalousie : On le
voit encore qu’elle a été belle, cette petite feuille jaune… La créature saisit
la cassave, la porta à sa bouche, la redéposa dans l’herbe et sourit. A ce
moment, Euphrosine Gellanbé projeta ses deux poings en avant et s’écria
d’une voix pleine d’innocence, de douceur et de nostalgie rêveuse, qui
contrastait curieusement avec les deux masses d’armes qu’elle tenait
suspendues en l’air : Nègres, mes beaux nègres feinteurs, mes gentils nègres
à ricanades savez-vous quoi ?… parfois je me demande pourquoi Dieu a
créé l’homme blanc, et ça me turlupine, là, dans ma grosse tête…
Et tout le monde rit de son tourment, de ce qui la turlupinait, et rit de la
manière dont elle avait prononcé les paroles ; et quelqu’un repartit
vivement, histoire de faire aller la langue des hommes, comme il est de
coutume chez les gens d’eau salée : Chère femme, ne blâme pas Dieu
d’avoir créé le tigre…, remercie-le plutôt de ne pas lui avoir donné des
ailes…
Depuis l’arrivée de la femme jaune, le Moudongue Sanga se tenait en
retrait, dominant la scène de ses yeux mornes, pesants, immobiles comme
des chiens au repos, et qui semblaient toujours à distance du spectacle que
lui offraient les affaires de ce monde. C’était un nègre bleu aux membres
desséchés, au port sévère, tout raidi par le sentiment de son importance, aux
traits entaillés de multiples incisions qui lui donnaient l’air d’une idole
maléfique. Il entrouvrit la bouche, comme en un songe, et l’on pensa qu’il
allait dire ce qui convenait à la tristesse de l’heure, prononcer l’une de ces
paroles qui vous redonnaient le goût d’être nègre sur la terre des hommes.
Mais, se tournant vers l’étrangère, il lui dit simplement : Femme, quel est
ton nom ?
La créature hésita, le cou dans les épaules, et ses bras maigres se
soulevèrent avec désarroi ; elle ne savait, elle ne savait, dit-elle, car on ne la
nommait plus depuis bien des années : mais les humains autrefois
l’appelaient Solitude, voilà. Alors, retirant sa pipe de sa bouche, une vieille
déclara que ce n’était pas un nom de personne, que ce n’était pas. Et la
créature reprit fiévreusement, comme pressée de justifier son appartenance
à l’espèce : Oh, Rosalie, Rosalie on me disait, et il y en avait aussi qui
m’appelaient Deux-âmes… à cause de mes yeux, vous comprenez ? acheva-
t-elle sur un ton sentencieux. Là-dessus, le regard du Moudongue s’anima
pour la première fois, d’une sorte de lueur sourde, cruelle, et, promenant sur
l’assistance un lourd désenchantement de porteur d’hommes, il s’étonna
amèrement : Qui parle de nom, qui ose ici parler de nom ?… hélas, tous
ceux qui n’ont pas leur nom de Guinée, ils méritent seulement d’être
appelés Sans-nom ; n’est-ce pas cousin Médor, n’est-ce pas la Tique et toi
Gros-museau ?…
Et revenant à la femme tirée de la rivière :
– Écoute, t’es-t-y folle tout à fait ?
– Non, pas tout à fait, dit-elle après réflexion.
– Et t’es-t-y malade ?
– Autrefois, j’étais chevauchée par des esprits de bêtes ; mais ils m’ont
tous quittée.
– Et quelle est ta couleur ? dit-il enfin
Une, deux larmes coulaient sur les joues souriantes de la créature, et ses
traits se défaisaient à mesure, ses prunelles se teintaient de mélancolie.
Portant soudain les mains à son visage, elle considéra ses doigts humides,
brillants de larmes et l’on vit le sourire de ses yeux descendre à sa bouche,
qui s’entrouvrit sur de petites dents naïves, des perles d’enfant eût-on dit. Et
quelqu’un murmura avec gêne : J’aime bien comme elle sourit. Et plusieurs
oscillèrent du chef, en émettant, du fond de la gorge, de légers keppe de
délectation. Et le Moudongue éprouva la douceur et la fragilité de cette nuit
d’hivernage, et, hochant la tête avec componction : Regardez, dit-il d’un air
étonné,… le diamant qui était dans sa poitrine, il brille maintenant sur son
visage. Et sur ces mots, le soir devint d’un bleu somptueux de soie, qui se
fondit intimement au silence de la créature. Les bruits de la forêt se turent,
et chacun sentit qu’il faisait lui aussi partie de ce silence plus vaste que terre
et ciel réunis. Et quelques-uns se grattaient la tempe, et d’autres secouaient
leurs fronts penchés, pareils à des bœufs renâclant rêveusement sous le
joug. Et une personne qui n’avait rien compris se tourna vers la créature et
lui dit, la voix tremblant d’inquiétude : Tu ne nous veux pas de mal, au
moins ?
Alors le Moudongue poussa un profond soupir, et ceux qui
connaissaient ses sentiers, les voies que suivaient les belles pensées noires
sur son visage, ils surent que Sanga allait prononcer une parole
« définitive », une de ces phrases d’eau salée qui vous rappellent au goût
d’être nègre sur la terre des hommes : Écoute, dit-il, souriant
imperceptiblement, écoute, petite feuille jaune,… nous sommes tout juste
une calebasse d’eau et ce n’est pas assez pour éteindre l’incendie : mais est-
ce à dire que l’eau ne peut rien contre le feu ?… est-ce à dire une chose
pareille, est-ce… ?
Une bête hurlait au bas des pentes, non loin du bord de mer, et, d’écho
en écho, son cri atteignit la montagne qui l’aspira de tous ses gouffres, le
transforma en nuit humide et en silence. Il y eut un rire étouffé dans
l’ombre. C’était une jeune Congo qui se parlait à elle-même, tout en
poussant une branche d’encens au milieu de la braise. Tout dormait autour
d’elle, tout était silence en son cœur et elle s’effrayait de ce silence. La
seule personne à lui tenir compagnie était une lourde matrone aux cheveux
d’éponge grise, et qui se tenait royalement assise auprès du feu, un enfant
endormi dans son vaste dos. De temps en temps la matrone détournait la
tête, considérait une forme allongée non loin de là, sous une couverture ;
puis elle redevenait une montagne de ténèbres, vaguement traversée par les
lueurs déclinantes du foyer. Une vieille chienne aux traits anguleux se tenait
couchée entre les deux femmes, le museau recouvert d’une patte. La bête
était infiniment usée, flétrie, mais plusieurs chiots pendaient à ses flancs
comme des fruits, comme des feuilles vertes accrochées à un arbre mort.
C’était une chienne errante de la montagne, elle ne connaissait pas l’odeur
du nègre et c’est pourquoi on l’avait recueillie, aidée à mettre bas. La jeune
fille était née sous d’autres cieux, elle rêvait à l’Afrique dont elle avait
gardé quelques images, fragments précieux d’un monde ancien. Puis elle
revenait au présent et son esprit s’étonnait du camp endormi, du feu qui se
mourait, de la portée de chiots à ses pieds, de la matrone taciturne, de la
créature jaune sous la couverture, du mur impénétrable qui entourait le
camp avec ses milliers d’arbres inconnus, de plantes et d’insectes au milieu
desquels il faudrait vivre et mourir, sans jamais pouvoir leur donner un
nom. Saisie par un lointain remous d’eau salée, la jeune fille se leva, fit
quelques pas en titubant, s’approcha de la forme étendue sous la couverture
et dit : Elle pleure, elle pleure en dormant, oh, regardez comme c’est
étrange…
Sitôt qu’elle entendit ces paroles, la vieille matrone à l’enfant fut d’un
bond auprès de la jeune Congo et lui souffla impérieusement : Paix et paix.
Et sans s’expliquer davantage, elle la chassa en secouant ses mains par-
devant son ventre, du geste dont on éloigne une volaille de basse-cour.
Cette personne-là se nommait Euphrosine Gellanbé, du nom inversé de son
premier maître. Le lendemain matin, Euphrosine raconta qu’elle était restée
quarante-deux ans sans verser une larme : du jour de son débarquement
dans l’île, à celui où elle était montée dans les bois. Et c’est pourquoi elle
avait dit ces mots : Paix et paix.
7
Solitude se sentait de plus en plus vide et légère, une simple bulle d’eau,
une pellicule traversée de vagues reflets lumineux. Depuis longtemps,
depuis des temps et des temps, elle avait appris à se méfier des paroles qui
sortaient de sa bouche : c’étaient autant de miroirs qui tombaient à ses
pieds, répandant son image en morceaux. Elle évoluait sans bruit parmi les
nègres marrons de la Goyave, pareille à une bulle de savon qui tourne sur
elle-même, dans les demeures du ciel, reflétant silencieusement tout ce qui
l’entoure. Elle n’ouvrait la bouche, elle ne remuait sa langue de ténèbres
que sous l’injonction expresse des vivants. Ainsi, par exemple, lorsqu’elle
s’en revenait de chercher des herbes dans la montagne, elle sifflait de loin
dans un bois canon et le cœur serré, la gorge renversée comme une bête,
elle se tournait vers la cime des grands arbres et modulait craintive : C’est
moi, ne tirez pas car c’est moi-même. Alors une voix disait invariablement,
qui semblait tomber droit du ciel, des frondaisons aux échancrures bleues :
C’est moi qui, au nom de Dieu c’est moi qui ? Et Solitude baissait la tête,
courbait honteusement les épaules pour dire, en un souffle : C’est moi, la
femme tombée dans la rivière…
Elle faisait chaque jour son tour de forêt, en ramenait des herbes
médicinales, des fruits sauvages, des racines, des feuilles qui semblaient de
tabac, des grappes rouges et jaunes de fruits dingdé à faire dégorger dans
une eau bouillante, à peine salée, pour en extraire la meilleure huile du
monde. Elle savait mille plantes inconnues et l’on s’en étonnait, on lui
demandait le nom, l’usage toujours surprenant de ces merveilles. Quand
toutes paroles étaient dites, elle refermait gravement la bouche et se
promenait parmi les marrons, attentive à bien refléter les visages,
l’intonation la plus exacte d’une voix, telle posture émouvante d’un corps
vivant sur la terre des hommes. A force de s’en pénétrer, certains gestes
Congo entraient en elle et devenaient siens, elle les imitait, les reproduisait
avec une élégance née, une sorte de désinvolture qui était peut-être l’effet
d’habitudes anciennes, de ces millions de regards posés sur une certaine
personne, dans une certaine case de l’Habitation du Parc, autrefois. Mais en
dépit de ses efforts, les danses d’Afrique lui demeuraient étrangères, et elle
avait beau s’enrouler étroitement dans un pagne, voici : chaque fois qu’elle
s’essayait à la démarche des femmes Congo, elle surprenait l’éclat narquois
d’un sourire. A peine saisissait-elle un geste, un port de tête, une façon de
renverser la main dans l’espace, la paume ouverte comme pour y recevoir
un vase, un faix léger, la caresse intime de l’air, qu’un nouveau mouvement
de buste réduisait cette splendeur à néant. Et puis les négresses étaient trop
nombreuses et chacune avait sa démarche, ses propres entrechats, ses
manières bien à elle de prononcer les phrases d’eau salée. Certaines étaient
petites et noires, d’autres avaient le visage plein de taches de rousseur,
d’autres encore étaient longues et lisses et rouges comme des arbres dont on
a enlevé l’écorce. Elles riaient, se moquaient volontiers les unes des autres,
semblaient croire en leur éminence selon qu’elles se disaient Ibo, Mine,
Bénin, Fanti, Nganguélé, venues des royaumes du Mossi, du Bornou,
habitantes des plaines, des savanes et des lacs, ou bien nées sur une de ces
nombreuses îles vertes qui se tiennent on ne sait comment au milieu de la
grande île à Congo, ainsi que des yeux d’enfants à l’intérieur d’un regard de
grande personne. Elles façonnaient des proverbes, polissaient de petits
couplets à l’intention de celles qui n’étaient pas de leur village, qui ne
s’étaient pas baignées dans le vrai fleuve. Elles disaient par exemple, devant
une lourde et vieille négresse qui avait une perle rouge dans la narine : En
vérité la femme Dahomey a tant de ruse, que de son cœur même elle abuse.
Sur ces mots, la négresse à la perle roulait des yeux indignés, et toutes les
personnes présentes souriaient d’aise, gloussaient de contentement. Alors
Solitude se sentait de plus en plus vide et légère, et le vent furieux des jours
l’emportait, les anciennes douleurs se réveillaient toutes, et, dans la
fulgurance de l’instant, elle se demandait où peut bien se tenir l’Afrique,
dites-le-moi où se tient-elle, ou ?
Cette négresse à perle s’appelait Euphrosine et c’était une montagne de
femme, toujours transparente et joyeuse, alerte, parcourue de
frémissements, avec des joues comme des collines, de beaux bras
ruisselants comme des rivières. Les premiers temps, Solitude ne pouvait la
voir sans rire et pleurer, sans prononcer toutes sortes de paroles au fond de
sa bouche scellée. Une petite boule était accrochée à son dos, une merveille
de lait noir, qui semblait constamment en train de dormir, bercée par le
roulis énorme et délicat de la femme Dahomey. Elle avait ramassé l’enfant
sur un cadavre, et lui donnait gravement le sein, en comprimant très fort,
ainsi qu’on trait un pis de vache, une mamelle large et plate comme la
feuille du tabac. En dépit de ses cheveux blancs, un lait maigre et mousseux
lui venait, encore, grâce à une médecine choisie par le Moudongue Sanga :
quelques boulettes de pâte brune, qu’elle absorbait tous les matins, les yeux
fermés, les tempes creusées d’angoisse, en suppliant les dieux de faire
monter un reste de jeunesse à son cœur. Tout en elle était merveilleusement
Congo, jusqu’à ses obscurités de langage, certaines bizarreries. Ainsi, par
exemple, elle prétendait ne pas retourner chez elle en bateau, comme font
communément les nègres d’eau salée. Son intention était de faire le voyage
à pied, sous la terre, où courent d’interminables galeries qu’empruntent les
esprits Dahomey, et qui toutes les ramènent fatalement au village, disait-
elle. Des éclats de rire saluaient cette profession de foi. On la moquait, on
tournait l’hérésie en ridicule, on disait qu’elle se perdrait dans le réseau
souterrain des ombres. Et cependant Euphrosine secouait ses rondes
épaules, s’ébrouait avec des lenteurs placides de jument ; et, les narines
gonflées de tendresse, un vague sourire courant à ses lèvres, elle chantait à
l’intention de tout le monde et de personne, du destin inscrit dans le ciel,
peut-être :
Qui dit que je ne reverrai pas le fleuve Niger ?
Est-ce l’Arbre ?
Est-ce le Fou ?
Est-ce la Tortue ou ma Mère ?
Quand elle entendait de telles choses, la bouche de Solitude s’ouvrait,
des sons discords s’en échappaient, des larmes tombaient sur ses joues et les
personnes présentes s’écartaient avec crainte, se confiaient d’une voix mal
assurée : Cette personne est-elle de ce monde ? Et quelques femmes
balançaient la tête, chuchotant d’un air entendu, circonspect : Vous dites
bonjour aux vivants, ce sont les morts qui vous répondent. Et tournant vers
elle des yeux roses, ingénus, tremblants, légèrement délavés par l’âge,
Euphrosine semblait alors découvrir la créature et s’étonnait, lui demandait
en souriant, tout comme si elle la voyait pour la première fois de la
journée : Salut du matin, que fais-tu avec les esprits de la nuit ? Mais
l’inquiétude de tous perçait dans sa voix et Solitude s’en désolait, perdait
subitement pied au milieu de ces regards qui la dénudaient, la replongeaient
dans les eaux anciennes : un remous l’entraînait, elle n’était plus. Quand la
nuit tombait sur tout cela, elle se retrouvait comme autrefois en chienne
jaune dans les rues de la Pointe-à-Pitre, courant toute nue à quatre pattes,
une langue démesurée traînant devant elle jusqu’à terre. Et chaque fois, à
son réveil, elle connaissait une sorte de flottement : était-elle Solitude qui
venait de se rêver en chienne jaune, ou bien était-elle une chienne qui se
rêvait présentement en femme, en une certaine personne humaine dite
Solitude ? Elle se levait, observait les gestes admirables des négresses, les
imitait avec une sorte de frénésie, dans la joie ou dans la douleur ; mais sans
que ce doute sur elle-même ne se dissipât entièrement…
Un jour qu’elle flottait ainsi, en plein soleil, entre le rêve et l’état de
veille, le hululement des conques de lambis jeta soudain le camp en alerte.
Puis des cris, des coups de feu, des aboiements ténus traversèrent
l’épaisseur des bois. Tandis que les vieillards, les femmes et les enfants
gagnaient les hauts, Solitude suivit la course dévalante des hommes vers la
rivière à Goyaves. Deux ou trois négresses étaient par-devant, armées qui
d’un casse-tête, qui d’une baïonnette au bout d’un bâton, qui d’un sabre de
canne qu’elles tendaient vers le ciel en hurlant. De temps en temps l’une
d’elles se retournait, une face camuse lui faisait signe de rebrousser chemin.
Mais elle secouait la tête et continuait de descendre la pente, bien décidée à
suivre Euphrosine Gellanbé qui se dandinait lourdement, en avant, parmi
les roches bondissantes, cependant que l’enfant s’accrochait à son vaste
dos, ses fins membres crispés comme des pattes de lézard. Lorsqu’ils
atteignirent la rivière, l’escarmouche était terminée. Seul demeurait, à l’abri
d’un tronc d’arbre, un jeune homme blanc surmonté d’un plumet et
tiraillant paisiblement sur l’autre rive. Il portait l’uniforme vert des
bataillons de chasseurs, avec une perruque et des guêtres qui montaient à
ses genoux. A chaque coup de feu il éclatait de rire. Les nègres traînaient
leurs blessés, tant bien que mal, sous les fourrés, pour éviter ce canardage
d’arrière-garde. Comme elle considérait la scène, Solitude se sentit à
nouveau flotter, de façon écœurante, entre chien et femme, jusqu’au bout de
ses longs doigts incertains. Alors, elle contempla une dernière fois, avec
une joie mêlée de tristesse, toute la beauté du monde qui s’étalait autour de
sa chair énigmatique : la douce pénombre des arbres, les taches bleues qui
descendaient en tournoyant dans sa tête, la silhouette émouvante
d’Euphrosine accroupie derrière un taillis, et suante, soufflant de tous ses
naseaux, avec cette petite boule noire enfoncée dans sa nuque d’éponge
grise. Un sabre de canne traînait dans l’herbe, tacheté de sang. Elle se
baissa, le saisit du bout des doigts et se mit à courir vers la rivière en
modulant d’une voix étrange : Tuez-moi, tuez-moi… aye je vous dis tuez-
moi. Souriant d’un air incrédule, les combattants observaient cette
silhouette à l’accoutrement bizarre, vaguement d’eau salée, et qui remuait
son sabre au-dessus d’elle avec lassitude, comme on fait tourner une
ombrelle de jeune fille. Elle sautait de roche en roche, soulevant d’une main
son pagne, le rideau à fleurs qu’elle s’imaginait un pagne, et sa bouche
confuse implorait tandis que le sabre ondulait dangereusement autour de ses
joues. Toujours serré contre son arbre, le soldat blanc la regardait du même
œil béat que les nègres immobiles sur l’autre rive, là-bas… Tuez-moi, tuez-
moi, répétait-elle en tournant vers lui des yeux immenses. Elle tomba dans
l’eau, accrocha une roche plate, gravit la pente herbeuse en chancelant.
Alors le soldat eut un geste, comme pour redresser le canon de son fusil ;
mais déjà elle se trouvait tout contre lui et modulant une dernière fois avec
douleur : aye, je vous dis tuez-moi… elle lui plantait tout uniment son sabre
dans le ventre.
Une heure plus tard, il lui semblait toujours se trouver au bord de la
Goyave, contemplant une dernière fois l’architecture fragile du monde. Des
hommes avaient traversé la rivière, s’étaient saisis du sabre qu’elle tenait
dans un songe. On l’avait ramenée du côté de la Petite Guinée, un bras
s’était mis autour de sa taille, l’avait entraînée sur le sentier qui conduisait
au camp. Des branches lui griffaient doucement le visage. Tout à coup, elle
s’était vue aux côtés d’Euphrosine Gellanbé qui la halait lentement vers les
hauts, le cou roide et suant, les joues comme hérissées par la tension
chevaline de sa gorge et de son poitrail. Voyant cela, Solitude avait
commandé l’os de ses genoux et l’on était arrivé aux abords du camp. Elle
avait fait quelques pas, s’était assise auprès du feu, tranquillement, devenue
soudain attentive à tout ce qui se déployait autour d’elle : la grande pitié des
visages promis à la mort, le lamento des voix humaines qui expiraient à ses
pieds, au centre mouvant de la flamme, parmi la rumeur des branches et des
feuilles qui semblaient heureuses de n’être plus qu’à peine, le temps d’un
souffle, d’une convulsion brève. Et maintenant elle regardait sans voir, ne
pleurait ni ne souriait, étreignait furtivement son poing, de temps à autre,
comme pour s’assurer d’une présence. Tout alentour les témoins
racontaient, sautaient sur des roches imaginaires. Redescendue de la
montagne, une petite vieille s’approcha et lui dit timidement, sur le ton de
l’interrogation naïve : Tuez-moi, tuez-moi ?… et puis elle éclata en
sanglots, s’éloigna soudainement d’un air confus.
A ce moment, Euphrosine retint la femme jaune par un coude, comme
on retient le pas d’une personne aveugle ; et les yeux froids, le visage tendu
vers les flammes, elle siffla doucement entre ses dents : Alors, comment tu
sens ton corps vivant ? Et comme la créature ne répondait pas, ouvrait
toujours ces mêmes yeux immenses, aux cils tremblants de larmes,
Euphrosine l’attira sur son épaule et lui dit d’une voix gutturale, aux accents
étouffés, qui voulait à toute force la convaincre d’on ne savait quoi : Te
voilà donc de retour, te voilà donc de retour parmi nous, négresse, négresse,
négresse… ?
Les heures, les journées suivantes furent très lumineuses. La saison
sèche était à son déclin et des formes jaunes roulaient continûment dans le
ciel, s’élevaient et retombaient en gouttelettes multicolores, qui vous
caressaient le fond de l’œil. La mer au loin dormait dans un sourire, les
roches de la montagne étaient d’argent, ses arbres étincelaient, faisaient
entendre des sons indistincts, et les peaux vivantes des négresses semblaient
chacune recouvertes d’un miroir. Tout était tellement nouveau sur la terre,
toutes choses allaient si vivement à vos yeux, à vos doigts, au creux de vos
narines que c’était à ne pas y croire, à se demander si elles se déroulaient en
rêve. Ainsi, quand Solitude allait à petits pas, dans l’herbe, la plante de ses
pieds s’en étonnait doucement. Et lorsqu’elle mangeait de la cassave, une
cuillerée de soupe à Congo, ou bien tout simplement un carré de malanga
baignant dans l’huile, chaque fois sa bouche le recevait comme un mets rare
et inconnu, qui n’avait pas vraiment sa place, ici-bas, sur la terre des
hommes… Parfois un air de vie entrait dans ses prunelles et la femme
Dahomey disait, avec une mine de jalousie feinte : Attention, tu deviens
comme une caille au printemps. Ces mots pénétraient en elle comme tout le
reste, et Solitude se récriait gravement, frissonnante dans ses os : Aye, je
suis encore plus puante qu’une chenille des bois. Et Euphrosine touchait du
doigt une longue cheville suppliciée, encore marquée de rose, de
boursouflures, et d’une voix chatoyante de tendresse : Mais non ma chère,
tu pues léger, léger, léger…
Le 7 avril au point du jour, un émissaire venu d’en bas annonça des
corvettes sur la baie, des uniformes de toutes armes à Petit-Bourg. Un
vieillard en boubou se mit à chanceler comme une bête sous le coup d’un
maillet. La mort était inscrite sur ses traits, dans la texture intime de son
visage. Plus loin, des femmes pleuraient ensemble, leurs longs doigts rose
et noir crispés sur une petite tête crépue. Autour du feu, les ombres de la
nuit s’éloignaient une à une, et des filaments jaunes commençaient à tomber
du ciel, sans discontinuer. Solitude souriait en elle-même, et c’était comme
un vent léger qui court sur la mer, poussant une vaguelette devant soi, à
peine une ride sur les eaux immobiles de son âme. Tout à coup, le vent
coulis heurta un autre vent, la mer se souleva en vagues froides et amères,
et Solitude étonnée découvrit le Moudongue qui se tenait assis près du feu,
le torse droit, les jambes croisées dans l’herbe, un bandeau vert de
cérémonie entourant son front large et creusé de buffle. Plusieurs étaient à
ses côtés, dont Euphrosine qui l’observait d’un air chimérique, cependant
que ses gestes lents témoignaient déjà de la retenue solennelle des adieux.
Solitude contempla gravement la femme Dahomey et voici : la bouche de
son amie semblait tout emplie d’eau et ses narines soufflaient, aspirant et
rejetant le désespoir avec force. Euphrosine dit alors : Ah, ah, plaît-il… ? Et
comme les regards se tournaient vers elle, la bonne femme parut toute
gênée, rentra le cou dans ses grasses épaules, et s’étonna naïvement de ces
nègres en uniforme qui monteraient demain à l’assaut de leurs frères, les
nègres nus ci-présents. Il y eut des sourires, et le Moudongue lui répondit,
en un sarcasme froid, à peine teinté de déférence : Chère femme, peut-être à
force de ronger leurs courroies ces grandes bêtes noires y ont-elles pris
goût, peut-être… ? Et puis l’homme ricana, haussa les épaules, secoua un
front plein de mélancolie, soudain frappé au cœur par la flèche même qui
s’était glissée dans ses paroles ; et retrouvant le poids ancien des chaînes,
l’emprise de certains regards, plusieurs marrons baissèrent la tête en un
soupir, songeant que la race était perdue pour l’éternité… race tombée, oh
race tombée je vous dis…
Et maintenant le cou du Moudongue se gonflait de tristesse, un son
rauque et doux émanait de sa gorge, de sa bouche ouverte comme un qui
divague en songe. Peut-être allait-il prononcer une parole, une phrase d’eau
salée, celle précisément dont on avait besoin, aujourd’hui, à cette heure et à
cette minute, et qui vous donnerait pour la dernière fois le goût, la force
impossible d’être nègre sur la terre des hommes. Or, sa mâchoire s’affaissait
à nouveau, ses yeux se couvraient d’une buée grisâtre, et des propos sans
rayonnement tombaient du cuir usé de ses lèvres : tout cela arrivait, disait-il
d’une voix nasillarde, au timbre lointain et monocorde, tout cela arrivait à
cause du mystère de la pensée blanche et ceux-là étaient bel et bien perdus
qui entraient dans cette pensée, ils devenaient comme des ombres, des
marionnettes à l’intérieur du rêve des hommes blancs : ils n’étaient plus, ils
étaient comme s’ils n’avaient jamais été…
On se regarda avec stupeur, déconcertés par la vision exacte du
sortilège ; et ceux qui se souvenaient des chaînes, de l’action de certains
regards, ils voyaient soudain la terre s’entrouvrir sous leurs pieds…
Cependant, Solitude devenait de cendre et ses mains se portaient
lentement à sa gorge, à ses joues, à ses yeux absents de marionnette.
Comme un cri ténu lui venait, le Moudongue se pencha et dit en souriant
que ses paroles n’étaient pas pour elle, qui avait toujours eu un beau cœur
de négresse dans sa poitrine. Et plusieurs personnes humaines opinèrent du
chef, d’un air très grave et recueilli ; et quelqu’un lança finement, pour
preuve de ce qui venait d’être dit : Tuez-moi, hé hé ?
8
Le surlendemain, après la destruction du camp, une horde silencieuse
gagna les crêtes en s’accrochant de branches en branches, à travers les
creux et les gorges, les sentes étroites qui passaient entre la cime des grands
bois, parmi les fougères qui faisaient tapis, masquant les gouffres. Cultures
et carbets n’étaient plus et les héros gisaient aux abords de la Goyave, leurs
têtes promenées dans l’île au bout de piques. On n’avait même pas pu
emporter la peau du Moudongue, pour en faire un tambour de guerre, selon
ses indications, afin que sa doctrine ne mourût pas tout à fait avec lui.
Heureusement, dans les temps qu’elle vivait en chienne, Solitude avait
appris nombre de trous à renards, de grottes à chauves-souris. Sans le
vouloir, sans même le savoir dit-on, elle conduisit le groupe désemparé et
qui s’amenuisait de jour en jour. Au début s’en allèrent les vieux, les
vieilles, et puis les rares petits enfants, la « fanfreluche » comme disaient
les maîtres autrefois ; enfin, moururent les femmes un peu grasses et qui
moisissaient sous l’humidité des grands arbres. Tous étaient enterrés
profond, la tête pointée vers l’Afrique, prêts à l’envol. Seuls demeurèrent la
négresse Toupie, la négresse Médélices et trois humbles Congos qui avaient
toujours obéi. De l’aube au soir ils se tournaient vers Solitude qui fermait
les yeux, posait les mains sur sa poitrine, afin d’entendre son beau cœur de
négresse, et puis faisait : hon, hon, légèrement, de l’arrière-gorge, à la
manière si apaisante du Moudongue Sanga.
Vers la fin avril 1798, le groupe s’établit sur les hauteurs de la
Soufrière, parmi les oiseaux-diables, à la limite extrême de toute vie
animale ou végétale. Au-dessus étaient les terrasses du volcan, ses sources
chaudes, ses grondements, et les nuages de soufre qu’un vent rabattait sur
les pentes, piquetant de jaune le corps des survivants. A leurs pieds
s’étendait une Guadeloupe qu’ils ne connaissaient pas, avec ses mornes
aplatis par l’altitude, ses vallons comblés de brouillard, ses champs de
cannes le long de la mer et ses îlets tout proches, semblables à des brins de
mousse, ses grandes îles dansant au loin, dans l’air chaud, Martinique,
Désirade, Montserrat, toutes également surmontées d’un volcan. Parfois un
anneau de nuages les entourait, une couronne épaisse se formait dans les
étages inférieurs, et, tirant un rideau sur le monde, les portait subtilement au
ciel. Quand la faim devenait surprenante, on dégringolait les anciennes
coulées de lave, on se rapprochait de la nourriture, vers l’orée des grands
bois. La nuit venue on rôdait autour des habitations, on se risquait, on
égorgeait de la viande au hasard, de la poule, du cochon-planche, du cabri
dont on faisait sauter la tête dans l’ombre, d’un seul coup, arrêtant
l’ébauche même d’un bêlement. On pillait aussi les places à vivres,
chargeant des régimes de bananes, des sacs entiers de malangas, patates
douces, ignames longs comme le bras, gerbes de cannes à sucre violacées,
les plus juteuses, qui vous consolaient de bien des peines. Une fois, du côté
de Grand Val, les marrons se virent entourés de torches et ressentant une
tristesse, un épuisement douceâtre, Solitude se mit à courir au-devant des
lumières, son sabre flottant dans la nuit. Un autre jour, ce fut la rencontre
abrupte d’un détachement qui errait dans les bois, à l’espère, en quête de
citoyens paresseux. Et puis ce furent toutes ces poursuites, ces chasses
folles, interminables, les traquenards tendus à la petite horde qui effrayait,
suscitait maintenant une rumeur de légende. Solitude se jetait au-devant des
chiens, des hommes, des fusils, suivie par la négresse Toupie, la négresse
Médélices et les trois humbles qui avaient toujours obéi. Quand tout était
fini, elle découvrait avec étonnement son sabre luisant jusqu’à la garde, ses
mains, ses bras teints de sang, et les grands yeux éblouis de ses
compagnons. Alors elle pleurait doucement, sans comprendre. Et comme
les autres s’inquiétaient, la caressaient, elle fronçait des sourcils au travers
de ses larmes, et faisait : hon, hon, légèrement, de l’arrière-gorge…
Traqués jusqu’aux bords du volcan, s’insinuant dans ses anfractuosités,
ses gueules sulfureuses, les marrons de guerre lasse un jour se risquèrent sur
les cols, suivirent la rivière Noire, atteignirent Nez Cassé, la Matéliane, le
Petit-sans-Toucher d’où ils gagnèrent la forêt « interdite » du nègre Féfé,
que l’on disait alors hantée par des revenants. Ils y chassaient le porc
sauvage, y piégeaient l’agouti, la tourterelle des hauts, et soufflaient dans un
bois canon aux moindres apparences de la vie : deux brèves pour le gibier,
une longue pour tout ce qui avait face humaine. Une poussière éternelle
nageait sur les mousses, les enchevêtrements de lianes, les arbres aux
contreforts ailés, dont les troncs usés et grisâtres annonçaient une forêt
d’esprits. Tout là-haut, un mince rideau de feuilles bleues, vertes,
cramoisies, comme taillées dans du verre de couleur, répandait sur toutes
choses une lumière frisante, irréelle. Mais les personnes mortes se tenaient
encore à distance, intimidées par tous ces nouveaux arrivants. On les
devinait seulement à de petits signes, à des lueurs, des boules de feu, des
soupirs qui montaient le soir de la terre, mêlés aux cris des cabris-bois, aux
frémissements des arbres qui s’étiraient en rêve, aux sèches explosions du
sablier dont les capsules répandaient leur semence, dans les ténèbres,
soudain. Une nuit les morts se mirent à appeler, tous ensemble, des heures
durant, avec des voix plaintives d’enfants, d’amis, de frères et sœurs tombés
sur les bords de la Goyave. Et les vivants s’interrogeaient, se demandaient
comment répondre, comment se taire, comment supporter plus longtemps la
voix de ces nègres sans tête, qui n’arrivaient pas à retrouver le chemin de
l’Afrique. Des semaines s’écoulèrent ainsi. Parfois un son de flûte montait
par clair de lune, à l’heure où les alizés retombent dans la mer. Le défunt
engageait sur un trille, et puis une mélodie s’élevait en un souffle léger,
s’étirait comme un long fil de soie dans l’indifférence de la nuit. Alors les
marrons se rapprochaient, se serraient les uns contre les autres, cependant
que les esprits des morts se déployaient, menaient des rondes sans fin,
autour du feu, pareils à un vol de moustiques qui dansent dans le soir.
Certains reconnaissaient des formes défuntes et leurs cheveux se
hérissaient, ils se levaient, s’asseyaient en silence, et ils se levaient et
s’asseyaient encore. Et voyant toutes ces choses, se décidant soudain en
faveur des vivants, Solitude levait lentement la main droite, médius
recourbé sur l’index, selon l’usage, jusqu’à ce que les morts subjugués
reculent, d’un air craintif, se dissipent tout à coup devant la maigre
conjuration de son poing jaune. Elle avait vu ce geste voici fort longtemps,
et parfois même il lui semblait que c’était en songe, elle ne savait plus…
Un jour, forçant une jeune truie sauvage, ils crurent bien se trouver
devant l’âme d’une personne défunte. Suivie de ses marcassins, la bête
hérissée de flèches s’était engagée dans un massif de lianes, de fougères,
d’arborescences en forme de boules, de dômes bleuâtres, d’ombrelles dont
les pointes touchaient terre, à la fois branches et racines. Des fûts énormes
se dégageaient de cette masse de verdure, avec des lenteurs solennelles de
géants. Une coulée conduisit à une sorte de clairière ouverte tans le massif.
Deux ou trois poules y caquetaient, dans l’ombre, sous l’auvent d’une
paillote ornée de figures animales. Çà et là étaient des assiettes, des
calebasses peintes, un tabouret avec des pieds de tortue. Une flûte d’os
traînait non loin d’un foyer de pierres noircies. L’air y semblait liquide, on
eût dit le fond stagnant d’un puits, avec un rond de ciel à la cime des arbres.
Tout à coup, les broussailles s’écartèrent sur un petit mort Congo avec un
pagne de hanches, des bracelets jaunes à ses poignets, des graines aux
teintes vives piquetées dans ses cheveux. Ses bras de néant se dressaient
autour de sa tête, les paumes roses offertes, à l’abandon, et sa bouche
murmurait sur le ton de la crainte la plus vive : Frères, frères, je vous donne
l’amitié de mes mains. Une féerie, un comique aérien se dégageaient de
toute sa personne, et Solitude craignit de le voir disparaître, s’évanouir en
un nuage multicolore. Soudain la négresse Toupie, la négresse Médélices et
les trois Congos furent contre lui, l’étouffant de leurs caresses, riant et
pleurant tout ensemble. Il n’avait pas été besoin de paroles : les yeux de
l’inconnu, ses orteils et ses mains avaient su dire la vérité de son être.
Cependant Solitude se tenait à l’écart, la bouche ouverte, son corps flottant
entre les arbres, dans une sorte d’éblouissement doux ; et quand on lui
amena le petit homme inquiet, aux grands yeux à fleur de tête, elle se sentit
misérablement jaune et éclata en un rire aigu. Il en alla ainsi tout au long de
cette journée. Chaque fois que Solitude dirigeait ses regards vers le ciel,
vers les arbres, vers ses vieux compagnons, il lui semblait qu’un cœur de
négresse battait en elle tandis que ses yeux voyaient toutes choses à la façon
du Moudongue Sanga. Mais sitôt qu’elle apercevait le joueur de flûte, il lui
venait une envie amère de pleurer sur elle-même, sur ce « divagant » en son
île déserte, sur son sourire humide, peureux, sur ses longs yeux nageant à
fleur de tête, sur ses beaux bras d’eau salée qu’il serait si bon, et juste, et
nécessaire de toucher ; et subitement Solitude se sentit redevenir toute
jaune, et toute frêle et nue, comme dans les temps anciens où elle n’existait
pas. Alors elle battait des paupières et son corps hésitait entre les arbres,
s’effilochait aux branches, aux feuilles, tandis que ses compagnons se
penchaient, pris d’inquiétude. Le soir venu l’apaisa. Assise auprès du feu, il
lui semblait pouvoir contempler l’homme sans pleurer, sans même que son
cœur s’arrêtât de battre. Et, comme elle se tournait vers lui d’un air
désinvolte, son regard rencontra celui du petit nègre « divagant » et tous
deux demeurèrent ainsi, les bras ballants, terrifiés, un sourire incrédule sur
leurs lèvres…
Un peu plus tard, au milieu de la nuit, elle s’éveillait avec le même
trouble indéfinissable, la même sensation d’étonnement dans la gorge. Elle
vit alors, assis à une dizaine de mètres, le petit homme qui l’observait en se
grattant rêveusement le haut du crâne. A cet instant, une pitié descendit sur
la terre, une étrange pitié de ténèbres qui parlait de toutes choses sans leur
donner un nom. Et Solitude se leva, fit quelques pas vers l’homme,
souriante. Et puis son cœur allant très vite, elle s’assit à mi-distance, dans
l’herbe, à cause de ses jambes qui ne la portaient plus. Et l’homme se
grattait toujours la tête en silence, n’osant la regarder, n’osant détourner
d’elle ses yeux. Et c’est ainsi que se passa leur première nuit d’amour. Et
Solitude apprit alors ce qu’il en était de Man Bobette, ce qui s’était passé
entre l’ancienne enfant et Man Bobette ; et tout lui parut en ordre
désormais, vivante ou morte, Man Bobette, gisant pourrie sous quelque
souche ou flottant sur le bateau qui devait la reconduire en Afrique. Et, de
temps en temps, elle s’assoupissait, revenait à elle en un cri, ouvrait à
nouveau les yeux sur le monde, les arbres, les bêtes et les hommes pétris de
ténèbres, et sur le petit nègre divagant qui se grattait toujours la tête, se
demandant ce qui lui arrivait, encore, dans ce pays…
Maïmouni lui fut toujours une énigme, une source d’interrogations
infinies. Le voyant évoluer dans sa clairière, elle avait l’impression que sa
vie se ramenait à un carré de terre tranquille, juste de quoi faire pousser
quelques légumes, entretenir de la volaille, un cabri, à l’image du morceau
d’Afrique qu’il transportait en lui et qui lui masquait le reste du monde. Ses
yeux ne voyaient pas les morts, ne s’intéressaient guère aux vivants, et son
seul lien avec la Guadeloupe était Solitude elle-même, frêle racine
adventice. Il en recevait quelques mots de créole, tirés du fin fond de la
servitude, et qui l’amarraient secrètement à cette île, à ses coutumes
singulières, à ses délires. Mais quand il venait à les prononcer, ces mots
résonnaient curieusement aux oreilles de Solitude ; et, glissant de son
mutisme à ses paroles, le mystère de Maïmouni se divisait, se subdivisait en
fines gouttelettes de nuit, posant à la malheureuse des questions toujours
nouvelles. Parlant de son village, Maïmouni évoquait une immense
montagne, cent fois plus haute, disait-il, que la Soufrière, et couronnée non
pas de flammes mais d’une éternelle substance blanche, qui scintillait au
soleil. Il raconta aussi qu’il était esclave en pays noir, esclave depuis la
naissance du monde de la tribu qui l’avait vendu aux hommes blancs.
C’était arrivé au commencement, à l’aube de tout commencement, disait-il,
juste après que la parole fut donnée à la grue couronnée. Ainsi était-ce
arrivé, ainsi. Longtemps Solitude ne put y croire, car ces propos étaient
absolument contraires à la doctrine du Moudongue. Mais l’homme
fournissait des détails précis, décrivait une petite massue dont on frappait la
nuque des récalcitrants, tous les matins, à coups retenus et légers, afin
d’endormir en eux l’esprit de révolte. Maïmouni évoquait sa petite massue
avec le sourire, tout comme s’il était parfaitement raisonnable, ici-bas, de
courber la nuque devant ses frères de sang, au long de naissances et
renaissances innombrables, pour se voir finalement troqué contre un simple
baril de rhum. Mais Solitude avait beau faire, elle ne voyait rien de piquant
dans l’histoire de son joueur de flûte. Elle s’en inquiétait, se désolait à
l’extrême, se demandait quelle était la place de la petite massue dans la vie
merveilleuse de l’île à Congos. Certaines questions pleuvaient sur son
visage, s’y écrasaient comme des gouttes froides, obscures, à goût âcre de
sel, qui tombent soudain au milieu de la nuit. Parfois, un bref instant, elle se
voyait telle une mouche prise à l’intérieur du rêve du Moudongue. Et puis
elle s’interrogeait, se demandait si ce n’était pas là une pensée blanche, et si
tout au contraire elle ne se trouvait pas, présentement, à l’intérieur du rêve
des hommes blancs, comme tous ces pauvres nègres en uniforme dont la
tête était pleine de larves pondues par les Blancs. Alors tout se mêlait
derrière son front, les paroles du Moudongue, les allées et venues d’une
petite massue aussi lourde, aussi légère que le monde, et le chant solitaire
d’une flûte qui s’élève dans la nuit. Et Solitude ouvrait de grands yeux,
serrait étroitement les poings, et se disait en souriant qu’elle n’était pas
grand-chose, vraiment, sur la terre des hommes, ne sachant pas même à
l’intérieur de quel rêve elle se trouvait.
Maïmouni avait perdu toute notion du temps, il ignorait combien de
jours, de mois, d’années s’étaient écoulés sur son île, sa clairière qui était le
fond d’un puits au milieu des arbres, et une île. Des arbres étaient nés,
avaient grandi dans l’intervalle, le ciel avait changé de forme et de couleur
et les cheveux de ses tempes étaient devenus blancs, semblables à du vieux
crin de cheval. Ici, disait-il parfois, ici la terre était meilleure qu’en pays
mozambique, singulièrement ferme et onctueuse, quoiqu’un peu grasse à
son goût. Et il se penchait sur l’un de ses jardins secrets, une longue fosse
rouge voilée par les taillis, les fougères, où tous légumes et racines
poussaient emmêlés, entrecroisés à la mode d’Afrique, afin que chaque
plante joue correctement sa chanson sous le ciel. Et il secouait la tête d’un
air entendu, les yeux soudainement plissés, lointains, nimbés d’un songe :
oui, répétait-il, quoiqu’un peu grasse à son goût. Et les marrons
s’émerveillaient, contemplaient ses manières, les gestes fins qu’il avait pour
sa houe, ses pierres à feu, son canari où chauffaient toujours de bonnes
choses, qu’il salait avec de la cendre d’encens, une de ses inventions. Ils
aimaient ces tempes grises autour d’un visage d’enfant, et puis les ronds
yeux divagants, étonnés, fragiles, semblables à des yeux de têtard, et qui se
posaient craintivement sur toutes choses, à croire, à croire que cet homme-
là venait de débarquer, à croire qu’il avait été vendu et livré de la veille…
Le soir, quand l’homme avait soigné la terre, rentré tous ses animaux dans
les cages, apprêté une de ces belles nourritures d’eau salée, qui vous vont
droit à l’âme, les marrons lui touchaient le coude et disaient : Frère, dis-
nous une parole unique, afin que nos épaules reçoivent un peu de lumière.
A ce moment, le petit homme tressaillait, tournait la tête en tous sens,
prononçait vaguement quelques mots en créole, en souriant malgré lui
d’une ignorance dont l’étendue le confondait : Excusez, disait-il, messieurs-
z-et-dames excusez ; car la parole est restée loin de moi, et tout ce qui
arrive est trop « long » pour la bouche de Maïmouni. Et, chaque fois, les
marrons en avaient du regret et lui faisaient remarquer, douloureusement :
Frère, les cieux eux-mêmes en ont la connaissance : la parole ne saurait être
plus « longue » que l’homme, puisqu’elle se tient tout entière dans sa
bouche. Et Maïmouni secouait un front étroit, que débordaient légèrement
les globes de ses yeux, et murmurait avec une assurance d’oracle, qui
étonnait au plus haut point : Eia, je ne sais rien, mais je sais qu’il y a des
bois derrière les bois, et que le commencement de toute parole est la grue
couronnée ; car l’oiseau grue couronnée a dit en premier : je parle. Et
l’entendant, les marrons souriaient avec indulgence, et ils se demandaient si
le petit homme ne voyait pas le monde pour la première fois, tel un enfant
incapable d’apprécier le doux, le terrible ou le majestueux. Mais Solitude
n’était pas de cet avis, et il lui semblait même que les yeux de Maïmouni
avaient vu toutes choses ici-bas, vécu toutes les joies, toutes les douleurs et
toutes les majestés. Cette opinion avait pour origine un petit fait curieux,
qui avait échappé à l’attention de tout le monde. C’était une chose infime,
insaisissable, une de ces vérités qui glissent dans l’air, pareilles à de
lumineux fils de la Vierge. Un jour, des coups de feu avaient éclaté non loin
de la clairière, et les marrons s’étaient aussitôt postés derrière un rocher,
pour épier le voisinage, les pentes ; Maïmouni était demeuré tranquillement
à sa place, dans son jardin, occupé à soigner ses plantes, comme si tous ces
coups de feu ne le concernaient pas, se déroulaient dans un autre espace que
le sien, ou comme s’il était fermement décidé à ce que la mort le surprenne
au milieu de ses ignames, de ses choux-caraïbes et de ses malangas. Après
l’alerte, il avait redressé la tête au-dessus de sa houe, et, voyant la femme
jaune en sueur, il s’était approché pour tirailler une mèche, au ras de sa
nuque, comme il aimait à faire. Alors Solitude lui avait dit, avec un soupir
d’impatience : Pourquoi me tires-tu les cheveux ? Et là-dessus, les yeux de
Maïmouni s’étaient mis à scintiller, d’un air céleste, au milieu de la nuit de
son visage ; et il lui avait répondu en ce créole un peu pompeux, qu’il
apprenait d’elle chaque jour, avec le soin qu’il mettait à faire pousser ses
ignames, ses choux-caraïbes et ses malangas : Pourquoi ne te tirerais-je pas
les cheveux, n’es-tu pas une fille ?
Quand elle se vit enceinte, la jeune femme eut un rêve : elle enfouissait
la tête dans la poitrine de Maïmouni, et puis un bras, le gras d’une épaule,
jusqu’à se perdre entièrement dans le corps de l’homme, tout entière
recouverte d’une belle peau noire. Elle s’y trouvait heureuse, s’enivrait du
sang chaud dans lequel elle baignait de la tête aux pieds. Les premiers jours,
elle n’avait rien dit de sa métamorphose, de ces os délicats, de cette peau et
de ces cheveux qui venaient dans son lait. Mais le petit homme savait,
poussait contre elle ses grands yeux d’eau tranquille, un peu luminescents,
et lui touchait le ventre avec cette sûreté, cette retenue, cette élégance
mystérieuse qu’il avait pour les légumes de son jardin. Des lueurs, des
rayons colorés, des nappes lumineuses naissaient sous lui, des tiges
envoyaient des bourgeons et Solitude croyait voir s’entrouvrir la corolle
d’un regard ; et, comme elle s’en étonnait, il disait que la main du père est
un soleil pour l’enfant. La nuit, avant de lui accorder sa semence, il voulait
qu’elle se figure son enfant, qu’elle se représente tel organe, tel ligament
précieux, afin de parachever l’action nourricière des esprits. Il s’attachait
surtout aux ongles, aux doigts, au modelé harmonieux du torse, aux oreilles
faites pour que la créature entende, à ses yeux pour qu’elle vît, à ses dents, à
la parure de ses lèvres, et, singulièrement, à la rondeur et à la fermeté du
foie qui revêtaient une importance extraordinaire. Cependant, il ne sut
jamais quel cœur attribuer à l’enfant. Il ne lui voulait pas un cœur
d’Afrique, qui ne servirait de rien en terre étrangère, et non moins se
résigna-t-il à un cœur de Blanc, de nègre ou de mulâtre, un cœur battant au
rythme obscur de la Guadeloupe. Au commencement Solitude avait souri à
cette féerie. Or, il advint ceci : l’homme devenait triste et les mots créoles le
quittaient, il ne les prononçait plus qu’avec peine, cependant que des chants
inconnus lui venaient, la nuit, penché sur le ventre inquiet de la femme
jaune. Et puis il parlait à sa propre chair, s’excusait longuement en son
idiome natal, avec des soupirs de regret qui faisaient tressaillir, soudain,
l’enfant inachevé…
9
Un jour comme les autres, au début de l’après-midi, un roulement de
tonnerre fit trembler les souches des grands arbres, déversant une pluie de
feuilles sur les marrons étonnés. Les bêtes couinaient dans l’ombre,
pénétraient dans les halliers, s’essoraient lourdement vers les ramures, et,
surprise au milieu de son sommeil, une personne morte s’éleva d’un trait
vers les régions supérieures, ses seins de femme battant comme des ailes,
soudain. Le vacarme grandissant, un Congo grimpa un mahogany et signala
des fumées à la cime des crêtes, des volutes noires qui montaient au bruit du
canon, pareilles à des ronds de cigare : c’était probablement une guerre,
mais on ne savait laquelle.
Là-bas, du côté de la Côte-sous-le-Vent, s’achevait une histoire dont les
marrons ignoraient le premier mot, dont pourtant ils devaient mourir. Elle
avait commencé au-delà des mers, bien des années auparavant, le 6 pluviôse
de l’an II, semble-t-il, jour de l’Abolition de l’esclavage dans les colonies
françaises. La Convention s’y était résignée dans l’espérance – et le secret
dessein – que la nouvelle embraserait toutes les plantations du Royaume-
Uni, des îles Vierges aux montagnes de la Jamaïque. Le vote acquis et ne se
tenant plus de joie, Danton dévoila soudain ses batteries : Messieurs, dit-il,
et maintenant l’Anglais est mort. Huit ans plus tard, le traité de paix avec
l’Angleterre ouvrait les océans au sucre et mettait fin à la liberté toute
provisoire du nègre. Au lendemain de sa signature, une flotte importante
appareillait du port de Brest, deux vaisseaux de ligne, quatre frégates, une
flûte et trois transports montés de vétérans des campagnes d’Italie,
d’Autriche et de Prusse, tous soldats de grand talent et commandés par
quelques-uns des meilleurs officiers de Bonaparte. Le général Richepance
fit d’abord mouiller à la Pointe, dont les citoyens noirs, sur un parfait
discours républicain, se laissèrent désarmer sans un soupir : aussitôt on les
déshabille, on les jette nus à fond de cale, entassés comme harengs en
caque.
Ceci advint le 6 mai de l’an de grâce 1802, mais quelques jours plus
tard, lorsqu’elle se présenta devant la rade de Basse-Terre, aux heures
chaudes de l’après-midi, l’escadre se voyait accueillie par le roulement de
toutes les batteries noires de la côte…
Là-haut, sous les feuillages de son mahogany, le Congo annonça des
troupes de nègres à travers la campagne, des coups de feu dans le lointain,
des plantations qui s’allumaient comme des bouchons de paille. Une feuille
étincela, une jarre se rompit au bord d’une source, quelque part, dans
l’obscurité des grands bois. Solitude se pencha, entoura son ventre d’une
large bande de toile, la croisa et la ramena sur sa poitrine, juste au-dessus de
l’enfant, en serrant sur le nœud de toutes ses forces. Maïmouni ne
comprenait pas, les regarda partir sans esquisser un geste. Ivres d’une
lassitude extrême, les compagnons soutenaient la petite femme jaune,
écartaient les branches devant elle, les ronces une à une, et la relevaient
doucement lorsque le poids de son ventre la faisait glisser à terre. Soudain
le soir rendit toutes choses entièrement bleues. La canonnade cessa. Un peu
plus tard, sur une route voilée d’ombre, ils virent des centaines de soldats et
de nègres des champs qui allaient, dressant au-dessus d’eux des torches, des
fusils, de longues piques à bœufs. Les Français avaient débarqué au Baillif,
et de nombreux renforts leur venaient depuis la Pointe-à-Pitre : la horde
était venue leur couper chemin, les retarder s’il plaît à Dieu, quelques
heures, au passage de la rivière Grand’Anse. Arrivée au camp des rebelles,
Solitude glissa dans une mare à la dimension de son corps et c’était sa
propre sueur. Des inconnus se penchaient, murmuraient son nom à voix
basse, l’appelaient sans qu’elle pût répondre. En retrait de ces nègres des
champs, des silhouettes insolites se dressaient autour du bivouac. Un vieux
sergent de la Garde pleurait, frappait ses tempes et s’accusait d’avoir égaré
la couleur, de l’avoir conduite sur les voies de la servitude et de la mort.
Elle vit aussi un citoyen mulâtre à bonnet rouge, cocarde double et
carmagnole, et même une élégante à petit corset orné de rubans, toute
ruisselante encore de ses pendants d’oreilles et bracelets. Mais tous étaient
également gris de fatigue, les yeux fiévreux, soldats ou nègres des champs,
citoyens mulâtres, chabins, humbles et silencieux Congos ; et tous avaient
le même air de vertige sur leurs traits, d’angoisse, de douleur vague et
impersonnelle, comme s’ils ne s’appartenaient plus, déjà, se percevaient
entre les grandes mains invisibles des hommes blancs. Soudain les doigts de
Maïmouni se posèrent sur ses tempes, ses paupières endormies. Quand elle
revint au monde, une heure plus tard, le divagant était étendu auprès de son
corps vivant, à caresser l’enfant d’une main paisible, en un geste lent, suave
et régulier, tout comme s’il rêvait présentement dans ses bois, juste à deux
pas de ses ignames, ses choux-caraïbes et ses malangas. Et, comme elle se
portait sur un coude, tournant vers lui des yeux effarés, douloureux, emplis
d’une pitié sans bornes, Maïmouni secoua la tête avec grâce et dit en un
murmure, dit tranquillement, un sourire ordinaire sur ses lèvres : Les
bonnes choses ne sont pas communes, sais-tu ?
Elle entendit d’abord une musique militaire, fifres, cymbales et
tambours qui jouaient l’air traditionnel : Où peut-on être mieux qu’au sein
de sa famille ? Puis la colonne ennemie se montra dans le gris de l’aube, à
mi-hauteur de la colline, précédée d’un cymbalier noir en Turc et tout
chamarré d’or. A la première décharge, le morne se couvrit de batteries qui
tiraient à mitraille, à boulets bondissants, à longues chaînes qui arrivaient
comme sur des ailes, répandant eau et sang derrière les sacs de sable
hâtivement dressés durant la nuit. Non loin de Solitude, une vieille secouait
un sabre de cannes au-dessus de son crâne chauve, tout en s’écriant d’une
voix éraillée : Vive la mort, Jésus, je vous dis vive la mort. Curieusement,
Maïmouni demeurait les yeux fixés sur elle, sur l’enfant inachevé, sans
même un regard pour les joies et douleurs, et les majestés qui s’élevaient au
milieu des combats. Or, comme elle s’en étonnait, Solitude sentit le poids
léger du divagant qui chutait doucement contre elle, sur ses épaules, si
proche encore et déjà si lointain, à des distances infinies…
Solitude se mit à descendre le morne en s’accrochant aux roches, aux
touffes éparses de fleurs, d’arbustes, de ronces à diables, cependant qu’elle
secouait la maigre dérision de son poing jaune et poussait des cris indignés,
de vagues sonorités nasales qui s’achevaient en sanglots. Comme elle
chutait, roulait au bas de la colline, demeurait étendue les bras en croix, des
ombres lui apparurent en contre-jour, des apparences d’hommes et de
femmes qui déferlaient la pente, arrivaient à sa hauteur avec des élans, des
gesticulations sauvages, des faces suantes et habitées par une sorte d’extase
lointaine. Elle saisit une baïonnette et se mit à courir, son ventre ballant en
tous sens. On poursuivit les Français jusqu’au Trou-aux-Chiens, jusqu’à
Fond-Bananier, jusqu’à la Capesterre. Des nouvelles circulaient,
s’échangeaient comme des bulletins de victoire : les Blancs s’épuisaient à
Belost, à Ducharmoy, devant le fort Saint-Charles ; la fièvre jaune elle-
même les menaçait, s’était mise dans la perversité de leur sang. Grisés
d’une jeune espérance, et si ancienne qu’ils ne la reconnaissaient pas,
certains nègres marrons embrassaient la terre en pleurant et s’écriaient, avec
un air d’égarement : Mon pays, mon pays, mon pays… ?
Tout se joua sur une circonstance obscure, dont les effets étonnèrent
Solitude au plus haut point : le 19 mai 1802, voyant sa fière escadre perdue,
le général Richepance faisait appel aux soldats noirs de la Pointe-à-Pitre,
ceux-là mêmes qui croupissaient dans les cales de ses navires. Les
malheureux étaient conduits par un nommé Pélage, disait-on, ancien nègre à
talents, mélange singulier de grandeur et de servilité, et qui serait entré dans
les enfers pour complaire à la couleur blanche. On les avait tirés des cales
des navires, et, la tête infestée de pensées sans vie, sans sel et sans beauté
aucune, ils se jetaient furieusement à l’assaut de leurs frères. Lorsque
tombait un soldat de la République, le traître noir le plus proche dépouillait
le mort de ses habits, et s’en revêtait afin d’avoir l’uniforme des troupes
européennes. De tels faits étaient familiers au cœur de Solitude et la
négresse Toupie, la négresse Médélices et les trois Congos les
commentèrent avec sérénité. Mais un profond découragement s’empara des
autres, qui voyaient pour la première fois se dresser contre eux leur propre
couleur. Ils vous regardaient avec des yeux fous, souriaient, versaient des
pleurs, souriaient à nouveau pour dire que ce n’était plus la peine, car le
nègre est maudit de toute éternité. Ainsi allèrent les choses, ainsi. Le soir du
21 mai 1802, trois jours après l’initiative de Richepance, les dernières
forces rebelles quittaient le fort Saint-Charles par la poterne des Galions.
Grimpant les pentes du volcan, elles atteignirent au lieu-dit Matouba,
habitation Danglemont, où s’était constitué l’îlot ultime de la résistance des
esclaves. De la Capesterre au Baillif, les vaincus s’acheminaient pour y
mourir, attirés par la lumière de Delgrès, chef de l’insurrection, par la
perspective d’un dernier combat, d’une dernière fraternité, ou simplement
par les hauteurs qui leur donneraient, une dernière fois, le goût et l’odeur de
la liberté. Solitude poussait le lourd fardeau de son ventre, s’accrochait aux
roches et aux ronces, aux racines découvertes, remontait lentement les
pentes anciennes cependant que ses compagnons, leurs épaules encastrées
dans ses reins, la forçaient comme une vache embourbée dans un marécage.
Elle était toute en sueur depuis l’avant-veille, elle transpirait d’une façon
continue, intolérable, avec l’impression d’entrer pas à pas dans la mer, au
milieu d’algues et de remous, de tourbillons, et d’une infinité de petits
poissons aux nageoires effilées, tranchantes. Parfois une vague la
submergeait, elle battait l’air de ses membres gourds, redressait la tête au-
dessus des eaux afin de reprendre son souffle, la respiration de son corps
vivant. Et puis découvrant la négresse Toupie, la négresse Médélices et les
trois Congos, elle émettait un bruissement de l’arrière-gorge, et murmurait
d’une voix paisible, calme et enjouée, avec ce sourire mystérieux qui
s’attachait à elle depuis la mort de Maïmouni : Où sont toutes les paroles,
où sont-elles ?
Selon la tradition orale, ils atteignirent les hauts Matouba dans la
matinée du 28, à quelques heures seulement de la fin. La plantation
s’étendait entre les rivières Noire et Saint-Louis, et la grande maison des
maîtres, à la tête du morne, était entourée d’une vaste terrasse à barbadines
et à parapet. Çà et là, parmi la foule silencieuse, la créature distingua
confusément des couples enlacés, des personnes humaines qui se donnaient
l’accolade, se serraient la main en disant : A tout à l’heure au ciel, mon
frère. On commençait également à tuer les chiens, comme elle avait vu faire
à Belost, à Ducharmoy, à fort Saint-Charles, crainte que les bêtes amies ne
se retournent plus tard contre le nègre. Soutenue par ses compagnons, elle
traversa le pauvre monde et atteignit un hangar, se laissa glisser sous une
sorte d’auvent ombreux, ses jambes nues étalées sur le sol. Des cris, des
gémissements s’élevaient dans le bleu du ciel, venus peut-être de l’enfant
inachevé, en elle, ou venus tout simplement de sa gorge des cavités de sa
tête, Solitude ne savait. Et maintenant elle se tenait assise dans une rivière,
le torse exposé au soleil tandis que ses flancs baignaient dans une eau vive,
sillonnée de petits poissons, d’algues légères, de branches qui la caressaient
de leurs doigts emplis de feuilles fraîches. Soulevant les paupières, elle vit
toutes sortes de mains qui entouraient son corps vivant, l’une posée à sa
joue, une autre sur le plat de son front, une troisième sur le dôme ruisselant
de son ventre. Il y avait aussi des visages qui tous étaient tournés vers elle,
avec des bouches singulièrement béantes lui semblait-il, et des yeux qui la
dévoraient. De temps en temps, l’une de ces mains se détachait de ses joues,
de son front, de la grosseur de son ventre, aussitôt remplacée par d’autres
qui venaient occuper la place vacante, entremêlaient leurs doigts, se
disputaient en l’air comme des oiseaux. Alors c’était donc toi, la femme
Solitude ? s’étonna une vieille Congo aux joues incisées, aux longues
phalanges osseuses et rosies par la poudre. Elle semblait vaguement déçue
de la trouver telle, si misérable, si frêle et jaune et nue, si peu ressemblante
aux histoires qu’on disait, aux récits de canne, aux légendes. Et tous prirent
un air gêné, et quelques-uns retirèrent leur main, et celle qui avait parlé dit
alors d’une voix qui se voulait consolante : Ça ne fait rien, ma toute douce,
et telle même que tu es ça ne fait rien du tout, hélas Seigneur ; car où est
l’oiseau qui a dit, je ressemble à mon chant ?… où est-il, je te le
demande ?…
Et voici encore : comme Solitude tendait les bras alentour, hagarde, et
puis soulevait avec effort la commisération de ses paupières, soulevait un
voile qui se dressait par en dessous, un deuxième voile caché sous le
premier, brusquement elle entra jusqu’à mi-corps dans la rivière à Goyaves,
le buste soumis à la caresse des grands arbres et les jambes et les reins et le
ventre se mouvant délicieusement dans la fraîcheur, au milieu de laquelle de
petits poissons, des algues…
Quand elle ouvrit les yeux, vers trois heures de l’après-midi, des mains
de femme la massaient, l’ondoyaient d’une huile balsamique de Judée. Son
ventre était à nu, la chemise de nuit relevée jusqu’aux épaules. Des poissons
nageaient par-dessus les arbres, à même le ciel absent, perdu, leurs écailles
retenant vaguement la lumière indécise du jour. Elle fut tout à coup sensible
à ce nouveau mystère : son corps sur la terrasse, et son esprit gisant au fond
de la rivière à Goyaves. Là-bas, sur les hauteurs de la terre ferme, Toupie et
Médélices remuaient des doigts d’angoisse, elles semblaient étouffer et de
curieuses langues roses s’agitaient entre leurs dents, leur donnant une
expression de joie égarée, bouffonne. Mais elles avaient beau distendre les
mâchoires, nul son n’atteignait les oreilles de la femme Solitude, nul bruit
appréciable. Et maintenant les pauvres bouches se refermaient, les lèvres se
gonflaient de tristesse, insinuant à leur manière ce qu’il en était de la
terrasse Danglemont : la mort, la délivrance toute proche. Soudain la masse
liquide reflua et Solitude perçut les détonations, découvrit un coin de ciel
blanc au-dessus d’elle, droit et tendu comme une épée…
Un peu plus tard, comme la créature avançait vers les parapets,
soutenue par ses compagnons, accrochée à leurs cous et palpitante, la tête
renversée en arrière, inclinée comme une qui se noie, subitement une
grande lumière fut sur le monde et Solitude distingua l’éclair des coups de
feu, les boulets s’écrasant en gerbes roses, les enfants courant en tous sens
sur la terrasse, les femmes qui faisaient des rondes et chantaient, leurs dents
écumantes de joie, de nostalgie et de désespoir :
A Morne-à-l’Eau
A Morne-à-l’Eau
La lune a barré le soleil…
Elle fit quelques pas, atteignit un mur au-delà duquel filaient des
champs de canne, des rangs graciles d’indigotiers, de hautes fougères au
loin qui semblaient de cristal. Et, comme elle s’en étonnait, une gifle
fantastique la jeta soudainement contre le parapet, encore tout illuminée par
la splendeur des collines descendant vers la mer, la rade endormie au bas
des pentes. Elle avait chu sur les genoux, son ventre ballant à même les
cuisses, et les eaux se retirant lui découvrirent la négresse Toupie, la
négresse Médélices et les trois Congos répandus sur le sol, tous membres
déjetés, épars. Un filet de sable fin s’écoulait du pan de mur effondré.
Portant une main sous sa chemise, elle s’assura que les liqueurs sur elle
n’émanaient pas de ses entrailles. Alors une tendresse lui vint au bout des
doigts et sa bouche proféra en songe : Encore un petit moment, pour la
faveur de moi, pour la faveur. Elle demeura ainsi jusqu’à la fin, le cou bien
droit, le ventre léger sur les cuisses, les fesses reposant gravement sur ses
talons raidis. Là-haut, par-dessus la montagne, le ciel devenait aussi vaste
que la mer où tout se fond, se confond, les herbes et les roches, les poissons,
dans une même insignifiance. A un moment donné, une clameur déchirante
couvrit le bruit des combats et, faisant tourner le cou sur ses épaules, elle
s’aperçut que les insurgés se portaient de l’autre côté de la terrasse, vers une
chapelle peinte qui surplombait l’Habitation proprement dite. Un flot
continu de soldats blancs et noirs en déferlait, tous hurlant des chansons de
France et tranchant de leurs baïonnettes dans la masse d’hommes et de
femmes et d’enfants qui étaient un seul cri : lan mô, lan mô, lan mô, vive
lan mô. Des pioches, des couperets, des instruments de cuisine heurtaient
l’acier des baïonnettes, et les négresses envoyaient leurs ongles à la gorge
des soldats, les enfants déboulaient entre leurs jambes, mordaient les
pantalons des uniformes de la République, les mollets nus et sombres des
gardes nationaux…
Un soldat aux cheveux blonds traversait la terrasse, les narines dilatées
de fureur, la bouche emplie d’écume et d’une sorte de plainte
ininterrompue. A chacun de ses pas, le plumet du shako tressautait comme
la crête d’un coq. L’instant, sans nul doute, requérait une attention
particulière. Et les yeux devenus pareils à deux lacs, Solitude saisit un fusil
abandonné et en pointa le canon vers l’homme aux boucles jaunes. Comme
elle forçait la détente, le grenadier de France parut s’élever dans les airs, en
un tournoiement de roches et de lumière, de sang vermeil, de pensées
miroitantes et désolées qui traversèrent vivement le ciel avant que retentît
un vacarme énorme dans le ventre de Solitude : l’Habitation Danglemont
venait de sauter tout entière, projetant dans le même espace les hommes
blancs et les autres, dans le même enchantement d’azur, dans une même
défaite…
10
Dès le premier jour, Delgrès, chef de l’insurrection, avait fait miner la
terrasse et l’Habitation proprement dite, qui marquaient le territoire de
l’ultime combat, le lieu de l’holocauste. Puis il avait annoncé son dessein à
tous, afin que s’éloignent ceux qui pouvaient survivre à la liberté. A l’aube
du 23 mai, blessé d’un éclat à la cuisse, il établit une traînée de poudre
depuis la mine jusqu’à un canapé qui était dans l’ancienne maison de
maîtres. Son aide de camp s’assit à côté de lui, entre eux fut mis un tas de
poudre et l’on plaça un réchaud allumé près de la jambe droite de Delgrès,
un autre près de la jambe gauche de Claude. Trois cents insurgés périrent
dans l’explosion, ainsi que l’avant-garde de Richepance et une multitude de
négresses et de négrillons. Les quelques survivants furent conduits en
prison de Basse-Terre. Le capitaine Dauphin, retrouvé parmi les morts,
horriblement mutilé mais vivant, fut pendu sur le cours Nolivos et son corps
exposé sur la potence du morne Constantin. Grièvement blessée à la tempe,
Solitude fut condamnée à mort mais non le fruit de son ventre, qui irait aux
propriétaires de droit. Cette sentence passa inaperçue au milieu du flot de
sang qui recouvrait la Guadeloupe. On coupait systématiquement toutes les
têtes qui dépassaient : tous les esclaves qui s’étaient signalés dans la
révolte, ou même dans la lutte contre les Anglais, autrefois, du temps où la
liberté était du côté de la République. L’ancienne classe des mulâtres fut
entièrement détruite. Pris de frénésie, les Blancs s’attaquaient à leur propre
patrimoine, et tous les jours, des files de cultivateurs solides, dont chacun
valait jusqu’à deux mille livres, s’en allaient à pied se faire pendre au cours
Nolivos. Trois mille furent jetés sur les rochers des Saintes d’où s’élevait un
hurlement de jour et de nuit. Les survivants des Saintes furent entassés sur
des barcasses et vendus dans les îles du Golfe, certains dans les possessions
espagnoles de la Terre Ferme. Ceux qu’on ne put vendre furent déposés sur
les côtes sauvages de Brésil. Les six cents Gardes noirs tirés des cales, et
qui avaient fait basculer le sort des armes, ne furent guère épargnés : ils
avaient porté le fusil, on les transféra hâtivement au bagne de Brest. A ce
sujet, une parole courut dans les Habitations, parmi ceux qui avaient pu
reprendre le joug : Le Blanc est pareil à Dieu, de quelque façon qu’on en
use avec lui… il tue.
Solitude fut exécutée au lendemain de sa délivrance, le 29 novembre
1802.
Selon le notaire Vigneaux, venu tout exprès de Marie-Galante, une foule
considérable assista au supplice, nombre de curieux s’étant déplacés de fort
loin, – certains depuis les îles anglaises où la chose fit figure d’événement.
Tirées des geôles et disposées en cortège, les victimes une à une franchirent
la poterne du fort, anciennement Saint-Charles, et qui répondait maintenant
au nom de Richepance. Un chant léger, des paroles incrédules, narquoises,
saluèrent l’apparition de la femme Solitude. Dernière à venir de la file,
entourée de quatre chevau-légers d’Empire, s’avançait une petite vieille
toute grise et d’allure effacée, avec des yeux qui erraient en tous sens,
papillotaient, semblaient désireux de voir sans qu’on les vît. Elle était vêtue
d’une chemise de nuit créole, une longue cotonnade verte à fleurs,
soutachée de roses, dont les lambeaux retombaient autour d’un corps
inexistant. Sous les touffes grises, son front étroit se dressait comme un os
et toutes les arêtes de son visage étaient nues, traçaient des lignes distinctes.
Et, précise M. Vigneaux, à chacun de ses pas elle soulevait son genou très
haut, ce qui produisait, dit-il, une désarticulation du plus étrange effet…
Déshabituée du jour, elle s’émerveillait à la lumière de l’aube, à ce
singulier soleil rouge et vif et gai qui se levait sur les derniers instants de sa
vie. Les chevaux, les uniformes étincelaient à cette lumière, et les façades
jaunes, les balcons, les trottoirs grouillaient de personnes venues pour la
voir mourir. Toutes choses étaient revêtues d’un voile précieux, entourées
d’une lueur fragile et belle comme les reflets de la lumière sur les eaux de la
rivière à Goyaves. Les corps vivants eux-mêmes semblaient pris dans cette
soie transparente, enveloppés d’une lueur périssable et douce. Peut-être les
humains étaient-ils aussi des reflets, de ces lumières qui chatoient et voici,
elles s’enfoncent dans les eaux de la rivière à Goyaves. Çà et là, des vivants
portaient de longues robes à traîne, enrubannées de taffetas et de velours, et
certains jeunes hommes blancs arboraient des chapeaux, des cravates jamais
vues dans l’île, de très remarquables culottes de peau lisse. Sur son passage,
les personnes à la mode poussaient des cris, lançaient de molles pommes-
cannelle qui venaient à sa chemise de nuit, y répandaient une odeur
ancienne. Cependant, toutes les lanceuses de pommes-cannelle n’étaient pas
à la mode, et certaines personnes vêtues à la mode ne lançaient rien, ne
criaient pas même sur son corps vivant, se contentaient seulement de la
voir, observa Solitude avec intérêt. De temps en temps, aussi à intervalles
réguliers, apparaissaient des ateliers entiers de nègres des champs,
silencieux et raidis comme pour leur propre supplice. Il y avait parmi eux
des reflets noirs, d’autres plus clairs, d’autres intermédiaires sur les eaux
communes. Et toutes sortes de bouches et de nez, de fronts pensifs, de
lourdes paupières écrasées qui se posaient sur la rétine de Solitude, y
demeuraient inscrits à tout jamais. Soudain toutes visions disparurent et une
ruelle ouvrit sur le port, avec ses magasins à sucre, ses gommiers et
barcasses à quai, et les goélettes au loin qui se dressaient contre le bleu du
ciel, attendant on ne sait quel envol. Des manèges étaient tout le long du
front de mer, sur le chemin du supplice, de rieuses balançoires d’enfants, de
nombreuses tonnelles où se faisait commerce de meringues, de gâteaux
moussache, de petits pâtés de volaille tout chauds. Il y avait un petit air de
fête, un parfum léger, c’était comme aux beaux jours de la République, sur
la place de la Victoire, quand on allait voir tomber le couteau de la
guillotine. C’était comme, c’était comme que comme, c’était tout
bonnement comme, se dit-elle décontenancée ; et, sur le bord usé de ses
lèvres, s’étira un bref instant l’ombre d’un sourire noirâtre et doux.
Plus loin, aux approches du cours Nolivos, s’élevèrent tout à coup, dans
le ciel, entre les frais ombrages des tamariniers, les fourches patibulaires
encore ornées des cadavres de la veille. Des cris, des commandements
retentirent et le cortège ralentit sa course, s’arrêta près d’une fontaine à
tourniquet. Elle se souvint alors de certaines rumeurs de basse-fosse ; c’était
là, disait-on, à ce point du parcours, à la hauteur même de la fontaine que
tombaient de leur haut ceux qui n’en pouvaient plus. Ainsi était née l’idée
d’une halte, d’une station consolante à la fontaine, où les nègres morts
buvaient, s’égayaient, s’aspergeaient d’eau, lançaient un ultime défi, un
sarcasme, et puis s’en allaient d’un meilleur pas vers l’autre monde.
Comme elle se penchait vers l’eau, son tour enfin venu, une frêle tige tomba
aux pieds de la femme Solitude. C’était une herbe dite de l’enfant Jésus et
que l’on remet par brasses odorantes, agrémentées de pointes mauves, aux
nouvelles accouchées. Soulevant des yeux pleins de larmes, elle se
demanda d’où lui venait l’offrande, qui diable avait eu cette gracieuse
pensée, à son égard. Les premiers rangs de curieux se composaient
uniquement de personnes blanches. Mais au milieu de la foule, et comme
dressée sur ses ergots, une énorme négresse à madras pervenche la fixait de
ses petits yeux ronds, étincelants de haine, semblait-il. Et maintenant des
pleurs nombreux coulaient aux joues de la personne à madras, ses traits se
décomposaient, semblaient se libérer de toutes amarres cependant qu’elle
fronçait les lèvres, désespérément, comme pour dire chut à Solitude, chut,
chut… Alors, détournant son regard du beau madras, elle contempla le
parterre des Blancs et prononça très distinctement, en un excellent français
de France, dit-on, qui surprit toute l’assistance : « Il paraît qu’on ne doit
jamais dire : Fontaine, je ne boirai de ton eau… «
Et, renversant la tête en arrière, laissant aller les globes somptueux de
ses yeux – faits tout bonnement par le Seigneur, dit une légende, pour
refléter les astres – elle éclata en un curieux rire de gorge, un roucoulement
léger, entraînant, à peine voilé de mélancolie ; une sorte de chant très doux
et sur lequel s’achèvent toutes les histoires, ordinairement, tous les récits de
veillée, tous les contes relatifs à la femme Solitude de Guadeloupe…
Épilogue
Depuis quelques années, une route vicinale s’élève avec grâce vers les
hauts Matouba. Demain, le tourisme aidant, cette route atteindra les bords
mêmes du volcan, effleurera de sa caresse les lèvres chaudes de la caldeira.
Venu de la Basse-Terre, au travers de cent résidences fleuries, le voyageur
s’arrêtera à deux ou trois lancers de pierre de l’actuel village du Matouba.
Sur la gauche, un portail marque l’entrée d’une terre à bananes, un gardien
s’y tient coi dans une manière de guérite : une petite plaque signale qu’un
certain commandant Delgrès est mort de l’autre côté des grilles. Les
gardiens de bananeraies sont des êtres pleins de mansuétude. Ils savent que
le péril leur vient du ciel, et c’est pourquoi ils regardent les hommes d’un
œil clair, paré de sérénité, familier des hauteurs où planent les oiseaux. Si
l’étranger insiste, on l’autorisera à visiter les restes de l’ancienne
Habitation Danglemont. Le gardien fera un geste, et, comme par une
magie, surgira de l’ombre un nègre des champs tout dépenaillé, qui ouvrira
de grands yeux incertains sur l’amateur de vieilles pierres. Ils s’en iront
tous deux, l’homme venu d’ailleurs et celui-ci, ils marcheront longtemps au
milieu de courts troncs échevelés, arriveront à un coteau dominant la mer
et les îles voisines, Martinique, Désirade, Montserrat, toutes également
surmontées d’un volcan. Ils iront et reviendront sur leurs pas, ils iront et
soudain ce sera un pan de mur à hauteur de genou, un remblai d’où percent
des éclats, des fragments aux arêtes d’os. Une, deux guêpes scintilleront à
l’entour, se figeront dans l’air immobile : les oiseaux-mouches aiment
l’écartement de ce lieu, la senteur des fleurs lourdes et penchées de la
banane. Ressentant un léger goût de cendre, l’étranger fera quelques pas
au hasard, tracera des cercles de plus en plus grands autour du lieu de
l’Habitation. Çà et là, sous de larges feuilles mortes, dorment encore des
moellons projetés au loin par l’explosion et déterrés, enterrés à nouveau et
redéterrés par la houe innocente des cultivateurs : il heurtera l’un d’eux du
pied. Alors, s’il tient à saluer une mémoire, il emplira l’espace environnant
de son imagination ; et, si le sort lui est favorable, toutes sortes de figures
humaines se dresseront autour de lui, comme font encore, dit-on, sous les
yeux d’autres voyageurs, les fantômes qui errent parmi les ruines humiliées
du Ghetto de Varsovie.
Notes
Indications bibliographiques : L. V. Thomas, Les Diolas, Institut
français d’Afrique noire, Dakar, t. I, 1958, t. 2, 1959 ; L. V. Thomas, Cinq
Essais sur la mort africaine, Université de Dakar, 1968 ; Textes sacrés
d’Afrique noire, choisis et présentés par Germaine Dieterlen, Gallimard,
Paris, 1958 ; Présence africaine, no 14-15, juin-sept. 1957 ; Doré Ogrizek,
L’Afrique noire, Éditions Odé, Paris, 1955 ; Élian. J. Finbert, Le Livre de la
sagesse nègre, Laffont, Paris, l955 ; Joseph Esser, Matuli, Éditions et
Ateliers d’Art graphique, Bruxelles, 1955 ; Yvan Debbasch, Le
Marronnage. Essai sur la désertion de l’esclave antillais, L’Année
sociologique, I, 1961. Le Marron, 2, 1962, La Société coloniale contre le
marronnage ; Alfred Métraux, Le Vaudou haïtien, Gallimard, Paris, 1958 ;
Victor Schoelcher, Esclavage et Colonisation, Presses universitaires de
France, Paris, 1948 ; Zagaya, Proverbes créoles en Guadeloupe, Madrid,
1965 ; J.-M. Lacour, Histoire de la Guadeloupe, Basse-Terre, 1856 ; Oruno
Lara, Histoire de la Guadeloupe, Paris, 1921 ; Henri Bangou, Histoire de la
Guadeloupe, 1960 ; Les Afro-Américains, Mémoires de l’Institut français
d’Afrique noire, Dakar, 1953.
Ce livre est le premier d’un cycle qui se déroule de 1760 à 1953.
Le volume précédent publié sous le titre Un plat de porc aux
bananes vertes, sous la signature de Simone et André Schwarz-Bart,
constitue comme le prélude ou l’introduction à ce cycle.