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Deveaux - Les Indiens Sont-Il Respectueux... ?

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Anthropos 90.

1995: 435-444

Les Indiens sont-ils par nature respectueux de la nature?


Emmanuel Désveaux

Abstract. - This paper challenges the widely accepted opinion


that Native people have uniformely a genuine attitude of respect
fait toujours l’objet de discussions enflammées.
towards animals. Hunting practices, ideology, and ritualistic En revanche tous les spécialistes s’accordent pour
system converge to rather suggest a very ambitious perception reconnaître que les lointains ancêtres des Indiens
°f the animal sphere. Among Northern Ojibwas the relationship ont été les contemporains d’une mégafaune com
between the shaman and his own spiritual entities seems to prenant, outre les fameux mammouths, des che
be the model of an idealistic relationship between man and
animal. A comparison with ethnographic materials from the
vaux, des grands félins, des rongeurs géants, et
Labrador Peninsula shows great variations of the matter. The que celle-ci a disparu à la fin du Pléistocène. Cette
author analyzes these variations - of which he discovers equiv extinction concorde en gros avec un changement
alences in the domain of social organization - as two opposite d’horizon archéologique, la transition de la tradi
foments, generated by logical transformation of a common tion Clovis, dite aussi paléoindienne, à la tradition
structure of predation and reciprocity. [North America, Ojibwa,
Montagnais, nature and culture, cultural ecology] archaïque, elle-même synonyme d’une meilleure
répartition et d’une densification du peuplement.
Emmanuel Désveaux, maître de conférences à l’Ecole des Faut-il imputer l’extinction de ces espèces anima
Hautes Etudes en Sciences sociales, est spécialiste des Indiens les à des facteurs climatiques ou à des facteurs
h Amérique du Nord; il a passé plus de deux ans chez les
^diens du Grand Nord canadien dans l’extrême Nord-Ouest
anthropiques? De nombreux esprits, très mesurés
he l’Ontario. - Publications: cf. Références citées. par ailleurs, acceptent l’idée d’une extermination
par les humains de cette mégafaune originelle ou,
à tout le moins, d’une combinaison de facteurs
(Agenbroad 1988).
Tout récemment un débat du même ordre a
La doxa contemporaine qu’alimentent d’innom surgi, bien que portant sur un espace et un nom
brables clichés veut que les Indiens, et notamment bre d’espèces animales plus limités. De nouvel
Ce ux d’Amérique du Nord, auraient été par essence les théories se font jour au sujet de la progres
" par nature - des gens respectueux et amoureux de sion et de la colonisation de l’Arctique canadien
la nature. Ces représentations ne sont pas d’ailleurs par les ancêtres des Inuit. Celles-ci auraient été
L seul apanage de l’espace médiatique grand pu rendues possible, non pas grâce aux ressources
blic puisqu’elles trouvent leur corollaire dans une maritimes comme on l’a admis jusqu’ici à partir
tradition savante qui remonte au mythe du bon sau- de l’économie contemporaine des Inuit mais grâce
Vage. Dans l’école anthropologique américaine, le à deux ressources terrestres: le caribou (Rangifer
courant du culturalisme culturel - théorie qui veut tarandus) et le bœuf musqué (Ovibos moschatus).
Ru’une société vive en symbiose avec son envi Les caribous auraient survécu à cette progression,
ronnement naturel, chacune de ses caractéristiques pas les bœufs musqués, pratiquement décimés.
re pondant en terme d’adaptation aux contraintes Leur mode de défense spécifique qui tient à la fois
ce milieu - sert de toile de fond à cette vision du bovin et de l’ovin - regroupement en cercle face
Réalisée des Indiens. Pour notre part, elle nous à l’agresseur - leur permet en effet de résister à
Paraît largement erronée et doit être corrigée ou, tous les prédateurs, et en particulier aux loups, à
Plus exactement, relativisée. l’exception des humains (Csonka 1992).
Au sein de la communauté anthropologique Tournons-nous vers l’histoire maintenant et
arnéricaine, c’est pour l’essentiel aux archéologues arrêtons-nous sur quelques informations troublan
et aux ethnohistoriens que revient le mérite d’avoir tes que nous rapportent ceux qui, pour le compte
critiqué cette image flatteuse des Indiens. La date du roi de France, tentèrent de coloniser l’Amérique
L 70,000; - 45,000 ou - 15,000 ans) de la première septentrionale à partir de l’axe mississipien. A
Présence humaine sur le sol du Nouveau Monde l’automne 1700, le père Gravier fait halte au fort
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Prudhomme, situé au cœur du territoire des Illi à chasser pour eux. " Si ces derniers se sont mis
nois. Il est frappé alors par la quantité considérable à surexploiter certaines ressources, ils le firent
d’ours (probablement Ursus americanus) tués par apparemment de leur plein gré, avides de biens
les Indiens et entreposés, sous forme de graisse, de d’origine européenne mais également en quête de
viande fumée et de peaux. En 1715-1716, durant reconnaissance politique ou d’alliance militaire.
la guerre, très dure, que les Français font aux Bien sûr, ils cédaient peut-être - probablement
Natchez, un chroniqueur raconte que le commerce même - aux mirages de la civilisation. Mais
le long du Mississipi continue comme si de rien compte tenu de ce que nous sommes tributai
n’était et que ce sont des cargaisons entières res de la situation de contact dès lors que nous
de graisse d’ours qui descendent le fleuve vers essayons d’entrevoir la réalité précolombienne,
la Nouvelle-Orléans. En 1721, les Arkansas, une il nous faut retenir ces faits, ne serait-ce que
minuscule tribu, fournissent les comptoirs de ville comme matériel destiné à mettre en perspective ce
pour pas moins de 2,500 à 3,000 pots de cette que nous enseigne l’ethnographique récente. Nous
graisse. L’année suivante ils n’apportent rien car pensons en l’occurrence à notre propre expérience
il n’y avait plus d’ours chez eux! Il convient de parmi les Ojibwa septentrionaux, 2 mais aussi à
préciser que les Français s’étaient mis à consom celles qui se sont échelonnées tout au long de
mer avec passion “l’huile d’ours”, aussi succulente ce siècle dans le Subarctique, dernière “frontière
que l’huile d’olive, et étaient dès lors disposés à ethnographique” en Amérique du Nord. La plus
la payer très cher aux Indiens. De fait, on assiste grande partie de la littérature consacrée au pro
à une quasi-extermination de l’ours, pourtant très blème l’envisage de façon objective, cherchant à
prolifique, des régions centrales méridionales de la départager des pratiques qui auraient effectivement
Louisiane et ce, dès le milieu du XVIIIe siècle, à des effets conservatoires de celles qui tendraient
tel point que les Indiens ne purent rapidement plus effecivement à l’élimination d’un grand nombre
s’en procurer pour leurs propres besoins alimentai d’individus d’une, ou de plusieurs populations ani
res et cosmétiques (Brown 1992: 26). males, voire même à l’extinction de leur espèce
On pourrait en dire de même, dans une moindre respective. Il est clair que l’ethnographie contem
mesure, du chevreuil de Virginie (Odocoileus vir- poraine ne peut plus rien apporter de décisif sur
ginianus), dont la peau faisait à l’époque l’objet ce point: le système écologique auquel partici
d’un commerce intense, sur fond de concurrence paient ces sociétés du Subarctique, a été trop per
acharnée entre les Français et les Anglais. En turbée depuis quelques dizaines d’années pour que
1725, plus de 3,000 peaux de cervidé sont li l’observation (si tant est qu’elle eût été possible)
vrées à la Nouvelle-Orléans par les Tunica, les ait un sens pour dresser un modèle significatif
Arkansas, les Yazoo et les Ofo réunis. Il s’agit (Burch 1994). Du reste, l’anthropologie n’a jamais
là encore de tribus peu importantes. Les histo été capable de déterminer si une société vivant à
riens estiment qu’environ 50,000 peaux aboutis l’âge préindustriel possède les moyens matériels,
saient chaque année à la Nouvelle-Orléans et dans le cas où elle le désirait culturellement,
qu’une production au moins équivalente trouvait d’exterminer une quelconque espèce animale de la
son débouché sur la façade atlantique que tenait forêt boréale, comme d’ailleurs d’affecter durable
les Anglais. La surexploitation est évidente: le ment les équilibres naturels de celle-ci (Winterhal-
chevreuil a bien failli disparaître et partager ainsi ter et al. 1988). Toutes ces raisons nous amènent
le destin de l’ours (Waselkov 1989: 131-132). à nous placer plutôt sur le terrain de la dimension
La littérature ethnohistorique est pleine de ces symbolique des comportements observés que sur
exemples de déplétion rapide des gibiers tradition celui de leurs effets pratiques.
nels des Indiens. 1 Ce qui est intéressant dans ceux- Chez ces Algonquins de la forêt boréale, qui
ci, surtout dans celui du père Gravier, c’est leur sont des chasseurs, des pêcheurs et (très) acces
ancienneté: à cette époque reculée, les Français soirement des cueilleurs, la fameuse expression de
n’avaient pas de moyen de contraindre les Indiens “Terre-Mère” n’a aucun sens. La terre est sale,
impure, source de souillure: on ne marche jamais
pieds nus; avant de s’asseoir par terre, on prend
1 L’historien américain Calvin Martin (1978) recense nombre la précaution de s’isoler, usant d’une branche de
de ces exemples sur lequel il bâtit une théorie pour le sapin que l’on vient de rompre. L’intérieur des
moins contestable (et d’ailleurs largement contestée par ses
collègues anthropologues): les Indiens se seraient vengés
sur les animaux, jusqu’alors leurs “amis”, leurs “alliés”, des 2 Nous avons séjourné deux ans à Big Trout Lake (extrême
malheurs (épidémiologiques, sociopolitiques et moraux) qui nord-ouest de l’Ontario) et dans les communautés avoisi
ont résulté de l’arrivée des Européens. nantes à l’aube des années 1980 (voir Désveaux 1988).

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tipis est soigneusement recouvert de ces branches, prendre. De sorte qu’il faut s’efforcer de dépasser
régulièrement renouvelées. Il en va de même avec toutes ces notions empreintes d’affectivité et de
la nourriture que l’on cherche toujours à isoler du considérer les faits à la lumière d’une analyse ri
sol. Finalement la seule chose que l’on fasse à goureusement formelle. Cette analyse se focalisera
même le sol, c’est déféquer ... d’abord sur les corpus mythiques et les systèmes
Poursuivant dans cette veine, on insistera sur rituels, puisque ce sont ces objets qui s’y prêtent
certaines habitudes des Indiens qui, transposées le mieux a priori. Complétée par une amorce de
chez nous, ne manqueraient pas de détonner. Lors comparaison à des groupes voisins, elle n’apporte
qu’ils quittent leurs campements ou lorsqu’ils par évidemment pas de réponse définitive à la question
courent la brousse, ils abandonnent partout des initiale mais elle permet - et c’est déjà un progrès!
détritus, comme si marquer ostensiblement la trace - de la reformuler à partir des catégories indigènes
de leur passage était plus important que de respec et non de nos fantasmes.
ter l’état naturel des lieux. Mais leur comporte Ainsi à travers une lecture approfondie de la
ment envers les animaux est certainement le plus mythologie des Indiens de Big Trout, Indiens qui
choquant au regard de notre sensibilité moderne. vivent dans un milieu naturel d’une rigueur ex
Les Indiens n’achèvent jamais les gibiers qu’ils trême, nous avons dégagé une philosophie qui
ont pris dans un piège ou blessés au fusil. Mieux, postule une sorte d’hostilité initiale entre la na
il semble bien qu’ils prolongent délibérément les ture et l’homme. La nature domine physiquement
souffrances de leurs victimes. Cette attitude tra la société - les cas de régulation de la popula
ditionnelle suscite d’ailleurs des frictions avec les tion par famine étaient récurrents par le passé.
autorités canadiennes des eaux et forêts qui cher En revanche, les hommes parviennent à s’en tirer
chent à promouvoir des méthodes plus “humaines” grâce au langage, unique domaine où ils régnent
de piégeage. sans partage. Cette faculté de représentation est
A première vue, il y a deux interprétations mise au service d’une construction cosmologique
possibles de ce comportement, l’une immédiate qui conjure, par englobement, cette hostilité. La
e t négative, l’autre réflexive et positive. La pre supériorité factuelle de la nature est renvoyée à un
mière consiste à dire que si les Indiens laissent ordre cosmologique saisonnier qui fait de l’hiver
souffrir les animaux, ils le font poussés par un la saison de la mesure par excellence alors même
instinct sadique à moins que ce ne soit par un que c’est la période durant laquelle les risques
sentiment de vengeance. Quoi qu’il en soit, leur d’“accidents” d’approvisionnement, autrement dit
attitude traduit une haine de la nature. La seconde d’anéantissement de pans entiers de la société,
interprétation est plus subtile, partant du constat sont les plus élevés. Grâce au langage encore,
que les Indiens torturent les animaux, elle rappelle mais celui de la dérision maintenant qu’incarne
qu’ils faisaient pareillement avec leurs ennemis le décepteur Wisakejak, ces Indiens se sont forgé
humains, voire avec eux-mêmes dans certains cas une ontologie qui fait du cannibalisme - du can
ainsi que l’attestent leurs fameuses danses du so nibalisme de pénurie, se manger les uns les autres
leil, véritables séances d’auto-torture. Les tortures lorsqu’il n’y plus rien d’autre à manger - la pire
mfligées ne signifiaient pas la haine des enne des abominations. Mieux vaut, suivant l’exemple
mis, au contraire. Toute une tradition de l’école de Wisakejak, faire mine de se manger soi-même
anthropologique française, dont Clastres, dans la en se nourrissant de ses propres excréments. Ils
lignée de Bataille, constitue l’un des plus beaux édictent ainsi une règle de solidarité entre les hu
fleurons, nous enseigne que ces tortures étaient mains, un rempart contre l’anti-nature, un rempart
la forme par excellence du respect, de l’estime, à bien des égards artificiel - nous empruntons
voire de l’amour que l’on portait à l’autre en tant ces deux notions à C.Rosset (1973) - car par
qu’autrui. En effet, elle est le dispositif qui inscrit fois il advenait que les gens en arrivassent tout
la loi, conférant ainsi au corps toute sa noblesse, de même à s’entre-dévorer. Alors la sanction ne
toute sa vérité en tant que porteur d’humanité tardait pas à tomber: les anthropophages deve
(Clastres 1974: 152-160). Transposés dans notre naient les Wiitikowuk. Ils étaient bannis de la vie
contexte ethnographique, les mauvais traitements sociale, et ce de manière radicale, puisqu’ils étaient
auxquels sont soumis les animaux se donneront éliminés, les chamanes ayant la charge d’organiser
a lire comme les premiers indices de leur huma leur exécution. 3
nisation partielle. Reste que la forme que prend
dans ces conditions le respect se situe à l’antipode
3 Tout cet argument est développé dans notre ouvrage déjà
de notre sensibilité et de nos valeurs morales. cité “Sous le signe de l’ours”, 1988. Voir notamment
Nous éprouvons beaucoup de difficultés à la com pp. 258-265 et 275-290.

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Ouvrons ici une brève parenthèse pour remar sure où le nombre des différentes espèces animales
quer que les Inuit, qui devaient endurer pareille est limité, ce mode de nomination engendre des
ment des moments chroniques de pénurie, ne refu homonymies. Les Indiens parlent de “jumeaux par
saient pas de façon aussi violente l’anthropophagie. le nom” (nijotokanuk) et pensent qu’une solidarité
Celle-ci pouvait trouver .sa justification, être “ré particulière les lie, indépendante de l’âge ou des
cupérée” en quelque sorte, au sein de leur système attaches généalogiques. La référence animale est
de croyances en une réincarnation des individus, strictement extérieure: relevant de la métaphore,
laquelle fonctionnait par l’entremise d’une circu elle ne sert qu’à l’instauration de purs liens so
lation généralisée des âmes humaines et âmes ani ciaux.
males (Saladin d’Anglure 1988). Corrélativement, Lorsqu’un individu tuait pour la première fois
les Inuit évitent de faire souffrir leurs victimes un représentant de chacune des espèces anima
animales. De même ils se montrent sévères envers les, un rituel était censé marquer l’événement.
les actes de zoophilie (idem, p. 32), dans lesquels L’heureux chasseur, enfant ou jeune adolescent,
ils décèlent une forme d’irrespect vis-à-vis de la invitait dans le plus grand secret les hommes de
dépouille animale ou qu’ils y redoutent, au con son entourage pour préparer la viande de ce gi
traire, les excès d’une trop grande assimilation, bier puis la manger. Cette consommation rituel
d’une trop grande séduction, de l’humanité et de le prenait place en un lieu retiré, à l’écart du
l’animalité. Fin de la parenthèse et retour à notre camp et de la présence des femmes. Au terme
référence ethnographique. du repas, les participants collectaient soigneuse
Chez les Ojibwa septentrionaux, le système ri ment les os et autres parties incomestibles de la
tuel est résolument orienté vers le monde animal. carcasse et en faisaient un paquet qu’il déposait
Nous sommes du côté d’un totémisme intégral, si dans un arbre, cache qu’aucun regard féminin ne
l’on peut se permettre l’expression. A l’échelle devait violer. Un tel traitement accordé aux restes
de la vie de chaque individu ce système décline d’un gibier inaugural est semblable à celui que
plusieurs formes de relations avec ce monde. Ici, les femmes, à l’insu des hommes, réservaient au
se retrouve une logique d’hostilité similaire à celle placenta après l’accouchement. En ce sens, plutôt
dégagée à partir du matériau mythologique, ou que de l’interpréter en terme de respect vis-à-
plus exactement de ruse et dans laquelle le lan vis de l’animal, nous y déchiffrons une double
gage, prérogative des humains, joue là encore un intention: souligner, d’une part, qu’une relation
rôle déterminant en ce qu’il leur donne incontesta concrète, d’ordre métonymique, est instaurée entre
blement l’avantage. Le langage est déterminant, l’individu-chasseur et son gibier, ancrer, d’autre
car non seulement il permet de nommer les êtres, part, les fondements de la division sexuelle des
donc de les classer, mais il autorise également un tâches. Le jeune chasseur qui a donné la mort
jeu entre le dit et le non-dit, entre la publicité s’est approché dans la réalité de l’animal qu’il a
et le secret. La vie de chaque d’individu - son atteint, touché par le truchement de son piège ou de
itinéraire - est donc scandée par autant d’étapes son arme. Simultanément, il prend définitivement
rituelles dont les plus importantes sont respective ses distances avec l’univers maternel qui lui a
ment, la nomination, les célébrations de première donné naissance. Désormais, c’est à titre de par
prise, l’initiation à l’aube de l’âge adulte, à laquelle tenaires sexuels que les femmes l’intéresseront.
répond, parmi les vieux, l’exercice du pouvoir cha Nous ne saurions trop insister sur l’analogie pro
manique. Examinons-les rapidement tour à tour. fonde que les Indiens établissent entre relations
La tâche de nommer incombe à une personne sexuelles et chasse, entre séduction amoureuse et
âgée appartenant à l’entourage de l’enfant. Cela prise cynégétique: elle traverse de part en part
se fait dans les mois qui suivent la naissance et leur imaginaire. Dans le contexte de ces rituels,
d’après le nom d’une espèce animale, Loup, Marte, c’est une fois encore du côté exclusif du social,
Renard, Lagopède etc. Il y a emprunt au règne en l’occurrence du partage des sexes, que se com
animal, le mieux défini linguistiquement (du point prend la pratique du secret, du non-dit.
de vue des unités discrètes) dans l’ordre de la En parallèle à ses rituels inauguraux, au ca
nature de sorte que soit rompue l’altérité sociale ractère en partie conjoncturel, les Ojibwa sep
radicale du nouveau-né, altérité d’origine naturelle tentrionaux possédaient une institution importante
et à ce titre source de désordre social potentiel. destinée à marquer le passage de l’enfance à l’âge
Le nom ne sera jamais utilisé par la suite. Il est adulte, version locale de l’initiation adolescente
semi-secret. S’il dessine une solidarité entre le par l’isolement et par le jeûne, fort répandue en
futur chasseur et une espèce animale, celle-ci reste Amérique du Nord et couramment appelée “quête
à un niveau très formel. En revanche, dans la me de vision” (vision quest) dans la littérature ethnolo

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gique. 4 Le rite se dit à Big Trout Lake opaawamo, le rituel est dit kosapatshikan, ce qui signifie
ce qui peut se traduire “il est visité durant son “voir à très grande distance”, au-delà des limites
rêve”, les entités au contact desquelles l’adolescent qu’imposent les sens. Les informateurs insistent
entre s’appelant alors les opaawakanuk. Il s’agit, sur le fait que le rituel permet d’agir à distance:
pour l’essentiel, d’entités animales avec qui une prendre des nouvelles d’autres groupes, attaquer
sorte de contrat est passé. Chacune des espèces et détruire ses ennemis, localiser du gibier, etc.
peut se manifester - incarnation d’une efficacité Autant d’actions d’intérêt public, qui concernent
symbolique particulière -, et se proposer d’aider le l’ensemble du groupe réuni autour du chamane à
jeune initiant dans sa future vie d’adulte, notam ce moment-là.
ment au regard de ses performances de chasseur. Un tel résultat est obtenu grâce à une mobi
En contrepartie ce dernier s’engage à respecter une lisation des entités animales. Ce sont elles qui,
série de prescriptions d’ordre rituel tantôt positi par le truchement de leurs différents représentants
ves, par exemple suspendre la carcasse de tel ou répartis à travers l’espace, se font le vecteur de
tel gibier sur un arbre ou à l’opposé immerger la volonté du chamane. La puissance d’un indivi
ses os dans un lac, tantôt négatives, par exemple du en ce domaine tient précisément à sa capacité
s’astreindre à ne pas consommer la chair de telle de mobiliser le plus d’entités animales différentes
ou telle espèce. En outre, un interdit de parole en fonction de ses besoins. Les grands chamanes
global pèse à propos de ces relations entre chaque sont ceux qui régulièrement retournent s’isoler et
individu et ses opaawakanuk. Nous retrouvons là jeûner en brousse en vue de se constituer un capital
Un impératif de secret, du non-dit (ce qui expli de relations avec les entités surnaturelles le plus
que les difficultés rencontrées lorsqu’on étudie le étendu possible. Opaawamo et kosapatshikan sont
Phénomène), étant entendu que la toile de fond de les deux moments distincts d’une démarche glo
Einstitution renvoie au totémisme individuel. La bale: séduire les espèces animales de façon privée
question qui se pose est de savoir si, à la pre afin de les lier à soi et faire valoir ensuite de
mière initiation, l’individu entretient des relations façon publique la qualité de ces relations. Là réside
d’exclusivité avec une seule espèce animale ou si, d’ailleurs la source du pouvoir. Dans toutes ces
au contraire, dès ce moment, il entre en contact sociétés de la forêt boréale canadienne, la fonction
avec plusieurs d’entre elles. Il semblerait qu’il en chamanique et la fonction politique se confondent.
fût bien ainsi, du moins dans l’idéal: nous sommes Il s’agit pour le chamane de montrer à l’entourage
en face d’une version de l’institution qui refuse comment les entités animales répondent à son ap
de rendre l’individu trop solidaire, trop prisonnier pel, comment, par le chant, par la parole, par une
d’une relation exclusive avec les entités animales pure manipulation du langage, il les contrôle et
surnaturelles. Ce choix là se confirme à l’étape comment, in fine, elles obéissent et s’exécutent.
suivante, où on tombe alors dans le registre du Si, au temps de sa jeunesse et de son entrée dans
chamanisme avec la pratique de la tente tremblan la carrière de chasseur, les entités animales jouent
te, et qui constitue l’ultime étape de la “carrière” auprès de l’individu un rôle tutélaire - ce qui
rituelle d’un individu. suppose une certaine supériorité -, ce statut change
Chez les Ojibwa septentrionaux comme dans le progressivement jusqu’à devenir émissaire, auxi
restant de l’aire subarctique algonquine, la forme liaire, autrement dit jusqu’à subordination lorsque
rituelle dite de la tente tremblante revendique il a dépassé l’âge de la maturité et doit renoncer à
l’essentiel de l’espace public. La cérémonie a lieu exercer pleinement ses talents de chasseur au pro
lu nuit. Après avoir dressé, parfois avec l’aide fit d’activités centrées autour de la manipulation
de quelques assistants, un petit édicule circulaire immatérielle des catégories naturelles et sociales.
°u hémisphérique, réduplication à l’échelle réduite Tout le système rituel des Ojibwa septentrio
du cosmos, l’officiant se noircit le visage et se naux vise donc une maîtrise grandissante, serait-ce
glisse à l’intérieur. Là, dérobé au regard de tous, au niveau spirituel ou intellectuel, des animaux. Le
d invoque par ses chants les entités surnaturelles. parcours de chacun, de la nomination au chama
Les tremblements dans les structures attestent de nisme et passant par l’adolescence et la maturité,
lu présence de ces dernières. A Big Trout Lake, se lit à l’échelle individuelle comme un constant
procédé d’instrumentalisation des entités animales,
synonyme de vassalisation. La nomination relève
4 Bien que consacrée par l’anthropologie culturaliste améri d’une extériorité absolue, le recours au langage se
caine, l’expression est impropre car, bien souvent, la vision
ne joue aucun rôle dans le contact entre l’initiant et la
limitant à l’exploitation de sa puissance de classifi
surnature. Sur nos critiques de la notion, voir Désveaux cation. Les rituels de première prise célèbrent dans
1991 et 1993. le secret la concrétude d’une relation physique

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entre l’individu et le gibier. Ils énoncent que ce et de ce fait “gâche” de la viande. Il ne fait aucun
dernier a vocation de mourir, de recevoir la mort, doute que cela le met mal à l’aise, engendre chez
pour nourrir les humains comme les femmes ont lui un sentiment de gêne, voire de culpabilité.
vocation d’enfanter, de donner la vie, pour les Les informateurs reconnaissent volontiers qu’ici il
reproduire. Mais c’est avec l’initiation que com y a manquement et que celui-ci peut avoir pour
mence réellement le cycle d’une emprise progres conséquence une longue série d’insuccès. Sans
sive de l’individu sur les espèces animales, en tant vouloir rejeter totalement une interprétation en ter
qu’entités abstraites, parallèlement à une existence mes d’offense vis-à-vis de l’espèce animale d’où
durant laquelle s’accumulent les prises de chasse, découleraient, de sa part, des sanctions sous forme
soit les contacts réussis avec les animaux “en chair d’infortunes réitérées, on se souviendra que les
et en os”. Que cela se passe dans un premier temps Indiens de Big Trout Lake éprouvent une véritable
sous l’égide d’une sorte de contrat, donc d’une répulsion, d’ordre cosmique ainsi que nous l’avons
relation relativement équilibrée de part et d’autre, vu précédemment, face au pourri. Cette horreur
ne doit pas faire illusion. A terme, les entités explique-t-elle l’inconfort moral que produit sur le
animales ne sont plus censées disposer d’aucune chasseur l’idée d’une chair qui se décompose de
autonomie, du moins lorsqu’elles ont affaire à un par sa faute? Quant à la - délicate - question con
chamane puissant. Elles ne sont plus que de sim cernant d’éventuelles pratiques délibérément con
ples marionnettes entre ses mains - si l’on peut servationistes, nos observations ethnographiques
dire puisque tout se passe par sa voix, par le verbe. parmi les Indiens de Big Trout Lake apportent
En acceptant de tenir pour un instant un dis une réponse plutôt négative. A l’exception du cas
cours substantialiste, nous nous rendrons à l’évi tor (Castor canadensis), espèce sédentaire et dont
dence que les humains abusent des animaux. Ils l’exploitation est planifiée à moyen terme, soit à
rusent avec eux; ils les trompent en permanence. l’échéance d’une seule saison, je n’en ai observé
Le seul moment où les animaux sont en position aucune. On tue n’importe quel élan (Alces alces),
de revendiquer une contrepartie, le moment de même une femelle pleine, au demeurant plus aisée
l’initiation, marque précisément le début d’un long à tirer. Je n’ai pas entendu parler de moyens ou de
processus qui, abouti, doit équivaloir à leur total méthodes particulières visant à préserver les res
assujettissement! Des informateurs suggèrent que sources en gibier. A dire vrai, le discours dominant
les crises de sénilité - dont la maniaco-dépression fait plutôt l’éloge de la prise, traduisant une pas
semble ici le symptôme canonique - doivent être sion cynégétique que rien ne vient, apparemment,
interprétées en terme de retour des opaawakanuk. tempérer.
Ceux-ci reviendraient habiter l’esprit du chamane, Tous les éléments que nous avons rassemblés
le déranger, réclamer leur dû pour les services dressent finalement le tableau assez cohérent d’une
rendus. Mais, aux yeux des Indiens, les très vieux société qui, face à un environnement hostile, ne se
chamanes sont déjà partiellement coupés, sinon laisse pas impressionner et dont l’attitude générale
exclus, du reste de la société. Ils sont perçus com relève d’une logique éminemment prédatrice,
me appartenant déjà au règne de la mort. Il est d’une société pour laquelle le respect vis-à-vis de
d’autant plus logique que l’extrême vieillesse soit la nature n’apparaît pas la première des préoc
le moment où tendent de se solder certains comptes cupations. Cela étant, nous sommes parfaitement
entre les humains et les entités animales que le conscient que ce tableau ne s’applique pas uni
système de croyances, se situant au degré zéro de formément à tous les Indiens. Il n’est pas besoin
l’échelle des eschatologies - ce qui est exception de s’éloigner trop des Ojibwa septentrionaux pour
nel, même en Amérique -, dénie aux premiers tout rencontrer des faits qui vont en grande partie à
destin posthume. En ce sens, ce règlement tardif l’encontre de ceux exposés jusqu’ici. Il suffit en
est une ultime tromperie de l’ordre social à l’égard l’occurrence de traverser la baie James et de se
de celui de la nature. Ressortissants virtuels du seul rendre parmi les divers groupes Créé et Monta-
néant, les très vieux chamanes ne lui appartiennent gnais (ou Innu 5 ), qui occupent la Péninsule du La
déjà plus vraiment. brador. Détour d’autant plus pertinent qu’il s’agit
Après cette incursion dans le système idéolo de groupes proches par la langue - tous appartien
gique, revenons une dernière fois aux pratiques
de Ojibwa septentrionaux, si tant est qu’il soit
possible de les séparer du cadre intellectuel au sein
5 De même que les Esquimaux d’antant sont devenus, à leur
duquel elles s’opèrent. Il arrive qu’un chasseur,
demande, des “Inuit”, les autochtones connus jusqu’à tout
empêché pour une raison ou une autre de revenir
récemment comme Montagnais encouragent la disparition
à temps relever un piège, laisse une prise pourrir de cette appellation au profit de celle d”’Innu”.

Anthropos 90.1995
Les Indiens sont-ils par nature respectueux de la nature? 441

nent à la famille linguistique algonquine - et qui pour signaler l’importance des actes propitiatoires,
vivent dans des conditions écologiques similaires. des rituels accompagnant l’entrée de la carcasse
A la différence du Nord-Ouest de l’Ontario, dans la tente, une fois la bête tuée, des manières
la documentation sur cette région du Labrador précautionneuses de disposer de ses restes, de la
est très abondante et en général de très bonne nécessité de décorer les raquettes, les mocassins
qualité. 6 Cela dit, en dépit de cette richesse, on ne ou les armes afin d’apaiser l’esprit du gibier que
trouve pas d’informations précises sur le traitement Ton compte rencontrer et tuer, etc. Reprenant et
du gibier entre le moment où le chasseur s’en est élaborant les dires de leurs informateurs respectifs
assuré la prise et la mise à mort proprement dite. tous ces auteurs interprètent ces attitudes en ter
Nous ne pourrons donc pas comparer les pratiques me de respect dû aux animaux de sorte que ces
en cours dans le Labrador avec celles du Nord- derniers continuent à “s’offrir” spontanément aux
Ouest de l’Ontario sur ce point. En revanche, le humains. La cause semble entendue, d’autant que
témoignage de Tanner est précis sur le fait que nous sommes ici dans un système idéologique qui
les chasseurs doivent éviter de maculer la neige connaît une hiérarchie à l’intérieur du monde ani
avec le sang d’un gibier, quelqu’il soit (1979: 145, mal lui-même. A la différence des Ojibwa septen
147). Ainsi on doit nettoyer l’endroit où il a été trionaux qui les ignorent totalement, il existe des
fait boucherie d’un élan. On masque le site imbibé maîtres des animaux, un maître des élans ou des
d’hémoglobine en le recouvrant d’une couche de caribous, un maître des castors. Ce sont ces entités
neige vierge (dans la neige, le sang ne sèche pas et supérieures qui sont censées réguler les relations,
la vivacité de son rouge dure longtemps). Il n’en et notamment celles qui relèvent de la prédation,
va pas du tout de même à Big Trout Lake où les entre les Indiens et ceux de leurs ressortissants
chasseurs laissent l’endroit en l’état, comme s’ils respectifs, qui, sous forme d’animaux réels, sont
voulaient ostensiblement signer leur prise. Mieux, destinés à devenir les victimes puis la nourriture
Us utilisent ce sang, et ce désordre où subsistent des précédents.
nécessairement après leur départ quelques minces Parallèlement, remarquons que les êtres sur
fragments de viande épars comme un gigantesque naturels, les mistapeu qui interviennent dans la
appât puisqu’ils y disposent tout autour des pièges tente tremblante - qui assument donc la fonction
à marte. d’interlocuteurs ou d’auxiliaires du chamane - sont
Lorsqu’on aborde le domaine du rituel, on est dénués de toute identité animale. Ils relèvent de la
frappé par une différence majeure: il ne jouit pas logique animiste et non pas totémique. En ce sens,
à travers le Labrador d’une organisation aussi et contrairement à une vue simpliste des choses,
systématique que celle que nous avons vu scan dans ce système-là, les humains n’ont pas de rela
der les diverses étapes de l’existence individuelle tions directes avec les entités animales sur la scène
à Big Trout Lake. On notera ainsi l’absence de de la surnature (laquelle, soit dit en passant, n’est
l’initiation adolescente institutionalisée. De fait, qu’un duplicat de la nature!). Celles-ci gardent leur
la logique rituelle labradorienne semble moins distance, ce qui est le meilleur moyen de ne jamais
orientée vers l’individu que vers l’animal, sans se laisser embrigader, subordonner par eux. Il y
d’ailleurs nécessairement parvenir à l’atteindre, a inversion totale de la logique sous-jacente du
ainsi que nous allons le voir. Tous les ethnographes système rituel par rapport aux Ojibwa septentrio
des Créé ou des Innu du Labrador s’accordent naux. Cette inversion, synonyme d’une conception
labradorienne selon laquelle l’animal, cet autre re
6 Depuis le classique “Naskapi. The Savage Hunters of the tranché dans son propre domaine, reste largement
Labrador Península” de Speck (1935) à la remarquable mo en dehors du champ d’action de l’humanité (c’est
nographie signée par A. Tanner (1979) en passant, bien en
pourquoi d’ailleurs il se “donne” au chasseur),
tendu par celle - historique bien que considérablement datée
aujourd’hui - de Leacock (1954). Mentionnons encore les se confirme lorsqu’on examine ce qui motive la
travaux de C. Scott sur le rôle des “chefs de chasse” parmi mise sur pied d’une séance de tente tremblante.
les Cree du littoral de la baie James (1989) ou encore les Chez les Ojibwa, la finalité est avant tout socia
recherches de H. Feit sur les Mistassini (dont on attend avec
le, avoir des nouvelles d’autres groupes parents,
impatience une publication synthétique), masse de travaux
qu’il est indispensable de confronter aux contributions des combattre des ennemis, s’assurer de gibier aussi,
francophones, ainsi celles de R. Savard sur le mythe (1974, mais c’est alors en vue d’éviter, dans une situation
1979), celles de J. Mailhot sur la territorialité (1986) ou de crise, la destruction du sous-groupe hivernal
encore celles de S. Vincent (1973, 1977), capitales pour par lui-même. Dans ce cas, les opaawakanuk, à
notre compréhension de la tente tremblante et du concept
l’identité animale, font office d’auxiliaires. Chez
de mistapeu. Peter Armitage enfin propose une excellente
synthèse des données recueillies sur la “religion” des Innu les Innu étudiés par Vincent, le chamane fait appel
(1992). à son mistapeu, esprit auxiliaire non-animal, avant

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442 Emmanuel Désveaux

tout lorsque la chasse est improductive, lorsque P. Descola a dégagé, pour la haute Amazo
la famine menace, lorsque les animaux échappent nie, l’opposition de deux modèles, qui à bien
entièrement à l’emprise des Indiens. A Big Trout des égards rappelle ce que nous venons de des
Lake, l’action de la tente tremblante se joue à siner pour l’espace subarctique algonquin. Il op
distance, mais de façon -finalement extrêmement pose ainsi les Jivaro, essentiellement prédateurs
localisée: il s’agit de reconnaître le campement du point de vue pratique comme à celui-ci de
de tel sous-groupe, d’agresser tel chamane, lequel leur idéologique d’obédience totémique, aux De-
demeure à ce moment en un endroit précis de sana chez qui prévaut un système de relation à
l’espace, éventuellement de repérer tel élan qui la nature extrêmement complexe mais comportant
donc lui aussi se trouve en un lieu donné de la d’emblée un volet eschatologique: afin d’assouvir
forêt. Au contraire, à travers la tente tremblante, leur besoins en viande, les humains doivent inlas
c’est l’univers entier, en tant qu’unité cosmique, sablement demander par l’intermédiaire de leurs
que le chamane innu cherche à embrasser et d’une chamanes aux maîtres des gibiers de leur laisser
certaine manière à réordonner. La dimension que disposer de quelques individus, en contrepartie de
prend l’opération traduit nécessairement un certain quoi, les entités animales supérieures récupèrent
éloignement, en terme d’interactions potentielles, les âmes humaines après la mort et se chargent de
du monde animal par rapport à celui des hom les recycler (Descola 1990).
mes. Ici, l’espoir d’exercer une influence sur les Dans un premier cas, on a un système ouvert,
comportements - en l’occurrence amener le gi dans l’autre cas, fermé, qui d’ailleurs s’exprime
bier à revenir se placer dans l’axe de mire des en terme d’équilibre énergétique. Or les Jivaro
chasseurs - passe par une vaste remise en or vivent dans un système plutôt sociologique fermé.
dre universelle. On imagine aisément le caractère Ils se marient au plus près et se vouent à la
aléatoire de la démarche et on s’explique pourquoi guerre intratribale, rejetant au-delà les autres, au
en définitive les Algonquins du Labrador préfèrent tres Jivaro, Blancs, Métis, à qui sont dénié une
en général s’en tenir à la divination, option rituelle grande part d’humanité (Taylor 1985: 166-167).
où, renonçant à infléchir le cours des choses, on Chez les Desana, qui sont des Tukano du haut
se contente de chercher à le prévoir. Vaupès, le régime matrimonial est au contraire
En somme, de deux côtés de la baie James, on a régi par une exogamie stricte, toujours ouver
deux “philosophies” de la nature radicalement op te, tantôt vers le haut, tantôt vers le bas puis
posées, l’une faite d’arrogance, l’autre d’humilité. qu’une vaste organisation, hiérarchisée, fédère de
D’un côté, des Indiens qui ne redoutent pas les facto les groupes de la région (Reichel-Dolmatoff
animaux, persuadés de pouvoir les contrôler au 1973: 38). Dans le Nord-Ouest de l’Ontario, nous
moyen de “contrats” à la validité suspecte, de avons affaire à des sociétés endogames, ce qui
l’autre côté, des Indiens qui les “respectent” nous ramène au modèle jivaro tandis que tou
d’autant plus qu’ils admettent ne pas avoir vrai te la Péninsule du Labrador constitue une vaste
ment prise sur eux. Les premiers voient dans le aire d’échange matrimonial exogamique, que nous
langage la clé de leur supériorité sur la nature, pourrions décalquer sur le modèle régional du haut
qu’ils se sentent autorisés dès lors à conce Vaupès, certes la hiérarchie en moins. Mais, selon
voir comme un objet, infini, exploitable à mer Reichel-Dolmatoff, celle-ci est étroitement liée à
ci. Les seconds, qui se maintiennnent dans une l’implantation des groupes le long du fleuve.
sorte d’incertitude ontologique quant au statut A partir de ces convergences, il est terriblement
des animaux, parient, au sens pascalien, sur une tentant de poser l’équation suivante: à un mode
réciprocité équilibrée entre la culture et la nature. de relation avec les animaux de type prédateur
Or, qui parle d’équilibre, parle de limitations. 7 correspond un système sociologique fermé et à
un mode de relation avec les animaux de type
régulé (impliquant une contrepartie) correspond un
7 Aucun des deux modèles que nous venons de dégager
système sociologique ouvert. L’opposition structu
n’existe à l’état pur. Par exemple, l’existence de pratiques
conservationistes objectives, et non pas seulement rituelles,
rale entre les deux types de configurations tiendrait
parmi les Créé ou les Innu du Labrador reste à démontrer. au fait que l’endogamie repose sur une conception
Enfin, on remarquera que leur idéologie protectioniste, immédiate ou à court terme de la réciprocité et
respectueuse, n’est pas dépourvue d’ambiguïté. Armitage l’exogamie sur une conception à long terme. “Trop
rappelle que, chez les Innu du moins, la puissance spirituelle
d’un individu croît tout au long de sa vie en fonction du
étroite”, la première ne peut ménager de place
nombre de gibier qu’il a tué. Il y a bien là une forme à la nature: “trop généreuse”, la seconde tend à
d’accumulation aux dépens de la nature sans qu’il y ait l’intégrer. Bien sûr, ce schéma est trop réducteur.
de contrepartie particulière. Il n’en constitue pas moins, pour l’américaniste,

Anthropos 90.1995
Les Indiens sont-ils par nature respectueux de la nature? 443

une intéressante invite à poursuivre la recherche Burch, Ernest S., Jr.


1994 The Future of Hunter - Gatherer Research. In: Ernest S.
dans une optique comparatiste.
Burch, Jr. and Linda J. Ellanna (eds.), Key Issues in
Maintenant peut-on le transposer, de but en Hunter-Gatherer Research; pp. 441^455. Oxford: Berg
blanc, jusqu’à nos sociétés? Compte tenu du fait Publishers.
que l’on a tellement utilisé les Indiens à l’appui
de telle ou telle thèse, de telle ou telle cause qui Clastres, Pierre
1974 La société contre l’Etat. Paris: Les Editions de Minuit.
n’avaient toutefois pas grand chose à voir avec
e ux, pourquoi ne pas se laisser aller à la faci Csonka, Yvon
lité et oser, à notre tour pour finir, des rappro 1992 Expansion and Starvation among the Caribou Inuits:
The Scenario and Its Interpretations. Anthropologie et
chements hasardeux? Rien n’a été plus légitime Sociétés 16/2: 15-35.
durant des siècles que la chasse, vue sous l’angle
d’une simple prédation, aux yeux des paysanneries Descola, Philippe
1990 Cosmologies du chasseur amazonien. In: Sylvie Devers
européennes, sociétés que les historiens dépeignent (coord.), Pour Jean Malaurie; pp. 59-63. Paris: Plon.
e n général comme largement refermées sur elles-
niêmes. Aujourd’hui où nous vivons dans une Désveaux, Emmanuel
1988 Sous le Signe de l’ours. Mythes et temporalité chez les
société largement ouverte, l’activité cynégétique
Ojibwa septentrionaux. Paris: Editions de la Maison des
apparaît en revanche intolérable à un nombre crois sciences de l’homme.
sant de nos concitoyens. La chasse, désormais 1991 Fragments d’une tradition orale. L’Homme 31/119:
considérée comme un loisir gratuit, fait l’objet 119-126.
d’une remise en question radicale qui recouvre 1993 De l’interdit de dire au besoin de peindre: L’art iconique
ojibwa. In: Aurore Becquelin et Antoinette Molinié
peut-être une interrogation quant à la forme et (éds.), Mémoire de la tradition; pp. 203-226. Nanterre:
au coût de la contrepartie que la société devrait Société d’ethnologie.
Payer à la nature. Impossible à formuler dans le
Présent, ce thème de la dette - une dette aveugle, Leacock, Eleanor B.
1954 The Montagnais “Hunting Territory” and the Fur Trade.
qui s’accumulerait sans cesse - est alors renvoyé
Menasha: American Anthropological Association. (Me
dans l’avenir. N’est-ce pas là le ressort profond moirs, 78)
de la clameur aux accents d’Apocalypse que font
résonner les écologistes aux oreilles de leurs con Mailhot, José
1986 Territorial Mobility among the Montagnais-Naskapi of
temporains? Labrador. Anthropologica 18/1-2: 92-107.

Une première version de ce texte a été présentée lors du Martin, Calvin


XXle congrès annuel de la CASCA (Société canadienne 1978 Keepers of the Game: Indian-Animal Relationship and
the Fur Trade. Berkeley: University of California Press.
d’Anthropologie) qui s’est tenu à Vancouver du 5 au
8 mai 1994 dans le cadre d’une table ronde intitulée Reichel-Dolmatoff, Gerard
Indian Conservation of Game/La conservation indienne 1973 Desana: Le symbolisme universel des Indiens Tukano
du gibier: parti pris idéologique ou variation culturelle du Vaupès. Paris: Gallimard, [édition originale: 1968]
e t historique” co-organisée par le Prof. Harvey Feit et
•’auteur. Rosset, Clément
1973 L’Anti-nature. Paris: Presses universitaires de France.

Saladin d’Anglure, Bernard


1988 Penser le “féminin” chamanique, ou le “tiers-sexe” des
Références citées chamanes inuit. Recherches amérindiennes au Québec
18/2-3: 19-50.
Agenbroad, Larry D. Savard, Rémi
1988 Clovis People: The Human Factor in the Pleistocene 1974 Carcajou et le sens du monde: Récits Montagnais-
Megafauna Extinction Equation. In: Ronald C. Carlisle Naskapi. Québec: Ministère des Affaires culturelles.
(ed.), Americans before Columbus: Ice-Age Origins; (Coll. Civilisation du Québec)
pp. 63-74. Pittsburgh: Department of Anthropology, 1979 Contes indiens de la basse côte nord du Saint Laurent.
University of Pittsburgh. (Ethnology Monographs, 12) Ottawa: Musées nationaux du Canada. (Musée national
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1992 Religious Ideology among the Innu. Religiologiques
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Tanner, Adrian 1977 Structures comparées du rite et des mythes de la tente


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1973 Structure du rituel: La tente tremblante et le concept 1988 The Population Ecology of Hunter-Gatherers and their
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Anthropos 90.1995
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