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LACAN 1973-1974 - FR

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1974-00-00 RÉPONSE À UNE QUESTION DE CATHERINE

MILLOT – IMPROVISATION : DÉSIR DE MORT, REVE ET


RÉVEIL

Parue dans L’Âne, 1981, n° 3, p. 3.

(3)Enseignante, alors débutant au Département de Psychanalyse de


l’Université de Vincennes, j’eus l’occasion, en 1974, de poser au Docteur
Lacan une question que je résumerai en ces termes : le désir de mort est-il à
situer du côté du désir de dormir ou du désir de réveil ? Le Docteur Lacan,
qui était assis à son bureau, garda le silence, et j’avais déjà renoncé à
l’entendre sur cette question, lorsqu’au bout d’une demi-heure, il me donna
sa réponse d’une façon assez circonstanciée pour que je sois amenée à
prendre les notes les plus complètes possibles. C’est la transcription de ces
notes que je livre ici.
Catherine Millot

Le désir de dormir correspond à une action physiologique inhibitrice. Le rêve


est une inhibition active. Ce point est celui où l’on peut concevoir que vienne se
brancher le symbolique. C’est sur le corps que se branche le langage, du fait du
paradoxe biologique que constitue une instance qui empêche l’interruption du
sommeil. Grâce au symbolique, le réveil total c’est la mort – pour le corps. Le
sommeil profond rend possible que dure le corps.
Au delà du réveil
Ce que Freud imagine de la pulsion de mort, comporte que le réveil du corps
est sa destruction. Parce que dans le sens opposé au principe de plaisir, cela, il le
qualifie d’un au-delà : cet au-delà, c’est une opposition.
La vie, quant à elle, est bien au-delà de tout réveil. La vie n’est pas conçue, le
corps n’en attrape rien, il la porte simplement. Quand Freud dit : la vie aspire à
la mort, c’est pour autant que la vie, en tant qu’elle est incarnée, en tant qu’elle
est dans le corps, aspirerait à une totale et pleine conscience. On peut dire que
c’est là que se désigne que même dans le réveil absolu, il y a encore une part de
rêve qui est justement de rêve de réveil.
On ne se réveille jamais : les désirs entretiennent les rêves. La mort est un rêve,
entre autres rêves qui perpétuent la vie, celui de séjourner dans le mythique. C’est
du côté du réveil que se situe la mort. La vie est quelque chose de tout à fait
impossible qui peut rêver de réveil absolu. Par exemple, dans la religion
nirvanesque, la vie rêve de s’échapper à elle-même. Il n’en reste pas moins que
1
la vie est réelle, et que ce retour est mythique. Il est mythique, et fait partie de
ces rêves qui ne se branchent que du langage. S’il n’y avait pas de langage, on ne
se mettrait pas à rêver d’être mort comme d’une possibilité. Cette possibilité est
d’autant plus contradictoire que même dans ces aspirations non seulement
mythiques mais mystiques, on pense qu’on rejoint le réel absolu qui n’est modelé
que par un calcul.
On rêve de se confondre avec ce qu’on extrapole au nom du fait qu’on habite
le langage. Or, du fait qu’on habite le langage, on se conforme à un formalisme –
de l’ordre du calcul, justement – et on s’imagine que du réel, il y a un savoir
absolu. En fin de compte, dans le nirvana, c’est à se noyer dans ce savoir absolu,
dont il n’y a pas trace, qu’on aspire. On croit qu’on sera confondu avec ce savoir
supposé soutenir le monde, lequel monde n’est qu’un rêve de chaque corps.
Qu’il soit branché sur la mort, le langage seul, en fin de compte, en porte le
témoignage. Est-ce que c’est ça qui est refoulé ? C’est difficile de l’affirmer. Il est
pensable que tout le langage ne soit fait que pour ne pas penser la mort qui, en
effet, est la chose la moins pensable qui soit. C’est bien pour cela qu’en la
concevant comme un réveil, je dis quelque chose qui est impliqué par mon petit
nœud SIR.
Je serais plutôt porté à penser que le sexe et la mort sont solidaires, comme
c’est prouvé par ce que nous savons du fait que ce sont les corps qui se
reproduisent sexuellement qui sont sujets à la mort.
Mais c’est plutôt par le refoulement du non-rapport sexuel que le langage nie
la mort. Le réveil total qui consisterait à appréhender le sexe – ce qui est exclu –
peut prendre, entre autres formes, celle de la conséquence du sexe, c’est-à-dire la
mort.
Le non-sens du réel
Freud fait une erreur en concevant que la vie peut aspirer à retourner à l’inertie
des particules, imaginées comme matérielles. La vie dans le corps ne subsiste que
du principe du plaisir. Mais le principe du plaisir chez les êtres qui parlent est
soumis à l’inconscient, c’est-à-dire au langage. En fin de compte, le langage reste
ambigu : il supplée à l’absence de rapport sexuel et de ce fait masque la mort,
encore qu’il soit capable de l’exprimer comme une espèce de désir profond. Il
n’en reste pas moins qu’on n’a pas de preuves chez l’animal, dans les analogues
du langage, d’une conscience de la mort. Je ne pense pas qu’il y en ait plus chez
l’homme, du fait du langage : le fait que le langage parle de la mort, ça ne prouve
pas qu’il en ait aucune connaissance.
C’est la limite très reculée à laquelle il n’accède que par le réel du sexe. La mort,
c’est un réveil qui participe encore du rêve pour autant que le rêve est lié au
langage. Que certains désirs soient de ceux qui réveillent, indique qu’ils sont à
mettre en rapport avec le sexe plus qu’avec la mort.
2
Les rêves, chez l’être qui parle, concernent cet ab-sens, ce non sens du réel
constitué par le non-rapport sexuel, qui n’en stimule que plus le désir, justement,
de connaître ce non-rapport. Si le désir est de l’ordre du manque, sans qu’on
puisse dire que ce soit sa cause, le langage est ce au niveau de quoi se prodiguent
les tentatives pour établir ce rapport – sa prodigalité même signe que ce rapport,
il n’y arrivera jamais. Le langage peut être conçu comme ce qui prolifère au
niveau de ce non-rapport, sans qu’on puisse dire que ce rapport existe hors du
langage.

1974-03-30 ALLA SCUOLA FREUDIANA

3
Conférence donnée au Centre culturel français le 30 mars 1974, suivie d’une série de questions
préparées à l’avance, en vue de cette discussion, et datées du 25 mars 1974. Parue dans
l’ouvrage bilingue : Lacan in Italia 1953-1978. En Italie Lacan, Milan, La Salamandra,
1978, pp. 104-147.

(104)Dites-moi, comment est-ce qu’il faut que je parle en français ?


est-ce qu’il faut que je fasse très attention à bien articuler, ou bien est-ce que
peut-être vous êtes tous capables d’entendre, comme ça, à mi-voix, ce que je
peux avoir à dire…
Est-ce qu’ils veulent en somme que je… que j’articule très bien…
Levez la main, écoutez, dépêchons-nous.
Bon. Voilà.
Alors, je suis à votre disposition pour répondre à vos questions. J’ai déjà là des
questions… dont je suis très content parce que c’est des questions qui prouvent
que…
est-ce que je parle suffisamment haut ?…
oui
ça va ?
c’est des questions qui… qui prouvent que vous avez vraiment bien travaillé
avec Contri, je veux dire travaillé les choses que j’ai écrites, donc je suis très
content de ces questions.
Alors… comme il faut bien que quelqu’un mette les choses en train… je vais
dire un certain nombre de choses… je vais dire un certain nombre de choses qui
ne répondent pas tout de suite à toutes les questions, parce que ça serait très
long… je vais dire un certain nombre de choses que je vais tâcher d’éclairer…
d’éclairer dans leur portée exacte. Ce que j’attends, c’est le minimum de ce que
je puisse attendre pour m’être dérangé, n’est-ce pas ?
Je ne suis pas ici pour faire du tourisme ni même non plus pour me reposer –
ce sont deux choses différentes, n’est-ce pas, le tourisme et le repos.
Mais je suis ici parce que ce que j’attends c’est que (105)quelque chose se
produise en Italie, à savoir qu’un certain nombre de gens ici soient, soient je dis, –
c’est le verbe es-se-re – soient analysés.
Mais ça ne dépend pas de moi. Pour être analyste, ce qui est une position très
difficile quoique tout à fait conditionnée par le point où nous en sommes, je veux
dire que…
Bonjour !
Venez près de moi, Fachinelli. Venez. Venez, je voudrais vous voir là.
Fachinelli est, en somme, la première personne, qui m’a lu en Italie et à qui ça a
fait quelque chose.
4
Alors… pour que vous soyez analystes, je ne peux pas du tout le vouloir à
votre place. Ça doit venir de chacun.
Il y a… il peut y avoir quelqu’un qui veuille être analyste… c’est une chose
dont certainement il y a demande, d’analystes. Je vous expliquerai pourquoi
après. Enfin, ça va venir, pourquoi il y a demande – mais ce n’est absolument
pas une raison pour que quiconque y réponde.
Puisque, je viens de vous le dire, c’est une position quasiment impossible.
Donc je ne peux pas le vouloir à votre place. Il faut que ça soit chaque
personne qui se tâte là-dessus et qui se décide à vouloir l’être.
Je ne fais, pour qu’il y ait des analystes, aucune propagande.
Je ne vois absolument pas pourquoi…
Ce n’est pas du tout qu’on n’ait pas besoin d’analystes, en Italie.
On en a sûrement besoin, pour la raison qu’en Italie on est au même point…
que ce point que je vais essayer de définir.
Je vais vraiment essayer de définir pourquoi les choses en sont à ce qu’on ait
besoin d’analystes. C’est sûrement vrai pour l’Italie comme partout, d’ailleurs.
Ce n’est pas une raison pour qu’il y en ait… je veux dire que quelqu’un se
dévoue à cette place.
Donc, je ne fais aucune propagande… Le mot de propagande est vraiment
associé, depuis longtemps, à l’idée de foi… enfin, de propaganda, c’est comme ça,
que le mot est né, de propaganda fide.
Il y a non plus aucun besoin d’avoir la foi. Je ne vois même pas, quand vous
aurez entendu ce que j’ai à vous (106)dire, quelle foi vous pourrez avoir pour être
analystes.

Il y a une nécessité, au point où nous en sommes venus, une nécessité, c’est ce


que je dis, à ce qu’il y ait des analystes.
Cette nécessité est liée à quelque chose qui est de l’ordre…
… on s’est aperçu depuis longtemps que le nécessaire était lié à ce que je vais
dire : à savoir que c’est de l’ordre…
… c’est de l’ordre qu’il y a quelque chose qui est devenu impossible…
… quelque chose qui est devenu impossible dans la vie, la vie quotidienne des
seules gens que nous connaissions, dont nous sachions certainement qu’ils
parlent, à savoir ce qu’on appelle généralement les hommes.
Il y a quelque chose qui est devenu impossible du fait d’un certain
envahissement… quelque chose que je pointe comme le réel.
Nos rapports avec le réel… – … quand je dis « nos » je parle des êtres
parlants – il y a quelque chose qui est devenu impossible d’une sorte
d’envahissement du réel qui nous échappe peut-être, mais qui est devenu
extrêmement incommode.
5
Le réel par la science s’est mis à foisonner… je veux dire que même la façon
dont est faite cette table est quelque chose qui a une tout autre insistance que ça
a jamais pu avoir dans la vie antérieure des hommes.
J’ai fait allusion à ça à Rome il y a huit jours… je demande pardon à ceux qui
n’ont pas pu venir à ce moment-là…
Le réel est devenu d’une présence qu’il n’avait pas avant à cause du fait qu’on
s’est mis à fabriquer un tas d’appareils qui nous dominent, comme ça ne s’était
jamais produit auparavant.
C’est uniquement à cause de cela que nous en sommes poussés à considérer
que l’analyse, c’est la seule chose qui puisse nous permettre de survivre au réel.
L’homme a toujours eu très bien le sens de ce qu’il pouvait atteindre de réel.
Il en a toujours eu une idée très précise.
Le réel, c’est la seule catégorie dont il puisse savoir quelque chose, et c’est
exactement pour ça qu’il a commencé par s’intéresser… si vous avez le moindre
aperçu de ce que c’est que l’histoire du savoir, vous (107)devez tout de même
savoir qu’il a commencé à s’intéresser au ciel – ce qui est une chose bizarre, parce
qu’il aurait pu commencer à s’intéresser à la terre.
Il tout de suite très bien compris qu’il ne pouvait s’accrocher qu’au ciel.
Quand je parle du ciel je parle de ce qu’on a appelé longtemps la voûte céleste,
à savoir : les choses qui restent toujours dans la même position dans le ciel.
Il a très bien saisi cela : que là il pouvait savoir quelque chose […] c’est à partir
du ciel qu’il a fait, si je puis dire, descendre sur la terre des choses qu’il savait
faire.
Il a très bien compris que… c’est déjà une chose prodigieuse, n’est-ce pas,
complètement prodigieuse qu’il ait tout de suite compris qu’il n’y avait que là
qu’il pouvait s’accrocher pour faire ce qu’il n’est arrivé qu’après très longtemps,
à savoir toute sorte de petites machines qui, en fin de compte, l’écrasent…
l’écrasent parce qu’en fin de compte ce qui se rapporte à sa vie – quand je dis
« vie », vous verrez tout à l’heure ce que je veux dire par là – ce qui se rapporte à
sa vie, c’est tout autre chose.
Simplement… l’encombrement que ces petites machines apportent dans sa
vie, le mettent dans l’urgence de savoir comment il vit.
Naturellement… il ne peut en avoir aucune espèce d’idée, puisque les seules
choses qu’il puisse vraiment savoir passent par ailleurs… par ce que j’ai appelé
le ciel, qui n’a rien à faire, bien entendu, avec l’idée religieuse du ciel. Elles passent
par ailleurs, à savoir par quelque chose auquel il avait accès et, comme il est
encombré de tout ce qui lui est revenu de cette considération du ciel, comme il
en est véritablement encombré au point que tout peut arriver, il sent le danger…
alors on en est arrivé à penser qu’il y avait des gens qu’il fallait aider à vivre, et

6
pour ça on a élucubré un autre savoir, qui essaye quand même de voir le rapport
que ça a, la vie, au savoir.

… Alors, maintenant je vais entrer dans quelque chose qui a l’air… qui a l’air
d’être une philosophie.
Ce que je viens de dire jusqu’à présent, c’est l’évidence, l’évidence que ce n’est
pas pour rien que l’analyse – à savoir le besoin qu’ont les gens d’avoir une petite
idée de ce qu’ils sont comme êtres vivants – que c’est pas pour rien que ce n’est
apparu que de nos jours (108)… de nos jours à cause de cet encombrement du réel.
[…] Ce n’est absolument pas une philosophie, c’est simplement un… un
certain repérage, une certaine reconnaissance de ce à quoi il faut s’accorder, ce
avec quoi il faut se mettre en résonance, pour remplir cette fonction qui est
requise par… disons, quoi ? – le monde moderne.
Requise pour qu’il n’y ait pas trop de gens qui soient écrasés par le réel.
C’est pour ça qu’on a besoin de gens qu’on appelle, tout à fait improprement,
des psychologues.
Les psychologues, c’est un héritage, un héritage d’une certaine idée qu’on se
fait des rapports de l’homme avec ce qu’on a imaginé être… un monde, à savoir
quelque chose qui serait fait pour lui.
Alors, ce que j’essaye d’énoncer c’est ce à partir de quoi… je veux dire le
minimum pour que cette pratique soit supportable pour les personnes qui y
répondent.
Je veux dire : qui s’offrent, c’est le cas de le dire. Elles s’offrent à remplir cette
fonction qui est devenue nécessaire, à savoir pour que les gens aient une petite
idée de ce que comporte de survivre à l’entrée d’un réel – d’ailleurs, quand je dis
« un réel » je ne fais que de l’histoire – à l’entrée d’un réel qui n’est pas forcément
plus réel que n’importe quoi, mais le seul réel qu’ils étaient capables, justement,
de faire entrer dans leur vie.
À force de remuer les choses qu’ils n’avaient jamais vraiment pu faire venir
que du ciel, ils sont maintenant mangés par le réel.
Le réel, ça ne veut pas dire que c’est vraiment réel… c’est le seul réel auquel ils
étaient capables d’accéder.
Maintenant qu’ils l’ont matérialisé, pour appeler les choses par leur nom, ils
s’aperçoivent que ça n’a pas beaucoup de rapport avec leur vie de toujours.
Je mets ce mot « vie » entre guillemets parce que ce n’est pas très sûr qu’ils
vivent.
La preuve d’ailleurs c’est ce rapport qu’ils ont avec le réel, qui est assurément –
maintenant la chose est tangible [batte sul tavolo] – quelque chose de très
insupportable.

7
Alors, j’ai essayé de dire le minimum… le minimum grâce à quoi on pouvait,
si je puis dire, faire que, ce réel, on conçoive ce qui arrive avec lui, à savoir que
ça nous, je dis, écrase. Ça fait en réalité plus : ça nous empêche de respirer, ça
nous étrangle.
(109)Alors, le point où j’en suis… le point où j’en suis, c’est évidemment ça que

reflète la plupart des questions qu’on m’a apportées… le point où j’en suis est lié
à une longue… enfin, « bataille ».
Il y a eu des batailles – c’est pas très français, il faut bien le dire – il y a eu des
batailles que Lacan a « combattues ». (En français on ne dit jamais « combattre
une bataille » : on « livre » une bataille. Mais ça n’a aucune importance. Je ne vois
pas pourquoi on ne dirait pas que Lacan a combattu des batailles, à ceci près
qu’on ne combat pas des batailles, une bataille, on combat un adversaire… etc.).
Alors, en effet j’ai combattu certaines choses… j’ai combattu certaines choses
dans la pensée des analystes.
C’est certain que le fait de croire, de croire, parce que Freud a dit certaines
choses, que ça laisse intacte la notion du moi, par exemple, – qui est une chose
venue très tardivement dans la pensée, dans la philosophie –, penser que
l’inconscient de Freud, ça laissait intact le moi, – je dirais même plus, c’était la
première fois qu’on avait osé parler du moi autonome, de l’idée qu’on a une
instance, pour exprimer comme s’exprime Freud lui-même, une instance qui
serait celle du moi et qui serait une instance distincte de l’inconscient – c’est
vraiment une chose qui n’a pu venir à l’idée que de gens qui croyaient devoir
expliquer ce qu’ils faisaient d’une certaine façon, à savoir venir au secours d’un
moi qui…
[Il discorso si interrompe per il cambio del nastro]
L’idée que l’analyste a un allié – parce que c’est comme ça, c’est de là qu’est
partie l’idée du moi autonome – un allié dans le moi de chacun, et que ce moi est
autonome, c’est une chose qui n’a vraiment pu venir à l’idée que de personnes,
dont le but avoué était d’exploiter ce terrain, à savoir qu’ils avaient affaire à des
hommes qui souffraient de quelque chose, à savoir de quoi ?, à savoir d’un détour
de l’histoire du point où nous en sommes de cet envahissement des choses
fabriquées – fabriquées selon le modèle céleste, n’est-ce pas ?
L’idée d’exploiter ça en leur passant la main dans le dos en leur disant :
« Mais ce qu’il y a à faire c’est de libérer votre moi autonome, de le libérer de
tout ça dont il souffre d’une façon patente et dont il n’y a absolument aucune
raison
(110)

<IMAGE ABSENTE>

8
Jacques Lacan disegna il « nodo borromeo » al Congresso dell’École freudienne
de Paris
a Roma, 31 octobre-3 novembre 1974]

(111)qu’ilne continue pas à en souffrir tout autant – mais puisque vous avez un
moi autonome… vous êtes de cœur avec nous ».
C’est très bizarre, c’est un exemple de ce qui n’est pas tellement nouveau, n’est-
ce pas : on a réussi pendant des siècles à fasciner beaucoup de gens sur ce que
j’appelle de la foi,… c’est-à-dire à les décaler, les déplacer… disons le mot : les
duper.
Alors, pourquoi les analystes ne continueraient-ils pas… ? La seule chose
ennuyeuse… c’est que ça ne peut plus continuer.
À savoir que ça – faire croire aux gens qu’ils ont un moi, alors que tout va
contre – ça ne peut plus marcher.
Ils sont trop écrasés par ce qui est la conséquence de leur savoir – à savoir que
leur savoir leur revient en pleine figure et les étrangle.
Vous pouvez leur parler de leur moi, comme ça, pendant cent ans, ça ne les
améliorera pas.
Moi je veux bien que ça continue.
Je suis sûr que ça ne peut pas continuer, et qu’en tout cas, s’il y a quelque chose
dont les analystes sont bien incapables, c’est de faire croire quiconque au moi.
Comme je pense d’autre part que les analystes, en somme, viennent à leur
place… je ne veux pas dire du tout par là qu’ils ont le flambeau de l’espoir… il
sont comme tous les hommes conditionnés, appelés à une fonction, et une
fonction qui peut remplir ce dont il s’agit, à savoir si on peut pas savoir des
choses qui pour l’instant serviraient… serviraient ces êtres parlants… leur
serviraient et leur permettraient de s’accommoder des conséquences de leur
savoir : il est certain que pour ça il faut en savoir un peu plus.
Et que certainement ce qu’il y a à savoir de plus, ce n’est pas l’existence du moi
autonome.
J’essaye de dire le minimum de ce qui résulte de cette expérience, de
l’expérience de l’analyste.
Pourquoi est-ce que j’avance ça sous cette forme qui est le nœud ?
Le nœud au sens où il y a des choses qui se tiennent ensemble et qui ont un
comportement très spécial, le nœud des trois registres ou catégories qui sont le
réel, l’imaginaire et le symbolique.
C’est ce qui m’est à moi surgi comme ça, après un certain temps d’expérience
analytique.
Alors je les ai associés, en intercalant des virgules (112)entre chacun :
l’imaginaire, le symbolique, et le réel.
9
Vous n’êtes pas du tout invités par moi à y croire : vous êtes invités à essayer
de vous en servir.
Ça n’est pas du tout une illumination philosophique : je suis parti de mon
expérience, et il m’a semblé que… il m’a semblé que ça rendait compte de
quelque chose, à savoir, de comment cette expérience se constitue.
Quand je parle du symbolique, naturellement, il ne s’agit absolument pas de la
métaphore, des images, de ce que généralement on appelle le symbole – de ce
que Jung, par exemple, appelle le symbole – au sens par exemple où le cœur
dessiné serait le symbole de l’amour : ce n’est pas du tout de ça qu’il s’agit.
Quand je parle du symbolique, il s’agit de la langue.
Pour vous la langue… – que j’écris en un seul mot : je fais lalangue, parce que
ça veut dire lalala, la lalation, à savoir que c’est un fait que très tôt l’être humain
fait des lallations, comme ça, il n’y a qu’à voir un bébé, l’entendre, et que peu a
peu il y a une personne, la mère, qui est exactement la même chose que lalangue,
à part que c’est quelqu’un d’incarné, qui lui transmet lalangue…
… alors, pour vous lalangue c’est la langue italienne, pour moi, il se trouve que
c’est la langue française – puisque c’est celle que m’a enseignée la mère qui était
la mienne…
et il me semble difficile de ne pas voir que la pratique analytique passe par là,
puisque tout ce qu’on demande à la personne qui vient se confier à vous, c’est
rien d’autre : c’est parler.
J’ai vu récemment mon bon maître – puisque c’était bien mon maître, bien
avant Freud – c’était Étienne Gilson.
Étienne Gilson était thomiste, et grâce à lui j’ai pratiqué ce vieil auteur, ce vieil
auteur qui était loin d’être un idiot, puisque tout ce qu’il dit se tient très très bien,
enfin…
Le bon Étienne Gilson fait l’objection à la Traumdeutung de Freud… d’écrire, et
d’y écrire, parce qu’il lit Freud, d’écrire les rêves.
Il est certain qu’en effet parler un rêve c’est quelque chose qui n’a rien à faire
avec le rêve lui-même, le rêve comme vécu.
C’est ce que m’objecte Étienne Gilson, qui n’est pas freudien.
(113)La différence entre lui et moi c’est que… j’ai eu une pratique analytique…

et il m’objecte ça, qu’en fin de compte un rêve c’est quelque chose qu’on ne peut
pas dire parce que c’est quelque chose de vécu.
Je crois que… comme il est très vieux maintenant – il a vingt ans plus que moi,
ce qui n’est pas peu, puisque ce que j’en ai déjà beaucoup, d’années – j’ai pas pu
arriver à lui faire saisir qu’il apportait de l’eau à mon moulin : à savoir que c’est
justement de ne prendre le rêve qu’une fois bel et bien, pourquoi pas le dire ?,
traduit dans lalangue, que je veux bien que ça soit un vécu.

10
À part ceci : que comme je ne sais pas qu’est-ce que c’est que la vie, je vous l’ai
bien souligné avant, je ne sais pas non plus qu’est-ce que c’est que le vécu. Je sais
bien qu’on y a accordé, dans une certaine philosophie, beaucoup d’importance,
au vécu, mais moi je ne suis pas philosophe, je suis praticien, et ce que je sais
c’est qu’un rêve, ça se déchiffre, ça s’interprète mais uniquement à partir du
moment où l’analysant le parle.
Ce qu’il y a de fabuleux c’est que… c’est le fait que ce véhicule qui a toujours
été, en lui-même, une énigme, si on le parle, alors là découvre qu’on peut
l’interpréter.
À savoir, que c’est précisément au niveau du fait qu’il est parlé, qu’on s’aperçoit
qu’il recèle ce qui n’apparaissait pas du tout, d’abord, dans son vécu, qu’il recèle
un savoir, et que c’est ça que Freud a désigné sous le nom d’inconscient.
C’est à savoir qu’en disant certaines choses, parmi lesquelles il y a les rêves,
parmi lesquelles il y a les actes manqués, parmi lesquelles il y a les mots d’esprit,
on en dit plus qu’on en sait.
Qu’on en sait au sens dont j’ai parlé d’abord, au sens de ce réel… ce réel qui
est descendu du ciel, et même qu’il y a toutes les chances que la langue se soit en
quelque sorte formée, cristallisée comme précipitation de ce savoir.
Mais ça… ça serait en dire plus que nous n’en savons.
Je ne dis pas que la langue ne soit formée que de l’inconscient : non seulement
je ne le dis pas, mais il est certain que la langue porte la trace de tout un usage
pratique, qui descend d’un tout autre savoir et nommément de ce savoir que j’ai
qualifié tout à l’heure de savoir du réel, à savoir de ce que l’homme a fabriqué
avec le ciel.
(114)Je ne le dis pas, et je ne le dis d’autant moins que je pense qu’il n’y a que

par là, par ce fil-là, par le fil de lalangue, que nous pouvons justement y lire la trace
d’un autre savoir, un autre savoir qui quelque part est à la place de ce que Freud
a imaginé, je dis imaginé, comme inconscient, et que ce que nous avons à faire,
c’est de suivre le fil de cette imagination freudienne, de voir où ça mène, ce que
ça veut dire, comment c’est structuré.
Si j’ai mis en avant la fonction de lalangue dans la pratique analytique, c’était
simplement pour que… pour que l’analyse ne soit pas une escroquerie. Pour
qu’elle ne soit pas une escroquerie, la moindre des choses à faire est de savoir
avec quoi on opère.
Je trouve quand même incroyable de dire qu’une pratique qui ne se passe qu’à
faire parler quelqu’un, et après tout à l’écouter, voire de temps en temps à y
répondre, à intervenir, de dire que la langue n’y sert à rien, à savoir qu’on cherche
au-delà, qu’on cherche je ne sais pas quoi, par exemple…
La première chose qu’on rencontre c’est la pensée, c’est vrai, c’est ce qu’il y a
de plus proche de ce qui s’énonce dans le fait de parler. Les gens, bien sûr,
11
pensent qu’ils pensent, et il est quand même très curieux que… que c’est ça qui
les réveille.
Il est quand même très curieux qu’on n’ait jamais vraiment souligné que la
pensée, dans ce que nous pouvons toucher… [batte sul microfono]… que la pensée
est seconde par rapport à la langue – contrairement à ce que certains philosophes
de l’école dite de Strasbourg ont essayé de mettre en avant – qu’il n’y a pas de
pensée qui ne se supporte de la langue.
C’est très certain.
Il n’y a pas de pensée dicible, en tout cas… Moi je veux bien qu’il y ait quelque
part de la pensée – ce qu’on a appelé généralement comme ça, c’est quelque
chose qui faisait référence à des choses qui rentrent parfaitement dans ce savoir,
ce savoir céleste dont je suis parti tout à l’heure.
On s’imagine que, de ce savoir, nous sommes le reflet, qu’il y a quelque chose
qui s’appelle l’âme qui reflète le ciel.
Je crois qu’à cet égard la reprise de la pratique analytique s’explique – m’a-t-il
semblé à moi, mais si quelqu’un trouve mieux je ne vois pas pourquoi je ne lui
ferais pas place – par la référence à cette distinction (115)massive, de ce qui est là
présent dans notre pratique comme la langue qu’on parle, dont se supporte le
symbolique, du réel, d’autre part, dont nous sommes encombrés, et du fait que
l’homme imagine : il imagine tellement fort et tellement bien que c’est ça, en fin
de compte, qui supporte sa vie, qu’il imagine au point qu’il ne peut pas
s’empêcher de penser que les animaux imaginent également – enfin, pourquoi
pas d’ailleurs, ça en a tout l’air, on en est sûr quand on voit qu’ils se comportent
comme des fous, enfin, je veux dire qu’ils ont l’air de voir quelque chose qui n’est
pas là, qui n’est pas là pour nous, hein ?
Cette idée d’image a toujours eu un très grand rôle, et ordonne très très bien
un tas de fonctions.

Alors, avec ce nœud, ce nœud triple, ce nœud fabriqué d’une façon qui est une
chose que j’ai imaginée, bien sûr… : parce que Freud a imaginé l’inconscient,
moi j’ai imaginé ce qu’on appelle le nœud borroméen pour imager quel est le
rapport de ce symbolique, de cet imaginaire et de ce réel.
Je veux dire que deux ne sont jamais noués que grâce au troisième.
C’est évident, pour voir le lien de l’imaginaire au symbolique il nous faut bien
supposer le réel… qui est le seul qui puisse faire le lien.
Nouer et dénouer le réel et l’imaginaire, c’est ce que le symbolique passe son
temps à faire, puisque c’est dans lalangue qu’est la distinction de l’imaginaire et
du réel.
Mais, ce qu’on ne voit pas assez, n’est-ce pas, c’est pourquoi j’ai avancé ce
nœud borroméen. C’est que le lien, le lien très important qui paraît être capital,
12
entre le symbolique et le réel, c’est capital parce que c’est quand même avec
l’appareil du symbolique que l’homme a fait descendre ce réel, ce réel céleste
dont je parlais tout à l’heure, ce réel céleste d’où résulte, pourquoi pas, aussi bien
cette bouteille de je ne sais pas quoi, de San Pellegrino, car c’est aussi la
conséquence… la conséquence de notre science.
C’est grâce à ça que nous ne pouvons pas… comme les taoïstes le
conseillent… le conseillent à très juste titre… car à partir du moment où nous
avons des bouteilles il faut que nous les payions, il faut qu’on les fabrique, il faut
qu’il y ait des tas de gens qui en soient les victimes sanglantes, avant que ça nous
parvienne,… (116)là dans un verre de je ne sais pas quoi… pliable… – cette
bouteille de San Pellegrino serait totalement superflue s’il y avait des ruisseaux à
notre portée, mais bien sûr il n’en est pas question dans Milan… nous n’aurions
qu’à aller en prendre et boire avec le creux de la main… – c’est justement là que
les taoïstes ont interdit même l’usage de la cuillère, enfin, ils l’ont interdit au nom
de… au nom de la vie, tout simplement, n’est-ce pas : parce que cette bouteille
de San Pellegrino est aussi mortelle que tout le reste, du seul fait qu’elle existe
comme bouteille, c’est-à-dire comme un maniement du réel. Tout ceci
n’empêche pas qu’au point où nous en sommes, il est important que nous nous
apercevions que, même avec ce fait, – que si l’être humain n’était pas un être
parlant il n’y aurait pas de bouteilles de San Pellegrino –, tout ceci n’empêche pas
le symbolique, à savoir le fait qu’il parle, d’atteindre ce réel sublime de la bouteille
de San Pellegrino… ce réel et ce symbolique, à savoir la bouteille et le fait que je
parle… eh bien, il faut pour les nouer, les nouer tous les deux, le dernier terme
de l’imaginaire, car ce nœud, ce nœud entre les trois instances, il n’est, à l’état
actuel des choses, qu’imaginable lui aussi.
Et c’est bien pour ça que j’ai avancé ce nœud triple, ce nœud borroméen, que
si j’avais un tableau noir je vous dessinerais. Il est très facile de voir, essayez, qu’il
y a moyen de disposer trois ronds de ficelle de façon telle qu’une seule des trois,
n’importe laquelle, étant coupée, les deux autres soient libres. Je veux dire qu’elles
ne tiennent ensemble que par le troisième, le troisième terme.
Ça ne veut donc pas dire que je déprécie quoi que ce soit de ce qui est de
l’ordre de l’imaginaire… si c’est d’en faire l’instance réelle qu’elle est… tout aussi
réelle que le réel, parce que c’est elle qui du réel au symbolique fait le nœud.
Alors, qu’est-ce qu’il en résulte ?
Il en résulte ceci : il en résulte que ce que Freud a révélé, c’est qu’un savoir, le
savoir d’un autre ordre, le savoir qui n’est pas ce savoir dont l’être parlant a sucé
le lait céleste – il l’a sucé jusqu’à en devenir empoisonné, n’est-ce pas ? – c’est
qu’il y a un autre savoir qui est lisible là où on le peut,… on le prend là où l’on
peut…

13
(117)Je trouve qu’on peut, en faisant parler les gens de leurs rêves, de leurs actes
manqués, voire de ce qui les fait rigoler, à savoir le mot d’esprit, qu’on peut voir
que là ils en savent plus que ce qu’ils ont… qu’ils ont tiré du ciel.
Ils en savent quelque chose, dont on ne savait par quel bout le prendre.
Et ce qu’il y a d’étrange, c’est qu’il y a quelque chose dont on n’a jamais cessé
de parler, sur lequel on a même dit qu’on n’a jamais été plus abondant, mais dont
on ne sait littéralement que faire quand on essaye de le réduire au savoir… au
savoir…
[Il discorso si interrompe per il cambio del nastro]
… contrairement à ce qui est généralement répandu, qu’est-ce que ce que
Freud montre… c’est que l’amour… enfin… l’inconscient […].
Il n’a jamais parlé que de ça, seulement il ne s’en est pas lui-même aperçu,
comme c’était… en somme… un pervers, à savoir qu’il était hétérosexuel…
Grâce à des transpositions délirantes, il aimait une femme, la sienne… il croyait
que c’était la sienne. Naturellement elle ne lui appartenait pas plus que n’importe
quoi appartient à qui que ce soit. Il en avait fait un être de rêve, justement.
Enfin, il s’imaginait aimer ce qu’il appelait « sa femme » : dans son cas c’est
tout à fait clair que c’était une perversion… lui-même en fin de compte a donné
les clefs de ceci, c’est à savoir qu’on n’aime pas une femme, on aime une idée…
dans son cas c’est sûr.
Il arrive de temps en temps qu’on aime une femme. Quand ça arrive, c’est très
encombrant. C’est même… c’est beaucoup plus encombrant qu’une bouteille de
San Pellegrino.
C’est évident que j’ai pris la bouteille de San Pellegrino parce que c’est un
ustensile de notre production. Naturellement les automobiles le sont beaucoup
plus, … en fin de compte c’est pour ça que nous sommes faits, tout le monde
peut voir que l’automobile tient beaucoup plus de place dans la vie de l’homme
qu’une femme.
Seulement… il y a l’amour, il y a l’amour qui est cette espèce de biais par où
on aime une femme.
Enfin, je n’ai jamais vu autre chose que… que des manifestations diversement
catastrophiques de l’amour. Pourquoi ?
C’est justement ce que Freud a permis de mettre en évidence parce que, malgré
son amour pour sa femme, il (118)s’intéressait quand même à d’autres femmes à
titre de médecin, nommément aux hystériques, et c’est d’elles qu’il a tout appris.
Il a appris ceci : c’est que les hystériques ne survivent que de faire l’homme.
Ça l’a amené à toutes sortes de choses qui s’en sont suivies, à savoir que ça l’a
amené à s’interroger sur ce que c’est que de faire l’homme, et comment une
hystérique peut faire l’homme.

14
Il n’a pas tout de suite supposé qu’après tout… enfin, on ne voit pas pourquoi
il lui a fallu du temps pour se rendre compte que les êtres, appelés les humains,
quels qu’ils soient, sont sexués, mais qu’on ne sait pas de quel sexe ils sont, ni les
uns ni les autres.
Il n’y a qu’avec une analyse qu’on se rend compte comment le sexe, ça vient à
faire corps chez cet être parlant – mais que, en tout cas, il y a une seule chose qui
est exclue, c’est que jamais puisse s’écrire le rapport d’un être sexué à celui de
l’autre sexe : s’écrire d’une façon qui permette de donner corps logique à ce
rapport. Et c’est bien pour ça que l’amour ne s’écrit que grâce à un foisonnement,
à une prolifération de détours, de chicanes, d’élucubrations, de délires, de folies –
pourquoi ne pas dire le mot n’est-ce pas – qui tiennent dans la vie de chacun une
place énorme.
Puisqu’en fin de compte, quand on voit quelqu’un sur le divan, de quoi est-ce
qu’il vous parle ?… Non seulement de quelle peine il a bien souvent, comme ça,
à faire l’amour, mais de quelle peine il a à savoir en fin de compte qui il aime.
Si on parle tant de ça, c’est tout de même ce qui dénonce que les êtres ne sont
pas prédestinés, comme on dit, comme on l’a imaginé… que les êtres qui
s’aiment ne sont pas eux-mêmes, ceux qui s’aiment heureusement, c’est-à-dire
toujours par une cascade de malentendus, n’est-ce pas… ils ne sont pas
prédestinés depuis toujours l’un à l’autre.
Il y a toujours un moment, quand c’est bien l’amour, enfin on se l’imagine,
mais enfin, il y a toujours aussi un moment où on en déchante, et c’est quand
même quelque chose qui est sérieux… qui est terriblement sérieux, parce qu’il
n’y a qu’à voir la place que ça tient dans la vie de chacun.
Si on peut arriver à situer les choses de ceci, qu’il n’y a pas de rapport sexuel,
ceci au niveau du réel… je ne tiens pas du tout à ce que ce soit le couronnement
de la création.
(119)De la création, il faudra que je vous en parle, mais je ne peux pas parler de

tout aujourd’hui.
Peut-être que chez les animaux non plus il n’y a pas de rapport sexuel, puisqu’il
faut qu’il leur arrive je ne sais quoi de physiologique qui s’appelle le rut, pour
qu’ils s’intéressent, enfin, provisoirement à… à quelque chose de l’autre espèce.
Mais justement, enfin, il semble que là, malgré qu’il ne soit que syncopé, il y ait
un rapport… un rapport pour l’autre de l’autre sexe en tant qu’il est de l’autre
sexe.
Mais chez l’être parlant, selon toute apparence, ça n’est pas le cas, il faut que
l’être parlant arrive à…
– je sens que je m’aventure… Vous devez sûrement être fatigués d’entendre
des choses qui, en fin de compte, sont tout à fait nouvelles puisque, mise à part
dans ma bouche, on ne les trouve nulle part, à l’heure qu’il est, bien sûr.
15
Enfin, bien sûr, je m’en fous… peut-être on trouvera ça dans toutes le bouches
dans vingt ans, ça sera une nouvelle épidémie,… tout le monde sera lacanien,
c’est-à-dire aussi bête qu’avant, n’est-ce pas ? C’est pas parce qu’on dira les
choses que je dis, que ça rendra plus intelligent, puisque intelligere c’est savoir lire
les choses au niveau de ce qu’on entend, au niveau de ce qui se dit, au niveau des
faits, parce qu’il n’y a pas d’autre fait que ce qui se dit : ça c’est savoir lire. Quand
tout le monde répéterait ce que je raconte et que ça n’avancerait en rien, ça
voudrait dire qu’on a trouvé… une nouvelle rivière à descendre n’est-ce pas ?

Il y a quand même quelque chose que la biologie est arrivée à trouver. Ça n’a
aucune conséquence. La biologie s’est quand même aperçue de cette chose
frappante : c’est que le sexe, la reproduction sexuée, est strictement co-
dimensionnelle à la mort, à la mort des corps, des corps qui sont reproduits dans
la reproduction sexuée.
Est-ce que vous croyez que ça fait le moindre effet dans la cogitation des êtres
parlants ?
Absolument aucun.
Absolument aucun parce que il aurait pu par exemple leur venir à l’idée que la
mort, c’est ce dont ils n’ont aucune espèce d’idée.
Il n’y a pas, contrairement à ce que l’on dit, d’angoisse de mort, puisque tout
homme se croit immortel.
(120)On l’a assez vu s’étaler, dans toutes les croyances : il ne peut pas se penser

mort. Il a les meilleures raisons pour ça. Toute angoisse est une angoisse de vie,
c’est la seule chose qui angoisse : que vous deviez vivre encore demain, c’est ça
qui est angoissant.
La mort, on en a aucune espèce d’idée. C’est pas la peine non plus de la mettre
du côté du réel, c’est un réel qui ne compte pas, puisque le réel… C’est bien pour
ça d’ailleurs, c’est dans l’éternelle giration céleste que se forme le savoir humain,
et qu’il est conçu comme devant justement durer éternellement. Alors, l’être
parlant vit de cette éternité, il vit la mort comme fonction temporelle… Je n’ai
jamais vu trace de quoi que ce soit qui soit de l’ordre de l’angoisse de mort.
J’ai vu une volonté d’en finir avec la vie, c’est-à-dire de ne plus vouloir rien
savoir : c’est le motif du suicide.
Comme je l’ai dit quelque part – je l’ai dit sans le moindre scrupule, hein ? – à
la télévision : le suicide est le seul acte, pour parler d’acte : Im Anfang war die Tat,
dit Goethe, et il ne se rend pas compte qu’il dit exactement la même chose que
ce qui était dans l’Évangile, à savoir que Im Anfang war das Wort : car c’est
exactement la même chose : s’il n’y avait pas de Wort, de verbe, il n’y aurait pas
d’action, de Tat.

16
En tout cas, la seule action qui puisse être réussie, et qui va dans le sens de rien
vouloir savoir, c’est le suicide – c’est bien pour ça qu’il est généralement, comme
toutes les actions humaines… qu’il est généralement raté.
Mais ce n’est pas pour ça qu’il est une action plus recommandable, puisque
c’est… c’est renoncer, c’est donner sa démission, devant la seule chose qui vaille
la peine, à savoir ce que c’est que savoir…

Alors, bien entendu, il y a des tas de questions, là, … qu’on m’a posées. On
m’a posé des questions sur la Marxlust, puisque l’autre jour j’ai raconté ça dans
un coin… j’ai dit que la Mehrwert, c’était peut-être la Marxlust.
Je ne sais pas très bien qu’est-ce que c’est que la Marxlust : ce que je sais c’est
que le marxisme a eu son résultat, un résultat étonnant : de faire collaborer les
ouvriers à l’ordre capitaliste en leur redonnant le sentiment de leur dignité…
(121)Que ça soit… comme ça, arrivé un truc pareil… c’est quand même plus

fort que ce que pourraient jamais arriver à faire les analystes.


Les analystes, ils disent qu’ils sont là… enfin… quand on a une crise. Crise qui
peut vraiment mettre en question… mettre la question du savoir sur la sellette
d’une façon telle qu’on ne voudrait plus rien savoir… enfin… que l’être espèce
humaine… en finirait avec cette chose dont elle ne s’est jamais occupée, à savoir
de la terre.
Je ne sais pas si les analystes arriveront à persuader la plus grande part de ceux
autour de quoi nous vivons, c’est-à-dire les malades – les malades du réel, n’est-
ce pas ?
Je ne sais pas s’ils arriveront à remplir ce à quoi, si je puis dire, ils sont appelés,
appelés par la voix de tout le monde, enfin, de tous les névrosés en particulier.
Je ne sais pas s’ils y arriveront jamais, parce que il y aurait beaucoup de travail
pour ça, il faudrait qu’ils prennent leur fonction au sérieux d’abord, c’est-à-dire
qu’ils la prennent par le bon fil, par le droit fil.
Il y a une chose certaine, pour ce qui est de Marx… d’avoir mis la classe
ouvrière, comme on dit… de l’avoir remise au pas, de lui avoir donné l’idée que
c’est elle qui porte, qui porte en elle l’avenir, ce qui fait qu’en se sentant
responsable, bien sûr… Il n’y a pas de meilleur ouvrier que l’ouvrier marxiste, je
veux dire communiste…
C’est quand même un résultat fabuleux, et qui doit quand même nous inspirer,
à nous aussi, une certaine humilité pour que quelqu’un qui… au nom de je ne
sais quoi, au nom d’un mythe, d’une espèce de petite turbulence qui s’est passée
pour un moment justement autour du principe du plaisir, qui s’est passée en
France, et dont tout le monde a pu voir que le résultat était un renforcement du
servage d’avant… que ça ait pas du tout arrêté Marx, et que élucubrant sur le
capital il soit arrivé à faire que les ouvriers font la grande partie, c’est-à-dire soient
17
disciplinés, c’est-à-dire ne foutent pas tout en l’air – ça peut laisser de l’espoir à
ce qu’on appelle, enfin, des analystes… Peut-être, aussi, ne sont-ils pas à la
hauteur parce que, ce dont s’agit, c’est évidemment du tout, c’est-à-dire du sort
de cette espèce insensée, de cette espèce foisonnante qui est l’espèce humaine.
(122)Il faut dire que ce n’est pas tentant d’être analyste, parce qu’on a de tels

exemples d’où aboutit l’espoir, que c’est même un peu désespérant d’aller se
fourrer dans ce trou-là.
Si on faisait vraiment son travail, c’est-à-dire si on savait épeler, si on sentait
quelque chose de l’expérience à laquelle les gens s’offrent… ils sont malades du
biais par […] le réel.
Si un analyste tout de même trouvait quelque chose qui aille un peu plus loin
que ce qu’a trouvé Freud… Ça ne s’est encore jamais vu… jusqu’à un certain
point, je vous dirai, même pas moi… J’essaye d’établir les conditions pour que
ça se trouve, je veux dire de se débarrasser d’un certain nombre de préjugés ;
apprendre à lire fraîchement ; ne pas se référer à des modèles archi-anciens qui
de toute façon sont rendus périmés par le point où nous on a fait venir le savoir,
le savoir scientifique ; essayer, ce savoir, de s’en aider comme prise et comme
modèle, mais sans trop limiter… enfin, je le dis : simplement apprendre à savoir
lire la façon… par quel biais les gens sont coincés, les gens sont surpris, par quel
détour au milieu de toutes les faveurs, si je puis dire, de la fortune, quelque chose
surprend qui fait que ça craque.
Essayer de s’en sortir… de s’en sortir de quelque chose qui a beaucoup servi
jusqu’à présent, et qui servira sûrement encore, à savoir : de la religion.

Il y a quand même quelque chose sur quoi je voudrais interroger le groupe


pour qui je parle aujourd’hui, n’est-ce pas : qu’est-ce que veut dire le titre :
Communion… et Libération… ?
La libération… on ne peut pas dire que mon discours vous promette une
libération de quoi que ce soit, puisqu’il s’agit, au contraire, de coller à la
souffrance des gens dont vous…
Je ne sais pas pourquoi, d’ailleurs, mais, si on m’interroge, je dirais comment
ça peut arriver qu’on se fasse analyste, et quel biais… Je ne peux pas parler d’un
tas de choses. Il y a quelque chose que j’ai raconté… qui s’appelle dans mon
école : la passe.
C’est une expérience absolument stupéfiante. C’est quelque chose que j’ai
proposé pour les gens au moment où ils veulent devenir analystes.
Ce qu’on aperçoit de là, à savoir de ce moment de (123)décision, concernant ce
qui a été pour eux l’analyse, c’est un monde… jamais personne, bien sûr… parce
que les analystes savent… ils savent beaucoup mieux encore que je ne peux le
dire, vous le communiquer… savent la folie de leur situation. Ce qu’ils veulent
18
surtout c’est que ça dure, enfin… « pourvu que cela dure », comme disait la mère
de Napoléon, n’est-ce pas ?
Les analystes veulent que ça dure et, pour ça, moins ils en font, mieux ça vaut.
Une chose comme ce que je dis aujourd’hui… je ne sais pas pourquoi,
d’ailleurs, je ne sais pas pourquoi personne ne me tue. Ça m’arrivera, un jour…
oui.
Enfin, il est certain que s’il y a quelque chose qu’ils préfèrent ne pas savoir,
c’est à quoi ils servent.
Donc, moi je ne vous l’ai absolument pas même laissé entrevoir qu’au milieu
de ce nœud, que vous soyez libres de quoi que ce soit – si ce n’est d’en choir en
vous offrant comme pâture à l’amour : car c’est ça l’analyste, hein ! – c’est
quelqu’un qui se fait consommer…
… il y en a à qui ça plaît parce que ça rapporte.
Freud avait trouvé ça : quand même, on pouvait bien se donner en communion
comme ça, il fallait que ça paye : mais en réalité… rien paye ça.
S’offrir comme objet d’amour : car c’est bien de ça qu’il s’agit dans l’analyse,
n’est-ce pas ? S’apercevoir qu’au nom de ceci, que vous attachez, que vous collez
à la question du savoir, que ça déclenche l’amour.
Jamais ça n’a été vraiment élucidé.
Ce que j’ai mis en valeur dans la fonction du transfert, c’est ça, c’est ça la vérité,
la raison de l’amour transférentiel, c’est que l’analyste est supposé savoir.
En général il ne sait absolument rien, n’est-ce pas ?
Ce qu’il a tiré de son analyste et zéro, c’est exactement la même chose.
Mais enfin, il est supposé savoir et, sans l’analyse, on ne saurait pas ce que
l’amour doit à cette supposition. Grâce à l’analyse on le sait – c’est un petit pas,
hein ?
Mais que diable a à faire cette libération…
[Il discorso si interrompe per il cambio del nastro]
… si vous communiez, il faut faire quelque chose pour ça, c’est-à-dire,
justement, ne plus être là comme mes petit cercles de tout à l’heure en éléments
fous, en éléments dénoués.
Moi je peux bien aussi vous poser une question : qu’est-ce que la communion
a à faire avec la libération ?
(124)Si vous m’expliquez quelle communion, peut-être je commencerais

d’entrevoir. Le psychanalyste, lui, bien sûr, est le moins libre des hommes, mais
ça n’empêche pas que ça ne le fait pas communier en quoi que ce soit avec les
autres analystes.
L’expérience est démonstrative, de sorte qu’à l’envers il est aussi la sorte
d’objection que je fais, je vous dis, à ce drapeau.
Q’est-ce que veut dire « Communion et Libération » ?
19
Que quelqu’un me réponde.
Ranchetti, répondez… [voci sul fondo].
Non, je vous prends parce que je vous suppose capable de parler avec moi,
puisque personne… que tout le monde la boucle.
Si ça sert, ma question… je veux dire par là que si vous m’expliquez, j’arriverais
peut-être à comprendre… si tant est qu’on comprenne jamais quoi que ce soit.
[alcuni secondi di silenzio]
… qu’est-ce donc qu’on libère, quel que soit…
LACAN – Ranchetti, vous avez bien entendu ce que je viens de dire…

RANCHETTI – J’ai entendu très bien, j’ai entendu les mots que vous avez dits,
mais pas la question que j’ai entendue…*

LACAN – Oui…

RANCHETTI – … Je dois dire…

LACAN – Quelle est la sorte de communion qui libère ?

RANCHETTI – … je dois dire qu’il faut que vous vous adressiez mieux, parce
que je n’ai rien à faire avec ça.

LACAN – Non – mais quelle est la sorte de communion, Contri, qui libère ?

CONTRI – Je dois à mon tour vous poser une question.

LACAN – Oui…

CONTRI – Quelle est la pertinence de votre question, à partir de quoi vous


la posez ?

LACAN – À partir de tout ce que je viens de dire, à savoir du fait que je n’ai pas
laissé, à tout ce qui est un fait d’urgence, enfin, la façon dont je situe
historiquement l’analyse, je n’ai pas laissé même entrevoir qu’il puisse y avoir des
lendemains en tout ça, en quoi que ce soit libératoires.
C’est parce qu’on en saura un peu plus sur le fait, qui, lui, restera inébranlé,
n’est-ce pas, qu’il n’y a pas de rapport sexuel chez l’être parlant, c’est pas parce

*. Sans doute, Ranchetti confond-il entendre et comprendre, il voudrait donc dire : « J’ai entendu
les mots que vous avez dits, mais je n’ai pas compris la question… ».
20
qu’on (125)en sera là – ce qui n’empêchera pas de voir tout ce que ça a de radicelles
qui, elles, ont pu faire que l’être humain s’est épanoui partout d’ailleurs, en ce qui
concerne ce au moyen de quoi ils se sont reproduits, c’est-à-dire, justement, non
pas le rapport sexuel, il n’y en a pas, mais l’acte sexuel… bon : il n’y a pas dans
tout ça, enfin, l’ombre d’une promesse de libération.
Simplement, une façon de recentrer le savoir, tel qu’il puisse devenir un peu
plus praticable, qu’il n’engendre pas uniquement ce qu’il est de la façon la plus
patente, cette sorte de condamnation à mort que j’appelle la condamnation à vie.
Mais où est la liberté dans tout ça ?
Mais pourquoi… pourquoi… pourquoi se refuse-t-on absolument de
m’expliquer pourquoi il n’y aurait pas une communion : je ne vois pas très bien
laquelle, mais pourquoi on n’essaye pas de m’expliquer – mais évangélisez-moi !
Qu’elle est la communion qui peut s’associer, se combiner autrement que
par… C’est peut-être une opposition, vous voulez peut-être dire : communion
versus libération, à savoir : l’une ou l’autre, et en effet, si vous vous libérez, c’est
forcément de la communion… de la communion des saints en tout cas.
Mais qu’est-ce que… qu’est-ce que ça veut dire ? – c’est ce que je demande.

CONTRI – Évidemment…

LACAN – Écoutez, c’est ce que je vous demande, je me roule à vos pieds pour
que vous disiez un mot.

CONTRI – Le mot… le mot à dire est que je souscris depuis très très
longtemps [alcune parole perdute]…

LACAN – C’est-à-dire ?

CONTRI – [parole perdute].

LACAN – … que c’est une opposition, que c’est : communion versus libération,
l’une ou l’autre.

CONTRI – L’une ou l’autre.

LACAN – Oui.

CONTRI – C’est pour ça que je posais la question de la pertinence, parce que


pour moi il n’y a pas de question qui se pose à ce propos.

21
… Il y a une série de personnes qui, quand vous posez cette question, me
regarde en supposant : je suis un sujet-supposé-être-de-Communion-et-
Libération. Il y a quelqu’un qui en sait quelque chose, la plus grande partie
n’en sait absolument rien, il y en a qui supposent. Je laisse supposer.
(126)Je crois qu’à partir du fait que je souscris à ce que vous…

LACAN – Alors, pourquoi pas dire, ce qui est même sans préjugé… si vous
dites : communion ou libération sans vous servir de aut mais de vel, à savoir si
vous faites la réunion non exclusive, ce n’est pas : aut communion aut
libération… qui pourtant est ce à quoi vous venez de souscrire. Mais pourquoi
ne pas dire : communion ou libération – parce que communion et libération c’est
tout de même les lier : c’est ce qu’on appelle, logiquement, une conjonction.

CONTRI – À ce propos j’ai écrit il y a deux ans un article dans une revue de
théologie… Mais si vous voulez une description…

LACAN – Une description de quoi ?

CONTRI – Une description de ce à quoi se rapporte ce titre de Communion


et Libération [alcune parole perdute].

LACAN – Oui, par exemple ? Oui, oui : dites, dites.

CONTRI – [parole perdute].

LACAN – Quoi ?

CONTRI – Est-ce qu’on m’entend ?


Je veux dire que, si vous voulez, je peux même vous donner une description
de l’Action Catholique, dont j’ai une grande expérience pour vous la décrire…
Alors pourquoi Communion et Libération ?

LACAN – Oui, dites, donnez, donnez, dites, dites, parce que ça m’intéresse, ça
m’intéresse au premier chef.

CONTRI – Je veux dire que je connais aussi bien le Parti Communiste.


Pourquoi non pas le Parti Communiste, non pas l’Action Catholique, mais
Communion et Libération ? Si vous voulez je connais assez bien…

LACAN – Pourquoi… le parti…


22
CONTRI – Pourquoi voulez-vous que je vous parle de Communion et
Libération et non pas du Parti Communiste ? Je pourrais vous en parler…

LACAN – Eh bien, moi, je… si je vous ai parlé de Communion et Libération,


c’est pas parce que je vous crois communiste…

CONTRI – Mais je trouve jusqu’à maintenant une indifférence thématique


entre les trois choses. Je connais assez bien aussi les Jésuites – je pourrais
vous donner une description de certains groupes de Jésuites.

LACAN – Oui, faites-le, faites-le, faites-le…


[parole perdute]

(127)CONTRI– Le communisme… le communisme veut dire aussi une


conjonction, un et entre commun et libération. Je pose la question…

LACAN – Il est certain que la réalisation de l’état communiste est, n’est-ce pas,
tout à fait dite accentuer qu’il y a des problèmes qui sont post-
révolutionnaires,… quoique nous soyons très exactement… je ne sais pas,
soixante ans… un peu plus, enfin, soixante cinq ans après la révolution… et que
la période post-révolutionnaire… n’a pu se manifester un progrès dans le sens
d’une libération quelconque.
Alors, le mot « communion » n’a pas les mêmes résonances que le mot
« communisme ». Communisme, qui est de mettre non pas toutes les âmes
ensemble mais tous les biens ensemble.
[alcune parole perdute]
… à ce titre, c’était bien avant que la révolution de neuf cent dix-sept existe…
Ça pose des problèmes tout à fait propres, mais le mot « communion » n’est en
général pas employé dans le sens d’une communauté des biens. Le mot
« communion » est en général articulé soit dans le sens d’une communion de par
l’intermédiaire d’un même corps, et c’est le sens qu’il a dans la religion catholique,
n’est-ce pas, ou bien dans le sens de la communion des cœurs.
C’est sous ce chatoiement que la communion des cœurs en effet, jusqu’à un
certain point, a été un idéal, mais dont on voit très bien ce qu’il a soutenu et
maintenu, c’est à savoir : une relation d’obéissance qui n’a absolument rien à faire
avec une liberté quelconque.
C’est pour ça que je me permettais d’interroger sur… sur ce que peut contenir
de… de fascinant, de vibratoire ce titre, cette raison sociale, si je puis dire.
Bon. Enfin, je vois que j’en apprends pas plus pour autant…
23
Alors. Il y a des questions qu’on m’a posées. Donc : le discours du maître.
C’est des questions tout à…
Vous êtes au courant de ce… tous ceux qui font partie de ce cercle, vous êtes
au courant de ce qui finalement a été rédigé et m’a été remis par Contri ?
Oui ou non ?
Mais répondez, mon dieu !
(128)Alors, le discours du maître : tout le jeu est là… sur « padrone », opposé à

« maestro », etc… Tout ça, je suis absolument d’accord.


Je suis absolument d’accord qu’on me pose la question sur le rapport de mes
fameux quatre discours – je ne sais pas pour qui ils sont fameux – avec les quatre
formules autour de quoi s’articule logiquement l’identification sexuelle. Je dois
dire que je suis intéressé de voir si quelqu’un les a mis en liaison d’une façon
quelconque. Il est certain que c’est en effet tout à fait d’un autre registre… Ce
qui fait l’identification sexuelle c’est… c’est pour chacun ce qui le fait verser d’un
côté ou de l’autre, et tel que je l’ai exprimé avec des quantificateurs.
Enfin, j’ai fait ce que j’ai pu là aussi…
« Pourquoi des formules qui recourent aux quantificateurs ? » – me pose-t-on
la question. « Pourquoi passer par là plutôt que par des formulations
radicalement nouvelles ? »
Parce que j’ai préféré quand même recourir à des formules qui sont quand
même accessibles par une certaine pratique, la pratique des logiciens. Les
formulations radicalement nouvelles, c’est pas si facile à faire comprendre que
ça.
Je fais ce que je peux.
« Le signifiant… » : si on ne sait pas qu’est-ce que c’est que le signifiant après
que j’en ai tellement longtemps parlé, c’est sans espoir…
Mais… je ne vois pas pourquoi je ne recommencerais pas, enfin.
J’ai appelé le signifiant : « logique pure » évidemment parce que je tiens compte
de la barre, et que le signifiant en lui-même ne signifie rien.
La correspondance signans/signatum, au niveau d’un signifiant, il n’y a rien.
Quand je dis d’autre part qu’un signifiant représente un sujet pour un autre
signifiant je dis quelque chose dont il y a, évidemment, à tirer des
développements.
Ce sont des questions que je trouve, moi – contrairement à ce qu’on m’a dit à
propos de ma question de tout à l’heure, à ce que m’a suggéré Contri, à savoir
que ma question n’était pas pertinente – moi je trouve que ces questions sont
pertinentes.
Je n’y ai pas répondu une par une sauf pour ce qu’on m’a demandé pour la
Marx-Lust…
24
On me propose, pour l’Unbewust, la Freud-Lust.
(129)C’est plutôt le Freud-Unbehagen, je veux dire que si Freud a parlé de malaise,

je pense qu’il savait de quoi il parlait.


Il est certain que je n’ai parlé de Marx-Lust, d’ailleurs, qu’avec beaucoup de
prudence, et c’était pour donner à la Mehr-Wert, à la plus-value, son extension du
côté de ce que j’ai appelé le plus-de-jouir, qui réveille des ondes innombrables en
vertu du passé. En fin de compte… tout ce que Platon évoque sous la dyade
c’est une approche de ceci : à la jouissance que… qu’il n’y a pas de véritable
possession de la jouissance… que la jouissance se réduit toujours au plus-de-
jouir.
Enfin, on peut me poser des questions, c’est le moment. J’en serais bien
content. À moins que j’aie parlé aujourd’hui d’une façon encore plus obscure que
d’habitude, et que tout ce que j’ai dit soit exactement quelque chose qui a été
sans portée.

Qui ai-je donc là ?


Est-ce que même Ajmone Claretta est là ?
C’est vous ? Bon, je suis ravi de savoir que vous êtes là.
Vous trav… vous êtes en analyse ? … J’espère que tout ce que j’ai raconté
n’aura pas des conséquences trop catastrophiques pour votre analyse.
Azzaroli Giorgio est là ? … C’est vous ? Vous êtes en analyse aussi ? … Je suis
bien heureux de l’apprendre. Parce que ça m’intéresse… Ça ne peut avoir de sens
que pour quelqu’un qui fait une analyse.

Sciacchitano Antonello, mathématicien


SCIACCHITANO – Je suis médecin, mais…

LACAN – Vous avez eu l’air de… je ne sais pas, enfin, de vous intéresser… je
voyais sur votre visage le signe que vous m’écoutiez…

SCIACCHITANO – [poco udibile : quesito sulla formalizzazione].

LACAN – J’ai quand même beaucoup donné dans le sens de la formalisation.


Si j’avais eu un tableau noir j’aurais pu reprendre toutes ces quatre formules
qu’on me présuppose avoir des rapports entre elle… Je l’aurais fait très
volontiers, je me suis laissé au contraire entraîner…
Qu’est-ce qui est peu formalisable dans ce que je dis ?
(130)Quand je parle de trois choses qui sont nouées ensemble, à savoir le réel,

l’imaginaire, et le symbolique, et qu’il y a une certaine façon de les prendre où


l’on voit que ces trois consistances doivent être considérées comme strictement
25
équivalentes, jusques et y compris l’imaginaire que prétendument je dédaigne,
ça… ça me semble articulé d’une façon qu’on peut dire formelle. Pourquoi dites-
vous que c’est très difficile à formaliser ce que je raconte ?

SCIACCHITANO – [poco udibile: precisazione del quesito].

LACAN – … dans toute logification formelle on ne fait état de la vérité que


comme valeur, on ne fait jamais état de la vérité comme sens.
On note, par exemple, dans toute formalisation logicienne, la vérité par un, par
exemple, et le faux par zéro, c’est-à-dire qu’on les transforme en valeurs : la vérité,
là, est réduite à la fonction de… d’instrument, en somme, mais d’instrument du
savoir, en fin de compte. C’est en ça que la définition de la logique comme
particulièrement liée à l’articulation de la vérité me parait déficiente… parce que
en fin de compte il n’y a jamais de vérité que supposée vérité.

SCIACCHITANO – Il n’y a pas de place dans la logique quantique pour ce que


vous appelez conjecture.

LACAN – Ah, c’est vous qui m’avez posé la question sur la conjecture ?… Je
considère que cette façon de manipuler la vérité comme valeur c’est le propre
même de la conjecture, c’est transposer la vérité sur le plan de la conjecture.
D’ailleurs depuis longtemps la logique y a été entraînée. Si vous manipulez quoi
que se soit, par exemple sous la forme de la conséquence – à savoir : si ceci, alors
cela – vous touchez-là du doigt que la logique à ce niveau, à ce stade, est
conjecturale… Quelle objection voyez-vous à l’usage du mot « conjecture » ?
Même quand j’ai parlé de sciences humaines en répudiant ce terme d’humaines
pour y substituer le terme de conjecturales, c’était évidemment pour autant que
je supposais le caractère fondamental de ce quelque chose dont je n’ai pas du
tout parlé aujourd’hui : je n’ai parlé que de la langue, il y a le langage aussi…
L’idée même de la stratégie est là pour donner corps à ceci, c’est qu’il n’est qu’à
partir d’une certaine organisation du jeu qu’il y a une stratégie possible. Que cette
organisation du jeu (131)ne soit donnée certainement pas par la langue toute seule,
mais par le langage, c’est bien là que s’édifie le premier pas de la logique.
… Le rapport entre la conjecture et le savoir implique évidemment la fonction
du réel. C’est à savoir que nous inventons des conjectures et nous les mettons à
l’épreuve du réel. Mais il s’agit de savoir quel est l’ordre du réel auquel nous
avançons. Il est clair que toute l’évolution philosophique, pour qu’elle ait pu
quand même aboutir à cette extravagante opposition du réalisme et de
l’idéalisme, montre bien à quel point le réel n’est pas facile à trouver. Quand je
fais allusion – enfin, je ne sais pas si ça a été très bien saisi ni compris – au fait
26
que toute la science s’est édifiée, depuis qu’il est question de science – c’est-à-
dire depuis Aristote, autour des problèmes qu’Aristote ne liait pas du tout, bien
entendu, des problèmes de la rotation des corps célestes, dont il a fallu mettre je
ne sais pas combien de siècles, deux mille ans, pour arriver à se dépêtrer, pour
faire le lien avec la chute des corps, avec la gravitation – c’est quand même les
premiers objets du même acabit que ce dans lequel maintenant nous voyageons,
puisque c’est de tout cela qu’il s’agit : les premiers objets sont descendus du ciel
au sens où l’astrolabe c’est déjà quelque chose de fait à l’image d’un certain réel,
et pas de n’importe lequel : d’un réel qui était mesurable, quantifiable, mais dont
le dernier ressort est en fin de compte le nombre. Et je ne serais pas loin
d’articuler que si le langage d’une façon quelconque se noue au réel, c’est pour
autant qu’il y a dedans du numérable : pas seulement à cause des noms des
nombres, mais à cause du fait que les éléments, à quelque niveau que vous les
preniez, sont tous des éléments numérables.
C’est par là que le réel fait son entrée et aboutit à ce que j’ai appelé
l’encombrement par le réel : c’est par le savoir, par le numérique.
Alors qu’il n’y a qu’un seul nombre qui fasse vraiment problème, c’est celui qui
pourrait donner la clef du sexe, à savoir le nombre deux. Le nombre deux n’est
pas du tout si facile à constituer que ça, comme seuls les mathématiciens peuvent
le savoir. C’est pour ça que je m’adresse à vous spécialement.
Est-ce que vous êtes d’accord que le nombre deux est inaccessible ?
Il est tout à fait différent du nombre un ou trois (132)parce qu’il ne peut pas être
engendré par un plus un en ceci : que déjà à poser un plus un, vous posez deux.
C’est un cercle vicieux, le nombre deux, n’est-ce pas ? Si vous considérez comme
un nombre accessible celui que vous pouvez faire dériver d’un nombre plus petit,
il est certain que déjà dans l’idée même de la réunion de deux uns, il y a déjà
présupposé le nombre deux. L’addition en elle-même tient le nombre deux pour
déjà supposé. Enfin, vous comprenez, il y a le même abîme entre le nombre un
et le nombre deux, qu’entre n’importe lequel des nombres entiers et la lettre zéro
de Cantor… C’est pour ça que si nous n’avions pas le piémontais Peano, nous
serions absolument hors d’état de rendre compte de quoi que ce soit des
nombres qu’on appelle pourtant naturels… qui ne peuvent reposer en fin de
compte que sur une axiomatique, c’est-à-dire sur quelque chose d’inventé.
… Alors, je n’ai pas du tout eu le temps de parler des rapports de Freud avec
la vérité.
Est-ce que l’inconscient est une révélation, c’est-à-dire une découverte, une
reconnaissance ?
Je serais porté à le dire, à savoir que l’inconscient […] l’attestation…
l’attestation justement à analyser les textes philosophiques. Mais les analyser, ça
veut dire les interpréter, les traduire.
27
Alors, je vous ai plutôt donné de ça quelques orientations, à savoir…

SCIACCHITANO – […] rapport entre interprétation et formalisation.

LACAN – Mais c’est évident que l’interprétation ne peut arriver à aucune


formalisation, en ce sens que l’interprétation, c’est toujours donner un sens. Mais
il faut s’apercevoir de ceci : c’est que le lieu du sens, c’est justement là où il n’y a
aucun rapport formalisable, parce que après tout quand je dis : il n’y a pas de
rapport sexuel, ça veut dire : il n’y a pas de formalisation possible du rapport de
l’un à l’autre. Ce qu’on savait depuis Parménide. Car il y a quand même un
dialogue de Platon qui là-dessus est absolument éclairant, n’est-ce pas ? Donc
Platon, bien entendu, ne voit absolument pas que ce dont il donne la forme, c’est
la forme du non-rapport, l’un et l’autre restent séparés par un abîme…
C’est en fin de compte autour de ça que le sens de n’importe quoi de ce qui
peut s’énoncer s’oriente : il s’oriente vers ce trou dans le réel qui est le trou de…
qui (133)justement permet au symbolique d’y faire nœud.
Vous pouvez entendre un peu ce que j’essaye de faire quand je cherche des
références topologiques… c’est-à-dire quelque chose qui malgré tout suppose
l’image en tant que ça suppose l’espace – qui est imaginaire, hein ?, qui est
tellement imaginaire qu’on n’arrive pas à trouver d’algorithmes convenables, au
moins jusqu’à présent, pour faire une théorie des nœuds, je parle d’un nœud à
plusieurs. Je sais, ou crois savoir, qu’il y a un algorithme pour une seule
consistance, pour une ficelle indéfiniment nouée à elle-même ; mais dès qu’il y
en a plusieurs, on n’a plus d’algorithme. C’est ça aussi pour la personne qui m’a
posé une question sur l’algèbre et l’algorithme.
Bon.
Qui est ce qu’il y a encore ici ?
Turolla Alberto. C’est vous. Vous êtes à l’hôpital psychiatrique d’où ?

TUROLLA – De Padova.

LACAN – Ah, oui. Vous fonctionnez depuis combien de temps là ?

TUROLLA – … [parole perdute].

LACAN – Ah, oui… Et qu’est-ce qui vous a poussé à venir travailler avec
Contri ? C’est la communion ou la libération ?
[risate]
TUROLLA – … [parole perdute].

28
LACAN – « Est-ce que l’analyste peut être classé comme un intellectuel » ?
Quelqu’un pose la question…
… Oui, puisque justement il y a, malgré tout, par je ne sais quel miracle, le mot
intelligere, qui fait quand même allusion à « lire », et même à lire-entre, à lire entre
les lignes, en somme.
C’est une conception de l’intelligence qui me semble devoir être
particulièrement pertinente pour l’analyste, dont c’est à proprement parler le
métier, enfin, de savoir lire entre les lignes.
Qu’est-ce qui vous intéresse dans la question de savoir si l’analyste est ou non
un intellectuel, et qu’est-ce qui vous porte à répondre que non ?
Il est certain que tous les intellectuels ne sont pas intelligents…
Seulement, c’est pas moi qui ai inventé le mot intelligere. En fin de compte, cette
histoire du lire a (134)été… a été prise par tout le monde comme allant de soi.
Pendant un temps on a cru que le monde était un objet à lire… L’idée de la
signatura rerum est là depuis toujours, et n’est pas du tout spécialement le privilège
des mystiques.
C’est évident que la lecture analytique est une lecture très… systématique,
puisqu’elle est centrée sur ce que Freud croit être le sens sexuel, et dont je crois
plutôt – puisque c’est une deuxième lecture, ça me paraît s’imposer, et puis aussi
une expérience déjà un peu longue de l’analyse – que c’est une lecture qui ne
réussit que dans la mesure où elle échoue, et que c’est cet échec même qui a
quelque chose, pour oser le dire, quelque chose de fécondant, de fécondant en
tant que ça ramène les gens à ce qui alors, par contre, ne manque jamais de les
intéresser, par quelque biais que se soit.
… Enfin, c’est vrai qu’il y a une classe dite d’intellectuels, mais c’est tout de
même une classification… enfin, très externe. On ne parle jamais des
intellectuels qu’à se poser soi-même au dehors.

NOBECOURT – Si vous permettez, Monsieur, je ferais une question à propos


et sur le débat sur le thème de l’intellectuel. Il me semble qu’en Italie on
n’emploie pas impunément le mot d’intellectuel comme nous l’employons…

LACAN – Ah, oui ?

NOBECOURT – … parce que, qu’on le veuille ou non, il est marqué de toute


la théorie de Gramsci sur les intellectuels, sur le rôle de l’intellectuel, sur le
rôle de ce qu’on appelle l’intellectuel organique, sur le rôle de l’intellectuel
collectif, et quand un italien dit « intellectuel », c’est pas du tout comme
quand un français dit « intellectuel », de même pour le monde culturel… Est-

29
ce qu’il n’y a pas là une contamination du discours politique dans le champs
analytique ?
[…]

LACAN – Ah, Fachinelli, soyez gentil, donnez-moi une idée que vous avez
entendu quelque chose…

FACHINELLI – Je vais vous poser une question…

LACAN – À savoir ? C’est tout ce que je demande…

FACHINELLI – … Qui est en même temps une fameuse dispute…

(135)LACAN – Dites-moi, cher… Alors, allez-y !

FACHINELLI – Je l’ai déjà fait. [aveva compiuto ilgesto consistente nel passarsi il dorso
delle dita sotto il mento].

LACAN – C’est-à-dire ?

FACHINELLI – [risate] C’est-à-dire : cette question, qu’est-ce que ça veut dire


pour vous ?

LACAN – Quoi ?

FACHINELLI – Celle que j’ai faite.

LACAN – Oui, oui… je n’ai pas une notion très précise : ça veut dire la barbe,
quoi ?

FACHINELLI – Oui – Je veux dire ce que j’ai dit.

LACAN – Qu’est-ce qui vous barbe dans tout ça ?

FACHINELLI – Non, c’est une fameuse question, c’est la question qu’a posée
un économiste italien à Wittgenstein… Un jour, selon l’anecdote, selon la
blague, il y avait Wittgenstein et Sraffa… Sraffa est un économiste de

30
Cambridge, qui était un ami de Gramsci… Alors, Sraffa disait : de ce qu’on
ne peut pas dire, il faut se** taire.

LACAN – C’est une position kojévienne…

FACHINELLI – Alors, Sraffa a posé la question : qu’est-ce c’est que c’est


ça ? – justement. Parce que ça c’est un… comment dire ?, un élément de la
langue, qui dans l’espèce italienne est la langue napolitaine, c’est-à-dire, c’est
du symbolique… C’est une langue, mais ce n’est pas la langue italienne, ce
n’est pas la langue de la lalation. C’est un élément symbolique qui, d’une
certaine façon, précède la lalation…

LACAN – Je m’étonnerais que… même à Naples, que les bébés fassent ça avant
de faire de la lalation… [risa].

FACHINELLI – Non, c’est pas une bonne réponse, parce que quand vous
avez dit que la mère, c’est elle qui passe la lalation, la langue, vous avez dit,
justement, que c’est une incarnation. Quand vous avez dit incarnation vous
vouliez dire, je pense, qu’il y a là le problème d’une langue du corps. C’est-
à-dire qu’entre la mère et l’enfant il y a une langue, symbolique, qui précède
la langue italienne.

LACAN – C’est tout à fait vrai.

FACHINELLI – Alors, alors, si c’est ainsi…

LACAN – C’est tout à fait vrai, mais écoutez, je ne vois pas… enfin… qu’est-
ce qu’explique en somme Freud ? Il explique – il explique, bien sûr, il l’explique
pour moi… bon – qu’est-ce que Freud explique ? C’est que toute femme, pour
ce qui est de l’amour que pourrait (136)avoir pour elle un homme, l’homme y
retrouvera toujours la mère. Donc dans l’énoncé œdipien, enfin, de Freud, c’est
comme ça que Freud manifeste l’obstacle.
Obstacle que je radicalise par rapport à lui, que je radicalise en ceci : c’est que,
en parlant, moi je ne dis jamais : toute femme, mais : une femme qui est en question
dans l’amour, si bien sûr, comme je l’ai dit, il s’agit de cette zone du sexe mâle,
ou prétendu tel, de cette zone du sexe mâle qui baigne dans l’hétérosexualité, ce
qui n’est pas le cas général… Mais, enfin, il y en a. Il y en a qui aiment une femme.
Il y en a qui aiment une femme.

** . Sans doute une traduction maladroite, la phrase est : ce qu’on ne peut pas dire, il faut le taire.
31
Freud y voit d’obstacle, l’obstacle tout à fait, il faut bien le dire, fondé sur
l’organisation mammifère, à proprement parler : c’est qu’il faudra toujours la
mère pour faire ba-ba.
C’est-à-dire, qu’elle laisse sa trace ineffaçable, et cette trace, il appelle ça
« mnésique », mais c’est tout autre chose, c’est l’inconscient. Enfin, ça marchera
ou ça ne marchera pas d’une façon plus ou moins heureuse, selon qu’une femme
aura su plus ou moins bien le décoller de la mère, si je peux m’exprimer ainsi.
Ma position a ceci de plus radical : que je pense que, au niveau de la parole il y
a déjà – la parole est du langage, mais ce n’est pas pareil – il y a déjà quelque
chose qui fait que le « partenaire » entre guillemets, est en lui-même Autre, Autre
avec un grand A. Il n’est pas l’autre, justement, le partenaire, l’alter, il est alius.
On a, dieu merci, en latin deux mots pour distinguer l’alter, c’est-à-dire celui
dont on est déjà en compagnie, n’est-ce pas, alors que le sexe est Autre, et la
mère est là, si j’ose m’exprimer ainsi, en trompe-l’œil.
Il est Autre, si on peut dire, de par la structure de langage.
De sorte que votre langage corporel…, il est clair qu’il est du côté de l’obstacle.
Ce qui fait après tout un des plus grands obstacles à l’amour, c’est justement
le corps…

FACHINELLI – … mais c’est seulement un obstacle… il y a un symbolique,


une langue du corps. Alors, quand on insiste sur cette… sur la position de
la langue parlée…

LACAN – … j’oserais dire, malgré tous ces embrassements, n’est-ce pas, de cet
amour… enfin, on essaye de lui frayer le passage, il faut bien le dire… parce que
c’est vraiment le texte même de l’expérience analytique, ces (137)embrassements
des corps… nous parlons de ce qui concerne l’amour pour l’instant, hein ?… ces
embrassements des corps, ils sont surtout efficaces dans ce qu’on appelle
communément la perversion…

FACHINELLI – Oui, mais justement c’est vous qui avez posé la question qu’il
n’y a pas de pervers, et qu’alors la question qui se pose en analyse…

LACAN – Je n’ai jamais dit une chose pareille…

FACHINELLI – Oui, je l’ai entendue à Paris.

LACAN – Quand est-ce que… écoutez, je n’ai jamais dit une chose pareille…

32
FACHINELLI – Oui, enfin… ce que je voulais dire c’est que si on pose qu’il
y a…

LACAN – S’il y a une chose que souligne Freud, c’est l’importance


fondamentale de la perversion dans les gestes de l’amour…

FACHINELLI – Oui, sans doute – et dans l’analyse aussi. Parce que j’oserai
écrire que l’analyste… qu’avant le sujet du savoir, le sujet supposé savoir, il
y a le sujet supposé avoir, et cela c’est directement le corps, et dans chaque
analyse il y a le moment où l’obstacle, enfin, la langue qui parle, est bien celle
du corps. Ils veulent faire l’amour avec vous.

LACAN – Ça, je n’irais pas jusque là.

FACHINELLI – Je le crois bien. Vous savez très bien que dans l’histoire de
l’analyse…

LACAN – … tous les analysants sont tourmentés par l’amour très facilement
porté… porté sur l’analyste.
Mais, enfin, qu’ils veuillent faire l’amour, nous est, à nous analystes,
généralement évité…

FACHINELLI – … mais disons que c’est une règle qui est presque
constamment transgressée… [risate]. C’est bien vrai. Je crois que c’est bien
vrai aussi dans votre expérience. Presque toutes les règles freudiennes, n’est-
ce pas, sont des règles qui sont des règles en tant qu’elles sont transgressées.

LACAN – Ça c’est une opinion diffusée… diffusée par quelqu’un de


l’entourage, mais…

FACHINELLI – Mais Ferenczi aussi se posait ce problème-là…

LACAN – Oui…

FACHINELLI – … quand il disait…

LACAN – Ça… écoutez, Ferenczi n’est quand même pas un modèle…

FACHINELLI – Non, c’est un problème.

33
(138)LACAN – C’est un problème, c’est vrai. Je ne crois quand même pas que
l’axe de l’expérience analytique passe par l’étreinte des corps…

FACHINELLI – … Et ça se voit, par exemple, dans toutes les situations où


les analystes freudiens classiques disent que ça ne va pas. Pourquoi toutes
ces tentatives de reformulation de l’analyse avec les psychotiques, si ce n’est
parce que avec les psychotiques, justement, se pose ce problème de la langue
du corps, de la langue maternelle, n’est-ce pas ?

LACAN – Si je vous entends bien, la langue maternelle consiste dans les soins
et ces soins c’est ce qu’une personne, Mme Sechehaye pour la nommer, a pu
concevoir comme étant la voie pour frayer les contacts, si j’ose m’exprimer ainsi,
avec les psychotiques. Je vous dirai que je n’en crois rien. Je crois que le problème
chez les psychotiques, j’ai essayé de le dire, est dans ce que j’appelle la forclusion
du nom du père. C’est une équivoque tout à fait compréhensible, qu’avec les
psychotiques, chez qui le nom du père, par le fait de la mère, a été effectivement
forclos, qu’en lui refrayant les voies de ce qui est déjà frayé avec la mère, et qui
c’est d’autant mieux développé que le nom du père a été forclos, qu’en lui frayant
de nouveau ces voies on ait le sentiment qu’il est plus heureux, et qu’on espère
que ce mieux-être va se prolonger jusqu’à ce qu’il soit débarrassé de sa psychose.
Je ne crois pas que l’expérience corresponde à ça, à la pratique de Mme
Sechehaye…
Je crois que ce qui convient avec les psychotiques…
Je dis simplement que le langage, étant de l’ordre de ce que j’ai appelé le
symbolique, c’est-à-dire la parole et le langage, je veux dire les pôles où la langue
fonctionne, la parole dans la performance et le langage dans la compétence plus
ou moins logicienne…, je crois que c’est d’un registre différent de ce que, par
pure métaphore, on appelle le langage du corps.
Je crois que le rapport du corps, tout en ayant vraiment tout son poids au
niveau de l’imaginaire… je ne crois pas, malgré l’expressivité, c’est vrai,
l’expressivité de certains gestes, y compris votre geste napolitain de tout à l’heure,
je crois quand même qu’il n’a pas la dimension, à proprement parler, du langage,
et c’est en ça que mon apport a eu son poids, comme vous me faisiez, comme
ça, tout à l’heure, reconnaissance. Enfin, (139)je ne crois pas que ce soit du tout
du même ordre, que ça mérite d’être appelé langage. La mère… c’est très
important, bien sûr, les soins, mais… ce qu’elle dit est très important, ce qu’elle
dit est très important par ses conséquences, je dirais même plus… ça va plus loin
que la parole et même le langage : c’est le dire, enfin.
En fin de compte, la réponse de Sraffa à Wittgenstein est évidemment très jolie
à cause de ce qu’il s’agissait de Wittgenstein… C’est évident que tout ce que
34
Wittgenstein en somme a articulé autour du langage, ça reste tout à fait marqué
par ce qu’il a appelé le jeu du langage, c’est-à-dire par l’idée de quelque chose qui
se joue selon une règle… ce dont j’entendais une fois de plus les échos de tout à
l’heure à propos de l’existence du code : et s’il y a quelque chose qui est tout à
fait manifeste dans la langue, c’est qu’il n’y a rien de plus étranger à la langue que
la notion de code, et qu’il suffit de lire un texte… enfin, à lire un texte, on ne
s’en tire qu’à la condition de s’en donner un peu la peine, n’est-ce pas… on peut
le faire jouer quant au sens, on peut donner à n’importe quel mot n’importe quel
sens et pas simplement ceux qui sont déjà dans le dictionnaire. Si l’on s’en donne
la peine, je le répète, on peut faire jouer à n’importe quel mot n’importe quel
sens, et ça c’est, à proprement parler, la dimension du langage… qu’on fait tout,
n’est-ce pas, pour le réduire à…
[Il discorso si interrompe per il cambio del nastro]
… le langage d’un côté, et on emploie des choses codées, pour le transcrire,
d’une part, et d’autre part, il y a des choses qui ont été déjà parfaitement
langagées, si je peux m’exprimer ainsi, en fabriquant pour ça un participe passé,
celui du verbe langagier quelque chose, n’est-ce pas ; on pourrait trouver mieux,
c’est logiciser, etc.
Un carte géographique par exemple… c’est parce qu’il y a la carte
géographique avec déjà des noms, que vous pouvez faire des poteaux
indicateurs : là, il y a un code. Mais la langue, ce qui se cristallise d’usage dans la
langue, est d’un tout autre ordre que de ce qui est codifiable, quoique, bien sûr,
il y ait dans la langue quelque chose qui va de ce côté-là : il y a une orientation
des molécules, si on peut dire, de la langue qui tendent à se nouer à quelque
chose qui n’est rien d’autre que le réel. C’est justement en ça que je disais tout à
l’heure que c’est la langue, pour tout dire, qui vous donne le modèle de l’élément.
(140)L’idée de l’élément, même l’idée de l’atome, le … enfin, l’usage

d’Aristote de ce terme, c’est quelque chose dont la première appréhension par


l’être parlant se trouve dans le mot : ça fait élément. Ça fait élément, et c’est par
là qu’il apprend à compter…
En plus il y a quand même des nouveaux nombres – on va toujours très loin
dans toutes les langues, qui pour la plupart sont arrivées à se libérer des premiers
pas et à pouvoir compter n’importe quoi, des nombres aussi, aussi énormes
qu’on suppose.

DRAZIEN [à Fachinelli] – Est-ce que je peux te poser une question ? Si ce


geste était apparu dans un rêve, si un patient sur ton divan était en train de
faire le récit de son rêve – d’abord il y aurait eu le problème de te formuler
ce geste dans le discours sur le divan… et puis est-ce qu’il y aurait un sens

35
arrêté ? Alors, à ce moment-là, pour ce geste, est-ce que ça aurait une valeur
de parole, est-ce que… puisque pour toi c’est langue…

FACHINELLI – C’est, bien entendu, une langue… Alors quand tu dis cela,
d’une certaine façon c’est le problème que posait Gilson à Lacan. C’est une
traduction. Une traduction c’est, d’une certaine façon… c’est toujours une
réduction…
Je comprends très bien cette question – ce n’est pas pour rien que je suis ici,
n’est-ce pas – mais enfin, il y a aussi le problème d’autres langues et surtout
des langues corporelles… parce que, justement, avant la lallation il y a toute
cette zone de la petite enfance qui est celle d’un rapport et d’un circuit
corporel.

LACAN – Vous savez, en fin de compte, cette espèce, comme ça, de


préoccupation du nœud qui m’est venue, à propos d’un nœud qui me rend bien
service… momentanément, enfin… ce n’est pas évidemment sans rapport avec
ce que vous impliquez,… ce besoin, cette aspiration dont témoigne, d’une façon
pas toujours forcément inappropriée, le nœud des corps, mais est-ce que ça suffit
à…

FACHINELLI – Non, ça ne suffit pas…

LACAN – … à rendre l’amour possible…

FACHINELLI – … ah, c’est pas ça…

LACAN – … j’en ai mis le doute sous cette forme, n’est-ce pas ?


C’est quand même autour de ça que se noue tout ce qui s’est découvert dans
l’analyse de la fonction du déplacement, de la glissade à la perversion, à quoi
(141)l’amour peut être dit conduire.

Je veux dire par là que si depuis des siècles la jouissance du corps de l’autre a
été vouée au niveau bas, si l’on peut s’exprimer ainsi, du plaisir, c’est qu’en fin
de compte, quant au rapport, même à le limiter à cette impasse qu’est l’amour,
quant au rapport… [parole perdute] une relation amoureuse dont je ne dis pas
qu’elle n’existe pas : je dis que le rapport sexuel n’existe pas.
Il n’existe pas, dans un certain sens du mot exister,… il n’est pas inscriptible
hors de quelque chose, hors de ce qui est en jeu.
Cette histoire du langage du corps, c’est bien ce qui nous porte au cœur de la
question de ce qu’on peut appeler la déviation du rapport.

36
Alors, là l’analyse est surabondante, parce que c’est elle qui nous a montré le
caractère central de l’imaginaire et du réel, et d’ailleurs de la fonction phallique
comme telle – qui l’a isolée et qui a dit que ce n’est pas du tout le privilège d’un
sexe. Si l’on veut vraiment commenter les choses, on voit que c’est de là que part
tout ce qui se dit dans l’amour, n’est-ce pas ?
C’est vraiment le es indistinct, qui ne joue pas seulement son rôle dans l’amour,
n’est-ce pas : il joue son rôle dans tous les discours humains.
Bien sûr qu’il y a toute une palpitation langagière dans le corps. Elle ne s’inscrit
dans la réalité que sous la forme du fantasme. C’est en tant que le fantasme prend
tout son épanouissement dans un amour, que fonctionne le langage du corps. Le
corps est vraiment impliqué dans le fantasme.
C’est ça dont nous avons l’expérience, dont nous ne pourrions même pas par
notre expérience personnelle soupçonner l’immensité. Immensité d’ailleurs
absolument stéréotypée, qui fait que, comme je le remarque, l’analyse n’a même
pas été foutue d’introduire une nouvelle perversion sexuelle, ce qui aurait été
quand même une preuve de son existence. On n’a rien introduit d’autre que cette
découverte de la vérité sur l’amour qui s’appelle le transfert, à savoir qu’il n’y a
qu’à pousser sur un bouton, c’est-à-dire commencer une analyse, pour que ça se
déclenche, d’une façon qui en réalité, pour ce que sont la plupart du temps les
analystes, est strictement impensable – du dehors, donc.
Ça c’est la seule trouvaille qu’on a faite… on n’a (142)jamais inventé une
perversion…
C’est quand même frappant, enfin, hein ?

FACHINELLI – Peut-être seulement la perversion de refuser l’amour.

LACAN – Ouais. C’est pas dire le bouton encourageant. Pour ce qui est de
refuser l’amour pour une femme, alors ça pour le coup on en a depuis des siècles
à la pelle.
Vous avez lu St Augustin ? Parce que je l’ai déjà lu trente six fois, n’est-ce pas,
je parle des Confessions, parce que je n’ai pas lu autre chose [alcune parole perdute].
Vous l’avez lu très frais ce texte de St Augustin ?… Vous avez tort, relisez-le.
C’est colossal.
Qui est-ce qui pose une question ?
Je sens quelqu’un qui commence à bailler.
Vous avez quelque chose à dire, vous Mme… naturellement j’ai oublié le nom
que tout à l’heure…

37
X. – votre distinction, trop nette je crois, entre le réel, l’imaginaire, et le
symbolique… je ne comprend surtout pas la distinction, entre le réel et
l’imaginaire.

LACAN – C’est évident que vous avez vu que, moi-même, j’ai mis l’accent sur
ceci : que même s’il semble être ce que j’exclus, si je parle d’un nœud entre le réel
et le symbolique, je dis qu’il est fait par l’imaginaire.
Évidemment, là vous élidez toute une accentuation que j’ai mise, et que j’ai
mise parce que c’était ce qui était fourni par mon expérience : à savoir que ce
qu’a trouvé de mieux Freud pour expliquer l’amour, c’était précisément que
c’était en somme l’amour pour sa propre image.
C’est ça qui fait chez moi centre et axe à la fonction de l’imaginaire, c’est ce
que le discours analytique, tel qu’il est déjà frayé, tracé par Freud, appelle l’amour
narcissique.
Il est clair que dans Freud, même l’amour objectal, prend son sens de l’amour
narcissique.
L’importance de l’imaginaire va bien au-delà de ce que Freud en a articulé,
puisque nous en avons la fonction de la bonne forme, et je vous prie de noter au
passage ce qu’implique ce terme de bonne forme, de la Gestalt, pour appeler les
choses par leur nom.
[…]
Si vous voulez, c’est autour de ça que se révèle le noyau de la fonction
imaginaire comme telle.
Ça c’est de l’ordre justement de ce qu’il a manifesté, (143)à savoir d’avoir à tenir
compte du fait que les vivants sont toujours corporels.
Alors, cette fonction de l’imaginaire, elle est isolable, et tout spécialement, dans
ce qui en est de la fonction de l’amour, du côté visuel, si vous voulez le centrer
sur ce qu’on appelle aussi intuitif, je veux dire : la vue, qui est toujours quelque
chose d’à plat, quelque chose selon l’imagination, quelque chose qui a pour
centre l’œil et qui se dispose selon une série d’un tableau de projection. Ça donne
aussi le modèle de ce quelque chose qui vraiment nous colle à la peau : dès que
nous faisons appel à l’intuition, c’est toujours quelque chose de plus ou moins
parent de l’image.
Nous savons aussi… je ne pense pas qu’ici personne ne me contredise… que
l’idéal du mathématicien c’est un type de démonstration qui se débarrasse de
toute espèce de recours intuitif.
Le mathématicien arrive au comble de ses vœux quand il donne ce qu’on
appelle une formalisation, c’est-à-dire quelque chose qui ne se manipule qu’à
l’aide de petits éléments écrits. Ce qu’il pourchasse, c’est justement tout ce qui
est de l’ordre intuitif… Il n’est vraiment satisfait que quand il est assez arrivé à
38
se débarrasser, tout à fait particulièrement, de l’intuition spatiale, pour articuler
une pure et simple démonstration.
Voilà quand même qu’il y a un clivage entre l’imaginaire et le symbolique, ce
qui, d’autre part, présentifie ce que Freud appelle Darstellbarkeit, le figurable. C’est
avec ça que le rêve se trouve articuler quelque chose.
Son texte est fait de ce qui sort des images, et on ne peut pas dire que là, tout
au moins dans le rêve, l’imaginaire ne soit pas présentifié d’une façon… – le mot
« exemplaire » est faible parce que c’est en quelque sorte l’idée même de
l’exemplification… presque toute exemplification plonge dans quelque chose qui
a une parenté avec le réel.
Alors, c’est ce qui, je crois, me permet d’identifier, d’authentifier… c’est-à-dire
de mettre quelque chose qui spécifie la dimension de l’imaginaire…
En tout cas, dans notre pratique, il me semble que, l’imaginaire, nous y avons
tout le temps à faire. Et si je dis que c’est dans le symbolique que ça s’exprime…
du fait que le symbolique à tout instant articule, mais (144)articule dans la langue…
ceci est tout à fait imaginaire, c’est pas réel. Alors : où est-ce que dans le langage
on fait le clivage, qu’on distingue l’imaginaire du réel ? C’est ce qui selon les
discours naturellement varie. Ce qui n’empêche pas que la notion du réel dans la
langue… c’est ce qui dans la langue est en général traduit, et traduit d’une façon
qui convient étant donnée la structure corporelle de l’homme, la prévalence de
la fiction, n’est-ce pas, de l’intuition… c’est ce que la langue s’emploie tout le
temps à distinguer. Est-ce que vous rêvez ou est-ce que vous êtes dans le réel ?
J’appelle ça des catégories en quelque sorte primordiales.
Je ne vous dis pas que nous savons à tout instant en faire le départ, mais que
ça fonctionne comme tel et qu’il y a tout un fil qui est très proprement attaché
non pas à la langue, mais au langage lui-même. Dans le langage alors l’imaginaire
et le réel se distinguent comme une des oppositions les plus fondamentales.

X. – Je suis un peu en difficulté à distinguer entre la pensée et la langue.


Vous dites, enfin, si j’ai bien compris…

LACAN – Je ne distingue pas. Je dis qu’il n’y a de pensée qu’articulée.


[…]
… je n’ai pas rejeté la pensée… mais nous pensons que la pensée c’est une
réalité qui est au-dessus d’une langue… Ces histoires de dessus et de dessous, ça
c’est vraiment de l’ordre de l’imaginaire, vous comprenez ?
Nous pouvons très difficilement articuler quelque chose sans l’idée de
hiérarchie, et l’idée qu’il ne peut y avoir qu’une pensée pour expliquer le monde,
c’est ce que nous appelons généralement Dieu. C’est quand même quelque chose

39
qui est tellement tissé vraiment dans les fibres de tout le monde, en fin de
compte… sans le savoir. Même les athées le pensent, enfin.

C’est très difficile d’échapper à cette idée que c’est pas une pensée qui gouverne
le monde.
Je me permets de penser que c’est pas indispensable, au moins depuis le
moment où nous avons la notion de l’inconscient.
La notion de l’inconscient, j’avais essayé, comme ça, d’en donner, enfin, en
marge… tout à fait en marge parce qu’il fallait bien, comme ça, que je les amuse,
les premiers types de canailles parmi les analystes, quand j’ai (145)essayé, comme
ça, de faire prendere corps à [ride] ma pensée, alors je leur demandais, comme ça,
de temps en temps, en marge, des choses comme ça, auxquelles ils ne
comprenaient, bien entendu, absolument rien …, enfin : « Dieu croit-il en
Dieu ? ».
Ça c’est plus venimeux que ça n’apparaît d’abord.
C’était simplement la façon de leur sonner une petite clochette, enfin.
Il est certain en tout cas que toute la pensée philosophique est théologisante
puisque… enfin, je vous ai épargné tout à l’heure certaines des choses que j’aurais
pu dire à propos du savoir.
C’est quand même tout à fait frappant que le savoir, le savoir-là – qui veut le
toucher ? si je puis dire, puisqu’il se transforme en chose réelle, n’est-ce pas –
que le savoir à quoi s’entend si bien l’homme parce qu’il, justement, parce qu’il
construit… : le savoir ne lui sert qu’à ça, à faire des choses qu’il croit qu’il crée.
Il y a quand même quelque chose qu’il sait très bien qu’il ne sait pas : c’est tout
ce qui concerne le sexe. Alors il en a chargé Dieu, n’est-ce pas ?
Dieu a créé l’essentiel de ce qu’il crée… évidemment pas tous ces trafics que
l’homme se sent capable de faire lui-même.
Enfin, il ne rêve que ça, de faire le ciel, la terre, les eaux supérieures, inférieures,
les animaux etc.
Tout ça c’est un jeu d’enfant, pour l’homme, n’est-ce pas… mais pour le sexe,
là alors, l’homme et la femme, ça, il fallait vraiment Dieu. C’est pour ça qu’on
dit : Dieu créa l’homme et la femme… parce que là il donne sa langue au chat.
Écoutez, vous n’êtes pas très habitués n’est-ce pas, aux choses que je suis
amené, comme ça, à articuler.
J’ai fait allusion tout à l’heure à l’Autre.
Il est évident que l’Autre, avec un grand A, celui dont je parle, c’est pas Dieu.
Dieu serait… existerait s’il y avait l’Autre de l’Autre.
Alors, il n’y a pas d’Autre de l’Autre, à savoir qu’il n’y a pas, il y a rien pour
garantir que l’Autre, c’est bien là [batte sul microfono] que se font les comptes, n’est-
ce pas, il n’y a aucune preuve perceptible, n’est-ce pas ?
40
Quand je dis qu’il n’y a pas d’Autre de l’Autre, c’est-à-dire celui dont on a
besoin, dont a besoin tout le monde… Descartes marche, il fait : « il pense et il
est »… (146)mais quand même tout ça est soufflé s’il n’y a pas là un dieu pas
trompeur.
On ne s’est pas simplement aperçu que, s’il était trompeur, ça serait exactement
la même chose, parce que tromper et être la vérité c’est tout à fait pareil, puisque
s’il était trompeur, ce qu’il penserait pour nous tromper – puisqu’il n’y a que nous
qui sommes dans le coup – ce qu’il penserait pour nous tromper, ça serait la
vérité.
Alors que la question n’est pas là : la question est de savoir si justement il y a
quelqu’un pour faire le partage entre la vérité et le mensonge. Si on revient là…
alors à tous le truc, n’est-ce pas, l’énigme du « je mens », enfin…
Je ne vous ai pas parlé de cette vérité qui est évidemment tout à fait capitale,
parce que ce que nous entendons dans l’analyse, ce qui nous intéresse, c’est que
justement c’est toujours la vérité : même quand c’est un pur mensonge, ça
s’ordonne dans le champ de la vérité.
Ceci dans un champ où il n’est pas facile de savoir, mais où, avec une certaine
pratique, on arrive quand même à en savoir long, grâce à cette forme, à cette
incurvation, à cet hyper-espace des valeurs de vérité, comment le seul être que
nous connaissons quand même doué de la parole, comment cet être dit la vérité
même quand il se trompe, quand il ment.
Il y a là un champ qui n’est pas facile à manier, parce que le savoir n’y a pas
cette valeur constructive qu’il a ailleurs… un champ que je crois limité, mais qui,
si limité soit-il, est devenu ce que j’ai appelé si encombrant pour nous forcer à
une sorte d’exploration, comme ça, plus radicale concernant ce que je définis de
l’image topologique du trou… du trou dans le réel, dont presque tout ce qui se
dit d’une certaine façon porte témoignage.
Encore une chose, que j’exprime d’une autre façon : en disant que la vérité
n’est pas toute, je veux dire qu’on ne peut jamais arriver à la dire toute. On vous
demande toujours, au tribunal, à dire la vérité, rien que la vérité, toute la vérité.
Toute la vérité… [batte sul tavolo]… c’est une folie. Qui est-ce qui peut prétendre
dire, sur quoi que se soit, toute la vérité ?
Ça, n’en reste pas moins la valeur de vérité, très opératoire, dans ce savoir que
nous construisons avec la logique – qui a au moins l’avantage de nous apporter
(147)des… des meubles, à ceci près, que l’appartement, si nous en croyons le Tao,

est toujours trop meublé.


Comme nous n’avons besoin de rien si ce n’est d’une coquille, au fond, je veux
dire un petit abri parce que l’homme est porté à habiter, donc il habite… parce
que je pense que même Lao-Tsé habitait une cabane près d’un ruisseau… il
habitait à cause du fait que le corps ne fonctionne pas autrement. Mais ça ne
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l’empêchait pas de parler d’une façon très très sûre… Il n’avait pas eu besoin des
progrès scientifiques modernes pour avertir que ce n’était pas dans ce sens-là
qu’il fallait aller… et dans un langage admirable…
[Il discorso si interrompe per il cambio del nastro]
… ce que je suis forcé de faire à cause du fait que les analystes ont une
imagination si bornée qu’ils croient des choses que, même au-dehors, personne
ne croit plus…

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1974-04-00 LETTRE DE JACQUES LACAN À TROIS
PSYCHANALYSTES ITALIENS : LE TRIPODE

Cette lettre de Jacques Lacan a été adressée en avril 1974 à trois psychanalystes italiens :
Verdiglione, Contri et Drazien. Parue dans Spirales, 1981, n° 9, p. 60.

(60)Tel qu’il se présente, le groupe italien a ça pour lui qu’il est tripode. Ça peut
suffire à faire qu’on s’assoie dessus.
Pour faire le siège du discours psychanalytique, il est temps de le mettre à
l’essai : l’usage tranchera de son équilibre.
Qu’il pense – « avec ses pieds » – c’est ce qui est à la portée de l’être parlant
dès qu’il vagit.
Encore fera-t-on bien de tenir pour établi, au point présent, que voix pour-ou-
contre est ce qui décide de la prépondérance de la pensée si les pieds marquent
temps de discorde.
Je leur suggère de partir de ce dont j’ai dû faire refonte d’un autre groupe,
nommément l’E.F.P.
L’analyste dit de l’École, A.E., désormais s’y recrute de se soumettre à
l’épreuve dite de la passe à quoi cependant rien ne l’oblige, puisqu’aussi bien
l’École en délègue certains qui ne s’y offrent pas, au titre d’analyste membre de
l’École, A.M.E.
Le groupe italien, s’il veut m’entendre, s’en tiendra à nommer ceux qui y
postuleront leur entrée sur le principe de la passe prenant le risque qu’il n’y en
ait pas.
Ce principe est le suivant, que j’ai dit en ces termes.
L’analyste ne s’autorise que de lui-même, cela va de soi. Peu lui chaut d’une
garantie que mon École lui donne sans doute sous le chiffre ironique de l’A.M.E.
Ce n’est pas avec cela qu’il opère. Le groupe italien n’est pas en état de fournir
cette garantie.
Ce à quoi il a à veiller, c’est qu’à s’autoriser de lui-même il n’y ait que de
l’analyste.
Car ma thèse, inaugurante de rompre avec la pratique par quoi de prétendues
Sociétés font de l’analyse une agrégation, n’implique pas pour autant que
n’importe qui soit analyste.
Car en ce qu’elle énonce, c’est de l’analyste qu’il s’agit. Elle suppose qu’il y en
ait.
S’autoriser n’est pas s’auto-ri(tuali)ser.
43
Car j’ai posé d’autre part que c’est du pas-tout que relève l’analyste.
Pas-tout être à parler ne saurait s’autoriser à faire un analyste. À preuve que
l’analyse y est nécessaire, encore n’est-elle pas suffisante.
Seul l’analyste, soit pas n’importe qui, ne s’autorise que de lui-même.
Il y en a, maintenant c’est fait : mais c’est de ce qu’ils fonctionnent. Cette
fonction ne rend que probable l’ex-sistence de l’analyste. Probabilité suffisante
pour garantir qu’il y en ait : que les chances soient grandes pour chacun, les laisse
pour tous insuffisantes.
S’il convenait pourtant que ne fonctionnent que des analystes, le prendre pour
but serait digne du tripode italien.
Il faut pour cela (c’est d’où résulte que j’aie attendu pour la frayer), il faut pour
cela du réel tenir compte. Soit de ce qui ressort de notre expérience du savoir.
Il y a du savoir dans le réel. Quoique celui-là, ce ne soit pas l’analyste, mais le
scientifique qui a à le loger.
L’analyste loge un autre savoir, à une autre place mais qui du savoir dans le réel
doit tenir compte. Le scientifique produit le savoir, du semblant de s’en faire le
sujet. Condition nécessaire mais pas suffisante. S’il ne séduit pas le maître en lui
voilant que c’est là sa ruine, ce savoir restera enterré comme il le fut pendant
vingt siècles où le scientifique se crut sujet, mais seulement de dissertation plus
ou moins éloquente.
Je ne reviens à ce trop connu que pour rappeler que l’analyse dépend de cela,
mais que pour lui, de même, ça ne suffit pas.
Il fallait que la clameur s’y ajoute d’une prétendue humanité pour qui le savoir
n’est pas fait puisqu’elle ne le désire pas.
Il n’y a d’analyste qu’à ce que ce désir lui vienne, soit que déjà par là il soit le
rebut de la dite (humanité).
Je dis déjà : c’est là la condition dont par quelque côté de ses aventures,
l’analyste doit la marque porter. À ses congénères de « savoir » la trouver. Il saute
aux yeux que ceci suppose un autre savoir d’auparavant élaboré, dont le savoir
scientifique a donné le modèle et porte la responsabilité. C’est celle même que je
lui impute, d’avoir aux seuls rebuts de la docte ignorance, transmis un désir
inédit. Qu’il s’agit de vérifier : pour faire de l’analyste. Quoiqu’il en soit de ce que
la science doit à la structure hystérique, le roman de Freud, ce sont ses amours
avec la vérité.
Soit le modèle dont l’analyste, s’il y en a un, représente la chute, le rebut ai-je
dit, mais pas n’importe lequel.
Croire que la science est vraie sous le prétexte qu’elle est transmissible
(mathématiquement) est une idée proprement délirante que chacun de ses pas
réfute en rejetant aux vieilles lunes une première formulation. Il n’y a de ce fait
aucun progrès qui soit notable faute d’en savoir la suite. Il y a seulement la
44
découverte d’un savoir dans le réel. Ordre qui n’a rien à faire avec celui imaginé
d’avant la science, mais que nulle raison n’assure d’être un bon heur.
L’analyste, s’il se vanne du rebut que j’ai dit, c’est bien d’avoir un aperçu de ce
que l’humanité se situe du bon heur (c’est où elle baigne : pour elle n’y a que bon
heur), et c’est en quoi il doit avoir cerné la cause de son horreur de sa propre, à
lui, détachée de celle de tous, horreur de savoir.
Dès lors il sait être un rebut. C’est ce que l’analyse a dû lui faire au moins sentir.
S’il n’en est pas porté à l’enthousiasme, il peut bien y avoir eu analyse, mais
d’analyste aucune chance. C’est ce que ma « passe », de fraîche date, illustre
souvent : assez pour que les passeurs s’y déshonorent à laisser la chose incertaine,
faute de quoi le cas tombe sous le coup d’une déclinaison polie de sa candidature.
Ç’aura une autre portée dans le groupe italien, s’il me suit en cette affaire. Car
à l’École de Paris, il n’y a pas de casse pour autant. L’analyste ne s’autorisant que
de lui-même, sa faute passe aux passeurs et la séance continue pour le bon heur
général, teinté pourtant de dépression. Ce que le groupe italien gagnerait à me
suivre, c’est un peu plus de sérieux que ce à quoi je parviens avec ma prudence.
Il faut pour cela qu’il prenne un risque. J’articule maintenant les choses pour des
gens qui m’entendent.
Il y a l’objet (a). Il ex-siste maintenant, de ce que je l’aie construit. Je suppose
qu’on en connaît les quatre substances épisodiques, qu’on sait à quoi il sert, de
s’envelopper de la pulsion par quoi chacun se vise au cœur et n’y atteint que d’un
tir qui le rate.
Ça fait support aux réalisations les plus effectives, – et aussi bien aux réalités
les plus attachantes. Si c’est le fruit de l’analyse, renvoyez le dit sujet à ses chères
études. Il ornera de quelques potiches supplémentaires le patrimoine censé faire
la bonne humeur de Dieu. Qu’on aime à le croire, ou que ça révolte, c’est le
même prix pour l’arbre généalogique d’où subsiste l’inconscient.
Le ga(r)s ou la garce en question y font relais congru.
Qu’il ne s’autorise pas d’être analyste, car il n’aura jamais le temps de
contribuer au savoir, sans quoi il n’y a pas de chance que l’analyse continue à
faire prime sur le marché, soit : que le groupe italien ne soit pas voué à
l’extinction.
Le savoir en jeu, j’en ai émis le principe comme du point idéal que tout permet
de supposer quand on a le sens de l’épure : c’est qu’il n’y a pas de rapport sexuel,
de rapport j’entends, qui puisse se mettre en écriture.
Inutile à partir de là d’essayer, me dira-t-on, certes pas vous, mais si vos
candidats, c’est un de plus à retoquer, pour n’avoir nulle chance de contribuer au
savoir sans lequel vous vous éteindrez.
Sans essayer ce rapport de l’écrire, pas moyen en effet d’arriver à ce que j’ai,
du même coup que je posais son inex-sistence, proposé comme un but par où la
45
psychanalyse s’égalerait à la science : à savoir démontrer que ce rapport est
impossible à écrire, soit que c’est en cela qu’il n’est pas affirmable mais aussi bien
non réfutable : au titre de la vérité.
Avec pour conséquence qu’il n’y a pas de vérité qu’on puisse dire toute, même
celle-ci, puisque celle-ci on ne la dit ni peu ni prou. La vérité ne sert à rien qu’à
faire la place où se dénonce ce savoir.
Mais ce savoir n’est pas rien. Car ce dont il s’agit, c’est qu’accédant au réel, il
le détermine tout aussi bien que le savoir de la science.
Naturellement ce savoir n’est pas du tout cuit. Car il faut l’inventer.
Ni plus ni moins, pas le découvrir puisque la vérité n’est là rien de plus que
bois de chauffage, je dis bien : la vérité telle qu’elle procède de la f… trerie
(orthographe à commenter, ce n’est pas la f… terie).
Le savoir par Freud désigné de l’inconscient, c’est ce qu’invente l’humus
humain pour sa pérennité d’une génération à l’autre, et maintenant qu’on l’a
inventorié, on sait que ça fait preuve d’un manque d’imagination éperdu.
On ne peut l’entendre que sous bénéfice de cet inventaire : soit de laisser en
suspens l’imagination qui y est courte, et de mettre à contribution le symbolique
et le réel qu’ici l’imaginaire noue (c’est pourquoi on ne peut le laisser tomber) et
de tenter, à partir d’eux, qui tout de même ont fait leurs preuves dans le savoir,
d’agrandir les ressources grâce à quoi ce fâcheux rapport, on parviendrait à s’en
passer pour faire l’amour plus digne que le foisonnement de bavardage, qu’il
constitue à ce jour – sicut palea, disait le St Thomas en terminant sa vie de moine.
Trouvez-moi un analyste de cette taille, qui brancherait le truc sur autre chose
que sur un organon ébauché.
Je conclus : le rôle des passeurs, c’est le tripode lui-même qui l’assurera jusqu’à
nouvel ordre puisque le groupe n’a que ces trois pieds.
Tout doit tourner autour des écrits à paraître.

46
1974-05-08 NOTE QUE JACQUES LACAN ADRESSA
PERSONNELLEMENT À CEUX QUI ÉTAIENT SUSCEPTIBLES DE
DÉSIGNER LES PASSEURS

Parue dans Analyse freudienne presse, 1993, n° 4, p. 42.

(42)Ilne suffit pas qu’un analyste croie avoir obtenu la fin d’une analyse, pour
que, de l’analysant arrivé à ce terme, lui, pour l’avoir élaboré, fasse un passeur.
La fin d’une analyse peut n’avoir fait qu’un fonctionnaire du discours
analytique. C’est maintenant souvent le cas.
Le fonctionnaire n’est pas pour autant indigne de la passe, où il témoignerait
de ses premiers pas dans la fonction : c’est ce que j’essaie de recueillir.
Pour le recueillir d’un autre, il y faut autre dit-mension : celle qui comporte de
savoir que l’analyse, de la plainte, ne fait qu’utiliser la vérité.
Avant de s’engager là-dedans la tête la première, témoignera-t-il que c’est au
service d’un désir de savoir ?
N’importe qui ne saurait en interroger l’autre, même à en être lui-même saisi.
Il entre peut-être dans sa fonction sans reconnaître ce qui l’y porte.
Un risque : c’est que ce savoir, il lui faudra le construire avec son inconscient
c’est-à-dire le savoir qu’il a trouvé, crû dans son propre, et qui ne convient peut-
être pas au repérage d’autres savoirs.
De là parfois le soupçon qui vient au sujet à ce moment, que sa propre vérité,
peut-être dans l’analyse, la sienne, n’est pas venue à la barre.
Il faut un passeur pour entendre ça.

47
1974-06-01 INTERVENTION DANS UNE RÉUNION TENUE SOUS
LE SIGLE « LA CAUSE FREUDIENNE »

Intervention à Milan, à la Scuola freudiana, le 1er juin 1974. Parue dans l’ouvrage
bilingue : Lacan in Italia 1953-1978. En Italie Lacan, Milan, La Salamandra, 1978.

POURQUOI « SIC »

Il y a une lutte autour – c’est ainsi que s’exprime opportunément Freud – de la


psychanalyse, dont le déploiement et les motivations ne sauraient être décrits* en
termes de polémologies connues. C’est un fait d’expérience et d’histoire que le
« pour » peut être non moins douteux que certains « contre ».
Elle est devenue aussi une lutte pour la psychanalyse, au sens de : lutte pour le
trésor : où la subjectivité trouve profit et complicité dans le fait que le contrôle
sur la psychanalyse est de plus en plus recherché comme facteur du contrôle
social.
D’où l’utilité d’un retour aux questions fondamentales, sans retourner en
arrière.
Pour la psychanalyse il y a des matériaux : au double sens de matériaux à
analyse, et de travailleurs-scribes qui les traitent en sachant que la preuve à
laquelle les soumettre n’est pas celle d’une réalité qui les transcende.
Sic : c’est ainsi qu’on pourrait écrire avec la psychanalyse, pour faire progresser
l’instance de la psychanalyse, en temps de psychanalyse – comme on dit : en
temps de paix ou de guerre – pendant ce dernier quart du XXe siècle, du disant
de Lacan et après 37 ans d’héritage freudien.
Les matériaux pourront être de domaines différents. De l’un d’eux, la soi-
disante littérature psychanalytique, nous ne méconnaîtrons pas la spécificité en
soumettant certains de ses moments à une lecture seconde.
Les travaux sur des matériaux se veulent comparables à des enquêtes : avec
une rigueur de logical inquiry et une ouverture de technique journalistique : dont
les « morceaux » seront pour nous ceux de la freudienne vérité refoulée.
Qu’il s’agisse de matériaux n’exclut pas l’essai accompli, mais plutôt comme
un moment singulier et conclusif d’une pratique de l’essayer qui n’encourage pas
le narcissisme de l’essai toujours.
Les travaux qui vont paraître, seront-ils toujours psychanalytiques ? Ici est
engagée la responsabilité de celui qui écrit à définir le rapport de son travail avec
la psychanalyse (et non pas le rapport de la psychanalyse avec autre chose). Pour

* . décrites dans le texte source.


48
tout collaborateur se pose, ici comme ailleurs, la question de son autorisation à
la pratique de l’écriture en psychanalyse. Au départ nous allons nous fier à la
réponse – qui ne pourra pas ne pas être articulée à la pratique psychanalytique ;
que nous n’irons pas chercher dans la garantie d’une allégeance aux canons d’un
supposé genre littéraire psychanalytique, fût-ce œcuménisé dans une pluralité de
genres – de l’écrivant lui-même et à la répercussion que son œuvre saura susciter
comme débat. Ce qui ne veut pas dire que n’importe quoi sera publié.
« Sic » se veut moyen du débat psychanalytique. Débat qui traverse le
mouvement de la psychanalyse, plus vaste que le « mouvement psychanalytique »
au sens restreint. Un débat dont l’histoire est faite aussi d’ouvertures et d’essais
répétitivement se renfermant dans l’échec de leur mouvement.
SIC

(marzo/mars 1976) Editor Giacomo B. Contri

1974-06-18 LETTRE À PIERRE MARTIN

49
Parue dans Pierre Martin, Argent et psychanalyse, Paris, Navarin, 1984, pp. 198-199.

<FAC-SIMILE ABSENT>

De Lacan
5 rue de Lille
260 72 93

Cher Martin,

Voici le texte allemand (G.W., II/III, p. 164, en italiques).

Zu Hause verbiete man ihr, weiter zu mir zu kommen. Sie beruft sich dann bei mir auf ein
ihr gegebenes Versprechen, sie im Notfalle auch umsonst zu behandeln, und ich sage ihr : In
Geldsachen kann ich keine Rücksicht üben.

Texte du rêve – c’est Freud qui parle de sa patiente : qu’à la maison on lui
interdise de continuer à venir chez moi. Elle s’autorise alors auprès de moi d’une
promesse que je lui aurais faite de la traiter même gratuitement s’il le fallait, et je
lui dis :
auch sonst im Notfalle
en cas de besoin

Dans les affaires d’argent je ne puis me permettre aucun égard


considération
= je suis intraitable.
Votre
J. Lacan
Ce 18-VI-74

1974-09-01 PRÉFACE À LA PIÈCE DE FRANK WEDEKIND :


L’ÉVEIL DU PRINTEMPS

50
Texte paru dans le programme du Festival d’automne, À propos de l’éveil du printemps,
traduction de François Régnault, Paris, Christian Bourgois éditeur, 1974, pp. 7-10.
(7)Ainsi un dramaturge aborde en 1891 l’affaire de ce qu’est pour les garçons,

de faire l’amour avec les filles, marquant qu’ils n’y songeraient pas sans l’éveil de
leurs rêves.
Remarquable d’être mis en scène comme tel : soit pour s’y démontrer ne pas
être pour tous satisfaisant, jusqu’à avouer que si ça rate, c’est pour chacun.
Autant dire que c’est du jamais vu.
Mais orthodoxe quant à Freud, – j’entends : ce que Freud a dit.
Cela prouve du même coup que même un hanovrien (car j’en ai d’abord, il faut
que je l’avoue, inféré que Wedekind était juif), que même un hanovrien, dis-je et
n’est-ce pas beaucoup dire ?, est capable de s’en aviser. De s’aviser qu’il y a un
rapport du sens à la jouissance.
Que cette jouissance soit phallique, c’est l’expérience qui en répond.
Mais Wedekind, c’est une dramaturgie. Quelle place lui donner ? Le fait est que
nos juifs (freudiens) s’y intéressent, on en trouvera l’attestation dans ce
programme.
(8)Il faut dire que la famille Wedekind avait plutôt roulé sa bosse à travers le

monde, participant d’une diaspora, celle-ci idéaliste : d’avoir dû quitter la terre


mère pour échec d’une activité « révolutionnaire ». Est-ce là ce qui fit à
Wedekind, je parle de notre dramaturge, s’imaginer d’être de sang juif ? Au moins
son meilleur ami en témoigne-t-il.
Ou bien est-ce une affaire d’époque, puisque le dramaturge à la date que j’ai
notée, anticipe Freud et largement ?
Puisqu’on peut dire qu’à ladite date, Freud cogite encore l’inconscient, et que
pour l’expérience qui en instaure le régime, il ne l’aura pas même à sa mort mise
encore sur ses pieds.
Ça devait me rester de le faire avant que quelque autre m’en relève (pas plus
juif peut-être que je ne le suis).
Que ce que Freud a repéré de ce qu’il appelle la sexualité, fasse trou dans le
réel, c’est ce qui se touche de ce que personne ne s’en tirant bien, on ne s’en
soucie pas plus.
C’est pourtant expérience à portée de tous. Que la pudeur désigne : du privé.
Privé de quoi ? justement de ce que le pubis n’aille qu’au public, où il s’affiche
d’être l’objet d’une levée de voile.
Que le voile levé ne montre rien, voilà le principe de l’initiation (aux bonnes
manières de la société, tout au moins).
J’ai indiqué le lien de tout cela au mystère du langage et au fait que ce soit à
proposer l’énigme que se trouve le sens du sens.

51
Le sens du sens est qu’il se lie à la jouissance du garçon comme interdite. Ce
non pas certes pour interdire le rapport dit sexuel, mais pour le figer dans le non-
rapport qu’il vaut dans le réel.
(9)Ainsi fait fonction de réel, ce qui se produit effectivement, le fantasme de la

réalité ordinaire. Par quoi se glisse dans le langage ce qu’il véhicule : l’idée de tout
à quoi pourtant fait objection la moindre rencontre du réel.
Pas de langue qui ne s’en force, non sans en geindre de faire comme elle peut,
à dire « sans exception » ou à se corser d’un numéral. Il n’y a que dans les nôtres,
de langues, que ça roule bille en tête, le tout, – le tout et à toi, si j’ose dire.
Moritz, dans notre drame, parvient pourtant à s’excepter, en quoi Melchior le
qualifie de fille. Et il a bien raison : la fille n’est qu’une et veut le rester, ce qui
dans le drame passe à l’as.
Reste qu’un homme se fait. L’homme à se situer de l’Un-entre-autres, à s’entrer
entre ses semblables.
Moritz, à s’en excepter, s’exclut dans l’au-delà. Il n’y a que là qu’il se compte :
pas par hasard d’entre les morts, comme exclus du réel. Que le drame l’y fasse
survivre, pourquoi pas ? si le héros y est mort d’avance.
C’est au royaume des morts que « les non-dupes errent », dirais-je d’un titre
que j’illustrais.
Et c’est pour cela que je n’errerai pas plus longtemps à suivre à Vienne dans le
groupe de Freud, les gens qui déchiffrent à l’envers les signes tracés par
Wedekind en sa dramaturgie. Sauf peut-être à les reprendre de ce que la reine
pourrait bien n’être sans tête qu’à ce que le roi lui ait dérobé la paire normale, de
têtes, qui lui reviendrait.
N’est-ce pas à les lui restituer (de supposer face cachée) que sert ici l’Homme
dit masqué. Celui-là, qui fait la fin du drame, et pas seulement du rôle que
Wedekind lui réserve, de sauver Melchior des prises de Moritz, mais de ce que
Wedekind le dédie à sa fiction, tenue pour nom propre.
(10)J’y lis pour moi ce que j’ai refusé expressément à ceux qui ne s’autorisent

que de parler d’entre les morts : soit de leur dire que parmi les Noms-du-Père, il
y a celui de l’Homme masqué.
Mais le Père en a tant et tant qu’il n’y en a pas Un qui lui convienne, sinon le
Nom de Nom de Nom. Pas de Nom qui soit son Nom-Propre, sinon le Nom
comme ex-sistence.
Soit le semblant par excellence. Et « l’Homme masqué » dit ça pas mal.
Car comment savoir ce qu’il est s’il est masqué, et ne porte-t-il pas masque de
femme, ici l’acteur ?
Le masque seul ex-sisterait à la place de vide où je mets La femme. En quoi je
ne dis pas qu’il n’y ait pas de femmes.
La femme comme version du Père, ne se figurerait que de Père-version.
52
Comment savoir si, comme le formule Robert Graves, le Père lui-même, notre
père éternel à tous, n’est que Nom entre autres de la Déesse blanche, celle à son
dire qui se perd dans la nuit des temps, à en être la Différente, l’Autre à jamais
dans sa jouissance, – telles ces formes de l’infini dont nous ne commençons
l’énumération qu’à savoir que c’est elle qui nous suspendra, nous.
Jacques Lacan
le 1er septembre 1974.

1974-10-29 CONFÉRENCE DE PRESSE

Conférence de presse du docteur Jacques Lacan au Centre culturel français, Rome, le 29 octobre
19741. Parue dans les Lettres de l’École freudienne, 1975, n° 16, pp. 6-26.

(6)J.
LACAN – J’ai pris mes positions dans la psychanalyse, c’était en 1953, très
exactement. Il y a eu un premier congrès en octobre, à Rome. Je crois – je ne l’ai
pas demandé – j’imagine qu’on a pensé pour moi à quelque chose comme un

1 . Texte intégral, non revu par l’auteur.


53
anniversaire : ce n’est pas peu, vingt et un ans ; c’est les vingt et un ans pendant
lesquels j’ai enseigné d’une façon qui a fait tranchant, si l’on peut dire, dans mes
positions. J’avais déjà commencé mon enseignement deux ans avant 1953. C’est
peut-être donc ce à quoi on a pensé.
D’un autre côté, je n’avais, moi, aucune raison d’y faire objection, d’autant que
Rome, malgré tout, c’est un lieu qui conserve une grande portée, et tout
spécialement pour la psychanalyse. Si jamais – on ne sait pas, ça peut vous
arriver – vous venez entendre le quelque chose que j’ai préparé, parce que j’ai
préparé quelque chose pour eux ; ils s’attendaient à ce que je parle ; je n’ai pas
voulu qu’on l’annonce, mais j’ai préparé quelque chose ; je l’ai même préparé
avec beaucoup de soin, je dois dire, à la vérité ; si (7)jamais donc vous venez, vous
entendrez quelque chose qui se rapporte aux rapports de la psychanalyse avec la
religion. Ils ne sont pas très amicaux. C’est en somme ou l’un ou l’autre. Si la
religion triomphe, comme c’est le plus probable – je parle de la vraie religion, il
n’y en a qu’une seule de vraie – si la religion triomphe, ce sera le signe que la
psychanalyse a échoué. C’est tout ce qu’il y a de plus normal qu’elle échoue, parce
que ce à quoi elle s’emploie, c’est quelque chose de très très difficile. Mais enfin,
comme je n’ai pas l’intention de faire une conférence maintenant, je ne peux dire
que ça, c’est que la psychanalyse, c’est quelque chose de très difficile.
Vous êtes journaliste de quel journal ?

Mme X. – Agence Centrale de Presse de Paris.

J. LACAN – C’est quelque chose de très difficile, la psychanalyse. D’abord c’est


très difficile d’être psychanalyste, parce qu’il faut se mettre dans une position qui
est tout à fait intenable. Freud avait déjà dit ça. C’est une position intenable, celle
du psychanalyste.

Mme X. – Il y aura combien d’élèves du DR Lacan à ce Congrès ?

J. LACAN – À ce Congrès ? Mais je n’en sais rien.

Mme X. – De participants ?

J. LACAN – Il y a des participants à ce Congrès qui sont, je suppose, beaucoup


plus nombreux que les gens de mon École. Parce qu’il y a une espèce d’effet de
curiosité autour de moi. C’est loufoque mais c’est comme ça.

Mme X. – Mais c’est motivé, cette loufoquerie ?

54
J. LACAN – Motivé par la mienne, probablement. Mais moi, naturellement, je
ne suis pas au courant.

Mme X. – Je crois que mon Agence concurrente veut prendre la parole.

M. Y. – (inaudible)

Mme X. – Je demandais simplement au Professeur Lacan pourquoi il disait


que le psychanalyste était dans une position intenable ?

J. LACAN – Au moment où j’ai dit ça, j’ai fait remarquer que je n’étais pas le
premier à le dire. Il y a quelqu’un à qui quand même on peut faire confiance pour
ce qu’il a dit de la position du psychanalyste, très très précisément, c’est Freud.
Alors Freud étendait ça ; il a dit qu’il y avait un certain nombre de positions
intenables parmi lesquelles il mettait « gouverner » – comme vous le voyez, c’est
déjà dire qu’une position intenable, c’est justement ce vers quoi tout le monde se
rue, puisque pour gouverner on ne manque jamais de candidats – c’est comme
pour la psychanalyse, les candidats ne manquent pas.
Puis Freud ajoutait encore : éduquer. Ça alors les candidats manquent encore
moins. C’est une position qui est réputée même être avantageuse ; je veux dire
que là aussi non seulement on ne manque pas de candidats mais on ne manque
pas de gens qui reçoivent le tampon, c’est-à-dire qui sont autorisés à éduquer. Ça
ne veut pas dire qu’ils aient la moindre espèce d’idée de ce que c’est qu’éduquer.
Mais enfin ça suggère quand même beaucoup de méditations. Les gens ne
s’aperçoivent pas très bien de ce qu’ils veulent faire quand ils éduquent. Mais ils
s’efforcent quand même d’en avoir une petite idée. Ils y réfléchissent rarement.
Mais enfin le signe qu’il y a quand même quelque chose qui peut, tout au moins
de temps en temps, les inquiéter, c’est que parfois ils sont pris d’une chose qui
est très particulière, qu’il n’y a que les analystes à connaître vraiment bien, ils sont
saisis d’angoisse. Ils sont saisis d’angoisse quand ils y pensent, à ce que c’est
qu’éduquer. Mais contre l’angoisse, il y a des tas de remèdes. En particulier il y a
un certain nombre de choses qu’on appelle « conceptions de l’homme », de ce
que c’est que l’homme. Ça varie beaucoup. Personne ne s’en aperçoit mais ça
varie énormément, la conception qu’on peut avoir de l’homme.
Il y a un très bon livre qui est paru, qui a rapport à ça, à l’éducation. C’est un
livre qui a été dirigé par Jean Chateau. (9)Jean Chateau était un élève d’Alain. Je
vous en parle parce que c’est un livre auquel je me suis intéressé très récemment.
Je ne l’ai même pas fini actuellement. C’est un livre absolument sensationnel. Ça
commence à Platon et ça continue par un certain nombre de pédagogues. Et on
s’aperçoit quand même que le fond, ce que j’appelle le fond de l’éducation, c’est-
55
à-dire une certaine idée de ce qu’il faut pour faire des hommes – (comme si c’était
l’éducation qui les faisait ; à la vérité il est bien certain que l’homme, ce n’est pas
forcé forcé qu’il soit éduqué ; il fait son éducation tout seul ; de toute façon il
s’éduque, puisqu’il faut bien qu’il apprenne quelque chose, qu’il en bave un peu)
mais enfin les éducateurs, à proprement parler, c’est des gens qui pensent qu’ils
peuvent les aider, et que même il y aurait vraiment au moins une espèce de
minimum à donner pour que les hommes soient des hommes et que ça passe par
l’éducation. En fait ils n’ont pas tort du tout. Il faut en effet qu’il y ait une certaine
éducation pour que les hommes parviennent à se supporter entre eux.
Par rapport à ça, il y a l’analyste. Les gens qui gouvernent, les gens qui éduquent
ont cette différence considérable par rapport à l’analyste, c’est que ça s’est fait
depuis toujours. Et je répète que ça foisonne, je veux dire qu’on ne cesse pas de
gouverner et qu’on ne cesse pas d’éduquer. L’analyste, lui, il n’a aucune tradition.
C’est un tout nouveau venu. Je veux dire que parmi les positions impossibles, il
en a trouvé une nouvelle. Alors ce n’est pas particulièrement commode de
soutenir une position dans laquelle, pour la plupart des analystes, on n’a qu’un
tout petit siècle derrière soi pour se repérer. C’est quelque chose de vraiment tout
à fait nouveau, et ça renforce le caractère impossible de la chose. Je veux dire
qu’on a vraiment à la découvrir.
C’est pour ça que c’est chez les analystes, c’est-à-dire là, à partir du premier
d’entre eux, que à cause de leur position, qu’ils découvraient et dont ils réalisaient
très bien le caractère impossible, ils l’ont fait rejaillir sur la position de gouverner
et celle d’éduquer ; comme eux, ils en sont au stade de l’éveil ; ça leur a permis
de s’apercevoir qu’en fin de compte les gens qui gouvernent comme les gens qui
éduquent n’ont aucune espèce d’idée de ce qu’ils font. Ça ne les empêche pas de
le faire, et même de le faire pas trop mal, parce qu’après tout, des gouvernants,
il en faut bien, et les gouvernants gouvernent, c’est un fait ; non seulement ils
gouvernent mais ça fait plaisir à tout le monde.

Mme X. – On retrouve Platon.

J. LACAN – Oui, on retrouve Platon. Ce n’est pas difficile de retrouver Platon.


Platon a dit énormément de banalités, et naturellement on les retrouve.
Mais c’est certain que l’arrivée de l’analyste à sa propre fonction a permis de
faire une espèce d’éclairage à jour frisant de ce que sont les autres fonctions. J’ai
consacré toute une année, tout un séminaire précisément sur ce point à expliquer
le rapport qui jaillit du fait de l’existence de cette fonction tout à fait nouvelle
qu’est la fonction analytique, et comment ça éclaire les autres. Alors ça m’a
amené, bien sûr, à y montrer des articulations qui ne sont pas communes – parce
que si elles étaient communes, ils ne différeraient pas – et à montrer comment
56
ça peut se manipuler, et en quelque sorte d’une façon vraiment très très simple.
Il y a quatre petits éléments qui tournent. Et naturellement les quatre petits
éléments changent de place, et ça finit par faire des choses très intéressantes.
Il y a une chose dont Freud n’avait pas parlé, parce que c’était une chose tabou
pour lui, c’était la position du savant, la position de la science. La science a une
chance, c’est une position impossible tout à fait également, seulement elle n’en a
pas encore la moindre espèce d’idée. Ils commencent seulement maintenant, les
savants, à faire des crises d’angoisse ! Ils commencent à se demander – c’est une
crise d’angoisse qui n’a pas plus d’importance que n’importe quelle crise
d’angoisse, l’angoisse est une chose tout à fait futile, tout à fait foireuse – mais
c’est amusant de voir que les savants, les savants qui travaillent dans des
laboratoires tout à fait sérieux, ces derniers temps tout d’un coup on en a vu qui
se sont alarmés, qui ont eu « les foies » comme on dit – vous parlez le français ?
Vous savez ce que c’est, avoir les foies ? avoir les foies c’est avoir la trouille – qui
se sont dit : « mais si toutes ces petites bactéries avec lesquelles nous faisons des
choses si merveilleuses, supposez qu’un jour, après que nous en ayons fait
vraiment un instrument absolument sublime de destruction de la vie, supposez
qu’un type les sorte du laboratoire ? »
D’abord ils n’y sont pas arrivés, ce n’est pas encore fait, mais ils commencent
quand même à avoir une petite idée qu’on pourrait faire des bactéries vachement
résistantes à tout, et qu’à partir de ce moment-là, on ne pourrait plus les arrêter,
et que peut-être ça nettoierait la surface du globe de toutes ces choses merdeuses,
en particulier humaines, qui l’habitent. Et alors ils se sont sentis tout d’un coup
saisis d’une crise de responsabilité. Ils ont mis ce qu’on appelle l’embargo sur un
certain nombre de recherches – peut-être qu’ils ont eu une idée après tout pas si
mauvaise (11)de ce qu’ils font, je veux dire que c’est vrai que ça pourrait peut-être
être très dangereux ; je n’y crois pas ; l’animalité est increvable ; ce n’est pas les
bactéries qui nous débarrasseront de tout ça ! Mais eux qui ont eu une crise
d’angoisse, c’est typiquement la crise d’angoisse. Et alors on a jeté une sorte
d’interdiction, provisoire tout au moins, on s’est dit qu’il fallait y regarder à deux
fois avant de pousser assez loin certains travaux sur les bactéries. Ce serait un
soulagement sublime si tout d’un coup on avait affaire à un véritable fléau, un
fléau sorti des mains des biologistes, ce serait vraiment un triomphe, ça voudrait
dire vraiment que l’humanité serait arrivée à quelque chose, sa propre destruction
par exemple, c’est vraiment là le signe de la supériorité d’un être sur tous les
autres, non seulement sa propre destruction mais la destruction de tout le monde
vivant ! Ce serait vraiment le signe que l’homme est capable de quelque chose.
Mais ça fout quand même un peu d’angoisse. Nous n’en sommes pas encore là.
Comme la science n’a aucune espèce d’idée de ce qu’elle fait, sauf à avoir une
petite poussée d’angoisse comme ça, elle va quand même continuer un certain
57
temps et, à cause de Freud probablement, personne n’a même songé à dire que
c’était tout aussi impossible d’avoir une science, une science qui ait des résultats,
que de gouverner, et d’éduquer. Mais si on peut en avoir quand même un petit
soupçon, c’est par l’analyse, parce que l’analyse, elle, elle est vraiment là.
L’analyse, je ne sais pas si vous êtes au courant, l’analyse s’occupe très
spécialement de ce qui ne marche pas ; c’est une fonction encore plus impossible
que les autres, mais grâce au fait qu’elle s’occupe de ce qui ne marche pas, elle
s’occupe de cette chose qu’il faut bien appeler par son nom, et je dois dire que je
suis le seul encore à l’avoir appelée comme ça, et qui s’appelle le réel.
La différence entre ce qui marche et ce qui ne marche pas, c’est que la première
chose, c’est le monde, le monde va, il tourne rond, c’est sa fonction de monde ;
pour s’apercevoir qu’il n’y a pas de monde, à savoir qu’il y a des choses que seuls
les imbéciles croient être dans le monde, il suffit de remarquer qu’il y a des choses
qui font que le monde est immonde, si je puis m’exprimer ainsi ; c’est de ça que
s’occupent les analystes ; de sorte que, contrairement à ce qu’on croit, ils sont
beaucoup plus affrontés au réel même que les savants ; ils ne s’occupent que de
ça. Et comme le réel, c’est ce qui ne marche pas, ils sont en plus forcés de le
subir, c’est-à-dire forcés tout le temps de tendre le dos. Il faut pour ça qu’ils
soient vachement cuirassés contre l’angoisse.
(12)C’est déjà quelque chose qu’au moins ils puissent, de l’angoisse, en parler.

J’en ai parlé un peu à un moment. Ça a fait un peu d’effet ; ça a fait un peu


tourbillon. Il y a un type qui est venu me voir à la suite de ça, un de mes élèves,
quelqu’un qui avait suivi le séminaire sur l’angoisse pendant toute une année, qui
est venu, il était absolument enthousiasmé, c’était justement l’année où s’est
passée, dans la psychanalyse française (enfin ce qu’on appelle comme ça) la
deuxième scission ; il était si enthousiasmé qu’il a pensé qu’il fallait me mettre
dans un sac et me noyer ; il m’aimait tellement que c’était la seule conclusion qui
lui paraissait possible.
Je l’ai engueulé ; je l’ai même foutu dehors, avec des mots injurieux. Ça ne l’a
pas empêché de survivre, et même de se rallier à mon École finalement. Vous
voyez comment sont les choses. Les choses sont faites de drôleries. C’est comme
ça peut-être ce qu’on peut espérer d’un avenir de la psychanalyse, c’est si elle se
voue suffisamment à la drôlerie.
Voilà, je pense que je vous ai répondu un peu.

Mme Y. – Pouvez-vous préciser en quoi l’École freudienne de Paris se


distingue des autres écoles ?

J. LACAN – On y est sérieux. C’est la distinction décisive.

58
Mme Y. – Les autres écoles ne sont pas sérieuses ?

J. LACAN – Absolument pas.

Mme Y. – Vous avez dit tout à l’heure « si la religion triomphe, c’est que la
psychanalyse aura échoué ». Est-ce que vous pensez qu’on va maintenant
chez un psychanalyste comme on allait avant chez son confesseur ?

J. LACAN – Je sais qu’on devait me poser cette question. Cette histoire de


confession est une histoire à dormir debout. Pourquoi croyez-vous qu’on se
confesse ?

(13)Mme Y. – Quand on va chez son psychanalyste, on se confesse aussi.

J. LACAN – Mais absolument pas ! Ça n’a rien à faire. C’est l’enfance de l’art de
commencer par expliquer aux gens qu’ils ne sont pas là pour se confesser. Ils
sont là pour dire, pour dire n’importe quoi.

Mme Y. – Comment expliquez-vous ce triomphe de la religion sur la


psychanalyse ?

J. LACAN – Ce n’est pas du tout par l’intermédiaire de la confession.

Mme Y. – Vous avez dit « si la religion triomphe, c’est que la psychanalyse


aura échoué ». Comment expliquez-vous le triomphe de la psychanalyse sur
la religion ?

J. LACAN – La psychanalyse ne triomphera pas de la religion ; la religion est


increvable. La psychanalyse ne triomphera pas, elle survivra ou pas.

Mme Y. – Pourquoi avoir employé cette expression du triomphe de la religion


sur la psychanalyse ? Vous êtes persuadé que la religion triomphera ?

J. LACAN – Oui, elle ne triomphera pas seulement sur la psychanalyse, elle


triomphera sur beaucoup d’autres choses encore. On ne peut même pas imaginer
ce que c’est puissant, la religion. J’ai parlé à l’instant un peu du réel. La religion
va avoir là encore beaucoup plus de raisons d’apaiser les cœurs, si l’on peut dire,
parce que le réel, pour peu que la science y mette du sien, la science dont je parlais
à l’instant, c’est du nouveau, la science, ça va introduire des tas de choses
absolument bouleversantes dans la vie de chacun. Et la religion, surtout la vraie,
59
a des ressources qu’on ne peut même pas soupçonner. Il n’y a qu’à voir pour
l’instant comme elle grouille ; c’est absolument fabuleux. Ils y ont mis le temps,
mais ils ont tout d’un coup compris quelle était leur chance avec la science. La
science va introduire de tels bouleversements (14)qu’il va falloir qu’à tous ces
bouleversements ils donnent un sens. Et ça, pour le sens, là ils en connaissent
un bout. Ils sont capables de donner un sens, on peut dire, vraiment à n’importe
quoi, un sens à la vie humaine par exemple. Ils sont formés à ça. Depuis le
commencement, tout ce qui est religion, ça consiste à donner un sens aux choses
qui étaient autrefois les choses naturelles. Mais ce n’est pas parce que les choses
vont devenir moins naturelles, grâce au réel, ce n’est pas pour ça qu’on va cesser
de sécréter le sens. Et la religion va donner un sens aux épreuves les plus
curieuses, celles dont justement les savants eux-mêmes commencent à avoir un
petit bout d’angoisse ; la religion va trouver à ça des sens truculents. Il n’y a qu’à
voir comment ça tourne maintenant. Ils se mettent à la page.

Mme Y. – La psychanalyse va devenir une religion ?

J. LACAN – La psychanalyse ? Non, du moins je l’espère. Mais elle deviendra


peut-être en effet une religion, qui sait, pourquoi pas ? Mais je ne pense pas que
ce soit là mon biais. Je pense que la psychanalyse n’est pas venue à n’importe
quel moment historique ; elle est venue corrélativement à un pas capital, à une
certaine avancée du discours de la science. L’analyse est venue là – je vais vous
dire ce que j’en dis dans mon petit rapport, dans le machin que j’ai cogité pour
ce Congrès : la psychanalyse est un symptôme. Seulement il faut comprendre de
quoi. Elle est en tout cas nettement, comme l’a dit Freud, (parce qu’il a parlé de
« Malaise de la civilisation ») – la psychanalyse fait partie de ce malaise de la
civilisation. Alors le plus probable, c’est quand même qu’on n’en restera pas là à
s’apercevoir que le symptôme, c’est ce qu’il y a de plus réel. On va nous sécréter
du sens à en veux-tu en voilà, et ça nourrira non seulement la vraie religion mais
un tas de fausses.

Mme Y. – Qu’est-ce que ça veut dire, la vraie religion ?

J. LACAN – La vraie religion, c’est la romaine. Essayez de mettre toutes les


religions dans le même sac et de faire par exemple ce qu’on appelle histoire des
religions, c’est vraiment horrible. Il y a une vraie religion, c’est la religion
chrétienne. Il s’agit simplement de savoir si cette vérité tiendra le coup, à savoir
si elle sera capable de sécréter du sens de façon (15)à ce qu’on en soit vraiment
bien noyé. Et c’est certain qu’elle y arrivera parce qu’elle a des ressources. Il y a
déjà des tas de trucs qui sont préparés pour ça. Elle interprétera l’Apocalypse de
60
Saint Jean. Il y a déjà pas mal de gens qui s’y sont essayés. Elle trouvera une
correspondance de tout avec tout. C’est même sa fonction.
L’analyste, lui, c’est tout à fait autre chose. Il est dans une espèce de moment
de mue. Pendant un petit moment, on a pu s’apercevoir de ce que c’était que
l’intrusion du réel. L’analyste, lui, en reste là. Il est là comme un symptôme, et il
ne peut durer qu’au titre de symptôme. Mais vous verrez qu’on guérira
l’humanité de la psychanalyse. À force de le noyer dans le sens, dans le sens
religieux bien entendu, on arrivera à refouler ce symptôme. Vous y êtes ? Est-ce
qu’une petite lumière s’est produite dans votre jugeote ? Ça ne vous paraît pas
une position mesurée que la mienne ?

Mme Y. – J’écoute.

J. LACAN – Vous écoutez –, oui. Mais est-ce que vous y attrapez un petit
quelque chose qui ressemble à du réel ?

Mme Y. – (début inaudible) c’est à moi, après, à faire une sorte de synthèse.

J. LACAN – Vous allez faire une synthèse ? Vous en avez de la chance ! En


effet, tirez-en ce que vous pourrez.
On a eu un petit instant comme ça un éclair de vérité avec la psychanalyse. Ce
n’est pas du tout forcé que ça dure.

M. X. – (parle italien) – traduction : Monsieur a lu vos Écrits en italien, dans


la collection qui s’appelle Cosa freudiana.

J. LACAN – Comment, il n’y a pas de collection Cosa freudiana.

L’INTERPRETE – Sous le titre Cosa freudiana il y a divers articles.

(16)J.
LACAN – C’est sous ce titre qu’on traduit mes Écrits, la Cosa freudiana ?
Moi, je croyais que c’était un article tout à fait spécial. « La chose freudienne » en
français, c’est le titre d’un de mes écrits.

L’INTERPRETE – Alors le petit livre qui contient cinq ou six de vos articles,
traduit il y a deux ou trois ans s’appelle la Cosa Freudiana…

M. X. – (en italien) Monsieur est en train de dire que les Écrits sont très
obscurs, très difficiles à comprendre et que quelqu’un qui veut comprendre

61
ses propres problèmes en lisant ces textes est dans un profond désarroi et
mal à l’aise.
La deuxième impression est celle-ci : vous êtes un des plus célèbres
représentants du retour à Freud. Or son avis superficiel de la chose est que
ce retour à Freud est un peu problématique. Monsieur dit que votre reprise
de Freud, des textes freudiens, rend la lecture de Freud encore plus
compliquée.

J. LACAN – C’est peut-être parce que je fais apercevoir ce que Freud lui-même
d’ailleurs a mis beaucoup de temps à faire entrer dans la tête de ses
contemporains. Il faut dire que quand Freud a sorti La science des rêves, ça ne s’est
pas beaucoup vendu, on en a vendu – je ne sais pas, je l’ai su à un moment, je ne
voudrais pas dire quelque chose de tout à fait à côté, mais c’est peut-être trois
cents exemplaires en quinze ans. Freud a dû se donner beaucoup de mal pour
forcer, pour introduire dans la pensée de ses contemporains quelque chose
d’aussi spécifié à la fois et d’aussi peu philosophique. Ce n’est pas parce qu’il a
emprunté à je ne sais plus qui, à Herbart, le mot Unbewusste, que c’était du tout
ce que les philosophes appelaient « inconscient » ; ça n’avait aucun rapport.
C’est même ce que je me suis efforcé de démontrer, c’est comment
l’inconscient de Freud se spécifie ; les universitaires étaient peu à peu arrivés à
digérer ce que Freud avec beaucoup d’habileté d’ailleurs s’était efforcé de leur
rendre comestible, digérable, Freud lui-même a prêté à la chose en voulant
convaincre ; le sens du retour à Freud, c’est ça : montrer ce qu’il y a de tranchant
dans la position de Freud, dans ce que Freud avait découvert, dans ce que Freud
faisait entrer en jeu d’une façon je dirai complètement inattendue, parce que
c’était vraiment la (17)première fois qu’on voyait surgir quelque chose qui n’avait
strictement rien à faire avec ce que qui que ce soit avait dit avant. L’inconscient
de Freud, c’est ça, c’est l’incidence de quelque chose qui est complètement
nouveau.
Alors je ne suis pas très étonné puisque vous ne parlez qu’italien, du moins je
le suppose, parce que sans ça pourquoi ne me parleriez-vous pas français, si vous
lisez mes Écrits traduits en italien, d’abord, je vais vous dire, ils ne sont peut-être
pas bien traduits ; je ne peux pas vérifier, je suis hors d’état de vérifier ; le
traducteur est souvent venu me demander des conseils pour s’éclairer mais
comme il a, lui, ses petites idées, ce que je lui ai répondu ne lui a peut-être pas
plus servi pour ça.
Et puis je vais vous dire aussi quelque chose qui est caractéristique de mes
Écrits, c’est que mes Écrits, je ne les ai pas écrits pour qu’on les comprenne, je les
ai écrits pour qu’on les lise, ce n’est pas du tout pareil. C’est un fait que,
contrairement à Freud, il y a quand même pas mal de gens qui les lisent, il y en a
62
certainement plus qu’on n’a lu Freud pendant quinze ans ; à la fin, bien sûr, Freud
a eu un énorme succès de librairie. Mais il l’a attendu très longtemps. Moi, je n’ai
jamais rien attendu de pareil. Ça a été pour moi une surprise absolument totale
quand j’ai su que mes Écrits se vendaient. Je n’ai jamais compris comment ça se
fait. Ce que je constate par contre, c’est que même si on ne les comprend pas, ça
fait quelque chose aux gens. J’ai souvent observé ça. Ils n’y comprennent rien,
c’est tout à fait vrai, pendant un certain temps, mais ça leur fait quelque chose.
Et c’est pour ça que je serais porté à croire, contrairement à ce qu’on s’imagine
au dehors, on s’imagine que les gens achètent simplement mes Écrits, et puis
qu’ils ne les ouvrent pas ; c’est une erreur ; ils les ouvrent, et même ils les
travaillent ; et même ils s’esquintent à ça ; parce qu’évidemment quand on
commence mes Écrits, ce qu’on peut faire de mieux, en effet, c’est d’essayer de
les comprendre ; et comme on ne les comprend pas – je n’ai pas fait exprès qu’on
ne les comprenne pas mais enfin ça a été une conséquence des choses, je parlais,
je faisais des cours, très suivis et très compréhensibles, mais comme je ne
transformais ça en écrit qu’une fois par an, naturellement ça donnait un écrit qui,
par rapport à la masse de ce que j’avais dit, était une espèce de concentré tout à
fait incroyable, qu’il faut en quelque sorte mettre dans de l’eau comme les fleurs
japonaises, pour le voir se déplier. C’est une comparaison qui vaut ce qu’elle vaut.
Ce que je peux vous dire, c’est qu’il est assez habituel, je sais comment les
choses se produisent parce que ça m’est déjà (18)arrivé d’écrire, il y a même
longtemps, il est assez habituel qu’en dix ans, un de mes écrits devient
transparent, mon cher. Même vous, vous comprendriez ! Dans dix ans mes
Écrits, même en Italie, même traduits comme ils sont, vous paraîtront de la petite
bière, des lieux communs. Parce qu’il y a une chose qui est tout de même assez
curieuse, c’est que même des écrits, qui sont des écrits très sérieux, ça devient
finalement des lieux communs. Dans très peu de temps, vous verrez, vous
rencontrerez du Lacan à tous les coins de rue ! Comme Freud quoi ! Finalement
tout le monde s’imagine avoir lu Freud, parce que Freud traîne partout, traîne
dans les journaux etc. Ça m’arrivera, à moi aussi, vous verrez, comme ça pourrait
arriver à tout le monde si on s’y mettait – si on faisait des choses un peu serrées,
bien sûr, serrées autour d’un point tout à fait précis qui est ce que j’appelle le
symptôme, à savoir ce qui ne va pas.
Il y a eu un moment dans l’histoire où il y a eu assez de gens désœuvrés pour
s’occuper tout spécialement de ce qui ne va pas, et donner là une formule du « ce
qui ne va pas » à l’état naissant, si je puis dire. Comme je vous l’ai expliqué tout
à l’heure, tout ça se remettra à tourner rond, c’est-à-dire en réalité à être noyé
sous les mêmes choses les plus dégueulasses parmi celles que nous avons
connues depuis des siècles et qui naturellement se rétabliront. La religion, je vous
dis, est faite pour ça, est faite pour guérir les hommes, c’est-à-dire qu’ils ne
63
s’aperçoivent pas de ce qui ne va pas. Il y a eu un petit éclair – entre deux mondes,
si je puis dire, entre un monde passé et un monde qui va se réorganiser comme
un superbe monde à venir. Je ne pense pas que la psychanalyse détienne quelque
clé que ce soit de l’avenir. Mais ç’aura été un moment privilégié pendant lequel
on aura eu une assez juste mesure de ce que c’est que ce que j’appelle dans un
discours le « parlêtre ». Le parlêtre, c’est une façon d’exprimer l’inconscient. Le
fait que l’homme est un animal parlant, ce qui est tout à fait imprévu, ce qui est
totalement inexplicable, savoir ce que c’est, avec quoi ça se fabrique, cette activité
de la parole, c’est une chose sur laquelle j’essaie de donner quelques lumières
dans ce que je vais leur raconter à ce Congrès. C’est très lié à certaines choses
que Freud a prises pour être de la sexualité, et en effet ça a un rapport, mais ça
s’attache à la sexualité d’une façon très très particulière.
Voilà. Alors vous verrez. Gardez ce petit livre dans votre poche et relisez le
dans quatre ou cinq ans, vous verrez que déjà vous vous en pourlécherez les
babines !

(19)M.Y. – (en italien) traduction : D’après ce que j’ai compris, dans la théorie
lacanienne générale, à la base de l’homme, ce n’est pas la biologie ou la
physiologie, c’est le langage. Mais saint Jean l’avait déjà dit : « Au
commencement était le Verbe ». Vous n’avez rien ajouté à cela.

J. LACAN – J’y ai ajouté un petit quelque chose. Saint Jean commence son
évangile en disant que « Au commencement était le Verbe ». Ça, je suis bien
d’accord. Mais avant le commencement, où est-ce qu’il était ? C’est ça qui est
vraiment impénétrable. Parce qu’il a dit « Au commencement était le Verbe », ça
c’est l’évangile de saint Jean. Seulement il y a un autre truc qui s’appelle la Genèse,
qui n’est pas tout à fait sans rapport avec ce machin, là, du Verbe. Naturellement
on a rabouté ça en disant que le Verbe, c’était l’affaire de Dieu le Père, et qu’on
reconnaissait bien que la Genèse était aussi vraie que l’évangile de saint Jean à
ceci, que Dieu, c’est avec le Verbe qu’il créait le monde. C’est un drôle de
machin !
Dans l’Écriture juive, l’Écriture Sainte, on voit très bien à quoi ça sert que le
Verbe ait été en quelque sorte non pas au commencement mais avant le
commencement, c’est que grâce à ça, comme il était avant le commencement,
Dieu se croit en droit de faire toutes sortes de semonces aux personnes à qui il a
fait un petit cadeau, du genre « petit-petit-petit » comme on donne aux poulets,
il a appris à Adam à nommer les choses, il ne lui a pas donné le Verbe, parce que
ce serait une trop grosse affaire ; il lui a appris à nommer. Ce n’est pas grand-
chose de nommer, surtout qu’en plus tous ces noms sont… (fin de la première
bobine)
64
… c’est-à-dire quelque chose de tout à fait à la mesure humaine. Les êtres
humains ne demandent que ça, que les lumières soient tempérées. La Lumière
en soi, c’est absolument insupportable. D’ailleurs on n’a jamais parlé de lumière,
au siècle des Lumières, on a parlé d’Aufklärung. « Apportez une petite lampe, je
vous en prie ». C’est déjà beaucoup. C’est même déjà plus que nous ne pouvons
en supporter.
Alors moi, je suis pour saint Jean et son « Au commencement était le Verbe »,
mais c’est un commencement qui en effet est complètement énigmatique. Ça
veut dire ceci : les choses ne commencent, pour cet être charnel, ce personnage
répugnant qu’est tout de même ce qu’il faut bien appeler un homme moyen, les
choses ne commencent pour lui, je veux dire le drame ne commence que quand
il y a le Verbe dans le coup, quand le Verbe, (20)comme dit la religion – la vraie –
quand le Verbe s’incarne. C’est quand le Verbe s’incarne que ça commence à
aller vachement mal. Il n’est plus du tout heureux, il ne ressemble plus du tout à
un petit chien qui remue la queue ni non plus à un brave singe qui se masturbe.
Il ne ressemble plus à rien du tout. Il est ravagé par le Verbe.
Alors moi aussi, je pense que c’est le commencement, bien sûr. Vous me direz
que je n’ai rien découvert. C’est vrai. Je n’ai jamais rien prétendu découvrir. Tous
les trucs que j’ai pris, c’est des trucs que j’ai bricolés par-ci par-là. Et puis surtout,
figurez-vous, j’ai une certaine expérience de ce métier sordide qui s’appelle être
analyste. Et alors là j’en apprends quand même un bout. Et je dirai que le « Au
commencement était le Verge2 » prend plus de poids pour moi, parce que je vais
vous dire une chose : s’il n’y avait pas le Verbe, qui, il faut bien le dire, les fait
jouir, tous ces gens qui viennent me voir, pourquoi est-ce qu’ils reviendraient
chez moi, si ce n’était pas pour à chaque fois s’en payer une tranche, de Verbe ?
Moi, c’est sous cet angle là que je m’en aperçois. Ça leur fait plaisir, ils jubilent.
Je vous dis, sans ça pourquoi est-ce que j’aurais des clients, pourquoi est-ce qu’ils
reviendraient aussi régulièrement, pendant des années, vous vous rendez
compte ! C’est un peu comme ça. Au commencement en tout cas de l’analyse,
c’est certain. Pour l’analyse, c’est vrai, au commencement est le Verbe. S’il n’y
avait pas ça, je ne vois pas ce qu’on foutrait là ensemble !

M. X. – (en italien) Est-ce que vraiment la psychanalyse est entrée dans une
crise irrémédiable ? Est-ce que les rapports de l’homme ne sont pas devenus
tellement problématiques parce que ce réel est tellement envahissant,
tellement agressif, tellement obsédant… (suite inaudible)

2 La question peut se poser : est-ce une coquille ?


65
J. LACAN – Tout ce que nous avons de réel jusqu’à présent, c’est peu de chose
auprès de ce… de ce que quand même on ne peut pas imaginer parce que
justement le propre du réel, c’est qu’on ne l’imagine pas.

M. Z. – La question portait sur le rôle de la psychanalyse aujourd’hui. Vous


disiez tout à l’heure que la psychanalyse établissait le rapport de l’individu
avec le réel. La question était que le réel étant devenu si agressif, si
« obsessif » comme disait monsieur, ne faudrait-il pas au contraire délivrer
l’homme du réel, et par conséquent la psychanalyse n’a plus de raison d’être.

(21)J. LACAN – Si le réel devient suffisamment agressif…

M. X. – Cioé che il reale é diventato cosi distruttivo che l’unica possibilità di salvezza è
la sottrazione al reale, perché la psicanalisi a cessato completamente la sua funzione.

INTERPRETE – Le seul salut possible face à ce réel qui est devenu tellement
destructif…

J. LACAN – Ce serait de repousser complètement le réel ?

INTERPRETE – Et Monsieur a parlé de schizophrénie collective. D’où la fin


du rôle de la psychanalyse telle qu’elle a été présentée.

J. LACAN – C’est une façon pessimiste de représenter ce que je crois plus


simple : le triomphe de la vraie religion. C’est une façon pessimiste. Épingler la
vraie religion de schizophrénie collective, c’est un point de vue très spécial, qui
est soutenable, j’en conviens. Mais c’est un point de vue très psychiatrique.

INTERPRETE – Ce n’est pas le point de vue de votre interpellateur ; il n’a pas


parlé de religion.

J. LACAN – Non, il n’a pas parlé de religion mais moi je trouve qu’il conflue de
façon étonnante avec ce dont j’étais parti, à savoir que la religion, en fin de
compte, pouvait très bien arranger tout ça. Il ne faut pas trop dramatiser, quand
même. On doit pouvoir s’habituer au réel, je veux dire au réel, naturellement le
seul concevable, le seul à quoi nous ayons accès. Au niveau du symptôme, ce
n’est pas encore vraiment le réel, c’est la manifestation du réel à notre niveau
d’êtres vivants. Comme êtres vivants, nous sommes rongés, mordus par le
symptôme, c’est-à-dire qu’en fin de compte, nous sommes ce que nous sommes,

66
nous sommes malades, c’est tout. L’être parlant est un animal malade. Au
commencement était le Verbe, tout ça, ça dit la même chose.
(22)Mais le réel auquel nous pouvons accéder, c’est par une voie tout à fait

précise, c’est la voie scientifique, c’est-à-dire les petites équations. Et ce réel là,
le réel réel, si je puis dire, le vrai réel, c’est celui justement qui nous manque
complètement en ce qui nous concerne, car de ce réel, en ce qui nous concerne,
nous en sommes tout à fait séparés, à cause d’une chose tout à fait précise dont
je crois quant à moi, encore que je n’aie jamais pu absolument le démontrer, que
nous ne viendrons jamais à bout ; nous ne viendrons jamais à bout du rapport
entre ces parlêtres que nous sexuons du mâle et ces parlêtres que nous sexuons
de la femme. Là, les pédales sont radicalement perdues ; c’est même ce qui
spécifie ce qu’on appelle généralement l’être humain ; sur ce point il n’y a aucune
chance que ça réussisse jamais, c’est-à-dire que nous ayions la formule, une chose
qui s’écrive scientifiquement. D’où le foisonnement des symptômes, parce que
tout s’accroche là. C’est en ça que Freud avait raison de parler de ce qu’il appelle
la sexualité. Disons que la sexualité, pour le parlêtre, est sans espoir.
Mais le réel auquel nous accédons avec des petites formules, le vrai réel, ça,
c’est tout à fait autre chose. Jusqu’à présent, nous n’en avons encore comme
résultat que des gadgets, à savoir : on envoie une fusée dans la lune, on a la
télévision, etc. Ça nous mange, mais ça nous mange par l’intermédiaire de choses
quand même que ça remue en nous. Ce n’est pas pour rien que la télévision est
dévoreuse. C’est parce que ça nous intéresse, quand même. Ça nous intéresse par
un certain nombre de choses tout à fait élémentaires, qu’on pourrait énumérer,
dont on pourrait faire une petite liste très très précise. Mais enfin on se laisse
manger. C’est pour ça que je ne suis pas parmi les alarmistes ni parmi les
angoissés. Quand on en aura son compte, on arrêtera ça, et on s’occupera des
vraies choses, à savoir de ce que j’appelle la religion.

M. A. – (début inaudible) mais il y a quand même peut-être quelque chose,


c’est qu’il est difficile d’approcher le réel, le vrai réel et pas seulement le
symbole, si ce n’est pas une brisure – c’est-à-dire que le réel est
transcendant ; pour arriver à ce quelque chose qui nous transcende…
(inaudible) là il y a en effet les gadgets et en effet les gadgets nous mangent.

J. LACAN – Oui, moi je ne suis pas très pessimiste. Il y aura un tamponnement


du gadget. Votre extrapolation, je veux dire votre façon de faire converger le réel
et le transcendant, je dois dire que ça me paraît un acte de foi, parce qu’à la
vérité…

(23)M. A. – Je vous demande qu’est-ce qui n’est pas un acte de foi !


67
J. LACAN – C’est ça qu’il y a d’horrible, c’est qu’on est toujours dans la foire.

M. A. – J’ai dit foi, je n’ai pas dire foire !

J. LACAN – Moi, c’est ma façon de traduire foi. La foi, c’est la foire. Il y a


tellement de fois, vous comprenez, de fois qui se nichent dans les coins, que
malgré tout, ça ne se dit bien que sur le forum, c’est-à-dire la foire.

M. A. – Foi, forum, foire, c’est des jeux de mots.

J. LACAN – C’est du jeu de mots, c’est vrai. Mais j’attache énormément


d’importance aux jeux de mots, vous le savez. Ça me paraît la clé de la
psychanalyse.

M. B. – (en italien).

J. LACAN – Je ne suis pas du tout philosophe.

M. B. – Una nozione ontologica, metafisica del reale…

J. LACAN – Ce n’est pas du tout ontologique.

M. A. – Il a dit : le professeur Lacan emprunte une notion kantienne du


réel…

J. LACAN – Mais ce n’est pas du tout kantien. C’est même ce sur quoi j’insiste,
s’il y a notion du réel, elle est extrêmement complexe, et elle est, à ce titre, non
saisissable, non saisissable d’une façon qui ferait tout. Ça me paraît (24)une notion
incroyablement anticipatrice que de penser qu’il y ait un tout du réel ; tant que
nous n’aurons pas vérifié, je crois qu’il vaut mieux se garder de dire que le réel
soit en quoi que ce soit un tout.
J’ai lu là-dessus des choses récemment – à la vérité il m’est venu dans la main
un petit article d’Henri Poincaré sur l’évolution des lois ; vous ne connaissez
sûrement pas cet article, il est introuvable, on me l’a apporté, c’est une chose
bibliophilique ; c’est à propos du fait que Boutroux s’était posé la question de
savoir si on ne pouvait pas penser que les lois par exemple pouvaient aussi avoir
une évolution. Poincaré, qui est mathématicien, se hérisse absolument à la pensée
qu’il puisse y avoir une évolution des lois, puisque justement ce que le savant
cherche, c’est justement une loi en tant que n’évoluant pas.
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Je dois dire que là, c’est des choses qui arrivent par accident, il arrive par
accident qu’un philosophe soit plus intelligent qu’un mathématicien, c’est très
rare, mais là par hasard, Boutroux a soulevé une question qui me paraît tout à
fait capitale. Pourquoi en effet est-ce que les lois n’évolueraient pas, étant donné
que nous pensons un monde comme étant un monde qui a évolué ? Pourquoi
les lois n’évolueraient-elles pas ? Poincaré tient dur comme fer que le propre
d’une loi, ça veut dire qu’avec une loi, non seulement on peut savoir quand on
est dimanche ce qui arrivera lundi, et mardi, mais qu’en plus ça fonctionne dans
les deux sens à savoir qu’on doit savoir, grâce à une loi, ce qui est arrivé samedi
et aussi vendredi. Mais on ne voit absolument pas pourquoi le réel n’admettrait
pas cette entrée d’une loi qui bouge.
Il est bien certain que là nous perdons complètement les pédales, parce que
comme nous sommes situés en un point précis du temps, comment même
pouvoir dire quoi que ce soit à propos d’une loi qui n’est plus une loi, en somme,
aux dires de Poincaré. Mais pourquoi après tout ne pas aussi penser que sur le
réel nous pouvons peut-être un jour en savoir, grâce à des calculs toujours, un
tout petit peu plus ? Tout à fait comme pour Auguste Comte, qui disait qu’on ne
saurait absolument jamais rien de la chimie des étoiles : chose curieuse, il arrive
un truc qui s’appelle le spectroscope, et nous savons très précisément des choses
sur la composition chimique des étoiles. Alors il faut se méfier, parce qu’il arrive
des trucs, des lieux de passage absolument insensés, qu’on ne pouvait sûrement
pas imaginer, et d’aucune façon prévoir, qui peut-être feront que nous aurons un
jour une notion de l’évolution des lois. En tout cas je ne vois pas en quoi le réel
en est pour ça plus transcendant.
(25)Je crois que c’est une notion très difficile à manier. D’ailleurs on ne l’a

jusqu’ici maniée qu’avec une extrême prudence.

M. X. – C’est un problème philosophique.

J. LACAN – C’est un problème philosophique, c’est vrai. Il y a des choses en


effet, il y a de petits domaines où la philosophie aurait encore quelque chose à
dire. Malheureusement c’est assez curieux que la philosophie donne tellement de
signes de vieillissement, je veux dire que, bon, Heidegger a dit deux ou trois
choses sensées ; il y a quand même très longtemps que la philosophie n’a
absolument rien dit d’intéressant pour tout le monde. D’ailleurs la philosophie
ne dit jamais quelque chose d’intéressant pour tout le monde. Quand elle sort
quelque chose, la philosophie, elle dit des choses qui intéressent deux ou trois
personnes. Et puis après ça, il y a un enseignement philosophique, c’est-à-dire
que ça passe à l’Université. Une fois que c’est passé à l’Université, c’est foutu, il
n’y a plus la moindre philosophie, même imaginable. Quelqu’un m’a attribué un
69
kantisme tout à l’heure, tout à fait gratuitement. Moi, je n’ai jamais écrit qu’une
chose sur Kant, c’est mon petit écrit « Kant avec Sade » ; pour tout dire, je fais
de Kant une fleur sadique. Personne n’a d’ailleurs fait la moindre attention à cet
article. Il y a un tout petit bonhomme qui l’a commenté quelque part ; je ne sais
même pas si c’est paru. Mais jamais personne ne m’a répondu sur cet article.
C’est vrai que je suis incompréhensible.

M. A. – (en italien) – Traduction : Mon imputation de kantisme est


arbitraire. Comme il a été question du réel comme transcendant, j’ai cité au
passage la « chose en soi » mais ce n’est pas une imputation de kantisme.

J. LACAN – Ce à quoi je m’efforce, c’est de dire des choses qui collent à mon
expérience d’analyste, c’est-à-dire à quelque chose de court, parce qu’aucune
expérience d’analyste ne peut prétendre s’appuyer sur suffisamment de monde
pour généraliser. Je tente de déterminer avec quoi un analyste peut se sustenter
lui-même, ce que comporte d’appareil – si je puis m’exprimer ainsi – d’appareil
mental rigoureux la fonction d’analyste ; quand on est analyste, quelle est la
rampe qu’il faut tenir pour ne pas déborder de sa fonction d’analyste. Parce que,
quand (26)on est analyste, on est tout le temps tenté de déraper, de glisser, de se
laisser glisser dans l’escalier sur le derrière, et c’est quand même très peu digne
de la fonction d’analyste. Il faut savoir rester rigoureux parce qu’il ne faut
intervenir que d’une façon sobre et de préférence efficace. Pour que l’analyse soit
sérieuse et efficace, j’essaie d’en donner les conditions ; ça a l’air de déborder sur
des cordes philosophiques, mais ça ne l’est pas le moins du monde.
Je ne fais aucune philosophie, je m’en méfie au contraire comme de la peste.
Et quand je parle du réel, qui me paraît une notion tout à fait radicale pour nouer
quelque chose dans l’analyse, mais pas toute seule, il y a ce que j’appelle le
symbolique et ce que j’appelle l’imaginaire, je tiens à ça comme on tient à trois
petites cordes qui sont les seules qui me permettent à moi ma flottaison. Je la
propose aux autres aussi, bien sûr, à ceux qui veulent bien me suivre, mais ils
peuvent suivre des tas d’autres personnes qui ne manquent pas de leur offrir leur
aide. Ce qui m’étonne le plus, c’est d’en avoir encore autant à mes côtés, parce
que je ne peux pas dire que j’aie rien fait pour les retenir. Je ne suis pas agrippé à
leurs basques. Je ne redoute pas du tout que les gens partent. Au contraire, ça
me soulage quand ils s’en vont. Mais enfin ceux qui sont là, je leur suis quand
même reconnaissant de me renvoyer quelque chose de temps en temps qui me
donne le sentiment que je ne suis pas complètement superflu dans ce que
j’enseigne, que je leur enseigne quelque chose qui leur rend service.
Qu’est-ce que vous êtes gentil de m’avoir interrogé si longtemps.

70
1974-10-31 DISCOURS D’OUVERTURE

Le 7èmeCongrès est ouvert à 14 heures par le Docteur Jacques Lacan à Rome. Paru dans les
Lettres de l’École freudienne, 1975, n° 16, pp. 27-28.

(27)J.LACAN – Je dis quelques mots d’ouverture parce qu’on me l’a demandé.


Je les ferai brefs, j’espère.
On est convenu d’appeler succès le brouhaha, c’est-à-dire ce qui fait foule. On
est convenu de ça dans le public. Mais pour nous autres analystes, ce succès-là
n’a rien à faire avec ce qui nous intéresse ; et ce succès-là est quelque chose de
tout à fait autre que ce qui serait le nôtre, je veux dire celui à quoi nous nous
référons quand nous parlons de ce que nous sommes faits pour enregistrer, à
savoir l’échec. L’échec, c’est ce que nous opposons au succès. Mais le succès
qu’ainsi nous supposons – nous sommes bien forcés de le supposer, puisque ce
qui nous caractérise, c’est le plus souvent l’échec, là-dessus, nous en savons un
bout – ce succès-là donc, qui est notre pôle supposé en tant que nous partons de
l’échec, ce succès-là n’a rien à faire avec aucun succès, succès comme ça : un
attroupement.
Le succès, pour nous, ça se limite à ce que j’appellerai le résultat. Je dois dire
que là-dessus, des résultats, ceux qui comptent, j’en ai enregistrés, et même tout
fraîchement. Il est arrivé qu’on me remette – j’ai reçu, je ne sais pas si l’auteur en
est présent, sur l’écriture et la psychanalyse un magnifique travail. C’est d’un
auteur qui habite dans le midi de la France. Et à cause de ça, il (28)n’obtient de ce
que j’enseigne que des échos. Il ne peut pas être là tout le temps quand je parle.
Alors il y a quelque part une toute petite chose à côté de la plaque, ce qui m’assure
71
donc que le reste est bien de son cru ; ce qui est à côté de la plaque, c’est la façon
dont un tout petit peu il me cite à côté. Mais ce qu’il a fait, c’est vraiment
excellent. Il est, si je puis dire, dans le vent ; le vent dont il s’agit n’a rien à faire
avec le fait que vous me fassiez un succès. Il serait convenable, bien sûr, que je
vous en remercie, mais après tout, pourquoi est-ce que vous ne vous en
remercieriez pas vous-mêmes ? Le rôle du message, c’est d’être reçu sous une
forme inversée, et quand on dit à quelqu’un « pauvre chou » c’est toujours soi
qu’on plaint. Alors remerciez-vous !
Le vent dont il s’agit, ce vent forcément qui, je dois dire, ne me déplaît pas,
c’est celui dont je me trouve pour l’instant, grâce au succès, un peu chargé. Mais,
comme je vous l’ai dit, ça donne des résultats, des résultats positifs quand une
chose se tient, comme cet écrit que je viens de citer et dont je m’emploierai à ce
qu’il se publie quelque part, j’espère dans ma revue. Le vent dont il s’agit, je sais
en être responsable. Ce que j’apprécie avant tout dans ceux qui veulent bien
gonfler leur voile de ce vent, c’est la façon dont ils l’attrapent, c’est l’authenticité
de leur navigation. J’espère, je suis sûr même pour le savoir déjà, que vous en
aurez ici des témoignages.
Nous allons commencer aujourd’hui par ce qui en fait l’objet, à savoir ce
séminaire sur le réel, dont vous savez je suppose, au moins pour certains, que
c’est une des catégories auxquelles je me réfère. Solange Faladé qui est là, qui est
une des majeures à savoir prendre ce vent, va présider cette séance et la diriger
jusqu’à son terme.

72
1974-11-01 LA TROISIÈME

7ème Congrès de l’École freudienne de Paris à Rome. Conférence parue dans les Lettres de
l’École freudienne, 1975, n° 16, pp. 177-203.

(177)J.LACAN – Je ne parle cet après midi qu’à cause du fait que j’ai entendu hier
et ce matin des choses excellentes. Je ne vais pas me mettre à nommer les
personnes, parce que ça fait palmarès. J’ai entendu ce matin en particulier des
choses excellentes.
Je vous préviens que je lis, vous comprendrez après pourquoi. Je l’explique à
l’intérieur.

(178)LA TROISIEME
J. LACAN

La troisième (C’est le titre). La troisième3, elle revient, c’est toujours la


première, comme dit Gérard de Nerval. Y objecterons-nous que ça fasse disque ?
Pourquoi pas, si ça dit ce que.
Encore faut-il, ce « dit-ce-que », l’entendre, par exemple comme le disque-ours
de Rome.
Si j’injecte ainsi un bout de plus d’onomatopée dans lalangue, ce n’est pas
qu’elle ne soit en droit de me rétorquer qu’il n’y a pas d’onomatopée qui déjà ne
se spécifie de son système phonématique, à lalangue. Vous savez que pour le

3 . Texte non revu par J. Lacan.


73
français, Jakobson l’a calibré. C’est grand comme ça. Autrement dit, c’est d’être
du français que le discours de Rome peut s’entendre disque-ourdrome.
Je tempère ça à remarquer que « ourdrome » est un ronron qu’admettraient
d’autres lalangues, si j’agrée bien de l’oreille à telle de nos voisines géographiques,
et que ça nous sort naturellement du jeu de la matrice, celle de Jakobson, celle
que je spécifiais à l’instant.
Comme il ne faut pas que je parle trop longtemps, je vous passe un truc. Ça
me donne l’occasion simplement, cet ourdrome, de mettre la voix sous la
rubrique des quatre objets dits par moi a, c’est-à-dire de la revider de la substance
qu’il pourrait y avoir dans le bruit qu’elle fait, c’est-à-dire la remettre (179)au
compte de l’opération signifiante, celle que j’ai spécifiée des effets dits de
métonymie. De sorte qu’à partir de là la voix – si je puis dire – la voix est libre,
libre d’être autre chose que substance.
Voilà. Mais c’est une autre délinéation que j’entends pointer en introduisant
ma troisième. L’onomatopée qui m’est venue d’une façon un peu personnelle me
favorise – touchons du bois – me favorise de ce que le ronron, c’est sans aucun
doute la jouissance du chat. Que ça passe par son larynx ou ailleurs, moi je n’en
sais rien ; quand je les caresse, ça a l’air d’être de tout le corps, et c’est ce qui me
fait entrer à ce dont je veux partir. Je pars de là, ça ne vous donne pas forcément
la règle du jeu, mais ça viendra après. « Je pense donc se jouit ». Ça rejette le
« donc » usité, celui qui dit « je souis ».
Je fais un petit badinage là-dessus. Rejeter ici c’est à entendre comme ce que
j’ai dit de la forclusion, que rejeter le « je souis » ça reparaît dans le réel. Ça
pourrait passer pour un défi à mon âge, à mon âge où depuis trois ans, comme
on dit ça aux gens à qui on veut l’envoyer dans les dents, depuis trois ans, Socrate
était mort ! Mais même si je défuntais, à la suite – ça pourrait bien m’arriver, c’est
arrivé à Merleau-Ponty, comme ça, à la tribune – Descartes n’a jamais entendu à
propos de son « je souis » dire qu’il jouissait de la vie. Ce n’est pas ça du tout.
Quel sens ça a, son « je souis » ? Exactement mon sujet à moi, le « je » de la
psychanalyse.
Naturellement il ne savait pas, le pauvre, il ne savait pas, ça va de soi, il faut
que je lui interprète : c’est un symptôme. Car de quoi est-ce qu’il pense avant de
conclure qu’il suit – la musique de l’être, sans doute ? Il pense du savoir de l’école
dont les Jésuites, ses maîtres, lui ont rebattu les oreilles. Il constate que c’est léger.
Ce serait meilleur tabac, c’est sûr, s’il se rendait compte que son savoir va bien
plus loin qu’il ne le croit à la suite de l’école, qu’il y a de l’eau dans le gaz, si je
puis dire, et du seul fait qu’il parle, car à parler lalangue, il a un inconscient, et il
est paumé, comme tout un chacun qui se respecte ; c’est ce que j’appelle un savoir
impossible à rejoindre pour le sujet, alors que lui, le sujet, il n’y a qu’un signifiant
seulement qui le représente auprès de ce savoir ; c’est un représentant, si je puis
74
dire, de commerce, avec ce savoir constitué, pour Descartes, comme c’est l’usage
à son époque, de son insertion dans le discours où il est né, c’est-à-dire le discours
que j’appelle du maître, le discours du nobliau. C’est bien pour ça qu’il n’en sort
pas avec son « je pense donc je souis ».
(180)C’est quand même mieux que ce que dit Parménide. L’opacité de la

conjonction du  et de l’, il n’en sort pas, ce pauvre Platon ; s’il n’y
avait pas lui, qu’est-ce qu’on saurait de Parménide ? Mais ça n’empêche pas qu’il
n’en sort pas, et que s’il ne nous transmettait pas l’hystérie géniale de Socrate,
qu’est-ce qu’on en tirerait ?
Moi, je me suis échiné pendant ces pseudo-vacances sur le Sophiste. Je dois
être trop sophiste, probablement, pour que ça m’intéresse. Il doit y avoir là
quelque chose à quoi je suis bouché. J’apprécie pas. Il nous manque des trucs
pour apprécier. Il nous manque de savoir ce qu’était le sophiste à cette époque.
Il nous manque le poids de la chose
Revenons au sens du souis. Ce n’est pas simple. Ce qui, dans la grammaire
traditionnelle, se met au titre de la conjugaison d’un certain verbe être – pour le
latin, alors là tout le monde s’en aperçoit, fui ne fait pas somme avec sum. Sans
compter le reste du bric à brac. Je vous en passe. Je vous passe tout ce qui est
arrivé quand les sauvages, les Gaulois se sont mis à avoir à se tirer d’affaire avec
ça. Ils ont fait glisser le est du côté du stat. Ce ne sont pas les seuls d’ailleurs. En
Espagne, je crois que ça a été le même truc. Enfin la linguisterie se tire de tout
ça comme elle peut. Je ne m’en vais pas maintenant vous répéter ce qui fait les
dimanches de nos études classiques.
Il n’en reste pas moins qu’on peut se demander de quelle chair ces êtres – qui
sont d’ailleurs des êtres de mythe, ceux dont j’ai mis le nom là : les
Undeuxropéens, on les a inventés exprès, c’est des mythèmes – on peut se
demander qu’est-ce qu’ils pouvaient mettre dans leur copule (partout ailleurs que
dans nos langues, c’est simplement n’importe quoi qui sert de copule) – enfin
quelque chose comme la préfiguration du Verbe incarné ? On dira ça, ici !
Ça me fait suer. On a cru me faire plaisir en me faisant venir à Rome, je ne sais
pas pourquoi. Il y a trop de locaux pour l’Esprit Saint. Qu’est-ce que l’Être a de
suprême si ce n’est par cette copule ?
Enfin je me suis amusé à y interposer ce qu’on appelle des personnes et j’ai
touché un machin qui m’a amusé : m’es-tu-me ; mais-tu-me ; ça permet de
s’embrouiller : m’aimes-tu mm ? En réalité c’est le même truc. C’est l’histoire du
message que chacun reçoit sous sa forme inversée. Je dis ça depuis très
longtemps et ça a fait rigoler. À la vérité, c’est à Claude Lévi-Strauss que je le
dois. Il s’est penché vers une de mes excellentes amies qui est sa (181)femme, qui
est Monique, pour l’appeler par son nom, et il lui a dit, à propos de ce que
j’exprimais, que c’était ça, que chacun recevait son message sous une forme
75
inversée. Monique me l’a répété. Je ne pouvais pas trouver de formule plus
heureuse pour ce que je voulais dire à ce moment-là. C’est quand même lui qui
me l’a refilé. Vous voyez, je prends mon bien où je le trouve.
Je passe sur les autres temps, sur l’étayage de l’imparfait. J’étais. Ah ! qu’est-ce
que tu étaies ? Et puis le reste. Passons, parce qu’il faut que j’avance. Le
subjenctif, c’est marrant. Qu’il soit – comme par hasard ! Descartes, lui, ne s’y
trompe pas : Dieu, c’est le dire. Il voit très bien que Dieure, c’est ce qui fait être
la vérité, ce qui en décide, à sa tête. Il suffit de dieure comme moi. C’est la vérité,
pas moyen d’y échapper. Si Dieu me trompe, tant pis, c’est la vérité par le décret
du dieure, la vérité en or. Bon, passons. Je fais là jusqu’à ce moment-là quelques
remarques à propos des gens qui ont trimballé la critique de l’autre côté du Rhin
pour finir par baiser le cul d’Hitler. Ça me fait grincer des dents.
Alors le symbolique, l’imaginaire et le réel, ça c’est le numéro un. L’inouï, c’est
que ça ait pris du sens, et pris du sens rangé comme ça. Dans les deux cas, c’est
à cause de moi, de ce que j’appelle le vent dont je sens que moi je ne peux même
plus le prévoir, le vent dont on gonfle ses voiles à notre époque. Car c’est évident,
ça n’en manque pas, de sens, au départ. C’est en ça que consiste la pensée, que
des mots introduisent dans le corps quelques représentations imbéciles, voilà,
vous avez le truc ; vous avez là l’imaginaire, et qui en plus nous rend gorge – ça
ne veut pas dire qu’il nous rengorge, non, il nous redégueule quoi ? comme par
hasard une vérité, une vérité de plus. C’est un comble. Que le sens se loge en lui
nous donne du même coup les deux autres comme sens. L’idéalisme, dont tout
le monde a répudié comme ça l’imputation, l’idéalisme est là derrière. Les gens
ne demandent que ça, ça les intéresse, vu que la pensée, c’est bien ce qu’il y a de
plus crétinisant à agiter le grelot du sens.
Comment vous sortir de la tête l’emploi philosophique de mes termes, c’est-à-
dire l’emploi ordurier, quand d’autre part il faut bien que ça entre, mais ça
vaudrait mieux que ça entre ailleurs. Vous vous imaginez que la pensée, ça se
tient dans la cervelle. Je ne vois pas pourquoi je vous en dissuaderais. Moi, je suis
sûr – je suis sûr comme ça, c’est mon affaire – que ça se tient dans les peauciers
du front, chez l’être parlant exactement comme chez le hérisson. J’adore les
hérissons. Quand j’en vois un, je le mets dans ma poche, dans mon mouchoir.
Naturellement il pisse. (182)Jusqu’à ce que je l’aie ramené sur ma pelouse, à ma
maison de campagne. Et là, j’adore voir se produire ce plissement des peauciers
du front. À la suite de quoi, tout comme nous, il se met en boule.
Enfin, si vous pouvez penser avec les peauciers du front, vous pouvez aussi
penser avec les pieds. Eh bien c’est là que je voudrais que ça entre, puisqu’après
tout l’imaginaire, le symbolique et le réel, c’est fait pour que ceux de cet
attroupement qui sont ceux qui me suivent, pour que ça les aide à frayer le
chemin de l’analyse.
76
Ces ronds de ficelle dont je me suis esquinté à vous faire des dessins, ces ronds
de ficelle, il ne s’agit pas de les ronronner. Il faudrait que ça vous serve, et que ça
vous serve justement à l’erre dont je vous parlais cette année, que ça vous serve
à vous apercevoir la topologie que ça définit.
Ces termes ne sont pas tabou. Ce qu’il faudrait c’est que vous les pigiez. Ils
sont là depuis bien avant celle que j’implique de la dire la première, la première
fois que j’ai parlé à Rome ; je les ai sortis, ces trois, après avoir assez bien cogité,
je les ai sortis très tôt, bien avant de m’y être mis, à mon premier discours de
Rome.
Que ce soit ces ronds du nœud borroméen, ce n’est quand même pas une
raison non plus pour vous y prendre le pied. Ce n’est pas ça que j’appelle penser
avec ses pieds. Il s’agirait que vous y laissiez quelque chose de bien différent d’un
membre – je parle des analystes – il s’agirait que vous y laissiez cet objet insensé
que j’ai spécifié du a. C’est ça, ce qui s’attrape au coincement du symbolique, de
l’imaginaire et du réel comme nœud. C’est à l’attraper juste que vous pouvez
répondre à ce qui est votre fonction : l’offrir comme cause de son désir à votre
analysant. C’est ça qu’il s’agit d’obtenir. Mais si vous vous y prenez la patte, ce
n’est pas terrible non plus. L’important, c’est que ça se passe à vos frais.
Pour dire les choses, après cette répudiation du « je souis », je m’amuserai à
vous dire que ce nœud, il faut l’être. Alors si je rajoute en plus ce que vous savez
après ce que j’avais articulé pendant un an des quatre discours sous le titre de
« L’envers de la psychanalyse », il n’en reste pas moins que de l’être, il faut que
vous n’en fassiez que le semblant. Ça, c’est calé ! C’est d’autant plus calé qu’il ne
suffit pas d’en avoir l’idée pour en faire le semblant.
(183)Ne vous imaginez pas que j’en ai eu, moi, l’idée. J’ai écrit « objet a ». C’est

tout différent. Ça l’apparente à la logique, c’est-à-dire que ça le rend opérant dans


le réel au titre de l’objet dont justement il n’y a pas d’idée, ce qui, il faut bien le
dire, était un trou jusqu’à présent dans toute théorie, quelle qu’elle soit, l’objet
dont il n’y a pas d’idée. C’est ce qui justifie mes réserves, celles que j’ai faites tout
à l’heure à l’endroit du pré-socratisme de Platon. Ce n’est pas qu’il n’en ait pas
eu le sentiment. Le semblant, il y baigne sans le savoir. Ça l’obsède, même s’il ne
le sait pas. Ça ne veut rien dire qu’une chose, c’est qu’il le sent, mais qu’il ne sait
pas pourquoi c’est comme ça. D’où cet insupport, cet insupportable qu’il
propage.
Il n’y a pas un seul discours où le semblant ne mène le jeu. On ne voit pas
pourquoi le dernier venu, le discours analytique, y échapperait. Ce n’est quand
même pas une raison pour que dans ce discours, sous prétexte qu’il est le dernier
venu, vous vous sentiez mal à l’aise au point d’en faire, selon l’usage dont
s’engoncent vos collègues de l’Internationale, un semblant plus semblant que
nature, affiché ; rappelez-vous quand même que le semblant de ce qui parle
77
comme tel, il est là toujours dans toute espèce de discours qui l’occupe ; c’est
même une seconde nature. Alors soyez plus détendus, plus naturels quand vous
recevez quelqu’un qui vient vous demander une analyse. Ne vous sentez pas si
obligés à vous pousser du col. Même comme bouffons, vous êtes justifiés d’être.
Vous n’avez qu’à regarder ma télévision. Je suis un clown. Prenez exemple là-
dessus, et ne m’imitez pas ! Le sérieux qui m’anime, c’est la série que vous
constituez. Vous ne pouvez à la fois en être et l’être.
Le symbolique, l’imaginaire et le réel, c’est l’énoncé de ce qui opère
effectivement dans votre parole quand vous vous situez du discours analytique,
quand analyste vous l’êtes. Mais ils n’émergent, ces termes, vraiment que pour et
par ce discours. Je n’ai pas eu à y mettre d’intention, je n’ai eu qu’à suivre, moi
aussi. Ça ne veut pas dire que ça n’éclaire pas les autres discours, mais ça ne les
invalide pas non plus. Le discours du maître, par exemple, sa fin, c’est que les
choses aillent au pas de tout le monde. Eh bien ça, ce n’est pas du tout la même
chose que le réel, parce que le réel, justement, c’est ce qui ne va pas, ce qui se
met en croix dans ce charroi, bien plus, ce qui ne cesse pas de se répéter pour
entraver cette marche.
Je l’ai dit d’abord sous cette forme : le réel, c’est ce qui revient toujours à la
même place. L’accent est à mettre sur « revient ». C’est la place qu’il découvre, la
place du semblant. 184)Il est difficile de l’instituer du seul imaginaire comme
d’abord la notion de place semble l’impliquer. Heureusement que nous avons la
topologie mathématique pour y prendre un appui. C’est ce que j’essaye de faire.
D’un second temps à le définir, ce réel, c’est de l’impossible d’une modalité
logique que j’ai essayé de le pointer. Supposez en effet qu’il n’y ait rien
d’impossible dans le réel. Les savants feraient une drôle de gueule, et nous aussi !
Mais qu’est-ce qu’il a fallu parcourir de chemin pour s’apercevoir de ça. Des
siècles, on a cru tout possible. Enfin je ne sais pas, il y en a peut-être quelques-
uns d’entre vous qui ont lu Leibniz. Il ne s’en tirait que par le « compossible ».
Dieu avait fait de son mieux, il fallait que les choses soient possibles ensemble.
Ce qu’il y a de combinat et même de combine derrière tout ça, ce n’est pas
imaginable. Peut-être l’analyse nous introduira-t-elle à considérer le monde
comme ce qu’il est : imaginaire. Ça ne peut se faire qu’à réduire la fonction dite
de représentation, à la mettre là où elle est, soit dans le corps. Ça, il y a longtemps
qu’on se doute de ça. C’est même en ça que consiste l’idéalisme philosophique.
Seulement, l’idéalisme philosophique est arrivé à ça, mais tant qu’il n’y avait pas
de science, ça ne pouvait que la boucler, non sans une petite pointe : en se
résignant, ils attendaient les signes de l’au-delà, du noumène qu’ils appellent ça.
C’est pour ça qu’il y a eu quand même quelques évêques dans l’affaire, l’évêque
Berkeley notamment, qui de son temps était imbattable, et que ça arrangeait très
bien.
78
Le réel n’est pas le monde. Il n’y a aucun espoir d’atteindre le réel par la
représentation. Je ne vais pas me mettre à arguer ici de la théorie des quanta ni
de l’onde et du corpuscule. Il vaudrait mieux quand même que vous y soyez au
parfum, bien que ça ne vous intéresse pas. Mais vous y mettre, au parfum, faites-
le vous-mêmes, il suffit d’ouvrir quelques petits bouquins de science.
Le réel, du même coup, n’est pas universel, ce qui veut dire qu’il n’est tout
qu’au sens strict de ce que chacun de ses éléments soit identique à soi-même,
mais à ne pouvoir se dire « tous ». Il n’y a pas de « tous les éléments », il n’y a que
des ensembles à déterminer dans chaque cas. Ce n’est pas la peine d’ajouter :
c’est tout. Mon S1 n’a le sens que de ponctuer ce n’importe quoi, ce signifiant –
lettre que j’écrit S1, signifiant qui ne s’écrit que de le faire sans aucun effet de
sens. L’homologue, en somme, de ce que je viens de vous dire de l’objet a.
(185)Enfin, quand je pense que je me suis amusé pendant un moment à faire un

jeu entre ce S1 que j’avais poussé jusqu’à la dignité du signifiant Un, que j’ai joué
avec ce Un et le a en les nouant par le nombre d’or, ça vaut mille ! Ça vaut mille,
je veux dire que ça prend portée de l’écrire. En fait, c’était pour illustrer la vanité
de tout coït avec le monde, c’est-à-dire de ce qu’on a appelé jusqu’ici la
conséquence. Car il n’y a rien de plus dans le monde qu’un objet a, chiure ou
regard, voix ou tétine qui refend le sujet et le grime en ce déchet qui lui, au corps,
ex-siste. Pour en faire semblant, il faut être doué. C’est particulièrement difficile,
c’est plus difficile pour une femme que pour un homme, contrairement à ce qui
se dit. Que la femme soit l’objet a de l’homme à l’occasion, ça ne veut pas dire
du tout qu’elle, elle a du goût à l’être. Mais enfin ça arrive. Ça arrive qu’elle y
ressemble naturellement. Il n’y a rien qui ressemble plus à une chiure de mouche
qu’Anna Freud ! Ça doit lui servir !
Soyons sérieux. Revenons à faire ce que j’essaye. Il me faut soutenir cette
troisième du réel qu’elle comporte, et c’est pourquoi je vous pose la question
dont je vois que les personnes qui ont parlé avec moi, avant moi, se doutent un
peu, non seulement se doutent mais même elles l’ont dit – qu’elles l’aient dit
signe qu’elles s’en doutent – est-ce que la psychanalyse est un symptôme ?
Vous savez que quand je pose les questions, c’est que j’ai la réponse. Mais enfin
ça voudrait tout de même mieux que ce soit la bonne réponse. J’appelle
symptôme ce qui vient du réel. Ça veut dire que ça se présente comme un petit
poisson dont le bec vorace ne se referme qu’à se mettre du sens sous la dent.
Alors de deux choses l’une : ou ça le fait proliférer (« Croissez et multipliez-
vous » a dit le Seigneur, ce qui est quand même quelque chose d’un peu fort, qui
devrait nous faire tiquer, cet emploi du terme multiplication : lui, le Seigneur sait
quand même ce que c’est qu’une multiplication, ce n’est pas ce foisonnement du
petit poisson) – ou bien alors, il en crève.

79
Ce qui vaudrait mieux, c’est à quoi nous devrions nous efforcer, c’est que le
réel du symptôme en crève, et c’est là la question : comment faire ?
À une époque où je me propageais dans des services que je ne nommerai pas
(quoique dans mon papier ici j’y fasse allusion, ça passera à l’impression, il faut
que je saute un peu), à une époque où j’essayais de faire comprendre dans des
services de médecine ce que c’était que le symptôme, je ne le disais pas tout à fait
comme maintenant, mais quand même c’est peut-être un Nachtrag, (186)quand
même je crois que je le savais déjà, même si je j’en avais pas encore fait surgir
l’imaginaire, le symbolique et le réel. Le sens du symptôme n’est pas celui dont
on le nourrit pour sa prolifération ou extinction, le sens du symptôme, c’est le
réel, le réel en tant qu’il se met en croix pour empêcher que marchent les choses
au sens où elles rendent compte d’elles-mêmes de façon satisfaisante –
satisfaisante au moins pour le maître, ce qui ne veut pas dire que l’esclave en
souffre d’aucune façon, bien loin de là ; l’esclave, lui, dans l’affaire, il est peinard
bien plus qu’on ne croit, c’est lui qui jouit, contrairement à ce que dit Hegel, qui
devrait quand même s’en apercevoir, puisque c’est bien pour ça qu’il s’est laissé
faire par le maître ; alors Hegel lui promet en plus l’avenir ; il est comblé ! Ça
aussi, c’est un Nachtrag, un Nachtrag plus sublime que dans mon cas, si je puis
dire, parce que ça prouve que l’esclave avait le bonheur d’être déjà chrétien au
moment du paganisme. C’est évident, mais enfin c’est quand même curieux.
C’est vraiment là le bénef total ! Tout pour être heureux ! Ça ne se retrouvera
jamais. Maintenant qu’il n’y a plus d’esclaves, nous en sommes réduits à relicher
tant que nous pouvons les Comédies de Plaute et de Térence, tout ça pour nous
faire une idée de ce qu’ils étaient bien, les esclaves.
Enfin je m’égare. Ce n’est pas pourtant sans ne pas perdre la corde de ce qu’il
prouve, cet égarement. Le sens du symptôme dépend de l’avenir du réel, donc
comme je l’ai dit à la conférence de presse, de la réussite de la psychanalyse. Ce
qu’on lui demande, c’est de nous débarrasser et du réel, et du symptôme. Si elle
succède, a du succès dans cette demande, on peut s’attendre – je dis ça comme
ça, je vois qu’il y a des personnes qui n’étaient pas à cette conférence de presse,
c’est pour elles que je le dis – à tout, à savoir à un retour de la vraie religion par
exemple, qui comme vous le savez n’a pas l’air de dépérir. Elle n’est pas folle, la
vraie religion, tous les espoirs lui sont bons, si je puis dire ; elle les sanctifie. Alors
bien sûr ça les lui permet.
Mais si la psychanalyse donc réussit, elle s’éteindra de n’être qu’un symptôme
oublié. Elle ne doit pas s’en épater, c’est le destin de la vérité telle qu’elle-même
le pose au principe. La vérité s’oublie. Donc tout dépend de si le réel insiste. Pour
ça, il faut que la psychanalyse échoue. Il faut reconnaître qu’elle en prend la voie
et qu’elle a donc encore de bonnes chances de rester un symptôme, de croître et
de se multiplier. Psychanalystes pas morts, lettre suit ! Mais quand même méfiez-
80
vous. C’est peut-être mon message sous une forme inversée. Peut-être qu’aussi
je me précipite. C’est la fonction de la hâte que j’ai mise en valeur pour vous.
(187)Ce que je vous ai dit peut pourtant avoir été mal entendu, ce que je viens

de vous dire, entendu de sorte que ce soit pris au sens de savoir si la psychanalyse
est un symptôme social. Il n’y a qu’un seul symptôme social : chaque individu est
réellement un prolétaire, c’est-à-dire n’a nul discours de quoi faire lien social,
autrement dit semblant. C’est à quoi Marx a paré, a paré d’une façon incroyable.
Aussitôt dit, aussitôt fait. Ce qu’il a émis implique qu’il n’y a rien à changer. C’est
bien pour ça d’ailleurs que tout continue exactement comme avant.
La psychanalyse socialement a une autre consistance que les autres discours.
Elle est un lien à deux. C’est bien en ça qu’elle se trouve à la place du manque de
rapport sexuel. Ça ne suffit pas du tout à en faire un symptôme social puisqu’un
rapport sexuel, il manque dans toutes les formes de sociétés. C’est lié à la vérité
qui fait structure de tout discours. C’est bien pour ça d’ailleurs qu’il n’y a pas de
véritable société fondée sur le discours analytique. Il y a une école, qui justement
ne se définit pas d’être une société. Elle se définit de ce que j’y enseigne quelque
chose. Si rigolo que ça puisse paraître quand on parle de l’École Freudienne, c’est
quelque chose dans le genre de ce qui a fait les Stoïciens par exemple. Et même,
les Stoïciens avaient quand même quelque chose comme un pressentiment du
lacanisme. C’est eux qui ont inventé la distinction du signans et du signatum. Par
contre je leur dois, moi, mon respect pour le suicide. Naturellement, ça ne veut
pas dire pour des suicides fondés sur un badinage, mais sur cette forme de suicide
qui en somme est l’acte à proprement parler. Il ne faut pas le rater, bien sûr. Sans
ça ce n’est pas un acte.
Dans tout ça, donc, il n’y a pas de problème de pensée. Un psychanalyste sait
que la pensée est aberrante de nature, ce qui ne l’empêche pas d’être responsable
d’un discours qui soude l’analysant – à quoi ? comme quelqu’un l’a très bien dit
ce matin, pas à l’analyste. Ce qu’il a dit ce matin, je l’exprime autrement, je suis
heureux que ça converge ; il soude l’analysant au couple analysant-analyste. C’est
exactement le même truc qu’a dit quelqu’un ce matin.
Le piquant de tout ça, c’est que ce soit le réel dont dépende l’analyste dans les
années qui viennent et pas le contraire. Ce n’est pas du tout de l’analyste que
dépend l’avènement du réel. L’analyste, lui, a pour mission de le contrer. Malgré
tout, le réel pourrait bien prendre le mors aux dents, surtout depuis qu’il a l’appui
du discours scientifique.
C’est même un des exercices de ce qu’on appelle science-fiction, que je dois
dire je ne lis jamais ; mais souvent dans les (188)analyses on me raconte ce qu’il y
a dedans ; ce n’est pas imaginable ! L’eugénique, l’euthanasie, enfin toutes sortes
d’euplaisenteries diverses. Là où ça devient drôle, c’est seulement quand les
savants eux-mêmes sont saisis, non pas bien sûr de la science-fiction, mais ils
81
sont saisis d’une angoisse ; ça, c’est quand même instructif. C’est bien le
symptôme type de tout événement du réel. Et quand les biologistes, pour les
nommer, ces savants, s’imposent l’embargo d’un traitement de laboratoire des
bactéries sous prétexte que si on en fait de trop dures et de trop fortes, elles
pourraient bien glisser sous le pas de la porte et nettoyer au moins toute
l’expérience sexuée, en nettoyant le parlêtre, ça c’est tout de même quelque chose
de très piquant. Cet accès de responsabilité est formidablement comique ; toute
vie enfin réduite à l’infection qu’elle est réellement, selon toute vraisemblance,
ça c’est le comble de l’être pensant ! L’ennui, c’est qu’ils ne s’aperçoivent pas
pour autant que la mort se localise du même coup à ce qui dans lalangue, telle
que je l’écris, en fait signe.
Quoi qu’il en soit, les « eu » plus haut par moi soulignés au passage nous
mettraient enfin dans l’apathie du bien universel et suppléeraient à l’absence du
rapport que j’ai dit impossible à jamais par cette conjonction de Kant avec Sade
dont j’ai cru devoir marquer dans un écrit l’avenir qui nous pend au nez – soit le
même que celui où l’analyse a en quelque sorte son avenir assuré. « Français,
encore un effort pour être républicains ». Ce sera à vous de répondre à cette
objurgation – quoique je ne sache pas toujours si cet article vous a fait ni chaud
ni froid. Il y a juste un petit type qui s’est escrimé dessus. Ça n’a pas donné grand
chose. Plus je mange mon Dasein, comme j’ai écrit à la fin d’un de mes séminaires,
moins j’en sais dans le genre de l’effet qu’il vous fait.
Cette troisième, je la lis, quand vous pouvez vous souvenir peut-être que la
première qui y revient, j’avais cru devoir y mettre ma parlance, puisqu’on l’a
imprimée depuis, sous prétexte que vous en aviez tous le texte distribué. Si
aujourd’hui je ne fais qu’ourdrome, j’espère que ça ne vous fait pas trop obstacle
à entendre ce que je lis. Si elle est de trop, je m’excuse.
La première donc, celle qui revient pour qu’elle ne cesse pas de s’écrire,
nécessaire, la première, « Fonction et champ… », j’y ai dit ce qu’il fallait dire.
L’interprétation, ai-je émis, n’est pas interprétation de sens, mais jeu sur
l’équivoque. Ce pourquoi j’ai mis l’accent sur le signifiant dans la langue. Je l’ai
désigné de l’instance de la lettre, ce pour me faire entendre de votre peu de
stoïcisme. Il en résulte, ai-je ajouté depuis sans plus d’effet, que c’est lalangue
dont s’opère l’interprétation, ce (189)qui n’empêche pas que l’inconscient soit
structuré comme un langage, un de ces langages dont justement c’est l’affaire des
linguistes de faire croire que lalangue est animée. La grammaire, qu’ils appellent
ça généralement, ou quand c’est Hjelmslev, la forme. Ça ne va pas tout seul,
même si quelqu’un qui m’en doit le frayage a mis l’accent sur la grammatologie.
Lalangue, c’est ce qui permet que le vœu (souhait), on considère que ce n’est
pas par hasard que ce soit aussi le veut de vouloir, 3e personne de l’indicatif, que
le non niant et le nom nommant, ce n’est pas non plus par hasard ; que d’eux
82
(« d » avant ce « eux » qui désigne ceux dont on parle) ce soit fait de la même
façon que le chiffre deux, ce n’est pas là pur hasard ni non plus arbitraire, comme
dit Saussure. Ce qu’il faut y concevoir, c’est le dépôt, l’alluvion, la pétrification
qui s’en marque du maniement par un groupe de son expérience inconsciente.
Lalangue n’est pas à dire vivante parce qu’elle est en usage. C’est bien plutôt la
mort du signe qu’elle véhicule. Ce n’est pas parce que l’inconscient est structuré
comme un langage que lalangue n’ait pas à jouer contre son jouir, puisqu’elle
s’est faite de ce jouir même. Le sujet supposé savoir qu’est l’analyste dans le
transfert ne l’est pas supposé à tort s’il sait en quoi consiste l’inconscient d’être
un savoir qui s’articule de lalangue, le corps qui là parle n’y étant noué que par le
réel dont il se jouit. Mais le corps est à comprendre au naturel comme dénoué
de ce réel qui, pour y exister au titre de faire sa jouissance, ne lui reste pas moins
opaque. Il est l’abîme moins remarqué de ce que ce soit lalangue qui, cette
jouissance, la civilise si j’ose dire, j’entends par là qu’elle la porte à son effet
développé, celui par lequel le corps jouit d’objets dont le premier, celui que j’écris
du a, est l’objet même, comme je le disais, dont il n’y a pas d’idée, d’idée comme
telle, j’entends, sauf à le briser, cet objet, auquel cas ses morceaux sont
identifiables corporellement et, comme éclats du corps, identifiés. Et c’est
seulement par la psychanalyse, c’est en cela que cet objet fait le noyau élaborable
de la jouissance, mais il ne tient qu’à l’existence du nœud, aux trois consistances
de tores, de ronds de ficelle qui le constituent. (Figure 1).
L’étrange est ce lien qui fait qu’une jouissance, quelle qu’elle soit, le suppose,
cet objet, et qu’ainsi le plus-de-jouir, puisque c’est ainsi que j’ai cru pouvoir
désigner sa place, soit au regard d’aucune jouissance, sa condition.

(190)

J’ai fait un petit schéma. Si c’est le cas pour ce qu’il en est de la jouissance du
corps en tant qu’elle est jouissance de la vie, la chose la plus étonnante, c’est que
cet objet, le a, sépare cette jouissance du corps de la jouissance phallique. Pour
ça, il faut que vous voyiez comment c’est fait, le nœud borroméen. (Figure 2).

83
Que la jouissance phallique devienne anomalique à la jouissance du corps, c’est
quelque chose qui s’est déjà aperçu trente-six fois. Je ne sais pas combien de
types ici sont un peu à la page de ces histoires à la mords-moi le doigt qui nous
viennent de l’Inde, kundalini qu’ils appellent ça. Il y en a qui désignent par là cette
chose à faire grimpette tout le long de leur moelle, qu’ils disent, parce que depuis
on a fait quelques progrès en anatomie, alors ce que les autres expliquent d’une
façon qui concerne l’arête du corps, ils s’imaginent que c’est la moelle et que ça
monte dans la cervelle.
L’hors-corps de la jouissance phallique, pour l’entendre – et nous l’avons
entendu ce matin, grâce à mon cher Paul Mathis qui est aussi celui à qui je faisais
grand compliment de ce que j’ai lu de lui sur l’écriture et la psychanalyse, il nous
en a donné ce matin un formidable exemple. Ce n’est pas une lumière, ce
Mishima. Et pour nous dire que c’est Saint-Sébastien qui lui a donné l’occasion
d’éjaculer pour la première fois, il faut vraiment que ça l’ait épaté, cette
éjaculation. Nous voyons ça tous les jours, des types qui vous racontent que leur
première (191)masturbation, ils s’en souviendront toujours, que ça crève l’écran.
En effet, on comprend bien pourquoi ça crève l’écran, parce que ça ne vient pas
du dedans de l’écran. Lui, le corps, s’introduit dans l’économie de la jouissance
(c’est de là que je suis parti) par l’image du corps. Le rapport de l’homme, de ce
qu’on appelle de ce nom, avec son corps, s’il y a quelque chose qui souligne bien
qu’il est imaginaire, c’est la portée qu’y prend l’image et au départ, j’ai bien
souligné ceci, c’est qu’il fallait pour ça quand même une raison dans le réel, et
que la prématuration de Bolk – ce n’est pas de moi, c’est de Bolk, moi je n’ai
jamais cherché à être original, j’ai cherché à être logicien – c’est qu’il n’y a que la
prématuration qui l’explique, cette préférence pour l’image qui vient de ce qu’il
anticipe sa maturation corporelle, avec tout ce que ça comporte, bien sûr, à savoir
qu’il ne peut pas voir un de ses semblables sans penser que ce semblable prend
sa place, donc naturellement qu’il le vomit.
Pourquoi est-ce qu’il est comme ça, si inféodé à son image ? Vous savez le mal
que je me suis donné dans un temps – parce que naturellement vous ne vous en
êtes pas aperçus – le mal que je me suis donné pour expliquer ça. J’ai voulu
absolument donner à cette image je ne sais quel prototype chez un certain
nombre d’animaux, à savoir le moment où l’image, ça joue un rôle dans le
processus germinal. Alors j’ai été chercher le criquet pèlerin, l’épinoche, la
pigeonne… En réalité, ce n’était pas du tout quelque chose comme un prélude,
un exercice. Ou dirons nous : c’est des hors-d’œuvre, tout ça ? Que l’homme
aime tellement à regarder son image, voilà, il n’y a qu’à dire : c’est comme ça.
Mais ce qu’il y a de plus épatant, c’est que ça a permis le glissement du
commandement de Dieu. L’homme est quand même plus prochain à lui-même
dans son être que dans son image dans le miroir. Alors qu’est-ce que c’est que
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cette histoire du commandement « Tu aimeras ton prochain comme toi-même »
si ça ne se fonde pas sur ce mirage, qui est quand même quelque chose de drôle,
mais comme ce mirage justement est ce qui le porte à haïr non pas son prochain
mais son semblable, c’est un truc qui porterait un peu à côté si on ne pensait pas
que quand même Dieu doit savoir ce qu’il dit et qu’il y a quelque chose qui s’aime
mieux encore pour chacun que son image.
Ce qui est frappant, c’est ceci : c’est que s’il y a quelque chose qui nous donne
l’idée du « se jouir », c’est l’animal. On ne peut en donner aucune preuve, mais
enfin ça semble bien être impliqué par ce qu’on appelle le corps animal.
(192)La question devient intéressante à partir du moment où on l’étend et où,

au nom de la vie, on se demande si la plante jouit. C’est quand même quelque


chose qui a un sens, parce que c’est quand même là qu’on nous a fait le coup.
On nous a fait le coup du lys des champs. Ils ne tissent ni ne filent, a-t-on ajouté.
Mais il est sûr que maintenant, nous ne pouvons pas nous contenter de ça, pour
la bonne raison que justement, c’est leur cas, de tisser et de filer. Pour nous qui
voyons ça au microscope, il n’y a pas d’exemple plus manifeste que c’est du filé.
Alors c’est peut-être de ça qu’ils jouissent, de tisser et de filer. Mais ça laisse
quand même l’ensemble de la chose tout à fait flottante. La question reste à
trancher si vie implique jouissance. Et si la question reste douteuse pour le
végétal, ça ne met que plus en valeur qu’elle ne le soit pas pour la parole, que
lalangue où la jouissance fait dépôt, comme je l’ai dit, non sans la mortifier, non
sans qu’elle ne se présente comme du bois mort, témoigne quand même que la
vie, dont un langage fait rejet, nous donne bien l’idée que c’est quelque chose de
l’ordre du végétal.
Il faut regarder ça de près. Il y a un linguiste qui a beaucoup insisté sur le fait
que le phonème, ça ne fait jamais sens. L’embêtant, c’est que le mot ne fait pas
sens non plus, malgré le dictionnaire. Moi, je me fais fort de faire dire dans une
phrase à n’importe quel mot n’importe quel sens. Alors, si on fait dire à n’importe
quel mot n’importe quel sens, où s’arrêter dans la phrase ? Où trouver l’unité
élément ?
Puisque nous sommes à Rome, je vois essayer de vous donner une idée là de
ce que je voudrais dire, sur ce qu’il en est de cette unité à chercher du signifiant.
Il y a, vous le savez, les fameuses trois vertus dites justement théologales. Ici
on les voit se présenter aux murailles exactement partout sous la forme de
femmes plantureuses. Le moins qu’on puisse dire, c’est qu’après ça, à les traiter
de symptômes, on ne force pas la note, parce que définir le symptôme comme
je l’ai fait, à partir du réel, c’est dire que les femmes l’expriment aussi très très
bien, le réel, puisque justement j’insiste sur ce que les femmes ne sont pas-toutes.
Alors, là-dessus, la foi, l’espérance et la charité, si je les signifie de la « foire »,
de « laisse-spère-ogne » (lasciate ogni speranza – c’est un métamorphème comme
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un autre, puisque tout à l’heure vous m’avez passé ourdrome) les dénommer de
ça et de finir par le ratage type, à savoir « l’archiraté », il me semble que c’est une
incidence plus effective pour le symptôme de ces trois femmes, (193)ça me paraît
plus pertinent que ce qui, au moment où on se met à rationaliser tout, se formule
par exemple comme ces trois questions de Kant avec lesquelles j’ai eu à me
dépêtrer à la télévision, à savoir : que puis-je savoir, que m’est-il permis d’espérer
(c’est vraiment le comble !) et que dois-je faire ? C’est quand même très curieux
qu’on en soit là. Non pas bien sûr que je considère que la foi, l’espérance et la
charité soient les premiers symptômes à mettre sur la sellette. Ce n’est pas des
mauvais symptômes, mais enfin ça entretient tout à fait bien la névrose
universelle, c’est-à-dire qu’en fin de compte les choses n’aillent pas trop mal, et
qu’on soit tous soumis au principe de réalité c’est-à-dire au fantasme. Mais enfin
l’Église quand même est là qui veille, et une rationalisation délirante comme celle
de Kant, c’est quand même ce qu’elle tamponne.
J’ai pris cet exemple pour ne pas m’empêtrer dans ce que j’avais commencé
d’abord par vous donner comme jeu, comme exemple de ce qu’il faut pour traiter
un symptôme, quand j’ai dit que l’interprétation, ça doit toujours être, comme
on l’a dit, Dieu merci, ici et pas plus tard qu’hier, à savoir Tostain, le ready-made,
Marcel Duchamp, qu’au moins vous en entendiez quelque chose, l’essentiel qu’il
y a dans le jeu de mots, c’est là que doit viser notre interprétation pour n’être pas
celle qui nourrit le symptôme de sens.
Et puis je vais tout vous avouer, pourquoi pas ? Ce truc-là, ce glissement de la
foi, l’espérance et la charité vers la foire – je dis ça parce qu’il y a eu quelqu’un à
la conférence de presse à trouver que j’allais un peu fort sur ce sujet de la foi et
de la foire ; c’est un de mes rêves, à moi ; j’ai quand même le droit, tout comme
Freud, de vous faire part de mes rêves ; contrairement à ceux de Freud, ils ne
sont pas inspirés par le désir de dormir, c’est plutôt le désir de réveil qui m’agite.
Mais enfin c’est particulier.
Enfin ce signifiant-unité, c’est capital. C’est capital mais ce qu’il y a de sensible,
c’est que sans ça, c’est manifeste, le matérialisme moderne lui-même, on peut
être sûr qu’il ne serait pas né, si depuis longtemps ça ne tracassait les hommes,
et si dans ce tracas, la seule chose qui se montrait être à leur portée, c’était
toujours la lettre. Quand Aristote comme n’importe qui se met à donner une idée
de l’élément, il faut toujours une série de lettres,  exactement comme nous.
Il n’y a ailleurs rien qui donne d’abord l’idée de l’élément, au sens où tout à l’heure
je crois que je l’évoquais, du grain de sable (c’est peut-être aussi dans un de ces
trucs que j’ai sauté, peu importe) l’idée de l’élément, l’idée dont j’ai dit que ça ne
pouvait que se compter, et (194)rien ne nous arrête dans ce genre ; si nombreux
que soient les grains de sable – il y a déjà un Archimède qui l’a dit – si nombreux
qu’ils soient, on arrivera toujours à les calibrer – tout ceci ne nous vient qu’à
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partir de quelque chose qui n’a pas de meilleur support que la lettre. Mais ça veut
dire aussi, parce qu’il n’y a pas de lettre sans de lalangue, c’est même le problème,
comment est-ce que lalangue, ça peut se précipiter dans la lettre ? On n’a jamais
fait rien de bien sérieux sur l’écriture. Mais ça vaudrait quand même la peine,
parce que c’est là tout à fait un joint.
Donc que le signifiant soit posé par moi comme représentant un sujet auprès
d’un autre signifiant, c’est la fonction qui s’avère de ceci, comme quelqu’un aussi
l’a remarqué tout à l’heure, faisant en quelque sorte frayage à ce que je puis vous
dire, c’est la fonction qui ne s’avère qu’au déchiffrage qui est tel que
nécessairement c’est au chiffre qu’on retourne, et que c’est ça le seul exorcisme
dont soit capable la psychanalyse, c’est que le déchiffrage se résume à ce qui fait
le chiffre, à ce qui fait que le symptôme, c’est quelque chose qui avant tout ne
cesse pas de s’écrire du réel, et qu’aller à l’apprivoiser jusqu’au point où le langage
en puisse faire équivoque, c’est là par quoi le terrain est gagné qui sépare le
symptôme de ce que je vais vous montrer sur mes petits dessins, sans que le
symptôme se réduise à la jouissance phallique.
Mon « se jouit » d’introduction, ce qui pour vous en est le témoin, c’est que
votre analysant présumé se confirme d’être tel à ceci qu’il revienne ; parce que,
je vous le demande, pourquoi est-ce qu’il reviendrait, vu la tâche où vous le
mettez, si ça ne lui faisait pas un plaisir fou ? Outre qu’en plus, souvent, il en
remet, à savoir qu’il faut qu’il fasse encore d’autres tâches pour satisfaire à votre
analyse. Il se jouit de quelque chose, et non pas du tout se « jesouit », parce que
tout indique, tout doit même vous indiquer que vous ne lui demandez pas du
tout simplement de « daseiner », d’être là, comme moi je le suis maintenant, mais
plutôt et tout à l’opposé de mettre à l’épreuve cette liberté de la fiction de dire
n’importe quoi qui en retour va s’avérer être impossible, c’est-à-dire que ce que
vous lui demandez, c’est tout à fait de quitter cette position que je viens de
qualifier de Dasein et qui est plus simplement celle dont il se contente ; il s’en
contente justement de s’en plaindre, à savoir de ne pas être conforme à l’être
social, à savoir qu’il y ait quelque chose qui se mette en travers. Et justement, de
ce que quelque chose se mette en travers, c’est ça qu’il aperçoit comme
symptôme, comme tel symptomatique du réel.
Alors en plus il y a l’approche qu’il fait de le penser, mais ça, c’est ce qu’on
appelle le bénéfice secondaire, dans toute névrose.
(195)Tout ce que je dis là n’est pas vrai forcément dans l’éternel ; ça m’est

d’ailleurs complètement indifférent. C’est que c’est la structure même du


discours que vous ne fondez qu’à reformer, voire réformer les autres discours,
en tant qu’au vôtre ils ek-sistent. Et c’est dans le vôtre, dans votre discours que
le parlêtre épuisera cette insistance qui est la sienne et qui dans les autres discours
reste à court.
87
Alors où se loge ce « ça se jouit » dans mes registres catégoriques de
l’imaginaire, du symbolique et du réel ?
Pour qu’il y ait nœud borroméen, ce n’est pas nécessaire que mes trois
consistances fondamentales soient toutes toriques. Comme c’est peut-être venu
à vos oreilles, vous savez qu’une droite peut être censée se mordre la queue à
l’infini. Alors de l’imaginaire, du symbolique et du réel, il peut y avoir un des
trois, le réel sûrement, qui lui se caractérise justement de ce que j’ai dit : de ne
pas faire tout, c’est-à-dire de ne pas se boucler. (Fig. 3)

Supposez même que ce soit la même chose pour le symbolique. Il suffit que
l’imaginaire, à savoir un de mes trois tores, se manifeste bien comme l’endroit
où assurément on tourne en rond, pour que avec deux droites ça fasse nœud
borroméen. Ce que vous voyez là, ce n’est pas par hasard peut-être que ça se
présente comme l’entrecroisement de deux caractères de l’écriture grecque. C’est
peut-être bien aussi quelque chose qui est tout à fait digne d’entrer dans le cas
du nœud borroméen. Faites sauter aussi bien la continuité de la droite que la
continuité du rond. Ce qu’il y a de reste, que ce soit une droite et un rond ou que
ce soit deux droites, est tout à fait libre, ce qui est bien la définition du nœud
borroméen.
(196)En vous disant tout ça, j’ai le sentiment – je l’ai même noté dans mon

texte – que le langage, c’est vraiment ce qui ne peut avancer qu’à se tordre et à
s’enrouler, à se contourner d’une façon dont après tout je ne peux pas dire que
je ne donne pas ici l’exemple. Il ne faut pas croire qu’à relever le gant pour lui, à
marquer dans tout ce qui nous concerne à quel point nous en dépendons, il ne
faut pas croire que je fasse ça tellement de gaieté de cœur. J’aimerais mieux que
ce soit moins tortueux.
Ce qui me paraît comique, c’est simplement qu’on ne s’aperçoive pas qu’il n’y
a aucun autre moyen de penser et que des psychologues à la recherche de la
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pensée qui ne serait pas parlée impliquent en quelque sorte que la pensée pure,
si j’ose dire, ce serait mieux. Dans ce que tout à l’heure j’ai avancé de cartésien,
le je pense donc je suis, nommément, il y a une erreur profonde, c’est que ce qui
l’inquiète, c’est quand elle imagine que la pensée fait étendue, si on peut dire.
Mais c’est bien ce qui démontre qu’il n’y a d’autre pensée, si je puis dire, pure,
pensée non soumise aux contorsions du langage, que justement la pensée de
l’étendue. Et alors ce à quoi je voulais vous introduire aujourd’hui, et je ne fais
en fin de compte après deux heures que d’y échouer, que de ramper, c’est ceci :
c’est que l’étendue que nous supposons être l’espace, l’espace qui nous est
commun, à savoir les trois dimensions, pourquoi diable est-ce que ça n’a jamais
été abordé par la voie du nœud ?
Je fais une petite sortie, une évocation citatoire du vieux Rimbaud et de son
effet de bateau ivre, si je puis dire :
« Je ne me sentis plus tiré par les haleurs ».
Il n’y a aucun besoin de rimbateau, ni de poâte ni d’Éthiopoâte, pour se poser
la question de savoir pourquoi des gens qui incontestablement taillaient des
pierres – et ça, c’est la géométrie, la géométrie d’Euclide – pourquoi ces gens qui
quand même ces pierres avaient ensuite à les hisser au haut des pyramides, et ils
ne le faisaient pas avec des chevaux ; chacun sait que les chevaux ne tiraient pas
grand chose tant qu’on n’avait pas inventé le collier, comment est-ce que ces
gens qui donc tiraient eux-mêmes tous ces trucs, ce n’est pas d’abord la corde et
du même coup le nœud qui est venu au premier plan de leur géométrie ?
Comment est-ce qu’ils n’ont pas vu l’usage du nœud et de la corde, cette chose
dans laquelle les mathématiques les plus modernes elles-mêmes, c’est le cas de le
dire, perdent la corde, car on ne sait pas comment formaliser ce qu’il en est du
nœud ; il y a un tas de cas où on perd les pédales ; ce n’est pas le cas du (197)nœud
borroméen ; le mathématicien s’est aperçu que le nœud borroméen, c’était
simplement une tresse, et le type de tresse du genre le plus simple.
Il est évident que par contre ce nœud, là, je vous l’ai mis en haut (Fig. 3) d’une
façon d’autant plus saisissante que c’est elle qui nous permet de ne pas faire
dépendre toutes les choses de la consistance torique de quoi que ce soit mais
seulement au moins d’une ; et cette au moins une, c’est elle qui, si vous le
rapetissez indéfiniment, peut vous donner l’idée sensible du point, sensible en
ceci que si nous ne supposons pas le nœud se manifester du fait que le tore
imaginaire que j’ai posé là se rapetisse, se rapetasse à l’infini, nous n’avons aucune
espèce d’idée du point, parce que les deux droites telles que je viens de vous les
inscrire, les droites que j’affecte des termes du symbolique et du réel, elles glissent
l’une sur l’autre, si je puis dire, à perte de vue. Pourquoi est-ce que deux droites
sur une surface, sur un plan, se croiseraient, s’intercepteraient ? On se le
demande. Où est-ce qu’on a jamais vu quoi que ce soit qui y ressemble ? Sauf à
89
manier la scie, bien sûr, et à imaginer que ce qui fait arête dans un volume, ça
suffit à dessiner une ligne, comment est-ce qu’en dehors de ce phénomène du
sciage, on peut imaginer que la rencontre de deux droites, c’est ce qui fait un
point ? Il me semble qu’il en faut au moins trois.
Ceci bien sûr nous emmène un tout petit peu plus loin. Vous lirez ce texte qui
vaut ce qu’il vaut, mais qui est au moins amusant.

Il faut quand même que je vous montre. Ceci bien sûr (Fig. 4) vous désigne la
façon dont en fin de compte le nœud borroméen rejoint bien ces fameuses trois
dimensions que nous imputons à l’espace, sans d’ailleurs nous priver d’en
imaginer tant que nous voulons, et voir comment ça se produit. Ça se produit,
un nœud borroméen, quand justement nous le mettons dans cet espace. Vous
voyez là une figure à gauche, et c’est évidemment en faisant glisser d’une certaine
façon ces trois rectangles (Fig. 5) qui font d’ailleurs parfaitement nœud à soi tout
seul, c’est en les faisant glisser que vous obtenez la figure d’où part tout ce qu’il
en est de ce que je vous ai montré tout à l’heure de ce qui constitue un nœud
borroméen, tel qu’on se croit obligé de le dessiner.

90
Alors tâchons quand même de voir de quoi il s’agit, à savoir que dans ce réel
se produisent des corps organisés et qui se maintiennent dans leur forme ; c’est
ce qui explique que des corps imaginent l’univers. Ce n’est pourtant pas
surprenant que hors du parlêtre, nous n’ayons aucune preuve que les animaux
pensent au-delà de quelques formes à quoi nous les supposons être sensibles de
ce qu’ils y répondent de façon privilégiée. Mais voilà ce que nous ne voyons pas
et ce que les éthologistes, chose très curieuse, mettent entre parenthèses (vous
savez ce que c’est que les éthologistes, c’est les gens qui étudient les mœurs et
coutumes des animaux) : ce n’est pas une raison pour que nous imaginions nous-
mêmes que le monde est monde pour tous animaux le même, si je puis dire, alors
que nous avons tant de preuves que même si l’unité de notre corps nous force à
le penser comme univers, ce n’est évidemment pas monde qu’il est, c’est
immonde.
C’est quand même du malaise que quelque part Freud note, du malaise dans la
civilisation, que procède toute notre expérience. Ce qu’il y a de frappant c’est que
le corps, à ce malaise, il contribue d’une façon dont nous savons très bien
animer – animer si je puis dire – animer les animaux de notre peur. De quoi nous
avons peur ? Ça ne veut pas simplement dire : à partir de quoi avons-nous peur ?
De quoi avons-nous peur ? De notre (199)corps. C’est ce que manifeste ce
phénomène curieux sur quoi j’ai fait un séminaire toute une année et que j’ai
dénommé de l’angoisse. L’angoisse, c’est justement quelque chose qui se situe
ailleurs dans notre corps, c’est le sentiment qui surgit de ce soupçon qui nous
vient de nous réduire à notre corps. Comme quand même c’est très curieux que
cette débilité du parlêtre ait réussi à aller jusque là, on s’est aperçu que l’angoisse,
ce n’est pas la peur de quoi que ce soit dont le corps puisse se motiver. C’est une
peur de la peur, et qui se situe si bien par rapport à ce que je voudrais aujourd’hui
pouvoir quand même vous dire – parce qu’il y a 66 pages que j’ai eu la connerie
de pondre pour vous, naturellement je ne vais pas me mettre à parler comme ça
encore indéfiniment – que je voudrais bien vous montrer au moins ceci : dans ce
que j’ai imaginé pour vous à identifier chacune de ces consistances comme étant
celles de l’imaginaire, du symbolique et du réel, ce qui fait lieu et place pour la
jouissance phallique, est ce champ qui, de la mise à plat du nœud borroméen, se
spécifie de l’intersection que vous voyez ici (Fig. 6).

91
Cette intersection elle-même, telles que les choses se figurent du dessin,
comporte deux parties, puisqu’il y a une intervention du troisième champ, qui
donne ce point dont le coincement central définit l’objet a.
Comme je vous l’ai dit tout à l’heure, c’est sur cette place du plus-de-jouir que
se branche toute jouissance ; et donc ce qui est externe dans chacune de ces
intersections, ce qui dans (200)un de ces champs est externe, en d’autres termes ici
la jouissance phallique, ce que j’ai là écrit du J , c’est ça qui en définit ce que j’ai
qualifié tout à l’heure comme son caractère hors-corps.
Le rapport est le même de ce qui est le cercle de gauche où se gîte le réel, par
rapport au sens. C’est là que j’insiste, que j’ai insisté notamment lors de la
conférence de presse, c’est que à nourrir le symptôme, le réel, de sens, on ne fait
que lui donner continuité de subsistance. C’est en tant au contraire que quelque
chose dans le symbolique, se resserre de ce que j’ai appelé le jeu de mots,
l’équivoque, lequel comporte l’abolition du sens, que tout ce qui concerne la
jouissance, et notamment la jouissance phallique peut également se resserrer, car
ceci ne va pas sans que vous vous aperceviez de la place dans ces différents
champs du symptôme.

92
La voici telle qu’elle se présente dans la mise à plat du nœud borroméen (Fig.
7). Le symptôme est irruption de cette anomalie en quoi consiste la jouissance
phallique, pour autant que s’y étale, que s’y épanouit ce manque fondamental que
je qualifie du non-rapport sexuel. C’est en tant que dans l’interprétation c’est
uniquement sur le signifiant que porte l’intervention analytique que quelque
chose peut reculer du champ du symptôme. C’est ici dans le symbolique, le
symbolique en tant que c’est lalangue qui le supporte, que le savoir inscrit de
lalangue qui constitue à proprement parler l’inconscient s’élabore, gagne sur le
symptôme, ceci n’empêchant pas que le cercle marqué là du S ne corresponde à
quelque chose qui, de ce savoir, ne sera jamais réduit, c’est à savoir l’Urverdrängt
de Freud, ce qui de l’inconscient ne sera jamais interprété.
En quoi est-ce que j’ai écrit au niveau du cercle du réel le mot « vie » ? C’est
qu’incontestablement de la vie, après ce terme vague qui consiste à énoncer le
jouir de la vie, de la vie nous ne savons rien d’autre et tout ce à quoi nous induit
la science, c’est de voir qu’il n’y a rien de plus réel, ce qui veut dire rien de plus
impossible, que d’imaginer comment a pu faire son départ cette construction
chimique qui, d’éléments répartis dans quoi que ce soit et de quelque façon que
nous voulions le qualifier par les lois de la science, se serait mis tout d’un coup à
construire une molécule d’A.D.N., c’est-à-dire quelque chose dont je vous fais
remarquer que très curieusement, c’est bien là qu’on voit déjà la première image
d’un nœud, et que s’il y a quelque chose qui devrait nous frapper, c’est qu’on ait
mis si tard à s’apercevoir que quelque chose dans le réel – et pas rien, la vie
même – se structure d’un nœud. Comment ne pas s’étonner qu’après ça, nous
ne trouvions justement nulle part, ni dans l’anatomie, ni dans les plantes
grimpantes qui sembleraient expressément faites pour ça, aucune image de nœud
93
naturel ? Je vais vous suggérer quelque chose : ne serait-ce pas là un certain type
de refoulement, d’Urverdrängt ? Enfin quand même ne nous mettons pas trop à
rêver, nous avons avec nos traces assez à faire.
La représentation, jusques et y compris le préconscient de Freud, se sépare
donc complètement de la Jouissance de l’Autre, (JA), Jouissance de l’Autre en
tant que para-sexuée, jouissance pour l’homme de la supposée femme, et
inversement pour la femme que nous n’avons pas à supposer puisque la femme
n’existe pas, mais pour une femme par contre jouissance de l’homme qui, lui, est
tout, hélas, il est même toute jouissance phallique ; cette jouissance de l’Autre,
para-sexuée, n’existe pas, ne pourrait, ne saurait même exister que par
l’intermédiaire de la parole, parole d’amour notamment qui est bien la chose, je
dois dire, la plus paradoxale et la plus étonnante et dont il est évidemment tout
à fait sensible et compréhensible que Dieu nous conseille de n’aimer que son
prochain et non pas du tout de se limiter à sa prochaine, car si on allait à sa
prochaine on irait tout simplement à l’échec (c’est le principe même de ce que
j’ai appelé tout à l’heure l’archiraté chrétienne) : cette jouissance de l’Autre, c’est
là que se produit ce qui montre qu’autant la jouissance phallique est hors corps,
autant la jouissance de l’Autre est hors langage, hors symbolique, car c’est à partir
de là, à savoir à partir du moment où l’on saisit ce qu’il y a – comment dire – de
plus vivant ou de plus mort dans le langage, à savoir la lettre, c’est uniquement à
partir de là que nous avons accès au réel.
Cette jouissance de l’Autre, chacun sait à quel point c’est impossible, et
contrairement même au mythe qu’évoque Freud, (202)à savoir que l’Éros, ce serait
faire un, justement c’est de ça qu’on crève, c’est qu’en aucun cas deux corps ne
peuvent en faire un, de si près qu’on le serre ; je n’ai pas été jusqu’à le mettre
dans mon texte, mais tout ce qu’on peut faire de mieux dans ces fameuses
étreintes, c’est de dire « serre-moi fort ! » mais on ne serre pas si fort que l’autre
finisse par en crever ! De sorte qu’il n’y a aucune espèce de réduction à l’un. C’est
la plus formidable blague. S’il y a quelque chose qui fait l’un, c’est quand même
bien le sens de l’élément, le sens de ce qui relève de la mort.
Je dis tout ça parce qu’on fait sans doute beaucoup de confusion, à cause d’une
certaine aura de ce que je raconte, on fait sans doute beaucoup de confusion sur
le sujet du langage : je ne trouve pas du tout que le langage soit la panacée
universelle ; ce n’est pas parce que l’inconscient est structuré comme un langage,
c’est-à-dire que c’est ce qu’il a de mieux, que pour autant l’inconscient ne dépend
pas étroitement de lalangue, c’est-à-dire de ce qui fait que toute lalangue est une
langue morte, même si elle est encore en usage. Ce n’est qu’à partir du moment
où quelque chose s’en décape qu’on peut trouver un principe d’identité de soi à
soi, et c’est non pas quelque chose qui se produit au niveau de l’Autre, mais au
niveau de la logique. C’est en tant qu’on arrive à réduire toute espèce de sens
94
qu’on arrive à cette sublime formule mathématique de l’identité de soi à soi qui
s’écrit x = x.
Pour ce qui est de la jouissance de l’Autre, il n’y a qu’une seule façon de la
remplir, et c’est à proprement parler le champ où naît la science, où la science
naît pour autant que, bien entendu, comme tout le monde le sait, c’est
uniquement à partir du moment où Galilée a fait des petits rapports de lettre à
lettre avec une barre dans l’intervalle, où il a défini la vitesse comme rapport
d’espace et de temps, ce n’est qu’à partir de ce moment-là, comme un petit livre
qu’a commis ma fille le montre bien, qu’on est sorti de toute cette notion en
quelque sorte intuitive et empêtrée de l’effort, qui a fait qu’on a pu arriver à ce
premier résultat qu’était la gravitation.
Nous avons fait quelques petits progrès depuis, mais qu’est-ce que ça donne
en fin de compte, la science ? Ça nous donne à nous mettre sous la dent à la
place de ce qui nous manque dans le rapport, dans le rapport de la connaissance,
comme je disais tout à l’heure, ça nous donne à cette place en fin de compte ce
qui, pour la plupart des gens, tous ceux qui sont là en particulier, se réduit à des
gadgets : la télévision, le voyage dans la lune, et encore le voyage dans la lune,
vous n’y allez pas, il n’y en a que quelques-uns sélectionnés. Mais vous le voyez
à la (203)télévision. C’est ça, la science part de là. Et c’est pour ça que je mets
espoir dans le fait que, passant au-dessous de toute représentation, nous
arriverons peut-être à avoir sur la vie quelques données plus satisfaisantes.
Alors là la boucle se boucle sur ce que je viens de vous dire tout à l’heure :
l’avenir de la psychanalyse est quelque chose qui dépend de ce qu’il adviendra de
ce réel, à savoir si les gadgets par exemple gagneront vraiment à la main, si nous
arriverons à devenir nous-mêmes animés vraiment par les gadgets. Je dois dire
que ça me paraît peu probable. Nous n’arriverons pas vraiment à faire que le
gadget ne soit pas un symptôme, car il l’est pour l’instant tout à fait évidemment.
Il est bien certain qu’on a une automobile comme une fausse femme ; on tient
absolument à ce que ce soit un phallus, mais ça n’a de rapport avec le phallus que
du fait que c’est le phallus qui nous empêche d’avoir un rapport avec quelque
chose qui serait notre répondant sexuel. C’est notre répondant para-sexué, et
chacun sait que le « para », ça consiste à ce que chacun reste de son côté, que
chacun reste à côté de l’autre.
Je vous résume ce qu’il y avait là, dans mes 66 pages, avec ma bonne résolution
de départ qui était de lire ; je faisais ça dans un certain esprit, parce qu’après tout,
accaparer la lecture, c’était vous en décharger d’autant, et peut-être faire que vous
pourriez, c’est ce que je souhaite, lire quelque chose. Si vous arriviez à vraiment
lire ce qu’il y a dans cette mise à plat du nœud borroméen, je pense que ce serait
là dans la main vous toper quelque chose qui peut vous rendre service autant que

95
la simple distinction du réel, du symbolique et de l’imaginaire. Pardon d’avoir
parlé si longtemps.
(Vifs applaudissements)
(La séance est levée à dix-huit heures trente)

1974-11-03 DISCOURS DE CLÔTURE

96
7ème Congrès de l’École freudienne de Paris, à Rome. Paru dans les Lettres de l’École
freudienne, 1975, n°16, pp. 360-361.

(360)A. VERDIGLIONE – La parole est au Dr Lacan.

J. LACAN – Je vous ai invités, à l’ouverture de ce congrès, au nom d’une


certaine formule concernant le message, à vous remercier vous-mêmes. À sa
clôture, je vous remercie. Je vous remercie pour ce que j’ai appris, ce que j’ai
appris dont il est forcé que je ne sois pas toujours informé. J’ai appris beaucoup
sur le travail de chacun. J’ai appris que sans doute il faudra que je continue à dire
ce qui, je crois, peut vous éclairer puisqu’aussi bien j’en ai tellement de retour et
de récompense.
Je voudrais remercier Muriel Drazien qui a été celle grâce à quoi tout ce qui
s’est passé à Rome a fonctionné, d’une façon qui sans doute, comme tout
fonctionnement, ne va pas sans qu’on puisse y adresser des reproches. Mais ce
que je souhaite, à propos de la remarque qu’ici il y avait trop peu d’Italiens, c’est
une remarque incontestablement juste, j’ai regretté en effet qu’il y en ait si peu,
ce que je souhaite, c’est que dans l’avenir quelque chose se forme où les Italiens
puissent entendre la façon dont nous (361)concevons l’analyse, c’est-à-dire, je
crois, la bonne.
(Applaudissements)
(La séance est levée).
CLOTURE DU CONGRES

1974-11-21 ENTRETIEN DE JACQUES LACAN AVEC EMILIA


GRANZOTTO

97
Entretien de Jacques Lacan avec Emilia Granzotto pour le journal Panorama (en italien),
à Rome, le 21 novembre 1974. Cet entretien a vraisemblablement eu lieu en français, a été
traduit en italien, puis retraduit en français ici même.

Freud per sempre


intervista con Jacques Lacan

ll malessere della civiltà moderna. La fatica di vivere. La paura e il sesso. La


parola come cura della nevrosi. L’angoscia degli scienziati. Il più paradossale
psicoanalista vivente espone la sua dottrina e le ragioni della sua fedeltà al
maestro.
Jacques Lacan, anni 73, parigino, psicoanalista. Apostolo di Sigmund Freud.
Si definisce « freudiano puro », ha fondato a Parigi una scuola freudiana, da
vent’anni ripropone instancabile il ritorno alle dottrine del maestro e la sua
rilettura « in senso letterale ». Considerato eretico dalla psicoanalisi ufficiale
che lo accusa di istrionismo (Emilio Servadio, presidente del Centro
psicoanalitico di Roma, lo ha definito un « profeta da operetta ») e lo ha
cacciato da tutti i suoi istituti e società.
Venerato al pari di una divinità dai suoi seguaci, per i quali è « un genio che
comunica attraverso folgorazioni ». Politicamente a sinistra, vicino al gruppo
marx-maoista che fa capo alla rivista Tel quel. Padre spirituale, è stato detto,
di tutti i gauchistes francesi. Personaggio leggendario anche per il tono da
oracolo in cui stende i suoi scritti, incomprensibili per chiunque non sia più
che ferrato nei misteri della psicoanalisi, definita, in un suo saggio, « non
altro che un artificio di cui Freud ha dato i costituenti ponendo che il loro
insieme ingloba la nozione di tali costituenti ».
Le sue conferenze e le lezioni del mercoledi alla Facoltá di diritto della
Sorbona sono seguite da moltitudini di ascoltatori, nonostante il linguaggio
parlato altrettanto oscuro e fumoso di quello scritto. Lui stesso dice : « Io mi
esprimo a mezzo parole, è notorio. E alla fine la gente non ha capito un
acca».
Mescola parole dottissime (omeòstasi, anamorfosi, afanisi) con neologismi
inventati lì per lì (il più celebre è parlantêtre, cioé parlantessere, ovvero l’essere
parlante, ovvero l’uomo). Usa indifferentemente termini di gergo o
addirittura eufemismi bonari al limite del ridicolo ; il fallo, protagonista e dio
feroce della religione psicoanalitica, nel linguaggio di Lacan diventa
semplicemente, e ironicamente, quéquette.
Piccolo, i capelli grigi tagliati a spazzola e sempre accuratamente ravviati, con
una vaga rassomiglianza, di cui non si dispiace, a Jean Gabin questo mostro

98
sacro dell’alta cultura francese si veste sempre come un dandy : camicia
bianca in tessuto ricamato chiusa al collo da una striscetta abbottonata alla
moda dei preti, giacche di velluto color prugna o albicocca con giochi
d’intarsio tra lucido e opaco.
Nello studio di rue de Lille 5, con canapé Impero, dove Lacan riceve i clienti
é passata tutta la Parigi che conta. Lacan si proclama strutturalista, è convinto
che linguistica e psicoanalisi sono sorelle, e che gli analisti « dovrebbero
avere una cultura sociologica, linguistica e metafisica ». I suoi saggi sono stati
raccolti in un volume che si intitola Écrits, scritti, venduto a decine di migliaia
di copie.
A Lacan, Panorama ha chiesto di parlare della psicoanalisi, dei suoi metodi,
nella tecnica e nella dottrina.
►◄

Domanda – Professor Lacan, si sente parlare sempre più spesso di crisi della
psicoanalisi : Sigmund Freud, si dice, è un sorpassato, la società moderna ha
scoperto che la sua dottrina non basta a comprendere l’uomo, né a
interpretare a fondo il suo rapporto con l’ambiente, con il mondo…

Risposta – Storie. Primo : la crisi. Non c’è, non può esserci, la psicoanalisi non
ha affatto raggiunto i suoi limiti, anzi. C’è ancora tanto da scoprire, nella pratica
e nella dottrina. In psicoanalisi non esistono soluzioni immediate, ma solo la
lunga, paziente ricerca dei perché.
Secondo : Freud. Come si fa a giudicarlo superato, se ancora non l’abbiamo
interamente capito ? Di certo sappiamo che ha fatto conoscere cose nuovissime,
mai neppure immaginate prima di lui. Dai problemi dell’Inconscio all’importanza
della sessualità, dall’accesso al simbolico alla soggezione alle leggi del linguaggio.
La sua dottrina ha messo in questione la verità, una faccenda che riguarda tutti
e ciascuno, personalmente. Altro che crisi. Ripeto : siamo lontani dalle mete di
Freud. Anche perché il suo nome è servito a coprire molte cose, ci sono state
deviazioni, gli epigoni non hanno sempre seguito fedelmente il modello, si è
creata confusione.
Dopo la sua morte, nel ‘39, anche certi suoi allievi hanno preteso di fare
psicoanalisi in modo diverso, riducendo il suo insegnamento a qualche
formuletta banale : la tecnica come rito, la pratica ristretta al trattamento del
comportamento, e, come meta, il riadattamento dell’individuo al suo ambiente
sociale. Cioè la negazione di Freud, una psicoanalisi di comodo, da salotto.
Lui l’aveva previsto. Diceva : ci sono tre posizioni insostenibili, tre impegni
impossibili, governare, educare, e fare psicoanalisi. Oggi, non importa chi ha
99
responsabilità di governo, e tutti si pretendono educatori. Quanto agli
psicoanalisti, ahimè, prosperano. Come i maghi e i guaritori. Proporre alla gente
di aiutarla significa il successo assicurato e la clientela fuori dalla porta. La
psicoanalisi è altro.

D. – Che cosa, esattamente ?

R. – Io la definisco un sintomo. Rivelatore del malessere della civiltà in cui


viviamo. Certo non è una filosofia, io aborro la filosofia, è tanto tempo che non
dice più niente di interessante. Non è nemmeno una fede, e non mi va di
chiamarla scienza. Diciamo che è una pratica e che si occupa di quello che non
va. Maledettamente difficile, perché pretende d’introdurre nella vita di tutti i
giorni l’impossibile, l’immaginario. Finora ha ottenuto certi risultati, ma non ha
ancora regole e si presta a ogni sorta di equivoco.
Non bisogna dimenticare che si tratta di qualcosa di assolutamente nuovo sia
rispetto alla medicina sia alla psicologia e affini. E anche molto giovane. Freud è
morto da appena 35 anni. Il suo primo libro, L’interpretazione dei sogni, è stato
pubblicato nel 1900. Con pochissimo successo. Se ne vendettero credo 300 copie
in qualche anno. Aveva anche pochi allievi, presi per matti e neppure loro
d’accordo sul modo di attuare e interpretare quello che avevano appreso.

D. – Che cosa non va, oggi, nell’uomo ?

R. – C’è questa grande fatica di vivere, come risultato della corsa al progresso.
Dalla psicoanalisi ci si aspetta che scopra fin dove si può arrivare trascinando
questa fatica, questo malessere della vita.

D. – Che cosa spinge la gente a farsi psicoanalizzare ?


R. – La paura. Quando gli accadono cose, persino volute da lui, che non
capisce, l’uomo ha paura. Soffre di non capire, e a poco a poco entra in uno stato
di panico. È la nevrosi. Nella nevrosi isterica il corpo si ammala dalla paura di
essere malato, e senza in realtà esserlo. Nella nevrosi ossessiva la paura mette
cose bizzarre dentro la testa, pensieri che non si possono controllare, fobie in cui
forme e oggetti acquistano significati diversi e paurosi.

D. – Per esempio ?
R. – Succede al nevrotico di sentirsi forzato da un bisogno spaventoso di
andare a verificare decine di volte se un rubinetto è veramente chiuso o se una
data cosa sta nel dato posto, pur sapendo con certezza che il rubinetto è come

100
dev’essere e la cosa sta dove deve stare. Non ci sono pillole che guariscono
questo. Devi scoprire perché ti accade, e sapere che cosa significa.

D. – E la cura ?

R. – Il nevrotico è un malato che si cura con la parola, prima di tutto con la


sua. Deve parlare, raccontare, spiegare se stesso. Freud la definisce « assunzione
da parte del soggetto della propria storia, nella misura in cui è costituita dalla
parola indirizzata a un altro ».
La psicoanalisi è il regno della parola, non ci sono altre medicine. Freud
spiegava che l’Inconscio non tanto è profondo, quanto piuttosto inaccessibile
all’approfondimento cosciente. E diceva che in questo Inconscio « c’è chi
parla » : un soggetto nel soggetto, trascendente il soggetto. La parola è la grande
forza della psicoanalisi.

D. – Parole di chi ? Del malato o dello psicoanalista ?

R. – In psicoanalisi i termini malato, medico, medicina non sono esatti, non si


usano. Non sono giuste neppure le formule passive che si adoperano
comunemente. Si dice « farsi psicoanalizzare ». È sbagliato. Chi fa il vero lavoro,
nell’analisi, è quello che parla, il soggetto analizzante. Anche se lo fa nel modo
suggerito dall’analista, che gli indica come procedere e lo aiuta con interventi. Gli
viene fornita anche un’interpretazione, che a prima botta sembra dare un senso
a quello che l’analizzante dice.
In realtà l’interpretazione è più sottile, tesa a cancellare il senso delle cose di
cui il soggetto soffre. Il fine è quello di mostrargli, attraverso il suo stesso
racconto, che il suo sintomo, la malattia, diciamo, non ha alcun rapporto con
niente, è privo di qualsiasi senso. Quindi, anche se in apparenza è reale, non
esiste.
Le vie per cui procede questa azione della parola richiedono molta pratica e
infinita pazienza. La pazienza e la misura sono gli strumenti della psicoanalisi. La
tecnica consiste nel saper misurare l’aiuto che si dà al soggetto analizzante. Perciò
la psicoanalisi è difficile.

D. – Quando si parla di Jacques Lacan si associa inevitabilmente questo


nome a una formula : « Ritorno a Freud ». Che cosa significa ?

R. – Esattamente quello che si dice. La psicoanalisi è Freud, se si vuole fare


psicoanalisi bisogna rifarsi a Freud, ai suoi termini e alle sue definizioni. Lette e

101
interpretate in senso letterale. Ho fondato a Parigi una scuola freudiana proprio
per questo.
Sono vent’anni e più che vado spiegando il mio punto di vista : tornare a Freud
significa semplicemente sgombrare il campo dalle deviazioni e dagli equivoci,
dalle fenomenologie esistenziali, per esempio, come dal formalismo istituzionale
delle società psicoanalitiche, riprendendo la lettura del suo insegnamento
secondo i principi definiti e catalogati dal suo lavoro. Rileggere Freud vuol dire
soltanto rileggere Freud. Chi non fa questo, in psicoanalisi, usa forme abusive.

D. – Freud, però, è difficile. E Lacan, si sente dire, lo rende addirittura


incomprensibile. A Lacan si rimprovera di parlare, e soprattutto di scrivere,
in modo che solo pochissimi addetti ai lavori possono sperare di capire.

R. – Lo so, sono ritenuto un oscuro che nasconde il suo pensiero dentro


cortine fumogene. Mi domando perché. A proposito dell’analisi ripeto con Freud
che è « il gioco intersoggettivo attraverso il quale la verità entra nel reale ». Non
è chiaro ? Ma la psicoanalisi non è roba per ragazzi.
I miei libri sono definiti incomprensibili. Ma da chi ? Io non li ho scritti per
tutti, perché siano capiti da tutti. Anzi, non mi sono minimamente preoccupato
di compiacere qualche lettore. Avevo delle cose da dire, e le ho dette. Mi basta
avere un pubblico che legge. Se non capisce, pazienza. Quanto al numero dei
lettori ho avuto più fortuna di Freud. I miei libri sono persino troppo letti, ne
sono meravigliato.
Sono anche convinto che fra dieci anni al massimo chi mi leggerà mi troverà
addirittura trasparente, come un bel bicchiere di birra. Forse allora si dirà : questo
Lacan, che banale.

D. – Quali sono le caratteristiche del lacanismo ?

R. – È un po’ presto per dirlo, dal momento che ancora il lacanismo non esiste.
Se ne sente appena l’odore, come un presentimento.
Lacan, comunque, è un signore che pratica da almeno 40 anni la psicoanalisi,
e che da altrettanti anni la studia. Credo nello strutturalismo e nella scienza del
linguaggio. Ho scritto in un mio libro che « ciò cui ci riconduce la scoperta di
Freud è l’enormità dell’ordine in cui siamo entrati, cui siamo, se così si può dire,
nati una seconda volta, uscendo dallo stato giustamente chiamato infans, senza
parola ».
L’ordine simbolico su cui Freud ha fondato la sua scoperta è costituito dal
linguaggio, come momento del discorso universale concreto. È il mondo delle
parole che crea il mondo delle cose, inizialmente confuse nel tutto in divenire.
102
Solo le parole danno il senso compiuto all’essenza delle cose. Senza le parole non
esisterebbe nulla. Che cosa sarebbe il piacere, senza l’intermediario della parola ?
La mia idea è che Freud, enunciando nelle sue prime opere (L’interpretazione dei
sogni, Al di là del principio del piacere, Totem e tabù) le leggi dell’Inconscio, ha
formulato precorrendo i tempi, le teorie con cui qualche anno più tardi
Ferdinand de Saussure avrebbe aperto la strada alla linguistica moderna.

D. – E il pensiero puro ?

R. – Sottomesso, come tutto il resto, alle leggi del linguaggio. Solo le parole
possono introdurlo e dargli consistenza. Senza il linguaggio, l’umanità non
farebbe un passo avanti nelle ricerche del pensiero. Così la psicoanalisi.
Qualunque funzione le si voglia attribuire, agente di guarigione, di formazione,
o di sondaggio, uno solo è il medium di cui si serve : la parola del paziente. E
ogni parola chiama risposta.

D. – L’analisi come dialogo, dunque. C’è gente che la interpreta piuttosto


come un succedaneo laico della confessione…

R. – Macché confessione. Allo psicoanalista non si confessa un bel niente. Si


va a dirgli, semplicemente, tutto quello che passa per la testa. Parole, appunto.
La scoperta della psicoanalisi è l’uomo come animale parlante. Sta all’analista
mettere in fila le parole che ascolta e dargli un senso, un significato. Per fare una
buona analisi ci vuole accordo, affiatamento fra analizzante e analista.
Attraverso le parole dell’uno, l’altro cerca di farsi un idea di che cosa si tratta,
e di trovare al di là del sintomo apparente il difficile nodo della verità. Altra
funzione dell’analista è spiegare il senso delle parole, per far capire al paziente
che cosa può aspettarsi dall’analisi.

D. – È un rapporto di estrema fiducia.

R. – Piuttosto uno scambio. In cui l’importante è che uno parli e l’altro ascolti.
Anche in silenzio. L’analista non fa domande e non ha idee. Dà solo le risposte
che ha voglia di dare, alle domande che suscitano questa voglia. Ma alla fine
l’analizzante va sempre dove l’analista lo porta.

D. – Questa la cura. E le possibilità di guarigione ? Dalla nevrosi si esce ?

R. – La psicoanalisi riesce quando sbarazza il campo sia dal sintomo sia dal
reale. Cioè arriva alla verità.
103
D. – Si può spiegare lo stesso concetto in modo meno lacaniano ?

R. – Io chiamo sintomo tutto quello che viene dal reale. E il reale è tutto quello
che non va, che non funziona, che ostacola la vita dell’uomo e l’affermazione
della sua personalità. Il reale torna sempre allo stesso posto, lo trovi sempre lì,
con le stesse sembianze. Gli scienziati hanno un bel dire che niente è impossibile
nel reale. Ci vuole molta faccia tosta per affermazioni del genere. Oppure, come
io sospetto, la totale ignoranza di ciò che si fa e si dice.
Reale e impossibile sono antitetici, non possono andare insieme. L’analisi
spinge il soggetto verso l’impossibile, gli suggerisce di considerare il mondo
com’è veramente, cioè immaginario, senza senso. Mentre il reale, come un
uccello vorace, non fa che nutrirsi di cose sensate, di azioni che hanno un senso.
Ci si sente sempre ripetere che bisogna dare un senso a questo e a quello, ai
propri pensieri, alle proprie aspirazioni, ai desideri, al sesso, alla vita. Ma della
vita non sappiamo niente di niente, come si affannano a spiegarci gli scienziati.
La mia paura è che, per colpa loro, il reale, cosa mostruosa che non esiste,
finirà per prendere il sopravvento. La scienza si sta sostituendo alla religione,
altrettanto dispotica, ottusa e oscurantista. C’è un dio atomo, un dio spazio,
eccetera. Se vince la scienza, o la religione, la psicoanalisi è finita.

D. – Oggi, che rapporto c’è fra scienza e psicoanalisi ?

R. – Per me l’unica scienza vera, seria, da seguire, è la fantascienza. L’altra,


quella ufficiale, che ha i suoi altari nei laboratori, va avanti a tentoni, senza meta.
E comincia persino ad aver paura della propria ombra.
Sembra che stia arrivando anche per gli scienziati il momento dell’angoscia.
Nei loro laboratori asettici, avvolti nei loro camici inamidati, questi vecchi
bambini che giocano con cose sconosciute, maneggiando apparecchi sempre più
complicati e inventando formule sempre più astruse, cominciano a domandarsi
che cosa può accadere domani, a che cosa finiranno per portare queste sempre
nuove ricerche. Finalmente, dico io. E se fosse troppo tardi ? Biologi li chiamano,
o fisici, chimici. Per me sono dementi.
Solo adesso, quando già stanno per sfasciare l’universo, gli viene in mente di
chiedersi se per caso non può essere pericoloso. E se salta tutto ? Se i batteri così
amorosamente allevati nei bianchi laboratori si tramutassero in nemici mortali ?
Se il mondo fosse spazzato via da un orda di questi batteri, con tutta la cosa
merdosa che lo abita, a cominciare dagli scienziati dei laboratori ?

104
Alle tre posizioni impossibili di Freud, governo educazione psicoanalisi, io
aggiungerei, quarta, la scienza. Solo che loro, gli scienziati, non lo sanno di stare
in una posizione insostenibile.

D. – Una visione abbastanza pessimistica di quello che comunemente si


definisce progresso.

R. – No, tutt’altro. Io non sono pessimista. Non succederà niente. Per il


semplice fatto che l’uomo è un buono a nulla, nemmeno capace di distruggersi.
Personalmente, un flagello totale promosso dall’uomo lo troverei meraviglioso.
La prova che finalmente è riuscito a combinare qualche cosa, con le sue mani, la
sua testa, senza interventi divini, naturali, o altro.
Tutti quei bei batteri supernutriti a spasso per il mondo come le cavallette
bibliche significherebbero il trionfo dell’uomo. Ma non succederà. La scienza ha
la sua brava crisi di responsabilità. Tutto rientrerà nell’ordine della cose, come si
dice. L’ho detto : il reale avrà il sopravvento, come sempre. E noi saremo, come
sempre, fottuti.

D. – Un altro dei paradossi di Jacques Lacan. Le si rimproverano, oltre la


difficoltà del linguaggio e l’oscurità dei concetti, i giochi di parole, gli scherzi
linguistici, i calembours alla francese, e, appunto, i paradossi. Chi ascolta, o
legge, ha diritto di sentirsi disorientato.

R. – Io non scherzo affatto, dico cose serissime. Solo uso le parole come gli
scienziati di cui sopra i loro alambicchi e i loro aggeggi elettronici. Cerco di
riportarmi sempre all’esperienza della psicoanalisi.

D. – Lei dice : il reale non esiste. Ma l’uomo medio sa che reale è il monde,
tutto quello che la circonda, che si vede a occhio nudo, si tocca, c’è…

R. – Intanto buttiamo questo uomo medio che, lui per primo, non esiste. È
soltanto una finzione statistica. Esistono gli individui, e basta. Quando sento
parlare di uomo della strada, di inchieste Doxa, di fenomeni di massa e simili
penso a tutti i pazienti che ho visto passare sul divano del mio studio in 40 anni
di ascolto. Non uno in qualche modo simile all’altro, non uno con le stesse fobie,
le stesse angosce, lo stesso modo di raccontare, la stessa paura di non capire.
L’uomo medio, chi è : io, lei, il mio portiere, il presidente della Repubblica ?

D. – Parlavamo del reale, del mondo che tutti vediamo…

105
R. – Appunto. La differenza fra il reale, cioè quello che non va, e il simbolico,
l’immaginario, cioè la verita, è che il reale è il mondo. Per constatare che il mondo
non esiste, non c’è, basta pensare a tutte le cose banali che un’infinità di stupidi
credono essere il mondo. E invito gli amici di Panorama, prima di accusarmi di
paradosso, a riflettere bene su quanto hanno appena letto.

D. – Sempre più pessimista, si direbbe…

R. – Non è vero. Non mi metto né fra gli allarmisti né fra gli angosciati. Guai
se uno psicoanalista non ha superato il suo stadio di angoscia. È vero, ci sono
intorno a noi cose orripilanti e divoranti, come la televisione dalla quale gran
parte di noi viene regolarmente fagocitata. Ma soltanto perché è gente che si
lascia fagocitare, s’inventa persino un interesse per quello che vede.
Poi ci sono altri aggeggi mostruosi altrettanto divoranti : i razzi che vanno sulla
luna, le ricerche in fondo al mare, eccetera. Tutte cose che divorano. Ma non c’è
da fare drammi. Sono sicuro che quando ne avremo abbastanza, dei razzi, della
televisione e di tutte le loro maledette ricerche a vuoto, troveremo altro di cui
occuparci. C’è una reviviscenza della religione, no ? E quale miglior mostro
divorante della religione, una fiera continua, di che divertirsi per secoli come è
già stato dimostrato ?
La mia risposta a tutto questo è che l’uomo ha sempre saputo adattarsi al male.
Il solo reale concepibile, al quale abbiamo accesso è appunto questo, bisognerà
farsene una ragione. Dare un senso alle cose, come si diceva. Altrimenti l’uomo
non avrebbe angosce, Freud non sarebbe diventato famoso, e io farei il
professore di scuola media.

D. – Le angosce : sono sempre dello stesso tipo o ci sono angosce legate a


certe condizioni sociali, a certe epoche storiche, a certe latitudini ?

R. – L’angoscia dello scienziato che ha paura delle sue scoperte può sembrare
recente. Ma cosa ne sappiamo di quello che è accaduto in altri tempi ? Dei
drammi di altri ricercatori ? L’angoscia dell’operaio costretto alla catena di
montaggio come a un remo di galera è angoscia di oggi. O più semplicemente è
legata a definizioni e parole di oggi ?

D. – Ma che cos’è, per la psicoanalisi, l’angoscia ?

R. – Qualcosa che si situa al di fuori del nostro corpo, una paura, ma di niente
che il corpo, mente compresa, possa motivare. Insomma, la paura della paura.

106
Molte di queste paure, molte di queste angosce, al livello in cui le percepiamo,
hanno a che fare con il sesso.
Freud diceva che la sessualità, per l’animale parlante che si chiama uomo, è
senza rimedio e senza speranza. Uno dei compiti dell’analista è trovare, nelle
parole del paziente, il nesso fra l’angoscia e il sesso, questo grande sconosciuto.

D. – Adesso che si distribuisce sesso a tutti gli angoli, sesso al cinema, sesso
a teatro, in televisione, nei giornali, nelle canzoni, sulle spiagge, si sente dire
che la gente è meno angosciata da problemi legati alla sfera sessuale. Sono
caduti i tabù, si dice, il sesso non fa più paura…

R – La sessomania dilagante è solo un fenomeno pubblicitario. La psicoanalisi


è una cosa seria, che riguarda, ripeto, un rapporto strettamente personale fra due
individui : il soggetto e l’analista. Non esiste psicoanalisi collettiva, come non
esistono angosce e nevrosi di massa.
Che il sesso sia messo all’ordine del giorno ed esposto agli angoli della strada,
trattato alla pari di un qualunque detersivo nei caroselli televisivi, non costituisce
affatto una promessa di qualche beneficio. Non dico che sia male. Certo non
serve a curare le angosce e i problemi singoli. Fa parte della moda, di questa finta
liberalizzazione che ci viene fornita, come un bene concesso dall’alto, dalla
cosiddetta società permissiva. Ma non serve, a livello di psicoanalisi.

Intervista a cura di Emilia Granzotto

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1974-11-21 ENTRETIEN DE JACQUES LACAN AVEC EMILIA
GRANZOTTO

Traduction :
FREUD POUR TOUJOURS
entretien avec J. Lacan

Le malaise de la civilisation moderne. La difficulté de vivre. La peur et le sexe.


La parole comme traitement de la névrose. L’angoisse des scientifiques. Le
psychanalyste vivant le plus paradoxal expose sa doctrine et les raisons de sa
fidélité au maître.

Jacques Lacan, 73 ans, parisien, psychanalyste. Apôtre de Sigmund Freud. Il


se définit comme un « pur freudien » et il a fondé à Paris une école
freudienne qui repropose infatigablement depuis vingt ans le retour aux
doctrines du maître et sa relecture « au sens littéral ». Il est considéré comme
hérétique de la psychanalyse officielle qui l’accuse d’histrionisme (Emilio
Servadio, président du Centro psicoanalitico de Rome, l’a défini comme
« prophète d’opérette ») et l’a chassé de ses institutions et sociétés.
Il est vénéré comme un dieu par ses partisans, pour lesquels il est « un génie
qui communique par flashes ». Politiquement à gauche, proche du groupe
marxiste maoïste qui dirige la revue Tel quel. Père spirituel, a-t-on dit, de tous
les gauchistes français. C’est également un personnage légendaire par le ton
d’oracle avec lequel il déplie ses écrits, incompréhensibles pour quiconque
n’est pas largement ferré par les mystères de la psychanalyse, définie, dans
l’un de ses essais, « comme rien d’autre qu’un artifice dont Freud a donné
les constituants en posant que leur ensemble englobe la notion de tels
constituants ».
Ses conférences et leçons du mercredi à la Faculté de droit de la Sorbonne
sont suivies par une multitude d’auditeurs, malgré le langage parlé aussi
obscur que fumeux de cet écrit. Il dit lui-même : « Je parle à demi-mot, c’est
connu. Et à la fin personne n’y comprend rien ».
Il mêle des mots très savants (homéostasie, anamorphose, aphanisis) aux
néologismes qu’il invente à brûle-pourpoint (le plus célèbre est parlêtre, soit
l’être parlant, soit l’homme). Il utilise indifféremment des termes de jargon
ou carrément des euphémismes débonnaires à la limite du ridicule ; le
phallus, protagoniste et dieu féroce de la religion psychanalytique, devient
simplement et ironiquement dans le langage de Lacan, quéquette.

108
Petit, les cheveux gris coupés en brosse et toujours soigneusement coiffés,
une vague ressemblance qui ne lui déplaît pas à Jean Gabin, ce monstre sacré
de la culture française s’habille toujours comme un dandy : chemise blanche
en tissu brodé, fermée au col d’une bande boutonnée comme celle des
prêtres, vestes de velours couleur prune ou abricot dont le tissage mêle le
brillant et le mat.
Dans son cabinet du 5 rue de Lille, avec son canapé empire, Lacan reçoit le
Tout-Paris qui compte. Lacan se proclame structuraliste, il est convaincu que
linguistique et psychanalyse sont sœurs, et que les analystes « devraient avoir
une culture sociologique, linguistique et métaphysique ». Ses essais sont
rassemblés dans un volume qui s’intitule Écrits, vendu à des dizaines de
milliers d’exemplaires.
Panorama a demandé à Lacan de parler de la psychanalyse, de ses méthodes,
dans la technique et la doctrine.

►◄

Question – Pr. Lacan, on entend de plus en plus souvent parler de la crise


de la psychanalyse : on dit que Sigmund Freud est dépassé, la société
moderne a découvert que sa doctrine ne suffit plus à comprendre l’homme
ni à interpréter à fond son rapport avec l’environnement, avec le monde…

LACAN – Ce sont des histoires. D’abord : la crise, il n’y en a pas. Elle n’est pas
là, la psychanalyse n’a pas du tout atteint ses limites, au contraire. Il y a encore
beaucoup de choses à découvrir dans la pratique et dans la doctrine. En
psychanalyse il n’y a pas de solution immédiate, mais seulement la longue,
patiente recherche des pourquoi.
Deuxièmement : Freud. Comment peut-on le juger dépassé si nous ne l’avons
pas entièrement compris ? Ce que nous savons c’est qu’il a fait connaître des
choses tout à fait nouvelles que l’on n’avait jamais imaginées avant lui, des
problèmes… de l’inconscient jusqu’à l’importance de la sexualité, de l’accès au
symbolique à l’assujettissement aux lois du langage.
Sa doctrine a mis en question la vérité, une affaire qui regarde tout un chacun,
personnellement. Rien à voir avec une crise. Je répète : on est loin des objectifs
de Freud. C’est aussi parce que son nom a servi à couvrir beaucoup de choses
qu’il y a eu des déviations, les épigones n’ont pas toujours fidèlement suivi le
modèle, ça a créé la confusion.
Après sa mort, en 39, même certains de ses élèves ont prétendu faire la
psychanalyse autrement, réduisant son enseignement à quelques petites formules
banales : la technique comme rite, la pratique réduite au traitement du
109
comportement et, comme visée, la réadaptation de l’individu à son
environnement social. C’est-à-dire la négation de Freud, une psychanalyse
arrangeante, de salon.
Il l’avait prévu. Il disait qu’il y a trois positions impossibles à soutenir, trois
engagements impossibles, gouverner, éduquer et psychanalyser. Aujourd’hui peu
importe qui a des responsabilités au gouvernement, et tout le monde se prétend
éducateur. Quant aux psychanalystes, hélas, ils prospèrent comme les magiciens
et les guérisseurs. Proposer aux gens de les aider signifie le succès assuré et la
clientèle derrière la porte. La psychanalyse c’est autre chose.

Q. – Quoi exactement ?

L – Je la définis comme un symptôme, révélateur du malaise de la civilisation


dans laquelle nous vivons. Ce n’est certes pas une philosophie, j’abhorre la
philosophie, il y a bien longtemps qu’elle ne dit plus rien d’intéressant. Ce n’est
même pas une foi, et ça ne me va pas de l’appeler science. Disons que c’est une
pratique qui s’occupe de ce qui ne va pas, terriblement difficile parce qu’elle
prétend introduire dans la vie quotidienne l’impossible et l’imaginaire. Jusqu’à
maintenant, elle a obtenu certains résultats, mais elle n’a pas encore de règles et
elle se prête à toutes sortes d’équivoques.
Il ne faut pas oublier qu’il s’agit de quelque chose de tout à fait nouveau, que
ce soit par rapport à la médecine, ou à la psychologie ou aux sciences affines.
Elle est aussi très jeune. Freud est mort il y a à peine 35 ans. Son premier livre
L’Interprétation des rêves a été publié en 1900, et avec très peu de succès. Je crois
qu’il en a été vendu 300 exemplaires en quelques années. Il avait aussi très peu
d’élèves, qui passaient pour des fous, et eux-mêmes n’étaient pas d’accord sur la
façon de mettre en pratique et d’interpréter ce qu’ils avaient appris.

Q. – Qu’est-ce qui ne va pas aujourd’hui chez l’homme ?

L. – Il y a cette grande fatigue de vivre comme résultat de la course au progrès.


On attend de la psychanalyse qu’elle découvre jusqu’où on peut aller en traînant
cette fatigue, ce malaise de la vie.

Q. – Qu’est-ce qui pousse les gens à se faire psychanalyser ?

L. – La peur. Quand il lui arrive des choses, même des choses qu’il a voulues,
qu’il ne comprend pas, l’homme a peur. Il souffre de ne pas comprendre et petit
à petit il entre dans un état de panique, c’est la névrose. Dans la névrose
hystérique le corps devient malade de la peur d’être malade, sans l’être en réalité.
110
Dans la névrose obsessionnelle la peur met des choses bizarres dans la tête…
pensées qu’on ne peut pas contrôler, phobies dans lesquelles formes et objets
acquièrent des significations diverses et effrayantes.

Q. – Par exemple ?

L.– Il arrive au névrosé de se sentir poussé par un besoin épouvantable d’aller


vérifier des dizaines de fois si le robinet est vraiment fermé ou si telle chose est
bien à sa place, tout en sachant avec certitude que le robinet est comme il doit
être et que la chose est bien à sa place. Il n’y a pas de pilule qui guérisse cela. Tu
dois découvrir pourquoi cela t’arrive et savoir ce que cela signifie.

Q. – Et le traitement ?

L. – Le névrosé est un malade qui se traite avec la parole, avant tout avec la
sienne. Il doit parler, raconter, expliquer lui-même. Freud la définit ainsi :
« assomption de la part du sujet de sa propre histoire, dans la mesure où elle est
constituée par la parole adressée à un autre ».
La psychanalyse est le règne de la parole, il n’y a pas d’autre remède. Freud
expliquait que l’inconscient, ce n’est pas tant profond mais plutôt qu’il est
inaccessible à l’approfondissement conscient. Et il disait aussi que dans cet
inconscient « ça parle » : un sujet dans le sujet, transcendant le sujet. La parole
est la grande force de la psychanalyse.

Q. – Parole de qui ? du malade ou du psychanalyste ?

L. – En psychanalyse, les termes malade, médecin, médecine, ne sont pas


exacts, ils ne sont pas utilisés. Même les formules passives qui sont utilisées
habituellement ne sont pas justes. On dit « se faire psychanalyser ». C’est faux.
Celui qui fait le vrai travail en analyse c’est celui qui parle, le sujet analysant,
même s’il le fait sur le mode suggéré par l’analyste qui lui indique comment
procéder et l’aide par des interventions. Des interprétations lui sont fournies qui
semblent au premier abord donner sens à ce que l’analysant dit.
En réalité l’interprétation est plus subtile, elle tend à effacer le sens des choses
dont le sujet souffre. Le but est de lui montrer à travers son propre récit que son
symptôme, disons la maladie, n’est en relation avec rien, qu’il est dénué de tout
sens. Même si en apparence il est réel, il n’existe pas.
Les voies par lesquelles cette action de la parole procède demandent une
grande pratique et une patience infinie. La patience et la mesure sont les

111
instruments de la psychanalyse. La technique consiste à savoir mesurer l’aide
qu’on donne à l’analysant ; c’est pour ça que la psychanalyse est difficile.

Q. – Quand on parle de Jacques Lacan, on associe inévitablement ce nom à


une formule : « le retour à Freud ». Qu’est-ce que cela signifie ?

L. – Exactement ce qui est dit. La psychanalyse c’est Freud. Si on veut faire de


la psychanalyse, il faut se référer à Freud, à ses termes, à ses définitions, lus et
interprétés dans leur sens littéral. J’ai fondé à Paris une école freudienne
justement pour ça.
Ça fait 20 ans et plus que je vais en expliquant mon point de vue : le retour à
Freud signifie simplement désencombrer le champ des déviations et des
équivoques, des phénoménologies existentielles par exemple comme du
formalisme institutionnel des sociétés psychanalytiques, en reprenant la lecture
de son enseignement selon les principes définis et catalogués dans son travail.
Relire Freud veut dire seulement relire Freud. Celui qui ne fait pas cela en
psychanalyse utilise des formes abusives.

Q. – Mais Freud est difficile. Et Lacan dit-on le rend incompréhensible. On


reproche à Lacan de parler, et surtout d’écrire, de telle façon que seuls
quelques initiés puissent espérer comprendre.

L.– Je le sais, j’ai la réputation d’être un obscur qui cache sa pensée dans des
nuages de fumée. Je me demande pourquoi. À propos de l’analyse, je répète avec
Freud qu’elle est « le jeu intersubjectif à travers lequel la vérité entre dans le réel ».
C’est pas clair ? Mais la psychanalyse n’est pas une chose simple.
Mes livres sont réputés incompréhensibles. Mais par qui ? Je ne les ai pas écrits
pour tous, pour qu’ils soient compris par tous. Au contraire, je ne me suis pas
préoccupé un instant de complaire à quelques lecteurs. J’avais des choses à dire
et je les ai dites. Il me suffit d’avoir un public qui lit, s’il ne comprend pas tant
pis. Quant au nombre de lecteurs, j’ai eu plus de chance que Freud. Mes livres
sont même trop lus, j’en suis étonné.
Je suis même convaincu que dans 10 ans au maximum, qui me lira me trouvera
transparent comme un beau verre de bière. Peut-être qu’alors on dira : ce Lacan
qu’il est banal !

Q. – Quelles sont les caractéristiques du lacanisme ?

L. – C’est un peu tôt pour le dire puisque le lacanisme n’existe pas encore. On
en perçoit à peine l’odeur, comme un pressentiment.
112
Quoi qu’il en soit, Lacan est un monsieur qui pratique depuis 40 ans la
psychanalyse et qui l’étudie depuis autant de temps. Je crois dans le structuralisme
et dans la science du langage. J’ai écrit dans un de mes livres que « ce à quoi nous
ramène la découverte de Freud est l’importance de l’ordre dans lequel nous
sommes entrés, dans lequel nous sommes, si l’on peut dire, nés une seconde fois,
sortant de l’état appelé justement infans, sans parole ».
L’ordre symbolique sur lequel Freud a fondé sa découverte est constitué par le
langage, comme moment du discours universel concret. C’est le monde des
paroles qui crée le monde des choses, initialement confuses dans le tout en
devenir. Seuls les mots donnent un sens accompli à l’essence des choses. Sans
les mots rien n’existerait. Que serait le plaisir sans l’intermédiaire de la parole ?
Mon idée est que Freud en énonçant dans ses premières œuvres (L’Interprétation
des rêves, Au-delà du principe de plaisir, Totem et tabou) les lois de l’inconscient a
formulé, en précurseur des temps, les théories avec lesquelles quelques années
plus tard Ferdinand de Saussure a ouvert le chemin à la linguistique moderne.

Q. – Et la pensée pure ?

L. – Soumise, comme tout le reste, aux lois du langage, seuls les mots peuvent
l’introduire et lui donner consistance. Sans le langage, l’humanité ne ferait pas un
pas en avant dans les recherches sur la pensée. Ainsi la psychanalyse. Quelle que
soit la fonction qu’on veuille lui attribuer, agent de guérison, de formation ou de
sondage, il n’y a qu’un médium dont on se serve : la parole du patient. Et chaque
mot demande réponse.

Q. – L’analyse comme dialogue donc ? Il y a des gens qui l’interprètent


plutôt comme un succédané laïc de la confession…

L. – Mais quelle confession. Au psychanalyste on ne confesse rien du tout. On


va lui dire simplement tout ce qui nous passe par la tête. Des mots précisément.
La découverte de la psychanalyse, c’est l’homme comme animal parlant. C’est
à l’analyste de mettre en série les mots qu’il écoute et de leur donner un sens, une
signification. Pour faire une bonne analyse, il faut un accord, une affinité entre
l’analysant et l’analyste.
À travers les mots de l’un, l’autre cherche à se faire une idée de ce dont il s’agit,
et à trouver au-delà du symptôme apparent le nœud difficile de la vérité. Une
autre fonction de l’analyste est d’expliquer le sens des mots pour faire
comprendre au patient ce qu’il peut attendre de l’analyse.

Q. – C’est un rapport d’une extrême confiance.


113
L. – Plutôt un échange. Dans lequel l’important est que l’un parle et l’autre
écoute. Même en silence. L’analyste ne pose pas de question et n’a pas d’idée. Il
donne seulement les réponses qu’il veut bien donner aux questions qui suscitent
son bon vouloir. Mais en fin de compte l’analysant va toujours où l’analyste
l’emmène.

Q. – C’est la cure. Et les possibilités de guérison ? Est-ce qu’on sort de la


névrose ?

L. – La psychanalyse réussit quand elle débarrasse le champ aussi bien du


symptôme que du réel, ainsi elle arrive à la vérité.

Q. – Est-ce qu’on peut expliquer ce concept d’une manière moins


lacanienne ?

L. – J’appelle symptôme tout ce qui vient du réel. Et le réel c’est tout ce qui ne
va pas, ce qui ne fonctionne pas, ce qui fait obstacle à la vie de l’homme et à
l’affirmation de sa personnalité. Le réel revient toujours à la même place, on le
trouve toujours là avec les mêmes manifestations. Les scientifiques ont une belle
formule : qu’il n’y a rien d’impossible dans le réel. Il faut un sacré culot pour des
affirmations de ce genre, ou bien comme je le soupçonne, l’ignorance totale de
ce qu’on fait et de ce qu’on dit.
Le réel et l’impossible sont antithétiques ; ils ne peuvent aller ensemble.
L’analyse pousse le sujet vers l’impossible, elle lui suggère de considérer le monde
comme il est vraiment, c’est-à-dire imaginaire et sans aucun sens. Alors que le
réel, comme un oiseau vorace, ne fait que se nourrir de choses sensées, d’actions
qui ont un sens.
On entend toujours répéter qu’il faut donner un sens à ceci et à cela, à ses
propres pensées, à ses propres aspirations, aux désirs, au sexe, à la vie. Mais de
la vie nous ne savons rien de rien, comme s’essoufflent à l’expliquer les
scientifiques.
Ma peur est que par leur faute, le réel, chose monstrueuse qui n’existe pas,
finira par prendre le dessus. La science est en train de se substituer à la religion,
avec autant de despotisme, d’obscurité et d’obscurantisme. Il y a un dieu atome,
un dieu espace, etc. Si la science ou la religion l’emportent, la psychanalyse est
finie.

Q. – Quel rapport y a-t-il aujourd’hui entre la science et la psychanalyse ?

114
L. – Pour moi l’unique science vraie, sérieuse, à suivre, c’est la science fiction.
L’autre, celle qui est officielle, qui a ses autels dans les laboratoires avance à
tâtons sans but et elle commence même à avoir peur de son ombre.
Il semble que soit arrivé aussi pour les scientifiques le moment de l’angoisse.
Dans leurs laboratoires aseptisés, revêtus de leurs blouses amidonnées, ces vieux
enfants qui jouent avec des choses inconnues, manipulant des appareils toujours
plus compliqués, et inventant des formules toujours plus abstruses, commencent
à se demander ce qui pourra survenir demain et ce que finiront par apporter ces
recherches toujours nouvelles. Enfin, dirai-je, et si c’était trop tard ? On les
appelle biologistes, physiciens, chimistes, pour moi ce sont des fous.
Seulement maintenant, alors qu’ils sont déjà en train de détruire l’univers, leur
vient à l’esprit de se demander si par hasard ça ne pourrait pas être dangereux.
Et si tout sautait ? Si les bactéries aussi amoureusement élevées dans les blancs
laboratoires se transmutaient en ennemis mortels ? Si le monde était balayé par
une horde de ces bactéries avec toute la chose merdeuse qui l’habite, à
commencer par les scientifiques des laboratoires ?
Aux trois positions impossibles de Freud, gouverner, éduquer, psychanalyser,
j’en ajouterais une quatrième : la science. À ceci près que eux, les scientifiques,
ne savent pas qu’ils sont dans une position insoutenable.

Q. – C’est une vision assez pessimiste de ce qui communément se définit


comme le progrès.

L. – Pas du tout, je ne suis pas pessimiste. Il n’arrivera rien. Pour la simple


raison que l’homme est un bon à rien, même pas capable de se détruire. Une
calamité totale promue par l’homme, personnellement je trouverais ça
merveilleux. La preuve qu’il aurait finalement réussi à fabriquer quelque chose
avec ses mains, avec sa tête, sans intervention divine ou naturelle ou autre.
Toutes ces belles bactéries bien nourries se baladant dans le monde, comme
les sauterelles bibliques, signifieraient le triomphe de l’homme. Mais ça n’arrivera
pas. La science a sa bonne crise de responsabilité. Tout rentrera dans l’ordre des
choses, comme on dit. Je l’ai dit, le réel aura le dessus comme toujours, et nous
serons foutus comme toujours.

Q. – Un autre des paradoxes de Jacques Lacan. On lui reproche non


seulement la difficulté du langage et l’obscurité des concepts, les jeux de
mots, les plaisanteries linguistiques, les calembours à la française, et
précisément les paradoxes. Celui qui écoute ou qui lit a le droit de se sentir
désorienté.

115
L. – Je ne plaisante pas du tout, je dis des choses très sérieuses. Sauf que j’utilise
les mots comme les scientifiques, dont nous parlions plus haut, utilisent leurs
alambics et leurs gadgets électroniques. Je cherche toujours à me reporter à
l’expérience de la psychanalyse.

Q. – Vous dites : le réel n’existe pas. Mais l’homme moyen sait que le réel
c’est le monde, tout ce qui l’entoure, ce qui se voit à l’œil nu, se touche,
c’est…

L. – D’abord rejetons cet homme moyen qui, lui, pour commencer n’existe
pas, c’est seulement une fiction statistique, il existe des individus et c’est tout.
Quand j’entends parler de l’homme de la rue, de sondages, de phénomènes de
masse ou de choses semblables, je pense à tous les patients que j’ai vu passer sur
le divan de mon cabinet en quarante années d’écoute. Il n’y en a pas un qui soit
de quelque façon semblable à l’autre, pas un avec les mêmes phobies, les mêmes
angoisses, la même façon de raconter, la même peur de ne pas comprendre.
L’homme moyen qui est-ce, moi, vous, mon concierge, le président de la
République ?

Q. – Nous parlions du réel, du monde que nous tous voyons…

L. – Précisément. La différence entre le réel, à savoir ce qui ne va pas, et le


symbolique et l’imaginaire, à savoir la vérité, c’est que le réel c’est le monde. Pour
constater que le monde n’existe pas, qu’il n’est pas, il suffit de penser à toutes les
choses banales qu’une infinité de gens stupides croient être le monde. Et j’invite
les amis de Panorama, avant de m’accuser de paradoxe, à bien réfléchir sur ce
qu’ils viennent de lire.

Q. – Toujours plus pessimiste on dirait…

L. – Ce n’est pas vrai. Je ne me range pas parmi les alarmistes ni parmi les
angoissés. Gare si un psychanalyste n’a pas dépassé son stade de l’angoisse. C’est
vrai, il y a autour de nous des choses horripilantes et dévorantes, comme la
télévision, par quoi la plus grande partie d’entre nous se trouve régulièrement
phagocytée. Mais c’est seulement parce que des gens se laissent phagocyter, qu’ils
vont jusqu’à s’inventer un intérêt pour ce qu’ils voient.
Puis, il y a d’autres gadgets monstrueux aussi dévorants, les fusées qui vont sur
la lune, les recherches au fond de la mer, etc., toutes choses qui dévorent, mais
il n’y a pas de quoi en faire un drame. Je suis sûr que quand nous en aurons assez
des fusées, de la télévision et de toutes leurs maudites recherches à vide, nous
116
trouverons d’autres choses pour nous occuper. Il y a une reviviscence de la
religion, non ? Et quel meilleur monstre dévorant que la religion, une foire
continuelle, de quoi s’amuser pendant des siècles comme ça a déjà été démontré ?
Ma réponse à tout cela c’est que l’homme a toujours su s’adapter au mal. Le
seul réel concevable auquel nous ayons accès est précisément celui-ci, il faudra
s’en faire une raison. Donner un sens aux choses comme on disait. Autrement
l’homme n’aurait pas d’angoisse. Freud ne serait pas devenu célèbre et moi je
serais professeur de collège.

Q. – Les angoisses : sont-elles toujours de ce type ou bien y a-t-il des


angoisses liées à certaines conditions sociales, à certaines étapes historiques,
à certaines latitudes ?

L. – L’angoisse du scientifique qui a peur de ses propres découvertes peut


sembler récente, mais que savons-nous de ce qui est arrivé à d’autres époques,
des drames d’autres chercheurs ? L’angoisse de l’ouvrier rivé à la chaîne de
montage comme à la rame d’une galère, c’est l’angoisse d’aujourd’hui. Ou plus
simplement elle est liée aux définitions et aux mots d’aujourd’hui ?

Q. – Mais qu’est-ce que c’est l’angoisse pour la psychanalyse ?

L. – Quelque chose qui se situe à l’extérieur de notre corps, une peur, une peur
de rien que le corps, esprit compris, puisse motiver. En somme, la peur de la
peur. Beaucoup de ces peurs, beaucoup de ces angoisses, au niveau où nous les
percevons, ont quelque chose à faire avec le sexe.
Freud disait que la sexualité, pour l’animal parlant qu’on appelle l’homme, est
sans remède et sans espoir. Un des devoirs de l’analyste est de trouver dans les
paroles du patient le nœud entre l’angoisse et le sexe, ce grand inconnu.

Q. – Maintenant qu’on met du sexe à toutes les sauces, sexe au cinéma, sexe
au théâtre, à la télévision, dans les journaux, dans les chansons, à la plage, on
entend dire que les gens sont moins angoissés concernant les problèmes liés
à la sphère sexuelle. Les tabous sont tombés, dit-on, le sexe ne fait plus
peur…

L. – La sexomanie galopante est seulement un phénomène publicitaire. La


psychanalyse est une chose sérieuse qui regarde, je répète, un rapport strictement
personnel entre deux individus : le sujet et l’analyste. Il n’existe pas de
psychanalyse collective, comme il n’existe pas d’angoisses ou de névroses de
masse.
117
Que le sexe soit mis à l’ordre du jour et exposé à tous les coins de rue, traité
de la même façon que n’importe quel détersif dans les carrousels télévisés, ne
constitue absolument pas une promesse d’un quelconque bénéfice. Je ne dis pas
que ce soit mal. Certes, ça ne sert pas à soigner les angoisses et les problèmes
singuliers. Ça fait partie de la mode, de cette fausse libéralisation qui nous est
fournie comme un bien accordé d’en haut par la soi disant société permissive.
Mais ça ne sert pas au niveau de la psychanalyse.

1974-12-17 À LA LECTURE DU 17 DÉCEMBRE

118
Allocution précédant le séminaire R.S.I. du 17 Décembre 1974. Ornicar ?,
1975, n° 2, pp. 98-99.
(98)Je parle ici de la débilité mentale des systèmes de pensée qui supposent (sans
le dire, sauf aux temps bénits du Tao, voire de l’ancienne Égypte, où cela
s’articule avec tout l’abêtissement nécessaire), qui suppose donc la métaphore du
rapport sexuel, non ex-sistant sous aucune forme, sous celle de la copulation,
particulièrement « grotesque » chez le parlêtre, qui est censée « représenter » le
rapport que je dis ne pas ex-sister humainement.
La mise au point qui résulte d’une certaine ventilation de ladite métaphore,
élaborée sous le nom de philosophie, ne va pas pour autant bien loin, pas plus
loin que le christianisme, fruit de la Triade qu’en « l’adorant » il dénonce dans sa
vrai « nature » : Dieu est le pas-tout qu’il a le mérite de distinguer, en se refusant
à le confondre avec l’idée imbécile de l’univers. Mais c’est bien ainsi qu’il permet
de l’identifier à ce que je dénonce comme ce à quoi aucune ex-sistence n’est
permise parce que c’est le trou en tant que tel – le trou que le nœud borroméen
permet d’en distinguer (distinguer de l’ex-sistence comme définie par le nœud
lui-même, à savoir l’ex-sistence d’une consistance soumise à la nécessité (= ne
cessant pas de s’écrire) de ce qu’elle ne puisse entrer dans le trou sans
nécessairement en ressortir, et dès « la fois » suivante (« la fois » dont le
croisement de sa mise à plat fait foi).
D’où la correspondance que je tente d’abord du trou avec un réel qui se
trouvera plus tard conditionné de l’ex-sistence. Comment en effet ménager
l’approche de cette vérité à un auditoire aussi maladroit que m’en témoigne la
maladresse que je démontre à moi-même à manier la mise à plat du nœud, plus
encore son réel, c’est à dire son ex-sistence ?
Je laisse donc ça là, sans le corriger, pour témoigner de la difficulté de l’abord
d’un discours commandé par une toute nouvelle nécessité (cf. plus haut).
Ce qu’il me faut démontrer en effet, c’est qu’il n’y a pas de jouissance de
l’Autre, génitif objectif, et comment y parvenir si je frappe d’emblée si juste que
le sens étant atteint, la jouissance y consonne qui met en jeu le damné phallus (=
l’ex-sistence même du réel, soit à prendre mon registre : R à la puissance deux)
ou encore ce à quoi la philosophie vise à donner célébration.
C’est dire que j’en suis tout empêtré encore, je parle de la philo, non du phallo.
Mais il y a temps pourquoi il ne faut pas se hâter, faute de quoi ce n’est seulement
de rater qu’il s’agit, mais plutôt de l’erre irrémédiable, c’est-à-dire d’« aimer la
sagesse », nécessité de L’homme. À corriger.
Ce pourquoi il faut la patience à quoi m’exerce le D.A. (lire discours
analytique). Il reste toujours le recours à la connerie religieuse, à quoi Freud ne
manque jamais : ce que je dis au passage quoique poliment (nous lui devons tout).
119
J.L.

120
LACAN 1973-74. Les non-dupes errent

121
Ce document de travail a pour sources principales :
– Les non-dupes errent, fichiers mp3 des séances, sur le site de Patrick Valas.
– Les non-dupes errent, sur le site Espaces Lacan.
– Les non-dupes errent, sténotypie (Nicole Sels) au format « pdf » sur le site
de l’E.L.P.

Le texte de ce séminaire nécessite l’installation de la police de caractères spécifique,


dite « Lacan », disponible ici :
http://fr.ffonts.net/Lacan.font.download (placer le fichier Lacan.ttf dans le
répertoire c:\windows\fonts)
Les références bibliographiques privilégient les éditions les plus récentes. Les
schémas sont refaits.
N.B. Ce qui s’inscrit entre crochets droits [ ] n’est pas de Jacques Lacan.

(Contact)

Table des matiÈres

Leçon 1 13 Novembre 1973


Leçon 2 20 Novembre 1973
Leçon 3 11 Décembre 1973
Leçon 4 18 Décembre 1973
Leçon 5 08 Janvier 1974
Leçon 6 15 Janvier 1974
Leçon 7 12 Février 1974
Leçon 8 19 Février 1974
Leçon 9 12 Mars 1974
Leçon 10 19 Mars 1974
Leçon 11 09 Avril 1974
Leçon 12 23 Avril 1974
Leçon 13 14 Mai 1974
Leçon 14 21 Mai 1974
Leçon 15 11 Juin 1974

122
13 Novembre 1973

Table des matières

Je recommence ! Je recommence, puisque j’avais cru pouvoir finir.


Je recommence même, parce que j’avais cru pouvoir finir.
C’est ce que j’appelle ailleurs « la passe » : je croyais que c’était passé.
Seulement voilà, cette créance « je croyais que c’était passé », cette créance m’a
donné l’occasion de m’apercevoir de quelque chose. C’est même comme ça
que ce que j’appelle « la passe » ça donne l’occasion tout d’un coup de voir un
certain relief,
un relief de ce que j’ai fait jusqu’ici.

Et c’est ce relief qu’exprime exactement mon titre de cette année, celui que
vous avez pu lire, j’espère, sur l’affiche,
et qui s’écrit Les non-dupes errent. Ça sonne drôlement, hein ? C’est un petit air
de ma façon.

Ou pour dire mieux les choses, une petite erre, e, deux r, e.


Vous savez peut-être ce que ça veut dire, une erre ?
C’est quelque chose comme la lancée.
La lancée de quelque chose, quand s’arrête ce qui la propulse et continue de
courir encore.

Il n’en reste pas moins que ça sonne strictement de la même façon que Les
Noms du Père,
à savoir ce dont j’ai promis de ne parler plus jamais. Voilà !
Ceci en fonction de certaines gens que j’ai pas plus à qualifier, qui au nom de
Freud,
m’ont justement fait suspendre ce que je projetais d’énoncer des Noms du
Père. Ouais...

123
Évidemment, c’est pour ne leur donner en aucun cas le réconfort de ce que
j’aurais pu leur apporter certains de ces noms
qu’ils ignorent parce qu’ils les refoulent. Ça aurait pu leur servir. Et c’est à
quoi je ne tenais pas précisément.
De toute façon, je sais qu’ils ne les trouveront pas tout seuls, qu’ils ne les
trouveront pas, tels qu’ils sont partis
sur l’erre - e, deux r, e - sur l’erre de Freud, c’est-à-dire sur la façon dont sont
constituées les sociétés psychanalytiques. Voilà.

Alors, Les non-dupes errent et Les Noms du Père consonent si bien, qui
consonent d’autant mieux que contrairement,
à un penchant qu’ont les personnes qui se croient lettrées à faire des liaisons
même quand il s’agit d’un « s »,
on ne dit pas « les non-dupes z’errent », on ne dit pas non plus « les cerises z’ont bon
goût », on dit : « les cerises ont bon goût »
et « les non-dupes errent ». Ça consonne.

Ça, c’est les richesses de la langue.


Et j’irai même plus loin : c’est une richesse que n’ont pas toutes les langues,
mais c’est bien pour ça qu’elles sont variées.
Mais ce que j’avance de ces rencontres qu’on qualifie du mot d’esprit, peut-être
que j’arriverai avant la fin de cette année
à vous faire sentir, à vous faire sentir un peu mieux ce que c’est que le mot
d’esprit.

Et je vais même tout de suite en avancer quelque chose.


Dans ces deux termes mis en mots, des Noms du Père et des non-dupes qui errent,
c’est le même savoir.
Dans les deux, c’est le même savoir au sens où l’inconscient c’est un savoir
dont le sujet peut se déchiffrer.
C’est la définition du sujet, qu’ici je donne, du sujet tel que le constitue l’in-
conscient.

Il le déchiffre, celui qui d’être parlant est en position de procéder à cette


opération, qui y est même jusqu’à un certain point forcé, jusqu’à ce qu’il
atteigne un sens. Et c’est là qu’il s’arrête, parce qu’il faut bien s’arrêter. On ne
demande que ça, même !
On ne demande que ça parce qu’on n’a pas le temps. Alors il s’arrête à un
sens, mais le sens auquel on doit s’arrêter,
124
dans les deux cas, quoique ça soit le même savoir, ce n’est pas le même sens.
Ce qui est curieux.

Et qui nous fait toucher du doigt tout de suite que ce n’est pas le même sens,
seulement pour des raisons d’orthographe.
Ce qui nous laisse soupçonner quelque chose. Quelque chose dont vous
pouvez voir, en fait, l’indication dans ce que j’ai,
dans quelques-uns de mes séminaires précédents, marqué des rapports de
l’écrit au langage.

Ne vous étonnez pas trop, enfin, qu’ici je laisse la chose à l’état d’énigme,
puisque l’énigme, c’est le comble du sens.
Et ne croyez pas même qu’à l’occasion il ne reste pas là...
à propos de ce rapprochement, de cette identité phonématique,
des Noms du Père et des non-dupes errent
... ne croyez pas qu’il n’y ait pas d’énigme pour moi-même, mais c’est bien de
ça qu’il s’agit.

C’est bien de ça qu’il s’agit, et de ceci : qu’il n’y a aucun inconvénient à ce que
j’imagine comprendre.
Ça éclaire le sujet au sens où je l’ai dit tout à l’heure, et ça vous donne du
travail.
Faut bien le dire, pour moi, il n’y a rien de tuant comme de vous donner du
travail... mais enfin, c’est mon rôle !

Le travail, tout le monde sait d’où ça vient, dans la langue, dans la langue où
je vous jaspine.
Vous avez peut-être entendu parler de ça : ça vient de tripalium, qui est un
instrument de torture, et qui était fait de trois pieux. Au Concile d’Auxerre
on a dit qu’il ne convenait pas aux prêtres ni aux diacres, d’être à côté de cet
instrument
au moyen de quoi torquentur rei, sont tourmentés les coupables.
Ça ne convient pas que le prêtre ni que le diacre soient là, ça les ferait peut-
être bander.

Il est en effet bien clair que le travail, tel que nous le connaissons par
l’inconscient, c’est ce qui fait des rapports,
des rapports à ce savoir dont nous sommes tourmentés, c’est ce qui fait de
ces rapports la jouissance.
125
Donc j’ai dit : pas d’objection à ce que j’imagine.
Je n’ai pas dit « je m’imagine ». C’est vous qui vous imaginez comprendre.
C’est-à-dire que dans ce « vous ... vous »,
vous imaginez que c’est vous qui comprenez, mais moi j’ai pas dit que c’était
moi, j’ai dit j’imagine.

Quant à ce que vous vous imaginiez, j’essaye de tempérer la chose.


Je fais tout ce que je peux, en tout cas, pour vous en empêcher.
Parce qu’il ne faut pas comprendre trop vite, comme je l’ai souvent souligné.

Ce que j’ai avancé, pourtant, avec ce « j’imagine », à propos du sens, c’est une
remarque qui sera celle que j’avance cette année : c’est que l’imaginaire...
quoi que vous en ayez entendu, parce que vous vous imaginez
comprendre
...c’est que l’imaginaire, c’est une dit-mansion - comme vous savez que je l’écris -
aussi importante que les autres.

Ça se voit très bien dans la science mathématique.


Je veux dire dans celle qui est enseignable parce qu’elle concerne le réel que
véhicule le symbolique.
Qui ne le véhicule d’ailleurs que de ce qui constitue le symbolique ce soit
toujours chiffré.

L’imaginaire c’est ce qui arrête le déchiffrage, c’est le sens.


Comme je vous l’ai dit, il faut bien s’arrêter quelque part, et même le plus tôt
qu’on peut.
L’imaginaire c’est toujours une intuition de ce qui est à symboliser, comme je
viens de le dire,
quelque chose à mâcher, à penser, comme on dit. Et pour tout dire, une vague
jouissance.

Le branlage humain est plus varié qu’on ne croit, quoiqu’il soit limité par
quelque chose qui tient au corps, au corps humain,
à savoir ce qui, dans l’état actuel des choses...
mais justement c’est pas fini, il peut peut-être venir autre chose

126
... dans l’état actuel des choses, assure la dominance de l’οψις [opsis]4, dans
le peu que nous en savons de ce corps,
c’est-à-dire l’anatomie.

Cette dominance de l’οψις, c’est ce qui fait que quand même qu’il y a
toujours de l’intuition dans ce dont part le mathématicien. Je vous ferai peut-
être cette année sentir le nœud...
c’est bien le cas de le dire
... le nœud de l’affaire, à propos de ce qu’ils appellent...
je parle des mathématiciens, je n’en suis pas, je le regrette
... de ce qu’ils appellent l’espace vectoriel.

C’est très joli de voir comment cette affaire, qui est peut-être, enfin...
certains d’entre vous doivent en avoir entendu vaguement parler
... je peux leur affirmer en tout cas que c’est vraiment le dernier grand pas de
la mathématique.

Ça part comme ça d’une intuition philosopharde l’Ausdehnungslehre : la math...


Lehre c’est ce qui s’enseigne
... la math de l’extension, qu’il appelle ça, Grassmann.

Et puis il sort de là l’espace vectoriel et le calcul du même nom, c’est-à-dire


quelque chose de tout à fait mathématiquement enseignable si je puis dire, de
strictement symbolisé, et qui à la limite peut fonctionner dans... par une
machine.
Elle, elle n’a rien à y comprendre.

Pourquoi faut-il revenir à comprendre...


on reparlera de l’espace vectoriel, laissez-moi simplement me contenter
aujourd’hui d’une annonce
...pourquoi faut-il revenir à comprendre, c’est-à-dire à imaginer, pour savoir
où appliquer l’appareil ?

More geometrico, la géométrie... enfin, la plus bête de la terre, celle qu’on vous a
enseignée au lycée,
celle qui procède du découpage à la scie de l’espace : vous sciez l’espace en
deux,

4
Opsis : ce qui est visible, livré au regard, le visage, l’apparence.
127
puis après ça l’ombre de sciage vous la coupez par une ligne, et après ça vous
marquez un point... bon !

C’est quand même amusant que More geometrico ait paru comme ça pendant
des siècles être le modèle de la logique,
je veux dire que c’est ce que Spinoza écrit en tête de l’Éthique. Ouais...

Enfin, c’était comme ça avant que la logique en ait pris quand même
certaines leçons,
des leçons telles qu’on en est quand même arrivé à vider l’intuition et
qu’actuellement,
c’est quand même à l’extrême dans un livre de mathématiques...
de ces mathématiques modernes que l’on sait exécrables, aux dires
de certains
... on peut se passer pendant beaucoup de chapitres de la moindre figure.
Mais quand même, et c’est bien là l’étrange, on y vient, on finit toujours par y
venir.

Alors j’avance ceci pour vous cette année : on y vient toujours.


Ce n’est pas parce que la géométrie se fait dans l’espace, l’intuitif...
la géométrie des Grecs, dont on peut dire que c’était pas mal, mais
enfin que ça cassait pas les manivelles
...c’est pour une autre raison qu’on y vient.

Singulièrement, je vous la dirai : c’est qu’il y a 3 dimensions de l’espace habité


par le parlant,
et que ces 3 dit-mansions - telles que je les écris - s’appellent le Symbolique,
l’Imaginaire et le Réel.
C’est pas tout à fait comme les coordonnées cartésiennes !

C’est pas parce qu’il y en a 3...


ne vous y trompez pas, les coordonnées cartésiennes relèvent de la
vieille géométrie
...c’est parce que c’est un espace...
le mien, tel que je le définis de ces trois dit-mansions
...c’est un espace dont les points se déterminent tout autrement.

Et c’est ce que j’ai essayé...


comme ça dépassait peut-être mes moyens, c’est peut-être ça qui
m’a donné l’idée de laisser tomber la chose
128
... c’est une géométrie où les points...
pour ceux qui étaient là - j’espère - l’année dernière
... dont les points se déterminent du coinçage de ce dont vous vous souvenez
peut-être que j’ai appelé « mes ronds de ficelle ».

Parce que il y a peut-être un autre moyen de faire un point


– que de commencer par scier l’espace,
– puis ensuite déchirer la page,
– puis avec la ligne qui, on ne sait pas d’où, flotte entre les deux, casser
cette ligne,
– et dire : « c’est ça le point », c’est-à-dire nulle part, c’est-à-dire rien.

C’est peut-être s’apercevoir que rien qu’à en prendre 3 de ces ronds de


ficelle...
tel que je vous l’ai expliqué, quand ils sont 3, bien que si vous en
coupiez un, les deux autres ne sont pas liés
... ils peuvent, rien que d’être trois...
avant ce trois les deux restant séparés
...rien que d’être trois, se coincer de façon à être inséparables.

D’où le coinçage, le coinçage qui se définit... quelque chose comme ça :

À savoir, que si vous tirez quelque part sur un quelconque de ces ronds de
ficelle,
vous voyez qu’il y a un point, un point qui est quelque part par là, où les trois
se coincent.

C’est un petit peu différent de tout ce qu’on a élucubré jusqu’ici more


geometrico,
car ça exige qu’il y ait trois ronds, trois ronds de ficelle...
quelque chose d’autrement consistant que ce vide avec lequel on opère
sur l’espace
129
...il en faut trois, toujours, en tout cas, pour déterminer un point.

Je vous réexpliquerai ça mieux encore, c’est-à-dire en long et en large, mais je


vous fais remarquer que ça part,
ça part cette notion, d’une autre façon d’en opérer avec l’espace...
avec l’espace que nous habitons réellement, si l’inconscient existe
...je pars d’une autre façon de considérer l’espace, et qu’en qualifiant ces trois
dimensions...
en les épinglant des termes mêmes que j’ai paru jusqu’ici
fortement différencier
...des termes de Symbolique, d’Imaginaire et de Réel, ce que je suis en train
d’avancer c’est qu’on peut les faire strictement équivalents.

C’est une question que se pose Freud, à la fin de La science des rêves, à l’avant-
dernière page,
il se pose la question de ce en quoi ce qu’il appelle...
et on voit bien qu’il ne l’appelle plus avec tellement de certitude,
qu’il ne l’épingle plus de quelque chose qui la séparerait
... ce qu’il appelle « réalité », qu’il qualifie de « psychique » : qu’est-ce que ça peut
avoir à faire avec le réel ?

Alors là il vacille, il vacille encore un peu, et il s’accroche à la réalité


matérielle,
mais qu’est-ce que ça veut dire « la réalité matérielle » dans ses rapports avec la
« réalité psychique » ?

Nous allons donc essayer de les distinguer, de garder encore une ombre de
distinction entre ces 3 catégories,
tout en marquant ce que je mets à l’ordre du jour, à savoir de bien marquer
que, comme dimensions de notre espace...
notre espace habité en tant qu’êtres parlants
...ces 3 catégories sont strictement équivalentes.

On a déjà pour ça le truc : on les désigne par des lettres.


C’est là le frayage tout à fait nouveau de l’algèbre, et vous voyez là l’impor-
tance de l’écrit.

Si j’écris R.I.S., Réel, Imaginaire, Symbolique, ou mieux : Réel, Symbolique,


Imaginaire...
vous verrez tout à l’heure pourquoi je corrige
130
... vous les écrivez en lettres majuscules, vous ne pouvez pas faire autrement,
et ils restent pour vous comme ça, adhérant en quelque sorte à la chose...
simplement question d’écriture
... que c’est tout à fait hétérogène.

Vous allez continuer comme ça parce que vous avez toujours compris...
vous avez toujours compris, mais à tort !
... que le progrès, le pas en avant c’était d’avoir marqué l’importance
écrasante du « Symbolique »
au regard de ce malheureux « Imaginaire » par lequel j’ai commencé,
j’ai commencé en tirant dessus à balles, sous le prétexte du narcissisme.

Seulement figurez-vous que l’image du miroir, c’est tout à fait réel qu’elle soit
inversée.
Et que même avec un nœud, surtout avec un nœud, et malgré l’apparence,
car vous vous imaginez peut-être
qu’il y a des nœuds dont l’image dans le miroir peut être superposée au nœud
lui-même, il n’en est rien !
L’espace - j’entends l’espace intuitif, géométrique - est orientable. Il n’y a rien
de plus spéculaire qu’un nœud.

Et c’est bien pour ça que c’est tout autre chose si ce même R.S.I. vous prenez
le parti de les écrire - vous voyez là où gît l’astuce -
de les écrire a,b,c. Là tout le monde sent que, tout au moins, ça les
rapproche : un a vaut un b, un b vaut un c,
et ça tourne en rond comme ça. C’est même là-dessus qu’est fondée la
combinatoire.

C’est là-dessus qu’est fondée la combinatoire et c’est pour ça que quand vous
mettez les 3 lettres à la suite,
il n’y a pas plus de six façons de les ordonner. C’est-à-dire, selon la loi
factorielle qui préside au truc, c’est 1 x 2 x 3 : ça fait 6.
Dès que vous en avez quatre [lettres], il y a 24 façons de les ordonner. [4 ! : 1 x
2 x 3 x 4 = 24]

Seulement, si pour vous soumettre à une conception de l’espace où le point


se définit de la façon que je viens de montrer :
par le coinçage...
pardonnez-moi aujourd’hui de ne pas écrire bien tout ça, en
figures, au tableau, je le ferai dans la suite
131
...vous vous apercevez que c’est pas en raison d’une scansion qui va du
meilleur au pire :
du Réel à l’Imaginaire, en mettant au milieu le Symbolique,
c’est pas en raison d’une préférence quelconque, que vous devez vous
apercevoir qu’à prendre les choses par le coinçage, autrement dit par le nœud
borroméen :

− un rond de ficelle est le Réel,

− un rond de ficelle est le Symbolique,

− un rond de ficelle est l’Imaginaire,

...eh ben ne croyez pas que toutes les façons de faire ce nœud soient les
mêmes : il y a un nœud lévogyre et un nœud dextrogyre.

Et ceci...
– même si vous avez écrit les 3 dimensions de l’espace, que je définis
comme étant l’espace par l’être parlant habité,
– même si vous n’avez défini ces dimensions par des petites lettres,
– même si ces dimensions vous les définissez par petit a,b,c, que vous n’y
mettiez aucun accent de contenu diversement préférentiel,
...vous vous apercevez que si vous écrivez a, b, c, il y a une 1ère série, et malgré
vous, vous la qualifierez de « la bonne »,
la série que j’appelle lévogyre, qui sera :
– a,b,c,
– puis b,c,a,
– puis c,a,b,
c’est-à-dire qu’il y a la série - la série lévogyre - qui laisse toujours un certain
ordre, qui est justement l’ordre a, b, c,
c’est le même qui est conservé dans b, c, a. Et que petit c vienne en tête n’a
aucune importance.

Il vous est licite d’imaginer - puisque c’est le grand I que j’ai épinglé du petit c
- d’imaginer la réalité du Symbolique.
Ce qu’il suffit, c’est que le Réel, lui, reste « avant ».

132
Et ne croyez pas pour autant que cet « avant » du Réel par rapport au
Symbolique, ça soit à soi tout seul une garantie quelconque
de quoi que ce soit, parce que si vous retranscrivez le a, b, c de la première
formule, vous aurez R.S.I, à savoir :
ce qui réalise le Symbolique de l’Imaginaire.

Eh bien, ce qui réalise le Symbolique de l’Imaginaire, qu’est-ce que c’est d’autre


que la religion ? Rata pour moi !
Ce qui réalise, en termes propres, le Symbolique de l’Imaginaire, c’est bien ce qui
fait que la religion n’est pas près de finir.

Et ça nous met - nous analystes - du même côté, du côté lévogyre, par quoi
imaginant ce qu’il s’agit de faire,
imaginant le Réel du Symbolique, notre premier pas, fait depuis longtemps, c’est
la mathématique,
et le dernier c’est ce à quoi nous conduit la considération de l’inconscient,
pour autant que c’est de là que se fraye...
je le professe depuis toujours
...c’est de là que se fraye la linguistique.

C’est-à-dire que c’est à étendre le procédé mathématique qui consiste à


s’apercevoir de ce qu’il y a de Réel dans le Symbolique,
que c’est par là qu’est pour nous dessiné un nouveau passage.

L’Imaginaire n’a donc pas à être placé à un quelconque rang.


C’est l’ordre qui importe, et dans l’autre ordre : dextrogyre, curieusement, vous
avez la formule a, c, b,
moyennant quoi c’est au 2nd temps que c vient en tête, mais b est avant a,
et au troisième temps, c’est b, a, c, c’est-à-dire 3 termes dont nous verrons
que, s’ils ne comptent pas pour peu dans le discours,
ça n’en est pas moins là d’où sortent quelques structurations distinctes, qui
sont justement toutes celles dont se supportent d’autres discours, ceux
seulement que les discours lévogyres permettent, de par l’espace qu’ils
déterminent, de démontrer,
non pas certes comme n’ayant eu un temps leur efficacité, mais comme à
proprement parler mis en cause par les autres discours.

Et je ne fais preuve là d’aucune partialité, puisque je nous mets du même


côté où la religion fonctionne.
133
Je n’en dirai pas plus aujourd’hui. Mais ce que j’avance est ceci : si dans la
langue, la structure il faut l’imaginer,
est-ce que ce n’est pas là ce que j’avance par la formule « les non-dupes errent » ?

Comme ça n’est pas immédiatement accessible, je vais essayer de vous le


montrer.

Il y a quelque chose dans l’idée de la duperie, c’est qu’elle a un support : c’est


la dupe.
Il y a quelque chose d’absolument magnifique dans cette histoire de la dupe,
c’est que la dupe - si je puis et si vous me le permettez - la dupe est
considérée comme stupide.
On se demande vraiment pourquoi.

Si la dupe est vraiment ce qu’on nous dit...


je parle étymologiquement, ça n’a aucune importance
...si la dupe c’est cet oiseau qu’on appelle la huppe...
la huppe parce qu’elle est huppée, naturellement rien ne justifie
que huppée ça se dise la huppe,
il n’en reste pas moins que c’est comme ça qu’elle est appréciée
dans le dictionnaire
...la dupe, c’est l’oiseau, paraît-il, qu’on prend au piège, justement de ce
qu’elle soit stupide.

On ne voit absolument pas pourquoi une huppe serait plus stupide qu’un
autre oiseau, mais la chose qui me paraît remarquable, c’est l’accent que met
le dictionnaire pour préciser qu’elle est du féminin : la dupe est « la ».

134
Il y a quelque part un machin que j’ai relevé - que j’ai relevé dans le Littré -
que ce soit une faute,
que La Fontaine ait fait « la dupe » masculin. Il a osé écrire quelque part 5 :

« Du fil et du soufflet pourtant embarrassé,


Un des dupes un jour alla trouver un sage. »

« Ceci est tout à fait fautif, marque bien Littré, on ne dit pas un dupe, pas plus
qu’on ne peut dire un linotte pour qualifier un étourdi. »

Voilà une forte raison. L’intéressant, c’est de savoir de quel genre est le non-
dupe. Vous voyez ? Je dis tout de suite : le non-dupe.
Est-ce que c’est parce que ce qui est pointé du « non... », c’est neutre ? Je n’en
trancherai pas. Mais il y a une chose
en tout cas claire, c’est que le pluriel, d’être non marqué, fait vaciller
complètement cette référence féminine.

Et il y a quelque chose, enfin, qui est encore plus drôle, que j’ai...
je ne peux pas dire que je l’ai trouvé dans Chamfort
...je l’ai trouvé aussi dans le dictionnaire, dans un autre, cette citation de
Chamfort, parce que je passe pas mon temps à lire Chamfort, mais c’est
quand même pas mal, enfin, que ce soit au mot « dupe » que j’ai relevé ceci :

« Une des meilleures raison qu’on puisse avoir de ne se marier jamais


c’est qu’on n’est pas tout à fait la dupe d’une femme tant qu’elle n’est pas la vôtre
».

« La vôtre » : votre femme, ou votre dupe ? [Rires]

Ça, c’est quelque chose tout de même, qui paraît, enfin, éclairant, hein ? Le
mariage comme duperie réciproque.
C’est bien en quoi je pense que le mariage c’est l’amour : les sentiments sont
toujours réciproques, ai-je dit.

5
La Fontaine (1621-1695), Fables, IX, 8 : Le Fou qui vend la sagesse.

135
Alors, si le mariage l’est à ce point-là - c’est pas sûr, hein ! - enfin, si je me
laissais un peu aller à la glissade, je dirais que...
c’est ce que veut dire Chamfort aussi, sans doute
...une femme ne se trompe jamais. Dans le mariage, en tout cas. C’est en quoi
la fonction de l’épouse n’a rien d’humain. [Rires]
Nous approfondirons ça une autre fois. [Rires]

J’ai parlé de non-dupe, et je semble l’avoir marqué d’une irrémédiable faiblesse,


en disant que ça erre.
Seulement, il faudrait bien savoir ce que ça veut dire « ça erre ».

Je vous ai déjà tout à l’heure un petit peu indiqué qu’errer...


enfin, vous allez quand même vous reporter au dictionnaire Bloch
et von Wartburg,
parce que je ne vais pas passer mon temps à vous faire de
l’étymologie, n’est-ce pas,
sachez simplement qu’il y a quelque chose que l’étymologie...
ce qui veut dire simplement pointer l’usage au cours des
temps
...que l’étymologie rend parfaitement manifeste, c’est
qu’exactement comme dans mon titre les Non-dupes errent
et les Noms du père, c’est exactement la même chose pour le mot
erre, ou plus exactement pour le mot errer
...errer résulte de la convergence de error : erreur, avec quelque chose...
qui n’a strictement rien à faire, et qui est apparenté à cette erre dont
je vous parlais tout à l’heure
...qui est strictement le rapport avec le verbe iterare.

Iterare, en plus - car si c’était que ça, ce serait rien - est là uniquement pour
« iter » ce qui veut dire voyage.

C’est bien pour ça que le chevalier errant est simplement un chevalier itinérant.
Seulement, quand même, errer vient de iterare, qui n’a rien à faire avec un
voyage, puisque ça veut dire répéter, de iterum [re-iterum]. Néanmoins, on ne
se sert de cet iterare que pour ce qu’il ne veut pas dire, c’est-à-dire itinerare,
comme le démontrent
les développements qu’on a donnés à ce verbe errer au sens d’errance, c’est-à-
dire en faisant du chevalier errant un chevalier itinérant.

136
Eh bien c’est là la pointe de ce que j’ai à vous dire, considérant la différence
qui s’épingle de ce qu’il en est des non-dupes.
Si les non-dupes sont ceux ou celles qui se refusent à la capture de l’espace de
l’être parlant,
si ce sont ceux qui en gardent, si je puis dire, leurs coudées franches,
il y a quelque chose qu’il faut savoir imaginer, c’est l’absolue nécessité qui en
résulte, d’une - non pas errance - mais erreur.

C’est à savoir que pour tout ce qui est de la vie et du même coup de la mort,
il y a une imagination
qui ne peut que supporter tous ceux qui de la structure se veulent non-dupes,
c’est ceci : c’est que leur vie n’est qu’un voyage.
La vie, c’est celle de viator, ceux qui dans ce bas monde - comme ils disent -
sont comme à l’étranger.

La seule chose dont ils ne s’aperçoivent pas, c’est que rien qu’à faire surgir
cette fonction de l’étranger,
ils font resurgir du même coup le tiers terme, la troisième dimension, celle
grâce à quoi des rapports de cette vie,
ils ne sortiront jamais, si ce n’est d’être alors plus dupes encore que les autres
de ce lieu de l’Autre,
pourtant, qu’avec leur imaginaire ils constituent comme tel.

L’idée de γένησις [génesis], de « développement » comme on dit, de ce qui


serait je ne sais quelle norme,
grâce à quoi un être qui ne se spécifie que d’être parlant, dans tout ce qu’il en
est de ses affects justement,
qui serait commandé par je ne sais quoi que quiconque est bien incapable de
définir, qui s’appelle « le développement ».
Et c’est à quoi, en voulant réduire l’analyse, on manque, on fait l’erreur
complète, l’erreur radicale,
quant à ce qu’il en est de ce que découvre l’inconscient.

S’il y a quelque chose que nous dit Freud, et là c’est sans ambiguïté, c’est le
dernier paragraphe de la Traumdeutung :

« Und der Wert des Traumes für die Kenntnis der Zukunft ? ».

137
Et c’est là que c’est bien joli. Parce qu’on croit qu’en écrivant ceci, Freud fait
allusion à la fameuse « valeur de divination des rêves ».
Mais ne pouvons-nous pas le lire autrement ? C’est-à-dire, nous dire :

« et la valeur du rêve pour la connaissance de ce qui va en résulter dans le monde, de


la découverte de l’inconscient »

À savoir, si par hasard un discours faisait que d’une façon de plus en plus
répandue, on sache - on sache ce que dit la fin
du paragraphe de Freud, c’est à savoir que cet avenir tenu par le rêveur pour
présent,
est gestaltet, structuré par l’indestructible demande en tant qu’elle est toujours la
même :

« ...zum Ebenbild jener Vergangenheit gestaltet. »

C’est à savoir que, si vous voulez, je vais vous mettre quelque chose ici :
« Naissance ---- Mort »
qui serait ce voyage, à savoir ce développement, comme ça, ponctué, de la
naissance à la mort.
Qu’est-ce que Freud, de par le surgissement de l’inconscient, nous indique ?

C’est que, en quelque point qu’on soit de ce prétendu « voyage »,


la structure...
de quelque façon que je la crayonne ici, peu importe
...la structure...
c’est-à-dire le rapport à un certain savoir
...la structure, elle, n’en démord pas.

Et le désir - comme on traduit improprement - est strictement, durant toute la


vie, toujours le même.
Simplement des rapports d’un être particulier dans son surgissement, dans
son surgissement dans un monde
où déjà c’est ce discours qui règne, qu’il est parfaitement déterminé, quant à
son désir, du début jusqu’à la fin.

C’est bien en quoi ce n’est qu’à ne plus se vouloir dupe de la structure, qu’on
s’imagine - de la façon la plus folle -
que la vie est tissée de je ne sais quels contraires de pulsions de vie et de
pulsions de mort,
138
c’est déjà quand même un tout petit peu flotter plus haut que la notion - la
notion de toujours - du « voyage ».

Ceux qui ne sont pas dupes de l’inconscient, c’est-à-dire qui ne font pas tous
leurs efforts pour y coller,
ne voient la vie que du point de vue du viator.
C’est bien comme ça d’ailleurs, que sont surgies...
dans toute une étape de la logique, celle dont après-coup, bien sûr,
et avec je ne sais quelles conséquences,
...sont apparues ces choses, dont on ne voit même pas à quel point c’est un
paradoxe : tous les hommes sont mortels.

C’est-à-dire, que j’ai dit « voyageurs », hein...

Socrate est un homme...

Et il est un homme,
– il est un homme si il veut bien - hein ?
– il est un homme s’il s’y précipite lui-même, n’est-ce pas...
C’est bien d’ailleurs ce qu’il fait, et c’est bien en quoi d’ailleurs, le fait qu’il
l’ait demandée, la mort,
il y a quand même une toute petite différence, mais cette différence n’a pas
empêché la suite d’être absolument fascinante.

Ça n’a pas non plus été plus mauvais pour ça.


Avec son hystérie, il a permis une certaine ombre de science : celle qui
justement se fonde sur cette logique catégorique.
C’était un très mauvais exemple. Mais ça doit s’entendre, hein.

En tout cas cette fonction imaginaire essentiellement du viator, doit nous


mettre en garde contre toute métaphore
qui procède de « la Voie ».

Je sais bien que « la Voie » ...


« la Voie » dont il s’agit : le Taô
...elle s’imagine être dans la structure.

Mais est-ce bien sûr qu’il y ait qu’une Voie ?


Ou même que la notion de « la Voie », de la méthode, vaille quoi que ce soit ?
139
Est-ce que ça ne serait pas en nous forgeant une toute autre éthique, une
éthique qui se fonderait sur le refus d’être non-dupe,
sur la façon d’être toujours plus fortement dupe de ce savoir, de cet
inconscient, qui en fin de compte est notre seul lot de savoir.

Je sais bien qu’il y a cette sacrée question de la vérité.


Mais nous n’allons pas comme ça, après ce que je vous en ai dit...
et combien de fois, et y revenant et y retournant
...nous mettre à y coller sans savoir que c’est un choix, puisqu’elle ne peut
que se mi-dire.

Et qu’après tout ce que nous choisissons d’en dire, il y a toujours derrière un


désir, une intention, comme on dit.
C’est là-dessus qu’est fondée toute la phénoménologie, je parle de celle de
Husserl.
Selon que vous variez comme ça les « bouts à dire » de la vérité, bien entendu,
voir ce que ça donne comme trucs :
il y a des choses bien drôles.

Je voudrais pas compromettre Dieu, trop, dans cette affaire...


chacun sait que je considère que il est plutôt de l’ordre du super-
chéri [Rires]
...alors pourquoi est-ce qu’il dirait toujours la vérité, alors que ça va aussi bien
s’il est totalement trompeur, hein ?
En admettant qu’il ait fait le Réel, il y est d’autant plus soumis que justement,
si c’est lui qui l’a fait, alors, pourquoi pas ?

Je crois que c’est en fin de compte comme ça qu’il faut interpréter la fameuse
histoire de Descartes : le malin génie.
Le malin génie c’est lui, et ça marche comme ça : plus il sera malin plus ça ira.
C’est même pour ça qu’il faut être dupe.

Il faut être dupe, c’est-à-dire coller, coller à la structure.

Bien, ben écoutez, j’en ai ma claque. [Rires]

140
20 Novembre 1973

Table des matières

Il y a un petit livre, là que... Je vais commencer comme ça sur le ton de la


confidence,
parce qu’évidemment je me demande, je me demande en repartant : suis-je
assez dupe pour ne pas errer ?
Errer au sens où je vous l’ai précisé la dernière fois, ce qui veut dire : est-ce
que je colle assez au discours analytique,
qui n’est quand même pas sans comporter une certaine sorte d’horreur
froide.

Est-ce que je colle assez pour ne pas... pour m’en distraire, c’est-à-dire ne pas
le suivre vraiment selon son fil, ou même,
pour employer un terme dont je me servirai plus tard, là où on m’attend, sur
les espaces vectoriels...
je vous le dis tout de suite : j’aborderai pas ça aujourd’hui
...mais les espaces vectoriels ça introduit une notion, comme ça, un autre espace
dans l’espace : on appelle ça espace fibré.

Bon, enfin, ce discours analytique, faut quand même pas oublier... pour
m’excuser si je n’y colle pas tout à fait,
c’est que je l’ai fondé, je l’ai fondé d’une élaboration écrite, celle qui s’écrit :

– le a et le S2 superposés à gauche,
– et puis le S barré : S, et le S1 à droite.

Quand il s’agit d’être dupe, il ne s’agit pas en l’occasion d’être dupe de mes idées,
parce que ces 4 petites lettres, ça n’est pas des idées. Ce n’est pas même des

141
idées du tout, la preuve : c’est que c’est très, très, très difficile d’y donner un
sens.
C’est même strictement fait pour que ce soit impossible d’y donner un sens.
Ce qui ne veut pas dire qu’on ne puisse pas en faire quelque chose.

C’est ce qui s’inscrit d’une certaine élaboration de ce que j’appellerai...


c’est la même chose de dire que ça s’inscrit, que de dire ce que je
vais dire maintenant, à savoir
...la mathématique de Freud, ce qui est repérable à la logique de son discours,
à son errance à lui.
C’est-à-dire à la façon dont il essayait de le rendre, ce discours analytique,
adéquat au discours scientifique. C’était ça son erre.
C’est ce qui l’a... je peux pas dire empêché, enfin, d’en faire la mathématique,
puisque la mathématique il la faisait comme ça,
il fallait un 2ème pas pour ensuite pouvoir l’inscrire.

Alors, pendant que je vous parlais la dernière fois, il m’est revenu, comme ça,
des bouffées de souvenirs,
de quelque chose qui bien sûr ne m’arrivait pas ici, mais qui m’avait tracassé
le matin en préparant ce que j’avais à vous dire.
Voilà, ça s’appelle - tout de suite, disons-le - ça s’appelle Die Grenzen der
Deutbarkeit.

C’est quelque chose qui a un rapport étroit, avec l’inscription du discours


analytique :
c’est que si cette inscription est bien ce que j’en dis, à savoir le début, le
noyau-clé de sa mathématique,
il y a toutes les chances à ce que ça serve à la même chose que la
mathématique.
C’est-à-dire que ça porte en soi sa propre limite.

Je savais que j’avais lu ça, parce que je l’avais dans un vieux machin que j’ai
racheté comme ça, d’occasion,
dans les débris de ce qui surnageait des choses de Freud, après l’histoire
nazie, alors j’ai eu ce débris...
Et je me disais que quand même ça avait dû être recueilli quelque part, vue la
date.

C’est vrai, ça a été recueilli dans le tome III des Gesammelte Schriften.
142
Mais pas ailleurs, à savoir là où ça aurait dû paraître, la 8ème édition
de la Traumdeutung étant déjà éditée en 1925,
en fait étant même déjà paru une première fois si mon souvenir
est bon dans...
Eh ben non... c’est pas paru du tout avant ça, que j’ai eu, donc
...Alors c’était donc, c’est sorti dans les Gesammelte Schriften [III] mais ça n’a
pas paru là où ça devait paraître
au moment où ça sortait, c’est à savoir dans la 8ème édition de la Traumdeutung.

Et c’est pas paru parce que, dans ces notes additionnelles en question, il y a
un 3ème chapitre :
– le 1er étant constitué par ces Grenzen der Deutbarkeit, [Gesammelte Schriften
1925, III, p.172]
– le 2nd [Gesammelte Schriften III, 1925, p.176 : Die sittliche Verantwortung für
den Inhalt der Traüme] je vous le passe, je vous en reparlerai,
– le 3ème signifie Die okkulte Bedeutung des Traumes [Gesammelte Schriften III,
1925, p.180], c’est-à-dire La signification occulte [des rêves].
...c’est pour ça que ce n’est pas paru.

Ce qui me restait dans l’esprit, ce qui me tracassait c’était Die Grenzen...


Mais c’est à cause du fait que ces « Grenzen... » étaient associées à « La
signification occulte... », que ça n’est pas sorti.
Jones raconte ça quelque part « l’occulte »... enfin, il y a une objection de la part
du discours scientifique.
Et en effet, tel que ça se présente maintenant, l’occulte ça se définit très
précisément en ceci :
ce que le discours scientifique ne peut pas encaisser. C’est même - on peut le
dire - sa définition.
Alors, c’est pas étonnant qu’il y fasse objection.

Cette objection elle est venue comme ça, par le véhicule de Jones, et ça peut
paraître une explication toute simple
du fait que ça ne soit pas paru là où ça devait paraître, à savoir dans la 8ème
édition.

Freud, vous le savez, c’était pas du tout neuf qu’il se tracassât sur l’occulte.
Il le faisait, comme ça, par... par erre. Par erre concernant le discours
scientifique.
143
Oui, parce qu’il s’imaginait que le discours scientifique ça devait tenir compte
de tous les faits.

C’était une pure erre. Et erre plus grave encore : une erre poussée jusqu’à
l’erreur.
Ça ne tient compte, le discours scientifique, que des faits qui ne collent pas
avec sa structure,
à savoir là où il a commencé de s’avancer, son rapport avec sa propre
mathématique.
Mais pour que ça ne colle pas, encore faut-il que ça vienne à la portée de
cette structure mathématique.

De sorte qu’il tient compte de tous les faits qui font trou dans son...
disons, je vais vite là, parce que c’est pas un mot qui vaut,
mais « qui font trou » parce que c’est plus sensible, tout de suite, de
la dire comme ça
...qui font trou dans son système ! Mais ce qui n’est pas de son système du
tout, il ne veut rien en savoir.

Alors, en se tracassant sur les phénomènes occultes, dits « occultes », ça ne


veut pas dire du tout qu’ils sont occultes,
qu’ils sont cachés, parce que ce qui est caché c’est ce qui est caché par la
forme du discours lui-même,
mais ce qui n’a absolument rien à faire avec la forme du discours, c’est pas
caché, c’est ailleurs.

Vous là, tels que vous êtes comme ça - je fais appel à votre sentiment - il y a
rien de commun entre l’inconscient et l’occulte.
En tout cas au niveau où vous êtes là pour m’entendre, je pense que quand
même vous êtes déjà assez rompus à cette idée
que l’inconscient c’est du langage, hein.

Et si vous avez pu l’autre jour regarder ce que j’avais commencé de faire,


vaguement au tableau, avec la ligne dite « du voyage »,
et puis que vous avez pu simplement admettre ce que je vous serine depuis
vingt ans, enfin même plus, à savoir ce qui clôt,
ce qui termine la Traumdeutung : ce que j’ai rappelé l’autre jour, à savoir ce
fameux « désir indestructible » qui se promène, qui...
sur la ligne du voyage, dès lors que l’entrée dans le champ du
langage s’est produite
144
...accompagne d’un bout à l’autre...
et Ebenbild : toujours le même, sans variation
...accompagne le sujet structurant son désir.

Comme dit Freud : « Ebenbild » : à l’image...


on traduit « à l’image », mais c’est pas « à l’image » : « Ebenbild » c’est
une image fixe, toujours la même
...à l’image der Vergangenheit, c’est-à-dire ce qui, au regard de cet « Ebenbild » ne
peut même pas s’appeler du passé :
c’est toujours la même chose, il n’y a pas de passé à partir du moment où il
s’agit de cette fonction spatiale,
le croisement de la ligne avec ce réseau de la structure, qui se déplace, elle,
selon la ligne,
mais en même temps dont on peut dire qu’elle ne se déplace pas, puisque la
ligne, elle, ne varie pas.

C’est par rapport à la vie en tant que voyage qu’on peut dire qu’il y en a une
partie qui est passée
et puis une autre qui reste à consommer, qu’on appelle l’avenir.
Ces inscriptions du désir indestructible suivent la glissade.
Mais en suivant la glissade, du même coup elle l’arrête, elle la fige, parce que
tout mouvement est relatif,
et si la glissade là dedans n’est que glissade, elle ne constitue pas un repère...
Voilà.

Alors la structure symbolique elle est, à la fin de cette Traumdeutung, peut-être


encore à découvrir.
Mais c’est là-dessus que Freud conclut sa notion, dans cette conclusion qui
vient là comme la pointe même
de tout ce que jamais, dans la Traumdeutung, il a énoncé du rêve : sa notion
est là.

C’est bien en ça que ce qui en rétroagit, c’est que...


c’est ce qu’il a expliqué à propos du rêve
...c’est que : il y a de l’inconscient, et que l’inconscient c’est ça !

Qu’il a pu dire à l’occasion que l’inconscient est irrationnel, mais que ça veut
simplement dire que sa rationalité est à construire, que même si le principe de
contradiction, le oui et le non, n’y jouent pas le rôle qu’on croit dans la logique
classique,
145
comme la logique classique est dépassée depuis longtemps, à ce moment-là,
ben, il faut en construire une autre. Ouais...

Et moi, je soupçonne que si « Die Grenzen der Deutbarkeit »...


« Les limites de l’interprétation », c’est ça que ça veut dire
...ne sont pas sorties dans l’édition suivante de L’interprétation des rêves, c’est
pas simplement parce que c’était à l’ombre de l’occulte, c’est parce que quand
même, là, ça en remettait.

Ça dépassait un peu le truc de l’affirmation que le désir est indestructible, ça


montrait dans cette structuration du désir lui-même quelque chose qui
justement aurait permis d’en mathématiser autrement la nature.

C’est pour ça que ça vaut la peine, quand même, que je vous en donne
comme ça...
il est évident que devant une pareille assistance il n’est pas
possible que je commente 25 pages
de Freud, il n’y en a pas plus, il y en a même moins
...mais je pourrai quand même aborder le premier paragraphe, ça vous
incitera à aller le trouver.
Parce que quand même, ça a fini par être publié.

L’étrange est que ça n’ait été publié... comme me le fait remarquer ma chère
amie Nicole Sels qu’à la suite de la séance dernière j’ai lancée sur ce truc. Je lui
ai dit : « Mais enfin où diable c’est, cette histoire ? », cette histoire qui pourtant dans
les Gesammelte Schriften est indiquée tout de suite après cette pointe sur
laquelle j’ai terminé du désir indestructible et invariant, car c’est de ça qu’il s’agit.

Dans les Gesammelte Schriften il y a tout de suite après...


c’est même pas une note, après le point, le dernier point, la
dernière ligne
...il y a écrit « Zusatz Kapitel C », ce qui veut dire « Appendice C » à peu près,
comme on traduit ça. Et c’est pour le volume suivant, le volume III, auquel
bien naturellement on se reporte, mais il était indiqué qu’il fallait, enfin que
c’était normal de le coller là,
ce qu’on n’a pas fait sous le prétexte que je vous ai dit tout à l’heure, dans la
8ème édition, précisément.

Alors, comme me le commente...


146
ça vaut la peine, n’est-ce pas
...comme me le commente la chère Nicole, qui en connaît un bout pour ce
qui est de chercher l’édition d’un texte...
qui en connaît un bout et qui en fout un coup, c’est inimaginable
ce que je la fais cavaler,
je veux dire qu’elle cavale, et qu’elle me rapporte le truc dans les
deux heures,
là elle a mis beaucoup plus de temps : elle a mis au moins trois
jours
...oui, il ne figure ce chapitre supplémentaire, parce que je lui avais dit :

« Quand même, ce serait curieux que je le trouve pas dans les Gesammelte
Werke. Et je le trouve pas ! ».

Elle me répond qu’il n’est dans cet ouvrage à aucune place logique, ni au
tome qui correspond de la Traumdeutung...
ça bien sûr, je m’en étais aperçu, c’est même ce qui m’avait rendu
enragé
...ni dans le tome XIV qui correspond à l’année 1925.

« Il a paru in extremis et sournoisement dans le tome I, car ce tome a été le


dernier à paraître : en 1952 »

Et là elle me rapporte bien sûr l’opinion de Strachey, qui lui-même l’a traduit
dans la Standard Edition, mais au tome XIX,
c’est-à-dire à son année normale, oui, c’est vrai...
Bon, mais il pense que ce sort est dû aux mines que tout le monde a fait
devant l’okkulte Bedeutung des rêves.
C’est ce qu’en pense Strachey.

Je ne sais pas ce qu’en pense Nicole Sels, mais c’est - au regard, simplement
des faits qu’elle m’apporte - secondaire.
Alors, je ne vous lis pas tout de suite la chose en allemand. Ça se dit comme
ça :
[« Die Frage, ob man von jedem Produkt des Traumlebens eine vollständige und
gesicherte Übersetzung in die Ausdrucksweise des Wachlebens (Deutung)
geben kann, soll nicht abstrakt behandelt werden, sondern unter Beziehung auf die
Verhältnisse, unter denen man an der Traumdeutung arbeitet. » (Gesammelte
Schriften 1925, III, p.172)]
147
« La question : si on peut donner de tout produit de la vie de rêve une complète et assurée
traduction - vollständige und gesicherte Übersetzung -...
déjà cet emploi de Übersetzung, c’est pas mal, c’est très lacanien,
bon [Rires]
...in die Ausdrucksweise des Wachlebens : « dans le mode de s’exprimer de la vie de
veille »...
et entre parenthèses : (Deutung), c’est-à-dire sens : « Deutbarkeit » ça
veut dire interprétation
mais « Deutung » ça veut dire sens, « Traumdeutung » ça veut dire sens
des rêves
...ne peut pas être traitée abstraitement,mais sous la Beziehung (relation) avec :
Verhältnisse ...
c’est un autre terme pour exprimer relations,
avec les relations...
donc désignées par un autre mot, c’est-à-dire posées autrement :
Beziehung, c’est quelque chose
comme ça d’approximatif. Verhältnisse, ça peut être pris dans le sens
des relations qui s’écrivent,
je veux dire de ce qui est constitué à proprement parler dans une
articulation propre au sens du terme,
n’est-ce pas, comme quelque chose qui peut arriver à se poser là
...les relations - unter denen - sous le coup desquelles on travaille à l’interprétation des rêves
: man an der Traumdeutung arbeitet ».

148
Et c’est là que, on entre un peu plus avant.
[« Unsere geistigen Tätigkeiten streben entweder ein nützliches Ziel an oder
unmittelbaren Lustgewinn. » (Gesam. Schrif. 1925, p.172)]
« Nos activités - geistige - celles de l’esprit...
c’est comme ça : Unsere geistigen Tätigkeiten. Pour Freud, ça veut
dire « ce qu’on pense ».
Les activités de l’esprit, c’est ce qui est généralement désigné
comme les pensées
...Streben...
Streben, c’est un mot qui a une toute autre résonance - n’est-ce
pas ? - que ce par quoi on le traduit en anglais, à savoir dans cette
occasion, n’est-ce pas - c’est la traduction de Strachey - justement :
pursue.
Ça poursuit rien du tout. Ça poursuit rien du tout : Streben, quand
on regarde bien ce que c’est, quand on voit l’étoffe du mot - ce qui
évidemment se fait avec ses usages précédents - c’est quelque
chose qui est à inscrire, quelque chose comme ça : vous
comprenez si vous avez une voûte, comme ça, quelque chose en
bois :
c’est les tirants. Ça a l’air de la supporter comme ça... si vous aviez
la moindre notion d’architecture,
vous sauriez que les tirants, dans une voûte, eh ben, ça tire. Je
veux dire que ça tire vers l’extérieur.
Les tirants, ça ne soutient pas. Enfin, qu’importe, sur le Streben
...ce qu’ils tirent, ce qu’ils font tenir ensemble, c’est, ou bien : ein nützliches Ziel...
et là vous retrouvez les fonctions essentiellement lacaniennes de
l’utile et du jouir. Elles sont précisées comme telles, c’est là-dessus
qu’au départ j’ai fait entièrement pivoter ce que j’ai dit de L’éthique
de la psychanalyse
...un but utile, c’est
– ou ça qu’elles anstreben, qu’elles attirent
– ou bien ...oder unmittelbaren Lustgewinn : à savoir, à savoir tout simplement
mon « plus-de-jouir ».

Car qu’est-ce que ça veut dire un Lustgewinn : un gain de Lust.


Si là l’ambiguïté de ce terme Lust en allemand, ne permet pas d’introduire
dans le Lustprinzip - traduit principe du plaisir –
justement cette formidable divergence qu’il y a entre la notion du plaisir telle
qu’elle est commentée par Freud lui-même
149
selon la traduction antique, seule issue de la sagesse épicurienne, ce qui voulait
dire « jouir le moins possible ».

Parce que qu’est-ce que ça nous emmerde, la jouissance ! C’est justement pour
ça qu’ils se faisaient traiter de « pourceaux »...
parce qu’en effet, les pourceaux, mon Dieu, ça jouit pas tellement
qu’on s’imagine, n’est-ce pas,
ça reste dans sa petite porcherie, bien tranquilles, enfin, ça jouit au
minimum
...c’est bien pour ça qu’on les a traités de « pourceaux », parce que tous les
autres, ils étaient vachement tracassés par la jouissance. Fallait qu’ils en mettent
un coup : ils étaient esclaves de la jouissance.

C’est même pour ça, tiens - là je me laisse emporter - c’est même pour ça
qu’il y avait des esclaves.
La seule civilisation qui était vraiment mordue par la jouissance, il fallait
qu’elle ait des esclaves.
Parce que ceux qui jouissaient, c’était eux ! Sans les esclaves, pas de jouis-
sance...

Vous, vous êtes tous des employés. Enfin, vous faites ce que vous pouvez
pour être des employés.
Vous n’êtes pas tout à fait arrivés, mais croyez-moi, vous y viendrez.
Bon, je me suis un peu laissé emballer, là comme ça.

Réfléchissez quand même un peu à ça, enfin, n’est-ce pas, qu’il y a que les
esclaves qui jouissent : c’est leur fonction.
Et c’est pour ça qu’on les isole, que même on n’a pas le moindre scrupule à
transformer des hommes libres en esclaves,
puisque, en les faisant esclaves, on leur permet de ne plus se consacrer qu’à
jouir. Les hommes libres, ils n’aspirent qu’à ça.
Et comme ils sont altruistes, ils font des esclaves. C’est arrivé comme ça dans
l’histoire, dans notre histoire à nous.
Évidemment, il y avait des endroits où on était beaucoup plus civilisés : il n’y
avait pas d’esclavage en Chine.
Mais le résultat c’est que, malgré tout ce qu’on dit, ils sont pas arrivés à faire
la science...
Maintenant, ils ont été touchés par un petit peu de Marx, alors ils se
réveillent.
150
Comme disait Napoléon : les réveillez pas, surtout !
Maintenant, ils sont réveillés. Ils auront pas eu besoin de passer par le truc des
esclaves.
Ce qui prouve, quand même, qu’il y a des greffes, n’est-ce pas, que c’est pas
le pire qu’on peut éviter :
on peut éviter le meilleur, et arriver quand même...

[Im ersteren Falle sind es intellektuelle Entscheidungen, Vorbereitungen zu Handlungen


oder Mitteilungen an andere ; im anderen Falle nennen wir sie Spielen und Phantasieren.
Bekanntlich ist auch das Nützliche nur ein Umweg zur lustvollen Befriedigung. Das
Traumen ist nun eine Tätigkeit der zweiten Art, die ja entwicklungsgeschichtlich die
ursprünglichere ist. Es ist irreführend, zu sagen, das Traumen bemühe sich um die
bevorstehenden Aufgaben des Lebens oder suche Probleme der Tagesarbeit zu Ende zu
führen. Darum kümmert sich das vorbe wußte Denken. Dem Träumen Liegt solche
nützliche Absicht ebenso ferne wie die der Vorbereitung einer Mitteilung an einen anderen.
Wenn sich der Traum mit einer Aufgabe des Lebens beschäftigt, löst er sie so, wie es einem
irrationellen Wunsch, und nicht so, wie es einer verständigen Überlegung entspricht. Nur
eine nützliche Absicht, eine Funktion, muß man dem Traum zusprechen, er soll die
Störung des Schlafes verhüten. Der Traum kann beschrieben werden als ein Stück
Phantasieren im Dienste der Erhaltung des Schlafes. » (Gesammelte Schriften 1925,
pp.172-173) ]

...Unmittelbaren Lustgewinn, ça veut dire « un plus-de-jouir, là, immédiat ». « Dans le


premier cas, celui du but d’utilité - ce sont...
ces geistigen Tätigkeiten, ces opérations spirituelles
...ce sont des décisions intellectuelles, des préparations à la manipulation : Handlungen, ou
des communications, an andere : aux autres. ».

À savoir que, on parle pour les - comme je viens de dire - pour les manipuler,
comme vous dites.

« Dans l’autre cas, nous appelons ça - nennen wir sie - Sie, c’est à savoir les geistigen
Tätigkeiten - Spielen und Phantasieren : nous appelons ça des jeux et le fait de fantasmer.
Bien sûr - qu’il dit - bekanntlich - n’est-ce pas ? - l’utile, c’est simplement aussi quand
même un détour, ein Umweg, pour une satisfaction de jouissance ». Mais... c’est pas en
soi qu’elle est visée, n’est-ce pas ?

« Le rêver - il n’a pas dit le rêve - le fait de rêver est donc une activité de la seconde
espèce...
à savoir ce qu’il a défini par le unmittelbaren Lustgewinn
151
...Il est une erreur, irreführend, de dire que le rêver s’efforce à ces devoirs pressants, toujours
imminents de la vie commune, et cherche à mener à bonne fin le travail du jour,
Tagesarbeit. De ça se soucie le penser préconscient : das vorbewußte Denken.

Pour le rêve, cette utilisation, cette intention utile - n’est-ce pas - est tout à fait aussi
étrangère que la mise en jeu...
en œuvre, la préparation, le fignolage, n’est-ce pas
...d’une communication, einer Mitteilung, à un autre, an einen anderen ».

En quoi il a ceci de lacanien, notre cher Freud, n’est-ce pas, que...


puisque tout ce qu’il vient de dire autour du rêve, c’est uniquement
de la construction, du chiffrage
...ce chiffrage qui est la dimension du langage n’a rien à faire avec la
communication.

Le rapport de l’homme au langage, lequel ne peut simplement s’attaquer que


sur la base de ceci :
que le signifiant c’est un signe qui ne s’adresse qu’à un autre signe, que le signifiant, c’est
ce qui fait signe à un signe,
et que c’est pour ça que c’est le signifiant.

Ça n’a rien à faire avec la communication à quelqu’un d’autre. Ça détermine un


sujet, ça a pour effet un sujet.
Et le sujet, c’est bien assez qu’il soit déterminé par ça, en tant que sujet, à
savoir qu’il surgisse de quelque chose
qui ne peut avoir sa justification qu’ailleurs.

À ceci près que dans le rêve on la voit, à savoir que l’opération du chiffrage,
c’est fait pour la jouissance.
À savoir que les choses sont faites pour que dans le chiffrage on y gagne ce
quelque chose qui est l’essentiel du processus primaire,
à savoir un Lustgewinn. C’est ça qui est dit là.

Et puis ça continue. Et non seulement ça continue, mais ça appuie. Et ça


montre bien en quoi, pour quoi, le rêve fonctionne. c’est à savoir qu’il est
fait, et n’est fait en rien - et c’est pour ça qu’il fonctionne comme ça :
il n’est fait en rien que pour - le sommeil - des Schlafes verhüten - protéger ». Il protège
le sommeil.
Ce que Freud n’a dit comme ça, qu’incidemment dans divers points, là il
insiste.
152
Je veux dire que la question qu’il introduit, c’est : en quoi précisément ce qui
du rêve dépend de l’inconscient...
c’est-à-dire de la structure, de la structure du désir
...ce qui du rêve pourrait bien incommoder le sommeil.

Sur le sommeil, il est clair que nous ne savons pas grand-chose. Nous savons
pas grand-chose justement parce que,
parce que ceux qui les étudient, comme ça, comme faits, avec deux petits
encéphalographes...
encéphalopodes, encéphalo-tout-ce-que-vous-voudrez
...ben, ils lient des choses ensemble, enfin, mais c’est quand même curieux,
n’est-ce pas, qu’une chose aussi répandue dans la vie, là, comme on dit, que
le sommeil, enfin je n’avance rien, là je constate que, on n’a jamais posé la
question de ce que ça avait à faire avec la jouissance. Tout ça parce que la
jouissance, enfin, c’est... faut bien dire qu’on n’en a pas fait un ressort tout à
fait majeur de la conception du monde, comme on s’exprime.

Qu’est-ce que le sommeil ?

C’est peut-être là que la formule de Freud pourrait évidemment prendre son


sens et rejoindre l’idée du plaisir :
si j’ai parlé des pourceaux tout à l’heure, c’est parce qu’ils roupillent souvent,
oui.
Ils ont le moins de jouissance possible dans la mesure où plus ça dort mieux
ça vaut.

En tout cas ça collerait avec, si mon hypothèse est bonne, à savoir que c’est
dans le chiffrage qu’est la jouissance.
On peut voir aussi par là, enfin, quelque chose, c’est que en effet le chiffrage
du rêve, après tout,
il est pas poussé si loin que ça, si loin qu’on le dit.

Enfin, c’est - j’ai déjà expliqué la condensation, le déplacement - enfin, c’est la


métaphore, c’est la métonymie, et puis c’est toutes sortes
de petites manipulations, comme ça, qui étendent la chose dans l’Imaginaire.
C’est dans cette direction-là, hein, qu’il faut voir
la jouissance. On pourrait peut-être s’élever, n’est-ce pas, à une structure,
comme ça conforme, conforme à l’histoire du chiffrage, c’est que si c’est dans
153
le sens de ce quelque chose qui arrive - à quoi ? - die Grenzen : les limites [Cf.
Die Grenzen der Deutbarkeit].

Là est l’erreur. Les limites der Deutbarkeit, si vous lisez bien ces quatre pages,
car il y en a pas plus, vous vous apercevrez que ce qui la signale cette limite,
c’est exactement le même moment quand ça arrive au sens. À savoir que le sens
il est en somme assez court.
C’est pas trente-six sens qu’on découvre au bi-du-bout de l’inconscient : c’est
le sens sexuel.
C’est-à-dire très précisément le « sens non-sens ». Le sens où ça foire la
Verhältnis.

La Beziehung, elle, a lieu avec ceci : qu’il n’y a pas de sexuelles Verhältnisse, que
ça...
la Verhältnis en tant qu’écrite, en tant que ça peut s’inscrire et que
c’est mathème
...ça, ça foire toujours.

Et c’est bien pour ça que, il y a un moment où le rêve, ça se dégonfle,


c’est-à-dire qu’on cesse de rêver et que le sommeil, il reste à l’abri de la
jouissance.
C’est parce qu’en fin de compte on en voit le bout.

Mais l’important, l’important pour nous, s’il est vrai que ce sens sexuel il ne
se définit que de ne pas pouvoir s’écrire,
c’est de voir justement ce qui dans le chiffrage - non pas dans le déchiffrage -
ce qui dans le chiffrage nécessite die Grenzen,
le même mot - ici employé dans le titre - le même mot sert à ce qui, dans la
mathématique, se désigne comme limite.

Comme limite d’une fonction, comme limite d’un nombre réel.


Ça peut augmenter tant que ça veut, la variable, la fonction ne dépassera pas
une certaine limite.

Et le langage, c’est fait comme ça, c’est quelque chose qui, aussi loin que
vous en poussiez le chiffrage,
n’arrivera jamais à lâcher ce qu’il en est du sens, parce qu’il est là à la place du
sens, parce qu’il est là à cette place
où ce qui fait que le rapport sexuel ne peut pas s’écrire, c’est justement ce trou-là,
que bouche tout le langage en tant que tel, l’accès, l’accès de l’être parlant à
154
quelque chose qui se présente bien, comme en certain point touchant au Réel,
là, dans ce point-là.

Dans ce point-là se justifie que le Réel je le définisse de l’impossible, parce que


là, justement, il n’arrive pas, jamais
- c’est la nature du langage - il n’arrive pas, jamais à ce que le rapport sexuel
puisse s’inscrire. Ouais...

Alors il reste nos histoires de Freud avec son occulte.

L’histoire d’« occulte », c’est très curieux, n’est-ce pas ? Je vous ai parlé de la
8ème édition, mais pas de la 7ème.
La 7ème, c’est impossible de mettre la main dessus, non pas à cause des nazis
cette fois,
mais parce qu’elle est parue probablement en très peu d’exemplaires, enfin,
c’est sorti en 1919, vous vous rendez compte !

La chose fabuleuse, c’est que quand même, grâce à une autre amie - vous
voyez, je n’ai que des amies - Nanie Bridgeman,
Nanie Bridgeman - qui est à la B.N. - a mis la main sur la 7ème. Eh bien, ça
m’a soulagé...
Parce que la façon dont Freud est traduit ! Il est vrai que ça a surtout com-
mencé avec Marie Bonaparte, bon...
Mais avant il y avait eu Isaac Meyerson, j’avais été - je lui en demande pardon
- jusqu’à penser que pour lui, c’était le même truc, à savoir qu’il écrivait
n’importe quoi. J’avais été jusque-là, et pourquoi ?

Parce que...
je l’ai pas apporté là, c’est malheureux mais je l’ai oublié, voilà la
vérité
...il y a une petite phrase, il y a une petite phrase au moment où Freud pose la
question...
c’est ça qui culmine dans ce dernier paragraphe dont je vous ai
parlé
...au moment où Freud pose la question de ce qu’il en est, quel est l’ordre de
réalité de ce rêve, il est forcé d’appeler ça psychique, mais en même temps ça le
tracasse de l’appeler psychique, parce qu’il sent bien que l’âme, enfin... ça colle
pas cette histoire,
enfin que l’âme c’est quand même pas différent du corps, bon.
155
Alors là, il évoque la réalité matérielle, il a pas vu très bien à ce moment-là
que le matériel, il l’avait là : c’était tout son bouquin, tout simplement à savoir
la façon dont il avait traité le rêve, en le traitant par la manipulation du
déchiffrage,
c’est-à-dire après tout avec simplement ce que le langage comporte
dimension de chiffré.

Alors là, il s’engage dans ce qu’il en est, en fin de compte, de cette réalité, et il
est saisi...
il est saisi uniquement là, c’est la seule édition où il y a une phrase comme ça,
une phrase où tout d’un coup il répudie ce fait :
un savant, un savant certes modeste, il le qualifie comme ça, il y a quand
même deux trucs que de toute façon,
enfin, il met là une barrière - il ne peut pas encaisser :
– c’est la subsistance de ce qui est mort, ça, ça vise l’immortalité de l’âme.
– Et deuxièmement, le fait que tous les éléments de l’avenir soient cal-
culables.

Ce qui, évidemment là, rejoint le sol solide d’Aristote...


– l’âme dans Aristote est définie de telle sorte qu’elle n’implique
nullement son immortalité, et c’est d’ailleurs grâce à ça qu’il peut y avoir
un progrès de la science, c’est à partir du moment où en effet on
s’intéresse au corps,
– et puis deuxièmement ceci : c’est le maintien du contingent comme
essentiel.

Et après tout, pourquoi le contingent, à savoir ce qui va se passer demain,


nous ne pouvons pas le prédire ?
En beaucoup de choses nous pouvons le prédire. De quoi se sert Aristote
dans sa définition du contingent ?
De savoir qui est-ce qui va demain avoir la victoire, de savoir si dès aujour-
d’hui, au nom de ceci, que demain une chose s’appellera « Victoire de Mantinée
», est-ce que nous pouvons écrire dès aujourd’hui : « Victoire de Mantinée » ?
C’est uniquement de ça qu’il s’agit dans l’argumentation d’Aristote à propos
du contingent.

C’est tout de même une belle occasion de nous interroger sur ce pour quoi
des événements...
156
qui ne sont pas d’ailleurs n’importe lesquels, qui sont des
événements, disons « humains »,
je ne vois pas pourquoi je répugnerais là à l’énoncer ainsi
...pourquoi est-ce que c’est ça le contingent ?

Parce qu’après tout, il y a quand même des événements humains qui sont
d’autant plus prévisibles qu’ils sont constants.
Par exemple : j’étais sûr que vous seriez aussi nombreux aujourd’hui que la
dernière fois - pour des raisons d’ailleurs aussi obscures - mais enfin, c’était
calculable. Pourquoi est-ce qu’une victoire n’est pas calculable ?
Qui est-ce qui me répond ? Écoutez : une victoire n’est pas calculable...

X dans la salle : Parce qu’il faut être deux, ou trois !

Il y a de l’idée... Il y a de l’idée, c’est évident, enfin, c’est vrai, comme vous


dites, il faut être 2, et même parfois un peu plus…
Mais en allant dans ce sens-là, vous voyez bien que, malgré tout, vous glissez
tout doucement du côté où ce 2 foire :
à savoir du côté du rapport sexuel. C’est tout un truc d’être deux. Oui.

Quand je pense que je n’aurai pas le temps aujourd’hui de vous raconter


toutes les belles choses
que j’avais préparées pour vous sur l’amour, eh ben, ça me déçoit un peu,
mais c’est parce que j’ai traîné,
et puis j’ai traîné comme ça parce que j’ai voulu faire quand même un chiffrage
soigné,
c’est-à-dire ne pas trop errer, alors pour le reste vous pourrez peut-être un
peu attendre.

Mais pour me référer à quelque chose que j’ai déjà avancé : je l’ai dit de mille
façons, bien souvent,
mais un jour je l’ai dit tout à fait cru, comme ça, en clair.

J’ai dit que l’effet de l’interprétation...


pour me limiter à ce à quoi je dois rester collé : je dois rester dupe.
Et plus encore : dupe sans me forcer, parce que si je suis dupe en
me forçant,
eh ben j’écrirai le Discours sur les passions de l’amour justement, c’est-
à-dire ce qu’a écrit Pascal,
157
et qu’est-ce qu’on voit qu’il se force... Après ça, naturellement ça
a lâché, ça a claqué, il n’a jamais pu
y revenir, mais il est assez probable - j’en suis pas sûr - qu’il s’est
forcé, quand il a écrit ça, quand même.
Ça donne des résultats absolument stupéfiants... C’est absolument
magnifique, en se forçant, on arrive à dire...
on arrive, on arrive vraiment à ne pas errer. Lisez ça, enfin, ça
colle, l’amour ça se passe comme ça.
Absolument déconcertant, mais ça se passe comme ça. Bon...
...qu’est-ce que ça veut dire que l’interprétation est incalculable dans ses effets
?

Ça veut dire que son seul sens, c’est la jouissance.


C’est la jouissance d’ailleurs, qui fait tout à fait obstacle à ce que le rapport
sexuel ne puisse d’aucune façon s’inscrire,
et qu’en somme, ça permet d’étendre à la jouissance cette formule : que l’effet
de l’interprétation est incalculable.

Si vous réfléchissez bien, en effet, à ce qui se passe à la rencontre de ces deux


troupeaux qui s’appellent « armées »,
et qui d’ailleurs sont des discours ambulants, je veux dire que chacun ne tient
que parce qu’on croit que le capitaine, c’est S1.

Bon... Il est tout de même tout à fait clair que si la victoire d’une armée sur
une autre est strictement imprévisible,
c’est que du combattant on ne peut pas calculer la jouissance.
Que tout est là : si il y en a qui jouissent de se faire tuer, ils ont l’avantage.
Voilà !

C’est un petit aperçu concernant ce qui peut en être du contingent, c’est-à-dire


de ce qui ne se définit que de l’incalculable...
Alors maintenant quand même, je ne vais tout de même pas vous quitter sans
vous dire, quelques petits mots
de ce qu’il en est tout à l’opposé de la ligne où nous nous sommes exercés,
ou bien je me suis exercé devant vous,
mais où vous m’avez quand même - enfin il y a des chances, comme ça - un
peu suivi, au moins suivi par votre silence...

158
L’occulte, ça ne peut quand même pas seulement se définir par le fait que
c’est rejeté par la science.
Parce que, comme je viens de vous dire, c’est fou tout ce que ça rejette, la
science...
En principe tout ce que nous venons de dire, et qui existe pourtant quand
même, à savoir la guerre.

Ils sont là, tous, les savants, à se creuser la tête : Warum Krieg ? Oh ! oh !
Pourquoi la guerre 6 ?
Ils arrivent pas à comprendre ça, les pauvres. Ouais...
Ils se mettent à deux pour ça : Freud et Einstein. C’est pas en leur faveur !
[Rires]

Mais enfin l’occulte, c’est bel et bien sûrement ça : cette absence du rapport.
Et je vous en dirais bien même un petit peu plus,
s’il fallait pas tout de même que je précise bien comment ça se présentait du
temps de Freud.
Parce que là c’est tout à fait clair. Tout ce qu’il a écrit : Psychoanalyse und
Telepathie, Traum und Telepathie,
dont ont fait Dieu sait quel mauvais usage les gens qui ont isolé ça sous le
nom de « phénomène psy », c’est des escrocs...

Il faut quand même bien voir que Freud, alors...


lisez ses textes, n’est-ce pas, ceux dont je viens de donner le titre,
parce que quand même,
ceux-là on les trouve, contrairement aux Grenzen der Deutbarkeit
...c’est tout à fait clair : il dit que le rêve et la télépathie, par exemple, ça n’a
strictement rien à faire.

C’est même au point qu’il va jusqu’à dire : mais la télépathie, c’est quelque
chose du même ordre - je l’admets, pourquoi pas ? - c’est de l’ordre de la
communication. Et dans le rêve, c’est traité comme n’importe quelle autre...
à savoir la première partie de ce que je vous avais énoncé tout à
l’heure,
à savoir etwas nützliches, quelque chose qui sert aux manigances de
la journée
...et c’est repris de la même façon dans le rêve.

6
Sigmund Freud et Albert Einstein : Pourquoi la guerre ?
159
Non seulement il préfère admettre, mais très précisément il démontre que
dans tous les cas où il y a eu la télépathie soi-disant rêvée, ce sont des cas où on
peut admettre le fait direct qu’il y a eu message, à savoir annonce par fil
spécial, si je puis m’exprimer ainsi, car c’est ça la télépathie, n’est-ce pas, c’est le
fil spécial.

On peut... il y a qu’à traiter le cas, il y a qu’à l’envisager, il y a qu’à opérer avec


lui, en pensant que, comme n’importe quel autre résidu du jour, il y a eu
avertissement télépathique.
Que ce soit télépathique ou pas - autrement dit il s’en fout - la seule chose
qui l’intéresse c’est que c’est repris dans le rêve, ceci...
je ne peux pas vous faire la lecture parce qu’il est trop tard
...ceci est énoncé dans Freud : il faut considérer, pour concevoir quelque
chose aux rapports de la télépathie et du rêve,
que la télépathie s’est produite comme un reste, résidu, de la journée
précédente.

Il préfère admettre ça - quoique bien sûr, naturellement... - il préfère


admettre le phénomène télépathique - c’est ça l’essence de sa position - que
de le faire rentrer dans le rêve. Et il souligne, il souligne, à savoir il dit
pourquoi : parce que le rêve c’est fait-
et il fait toute la liste - toute une série de chiffrages et que ces chiffrages ne
peuvent porter que sur un matériel qui est constitué
par les restes diurnes. Il préfère mettre la télépathie, la ranger dans les
événements courants, à ceci :
de la rattacher en rien aux mécanismes eux-mêmes de l’inconscient.

C’est si facile à confirmer, il suffit que vous vous reportiez...


bien sûr naturellement en français ça n’a jamais été traduit mais
quand même, il y en a certains d’entre vous
qui lisent l’anglais, même - j’espère - beaucoup, et d’autre part un
certain nombre qui lisent l’allemand
...reportez-vous aux textes de Freud sur l’inconscient et la télépathie : il n’y a
jamais d’ambiguïté, il préfère tout...
à savoir, en somme, non seulement ce qu’il met en doute, mais ce
sur quoi... ce dont il se lave les mains,
ce dont il dit : je n’ai là-dessus aucune compétence
...mais il préfère admettre que la télépathie existe, à simplement la rapprocher
de ce qu’il en est de l’inconscient.
160
Autrement dit, tout ce qu’il émet, tout ce qu’il avance comme remarquable -
considérant certains rêves - tout ce qu’il avance comme remarquable consiste
toujours à dire : il n’y a rien eu d’autre que de rapport au rêve en tant que
chiffrage.
Ou encore que de rapport de l’inconscient de l’occultiste ou du diseur de bonne
fortune, avec l’inconscient du sujet.

En d’autres termes il dénie tout phénomène télépathique auprès de ceci, il


dénie au regard de ceci :
qu’il n’y a eu que repérage du désir. Ce repérage du désir, il le considère
comme toujours possible, ce qui veut dire...
- ce qui veut dire par rapport à mon inscription de l’autre jour de la vie
comme voyage et de la structure qui se déplace en même temps que le
voyage dessiné - dessiné linéairement.

La question peut se poser - et comment ne se poserait-elle pas ? - si vraiment


la structure est ponctuée par le désir de l’Autre,
en tant que tel, si déjà le sujet naît inclus dans le langage, inclus dans le
langage et déjà déterminé dans son inconscient
par le désir de l’Autre, pourquoi n’y aurait-il pas entre tout ça une certaine
solidarité ?

L’inconscient n’exclut pas...


si l’inconscient est cette structure de langage
...l’inconscient n’exclut pas...
et ce n’est que trop évident
...l’inconscient n’exclut pas la reconnaissance du désir de l’Autre comme tel.

En d’autres termes le réseau, le réseau de structure dont le sujet est un


déterminé particulier, il est concevable qu’il communique avec les autres struc-
tures : les structures des parents certainement, et pourquoi pas à l’occasion
avec ces structures
qui sont celles d’un inconnu, pour peu - souligne Freud - que son attention
soit un peu ailleurs.

Et le plus fort - ce qu’il souligne, n’est-ce pas - c’est que ce détournement de


l’attention, il est justement obtenu par la façon
dont le diseur de bonne fortune se tracasse lui-même avec toutes sortes
d’objets mythiques. Ça détourne assez son attention pour qu’il puisse
161
appréhender quelque chose qui lui permette de faire la prédiction suivante à
une certaine jeune femme
qui a enlevé sa bague de mariage pour lui faire croire que… enfin, pour rester
anonyme. Il lui dit qu’elle va se marier et
qu’elle aura deux enfants à trente-deux ans. Il n’y a d’explication à cette
prédiction, qui d’ailleurs ne se réalise absolument pas,
mais qui - malgré qu’elle ne se soit pas réalisée - laisse le sujet qui en a été le
destinataire, absolument dans l’enchantement.

Chaque fois que Freud souligne un fait de télépathie, c’est toujours un fait de
cet ordre, à savoir où la prédiction ne s’est nullement réalisée mais qui par
contre laisse le sujet dans un état de satisfaction absolument épanouie.
On ne pouvait rien lui dire de mieux.

Et en effet, ce chiffre de 32 ans en l’occasion, était inscrit dans son désir.


Si l’inconscient est ce que Freud nous dit, si des chiffres choisis au hasard, ne
sont en réalité jamais choisis au hasard,
c’est précisément par le certain rapport avec le désir du sujet : c’est ce
qu’étale tout au long, la Psychopathologie de la vie quotidienne.

L’intérêt est ceci que Freud sait très bien souligner éventuellement, c’est que
le seul point remarquable de ces faits
dits « d’occultisme », c’est qu’ils concernent toujours une personne à qui on
tient, pour qui on a de l’intérêt, que l’on aime.
Mais il est tout ce qu’il y a de plus concevable que d’une personne que l’on
aime, on ait avec elle quelques rapports inconscients. Mais ça n’est pas en
tant qu’on l’aime, parce qu’en tant qu’on l’aime, c’est bien connu : on la rate,
on n’y arrive pas.

Alors il s’agit tout de même de deux choses, dans ces prétendues


informations télépathiques :
il y a le contenu de l’information, et puis il y a le fait de l’information.

– Le fait de l’information, c’est à très proprement parler ce que Freud


repousse.
Il veut bien l’admettre comme possible, mais dans un monde avec quoi
il n’a strictement rien à faire.

– Pour le contenu de l’information, il n’a rien à faire avec la personne


dont il s’agirait d’avoir une information.
162
Il a affaire uniquement avec le désir du sujet, en tant que l’amour, ça ne
comporte que trop cette part de désir. Ça
désirerait être possible.

Alors ce que je veux simplement, en vous quittant, accentuer, c’est qu’il y a


quand même quelque chose qui se véhicule
depuis le fin fond des temps, et qui s’appelle l’initiation. L’ initiation c’est ce
dont nous avons des débris au titre de l’occultisme.
Ça prouve simplement que c’est la seule chose qui, en fin de compte, nous
intéresse encore dans l’initiation.
Je ne vois pas pourquoi je ne donnerais pas à l’initiation - que l’Antiquité
connaissait - un certain statut.

Tout ce que nous pouvons entrevoir des fameux « Mystères », et tout ce qui
peut nous en rester encore...
dans des pays ethnologiquement situables
...de quelque chose de l’ordre de l’initiation, c’est lié à ce que quelque part, quel-
qu’un comme Mauss avait appelé Technique du corps 7,
je veux dire que ce que nous avons et qui nous concerne dans ce discours...
autant « analytique » que « scientifique », voire « universitaire », voire
celui « du Maître » et tout ce que vous voudrez
...c’est qu’elle se présente elle-même - l’initiation - quand on regarde la chose
de près, toujours comme ceci :

– une approche qui ne se fait pas sans toutes sortes de détours, de


lenteurs,

– une approche de quelque chose où ce qui est ouvert, révélé, c’est


quelque chose qui, strictement, concerne la jouissance.

Je veux dire qu’il n’est pas impensable que le corps, le corps en tant que nous
le croyons vivant,
soit quelque chose de beaucoup plus calé que ce que connaissent les
anatomo-physiologistes.

Il y a peut-être une science de la jouissance, si on peut s’exprimer ainsi.

7
Marcel Mauss : Les techniques du corps, in Sociologie et anthropologie, PUF Coll. Quadrige,
2004.
163
L’initiation en aucun cas ne peut se définir autrement.

Il n’y a qu’un malheur, c’est que de nos jours, il n’y a plus trace, absolument
nulle part, d’initiation. Voilà !

164
11 Décembre 1973

Table des matières

Vous pouvez dire que c’est bien parce que vous êtes là que je parle...
Ne me fatiguez pas, hein, parce que sans ça je m’en vais.
Voilà un petit machin que j’ai pris la peine de construire, pour vous le
montrer.

C’est un nœud borroméen...


je vous avertis que, aujourd’hui, je ne parlerai que de ça.
Alors s’il y en a que ça emmerde, qu’ils sortent, ça me soulagera
...c’est un nœud borroméen.

C’est-à-dire...
alors enlevez-moi plutôt celui-là, le bleu
...vous voyez là, le bleu on l’enlève, le résultat, c’est que les deux autres sont
libres.
Vous avez vu que je n’ai pas été forcé de les démonter pour qu’ils se libèrent.
Voilà !

Là-dessus Gloria peut vous le remettre, le truc, mais enfin, je pense que c’est
déjà suffisamment démonstratif.
Ça se fait avec des cubes à l’occasion, ça se fait avec des cubes et on
s’aperçoit que... faut qu’il y en ait trois en largeur,
cinq en longueur pour le nœud borroméen minimal. Bon.

L’idée, c’est évidemment de faire quelque chose qui réponde à 3 plans.


C’est-à-dire qui soit fabriqué comme les coordonnées cartésiennes.
Quand vous voulez fabriquer ça, vous vous apercevez, eh bien, que vous
avez quand même des difficultés.
165
Vous avez des difficultés...
non pas du tout réelles
...vous avez des difficultés à vous bien rendre compte tout de suite à quoi ça
va aboutir,
combien il va falloir que vous en mettiez dans un sens et puis dans l’autre.
Essayez vous-mêmes...

Essayez surtout... il y avait un autre truc que je ne vous ai pas apporté, il y


avait un autre truc qui, lui, répondait
non pas au nœud borroméen, qui a pour caractéristique que chacun des deux
ronds que ça constitue...
c’est pas rond, c’est tout comme
...des deux ronds que ça constitue se libère si vous voulez, si vous en
tranchez un.

Vous avez aussi le système bien connu que je ne vous reproduis pas au
tableau parce que, enfin je l’ai là mais je suis fatigué, vous n’avez qu’à
repenser aux trois cercles qui servent d’emblème aux Olympiques.

Là vous pouvez constater que c’est fait différemment, à savoir que non
seulement deux de ces ronds sont noués,
mais que le troisième se boucle, non pas avec un seul des deux - ça ne fait
pas trois qui fassent chaîne - mais avec les deux.

Eh bien, essayez - essayez de faire un montage, un montage de cubes tel que


ce soit ainsi, à savoir que la continuité du montage que vous aurez fait,
comme ça, vous le ferez, le jaune, le rouge et le bleu, que ça se fasse, que ça
soit possible que vous montiez dans trois plans : l’assurance qu’il s’agit bien
de plans est faite par la forme cubique, justement, vous êtes forcés de les
faire en trois plans - essayez ça.

Vous ne verrez sûrement pas tout de suite que dans ce cas-là, il faut que le
côté, si je puis dire, le côté de ce qui va se monter, soit de quatre cubes au
minimum. Mais que ces quatre cubes se retrouvent aussi dans l’autre
dimension.
C’est-à-dire au lieu d’avoir deux fois cinq plus deux, comme dans ce cas-là, ce
qui fait douze,
vous avez deux fois quatre, plus deux fois deux, ce qui fait également douze,
ce qui est curieux.
166
Mais la difficulté que vous aurez même à faire cette petite construction vous
sera une bonne expérience de ceci,
par quoi je commence, c’est que vous vous apercevrez là à quel point nous
ne sentons pas le volume.
Parce que vous vasouillerez, vous vasouillerez comme j’ai fait moi-même !

Parce que, à partir par exemple, de 3 séries simples de 4, quand vous les avez
agencés d’une façon telle que ça puisse faire
ces fameux 3 axes qui servent à la construction cartésienne, quand vous n’en
voyez que quatre, vous avez aussi bien,
pendant un instant, le sentiment que ça pourrait se boucler, que ça pourrait
se boucler par exemple comme ici,
comme s’il y en avait seulement 4, et puis 3 seulement de largeur. Vous aurez
ce sentiment.

C’est une façon de vous faire expérimenter ceci :


que nous n’avons pas le sens du volume, quel que soit ce que nous avons
réussi à imaginer comme 3 dimensions de l’espace.
Le sens de la profondeur, de l’épaisseur, est quelque chose qui nous manque,
beaucoup plus loin que nous ne le croyons.

Ceci pour avancer ce que je veux vous dire au départ : c’est que nous
sommes des êtres - vous comme moi - à deux dimensions, malgré
l’apparence. Nous habitons le Flatland comme s’expriment des auteurs qui
ont fait un petit volume sur ce sujet,
qui semblent avoir beaucoup de mal, enfin, à s’imaginer des êtres à deux
dimensions.
Il n’y a pas besoin de les chercher loin. C’est nous tous.

C’est tout au moins comme ça, vraiment, que ça se présente.


Le mieux que nous puissions arriver à faire, c’est en fait à quoi nous nous
limitons,
ce serait tout de même étonnant que dans une assemblée, là qui est en train
de scribouiller, je ne puisse pas le faire sentir : scribouiller, c’est ça, c’est le mieux
que nous puissions faire.

Et c’est ce qui a été fort bien articulé en ceci que, il s’est trouvé, enfin, des
gens pour proclamer,
167
dans une autre aire, a.i.r.e que la nôtre, que « l’encre des savants est très supérieure
au sang des martyrs »8.
Il y a des gens qui ont osé dire ça ! Ils ont osé dire cette évidence.
Il faut bien le dire, ce dernier : le sang des martyrs, qu’est-ce que nous en
avons ? Des sujets de tableaux.

Ceci avec la structure obsessionnelle que Freud a su reconnaître dans ce qui


ne fait qu’un : la religion et l’art.
Je m’excuse auprès des artistes...
il y en a peut-être quelques-uns, là, égarés dans l’assistance,
quoique je n’y croie guère
je m’excuse auprès des artistes, si la chose leur parvient : ils ne valent pas
mieux que la religion. C’est pas beaucoup dire.

La connerie...
dont ce n’est pas la première fois qu’ici je l’évoque, de sorte que, je
l’espère, vous n’allez pas vous sentir visés
...la connerie est notre essence, dont fait partie ceci que votre demande…
je me suis longtemps cassé la tête pour savoir pourquoi vous étiez
si démesurément nombreux. Enfin à force de me la
casser, un éclair en est sorti
...justement votre demande, celle qui vous attroupe là, c’est : comment - de la
connerie - avoir une chance d’en sortir.
C’est même pour ça que vous comptez sur moi.

À ceci près que cette demande, de la connerie en fait partie. Donc cette
demande à quoi je cède, un jour de plus... sachez
que ce n’est pas parce que votre nombre est grand que justement je vais
essayer de faire semblant. C’est parce que : non
pas il est grand, mais il est nombre
...en quoi je me voue à l’abjection, je dois dire, avec quoi dans cette place je
me confonds.

Il y a une chose que j’ai appelée « la passe », qui se pratique dans mon École,
uniquement parce que j’ai voulu tenter
d’en avoir le témoignage. Il faut que j’en sois où j’en suis, à savoir
aujourd’hui, pour que je voie bien moi-même ce que c’est :

8
Un Hadith du Prophète Mohamed annonce que « L’encre des savants est plus sacrée que le sang des
martyrs. »
168
se vouer à répondre à n’importe qui, à n’importe quoi, mais à répondre quoi
?

Ce que répond le discours analytique, c’est ça : ce que vous faites, tout ce que
vous faites est sa nature, si l’on peut dire,
de sa structure, plus exactement, contrairement à tout ce qui s’est pensé
jusqu’à présent, parmi les spécialistes
- « philosophes » qu’ils s’appellent ! - non pas ignorance, l’ignorance naturelle
comme s’exprime Pascal.

Je remercie quelqu’un qui - pendant que je travaillais dimanche dernier, enfin,


a pris soin de m’appeler...
d’ailleurs parce que je l’en avais expressément chargé
...c’était comme ça...
je vous le redirai tout à l’heure
...sous la forme d’une petite suggestion qui m’était venue de lui concernant
Pascal.
Eh bien, je l’avais chargé de regarder dans Pascal tout cet échelonnement qui
va de « l’ignorance naturelle » à la « vraie science »,
avec entre eux ce qu’il désigne comme ça, dans son scribouillage, « des semi-
habiles ».

C’est la personne qui m’a rendu ce service...


enfin, qui a un peu torchonné Pascal, comme ça, pour m’éviter
d’avoir à le faire, parce que j’étais claqué
...les semi-habiles il a cru pouvoir les identifier aux non-dupes.

J’espère que j’arriverai, enfin dans cet effort, à vous faire sentir que c’est pas
du tout, du tout, du tout, ce que je veux dire.
Non pas que les semi-habiles ne soient peut-être pas en effet des non-dupes, moi
je crois qu’ils sont aussi dupes que les autres,
mais contrairement à ce que vous pouvez imaginer, il ne suffit pas d’être
dupes pour ne pas errer !
J’ai dit « les non-dupes errent », encore faut-il n’être pas dupes de n’importe quoi.
Et même faut-il être dupes spécialement de quelque chose que
je vais essayer - essayer ! - que je veux essayer aujourd’hui de vous faire
parvenir.

169
Donc, ce que répond le discours analytique, c’est ceci : ce que vous faites,
bien loin d’être le fait de l’ignorance,
c’est toujours déterminé, déterminé déjà par quelque chose qui est savoir et
que nous appelons l’inconscient.
Ce que vous faites, sait - sait : s.a.i.t. - sait ce que vous êtes, sait « vous ».

Ce que vous ne sentez pas assez...


enfin je peux pas le croire d’une assemblée aussi nombreuse
...c’est à quel point cet énoncé, c’est du nouveau.

Jamais personne des grands guignols qui se sont occupés de la question du


savoir…
et Dieu sait que ce n’est pas sans malaise que j’y range Pascal aussi,
qui est le plus grand de tous les grands guignols !
...jamais personne n’avait osé ce verdict, dont je vous fais remarquer ceci :
la réponse de l’inconscient, c’est qu’elle implique, c’est qu’elle implique le sans
pardon, et même sans circonstances atténuantes.

Ce que vous faites est savoir, parfaitement déterminé.


En quoi le fait que ce soit déterminé d’une articulation supportée par la
génération d’avant, ne vous excuse en rien,
puisque ce n’est - le dire, le dire de ce savoir - que le faire « savoir plus endurci », si je
puis dire, « savoir de toujours » à la limite.

J’ai dégagé de Freud ce sens, parce qu’il le dit, il le dit de toute son œuvre.
Quand je vous prie de ne pas me comprendre, vous voyez qu’il y a de quoi !
Mais moi je ne puis faire que de l’entendre dans le dire de Freud, parce qu’il
n’y a rien à faire qu’à en laisser aller les suites.

Une fois que c’est énoncé, ça fonde un nouveau discours, c’est-à-dire une
articulation de structure
qui se confirme être tout ce qui existe de lien entre les êtres parlants.
Pas d’autres liens entre eux que le lien de discours.
Ça veut pas dire, naturellement, qu’on n’imagine pas autre chose.

Je vous ai dit tout à l’heure que si nous n’avons pas le volume, nous sommes
quand même à 2 dimensions.
Alors il y a le profil, la projection, la silhouette, enfin tout ce qu’on adore
dans un être aimé. On n’adore jamais rien de plus.
170
Et comme je suis parti de là, à propos de cette fameuse histoire du miroir, on
s’imagine que j’ai déprécié ça.
Je ne l’ai pas du tout déprécié, parce que, comme tout le monde, je m’en
contente !

Du volume, de l’épaisseur, le seul maniement de ce que je vous ai conseillé


tout à l’heure, vous informera à quel point nous sommes
absents. Mais il y a tout de même quelque chose d’autre que nous prenons
pour le volume.
Et justement, c’est le nœud.

On en fait des métaphores, non infondées : les nœuds de l’amitié, les nœuds
de l’amour...
Eh ben, ça tient à ceci : enfin, c’est notre seule façon d’aborder le volume,
quand nous serrons quelqu’un contre nous. Ça m’arrive à
moi aussi.

Mais est-ce que ces nœuds, nous en sommes si assurés ? Nous en restons
pour l’adoration, n’est-ce pas !
Et ce que j’ai appelé tout à l’heure les 2 dimensions, les 2 dimensions jolies,
jolies...
Il y a un auteur récent...
je m’excuse auprès de lui s’il est là : je n’ai pas encore eu le temps
de le lire
...il appelle ça Le Singe d’or 9.

Comme il m’a fait l’hommage de son livre, je pense que c’est peut-être quand
même parce qu’il a quelques échos
de ce que je raconte, et peut-être même - qui sait ? - qu’il m’a lu, et que pour
en parler ainsi, enfin du singe d’or, il faut bien
qu’il ait quelque écho de ce que je viens de pousser en avant, de ce qui nous
attache à l’image, à l’image à 2 dimensions.

Je suis loin de l’avoir déprécié. Non seulement je suis loin de l’avoir déprécié,
mais ce serait tout à fait absurde de le dire,

9
Guy Lardreau : Le Singe d’or, Mercure De France, 1973.

171
parce que les signifiants eux-mêmes, nous sommes forcés d’en passer par la
même image, l’image du flatland,
l’image à deux dimensions, pour démontrer qu’ils s’articulent.

Le nœud borroméen, je vous l’ai d’abord montré mis à plat. Naturellement


grâce à des artifices, il y a des endroits
où vous voyez apparaître la cassure, ce qui ne peut se représenter que comme
cassure, quoique ce soit un nœud.
Un nœud justement que j’ai essayé de mettre pour vous en volume, de façon
à ce que vous voyiez bien que c’est pas seulement
à plat qu’on peut l’aborder, outre que quand vous aurez vous-mêmes manié
ce volume, vous vous apercevrez que le volume,
là, réalisé en volume, ça permet pas du tout de le distinguer, si je puis dire, ce
nœud, de son image spéculaire.
Il n’est pas plus lévogyre que dextrogyre, il est non seulement parfaitement
symétrique mais il est sur trois axes,
ce qui rend strictement impossible que son image spéculaire en diffère.

L’écriture, elle, ne se fait pas dans un espace moins spéculaire que les autres.
C’est même le principe de ce très joli exercice qui s’appelle le palindrome.
Il n’en reste pas moins que ce méli-mélo là, que je viens de faire entre
l’Imaginaire et le Symbolique,
ne noie rien, et ne noie pas notamment la différence qu’il y a entre l’Imaginaire
et le Symbolique :
c’est bel et bien la même chose, une fois imaginé, c’est notre notion commune
de l’espace dont nous imaginons qu’il n’a pas de fin.

Il faut lire là-dessus les jus de Leibnitz discutant avec Newton : la prétendue
supposition d’une limite de l’espace,
qu’elle deviendrait impensable - qu’il dit le Leibnitz - parce que s’il avait une
limite, alors en dehors de cette limite,
alors on pourrait avec un clou faire un petit trou dans sa limite...
C’est absolument énorme ce qu’on peut lire, ce qu’on peut lire de
l’imagination.

Et notamment de ce fait que pour imaginer l’espace...


car ce n’aurait pas été moins une imagination, mais peut-être une
imagination qui aurait ouvert tout autre chose
...on n’est pas parti de ceci : que dans l’espace il y a des nœuds.
172
Il y aurait sûrement avantage à ce qu’on voie, si je puis dire, qu’Imaginaire et
Symbolique ne sont que des modes d’abord.
Je les prends sous l’angle de l’espace. Pourquoi ces deux modes ne suffisent
pas encore ?
Mais enfin, je souligne au passage que le mot mode est à prendre au sens que
ce terme a dans le couple de mots logique modale, c’est-à-dire qu’il n’a de sens
que dans le Symbolique, autrement dit dans son articulation grammaticale.

Quand vous approchez certaines langues...


j’ai le sentiment que ce n’est pas faux de le dire de la langue
chinoise
...vous vous apercevez que, moins imaginaires que les nôtres - les langues
indo-européennes - c’est sur le nœud qu’elle joue.
C’est pas un terrain où je vais m’aventurer aujourd’hui parce que j’en ai assez
à dire comme ça,
mais peut-être que je demanderai, je suggérerai à un Chinois de prendre les
choses sous cet angle,
et de venir vous dire ce qu’il en pense, si par hasard ce que je lui dis lui ouvre
là-dessus la comprenoire,
parce qu’il ne suffit pas d’être même habitant d’une langue pour avoir une
idée de sa structure,
surtout si, comme c’est le cas forcément, puisque le Chinois supposé en
question, je ne pourrai m’adresser à lui que si je lui parle dans ma langue,
c’est-à-dire que s’il me comprend c’est que déjà, au regard de la sienne, il est
foutu.

Ce qu’il y a de terrible, c’est que quand nous distinguons un ordre, nous en


faisons un être. Le mot « mode » dans l’occasion.
Ça devrait s’éclairer si l’on donnait sa véritable portée à l’expression « mode
d’être ».
Or, il n’y a d’autre être que de mode, justement.

Et le mode imaginaire a fait ses preuves, pour ce qui est de l’être du Symbolique.
Il a fait si bien ses preuves qu’on pourrait bien se risquer à tenter de voir si le
mode symbolique n’éclairerait pas de l’être de l’Imaginaire. C’est bien ce que j’ai
essayé de faire, que vous le sentiez ou pas.

Je voudrais dire en cette 3ème session de l’année de ce séminaire, en quoi


consiste sa place, à ce séminaire, et son programme.
173
Et c’est pourquoi je l’ai énoncé en vous parlant, tout de suite, d’abord, du
nœud borroméen.

Le nœud borroméen...
que comme ça j’ai vu surgir, je veux dire qu’il m’a en quelque sorte
envahi
...le nœud borroméen n’a aucune espèce d’être.
Il n’a pas du tout la consistance de l’espace géométrique dont on sait qu’il n’y
a pas de limite
– à son coupage en tranches,
– à sa projection,
– à tout ce que vous voulez...
Et même que ça va plus loin, que ça envahit, et c’est bien en ça que c’est
instructif, ça envahit l’autre ordre.

Nous sommes tellement capturés par ce mode imaginaire, que quand nous
essayons de manipuler l’ordre symbolique,
nous en arrivons enfin à... souvenez-vous de la façon dont s’abordent les
ensembles :
on nous parle de bijection, de surjection, d’injection... Tout ça ne va pas sans
images,
en tout cas c’est avec des images que vous les supportez, ces modes pourtant
faits pour vous libérer de l’imaginaire.

C’est avec des petits points que vous vous apercevrez qu’entre un domaine et
un co-domaine il y a injection, ou bijection ou surjection.
Mais en le supportant de points, vous ne faites rien d’autre qu’une
élucubration imaginaire.
Pourquoi la mise à plat du nœud borroméen n’a-t-elle pas réussi, n’est-elle
pas venue d’abord pour nous évoquer
un autre départ concernant le point, concernant ce point, ici « incarné » si je
puis dire,
du fait qu’au cœur de cette petite construction vous avez, quoi que vous
fassiez, une cellule vide.

174
Ce qui n’est pas moins vrai que l’autre nœud, pas borroméen, le nœud que j’ai
appelé tout à l’heure olympique.
À ceci près qu’il a des conséquences plus compliquées. Mais laissons.

Pourquoi ce nœud borroméen n’a-t-il pas évoqué un autre départ concernant le


point ?
Le point... le point que nous sommes, parce que même dans le meilleur cas,
c’est ce que nous sommes.
Jusqu’à présent je ne vous parle que de l’Imaginaire et du Symbolique, mais
justement mon discours tend à vous montrer
qu’il faut que ces deux dimensions se complètent de celle du Réel.

En d’autres termes il faut qu’il y en ait 3 pour qu’il y ait ce point, qui aurait
tout de même pu, peut-être,
si l’on n’était pas ce qu’on appelle absurdement géomètre...
parce que, réfléchissez, qu’est-ce que ça a bien à faire notre géométrie avec la
terre ?
Est-ce que la terre c’est pas quelque chose qui n’est pas du tout plat ?
Si nous n’avions pas une vocation pour le mapping, pour le cadastre, en quoi
est-ce que la terre nous suggérerait du plat ?

Pourquoi est-ce que ce point, nous ne serions pas partis...


à condition de partir du nœud
...de l’idée qu’un point ça part...
ça part au départ, dans sa définition
...du point de tiraillement, par exemple. Ça vous dit rien, ça ?

Entre votre Symbolique, votre Imaginaire et votre Réel...


depuis le temps que je vous les ressasse
...vous sentez pas que votre temps, votre temps se passe à être tiraillé ?

En plus ça a un avantage, ça suggère que l’espace implique le temps, et que le


temps c’est peut-être rien d’autre justement, qu’une succession des instants
de tiraillement.
Ça exprimerait en tout cas assez bien le rapport du temps avec cette
escroquerie qui se désigne du nom d’« éternité ».
Le temps c’est peut-être que ça, l’« étrinité » de l’espace, ce qui sort là d’un
coincement sans remède.

175
Le nœud borroméen, décidément, n’est pas du tout un truc négligeable.
Si vous le mettez à plat, là vous vous apercevrez de tout ce qu’on peut en
tirer.
Par exemple, là je m’en vais vous en donner un comme ça, comme ça
histoire de vous le manipuler. Il est comme ça.
Voyez un peu ce qu’on peut cogiter à ceci qu’en somme pour le transformer,
quand c’est à plat, d’un dextrogyre en lévogyre,
il suffit dans la première position que vous avez vue là, de faire faire ça à un
quelconque d’entre eux.

Si vous faites ça ensuite à l’autre...


c’est comme ça qu’il faut faire
...et si vous faites ensuite ça au 3ème...
c’est comme ça qu’il faut faire
...à chaque fois vous renversez, c’est-à-dire que de lévogyre d’abord vous le
faites dextrogyre,
et que quand vous avez basculé le 3ème, il est de nouveau lévogyre.

C’est pas dépourvu d’intérêt.


Ça éclaire la question de cette fameuse histoire que l’univers serait ambidextre, ça
permet en tout cas d’en avoir une petite lumière. Ça vaut la peine qu’on s’y
arrête. Ça donne une autre idée de la spatialisation. C’est en tout cas une
structure qui change tout
à fait la portée du mot « espace » au sens où il est employé dans l’Esthétique
transcendantale.

C’est à savoir que nous ne pouvons percevoir les choses que sous l’angle
d’un espace, qui dans Kant est simplement imaginaire. S’il y a 3 dimensions de
l’espace et si ces 3 dimensions, nous commençons par les énumérer du

176
Symbolique et de l’ Imaginaire, l’épreuve est à faire de ce que ça donne pour la
3ème, à savoir pour le Réel.

Il n’y a qu’une chose à en dire pour l’instant. Là, je ne peux pas dire que c’est
la date de son baptême à ce Réel :
« Je te baptise Réel, toi, en tant que 3ème dimension », j’ai fait ça, il y a très
longtemps.
C’est même par là que j’ai commencé mon enseignement. À ceci près que j’ai
ajouté dans mon for intérieur :
« Je te baptise Réel parce que si tu n’existais pas, il faudrait t’inventer ! ». C’est bien
pourquoi je l’ai inventé.

Non pas bien sûr qu’il n’ait pas été, depuis bien longtemps, dénommé, car
c’est ce qu’il y a de remarquable dans la langue,
c’est que le « naming »...
heureusement qu’on a l’anglais, hein, pour distinguer naming de
nomination,
naming ça veut dire to name, ça veut dire donner le nom propre
...oui, c’est pas pour rien, naturellement, que j’ai dit « Je te baptise ».

Je n’ai pas peur des mots qui sentent le fagot de la religion, je ne sens pas de
tabou à aucune odeur de ratichon,
ni même à tout ce qu’elle propage.
Le naming, en tant que nom propre, précède - c’est un fait - la nécessité par
quoi il ne va plus cesser de s’écrire.

Tant que vous ne prendrez pas...


c’est ça le sens de ce que j’ai avancé sous un mode apparemment
de sous-estime pour l’Imaginaire
...tant que vous ne prendrez pas le Symbolique au corps à corps, vous n’en
viendrez pas à bout.

Ni du même coup de ce que - mon Dieu - j’appelle sur mon papier


« l’Église », mais qui est le christianisme.
Parce que c’est là que le christianisme, il vous baise : il est la vraie religion.
C’est ce qui devrait vous y faire regarder à deux fois. Il est le vrai
dans la religion. Ça vaut quand même la peine de s’y intéresser, rien que pour
voir ce que ça donne.

177
Mais rien de ce que je dis n’y fera. Je dis, je vous en rebats les oreilles : « la
vérité ne peut que se mi-dire ».
Ça veut dire : confirmer qu’il n’y a de vérité que mathématisée :
– c’est-à-dire écrite,
– c’est-à-dire qu’elle n’est « suspensible », comme vérité, qu’à des axiomes,
– c’est-à-dire qu’il n’y a de vérité que de ce qui n’a aucun sens,
– c’est-à-dire de ce dont il n’y a à tirer d’autres conséquences que dans son
registre, le registre de la déduction mathématique
dans ce cas, et comment après cela la psychanalyse peut-elle s’imaginer
qu’elle procède de la vérité ?

Ce n’est là qu’un effet, effet nécessaire sans doute, quoique bien sûr cette
nécessité ne se manifeste nulle part en dehors de mon office, l’office que je
suis en train de servir, n’est-ce pas, ce n’est là qu’un effet...
cette espèce d’odeur de vérité dans l’analyse
...qu’un effet de ceci qu’elle n’emploie pas d’autre moyen que la parole,
strictement pas.

Qu’on ne vienne pas me raconter qu’elle emploie le transfert. Parce que le


transfert, lui, n’est pas un moyen.
C’est un résultat, qui tient à ce que la parole...
par son moyen, moyen de parole
...révèle quelque chose qui n’a rien à faire avec elle, et très précisément le
savoir, qui existe dans le langage.

Là encore, je n’ai jamais dit que c’est le langage qui est savoir.
Le langage, si vous voulez bien vous souvenir de quelques-uns des trucs que
j’ai crayonnés au tableau
dans le temps où j’en avais la force, le langage est un effet de ceci qu’il y a du
signifiant 1 [S1].

Mais le savoir, c’est pas la même chose. Le savoir est la conséquence de ce


qu’il y en a un autre [S2].
Avec quoi ça fait 2, en apparence ! Car ce 2ème tient son statut justement de ceci
:
– qu’il n’a nul rapport avec le premier,
– qu’ils ne font pas chaîne.

178
Même si j’ai dit quelque part, dans mes scribouillages - les tout premiers, hein,
Fonction et champ c’était pas tellement con -
dans Fonction et champ, j’ai peut-être lâché que ça faisait chaîne : c’est une
erreur, car pour déchiffrer, il a bien fallu que je fasse quelques tentatives, d’où
cette connerie. C’est le propre même du déchiffrage : quand on déchiffre, on
embrouille.
Et c’est même comme ça que je suis bien arrivé à - tout de même au bout du
compte - à savoir ce que je faisais.
C’est-à-dire ce que c’était que de déchiffrer.

C’est de substituer le signifiant 1 [S1] à l’autre signifiant [S2], celui qui ne fait
deux que parce que vous y ajoutez le déchiffrage.
Ce qui permet tout de suite de compter trois. Ça n’empêche pas d’écrire - ce
que j’ai fait - S indice 2,
car c’est comme ça qu’il faut que ça se lise la formule du lien de S1 à S2 [S1→
S2].

C’est pur forçage, mais ce n’est pas forçage d’une notion. C’est ce qui nous
met sous le joug du savoir.
Puisque je suis en train de vous parler de la psychanalyse, j’ajoute le joug du
savoir, à la place même de la vérité.
À la place aussi bien de la religion dont je viens de vous dire qu’elle est vraie,
elle.

Voilà un des piliers du discours psychanalytique. Même ce discours, comme


tous les autres, je l’ai qualifié de « quadripode ».

Peut-être que je l’ai qualifié comme je viens de vous dire...


je l’ai « qualifié », justement, je considère que c’est une qualification :
« quadripode », et pas une quantification
...parce que plus je vais, plus je suis convaincu que nous ne comptons que
jusqu’à 3.

179
Et même si ce n’est que parce que nous comptons 3 que nous pouvons
arriver à compter 2.

Encore la vraie religion - puisque c’est bien le christianisme dont je parle - y


a-t-elle regardé à deux fois.
L’orthodoxe, notamment, qui ne veut pas du « filioque ».
C’est pas par hasard : ils ne veulent pas qu’il soit deux à ce qu’en procède le
troisième.
Parce que c’est au contraire du troisième que le deux surgit.
De sorte que c’est pas pour rien qu’elle s’appelle elle-même l’orthodoxe, elle a
raison.

Ça ne veut pas dire du tout que ça lui réussisse...


réussir, comme je vous le signale à perte de vue : c’est le signe de
rien
...mais que justement ça rate !

Je peux bien dire que pour nous analystes c’est plutôt en sa faveur.
Ce qui ne l’empêche pas de devoir s’éliminer...
L’œucuménisme n’est pas là pour des prunes.

Bon ! Enfin je m’étends, et je bavarde, j’en ai assez de mes bateaux, parce


qu’ils ne font que vous amuser,
mais encore, c’est des bateaux quand même qui flottent...
Tout ça vise ceci : qu’on me fait un peu suer à ne me répondre toujours que
d’un 2 éternel,
Alors que je ne l’ai jamais produit que comme indice, c’est-à-dire comme
symptôme.

Le mot d’ailleurs même l’avoue : « ce qui choit ensemble », c’est ce que ça dit.
Ça ne veut pas le dire expressément, mais ça le dit quand même :
le 2 ne peut être rien d’autre que ce qui choit ensemble du 3.

Et c’est pour ça que cette année, je prends comme sujet...


c’est ce que ça veut dire, ça veut le dire en tout cas aujourd’hui où
j’y insiste
...le nœud borroméen. Il est évident que c’est un effort pédagogique.

C’est en raison quand même de quelque chose de l’ordre de cette débilité qui
s’appelle l’amour...
180
où l’on ne peut guère faire mieux que de se débrouiller
...c’est en raison de ceci que - mon Dieu - que le texte de Kant sur la
pédagogie...
que j’ai rouvert pour l’avoir acquis en édition originale, faut bien que j’aie
mes petits plaisirs...

Mais vous pouvez le trouver, il a été réédité par, je crois, les Presses
Universitaires, enfin quelqu’un d’ici m’en a fait cadeau.
C’est passionnant sur le sujet de ce qu’il en est des débiles, on n’a rien écrit
de mieux, même pas ce qu’a écrit Maud Mannoni.

L’enfant « est fait » pour apprendre quelque chose. Voilà ce que nous énonce
Freud... [lapsus] ce que nous énonce Kant ! [Rires].
C’est quand même, tout de même, quelque chose, enfin, quelque chose
d’extraordinaire ! C’est quelque chose
d’extraordinaire qu’il en ait eu en somme le pressentiment. Car comment
pouvait-il le justifier ?

Il « est fait » pour apprendre quelque chose, c’est-à-dire pour que le nœud se
fasse bien.
Car il n’y a rien de plus facile que ça rate, surtout si vous le mettez sous cette
forme, à savoir la même que celle-là.
Regardez voilà le cercle vert et voilà le cercle rouge, enfin, le rond.

Supposez que pour le 3ème, pour le construire, je parte de l’intérieur de celui-


là, le rouge, qui est à l’extérieur.
Pour le construire, il faut que je le tresse, et qu’il passe quelque part, soit en
dessous soit au dessus du vert.
Mais si je suis parti d’en dessous du rouge, voyez le rouge est là, plus grand
que le vert, si je suis parti d’en dessous du rouge,
que je le fasse passer sur ou sous le vert, le résultat sera le même, à savoir
qu’il n’y aura pas de nœud.
En d’autres termes, si je ne pars pas du dessus du rouge, avec devoir de
passer sous le vert, il y aura pas de nœud borroméen.

181
Kant ne peut pas savoir, parce que ce n’est pas de ça qu’il part, en somme
pourquoi l’enfant doit apprendre quelque chose.
Il doit apprendre quelque chose pour que le nœud se fasse bien.
Pour qu’il ne soit pas, si je puis dire, non-dupe, c’est-à-dire dupe du possible.

Dupe-dupe, c’est un peu trop : les non-dupes sont les deux fois dupes. Ils
sont justement dupes d’être deux. Et c’est en
somme la seule objection dont j’ai cru partir, parce que j’avais affaire à des
oreilles qui n’étaient pas précisément, enfin « éveillées », c’est l’objection, la
seule, la seule objection que j’ai à faire à la « moi-ïté ».

C’est une expression que m’a attribuée...


à tort ou à raison, car je l’ai peut-être dit en l’occasion
...un de mes analysants, récemment, et qui est depuis longtemps de mon
assistance séminariste.

La moi-ïté comme il s’exprime, c’est évidemment tout de suite choir dans le 2 :


puisque la moi-ïté est forcément faite de 2 moitiés.
Et si j’ai dit que la religion c’est ce qu’on peut faire de plus vrai, dans la
religion je vous ferai remarquer ceci...
sur lequel j’ai jaspiné un bon bout de temps
...que « tu aimeras ton prochain comme toi-même », est-ce que ça veut dire que vous
serez 3, oui ou non ?

Le nœud borroméen ne peut être fait que de 3.


L’Imaginaire, le Symbolique, ça ne suffit pas, il y faut l’élément tiers, et je le
désigne du Réel.
Il faut qu’il y ait cette solidarité déterminante dont il y a sujet, sujet parlé, en
tout cas.

La perte d’une quelconque de ces 3 dimensions...


La condition pour que le nœud tienne, c’est que la perte d’une quelconque de
ces 3 dimensions doit rendre folles,
c’est-à-dire libres l’une de l’autre, les deux autres.

Ces trois dimensions, je vous les représente de quoi ? De ronds de ficelle,


comme on a bien voulu, et à très juste titre, de façon pertinente, intituler
mon avant-dernier séminaire de l’année dernière.
182
Qu’est-ce que c’est, comme dimension, qu’un rond de ficelle ?
Je vous fais remarquer que ce n’est même pas un nœud, un rond de ficelle,
parce qu’un nœud, ça se voit, ça se fait, ça peut s’écrire au tableau, à
condition de faire les petites interruptions nécessaires et Dieu sait ce qu’il en
faut mettre,
tellement on a peu d’imagination. Voilà !

Voyez, il faut encore que je corrige, un nœud c’est ça. En d’autres termes, un
nœud ça se dénoue.
Si vous le dénouez, vous êtes foutu, parce que vous ne pouvez plus qu’en
faire un autre,
et que vous n’arriverez jamais à distinguer un nœud d’un autre nœud.

Parce qu’ils ne sont pas tous pareils, ces nœuds.


C’est bien pourquoi le rond de ficelle est nécessaire.
Non pas que ça soit un nœud, mais il est nécessaire pour la théorie des
nœuds.

Car en effet, pour que un nœud, on puisse le distinguer d’un autre, il ne faut
en aucun cas le dénouer,
ou alors quand vous ferez un autre nœud vous aurez le sentiment que c’est le
même. C’est pour ça qu’il n’y a que deux trucs :

– ou bien la corde qui fait nœud, l’étendre à l’infini, et alors là vous ne


pouvez pas le dénouer,

– ou bien joindre ses deux bouts, ce qui est exactement la même chose.

Et c’est ce que justifie le rond de ficelle. Le rond de ficelle, c’est quelque


chose qui vous permet la théorie d’un nœud.
C’est ce qui exige pour se rompre de devoir être coupé, la « coupabilité »...
C’est que ce qui se distingue, mais totalement,
ça ne vous est peut-être pas encore venu à l’esprit mais j’espère tout de
même à certains, c’est que c’est une topologie.

Un rond de ficelle, c’est un tore. Et c’est seulement ce qui permet d’élaborer


le nœud. On ne noue pas ensemble deux sphères.
Mais l’intéressant, c’est qu’on ne noue pas deux ronds de ficelle, dans cette
affaire, on en noue trois,
mais de telle sorte que le troisième seul noue les deux autres.
183
Il y a quelque part, dans un article dit de La Causalité psychique 10, un endroit...
un endroit autour de quoi quelques personnes se sont escrimées
où je noue, puisque c’est de cela qu’il s’agit, la liberté et la folie, où je dis que
l’une ne se conçoit pas sans l’autre.
Ce qui, bien entendu trouble, parce que tout de même, tout de suite ils
pensent que je dis que la liberté c’est la folie.
Puisque pour ne pas me faire comprendre - pourquoi pas ? - je m’y entends...

Seulement, ce que je veux vous faire remarquer à cette occasion, c’est que
l’intérêt de joindre ainsi dans le nœud borroméen
le Symbolique et l’Imaginaire et le Réel, c’est qu’il en résulte...
non seulement il en résulte, mais il doit en résulter,
c’est-à-dire que si le cas est bon, vous me permettre cette abréviation vu
l’heure où nous arrivons ...si le cas est bon, il suffit
de trancher un quelconque des ronds de ficelle pour que les deux autres
soient libres l’un et l’autre.

En d’autres termes, si le cas est bon...


laissez-moi impliquer que c’est le résultat de la bonne pédagogie, à
savoir qu’on n’a pas raté son nouement primitif
...si le cas est bon, quand il y a un de ces ronds de ficelle qui vous manque,
vous devez devenir fou.
Et c’est en ça que dans le bon cas, le cas que j’ai appelé liberté, c’est en ça
que le bon cas consiste.
À savoir que s’il y a quelque chose de normal, c’est que quand une des
dimensions vous claque pour une raison quelconque, vous devez devenir
vraiment fou. Et c’est là-dessus que je voudrais finir pour vous en montrer
l’intérêt.

Supposez le cas de l’autre nœud, du nœud que j’ai appelé tout à l’heure
olympique : si l’un de vos ronds de ficelle vous claque,
si je puis dire, du fait de quelque chose qui ne vous concerne pas, vous n’en
devenez pas fou pour autant. Ceci parce que,
que vous le sachiez ou pas, les deux autres nœuds tiennent ensemble, et c’est
ça qui veut dire que vous êtes névrosé.

10
Cf. Propos sur la causalité psychique, in Écrits, Seuil, 1966, p151, ou Points Seuil, 1999, T. 1, p.150.
184
C’est bien en quoi, toujours, j’ai affirmé ceci, qu’on ne sait pas assez que les
névrosés sont increvables ! [Rires].
Les seuls gens que j’ai vus se comporter d’une façon admirable pendant la
dernière guerre...
pour l’évoquer, Dieu sait que ça ne me fait pas spécialement plaisir
...ce sont mes névrosés, ceux que je n’avais pas encore guéris. Ceux-là étaient
absolument sublimes. Rien ne leur fait. Que ce soit le Réel,
l’Imaginaire ou le Symbolique qui leur manque, ils tiennent le coup.

Et je ne sais pas si certains de vous s’en souviennent, j’ai fait quelque chose
un temps, sur la phobie du petit Hans.
C’est très curieux, je n’ai jamais vu personne mettre en valeur ceci, ceci que
j’ai non seulement écrit, mais répété, mais ressassé, j’ai rien vu d’autre, non
mais en cherchant : enfin qu’est-ce que c’était que cette sacrée histoire de
cheval,
parce que bien entendu je me posais la question comme tout le monde :
pourquoi le cheval, pourquoi est-ce que c’est ça qui lui fait si peur ?

L’explication que j’ai trouvée, parce que je l’ai donnée, je l’ai travaillée, je l’ai
insisté, c’est que le cheval n’était que le représentant, je peux même le dire, de
trois circuits. J’ai pas souligné, à la vérité qu’ils étaient trois, ces circuits.
Mais le cheval représentait un certain nombre de circuits, j’ai même été
chercher une carte de Vienne pour bien les marquer, parce que c’est dans le
texte de Freud, comment les aurais-je trouvés sans ça ?

C’est dans la mesure où la phobie du petit Hans, c’est très précisément en ce


nœud triple dont les 3 ronds tiennent ensemble : c’est en ceci qu’il est
névrosé, c’est que : coupez-en un, les deux autres tiennent toujours.
Ce n’est pas, certes, que nous nous penchions sur ceci en quoi justement il y
a d’autres couples dans la névrose
qui sont plus simples que celui de la phobie, nous y viendrons.

L’important n’est même pas en ça, qui fait si joliment image, vous avez pu
dire en somme que j’ai défini la normale
en ce sens que c’est fait de telle façon que ça ne peut que rendre fou, quand il
y en a un des trois ronds qui claque.
Mais l’important, c’est pas ça du tout. L’important, c’est que, bien qu’ils
soient colorés de couleurs diverses l’un par rapport
à l’autre ces trois ronds, ces ronds de ficelle, ils sont strictement équivalents.
Je veux dire que l’important, c’est que aussi bien
185
le Réel, que l’ Imaginaire ou que le Symbolique peuvent jouer exactement la
même fonction par rapport aux deux autres.

Ça ne va pas de soi...
si je vous présente le nœud comme ça, à savoir le rouge au-dessus du
vert et le coinçant,
et le noir, j’appelle celui-là le noir provisoirement puisqu’il a des points
noirs, et le noir en bonne position
...ça ne va pas de soi que je peux très facilement mettre les deux autres dans
une position différente, c’est-à-dire faire que le vert soit au-dessus du rouge,
le nœud borroméen étant tout aussi correct, à savoir n’ayant à aucun moment
été tranché.

On peut croire qu’il y a un obstacle à ce que je mette le vert à la place du


rouge à partir d’une position fixe du noir,
c’est pourtant le cas. C’est pourtant le cas et c’est aussi ce qu’il faut dire
concernant les trois dimensions de notre Réel.

Ce Réel sur lequel on s’interroge à la fin de La Science des Rêves, et ce qu’il faut
dire, ce qu’il faut dire, c’est ceci, c’est que si je vous ai barbés la dernière fois
avec cette histoire de l’occulte, c’est justement en ceci, en ceci qui pour Freud
est en quelque sorte l’aveu patent, c’est que sur les 3 de ces dimensions dont
il nous dénonce si bien deux, qu’est-ce que c’est pour Freud que le Réel ?
Eh bien je vais vous le dire aujourd’hui : c’est justement l’occulte.

Et ça l’est précisément en ceci qu’il le considère comme l’impossible.


Car cette histoire d’occultisme et de télépathie, il nous prévient, il y insiste,
qu’il n’y croit en rien.

Comment est-ce que quelqu’un comme Freud a pu poursuivre enfin, avec


cette obstination, cette ombre de cet occulte
qu’il considérait comme à proprement parler d’une cogitation d’imbéciles ?
Lisez-le bien et vous le verrez.
Eh bien ! l’intérêt de ce que j’ai voulu vous avancer la dernière fois, et que je
ne vous ai pas dit, sinon par la phrase de la fin : « qu’il n’y a pas d’initiation »,
dont ceux qui ont des oreilles ont très bien su repérer que c’était la seule
phrase intéressante,
mais bon, c’est justement que, pour Freud, et c’est bien là quelque chose qui
mérite que nous y regardions à deux fois,
186
il était dupe du Réel.

Il était dupe du Réel même s’il n’y croyait pas. Et c’est bien de ça qu’il s’agit.
La bonne dupe, celle qui n’erre pas, il faut qu’il y ait quelque part un Réel
dont elle soit dupe.

187
18 Décembre 1973

Table des matières

Il est certain qu’en me faisant vainement élever la voix, là en voulant me


taquiner, me chatouiller avant que je commence
mon truc d’aujourd’hui, on n’améliorera pas la chose. Enfin, on ne l’aura pas
améliorée, du moins je suppose. Voilà !

Parce que tout de même, la dernière fois, j’ai fait un effort, et qu’aujourd’hui
j’aurais voulu seulement, enfin, étendre de ces marges, si je puis dire, enfin dire
des choses mezzo voce comme on dit. Peut-être pour essayer de vous en
éclaircir pour vous - enfin, je dis pour vous-mêmes - la résonance. Cette
résonance, après tout, je la présume, puisque ce que j’ai dit c’était fait
pour l’obtenir. J’en ai eu des échos, mais je vois pas pourquoi, aussi bien, je
dirais pas ce que j’ai voulu obtenir.

Mon dit a été celui de ce nœud que j’ai pas introduit d’hier et dont la portée
méritait qu’on y insiste,
ça veut dire : ne pouvait pas apparaître tout de suite.
C’est pas tellement ce nœud qui est important, c’est son dire.
Son dire qu’en somme, la dernière fois, j’ai tenté de supporter comme ça,
suffisamment.
Ce qu’il a de bien ce nœud, c’est qu’il met justement tout à fait en évidence
que ce dire, en tant qu’il est le mien, y est impliqué.

Ça veut dire que de ce côté par où... remarquez, j’ai pas dit la parole, j’ai dit le
dire : toute parole n’est pas un dire,
sans quoi toute parole serait un événement, ce qui n’est pas le cas, sans ça on
ne parlerait pas de vaines paroles !
Un dire est de l’ordre de l’événement :
188
– c’est pas un événement survolant,
– c’est pas un moment du connaître, pour tout dire,
– c’est pas de la philosophie.

C’est quelque chose qui est dans le coup : dans le coup de ce qui nous
détermine en tant que c’est pas tout à fait ce qu’on croit.
C’est pas toute sorte de conditions locales, de ceci, de cela, de ce après quoi
on bâille... du Réel,
c’est pas ça qui - nous, êtres parlants - nous détermine.

Et ceci tient très précisément à ce pédicule de savoir, court certes, mais


toujours parfaitement noué,
qui s’appelle notre inconscient, en tant que pour chacun de nous, ce nœud a des
supports bien particuliers.
C’est ainsi que, cahin-caha, comme j’ai pu, j’ai construit cette topologie,
par où j’ose cliver autrement ce que Freud supportait de ces termes : « la
réalité psychique ».

Car enfin ma topologie n’est pas la même.


Quelqu’un, parmi les gens qui viennent avec moi causer, a mis mon nœud
borroméen au même stade, si je puis dire,
que le fameux œuf foutu de quelque chose qui...
vous savez que c’est Freud qui a fait ça
...évidemment on pourrait faire la métaphore de la réserve nutritive avec ce
qu’elle est censée nourrir :

– avec la jouissance d’une part,

– et ce que vous voudrez de l’autre : l’embryologie de l’âme...

Je voudrais faire une remarque concernant ce qu’on appelle l’amour.


Parce que c’est ça ce que j’ai appelé tout à l’heure la résonance...
la résonance chez vous, que vous le sachiez ou pas
...de ce que la dernière fois j’ai supporté de mon nœud borroméen, de mon
dire.

L’amour...
dans tout ce qu’on s’est permis de bavocher dessus jusqu’à présent
...c’est tout de même quelque chose qui se heurte à l’objection qu’on ne
conçoit pas comment l’être...
189
si bien entendu vous avez de ça déjà entendu parler,
enfin, on vous en rebat les oreilles dans la métaphysique et même
ailleurs,
enfin, dans les sermons, on ne parle que de ça
...comment l’ être serait à manipuler à partir d’aucun étant.

Ceci présente une grande difficulté logique, puisque l’être quand on vous en
parle, ce n’est pas rien,
et ça débouche dans cette aspiration, qui serait faite à partir de Dieu, de
l’amour.

Je sais bien que vous n’êtes pas croyants, n’est-ce pas ?


Mais vous êtes encore plus cons...
comme j’ai déjà eu l’occasion de vous le dire la dernière fois
...parce que, même si vous n’êtes pas croyants, à cette aspiration...
je vous le montrerai tout, au cours de ce que je vais vous dire
aujourd’hui
...à cette aspiration vous y croyez. Je ne dirai pas que vous la supposez : elle
vous suppose.

On essaie, en somme, de vider tout ça - ou de le remplir, qu’importe - en le


schématisant dans la vieille métaphore du connaître. On connaît à qui on a
affaire... celui avec qui on a affaire, on le connaît dans l’amour.

Seulement, j’objecte : qu’est-ce que c’est que l’être, sinon l’affaire aseptisée
des perfections imaginaires dont on rêve,
dont vous-même...
je viens de vous le dire : quoi que vous en sachiez
...vous rêvez, vous en rêvez l’échelle.

L’échelle dont le dernier échelon sera, ou non, ce Dieu dont j’ai parlé tout à
l’heure, mais si c’est pas celui-là, c’est un autre.
C’est ce qu’on appelle « rêve éveillé ».

Seulement ce que démontre justement l’étude du rêve, du vrai, de celui qu’on


fait quand on dort et qui vous sonne les cloches, ça n’a - quoi qu’on en dise -
absolument rien à faire avec votre rêve, éveillé ou pas.
C’est même ce qui vous distingue comme êtres parlants : qu’il y a un savoir
que vous entendez dans le rêve,
190
qui n’a rien à faire avec ce qui vous en reste quand vous êtes prétendument
vigiles.

C’est bien pour ça qu’il est si important, ce rêve - ce rêve que vous ne faites
que dans certain temps - de le déchiffrer.

Jusque-là vous n’en êtes - ça a duré un temps - mais vous n’en êtes pas tou-
jours si loin, croyez-le bien,
du temps de la signatura rerum, de la lecture du rêve éveillé, de la lisibilité du
monde,
croyez pas du tout que, parce que c’est plus les curés qui vous la dictent, que
vous n’en soyez pas au même point !
L’amour, s’il est bien là la métaphore de quelque chose, il s’agit de savoir à
quoi il se réfère.

Il faut partir de ce que j’ai dit tout à l’heure, de l’événement. Il se réfère, rien de
plus...
en tout cas c’est à ça que je me limiterai aujourd’hui,
simplement pour décaler ce que je viens de tracer, de la tradition,
de la métaphore du « connaître »
...disons qu’il se réfère d’abord à l’événement, à ces choses qui arrivent, disons
quand un homme rencontre une femme.

Et pourquoi pas ? Parce que c’est en général le poisson qu’on tente de noyer.
Quand je dis « quand un homme rencontre une femme », c’est parce que je suis
modeste, je veux dire par là que je ne prétends pas aller jusqu’à parler de ce
qui arrive quand une femme rencontre un homme... parce que mon expérience est
limitée.

Je voudrais vous suggérer ceci...


puisque nous sommes partis de deux points extrêmes
...je vous propose, à propos du commandement de l’amour divin...
que je vous ai évoqué la dernière fois en vous interpellant pour vous
dire : « oui ou non, ça fait 2 ou 3 ? »,
vous vous en souvenez peut-être, enfin, ceux qui étaient là
...alors je le modifie légèrement : quel effet ça vous fait si je l’énonce « tu
aimeras ta prochaine comme toi-même » ?

Ça fait tout de même sentir quelque chose, c’est que ce précepte fonde
l’abolition de la différence des sexes.
191
Quand je vous dis qu’il n’y a pas de rapport sexuel, j’ai pas dit que les sexes se
confondent, bien loin de là !
Sans ça - quand même - comment même pourrais-je dire qu’il n’y a pas de
rapport sexuel, qu’est-ce que ça voudrait dire ?
C’est important à situer. Vous ne l’avez sûrement pas encore fait !

Comme ça, pour le situer d’une façon exacte, je fais une petite remarque,
puisque aujourd’hui je me commente :
il n’y a pas de rapport sexuel, c’est du même ordre que ce que j’ai conclu de ma
2ème conférence, celle qui n’a pas été tellement comprise.

J’ai beaucoup parlé de l’occulte...


et croyez le bien, je me mets à la même place
...j’ai beaucoup parlé de l’occulte mais le point important...
il y en a eu un ou deux à le remarquer
...c’est que j’ai dit qu’il n’y a pas d’initiation.

C’est la même chose que de dire : il n’y a pas de rapport sexuel.


Ce qui ne veut pas dire que l’ initiation, ça soit le rapport sexuel, parce qu’il ne
suffit pas que deux choses n’existent pas
pour qu’elles soient les mêmes ! Ouais...

Il est clair que l’amour, en somme...


c’est là le problème dont retentit ce que j’ai dit la dernière fois
...c’est tout de même un fait, qu’on appelle le rapport complexe - c’est le moins
qu’on puisse dire - d’un homme et d’une femme.

Alors là, peut-être que je peux raccrocher ceci, qui est au cœur de mon titre,
sur lequel j’avais avancé un premier linéament dans mon premier séminaire :
est-ce que le rapport - dit complexe à juste titre - d’un homme et d’une
femme, on va le mettre au compte simplement
d’avoir fait ensemble ce que j’ai appelé - je le remarque - non pas « erreur », mais
« errance », viator ai-je articulé, le voyage sur cette terre, la catégorie -
comiquement - qui justement nous exclut du monde,
est-ce que l’amour c’est ça : d’avoir fait un bout du chemin ensemble ?

Vous voyez où ça va : on se sera entraidés. Ouais...


Il y aurait toujours, à l’horizon cette promesse.
Et puis c’est vrai qu’il y a du vrai là-dedans.
192
Quand on est un bonhomme et une bonne femme...
comme ils disaient autrefois les existentialistes - je parle de la bonne
femme,
il ne leur venait pas à l’idée de parler du bonhomme, Dieu sait pourquoi,
c’est pourtant le meilleur
...un bonhomme et une bonne femme qui auraient fait un bout de chemin
ensemble.

Il y aurait à l’horizon de l’amour le grand-père et la grand-mère.


Il y a ça dans l’inconscient, il y a ça aussi.

Je voudrais quand même suggérer que c’est peut-être pas tout.


La question que je pose : « par quelle voie aime-t-on une femme ? ».
Si je pose la question - ça c’est un « bateau » lacanien - c’est sans doute que
j’ai la réponse.
Mais il y en a beaucoup, il n’y a même pas une question qui ait plus de
réponses.
Naturellement vous n’en savez aucune, parce que vous vous laissez mener
par le truc, par le tourbillon.

Si on a d’abord les réponses, la première chose à faire c’est de les compter,


hein ?
Et il y en a une que je trouve très bonne. « Comment un homme aime-t-il une
femme ? » : par hasard !

Ouais, celle-là, je vous l’ai déjà donnée, c’est l’« heur » dont je parle comme ça
depuis... depuis pas tellement de temps,
quand je dis que le « bonheur » :
– que ça ruisselle,
– qu’il y en a partout,
– que vous connaissez que ça, même !

X dans la salle – Je pense bien !

Il s’agirait seulement d’en avoir un petit peu plus le sentiment, que vous êtes
livrés à ce « bonheur ».
Parce qu’enfin, il faut bien le dire...
pour prendre ma référence de tout à l’heure
193
...les circonstances ne sont pas toujours à l’entraide, quand il arrive que se
produise, entre un homme et une femme, l’amour.

Et puis, puisque j’ai entendu tout à l’heure une petite voix, là-bas, qui
poussait sa chansonnette, [référence à X dans la salle]
là, je voudrais tout de même faire remarquer, en marge, que « le compagnon de
route »,
ça devrait éveiller plus d’échos que vous ne croyez dans vos chères petites
âmes,
ça fait partie d’une certain vocabulaire, le vocabulaire du coin où on parle de
« l’imagination au pouvoir ».

Je dois vous le dire, le gauchisme, ça me paraît tout ce qu’il y a de plus


traditionnel.
Et la métaphore du « compagnon de route », ça ne me paraît pas suffire, si ce
n’est dans le registre précisément chrétien du viator.

Pour « l’imagination au pouvoir », c’est pas moi qui le leur fais dire !
Pas plus d’ailleurs que je ne fais dire quoi que ce soit à personne.

Ma fonction c’est plutôt d’écouter.


Naturellement, enfin ici je relance, mais c’est plutôt parce que ce que j’écoute
me sort par les oreilles !

Bon. Qu’est-ce que je fais maintenant, hein ? Je vous donne un flash, comme
ça, d’une autre réponse.
D’une autre réponse qui est celle qui motive ma question.

Il est évident que je peux y regarder à deux fois.


Parce que si le dire est un événement, Dieu sait ce que ça peut avoir comme
conséquences !

Bah, je vais quand même vous la donner :


– l’amour ce n’est rien de plus qu’un dire, en tant qu’événement : un dire sans
bavures
– qu’il n’a, l’amour, rien à faire avec la vérité : c’est beaucoup dire,
puisque tout de même ce qu’il démontre c’est qu’elle ne peut pas se dire
toute.
194
Ce dire, ce dire de l’amour s’adresse au savoir en tant qu’il est là, dans ce qu’il
faut bien appeler l’inconscient.
Disons dans ce nœud d’être, si vous voulez, mais dans un tout autre sens que
ce qui d’abord partait de la confusion,
ce nœud, j’ai dit...
c’est le mot « nœud » qui est important
...c’est pas l’être, l’être de ce nœud, que j’ai dessiné la dernière fois, et que ne
motive que l’inconscient.

Ça implique donc - tout y compris - justement ce dire de la dernière fois, en


tant que s’y rend compte de la place de ce savoir.
Ce qui constitue ce dire n’est pas la connaissance, il n’est d’aucune façon ce
nœud, il n’est une connaissance de quoi que ce soit.

Il implique mon dire comme événement dans ce qu’il est, avec ses trois faces :
– que c’est imaginable puisque j’en ai fait image effective,
– que c’est symbolique puisque je peux le définir comme nœud,
– que c’est tout à fait réel, de l’événement même de ce dire,
lequel événement consiste à ce que, quoi qu’il en soit, chacun de vous
peut lui donner du sens qu’il a.

Et c’est en quoi, comme toujours, je vous supplie de ne pas le comprendre


trop vite.
Parce qu’évidemment il faut que je pare - comme on dit - à toute sorte de
précipitation.
C’est ce qui fait, à l’occasion, ma lenteur.
Je suis ici le « Maître Jacques » de ce qu’il faille parer à toutes les interprétations
précipitées.

C’est rien qu’en ça que constitue ce qu’il peut - dans ce dire - y avoir d’exploit.
C’est pour ça qu’il faut que je tranche, et ça veut dire que j’abrège.

La portée de ce nœud borroméen c’est que c’est de chacun des 3 ronds de


ficelle, que sa rupture d’ensemble s’ensuit.
Alors que dans une chaîne simple, je vais vous la mettre au tableau.

Dessinez Gloria - je vous en prie - une chaîne, une chaîne avec 3 ronds simplement, et
faites-le correctement, hein ?
Bon, comme ça... Oui alors là il faut que vous vous arrêtiez comme ça, après ça...
et là aussi que vous vous arrêtiez pour faire comme ça.
195
nœud olympique ouvert

Une chaîne simple de 3 : ce n’est que du rond du milieu que vous pouvez
rompre les extrêmes.
Sans ça, si vous prenez d’abord un des deux extrêmes, les deux autres restent
noués.

nœud borroméen nœud olympique

C’est justement en ça que consiste la différence du nœud borroméen avec le nœud


olympique,
c’est que dans le nœud olympique, aussi paradoxal que ça paraisse, cette fois
c’est d’enlever un quelconque des trois,
que les deux autres restent noués. Mais c’est seulement symétrique de ce qui
se passe dans celui-ci pour le rond du milieu.

La consistance de tout ça, certes, n’est qu’imaginaire, sinon que nous la


redoublons du Symbolique,
seulement à l’imaginer en tant que nœud, et qu’est-ce que c’est, l’imaginer
d’une part... mais le formuler en tant que nœud :
ça nous pousse vers les formules mathématiques.

Celles de ce qui est seulement à peine ébauché, à savoir la théorie des nœuds,
à ceci près que tout de même
ceci est bien le représentant du langage, et que lalangue - écrite comme je le
fais - le reflète dans sa formation même.

Que plus - pour tout dire - nous nous enfonçons à en parler, plus nous
confirmons ce qui va de soi,
que nous sommes aussi bien dans le Symbolique, et après quoi comment ne
pas admettre le Réel,
196
réel du fait que dans cette affaire nous y mettons notre peau.
C’est-à-dire ce qu’il peut y avoir de plus efficace, et aussi loin qu’on aille, de
notre présence réelle.
Cette « présence réelle » disons, rien de plus, enfin qu’après tout il n’y a pas
besoin du hasch
pour vous la révéler par sa transformation en une substance légère.

Nous y sommes assez dans cette affaire pour qu’on puisse dire que
l’important de ce qui là fait nœud, c’est que ces ronds de ficelle, c’est : ce qui
fait consistance...
dans chacun de ces termes que je distingue de trois catégories
...ce qui fait consistance est strictement équivalent.

Puisque... - donnez-moi mes petits ustensiles [Lacan s’adresse à Gloria] - je vais vous
faire un cadeau, là pendant que j’y suis !
[Lacan lance les ronds de ficelle dans l’assemblée]

Si je dis que...
comme je vous l’ai montré la dernière fois, non sans qu’on me l’a
fait remarquer : quelqu’un qui a bien voulu m’écrire une petite
note sur ces sujets qui démontrait que la personne n’y avait pas
compris grand-chose,
mais qui quand même m’a fait remarquer incidemment, que ce
n’était pas sans maladresse
que je vous avais manipulé ces ustensiles, bon
...si c’est vrai ce que je dis, à savoir que le nœud borroméen a cette curieuse
propriété : qu’on peut dans cette construction mettre chacun à la même place
strictement que n’importe lequel des deux autres...
quoique ça ne saute pas aux yeux tout de suite, d’abord
...eh bien, si chacun peut dans cette fonction être qualifié pour sa
consistance, de strictement équivalent,
qu’il soit considéré comme Réel ou comme Imaginaire ou comme Symbolique,
alors avec ce rond, qui consiste justement en un nœud borroméen, je peux
faire un nœud borroméen,
en simplement, si j’avais le temps, enchaîner ces trois nœuds borroméens.

Je voudrais quand même que vous les regardiez d’un petit peu de près,
comme ça, que vous en foutiez quelque chose. Ouais...

197
Ce qui est important, à savoir qu’ils soient distincts, ça n’a justement
d’importance qu’ils soient distincts qu’en tant qu’il faut qu’ils fassent 3.
Ils consistent d’abord et avant tout dans leur différence. Comme ça, si une
mouche me piquait, je vous écrirais quelque chose
au tableau auquel j’ai pas tellement envie, vu mon humeur d’aujourd’hui, de
donner un statut spécial,
à savoir de vous mettre ça dans une signifiance qui soit plus qu’ébauchée.

Voilà : 2 .
Je ne vais pas mettre autour quelque chose qui l’isole, comme ça, qui
l’aseptise par précaution, je le mets tout cru : 2,
chiffre de l’amour, hein ? « Ils sont hors deux » - je vous l’ai dit, c’est lalangue,
enfin, qui exprime la mathématique, hein ?

2 = 1 ou 3
Ah ! Ça c’est simplement idiot. Mais c’est pas idiot si on met... là il faut bien
que je mette quelques signes usités dans la logique, à savoir la parenthèse, et
que je me serve là du signe de l’implication équivalente, qui est justement
comme vous le savez
ce qui fonde l’équivalence. À quoi est-ce équivalent ? C’est équivalent à ceci
que 2 ou 1 est égal à 2 ou 3.

2=1v3 ⇔ 2v1=2v3

Ce qui est une formule sur laquelle que vous essaierez de situer dans ce qui
est donné dans les prémisses de la logique propositionnelle. Vous en ferez ce que
vous voudrez, je laisse ça à vos soins. Je laisse ça à vos soins parce qu’il faut
que j’avance,
que j’avance dans les propriétésdu triple, du triple auquel nous avons affaire.

Oui, dans ces propriétés du triple, il y a ceci :


que puisque chacun des termes de ces trois du nœud borroméen libère les deux
autres, je sais bien que, il y a un rapport, un rapport réel - en tout cas symboli-
sable - avec ce moyen, ce moyen qui lui, laisse bien vidés de toute-puissance
les deux extrêmes.
Mais dans le cas du nœud borroméen, les deux extrêmes ont la même, alors,
nous pouvons les considérer sous l’angle, sous l’angle d’en faire de chacun,
moyen.

198
X dans la salle - Qu’est-ce que ça veut dire le « v », Monsieur ?

Qu’est-ce qu’il dit ? C’est un vel !

X dans la salle - Ça veut dire quoi ?

c’est un « ou » : « l’un « ou » l’autre » ! C’est usité en logique, en logique,


comme ça, écrite, on met un petit v pour dire ou.
Ça se lit 2 égale 1 ou 3, ceci implique l’égalité de 2 ou 1 avec 2 ou 3.

Pour vous en montrer l’intérêt, à savoir l’intérêt de ceci : de prendre dans le


nœud borroméen...
que je vais quand même vous dessiner puisqu’il y a des gens qui ont l’air
de prendre intérêt à ce que je dis,
bon, que je vais vous dessiner comme ça, je ne sais pas si vous vous en
souvenez, c’est ça, et voilà
...l’intérêt de les prendre chacun comme « moyen », puisque aujourd’hui c’est
de sens que je parle,
c’est de vous les pousser en avant, comme ça, interprétés. Voilà.

Je suis assez tranquille sur ceci : que je prends garde à ce que vous ne
donniez pas trop de sens et trop vite à ce que je dis.
Il y a aussi un bon moyen pour obtenir le même résultat, c’est de vous en
donner assez pour que vous le vomissiez.
C’est-à-dire que je vais pas y procéder avec le dos de la cuillère.

Je vais vous dire des choses à vomir, et puis après tout vous aurez le temps
de les ravaler, comme le chien de l’Écriture 11.
C’est même là quelque chose pour quoi il n’y a pas à reculer.
Si je veux donner à ça exactement sa portée, il faut bien y aller.

Prenons ceci pour le Symbolique, celui-là pour le Réel, celui-là pour l’Imaginaire.

11
Cf. la Bible, Livre des proverbes : « comme le chien retourne à ce qu'il a vomi, le sot réitère sa sottise. »
199
Si nous prenons ce Symbolique comme jouant le rôle de moyen, entre le Réel et
l’Imaginaire,
nous y voilà au cœur de ce que c’est que cet amour dont je parlais tout à
l’heure sous le nom de l’amour divin.

Il y suffit pour cela que ce Symbolique pris en tant qu’amour, qu’amour divin - ça lui
va bien - il est sous la forme de ce commandement qui met au pinacle l’être et
l’amour. Pour qu’il conjoigne quelque chose en tant qu’être et en tant qu’amour,
ces deux choses ne peuvent se dire qu’à supporter le Réel d’une part,
l’Imaginaire de l’autre, respectivement, en commençant par le dernier :
– du corps [l’imaginaire],
– et l’autre : le Réel de la mort.

C’est bien là que se situe le nerf de la religion en tant qu’elle prêche l’amour
divin.
C’est bien là aussi que se réalise cette chose folle, de ce vidage de ce qu’il en
est de l’amour sexuel dans le voyage.

Cette perversion de l’Autre comme tel, instaure dans l’histoire sadique de la


faute originelle...
et dans tout ce qui s’ensuit, d’avoir adopté bien sûr ce mythe pré-
chrétien, pourquoi pas,
il est peut-être aussi bon qu’un autre
...instaure dans l’Imaginaire, dans le corps, justement cette sorte de lévitation,
d’insensibilisation de ce qui le concerne,
qui est après tout - je n’ai pas besoin d’y insister plus - toute l’histoire de ce
qu’on a appelé l’arianisme, voire le marcionisme 12.

12 L’arianisme est un courant de pensée des débuts du christianisme, dû au théologien Arius


(256-336) dont le point central est la nature de la trinité chrétienne
et des positions respectives des concepts de « Dieu le père et de son fils Jésus ». L’arianisme
défend la position que la divinité du Très-Haut est supérieure
à celle de son fils fait homme.
Marcion du Pont (85-160) : condamné comme hérétique par l’Église sous le pontificat de
Pie Ier et chassé de l’Église de Rome, il fonda une Église dissidente.
Sa doctrine reposait sur une lecture des épîtres de saint Paul, où il trouva une opposition
entre la Loi et l’Évangile, entre la Justice et la foi en Jésus-Christ.
Il pensait que Jésus avait abrogé la Loi pour la remplacer par celle de l’Évangile, donc que le
père de Jésus était différent du dieu de l’Ancien Testament.

200
Voilà d’où s’impérative la dimension du « Tu aimeras ton prochain comme toi-
même ».
Soyez-en dupe, vous n’errerez pas, je dois le dire.
Parce qu’on ne peut pas dire que pareille religion, ce soit rien.
Puisque, je vous l’ai dit la dernière fois : c’est la vraie, c’est la vraie puisqu’elle a
inventé cette chose sublime : la Trinité.

Elle a vu qu’il en fallait trois. Qu’il fallait trois ronds de ficelle de consistance
strictement égale pour que « rien » fonctionne.
C’est quand même bien curieux que, à toutes fins, ça produise ça quant à
l’amour.

Mais lisez Vie et règne de l’amour 13, dans Kierkegaard, ça vient de paraître chez
Aubier.
Vous êtes nombreux, vous allez tous vous ruer chez Aubier en sortant, parce
que d’habitude quand je dis qu’il faut lire un livre, ça a des effets ! Moi j’en ai
un, déjà, alors... vous pouvez épuiser l’édition. Mais lisez ça !

Lisez ça parce qu’il n’y a pas de logique plus implacable, on n’a jamais rien
articulé de mieux sur l’amour, l’amour divin s’entend.
Il n’y a pas la moindre errance, tout est tracé logiquement. L’amour est charité...
femme - curieux lapsus –
est charité, foi et espérance et grâce à ça la charité est - vous le voyez dans l’art -
assez lamentablement symbolisée
par cette femme aux seins innombrables à laquelle sont pendus
d’innombrables moutards.

Mais c’est quand même quelque chose de faire ça - justement, c’est là l’origine
de mon lapsus - de faire ça de l’image de la femme.

La finalité, la finalité en tant qu’il y a deux extrêmes et un moyen, je vous le fais


remarquer, toute la spécification de fins,
et d’ailleurs de fins qui sont toujours articulables de réc… je n’ose pas dire le
mot réciprocité, il n’est pas juste en l’occasion.

Mais je veux dire que, aussi bien ce qui est le départ devient la fin, que la fin
fait fonction de départ.

13 Søren Kierkegaard : Vie et règne de l'amour, Aubier, 1946.


201
Le rapport du corps et de la mort est articulé par l’amour divin d’une façon
telle qu’il fait que
– d’une part que le corps devient mort,
– que la mort devient corps d’autre part,
et que c’est par le moyen de l’amour.

Mais c’est tout à fait général que l’idée même de finalité soit quelque chose qui
soit attaché à l’intermédiaire du désir.
L’amour de Dieu est la supposition qu’il désire ce qui s’accomplit à toutes
fins, si je puis dire.

C’est la définition de la téléologie en elle-même.


C’est une transformation du terme désir en terme fin.
Mais dans cette articulation, ce qui fait la fin c’est le moyen,
dans l’articulation du nœud borroméen, il y a confusion du moyen et de la
fin : toute fin peut servir de moyen.

Faisons ici, justement, cette simple parenthèse : qu’en prenant cette place,
l’amour divin a chassé ce que je viens de définir comme le désir. Avec ce gain
d’une vérité, la vérité du trois, qui, si je puis dire, paye la chose et la
compense :
ce qui est à proprement parler situable à cette place, à la place du Symbolique
en tant qu’il ne devient que moyen, c’est le désir.
Je vous le note en passant, l’amour chrétien n’a pas éteint, bien loin de là, le
désir.
Ce rapport du corps à la mort, il l’a - si je puis dire - baptisé amour.

Mais je n’insiste pas plus pour l’instant, je prends un autre joint :


très exactement ce qui peut résulter de prendre, cette fois non plus le
Symbolique, mais l’Imaginaire comme moyen.

Si comme tout à l’heure...


et c’est en cela que s’épingle ce que je vous ai articulé comme à
vomir
...je donne toujours ce sens sommaire de la mort au Réel, comme constituant
son noyau, et au Symbolique...
car jusqu’ici je n’ai pas eu à l’avancer
...au Symbolique ce qu’il nous révèle par son usage dans la parole, et spécia-
lement dans la parole de l’amour,de supporter...
ce qu’en effet toute l’analyse nous fait sentir
202
...de supporter la jouissance.

Alors, qu’est-ce que nous démontre le rond de ficelle de l’Imaginaire pris


comme moyen ?
C’est que ce qu’il supporte ce n’est rien de moins que ce qu’il faut bien
appeler l’amour.
L’amour, si je puis dire, à sa place, celle qu’il a eue depuis toujours.

Et si, un temps dans mon Éthique, j’ai fait état de l’amour courtois dans ce qu’il
imagine de la jouissance et de la mort,
c’est là quelque chose dont il est, j’allais dire miraculeux, très surprenant mais
bien fait pour nous retenir,
que la féodalité l’ait produit cet ordre de l’amour courtois.

Non pas que je croie que ce qui s’y témoigne c’est quelque chose d’une
rectification, d’une contre-théorie de l’amour divin,
d’une compensation, mais bien plutôt d’un ordre antique par où se témoigne
justement combien restait plus qu’on ne croit
de cet ordre antique dans la féodalité. Car l’ordre antique n’a rien à faire avec
celui que nous connaissons.

Il est...
Je ne vois pas d’ailleurs pourquoi quelque économiste me contredirait
puisqu’au delà de l’âge féodal, il ne veut plus rien connaître
...il est ce qui se conservait dans l’aire féodale.

Et pour tout dire, je vous prie de le vérifier,


– je ne vois aucune distinction, quant à l’accent, quant au sens de l’amour,
entre ce qui nous en reste : les
théories fort élégantes de l’amour courtois et tout le roman qui se déploie
autour,
– je ne vois aucune différence entre cela et ce dont nous témoigne la
littérature de Catulle et « L’hommage à Lesbie », toute
prostituée qu’elle fût.

Je pense qu’ici - c’est-à-dire l’Imaginaire pris comme moyen - c’est là le


fondement de la vraie place de l’amour.
Comment a pu se produire ce déplacement, après tout fécond, qui dans
l’amour chrétien situe l’amour à la place...
vous verrez à la fin pourquoi
203
...à la place qui me semble être celle du désir ?

La chose n’a été possible...


et c’est en cela que je parle de quelque chose à quoi j’ai un peu
pensé
...c’est de ce que le Christ enseigne. Je parle pas de sa Passion, qui est la
passion du signifiant, je parle de son dire.

Je parle de son dire : « Imitez le lys des champs il ne tisse ni ne file ² » dit-il.

Et c’est là le point important : cette méconnaissance de la présence dans la


nature,
de ce que le savoir a mis quelque temps à découvrir, à savoir que : qu’est-ce
qui a plus tissé et plus filé que le lys des champs ?

Proférer, articuler ceci comme modèle, c’est là proprement ajouter à la


méconnaissance...
et ce n’est pas pareil
...ajouter à la méconnaissance la dénégation...
et la dénégation de quoi puisque ce n’est qu’une métaphore
...la dénégation de l’inconscient.

À savoir de ce qu’il tisse et qu’il file ce savoir sans quoi il n’y a pas de juste
situation de l’amour,
si ce en quoi consiste l’amour, c’est très précisément ce dire, ce dire qui part,
remarquez-le, de l’Imaginaire pris comme moyen.

Ce qu’il y a dans l’amour courtois, c’est que ce qui restait encore dans Platon
suspendu à « l’imaginaire du Beau »,
c’est cela qui se cristallise, qui dans l’amour comme moyen, prend corps, à
l’opposé si je puis dire...
car tout ceci peut se faire, s’articuler par une série triple d’oppositions,
à l’Imaginaire de l’amour tel qu’il s’articule dans Le Banquet
...s’oppose à le prendre comme moyen de ce qu’il en est de l’amour courtois.
Chose qui mérite d’être avancée.

Ne croyez pas que, si j’ai dit que l’amour divin a pris la place du désir, ça
veuille dire que ce soit tout simple,
qu’il faille les remettre à leur place, à savoir que chacun reprenne la sienne :
c’est pas du tout ce qui est arrivé.
204
Si l’amour courtois a été, si je puis dire, vidé de sa place, pour à la place du désir
présider à l’ascension d’un amour chrétien,
ça ne veut pas dire que le désir est échangé : il a été poussé ailleurs.
Il a été poussé ailleurs, à savoir là où le Réel lui-même est pris comme moyen
entre le Symbolique et l’Imaginaire.

Et si ce Réel...
c’est là l’audace de mon interprétation d’aujourd’hui, enfin de ce soir
...et si ce Réel est bien la mort - c’est une figuration grossière - mais si ce Réel
est bien la mort, là où le désir fut chassé...
si vous me permettez de parler en termes d’événement
...là où le désir fut chassé, ce que nous avons c’est le masochisme.

Non certes, bien sûr, en tant qu’il serait, en quoi que ce soit, le véhicule de la
mort...
ça il n’y a que les psychanalystes pour le croire, les pauvres petits :
instinct de vie, instinct de mort,
il n’y a que de ça qu’ils s’occupent dans leur interprétation, ils sont tout
à fait à côté de la plaque
...mais que ce soit le masochisme qui là les ait suscités, ça ne fait aucun doute : la
jonction, l’emploi comme moyen...
comme moyen pour unir, pour unir la jouissance et le corps
...l’emploi comme moyen de cette perversion, est certes ce qui les attache.

Ce qui les attache, si je puis dire, pour un temps, irrémédiablement, ce sur


quoi une partie de leur théorie est construite.

Il n’en reste pas moins que l’amour est le rapport du réel au savoir. Et la psy-
chanalyse,
– il faut qu’elle se corrige de ce déplacement, de ce déplacement qui tient
à ce qu’après tout elle n’a fait que suivre le virage hors
place du désir,
– il faut bien qu’elle sache que si la psychanalyse est un moyen, c’est à la
place de l’amour qu’elle se tient.

C’est à l’imaginaire du beau qu’elle a à s’affronter, et c’est à frayer la voie à un


refleurissement de l’amour en tant que l’(a)mur...
comme je l’ai dit un jour, en l’écrivant de l’objet(a) entre
parenthèses, plus le mot mur
205
...puisque l’(a)mur c’est ce qui limite.

L’amour est l’imaginaire spécifique de chacun, ce qui ne l’unit qu’à un certain


nombre de personnes pas choisies du tout au hasard.
Il y a là le ressort du plus-de-jouir.
Il y a le rapport de réel d’un certain savoir et l’amour bouche le trou.

Comme vous le voyez, hein, c’est un peu coton.


C’est un peu coton mais quand même, ce qu’il faut que je vous dise pour
terminer...
parce que après tout, ça ne se termine pas, tous ces trucs
...ce qu’il faut que je vous montre pour terminer c’est quelque chose qui va
répondre à ce que la dernière fois
je vous ai dit de la structure de ce nœud, du nœud borroméen que vous avez
maintenant entre vos mains.

C’est à savoir qu’à partir d’un certain point mal choisi, il n’y a aucun moyen
d’en sortir.
Tout ceci voudrait dire que chacun tisse son nœud.
Il y a quelque chose que je veux vous montrer, pour vous montrer comment
le ratage se produit.

Parce qu’il y a tout de même un inverse ! J’ai paru vous chanter le λόσις
[losis] de l’amour, oui...
Il y a un inverse : c’est que vous allez voir comment, si l’amour devient
réellement le moyen par quoi
– la mort s’unit à la jouissance,
– l’homme et la femme,
– l’être au savoir,
s’il devient réellement le moyen, l’amour ne se définit plus comme ratage.
Parce qu’il n’y a plus vraiment que le moyen qui puisse dénouer l’un de
l’autre.

Et ceci se produit de la façon que je vais vous montrer qui est la suivante. Le
nœud borroméen...
c’est quelqu’un de charmant, qui m’écoute, qui m’a envoyé tout un
papier là-dessus
...le nœud borroméen, ça a été abordé par des voies mathématiques, et
comme vous le savez, je vous l’ai dit,
206
la théorie des nœuds en est encore au « b, a, ba ».

L’amusant c’est qu’il s’est découvert, non pas à prendre les choses au niveau
des nœuds, mais à celui de la tresse.
Ah ! Qu’est-ce que c’est qu’une tresse ?
D’abord, ça a des rapports avec trois, sans ça, ça s’appellerait pas tresse :
1,2,3…

Comment est-ce que je fais avec ça une tresse ? N’importe qui s’est occupé
des cheveux d’une femme
peut quand même le savoir, mais naturellement vous ne le savez pas puisque
maintenant les femmes ont des cheveux courts.
Alors une tresse ça se fait comme ça, à savoir vous changez la place du 2
dans la place du 1 et le 3 étant dans son coin.

Bon, il faut vraiment marquer la place du résultat parce que sans ça vous y
comprendrez rien.
Si je renoue ça trop vite vous ne pourrez pas voir où se font les coupures,
j’ai dû moi-même, bien sûr, me heurter à ce tintouin, mais je vous l’évite.

Alors maintenant, changez la place du 3 avec la place du 2. Vous avez eu là -


ici c’est 1,2,3 - vous avez eu là 2,1,3.
Après ça donc vous aurez là 2,3,1 et si vous continuez encore une fois le
truc, vous aurez là, au bi du bout 3,2,1.

Bon. Figurez-vous qu’ils sont dans l’ordre, l’ordre de départ : entre 1,2,3 et
3,2,1 c’est l’ordre inverse,
il n’y a rien de plus facile que de les conjoindre, il y suffit en somme de
prendre le procédé...
comme s’en est très bien aperçu la charmante personne qui m’a
écrit sur ce truc
...il s’agit de procéder comme dans la bande de Mœbius.

207
Le drôle, c’est que quand vous regardez là ce qui circule - du moins je
l’espère - à savoir mes nœuds borroméens de tout à l’heure, tripotez-le vous
verrez qu’entre
– les endroits où ça paraît faire nœud,
– et les endroits où ça peut se mettre à plat,
c’est une question, bien sûr, de choix, ça peut varier infiniment, mais ça se
met, naturellement en trois temps, si je puis dire.

Vous pouvez vous imaginer que le nœud borroméen c’est fait de trois de ces
échanges, et seulement de trois.
Eh bien pas du tout, pas du tout. Si vous n’en faites que trois, c’est-à-dire si
vous procédez en recollant le 1,2,3 à 3,2,1,
c’est-à-dire sans attendre que si seulement vous faites six temps, vous avez le
1,2,3 dans le bon sens,
et que c’est comme ça, et sagement, qu’on obtient le nœud borroméen : faites
l’essai.

Faites l’essai de ceci, à savoir de ne faire que 3 temps de la tresse, ce que vous
obtiendrez ce n’est pas le nœud borroméen, c’est ça.
Ceci pour vous dire à quel point il est facile de tomber dans le moyen.
Et que la face équivalente de ce que j’ai situé de l’amour comme étant ce lien
essentiel du Réel et du Symbolique,
c’est que pris comme moyen, ça a toutes les chances d’être ce que c’est aussi
du niveau de la finalité,
à savoir ce qu’on appelle un pur ratage.

208
08 Janvier 1974

Table des matières

Je vous souhaite la « bonne année », quoique naturellement plusieurs personnes,


j’imagine, l’aient ici commencée mal.
J’en suis, d’ailleurs, je suis de ceux-là.
De sorte qu’après tout, mon envie était de m’excuser sur le fait que le mardi
par lequel a commencé l’année n’était, de ce fait,
pas un vrai mardi et de vous renvoyer au suivant. Ç’aurait été une bonne façon
de me débarrasser de mon devoir d’aujourd’hui.

J’en reste encore - il faut le dire - très tenté.


Il n’y a qu’une seule chose qui me retient - faut vous le dire - c’est
qu’aujourd’hui, vous êtes moins nombreux.
Je vous en suis si reconnaissant que c’est peut-être ce qui va me pousser,
comme ça, cahin-caha,
à énoncer quelques-unes des choses que forcément je continue à cogiter,
comme ça, sur cette habitude.

Le fait aussi que ce matin, on a beaucoup dérangé ma secrétaire, pour


demander si je le faisais bien effectivement,
et comme je ne lui ai fait aucune confidence, elle a répondu oui.
Parmi ceux-là, mon Dieu, il y en avait quelques-uns qui étaient plutôt parmi
les meilleurs,
si j’en crois certains noms qu’on m’a rapportés.
Alors comme ils se sont dérangés aussi, ceux-là, les meilleurs, je vais essayer d’y
aller.

Alors partons de ceci, partons de ceci auquel je ne tiens pas particulièrement :


à savoir que les mots aient un sens, et que ce soit un fait, quoique le
problème soit, à partir de ce fait, de savoir où les loger. C’est bien ce que j’ai
fait, loger ces mots bien sûr,
il faut quand même vous mâcher les choses, c’est bien l’effort que j’ai fait,
que j’ai fait la dernière fois, à partir de l’amour.

C’est un fait que je partais de ça : que le mot existe. Et c’est en quoi la chose, la
chose est à concevoir comme possible.
209
Ce qui se traduit dans mon dire de ce qu’elle se fonde - la chose, la chose
amour - qu’elle ne se fonde...
puisqu’il s’agit seulement de sa possibilité
...elle se fonde comme je dis, de cesser de s’écrire.

C’est-à-dire de ce qu’il en reste de ça : qu’elle cesse de s’écrire. Ce qu’il en reste, je


l’ai articulé depuis ce temps...
depuis ce temps, presque infini pour moi, que je me répète
...à savoir la lettre d’(a)mur.

La lettre d’(a)mur en tant que ça ne fait rien d’autre qu’un tas, un petit tas, un
petit(a) d’habitudes, pas beaucoup plus.
C’est au moins comme ça que j’ai lu, traduit en italien, mon fameux objet avec
lequel ce petit(a) des lettres d’(a)mur
n’a bien entendu que le plus mince rapport.

Tout ça n’empêche pas que je dis des choses qui prennent leur air de sérieux
de ce que je traduis du sériel.
C’est un fait, aussi, que je change l’ordre de la série qui se répète, soit ce
qu’on appelle « l’ordinaire ».
Tout est-il là, de mon dire, de changer l’ordre ordinaire ?
C’est à quoi je voudrais aujourd’hui apporter argument, argument propre à
donner sens à des fonctions plus purement cardinales.

C’est ce que j’essaie de faire avec mon nœud borroméen.

Vous le savez, cette distinction du cardinal et de l’ordinal...


le pas a été franchi seulement grâce à la théorie des ensembles,
c’est-à-dire grâce à Cantor
...en quoi ça peut-il nous servir pour ce qu’il en est de l’exploration d’un
discours nouveau...
vous le savez, c’est ainsi que je désigne le discours analytique
...lequel discours s’est annoncé d’un décantage du sens [S1◊ S2].

Qu’est-ce que ça veut dire « décantage », dans l’occasion ? C’est proprement...


et c’est en cela que la métaphore du « décantage » ici se soutient
210
...c’est proprement de la condensation de ce qui, du sens, se concentre par ce
discours de ceci :
que le sens, le sens des mots, ne fait qu’appareil pour ce que nous appellerons si
vous le voulez bien rien de plus : le coït sexuel.
C’est ça le nouveau du discours analytique.

Et c’est ce qu’il faut bien dire : si c’est bien ce qui de ce discours est
nécessaire, il n’est nécessaire qu’en ceci...
et c’est bien pourquoi j’infléchis ainsi le sens du nécessaire
...c’est que sa caractéristique, dans ce discours, c’est que ce discours ne cesse pas
de l’écrire. [nécessaire : ne cesse]

Est-ce que c’est vrai pour autant ?


C’est vrai de cette sorte de vérité qu’instaure ce discours, à savoir d’une vérité du
moyen,
si tant est que certains se souviennent de la façon dont la dernière fois, et
justement concernant l’amour,
j’ai distingué par ce qu’il en est du nœud borroméen, la fonction du moyen
comme tel.

Le moyen justement, c’est ce qui ne fait nœud qu’à ce qu’il y ait un ordre.
À savoir que, pour prendre ces « Uns » que constituent, disons sans plus, les
ronds de ficelle :
il n’y en a qu’un des trois, qui tranché, libère les deux autres.
C’est ce que vous voyez dans une chaîne à 3, à trois chaînons ordinaires :
il n’y en a qu’un des trois qui libère les deux autres.

La distinction qu’il y a entre cette chaîne, cette chaîne dont, semble-t-il, il est
sensible que ce soit là l’ordre du Symbolique :
un sujet, un verbe, et ce que vous voudrez, un complément : 1,2,3
...peut, ayant cet ordre...
cet ordre qu’il y a quelque chose qui fait moyen,
et c’est cela même qu’on appelle, avec l’ambiguïté de ce mot « le
verbe »
...on peut commencer par le complément et finir par le sujet, mais c’est le verbe
qui fait moyen.

En quoi il s’entrevoit à la limite que le langage, lui, n’est pas fait de mots,

211
car c’est le lien par quoi, du premier au dernier, le moyen établit cette unité qui
seule est à rompre pour que le sens disparaisse.

C’est bien ce qui montre que le langage n’est pas fait de mots, et en quoi ce
qu’on appelle...
car c’est cela et rien de plus qu’on appelle une proposition
...une proposition c’est l’effacement au moins relatif...
je dis ça : « au moins relatif », pour vous faciliter l’accès aux choses
...c’est l’effacement du sens des mots.

Ce qui n’est pas vrai de lalangue, lalangue comme ritournelle...


vous savez que je l’écris en un mot
...lalangue si elle en est faite du sens, à savoir comment par l’ambiguïté de
chaque mot elle prête à cette fonction
que le sens y ruisselle. Il ne ruisselle pas dans vos dires, certes pas, ni dans les
miens non plus.

C’est bien en quoi le sens ne s’atteint pas si facilement. Et ce ruissellement


dont je parle, comment l’imaginer...
c’est le cas de le dire
...comment l’imaginer si c’est un ruissellement qu’arrêtent enfin des coupelles
? Car la langue c’est ça.

Et c’est même là le sens à donner à ce qui cesse de s’écrire. Ce serait le sens même
des mots, qui dans ce cas se suspend.
C’est en quoi le mode du « possible » en émerge.

Qu’en fin de compte, quelque chose qui s’est dit cesse de s’écrire, c’est bien ce qui
montre qu’à la limite tout est possible par les mots, justement de cette
condition : qu’ils n’aient plus de sens. Et c’est cela même que je vise cette
année :
c’est à ce que vous ne confondiez pas les mots avec les lettres, puisque ce n’est
que des lettres que se fonde le nécessaire,
comme l’impossible, dans une articulation qui est celle de la logique.

Si ma façon de situer les modes est correcte, à savoir que ce qui ne cesse pas de
s’écrire, le nécessaire,
c’est cela même qui nécessite la rencontre de l’impossible, à savoir ce qui ne cesse pas
de ne pas s’écrire, qui ne peut s’aborder que par les lettres.
212
C’est bien là ce que ne permet d’aborder par quelque dire que la structure que
j’ai désignée de celle du nœud borroméen.
C’est en quoi, la dernière fois, l’amour était un bon test de la précarité de ces
modes.

Il est porté à l’ex-sistence cet amour - ce qui est bien le fait de son sens même -
par l’impossible du lien sexuel avec l’objet...
l’objet quelle qu’en soit l’origine
...l’objet de cette impossibilité. Il y faut, si je puis dire, cette racine d’impossible.
Et c’est là ce que j’ai dit en articulant ce principe : que l’amour c’est l’amour
courtois. [a→ S impossible → a ◊ S, formule du fantasme]

Il est évident que l’(a)musant, si je puis m’exprimer ainsi, c’est là-dedans


l’amour du prochain
en tant qu’il se soutient de vider l’amour de son sens sexuel. C’est en cessant
d’écrire le sens sexuel de la chose,
qu’on la rend - comme c’est sensible - qu’on la rend « possible », c’est-à-dire pour
autant - il faut bien le dire - qu’on cesse de l’écrire.

Une fois arrivée, la chose, l’amour, il est évident que c’est à partir de là qu’elle
s’imagine « nécessaire ».
C’est bien le sens de la lettre d’amour, qui ne cesse pas de s’écrire mais seulement
pour autant qu’elle garde son sens,
c’est-à-dire pas longtemps.

C’est bien en quoi intervient la fonction du Réel.


Ainsi l’amour s’avère dans son origine être « contingent », et du même coup s’y
prouve la contingence de la vérité au regard du Réel.

Car ces modes [possible, impossible, nécessaire, contingent] sont véritables, et même
définissables en fait par notre épinglage de l’écriture.
Ils écartèlent si je puis dire, la vérification de l’amour, et d’une façon qui par une des
ses faces - c’est certain - fait ce qu’on appelle sagesse. À ceci près que la sagesse
ne peut être d’aucune façon ce qui résulte de ces considérations sur l’amour.
213
La sagesse n’existe que d’ailleurs. Car dans l’amour, elle ne sert à rien.

Pour mon nœud, dit borroméen, et le fait que je m’efforce d’égaler mon dire à ce
qu’il comporte, si ce qu’il noue - comme je l’énonce - c’est proprement
l’Imaginaire, le Symbolique et le Réel, ceci ne tient qu’à ce qu’il commande que
j’énonce...
de ce seul fait que je les noue du nœud borroméen
...que chacun des trois ne se produise que d’une consistance qui est la même
pour les trois.

À savoir que sous l’angle où je les prends cette année dans mon dire, il n’y a
que l’écriture qui les distingue.
Ce qui est ici tautologie s’ils ne sont pas écrits tous les trois - je viens de dire qu’ils
sont les mêmes - il n’y a que l’écriture qui les fait trois.

Ce qu’il faut bien articuler, c’est que c’est dans l’écriture du nœud même...
car réfléchissez bien, ce nœud, ce ne sont que des traits écrits au tableau
...c’est dans cette écriture même que réside l’événement de mon dire.

Mon dire pour autant que cette année je pourrais l’épingler de faire ce que
nous appellerions votre « édupation »,
si tant est que c’est à mettre l’accent sur le fait que les non-dupes errent.
Ce qui n’empêche pas que ça ne veut pas dire que n’importe quelle duperie
n’erre pas,
mais que c’est à céder à cette duperie d’une écriture pour autant qu’elle est
correcte,
que peuvent se situer avec justesse les divers thèmes de ce qui surgit comme
« sens » justement, du discours analytique.

Il faudrait que là-dessus j’y aille tout de suite, si quelque chose ne me disait
pas que vous êtes de ce dire si « sonnés » dirais-je,
si sonnés déjà, qu’il faut bien que je fasse d’abord un filtre...
ce qui est un mode d’écriture précisé par la mathématique au principe
même de la topologie
...un filtre dont ces mots retrouvent leur sens, je veux dire ce comme quoi ils
fonctionnent dans l’ordre sexuel,
lequel ordre, c’est patent, n’est que le principe d’un ordinaire.

En d’autres termes justifier, non eux - les termes de cet ordre - mais cet ordre
d’eux.
214
À ceci près que, vous allez le voir...
car c’est là ce qu’aujourd’hui j’ai à dire ne sachant pas qui me
suivra
...le nœud a une fonction tout autre, tout autre que de fonder cet ordre,
l’ordre quelconque dans lequel vous pourriez enchaîner le Symbolique,
l’Imaginaire et le Réel.

Ce qu’il nous faut trouver, ce n’est pas la diversité de leur consistance, c’est
cette consistance même...
à savoir ce qu’on ne peut pas dire
...cette consistance même en tant qu’elle ne les diversifie pas, mais seulement
qu’elle les noue.

Pour vous affranchir donc, puisque je présume non sans raison vous avoir
sonné,
il faut que je vous le raie- (r, a, i, e, tiret) raie-sonne, c’est-à-dire que j’en remette.

L’Imaginaire se distingue en « sens » de ce qu’il s’imagine, comme qui dirait...


si tant est qu’ils disent peut-être parmi vous
...il faut quand même que vous y regardiez de plus près pour dire alors que
cela ne va pas de soi,
et pour cette raison - que peut-être vous manqueriez - que ce n’est pas le privilège de
l’Imaginaire.

Car le Symbolique, qu’est-ce que je fais d’autre que de tenter de vous le faire
imaginer ? Laissez-moi croire que j’y parviens.
Quant au Réel, ben, ça va, c’est de ça qu’il s’agit cette année : il s’agit de voir
ce qu’il y a de Réel, justement, dans le nœud borroméen.

Et c’est pourquoi j’ai commencé...


commencé dans ma 2ème articulation devant vous, dans mon 2ème
« séminaire » qu’on appelle ça
2ème j’ai commencé par dire qu’il n’y a pas d’initiation.

Il n’y a pas d’initiation, je veux dire :


– qu’il n’y a que le voile du sens,
– qu’il n’y a de « sens » que ce qui s’opercule, si je puis dire, d’un nuage :
nuptiae ne s’articule en fin de compte que de nubes.
215
C’est ce qui voile la lumière, qui est tout ce en quoi les nuptiae, les rites du
mariage, soutiennent leur métaphore.

Il n’y a rien d’autre derrière, que ce en quoi il faut s’en tenir au support du
semblant, certes,
en tant que ce semblant est semblable à l’articulation de ce qui ne peut se dire
que sous la forme d’une vérité énoncée.
C’est-à-dire que comme dévoilement nécessaire, c’est-à-dire incessant.

L’articulation, c’est le nœud en tant que la lumière ne l’éclaire pas, qu’il n’y a
nul éclaircissement,
bien plus : qu’il rejette toute lumière dans l’Imaginaire.
Et ce que j’énonce, ce qui est ma visée cette année, c’est justement de vous
dire que l’Imaginaire,
parce qu’il est lui-même de l’ordre du voile, n’en noircit pas pour autant.

La consistance est d’un autre ordre que l’évidence.


Elle se construit de quelque chose dont je pense qu’à le supporter des ronds
de ficelle,
il passera quelque chose de ceci que je vous dis : que c’est bien plutôt
l’évidement.

Le cercle, lui, fait intuition, il rayonne. Il ne s’agit pas de l’obscurcir. C’est lui
qui fait l’Un.
Il s’agit, du nœud, d’en recevoir l’effet, de recevoir l’effet comme de son Réel,
à savoir qu’il n’est pas Un.

Le nœud borroméen, son Réel, c’est de ne tenir qu’à... je n’ose pas dire « être
» : il n’est pas 3 : il fait tresse.
Il fait tresse, et c’est là qu’il faut voir en quoi ce que j’ai avancé tout à l’heure,
à savoir que l’ordre n’est pas essentiel, est là le point important.

Il faut que vous sentiez bien ceci : c’est que de les ranger à 3, en tant que
nombre cardinal...
je vous demande pardon de l’aridité de ce que j’ai à vous dire
aujourd’hui
...ceci, qui est propre au 3, ceci n’implique nulle ordination, quoi qu’il vous en
semble.

216
À savoir qu’1,2,3 ça commence à 1 quoi qu’il vous en semble.
Il n’est pas possible de bien ordonner 1,2,3 à cette seule condition que ça se
répète.
Et c’est ce qui se produit dans le nœud nœud borroméen, mais ça n’est pas
seulement à cause du nœud borroméen,
c’est à cause du nombre cardinal 1,2,3 qu’ils soient noués ou pas.

Qu’est-ce que ça veut dire, ce que je viens de dire ?


C’est que à trois - cardinal - on ne peut faire…
à cette seule condition qu’il n’y en ait pas deux mêmes à la suite
…on ne peut faire - à les écrire - que de trouver tous les ordres tels qu’ils
seraient cogitables par une combinatoire.

Écrivez au tableau 1,2,3 - 1,2,3. Rien ne vous empêche de les lire…


à cette seule condition de la prendre dans l’ordre palindromique,
c’est-à-dire à l’envers : de droite à gauche, au lieu de gauche à droite
…1,3,2. [1, 2, 3 - 1, 2, 3]

Ceci veut dire, à partir du nœud, du nœud borroméen, ceci que je vais tâcher
de vous mettre au tableau - donnez-moi une craie - voilà comment je
simplifie le nœud borroméen :

Il vous suffira, pour voir que c’est bien de ça qu’il s’agit, de le compléter
ainsi, à savoir ce qui se résume à ces trois traits centraux pour autant que ce
sont eux qui marquent comment le nœud se tient.

Ce nœud, je le retourne. Qu’est-ce que ça va donner ?

Le propre d’un nœud, quand il est mis à plat, dimension essentielle, car le
nœud borroméen...
je pense vous l’avoir fait remarquer quand je vous ai montré une petite
construction en cube
que je vous avais apportée je ne sais plus quelle fois, la fois dernière ou
je crois plutôt l’avant-dernière
217
...c’est fait comme ça :

Et pour m’éviter le casse-tête de faire les petites interruptions qu’il convient,


notez qu’il se complète de ceci - c’est ça qui le constitue -
qu’il a dans disons les 3 plans dans lesquels se situait ma petite construction,
il a dans les 3 plans, la symétrie complète.
Voyez bien qu’ici celui-là est à mettre, à bien faire sentir comme étant au-
dessous de celui qui le coupe.
C’est d’une mise à plat que procède l’autre écriture que j’ai donnée du nœud
borroméen.

Qu’en dire à partir du moment où, de l’avoir mis à plat, je le retourne ?


Il faut au simple fait lié au fait que l’écriture implique que l’over-crossing, le
croisement supérieur soit écrit ainsi,
à savoir qu’il coupe ce qui est le under-crossing le croisement par en dessous,
qu’est-ce que ça va donner si nous le retournons ?

Ce qui était par en dessous vient en dessus. Eh bien, je pense qu’il ne sera pas
nécessaire que je complète ces 3 traits
pour que vous voyiez bien qu’à retourner le nœud borroméen, ce que vous
allez trouver au bout du compte,
c’est quelque chose qui se distingue de ceci que ça n’est pas son image en
miroir, que vous allez trouver, bien sûr.

Comme ce serait, par exemple, pour l’orientation de chacun de ces cercles, si


vous les orientez - je ne m’y avance pas encore –
si vous orientiez un cercle quelconque, si vous le retournez, ce que vous
avez, c’est son image en miroir.

Bien loin de là, quand vous retournez le nœud borroméen, vous avez un tout
autre aspect qui en aucun cas ne représente l’image en miroir du premier
aspect. Loin que le sens, l’orientation telle qu’elle se définit, par exemple tout
simplement,
218
de la montre, c’est le cas de le dire, le sens des aiguilles d’une montre, si vous
retournez la montre, devient le sens inverse,
c’est-à-dire l’image en miroir.

Au contraire, le nœud borroméen reste ce qu’il est, à l’avoir retourné, c’est à


savoir que la seconde image, l’image retournée,
est exactement dans le même sens que la première, c’est-à-dire lévogyre.
Vous comptez bien qu’il peut y avoir un autre sens, à savoir celui-ci, qui
serait dextro, c’est-à-dire le sens des aiguilles d’une montre.

Étant donné ce que je vous ai fait remarquer tout à l’heure, à savoir que
l’ordre dans le 3, et du fait que justement d’1,2,3,
il suffit de renverser le sens, d’aller dans le sens palindromique pour y trouver
n’importe quel ordre,
nous trouvons là une distinction
– de l’effet d’ordre »
– avec ce que vous me permettrez d’appeler « l’effet du nœud », ou
autrement « l’effet de nodalité ».

C’est en ceci qu’il convient que vous vous souveniez de ce que j’ai énoncé
d’abord,
à savoir que du nœud c’est la ternarité pure et simple,
à savoir que la portée de cette ternarité ne se soutient que de ceci :
nous ne les avons faits d’abord, nous ne les avons pris que sous l’angle de ce
qui ne les distingue entre eux par aucune qualité :
– qu’il n’y a aucune diversification de l’Imaginaire par rapport au Symbolique
et au Réel,
– que leur substance n’est pas diverse,
– que nous n’en faisons pas des qualités,
– que simplement nous les considérons sous l’espèce de cette consistance
qui les fait chacun « Un ».

Puisque j’ai employé le mot de « qualité » qui est un nom féminin, est-ce que
je dirai que leur qualité est Une,
ça serait une bonne occasion d’emmancher là autour de l’Un ce qu’il en est de
« Un » si nous le prenons comme qualificatif :
– est-ce que lalangue, lalangue en tant qu’elle a un sens, est-ce que
lalangue permet d’égaler Un à Une ?
– Est-ce que Une n’est pas un mode différent de Un ?
219
Ce serait un biais - il faut le dire assez comique - de faire rentrer au niveau de
l’Un la dualité.

« Yad’lun » ai-je dit, mais aussi quand je l’ai dit, que c’est là ce dont se fonde -
quoi ? – uniquement...
c’était le sens de ce que j’ai avancé à la fin de mon séminaire de l’année
dernière
...uniquement l’énumérable, à savoir l’aleph zéro [0‫]א‬14, et rien de plus, c’est-à-
dire ce qui se dit être un Un,
mais en tant qu’à dire « c’est un Un » c’est le couper de toute ordination,
c’est ne le prendre - et c’est ce que seul permet Cantor - que sous son aspect
purement cardinal.

Certes, me direz-vous, il ne peut le faire...


si tant est que vous me disiez quelque chose
...il ne peut le faire
– qu’à aliéner son unité dans l’ensemble, moyennant quoi les éléments ne
gardent plus rien de cette unité,
– qu’à être ouverts à ce qu’on en fasse le compte, c’est-à-dire la computa-
tion subjective.

Ce qui n’empêche pas que l’objectivité de l’Un je dirai, ne fait question qu’à
ceci : que c’est qu’elle n’est sûrement pas sans réponse. Et cette réponse c’est
justement en quoi j’énonce qu’elle est dans le 3.

Qu’est-ce que le 3 fait d’Un, s’il n’y a pas le 2 ?


Est-ce que simplement à ce qu’il y en ait 3, l’aleph zéro [0‫ ]א‬est déjà là ?

Il est certain que si j’énonce que de 2 « il n’y a pas »,


parce que ce serait inscrire du même coup dans le Réel la possibilité
du rapport tel qu’il se fonde du rapport sexuel
– est-ce que ce n’est que par le 3, et comme je l’ai écrit l’autre fois au
tableau, par la différence de 1 à 3 que procède ce 2,

14
Le cardinal de l’ensemble des entiers naturels, et donc par équipotence, le cardinal de
n’importe quel ensemble dénombrable, est noté 0‫ א‬et se lit Aleph-zéro.
C’est le premier dans la suite indexée par les ordinaux des alephs, une suite d’ordinaux
définie par Georg Cantor pour représenter tous les cardinaux infinis.
220
– est-ce que - tout ceci nous porte à poser la question - il a fallu, pour que
nous fassions ce pas, qu’ 0‫ א‬ait cessé de ne pas s’écrire ?

Autrement dit que c’est la contingence, l’événement du dire de Cantor qui nous
permet seulement d’avoir un aperçu sur ce qu’il en est, non pas du nombre,
mais de ce que constitue dans sa ternarité le rapport du Symbolique, de
l’Imaginaire et du Réel.
Faut-il que de sa contingence donc, à ce dire de Cantor, nous passions au
« nécessaire » de ce qu’il ne cesse plus, cet 0‫א‬, de s’écrire,
qu’il ne cesse plus de s’écrire désormais pour que subsiste - quoi ? - rien
d’autre qu’une notion de vérité.

La vérité, en effet, jusqu’à présent dans la logique, n’a pu consister jamais qu’à
contredire.
Elle est dans le dualisme du vrai et du faux. Le vrai n’étant que supposé au
savoir, en tant que le savoir s’imagine
- c’est là son sens - comme connexion de deux éléments.

Et c’est justement en quoi il est imaginaire si l’Un, si un Un, un Un tiers, ne


vient pas le connecter au prix d’y faire rajout.
Rajout pas du même cercle catégorique, pas du même ordre, disais-je tout à
l’heure, mais provenant de la nodalité.

Eh bien, puisqu’aujourd’hui, il a fallu que je me force pour vous mener


jusque-là, vous me permettrez de m’y tenir. Et
après tout, s’il y en a que ça a découragés, je n’y vois pour moi aucun
inconvénient,
puisque la seule raison pour laquelle je vous ai parlé aujourd’hui, c’est que
vous étiez moins nombreux.

221
15 Janvier 1974

Table des matières

Vous m’avez vu la dernière fois un petit peu dépassé par votre nombre.
Comme il est, ça me laisse l’espoir qu’il se réduise, alors je continue.
L’inconvénient de ce nombre c’est que - j’y pensais tout à l’heure - je suis
amené, enfin à chaque fois,
à pencher vers ceci que si je vous parle, ça ne peut être que pour la 1ère fois.
C’est-à-dire que c’est une notion d’ordre.
Cette notion d’ordre évidemment me gêne et c’est d’où j’essaie de sortir en
vous montrant autre chose,
c’est à savoir : qu’il y a la nodalité.

Pour le dire, la question est de savoir ce que le savoir inconscient...


là forcément, je vois bien que j’enchaîne
...à savoir que le savoir inconscient je le pose comme ce qui travaille, et ce qui
travaille ne peut travailler...
il n’y a de prise quelconque du travail que dans un discours. Il s’agit de fonder
ce qui travaille dans le discours analytique.

S’il n’y avait pas de lien social, et de lien social en tant qu’il est fondé par un
discours, le travail serait insaisissable.
Disons, avec l’ironie que ça comporte : dans la nature, que ça ne travaille pas.
Alors, il semble bien que c’est d’ailleurs ce qui la fonde, la nature, l’idée que
nous en avons : c’est le lieu où ça ne travaille pas.

Le savoir, le savoir en tant qu’inconscient - en tant que, en nous, ça travaille -


semble donc impliquer une supposition.

C’est une supposition, me direz-vous, pour laquelle nous n’avons pas besoin de
nous forcer, puisqu’en somme, c’est nous-même : le sujet, l’ὑποχείμενον
[upokeimenon] tout ça veut dire exactement la même chose, à savoir qu’on

222
suppose que quelque chose existe, qui s’appelle, que j’ai désigné comme « l’être
parlant ».

Ce qui est un pléonasme, parce qu’il n’y a d’être que de parler, s’il n’y avait pas
le verbe être, il n’y aurait pas d’être du tout.

Néanmoins, nous savons bien que le mot « exister » a pris un certain poids, en
particulier par le le quanteur de l’existence [:].
Le quanteur de l’existence, en réalité, a tout à fait déplacé le sens de ce mot
« exister »,
et si même je peux l’écrire comme je l’écris : ex, tiret, sister, c’est justement là
en quoi se marque l’originalité de ce quanteur.

Seulement voilà ! L’originalité ne fait que déplacer l’ordre, à savoir que ce qui
ex-siste, c’est cela qui serait originaire.
C’est à partir de l’ex-sistence que nous nous trouvons réinterroger ce qu’il en est
de la supposition. Simple déplacement, en somme.
Et ce que j’essaie de faire, cette année, avec mes « non-dupes », c’est de voir de
quoi, en somme, il faut être dupe
pour que tout ça tienne, et que ça tienne dans une consistance.

Et c’est en quoi j’introduis ce ternaire, ou plus exactement je m’aperçois qu’à


partir, à être parti de ce ternaire :
du Symbolique, de l’Imaginaire et du Réel, je pose une question, ou plus
exactement, comme pour toute question,
c’est de la réponse qu’elle est partie. De la réponse qui, à maintenir, à
maintenir comme distinct le Réel, nous fait nous poser
la question : où se situe ce savoir, ce savoir inconscient dont nous sommes
travaillés dans le discours analytique ?

Il est bien certain que c’est le discours qui nous fait coller - le discours
analytique - qui nous fait coller à ce savoir
d’une façon qui n’a pas de précédent, n’a pas de précédent dans l’Histoire.

Pourquoi après tout ne pourrions-nous pas considérer ce discours lui-même


comme contingent puisqu’il part d’un dire,
d’un dire qui fait événement, celui que j’essaie de prolonger devant vous, et la
question de la contingence de ce dire,

223
c’est bien autour de celle-là que nous tournons : si ce dire n’est que
contingent...
et aussi bien c’est de cela qu’il faut rendre compte
...où se situe le Réel ? Est-ce que le Réel n’est jamais que supposé ?

Dans ce nœud - ce nœud que je profère - dans ce nœud, ce nœud fait du


Symbolique et de l’Imaginaire en tant que c’est seulement quelque chose qui avec,
avec fait trois, qui les noue, c’est du Réel qu’il s’agit. Qu’ils soient 3, c’est à cela
que tient le Réel.

Pourquoi le Réel est-il 3 ? C’est une question que je fonde, que je justifie de
ceci : qu’il n’y a pas de rapport sexuel….
En d’autres termes, que je le précise de ceci : ...qui puisse s’écrire, moyennant
quoi ce qui s’écrit,
c’est que, par exemple, il n’existe pas de f tel qu’entre x et y...
qui ici signifient le fondement de tels des êtres parlants, à se choisir
comme de la partie mâle ou femelle,
ceci, cette fonction qui ferait le rapport, cette fonction de l’homme par
rapport à la femme,
cette fonction de la femme par rapport à l’homme
...il n’en existe pas qui puisse s’écrire.

C’est ça la chose, la chose que je produis devant vous, c’est ce que quelque
part...
car je me répète, comme tout le monde, il n’y a que vous pour ne
pas vous en apercevoir
...c’est ça que j’ai déjà énoncé sous le nom de La chose freudienne. Ça y est en
long et en large, et bien sûr c’est tout à fait passé inaperçu, pour une simple
raison, c’est que nous en restons dans cet Imaginaire.

Dans cet Imaginaire qui est justement ce que met en question la moindre
expérience du discours analytique,
c’est qu’il n’y a rien de plus flou que l’appartenance à un de ces deux côtés,
celui que je désigne de x et l’autre de y,
justement en ceci, que du même coup il faut que je marque qu’il n’y a nulle
fonction qui les relie.
224
Alors, il s’agit de savoir comment, tout de même, ça fonctionne, à savoir que,
tout de même, ça baise là-dedans.
En énonçant cela, ceci, il faut quand même que je décolle de quelque chose
qui est une supposition,
une supposition qu’il y ait un sujet, mâle ou femelle.

C’est une supposition que l’expérience rend très évidemment intenable, et qui
implique que ce que j’avance en énoncé
par mon énonciation...
par l’énonciation dont je ne suis le sujet que pour autant que dans le
discours analytique je travaille moi-même
...qu’il faut que je ne mette pas de sujet sous cet x et sous cet y.

Il faut donc que l’énoncé...


et rien que déjà à écrire ceci au tableau
...il faut donc que mon énoncé n’implique pas de sujet.

S’il y a quelque chose qui se trouve là écrit, c’est que de sujet il n’est question
que dans la fonction,
et justement que ce que j’écris, c’est que sous cette fonction, justement de ce
qu’elle soit niée, il n’y a nulle existence.
Le « il n’existe pas » [/] veut dire ça : il n’y a pas de fonction.

Ce dont il s’agit c’est de démontrer que cette fonction, si elle n’a pas
d’existence, ce n’est pas seulement affaire contingente,
c’est affaire d’impossible. C’est affaire d’impossible, et pour le démontrer, ce
n’est pas une petite affaire.

Ce n’est pas une petite affaire simplement pour ceci : c’est que à simplement
l’écrire, à simplement l’énoncer, même seulement dans l’écriture, la chose ne
tient que jusqu’à preuve du contraire, à savoir jusqu’au moment où quelque
chose de contingent
s’inscrive en faux contre ce dire, et par bon heur...
si je puis dire : bon heur, les deux mots séparés
...s’écrive f(x,y) : il y a une fonction qui noue le x et le y, et que ça a cessé de ne
pas s’écrire.

225
Pour que ça ait cessé de ne pas s’écrire, il faudrait que ça soit possible, et jusqu’à un
certain point ça le reste,
puisque ce que j’avance, c’est que ça a cessé de s’écrire. Pourquoi ça ne
recommencerait-il pas ?
Non seulement il est possible qu’on écrive f(x,y), mais il est clair qu’on ne s’en
est pas privés.

Pour démontrer donc l’impossible, il faut prendre fondement ailleurs.


Ailleurs que dans ces écritures précaires puisque après tout, elles ont cessé, et
qu’à partir du moment où elles ont cessé,
on pourrait croire que ça peut reprendre. C’est bien le rapport du possible et
du contingent.
À prendre appui sur le nœud pour que quelque chose de l’impossible se
démontre, qu’est-ce que je fais ?

Je prends appui - peut-être la question mérite qu’on la soulève - sur une


topologie.

Puisque, pour ce qui est de l’ordre, eh bien on peut dire que c’est bien ce qui
jusqu’à présent n’a pas manqué,
à savoir que c’est à mettre de l’ordre qu’on supporte tout ce qui a pu s’avancer
du rapport dit sexuel.
Il est vrai que cet ordre, on s’y embrouillait un tant soit peu les pattes, et qu’il
est certain que ce n’est pas le même ordre,
en tout cas, qu’instaure ce que le discours analytique avance, ou paraît
avancer de ce qui concerne le rapport sexuel.

L’ordre 1,2,3 ben, il y en a un qui vient le premier et ce n’est pas par hasard...
on ne sait d’ailleurs pas lequel vient le premier
...ce n’est pas par hasard que ce soit le 1, puisque :

– le second le seconde,

– et que le troisième résulte de leur addition, simplement.

Ça fait une suite qu’on a pu qualifier de naturelle.

Ce qui laisse à rêver. Ce qui laisse à rêver d’autant plus que la dernière fois je
vous ai fait la remarque qu’à les écrire à la suite,
226
le privilège de ces trois premiers, c’est qu’il suffit de les prendre à revers pour
que tous les ordres soient possibles.

Il suffit en effet qu’il y ait 1,2,3 ou 1,3,2...


c’est ça que j’appelle « les prendre à revers »
...pour que les six autres façons d’arranger le 1,2,3 soient possibles.

L’idée de « successeur »...


et que de successeur il n’y en ait qu’un dans la suite naturelle des
nombres,
...c’est une idée qui ne s’est dégagée que tard, ce qui est assez curieux parce
qu’il semblait bien que c’était là la chose la plus tangible, la plus réelle qui soit,
concernant la suite naturelle. Pourquoi n’y aurait-il pas - de successeurs - une
multitude ?

Ça ne va pas de soi.
Nous avons une foule d’exemples, celle de l’arbre notamment, de l’arbre que
nous rencontrons partout,
vers notre descendance comme vers notre ascendance, pourquoi l’idée de successeur
serait-elle inhérente
à une suite privilégiée de successeurs se fondant sur ceci : qu’il n’y en a qu’un ?

Qu’il y en ait 3 dans tel cas - tel cas privilégié - a certainement rapport à ce
qu’il y ait de l’Un.
Yad’lun, c’est comme ça que je me suis exprimé.
Mais il est tout à fait imaginable que le 3 ne soit pas pris dans l’ordre.

Ça c’est pas nouveau - hein ? - le fameux triangle dont les Grecs on tiré parti
- le parti que vous savez - repose là-dessus,
et avec lui toute la géométrie qu’ils en ont extraite, et par quoi longtemps
l’idée claire a été première au regard du distinct :
l’idée claire et distincte, qu’on dit !

Moyennant quoi c’est « more geometrico », qu’on a démontré pendant des siècles,
et que ça a été un idéal et que ça le reste encore.
Le lien de la mesure avec le phénomène de l’ombre, je souligne phénomène, c’est-
à-dire avec l’Imaginaire, en tant qu’il suppose la lumière,
– a instauré cet ordre qu’on appelle harmonique,
– a instauré, fondé, tout ce qu’il en est de la proportion [« le rapport »], d’une
proportion qui était le seul fondement de la mesure,
227
– et instauré un ordre, un ordre qui a servi à construire une Physique.

C’est de là qu’est partie cette idée de la supposition.


Parce qu’à fonder les choses sur cet Imaginaire, il fallait qu’il y ait derrière
autre chose : une sub-stance,
c’est la même chose, c’est le même mot que supposition, sujet, et tout ce qui
s’ensuit 15.
Toute cette affaire était par trop - si je puis dire - par trop phénoménale.

Quand je témoigne, quand je dis que le nœud, c’est ça qui me cogite, et que
mon discours...
pour autant qu’il est le discours analytique
...mon discours en témoigne, il se trouve que...
parce que j’ai fait quelques pas de plus que vous
...il est borroméen en l’occasion ce nœud, mais il pourrait être autre.

Même s’il était autre, ma question de savoir en quoi ça a rapport avec ce qui
distingue la topologie de l’espace fondé par les Grecs, l’espace en tant qu’il a
donné une première matière à décoller de la supposition.

Qu’est-ce que suppose la topologie ? La topologie ne suppose dans ce qu’il


en est de l’espace qu’une consistance :
vous le savez ou vous ne le savez pas, en tous les cas je ne peux pas vous
faire un cours de topologie.

Mais rien n’exclut que vous vous reportiez au texte mathématique où s’est
élaborée cette notion,
à partir de l’abandon de la mesure comme telle, à savoir quelle qu’en soit - de
cette mesure - la relativité,
puisque aussi bien elle ne se produit que d’homothétie, pour savoir l’heure et
la hauteur du soleil, nous n’avons rien
que le rapport de l’ombre avec le piquet qui la projette, que c’est sur un
triangle que tout repose concernant la mesure.

La topologie elle, élabore un espace qui ne part que de ceci, de la définition du


voisinage, de la proximité, ça a le même sens.
C’est une définition du proche, qui part d’un axiome, c’est à savoir que tout ce
qui fait partie d’un espace topologique,

15
sujet (sub-jet), sub-jectum, ὑποχείμενον [upokeimenon], supposé (sub-posé) etc.
228
s’il est à mettre dans un voisinage, implique qu’il y a quelque chose d’autre qui
soit dans le même voisinage.
La notion pure de voisinage implique donc déjà triplicité, et ne se fonde sur
rien qui unisse chacun des éléments triples,
si ce n’est d’appartenir au même voisinage.

C’est un espace qui ne se supporte que de la continuité, qui s’en déduit, car il
n’y a pas dans le topologique, d’autres rapports dits continus, que fondés sur
le voisinage et qui du même coup impliquent ce que j’appellerai…
ce qui n’est pas dit,et n’est pas énoncé, formulé comme tel dans la
topologie
…ce que j’appellerai la malléabilité. C’est ce qu’ils appellent, eux, les
mathématiciens, la déformation continue.

Vous voyez que la référence au « continu » est dans le mot, et joint, accolé, au
mot « déformation »,
lequel, pour être plus correct s’énonce : transformation continue.
Ce sont des images aussi. Mais il faut le dire, elles se saisissent moins bien.

Le fait que je parle de « saisir », Begriff, begrifflich, implique une référence à ce


qui se saisit bien, c’est-à-dire le solide.
Le souple se saisit moins bien, à prendre dans la main.

L’idée, l’idée qui fonde la topologie, mathématiquement définie, est d’aborder


ce qu’il en est de ce qu’elle supporte...
c’est la topologie qui, là, supporte, ça n’est pas un sujet qui lui est
supposé
...ce que la topologie supporte, l’idée c’est de l’aborder sans image, de ne leur
supposer à ces lettres...
telles qu’elles fondent la topologie
...de ne leur supposer que le Réel.

Le Réel en tant qu’il n’ajoute...


est-ce que vous vous apercevez que ce terme est encore de trop,
puisqu’il évoque l’addition ?
...qu’il n’ajoute...
à ce que nous savons distinguer comme l’Imaginaire : cette
souplesse liée au corps,
ou comme Symbolique : le fait de dénommer le voisinage, la conti-
nuité
229
...qu’il n’ajoute que quelque chose, le Réel, et non pas de ce qu’il soit 3ème,
mais de ce qu’à eux tous ils fassent 3.

Et que c’est tout ce qu’ils ont de Réel, rien de plus.


Je veux dire : tout un chacun. C’est tout ce qu’ils ont de Réel.

Ça a l’air peu, mais ce n’est pas rien.


Ce n’est pas rien puisque, on l’a si bien senti de toujours que c’est justement
là-dessus que le Réel était supposé.
Il s’agit de le débusquer de cette position de supposition qui en fin de compte le
subordonne à ce qu’on imagine ou à ce qu’on symbolise.

Tout ce qu’ils ont de Réel c’est que ça fasse 3.


Là, 3 n’est pas une supposition grâce au fait que nous avons - grâce à la théorie
des ensembles - élaboré le nombre cardinal comme tel.

Ce qu’il faut voir, ce qu’il faut que vous supportiez, c’est ceci : c’est de
mettre en question que ce n’est pas un modèle...
ce qui serait de l’ordre de l’Imaginaire
...ce n’est pas un modèle parce que par rapport à ce 3, vous êtes...
non pas son sujet l’imaginant ou le symbolisant,
...vous êtes : vous n’êtes, en tant que sujets, vous n’êtes que les patients de cette
triplicité.

Vous êtes les patients d’abord parce que c’est déjà dans la langue...
il n’y a pas de langue où le 3 ne s’énonce
...c’est dans la langue, et c’est aussi dans le fonctionnement qui s’appelle le
langage, c’est-à-dire la structure logique telle que,
tout naïvement, le premier qui ait commencé là-dedans, par exemple...
le premier à notre connaissance, bien sûr
...à savoir : Aristote, enfin celui dont on a justement des écrits, il a bien fallu
qu’il manipule la chose avec des petites lettres,
et ça ne peut pas se manipuler sans qu’il y en ait 3.

À part ceci, bien sûr, qu’il y restait quelque chose de la supposition du Réel,
et que ce Réel, il n’a pas cru pouvoir le supporter d’autre chose que « le
particulier ».

Le particulier...
230
dont il s’imagine que c’est l’individu, alors que justement, en le
situant dans la logique comme particulier,
il montre bien que de l’individu il ne se faisait qu’une notion toute
imaginaire
...le particulier est une fonction logique, et qu’il lui ait donné pour support le
corps individuel
est très précisément le signe qu’il lui fallait une supposition.

Un dire qui ne suppose rien, sinon que triple est le Réel...


j’ai dit triple, c’est-à-dire 3, non pas 3ème
...c’est en quoi consiste le dire que je me trouve contraint d’avancer par la
question du non-rapport,
du non-rapport en tant qu’il touche spécifiquement à ce qu’il en est de la
subjectivation du sexuel.

Mon dire consiste en ce Réel qui est ce dont le 3 insiste, insiste au point de
s’être marqué dans la langue.
Il ne s’agit pas là d’une pensée, puisqu’en tant que pensée, elle est, si je puis
dire, encore vierge.

Et aussi bien la pensée...


au regard de ce qui se supporte de cette avancée du trois, du trois
comme nœud, et comme rien d’autre
...la pensée n’est que ce que j’ai appelé tout à l’heure ce qui se cogite, c’est-à-
dire un rêve noir,
celui dans lequel communément vous habitez.

Car s’il y a quelque chose à quoi nous initie l’expérience analytique, c’est que
ce qu’il y a de plus près du vécu,
du vécu comme tel, c’est le cauchemar. Il n’y a rien de plus barrant de la
pensée, même de la pensée qui se veut claire et distincte :
apprenez à lire Descartes comme un cauchemar, ça vous fera faire un petit
progrès.

Comment même, pouvez vous ne pas apercevoir que ce type qui se dit « je
pense donc je suis », c’est un mauvais rêve ?
L’événement, lui, ne se produit que dans l’ordre du Symbolique. Il n’y a
d’événement que de dire.
Je pense qu’au siècle où vous vivez, vous devez vous apercevoir quand même
de ça tous les jours.
231
Cette pluie d’informations, si je puis dire, au milieu desquelles on peut
s’étonner que vous subsistiez encore,
que vous gardiez votre jugeote, à savoir que vous ne vous en fassiez
finalement pas trop, de ce que le journal vous annonce
tous les matins, ben - Dieu merci ! - ça vous passe, comme on dit, comme de
l’eau sur les plumes d’un canard !
Sans ça, où iriez-vous ?

Il faut tout de même bien qu’il y ait quelque chose de fallacieux dans lequel,
hélas, le malentendu de mon dire...
je veux dire celui même que je vous tiens ici, pour autant que j’en
suis moi-même la victime
...auquel il faut donc qu’un certain dire : le dire sur le dit, ait contribué, pour que
vous puissiez croire que dans ce qui fait tenir votre corps, c’est une
circulation d’informations parties de je ne sais quels endroits...
de prime abord de l’ADN qu’on nous dit, ou du DN je ne sais pas
quoi
...que c’est de ça que vous vous supportiez, que tout ne soit en somme
qu’une information, dont heureusement on nous avertit que cette
information ne tient qu’à violer un des fondements mêmes de ce qui par
ailleurs s’édifie comme énergétique.

Est-ce que tout cela n’est pas aussi de l’ordre de la cogitation ?


Est-ce que, dans d’autres termes, nous sommes obligés d’en tenir compte
quand ce à quoi - dans le politique –
ce à quoi nous avons affaire, c’est à un type d’informations dont le sens n’a
d’autre portée que l’impératif, à savoir le signifiant Un ?
C’est pour nous commander, autrement dit, pour que le bout du nez suive,
que toute information, à notre époque, est déversée comme telle. Dans - donc -
ce que je vous énonce d’un certain dire, l’important n’est rien que les
conséquences qu’il peut avoir. Encore faut-il pour qu’il ait ses conséquences,
que je m’en donne la peine.

Ce dire n’est véritable...


ici, je le profère pour le cas plus que probable où vous ne vous en
seriez pas aperçus
...il n’est véritable qu’en tant qu’il fait limite à la portée...
à la portée de ce qui nous intéresse au premier chef nous autres,
dans le discours analytique,
232
...de ce qu’il fait limite à la portée de la vérité.

Il y avait autrefois un... un garçon de bureau qui poussait des cris après
chacun de mes séminaires,
cris qui se résumaient dans « Pourquoi est-ce qu’il ne dit pas le vrai sur le vrai ? »
Ce personnage est bien connu, on lui a même confié le soin d’un
Vocabulaire...16.

Je n’ai pas à dire « le vrai sur le vrai », pour la raison que je ne peux en dire que
ceci : c’est que le vrai c’est ce qui contredit le faux.
Mais par contre je peux dire...
je peux dire, mais encore fallait-il que j’y mette le temps, car il y a un
temps pour tout
...je peux dire la vérité sur la vérité.

La vérité c’est qu’on ne peut la dire, puisqu’elle ne peut que se mi-dire.


La vérité ne se fonde, je viens de le dire, que sur la supposition du faux : elle
est contradiction.
Elle ne se fonde que sur le non. Son énoncé n’est que la dénonciation de la
non-vérité.

Elle se dit rien que par le « mi- ». Disons le mot, elle est « mi-métique », elle est
de l’Imaginaire...
et c’est bien pour ça que nous sommes forcés d’en passer par là
...elle est de l’ Imaginaire en tant que l’ Imaginaire, c’est le faux 2ème par rapport au
Réel,
en tant que le mâle - chez l’être parlant - n’est pas la femelle, et qu’il n’a pas
d’autre biais par où se poser.
Seulement, ce ne sont pas là des biais dont nous puissions nous satisfaire.

C’en est au point qu’on peut dire que l’inconscient se définit de ceci, et rien que
de ceci :
qu’il en sait plus que cette vérité, et que l’homme n’est pas la femme.
Même Aristote n’a pas osé moufeter ça ! Comment est-ce qu’il aurait fait,
d’abord, hein ?
Dire : « aucun homme n’est femme », ça, ça aurait été vachement culotté, surtout à
son époque !
Alors il ne l’a pas fait. S’il avait dit : « tout homme n’est pas femme » hein ?

16
Vocabulaire de la psychanalyse, sous la direction de Daniel Lagache, PUF, 1967.
233
Eh bien, vous voyez - hein ? - voyez le sens que ça prend, celui d’une
exception : « il y en a quelques-uns qui ne le sont pas ».
C’est en tant que « tout », qu’il n’est pas femme. A là, le A du quanteur, A de x
un point, et Y barré

Seulement, l’ennuyeux, c’est que c’est pas vrai du tout, et que ça saute au
yeux que ça ne soit pas vrai.
Et que la seule chose qu’on pourrait écrire, c’est que :

il n’existe pas de x dont on puisse dire qu’il ne soit pas vrai qu’être homme ce n’est
pas être femme.

Tout ceci, bien sûr - il faut le noter au passage - suppose que le Un est triple.
À savoir que :
– il y a le Un dont on fait le tout, à savoir ce qui s’unifie comme tel,
– il y a le 1 qui veut dire l’un quelconque, à savoir ce que je vous dirai
tout à l’heure,
– et puis il y a le 1 unique, qui seul, fonde le tout.

Nier l’1 unique, c’est là le sens de la barre sur le quanteur de l’existence [/].
Pour ce qui est de l’1 quelconque, il nous faut bien le considérer comme un
vide pur.

Que le savoir inconscient soit topologique, c’est-à-dire qu’il ne tienne que de


la proximité du voisinage, non de l’ordre,
c’est en quoi j’essaie de dire, de fonder là-dessus, qu’il est nodal.

Ce qui est à traduire de ceci, qu’il s’écrit ou ne s’écrit pas.


Il s’écrit quand je l’écris, que je fais le nœud borroméen, et quand vous
essayez à cet instant de voir comment ça tient,
c’est-à-dire que vous en faites... que vous en cassez un, les deux autres se
baladent : il ne s’écrit plus.
Et c’est là que se voit, que s’amorce la convergence du nodal et du modal.

Donc ce savoir inconscient ne se supporte


– pas de ce qu’il insiste, mais des traces que cette insistance laisse,

234
– non pas de la vérité, mais de sa répétition en tant que c’est en tant que
vérité qu’elle se module.

Ici, il faut que j’introduise ce dont se fonde le voisinage comme tel.


Le voisinage comme tel se fonde de la notion d’ouvert.
Ceci, la topologie en abat tout de suite la carte : c’est d’ensembles en tant
qu’ouverts, qu’elle se fonde.
Et c’est bien en quoi elle aborde - elle aborde par le bon biais - ceci : que la
classe ne se ferme pas.

C’est-à-dire qu’elle accepte le paradoxe, le paradoxe qui n’est paradoxe que d’une
logique prédicative, à savoir que si la logique renonçait simplement à l’être, c’est-
à-dire que soit rayée purement et simplement la logique propositionnelle, il n’y
aurait pas de problème.
Le problème, s’il y en a un, problème désigné de paradoxe, étant seulement
celui-ci : que la classe Homme n’est pas un homme.
Tous les paradoxes se ramènent à ça.

Qu’est-ce que ça veut dire, sinon qu’à la rigueur ce que nous pouvons
désigner d’Homme est un ensemble ouvert,
ce qui saute aux yeux !

Alors voyons bien ceci :


– la vérité a une limite d’un côté, et c’est pour ça qu’elle est mi-dire.
– Mais de l’autre elle est sans limite, elle est ouverte.
Et c’est bien en quoi peut l’habiter le savoir inconscient, parce que le savoir
inconscient, c’est un ensemble ouvert.

Vous voyez, je l’étale, hein, que l’amour ça me tracasse.


Vous aussi, bien sûr. Mais pas comme moi !
C’est même pour ça que - une parenthèse - votre nombre me gêne :
depuis quelque temps, je ne peux plus vous identifier à une femme. Ça
m’emmerde.

Bon l’amour, dirai-je donc puisque - vous me pardonnerez que ça me


tracasse :
– l’amour c’est la vérité, mais seulement en tant que c’est à partir d’elle, à
partir d’une coupure, que
commence un autre savoir que le savoir propositionnel, à savoir le savoir
inconscient,
235
– l’amour c’est la vérité en tant qu’elle ne peut être dite du sujet,
en tant que ce qui est supposé pouvoir être connu du partenaire sexuel,
– l’amour c’est deux mi-dire qui ne se recouvrent pas. Et c’est ce qui en
fait le caractère fatal.

C’est la division irrémédiable, je veux dire : à quoi on ne peut pas remédier,


ce qui implique que le « médier » serait déjà possible. Et justement, c’est non
seulement irrémédiable, mais sans aucune médiation.
C’est la connexité entre deux savoirs en tant qu’ils sont irrémédiablement
distincts.

Quand ça se produit, ça fait quelque chose de tout à fait privilégié.


Quand ça se recouvre, les deux savoirs inconscients, ça fait un sale méli-
mélo.
Et là, je vais avancer, en fin de ce laïus...
c’est bien le nom qui convient
...je vais avancer quelque chose qui est comme ça, enfin qui tranche : le savoir
masculin, chez l’être parlant,
est irrémédiablement unaire, il est coupure, amorçant une fermeture, justement
celle du départ, c’est pas son privilège.

Mais il part pour se fermer, et c’est de ne pas y arriver qu’il finit par se clore
sans s’en apercevoir.
Ce savoir masculin, chez l’être parlant, c’est le rond de ficelle. Il tourne en rond.
En lui il y a de l’1 au départ, comme trait qui se répète d’ailleurs sans se
compter,
et de tourner en rond il se clôt, sans même savoir que de ces ronds, il y en a
3.

Comment peut-il, comment pouvons-nous supposer qu’il y arrive à en


connaître un bout de cette distinction élémentaire ?
Ben, heureusement, pour ça il y a une femme. Je vous ai déjà dit que la
femme...
naturellement c’est ce qui résulte de ce que j’ai déjà écrit au tableau
...que « La femme » ça n’existe pas, mais « une femme », ça, ça peut se produire
quand il y a nœud, ou plutôt tresse.

Chose curieuse, la tresse, elle ne se produit que de ce qu’elle imite l’être parlant
mâle, parce qu’elle peut l’imaginer,
236
elle le voit strangulé par ces 3 catégories qui l’étouffent. Il n’y a que lui à ne
pas le savoir, jusque-là.
Elle le voit imaginairement, mais c’est une imagination de son unité, à savoir
de ce à quoi l’homme lui-même s’identifie.
Non pas de son unité comme savoir inconscient, parce que le savoir
inconscient, il reste plutôt ouvert.
Alors, avec cette unité, elle boucle une tresse.

Pour faire un nœud borroméen, je vous l’ai dit, il faut faire 6 gestes, et 6 gestes
grâce à quoi ils sont dans le même ordre,
à ceci près que justement, rien ne permet de les reconnaître.

– C’est bien pour ça qu’il faut en faire 6, à savoir épuiser l’ordre des
permutations deux à deux, et
savoir d’avance qu’il ne faut pas en faire plus, sans quoi on se trompe.
– C’est bien en quoi une femme n’est pas du tout forcément
tressée,
de sorte que c’est pas du tout forcément avec le même élément qu’elle
fait le rond au bout du compte.
– C’est même pourquoi elle reste une femme, entre autres, puisqu’elle est
définie par la tresse dont elle est capable, eh bien cette
tresse, il n’est pas du tout forcé qu’elle sache que ça soit qu’au bout de 6
que ça tienne le coup pour faire un nœud bor-
roméen.

C’est pas du tout sûr qu’elle sache non plus que le 3 ça a un rapport au Réel, il
peut lui en manquer la distinction,
de sorte que ça fait un nœud, si je puis dire, encore plus noué, d’une unité
encore plus Une.
Dans le meilleur cas - hein : dans le meilleur cas - il se peut que ça n’en fasse
qu’une de corde, de rond de ficelle, au bout du compte.

Il suffit que vous imaginiez que le 1,2,3 se raboute au 2,3,1.


Ça fera un nœud, encore bien plus beau, si je puis m’exprimer ainsi, n’est-ce
pas ?

Je veux dire que tout se continue dans tout, et après tout ça n’en reste pas
moins un nœud,
parce que si vous avez fait une tresse, ça donne forcément quelque chose :
– quelque chose qui en noue forcément au moins 2,
237
– et si 2 des brins se rejoignent, eh bien ça fera quelque chose qui se
nouera, ou ne se nouera pas, au 3ème,
la question n’est pas là.

Le ratage, si je puis dire, dans cette affaire, c’est-à-dire ce par quoi « La »


femme n’existe pas,
c’est bien en quoi, cela même, elle arrive à réussir l’union sexuelle.
Seulement cette union, c’est l’union de un avec deux, ou de chacun avec
chacun, de chacun de ces trois brins.
L’union sexuelle, si je puis dire, est interne à son filage.

Et c’est là qu’elle joue son rôle, à bien montrer ce que c’est qu’un nœud, c’est
ce par quoi l’homme, lui, réussit à être 3.
C’est-à-dire à ce que l’Imaginaire, le Symbolique et le Réel ne se distinguent que
d’être 3, tout brut.

C’est-à-dire que, sans que son sujet s’y retrouve, c’est à partir de cette
triplicité dont une femme,
parfois, fait sa réussite en la ratant, c’est-à-dire dont elle se satisfait comme
réalisant en elle-même l’union sexuelle,
c’est à partir de là que l’homme commence à prendre d’une petite jugeote
l’idée qu’un nœud ça sert à quelque chose.

Je vous avais dit que l’hystérique fait l’homme.


Mais c’est formé par l’hystérique, que l’homme part de l’idée...
l’idée première, la bonne, celle qui lui laisse une petite chance
...part de l’idée qu’il ne sait rien.

Ce qui est son cas à elle, d’ailleurs, puisqu’elle fait l’homme.


Elle ne sait pas que l’union sexuelle n’existe qu’en elle et par hasard.
Elle ne sait rien, mais l’homme se trouve en contrecoup apercevoir ce nœud.

Et ça donne chez lui un résultat second qui est tout différent en somme :
c’est qu’à refuser son savoir ouvert, du même coup, il le ferme.
Il constitue le correct nœud borroméen.

Que le seul Réel qu’est le 3, il y accède, il sait qu’il parle pour ne rien dire,
mais pour obtenir des effets,
238
qu’il imagine à tour de bras que ces effets sont effectifs, encore qu’ils
tournent en rond,
et que le Réel il le suppose, comme il convient, puisque le supposer n’engage
à rien, à rien qu’à conserver sa santé mentale.

C’est-à-dire être conforme à la norme de l’homme, à la norme de l’homme


qui consiste en ceci
qu’il sait qu’il y a de l’impossible et que, comme disait cette charmante
femme que je vous ai déjà citée :

« Rien pour l’homme n’est impossible, ce qu’il ne peut pas faire, il le laisse ».

C’est ce qu’on appelle la santé mentale.


Notamment que de n’écrire jamais le rapport sexuel en lui-même,
sinon dans le manque de son désir, lequel n’est rien que son serrage dans le
nœud borroméen.

C’est pourquoi je l’ai exprimé pour la première fois, il y a un temps, mais il y


a des gens qui ne s’en sont avertis que maintenant, j’ai pu le constater, il est
vrai que c’est quelqu’un qui n’avait que des notes, enfin pour s’informer :

« Je te demande de refuser ce que je t’offre, parce que ça n’est pas ça ».

Pas ça que je désire que tu acceptes, ni d’arriver à quoi que ce soit de cette espèce,
car je n’ai affaire qu’à ce nœud même.

239
12 Février 1974

Table des matières

Bon, eh bien j’espérais...


J’ai appris sur le tard qu’il y avait les vacances dites « de Mardi gras », justement
parce que c’est pas le « Mardi gras »,
alors j’ai maintenu ma... ma je ne sais pas quoi - mon séminaire...

Je l’ai maintenu aujourd’hui parce que j’espérais que grâce à ça je pourrais


peut-être me promener au milieu de vous,
parce que vous seriez moins nombreux, et en somme parler un peu avec les
gens qui sont censés m’écouter.

Vous êtes un peu moins nombreux, c’est vrai...


ce qui d’ailleurs me permet de le faire
...mais enfin, je regrette de ne pas avoir eu cette occasion de m’exprimer
d’une façon un peu plus familière et directe. Voilà !

Là-dessus je vous annonce qu’il vient de sortir une espèce de plaquette, que
je vous envoie [Lacan lance la plaquette dans la salle],
il y a un encart dedans, l’encart est aussi intéressant que la plaquette,
de sorte que ça va aussi bien si c’est pas les mêmes qui l’ont reçu. Voilà !

En principe - en principe ! - ça doit passer à la télévision. Donnez l’encart à


quelqu’un d’autre, voilà.
C’est des questions que Jacques-Alain Miller a eu la bonté de me poser, dans
l’espoir de faire « Télévision ».

Naturellement, c’est un espoir tout à fait abusif :


il m’a posé les questions qu’il est capable de me poser à partir de l’idée qu’il
se fait de la télévision.

240
Il m’a posé des questions kantiennes en particulier, comme si tout le monde
était kantien...
mais jusqu’à un certain point c’est vrai, tout le monde est kantien
...de sorte que les questions qu’il m’a posées m’ont donné simplement
occasion de répondre au niveau présumé « Télévision »
par Jacques-Alain Miller.

Le résultat m’a paru quand même digne d’être retenu puisque je l’ai fait
publier. Voilà !
Alors maintenant, je vais vous parler un peu, aujourd’hui, en essayant de
rester dans la note de ce que j’espérais.

Ce que j’espérais vous dire, c’était en somme, c’était quelque chose - disons,
en gros, comme ça - dont la visée...
enfin, vous en ferez le titre que vous voudrez
...dont la visée était de vous dire la différence...
c’est ça qui me paraît important dans ce que j’essaie de vous
apporter cette année
...de vous dire la différence qu’il y a entre le « vrai » et le « Réel ».

Comme vous vous en êtes peut-être aperçus, n’est-ce pas, je me suis avancé
cette année avec vous, je me suis avancé cette année avec - comme dans La
paix chez soi 17 de Courteline, n’est-ce pas - « le truc d’un côté et le machin de l’autre
», c’est tout
ce qu’elle a réussi à obtenir, la petite bonne femme, en achetant je ne sais
quel lustre, qui justement se met en deux morceaux.

Enfin, contrairement à elle, mes trois morceaux, à savoir les trois ronds
consistants dont s’ajuste le nœud borroméen,
c’est ce que je tiens dans la main pour vous parler de ce que les non-dupes
errent. Ça n’a pas l’air d’avoir un rapport direct, immédiat tout au moins, ça ne saute
pas aux yeux. Mais vous savez peut-être qu’un de ces trois ronds, je le
dénomme du Réel,
les deux autres étant l’Imaginaire et le Symbolique, et que c’est autour de ça que
j’essaie de vous faire sentir quelque chose.

Vous faire sentir ceci, d’abord…

17
Georges Courteline : La paix chez soi, in Théâtre, contes..., éd. Robert Laffont, coll. Bouquins,
1990, pp. 199-213.
241
que j’ai déjà proféré, mais qui ne vous a pas forcément sauté aux yeux
n’est-ce pas
…c’est que justement je les prends sous seulement cet angle qu’ils sont trois,
qu’ils sont trois et également consistants.

C’est une première façon d’aborder ce qu’il en est du Réel. Il est certain que le
Réel, c’est ce qui les fait trois, sans que pour autant ce qui les fait trois soit le
troisième. S’il se rajoute, ce n’est que pour faire trois. Et justement il ne se
rajoute pas.
Parce que chacun des trois se rajoute tout autant, sans pour autant, sans pour
autant être le troisième.
Il n’est là que parce que les deux autres ne font pas nœud sans trois, si je puis
m’exprimer ainsi.

Et c’est ce que je voudrais vous dire : c’est que la logique ne peut se définir
que d’être la science du Réel.
L’embêtant, c’est qu’elle ne parle et qu’elle ne part, que du vrai. Elle a pas tout de
suite commencé comme ça. Il y avait peut-être
- comme tout de même dans l’ensemble vous le savez - il y avait un nommé
Aristote qui a frayé la question.

Évidemment le mot de vrai, ἀλήθής traîne pas mal dans son machin qu’il a
appelé l’Organon et dont on a fait depuis La logique.
Lui, frayait, il se débrouillait comme il pouvait, et l’ennui actuellement, dans
notre affaire avec l’Organon,
c’est que ça ne peut pas paraître sans que la moitié de la page soit tenue par
des, disons « commentaires » de l’Organon,
qui ne sont pas du tout à proprement parler ce qu’on peut appeler commen-
taires,
mais une certaine façon d’organifier sur l’Organon, c’est-à-dire de le rendre
comestible.

Ça commence
– à un certain Alexandre,
– à un autre qui s’appelle Simplicius,
– et puis plus tard un nommé Pacius,
– et puis après tout ce qu’on veut : un Pierre d’Espagne,

242
– un saint Thomas d’Aquin, enfin grâce à ça, la chose a été complètement
déviée,
...c’est au point que ce n’est pas du tout facile, parce que malgré tout on a un
espèce de frottis, on s’est frottés à ces divers auteurs,
et on les entend, on entend Aristote malgré tout, à travers eux.

Ce serait bien si quelqu’un arrivait à faire l’effort en somme de lire...


par exemple rien que ceci qui est le 2nd volume de cet Organon
...à lire ce qu’on appelle...
qu’on appelle, c’est parce qu’on l’a intitulé comme ça, c’est aussi un
titre qui est venu après coup
...on appelle ça Les Premiers Analytiques - arriver à le lire...
non pas bien sûr de première impression, parce que quelqu’un qui
le lirait de première impression,
simplement, n’y comprendrait pas plus que ce que dans l’ensemble
vous comprenez à ce que je raconte,
c’est-à-dire pas lourd
...la chose absolument qu’il faudrait qu’un jour quelqu’un arrive à faire, c’est
justement à connaître assez bien la différence
de ce que dit Aristote avec ce que nous ont transmis ceux qui ont ressassé le
truc, à en voir assez bien la différence
pour voir combien Aristote frayait et comment il frayait et pourquoi pas,
même les endroits où il glissait,
où il s’est tordu le pied, où... c’est un monde ! Ouais...

Il est tout à fait clair que je n’en rajoute pas, là.


Ou plutôt que ce que je rajoute, ce serait destiné à proposer tout au moins
une tâche, à savoir jusqu’à quel point...
et dans Aristote, me semble-t-il, on peut le saisir
...à quel point c’est un frayage, et un frayage qui ne s’éclaire qu’à partir de ceci
que j’ai énoncé juste à l’instant :
que la logique, c’est proprement la science du Réel.

Dans Aristote, on n’est pas tellement encombré par le vrai. Il ne parle pas de
vrai à propos du prédicat.
Il ânonne, bien sûr, et à cause de ça on s’est cru tout à fait obligé de faire
pareil, on parle de l’homme, de l’animal,
du vivant à l’occasion, et encore je dis là des choses qui ont tout de suite un
vague sens, ça s’emboîte, l’homme, l’animal,
243
le vivant : tout animal est vivant, tout homme est animal, moyennant quoi
tout homme sera vivant. Ouais...

Il est tout à fait clair dès ce départ - comme la suite d’ailleurs l’a bien montré
- que tout ça ne veut rien dire.
En d’autres termes que le vrai, dans l’affaire, est tout à fait hors de saison,
déplacé.

Et ce qui le rend tangible c’est que ces cases qu’il remplit comme il peut avec -
par exemple - ces trois mots que je viens de dire : homme, animal, et vivant, il
peut aussi bien mettre n’importe quoi, le cygne, le noir... enfin n’importe quoi
d’autre, le blanc,
le blanc traîne partout, on ne sait pas qu’en faire

Il est rendu manifeste, dans ce que j’ai appelé son frayage, que ces termes, tout
son effort est justement de pouvoir s’en passer,
c’est-à-dire qu’il les vide de sens. Et il les vide de sens par ce moyen qu’il les
remplace par des lettres, à savoir α, β, γ,
par exemple, au lieu de mes trois premiers termes, là, que je vous ai extraits,
qui sont dans Aristote.

Il dit... ça ne commence à prendre forme qu’à partir du moment où il


énoncera que
– tout α est β,
– tout β est γ,
– moyennant quoi tout α sera γ.
En d’autres termes, il procédera de façon à pouvoir qualifier deux de ces
termes - ceux qui font le joint - de moyens,
moyennant quoi il pourra établir une relation entre les deux extrêmes.

C’est en cela qu’au départ - dès le départ - se touche qu’il ne s’agit pas du vrai.
Car peu importe que tel animal soit blanc ou pas, chacun sait qu’il y a des
cygnes noirs - des cygnes : c, y, g, n, e, s -
l’important est que quelque chose soit articulé grâce à quoi s’introduit
comme tel le Réel.

Ce n’est pas pour rien que dans le syllogisme il y a trois termes : les deux
extrêmes, et le moyen. C’est qu’en fin de compte...
je dis « en fin de compte » parce que ce n’est qu’un premier essai
244
...tout se passe comme s’il avait quelque chose comme un pressentiment du
nœud borroméen.

C’est à savoir que tout de suite il touche du doigt à partir du moment où il


aborde le Réel, qu’il faut qu’il y en ait 3.
Évidemment, ces 3 il les manie tout de travers, c’est à savoir qu’il s’imagine
qu’ils tiennent ensemble 2 par 2. C’est une erreur.

Il s’imagine qu’ils tiennent ensemble 2 par 2, et même jusqu’à un certain


point,
on peut traduire la chose en disant qu’il les fait concentriques. À savoir qu’il y
a:
– la sphère des vivants, par exemple,
– puis à l’intérieur, la sphère des animaux, la sphère ou le rond
– et puis à l’intérieur encore la sphère des hommes.

C’est ce qu’on appelle le « traduire en extension ».


Naturellement, on s’y est employé, parce qu’on en est aussi embarrassé que
d’un terme dont je me sers beaucoup...
mais ce n’est pas sans raison d’être
...on en est embarrassé « comme le poisson d’une pomme ».

Pour vous délasser, je fais ici une franche parenthèse :


ça a rien à faire avec Aristote, parce qu’Aristote, de ça, n’a pas la moindre
espèce d’idée.
Moi je suis embarrassé, par exemple, de votre nombre, tout à fait « comme un
poisson d’une pomme ».

Et pourtant il y a d’autres moments où je vous dis que les rapports de mon


dire avec cette assistance justement,
dont je ne sais que faire, sont de l’ordre des rapports de l’homme avec une
femme.
Je vous ferai remarquer ceci que j’ai trouvé ce matin, ça m’a sauté au yeux, eh
ben que c’est déjà dans La Genèse.

Ce que nous indique La Genèse par l’offre d’Ève, ce n’est rien d’autre que ceci
: que l’homme...
il y a un flottement à ce moment-là : c’est la femme, mais comme je
vous l’ai dit, la femme n’existe pas,
245
mais de même qu’Aristote vasouille un peu, on ne voit pas pourquoi la
Genèse, quoique inspirée, en aurait fait moins
...et que cette offre de la pomme soit très exactement ce que je dis, à savoir qu’il
n’y a pas de rapport entre l’homme et la femme,
ceci qui s’incarne très manifestement du fait que - comme je l’ai souligné -
« La femme » n’existe pas, la femme n’est pas-toute.

C’est de ça qu’il résulte que l’homme avec une femme en est aussi embarrassé
qu’un poisson d’une pomme,
ce qui normalise nos rapports, et ce qui me permet de les assimiler à quelque
chose dont ça serait beaucoup dire
que de dire que c’est l’amour, parce qu’à la vérité je n’éprouve pas pour vous
le moindre sentiment d’amour.
Et sans doute est-ce réciproque, comme je l’ai énoncé dans ce qu’il en est de
l’amour : les sentiments sont toujours réciproques.

Ceci est une parenthèse, revenons à Aristote. Aristote montre bien que le vrai,
c’est pas du tout ça qui est en jeu.

Grâce au fait qu’il se fraye, qu’il fraye l’affaire de cette science que j’appelle
du Réel...
du Réel, c’est-à-dire du 3
...du même coup il démontre qu’il n’arrive au 3 qu’en frayant les choses au
moyen de l’écrit,
à savoir que dès les premiers pas dans le syllogisme, c’est parce qu’il vide ces
termes de tout sens en les transformant en lettres...
c’est-à-dire en des choses qui par elles-mêmes ne veulent rien dire,
...c’est comme ça qu’il fait les premiers pas dans ce que j’ai appelé « la science
du Réel ».

Qu’est-ce que la logique ainsi conçue, attrapée par ce bout-là, qu’est ce que la
logique a à faire dans le discours analytique ?
Ce par quoi vous êtes en somme, pour ma plainte, si nombreux à
m’entendre,
c’est dans la mesure où ce que je véhicule c’est ce qui se dégage du discours
analytique.

Dans le discours analytique les choses procèdent d’une façon différente et c’est pourquoi
vous êtes là : pour autant qu’ici je le prolonge.
246
Ce qui fait le corps de ce que je dis, c’est tout à fait autre chose que ce sur quoi
jusqu’à présent on a fondé une logique,
c’est-à-dire des dits, des dits qu’on manipule.

Aristote le fait, mais comme je viens de vous le dire, la caractéristique de son


pas, c’est de vider ces dits de leur sens.
Et c’est par là qu’il nous donne idée de la dimension du Réel.
Il n’y a pas de voie pour tracer les voies de la logique, sinon de passer par
l’écrit.

C’est ce qu’Aristote démontre dès ses premiers pas, et c’est en quoi l’écrit se
montre d’une autre dimension que le dire.
Par contre ce qui vous retient, ce qui vous agite...
et ce qui agitera sans doute de plus en plus
...c’est que le dire vrai, c’est tout autre chose.

Le dire vrai c’est, si je puis dire : la rainure, c’est ce qui la définit,


la rainure par où passe ce qu’il faut bien qu’il supplée à l’absence, à l’impossibilité
d’écrire - d’écrire comme tel - le rapport sexuel.

Si le Réel est bien ce que je dis - à savoir ce qui ne se fraye que par l’écrire - c’est
bien ce qui justifie que j’avance que le trou...
le trou que fera, que fait à jamais l’impossibilité d’écrire le rapport sexuel comme tel
...c’est là à quoi nous sommes réduits, quant à ce qu’il est, ce rapport sexuel,
de le réaliser quand même.

– Il y a des canalicules,
– il y a des choses qui font chicane,
– il y a des trucs où on se perd, mais où on se perd de façon telle que
c’est là proprement ce qui constitue la métaphore dite du labyrinthe, on
n’en arrive jamais au bout.

Mais l’important n’est pas là : c’est de démontrer pourquoi on n’en arrive jamais
au bout :
– c’est-à-dire de serrer de près ce qui se passe quand il s’agit de tout ce
par quoi nous touchons au Réel,
– de ce qui sans doute fait que du Réel, nous avons - comme tel - une idée
propre et distincte : le Réel
c’est ce qui se détermine de ce que ne puisse pas - d’aucune façon - s’y
écrire le rapport sexuel.
247
Et c’est de là que résulte ce qu’il en est du « dire vrai », c’est tout au moins ce
que nous démontre la pratique du discours analytique, c’est que c’est à dire vrai...
c’est-à-dire des conneries, celles qui nous viennent, celles qui nous
jutent, comme ça
...qu’on arrive à frayer la voie vers quelque chose, dont ce n’est que tout à fait
contingent que quelquefois et par erreur,
ça cesse de ne pas s’écrire, comme je définis le contingent, à savoir que ça mène,
entre deux sujets, à établir quelque chose qui a l’air
de s’écrire comme ça : d’où l’importance que je donne à ce que j’ai dit de la
lettre d’(a)mur.

Cette distinction qui spécifie le discours analytique, qui m’a permis de le


discerner parmi 4 autres qui étaient là.

Discours du Maître Discours de l’Hystérique


Discours Universitaire Discours analytique

Parce qu’ils ont bien l’air, comme ça, de vivre, et non seulement ils ont l’air,
mais ils sont infiniment plus robustes que le discours analytique qui a encore
tout à faire quant à son frayage.

Le discours analytique, non seulement réserve la place de la vérité, mais il est à


proprement parler ce qui permet de dire ce qui,
pour ce qui est du rapport sexuel, y coule, remplit la rainure.
C’est tout à fait important parce que ça change complètement le sens de ce
« dire vrai » que je viens d’abord de poser
comme distinct de toute science du Réel. Ça en change complètement le sens
parce que, comme je viens de le dire,
pour une fois cette rainure n’est pas vide : il y passe quelque chose.

Si certains d’entre vous se souviennent de ce que j’ai avancé, structuré,


comme Le discours du Maître, ils peuvent y lire...
s’ils sont capables de lire quelque chose
...ils peuvent y lire que la vérité du maître, ça n’est rien d’autre que le sujet.

248
Pour les sourds, je rappelle que Le discours du Maître c’est ça :
– avec ici deux flèches,
– et ici deux flèches comme ça,
– et ici rien du tout.

Ce sur quoi repose Le discours du Maître, c’est ce que j’ai appelé S1, S indice 1.
Autrement dit : le commandement, l’impératif.
Le discours du Maître est là, et pour un bout de temps, simplement parce que le
signifiant existe.
Parce que S1 c’est-à-dire le signifiant 1, ça n’est rien d’autre que le fait que le
signifiant il y en a des tas,
mais qu’ils sont tous 1 quelconque.

Et c’est tout ce sur quoi repose l’existence du Un, c’est qu’il y a du signifiant,
et que chacun n’est pas unique mais tout seul,
ce qui n’est pas tout à fait la même chose.

C’est justement parce que il n’y a pas deux - deux quoi ? - deux êtres parlants
qui puissent se conjoindre, faire deux,
c’est justement pour ça qu’il y a des signifiants, c’est-à-dire qu’ils parlent.

Et ce que démontre le discours analytique, c’est que ce qui se passe quand à la


place de ceux qui pourraient être sujets...
sujets de quelque chose, du rapport sexuel
...quand à leur place il y a deux signifiants, eh bien c’est ça et c’est rien d’autre,
qui coule dans ce que j’ai appelé la rainure du dire vrai.

Pour ça il faut que le S2 n’ait rien à faire avec le dire vrai.


Autrement dit que le S2 soit Réel.

Et si vous me suivez dans ce que j’ai tenté de frayer, dans mes premiers
vagissements dans ce séminaire, vous concevrez que le S2...
c’est ça que j’ai écrit dans mon schème du discours analytique

249
...que le S2, c’est à savoir le savoir en tant qu’inconscient, c’est ça qui coule dans
la rainure du dire vrai.
Ça ne dit pas rien, ce que je suis en train de vous raconter !
Ça veut dire que c’est un Réel : il y a du savoir qu’il y a beau n’y avoir aucun
sujet qui le sache, il reste être du Réel.

C’est un dépôt, c’est un sédiment qui se produit chez chacun quand il commence
à aborder ce rapport sexuel
auquel, bien sûr, il n’arrivera jamais, quelque éducation qu’on lui donne,
parce que s’il y a bien quelque chose qui n’améliorera en rien la situation, la
situation du rapport,
c’est bien tout ce qu’on peut leur déconner sur le sujet de ce que ce rapport
serait, soi-disant.

Il n’en restera pas moins que c’est par des biais tout à fait incidents,
qu’entrera pour lui ce qui fait le 3, à savoir le Réel.
Parce que, bien sûr - Dieu merci - quand il commence l’être parlant, il n’a pas
la moindre idée qu’il est un sujet.
Il compte 1 et 2, ce que vous voudrez, mais pas lui.
Et comme 3, il y mettra tout ce qu’on voudra, voire ce qu’y mettent les deux
autres, à savoir lui-même, l’enfant, comme qui dirait.

C’est un bon prétexte, à faire entrer le Réel tout en le voilant complètement :


ce n’est qu’un enfant le Réel.
Si ce n’est pas l’enfant lui-même, ce sera n’importe quel tiers, ce sera « la tante
Yvonne » ou n’importe quoi d’autre :
« le grand-père Machin », du moment que ça fait 3, tout est bon pour ne pas
s’apercevoir qu’il ne s’agit que de 3 comme Réel.

Moyennant quoi, il y a des choses qui, par « la tante Yvonne », par « le grand-père
Machin » ou par l’enfant lui-même,
à savoir son pathétique, à savoir qu’il est relégué, personne n’y comprend
rien, et pour cause : il y a rien à comprendre.

Il y aura tout de même quelque chose qui s’imprimera, c’est-à-dire non pas
3...
250
parce que le 3 est toujours voilé par quelque côté, le 3 se dérobe,
le 3 c’est le support
...il y aura S2, S indice 2, deux S, deux signifiants grand S qui s’imprimeront, et
qui donneront, selon la voie du pur hasard,
à savoir de ce qui, avant tout, clochait dans ces rapports avec ceux qui étaient
là pour présider à ce qu’on appelle son éducation,
sa formation.

Il se formera ce savoir - ce savoir indélébile et en même temps absolument pas


subjectivé - il se formera ce savoir réel, là imprimé quelque part, imprimé tout
comme dans Aristote l’α, le β et le γ, et c’est ça qui sera l’inconscient,
et il n’aura rien d’autre, comme disait le personnage qui passait à la douane,
disant

« Ça c’est la nourriture pour ma chèvre »

– à la suite de quoi le douanier lui disait :

« Écoutez, c’est étonnant, parce que c’est des bretelles, enfin... ! »


– l’autre lui répondait :

« Enfin, c’est comme ça, et si elle n’a pas ça, elle n’aura rien d’autre...
»,

Mais c’est pareil pour le savoir inconscient : comme vérité, il n’aura rien
d’autre que ces bretelles.
Le savoir inconscient, c’est de ça qu’il s’agit de faire le joint pour que le dire
vrai réussisse à quelque chose,
c’est-à-dire réussisse à se faire entendre quelque part pour suppléer à
l’absence de tout rapport
entre l’homme et une femme (des, pas toutes ).

Voilà la distance, la différence qu’il y a entre le dire vrai et la science du Réel.


C’est pour ça que pour ce qui est de traiter l’inconscient, nous en sommes
beaucoup plus près à manipuler la logique
que toute autre chose, parce que c’est du même ordre.

C’est de l’ordre de l’écrit, comme je vous le fais remarquer d’ailleurs, le grand


frayeur du discours analytique, Freud lui-même,
251
n’a pas pu l’éliminer, car quand il donne ses petits schémas, dans ses esquisses,
celles par lesquelles il a essayé de comprendre
ce que ça pouvait bien être que le savoir de l’hystérique, eh ben qu’est-ce qu’il
fait ?

Il ne fait exactement rien d’autre que ça, à savoir ces petits points et ces
petites flèches, ces modes d’écrit grâce à quoi il rend compte - il croit rendre
compte - de quelque chose qui était vieux comme le monde, à savoir l’anamnèse.
Il est évident que l’anamnèse comme une marque, comme une impression, il faut aussi
bien dire que c’est tout à fait flottant, insuffisant.
Là, le cher Freud confirme en quelque sorte que c’est bien de ça qu’il s’agit
quand il s’agit du Réel,
qu’il s’agit de quelque chose qui s’écrit, quelque chose qui s’écrit et qu’il s’agit
de lire, de lire en le déchiffrant.

Et qu’est-ce que ça veut dire ?


Ça ne veut rien dire que ce quelque chose qui, si je puis dire, en le réanimant
dans le sens de ce quelque chose...
de ce quelque chose qui fait barrage à tout essai de déboucher sur
le rapport proprement dit
...en le réanimant grâce à ce quelque chose qui est cette espèce de parasite, de
meuble du corps,
que le discours analytique désigne par le phallus, fait que ce qui faisait
bouchon...
qui est à proprement parler la jouissance, et la jouissance phallique
comme telle
...ce qui faisait bouchon grâce à quelque chose que le discours arrive à
obtenir, n’est-ce pas...
à savoir à le séparer dans l’Imaginaire, à faire cette castration
symbolique
...permet que quelque chose réussisse ou rate - rate le plus souvent - qui éta-
blit au moins entre deux sujets
quelque chose qui ressemble au rapport, quelque chose qui cesse de ne pas s’écrire
pour quelques cas rares et privilégiés.

Je parle bien sûr là de ce qui s’obtient par la bonne voie, par le discours
analytique,
252
parce qu’il faut bien dire que ce souci de la vérité n’est nécessité que dans des
cas tout à fait rares :
ceux pour lesquels l’aide du discours analytique que j’ai dit, s’impose.

Dans les autres discours, c’est beaucoup plus aisé à obtenir :


dans le discours du maître, voire - pourquoi pas ? - dans le discours universitaire.
Dans le discours de l’hystérique, hein, ça fait rêver, mais, dans les deux autres bon
vieux discours, le roi et la reine, mais ça va tout seul ! Il suffit d’être roi et d’être
reine pour s’entendre. C’est même impensable qu’ils ne s’entendent pas.
Bien sûr, ça n’a rien à faire avec la vérité du rapport sexuel, mais l’important c’est
pas ça, hein, c’est que ça y supplée.

Alors, parce que dans des cas le savoir inconscient est boiteux...
non seulement il est boiteux, mais il fait nettement obstacle à ce
que le rapport sexuel s’établisse
...alors dans ces cas-là on a affaire à la nécessité de passer par le discours
analytique,
à savoir on a besoin du dire vrai, et surtout un peu de soupçonner quelles
mauvaises fréquentations a le dire vrai.

À savoir que tout ce qui vient troubler, perturber le discours...


mon Dieu calme et tranquille, auquel normalement nous avons
affaire, qui fonde la normale
...à savoir que ce qui vient troubler ces discours parfaitement bien établis, ça
ne sort jamais que des cas où on a besoin,
en somme d’une psychanalyse, c’est-à-dire des cas de vérité.

Ça ne les réduit pas à l’indignité, ce que je dis - qu’ils ne soient pas normaux -
c’est qu’ils ont avec la vérité
une espèce de parenté, qui tient au fait qu’ils sont dans le joint où ça ne
marche pas pour un seul Réel,
à savoir ce qu’il en est du rapport dit sexuel.

Il est donc bien entendu...


je me livre là, comme ça à des remarques qui me semblent utiles à vous
faire, pour que vous ne fassiez pas d’erreurs
...il est donc bien entendu que le discours analytique ne consiste pas du tout à
faire rentrer ce qui ne va pas, dans le discours normal, dont je viens d’en
désigner deux.
253
C’est pas du tout de ça qu’il s’agit : il ne s’agit pas du tout de les y faire
rentrer, c’est simplement de noter que le discours
qui ne procède que par le dire vrai, c’est justement ce qui ne va pas, comme ça
s’est toujours démontré : il suffit que quelqu’un fasse un effort pour dire vrai,
pour que ça dérange tout le monde. Je restitue là simplement les choses à leur
contexte.

Ce que je veux simplement vous faire remarquer, c’est


– en constituant cette faille, cette faille du dire vrai avec la science du Réel,
– en la reconstituant pour ce qu’elle vaut,
– en la reconstituant à la place même où elle se situe,
je ne ferme là, bien loin de là, aucun « système du monde », bien au contraire.
Pour qu’un « système du monde existe » il n’y a qu’un seul moyen, c’est d’y faire
des « suppositions ».

Ce qu’il y a de plein d’arêtes, je veux dire de stimulant, dans un discours


comme celui d’Aristote...
qui n’était sûrement pas un idiot, ni même un con
...ce qu’il y a de stupéfiant, c’est qu’il n’y a pas de texte où ce soit plus clair ce
qu’on appelle « suppositions ».

Cette distinction que je viens de vous articuler aujourd’hui, entre le dire vrai et
la science du Réel...
j’ai appelé ça comme ça, j’ai appelé ça comme j’ai pu
...le dire vrai il est là, c’est ce que j’essaye de faire : la science du Réel, c’est ce
quelque chose qui est la logique,
et qui aussi tient debout, qui tient debout pour ceux qui savent, bien sûr, s’y
retrouver.

La distinction est quelque part - je peux vous montrer où - quelque part dans
les Premiers Analytiques 18 : 1-37, là, ouais 1-37.
Non, c’est au - si vous prenez le repérage sur les manuscrits - c’est vers la 7ème
ligne de la page des manuscrits,
de ce qui est numéroté par le 49a. Bon, le 37 c’est la division de la traduction.
Il s’agit des différentes espèces d’attribution, des expressions...
Non ce n’est pas ça, c’est plus loin : « Il faut aussi opérer l’échange des... » c’est
plus loin, c’est au 49b :

254
« il faut aussi opérer l’échange des termes de valeur identique, mots pour mots,
locutions pour locutions, mot et locution l’un pour l’autre,
et toujours préférer un mot à une locution pour faciliter ainsi l’exposition des
termes. » [Aristote, Organon III, Trad. Tricot, Vrin, 2001, p. 181]

Il n’a l’air de parler que de sa petite affaire. Mais c’est quand il donne un
exemple :

« Par exemple, il n’y a aucune différence entre dire... »

Et alors à ce propos-là il dit quelque chose de vrai. Mais, si je puis dire c’est
bien un hasard, vous allez voir ce qu’il dit de vrai,

« ...l’objet de la supposition n’est pas le genre de l’objet de l’opinion, et dire : l’objet


de l’opinion n’est pas identique avec un certain objet
de supposition ( car le sens est le même dans les deux jugements), au lieu de la
locution énoncée, il vaut mieux poser comme termes... »

En les bloquant... et ça c’est ce qu’il appelle ὑπολεπθον [upolepton]

« ...l’objet de la supposition et l’objet de l’opinion. » δοξαστὸν [doxaston]

Je vous demande pardon, je suis fatigué.

Qu’est-ce que c’est que « l’objet de l’opinion » ? Ben, « l’objet de l’opinion », c’est ce
qui marche.
L’opinion, elle est aussi vraie que quelque chose d’autre.
L’opinion vraie, c’est justement là-dessus que se casse la tête Platon dans le
Ménon.

– L’objet de l’opinion, c’est ce qui fait qu’on ne s’aperçoit pas que - jusqu’à
ce que ça vous tombe sur la tête, naturellement –
qu’il n’y a pas de rapport sexuel.

– L’objet de la supposition n’est pas identique, dit-il à cette occasion.

C’est-à-dire que tout ce dont il nous parle pendant tout les Premiers
Analytiques,

255
c’est quelque chose qui nous fait comprendre combien, quand on est dans
l’ordre du Réel, il faut faire de suppositions.

Dans l’ordre du Réel, nous sommes tout le temps forcés de supposer.


Nous sommes forcés de supposer, enfin, les choses les plus folles : l’esprit, la
matière aussi quelquefois, et même quelques autres histoires du même genre,
qui sont heureusement un tout petit peu plus rapprochées de nous, mais qui
n’en sont pas moins suppositionnelles. J’essaye ici de procéder par une voie
où je ne fasse pas de suppositions,
où je ne soupçonne rien d’être suspect, puisque la supposition, ça a ce versant-là.
Oui...

Dans Aristote, il appelle ça l’ὑποχείμενον [upokeimenon] quelquefois,


mais là, dans ce cas-là c’est quelque chose
qu’on ne peut traduire en latin que par « suspicabile », c’est τό ὑποληπτόν [to
upolepton] : le soupçonnable.
Bien sûr, le soupçonnable c’est très respectable, comme le reste n’est-ce pas,
c’est ce qu’il nous faut soupçonner comme étant Réel, et ça mène très loin, ça
mène à toutes sortes de constructions.

L’important serait peut-être d’en rester à ce que seule permet d’affirmer la


science du Réel,
à savoir que le noyau de tout ça c’est avant tout la logique, c’est-à-dire ce qui
n’a jamais réussi à avancer d’un pas...
d’un quart de pas, d’un bout de nez de pas, hein
...que par l’écrit. Ce qui est quand même quelque chose.

Bon, je vous ai raconté ça et puis je vous ai fait là mon nœud borroméen, il


faut bien que vous vous imaginiez
que ce nœud borroméen là, c’est si je puis dire le seul qui se présente
décemment, si je puis dire. Il se présente décemment
parce qu’il a la place pour se déployer, mais ça ne l’empêche pas d’être
facilement l’objet de toutes sortes de déroutements.

256
Vous y remarquerez qu’il est très facile d’y retrouver, par exemple les 3 plans
de référence des coordonnées cartésiennes.
Et c’est bien ce qu’il a de fallacieux. Parce que les coordonnées cartésiennes c’est
quand même tout autre chose,
c’est quelque chose qui du seul fait que ça implique la surface comme existante,
est à la source de toutes sortes d’images fallacieuses : le more geometrico qui a
suffi pendant des siècles à assurer beaucoup de choses d’un caractère
prétendument démonstratif,
sort tout entier de là.

Le fait que le caractère fallacieux de la surface est démontré par ceci :


que quand vous essayez de la rejoindre avec cet appareil qui est là [1], vous
obtenez, ce qui constitue pour vous le sigle [2]...
depuis quelque temps, enfin je pense
...le sigle de ce qu’il en est du nœud borroméen, à savoir le joint où les trois
ronds, ça se noue ensemble.

[1] [2]

Et où ça se noue de façon qui est à proprement parler concise, c’est-à-dire


celle - la façon - qui permet par exemple de voir
que c’est comme ça que ça se coince. Et voilà, c’est comme ça qu’il faut que
vous conceviez que les nœuds se rejoignent
pour définir ce quelque chose qui est une tout autre définition du point : à
savoir le point où les 3 ronds se coincent.

Oui... c’est pas tout à fait ce que j’avais prévu de vous raconter aujourd’hui,
mais parce qu’après tout j’avais envie d’improviser, je me suis laissé entraîner,
comme ça, à vous dire d’autres choses, ça a une suite bien sûr, ça aura une
suite la prochaine fois.

Je voudrais tout de même vous faire remarquer qu’il y a des points dans les
Premiers Analytiques par exemple, entre autres...
il y en a d’autres, il y a des points de La logique, il y a des points de
l’Organon

257
...où nous voyons tout d’un coup qu’Aristote lui-même - qui savait rudement
bien ce qu’il faisait - n’est pas sans achopper.

Je veux dire sans laisser sortir ce qui, en fin de compte, le tracasse comme
tout le monde. Il y a une histoire par là…
il faudra que je vous retrouve ça, je vais vous le retrouver tout de
suite au 68a, page des manuscrits toujours
…il y a quelque chose d’inouï. [Aristote : Organon III : Les premiers
analytiques. Trad. Tricot, Vrin 2001, 68a, pp. 310-311.]

Je remarque, je vous ai parlé tout à l’heure du : « tout Α est Β » « tout Β est Γ »


et de ce qu’il s’en déduit que « tout Α est Γ ».
Il interroge, en apparence, ce qu’il résulte de ceci : d’inverser la conclusion, à
savoir par exemple dire « tout Γest Α ».
Il en montre les conséquences bouleversantes
– à savoir que la conclusion, il va falloir la mettre à une autre place,
– à savoir à la place d’une majeure ou d’une mineure pour que ça aboutisse
à proprement parler à une
conclusion qui est celle qui inverse une des prémisses.

Bon. Tout ça n’a l’air de rien et ça n’est certainement pourtant pas rien, parce
que c’est à cette occasion que commence à sortir quelque chose d’autre, à
savoir les qualifications qui s’appliquent à toute espèce d’être. Il faut vous dire
que je vous ai épargné ceci, c’est à quel point l’usage du terme ὑπάρχειν
[uparkein] : « appartenir à », fait problème.

Parce que dans sa définition de l’Universelle, il est tout à fait hors de question
de donner un sens univoque à cet « appartenir à » :
il est impossible de savoir d’une façon univoque si le sujet appartient au
prédicat ou si le prédicat appartient au sujet. C’est selon les passages. Il ne se
peut pas - bien sûr - que quelqu’un d’aussi vigilant que devait être Aristote ne
s’en soit pas aperçu.

Quoi qu’il en soit dans ce chapitre, ce tout petit chapitre qui est bien
instructif, on voit par progression…
et par cette progression qui consiste à ce que, d’êtres universels bien
définis, il passe à tous les êtres
…il est très singulier que ce soit à propos de ça, que sorte, que sorte mais
comme une irruption, le passage suivant [mp3 : 1h34’18’’] :
258
– « Si donc - textuel ! - tout amant, en vertu de son amour, préfère « A »... [i. e.
A : l’aimé disposé à accorder ses faveurs]
C’est pas « préférer à »... hein ! c’est A, le A écrit
...savoir que l’aimé soit disposé à lui accorder ses faveurs... - ça se dit συν εἶναι
[sun einai] : « aller ensemble »

– ...sans toutefois les lui accorder (ce que nous figurons par « Γ »), ... [i. e. Γ: l’aimé
n’accorde pas ses faveurs]
C’est donc : non « sun einai ». Pour appeler ça par leur nom : « il ne
couche pas avec lui »

– ...plutôt que de voir l’aimé lui accorder ses faveurs (ce qui est figuré par « Δ »)... [i.
e. Δ : l’aimé accorde ses faveurs]
C’est merveilleux ! Donc, Δ qu’est-ce que nous avions dit ? comment ? ah oui !

– C’est donc B « ne pas les lui accorder, plutôt que de voir... » [...sans être disposé à
les lui accorder (B). » [i. e. B : l’aimé non disposé à accorder ses faveurs]]

[Exposé très confus de Lacan. La Traduction Tricot (Vrin 2001, 68a, pp. 310-311)
disait :
« Si donc tout amant, en vertu de son amour, préfère A, savoir que l’aimé soit disposé à
lui accorder ses faveurs sans toutefois les lui accorder (ce que nous figurons par Γ) [→ (A,
Γ)],
plutôt que de voir l’aimé lui accorder ses faveurs (ce qui est figuré par Δ) sans être disposé à
les lui accorder (B). [→ (Δ, B)] ». Les couples de contraires sont donc :
A - B : A(l’aimé disposé à accorder ses faveurs) - B(l’aimé non disposé à accorder ses
faveurs), et Δ - Γ : Δ(l’aimé accorde ses faveurs) - Γ(l’aimé n’accorde pas ses faveurs),
ce qui donne la conjonctions A – Γ (χαρίζεσθαι [karisesthai ]) préférable à la
conjonction Δ – B (συν εἶναι [sun einai])]

Bon, alors il est évident que A c’est-à-dire y être « disposé », ce qui passe pour
Aristote pour « l’aimer » - n’est-ce pas ?
Il est évident que l’objet de l’amour A, c’est être aimé, être « disposé à lui accorder ses
faveurs », c’est ce qui dans Aristote...
et parfaitement désigné dans ce texte, je vous prie de vous y reporter
259
...se dit φίλεσθαι [phileistai] . Bon, aimer c’est donc φίλειν [philein].

Il s’agit pour lui de démontrer ceci…


après ce passage concernant toute la conversion, et tout à fait
spécialement la conversion des prédicats qui concernent tout être
…il s’agit que si on part de ceci - n’est-ce pas ? - que la conjonction de cet A
avec ce Γ [A- Γ ]…
c’est-à-dire être aimé par le partenaire [A], partenaire qui ne vous
accorde pas ses faveurs [Γ]
…si on pose que ceci est préférable à la combinaison contraire [Δ- B], n’est-
ce pas, à savoir :
qu’il vous accorde ses faveurs [Δ] sans vous aimer pour autant [B],
...il démontre que si on pose ceci - c’est l’objet de sa démonstration - il en
résulte que la fin de l’amour : A,
c’est quelque chose, si on la pose ici, n’est-ce pas, il en résulte - ce qui semble
en effet, inévitable à admettre -
que le συν εἶναι [sun einai] vaut moins que le χαρίζεσθαι [karisesthai ], à
savoir cette bonne disposition qui témoigne d’être aimé.

Le surgissement, à cet endroit...


et d’une façon qui est d’autant plus problématique qu’elle est
absolument caractéristique de l’amour en tant qu’homosexuel
...est une chose tout à fait frappante, concernant si je puis dire l’irruption...
au milieu de ce que j’ai défini comme étant ici articulé comme la science
du Réel
...comme l’irruption en un certain point...
un point qui, je vous le répète, est au 68b auquel je vous prie de vous
reporter dans les Premiers Analytiques
...une chose qui est vraiment l’irruption du vrai, et d’un vrai qui est justement un vrai
dont il n’y a, en fin de compte, que l’approche.
260
Puisque le problème dont il s’agit est justement celui d’un amour qui, en fin
de comte, ne concerne que par l’intermédiaire
de la jouissance, du συν εἶναι [sun einai] dont il s’agit, à savoir d’une jouissance
parfaitement localisée et homologue, homogène,
enfin celle qui fait qu’en fin de comte, s’il y a en effet quelque chose que
permet la non-existence du rapport sexuel comme tel,
c’est très précisément que l’ὅμοιός [omoïos] en est assurément quelque
chose comme un pas, sans doute,
mais un pas en quelque sorte, qui confirme, qui appuie la non-existence du
rapport.

Et ce sur quoi je voudrais conclure est ceci, n’est-ce pas, que pour autant que
c’est autour de cet x qui s’appelle le phallus ,
que continue à tourner - à tourner que parce que c’en est à la fois la cause et
le masque - la non-existence du rapport sexuel.

J’annonce, si je puis dire le thème de mon prochain séminaire : pour ce qui en


est de L’homme...
et d’abord quand je dis L’homme, je l’écris avec un grand L, à
savoir qu’il y a un « tout-homme »
...pour L’homme, l’amour...
j’entends, ce qui s’accroche, ce qui se situe dans la catégorie de
l’Imaginaire
...pour L’homme, l’amour ça va sans dire. L’amour ça va sans dire parce qu’il lui
suffit de sa jouissance,
et c’est d’ailleurs très exactement pour ça qu’il n’y comprend rien.

Mais pour une femme, il faut prendre les choses par un autre biais, n’est-ce
pas.

Si pour L’homme ça va sans dire, parce que la jouissance couvre tout, y compris
que justement il y a pas de problème
concernant ce qu’il en est de l’amour.
La jouissance de la femme - c’est là-dessus que je terminerai aujourd’hui - la
jouissance de la femme, elle, ne va pas sans dire,
c’est-à-dire sans le dire de la vérité.

261
19 Février 1974

Table des matières

Alors, cher Rondepierre, je vous l’ai barboté, hein ? Je vous l’ai barboté !
C’était vous qui l’aviez commandé, mais je l’ai pris. Voilà !

Alors, ce que j’ai barboté à Rondepierre, c’est un bouquin de Hintikka qui


s’appelle « Models for Modalities ».
C’est une très bonne lecture. C’est une très bonne lecture qui est bien faite
pour démontrer ce qu’il ne faut pas faire.
À cet égard, c’est utile. Bon. Voilà... Ouais... Quelle heure est-il ?

Ce Hintikka est un Finlandais, logicien, c’est pas parce qu’il a fait ce qu’il ne
faut pas faire que - comme je viens de vous le dire -
il n’est pas très très très utile. Il est justement particulièrement démonstratif.
Si vous lisez ce que je viens d’écrire au tableau

Vous voyez peut-être où ça peut se placer, ce qu’il ne faut pas faire, vous le
voyez peut-être.
Enfin, vous le verrez mieux quand j’en aurai dit un peu plus long. Ouais...
Par contre - puisque j’ai encore une petite minute - par contre, il y a un bon
exemple de ce qu’on peut faire.

262
C’est un autre bouquin du même « Iaakko » - ça se dit, paraît-il - Jaakko
Hintikka - Jacques, donc qu’il s’appelle –
Jaakko Hintikka a fait un bouquin qui s’appelle « Time and Necessity »,
avec comme sous-titre : « Étude sur la théorie des modalités d’Aristote ». Ça c’est
pas mal.

C’est pas mal et ça suppose...


je ne viens de l’avoir qu’il y a deux jours
...ça suppose que quelqu’un, le Hintikka en question, m’avait devancé...
m’avait devancé depuis longtemps puisque son bouquin a non
seulement été écrit mais est sorti
...m’avait devancé depuis longtemps sur ce que je vous faisais remarquer la
dernière fois,
que l’Organon d’Aristote, ça vaut la peine d’être lu parce que le moins qu’on
puisse dire, c’est que ça vous cassera la tête,
et que ce qui est difficile c’est bien de savoir...
chez un « frayeur », comme je l’ai appelé, comme Aristote
...c’est bien de savoir pourquoi il a choisi ces termes-là et pas d’autres. Voilà !
Il a choisi ceux-là et pas d’autres parce que…

C’est pas possible en fin de compte de dire pourquoi, si je ne commence pas


par articuler ce que j’ai à vous dire aujourd’hui.
Ce que j’ai fait la dernière fois, naturellement, c’est pas rien. Il faut le faire !
Naturellement ça a passé inaperçu à - j’imagine - plus d’une personne, mais
enfin il y en a quelques-unes qui ont marqué le coup.
Bon. Alors, si je n’erre pas - et j’ai pas l’air - comment joue le jeu qui me
guide ?

Ça fait un verbe ça : « jouljeu » :


– tu jouljeux,
– ça continue, ça tient le coup à : il jouljeut.
– Et puis après ça flotte : nous jouljouons, ou le verbe « jouljouer », ça peut
pas tenir.
Ça prouve qu’on ne jouljeut qu’au singulier. Au pluriel c’est douteux, ça ne se «
conjeugue » pas au pluriel le « jouljeu ».

Et le fait qu’il n’y ait pas de pluriel n’empêche pas qu’il y ait tout de même
plusieurs personnes au singulier.
Il y en a trois, justement. C’est à ça que se reconnaît le 3 du Réel, qui comme
j’ai déjà essayé de vous le faire sentir :
263
il est trois, hein, et même étroit comme La Porte 19...

Donc, ce que j’ai fait la dernière fois déplaçait quelque chose. Quelque
chose... Quoi ?
Ce que je prétends, justement, c’est que ça ne déplace pas tout.
C’est même là ma chance d’être sérieux : ma chance d’être sérieux c’est que le
sérieux ne serre pas tout, il serre de près la série.

Ce que j’ai avancé c’est ceci : c’est qu’il y a déjà une logique, et c’est même ce qui
peut surprendre.
Si Aristote l’avait pas commencée elle serait pas là déjà.
Et alors, j’arrive là et je dis : c’est le savoir du Réel.

Je le démontre à tout bout de champ, c’est le cas de le dire. J’y reconnais le 3,


mais le 3 comme nœud.
Ma chère « structure », ma structure à la noix, s’avère nœud borroméen.

Naturellement, il ne suffit pas de le nommer, de l’appeler comme ça, parce


qu’il ne suffit pas que vous sachiez
que ça s’appelle nœud borroméen pour que vous sachiez en faire quelque chose.
C’est le cas de le dire, n’est-ce pas : « faut le faire ! ».

Ici point une petite lumière sur ce que je fais : puisque c’est de là que je suis
parti, je vais dire la vérité.
Ça prouve déjà que ça ne suffit pas de la dire, pour y être dans le vrai.
Et j’avance tout de suite un des points-pivots de ce dans quoi aujourd’hui
j’entends avancer,
dans ce que je fais ici comme analyste, puisque c’est de là que je parle : je ne
découvre pas la vérité, je l’invente.

À quoi j’ajoute que c’est ça, le savoir.


Parce que chose drôle, c’est marrant : personne s’est jamais demandé ce que
c’était le savoir !
Moi non plus !

Sauf le premier jour où, comme ça, happé par le bras, enfin, dans cette thèse
qu’entre nous...

19
Référence (?) à l’ouvrage d’André Gide : La porte étroite (1909).
264
où il est François Wahl ? Je sais pas mais enfin qu’importe, il est
peut-être là, il n’y est peut-être pas
...mais enfin s’il est là je fais remarquer que j’ai promis un jour publiquement,
comme ça - cédant à une pression tendre –
que je la republierais, cette thèse - je l’ai dit, ça leur suffit - au Seuil.
Pour la republier naturellement ils ne cessaient de me mordiller les talons au
départ, au moment où j’ai sorti les Écrits, pour que
je la republie cette thèse, j’ai dit à ce moment-là que je voulais pas, j’ai changé
d’avis mais eux maintenant ils ne sont pas pressés.

Bref, qu’importe ! Après tout j’ai promis, mais si ça ne se réalise pas, hein,
c’est évidemment pas de ma faute.
Enfin c’est quand même comme ça que j’ai été mordillé par quelque chose
qui m’a comme ça, doucement fait glisser vers Freud.
C’était quelque chose qui avait d’ores et déjà, le plus grand rapport avec la
question que je formule aujourd’hui.

C’est singulier, ça peut paraître frappant que ce soit comme ça, à propos de la
psychose, que j’ai glissé vers cette question du... qu’il a fallu Freud, enfin
pour que je me la pose vraiment, c’est : qu’est-ce que c’est que que le savoir ?

Le savoir, ça a l’air de découvrir, de révéler comme on dit :


ἀλήθεια [alètéia] ma bien-aimée, je te montre au monde toute nue, je te
dévoile. Le monde n’en peut mais, bien sûr !
Puisque c’est de lui qu’il s’agit : quand je la montre cette vérité-là - la bien-
aimée - c’est lui que je montre.

Si j’ai dit que la logique est la science du Réel, ça a bien évidemment un rapport,
un rapport très serré avec ceci :
que la science peut être sans conscience. Parce que justement, ça ne se dit guère que
la logique est la science du Réel.
Que ça ne se dise guère, c’est quand même un signe, c’est un signe qu’on ne
prend pas ça pour vrai.

Ce qu’il y a de curieux c’est que faute de le dire, on n’est pas foutu de dire
quoi que ce soit qui vaille sur ce que c’est que la logique.
Ça se démontre en cours, mais quand on l’annonce, là au départ, ouvrez
n’importe quel livre de logique, vous verrez le vasouillage.

265
C’est même tout à fait curieux. C’est certainement d’ailleurs pour ça
qu’Aristote n’a pas du tout appelé son Organon : « Logique », et il est rentré
dans le truc. L’étonnant est qu’il ait appelé ça Organon.

Quoi qu’il en soit, science, donc, sans conscience. Il y a quelqu’un qui a dit un
jour...
il s’appelait Rabelais, c’était quelqu’un de particulièrement
astucieux,
et il suffit de lire ce qu’il a écrit pour s’en apercevoir.
Écrire ce qu’a écrit Rabelais, c’est comme pour ce que je dis : « il
faut le faire ! »
...« Science sans conscience - a-t-il dit - n’est que ruine de l’âme ».

Eh ben, c’est vrai. C’est à prendre seulement, non pas comme les curés le
prennent,
à savoir que ça fait des ravages dans cette âme qui comme chacun sait n’existe
pas, mais ça fout l’âme par terre !

Vous ne vous apercevez sans doute pas que : que je dise que « ça fout l’âme par
terre »...
c’est-à-dire que ça la rend complètement inutile
...c’est exactement la même chose que ce que je viens de vous dire en vous
disant :
que révéler la vérité au monde, c’est révéler le monde à lui-même.
Ça veut dire qu’il n’y a pas plus de « monde » que d’« âme ».

Et que par conséquent, chaque fois qu’on part d’un état du monde, comme on dit,
pour y pointer la vérité, on se fout le doigt dans l’œil ! Parce que « le monde », eh
ben ça suffit déjà de l’affirmer, c’est une hypothèse qui emporte tout le reste, y
compris l’âme.
Et ça se voit bien à lire Aristote : le De l’âme, c’est comme pour Hintikka, je
vous en conseille beaucoup la lecture.

S’il y a savoir, si la question peut se poser de ce que c’est que le savoir, ben
c’est tout à fait naturel bien sûr, que j’y aie été happé, parce que la patiente de ma
thèse, « le cas Aimée », ben elle savait, simplement elle confirme ce dont vous
comprendrez que j’en sois parti. Elle inventait, bien sûr ça ne suffit pas à
assurer, à confirmer que le savoir ça s’invente, parce que - comme on dit - « elle
266
débloquait ». Seulement, c’est comme ça que le soupçon m’en est venu.
Naturellement, je le savais pas !

C’est bien pour ça qu’il y faut un pas de plus dans la logique, et s’apercevoir
que le savoir,
contrairement à ce qu’avance la logique épistémique, qui part de ceci : de
l’hypothèse...
c’est même là-dessus que repose le balayage qu’elle constitue, c’est de
voir ce que ça va donner si vous écrivez,
c’est comme ça qu’ils écrivent là-dedans : savoir de a, petit a...
c’est pas si mal choisi, ce petit a, enfin c’est un hasard si c’est
le même que le mien
...savoir de petit a, il faudrait évidemment le commenter, là il désigne le
sujet. Bien sûr qu’ils ne savent pas que le sujet c’est ce dont petit(a) est la
cause, mais enfin c’est un fait qu’ils l’écrivent comme ça S de petit a, α :
S(a, α)
...la logique épistémique part de ceci que le savoir c’est forcément savoir le vrai.

Vous pouvez pas imaginer où ça mène. À des folies !


Ne serait-ce que celle-ci, en faux duquel s’inscrit le savoir inconscient :
qu’il est impossible de savoir quoi que ce soit supposé vrai comme tel, sans le
savoir. Je veux dire : savoir qu’on sait.

D’où il résulte qu’il est tout à fait impossible...


c’est pas très difficile à obtenir, mais enfin il y a un mathématicien
très sympathique,
qui se rompt à Hintikka, et qui en effet fait la très jolie
démonstration - on m’en a communiqué les notes
...que le savoir qui se supporterait de ce qu’on ne sache pas qu’on sait est
strictement inconsistant,
enfin, impossible à énoncer dans la logique épistémique. Ouais...

Vous pouvez là toucher du doigt que le savoir, ça s’invente ! puisque cette


logique c’est un savoir, un savoir comme un autre.
Et là je voudrais vous ramener un peu les pieds sur terre, c’est simplement
vous rappeler ce que c’est que le savoir inconscient. Ça mérite pleinement le
titre de savoir, hein !

267
Et son rapport à la vérité, il faut bien le dire, Freud s’en inquiète, c’est même
au point que ça le chamboule quand une de ses...
on appelait ça patiente à ce moment-là, on n’avait pas encore trouvé le
terme d’analysant
...quand une de ses patientes lui apporte un rêve qui ment délibérément. C’est
que c’est là qu’est la faille.

Il y a quelque chose dans Freud, qui prêtait à cette confusion qu’on a fait en
fin de compte, en traduisant Trieb par « instinct ». Chacun sait que l’instinct
c’est un savoir supposé naturel. Mais il y a quelque chose quand même qui fait
un pli,
pour ce qui est de Freud, c’est l’instinct de mort.

Bien sûr, moi j’ai fait un petit pas de plus que lui, mais c’est dans le mauvais sens,
– lui, tourne autour,
– lui se rend bien compte.

Il faut que vous lisiez pour ça le fameux Au-delà du principe du plaisir, comme
par hasard.
Dans cet Au-delà... il se tracasse comment quelque chose dont le modèle c’est
de rester à un certain seuil :
le moins de tension possible, c’est ça qui plaît à la vie, qu’il dit.

Seulement, il s’aperçoit dans la pratique que ça ne marche pas.


Alors il pense que ça passe plus bas que le seuil.
À savoir que cette vie qui maintient la tension à un certain seuil, elle se met
tout d’un coup à lâcher,
et que sous le seuil la voilà qui succombe, qui succombe jusqu’à rejoindre la
mort.

C’est comme ça qu’à la fin du compte, il fait passer le machin.


La vie c’est quelque chose qui s’est levé un jour...
Dieu sait pourquoi, c’est le cas de le dire
...et puis qui ne demande qu’à faire retour, comme tout le reste.

Il confond le monde inanimé avec la mort.


Il est inanimé, ça veut dire que il est supposé ne rien savoir.
Ça ne veut rien dire de plus pour quiconque donne à l’âme son équivalent
sensé.
268
Mais ce fait qu’il ne sache rien, ça ne prouve pas qu’il est mort.
Pourquoi le monde inanimé serait un monde mort ?
Ça veut pas dire grand-chose, certes, mais poser la question a aussi bien son
sens.

Quoi qu’il en soit, corrélativement à cette question de l’Au-delà du principe du


plaisir,
Freud nage dans ceci, qui est beaucoup plus près de la question de la mort, à
savoir de ce que c’est.

Il part...
il part et puis il lâche le truc, et c’est bien embêtant
...il part de la question du germen et du soma.

Il l’attribue à Weismann... Je ne peux pas m’étendre : c’est pas tout à fait ça


qu’a dit Weismann.
Celui qui est parti de la séparation du germen et du soma, c’est un type qui
vivait un peu avant, et qui s’appelait Nussbaum.
D’ailleurs, pour ce que vous en faites, restons-en là, ça n’a pas grande
importance.

Ce qui est important...


et ce qu’a frôlé Freud à cette occasion
...c’est qu’il n’y a de mort que là où il y a reproduction de type sexuel. C’est
tout.

Si nous employons le terme d’Aristote, l’ὑπάρχειν [uparkein] en question,


l’appartenir à,
et si nous l’employons de la bonne façon, de la façon dont Aristote l’emploie,
c’est-à-dire sans savoir par quel bout l’attraper,
nous voyons que le sexe ὑπάρχειν [uparkein] appartient à la mort, à moins
que la mort n’appartienne au sexe,
et nous restons là, avec dans la main, précisément, le manche par où nous
avons attrapé la chose. Ouais…

Là où la faille se démontre dans ses conséquences, c’est que c’est à ce propos


que Freud...
sous ce prétexte qu’il y a quelque chose dans le monde qui montre que la vie
quelquefois va à la mort
269
... il conjoint ce qu’il est quand même difficile d’éliminer du sexe - c’est la
jouissance - et que faisant le glissement...
qu’il n’aurait pas fait s’il avait tenu ferme dans ses mains le nœud
borroméen
...il désigne de « masochisme la prétendue conjonction de cette jouissance,
jouissance sexuelle, et de la mort.
C’est un collapsus. Ouais...

S’il y a un endroit où la clinique, la pratique, nous montrent bien quelque


chose...
et c’est pourquoi j’en ai félicité, comme ça, au tournant, quelqu’un
qui depuis a mal tourné
...s’il y a quelque chose qui est bien évident, c’est que le masochisme c’est du
chiqué.
C’est un savoir, certes, un savoir-faire, même !

Mais s’il y a alors un savoir dont ça se touche du doigt que ça s’invente, que
c’est pas à la portée de tout le monde, c’est bien là !
Faut dire que le personnage en question...
là, que j’ai félicité au tournant
...c’était pas un clinicien, mais il avait seulement lu Sacher-Masoch 20.

Si c’est là que ça se voit...


– que le masochisme ça s’invente,
– et que c’est pas à la portée de tout le monde,
– que c’est une façon d’établir un rapport là où il n’y en a pas le moindre :
entre la jouissance et la mort,
...c’est bien clairement manifesté par le fait que - quand même ! - on n’y met
que le petit bout du petit doigt,
on se laisse pas happer comme ça dans la machine.

Alors c’est ce qui, quand même, permet tout de même d’envisager la portée
de ce que j’énonce,
c’est que le savoir, le savoir là où nous le saisissons pour la première fois,
comme ça, maniable, maniable parce que

20
Gilles Deleuze : Présentation de Sacher-Masoch, Le froid et le cruel, éd. de Minuit, 2007.

270
c’est pas nous qui savons, c’est pas nous qui savons, que dit un de mes élèves, et qu’il
appelle ça le non-savoir, pauvre gars !
Il s’imagine qu’il ne sait pas ! Quelle drôle d’histoire...

Mais nous savons tous, parce que tous nous inventons un truc pour combler
le trou dans le Réel.
Là où il n’y a pas de rapport sexuel, ça fait « troumatisme ».
On invente ! On invente ce qu’on peut, bien sûr.

Quand on est pas malin, on invente le masochisme. Sacher-Masoch était un


con !
Il faut voir aussi avec quelles pincettes...
la personne qui voulait bien jouer le machin, comme ça, pour lui
répondre
...avec quelles pincettes elle le prenait, le Sacher-Masoch ! Elle ne savait pas
qu’en faire.
Il n’avait que Le Figaro pour s’exprimer, c’est tout dire !
Enfin, laissons Sacher-Masoch ! Il y a des savoirs plus intelligemment
inventés.

Et c’est bien en ça que je dis que le Réel, non seulement là où il y a un trou ça


s’invente, mais que c’est pas impensable
que ce soit pas par ce trou que nous avancions dans tout ce que nous
inventons du Réel, qui n’est pas rien.

Parce qu’il est clair qu’il y a un endroit où ça marche, le Réel, c’est quand nous
le faisons entrer comme 3,
cette chose bâtarde, parce qu’il est sûr que c’est difficile à manipuler
logiquement cette connotation « 3 » pour le Réel.

Tout ce que nous savons


– c’est que « 1 » connote fort bien la jouissance,
– et que « 0 » ça veut dire « y en a pas » : ce qui manque,
et que si 0 et 1 ça fait 2, c’est pas ça qui rend moins hypothétique la
conjonction de
– la jouissance d’un côté,
– avec la jouissance de l’autre. Ouais...

Non seulement ça ne la rend pas plus sûre, mais ça l’abîme.


271
Dans un monde ni fait ni à faire, un monde totalement énigmatique, dès
qu’on essaie d’y faire entrer ce quelque chose
qui serait modelé sur la logique, et dont se fonderait que dans l’espèce dite
humaine on est ou homme ou femme.

C’est très spécialement ce contre quoi s’élève l’expérience.


Et j’ai pas besoin d’aller loin, quelqu’un m’a rapporté pas plus tard qu’il y a
quelques heures,
sa rencontre avec un chauffeur de taxi...
ça court les rues, hein, c’est le cas de le dire
...dont non seulement il lui était impossible, à la personne qui parlait, de dire
si c’était un homme ou une femme,
mais même elle lui a demandé et lui n’a pas pu lui répondre. [Rires]

Quand je dis que « ça court les rues », quand même, c’est pas rien !
Et même c’est de là que Freud part.
Il part, comme ça, en commentaire, l’expérience ne lui suffit pas parce qu’il
faut qu’il s’accroche un peu partout à la science.
On démontre qu’il n’y a rien qui ressemble plus à un corps masculin qu’un
corps féminin, si on sait regarder à un certain niveau, au niveau des tissus. Ça
n’empêche pas qu’un oeuf c’est pas un spermatozoïde, que c’est là que gît le
truc du sexe.

C’est tout à fait superflu de faire remarquer que pour le corps ça peut être
ambigu, comme dans le cas du chauffeur de tout à l’heure.
C’est tout à fait superflu parce qu’on voit bien que ce qui détermine, c’est
même pas un savoir, c’est un dire.
Ce n’est un savoir que parce que c’est un dire logiquement inscriptible.

C’est celui que je vous ai écrit, en toutes lettres, c’est le cas de le dire avec
mon : : §.
À savoir l’exception autour de quoi pivote que c’est dans la mesure où cette
exception porte conséquence pour tous ceux
qui croient qu’ils l’ont - qu’ils l’ont quoi ? - ce que nous n’osons même pas
appeler la queue, nous appelons ça le phallus,
et c’est ce qui reste à déterminer.

Alors que de l’autre côté c’est du dire...


du dire formel quoique dire que personne
272
.../ §, c’est-à-dire que ce n’est que pour tout autre qu’est niée la fonction Φx,
que la négation - disons, pour illustrer - est laissée... je ne vais quand même
pas dire : à Dieu...
parce que ça nous emmerde cette histoire : le collage de l’Autre à
Dieu
...mais quand même, pour qui réalise cette sorte d’universalité qu’il n’y a pas la
négation de la fonction Φx [/ §],
et c’est la seule forme d’universalité du dire d’une femme, quelle qu’elle soit.

Il n’en reste pas moins...


je pense que vous vous souvenez quand même de ce que j’ai écrit au
tableau,
et que je vais pas être forcé de le récrire là
...il n’en reste pas moins que dans cet ensemble, ce n’est « pas tout » [.] dire qui
formule la fonction Φx.
En d’autres termes, qu’à ma petite barre que je mets sur le A inversé, signe
du quantificateur universel,
la petite barre par quoi s’inscrit le pas-tout [.], ce qu’il faudrait substituer, c’est
le signe du dénombrable, à savoir : 0‫ א‬.

Ce qui s’oppose à l’Un du tout de L’homme…


et il n’y en a qu’ Un comme chacun sait, la preuve c’est qu’on le désigne
par l’article défini
...ce qui s’oppose au « tout » de L’homme, là, c’est - il faut bien le dire - « les »
femmes, en tant qu’il n’y a pas moyen d’en venir à bout,
sinon à les énumérer... je peux pas dire « toutes » parce que le propre du dénom-
brable, c’est justement qu’on n’en vient jamais au bout.

Et si je vous donne ce repérage, c’est que faut que ça vous serve à quelque
chose, faut que ça illustre ce que j’ai dit la dernière fois du dire vrai. Le dire vrai
c’est ce qui achoppe sur ceci que pour, dans un « ou-ou » intenable,
qui serait que tout ce qui n’est pas homme est femme et inversement, ce qui
décide, ce qui fraye, n’est rien d’autre que ce dire,
ce dire qui s’engouffre dans ce qu’il en est du trou par où manque au Réel ce
qui pourrait s’inscrire du rapport sexuel.

Alors, alors. Qu’est-ce qu’il en est du savoir ? Bien sûr, je suis pas arrivé à
cette heure-ci...
c’est-à-dire une heure vingt, ou quelque chose comme ça, vingt-quatre
273
...je suis pas arrivé à cette heure-ci à même vous dire le quart de ce qu’il faut
que je vous fasse passer dans les tripes...
parce que c’est la fonction du dire : si je vous le dis pas il suffira pas que
je l’écrive
...mais je vais quand même vous donner un petit échantillon de ce qui peut
s’écrire, puisque sans cette réflexion sur l’écrit,
sans ce qui fait que le dire ça vient à s’écrire, il n’y a pas moyen que je vous fasse
sentir la dimension dont subsiste le savoir inconscient.

Et ce qu’il faut que vous fassiez comme pas supplémentaire, c’est de vous
apercevoir que si ce que je vous rends sensible
en vous disant que l’inconscient ça ne découvre rien...
puisqu’il y a rien à découvrir, il y a rien à découvrir dans le Réel,
puisque là il y a un trou
...si l’inconscient, là, invente, c’est d’autant plus précieux de vous apercevoir
que dans la logique c’est la même chose.

À savoir que si Aristote ne l’avait pas inventé son premier frayage, à savoir :
fait passer du dire dans ce concassage de l’être
grâce à quoi il fait des syllogismes...
bien sûr on avait fait du syllogisme avant lui, simplement on ne savait
pas que c’étaient des syllogismes
...pour s’en apercevoir, il faut l’inventer : pour voir où est le trou, il faut voir le
bord du Réel.

Et comme nous sommes déjà bien avant, et que je suis pas arrivé à vous en
dire le quart...
ça sera tant pis, ça meublera ce qui viendra ensuite
...il faut quand même que je vous fasse sentir la portée d’une certaine façon
dont moi je fraye la logique modale.

Le plus fort c’est que bien sûr, pour ce qui est de construire, pour ce qui est
d’inventer...
et voyez là tous les échos d’intuitionnisme qu’il vous plaira, si tant
est que vous sachiez ce que c’est
...je vous ai traduit un jour le nécessaire par ce qui ne cesse pas de s’écrire.

Bon. Sachez-le, il y a une trace dans Aristote, que la logique propositionnel-


le...
274
à savoir que quelque chose est vrai ou faux, ce qui se note 0 ou 1 selon
les cas
...il y a une petite trace, il y a un endroit où Aristote dérape - je vous
montrerai ça quand vous voudrez -
dans le Περὶ Ἑρμηνείας [Peri ermeneias] comme par hasard : « De
l’interprétation », pour ceux qui ne l’entravent pas,
il y a un endroit où ça fuse, que la logique propositionnelle est tout aussi
modale que les autres.

Il est vrai que, si c’est vrai que ça ne se situe que là où je vous le dis, c’est-à-
dire là où la contradiction n’est en fin de compte qu’artifice, artifice de suppléance,
mais qui n’en reste pas pour ça moins vrai, le vrai jouant là le rôle de quelque
chose dont on part pour inventer les autres modes. C’est à savoir que «
nécessaire que : p » - quelque vérité que ce soit - ne peut se traduire que par :
« que ça ne cesse pas de s’écrire ». Chacun voit entre ce fait, ce fait que quelque
chose ne cesse pas de s’écrire - entendez par là
que ça se répète, que c’est toujours le même symptôme, que ça tombe toujours dans le
même godant.

Vous voyez bien qu’entre le « ne cesse pas de s’écrire : p » et le « ne cesse pas de


s’écrire : non-p », nous sommes là dans l’artefact
dont témoigne justement, et qui témoigne en même temps de cette béance
concernant la vérité,
et que l’ordre du possible est - comme l’indique Aristote - connecté au
nécessaire.

Ce qui cesse de s’écrire, c’est p ou non-p.


En ce sens, le possible témoigne de la faille de la vérité.
À ceci près qu’il y a rien à en tirer.

275
Il y a rien à en tirer et Aristote lui-même en témoigne. Il y témoigne de sa
confusion à tout instant entre le possible et le contingent.
Ce qu’écrit ici mon V vers le bas, car après tout ce qui cesse de s’écrire peut
aussi bien cesser de ne pas s’écrire,
à savoir venir au jour comme vérité du truc.

Il peut arriver que j’aime une femme, comme à chacun d’entre vous...
c’est ces sortes d’aventures dans lesquelles vous pouvez glisser
...ça ne donne pourtant aucune assurance concernant l’identification sexuelle de
la personne que j’aime, pas plus que de la mienne.

Seulement il y a quelque chose qui, entre toutes ces contingences, pourrait bien
témoigner de la présence du Réel.
Et ça c’est bien ce qui ne s’avance que du dire pour autant qu’il se supporte
du principe de contradiction.

Ce qui bien sûr, naturellement, n’est pas du dire courant de tous les jours, non
seulement dans le dire courant de tous les jours vous vous contredisez sans
cesse, c’est-à-dire que vous ne faites aucune attention à ce principe de
contradiction,
mais il n’y a vraiment que la logique qui l’élève à la dignité d’un principe, et
qui vous permette,
non pas bien sûr d’assurer aucun Réel, mais de vous y retrouver dans ce qu’il
pourrait être quand vous l’aurez inventé.

Et c’est bien en quoi ce que j’ai marqué concernant l’impossible, c’est-à-dire ce


qui sépare, mais autrement que ne fait le possible, ce n’est pas un « ou-ou »,
c’est un « et-et ». En d’autres termes, que ce soit à la fois p et non-p, c’est
impossible,
c’est très précisément ce que vous rejetez au nom du principe de contradiction.

C’est pourtant le Réel puisque c’est de là que je pars, à savoir que pour tout
savoir il faut qu’il y ait invention,
que c’est ça qui se passe dans toute rencontre, dans toute rencontre première
avec le rapport sexuel.

La condition pour que ça passe au Réel, la logique, et c’est en ça qu’elle


s’invente, et que la logique c’est le plus beau recours
de ce qu’il en est du savoir inconscient. À savoir de ce avec quoi nous nous
guidons dans le pot au noir.
276
Ce que la logique est arrivée à élucubrer, c’est non pas de s’en tenir à ceci :
qu’entre p et non-p, il faut choisir,
et qu’à cheminer selon la veine du principe de contradiction, nous arriverons à en
sortir quant au savoir.

Ce qui est important, ce qui constitue le Réel, c’est que par la logique quelque
chose se passe,
qui démontre non pas qu’à la fois p et non-p soient faux, mais que ni l’un ni
l’autre ne puissent être vérifié logiquement d’aucune façon.

C’est là le point, le point de re-départ, le point sur lequel la prochaine fois je


reprendrai : cet impossible de part et d’autre,
c’est là le Réel tel que nous le permet de le définir la logique, et la logique ne nous
permet de le définir que si nous sommes capables,
cette réfutation de l’un et de l’autre, de l’inventer.

277
12 Mars 1974

Table des matières

Les deux premières figures, là, je me les suis tapées sans avoir besoin de plus
de repères,
vous allez voir que la troisième, tout à fait sur la droite, il a fallu que je me
batte avec un petit papier à la main.

Bon. Alors j’entre dans le vif du sujet, quoique j’aie bien sûr envie plutôt de
parler d’autre chose. Dire par
exemple que je n’ai pas à me plaindre, enfin que je donne...

du même coup que je vous donne, je m’en excuse


...je vous donne à manger du foin, c’est du foin tout ça. C’est des trucs qui
s’entrecroisent et qui ne passent pas.

De sorte que j’ai pas à me plaindre en ce sens que de deux choses l’une :
- ou on me rend mon foin tout de suite, c’est ce qui arrive...
mon foin tel quel, enfin c’est pas du tout quelque chose qu’on ne
supporte pas,
on me le ressert tel que je l’ai proposé
...c’est ce qui arrive à certains - et alors il y a des personnes, par exemple, que
ce foin chatouille tellement à l’entrée de la gorge, qu’elles me vomissent du
Claudel, par exemple. [Rires]
C’est parce qu’elles l’avaient déjà là ! [Rires]

Je suis embêté parce que la personne à qui j’ai fait vomir du Claudel a juste
téléphoné, à Gloria naturellement, au moment, pour lui demander où se

278
tenait mon séminaire. Je suis absolument désolé, j’espère qu’elle a fini par le
savoir, elle est peut-être là ?
En tout cas si elle n’est pas là, qu’on lui porte mes excuses, parce que Gloria
l’a envoyée aux pelotes,
et c’est pas du tout ce que j’aurais désiré : pourquoi est-ce qu’elle ne serait pas
venue manger du foin avec tout le monde ? [Rires]

Bon, eh ben mon foin en question, c’est ce que vous savez qui est à l’ordre
du jour, par mon fait : c’est le nœud borroméen.
Je peux dire que je suis gâté, parce qu’on vient de m’en apporter un, africain.
C’est le nœud borroméen en personne.
Il est... Je vous en certifie l’authenticité, parce que depuis le temps que je le
manie, je commence à en connaître un bout.

Et ça me plaît beaucoup, parce que s’il y a une chose autour de quoi je me


casse la tête - j’ai même interrogé là-dessus -
enfin c’est de savoir d’où ça vient. On l’appelle « borroméen », c’est pas du tout
qu’il y a un type qui un jour l’ait découvert,
c’est bien entendu découvert depuis longtemps, et ce qui m’étonne c’est
qu’on ne s’en soit pas plus servi,
parce que c’était vraiment une façon de prendre ce que j’appelle les 3
dimensions.

On les a prises autrement, il doit y avoir des raisons pour ça.


Il doit y avoir des raisons pour ça, parce qu’on voit pas du tout pourquoi...
enfin, on voit pas au premier abord
...on voit pas pourquoi on n’aurait pas essayé de serrer le point...
de faire le point, si vous voulez
...avec ça plutôt qu’avec des choses qui se coupent. C’est un fait que ça ne
s’est pas passé comme ça.

Quel sort ça aurait eu si ça s’était passé comme ça, il est probable que ça
nous aurait dressés tout différemment.
C’est pas du tout que ceux qu’on appelle « les philosophes »...
c’est-à-dire, mon Dieu, ceux qui essayent de dire quelque chose à
nos États, enfin d’y répondre
...c’est pas du tout qu’on n’ait pas trace que ces histoires de nœuds,
justement, ça ne les ait pas intéressés.

279
Parce qu’il y a vraiment très longtemps que des personnes qui se trouvent
curieusement avoir, autant qu’on le sache,
s’être classées depuis longtemps, autant qu’on le sache, parmi les femmes...

enfin, ce que j’appelle « les femmes », et c’est au pluriel comme vous le


savez...
enfin, il y en a quelques-uns qui sont là depuis longtemps
...que les femmes elles s’y entendent à ça, à faire des trames, des tissus.
Et ça aurait pu mettre sur la voie.

C’est très curieux que bien au contraire, ça ait inspiré plutôt intimidation.
Aristote en parle, et c’est très curieux qu’il ne l’ait pas pris pour objet.
Parce que ça aurait été un départ qui n’aurait pas été plus mauvais qu’un
autre.

Qu’est-ce qu’il y a, qu’est-ce qu’il y a qui fait que les nœuds, les nœuds, ça
s’imagine mal ?

Ça, comme ça [le nœud « africain »], parce que c’est fait d’une certaine façon, ça
se soutient.
Mais c’est une fois que c’est mis à plat que c’est pas commode à manier, et
c’est probablement pas pour rien
qu’avec ces nœuds c’est toujours des choses qui font tissu, c’est-à-dire qui
font surface, qu’on a essayé de fabriquer.

C’est probablement que la chose mise à plat - la surface c’est très lié, enfin, à
toutes sortes d’utilisations. Oui...

Que les nœuds s’imaginent mal, je vais tout de suite vous en donner une
preuve. Bon !
Vous faites une tresse, une tresse à deux.Vous n’avez pas besoin d’en faire
beaucoup, il suffit que vous entrecroisiez une fois, puis une seconde : au bout
de deux, vous retrouvez vos deux dans l’ordre.

Nouez-les maintenant bout à bout, à savoir le même avec le même.


Eh ben c’est noué, c’est même noué - on peut dire - deux fois : ça fait double
boucle.
Ça tient ensemble, les... ce que vous avez rejoint, c’est-à-dire, comme l’a un
jour mis en titre de mon dernier séminaire
280
de l’année dernière mon fidèle Achate [Ἀχάτης : Akhátês], il a appelé ça « les
ronds de ficelle ». Je ne sais pas si dans le texte j’avais appelé ça comme ça ou
autrement, c’est probable que je l’avais appelé comme ça, mais il l’a mis en
titre.

Bien. Faites maintenant une tresse à 3. Avant que vous retrouviez, dans une
tresse à 3, les 3 brins...
appelons ça des brins, aujourd’hui, par exemple
...les trois brins dans l’ordre, il faut que vous fassiez 6 fois le geste
d’entrecroiser ces brins,
moyennant quoi, après que vous ayez fait 6 fois ce geste, vous retrouvez les 3
brins dans l’ordre.
Et là, de nouveau, vous les joignez.

Eh bien, c’est quand même quelque chose qui ne va pas de soi, qui ne
s’imagine pas tout de suite : c’est que, si une fois ce nœud que je vous ai dit
tout simplement être un nœud borroméen…
à savoir tel qu’il est sous sa forme la plus simple, celui qui est là à
gauche
…ça ne va pas de soi qu’ayant tressé comme dans le premier cas, voyez à la
fin du compte que ça tient d’un double nœud,
ça ne va pas de soi qu’il suffise que vous rompiez un de ces brins pour que
les deux autres soient libres.

Parce que, au premier regard, ils ont l’air très bien tortillés l’un autour de
l’autre, et on pourrait présumer qu’ils tiennent tout aussi bien que dans la
tresse à 2. Eh bien pas du tout ! Voyez tout de suite qu’ils se séparent.
Il suffit qu’on coupe un des 3 pour que les deux autres s’avèrent n’être pas
noués.
Et ceci reste vrai quel que soit le multiple de six dont vous poursuiviez la
tresse.

281
Il est bien certain en effet que, puisque vous avez retrouvé vos trois brins
dans l’ordre au bout de six gestes de tressage,
vous allez également les retrouver dans l’ordre quand vous en ferez six de
plus.
Ça vous donnera, si vous en faites six de plus ce nœud borroméen-là :

C’est-à-dire que ce que vous voyez ici passer une fois, à l’intérieur des deux
autres nœuds, dont vous pouvez voir qu’ils sont...
c’est pour ça que je les ai présentés comme ça
...libres l’un de l’autre, vous faites ça, en réalité ici vous voyez, deux fois.

Et c’est toujours un nœud dit borroméen, en ceci que quel que soit celui que
vous rompiez, les 2 autres seront libres.
Avec un tout petit peu d’imagination, vous pouvez voir pourquoi, c’est parce
que - prenons ces deux-ci par exemple,
ils sont tels que - disons, pour dire des choses simples - qu’ils ne se coupent
pas, qu’ils sont l’un au-dessus de l’autre.

Vous pouvez vous apercevoir que c’est vrai pour chaque couple de deux.
Bon.
Voilà deux façons de faire le nœud borroméen, mais qui ne sont en réalité
qu’une seule,
c’est à savoir de les tresser un nombre indéfini de fois multiple de six, ça sera
toujours un aussi authentique nœud borroméen.

Je m’excuse pour ceux que ça peut fatiguer, ça a tout de même une fin, ce
que je vous raconte là.
Je voudrais seulement vous faire remarquer ceci : c’est que le compte n’est
pas fait pour autant.
Vous pouvez tresser aussi longtemps que vous voudrez...
pourvu que vous vous en teniez à un multiple de 6
...aussi longtemps que vous voudrez, la tresse en question ce sera toujours un
nœud borroméen.

282
Déjà à soi tout seul, ça semble ouvrir la porte à une infinité de nœud
borroméens. Eh ben, cette infinité...
déjà réalisée virtuellement puisque vous pouvez la concevoir
...cette infinité ne se limite pas là.

Tel l’exemple que je vous en donne au tableau sous la forme de cette façon...
on ne peut pas dire que les instruments soient commodes
...sous la forme de cette façon de l’inscrire, c’est à savoir que vous voyez
qu’ici la boucle, si je puis dire, est double,
et que le nœud borroméen, s’il se réalise d’une façon que j’avais d’abord
tracée d’une façon telle qu’on voie bien,
en tirant d’ici, que ça fait nœud.

Vous pourriez aussi bien le dessiner en faisant ici revenir la boucle dont vous
voyez qu’elle passe sous un des niveaux
de mes ronds de ficelle, et de revenir toutes les deux, elle ferait le tour, alors,
d’un de ces ronds, et reviendrait ici s’inscrire
en croisant par en dessous les deux boucles - qui se trouvent ici, à cause de
l’arrangement, être parallèles –
et donner une forme, en somme, en croix.

Si vous arrangez le nœud borroméen de cette façon - j’espère que j’ai été...
j’ai fait imaginer ce que pourrait être ce dessin, si vous voulez que je le trace,
je vous le tracerai.
Il devient entièrement symétrique, et il a l’intérêt de nous représentifier sous
une autre forme
la matérialisation qu’il peut donner sous cette forme à la symétrie,
précisément...
la symétrie, en deux mots, n’est-ce pas : la, symétrie
...d’un autre côté, c’est-à-dire de nous montrer qu’il y a une façon de
présenter le nœud borroméen qui,
dans son tracé même, nous impose le surgissement de la symétrie, à savoir du
2.

283
Il n’y avait pas besoin d’aller si loin pour nous en apercevoir.
C’est à savoir que, à simplement - je dirai - tirer sur cette partie du rond de
ficelle,
vous pouvez - ça, facilement - vous imaginer le résultat que ça va avoir, à
savoir ce rond de droite [ici en vert] de le plier en deux.

À savoir, d’obtenir ce résultat qui se présente comme tel :

Moyennant quoi, vous voyez que ce qui en résulte c’est ceci :

À savoir :
– qu’un des ronds tire le nœud plié en deux, la boucle pliée en deux, dans
ce sens : → ,
– tandis que l’autre se présente ainsi, que vous avez là, manifeste - peut-
être d’ailleurs moins saillant à vos yeux -
le quelque chose qui fait qu’à 3, ces nœuds vous ne pouvez pas les
dénouer, mais
qu’il suffit qu’un - un quelconque d’entre eux - manque pour que les 2
autres soient libres.

C’est même une des façons les plus claires d’imager ceci que vous pouvez...
si vous faites passer à l’intérieur du nœud que j’appelle... de la
boucle que j’appelle « boucle pliée »,
si vous faites passer une autre boucle pliée de la même façon
...vous pourrez nouer un nombre indéfini de ces ronds de ficelle, et qu’il
suffira qu’un soit rompu, qu’un fasse défaut, qu’un manque, pour que tous les
autres se libèrent.

Moyennant quoi, ce qui ne peut que vous venir à l’esprit, c’est que...
284
puisque ce que vous avez ajouté un nombre indéfini de fois,
ce sont des nœuds pliés pris les uns dans les autres
...vous n’êtes pas forcés de terminer par ce que vous voyez ici fonctionner, à
savoir un simple rond de ficelle.

Vous pouvez boucler le cercle complet d’une façon qui fasse se fermer la
chose, par un cercle plié.
À savoir que, si vous en aviez plus de 3, il vous serait tout à fait facile
d’imaginer que pour clore,
c’est avec un de ces cercles pliés que vous feriez la clôture. Si vous faites la
clôture avec trois, ce que vous obtenez,
c’est justement très précisément ce résultat :

À savoir qu’à partir de là vous pouvez réaliser cette boucle, c’est-à-dire que
du maniement à 3 du nœud borroméen...
dont vous voyez qu’il peut fonctionner sur un beaucoup plus
grand nombre
...du maniement à 3 vous faites surgir cette figure dont je vous ai dit qu’elle
présentifiait la symétrie dans le nœud borroméen même, c’est-à-dire qu’elle y inscrit
le 2.

Ce qu’il faut souligner, avant de clore cette démonstration disons figurée, ce


qu’il convient de souligner, c’est ceci :
c’est que à chacun de ces 3 ronds de ficelle...
pour les appeler ainsi de la façon qui image le mieux
...à chacun de ces ronds de ficelle vous pouvez donner, par une manipulation
suffisamment régulière...
vous ne pourriez pas vous étonner de la patience qu’il vous faudra
...à chacun des 3, à savoir aussi bien à ce rond de ficelle là [ici en rouge], que ce rond de
ficelle là aussi [ici en vert],
vous pouvez donner exactement la même place qui est celle que vous voyez
ici figurée du 3ème.

285
À quoi donc me sert ce nœud, ce nœud borroméen à 3 ? Il me sert, si je puis
dire à inventer la règle d’un jeu,
de façon telle que puisse s’en figurer le rapport du Réel très proprement à ce
qu’il en est de l’Imaginaire et du Symbolique.

C’est à savoir que le Réel, au regard de ce que nous repérons dans une
certaine expérience comme l’Imaginaire et le Symbolique, c’est ce qui en fait 3.
Ça en fait 3 et rien de plus. Il est frappant que jusqu’ici il n’y ait pas
d’exemple, qu’il y ait jamais eu un dire qui pose le Réel, non pas comme ce qui
est 3ème car ça serait trop dire, mais ce qui - avec l’Imaginaire et le Réel - fait 3...
avec l’Imaginaire et le Symbolique, fait 3 [rectification du lapsus].

Ce n’est pas tout : par cette présentation ce que j’essaie d’accrocher, c’est
une structure telle que le Réel, à se définir ainsi,
soit le Réel « d’avant l’ordre », que la nodalité nous donne ce quelque chose qui, à
le dire d’avant l’ordre ne suppose nullement
un 1er, un 2ème, un 3ème, et comme je viens de vous le souligner, même pas un
« moyen » avec deux « extrêmes ».
Car même dans la première forme du nœud borroméen, celle dont je vous ai
montré qu’elle permet de figurer
comme terme moyen [en bleu] nouant deux extrêmes, ce cercle plié, que je vous
montre ici :

Même dans ce cas, n’importe lequel des trois cercles peut jouer ce rôle.
C’est-à-dire que ce n’est nullement lié, si ce n’est pour vous le faire imaginer.
La figure de gauche n’était là que pour vous rendre accessible ceci, qu’il y a
« moyen » dans le cercle plié,
mais n’importe lequel des deux autres peut remplir la même fonction, les
autres prenant dès lors la position d’extrêmes.
286
À quoi ceci nous mène-t-il ?

C’est à remarquer que si nous nous intéressons au 2, qui est bien le problème
présentifié par quelque chose qui est vraiment,
on peut le dire, insistant dans ce que nous livre l’expérience du discours
analytique.
Ce n’est pas pour rien qu’elle introduit ce 2 par excellence qu’est l’amour de sa
propre image, c’est bien l’essence de la symétrie elle-même.

Est-ce que ceci ne nous introduit pas...


« ceci » : ce nœud !
...à cette considération que l’Imaginaire n’est pas ce qu’il y a de plus
recommandé pour trouver la règle du jeu de l’amour.
Ce qui s’en livre à l’expérience [analytique], si c’est marqué spécifiquement de
la représentation imaginaire,
comme nous sommes arrivés - de l’expérience elle-même - à nous le faire
imposer : on s’imagine que l’amour c’est 2.
Est-ce que c’est tellement prouvé, si ce n’est par l’expérience imaginaire ?

Pourquoi est-ce que ça ne serait pas ce moyen...


comme d’ailleurs l’indique que c’est au niveau de ce moyen que se
produit, cette fois, 2 fois 2
...pourquoi est-ce que ce ne serait pas ce moyen...
dont je viens de vous souligner qu’il est d’ailleurs gyrovague, c’est-à-
dire vagabond,
qu’il peut aussi bien être rempli par un quelconque des trois
...pourquoi est-ce que ce ne serait pas ce moyen qui...
à se pourvoir d’une suspecte façon de cette forme, de cette forme
d’image de lui-même
...ce moyen qui livrerait, correctement pensé - à savoir à travers le Réel de ces
connections - le ressort de ces nœuds ?

En d’autres termes, est-ce que le nœud borroméen n’est pas le mode sous
lequel se livre à nous
– le Un du rond de ficelle comme tel,
– le fait d’autre part qu’ils sont 3, ces 1, et que c’est à être noués -
seulement à être noués - que nous est livré le 2.

287
Il y a là beaucoup de considérations où je pourrais m’égarer, si je puis dire,
parce qu’elles ne serreraient pas encore de plus près ce caractère, si je puis
dire premier, du trois. Il est premier, non pas au sens de ce qu’il serait le premier
à être premier...
puisque comme chacun le sait il y en a un autre qui est dit tel
...mais s’il est dit tel le 2, c’est d’une façon qui est bien singulière, puisqu’il
n’est pas dit, d’aucune façon,
qu’on puisse y accéder à partir du Un.

Ne serait-ce que de ceci que, comme on l’a remarqué depuis longtemps, dire
« qu’un et un ça fait deux », c’est du seul fait
de la marque de l’addition - supposée réunion - c’est-à-dire déjà le 2. En ce
sens, le 2 est quelque chose d’un ordre,
si l’on peut dire, vicieux, puisqu’il ne repose que sur sa propre supposition :
joindre - par 1 + 2 - 1, c’est déjà installer le 2.

Mais tenons-nous-en simplement pour l’instant à ceci, c’est que ce que le


nœud borroméen nous illustre,
c’est que le 2 ne se produit que de la jonction de l’1 au 3. Ou plus
exactement, disons que si l’on dit que - comme on l’a fait humoristiquement
que « le numéro deux se réjouit d’être impair » 21ce n’est certainement pas sans
raison. S’il se réjouit, il aurait tort
de se réjouir d’être impair, car s’il se réjouissait pour cela, ça serait dommage
pour lui, il ne l’est sûrement pas.

Mais qu’il soit engendré par les deux impairs 1 et 3, c’est en somme ce que le
nœud borroméen nous fait saillir, si je puis dire.
Vous devez tout de même bien sentir le rapport que cette élucubration a avec
notre expérience analytique.

21
Cf. « Numero deus impare gaudet » : Le nombre impair plaît à la divinité. Virgile. Les bucoliques, VIII,
75.
Cf. André Gide : Paludes « Tu me rappelles ceux qui traduisent : « Numero deus impare gaudet » par :
Le numéro Deux se réjouit d'être impair, et qui trouvent qu'il a bien raison. Or s'il était vrai que l'imparité
porte en elle quelque essence de bonheur, - je dis de liberté - on devrait dire au nombre Deux : mais, pauvre ami,
vous ne l'êtes pas, impair ; pour vous satisfaire de l'être, tâchez au moins de le devenir. » Cf. aussi l’analyse
logique qu’en a fait André Gide dans Traité de la contingence, paru en 1895 (Paris, Librairie de l’Art
indépendant, 11 rue de la Chaussée-d’Antin). Cf. Lacan Écrits p.459 (ou t.1 p.457), Situation
de la psychanalyse et formation du psychanalyste en 1956.

288
Freud est assurément génial.
Il est génial en ceci que ce que le discours analytique a fait saillir sous sa
plume, c’est ce que j’appellerai « des termes sauvages ». Lisez Psychologie des masses
et Analyse du Moi et très précisément au chapitre L’identification, pour saisir ce
qu’il peut y avoir de génial dans la distinction qu’il y formule de 3 sortes
d’identifications, c’est à savoir :
– celles que j’ai dénotées, que j’ai mises en valeur, du trait unaire, de
l’Einziger Zug,
– et la façon dont il les distingue de l’amour, en tant que porté à un
terme, qui assurément, est
bien celui qu’il s’agit pour nous d’atteindre, à savoir cette fonction de
l’Autre en tant qu’elle est livrée par le père,
– et d’un autre côté, l’autre forme, celle de l’identification dite hystérique, à
savoir du désir au désir, en tant que
toutes les trois, ces formes d’identification, il les distingue.

Qu’ainsi présenté ça ne soit qu’un nœud d’énigmes, je dirai : raison de plus


pour travailler, c’est-à-dire essayer de donner à cela une forme qui comporte
un algorithme plus rigoureux. Cet algorithme, c’est précisément celui que je tente
de livrer dans le 3 même, en tant que ce 3 comme tel, fait nœud.

C’est évidemment la raison...


si je puis dire, raison pour travailler
...mais raison qui si je puis dire, n’est pas sans nous porter tort, non pas parce
que les ronds de ficelle, c’est déjà une figure torique, sinon tordue, c’est bien
plus loin encore :
de ce fait très singulier que même la mathématique n’est pas arrivée à trouver
encore l’algorithme,
l’algorithme le plus simple, à savoir celui qui nous permettrait...
en présence, certes, d’autres formes de nœuds que celle du nœud
borroméen
...de trouver ce quelque chose qui nous livrerait pour les nœuds, en tant qu’ils
intéressent plus d’un rond de ficelle,
car pour un seul rond de ficelle, se nouant à lui-même, elle l’a cet
algorithme...
je pourrais facilement - je l’ai déjà fait - vous mettre au tableau la figure
de quelque chose qui aurait à peu près
le même aspect que la figure centrale, et qui ne serait néanmoins qu’un
seul rond de ficelle.
289
Je dis à peu près car évidemment elle ne serait pas pareille
...à un seul rond de ficelle, elle peut savoir ce qui est homéomorphique, à
plusieurs ronds de ficelle l’algorithme n’est pas trouvé.

Ce n’est pas pourtant une raison pour abandonner une tâche qui n’engage
rien d’autre que ce 2
qui est ce qu’il y a de plus intéressé dans la figure de l’amour comme je viens
de vous le rappeler.

L’amour - j’espère que déjà vous vous sentez plus à l’aise - l’amour, c’est
passionnant.
Dire ça, c’est simplement dire une vérité d’expérience, mais le dire comme ça, ça
n’a l’air de rien mais c’est quand même faire un pas. Parce que, pour qui a un
petit peu ses esgourdes ouvertes, c’est pas du tout la même chose que de dire
que c’est une passion.

D’abord il y a des tas de cas où l’amour ce n’est pas une passion.


Je dirai même plus : je mets en doute que ce soit jamais une passion.
Je le mets en doute, mon Dieu, à cause de mon expérience.

À cause de mon expérience, qui ne tient pas seulement à la mienne,


je veux dire que mon expérience dans le discours analytique me donne assez de
matériel
- pour quoi ? - pour qu’en somme je puisse me permettre de faire ce dont j’ai
défini la dernière fois : le savoir, à savoir l’inventer.

Ce qui ne vous met nullement à l’abri...


surtout si vous êtes en analyse avec moi
...de me le supposer, ce savoir, comme quelque chose que je n’inventerais pas.

Mais si le savoir, même inconscient, est justement ce qui s’invente pour


suppléer à quelque chose qui n’est peut-être que le mystère du 2, on peut voir
qu’il y a quand même un pas de franchi à oser dire que si l’amour est
passionnant, ce n’est pas qu’il soit passif.
C’est un dire qui, comme tel, implique en lui-même une règle. Puisque dire
que quelque chose est passionnant,
eh bien, c’est en parler comme d’un jeu, où l’on n’est en somme « actif » qu’à
partir des règles.

290
Il y a quand même quelques personnes qui se sont aperçues de ça depuis
longtemps.
À propos de tout ce qui se dit, il y a un nommé Wittgenstein,
particulièrement, qui s’est distingué là-dedans.

Donc ce que j’avance c’est que ma formule là : l’amour est passionnant, si je


l’avance c’est comme strictement vrai. Oui, strictement vrai. Il y a tout de même
longtemps que j’ai marqué là-dessus quelques réserves, c’est-à-dire que
strictement vrai n’est jamais vrai qu’à moitié, qu’on ne peut - le vrai - jamais que le
mi-dire.

Il faudra quand même qu’on arrive, qu’on arrive avant la fin de l’année - à
formuler ce que ça comporte,
et que je vous expliquerai plus tard.

C’est que que tout mi-dire, mi-dire du vrai a la mort pour principe, car le
vrai...
c’est quand même là quelque chose dont l’expérience analytique
peut nous donner le contact
...le vrai n’a aucune autre façon de pouvoir être défini que ce qui en somme fait que le corps
va à la jouissance, et qu’en ceci, ce par quoi il y est forcé, ce n’est pas autre
chose que le principe, le principe par quoi le sexe est très spécifiquement lié à
la mort du corps.

Il n’y a que chez les êtres sexués que le corps meurt.


Et ce forçage de la reproduction, c’est bien là à quoi sert le peu que nous
pouvons énoncer de vrai.

Je dirai même plus, comme il s’agit de la mort...


c’est même pour ça que nous n’avons jamais que la vrai-
semblance, parce que cette mort, principe du vrai,
cette mort chez l’être parlant en tant qu’il parle, c’est jamais que
du chiqué
...la mort, vraiment, pour l’avoir devant soi, c’est pas à la portée du vrai.

La mort le pousse. Pour l’avoir devant soi, pour avoir affaire à la mort, ça ne
se passe qu’avec le Beau où là, ça fait touche.
J’ai déjà démontré ça dans un temps, du temps où je faisais L’éthique de la
Psychanalyse, et ça fait touche, pourquoi ?
291
Parce que les choses étant dans un certain ordre rotatoire, ça fait touche en
tant que ça glorifie le corps :
là le principe est la jouissance.

Ce qui est forcé, c’est le fait de la mort, et chacun sait... que ce soit au nom
du corps que tout ça se produise,
c’est bien ce que j’ai autrefois illustré de la tragédie d’Antigone, et ce qui
curieusement est passé dans le mythe chrétien...
car je sais pas si vous vous êtes bien aperçus que ce pourquoi c’est fait,
toute cette histoire, cette histoire du Christ qui ne parle que de la jouis-
sance : ces « lys des champs qui ne tissent ni ne filent » - qui traverse, lui - le
mythe l’affirme ! - la mort
...tout ça en fin de compte n’a de fin...
ce que nous voyons s’étaler sur des kilomètres de toile
...n’a de fin que de produire des corps glorieux dont on se demande ce qu’ils
vont faire pendant l’éternité...
même mis en rond dans un cercle de théâtre
...ce qu’ils vont bien pouvoir faire à contempler on ne sait quoi.

C’est tout de même curieux que ce soit par cette voie...


cette voie non pas du vrai, mais du Beau
...que ce soit par cette voie que se soit pour la 1ère fois manifesté le dogme de
la Trinité divine, il faut dire que c’est un mystère ! C’est un mystère dont on
s’est approché, mais pas sans un certain nombre de glissements.

Si dans la logique d’Aristote, l’autre jour, je vous ai démontré l’irruption de je


ne sais quelles théories de l’amour,
de je ne sais quelles théories de l’amour où sont fort bien distingués l’amour
et la jouissance, c’est déjà pas mal, hein ?
C’est déjà pas mal, mais ça ne fait que deux, ça fait pas du tout une trinité.

Mais c’est bien amusant de lire dans un traité de « La Trinité » d’un certain
Richard de Saint Victor22,
la même irruption incroyable du retour de l’amour : le Saint-Esprit considéré
comme « petit ami »,
c’est quelque chose que je vous prie d’aller voir dans le texte, enfin, je vous le
sortirai un jour,

22
Richard de Saint-Victor : La trinité, Les éditions du cerf, 1999 ( éd. bilingue).
292
je ne vous ai pas traînés là ce matin parce que j’ai assez à dire aujourd’hui,
mais ça vaut le coup de toucher ça.

Comment est-ce que c’est par le Beau, que quelque chose qui est la vérité
même, et qui plus est ce qu’il y a de vrai dans le Réel,
à savoir ce que j’essaie d’articuler ce matin, comme ça, en boitant, c’est tout
de même bien curieux. Oui...

En quoi le Symbolique, l’Imaginaire et le Réel, est-ce quelque chose qui, au moins


aurait la prétention d’aller un peu plus loin
que ce tournage en rond de la jouissance, du corps et de la mort ?
Est-ce qu’il y a là quelque chose dont nous puissions atteindre mieux que ce
que ce qu’il nous apparaît comme signal, comme trace…

Je viens de parler du Vrai, du Beau, d’une façon qui pour tout dire nous les
fait fonctionner comme moyens :
il faudra que je traite ce qu’il en est du Bien.

Est-ce que le Bien, dans cette histoire de nœud borroméen, ça peut se situer
quelque part ?
Je vous le dis tout de suite : il y a très peu de chances...
Si le Vrai et le Beau n’ont pas tenu le coup, je vois pas pourquoi le Bien s’en
tirerait mieux.

La seule vertu que je vois sortir de cette interrogation...


et je vous l’indique là pendant qu’il en est temps, parce que, on ne
la verra plus
...la seule vertu, si il n’y a pas de rapport sexuel, comme je l’énonce, c’est la
pudeur.

Voilà, c’est bien en quoi je trouve du génie à la personne qui a fait sortir une
certaine atterrita sur la couverture de ma Télévision 23, c’est que ça fait partie
d’une scène où le personnage central, celui qui donne son sens à tout le
tableau,
c’est un démon, qui était parfaitement reconnu par les Anciens pour être le
démon de la pudeur.

23
Jacques Lacan : Télévision, Le Seuil, 1974. En couverture : « La femme terrifiée », Villa des
mystères, Pompéi.
293
Il est pas spécialement drôle, c’est même pour ça que la personne, l’atterrita,
écarte les bras avec un peu d’affolement. Ouais…

Alors, les non-dupes errent, c’est peut-être les non-pudes errent... [Rires] Moyennant
quoi ça promet, hein.
Ça promet parce que comme d’autre part je pense que nous ne devons
attendre de rien, absolument de rien, aucun progrès.

J’ai dit ça comme ça, à une personne...


je vois pas du tout pourquoi je macherais mes mots
...j’ai dit ça à une personne qui a recraché ce foin, très gentiment, parce que
c’est une personne qui n’a recraché,
vraiment strictement que le foin que je lui ai mis dans la bouche. C’est pas plus mal
qu’autre chose. C’est mon foin, quoi...

Alors, ça ne veut quand même pas dire qu’il y ait pas des choses qui
changent.
Je suis en train d’interroger l’amour. Et je commence à lire des choses, comme
ça, qui sont une petite approche,
simplement je ne sais pas comment est-ce qu’il peut arriver... J’en dirai peut-
être plus long.

Si le résultat d’une extension du discours psychanalytique, puisque après tout


je ne fais pas moins qu’à le considérer,
mais comme un chancre ! Je veux dire que ça peut foutre en l’air un tas de
choses.
Si le bien-dire n’est gouverné que par la pudeur, ben ça choque forcément.
Ça choque mais ça ne viole pas la pudeur.

294
Alors essayons de nous interroger sur ce qui pourrait arriver si on gagnait
sérieusement de ce côté que « l’amour c’est passionnant », mais que ça implique
qu’on y suive la règle du jeu. Bien sûr, pour ça, il faut la savoir. C’est peut-
être ce qui manque :
c’est qu’on en a toujours été là dans une profonde ignorance, à savoir qu’on
joue un jeu dont on ne connaît pas les règles.

Alors si ce savoir il faut l’inventer pour qu’il y ait savoir, c’est peut-être à ça que
peut servir le discours psychanalytique. Seulement, si c’est vrai que « ce qu’on
gagne d’un côté on le perd de l’autre », il y a sûrement un truc qui va écoper.
C’est pas difficile à trouver : ce qui va écoper c’est la jouissance.

Parce qu’à ce machin à l’aveugle qu’on poursuit sous le nom d’amour, la


jouissance, ça, on n’en manque pas !
On en a à la pelle ! Ce qu’il y a de merveilleux, c’est qu’on n’en sait rien, mais
c’est peut-être le propre de la jouissance, justement, qu’on ne puisse jamais
rien en savoir.

Ce qui est tout de même surprenant c’est ça justement : qu’il n’y ait pas eu de
discours sur la jouissance.

On a parlé de tout ce qu’on veut, de « substance étendue », de « substance


pensante », mais la première idée qui pourrait venir,
à savoir que s’il y a quelque chose dont puisse se définir le corps, c’est pas la
vie...
puisque la vie nous ne la voyons que dans des corps qui sont, après tout
- quoi ? - des choses de l’ordre des bactéries,
des choses qui foisonnent comme ça, enfin on en a rapidement trois
kilos quand on a eu un milligramme…
on ne voit pas bien quel rapport il y a entre ça et notre corps
...mais que la définition même d’un corps, c’est que ce soit une substance
jouissante,
comment est-ce que ça n’a été encore jamais énoncé par personne ?

C’est la seule chose, en dehors d’un mythe, qui soit vraiment accessible à
l’expérience.
Un corps jouit de lui-même, il en jouit bien ou mal, mais il est clair que cette
jouissance l’introduit dans une dialectique
où il faut incontestablement d’autres termes pour que ça tienne debout, à
savoir rien de moins que ce nœud dont je vous...
295
que je vous sers en tartine !

Que la jouissance puisse écoper à partir du moment où l’amour sera quelque


chose d’un peu civilisé, c’est-à-dire où on saura
que ça se joue comme un jeu, enfin c’est pas sûr que ça arrive... c’est pas sûr
que ça arrive, mais ça pourrait quand même
venir à l’idée, si je puis dire. Ça pourrait d’autant plus venir à l’idée que il y en
a des petites traces, comme ça.

Il y a quand même une remarque que j’aimerais bien vous faire, concernant la
pertinence de ce nœud :
c’est que dans l’amour, ce à quoi les corps tendent...
et il y a quelque chose de piquant que je vais vous dire après
...ce à quoi les corps tendent, c’est à se nouer.

Ils n’y arrivent pas, naturellement, parce que - vous voyez bien - ce qu’il y a
d’inouï, c’est qu’à un corps ça arrive jamais à se nouer.
Il n’y a même pas trace de nœud dans le corps !

S’il y a quelque chose qui m’a frappé au temps où je faisais de l’anatomie,


c’était bien ça :
je m’attendais toujours à voir au moins, comme ça, dans un coin, une artère,
ou un nerf, quii - huipp ! – qui ferait ça...
Rien! J’ai jamais rien vu de pareil !

Et c’est même pour ça que l’anatomie, je dois vous le dire, m’a pendant deux
ans passionné.
Ça emmerde énormément les gens qui font leur médecine comme une
corvée, moi pas !
Naturellement, je ne m’en suis pas aperçu tout de suite que c’était pour ça
que ça me passionnait, je m’en suis aperçu après.
On ne sait jamais qu’après.

Et c’est absolument certain que ce que je cherchais dans la dissection, c’était


de trouver un nœud. Ouais...

En quoi ce nœud borroméen rejoint quand même le pourquoi du fait que


l’amour c’est pas fait pour être abordé par l’Imaginaire.
296
Parce que le seul fait que quand il bafouille - faute de connaître la règle du jeu
- il articule les nœuds de l’amour...
C’est quand même drôle que ça en reste à la métaphore, que ça n’éclaire pas, que
ça ne donne pas l’idée que du côté de cette chose, dont je vous ai - j’espère,
comme ça - un petit peu fait sentir le côté de consistance étrange,
et le fait que ça surprend que le Réel - en fin de compte - ce n’est que ça :
histoire de nœuds.
Tout le reste ça peut se rêver, et Dieu sait si le rêve a de la place dans
l’activité de l’être parlant.

Je me laisse comme ça un tout petit peu aller, comme ça à faire des


parenthèses...
vous me le pardonnerez, puisque vous me le pardonnez
habituellement
...mais c’est quand même incroyable que la puissance du rêve ait été jusqu’à
faire d’une fonction corporelle, le sommeil, un désir.

Personne ne s’est encore... n’a jamais mis en relief que quelque chose qui est
un rythme...
enfin manifestement, puisque ça existe chez bien d’autres êtres que les êtres
parlants... l’être parlant arrive à en faire un désir.
Il lui arrive de poursuivre son rêve comme tel, et pour ça, de désirer ne pas se
réveiller.
Naturellement, il y a un moment où ça lâche.

Mais que Freud ait pu aller jusque-là, c’est ce dont personne n’a vraiment
relevé l’autonomie, l’originalité.

Bon ! Ben revenons à nos nœuds métaphoriques. Est-ce que vous ne sentez
pas que ce que j’essaye de faire - à y recourir –
c’est à faire quelque chose qui ne comporterait aucune supposition.
Parce que, on a passé son temps à poser, mais à ne jamais pouvoir poser, qu’à
supposer.
C’est-à-dire qu’on posait le corps - ça s’imposait - et on y supposait l’âme.

l faudrait quand même...


ça c’est un machin, là comme ça, que j’ai brassé, parce qu’au
niveau où j’étais dans cette Télévision,
hein, de parler de l’âme et de l’inconscient
297
...l’inconscient, ça pourrait être tout à fait autre chose qu’un supposé, parce que
le savoir...
si c’est vrai ce que j’en ai avancé la dernière fois
...c’est pas du tout forcé de le supposer : c’est un savoir en cours de
construction.

S’il arrivait, s’il arrivait que l’amour devienne un jeu dont on saurait les règles,
ça aurait peut-être, au regard de la jouissance, beaucoup d’inconvénients.
Mais ça la rejetterait - si je puis dire - vers son terme conjoint.

Et si ce terme conjoint est bien ce que j’avance du Réel dont vous voyez : je me
contente de ce mince petit support du nombre
- j’ai pas dit le chiffre - du nombre 3.

Si l’amour - devenant un jeu dont on sait les règles - se trouvait un jour -


puisque c’est sa fonction - au terme de ceci
qu’il est un des Uns de ces trois, s’il fonctionnait à conjoindre la jouissance du
Réel avec le Réel de la jouissance,
est-ce que ce ne serait pas là quelque chose qui vaudrait le jeu ?

La jouissance du Réel, ça a un sens, hein ?

S’il y a quelque part jouissance du Réel comme tel, et si le Réel est ce que je dis, à
savoir pour commencer le nombre 3.
Et vous savez, c’est pas au 3 que je tiens : vous pourriez y ajouter 1416 que
ce serait toujours le même nombre,
pour ce qu’il me sert, et vous pourriez aussi l’écrire 2.718, c’est un certain
logarithme népérien, ça joue le même rôle.

Les seules gens qui jouissent de ce Réel, c’est les mathématiciens.


Alors, il faudrait que les mathématiciens passent sous le joug du jeu de l’amour,
qu’ils nous en énoncent un bout,
qu’ils fassent un peu plus de travail sur le nœud borroméen...
car je dois vous l’avouer, j’en suis vraiment embarrassé, plus que
vous ne pouvez croire
...je passe ma journée à en faire, des nœuds borroméens, pendant que c’est…
là, comme ça, je tricote. [Rires]

Seulement voilà, la jouissance du Réel ne va pas sans le Réel de la jouissance.


298
Parce que pour que Un soit noué à l’autre, il faut que l’autre soit noué à l’Un.
Et « le Réel de la jouissance » ça s’énonce comme ça, mais quel sens donner à ce
terme le Réel de la jouissance ?

C’est là que je vous laisse pour aujourd’hui, avec un point d’interrogation.

299
19 Mars 1974

Table des matières

Quoi que je dise...


je dis « je » parce que je m’y suppose, à ce dire,
dont pourtant il y a de fait qu’il soit de ma voix
...quoi que je dise, ça va faire surgir deux versants : un bien et un mal.
C’est justement de ce qu’on m’a attribué de vouloir
– que l’Imaginaire ce soit « caca, bobo » : un mal,
– et que ce qui serait bien serait le Symbolique.

Me revoilà donc à formuler une éthique.


C’est de ça que je veux dissiper le malentendu par ce que cette année je vous
avance de cette structure de nœud,
où je mets l’accent sur ceci : que c’est du 3 que s’y introduit le Réel.

Tout ceci n’empêche pas que ce nœud lui-même, il est singulier.


Si ce que j’ai la dernière fois avancé est vrai...
renseignez-vous auprès des mathématiciens
...c’est à savoir que ce nœud si simple, ce nœud à 3, l’algorithme...
à savoir ce qui permettrait d’y apporter ce à quoi le Symbolique aboutit,
à savoir la démonstration, l’articulation en termes de vérité
...si cet algorithme, nous en sommes réduits à y constater notre échec, notre
échec à l’établir, à le manier.

D’où il résulte qu’au moins jusqu’à nouvel ordre, ces nœuds...


ces nœuds dont je puis faire l’écriture, je vous l’ai fait la dernière
fois, sous plus d’une forme
...vous en êtes réduits, sur la base de cette écriture, à l’imaginer dans l’espace.

300
C’en est même au point que si ce que je peux faire sous sa forme la plus
simple :
ces nœuds, projetés comme je vais vous montrer, ils tiennent de ce qu’ici ce
que je vous dessine
c’est quelque chose que vous pouvez imaginer, à savoir en quoi cette 3ème
boucle,
de s’instaurer d’un trajet de ces deux nœuds indépendants, vous y voyez,
c’est-à-dire l’imaginez...
de ces deux nœuds indépendants, qui fait ce nœud triple, que j’ap-
pelle le nœud borroméen
...ceci qui ainsi représenté vous est imaginable dans l’espace, vous pouvez le
voir...
tout aussi bien que n’importe quelle autre façon que j’aurais eue d’écrire
ce nœud
...vous pouvez constater que c’est aussi une écriture, à savoir :

– qu’en en effaçant un, je pourrais calculer que les deux autres sont libres,
je veux dire : un quelconque.

– Que ce qui fait imaginaire, dans la façon dont ici vous pouvez sentir que
dans l’espace ils sont tenus, que ceci
même est écriture, car il suffit que vous en effaciez un pour pouvoir
repérer que les deux autres sont libres, à ce seul
titre qu’ils se recoupent d’une certaine façon, qui elle est nommable de
ceci :
c’est à savoir que le dessus et le dessous forment deux couples appariés
de ce que les 2 dessus se suivent, et que les 2 dessous ne sont pas sur la
même ligne.

Je veux dire qu’ils se succèdent par rapport aux deux dessus, qu’il y a un tour
qui veut que pour démontrer
que deux de ces cercles sont libres, il suffit qu’il y ait 2 dessus qui se suivent,
puis 2 dessous qui viennent après
- j’ai dit sur la même ligne - j’ai probablement tout à l’heure fait une erreur en
disant qu’elles ne sont pas sur la même ligne,
c’est un lapsus.

L’énigme de l’écriture en tant que mise à plat, est là : c’est qu’aussi bien, à tracer
ce qui est essentiellement de l’ordre de l’imaginable, à savoir cette projection
301
dans l’espace, c’est encore une écriture que je fais, à savoir ce qui est
énonçable,
énonçable de cet algorithme, ici le plus simple, à savoir une succession.

Ce coinçage, à savoir qu’à l’imaginer vous retrouvez l’idée de la norme, que la


norme est imaginable dès qu’il y a support d’image,
et que là nous sommes toujours amenés à en privilégier une, une imagination
de ce qui fait bonne forme.

Curieuse rechute, pourquoi la forme est-elle dite « bonne » ?


Car, après tout, pourquoi ne l’aurait-on pas appelée simplement pour ce
qu’elle est, à savoir « belle » ?

Nous reglissons, avec l’antique χαλός ἀγαθός [calós ágathós] dans cette
ambiguïté...
qui elle, s’avoue à cette date, à la date où c’était ainsi que les Grecs
s’exprimaient
...et qu’en fin de compte ce qu’on retrouve toujours c’est le titre de noblesse,
l’ancienneté de la famille,
ce qui, comme vous le savez, est pour le généalogiste toujours trouvable pour
n’importe quel imbécile
et donc aussi pour n’importe quelle imbécilité.

Je ne vois pas pourquoi je m’empêcherais d’imaginer quoi que ce soit, si cette


imagination est la bonne,
et ce que j’avance c’est que la bonne, elle ne se certifie que de pouvoir se
démontrer, se démontrer au Symbolique, ce qui veut dire
à l’intituler Symbolique, à une certaine démantibulation de lalangue, en tant
qu’elle fait accéder - à quoi ? - à l’inconscient.

L’Imaginaire n’en reste pas moins ce qu’il est, à savoir d’or, (d apostrophe, o, r)et
ceci est à entendre qu’il dort (d,o,r,t).
Il dort, si je puis dire, au naturel.
Ceci dans la mesure où je ne le réveille pas spécialement, sur le point des
éthiques précédentes.

Trop soucieux que je suis de celle...


de cette éthique nommément avec quoi je voudrais rompre
302
...celle du Bien, précisément.

Mais comment faire


– si réveiller c’est dans l’occasion rendormir,
– si dans l’Imaginaire, il y a quelque chose qui nécessite le sujet à dormir ?
Rêver n’a pas seulement dans lalangue, lalangue dont je me sers, cette
étonnante propriété de structurer le réveil,
il structure aussi la rêve-olution, et la révolution, si nous l’entendons bien, ça
va plus fort que le rêve.

Quelquefois c’est le rendormissement, mais cataleptique.


Il faudrait arriver à ce que je promeuve, que je fasse entrer pour vous dans
vos cogitations ceci :
que l’Imaginaire est la prévalence donnée à un besoin du corps, qui est de
dormir.

Ce n’est pas que le corps - le corps de l’être parlant - ait plus besoin du
sommeil que les autres animaux,
sans que nous sachions d’ailleurs toujours en donner le signe, que les autres
animaux qui, eux, fonctionnent avec le sommeil.

La fonction de sommeil, d’hypnose, chez l’être parlant, ne prend cette


prévalence...
dont j’ai parlé pour l’identifier à l’ Imaginaire même
...ne prend cette prévalence que de l’effet de cette nodalité qui ne noue le
Symbolique à l’ Imaginaire...
mais aussi bien vous pourriez là mettre n’importe quel autre
couple des trois
...ne les noue que de l’instance du 3 en tant que je la fais celle du Réel.

Si donc je vous réveille, à l’endroit de ce dont tout de même notre antique


χαλός ἀγαθός [calós ágathós]
nous permet de dater la formule dans « le Souverain Bien » d’Aristote.

Quand j’ai fait « L’éthique de la psychanalyse », c’est à l’« Éthique à Nicomaque »


que je me suis référé comme départ,
mais je me suis gardé là-dessus de réveiller. Car si je réveille à l’Imaginaire
manifeste de ce Souverain Bien, que ne vont-ils pas rêver ?

303
Non pas qu’il n’y a pas de Bien, ce qui les entraînerait un tout petit peu trop
loin pour leur bien-être,
mais qu’il n’y a pas de souverain, moyennant quoi le souverain effectif, celui qui
sait user du nœud, trouve son affaire
parce que c’est par là que le sommeil se fait désirer assez à ceux, pour qui il
rencontre chez eux la complicité du rêve,
à savoir le désir que ça continue à bien dormir.

Il convient donc que tout énoncé se garde - justement en ce qu’il rêve-olutionne


- de maintenir le règne de ce à quoi il réveille.
Petite parenthèse, puisque aussi bien cela n’est pas aisé à comprendre, comme
motif de ce discours dans lequel je me trouve pris, du fait d’en être le sujet de
par mon expérience, l’expérience dite analytique.

Bien sûr y a-t-il ceux qui...


pour ce que cette expérience, ils ne la mettent pas au pied du mur,
ils ne s’y exposent pas comme telle
...ont tout de même soupçon de quelque chose qui les démange.

Les simplement démangés n’ont pas beaucoup d’imagination.


Quand ils flairent quelque chose des suites de mon discours, ils dégottent
quelque trait biographique,
par exemple ceci : que j’ai fréquenté les surréalistes, et que mon discours en
porte la trace.

Il est tout de même curieux qu’avec lesdits surréalistes, je n’ai jamais collaboré.
Si j’avais dit ce que je pensais, à savoir
qu’avec le langage, je veux dire, en s’en servant, ce qu’ils démolissaient c’était
l’Imaginaire, qu’est-ce que je n’aurais pas produit !

Je les aurais peut-être réveillés.


Réveillés simplement en sursaut à ceci - que je me serais trouvé bel et bien
dire - c’est que de l’un à l’autre,
de l’Imaginaire au Symbolique, dont justement ils ne soupçonnaient pas
l’existence, ils rétablissaient l’ordre.

Est-ce que je peux vous faire entendre que le sort de l’être parlant, c’est qu’il
ne peut même pas dire « J’ai bien dormi »...
c’est-à-dire du sommeil profond
304
... « j’ai bien dormi de telle heure à telle heure », pour la simple raison qu’il n’en sait
rien,
ses rêves encadrant ce sommeil profond ayant consisté dans le désir de
dormir.

C’est seulement à l’extérieur, à savoir : lui, soumis à l’observation d’un


électroencéphalogramme, par exemple,
que peut se dire, qu’effectivement de telle heure à telle heure, le sommeil était
profond, c’est-à-dire pas habité de rêves,
ces rêves dont je dis qu’ils sont le tissu de l’Imaginaire, en tant que c’est d’être
pris dans le nœud - ce Réel - que son besoin,
son besoin principal devient cette fonction élue : la fonction de dormir.

Ce passage de l’Imaginaire au crible du Symbolique, suffit-il à donner, à


l’énoncer le premier, celui de l’Imaginaire,
le tampon « bon », « bon pour le service ». Le service de quoi ?

Je ne crois pas forcer la note en posant cette question, puisqu’il faut bien le
dire, personne n’a jamais approché cette question sans soulever par quelque
bout une idée de souveraineté, c’est-à-dire de subordination.
C’est vrai que le Bien ne peut être dit que souverain.

Est-ce que vous ne sentez pas que c’est là que se dénonce quelque chose
comme une infirmité :
je fais appel à ceux qui justement ont l’Imaginaire éveillé, à condition que ça ne
supporte chez eux aucun espoir,
car il est tout à fait entendu que je ne dis, moi, rien de tel, mais que je ne dis
pas le contraire non plus :
à savoir que le Bien est souverain.

De sorte que ledit Imaginaire, mon dire de nos jours y opère certes, mais que
ce n’est pas par là qu’il l’attaque,
il dit seulement que l’Imaginaire, c’est ce par quoi le corps cesse de rien dire,
qui vaille de s’écrire autrement que :
« J’ai dormi de telle heure à telle heure ».

Tout ça ne change rien au fait que ça démange.


La vérité démange même ceux que - sans trop y croire - j’appelle « les
canailles »,
305
parce qu’en fin de compte il suffit que la vérité démange pour que ça touche
au vrai par quelque biais.

Dites n’importe quoi, ça touchera toujours au vrai.


Si ça ne touche pas au vôtre, pourquoi ça ne toucherait-il pas au mien ?

Voilà le principe du discours analytique, et c’est en cela que j’ai dit quelque
part et à quelqu’un qui a fait, ma foi,
un fort joli petit bouquin sur le transfert, c’est le nommé Michel Neyraut.

En quoi je lui ai dit que commencer comme il le fait par ce qu’il appelle le «
contre-transfert »,
si par là il veut dire en quoi la vérité touche l’analyste lui-même, il est sûrement
dans la bonne voie,
puisque après tout c’est là que le vrai prend son importance primaire, et que...
comme je l’ai fait remarquer depuis longtemps
...il n’y a qu’un transfert, c’est celui de l’analyste, puisqu’après tout c’est lui
qui est le sujet supposé au savoir.

Il devrait bien savoir à quoi s’en tenir là-dessus, sur son rapport au savoir,
jusqu’où il est régi par la structure inconsciente
qui l’en sépare de ce savoir, qui l’en sépare bien qu’en sachant un bout, et je
le souligne, autant par l’épreuve qu’il en a faite
dans sa propre analyse que par ce que mon dire peut lui en porter.

Est-ce à dire que le transfert ce soit l’entrée de la vérité ?


C’est l’entrée de quelque chose qui est la vérité, mais la vérité dont justement le
transfert est la découverte : la vérité de l’amour.

La chose est notable : le savoir de l’inconscient s’est révélé, s’est construit...


c’est bien le prix de ce petit livre, c’est son seul prix d’ailleurs, mais
ça vaut qu’on l’achète
...la vérité de l’inconscient, c’est-à-dire la révélation de l’inconscient comme
savoir,
cette révélation de l’inconscient s’est faite de façon telle que la vérité de
l’amour, à savoir le transfert, n’y a fait qu’irruption.

Elle est venue en second, et on n’a jamais bien su l’y faire rentrer, si ce n’est
sous la forme du malentendu, de la chose imprévue, de la chose dont on ne
sait que faire, si ce n’est de dire qu’il faille la réduire, voire même la liquider.
306
Cette remarque à elle toute seule justifie qu’un petit livre sache le faire valoir,
car aussi bien faut-il se pénétrer de ceci :
que de l’expérience analytique, le transfert,
– c’est ce qu’elle expulse,
– c’est ce qu’elle ne peut supporter qu’à en avoir de forts maux
d’estomac.

L’amour, s’il passe ici par cet étroit défilé de ce qui le cause, et de ce fait révèle
ce qu’il en est de sa véritable nature,
voilà-t-il pas qui vaille qu’on en répète la question ?

Car il est difficile de ne pas avouer que l’ amour ça tient une place,
même si jusqu’ici on en a été réduit à - comme on dit - lui rendre ses devoirs.

Avec l’ amour :
– on s’acquitte,
– on lui verse une obole,
– on tente de tous les moyens de lui permettre de s’éloigner, de se tenir
pour satisfait.

Comment donc l’aborder ?


J’ai promis à Rome, pour je ne sais plus quel jour, de faire une conférence sur
l’amour et la logique.
C’est bien en la préparant que je me suis aperçu de l’énormité, en somme, de
ce que supporte mon discours,
car il n’y a à peu près rien qui m’ait paru dans le passé en rendre compte.

C’est là que je m’aperçois qu’en fin de compte, ce n’est pas pour rien que
Freud, dans ce que je citais la dernière fois,
à savoir l’intitulé de la Psychologie dite justement des masses et l’Analyse du Moi,
en signalant que l’identification, là il la confronte à l’amour, et sans le moindre
succès,
pour essayer de rendre passable que l’amour participe en quoi que ce soit de
l’identification.

Simplement, là s’indique que l’amour a affaire à ce que j’ai isolé du titre du


« Nom du père ».
C’est bien étrange.
307
Le Nom du père...
auquel j’ai fait tout à l’heure l’allusion ironique qu’on sait,
à savoir qu’il aurait rapport à l’ancienneté de la famille
...qu’est-ce que ça peut être ?

Qu’est-ce que là-dessus l’Œdipe, le dit « Œdipe » nous apprend ?


Eh bien, je ne pense pas que ça puisse s’aborder de front.

C’est pourquoi, dans ce que j’ai projeté aujourd’hui de vous dire...


ceci sans doute au titre d’expérience qui m’avait moi-même fatigué
...je voudrais vous montrer comme se monnaye ce nom, ce nom qu’en peu
de cas, nous ne voyons pas au moins refoulé.

Il ne suffit pas, pour porter ce nom, que celle de qui s’incarne l’Autre...
l’Autre comme tel, l’Autre avec un grand A
...celle, dis-je, de qui l’Autre s’incarne...
ne fait que s’incarner d’ailleurs, incarne la voix
...à savoir la mère,
– la mère parle,
– la mère par laquelle la parole se transmet,
– la mère - il faut bien le dire - en est réduite, ce nom, à le traduire par un
non (n,o,n) justement, le non que dit le père.

Ce qui nous introduit au fondement de la négation :


est-ce que c’est la même négation qui fait cercle dans un monde, qui à définir
quelque essence...
essence de nature universelle : soit ce qui se supporte du tout
...justement rejette, rejette quoi hors du « tout », mené de ce fait à la fiction
d’un complément au tout,
et fait à « tout homme » répondre de ce fait ce qui est « non-homme ».
Est-ce qu’on ne sent pas qu’il y a une béance de ce « non » logique au « dire-
non » ?

Au « dire-non » propositionnel, dirais-je, pour le supporter.


À savoir ce que je fais fonctionner dans mes schèmes de l’identification
sexuelle.

C’est à savoir que tout homme ne peut s’avouer dans sa jouissance...


c’est-à-dire dans son essence phallique pour l’appeler par son nom
308
...que tout homme ne parvient qu’à se fonder sur cette exception de quelque
chose, le père,
en tant que propositionnellement, il dit non à cette essence.

Le défilé du signifiant par quoi passe, à l’exercice, ce quelque chose qui est l’amour,
c’est très précisément ce « Nom du Père ».
Ce Nom du Père qui n’est non (n.o.n.) qu’au niveau du dire, et qui se monnaye
par la voix de la mère dans le dire-non
d’un certain nombre d’interdictions, ceci dans le cas heureux : celui où la
mère veut bien, de sa petite tête,
enfin proférer quelques nutations.

Il y a quelque chose dont je voudrais désigner l’incidence.


Parce que c’est le biais d’un moment qui est celui que nous vivons dans
l’histoire,
il y a une histoire quoique ce ne soit pas forcément celle qu’on croit.

Ce que nous vivons est très précisément ceci :


que curieusement la perte , la perte de ce qui se supporterait de la dimension
de l’amour...
si c’est bien celle non pas que je dis, je ne peux pas la dire
...à ce Nom du Père se substitue une fonction qui n’est autre que celle du
« nommer-à ».

Être « nommé-à » quelque chose, voilà ce qui point dans un ordre qui se trouve
effectivement se substituer au Nom du Père.
À ceci près qu’ici, la mère généralement suffit à elle toute seule
– à en désigner le projet,
– à en faire la trace,
– à en indiquer le chemin.

Si le désir de l’homme je l’ai défini pour être le désir de l’Autre, c’est bien là que ça
se désigne dans l’expérience.
Et même dans les cas où - comme ça, par hasard, enfin - il se trouve que par
un accident elle n’est plus là,
c’est quand même elle, son désir, qui désigne à son moutard ce projet qui
s’exprime par le « nommer-à ».

309
Être nommé-à quelque chose, voilà ce qui, pour nous, à ce point de l’histoire
où nous sommes, se trouve préférer...
je veux dire effectivement préférer, passer avant
...ce qu’il en est du Nom du Père.

Il est tout à fait étrange que là, le social prenne une prévalence de nœud, et
qui littéralement fait la trame de tant d’existences, c’est qu’il détient ce
pouvoir du nommer-à, au point qu’après tout, s’en restitue un ordre, un ordre
qui est de fer.

Qu’est-ce que cette trace désigne comme retour du Nom du Père dans le Réel,
en tant précisément que le Nom du Père est verworfen, forclos, rejeté, et qu’à ce
titre il désigne si cette forclusion...
dont j’ai dit qu’elle est le principe de la folie même
...est-ce que ce « nommer-à » n’est pas le signe d’une dégénérescence
catastrophique ?

Pour l’expliquer, il faut que je donne plein sens à ce que j’ai désigné du terme
- tel que je l’écris - de l’ex-sistence.
Si quelque chose ex-siste à quelque chose, c’est très précisément de n’y être
pas couplé,
d’en être « troisé », si vous me permettez ce néologisme.

La forme du nœud...
puisque aussi bien le nœud n’est rien de plus que cette forme, c’est-
à-dire imaginable
...est-ce que ce n’est pas là que l’imaginable se désigne de ne pouvoir être pensé
?
Pensé, c’est-à-dire mis en ordre, enraciné non pas seulement dans l’impossible, mais
dans l’impossible en tant que démontré comme tel.

Rien n’est démontré par ce nœud, mais seulement montré.


Montré ce que veut dire l’ex-sistence, d’un rond de ficelle pour me faire
comprendre,
un rond de ficelle en tant que ce n’est que sur lui que repose le nœud de ce
qui autrement reste fou.

L’explication ne mordant pas sur l’inexplicable.


Est-ce que ce n’est pas là que nous devons chercher dans ce qui nous
possède comme sujet, qui n’est rien d’autre qu’un désir...
310
et qui plus est désir de l’Autre, désir par quoi nous sommes
d’origine aliénés
...est-ce que ce n’est pas là que doit porter...
à savoir dans ce phénomène, cette apparition à notre expérience
...que comme sujets, ce n’est pas seulement de n’avoir nulle essence...
sinon d’être coincés, squeezés dans un certain nœud,
mais aussi bien comme sujet, sujet supposé de ce que squeeze ce
nœud
...comme sujet ce n’est pas seulement l’essence qui nous manque, à savoir
l’être,
c’est aussi bien que nous ex-siste tout ce qui fait nœud.

Mais dire que cela nous ex-siste ne veut pas dire que pour autant nous y
existions d’aucune façon.
C’est dans le nœud même que réside tout ce qui pour nous n’est en fin de
compte que pathétique,
ce que Kant a repoussé - comme à l’avance - de notre éthique,
à savoir de ce que rien dont nous pâtissions ne puisse d’aucune façon nous
diriger vers notre bien.

C’est là quelque chose qu’il faut entendre on ne sait comment, comme un


prodrome...
comme un prodrome, j’ose le dire, et c’est en cela que j’ai écrit une
fois « Kant avec Sade »
...comme un prodrome de ce qui fait effectivement notre passion, à savoir
que nous n’avons plus aucune espèce d’idée
de ce qui pour nous tracerait la voie du Bien.

Au moment où cette voie expire, au moment où Kant fait le geste de ce


mince recours,
de cette liaison infime avec ce qu’Aristote a instauré comme l’ordre du
monde, les arguments qu’il avance, quels sont-ils ?

Pour faire sentir la dimension de ce qui est le devoir, qu’avance-t-il ?


Ce qu’il avance, c’est prétendument qu’un amoureux près d’obtenir le succès
de sa jouissance y regardera à deux fois
si devant la porte de sa maîtresse, le gibet est déjà dressé auquel on
l’attachera.
311
Et d’opposer à cela que bien entendu personne ne se risquera jamais à pareil
truc,
alors qu’il est tout à fait au contraire évident que n’importe qui est capable de
le faire, s’il en veut, simplement.
Alors, qu’est-ce qu’il oppose à ça ?

C’est que...
comme si c’était là le signe d’une supériorité
...c’est que sommé par le tyran de diffamer un autre sujet, quelqu’un y
regardera à deux fois avant de porter un faux témoignage.

À quoi dans mon texte « Kant avec Sade »...


car j’ai écrit des choses très bien, des choses auxquelles personne ne
comprend rien, bien sûr,
mais c’est simplement parce qu’ils sont sourds
...à quoi j’ai opposé :
– mais si, pour désigner à la main du tyran, celui que le tyran désire
atteindre, il suf-
fisait non pas d’un faux, mais d’un vrai témoignage !

Ce qui suffit bien sûr à foutre tous les systèmes par terre pour la raison que la
vérité, la vérité est toujours pour le tyran.
C’est toujours vrai que le tyran, on ne peut pas le supporter, et par
conséquent, celui que le tyran veut atteindre,
il a déjà ses raisons pour ça, ce qu’il lui faut, c’est un semblant de vérité.

Le biais, par où ici Kant fait la fente, ce biais n’est pas bon, d’où il résulte la
formule qui se dégage simplement
de ces deux termes entre quoi Kant fait la rentrée de La raison pratique, c’est-
à-dire du devoir moral, c’est que l’essence...
l’essence de ce dont il s’agit dans le bien
...c’est que le corps force sa jouissance, à savoir la réprime, et simplement ceci,
au nom de la mort,
de la mort de soi ou de la mort de quelqu’un d’autre, dans l’occasion : celui
qu’il songera à épargner.

Mais cette formule une fois serrée, est-ce que cela ne réduit pas le Bien à sa
juste portée, est-ce que hors ces termes,

312
ces termes dont se font les 3, les 3 du Réel, en tant que le Réel lui-même est 3,
à savoir :
– la jouissance,
– le corps,
– la mort,
en tant qu’ils sont noués, qu’ils sont noués seulement, bien entendu, par cette
impasse invérifiable du sexe.

C’est bien là que se véhicule la porte de ce discours nouveau venu...


dont ce n’est pas rien que quelque chose l’ait nécessité
...le discours analytique dont vous me permettrez de reprendre le relais le 9 Mai,
le 9 Mai deuxième mardi,
et non pas ensuite le troisième, mais le quatrième, le quatrième qui ne sera
pas donc celui d’après Pâques,
le 16 Avril, mais celui du 23…

Le 9 Avril, pas Mai, Avril !

313
09 Avril 1974

Table des matières

Aujourd’hui, pour des raisons, comme ça, de choix personnel, je vais partir
d’une question,
question bien sûr que je ne me pose que de croire au moins que la réponse
est là - c’est un « bateau », vous le savez –
et cette question c’est : qu’est-ce que Lacan, ici présent, a inventé ?

Vous savez que ce mot « inventé », je l’ai mis en avant, je l’ai fait reconnaître si
je puis dire,
par vous, apparemment tout au moins, de le lier à ce qui le nécessite, c’est-à-
dire le savoir.
Le savoir s’invente, ai-je dit, ce dont me semble assez bien témoigner
l’histoire de la science.

Alors, qu’est-ce que j’ai inventé, moi ?


Ça veut pas dire du tout que je fasse partie de l’histoire de la science, parce
que mon départ est autre,
qu’il est celui de l’expérience analytique.

Quoi ?
Je répondrai - puisqu’il est entendu que j’ai déjà la réponse - je répondrai,
comme ça pour mettre les choses en train : l’objet(a).

C’est évident que je ne peux pas ajouter l’objet(a) par exemple. Ça, ça se
touche tout de suite.
C’est pas entre autres que j’ai inventé l’objet(a), entre autres machins, comme
certains s’imaginent.
Parce que l’objet(a) est solidaire - tout au moins au départ - du graphe.

Vous savez peut-être ce que c’est ? J’en suis même pas sûr...
Mais enfin c’est un truc qui a une forme comme ça, avec deux machins qui
traversent là, et puis en plus : ça .
314
Je dis « ça », parce que au point où nous en sommes c’est nécessaire.

Du graphe donc, dont il est une détermination et nommément au point où la


question se pose : qu’est-ce que c’est que le désir,
si le désir est le désir de l’Autre ? Enfin, c’est là que c’est sorti. Ça veut pas dire
bien sûr, qu’il ne soit pas ailleurs.
Il est ailleurs aussi, il est aussi dans le schéma dit « schéma L » :

Et puis il est aussi dans les quadripode des discours à quoi j’ai cru devoir
faire place, enfin, il y a quelques années :

Et puis - qui sait ? - peut-être est-il question qu’il vienne se mettre à la place
du x dans les déjà célèbres formules quantiques...

315
que j’appellerai aujourd’hui comme ça parce qu’en me réveillant ce
matin j’ai écrit quelques notes
...que j’appellerai de la sexuation.
:§ /§
;! .!

Et puisque j’y étais, en prenant ces notes il est surgi ceci, ceci dont c’est
curieux que je n’entende jamais les échos...
Même à Rome où j’ai été faire un petit tour, on a entendu parler de ces
formules quantiques,
ce qui prouve déjà une assez bonne diffusion.

Et on m’a posé des questions, à savoir si les formules quantiques, parce qu’elles
sont quatre,
pourraient bien se situer quelque part d’une façon qui aurait des
correspondances avec les formules des quatre discours.

C’est pas forcément infécond, puisque ce que j’évoque, enfin, c’est que le (a)
vienne à la place des x des formules
que j’appelle « formules quantiques de la sexuation ». Est-ce que j’ai besoin de les
réécrire ? Ce n’est sûrement pas inutile...
J’évoque ceci, c’est que c’est celles qui se marquent de : § à gauche...
et qui se continuent par quatre autres formules qui sont comme ça
en carré, bon.
...il aurait pu m’en revenir quelque chose...
si bien sûr ça ne demandait pas un peu de peine
...mais s’il est quelque chose que je voudrais vous faire remarquer, c’est que
ces formules dites quantiques de la sexuation
pourraient s’exprimer autrement, et ça permettrait peut-être d’avancer.

Je vais vous en donner ce qui s’en implique. Ça pourrait se dire comme ça :

« l’être sexué ne s’autorise que de lui-même ».

C’est en ce sens qu’il a le choix, je veux dire que ce à quoi on se limite pour les
classer mâle ou féminin, dans l’état civil,
ça n’empêche pas qu’il a le choix. Ça bien sûr, tout le monde le sait.

Il ne s’autorise que de lui-même, j’ajouterai : « et de quelques autres ».


316
Quel est le statut de ces « autres » dans l’occasion, si ce n’est que c’est quelque
part...
je ne dis pas au lieu de l’Autre
...c’est « quelque part » qu’il s’agit de bien situer, savoir où ça s’écrit mes formules
quantiques de la sexuation.

Parce que je dirai même ceci, je vais assez loin : si je ne les avais pas écrites,
est-ce que ça serait aussi vrai que l’être sexué ne s’autorise que de lui-même ?

Ça paraît difficile de le contester, étant donné qu’on n’a pas attendu que
j’écrive les formules quantiques de la sexuation
pour qu’il y ait une sérieuse lampée de gens qu’on épingle comme on peut...
enfin, qu’on épingle de l’homosexualité.
Ni d’un côté ni de l’autre.

Ce serait donc incontestablement vrai si ce n’est que...


chose curieuse, enfin il semble
...qu’encore que ça se soit étalé depuis le commencement des siècles, qu’on
ait mis un bout de temps justement
à l’épingler de ces termes...
comme par hasard impropres
...de ces termes d’« homosexuel » par exemple.

C’est curieux que je puisse les dire impropres, enfin c’est impropre tout à fait,
comme nomination.

Bien avant, on n’avait pas ces termes-là, enfin, on appelait ça, par exemple...
enfin, pour un côté, et le fait qu’on les distinguât d’une façon sérieuse
jusqu’à leur donner une place différente sur la carte géographique, est
déjà suffisamment indicatif
...on appelait ça, pour un côté, « des sodomites ».

« Sumus enim sodomitae », écrivait un prince qui, je crois, était lui-même de la


famille des Condé :
« Sumus enim sodomitae igne tantum perituri »24. Il disait ça pour rassurer ses
compagnons au moment où ils traversaient une rivière :

24 Un jour qu’il descendait le Rhône, en 1642, avec La Moussaye (son jeune aide de camp),
un violent orage survint. Condé improvisa, en latin macaronique :
« Carus amicus Mussoeus, Ah, Deus bone, quod tempus ! Imbre sumus perituri, Landerirette... »
317
« Il ne peut rien nous arriver, on ne va pas se noyer
puisque nous sommes igne tantum perituri,
on ne doit périr que par le feu, donc on est à l’abri ».

Bon. En attendant est-ce que, il n’aurait pas pu venir à l’idée dans mon École
que c’est ça qui équilibre mon dire :

« que l’analyste ne s’autorise que de lui-même » ?

Ça ne veut pas dire pour autant qu’il soit tout seul à le décider, comme je viens de
vous le faire remarquer, pour ce qui est de l’être sexué. Je dirai même plus,
enfin ce que j’ai écrit dans les formules implique au moins que pour faire
l’homme,
il faut qu’au moins quelque part soit écrite la formule quantique que je viens là
d’écrire, et qu’il existe...
c’est une écriture [:]
...qu’il existe cet X qui dit que n’est pas vrai...
que n’est pas vrai comme fondement d’exception [§]
...que n’est pas vrai que ! [§]...
à savoir que ce qui supporte dans l’écriture la fonction, la fonction
propositionnelle
où nous pouvons écrire ce qu’il en est de ce choix de l’être sexué
...qu’il n’est pas vrai qu’elle tienne toujours, que même la condition pour que
le choix puisse en être fait au positif,
c’est-à-dire qu’il y ait de l’homme, c’est qu’il y ait quelque part de la
castration.

Si je dis donc « que l’analyste ne s’autorise que de lui-même »...


ce qui est quelque chose de tellement accablant, enfin à y penser :
que si l’analyste est quelque chose

« Cher La Moussaye, Quel temps, bon Dieu ! Cette pluie nous fera périr. »
L’autre répliqua :
« Securae sunt nostrae vitae, Sumus enim Sodomitae. Igne tantum perituri, Landeriri... »
« Nous ne courons aucun risque, Car nous sommes Sodomites. Seul le feu nous fera périr, Landeriri... »
Cité dans : André Ducasse, « La grande demoiselle. La plus riche héritière d’Europe, 1627-1693 »,
Hachette 1942 p. 60. ».
Cf. la même citation in M. Proust : La prisonnière, in La recherche du temps perdu, T.3, Gallimard,
coll. La Pléiade, 1954, p. 303.
318
qui est sur le mode d’être « nommé-à », à l’analyse si je puis dire, à
l’analyse sous cette forme qui veut dire :
« membre associé », « membre titulaire », « membre... » je ne sais pas quoi
...tout ce dont j’ai essayé de faire rire dans un petit article 25...
en y marquant l’échelon de ce que j’ai appelé
– « les Suffisances »,
– « les Petits Souliers »,
– voire « les Béatitudes »,
– être « nommé à » la Béatitude
...est-ce que ce n’est pas quelque chose en soi qui peut un peu faire rire ?

Ça a fait rire mais pas très, parce que dans ce temps, quand j’ai écrit ça, ça
n’intéressait que les spécialistes,
qui eux ne riaient guère, bien sûr, parce qu’ils étaient dans le système.

Mais ça impliquerait quand même que cette formule...


que j’ai faite dans une certaine « Proposition... » 26 tout à fait axiale
...que cette formule reçoive les quelques compléments qu’implique que si
assurément on ne peut pas être nommé à la psychanalyse, ça ne veut pas dire
que n’importe qui puisse rentrer là-dedans comme un rhinocéros dans la
porcelaine.

C’est-à-dire sans tenir compte de ceci : c’est qu’il faudrait bien que s’inscrive
ce dont moi j’attends que ça vienne à s’inscrire, parce que c’est pas comme
quand j’invente ce qui préside au choix de l’être sexué,
là je ne peux pas inventer pour une raison : qu’un groupe c’est réel.

Et même c’est un Réel que je ne peux pas inventer de ce fait que c’est un Réel
nouvellement émergé,
puisque tant qu’il n’y avait pas de discours analytique, il n’y avait pas « du
psychanalyste ».
C’est pour ça que j’ai énoncé qu’il y a « du psychanalyste », dont par exemple,
moi, j’étais le témoignage,
mais ça ne peut pas vouloir dire pour autant qu’il y a un psychanalyste.

25
Cf. Écrits p. 459, Situation de la psychanalyse… en 1956.
26
« Proposition du 9 octobre 1967 sur le psychanalyste de l’école », Scilicet n° 1, Seuil, 1968,
Paris, pp. 14-30
319
C’est une visée proprement hystérique que de dire qu’il y en a au moins un, par
exemple.
Je ne suis pas du tout sur cette pente, n’étant pas de nature dans la position
de l’hystérique. Je ne suis pas Socrate, par exemple. Où je me situe, nous
verrons ça éventuellement, pourquoi pas, mais pour aujourd’hui je n’ai pas
besoin d’en dire plus long.

Donc il y a des choses au niveau de ce qui émerge de réel, sous la forme d’un
fonctionnement différent - de quoi ? –
de ce qu’il en est en fin de compte des lettres, parce que les lettres c’est de ça qu’il
s’agit.

C’est ça que j’ai voulu produire dans mes quadripodes : il peut y avoir une
façon dont un certain lien s’établit dans un groupe,
il peut y avoir quelque chose de nouveau et qui ne consiste qu’en une
certaine redistribution des lettres. Ça je peux l’inventer.

Mais la façon de donner suite à ce nouvel arrangement de lettres pour en


épingler un discours, ça suppose une suite justement.
Et pourquoi pas, comme on me l’a demandé à Rome quand on m’a posé la
question de savoir quelle était la liaison
des 4 formules quantiques dites de la sexuation, quelle était leur liaison avec la
formule - c’est de celle-là qu’il s’agit -
la formule du discours analytique telle que j’ai cru devoir d’abord l’avancer.

Les brancher, ça serait en donner ce développement qui ferait que dans une
École...
la mienne, pourquoi pas, avec un peu de chance -
...que dans une École s’articulerait cette fonction dont le choix de l’analyste,
le choix de l’être, ne peut que dépendre.
Car tout en ne s’autorisant que de lui-même, il ne peut par là que s’autoriser
d’autres aussi.

Je m’en réduis à ce minimum parce que précisément j’attends que quelque


chose s’invente,
320
s’invente du groupe sans reglisser dans la vieille ornière, celle dont il résulte
qu’en raison de vieilles habitudes contre lesquelles après tout on est si peu
prémuni, que ce sont elles qui font la base du discours dit Universitaire, qu’on
est « nommé-à », à un titre.

Ceci nous pousse...


nous pousse parce que je choisis d’y être poussé, mais vous pousse
en même temps puisque vous m’écoutez
...à tenter de préciser la liaison qu’il y a entre
– ce que j’appelle l’inventer du savoir,
– et ce qui s’écrit.

Il est tout à fait clair qu’il y a un lien, il s’agirait, ce lien, de le préciser,


autrement dit - ce qui se touche du doigt - s’apercevoir,
se poser la question : « où se situe l’écriture ? ».

C’est bien ce dont j’essaie de vous donner depuis longtemps l’indication, en


substituant...
ce que j’ai fait très tôt
...en glissant, si je puis dire, dans l’énoncé que j’ai tenté de donner de Fonction et
Champ de la parole et du langage,
je n’ai quand même pas intitulé un certain article - comme ça, un écrit pivot -
je ne l’ai pas intitulé « L’instance du signifiant dans l’inconscient », je l’ai
intitulé « L’instance de la lettre... ».

Et c’est autour de lettres...


comme vous vous souvenez peut-être un peu, enfin, comme ça
dans la brume,
que S, S1, S2, etc., sur s, sur petit s,
...c’est tout ce que...
tout ceci impliquant une certaine relation que j’ai épinglée de la
métaphore, une autre de la métonymie
...c’est autour de ça que j’ai fait tourner un certain nombre de propositions qui
peuvent être considérées comme un forçage,
je veux dire de donner une certaine instance - non pas de la lettre - mais de la
linguistique.

Mais je vous fais remarquer que la linguistique ne procède pas autrement que
les autres sciences,
321
c’est-à-dire qu’elle ne procède que de l’instance de la lettre, d’où l’instance de la
linguistique passant par la lettre,
pour proposer quelques remarques à ceux qui pratiquent l’analyse.

Ça n’empêche pas que, bien sûr...


parce que je croyais qu’avec le temps, enfin n’est-ce pas
...il y a ces « surréalistes » dont on me tanne quand on veut écrire sur moi des
articles. Ces surréalistes, j’en connaissais un
qui survivait alors, c’était Tristan Tzara, je lui ai refilé « L’Instance de la lettre... »
bien sûr, ça ne lui a fait ni chaud ni froid.

Pourquoi ? Parce que c’est bien là ce qui démontre ce que je vous faisais
remarquer...
vous l’avez peut-être entendu à mon dernier séminaire
...ce que je vous ai fait remarquer, c’est à savoir qu’en fin de compte, avec tout
ce chambard, ils savaient pas très bien ce qu’ils faisaient. Mais ça, ça tient du fait
qu’en somme ils étaient poètes, et comme l’a fait remarquer depuis
longtemps Platon :
il n’est pas du tout forcé - il est même préférable - que le poète ne sache pas ce qu’il fait.
C’est ce qui donne à ce qu’il fait, sa valeur primordiale, et devant quoi il n’y a
vraiment qu’à courber la tête.

Je veux dire que si on peut faire une certaine analogie, enfin une certaine
homologie, disons...
mais avec pour le mot « homo » ce sens approximatif qui est celui
que je vous ai déjà souligné tout à l’heure
...une certaine homologie entre
– ce qu’on a comme œuvres, œuvres de l’art,
– et ce que nous recueillons dans l’expérience analytique,
...interpréter l’art, c’est ce que Freud a toujours écarté, toujours répudié,
ce qu’on appelle « psychanalyse de l’art », c’est encore plus à écarter que la
fameuse « psychologie de l’art » qui est une notion délirante.

De l’art, nous avons à prendre de la graine.


À prendre de la graine pour autre chose, c’est-à-dire pour nous en faire ce
tiers qui n’est pas encore classé :
– en faire ce quelque chose qui est accoté à la science, d’une part,
– qui prend de la graine de l’art de l’autre,
– et j’irai même plus loin : qui ne peut le faire que dans l’attente de devoir
à la fin « donner sa langue au chat ».
322
Ce dont témoigne pour nous l’expérience analytique :
c’est que nous avons affaire, je dirais, à des vérités indomptables, dont nous
avons à témoigner pourtant, comme telles.

Est-ce que ce sont les seules qui peuvent nous permettre de définir comment
dans la science ce qu’il en est du savoir...
du savoir inconscient,
...comment dans la science ceci peut constituer ce que j’appellerai « un bord »,
c’est-à-dire ce dont la science même, comme telle, est - faute d’un meilleur
mot je dirai - structurée.

Si ce que j’avance pour vous, répond à quelque chose, on peut dire que vous
m’ayez assez attendu avant de ce que j’énonce
de ce qu’il n’y a pas de rapport sexuel, c’est ça que ça veut dire.

Là encore je souligne que ça ne va pas jusqu’à dire que le peu de Réel que
nous savons...
qui se réduit au nombre
...que le peu de Réel que nous savons, s’il est si peu, ça tient au fameux trou :
au fait qu’au centre il y a ce τόπος [topos], qu’on ne peut que boucher.

Qu’on ne peut que boucher avec quoi ?


Avec l’Imaginaire, mais ça ne veut pas dire pour autant que l’objet(a) ça soit de
l’Imaginaire.
Il est un fait que ça s’imagine, ça s’imagine avec ce qu’on peut, à savoir avec :
– ce qui se suce,
– ce qui se chie,
– ce qui fait le regard, ce qui dompte le regard en réalité,
– et puis la voix.
Les deux derniers dans le nombre, en tout cas sûrement le dernier, c’est moi
qui l’ai ajouté à la liste, en tant que ça s’imagine.

Mais le fait que ça s’imagine n’ôte rien de la portée de l’objet(a) en tant que
τόπος [topos],
je veux dire, en tant que ce qui se squeeze pour en donner l’image...
rien de plus ai-je fait
...pour en donner l’image qui n’a qu’un avantage, c’est que c’est une image
écrite,
323
celle que j’ai donnée dans le nœud borroméen : l’objet(a) c’est là que ça se noue.

Il y a donc 2 faces ici à l’objet(a), une face qui est aussi réelle que possible
seulement de ce fait que ça s’écrit.
Vous voyez ce que j’essaye de faire là : j’essaie de vous situer l’écrit...
et ça va loin d’avancer çà
...comme ce bord du Réel, situé sur ce bord.

Parce qu’il faut bien vous donner d’autre pâture que cette abstraction comme
vous diriez...
car justement ce qui est là sensible, c’est que ça n’est pas de
l’abstraction.
C’est dur comme fer. C’est pas parce qu’une chose n’est pas
succulente qu’elle est abstraite
...il est évidemment amusant que j’éprouve là le besoin, pour vous...
le désir de l’homme étant le désir de l’Autre
...que j’éprouve là le besoin pour vous d’avoir une petite scansion rigolade,
pour vous faire remarquer que c’est amusant,
enfin... une chose, un petit échantillon anecdotique que je vais vous donner,
n’est-ce pas.

C’est assez curieux, par exemple que le savoir en tant qu’il s’invente, ça se
passe comme ça, comme je vais vous dire.
Quand Galilée a aperçu certaines de ses inventions, qui bouleversaient tout à
fait le savoir concernant le Réel céleste,
il a pris soin de le noter, sous la forme suivante : il a envoyé à quelques
personnes un certain nombre de distiques latins...
pas plus : 2 vers
...dans lesquels, par lesquels il pouvait en quelque sorte prendre date, et en
prenant un certain nombre de lettres de trois en trois, par exemple,
démontrer qu’il avait inventé la chose impossible à faire avaler à son époque,
qu’il l’avait inventée déjà à telle date.

Je veux dire que c’était inscrit indiscutablement par la façon même dont il
avait fait ces distiques,
dont peu importe par ailleurs le contenu, étant donné bien sûr qu’on peut,
dans ce genre, écrire n’importe quoi,
ça ne fait rien à personne, tout ce qui intéresse quelqu’un, quand on reçoit
une lettre d’un personnage comme Galilée,
c’est pas ce qu’il a voulu dire, c’est qu’on a un autographe.
324
Et la façon dont...
sous - en quelque sorte - ce que nous appellerons l’apparente
connerie des deux vers
...était inscrite la date...
la date de telle chose, la chose dont il s’agissait, à savoir sur le ciel
et le principe des trajets qu’il offre à voir
...est-ce que là ne s’illustre pas...
d’une façon certes seulement amusante, mais vous en avez bien
d’autres illustrations,
puisque comme je l’ai fait, j’y ai insisté avec des pieds de plomb
...il est bien évident que si la logique est ce que je dis : la science du Réel et pas
autre chose,
si justement le propre de la logique en tant que science du Réel
– c’est justement de ne faire de la vérité qu’une valeur vide,
– c’est-à-dire exactement rien du tout, quelque chose dont vous pouvez
simplement inscrire que non-V c’est F,
– c’est-à-dire que c’est faux, c’est-à-dire que c’est une façon de traiter la
vérité qui n’a aucune espèce de rapport avec ce
que nous appelons communément vérité.
...cette science du Réel, la logique, s’est frayée, n’a pu se frayer qu’à partir du
moment où on a pu assez vider des mots de leur sens pour leur substituer
des lettres purement et simplement. La lettre est en quelque sorte inhérente à
ce passage au Réel.

Là c’est amusant de pouvoir dire que l’écrit était là pour faire preuve - faire
preuve de quoi ? - faire preuve de la date de l’invention.
Mais en faisant preuve de la date de l’invention, il fait preuve aussi de
l’invention elle-même, l’invention c’est l’écrit,
et ce que nous exigeons dans une logique mathématique, c’est très
précisément ceci : que rien ne repose de la démonstration
que sur une certaine façon de s’imposer à soi-même une combinatoire
parfaitement déterminée d’un jeu de lettres.

Je pose là la question : est-ce que l’anagramme...


puisque c’est de ça qu’il s’agissait dans les vers de Galilée
...que l’anagramme...
au niveau où le cher Saussure s’en cassait la tête en privé
...est-ce que l’anagramme n’est pas là simplement pour faire preuve que c’est là
la nature de l’écrit,
325
même quand on n’a pas encore l’idée de rien à prouver ?

Est-ce que l’anagramme au niveau où Saussure s’en interrogeait...


à savoir au niveau où dans les vers dits « saturniens », on peut
retrouver justement le nombre de lettres
qu’il faut pour désigner un dieu, sans que rien du ciel ne puisse
nous secourir pour savoir si c’était l’intention, là, du poète, d’avoir
truffé ce qu’il avait à écrire - puisque l’écrit déjà fonctionnait - de
l’avoir truffé
d’un certain nombre de lettres qui fondent le nom d’un dieu
...est-ce que là on ne sent pas que même quand il n’est supporté par rien, par
rien dont nous puissions témoigner,
il nous faut bien admettre que c’est l’écrit qui supporte, qu’il y a là une sorte
d’entité de l’écrit ?

Comment traduirons-nous « entité » ?


Est-ce que nous la pousserons
– du côté de l’être,
– ou du côté de l’étant ?
Est-ce que
– c’est οὐσἰα [ousia],
– ou est-ce que c’est ον [on] ?

Je crois qu’il vaut mieux abandonner cette direction.


Et je vous propose quelque chose qui a son intérêt d’aller dans le même sens
que ce que j’avais déjà tracé.
Comme l’a fait remarquer un vieux sage, du temps où on savait quand même
déjà écrire ce qui s’imposait du langage :

« une route qui monte c’est la même que celle qui descend »

Alors je pourrais vous proposer comme formule de l’écrit : « le savoir supposé


sujet ».

Qu’il y ait quelque chose qui atteste qu’une formule pareille puisse avoir sa
fonction, c’est en tout cas aujourd’hui
ce que je trouve de mieux

326
– pour vous situer la fonction de l’écrit, pour ceci à quoi nous a introduit
notre question sur l’entité de l’écrit, οὐσἰα [ousia]
ou ον [on],
– pour situer ceci qu’il se définit avant tout d’une certaine fonction, d’une
place de bord.

Voilà ! Il est bien évident que comme je l’ai souligné...


comme ça, incidemment, parce que je passe pas mon temps à
m’expliquer avec les philosophes
...il est bien évident que c’est mon matérialisme à moi. Ouais...

Je le dis à peine parce que je m’en fous du « matérialisme ».


Ce certain matérialisme, comme ça, qui est là de toujours, qui consiste à baiser
le cul de la matière
au nom de ceci que ce serait quelque chose de plus réel que la forme, enfin ça,
bien sûr on l’a déjà maudit.
On l’a maudit à partir du matérialisme historique qui n’est strictement rien
d’autre
qu’une résurgence de la Providence de Bossuet. [Rires] Ouais...

En tous les cas, cette matière de l’écrit, enfin de l’écrit supposé, comme c’est
un peu nouveau,
ça mériterait qu’on lui tire un peu sur les tétines, pour en revenir à notre
objet(a) fondamental.
Qu’on l’exploite un peu, tout au moins un temps.

Qu’elle devienne possible, cette exploitation, ça veut dire justement...


si vous traduisez la modalité comme je vous ai appris à le faire
...ça veut dire que ça cesse de s’écrire, et pas du tout le contraire.

Il faut que ça cesse de s’écrire pour que ça prouve quelque chose.


C’est-à-dire que ça ne cesse pas de repartir.
Mais justement c’est là cette scansion dont j’essaie de vous donner l’idée,
c’est une scansion qui est curieuse.

Parce que la pulsation que ça implique...


à savoir - ce que chacun sait - que ne peut être nécessaire que le
possible,

327
à savoir ce que je situe du cesser de s’écrire, est justement ceci qui ne
cesse pas de se répéter,
...ce qui est là quelque chose que nous avons bien su toucher, dans cette
fonction produite génialement par Freud de la répétition.

Ça c’est une chose fondamentale et dont j’essaie ici pour vous l’approche,
l’approche en ce sens que ça institue un temps deux. Loin de faire le temps
linéaire, ça institue un temps deux comme tout à fait fondamental.

Et j’irai même jusqu’à poser la question à ceux qui pourraient m’en dire un
petit bout...
et ça m’amuserait bien qu’on m’y réponde là-dessus
...c’est que, à prendre un ensemble de dimensions...
ensemble ne supposant rien de cardinal, mais disons un ensemble fini
...comment déterminer sur cet ensemble de dimensions...
pourquoi ne pas imaginer la dimension telle que je la définis [dit-
mansion], c’est-à-dire là où se situe le dire
...comment arriver à formuler ceci :
– que si nous partons de l’idée que la fonction du 2, deux dimensions s’y
situent d’un côté de la surface,
– mais du « cesser » et « non-cesser » comme je viens de vous le dire,
est-ce que ce n’est pas là ce qui fait très exactement la portée de l’écrit ?

Autrement dit, sur un ensemble de dimensions que nous ne déterminons pas


d’avance, comment trouver
– ce qui fait fonction-surface,
– et ce qui à mon dire ferait fonction-temps du même coup ?
Ce qui de toute façon est très proche, très proche du nœud que je vous
suggère.

J’avais autrefois commis un truc qui s’appelait « Le temps logique ».


Et c’est curieux que j’y aie mis au 2nd temps le temps pour comprendre, le temps
pour comprendre ce qu’il y a à comprendre.
C’est la seule chose - dans cette forme que j’ai faite aussi épurée que possible
- c’est la seule chose qu’il y avait à comprendre :
c’est que « le temps pour comprendre » ne va pas s’il n’y a pas 3. À savoir ce que
j’ai appelé :
– l’instant de voir,
– puis la chose à comprendre,
328
– et puis le moment de conclure.

De conclure - comme je crois l’avoir assez suggéré dans cet article - de


conclure de travers.
Sans quoi - s’il n’y a pas ces 3 - il n’y a rien qui motive ce qui manifeste avec
clarté le 2,
à savoir cette scansion que j’ai décrite, qui est celle d’un arrêt, d’un cesser et d’un re-
départ.

Grâce à quoi il est évident que ce sont les seuls mouvements convaincants,
qui ne valent comme preuve,
que quand les trois personnages...
dont vous savez qu’il s’agit qu’ils sortent de prison comme par hasard
...que ce n’est que dans l’après-coup de ces scansions qu’ils peuvent les faire
fonctionner comme preuve.

C’est-à-dire faire ce qui leur est demandé, non pas seulement qu’ils soient
sortis, ce qui est d’un mouvement bien naturel,
mais à quoi ils sont identiques, à savoir chacun strictement aux deux autres.
Ils ont la même rondelle noire ou blanche, dans le dos.

Ils ne peuvent - ce qui leur est demandé ! - en donner l’explication que de


ceci qu’ils ont fait tous le même ballet pour sortir. C’est là la seule expli-
cation.

C’est une voie qui est tout à fait charmante, à expliquer ceci, ceci qui est en
plus bien évident,
c’est que ça ne comporte entre eux aucune espèce d’identité de nature,
que l’illustration, le commentaire en marge que j’en donne.

C’est à savoir que c’est comme ça que les êtres s’imaginent une universalité
quelconque, il n’y a pas trace dans cet apologue...
puisque d’un apologue il s’agit
...il n’y a pas trace dans cet apologue du moindre rapport entre les prisonniers
puisque c’est justement ce qui leur est interdit : c’est de communiquer entre
eux. Ils sont simplement - s’identifient ou se distinguent - d’avoir ou de
n’avoir pas,
un disque blanc ou un disque noir dans le dos.

329
Je m’excuse d’avoir été si long pour les personnes qui n’ont jamais ouvert les
Écrits, il doit y en avoir pas mal ici dans ce cas. Définir donc ce qui, dans un
ensemble de dimensions, fait du même coup surface et temps,
voilà ce que je vous propose comme suite à ce que je vous ai proposé de
« temps logique » de mes Écrits.

Est-ce que je suis, est-ce que je suis mauvais juge, quand j’ai répondu que
l’objet(a) c’était peut-être ce que j’avais inventé ?
Peut-être, c’est sûrement… en tout cas personne ne l’a inventé à part moi.
Bon. Mais je peux être quand même mauvais juge.

Et c’est en ça qu’il n’est pas sans rapport avec l’οὐσἰα [ousia] dont je faisais
tout à l’heure usage de chiffon,
c’est que si mon schéma du discours analytique est vrai, cet objet(a), je dois le
devenir, c’est ce que j’ai à faire advenir.

C’est pas le « je », dans mon cas - c’est-à-dire là, au moment où je suis devant
vous - c’est le (a). Oui...
Cette place de « personne » est bien entendu...
comme le nom de personne l’indique
...une place de « rang à tenir », de « semblant » : il s’agit de tenir le rôle de
l’analyste.

Et c’est bien en cela que j’ai avancé un certain quelque chose, c’est que c’est
celle qui se pose de la question toujours la même :
« Puis-je l’être ? ». M’autoriser ça peut encore aller, mais l’être c’est une autre
affaire.

C’est là qu’évidemment se forge ce que j’ai énoncé du verbe « désêtre ».


L’analyste, je le « dé-suis », l’objet(a) n’a pas d’être.

J’ai suffisamment insisté en son temps sur ce dont les psychanalystes jubilent,
à savoir cette face, ce support, ce pathétisme de l’objet(a) quand il prend la forme du
déchet. J’y ai insisté beaucoup.

330
Un jour je me suis comme ça pointé à Bordeaux, et je leur ai expliqué que la
civilisation c’était l’égout, qu’il n’y en a strictement aucune espèce d’autre
trace, et que c’est tout de même quelque chose de bien étrange, qu’il faut s’y
appliquer.

Parce que, on ne sache pas que tous les autres animaux qui existent
encombrent la terre de leurs déchets,
alors qu’il est tout à fait singulier que tout ce que fait l’homme, finit toujours
dans le déchet, n’est-ce pas ?
Une seule chose qui garde une petite dignité c’est les ruines, mais sortez
quand même un tout petit peu de vos coquilles
pour vous apercevoir du nombre d’autos à la casse qui s’empilent dans des
endroits,
et de vous apercevoir que partout où vous mettez le pied, vous mettez le pied
sur quelque chose
où on a essayé de toutes façons de recomprimer d’anciens déchets pour ne
pas en être submergé, littéralement. Bon. Ouais...

C’est une affaire, ça !


C’est toute l’affaire de l’organisation, n’est-ce pas ?
De l’organisation imaginaire [de la société], si on peut dire.

Simuler, simuler avec la foule…


parce que c’est l’autre face de ce que j’ai appelé tout à l’heure le
choix, « le groupe »
…simuler avec la foule…
et on a toujours affaire à ça pour y recueillir un groupe
…simuler avec la foule quelque chose qui fonctionne comme un corps. Ouais...
Bon !

Mais enfin, cet objet(a) quand même, quelle est la face de ce qui vous
intéresse, non pas quand je l’écris...
parce que je l’écris le moins que je peux, j’ai trop le sens de mes
responsabilités pour que cet écrit,
je lui laisse pas sa chance, sa chance que ça cesse, pour que, si ça ne
cesse pas, ça fasse sa preuve
...mais là, là quand je jaspine, qu’est-ce qui vous intéresse de ce (a) dont je
parle ?

331
Il y a quelque chose qui peut bien me venir à la tête, parce que c’est comme
tout le reste, j’invente pour ce qui est du savoir, mais pour ce qui est de la
vérité, j’invente pas : la vérité on me l’apporte, j’en ai des seaux entiers.
Et là, il y a un type qui est venu me voir, je pourrais pas dire il y a combien
de temps, puis je voudrais pas qu’il se reconnaisse,
il est venu me dire que ce qu’il lui fallait, c’était ma voix ! [Rires]

C’était pas une voix pour un vote - hein ?- c’était la voix.


Non mais c’est une question très sérieuse pour moi : qu’est-ce que c’est la
voix ?
Parce qu’il est bien évident qu’il y a là quelque chose, c’est pas une question
de timbre,
si l’objet(a) est ce que je dis, faut pas confondre la phonétique et le phonème.

La voix se définit d’autre chose que de ce qui s’inscrit sur un disque...


et sur une bande magnétique comme il y en a tant qui s’en régalent
[sic]
...ça n’a rien à faire avec ça. La voix peut être strictement la scansion avec
laquelle tout ça je vous le raconte.

Je suis persuadé qu’il y a là une source de votre accumulation dans cette


enceinte, accumulation aujourd’hui décente.
Il y a quelque chose comme ça, qui est lié au temps que je mets à dire les
choses,
puisque l’objet(a) est lié à cette dimension du temps.

C’est complètement distinct de ce qu’il en est du dire. Le dire c’est pas la voix.

Et être aimé...
puisque vous m’aimez, bien entendu...
...être aimé, pour l’un ou pour l’autre, c’est pas du tout pareil.

Le dire que l’objet(a) comporte, c’est toutes sortes de choses que j’ai même
couchées par écrit :
Subversion du sujet et dialectique du désir, et patati et patata, ça c’est sur un tout
autre chemin que l’exhibition de la voix,
c’est-à-dire d’un témoignage - c’est le cas de le dire - pathétique, de son coinçage
dans toute l’affaire.

Par contre le dire c’est pas l’écrit non plus. Ouais...


332
Le dire c’est pas l’écrit non plus, il ne suffit pas d’avoir quelque chose à dire pour
être foutu d’en savoir long.
C’est une distinction que j’aimerais beaucoup que vous vous mettiez dans
vos petites têtes. Oui...

Mais sur ce qu’il en est de la vérité, il y a lieu de savoir.


Il y a lieu de savoir en tant qu’il s’agit à tout instant d’inventer, pour répondre
à son tissu de contradictions, à la vérité,
et c’est bien pour ça que le premier pas à faire, c’est de la suivre dans toutes
ses simagrées.
Il ne s’agit pas seulement de ceci que le mensonge en fait partie, j’y ai assez
insisté, n’est-ce pas.

Et il faut voir ce qu’elle est capable de vous faire faire : La vérité, mes bons
amis, mène à la religion...
vous entendez jamais rien de ce que je vous dis de ce truc-là
parce que j’ai l’air de ricaner quand j’en parle de la religion, mais je
ricane pas, je grince
...elle mène à la religion, et à la vraie, comme je l’ai dit déjà.
Et comme c’est la vraie, c’est justement pour ça qu’il y aurait quelque chose à
en tirer pour le savoir, c’est-à-dire à inventer.

Ben vous êtes pas foutus de le faire, hein !


Et c’est pas demain que vous en viendrez à bout.
Parce que dans tout ça vous ne mettez absolument aucun sérieux.

Il est évident que ceux qui ont inventé les plus beaux trucs du savoir...
je les nomme, hein, c’est un palmarès
...Pascal, Leibniz, et Newton !

Newton, enfin est-ce que vous vous rendez compte de ce que Newton a écrit
– sur Le livre de Daniel,
– et sur l’Apocalypse 27 de Saint Jean...
vous n’avez jamais regardé ça bien sûr, parce qu’on ne vous le
donne pas en livre de poche...
mais je le regrette. Je ne vous reproche pas non plus de ne pas être
allé le chercher.
Il faudrait faire un livre de poche avec ça, et bien traduit.

27
Cf. Isaac Newton : Écrits sur la religion, Gallimard, Coll. Tel, 1996.
333
...il y croyait dur comme fer à la religion.

Et les deux autres...


il me semble que c’est difficile de renoncer à l’évidence
...ils parlent que de ça, il y a même que ça qui les intéresse.

Quant je pense qu’il faut que j’aille chercher au milieu d’une montagne
d’« Adresses au curé de Paris », ce que Pascal a écrit
sur la cycloïde par exemple, enfin le type même de ces pas qui ont fait qu’on
a inventé rien d’autre que le calcul intégral.

Est-ce que vous vous imaginez que le calcul intégral c’est autre chose que de
l’écriture ?
La parabole d’où c’est parti...
« la parabole » : je parle de la parabole tracée...
...la parabole et puis n’importe quelle autre lunule ou trucmuche ou machin,
enfin c’est des choses écrites,
il n’y a que là que nous touchons ce qu’il en est du Réel.

Ben, ils étaient passionnés, ces trois-là, pour le vrai. Le vrai de la vraie.

La voie à suivre, c’est d’en remettre.


Si vous n’interrogez pas comme il convient le vrai de la Trinité, ben vous êtes
faits comme des rats, comme L’homme aux Rats.
Il est évident quand même que la religion a ses limites, quand même !

Enfin, moi je reviens d’Italie vous comprenez, là je suis dans un bain de


corps qui ruissellent sur tous les murs,
enfin il y a que ça, il y a des tableaux à s’en étouffer, c’est d’ailleurs tout à fait
magnifique,
moi je ne vois pas pourquoi je ferais « proh pudor ! » [Oh honte !] devant ce
ruissellement des corps,
mais enfin ça donne quand même sa limite au machin, ça montre quand
même qu’on est dans la vérité,
et qu’on y reste, qu’on n’en sort pas.

Ce qu’il faut, ce qu’il s’agirait, c’est d’en sortir de la vérité, alors là, je vois pas
d’autre moyen que d’inventer, et pour inventer de la bonne façon, de la façon
analytique, n’est-ce pas, c’est d’en remettre, d’abonder dans ce sens. Oui...
334
Il n’y a qu’une seule chose qui est tout de même bien embêtante et sur
laquelle je voudrais terminer si vous le voulez bien.
C’est pas un hasard que ce soit, dans mes élèves, une femme...
elle est faite comme ça, celle-là, bon, enfin...
...qui a fait comme ça tout un jaspinage sur le désir de savoir.
C’est certainement pas chez moi qu’elle l’avait pris !

J’ai jamais même suggéré un machin pareil, hein.


Il y a pas l’ombre de désir de savoir, mis à part ceci sur quoi je m’interroge...
et sur quoi je n’ai rien à vous dire, parce que je n’en sais rien
...c’est qu’il y a les mathématiques...
qui ne peuvent procéder, me semble-t-il, à moins que ce soit un
effet de l’inconscient
...qui ne produisent pas le moindre désir, mais c’est quand même curieux de
voir que la mathématique ça se continue.

On s’imagine qu’il y a chez les gens de votre espèce, enfin c’est-à-dire que les
mathématiciens, ils sont...
je pense qu’il n’y en a peut-être pas deux dans cette salle, je parle
de vrais, de mordus
...il n’y a pas le moindre désir de savoir. Il n’y a pas le moindre désir d’inventer
le savoir.

Enfin il y a un désir de savoir attribué à l’Autre. Ça, ça se voit.


C’est comme ça que surgissent les manifestations de complaisance que donne
l’enfant dans ses « pourquoi ? ».
Tout ce qu’il pose comme question, c’est fait pour satisfaire à ce qu’il
suppose que l’Autre voudrait qu’il demande.

C’est pas tous les enfants, hein ! C’est pas tous les enfants, parce que je vais
vous faire une petite chose,
il faut bien que de temps en temps je vous donne une petite chose à vous
mettre sous la dent, cette chose attribuée à l’Autre,
ça s’accompagne très souvent d’un « très peu pour moi ».

Et un « très peu pour moi » dont l’enfant donne la preuve sous cette forme à
laquelle je suis sûr que vous n’avez pas songé...
mais comme vous savez, moi aussi j’en apprends tous les jours, je
m’éduque, je m’éduque bien sûr dans
335
la ligne de ce qui me plaît, dans la ligne de ce que j’invente,
forcément, mais enfin la nourriture ne me manque pas
...et si vous saviez comme je le sais, à quel point ce que j’ai déjà illustré de
l’anorexie mentale en faisant énoncer par cette action - car une action énonce
- « Je mange rien ».

Mais pourquoi est-ce que « Je mange rien » ? Ça vous vous l’êtes pas demandé,
hein ?
Mais si vous le demandez aux anorexiques, ou plutôt si vous les laissez venir,
moi je l’ai demandé...
je l’ai demandé parce que j’étais déjà dans ma petite veine
d’invention sur ce sujet
...je l’ai demandé alors, qu’est-ce qu’ils m’ont répondu ?

Mais c’est très clair : elle était tellement préoccupée de savoir si elle mange,
que pour décourager ce savoir...
ce savoir comme ça, désir de savoir, n’est-ce pas
...rien que pour ça elle se serait laissée crever de faim, la gosse ! C’est très
important.
C’est très important cette dimension du savoir, et aussi de s’apercevoir que
c’est pas le désir qui préside au savoir, c’est l’horreur.

Vous me direz qu’il y a des gens qui travaillent, et qui travaillent comme ça à
obtenir l’agrégation.
Mais ça, vous comprenez, ça n’a rien à faire avec le désir de savoir, ça c’est
un désir qui est, si je puis dire,
comme toujours est le désir de l’Autre, et j’ai déjà expliqué qu’il suffit que
l’Autre désire pour que, bien sûr,
on tombe sous le coup, le désir de l’homme est le désir de l’Autre, mais c’est plus
ou moins compliqué le circuit,
il y a le désir de l’Autre qui se communique de plain-pied parce qu’il nage
déjà dans l’Autre, le sujet.

Il y a l’hystérique.
Ça l’hystérique, c’est une autre affaire, hein ?
Il faudra que je reprenne mon schéma, pour vous montrer la place exacte que
tient le savoir [S2], pour l’hystérique :

336
– c’est un savoir, particulièrement spécifié, n’est-ce pas,
– c’est un savoir dont elle ramasse le machin. Oui.
– C’est un savoir qui ne mène pas loin.
– C’est un savoir qui - pour nous en tenir à l’origine - c’est un savoir qui
est très souvent, non
pas produit par le discours, le désir de l’Autre, mais refilé, si on peut
dire.

Je veux dire qu’il se peut très bien qu’une personne qui n’avait pas le moindre
désir de rien savoir de quoi que ce soit,
tout de même se soit aperçue que dans la société, le discours universitaire assure
à ceux qui savent, une bonne place,
et qu’elle refile à la gosse là...
à la moutarde qui devient hystérique, et justement pour ça
...qui lui refile que c’est un moyen de la puissance.

Naturellement, elle reçoit le truc, elle, sans savoir que c’est pour ça,
elle le reçoit dans sa toute petite enfance, et là, c’est un cas de transmission
assez fréquent du désir de savoir,
mais c’est quelque chose de tout à fait secondairement acquis.

En d’autres termes, ce que j’essaie de vous mettre dans la tête et à propos de


cette expérience de l’enfant,
qui naturellement vous parle de ces « pourquoi ? » qui concernent :
– pourquoi quoi, pourquoi est-ce qu’il y a des enfants qui naissent ? Comment ça se
fait ? etc.

Et tout ce qu’ils veulent, c’est entendre quelque chose qui fait plaisir, montrer
qu’ils font tout comme si ils s’y intéressaient,
mais déjà qu’ils le savent, ils le refoulent - vous le savez bien - et ils le
refoulent immédiatement,
enfin ils y pensent plus, il faut tout de même avoir une idée un peu plus claire
de ce qui se passe réellement. Ce désir de
savoir, pour autant qu’il prend substance, il prend substance du groupe
social.
337
À la vérité, je n’irai pas à me contenter de cette réponse pour ce qui est de
l’invention mathématique,
il est tout à fait clair qu’il y a des mordus, je veux dire que c’était pas une
façon de se faire valoir à la Sorbonne
que de résoudre les problèmes de la cycloïde, qu’il y avait...
temps miraculeux, temps que je voudrais voir se reproduire sous la
forme des psychanalystes,
je voudrais voir s’y reproduire cette espèce de République,
...cette espèce de République qui faisait que Pascal correspondait avec
Fermat, avec Roberval, avec Carcavi,
avec des tas de gens, qui étaient tous entre eux pour ceci, qu’on ne sait pas
quoi s’était produit...
c’est bien ce que je voudrais un jour tirer de l’histoire
...on ne sait pas quoi s’était produit qui faisait qu’il y avait des gens qui
désiraient plus en savoir
à propos de ces choses invraisemblables, qui se dessinent comme ça : la
cycloïde.

Vous savez ce que c’est : c’est un cercle, une roulette qui tourne autour d’une
autre, vous voyez ce que ça peut donner,
ça donne, une chose comme ça, mais rien que le fait qu’ils aient étés mordus
par ça, qui croyez-le, à ce moment-là,
ne rapportait rien, auprès d’aucun seigneur, qui leur faisait leur réputation,
leur truc, strictement entre eux,
ils ne sortaient pas de là.

Bien sûr de là est sortie votre télévision...


cette télévision grâce à quoi vous êtes définitivement abrutis
...bon, mais enfin ils ne le faisaient pas pour ça.

Ils ont fourni à l’objet(a) bien sûr, mais justement c’était sans le savoir, mais
ils ont quand même d’autant mieux réalisé que l’objet était l’objet(a), c’est-à-
dire ce dont vous êtes étouffés, ils l’ont d’autant mieux réalisé que, sans
savoir où ils allaient,
ils sont passés par la structure, par la structure que je vous ai dite, à savoir ce
bord du Réel.

338
23 Avril 1974

Table des matières

Bon, je vais d’abord...


en commençant trois minutes avant l’heure
...je vais d’abord m’acquitter d’un devoir que je n’ai pas rempli la dernière
fois.
Je ne l’ai pas fait parce que j’ai cru que ça se ferait tout seul, mais comme,
même dans mon École,
j’ai vu que personne n’avait franchi ce pas, alors ça m’incite à en provoquer
d’autres à le franchir.

Il y a un livre qui vient de paraître au « Champ freudien », comme on dit...


c’est une collection dont il se trouve que je la dirige.
Si c’est paru dans cette collection, je n’y suis évidemment pas pour rien,
il a même fallu que j’y force l’entrée.
...ce livre s’appelle...
c’est un titre, autant celui là vaut qu’un autre
...s’appelle : L’Amour du Censeur. Il est du nommé Pierre Legendre, qui se
trouve être professeur à la Faculté de Droit. Voilà.

Alors, j’incite vivement ceux qui...


je ne sais pas trop pourquoi, enfin...
...s’accumulent ici autour de ce que je dis, je les incite vivement à ce qu’on
appelle « en prendre connaissance »,
c’est-à-dire à le lire avec un peu de soin parce qu’ils en apprendront quelque
chose.

Voilà. Là-dessus je commence.


Je commence, ou plutôt je recommence.
C’est bien ce qui m’étonne le plus.
339
Je veux dire que j’ai l’occasion à chaque fois de m’apercevoir que si j’ai parlé
de l’espoir dans certains termes,
à propos d’une question qui m’était posée, kantienne : « que puis-je espérer ? » et
j’avais dit que l’espoir, j’avais rétorqué que l’espoir c’était une chose propre à
chacun. Il n’y a pas d’espoir commun. Que c’est tout à fait inutile d’espérer
un commun espoir.

Alors moi je vais vous avouer le mien, c’est celui qui me possède toute la
semaine jusqu’au matin où je me réveille à votre intention...
c’est-à-dire par exemple ce matin même
...jusqu’à ce moment, j’ai toujours l’espoir que ce sera la dernière fois, que je
pourrai vous dire, n,i,ni : fini.

Le fait que je sois là...


parce que le jour où je le dirai, ça sera avant de commencer
...le fait que je sois là vous prouve que tout particulier que me soit cet espoir,
il est déçu.

Bon alors moyennant quoi, en me réveillant j’ai naturellement pensé à tout


autre chose que ce que j’avais fomenté
pour vous le dire, il m’est surgi comme ça que s’il y a...
je l’ai déjà dit, mais il faut bien que je le répète
...que s’il y a quelque chose dont l’analyse a découvert la vérité, c’est l’amour
du savoir.

Puisque...
tout au moins si ce que je vous fais remarquer a quelque accent, accent
qui vous émeuve
...le transfert révèle la vérité de l’amour et précisément en ceci qu’il s’adresse
à ce que j’ai énoncé du « sujet supposé savoir ».

Ça pourrait vous paraître, après ce que j’ai énoncé la dernière fois...


avec je crois quelque accent, au moins je me l’imagine, enfin j’espère
que vous vous en souvenez
...non seulement j’ai avancé qu’il n’y avait pas de « désir de savoir », mais j’ai
même parlé de quelque chose,
que j’ai articulé effectivement de « l’horreur de savoir ». Voilà !

340
Alors comment rejoindre ça, si je puis dire ? Ben justement, ça ne se rejoint
pas...
C’est « Le Mariage du Ciel et de l’Enfer » 28.

Il y a un nommé William Blake, vous savez, qui a...


dans son temps, à son époque, avec son petit matériel à lui, qui
n’était pas mince
...qui a remué ça, il lui a même donné exactement ce titre. Voilà !

Alors peut-être que ce que je suis en train de vous dire, c’est que le mariage
en question n’est pas tout à fait ce qu’on croit,
ce qu’on croit à lire William Blake, précisément.

Ceci ne fait que réaccentuer quelque chose que je vous ai dit ailleurs, quelque
chose qu’implique en tout cas notre expérience, et l’expérience
analytique que je ne suis ici que pour situer. Qu’est-ce qu’une vérité, sinon
une plainte ?

Au moins est-ce là ce qui répond à ce que nous nous chargeons...


Nous, analystes, si tant est qu’il y en ait du psychanalyste
...ce que nous nous chargeons de recueillir.
Nous ne la recueillons pas tout de même sans remarquer que la division la
marque, marque la vérité.
Qu’elle ne peut pas-toute être dite. Voilà.

C’est notre voie, la voie, il y a longtemps que de ça, on parle.


Et si on la met en premier...
dans un énoncé qui j’espère est en train de vous corner aux
oreilles
...si on la met en premier...
c’est bien que c’est de ça qu’il s’agit en premier,
quoique les solutions qui s’en sont avancées diffèrent entre elles, et
de beaucoup
...il s’agirait d’avoir une petite idée de la nôtre.

Et puis tout de suite après...


quand on énonce ce terme : la voie

28
William Blake : Le Mariage du Ciel et de l’Enfer, éd. José Corti, 1989, Coll. Rien de commun.
341
...tout de suite après on parle de la vérité qui, si elle est ce que je viens de
dire, est quelque chose comme une planche pourrie.

Et puis en tiers - on ose - enfin quelqu’un en tout cas a osé comme ça, un
dénommé Saint Jean : il a parlé de la vie.

Ce sont d’imprudentes émissions...


émissions de quoi ? - de voix, de voix à écrire tout autrement
(v,o,i,x) celles-là
...ce sont d’imprudentes émissions de voix qui énoncent ces couplages.
Vous pouvez remarquer que le couplage, dans l’occasion, ça va par 3.

Et qu’est-ce que c’est que la vie, dans l’occasion ? C’est bien quelque chose
qui dans ce 3, alors fait un trou.
Je ne sais pas si vous savez ce que c’est que la vie, mais c’est tout de même
curieux que ça fasse problème.
Lavie que pour l’occasion j’écrirais bien comme j’ai fait, comme j’ai fait de
lalangue en un seul mot.
Ça ne serait que pour suggérer que nous n’en savons pas beaucoup de choses
sinon qu’elle s’lave.
C’est à peu près la seule marque sensible de ce qui rentre dans la vie.

Enfin, ces couplages, qu’est-ce que je suggère ici...


à partir de l’expérience qui se définit d’analytique
...qu’est-ce que je suggère ici ?

Est-ce - ces couplages - de les penser ?


Si c’était ça, ça serait cette espèce de bascule qui serait chute dans le discours
universitaire.
C’est là qu’on pense, c’est-à-dire qu’on baise.

Bon, je vous fais remarquer que dans ce discours, je ne suis...


c’est un petit test simplement, c’est pas du tout que je m’en targue
...je ne suis pas reçu, je suis plutôt supporté, toléré.

Tout ça nous ramène au statut de ce que j’énonçais la dernière fois, lié à


notre rapport, de vous, de moi,
et que je mettais en suspens entre « la voix » et « l’acte de dire ».

342
J’ose espérer que l’acte de dire y a plus de poids, quoique c’est de cela que je
puisse douter,
puisque ce doute c’est ce que la dernière fois j’ai émis comme tel.
Si c’est l’acte de dire, c’est celui-là que je reçois d’une expérience codifiée.

J’ai aussi énoncé...


vous voyez, j’insiste à me répéter
...j’ai aussi énoncé ceci : que faut-il...
au sens de : qu’est-ce qui manque
...pour que cette expérience codifiée, elle ne soit pas à la portée de tout le
monde ?

C’est pas une question de division du travail, à savoir que tout le monde
puisse pas s’employer à analyser le reste.
C’est pas à la portée de tout le monde, d’un fait de structure dont j’ai essayé
de rappeler la dernière fois,
ou tout au moins d’indiquer, à quoi j’entends l’emmancher.

Il ne peut pas être à la portée de tout le monde de remplir cet office, que j’ai
défini à l’instant de recueillir la vérité comme plainte.
Quel est le statut de ce mariage que j’ai évoqué tout à la suite, en le mettant
sous le patronage de William Blake ?
Quand je dis que ce n’est pas à la portée de tout le monde, ça va loin, cela
implique qu’il y en a à qui c’est de fait interdit.

Et quand j’énonce les choses ainsi, j’entends me démarquer de ce qu’il y


aurait de ceci qu’avance Hegel quelque part,
de ce rejet inscrit - dit-il - dans ce qu’il appelle « la loi du cœur »,
ce rejet du désordre du monde.

Hegel montre que si ça se fait, c’est facile. Et il a bien raison.


Il ne s’agit pas de produire ici le désordre du monde, il s’agit d’y lire le pas-tout.

Est-ce là substitution à l’idée de l’ordre ?


C’est très précisément ce dans quoi je me propose aujourd’hui d’avancer.
D’avancer avec cette question laissée à l’instant, de ce qui m’y pousse à en
témoigner.

Ce pas-tout, en quoi consiste-t-il ?


343
Il est évident qu’il peut se rapporter à ce qui ferait « tout » à un monde
harmonieux.
Alors le pas-tout faut-il le saisir quelque part dans un élément ?
Un élément qui pèche justement de n’y pas être harmonisé ?
Est-ce que ça suffit à ce que tout y soit acquis - permettez-moi là de l’avancer
- à la bifurcation, à l’arbre.

Je vous ferais remarquer que là, mine de rien, à vous poser la question
comme ça, cette bifurcation,
c’est aussi bien ce que je viens de faire : un signe, un « Y », de quelque chose
qui est sensible, enfin, avec quoi nous frayons :
Il y a l’arbre, il y a le végétal, il fait branche, c’est son mode de présence.

Et je vois pas pourquoi j’irais pas à patauger là, dans quelque chose qui
quand même se recommande à notre attention,
parce que c’est le fait de l’écriture : la vieille Urszene, la scène primitive, telle
qu’elle s’inscrit de la Bible, au début de ladite Genèse :
– le tentateur...
– et puis la gourde, n’est-ce pas, la nommée Ève,
– et puis le connard des connards : l’Adam premier
– et puis ce qui circule là, le machin qui lui reste en travers de la gorge, la
pomme, qu’on dit,
– puis c’est pas tout, hein, y a le grand-papa qui rapplique et puis qui les
sonne.

Moi je suis pas contre de lire ça, je suis pas contre par ce que c’est plein de
sens.
C’est bien justement ce dont il faudrait le nettoyer.
Peut-être que si on grattait tout le sens, on aurait une chance d’accéder au
Réel.
C’est même ça que je suis en train de vous enseigner.
C’est que c’est pas le sens de la plainte qui nous importe, c’est ce qu’on
pourrait trouver au-delà de définissable comme du Réel.

Seulement pour nettoyer le sens, il ne faudrait pas en oublier, parce que sans
ça c’est ça qui fait rejet.
Et dans tout ça il y a quelque chose qu’on oublie : et c’est justement l’arbre !
Et ce qui est énorme, c’est qu’on ne s’aperçoive pas que c’était ça qui était
interdit...
344
– c’est pas le serpent,
– c’est pas la pomme,
– c’est pas la connasse,
– c’est pas le connard,
...c’était l’arbre, dont il fallait pas approcher ! Et à lui personne ne pense plus,
c’est admirable !

Mais lui, l’arbre, qu’est-ce qu’il en pense ?


Là je fais un saut, hein ?
Parce que qu’est-ce que ça veut dire : « qu’est-ce qu’il en pense ? »

Ça ne veut rien dire que ceci, qui est en suspens, et qui est très précisément
ce qui me fait suspendre tout ce qui peut se dire
au titre de la vie - de la vie qui se lave - parce que malgré que l’arbre se lave
pas, ça, ça se voit, est-ce que malgré cela l’arbre jouit ?

C’est une question que j’appellerai essentielle.


Non pas qu’il y ait d’essence en dehors de la question : la question c’est
l’essence, il n’y a pas d’autre essence que de la question. Comme il n’y a pas
de question sans réponse...
je vous le serine depuis longtemps
...ça veut dire que l’essence aussi en dépend, de la réponse. Seulement là, elle
manque.
Impossible de savoir si l’arbre jouit, quoiqu’il ne soit pas moins certain que
l’arbre c’est la vie.

Je vous fais mes excuses d’avoir comme ça, imaginé ça, imaginé de vous
présenter ça comme ça, à l’aide de la Bible !
Moi, la Bible, ça ne me fout pas la trouille. Et je dirai même plus : j’ai pour ça
une raison.

C’est que y a des gens comme ça qui en ont été formés, les juifs qu’on les
appelle généralement.
On ne peut pas dire qu’ils aient pas cogité sur le machin, la Bible.

Je dirai même plus, tout prouve dans leur histoire qu’il se sont pas occupés
de la nature,
qu’ils ont talmudisé, comme on dit, cette Bible.
Eh bien, je dois reconnaître que ça leur a réussi.
345
Et à quoi est-ce que je le touche ?
Je le touche à ceci qu’ils ont vraiment bien contribué quand c’est venu à leur
portée...
à ce domaine qui m’intéresse, quoique ce ne soit pas le mien, le
mien au sens de domaine de l’analyse
...qu’ils ont vraiment contribué, avec une particulière astuce, au domaine de la
science.

Qu’est-ce que ça veut dire, ça ? C’est pas eux qui l’ont inventée. L’histoire de la
science est partie d’une interrogation sur la...
mettez ça entre guillemets, je vous en prie
...sur la « nature », sur la φύσις [physis] à propos de quoi Monsieur Heidegger
se tortille les circonvolutions.

Qu’est-ce que c’était que la nature pour les Grecs s’interroge-t-il. La nature,
ils s’en faisaient une idée.
Il faut bien le dire que l’idée qu’ils s’en faisaient - comme le même Heidegger
le suggère - elle est bien perdue.
Elle est perdue, perdue, perdue. Je vois pas pourquoi on la regretterait,
puisqu’elle est perdue, hein ?
Eh ben, on n’a pas un tellement grand deuil à en faire, puisqu’on sait même
plus ce que c’est.

On sait même plus ce que c’est parce qu’il est bien évident que si la science a
réussi, a réussi à surgir,
il semble pas d’ailleurs, que les juifs y aient - au départ - mis beaucoup d’eux-
mêmes.
C’est après coup, dans la timbale une fois décrochée, qu’ils ont du mettre leur
grain de sel, et qu’on s’est aperçu que...
que c’est clair, enfin quoi !
...l’Einstein, à en remettre au grand machin de Newton, c’est lui qui tient le
bon bout.
Et puis il est pas le seul, il y en a d’autres, que je vous nommerai à l’occasion,
mais je peux pas parler de tous à la fois, parce qu’ils pullulent et puis qu’ils ne
sont pas tous dans le même coin.

Ce qu’il y a de certain c’est que c’est quand même frappant qu’il ait suffi de
ce sacré machin-là, écrit...
l’Écriture par excellence, qu’on dit
346
...qu’il ait suffi de ça pour qu’ils rentrent dans le truc de ce que les Grecs ont
préparé.

Et préparé par quelque chose qui n’est à distinguer de l’écriture, de l’écriture en


tant que la spécifie :
– que ce soit possible à lire,
– que quand ça se lit ça fait un dire.

Un dire à dormir debout naturellement...


comme je vous l’ai raconté tout à l’heure à propos de cette scène
« à la mords-moi-le-doigt »
...un dire à dormir debout, mais un dire !

Il est tout à fait clair que si le Talmud a un sens, ça consistait précisément à


vider de sens ce dire, c’est-à-dire à n’étudier que la lettre.

Et de cette lettre induire des combinaisons absolument loufoques, dans le


genre d’équivalence de la lettre et du nombre par exemple, mais c’est tout de
même curieux que ça soit ça qui les ait formés, et qu’ils se trouvent à la page
quand ils ont affaire à la science !
Alors c’est ce qui m’autorise, je dirai à faire comme eux, à ne pas considérer
comme un champ interdit
ce que j’appellerai la mousse religieuse, à laquelle je recourais tout à l’heure.
Ce que j’appelle « la mousse », là c’est le sens, tout simplement.

Le sens à propos de quoi j’essayais justement de faire le nettoyage, en posant


la question de l’arbre : qu’est-ce qu’il est l’arbre ?
Et « qu’est-ce qu’il est » sur un point très précis que j’ai désigné, parce que je
reste pas en l’air : est-ce qu’il jouit ?

La mousse religieuse peut donc être aussi bien du matériel de laboratoire !


Et pourquoi pas nous en servir puisqu’elle nous vient avec ce que j’appelle...
ce que j’appelle en la faisant basculer tout entière d’un côté
...ce que j’appelle la vérité. Parce que bien sûr c’est pas la vérité vidée, c’est la
vérité comme ça, foisonnante.

Je peux quand même bien vous indiquer que c’est pas pour rien, enfin, qu’il y
a des juifs biologistes.
Moi, je viens de lire un truc dont aussi bien je vous donnerai le titre, enfin
c’est le bouquin là, sur la sexualité et les bactéries.
347
Il y a une chose qui m’a frappé...
enfin, à la lecture de ce livre que j’ai lu avec passion de bout en
bout, parce que c’était dans mon fil, comme ça
...c’est que si l’amibe...
cette petite saloperie là, que vous regardez au microscope, et puis qui
manifestement frétille, elle vous bouffe des trucs
...ça c’est sûr qu’elle jouit, ben pour la bactérie, je m’interroge ! [Rires] Est-ce
que la bactérie jouit ?

Et ben c’est marrant, la seule chose qui puisse nous en suggérer l’idée, c’est...
je peux quand même pas dire que c’est dans Jacob que je l’ai
découvert. Faut pas exagérer, j’avais eu une rumeur
...mais dans ce Jacob 29 - qui d’ailleurs est dans l’occasion associé à un
nommé Wollman - ce qui m’a véritablement fasciné,
c’est ce qui est la caractéristique de ladite bactérie, c’est qu’il y a rien de tel au
monde qu’une bactérie pour pouvoir être infectée. C’est, pour tout dire, que
la bactérie ne nous apporterait absolument rien s’il n’y avait pas le bacté-
riophage.

Et le lien que fait...


« que fait » : il le fait pas, ça se dégage
...mais enfin c’est certain que le fait que, comme son nom l’indique, Jacob
soit juif,
c’est certainement pas pour rien que son rapport...
rapport d’expériences accumulées, minutieuses, foisonnantes
...que son rapport sur ce qui se passe entre la bactérie et le bactériophage, ce
soit là que nous puissions prendre
le « sentiment » disons, que de son infection par le bactériophage, la bactérie
jouisse, éventuellement.

Et si on y regarde de bien près...

enfin, reportez-vous au texte, moi je vous l’indique, ça va en faire un


second qu’il va vous falloir vous fourrer
dans les poches. Seulement celui-là il est très difficile à trouver, il est
archi-épuisé ce machin-là, il est paru en Amérique. C’est emmerdant !

29
Élie Wollman et François Jacob : La Sexualité des bactéries, éd. Masson, 1959.

348
Ce serait tout de même pas mal que vous vous en fassiez tirer des
photocopies. Il y en a aussi
peut-être un en français qui circule, mais je peux pas vous dire, moi, je
ne m’y suis pas précipité, puisque j’ai lu la chose en anglais, enfin, il y en
a aussi un en français, dont je sais même pas encore s’il se trouve.
Vous voyez quelle est ma bienfaisance, je vous l’indique au moment où
vous allez donc me faire la plus effroyable concurrence si je veux me le
procurer. Enfin tant pis, il y a toujours la photocopie

…c’est en fin de compte de là que se touche le joint, un joint qui est très
particulier.

Si Jacob par là manifeste qu’il y a sexe au niveau de la bactérie, il ne le


manifeste que de ceci, lisez bien le livre :
qu’entre deux mutations de bactéries de la même lignée...
soit de ce fameux escherichia coli qui a servi de matériel de
laboratoire à ce niveau-là
...qu’entre deux mutations de bactéries de la même provenance, ce qui
constitue le sexe,
c’est qu’entre ces mutations il n’y ait pas de rapport possible.

Ceci veut dire qu’une lignée de bactéries dont la mutation consiste en une
possibilité de foisonnement plus grande
que dans l’autre, alors que c’est au niveau de cette possibilité de
foisonnement que l’autre se distingue :
– foisonnement-plus, fertility qu’ils appellent ça en anglais,
– foisonnement-moins.

Les foisonnantes-plus, quand elles se rencontrent avec les foisonnantes-moins, les


font muter du côté du foisonnement.
Alors que les foisonnantes-moins, quand elles vont aux foisonnantes-plus, elles ne
les font pas muter du côté du foisonnant-moins.

C’est donc essentiellement du non-rapport entre deux rameaux...


nous le retrouvons notre petit arbre
...c’est donc du non-rapport entre deux rameaux d’un même arbre, que pour
la première fois se suggère,
au niveau de la bactérie, l’idée qu’il y a une spécification sexuelle.

349
Alors vous voyez dans quelle note ça, ça peut me toucher, parce que de
retrouver ce non-rapport à un tout autre niveau
de la prétendue évolution de la vie, qui est celui dont je spécifie l’être parlant,
c’est quand même quelque chose qui est bien fait pour me retenir, et pour du
même coup essayer aussi de vous mettre un peu au parfum.

Parce qu’en somme ce que ça veut dire, c’est que dans sa 1ère apparition...
qui n’a d’ailleurs, strictement rien à faire avec sa 2nde apparition qui est
une pure homologie
...la sexualité ce n’est pas du tout la même chose, mais que ça puisse être à
l’occasion à un niveau de l’arbre,
une chose liée à l’infection et à rien d’autre, c’est quand même digne de nous
retenir.

Bien sûr, ça ne veut pas dire non plus nous précipiter, surtout parce que c’est
la meilleure façon de se foutre le doigt dans l’œil ! Mais enfin, c’est sensible.

Et que la question de la jouissance se suggère dès l’infection, sexualité à


portée limitée, c’est aussi digne de nous retenir. Bon. Quand je dis : ne pas se
précipiter, ça veut dire aussi : ne pas se laisser mener par le bout du nez.

Y a-t-il...
je fais rupture ici, je prends les choses par un autre bout
...y a-t-il du savoir dans le Réel ?

Il est essentiel qu’ici je rompe, puisque sinon moi, du moins vous, vous êtes
jusqu’ici laissés mener par le bout du nez,
c’est-à-dire que vous vous arrêtez là où je m’arrête moi-même, pour ne pas
me laisser mener du même bout.

Poser la seconde question, celle que j’avance maintenant, après m’être laissé
mener dans la mousse religieuse,
en quoi cela a-t-il de l’intérêt que maintenant je reparte ?

C’est quand même pas difficile à sentir, la jouissance, elle fait irruption dans le
Réel et qu’il y aura un moment...
qui sera plus tard, parce qu’il faut quand même bien sérier les
choses
350
...où la question se retourne : le Réel, qu’a-t-il à répondre si la jouissance
l’interroge ?

Et c’est en quoi je commence...


là vous voyez le lien
...en quoi je commence à poser la question : le savoir c’est pas pareil que la
jouissance ?

Je dirai même plus, s’il y a un point où je vous ai menés, en partant de ce


savoir qui s’inscrit de l’inconscient,
c’est bien que le savoir, c’est pas forcé qu’il jouisse de lui-même. Et c’est bien
pourquoi maintenant - rupture -
je reprends un fil d’un autre bout, dont aucun terme ne se rencontre dans ce
que j’ai avancé d’abord.

Je reprends le fil par un autre bout, et je fais question du savoir dans le Réel.
Il est bien clair que cette question - comme toutes les autres - ne se pose que
de la réponse.
Je dirai même plus, la réponse telle que je viens de l’accentuer...
l’inconscient au sens de Freud
...c’est au nom de quoi je pose la question du savoir dans le Réel.

Mais je ne la pose pas en donnant à l’inconscient de Freud toute sa portée,


je dis seulement que l’inconscient ne se conçoit d’abord que de ceci : que c’est
un savoir.
Mais je me limite à ça.

C’est au nom de ça, que la question du savoir dans le Réel prend son sens.
Il y en a, et il n’y a pas besoin de l’inconscient de Freud pour qu’il y en ait.
Il y en a selon toute apparence, sans quoi le Réel ne marcherait pas.

Voilà d’où je pars, ce qui vous le voyez est d’une tout autre allure, d’une
allure grecque, celle-là, justement.
Le Réel c’est comme le discours du maître, c’est le discours grec : le Réel il faut que
ça marche.
Et on ne voit pas comment ça marcherait sans qu’il y ait dans le Réel du savoir.

Alors là aussi, hein, ne pas se précipiter !


Là c’est plus de se laisser mener par le bout du nez qu’il s’agit, là c’est de
s’engluer avec ce pas.
351
Il faut bien en trancher le cadre.

Si j’ai fait ce pas « dans le Réel », il faut que je découpe toute la glu tout
autour, pour pas y rester collé, hein ?
Et ça : « dans le Réel », c’est - si j’ose dire - ce qui ne veut rien dire, hors d’un
sens.

« Dans le Réel » ça veut dire : « ce qui ne dépend pas de l’idée que j’en ai ».
Un pas de plus, avec la même colle aux pieds : « ce à quoi, que j’y pense n’importe
pas ».
Que je pense à lui comme ça : « le Réel c’est ce qui s’en fout ».

Et c’est bien pourquoi que la première fois que j’ai essayé de faire vibrer cette
catégorie, aux oreilles de mes auditeurs,
ceux de Sainte-Anne, je ne peux pas dire que je n’ai pas été gentil, je leur ai
dit : « le Réel c’est ce qui revient toujours à la même place ».
Ce qui est justement le mettre en place. La notion de place, elle surgit de là.
Alors en disant ça je mets le Réel - je le situe, justement - je le mets à sa place
d’un sens - ne l’oublions pas –
d’un sens en tant que su : le sens se sait.

C’en est même au point qu’on est étonné, vu le génie de la langue, qu’on en
ait pas fait un seul mot, qu’on ait pataugé :
le sensé, le sensible, tout ce qu’on veut, mais que ça n’ait pas fini par se
cristalliser : le sensu.
Faut croire que ça avait des échos qui nous plaisaient guère.

Ce que je suis en train de dire par là, en tout cas de vous avancer concernant
le Réel, c’est ça d’abord, c’est que le savoir
dont il s’agit, dans la question « y a-t-il savoir dans le Réel ? » est tout à fait à
séparer de l’usage du su dans le sensu. C’est du sens,
à partir de là, que je détache le réel, mais ça n’est pas du même savoir que je
questionne pour savoir s’il y a du savoir dans le Réel.
Le savoir dont il s’agit dans la question n’est pas cet ordre de savoir qui porte
sens, ou plus exactement, qui du sens est porté.

Et je vais tout de suite l’illustrer d’Aristote.


Il est tout à fait frappant que dans sa Physique, Aristote ait depuis un bon bout
de temps, fait le saut par quoi se démontre
352
que sa Physique n’a strictement rien à faire avec la φύσις [physis] dont
Heidegger essaie de nous faire ressurgir le fantôme.

C’est que ce à quoi il s’en prend...


il s’en prend pour répondre à la question qui est celle que je pose
maintenant : « y a-t-il du savoir dans le Réel ? »
...il s’en prend au savoir de l’artisan.

C’est que les Grecs n’avaient pas le même rapport à l’écriture.


La fleur de ce qu’ils ont produit, c’est des dessins, c’est de tirer des plans.

C’est leur idée de l’intelligence. Il ne suffit pas d’avoir une idée de l’in-
telligence pour être intelligent.
Ça vous est spécialement adressé, cette recommandation. [Rires]

Et il est surprenant que ce soit Aristote qui nous le prouve.

Cet artisan, Dieu sait ce qu’il lui impute, c’est le cas de le dire.
Il lui impute d’abord de savoir ce qu’il veut : ce qui quand même est raide !
Où est-ce qu’on a vu que quelqu’un qui se dépêtre en artisan, sache ce qu’il
veut ?

C’est Aristote qui lui flanque ça sur le dos :

– grâce à Aristote, l’artisan cause « final ».


– Et puis aussi pendant qu’il y est, je ne vois vraiment pas ce qui l’arrête,
n’est-ce pas : il cause
« formel » aussi : il a de l’idée, comme on dit.
– Et puis après ça, il cause « cause », il cause même « moyen », il cause « efficient »
pour tout dire, et c’est
encore heureux si Aristote laisse un bout de rôle à la matière.
– Là c’est elle : elle cause « matériel » !

Ça cause, ça cause, ça cause même à tort et à travers. Parce que...


pour prendre les choses au niveau d’où ça sort, c’est-à-dire le pot
...c’est comme ça que c’est sorti, non pas bien sûr qu’ils savaient faire que ça
les Grecs,
ils savaient faire des machins beaucoup plus compliqués, mais tout ça, ça sort
du pot.
353
Quand je pose la question s’il y a du savoir dans le Réel, c’est précisément pour
exclure de ce Réel ce qu’il en est du savoir de l’artisan. Non seulement le
savoir de l’artisan ne cause pas, mais c’est exactement cet ordre de savoir auquel
l’artisan sert
parce qu’un autre artisan lui a appris à faire comme ça.

Et loin que le pot ait une fin, une forme, une efficacité et même une matière
quelconque, le pot, c’est un mode du jouir.
On lui a appris à jouir à faire des pots !

Et si on lui achète pas son pot...


et ça c’est le client qui l’a à sa jugeote -
...si on lui achète pas son pot, ben il en est pour sa jouissance, c’est-à-dire qu’il
reste avec et que ça ne va pas très loin.
C’est un mode qu’il est essentiel de détacher de ce dont il s’agit quand je pose
la question : s’il y a du savoir dans le Réel.

Il faudrait quand même seulement qu’il y en ait ici quelques-uns qui ont été à
l’Exposition des Fouilles chinoises archéologiques
qu’on appelait ça, des fouilles chinoises là, qui étaient ce qu’avait trouvé de
mieux à nous envoyer le pays de Mao.

Là vous pouvez voir...


à ce niveau-là parce qu’il y a des raisons pour que dans cette zone
on puisse encore voir les pots au moment de leur surgissement
...il est tout à fait clair que...
– ces pots absolument saisissants, admirables n’est-ce pas,
– ces pots du temps de l’apparition des mots, quand pour la première fois
on a fait des pots
...on leur fout 3 pieds, comme par hasard,
mais c’est des pieds qui sont pas des pieds qui se vissent, vous comprenez,
c’est des pieds qui sont là dans la continuité du pot.

C’est des pots qui ont des becs dont on peut dire que toute bouche est
indigne à l’avance.
C’est des pots qui sont eux-mêmes, dans leur avènement, enfin des choses
devant quoi on se prosterne.

354
Est-ce que vous croyez que ce surgissement-là, c’est quelque chose qui ait quoi
que ce soit à faire avec la décomposition aristotélicienne ?
Ces pots, il suffit de les regarder pour voir qu’en somme ils peuvent servir à
rien.
Mais il y a une chose certaine, c’est que ça a poussé comme une fleur.

Qu’Aristote les décompose, les con-cause de quatre causes - au moins -


différentes,
c’est quelque chose qui, à soit seul, démontre que les pots sont d’ailleurs.

Mais pourquoi est-ce que je vous en parle puisque justement je les mets
ailleurs ?

Je vous en parle parce que si c’est le client qui finalement a à juger du pot...
faute de quoi le potier il peut se mettre la ceinture
...ça nous démontre quelque chose, c’est que c’est le client qui non seulement
achète le pot,
mais qui - l’artisan - le « potière », si je puis m’exprimer ainsi.

Et il suffit de voir la suite de cette liaison qu’il y a entre le fait que le pot soit
si bien fait que le potier est porté au pinacle,
et pour s’apercevoir que cette vieille histoire, c’est exactement la même que
celle d’où a surgi la notion de Dieu,
c’est si bien fait qu’on imagine que Dieu est un potier, exactement comme
l’artisan.

Le Dieu dont il s’agit, autrefois mon vieil ami André Breton avait cru
prononcer un blasphème en disant que « Dieu est un porc ». C’est pas pour rien
que la dernière fois je vous ai dit que j’ai jamais encouragé les surréalistes...
Non pas du tout que moi j’abrégerais et je dirais que Dieu est un pot : « Dieu
est un empoté ».

Dieu est le potier, c’est vrai, mais le potier aussi est un empoté.
C’est le sujet du savoir supposé à son art.
Mais c’est pas de ça qu’il s’agit quand je vous pose la question : « Y a-t-il du
savoir dans le Réel ? ».

Parce que ça, c’est ce qu’on a rencontré le jour où du Réel on a réussi à


arracher un brin,
355
c’est-à-dire au moment de Newton où quand même c’est arrivé, et que là
pour que le Réel fonctionne...
le Réel au moins de la gravitation, c’est-à-dire pas rien quand
même, puisque nous y sommes tous vissés
à cette gravitation et rien de moins que par notre corps, jusqu’à
nouvel ordre,
non pas que c’en soit une propriété, comme l’a bien démontré la
suite, mais on y est vissés à ce Réel
...et là qu’est-ce que c’est qui a tracassé les gens au moment de Newton ?

Ça n’est rien moins que ceci, que cette question dont je dirai qu’elle
concernait ce dont il s’agissait, c’est-à-dire les masses ...
c’est le cas de le dire : « les masses »
...comment ces masses pouvaient-elles savoir à quelle distance elles étaient
des autres masses
pour qu’elles observent la loi de Newton ? Il est absolument clair qu’il faut
Dieu, là.

On ne peut pas tout de même prétendre que les masses...


les masses comme telles, c’est-à-dire définies par leur seule inertie
...par où leur viendrait la notion de la distance à laquelle elles sont des autres
masses ?
Et qui plus est, de ce qu’il en est de ces masses elles-mêmes pour se conduire
correctement ?

Au temps frais où cette élucubration newtonienne est sortie, ça n’a échappé à


personne !
La seule notion qu’on pouvait lui opposer, c’était les tourbillons de
Descartes.
Malheureusement, les tourbillons de Descartes ils n’existaient pas, et tout le
monde pouvait très bien s’en apercevoir.
Alors, il fallait Dieu pour informer n’est-ce pas, à tout instant.

C’est même au point que non seulement il fallait qu’il soit là pour informer à
tout instant les masses de ce qu’il en était des autres, mais on supposait
même qu’il n’avait peut-être pas d’autre moyen que de les pousser du doigt -
les masses - lui-même.
Ce qui bien sûr était exagéré, parce qu’il est clair que du moment qu’il y a
l’accélération inscrite déjà dans la formule,
le temps aussi y était, donc il n’y avait pas besoin du doigt de Dieu !
356
Mais pour l’information quand même, à savoir ce dont il s’agit : le savoir dans le
Réel, c’était difficile de l’exclure.
Et ce dont je vous parle moi, ici, c’est du savoir dans le Réel.

Faut pas vous imaginer que parce qu’Einstein est venu après et en a remis un
bout, faut pas vous imaginer que ça va mieux,
parce qu’il y a quand même une drôle d’histoire, c’est que cette relativité de
l’espace, désormais désabsolutisé...
car il y a un bout de temps qu’on avait pu le dire qu’après tout Dieu
c’était l’espace absolu,
enfin ça c’est des badinages, bon
...mais la relativation de cet espace par rapport à la lumière, ça vous a une
drôle de touche de « fiat lux »,
et ça a tout l’air de recommencer à se foutre le cul dans « la mousse religieuse ».
Alors, n’exagérons rien.

C’est peut-être là, vous comprenez...


c’est comme ça en tout cas que pour aujourd’hui je me limiterai
...ce que fait surgir l’analyste.

Vous avez bien senti, « sentu », que tout ça provient de ce fait, c’est que nous
n’avons parlé jusqu’ici que de ce qui vient du Ciel.
Tout ce que nous avons de Réel un tant soit peu sûr, y compris nos monstres,
c’est uniquement descendu du ciel.

Si ce n’est pas de là qu’on était parti pour « ce qui revient toujours à la même
place », définition que je donne du Réel,
nous n’aurions aujourd’hui, ni montre, ni télévision, ni toutes ces choses charmantes
grâce à quoi vous êtes non seulement minutés,
mais - si j’ose dire - « secondés ». Vous êtes tellement bien secondés que vous
n’avez même plus la place de vivre.

Heureusement qu’il y a de l’analyste, hein ?


L’analyste - je vais terminer sur une métaphore - l’analyste c’est le feu follet.
C’est une métaphore qui - elle - ne fait pas fiat lux.

C’est tout ce que j’ai à dire pour l’excuser.


Je veux dire qu’elle s’oppose aux étoiles d’où tout est descendu de ce qui
vous encombre
357
et vous range ici si bien, enfin... pour écouter mon discours.

C’est-à-dire que ça n’a absolument rien à faire avec ce dans quoi vous
viendrez vous plaindre chez moi dans un instant.
Le seul avantage que je trouve à ce feu follet, c’est que ça ne fait pas fiat lux :
le feu follet n’éclaire rien, il sort même ordinairement de quelque pestilence.
C’est sa force.

C’est ce qu’on peut dire à partir du feu follet, dont j’essaierai de reprendre le fil,
le fil follet, la prochaine fois.

358
14 Mai 1974

Table des matières

Les non-dupes errent...


Ça ne veut pas dire que les dupes n’errent pas.

Si nous partons de ce qui se propose comme une affirmation,


disons que c’est introduire par cette affirmation que les non-non-dupes
« pourraient bien » - sans plus - ne pas errer.
Mais déjà ceci nous introduit à la question que pose la double négation.

N’être pas non-dupe, est-ce que ça se ramène à être dupe ? Ceci suppose, et
ne suppose rien de moins :
– qu’il y a un univers,
– qu’on puisse avancer que l’univers, tout énoncé le divise
– qu’on puisse dire : « l’homme », et que si on le dit, je veux dire : de le dire
tout le reste devient « non-homme ».

Un logicien...
puisque j’avance que la logique c’est la science du Réel
...un logicien a fait un pas, bien longtemps après Aristote.

Qu’il ait fallu attendre Boole pour qu’en 1853 sorte « An Investigation of Laws
of Thought », Une Investigation sur les Lois de la pensée 30,
qui sur Aristote a déjà cet avantage d’être un pas, une tentative de coller à ce
qu’il prétend observer,
fonder en somme a posteriori comme constituant « Les lois de la pensée ». Que
fait-il ?

Il écrit très précisément ce que je viens de vous dire, c’est à savoir qu’à partir
de quoi que ce soit qui se dise, qui s’énonce...

30
George Boole : Les lois de la pensée, Vrin, Coll. Mathesis, 2002.

359
et les choses pour lui sont telles qu’il ne peut faire que d’avancer
l’idée de l’univers
...il la symbolise par un chiffre, un chiffre qui convient, c’est le chiffre 1.

Il écrira donc...
de tout ce qui se propose comme notable dans cet univers
...il écrira donc x...
il le laisse vide cet « x », puisque c’est là le principe de l’usage de cette
lettre,
c’est : « quoi que ce soit qui soit notable dans l’univers ».
...« x multiplié par 1-x, ceci ne peut que s’égaler à zéro » : x (1-x) = 0

Ceci ne peut...
pour peu qu’on donne ce sens à la multiplication
...que noter l’intersection.

C’est de là qu’il part.


C’est en tant que x est notable dans l’univers que quelque chose se sustente
seulement du « non » :
aux hommes s’opposant les « non-hommes » comme tels,
tout ce qui subsiste comme notable étant là considéré comme subsistant
comme tel.

Or, il est clair que ce qui est notable n’est pas comme tel individuel, que déjà
dans cette façon de poser l’ex-sistence logique,
il y a quelque chose, qui dès le départ, paraît fâcheux :
comment se fait-il qu’il soit posé sans critique le thème de « l’univers » ?

Si je crois pouvoir cette année supporter du nœud borroméen quelque chose


qui certes n’est pas une définition du sujet,
du sujet comme tel d’un univers, c’est en cela - fais-je une fois de plus
remarquer - que ma tentative n’a rien de métaphysique,
je veux dire à ce propos que la métaphysique est ce qui se distingue de supposer
comme tel le sujet, le sujet d’une connaissance.

C’est en tant qu’elle suppose un sujet, que la métaphysique se distingue de ce


dont ici j’essaie d’articuler les éléments,
à savoir ceux d’une pratique, et ceci dans le fil de l’avoir définie comme se
distinguant de quelque chose qui est de pure place,
de pure topologie, et qui fait de là s’engendrer la définition...
360
située seulement de la place de cette pratique
...de ce qui s’annonce dès lors, s’avance comme étant trois autres discours.
[Discours du Maître, Discours Universitaire, Discours de l’Hystérique (science)]
C’est là un fait, un fait de discours, un fait par lequel j’essaie de donner au
discours analytique sa place d’ex-sistence.

Qu’est-ce qui, à proprement parler, ex-siste ?

N’ex-siste...
comme l’orthographe dont je modifie ce terme le marque
...n’ex-siste dans toute pratique, que ce qui fait fondement du dire,
je veux dire : ce que le dire apporte comme instance dans cette pratique.

C’est à ce titre que j’essaie de situer sous ces trois termes, le Symbolique,
l’Imaginaire et le Réel, la triple catégorie qui fait nœud,
et par là donne son sens à cette pratique. Car cette pratique non seulement a
un sens, mais fait surgir un type de sens
qui éclaire les autres sens au point de les remettre en cause, je veux dire de les
suspendre.

À quoi, comme articulation...


articulation dont au terme d’un progrès fait pour susciter, chez
ceux qui soutiennent cette pratique,
l’idée de ce qu’est pour eux le Réel
...je dis : le Réel c’est l’écriture.

L’écriture de rien d’autre que ce nœud tel qu’il s’écrit pour le dire, tel qu’il
s’écrit quand il est, selon la loi de l’écriture, mis à plat.

Et je soumets ce que j’énonce à cette épreuve de mettre en suspens la


distinction - la distinction justement subjective -
de l’Imaginaire, du Symbolique et du Réel, en tant qu’ils pourraient en quelque
sorte déjà porter avec eux un sens,
un sens qui les hiérarchiserait, en ferait un 1,2,3.

Bien sûr ceci n’évitera pas que nous ne retombions sur un autre sens, comme
déjà il a pu vous apparaître
du fait de ce que j’accentue de l’association :
– du Réel avec un 3,
– de l’Imaginaire avec un 2,
361
– et du Réel justement [lapsus]... et du Symbolique justement, avec l’1.

Quelque chose dans les termes du Symbolique, se pose comme 1 : est-ce un 1


soutenable d’aucune individuation dans l’univers ?
C’est la question que je pose, et dès maintenant je l’avancerai sous cette
forme,
c’est à savoir de poser la question à propos de l’écriture de Boole.
Si le 1 que Boole avance comme suffisant à répartir la vérité, s’il y a x,
il n’est pas vrai que l’x soustrait du 1 [1-x ] soit autre chose que tout le reste
de nommable.

Il n’y a là rien que de saisissant, à constater que Boole lui-même, à écrire ce


qui résulte de l’écriture de ces termes
dans une formule mathématique, soit amené à y fonder que le propre de tout
x [;] - de tout x en tant qu’énoncé - c’est que

x – x 2 = 0 , ce qui s’écrit : x = x 2...

...je veux dire à se supporter d’une formule mathématique.

Il est étrange que là une note de son livre, livre dont je vous ai donné tout à
l’heure la date, la date majeure en ce sens
que c’est à partir de là qu’un nouveau départ de la spéculation logique s’est
pris, et qu’un nommé Charles Sanders Peirce...
dont je vous ai déjà parlé
...peut par exemple améliorer, à son dire, la formulation de Boole en en
montrant qu’en certains points,
il puisse en résulter qu’elle se fourvoie, disons.

Ceci à mettre en évidence ce qui résulte des fonctions à deux variables, à savoir
non pas seulement x, mais x et y,
et en y montrant ce où moi-même j’ai cru devoir prendre que la fonction dite
« du rapport »
peut là servir à nous montrer que - pour ce qui est du sexuel - ce rapport ne
peut pas s’écrire.

Pourquoi - se demande Boole - plutôt que d’écrire : x = x 2 et l’inverse, ne


pourrait-on écrire : x = x 3 ?

Il est frappant que Boole...


362
et ceci à partir de la notion de la vérité comme séparant radicalement
ce qu’il en est de l’1 et du 0, car c’est du 0 qu’il connote l’erreur
...il est frappant que cet univers, dès lors solidaire comme tel de la fonction de
la vérité, lui paraisse limiter l’écriture...
l’écriture de ce qu’il en est de la fonction logique
...à la puissance 2 de x, quand la puissance 3 il se la refuse.

Il se la refuse pour ceci : que mathématiquement elle ne serait supposable dans


l’écriture que d’y ajouter un nouveau terme du produit, ce qu’il ne se refuse
certes pas quand il s’agit de faire fonctionner l’opération multiplication, il
écrit à l’occasion x y z ,
et il peut, selon les cas, marquer que x y z...
tels que les variables ont été situées d’une certaine fonction
...que x y z par exemple égale aussi zéro [x.y.z = 0].

Mais puisqu’il se limite à des valeurs 0 et 1, elle peut aussi bien prendre la
fonction...
la fonction prenant sa valeur d’un certain chiffrage 0 et 1 pour
chacun des trois
...il peut, à faire x, y et z chacun égal à 1, s’apercevoir que ça n’est pas 0 qui
en est le fruit.

Ainsi, qu’est-ce qui peut l’empêcher d’ajouter à son 1– x , un 1+x,


et de l’ajouter non pas comme addition, de l’ajouter comme terme de la
multiplication ?

Il voit alors très bien que (1 – x) multiplié par (1+x) donnant 1 – x2, il
aboutira - je n’ai pas besoin de vous le souligner - à ceci :
c’est que x – x 3 sera égal à 0 et que de ce fait x s’égalera à x 3 :

x (1 – x) (1 + x) = 0, x – x 3 = 0, x = x 3.

Pourquoi s’arrête-t-il - dans quoi ? - dans l’interprétation de ce que pourrait être


cet x en tant justement qu’ajouté à l’univers 31.
Est-ce que ce n’est pas le propre de ce qui, à l’univers ex-siste, que de s’y
ajouter ?

31
Cf. l’exposé de Jacques-Alain Miller dans le cadre du séminaire 1966-67 : « Logique du
fantasme », séance du 30-11-1966.
363
C’est proprement ce que nous faisons tous les jours, et justement ce que je
désigne d’un plus [+] à le supporter de l’objet(a).
Mais alors ceci nous suggère, nous suggère ceci : c’est à savoir de nous
demander si le Un dont il s’agit,
c’est bel et bien l’univers, à considérer en tant qu’ensemble, collection de tout ce qui y
est individuable.

Je suggère...
il m’est suggéré disons
...à propos de cette écriture de Boole, de fonder ce qu’il institue de l’univers...
car c’est comme tel qu’il l’articule, qu’il lui donne son sens
...de supposer que ce Un, loin de surgir de l’univers, surgit de la jouissance.

De la jouissance et pas de n’importe laquelle : de la jouissance dite phallique.

Et ceci pour autant que l’expérience analytique nous en démontre


l’importance : que de cette suite ce qui se pose comme logique, comme
signifiant mais littéral, je veux dire inscriptible, en tant que l’inscription c’est de là
que surgit dans notre expérience,
la fonction du Réel, du moins, si vous me suivez, que quelque chose comme un
x à cette jouissance puisse s’ajouter,
et constituer ce que déjà j’ai défini comme fondant « le plus-de-jouir ».

Il reste que Boole est loin de ne pas indiquer que ce n’est pas seulement le
rapport de la jouissance au plus-de-jouir,
en tant que le plus-de-jouir ce serait justement ce qui ex-siste - ex-siste à quoi ? -
justement au nœud
dont j’essaie pour l’instant de vous éclairer l’usage et la fonction.

Il voit très bien que pour aboutir à la fonction x = x 3 - et non plus seulement x 2
- il voit très bien que le tiers terme :
le terme (1+ x) peut s’écrire autrement et nommément (–1 – x)...
je veux dire (–1 – x) pris dans une parenthèse
...ce qui équivaut mathématiquement...
je veux dire en tant que l’écriture est ce qui est mathématique
...ce qui peut s’inscrire ici d’un « moins » avant la parenthèse et de (-1- x) mis à
l’intérieur : – (–1 – x).

J’écris – (–1 – x) et je dis que c’est équivalent à l’addition ici de (1+x) et que
Boole les ajoute pour les repousser,
364
pour les repousser en tant que la logique serait destinée à assurer le statut de
la vérité.

Mais pour l’instant ce à quoi nous visons, n’est pas de donner son statut à la
vérité,
puisque la vérité - nous le disons - ne s’énonce jamais que du mi-dire,
qu’il est proprement impensable - sinon au lieu du dire - de marquer qu’une
proposition n’est pas vraie,
et de la marquer d’une barre : une barre supérieure qui l’exclut et la marque
du signe du faux.

Dans l’ordre des choses...


en tant que le symbole est fait pour y ex-sister
...dans cet ordre des choses, il est proprement...
quoi qu’en dise Boole, étudiant ou prétendant faire le statut de la
pensée
...il est impensable justement
– de cliver quoi que ce soit de dénommable,
– de cliver d’un pur « non » pour désigner ce qui n’est pas nommé. [→. !]

Est-ce à dire que nous devions mettre à l’épreuve ce qui résulte du x 3 = x ?


Assurément c’est déjà quelque chose d’y voir fonctionner ce 3 dont je
marque comme tel le Réel,
et c’est ici que nous allons reprendre notre nœud borroméen.

Le nœud borroméen, si tant est


– que son énoncé ex-siste à la pratique analytique,
– que c’est lui qui permet de la supporter,
je voudrais, à vous en montrer une fois de plus l’exemple, dans cet espace qui
est le nôtre, sans que nous sachions
à l’heure qu’il est - et ceci malgré les citations d’Aristote - quel est le nombre
des dimensions de cet espace,
j’entends celui-là même où, des choses, nous nommons.

Regardez, ceci est la même chose que ce que j’ai d’abord dessiné au tableau :

365
C’est à savoir que vous avez ici un rond, un rond de ficelle...
comme on l’a appelé justement la première fois que j’ai introduit cette
fonction
...ce rond de ficelle, ces 3 ronds de ficelle, les voici.

Vous voyez qu’ils tiennent ensemble pour autant qu’il y en a un que j’ai mis
ici horizontal,
les deux autres étant verticaux et les verticaux se croisant.

Il est évident que ceci n’est pas nouable... [lapsus] n’est pas dénouable.
Le nœud borroméen a fait, comme tel, travailler beaucoup de personnes ici,
qui m’en ont même envoyé des témoignages.
Celui-ci est sa forme la plus simple.

Il est frappant que dans les travaux...


ce sont de véritables travaux qui m’ont été envoyés sur ce point
...travaux qui font leur part à toutes sortes d’autres façons - il y en a
d’innombrables - de nouer ces 3 de façon telle qu’ils permettent, avec le
dénouement d’1 seul de ces 3 ronds, de libérer exactement tous les autres, et
je vous l’ai dit, quel qu’en soit le nombre.

Mais pour nous limiter au 3, puisque ce 3 colle avec nos 3 fonctions de


l’Imaginaire, du Symbolique et du Réel,
ceci très précisément de ne pas les distinguer, de voir jusqu’où le fait qu’ils
soient 3,
et de ce fait d’en faire la logique même du Réel, à savoir de voir à quel
moment nous allons pouvoir voir surgir...
simplement de ces 3, strictement équivalents, comme vous pouvez
immédiatement le percevoir
...de ces 3 de faire surgir l’amorce de ce qui y serait différenciation.

La différenciation s’amorce de ceci, dont je suis étonné que dans ces travaux
que j’ai reçus, personne ne me l’ait fait remarquer, voici : par ces 3, tels qu’ils
sont ici disposés, sont déterminés, disons 8 quadrants : 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8.
366
J’en prends un quelconque et de ce quadrant je tire la mise à plat, celle qu’ici
vous allez voir...
vous allez voir de là où vous êtes, mais à être où je suis, c’est
certainement exactement pareil
...c’est à savoir que vous voyez que quelque chose s’y trouve déjà, du fait de
la mise à plat, s’y trouve déjà orienté.

Je veux dire que vous voyez certainement la même inscription du nœud qui
est celle que je vois, c’est à savoir dans l’occasion, pour ce que je vous ai
montré, à avoir pris mon nœud de la façon exhibée, c’est que par la mise à
plat quelque chose se dessine qui s’inscrit à en suivre la forme, qui s’inscrit de
la dextrogyrie.

Une fois mis à plat tel qu’il est et retourné, je sais d’avance que c’est la même
dextrogyrie.
Il suffit de faire ce petit travail, enfin d’en imaginer le retournement, et ceci aussi
peut s’écrire, on verra que ça n’est pas l’image en miroir, qu’à retourner le nœud
borroméen vous ne voyez pas quelque chose qui en est l’image en miroir.

Est-ce que ceci ne rend pas d’autant plus frappant ce fait, c’est qu’à reprendre
mes quadrants...
mettons que tout à l’heure j’ai choisi - je ne sais pas si c’est
effectivement ce que j’ai fait - celui-là, pour vous :
en haut à droite, si je prends celui que non seulement j’ai dit en haut et à
droite mais je dis aussi en avant
...si je prends celui non plus en haut à droite et en avant, mais en bas à
gauche et en arrière, celui qui lui est strictement opposé,
et si c’est de là que je pars pour le mettre à plat de la même façon que j’ai fait
précédemment, il est tout à fait notable,
et vous pourrez le vérifier, que ce qui résultera de cette mise à plat sera une
façon dont le nœud se coince,
367
dont le nœud se serre, exactement inverse, c’est à savoir lévogyre.

Il sort donc du seul maniement déjà du nœud borroméen, il surgit une


distinction qui est de l’ordre de l’orientation.
i l’un est dans le sens des aiguilles d’une montre, l’autre sera dans le sens
inverse.
Il ne faut certes pas nous étonner que quelque chose de cet ordre puisse se
produire, puisque c’est dans la nature des choses
que l’espace soit orienté, c’est même de là que procède la fonction dite de
« l’image en miroir » et de toute symétrie.

Je m’excuse de l’âpreté de ce que mon discours d’aujourd’hui implique.


Simplement, je vous note que ce fait de l’orientation pour les quadrants
opposés
est quelque chose qui nous indique déjà qu’il est conforme à la structure...
du seul fait que l’orientation surgisse du seul support, du seul
support nodal dont ici je prends arme
...il est concevable de ces ronds eux-mêmes y marquer un sens, c’est-à-dire
une orientation.

En d’autres termes, pour prendre le dernier, celui qui est écrit ici [I], de nous
poser la question de ce qui résulte
de faire l’usage d’une orientation conforme à celle que nous avons obtenue
de 2 espèces et de 2 seulement qui sont différentes,
c’est à savoir de nous rendre compte qu’il en résultera une figure, une figure
telle que sa périphérie marquera de ce fait la même orientation. Que faut-il
pour que, une de ces figures se transforme dans l’autre, à savoir celle-ci
également complétée [II] ?

368
Vous avez vu à mon hésitation la marque même de la difficulté qui se
rencontre dans le maniement des dits ronds de ficelle.
Celle-ci est l’image de l’autre en miroir.

Mais qu’est-ce qui suffit à transformer l’une dans l’autre ? Quelque chose qui
est définissable de la très simple façon suivante :
c’est à savoir que tel que vous voyez le nœud borroméen s’étaler, vous voyez
que l’un quelconque d’entre eux
se manifeste de couper chacun des deux autres d’une façon telle que l’un étant
libéré, l’un étant sectionné, les deux autres soient libres.

Ce qui veut dire que : un de ces ronds peut tourner autour d’un des deux autres,
et que ceci à soi tout seul nous donnera un nouveau nœud borroméen.

La loi de ce qui se passe dans l’occasion est celle-ci : vous n’avez ici qu’à...
je m’excuse de ne pas avoir de craie de couleur, ça serait mieux, je la
crayonne
...qu’est-ce qui se passe si nous rabattons un de ces nœuds, un de ces ronds,
autour d’un autre ?

C’est très exactement ceci que nous obtenons.

Nous obtenons de ce fait une nouvelle figure qui a pour propriété d’être de
l’espèce de celle-ci,
c’est à savoir que vous le voyez : la figure se présente ainsi, nous avons ceci
qui est resté invariable,
et deux autres éléments.

369
Voilà : les deux autres éléments qui présentent la sorte d’orientation qui est
celle qui est définie ici,
c’est à savoir que par rapport à ceci : ceci étant marqué de a par exemple
vous aurez à la suite une présentation comme ceci,
c’est à savoir si ceci est b, vous aurez une inversion de sens du b et du c et
une inversion d’orientation de leur courbe,
les choses se complétant de la façon suivante. Voilà.

Ce qui importe est ceci : c’est de voir qu’à inverser le a, ce qui en résulte,
c’est une orientation totalement différente
du serrage du nœud, à savoir que du seul fait que nous ayons renversé un des
ronds, les deux autres éléments...
ceux que nous n’avons pas inversés
...les deux autres éléments changent de direction.

Je veux dire que, comme il est concevable, le segment que je sectionne dans
ce cafouillage, le segment qui se trouve sectionné par retournement de ce
rond qui était d’abord là, le segment a changé de sens, c’est à savoir que à
l’un, à celui-ci,
cet autre segment et celui-ci viennent se raccorder d’une façon que nous
appellerons si vous le voulez bien, centripète,
alors qu’auparavant les trois étaient centrifuges.

C’est bien en quoi, quand nous retournerons un rond de ficelle de plus, ce rond
de ficelle restera dans son orientation primitive pour le segment lui-même que
nous allons avoir à retourner, à savoir que si maintenant, après avoir retourné
a nous retournons b,
b se trouvera garder le sens centripète, mais alors ce sont les deux autres, à
savoir un centrifuge et un centripète, qui s’inverseront de sorte que le résultat en
sera : le centripète devenant centrifuge et le centrifuge devenant centripète, nous
aurons de nouveau ici
un centrifuge et deux centripètes. Mais celui qui sera centrifuge sera un des centripètes
retournés.

Est-ce qu’il faut que je refasse tout, ou est-ce que quelqu’un a suivi ?
Je me suis exposé à ne même pas regarder de notes, pour cette simple raison,
c’est que c’est la difficulté même du maniement,
le peu imaginable, si on peut dire, de ce nœud borroméen dont nous essayons
de tirer parti,

370
c’est cela même que je ne suis pas mécontent de mettre en valeur, n’est-ce
pas, [Rires] de mettre en valeur d’une façon...
voilà, après le 2ème tour, n’est-ce pas, un lévogyre comme le précédent qui
s’est reproduit,
et c’est en tant que nous avons retourné le b après avoir retourné le a que
nous obtenons ceci que nous avons
– un centripète à la place du centrifuge ici,
– et un centrifuge à la place du centripète qui est ici.
Par conséquent, nous avons ici c, a, et b.

On m’a posé la question...


on m’a posé la question dans un endroit où on travaillait [sic]
...on m’a posé la question de savoir quel rapport avait ce nœud borroméen
avec ce que j’avais énoncé des 4... je dirai options, dites d’identification
sexuée. En d’autres termes, quel rapport pouvait avoir ceci avec le :

:§ /§
;! .!
Je vais maintenant essayer de vous le dire.
Supposons que nous donnions à ceci cette position en quadrant
que nous désignons selon la marque dans les coordonnées cartésiennes, les 8
quadrants en question.

Vous devez voir, vous apercevoir que... prenons ici le quadrant en haut à
droite et en avant,
c’est par le rabattement du rond de ficelle ici marqué, je veux dire en tant que
ce rond de ficelle, celui-ci donc,
est tenu de celui-ci, à savoir celui que j’appellerai « l’en-profondeur », nous
appellerons celui-ci « le haut », et celui-ci « le plat ».

Bon, alors « le plat » vient ici, et c’est celui-ci qui vient là [Lacan fait la
démonstration sur un nœud tenu à la main], donc : vert, bleu, rouge,
371
c’est comme ça que les choses se présenteront. Bon, c’est un petit peu
différent. Voilà. Vous vous donnerez un peu de mal vous-mêmes, pour faire
les choses, parce qu’après tout, je m’aperçois que ça ne va pas si aisément.
Bon.

L’important est ceci : c’est de marquer que c’est à rabattre celui-là...


nommément « le vertical » [« le haut »] vers « l’en-profondeur »,
à rabattre celui-ci...
c’est-à-dire celui qui était d’abord bien marqué à sa place ici
...c’est à le rabattre ainsi que nous allons obtenir le rond, le nœud borroméen tel
qu’il se situe dans ce quadrant...
à gauche du quadrant quelconque d’où nous sommes partis
...dans ce quadrant donc, avec inversion de la lévogyrie, c’est-à-dire passage à la
dextrogyrie,
puisque celui que j’ai fait en bas était un lévogyre.
Je l’ai pris ainsi parce que tels que les nœuds sont disposés, tels que les ronds de
ficelle sont disposés, c’est ainsi que cela se noue.

Donc nous avons là une inversion. Ce qui veut dire que pour prendre les
choses, à les placer comme ici par exemple,
– dans ce quadrant-là, nous avons - à passer dans celui-ci - nous avons une
première inversion,
– à passer dans celui-ci, nous avons une seconde inversion,
...donc dans quelque direction, à condition que ce soit une direction de
symétrie par rapport à un des plans d’intersection,
nous avons aux trois extrémités, un changement sur le nœud borroméen, nous
avons une inversion.

Bon, si nous passons par ici, c’est-à-dire que nous franchissons du haut en
bas, nous avons une nouvelle inversion, c’est-à-dire un retour de ce qui était ici,
du lévogyre. Ces opérations sont commutatives à savoir qu’à passer ainsi, nous
arrivons au même retour.

372
En d’autres termes, c’est aux 4 points d’opposition, c’est-à-dire sur les huit
quadrants, à quatre quadrants définissables par,
si je puis dire l’inscription dans le cube d’un tétraèdre, c’est à cela que nous
allons voir apparaître 4 figures homogènes,
toutes les trois, dans l’occasion, lévogyres, puisque nous sommes partis d’un
lévogyre. Bon. Qu’en résulte-t-il ?

Comment considérer cette multiplication, si je puis dire par 4, de ce qui


résulte de simplement la mise à plat, ou l’écriture,
du nœud borroméen. Je propose simplement ceci - que vu l’heure je n’aurai à
commenter que la prochaine fois - c’est ceci :
si, comme vous venez de le voir, c’est d’une figure tétraédrique qu’il s’agit,
une figure tétraédrique en tant qu’elle est produite
par la bascule de 2 des ronds de ficelle, et on peut dire 2 quels qu’ils soient.
Quels qu’ils soient, nous revenons à la figure lévogyre pour la spécifier.
Nous y revenons : quel que soit celui des deux qui a été rabattu, il en restera
un qui n’a pas été rabattu.

Celui qui reste est évidemment le 3ème, je veux dire celui qui reste après que 2
autres aient été rabattus.
Que par exemple, si nous faisons de ces ronds de ficelle, le Symbolique,
l’Imaginaire et le Réel, ce qui restera en fin,
et qui restera dans une position centrifuge, ceci encore faut-il que vous le
vérifiiez,
je veux dire que vous vous aperceviez que c’est à basculer S et I qu’à la fin le
R reste centrifuge.

Il y a pour cela une bonne raison, c’est que si vous avez bien vu la figure
dernière, c’est le R, à savoir disons le Réel,
qu’il faudra basculer pour obtenir la figure dernière, qui elle-même sera
dextrogyre et sera tout entière centrifuge.

C’est une façon commode pour vous de retenir ce qu’il en est au deuxième
temps de ce qui se passe après deux bascules, puisque vous devez comme je
vous l’ai montré, vous devez tout à l’heure retrouver dans le quadrant
strictement opposé,
celui dont je vous ai parlé quand je vous ai fait cette remarque, cette
remarque de ce qui n’avait pas été trouvé,
à savoir qu’en passant d’un quadrant au quadrant strictement opposé, au
quadrant contradictoire, au quadrant diagonal,
373
nous obtenons un nœud - un nœud non plus si nous sommes partis du lévogyre
- nous obtenons un nœud dextrogyre. Bien.

Donc, vérifiez tout ceci à l’occasion, enfin, en faisant des petites mani-
pulations comme celles que j’ai si bien ratées devant vous et vous verrez en
somme ceci : qu’à se maintenir dans le nœud lévogyre, nous obtenons ce que
j’ai qualifié
ou spécifié d’un tétraèdre, puisque vous voyez comment les choses se
passent.

Vous pouvez faire, reconstituer : ici par exemple vous avez à prendre une des
faces du carré, vous le tirez, vous reconstituerez le cube à partir de ceci, c’est
que c’est toujours dans une disposition diagonale par rapport à une des faces
du cube que se trouvent les quadrants qui sont de la même espèce
d’orientation et nommément dans l’occasion, de l’espèce lévogyre.

374
Je vais seulement vous suggérer ceci : c’est qu’il en sort à partir de la fonction
de la jouissance,
il en sort ceci, c’est que quelque part dans une de ces extrémités du tétraèdre :

– quelque part se situe le / §. Il n’y a pas de X à dire non à !,

– quelque part, et nous allons le mettre : : §. Quelque part il y a quelque chose


qui dit non à !,

– quelque part il y a ; !. À savoir que tous en font fonction,

– et quelque part vous avez . !. Pas toutes...

Ce n’est pas pour rien que je l’ai mis sous cette forme, à savoir une forme de
base si vous voulez :

:§ /§
;! .!

Nous aurons en quelque sorte à mettre en question ceci : le pas, non pas le
pas exclusif comme celui de tout à l’heure,
le pas de ce qui existe à dire non à la fonction phallique.

Nous aurons d’autre part ce qui y dit oui, mais qui est dédoublé, à savoir :
– qu’il y a le tous, d’une part,
– et d’autre part le pas-tous, autrement dit ce que j’ai qualifié du « pas-
toutes ».

Est-ce qu’il ne vous apparaît pas que c’est là un programme, à savoir prendre
dans ce qui est sujet à l’examen,
prendre la critique de ce qu’il en est du pas, de ce qu’implique le « dire non »,
c’est à savoir l’interdit,
375
et très nommément, en fin de compte, ce qui se spécifiant de dire non à la
fonction !, dit non à la fonction phallique.

Le dire-non à la fonction phallique, c’est ce que nous appelons dans le discours


analytique, la fonction de la castration : : §
Il y a ce qui dit oui à la fonction phallique, et le dit en tant que tout, c’est-à-
dire, très nommément un certain type
qui est tout à fait nécessité par la définition de ce que nous appelons
« l’homme ».

Vous savez que le pas-tout m’a très essentiellement servi à marquer qu’il n’y a
pas de La femme,
c’est à savoir qu’il n’y en a, si je puis dire, que diverses et en quelque sorte
une par une,
et que tout cela se trouve en quelque sorte dominé par la fonction privilégiée
de ceci :
qu’il n’y en a néanmoins pas une à représenter le dire qui interdit, à savoir
l’absolument - non.

Voilà.

Alors, puisqu’il y a un examen maintenant, j’ai simplement amorcé la chose


aujourd’hui.
Je vous demande pardon d’y avoir mis si longtemps, nous reprendrons la
prochaine fois.

376
21 Mai 1974

Table des matières

Je m’excuse de ce retard et vous remercie de m’avoir attendu.

Vous voyez que je persévère quant à ce fondement que cette année je donne
à mon discours dans le nœud borroméen.
Le nœud borroméen est ici justifié de matérialiser, de présenter cette
référence à l’écriture.
Le nœud borroméen n’est, dans l’occasion, que mode d’écriture.
Il se trouve en somme présentifier le registre du Réel.

Quand, au départ, je me suis interrogé sur ce qu’était l’inconscient, je n’ai


entendu le prendre qu’au niveau de ce qui constitue effectivement
l’expérience analytique.
À ce moment, je n’avais d’aucune façon élaboré le discours comme tel, la
notion, la fonction de discours ne devait venir que plus tard. C’est pour autant
que ce discours est où se situe un lien social et donc, il faut le dire, politique,
c’est pour autant que ce discours le situe, que j’ai parlé de discours.

Mais je ne partais que de l’expérience, et dans cette expérience, il est clair que le
langage, que quelque chose qui incontestablement s’impose de la pratique de
l’analyse, que la pratique de l’analyse est fondée sur un pathétique, sur un
pathétique qu’il s’agit de situer,
et il s’agit de situer comment on y intervient.

Intervenir fait surgir la notion d’acte.


Il est essentiel également de la penser cette notion d’acte, et de démontrer
comment il peut venir à consister d’un dire.

J’ai, dans le temps - comme on dit - cru devoir faire remarquer que l’analyste,
377
non seulement n’opère que de parole, mais se spécifie de n’opérer que de
cela.
Refusant cette intervention sur le corps, par exemple, qui passe par
l’absorption, sous une forme quelconque,
de substances qui entrent dès lors dans la dynamique chimique du corps par
exemple « les médicaments », on appelle ça.

Le point où j’en suis, c’est simplement quelque chose, le tour, c’est le cercle
que vous voyez ici dessiné
c’est qu’il y a un lien - mais il s’agit de savoir lequel - entre le sexe et la parole.

Il est clair que le sexe comporte la dualité de la structure corporelle.


Dualité qui se réfléchit en cascade, si on peut dire,
– sur la dualité par exemple du soma et du germen,
– sur l’opposition du vivant au monde inanimé, etc.

La notion de dualité suffit-elle à homogénéiser tout ce qui est 2 ?


Vous voyez tout de suite que ce n’est pas vrai, la seule énumération que j’ai
fait,
– de la dualité de structure corporelle,
– de la dualité du soma et du germen,
– de l’opposition du vivant au monde inanimé,
ça doit vous suffire à voir que cette polarité, pour l’appeler par son nom, n’ho-
mogénéise nullement la série des pôles dont il s’agit.

Elle ne suffit d’aucune façon à faire que la notion de « monde », ou


d’« univers »,
soit corrélée à cette chose impensable qu’est le sujet en tant qu’il serait - quoi ?
- le reflet, la conscience dudit monde.
Et ceci en raison de ce que j’appellerai le pathétique des sens.
Il n’y a pas lieu de s’émerveiller qu’il y ait un être pour connaître - quoi ? - le
reste,
et c’est évidemment de tout temps que la métaphore du rapport sexuel a été
employée pour cette dualité patente.

378
Patente mais spécifiée, locale, distincte des autres dualités, d’où l’accent
donné au mot « connaître ».
D’où aussi l’idée d’actif et de passif, sans qu’on puisse savoir d’ailleurs dans
cette polarité dite « du sujet » et « du monde »,
où est l’actif, où est le passif.
Il n’y a aucun besoin d’un actif pour que le pathétique subsiste et s’atteste dans
notre vécu, comme on dit, nous souffrons.

C’est de ça qu’il s’agit quand il s’agit de l’analyse.


Nous agissons aussi pour en sortir, de cette souffrance, et à l’occasion, nous
nous y mettons à beaucoup.
Il s’agit de savoir ce que sont deux personnes, comme on dit...
c’est-à-dire deux animaux situés d’une organisation politique très
spécifiée par ce que j’ai appelé un discours
...il s’agit de savoir ce qu’est le dire d’un échange ritualisé de paroles, et ce qui
est supposé être en jeu dans cet exercice,
à savoir : l’inconscient.

Là, j’essaie de vous dire « il y a du savoir dans le Réel », qui fonctionne sans que
nous puissions savoir comment l’articulation se fait dans ce que nous
sommes habitués à voir se réaliser.

Est-ce de cela qu’il s’agit et qu’il nous faudrait bien admettre comme relevant
d’« une pensée ordonnatrice » ?
C’est le parti que prennent religion et métaphysique, qui sont en cela du
même côté :
elles se donnent la main dans les suppositions qu’elles ordonnent à l’être.

Alors ce que je veux dire, c’est que le savoir inconscient, celui que suppose
Freud, se distingue de ce savoir dans le Réel...
tel que, quoi qu’on en ait, même la science arrive à le faire
providentiel, ce savoir
...c’est-à-dire que quelque chose - un sujet - l’assure comme harmonique.

Ce qu’avance Freud...
mais ce n’est pas tout, je le note en passant
...c’est qu’il n’est pas providentiel, c’est qu’il est dramatique, fait de quelque
chose qui part d’un défaut dans l’être,
d’une dysharmonie entre la pensée et le monde.

379
Et que ce savoir est au cœur de ce quelque chose que nous dénommons ex-
sistence,
parce qu’elle insiste du dehors et qu’elle est dérangeante.

C’est en ce sens que le rapport sexuel se montre, chez l’être...


que je ne suis pas le seul à caractériser d’« être parlant »
...se montre dérangé. Ceci en contraste avec tout ce qui semble se passer chez
les autres êtres.

C’est même de là qu’est venue la distinction de la nature et de la culture.


Et très précisément cette nature, si je puis dire, il nous faut bien ici la
caractériser de n’être pas si naturelle que ça.

Parce que de là où nous vivons, la nature ne s’impose pas, à nous ce qui


s’impose c’est
– un autre mode de savoir,
– un savoir qui d’aucune façon n’est attribuable à un sujet qui présiderait à
l’ordre,qui présiderait à l’harmonie,
et c’est en cela que tout d’abord, dans mes premiers énoncés pour
caractériser l’inconscient de Freud,
il y avait une formule que je me trouve - où je suis revenu plusieurs fois - que
je me trouve avoir avancée à Sainte-Anne,
qui est celle-ci : « Dieu ne croit pas en Dieu ».

Dire « Dieu ne croit pas en Dieu » c’est exactement dire la même chose que de
dire « y’a d’l’inconscient ».
Bien sûr, vu l’ordre d’auditoire que j’avais alors, à savoir les psychanalystes
tels qu’ils pouvaient à cette époque se présenter,
ça ne faisait aucun effet, ça ne faisait aucun effet mis à part ceci : qu’ils me
posassent la question si moi j’y croyais.

Il y a quelqu’un depuis qui m’a défini en disant que j’étais quelqu’un qui
croyait qu’il était Lacan,
c’était la façon dont j’avais moi-même défini Napoléon, mais sur la fin de sa
vie, au moment où en somme, il était fou,
car croire en son propre nom, c’en est la définition même.

Contrairement à ce qu’imaginait le nommé Gabriel Marcel, je ne crois pas en


Lacan.
Mais je pose la question de savoir s’il n’y a pas stricte consistance entre
380
– ce que Freud avance comme étant l’inconscient,
– et le fait que Dieu, il n’y ait personne pour y croire, surtout pas lui-
même, car
c’est en ça que consiste le savoir de l’inconscient.

Le savoir de l’inconscient est tout le contraire de l’instinct, c’est-à-dire de ce qui


préside non seulement à l’idée de nature,
mais à toute idée d’harmonie, c’est pour autant que quelque part il y a cette faille
qui fait que la chose la plus naturelle, si l’on peut dire, celle qui nous paraît de
notre point de vue, quand nous regardons - quoi ? - des animaux, soit de tout
à fait autres,
des objets dans le monde, nous faisons là-dessus toutes les extrapolations
que nous pouvons.

Ce que nous constatons c’est quelque chose qui, entre deux corps semble
faire quelque chose qui incontestablement
est tout à fait différent, d’ailleurs, chez la plupart des espèces, que le rapport
du corps dit masculin à celui qui s’avoue féminin,
à savoir qu’il y a en somme entre ces deux corps, je dirai très peu de
ressemblance, alors que chez les animaux,
ce qui est frappant c’est à quel point le mâle et la femelle...
disons le mot pour aller vite et indiquer ma pensée
...sont narcissiques.

Alors je voudrais avancer aujourd’hui, parce qu’il faut quand même que
j’avance quelque chose, quelque chose qui est important. C’est que si j’ai mis
l’accent sur ceci : que ce qui au rapport sexuel fait obstacle, ce n’est rien
d’autre que cette fonction
que je me suis trouvé la dernière fois ré-écrire au tableau sous la forme ! et
dont ce n’est pas pour rien
que je l’ai écrite ainsi, mathématiquement, c’est pour autant que ce qui peut
s’écrire,
j’y fais confiance d’être dans la bonne direction pour en atteindre le Réel.

Qu’est-ce à dire ?

Est-ce que parce qu’ici il m’arrive quelquefois...


dans toute la mesure où vous me le permettez à cause de ce micro
...d’écrire des choses au tableau, est-ce que c’est là ce qui supporte ma relation
avec vous telle qu’elle s’instaure dans ce discours ?
381
Je ne le crois pas ! J’en pose sans cesse la question.

Ce que je veux pointer ici, c’est ceci qui importe, c’est que je dis toujours la véri-
té, et que cela s’inscrit dans le Symbolique.
Je dis toujours la vérité, non pas seulement que je la répète : je fraye la voie qui
fait exister un dire,
et que votre rapport avec moi, dans cette situation, c’est que cela vous fait jouir.

J’en ai plus d’une fois posé la question, je tourne autour, mais ce qui est
certain c’est que là se trouve l’accent de ce « juste dire » que j’essaie d’énoncer
pour autant qu’ailleurs sans doute, je prends appui sur l’écriture, mais que c’est
du côté de l’écriture
que se concentre ce où j’essaie d’interroger ce qu’il en est de l’inconscient
quand je dis que l’inconscient c’est quelque chose dans le Réel.

J’ai dit « savoir » d’un autre côté, mais j’ai aussi souligné ceci : que si cette
dimension de savoir touche aux bords du Réel...
que c’est à saisir, à jouer avec ce que j’appellerai les fronces, les
bords du Réel
...c’est pour autant que je fais foi à ceci : que seule l’écriture supporte comme telle ce
Réel,
que je peux dire quelque chose qui soit orienté simplement, simplement
orienté.

Parce que « dire la vérité » c’est, si je puis dire, à la portée de tout le monde,
et d’une certaine façon, la vérité, pour nous, dans l’expérience analytique, c’est
notre étoffe.

C’est notre étoffe - en quoi ? - en ceci qu’elle est la vérité sur ce pathétique,
sur cette souffrance que comme telle j’ai désignée, ce qui amène à ce cernage
d’une expérience structurée comme un discours.

Et ces discours j’en ai tenté d’en faire l’articulation, mais l’articulation écrite :
ce n’est qu’en cela que quelque chose peut y témoigner du Réel.

Alors de quoi s’agit-il quand la dernière fois, je vous ai rappelé les quatre
termes, les quatre ponctuations,
ponctuations écrites de l’identification que je n’appellerai en l’occasion pas «
sexuelle » mais « sexuée »,

382
quand j’ai rappelé que le nœud borroméen permettait de situer chacune de
ces écritures dans quelque chose qui se repère à partir du nœud primitif, du nœud
tel que je vous l’ai montré comme j’ai pu, avec des ronds de ficelle que je tenais
dans la main,
dans les quatre quadrants qu’ils déterminent à partir d’une 1ère mise à plat, en
ceci qu’il faut que 2 de ces ronds...
et j’ai dit 2 et pas le même puisque aussi bien, si c’était le même il
reviendrait à la même place
...c’est à savoir qu’il en faut 2, 2 différents, pour qu’on parvienne à un
quadrant qui s’homologue au premier mis à plat.

J’ai cru pouvoir à ce moment vous le montrer au tableau d’une façon qui était
évidemment aventurée,
puisque comme vous avez pu le voir - et à ma grande exaspération - j’y ai
pataugé, n’est-ce pas.

J’y ai pataugé parce que, chose curieuse, il y a en somme...


c’est cela que cette expérience signifie
...il y a quelque chose de pas encore maîtrisé dans...
vous le savez, je vous l’ai indiqué, je vous le rappelle
...de non encore maîtrisé dans ce qui est de l’ordre des nœuds.

C’est étrange, c’est singulier, quoique là déjà quelque chose a pu en être


avancé :
que le nœud borroméen ait été identifié à la tresse à six mouvements - six et
pas trois,
comme il semblerait pouvoir y paraître, c’est déjà quelque chose.

Et aujourd’hui ce que je vous montre, à rapporter à ce que je vous avais déjà


marqué, déjà écrit comme étant la forme la plus simple du nœud borroméen,
qui est très exactement celle-ci, c’est-à-dire celle où nulle part il n’y a un 3ème
rond,
le 3ème rond ici n’étant représenté que par une droite que vous me permettez
de supposer infinie.

383
C’est une supposition tout à fait capitale et en elle-même éclairante dirai-je,
éclairante en ceci qu’il est très connu,
c’est la première remarque que toute élaboration des nœuds, celle d’un Artin
32 par exemple…

dont peut-être vous connaissez le volume, certains d’entre vous en


tout cas se le sont sûrement procuré
…celle d’un Artin qui dit ceci : c’est qu’il n’y a qu’une seule façon sur une
simple ligne
d’affirmer que le nœud on ne peut pas le dénouer, c’est de deux choses l’une
:
– ou que ses deux bouts s’étendent en effet à l’infini,
ce qui rend impossible de méconnaître quoi que ce soit qui se soit
formé en nœud,
– ou que les deux bouts s’en rejoignent, auquel cas il se contrôle si oui ou
non c’est bien un nœud.

Qu’est-ce que ceci nous suggère comme remarque ?


C’est que si cette droite, cette droite dont consiste le nœud - borroméen en
l’occasion - et qui se spécifie de ceci
de croiser les nœuds, je dirai d’une façon qui coupe le premier pour autant
que le premier coupe le second,
ce qui du même coup impose l’alternance, c’est à savoir qu’il coupera le
premier et sera coupé par le second qu’il rencontre
en tant que lui-même est interne au premier rond et qu’il coupera donc les
deux fois le rond bleu
de même qu’il sera coupé les deux fois par le rond vert, le rond bleu et le
rond vert se distinguant de ceci :
c’est que le rond bleu coupe le rond vert.

C’est donc d’un rapport triadique que se situe dans l’occasion ce qui fait le
nœud,
et vous pouvez voir que la droite infinie impose ceci : qu’on ne peut lui
donner aucune orientation.
Car d’où part-elle ? Il faut savoir s’il y a un début pour que, par rapport à ce
début, une orientation soit prise.

32
Emil Artin : Algèbre géométrique, éd. Jacques Gabay, 2000.

384
Par contre, il suffit que cette droite infinie soit raboutée en rond...
pour nous exprimer d’une façon qui n’implique nulle forme
géométrique mais seulement une consistance
...pour que du fait même que nous lui donnons consistance de rond, il
apparaisse quelque chose qui est de l’ordre de l’orientation,
non pas sur ce que j’ai appelé à l’instant cette droite que tout d’un coup j’ai faite rond,
mais dans le nœud lui-même, car vous voyez...
je vous l’ai marqué à chaque fois par une correspondance
...que c’est du fait que l’individu ici spécifié d’être orange ou jaune, c’est du
fait qu’il est mis à plat sous la forme d’un rond,
c’est de ce fait et de rien d’autre, qu’apparaît ici cette orientation que je peux
appeler lévogyre :

Si je m’oblige à suivre la direction que m’indique chacun des trois, à


l’extérieur du nœud qu’ils font, alors que de l’autre côté, c’est tout dif-
féremment, à savoir ici dextrogyre, que les ronds apparaissent :

C’est en tant qu’ici nous avons les choses sous cette forme que nous
pouvons dire que ce qui, dans l’autre,
s’est présenté sous un certain mode, est précisément dans l’autre forme,
inversé.

Il est clair que c’est pour autant que nous prenons les choses sous cette
forme, que nous avons ici une forme dextrogyre,
de même que c’est pour autant que nous prenons ici les choses sous le côté
opposé au point où nous avons rabattu la ligne orange, que nous avons ici
une forme lévogyre. Ça veut dire que ce qui apparaît ici, c’est quelque chose de
cet ordre-là.

385
Nous constatons du même coup ceci : c’est que par rapport à ce qui s’est
inversé, à savoir la ligne orange, il y a inversion de côté :
– ici la ligne bleue est à droite,
– ici, elle est à gauche,
et c’est dans un rapport d’extrémité par rapport à la ligne orange que la ligne
verte se trouve.

C’est à savoir que il est facile de comprendre, c’est ce que j’ai essayé de vous
montrer la dernière fois, à savoir qu’en rabattant
un des ronds de ficelle par rapport aux deux autres, ce que nous trouvons
c’est bien entendu que c’est ailleurs,
ailleurs sur un de ces cercles, à savoir celui qui est ici le vert [lapsus]... - que
c’est celui qui est ici le bleu,
que c’est ailleurs que nous nous trouvons le couper, autrement dit que la
ligne jaune
pour autant que c’est celle que nous avons rabattue, se continue et coupe.

Il y a donc à chaque fois quelque chose qui change, qui change dans
l’orientation du nœud.
Chaque fois que nous passons d’un quadrant dans un autre, il y a quelque
chose qui change dans l’orientation du nœud.
Et c’est en ça que le nœud, les nœuds se spécifient quatre par quatre, qu’ils
ont ce rapport entre eux que j’ai qualifié l’autre jour de tétraédrique, et où j’ai
voulu reconnaître ce qu’il en est du mode des 4 places réservées aux modes
de l’identification dite sexuée.

Il est évidemment frappant que vous voyez qu’aujourd’hui encore n’est-ce


pas, je me suis trouvé, même sous cette forme
ultra-simple, en difficulté à vous faire sentir, en difficulté à le démontrer moi-
même dans l’écriture, ce qu’il en est de l’effet
de rabattement, pour autant que déjà ce dont il s’agit est un des termes choisi
comme tel et distingué des deux autres
en quelque sorte préalablement. Il est certain que c’est en ceci que cet objet
d’écriture nous présente quelque chose
de particulièrement saisissant, c’est que voilà une écriture qu’en quelque
sorte, je dirai, nous maîtrisons difficilement.

C’est assez frappant que déjà dans un second temps, c’est-à-dire après avoir
cru que je m’en tirerai bien à mon aise par cet artifice, que je me suis trouvé de
nouveau, avec cette écriture, m’embarrasser, m’embrouiller.
386
Est-ce que ce n’est pas là le signe de ce quelque chose qui a présidé à
l’aversion...
aversion tout à fait frappante quant aux mathématiques
...aversion qui s’est produite à l’égard de ce qu’il est des nœuds.

Car après tout, il n’aurait pas été inconcevable que ce quelque chose qui s’est
dessiné dans une géométrie développée...
qui a fonctionné effectivement tout à fait comme écriture,
écriture par quoi s’est amorcée la science, je veux dire dans la géométrie
grecque
...il est tout à fait frappant de voir que ç’aurait pu aussi bien être dans un
effort concernant le coinçage, par exemple qui se produit quand nous écartons
ici ce nœud par rapport à la ligne qui sert à le constituer à proprement parler
comme nœud.

De même qu’à le rabattre ici, nous voyons bien manifestement que nous
coinçons quelque chose, coinçons - quoi dire - sinon
ce dont il s’agit, c’est à savoir quelque chose de coincé, il n’y a rien à en dire de
plus, et c’est ce coincé qui est en cause,
qui est en cause dans cette fonction par quoi, pour dire le rapport du
Symbolique, de l’Imaginaire et du Réel,
je dis que c’est là qu’est pris quelque chose, quelque chose qui dans l’occasion est
bien, en effet, le sujet.

Encore faut-il que ce quelque chose, je tente de l’éclairer en quelque sorte en


individualisant ce qu’est bien chacun de ces ronds, c’est à savoir en quoi le
Symbolique diffère de l’Imaginaire et diffère du Réel.

Pour éclairer très vite, comme je peux le faire, pas plus, cette lanterne,
j’avancerai que le Symbolique est de l’ordre du 1,
ce Un que la dernière fois, je vous ai déjà avancé comme constituant dans
l’ordre logique qu’essaie de construire notre Boole, comme étant l’univers. Je
vous ai fait remarquer en même temps qu’il y a là quelque chose de
contestable,
car c’est déjà poser une hypothèse que de faire de l’univers quelque chose de
Un.

À l’encontre de ceci, et dans la ligne même où Boole procède en posant la


formule x (1- x) = 0, à savoir : tout ce qui n’est pas x, c’est ce qui est x

387
soustrait à l’Univers, et leur produit, leur intersection, leur rencontre est
strictement égale à 0.
C’est sur cette base que Boole croit pouvoir avancer une formalisation de ce
qu’il en est de la logique.

Tout à son opposé je propose de donner au 1 la valeur de ce dans quoi, par


mon discours consiste...
consiste en tant que c’est elle qui fait obstacle au rapport sexuel
...à savoir la jouissance phallique.

C’est pour autant que la jouissance phallique...


et là, disons que je la fais organe, je la suppose incarnée par ce qui
dans l’homme y correspond comme organe
...c’est pour autant que cette jouissance prend cet accent privilégié...
privilégié telle qu’elle s’impose dans tout ce qui est de notre
expérience, notre expérience analytique
...c’est là autour - et parce que ce n’est que là autour - autour de l’individu lui-
même sexué qui le supporte,
c’est pour autant que cette jouissance est privilégiée que toute l’expérience
analytique s’ordonne.

Et je propose ceci : que ce soit à elle de rapporter la fonction du Un dans la


formalisation logique telle que Boole la promeut.
En d’autres termes, que s’il y a signifiant... et signifiant ce n’est pas signe : le
signifiant se distingue du signe en ceci que du signe nous pouvons faire
circulation dans un monde objectivé, le signe c’est ce qui va de l’émetteur au
récepteur et ce qui au récepteur fait signe de l’émetteur.

Mais c’est tout au contraire sous la forme de ce que j’ai appelé « le message reçu
sous une forme inversée » que se pose le signifiant
pour qui c’est en tant qu’il a rapport à un autre signifiant qu’il fait surgir un
sujet, à savoir dans sa configuration.

Ce qui se suggère de ceci, c’est que pour autant que quelque chose - qui est
désigné dans Boole par un x – quelque chose se précipite comme signifiant, ce
signifiant est en quelque sorte dérobé, soustrait, emprunté à la jouissance
phallique elle-même,
et c’est en tant que le signifiant en est le substitut que le signifiant même se
trouve faire obstacle
à ce que jamais s’en écrive ce que j’appelle le rapport sexuel.
388
Je veux dire quelque chose qui serait supposé pouvoir être écrit : x, grand R,
et puis y [xRy]
à savoir que d’aucune façon ne puisse s’écrire d’une façon mathématique ce
qu’il en est de ce qui se présente comme fonction
au regard de la fonction phallique elle-même.

Je veux dire que c’est pour autant que ce qui s’écrit c’est : : §, négation de la
fonction phallique elle-même.
Et tout à l’opposé qu’il n’y en ait pas, c’est à savoir qu’il n’existe pas de x pour
dénier la fonction !, pour s’y opposer : / §.
Et qu’inversement j’introduise au niveau de l’Universelle ce quelque chose qui,
adhérant à la fonction phallique, se caractérise d’un côté par un un grand A
quanteur universel, un grand A inversé - vous savez que c’est ainsi que ça
s’écrit : ; !.

Mais dans l’autre, il met une barre négative, c’est-à-dire il dit qu’il y a quelque
part une fonction qui s’y distingue
de n’être « pas toute » : . !. Pas toute, qu’est-ce que cela veut dire ? Le moins
qu’on puisse dire, c’est que il y en ait deux.
C’est dans la mesure où au niveau où s’articule ce « pas toute », il n’y a pas
qu’une jouissance.

Ici n’allez pas trop vite et n’allez pas supposer que ce que je distingue, c’est je
ne sais quoi comme ce qui sexuellement répondrait à cette prétendue division
de la jouissance dite clitoridienne à la jouissance dite vaginale. Ce n’est pas cela
dont il s’agit.

Ce dont je parle, c’est de cette distinction qu’il faut faire de la jouissance


phallique…
en tant que chez l’être parlant elle prévaut et que c’est de là qu’est
dérobée toute la fonction de la signifiance
…qu’il y a une distinction à faire entre cette jouissance prévalente…
pour autant qu’elle fait obstacle à ce qu’il en est du rapport sexuel
…qu’il y a une distinction à faire de cette jouissance avec ceci que, à côté…
je vous l’ai introduit l’autre jour, je pense suffisamment avec ce
qu’il en était de l’arbre,
de l’arbre dit de la science, de la science du Bien et du Mal

389
…il y a ceci qu’assurément l’animal, l’animal se distingue de subsister non
seulement en un corps, mais que ce corps comme tel ne s’identifie, n’a
d’identité, non pas comme on le dit depuis toujours traditionnellement, de la
pensée, de ce je ne sais quoi
qui de ce qu’il pense le ferait être, mais de ce qu’il jouisse de lui-même.

Je veux dire qu’il n’y a pas seulement cette aperception, appréhension, sensation,
pression, toucher, vue, ou n’importe quel autre mode d’affectation par les sens. Il
y a que, en tant qu’il consiste et qu’il consiste en un corps, ce dont il s’agit
c’est d’une jouissance
et d’une jouissance qui se trouve d’après notre expérience être d’un ordre
autre que ce qu’il en est de la jouissance phallique.

C’est ainsi que j’ai commencé dès le début de mon enseignement par
authentifier, par originaliser de la relation imaginaire...
je faisais référence à ce que j’appellerai l’homologie, la ressemblance
...justement cette partie qui est tellement vacillante, quand il s’agit de l’être
parlant, de l’homologie des corps.

Que chez l’animal il nous faille bien constater que la jouissance phallique, quelle
qu’elle soit, n’a pas la même prévalence, n’a pas le même poids, le même poids
en quelque sorte d’opposition qu’il a au regard de la jouissance en tant que
deux corps jouissent
l’un de l’autre, c’est là qu’est la faille par où s’abîme, si l’on peut dire, dans l’ex-
périence analytique tout ce qui s’ordonne de l’amour.
Que si l’on parle - comme je l’ai dit, je l’ai évoqué antérieurement - que si l’on
on parle de nœud,
c’est faire allusion à l’embrassement, à l’étreinte.

Mais autre chose est la façon dont fait irruption dans la vie de chacun, cette
jouissance qui, soit appartient, si l’on peut dire,
à l’un de ces corps, mais à l’autre n’apparaît que sous cette forme, si l’on peut
dire, de référence à un autre comme tel, même
si quelque chose dans le corps peut lui donner un mince support, je veux dire
au niveau de cet organe qui s’appelle le clitoris.

C’est en tant qu’il nous faut concevoir le Symbolique comme dérobé, soustrait
à l’ordre Un de la jouissance phallique
et en tant que le rapport des corps en tant que deux, de ce fait, ne peut que
passer par la référence, la réflexion à quelque chose qui est autre que le
390
Symbolique, qui en est distinct, et c’est à savoir ce qui d’ores et déjà du trois
apparaît dans la moindre écriture.

Ce que le langage en quelque sorte sanctionne, c’est le fait que dans sa


formalisation il impose autre chose
que la simple homophonie du dire.

C’est que c’est dans une lettre, et c’est en cela que le signifiant montre cette
précipitation par quoi l’être parlant peut avoir accès au Réel, c’est pour autant
que de toujours chaque fois qu’il s’est agi de configurer quelque chose qui
soit en quelque sorte
la rencontre de ce qui s’émet, de ce qui s’émet comme plainte, comme
énoncé d’une vérité, chaque fois qu’il s’agit de tout
ce qu’il en est de ce mi-dire, mi-dire alterné, contrasté, chant alterné de ce qui
laisse séparé en deux moitiés l’être parlant,
chaque fois qu’il s’agit de cela, c’est toujours d’une référence à l’écriture que ce
qui dans le langage peut être situé trouve son Réel, et c’est en tant que
j’essaierai de vous pousser plus loin cette référence au Réel, au Réel comme
tiers, que je laisserai cela aujourd’hui, m’excusant de n’avoir pas pu plus
l’avancer.

391
11 Juin 1974

Table des matières

Voilà. J’ai dû faire quelques efforts pour que cette salle n’ait pas été aujourd’hui
occupée par des gens en train
de passer des examens et je dois dire qu’on a eu la bonté de me la laisser. Il est
évident que c’est plus qu’aimable
de la part de l’Université de Paris I d’avoir fait cet effort puisque, les cours
étant finis cette année...
ce que, bien sûr, moi j’ignore
...cette salle aurait dût être à la disposition d’une autre partie de l’administration
qui, elle, s’occupe de vous canaliser.

Alors, tout de même, comme ça ne peut pas se renouveler, passé une certaine
limite,
ça sera aujourd’hui la dernière fois de cette année que je vous parle.
Ça me force naturellement un peu à tourner court, mais ce n’est pas pour me
retenir,
puisqu’en somme il faut bien toujours finir par tourner court.

Moi je ne sais pas d’ailleurs très bien comment je suis niché là-dedans, parce
qu’enfin l’Université,
si c’est ce que je vous explique, c’est peut-être elle « La femme ».
Mais c’est La femme préhistorique, c’est celle dont vous voyez qu’elle est faite de
replis.
Évidemment, moi c’est dans un de ces plis qu’elle m’héberge.
Elle ne se rend pas compte, quand on a beaucoup de plis, on ne sent pas grand-
chose,
sans ça, qui sait, elle me trouverait peut-être encombrant.

Alors, d’autre part, je vous le donne en mille...


392
vous n’imaginerez jamais à quoi j’ai perdu mon temps - perdu, enfin oui,
perdu -
à quoi j’ai perdu mon temps en partie depuis que je vous ai vus réunis là
...je vous le donne en mille : j’ai été à Milan à un congrès de sémiotique.

Ça, c’est extraordinaire. C’est extraordinaire, et bien sûr ça m’a laissé un peu
pantois. Ça m’a laissé un peu pantois
en ce sens que c’est très difficile, dans une perspective justement universitaire
d’aborder la sémiotique.
Mais enfin, ce manque même - que j’y ai, si je puis dire réalisé - m’a rejeté si je
puis dire sur moi-même,
je veux dire m’a fait m’apercevoir que c’est très difficile d’aborder la
sémiotique.

Moi bien sûr, je n’ai pas moufeté parce que j’étais invité, comme ici, très très
gentiment, et je ne vois pas pourquoi j’aurais dérangé ce Congrès en disant que
le « sème » ça ne peut pas s’aborder comme ça tout cru à partir
d’une certaine idée du savoir, une certaine idée du savoir qui n’est pas très bien
située, en somme, dans l’université.

Mais j’y ai réfléchi et il y a à ça des raisons qui sont peut-être dues justement au
fait que le savoir de La femme...
puisque c’est comme ça que j’ai situé l’Université
...le savoir de La femme, c’est peut-être pas tout à fait la même chose que le
savoir dont nous nous occupons ici.

Le savoir dont nous nous occupons ici - je pense vous l’avoir fait sentir - c’est le
savoir en quoi consiste l’inconscient,
et c’est en somme là-dessus que je voudrais clore cette année.
Je n’ai jamais, en somme, je ne me suis jamais attaché à autre chose qu’à ce qu’il
en est de ce savoir dit inconscient.

Si j’ai par exemple marqué l’accent, sur le savoir en tant que le discours de la
science peut le situer dans le Réel,
ce qui est singulier et ce dont je crois avoir ici articulé en quelque sorte l’impasse,
qui est celle dont on a assailli Newton pour autant que, ne faisant nulle
hypothèse...
nulle hypothèse en tant qu’il articulait la chose scientifiquement
...eh bien, il était bien incapable, sauf bien sûr à ce qu’on le lui reproche, il était
bien incapable de dire où se situait
393
ce savoir grâce à quoi le ciel se meut dans l’ordre qu’on sait, c’est-à-dire sur le
fondement de la gravitation.

Si j’ai accentué, ce caractère - dans le Réel - d’un certain savoir, ça peut sembler
être à côté de la question en ce sens que le savoir inconscient, lui, c’est un savoir à
qui nous avons affaire, et c’est en ce sens qu’on peut le dire « dans le Réel »,
c’est ce que j’essaie de vous supporter cette année de ce support d’une écriture...
d’une écriture qui n’est pas aisée, puisque c’est celle que vous m’avez vu
manier
plus ou moins adroitement au tableau sous la forme du nœud borroméen
...et c’est en quoi je voudrais conclure cette année.

C’est à revenir sur ce savoir et à dire comment il se présente, je ne dirais pas tout
à fait dans le Réel,
mais sur le chemin qui nous mène au Réel.

De ça, il faut tout de même que je reparte, de ce qui m’a été également
présentifié, dans cet intervalle,
c’est à savoir qu’il y a de drôles de gens, des gens qui continuent...
dans une certaine Société dite Internationale
...qui continuent à opérer comme si tout ça allait de soi.

C’est à savoir que ça pouvait se situer dans un monde comme ça, qui serait fait
de corps...
de corps qu’on appelle vivants, et bien sûr y a pas de raison qu’on les
appelle pas comme ça
...qui sont plongés dans un milieu qu’on appelle « monde » et tout ça, en effet,
pourquoi le rejeter d’un coup ?

Néanmoins, ce qui ressort d’une pratique...


d’une pratique qui se fonde sur l’ex-sistence de l’inconscient
...doit tout de même nous permettre de décoller de cette vision élémentaire qui
est celle... je ne dirais pas du moi, encore qu’il s’en encombre et que j’aie lu des
choses directement extraites d’un certain congrès qui s’est tenu à Madrid
où par exemple, on s’aperçoit que Freud lui-même, je dois dire, a dit des choses
aussi énormes
que ça que je vais vous avancer :
que c’est du moi... le moi c’est autre chose que l’inconscient, évidemment ce
n’est pas souligné que c’est autre chose.

394
Il y a un moment où Freud a refait toute sa Topique n’est-ce pas, comme on
dit :
il y a la fameuse « seconde Topique » qui est une écriture simplement, qui n’est pas
autre chose que quelque chose
en forme d’œuf, qui est tout à fait d’autant plus frappante à voir, cette forme d’œuf,
que ce qu’on y situe comme le « moi » vient à la place où sur un œuf...
ou plus exactement sur son jaune, sur ce qu’on appelle le vitellus
...est la place du point embryonnaire.

C’est évidemment curieux, c’est évidemment très curieux et ça rapproche la


fonction du moi
de celle où en somme, va se développer un corps, un corps dont c’est
seulement le développement de la biologie
qui nous permet de situer dans les premières morulations, gastrulations, etc., la
façon dont il se forme.

Mais comme ce corps...


et c’est en ça que ça consiste, cette « seconde Topique » de Freud
...comme ce corps est situé d’une relation au « ça », au « ça » qui est une idée
extraordinairement confuse :
comme Freud l’articule c’est un lieu, un lieu de silence, c’est ce qu’il en dit de
principal.
Mais à l’articuler ainsi, il ne fait que signifier que ce qui est supposé être « ça » :
c’est l’inconscient quand il se tait.
Ce silence, c’est un taire.

Et ce n’est pas là rien, c’est certainement un effort dans un sens peut-être un peu
régressif par rapport à sa 1ère découverte, dans le sens disons de marquer la place
de l’Inconscient.

Ça ne dit pas pour autant ce qu’il est, cet Inconscient, en d’autres termes : à quoi
il sert.
Là il se tait, il est la place du silence.

Il reste hors de doute que c’est compliquer le corps, le corps en tant que dans
ce schème, c’est le moi,
le moi qui se trouve, dans cette écriture en forme d’œuf, le « moi » qui se trouve le
représenter. Le moi est-il le corps ?

395
Ce qui rend difficile de le réduire au fonctionnement du corps, c’est justement
ceci :
que dans ce schème il [le moi ] est censé ne se développer que sur le fondement
de ce savoir, de ce savoir en tant qu’il se tait,
et d’y prendre ce qu’il faut bien appeler sa nourriture.

Je vous le répète : c’est difficile d’être entièrement satisfait de cette seconde


Topique parce que ce qui se passe...
à quoi nous avons affaire dans la pratique analytique
...c’est quelque chose qui semble bien se présenter d’une façon toute différente.

C’est à savoir que cet inconscient, par rapport à ce qui couplerait si bien le moi
au monde...
le corps à ce qui l’entoure, ce qui l’ordonnerait sous cette sorte de
rapport
qu’on s’obstine à vouloir considérer comme naturel
...c’est que par rapport à lui, cet inconscient se présente comme essentiellement
différent de cette harmonie
- disons le mot - dysharmonique. Je le lâche tout de suite, et pourquoi pas ? Il faut
y mettre l’accent.

Le rapport au monde est certainement...


si nous donnons son sens, ce sens effectif qu’il a dans la pratique
...est quelque chose dont on ne peut pas ne pas tout de suite ressentir que, par
rapport à cette vision toute simple
en quelque sorte de l’échange avec l’environnement, cet inconscient est
parasitaire.

C’est un parasite dont il semble qu’une certaine espèce, entre autres, s’ac-
commode fort bien,
mais ce n’est que dans la mesure où elle n’en ressent pas les effets qu’il faut
bien dire,
énoncer pour ce qu’ils sont, c’est-à-dire pathogènes.

Je veux dire que cet heureux rapport, ce rapport prétendu harmonique entre ce qui
vit et ce qui l’entoure,
est perturbé par l’insistance de ce savoir sans doute hérité - ce n’est pas un hasard
qu’il soit là - et cet être parlant...
pour l’appeler comme ça, comme je l’appelle

396
...cet être parlant l’habite, mais il ne l’habite pas sans toutes sortes
d’inconvénients.

Alors s’il est difficile de ne pas faire de la vie la caractéristique du corps.


Parce que c’est à peu près tout ce que nous pouvons en dire, en tant que corps
il est là et il a bien l’air de se défendre. De se défendre contre quoi ?

Contre ce quelque chose auquel il est difficile de ne pas l’identifier,


c’est-à-dire ce qu’il en reste de ce corps quand il n’a plus la vie.

C’est à cause de ça qu’en anglais on appelle le cadavre corpse, autrement, quand il


vit, on l’appelle body.
Mais que ce soit le même, ça a l’air satisfaisant comme ça, matériellement.

Enfin, on voit bien que ce qu’il en reste, c’est le déchet, et s’il faut en conclure
que la vie, comme disait Bichat :
« c’est l’ensemble des forces qui résistent à la mort ». C’est un schéma malgré tout un
peu grossier.
Ça ne dit pas du tout comment ça se soutient, la vie.

Et à la vérité, il a fallu en arriver fort tard dans la biologie pour qu’on ait l’idée
que la vie c’est autre chose...
c’est tout ce que nous pouvons en dire
...c’est autre chose que l’ensemble des forces qui s’opposent à la résolution du
corps en cadavre.

Je dirais même plus : tout ce qu’il peut y avoir qui nous laisse espérer un peu
autre chose...
à savoir de ce que c’est que la vie
...nous porte tout de même vers une toute autre conception.

Celle dont j’ai cette année essayé de placer quelque chose en vous parlant d’un
biologiste éminent :
de Jacob dans sa collaboration avec Wollman, et de ce qui, d’ailleurs bien au-
delà...
c’est par là que j’ai essayé de vous en donner une idée
...ce qui bien au-delà se trouve être ce que nous pouvons articuler du
développement de la vie,

397
et nommément ceci auquel les biologistes arrivent : que grâce au fait qu’ils
peuvent y regarder d’un peu plus près qu’on ne l’a fait depuis toujours, que la
vie se supporte de quelque chose dont je ne vais pas quant à moi franchir le pas,
– et dire que ça ressemble à un langage,
– et parler des messages qui seraient inscrits dans les premières molécules et
qui pourraient faire des effets évidemment singuliers, des effets qui se
manifestent dans la façon dont s’organisent toutes sortes
de choses qui vont aux purines, ou à toutes sortes de constructions
chimiquement repérées et repérables.

Mais enfin, il y a certainement un désaxement profond qui se produit et qui se


produit d’une façon
dont il est pour le moins curieux que ça vienne à remarquer que tout part de
quelque chose d’articulé,
jusques et y compris une ponctuation. Je ne veux pas m’étendre là-dessus.

Je ne veux pas m’étendre là-dessus, mais après tout c’est bien parce que je
n’assimile nullement
cette sorte de signalétique dont se sert la biologie, je ne l’assimile nullement à ce
qu’il en est du langage,
contrairement à la sorte de jubilation qui semble avoir saisi, à ce propos,
le linguiste qui se rencontre avec le biologiste, lui serre la main et lui dit : nous
sommes dans le même bain.

Je crois que des concepts, par exemple comme celui de « stabilité structurelle »,
peuvent - si je puis dire -
donner une autre forme de présence au corps. Car enfin ce qui est essentiel ce
n’est pas seulement
comment la vie s’arrange avec soi-même pour qu’il se produise des choses qui
sont capables d’être vivantes,
c’est que tout de même le corps a une forme, une organisation, une
morphogenèse,
et que c’est une autre façon aussi de voir les choses, à savoir : qu’un corps ça se
reproduit.

Alors c’est pas pareil, quand même, que la façon dont à l’intérieur ça
communique, si on peut dire.
Cette notion de communication qui est tout ce dont il s’agit dans cette idée des
premiers messages
grâce à quoi s’organiserait la substance chimique, c’est autre chose.
398
C’est autre chose, et alors c’est là qu’il faut faire le saut et nous apercevoir
– que des signes sont donnés dans une expérience privilégiée,
– qu’il y a un ordre à distinguer, non pas du Réel, mais dans le Réel,
– et qu’il s’origine, s’originalise d’être solidaire de quelque chose qui, malgré
nous, si je puis dire, est exclu de cet abord de
la vie, mais dont nous ne nous rendons pas compte.

C’est ça sur quoi cette année j’ai voulu insister : que la vie l’implique, l’implique
imaginairement si on peut dire.
Ce qui nous frappe dans ce fait auquel a adhéré vraiment Aristote : qu’il n’y a
que l’individu qui compte vraiment,
c’est que, sans le savoir, il y suppose la jouissance.

Et ce qui constitue l’Un de cet individu, c’est qu’à toutes sortes de signes...
mais pas de signes dans le sens où je l’entendais tout à l’heure,
de signes que donne cette expérience privilégiée que je situais dans
l’analyse, ne l’oublions pas
...il y a des signes dans son déplacement, dans sa motion, qu’il jouit.

Et c’est bien en ça qu’Aristote n’a aucune peine à faire une éthique, c’est qu’il
suppose ἡδονή [èdoné],
ἡδονή [èdoné] n’avait pas reçu ce sens que plus tard il a reçu des épicuriens,
ἡδονή [èdoné] dont il s’agit, c’est ce qui met le corps dans un courant qui est
de jouissance.

Il ne peut le faire que parce qu’il est lui-même dans une position privilégiée,
mais comme il ne sait pas laquelle,
comme il ne sait pas qu’il pense ainsi la jouissance parce qu’il est de la classe des
maîtres,
il se trouve qu’il y va tout de même, à savoir que seul celui qui peut faire ce
qu’il veut, que seul celui-là a une éthique.

Cette jouissance est évidemment liée bien plus qu’on ne le croit à la logique de la
vie.
Mais ce que nous découvrons, c’est que chez un être privilégié...
aussi privilégié qu’Aristote l’était par rapport à l’ensemble de
l’humain

399
...chez un être privilégié, cette vie si je puis dire, se varie, ou même s’avarie,
s’avarie au point de se diversifier... dans quoi ?

Eh bien, c’est de ça qu’il s’agit justement, il s’agit des « sèmes », à savoir de ce


quelque chose qui s’incarne dans lalangue.
Car il faut bien se résoudre à penser que lalangue est solidaire de la réalité des
sentiments qu’elle signifie.
S’il y a quelque chose qui nous le fait vraiment toucher, c’est justement la
psychanalyse.

Qu’« empêchement »...


comme je l’ai dit dans un temps dans mon séminaire sur L’Angoisse
dont je peux regretter qu’après tout il ne soit pas déjà là à votre
disposition
...qu’« empêchement », « émoi »...
« émoi » tel que je l’ai bien précisé : « émoi » c’est retrait d’une
puissance
...qu’« embarras », soient des mots qui ont du sens, eh bien ils n’ont de sens que
véhiculés sur les traces que fraye lalangue.

Bien sûr, nous pouvons projeter comme ça sur des animaux ces sentiments.
Je vous ferai remarquer seulement
– que si nous pouvons - empêchement, émoi, embarras - les projeter sur des
animaux, c’est uniquement sur des animaux
domestiques,
– que nous puissions dire qu’un chien ait été ému, embarrassé ou empêché dans
quelque chose, c’est dans la mesure où il est
dans le champ de ces « sèmes », et ceci par notre intermédiaire.

Alors je voudrais quand même vous faire sentir ce qu’implique l’expérience


analytique : c’est que, quand il s’agit
de cette sémiotique, de ce qui fait sens et de ce qui comporte sentiment, eh bien
ce que démontre cette expérience
c’est que c’est de lalangue - telle que je l’écris - que procède ce que je ne vais pas
hésiter à appeler « l’animation »...
et pourquoi pas ? Vous savez bien que je ne vous barbe pas avec l’âme
[anima] :
l’animation, c’est dans le sens d’un sérieux trifouillement, d’un chatouillis, d’un
grattage, d’une fureur pour tout dire
...l’animation de la jouissance du corps.
400
Et cette animation n’est pas notre expérience, ne provient pas de n’importe où.
Si le corps dans sa motricité est animé...
au sens où je viens de vous le dire, à savoir que c’est l’animation que donne
un parasite,
l’animation que peut-être moi je donne à l’Université par exemple
...eh bien ça provient d’une jouissance privilégiée, distincte de celle du corps.

Il est bien certain que pour en parler, on est plutôt dans l’embarras parce que
l’avancer comme ça,
c’est risible, et c’est pas pour rien que ce soit risible : c’est risible parce que ça
fait rire.

Mais c’est très précisément ça que nous situons dans la jouissance phallique.
La jouissance phallique, c’est celle qui est en somme apportée par les « sèmes »,
puisqu’aujourd’hui - tracassé comme je l’ai été par ce Congrès de sémiotique - je
me permets d’avancer le mot « sème ».

C’est pas que j’y tienne, vous comprenez, parce que je ne cherche pas à vous
compliquer la vie.
Je ne cherche pas à vous compliquer la vie, ni surtout à vous faire sémioticiens.
Dieu sait où ça pourrait vous mener !
Ça vous mènera d’ailleurs dans l’endroit où vous êtes, c’est-à-dire que ça ne
vous sortira pas de l’Université.

Seulement, c’est quand même là ce dont il s’agit : le « sème », c’est pas


compliqué : c’est ce qui fait sens.

Tout ce qui fait sens dans lalangue s’avère lié à l’ex-sistence de cette langue, à
savoir que c’est en dehors de l’affaire de la vie, du corps, et que s’il y a quelque
chose que j’ai essayé de développer cette année devant vous...
que j’espère avoir rendu présent, mais qui sait...
...c’est que c’est pour autant que cette jouissance phallique, que cette jouissance
sémiotique se surajoute au corps,
qu’il y a un problème.

Ce problème, je vous ai proposé de le résoudre, si tant est que ce soit une


complète solution,
mais de le résoudre simplement du constat que cette sémiosis patinante
chatouille le corps dans la mesure...
401
et cette mesure, je vous la propose comme absolue
...dans la mesure où il n’y a pas de rapport sexuel.

En d’autres termes, dans cet ensemble confus que seul le sème...


le sème une fois qu’on l’a lui-même un peu éveillé à l’ex-sistence, c’est-à-
dire qu’on l’a dit comme tel,
...c’est par là, c’est dans la mesure où le corps parlant habite ces sèmes qu’il trouve le
moyen de suppléer au fait que rien, rien à part ça, ne le conduirait vers ce qu’on
a bien été forcé de faire surgir dans le terme « autre »,
dans le terme autre qui habite lalangue et qui est fait pour représenter ceci juste-
ment :
qu’il n’y a avec le partenaire sexuel aucun rapport autre que par l’intermédiaire
de ce qui fait sens dans lalangue.

Il n’y a pas de rapport naturel, non pas que s’il était naturel, on pourrait l’écrire,
mais que justement on ne peut pas l’écrire parce qu’il n’y a rien de naturel dans le
rapport sexuel de cet être qui se trouve moins être parlant, qu’être parlé.

Qu’imaginairement - à cause de ça - cette jouissance dont vous voyez qu’en vous la


présentant comme phallique,
je l’aie qualifiée de façon équivalente comme sémiotique, bien sûr,
c’est évidemment parce qu’il me paraît tout à fait grotesque de l’imaginer ce
phallus, dans l’organe mâle.

C’est quand même bien ainsi que dans le fait que révèle l’expérience analytique,
il est imaginé.
Et c’est certainement aussi le signe qu’il y a, dans cet organe mâle, quelque chose
qui constitue
une expérience de jouissance qui est à part des autres.

Non seulement qui est à part des autres, mais qui - les autres jouissances - la
jouissance qu’il est ma foi tout à fait facile d’imaginer, à savoir qu’un corps,
mon Dieu, c’est fait pour qu’on ait le plaisir de lever un bras et puis l’autre,
et puis de faire de la gymnastique, et de sauter, et de courir, et de tirer, et de
faire tout ce qu’on veut...

Il est quand même curieux que ce soit autour de cet organe que naisse une
jouissance privilégiée.
Car c’est ce que nous montre l’expérience analytique, c’est à savoir que c’est
autour de cette forme grotesque
402
que se met à pivoter cette sorte de suppléance que j’ai qualifiée de ce qui, dans
l’énoncé de Freud,
est marqué du privilège, si on peut dire, du sens sexuel, sans qu’il n’ait vraiment
réalisé...
quoique tout de même ça le chatouillait lui aussi
et il l’a entrevu, il l’a presque dit dans « Malaise dans la Civilisation »
...c’est à savoir que le sens n’est sexuel que parce que le sens se substitue
justement au sexuel qui manque.

Tout ce qu’implique son usage, son usage analytique du comportement


humain, c’est ça que ça suppose :
non pas que le sens reflète le sexuel, mais qu’il y supplée.

Le sens - il faut le dire - le sens quand on ne le travaille pas, eh bien, il est


opaque.
La confusion des sentiments, c’est tout ce que lalangue est faite pour sémiotiser.
Et c’est bien pour ça que tous les mots sont faits pour être ployables à tous les
sens.

Alors ce que j’ai proposé dès le départ de cet enseignement, dès Le discours de
Rome,
c’est d’accorder l’importance qu’elle a dans la pratique analytique au matériel de
lalangue.
Un linguiste, bien sûr est tout à fait introduit d’emblée à cette considération de la
langue comme ayant un matériel.

Il le connaît bien, ce matériel :


– c’est celui qui est dans les dictionnaires,
– c’est le lexique,
– c’est la morphologie aussi,
– c’est l’objet de sa linguistique.

Il y a quelqu’un qui, naturellement est à cent coudées au-dessus d’un tel


congrès que celui que je vous ai dit :
c’est Jakobson. Il a un petit peu parlé de moi, comme ça en marge, pas dans
son discours d’entrée,
mais tout de suite après il a tenu à bien préciser que l’usage que j’avais fait de
Saussure,

403
et derrière Saussure - j’en savais assez pour le savoir quand même - des
stoïciens et de saint Augustin.

Pourquoi pas ? Je ne recule devant rien.


C’est bien sûr que ce que j’ai emprunté à Saussure simplement, et aux Stoïciens
sous le terme de signatum,
ce signatum c’est le sens, et qu’il est tout aussi important que cet accent que j’ai
mis sur le signans...

Le signans a l’intérêt qu’il nous permet dans l’analyse d’opérer, de résoudre...


encore que comme tout le monde nous ne soyons capables que
d’avoir une pensée à la fois
...mais de nous mettre dans cet état dit pudiquement « d’attention flottante », qui
fait que justement quand le partenaire là, l’analysant, lui en émet une, une pensée,
nous pouvons en avoir une tout autre,
c’est un heureux hasard d’où jaillit un éclair.

Et c’est justement de là que peut se produire l’interprétation, c’est-à-dire que à


cause du fait que nous avons
une « attention flottante » , nous entendons ce qu’il a dit quelquefois simplement
du fait d’une espèce d’équivoque,
c’est-à-dire d’une équivalence matérielle, nous nous apercevons que ce qu’il a
dit...
nous nous apercevons parce que nous le subissons
...que ce qu’il a dit pouvait être entendu tout de travers.

Et c’est justement en l’entendant tout de travers que nous lui permettons de


s’apercevoir d’où ses pensées,
sa sémiotique à lui, d’où elle émerge : elle n’émerge de rien d’autre que de l’ex-
sistence de lalangue.
Lalangue ex-siste ailleurs que dans ce qu’il croit être son monde.

Lalangue a le même parasitisme que la jouissance phallique par rapport à toutes les
autres jouissances.
Et c’est elle qui détermine comme parasitaire dans le Réel ce qu’il en est du savoir
inconscient.

Il faut concevoir lalangue... et pourquoi pas parler de ce que lalangue serait en


rapport avec la jouissance phallique
comme les branches à l’arbre.
404
C’est pas pour rien...
parce que quand même j’ai ma petite idée
...c’est pas pour rien que je vous ai fait remarquer que ce fameux arbre de
départ là, celui où on a cueilli la pomme,
on pouvait se poser la question s’il jouit lui-même tout comme un autre être
vivant.

Si je vous ai avancé ça, c’est pas tout à fait sans raisons, bien sûr.
Et alors disons que lalangue, n’importe quel élément de lalangue,
c’est - au regard de la jouissance phallique - un brin de jouissance.
Et c’est en ça que ça étend ses racines si loin dans le corps.

Bon, alors ce dont il faut partir...


vous voyez, ça traîne, il est tard, bon...
...c’est de cette forte affirmation : que l’inconscient n’est pas une connaissance :
c’est un savoir,
et un savoir en tant que je le définis de la connexion de signifiants : 1er point.

2ème point : c’est un savoir dysharmonique, qui ne prête d’aucune façon à un mariage
qui serait heureux.
C’est impliqué dans la notion de mariage, c’est ça qui est énorme, qui est
fabuleux :
qui est-ce qui connaît un mariage heureux ?

Non ? ...Mais enfin passons.


Néanmoins le nom est fait pour exprimer le bonheur.
Oui, le nom est fait pour exprimer le bonheur et c’est celui qui m’est venu pour
vous dire ce qu’on pourrait imaginer d’une bonne adaptation, comme on dit, d’un
emboîtement, de quelque chose qui ferait que ce que je vous ai dit de la vie, de
la vie du corps chez celui qui parle, ça pourrait se juger d’un juste, d’un noble
échange entre ce corps et son milieu, comme on dit, son Welt à la noix. Ouais...

Quand même, ces remarques ont leur importance historique, parce que vous
verrez, vous qui me survivrez vous le verrez : tout ce qui a commencé de se balbutier
en biologie donne bien l’impression que la vie n’a rien de naturel.
C’est une chose folle. La preuve, c’est qu’on y a foutu la linguistique ! C’est
énorme, enfin.

405
Elle réservera des surprises cette vie, quand on aura cessé de parler comme des
sansonnets,
à savoir de s’imaginer que « la vie ça s’oppose à la mort ». C’est absolument dingue,
cette histoire !

D’abord, qu’est-ce que nous en savons ? Qu’est-ce qui est mort ?


Le monde inanimé, que nous disons. Mais c’est parce qu’il y en a une autre
conception de l’âme
que celle que je vous représentais maintenant, à savoir que l’âme c’est un crabe.

Alors je vais vous dire : au point où nous en sommes c’est paradoxal.


C’est paradoxal, je dis ça parce que j’ai lu un petit papier torchon qui s’est émis
là dans le dernier congrès
de la Société de Psychanalyse et qui témoignait de ceci qui est pour le moins
paradoxal :
c’est que pour ce que je suis en train de rejeter, à savoir
– qu’il y ait connaissance,
– qu’il y ait la moindre harmonie de ce qu’on situe de la jouissance, de la
jouissance corporelle avec ce qui entoure.

Mais il n’y a qu’un endroit où ça puisse se produire, cette fameuse


« connaissance »,
enfin un endroit à mon sens, et vous le devinerez jamais : c’est dans l’analyse
elle-même.
Dans l’analyse on peut dire qu’il peut y avoir quelque chose qui ressemble à la
connaissance.

Et j’en trouve le témoignage dans ceci : qu’à propos du papier torchon dont je
vous parle,
où il s’agit du rêve, c’est absolument merveilleux l’innocence avec laquelle ça
s’avoue.

Il y a une personne...
et une personne dont je m’étonne pas du tout que ce soit cette
personne-là, parce que quand même
il a reçu une touche d’un petit coup de fion que je lui ai donné dans
le temps [Rires]
...c’est que tout est centré autour de ceci qu’il voit se reproduire dans un de ses
rêves une note,
une note à proprement parler sémantique...
406
à savoir que ça n’est que vraiment là comme noté, articulé, écrit
...il voit se reproduire dans un de ses rêves une note sémantique du rêve d’un
de ses patients.

Il a bien raison de foutre co-nnaissance dans son titre. Cette espèce de mise en
co-vibration, en co-vibration sémiotique, en fin de compte c’est pas étonnant
qu’on appelle ça comme ça pudiquement : le transfert.
Et on a bien raison aussi de ne l’appeler que comme ça. Ça, je suis pour.
C’est pas l’amour, mais c’est l’amour au sens ordinaire, c’est l’amour tel qu’on
se l’imagine.

L’amour, c’est évidemment autre chose.


Mais pour ce qui est de l’idée, si je puis dire, qu’on se fait de l’amour,
on fait pas mieux que dans cette sorte de connaissance analytique.
Je ne suis pas sûr que ça mène loin,
c’est bien aussi d’ailleurs pourquoi ça reste dans le marais, toute l’expérience
analytique.

C’est pas de cela qu’il devrait s’agir.


Il doit s’agit d’élaborer, de permettre à celui que j’appelle l’analysant, d’élaborer
ce savoir inconscient
qui est en lui comme un chancre, pas comme une profondeur, comme un
chancre !
Ça, c’est autre chose, bien sûr, c’est autre chose que la connaissance.
Et il y faut une discipline évidemment un peu autre qu’une discipline
philosophique, n’est-ce pas ?

Il y a un machin de Cocteau...
parce que de temps en temps je ne vois pas pourquoi je cracherais sur les
écrivains,
ils sont plutôt moins cons que les autres
...il y a un machin de Cocteau qui s’appelle « Le Potomak » où il a créé quelque
chose,
dont je ne vais pas me mettre à vous dire ce que c’est : les Eugène. Mais il y a
aussi là-dedans les Mortimer.
Les Mortimer n’ont qu’un seul cœur, et c’est représenté dans un petit dessin où
ils ont un rêve en commun.

407
C’est quelqu’un dans le genre de mon psychanalyste de tout à l’heure, celui que
je n’ai pas nommé :
entre l’analysant et l’analyste, c’est comme chez les Mortimer.

C’est pas fréquent, c’est pas fréquent même chez les gens qui s’aiment, qu’ils
fassent le même rêve.
Ça c’est même très remarquable. C’est bien ce qui prouve la solitude de chacun
avec ce qui sort de la jouissance phallique.

Alors quand même...


il ne me reste plus qu’un petit quart d’heure
...je voudrais quand même faire quelques remarques sur la portée...
parce que ça a semblé frapper comme ça un copain qui est là au premier rang,
je lui ai lâché ça comme ça au cours d’un dîner et j’ai eu la surprise de voir que
ça le comblait de plaisir.
Alors je me suis rendu compte à quel point je m’explique mal. [Rires]

Parce que moi je vous avais écrit au tableau : : §.


Ce qui veut dire : faut qu’il y en ait un qui dise non à la jouissance phallique.
Grâce à quoi, et seulement grâce à quoi : ; !, il y en a des « tous » qui disent oui.

Et je vous ai mis en face qu’il y a - j’ai dû prêter à confusion - / §


qu’il y en a d’autres chez qui il n’y en a pas qui disent non.
Seulement ça a pour curieuse conséquence que chez ces autres, y a « pas de tout »
qui dise oui : . !.

Ça c’est la tentative d’inscription dans une fonction mathématique de quelque


chose qui use des quanteurs.
Et il y a rien d’illégitime...
je ne vais pas plaider ça aujourd’hui parce que nous n’avons plus le
temps
...il y a rien d’illégitime à cette quantification du sens.

408
Cette quantification relève d’une identification.
L’ identification relève d’une unification.

Qu’est ce que je vous ai écrit autrefois dans les formules des 4 discours ?
Un S1 qui vient se ficher, qui vient pointer dans un S2 [S1→ S2].
Qu’est-ce que c’est qu’un S1 ? C’est un signifiant, comme la lettre l’indique.

Le propre d’un signifiant...


c’est un fait de langue auquel on ne peut rien
...c’est que tout signifiant peut se réduire à la portée du signifiant Un.

Et c’est en tant que signifiant Un...


je pense que vous vous souvenez autrefois de mes petites
parenthèses :
S1, S2 entre parenthèses, et il y avait des S1 qui se refoutaient devant,
etc.

...pour exprimer l’affaire que je définis pour faire que le signifiant ça soit ce qui
domine dans la constitution du sujet :

« un signifiant est ce qui représente un sujet pour un autre signifiant ».

Bon alors, toute lettre x, et quelle qu’elle soit, ça veut dire cet Un comme
indéterminé.
C’est ce qu’on appelle dans la fonction - dans la fonction au sens mathématique
- l’argument.
C’est de là que je suis parti pour vous parler de l’identification.

Mais s’il y a une identification, une identification sexuée,


et si d’autre part je vous dis qu’il n’y a pas de rapport sexuel, qu’est-ce que ça
veut dire ?

Ça veut dire qu’il n’y a d’identification sexuée que d’un côté,


c’est-à-dire que tous ces épinglages dits fonctionnels de l’identification, ils sont à
mettre...
et c’est en ça que le copain en question manifestait sa vive
satisfaction,

409
c’est parce que je le lui ai dit comme ça appuyé, au lieu qu’à vous, je
vous ai laissés dans la mélasse
...c’est que toutes ces identifications sont du même côté. Ça veut dire qu’il y a qu’une
femme qui est capable de les faire.

Pourquoi pas l’homme ? ...


Parce que vous remarquez que je dis bien sûr une femme, et puis je dis
« l’homme ».
Parce que l’homme...
l’homme tel que l’imagine La femme, c’est-à-dire celle qui n’existe pas,
c’est-à-dire une imagination de vide
...l’homme lui, il est tordu par son sexe.

Au lieu qu’une femme peut faire une identification sexuée.


Elle a même que ça à faire, puisqu’il faut qu’elle en passe par la jouissance
phallique qui est justement ce qui lui manque.
Je vous dis ça parce que je pourrais le moucheter d’un repérage de mes quatre
petits épinglages, là : ;...
je ne vais pas au tableau parce que vous allez plus entendre si j’écris
au tableau
...; !.

Qu’est-ce que ça veut dire pour la femme, puisque vous avez pu croire qu’avec
ça,
ce que je désignais c’étaient tous les hommes ?

Ça veut dire l’exigence que la femme montre - c’est patent - que l’homme soit
tout à elle...
je commence par là, parce que c’est le plus marrant
...Il est dans la nature d’une femme d’être jalouse, dans la nature de son amour.

Quand je pense qu’il va falloir que d’ici dix minutes, je vous explique aussi ce
qu’est que l’amour !
C’est ennuyeux d’être bousculé à ce point-là. Bon.

Le « pas toutes » dont j’ai inscrit l’autre rapport au ![. !], c’est par quoi ce même
amour...
l’amour dont il s’agit et que je mets là comme ça, généreusement
tout entier du côté des femmes,
...il faut quand même y mettre, si je puis dire, une pédale [Rires].
410
Je veux dire par là, que c’est « pas toute » qu’elle aime : il lui en reste un bout
pour elle, de sa jouissance corporelle. C’est ça que ça veut dire, le . le pas-
toutisme. Bon.

Et puis après le :, l’ex-sistence du x - lui que pour un rien...


enfin, « pour un rien » et puis parce que je l’ai dit ici en clair
...qui est celui où se situe Dieu.

Il faut être plus tempéré, je veux dire par là qu’il faut pas se monter le
bourrichon avec ces histoires de Dieu,
depuis le temps ça s’use...

C’est tout de même pas parce qu’il y a du savoir dans le Réel que nous sommes
forcés de l’identifier à Dieu.

Je m’en vais vous en proposer moi, une autre interprétation :


: § c’est le lieu de la jouissance de la femme, qui est beaucoup plus lié au dire qu’on ne
l’imagine.

Il faut bien dire que sans la psychanalyse, il est bien évident que je serais là-
dedans comme un béjaune 33,
comme tout le monde.

Le lien de la jouissance de la femme à l’impudence du dire, c’est ce qui me parait


important à souligner.
Je n’ai pas dit l’impudeur : l’impudence, c’est pas pareil, c’est pas pareil du tout.

Et le / §, barrés tous les deux, c’est en quoi la femme n’existe pas,


c’est-à-dire ce en quoi sa jouissance ne saurait être fondée de sa propre impudence.

Je vous livre ça comme ça.


Je dois convenir que c’est - je vous trouve patients - c’est des coups de massue
que je vous colle sur le zinzin.
Mais enfin, comme je suis un tout petit peu bousculé, je voudrais quand même
conclure sur ce fait :
que l’inconscient comme savoir dysharmonique est plus étranger à une femme qu’à
l’homme.
33
Béjaune : Oiseau jeune qui a encore le bec jaune. Jeune homme sot et sans expérience.
411
C’est marrant que je vous dise un truc pareil ! [Rires]
Et alors, et alors, qu’est-ce qui va en résulter ?
Qu’est-ce qui va en résulter : c’est qu’il y a quand même le côté femme.

C’est pas parce qu’il est plus étranger qu’il est pas étranger à l’homme aussi.
Il lui est plus étranger à elle parce que ça lui vient de l’homme :
– de l’homme dont j’ai parlé tout à l’heure,
– de l’homme dont elle rêve.

Parce que si j’ai dit que l’homme existe, j’ai bien précisé que c’est dans la
mesure où c’est lui qui, par l’inconscient,
est le plus chancré, échancré même.

Mais une femme conserve, si je puis dire, un petit peu plus d’aération dans ses
jouissances.
Elle est moins échancrée contrairement à l’apparence.
Et c’est là-dessus que je voudrais terminer.

Je voudrais terminer sur ceci qui est extrait de Peirce : c’est qu’il s’est aperçu
quand même que la logique,
la logique aristotélicienne, c’est une logique purement prédicative et
classificatoire,
alors il s’est mis à cogiter autour de l’idée de la relation, à savoir
ce qui est parfaitement, ce qui va de soi, ce qui est « du billard », concernant...
non pas l’épinglage fonctionnel à un seul argument que je viens de vous
donner pour être celui de
l’identification en en remettant la chose dans la poche de la femme
...il s’est mis à cogiter autour de x R...
R, signe d’une relation idéale, vidée, il ne dit pas laquelle
...R et y : x R y, une fonction à deux arguments.

Qu’est-ce que c’est...


à partir de ce que je viens de vous avancer aujourd’hui
...qu’est-ce que c’est que la relation savoir ?

Il y a une chose très très astucieuse qui est notée dans Peirce...
Vous voyez, je rends hommage à mes auteurs : quand j’y fais une trouvaille, je
la lui rends.
Je la lui rends comme ça, je pourrais aussi bien ne pas la lui rendre.
412
Autrefois, j’ai parlé de métaphore et de métonymie, et tous les gens se sont mis à
pousser les hauts cris,
sous prétexte que je n’avais pas dit tout de suite que je devais ça à Jakobson.
Comme si tout le monde ne devait pas le savoir !
Enfin, c’était Laplanche et Lefebvre-Pontalis qui ont poussé les hauts cris
autour de ça...
Enfin, quel souvenir ! C’est le cas de le dire !

Si ce que je vous dis aujourd’hui - ce que je vous avance - est fondé, le savoir ça
n’a pas de sujet.
Si le savoir c’est foutu dans la connexion de 2 signifiants et que ce n’est que ça,
ça n’a de sujet qu’à supposer qu’un ne sert que de représentant du sujet auprès de
l’autre.

Il y a quand même quelque chose d’assez curieux là : c’est que la relation, si


vous écrivez « x R y » dans cet ordre,
– en résulte-t-il que x est relaté à y ?
– Pouvons-nous de la relation supporter ce qui s’exprime dans la voie active ou
passive du verbe ?

Mais ça va pas de soi.


C’est pas parce que j’ai dit que les sentiments sont toujours réciproques...
car c’est ainsi que je me suis exprimé dans le temps,
devant des gens qui comme d’habitude n’entendent rien à ce que je dis
...c’est pas parce qu’on aime qu’on est aimé. J’ai jamais osé dire une chose
pareille !

L’essence de la relation, si quelque effet en revient au point de départ,


ça veut simplement dire que quand on aime, on est fait énamoré.

Et quand le premier terme, c’est le savoir ?


Là nous avons une surprise, c’est que « le savoir » c’est parfaitement identique...
au niveau du savoir inconscient
...au fait que « le sujet est su ». Au niveau du sens en tout cas, c’est absolument clair
: le savoir c’est ce qui est su.

Alors essayons quand même de tirer quelques conséquences de ceci que ce que
l’analyse nous montre,
c’est que ce qu’on appelle « le transfert », c’est-à-dire ce que j’ai appelé tout à
l’heure l’amour...
413
l’amour courant, l’amour sur lequel on s’assoit tranquillement, et
puis pas d’histoires
...c’est pas tout à fait pareil que ce qui se produit quand émerge la jouissance de la
femme.

Mais que voulez-vous, ça, ça sera... je vous réserverai ça pour l’année


prochaine.
Pour l’instant, essayons bien de saisir que ce que l’analyse a révélé comme
vérité :
c’est que l’amour...
l’amour dont j’ai parlé tout à l’heure
...l’amour se porte vers le sujet supposé savoir.

Et alors qu’est ce qui serait l’envers de ce sur quoi j’ai interrogé la relation de
savoir [x R y ] ?
Eh bien, ça serait que le partenaire dans l’occasion, est porté par cette sorte de
motion qu’on qualifie de l’amour.

Mais si le x de la relation qui pourrait s’écrire comme sexuelle,


c’est le signifiant, en tant qu’il est branché sur la jouissance phallique,
nous avons tout de même à en tirer la conséquence.

La conséquence c’est ça : si l’inconscient est bien ce dont je vous ai dit


aujourd’hui le support, à savoir : un savoir,
c’est que tout ce que j’ai voulu vous dire cette année à propos des non-dupes qui
errent,
ça veut dire que « qui n’est pas amoureux de son inconscient erre ».

Ça dit rien du tout contre les siècles passés.


Ils étaient tout autant que les autres, amoureux de leur inconscient, et donc ils
n’ont pas erré.
Simplement, ils ne savaient pas où ils allaient, mais pour être amoureux de leur
inconscient, ils l’étaient !

Ils s’imaginaient que c’était la connaissance.


Car il y a pas besoin de se savoir amoureux de son inconscient pour ne pas errer, il n’y
a qu’à se laisser faire, en être la dupe.

414
Pour la première fois dans l’histoire, il vous est possible à vous d’errer, c’est-à-
dire de refuser d’aimer votre inconscient, puisque enfin vous savez ce que c’est : un
savoir, un savoir emmerdant.

Mais c’est peut-être dans cette erre (e,deux r,e)...


vous savez, ce truc qui tire, là, quand le navire se laisse balancer
...c’est peut-être là
– que nous pouvons parier de retrouver le Réel un peu plus dans la suite,
– nous apercevoir que l’inconscient est peut-être, sans doute, dysharmonique,
mais que peut-être il nous mène à un peu plus de ce Réel qu’à ce très peu de
réalité qui est la nôtre, celle du fantasme,
– qu’il nous mène au-delà : au pur Réel.

[Applaudissements]

Table des matières

415
LACAN 09 mars et 16 mars 1974. Télévision

416
Ce document de travail - transcription littérale de « Télévision » - a pour sources
principales :
– Télévision (vidéo : .avi ), sur le site de l’I.N.A., (en 2 parties).
– Télévision (audio : .mp3 ), sur le site de Patrick Valas.

Jacques Lacan répond aux questions de Jacques-Alain Miller


(initiateur du projet, et éditeur au Seuil d’une version réécrite : Télévision, Seuil,
Coll. Le champ freudien, 1974).
Le documentaire réalisé par Benoît Jacquot en 1973 sous le titre « La
psychanalyse (I et II) »
a été diffusé en 2 parties, les samedi 09 et 16 mars 1974 à 20h 30 sur la
« Première chaîne ».

Ce texte nécessite l’installation de la police de caractères spécifique, dite « Lacan »,


disponible ici :
http://fr.ffonts.net/Lacan.font.download (placer le fichier Lacan.ttf dans le
répertoire c:\windows\fonts)

Les références bibliographiques privilégient les éditions les plus récentes. Les
schémas sont refaits.
N.B. Ce qui s’inscrit entre crochets droits [ ] n’est pas de Jacques Lacan.

(Contact)

– Samedi 09 Mars 1974


– Samedi 16 Mars 1974

Questions : samedi 9 mars 1974

Question 1 : Vraiment pas de différence ?


Question 2 : « L’inconscient » quel drôle de mot !
Question 3 : Je vous interromps : vous dites que l’animal...
Question 4 : Et quand on vient vous trouver, vous psychanalyste...
Question 5 : la différence de la psychanalyse et de la psychothérapie
Question 6 : c’est Freud qui dit ça, ou Lacan ?
Question 7 : N’est-ce pas enfin éliminer de la découverte de Freud : la sexualité
Question 8 : « Si on jouit si mal c’est qu’il y a répression sur le sexe... »
Question 9 : « S’il y a refoulement c’est qu’il y a répression. »
Question 10 : la famille et la société elle-même, sont pour vous des effets du refoulement
Question 11 : Il y a quand même un certain nombre qui essayent d’en sortir
417
Question 12 : « le racisme a bien de l’avenir » Pourquoi diable dites-vous ça ?

Questions : Samedi 16 Mars 1974

Question 13 : « l’inconscient, ça parle » Mais est-ce qu’on l’écoutait avant que Freud
n’invente la psychanalyse ?
Question 14 : Qu’est-ce que vous entendez par « discours analytique » ?
Question 15 : la Société Internationale de Psychanalyse vous a excommunié.
Question 16 : les psychologues, les psychothérapeutes, les psychiatres se coltinent toute la
misère du monde
Question 17 : Comment donc situer l’analyste, à votre guise, qui ne collabore pas mais ne
proteste pas non plus ?
Question 18 : Qu’est-ce que vous faites des émotions, des affects, par exemple ?
Question 19 : répondre aux trois questions de Kant, et d’abord « Que puis-je savoir ? »
Question 20 : Est-ce que - oui ou non - vous pouvez enseigner ce que le discours analytique
nous apprend sur le rapport des sexes ?
Question 21 : La femme n’ex-siste pas. L’homme, lui, ex-siste.
Question 22 : Que dois-je faire ?
Question 23 : « Que m’est-il permis d’espérer ? »
Question 24 : « Ce que l’on conçoit bien s’énonce clairement ». Votre style, etc.

418
Samedi 9 Mars 1974

Je dis toujours la vérité, pas toute, parce que toute la dire, on n’y arrive pas. [cf. « Moi
la vérité, je parle. » in Écrits p. 409]
La dire toute, c’est impossible matériellement : ce sont les mots qui y manquent.
C’est même par cet impossible que la vérité touche au réel.

[Le réel c’est l’impossible→ cf. les 4 discours, la ronde des discours, « le mur de
l’impossible » :
les quatre impossibles logiques : Inconsistance (H), incomplétude (M), indémontrable
(U), indécidable (A)]

– Ici on est à la télé...

Il n’y a pas de différence entre la télévision et le public devant lequel je parle


depuis longtemps,
ce qu’on appelle mon « séminaire »...

Question 1 - Vraiment pas de différence ?

Dans les deux cas il s’agit d’un regard.


Un regard à qui je ne m’adresse dans aucun des deux cas, mais au nom de quoi
- ce regard - au nom de quoi je parle. Qu’on ne croie pas pour autant que je
parle à la cantonade. C’est le cas de le dire.
Je parle à ceux qui s’y connaissent, aux non idiots, aux analystes que je suppose
être dans mon assistance.

L’expérience prouve...
419
même à s’en tenir au fait de l’attroupement, car c’est ça mon
séminaire : l’attroupement
...l’expérience prouve que ce que je dis intéresse beaucoup plus de gens que
ceux que, avec quelque raison,
j’y suppose analystes. Pourquoi dès lors parlerais-je ici d’un autre ton qu’à mon
séminaire ?

Question 2 - L’inconscient » quel drôle de mot !

Oui, je suis d’accord !


Enfin... Freud n’en a pas trouvé de meilleur, et maintenant c’est fait, y’a pas à y
revenir.
Ce mot a l’inconvénient d’être négatif, ce qui permet - et on ne s’en prive pas –
d’y supposer n’importe quoi au monde, sans compter le reste.

Je n’approuve pas, mais enfin tout de même, à chose jusque là inaperçue,


le nom de « partout » convient aussi bien que celui de « nulle part ».
C’est pourtant chose fort précise.

Approchons : il n’y a d’inconscient - il faut poser ça - que chez l’être parlant.

Chez les autres...


tenons-nous en aux animaux, qui n’ont d’être à proprement parler,
d’être qu’à ce qu’ils soient nommés.
Je ne dis pas qu’ils ne s’imposent pas du réel...
...mais chez les autres il y a de l’instinct par exemple, soit le savoir qu’implique
semble-t-il leur survie, c’est ça l’instinct.

Encore après tout peut-on dire que ce n’est là que pour notre pensée, qui peut-être,
à appeler ça instinct, est inadéquate.
Restent les animaux en mal d’homme, on dit pour ça « d’hommestiques », et ben
ceux-là...
et pour cette raison très probablement
...ceux-là des séismes les parcourent - au reste, courts - qui sont rapportables à
l’inconscient.

Approchons... L’inconscient, ça parle, ce qui le fait dépendre du langage...


420
Question 3 - Je vous interromps : vous dites que l’animal, parce qu’il ne
parle pas, n’a pas d’inconscient.
Descartes, lui, disait que l’animal n’avait pas d’âme.
Ça tendrait à prouver que l’inconscient ça n’est qu’une hypothèse, une
supposition.

L’âme c’est une supposition aussi, supposition de la somme...


ça n’est pas rien qu’on puisse faire la somme, qu’on le suppose en
tous cas
...de la somme des fonctions du corps.

En quoi c’est une supposition bien plus problématique que celle de


l’inconscient.
Néanmoins supposons-la, parce qu’après tout c’est raisonnable à supposer.
Ça s’est toujours supposé de la même voie : d’Aristote au nommé Von Uexküll.
Retenez ce nom si vous n’en n’avez jamais entendu parler.

Et puis que c’est encore ce que supposent - qu’ils le veuillent ou pas - les
biologistes, les physiologistes.
Donc l’âme est là. Bien.
Alors, je dis que le sujet de l’inconscient ne touche à l’âme que par le corps. [le
corps « morcelé » du (a) : anal, oral, scopique, vocal]
Et ce qui est plus raide : d’y introduire - je dis : par le corps - la pensée.

En quoi cette fois je contredis Aristote : l’homme ne pense pas avec son âme,
comme il l’imagine là, le Philosophe. « Comme il l’imagine » : y’a qu’à le lire pour
s’en apercevoir 34.
L’homme pense de ce qu’une structure découpe son corps, et en rondelles qui
n’ont rien à faire avec l’anatomie.

Témoin : l’hystérique. Je pense que - tout de même ! - ça dit quelque chose à


quelques uns.
Cette cisaille certes vient aussi à l’âme, mais c’est en manière de conséquence, ça
vient à l’âme avec...

34 Aristote : « De l’âme », I, 4, 408b, éd. Belles Lettres, 2002 :


« Mais soutenir que c’est l’âme qui s’indigne, revient à peu près à dire que c’est l’âme qui tisse une toile, ou
qui bâtit une maison.
Il vaudrait peut-être mieux dire, non pas que c’est l’âme qui a pitié, qui apprend ou qui pense, mais plutôt
que c’est l’homme qui fait tout cela par son âme. »
421
ce dont j’espère que - quand même ! - que quelques uns ont quelque idée
...à savoir le symptôme obsessionnel : ça c’est... c’est quand même là qu’on voit bien
la différence entre la pensée et l’âme, parce que l’âme, de cette pensée, on ne peut pas
dire qu’elle n’en soit pas embarrassée comme un poisson d’une pomme, on ne
peut pas dire qu’elle sache qu’en faire.

D’où il résulte - ce qui est stupéfiant - qu’il a fallu attendre pour le dire... ce que
tout le monde sait en somme déjà :
la pensée est dysharmonique, dysharmonique quant à l’âme.

Et le fameux νοῦς [nouss] des grecs...


il y a peut-être là quand même des professeurs qui m’entendent
...le νοῦς grec est le mythe d’une complaisance de la pensée à l’âme...
c’est bien ce qui se voit dans la théorie de la θεωρία [théoria :
contemplation], que fait Aristote
...d’une complaisance qui serait conforme au monde, au monde Umwelt, pour
s’exprimer comme le Von Uexküll
dont je vous parlai tout à l’heure, au monde dont l’âme est tenue...
dans une certaine supposition de l’âme
...dont l’âme est tenue pour être le reflet.

Alors que ce monde, ce monde - je le dis - n’est que le fantasme qui se soutient
d’un certain type de pensées.
Bien sûr que c’est une réalité, mais dont y’a pas de raison de lui donner un tel
privilège à ce mot « réalité » ...
qui d’ailleurs lui-même présente une certaine ondulation
...un tel privilège que nous ne puissions pas le considérer comme une grimace du
réel.

Question 4 - Et quand on vient vous trouver, vous psychanalyste, c’est pour


aller mieux, et dans ce monde
que vous réduisez allègrement au fantasme. La guérison, vous considérez que
c’est un fantasme aussi ?

La guérison, c’est une demande qui part de la voix du souffrant, d’un qui
souffre de son corps ou de sa pensée. L’étonnant est qu’il y ait réponse, et que
cette réponse de tout temps dans la médecine...

422
la médecine ancienne tout au moins
...qui de tout temps dans la médecine, ait fait mouche par des mots.

Comme était-ce avant que fût repéré l’inconscient ?


Eh ben c’était pareil : la médecine faisait mouche dans une grande part de son
champ, avec des mots.
Ce qui prouve qu’une pratique n’a pas besoin d’être éclairée pour opérer.

Question 5 - Soit ! Mais qu’est-ce qui fait alors précisément la différence de


la psychanalyse et de la psychothérapie,
qui toutes deux agissent par des mots.

C’est en effet une question à laquelle il faut répondre. Il faut partir du fait de
l’inconscient.

Dans la mesure où l’inconscient y est intéressé...


l’inconscient tel que je le formule,
...il y a deux versants que nous livre la structure.

La structure c’est le langage. Faites bien attention ici, parce que c’est pas ce à quoi
vous vous attendez.
Le versant du sens - 1er versant - c’est celui dont on croirait que c’est le versant de
l’analyse :
l’analyse qui nous déverse du sens à flot, pour le bateau sexuel.

Oui...Y’a un ennui, c’est que ce qui frappe, c’est...


et Dieu sait si Freud y a insisté
...c’est que ce sens se réduise au non-sens, au non-sens du rapport sexuel, lequel est
patent, et de toujours,
dans rien d’autre que les dits de l’amour, tout ce qui se dit là, on sait jamais si c’est
pas du déconnage,
c’en est patent au point d’en être hurlant : et c’est ce qui donne une haute idée
de l’humaine pensée.

En plus y’a du sens qui se fait prendre pour « le bon sens », et par-dessus le
marché pour « le sens commun »,
c’est le sommet du comique, à ceci près tout de même que le comique ne va pas
sans le savoir...
sensible, sensible dans ce qu’il énonce
423
...le savoir du non-rapport [sexuel] qui est dans le coup, dans le coup du sexe.

C’est là que notre dignité prend son relais, voire sa relève :


– le bon sens représente ce qui opère dans la suggestion,
– la comédie représente le rire.

Est-ce à dire qu’ils suffisent, outre qu’ils soient peu compatibles ?


C’est là que la psychothérapie - quelle qu’elle soit - tourne court.
Non qu’elle n’exerce pas quelque bien, mais temporaire et qui ramène au pire.

L’inconscient...
soit quoi ? : l’insistance dont se manifeste le désir, ce qui veut dire la
répétition de ce qui s’y demande
...l’inconscient nous rappelle qu’au versant du sens - pour conclure - l’étude du
langage oppose le versant du signe.

Comment même le symptôme - ce qu’on appelle tel dans l’analyse - n’a-t-il pas là
tracé la voie ?
Comment a-t-il fallu Freud pour que simplement d’être docile à l’hystérique,
il en vienne à lire les rêves, les lapsus, voire les mots d’esprit, comme on déchiffre un
message chiffré ?

Question 6 - Ce que vous venez de dire : « lire les rêves, les lapsus, et les
mots d’esprit, comme on déchiffre un message chiffré »
c’est Freud qui dit ça, ou Lacan ?

Allez, allez aux textes de Freud, répartis dans trois livres qui s’appellent :
– La science des rêves [Die Traumdeutung],
– La Psychopathologie de la vie quotidienne » [Zur Psychopathologie des Alltagslebens],
– et ce qu’on a traduit « Le mot d’esprit », le Witz [Der Witz und seine Beziehung
zum Unbewußten].

Vous y lirez qu’il ne s’agit de rien d’autre que d’un déchiffrage de dit-mension
signifiante pure.
À savoir que commence toujours par le fait d’un de ces phénomènes - je parle
des rêves, des lapsus, des mots d’esprit -
naïvement articulés :
– « articulés » : ça veut simplement dire verbalisés,
424
– « naïvement » : verbalisés selon la logique vulgaire, l’emploi de la langue
reçu.

Et puis, et puis après c’est à progresser dans un tissu d’équivoques, de métaphores,


de métonymies,
que Freud évoque une substance, un mythe fluidique qu’il intitule la libido.

Mais ce qu’il opère réellement là, sous nos yeux fixés au texte, c’est une
traduction dont se démontre que la jouissance...
que Freud suppose au terme de « processus primaire »
...c’est dans les défilés logiques où il nous mène avec tant d’art, qu’elle consiste.

C’est ce qui permet à Freud, en partant de « Je ne l’aime pas », et en lui donnant


tout un jeu grammatical :
– « C’est pas moi qu’il aime », « C’est pas moi qui l’aime »
– Ou bien : « Je ne l’aime pas, lui, je l’aime, elle. »,
– Ou bien : « C’est pas lui qui m’aime »,
– Ou bien : « C’est elle qui m’aime ».

Ajoutez l’inversion d’« aimer » en « haïr »... Ben c’est par là que passe Freud pour
toute une répercussion qui vient... qui va très loin dans la série que je viens de
nommer : névrose, perversion, ou psychose.

Question 7 - Pour répéter : « dimension signifiante, défilé logique, jeu


grammatical »...
N’est-ce pas enfin éliminer de la découverte de Freud : la sexualité, tout
simplement ?

Ce que Freud découvre dans l’inconscient...


je n’ai tout à l’heure pu qu’inviter à ce qu’on aille voir dans ses écrits
si je dis juste
...c’est bien autre chose que de s’apercevoir qu’en gros on peut donner un sens
sexuel à tout ce qu’on sait,
parce que ça, ça s’est fait depuis toujours, c’est même là-dessus que le mot
« connaître »
prête à la métaphore bien connue, et c’est ce que Jung a cru que Freud
annonçait. C’est une erreur.

425
C’est le réel qui permet de dénouer effectivement ce dont le symptôme consiste, à
savoir un nœud de signifiants.
Nouer et dénouer n’étant pas ici des métaphores, mais bien à prendre comme ces
nœuds qui se construisent réellement
à faire chaîne de la matière signifiante. Car ces chaînes n’ont pas de sens mais du jouis-
sens, à écrire comme vous voulez, conformément à l’équivoque qui fait la loi du
signifiant.

Je pense avoir donné une autre portée que ce qui traîne de confusion courante,
au recours qualifié qu’est la psychanalyse.

Question 8 - Il y a aujourd’hui une rumeur qui dit la chose suivante :


« Si on jouit si mal c’est qu’il y a répression sur le sexe... » et on ajoute
« ...c’est la faute premièrement à la famille, deuxièmement à la société, et
particulièrement au capitalisme ».

Ça, c’est une question...


me suis-je laissé dire, parce que vos questions, ben j’en parle
...une question qui pourrait s’entendre de votre désir de savoir comment y
répondre vous-même, à l’occasion.

Soit : si elle vous était posée, par une voix plutôt que par une personne,
– une voix à ne se concevoir que comme provenant de la télé,
– une voix qui n’ex-siste pas, ce de ne rien dire,
– la voix pourtant, au nom de quoi, moi, je fais ex-sister cette réponse, qui
est interprétation.

À dire crûment, vous savez que j’ai réponse à tout, moyennant quoi vous me
prêtez la question :
vous vous fiez au proverbe qu’on ne prête qu’au riche. Avec raison.
Qui ne sait que c’est du discours analytique que j’ai fait fortune ?
En quoi je suis un self-made man. Il y en a eu d’autres, mais pas de nos jours.

426
Question 9 - Bon ! Écoutez... S’il y a refoulement c’est qu’il y a répression.

Freud n’a jamais dit ça, il n’a jamais dit que le refoulement provenait de la
répression.
La censure c’est pas du tout ça, c’est autre chose. Il n’a pas dit que...
prenons ça pour faire image n’est-ce pas
...que la castration ce soit dû à « Papa » qui brandisse à son moutard qui se tripote un
peu : « On te la coupera, sûr, si tu remets ça ».

C’est pourtant naturel que ça lui soit venu à la pensée, à Freud, mais il n’a fait
qu’en partir pour l’expérience...
l’expérience à entendre de ce qui la définit dans le discours
analytique
...je dirais même qu’à mesure qu’il y avançait, il penchait plus vers l’idée que le
refoulement était premier.

C’est dans l’ensemble la bascule - bascule heureuse celle là - de la seconde


topique.
La gourmandise dont il dénote le surmoi est structurale,
non pas effet de la civilisation, mais « malaise, symptôme, dans la civilisation ».
De sorte qu’il y a lieu de revenir sur les preuves, à partir de ce que ce soit le
refoulement qui produise la répression.

Question 10 - Si je comprends bien ce que vous dites, ça veut dire que la


famille et la société elle-même,
sont pour vous des effets du refoulement.

Bah oui... Bah oui !


Pourquoi est-ce qu’elles le seraient pas, la famille et la société, des effets à
s’édifier du refoulement ?
Pourquoi pas ?

La société et la famille, chez l’être parlant, ça me paraît pas du tout frappant


que ça ressemble aux autres sociétés d’autres animaux. Ça se pourrait bien... Ça
se pourrait bien de ceci,
qui fait son spécifique à cet être parlant, que l’inconscient ex-siste, se motive de
la structure, soit du langage.

427
Freud élimine si peu cette solution qu’après tout c’est pour en trancher qu’il
s’acharne sur le cas de l’Homme aux loups,
à qui ça ne réussit pas mieux pour ça. C’est un ratage.
Bon, ratage du cas, mais en somme de peu, auprès de sa réussite : celle d’établir le
réel des faits.
L’ennui c’est que ce réel ça ne s’établit pas d’un seul cas, et même dans ce cas ça
reste énigmatique.

Oui... Évidemment, faudra la poser la question de savoir si après tout cette


énigme c’est pas au discours analytique
lui-même, comme institution, qu’il faut l’attribuer.
Ça peut se concevoir.

On peut aussi penser que ça peut avoir un résultat qui aille plus loin.
Car si ça en reste là, bien sûr point d’autre recours que le projet de la science
pour venir à bout de la sexualité :
j’ai dit « projet » parce que la sexologie, c’est un fait que ça reste strictement à
l’état de projet.

C’est pas parce que Freud y insiste, après tout il s’en remettait là, ce qui se
conçoit...
C’était tout de même une confiance des plus gratuites, même pour lui.
Ce qui en dit beaucoup sur son éthique.

Question 11 - Écoutez... C’est vraiment pas gai ce que vous dites là !


Il y a quand même un certain nombre qui essayent d’en sortir.

Ouais... Effervescence où - pourquoi pas ? - le discours analytique peut n’être


pas pour rien.

Oui... C’est pas ça qui lèvera ce que le discours analytique, de la même veine,
atteste de ce je peux bien appeler une malédiction sur le sexe.
Freud lui-même quelque part dans le « Malaise de la civilisation » la pointe.

Si j’ai parlé d’« ennui », voire de « morosité », à propos de l’abord « divin » de


l’amour, comment méconnaître
que ces deux affects se dénoncent - et clairement - en propos et en actes chez
les jeunes qui...
428
Qu’après tout pourquoi pas ? Je ne vois pas d’inconvénients qu’ils se vouent à
des rapports sans répression.
Je trouve même que c’est fort que les analystes - dont en somme ils se motivent
- leur opposent bouche pincée.

Oui... Pour répondre à ce que vous dites de la famille :


même si les souvenirs de la répression familiale n’étaient pas vrais, faudrait les
inventer, et on n’y manque pas.
C’est même ça le mythe, la tentative de donner forme épique à ce qui s’opère de
la structure.

L’impasse sexuelle sécrète les fictions qui rationalisent l’impossible qu’elle


démontre.
Je ne les dis pas « imaginées » les fictions dont il s’agit.
J’y lis comme Freud - comme Freud, je le souligne - l’invitation à trouver le réel
qui en répond.

L’ordre familial, en somme ne fait que traduire - quoi ? - que le Père n’est pas le
géniteur.
Et quoi encore ? : que la Mère reste contaminer la femme à jamais, pour le petit
d’homme.
Le reste s’ensuit. C’est pas du tout que j’apprécie le goût de l’ordre qu’il y a
chez ce petit.

Le fait est que j’en entends des échos :

« Personnellement...
« Personnellement » : c’est admirable !
...Personnellement j’ai horreur de l’anarchie. »

Voilà ce qu’il jacte.


Comme si le propre de l’ordre, là où il y en a le moindre, c’est qu’on n’a pas à le
goûter, puisqu’il est établi.
C’est arrivé déjà comme ça quelque part, par bon heur dirais-je, et c’est heur bon
tout juste à démontrer que ça y va mal, même pour l’ébauche d’une liberté.

C’est le capitalisme remis en ordre.


Et à partir de là : autant pour le sexe !
Puisqu’en effet le capitalisme, ça il faut le dire, c’est de là qu’il est parti : de le
mettre au rancart.
429
Question 12 - Je me demande d’où vous vient l’assurance de prophétiser,
comme vous l’avez fait naguère,
que « le racisme a bien de l’avenir » ? Pourquoi diable dites-vous ça ?

Oui... Je le dis parce que ça me paraît pas drôle et que pourtant... enfin, je n’en
ai pas fait un grand état :
j’ai terminé une année, un séminaire là-dessus...
c’est mieux de savoir ce à quoi on peut s’attendre.
...c’était comme ça en guise d’adieu que je l’ai dit à la fin d’un de mes
séminaires, histoire que les gens soient avertis.

La seule chose qui serait intéressante, et justement que je n’ai pas du tout eu à
ce moment à commenter,
c’est en quoi ça me paraît non seulement « prévisible » ...
parce qu’il y en a toutes sortes de symptômes
...mais « nécessaire ».

C’est nécessaire du fait de ce que j’appelle, ou ce que j’essaie de faire sentir, de


l’égarement de notre jouissance.
Ce que je veux dire c’est que je souligne qu’il n’y a que l’Autre...
l’Autre absolu, l’Autre radical
...qui la situe cette jouissance, et qu’il la situe en tant que justement de l’accentuer
comme étant l’Autre,
ça veut dire que l’Autre, l’Autre côté du sexe, nous en sommes séparés.

Alors à partir du moment où on se mêle comme ça, y’a des fantasmes,


des fantasmes tout à fait inédits qui ne seraient pas apparus autrement.
C’est une façon de dramatiser si on peut dire, cet Autre, cet Autre qui est là de
toute façon.
Si y’a pas de rapport sexuel, c’est que l’Autre est d’une autre race.

Alors si cet Autre on le laissait à son mode de jouissance, ben...


la chose est déjà décidée
...on ne pourrait le faire que si depuis longtemps on ne lui avait pas imposé le
nôtre,
on pourrait le faire si les choses n’en étaient pas au point qu’il n’y a plus qu’à le
tenir pour un sous-développé.
430
Ce à quoi on ne manque pas, naturellement

Il s’ajoute à tout ça la précarité de notre mode à nous de jouissance.


C’est ce que j’ai accentué de la position que j’appelle, que je désigne de celle du
« plus-de-jouir ».
Ce plus-de-jouir qui même s’énonce couramment : la plus-value c’est ça.

Alors sur cette base, sur la base de quelque chose qui quand même nous
spécifie dans le rapport à la jouissance...
spécifie de ce que j’appelle « notre mode »
...comment espérer que se poursuive cette « humanitairerie » je dirai, cette
« humanitairerie » de commande,
qui après tout - il faut bien le dire - ne nous a servi qu’à habiller nos exactions ?

Voilà.
Si même Dieu, à reprendre de tout ça de la force, s’il finissait par ex-sister, parce
qu’après tout c’est pas impensable, c’est pas impensable mais ça ne présagerait
rien de meilleur qu’un retour de son passé,
d’un passé en fin de compte plutôt funeste.

Voilà... Alors qu’est-ce que vous voulez ?

[fin de la première partie]

431
Samedi 16 Mars 1974

Question 13 - Vous dites « l’inconscient, ça parle », ça implique - si je vous


comprends bien - qu’on l’écoute.
Mais est-ce qu’on l’écoutait avant que Freud n’invente la psychanalyse ?

À mon sens, oui. Je vais jusque là.


Mais il n’implique sûrement pas...
sans le discours dont il ex-siste, sans la pratique analytique, pour la
nommer
...il n’implique pas qu’on l’évalue comme fait Freud quelque part...
fin du chapitre sur « le travail du rêve » dans la Traumdeutung
...qu’on l’évalue comme « savoir qui ne pense pas, ni ne calcule, ni ne juge » - je le cite

ce qui ne l’empêche pas de travailler dans le rêve, et comment !

Ça ne vous inspire rien ? C’est le travailleur idéal !


Celui dont Marx a fait nommément la fleur de l’économie capitaliste
dans l’espoir de lui voir prendre le relais du discours du maître.

Eh bien c’est ce qui est arrivé, bien que sous une forme, il faut bien le dire,
inattendue.
Il y a des surprises comme ça dans ces affaires de discours.
C’est même là - la surprise - le fait caractéristique de l’inconscient, comme un
analyste l’a bien vu. [Theodor Reik]

432
Question 14 - Qu’est-ce que vous entendez par « discours analytique » ?

Le discours que je dis analytique, c’est le lien social déterminé par la pratique d’une analyse.
Et il vaut...
c’est là ce que j’apporte
...il vaut d’être porté à la hauteur des plus fondamentaux parmi les liens qui
restent pour nous en activité.

Question 15 - Vous-même, vous êtes en dehors de ce qui fait lien social


entre les analystes,
puisque la Société Internationale de Psychanalyse vous a excommunié.

Les analystes de la Société qui se qualifie d’internationale…


c’est un peu fictif ! L’affaire s’étant longtemps réduite à être familiale.
Moi je l’ai connue encore aux mains de la descendance directe et adoptive
de Freud.
Mais laissons... il y a d’autres choses à dire.
...si j’osais...
je préviens qu’ici je suis juge et partie, donc partisan
...si j’osais je dirais que c’est actuellement une Société d’Assistance Mutuelle Contre le
désir... contre le Discours Analytique.

La SAMCDA, c’est comme ça que ça peut se dire. Sacrée SAMCDA !


C’est à cause d’elle que je ne parlerai jamais sous le titre des Noms du Père.
Mais c’est une affaire personnelle.

Ces analystes ne veulent donc rien savoir du discours qui les conditionne.
Ça ne les en exclut pas pour autant, puisqu’ils fonctionnent comme analystes,
ce qui veut dire strictement qu’il y a des gens qui s’analysent avec eux.

À ce discours donc, ils satisfont, même si certains des effets de ce discours sont
par eux méconnus.
Dans l’ensemble la prudence ne leur manque pas, et même si ce n’est pas la
vraie, ça peut être la bonne.
Au reste, c’est pour eux qu’il y a des risques.

433
Question 16 - C’est très intéressant ces histoires d’analystes, mais les
psychologues, les psychothérapeutes, les psychiatres,
eux, c’est à la base, à la dure, qu’ils se coltinent toute la misère du monde.
Et l’analyste, pendant ce temps ?

Il est certain que « se coltiner la misère » comme vous dites,


c’est entrer dans le discours qui la conditionne [discours du maître], ne serait-ce
qu’au titre d’y protester.
Rien que dire ceci me donne position, que certains situeront de réprouver la
politique,
j’affirme que c’est ce que quant à moi je tiens pour quiconque exclu.

Mais revenons-y dans le fait, les psycho quels qu’ils soient, qui s’emploient à votre
supposé coltinage,
n’ont pas à protester, mais à collaborer. Qu’ils le sachent ou pas, c’est ce qu’ils
font.

C’est bien commode - me fais-je à moi-même rétorsion facilement - bien


commode cette idée de discours,
pour réduire le jugement à ce qu’il détermine.
Ce qui me frappe c’est qu’on ne trouve pas mieux que moi à m’en rétorquer.
J’ai dit que c’était facile : on dit « intellectualisme » concernant ce que j’avance.
Ça ne fait pas le poids, quand il s’agit de savoir qui a raison.

Ce d’autant moins qu’à rapporter cette misère au discours du capitaliste - ce que je


fais, aussi bien - je dénonce ce discours. J’indique seulement que je ne peux le
faire sérieusement, parce qu’à le dénoncer je le renforce,
de le normer, soit de le perfectionner.

Question 17 - Comment donc situer l’analyste, à votre guise, qui ne


collabore pas mais ne proteste pas non plus ?

On ne saurait mieux le situer objectivement cet analyste, que de ce qui dans le


passé s’est appelé « être un saint ».
Un saint durant sa vie n’impose pas le respect que lui vaut parfois une auréole.
Personne ne le remarque quand il suit la voie de Baltasar Gracián, celle de ne
pas faire d’éclats, d’où son traducteur,

434
il y a peut-être des gens qui ont lu ça, Amelot de La Houssaye, a cru qu’il
écrivait de « L’homme de cour »35.

Un saint - pour me faire comprendre - ne fait pas la charité. Plutôt se met-il à


faire le déchet : il décharite.
Ce pour réaliser ce que la structure impose, à savoir permettre au sujet - au
sujet de l’inconscient - de le prendre pour cause de son désir.

C’est de l’abjection de cette cause en effet, que le sujet en question a chance de se


repérer, au moins dans la structure. C’est la condition pour qu’il se repère aussi
ailleurs, si l’inconscient est bien ce que je dis.
Et supporter cette abjection, pour le saint c’est pas drôle.

Mais j’imagine que pour quelques oreilles au moins à cette télé, ça recroupe... ça
recoupe bien des étrangetés,
ce que j’appellerai « l’effet de saint ».

L’effet de saint : que ça ait d’effet de jouissance qui n’en a le sens avec le joui ?
Il n’y a que le saint qui reste sec, macache pour lui. C’est même ce qui épate le
plus dans l’affaire,
épate ceux qui s’en approchent et ne s’y trompent pas : le saint est le rebut de la
jouissance.

Parfois il a un petit relais : il jouit.


Il ne s’en contente pas - pour autant - plus que tout le monde.
Il n’opère plus pendant ce temps-là.

Y’a que les petits malins qui le guettent alors pour en tirer des conséquences à
se regonfler eux-mêmes.
Mais le saint s’en fout, autant que ceux qui dans ce relais voient sa récompense.
Ce qui est à se tordre. Puisque de se foutre de la justice distributive, c’est de là que
le plus souvent il est parti.

À la vérité le saint ne se croit pas de « mérites », ce qui ne veut pas dire qu’il n’ait
pas de morale.
Le seul ennui, pour les autres, c’est qu’on ne voit pas où ça le conduit.
Moi je cogite, je cogite éperdument pour qu’il y en ait de nouveaux comme ça.

35
Balthasar Gracian : « L’homme de cour », Gallimard, Folio.
435
C’est sans doute de ne pas moi-même y atteindre.
Plus on est de saints, plus on rit, c’est mon principe.
Ça pourrait être la sortie du discours capitaliste, mais ça ne constituera pas un
progrès si ça ne se passe que pour certains.

Question 18 - Il y a une objection qui vous est faite depuis vingt ans sous
des formes diverses.
Vous dites « l’inconscient ça parle ». Et de ce qui ne parle pas, qu’est-ce
que vous en faites ?
Qu’est-ce que vous faites des émotions, des affects, par exemple ?

Dans cette question vous imitez, vous reprenez les gestes avec lesquels on feint
un air de patrimoine dans la SAMCDA. Parce que - vous le savez - enfin au
moins à Paris, dans la SAMCDA les éléments dont on se sustente
proviennent tout de même de mon enseignement. Il filtre de partout, c’est un
vent, un vent qui fait bise
quand ça souffle trop fort. Alors on revient aux vieux gestes, à ceux qui
réchauffent : on se pelotonne en Congrès.

Qu’on me réponde seulement sur ce point : un affect, ça regarde-t-il le corps ?


Une décharge d’adrénaline, est-ce du corps ou pas ?
Que ça en dérange les fonctions, c’est vrai, mais en quoi ça vient-il de l’âme ?

C’est de la pensée que ça décharge. Alors ce qui est à peser, c’est si mon idée que
l’inconscient est structuré comme un langage permet de vérifier plus sérieusement
l’affect que celle qui s’exprime de ce que, en somme, ça soit un remue-ménage
dont se produit un meilleur arrangement. Car c’est ça qu’on m’oppose.

Je n’ai, pour moi, fait que restituer ce que Freud énonce dans un article de 1915
sur le refoulement,
et dans d’autres qui y reviennent : c’est que l’affect est déplacé. Comment se
jugerait ce déplacement,
si ce n’est par le sujet que suppose qu’il ne vienne là pas mieux - d’ailleurs dans
Freud - que de la représentation ? C’est pas le meilleur de ce qu’il aurait pu dire.

Mais ça je l’explique de « sa bande », comme lui, pour l’épingler,


puisqu’aussi bien je dois reconnaître que j’ai affaire à toujours la même.

Seulement ai-je démontré par un recours à sa correspondance avec Fliess...


436
de l’édition, la seule qu’on ait de cette correspondance : expurgée...
...que ladite représentation, spécialement refoulée, ce n’est rien de moins que la
structure,
et précisément en tant que liée au postulat du signifiant. Vous vous reportez
pour cela à la Lettre 52 :
ce postulat est - dans le texte - écrit.

L’affect - comme je le considère - c’est une interférence de l’inconscient, en


tant que lui-même est ce nœud de savoir.
Ce que j’avance quand je dis que « l’inconscient est structuré comme un langage ».
C’est différent de, de, de, de, de... de se prosterner devant « une palpitation de
l’âme ». Ce n’est pas pareil.

Reconsidérer l’affect à partir de mes dires, reconduit en tout cas à ce qui s’en
est dit de sûr.

La simple résection des « passions de l’âme » ...


comme c’est le terme de Saint Thomas, plus juste que ce mot vague
[affect], bien médical
...la résection depuis Platon de ces passions selon le corps : tête, cœur...
voire comme il dit, pour ce qui est plus bas, et curieusement
d’ailleurs :
ἐπιθυμία [épithumia], ce qui semble impliquer « surcœur »
...cette résection ne témoigne-t-elle pas déjà, de ce qu’il faille pour leur abord en
passer par le corps,
lequel je dis être affecté par la structure ?

La tristesse par exemple, on la qualifie de dépression, à lui donner l’âme pour


support...
« la tension psychologique » par exemple, du philosophe Pierre Janet
...mais ça n’est pas un état d’âme, c’est simplement une faute morale, comme
s’exprime Dante, voire Spinoza :
un péché, ce qui veut dire une lâcheté morale, qui ne se situe en dernier ressort
que de la pensée,
soit du devoir de « bien dire » ou de « s’y retrouver » dans l’inconscient, dans la
structure.

D’ailleurs ce qui s’ensuit...


pour peu que cette lâcheté, d’être rejet de l’inconscient, aille à la
psychose,
437
...c’est ce je définis du retour dans le réel de ce qui est rejeté, du langage dans
l’occasion,
et c’est l’excitation maniaque par quoi ce retour se fait mortel.

À l’opposé de la tristesse, ce qu’il y a c’est le « gay sçavoir » [cf. Rabelais,


« Gargantua » : chapitre X], lequel est - lui - une vertu.
Une vertu d’ailleurs n’absout personne du péché, originel comme chacun sait.
La vertu que je désigne du « gay sçavoir » en est l’exemple, de manifester en quoi
elle consiste : non pas « comprendre », piquer dans le sens, mais le raser d’aussi près
qu’il se peut sans qu’il fasse glu pour cette vertu, pour cela jouir du déchiffrage,
ce qui implique que le « gay sçavoir » n’en fasse au terme que la chute, le retour au
péché.
Où en tout ça, ce qui fait « bon heur » ? Exactement partout.
Le sujet est heureux. C’est même sa définition
– puisqu’il ne peut rien devoir qu’à l’heur, à la fortune autrement dit,
– et que tout heur lui est bon pour ce qui le maintient, soit pour qu’il se
répète.

L’étonnant n’est pas qu’il soit heureux sans soupçonner ce qui l’y réduit, sa
dépendance de la structure.
L’étonnant c’est qu’il prenne idée de la béatitude - c’est pas pareil - qu’il en prenne idée
assez loin pour qu’il s’en sente exilé.
Heureusement que là nous avons le poète pour vendre la mèche : Dante que je
viens de citer, et d’autres,
hors ces roulures qui font cagnotte au classicisme.

Un regard, celui de Béatrice, soit trois fois rien [3 a précédents], un battement de


paupières et le déchet exquis qui en résulte :
et v’là surgi l’Autre, l’Autre que nous devons identifier à sa jouissance à elle,
celle que lui, Dante, ne peut satisfaire, puisque d’elle il ne peut avoir que ce
regard, que cet abjet, mais dont il nous énonce que Dieu la comble.
C’est même de sa bouche à elle qu’il nous provoque à en recevoir l’assurance :
« Paradiso ».

À quoi répond en nous : « ennui ». Mot, dont à faire danser les lettres comme au
cinématographe jusqu’à
ce qu’elles se replacent sur une ligne, j’ai recomposé le terme : « unien », dont je
désigne l’identification de l’Autre à l’Un.
Je dis : l’Un mystique, dont l’autre comique dirai-je...
parce que Dante en est un, la preuve : « La divine comédie »
438
...l’autre comique à faire éminence ailleurs, dans le Banquet de Platon...
Aristophane pour le nommer
...nous donne l’équivalent cru dans la bête-à-deux-dos dont il impute à Jupiter -
qui n’en peut mais - la bisection :
ça c’est vilain, j’ai dit que ça ne se fait pas : on ne commet pas le Père réel dans
de telles inconvenances.

Reste que Freud y choit aussi car ce qu’il impute à l’ Ἔρως [Éros], en tant qu’il
l’oppose à Θάνατος [Tanathos],
comme « principe de la vie », c’est d’unir, comme si...
à part une brève coïtération [coït-itération (C. Hagège)]
...on n’avait jamais vu deux corps s’unir en un.

Ainsi l’affect vient-il à un corps dont le propre serait d’« habiter le langage »...
je me jette [sub-jectum ? ] ici de plumes qui se vendent mieux que les
miennes, Heidegger pour le nommer
...l’affect qui, dis-je, de ne pas trouver de logement, pas de son goût tout au
moins, on appelle ça la morosité,
la mauvaise humeur aussi bien. Est-ce un péché, ça, un grain de folie, ou une vraie
touche du réel ? Je pose la question.

Mais vous voyez que l’« affect », ils auraient mieux fait - les SAMCDA - pour le
moduler, de prendre mon crin-crin.
Ça les aurait menés plus loin que de bayer aux corneilles.

Question 19 - Je vous propose comme exercice de répondre aux trois


questions de Kant,
et d’abord « Que puis-je savoir ? ».

Alors là, la réponse c’est simple, c’est ce que je passe mon temps à énoncer :
rien qui n’ait la structure du langage en tout cas...

– Ça répète Kant...
439
Ça ne le répète justement pas, malgré la référence à la logique, ça ne le répète
qu’à ceci près :
qu’il y a eu la découverte des faits de l’inconscient. Le sujet de l’inconscient, lui,
embraie sur le corps.

Faut-il que je revienne sur ce qu’il ne se situe véritablement que d’un discours ?
Soit de ce dont l’artifice fait tout le concret : mais c’est un concret et combien !
Quoi de là peut se dire, du savoir qui ex-siste pour nous dans l’inconscient -
mais qu’un discours, seul articule -
quoi peut se dire dont le réel nous vienne par ce discours ? Ainsi se traduit votre
question dans mon contexte.
C’est-à-dire qu’elle peut paraître folle.

Question 20 - Est-ce que - oui ou non - vous pouvez enseigner


ce que le discours analytique nous apprend sur le rapport des sexes ?

Peut-on dire par exemple que, si L’homme veut La femme, il ne l’atteint qu’à
échouer dans le champ de la perversion ? C’est pourtant ce qui se formule de
l’expérience instituée du discours psychanalytique.
Et si ça se vérifie, est-ce enseignable à tout le monde, c’est-à-dire scientifique,
puisque la science c’est comme ça : elle s’est frayée la voie de partir de ce
postulat ?

Je ne dis donc pas que c’est vérifié, je dis que c’est enseignable.
Et d’autant plus que c’est ce que souhaitait Renan pour « L’avenir de la science » :
c’est qu’il soit absolument sans conséquence (c’est une merveille)...

Dans ce cas là, c’est bien le cas, puisque La femme n’ex-siste pas. Ça je l’ai dit.
Mais qu’elle n’ex-siste pas, n’exclut pas qu’on en fasse l’objet de son désir. Bien
au contraire.
D’où le résultat.

Moyennant quoi L’homme, lui, il ex-siste !


L’homme à se tromper, rencontre une femme, avec laquelle - mon Dieu - tout
arrive :
soit d’ordinaire ce ratage en quoi consiste la réussite de l’acte sexuel.

440
Les acteurs en sont capables des plus hauts faits, comme on le sait par le
théâtre.
Le noble, le tragique, le comique, le bouffon : pointez ça comme vous voudrez
mais ça fait une courbe de Gauss, bref l’éventail de ce que produit la scène d’où
ça s’exhibe...
celle qui clive de tout lien social les affaires d’amour
...l’éventail se réalise, à produire les fantasmes dont les êtres de parole
subsistent dans ce qu’ils dénomment,
on ne sait trop pourquoi, de « la vie ».

Car de la vie, ils n’ont notion que par l’animal, chez qui n’a que faire leur savoir.

Question 21 - La femme n’ex-siste pas. L’homme, lui, ex-siste.


On ne peut pas dire que ça rende la vie facile ni que ce soit simple à
comprendre.

Oui, je regrette que - en effet - ça paraisse un petit peu compliqué, mais j’y
peux rien !
C’est pas moi qui ait fait ni l’homme, ni la femme.
Un autre s’en est chargé, enfin d’après la légende...

Alors posons d’abord cet axiome, non que l’homme n’ex-siste pas...
ça c’est le cas de La femme
...mais qu’une femme ne peut que se l’interdire...
je parle de l’homme
...et ça pas de ce que ça soit l’Autre...
parce que l’Autre, ses mœurs nous n’en savons rien
...mais de ce que « il n’y a pas l’Autre de l’Autre ».

Ça c’est ce que je dis.


S’il y avait l’Autre de l’Autre il y aurait une garantie,
il y aurait une garantie que ce qu’on dirait ça serait toujours la vérité, parce que
l’Autre de l’Autre réagirait.

Bon, il ne réagit pas...


Au niveau de l’Autre, ce qu’on dit passe toujours pour la vérité, mais c’est pas
sûr, voilà l’ennui.

441
Alors l’universel de ce qu’elles désirent...
c’est ça que je veux dire quand je dis qu’elles ne rencontrent
l’homme que dans la psychose
...l’universel de ce qu’elles désirent c’est tout simplement de la folie, et c’est pour ça que
« toutes les femmes sont folles » qu’on dit.

C’est même pourquoi elles ne sont pas toutes, c’est-à-dire pas folles-du-tout, et
quelles sont plutôt arrangeantes :
elles arrangent, et fortement. Et même au point qu’il n’y a pas de limites aux
concessions
que chacune fait pour un homme : son corps, son âme, ses biens.
Simplement elle en peut mais, elle en peut mais pour ses fantasmes dont il est
moins facile de répondre.
Elle « se prête » plutôt à la perversion que je tiens pour celle de l’homme.

Et c’est ce qui la conduit à la mascarade qu’on sait :


[en falsetto] et qui n’est pas du tout, pas du tout le mensonge que des ingrats, de
coller à l’homme, lui imputent.

C’est l’« à-tout-hasard » de se préparer pour que le fantasme de l’homme en elle


trouve son heure de vérité.
C’est pas excessif puisque la vérité est femme déjà de n’être pas toute, pas toute à se
dire en tout cas.

C’est en quoi la vérité se refuse plus souvent qu’à son tour, exigeant de l’acte des
airs de sexe,
qu’il ne peut tenir, en quoi c’est le ratage - réglé comme papier à musique.
Mais laissons ça de traviole.

C’est bien pour la femme que n’est pas fiable l’axiome célèbre de M.
Fenouillard,
et que passées les bornes il y a, pour elles, la limite : à ne pas oublier.
Par quoi, de l’amour ce n’est pas le sens qui compte mais bien le signe, comme
ailleurs.

C’est même là tout le drame.


Et l’on ne dira pas qu’à traduire le discours analytique je me dérobe en tous cas, moi qui
vous parle, comme ça se fait ailleurs.

442
Question 22 - Que dois-je faire ?

Ben là-dessus, sur « Que dois-je faire ? », je ne peux que reprendre la question
comme tout le monde,
à me la poser pour moi. C’est pas à vous que je réponds.

Pour moi, la réponse est simple, c’est : « ce que je fais »,


de ma pratique tirer l’éthique du « devoir bien-dire », que j’ai déjà accentuée.

Prenez-en de la graine pour vous, si vous croyez qu’en d’autres discours celle-ci
puisse prospérer, mais j’en doute. Car l’éthique est relative au discours.
Nous ne rabâchons pas.

L’idée kantienne de la maxime à mettre à l’épreuve de l’universalité de son


application,
n’est qu’une grimace dont s’esbigne le réel, d’être pris d’un seul côté.
Je suis en train de parler du côté « homme » de Kant.

C’est le pied de nez à répondre du non-rapport à l’Autre quand on se contente


de le prendre au pied de la lettre.
C’est une « éthique de célibataire » pour tout dire, celle qu’un Montherlant plus
près de nous a incarnée.
Et que mon ami Claude Lévi-Strauss en structure si ça lui chante son discours
de réception à l’Académie,
puisque - après tout - l’académicien n’a qu’à chatouiller la vérité.

Il est sensible d’ailleurs que, grâce à vos soins, c’est là que j’en suis pour
l’instant...

Question 23 - L’exercice vous amuse - et je le prouve puisque vous allez


répondre à la troisième question :
« Que m’est-il permis d’espérer ? ».

Bon, bah celle-là hein... celle-là, au contraire de la précédente, je l’adopte pas.


C’est pas à moi que je me la repose, je vous la renvoie, c’est-à-dire que je
l’entends cette fois comme venant de vous. Parce que pour ce que j’en fais
pour moi, j’y ai déjà répondu, un p’tit peu, comme ça...

443
Comment me concernerait-elle sans me dire « quoi » espérer ?
Pensez-vous l’espérance - ça arrive - comme sans objet ?

Vous donc, comme à tout autre à qui je donnerais du « vous », d’ailleurs c’est à
ce « vous » que je réponds :
espérez ce qu’il vous plaira. Sachez seulement que j’ai vu plusieurs fois l’espérance, ce
qu’on appelle les lendemains qui chantent, mener des gens que j’estimais, autant
que je vous estime, au suicide tout simplement hein...

Et pourquoi pas ? Le suicide est le seul acte qui puisse réussir sans passer par le
ratage.
Si personne n’en sait rien de ce que j’avance de mon expérience, c’est qu’il
procède, cet acte, du parti pris : ne rien savoir.
Là encore : Montherlant - oui, pendant qu’on y pense - à qui sans Claude,
Claude Lévi-Strauss,
je n’y penserais probablement pas.

Pour que la question de Kant ait un sens, je la transformerai en : d’où vous espérez
? C’est « d’où » qui est important.
En quoi vous voudriez savoir ce que le discours analytique peut vous promettre,
puisque pour moi c’est tout cuit.
La psychanalyse - pardonnez-moi - vous permettrait d’espérer assurément de tirer
au clair l’inconscient dont vous êtes sujet. Mais chacun sait que je n’y encourage
personne, personne dont le désir ne soit pas décidé.

Bien plus...
excusez-moi de parler des « vous » de mauvaise compagnie
...je pense qu’il faut refuser le discours analytique aux canailles :
c’est sûrement là ce que Freud déguisait d’un prétendu critérium de culture.

Il faut dire que les critères d’éthique ne sont malheureusement pas plus
certains.
Quoi qu’il en soit, c’est d’autres discours et qui se jugent avant l’entrée dans
l’analytique.
Et si j’ose articuler que « l’analyse doit se refuser aux canailles », c’est que les
canailles ça les rend bêtes...
C’est certes une amélioration, mais sans espoir, pour reprendre votre terme
[Rire de Lacan].

444
Question 24 - Si académie il y a, titillez donc voir cette vérité de Boileau :
« Ce que l’on conçoit bien s’énonce clairement ». Votre style, etc.

Ouais... [rire] Alors, si je vous réponds du tac au tac, je vous dis quoi ?
Il suffit de dix ans pour que ce que j’ai écrit, non seulement devienne clair pour
tous,
mais qu’on vienne me dire, comme ça, qu’on l’a prise pour guide.

J’ai vu ça pour ma thèse où pourtant...


c’est p’t-être pour ça que je ne l’ai pas encore rééditée
...où pourtant mon style n’était pas encore cristallin [sic]. C’est un fait
d’expérience.
Néanmoins, pour la suite ça serait vous renvoyer aux calendes, alors je vous
réponds...

Nicolas Boileau, L’Art poétique, Chant I :

Avant donc que d’écrire apprenez à penser.


Selon que notre idée est plus ou moins obscure,
L’expression la suit, ou moins nette, ou plus pure.
Ce que l’on conçoit bien s’énonce clairement,
Et les mots pour le dire arrivent aisément.

Je rétablis que :

« ce qui s’énonce bien, l’on...


cher « on »
...l’on le conçoit clairement.

Ce « clairement » dit assez ce que ça veut dire : que ça fait son chemin, son
chemin dans l’« on ».
C’en est même désespérant, cette promesse de succès pour la rigueur d’une
éthique, de succès de vente tout au moins. Ça nous ferait sentir le prix de la
névrose par quoi se maintient ce que Freud nous rappelle :
que ce n’est pas le mal, mais le bien, qui engendre, qui nourrit la culpabilité.

Ça casse la tête tout ça, hein ?


Impossible de se retrouver là-dedans sans un soupçon, au moins, de ce que
veut dire « la castration ».

445
Et comme ça - parenthèse - ça pourrait peut-être nous éclairer sur l’histoire que
Boileau là-dessus laissait courir,
« clairement » pour qu’on s’y trompe, je veux dire : qu’on y croie à cette histoire de
jars qui lui était arrivé dans son enfance, soit disant. [Nicolas Boileau relatait avoir été
victime d’un accident à 13 ans, attaqué par un jars : « toujours le jars mange le sexe ».]

Le « médit » - m, é, d, i, t - installé dans son « ocre » réputé : « Il n’est pas de degrés du


médiocre au pire », ça c’est de Boileau.

Nicolas Boileau, L’Art poétique, Chant IV :

Il est dans tout autre art des degrés différents,


On peut avec honneur remplir les seconds rangs ;
Mais dans l’art dangereux de rimer et d’écrire,
II n’est point de degrés du médiocre au pire ;

Alors ce « médit » que je viens de remettre en place : tout de même j’ai peine à
l’attribuer à l’auteur du vers,
enfin celui que je viens de citer, du vers qui humorise si bien ce mot : « médit ».

C’est peut-être facile, ma rectification. C’est peut-être même lourdaud, hein ?


Et si ce qui se révélait là, c’est simplement ce que ça est, ce vers « ce que l’on
conçoit bien, etc. » :
un mot d’esprit à qui personne ne voit que du feu.

Ne savons-nous que le mot d’esprit est lapsus calculé, celui qui gagne à la main
l’inconscient ?

Ça se lit dans Freud, ça, sur Le mot d’esprit... Qu’est-ce qu’il dit d’autre ?

L’interprétation doit être preste pour satisfaire à l’entreprêt :

« de ce qui perdure de perte pure à ce qui ne parie que du père au pire ».

446
LACAN 1-11-1974. La troisième

447
Ce document de travail a pour sources principales :
– La troisième, (mp3) sur le site de Patrick Valas.
– La troisième, (pdf) sur le site de l’E.L.P.
Ce texte nécessite l’installation de la police de caractères spécifique, dite « Lacan »,
disponible ici :
http://fr.ffonts.net/Lacan.font.download (placer le fichier Lacan.ttf dans le
répertoire c:\windows\fonts)

Les références bibliographiques privilégient les éditions les plus récentes. Les
schémas sont refaits.
N.B. Ce qui s’inscrit entre crochets droits [ ] n’est pas de Jacques Lacan.

(Contact)

448
1er Novembre 1974. La Troisième

[Début : 1’ 20’’] La Troisième ! C’est le titre.


La troisième elle revient, c’est toujours la première, comme dit Gérard de
Nerval 36.
Y objecterons-nous qu’ça fasse « disque » ? Pourquoi pas, si ça « dit ce que ».
Encore faut-il, ce « dit-ce-que », l’entendre, ce quelque chose que l’disque
« ourdrome ».

Si j’injecte ainsi un bout de plus d’onomatopée dans la langue, ce n’est pas


qu’elle soit en droit de me retoquer :
il n’y a pas d’onomatopée qui déjà ne se spécifie de son système phonématique,
à la langue.
Vous savez que pour le français, Jakobson l’a calibré : c’est grand comme ça
[matrice phonologique].
Autrement dit, que c’est d’être du français que le disque « ourdrome ».

Je tempère ça à remarquer qu’« ourdrome » est un ronron qu’admettraient d’autres


lalangues,
si j’agrée bien de l’oreille à telle de nos voisines géographiques, et que ça nous
sort naturellement du jeu de la matrice,
celle de Jakobson, celle que j’en spécifiais à l’instant.

Bon... Comme il faut pas que je parle trop longtemps, je vous passe un truc.
Ça me donne l’occasion simplement, ct’« ourdrome », de mettre la voix sous la
rubrique des quatre objets dits - par moi - petit(a),
– c’est-à-dire de la revider de la substance qu’il pourrait y avoir dans le bruit qu’elle
fait,
– c’est-à-dire la remettre au compte de l’opération signifiante, celle que j’ai
spécifiée des effets dits de métonymie.

De sorte qu’à partir de là, la voix - si je puis dire - la voix est libre, libre d’être
autre chose que substance 37.
Voilà ! Mais c’est une autre délinéation que j’entends pointer en introduisant
ma « Troisième ».

36
Gérard de Nerval : Poésies et souvenirs, Paris, Gallimard, 1974, p. 139, Artémis : « La treizième
revient... C’est encore la première. »
37
La désubstantialisation de la voix, son évidement, montre l’objet(a) comme inter-dit dans la
métonymie.
449
L’onomatopée là, qui m’est venue d’une façon un peu personnelle, me favorise
- touchons du bois -
me favorise de ce que le ronron, c’est sans aucun doute la jouissance du chat.
Que ça passe par son larynx ou ailleurs, moi j’en sais rien, quand je les caresse
ça a l’air d’être de tout le corps,
et c’est ce qui me fait entrer à ce dont je veux partir.
Je pars de là, ça vous donne pas forcément la règle du jeu, mais ça viendra
après, hein.

« Je pense... donc se jouit » : Ha ! Ça rejette le « donc » usité, hein, qui se dit « je


souis ». Bon, je fais un petit badinage là-dessus.

Rejeter, hein, si c’est à entendre comme ce que j’ai dit de la forclusion : que
rejeté, le « je souis », ça reparaît dans le réel.
Ça pourrait passer pour un défi à mon âge, à mon âge où depuis trois ans...
comme on dit ça aux gens à qui on veut l’envoyer dans les dents
...depuis trois ans Socrate était mort !

Mais même si je défuntais, hein, à la suite...


ça pourrait bien m’arriver, c’est arrivé à Lévi-Strauss38, comme ça, à la
tribune
...Descartes n’a jamais entendu - à propos de son « je souis » - dire qu’il jouissait
de la vie.

C’est pas ça du tout. Quel sens ça a, son « je souis » ? Ben exactement mon sujet à
moi, le « je » de la psychanalyse.

Naturellement il le savait pas, le pauvre, il le savait pas, ça va de soi, il faut que


je lui interprète : c’est un symptôme.
Car de quoi est-ce qu’il pense, avant de conclure qu’il suit... la musique de l’être
sans doute ?
Il pense, il pense du savoir de l’école dont les Jésuites, ses maîtres, lui ont
rebattu les oreilles - et il constate que c’est léger.

Ce serait meilleur tabac, c’est sûr, s’il se rendait compte que son savoir va bien
plus loin qu’il ne croit, à la suite de l’école,

38
Lapsus de Lacan : il s’agissait de Maurice Merleau-Ponty.
450
qu’il y a de l’eau dans le gaz, si je puis dire, et du seul fait qu’il parle, car parler,
car parler de la langue, il a un inconscient,
et paumé, comme tout un chacun qui se respecte, ce que j’appelle un savoir
impossible à rejoindre pour le sujet,
alors que lui, le sujet, y’a qu’un signifiant seulement qui le représente auprès de
ce savoir.

C’est un représentant, si je puis dire, de commerce, avec ce savoir constitué


pour Descartes...
comme c’est d’usage à son époque
...de son insertion dans le discours où il est né, c’est-à-dire le discours que
j’appelle du maître, le discours du nobliau.
C’est bien pour ça qu’il en sort pas avec son « j’pense donc je souis ».

C’est quand même mieux que ce que dit Parménide.


L’opacité là, l’opacité de la conjonction du νοεῖν [la pensée] et de l’εἶναι
[l’être].
Il en sort pas, hein, ce pauvre Platon, il en sort pas parce que si y’avait pas lui,
qu’est-ce qu’on saurait de Parménide ?

Mais ça empêche pas qu’il en sort pas, et que s’il ne nous transmettait pas
l’hystérie géniale de Socrate, ben qu’est-ce qu’on en tirerait ? Moi je me suis échiné
là pendant ces pseudo-vacances, je me suis échiné sur le Sophiste.
Je dois être trop sophiste probablement pour que ça m’intéresse.

Il doit y avoir là quelque chose à quoi je suis bouché, hein. J’apprécie pas...
Il nous manque des trucs pour apprécier :
il nous manque de savoir ce qu’était le sophiste à cette époque,
il nous manque le poids de la chose.

Allez, revenons au sens du « souis ».


C’est pas simple, hein, ce qui dans la grammaire traditionnelle se met au titre de
la conjugaison d’un certain verbe être.
Pour le latin, alors là tout le monde s’en aperçoit, que fui...
comme on dit en Italie
...que fui ne fait pas somme avec sum, comme on dit aussi ici.

Sans compter le reste du bric à brac. Bon enfin je vous en passe, je vous passe
tout ce qui est arrivé quand les sauvages là,

451
les Gaulois se sont mis à avoir à se tirer d’affaire avec ça : ils ont fait glisser le
« est » du côté du « stat »39.
Ils sont pas les seuls d’ailleurs. En Espagne je crois - je crois - je crois que ça a
été le même truc, enfin bon... [13’ 40’’]
Enfin la linguisterie se tire de tout ça comme elle peut.

Je m’en vais pas maintenant vous répéter ce qui fait « les dimanches » de nos
études classiques.
Il n’en reste pas moins qu’on peut se demander de quelle chair ces êtres...
qui sont d’ailleurs des êtres de mythe, enfin ceux dont j’ai mis le nom là :
les Un-deux européens, on les a inventés exprès, enfin c’est des mythèmes
...qu’est-ce qu’ils pouvaient mettre dans la copule ?

Ce qui partout ailleurs que dans nos langues, c’est simplement n’importe quoi
qui sert de copule,
enfin quelque chose comme la préfiguration du « Verbe incarné », on dira ça ici
[i.e. ici à Rome].
Ça me fait suer, enfin, n’est-ce pas.

On a cru me faire plaisir en me faisant venir à Rome, j’sais pas pourquoi.


Il y a trop de locaux pour l’«Esprit Saint ».
Qu’est-ce que l’Être a de suprême si ce n’est par cette copule ?

Enfin je me suis amusé à y interposer ce qu’on appelle des « personnes ».


Ça... ça foire à être, enfin j’ai trouvé un machin qui m’a amusé comme ça :
– « m’es-tu-me... »,
– « mais-tu-me... »,
– ça permet de s’embrouiller : « m’est me tu ? ».

En réalité, c’est le même truc.


C’est l’histoire du message que chacun reçoit sous sa forme inversée.
Je dis ça depuis très longtemps et ça a fait rigoler.

À la vérité, c’est à Claude Lévi-Strauss que je le dois.


Il s’est penché vers une de mes excellentes amies, qui est sa femme, qui est
Monique pour l’appeler par son nom,

39
Sur les racines de « être » (stare, estar ↔ eram...) cf. Dictionnaire étymologique Bloch et Von Wartburg,
p. 241, 7e éd 1986, PUF.
452
et il lui a dit à propos de ce que j’exprimais, que c’était ça, enfin que chacun
recevait son message sous une forme inversée.
Monique me l’a répété. Je pouvais pas trouver de formule plus heureuse pour
ce que je voulais dire juste à ce moment-là.
Enfin c’est quand même lui qui me l’a refilé. Vous voyez, je prends mon bien
où je le trouve.

Bon, alors je passe sur les autres temps, sur l’étayage de l’imparfait, hein : j’étais.
Ah ! qu’est-ce que tu étaies ? Et puis le reste...

Enfin, passons parce qu’il faut que j’avance.


Le subjonctif, c’est marrant. « Qu’il soit » - comme par hasard. Bon...
Descartes, lui, ne s’y trompe pas, hein : Dieu, c’est le dire.
Il voit très bien que « dieure », c’est ce qui fait être la vérité, ce qui en décide, à sa
tête.
Il suffit de dieure comme moi, c’est la vérité, pas moyen d’y échapper.
Si Dieure nous trompe, tant pis, c’est la vérité par le décret du dieure, la vérité en or.

Bon passons. Parce que je fais là, comme ça, juste à ce moment-là quelques
remarques à propos des gens, comme ça,
qui ont trimballé la critique, là de l’autre côté du Rhin, pour finir par baiser le
cul d’Hitler.
Ça me fait grincer des dents. Bon...

Alors le symbolique, l’imaginaire et le réel, ça c’est le n° 1.


L’inouï c’est que ça ait pris du sens, et pris du sens rangé comme ça.
Dans les deux cas c’est à cause de moi, c’est ce que j’appelle « le vent »,
– le vent dont je sens que moi je peux même plus le prévoir,
– le vent dont on gonfle ses voiles à notre époque.

Car c’est évident, ça n’en manque pas, de sens, au départ.


C’est en ça que consiste la pensée :
– que des mots introduisent dans le corps quelques représentations imbéciles, voilà
vous avez le truc, vous avez là l’imaginaire,
– et qui en plus nous rend gorge...
ça veut pas dire qu’il nous rengorge, non
...il nous re-dégueule quoi ?

Comme par hasard une vérité, une vérité de plus. C’est un comble !

453
Que le sens se loge en lui, nous donne du même coup les deux autres, comme
sens.

L’idéalisme...
dont tout le monde a répudié comme ça l’imputation
...l’idéalisme est là derrière.

Les gens ne demandent que ça, hein : que ça les intéresse, vu que la pensée c’est bien
ce qu’il y a de plus crétinisant à agiter le grelot du sens.

Comment vous sortir de la tête l’emploi philosophique de mes termes...


c’est-à-dire l’emploi ordurier
...quand d’autre part faut bien que ça entre ?

Mais ça vaudrait mieux que ça entre ailleurs.


Vous vous imaginez que la pensée, ça se tient dans la cervelle.
Enfin, je vois pas pourquoi je vous en dissuaderais.

Moi je suis sûr...


« je suis sûr » : comme ça... c’est mon affaire
...que ça se tient dans les peauciers du front, chez l’être parlant exactement
comme chez le hérisson.

J’adore les hérissons. Quand j’en vois un, je le mets dans ma poche, dans mon
mouchoir.
Naturellement il pisse, jusqu’à ce que je l’aie ramené sur ma pelouse, à ma
maison de campagne.
Et là j’adore voir se produire ce plissement des peauciers du front.
À la suite de quoi, tout comme nous, il se met en boule.
Bon, enfin si vous pouvez penser avec les pensées du front, vous pouvez aussi
penser avec les pieds.

Eh ben c’est là que je voudrais que ça entre, puisqu’après tout l’imaginaire, le


symbolique et le réel, c’est fait pour que ceux, ceux dans cet
attroupement qui sont ceux qui me suivent, pour que ça les aide à frayer le
chemin de l’analyse. Ouais...

Ces ronds là,


– ces ronds de ficelle dont je me suis esquinté à vous faire des dessins,
– ces ronds de ficelle, il s’agit pas de les ronronner, eux.
454
Faudrait que ça vous serve,
– que ça vous serve justement à l’erre dont je vous parlais cette année,
– que ça vous serve à vous apercevoir ce qui... la topologie que ça définit, ce qu’il
y a entre, à être non dupes de l’autoroute.

Ces termes ne sont pas « tabou ».


Ce qu’il faudrait c’est que vous les pigiez.
Et ils sont là depuis bien avant celle que j’implique de la dire « la première », enfin la
première fois que j’ai parlé à Rome.

Je les ai sortis, ces trois [SIR 8-7-1953]...


après les avoir - enfin, comme ça - assez bien cogités
...je les ai sortis très tôt, bien avant de m’y être mis, à mon premier discours de
Rome [1953-9-26].
Que ça soit ces ronds du nœud borroméen, c’est quand même pas une raison non
plus pour vous y prendre le pied.
C’est pas ça que j’appelle « penser avec ses pieds ».

Il s’agirait que vous y laissiez quelque chose de bien différent d’un membre...
je parle des analystes, hein
...il s’agirait que vous y laissiez cet objet insensé que j’ai spécifié du petit(a) :
c’est ça, ce qui s’attrape au coincement du symbolique, de l’imaginaire et du réel comme
nœud.

C’est à l’attraper juste, que vous pouvez répondre à ce qui est votre fonction :
l’offrir comme cause, comme cause de son désir à votre analysant.
C’est ça qu’il s’agit d’obtenir.

Mais si vous vous prenez la patte, ben c’est pas terrible non plus, hein.
L’important c’est que ça se passe à vos frais.
Pour dire les choses, après cette répudiation du « je souis », et ben je m’amuserai à
vous dire que ce nœud, il faut l’être [(a)]. [28’ 40’’]

Alors si je rajoute en plus ce que vous savez, d’après ce que j’ai articulé pendant,
pendant un an des 4 discours sous le titre de L’envers de la psychanalyse,
il n’en reste pas moins que de l’être [(a)], il faut que vous n’en fassiez que le semblant.
Ça, c’est calé, hein ! C’est d’autant plus calé qu’il suffit pas d’en avoir l’idée pour en
faire le semblant.

Ne vous imaginez pas que j’en ai eu, moi, l’idée : j’ai écrit objet(a), c’est tout différent.
455
Ça l’apparente à la logique, c’est-à-dire que ça le rend [de l’écrire] opérant dans le réel
au titre de l’objet dont justement y’a pas d’idée.
Parce qu’il faut bien le dire, c’était un trou jusqu’à présent, dans toute théorie quelle
qu’elle soit : l’objet dont il y’a pas d’idée.

C’est ce qui justifie mes réserves, celles que j’ai fait tout à l’heure à l’endroit du pré-
socratisme de Platon.
C’est pas qu’il n’en ait pas eu le sentiment : le semblant il y baigne sans le savoir, ça
l’obsède.
Car même s’il ne le sait pas, ça ne veut rien dire qu’une chose : c’est qu’il le sent,
mais qu’il ne sait pas pourquoi c’est comme ça.
D’où cet insupport, cet insupportable [insu portable ] qu’il propage.

→ → →

Il n’y a pas un seul discours [H,U,M] où le semblant ne mène le jeu.


On ne voit pas pourquoi le dernier venu, le discours analytique [A], y échapperait.

Ce n’est quand même pas une raison pour que dans ce discours, sous prétexte
qu’il est le dernier venu,
vous vous sentiez si mal à l’aise, que de faire...
selon l’usage dont s’engoncent vos collègues de l’« Internationale... »
...un semblant plus semblant que nature, affiché !

Si vous vous rappelez quand même le semblant de ce qui parle - comme espèce -
il est là toujours,
dans toute espèce de discours qui les occupe [H,U,M], c’est quand même une
seconde nature.

Alors, j’sais pas... soyez plus détendus, plus naturels quand vous recevez
quelqu’un qui vient vous demander une analyse.
Ne vous sentez pas si obligés à vous pousser du col.
Même comme « bouffon » vous êtes justifiés d’être.

456
Vous n’avez qu’à regarder ma « Télévision » : je suis un clown.
Ben prenez exemple là-dessus, et ne m’imitez pas !
Le sérieux qui m’anime, c’est la série que vous constituez : vous ne pouvez à la
fois en être [de la série] et l’être [sérieux]...

Le symbolique, l’imaginaire et le réel, c’est l’énoncé de ce qui opère effectivement


dans votre parole
quand vous vous situez du discours analytique, quand analyste vous l’êtes.
Ils n’émergent, ces termes [Symbolique, Imaginaire, Réel], vraiment que pour et par
ce discours.
J’ai pas eu à y mettre d’intention, j’ai eu qu’à suivre, moi aussi.
Ça veut pas dire que ça n’éclaire pas les autres discours [H,U,M], mais ça les
invalide pas non plus.
Le discours du maître [S1→ S2 ↓a] par exemple, sa fin c’est que les choses aillent au
pas de tout le monde.

Ben ça, c’est pas du tout la même chose que le réel, parce que le réel justement
– c’est ce qui ne va pas,
– ce qui se met en croix dans ce charroi,
– bien plus : ce qui ne cesse pas de se répéter pour entraver cette marche [cf.
cycloïde de Pascal].

Je l’ai dit d’abord [1er temps] : [le Réel c’est] ce qui revient toujours à la même place...
l’accent est à mettre sur « revient »
...c’est la place [vide] qui se découvre, la place du semblant.

Il est difficile de l’instituer du seul imaginaire, comme d’abord la notion de place


semble l’impliquer.
Heureusement que nous avons la topologie mathématique pour y prendre un
appui, et c’est ce que j’essaie de faire.

D’un 2nd temps à le définir ce réel, c’est de « l’impossible », d’une modalité


logique, que j’ai essayé de le pointer.
Supposez en effet qu’il n’y ait rien d’impossible 40 dans le réel.
Ben les savants feraient une drôle de gueule, hein, et nous aussi [les analystes] !

40
Cf. le proverbe vaudois : « Rien n’est impossible à l’Homme, ce qu’il ne peut pas faire il le laisse. », séminaires :
S7 L’éthique..., S8 Le transfert..., S19 ...Ou pire.
457
Qui est-ce qui a quelque chose à flûter ?

Mais qu’est-ce qu’il a fallu parcourir de chemin, hein, pour s’apercevoir de ça !


Des siècles, on a cru tout possible [espace Φ].
Enfin, j’sais pas, il y en a peut-être quelques-uns d’entre vous qui ont lu
Leibniz.
Il ne s’en tirait que par le « compossible » : Dieu avait fait de son mieux, il fallait
que les choses soient possibles ensemble.
Enfin, ce qu’il y a de kombinat, et même de « combine » derrière tout ça, c’est pas
imaginable.

Peut-être l’analyse nous introduira-t-elle à considérer le monde comme ce qu’il est :


imaginaire.
Ça ne peut se faire qu’à réduire la fonction dite de « représentation », à la mettre là où
elle est : soit dans le corps.
Ça, y’a longtemps qu’on se doute de ça, c’est même en ça que consiste
l’idéalisme philosophique.

Seulement, l’idéalisme philosophique est arrivé à ça, mais tant qu’il n’y avait pas
de science, ben ça pouvait que la boucler,
non sans une petite pointe, en se résignant ils attendaient les signes, les signes
de l’au-delà, du noumène : comme ça qu’ils appellent ça. C’est pour ça qu’il y a eu
quand même quelques évêques dans l’affaire, l’évêque Berkeley notamment,
qui de son temps était imbattable, et que ça arrangeait très bien.

Le réel n’est pas le monde. Il n’y a aucun espoir d’atteindre le réel par la représentation.

Je ne vais pas me mettre à arguer ici de la théorie des quanta ni de l’onde et du


corpuscule.
Vaudrait mieux quand même que vous y soyez au parfum, bien que ça ne vous
intéresse pas.
Mais vous y mettre, au parfum, faites-le vous-mêmes, il suffit d’ouvrir quelques
petits bouquins de science.

Le réel du même coup n’est pas universel, ce qui veut dire qu’il n’est « tout »
qu’au sens strict
de ce que chacun de ses éléments soit identique à soi-même, mais à ne pouvoir
se dire πάντες [pantès].
Y’a pas de « tous les éléments », y a que des ensembles à déterminer dans chaque
cas. Pas la peine d’ajouter : c’est tout !
458
Ça n’a le sens que de ponctuer ce n’importe quoi de signifiant l’être, qui est ce
que j’écris S indice 1 : S1,
signifiant qui ne s’écrit que de le faire sans aucun effet de sens. L’homologue si j’ose
dire, de l’objet petit a. [41’ 04’’]

Enfin, quand je pense que je me suis amusé pendant un moment à faire un jeu
là, entre ce S1...
que j’avais poussé jusqu’à la dignité du signifiant « Un »
...que j’ai joué avec ce « Un » et le petit(a) en les nouant par le nombre d’or 41, ça
vaut mille !

Ça veut rien dire que « ça vaut mille », ça veut dire que ça prend portée de l’écrire.
En fait, c’était pour illustrer la vanité de tout coït avec le monde, c’est-à-dire de
ce qu’on a appelé jusqu’ici « la connaissance ».

Car y’a rien de plus dans le monde qu’un objet(a), chiure ou regard, voix ou
tétine,
qui refend le sujet [S] et le grime en ce déchet [a] qui, lui, au corps, ex-siste [S ◊
a].

Pour en faire semblant [position de l’analyste] , il faut être doué :

C’est particulièrement difficile comme ça pour... c’est plus difficile pour une femme
que pour un homme, contrairement à ce qui se dit. Que la femme soit l’objet(a)
de l’homme à l’occasion, ça veut pas dire du tout qu’elle, elle a du goût à l’être.
Mais enfin ça arrive, ça arrive qu’elle y ressemble naturellement.
Il n’y a rien de plus semblable, enfin qui ressemble plus à une chiure de
mouche, qu’Anna Freud ! [rires] Ça doit lui servir ! Ouais...

Soyons sérieux, revenons à faire ce que j’essaie.

41
Cf. séminaire 1968-69 : « D’un Autre à l’autre », séance du 29-01-1979...
459
Il me faut soutenir cette « Troisième » du réel qu’elle comporte, et c’est pourquoi
je vous pose la question...
dont je vois que les personnes qui ont parlé avec moi [lapsus]... avant moi, se
doutent un peu,
non seulement se doutent mais même elles l’ont dit, et qu’elles l’aient dit signe
qu’elles s’en doutent
...est-ce que la psychanalyse est un symptôme ?

Vous savez, quand je pose les questions c’est que j’ai la réponse.
Mais enfin ça vaudrait tout de même mieux que ce soit la bonne, réponse.

J’appelle « symptôme » ce qui vient du réel.

Ça veut dire que ça se présente comme un petit poisson dont le bec vorace ne se
referme qu’à se mettre du sens sous la dent.
Alors de deux choses l’une :

– ou ça le fait proliférer - « Croissez et multipliez-vous ! » a dit le Seigneur. Ce qui est


quand même quelque chose d’un peu fort, qui devrait
nous faire tiquer, enfin cet emploi du terme « multiplication » :
lui, le Seigneur, quand même il sait ce que c’est qu’une multiplication, c’est pas
le foisonnement du petit poisson,

– ou bien alors, il en crève.

Ce qui vaudrait le mieux - c’est à quoi nous devrions nous efforcer - c’est que le réel du
symptôme en crève, et c’est là la question : comment faire?
Il y a une époque comme ça où je me propageais, enfin dans des services que
j’nommerai pas...
quoique dans mon machin [texte] j’y fasse allusion, ça passera à
l’impression, ça il faut que je saute un peu
...y’a une époque où j’essayais de faire comprendre dans des services de
médecine ce que c’était que le symptôme,
je le disais pas tout à fait comme maintenant, hein, mais quand même...
c’est peut-être un Nachtrag
...quand même je crois que je le savais déjà, même si j’avais pas encore fait
surgir l’imaginaire, le symbolique et le réel.

– Le sens du symptôme n’est pas celui dont on le nourrit pour sa prolifération ou


extinction,
460
– le sens du symptôme c’est le réel, le réel en tant qu’il se met en croix pour empêcher
que marchent les choses,
au sens où elles se rendent compte d’elles-mêmes de façon satisfaisante,
satisfaisante au moins pour le maître.
Ce qui ne veut pas dire que l’esclave en souffre d’aucune façon, bien loin de là.

L’esclave...
je vous demande pardon de cette parenthèse
...l’esclave, lui dans l’affaire, il est peinard, bien plus qu’on ne croit, hein ?

C’est lui qui jouit...


contrairement à ce que dit Hegel qui devrait quand même s’en
apercevoir
...puisque c’est bien pour ça qu’il s’est laissé faire par le maître. Alors Hegel lui
promet en plus l’avenir, il est comblé !

Ça aussi, c’est un Nachtrag, un Nachtrag plus sublime que dans mon cas, si je
puis dire,
parce que ça prouve que l’esclave avait le bonheur d’être déjà chrétien au
moment du paganisme.

C’est évident, mais enfin c’est quand même curieux, c’est vraiment là, c’est le
bénef total ! Tout, tout pour être heureux !
Ça ne se retrouvera jamais. Maintenant qu’il y’a plus d’esclaves, nous en
sommes réduits à relicher tant que nous pouvons
les comédies de Plaute et de Térence, et tout ça pour nous faire une idée de ce
qu’ils étaient bien, les esclaves.
Enfin je m’égare... Ce n’est pas pourtant sans ne pas perdre la corde de ce qu’il
prouve, cet égarement.

Le sens du symptôme dépend de l’avenir du réel, donc...


comme je l’ai dit, là à la conférence de presse
...de la réussite de la psychanalyse.

Ce qu’on lui demande, c’est de nous débarrasser


– et du réel,
– et du symptôme.

Si elle a du succès dans cette demande, on peut s’attendre...


je dis ça comme ça, pardon, mais je vois qu’il y a des personnes
461
qui n’étaient pas à cette conférence de presse, alors c’est pour elles que je
le dis
...on peut s’attendre à tout, à savoir à un retour de la vraie religion par exemple,
qui comme vous le savez n’a pas l’air de dépérir.

Elle n’est pas folle, hein, la vraie religion, tous les espoirs, tous les espoirs lui sont
bons si je puis dire, elle les sanctifie.
Alors bien sûr, ça les lui permet.

Mais si la psychanalyse donc réussit, elle s’éteindra de n’être qu’un symptôme


oublié.
Elle ne doit pas s’en épater, c’est le destin de la vérité telle qu’elle-même le pose
au principe : la vérité s’oublie.
Donc tout dépend de si le réel insiste. Ben pour ça, il faut que la psychanalyse
échoue.

Faut reconnaître qu’elle en prend la voie, hein, et qu’elle a donc encore de


bonnes chances de rester un symptôme,
de croître et de se multiplier. Psychanalystes pas morts, lettre suit ! [rires]
[53’53’’]

Mais quand même méfiez-vous, hein : c’est peut-être mon message sous une
forme inversée.
Peut-être qu’aussi je me précipite, c’est la fonction de la hâte que j’ai mis en
valeur pour vous.

Ce que je vous ai dit peut pourtant avoir été mal entendu...


ce que je viens de vous dire
...entendu de sorte que ça soit pris au sens de savoir si la psychanalyse est un
symptôme social.

Y’a qu’un seul symptôme social : chaque individu est réellement un prolétaire,
c’est-à-dire n’a nul discours de quoi faire lien social, autrement dit semblant.

C’est à quoi Marx a paré, a paré d’une façon incroyable.


Aussitôt dit, aussitôt fait, ce qu’il a émis implique qu’il y a rien à changer.
C’est bien pour ça d’ailleurs que tout continue exactement comme avant.

La psychanalyse, socialement, a une autre consistance que les autres discours :


elle est un lien à deux.
462
C’est bien en ça qu’elle se trouve à la place du manque de rapport sexuel.
Ça ne suffit pas du tout à en faire un symptôme social puisque le rapport sexuel
il manque dans toutes les formes de sociétés.

C’est lié à la vérité qui fait structure de tout discours.

C’est bien pour ça d’ailleurs qu’il y’a pas de véritable « société » fondée sur le
discours analytique.
Il y a une école, y’a une école qui justement ne se définit pas d’être une société.
Elle se définit de ce que, de ce que j’y enseigne quelque chose.

Si rigolo que ça puisse paraître quand on parle de l’École freudienne, c’est


quelque chose dans le genre de ce qui a fait
les Stoïciens par exemple, même les Stoïciens avaient quand même quelque
chose comme un pressentiment du lacanisme, eux.
C’est eux qui ont inventé la distinction du « signans » et du « signatum ».

Par contre je leur dois, moi, mon respect pour le suicide. Naturellement, ça ne
veut pas dire pour des suicides fondés sur un badinage, mais sur cette forme de
suicide qui en somme est l’acte à proprement parler.
Faut pas le rater, bien sûr, sans ça c’est pas un acte. Ouais...

Dans tout ça donc, y’a pas de problème de pensée. Un psychanalyste sait que la
pensée est aberrante de nature,
ce qui ne l’empêche pas d’être responsable d’un discours qui soude l’analysant -
à quoi ?
Comme quelqu’un l’a très bien dit ce matin : « pas à l’analyste », hein...
ce qu’il a dit ce matin je l’exprime, je l’exprime autrement, mais je suis
heureux que ça converge
...il soude l’analysant au couple analysant-analyste. C’est exactement le même truc
qu’a dit quelqu’un ce matin.

Bon ! Donc le piquant de tout ça, c’est que ce soit le réel dont dépende l’analyste
dans les années qui viennent, et pas le contraire.
463
C’est pas du tout de l’analyste que dépend l’avènement du réel.
L’analyste, lui, a pour mission de le contrer.
Malgré tout, le réel pourrait bien prendre le mors aux dents, surtout depuis qu’il
a l’appui du discours scientifique.

C’est même un des exercices de ce qu’on appelle « science-fiction », je dois dire


que je ne lis jamais, mais souvent dans les analyses
on me raconte ce qu’il y a dedans, c’est pas imaginable :
– l’eu-génique,
– l’eu-thanasie,
– enfin toutes sortes d’eu-plaisanteries diverses.

Non, là où ça devient drôle c’est seulement quand les savants eux-mêmes sont
saisis, non pas bien sûr de la science-fiction,
mais ils sont saisis d’une angoisse : ça c’est quand même instructif.
C’est bien le symptôme-type de tout avènement du réel.

Et quand les biologistes...


pour les nommer ces savants
...s’imposent l’embargo d’un traitement de laboratoire des bactéries, sous
prétexte que si on en fait de trop dures et de trop fortes, elles pourraient bien
glisser sous le pas de la porte et nettoyer, enfin au moins toute l’expérience
sexuée, en nettoyant le parlêtre.
Ça c’est tout de même quelque chose de très piquant !

Cet accès de responsabilité est formidablement comique, toute vie enfin réduite
à l’infection qu’elle est réellement
selon toute vraisemblance, ça c’est le comble de l’être-pense ! L’ennui c’est
qu’ils ne s’aperçoivent pas pour autant
que la mort se localise du même coup à ce qui dans lalangue - telle que je l’écris - en
fait signe.

Quoi qu’il en soit, les « eu... » un plus haut par moi soulignés au passage, nous
mettraient enfin dans l’apathie du Bien universel
et suppléeraient à l’absence du rapport que j’ai dit impossible à jamais, par cette
conjonction de Kant avec Sade,
dont j’ai cru devoir marquer dans un écrit l’avenir qu’il nous pend au nez - soit
le même que celui où l’analyse a en quelque sorte son avenir assuré. « Français,
encore un effort pour être républicains ». Ce sera à vous de répondre à cette objurgation -
parce que...
464
Quoique je ne sache pas toujours si cet article vous a fait ni chaud ni froid.
Il y a juste un petit type qui s’est escrimé dessus... Ça n’a pas donné grand
chose.
Plus je mange mon Dasein...
comme j’ai écrit à la fin d’un de mes séminaires
...moins j’en sais dans le genre de l’effet qu’il vous fait.

Cette « 3ème » je la lis, quand vous pouvez vous souvenir, peut-être, que la 1ère
qui y revient, j’avais cru devoir y mettre ma parlance, puisqu’on l’a imprimée
depuis, ce sous prétexte que vous en aviez tous le texte distribué, hein ?
Si aujourd’hui je ne fais qu’« ourdrome », j’espère que ça ne vous fait pas trop
obstacle à entendre ce que je lis.
Si elle est de trop, je m’excuse.

La première donc...
celle qui revient pour qu’elle ne cesse pas de s’écrire, nécessaire
...la première - « Fonction et champ... » - j’y ai dit ce qu’il fallait dire.

L’interprétation - ai-je émis - n’est pas interprétation de sens, mais jeu sur
l’équivoque.
Ce pourquoi j’ai mis l’accent sur le signifiant dans la langue.
Je l’ai désigné de L’instance de la lettre, ce pour me faire entendre de votre peu de
stoïcisme. [1h 08’ 15’’]

Il en résulte - ai-je ajouté depuis sans plus d’effet - que c’est lalangue dont s’opère
l’interprétation,
ce qui n’empêche pas que l’inconscient soit structuré comme un langage, un de
ces langages dont justement
c’est l’affaire des linguistes de faire croire que lalangue est animée :
– « la grammaire » qu’ils appellent ça généralement,
– ou quand c’est Hjelmslev : « la forme ».
Ça ne va pas tout seul, même si quelqu’un - qui m’en doit le frayage - a mis
l’accent sur la grammatologie.

Lalangue, c’est ce qui permet

– que le « vœu » : souhait, on considère que ce n’est pas par hasard


que ce soit aussi le « veut » de vouloir, troisième personne de l’indicatif,
– que le « non » niant et le « nom » nommant, ce n’est pas non plus par hasard,
465
– ni que « d’eux » : d, apostrophe, avant ce « eux », qui désigne ceux dont on parle
ce soit fait de la même façon que le chiffre 2, ce n’est pas là pur hasard, ni
non plus arbitraire, comme dit Saussure.

Ce qu’il faut y concevoir, c’est le dépôt, l’alluvion, la pétrification qui s’en marque du
maniement, par un groupe, de son expérience inconsciente. Lalangue n’est pas à dire
« vivante » parce qu’elle est en usage, c’est bien plutôt la mort du signe qu’elle véhicule.
Ce n’est pas parce que l’inconscient est structuré comme un langage que lalangue n’aie
pas à jouer contre son jouir,
puisqu’elle s’est faite de ce jouir même.

Le sujet supposé savoir, qu’est l’analyste dans le transfert, ne l’est pas supposé à tort s’il
sait en quoi consiste l’inconscient,
d’être un savoir qui s’articule de lalangue, le corps qui là parle n’y étant noué que par le
réel dont il se jouit.
Mais le corps est à comprendre au naturel comme dénoué de ce Réel qui, pour y ex-sister au
titre de faire sa jouissance, ne lui reste pas moins opaque.

Il est l’abîme moins remarqué de ce que ce soit lalangue qui, cette jouissance, la civilise , si
j’ose dire.
J’entends par là qu’elle la porte à son effet développé, celui par lequel le corps jouit
d’objets dont le premier, celui que j’écris du petit (a),
est l’objet même, comme je le disais, dont il n’y a pas d’idée...
d’idée comme telle, j’entends
...sauf à le briser, cet objet, auquel cas ses morceaux sont identifiables corporellement
et, comme éclats du corps, identifiés,
et c’est seulement par la psychanalyse.

C’est en cela que cet objet fait le noyau élaborable de la jouissance, mais il ne tient
qu’à l’existence du nœud, aux 3 consistances de tores,
de ronds de ficelle qu’il constitue.
L’étrange est ce lien qui fait qu’une jouissance, quelle qu’elle soit, le suppose, cet
objet, et qu’ainsi le « plus-de-jouir »...
puisque c’est ainsi que j’ai cru pouvoir désigner sa place
...soit au regard d’aucune jouissance, sa condition.

Voilà. J’ai fait un petit schéma. Si c’est le cas pour ce qu’il en est de la
jouissance du corps en tant qu’elle est jouissance de la vie,
la chose la plus étonnante, c’est que cet objet, le (a), sépare cette jouissance du corps de
la jouissance phallique.
466
Pour ça il faut que vous voyiez comment c’est fait, comment c’est fait le nœud
borroméen.

Que la jouissance phallique devienne anomalique à la jouissance du corps, c’est


quelque chose qui s’est déjà aperçu trente-six fois.
J’sais pas combien de types ici sont un peu à la page, là de ces histoires à la
« mords-moi le doigt » qui nous viennent de l’Inde,
« Kundalini » qu’ils appellent ça. Y’en a qui désignent par là cette chose à faire
grimpette, grimpette tout le long de leur moelle,
qu’ils disent, parce que depuis on a fait quelques progrès en anatomie, alors ce
que les autres expliquent d’une façon
qui concerne l’arête du corps, ils s’imaginent que c’est la moelle et que ça
monte dans la cervelle. Ouais...

L’hors-corps de la jouissance phallique, pour l’entendre - et nous l’avons entendu


ce matin, grâce à mon cher Paul Mathis 42
qui est aussi celui à qui je faisais grand compliment de ce que j’ai lu de lui sur
l’écriture et la psychanalyse,
il nous en a donné ce matin un formidable exemple.
C’est pas une lumière, ce Mashimi [lapsus : Mishima]. Et pour nous dire que
c’est Saint Sébastien qui lui a donné l’occasion d’éjaculer pour la première fois,
il faut vraiment que ça l’ait épaté, ct’éjaculation.
Nous voyons ça tous les jours, les types qui vous racontent que leur première
masturbation :
– ils s’en souviendront toujours,
– que ça crève l’écran.
Ouais... En effet, on comprend bien pourquoi ça crève l’écran, parce que ça ne
vient pas du dedans de l’écran [ex-sistence].

Lui, le corps enfin, s’introduit dans l’économie de la jouissance - ça c’est là que


je suis parti - par l’image du corps.
Le rapport de l’homme - enfin ce qu’on appelle de ce nom - avec son corps, s’il y a
quelque chose qui souligne bien qu’il est imaginaire, c’est la portée qu’y prend

42
Cf. Paul Mathis : Instants d’écriture, instants d’analyse, éd. Léo Scheer, 2002.
467
l’image, et au départ j’ai bien souligné ceci, c’est qu’il fallait pour ça quand même
une raison dans le réel,
et que la prématuration de Bolk...
c’est pas de moi, c’est de Bolk, moi j’ai jamais cherché à être original,
j’ai cherché à être logicien
...c’est qu’il n’y a que la prématuration qui l’explique cette préférence pour
l’image, qui vient de ce qu’il anticipe sa maturation corporelle,
avec tout ce que ça comporte bien sûr, à savoir qu’il ne peut pas voir un de ses
semblables
sans penser que ce semblable prend sa place, donc naturellement qu’il le vomit.
Ouais...

Pourquoi est-ce qu’il est comme ça, si inféodé à son image ?


Vous savez le mal que je me suis donné, hein, dans un temps...
parce que naturellement vous ne vous en êtes pas aperçus
...le mal que je me suis donné quand même pour expliquer ça.

J’ai voulu absolument donner à cette image je ne sais quel prototype chez un
certain nombre d’animaux,
à savoir le moment où l’image ça joue un rôle dans le processus germinal. Alors
j’ai été chercher
– le criquet pèlerin,
– un tas de trucs,
– l’épinoche,
– la pigeonne... [1h 21’ 40’’]

En réalité c’était pas du tout quelque chose comme un prélude, un exercice,


c’est des hors-d’œuvre, tout ça.
Que l’homme aime tellement à regarder son image, ben voilà, y’a qu’à dire :
c’est comme ça.
Mais ce qu’il y a de plus épatant, c’est que ça a permis le glissement, n’est-ce
pas, le glissement du commandement de Dieu. L’homme est quand même plus
« prochain » à lui-même, dans son être, que dans son image dans le miroir.

Et alors qu’est-ce que c’est que cette histoire du commandement « Tu aimeras


ton prochain comme toi-même »
si ça ne se fonde pas sur ce mirage...
qui est quand même quelque chose de drôle
...mais comme ce mirage justement est ce qui le porte à haïr non pas « son
prochain » mais « son semblable »,
468
c’est un truc qui porterait un peu à côté si on ne pensait pas que, quand même,
Dieu doit savoir ce qu’il dit,
et que y’a quelque chose qui s’aime mieux encore pour chacun que son image.
Ouais...

Ce qui est frappant c’est ceci : c’est que s’il y a quelque chose qui nous donne
l’idée du « se jouir », c’est l’animal.
On ne peut en donner aucune preuve, mais enfin ça semble bien être impliqué
par ce qu’on appelle le corps animal.
La question devient intéressante à partir du moment, si on l’étend et si au nom
de la vie on se demande si la plante jouit.

C’est quand même quelque chose qui a un sens, parce que c’est quand même là
qu’on nous a fait le coup,
on nous a fait le coup du « lys des champs » : « Il ne tisse ni ne file... » a-t-on ajouté.
Mais il est sûr que maintenant, nous ne pouvons pas nous contenter de ça,
pour la bonne raison que justement,
c’est leur cas, de tisser et de filer. [Cf. Luc XII, 22-27]

Pour nous qui voyons ça au microscope, ben y’a pas d’exemple plus manifeste
que c’est du filé.
Alors c’est peut-être de ça qu’ils jouissent, de tisser et de filer, mais ça laisse
quand même l’ensemble de la chose tout à fait flottante. La question reste à
trancher si « vie » implique « jouissance ».

Et si la question reste douteuse pour le végétal, ça ne met que plus en valeur


qu’elle ne le soit pas pour la parole.
Que lalangue où la jouissance fait défaut, fait dépôt, comme je l’ai dit...
non sans la mortifier, n’est-ce pas, sans qu’elle ne se présente comme
du bois mort
...témoigne quand même que la vie, dont un langage fait rejet, nous donne bien
l’idée que c’est quelque chose de l’ordre du végétal.

Faut regarder ça de près. Enfin il y a un linguiste comme ça qui a beaucoup


insisté sur le fait que le phonème, ça fait jamais sens. L’embêtant c’est que le mot
ne fait pas sens non plus, malgré le dictionnaire.
Moi je me fais fort de faire dire dans une phrase, à n’importe quel mot,
n’importe quel sens.
Alors, si on fait dire à n’importe quel mot n’importe quel sens : où s’arrêter
dans la phrase, où trouver, où trouver l’unité élément ?
469
Puisque nous sommes à Rome, je vais essayer de vous donner une idée là de ce
que je voudrais dire, sur ce qu’il en est de cette unité, à chercher du signifiant. Il
y a, vous savez, les fameuses « trois vertus » dites justement « théologales ».
Ici on les voit se présenter aux murailles sous - exactement partout - sous la
forme de femmes plantureuses.

Le moins qu’on puisse dire, c’est qu’après ça, à les traiter de symptômes, hein, on
ne force pas la note,
parce que définir le symptôme comme je l’ai fait, enfin à partir du Réel, c’est dire
que les femmes l’expriment aussi très très bien le Réel, puisque justement
j’insiste sur ce que les femmes sont « pas-toutes ».

Alors là-dessus, l’espérance... non : la foi, l’espérance et la charité, si je les signifie


– de la foire,
– de laisse-spère-ogne - lasciate ogni speranza [abandonner tout espoir] - c’est un
métamorphème comme un autre, puisque
t’à l’heure vous m’avez passé « ourdrome », les dénommer de ça,
– et de finir par le ratage type, à savoir l’art-chiraté,
...il me semble que c’est une incidence plus effective pour le symptôme, pour le
symptôme de ces trois femmes,
ça me paraît plus pertinent que ce qui, au moment enfin... où on se met à
rationaliser enfin tout,
parce que, est-ce que c’est autre chose que les trois questions de Kant avec
lesquelles j’ai eu à me dépêtrer à la télévision, à savoir :
– « Que puis-je savoir ? »,
– « Que m’est-il permis d’espérer ? » - c’est vraiment le comble...
– et « Que dois-je faire ? »
c’est quand même très curieux, enfin n’est-ce pas, qu’on en soit là.

Non pas bien sûr que je considère que « la foi, l’espérance et la charité » soient les
premiers symptômes à mettre sur la sellette.
Enfin c’est pas des mauvais symptômes, enfin ça entretient tout à fait bien la
névrose universelle, enfin... n’est-ce pas,
c’est-à-dire qu’en fin de compte les choses n’aillent pas trop mal, enfin qu’on
soit tous soumis au principe de réalité,
c’est-à-dire au fantasme, hein n’est-ce pas. Mais enfin l’Église quand même est là
qui veille,
et une rationalisation délirante comme celle de Kant, enfin c’est quand même
ce qu’elle tamponne.
470
J’ai pris cet exemple, comme ça, pour ne pas m’empêtrer dans ce que j’avais
commencé d’abord par vous donner comme « jeu », comme exemple, enfin de
ce qu’il faut pour traiter un symptôme, n’est-ce pas, quand j’ai dit que
l’interprétation,
ça doit toujours être...
comme on l’a dit, Dieu merci, ici et pas plus tard qu’hier, à savoir Tostain : le
ready-made, Marcel Duchamp,
qu’au moins vous en entendiez quelque chose
...l’essentiel qu’il y a dans le jeu de mots, c’est là que doit viser notre interprétation
pour n’être pas celle qui nourrit le symptôme de sens.

Et puis je vais tout vous avouer, hein ? Je vais tout vous avouer... pourquoi pas ?
Ce truc-là, ce glissement de « la foi, l’espérance et la charité » vers la foire...
je dis ça parce qu’il y a eu quelqu’un hier soir à la conférence de presse, ou
avant-hier soir,
à trouver que j’allais un peu fort sur le sujet de la foi et de la foire
...c’est un de mes rêves à moi, j’ai quand même bien le droit, tout comme
Freud, enfin de vous faire part de mes rêves. Contrairement à ceux de Freud,
ils ne sont pas inspirés par le désir de dormir, c’est plutôt le désir de réveil, moi,
qui m’agite.
Mais enfin c’est particulier. [1h 34’ 38’’]

Enfin ce signifiant-unité [S1], c’est capital, hein. C’est capital mais ce qu’il y a de
sensible, c’est que sans... ça c’est manifeste :
que le matérialisme moderne lui-même, on peut être sûr qu’il ne serait pas né, si
depuis longtemps ça ne tracassait les hommes,
et si dans ce tracas, la seule chose qu’ils montraient être à leur portée, c’était
toujours la lettre.
Quand Aristote - comme n’importe qui, enfin - se met à donner l’idée de
l’élément, toujours il fait une série de lettres :
ρ, σ, τ, [rô, sigma, tau], enfin exactement comme nous.

Il n’y a pas ailleurs... y’a rien qui donne d’abord l’idée de l’élément, au sens où tout
à l’heure je crois, je l’évoquais, du grain de sable...
c’est peut-être aussi dans un de ces trucs que j’ai sauté, bon enfin, peu
importe
...l’idée de l’élément, l’idée dont j’ai dit que ça ne pouvait que se compter, et
rien ne nous arrête dans ce genre :

471
si nombreux que soient les grains de sable...
il y a déjà un Archimède qui l’a dit
...si nombreux qu’ils soient, on arrivera toujours à les calibrer, mais tout ceci ne
nous vient qu’à partir de quelque chose
qui n’a pas de meilleur support que la lettre.

Mais ça veut dire aussi...


parce que y’a pas de lettre sans d’lalangue,
...c’est même le problème : comment est-ce que lalangue, ça peut se précipiter
dans la lettre ?
On n’a jamais fait rien de bien sérieux sur l’écriture.
Mais ça vaudrait quand même la peine, enfin, parce que c’est là tout à fait un
joint. Ouais...

Donc que le signifiant soit posé par moi comme représentant un sujet auprès d’un
autre signifiant, c’est la fonction qui s’avère de ceci...
comme quelqu’un aussi l’a remarqué tout à l’heure,
et faisant en quelque sorte frayage à ce que je peux vous dire
...c’est la fonction qui ne s’avère qu’au déchiffrage qui est tel, que nécessairement
c’est au chiffre qu’on retourne,
et que c’est ça le seul exorcisme dont soit capable la psychanalyse :

– c’est que le déchiffrage se résume à ce qui fait le


chiffre,
à ce qui fait que le symptôme c’est quelque chose qui avant tout ne cesse pas de
s’écrire du réel,

– et qu’aller à l’apprivoiser jusqu’au point où le langage en puisse faire équivoque,


c’est là par quoi le terrain est gagné qui sépare le symptôme de
ce que je vais vous montrer sur mes petits dessins,
sans que le symptôme se réduise à la jouissance phallique.

Ouais... Il faut que j’en saute un bout comme ça.

Mon « se jouit » d’introduction, ce qui pour vous en est le témoin, c’est que
votre analysant présumé se confirme d’être tel, à ceci : qu’il revienne, parce que je
vous le demande : pourquoi est-ce qu’il reviendrait...
vu la tâche où vous le mettez
...si ça ne lui faisait pas un plaisir fou ?

472
Outre qu’en plus, souvent enfin... il en remet, à savoir qu’il faut qu’il fasse
encore d’autres tâches pour satisfaire à votre analyse.
Il « se jouit » de quelque chose, et non pas du tout de ce « je souis », parce que
tout indique, tout doit - même par vous - indiquer :
– que vous ne lui demandez pas du tout simplement de daseiner, d’être là, comme
moi je le suis maintenant,
– mais plutôt, et tout à l’opposé, de mettre à l’épreuve cette liberté de la fiction de
dire n’importe quoi, qui en retour va
s’avérer être impossible.

C’est-à-dire que ce que vous lui demandez, c’est tout à fait de quitter cette
position que je viens de qualifier du Dasein
et qui est plus simplement celle dont il se contente. Il s’en contente justement
de s’en plaindre,
à savoir de ne pas être conforme à l’être social, à savoir qu’il y ait quelque chose
qui se mette en travers.

Et justement de ce que quelque chose se mette en travers, c’est ça qu’il aperçoit


comme symptôme, comme tel symptomatique du réel. Alors en plus y’a l’approche
qu’il fait de le penser, mais ça c’est ce qu’on appelle le bénéfice secondaire,
dans toute névrose.

Tout ce que je dis là n’est pas vrai forcément dans l’éternel...


ça m’est d’ailleurs complètement indifférent
...c’est que c’est la structure même du discours que vous ne fondez qu’à
reformer, voire réformer les autres discours,
en tant qu’au vôtre ils ex-sistent. Et c’est dans le vôtre, dans votre discours, que
le parlêtre épuisera cette insistance qui est la sienne
et qui dans les autres - les autres discours - reste à court.

Alors où se loge ce « ça se jouit » dans mes registres catégoriques de l’imaginaire,


du symbolique et du réel ?
Voilà, il faut quand même pour que vous pigiez.

Pour qu’il y ait nœud borroméen...


regardez là ce qui est en haut
pour qu’il y ait nœud borroméen, ce n’est pas nécessaire que mes 3 consistances
fondamentales soient toutes toriques.

473
Comme vous l’avez peut-être - enfin comme ça - comme c’est peut-être venu à
vos oreilles,
vous savez qu’une droite peut être censée se mordre la queue à l’infini [cf.
Desargues et le plan projectif ].

Alors du symbolique, de l’imaginaire et du réel, il peut y avoir un des trois - le réel


sûrement -
qui lui se caractérise justement de ce que j’ai dit : de ne pas faire « tout », c’est-à-
dire de ne pas se boucler.
Supposez même que ce soit la même chose pour le symbolique.

Il suffit que l’imaginaire, à savoir un de mes 3 tores, se manifeste bien comme


l’endroit où assurément on tourne en rond,
pour que - avec deux droites - ça fasse nœud borroméen.

Ce que vous voyez en haut...


dont ce n’est pas par hasard, peut-être, que ça se présente
comme l’entrecroisement de deux Φ de l’écriture grecque
...ce que vous voyez en haut c’est peut-être bien aussi quelque chose qui est
tout à fait digne d’entrer dans le cas du nœud borroméen.

Faites sauter aussi bien la continuité de la droite que la continuité du rond, ce


qu’il y a de reste...
que ce soient une droite et un rond, ou que ce soient deux droites
...est tout à fait libre, ce qui est bien la définition du nœud borroméen.

Alors, en vous disant tout ça j’ai le sentiment - enfin je l’ai même noté dans
mon texte -
que le langage, c’est vraiment ce qui ne peut avancer qu’à se tordre et à
s’enrouler,
à se contourner d’une façon enfin dont après tout je ne peux pas dire que je ne
donne pas ici l’exemple. [1h 48’ 19’’]

Faut pas croire qu’à relever le gant pour lui...


474
enfin à marquer dans tout ce qui nous concerne à quel point nous en
dépendons
...faut pas croire que je fasse ça tellement de gaieté de cœur.
Ce qui me paraît comique c’est simplement qu’on ne s’aperçoive pas que y’a
aucun autre moyen de penser, et que des psychologues, à la recherche de la
pensée qui ne serait pas parlée, impliquent en quelque sorte que la pensée pure, si
j’ose dire, ça serait mieux.

Dans ce que tout à l’heure j’ai avancé de cartésien, le « je pense donc je suis »
nommément, y’a une erreur, y’a une erreur profonde,
c’est que ce qui l’inquiète [la pensée cartésienne] c’est que quand elle imagine que la
pensée fait « étendue », si on peut dire.
Mais c’est bien ce qui démontre qu’il n’y a de pensée si je puis dire, de pensée pure,
de pensée qui ne soit pas soumise aux contorsions du langage, que justement la
pensée de « l’étendue ».

Et alors, ce à quoi je voulais vous introduire aujourd’hui, et que je ne fais en fin


de compte après deux heures, que d’y échouer,
que de ramper, c’est ceci : c’est que l’étendue que nous supposons être l’espace
qui nous est commun, à savoir les 3 dimensions, pourquoi diable est-ce que ça
n’a jamais été abordé par la voie du nœud ?
Je fais une petite sortie, comme ça... une évocation citatoire du vieux Rimbaud
et de son effet de « Bateau ivre », si je puis dire :

« Je ne me sentis plus tiré par les haleurs ». [Rimbaud : Bateau ivre]

Y’a aucun besoin de rimbateau, ni de poâte, ni d’Éthiopoâte, y’a aucun besoin


de ça pour se poser la question
de savoir pourquoi des gens qui incontestablement taillaient des pierres...
et ça c’est la géométrie, la géométrie d’Euclide
...pourquoi ces gens qui quand même, ces pierres, avaient ensuite à les hisser au
haut des pyramides...
et ne le faisaient pas avec des chevaux : chacun sait que les chevaux ne tiraient
pas grand-chose tant qu’ils n’avaient pas... tant qu’on n’avait pas inventé le
collier
– comment est-ce que ces gens, qui donc tiraient eux-mêmes tous ces trucs,
c’est pas d’abord la corde et du même coup le nœud, qui est venu au premier plan
de leur géométrie ?

475
– Comment est-ce qu’ils n’ont pas vu que grâce au nœud et à la corde,
cette chose dans laquelle les mathématiques les plus modernes elles-mêmes,
c’est le cas de le dire : perdent la corde, car on ne sait pas
comment formaliser ce qu’il en est du nœud, y’a un tas de cas où on perd les pédales et
où le mathématicien... C’est pas le cas du nœud borroméen, ça le mathématicien
s’est aperçu que le nœud borroméen c’était simplement une tresse,
et le type de tresse du genre le plus simple. Bon...

Alors il est évident que, par contre, ce nœud là, tel que je vous l’ai mis là en haut,
enfin de cette façon d’autant plus saisissante,
que c’est elle qui nous permet de ne pas faire dépendre toutes les choses de la
consistance torique de quoi que ce soit,
mais seulement au moins d’une, et cette au moins une, c’est elle qui, si vous la
rapetissez indéfiniment, peut vous donner l’idée,
l’idée là sensible, sensible en ceci que si nous ne supposons pas le nœud se
manifester du fait que le tore imaginaire que j’ai posé là
se rapetisse, se rapetasse à l’infini, nous n’avons aucune espèce d’idée du point,
parce que les deux droites
telles que je viens de vous les inscrire là, les droites que j’attribue... que j’affecte
des termes, des termes du symbolique et du réel,
elles glissent l’une sur l’autre, enfin si je puis dire, à perte de vue.

Pourquoi est-ce que deux droites, deux droites sur une surface, sur un plan, se
croiseraient, s’intercepteraient ? On se le demande !
Où est-ce qu’on a jamais vu quoi que ce soit qui ressemble...
sauf à manier la scie, bien sûr, et à imaginer que ce qui fait arête dans un
volume, ça suffit à designer une ligne
...comment est-ce que, en dehors de ce phénomène du sciage, on peut imaginer
que la rencontre de deux droites c’est ce qui fait un point ? Il me semble qu’il en
faut au moins trois.

476
Bon alors ceci, ceci bien sûr nous emmène un tout petit peu plus loin.
Vous lirez ce texte qui vaut ce qu’il vaut, mais qui est au moins amusant.
Bon... Faut quand même que je vous montre...

Ceci bien sûr, naturellement, vous désigne, vous désigne la façon dont en fin de
compte le nœud borroméen rejoint bien
ces fameuses 3 dimensions que nous imputons à l’espace, sans d’ailleurs nous
priver d’en imaginer tant que nous voulons,
et voir comment ça se produit un nœud borroméen, quand justement nous le
mettons dans cet espace.

Vous voyez là une figure à gauche, et c’est évidemment en faisant glisser d’une
certaine façon ces trois rectangles, qui font déjà
parfaitement nœud à soi tout seul, c’est en les faisant glisser que vous obtenez
la figure d’où part tout ce
qu’il en est de ce que je vous ai montré tout à l’heure, et de ce qui constitue un
nœud borroméen, et dont je vais vous donner l’exemple à
simplement retourner cette page... Voilà ! Ça c’est le nœud borroméen tel qu’on se
croit obligé de le dessiner.

Alors tâchons quand même de voir de quoi il s’agit, à savoir que dans ce réel se
produisent des corps organisés
et qui se maintiennent dans leur forme, c’est ce qui explique que des corps
imaginent l’univers.
C’est pourtant pas surprenant que hors du parlêtre, nous n’ayons aucune preuve
que les animaux pensent au-delà
de quelques formes, à quoi nous les supposons être sensibles, de ce qu’ils y
répondent de façon privilégiée.

Mais ce que nous ne voyons pas et ce que les éthologistes - chose très curieuse
- mettent entre parenthèses...
vous savez ce que c’est que les éthologistes, c’est les gens qui étudient les
mœurs et coutumes des animaux
...c’est pas une raison pour que nous imaginions nous-mêmes que le monde est
monde, pour tous animaux le même, si je puis dire, alors que nous avons tant
477
de preuves que même si nous... enfin si notre corps, l’unité de notre corps nous force
à le penser comme univers, c’est évidemment pas « monde » qu’il est : c’est
immonde.

C’est quand même du malaise que quelque part Freud note, du Malaise dans
la civilisation, que procède toute notre expérience.

Ce qu’il y a de frappant c’est que le corps, puisque pour le désigner :


– le corps c’est celui-ci, c’est ce rond là [I : imaginaire],
– ce rond c’est le réel [R : réel]...
...le corps, c’est très frappant qu’à ce malaise il contribue, il contribue
d’une façon dont nous savons très bien l’animer...
animer si je puis dire, animer les animaux
...de notre peur.

De quoi nous avons peur ?


Ça ne veut pas simplement dire : à partir de quoi avons-nous peur ?

De quoi avons-nous peur ?


De notre corps !

C’est ce que manifeste ce phénomène curieux sur quoi j’ai fait un


séminaire toute une année
et que j’ai dénommé de l’angoisse. L’angoisse c’est justement quelque chose
qui se situe ailleurs dans notre corps,
c’est le sentiment qui surgit de ce soupçon qui nous vient, de nous réduire
à notre corps.

Comme quand même c’est très très curieux que cette débilité du parlêtre ait
réussi à aller jusque-là,
c’est qu’on s’est aperçu que l’angoisse c’est pas la peur de quoi que ce soit
dont le corps puisse se motiver,
478
c’est une peur de la peur, et qui se situe si bien par rapport à ce que je
voudrais aujourd’hui
pouvoir quand même vous dire...
puisque sur les 66 pages que j’ai eu la connerie de pondre pour vous,
naturellement je m’en vais pas me mettre à parler comme ça encore
indéfiniment
...ce que je voudrais bien vous montrer c’est ceci : c’est que dans ce que j’ai
imaginé pour vous,
à identifier chacune de ces consistances comme étant celles de l’imaginaire, du
symbolique et du réel,
ce qui fait lieu et place pour la jouissance phallique, est ce champ qui, de la
mise à plat du nœud borroméen,
se spécifie de l’intersection que vous voyez ici [JΦ].

Cette intersection elle-même, telles que les choses se figurent du dessin,


comporte deux parties,
puisqu’il y a une intervention du troisième champ, qui est ce point dont le
coincement, le coincement central définit l’objet(a).

Comme je vous l’ai dit tout à l’heure, c’est sur cette place du plus-de-jouir que se
branche toute jouissance,
et donc ce qui est externe dans chacune de ces intersections, ce qui est externe
à un de ces champs,
en d’autres termes la jouissance phallique, ce que j’ai là écrit du JΦ, c’est ça qui en
définit ce que j’ai qualifié tout à l’heure de l’hors-corps.

De même, le rapport est le même de ce qui est le cercle de droite où se gîte le


réel, par rapport au sens.
C’est bien...

479
et c’est là que j’insiste, que j’ai insisté notamment lors de la
conférence de presse
...c’est que, à nourrir le symptôme - le réel - de sens, on ne fait que lui donner continuité de
subsistance.

C’est en tant, au contraire, que quelque chose dans le symbolique se resserre de ce


que l’ai appelé « le jeu de mots, l’équivoque » ...
lequel comporte l’abolition du sens
...que tout ce qui concerne la jouissance, et notamment la jouissance phallique [JΦ]
peut également se resserrer,
car ceci ne va pas sans que vous vous aperceviez de la place dans ces différents
champs, du symptôme. [2h 10’ 00’’]

La voici telle qu’elle se présente dans la mise à plat du nœud borroméen :

Le symptôme est irruption de cette anomalie en quoi consiste la jouissance phallique,


ce pour autant que s’y étale, que s’y épanouit, ce manque fondamental que je
qualifie du non-rapport sexuel.
C’est en tant que dans l’interprétation, c’est uniquement sur les signifiants que
porte l’intervention analytique,
que quelque chose peut reculer du champ du symptôme.

C’est ici dans le symbolique, le symbolique en tant que c’est lalangue qui le supporte,
et que le savoir inscrit de lalangue qui constitue à proprement parler
l’inconscient s’élabore, qu’il gagne sur le symptôme,
ceci n’empêchant pas que le cercle marqué là du S ne corresponde à quelque
chose qui de ce savoir ne sera jamais réduit,
c’est à savoir l’Urverdrängt de Freud, ce qui de l’inconscient ne sera jamais
interprété.

En quoi est ce que j’ai écrit au niveau du cercle du réel le mot « vie » ?
480
C’est qu’incontestablement de la vie...
après ce terme vague qui consiste à énoncer « le jouir de la vie »
...de la vie nous ne savons rien d’autre, et tout ce à quoi nous induit la science
c’est de voir qu’il n’y a rien de plus réel...
ce qui veut dire rien de plus impossible
...que d’imaginer comment a pu faire son départ cette construction chimique,
qui d’éléments...
répartis dans quoi que ce soit et de quelque façon que nous voulions
le qualifier par les lois de la science
...se serait mis tout d’un coup à construire une molécule d’ADN, c’est-à-dire
quelque chose dont je vous fais remarquer
que très curieusement, c’est bien là qu’on voit déjà, qu’on voit la première
image d’un nœud,
et que s’il y a quelque chose qui devrait nous frapper, c’est qu’on ait mis si tard
à s’apercevoir que quelque chose dans le réel...
et pas rien : la vie même
...se structure d’un nœud.

Comment ne pas s’étonner qu’après ça, nous ne trouvions justement nulle part,
nulle part ni dans l’anatomie, ni dans les plantes grimpantes, qui sembleraient
expressément faites pour ça, aucune image de nœud naturel ?
Je vais vous suggérer quelque chose : est-ce que ça ne serait pas là le signe d’un
autre type de refoulement, d’Urverdrängt ?
Enfin quand même, ne nous mettons pas trop à rêver, nous avons avec nos
« traces » assez à faire.

Que la représentation...
jusques et y compris le préconscient de Freud
...soit justement ce qui fait que la JA que j’ai écrit et qui veut dire jouissance de l’Autre,
jouissance de l’Autre en tant que para-sexuée...
– jouissance pour l’homme de la supposée femme,
– et inversement pour la femme que nous n’avons pas à supposer puisque « La
femme » n’existe pas, mais pour une femme par contre, l’homme qui, lui, est « tout »
hélas, il est même toute jouissance phallique [JΦ],
...que pour que cette jouissance de l’Autre [JA], para-sexuée, qui n’existe pas, ne pourrait,
ne saurait même exister que par l’intermédiaire de la parole...
de la parole d’amour notamment, qui est bien la chose, je dois dire, la plus
paradoxale et la plus étonnante
et dont il est évidemment tout à fait sensible et compréhensible que Dieu nous
conseille de n’aimer que son prochain,
481
et non pas du tout de se limiter à sa prochaine, car si on allait à sa prochaine on irait
tout simplement à l’échec,
c’est le principe même de ce que j’ai appelé tout à l’heure l’art-chiraté chrétienne
...cette jouissance de l’Autre c’est là que se produit ce qui montre
– qu’autant la jouissance phallique [JΦ] est hors corps [(a)],
– autant la jouissance de l’Autre [JA] est hors langage, hors symbolique,
...car c’est à partir de là...
– à savoir : à partir du moment où l’on saisit ce qu’il y a, comment dire, de plus vivant
ou de plus mort dans le langage,
– à savoir : la lettre
...c’est uniquement à partir de là que nous avons accès au réel.

Cette jouissance de l’Autre, dont chacun sait à quel point c’est impossible, et
contrairement même au mythe, enfin qu’évoque Freud,
qui est à savoir que l’Éros ça serait de faire Un, mais justement c’est de ça qu’on
crève, c’est qu’en aucun cas deux corps ne peuvent en faire qu’Un, de si près
qu’on le serre, j’ai pas été jusqu’à le mettre dans mon texte, mais tout ce qu’on
peut faire de mieux dans
ces fameuses étreintes, c’est de dire « serre-moi fort », mais on ne serre pas si fort
que l’autre finisse par en crever quand même ! [rires]
De sorte qu’il n’y a aucune espèce de réduction à l’Un. C’est la plus formidable
blague.

S’il y a quelque chose qui fait l’Un, c’est quand même bien le sens, le sens de
l’élément, le sens de ce qui relève de la mort.
Je dis tout ça parce qu’on fait sans doute beaucoup de confusion...
à cause d’une certaine aura de ce que je raconte
...on fait sans doute beaucoup de confusion sur le sujet : que le langage, je ne
trouve pas du tout que ce soit la panacée universelle.

C’est pas parce que l’inconscient est structuré comme un langage, c’est-à-dire
que c’est ce qu’il a de mieux,
que l’inconscient ne dépend pas étroitement de lalangue, c’est-à-dire de ce qui
fait que toute lalangue est une langue morte,
même si elle est encore en usage. [2h 20’ 07’’]

Ce n’est qu’à partir du moment où quelque chose s’en décape qu’on peut
trouver un principe d’identité de soi à soi,
– et c’est non pas quelque chose qui se produit au niveau de l’Autre,

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– mais quelque chose qui peut se produire au niveau de la logique.
C’est en tant qu’on arrive à réduire toute espèce de sens, qu’on arrive à cette sublime
formule mathématique
de l’identité de soi à soi qui s’écrit x = x.

Pour ce qui est de la jouissance de l’Autre, y’a qu’une seule façon de la remplir, et
c’est à proprement parler le champ où naît la science, où la science naît pour
autant que bien entendu, comme tout le monde le sait, c’est uniquement à
partir du moment
– où Galilée a fait des petits rapports de lettre à lettre avec une barre dans
l’intervalle,
– où il a défini la vitesse comme la différence, comme la proportion d’espace et
de temps,
ce n’est qu’à partir de ce moment-là...
comme quelque chose, comme un petit livre que je crois a commis
ma fille le montre bien
...ce n’est qu’à partir de ce moment-là qu’on est sorti de toute cette notion en
quelque sorte intuitive et empêtrée de « l’effort »,
qui a fait qu’on peut arriver à ce premier résultat qu’était la gravitation.
Nous avons fait quelques petits progrès depuis, mais qu’est-ce que ça donne en
fin de compte, la science ?

Ça nous donne à nous mettre sous la dent, à la place de ce qui nous manque
dans le rapport...
dans le rapport de la connaissance, comme je disais tout à l’heure,
...ce qui nous donne à cette place en fin de compte ce qui pour la plupart des
gens, tous ceux qui sont là en particulier,
se réduit à des gadgets, hein : la télévision, le voyage dans la lune, et encore le
voyage dans la lune, vous y allez pas,
il n’y en a que quelques-uns sélectionnés, mais vous le voyez à la télévision.
– C’est ça ! C’est ça, la science part de là. Et c’est pour ça que je mets espoir dans
le fait que, passant au-dessous de toute représentation, nous arriverons peut-être
à avoir sur la vie quelques données plus satisfaisantes.

Alors là la boucle se boucle, et ce que je viens de vous dire tout à l’heure :


– à savoir que l’avenir de la psychanalyse est quelque chose qui dépend de ce qu’il
adviendra de ce réel,
– à savoir si les gadgets par exemple gagneront vraiment à la masse,
si nous arriverons à devenir nous-mêmes animés vraiment par les gadgets.

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Je dois dire que ça me paraît peu probable, nous n’arriverons pas vraiment à
faire que le gadget ne soit pas un symptôme,
car il l’est pour l’instant tout à fait évidemment.

Il est bien certain qu’on a une automobile... comme une fausse femme, on tient
absolument à ce que ça soit un phallus,
mais ça n’a de rapport avec le phallus que du fait que c’est le phallus qui nous
empêche d’avoir un rapport avec quelque chose
qui serait notre répondant sexuel. C’est notre répondant para-sexué, et chacun
sait que le « para » ça consiste
– à ce que chacun reste de son côté,
– que chacun reste à côté de l’autre.

Bon ben voilà, c’est à peu près...


Je vous résume ce qu’il y avait là, dans mes 66 pages, avec ma bonne résolution
de départ qui était de lire...
Je faisais ça, comme ça, dans un certain esprit, parce qu’après tout, accaparer la
lecture, c’était vous en décharger d’autant,
et peut-être faire que vous pourriez - et c’est ce que je souhaite - enfin lire
quelque chose.

Si vous arriviez à vraiment lire ce qu’il y a dans cette mise à plat du nœud
borroméen,
je pense que ça serait là dans la main vous toper quelque chose qui peut vous
rendre service
autant que la simple distinction du réel, du symbolique et de l’imaginaire.
Pardon d’avoir parlé si longtemps. [2h 25’ 11’’ : fin] [Aplaudissements]

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