Qu'Est-ce Que La Philosophie de Heidegger A D'original - Cairn - Info
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06/12/2022 15:00 Qu’est-ce que la philosophie de Heidegger a d’original ? | Cairn.info
Serait-ce la question de l’être ? Mais, cette question, pour n’être plus centrale du 3
temps de Heidegger, n’en était pas moins l’une des plus anciennes de la philosophie.
Faire à nouveau droit (« répétition [2] ») à l’ontologie, malmenée depuis Kant, était
moins susceptible d’induire le sentiment d’un tremblement de terre que d’éveiller le
soupçon d’un retour à la scolastique [3]. Ce n’est d’ailleurs pas une question qui surgit
d’emblée chez le jeune Heidegger. En effet, si l’on considère le parcours
philosophique qui le mène à la rédaction de Être et Temps, ce problème apparaît
relativement tard [4] et plutôt comme une articulation d’orientations déjà largement
entamées durant la période de ses cours à Fribourg (1919-1923), puis à Marbourg,
période durant laquelle de nombreux disciples s’y pressaient, le consacrant « roi
caché de la philosophie », et parlaient, avant même qu’il ne soit question d’ontologie,
du bouleversement induit par son questionnement
À dire vrai, si l’on considère le parcours de Heidegger, il paraît, de prime abord, faire 5
entièrement corps avec son époque. Rappelons quelques jalons : le motif principal
du jeune Heidegger, lorsqu’il se consacre à sa thèse d’habilitation (soutenue en 1915),
est d’ordre épistémologique, comme il le souligne lui-même : « J’essayais de trouver
un fondement pour des investigations ultérieures concernant un problème central
de la logique et de l’épistémologie [8]. » Ce faisant, il s’inscrit dans le courant
néokantien, majoritaire à l’époque, particulièrement celui de l’école de Bade (il dédie
sa thèse à Rickert), et est, comme beaucoup, très influencé par Lotze et surtout
Lask [9], c’est-à-dire par ce que l’on pourrait appeler une configuration néofichtéenne
de la philosophie. À ce titre, il n’hésite pas à parler de sa recherche comme d’une
Wissenschaftslehre, attestant à la fois l’héritage fichtéen et le souci d’une fondation
radicale de la science. Le « problème central de la logique et de l’épistémologie » de
l’époque porte sur le statut du sens (Sinn), investi aussi bien par les néokantiens que
par Husserl. La question y est, globalement, la suivante : la signification (que
personne ne veut plus ravaler à un simple événement psychique) doit-elle être
conçue de manière réaliste, de sorte que tout « sens » tirerait sa source et sa
légitimité d’une référence externe et immuable (objectivisme ou platonisme
sémantique), ou, au contraire, comme le veulent Lask et les néokantiens [10], la
signification doit-elle être comprise en dehors de tout appel à des entités
transcendantes ? Dans ce dernier cas, la signification appartiendrait non au
domaine de l’être ou d’un monde intelligible existant (les hypostases du
suprasensible platonicien) mais relèverait de la sphère de la validité (Geltung, maître
mot de l’école de Bade). C’est dans ce débat que s’inscrit Heidegger au moment de sa
thèse, épousant clairement les préoccupations de son époque [11].
Pas tout à fait, à notre sens, car là encore il semble remplir un programme que Lask 7
avait défini pour la philosophie à venir. En effet, Lask prescrivait deux tâches à une
philosophie renouvelée (i.e. à ses yeux, débarrassée des impasses du
« représentationalisme » kantien). La première était de s’assurer du statut de son
propre discours, ce que Kant avait omis de faire puisque, déclinant les catégories
nécessaires à la connaissance scientifique, il « ne réserve aucune place aux formes
catégoriales de sa propre philosophie [17] ». Cette tâche, que l’on peut définir comme
une fondation par le haut, est métaphilosophique et engage Lask, comme Fichte
avant lui, dans une philosophie de la philosophie. La deuxième tâche consistait à
rapporter les catégories aux champs plus vastes des « existentiaux », c’est-à-dire à les
ancrer dans l’expérience (la « masse sensible du contenu », défini comme diversité
du donné et non plus simplement comme énoncés de la science). Il s’agit, cette fois,
d’une sorte de fondation par le bas, qui aborde des domaines désertés par la
conceptualité philosophique. En fait, les deux périodes du jeune Heidegger
(épistémologique en 1915, facticielle à partir de 1919) semblent se conformer au plus
près à ce programme, tout se passant comme si, après avoir tenté une fondation du
sens à partir des principes les plus généraux (par le haut), il s’en était ensuite remis à
sa fondation à partir de son ancrage dans les existentiaux (par le bas).
Par ailleurs, travailler à refermer l’abîme qui s’était creusé entre le théorique et 8
l’empirique, le concept et le vécu, le rationnel et l’être donné, était, en fait,
l’occupation de tous les philosophes de l’époque, même les plus apparemment
théoricistes comme les néo-kantiens. À cet égard, la démarche de Natorp est
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particulièrement cruciale car lui aussi, un peu avant Heidegger, c’est-à-dire aux
alentours des années 1910, interrogeait ce qu’il nomme le « Es gibt » ou « l’unité
ultime concrète » ; lui aussi insistait sur la nécessité d’aborder un domaine
« préobjectal » (vorgegenständlich), domaine qui rétrocéderait en deçà de la scission
sujet/objet. Il remarquait également le caractère objectivant de toute
conceptualisation théorique : « Toute et chaque détermination est une
objectivation [18]. » Plus encore, s’interrogeant à la fin de sa vie sur la facticité du « Es
gibt », il en fera le « sens ultime de l’être » (Sinn des Seins) : « Il y a le fait [factum] ; il y a
le il y a ; il y a le caractère unique de l’ultime : c’est le “il est”. C’est le problème de la
facticité au sens rigoureux [19]. » La proximité entre la démarche du « Natorp tardif »
et les développements du jeune Heidegger est à ce point significative, y compris
dans le détail des analyses concrètes, que certains commentateurs se sont demandé
récemment si Heidegger n’avait pas eu accès au dernier manuscrit (paru à titre
posthume) de Natorp [20], ce que d’autres interprètes ont nié avec la dernière vigueur.
Ce débat est, à dire vrai, dénué de sens car, avec ou sans accès à ce manuscrit, il est
clair que seul importe et fait sens le parallélisme réel de deux penseurs à la même
époque. Cette proximité ne peut être qu’une confluence objective, à interpréter
comme ce moment où, dans l’histoire de la pensée, tout converge vers une même
tâche, travaille dans une même direction et se cristallise en un même souci, tout en
se déclinant selon différentes options : le préobjectal (défini comme « unité ultime et
concrète ») de Natorp, le « préthéorique [21] » de Heidegger (pensé à même ce qu’il
appelle alors la « concrétude ») ou encore la Lebenswelt de Husserl (qui s’attache à
restituer l’expérience « concrète » de la conscience naturelle).
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Elle le restera dans l’œuvre ultérieure et est même l’une des seules vraies constantes 12
de Heidegger. De fait, la destruction est l’une des deux tâches assignée à Être et
Temps (§ 6, « La tâche d’une destruction de l’histoire de l’ontologie ») et si la première
tâche (§ 5, « L’analytique ontologique du Dasein ») sera abandonnée après la Kehre, la
seconde, au contraire, ira s’accentuant au moment du tournant, comme l’indique,
par exemple, la conférence charnière de 1929, Qu’est-ce que la métaphysique ?, qui
intensifie ce registre, puisque, là où les cours de 1920 parlaient « de faire exploser
l’ensemble traditionnel des catégories », il s’agit ici « de les faire sortir de (leurs)
gonds », de « démonter » la logique (« erschüttern »), termes qui sont, comme le note
Courtine lui-même, « des métaphores de la démolition […] selon une acception
toujours plus résolument polémique de la destruction [31] ». Intensification qui est le
prélude à tout le travail futur (post-Kehre), consacré à la patiente déconstruction de
l’ensemble de l’histoire de la philosophie. Bref, la destruction n’est jamais
abandonnée au point qu’elle peut apparaître comme l’un des fils d’Ariane de toute
l’œuvre, que l’on peut résumer d’une seule expression : « un radicalisme de la
destruction », qui concentre les deux termes le plus souvent employés par le jeune
Heidegger pour qualifier son entreprise.
anciens dans un espace plus large. Dans cette optique constructive, on aurait pu
englober les thèmes plus spécifiques dont la philosophie du xxe
siècle s’est montrée
particulièrement friande : le concret, la facticité, le vécu, l’historicité, l’événement,
puis plus tard le corps, le sensible ; et cela, sans pour autant annihiler les anciens
thèmes plus épistémologiques : la question de la vérité d’un énoncé scientifique, le
rôle du sujet dans la dynamique de la connaissance, le mode d’être des entités
mathématiques, etc. Cette question – pourquoi détruire plutôt qu’étendre,
renouveler ou reconstruire le domaine de la philosophie ? – se pose avec d’autant
plus d’acuité que la voie proposée par tous les contemporains de Heidegger était
celle de la « reconstruction » ou du « recommencement ». Aussi s’agit-il bien d’une
décision singulière puisque, sur la base d’un même diagnostic, d’autres possibles
pouvaient être embrassés. La radicalité destructrice de Heidegger lui appartient en
propre et signe sa nouveauté dans l’espace philosophique. Elle sera, en outre,
l’origine d’un axe fondamental de la philosophie après lui : l’appel à la destruction de
la philosophie, que l’on trouve aussi bien chez Wittgenstein ou Austin que chez
Derrida ou Rorty, mais jamais chez les contemporains de Heidegger, Carnap et
Russell compris qui, nulle part, n’ont dit que la philosophie en général devait être
détruite ; ils ont même reconduit l’intellectualisme néokantien, l’intérêt pour la
science et l’optimisme quant à la construction ou reconstruction (Aufbau !) de la
conceptualité philosophique. Cette nouveauté, Heidegger l’a lui-même perçue, qui
estime, dans une lettre de 1924, que son travail « se limite à une destruction critique
et rationnelle des traditions philosophiques et théologiques » et est de ce fait
« quelque chose d’à part » [32].
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initialement se donnait comme « être découvert ». Ils ont dissimulé « ce qui se
montre, tel qu’il se montre à partir de lui-même », qui est la manière dont Heidegger
interprète l’expression grecque « apophainesthai ta phainomena [34] ». L’histoire de la
pensée devient dès lors le mouvement du recouvrement de ce qui, initialement, était
non-occultation (A-letheia) et « se tenait dans la lumière ». La destruction peut ainsi
résonner de manière positive en raison de cette double thèse d’une vérité comme
non-occultation et d’une dynamique de l’histoire conçue comme le mouvement de
dissimulation (Verstellung) d’un originaire initialement là, mais celé, obstrué, caché.
En tant que telles, ces deux thèses, quoique massives, et fondamentales dans la 16
pensée de Heidegger, ne sont guère neuves en philosophie. En effet, que fait
Heidegger ici ? Il interprète le « dire vrai » comme dévoilement de ce qui est caché et
en même temps pose la vérité comme ce qui appartient non à la proposition (au
jugement) mais à la chose même, puisque énoncer ou dire c’est « faire voir à partir
de lui-même ce qui se montre tel qu’il se montre à partir de lui-même » [35]. Il soutient
donc que la vérité procède de la chose et non de la proposition ; la vérité est la chose
même qui se découvre. C’est là une définition relativement traditionnelle de la
vérité, et que d’aucuns, comme Husserl, ont pu stigmatiser comme une conception
réaliste [36]. Dans ce type de conception, le vrai est le fait de la chose qui se découvre ;
le logos la recueille et la fait voir comme ce qu’elle est, par soi. Pour le dire d’une
comparaison, qui pour sembler scandaleuse n’en pourrait pas moins être construite
rigoureusement, nous ne sommes pas loin ici de la position générale de Frege [37],
pour laquelle la vérité est saisie d’un fait qui est, et est en lui-même vrai (le théorème
de Pythagore). Par conséquent, la vérité n’est pas seulement une propriété de ma
proposition mais celle de la chose même. Certes, il s’agit chez Frege de parler des
idéalités mathématiques et non d’une quelconque révélation de l’être ou des
structures existentiales d’un être-jeté. Il n’est pas question de le nier mais de
remarquer qu’au niveau principiel les gestes des deux philosophes sont similaires,
qui aboutissent à poser que la vérité n’est pas seulement la propriété de la
proposition, mais bien que ma proposition est vraie parce que la chose (=X) [38] l’est.
En termes heideggériens : la vérité de la proposition est fonction de la vérité (non-
voilement), qui est le fait de la chose même. Elle n’est pas d’abord dans le jugement
mais dans la chose. Qu’on le veuille ou non, cette position est une option qui n’est
pas sans précédent et qui s’inscrit même dans le cadre classique d’une conception
réaliste de la vérité, qui est l’exact inverse de la position des néokantiens sur la
validité, laquelle, à leurs yeux, ne peut être que celle du sens (jugement) et non de la
chose ou de l’être, vérité qui, de ce fait, doit être construite et justifiée par ses
propres ressources, et non reçue et donnée par soi.
nous procédons et qui définira en retour notre avenir authentique. Ces deux thèses
décisives sur la vérité et l’histoire resteront inchangées jusqu’à la fin. Certes, il y a,
dans un parcours de plus cinquante ans, des inflexions repérables : ainsi le
voilement sera, après Être et Temps, le fait de l’être lui-même (retrait), et la vérité,
comme non-voilement, sera l’être même qui se « dispense dans son retrait »
(voilement/dévoilement), là où précédemment le Dasein semblait encore chargé de
cette dynamique (par la résolution). Néanmoins, le geste principiel n’est pas modifié.
La destruction, fil d’Ariane de l’œuvre en son ensemble, n’a de sens positif et
d’effectivité que si sont admises : 1) la thèse d’un originaire qui est enfoui
(occulté/voilé) mais qui peut se révéler ; et 2) l’idée que l’histoire est le mouvement de
cette occultation.
Mais, dira-t-on alors, en quoi Heidegger est-il original, hormis son appel à la 18
destruction ? À notre sens, il y a un autre geste qui n’a pas d’équivalent du temps de
Heidegger et qui sera destiné à faire époque. Cet autre geste concerne la première
philosophie (jusqu’à Être et Temps inclus). Il s’agit du nouage que Heidegger effectue
entre cette thèse de la destruction et le site, le lieu qu’il façonne pour la mener à bien.
Pour le montrer, reprenons le problème d’un peu plus loin. Détruire la philosophie
est la particularité de Heidegger à son époque mais, en soi, ce n’est pas tout à fait
une nouveauté. Ainsi, Pascal entendait déconstruire la conceptualité philosophique à
partir de la religion. C’est la position du troisième ordre (la charité divine) qui nous
permet de juger et de relativiser le deuxième (la connaissance). Kierkegaard élisait
également l’attitude religieuse comme le lieu à partir duquel allait se révéler la vanité
de l’universel philosophique. Nietzsche détruisait (le marteau) les concepts
philosophiques à partir de l’art. Toute destruction de la philosophie, qui se veut
radicale, suppose qu’on élise un site, un lieu (un « sol », dira Heidegger) à partir
duquel l’assaut destructeur pourra s’effectuer.
Et, de fait, Heidegger, jusqu’à Être et Temps inclus, est le penseur de l’ordinaire ou du 20
quotidien (Alltag
[39]), bien avant que les philosophes analytiques de l’ordinaire n’en
fassent leur thème de prédilection. Jugeons plutôt : « N’ayons pas honte des
banalités » (ou trivialités, Trivialitäten
[40]), s’exclame-t-il, avant de demander : « De
quoi ai-je l’expérience ? De banalités, de petits faits quotidiens. » Les descriptions
qu’il propose dans ses cours sont celles d’objets de « tous les jours » : la chaire du
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Sans doute objectera-t-on que ce quotidien (alias l’ordinaire), pour promis à la belle 23
carrière que l’on sait, ne saurait incarner l’apport de la première philosophie de
Heidegger. En effet, certains commentateurs n’ont-ils pas, au contraire, parlé d’une
dévalorisation de la vie quotidienne chez Heidegger en arguant que le quotidien
devient, au fil des analyses, le lieu de l’inauthenticité (bavardage, curiosité, etc.) ?
Mais l’inauthenticité n’est pas la définition du quotidien, elle n’en est qu’une des
figures, de surcroît inévitable. Authenticité et inauthenticité sont deux possibilités
d’un même plan, celui du « monde quotidien ». Prétendre l’inverse serait faire de
l’analyse de l’inauthenticité une simple considération morale, un jugement de valeur
de Heidegger. Or Heidegger a toujours refusé cette lecture moralisante. La
déchéance n’est pas une étourderie ou un péché du Dasein, mais l’une de ses
possibilités, qui nous est révélée par l’analyse du quotidien, qui, par définition, est
plus large que l’inauthenticité puisqu’il est l’horizon sur lequel cette figure peut se
détacher. Le quotidien recèle, en fait, toutes les autres possibilités du Dasein. Il est ce
qui est « ontiquement le plus proche mais ontologiquement le plus lointain, le non-
reconnu », nous dit Heidegger. Le quotidien comme « ontiquement le plus proche »
est le « fait » (« la compréhension moyenne et vague de l’être est un fait »). Ce fait
posé et décrit, il appartient à l’analytique du Dasein de remonter à ses conditions de
possibilité (soit à « ce qui est ontologiquement non reconnu »). Heidegger ni ne
dévalorise le quotidien ni ne le valorise selon un système de valeurs présupposé. Il en
fait le point de départ, le factum à partir duquel il peut réfléchir. La structure de son
argumentation est formellement comparable à celle de Kant dans la Critique de la
raison pure. Kant part d’un fait (la vérité des mathématiques) et en recherche les
conditions de possibilité. Dans la structure de la Critique, il est impossible de
supprimer le factum de départ puisque sans lui la remontée ne pourrait s’effectuer. Il
en est de même pour Être et Temps : sans le postulat qu’il y a « une compréhension
moyenne et vague de l’être » au sein de la vie de tous les jours, le dévoilement ne
pourrait se faire. L’importance du quotidien, dans l’économie générale du texte ne
saurait donc être niée ni même relativisée. De surcroît, chez Heidegger, ce factum de
départ est déterminé comme le lieu à partir duquel s’engagera la destruction de la
conceptualité philosophique, le site à partir duquel le caractère non originaire de
l’attitude théorique (scission sujet/objet, position de face-à-face par rapport à un
monde jeté sous le regard) sera dévoilé et « démantelé ».
L’élucidation du quotidien est donc bien le socle (le point d’Archimède) à partir 24
duquel Heidegger peut prétendre détruire la philosophie. Ce qui est à la fois
nouveau et décisif, c’est le lien d’implication posé entre la destruction du théorique
et l’analyse du pré-théorique, et non le contenu ponctuel de telle ou telle analyse.
Quelles que soient les couleurs avec lesquelles Heidegger a peint ce quotidien
(couleurs sombres et brunes quand le quotidien des pragmatiques Américains
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affichait des teintes plus riantes), ce qui importe est le geste général qui constitue le
levier de ses analyses ponctuelles. Cet acte fondamental peut être, pour plus de
clarté, décomposé en trois moments principaux : 1) déterminer un lieu à partir
duquel la conceptualité philosophique pourra être détruite ; 2) constituer ce lieu en
monde, qui a, en fait, la caractéristique du cosmos des anciens, à savoir être une
totalité ordonnée, englobante et signifiante par elle-même ; 3) poser, à partir du jeu
originaire/dérivé (propre à sa conception de la vérité et de l’histoire) que la
conceptualité philosophique dérive
[45] de ce lieu et est, de ce fait, non « originaire ».
Dans ce geste, et les moments qui le décomposent, ce qu’il faut donc retenir est la 25
relation établie, le nouage effectué entre la destruction de la conceptualité
philosophique et le lieu (le concret, le quotidien) qui la rendra effective. En ce sens, il
ne s’agit pas pour Heidegger de déterminer les limites de la philosophie à partir
d’elle-même, comme dans la configuration kantienne, où la philosophie détermine,
par ses propres ressources, ce qu’elle peut faire ou ne pas faire. Il n’est donc pas
question de remplacer des concepts philosophiques fallacieux par d’autres plus
performants, ce qui serait une réforme de la philosophie et non sa destruction. C’est,
sans doute, ce qui explique que Heidegger refusait que l’on parle de « philosophie de
Heidegger », au sens où il s’agirait de remplacer une conceptualité philosophique par
une autre plus adéquate, un peu comme si Pascal avait fait du troisième ordre, celui
de la révélation, une simple philosophie concurrente de celles du deuxième. Il y a
plutôt un lieu qui sera construit ou élu comme l’espace, le sol qui permettra de « faire
exploser » la philosophie. La radicalité de l’entreprise de destruction ne doit donc pas
être émoussée, si l’on veut mesurer le déplacement induit.
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Nous avons donc une réponse à notre question initiale. La philosophie de Heidegger 28
est à l’origine d’une révolution qui a reconfiguré l’ensemble de l’espace
philosophique. Les deux plaques (la destruction de la philosophie et le choix, dans la
première philosophie, du quotidien) ont bel et bien, en se rejoignant, créé un séisme
sans précédent, à tel point que la plus grande partie de la philosophie du xxe
siècle,
toutes tendances confondues, en dépend. Le geste fondamental consiste à poser le
préthéorique comme le lieu à partir duquel le théorique pourra être jugé et détruit
(lien d’implication) et à constituer ce « préthéorique » en « monde », posé comme
totalité ordonnée et signifiante par elle-même.
Cette originalité caractérisée, bien des questions demeurent, que nous avons 29
croisées au long de ce parcours : pourquoi, pour faire place au préthéorique, choisir
la destruction de la philosophie plutôt que sa reconstruction ? Faut-il vraiment
dériver le théorique du préthéorique ou les situer chacun dans leurs domaines de
pertinence ? En outre, le préthéorique peut-il accéder à la dignité d’une totalité
signifiante par elle-même (analogon contemporain du cosmos perdu depuis les Grecs)
ou encore avoir le même statut que le troisième ordre de Pascal ? Quoi qu’il en soit de
ces questions, relatives à ces piliers de la philosophie contemporaine que Heidegger
a le premier érigés, notre question brutale aura au moins eu un avantage : celui de
poser à partir d’un autre angle le problème de son engagement politique. Les deux
gestes fondamentaux que nous avons reconstitués, qui particularisent la première
philosophie de Heidegger, sont des gestes repris par une grande partie du xxe
siècle
(Wittgenstein, au premier chef). Ce résultat nous confronte à une alternative : ou
bien la philosophie du xxe
siècle a quelque chose à voir avec le nazisme (implication
directe de la philosophie dans la politique) ; ou bien la structure fondamentale de la
première philosophie de Heidegger demeure, du moins dans ses gestes principiels
que nous avons reconstitués, interrogeable (et critiquable) en termes de vrai et de
faux, et appartient, par là même, à la sphère philosophique indépendamment de sa
connexion à un projet politique particulier. Laissons au lecteur le soin de décider
laquelle de ces branches de l’alternative est la plus vraisemblable pour comprendre
une configuration philosophique (la destruction de la philosophie à partir d’un lieu
préthéorique ou ordinaire), en laquelle tout le xxe
siècle a baigné et dont,
aujourd’hui, beaucoup dépendent encore.
Notes
[2] Titre du § 1 d’Être et Temps (désormais SZ), GA, II, p. 2.
[3] Les premières recensions de SZ portent trace de ce soupçon. Voir par exemple
Georg Misch, Lebensphilosophie und Phänomenologie, Bonn, Cohen, 1930.
[4] Voir Jean Greisch, Ontologie et temporalité (à l’avenir : OT), Paris, Puf, 1994, pp. 40-43.
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[6] Die Philosophie des Lebens. Darstellung und Kritik der philosophischen Modeströmungen
unserer Zeit, Tübingen, J. B. C. Mohr, 1920.
[9] Theodore Kisiel a détaillé l’influence de Lask, in The Genesis of Heidegger’s Being and
Time, University of California Press, 1993.
[10] Et aussi Husserl. Mais la position de ce dernier a pu être considérée, par d’autres,
comme une forme de platonisme des essences. Ce réalisme des essences sera
défendu trois ans plus tard par Frege, qui s’inscrit dans ce débat.
[11] Ainsi dans sa Dissertation de 1913, Die Lehre vom Urteil im Psychologismus, Heidegger
reprend la théorie de la validité ; il écrit à propos du terme « être » : « cet être ne
signifie pas un exister réel ou quelque autre relation, il signifie le valoir » (GA, 1,
p. 79).
[12] Dans ses premiers cours, Heidegger parle « d’expérience de la vie », ensuite de vie
facticielle (Tatsächlichkeit), puis d’« expérience facticielle de la vie » ; mais
herméneutique de la facticité (Faktizität) a fini par désigner les sept années qui
précédèrent l’achèvement de SZ ; voir Jean-François Courtine (dir.), Heidegger, de
l’herméneutique de la facticité à la métaphysique du Dasein, Paris, Vrin 1996, (désormais
: Courtine, dir.), et OT. Heidegger lui-même caractérisera rétrospectivement sa
thématique de 1919, comme « herméneutique de la facticité » (SZ, GA, 2, p. 72, note
1).
[13] L’Inquiétude de la pensée. L’herméneutique de la vie du jeune Heidegger, Paris, Puf, 2010,
thèse décisive sur la formation de Heidegger.
[17] Logik der Philosophie und die Kategorienlehre, Tübingen, Mohr, 1993. Sur cet argument
de Lask, voir Jean-François Courtine, La Cause de la phénoménologie, chap. v, Paris,
Vrin, 2007, et notre Référence et autoréférence, Paris, Vrin, 2005, p. 247.
[18] Allgemeine Psychologie nach kritischer Method, Tübingen, Mohr, 1912, p. 191.
[20] Christoph von Wolzogen a montré comment Heidegger a pu avoir accès à ces
textes, initialement professés sous forme de leçons (Neukantianismus, Perspektiven
und Probleme, Würzburg, Königshausen & Neumann, 1994, pp. 397-417).
[21] Voir entre autres GA, 56/57 (1919), p. 59, mais le terme est répété partout.
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[23] C’est aussi celui des pragmatiques américains, tel Dewey, mais nous privilégions
ici le contexte allemand.
[26] GA, 59 (été 1920), Phänomenologie der Anschauung und des Ausdrucks.
[27] Sur ce point, voir Christoph Jamme, « Être et temps de Heidegger dans le contexte
de l’histoire de sa genèse », in Courtine (dir.), p. 225.
[32] Lettre citée par Karl Löwith in « Les implications politiques de la philosophie de
Heidegger » (texte de 1939), traduction française dans Les Temps modernes, 2008, 4,
p. 13.
[36] Husserl lui reproche sa torsion de la phénoménologie, où il lit une retombée dans
le réalisme et le naturalisme. De même, bien des commentateurs ont noté ce «
réalisme », par exemple Mario Ruggenini, « Finitude de l’existence et question de
la vérité », in Courtine (dir.), p. 170.
[37] Sur ce point, voir notre livre Le Lieu de l’universel, Paris, Seuil, 2015, pp. 149-165.
[38] Que la chose ne soit pas la même dans les deux cas ne change rien à la structure
générale mise en place : c’est la chose qui est vraie et le dire « saisit » (Frege), «
montre » (Heidegger) cette chose. Le logos est donc décalque (Frege) ou
manifestation (Heidegger).
[39] Dans les Recherches philosophiques, Wittgenstein utilise le terme Alltag comme strict
synonyme de gewöhnlich (les deux sont souvent traduits par « ordinaire »). Et de
fait, les deux termes, en allemand, signifient la même chose : ce qui est « tous les
jours », banal, commun.
[41] Prolègomènes à l’histoire du temps, trad. fr. Alain Boutot, Paris, Gallimard, 2006,
p. 119.
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[43] Ibid., p. 5. Sur le « quotidien » chez Heidegger, voir le texte décisif de Bruce Bégout,
La Découverte du quotidien, Paris, Allia, 2005, et Grégori Jean, Quotidienneté et
Ontologie, Louvain, Vrin, 2011.
Résumé
Plan
Des thématiques d’une génération
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Auteur
Isabelle Thomas-Fogiel
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