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La Prisonnière - Malika Oufkir - by M.PDF Version 1

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LA PRISONNIERE

MALIKA OUFKIR
ET MICHÈLE FITOUSSI
LA PRISONNIÈRE

Née en 1953 à Rabat, Malika Oufkir est la fille aînée du


généra] Mohammed Oufkir, deuxième personnage du
royaume du Maroc. Après l’attentat manqué contre le roi
Hassan 11, le général est exécuté en 1972 et sa famille
emprisonnée pendant quinze ans dans des conditions
effroyables. En 1987, Malika Oufkir s’évade avec une partie
de sa famille, mais ils sont repris quelques jours plus tard et
assignés à résidence surveillée à Marrakech pendant quatre
ans et demi. Libérés en 1991, ils seront encore privés de
passeport pendant cinq années. Elle vit à Paris depuis 1996.
Michèle Fitoussi est née le 24 novembre 1954 à Tunis.
Diplômée de l'Institut d'études politiques de Paris, elle est
actuellement éditorialiste au magazine Elle et chroniqueuse
au Télégramme de Brest. Elle est l’auteur de : Le Ras-de-bo!
des super-women, Lettre à mon fils, Cinquante Centimètres
de tissu propre et sec, Un bonheur effroyable.
Paru dans Le Livra de Poche :

Des gens uni s'aiment


U n bonhfer effroyable
MALIKA OUFKIR et MICHELE FITOUSSI

La Prisonnière

GRASSET
Je dédie ce livre aux Casiors.
,4 « Picsou », ma mère chérie,
la plus merveilleuse des femmes. Je lui dois ma
survie.
,4 « Petit Pôle », Myriam ma sœur bien-aimée
dont je salue le courage.
A « Mounch », Raouf mon frère, mon ami,
mon soutien, mon exemple de dignité.
Au « Négus », ma sœur Maria, qui m'a donné
la chance de recommencer une vie dans le pays de
la démocratie. Merci.
A « Charlie », ma très talentueuse sœur Sotikaïna,
en qui j’ai foi.
A « Géo Trouve tout », Abdellatif mon jeune frère,
qui m ’a insufflé la force de lutter et d'espérer.
A « Bamabé », Achoura, et à « Dingo », Halima,
pour leur fidélité à toute épreuve.
4 « Méchant loup », mon père chéri, qui je l’espère
est fier de nous.
A Azzedine, mon oncle et à Hamza mon cousin,
trop tôt disparus.
Aux enfants des Castors, Michaël, Tania et Nawel,
mes neveu et nièces. Que ce récit ne les empêche
pas d ’aimer leur pays, le Maroc.
MO.
A Léa, ma fille, à qui j’ai sans cesse pensé tout au
long de ce récit.

M F.
Préface

Pourquoi ce livre ? Une évidence. Si nous ne


nous étions pas croisées par hasard, Malika Ouf-
kir aurait un jour écrit ce récit. Depuis sa sortie de
prison, elle a toujours voulu raconter son histoire,
exorciser ce passé douloureux qui n'en finit pas de
la hanter. Le projet prenait forme dans son esprit,
mais sans hâte. Elle n'était pas encore prête.
Pourquoi ensem ble? Une au tre évidence,
appuyée par un coup de pouce du destin. Il a suffi
d’une rencontre fortuite, d'un coup de foudre ami­
cal, pour qu’elle ait le courage, enfin, de se livrer,
pour que je bouleverse mes projets en acceptant
de l’écouter et de transcrire son récit.
Nous nous sommes vues pour la première fois
en m ars 1997, à une soirée où nous étions
conviées pour fêter le nouvel an iranien. Une amie
commune me désigne une jolie jeune femme,
brune et mince, perdue dans la foule des invités.
— C’est Malika, la fille aînée du général Oufkir.
Le nom me fait sursauter. Il évoque l’injustice,
l’horreur, l'indicible.
Les enfants Oufkir. Six gamins et leur mère,
vingt années d'emprisonnement dans les terribles
geôles marocaines. Des bribes de récit lues dans la
10 La Prisonnière

presse me remontent à la mémoire. Je suis boule­


versée.
— Comment peut-on afficher un semblant de
normalité après toutes ces souffrances? Comment
peut-on vivre, rire ou aimer, comment peut-on
continuer quand on a perdu injustement les plus
belles années de sa vie ?
Je la regarde. Elle ne me voit pas encore. Son
maintien est celui dune personne habituée au
monde, mais dans ses yeux se reflète une détresse!
qu'il est difficile de ne pas percevoir. Elle est dans
la pièce, avec nous, et pourtant étrangement ail­
leurs.
Je continue de la dévisager avec une insistance
qui pourrait paraître impolie si elle faisait seule­
ment attention à moi. Mais elle n'a de regards que
pour son compagnon et s'accroche à lui comme à
une bouée de sauvetage. On nous présente enfin.
Nous échangeons des banalités prudentes sur nos
pays de naissance, elle le Maroc et moi, ia Tunisie.
Chacune essaye de jauger l'autre, de prendre sa
mesure.
Toute la soirée, je l’observe à la dérobée. Je la
regarde danser, je remarque la grâce de ses mou­
vements, sa façon de se tenir droite, sa solitude au
milieu de tous ces gens qui s'amusent ou font sem­
blant. Parfois, nos regards se croisent et nous
nous sourions. Cette femme m'émeut. En même
temps, elle m'intimide Je ne sais pas quoi lui dire.
Tout paraît banal, dérisoire. L’interroger serait
indécent. Et pourtant, je brûle déjà de l'envie de
savoir.
Au moment de partir, nous échangeons nos
numéros de téléphone. A cette époque, j'achève un
recueil de nouvelles qui doit paraître au mois de
mai. J'ai encore quelques semaines de travail
devant moi. Je lui suggère de nous revoir dès que
Préface 11

j’aurai terminé. Malika acquiesce, sans se départir


de sa réserve.
Les jours qui suivent, je pense sans cesse à elle,
je revois son beau visage triste. J’essaie de me
mettre à sa place. Ou du moins d'imaginer ce qui
n’est pas imaginable. Des dizaines de questions
m’assaillent. Qu'a-t-elle connu? Que ressent-elle
aujourd'hui ? Comment sort-on du tombeau ?
Je suis secouée par ce destin peu ordinaire, par
es souffrances qu elle a endurées, par cette résur­
rection qui tient du miracle. A un an près, Malika
et moi avons le même âge. Elle est entrée en pri­
son en décembre 1972, à dix-huit ans et demi,
l’année où, mon bac en poche, j'entamais mon
année préparatoire à Sciences-Po. J’ai obtenu
mon diplôme, j’ai réalisé mes rêves d’enfant en
devenant journaliste, puis écrivain. J'ai travaillé,
voyagé, aimé, souffert, comme tout le monde. J’ai
eu deux enfants magnifiques, j'ai vécu une vie
riche et bien pleine, avec sa part de chagrins, ses
expériences et ses bonheurs divers.
Pendant tout ce temps-là, elle était enfermée
avec sa famille, à l’écart du monde, dans des
conditions horribles, avec pour seul horizon les
quatre murs de sa cellule.
Plus je pense à elle, et plus un désir, un seul, me
taraude, qui mêle la curiosité de la journaliste,
l’excitation de l’écrivain et l'intérêt de l'être
humain pour ce destin de femme hors du com­
mun : je veux qu’elle me raconte son histoire et je
veux l’écrire avec elle. Cette idée-là s'impose à moi
avec force. Pour tout dire, elle m'obsède.
Dans la semaine, je lui envoie mes livres en
guise de signal amical, avec l’espoir qu’ils puissent
lui transmettre l’envie qui m’habite. Quand j'ai
enfin rendu mon m anuscrit, je l'appelle pour
l'inviter à déjeuner.
12 La Prisonnière

Au téléphone, sa voix est sans force. Elle a du


mal à s’acclimater à Pans. Elle habite chez Éric,
son compagnon, depuis huit mois à peine. Cinq
ans après sa sortie de prison, en 1991, la famille
Oufkir a pu obtenir le droit de quitter le Maroc,
grâce à l’évasion de Maria, l’une des filles cadettes,
qui a demandé l’asile politique à la France,
L'affaire a fait beaucoup de bruit. On a vu le
petit visage tendu de Maria à la télévision, puis
assisté peu de temps après, toujours sur le petit
écran, à l'arrivée sur le sol français d'une partie de
la famille : Malika, sa sœur Soukaina et son hère
Raouf. Myriam, leur autre sœur, les a rejoints peu
après. Abdellatif, le petit dernier, et Fatéma Ouf­
kir, leur mère, résident encore au Maroc à cette
époque, m'apprend Malika au cours de ce déjeu­
ner qui se prolonge tard dans l'après-midi.
Je l’écoute, fascinée. Malika est une conteuse
hors pair. Une Schéhérazade. Elle a une façon
tout orientale de raconter, de parler lentement,
d’une voix égale, de ménager ses effets, de bouger
ses longues mains pour appuyer son récit. Ses
yeux sont incroyablement expressifs; elle passe
sans transition de la mélancolie au rire. Dans la
même seconde, elle est une enfant , puis une jeune
fille, puis une personne mûre. Elle a tous les âges,
pour n’en avoir vraiment vécu aucun.
Je connais peu de chose à l’histoire du Maroc, et
aux causes de son emprisonnement. Je sais sim­
plement qu elle a été enfermée avec ses cinq frères
et sœurs et sa mère, pendant deux décennies, en
punition de la tentative de coup d ’Etat de son
père. Le général Mohammed Oufkir, deuxième
personnage du royaume, attente à la vie du roi
Hassan II le 16 août 1972. Le complot échoue et le
général Oufkir meurt, exécuté de cinq balles dans
le corps. Le roi exile alors la famille dans des
Préface 13
bagnes, des mouroirs abominables, dont en prin­
cipe on ne revient jamais, Abdellatif, le plus jeune,
n'a pas encore trois ans.
Mais la propre enfance de Malika est encore
plus singulière. Elle a été adoptée à cinq ans par le
roi Mohammed V, pour être élevée avec sa fille, la
petite princesse Amina qui a le même âge quelle.
A la mort du monarque, son fils, Hassan II,
s’occupe lui-même de l'éducation des deux fil­
lettes, à l'égal de ses enfants. Malika passe onze
années à la cour, dans l'intimité du sérail, sans
jamais ou presque en sortir. Elle est déjà une pri­
sonnière, à l’intérieur de palais somptueux. Quand
elle s'en échappe enfin, c’est pour vivre pendant
deux ans, auprès de ses parents, une adolescence
dorée.
Après le coup d'Etat, la jeune fille est oipheline
de deux pères qu'elle chérissait. La tragédie de
Malika Oufkir est là, dans ce double deuil qu elle
portera en secret pendant des années. Qui aimer,
qui haïr, quand votre propre père a voulu tuer
votre père adoptif? Et quand celui-ci devient sou­
dain votre bourreau et celui de votre famille ? C’est
terrible, déchirant. Et infiniment romanesque.
Peu à peu je comprends que nous avons la
même idée en tête. Malika a envie de me raconter
ce quelle n'a encore jamais révélé. A cette soirée
iranienne, le coup de foudre a été réciproque,
immédiat, instinctif.
Même si tant de choses nous séparent, éduca­
tion, milieu, études, enfants, métier, caractère et
jusqu'à la religion, elle la musulmane et moi la
juive, nous appartenons à la même génération,
nous avons une même sensibilité, un même
amour pour notre Orient natal, un même humour,
un même regard sur les êtres. L’amitié que nous
nous portons déjà et qui ne cessera de grandir
14 La Prisonnière

confirme l’intuition que nous avons eue à notre


première rencontre.
Nous ferons ce livre ensemble. Mais il faudra
encore un peu de temps avant que le désir de
Maiika devienne une volonté vraie. Nous signons
le contrat chez Grasset en mai 1997, mais ce n'est
qu'au mois de janvier 1998, après de longues péri­
péties, que nous pouvons enfin commencer à tra­
vailler dans le plus grand secret. Car Maiika a
peur d’être espionnée, écoutée. Pendant les cinq
années que les Oufkir ont passées au Maroc, juste
après leur libération, ils ont été quotidiennement
en proie aux tracasseries policières, ainsi que les
rares amis qui les fréquentent. Maiika a gardé
cette habitude de ne jam ais parler de choses
importantes au téléphone, de regarder par-dessus
son épaule quand elle marche dans la rue. La ter­
reur qui l'habite depuis vingt-cinq ans, ne l'a tou­
jours pas quittée à Paris. Elle veut qu'on apprenne
« là-bas » le plus tard possible qu'elle écrit son his­
toire.
Je dois suivre moi aussi la règle de la discrétion.
Seuls quelques-uns de mes intimes sont au cou­
rant de notre travail. Pendant un an ou presque, je
mène une double vie. Je ne parle de Maiika à per­
sonne. Pourtant nous travaillons ensemble près de
trois fois par semaine et nous nous appelons quo­
tidiennement.
Le reste est la chronique d ’une amitié qui s’est
construite et consolidée au jour le jour, au fur et à
mesure de l'avancée de ce livre. De janvier à juin,
nous nous sommes vues chez moi ou chez elle.
Nous avons eu nos petits rituels, les deux magné­
tophones pour doubler les cassettes au cas où
« o n » nous les déroberait, le thé, les petits
gâteaux, mes enfants qui nous interrompent pour
discuter, les coups de fil tendrement inquiets
Préface 15

d'Éric. Puis je me suis mise à écrire et Malika à me


relire, ce qui n’a pas toujours été facile. Raconter
n ’est déjà pas simple. Elle a dû s’y reprendre à plu­
sieurs fois avant de me confier des épisodes
pénibles. Voir son cauchemar imprimé a souvent
été au-dessus de ses forces. J’ai craint parfois
quelle n’abandonne, terrassée par ses craintes ou
ses fantômes. Mais elle a tenu jusqu'au bout.
Sans cesse passionnant, le récit de Malika a été
douloureux, choquant, horrifiant. J ’ai tremblé,
frémi, compati, j’ai eu faim, froid, peur avec elle.
Mais nous avons eu aussi de nombreux fous rires,
car Malika manie en virtuose cet hum our qui a
perm is à la famille Oufkir de résister en se
moquant de tout et d’elle-même. A travers ses
dires, elle m'a fait connaître les siens, ses frères et
sœurs qu'elle a maternés, protégés, éduqués, gui­
dés pendant toutes ces années noires, et sa mère,
Fatéma, qui, si belle encore, semble être sa sœur
aînée. Ils ont d'abord été pour moi des person­
nages de roman, façonnés par Malika, jusqu’à ce
que je les rencontre les uns après les autres. Elle
n’avait pas menti. Ils sont tous, sans exception,
dignes, drôles, généreux, émouvants et intenses,
comme Malika l’est aussi.
Malika est une survivante. Elle en a la dureté et
la force. Pour avoir approché la mort d’aussi près,
elle éprouve envers la vie un détachement qui
souvent me sidère. Elle n'a pas la notion du temps,
pas plus que celle de l'espace. Une heure, un jour,
un impératif, ne signifient rien pour elle. Ses ren­
dez-vous manqués, ses retards, son absence abso­
lue de sens de l’orientation, sa peur du métro, de
la foule, de la technologie, m’étonnent encore et
m’amusent.
Malgré son allure moderne et son inséparable
portable, elle semble parfois une martienne égarée
16 La Prisonnière

sur la planète Terre. Elle s’alarme d’un rien, ne


connaît pas les codes, manque souvent de repères.
A d'autres moments, son jugement, son intuition,
sa capacité d'analyse m’impressionnent. Elle est
touchante, tragile, souvent faible, marquée par les
maladies, les privations, l’isolement, et pourtant si
solide. Si ces vingt années de prison et de souf­
frances ont, hélas, laissé des dégâts irréparables,
elles ont aussi forgé une belle âme, une admirable
personne. De nous deux, je ne sais finalement
laquelle a le moins vécu.
Avec elle, pendant toute cette année, j’ai ri,
pleuré, je lui ai servi de nounou, de conseiller, je
î’ai bordée, consolée, écoutée, plainte, remontée,
bousculée aussi, parfois jusqu’à l'épuisement.
Mais cette relation n’a jamais été à sens unique.
Ce que Malika m'a apporté, et pour toujours, est
incommensurable. Sans doute ne s’en est-elle
même pas rendu compte. Elle m’a enseigné que le
courage, la force, la volonté, la dignité de l'humain
peuvent subsister même dans les conditions les
plus extrêmes et les plus monstrueuses. Elle m’a
appris que l’espoir, la foi en la vie peuvent dépla­
cer des montagnes (ou creuser un tunnel à mains
nues...). Elle m’a souvent obligée à aller au fond
de moi-même, à remettre en question mes concep­
tions de l’existence. Elle m’a même donné l’envie
de connaître ce Maroc dont elle parle avec tant de
chaleur et de passion, sans rancune pour un
peuple qui l'a pourtant abandonnée. J’irai sans
doute avec elle... un jour.
Écrire ce récit était bien sûr pour moi une façon
de dénoncer l'arbitraire, le calvaire atroce d'une
mère et de ses six enfants. Ce que cette famille a
subi n'en finira pas de me révolter, comme me
révoltent, partout sur cette terre, les violations des
droits de l’homme. Encore une évidence, peut-
Préface 17

être, mais à force de fermer les yeux sur les hor­


reurs du monde, parce que trop, c'est trop, on finit
p a r o ublier que chaque individu qui subit
d'iniques souffrances est votre pareil, votre égal,
que vous auriez pu être à sa place, et qu’il aurait
pu un jour devenir votre ami.
Pour autant, ce livre n’est pas un réquisitoire. Il
appartiendra à l’histoire de juger les crimes et ce
n'est pas notre propos. Ce n ’est pas non plus une
enquête. J'ai transcrit ce que j'ai entendu au fil des
jours, le témoignage brut de Malika, avec ses hési­
tations, ses incertitudes, ses parts d’ombre, mais
aussi, le plus souvent, son impitoyable précision.
Ce que je voulais raco n ter, ce que nous
racontons ensemble, avec ses mots et les miens,
avec ses sentiments et notre émotion commune,
est avant tout l'itinéraire incroyable d’une femme
de ma génération, enfermée de palais en prisons
depuis sa plus tendre enfance et qui tente
aujourd'hui de vivre. En l’accompagnant le plus
loin que j ’ai pu, j’espère avoir contribué, comme
tous ceux qui aujourd’hui l’aiment et l’entourent, à
lui en redonner le goût.
Michèle F itoussi.
Première partie

L 'allée des princesses


M am an chérie

Du salon s’échappent des airs de mambo et de


cha-cha-cha; les percussions et les guitares ryth­
ment l'arrivée des invités. Les rires, les conversa­
tions envahissent les pièces, gagnent la chambre
où je ne parviens pas à dormir.
Tapie dans l'entrebâillement de la porte, mon
pouce calé dans la bouche, je détaille les femmes
qui rivalisent de beauté, d'élégance, dans leurs
robes du soir de grands couturiers. J'admire les
chignons laqués, les bijoux qui scintillent, la
sophistication des maquillages. Elles ont l'air des
princesses de mes contes préférés auxquelles
j ’aimerais tant ressembler quand je serai grande.
Qu'il me tarde de l’être...
Soudain elle apparaît, la plus belle à mes yeux,
vêtue d ’une robe blanche dont le décolleté
rehausse la rondeur de sa gorge. Le cœ ur battant,
je la regarde saluer et sourire, embrasser ses amis,
incliner sa nuque gracile devant des inconnus en
smoking. Bientôt, elle ira danser, chanter, tapera
dans ses mains, s'amusera jusqua l’aube, comme
chaque fois que mes parents donnent une récep­
tion à la maison.
Elle m'oubliera pour quelques heures, tandis
que je lutterai contre le sommeil dans mon petit
22 La Prisonnière

lit, en pensant encore et toujours à elle, au satiné


de sa peau, à ses cheveux souples dans lesquels il
fait bon enfouir mon visage, à son parfum, à sa
chaleur. Maman.
Maman chérie dont je n'imagine pas, dans mon
paradis enfantin, qu'on puisse un jour me séparer.
Ma mère et moi sommes liées par un destin
semblable, tissé d'abandon et de solitude. Agée de
quatre ans à peine, elle perdait sa propre mère,
morte en couches avec l'enfant qu'elle portait. A
cinq ans. jetais arrachée à la douceur de ses bras
pour être adoptée par le roi Mohammed V ’.
Sont-ce nos enfances orphelines de tendresse
maternelle, notre faible différence d age — elle
avait dix-sept ans quand je suis née —, notre
incroyable ressemblance physique ou bien nos
vies de femmes brutalement brisées qui ont scellé
entre nous cet attachement si fort? Comme moi,
maman a toujours eu le regard grave de ceux sur
lesquels le sort s'acharne.
Ouand sa mère mourut, au tout début de la
guerre, son père, Abdelkader Chenna, officier
dans l’armée française, venait de recevoir l’ordre
de rejoindre son régiment en Syrie. Il lui était
impossible d'emmener avec lui sa fillette et son
fils cadet. Il plaça les deux orphelins à Meknès où
il habitait alors, dans un couvent tenu par des reli­
gieuses françaises afin qu’ils y reçoivent une
bonne éducation. Le petit garçon succomba à une
diphtérie. Ma mère, qui aim ait beaucoup son
frère, se remit mal de cette perte qui la laissait
1. Mohammed V: 1911-1961. Descendant du Prophète, de la
dynastie des Alaouites, il devient sultan en 1927, sous le protecto­
rat français, succédant ainsi à son père, le sultan Youssef ben
Youssef. Il devient roi du Maroc en 1957, tout de suite après
l'indépendance de son pays. Il régnera jusqu’à sa mort, en 1961,
L ’allée des princesses 23
seule au milieu detrangers. Elle eut dans sa vie
bien d'autres chagrins.
Les bonnes sœurs entreprirent de faire une par­
faite chrétienne de cette jolie Fatéma que le ciel
leur envoyait. Elle apprit le signe de croix, et véné­
rait la Vierge, Jésus et tous les saints quand mon
grand-père revint la chercher pour la ramener
chez eux. De rage, ce musulman pratiquant qui
avait déjà accompli le pèlerinage à La Mecque fail­
lit en avaler ses médailles...
Il n’était pas bon qu’un militaire de carrière
élève seul une si petite fille. Ses amis le pressèrent
de se remarier. Il choisit une très jeune femme de
la bonne société, qu’il épousa d’abord pour ses
talents de cordon-bleu, Khadija n’avait pas son
pareil pour préparer les pastillas dont mon grand-
père était friand. Ma mère ne supportait pas de
partager son père adoré avec une étrangère, de
quelques années seulement son aînée. La nais­
sance d une sœur, Fawzia, puis d’un frère, Azze-
dine, aviva sa jalousie.
Elle aspira vite à échapper à un foyer où elle se
sentait malheureuse et où son père l’enfermait,
comme il était de tradition avec les filles. Elle
n’avait cependant guère de lieux où trouver une
chaleur qui lui manquait. La famille de sa mère,
de riches Berbères du Moyen Atlas, était presque
toute décimée. Mes arrière-grands-parents avaient
eu quatre filles dont la beauté était réputée à des
kilomètres à la ronde Trois moururent à l’adoles­
cence. La quatrièm e, ma grand-m ère Yamna.
convola avec son voisin, le bel A bdelkader
Chenna, dont les terres jouxtaient les siennes.
Il dut l’enlever pour l’épouser comme dans la
meilleure tradition des contes. De cette aïeule,
morte à dix-neuf ans, je sais simplement quelle
était une maîtresse femme, moderne et délurée,
24 La Prisonnière

qui aim ait s'habiller, voyager et conduire. A


quinze ans, elle était déjà mère. A dix-huit, elle
tenait un salon littéraire en Syrie où mon grand-
père avait suivi son régiment.
Ma mère et son jeune oncle, fruit de l’union tar­
dive de mon arrière-grand-père et d’une esclave
noire, furent bientôt les seuls survivants de toute
cette famille. Les terres à blé et l’or amassé pen­
dant des générations en firent une riche héritière,
moins que son oncle cependant, à qui, comme le
veut la coutume marocaine, revint le plus gros de
la fortune. Elle possédait des immeubles, des vil­
las et tout un quartier de la vieille ville de Salé *.
En attendant qu'elle puisse disposer de son bien,
mon grand-père fut chargé de le gérer. Il était,
hélas, piètre gestionnaire et gaspilla plus qu'il ne
fit fructifier. Ce qui revint à ma mère à sa majorité
restait cependant considérable.
A douze ans, ma mère était déjà très belle. Ses
grands yeux noirs, son visage fin, sa peau mate,
son petit corps joliment galbé ne laissaient pas in­
différents les officiers am is de son père qui
avaient leurs entrées chez eux. Ce n'était pas pour
lui déplaire. Elle voulait se marier, fonder une
famille. Un jeune officier qui revenait d’Indochine
couvert de médailles se mit à fréquenter leur mai­
son, Mon grand-père, qui le connaissait déjà,
l’avait revu au mess. Séduit par son intelligence et
sa réputation de bravoure au front, il en fit son
ami et l'invita chez lui. Dissimulée derrière des
rideaux, ma mère l'observa pendant tout le dîner.
L'officier remarqua son manège et leurs yeux se
croisèrent. L'intensité de son regard le frappa. Elle
admira sa prestance dans son bel uniforme blanc.I.

I. Ancienne ville corsaire fortifiée, séparée de Rabat par le


fleuve Bouregragh.
L'allée des princesses 25

Mon grand-père tenta de convaincre son nouvel


ami de ne pas repartir en Indochine. Celui-ci fut
touché par ses arguments et sans doute aussi par
la beauté de sa fille. Quelques jours plus tard, mon
père, puisqu'il s'agissait de lui, vint la demander
en mariage. Mon grand-père en lut surpris, et
pour tout dire, presque irrité.
— Fatéma n'est qu'une gamine, protesta-t-il. A
quinze ans, pense-t-on au mariage ?
Abdelkader était encore traumatisé par le décès
de Yamna, sa première femme tendrement aimée,
qu’il attribuait à des grossesses précoces et trop
rapprochées. Mais il finit par se laisser fléchir,
d'autant que ma mère avait accepté avec enthou­
siasme la demande de son prétendant. Elle ne le
connaissait pas, du moins pas encore, mais il lui
fallait p artir de chez elle. Il lui fit une cour
empressée.
Elle ne tarda pas à tomber amoureuse.
Mes parents avaient vingt ans de différence.
Mohammed Oufkir, mon père, était né à Aïn-
Chaïr \ dans la région du Tafilalet, le fief des Ber­
bères du Haut Atlas marocain. Son nom, Oufkir,
signifiait « l’appauvri ». Dans sa famille, le gîte et
le couvert étaient toujours prêts pour le mendiant
ou le nécessiteux, nombreux dans ces régions
rudes et désertiques. A l’âge de sept ans, il perdit
son père, Ahmed Oufkir, chef de son village et,
plus tard, nommé pacha* de Bou-Denib, par
Lyautey 123.
1. Le 29 septembre 1920.
2. Pacha : gouverneur d’une province.
3. Le protectorat français fut officialisé en 1912 par le traite de
Fès, qui laissa la bande côtière nord du territoire aux Espagnols.
Le sultan conservait son prestige, son pouvoir spirituel, et laissait
à la résidence le pouvoir législatif et exécutif qu’il contresignait.
Le résident était nommé en France en Conseil des ministres. Il
représentait le Maroc sur la scène internationale, commandait
l’armée, l’administration, promulguait les décrets, décidait des
26 La Prisonnière

Son enfance fut solitaire et sans doute assez


triste. 11 étudia au collège berbère d'Azrou près de
Meknès. Ensuite, l’armée lui tint lieu de famille. A
dix-neuf ans, il entrait à l'école militaire de Dar-
Beïda \ et à vingt et un ans, il s'engageait comme
sous-lieutenant de réserve dans l’armée française.
Il fut blessé en Italie, passa sa convalescence en
France, gagna ses galons de capitaine en Indo­
chine. Lorsqu’il rencontra ma mère, il était aide de
camp d u général Duval, commandant des troupes
françaises au Maroc. La vie de garnison commen­
çait à lui peser. Lui, le militaire de carrière qui fré­
quentait les bordels et les maisons de jeu, fut
attendri par l’enfantine innocence de sa promise.
Il se montra tout de suite doux et attentionné.
M oham m ed O ufkir et Fatém a Chenna se
marièrent le 29 juin 1952. Us s’installèrent dans
une petite maison très simple, en rapport avec la
modeste solde du capitaine Oufkir. Pour ma mère,
mon père se fit pygmalion : il lui apprit à s'habil­
ler, à se tenir à table et dans le monde. Du haut de
ses seize ans, elle prit très au sérieux son rôle
d'épouse d'officier. Ils étaient heureux et éperdu­
ment amoureux. Ma mère qui rêvait d'avoir huit
enfants fut tout de suite enceinte
Je naquis le 2 avril 1953, dans une maternité
tenue par des religieuses. Mon père était fou de
bonheur. Peu lui importait que je sois une fille,
jetais la prunelle de ses yeux, sa petite reine2.
Comme ma mère, il désirait plus que tout une
famille. Us n'étaient pas tout à fait d’accord sur le
nombre d’enfants à venir. Mon père voulait s’en
tenir à trois. Deux ans plus tard, naquit ma sœur
lois. Il était responsable de la communauté française au Maroc.
Lyautey fut résident de 1912 à 1925
1, Le Saint-Cyr marocain.
2. Malika signifie n reine » en arabe
L ’allée des princesses 27
Myriam 1et trois ans après elle, mon frère R aouf2,
le premier garçon, pour lequel on donna une fête
mémorable.
De ma petite enfance, je n ’ai que des souvenirs
heureux. Mes parents m 'entouraient d'am our,
mon foyer était paisible. Je voyais peu mon père.
Il rentrait tard, s’absentait souvent. Sa carrière
avançait vite b Mais je n'avais aucun doute sur
l’affection qu’il me portait. Quand il était à la mai­
son, il savait me dém ontrer à quel point il
m'aimait. Son absence ne me pesait pas.
Le centre du monde était maman. Je l’aimais et
l’admirais. Elle était belle, raffinée, l'exemple
même de la féminité. Sentir son odeur, caresser sa
peau suffisaient à mon bonheur. Je la suivais
comme une ombre. Elle adorait le cinéma et y
allait presque tous les jours, parfois même à deux
ou trois séances. Dès l’âge de six m ois, je
l’accompagnais dans mon couffin. Sans doute
dois-je à cette précocité cinéphile ma passion pour
le septième art. Elle m’emmenait chez son coif­
feur à qui elle demandait de me faire des per­
manentes. Elle aurait voulu avoir une petite fille
aux cheveux bouclés en anglaises, comme Scarlett
O’Hara. Mais hélas, au premier coup de vent, ma
jolie coiffure tombait à plat.
Je la suivais chez ses amies, dans ses courses, au

t. Le 20 janvier 1955.
2. Le 30 janvier 1958.
3. Mohammed Oufkir fut nommé chef du protocole à la rési­
dence générale de France en avril 1953 Au mois d’août de la
même année, Mohammed V fut destitué et exilé avec la famille
royale en Corse, puis à Madagascar. Oufkir prit une part active au
départ de son successeur Ibn Arafa et au retour du roi, en 195b. Il
quitta alors l'armée française avec le grade de commandant, chef
de bataillon, et fut nommé chef des aides de camp du roi. A la
mort de Mohammed V, en février 1961, il était chef de la police
depuis six mois.
28 La Prisonnière

cheval, au bain maure qui me mettait au supplice


quand il fallait me déshabiller devant tout le
monde. Je la regardais s'habiller, se coiffer, se
maquiller d ’un trait de khôl. Je dansais avec elle
sur les rocks endiablés de notre idole commune,
Elvis Presley. Dans ces moments-îà, nous avions
presque le même âge.
La vie tournait autour de moi. J'étais gâtée,
habillée comme une petite princesse dans les bou­
tiques les plus élégantes, « Le Bon Génie » à
Genève, « La Châtelaine » à Pans. Maman était
coquette et dépensière, au contraire de mon père
que les contingences financières ennuyaient.
L'argent lui brûlait les doigts. Elle pouvait vendre
un immeuble pour s’acheter toute la collection de
Dior et Saint Laurent, ses couturiers préférés, et
dépenser vingt, trente mille francs en un après-
midi, pour ses menus loisirs.
Après la petite maison de capitaine, nous avons
déménagé, au Souissi ’, à Rabat, dans l’allée des
Princesses. La villa donnait sur un jardin sauvage
où poussaient des orangers, des citronniers, des
mandariniers. Je partageais mes jeux avec Leïla,
une cousine un peu plus âgée, que ma mère avait
adoptée.
Quelques années plus tard, alors que je n'habi­
tais plus avec les miens, mon père, alors ministre
de l'Intérieur du roi Hassan II, fit construire une
autre villa, toujours dans l'allée des Princesses.
Mes parents avaient eu deux autres enfants,
Mouna-Inan 2, qui deviendra Maria en prison, et
Soukaïna3, un an plus tard.
Ma famille était proche de la famille royale. Mes
1. Quartier résidentiel de R;,bat. Le déménagement eut lieu en
1957.
2. 17 février 1962.
3. 22 juillet 1963.
L ’allée des princesses 29

parents étaient ies seuls étrangers au Palais auto­


risés à y pénétrer et à se promener partout. Mon
père, chef des aides de camp du roi, avau gagné la
confiance de M oham m ed V. M am an, elle,
connaissait le souverain depuis l’enfance. Avant le
remariage de son père, elle avait vécu un temps à
Meknès, chez l'une des sœurs du roi chez laquelle
il se rendait souvent. Mohammed V avait rem ar­
qué la beauté de la fillette qui avait alors huit ans.
Il lui témoigna tout de suite une affection que le
temps ne démentit pas.
Il la revit à l'occasion de l'anniversaire de ses
vingt-cinq ans de règne *, une cérémonie à laquelle
furent conviés ses aides de camp et leurs épouses.
Comme mon père, ma mère eut désormais ses
entrées privilégiées au Palais. Le roi avait
confiance en elle. Il appréciait sa compagnie, mais
cet homme sévère était bien trop respectueux des
principes p our se perm ettre une quelconque
ambiguïté envers une femme mariée.
Ma mère devint l'amie des deux épouses du roi
qui exigèrent de la voir quotidiennement. Elle
vivait dans leur intimité. Les deux reines étaient
cloîtrées dans le harem. Maman leur achetait des
vêtem ents, des produits de beauté, elle leur
racontait par le menu les événements du dehors.
Elles étaient avides de détails sur sa vie, ses
enfants, son mariage.
Rivales auprès du roi, les deux femmes étaient
différentes au possible. L’une, Lalla Aabla, qu’on
appelait la reine mère ou Oum S id i12, avait donné
1, Le 18 novembre 1952.
2. Oum Sidi : la mère du maître. Outre le roi Hassan II, Lalla
Aabla donna au roi Mohammed V quatre autres enfants: Lalla
Aïcha, Lalla Malika, Moulay Abdallah et Lalla Nezha. Moham
med V eut aussi une fille d'une concubine esclave, Lalla Fatima-
Zohra. Il ne la reconnut pas tout de suite, mais la mère de l'enfant
l'ayant suivi de son plein gré en exil, alors qu'il avait donné la
30 La Prisonnière

naissance au prince héritier, Moulay Hassan.


L'autre, Lalla Bahia, une nature sauvage à la
beauté renversante, était la mère de l’enfant chérie
du roi, la petite princesse Amina, née en exil, à
Madagascar \ alors qu'elle se croyait stérile.
Si Lalla Aabla, rompue aux intrigues de sérail,
pratiquait en virtuose l'art de la diplomatie, Lalla
Bahia prisait peu les mondanités et la dissimula­
tion de rigueur à la cour. Entre les deux, maman
s’initia très tôt au compromis, car au Palais la
neutralité était impossible. Il fallait être de l’un ou
l'autre camp.
Moulay Hassan, qu’on appelait aussi Smiyet
Sidi \ habitait une m aison voisine et venait
souvent chez nous, ainsi que les princesses, ses
sœurs, et son frère, le prince Moulay Abdallah. On
me demandait de leur dire bonjour avec défé­
rence. Un soir de ram ad an 3, après la rupture du
jeûne, ma mère était allongée dans son salon,
entourée de quelques amies. Moi, je chahutais
dans la maison. En traversant le couloir, je vis un
m onsieur inconnu qui sortait de la cuisine.
Impressionnée par sa prestance, je m’arrêtai de
courir. Il me sourit, m'embrassa.
— Va dire à ta mère que je suis là.
Je courus la prévenir. Elle se prosterna immé­
diatement devant cet homme étrange.
C était le roi Mohammed V qui passait la voir

liberté à ses concubines, il s'attacha à la fillette et l’éleva comme


une princesse royale à son retour. Les titres Lalla pour une femme
et Moulay pour un homme sont donnes aux membres de la
famille royale, aux descendants du Pruphèle, et plus généralement
dans la vie quotidienne, en signe de déférence,
1. Le 14 avril 1954.
2. Smiyet Sidi : « le presque maître ».
3. Ramadan : mois pendant lequel les musulmans doivent
observer, entre autres prescriptions, un jeûne strict entre le lever
et le coucher du soleil.
L ’allée des princesses 31

sans s'annoncer, comme il lui arrivait parfois. Il


lui dit qu'il s'était permis d'entrer dans la cuisine
parce qu’il avait senti une odeur de brûlé. La cuisi­
nière avait oublié la théière qui commençait à
fondre sur le gaz. Sa Majesté nous avait sauvées
d’un incendie.
J'avais cinq ans quand maman m’a emmenée
pour la première fois au Palais. Les deux épouses
du roi et toutes ses concubines insistaient pour
me connaître. Nous sommes arrivées toutes les
deux à l'heure du déjeuner dans une des salles à
manger du roi, peuplée des femmes du harem qui
déam bulaient avec grâce, en traînant derrière
elles les longues traînes chatoyantes de leurs caf­
tans. Une véritable volière d ’oiseaux exotiques,
tant par la diversité des couleurs que par leur
pépiement incessant.
La pièce était gigantesque, je n'en avais jamais
vu qui eût de pareilles dimensions, bordée de bal­
cons sur toute la longueur, décorée de mosaïques
qui couvraient les murs à mi-hauteur, A l'une des
extrém ités, m ajestueusem ent posé sur une
estrade, se trouvait le trône royal. Sur un des côtés
s’élevait une montagne de cadeaux encore embal­
lés, reçus par le souverain à l’occasion de fêtes, de
cérémonies ou de visites officielles. A l'autre bout,
dans une alcôve, la table du roi était dressée à
l'européenne, avec des assiettes de porcelaine, des
verres en cristal et des couverts de vermeil et
d'argent. Ses concubines s’asseyaient à ses pieds, à
même le sol recouvert de tapis bruns, autour de
tables rectangulaires qui pouvaient accueillir huit
personnes. Leur vaisselle était des plus simples, II
n’était pas rare de les voir se servir dans des
gamelles en fer-blanc les plats que leurs propres
esclaves avaient cuisinés pour elles.
La reine mère présidait la table la plus proche
32 La Prisonnière

de celle du roi, entourée des concubines du


moment, qu'on appelle en arabe mouîet nouba,
« celles dont c'est le tour ». Elles étaient de ce fait
plus maquillées et mieux habillées que les autres
et affichaient un petit air supérieur. Quant à celles
qui avaient bénéficié la veille ou l'avant-veille des
faveurs royales, elles affectaient une mine dédai­
gneuse et comblée en faisant bruyamment claquer
dans leur bouche de la gomme arabique.
Intimidée, je m'accrochai au caftan de ma mère,
mais l'envie me démangeait de galoper partout.
Soudain une clameur joyeuse emplit la salle. Les
femmes saluaient quelqu’un que je ne réussissais
pas à voir. En me faufilant entre leurs jambes,
j’aperçus une fillette vêtue d’une robe blanche,
attachée dans le dos par un grand nœud. Je la
trouvais magnifique avec ses cheveux noirs coiffés
en anglaises, sa complexion laiteuse et les minus­
cules taches de rousseur qui parsemaient son
visage espiègle. En comparaison ma peau mate et
mes cheveux raides me paraissaient bien com­
muns.
J'étais soulagée de voir enfin une enfant de mon
âge, mais je restai perplexe. Pourquoi avait-elle
droit à tant d’honneurs? On nous présenta l’une à
l'autre et nous nous embrassâmes timidement.
J'appris alors que cette jolie petite fille était la
princesse Amina qu’on appelait Lalla Mina,
i enfant chérie du roi et de Lalla Bahia.
Puis ce fut à nouveau l’agitation. Le roi Moham­
med V fit son entrée dans la salle à manger du
côté gauche, comme le voulait la coutume. Quand
son tour fut venu de le saluer, maman lui baisa la
main et me présenta à lui. Il me prit simplement
dans ses bras et prononça quelques paroles gen­
tilles. Tout le monde prit alors place autour des
tables et le roi s’installa tout seul à la sienne. Le
L ’allée des princesses 33
repas fut servi par les esclaves et les plats les plus
exquis défilèrent.
Sitôt quelques bouchées avalées, je m’éclipsai
pour jouer avec Lalla Mina. Pendant un court
moment notre entente fut parfaite. Mais bientôt
un hurlement troubla notre harmonie. La prin­
cesse m'avait mordu sauvagement l’avant-bras. Je
me retournai en sanglotant et cherchai le regard
de maman. Gênée, elle me fit un signe discret
signifiant que je devais me calmer. Indignée par
ce manque de considération, je me précipitai alors
sur Lalla Mina et je lui arrachai la joue d ’un coup
de dents.
La princesse se mit à son tour à hurler si fort
que la cour entière se leva. Je sentis une menace
planer comme si toute l'assemblée allait fondre
sur moi pour me battre. La petite cherchait son
père du regard, mais en vain. Elle se roula alors
par terre et reprit ses hurlements de plus belle.
Honteuse, je me réfugiai dans les bras de maman.
Le roi intervint enfin. Il me prit dans ses bras et
me demanda de lui raconter l’incident.
— Elle a injurié mon père, dis-je en pleurant, et
moi aussi j'ai injurié son père et je lui ai arraché la
joue.
La cour était horrifiée par mes paroles, mais le
roi s’amusait beaucoup. Il me fit répéter plusieurs
fois les insultes sacrilèges. Puis on nous sépara,
mais la princesse et moi continuâmes à nous
défier du regard.
A la fin du repas, Mohammed V s’avança vers
maman :
— Fatéma, je vais te demander quelque chose
que tu ne pourras pas me refuser, lui dit-il. Je ne
peux pas trouver m ieux com m e com pagne,
comme sœur pour Lalla Mina, que ta fille. Je
désire adopter Malika. Mais je te promets que tu
pourras venir la voir quand tu voudras.
34 La Prisonnière

L’adoption était chose commune au Palais. Les


concubines sans enfants adoptaient des orphe­
lines, des petites déshéritées, des victimes de
tremblements de terre. D’autres fillettes arrivaient
à l'adolescence pour devenir des demoiselles de
compagnie. Mais il était rare qu’un enfant adopté
par un souverain devienne, comme moi, presque
1égal d’une princesse.
Je dois sans doute les liens privilégiés, quasi
filiaux que j’eus avec Mohammed V puis ensuite
avec Hassan II, à ma volonté et à mon caractère.
Pendant toutes ces années passées au Palais, je fis
en sorte de gagner leur affection, de m’insérer
dans leur vie, de me rendre indispensable. Je ne
voulais à aucun prix rester anonyme.
Ce qui a suivi est demeuré confus dans ma
mémoire, comme si j ’avais été la victime d ’un
enlèvement. Je me souviens que maman partit
précipitamment, qu’on me prit et qu’on m ’engouf­
fra dans une voiture qui me conduisit à la villa
Yasmina, où vivaient Lalla Mina et sa gouver­
nante, Jeanne Rieffel.
M’arracher à ma mère, c’était m’arracher à la
vie. J’ai pleuré, hurlé, trépigné. La gouvernante
m’installa de force dans la chambre d'amis et
m’enferma à double tour. J’ai sangloté toute la
nuit.
Mes parents ne m’ont jamais parlé de cette pé­
riode. S’il y a eu des explications, je les ai oubliées.
Ma mère a-t-elle pleuré jusqu a l’aube comme je
l’ai fait ? Ouvrait-elle de temps à autre la porte de
ma cham bre, respirait-elle mes vêtem ents,
s’asseyait-elle sur mon lit, s’ennuyait-elle de moi?
Je n’ai jamais osé le lui demander.
Avec le temps, cette séparation était devenue un
état de fait que j'acceptais, malgré mon chagrin.
J'aimais tellement ma mère, je souffrais tant d’être
L ’allée des princesses 35
loin d’elle, que chacune de ses visiies était un ter­
rible supplice. Les rares fois où elle passait me
voir, elle arrivait à midi et repartait à deux heures.
Quand la gouvernante m 'annonçait sa venue,
j éprouvais une joie qui n’avait d’égale, en inten­
sité, que la peine immédiate qui l’accompagnait.
La nuit qui précédait sa visite, je ne dormais
pas ; le matin, je ne travaillais pas en classe. Les
heures semblaient interminables. A midi et demi,
je so rtais de l’école et le même cérém onial
commençait alors. Maman était là. Je galopais
dans les escaliers pour gagner le salon et je
m ’arrêtais avant d’entrer parce que je sentais son
parfum , « Je reviens » de W orth. Ce prem ier
moment m’appartenait. Devant le portemanteau,
j'enfouissais mon visage dans sa veste.
Ma mère était assise sur un canapé. Pourquoi
m’accueillait-elle avec tant de calme ? Ne devions-
nous pas nous retrouver dans le déchirement et
dans les larmes? Alors je me freinais, je l’embras­
sais froidement. Mais ensuite, pendant les quel­
ques minutes en tête à tête octroyées par la gou­
vernante, j ’embrassais furtivement sa main, je
caressais son avant-bras, je la comblais de mille
gestes de tendresse et d ’amour qui m’étaient deve­
nus étrangers et dont j ’étais toujours affamée,
A table, la gouvernante accaparait ma mère,
m'empêchait de lui parler. Je ne mangeais pas, je
la contemplais, je buvais ses paioles, je suivais le
mouvement de ses lèvres, J'enregistrais le plus de
détails que je pouvais et je me les repassais chaque
nuit avant de m'endormir, dans la solitude de ma
chambre- Jetais si fière de sa beauté, de son élé­
gance, de sa jeunesse. Lalla Mina l’admirait aussi
et cela m’emplissait de bonheur.
Mais l’heure tournait, je devais repartir pour
l’école. Ses visites s'espaçaient, je me sentais de
36 La Prisonnière

plus en plus séparée d'elle. Mon foyer ne se trou­


vait plus allée des Princesses, mais au Palais de
Rabat. J’y vécus tout ce temps-là presque cloîtrée,
sans autre horizon que son enceinte et celles des
autres palais royaux où l’on nous emmenait pour
les vacances.
Je voyais la vie des autres, la vie réelle, à travers
les vitres des somptueuses voitures qui nous
conduisaient d'un endroit à un autre. La mienne
était luxueuse et préservée du monde, autre siècle,
autre mentalité, autres coutumes.
Il m’a fallu onze ans pour m'en échapper.
Le palais de Sidi 1

( 1958- 1969)

Au temps de Mohammed V

Le roi ne voulait pas que sa fille préférée soit


élevée dans l'atmosphère confinée du Palais. Il fit
aménager la villa Yasmina pour elle. C'était un
paradis pour enfants sages, préservé de la bruta­
lité du monde, un domaine de contes de fées où
tout n’aurait dû être que luxe, calme, et belles his­
toires. On m'y a enseigné l’art d’être une princesse.
La grande m aison blanche, de proportions
agréables, était située à dix minutes du Palais, sur
la route des Zaers. On franchissait son portail en
voiture. Une petite route menait au bâtiment prin­
cipal où logeaient Lalla Mina et Jeanne Rieffel, sa
gouvernante. Leurs appartements occupaient le
premier étage avec la cuisine, la salle de bains, le
salon où trônait un piano à queue, la salle à m an­
ger, la salle de télévision, la chambre d'amis et
celle de Lalla Mina attenante à celle de la gouver­
nante. L’ensemble était décoré de façon moderne,
confortable, avec des canapés et des rideaux de
chintz fleuri, des tapis épais, des meubles cosy.
Au rez-de-chaussée se trouvait une immense

1, Sidi : « le maître ».
38 La Prisonnière

salle de jeux emplie des jouets les plus divers,


vélos, garages, billard, voitures m iniatures,
peluches, poupées et leurs accessoires, déguise­
ments, et une salle de cinéma pour notre usage
personnel. Un jardin magnifique, agrémenté de
mille variétés de fleurs, jasmins, chèvrefeuilles,
rosiers, dahlias, pensées, camélias, bougainvil-
liers, pois de senteur, s’étendait autour de la mai­
son. Les allées étaient bordées de mandariniers,
d’orangers, de citronniers et de palmiers. Pour dis­
traire la princesse, on avait installé un portique
avec des barres, des balançoires, des toboggans.
Lalla Mina, qui adorait les animaux, avait son
propre zoo, un minuscule enclos où s’ébattaient
des singes, des moutons, un écureuil rapporté
d’un voyage en Italie, une chèvre et des pigeons, et
même son haras situé derrière la maison, avec ses
box et sa carrière. Encore derrière, un grand ver­
ger était planté de centaines d'arbres fruitiers. A la
villa Yaspiina, nous avions même notre petite
école primaire. La directrice s’appelait madame
Hugon et notre institutrice, mademoiselle Capel.
Je garde de cette dernière un souvenir ému.
Les premiers temps, je dormis dans la chambre
d ’amis proche de celle de la princesse. Un an
avant la m ort du roi, deux fillettes d ’origine
modeste, Rachida et Fawzïa, choisies parmi les
meilleures élèves du pays, vinrent nous rejoindre
pour être élevées avec Lalla Mina. Je m’installai
alors avec elles dans une maisonnette située dans
le jardin, à côté du zoo. Deux chambres donnaient
sur un patio à ciel ouvert, surmonté d’un plafond
de verre. Je partageais désorm ais celle de
Rachida.
Notre emploi du temps était immuable et le
demeura sous le règne de Mohammed V comme
sous celui de Hassan II. Tous les matins, vers six
L ’allée des princesses 39

heures trente, le roi venait nous réveiller. Il passait


d’abord dans la chambre de Lalla Mina puis il se
dirigeait vers la mienne. Il dépliait les draps, me
prenait par les pieds et il me tirait à lui, par jeu.
Dès le début, il ne fit aucune différence entre sa
fille et moi, et nous manifestait à toutes deux la
même affection bienveillante. Le roi adorait sa
fille. Il était peu démonstratif, mais à son regard
posé sur elle, on com prenait à quel point il
l’aimait.
Sa présence auprès de nous était constante et
régulière. Il partageait notre petit déjeuner puis il
restait avec nous jusqu’à notre entrée en classe. Il
revenait vers onze heures et demie, assistait au
cours d ’arabe et s’en allait à nouveau.
Nous prenions nos repas à la maison sous la
houlette de Jeanne Rieffel, la gouvernante alsa­
cienne recommandée au roi par le comte de Paris,
après quelle eut élevé ses enfants. Rieffel était une
vieille fille autoritaire qui avait dû être très jolie :
elle avait encore de grands yeux bleu vif, une che­
velure cendrée, un beau port de tête. Je la crai­
gnais et la détestais. Elle n'était pas méchante,
mais n’entendait rien à la pédagogie, pas plus qu a
la psychologie. Elle nous menait à la baguette et
n’avait de cesse de nous punir et nous brimer pour
mieux nous élever, pensait-elle.
— Un être passe pour son éducation et non pas
pour sa culture.
Cette phrase sibylline quelle nous répétait quo­
tidiennement de son accent teuton, me résonne
encore aux oreilles. Elle était en cela en guerre
perpétuelle avec madame Hugon, notre directrice
qui nous poussait à réussir dans nos études.
Mohammed V était un roi austère. Il entendait
que les mœurs au Palais le soient aussi. Il était
très pieux, et révéré comme une idole par son
40 La Prisonnière

peuple. Tous les vendredis, en fin de matinée, il


sortait à cheval par la grande porte du Palais pour
se rendre à la mosquée située dans l'enceinte. Il
arborait une djellaba blanche, sa tenue d'apparat,
et portait une chéchia rouge sur la tête. Des
esclaves tenaient un grand dais de velours au-
dessus de lui, pour le protéger du soleil. Il traver­
sait l’enceinte entouré des plus beaux étalons de
son haras, qui dansaient au rythme des tambours
de la garde royale. Massée des deux côtés de l’ave­
nue, une foule en délire acclamait son souverain.
La dévotion à son égard était telle que les gens se
jetaient au sol pour ramasser le crottin de ses che­
vaux.
Lalla Mina et moi, nous venions en voiture poul­
ie voir, et dès qu’il sortait nous l’applaudissions
avec enthousiasme. Après la prière, il retournait
au Palais en carrosse. Cette vision du roi à cheval
était féerique. Je ne m én lassais pas.
Cependant les distractions étaient rares sous
son règne. Nous partions en vacances dans les
palais royaux, à Fès, à Ifrane dans le Haut Atlas,
ou à Wallidia, au bord de la mer. Le passe-temps
favori du roi était la pétanque, un sport qu'il prati­
quait avec son chauffeur, un décorateur, et un
intendant qui l’avait suivi à Madagascar. Après
l'école, nous allions l’encourager.
Lalla Mina était néanmoins une enfant très
gâtée. Du vivant de son père, les chefs d Etat du
monde entier lui envoyaient des milliers de jouets
qui s'empilaient dans la salle de jeux, A Noël, elle
en recevait tant que la gouvernante les confisquait
pour les distribuer aux pauvres, Walt Disney avait
conçu une voiture américaine exprès pour elle.
L’intérieur était décoré des personnages de tous
ses dessins animés et il avait fait ajouter une
minuscule cuisine et tout le mobilier d’une mai-
L ’allée des princesses 41

son miniature, Nous étions souvent filmées et


photographiées : les magazines du monde entier
s'intéressaient au quotidien de la princesse.
Mohammed V décéda brutalement à cinquante-
deux ans 1, au cours d ’une banale intervention
chirurgicale. Il mourut sur la table d’opération. Je
n ’avais que huit ans mais je me souviens avec pré­
cision du deuil observé au Palais et du chagrin de
la petite princesse. Le matin de sa mort, je l’ai re­
trouvée dans notre jardin, qui sanglotait au milieu
des parterres de fleurs. Je l’ai serrée dans mes
bras, tendrement, sans rien oser lui dire.
J’éprouvais une immense compassion pour elle,
sa douleur me touchait aussi fortement que si elle
avait été la mienne. Netait-elle pas ma presque
sœur? J’avais aimé Mohammed V parce qu’il avait
toujours été juste et bon avec moi. Mais il n’était
pas mon père et mon cœur se serrait à la pensée
que moi aussi, un jour, je pourrais perdre le mien.
Au Palais, tout le monde était vêtu de blanc, la
couleur du deuil. Pour la fillette que j étais, peu
rompue encore à toutes les coutumes royales, il se
passait des choses étranges et contradictoires.
Dans une pièce se tenait la aamara, le chœur des
esclaves qui tapaient sur des tambourins selon
une rythmique bien particulière. D’autres psalmo­
diaient :
— Le roi est mort, vive le roi...
Elles se réjouissaient de l’intronisation de Has­
san I I 2, le nouveau roi, âgé de trente-deux ans. Un
peu plus loin, dans la p'èce où était entrepose le
cercueil de Mohammed V, ses concubines le pleu­
raient avec un chagrin bruyant.
1. Le 26 février 1961,
2 Hassan 11, né le 9 juillet 1929, est le 35e descendant du Pro­
phète, et le 17' souverain al anuité. Il a été intronisé le 3 mars
1961.
42 La Prisonnière

A la mort du roi, ma mère songea naturellement


à me reprendre, mais les subtilités et les suscepti­
bilités du Palais compliquaient toujours les actes
les plus simples. Mon retour à la maison aurait
signifié que ma mère témoignait moins de défé­
rence à Hassan II quelle n'en avait témoigné à son
père. Et puis comment aurait-elle pu avoir le
cœur, en ces circonstances tragiques, de priver
Lalla Mina de ma compagnie réconfortante? Ce
n etait pas le bon moment.
Cela ne le serait pas davantage dans les années
qui suivraient. A la longue, je deviendrais une
monnaie d'échange : plus mon père s’imposerait
politiquement et plus je serais un enjeu entre le
roi et lui. Si mon père émettait par hasard l'idée
de me récupérer, ne serait-ce pas parce qu'il
contestait l’éducation du roi ?
De longues années p assèren t avant que
j’impose, toute seule, ma volonté de rentrer chez
moi.

L’é ducation d'une princesse

Lorsqu’il était encore prince héritier, le jeune


roi avait promis de traiter Lalla Mina comme sa
fille, A la mort de Mohammed V, le Palais fut dans
l'expectative : allait-il tenir sa promesse? Il la tint.
La princesse ne changea pas de statut et la vie
continua pour nous, presque à l'identique. Hassan II
ne venait pas nous réveiller le matin, n’assistait pas
à notre petit déjeuner ni à nos cours comme son
père avait coutume de le faire, mais à cfiaque fin
d'année, lors de la distribution des prix, il était
présent à la fête de notre petite école.
Nous chantions, nous dansions, nous lisions des
L ’allée des princesses 43
poèmes, récitions des sourates 1 du Coran, nous
jouions des pièces de théâtre, en français et en
arabe. Le roi était assis au premier rang avec ses
concubines, entouré de quelques ministres et de la
cour. Cet effort, car c'en était un pour lui, était
sacré à ses yeux. Il le faisait par respect pour son
père et par amour pour sa jeune sœur. Hassan II
n’avait pas encore d’enfants et la princesse et moi,
nous ne nous privions pas d’accaparer toute son
attention.
Nous nous glissions dans sa voiture dès que
l’occasion s’en présentait, nous montions à cheval
avec lui, nous allions le voir jouer au golf, nous
l’encouragions lors de ses parties de tennis, nous
partions en vacances avec lui. Nous assistions
même aux Conseils des ministres. Nous étions
deux petites filles espiègles de huit ans qui cher­
chaient toutes les occasions pour rire et s'amuser,
en oubliant les fastes du Palais.
Comme par le passé, on nous réveillait à six
heures trente. Toilette, habillement, prière puis
nous retapions nos lits, rangions nos chambres,
cirions nos chaussures. La gouvernante arrivait à
l’improviste, vérifiait que tout était impeccable.
Vers sept heures trente, le petit déjeuner était
servi à la salle à manger. A partir de la sixième,
une voiture suivie d'une escorte nous emmena
chaque matin à huit heures au lycée qui se trou­
vait dans l'enceinte du Palais. Les enseignants
étaient recrutés pour leur excellence dans tout le
royaume. Quelques ministres du roi nous don­
naient aussi des cours.
Une demi-douzaine delèves, parmi les meil­
leures de chaque province, é taien t venues
rejoindre notre groupe de quatre, Lalla Mina,

1. Sourates : chapitres du Coran.


44 La Prisonnière

Rachida, Faw/.ia et moi. L'enseignement se faisait


en français et en arabe, et, plus tard, en anglais.
Notre programme comprenait de l’histoire, de la
grammaire, de la littérature, des mathématiques,
des langues, et même de la religion. Depuis
Mohammed V, il était de tradition d’instruire les
princesses jusqu’au bac. L'une de ses filles, la prin­
cesse Lalla Aïcha, était si brillante que son frère
Hassan II la nomma ambassadrice à Londres et à
Rome.
Elève rebelle et plutôt dissipée, j ’adorais jouer
des tours à mes professeurs et mes notes s’en res
sentaient. Notre professeur de Coran, un vieux
monsieur à l’allure altière, avait été celui de Has­
san IL Quand il pénétrait, dans la classe, il exigeait
qu’on se précipite vers lui pour lui embrasser la
main. J étais chargée de lui retirer son burnous et
de l'accrocher au fond de la classe. L’arabe clas­
sique qu’il nous enseignait était une de mes
matières favorites ; sa calligraphie ressemblait au
dessin, où j’excellais. J’aimais aussi l’entendre
chanter les sourates de sa voix ample et bien
posée.
Ce saint homme croyait fermement aux esprits.
Il prétendait que les djinns font partie de nous, de
jour comme de nuit. Je n’ai jamais cru aux forces
surnaturelles, mais puisqu'il semblait tellement
persuadé de leur existence, je décidai de lui prépa­
rer une farce.
Un matin, je profitai d’un moment où il était au
tableau pour m’installer sous les vêtements pen­
dus au portemanteau, les pieds bien calés sur les
montants. Au moment où il se retourna, le porte­
manteau commença à marcher. Il se mit à trem­
bler de tous ses membres. Plus j’avançais vers le
bureau, plus il avait peur, et plus il psalmodiait
des versets du Coran. N’y tenant plus, j’éclatai de
L ’allée des princesses 45
rire. La rage le suffoqua. J ’avais osé humilier le
patriarche vénéré de tous et même de Sa Majesté.
Le Paiaîs fit des gorges chaudes de ce mauvais
tour. Le roi rit aussi de bon cœur, même s'il fut
troublé par la colère du vieil homme qui m'ac­
cusait de ne pas croire en Dieu.
Incorrigible, j'accumulais les bêtises : scier la
chaise du prof d’anglais, lâcher des abeilles sur un
prof allergique... Chaque fois, madame Hugon
notre directrice allait se plaindre au roi. Sur mon
carnet de notes hebdomadaire, les appréciations
étaient cinglantes: «Elève insoumise et rebelle,
fait le pitre, bavarde. »
J’apportais mon carnet au roi pendant son
repas. J’attendais en trem blant ma punition,
muette de terreur.
Un jour, il se retourna vers les concubines :
— Je ne comprends pas. On me dit qu’elle est
bavarde, mais je n’arrive pas à lui tirer un mot.
Toute la salle s’esclaffa : elles me connaissaient
bien,
A midi trente, les cours de la matinée se term i­
naient. La voiture nous emmenait au golf pour
saluer le roi. Parfois nous déjeunions au Palais,
mais le plus souvent nous rentrions à la villa Yas-
mina. En attendant le repas, nous allions dans la
salle de jeux. Un moment précieux que je mettais
à profit pour jouer du piano ou croquer le portrait
de toutes les vedettes du cinéma et de la chanson
qui me faisaient rêver.
La gouvernante nous appelait pour le déjeuner
vers treize heures et nous rabâchait le cérémonial
immuable, de son accent détestable.
— Vous allez aux toilettes, vous faites « cou-
lette » ou « pousse-pousse », vous vous lavez les
mains et le «petit plum ». Dépêchez-vous mes­
demoiselles...
46 La Prisonnière

Pendant le repas, l'allemand était obligatoire. Je


ne supportais pas cette langue puisqu’elle était
celle de Rieffel, maïs ce n’était pas seulement son
emploi qui me mettait au supplice.
Je détestais la nourriture insipide qu’on nous
servait à la villa sous prétexte de diététique. Je
rêvais de tagines, de soupes, de boulettes, de
crêpes marocaines, de gâteaux dégoulinants de
miel. La reine mère et Lalla Bahia, qui connais­
saient mon péché mignon, nous faisaient parvenir
une fois par semaine toutes sortes de plats suc­
culents, mais Rieffel ne nous permettait jamais d’y
goûter. Elle poussait le sadisme jusqu’à nous les
faire présenter à table puis elle ordonnait qu’on
les renvoie.
On nous préparait à la place des salades de
viande et des gratins d ’épinards, du poisson
bouilli et des pommes vapeur saupoudrées de per­
sil. Je détestais la viande, le pain, les légumes. Je
n’aimais que les œufs durs qu’on nous servait avec
parcim onie, et surtout la cuisine m arocaine
Autant dire que je ne mangeais rien à table. Rieffel
nous obligeait à tout avaler. J’inventais mille stra­
tagèmes pour n'en rien faire, avec la hantise d etre
privée de cinéma en punition de mes méfaits.
Après manger, nous avions un petit moment de
liberté avant de repartir pour le lycée. Vers dix-
huit heures trente, à la fin des cours, nous retour­
nions au Palais pour voir le roi. S'il était en
Conseil des ministres, nous rendions visite à Oum
Sidi, la reine mère, qui était notre complice contre
Rieffel. Elle retenait sous divers prétextes la gou­
vernante et nous en profitions pour filer.
Le dîner était servi vers vingt heures à la villa.
En période d'examens, je travaillais tard dans la
nuit. Autrement, vers vingt et une heures au plus
tard, nous allions nous coucher. Nous n ’avions
L ’allée des princesses 47
pas le droit de regarder la télévision, ni même de
lire, il fallait éteindre tout de suite. J'écoutais en
cachette « Les tréteaux de la nuit » sur un petit
transistor que je dissimulais sous mon oreiller.
Mon lit donnait sur le patio. Je l'avais choisi
près de la fenêtre pour regarder le ciel et les
étoiles dont le spectacle m’apaisait. La nuit était
mon domaine, mon havre de repos. Personne ne
pouvait troubler mes pensées. Je m'évadais dans
une vie que je m’inventais, j’étais enfin libre. Je ne
dormais pas beaucoup, je pleurais, je pensais à
maman qui me manquait chaque jour un peu
plus.
J'étais assaillie de sentiments contradictoires. Je
n'étais pas m alheureuse Lalla Mina m’aim ait
comme une sœur et je lui rendais son amour. Le
roi, la reine mère, Lalla Bahia, les concubines
m’entouraient d'affection même si elle n’était
jamais démonstrative. Je vivais une enfance de
rêve, j ’avais tout ce que je désirais et même
davantage.
Mais les miens me manquaient cruellement.
J'avais appris par le Palais la naissance de mes
petites sœurs. Myriam et Raouf étaient de parfaits
inconnus pour moi. Je ne connaissais rien d’eux,
ni leurs goûts, ni leurs jeux, ni leurs amis. Quand,
par extraordinaire, la gouvernante me permettait
de retourner à la maison pour l’après-midi, les
jours suivants étaient terribles. Je ne mangeais ni
ne dorm ais plus, mon chagrin ne s’atténuait
qu'après des jours et des nuits de larmes secrètes.
Il m’arriva, à deux reprises, de passer quelques
jours de vacances avec eux, mais tout de suite on
venait me rechercher, sous n’importe quel pré­
texte. Lalla Mina s'ennuyait de moi.
Je voyais parfois mon père au Palais, mais nos
contacts étaient trop brefs. Peu expansif, les effu-
48 La Prisonnière

sions le mettaient mal à l'aise. Il suffisait pourtant


d ’un regard ou d’un serrement de mains pour que
je comprenne qu’il m'aimait. Souvent même, je
percevais sa tristesse de ne pas m'élever lui-même.
Au fil du temps, j’appris par l’entourage que mon
père était un homme très important, mais il me
fallut grandir un peu plus pour apprécier réelle­
ment son rôle politique. Je vivais tellement enfer­
mée que je ne savais rien de ce qui se passait dans
le monde. Je ne compris même pas l’affaire Ben
Barka \ À peine si je sentis que la sécurité était
devenue plus vigilante à mon égard. A la radio
j'entendais le nom de mon père revenir dans la
bouche des journalistes, sans saisir de quoi il
s'agissait.
Par-dessus tout, j’étais obsédée par l'envie
d ’appeler ma mère. Dès qu'un téléphone se trou­
vait à portée de moi, il me fallait essayer de la
joindre A l’entrée de la villa, dans une petite mai­
son, vivaient monsieur et m adam e Bringard,
l’intendant et la gouvernante générale. En face, se
trouvait le bureau de monsieur Bringard avec l'un
de ces téléphones tant convoités. Parfois je quit­
tais ma chambre en pleine nuit pour me glisser1

1. Affaire Ben Barka : le 29 octobre 1965, Medhi Ben Barka,


ancien professeur de mathématiques du roi Hassan II, chef de file
de l'opposition marocaine {fondateur de l'Union nationale des
forces populaires) et porte-parole du tiens-monde, est enlevé
devant la brasserie Lipp à Paris par deux policiers français, Sou-
chon et Voitot. pour être conduit dans une villa de Fontenay-le
Vicomte. On ne le reverra plus.
Le général Oufkir, alors ministre de l’Intérieur, et le colonel
Ahmed Dlimi, directeur de la Sûreté nationale, sont accusés par la
Fiancedetre les instigateurs de l'enlèvement et de la mort de Ben
Barka. Un mandat d’arrêt international est lancé contre eux.
Dlimi se livre à la justice française et est acquitté en juin 1967. Le
général Oufkir est condamné par contumace à la prison à perpé­
tuité par la France. Au Maroc, il recevra l'hommage du roi » pour
son attachement indéfectible à notre personne ».
L ’allée des princesses 49
hors du patio, sans faire de bruit parce que Rieffel
nous surveillait de sa fenêtre. Je traversais le jar­
din en essayant d'éviter les nombreux gardes qui y
étaient postés. J’allais jusqu'au bureau de l’inten­
dant et m'emparais du téléphone en tremblant.
La journée, j'utilisais tous les stratagèmes pour
m ’isoler et appeler ma mère Mais quand, au prix
de mille ruses, je l’avais enfin au bout du fil,
quand j ’entendais derrière elle les voix, les rires, je
ne savais plus quoi lui dire. Je ressentais avec dou­
leur que les miens avaient leur propre vie dont je
ne faisais plus partie.
Les Ens de semaine différaient un peu de notre
strict emploi du temps. Le samedi, le cours d'alle­
mand durait toute la matinée. La gouvernante
nous enseignait sa langue à grand renfort de puni­
tions et de gifles. Ensuite Lalla Mina, qui avait la
passion des chevaux, allait vers son haras et moi je
descendais à la salle de jeux pour dessiner, écou­
ter de la musique, jouer de l'accordéon, de la bat­
terie. Comme toutes les petites Elles du monde,
nous aimions aussi jouer à la poupée et à la
dînette. Nous recevions nos invités dans une jolie
cabane décorée, nous leur offrions des feuilles
d’arbre servies dans des bols en argent.
Si un Elm nous avait plu la semaine précédente,
je m’empressais de le reconstituer. Nous pio­
chions dans les coffres bourrés de déguisements
pour jouer les personnages. Jetais toujours le
m etteu r en scène et je d istrib u a is rôles et
répliques. Nous avons eu ainsi la période Carmé­
lites, puis la période Mélodie du bonheur, Romulus
et Rémus ou Les Trois Mousquetaires.
Après le déjeuner, nous partions nous promener
à la campagne, prendre « un bol d'air » comme
l'exigeait la gouvernante. Tous les samedis et par­
fois en semaine lorsque le roi n’était pas dispo-
50 La Prisonnière

nible, nous sortions de Rabat. On nous déposait à


une trentaine de kilomètres du Palais et nous mar­
chions deux ou trois heures pour revenir chez
nous, suivies par la voiture et celle de l'escorte qui
roulaient au pas.
A l’aller, dès que je sentais que Rieffel s'assou­
pissait, je regardais le chauffeur d'un air complice
et il allumait la radio. J’entendais alors mes chan­
sons favorites, du rock, du twist, de la variété, pas
ces horribles lieds allemands que la gouvernante
nous obligeait à entonner. C 'était un plaisir
d’autant plus délicieux qu'il nous était interdit.
Le samedi soir était un de mes moments de pré­
dilection parce qu’on nous projetait de vieux
films. Mais je préférais par-dessus tout le cinéma
du Palais. Nous pouvions regarder tous les films
récents que nous voulions, sans qu’ils soient cen­
surés par Rieffel. Les samedis de ramadan, les cui­
sines nous préparaient de merveilleuses collations
que nous dégustions avec le roi et les concubines,
en visionnant des films jusqu’au lever du jour
Inutile de préciser que le dimanche, tout le monde
faisait la grasse matinée.
Quand son père était encore vivant, Lalla Mina
avait reçu un éléphanteau de la part du pandit
Nehru. On installa l'animal dans le magnifique
parc du palais de Dar-es-Salem, situé en pleine
nature, sur la route de Rabat. Petites filles, nous y
allions souvent à l’heure du déjeuner pour nourrir
les canards qui s’ébattaient sur le lac.
L’éléphanteau devint notre jouet favori. Il était
doux, affectueux, avalait prestement les quignons
de pain que nous lui glissions sous la trompe.
Nous passions le voir tous les jours et notre plus
grande joie était de faire le tour du parc sur son
dos, accompagnées par son cornac, venu des
Indes. Ce dernier voulut rentrer chez lui. Un pale-
L ’a llée des princesses 51

frenier marocain s’occupa alors de l'animal et


bientôt le maltraita. A bout de nerfs, l'éléphant
attaqua son bourreau. On dut l'abattre. Lalla Mina
et moi en avons été longtemps inconsolables.
Notre passion pour les animaux n’avait pas de
limites. A l'écurie, parmi les chevaux, vivait une
petite chamelle blanche, Zazate, que le gouver­
neur de Ouarzazate nous avait offerte au cours
d’un voyage dans le Sud en compagnie de Moulay
Ahmed Alaoui, le cousin du roi. Cet homme intel­
ligent et féru de culture m arocaine avait été
chargé de nous faire connaître le pays à notre ado­
lescence.
Pendant deux ou trois ans, pour les vacances, il
nous emmena de villages en petits bourgs, de
déserts en montagnes. Avant chaque visite, il nous
donnait des cours de géographie et d’histoire.
Grâce à lui, je connus la région de mes ancêtres
paternels, les charfa. descendants du Prophète en
ligne directe. Dans ces déserts du Sud, peuplés par
les hommes bleus, je fus plus acclamée encore que
la princesse Lalla Mina. En notre honneur, ils
organisèrent une fantasia à dos de chameau.
Zazate vint vivre avec nous. Nous l’avions instal­
lée dans un des boxes du haras de la villa Yas-
mina, à côté de l’étalon de la princesse. Le samedi
après-midi, je cédais parfois aux supplications de
Lalla Mina et j’acceptais de l’accompagner dans
ses promenades à cheval. Je préférais m onter la
chamelle et nous nous amusions ainsi. Parfois
aussi, elle me demandait de prendre un cheval et
me défiait à la course.
Ces moments-là m’emplissaient d’un bonheur
intense. Je me sentais libre, légère. J’adorais galo­
per dans le vent, sentir les branches me fouetter
le visage. Il me semblait que je n’appartenais plus
à personne. Jetais enfin moi-même, sans con-
52 La Prisonnière

traintes ni obligations. Je comprenais mieux ce


qu'était le bonheur de monter.
Pour les vacances, outre les voyages avec Mou-
lav Ahmed, nous avions le choix entre les nom­
breux palais du royaume : Tanger, Marrakech au
printemps, ou le palais de Fès qu’Hassan II fit res­
taurer et qui devint l’un des plus beaux du pays.
L'endroit que je préférais entre tous était Ifrane,
dans le Haut Atlas. On avait l'impression d'arriver
en Savoie. Les maisons étaient en briques rouges,
comme celles de Blanche-Neige; l'hiver, la neige
recouvrait les flancs des montagnes. On s’en don­
nait à cœur joie pour le ski. Lalla Mina et moi
habitions une immense villa à six étages, celle où
vivait le roi Mohammed V lorsqu’il était prince
héritier. Une route en lacet montait à travers la
forêt de sapins pour atteindre le château du roi,
perché au sommet et entouré d'un parc de contes
de fées. Comme la plupart de ses palais, Hassan II
l'avait fait réaménager avec luxe.
En juillet 1969, pour ses quarante ans, il fit don­
ner Le Lac des cygnes sur le lac d'Ifrane. Un spec­
tacle inoubliable, digne des Mille et Une Nuits.
Quand Nasser vint lui rendre visite, le roi organisa
une grande fête pour sa venue, A Michlifen, à côté
d’Ifrane, un ancien volcan au cratère gigantesque
trônait au milieu de la forêt. L'hiver nous allions
skier sur ses pentes. Le raïs 1eut droit au spectacle
inoubliable d'une fantasia à cheval en plein milieu
du cratère. Nous étions tous confortablement ins­
tallés sous une immense tente caïdale dressée
pour l'occasion.
A Ifrane, la nuit, nous chassions la panthère en

1, Autre nom pour « roi », titre donné au président égyptien


Gama) Abde) Nasser.
L ’allée des princesses 53
hélicoptère, ou bien le sanglier et le lièvre en Jeeps
décapotables, J'étais toujours assise à côté du roi,
consciente de vivre des moments d’exception.

La vie au Palais

Le Palais était notre domaine, notre terrain de


jeux favori. Nous n'avions jamais fini de galoper
dans les couloirs, d’explorer les alcôves, les patios,
de nous glisser partout où on nous laissait entrer,
chez le roi, dans le harem, dans les cuisines. Lalla
Mina glissait sa frimousse mutine en ouvrant une
porte, je me hasardais moi aussi, l'air malicieux.
On nous apercevait, on nous appelait... Nous
étions chouchoutées, embrassées, cajolées, nour­
ries, on satisfaisait tous nos caprices.
On pénétrait dans le domaine royal par une
enceinte 1 qu'une route traversait de part en part.
A l'intérieur de cette enceinte, on trouvait la mos­
quée avec son petit mausolée, le quartier des
esclaves mariés, le bâtiment du protocole, celui de
la gai de royale, et un peu plus loin le garage, un
de mes endroits favoris, où s’alignait l’impression­
nante collection de voitures du roi. Un grand por­
tail s’ouvrait sur le Palais, qui était aussi grand
qu’une ville, avec sa clinique, son golf, son ham ­
mam, son lycée, ses souks, ses terrains de sport,
son grand zoo où la princesse et moi allions très
souvent.
Les bâtiments d'habitation étaient divisés en
plusieurs édifices gigantesques, richement déco­
rés, communiquant entre eux par des couloirs

1. L'cnceinte du Palais est aussi ancienne que la ville de Rabat.


C’étaient, à l’origine, les murs d'anciennes écuries où l’on atta­
chait les chevaux Le nom de Rabat signifie <■attaché ».
54 La Prisonnière

interminables : le palais de Hassan II qui déména­


geait sans cesse d'un coin à un autre selon sa fan­
taisie, celui de Mohammed V, trop grand et trop
sombre à notre goût, ceux des concubines où cha­
cune possédait son appartement, ceux de Ûum
Sidi et de Lalla Bahia, construits par le roi défunt.
Le labyrinthe qui reliait ces derniers était long
de deux kilomètres. Nous le parcourrons toujours
en courant; il y avait tant de choses à voir et à
faire... Les deux palais des souveraines étaient
dotés d'une salle de cinéma, d'un jardin d’été, d’un
jardin d'hiver, de salons italiens couverts de
fresques exquises dont les fenêtres donnaient sur
un patio de mille mètres carrés et sur la piscine
qui recouvrait toute l'esplanade.
Lalla Bahia, que nous appelions Mamaya, dor­
mait dans un imposant lit à baldaquin tapissé de
soie blanche. Dans l'intimité, elle était souvent
vêtue de peignoirs de soie et de mules à pompons
qui mettaient en valeur ses petits pieds. Une vraie
star hollywoodienne. Elle passait des heures dans
sa salle de bains de marbre blanc, envahie par les
produits de beauté.
J’adorais la regarder s'enduire le visage de
Nivea, puis l'essuyer longuement avec des piles de
serviettes de coton fin préparées à cet effet. « Ma
fille, me répétait-elle de sa voix sensuelle, aucune
crème, même la plus coûteuse, n'est aussi efficace
que celle-là. » A en juger par sa peau parfaite, plus
blanche que le lait, je ne pouvais que la croire sur
parole...
Lalla Mina et moi restions des heures dans son
salon, installées par terre à feuilleter ses albums
de photos qui retraçaient l'histoire de la famille
royale : la naissance des princesses, le départ et le
retour d’exil, les mariages du roi et de ses sœurs,
les fêtes et les anniversaires. Avec sa fille, Mamaya
L ’allée des princesses 55
n'était ni maternelle ni démonstrative. Oum Sidi
manifestait à la petite princesse bien plus de cha­
leur et d'affection, mais elle pouvait aussi se m on­
trer sévère. J’aim ais beaucoup la reine mère,
j ’admirais son maintien, son port altier, sa person­
nalité particulière, toute de retenue et de réserve.
Nous allions souvent faire un tour aux cuisines
pour nous empiffrer de tout ce que Rieffel nous
interdisait à la villa. Ou bien nous empruntions, en
galopant, les couloirs interminables qui menaient
chez les concubines ou chez les esclaves. Ceux-ci,
qu'on appelle aabid, vivent au palais de Rabat
depuis des générations ; ils descendent des esclaves
noirs achetés aux négriers d’Afrique. Leurs arrière*
arrière-petits-enfants servent toujours le roi, dans
chacun de ses palais marocains. Ils appartiennent
à la famille royale mais ils sont libres de se marier
au-dehors et de quitter le Palais s'ils le désirent. En
pratique, ils ne le font guère.
La coutume voulait que lorsqu'un mariage prin­
cier était célébré au Palais, on mariât le même
jour une quarantaine de couples d ’esclaves qui
habitaient ensuite l’enceinte, dans de petites mai­
sons construites exprès pour eux. Leurs enfants
étaient à leur tour esclaves. Seuls les esclaves du
feu, chargés d’administrer les corrections corpo­
relles, avaient une fonction précise. Le reste for­
mait une armée de sénateurs, interchangeables,
un petit personnel taillable et con'éable à merci et
payé de salaires de misère. Certains dépendaient
de l’épouse du roi, d'autres, des concubines,
d’autres enfin du roi lui-même.
Les fem m es travaillaient aux cuisines, au
ménage, étaient nounous, couturières, repas­
seuses ou même concubines de troisième catégo­
rie. Les hommes s'occupaient du garage, servaient
56 Lçl Prisonnière

à table, ou veillaient, telles des statues de pierre,


dans chaque recoin du Palais, ou dans les niches
qui en garnissaient les innombrables couloirs. Les
célibataires et les veuves demeuraient à l’intérieur
du Palais, dans un quartier spécial. Elles habi­
taient seules ou à deux dans de petites alcôves fer­
mées par des rideaux, qui se succédaient de part
et d'autre d ’une avenue à ciel ouvert. Elles cuisi­
naient sur des butanes les plats les meilleurs du
Palais. Malgré leurs pativres moyens, leurs kou-
b a s 1 rutilaient et elles-mêmes étaient toujours
impeccables.
Toute la journée, les esclaves écoutaient de la
musique orientale sur leurs transistors ouverts à
fond. Elles étaient branchées sur la même station,
ce qui donnait un effet stéréo saisissant quand on
arrivait chez elles. De leurs koubas s’échappaient
de délicieuses odeurs de nourriture. Pour nous
attirer à elles, elles nous appelaient en jouant sur
notre corde sensible, la gourmandise :
— Lalla Mina, Smiyet Lalla, venez... J’ai fait un
tagine, des bonnes crêpes...
Certaines préparaient la hachischa, la confiture
de hachisch, cuite pendant des heures dans de
petites casseroles posées sur les butanes. Il m'arri­
vait de leur en dérober un pot que je partageais en
secret avec Lalla Mina. Nous étions parties pour
des heures d'éclats de rire.
Devant les portes des concubines s’empilaient
des montagnes de chaussures de femmes, car au
Palais, on circulait pieds nus sur les tapis et dans
les koubas. On jetait ses chaussures avant d’y mar­
cher et on les récupérait ensuite. Ces tas m'ont
toujours paru comiques.
). Koubas : alcôves de tailles variables qui Ixirdeni les patios
du Palais.
L ’allée des princesses 57

En arrivant au Palais, j’avais été adoptée par le


harem de Mohammed V. A sa mort, j avais vu arri­
ver celui de Hassan II. Je connaissais bien toutes
ces femmes, j ’étais admise dans leur intimité, je
partageais leurs confidences. Celles de Moham­
med V vivaient dans un endroit ravissant que le
roi Hassan II avait fait construire spécialement
pour elles, un petit village de maisons blanches
entourées de jardins, situé en face de notre lycée.
Elles avaient leurs piscines, leurs souks, leur ham ­
mam, leur clinique, leur salle de cinéma. Elles
avaient continué à servir le nouveau souverain, à
le conseiller, à l’entourer, et jouaient un rôle
important, quoi qu'on dise.
Les concubines de Hassan II étaient de très
jeu n es filles choisies p o u r leur beauté, qui
venaient de toutes les régions du pays. Les plus
âgées n ’avaient pas dix-sept ans. Elles étaient
gauches, m aladroites, incertaines, elles ne
savaient pas se tenir. On les installa dans les
anciens appartements des concubines de Moham­
med V.
Tout de suite, elles furent prises en main par les
anciennes qui leur enseignèrent la rie au Palais, le
protocole, les traditions, les habitudes. Elles les
préparaient à leur vie de femme, car la sexualité
d'une concubine n’est pas celle du commun des
mortelles. Des secrets jalousem ent gardés se
transmettaient de harem en harem. On changeait
leurs prénoms. Les Fatiha et Khadija, souvent des
filles du peuple, devenaient Noor Sbah, « lumière
de l’aube », ou encore Shem’s Ddoha, « soleil cou­
chant ». Après leur formation, on les mariait par
trois ou quatre au roi, dans son palais de Fès, au
cours de cérémonies somptueuses où je n’étais pas
la dernière à danser et à chanter. Le roi était heu­
reux. C’était alors un héritier plein d’espoir que les
fractures politiques n'avaient pas encore aigri.
58 La Prisonnière

Hassan II eut de nouvelles concubines jusqu’au


début des années soixante-dix, une quarantaine en
tout qui s’ajoutaient à la quarantaine de femmes
de son père. Elles le suivaient partout dans le
Palais, à la toilette, au bain maure, chez, le coif­
feur, au cours de gymnastique. Elles se regrou­
paient en clans : les anciennes, les complices, les
provocatrices, les joueuses, les cochonnes... Leur
but était d’attirer son attention, d'être ses favorites
du moment. Quand elles y parvenaient, c’était la
gloire. Jusqu’à ce qu’un autre clan gagnât ses
faveurs et que le premier soit rejeté comme s’il
était passé de mode.
Parmi les concubines, les plus considérées
avaient un statut d épousé sans enfants, car elles
n ’ont, en principe, pas le droit de procréer. Seule
la femme du roi lui donne des héritiers. Ensuite
venaient les femmes d'intérieur, chargées de
mener à bien l’intendance du Palais ou de faire
perdurer les traditions dont le roi était respec­
tueux.
Mohammed V avait une concubine qui, les jours
de fête, lui faisait revêtir sa tenue d’apparat, une
djellaba blanche et un pantalon de même couleur.
A sa mort, elle continua avec Hassan IL Cette
cérémonie particulière avait lieu dans une salle du
Palais, composée d’un grand patio de marbre
blanc au centre duquel gargouillait une fontaine.
La pièce était bordée sur trois côtés de koubas
carrelées de zelliges 1de couleurs vives, garnies de
tapis de soie, de coussins et de tissus précieux,
brocarts et velours. Ces koubas étaient isolées du
patio par un rideau de taffetas ou de velours. Ce
principe architectural se répétait dans tout le
palais de Rabat ainsi que dans tous les autres
palais du roi.
1. « Zelliges » : mosaïques
L ’allée des princesses 59

Les jours où il se rendait à la mosquée, Hassan II


entrait dans sa kouba su n i de la concubine qui
portail sa tenue. Celles de ses femmes qui le dési­
raient pouvaient l’accompagner. Quand il était
habillé, la concubine chargée de l’encens faisait
brûler de petits bâtonnets odorants. Une autre
apportait un ravissant coffret de marqueterie dis­
posé sur un coussin de velours vert émeraude, la
couleur du Palais. Dans le coffret étaient alignés
de petits flacons d'huiles essentielles, ambre,
musc, santal ou jasm in, qui venaient de La
Mecque. Le roi versait quelques gouttes de
l'essence choisie sur un bout de coton et le passait
derrière ses oreilles. Puis il le jetait à terre.
C’était le signal de la ruée. Toutes les concu­
bines se disputaient ce morceau de coton et le pas­
saient de main en main pour recueillir la pré­
cieuse odeur mêlée à celle de leur seigneur et
maître. J'essayais toujours d’être la première à le
ramasser pour me repaître avant elles de son par­
fum.
Quand le roi revenait de la mosquée, les voix
des esclaves hommes annonçaient son arrivée en
psalmodiant sans cesse :
— Que Dieu lui prête longue vie...
Puis la aamara 1commençait à se manifester en
rythm ant les chants avec des tambourins. Il était
interdit de s'approcher du roi avant qu'il se soit
lavé les mains. Lorsque son retour de la mosquée
coïncidait avec la fin du ramadan ou la fête de
FAid, Hassan II s'installait devant la kouba, dans
un fauteuil m ajestueux comme un trône. Ce
jour-là, toutes les concubines punies ou répudiées
avaient le droit de lui demander grâce en se jetant
à ses pieds.

1. Voir page 41.


60 La Prisonnière

Tous les soirs, avant le dîner, la concubine du


bain lavait le roi selon un rituel bien précis de par­
fums et de savons. Une autre concubine était char­
gée de la cérémonie du bois de santal qui avait
lieu à toutes les fêtes, toutes les célébrations reli­
gieuses, et aussi à tous les deuils et tous les enter­
rements. Le bois de santal venu de La Mecque
brûlait en permanence dans un précieux récipient
en argent ciselé, rempli de charbon de bois incan­
descent.
La concubine présentait au roi de petits mor­
ceaux de santal qu’il jetait dans cette coupe. On
passait dans toutes les pièces pour les purifier.
L'odeur du santal imprégnait tout le Palais. On
mettait de la poudre de santal dans les aspira­
teurs, on brûlait du bois de santal dans des mbeh-
hra ' que faisaient circuler les esclaves. Les appar­
tements, les voitures, et jusqu'aux habitants du
Palais étaient imbibés de cette odeur.
Naïma, la concubine des clés de l'extérieur, était
une jeune fille très vive, la seule parmi toutes les
femmes à avoir un contact avec les « gens du
dehors », et su rto u t avec les hommes, qu'ils
fussent jardiniers, décorateurs, gardes ou cabi-
nards. Elle était aussi responsable de la presse
quelle apportait tous les jours au roi.
En fin d'après-midi, Hassan II avait instauré un
rituel. On lui massait les mains et le cuir chevelu
dans une minuscule kouba qui datait de Moham­
med V. Nous assistions toutes à la séance, assises
en tailleur à ses pieds, en commentant toutes les
opérations avec force éclats de rire. J'allais ensuite
lui embrasser les mains dont la peau était si
douce. La coiffeuse et la manucure étaient des
Françaises, comme les deux professeurs de gym-i.

i. Mbehhra : encensoir oriental.


L'allée des princesses 61

nastique qui donnaient des cours aux concubines


sur l'esplanade de leur palais.
Le roi cherchait toujours de nouvelles distrac­
tions pour amuser toutes ses femmes, dont cer­
taines n'étaient encore que des enfants. Il fit venir
des États-Unis des bicyclettes à plusieurs selles.
Les couloirs im m enses du palais de Fès ont
résonné plusieurs semaines de nos éclats de rire :
il fallait nous voir, toutes en file indienne, péda­
lant à sa suite...
Durant leur formation, les concubines por­
taient, comme les esclaves, un caftan de soie vert
bouteille, grise, ou marron, orné d’une passemen­
terie de soie ton sur Ion. Elles en relevaient les
longues manches jusqu'au coude à l’aide de gros
élastiques. Autour de leur taille, un autre tissu, le
tehmila, formait comme un tablier. Devenues
concubines confirmées, elles pouvaient enfin
arborer des caftans de toutes les couleurs.
Le roi se mêlait des plus petits détails de leurs
tenues. Il décidait des modèles des caftans de
cérémonie, des coloris, des matières, des cein­
tures. C’était un spectacle magnifique de les voir
évoluer dans le Palais, revêtues de leurs tenues
colorées. Toutes les nuances étaient permises, des
teintes les plus vives aux pastels les plus délicats.
Elles avaient une façon gracieuse de se mouvoir,
de porter leurs vêtements pourtant si lourds, de
relever leurs manches ou le bas de leurs robes. On
aurait dit quelles dansaient.
La tradition voulait qu’elles soient toujours
vêtues de caftans à l'intérieur du Palais. A l'exté­
rieur, à la plage, au golf, au tennis, à cheval, elles
arboraient des tenues européennes à la dernière
mode. On faisait venir les tissus dTtalie ou d ’Eu­
rope et le roi les choisissait aussi.
Pour m onter dans les voitures, de grosses
62 La Prisonnière

limousines aux vitres dissimulées par des rideaux,


et se déplacer de palais en palais, ou encore pour
voyager, les concubines portaient des djellabas
particulières noires ou bleu marine, qui ressem­
blaient à des manteaux à capuche ronde. Leurs
visages étaient gracieusement voilés de foulards
de mousseline sombre.
Alors que nous étions en vacances à Marrakech,
Hassan II nous annonça que nous allions sortir
avec lui, ce qui nous mit toutes d’hum eur joyeuse;
les occasions étaient si rares de nous promener
ensemble en ville ! On nous distribua des djellabas
traditionnelles et on nous fit amener des calèches.
Dissimulé sous la djellaba d'un esclave, le roi
conduisit lui-même la nôtre. Dans la médina, il
marchanda les cadeaux qu'il nous offrit. Personne
ne le reconnut. Je me souviens de ma jubilation et
de nos fous rires.
Il était presque impossible aux femmes de se
déplacer sans le roi, sauf à de rares occasions. Un
voyage officiel en Yougoslavie, au début des
années soixante, avec la reine mère, Oum Sidi, et
quelques concubines de ses amies m'est resté en
mémoire, I,e maréchal Tito avait mis à notre dis­
position un château situé aux environs de Bel­
grade, qui ressemblait à la demeure du comte Dra­
cula.
Noor Sbah, une des concubines les plus facé­
tieuses, avait dissimulé son visage avec un bas
foncé et elle se prom enait dans les couloirs
sombres, une bougie à la main, en frappant aux
portes des chambres. Cette blague de gamine pro­
voqua des hurlements de frayeur dans tout le châ­
teau et des explosions de rire chez Lalla Mina et
moi qui la suivions en douce.
A la fin de notre séjour, la reine mère eut envie
de fuguer discrètement en Italie sans en avertir le
L ’allée des princesses 63

roi. Mais à Trieste, des journalistes nous atten­


daient et la balade incognito tomba à l’eau.
Depuis quelques années, le régime carcéral des
concubines s’est adouci. Elles se déplacent sans
leur voile et sans rideaux aux fenêtres de leurs voi­
tures. La reine Latéfa peut se promener et voyager
seule, elle possède ses propres voitures, ses chauf­
feurs, sa sécurité, ce qui n’était pas le cas à l’épo­
que où elle épousa Hassan II.
Dans l’année qui suivit la mort de Mohammed V,
il fallut songer à marier le roi, alors âgé de trente-
trois ans. La plus grande famille berbère du pays
envoya au Palais deux jeunes beautés, des cou­
sines germaines, Latéfa, quinze ans et Fatéma,
treize ans. Elles subirent la même formation que
les autres concubines arrivées en même temps
quelles de toutes les provinces du Maroc.
Mais on savait déjà que le choix royal se ferait
entre les deux jeunes filles. Il ne pouvait être pris à
la légère. L’épouse légitime deviendrait la mère
des enfants du roi, celle, surtout, de l’héritier du
trône. Pour des raisons politiques, le maintien
d’un subtil équilibre entre les populations maro­
caines, elle devait être berbère comme toutes les
épouses de monarque, comme la reine mère, Lalla
Aabla, et comme Lalla Bahia.
Fatéma était grande, bien faite, elle avait la
peau blanche, les yeux clairs, un visage de
madone. Plus petite, Latéfa était dotée de traits
irréguliers, d’un nez proéminent, mais elle avait
de grands yeux marron et une chevelure luxu­
riante. Elle ne possédait pas la beauté specta­
culaire de sa cousine, mais sa personnalité était
déjà très affirmée.
Les deux jeunes filles étaient à peine plus âgées
que moi, mais je les considérais déjà comme des
femmes. Je me trouvais aux côtés du roi lorsqu’il
64 La Prisonnière

reçut leur famille, l'une des plus renommées du


pays. Il se comporta avec humilité et déférence, en
gendre plutôt qu'en monarque, face à ces Berbères
traditionnels qui ne s'encombraient pas des appa­
rences. Les femmes étaient revêtues de voiles
blancs, les hommes portaient des djellabas. Leur
modestie, leur dignité, la simplicité de leur mise
détonnaient dans ce décor des mille et une nuits.
Fatéma tomba éperdument amoureuse du roi
Plus orgueilleuse, moins expansive, Latéfa atten­
dit le choix du souverain. La beauté et la fraîcheur
de la plus jeune, ainsi que son amour violent et
spontané, ne laissaient pas le roi insensible. Le
charisme de l'aînée lui plaisait aussi. Seules les
intimes connaissaient la rivalité entre les deux
cousines. Les anciennes concubines voulurent
orienter le monarque vers Fatéma, plus malléable,
plus facile à manipuler. Elles tentèrent de forcer la
nature pour qu elle tombe enceinte tout de suite.
La naissance d'un h é ritie r officialiserait le
mariage. Mais cela ne se produisit pas avec elle.
Latéfa prit un jour la parole et s’adressa au roi.
— Sidi, je n'accepterai jamais d'être une simple
concubine dans votre harem.
S’il ne lui donnait pas la chance d'être la mère
de ses enfants, ajouta-t-elle, elle préférait rentrer
chez elle. Elle ne réfutait pas le statut de concu­
bine ni même l'idée de partage ou d'anonymat.
Latéfa voulait être mère. Cette détermination plut
au roi, qui préférait aux trop jolies femmes celles
qui montraient du caractère. Latéfa en avait à
revendre. Du haut de son mètre cinquante-cinq,
elle inspirait le respect sans même avoir besoin de
parler. Il la choisît pour femme. Sa cousine
Fatéma resta concubine dans le harem.
Ces coutumes me paraissaient normales. Elles
ne me choquaient guère, puisque c'était ainsi
L'allée des princesses 65

qu’on m’éduquait. J'étais trop jeune, trop igno­


rante pour juger de leur aspect moyenâgeux. Avec
le mariage du roi, j'assistais à une belle mise en
scène, comme je les aimais iant. Mais j'étais aussi
très heureuse. Je me sentais vraiment concernée
par tout ce qui touchait, de près ou de loin, mon
père adoptif.
L’année suivante, Latéfa donna le jour à une
petite fille, Lalla Meriem qui naquit à Rome. Le
baptême fut somptueux, des jours et des jours de
musique, de danses, de réjouissances, de repas
raffinés où l’on nous servit les mets les plus rares.
Latéfa triomphait. La naissance de sa fille l’avait
consacrée reine.
Latéfa eut encore quatre enfants 12. A chacune de
ses grossesses, le roi étau impitoyable sur son ali­
mentation. Elle devait se nourrir de façon diété­
tique, manger des légumes, éviter le sucre et le
gras. Il était intransigeant et elle, affamée.
Elle était enceinte de Moulay Rachid, lorsqu’elle
me supplia :
— J'ai envie de « coiffes du caïd ». Tout de
suite.
Ce n ’était pas une envie facile à contenter. La
reine voulait des crêpes qui nécessitent des heures
de préparation pour ressembler, à la fin, à un tur­
ban trempé dans le miel, d'où leur nom. A cette
époque, jetais déjà rentrée chez moi, mais je
venais encore rendre visite aux princesses et aux
concubines.
Je courus à la maison et demandai à Achoura,
notre gouvernante qui était une cuisinière hors
pair, de confectionner les crêpes. Apprenant qui
1. Le 26 août 1963.
2. Sidi Mohammed, le prince héritier, né en 1964, Lalla
Hasmma, née en 1965, Lalla Asmaa, née en 1967. Moulay Rachid,
né en 1970.
66 La Prisonnière

était la destinataire, elle voulut soigner son travail,


disposer les douceurs dans une vaisselle d'argent.
Mais je n'avais pas beaucoup de temps, Latéfa
avait dit « tout de suite », et surtout, je ne voulais
pas qu'on me remarque. Le roi aurait pu entrer
dans une de ses colères tant redoutées.
Je disposai les crêpes dans un plat ordinaire,
enveloppé d’un simple torchon, et je revins au
Palais. J’empruntai un chemin détourné pour évi­
ter les rencontres, mais je me trouvai bientôt nez à
nez avec les anciennes concubines. Elles vou­
lurent savoir où j'allais. Je mentis en affirmant
que je rendais visite à la reine mère. Mon plat
dégageait une odeur si appétissante quelles me
questionnèrent sur son emploi. Je prétendis que
les crêpes étaient pour Lalla Mina. Le mensonge
ne les abusa guère.
— N'apporte surtout pas ces crêpes à Latéfa. Tu
pourrais être manipulée, quelqu’un pourrait les
empoisonner sans que tu t’en aperçoives et tu
aurais alors beaucoup d'ennuis.
Leurs paroles me firent comprendre une réalité
du Palais que je voulais ignorer. Là-bas, on crai­
gnait les philtres, les ensorcellements, les mauvais
sorts, la magie noire. Un an plus tard, on accusa
une courtisane jalouse d’avoir voulu empoisonner
Latéfa.
Les concubines, surtout les anciennes, étaient
des femmes très pieuses. Cinq fois par jour, pour
les cinq prières rituelles, elles s’agenouillaient sur
leurs petits tapis de soie qu’une esclave leur
apportait et elles priaient en direction de La
Mecque. Elles restaient longtemps en dévotion
après la prière, lisant ou récitant des sourates du
Coran.
Je détestais m’attarder avec elles, sauf pour
contempler le visage sublime de Lalla Bahia, joli
L'allée des princesses 67

ment voilé d ’une mousseline. Je n ’étais pas une


bonne musulmane. Des cérémonies religieuses, je
n'aimais que les traditions et les fastes. J’avais de
quoi me régaler : les fêtes étaient nombreuses au
Palais. Hassan II les avait remises au goût du jour.
La vingt-septièm e nuit du ram adan, qu'on
appelle la nuit sacrée, est consacrée aux prières,
dès que l’on a rompu le jeûne. Cette nuit-là, Dieu,
dit-on, exauce nos souhaits. Avec le roi, nous
allions toutes prier dans la mosquée du Palais. Il
s'installait devant et ses femmes s’agenouillaient
derrière.
Incapable de me recueillir dans le silence, je fai­
sais le pitre. Oum Sidi et Lalla Bahia ne pouvaient
s'empêcher de rire. Le roi les entendait et devinait
mes grimaces. H tentait de se concentrer, mais je
voyais bien la colère qui montait en lui. Chaque
fois qu'il était énervé, il tirait sur ses manches en
signe de profond courroux. Il ne manquait pas
ensuite de me rappeler à l'ordre. Ce qui ne
m’empêchait pas de recommencer.
Le Mouloud, qui marque la naissance du Pro­
phète, était célébré chaque année dans le quartier
des esclaves. On remplissait ce jour-là d'immenses
plats en bois avec la zematta, une préparation spé­
ciale réservée aux baptêmes, à base de farine de
blé dur cuite pendant deux jours et mélangée à du
beurre fondu, de la noix de muscade, de la gomme
arabique, du miel pur, de la cannelle, du sésame,
des amandes pilées et frites. La zematta se présen­
tait sous forme de montagnes de pâte noire sau­
poudrées de sucre glace. Un pur délice.
Dès le matin, on entendait la aamara, appuyée
par des musiciens qui jouaient du luth, du violon
en scandant des psaumes religieux. Nous arri­
vions en bas de l’avenue et nous montions les
escaliers qui menaient à un balcon surplombant le
68 La Prisonnière

quartier des esclaves. Les femmes avaient revêtu


leurs caftans colorés. Toutes les couleurs étaient
permises, sauf Le noir et le blanc.
Latéfa, l'épouse du roi, était la plus élégante, la
plus parée aussi. Ses bijoux dépassaient en magni­
ficence ceux de toutes les autres. Les sœurs du roi,
et sa belle-sœur, Lamia, femme de son frère Mou-
lay Abdallah, étaient vêtues de caftans de mêmes
motifs que le sien mais de nuances différentes.
Toutes portaient des ceintures d'or rehaussées de
pierres précieuses, des boucles d'oreilles, des col­
liers, des diadèm es et des perles dans les
chignons.
De notre promontoire, nous assistions alors à
un incroyable spectacle. Toutes les esclaves
malades, les épileptiques, les asthmatiques, les
rhumatisantes, sortaient de leurs koubas et se
mettaient à danser devant nous sur la rythmique
de la aamara, et des chants religieux.
Elles entraient en transe pour se débarrasser de
leurs djinns, les mauvais esprits cause de tous
leurs maux. Un esclave arrivait, portant une coupe
débordant d'écorces de figues de barbarie. Elles
attrapaient ces écorces à pleines mains, sans
p a ra ître endolories p ar les piquants, les
malaxaient et s'en frottaient le corps, en insistant
sur les endroits malades. D'autres buvaient de
l’eau brûlante à même la bouilloire sans ressentir
la moindre douleur. Par la suite, elles n’avaient
jamais de stigmates.
Cette cérémonie du Mouloud avait lieu tradi­
tionnellement au palais de Meknès. Du temps de
Mohammed V, il se passait des choses bien plus
terribles encore, racontait Oum Sidi
— On voyait arriver des blessés qui setaient
fracassé le crâne de leurs haches, disait-elle, ta n ­
dis que Lalla Mina et moi, nous frissonnions
d’horreur.
L ’allée des princesses 69

Au palais de Rabat, Hassan II contrôlait mieux


la situation.
Latéfa et moi avons commencé à danser sur la
rythmique, pour entrer nous aussi en transes.
Mais le roi tança violemment sa femme.
— Ton rang ne permet pas que tu te conduises
comme elles. Il t’épargne du démon et de la pos­
session.
C 'était ainsi qu’au Palais on expliquait le
monde. Les djinns s'attaquaient aux esclaves nées
dans la serv itude, et ils épargnaient les princesses.
Chacun avait sa place et ne pouvait en bouger.
Tout allait pour le mieux et pour l'éternité.
D'autres fêtes nous mettaient en joie. Celle du
Khôl, qui coïncidait avec la période où les raisins
sont mûrs, accordait aux fillettes la permission de
se maquiller. Pour humidifier le bâtonnet qui ser­
vait à tracer un trait de khôl sous la paupière, on
le trempait d ’abord dans un grain de raisin. Puis
chacune attendait son tour pour être maquillée
comme une femme, en riant et en chahutant.
Pour la fête de l’eau, nous devions asperger tous
ceux qui se trouvaient à notre portée. C'était une
journée très joyeuse que nous passions à guetter
nos proies, perchées en haut des balcons ou
cachées dans les recoins sombres. Le roi s’amusait
beaucoup et nous étions souvent ses complices. Il
s’avançait suivi de ses femmes sous un balcon,
s’écartait au dernier moment, et Lalla Mina ou
moi balancions un seau d ’eau sur sa suite qui pro­
testait bruyamment et menaçait de nous faire
subir le même sort. On riait tous les trois de bon
cœur et les autres finissaient par se joindre à
nous.
J’aimais aussi « Achicha Ghadra », la fête des
enfants. Dans le grand patio bordé de koubas,
nous étions une dizaine de fillettes à faire la cui-
70 La Ptisonntère

sine devant des canouns minuscules, aidées par


nos nounous respectives. Nous étions déguisées
avec de petits caftans de ménagères, et comme les
grandes, des élastiques relevaient nos manches
jusqu'aux coudes. Toute la vaisselle était à notre
taille. Le roi venait ensuite goûter à nos prépara­
tions en faisant de petits commentaires, puis il
remettait les prix et embrassait les gagnantes.
Le roi n'aimait pas beaucoup manger mais il
adorait inventer des recettes. Il faisait souvent ins­
taller une cuisine dans la salle à manger du Palais
et concoctait lui-même des plats qu'on goûtait à la
ronde. Le résultat était hasardeux mais nous
n'avions pas le choix. Il nous fallait manger
jusqu’au bout en nous exclamant avec force sou­
rires :
— Sidi, quel délice...!
Pour autant, il ne supportait pas qu'on prenne
du poids. Il avait promis une surprise à Lalia Mina
si elle perdait ses rondeurs adolescentes. Pendant
un séjour à Tanger, elle suivit un régime en secret
et lui annonça quelle avait perdu quatre kilos. Il
tint sa promesse et nous annonça qu’il allait faire
« Hatefa ».
Il prit place sur le balcon situé au-dessus d'un
grand patio. A. ses côtés, deux concubines esclaves
portaient des caissettes remplies de grandes piè­
ces de cuivre, d'un usage peu courant, qui valaient
entre dix et cinquante francs. Oum Sidi, Lalla
Bahia, Latéfa et les concubines étaient massées en
bas, et nous deux au milieu d'elles, attendant qu'il
nous jette les pièces en pluie. Il riait aux larmes de
nous voir ramasser cet argent à quatre pattes. La
plupart des concubines rivalisaient de pitreries
pour attirer son attention. Moi, je ne pipais mot.
Je ramassais et j'entassais.
Quand il redescendit, il vint s'enquérir auprès
L ’allée des princesses 71

de chacune du nombre de pièces récupérées. Les


concubines me désignèrent.
— C est elle qui en a le plus, dirent-elles, mi-
riant, mi-dénonçant.
Il me dem anda de lui m ontrer mon butin.
J’ouvris ma jupe dont j'avais relevé le bas pour
amasser mon trésor. Il y avait un énorme tas de
pièces.
— Tu as bien travaillé, me dit-il. Mais à qui
vas-tu les donner?
— Je vais les offr ir à ma maman.
Cette réponse le froissa un peu. U ne supportait
pas que je l’oublie dans ma distribution. Malheu­
reusement, Rieffel me confisqua les pièces.
— Tu es trop jeune, me dit-elle, pour manipuler
autant d’argent.
A douze ans on nous perça les oreilles, au cours
d’une cérémonie particulière, aussi importante
que le baptêm e et le mariage. Les chants, la
aam ara, les you-yous des concubines et des
esclaves accom pagnaient cette entrée dans le
monde des femmes. Lalla Mina qui avait peur
d'avoir mal se cacha et m’obligea à faire de même.
Mais le roi se mit en colère. Il me retrouva et
m ’obligea à passer la prem ière pour donner
l'exemple à sa sœur, dont il ne supportait pas la
couardise. Puis les femmes vinrent vers nous et
nous félicitèrent à grands coups d’embrassades et
de you-yous, cependant que les musiciens frap­
paient avec force sur leurs tambours.
Autant Mohammed V fermait son Palais, autant
Hassan II en ouvrit les portes. Les cérémonies reli­
gieuses étaient célébrées dans l’intimité du sérail,
mais le roi donnait souvent des fêtes civiles où il
conviait la haute société, les officiers et les digni­
taires étrangers en visite officielle.
Nous étions toujours très excitées de devoir
72 La Prisonnière

faire face aux « gens du dehors », les étrangers au


Palais. Nous les méprisions tant que nous ne vou­
lions nous mêler à personne. Nous restions toutes
ensemble et formions bloc contre l'envahisseur.
Quand un spectacle était donné, le roi s'asseyait
devant, sa mère derrière, sa femme à côté, et nous
toutes en rang serre derrière lui.
Pendant ces fêtes et ces visites officielles, je ren­
contrais souvent des chefs d'Etat et des personna­
lités étrangères. N asser dit à mon père que
« j'avais un beau sourire », le roi de Jordanie alla
taquiner la truite à Ifrane, le Shah et la Shabanou,
Baudouin et Fabiola vinrent en visite officielle. Au
risque de p a ra ître présom ptueuse, ils ne
m ’impressionnaient pas. Malgré leur rang élevé,
ils appartenaient aux « gens du dehors »...
Parfois, rarement, nous nous échappions du
Palais pour rendre visite à Moulay Abdallah, le
frère cadet du roi, qui habitait avec sa femme
Lamia dans une propriété du quartier de l’Agdal.
Grand, bien bâti, élégant, le cheveu noir et l'œil de
velours comme Rudolf Valentino, Moulay Abdal­
lah faisait vibrer tous les cœurs féminins par sa
beauté et sa gentillesse. Il fréquentait les stars de
cinéma, le gotha international, A chacun de ses
anniversaires, la jet-set était conviée chez lui.
Maïs il était su rto u t notre am i et notre
confident, il savait nous écouter, nous conseiller
et nous consoler avec beaucoup d'humanité. Pour
nous amuser, il faisait venir des orchestres de
rythm'n blues chez lui. invitait quelques amis, et
nous étions partis pour des après-midi endiablés
de danses et de rires. 11 nous emmenait faire de la
moto à la plage, sur un parcours délimité, une
liberté toute relative car nous étions dûment sur­
veillées par des dizaines de gardes armés.
Nous allions parfois le réveiller le matin. 11 nous
L ’allée des princesses 73

recevait dans son lit et nous papotions avec lui de


choses et d'autres. Il m’offrit une grande partie de
sa garde-robe, des costumes, des pulls de cache­
mire et de soie, des chemises taillées sur mesure,
pour mes deux oncles Azzedine et Wahid, les
frères cadets de maman. Il me donna aussi une
paire de lunettes de soleil à laquelle il tenait beau­
coup, en signe de son affection.
C’était un grand honneur que de porter les
affaires du souverain et de sa famille. Le roi don­
nait ainsi ses vêtements aux hommes qui lui
étaient le plus proches, ses conseillers, certains de
ses ministres. De retour à la maison, il m a tou­
jours paru étrange de voir mon père arborer les
chemises chiffrées du sceau royal.

Le roi et moi

Les disputes entre concubines étaient monnaie


courante. Les clans étaient nombreux et toutes les
femmes s’empressaient de jeter de l’huile sur le
feu dès qu’une querelle était dans l’air. Un jour
que pour une histoire ridicule, je me suis prise de
bec avec l’une d’entre elles, redoutée pour sa
langue de vipère, je lui ai demandé violemment :
— Tu te prends pour qui?
— Pour ce que je suis, me répliqua-t-elle avec
morgue, la concubine de Sidi.
— Eh bien moi, lui dis-je, moi... je suis sa fille.
Je me sentais très proche du roi. Je le considé­
rais comme un second père. Il était autoritaire et
je le respectais, mais il était aussi accessible.
Quand je lui embrassais la main en signe de sou­
mission, je retournais tout de suite la paume et la
pressais de mes lèvres pour lui démontrer mon
affection. En retour, il appuyait sa main sur ma
74 La Prisonnière

bouche pour me signifier qu'il avait bien compris


mon geste et qu’il me le rendait.
Nous nous amusions beaucoup, Lalla Mina, lui
et moi, surtout pendant les premières années de
son règne, avant la naissance de ses enfants. Il lui
arrivait de passer ses soirées avec nous à la villa
Yasmina.
Je m’installais au piano et je jouais de vieilles
chansons que nous reprenions en chœur. J’avais
convaincu Lalla Mina de demander une batterie
pour son anniversaire. Nous l’avions installée
dans la salle de jeux. Je tapais sur mes grosses
caisses et le roi dansait avec sa sœur.
J’avais eu envie de prendre des cours de danse
classique mais les médecins s’y opposèrent. Lalla
Mina n'avait que sept ans et le risque était grand
d'entraver sa croissance. D'ailleurs la princesse
avait une passion unique, les chevaux. Toute sa
vie tournait autour.
Le roi nous fit donner des cours d ’équitation, ce
que je détestais, parce que cela m’était imposé. Il
voulait faire de moi une cavalière accomplie
comme mon père l'était et comme il letait aussi.
Chaque fois que j ’approchais un cheval, c'était une
torture. Tous les stratagèmes étaient bons pour
m'éviter le supplice de la carrière,
La veille, je prétextais des fièvres ou aes diar­
rhées, mais le roi n’était pas dupe. Je faisais alors
en sorte de tomber de cheval de façon specta­
culaire. Je simulais le coma, je hurlais que je
m'étais cassé le bras ou la jambe. On me transpor­
tait d'urgence à la clinique du Palais où les concu­
bines m'apportaient des douceurs après le passage
du médecin.
Le roi apprit mes nouvelles ruses et il fut intran­
sigeant.
— Elle peut se tuer à cheval, cela m'est bien
L ’allée des princesses 75

égal. Mais si elle chute, elle doit remonter tout de


suite.
Il ne comprenait pas comment je pouvais être
aussi peureuse.
Un vendredi on nous annonça que nous allions
au haras royal de Temara, à une vingtaine de kilo­
mètres de Rabat. Nous montions avec le colonel
Laforêt, un Français qui avait en charge les haras,
et tout un staff d’officiers. Les femmes suivaient,
en tenue de sport, jodhpurs, bottes et bombes :
elles montaient comme des hommes, mais moins
vite que notre petit groupe.
On nous emmena à la carrière. Tous les chevaux
du roi formaient une haie magnifique. Au bout de
la file, un minuscule bourricot tranchait dans le
décor. Je compris immédiatement que l'ânon était
pour moi. Rien ne pouvait me faire plus plaisir. Le
roi croyait m’humilier en me faisant chevaucher
une si piètre monture alors que la cour paradait
sur les beaux étalons.
— C'est pour toi, poltronne, me dit-il.
J'eus le plus grand mal à dissimuler mon sou­
lagement. Mais la journée se termina très mal. Je
ne sais plus pourquoi, je fus enfermée dans les
oubliettes du haras pendant deux bonnes heures,
ce qui me valut une énorme frayeur.
Aux Thermes de Fès où nous allions souvent, la
source sulfureuse est réputée pour son excellence
à guérir les rhumatismes et l’asthme. Le roi et les
concubines venaient y faire des cures.
Je faisais le pitre dans un bassin quand le roi
passa par là. J'étais vêtue seulement d'une petite
culotte.
— Ote-la, m'ordonna-t-il d'un air sévère.
Me baigner habillée voulait dire que je redoutais
un regard masculin. Mon attitude était blessante
pour Sa Majesté, seul homme admis dans cet uni-
76 La Prisonnière

vers de femmes. Elle signifiait que j’avais des rai­


sons d'avoir honte.
Mais j’avais onze ans, et roi ou pas, j'étais très
pudique. Je refusai d’obéir. Mon insubordination
me valut une gifle. Il arracha lui-m êm e ma
culotte. En pleurs, je restai dans le bassin jusqu'à
la tombée de la nuit, de peur qu’on ne me voie
nue.
Nous allions plus rarement à Casablanca. Le roi
n’aimait pas son palais comme il n’aimait pas non
plus la ville, symbole à ses yeux d’émeutes et de
troubles. Il ne supportait pas non plus le climat
humide qui ravivait sa sinusite chronique. Nous
descendions dans la villa de son père et nous nous
baignions sur la plage privée. Là-bas, tout le
monde était nu, lui comme toutes ses femmes. Je
finis par prendre l’habitude de me dévêtir devant
lui.
A Casablanca, j’avais repéré une salle de la villa
où, comme dans tous les palais royaux, s'empi­
laient une montagne de cadeaux encore sous
emballage. Le roi n’avait jamais le temps de les
ouvrir. Je brûlais d'envie d’en dérober au moins
un, non tant pour le posséder que par curiosité.
C’était l’heure de la sieste. Toute la maison dor­
mait. En tentant d'accomplir mon larcm, je fis
tomber quelques paquets qui résonnèrent sur le
sol en marbre. Le malheur voulut que la chambre
où le roi se reposait fût proche de la chambre aux
cadeaux. Il eut cette petite toux caractéristique
que je reconnaissais entre mille.
Je me figeai,
— Où est le diable? demanda-t-il, tout à fait
réveillé.
Il connaissait d ’avance la réponse. Le « diable »
ne pouvait être que moi.
Je cherchai partout un endroit où me cacher et
L'allée des princesses 77
je finis par me glisser à l’intérieur du monte-
charge. Mais ensuite, impossible de m'en échap­
per. Par hasard, il se posta devant et demanda aux
esclaves, puis à ses femmes, de me chercher par­
tout. Cela devenait un jeu.
Dissimulée dans mon réduit, jetais pétrifiée,
mes jambes se dérobaient, et lui ne décollait pas
de l'endroit. Ses gens revinrent bredouilles. Il eut
alors l’idée de regarder dans ma cachette et
m’ordonna d’en sortir, ce que je fis en tremblant.
Cette fois-là, l’incident se termina dans les rires.
Mais le roi pouvait se m ontrer terriblement
sévère. A l’âge de huit ans, à Temara, je subis une
punition particulière appelée falakha pour je ne
sais plus quelle bêtise que Lalla Mina et moi
avions commise. Deux esclaves du feu nous
prirent chacune sur leur dos, la tête et les jambes
de chaque côté de leurs épaules, et le roi frappa
sur la plante de nos pieds nus à coups de nerf de
bœuf.
Quand j’atteignis l’âge de quinze ans, je reçus
mon premier vrai châtiment. C'était le jour de la
remise des carnets et je les déposai à sa table
avant de prendre place auprès des concubines qui
me narguaient. Elles savaient que mes notes
n ’étaient pas brillantes, et que je risquais d'être
battue. Je fis semblant de rire avec elle, mais je ne
me sentais pas très fière. Mon cœur battait avec
violence. Je m'efforçai cependant de regarder bra­
vement du côté du roi.
Il tendit les mains et on lui apporta les carnets.
Il feuilleta celui de Lalla Mina puis, dans un
silence épais, il prit le mien et le regarda avec une
attention qui me parut durer des heures. Il leva
ensuite la tête et il demanda qu’on appelle les
esclaves du feu.
Ses paroles glacèrent l’assistance. Tous les
78 La Prisonnière

regards étaient braqués sur moi, pleins de pitié à


l’idée de la correction qui allait suivre. Le roi me
fit signe d’approcher. Il me prit par l’oreille, me
sermonna, puis il fit entrer les esclaves du feu,
chargés des punitions corporelles. On m’allongea
devant lui, su r le tapis. Trois hom m es me
retinrent par les poignets et trois par les chevilles.
L'esclave principal saisit son nerl de bœuf et
attendit les ordres du roi. C'était en effet Sa
Majesté qui décidait du nombre de coups.
Dans mon malheur j’eus de la chance. Le roi en
ordonna seulement une trentaine, mais il ne vou­
lut laisser à personne le soin de me corriger. On
lui apporta un petit tabouret où il s’assit pour être
à mon niveau. Dans la salle, on entendait voler les
mouches. Tout le monde retenait son souffle,
n ’osant ni parler ni bouger. Le roi avait même
interdit à Latéfa, Oum Sidi et Lalla Bahia d’inter­
venir en ma faveur.
Dans un silence total, il commença à frapper.
Un coup, puis deux, puis trois. Je poussai un petit
cri, puis un autre tout aussi faible. Le troisième
l’intrigua : il frappait si fort que j'aurais dû hurler.
Il s’arrêta, se pencha vers moi, appuya ses mains
sur mes fesses. Il sentit une triple épaisseur de
tissu qui form ait com m e un rem bourrage...
Sachant que je ne couperais pas au fouet cette
fois-ci, j ’avais prévu les coups et entassé des
couches et des lainages autour de mon postérieur.
Je portais une jupe ample qui dissimulait toutes
ces épaisseurs.
Le roi poussa un cri de rage. Dans la salle, tout
le monde se mit à rire et il finit par se laisser
gagner par l’hilarité générale. Je me jetai alors à
ses pieds :
— Sidi, je vous jure de ne plus recommencer.
Au Palais, tout le monde com m enta mon
L'allée des princesses 79
audace en faisant des gorges chaudes. Des concu­
bines aux esclaves, il n’v avait personne qui ne fût
au courant.
La semaine suivante, mon carnet était iden­
tique. Pire même, s’il était possible. Le roi ne dit
rien sur le moment, mais il me demanda un peu
plus tard de l’accompagner. Il devait sortir du
Palais. Sa requête n'avait rien d’inhabituel, il nous
arrivait souvent de le suivre dans ses courses,
aussi je ne me méfiai pas. La voiture nous condui­
sit allée des Princesses, dans la maison qu’il habi­
tait avant d’être intronisé.
J’aimais beaucoup cette villa. Je m’y sentais
chez moi, d’autant que, pour l’atteindre, il nous
fallait passer devant celle de mes parents. Cette
vision me mit de bonne humeur. Jetais si peu
méfiante que je ne compris pas tout de suite pour­
quoi le roi m ’ordonnait de me déshabiller.
Il me fit passer dans une petite pièce où des
esclaves me revêtirent d’une fine djellaba. Je reçus
une correction sanglante qui me fit pleurer de
douleur pendant des semaines. J’en garde encore
aujourd'hui les traces sur les fesses. Mes parents
ne m ’auraient jamais traitée ainsi. Je regrettais
amèrement leur absence.
Une autre fois, mon carnet était si mauvais que
le chef du protocole me prit en pitié et promit
d’intervenir en ma faveur auprès du souverain. Il
se jeta à ses pieds sur le chemin du golf et lui
demanda qu'on m ’épargne une punition.
Le roi le regarda d'un air glacial.
— Qui es-tu, toi, pour oser intervenir en sa
faveur?
Le malheureux chef du protocole se sentit fré­
mir de honte. Il était ramené plus bas que terre,
pis qu’un ver ou un vermisseau. II fut fouetté à ma
place.
80 La Prisonnière

Personne au monde n'échappait à la punition


royale quand le roi pensait quelle était méritée.
Avec nous, c'était sa façon de se comporter en
père. Il était d ’ailleurs si paternel avec Lalla Mina
et moi qu'il s'occupait des moindres détails de
notre éducation. Lorsqu'il vit que nous étions
devenues deux jolies demoiselles de quinze ans, il
décida de nous habiller à son goût, qui n'était pas
mauvais mais, hélas, un peu trop classique. Il fit
venir une couturière et lui passa la commande
d’un trousseau complet avec bas, culottes et sou­
tiens-gorge. II assista même aux essayages et
détermina la longueur des ourlets.
J’avais beau le supplier de raccourcir mes jupes,
il était impitoyable. Le tissu devait s'arrêter sous
le genou. Je choisis donc des robes en lainage fin,
pour pouvoir en relever la jupe et la coincer sous
une petite ceinture dès que je sortais du Palais. Je
pouvais enfin courir partout sans être entravée.
Quand je galopais ainsi dans les couloirs, tout le
monde me regardait, en riant de mon audace.
Exhiber ses mollets nus était une incongruité.
Mais nous étions dans les années soixante, la
minijupe était à la mode et, malgré nos contacts
restreints avec l’extérieur, ces détails vestimen­
taires de première importance étaient tout de
même parvenus jusqu’à nous, grâce aux quelques
journaux que je feuilletais quand je réussissais à
me soustraire à la vue de la gouvernante Salut tes
copains, Jours de France, Point de vue, Paris-
Match. Latéfa, les concubines, s'habillaient à la
dernière mode occidentale quand elles en avaient
l'occasion. J’admirais tout ce qu elles portaient.
Un jour que je traversais en courant un des plus
longs couloirs, ma jupe relevée à mi-cuisses, je ne
résistai pas à la satisfaction de me contempler
dans un grand miroir qui ornait l'un des murs.
C’est alors que je vis le roi arriver en face de moi.
L ’allée, des princesses 81

Paniquée, je me mis à tirer sur Le tissu. Il


s'approcha, défit la ceinture, libéra ma jupe en
tirant dessus :
— Tu peux même en faire un caftan si tu veux,
me dit-il.
Deux jours plus tard, arriva notre chère coutu­
rière. Nous étions en train de dîner. Il me fit appe­
ler, m'ordonna de me déshabiller, ce que je fis
avec d'extrêm es réticences. Elle me donna à
essayer les tailleurs qu’il avait commandés. Le
premier était en Lainage. Sa jupe était droite et
ultra-serrée, à la mode des années cinquante.
Le roi s’approcha, prit Les épingles des mains de
la couturière et tâta le tissu en faisant remarquer
son épaisseur. Il était impossible de le relever
comme avec les robes de lainage. Il me fit signe
d'aller et venir dans la pièce et m’observa longue­
ment. Puis il ordonna qu'on m'achète des talons
très hauts pour porter ce tailleur.
Une concubine intervint et fit remarquer que
jetais déjà très grande. Les hommes ne voudraient
pas de moi si je les dépassais d’une tète. D'un
geste, il réfuta cet avis.
— Des talons très hauts, m'expliqua-t-il, te
feront travailler le genou. Ils te donneront un bon
galbe, un joli mollet, comme une femme.

Une adolescence solitaire

Rieffel haïssait les hommes.


— Ce sont des monstres, disait-elle, ils sont la
source de tous les malheurs des femmes. Il faut les
éviter comme la peste et le choléra.
Elle nous accablait de diktats bien précis: ne
pas se retrouver dans un couloir avec un homme,
ne jamais avoir de rapports familiers avec le per-
82 La Prisonnière

sonnel masculin ou avec n’importe quel individu


du sexe opposé. Dans la voiture, nous n'avions pas
le droit de nous retourner pour regarder et je rece-
vais souvent des claques en punition de ma curio­
sité. Lorsque nous avions la chance de nous
rendre au centre-ville, elle nous interdisait de des­
cendre.
Ces précautions pour nous préserver du démon
étaient presque inutiles. Au Palais, les hommes
n'avaient pas droit de cité, exception faite pour
mon père qui ne venait qu a certaines occasions,
Moulay Ahmed Alaoui, le cousin du roi, et une
dizaine de bouffons choisis pour leur grande
culture, leur intelligence, leur sens de la repartie,
leur piété.
A table, ils polémiquaient de façon subtile sur la
politique du souverain ou bien se lançaient dans
des joutes oratoires en citant les plus grands
poètes arabes, tout comme à la cour du sultan
Haroun al-Rachid. Avec les esclaves et les séna­
teurs qui ne comptaient pas, c’étaient là nos seuls
échantillons de l’autre sexe Sans compter évidem­
ment le roi.
Mais c’était un homme, un grand mollah, qui
nous donnait des cours d éducation sexuelle à tra­
vers le Coran. Il nous apprenait que les femmes ne
sont que séduction et soumission, que leur corps
sert avant tout à satisfaire les désirs de l'homme. Il
nous parlait crûment du rapport sexuel, nous des­
sinait avec une précision exagérée des vagins et
des pénis, sur le grand tableau noir. Pour des
gammes de notre âge, cet enseignement était cho­
quant. Nous avions été élevées dans une extrême
pudeur, et entendre un homme, un religieux de
surcroît, nous parler de sexe, surtout dans ces
termes-là, ajoutait à notre confusion.
On ne pouvait pas compter sur Rieffel pour
L ’allée des princesses 83

adoucir les propos du mollah. A ses yeux, la fémi­


nité était un sujet tabou. On ne devait parler de
rien, faire comme si « ça » n’existait pas. Je me
souviens de mes premières règles, à douze ans,
comme d’un moment difficile de mon existence,
moins pour la douleur physique que pour cette
atroce impression de honte et de solitude. Les
nounous m arocaines se chargeaient de nous
apprendre l'hygiène. Comment disposer les pro­
tections en tissu, comment les laver et nous laver
aussi. Ces femmes avaient tous les droits sur nous.
Même en présence de dix personnes, elles nous
attiraient dans un coin, nous faisaient baisser nos
culottes, et si elles étaient souillées, les repré­
sailles étaient violentes. La mienne introduisait
une clé au bord de mon sexe et la tournait jusqu'à
ce que je hurle Ou encore, elle me pinçait aux
endroits les plus sensibles, comme l’intérieur des
cuisses.
J’avais besoin d’une mère, d’une sœur aînée, qui
m'écoute, m’explique les transformations de mon
corps, qui me rassure et me dise le bonheur de
devenir une femme, et l’on répondait par la vio­
lence et le dégoût à ce moment crucial dans la vie
d’une jeune fille. Les concubines m'aidèrent un
peu, mais leur soutien était ambigu. Au tout
début, elles fêtèrent mon entrée dans leur clan. Je
pouvais désormais comprendre leurs conversa­
tions, me sentir impliquée. Elles ne se tairaient
plus devant moi, ne me demanderaient pas de sor­
tir quand elles auraient des secrets particuliers à
se confier.
Deux ans plus tard, elles changèrent d'attitude.
Jetais devenue une jeune fille à marier, une rivale
potentielle pour les plus jeunes. Nos rapports se
modifièrent de façon imperceptible, puis de plus
en plus affirmée. Elles détaillaient mon corps
84 La Prisonnière

lorsque jetais en maillot de bain, leté, au palais


de Skhirat, lorsque je m'habillais à l'occidentale,
ou lorsque je me maquillais. Elles ne me disaient
rien de précis, se contentaient de me faire des
réflexions, de me provoquer, mais t'étais devenue
une menace. Le roi pouvait me choisir pour
épouse.
A quel sort meilleur aurais-je pu prétendre puis­
que c'était le leur? Je ne pense pas que l’idee ait pu
effleurer le rot, mais leur jalousie était là, bien
tenace.
J'étais une écorchée vive. En apparence, sou­
riante, joviale, drôle et facétieuse. Mais il suffisait
d ’un mot, d ’un parfum qui me rappelait ma mère,
et je me renfermais. La gouvernante me faisait
sentir chaque jour davantage que j'étais différente
de la princesse Lalla Mina. Je n'avais pas le droit
de m'habiller comme elle, ni de porter les cheveux
longs parce que les siens étaient frisés.
Maman me rapportait de Londres ou de Paris
des vêtements à la mode et me les faisait envoyer à
la villa Yasmina. La gouvernante me les laissait
porter une journée. Le lendemain elle les récupé­
rait, faisait appel à une couturière qui reprodui­
sait certains modèles pour la princesse, et les
valises étaient escamotées.
Au fil du temps, cette souffrance se mua en
révolte, difficile à exprimer. La princesse et moi
étions attachées l’une à l’autre. Au Palais on me
témoignait beaucoup d'affection. Mais dès lors
qu’on vous adoptait, on vous amputait de votre
passé, de vos racines, on faisait tout pour vous
convaincre que vous n'aviez plus de famille. Vous
étiez un numéro parmi d'autres. Le sérail était
rempli de femmes sans identité. Moi, j ’avais un
père, une mère, une famille qu'un jour je rever­
rais.
L ’allée des princesses 85

Le soir, dans mon lit, je rêvais de liberté. En me


repassant les images des films que j ’avais aimés,
j ’imaginais le monde. J’inventais des histoires que
je forçais mes camarades de chambre à écouter
dans le noir. Si je me suis sans doute mieux adap­
tée à la prison que mes frères et mes sœurs, c'est
que j’avais pris l'habitude d'être cloîtrée. Je savais
depuis toujours limiter mon territoire, occuper
mon temps, me replier sur moi-même.
Ma mère me manquait tant, je souffrais telle­
ment de solitude que je voulus me suicider à deux
reprises, La première fois, j’avais dix ans. Je déci­
dai d'en finir dans le grand champ de tournesols
situé derrière le jardin de la villa Yasmina. J'avais
affûté une baguette de bambou avec laquelle je
piquai l'extrémité de mon pouce pour en faire jail­
lir le sang. Puis je mélangeai du sable à la plaie
pour provoquer une infection et j ’attendis, les
yeux clos, le cœur battant... La mort tardait à
venir, aussi me relevai-je au bout de quelques
minutes.
Tous les jours je frottais la blessure avec de la
terre, en espérant qu elle s’aggraverait et qu’on
m’hospitaliserait à la clinique du Palais, ce qui me
permettrait de voir accourir maman à mon che­
vet. C’est ce qui se produisit. J'avais tout de même
retiré quelques bénéfices secondaires de ce sui­
cide raté.
La seconde fois, j ’avais douze ans, et je voulus
me jeter du sixième étage de la villa d’Ifrane. Mais
la hauteur était impressionnante et la crainte de
me faire mal m ’en dissuada. Ces tentatives
n'étaient pas anodines. Mal à l'aise au Palais,
souvent malheureuse, l'idée d'en finir me hantait.
Seul le courage me manquait. Ou plutôt, déjà, la
rage de survivre.
Je ta is sans cesse tiraillée entre l'O rient et
86 La Prisonnière

l'Occident. Chez mes parents et à la villa Yasmina,


nous parlions français, mais au Palais, l’arabe
était de rigueur. Un dialecte de cour, désuet et raf­
finé, avec des expressions, une intonation et une
gestuelle particulières que je n’ai jamais réussi à
perdre et qui plus tard attirèrent les moqueries de
ma famille et le respect des Marocains. Où que
j'aille au Maroc, on me demande toujours si
j’appartiens à « Dar-el-Mahzran 1»,
A la villa, la gouvernante nous montrait com­
ment nous comporter à table et dans un salon,
comment servir, recevoir, cuisiner, faire la révé­
rence, devenir deux jeunes filles du meilleur
monde européen.
Au Palais, on se chargeait de faire de nous des
femmes dès que nous devenions pubères. On nous
inculquait le protocole; on nous apprenait à ne
pas faire de bévue, à nous tenir devant la cour et
dans le harem, à porter les tenues marocaines, à
nous soumettre et à nous prosterner. On exaltait
le côté féminin le plus superficiel et le plus obéis­
sant de notre personnalité. Nous n'étions rien par
rapport aux plus âgés, et moins que rien en tant
que femmes. J'apprenais à parler et à me taire, à
décoder entre les lignes, à faire de la méfiance une
règle et une arme du secret.
Au début de l'adolescence, où le caractère n’est
pas vraiment défini, j’aurais pu être attirée par la
cour, les belles tenues, les bijoux, les concubines
flamboyantes qui n'avaient d’autre souci que de
s’occuper de leur corps et de plaire à leur Seigneur
et Maître Mais ces moments d’envie étaient brefs.
Je savais que je n’étais pas faite ainsi et que je ne
le serais jamais. Je me sentais oppressée. Plus je
grandissais et plus j ’avais le sentiment d'être pri-

1, k La maison du pouvoir ».
L ’allée des princesses 87

sonnière. J’appartenais corps et âme au Palais et


j’étouffais.
Quand nous voyagions par la route suivies de
notre escorte j ’essayais de profiter un peu de cet
espace de liberté. Je regardais à l'intérieur des voi­
tures que nous dépassions, un couple avec des
enfants, ou bien un jeune homme sur sa moby­
lette. Je me surprenais à jalouser leur liberté. Et
puis tout de suite, d'autres portails s'ouvraient et
se refermaient, et j etais à nouveau à l'intérieur,
une femme du « dedans ».
Entre mes deux mondes, mes deux éducations,
il m était parfois difficile de tracer la frontière. Je
savais qu’un jour prochain, je serais obligée de
choisir. Jetais issue d'une famille nonnale avec
des principes et des valeurs autres que celles du
Palais. Mais ma vraie vie était soumise au pouvoir
d’un monarque absolu de droit divin. J'évoluais
parmi le sérail, les esclaves, tout un monde fémi­
nin assujetti à un même homme. Tout ce qui se
passait au Palais finissait par devenir normal,
alors même que la vie de cour était hors normes
par ses excès, son opulence, ses fastes, son pou­
voir tout-puissant et la crainte qui y régnait.
Au Palais, pourtant, j étais protégée. Cette petite
communauté retirée du siècle me préservait des
dangers d'un monde qui ne pouvait être que
médiocre. Mais, au plus profond de moi. jetais
une Européenne. Choquée, souvent, par ce qui se
passait à l’intérieur de l’enceinte, par la cruauté et
l'intensité des sentences punitives.
Des concubines étaient battues, répudiées, ban­
nies, disparaissaient à jamais dans les profon­
deurs des palais-prisons comme celui de Meknès.
Elles étaient dépouillées de toutes leurs richesses
et vivaient là-bas comme des spectres.
Hajar et Qamar, deux concubines turques qui
88 La Prisonnière

avaient appartenu au sultan Youssef ben-Youssef,


père de Mohammed V, y avaient été reléguées à la
mort de leur maître. Le prince Moulay Abdallah
avait eu pitié d’elles, II les avait recueillies chez
lui, à Rabat, pour quelles vieillissent en paix.
Quand je rencontrais ces deux petites aïeules
rousses, à la peau blanche et aux yeux bleus, qui
parlaient un arabe étrange, je comprenais à quel
point cette vie était moyenâgeuse et ce que ces
pratiques avaient de barbare. Je sentais que je
butais contre un monde inconnu, souterrain, qui
n'était pas le mien mais qui existait dans l’ombre.
Je cherchais à connaître les raisons des châti­
ments, à savoir ce que devenaient les coupables.
Je tendais l’oreille mais le vent ne me renvoyait
que des murmures et des rumeurs.

Le départ du Palais

Maman qui ne supportait plus les infidélités


répétées de mon père l’avait menacé maintes fois
de le quitter. L'occasion se présenta en la per­
sonne d’un jeune officier de la région du Nord,
dont elle tomba éperdument amoureuse.
Elle partit de la maison, obligea mon père à lui
laisser la garde de Maria et de Soukaina, respec­
tivement âgées de deux ans et un an, et inscrivit
Raouf et Myriam dans une pension huppée à
Gstaad, en Suisse. Elle loua une petite villa dans le
quartier étudiant de l’Agdal, ouvrit une boutique
de prêt-à-porter qui devint vite incontournable
pour les élégantes de la ville et changea complète­
ment de vie. Elle fréquentait désormais des intel­
lectuels et des artistes.
Maman ne se souciait pas du qu’en-dira-t-on.
Elle était heureuse, amoureuse, plus belle que
L'allée des princesses 89
jamais. Cette étape lui était nécessaire. Elle s'était
mariée trop jeune, n'avait pas eu d’adolescence.
Elle la revivait avec son bel officier.
Le roi organisa le remariage de mon père et me
l’apprit lui-méme. Je savais seulement que mes
parents avaient divorcé mais j ’ignorais pourquoi
J’avais pourtant onze ans mais on ne m’expliquait
rien, com m e si j etais encore incapable de
comprendre La cour se contentait de me regarder
avec compassion.
Le mariage, grandiose, fut célébré au palais de
Marrakech. J’en voulus au roi de l’avoir organisé
et d ’avoir éloigné maman de sa cour Du jour au
lendemain, on lavait oubliée, les portes se fer­
maient sur Fatéma Chenna, la femme divorcée. Le
beau monde se disputait pour recevoir la nouvelle
madame Oufkir, prénommée elle aussi Fatéma et
que j’avais surnommée « la cruche » tant elle était
bête, et organisait fêtes sur fêtes en son honneur.
J’étais trau m atisée p ar cette trah iso n qui
m’éclairait sur la nature humaine. Ma mère avait
été acclamée, adulée, puis on l’avait écartée
comme on écarterait un insecte importun. Ce qui
lui arrivait pouvait donc m’arriver un jour...
Après le mariage, mon père chercha à me voir.
Il me fit venir à la maison, où je ne reconnus plus
rien. Je refusai de l’embrasser, lui dis que je le
détestais. Il n’avait pas le droit de détruire une
famille. Mal à l’aise, il tenta de se justifier. Je sen­
tis que je l’avais blessé et je profitai de cet avan­
tage pour me faire plus violente encore.
— J’aime toujours ta mère, me confia-t-il d’une
voix brisée.
Mais je n ’entendais rien à ces subtilités de
grande personne. Comment pouvait-on aimer une
femme et se marier avec une autre? Et à qui
demander des explications ? Mimi et Raouf étaient
90 La Prisonnière.

dans leurs montagnes suisses, mes petites sœurs


étaient trop jeunes, Lalla Mina n 'au rait pas
compris. Je me sentais perdue., plus seule que
jamais. J’avais l’impression de trahir ma mère.
Mon père disait vrai. Ses sentiments envers
maman n’avaient pas changé, il ne supportait pas
de la perdre. Il la surveilla, la menaça, passa ses
nuits dans la voiture, en face de chez elle. Le jeune
officier fut envoyé dans les coins les plus reculés
du pays, désigné pour les missions les plus dange­
reuses. On exigea de lui qu’il démissionne. Il
refusa.
Le chef d etai-major le traita de fou pour s etre
attaqué à la femme de l'homme le plus puissant
du royaume.
— C'est à présent la mienne, répliqua-t-il,
superbe.
A l’occasion d'une visite officielle du roi dans le
sud du pays, mon père demanda à ma mère de
I aider à préparer une réception dans son village
natal. C'est ainsi qu’ils renouèrent.
Mon père divorça et ils se remarièrent. Maman
était très attachée à lui dans le fond de son cœur.
Elle me disait souvent que mon père l'avait faite.
Elle l’aimait vraiment et l'aime encore aujourd'hui.
Jamais, même au plus fort de notre tourmente, je
ne l'ai entendue se plaindre du sort que nous
subissions par sa faute.
Maman fut à nouveau enceinte. Tout le temps
de sa grossesse, mon père lui répétait :
— Le plus beau cadeau que tu puisses me faire,
c’est de me donner un fils qui me ressemble.
L'enfant de la réconciliation naquit en 1969 le
jour du grand tremblement de terre. Le roi le bap­
tisa Abdellatif, « l’épargné ». Le séisme avait été1

1. Le 27 février.
L'allée des princesses 91

d’une violence inouïe et malgré tout, les victimes


étaient peu nombreuses. Mon père n'a pas eu la
chance de le connaître. Abdellatif avait trois ans
quand il est mort.
Aujourd'hui, il est tout son portrait.
Mes parents avaient déjà repris la vie commune
depuis un bon moment, mais leur histoire demeu­
rait le principal sujet de discussion de la cour. Les
concubines adoraient les scandales bien croustil­
lants à se mettre sous la dent. Partout dans le
Palais, on murmurait, on chuchotait, on médisait.
Pour Rieffel, ma mère était une femme perdue,
une putain.
Un jour que toute la cour était à la clinique du
Palais, attendant des nouvelles de Oum Sidi qui
subissait une opération de la vésicule biliaire,
j ’entendis la gouvernante dire du mal de ma mère
avec une courtisane. Je me mis à hurler contre
elles. A l'autre bout du couloir, le roi m'entendit et
se précipita vers moi. Son regard m’intima de me
taire, par respect pour le repos de sa mère, mais je
continuai à crier.
Ma crise de nerfs l’impressionna. Il me prit par
la nuque pour me calmer et me demanda de
m'expliquer. En sanglotant, je répondis que je
voulais rentrer chez moi.
— J ’ai une famille, dis-je, je suis déchirée de ne
pas la voir.
J’ajoutai que Lalla Mina était une ingrate et que
je l avais bien compris alors que je me donnais à
fond, depuis toujours, pour lui faire plaisir.
A ma grande surprise, le roi acquiesça.
— Je ne te donne pas tort, me répondit-il,
l’ingratitude est le propre des Alaouites.
Je me rendis compte que ma détermination
l’avait touché dans son orgueil. Il ne pouvait plus
92 La Prisonnière

me demander de rester. Le soir même, j étais à la


maison.
Avant cette scène, j'avais déjà tenté de fuir.
J'avais' repéré une petite porte du côté des com­
muns, et dans la journée, loin des regards, j’avais
réussi à creuser un trou sous le grillage. Un soir, je
pus enfin passer de l’autre côté. Mais la liberté
m'éblouit, je n’étais pas prête. Je ne savais pas où
aller. La peur d ’un monde inconnu me fit rebrous­
ser chemin. Le lendemain, j'écrivis une lettre
désespérée à mon père, lui disant que j ’allais
m’enfuir. Au téléphone, il me raisonna et me jura
de tout tenter pour que je revienne chez moi.
D'autres raisons me poussaient. Le roi voulait
me marier au fils d'un général qui ne me plaisait
pas. Si je restais encore un peu, c'en était fait de
moi. Je ne pourrais plus mener la vie que je dési­
rais tant, entreprendre de longues études, voyager,
devenir actrice ou metteur en scène de cinéma.
Vers la fin, je passais mon temps à réunir les
concubines pour tenter de leur ouvrir les yeux sur-
leur triste sort. Mes propos, loin de les faire réflé­
chir, les faisaient rire aux larmes. Ces femmes
étaient cependant lucides, elles savaient exacte­
ment quelle était leur vie, ce quelles avaient perdu
et gagné en contrepartie.
Pendant les six premiers mois qui suivirent mon
retour à la maison, je dormis chez moi le soir, et je
continuai à vivre au Palais dans la journée pour
prendre mes cours au lycée Je me sentais dans
une situation délicate. J étais triste à l’idée d’avoir
rejeté la vie des concubines, et je voyais bien leur
ran cu n e, su rto u t celle des anciennes. Elles
m’avaient maintes fois répété que jamais je ne
devais partir ni abandonner Lalla Mina. J’étais
mal à l'aise, culpabilisée. Mais soulagée. Mais
heureuse.
L'allée des princesses 93
Dès que mon année scolaire s’acheva, je ne vou­
lus plus m’approcher du Palais. Le protocole
appelait sans cesse pour m'inviter et je refusais
chaque fois. Mon père m’obligea cependant à y
aller, par respect et par politesse.
J’éclatai en sanglots, terrorisée à l'idée qu’on
puisse me reprendre.
La m aison O ufkir

( 1969- 1972)

Le retour à la maison

Je suis rentrée chez moi à la nuit tombée. Je me


souviens de cette obscurité et de ce sentiment de
bonheur intense qui m ’a envahie. J’allais rattraper
le temps perdu, retrouver mon enfance. Ma place
était ici, paimi ma famille, dans ce décor paisible
qui serait désormais le mien.
Maman était à Londres, mon père encore au
ministère, les enfants avec leurs gouvernantes. J'ai
été accueillie par un personnel inconnu, dont la
trop grande déférence m ’a gênée.
J'ai visité la maison, caressé les murs, effleuré
les meubles. Je me suis attardée sur les tableaux
au mur, les photos de famille où j'étais absente. Je
voyais à travers elles défiler les années, mes frères
et sœurs encore enfants, mon père en grand uni­
forme, ma mère dans des tenues élégantes que je
ne lui avais pas connues.
J’ai ouvert les placards de sa chambre et son
parfum m'a fait chavirer. J’ai retrouvé les gestes
de ma petite enfance, quand j’enfouissais mon
visage dans sa veste pour m’imprégner de son
odeur. Dans le salon, j'ai osé m’asseoir à la place
de mon père, sur son canapé préféré, je me suis
96 La Prisonnière

lovée dans le creux du coussin où il avait l'habi­


tude de s'installer. En caressant son briquet, j'ai
versé des larmes de joie autant que de tristesse.
J'avais regretté mon foyer tout au long de mon
existence au Palais. Mais c’était seulement de
retour chez moi que je m’apercevais combien ce
manque avait été violent.
Notre maison était située allée des Princesses,
comme la précédente. Mon père avait acheté le
terrain avec sa retraite de l'armée française et fait
construire la vrilla, à crédit. Elle était vaste, confor­
table, accueillante surtout. Du portail, une route
menait à la maison dont les murs extérieurs
étaient couleur d'ocre rouge, comme ceux des vil­
las de Marrakech. D'un côté de la route, une
pelouse en pente était entourée d’une haie de
cyprès qui nous protégeait des regards. De l'autre,
maman avait fait aménager un jardin japonais,
couvert de rocailles et planté d’arbres nains. Nous
avions une piscine, un tennis, une salle de cinéma,
un sauna, un garage qui contenait une dizaine de
voitures.
Cependant, rien de tout cela n’était prétentieux
ou tape-à-l’œil. Mes parents appréciaient le
confort que l’argent procure mais détestaient
l’ostentation. Ma mère, dont le raffinement était
inné, avait joliment décoré toutes les pièces avec
simplicité.
Tous ceux qui venaient chez nous embellis­
saient la maison dans leurs descriptions. On disait
qu'elle était l'une des plus belles de Rabat. Ce
n’était pas le cas. La pièce commune où nous nous
tenions le plus souvent était de dim ensions
réduites, meublée en son centre d'une table ronde
et basse, à la marocaine. On y déjeunait, on y
dînait et on y regardait la télévision. Au premier
étage, ma chambre était prête pour mon retour,
avec son décor de bonbonnière anglaise.
L ’allée des princesses 97

J'ai obtenu un peu plus tard, non sans heurts


avec mon père, de m'installer à l'écart de la mai­
son, dans un studio situé entre la piscine et le
sauna. La pièce était minuscule, et contenait seu­
lement un lit encastré, deux bibliothèques et un
cabinet de toilette, mais grâce à sa situation éloi­
gnée de la maison, je suis devenue un peu plus
autonome.
J'ai mis longtemps à m'intégrer à cette vie de
famille inconnue. Les premiers mois, j'observais,
j ’étudiais le rythme des uns et des autres. Mon
frère Abdellatif était un nouveau-né. Il accaparait
tout mon temps lorsque je rentrais du lycée.
J’avais du mal à renouer avec mon frère Raouf et
mes trois soeurs, à recréer une complicité que
nous n’avions jamais connue ensemble. Avec ma
mère, ce fut plus facile. Nous avions tout de suite
retrouvé nos marques communes. Notre lien si
fort ne s’était pas distendu avec l’éloignement.
Il régnait chez moi une atmosphère sympa­
thique. C'était un vrai foyer, empli d'animation et
de gaieté. Mais au fur et à mesure que mon père
devenait un personnage important du royaume ’,
l'ambiance se fit moins chaleureuse. Notre inti­
mité familiale s'en ressentit.
A la maison, les courtisans étaient encore plus
soumis envers mon père qu'ils ne l'étaient au
Palais. Les hommes faisaient antichambre. Les
femmes venaient dans l'espoir de copier les nou­
velles tenues de ma mère, l'arbitre des élégances
de tout ce petit monde. Nous vivions sous le
regard d'une cour qui disposait de notre vie et de
notre temps.
Parfois, nous avions la chance de déjeuner tous 1

1 1969 : le général Mohammed Oufkir est ministre de l’Inté­


rieur du roi Hassan II depuis 1964.
98 La Prisonnière

en famille. Mais la plupart du temps les courtisans


s'incrustaient et se massaient dans le petit salon
où mon père recevait les ministres et les officiers
pour travailler. Quand leurs femmes arrivaient, ils
se déplaçaient tous au premier étage, dans le
grand salon, pour prendre un verre et bavarder.
Les adultes dînaient tard, il n'était pas rare d’avoir
à table une trentaine de convives.
Chez nous on ne sentait pas le faste, mais la
toute-puissance de mon père. Je connaissais mal
cet aspect de son personnage. J’avais vaguement
découvert au Palais qu’il était quelqu'un d ’impor­
tant; la reine mère l'aimait particulièrement, les
courtisans le révéraient, le roi passait beaucoup
de temps avec lui.
De retour à la maison, je découvris aussi qu'on
le craignait, qu’on le décriait, qu’il passait pour un
être féroce. Mes amis en faisaient l'ennemi public
numéro un. La simple évocation de son nom les
tétanisait.
Au lycée Lalla Aicha où mes parents m’inscri­
viren t en seconde, on me respectait et on
m’enviait, mais on chuchotait derrière mon dos,
on me montrait du doigt. Une élève me traita de
fille d’assassin à propos de l'affaire Ben Barka
dont j’ignorais toujours la teneur. Je ne savais pas
comment les contredire. Avec la naïveté de mon
âge, ce n était pas mon père que je condamnais
dans nos discussions politiques, mais le Pouvoir et
la Répression avec un P et un R majuscules.
J’aimais passionnément mon père. Il me sem­
blait quon ne le connaissait pas comme je le
connaissais moi, avec sa sensibilité, sa générosité,
sa bonté. C etait un être calme, discret, plus
m odéré en apparence que m a m ère qui ne
mâchait jamais ses mots. En réalité il était bien
plus acerbe et bien plus cinglant qu elle. Son ins-
L'allée des princesses 99

tinct était très sûr et il ne se fiait qu’à lui, au risque


de se tromper ou de fâcher son entourage, car il
ne savait pas mettre les formes.
D'un caractère méfiant, il pouvait parfois se
montrer très coléreux malgré le sang-froid dont il
faisait preuve le plus souvent. Il était plutôt luna­
tique. Parfois gai et détendu, il montrait dans ces
moments-là un subtil sens de l'humour qui pou­
vait se faire tordre de rire toute une assemblée.
D’autres fois, il entrait dans un mutisme profond
dont nul ne pouvait le tirer. Inapprochable, ina­
bordable, il ressemblait alors à un sphinx.
Il était simple de goûts mais grand seigneur
dans lame. Même à l'époque où il n’avait pour
vivre que sa solde de capitaine, il pouvait la
dépenser en une soirée pour emmener maman au
restaurant. Il était beau, altier, plein de charisme.
Quand il entrait dans une pièce, on ne voyait que
lui. Pudique et même pudibond, il n’embrassait
jamais maman devant nous. Il l'enlaçait tendre­
ment ou lui serrait la main avec beaucoup d ’affec­
tion.
Mes parents avaient entre eux une relation
douce et respectueuse. Ils n'élevaient pas la voix ni
ne se disputaient, quels que fussent leurs conflits,
leurs problèmes. Ils avaient beaucoup d'admira­
tion l'un envers l'autre. Pourtant, ils étaient très
différents.
Maman était artiste, bohème, éparpillée, dépen­
sière, généreuse et casanière. C’était une femme
gaie, qui aimait la vie, la fête, et chanter à tue-tête
tout le répertoire de la musique orientale clas­
sique. Elle avait une voix magnifique. Elle aimait
le cinéma et les voitures rapides quelle pilotait
elle-même à toute allure dans les rues de Rabat.
Autodidacte, elle lisait beaucoup et était curieuse
de tout.
100 La Prisonnière

Son caractère entier lui valait des ennemis. Elle


était franche, directe, impatiente, colérique, m an­
quait de souplesse. Au contraire des courtisans
qui l'entouraient ou du Palais quelle fréquentait,
elle n ’était ni calculatrice, ni joueuse, ni manipula­
trice. Elle était droite et même presque trop. Avec
nous, elle était maternelle, et ne m anifestait
aucune Dréférence pour l’un ou pour l’autre de ses
enfants, même si je peux me llatter du lien privilé­
gié que j'avais avec elle. Elle était plus présente
avec nous que mon père, malgré ses journées
chargées.
Mon père demeurait cependant accessible, à
condition qu'on se donnât la peine d’aller vers lui.
Il entretenait avec chacun de ses six enfants une
relation particulière.
Myriam, qui avait alors quatorze ans, était
souvent malade. Elle souffrait depilepsie. Mes
parents avaient consulté des médecins dans le
monde entier, mais en vain. Ses crises étaient vio­
lentes et spectaculaires. Était-ce cette affection
qui rendait mon père distant à son égard ? Je me
souviens cependant d'un jour où elle avait falsifié
ses notes sur son carnet. Maman s'en était aperçue
et avait demandé à mon père de la corriger. Mais
il était incapable de nous punir ou de lever la
main sur nous. Il demanda à Mimi de venir dans
le salon avec lui. Il ferait semblant de la frapper
tandis qu'elle hurlerait à intervalles réguliers pour
persuader maman de la réalité de son châtiment...
A douze ans, Raouf était l'héritier, le premier
garçon de la famille, un jeune dieu odieusement
gâté par les femmes de la maison et vénéré par
tous. La garde claquait des bottes devant lui. Il
vouait une admiration sans bornes à mon père.
Celui-ci, qui l'adorait, avait cependant une rela­
tion difficile avec lui. Adolescent, Raouf était
L ’allée des princesses 101

d'une grande beauté, presque féminine, avec ses


cheveux longs, sa peau mate, ses pommettes
hautes. Mon père redoublait de sévérité et presque
d'agressivité envers lui, tant il craignait que son
héritier devienne homosexuel.
Cette peur était peu fondée. Mon frère avait déjà
beaucoup de succès auprès des jeunes filles et il
leur rendait bien l’intérêt quelles lui portaient.
Après le coup d’Etat de Skhirat Raouf ne lâcha
plus mon père d’une semelle. Il avait obtenu de
faire partie de l’escorte. Comme il savait déjà
conduire à treize ans, il remplaçait souvent le
chauffeur, sortait le soir avec mon père et atten­
dait patiemment que ses réunions de travail se ter­
minent, parfois tard dans la nuit.
Maria et Soukaïna, âgées respectivement de
sept et six ans, avaient des caractères très dif­
férents. Maria, vive et indépendante, charmait
mon père mais elle était difficile à saisir. Déjà, à
l'époque, elle n'extériorisait pas ses sentiments.
Soukama, au contraire, était affectueuse et douce.
Elle se blottissait contre mon père en suçant son
pouce ou bien lui chantait des chansons avec un
ton comique qui le faisait rire aux larmes.
— Il était un petitomeu, pirouetteu, cacahoue-
teu...
Elle passait son temps allongée par terre, à plat
ventre, à gribouiller sur du papier. Mon père était
persuadé qu'elle deviendrait artiste peintre ou
écrivain
Quant à Abdellatif, encore dans les langes, il fai­
sait la joie de tous. Le souhait de mon père avait
été exaucé. Son dernier fils lui ressemblait. Il fail­
lit d'ailleurs le perdre prématurément, dévoré par
un lionceau qu'on lui avait offert et qu'il avait
ramené à la maison.
1. Cf. page 116.
102 La Prisonnière

L'animal qui s'ébattait librement sur la pelouse


s'attaqua d'abord à deux yorkshires avant de s’en
prendre au bébé qui jouait non loin de là. Il le
bouscula comme une balle sous l'œil impuissant
des nurses, puis il le mit entre ses pattes et montra
les dents dès que quiconque menaçait de s’appro­
cher. Il fallut appeler mon père pour qu'il constate
lui-même le danger. Le lionceau finit par lâcher sa
proie et on l'envoya jouer avec ses congénères, au
zoo.

Mon père et moi

Nous étions deux amis, deux complices. Je le


charmais, je le provoquais, sans dépasser cer­
taines limites. Je me gardais bien cependant de lui
m ontrer de la crainte ou un respect servile : j’étais
bien trop insoumise.
Le matin, il m ’appelait pour ajuster son nœud
de cravate ou boutonner son col. Jetais fière de ce
rituel comme il l’était lui aussi. Un jour que j’avais
du mal à fermer sa chemise, je lui fis remarquer
pour le taquiner qu'il avait attrapé un double men­
ton. Il était très coquet et prit immédiatement les
mesures qui s’imposaient : une partie de tennis à
la maison avec son ami, le général Driss Ben
Omar, un sauna et quelques légères restrictions
alimentaires. Hélas, ces excellentes résolutions ne
durèrent pas très longtemps.
Lorsqu'il partait en voyage il me demandait de
préparer sa valise. Il le racontait ensuite avec
orgueil à ses ministres. Il me disait avec un petit
sourire :
— Habille-moi comme tes stars de rock, je veux
être à la mode...
Vers treize heures, quand il arrivait du minis-
L ’allée des princesses 103

tère ou de l’état-major, il se rendait dans le grand


salon. Il s’installait sur son canapé, toujours à la
même place, demandait une bière, la dégustait
lentement. Je terminais de déjeuner et je montais
le retrouver, souvent avec Soukaïna qui lui portait
un am our immense. Je m'occupais de lui, je le ser­
vais, je restais à ses côtés jusqu'au moment de
repartir pour le lycée, en caressant la cicatrice
qu'il avait à sa main droite, séquelle d’un accident
de voiture,
U avait fait installer un grand piano dans le
salon et il me demandait de jouer quand nous
avions des invités. Il était très fier de mes dons
musicaux. Je m’exécutais en rechignant un peu : je
n ’aimais pas ce rôle de jeune fille de la maison.
Q uelques sem aines après m on reto u r,
j'accompagnai mes parents en visite officielle en
Espagne, à Séville, à l’occasion de la Féria. Ce fut
[occasion de me rapprocher d’eux, de redevenir
leur fille, et même leur enfant unique puisque mes
frères et mes sœurs étaient restés à Rabat. Je dois
à ce voyage mon premier vrai moment de bonheur
familial. Nous allions ensemble dans toutes les
fêtes données par l’aristocratie espagnole, nous
dansions jusqu’à l’aube des flamencos endiablés.
Je découvrais un père enjoué, bon vivant, noc­
tambule, am ateur de chansons d’am our et de
jolies gitanes. Un père autoritaire aussi. Il m 'inter­
dit de sortir un soir vêtue d’une chemise indienne
transparente que je portais sans soutien-gorge
comme c’était la mode à l’époque. Il était irrité par
tant d’indécence.
Notre complicité n ’allait pas sans heurts. J'avais
seize ans, jetais rebelle dans l’âme, rétive à toute
forme d ’autorité. J’avais été bridée pendant de
trop longues années. Plus tard, j’ai dû me battre
encore pour avoir le droit de porter des minijupes.
104 La Prisonnière

J ’ai refusé qu’un chauffeur m ’accompagne le


matin au lycée et m'attende à la sortie. Je voulais
mener une vie normale, ce qui n’était pas évident
quand on était la fille du général Oufkir.
J’ai attendu avec impatience mes dix-huit ans
pour passer mon permis de conduire. Mon garde
du corps qui conduisait n ’im porte com m ent
m’avait appris les rudiments du volant. Mais je
n’avais aucune notion du code de la route. J’ai
obtenu mon permis grâce aux policiers de mon
escorte qui ont demandé à l’inspecteur de me le
donner.
Je retrouvais chaque jour une bande d’amis que
mon père ne voyait pas d ’un très bon œil. Cer­
tains, comme Sabah, ma meilleure complice, lui
paraissaient trop délurés. Véronique et Claudine
étaient dans ma classe, en seconde C au lycée
Lalla Aïcha. Les parents de Véronique, trotskistes
convaincus, étaient affiliés au parti d’Abraham
Serfaty *. Ils vivaient en soixante-huitards dans
une maison de Rabat, non loin de chez nous. Le
jardin, à l’abandon, était le domaine des chiens,
bergers allem ands, doberm ans, bulldogs. Les
enfants étaient livrés à eux-mêmes. C’était tout
l’opposé de ma vie, mais cela n’entama pas notre
amitié naissante.
Véronique m’invitait souvent à déjeuner malgré
la réticence de ses parents à mon égard. Ils n’hési­
taient pas à me provoquer, à faire allusion à mon
père. Je finis par leur répondre que je n’avais
aucun argument politique pour le défendre, mais
qu’il était mon père et que je ne tolérais pas qu’on
l’injurie.I,
I, Abraham Serfaty: diplômé de l'Ecole française des mines.
Cet opposant au régime est le créateur du parti d'extrême gauche,
liai Amam (« En avant »). 11 est arrêté en janvier 1972, relâché
puis incarcéré en 1974 à la prison GhbiJa. puis à la prison mili­
taire de Kenitra, Il sera libéré ert septembre 1991 et expulsé en
France.
L ’allée des princesses 105

Parmi mes amis garçons, il y avait Ouezzine


Aherdane, fils d'un chef de parti berbère devenu
plusieurs fois ministre sous Mohammed V et Has­
san II; Maurice Serfaty, fils d’Abraham Serfaty;
Driss Bahnini, le fils de l’ex-Premier ministre, le
fils d ’un homme d’affaires, d'autres encore...
Ouezzine affichait le style de Bob Dyian, il portait
les cheveux longs, des chemises fleuries. Il condui­
sait des Coccinelles Volkswagen sans tuyau
d'échappement qu'il repeignait selon son humeur :
le lundi elles étaient jaune citron, le mardi elles
devenaient rose bonbon. Ensuite, il préféra les
Mustang décapotables.
J’échangeais volontiers mes grosses voitures
avec chauffeur contre ses engins pétaradants. Un
après-midi que nous avions fait l'école buisson­
nière, nous étions tous dans la voiture de Ouez­
zine à rire et à faire les fous. Au feu rouge, une
voiture s’arrêta tout près de la nôtre. A l'intérieur,
mon père nous fixait avec sévérité. Terrorisée, la
joyeuse bande se glissa sous les sièges. Ouezzine,
qui était bien trop fier pour montrer qu'il avait eu
peur, démarra en regardant droit devant lui.
J’allais souvent chez Maurice Serfaty, je ren­
contrais chez lui les militants que son père rece­
vait. J'avais beau être la fille de mon père, être sur­
veillée comme il l’était aussi, mais pour des
raisons différentes. Abraham Serfaty me témoigna
toujours la plus grande confiance puisque j'étais
l’amie de son fils. Il avait l’intelligence de ne pas
mêler ses enfants à la politique Je n'ignorais rien
de ses activités, mais il ne me serait jamais venu à
l’idée d’en parler à mon père. Lui-même, d’ail­
leurs, ne m’aurait jamais interdit de fréquenter sa
maison.
Mon pere s’inquiétait avant tout de ces garçons
autour de moi. U était influencé par son entourage
106 La Prisonnière.

de courtisans hypocrites, qui feignaient de se sou­


cier de ma virginité et de mon honneur. Je n’en
avais çure. Les défier m’amusait plus que tout.
Bien sûr, je ne voulais pas décevoir mon père;
mais cela ne m ’empêchait pas de faire le mur
presque tous les soirs pour assouvir ma passion de
la musique et de la danse.
J'étais très organisée. Jusqu’à vingt-deux heures,
je faisais acte de présence, je répondais aux ques­
tions sur mes études comme une jeune fille
modèle. Quand on annonçait que le dîner était
servi, je me levais, j’embrassais mes parents, je
disais bonsoir aux invités en prétextant une inter­
rogation à préparer pour le lendemain. Dans ma
chambre, j ’enfilais une minijupe ou un short, je
me maquillais à outrance. Je plaçais un polochon
coiffé d’une perruque dans mon lit et je partais.
Ce n ’était pas chose aisée : nous vivions de
façon étouffante. Nous étions toujours surveillés.
Il n etait pas question de sortir sans escorte. La
maison était truffée de gardes et, parmi eux, de
nombreux mouchards. Les standardistes qui se
relayaient à la maison étaient eux aussi des mou­
chards. Mais j’avais gagné la complicité de l’un
d’entre eux qui m’aidait à m ’échapper.
Les deux jeunes frères de ma mère, Azzedine et
Wahid, âgés de vingt ans et dix-sept ans, m’atten­
daient dans leur voiture. Nous filions retrouver les
copains dans les boîtes de nuit à ia mode. Azze­
dine veillait sur moi jalousement et ne permettait
à personne de m’approcher.
Je dansais jusqu a l’aube. Le matin, je me réveil­
lais à sept heures pour aller en cours, mais je met­
tais un point d ’honneur à réussir mes examens.
Un soir, alors que je me préparais, j ’ai entendu les
deux battants en bois de la fenêtre s’ouvrir légère­
ment. Dans l’obscurité, j’ai reconnu mon père
L'allée, des princesses 107

Quelqu'un m ’avait donc dénoncée. Ce soir-là, je


suis restée tranquillement au lit. Il ne m’a jamais
soufflé mot de ce qu’il savait.
Nous passions l'été à la plage, près de Rabat.
Mes parents y possédaient deux cabanons, beau­
coup plus simples que ceux que la bourgeoisie fai­
sait construire et qui avaient bien souvent l’allure
de palais. Ceux de mes parents étaient vraiment
des maisons de plage. Ils s’étaient approprié le
premier et nous avaient laissé l'autre. Ils voulaient
que je m’installe avec eux mais je refusai, prétex­
tant des examens à préparer. En réalité, je voulais
continuer à faire le mur, ce qui relevait, une fois
de plus, d ’un véritable parcours du combattant. Le
terrain était truffé de jeeps, la police, l’armée
patrouillaient nuit et jour.
Je me réveillais souvent à midi. Mon père, qui
feignait de croire que mon sommeil profond était
dû à mes nuits de bachotage, me proposa un tour
en voiture après un déjeuner où je débarquai les
yeux encore gonflés. Les tête-à-tête avec lui étaient
si rares que j'acceptai avec joie.
Il a conduit un moment sans rien dire, puis il
m’a demandé si j’avais entendu parler d'une boîte
de nuit qui s'appelait La Cage. J’ai nié avec
vigueur, pas très fière de moi. C’était à La Cage
que je dansais jusqu'à l'aube. Il s’est garé en face
de l’endroit
— Tu ne le reconnais pas?
J'ai fait semblant de ne pas comprendre et il n'a
pas insisté.
Un autre jour, il déclara devant toute une
assemblée qu'on m ’avait vue en boîte, à Casa­
blanca. Par chance, c'était faux et j’ai pu protester
sans arrière-pensée de mon innocence.
— Un soir on me voit à Casa, et pourquoi pas le
lendemain à La Cage ?
108 La Prisonnière

— Pour Casa, je peux te croire, mais à La Cage,


là je ne sais pas...
A Londres où il m'emmena pour la première
fois avec lui, il me surprit à fumer dans les toi­
lettes du Play Boy, un restaurant à la mode. Il
attendit que je sorte et déclara que je pouvais
fumer devant lui plutôt que me cacher. Un peu
plus tard il eut une discussion devant moi avec le
général Ben Omar, un homme austère qui édu­
quait ses enfants dans la crainte. Il répéta qu'il
n'aimait pas les cachotteries. Il préférait me voir
fumer plutôt que m’entendre lui mentir, ce qui
choqua le brave général.
Mon père mangeait mal, mastiquait bruyam­
ment, n’avait pas de manières. Personne dans son
entourage n'osait le lui faire remarquer et maman
ne s'en souciait guère. Il détestait aussi la cuisine
raffinée. Comme moi, il n'aimait que les œufs, de
préférence cuits sui le plat. En visite officielle à
Agadir, il était passé voir un de ses meilleurs amis,
Henry Friedman. Celui-ci possédait la Casbah
d'Agadir, un genre de Club Med qu’il avait été le
premier à lancer et qui existe toujours.
De tout son entourage, Henry était le seul à oser
dire ses quatre vérités à mon père. C’était un Juif
d'Europe de l’Est, roux aux yeux bleus, qui mesu­
rait près de deux mètres et pesait cent cinquante
kilos. Un mastodonte, le cigare vissé au bec, la
voix cassée, caverneuse. Ancien déporté, il person­
nifiait la joie de vivre mais avait un côté auto­
ritaire. Il adorait manger. La faim et les privations
éprouvées dans les camps de concentration lui
avaient donné un profond respect pour la nourri­
ture. Excellent cuisinier, il avait préparé lui-même
pour mon père une table couverte de mets appé­
tissants.
Mon père passa en revue tout le buffet.
L'ailée des princesses 109
— Écoute, je suis désolé, Henry, dit-il enfin,
mais ça ne me plaît pas. Je veux deux œufs sur le
plat.
Henry se mit en colère et hurla contre mon père
qui restait très calme. Les serveurs tremblaient de
voir que le général Oufkir se faisait passer un
savon, mais Henry, rouge cramoisi, continuait de
plus belle. Plus Henry s ’échauffait et plus le petit
sourire de mon père s’élargissait. Il était ravi de
l'avoir provoqué.
A la maison, je ne supportais pas de me mettre à
table avec lui. Mon éducation stricte, à l’alle­
mande, ne tolérait pas le moindre écart de tenue.
Quand je déjeunais avec les enfants, je ne pouvais
m’empêcher de les reprendre. Ils étaient certes
bien élevés, mais pas assez à mon goût. Je leur
apprenais à découper une sole, à mastiquer lente­
ment. Je ne me faisais pas à leurs manières et eux
se moquaient des miennes, inculquées par Rieffel,
la gouvernante, et amplifiées par le raffinement
inouï du Palais. Je n'ai jamais pu ni su m’en
défaire.
Au cours d’un déjeuner en compagnie des offi­
ciers de mon père parmi les plus intimes, je fus
bien vite exaspérée par le bruit de ses mâchoires.
Je le regardai fixement. Il releva un peu la tête, me
dévisagea à son tour. Nous nous étions compris
sans mot dire. Il se m u alors à mastiquer plus fort
encore, tout en me défiant. Je l'imitai et lui dis :
— On ne s’entend pas ici, on n'entend que toi.
Tous les officiers avaient déposé leurs couverts.
Ils me désapprouvaient; j’étais insolente, déver­
gondée, je manquais de respect envers mon père.
Mais il ne répliqua pas.
Un autre jour, il avait décidé de s’arrêter de
fumer. Il arriva de l'état-major, les poches pleines
de chew ing-gum . Il savait que je détestais
no La Prisonnière

entendre quelqu'un mâcher. Il ouvrit le paquet,


enfourna toutes les tablettes dans sa bouche et il
me regarda fixement. Je ne détournai pas mon
regard
Une autre fois, il était dans le salon avec quel­
ques ministres, à discuter politique. Je passai dans
la pièce d’à côté, et mis la musique très fort. Il me
demanda de diminuer. J’obéis, je laissai passer dix
minutes, et je recommençai. C'était le genre de
petits jeux auxquels nous nous livrions sans cesse.
A la fin de l'année, mes notes n ’étaient pas assez
bonnes pour passer en première C. Mes sorties
nocturnes avaient laissé des traces. J'optai pour la
filière littéraire et demandai à mes parents de me
mettre en pension. Je pensais ainsi être plus libre.
A la rentrée suivante, ils nous inscrivirent tous
les trois, Raouf, Myriam et moi, à Meknès, au
lycée Paul-Valéry. Mon habitude de faire le mur
ne m’avait pas quittée et je le fis plus souvent qu'à
mon tour, ce qui me valut de très nombreuses
réprimandes et même une paire de claques le jour
où, au lieu de rentrer à la pension au petit matin,
je fuguai une journée entière avec Sabah, à Rabat.

Une jeune fille gâtée

La vie de tout le monde? J'en rêvais... Mais


j'ignorais ce quelle pouvait être... Mon univers
était si facile. Il suffisait de claquer des doigts et
hop, tout m'arrivait sans que j'aie besoin de me
fatiguer. Voyager? Je prenais l’avion en première
classe comme d'autres, l'autobus. M'habiller? Je
dévalisais les créateurs des grandes capitales euro­
péennes et au besoin j'empruntais les tenues Saint
Laurent de maman. Sortir? Les fêtes, les bals se
succédaient avec des invités abonnés au carnet
L ’allée des princesses 111
mondain des gazettes. Partir en vacances ? J'avais
le choix ; le monde entier était à moi. Tout me
paraissait normal : l'argent, le faste, le pouvoir, la
royauté, la soumission. Autour de moi, les gens
étaient si dociles que même si on avait les yeux
noirs, ils vous complimentaient sur le bleu de
votre regard parce qu'on le leur avait ordonné.
Au bal de mes dix-huit ans, mes parents
convièrent toute la bonne société marocaine, le
prince Moulay Abdallah, la princesse Lamia, tout
le gouvernement, un bon nombre de militaires et
quelques stars.
Et moi ? Moi, l’enfant gâtée, je faisais la tête. Les
essayages m’ennuyaient. Porter une robe de Dior,
ça n était pas pour moi, être coiffée « chonchon »
non plus. Dans mon coin, je boudais, je trépi­
gnais... Le coiffeur qui passa deux heures à écha­
fauder un chignon compliqué, à grand renfort de
laque et de crêpages, jura qu'il ne reviendrait plus
jamais me coiffer lorsqu'il vit le peu de cas que je
faisais de son chef-d’œuvre. Avant même qu'il ait
terminé de remballer ses affaires, je me suis passé
la tête sous l'eau et j'ai lâché mes cheveux sur mes
épaules. Une vraie tête à claques.
J’ai dû recevoir tous les invités avec mes
parents, faire assaut d'amabilités, jouer à la leune
ille parfaite en âge de se marier. J'ai ouvert le bal
avec le prince Moulay Abdallah, eu un mot gentil
pour les vieilles dames, souri à mon grand-père,
aux généraux, aux ministres... J'ai tenu mon rôle
une bonne partie de la soirée.
Mais quand le groupe jamaïcain a attaqué les
premiers reggae, Malika la trop sage s'est déchaî­
née sur la piste. J’ai abandonné ma belle tenue de
mousseline blanche rebrodée de roses, enfilé un
jean et un tee-shirt, et, pieds nus, j'ai dansé à
perdre le souffle toute la nuit, le plus souvent avec
mon père.
112 La Prisonnière

Cette soirée tant redoutée a tout de même fini


par me plaire. J'avais été couverte de cadeaux,
pam u lesquels des bijoux magnifiques; on m'avait
complimentée sur ma beauté, mes parents étaient
heureux... Et je m’étais bien amusée. J'ai gardé
longtemps, même pendant les premières années
d'em prisonnem ent, un petit album de photos
prises ce soir-là. On me l'a confisqué comme le
reste. Mais j'ai pu le récupérer quand on m’a libé­
rée. Les têtes des généraux, exécutés après le coup
d’Etat de Skhirat et qui étaient présents ce soir-là,
avaient été entourées au stylo vert.
A quoi rêvent les jeunes filles ? A l'amour, pour
la plupart d'entre elles. Moi, c’était à la lumière...
Le cinéma était resté ma grande passion, l’affaire
de ma vie, depuis l’époque où je faisais rejouer
tous les films qui m'avaient plu à Lalla Mina et à
mes camarades du lycée royal. Etre une vedette,
voilà ce qui m 'anim ait .. Toutes les occasions
étaient bonnes pour approcher le show et les pail­
lettes. A Londres où maman possédait une maison
dans Hyde Park, j'ai rencontré l'actrice grecque
Irène Pappas. Elle jouait dans un film qui se tour­
nait dans les studios londoniens. Tout de suite, la
tête m’a tourné. Heureusement pour moi, mes
deux oncles Azzedine et Wahid étaient censés me
servir de chaperons. En réalité, ils s'amusaient
autant que moi.
On se retrouvait dans l’immense appariement
qu’Irène avait loué, on dansait le sirlaki, on buvait
de la vodka et du champagne, on riait, on chan­
tait, on rentrait à l’aube, raccompagnés dans des
Maserati ou des Lamborghini, par le fils du roi
Fahd d'Arabie ou par un jeune acteur grec, Yorgo.
C 'était ainsi que j ’étais censée apprend re
l'anglais...
Paris me fascinait .. Toutes les occasions étaient
L'allée des princesses 113

bonnes pour que je supplie mes parents de m'y


envoyer. Il me fallait encore une fois un chaperon.
Ma cousine, Leïla Chenna, avec laquelle je jouais
enfant, fut chargée de cette tâche. Je me suis ins­
tallée chez elle avec joie. Un peu plus âgée que
moi, Leïla était la plus belle fille de sa génération.
Son physique lui avait porté chance : elle était
devenue actrice. Le metteur en scène Lakhdar
Yamina en était tombé éperdument amoureux et
l’avait fait jouer dans la plupart de ses films, dont
le fameux Chronique des armées de braise qui avait
reçu la Palme d'Or à Cannes. Elle avait aussi
figuré dans un James Bond.
Leïla incarnait mon rêve. Elle avait réussi dans
le cinéma, elle était indépendante. Elle côtoyait les
acteurs que j ’admirais le plus au monde. Et elle
n'était pas égoïste... Elle me présenta Alain Delon.
La star des stars. L'acteur que les femmes adu­
laient. Il ne m 'im pressionnait guère. Pour la
gamine de dix-sept ans, capricieuse et spontanée
que jetais, il était déjà un homme mûr. Presque
un vieux. Il n ’aurait pu être question d'autre chose
que d'amitié entre nous, parfois ambiguë, mais
toute platonique. Je l'ai vu quelques fois à Paris
puis ensuite à New York et au Mexique où il tour­
nait L’Assassinat de Trotski de Joseph Losey, avec
Romy Schneider. Il m ’a appris à jouer au Yam's.
Alain avait beaucoup d’affection pour moi, mais
respectait la jeune fille que j ’étais, bardée de prin­
cipes vertueux. Mon côté vierge affolée ne lui
déplaisait pas. Il m ’appelait souvent à Rabat.
Alerté p ar ses courtisans toujours prom pts à
s’effaroucher pour mon honneur, m on père
s’inquiéta de cette relation. Il n’y avait pas de quoi.
Alain était un véritable ami, parmi les plus fidèles.
Il a prouvé ensuite qu'il ne m'avait jamais oubliée.
Jacques Perrin fréquentait l’appartem ent de
114 La Prisonnière

Leïla. Il venait de produirez. Il était admiré, fêté...


Et craquant... J’ai eu avec lui un petit flirt sans
conséquence. J’ai sans doute été un peu amou­
reuse. Mais je n'étais pas encore prête à apparte­
nir à quiconque, Ma liberté toute neuve me grisait
trop.
Les États-Unis incarnaient mon rêve. New York
et Hollywood étaient ma plus belle récompense.
J’y ai passé des vacances de Noël mémorables.
Dans la Grosse Pomme, je suis devenue l’amie de
Marvin Dayan, le neveu de Moshé, ce qui, à mon
retour, mit mon père en joie et scandalisa certains
de ses ministres. Los Angeles? Un de mes meil­
leurs souvenirs. J'accom pagnai la princesse
Nezha, la plus jeune sœur du roi, et je fus invitée
avec elle dans le tout-Hollywood. Nous allions de
dîners en soirées tous plus ébouriffants les uns
que les autres. J'ai rencontré là-bas tout ce que le
cinéma mondial comptait à l’époque de stars et de
célébrités, Zsa-Zsa Gabor, Edward J. Robinson, et
tant d’autres. J’étais impressionnée, intimidée,
m ais cependant éblouie... J'avais beau être
consciente que je devais ces fréquentations presti­
gieuses à mon nom, qui m 'ouvrait toutes les
portes comme un sésame, je n'en étais pas moins
étourdie.
Dans une de ces soirées, je suis même tombée
éperdument amoureuse d ’un cow-boy de cinéma,
Stuart Whitman, qui n’eut qu'à cligner ses beaux
yeux bleus pour me faire tomber en pâmoison. Je
m’ouvris de ce coup de foudre à ma voisine de
canapé, un ravissant mannequin français. Elle
m'écouta avec un grand sérieux.
— Je comprends, me dit-elle en souriant. C’est
vrai qu'il est magnifique.
J’allais enchaîner sur 1objet de ma passion
subite, détailler tous ses charmes, quand je vis
L ’allée des princesses 115

Nezha me foudroyer du regard. Elle me fit signe


de la rejoindre.
— Malika, tu te conduis mal. Non seulement tu
dévisages cet homme avec impudence, mais en
plus tu le fais devant sa propre femme ..
C'était ma belle voisine... Elle eut ('élégance de
ne pas me tenir rigueur de mon aveu, et m’invita
chez elle à plusieurs reprises. Ma naïveté l’avait
séduite. Je devins son amie et celle de son mari
que ma vaine passion attendrissait.
Chez eux, à Malibu, je me liai d’amitié avec la
charmante Brigitte Fossey, comme moi fille d’offi­
cier, et mère d’une petite Marie de quatre mois.
Un peu plus tard. Steve Mac Queen, rencontré
dans une boîte de nuit de Los Angeles où je dan­
sais avec les fils de Dean Martin, m’invita à faire
du booggy avec lui dans le désert de Californie. Il
co n n aissait mes paren ts. Nous avons passé
ensemble une journée inoubliable, à foncer en voi­
ture dans les dunes. Je n’ai jamais autant ri.
J’avais tellement envie de devenir actrice que je
faillis arracher à un agent américain, ami de mon
père, un contrat pour un film. Au téléphone, mon
père dut user de toute sa persuasion pour m’en
dissuader.
— Malika, passe ton bac et ensuite je t’installe
aux États-Unis. Tu feras ce que tu voudras.
J’ai obéi à la voix de la raison. Quand je pense
que Hollywood m’attendait...
Avec le recul qui est désormais le mien, je
regarde avec amusement, avec une certaine affec­
tion aussi, cette jeune fille pas trop bête mais
gâtée par la vie, dont les sincères accès de révolte
auraient certainement fait long feu. Mon sort était
tracé d’avance : un riche mariage à vingt ans, une
vie de luxe et d’ennui, des coucheries, des infidéli­
tés, des frustrations et des insatisfactions noyées
116 La Prisonnière

dans l'alcool ou la drogue. Un destin identique à


celui de tant d’autres jeunes femmes de la bonne
société marocaine que je connais et qui toutes
sont malheureuses.
Au moins la souffrance m 'aura épargné cette
déchéance. Bien sûr, j’ai perdu des années que je
ne rattraperai jam ais. J’entre dans la vie au
moment où j'amorce la vieillesse. C’est doulou­
reux et c'est injuste. Mais je me fais aujourd’hui
une autre idée de l’existence : on ne la construit
pas avec des artifices, si attrayants soient-ils. Ni la
richesse ni l’apparence n’ont désormais d impor­
tance.
La douleur m’a fait renaître, fel m a fallu du
temps pour mourir en tant que Malika, fille aînée
du général Oufkir, enfant d’un pouvoir, d ’un
passé. J’ai gagné une identité. Ma propre identité.
Et cela n’a pas de prix.
S’il n’y avait pas eu tout ce gâchis, toute cette
horreur, je dirais presque que ces souffrances
m'ont fait grandir. En tout cas, elles m’ont chan­
gée. En mieux. Autant retourner les choses à mon
avantage.

Le coup d'Êtat de Skhirat

Cet été 1971 s ’annonçait particulièrem en t


agréable. Malgré mon année scolaire dissipée,
j’avais obtenu de bonnes notes au bac de français.
On m’avait acceptée en terminale littéraire. Deux
longs mois de vacances s’ouvraient à moi, remplis
de sorties, de baignades, de copains, de projets de
voyages. Le 10 juillet, à une heure de l’après-midi,
je dormais encore. La veille, fait exceptionnel,
mon père avait invité toute la famille au restau­
rant. La soirée avait été fort réussie, nous avions
L'allée des princesses 117

beaucoup ri. En rentrant, j'avais fait la fête toute


la nuit à la maison, d’où cette voluptueuse grasse
matinée. La vie était douce et tranquille. Que pou­
vait-il nous arriver?
Je fus réveillée brutalem ent. Les gardes du
corps couraient dans toute la villa, le personnel
s'agitait. On entendait des avions de chasse vrom­
bir dans le ciel, Il régnait une atmosphère de cata­
strophe. C’en était une : il y avait eu un coup
d’Etat au palais de Skhirat où le roi avait organisé
trois jours de festivités ininterrompues pour célé­
brer ses quarante-deux ans l.
Mon père était injoignable, ma mère déjeunait
chez son amie Sylvia Doukkali, qui possédait une
villa à la plage. Raouf était parti à moto en ville
avec ses amis. Inquiète pour mon frère et ne
sachant que faire, je pris le parti de rejoindre ma
mère. L’annonce de l’événement avait surpris les
invités, dont certains étaient encore en maillot de
bain. La maison de Sylvia était située à quelques
kilomètres seulem ent du palais de Skhirat et
quand je repris la voiture avec maman pour ren-

1. Le 10 juillet 1971, deux promotions de l’école militaire


royale de sous-officiere font irruption au Palais de Skhirat pen­
dant l’anniversaire du roi. Us massacrent des centaines d'invités,
officiers, membres de la cour et célébrités masculines du monde
entier car cette joumce-là est réservée aux hommes. Le roi se
cache dans les toilettes. D’autres mutins prennent la radio, bom­
bardent les palais de Skhirat et de Rabat. Le roi réussit un peu
plus tard à reprendre la situation en main.
Lame de cette première conjuration est le général Medbouh,
un officier austère et intègre, révolté par la corruption qui règne
dans le pays. Il sera abattu à Skhirat par le colonel Abahou. son
complice. 10 officiers dont 4 généraux seront exécutés en cour
martiale. Le général Oufkir plaide pour l’acquittement des 1 081
élèves officiers mutins et l'obtient. Sa participation à ce premier
coup d'Etat n'a jamais été clairement prouvée, mais la façon dont
il fut organisé et la clémence dont il fit preuve à l’égard des
rebelles n’ont pas cessé d’intriguer. De ce moment-là date sa
« rupture » avec le roi Hassan II
1 18 La Prisonnière

trer à Rabat, je vis arriver en sens inverse des


dizaines et des dizaines de camions militaires.
Il nous fut impossible de retourner chez nous.
On se réfugia donc pour la nuit dans une petite
maison que nous possédions en ville. Syivia Douk-
kali nous accom pagnait. Elle était paniquée;
Lharbi, son mari, qui était le secrétaire particulier
du roi, n'était pas rentré. Elle n'avait eu aucune
nouvelle de lui.
Au lever du jour, quelqu'un appela maman pour
la prévenir que Lharbi Doukkali avait été parmi
les premiers exécutés à Skhirat. 11 y avait eu plus
de deux cents morts dont un tiers parmi les invités
du roi. Celui-ci avait réussi à réprimer la rébellion,
mais cent trente-huit mutins avaient été tués. Dix
officiers, parmi lesquels quatre généraux, avaient
été arrêtés. Us allaient être exécutés un peu plus
tard.
Ce coup d’Etat était un coup de tonnerre dans
ma petite existence réglée. Jamais je n'aurais pu
imaginer qu'on ait pu ainsi attenter au pouvoir du
roi. De simples officiers auraient donc pu le sup­
primer si les événements n'avaient pas tourné à
son avantage ? Je n'étais pas assez mûre, pas assez
au fait de la chose politique, pour bien com­
prendre ce qui venait d’arriver. Je me souviens
surtout de la panique qui régnait, et de mon cha­
grin en apprenant la mort de certains de mes
proches qui se trouvaient à Skhirat.
Dans la matinée, après avoir regagné notre mai­
son, nous avons décidé maman et moi de nous
rendre dans la villa du roi, allée des Princesses, à
deux pas de la nôtre. Le roi s’y était réfugié avec
ses femmes. L'accueil fut très chaleureux, très
émouvant aussi. Tout le monde pleurait, s'embras­
sait. Mais pour la première fois de ma vie, je res­
sentis un certain malaise. J'étais agitée de pensées
L'allée des princesses 119

contradictoires. J'avais eu très peur pour mon


père et pour le roi, mais je ne supportais plus la
monarchie, le pouvoir. Ce n'était plus mon camp.
Je me sentais honteuse qu’on me remercie pour
l'action de mon père. Il avait aidé à écraser les
rebelles, mais ceux-ci ne luttaient-ils pas pour
mettre un terme à la corruption? Plus tard, en dis­
cutant avec mes amis, j ’affinai mes positions. Je
compris peu à peu que tout n'était pas aussi
simple, d’un côté les méchants qu’on élimine et de
l’autre les gentils...
Ma mère tenait à rencontrer le roi. Je connais­
sais bien la maison et je la guidai vers ses apparte­
ments, Alors que nous venions d'atteindre sa
porte, il l'ouvrit subitement. Son état de nervosité
était tel qu'il eut un mouvement de recul en nous
voyant. Il en voulut à maman de l’avoir effrayé. Il
était si orgueilleux qu'il ne supportait pas qu’une
étrangère le surprenne dans un moment de fai­
blesse. Mon opinion ne comptait pas : j ’étais des
leurs.
M aman, qui voulait récupérer le corps de
Lharbi Doukkali, tenta de le convaincre. Il se mit à
hurler.
— Tu te dém ènes pour rendre service, tu
t’occupes du deuil des uns et de l'enterrement des
autres. Mais souviens-toi de mes paroles : tous ces
gens dont tu te préoccupes ne lèveront pas le petit
doigt pour toi si demain il devait t'arriver quelque
chose.
Mais il accepta tout de même quelle reprenne le
corps pour qu’il soit enterré décemment.
Les jours qui suivirent furent effroyables. Les
dix officiers mis aux arrêts furent fusillés sans
autre forme de procès. Ils étaient tous des amis
intimes de mon père. Il rentra à la maison livide,
les yeux rougis, la bouche crispée. Il portait son
1 20 La Prisonnière

treillis de militaire. Il monta directement à sa


chambre et s'allongea sur son lit. Je m’assis à ses
pieds et lui pris la main pour l'embrasser. Maman
était à ses côtés.
Mon père pleura longtemps la mort de ses amis.
Il n'avait pu convaincre le roi de les juger dans la
légalité. Il savait qu'aucun d ’eux n’aurait pu être
gracié puisqu'ils avaient porté attein te à la
sécurité de l'Etat, mais il tenait à leur procès. Pour
la première fois de sa vie, il n'avait pu tenir un lan­
gage mesuré d’homme politique. Il avait hurlé
contre Hassan II. Il s'emporta à nouveau le jour de
l'enterrem ent des invités et de tous ceux qui
étaient morts pour protéger le monarque. Celui-ci
suivait le cortège vêtu d'une de ses vestes à car­
reaux favorites. Mon père l'accusa de ne pas res­
pecter les morts.
Nnaa, ma grand-mère paternelle quitta sa pal­
meraie d'Aïn-Chaïr et vint à la maison. Je la voyais
peu souvent mais je l'aimais beaucoup. C'était un
personnage extraordinaire, la dignité, la grandeur
d ’âme, la piété personnifiées. Cette femme du
désert, sobre, sans artifices, toujours habillée d’un
simple caftan blanc, ressemblait à une Sioux, avec
ses pommettes saillantes, ses petits yeux noirs et
bridés, ses cheveux auburn coiffés en tresses. Elle
était très courageuse. Elle chassait la vipère à
mains nues, et comme mon père, elle était une
cavalière émérite.
Mon père et elle se saluèrent en s'embrassant les
mains, à la façon des gens du Sud. En tremblant,
elle lui dit :
— Mon fils, que Dieu te protège. J’ai cru que tu
étais mort.
Froidement, il arrêta ses pleurs.
— Ma, je ne t'autoriserai à verser des larmes
que si je meurs comme un criminel. Mais si tu
L ’allée des princesses 121

juges que je suis mort en homme, s’il le plaît, n'en


verse aucune
Un peu plus tard, je m'enfermai avec lui au
salon et je laissai libre cours à ma peine et à ma
colère. Je ne supportais pas que les enfants des
généraux exécutés aient été jetés de chez eux, bat­
tus à coups de poings et de pieds par l'armée.
J'avais entendu dire que ces ordres venaient de
mon pere. Je le sommai de s'expliquer.
Il se disculpa et me dit qu'il désirait rencontrer
les enfants du général Habibi, qui avait été un de
ses amis les plus chers. Je fis donc l'intermédiaire.
Après bien des hésitations, l’aîné des garçons
accepta de venir chez nous à la nuit tombée. Mon
père lui remit une mallette sans m'en dévoiler le
contenu.
— J'espère que tes frères et toi vous comporte­
rez toujours en hommes dignes de votre père.
Il avait les larmes aux yeux en prononçant ces
paroles.
Mina, la fille du général Medbouh assassiné par
son complice, le colonel Ababou, à Skhirat, avait
vingt-deux ans, l’âge de mon oncle Azzedine avec
lequel elle sortait . Il lui était impossible de récupé­
rer le corps du général à l’hôpital Avicenne.
J’intervins une fois encore auprès de mon père qui
1-ud remit de l’argent et lui procura un nouveau
passeport pour quelle puisse gagner la France.
Elle avait pris le nom de son grand-père maternel,
le m aréchal Ammezziane, pour ne pas avoir
d ennuis. Ce geste me choqua.
— Quoi qu’il arrive dans ma vie, me disais-je, je
garderai mon nom.
Plus les jours passaient et plus j’avais Tint’me
conviction que je perdrais mon père dans des cir­
constances tragiques. Je ne pouvais pas expliquer
cette intuition : c'était plus fort que moi.
122 La Prisonnière

Je m ’en ouvris dès le lendemain du coup d’Etat


à l’un de mes amis, Kamil.
— Cette année, lui dis-je, c'est peu de chose.
L’année prochaine, tu verras, il y aura encore plus
de dégâts.
Je le redis une autre fois à mon père :
— Fais attention, il t'arrivera la même chose
qu a Medbouh.
Il ne répondit pas.

L’après-Skh irai

Après le coup d’Etat, ma mère partit à Londres


pour se reposer loin de l'agitation de la cour.
J’emmenai les enfants à Kabila, une station bal­
néaire à la mode, qui se trouvait dans le nord du
pays. Pour la première fois, jetais entièrement
responsable d’eux et je pris mon rôle d’aînée très
au sérieux. A la fin de l'été, on rentra tous à Rabat.
Mon père qui travaillait presque toujours chez
nous, quittait désormais la maison tôt le matin
pour revenir dans l'après-m idi, recevoir les
ministres et les officiers.
Son pouvoir s’était élargi 1, mais il était devenu
un autre homme. Il semblait cassé. La gravité ne
quittait plus son visage, il se refusait le moindre
petit plaisir. Je crois qu’il portait toujours le deuil
de ses amis. Il avait renoué avec sa première
famille, l'aimée, et ne supportait plus notre façon
de vivre dans le gaspillage et l’opulence. Il désirait
plus de simplicité, plus de sobriété aussi.
Notre changement de vie fut radical. A la mai-1

1. Après Skhirat, le général Qufkir fui nommé par le roi


ministre de la Défense et chef d'état-major général des farces
aériennes royales. Il contrôlait l'Armée, la Police, l’Intérieur.
L'allée des princesses 123
son, il avait mis en place une discipline quasi mili­
taire. La sécurité fut renforcée, les pique-assiette
et les courtisans se firent moins présents. Il régen­
tait tout. Nous ne pouvions plus voir de films, ni
recevoir qui nous voulions. Raoul fut contraint de
prendre des cours d’arabe donnés par un officier
aux convictions islamistes. Ma façon de m'habiller
me valut des réflexions. J’étais si choquée par
cette nouvelle attitude que nous nous disputions
souvent.
Les visites impromptues du roi se multipliaient.
Il violait presque notre intimité. Il me semblait
qu'entre mon père et lui, la rupture allait crois­
sant. Je ne retrouvais plus la relation complice qui
avait été la leur pendant si longtemps; l’hostilité
sourde qui régnait entre les deux hommes que
j'affectionnais le plus me chagrinait et me trou­
blait.
Je me sentais mal à l’aise à la maison et au-
dehors. Dans le pays, il régnait une ambiance
étrange. La monarchie avait basculé. Pour la pre­
mière fois, le pouvoir divin du roi était remis en
cause auprès de l’opinion publique. La personne
sacrée de l’intouchable descendant du Prophète,
émir des croyants, avait été atteinte. En janvier,
les étudiants et les lycéens se mirent en grève. Il y
eut des émeutes que mon père réprima fortement.
Au lycée Lalla Aïcha, j étais de plus en plus rejetée.
Personne, hormis mes amis proches, ne pouvait
décemment me manifester de sympathie. Je conti­
nuais cependant à participer aux cours ; j'étais une
bonne élève et je voulais avoir mon bac. Mais la
directrice elle-même craignait pour ma sécurité et
elle conseilla à mes parents de me retirer de son
établissement.
Après des heures de discussion, je pus les
convaincre de m'envoyer à Paris où ils m’inscri-
124 La Prisonnière

virent au lycée Molière sous une fausse identité.


En accord avec Alexandre de M arenehes, le
patron du SDECE français, j'avais pris le nom de
ma mère et j'étais désormais Malika Chenna. Mes
parents acceptèrent aussi de me louer un apparte­
ment à quelques mètres de mon nouveau lycée,
plutôt que de m’inscrire dans un foyer.
J'étais sous la responsabilité d'une amie plus
âgée, Bernadette, qui leur avait promis de veiller
sur moi et de ne pas me laisser sortir le soir. Un
engagement quelle ne réussit pas à tenir : ma
force de persuasion était trop importante.
Je refusai que maman m’achète des meubles en
accord avec son goût trop « bourgeois ». Je ne
voulais rien de précieux de peur que mes futurs
amis découvrent mes origines. Elle me donna un
peu d’argent que je dépensai aux Puces. Ma nou­
velle vie me paraissait le comble de la bohème, ou
du moins de l’idée que je m’en faisais : manger des
surgelés d an s un trois-pièces cuisine du
XVT arrondissem ent sem blait délicieusem ent
gauchiste à l'enfant gâtée que jetais...
Paris était à moi et je ne me privais pas de sortir
tous les soirs en suppliant Bernadette de n'en rien
dire à mes parents. J'étais devenue une habituée
de Castel et de Régine, mais même en rentrant à
l'aube, je m ’efhorçais d’obtenir de bonnes notes.
Une simple question d ’orgueil.
Un soir que jetais à une petite fête chez un ami
marocain, Bernadette m’appela en catastrophe.
— Malika, rentre vite à la maison, tes parents
n’arrêtent pas de téléphoner, c’est urgent.
11 était une heure du matin. On me raccompa­
gna chez moi. Devant la porte de mon immeuble,
rue Talma, je vis un attroupement. En m’appro­
chant, je m'aperçus qu’il s'agissait de policiers en
uniforme et en civil. Il y en avait partout : dans la
L'allée des princesses 125

cour, dans le hall, dans les arbres, dans les esca­


liers.
L'ambassadeur du Maroc qui venait d'arriver
manifestait les signes d’une agitation des plus
fébriles. Il ne m'expliqua rien et me demanda de
prendre une valise que Bernadette avait déjà pré­
parée. On me poussa plus qu'on ne me fit monter
dans sa voiture. Je passai la nuit chez l'ambassa­
deur qui une fois chez lui me révéla qu'on soup­
çonnait le colonel Kadhafi d'avoir voulu m'enle­
ver.
Il me demanda si je n'avais pas vécu ces der­
niers jours des événements étranges. La mémoire
me revint. Oui, effectivement, deux costauds vêtus
de noir avaient sonné à notre porte, deux ou trois
soirs auparavant, en expliquant que notre appar­
tement était à vendre et qu’ils désiraient le visiter.
Par l’œilleton, nous avions, Bernadette et moi,
jugé leur mine patibulaire et nous avions refusé de
les laisser entrer. Un peu plus tard, je fus suivie
rue de la Pompe où je faisais des courses. C'est
Bernadette qui s’en était aperçue la première.
Le SDECE me montra des photos mais je refu­
sai de reconnaître quiconque. Ce nétait pas mon
genre de dénoncer, j’avais des principes... Je pris
l’avion pour le Maroc où je restai quelques jours,
mais je suppliai mes parents de me laisser retour­
ner en France. En contrepartie je devais accepter
une pro tection renforcée. Pendant quelques
semaines, j’ai eu l’impression de voir des policiers
partout.
Un mois avant le bac, je faillis perdre un œil
dans un très grave accident de voiture. Un de mes
amis, Luc, le fils d’André Guelfi 1 était au volant.

1. André Gueîfi : homme d’affaires corse, proche du général


Oofkir.
126 La Prisonnière

Le contrôle de son véhicule lui échappa et il per­


cuta un poteau électrique. Je n'avais pas attaché
ma ceinture et je traversai le pare-brise.
On me transporta à l'hôpital en ambulance.
J ’avais la joue arrachée, le nez coupé en trois,
l’arcade sourcilière déchirée, l’œil abîmé, la gorge
tranchée, la bouche fendue de part en part. Mon
poignet était cassé, mon pouce, foulé, et pour cou­
ronner le tout, j'avais un traumatisme crânien.
Allongée sur un b ran card , dans le hall des
urgences, j'entendais les commentaires des infir­
mières qui me croyaient inconsciente.
— Quel dommage ! Elle est complètement défi­
gurée! Elle a dû être jolie! Quelle horreur...
On m ’opéra deux fois de l’œil et, par chance, la
seconde opération réussit. Le roi avait envoyé
Moulay Abdallah et quelques ministres à mon
chevet. Ma mère ne me quittait pas. Mon père
téléphonait sans cesse. Il ne pouvait pas venir en
France il avait été condamné à la prison à perpé­
tuité par contumace au moment de l’affaire Ben
Barka. Mais l’entourage affirmait que le président
Pompidou était prêt à le laisser passer la frontière.
Dès que je pus lui parler, je l’adjurai de rester au
Maroc.
Je restai hospitalisée deux semaines. En sortant,
je voulus tout de suite reprendre une vie normale.
Je souffrais beaucoup et je devais porter en per­
manence de grosses lunettes noires parce que la
lumière m’agressait.
Peu après ma sortie, j’allai voir le professeur
Mora qui m’avait opérée. Il me félicita.
— Mademoiselle Oufkir, vous êtes un cas. Votre
volonté a sauvé votre œil.
Au bout de quelques jours, j’avais déjà récupéré
la moitié de ma vision. Aujourd’hui, mon visage
est sensiblement le même qu’avant l’accident. J’ai
L ’allée des princesses 1 27

gardé seulement quelques cicatrices. Je n'ai pas


pu retourner à Paris afin qu’on m’enlève les der­
niers points de suture et que je puisse entre­
prendre une rééducation. En prison, mon visage a
été longtemps agité de tics. Encore maintenant,
quand je suis fatiguée ou irritée, il m’arrive d'avoir
le nerf facial qui tressaute de façon involontaire.
Mes parents me firent revenir au Maroc pour
parfaire ma convalescence. J’avais décidé de pas­
ser mon bac en octobre, au lycée Descartes,
comme il était possible aux candidats empêchés à
la session de juin.
Les événements en décidèrent autrement.

Le. coup d ’Éîat de 1972

Le roi, qui recevait le président Boumediene,


m'avait demandé de passer le voir dès mon retour
à Rabat. J étais défigurée. J’avais le visage enflé,
des cernes bleu marine sous les yeux, des cica­
trices boursouflées sur tout le visage.
— Ce n'est pas grave, Malika, me consola-t-il,
tout le monde a eu un accident de voiture une fois
dans sa vie : Lalla Malika, Lalla Lamia, nioi... Dès
le mois prochain, je t'enverrai aux États-Unis
consulter les sommités médicales, et d’ici peu, je
te le promets, on ne verra plus rien.
Nous étions au début du mois de juillet. Maman
voulait que j ’accompagne ma famille à Kabila
pour les vacances, mais je tenais à préparer mon
bac. Pour réviser dans la tranquillité, j’obtins de
demeurer à Rabat, avec mon père. Il était sub­
mergé de travail, la maison était devenue un véri­
table état-major. Il ne sortait plus, je voyais défiler
les officiers, les ministres. L'ambiance était un
peu sinistre. J’allais cependant le voir tous les
128 La Prisonnière.

jours quand il pouvait me recevoir, soit à l’heure


du déjeuner, soit en fin de journée.
Maman possédait, en face de notre villa, une
jolie petite maison composée d'un salon, d’une
chambre à coucher exiguë et d’un charmant jar­
din. Je m'y installai pour être au calme. Je travail­
lais d’arrache-pied, avec une amie qui passait ses
examens de dernière année de droit.
Mon père décida que nous irions passer un
week-end à Kabila. Un affréta le Mystère 20 qu’il
utilisait pour tous ses déplacements. Je n étais pas
très rassurée. Un mois à peine après mon accident
de voiture, il avait failli perdre la vie dans un
accident d'hélicoptère. Une autre fois, il avait
échappé à un attentat à la bombe au cours d ’une
cérémonie officielle à laquelle il n’avait pas pu se
rendre. J'ai toujours pensé que le roi voulait le
supprimer sans en avoir jamais eu la preuve.
Entre les deux hommes, la fracture se faisait de
plus en plus profonde. Au milieu d’un Conseil des
ministres, alors que l'on venait de décider une
hausse substantielle de l'huile, du sucre et de la
farine, mon père avait sorti son revolver en mena­
çant de se tuer. Je crois qu'il rêvait d'établir une
monarchie constitutionnelle avec le prince héri­
tier, Sidi Mohammed, sur le trône. La course au
pouvoir était lancée.
Ce week-end à Kabila fut inhabituel et, pour
tout dire, complètement fou. Mon père avait un
comportement insolite. Il venait de nous faire pas­
ser une année dans la gravité la plus complète et le
voilà qui se mettait à danser et à chanter toute la
journée...
J’avais rapporté de Paris les derniers disques à
la mode et dès dix heures le matin, il me harce­
lait :
— Kika, je veux danser, mets la musique à
fond.
L ’allée des princesses 129
Combien de fois l'avais-je entendu me deman­
der de baisser le son ?
Je découvrais un père différent. Un vrai père.
J'avais oublié à quel point il pouvait être char­
mant, prévenant, joyeux, boute-en-train. Du matin
au soir, c ’était la fête. Il semblait la joie de vivre
incarnée. Dès son réveil, à six heures, il partait sur
la plage et s’allongeait au bord de l'eau, tout seul,
lui qui d’habitude n’aimait pas la mer. Il regardait
le jour se lever ou bien il scrutait l’horizon. Mes
cicatrices à peine refermées auraient dû m ’inter­
dire de m’exposer au soleil avec lui mais je n ’y pre­
nais garde. C’était nia façon à moi de dire : « je
suis normale » et surtout, de le suivre. Lui qui ne
savait pas nager prit même une leçon de ski nau­
tique. Par précaution, il avait enfilé une combinai­
son et s’était ceint le torse d'une bouée volumi­
neuse. Il avait un aspect si comique que nous
l'avions tout de suite baptisé « Moby Dick, le roi
de la mer ».
A Kabila, la vie était très simple. Nous recevions
beaucoup mais maman tenait à faire le marché
elle-même, escortée par les gardes du corps. Elle
discutait des menus avec le cuisinier. Il ne lui
serait jamais venu à l’idée de claquer des doigts
pour se faire servir. Mon père vivait en maillot de
bain ; à la fin de la journée, il enfilait une tunique,
celle que les hommes bleus portent dans sa région
du Sud. Mais le pouvoir restait plus que jamais
omniprésent. Nous étions entourés de policiers,
d’hommes en armes. Notre table, notre compa­
gnie, étaient des plus recherchées par les courti­
sans. Pour nos convives, le nec plus ultra était de
glisser négligemment dans la conversation :
— Un a déjeuné chez les Oufkir...
Après trois jours merveilleux, vécus à un rythme
endiablé, nous avons repris l'avion. J’ai recoin-
130 La Prisonnière

mencé à bachoter dans ma petite maison. Un


après-midi, vers dix-huit heures, je suis passée
voir mon père. Il était seul. Je me suis installée
avec lui dans notre salon, face au jardin.
Je lui ai servi un whisky et je me suis assise à ses
côtés en caressant sa main, comme à mon habi­
tude.
— Tu ne veux pas chanter un peu avec moi?
m’a-t-il soudain demandé.
— Si tu veux... Mais quoi?
Il a commencé alors à fredonner :
— Lundi m atin ale roi, sa femme et le p'tit
prince, sont venus chez moi pour me serrer la
pince...
De temps en temps, il me jetait un regard en
coin.
— Allez, chante avec moi! disait-il.
Il ne m’a jamais donné aucune explication sur le
pourquoi de cette chanson. Aujourd’hui encore, je
me pose toujours des questions sur son attitude,
pour le moins curieuse, qui m'a longtemps hantée.
Un matin, vers neuf heures, je travaillais quand
je l'ai entendu m'appeler du jardin. D'un caractère
discret, il ne manquait jamais de s’annoncer au
téléphone.
J'ai ouvert la porte et j’ai reculé, frappée par son
regard. Debout en face de moi, il me fixait avec
une intensité et un am our tels que cela m’a éton­
née, et même inquiétée. Je me suis demandé s’il
me scrutait ainsi à cause de mes cicatrices et s'il
m ’en voulait encore d’être défigurée.
Il m ’a prise alors dans ses bras, m'a serrée ten­
drem ent et m ’a interrogée sur mes projets.
Maman possédait une maison à Casablanca et
j’avais décidé de m'y installer pùur être plus
proche de mes amis, les Layachi.
— Je serai beaucoup mieux là-bas, ai-je dit. Les
L'ailée des princesses 131
filles me donneront un coup de main pour réviser.
Et puis, rassure-toi, je ne sortirai pas le soir, j'ai
mon bac à passer. Je te promets que je l’aurai.
— D'accord. Tu sais que je te fais confiance.
— Mais oui, papa, je sais que tu me fais
confiance. Pars tranquille.
Lui qui n était jamais disponible, qui avait tou­
jours tellement de choses à faire que lorsqu'il
venait m’embrasser, il était déjà reparti, hésitait à
présent...
J’ai descendu les escaliers avec lui. Il a relevé les
yeux, a parcouru le salon du regard, s'est attardé
sur moi.
— Ma chérie, tu sais que je t’aime.
Je n'ai rien pu répondre.
Puis il a fait demi-tour et il est sorti. Je suis res­
tée debout, sans réaction. La porte s'est ouverte à
nouveau. Celait lui, encore. Il s’est dirigé vers
moi, m’a serrée très très fort dans ses bras. Il a fini
par s’en aller, comme à regrets.
Un peu plus tard, j'ai pris la route pour Casa­
blanca.
Nous étions le 16 août 1972. Il était environ
seize heures. J'étais chez moi, dans le salon de
notre maison de Casa, entourée de mes amis.
Nous bavardions et discutions gaiement.
Mue par une intuition que je ne m'expliquai pas,
j'ai allumé la télévision. Un journaliste annonçait
qu'un coup d'Etat avait eu lieu et que l'avion royal
avait été bombardé au-dessus de Tétouan. On
ignorait le nom de l'instigateur de l'attentat ’.I.
I. Le 16 août 1972, l'avion royal qui rentre de Paris est pris en
chasse et mitraillé à deux reprises, au-dessus de Tétouan, par plu­
sieurs FS de l'armée marocaine, pilotés notamment par le colonel
Amokrane et le commandant Kouera (celui-ci s’éjecte de son
avion et est arrêté) qui ont décollé de l'aéroport de Kenitra, base
du complot, L’avion royal réussit à atterrir sans encombre à
132 La Prisonnière

Je me suis ruée sur la radio pour capter France


Inter. J ’attendais qu'on me confirme que l’auteur
de ce coup d’Etat était mon père. Autour de moi,
mes amis répétaient qu’il s'agissait de lui, qu’ils en
étaient sûrs. Mais les informations étaient floues,
on ne savait rien de précis, on supposait seule­
ment qu'il s’agissait du général Oufkir et que le
coup d’Etat avait réussi. Le calme n ’était toujours
pas rétabli.
Dès qu’elle a appris la nouvelle, la sœur de mon
amie Houda Layachi l’a suppliée de partir avec
elle. Elle craignait que l'armée encercle la maison,
que les soldats me tuent et elles deux avec moi.
Hystérique, elle me désignait du doigt.
Tout le monde est parti, sauf Houda. Je ne pou­
vais joindre personne de ma famille, les lignes
étaient occupées ou bien ne répondaient pas. Je
suis restée prostrée, affolée, ne sachant que faire.
Vers dix-neuf heures, le téléphone a sonné.
C'était mon père.
Il avait la voix sans timbre d’un homme qui a
décidé de se donner la mort et qui adresse son der­
nier message. L'impression était terrifiante. Un
fantôme me parlait au bout du fil.
Il a pris un ton détaché pour me dire qu'il
m'aimait et qu'il était fier de moi. Puis il a ajouté :
— Je te demande de rester calme, quoi qu’il
arrive. Ne quitte pas la maison avant que l'escorte
vienne te chercher.

l’aéroport de Rabat-Salé. Le roi est sain et sauf ^mokrane, à


peine descendu d’avion, part en hélicoptère à G:braltar avec
quatre complices et demande l’asile politique. Il dénonce expli­
citement Oufkir, « le fidèle parmi les fidèles ». Oufkir, convoqué
par le roi au palais de Skhirat, s’y rend vers 2 ï heures. Il se ne
trouve face à son ancien bras droit Ahmed Dlimi e; à Hafid Ei
Alaoui, le chef du Protocole. La thèse officielle conclut au suicide
par cinq balles dont une mortelle, au cou
L ’allée des princesses 133

Je me suis mise à hurler.


— Papa, dis-moi que ce n’est pas vrai, qu’on ne
va pas rejouer ce qui s'est passé l'année dernière...
— Ma fille, écoute-moi, je te demande de rester
calme, tu sais que j'ai confiance en toi.
Il me rabâchait des paroles qui n’étaient pas
celles que je désirais entendre. J’aurais tant aimé
qu'il me rassure, qu’il me dise qu’il n'était pas
l’instigateur de l'attentat. Mais dès le début de
notre conversation j ’avais déjà com pris qu'il
s’agissait de lui. Et qu’il était perdu.
Je ne pouvais accepter sa défaite. Je sanglotais
sans pouvoir ajouter un mot. Il ne me dit rien de
plus et il raccrocha.
Ce fut la dernière fois que j ’entendis le son de sa
voix.
Je ne réussissais pas à m ’endormir. Je tournais
et retournais dans ma tête les dernières paroles de
mon père et son attitude étrange. Quelque chose
de grave était arrivé. Je n’osais pas prendre le télé­
phone de peur qu'on me confirme le pire.
Vers trois heures du matin, mon grand-père m’a
appelée.
— Malika, prends la voiture et rentre à Rabat.
— Pas question. Je ne reçois d'ordres que de
mon père. Où est-il ?
Le vieil homme a insisté en vain. Vers cinq
heures, le téléphone a encore sonné. Je ne dor­
mais toujours pas. J'étais dévorée par l'angoisse.
Les pires suppositions me traversaient l'esprit.
Sans ménagements, maman m’a annoncé ce
que je redoutais d’entendre :
— Ton père est mort. Prends tes affaires et
rentre à Rabat.
Puis elle a raccroché sans me laisser le temps de
répliquer.
Houda avait entendu la sonnerie du téléphone.
134 La Prisonnière

Elle est entrée dans ma cham bre, le visage


anxieux,
— Alors?
—- Mon père est mort.
Elle a hurlé, pleuré, s'est jetée dans mes bras, a
manifesté son chagrin bruyamment. Je suis restée
de marbre. Cette phrase, « Mon père est mort », ne
signifiait rien pour moi. Elle n'avait aucun sens.
J’avais besoin d’une preuve.
L’escorte est alors arrivée. En larmes, tous les
policiers m'ont présenté leurs condoléances. Je les
ai acceptées, m achinalem ent. Je me sentais
comme un zombie, incapable de prononcer un
mot.
Je me répétais intérieurement : « Ce n’est pas
possible, on ne meurt pas comme ça, il ne peut
pas mourir. »
Je suis allée à la fenêtre. Pendant un court ins­
tant, je me suis accrochée au spectacle de la
nature. Le soleil se levait sur les arbres du jardin.
La matinée s’annonçait superbe, comme toutes les
autres avant elle.
J'ai tenté de me convaincre mais le cœur n ’y
était pas.
— S'il était mort, je le verrais bien au-dehors,
quelque chose aurait changé.
Que la vie continue sans lui, comme ça, comme
avant, c’était impossible.

La mort de mon père


Sur la route de Rabat, un barrage nous a fait
signe de nous ranger sur le côté. Un garde de
l’escorte est descendu de la voiture et a dévoilé
mon identité. Des policiers en sanglots se sont
précipités vers moi.
L'allée des princesses 135
La scène s’est répétée tout au long du trajet.
Malgré leur attitude de deuil, je gardais encore un
espoir. Ou du moins, je me le fabriquais. Je me
persuadais qu’il n’était que blessé. Grièvement
sans doute, mais il respirait, il vivait. Peut-être
arriverais-je à temps pour lui parler...
La foule amassée devant la maison, les voitures
garées un peu partout ne m'ont plus laissé de
doute. J’ai été accueillie par le frère de mon père,
le visage grave, et par mon grand-père, qui lui
aussi arborait une mine de circonstance. Il a tenté
de me bloquer l'entrée. Je me suis débattue avec
violence.
— Laisse-moi passer, Baba El Haj, je veux le
voir. Je veux savoir où il est.
— Une femme n'a pas le droit de regarder le
corps d'un homme mort. On est en train de le
laver.
— Je veux voir le cotps de mon père.
J'ai forcé la porte du salon. Les hommes qui
veillaient le corps l'ont recouvert aussitôt d ’un
drap blanc. Tout le monde s'était levé. J'ai exigé de
rester seule avec lui et je me suis assise pour le
contempler.
Sur son visage fermé, j'ai cherché avec frénésie
le moindre détail qui puisse m'apaiser, me dire
qu’il était mort dignement. Il avait un petit sourire
dédaigneux aux lèvres comme tous ceux qui ont
péri exécutés. Avait-il quitté la vie avec indiffé­
rence? Et pourquoi ce sourire? Était-il dû au
mépris éprouvé pour la dernière personne sur
laquelle ses yeux s’étaient posés ?
J ’ai compté les traces de balles sur son corps. Il
y en avait cinq. La dernière, dans le cou, m'a ren­
due folle de douleur. Elle lui avait porté le coup de
grâce.
Il avait cependant bien plus souffert avec les
136 La Prisonnière

quatre premières balles qu'avec la dernière. On lui


en avait envoyé une dans le foie, une dans les pou­
mons. une dans le ventre et une dans le dos.
— Seul un lâche a pu perpétrer un tel massacre,
me suis-je dit avec rage.
Je suis sortie de la pièce et je me suis débarras­
sée de tous mes vêtements. J'ai enfilé une djellaba
blanche, enlevé mes bijoux. Il me fallait porter son
deuil pour lui témoigner que ma vie s'était arrêtée
en même temps que la sienne.
J'ai demandé sa paire de lunettes et sa tenue
militaire. On ne les avait pas trouvées. Je me suis
mise à fouiller partout. En ouvrant un tiroir, ie
suis tombée sur un sac plastique où était rangé
son uniforme dégoulinant de sang. J'en ai été sou­
lagée pour un bref instant. C’était une part de lui.
au moins, qui nous restait. J'ai retrouvé aussi ses
lunettes.
Ma mère, qui venait d'arriver de Kabila, a
demandé à voir son corps. Mon père était lavé,
peigné, on l'avait revêtu d ’une djellaba blanche. Il
reposait dans un cercueil installé dans la salle de
cinéma. On ne voyait que son visage. Il semblait
apaisé.
Tout le m onde défilait pour présenter ses
condoléances. Effondrée, maman sanglotait et
répétait sans cesse :
— Ils l’ont tué, pourquoi, pourquoi?
Les militaires qui étaient présents s'empres­
sèrent de rapporter au souverain les paroles de ma
mère.
Le Roi nous fit envoyer de la nourriture du
Palais. La coutume interdit en effet que l'on cui­
sine dans une maison endeuillée. Je refusai cette
main tendue. Et d’ailleurs, letait-elle vraiment? Je
ne voulais pas trahir mon père, marcher sur son
cadavre. La lâcheté paye sans doute un moment,
L'allée des princesses 137

mais le prix final est trop élevé. Composer? Il n’en


était pas question... Je détestais l'hypocrisie qu’on
voulait m'imposer. Je n'avais plus rien à faire avec
le roi, même s'il s’agissait de mon père adoptif.
Même si j'en souffrais déjà.
On m'a reproché cette attitude. Pour justifier
notre emprisonnement, les bonnes âmes ont pré­
tendu que le roi nous avait punis parce que j’avais
osé l’humilier en repoussant son offrande. Com­
ment aurais-je pu réagir autrem ent? Si je n'avais
pas été sa fille adoptive, s’il n'avait été à mes yeux
qu’un souverain et non un père, j ’aurais probable­
ment mis moins de passion dans mon refus,
moins d’orgueil dans ma colère. Je me serais
comportée avec tous les égards dus à son rang.
Mais notre relation était trop affective. En le
défiant, je voulais lui rendre coup pour coup. Pour
tout le monde cependant, ma conduite avait un
sens politique.
Pendant les trois jours qui ont précédé l'enterre­
ment, je me suis occupée des enfants. Maman
était trop atteinte. Il fallait essayer de les préserver
tant bien que mal. Raouf était sous le choc. Pros­
tré. Il avait perdu son idole, l'homme qu’il aimait
le plus au monde.
Les filles ne cessaient de pleurer. On leur avait
dit que leur papa était au ciel, mais elles n'accep­
taient pas de ne plus le revoir. Même le petit
Abdellatif comprenait que quelque chose de grave
venait de se passer. Nos amis allaient et venaient,
tentaient de nous consoler. Leur présence était
précieuse mais je ne m'en apercevais guère.
La journée, j'étais dans un état second, il y avait
tant à faire et à régler. Je n'avais pas le temps de
m’apitoyer sur moi-même. Toutes les nuits, le cau­
chemar recommençait. Je revoyais sans cesse le
corps de mon père. Les quatre balles sur son torse
138 La Prisonnière

et la cinquième dans son cou. J’entendais ses der­


nières paroles, cette voix sortie d’outre-tombe qui
me disait qu’il m ’aimait. Je pleurais sans pouvoir
dormir.
Nous ne voulions pas parler à la presse qui
pourtant nous harcelait. Un journaliste, à tout
hasard, interrogea mon oncle Azzedine.
— Pensez-vous que votre beau-frère était un
homme à se suicider de cinq balles dans le corps?
Mon oncle répondit qu'on avait exécuté le géné­
ral Oufidr. Sa déclaration passa le soir même sur
France Inter.
Maman confia à ses amis de Tanger, Mamma
Guessous et son mari, la tenue militaire souillée
de mon père. C’était la seule preuve de son assassi­
nat. Elle en fit brûler une autre dans la chaudière
du hammam, avec la complicité de son frère Azze­
dine. Le lendemain, le roi envoya le directeur de la
police chercher l'uniforme. Maman lui dit quelle
l’avait brûlé. L'homme répondit alors en trem­
blant :
— Sa Majesté me l’a déjà dît : « Tu verras, elle
te répondra quelle l'a brûlé. »
La chaudière fut fouillée de fond en comble. On
fit analyser ce qu’il restait du tissu. Le roi comprit
alors que la preuve du meurtre de mon père s'était
envolée dans la nature. Mais la tenue, la vraie, ne
fut jamais retrouvée. Mamma Guessous l’avait-
elle donnée sous la contrainte? Nous n ’en avons
jamais reparlé.
Le troisième jour, on sortit le corps au petit
matin. Puisque mon père était mort assassiné, il
avait déjà gagné sa place au paradis et les you­
yous joyeux des femmes accom pagnaient sa
dépouille.
Hassan II donna des ordres pour l’enterrer dans
son désert du Tafilalet. Maman préférait Rabat.
L'allée des princesses 139
Elle voulait pouvoir se recueillir sur sa tombe.
Mais la dernière volonté de mon père était de
reposer sous un palmier de son village natal, aussi
maman s’inclina-t-elle. Raouf et les hommes de
ma famille accompagnèrent mon père jusqu a sa
dernière demeure. A Aïn-Chaïr et dans tous les
environs, les dunes étaient couvertes de femmes
en deuil. Elles se pressèrent autour du cercueil en
sanglotant.
Il fut enterré le plus modestement du monde
près de son père, dans un petit mausolée. Je n ’y
suis jamais allée. J’ai le sentiment que le jour où je
le ferai, je serai enfin arrivée au bout de ma
course.
Le lendemain, 20 août, on nous assigna à rési­
dence. On expulsa notre personnel et on nous
enferma dans la maison. La famille de ma mère
resta ainsi que mon grand-père, et quelques-uns
parmi nos fidèles : Ann Brown, notre gouvernante
anglaise, Houria, Salem, Fatmi... L’étau se resser­
rait.
Maman subit des interrogatoires éprouvants,
menés par le commissaire Yousfi, que nous re­
trouverons plus tard, en prison. Elle fit un rêve
prémonitoire, auquel je ne prêtai pas attention sur
le moment, mais dont nous allions souvent repar­
ler en prison. Nous galopions toutes les deux à
cheval, sur une route qui se transformait bientôt
en tunnel et dont le plafond s'abaissait de plus en
plus sur nous.
Au moment où nous allions être écrasées, nous
réussissions à sortir. Les chevaux s’arrêtaient au
beau milieu d'une butte. Nous surplom bions
Rabat. Ce rêve s ’est expliqué un peu plus tard : les
chevaux représentaient la vie, et le tunnel qui nous
étouffait, la prison.
Un autre terrible deuil devait bientôt nous acca-
140 La Prisonnière

bler et nous fit redoubler de chagrin. Azzedine,


mon jeune oncle si courageux, mourut dans un
accident de la route. Sa voiture fut percutée par
celle d’un gendarme. H ne mourut pas sur le coup,
mais resta quelques heures dans le coma en atten­
dant des secours qui, curieusement, tardèrent à
venir.
J'aim ais beaucoup Azzedine. Il était mon
complice de tous les instants, mon ami et mon
frère. Il m'avait protégée, cajolée, il avait couvert
mes bêtises. Il était beau, drôle, charm ant et plein
de vie. Son accident m'a paru suspect. J'ai eu le
sentiment qu’on ne nous disait pas la vérité. Per­
sonne n'a jamais confirmé mes soupçons sur sa
mort, mais le doute est reste.
C’était trop de m alheur et trop de larmes.
Maman, qui savait que les mauvais jours ne fai­
saient que commencer, se demandait comment
nous y soustraire. Le roi la haïssait. Il avait
déclaré à la radio quelle était l’éminence grise du
coup d'Etat, et quelle avait poussé mon père à
l'entreprendre.
Entre l’affaire de la tenue militaire, notre atti­
tude jugée humiliante, la haine que le roi lui
vouait désormais, toutes les conditions étaient
réunies pour la châtier. Il fut question de son ban­
nissement solitaire. Mais nous, les enfants, nous
ne voulions à aucun prix la quitter. Là où elle irait,
nous irions, tous ensemble unis pour le pire.
Tout au long de ces quatre mois et dix jours de
deuil où nous fûmes prisonniers dans notre
propre demeure, je tentai de sauver les appa­
rences. Je donnais des cours aux enfants,
j'essayais de leur faire mener une vie normale. Au
fond de notre douleur, il y eut tout de même quel­
ques épisodes amusants qui nous permirent de
rire et de souffler un peu. Nos épreuves étaient
trop écrasantes.
L ’a llée des princesses 141

La propriété était toujours truffée de policiers


qui se disputaient pour prendre leur tour de garde
pendant le ramadan, parce que la chère était déli­
cieuse et que nous étions généreux. Pour faire
entrer ceux de nos amis qui avaient quitté la mai­
son et qui avaient envie de nous revoir, nous
avions imaginé un stratagème.
On demanda du Valium dont on bourra des
théières. On les offrit aux gardes qui tous s'endor­
mirent. C’est ainsi que nos copains sautèrent le
m ur de la propriété pour rester quelques jours
avec nous. Le soir où ils repartirent, on bourra à
nouveau les théières de Valium et ils emprun­
tèrent le même chemin en sens inverse.
Tout ce temps-là, je pensais souvent à m’échap­
per. Mais nous étions trop bien gardés. Et puis, où
aller? J'étais trop jeune pour m'échapper, mon
grand-père trop vieux, ma mère trop endolorie.
Nous étions désarmés. Je sentais que nous étions
attendus par le destin et qu'il serait tragique.
Le 23 décembre, le deuil s'est achevé. Maman
avait quitté sa tenue blanche. Nous préparions
Noël, nous devions bien quelques jours de gaieté
aux enfants- Des guirlandes ornaient les murs et
les lustres, un sapin avait été dressé dans le salon,
nous avions déposé des cadeaux tout autour. On
essayait, comme on le pouvait, d'alléger l’atmo­
sphère.
Le directeur de la Police est arrivé en fin
d ’après-midi et nous a ordonné de prendre des
affaires pour quinze jours. On nous emmenait
dans le sud du Maroc.
Les scellés allaient être placés sur la porte
d’entrée. Personne n'aurait le droit de pénétrer
chez nous.
— Vous avez la parole de Sa Majesté, a-t-il
affirmé.
142 Lxi Prisonnière

J'avais assisté à l’entretien. J’ai dit aux enfants


de faire leur valise et, pour ma part, j'ai vidé tout
ce qu'il y avait dans les placards. Maman m'a trai­
tée de folle. On ne partait que quinze jours...
J'ai donné à Houria tous les vêtements neufs
achetés à Paris et que je n ’avais pas encore eu le
temps de porter, des bijoux, des parfums, des sacs,
des chaussures.
— Mais tu n’auras rien à te mettre quand tu vas
revenir...
« Si je reviens un jour, ai-je pensé, ce sera un
miracle. »
Je lui ai aussi remis une boîte contenant mes
albums de photos et des lettres, une, particulière­
ment, à laquelle je tenais par-dessus tout. C'était
une lettre d'amour que mon père avait un jour
adressée à ma mère avec un bouquet de fleurs.
J'ai pris la plupart de mes affaires : des vête­
ments pratiques, mes romans, tous mes livres de
classe et ceux des enfants, l'album de photos du
bat de mes dix-huit ans.
On nous avait autorisés à emmener deux per­
sonnes avec nous. Le choix nétait pas aisé, La pre­
mière a vouloir nous accompagner a été Achoura
Chenna, une cousine germaine de ma mère, son
aînée d’un an. Elle était venue vivre chez elle
quand, à la g e de dix ans, elle avait perdu son père,
le frère de mon grand-père. La fillette apprit la
couture et la cuisine. Elle se maria quelques mois
apres ma mère, avec un instituteur engagé poli­
tiquement. Le couple eut une petite fille, morte en
très bas âge,
Achoura ne pouvait plus avoir d'enfants. Elle
préféra demander le divorce plutôt que d'accepter
que son mari ait une autre épouse Restée seule,
elle frappa à la porte de sa cousine et fut bien
accueillie. Elle devint notre gouvernante et parta-
L ’allée des princesses 143

gea notre vie et notre deuil au point de nous suivre


jusqu’aux enfers.
La seconde, Halima Aboudi, était la jeune sœur
de Fatima, la gouvernante d Abdellatif. Cette der­
nière avait déjà quitté la maison, terrorisée par les
événements et avait été engagée par le général
Dlimi *. Halima, qui avait mon âge, dix-huit ans et
demi, était venue nous présenter ses condo­
léances. Elle était restée durant les quatre mois du
deuil. Lorsqu'elle a appris que nous partions, elle
a proposé spontanément de venir avec nous : elle
ne voulait pas se séparer du petit Abdellatif qui
avait deux ans et demi et auquel elle s'était déjà
fortement attachée.
— Je tiens à vous accompagner, a-t-elle dit à
maman, en la suppliant de l'emmener.
Ann Brown, la gouvernante anglaise, et Houria,
mon amie, voulaient aussi nous suivre. C’était
hors de question. Pour avoir vécu si longtemps au
Palais, je savais à peu près comment les choses se
passaient quand on était banni. J'étais cependant
très loin de la vérité.
Notre départ a eu lieu la veille de Noël. Trois
femmes et six enfants entourés de policiers en
armes. Maria et Soukaïna se sont blotties contre
moi avec crainte. Raouf serrait les poings. Abdel­
latif suçait son pouce.
Je me suis retournée une dernière fois pour
regarder la maison et je lui ai fait mes adieux pour I.

I. Général Ahmed Dlimi : bras droit d’Oufkir, chef de la Sûreté


nationale, on le retrouve à Paris en même temps que lui au
moment de l'enlèvement de Ben Barka. Il devient patron de
l'armée (il est aide de camp d’Hassan II) La guerre contre le Poli-
sario l’occupe jusqu'en janvier 1983, date à laquelle il meurt dans
un mystérieux accident de la route, quelques semaines avant son
bras droit, Ghali el-Mahli, dans les mêmes circonstances.
144 La Prisonnière

toujours. Mes sanglots étaient silencieux pour ne


pas effrayer les enfants. Je ne pleurais pas seule­
ment mon père, je pleurais déjà ma vie, cette vie
qu'on me volait.
Si l’exil était déchirant pour tous, pour moi, il
le tait davantage, j'étais la seule à pressentir qu’il
n’aurait rien de provisoire.
Deuxième partie

Vingt ans de prison


Une année dans le désert
(25 décembre 1972-8 novembre 1973)

L’oasis d ’Assa

Où allons-nous? Je n'en sais rien. Nous roulons


dans la nuit.
On nous a installés dans une grande voiture
américaine sans rideaux ni goudron aux fenêtres.
L’escorte armée placée auprès de nous essaie en
vain de détendre l'atmosphère. Je cherche à saisir
les quelques informations données par la radio
de la police. J ’ignore toujours où l'on nous
conduit mais je comprends que la route est qua­
drillée par les forces de l'ordre et que nous
sommes surveillés de près.
Au petit matin, les voitures s’arrêtent au-delà
d ’Agadir, à Goulimine, un village aux portes du
désert. On nous emmène chez le super-caïd 1
auquel on a annoncé qu'il reçoit la femme et les
enfants du général Oufkir. Il nous accueille avec
tous les honneurs et nous fait sertir un petit
déjeuner somptueux.
Je ne sais plus quoi penser. Ai-je raison de pres­
sentir le pire? Mon père est-il réellement mort?
Le caïd parle de lui avec respect, il lui rend hom-

1, Caïd': maire.
148 La Prisonnière

mage sans détour, alors que la police ne nous


lâche pas...
Je ne comprends pas. Mais y a-t-il seulement
quelque chose à comprendre ? Nous entrons dans
l'irrationnel, l'injuste, l’arbitraire. Dans un pays
où l’on enferme les petits enfants pour les crimes
de leurs pères. Nous entrons au royaume de la
folie.
Nous avons passé une journée et une nuit chez
le caïd de Goulimine, puis nous avons repris la
route, jusqu'au désert. A la nuit, les voitures se
sont arrêtées. Le spectacle est d ’une beauté sau­
vage. La lune, presque pleine, éclaire les plateaux
arides et les vieilles montagnes du Haut Atlas
dont les sommets arrondis se détachent dans le
noir.
J adore le désert, je l’ai parcouru souvent du
temps où Moulay Ahmed, le cousin du roi, me
faisait visiter le pays avec Lalla Mina. Cette épo­
que me paraît si lointaine que je me demande si
elle a vraiment existé.
On nous fait descendre de voiture, et on nous
aligne dans un terrain vague. Les policiers se
postent en face de nous, et nous menacent de
leurs kalachnikovs.
Maman s'arrange pour me frôler et me glisse
tout doucement à l’oreille :
— Kika, je crois o,ue c’est la fin.
Ce n'est, hélas, que le début.
La suite me donne raison. Cet arrêt brusque,
ces simagrées ne sont que des manipulations des­
tinées à nous effrayer, à nous mettre en condi­
tion. Nous remontons dans les voitures et nous
roulons encore des heures. Le voyage est très
pénible, surtout pour les enfants : les petites ont
neuf et dix ans et le bébé, deux ans et demi. Il fait
chaud, nous avons soif, faim, peur. Personne
Vingt ans de prison 149

pour nous rassurer, ni apaiser l’angoisse qui nous


étreint.
Au terme de notre voyage, on nous a emmenés
dans un tout petit village dont nous n ’avons pu
voir grand-chose car les voitures ont pénétré tout
de suite dans une caserne. Par la radio de la
police, j'ai compris que nous étions à Assa, un
endroit isolé situé au fin fond du désert, proche
de la frontière algérienne.
A lepoque du protectorat, cette caserne était
un lieu d’exil. Les Français y envoyaient les dis­
sidents, les hommes politiques d ’opposition.
L’endroit est vétuste, dégradé, à certains endroits
les pierres s’écroulent.
Le lendemain de notre arrivée, nous sommes
réveillés par des hurlements inhumains. Il y a eu
un éboulement dans la nuit, sept mouhazzins 1
sont morts sous les décombres, En nous accro­
chant aux grilles des fenêtres, nous avons vu les
corps qu’on emportait. Mauvais présage.
Les policiers qui nous ont accompagnés sont
tous originaires de Rabat. Ils étaient très attachés
à notre famille et portent le deuil de mon père sur
leurs traits. Ils se sont montrés attentionnés avec
nous. Mais d ’autres nous attendaient qui ont reçu
des instructions différentes. Nous devons être
traités à la dure, comme des prisonniers. Ceux-là,
nous ne les connaissons pas. Ils ont été recrutés
dans les régions les plus reculées du Maroc pour
éviter toute connivence avec nous. Leurs chefs,
eux, viennent de Rabat.
On nous a introduits dans une maison en terre
située à l’intérieur de la caserne. Un vieux petit
bonhomme tout ratatiné dans sa djellaba mili­
taire se tient près d’une table où neuf pains ronds

î. Forces auxiliaires.
150 La Prisonnière

sont alignés à côté de quelques boîtes de sar­


dines.
C'est Bouazza, le com m andant du camp. Il
porte un dentier qu’il a du mal à contrôler : on a
toujours l’impression qu'il va le cracher ou l’ava­
ler. Malgié la peur qui m’étreint, je ne peux
m'empêcher de sourire intérieurem ent à ce détail
comique. Bouazza éructe, il hurle que nous
devons désormais lui obéir et qu’il se fait fort de
nous casser. Nous n’avons pas intérêt à renâcler
car il reçoit ses ordres directem ent du roi.
Je baisse la tête. Bouazza vocifère mais il n ’est
que la voix de son maître. Un maître qui a énoncé
sa sentence, inéluctable, dans la logique de mon
éducation. Sujet fidèle, je ne peux que l’accepter
et me résigner à subir.
C ependant, la s itu a tio n p résen te dépasse
Bouazza. Il a commandé pendant quarante ans la
prison militaire de Kenitra ; il a assisté aux coups
d’Etat, il a gardé des dizaines de prisonniers poli­
tiques, mais jamais il n'a eu à enfermer trois
femmes et six enfants.
De notre affaire, il n ’a retenu que deux choses
dont il se vante :
— Mater les Oufkir. Ordre du roi.
Notre brutal changement de vie, ce passage de
l’opulence à la misère m’a longtemps choquée. Et
pourtant, c’est encore le luxe par rapport à ce qui
nous attend. Pour la jeune fille capricieuse que je
suis, maniaque, exigeante sur la propreté du
linge et des sanitaires, cet endroit est un cloaque.
Tout me dégoûte : les couvertures mîliiaires,
grises, rêches, sales, qu’on a jetées sur les matelas
de mousse, les murs horribles, le plâtre écaillé, le
sable qui recouvre le sol de la petite maison de
terre où on nous installe après avoir descendu
nos malles. Heureusement, il y a la gaieté inno-
Vingt ans de prison 151

cente des enfants, et l'insouciance de mes dix-


huit ans. Nous prenons tout à la rigolade.
Le lendemain, j'ai attaqué de pied ferme. Je
suis allée explorer la maison qui est minuscule.
Trois pièces exiguës, des matelas par terre et c ’est
tout. Nous ne possédons pas de placards, aussi
avons-nous disposé nos affaires sur des draps.
Nous n'avons pas non plus l’eau courante. Pour la
toilette, la vaisselle, la boisson, on nous donne
des seaux. Dans la caserne, on sent partout la
présence des gardes.
En défaisant nos valises, j'ai noté avec am er­
tume la contradiction entre ce lieu misérable et
nos vêtements coûteux. Nous avons pu emporter
avec nous une vingtaine de valises de prix, Vuit­
ton, Hermès et Gucci, remplies de jolies choses.
Dans notre ancienne vie, maman s'habillait chez
les couturiers parisiens, elle achetait les vête­
ments des petits à Genève. Moi, jecum ais les
magasins à la mode de Paris, Londres ou Milan.
Dans le désert, tout cela semble soudain si déri­
soire.
Maman a laissé presque tous ses bijoux pour
ne prendre qu’une petite mallette. Nous avons pu
emporter notre chaîne stéréo, nos disques et des
radios Zénith avec lesquelles il est possible de
capter le monde entier.
J'ai distribué de l'eau et du savon en dem an­
dant à tout le monde de m ’aider à nettoyer. Puis
j'ai installé la chaîne avec Raouf. Nous avons un
semblant de réfrigérateur qui fonctionne tant
bien que mal grâce à un groupe électrogène
défaillant. Celui-ci marche seulement à la nuit
tombée en faisant un bruit infernal. La lumière
éclaire si faiblement que nous avons l'impression
de vivre à la lueur des bougies.
Malgré tout, le soir, je branche la chaîne. Nous
152 La Prisonnière

écoutons nos trente-trois tours qui passent à la


vitesse de soixante dix-huit tours, et un peu la
radio. Avec les enfants, nous jouons aux cartes.
Nous nous efforçons de créer une am biance
agréable. Nous avons même élevé des scorpions
pour organiser des courses.
Je vis un conte de fées à l'envers. La princesse
que j’ai été se transforme brutalem ent en Cendril-
lon. Peu à peu, je me défais de mes habitudes; je
revêts de vieilles affaires, toujours les mêmes,
plutôt que des pantalons ou des chem isiers
propres qui me rappellent trop le passé. Le désert
apprend à se dénuder.
Pour passer le temps, nous mangeons sans
cesse. Nous sommes rationnés sur la nourriture,
parce que la ville est loin, les pistes cahoteuses, et
que ie m arché n'arrive que toutes les trois
semaines. Notre ordinaire est composé de pain,
d'huile et de miel, mais nous n'avons pas encore à
nous plaindre. Nous avons plus souvent de la
viande de chèvre, au goût trop prononcé, que du
mouton. Mais au moins sommes-nous rassasiés.
Le matin, nous faisons durer le petit déjeuner.
Ensuite nous lavons la vaisselle tous ensemble,
puis nous nous occupons du repas de midi
Maman et moi, nous nous sommes réparti les
tâches. Elle cuisine et je fais la lessive dans une
bassine en plein air. Halima et Achoura nous
aident.
Nous vivons presque toute la journée dans le
petit patio. Après le goûter qui traîne encore des
heures, le soir tombe bien vite. Dîner, veillées,
histoires lues par maman avant de nous endor­
mir. Ensuite, que les nuits semblent longues...
C'est l’hiver, la maison est glaciale, nous avons du
mal à trouver le sommeil. Des lampes à gaz nous
servent de chauffage.
Vingt ans de prison 153
Comme dans mon enfance au Palais, la nuit
exacerbe mes souffrances. Mon seul lien avec la
vie est la radio: Europe 1, RFI, France Inter. Je
ne peux me passer de ce qui, en même temps,
m ’est une torture. Chaque chanson me rappelle
un moment heureux de ma vie. Je me languis de
mes amis, de mon passé. J'ai beau savoir que la
nostalgie est meurtrière, j ’ai trop de mal à m 'arra­
cher à tout ce que j’aimais. J'ai le sentiment d’être
emmurée vivante, comme au Moyen Age, et je me
retiens pour ne pas hurler.
Dans le noir, j’entends m am an sangloter. Plus
que la perte de notre liberté, elle pleure d'abord
son mari, toute seule dans son lit, dès que nous
sommes couchés. Sa vie de femme s'achève à
trente-six ans à peine; en m ourant, mon père l’a
condamnée à la solitude. Dans la journée, elle lit
souvent le Coran, et je vois bien à ses yeux tristes,
toujours gonflés de larmes, combien elle souffre.
On nous a autorisés a passer chaque jour deux
heures au village, dans l'oasis. J'ai refusé, d ’abord
pour tenir compagnie à m am an qui ne désire pas
sortir, mais surtout pour me démarquer. Il n’est
pas question de me plier à leur bon vouloir.
Myriam, Achoura, Halima, m am an et moi,
nous restons donc à la maison, tandis que les
enfants sortent accompagnés par une escorte de
policiers toujours très gentils avec eux. Ils
visitent la palmeraie peuplée par les hommes
bleus et en repartent toujours les mains pleines :
du henné, des dattes, des paniers tressés par les
femmes. Quand ils com prennent que leurs petits
visiteurs reviennent tous les jours à heure fixe, les
villageois leur préparent du thé, des pains qui
sortent tout chauds du four, des douceurs.
Ces heures-là sont très importantes pour les
enfants. Ils peuvent enfin s'exprimer, raconter ce
154 La Prisonnière

qu'ils découvrent. Ils sont à l’école de la nature.


Abdellatif, surtout, semble émerveillé. Il n’a pas
encore trois ans et tout est un jeu pour lui. On le
fait monter à dos de mulet pour se promener, il
va voir les vaches, les veaux, les poules.
Une villageoise nous a offert des poussins. Il y
en a un pour chacun d’entre nous. Chaque vola­
tile a reçu un nom et est affublé d’un caractère
qui finit par s’aligner sur celui de son proprié­
taire. Ces petites bêtes nous aident à passer le
temps. Nous en parlons entre nous, nous jouons
avec elles, nous tentons de les faire dorm ir dans
des cartons. Le soir, c’est une joyeuse pagaille
pour les attraper; ils s’éparpillent partout dans la
maison en piaillant. Les enfants rient, courent à
leur recherche. Ils sont ravis de cette diversion.
J’essaye de leur faire croire que notre existence
est à peu près normale. Je les entraîne dans un
monde imaginaire, j’invente des jeux, je raconte
des histoires. Je veux les préserver des soucis.
Bravement, ils font semblant. Mais ils savent
bien que rien n’est provtsoire comme je le pré­
tends.
Même Abdellatif sart. Je le revois encore, haut
comme trois pommes dans sa petite gandoura
bleue, disant avec son léger zézaiement :
— Moi, quand ze serai plus grand, z’aurai une
maison mais pas comme celle-là, avec de la
moquette tous z’azimuts, et zamais de sable.
J’imagine ce que peuvent ressentir les autres si
ce tout petit bonhomme est encore marqué par
notre vie d’avant.
Vingt ans de prison 155
La parenthèse d ’Agdz (28 avril-30 mai 1973)
On nous a fait partir dare-dare, un matin de la
fin du mois d ’avril, pour Agdz, un village situé
dans le désert, proche de Zagora et de Oüar-
zazate. En tendant l'oreille, nous avons pu saisir
quelques bribes sur les raisons de ce départ préci­
pité. Les villageois commencent à se poser des
q u e stio n s; ils o n t appris n o tre id en tité et
s’indignent qu'on puisse faire subir un tel traite­
ment à des enfants.
Nous avons roulé dix-huit heures sans nous
arrêter, dans des fourgonnettes dont les vitres
sont enduites de goudron. Notre traitem ent se
durcit. Nous n ’avons pas le droit de descendre,
même pour faire pipi. Nous faisons nos besoins à
tour de rôle dans une petite boîte de lait en
poudre dont on a ôté le couvercle.
A la nuit tombée, nous sommes arrivés dans un
pauvre village. On nous a enfermés dans la mai­
son du caïd. Nous y sommes restés un mois, dans
l'obscurité com plète, sans jam ais sortir. Au-
dehors la vie est là, simple et tranquille. Une fon­
taine, le m urm ure du vent dans les branches, les
cris et les jeux des enfants, les rires des femmes,
les aboiements des chiens. Ces sons familiers, si
lointains et si proches, nous déchirent le cœur.
Cela devient une habitude : pour tuer le temps,
nous cuisinons et nous mangeons. Maman pré­
pare des petits plats à la lueur des bougies. Je me
lance dans la confection de crêpes marocaines
dont les enfants se régalent. J'organise des
courses de crapauds et des concours de pets qui
les font hurler de rire. Ils se croient en colonie de
vacances et je me mets volontiers à leur niveau.
Je souffre cependant du confort sommaire, de
la saleté, des couvertures militaires, de l’absence
156 La Prisonnière

de sanitaires, des lits d'hôpital alignés les uns à


côté des autres. Encore mes habitudes d'enfant
gâtée...
Pour survivre, je voyage en imagination. Je
prends mon livre de géographie, j’installe les
enfants en cercle autour de moi.
— Après « ça », dis-je, on ira tous s’installer au
Canada.
Je rêve de ce pays. Je leur décris avec minutie
les forêts, les lacs, les montagnes, les grands
espaces neigeux, la garde montée, les barrages de
castors. Plus ils m'opposent d’objections et plus
j'essaye de les convaincre. Même maman s’est
prise au jeu :
— Non, pas au Canada, répond-elle, il fait trop
froid, c'est trop loin... Et la famille? Comment
fera-t-elle pour nous voir?
Nous avons encore des repères.
Bouazza est venu un matin et nous a affirmé
qu'on parlait de nous et de lui dans Paris-Match.
Il semblait très fier d’être ainsi entré dans l’His­
toire. Cela nous a donné un peu d'espoir. Si on
nous mentionne dans la presse, c'est que nous
existons encore. Le monde ne pourra pas tolérer
longtemps pareille injustice...
Nous sommes toujours emplis d'illusions sur la
nature humaine.
Cette nouvelle incarcération m arque une étape
im portante pour moi. En arrivant à Agdz, je suis
une personne normale, je ne me pense pas encore
comme une prisonnière. C’est pourtant ainsi
qu'on m'a traitée et qu'on me traitera désormais,
où que j ’aille. Je suis sure à présent que les m au­
vais jours n'auront pas de fin.
Nous sommes revenus à Assa, à la fin du mois
de mai. Nos conditions de vie ont changé. Au-
delà de la caserne se trouve un terrain vague sur
Vingt ans de prison 157
lequel on a fait c o n stru ire , p e n d an t n o tre
absence, une baraque préfabriquée des plus som­
maires. Les murs, le sol, le plafond, tout est cou­
leur de terre. Mais elle est plus solide que la
caserne qui menaçait à tout moment de s’écrou­
ler, et sans doute est-ce la raison qui les a poussés
à la bâtir. On ne veut donc pas notre mort. Pas
encore. Nous nous y sommes installés.
La maison comprend une entrée, un salon, des
cabinets de toilette avec une douche et des pièces
alignées le long d ’un couloir. C hacun a sa
chambre à soi. Après l’exiguïté de la précédente,
elle nous semble presque un palais. A l'horizon, il
n ’y a que le ciel et, au-delà, les montagnes. Nous
avons le droit de sortir sur le terrain vague, escor­
tés par les gardes toujours présents autour de
nous.
Au fond, cela ne nous change pas tellement de
notre vie d’avant. Du plus loin que je me sou­
vienne, je ne me suis jam ais déplacée sans
escorte, je n’ai jam ais ouvert une fenêtre sans
apercevoir un ou plusieurs policiers armés char­
gés de ma sécurité. Ici, au lieu de nous protéger,
on nous surveille. Il n ’est plus question d’aller au
village. Et malgré nos demandes, on ne peut
envoyer ni recevoir de courrier. Nous avons
demandé à un garde de joindre mon grand-père.
Il a promis, mais il ne tiendra pas sa promesse.
Un des enfants a découvert une trappe : nous
avons pris la décision d’explorer le sous-sol. Peut-
être existe-t-il une possibilité de creuser un tun­
nel ? L'idée d’une évasion nous trotte déjà dans la
tête. Mais nous avons eu à peine le temps de des­
cendre par l’échelle que nous sommes déjà cou­
verts de milliers de cafards qui envahissent les
murs et le sol de la cave.
Avec l’été, le cauchem ar commença. Le jour, le
158 La Prisonnière

therm om ètre grim pait ju sq u a 60uà l'ombre, le


soleil venait taper sur le toit de tôle, La nuit, la
chaleur m ontait du sable et des pierres qui
l’avaient emmagasinée pendant la journée. Au-
dessus de nos têtes, la tôle se détendait dans un
fracas épouvantable. Nous étouffions comme
dans une étuve, aussi passions-nous toutes nos
soirées et nos nuits dehors.
Pour pouvoir dorm ir un peu, nous nous enve­
loppions dans des draps mouillés que nous asper­
gions sans cesse. Nous couvrions les cruches de
chiffons humides pour avoir de l'eau fraîche. Fort
heureusement, on ne nous rationnait pas en eau.
Avec la saison sèche, vinrent aussi les vents du
désert. Les carreaux des fenêtres se brisaient
sous leurs rafales, et le sable s'engouffrait dans la
maison, recouvrant nos visages et nos corps. Il
ch arria it avec lui des araignées énorm es et
velues, terriblem ent venimeuses, qui se confon­
daient avec le sol. Nous tentions d'échapper aussi
aux milliers de scorpions qui se glissaient sous
les lits, sur les murs, dans nos draps. Maman et
moi lavions partout pour les chasser, ce qui fai­
sait rire toute la caserne; nous ignorions que les
scorpions adorent l’hum idité. La femme de
Bouazza se fit piquer. Il s'en exaspéra parce que
nous, nous échappions par miracle aux piqûres.
Pour écourter les journées nous dorm ions
toute la matinée, un emploi du temps qui nous
faisait veiller ju sq u ’à l’aube. On rigolait, on
jouait, on racontait des histoires. Quand le temps
se rafraîchit enfin, j’organisai des jeux pour dis­
traire les enfants. Je créai une petite ville et je
distribuai à chacun un rôle. Soukaïna jouait la
couturière juive telle qu’on la voyait dans les
ghettos marocains. Abdellatif était son aide.
Raouf ouvrit une pizzeria, et installa une pan-
Vingt ans de prison 159

carte à l'entrée : « Bobino le roi de la frite. » Il fal­


lait payer pour y déjeuner. Maria tenait le rôle de
la coiffeuse et moi, de la manucure-pédicure-
esthéticienne. Maman était la cliente universelle,
qui devait recevoir son soin quotidien, aller
prendre ses mesures chez la couturière et ses
repas chez « Bobino ».
Je reprenais mes réflexes du Palais : mettre en
scène ce qu'on m ’interdisait de vivre.

« Zouain zouaîn bezef»


Bouazza resserrait de plus en plus la discipline
tant il avait peur de Rabat. Puis il commença à
nous malmener. Il menaçait maman, perdait son
sang-froid devant nous.
Un matin, il explosa. Il se m it à hurler si fort
qu’il manqua d'en perdre son dentier.
— J’ai travaillé quarante ans de ma vie dans les
prisons, mais je n ’ai eu à surveiller que des
hommes ! Ici, on m'inflige la pire des choses :
massacrer une femme et des enfants ! Ce n'est pas
mon boulot, jamais de ma vie je n ’ai pensé faire
une chose pareille... !
Il sortit, visiblement très remonté, en conti­
nuant à monologuer. Quelque temps après, il
nous annonça qu'il allait bientôt quitter le camp.
Il semblait soulagé. Puis il nous apprit qu’au vil­
lage, un voyant exceptionnel prédisait l’avenir
sans jamais se tromper. Le mage avait sans doute
vu son prochain départ, ,
Bouazza changea alors d’attitude, devint plus
sympathique et, chose incroyable, il finit par
nous am ener le voyant.
On vit arriver un bonhom m e sans âge, au
visage e t au corps totalement tordus, incapable
160 La Prisonnière

de se tenir debout ni de marcher. Son ventre et


son m enton to u c h a ie n t le sol, ses q u a tre
membres étaient paralysés. Des policiers le soule­
vaient et le déposèrent devant nous comme un
paquet.
Il était accompagné dune femme du village,
une Berbère très mate de peau. Elle se débarrassa
de son voile et déposa son matériel près du vieil
homme, un tamis plat en osier contenant de la
farine, sur laquelle les clients passaient leurs
mains.
Le voyant étudiait les empreintes avec m inu­
tie : il était pourtant aveugle .. Il s'adressa à ma
mère en berbère mais elle ne comprit pas son lan­
gage. Le parler du Moyen Atlas dont elle était ori­
ginaire, était différent de celui du désert. Mon
père était l’un des rares à m anier les quatre
idiomes '.
L'homme s'exprimait avec difficulté, en bavant
lo rsq u 'il o uvrait la bouche. La fem m e qui
l'accompagnait nous traduisit ses paroles. Il dit
d ’abord que je ne devais pas m'exposer au soleil à
cause de mes cicatrices sur le visage. Cela nous
impressionna car il ne pouvait pas les voir. Il me
donna un onguent.
— Tu t’en mets sur le visage et elles disparaî­
tront avec le temps. C’est lui, le meilleur des gué­
risseurs,
Il précisa qu’il fallait y ajouter des caméléons
séchés et moulus et les mélanger à du lait de cha­
melle. Chaque jour, je devais mettre quelques
gouttes de la préparation dans mon nez. Pour
l'avoir testée avec succès sur ma peau abîmée, je
dois dire qu'elle était vraiment efficace.1
1. Il existe quatre idiomes berbères au Maroc : le tachellit,
parlé dans le Sud marocain, le tamazigt dans le Moyen Atlas, le
rifain dans le Rif, et le tassoussit dans la région du Soussi (Agadir
et le littoral).
Vingt ans de prison 161
Il nous parla de Mimi et de son épilepsie ingué­
rissable. Mes parents avaient pourtant consulté
les meilleurs spécialistes en France et aux États-
Unis. Mais nous n'étions que modérément inté­
ressés par la santé des uns et des autres. Nous
voulions qu’il nous entretienne de notre vie.
— Q uand allons-nous so rtir de cet enfer?
Quand revenons-nous notre famille, nos amis?
Quand pourrons-nous m ener une vie normale ?
Nous le pressions de questions anxieuses. Il
poussa alors un grand soupir.
— C'est encore très long et ce sera terrible.
Mais le miracle interviendra et le monde entier
en parlera. Vous finirez enfin par obtenir ce que
vous voulez... Mais je vous préviens, ça sera inter­
minable.
Maman lui réclam a des précisions dans le
temps mais il ne put nous en donner. Il refusait
de le faire depuis qu'il avait été frappé par les
mauvais esprits, nous apprit la femme. Il ajouta
simplement que nous étions protégés, parce que
nous étions descendants du Prophète, et que
nous ne serions jam ais atteints trop gravement
par les maladies. Ce qui se révéla exact.
Chaque fois que nous serions dans le brouil­
lard, que nous toucherions le fond du désespoir,
chaque fois que l'un d’entre nous serait sur le
point de craquer, nous nous répéterions, en
arabe, la phrase de ce vieil aveugle.
— Zouain zouain bezef : ce sera miraculeux et
très miraculeux.
Cette prédiction nous a fait tenir vingt ans.

Pendant nos premières années d ’em prisonne­


ment, je n’ai rêvé que du roi, jamais de mon père.
Je revoyais le Palais, les concubines, mes pitre-
162 La Prisonnière

ries, nos rires, mes tête-à-tête avec lui, nos


moments privilégiés.
Je n'ai jam ais revécu de scènes familiales heu­
reuses ni éprouvantes, la mort de mon père ou le
deuil qui a suivi; il n ’y a pas eu de ressentiment
dans mes songes, de confrontation ni de révolte.
Seuls revenaient les bons souvenirs de cette
enfance qu'on m'a pourtant volée.
Je me réveillais, pétrie de honte et de culpabi­
lité. J étais perturbée, mal à l’aise, et je ne pouvais
rien partager de ce désordre avec les miens. Ils
n’auraient pas compris.
J’ai sans doute mieux supporté que mes frères
et mes sœurs nos vingt années d'épreuves, car je
savais déjà, en entrant en prison, ce que solitude
et abandon voulaient dire. Mais j'ai aussi appris
le déchirement de connaître son ennemi et d etre
proche de m i'J
Il m'a été infiniment douloureux d'avoir été éle­
vée par mon bourreau et d’avoir ressenti, trop
longtemps, ces sentiments ambivalents d'amour
et de haine à son égard. Au début, mes états
d am e envers le roi étaient compliqués, difficiles
à démêler. Mon propre père avait tenté de tuer
mon père adoptif. Il en était mort. C’était une tra­
gédie. La mienne.
Parfois, je ne savais plus qui regretter ni qui
pleurer. J’étais le fruit de l’éducation du Palais,
tout ce que j’étais, je le devais à celui qui m’avait
d’abord éduquée. Mais j ’aimais tant mon vrai
père. La confusion se faisait dans mon esprit, je
revenais sans cesse en arrière. Je cherchais le
pourquoi, je refaisais l’histoire à coups de « je
n'aurais pas dû ».
Si, en Hassan II, je respectais toujours le père
adoptif qu’il fut pour moi, j'ai haï le despote qu’il
est devenu le jour où il a commencé à nous persé­
cuter.
Vingt ans de prison 163

Je l’ai haï pour sa haine, je l’ai haï pour ma vie


brisée, pour les souffrances de ma mère, pour
l'enfance mutilée de mes frères et de mes sœurs.
Je l'ai haï pour le crime irréparable qu’il a
commis en enfermant si longtemps, dans des
conditions si inhum aines, une femme et six
enfants dont le plus jeune n ’avait pas trois ans.
Les m urailles de T am attag h t

(8 novembre 1973-26 février 1977)

Le palais du Glaoui

Lin ch ant s’élève dans l’o b scurité. J'ai


commencé la première, puis Raouf, Mimi, les
filles, maman, Achoura et Halima ont joint leurs
voix à la mienne. Les paroles parlent d'exil et
d ’espoir, de départ dans la nuit. C’est notre his­
toire.
— Vous avez poignardé nos vies, dit le refrain,
mais la justice l'emportera toujours.
La première fois que nous avons entendu cette
chanson à la radio, nous étions à Assa. Les inter­
prètes sont de jeunes Marocains qui ont formé un
groupe très populaire au Maroc. Darham, leur lea­
der, est le mari d’une de mes cousines. Nous igno­
rons alors, en re p re n an t en chœ ur, qu'il a
composé cette chanson pour nous. Les policiers
qui nous accompagnent pour ce troisième voyage,
dans ce fourgon blindé où on nous a entasses, se
mettent eux aussi à chanter. Je serre les petites
contre moi, et je pleure,
On nous a fait quitter Assa au début de l’hiver sans
nous expliquer les raisons de ce départ hâtif. En
réfléchissant un peu plus tard, j’ai cru comprendre.
166 La Prisonnière

Le roi prépare la Marche verte 1pour récupérer le


Sahara occidental. Il faut nous éloigner du Sud
marocain dont ma famille est originaire, et où
nous comptons de nombreux svmpatisants.
Dans la fourgonnette qui nous emmène vers
notre nouvelle destination, les gardes ont disposé
un tapis rouge au sol, et des cruches remplies
d'eau pour les enfants. Notre jeunesse et notre joie
de vivre sont encore les plus fortes et, malgré
l’obscurité, la poussière, l’angoisse, nous essayons
detre joyeux. Mimi est notre cible de prédilection.
En dépit des conditions catastrophiques de ce
voyage, elle réussit à dorm ir en ronflant, la
bouche ouverte, le visage couvert du sable qui
pénètre dans le véhicule. Le spectacle est si
comique que nous ne cessons de rire et de nous
moquer d'elle.
Lors d'un arrêt, j'ai vu passer un convoi de voi­
tures et de motards. Un rallye automobile se court
dans le désert. Nous sommes à quelques kilo-

1. La Marche verte. Aii moment de l’agtmie de Franco,


l'Espagne est encore souveraine sur le Sahara occidental, où le
Front Polisario réclame l'indépendance. A la mi-octobre 1975, la
Cour de La Haye émet un avis consultatif prônant l’autodétermi­
nation du peuple sahraoui. Hassan 11 annonce alors l'organisation
d'une « marche pacifique de 350 000 personnes » vers le Sahara
occidental, en vue de le réintégrer. C’est un succès sans pré­
cédent : les candidats sélectionnés doivent arborer un fanion vert
(couleur de l'Islam) et porter an exemplaire du Coran. La Marche
a lieu le 6 novembre 1975, Les marcheurs venus de tout le Maroc,
de Mauritanie et de sept autres pays arabes, pénètrent de 10 km
dans le territoire et s'arrêtent devant les lignes espagnoles. Cet
acte symbolique permet au roi de faire pression sur Madrid, d'évi­
ter une opération militaire coûteuse, de satisfaire sa volonté
expansionniste ainsi que celle de l'opposition et d’une large partie
de l’opinion publique marocaine. Le gouvernement espagnol
conclut un accord, le 14 novembre 197.5. permettant un transfert
de souveraineté vers le Maroc et la Mauritanie. Le 18 novembre,
la lai de décolonisation est votée. Le Maroc a conquis « pacifique­
ment » le Sahara occidental
Vingt ans de prison 167
mètres de ces coureurs et ils ne nous voient pas,
ne nous entendent pas, ne soupçonnent même pas
notre existence. La vie continue, elle est là, proche
de nous et personne ne sait ou ne Veut savoir.
Après un trajet long et éprouvant comme les
précédents, on nous a emmenés à Tamattaght,
bien au-delà de Ouarzazate. Toujours plus loin,
toujours plus isolés de notre ancienne vie. On
nous a installés dans un immense fortin qui sur­
plombe majestueusement le désert, un ancien
palais en ruine dont les très hautes murailles nous
empêchent de voir le ciel.
Par endroits, on peut encore admirer ce qui
reste des splendeurs passées, les murs et les pla­
fonds peints à la main dans des dégradés de pastel
et d or. Le palais de Tamattaght a appartenu au
pacha El Glaoui ’ de Marrakech qui vivait dans un
faste plus grand encore que celui du souverain
légitime.
On pénètre dans ce fortin par une grande porte
peinte en bleu. Nous disposons de deux pièces
pour vivre à neuf, au premier étage. En bas, un
antre en terre battue nous sert de cuisine. Dans un
autre réduit minuscule nous entreposons nos pro­
visions et nos trophées : l'endroit est truffé de
vipères à cornes et de scorpions, et chaque fois
que nous en attrapons un, nous le mettons dans
un grand bocal rempli d'alcool. Mali ma a trouvé
un énorme python lové sur lui-même qui nous a
moins effrayé qu'il n'a horrifié les gardes. Ils ont
quitté la pièce en courant.
Nous nous lavons en bas, près d'un feu toujours
allumé dans la journée. Maman a imaginé un sys-1

1. Le pacha El Glaoui : pacha de Marrakech. Il avait participé


à la destitution et l’exil de Mohammed V' en 1953.
168 La Prisonnière

tème ingénieux de sauna. Nous avons fabriqué


une sorte de tipi d'Indien avec cinq roseaux épais,
noués par une corde, et recouverts d ’un plastique
où nous disposons nos couvertures. Maman fait
chauffer' des pierres à blanc et ies place dans un
petit seau sous la tente Elle les asperge d'eau et
les pierres dégagent une bonne chaleur. Chacun
prend sa « douche » à to u r de rôle, m am an
d ’abord avec Abdellatif, puis les petites et moi,
ensuite Mimi, puis Raouf et enfin Achoura et
Halima. Pour nous, c'est comme si nous allions au
hammam, un événement toujours joyeux.
Des escaliers très hauts et très raides accèdent
aux deux pièces principales. En haut des marches,
une porte ouvre sur un très long couloir, étroit
comme un cercueil. Au bout se trouve une petite
pièce où nous avons rangé nos bagages. Cette
pièce est aveugle mais, nous le découvrirons par la
suite en cherchant une ouverture, elle donne sur
une oasis.
Il faut monter encore trois marches pour arriver
à notre domaine : une salle au sol de ciment, éclai­
rée par de petites lucarnes, - bordées de deux
« alcôves », en réalité deux longs couloirs hauts de
plafond, sombres et étriqués. Ce sont nos cham­
bres à coucher. Un lavabo et un trou nous servent
de toilettes. Dans la salle, pompeusement baptisée
patio, nous avons disposé des tables pour l’école,
un tapis où joue Abdellatif, un matelas où maman
s'installe dans la journée avec sa radio et ses
livres.
L'ameublement est des plus sommaires mais
nous tentons, avec nos pauvres moyens, de don­
ner au lieu un semblant de gaieté. Les tables de
nuit sont de simples caisses de Coca-Cola que
nous recouvrons de jolis tissus ; nous avons accro­
ché des photos au mur et disposé çà et là de
Vingt ans de prison 169
m enus objets, des m iroirs, des bibelots qui
mettent un peu de chaleur.
Nous avons d ’abord dormi tous ensemble dans
la première alcôve, sur des matelas de paille à
même le sol. L’hiver, le froid est si rude que nous
nous chauffons les mains au-dessus des lampes à
gaz. L'été, la chaleur est étouffante, le désert nous
accable.
Nous avons souvent des visiteurs, de gros rats
de campagne, que la faim rend agressifs. Nous les
tuons à l'aide de m atraques. Raouf s'est fait
mordre au visage en jetant un seau d'eau sur l'un
d'eux. Le rat est devenu fou furieux et s’est jeté
sauvagement sur mon frère.
Nos nuits sont agitées. Maman est inquiète;
tous les soirs, quand elle lit à la lueur de la lampe
à gaz, elle sent un souffle passer sur sa joue, une
présence à ses côtés. Raouf fait des cauchemars
lenribles.
On décide de changer d'alcôve. C'est au tour de
Maria de rêver avec violence. Elle se réveille en
hurlant, le visage inondé de sueur. Maman sent
toujours cette présence.
Vers quatre heures du matin, j’entends des
bruits de pas, des murmures de foule, des gens qui
portent des seaux vides, qui vont et viennent dans
les toilettes et dans les escaliers. Ces fantômes me
terrorisent. Un soir que je me suis installée au
centre de la pièce, je sens très distinctement une
femme de la taille d’un lutin se coucher sur moi et
me serrer jusqu'à en étouffer. Je réveille les autres.
Personne ne peut se rendormir et maman doit
nous lire le Coran jusqu’au matin pour chasser les
spectres.
Nous avons raconté cette histoire à l'un des pol i-
ciers les mieux disposés à notre egard. Il nous a
crus et nous a révélé que l’endroit est maudit,
170 I m. Prisonnière

parce qu’il a été construit sur un cimetière. Avons-


nous souffert d'hallucination collective? Les âmes
des morts reviennent-elles nous hanter? Nous
pouvons nous révolter contre des ennemis tan­
gibles, mais lutter contre des présences surna­
turelles est bien au-dessus de nos forces.
Nous avons changé encore une fois d'alcôve. Les
spectres, si c'en est bien, sont toujours là. mais ils
se manifestent avec moins de fureur. Maman sent
toujours un souffle sur sa joue, mais elle s'y habi­
tue et, au bout de quelques mois, nos visiteurs
nocturnes disparaissent tout à fait.
J'ai laissé passer les premiers jours pour nous
installer et j ’ai organisé noire vie. Je voulais pré­
server les enfants, leur donner des repères. Dans
cette existence irréelle, coupée de tous et de tout,
j'ai imposé un Lythme aussi normal que possible.
Notre journée était construite autour de la
classe. Je prenais très au sérieux mon rôle d’insti­
tu trice. J'avais in sta u ré plusieurs niveaux
d’études. Les deux filles étaient en cours élémen­
taire première année, Raouf en troisième et Mimi
en seconde. On se réveillait vers sept heures, on se
lavait puis on prenait le petit déjeuner avant de
commencer à travailler, vers huit heures trente. Je
dictais un texte français aux petites et je leur
demandais ensuite d'en faire un résumé, une ana­
lyse logique, et de répondre à des questions de
grammaire.
Je les laissais travailler seules et je faisais de
même avec Raouf puis avec .Mimi. Je naviguais à
vue, je comblais les lacunes, et je reprenais ce
qu'ils n’avaient pas compris.
J’exigeais de chacun d'eux qu’ils apprennent par
cœur à peu près cinq à six mots nouveaux par jour
avec la définition du dictionnaire, et qu'ils les
emploient ensuite dans des phrases ou bien dans
Vingt ans de prison 171
une petite rédaction. Par la suite, j ’ai ajouté de
l’anglais et de l’arabe. Raouf se chargeait des
maths; on revoyait le programme ensemble et il
les enseignait aux enfants.
Pendant ce temps, maman préparait le déjeu­
ner. Nous n'étions pas rationnés mais nous
n’avions ni fruits, ni beurre, ni crème, ni œufs, ni
bonbons pour les enfants. Ensuite, elle s’occupait
du petit. Elle lui apprenait l’alphabet, et jouait
avec lui comme s'il était à la maternelle. Achoura
et Halima aidaient ma mère à faire la cuisine, le
ménage, la lessive, elles préparaient les réserves.
Quand elles avaient un moment, Halima tricotait
et Achoura, qui était analphabète, révisait les
cours de français que je lui donnais.
Après la classe du matin, on se lavait les mains,
on bougeait un peu puis on passait à table. On
reprenait à quatorze heures, ce qui permettait à
maman de se reposer en écoutant les nouvelles à
la radio. Le samedi, je ne faisais pas classe mais
nous choisissions un sujet de débat et nous en dis­
cutions toute la matinée.
Raouf et les petites s’intéressaient particulière­
ment à la Première Guerre mondiale. Ils aimaient
aussi la géographie et nous voyagions en imagina­
tion, à travers le monde. Nous parlions de Louis II
de Bavière qui me fascinait, de son pays, de son
histoire. L'enseignement n'était pas des plus clas­
siques mais cela leur plaisait mieux ainsi.
Vers dix-huit heures, nous allions « dehors »
pour nous défouler. On nous autorisait à sortir
dans une petite cour sombre, entourée de hauts
remparts, qui donnait le sentiment d etre em m u­
rés ; c’était cependant notre seule façon de respirer
un peu d’air frais. On y installait un tapis, on allu­
mait un canoun et maman confectionnait des
crêpes. Nous savourions cette récréation, qui était
aussi une façon de se sentir bien en famille.
172 Lu Prisonnière

Ensuite il y avait le bain, puis le dîner et la lec­


ture obligatoire. Les filles n’avaient pas de mal à
lire. Raouf était plus réticent. 11 fallait lui donner
de la littérature de guerre, d'aventure, des récits
d’aviateurs ou de soldats de la guerre d’Indochine.
Nous lisions ju sq u ’à vingt-deux heures en
semaine, plus tard le week-end.
La nuit, des chauves-souris venaient se percher
sur nos têtes. Au début elles nous effrayaient;
ensuite nous les attendions avec excitation pour
démarrer un grand chahut.
Une fois par mois, nous organisions un spec­
tacle que nous préparions activement. J’inventai
pour l'occasion deux pièces de théâtre, une en
français, une en arabe. J'avais vingt ans à peine et
une énergie incroyable. Je disposais d’eux, de leur
jeunesse, de leur naïveté, pour réaliser mes rêves
d’enfant. J'étais tour à tour scénariste, metteur en
scène, chorégraphe, chef d’orchestre, créatrice
enfin.
On chantait, on dansait, on mimait. Notre
unique spectatrice était maman, nous écrivions
ces divertissements pour elle. Nous étions très
minutieux dans les préparatifs. Nous confection­
nions les costumes en puisant dans nos vête­
ments. J’avais coupé les cheveux de Achoura à la
Mireille Mathieu parce quelle devait interpréter
une de ses chansons. La pauvre ne comprenait pas
un mot de français : il fallait la voir chanter en
play-back, habillée de noir, esquissant les atti­
tudes et les pas de danse que nous lui faisions
inlassablement répéter. L’effet était d ’un comique
irrésistible.
Le plus souvent j ’inversais les rôles. Je me revê­
tais d’une djellaba d ’homme, je dessinais une
petite barbichette sous mon menton, tandis que
Raouf jouait ma femme. Avec sa haute taille, ses
Vingt ans de prison 173
mollets poilus, ses faux seins placés sous sa tenue
marocaine et ses mimiques exagérément effémi­
nées, il était impayable. Maman riait aux larmes
pendant les deux heures de la représentation. La
voir heureuse, même pour un court instant, était
notre plus belle récompense.
Certains samedis soir, nous réinventions le
casino de Monte Carlo. Les artistes de la famille,
Soukaïna et Raouf, avaient fabriqué une roulette,
dessiné un tapis vert, et maman, de mémoire,
nous avait aidés à disposer les numéros dans
l’ordre. Un pois chiche séché nous servait de
boule. Raouf jouait Grâce Kelly et moi le prince
Rainier. Il portait une robe du soir à dos nu, il
était maquillé, coiffé, et si la ressemblance avec la
princesse n'était pas évidente, il n’en était pas
moins superbe. Nous avons aussi recréé des
magasins comme à Assa, mais à une plus grande
échelle, et même fabriqué un Monopoly. Je leur
avais appris le Yam’s auquel je jouais avec Alain
Delon.
Je narrais souvent aux enfants certains épisodes
parmi les plus marquants de mon adolescence.
Mes souvenirs ne me quittaient guère, c'était tout
ce que j'avais pour lutter contre l'angoisse. Je ne
pouvais m’empêcher de les ressasser. Chacun de
nous avait ses propres histoires à raconter aux
autres pour prouver qu'il avait déjà vécu, malgré
son jeune âge, excepté Abdellatif, qui, lui, ne
connaissait rien. Mais au fur et à mesure des
années, les souvenirs des uns et des autres s'entre­
mêlaient, se modifiaient, se déformaient. Mes
frères et mes sœurs s’appropriaient les miens.
Nous nous défendions ainsi contre le vide qui
nous menaçait.Il
Il nous fallait apprendre à vivre tous ensemble,
dans la promiscuité, l’inconfort, l'obscurité, le
174 La Prisonnière

manque d'hygiène, l'isolement, l'enfermement.


Les entants grandissaient et ce n’était pas toujours
simple. Malgré tous mes efforts, ils sentaient bien
ce que leur existence com portait d ’injuste et
d’anormal. Raouf intériorisait son chagrin. Il avait
quinze ans à notre arrivée à Tamattaght. Il n'avait
pas encore fait le deuil de son père, à l'âge oit un
garçon en a sans doute le plus besoin. Il ne pou­
vait même pas le venger et il grandissait ainsi,
sans pouvoir s’exprimer, entouré de femmes et
d'enfants. De nous tous, il était le plus orphelin.
Soukaïna vivait une adolescence difficile. Elle
avait le mal de vivre, était triste et puis gâte,
anxieuse puis déprimée. Tous les jours, elle glis­
sait une lettre sous mon oreiller, Elle me disait
quelle m'aimait, elle me révélait ses inquiétudes,
ses doutes, ses envies, ses besoins. Nous en dis­
cutions ensuite ensemble et je tentais de l’apaiser.
Avec Maria, le contact était plus difficile malgré
notre attachement réciproque. Elle était si fragile
que le moindre choc l'anéantissait. Quand un évé­
nement la heurtait, elle ne mangeait plus, ne par­
lait plus, ne voulait plus bouger. L'horreur de sa
situation se lisait dans son regard; elle semblait
alors littéralement sidérée.
Plongée dans sa maladie, Myriam supportait
très mal le deuil, la prison, nos conditions de vie.
Elle était droguée au Mogadon que nous nous pro­
curions grâce à la complicité des gardes et, malgré
tout, les crises d ’épilepsie se succédaient et se rap­
prochaient. Pauvre Mimi, c ’était terrible, et nous
étions impuissants à la soulager. Lors d’une crise
plus violente que les autres, elle renversa une cas­
serole de lait bouillant sur sa cuisse. Faute de
soins, la brûlure m it des mois à cicatriser.
Nous gâtions tous outrageusem ent le petit
Abdellatif, pour compenser l'enfance qu'il n'aurait
Vingt ans de prison 175

jamais. N eut plus que sa part en attentions et en


affection, en jouets que nous lui fabriquions avec
du bois et du carton, en histoires, en contes, en
câlins et en mensonges. Nous tâchions avec mala­
dresse de le préserver, une attitude trop protec­
trice qui, à sa libération, causa bien des dégâts.
Nous nous acharnions à le sauver du présent plus
qu’à le préparer au futur. Mais avions-nous le
choix?

Le voyant avait raison : nous étions protégés.


Les maladies les plus graves se succédaient et
nous en réchappions chaque fois. Je manquai
mourir d'une péritonite qui me laissa pantelante
de fièvre pendant des semaines. Maman ne quit­
tait pas mon chevet, elle me passait de l’eau sur le
front pour essayer de faire baisser la fièvre.
L’un de nos infirmiers me donnait de l'aspirine,
le sei.l remède à sa disposition. Voyant que mon
état ne s’améliorait pas, le commandant du camp
en référa à Rabat, mais en pure perte. Je combat­
tis seule ces douleurs atroces, avant de tomber
dans le coma. Quand la fièvre baissa, j'avais ter­
riblement maigri, perdu tous mes cheveux. Mais
je survivais.
Nous étions isolés mais grâce à mon grand-
père, Baba el Haj comme nous l'appelions, nous
recevions un peu de court ier et des livres. Depuis
notre disparition, le vieil homme s'était démené
comme un beau diable pour entrer en contact
avec nous et nous procurer quelques commodités,
sans craindre la répression, car tout ce qui tou­
chait aux Oufkir était désormais maudit.
Après avoir frappé à toutes les portes, écrit aux
chefs d'É tat étrangers, au président Giscard
d’Estaing, aux organisations humanitaires, il alla
so lliciter le prince M oulay Abdallah. Il lui
176 La Prisonnière

demanda qu’on puisse nous envoyer des livres et


du courrier.
Le prince ne nous avait pas oubliés. Il montra
une fois de plus sa grande humanité en acceptant
la supplique de mon grand-père. Celui-ci put alors
nous envoyer régulièrement les romans, les essais,
les manuels scolaires que nous lui commandions
et que nous attendions avec impatience. Quand le
grand carton rempli de livres arrivait à Tamat-
taght, nous étions joyeux comme des gosses
devant un sapin de Noël... C'était la preuve qu’à
l’extérieur on nous aimait encore.
Cette faveur valut au prince des représailles du
roi. Il fut assigné, dit-on, à résidence. Mais Mou-
lay Abdallah ne se résigna pas. Sur son lit de mort,
le prince suppliait encore son frère de nous libé­
rer.
Avec le carton de livres, nous recevions une
lettre expurgée où Baba el Haj nous donnait des
nouvelles prudentes. Grâce à la complicité de
gardes qui l'avaient contacté, nous avons pu rece­
voir d'autres missives, écrites par notre famille et
nos amis.
Mamma Khadija, la femme de mon grand-père,
se chargeait d'apporter ce courrier clandestin et
de récupérer le nôtre au cours de rende7-vous
secrets où elle se rendait à mobylette, eu déjouant
la surveillance incessante dont toutes nos rela­
tions étaient l'objet. Elle aussi était entrée en résis­
tance. Elle ne .joua pas longtemps ce rôle d'entre­
m etteuse : elle m ourut de chagrin quelques
années après notre emprisonnement.
A Paris, j'avais failli me fiancer avec un jeune
homme. Ali Layachi. Il m'écrivit plusieurs lettres
remplies de toutes les formules brûlantes qu'un
amoureux peut adresser à une jeune fille avec
laquelle il se sent engagé. Je répondis aux pre-
Vingt ans de prison 177

mières mais son ton enflammé me déplut assez


vite. Il ne comprenait pas la situation à laquelle
nous étions confrontés. Je tentais de lui expliquer
la différence qui désormais existait entre nous.
— Il y a ceux qui sont dedans et ceux qui sont
restés dehors, lui écrivais-je. Un monde nous
sépare, des murs nous séparent : au fond, tout
nous sépare.
Je cessai de lui écrire et mis ainsi un terme à
cette histoire. Dans notre cauchemar' quotidien, il
n ’y avait pas de place pour les rêves d’avenir,
encore moins pour l'amour. Pourtant j ’en avais
lage.
Les autres lettres nous faisaient plus de mal que
de bien. Nous avions beau les attendre avec impa­
tience puisqu’elles étaient le seul lien qui nous rat­
tachait à l'extérieur, nous étions choqués par
l'égoïsme et le manque de tact de ceux qui nous
écrivaient. Ne sachant pas quoi nous dire, ils nous
racontaient leurs petites vies tranquilles, le réveil­
lon de Noël avec foie gras et champagne, les
voyages, les fêtes et les événements heureux ; tous
les plaisirs qui tissent la tram e d ’une existence
ordinaire et dont nous étions désonnais privés.

Raspoutine

Sur les vingt-cinq policiers dépêchés pour nous


garder jour et nuit, les trois quarts avaient sur­
veillé notre maison de Rabat. Ils connaissaient
mon père, de près ou de loin, ils respectaient
maman et nous aimaient de façon toute pater­
nelle. Ils nous apportaient des œufs frais, des
friandises pour les enfants, de la bonne viande,
des piles pour la radio, Quand ils allaient faire
leur marché, chacun selon ses moyens nous ache-
178 La Prisonnière

tait une petite douceur, qu’il nous faisait passer en


déposant nos seaux d'eau quotidiens,
L’un d'eux donna un bébé pigeon à Abdellatif,
Bientôt, ils nous en apportèrent d'autres. Ces
pigeons eurent des petits... En quelques semaines,
nous étions à la tête d’un véritable élevage.'On les
installa dans des cartons contre un des murs du
patio. On organisa notre vie autour de la leur.
Nous avions chacun le nôtre, et nous leur avions
donné des prénoms, des caractères, comme avec
nos poussins.
Nous nous amusions à les regarder évoluer des
heures entières, surtout la matinée du dimanche
où il n ’v avait pas classe. L’une des femelles
s'appelait Halima. Nous observions son ballet
nuptial avec le mâle, leurs baisers, leurs démons­
trations d’affection, leur accouplement.
Mais des prisonniers restent toujours des pri­
sonniers, et m algré notre am our pour nos
pigeons, nous ne manquions jamais d’inspecter les
petits cartons pour voler leurs œufs. Maman nous
confectionnait alors une tarte à l'orange, au grand
dam de Maria, grand défenseur des animaux, que
nous avions surnommée « Brigitte Bardot ».
Cinq ou six mois après notre arrivée à Tamat-
taght, les policiers nous envoyèrent une pomme
de terre par-dessus la muraille avec un petit mot
glissé à l’intérieur, pour nous prévenir qu'une per­
quisition allait avoir lieu. Le colonel Benaïch était
arrive de Rabat, directement sous les ordres du
ministère de l'Intérieur. Cet homme avait perdu
son frét é, médecin personnel du roi, lors du coup
d'Etat de Skhirat et il avait rendu mon père res­
ponsable de sa mort. Inutile de préciser qu'il ne
portail pas les Oufkir dans son cceur.
Il entra avec violence, en nous bousculant.
J’étais encore en chemise de nuit et j'eus le senti-
Vingt ans de prison 179
ment qu’on rne violait. J’avais encore le vieux
réflexe idiot de me dire, comme à chaque fois
qu'on me blessait injustement :
— Ah! si mon père était là, jamais ü n’aurait
osé...
11 pénétra dans la deuxième alcôve que nous uti­
lisions pour faire la classe quand il faisait trop
froid pour demeurer dans la salle. Nous y avions
accroché une photo de mon père à laquelle nous
tenions tous, celle de son entrée en Italie avec son
régiment. Il donna l'ordre de faire tomber te cadre
puis t! le piétina. Il fit de même avec nos autres
photos, nos objets, notre pauvre mobilier, nos
bocaux où nous conservions nos trophées. Il
confisqua les livres que je n ’avais pas eu le temps
de dissimuler après l'avertissement des policiers.
Après son départ, le patio ressemblait à un
champ de bataille. Nous étions figés de peur,
angoissés, incrédules aussi devant tant de vio­
lence. Nous commencions à comprendre que nous
étions là pour longtemps et qu’il n'y aurait pas de
répit à ce que nous devrions subir. Nous étions
des prisonniers, il n ’y avait pas d'autre mot.
Jusque-là, nous étions relativement bien traités.
Nous mangions encore à notre faim. La musique,
la radio, nous permettaient de rester en contact
avec l’extérieur.
L’arrivée de Benaïch changea notre vie. Les
policiers qui nous surveillaient eurent désormais
la charge de nous persécuter. Qui avait donné
l’ordre de nous traiter avec rigueur? Qui avait
intérêt à resserrer l'étau? Nous n'avions pas les
réponses.
Les mouhazzins, forces auxiliaires bêtes et dis­
ciplinées, obéirent à ce nouveau programme. Les
policiers, plus sensibles, ripostèrent en instaurant
autour de nous un véritable réseau d’assistance.
180 La Prisonnière

Ceux de l'ancienne génération avaient résisté aux


Français pendant le protectorat. Ils étaient habi­
tués à prendre tous les risques tout en demeurant
d’une grande prudence; ils connaissaient bien le
système et agissaient de façon à s’assurer le plus
de sécurité possible.
Us nous prévenaient désormais des jours de per­
quisition en nous lançant une carotte ou une
pomme de terre par-dessus les murailles. Cet aver­
tissement nous permettait de cacher nos biens les
plus précieux, en particulier la radio, pour empê­
cher qu’on nous les confisque. Certains allaient à
Rabat rencontrer nos grands-parents. Us se fai­
saient rem ettre du courrier, des médicaments
dont le Mogadon pour Mimi, et de l’argent qui
nous permettait d ’améliorer encore notre ordi­
naire.
Tous les quinze jours, quand les gardes
ouvraient les portes pour nous apporter les provi­
sions, je m'asseyais dans la cour avec Raouf pour
tenter de jeter un coup d'œil sur le paysage au-
delà des murs. Lorsqu'on nous avait conduits dans
ce fortin, il faisait nuit; nous ne savions rien de
l'endroit où nous étions. Les remparts qui nous
encerclaient nous empêchaient de voir.
Chaque fois que la porte s’ouvrait, un drôle de
petit homme tentait de nous transmettre un mes­
sage du regard. Son physique était étrange ; il por­
tait la barbe, les cheveux longs, son regard noir
perçant était fixe comme celui d’un drogué. Il me
faisait pensera un Raspoutine miniature. Nous ne
comprenions pas ce qu'il voulait, nous le trou­
vions vraiment bizarre.
Un matin, un des policiers qui entrait nous
glissa discrètement que nous devions réclamer un
infirmier. Ses yeux désignaient Raspoutine. Pleins
de méfiance, nous avons fait semblant de ne pas
Vingt ans de prison 181

comprendre. Un peu plus tard, pourtant, devant


l'insistance muette du barbu, nous lui avons fait
signe d’entrer.
Il était du même village que mon grand-père
maternel, solidaire comme tous les Berbères, et ne
demandait qu’à nous aider. La nuit qui suivit
notre première rencontre, nous avons entendu un
bruit d’éboulement dans la cour du fortin. Nous
sommes descendus en trombe. Un énorme sac de
farine venait de tomber sur le sol. Avec sa torche,
Raspoutine émettait des signaux lumineux. Nous
avons eu juste le temps de voir son visage, et
d'autres avec lui.
Jusqu'alors, les gardiens qui nous gâtaient le fai­
saient à petite échelle : un steak, une boite d ’œufs,
un peu de farine ou des friandises qui passaient
d’une poche à une autre. Avec Raspoutine, le ravi­
taillement passa à un niveau presque industriel :
sacs de farine, sacs de riz, sacs de semoule, sacs de
sucre, bidons d'huile, cent cinquante œufs...
Pour nous apporter toutes ces provisions, Ras-
poutine et ses complices devaient les traîner
depuis l'oasis en bas du fortin, pénétrer dans les
ruines, atteindre l'endroit où nous vivions en
grimpant parmi les pierres au risque de provoquer
un éboulement, arrimer les sacs à une corde pour
nous les faire parvenir, tout en se faisant le plus
discrets possible. Des escouades de policiers et de
forces auxiliaires surveillaient mètre après mètre
notre prison et ses alentours.
Le déchargement se poursuivit une bonne par­
tie de la nuit. A la fin, l'infirmier descendit par le
même chemin que ses sacs, accompagné par deux
jeunes policiers. Ces derniers étaient intimidés
mais fiers de nous serrer la main. On les fit mon­
ter chez nous, et on s'installa dans le couloir où
nous avions disposé des bancs. Chaque fois qu’ils
182 La Prisonnière

nous ravitaillaient, c'est-à-dire dès q u ’ils en


avaient l'occasion, nous discutions ainsi avec eux
jusqu'au lever du jour.
Ces échanges étaient très précieux pour nous et
surtout pour Raouf qui avait désespérém ent
besoin de compagnie masculine. On buvait du thé,
on mangeait les gâteaux qu'ils nous apportaient.
Les petits étaient surexcités. Abdellatif refusait
daller dorm ir; il se blottissait contre moi, luttait
contre le som m eil, m ais pour lui aussi ces
moments étaient importants. On parlait de tout et
de rien, on rigolait, on échangeait des blagues et
des nouvelles du monde, mais Raspoutine se
débrouillait toujours à un moment ou à un autre
pour nous rappeler à la réalité.
— Vous ne sortirez jamais d'ici, nous disait-il,
ne vous faites aucune illusion.
Naïvement, nous com ptions sur une grâce
royale au moment de la fête du Trône ou de l'anni­
versaire de Hassan II. Mais il brisait nos rêves au
nom de la lucidité.
Maman, qui ne prenait jamais part à ces dis­
cussions, tentait de nous rassurer.
— Vous ne voyez pas que cet homme est fou ?
Ne vous laissez pas impressionner, mes enfants, il
ne sait pas ce qu’il raconte.
Raspoutine avait toutes les apparences d ’un
dément, mais il était prêt à tout pour nous aider.
Pendant les deux mois qui suivirent sa dernière
visite, nous vécûmes dans l’espoir en attendant la
relève de la garde, parmi laquelle il avait des
complices. Cette relève devait nous apporter des
réponses à notre courrier, une radio, encore
d'autres livres, car ceux que notre grand-père nous
faisait envoyer ne nous suffisaient jamais.
Le jour venu, Raouf, qui escaladait comme un
cabri, se hissa jusqu'en haut des remparts et s’ins-
Vingt ans de prison 183

talla pour observer au-dehors à travers une petite


meurtrière. Je le rejoignis. On vit les camions qui
arrivaient et ceux qui devaient repartir. Les poli­
ciers se retrouvaient, ils s’embrassaient, se don­
naient l’accolade.
Nous étions très excités par les caisses que nous
apercevions dans les cannions. Elles nous promet­
taient des journées de lecture, de musique, de
bonheur.
Raouf me poussa du coude. Sa voix était
inquiète.
— Kika, regarde. Il se passe quelque chose
d'anormal. Tout le monde court dans tous les
sens.
Je suivis son doigt tendu vers un attroupement.
Je vis des policiers s'agiter, Raspoutine qui cou­
rait. Quelqu’un avait trahi... L'infirmier s'était fait
cueillir. Ils fouillèrent ses affaires, trouvèrent
l’argent, la radio, les livres, la chaîne stéréo. Tout
ce qu'il nous avait apporté fut confisqué, sauf les
lettres qu’il avait bien dissimulées.
Quarante-huit heures après le démantèlement
de notre réseau, Yousfi, commissaire de la DST,
arriv a accom pagné de trois sbires. Nous le
connaissions déjà : il avait interrogé maman à la
mort de mon père.
Après avoir fouillé partout, ils installèrent une
petite table et entreprirent un interrogatoire serré
qui devait durer toute la journée. Nous avons eu
droit à la grande mise en scène ; la machine à
écrire, le procès-verbal. Après avoir longuement
tourné autour du pot, ils nous apprirent que
l'infirmier leur avait avoué que nous complotions
de commettre une action irréparable. Ils voulaient
savoir laquelle.
Raspoutine avait eu l’intelligence de dénoncer
tous les gardiens pour qu’on ne puisse punir per-
184 La Prisonnière

sonne en particulier. Il avait prétendu qu'ils nous


avaient aidés pour des raisons à la fois politiques
et humaines.
— Nous avons agi en pères de famille avec ces
enfants, avait-il argumenté, n’importe qui aurait
fait de même.
Tous les policiers avaient donc été arrêtés, pour
être aussitôt relâchés. Au fortin, nous allions en
subir les conséquences.
La nouvelle équipe de mouhazzins qu'on nous
envoya nous surveilla plus étroitement : fouilles,
perquisitions, doublement de la garde, suppres­
sion du courrier, des livres envoyés, des contacts
avec notre famille.
On nous donna de moins en moins de nourri­
ture. Heureusement, nous avions constitué des
réserves, de quoi nourrir un bataillon, et nous
avons pu survivre ainsi.

La résistance
Ces nouvelles conditions nous révoltèrent. Mais
que faire ? Nous étions si impuissants, si isolés, si
soumis au bon vouloir du monarque...
Une nuit de désespoir, parmi tant d’autres,
jetais sortie dans la cour pour contempler le ciel.
Pour la première fois depuis bien longtemps, je
me mis à pleurer. Je cherchais une réponse à mes
larmes dans la beauté de la voûte étoilée. La nuit
était pure, sereine. Et désespérément muette. Dieu
ne répondait pas à nos appels au secours. On nous
enterrait vivants et nous allions périr ainsi, loin de
tout et de tous, sans personne pour nous aider. Il
me prit l'envie de hurler mais la proximité des
enfants me retint, comme elle me retenait chaque
fois que des cris de rage et de douleur montaient
jusqu’à mes lèvres.
V in gt ans de prison 185

Le matin de mes vingt-trois ans, je m'étais


réveillée très tôt et je m’étais installée sur une
chaise, toute seule, face à notre pigeonnier. La
maisonnée dormait encore. Pendant ces quelques
heures de répit, j’ai réfléchi à ma vie, aux années
qui s'écoulaient, à m a jeunesse qui s’enfuyait.
Je regardais le temps faire son œuvre sur mon
visage et sur mon corps. Je portais les cheveux
très longs, jusqu'au bas des reins, et quand je pas­
sais devant le grand miroir que nous possédions
encore, quand je surprenais le regard des gardes,
pourtant très paternel, je savais bien que j ’étais
belle. J ’admirais avec désespoir mon coips ferme,
sculpté, mon visage juvénile, je ine disais que cette
plénitude ne reviendrait plus jam ais. Aucun
homme ne m'aimerait ni ne profiterait de l’éclat
de mes vingt ans.
Je souffrais pour maman qui avait rarement été
aussi belle. Il m’arrivait de m 'arrêter dans mes
activités pour la contempler. Je souffrais pour
mes sœurs qui devenaient des femmes sans avoir
pu être des enfants; pour Raouf privé de modèle
paternel, et pour Abdellatif privé de tout; pour
Achoura et Halima, enfermées à nos côtés par
fidélité envers nous.
Je souffrais pour nous tous, dépossédés de
liberté et d'espoir. J'avais fait le deuil de mon père.
A présent, je faisais celui de ma vie.
Dans tout ce désespoir, j'avais une seule certi­
tude ; nous étions les seuls qui puissions agir pour
notre cause. C’est ce qui me donnait du courage
quand mon moral tomhait trop bas.
Ûn adressa au roi une pétition signée de notre
sang. On la fit passer par le commandant du
camp, qui la rem it à ses supérieurs. Naïve,
presque puérile, cette lettre faisait appel à la
magnanimité du monarque. Nous lui écrivions
186 La Prisonnière

qu'il était indigne de lui de tolérer que l'on persé­


cute une femme et des enfants. Comme on le
verra, sa réponse fut à la hauteur de notre sup­
plique.
Maman, Raouf, Mimi et moi avons alors entre­
pris une grève de la faim. C était le plein hiver, le
sol et les murs étaient gelés. Nous ne quittions pas
nos lits, pelotonnés sous nos maigres couvertures
pour trouver un semblant de chaleur.
Au début, bien qu'affaiblis, nous étions sérieux
et pleins d'ardeur. Puis, notre bon naturel repre­
nant le dessus, nous avons recommencé à manger
en nous dissimulant au regard des gardes. Dans
une des malles de maman, rangée dans le réduit
où nous avions entreposé nos bagages, nous
avions économisé une trentaine de flûtes de pain,
que nous installions au soleil matinal pour les
ramollir. Nous appelions cela la séance de « bron­
zette ».
Je nettoyais les pains à la brosse à chaussures
pour ôter les traces de moisissure et je les faisais
circuler de lit en lit. Nous avions aussi constitué
une réserve de pois chiches, dont les grévistes se
n o u rrissa ien t exclusivem ent et toujours en
cachette : tajine aux pois chiches, soupe aux pois
chiches, apéritif aux pois chiches. Ces maigres
rations nous permettaient de tenir et de renvoyer
à nos geôliers le peu de nourriture qu'ils nous
donnaient.
Mais nous étions encore corruptibles... La pro­
messe d'un kilo de beurre mit un terme à notre
action. Il nous semblait déjà sentir J’odeur des
crêpes et des gâteaux...
De toute façon, cette grève n'avait rien donné.
Notre sort n'intéressait personne.Il
Il nous fallait pourtant agir. On décida de s'éva­
der.
Vingt ans de prison 187

Un peu avant notre grève de la faim, Raouf, qui


avait pris l’habitude de fouiner partout, avait
repéré que la fenêtre de la petite pièce aux
bagages avait sans doute été murée. Comme il
brûlait d'envie de regarder au-dehors, on descella
quelques briques. On découvrit alors une fenêtre
de fer forgé dont on poussa les volets.
Le paysage fut une révélation. L’obscurité avait
cessé, le ciel était enfin à nous. La fenêtre donnait
sur une oasis située en contrebas. On entendait les
corbeaux croasser, les tourterelles roucouler, les
petits bergers appeler leurs troupeaux, et même le
clapotis de l’eau.
Nous nous disputions pour pouvoir jouir de la
vue à tour de rôle. Regarder au loin, respirer à
pleins poumons... Ces deux actes semblent si évi­
dents quand on n’en est pas privé.
Nous avons refermé la fenêtre en veillant à pou­
voir l’ouvrir quand l’envie nous en prenait. De
temps à autre, quand l’un de nous avait le blues, il
s'installait dans le réduit et assistait au lever du
jour, au coucher du soleil, au printem ps sur
l’oasis, preuves que la nature et les saisons exis­
taient encore.
Maria et Soukaïna allaient là-bas bien plus
souvent que nous, pour se repaître des moindres
détails. Il m’était douloureux de les y retrouver et
de surprendre l’expression mélancolique de leurs
petits visages appuyés aux barreaux. Tout comme
la faim, la dépression chez un jeune enfant est un
spectacle insupportable.
Quand on décida de s'évader, notre première
idée fut d’agrandir cette fenêtre. Mais les gardes
nous entendirent desceller les briques et les jeter
dans le trou de nos toilettes, profond de cinq
m ètres. Le fracas était im pressionnant. Ils
entrèrent et fouillèrent partout. Par chance, nous
188 La Prisonnière

avions pu dissimuler les preuves de notre forfait


avant qu'ils arrivent et ils ne s’aperçurent de rien.
Cette alerte nous fit com prendre que la plus
grande discrétion était nécessaire.
Il nous fallut attaquer ailleurs. La cuisine qui
était en terre cuite semblait l'endroit idéal. En
guise d'outils, nous disposions, Raouf et moi,
d ’une petite cuiller chacun. Nous avons commencé
à creuser le mur, à vingt centimètres du sol, pour
nous frayer un passage. En moins de dix minutes,
nous avions déjà enlevé beaucoup de terre, mais
nous devions faire attention aux écroulements de
pierres.
En un après-midi, nous avons dégagé un trou
suffisant pour nous laisser passer. Je me suis glis­
sée à l’intérieur de ce tunnel en ram pant et je me
suis retrouvée face à une ouverture murée.
J'ai senti quelque chose me fiôler la cuisse et je
me suis mise à hurler.
— Je n ’avance plus, Raouf, c’est infesté de rats.
— Kika, tu veux qu'on s'évade de ce maudit
endroit? C'est notre seule chance. Fais-toi une rai­
son... Allez, courage...
Raouf insista tellement que je finis par lui obéir.
Puisqu’il fallait avancer, alors, avançons...
On commença à déblayer les pierres C’était un
travail dangereux et fatigant. Nous devions porter
des charges très lourdes sans les faire tomber, de
peur d ’alerter nos gardiens. Notre ténacité fut
récompensée. La porte se dégagea enfin et on sor­
tit au milieu de ruines impressionnantes, avec une
extraordinaire impression de liberté.
Nous étions ivres, étourdis par le ciel et l'air.
Nous marchions sans dire un mot, nous nous par­
lions des yeux, nous nous exprimions par gestes. Il
y avait presque trois ans que nous vivions dans le
silence. Cette première promenade faillit pourtant
Vingt ans de prison 189
être la dernière. Une colonne de pierres secroula à
nos pieds avec un bruit d'apocalypse. On eut juste
le temps de sauter sur le côté.
Il nous fallut quelques m inutes pour nous
remettre de cette frayeur. La colonne aurait pu
nous écraser tous les deux. Raouf me regarda;
nous pensions la même chose. Qui, de là-haut,
nous protégeait autant ?
Mon frère et moi n’avions pas besoin de grands
discours pour nous comprendre. Notre évasion
devait se p ré p a rer dans la m inutie la plus
complète, un peu à la manière d u n commando.
Nous partirions tous les deux. Plus nombreux,
c’était trop risqué.
Pendant près de deux heures, nous sommes res­
tés dehors pour analyser, soupeser, calculer. Nous
avons grimpé jusqu’au dernier niveau du fortin,
en prenant garde aux rochers qui pouvaient
s’écrouler à tout moment sur nous.
En bas, dans l’oasis, quelques gardes prenaient
le frais. Nous pouvions même entendre leurs rires.
Dissimulés derrière les pierres, nous avons
détaillé les amandiers, l’herbe grasse, la terre
rouge.
Puis Raouf m’a dit de regarder au-delà d'un
petit chemin.
—- Tu vois, il y a un fleuve qui contourne le for­
tin... C’est p ar là que nous passerons pour
atteindre Ouarzazate.
Nous sommes rentrés à regret, mais il fallait re­
trouver les membres de notre famille et les per­
suader de la justesse de notre plan. Les petits
étaient enthousiastes, ils buvaient nos paroles,
prêts à démarrer au quart de tour. Maman, qui
était plus sceptique, écoutait sans répondre.
Pour la convaincre, on noua deux morceaux du
solide tissu qui recouvrait nos matelas et on lui
190 La Prisonnière

expliqua que nous allions descendre des remparts


au moyen de cette corde improvisée.
L’endroit d'où nous voulions fuir était situé à
vingt mètres de hauteur. Quand on le lui montra,
maman fut catégorique : elle ne voulait pas nous
laisser prendre un tel risque. Rien ne put l'en faire
démordre.
— D’accord pour l’évasion, disait-elle, mais
trouvez une autre idée, moins dangereuse. Je ne
veux pas vous perdre.
Elle réfléchit et son visage s’éclaira. Le fortin
avait sans doute une porte qui donnait sur l’oasis.
Il suffisait de la trouver, de la déblayer, et nous
pourrions sortir par là. On chercha la porte parmi
les colonnes en ruines et les masses de rochers.
Dans ma hâte, je trébuchai au bord d’un ravin et je
dus à ma présence d’esprit et sans doute à celle de
mon ange gardien, de ne pas m’écraser dans le
vide. Je me retournai. Maman était blême.
Quand aujourd’hui nous disons de quelqu’un
qu’il a « l’expression des ruines », cela signifie que
son regard est figé, son visage sidéré, comme celui
de maman quand elle a cru que j’allais tomber.
Mue par une inspiration heureuse, maman nous
demanda de l’aider à déplacer un gros rocher. La
porte que nous cherchions se trouvait derrière, et
donnait bien sur l’oasis. Nous n'aurions pas
besoin de risquer notre vie pour nous échapper.
Mais avant ce grand jour, il fallait nous entraî­
ner. A pprendre l’endurance. Trois fois par
semaine, Raouf et moi sortions à midi, à l’heure
où le soleil tapait le plus fort, chacun portant un
sac à dos très lourd, et nous marchions quatre
heures durant dans la cour.
Nous faisions des plans sur la comète. Il nous
restait un peu d’argent de notre grand-père. Après
avoir traversé l’oasis, nous irions jusqu'à Ouar-
Vingt ans de prison 191
zazate en autobus. Il nous fallait aussi des
réserves de nourriture. Nous n’avions pas de piè­
ces d’identité, mais j ’avais retrouvé dans mes
papiers le carnet de vaccination d’un ami maro­
cain que je fréquentais à Paris. Je l'avais donné à
Raoul et j ’avais gardé en mémoire le nom de sa
sœur au cas où nous serions arrêtés. Nous étions
si enfantins encore...
Parmi tous nos livres, il y en avait un que nous
avions toujours dédaigné parce qu’il traitait de
magie, de sorcellerie et de sciences occultes.
Maman le prit par hasard et l'ayant parcouru, elle
décida d'en appliquer les recettes pour la bonne
réussite de notre entreprise
Elle fabriqua une poupée en cire, la piqua avec
des aiguilles et prononça des incantations mysté­
rieuses qui devaient nous aider à nous évader.
Nous étions tous pliés de rire, nous la traitions de
sorcière, et elle qui, de sa vie, n’avait jamais cru à
toutes ces sornettes, prenait un air très concentré.
Au jour fixé pour l’évasion, Raouf et moi nous
trouvions dehors pour une ultime répétition géné­
rale.
Une des filles vint nous chercher en c ata ­
strophe.
— Rentrez vite. Ils sont là. Ils veulent voir
maman
Nous arrivâmes essoufflés, poussiéreux. Les
policiers nous apprirent alors que nous allions
quitter Tamattaght. Nous avons redoublé nos
moqueries envers maman, la traitant de sorcière
catastrophe.
— Vous vouliez dém énager? répliqua-t-elle,
mortifiée. C’est fait.
Les enfants étaient heureux de partir. Il y avait
quatre ans et demi que nous étions enfermés et
nous venions de passer plus de trois ans empri-
192 La Prisonnière

sonnés dans ce fortin en ruines. Abdellatif, né en


février allait fêter ses sept ans, les filles avaient
treize et quatorze ans, R aouf dix-neuf ans,
Myriarn vingt et un, moi vingt-trois et maman, à
peine quarante ans. Si les petits étaient excités,
moi j'étais sceptique, inquiète; je pressentais le
pire.
Bien sûr, on ne nous dit pas où nous allions,
mais on nous laissa croire que nos conditions de
vie allaient sans doute changer, de façon plus
favorable. .C’était sans doute la réponse à notre
pétition... Oui, le roi avait eu pitié de nous. Notre
traitement serait adouci. Demain, peut-être, nous
serions libres... Ne nous avaient-ils pas demandé
de trier nos affaires, en prenant seulement les
nôtres, et en laissant les matelas, les couvertures,
et tout ce qui appartenait à l'Etat? La situation
allait peut-être se régler..,
On nous le laissait sous-entendre mais on ne
nous confirmait rien. Pourquoi cette ambiguïté?
Sans doute pour s’assurer de notre bonne volonté
pendant notre transfert. Nous étions partagés
entre l'espoir et la peur. Par réflexe, j'avais caché
ma petite radio sur moi. Mon intuition était la
bonne et je m'en féliciterai par la suite.
Je croyais qu’il existait des limites à la souf­
france humaine. A Bir-Jdid, j ’appris que non.
Le bagne de B ir-Jdid

(26 Février 1977-19 avril 19S7)

Mauvais débuts
Nos bagages sont dans la cour, l’agitation est à
son comble. Nous ne voulons pas quitter Tamat-
taght sans nos précieux pigeons; mais ils n'ont pas
compris que nous partions et ils volettent au-des­
sus de nos têtes dans un grand bruit d'ailes frois­
sées et de roucoulements indignés.
Les enfants courent dans tous les sens pour les
attraper et chaque fois qu’ils y parviennent, ils les
enferment dans des paniers d'osier. Maria, Sou-
kaïna et Abdellatif rient aux éclats. Ce départ est
presque un jeu pour eux. Nous les grands, nous
sommes plus paniques, angoissés pour tout dire.
Un incident achève de nous terroriser : les poli­
ciers veulent nous installer detix par deux dans les
fourgons blindés aux fenêtres goudronnées. Us
sont brutaux, nous poussent sans ménagement
avec leurs baïonnettes pour nous faire avancer.
Maman refuse que nous soyons séparés. Elle crie,
supplie, pleure. Ils se laissent fléchir, sans doute
par crainte du scandale. Maman voyagera avec les
deux garçons, Myriam avec Achoura et Halima. et
moi avec les petites.
A l’intérieur des véhicules, nous ne distinguons
194 La Prisonnière

rien. On nous fait presque trébucher pour nous


faire asseoir plus vite. Nous posons les paniers
contenant nos précieux pigeons à nos pieds. Nous
n’avons pas pu les rattraper tous. En face de nous,
deux mouhazzins armés de baïonnettes ont pris
place.
Même les enfants sont à présent silencieux.
L’atm o sphère a changé. B orro, le nouveau
commandant du camp de Tamattaglu, n’est pas
un tendre. Il est venu remplacer l’ancien, il y a
quelques mois, quand les mouhazzins chargés de
nous surveiller ont triplé en nombre. Ce nouveau
changement est dû à la crainte d’une évasion pré­
parée par un mystérieux commando venu d'Algé­
rie. Du moins est-ce ce que nous avons cru
com prendre. C’est peut-être pour cette raison
qu’on nous fait quitter Tamattaght.
De toute façon, on ne nous donnera aucune
explication, comme toujours. Nous espérons seu­
lement que Borro ne nous suivra pas, là où on
nous emmène.
Le voyage a duré vingt-quatre heures, de plus en
plus éprouvantes à mesure que l’on roule. Nous
sommes sans cesse surveillés. Pas moyen de se
mettre à l'écart pour nous soulager lorsque nous
descendons de voiture ; les policiers nous
accompagnent et nous regardent jusqu'à ce que
nous ayons terminé.
Nous sommes en février. Profitant d ’un ralen­
tissement, j'ai plaqué mon visage contre une fente
du fourgon blindé. Des banderoles sont suspen­
dues aux arbres. On prépare activement la fête du
Trône, preuve que le roi est plus puissant que
jamais. Je replonge pour quelques instant dans
mes souvenirs. Au Palais, cette fête était un
moment heureux où nous étions choyées. Mais la
réalité me rattrape et je cherche fiévreusement à
Vingt ans de prison 195

comprendre où nous sommes. Mais c’esl impos­


sible tant l’obscurité est forte.
Fatiguée, abrutie par la imite, transie de froid,
je respire à pleins poumons. L'air sent l’humidité;
j’entends le chant des grenouilles J'en déduis que
nous avons quitté le désert et que nous sommes
proches de la mer. Je ne me trompe guère. La
caserne de Bir-Jdid, où on nous emmène, est
située à quarante-cinq kilomètres de Casablanca.
Nous le saurons beaucoup plus tard.
Des inondations ont barré la route, la rendant
inaccessible aux fourgons blindés. Nous sommes
obligés de descendre pour rem onter dans des
Land Rovers, toujours scindés en trois groupes.
On nous bande les yeux mais nous avons le temps,
en un clm d'oeil, de photographier le paysage.
Nous sommes dans une région agricole, où les
champs se succèdent. Au loin, nous distinguons
une ferme. Est-ce là qu’on nous conduit? Des gril­
lages et des miradors entourent le bâtiment.
Je tremble de froid au point de claquer des
dents. Du plus profond de la nuit, comme dans
une pièce de théâtre, j'entends alors une voix
d ’hom m e, distinguée, éduquée, une voix
empreinte d’humanité, qui tranche avec les hurle­
ments de Borro et des mouhazzins.
L’homme sort de l’ombre. 11 s'agit du colonel
Benani, chargé de notre transfert d’une prison à
l’autre. Il m’enveloppe de son burnous, nie pro­
pose des cigarettes et va m'en chercher deux
paquets. Je suis touchée aux larmes par ce geste
de sollicitude, le premier depuis bien longtemps.
Puis nous roulons encore cinq cents mètres.
Quand le convoi stoppe enfin, je perçois le ronfle­
ment cauchemardesque d’un groupe électrogène.
Le roi a répondu à notre supplique.
On nous a fait entrer dans une maison, les yeux
196 Ui Prisonnière

toujours bandés. Quelqu'un a refermé une porte et


on nous a retiré nos foulards. On a découvert alors
une petite bâtisse coloniale construite en ciment,
dont la forme générale figure un L.
On y pénètre par une porte en bois qui ouvre sur
une longue allée bordant une petite cour où cinq
figuiers veillent, telles des sentinelles. Quatre
portes donnent sur cette cour, celles de nos quatre
cellules qui se suivent à angle droit, la première,
qui sera celle de maman, perpendiculaire aux
trois suivantes.
Dans un renfoncement minuscule proche de la
première cellule, deux énormes palmiers forment
une voûte de feuillages, Les murs qui nous enfer­
ment, hauts et épais au point de masquer le ciel,
sont mitoyens d'une caserne quadrillée de mira­
dors. De nombreuses guérites abritant des soldats
en armes sont disposées autour de la maison.
Nous ne pouvons faire un geste sans être surveil­
lés.
On nous a appris tout de suite que nous serons
séparés pour la nuit. Nous aurons le droit de nous
voir dans la journée et de prendre nos repas
ensemble, mais le soir, chacun devra regagner sa
cellule. Maman partage la sienne avec Abdellatif,
mes soeurs et moi sommes ensemble, Achoura et
Halima sont réunies et Raoul va rester tout seul.
La nouvelle nous fait sangloter. Maman crie,
supplie, dit qu’ils n’ont pas le droit de la séparer
de ses enfants.
— Je peux tout supporter sauf cela...
— Madame, sachez que j’ai honte de ce que je
fais, répond le colonel Benani, terriblem ent
embarrassé. Cette mission marquera ma vie à
jamais. Mais j ’ai reçu des ordres et malheureuse­
ment je suis obligé de les appliquer.
Nos cellules respectives n'annoncent rien de
Vingt ans de prison 197

bon pour la suite de notre traitem ent. Nous


sommes pourtant déjà habitués à l'inconfort, à la
saleté, au rudimentaire, mais là, nous touchons au
sordide. Les murs et les portes blindées ont été
sommairement repeints en gris souris et l'humi­
dité est si importante que l'eau ruisselle du pla­
fond jusqu’au sol. La lumière électrique, blafarde,
vient du groupe électrogène qui ne fonctionne
qu'une ou deux heures la nuit. Les matelas ne sont
que de minces galettes de nrousse enveloppées
d'une housse à la propreté douteuse.
Chacune de nos cellules comporte plusieurs
petites pièces et un minuscule réduit à ciel ouvert,
au plafond grillagé par des barreaux épais. Ce sera
bientôt notre seule source d ’air frais. On accède à
celle de maman par trois marches. La cellule prin­
cipale est dotée de toilettes et d’un débarras d'un
mètre cinquante de haut, situé à mi-hauteur du
m ur et accessible à l'aide d'un escabeau. On y
entrepose les affaires qui nous restent.
Jadis, il y a eu une fenêtre qui a été fermée et
recouverte de Plexiglas opaque. Tant qu’il est
encore assez petit pour s’y tenir debout, Abdellatif
en fait son poste d’observation. Il a réussi à percer
le plastique avec la pointe d ’une pique à brochette
et colle son œil pour tenter de voir au-dehors.
Leur cellule, comme les nôtres, est fermée par
une porte fraîchement blindée. Dans l’angle de la
cour, une autre porte mène à celle que je partage
avec mes sœurs. Outre le réduit grillagé, nous dis­
posons d’une cellule où nous avons installé nos
quatre lits, faiblement éclairée par une lucarne
recouverte de Plexiglas, d'un WC, d'un placard où
nous avons entreposé nos valises, d ’un autre bap­
tisé pompeusement « salle de sport », et d’une
« salle d'eau », un réduit où nous nous « dou­
chons » avec des seaux. Ce dernier est séparé par
un m ur de la cellule de maman.
198 La Prisonnière

L’eau qu'on nous apporte sert à nous laver et à


boire. Quand nous la faisons couler, elle ruisselle
sur le sol en pente jusqu’à une petite rigole. Avec
les barres de fer que nous avons tout de suite reti­
rées des sommiers, par réflexe, nous travaillons la
terre et nous suivons le parcours de l’eau. Quand
nous n ’aurons plus le droit de sortir de nos cel­
lules, cette rigole nous servira de miroir.
Maman se met à plat ventre sur le sol, nous fai­
sons de même de notre côté, Ainsi notre reflet
dans l’eau nous permet de nous voir. Pendant des
années, ce sera notre seule façon d ’entrer en
contact autrement que par la voix. Ce sont des
moments d’émotion forte, Nous avons envie de
nous toucher, de nous embrasser et nous ne pou­
vons le faire.
La cellule de Achoura et de Halima est contiguë
à la nôtre. Les deux femmes dorment dans une
pièce minuscule, cuisinent dans un réduit au toit
fermé d’un double grillage. A côté se trouve la cel­
lule de Raouf, dont les « toilettes », un trou creusé
daxrs la terre, donnent sur la cour aux figuiers. Les
mesures de sécurité sont plus strictes à l’égard de
mon frère. Pour accéder chez lui, il faut passer par
trois portes.
La première perquisition a lieu au début du
mois d'avril, deux mois après notre arrivée à Bir-
Jtlid. Elle est faite pour nous impressionner.
Comme nous le redoutions, Borro dirige ce nou­
veau camp. C’est un sinistre personnage sans états
dam e et sans une once d’humanité, qui reçoit ses
ordres de Rabat et les applique à la lettre. Il
confisque nos disques, nos livres et notre chaîne.
Fort heureusement, nous avons acquis certains
réflexes de rapidité et de méfiance.
Pendant que les uns occupent les mouhazzins,
les autres ouvrent en un tournemain les baffles de
Vingt ans de prison 199

la chaîne. On démonte les micros et on se les


répartit en les dissimulant entre nos cuisses. La
petite radio est cachée de la même façon ainsi que
quelques livres de classe et des fils électriques.
Durant ces onze années de cauchemar, la radio
nous permettra de nous relier au monde. Sans
elle, nous n ’aurions pas survécu.
Quelques jours après avoir fouillé nos cham­
bres, ils viennent avec des pioches et suppriment
tout ce qui donne encore au lieu l’aspect d’une
maison, les parapets, les fleurs, les arbres.
Chaque année, pour l’anniversaire du roi, nous
lui envoyons un courrier le suppliant de nous gra­
cier. En juillet, nous avons joint à notre lettre
quelques portraits que j'ai dessinés et qui sont
assez ressemblants, le sien, celui de son fils, Sidi
Mohammed, et celui de Mohammed V.
Le remerciement ne se fait pas attendre. Peu de
temps après cet envoi, B o it g et ses sbires nous
enferment dans la cellule de Raouf jusqu’à la tom­
bée de la nuit. On entend des bruits sourds, des
coups de marteau Quand nous pouvons enfin sor­
tir, les dégâts sont de taille. Ils ont pris ce qui res­
tait de nos maigres possessions, nos bibelots, les
derniers livres de classe, les jouets d'Abdellatif,
nos réserves de nourriture, presque tous nos vête­
ments, les bijoux de maman, mon album de pho­
tos.
Puis ils allument un grand feu avec tout ce qui
est combustible. On nous autorise à contempler le
spectacle. Les enfants sont d’autant plus traum ati­
sés que l’horrible Boiro a fouillé de force Sou-
kaïna et qu'il a découvert les piles de la radio sur
elle. Horriblement choquée, elle a eu une forte
fièvre pendant dix jours et a dû rester alitée. Elle
n'a que treize ans.
Le lendemain matin, ils reviennent encore. Ils
200 La Prisonnière

nous font sortir dans la cour. Borro fait les cent


pas.
Il nous dit qu’il sait à quel point les enfants sont
attachés aux pigeons. Il est vrai que, depuis quel­
ques années, ces petites bêtes nous soutiennent le
moral.
— Mais les pigeons, ajoute-t-il, ne sont pas faits
pour être élevés. Ils sont faits pour être mangés.
Nous allons donc en tuer deux tous les jours.
Malgré nos larmes, ils tiennent parole. Pendant
quelques jours, ils reviennent chaque matin avec
deux pigeons morts. Nous avons décidé d’épar­
gner ce spectacle à Abdellatif. L'enfant, qui a eu
sept ans le 27 février, lendemain de notre installa­
tion à Bir-Jdid, est à bout Je forces.
Peu de temps après notre arrivée, il a tenté de se
suicider. Il possède encore sa petite bicyclette et
roule dans l’allée qui borde la cour aux figuiers. Je
discute avec maman tout en le surveillant du coin
de l'œil quand je le vois soudain tituber et tomber.
Nous nous précipitons. Le petit a le regard vitreux
et ne tient pas debout. Bientôt il s’endort profon­
dément. Raouf le prend par les aisselles pour le
soutenir, tandis que j'essaie de lui faire boire une
infusion de henné.
La panique est à son comble. Achoura et
Halima hurlent en s'arrachant les cheveux, les
trois filles sont tétanisées. Quant à maman, on a
l’impression qu'on lui a ôté sa force et ses cou­
leurs. Elle nous regarde sans pouvoir agir, ter­
riblement choquée, trop, sans doute, pour pleurer
tout de suite.
Je réussis à récupérer une bonne partie des
médicaments qu'il a avalés, tout le Valium et tout
le Mogadon que maman a cachés dans une petite
boîte à pilules pour les crises de Mimi. Elle porte
toujours cette boîte sur elle. On ne sait comment il
a réussi à la subtiliser.
Vingt ans de prison 201

Prévenu par nos soins, Borro s’approche du lit,


constate que l'enfant dort, et hausse les épaules. Il
ne peut rien faire, sauf en référer à Rabat.
— Et s'il meurt ? sanglote maman.
Un autre haussement d’épaules est notre seule
réponse.
Abdellatif est un enfant solide. Il s’est réveillé
sans séquelles. Ses explications nous ont accablés.
Depuis qu’il est emprisonné avec nous, il entend
toutes nos conversations, notre chagrin, nos
angoisses, nos peurs, nos révoltes.
« Me supprimer, a-t-il pensé dans sa petite tête
d ’enfant trop mûr pour son âge, serait le bon
moyen pour les faire tous sortir de ce trou. » Il ne
voulait plus nous voir souffrir.
A partir de ce jour, nous décidons de l’épai gner.
Nous ne parlerons plus devant lui, nous lui tairons
nos chagrins, nous lui inventerons une vie rêvée et
nous lui ferons croire à sa véracité.

L'Enfer
Le prem ier cercle de l'Enfer appartient au
passé. Durant ces onze années, nous allons peu à
peu franchir les autres. Jusque-là, nous avions
réussi à préserver une vie de famille, un cocon, où
nous nous protégions mutuellement.
A Bir-Jdid, il n'est plus question de famille, ni
surtout d'intimité. Il n ’est plus question de rien.
Au début, nous avons eu le droit de sortir tous
ensemble dans la cour. A partir de huit heures le
matin, les portes des cellules s’ouvraient et nous
pouvions aller les uns chez les autres. Nous nous
réunissions le plus souvent chez moi. Cette liberté
de circulation a duré quelques mois, mais maman,
Raouf et moi, savions que l’isolement viendrait tôt
ou tard et qu’il fallait nous y préparer.
202 La Prisonnière

Le m om ent redouté est arrivé au début de


l'année 1978.
Le 30 janvier, jour des vingt ans de Raouf, on a
isolé mon frère dans sa cellule. 11 n'aurait plus le
droit de sortir ni de nous voir. Quelques jours plus
tard, notre tour est arrivé, au prétexte que nous
avions osé r éclamer des butanes supplémentaires
parce que nous mourions de froid, Halima et
Achoura ont échappé à l’enfermement total. Elles
ont eu l'autorisation de sortir dans la cour une fois
par jour, ramasser des brindilles pour alimenter le
feu du canoun.
Les premiers temps de notre séparation défini­
tive, nous avons pu nous aérer dans la cour à des
heures différentes. Maman sortait le matin jusqu’à
dix heures, ensuite c’était notre tour.
Je me plaçais alors sous la fenêtre de Raouf, il
s'accrochait aux barreaux de ses « toilettes » et
nous parlions de tout et de rien. 11 monopolisait la
parole, il avait tant besoin de s’exprimer. Son iso­
lement le faisait cruellement souffrir.
Sa conversation portait souvent sur notre père
et sur son désir de le venger. Il était hanté par
cette tdée. Puis ces récréations ont été interdites.
Enfermés nuit et jour, séparés, maltraités, rien
désorm ais ne nous ra tta c h a it plus à notre
ancienne vie. Nous étions devenus pour de bon
des numéros. Il nous faudrait apprendre à maîtri­
ser la cellule, ce minuscule espace qui deviendrait
notre vie, notre monde, notre temps, rythmé seu­
lement par les saisons.
Maman, Raouf et moi étions en première ligne
dans leur volonté de nous casser. Maman parce
qu elle était la femme de l'homme haï; moi, parce
qu’ils connaissaient mon influence sur le reste de
la famille; et Raouf parce que, fils de son père, il
était logique qu'il veuille se venger. Dans leur
Vingt ans de prison 203

esprit, il fallait l’en empêcher par tous les moyens


possibles, De nous tous, c'est Raoul qui physique­
ment souffrit le plus et qui prit le plus de coups.
11 était interdit aux gardes, tous des mou ha z zi ns
désormais, de nous parler avec humanité, de nous
manifester un quelconque intérêt. Au contraire, ils
devaient nous rabaisser le plus possible, et dans
les plus infimes détails. Au quotidien, je vivais
avec la peur au ventre. Peur qu’ils me tuent, peur
des coups, du viol, de l'humiliation constante. Et
j ’avais honte d'avoir peur.
Nous n'avons jamais vraiment été battus. Raouf
était l’exception. J’ai reçu une seule fois un coup
de poing au visage parce que j'avais osé défier un
officier. Je suis tombée en arrière, la tête contre le
m ur du couloir. Le choc a été violent. Les filles
sont sorties de la cellule, livides. Je me suis redres­
sée et, pour les rassurer, je leur ai dit que j’avais
perdu l'équilibre. Plus tard, je leur ai avoué qu’on
m’avait frappée, mais je les ai suppliées de n’en
rien dire à maman. Je me sentais humiliée mais je
m'en voulais aussi.
L’homme qui incarnait cette peur était, plus
encore que Bcrro, le colonel Benaïch, officier du
roi, qui déjà à Tamattaghfc avait été l'instrument
de notre changement de régime. Il s’ingéniait à
nous rendre la vie impossible. C'est lui qui avait
donné l’ordre qu'on tue les pigeons, lui qui nous
privait de nourriture. On le voyait rarement. On
devinait qu il arrivait au bruit d'un hélicoptère
dans le ciel, ou bien à l’attitude des mouhazzins
soudain au garde-à-vous.
Mais dans le même temps se mettait en place
une relation particulière de prisonniers à tortion­
naires. Nous étions des victimes mais nous pou­
vions aussi, dans la limite de nos moyens, mani­
puler nos bourreaux. Tout nous était prétexte à
renverser le rapport de force sans qu’il y paraisse.
204 La Prisonnière

Avec Benaïch, cetait impossible; avec Borro,


difficile. La brute était disciplinée jusqu'au tré­
fonds de son âme de militaire. Si on lui avait
ordonné de nous tuer tous à l'arme blanche, il
l'aurait fait sans hésiter. Il ne savait qu’obéir aux
ordres. Mais les mouhazzins, tout durs et inhu­
mains qu'ils se m ontraient, étaient aussi très
bêtes. Il suffisait d'être un peu rusé pour les désta­
biliser.
Nous résistions.
Nous avions droit à une brouettée de bois une
fois par mois pour la cuisine. Les mouhazzins
ouvraient la porte blindée et m'appelaient d'une
façon telle que je me sentais déjà mortifiée. Quand
je sortais, je n’avais pas le droit de dépasser le
seuil de la porte. J ’étais étourdie par la lumière. Us
jetaient les morceaux de bois à terre et m'ordon­
naient de les ramasser.
Les premières fois, ils apportèrent de longues
b ran ch es d ’environ un m ètre cinquante. Je
m’attardais à les trier, avec beaucoup de noncha­
lance, et je donnais les morceaux les plus longs
aux filles. Raouf nous avait suggéré de les cacher
dans une petite cavité située en hauteur dans le
mur de notre cellule, en prévision d’une éventuelle
évasion. Les branches pouvaient servir de poutres
d ’étaiement à un tunnel.
Le troisième mois, les gardes ne nous appor­
tèrent plus que des bûchettes. Us avaient compris
nos arrière-pensées.
Notre principal moyen de résistance fut « l'ins­
tallation », comme nous l'appelions, seul moyen
de communiquer entre nous et qui nous a sans
doute sauvé la vie.
Raouf avait réussi à ouvrir une dalle sous son lit
en se servant d une cuiller et d ’un couteau. Il y
avait dissimulé notre précieuse radio, enveloppée
Vingt ans de prison 205

dans de vieux chiffons pour la proléger de l'humi­


dité. La nuit, il la sortait, il l'écoutait, il se sentait
moins seul. Puis l'idée lui vint d'utiliser les cinq ou
six micros et les fils électriques que nous avions
récupérés sur les haut-parleurs de la chaîne, pour
fabriquer un réseau de transmission, de cellule en
cellule.
En guise de conducteur, les barres métalliques
des sommiers firent l'affaire. Chaque nuit les filles
et moi les ôtions de nos lits et les attachions les
unes aux autres en les tordant aux extrémités. Il
fallait qu'elles atteignent la cellule de Raouf, en
passant par celle de Achoura et Halima, par des
trous creusés à ras du sol, dans les murs. Mais,
même jointes bout à bout, leur longueur n'était
pas suffisante et s'arrêtait à mi-parcours.
Raouf eut lidée d’y adjoindre le fil électrique
des baffies, et d'attacher celui-ci au micro qu'il
possédait. Je fis de même de mon côté. Les liens
étaient de minces fils d’acier, récupérés sur le
double grillage qui passait au-dessus de la porte
blindée fermant notre cellule. Nous en entourions
les pôles positifs et négatifs de nos micros. Lors de
la diffusion, il fallait souvent remplacer les fils de
fer qui se cassaient, mais le son passait assez bien.
Quand une émission de radio intéressait Raouf,
il nous la diffusait en branchant les micros. J’en
faisais profiter maman et Abdellatif. Pour com­
muniquer directement avec eux, j ’utilisais un bout
de tuyau d'arrosage que j'avais pu voler dans la
cour, profitant de ce que l'attention des gardes
était détournée. J'en avais fait un conduit de
« téléphone » qui traversait notre m ur mitoyen. Le
jour, je le dissimulais dans le lit de Mimi. Les gar­
diens n osaient pas la fouiller à cause de ses crises
d’épilepsie qui terrorisaient ces âmes frustes. Ils la
croyaient possédée par les djinns.
206 La Prisonnière

Avec ces moyens sommaires mais efficaces,


nous pouvions communiquer toute la nuit. L'effet
était magique quand les voix de José Artur ou de
Gonzague Saint-Bris traversaient les murs pour
nous tenir compagnie, comme s'ils étaient à nos
côtés. Nous étions émerveillés. Plus tard, je
raconterai tous les soirs une histoire par le meme
moyen.
Par la suite, j’ai perfectionné l'invention. J'ai
abandonné les barres de sommier trop lourdes,
trop difficiles à m anipuler, pour des ressorts
découpés dans nos valises. Mais le principe est
demeuré le même.
Le soir, dès que nos gardiens allumaient le
groupe électrogène, nous profitions du bruit pour
bricoler notre « installation ». Sortir les barres des
sommiers, puis les passer de cellule en cellule fai­
sait un boucan de tous les diables. Mais à notre
grande satisfaction, et ce fut bien la seule dans cet
univers de cauchemar, jamais ils ne découvrirent
notre système de communication. Nos micros
étaient toujours cachés entre nos cuisses.
A la fin, il n'y en avait plus qu’un seul qui avait
résisté à l'hum idité et je le gardais sur moi.
Celui-là était sacré. C'était la survie de Raouf,
l'unique moyen que nous avions de rester en
contact.
Pieds nus, en haillons, nous grelottions l’hiver et
suffoquions l'été. Nous n’avions plus d'infirmier ni
de médicaments, pas plus que de montres, de
livres, de papier, de crayons, de disques ou de
jouets pour les enfants. Il nous fallait supplier,
mendier pour obtenir, de loin en loin, quelques
faveurs des geôliers : un stylo qu'on économisait
précieusement, des piles pour la radio que nous
faisions durer des mois, et que nous avions réussi
Vingt ans de prison 207

à obtenir par un petit vieux qui avait connu un de


mes oncles, caïd dans sa région.
Notre temps était réglé par les gardes. Ils
entraient chez nous trois fois par jour, le matin et
le soir pour nous apporter les plateaux des repas,
et à midi pour le pain. Vers huit heures trente, ils
nous donnaient le petit déjeuner, préparé par
Achoura dans son patio. C'était un café mélangé à
de la purée de pois chiche, si délayé qu'il ressem­
blait à de l'eau chaude. On entendait d'abord leurs
pataugas marteler la cour, puis l’odieux cliquetis
du trousseau de clés. Leur arrivée nous terrorisait,
nous avions toujours quelque chose à nous repro­
cher : la radio, les piles, l'installation ou les trous
dans les murs...
Quand ils ouvraient ma porte en même temps
que celle de maman, comme nos cellules étaient
situées à angle droit, nous nous arrangions toutes
les deux pour nous placer dans le même axe afin
de nous apercevoir fugitivement. Nous avions ce
genre d’idées en permanence. Vers midi, on enten­
dait leurs sifflements qui annonçaient l’arrivée du
camion de pain, puis vers sept heures et demie, ils
revenaient à nouveau, ouvraient les portes, dépo­
saient les plateaux.
Jamais ils ne nous laissaient de répit, jamais
nous ne pouvions oublier que nous étions enfer­
més dans ces cellules misérables. Nous étions sur­
veillés heure après heure, nuit après jour. Quand
on s’accrochait aux grilles pour apercevoir un peu
de ciel, on ne voyait que leurs regards venant des
miradors, qui nous épiaient sans cesse, même à
travers les murs.
Les premiers mois, nous nous sommes construit
un semblant d'emploi du temps. Dans la matinée,
je jouais au volley avec mes sœurs dans la « saile
de sport >>; nous avions fabriqué un ballon avec
208 La Prisonnière

des bouts de chiffon. Selon l’humeur, nous pour­


suivions par une séance de gymnastique, des
abdos, des fessiers, puis nous allions à la
«douche», épuisées, en sueur. En grandissant,
Soukaïna avait tendance à grossir. Je la rationnais
en nourriture, je l'obligeais à faire du sport pour
quelle ne se laisse pas aller.
Plus tard, nous avons abandonné les exercices
physiques. Le corps ne répondait plus. On s'est
éloignés de tout.
Les journées étaient interminables. Notre prin­
cipal ennemi était le temps. On le voyait, on le
sentait, il était palpable, monstrueux, menaçant.
Le plus dut était de l’apprivoiser. Dans la journée,
il suffisait d'une brise plus douce qui entrait par la
fenêtre pour nous rappeler qu’il nous narguait et
que nous étions emmurés.
Les crépuscules d'été me rappelaient la douceur
des jours anciens, la fin d'une journée de plage,
l'heure de l’apéritif, les rires des amis, l'odeur de la
mer, le goût du sel sur la peau bronzée. Je ressas­
sais le peu que j'avais vécu.
Nous ne faisions plus grand-chose. Suivre la
course d’un cafard d’un trou à l'autre dans le mur.
Somnoler. Vider son esprit. Le ciel changeait de
couleur et la journée prenait fin. La semaine pas­
sait com m e un jo u r, les mois com m e des
semaines, les années ne signifiaient rien. Et je me
consumais. J’apprenais à mourir de l’intérieur. J ’ai
souvent eu l'impression de vivre dans un trou
noir, cernée par l'obscurité. Comme si jetais une
balle qui rien finissait pas de tomber dans un
puits et qui, dong, dong, dong, rebondissait
chaque fois sur un mur.
Le silence nous ensevelissait peu à peu. Seuls
les pas des mouhazzins, leurs sifflements, le cli­
quetis de leurs clés, le chant des oiseaux, les brai-
Vingt ans de prison 209
ments d'un âne baptisé Cornélius, vers quatre
heures du matin, ou le bruissement des palmiers
sous le vent, venaient le troubler. Le reste du jour,
on n'entendait rien.
On oubliait peu à peu le brouhaha de la ville, les
murmures des conversations dans les calés, la
sonnerie du téléphone, les klaxons des voitures,
tous ces bruits familiers que la vie quotidienne
charrie avec elle et qui nous manquaient si fort.
De nous tous, Mimi avait une science infaillible
de l'heure. Elle se fiait aux rayons du soleil qui fil­
traient à travers notre minuscule fenêtre. Quand
on lui demandait l’heure à n'importe quel moment
de la journée, elle soulevait sa tête de dessous sa
couverture et elle disait :
— Trois heures dix, quatre heures et quart.
Elle ne se trompait jamais.
Nous avions droit à un petit paquet de Tide
mensuel avec lequel il fallait se débarbouiller, net­
toyer nos vêtements et récurer la vaisselle. Pour
les dents, nous utilisions du sel. Pendant un
moment, nous avons eu l’idée géniale de les laver
avec de la terre, comme nous faisions parfois pour
les assiettes. Le matin où Abdellatif se réveilla la
bouche enflée et violette, la langue parsemée de
points blancs, nous avons cessé.
Quand les gardes ouvraient ma cellule, je me
précipitais vers le robinet d'eau froide qui se trou­
vait en face, sur le mur, pour me laver les cheveux
avec du Tide. Il y avait de la mousse partout. Les
mouhazzins étaient persuadés que nous devions
nos cheveux raides à ce traitement.
Ils en discutaient entre eux :
— Elle a de beaux cheveux. Moi aussi j’ai essayé
avec la lessive, mais ça n'a rien donné.
Les shampooings à la lessive nous ont surtout
valu une calvitie collective et de l’eczéma...
210 La Prisonnière

Nous portions toujours les mêmes vêtements,


que nous appelions nos tenues de combat. Maman
récupérait les tissus de nos vieux habits et les
housses qui recouvraient nos matelas de mousse.
Elle nous fabriquait des pantalons élastiqués à la
taille.
Comme par un fait exprès, nous avions toutes
les sept nos règles en même temps. Nous n’avions
pas de coton, pas de serv iettes hygiéniques et nous
utilisions des bouts de serviettes de toilette, taillés
et retaillés jusqu’à l'usure. Il fallait laver ces
chiffons, les passer à Halima qui les mettait
autour du feu et attendre, les jambes écartées,
qu’ils aient séché pour pouvoir s'en servir à nou­
veau.
Ce manque d’intimité nous était une torture.
Nous vivions sous le regard des autres : se laver,
aller aux toilettes, gémir de fièvre ou de douleur,
étaient des actes partagés. Il n'y avait que la nuit,
sous les couvertures, où nous pouvions pleurer
tout notre saoul, sans qu’on nous entende.
Cependant, il régnait une bonne entente entre
nous. Nous ne nous disputions pas, sauf parfois
les filles entre elles, mais je veillais toujours au
grain. Faute d ’avoir maman avec nous, jetais
devenue leur mère. C’est moi qui les éduquais, qui
leur inculquais les bonnes manières et le respect
de l'autre.
Même en prison, même à Bir-Jdid, même au
bagne, je n’admettais aucun relâchement. On se
tenait bien à table, on mâchait délicatement, on
disait « merci », « s’il te plaît », « excuse-moi », on
se lavait les mains avant de manger. On se net­
toyait tous les jours de façon méticuleuse, surtout
en période de règles, malgré l’eau glacée et salée
qu’on nous distribuait même en plein hiver, dont
le contact nous faisait hurler et colorait nos chairs
en rouge vif.
Vingt ans de prison 211

Mon éducation au Palais me collait à la peau.


Quand Raouf voulait se moquer de moi, il prenait
l’accent teuton de la gouvernante Rieffel. Cela
m'était égal. Bien sûr, l’esprit devait l'emporter sui-
le corps, ce qui nous permettait de tout supporter
ou à peu près, mais je nous obligeais à nous soi­
gner sans relâche pour ne pas perdre notre hum a­
nité.
Il m'arrivait d etre sujette à des accès de coquet­
terie. Je voulais retarder le vieillissement de mon
visage. Maman m’avait donné le secret de beauté
des femmes berbères : elles confectionnent un
masque à base de dattes cuites à la vapeur et
réduites en purée, et l’appliquent sur leur visage.
Nous avions droit à quelques dattes pendant la pé­
riode du ramadan. Je raflais tout ce qu’on nous
donnait et j’en faisais une pâte que je gardais toute
la nuit. Résultat, les souris s'en donnaient à cœur
joie sur mon visage et ma peau ne s'améliorait pas
pour autant...
Nous nous coupions les cheveux avec les petits
ciseaux que maman avait eu le droit de garder
pour tailler nos vêtements. Raouf n'avait pas de
barbe et cela le préoccupait, d ’autant que nous
nous moquions toujours de lui et de ses trois poils
au menton.
Vers la fin cependant, il s'était laissé pousser un
bouc; il prétendait que le jour où il se raserait
marquerait la fin de notre emprisonnement.
Cette prédiction lancée au hasard se révéla
exacte. Il demanda un matin à nos geôliers de le
raser, en jouant sur la virilité, leur corde sensible.
— Je suis un homme, plaida-t-il, je ne peux res­
ter ainsi.
Us l'installèrent dans la cour et supprimèrent le
bouc.
Un mois plus tard, nous nous évadions.
212 La Prisonnière

La faim

La faim humilie, la faim avilit. La faim vous fait


oublier votre famille, vos amis, vos valeurs. La
faim vous transforme en monstres.
Nous avions toujours faim.
Tous les quinze jours, les mouhazzins dépo­
saient des provisions dans la cellule de Achoura
qui cuisinait pour nous tous. Elle me les passait
l'une après l'autre par un trou minuscule que nous
avions creusé entre nos deux cellules. Elle devait
se débrouiller avec ce quelle avait pour nourrir
neuf personnes jusqu’au prochain arrivage. Et ce
qu elle avait était bien maigre.
Jamais de lait, ni de beurre, ni de fruits, sauf
quelques dattes rabougries et des oranges moisies
de temps à autre. Des légumes gâtés, deux bols de
farine, un bol de pois chiches et un de lentilles,
douze œufs pourris, un bout de viande avariée,
quelques morceaux de sucre, un litre d'huile par
mois et un petit pot de Tide, c’était tout notre
ordinaire. Pas question de jeter quoi que ce soit.
Et pourtant...
Jamais je n ’ai vu de légumes dans un tel état et,
surtout, jam ais je n'aurais pu imaginer qu’on
puisse les manger. Les carottes étaient vertes, avec
une racine épaisse et longue. Avec les aubergines
verdâtres et mousseuses, Achoura préparait un
plat que les enfants avaient surnommé « le tajine
japonais ». Les lentilles étaient pleines de bestioles
qui flottaient dans l'eau.
A force de cuire et de recuire chaque aliment,
on réussissait à en oublier le goût et la vue, et à en
attendrir la consistance. Pts, on se battait pour en
avoir plus. Nos problèmes de digestion semblaient
bénins par rapport aux autres maux dont nous
souffrions sans cesse. Nos corps s’étaient habitués
Vingt ans de prison 213
au m anque d ’hygiène. Comme boisson nous
avions de l’eau à volonté : mais elle était salée, ce
qui ne nous désaltérait guère.
Je m’aperçus que Achoura et Halima avaient
organisé une petite mafia avec la nourriture, tro­
quant du sucre ou du pain avec les autres cellules.
J’avais beau compter et recompter au pois chiche
près, il manquait toujours quelque chose. Elles me
disaient :
— Ce s o n t les r a ts , ce s o n t les s o u r is , ça a
p o u r r i.. MaLS j e n 'a v a is pas c o n f ia n c e .
Je décidai de prendre les réserves en main. Dès
que la marchandise leur parvenait, je la réperto­
riais et je la confisquais. Je déposais tout ce qu’on
nous donnait dans la petite cellule contiguë à la
nôtre, à l’intérieur d’un garde-manger improvisé
sous des dalles. Le pain était caché dans une
valise. Je voulais faire le plus possible d'écono­
mies, pour tenir avant la prochaine livraison.
Il nous fallait chaque jour un bout de sucre dans
notre café au lait, un casse-croûte vers onze
heures du matin pour les garçons, surtout pour
Abdellatif qui, en grandissant, était le plus obsédé
de tous par la nourriture. Nous, les filles, nous
mangions peu : après le café du matin, nous atten­
dions les légumes du dîner. L’été, nous ne souf­
frions pas beaucoup de la faim, il faisait trop
chaud, et puis nous nous étions habituées à ce
régime de famine. L'hiver, nos estomacs protes­
taient vigoureusement, mais nous feignions de ne
pas les entendre.
Le soir, je donnais à Achoura de quoi préparer
un tagine, quelle cuisait sur le canoun et divisait
ensuite en neuf. Invariablement la même scène se
reproduisait. Le meilleur cordon-bleu de la mai­
son Oufkir sanglotait contre le mur.
— Mais Kika, comment veux-tu que je nour­
risse tout le monde avec si peu ?
214 La Prisonnière

Ses lamies ne me touchaient pas. J'étais impi­


toyable. Si nous voulions tenir tout le mois, il fal­
lait se montrer bon gestionnaire.
Au printemps, on se nourrissait d'une herbe
sauvage, une sorte de pissenlit qu’Halima allait
cueillir dans la cour et que je faisais bouillir. J'y
ajoutais des gousses d ’ail, un filet d'huile d'olive,
et j’en garnissais des sandwiches.
J’avais inventé des recettes de pénurie. L’hiver,
je faisais brûler un petit verre de farine, un petit
verre de semoule, un petit verre de pois chiches
concassés et moulus, je mettais le tout dans une
casserole avec un litre d'eau, du sucre, trois cuille­
rées d ’huile, et je distribuais la mixture dans des
verres. Nous réutilisions sans arrêt le marc du
café infâme du matin. Un brin de menthe passait
et repassait des jours entiers dans des tasses d'eau
chaude pour nous donner l'illusion d'un thé.
Tous les deux jours, les gardes nous apportaient
le pain dans des caisses en carton. Tout de suite, je
jetais les miches par terre et Soukaïna et moi rele­
vions les rabats de ces cartons. On ôtait en un
temps record la pellicule qui les recouvrait. Elle
nous servait à consigner les histoires que je
racontais. Ce papier nous était aussi précieux que
la nourriture.
Un jour, tandis que j'étais occupée à récupérer
la pellicule, je vis les trois filles occupées à lécher
par terre les miettes qui tombaient du carton. De
ce moment, j’instaurai une règle. Au lieu de se
battre comme des chiens errants, elles auraient
droit, chacune leur jour, à leur « tour » de miettes.
Nous n’avons jamais su, à Bir-Jdîd, ce que pou­
vait être un œuf normal. La coquille était verte et
il en sortait un liquide noir infâme dont l'odeur
nous soulevait le cœur. Je les cassais, les mettais à
s’aérer la nuit, et au matin, je les battais avec du
Vingt ans de prison 215
sucre. J'imbibais des morceaux de pain de cette
préparation et je le faisais frire dans l'huile.
Dès que l’odeur se dégageait, des frémissements
de joie montaient de cellule en cellule. C’était la
fête. Le pain perdu tuait la faim, il était consis­
tant. il bourrait nos estomacs, et il n ’était pas si
mauvais.
Nous étions devenus experts dans l’art de tout
récupérer. Nous mangions même le pain imbibé
d'urine et de déjections de souris qui pullulaient
dans la cellule. Je revois encore Mimi, assise dans
son lit, écarter délicatement avec des gestes de
duchesse les petites crottes noires qui parse­
maient la mie avant de porter les morceaux à sa
bouche. Toutes nos réserves étaient souillées par
les rongeurs.
Pour améliorer notre ordinaire, nous ram as­
sions les figues qui tombaient des arbres de la
cour. La première année, lorsque nous pouvions
encore sortir, nous en entassions le plus possible.
Achoura préparait des salades de fruits qui nous
rassasiaient un peu. Lorsque nous avons tous été
enfermés, Ha lima les récupéra toute seule.
Quand les gardes s'aperçurent que ces figues
nous faisaient du bien, ils s’arrangèrent pour les
faire tomber de l’arbre avant de pénétrer dans nos
cellules et ils les mangeaient devant nous. Nous
n'avions plus que les fruits pourras ou secs et de
ceux-là, malgr é tout, nous avons été bien heureux
de pouvoir nous contenter.
La faim nous poussait souvent à bout. Elle était
si violente qu'il nous arrivait d'avoir des regards
d'envie envers celui qui n'avait pas encore terminé
sa maigre part. Seules les r ègles strictes de savoir-
vivre que j’avais inculquées nous empêchaient de
noirs battre.
Nous fantasmions sur un bout de viande, nous
216 La Prisonnière

salivions quand le vent apportait vers nous l’odeur


du tajine des gardiens. Nous étions alors excités
comme des chiens aux abois.
Jour et nuit, nous rêvions de manger et nous
étions humiliés detre tombés si bas.
Mimi, la plus fragile d'entre nous, n'hésitait pas
à voler en cachette quelques fèves qu elle mâchait
toute la journée, la tête sous les couvertures. Nous
la surnommions « Mimi boulanger » parce qu elle
adorait la farine et le pain. Lorsque nous jouions à
notre jeu favori, « vous avez quarante-huit heures
de liberté, vous en faites ce que vous voulez », elle
répondait immanquablement:
— Je m’arrête devant une boulangerie, je me
gave de pain et je rapporte des tonnes de gâteaux.
Raouf avait "intention de baiser avec toutes les
femmes qui passaient. Moi, je voulais dévaliser
une librairie et acheter le plus de livres que je
pourrais en emporter. J’ajoutais en soupirant :
— Faire l'amour avec un homme rencontré au
hasard pour savoir ce que c'est.
Les enfants rêvaient de jouets.
Dans notre famille, Noël a toujours été une fête
sacrée. Même au Palais, malgré l'islam en vigueur,
Noël restait Noël. Les rationnements ne nous
empêchaient pas de le fêter dignement ainsi que
les anniversaires. Nous les préparions des mois à
l’avance en économisant pour confectionner un
gâteau. On limitait les parts, on faisait disparaître
les œufs, le sucre, on se privait de tout. Mais le
jour de la fête, nous avions notre gros gâteau que
les gardes faisaient circuler à leur insu de cellule
en cellule, car on les camouflait sous des haillons.
Quelques jours avant le 24 décembre, Achoura
et Halima glissaient leur tuyau à gaz par le trou
creusé sous notre m ur mitoyen. Je le raccordais à
mon petit butane. C’est ainsi que nous confection-
Vingt ans de prison 217
nions deux immenses bûches de Noël, avec des
pois chiches frits, de la farine, des œufs. de l'huile,
du café et du sucre. Nous étions très organisées :
nous nous répartissions le travail, et faisions pas­
ser nos préparations diverses, sablés, crème
anglaise, ersatz de chocolat ou de vanille, de la
cellule de Achoura et Halima à la nôtre. Le réfrigé­
rateur ne nous manquait pas : il faisait tellement
froid que je mettais les bûches à glacer dehors. On
se régalait tant, qu’on se battait pour les derniers
morceaux.
Noël n ’aurait pas été tout à fait réussi sans
jouets. Nous en fabriquions pour le petit avec des
morceaux de carton que nous récupérions dès que
nous le pouvions. Une année, nous lui avons
construit un porte-avions avec des chasseurs, des
chars, des camions Mercedes, des voitures Volks­
wagen jaune safran, avec des jantes en papier
argenté. A l'époque j'aurais pu faire n’importe
quoi avec un bout de carton. Aujourd’hui, j ’en
serais bien incapable.
Tous les ans, je lui écrivais une lettre où je
contrefaisais mon écriture. Nous prétendions que
le Père Noël l'avait laissée exprès pour lui. Il y a
cru jusqu'à l'âge de quatorze ans.
Halima récupérait dans la cour un peu de terre
avec laquelle maman dessinait des empreintes sur
le soi de la cellule.
Abdeilatif était alors l'enfant le plus heureux au
monde et son bonheur nous réchauffait le cœur.

Schéhémzade

Faute de livres, de cahiers, de papier, j'avais


cessé de faire la classe. Mais les filles étaient
curieuses de connaître la vie. Elles me deman-
218 La Prisonnière

daient si j’avais déjà flirté, comment on embras­


sait un garçon sur la bouche, ce qu'on ressentait
quand on vous caressait les seins. Je leur répon
dais du mieux que je pouvais, en puisant dans ma
toute petite expérience personnelle et dans ce que
mes lectures m'avaient enseigné.
Abdellatif était avide d'apprendre ; maman avait
besoin de parler ; Raouf, le plus isolé de nous tous,
profitait de « l'installation » pour s'épancher;
Achoura et Halima déprimaient.
J’écoutais, je consolais, je conseillais, j’ensei­
gnais, je contais, je maternais. J'étais un vrai mou­
lin à paroles. A la fin de la journée, je me sentais
épuisée de leur avoir donné ainsi mon énergie.
Mais comment me défiler alors qu’ils étaient toute
ma raison d'être?
J’ai eu alors une grande inspiration. J’allais leur
raconter une Histoire. Je leur parlerais ainsi de la
vie, de l’amour, je ferais profiter les plus jeunes de
ma maigre expérience; je les ferais voyager, rêver,
rire et pleurer. Je leur enseignerais l’histoire et la
géographie, les sciences et la littérature. Je leur
donnerais tout ce que je savais, et pour le reste, eh
bien, j'improviserais...
Ce n était pas une mince entreprise. Il me fallait
tenir compte des âges pour pouvoir les intéresser
tous. A vingt ans, Raouf avait bien d’autres soucis,
d’autres fantasmes que ceux des trois filles, ou
bien du petit Abdellatif. Sans parler de maman, de
Achoura ou de Halima qui avaient leurs pré­
occupations propres. Mais l’idée leur plut telle­
ment qu'on la mit immédiatement en pratique.
Dès que le groupe électrogène démarrait, nous
passions « l’installation » de cellule en cellule. Une
heure plus tard, le bruit infernal s’arrêtait et, dans
l'obscurité, je pouvais commencer mon Histoire.
Je l’ai fait pendant onze années, nuit après nuit,
semblable à Schéhérazade.
Vingt ans de prison 219

Au début, je racontais jusqua trois heures du


matin, puis ensuite jusqu a quatre heures. Vers la
fin, j'arrêtais vers huit heures, quand les gardes
venaient nous réveiller. J’avais réinventé le feuille­
ton radiophonique. Dès que je prenais mon micro,
je m ’installais et je partais.
Il suffisait que j'ébauche la première esquisse,
que je prononce leurs prénoms, pour que les per­
sonnages prennent forme. Il y en eut cent cin­
quante en tout, tous différents, tous passionnants.
Leurs physiques s'imposaient d ’abord, puis leurs
caractères, leurs itinéraires, leur destin. Ensuite je
leur inventais un passé, une généalogie, une
famille, car les enfants me réclamaient de tout
savoir sur eux.
L'H istoire se déro u lait dans la Russie du
xixe siècle sans que je sache vraiment pourquoi. Je
n'avais vu aucun film ni lu aucun livre sur le sujet,
hormis le Docteur Jivago qui se passe un peu plus
tard. Je décrivais les palais de Saint-Pétersbourg
comme si j'y avais vécu, je racontais les charges
des cosaques, les promenades en traîneau sur la
Volga glacée, les aristocrates et les moujiks. J étais
à la fois rom ancière, scénariste, réalisatrice,
comédienne. En créant tous ces personnages,
j ’allais jusqu'au bout de mes émotions, de mes
fantasmes, de mes désirs et de mes délires.
J ’ai vécu ainsi par p ro cu ratio n l’adultère,
l'homosexualité, la trahison, le grand amour. J'ai
été perverse, timide, généreuse, cruelle, fatale. J'ai
été tour à tour le héros, l'héroïne, le traître.
J’étais troublée de me rendre compte de ma
toute-puissance sur les autres. L'Histoire était si
réelle pour eux que je pouvais les manipuler, les
influencer à ma guise. Quand je sentais qu’ils
allaient mal, je remettais les choses à leur place en
quelques, phrases. L’Histoire faisait partie de notre
220 La Prisonnière

quotidien, au point qu’elle provoquait des pas­


sions, des disputes. Tel clan était pour un person­
nage, tel autre contre. Ils en discutaient entre eux
dans la journée.
— Tu crois que Natacha va s’en sortir? deman­
dait Soukaïna.
Mais non, expliquait Raouf, je ne crois pas
que la Russie déclarera la guerre...
L'Histoire s’appelait « Les Flocons Noirs ». Le
héros était un jeune prince, Andréi Oulianov, qui
vivait en Russie au temps des tsars. Beau, jeune, et
richissime, il était aussi pervers et diabolique et ne
pensait qu a répandre le mal autour de lui. Il avait
perdu ses parents encore enfant, sa mère était
morte en couches et son père s'était suicidé. La
seule famille qui lui restait était sa grand-mère,
dont il avait hérité l’extrême beauté.
O ulianov vivait dans un im m ense palais,
entouré de milliers d’acres de terre. Il possédait
mille moujiks. Sa seule passion était le cheval. Sa
grand-mère aurait voulu le présenter à la cour,
mais il refusait énergiquement. U préférait galo­
per dans sa propriété au coucher du soleil. En
l’entendant arriver, tout le monde se cachait. Il
était si méchant qu'il imaginait mille mauvais
tours pour le plaisir de voir souffrir ses gens.
Un soir, il tomba de cheval. Son premier réflexe
fut de regarder autour de lui pour voir si personne
n'avait été témoin de son humiliation. Netait-il
pas l’un des plus grands cavaliers du royaume? En
se redressant, il aperçut un objet qui brillait dans
la poussière. Sa main tâtonna, trouva des am u­
lettes. U les prit et remonta à cheval.
En rentrant chez lui, il exigea de connaître le
propriétaire des amulettes sous peine de massa­
crer tous ses moujiks Son régisseur se rendit chez
le vieil Ivan, un patriarche à la longue barbe
Vingt ans de prison 221
blanche, et le supplia de l'aider. Le vieil Ivan blê­
mit. Les amulettes appartenaient à sa petite-fille,
Natacha, âgée de quatorze ans. Le régisseur lui
demanda de la lui amener, mais la jeune fille
s était enfuie.
En se promenant à cheval le lendemain, Andréi
Oulianov fut attiré par des rires. Il se cacha der­
rière des buissons et aperçut Natacha et son
fiancé Nikita qui se baignaient nus dans l'étang.
Natacha était ravissante, aussi brune que Nikita
était blond. Elle dansait pour lui. Quand ils le
virent ils prirent peur et se mirent à courir. Oulia­
nov les poursuivit à cheval. Il tira sur Nikita qui
disparut dans les marécages. Il récupéra la petite
Natacha, la viola et la ramena de force chez lui.
Deux jours plus tard, Nicolas Barinsky, le fils du
gouverneur de Moscou, vint le voir. Il révéla à
Andréi qu'il allait devoir partir pour l’armée.
Barinsky était accompagné d'amis, dont un cer­
tain Bréjmsky qui avait besoin de fuir. On avait
trouvé des tracts chez lui. Andréi accepta d'aider
Bréjinsky. Il lui prêta un cheval et le fit passer par
les marécages. Pour la première fois de sa vie, il
était impliqué dans un acte de révolte contre le
pouvoir, mais il n’en mesurait pas encore toutes
les conséquences.
Le premier chapitre débutait ainsi. Chaque nuit,
j ’ajoutais des personnages, je les faisais se croiser,
je fignolais les descriptions, je ménageais mes
effets, alternant rebondissem ents et coups de
théâtre. Je réussissais ainsi à les tenir tous en
haleine,
Aujourd hui, je serais bien incapable de
raconter une telle histoire avec tant de précisions
et de détails. Je ne sais pas comment elle a pu sor­
tir de mon imagination pendant ces onze ans,
222 La Prisonnière

sans que jamais je ne me fatigue ni ne lasse mon


auditoire.
Il arrivait souvent qu'un fil de l’installation
casse au beau milieu de la nuit. Pour nous faire
savoir que le son était coupé, Raouf sifflait sans
relâche. Emportée par mon récit, je n'entendais
rien, mais l'une des filles se chargeait de me préve­
nir. Nous réparions alors chacun de notre côté et
les sifflements de Raouf ne cessaient que lorsqu'il
m’entendait à nouveau. Ces incidents pouvaient se
répéter plusieurs fois dans la même nuit, au point
que les gardiens demandèrent à Raouf pourquoi il
sifflait.
Pris de court, mon frère expliqua que c’était le
seul moyen pour faire fuir les rats et les souris qui
infestaient la prison. Les gardes ouvrirent de
grands yeux, Raouf les considéra de haut.
— Comment? Vous ne savez pas cela? Mais
tout le monde est au courant. C'est le seul moyen
efficace de leur faire peur, vous dis-je.
Les gardes étaient souvent épatés par notre
débrouillardise et notre savoir. Ils avaient beau
nous maltraiter, ils ne nous en admiraient pas
moins. Ils nous respectaient pour notre intelli­
gence à saisir lès situations et à nous en arranger.
Ils crurent mon frère sur parole.
Désonnais, quand Raouf sifflait, on entendait
leurs sifflements en écho. Nous étions partagés
entre l’envie de rire de leur bêtise, ce dont nous ne
nous privions pas, et l’angoisse de se sentir sur­
veillés au point que pas un de nos mouvements ne
pût leur échapper.
Ensuite, prise au jeu, j'ai raconté d'autres his­
toires. La Russie des tsars, mais aussi la Pologne,
la Suède, la Suisse, l’Autriche-Hongrie, l'Alle­
magne, les États-Unis de la guerre de Sécession,
Louis II de Bavière ou Sissi, peuplaient notre ima-
Vingt ans de prison 223

ginaire. J écrivis même un roman, une correspon­


dance entre une grand mère et sa petite-fille, sur
le modèle des Liaisons dangereuses. Soukaïna pre­
nait tout en notes, elle avait même dessiné la cou­
verture.
J’avais gardé une trace de cette Histoire. Je
l’écrivais dans la journée sur nos pellicules de
papier. Malheureusement, tous mes cahiers furent
détruits pendant notre évasion par un ami à qui je
les avais confies et qui a eu peur de se compro­
mettre.
A présent, nous évoquons rarement la prison
entre nous, mais l’Histoire n’a rien perdu de sa
magie. Quand l'un d’entre nous mentionne un des
personnages, les visages s'illuminent. Cela reste le
meilleur souvenir de cette période affreuse.
Je crois réellement, humblement, que cette His­
toire nous a tous sauvés. Elle nous a permis de
rythmer le temps. Avec la radio, nous connais­
sions les dates, mais nous n ’avions pas d ’autres
repères que Noël ou les anniversaires. Alors nos
personnages en avaient pour nous : ils se fian­
çaient, se mariaient, naissaient, mouraient, tom­
baient malades.
On se d isa it.
— Mais si, tu te souviens, il a fait si chaud le
jour où Natacha a rencontré le prince...
Ou bien encore :
— Ah, non, lu te trompes, je n’ai pas eu de
fièvre quand le petit-fils d’Andréi est né, mais
quand il est devenu tsar...
Grâce à elle, grâce à eux, nous rt avons pas som­
bré dans la folie. Quand je décrivais par le détail
les toilettes de bal, les robes perlées, les dentelles,
les taffetas, les bijoux, les carrosses, les fringants
officiers et les belles comtesses qui valsaient au
son des orchestres du tsar, on oubliait les puces,
224 La Prisonnière

les serviettes hygiéniques, le froid, la faim, la


saleté, l’eau salée, la typhoïde et les dysenteries.

Les maladies et les fléaux

Nous aurions pu mourir vingt fois, mais nous


sommes chaque fois sortis indemnes des nom­
breuses maladies contractées en prison. Nous
étions protégés par un dieu mystérieux qui, s'il ne
nous épargnait pas les épreuves les plus
effroyables, avait pour dessein de nous laisser la
vie sauve.
Certaines maladies ont été très graves : fièvres
puissantes, infections, diarrhées et virus inconnus.
D’autres étaient moins féroces : angines et bron­
chites, maux de tète ou de dents, hémorroïdes,
rhumatismes. Mais elles n ’en étaient pas moins
douloureuses parce que nous n’avions aucun
médicament à notre disposition. Je soignais tout à
l’huile d’olive.
Maria eut une anorexie sévère. Elle était atteinte
de fièvres et de suées si violentes qu’elle gardait le
lit toute la journée. Jetais obligée de la laver et de
l’essuyer quatre ou cinq fois par jour. Puis je lui
appliquais sur le plexus un petit pot de lait Nido
contenant de l’eau brûlante, que Achoura avait
fait chauffer. C’était le remède souverain à toutes
nos crises d ’angoisse.
De nous tous, Mimi fut la plus atteinte. Ses
crises d’épilepsie la laissaient épuisée sur sa
couche. Elle souffrit d’une dépression sévère après
le sevrage brutal de ses calmants. Elle resta cou­
chée dans son lit sans presque se lever pendant
huit ans. Il fallait l’obliger à se laver.
La pauvre Mimi eut aussi des hémorroïdes si
nombreuses et si grosses quelle perdait des litres
Vingt ans de prison 225

de sang chaque jour par les plaies fissurées. Tous


les jours je les nettoyais avec de l'eau et du savon
pour éviter qu elles ne suppurent trop, ce qui la
faisait bondir de douleur. Impossible dans ces
conditions d'aller aux toilettes. D'ailleurs, elle ne
mangeait plus rien.
Vers la fin, Mimi n’avait plus du tout de santé.
Sa vie tenait à un fil. Sans nourriture, perdant son
sang, elle souffrait d'anémie. Mais elle restait
stoïque. On ne L’entendait pas se plaindre, Je sup­
pliais B o it o de lui envoyer un médecin, mais en
vain. Ses gencives étaient blanches, son teint ter­
reux, elle n ’avait plus d'ongles. Elle était en train
de mourir devant nous et nous ne pouvions rien
faire.
Outre les maladies, il nous fallait composer
aussi avec des hôtes indésirables, souvent por­
teurs d’infections. Pendant les pluies diluviennes,
des milliers de rainettes tombèrent sur le sol.
Nous les avons ramassées par kilos, dans des
seaux, pour les donner à Abdellatif en guise de
compagnons de jeu. Elles l’occupèrent un bon
moment.
Puis il y eut les cafards. Gros, noirs, luisants. La
nuit, je ne dormais pas, je souffrais sans répit des
articulations. Allongée dans l'obscurité, je les sen­
tais courir sur moi, glacés, leurs longues antennes
me fi'ôlanl la peau.
Nos cellules étaient situées au-dessous d'un châ­
teau d eau ; les murs suintaient, même en été. Les
moustiques s'en donnaient à cœur joie. Le plafond
en était recouvert, et la nuit, ils attaquaient en
piqué avec un bruit d'avion à réaction. Nous orga­
nisions des concours : un œuf à celle qui en aurait
tué le plus à la fin de la semaine. Maria était
championne à ce jeu de massacre.
Chaque printemps, les hirondelles s’installaient
226 La Prisonnière

sur le petit muret devant notre cellule. Au début,


nous étions ravies de leur présence qui nous dis­
trayait de notre monotonie habituelle. Pendant
deux semaines nous les regardions vivre. Le même
couple revint onze années de suite. Ils bâtissaient
leur nid, copulaient, puis la femelle pondait.
Chaque étape était ponctuée de nos petits com­
mentaires, surtout au moment des amours. Elles
ne se contentaient pas de le faire une seule fois.
Toute la journée, nous entendions « tit tit tit », ce
qui signifiait que le mâle était à l’œuvre.
Mais les hirondelles apportaient aussi des puces
qui nous piquaient cruellem ent. Elles s’a tta ­
quaient à nos aisselles et à nos entrejambes. Nous
nous grattions jusqu'au sang, la douleur était
insupportable.
Au bout de quelques jours, nos sexes étaient si
enflés, qu’ils pendaient sur nos cuisses. Comme
d’habitude, nous tournions nos malheurs en déri­
sion. Nous annoncions la couleur aux cellules voi­
sines :
— Ça y est, les quatre filles ont désormais des
couilles.
Les souris étaient plus sympathiques. Petites,
rapides, elles se faufilaient partout, sortaient à la
nuit de leurs trous, grimpaient sur nos lits. Nous
les supportions mieux que les rats qui nous enva­
h iren t m algré les pièges et les poudres, au
moment de la grande sécheresse. Nous en avions
adopté une surnommée Bénévent, le titre princier
de Talleyrand, parce quelle avait comme lui une
patte plus courte que l’autre. Elle mou tait d'avoir
été trop alimentée, un paradoxe quand on sait
combien nous souffl ions de la faim.
Ces souris, comme je l’ai dit, s’en donnaient à
cœur joie dans nos réserves de nourriture. Elles
grignotaient tout ce qu'elles trouvaient et faisaient
Vingt ans de prison 227

leurs besoins en prime. J’avais une djellaba en


grosse laine prime que je suspendais à un clou
derrière la porte quand venait la saison sèche. Au
début d'un hiver, je suis allée la chercher comme
j’en avais l’habitude. Il ne restait que la passe­
menterie qui ornait le col, le devant et bordait les
ourlets. Les souris avaient dévoré le reste, comme
elles grignotaient tout ce qui leur tombait sous les
dents.
Pendant quelques mois, une odeur nauséa­
bonde se dégagea de la cellule. J’avais beau me
laver, nettoyer mes vêtements, regarder partout, je
n ’en trouvais pas la cause. Les filles m’aidèrent à
fouiller dans le matelas. Une souris et ses petits s’y
étaient installés pour trouver un peu de chaleur.
En dormant, je les avais écrasés. On retira leurs
cadavres desséchés. La puanteur était insoute­
nable.
Je dois mentionner aussi les criquets, dont le
chant nous vrillait les oreilles et qui s'infiltraient
partout dès qu’il faisait chaud. Sans oublier, char­
mante compagnie, les scorpions qui couraient
partout.
De tous nos hôtes indésirables, les rats nous ins­
piraient le plus de dégoût et de frayeur. La nuit, ils
attendaient l’extinction du groupe électrogène
pour venir nous rendre visite. Recroquevillés dans
nos lits, glacées de terreur, nous les attendions
avec angoisse, ce qui ne nous empêchait pas de
commenter leur venue en riant, ils arrivaient en
hordes, toum, toum, toum, et passaient sous la
porte blindée en se disputant le passage, ce qui les
rendait un peu plus agressifs. Leur course brisait
le silence. Ils montaient sur les lits sans nous
mordre, mais galopaient sur nos corps transis de
peur.
Ils sont devenus vraiment belliqueux lorsque les
228 La Prisonnière

gardes ont commencé à poser des pièges. La


sécheresse les avait affamés. Ils entraient désor­
mais chez nous pendant la journée, cherchant de
quoi manger.
Une des femelles, qui était grosse, était toujours
suivie de deux ratons dont on disait qu'ils étaient
couverts de puces porteuses de la peste. Je voulus
le vérifier. Avec l'aide des filles, je poussai un des
ratons contre un m ur et je le piquai avec un petit
bâtonnet. Des millions de puces rouges envahirent
la cellule. Le sol en fut brusquement jonché, ce
qui acheva de me dégoûter.
Je décidai de passer à l'attaque. J’en coinçai un
avant de refermer la porte sur les autres et je le
poursuivis avec mon bâton. La peur et la colère
l'avaient fait tripler de volume, il ressemblait à un
fauve avec sa crinière ébouriffée. Il me fixait,
menaçant, prêt à bondir. Je ne voyais plus que ses
dents de devant.
Pour me rassurer, je me disais r
— Ce n'est qu'un rat.
Ouand il sentit que j'allais l’attaquer pour de
bon, il grimpa vivement dans l’angle du mur, se
posta tout en haut et sauta sur ma tête. Je hurlai
de toutes mes forces. Les filles se précipitèrent
pour m'arracher à ses griffes. Je m’acharnai sur
lui m ais sa mort me mit mal à l’aise. J ’eus
l’impression d'avoir assassiné un être humain,
tant ses gémissements étaient poignants.
Les ra ts esp acèren t leurs visites, puis ils
revinrent au bout d une semaine. Nous nous
étions habituées à leur présence. Plus tard, cela
devint même un sujet de plaisanterie entre nous.
On demandait l’heure à Mitni ;
— C'est bientôt l’heure des rats, répondait-elle.
Vingt ans de prison 229

L’humour
A Tamauaght, un des capitaines de gendarme­
rie nommé Chafiq se cogna violemment le pLed
contre une table. Croyant nous exprimer sa dou­
leur dans un français châtié comme il nous enten­
dait le parler, il se tourna vers maman, le visage
cramoisi, et dit :
— Mi suis cougné...
L’expression demeura dans notre langage com­
mun de Castors. C'était ainsi que nous nous étions
surnommés, en référence à notre désir de partir
vivre au Canada.
Un sergent qui s’appelait « le chef Brahim » et
que nous surnommions Cappaccico, le nom d’un
de nos cuisiniers à qui il ressemblait, marchait
toujours en se dandinant, les mains dans les
poches. Il faisait ballotter ses parties viriles d ’un
côté à l’autre de son pantalon.
Un jour, dans la conversation, il nous dit en
m ontrant son crâne de son index :
— Moi j’ai tout là-dedans, tout l'électronique, il
part d'ici.
Désormais, quand nous parlons de quelqu'un
d'intelligent, il nous suffit de nous regarder en
refaisant le même geste et nous éclatons de rire.
L'humour nous a permis de survivre même, et
surtout, dans les moments extrêmes. Dès la mort
de mon père, nous avons fonctionné ainsi entre
nous, riant de ce qui nous faisait le plus souffrir,
nous moquant des autres et d’abord de nous-
mêmes. Nous parlions par allusions, nous utili­
sions un langage codé, que nous seuls compre­
nions.
Cette complicité de chaque instant nous per­
mettait à la fois de nous isoler des gardiens et de
resserrer nos liens. Nos phrases de prédilection
n'avaient souvent ni queue ni tête.
230 La Prisonnière

Dire par exemple : « Les Castors sont entrés


dans Sydney avec la sagaie », signifiait que nous
avions réussi ce que nous voulions entreprendre.
Rajouter : « ra.t.t.t. » avec les lèvres voulait dire
que le triomphe était complet. Quand l’un de nous
s'emmêlait dans ce qu’il racontait, on prétendait
qu’il avait « fait Malaga », parce que le voyage en
avion jusqu’à Malaga est truffé de trous d'air.
Encore aujourd'hui, il nous arrive d'utiliser ces
codes pour ne pas être compris des étrangers.
La princesse Nezha, la sœur du roi, mourut en
septembre 1977, dans un accident de voiture. La
nouvelle, entendue à la radio, nous attrista car
nous aimions tous beaucoup la princesse. Mais
notre esprit moqueur reprit le dessus.
— Si seulement ils pouvaient nous sortir pour
la veillée mortuaire, nous disions-nous, nous nous
dissimulerions parmi les talba '...
Pour ces m ercenaires du deuil, habillés de
blanc, la veillée est aussi un prétexte pour être
bien nourris dans les grandes maisons bour­
geoises ou princières qui les embauchent pour
l’occasion. Nous nous im aginions alors,
méconnaissables dans nos déguisements de talba,
dissimulant dans nos djellabas toute la nourriture
que nous pouvions, pour la rapporter en prison.
Chacun de nous avait un ou plusieurs surnoms,
selon les circonstances. Maria était « Haïlé Sélas-
sié », ou « le Négus » en raison de son extrême
maigreur. Raouf était « Bobino le roi de la frite »
ou encore « Mounch », ou bien « Jiji Machakil »,
« Jiji » à cause d’une petite chienne qui apparte­
nait à mon père et qui tournait toujours en rond,
comme Raouf le faisait, et « Machakil », qui signi-I.

I. Hommes payés par la famille «lu défunt pour veiller le corps


en lisant les versets du Coran.
Vingt ans de prison 231

fie en arabe : « à problèmes ». Nous l'appelions


ainsi parce qu'il voulait toujours résoudre la qua­
drature du cercle...
Mimi était « Petit Pôle », l’ourson de Walt Dis­
ney, parce quelle avait toujours froid, ou encore
« Mimi Boulanger » à cause de son amour du
pain. Entre nous, nous l'appelions aussi « Bebert
l’atome ». Ce surnom lui était venu un joui où
maman s’était emportée pour la centième fois
contre sa maladresse.
— C’est une gourde, elle ne sait rien faire,
disait-elle, hors d’elle, quand Mimi avait encore
renversé par mégarde un bol de nourriture ou la
précieuse assiette de braises qui nous servait à
nous chauffer les mains.
— Maman, tu te trompes, disais-je, elle va deve­
nir un génie. Quand Albert Einstein a commencé
à faire ses recherches sur l’atome, il était aussi très
maladroit et il se brillait tout le temps.
Mimi devint Bébert l'atome. Dès quelle avait un
geste un peu malhabile, on l'appelait ainsi en
riant.
Soukaïna n était pas très réceptive à l’humour.
On la surnommait officiellement « Charlie » et en
cachette : « Bob is too fat to run fast », souvenir
des leçons d'anglais que je leur donnais à Tamat-
taght et clin d'ceil à ses rondeurs. Moi, jetais
« Hitler », « Mazarin », « Staline », « Mussolini », à
cause de mon autorité et de ma propension à tout
diriger.
Maman et Abdellatif étaient surnommés « Was-
sila » et « Bourguiba 1 », allusion fine au couple
inséparable qu’ils formaient. Maman avait aussi
droit à « Sigmund », prononcé à l’allemande,1

1. Wassila Ben Amrnar était la seconde épouse du président de


Tunisie, Habib Bourguiba.
232 La Prisonnière

lorsque nous voulions plaisanter sur sa façon de


tout psychologiser, ou bien encore à « Grand Pic­
sou » pour railler sa prodigalité insensée, alors
qu'elle était démunie de tout, Achoura était « Bar-
nabé » ou « Baby ».
Obsédée par ses cheveux crépus, Halima tentait
tant bien que mal de les soigner avec des plantes
qu’elle ramassait dans la cour. Pour les cacher,
elle nouait un petit foulard autour de sa tête mais
il n'y avait rien à faire : deux mèches raides sor­
taien t du fichu, sem blables aux oreilles de
« Dingo ». Ce surnom lui allait bien.
Enfin, entre nous, nous surnommions mon père
« Grand méchant loup », ou encore « Moby Dick,
le roi de la mer », une allusion à la journée à la
plage, juste avant le coup d'Etat, où il avait enfilé
de grosses bouées pour faire du ski nautique. Les
seules fois où nous nous sommes plaints de
l'action qui nous valait à présent d'être enfermés,
c'était toujours en se moquant.
— Moby Dick aurait mieux fait de se noyer ce
jour-là. Nous n’en serions pas là... Il aurait bénéfi­
cié de funérailles nationales.

Vingt ans hors du temps

Grâce à notre petite radio, nous savions ce qui


se passait au-dehors. Raouf, qui l'écoutait toute la
journée, nous donnait des nouvelles du monde. Il
passait des heures à tout nous expliquer. Avec
« l'installation », nous captions tous les émissions
littéraires, les informations politiques marocaines
et françaises. Nous étions branchés sur RFI,
France Inter, Europe î.
Je ne manquais pour rien au monde la « Radio­
scopie » de Jacques Chancel, le « Pop Club » de
Vingt ans de prison 233

José Arlur, J'écoutais les histoires que Jean* Pierre


Chabrol racontait de sa grosse voix rocailleuse, les
émissions historiques d'Alain Decaux. L’émission
préférée de maman était « L’Oreille en coin ».
Nous aimions aussi Macha Béranger, Jean-Pierre
Elkabbach, Jacques Pradel, Clémentine Célarié,
Alain de Chalvron... Faute de les avoir vus en
photo, nous inventions des visages que nous met­
tions sur leurs voix. Ils étaient nos amis, nos seuls
compagnons. Nous leur devons beaucoup.
Ils nous ont aidés à survivre. Grâce à eux, nous
avons gardé un lien avec la vie, comme des nau­
fragés sur une île. A minuit, nous écoutions Gon­
zague Saint-Bris et sa « Ligne Ouverte 1», Quand
les premières notes de la musique du générique
composée par Éric Satie résonnaient dans la
pénombre, le silence se faisait dans les cellules. Il
nous semblait qu’il ne s'adressait q u a nous. La
voix du journaliste nous était devenue si familière,
que j étais convaincue qu’il finirait par nous men­
tionner, comme si nous étions nous aussi ses
amis.
Invité d'un soir, Michel Jobert parla du Maroc
et Gonzague .Saint-Bris lui posa des questions sur
les Berbères. Le cœur battant, la bouche sèche,
j ecoutais en retenant mon souffle. Je savais que
notre nom allait être prononcé.
— Michel Jobert, le symbole de ce peuple fier
du désert n'est-il pas le général Oufkir ? demanda
alors Gonzague Saint-Bris.
Le ministre acquiesça et passa rapidement à un

1. « La Ligne ou verte », émission interactive créée en 1975. sur


Europe 1 par Gonzague Saint-Bris, et diffusée aux alentours de
minuit. Pour la première fois, les auditeurs avaient la parole et
pouvaient s'exprimer sur tous les sujets, pendant une heure.
L’émission durera cinq ans, jusqu'au début des années quatre-
vingt.
234 La Prisonnière

autre sujet. Mais dans l’obscurité qui nous enve­


loppait. je fus envahie d ’un sentiment de joie
indescriptible. J'avais entendu mon nom. J’exis­
tais. Nous existions tous. Nous pouvions renaître
un jour.
La muraille était si épaisse entre le monde exté­
rieur et nous, que lorsque la nourriture nous par­
venait, les gardes s'empressaient de déchirer les
journaux avec lesquels la viande ou les légumes
étaient enveloppés, pour que nous ne puissions
connaître ni les dates ni les événements.
Malgré toutes leurs précautions, Achoura et
Halima réussissaient de temps à autre à subtiliser
un petit bout de papier imprimé. Raouf hérita
ainsi d ’une page à moitié déchuree, où une divine
pin-up blonde était photographiée à moitié nue.
Ce morceau de papier, qu’il cachait aussi pré­
cieusement que la radio et les micros, était devenu
sa bible, le support de tous ses fantasmes.
Nous nous moquions de lui, nous lui deman­
dions des nouvelles de sa fiancée chérie...
Jusqu’au jour où un deuxième bout de journal
arriva, toujours par le même canal. Cette fois la
photo représentait un syndicaliste moustachu et
adipeux. Pour se venger, Raouf décida qu'il était
notre amoureux à maman et à moi et ce fut à son
tour de se moquer.
Une autre fois, j'eus une petite photo d ’un
joueur de foot de l'équipe de Lens, un athlète
magnifique que je ne me privai pas d admirer.
Nous étions tous passionnés par le football, et
moi la première. Pendant les coupes du monde
nous étions souvent obligés de m ordre des
chiffons pour ne pas hurler, surtout lorsque la
France jouait.
Je me souviens encore du fameux match entre
la France et l’Allemagne en 1982, de notre enthou-
Vingt ans de prison 235

siasme et de notre déception lorsque la France


perdit aux penalties. Maman avait fabriqué un
ballon de foot avec des morceaux de chiffon pour
que Abdellatif puisse s’entraîner dans sa cellule,
en shootant contre les murs. Nous lui en avions
expliqué les règles et il était devenu un supporter
fervent.
Avec la radio, j’ai vécu le féminisme, la libéra­
tion sexuelle. Libre, j’aurais suivi ces femmes-là,
j'aurais sans doute milité avec elles. Jetais fasci­
née par Benoîte et Flora Groult, par Muriel Cerf,
par le succès de Régine Deforges avec La Bicyclette
bleue. Je la jalousais un peu d’avoir réussi a\rec ce
roman ce que je m’efforçais de faire avec mes his­
toires : raconter à ma façon des œuvres de la litté­
rature universelle.
Avec les années, la radio devint elle aussi une
source de souffrance. Quand un film sortait, je me
disais que j’aurais pu y avoir un rôle. Quand
Robert Hossein monta sa troupe de théâtre, je
rêvai des nuits entières d’y participer.
Quand j’entendais les journalistes parler de pro­
grès technique, d’inventions nouvelles, de télévi­
sion couleur, de magnétoscope, de vidéo, d ’ordi­
nateur, d ’avion Concorde ou de TGV, je rejetais
l’information parce quelle me faisait toucher du
doigt mon décalage avec le monde et que celui-ci
m’était insupportable. Je me sentais alors vrai­
ment hors du temps, coupée de tout
Nous nous rassurions mutuellement en imagi­
nant qu’à notre sortie, la planète ressemblerait au
meilleur des mondes. Un univers créé pour nous
qui passions notre vie assis ou couchés. Nous télé­
commanderions le petit déjeuner, le dîner, et tous
les actes les plus quotidiens. Ces moments de
délire nous amusaient beaucoup.
Mais quand 1émission se terminait, que le rêve
236 La Prisonnière

s'achevait, nous nous retrouvions entre nos quatre


murs obscurs. Rien n'avait changé.

La nuit

U n'y avait que cela à faire. Penser, gamberger,


cogiter, réfléchir, s'interroger. Toute la journée,
nos cerveaux travaillaient. La nuit c'était encore
pire; ma vie passée me revenait par bouffées, mon
présent n ’était que néant et mon futur n’avait pas
d'existence.
Quand mes sœurs dormaient enfin, il m'arrivait
souvent de me lever et de m'installer face à la
lucarne pour apercevoir un morceau de ciel.
J'invectivais Dieu. Je demandais sans cesse à
maman comment elle pouvait encore croire en
Lui alors que des horreurs sans nom se perpé­
traient sur la terre. Je ne pensais pas seulement à
nous. Jetais terriblement marquée par l'Holo­
causte juif.
— S'il y avait un Dieu, lui disais-je, penses-tu
qu’il tolérerait de tels massacres?
Je ne m'adressais à Dieu que pour lui faire des
reproches et pour lui avouer que je contestais son
existence. Il m'arrivait cependant de flancher.
J’étais tellement terrorisée par une malédiction
qui châtierait mon parjure, que je lui disais :
— Je retire ce que je t’ai dit et on reprend à
zéro. Mais je te préviens, j'attends un signe.
Je scrutais le ciel. Mais rien ne venait. La nuit
était noire. Comme notre vie. Comme nos pen­
sées.
.T'attendais la nuit avec impatience pour la paix
quelle m’apportait. Le jour, je portais un masque,
j'étais Malika la forte, l’autoritaire, celle qui insuf­
flait la vie aux autres. Dès le crépuscule, je me
Vingt ans de prison 237

débarrassais de mon armure. Je me sentais enfin


proche des autres humains : dans le sommeil,
nous vivions tous la même chose.
Mais jetais aussi livrée à mes démons, à mes
fantômes.
Je pensais beaucoup à mon père. Les premières
années, je culpabilisais de n ’avoir pu empêcher sa
mort Je n'avais pas été à la hauteur, je n'avais pas
su prononcer les mots qu'il fallait. Chaque fois
que je le revoyais, j'imaginais le moment de son
exécution. Cette affreuse m inute où il avait
compris qu’on allait l’abattre comme un chien.
J'oscillais entre humiliation, douleur et rage.
Je lui avais fait don de ma résistance au roi. Ce
nom qu'il voulait exterm iner devait rester
l’exemple du courage. On rapportait notre digne
conduite au Palais. Notre attitude hautaine signi­
fiait que nous tenions tête au monarque et que
nous n'avions rien voulu comprendre à la punition
qu’il voulait nous infliger.
C'était un choix délibéré. Il n'était pas question
de subir. Je m’eftorçais d'accepter mon destin. Il
ne dépendait ni du roi ni de personne, c'était le
mien et je n'aurais pas pu en avoir d’autre.
Je me suis souvent demandé pourquoi Hassan II
nous avait infligé cette mort lente au lieu de nous
tuer tout de suite. Notre disparition aurait tout
simplifié. Après avoir retourné la question dans
tous les sens, et en avoir souvent discuté avec
maman et Raouf, j'en étais arrivée à la conclusion,
tout intuitive, quau début de notre emprisonne­
ment, il n’avait pas les moyens de nous supprimer.
Les deux coups d’Etat successifs l’avaient déstabi­
lisé. Il était contesté, lui, l’émir des croyants, le
représentant de Dieu sur terre. Politiquement, il
était seul. U n ’avait plus auprès de lui l'homme
fort qu'était mon père pour reprendre le pouvoir
238 La Prisonnière

et remettre de l’ordre. Il avait été trahi, il souffrait


d'un passage à vide.
La Marche verte 1 lui avait permis de s'imposer
à l'intérieur du pays et de donner au Maroc un
rôle international. Dans cette affaire, il avait bien
joué : la couverture médiatique avait été énorme
et ses retombées, excellentes. Après cette Marche,
notre situation changea. On nous oublia. Quel
intérêt aurait-il trouvé alors à nous tuer? Il nous
avait infligé la pire des sentences.
Il me semble aussi — mais sans doute est-ce une
vision de lui trop sentimentale — qu'il était pris en
tenailles entre la haine qu’il nous portait désor­
mais et l’affection qui nous avait unis. Plus il souf­
frait, et plus il devait nous massacrer. Nous, les
enfants, la descendance, et aussi cette femme, ma
mère, la seule à résister et à lui tenir tête.
Il fallait la réduire au silence.
Enfin, notre emprisonnement était bien dans la
tradition ancestrale des punitions infligées par le
Palais. Pour briser un opposant, on le faisait dis­
paraître, son nom était banni, le prononcer valait
les pires ennuis à celui qui avait osé braver la loi
tacite. Mais on ne le tuait pas. On attendait sa
mort.
Nous avons survécu, mais nous sommes tout de
même passé de l'autre côté. Nous avons peu à peu
quitté le monde des vivants pour le royaume des
ombres. Nous nous sommes dépouillés de tout ce
qui faisait notre vie d’avant pour nous rapprocher
chaque jour du tombeau. Ce détachement fut dif­
ficile. Notre jeune âge vibrait de passions, de pul­
sions, de révoltes. Mais il fallait les dompter,
apprendre à vivre sans, pour ne plus avoir mal
Celte douleur était paradoxalement grisante. La

1. V o ir p a g e 166.
Vingt ans de prison 239

nuit me permettait de dialoguer avec la mort, de


m ’en rapprocher dangereusem ent ju sq u a m'y
fondre. C était une sensation extrême et je n'en ai
plus jamais connu de pareille.
I.a nuit était propice aux songes qui nous
aidaient à nous échapper, à lire dans notre avenir.
Je rêvai que le roi était à Itrane et qu’il avait
décrété un mouvement d’union nationale : cela se
fit quelque temps plus tard, en 1983, comme la
radio nous l’apprit.
Je rêvai aussi d'une grande fête donnée au
Palais, pour le mariage du prince Moulay Abdal­
lah. Il mourut quelques semaines plus tard, en
1984. Je vis encore le roi au Sahara occidental au
milieu d ’une foule d ’hommes noirs habillés de
blanc. Une nuée de tourterelles l’escortaient. Nous
guettions ce voyage dont nous espérions qu'il nous
serait bénéfique. Il eut lieu quelque temps après
mon rêve, mais s'il fut une réussite politique pour
le roi, il ne nous apporta rien.
Un peu avant qu’on décide de creuser le tunnel,
Halima rêva de mon père. Nous étions tous dans
une pièce de terre cuite, à ciel ouvert, et elle était
la seule à pouvoir communiquer avec lui. Il lui
remit une corde et lui dit de nous la donner : elle
nous servirait pour notre évasion.
Rien de tout cela ne nous étonnait. Nous étions
à l'affût de symboles, de prédictions, et les rêves
nous les fournissaient. Moi-même, depuis l’âge de
cinq ans, je faisais un cauchem ar récurrent.
Toutes les nuits je me retrouvais en haillons dans
le jardin de la villa Yasmïna. Je courais dans les
escaliers et quand j'ouvrais la Dorte, je restais dans
l'obscurité. J avais beau toucher les interrupteurs,
tout était noir. La maison était en ruines.
A la longue, cette paix nocturne se transforma
240 La P riso n n ière

en cauchemar. Le plaisir de la solitude disparut.


J’en avais peur, désormais. Jetais épuisée par
l’Histoire que je racontais quatre ou cinq heures
d'affilée. Je souffrais de rhum atism es. Mes
muscles s'étaient atrophiés à cause de notre trop
grande immobilité. Je restais souvent éveillée
dans le noir, immobile, tant le moindre mouve­
ment m’arrachait des cris de douleur. Je cher­
chais, en vain, le répit.

L’amour et le sexe

Chacun de mes anniversaires était comme un


poignard planté dans le cœur. A trente-trois ans, je
me suis résignée. Je ne vivrais jamais de grand
amour, je ne fonderais jamais de famille, jamais
un homme ne me prendrait dans ses bras, ne me
chuchoterait des mots tendres ou brûlants, je ne
saurais rien de ce qui fait vibrer le cœur et le cotps
d’une femme.
Jetais condamnée à me dessécher comme un
fruit ridé. La nuit, je rêvais que je faisais l’amour.
Je me réveillais avec un sentiment aigu de frustra­
tion.
J’appris rapidement à me contrôler, je m'obli­
geais à ne pas y penser. Je ne pouvais pas
m'encombrer de ces petites souffrances alors que
j’en avais tant d'autres. .T’essayais d ’avoir le dessus
sur mon coips, d ’éliminer tout ce qui était de
l’ordre de l’appétit humain, le désir, la faim, le
froid, la soif. Supprimer mes pulsions, mes désirs.
M’anesthésier.
Quand je racontais l’Histoire, j ’insistais sur le
grand amour, plutôt que sur le plaisir charnel,
pour ne pas frustrer mon auditoire,
Raouf souffrit bien plus que nous de cette abs-
V ingt a n s de p r is o n 241

tinence forcée. A la différence de ses sœurs, il


avait eu avant la prison de petites expériences
sexuelles. Pour se défouler, il nous racontait ses
visites aux prostituées, comme le fait tout jeune
garçon de la bourgeoisie pour se déniaiser. Ses
récits, narrés sur le mode comique, nous faisaient
nous tordre de rire.
Les mouhazzins n'abusèrent jamais de notre
situation vulnérable. L'un d’eux cependant tenta
de me violer. Notre radio avait été confisquée et je
voulais absolument en obtenir une autre. Mais il
était devenu très difficile de soudoyer les gardes
pour qu’ils nous apportent les menus objets néces­
saires à notre survie mentale, comme des piles ou
des stylos.
J’ai jeté mon dévolu sur l'homme qui avait les
clés de notre cellule, le sergent-chef Cappaccico.
Semaine après semaine, j ’ai tenté de l’infléchir en
lui promettant de l’argent par l’intermédiaire de
mon grand-père, si nous réussissions à le joindre.
Il ne disait pas non. Pour nous, cela voulait dire
« oui » et nous attendions cette radio avec impa­
tience.
Mais Cappaccico traînait, tergiversait.
Un après-midi, la porte s'ouvrit à une heure
inhabituelle et Cappaccico entra. Il était accompa­
gné d'un autre soldat à qui il demanda de rester
derrière la porte. J’ordonnai aux filles de ne pas
sortir de leurs lits ; je voulais négocier seule avec
lui. Il me poussa contre le mur. Je le sentais excité.
Il se colla contre moi, commença à me tripoter
les seins, à me mordre la bouche. Il souleva ma
chemise. Je l'entendais souffler comme un animal
en rut, il sentait mauvais, son haleine me gênait,
son corps m’oppressait, mais j'étais incapable de
réagir.
Jetais anéantie : il m’était impossible de hurler,
242 La Prisonnière

ni de me défendre d'aucune façon sous peine


d’affoler les autres. Raouf aurait sans doute essayé
de le tuer et il n'aurait pas eu le dessus.
Après quelques minutes où je subis son assaut
sans qu'il parvienne à ses fins, je finis par le
repousser aussi calmement que je pus. Je trem­
blais, mon cœur battait , mais je m’appliquai à ne
rien lui montrer.
— Tu m'as bien demandé une radio? me dit-il.
— Oui.
— Alors pourquoi résister? Tu vas crever bien­
tôt, ton corps ne sert plus à rien. Même si tu avais
un fiancé, il n’est plus là aujourd'hui. Tout le
monde vous a abandonnés.
J’ai reçu sa tirade comme un coup de poing,
mais je n’ai pas bronché.
— D’accord, dis-je finalement. Tu obtiendras ce
que tu désires. Mais pas tout de suite. Moi aussi, je
veux des preuves. Apporte la radio et tu auras le
reste.
J’étais prête à tout pour avoir cette radio. A mes
yeux, cette résignation était pire qu’un viol.
L’affaire fut enterrée rapidem ent. Cappaecico
avait pi is peur.
Entre nous, nous parlions beaucoup de sexe,
nous avions besoin de nous livrer. A la longue, les
barrières de la pudeur naturelle entre parents et
enfants s'effondrèrent. Nous racontions ce qui
nous passait par la tête, sans tabous. Au bout de
dix ans de prison, nous étions devenus des
monstres, prêts à tout. Il n’y avait plus ni mère, ni
enfants, ni frères, ni sœurs. Seules nos valeurs
morales nous empêchaient de passer à l’acte. Nos
fantasmes n'étaient pas seulement d'ordre sexuel
Nous en étions arrivés à envisager de tuer.
— Pour manger, disions-nous, nous serions
capables d eventrer et de massacrer dans la sau­
vagerie.
Vingt ans de prison 243
Nous étions com m e des drogués qui ont
dépassé leurs limites et nous en sommes restés
marqués à vie.
Les derniers temps nous étions devenus des
bêtes en cage. Nous n'étions même plus capables
de sentiments. Nous étions fatigués et enragés,
agressifs et cruels, Aucun d’entre nous ne voulait
plus porter de masque. On ne croyait plus en rien.

Ma famille

Ma mère a été un exemple. Notre exemple. Pen­


dant vingt ans, elle s’est toujours tenue droite,
sans exprimer la moindre plainte. Pourtant elle
souffrait encore plus que nous, si cela était pos­
sible. Elle ne supportait pas d’être séparée de ses
enfants, pleurait en secret parce que nous avions
faim, parce que nous manquions de tout, parce
que cette prison volait notre jeunesse.
Avec la dignité, elle nous a insufflé le courage.
La kamikaze, t'était elle, l’évasion était son idée.
Elle connaissait les risques encourus, savait
quelle pouvait nous perdre dans cette aventure,
mais sa conviction restait inébranlable.
Pendant ces années terribles où nous avons
communiqué sans nous voir, j'ai compris l'impor­
tance de la voix. Derrière le mur, je percevais ses
infimes changements d’intonation qui m’en appre­
naient plus qu’un long discours sur son état du
moment. Elle faisait de même avec moi. Elle était
spectatrice de ma vie, impuissante à la modifier.
Notre relation avait toujours été très forte : nous
étions complices même dans la douleur. Depuis
ma naissance, je n’avais eu avec elle que des rap­
ports déchirants, passionnels. Elle souffrait à
l’idée que je ne puisse pas avoir d’enfant. Cela fai-
244 La Prisonnière

sait partie de cette malédiction qui, selon elle,


m’accompagnait depuis toujours.
Nous guettions nos moindres bruits, nous cher­
chions les plus petites occasions de nous aperce­
voir, soit dans l'eau de la rigole, soit dans l’axe des
portes ouvertes en même temps, ce qui était assez
rare. Le matin, aux mouvements provenant de la
cellule de maman, je savais qu elle était réveillée.
Elle faisait son ménage, s'occupait d ’Abdellatif, ils
prenaient leur petit déjeuner. Puis ils marchaient,
elle dans sa cellule et lui dans leur patio, quand il
ne pleuvait pas, de neuf heures du matin à sept
heures du soir.
Nous devons beaucoup à Abdellatif. Il n ’avait
connu de toute sa vie que la prison et, de nous
tous, il était le plus adapté à elle. Ce qui nous sem­
blait anormal était son quotidien depuis sa plus
tendre enfance. Tl avait, de ce fait, une façon de
réfléchir qui était souvent plus pointue que la
nôtre. Tout en marchant, il se servait de ce qu'il
connaissait pour inventer ce qui nous manquait.
Nous l'appelions « Géo Trouvetout ».
Il avait découvert par exemple qu’on pouvait
récupérer les piles mourantes en les chauffant au
soleil ou en les trempant dans l'eau bouillante.
Cela nous fut très précieux, même si leur survie
était limitée.
Depuis que nous étions à Bir-Jdid, Abdellatif ne
pensait qu'à s’évader. Il raclait les murs pour en
faire tomber la pellicule de chaux et l’analyser.
Après quelques expériences, il avait pu recréer du
plâtre avec du Tide et de la farine, et il avait
inventé un ciment composé de cendre, debonite
et de terre. Ce qui nous servit par la suite pour
nous évader.
Il y avait cependant une am biguïté entre
maman et moi. J’avais usurpé son rôle malgré
moi. Jetais devenue la mère de Raoul et des filles.
V ingt a n s d e p riso n 245
Je revois encore Maria et Soukaïna blotties
contre moi sur mon lit, qui m'interrogeaient sur le
sens de la vie ou sur des détails bien plus futiles.
Elles me racontaient tout ce quelles n'auraient
pas osé dire à maman, d’abord parce qu’à cet
âge-là, on ne se confie pas à sa mère, ensuite parce
qu’un m ur bien concret les séparait d'elJe.
Je les soignais, je les éduquais, je cherchais à
leur remonter le moral, jetais leur sœur aînée,
leur mère, leur père, leur confidente, leur guide et
leur soutien. Cela m'était naturel. J'avais déve­
loppé pour eux tous un sentiment profond qui
allait au-delà de la simple fraternité. Je les aimais
plus que tout et, à l'instar de maman, je souffrais
bien plus encore pour eux que pour moi-même.
Je me souviens du cours de danse que j ’avais
instauré dans la cellule parce que Maria pleurait
son rêve brisé de petit rat de l'Opéra, des régimes
que j'inventais pour Soukaïna, des soins prodigués
à Mimi, des jouets et des dessins pour Abdellatif.
J'entends encore mes longues conversations avec
Raouf, grâce à notre « installation ».
J'avais le devoir non seulement de les aimer
mais encore de les protéger du mieux que je pou­
vais, pour qu'ils survivent sans trop de dégâts, si
jamais nous sortions un jour.
Car nous ne pensions qu'à notre sortie. Nous
discutions à l'infini sur ce que nous ferions
ensuite. Mimi désirait se m arier et avoir un
enfant. Soukaïna, Maria et moi voulions vivre
toutes les trois ensemble dans un château de la
région parisienne. Maria apprenait à taper à la
machine pour devenir ma secrétaire, Soukaïna
préparait la cuisine pour les invités. Je devenais
une grande réalisatrice de cinéma. Elles restaient
dans mon ombre.
D'autres, fois, nous achetions une ferme au
246 La Prisonnière

Canada et nous y habitions tous ensemble avec


nos conjoints respectifs. Raouf et moi voulions
étudier la médecine à Montréal. Nous habitions
une chambre à l’Université. Le diplôme en poche,
nous partions exercer au Cameroun. Nous avons
ainsi envisagé tous les métiers de la terre. Si nous
avons tenu le coup si longtemps, dans des condi­
tions aussi dramatiques, c’est parce que nous
étions ensemble et que nous nous aimions. Même
séparés, nous formions un bloc, nous nous soute­
nions, nous nous encouragions.
Nous étions une force, et cela, rien ni personne
ne pouvait nous l'enlever. Quand l’un de nous
flanchait, il y avait toujours quelqu’un pour le
faire rire ou lui rappeler les paroles du voyant
aveugle de Assa :
— Zouain, zouain bezef, ce sera miraculeux et
très miraculeux.

La nuit des longs couteaux

Toute courageuse et digne quelle fût, toute


rompue aux intrigues du Palais, maman était une
grande naïve. Elle croyait dur comme fer que nous
serions graciés le 3 mars 1986, pour le vingt-cin­
quième anniversaire du couronnement du roi.
Jetais plus sceptique et la suite me donna rai­
son.
Ce m atin-là, vers dix heures, les gardes
entrèrent dans nos cellules. Ils ne prononcèrent
pas un mot. Ils se parlaient simplement du regard,
les yeux fixés sur les grillages qui surplombaient la
porte blindée, et ceux de notre patio. Quand ils
sortirent, toujours sans prononcer un mot, chacun
de nous y alla de ses suppositions quant à leur
conduite étrange.
Vingt ans de prison 247
Le lendemain matin, à huit heures trente, ils
ouvrirent toutes les portes et nous poussèrent au-
dehors. Nous titubions, nous ne savions plus m ar­
cher, la lumière nous blessait les yeux.
Nous étions fous de bonheur de nous retrouver
tous ensemble pour la première fois depuis tant
d'années. Nous avions tellement changé, grandi
ou vieilli, c’était selon. Maman ne reconnaissait
plus ses petites filles. Elle avait quitté Soukaïna et
Maria à quatorze et quinze ans, elles étaient deve­
nues des jeunes femmes de vingt-deux et vingt-
trois ans. Raouf était un homme, il ressemblait à
mon père par la stature. Abdellatif était à présent
un jeune homme de seize ans.
Maman était toujours aussi belle, mais terrible­
ment éprouvée par les privations et la douleur.
Achoura et Halima avaient le visage et les cheveux
gris, de la couleur des cendres dont leur cuisine
était envahie.
Nous devions sans doute avoir l'air de cadavres
ambulants, maigres, blêmes, les yeux cernés, les
lèvres exsangues le regard flou, le cheveu rare,
tenant à peine sur nos jambes... Halima qui possé­
dait un bout de miroir avait pleuré un jour en s'y
regardant. Elle ne voulait pas croire que ce fan­
tôme qui la fixait était bien elle.
Mais tout à la joie de nous revoir, nous ne vou­
lions rien paraître rem arquer qui puisse gâcher
notre bonheur immédiat. Nous étions cependant
partagés entre l’envie bien légitime de nous tou­
cher, de nous embrasser, et le refus de montrer à
nos tortionnaires à quel point cela nous avait
manqué. Nous restions sur notre réserve. Etonné
par cette attitude, Borro nous encouragea à nous
rapprocher puis il ajouta qu'à l'occasion de la fête
du Trône, nous étions désormais autorisés à nous
retrouver de huit heures trente le matin à vingt
248 La Prisonnière

heures le soir. On nous octroyait cette faveur, au


bout de quinze années de prison.
Nous nous réunissions le matin dans ma cellule,
ils avaient renforcé les barreaux du réduit à ciel
ouvert. Les portes restaient ouvertes, nous pou­
vions sortir dans la cour. Après le déjeuner on
nous enfermait ensemble jusqu'au soir, où nous
étions à nouveau séparés.
Au début, l’euphorie des retrouvailles l'emporta
su r le désespoir de notre vie. M aman nous
contemplait longuement. Elle ne se lassait pas de
nous regarder mais pleurait en secret de nous voir
si déchaînés, si affamés. Cependant, nous avions
décidé de profitera chaque instant de la joie d etre
ensemble.
Cette heureuse période dura de m ars à
novembre. Pour nous occuper, nous inventions
des spectacles. Après le déjeuner, nous fabri­
quions un semblant de scène avec des couvertures
militaires. Maman imitait Poulidor sur son vélo,
moi jetais le speaker à la radio. Abdellatif et
Maria se déguisaient en moubazzins et contrefai­
saient leur langage.
Nous organisions des séances de cirque. On en
annonçait l’ouverture avec des roulements de tam­
bour et de la musique, puis Raouf faisait claquer
un fouet confectionné avec des morceaux de
chiffon et les éléphants faisaient leur entrée.
Les éléphants... c’était Mimi à quatre pattes,
maigre à faire peur, dans un collant noir et rouge,
Raouf frappait le sol de son fouet et Mimi devait
lever ses deux jambes en l’air. Nous hurlions de
rire. Nous n'étions jamais rassasiés de plaisanter,
de nous toucher, de nous embrasser.
Vers deux heures de l'après-midi, Raouf se met­
tait à l'écart pour sa sieste. Pour avoir vécu à
l'écart pendant si longtemps, il avait besoin, plus
Vingt ans de prison 249
que nous encore, de moments de solitude. Pour
être tranquille, il se bouchait les oreilles avec des
boulettes de mie de pain qu’il façonnait pendant
des heures. De temps à autre, nous entendions ses
grognements de colère contre les souris qui s'en
donnaient à cœur joie pour attraper le pain. Le
soir, je recom m ençais l'H istoire, avec plus
d’entrain cette fois.
Abdellatif collait son œil dans un petit trou
creusé dans les toilettes de notre cellule. Il avait
repéré un camion militaire et ne se lassait pas de
l'admirer. Il tenta de gratter un peu plus pour
mieux le voir. L'ouverture restait cependant
minuscule, à peine de la taille d’une pièce de un
franc.
Un matin où il était à son poste, les gardes
entrèrent dans la cellule sans prévenir. Il n'eut pas
le *emps de bouger. L’alerte fut donnée. Borro vint
examiner l'orifice.
— Je savais bien, nous dit-il, que vous cher­
chiez à vous évader...
Nous étions un vendredi. Selon ses savants cal­
culs, l’ouverture serait achevée le dimanche.
Sur le moment, sa bêtise me rassura. Le trou
était minuscule, situé en hauteur, ce qui, comme
chacun sait, est l’endroit idéal pour creuser un
tunnel. Je n'imaginais pas qu’il puisse croire une
seule seconde à son histoire...
Le soir même, ils nous séparaient sans explica­
tions. Le lendemain matin, ils consentirent à dire
à maman que nous serions enfermés comme
avant. Maman décida d'entamer sur-le-champ une
grève de la faim jusqu’à ce qu'on nous autorise à
nous réunir à nouveau. Nous avions entendu la
conversation à travers ie mur.
Je transmis la nouvelle à Achoura qui la fit
suivre à Raouf, Ce jour-là, ils commencèrent à
250 La Prisonnière

construire une deuxième muraille pour renforcer


la première. Les travaux durèrent huit jours, pen­
dant lesquels on ne sut rien de ce qui se tramait.
Ce vacarme nous rendit fous. Nous étions trop
habitués au silence.
Maman fut confortée dans sa décision de ne
plus s'alimenter. Mais elle ne voulait pas que nous
suivions son exemple. Elle était décidée à mourir
toute seule. Son sacrifice nous vaudrait peut-être
la liberté.
Je tentai de la convaincre de n'en rien faire,
mais elle ne voulut rien entendre. Au cours d’un
conseil de famille précipité, tous les enfants choi­
sirent de l'imiter, sauf moi. Il fallait quelqu’un
pour dialoguer avec Borro. J’acceptai ce rôle
d'autant plus aisément que mon corps ne suppor­
tait pas le jeûne. Les autres se couchèrent, écono­
misèrent leurs paroles et refusèrent tout aliment à
part de l’eau.
Pendant une journée, Soukaïna refusa même de
boire, mais elle faillit en perdre la raison. L’ins­
tinct de survie fut le plus fort et je l'obligeai à
reprendre un peu de liquide.
Pendant cette grève de la faim, on nous apporta
des provisions en grand nombre. Les légumes
étaient frais, la viande n’était pas avariée, les fruits
n’étaient pas blets. C'était un vrai supplice, mais je
n’y touchais pas. Je ne mangeais pas plus que les
autres. Le soir je prenais un grand verre d’eau
chaude où baignait une feuille de menthe, pour ne
pas être trop malade.
Borro vint me voir au bout de vingt jours et se
lança dans un long discours hypocrite pour que je
persuade les autres de s’arrêter. Il m’annonça
qu’on enterrerait le premier qui mourrait. Per­
sonne ne bougerait pour nous sauver la vie. Je ne
1écoutai pas.
Vingt ans de prison 251

Quand les gardes se rendirent compte que la


nourriture commençait à s’entasser, ils entrèrent
de force. Nous en étions à notre quarante-cin­
quième jour de grève, nous n'avions plus que la
peau sur les os.
Et il ne s’était rien passé. Personne ne voulait
nous entendre.
Devant l'inutilité de notre combat, le désespoir
nous gagna tout à fait. L’échec nous rendit abat­
tus, dépressifs à en mourir. Nous netinns même
pas des prisonniers puisque nos revendications ne
comptaient guère. Notre grève n ’avait aucune légi­
timité. Elle ne mènerait nulle part.
Nous étions terriblement affaiblis. U nous était
impossible de nous réalimenter. Nos corps ne sup­
portaient plus la moindre nourriture. Nous avions
l’impression de nous empoisonner dès que nous
avalions la plus petite bouchée.
Nous étions au bout de nos forces, au bout de
l’espoir, au bout de la vie. La mort était notre seul
refuge. Pour la première fois en quinze ans, nous
l’appelions de tous nos vœux.
Il fallait qu’on en finisse.
Je me souviens de cette soirée du 26 novembre
1986. Superbe, étoilée, paisible. La pleine lune
brillait dans un ciel pur, sans nuages. Dans la nuit,
maman se trancha les veines avec sa petite paire
de ciseaux.
Juste avant d ’accomplir cet acte de désespoir,
elle me répéta qu elle m’aimait, et elle me confia
mes frères et mes sœuis. Au début je n’ai pas
réagi. Si elle voulait mourir, c’était son droit le
plus absolu. Mais l’angoisse m’a gagnée peu à peu.
Vers quatre heures du matin, j'ai appelé Abdel-
latif et je lui ai demande de vérifier si maman était
morte ou vivante.
252 La Prisonnière

— Le cœ ur bat très faiblement, m'a-t-il répondu


à travers le mur.
J ’ai sauté sur la poignée de la porte blindée et je
me suis accrochée au grillage en hurlant :
— Au secours, ma mère est en train de mourir,
on va tous crever !
J'ai eu beau crier, ils n ’ont pas répondu. J’enten­
dais le son de ma voix comme un écho dans l'obs­
curité, et j'étais humiliée d'avoir à les supplier
pour sauver ma mère. A bout d'arguments, j'ai
menacé de nous faire tous sauter avec le butane,
s'ils n’agissaient pas.
Paniqués, ils sont entrés chez maman. J'ai
entendu hurler Borro. Puis ils sont ressortis sans
l'avoir soignée.
J’ai expliqué alors à Abdellatif comment confec­
tionner un garrot avec des morceaux de drap.
Maman respirait mais elle avait perdu beaucoup
de sang.
Elle serait sauvée, mais nous, nous allions mou­
rir. Nous étions tous hallucinés. Le désespoir
accumulé durant ces quatorze terribles années,
notre délabrement physique et mental, se tradui­
saient par une hystérie collective impossible à
juguler. Jusque-là, nous avions toujours évité la
révolte. Cette nuit-là, nous sommes subitement
devenus fous.
Dans toutes les cellules, le désespoir était pal­
pable. Abdellatif surveillait l'état de maman,
Achoura et Halima hurlaient en s'arrachant les
cheveux, et nous, nous vivions un psychodrame,
sans plus avoir de repères ni de notions de la réa­
lité.
Cette « nuit des longs couteaux », ainsi que nous
l'avons appelée, fut la plus atroce de toute notre
existence.
C'était l'apocalypse.
Vingt ans de prison 253

Tout était devenu possible : assassiner son frère


ou sa sœur, se tuer, faire exploser la prison avec
nos butanes.
Chacune de nous quatre voulait être la première
à sauter le pas. On a tiré à la courte paille et Sou­
kaïna a gagné.
Elle s'est allongée sur son lit et s'est installée le
plus confortablement possible. Assise en face
d'elle, je me suis appliquée à lui taillader les poi­
gnets avec un morceau de boîte de sardines et une
aiguille à tricoter.
J ’ai enfoncé la pointe le plus fort que je pouvais.
J'ai fouaillé la chair en sanglotant. Il me semblait
que c’était moi que je blessais. Elle grimaçait et
elle me souriait en même temps.
Finalement, j’ai réussi à lui perforer une veine.
Le sang a jailli. Soukaïna supportait la douleur
avec un visage extatique. J'avais mal autant
qu elle. Elle a perdu connaissance.
Maria, Mimi et moi, nous nous regardions en
pensant quelle était morte.
De temps en temps, nos yeux se croisaient,
emplis de larmes qui ne coulaient pas. Nous
étions désespérées m ais soulagées de penser
quelle ne souffrirait plus.
Soukaïna est revenue à elle au bout d’un quart
d’heure. Elle trem blait de tous ses membres;
quand elle a compris quelle était encore vivante,
elle s’est emportée contre moi.
— Tu ne veux pas me tuer, tu ne veux pas me
voir mourir...
— Mais si, je veux que tu meures, Soukaïna, j ’ai
tout essayé, ça ne marche pas... Regarde, tout le
sang que tu as perdu.
Nous avons eu une courte discussion entre
nous. Fallait-il oui ou non lui faire un garrot ? Puis
le sommeil nous a gagnées. Nous sommes tom-
254 La Prisonnière

bées m i-endorm ies, mi évanouies sur nos


couches.
Nous étions épuisées.
Ces tentatives ratées nous ont tous marqués au
plus profond de nos âmes. Approcher la mort
d'aussi près n'était pas différent de mourir.
Cette nuit-là, nous sommes tous passés de
l’autre côté. Je ne sais quelle force, quel instinct,
quelle énergie, nous ont poussés à survivre.
Le cauchemar a continué. Le lendemain matin,
j’ai entendu les pas des gardes se diriger vers la
cellule de Raouf, Des voix rauques ont crié.
Sous la porte blindée, j ’ai vu leurs pataugas qui
couraient en sens inverse. Cette nutt-là, Raouf
avait choisi lui aussi d’en finir en se tailladant les
veines. Il avait bien failli réussir : on le donnait
pour mort. J'ai appris la nouvelle à maman, elle
aussi bien mal en point après son suicide manqué.
Nous avons attendu toute la journée sans qu’on
daigne nous informer. Le soir, ils ont déposé son
corps dans la cour où régnait un froid glacial. Ils
allaient le laisser sans soins pendant quatre jours.
Raouf était dans le coma. Il n'en avait plus pour
longtemps, pensaient-ils.
C'était compter sans son incroyable faculté de
récupération. Mon frère s'est réveillé peu à peu.
La quatrième nuit, il gisait toujours dans la cour,
mais si son corps était encore faible à l’extrême,
son esprit était à peu près intact.
Il a entendu le capitaine Chafiq parler à ses sol­
dats et a continué à feindre l’évanouissement.
Puis Chafiq s’est retourné vers Borro.
— Cette situation a brisé ma vie, lui a-t-il dit.
J’ai honte aujourd’hui de regarder ma famille dans
les yeux. Je suis hanté par ce que nous sommes en
train de faire. Massacrer des enfants, c’est au-
Vingt ans de prison 255

dessus de mes forces. Je ne peux pas aller au-delà.


Qu’est-ce qu’ils veulent ?
— Tu ne comprends pas? a répondu Borro.
C’est clair, pourtant. Ils vont mourir. Tous. Et ils
seront enterrés ici. On attendra le temps qu'il fau­
dra. Ce sont les ordres.
Les paroles de notre tortionnaire ont eu l’effet
d'un électrochoc sur mon frère. Mû par un effort
surhumain, il est retourné dans sa cellule et a
refermé la porte.
Toute la nuit, il a fait sauter des dalles et a
agrandi le trou qui séparait son mur de celui du
couloir. Achoura et Halima ont fait de même de
leur côté. Ainsi, j’ai pu le rejoindre et communi­
quer avec lui : une simple paroi nous séparait.
Il s’est allongé de son côté et moi du mien. On
ne pouvait pas se voir, juste se toucher par une
minuscule ouverture où nous avions passé nos
doigts II tordait les miens plus qu’il ne les serrait.
Les yeux fermés, j'entendais sa voix, j ’essayais
de l’imaginer. Il avait le timbre de mon père.
Son désespoir était insoutenable. En fouillant sa
cellule les gardes avaient trouvé sa précieuse radio
et l'avaient confisquée. Il ne nous restait plus
aucun lien avec le monde. Raouf se reprochait
d'en être responsable.
— Kika, m’a-t-il dit en sanglotant, on va mourir
ici, c'est ce qu’ils veulent. Je les ai entendus. Ils ont
dit qu'ils allaient nous tuer. Le prem ier qui
mourra sera enterré dans la cour.
Pendant des heures et des heures, j’ai tenté de le
rassurer, de le consoler, de le convaincre, de trou­
ver les mots qu'il fallait alors que j'étais mot-
même si désemparée. Je l’ai exhorté à ne pas flan­
cher.
— Mais non, Raouf, tu verras, on aura toujours
le dessus. Ils ne nous tueront pas. Nous allons
résister.
256 La Prisonnière.

Nous sommes restés ainsi à nous tenir les


mains, jusqu’au matin Mes yeux étaient secs. Ce
qui n’empêchait ni la douleur, ni la peine.
Mais cette nuit des longs couteaux et, plus
encore, les paroles de Borro avaient changé notre
état d’esprit. Nous ne les laisserions plus jouer
avec notre vie. Nous ne serions plus passifs.
Le projet d ’évasion avait germé en nous. Il ne
nous restait plus q u a le concrétiser.

Le tunnel

Borro avait reçu des ordres pour renforcer notre


surveillance. Tous les objets tranchants avaient
été supprimés, on avait remplacé ce qui restait de
vitres p ar des cartons, ôté le volet de notre
lucarne, confisqué nos couteaux, nos fourchettes.
Même nos gobelets, des bouteilles d’huile coupées
à la moitié, étaient en plastique et nous piquions
des fous rires en les voyant se ratatiner sous l’effet
de l'eau bouillante.
Désormais, les lundis, mercredis et vendredis, à
huit heures du matin, les gardes fouillaient les cel­
lules à la recherche de la moindre trace de tunnel
ou de trou. Cette dernière trouvaille venait du
colonel Benaïch, jamais à court d’idées pour nous
empoisonner l’existence.
Ces perquisitions n'étaient pas saugrenues.
Notre résolution s'était affirmée, nous étions tous
d’accord pour nous évader. Depuis la nuit des
longs couteaux, nous avions touché le fond.
A force d'entendre les pas des soldais au
moment des relèves, Raouf connaissait au milli­
mètre près la qualité du sol, sa résonance, sa
sécheresse. Nous avons demandé à Achoura et
Halima de creuser dans leurs cellules et de nous
V ingt a n s d e p riso n 257

envoyer un peu de terre pour l'étudier. Chacun


d'entre nous a fait de même dans la sienne.
Après maintes discussions, et même quelques
essais chez Achoura et Halima, nous avons décidé
de forer notre souterrain dans la cellule aveugle
contiguë à la nôtre, celle où l’on entreposait les
valises et les réserves. Les dalles étaient en bon
état, il serait plus facile de les maquiller pour dis­
simuler notre entreprise.
Un au tre argum ent tranchait en faveur de
l'endroit : pour avoir soulevé mon bandeau en
arrivant à Bir-Jdid, je savais que celte cellule don­
nait sur un champ, dont tout nous laissait croire
qu’il n ’était pas cultivé. Aucun bruit, aucune vie,
pas même le braiment d'un âne, ne nous parvenait
jamais aux oreilles. Nos geôliers avaient dû exiger
du paysan qu il le laisse en friche
M am an et Raouf, les deux ingénieurs du
groupe, avaient ratifié notre choix. C était bien là,
dans cette cellule aveugle, qu'il faudrait ouvrir les
dalles. Raouf analysait la couleur de la terre que
je lui envoyais et il m ’expliquait com m ent
reconnaître les niveaux atteints dans le sol. La
terre glaise signifiait que j’arrivais aux fondations.
Il faudrait ensuite creuser à la verticale.
J'écoutais ses conseils avec attention, car il
enrageait de ne pas se trouver lui aussi dans
l’action. Il tournait dans sa cellule comme un lion
en cage.
Le 27 janvier 1987, dans l’après-midi qui suivit
notre décision définitive, nous avons cassé le
ciment et soulevé les dalles avec une cuiller, un
manche de couteau, un couvercle de boîte de sar­
dines et une barre de fer provenant de notre lite­
rie.
Nous, c'est-à-dire Maria, Soukaïna et moi. Mimi
était bien trop mal en point pour nous aider, mais
258 La P riso n n ière

elle nous encourageait et elle fut très efficace


quand il s’est agi de déblayer la terre.
En deux heures à peine, malgré notre peur
detre découvertes, nous avions déjà bien avancé.
Nous avions fait sauter huit dalles. Pendant deux
semaines, nous nous sommes entraînées à les ôter
et à les replacer avec la préparation de ciment
qu'avait inventée Abdellatif, un mélange de terre,
de cendre et d ebonite.
Comme cela ne suffisait pas, nous avions
inventé un stratagème pour nous en procurer du
vrai. Avec la grosse barre de fer que nous dissimu­
lions toujours dans nos lits, nous élargissions les
trous causés par les rats et les souris dans les
murs. Les gardes les colmataient avec du ciment,
que nous récupérions. Pour l'empêcher de durcir,
nous le faisions tremper dans un seau d'eau.
Replacer les dalles n'était pas très facile. Il fal­
lait prendre garde de ne pas trop les abimer en les
soulevant, puis lim er le cim ent qui adhérait
autour avec une vieille râpe à légumes. Pour ne
pas alerter les geôliers, nous attendions les cris
des hirondelles : ce bruit infernal que nous détes­
tions tant nous était enfin utile.
Le jour où nous avons enfin réussi à replacer les
dalles dans le bon ordre, nous nous sommes atta­
quées à la suite, au creusem ent d ’un trou
jusqu'aux fondations de la maison.
Après la couche de ciment que nous cassions à
l aide des barres de fer, on tombait sur de petites
pierres, puis sur de plus volumineuses. Le premier
jour, je butai sur une pierre aussi grosse qu’un
menhir. Impossible de creuser plus avant.
Je fis transmettre la mauvaise nouvelle à Raouf.
— Tâche de l’extirper, m ordonna-t-il.
— Mais pour le mettre où?
— Débrouille-toi. Tu veux t'évader ou pas?
V ingt a n s d e p r is o n 259

Dans la cellule de maman et d'Abdellatif, il y


avait une pièce en hauteur, où l'on entreposait des
affaires. On l'atteignait à l'aide d'un escabeau en
bois. Après la nuit des longs couteaux, les gardes
avaient ôté l’escabeau et muré l’ouverture.
Dès qu’ils sortirent de la cellule, maman eut la
présence d’esprit de prendre le petit sur ses
épaules et de lui faire retirer une des briques, en
prévision du jour où nous aurions besoin de cette
pièce. Le cim ent était encore hum ide. Ils se
débrouillèrent pour qu'il ne sèche jamais afin de
pouvoir ôter cette brique et d ’autres, le cas
échéant.
Nous avions creusé un énorme trou sous mon
lit, entre la cellule de maman et la nôtre. On sortit
le « menhir » tant bien que mal. et maman et
Abdellatif le cachèrent dans le réduit en descellant
d'autres briques. Pour passer chaque « menhir »
par le même chemin, ce ne fut pas une mince
affaire. Il fallut agrandir le trou.
Abdellatif grim pait dans la petite pièce et
maman lui tendait les grosses pierres. Poussant,
soufflant, ils réussissaient à les déposer sur
d’épaisses couches de vêtements pour étouffer le
bruit des chocs.
Nous faisions coïncider le passage des « men­
hirs » avec le démarrage du groupe électrogène,
pour éviter d'attirer l’attention.
Ensuite, nous leur avons passé l'excédent de
pierres que nous ôtions du tunnel. Quand maman
les recevait en vrac dans sa cellule, elle les dispo­
sait dans un drap qu’elle fermait comme un balu­
chon, puis elle prenait Abdellatif sur ses épaules
pour qu'il puisse les jeter par l'ouverture du
réduit.
Les gardes vérifiaient les traces d'humidité sur
les murs, mais ne décelèrent pas le système ingé-
260 La Prisonnière

nieux que Abdellatif-Géo Trouvetout avait ima­


giné, et qui consistait à colmater les interstices
entre les briques avec un mélange de Tide et de
farine qui imitait le plâtre.
Pour que cela sèche plus vite, il utilisait des
braises fum antes préparées par H alim a et
Achoura. Le petit promenait l'assiette sur le mur,
toujours juché sur les épaules de maman, jusqua
ce qu'il n'y ait plus aucune trace d'humidité.
Au bout d ’un moment, nous avions si bien
avancé que nous ne pouvions plus nous permettre
de jeter la terre, comme nous avions jeté les
pierres, dans le réduit de la cellule voisine. Il ne
fallait pas que les dalles sonnent creux si les
gardes avaient la bonne idée de les sonder.
Avec d'anciens pantalons, maman fabriqua des
coussins rectangulaires, de formes variées, que
nous appelions lampions ou éléphants. Nous les
b o u rrio n s du trop-plein de terre que nous
façonnions en boulettes.
On travaillait à la chaîne, comme des auto­
mates. Enfouie dans le trou, je remplissais de
terre un bidon d'huile vide, d'une contenance de
cinq litres. Puis je tirais sur la corde avec laquelle
les filles le retenaient, pour qu'elles remontent le
chargement Elles jetaient la terre en tas, au
centre de notre cellule.
Myriam remplissait les seaux d'eau, les versait
sur la terre, et pétrissait celle-ci comme une pâte.
Elle était aidée par Achoura et Halima, les spécia­
listes du pain, qui se glissaient elles aussi dans
notre cellule par le trou agrandi de notre mur
mitoyen. Abdellatif passait par le trou étroit que
nous avions creusé entre sa cellule et la nôtre pour
participer lui aussi.
Les trois femmes confectionnaient des boulettes
de la grosseur d'un poing que nous passions une
V in gt a n s d e p riso n 261

par une dans la cellule de maman. Celle-ci en rem ­


plissait les coussins. Elle les fermait en les cou­
sant, Abdellatif les repassait par l’ouverture et
nous les replacions dans notre souterrain. Les élé­
phants remplaçaient les gros «m enhirs», et les
lampions, les plus petits.
Quand nous sommes arrivées aux fondations,
que la terre glaise a remplacé la terre rouge, nous
avons alors creusé à l’horizontale, toujours sur les
conseils de Raouf, qui avait calculé que le tunnel
devait mesurer cinq mètres environ pour débou­
cher derrière les deux murailles.
Nous étions animés d’une force surnaturelle, ne
sentant jamais ni la fatigue, ni le poids, ni l'effort.
Nous étions devenues des bêtes silencieuses,
attentives à leur tâche, sans plus rien d'humain.
Nul besoin de parler: nous nous comprenions
d ’un geste, d’un regard.
Je n ’avais plus d’ongles, ma peau était recou­
verte d'eczéma, mes doigts n’étaient qu’une plaie.
Mais je n’v faisais pas attention.
Nous nous éclairions avec des chandelles
improvisées. Maman tissait de petites mèches
comme elle l’avait appris dans son enfance à la
cam pagne. Nous trem pions les m èches dans
l'huile, et nous les allumions le soir.
Quand je sortais de mon trou, je me demandais
souvent si je n'étais pas en train de rêver. Ces
visages grisâtres encadrés de cheveux poussié­
reux, ces corps émaciés, à peine éclairés par ces
semblants de bougies qui jetaient une lumière
glauque sur les murs, troués de part en part et sur
le sol jonché de pierres et de terre. Des spectres...
Des morts vivants...
Détruire, creuser, était chose aisée pour nous
les Castors. Le plus délicat était de reconstruire. A
quatre heures du matin, quand nous entendions
262 La P rison n ière

braire lane Cornélius, nous savions qu'il fallait


nous arrêter pour tout remettre en ordre, refermer
soigneusement le souterrain et reboucher les
trous entre nos cellules.
La première fois que nous avons ouvert le tun­
nel, nous n'en maîtrisions pas la fermeture. Nous
avons cependant compris assez vite. On replaçait
d'abord les éléphants et les lampions qu’on calait
avec de petites pierres et quelques-unes plus
grosses, que nous avions numérotées pour facili­
ter leur remise en place. Cette tâche était néces­
saire pour que les dalles ne sonnent pas creux une
fois replacées.
Puis on plaçait par-dessus une couche de terre
rouge, mouillée et lissée du plat de la main, on
ajoutait encore au-dessus une couche de ciment
sur lequel nous posions les dalles. Pour finir, nous
les colmations avec du plâtre. Ce rôle était dévolu
à Soukaïna, l’artiste, qui les maquillait ensuite
avec de la terre pour effacer toute trace de nos tra­
vaux.
Au petit jour, personne n ’aurait pu imaginer
qu'un souterrain se creusait dans ce petit réduit. Il
me restait deux heures avant l’arrivée des gardes
pour laver la cellule et faire disparaître la terre et
la poussière. Parfois je n'avais pas eu le temps
d'enfiler mes affaires, qu'ils ouvraient déjà la porte
de maman. Elle les retardait le plus possible, leur
posait des questions saugrenues et leur demandait
des cham bres à air pour nous fabriquer des
semelles, ou n'importe quoi d’autre.
Nous avions des frayeurs terribles. Il nous
anïva de sécher la dernière couche de plâtre et de
nous rendre compte, au matin, que la terre au-
dessous était restée mouillée, formant une auréole
jaunâtre sous les dalles. Nous avons vite réparé les
dégâts et passé le message à maman pour quelle
retienne les gardes. Ils ne s'aperçurent de rien.
Vingt ans de prison 263

Une autre fois, alors que je creusais tout douce­


ment, j'entendis éternuer un garde si près de moi
que je pus percevoir son souffle. Je me figeai et
remontai à toute allure. Au moment où je sortis, je
vis les visages anxieux de mes sœurs penchés sur
moi. Un silence épais s'installa dans la cellule.
Nous attendions que les gardes surgissent mais la
porte ne s’ouvrit pas.
Ht je replongeai dans mon trou.
Pendant les perquisitions, nous restions dans
nos lits sans bouger, en feignant d'être malades.
Les gardes fouillaient m inutieusem ent, même
dans la petite pièce du tunnel. Les faisceaux de
leurs torches braqués dans les coins, ils regar­
daient partout, sous les lits, au plafond, dans les
creux. Ils frappaient sur le sol avec leurs pataugas
pour écouter la différence de son, cherchant la
moindre résonance.
M aman et R aouf étaient sur des charbons
ardents en entendant leurs pas lourds et leurs
coups sur les murs. Mais à la panique s'ajoutait
l'ivresse. On jouait notre vie à quitte ou double et
ce sentiment était grisant. On sortait enfin de
notre léthargie. J’en oubliais mes souffrances, ma
faim, mes mains abîmées. Je ne sentais plus mon
sternum déchiré qui me causait les plus vives dou­
leurs dès que je respirais ou que je me baissais.
Jamais un garde ne posa le pied sur nos dalles.
Ils les contournèrent, s’arrêtèrent juste devant, et
ce fut tout. Nous étions persuadés d'être sous la
protection de la Vierge : la première fois que nous
avons ouvert, l'irrégularité du sol formait comme
une croix, de la longueur des dalles. Avec du car­
ton, nous en avons fabriqué une autre que nous
placions sur la dernière couche de pierre avant de
refermer. Nous avons appelé le souterrain, « le
tunnel de Marie ».
264 La P rison n ière

O ti y croyait si fort qu’on priait à genoux en


ouvrant chaque soir et en fermant chaque matin.
Par rejet de l’islam, qui ne nous avait rien apporté
de bon, nous avions opté pour le catholicisme.
Maman, qui avait passé son enfance chez les reli­
gieuses, connaissait toutes les prières par cœur et
nous les avait enseignées avec cependant beau­
coup de réticences. Elle était restée une bonne
musulmane.
Maria, dont le véritable prénom était Mouna-
Inan, se rebaptisa en hommage à la Vierge. Abdel-
latîf et Soukaïna suivirent son exemple. Tous les
trois avaient été prénommés par le roi Hassan II.
Ils ne voulaient rien lui devoir. Soukaïna décida
de s'appeler désormais Yasrnina et Abdellatif,
Abdallah. Des trois, Maria a été la seule à tenir son
engagement. Elle ne répond à aucun autre pré­
nom. Les deux autres flanchèrent assez vite, il leur
était bien trop compliqué d'avoir une double iden­
tité.
Dans la journée, je continuais de raconter l'His­
toire. Nous étions comme drogués. Nous ne man­
gions presque plus, dorm ions à peine, nous
tenions sur les nerfs. Nous communiquions avec
Raouf grâce à « l'installation », nous le tenions au
courant de notre progression étape par étape.
Mais il enrageait tant de ne pouvoir se joindre à
nous, qu’il creusait lui aussi de son côté.
Un soir, à notre grande joie, il nous fit la sur­
prise de nous rejoindre mais il ne recommença
pas. C’était trop risqué et puis il souffrait, comme
moi, d'œdème de carences à cause des privations.
Nous étions tous les deux enflés, énormes. Il avait
un mal fou à mouvoir son mètre quatre-vingt-cinq
et à passer par le trou.
Mais, de loin, il jouait à l’ingénieur. Il voulait
absolum ent qu'on étaye le tunnel pour nous
Vingt ans de prison 265

garantir plus de sécurité. Quand on eut fini de


creuser, il me demanda de récupérer ma réserve
de bois, les longs morceaux ramassés à notre arri­
vée. Je les avais entreposés dans une petite cave
au-dessus de notre cabinet de toilette bien avant
qu’ils la condamnent.
Ce réduit se trouvait à environ trois mètres du
sol. Pour l'atteindre, il fallait entreprendre une
sérieuse acrobatie, m onter les unes sur les autres,
ce que nous avons fait, un soir, en hurlant de lire.
Nous en avions bien besoin.
Avec ses trente kilos, Maria grimpait comme
une guenon. Après mille dégringolades, elle réus­
sit à atteindre le réduit et à récupérer les mor­
ceaux de bois. Le plus dur fut de le refermer. A
cette hauteur-là, c'était iiréalisable. Nous l’avons
fait, pourtant. Nous avons rebouché le trou avec la
préparation d'Abdeilatif qui ne sécha pas, malgré
tous nos efforts.
Le lendemain, je devançai les questions des
gardes. J'annonçai qu’il y avait une fuite d'eau sur
le mur et qu'il fallait la réparer. Je pouvais être
tranquille : dès que nous leur demandions quelque
chose, nous avions la certitude de ne rien obtenir.
Le 18 avril, j'ai atteint les cinq mètres prévus, et
j'ai cessé de creuser. Je l’avais fait sans m’arrêter
et sans me plaindre, malgré ma claustrophobie
naturelle. Je m'étais glissée dans la peau d'un
cafard ou d’un reptile. A plusieurs reprises, j ’avais
frôlé la démence.
Il m 'arrivait d'arrêter subitem ent mon net­
toyage. Je me tapais sur la tête et je me bouchais
les oreilles parce qu'il me semblait entendre le
bruit des clés ou de leurs pas. Je lâchais alors ce
que j'avais à la main, je me jetais par terre pour
regarder qui arrivait, j ’avais le cœur qui explosait
de peur, mais personne n’entrait.
266 La Prisonnière

Ces bruits ne me quittaient pas. Je demandais


sans cesse aux filles si tout était normal. Je vivais
avec la crainte de basculer d’un coup dans la folie.
Nous étions tous convenus de nous évader en
décembre. Nous voulions sortir par une nuit
d ’hiver, sans lune, une nuit où les gardes, frileux
comme tous les Marocains, seraient calfeutrés au
fond de leurs guérites, les capuches de leurs djella­
bas rabattues sur leurs visages. Une nuit où nous
passerions inaperçus. Nous avons donc refermé le
tunnel et maquillé les dalles. Quinze jours avant
l’évasion, nous com m encerions à creuser la
remontée. Avant, c'était trop risqué.
Nous avons tenu maints conseils de famille
pour décider qui allait partir, et comment faire
une fois dehors. Nous n'avions pas d'argent mais il
nous restait la plaquette de la gourmette en or
massif de mon père que maman avait réussi à dis­
simuler aux fouilles durant toutes ces années.
Nous avions effacé le nom en le limant avec soin.
Avec du carton, de t'ébonife et de la farine en
guise de colle, Abdellatif avait confectionné un
revolver plus vrai que nature, sur les conseils avi­
sés de Raouf qui avait eu, dans son jeune âge, la
passion des armes. Il avait même pris des leçons
de tir. Ce jouet était destiné à nous sauver de
situations délicates.
Le premier objectif était de savoir précisément
où nous étions. En écoutant avec attention le vol
des avions long-courrier au-dessus de nos têtes,
maman en avait déduit que nous nous trouvions
entre Casablanca et M arrakech, plus proche
cependant de la première ville que de la seconde.
Le second objectif était de réfléchir à la façon de
nous mettre hors de la portée des gardes le plus
rapidement possible. Nous avons imaginé plu-
Vingt ans de prison 26 7

sieurs scénarios, certains raisonnables, d'autres


délirants.
Une fois arrivés sur la route, nous attendions le
passage d'un taxi. Pour attirer l’attention du
conducteur et endorm ir sa méfiance, j ’avais
décidé de me faire passer pour une putain, au
grand dam de maman et de Raouf. Après avoir
aguiché le conducteur, je sortais le revolver,
j’appelais les autres et nous montions avec eux
dans la voiture.
— Et s’il n'est pas seul ? objecta quelqu’un.
Rien de plus facile... Nous assommions alors
son com parse avec un b a rre au de fenêtre
qu'Abdellatif avait réussi à desceller.
Nous avions un scénario de rechange, moins
violent que le précédent, pour le cas où le chauf­
feur se montrerait conciliant. Nous étions des
émigrés, vivant en Belgique. Nous étions revenus
au Maroc pour rendre visite à notre famille. Notre
voiture, une Volvo, était tombée en panne. Il fal­
lait à tout prix qu’on nous emmène chez un méca­
nicien.
Notre b u t était d'atteindre l’am bassade de
France et de dem ander l’asile politique. Pour
mener tout cela à bien, il nous fallait un peu de
temps. Le matin de notre évasion, maman devrait
retenir les gardes le plus longtemps possible pour
les empêcher de donner l'alerte tout de suite.
Nous avons pensé à tout, étudié avec minutie les
plus petits détails. Nous avons fait une réserve de
poivre pour neutraliser les chiens errants. Maman
avait taillé et cousu nos costumes d ’évasion : des
com binaisons noires, des cagoules avec une
ouverture pour les yeux, la bouche et le nez. Elle
nous avait coupé des chaussures dans le cuir de
nos valises Vuitton. Avec leur semelle en chambre
à air, elles avaient une drôle d’allure et tenaient
plus de la cothurne que de l’escarpin à la mode.
268 La Prisonnière

Nous avons envisagé le pire. Si nous étions


repris, nous nous tuerions. Nous ne voulions pas
survivre à une arrestation. Maman avait prévu de
provoquer une explosion avec le petit butane. Per­
fectionniste, R aouf peaufinait les m oindres
détails, tentait d’envisager les moindres imprévus.
Ce n'était pas mon genre. Je brûlais d'envie de
me jeter dans l'aventure. On improviserait en
route.
Sur de minuscules feuilles qui servaient à enve­
lopper le safran et que nous avions patiemment
récupérées, Raouf avait rédigé une dizaine de
pamphlets que nous voulions déposer à l'ambas­
sade de France. Ils étaient destinés à diverses per­
sonnalités politiques et artistiques. Chacun y
ajouta quelques lignes poignantes.
La question la plus épineuse restait en suspens.
Qui allait s'évader? Raouf voulait fuir seul, tant il
craignait pour nous tous. Mais il était évident que
je l'accompagnerais. Maria avait déclaré tout net
que si on ne l’emmenait pas, elle se tuerait. Je
connaissais ma sœur, elle était parfaitem ent
capable de mettre sa menace à exécution.
Abdellatif viendrait lui aussi avec nous. Lui qui
de nous tous n’avait jamais rien connu de la vie,
qui n ’avait ni passé ni repères, devait participer à
cette aventure. Maman, qui voulait s'évader avec
nous, se trouvait dans l’impossibilité de le faire. Le
corps gonflé comme nous tous, elle ne pouvait
même pas se glisser dans le trou entre sa cellule et
la nôtre, où seul Abdellatif pouvait se faufiler
comme une anguille. Nous ne pouvions l’agrandir
sous peine de casser les dalles d'ardoise qui
étayaient le mur.
Soukaïna accepta de rester, montrant ainsi sa
grandeur d am e et son courage. Nous avions
besoin d’elle pour refermer le tunnel. Cela nous
ferait gagner encore un temps précieux.
Vingt ans de prison 269

De nous tous, Mimi était trop fragile pour nous


suivre.

L ’évasion
Le dimanche 19 avril 1987, lendemain du jour
où nous avons refermé le tunnel, j étais assise par
terre, dans la cellule, le visage offert au soleil prin­
tanier. On entendait les oiseaux gazouiller. La
nature, comme nous, se réveillait d ’un long som­
meil. Nous nous sentions étrangement bien, mal­
gré la perspective de ces quelques mois d'attente.
Nous étions sortis de la tombe. Nous avions enfin
une raison d’espérer.
Mimi était couchée dans son lit, les deux filles
s’étaient blotties contre moi. Nous bavardions
avec insouciance.
J'ai entendu notre code alerte provenir de la cel­
lule de maman.
— Écoute, Kika, a-t-elle chuchoté, je les ai
entendus. Ils ont reçu l’ordre de construire une
guérite et un m irador sur le toit de la cellule du
tunnel. La guérite se trouvera exactement dans
l'axe de la sortie. Il y aura des projecteurs.
— Qu’est-ce qu’on fait?
— Pas le choix, trancha-t-elle. Ils auront fini
dans quarante-huit heures. Et alors, adieu l’éva­
sion. Vous devez creuser le tunnel tout de suite et
partir cette nuit.
J’avais mille objections à lui opposer. Peicer
trois mètres de remontée en quelques heures?
C’é tait im possible. Nous avions prévu une
semaine de travail.
Mais elle ne m’écoutait pas.
— C'est ça ou rien, répétait-elle. Si vous ne par­
tez pas ce soir, vous ne sortirez jamais. Envoie
l'alerte à Raouf.
270 La Prisonnière

Raouf était d’accord avec maman, nous n'avions


pas le choix.
J ’ai commencé à creuser vers midi. A dix-huit
heures, j'avais achevé la remontée. Il ne nous res­
tait plus que la terre à déblayer. Je remplissais le
bidon d’huile, je tirais sur la corde, les filles le his­
saient jusqu'à elles, versaient le contenu sur le sol
et me le renvoyaient.
J'avais la rage. La cuiller ne me suffisait plus. Si
j'avais pu arracher la terre avec mes dents, je
l'aurais fait. Je creusais, je vidais, je ne pensais
plus, je n'existais plus, j ’étais devenue une
machine. Creuser, vider la terre, creuser, vider la
terre...
A un moment, je suis tombée sur du lierre pro­
fondément enraciné. J'ai tiré de toutes mes forces.
Pendant des heures, j'ai bataillé contre ces
racines, peinant pour les extirper. Cette tâche rele­
vait de l'impossible mais j'y ai insufflé toute mon
énergie et plus encore.
Il fallait que j'y arrive.
Et soudain du bleu a envahi mon champ de
vision. C'était un ciel de fin de journée de prin­
temps, balayé par une brise tiède qui caressait ma
joue avec douceur.
Je suis restée un bon moment immobile, agrip­
pée au lierre, à regarder dehors d'un seul œil. Je
me réjouissais.
— Mon Dieu, quelle merveille, la vie est là,
toute proche.
J’ai continué tant bien que mal à tout arracher.
Et puis, j’ai passé ma tête en pleurant. C'était trop
beau J'avais peur de ce que je voyais, cette liberté
toute proche m'effrayait.
Je suis revenue dans la cellule en annonçant
triomphalement que j'avais gagné.
— Les Castors sont entrés dans Sydney avec la
sagaie.
Vingt ans de prison 271

La remontée était achevée. Soukaïna et Maria


ont tenté aussi de passer, avec succès. On a envoyé
Abdellatif en éclaireur pour repérer où nous
allions atterrir. Nous voulions savoir si, à droite
du mur, il y avait aussi des gardes.
Il est revenu, le cœur battant. En sortant la tête,
deux yeux l'avaient fixé. 11 avait fermé les pau­
pières. C'était fichu. Echouer si près du but, il en
aurait pleuré...
Quand il a osé enfin les rouvrir au bout d'inter­
minables minutes, il a failli éclater de rire. Ce
n ’était qu'un chat qui le regardait et qui, lassé sans
doute de ce spectacle inintéressant, lui avait
tourné le dos et l’avait planté là. Abdellatif était
très fier de son exploit.
Maman nous a passé les combinaisons, les
cagoules, les provisions, les sandwiches, le poivre,
la barre de fer. J’ai insisté pour prendre les cahiers
contenant l'Histoire dans mon baluchon. Maman
était contre cette idée. Elle avait peur qu’ils ne
soient détruits. Son intuition était la bonne.
Raouf a débarqué peu après dans notre cellule.
A la nuit tombée, le moment des adieux est
arrivé. Je me suis allongée sur le ventre et maman
a fait de même de son côté.
Elle était angoissée, se demandait si elle devait
nous laisser partir. C’est le seul moment où je l'ai
vue flancher.
On s'est dit tout notre amour à travers nos
mains serrées. Sa voix tremblait un peu.
— Je te confie ma chair, me dit-elle, je sais que
tu es aussi leur mère. Promets-moi que tu les
ramèneras vivants.
Soukaïna frissonnait, ses dents claquaient, ses
yeux étaient brillants, mais elle n'a pas versé une
larme. Sa responsabilité était énorme. Elle devait
tout m aquiller d e rriè re nous p o u r q u ’ils
272 La Prisonnière

comprennent le plus tard possible que nous nous


étions échappés.
Mimi m’a serrée contre elle avec tendresse et a
chuchoté à mon oreille :
— Je suis sûre que vous allez réussir.
Halima et Achoura manifestaient plus d’hystérie
dans leur angoisse. Elles exprimaient bruyam­
ment leurs craintes et leur chagrin de nous laisser.
Mous étions dans un état d'exaltation immense
que je ne pourrai jamais oublier. Je ne sais pas si
on peut appeler cela du courage. C'était plutôt une
volonté de survivre qui décuplait nos forces.
Nous nous sommes habillés en silence, nous
avons pris nos baluchons et nous nous sommes
engagés chacun à notre tour. Abdellatif et Maria
sont sortis sans difficultés. Ils étaient si maigres,
si légers... Raouf a fait trembler la terre. Nous
retenions notre souffle, mais il a réussi cependant
à se dégager sans dommages.
Quand mon tour est arrivé, j ’ai pu remonter
jusqu’aux hanches. Mais il me fut bientôt impos­
sible de me dégager plus avant. Jetais bloquée.
Mon corps, gonflé d ’œdème, était bien trop gros
pour l'étroit passage.
Raouf m’encourageait en chuchotant gentiment
pour me calmer mais je n'y arrivais pas. Je pei­
nais, je pleurais, j’étais en nage.
J’ai senti alors Soukaïna derrière moi.
— Kika, reviens, dit-elle. Tant pis, n'y va pas.
Tu fais trop de bruit, ils vont finir par t’entendre.
En forçant, je risquais de griller tout le monde.
Mais il n’était pas question de rester. Une fois de
plus, je mis toute mon énergie dans l'effort. Ce fut
comme un accouchement, une seconde naissance.
Malika revenait au monde.
Je fus enfin expulsée du tunnel. En poussant
ainsi, je me suis arraché toute la peau des cuisses.
Mais sur le moment, je n'y ai pas fait attention.
Vingt ans de prison 273
Nous étions sortis de l'autre côté du deuxième
mur. Les calculs de Raouf étaient exacts...
On a longé la muraille. Devant nous se trouvait
une haie grillagée d'environ quatre mètres de hau­
teur, recouverte de lierre. Maria a pris appui sur
Raouf et a grimpé. Il l'a soutenue puis il l’a pous­
sée. Elle est tombée sur la terre du champ.
On a attendu un peu, puis comme rien ne bou­
geait du côté des gardes, j'ai sauté à mon tour.
Abdellatif puis Raouf m'ont suivie. On s'est retrou­
vés tous les quatre en grappe, collés les uns aux
autres, accrochés par nos mains qui tremblaient.
Nous ne voulions plus nous séparer. Nous respi­
rions sans bouger. Ces minutes nous ont pain
interminables.
Mais elles étaient indispensables pour nous
assurer que tout se passait bien.
Et pour reprendre notre souffle avant la grande
aventure.
Les évadés

(19 avril-24 avril 1987)

L'errance
Depuis le temps que nous vivions dans l'ombre,
nos yeux s'étaient accoutum és à l'obscurité.
Immobiles, accrochés les uns aux autres, nous
avons scruté la nuit sans aucun sentiment de peur.
Nous étions au contraire exaltés, grisés, persuadés
que la protection divine qui nous avait accompa­
gnés jusqu'alors étendr ait encore ses bienfaits sur
nous.
Du côté des gardes, tout était silencieux. Nous
avons com m encé à ram p er dans le cham p
humide.
Les aboiements des chiens errants se sont fait
entendre. Ils arrivaient en courant, droit sur nous,
agressifs, affamés, plus féroces que des bergers
allemands. Ils devaient être une dizaine à galoper
dans la nuit, derrière leur chef de meute. Ils se
rapprochaient de plus en plus. Nous pouvions sen­
tir leur souffle haletant. Nous nous sommes à
nouveau blottis les uns contre les autres pour
nous protéger.
Leur chef s’est avancé toutes dents dehors, a
grogné et s’est mis en posture d’attaque. Trans­
formés en statues, nous retenions notre souffle,
27 6 La Prisonnière

attendant un improbable miracle qui a fini par se


produire. Le chien a poussé un gémissement
incompréhensible et a fait demi-tour, suivi par les
autres.
Mais le répit a été de courte durée. Alertés par la
meute, les gardes ont braqué leurs torches et leurs
projecteurs sur le terrain. On s’est figés un peu
plus, priant pour être confondus avec les ténèbres.
Sûrs cette fois d e tre découverts, nous avons
attendu en trem blant les détonations de leurs
fusils. Les gardes ont échangé quelques paroles de
m irador à mirador. Enfin, les torches se sont
éteintes.
Nous sommes demeurés immobiles deux ou
trois minutes qui nous ont semblé durer des
heures, puis nous avons repris notre avancée en
bifurquant vers la droite au lieu de ram per devant
nous. Nous cherchions à sortir de l'axe du camp.
Nous nous sommes retrouvés dans un champ de
fèves, qui nous a rapprochés de la caserne. Nous
avions besoin d'un court repos, aussi avons-nous
roulé sur le dos et regardé pour la première fois le
camp, en face de nous. La pleine lune éclairait dis­
tinctement le haut des grillages, les miradors et les
murailles. Le brouillard enveloppait le reste d’un
halo blanchâtre. Un terrible spectacle.
Ainsi c ’était donc là que nous avions passé onze
ans de notre vie, que nous avions laissé nos plus
belles années, nos espoirs, nos illusions, notre
santé, notre jeunesse. Dans ce camp de la mort —
il n’y avait pas d'autre mot pour décrire notre pri­
son —, nous avions été des parias abandonnés du
monde, attendant la fin qui tardait à venir. Enfer­
més à l'in térieur, nous nous étions efforcés
d'oublier où nous étions, mais là, dans ce champ,
face au lieu de notre calvaire, la réalité nous rat­
trapait d’un coup. Et elle nous bouleversait.
Vingt ans de prison 277

Je n’ai pu m'empêcher de sangloter sur ce passé


horrible et mes larmes redoublaient en pensant à
celles que nous avions laissées. J’avais si peur
pour elles. Mon cœur se serrait, je frissonnais.
J’entendais les autres pleurer tout bas; ils ressen­
taient tous la même angoisse.
Nous sommes restés un moment ainsi, puis
nous nous sommes ressaisis. Le cham p était
planté de fèves que nous avons croquées toutes
crues. Fraîches, sucrées, délicieuses, elles avaient
le goût de la liberté. Nous avons recommencé
notre reptation puis, jugeant que nous nous étions
suffisamment éloignés de la caserne, nous nous
sommes redressés et nous avons m arché en
silence. Les champs étaient si humides que nous
étions trempés des cheveux jusqu’aux pieds.
Dans cette obscurité profonde, sans repères,
sans balises, nous nous sommes vite aperçus que
nous tournions en rond. L’impression était aussi
angoissante que si nous nous étions perdus en
mer ou dans le désert.
Il n’y avait rien qui puisse nous indiquer la
route et aucun de nous n'avait le sens de l’orienta­
tion. M aman m ’avait enseigné la lecture des
étoiles mais je devais être une bien mauvaise élève
car ni la Grande Ourse, ni Cassiopée, ni l’Etoile du
Berger ne me parlaient.
Nous avons continué à errer.
Une toux nous a glacé les sangs. Elle venait d’un
point élevé. En levant la tête, nous avons aperçu
une guérite : nous étions revenus au camp.
Nous n’avons pas demandé notre reste et nous
nous sommes remis à courir. Le désespoir nous a
alors gagnés. Fatigués, la peur au ventre, nous
nous sommes arrêtés et nous avons allumé une
cigarette que nous avions gardée précieusement
pour cette occasion Nous avons fumé sans un
278 La Prisonnière

mol. le cœur serré, en pensant toujours à maman


et aux autres.
Nous n etio n s pas sortis d ’affaire. Nous ne
savions pas où nous diriger.
J'ai alors demandé à Abdellatif de nous guider.
— Nous sommes des adultes, lui ai-je dit. Nous
avons peut-être commis des péchés, mais toi, tu es
si pur,,. Si Dieu existe, il aura pitié de toi. Tu vas
nous mener vers la liberté.
Nous l’avons suivi sans un mot. Notre corps
était endolori, nos vêtements trempés, mais il
nous fallait avancer.
— Kika, viens voir, c'est dur. Je ne sais pas ce
que c’est.
Abdellatif n ’avait encore jam ais m arché sur
l'asphalte. Nous nous sommes roulés dessus, nous
l'avons embrassé. Nous nous sentions comme des
cosmonautes qui viennent d'exécuter leurs pre­
miers pas sur la Lune.
Nous sommes revenus dans un champ pour
nous déshabiller et enfiler nos vêtements de
« civils ». J'ai revêtu une robe longue que portait
maman dans les années soixante-dix, un imprimé
cachemire aux tons d ’automne. Les autres ont
enfilé des pantalons et des pulls, simples mais
démodés, qui devaient cependant leur donner une
apparence « normale ». Nous avons chaussé les
cothurnes Vuitton et nous nous sommes débarras­
sés de nos tenues de combat dans le champ.
Nous avons repris notre m arche. Chef de
troupe, j'accélérais en les exhortant à me suivre.
Derrière moi, ils traînaient le pas, ils étaient si
fatigués. Raouf se moquait de mon allure éner­
gique. Il prenait l'accent allemand et m’encoura­
geait d'un « allez Jeanne, allez », une fine allusion
à ma gouvernante alsacienne.
Nous sommes enfin arrivés devant une grande
Vingt ans de prison 279
bâtisse, une coopérative laitière. Nous nous
sommes concertés et nous avons décidé d’appli­
quer notre premier scénario. Maria et le petit se
sont cachés. Soutenue par Raouf, j'ai poussé des
hurlements, à la marocaine, en faisant appel à
Allah et aux prophètes.
Un gardien armé d'un bâton est sorti. Il était
vêtu d'une djellaba avec une capuche. Je me suis
écroulée dans ses bras sans lui demander son avis.
Il a été obligé de me soutenir.
Il a regardé Raouf avec suspicion et lui a
demandé ce qui se passait.
— Ma femme a fait une fausse couche la
semaine dernière. Elle ne s’en remet pas.
L’homme redoublait de méfiance.
— Je n ’ai pas entendu de bruit. Je me demande
bien d’où vous sortez dans cette nuit.
Sans lui laisser le temps de se poser d’autres
questions, je suis tombée à nouveau sur le sol en
feignant de me tordre de douleur. Avec maintes
formules de politesse, Raouf lui a demandé un
verre d'eau et lui a expliqué que nous venions de
Belgique et que nous n'avions pas revu le Maroc
depuis quinze ans.
— Nous sommes en panne de voiture, a-t-il
ajouté.
Le gardien était méfiant comme tous les Maro­
cains qui ont appris à survivre dans un régime de
terreur. Il ne croyait pas Raouf et l'interrogeait en
essayant de le coincer. Mais il a tout de même
consenti à m'apporter de l'eau.
Dans la conversation, j’ai réussi à placer que
nous étions de la famille du ministre de l'Inté­
rieur, Driss Basri , ce qui a eu l'effet de crainte 1

1. Driss Basri : ministre de l’Intérieur marocain depuis 1975 et


deuxième personnage de l'État.
280 La Prisonnière

escompté : l'homme s'est un peu calmé. Nous


avons essayé à notre tour de le faire parler, nous
voulions savoir où nous étions. Il nous a proposé
d’attendre le camion de la laiterie qui allait à Bir-
Jdid, la ville la plus proche. Enfin, nous avions le
renseignement tant convoité.
Nous avons attendu le camion trois quarts
d'heure, très inquiets à l’idée que l'homme puisse
donner l’alerte, mais il n'avait pas le téléphone
dans sa guérite de gardien. Les portes de la laiterie
se sont ouvertes, le camion est sorti... Il a filé droit
devant lui sans s’arrêter pour nous laisser monter.
Nous étions paniques. 11 était déjà quatre heures
du matin, nous tournions en rond depuis onze
heures du soir et nous venions encore de perdre
trois quarts d’heure à attendre ce camion.
Seul point positif, nous savions enfin où nous
allions.
Un peu déprimés, nous avons repris la roule.
Nous devions former un drôle de cortège dans la
nuit qui pâlissait, deux garçons et deux filles m ar­
chant comme des automates, le regard fixe, le pas
saccadé. Mais nous n’avions pas le temps de pen­
ser à notre allure, il nous fallait avancer.
Au bout de quelques kilomètres, nous avons vu
arriver un car collectif qui s’arrêtait dans tous les
bleds. Les paysans qui s’agglutinaient à l’arrêt
étaient chargés de sacs volumineux, de poules, ou
de moutons qui s'agitaient dans tous les sens.
Nous nous sommes joints à eux, mal à l’aise,
persuadés d'être le point de mire, Jusque-là, l’obs­
curité nous avait protégés, mais le jour se levait et
la lumière de l’aube nous mettait à nu.
Raouf a proposé au conducteur de le payer avec
la plaque de la gourmette. Les autres passagers
réglaient leur billet en œufs ou en poulets, en mar­
c h an d a n t ta n t q u ’ils pouvaient. M éfiant, le
Vingt ans de prison 281
conducteur a refusé. Il voulait des dirhams et rien
d’autre. On a abandonné l'idée du car et on s'est
remis en route.
Un camion est passé. J’ai levé le pouce. Le
chauffeur, un baba cool sympathique, nous a fait
monter tous les quatre, sans nous poser de ques­
tions. Il nous a simplement avertis qu’à l’entrée de
Bir-Jdid, nous risquions de rencontrer un barrage
de gendarmes. Nous pouvions le contourner en
suivant un petit chemin de traverse où il nous a
déposés.
Heureusement, son renseignement était inexact
et nous avons atteint Bir-Jdid sans voir le moindre
barrage.
Le bourg était minuscule et d’une pauvreté
extrême. De part et d ’autre de la route, quelques
maisons délabrées, des bistros, des boucheries, et
c'était tout. Il était six heures et demie. Dans les
cafés qui ouvraient leurs portes, les radios déver­
saient une musique assourdissante. Les serveurs
s’affairaient, les clients commandaient un crème,
un thé à la menthe. La vie était là, immuable, elle
recom m ençait son cours comme chacun des
matins où nous en avions été privés.
Le spectacle de la rue m’a soudain paru étrange.
Il m 'a bien fallu quelques m inutes avant de
comprendre pourquoi. J’avais perdu l’habitude du
bruit. Les cris, les voix, les klaxons, les chansons
orientales, les pneus crissant sur la chaussée...
Tous ces sons agressaient mes oreilles. Raouf et
les autres étaient dans le même état que moi. La
lumière nous blessait les yeux, nous avions mal à
la tête.
Affolés par tant d’agitation, nous regardions
avec avidité autour de nous et on nous regardait
aussi. Mais les pauvres hères que nous étions ne
tranchaient pas dans ce décor. Surtout Raouf,
282 La Prisonnière

dont la bouche était aussi édentée que celle des


paysans à cause des abcès et des coups.
Au bout du village se trouvait une station de
taxis collectifs où se pressait une foule compacte.
Raouf y est allé en éclaireur puis il est revenu
m’annoncer que les taxis allaient à Casablanca. Il
est reparti pour palabrer avec un chauffeur et leur
discussion a duré une bonne vingtaine de
minutes. Je n’étais pas très rassurée, j étais sûre
que son plan ne marcherait jamais; aussi, quand
je l'ai vu qui faisait de grands gestes, je n'ai pas
compris tout de suite qu'il fallait le rejoindre. Mais
un autre m iracle était survenu ; le chauffeur
acceptait de nous prendre en échange de la gour­
mette.
Deux hommes étaient assis à lavant, à côté du
conducteur. Nous sommes montés tous les quatre
derrière, et le taxi a démarré en trombe. Nous
étions silencieux, perdus dans nos réflexions. Je
pensais à maman et à mes sœurs avec douleur.
Mes regards se sont portés sur Abdellatif. Pour
la première fois depuis bien longtemps, j’ai pris
conscience de l’état désastreux dans lequel il se
trouvait. Il était enfermé depuis lage de deux ans
et demi. Il sortait pour la première fois de sa vie, à
dix-huit ans passés Mon petit frère regardait défi­
ler la route, la bouche ouverte, le regard vitreux,
comme un zombie qui sort d'un tombeau.
Il était abasourdi par tant de nouvelles décou­
ve ites. Il n était monté dans une voiture que deux
ou trois fois dans sa vie, et seulement pour être
ballotté de prison en prison.
Ma sœur Maria pesait à peine trente kilos. Ses
grands yeux sombres dévoraient son petit visage
décharné. Raouf était aussi maigre quelle et
cependant boursouflé par l'œdème. Il était pâle,
fiévreux, édenté
Vingt ans de prison 283
Quinze ans avaient passé, quinze années de tor­
ture qui avaient laissé de terribles traces. Mais en
les regardant attentivement tous les trois, à une
expression, un sourire, une mimique, je retrouvais
les enfants qu'ils avaient été.
Je me sentais responsable de leur état. Je m au­
dissais ce que la prison avait fait d'eux, ce quelle
avait fait de chacun d'entre nous,

Casablanca

Je n ’oublierai jamais le choc que me causa notre


arrivée à Casablanca par les quartiers populaires.
J ’avais tout oublié de la ville. La foule marchait
d’un pas pressé, se bousculait, envahissait les trot­
toirs, traversait sans se prêter attention. Tout
m'étourdissait, les voitures qui freinaient, les cris
des petits marchands de rue, une calèche tirée par
un cheval, deux femmes qui se disputaient, un
policier sifflant un excès de vitesse. Je respirais les
odeurs d'essence, les effluves de nourriture qui
sortaient des restaurants et des échoppes.
C’était la première fois en quinze ans que je
voyais autant de monde d'un coup, que mes
oreilles entendaient autant de sons, que mes sens
étaient sollicités de cette façon. Il me semblait que
la population du Maroc avait triplé. Tout était
plus grand, plus neuf, plus moderne. Les femmes
étaient plus nombreuses, habillées à l'européenne,
maquillées, soignées
Cette file ininterrompue de gens qui marchaient
la tête basse, sans savoir où ils allaient, me rappe­
lait le film de Chaplin, Les Temps modernes. Ils
éveillaient en moi un étrange sentiment de pitié.
Tout compte fait, ils étaient bien plus à plaindre
que moi.
284 La Prisonnière

Je me demandais, perplexe :
— Alors, c'est ça la vie, c'est ça la liberté? Mais
ils sont prisonniers autant que je 1étais...
Des milliers de détails que je n'avais jamais
remarqués dans ma vie d'avant me sautaient aux
yeux : les immeubles comme des cages à lapins,
les regards vides, la pauvreté, la fatigue, l'agitation
inutile.
Mes compagnons ne ruminaient sans doute pas
les mêmes pensées que moi, du moins pas sous
cette forme. Abdellatif avait la mâchoire qui bâil­
lait de stupeur, Raouf et Maria se taisaient. Le taxi
roulait trop vite. .1"avais peur à chaque arrêt bru­
tal. Après tout le mal que nous nous étions donné,
ce n’était pas le moment de m ourir d’un accident.
Le chauffeur a commencé à râler. Il se méfiait
de nous, voulait prévenir la police.
— Je n'ai pas le droit de vous emmener au
centre-ville...
Raouf a su le convaincre en employant des tré­
sors de diplomatie. Après tout, nous lui avions
donné un petit morceau d'or massif, l’équivalent
de deux mille cinq cents dirhams pour une course
qui en valait à peine cinquante.
Raouf lui a indiqué l’adresse de la maison de
Jamila, son amour d'adolescence, située dans le
quartier résidentiel de Anfa. Pendant que le chauf­
feur cherchait la rue, je regardais autour de moi
sans rien reconnaître. J’avais la sensation de
débarquer sur une autre planète. Nous étions,
comme dans le roman de Swift, des Lilliputiens
arrivant au pays des géants.
Anfa a toujours ressemblé à un Beverly Hills
miniature. Les immenses villas se succèdent de
façon bien ordonnée. Certaines ressemblent à des
palais. Toutes ont leurs piscines, leurs terrains de
tennis, leurs golfs, leurs pelouses taillées au cor-
Vingt ans de prison 285

deau, leurs massifs parsemés de fleurs vives. Dans


les garages, attendent des dizaines de voitures
rutilantes Des armadas de chauffeurs, jardiniers,
maîtres d'hôtel, soubrettes, veillent au confort de
leurs maîtres.
Mais quinze ans plus tard, les maisons me sem­
blaient encore plus luxueuses, les jardins, encore
plus imposants, la richesse étalée, encore plus
indécente. C'était sans doute vrai. Vrai aussi qu’il
n'y avait aucune commune mesure entre toute
cette beauté et la prison sordide dont nous nous
étions échappés
Le taxi nous a déposés et est reparti sans
attendre. Jam ila avait déménagé. Nous nous
sommes sentis abandonnés mais je n'ai pas voulu
rester sur ce sentiment pénible. J’ai suggéré aux
trois autres de demeurer à l’écart et je me suis
approchée d ’une villa. Un jardinier en tablier
blanc arrosait le gazon.
Je l'ai salué d'un air hautain et lui ai demandé
d’appeler la maîtresse de maison, en prétextant un
rendez-vous avec elle. Il m'a regardée des pieds à
la tête puis il a brandi son tuyau d'arrosage et
m'en a menacée, en m’ordonnant de filer.
— Dépêche-toi ou j'appelle les flics. Ton genre à
toi, on ne le voit pas circuler ici.
Je n’ai pas demandé mon reste et j'ai couru
rejoindre les autres. J'étais mortifiée, humiliée. Du
temps de l'ancienne Malika, cet homme n'aurait
même pas osé me parler. Et c’est moi qu'il chas­
sait comme une misérable...
Nous avons poursuivi notre marche sans trop
savoir quoi faire. J’ai choisi, au hasard, une villa à
la porte de fer forgé joliment travaillé et j'ai sonné
à l'interphone. Une voix de femme a répondu. Je
lui ai demandé de me donner de l’eau. La coutume
286 La Prisonnière

marocaine exige qu’on ne refuse jam ais cette


requête au mendiant.
Une ravissante soubrette en tablier rose, un
petit bonnet posé avec coquetterie sur ses cheveux
bien coiffés, est sortie de la maison. Je l'ai détail­
lée, envieuse de son allure, avant de commencer à
lui parler. Mon regard affolé a dû l’effrayer car elle
a fait mine de reculer.
Je lui ai débité alors mon petit couplet, la Bel­
gique, les quinze années d ’absence, la fausse
couche, et je lui ai demandé si je pouvais télé­
phoner. Le courant commençait à passer entre
nous mais elle m’a répondu qu'elle devait d'abord
en référer à son patron.
Elle a refermé la porte. J'ai fait signe aux autres
de rester cachés derrière la haie de bougainvil-
liers.
Quelques m inutes plus tard, la porte s'est
ouverte à nouveau sur un grand bel homme d'une
cinquantaine d'années, les cheveux poivre et sel,
vêtu d'un peignoir éponge. Je le dérangeais sans
doute dans sa toilette car il portait un rasoir élec­
trique à la main. Il sentait bon, il était soigné, il se
trouvait à des années-lumière de la pauvresse que
je ta is et dont l'apparence physique le faisait
tiquer.
Ma façon de m’exprimer a sauvé la situation. Je
me suis tout de suite adressée à lui dans mon fran­
çais le plus stylé, avec les phrases les mieux choi­
sies. Mon langage l’a sans doute rassuré et il a
commencé à me donner du « chère madame ».
— Ma soubrette m'a dit que vous avez fait une
fausse couche, j’espère qu’il n’v a pas d'hémorra­
gie. Je suis médecin, je peux vous conduire à
l'hôpital.
J’ai bredouillé de vagues explications, recom­
mencé mon baratin sur la Belgique puis, sans
Vingt ans de prison 287

lui laisser le temps de réfléchir, je lui ai demandé


si je pouvais téléphoner. Il a accepté et m’a priée
d'entrer.
Sa maison m ’a semblé un palais, elle n'avait rien
pourtant de luxueux. Mais elle sentait l’ordre, la
propreté, le confort bourgeois, avec ses murs
blancs, ses tommettes au sol, ses plantes vertes
qui s’épanouissaient devant les fenêtres. Le télé­
phone était posé sur une jolie petite table, à côté
des annuaires.
Je n'avais pas oublié comment on s'en servait,
mais mon cœur s’est mis à battre plus fort en
décrochant le combiné. Je me sentais comme
dans Hibernatus, ce film avec Louis de Funès, où
le héros revient à la vie après de longues années de
sommeil et ne doit pas se trahir. J e ta is cet
« Hibernatus » et j ’accumulais bien malgré moi les
gaffes.
La ligne de mon grand-père sonnait toujours
occupé. Le docteur Arfi — c ’est ainsi qu’il se pré­
senta — m’a fait remarquer qu’il fallait composer
six chiffres alors que je m’obstinais à en faire cinq,
comme à mon époque.
— Oui, ai-je dit d’un ton détaché, le cœur bat­
tant à tout rompre d’avoir failli me trahir, je le sais
bien. Mais c’est toujours ainsi, même quand on les
appelle de Bruxelles. Ils sont tellement bavards...
Il m’a proposé un café. Je lui ai alors avoué que
j étais accompagnée de mon mari, de ma sœur et
de mon beau-frère. Cela ne semblait pas lui poser
de problèmes, aussi ai-je fait signe aux autres
d’entrer cependant qu’il allait s'habiller.
La soubrette est arrivée, en portant un plateau
rempli de mets délicieux : du café à l’arôm e
exquis, des gâteaux, du pain, des confitures. Nous
nous sommes tous regardés en silence. Nous
avions tellement faim qu’il nous était impossible
288 La Prisonnière

de lôuctïer à quoi que ce soit, sinon dans quelques


minutes, nous aurions tout dévoré, la nourriture,
la m oquette, les m eubles et même le chien.
Celui-ci fascinait Abdellatif qui n'en avait jamais
vu. C était un petit cocker joueur qui le léchait et
se levait sur ses pattes arrière pour manifester sa
joie. Mon frère était partagé entre l'extase et la
crainte.
Nous nous sommes tous installés dans le salon,
raides comme des piquets, soucieux de ne pas
salir la moquette blanche avec nos pitoyables
chaussures, couvertes de boue et trempées de
rosée. Le docteur nous a rejoints au bout d'un
temps interminable. Il portait un costume, une
chemise propre, une cravate, le comble de l'élé­
gance pour nous.
Il s’est mis à converser de façon presque mon­
daine tout en nous proposant du café. Je lui ai
révélé que nous avions des amis à Casablanca, j'ai
cité les B.., J... et les B..., deux familles de la
grande bourgeoisie. Son visage s’est éclairé. Il
était en terrain connu.
— Incroyable, a-t-il dit, ce sont aussi mes amis.
Rassuré par ces relations communes, il nous a
proposé de nous déposer en voiture chez les B...
J .
Ces derniers appartenaient à une famille de
banquiers casablancais. L'un des fils, Kamil, un
peu plus âgé que moi, était considéré comme le
plus beau garçon de sa génération. Son frère
cadet, Laarbi, faisait partie de mes intimes. Pen­
dant mes dernières vacances à Kabila, juste avant
le coup d’Etat, j'avais organisé son anniversaire à
la maison. Je les voyais tous les jours et je les
aimais beaucoup.
Quand le médecin nous a déposés devant chez
eux, j'ai dit aux enfants de se cacher à nouveau et
Vingt ans de prison 289
je suis entrée sans sonner, en poussant la porte.
C'était soudain comme si ces quinze années ne
s’étaient pas écoulées. Je reconnaissais tout, les
meubles, les tableaux, les odeurs familières. La
tête me tournait.
La maison semblait vide. J'ai caressé le chien
qui me faisait fête, puis j'ai fait le tour par la cui­
sine. J ’ai aperçu un téléphone. Sans réfléchir, j ’ai
composé un numéro, celui de mon grand-père.
Chaque fois, quelqu’un décrochait et répondait
« Allô » d’un ton désagréable. Terrorisée, je me
suis cependant entêtée à recommencer.
J'ai fini par comprendre qu’il s’agissait d’une
ligne intérieure et puis j'ai reconnu la voix. C'était
celle de Laarbi. Je lui ai demandé de descendre
sans lui révéler mon identité. Il a obtempéré en
maugréant.
Quand il est entré dans la pièce, son apparence
m’a stupéfiée et j ’ai mis quelques instants avant de
le reconnaître. J'avais connu un jeune homme
mince de vingt-cinq ans et j'avais en face de moi
un quadragénaire grisonnant, à l'embonpoint cer­
tain.
On s'est salués, Il semblait ne pas savoir qui
j'étais.
— Je suis Malika, ai-je dit.
— Malika qui?
— La fille de Haja l.
Je ne pouvais pas prononcer mon nom de
famille. J’avais peur de décliner m on identité et
cette peur m'a poursuivie encore bien des années.
— Je ne vois pas.
J’ai réussi à articuler, non sans mal :

1. El Haj pour un homme ou Haja pour une femme : on


appelle ainsi, par respect, les croyants qui ont fait le pèlerinage à
La Mecque.,
290 La Prisonnière

— Oufkir, Malika Oufkir.


Il était pétrifié.
— Que veux-tu ? m'a-t-il demandé d’une voix à
la fois brusque et pleine de morgue.
J’ai raconté qu'on nous avait libérés, que jetais
avec Raouf, Maria et Abdellatif. Je tremblais de
peur, mais surtout, je ne savais plus où j'en étais.
Pendant toutes ces années de prison, nous nous
étions comportés en innocents, certains de notre
bon droit. Nous étions des victimes, et non des
coupables, comme l'accueil de Laarbi tentait de
me le laire accroire. Jamais je n’aurais pu imagi­
ner que nos propres amis puissent faire preuve
d une si totale amnésie.
Laarbr venait de me donner ma première gifle.
J’ai ravalé mon orgueil en m’efforçant de penser
aux autres qui m attendaient et à tout ce que nous
devions entreprendre.
— J'ai besoin d’argent, lui ai-je dit sèchement.
Et puis je voudrais que tu nous conduises à la
gare.
J’avais appris l'existence de cette ligne ferro­
viaire en interrogeant le chauffeur de taxi. A mon
époque il n’y avait pas encore de train entre Casa­
blanca et Rabat.
Sans un mot, il est sorti de la cuisine et il est
revenu quelques secondes plus tard en me tendant
trois cents dirham s, c’est-à-dire environ cent
quatre-vingts francs. La somme m'a paru suffi­
sante et même royale. J ’ignorais que les dirhams
de 1987 n’avaiem plus le même pouvoir d'achat
que ceux de mon époque.
Laarbi m’a fait un petit discours moralisateur
m’interdisant d’approcher son frère aîné qui était
dépressif depuis la mort de leur oncle. Kami], j’en
étais certaine, ne nous au rait jam ais traités
comme Laarbi le faisait. Il avait toujours été bon,
Vingt ans de prison 291

humain, sensible. Et fidèle. Mais je n’avais pas le


temps de vérifier.
Laarbi a sorti la voiture du garage. Il a regardé
les enfants avec autant de mépris que de crainte,
sans aucune pitié pour leur état lamentable, puis
il nous a fait signe de monter et nous a déposés
comme des paquets de linge sale devant la gare.
Cette entrevue m'avait ébranlée mais je ne vou­
lais pas demeurer sur une impression pénible. Je
me sentais riche avec mes dirhams en poche et ma
première dépense a été pour Abdellatif. Je lui ai
acheté L’Equipe. Il avait découvert le foot grâce à
la radio et il connaissait par cœur la composition
des équipes françaises et marocaines ainsi que le
déroulement des coupes.
On s’est munis de cigarettes en pensant à Sou-
kaïna. Elle aimait tant fumer, qu’à Bir-Jdid elle
faisait sécher de l'herbe et des feuilles ramassées
par Halima dans la cour, qu'elle roulait ensuite
dans du papier « carton » ou « safran »,
L’achat des tickets nous a demandé plus d'éner­
gie. Nous avions peur de la foule et surtout des
contrôleurs avec leurs uniformes. Le portrait
géant du roi, accroché sur un des murs, nous a
valu un autre accès de panique qui nous a fait res­
sortir en courant, haletants, tremblants, comme si
Big Brother en personne s'était mis à nous pour­
suivre.
C’était certes stupide, mais tout à fait incontrô­
lable.
Nous sommes enfin m ontés dans le train,
conscients de notre allure insolite et des regards
braqués sur nous. Nous nous sommes installés
dans le compartiment, nous avons commandé du
calé et nous avons allumé nos cigarettes avec,
pour la première fois depuis des heures, un senti­
ment de liberté. Mais quand le contrôleur est
292 La Prisonnière

entré pour vérifier nos billets, nous nous sommes


remis à trembler de la tête aux pieds.
A côté de nous, un couple de Français commen­
tait la corruption du régime, les fastes de la fête
du Trône, les dépenses engagées, les touristes
écartés de La Mamounia 1, malgré leurs chambres
réservées, parce que le gouvernement les avait
réquisitionnées pour l’occasion. Leur conversa­
tion nous confortait dans l’idée que nous n étions
pas les seuls à contester le pouvoir.
De temps à autre, les Français nous jetaient des
coups d’œil intrigués. Nous avions une folle envie
de leur parler, de les renseigner sur notre sort. Ils
sem blaient sym pathiques, ouverts, mais n ’al­
laient-ils pas nous dénoncer malgré leurs belles
paroles ?
Nous étions devenus trop méfiants.
Nous avons ravalé nos appels au secours.
L etat de choc d ’Abdellatif s’accroissait au fur et
à mesure de ses découvertes. Il n'avait jamais vu
un journal de sa vie. Il contemplait, bouche bée,
les photos des joueurs avec leur ballon de foot. Le
seul qu'il connaissait était celui que nous lui
avions confectionné en prison.
Sa stupeur s’est accrue quand le train a démarré
et s'est mis à rouler de plus en plus vite. Il avait la
lèvre qui pendait ; les yeux hagards, il fixait le pay­
sage. Raouf essayait de le dérider mais c'était
peine perdue. A notre grande tristesse, Abdellatif
était un enfant sauvage, abasourdi devant l'ava­
lanche de connaissances et de sensations nou­
velles.
Pendant nos cinq jours de fuite, il a eu sans
cesse l'impression de se trouver dans un train qui
roulait. A Tanger, dans le bar de l'hôtel Ahlan où

1. Hôte! de luxe de Marrakech.


Vingt ans de prison 293

nous avions établi nos quartiers, il m'a demandé si


le train allait finir par s’arrêter.

Rabat

La peur au ventre, nous avancions dans la gare


centrale de Rabat. L'alerte avait-elle été donnée ?
Allait-on nous cueillir sur le quai ? Ou bien au-
dehors ? Mais non, rien ne semblait anorm al,
aucun policier n'était en vue. Nous nous sommes
dirigés en hésitant vers la station de taxis. Cette
gare était beaucoup trop grande, beaucoup trop
neuve, beaucoup trop fréquentée. La foule nous
bousculait, les gens sem blaient pressés, ils
savaient où aller. Nous, personne ne nous atten­
dait.
Raouf et Maria sont montés dans le premier taxi
et j ’en ai pris un second avec mon petit frère. Il
était neuf heures du matin. Nous devions nous re­
trouver à l’ambassade de France.
Un policier marocain gardait la porte. J'ai eu un
moment d’hésitation, puis je me suis avancée vers
lui.
— Je veux entrer, ai-je dit,
— L'am bassade est fermée, a-t-il répondu,
comme si c’était une évidence.
J’ai mis quelques minutes à comprendre. Nous
étions le lundi 20 avril, autrement dit, le lundi de
Pâques. Malgré la minutie de nos plans, nous
n’avions pas pensé à ce détail important. Qui sait
ce qui se serait passé si nous nous étions évadés
un jour plus tard ?
Raouf s’est approché et a tenté d'engager la dis­
cussion, mais le policier nous regardait avec
méfiance. Il avait vite décelé que notre allure
n’était pas nette. Il nous a bombardés de ques-
294 Iji Prisonnière

tions, nous a même demandé si nous n'étions pas


pourchassés. Son regard nous a balayés avec
mépris, du haut de nos crânes dégarnis, jusqu'à
nos chaussures crottées.
Sans lui laisser le temps de nous interroger plus
avant, nous sommes remontés dans les taxis. Le
chauffeur m’a regardée lui aussi d'un air suspi­
cieux quand je lui ai demandé de nous déposer
devant l'ambassade des États-Unis.
C’était notre seul plan de rechange au cas où la
demande d'asile politique à l’ambassade de France
ne marcherait pas.
— P ourquoi as-tu l’a ir tra q u é ? m 'a-t-il
demandé. D’où viens-tu ? Il y a quelque chose qui
cloche en toi. Tu as l’air d’une Européenne, mais,
non, décidément, tu es vraiment étrange...
Nous n’avons rien répondu. De questions de sa
part en silences de la nôtre, nous sommes arrivés
devant l'ambassade américaine. J ’ai décidé de ten­
ter seule ma chance. Un policier marocain m'a
arrêtée à la porte et m'a demandé de déposer mon
baluchon. J’y avais rangé le revolver qu'Abdellatif
avait confectionné et qui ressem blait à s’y
méprendre à un vrai. Je craignais d’être confon­
due avec une terroriste.
Je lui ai dit en balbutiant qu'à l'intérieur se trou­
vaient les jouets de mon frère. Mais l'homme m'a
pris le sac des mains, l’a jeté dans un coin de sa
guérite et m'a dit de le récupérer en sortant.
Je n'en menais pas large. Nous étions tellement
sûrs de notre réussite à l'ambassade de France que
nous n'avions pas prévu qu'il nous faudrait impro­
viser en cas d'échec. Nous n'en avions pas non
plus la force morale. Dans letat de délabrement et
de panique où nous nous trouvions, appliquer un
scénario fignolé pendant des semaines après
l'avoir appris par cœ ur était encore faisable.
Vingt ans de prison 295

Affronter l'imprévu nous demandait un effort dif­


ficilement surmontable.
Jetais désorientée.
En tremblant, j’ai suivi une allée en pente qui
menait aux bureaux de l’ambassade. A droite, une
guérite vitrée abritait deux GI's en tenue qui sur­
veillaient les allées et venues sur leurs écrans de
contrôle. En face d'eux, sur la gauche, un Maro­
cain en costume et cravate se tenait en faction
devant une chaîne qui protégeait l'entrée des
bureaux.
J’ai dem andé au M arocain des form ulaires
d ’immigration, je l’ai interrogé sur la façon d'y
répondre. Tandis qu’il me répondait, je réflé­
chissais à toute allure. Il me suffisait d'arracher la
chaîne devant moi pour me retrouver en territoire
am éricain. De l’autre côté, les fonctionnaires
s'affairaient. J'ai tenté d'accrocher leur regard,
mes yeux se sont faits suppliants, mais en vain.
Un homme s'est approché du planton marocain.
Il lui a montré son badge et celui-ci a soulevé la
chaîne. J’ai hésité encore une fois sur la conduite
à tenir. Fallait-il me précipiter à sa suite, sauter
par-dessus cette chaîne et demander en hurlant
l’asile politique? Mais s’ils m'acceptaient moi,
qu’adviendrait-il des trois autres? Seraient-ils
refoulés? Dénoncés? Arrêtés?
Si le Marocain avait été un Américain, j ’aurais
enjambé la chaîne sans plus tergiverser. IÏ aurait
représenté pour moi la délivrance, l’Amérique, les
d roits de l'hom m e. Mais pouvais-je avoir
confiance en un compatriote? Et s’il me barrait le
passage ?
Quand je me suis décidée enfin à passer à
l'action, il était trop tard. Dans leur guérite vitrée,
les GTs étaient devenus méfiants. Ils ont parlé
entre eux en anglais en me désignant puis ont
296 La Prisonnière

aboyé dans leur haut-parleur, à l'adresse du Maro­


cain, en disant que j'avais une allure bizarre. L'un
des deux est sorti de son box et s'est dirigé vers
moi.
J’ai paniqué. J'ai ram assé les form ulaires,
récupéré mon sac et je me suis enfuie en courant,
le cœur battant à tout rompre. J'ai rejoint la petite
troupe dans les taxis. C’était la débâcle. Il ne nous
restait plus que l’ambassade de Grande-Bretagne
et l’ambassade d ’Espagne. Mais elles étaient fer­
mées aussi.
Nous ne savions plus quoi faire.
Quelqu'un d’autre pouvait nous aider, un ami de
mon grand-père, berbère comme lui. Une de ses
filles avait été en classe avec moi, au Palais. Nous
avons demandé aux taxis de nous emmener à
l’Agdal, le quartier où il habitait avec sa famille, sa
femme Lalla Mina, ses filles, Latifa et Malika. A
l'époque, l’Agdal était entièrement bâti de petites
viilas ravissantes. Mais toutes les maisons avaient
été rasées et remplacées par des immeubles.
Nous ne reconnaissions plus rien. Les taxis
tournaient en rond et nous étions de plus en plus
perdus. Je me suis alors souvenue que leur maison
se trouvait à côté de la poste, Par chance, c'était la
seule qui n'avait pas été détruite.
Le gardien m'a demandé qui il devait annoncer.
Je lui ai dit que je désirais parler à Lalla Mina, de
la part de Malika, la fille de Haja Fatéma.
Il est revenu et m’a annoncé d'un air suspi­
cieux :
— Elle ne connaît personne de ce nom-là. Si tu
ne files pas tout de suite, elle appelle la police.
Je me suis obstinée.
— Dis-ïui que je suis Malika, la fille d’Oufkir.
Il s'est arrêté net, surpris, presque effrayé.
Vingt ans de prison 297

— N’insiste pas, m’a-t-il dit enfin, ce n'est pas la


peine Elle ne veut rien savoir.
Mais il a fermé tout doucement la porte de com­
munication entre le salon et l'entrée et m ’a inter­
rogée du regard. Je lui ai demandé où habitait
Latifa.
— Elle vit à Agadir.
Malika, sa sœur, habitait de l’autre côté de la
rue. Je l'avais bien connue, elle avait été institu­
trice dans sa jeunesse. A l'époque où mon père
était encore directeur de la Sûreté nationale, elle
venait à la maison donner des cours particuliers
aux enfants. Elle était à présent mariée à un entre­
preneur, et mère de famille.
Sans beaucoup d'espoir, j'ai décidé de tenter ma
chance. On s’est postés devant l’immeuble et on a
attendu son retour. Vers midi et demi, on a vu une
voiture se garer. Une matrone en est descendue,
suivie de ses quatre enfants en file indienne,
comme une poule précédant sa couvée. Malika
avait dû prendre dix kilos à chaque grossesse.
Je me suis avancée. Elle m’a regardée fixement
et son visage s’est figé. Plus je m'approchais et
plus elle se décomposait.
A la fin, elle a grimacé, a reculé, et s'est mise à
pleurer.
— Mais pourquoi moi ? a-t-elle hurlé. Pourquoi
me faire ça à moi? Tu n'as pas le droit... Les
enfants, rentrez vite à la maison, a-t-elle repris, au
bord de l’hystérie.
Elle a continué à reculer en me chassant avec
ses bras comme si j'étais une lépreuse.
Nous sommes revenus au centre-ville pour
envoyer nos lettres à la grande poste. Nous en
avions adressé une vingtaine à des politiciens et
des artistes parmi lesquels Alain Delon, Simone
Signoret, Simone Veil, Robert Badinter, José
298 La Prisonnière

Artur... Nous voulions aussi téléphoner. Nous


nous sommes enfermés dans une cabine mais
nous n'avons pas su faire fonctionner l'appareil.
Chaque fois que quelqu'un s'approchait, nous
sortions de la cabine en courant, comme si on
allait nous pourchasser. Malgré notre peur, nous
avons bien rigolé, ce qui nous a permis d'oublier
pour quelques minutes que nous étions des fugi­
tifs. Mais nous n’avons pas réussi à composer un
seul numéro.
L’heure tournait II fallait nous réfugier quelque
part. Il ne restait que les copains d'enfance qui
pouvaient nous aider, et parmi eux Reda, l’intime
de Raoul. Il habitait à l'époque tout à côté de chez
nous, dans l’allée des Princesses. Pour se rendre
chez Reda, nous devions p asser p ar notre
ancienne maison. J’avais toujours promis au petit
de la lui montrer un jour. Il ne s'en souvenait plus
mais il aimait nous entendre en parler avec nostal-
gte.
C'était l'occasion ou jamais.
J'ai donné rendez-vous aux deux autres devant
la maison de Reda et je me suis attardée avec
Abdellatif pour prendre le chemin de la nôtre.
J’avais peur de ce que j’allais trouver, des trans­
formations qu'avaient effectuées les nouveaux
locataires. Auraient-ils respecté les lieux? Ma
chambre se trouvait-elle toujours entre la piscine
et le sauna ? Et le jardin ? Y aurait-il encore les
fleurs que j'aimais tant?
En arrivant devant l'entrée, j ’ai cru que je
m’étais trompée d ’adresse. A la place de la majes­
tueuse villa ocre rouge, entourée d'un gazon tou­
jours verdoyant, il ne restait qu’un terrain vague,
Après notre départ, la maison avait été pillée. Nos
anciens courtisans s’étaient bien servis, qui les
meubles, qui les tableaux, qui les tapis, qui les
Vingt ans de prison 299

bijoux de maman, les albums de photos, les bibe­


lots, les vêtements, les souvenirs...
Puis Hassan II l’avait fait raser. Elle n’existait
plus, comme nous n'existions plus. Par cet acte
brutal, il nous avait rejetés dans le néant.
J’ai accusé le coup avec violence. Cette maison
avait pour moi une importance considérable. Au
Palais, elle avait été le centre de mes préoccupa­
tions, le symbole d’un foyer normal et heureux, le
havre de paix auquel j’aspirais.
Pendant toutes ces années de prison, je m'étais
accrochée à elle, je la revoyais avec précision. La
nuit, avant de m’endormir, je me promenais dans
toutes les pièces, j ’en examinais tous les détails.
Elle était mon cordon ombilical, la dernière chose
qui me rattachait à mon père et aux jours de bon­
heur enfuis.
Avec sa disparition, mes repères s'écroulaient
d ’un coup. Je me sentais salie, violée, meurtrie.
Seule au monde, une fois encore. Rien n'avait plus
de sens. Pour ne pas inquiéter Abdellatif, j’ai
inventé que je m’étais perdue, que je ne savais plus
où était la maison. Il a accepté le mensonge sans
broncher.
Le taxi est reparti vers la maison de Reda. Un
jardinier se tenait devant la porte,
— Reda? m'a-t-il dit, comme s'il s’adressait à
une simple d'esprit. Il s'est marié, Reda. Il n'habite
plus ici... Ses parents? Mais ils sont en France, ses
parents...
A force d'insister, il a fini par me lâcher du bout
des lèvres que Reda habitait désormais la rési­
dence Zavvha. On est remontés dans les taxis, plus
défaits que jamais. A l’entrée de la résidence, le
gardien nous a arrêtés, méfiant, inquisiteur, un
indic sans doute, comme la plupart des concierges
marocains.
300 La Prisonnière

J'ai pris un air détaché pour lui demander où se


trouvait l’immeuble de Reda. Je m'y suis dirigée
avec précaution comme si j étais en guerre. J’avais
la sensation de traverser une frontière dangereuse,
où à chaque instant une balle pouvait interrompre
mon parcours.
J’ai sonné à la porte. Une bonne nous a ouvert.
Reda venait de sortir, elle ne voulait pas me dire
où il déjeunait. Je lui ai demandé un verre d'eau,
et l'ai suppliée de me laisser téléphoner.
Je voulais appeler José Artur à France Inter.
Son émission nous avait tant de fois accompagnés
pendant notre captivité qu’il serait sûrement à
même de nous aider... Mais elle m’a signifié de
partir sans accéder à ma demande.
J'essayais de palabrer quand j'ai entendu dans le
ciel le grondement caractéristique d'un hélicop­
tère, J’ai pris le petit par la main et j'ai dévalé les
escaliers. Maria et Raouf, qui m'attendaient à
l'entrée de la résidence, se sont mis à courir eux
aussi
L'appareil volait si bas qu'on pouvait voir avec
netteté les soldats assis à l'intérieur, la mitraillette
sur les genoux. Nous avons repris notre course et
nous nous sommes cachés tous les quatre derrière
les cyprès, serrés les uns contre les autres, en
tremblant. Nous ignorions que notre grand-père
habitait lui aussi cette résidence et que les poli­
ciers avaient commencé leurs recherches par là.
Raouf a eu alors une nouvelle idée, une de plus,
mais au point où nous en étions, nous n ’allions
pas faire les difficiles. A côté de la résidence
Zawha, était située la villa d'autres copains
d'enfance, Patrick et Philippe Barère, des Français
du Maroc. Nous avions toujours été en bons
term es avec eux et nous aim ions bien leurs
Vingt ans de prison 301
parents, leur mère surtout, une véritable maman
poule, toujours inquiète pour sa progéniture.
Après quelques minutes de marche, nous avons
trouvé la maison, petite et charmante, entourée
d ’arbres et de gazon.
Une bonne nous a ouvert.
— Nous voulons voir madame Barère. De la
part de Malika et Raouf Oufkir.
Elle a refermé la porte. Nous nous attendions à
tout. Etre chassés comme des voleurs, insultés,
méprisés, dénoncés. Nous étions épuisés, affamés,
transis, désespérés. Incapables de faire un pas de
plus.
Et puis on a entendu courir dans le couloir et la
porte s'est rouverte brusquement. Michèle Barère
était devant nous, en larmes.
Elle ne pouvait pas dire un mot tant elle pleu­
rait.
Elle a écarté grands les bras et nous a serrés fort
contre elle en m urm urant :
— Mes enfants, mes enfants chéris, quel bon­
heur.
Elle nous a fait entrer. Pour la première fois
depuis l'évasion, nous nous sommes sentis en
sécurité.
Elle prenait le café avec son mari, et nous a invi­
tés tous les quatre à la suivre. Luc Barère était
propriétaire d’une usine de bois. A l’époque où
nous l’avons connu, il était bien en vue au Palais.
Il s’est levé et nous a embrassés. Il semblait très
surpris de nous voir. Je lui ai dit que nous avions
été libérés.
— Mais comment? Personne ne l’a annoncé à
la radio ni à la télévision...
— Tu sais, c'est ainsi. Quand nous avons dis­
paru, personne non plus n ’a donné d'explica­
tions...
302 La Prisonnière

Ma réponse était plausible. Combien de dispa­


rus n'avaient-ils pas un beau jour « réapparu »,
sans qu’on sache ni pourquoi ni comment? J'ai
continué sur ma lancée. Maman et les autres sorti­
raient bientôt, il y aurait un deuxième convoi. On
nous avait donné un peu d’argent pour le voyage.
Je n étais pas très à l’aise en proférant ces men­
songes. Je sentais bien qu’il était sceptique.
Quant à moi, jouer le jeu de la libération, faire
semblant que tout était normal, ne pas pouvoir
exprimer tout ce qui bouillonnait dans ma tète,
me coûtait terriblement. J'aurais aimé hurler, là,
dans leur salon si bien ordonné, au milieu de leurs
jolis petits bibelots disposés avec am our sur
chaque meuble bien ciré, que nous étions recher­
chés, traqués par toutes les polices marocaines;
que nous avions payé pendant quinze ans pour un
crim e que nous n'avions pas com m is; que
maman, Soukaina et Myriam étaient encore enfer­
mées, torturées peut-être, à l'heure qu'il était,
pour leur faire avouer où nous nous trouvions...
J'étais secouée par la peur, l'angoisse, la révolte,
la culpabilité, la colère. Sans nous, la vie avait
continué... Notre réapparition perturbait la bonne
marche du monde et faisait peur même à ceux qui
nous avaient aimés. Pendant quinze ans, nous
avions été des fantômes dont on évitait de pronon­
cer le nom ou alors à voix basse, par crainte des
représailles.
Mais moi non plus, je ne pouvais rien dire, je
devais me contenter de sourire, faire semblant,
prononcer des paroles convenues, dont la banalité
dissimulait le drame que nous étions en train de
vivre.
l.uc Barère a annoncé qu’il devait partir travail­
ler, ce qui nous a soulagés. Nous aurions moins
besoin de feindre. Sa femme, elle, nous croyait sur
Vingt ans de prison 303

parole et s'affairait dans la cuisine, sortant de la


nourriture, des boissons, répétant ;
— Mes pauvres petits, comme je suis heu­
reuse...
Nous avons passé quelques heures ainsi, à nous
rassasier et à boire, mais nous demeurions tou­
jours sur le qui-vive. Cependant, la parenthèse
était bienvenue. Michèle Barère nous a donné des
nouvelles de nos anciens amis. Elle nous a raconté
comment notre maison avait été rasée, et qui,
parmi les courtisans, s etait disputé pour la piller.
Je me suis retenue de pleurer.
Elle m ’a appris aussi la m ort, une dizaine
d'années auparavant, de ma courageuse grand-
m ère M amm a K hadija, celle qui avait servi
d'intermédiaire à mobylette, pour remettre cour­
rier et colis aux policiers de Tamattaght. Mon
grand-père s était remarié peu après avec une très
jeune femme.
Elle nous a dit encore que l'un de ses fils, Phi­
lippe, qui vivait désormais en France, était de pas­
sage au M aroc avec sa femme, Janine, une
ancienne amie de lycée. Il serait si content de
nous revoir.
Moi qui craignais tant que l'un de nous se tra­
hisse, j ’ai été pétrifiée lorsqu’elle a allumé la télé­
vision. Nous n’avions jamais vu d'images en cou­
leurs, au trem ent qu'au ciném a. Des dessins
animés sont apparus sur l'écran géant et Abdella-
tif s’est collé devant. Il n'entendait plus, ne nous
regardait plus, fasciné par le spectacle, Il était
redevenu un gam in de trois ans, ria n t aux
moindres bêtises. J'étais inquiète. Il ingurgitait
trop de nouveautés, trop vite. Et je craignais que
Michèle Barère soupçonne nos conditions de
détention. Je voulais donner le moins de détails
possible.
304 La Prisonnière

Plus les heures avançaient, tandis que nous


bavardions de choses et d'autres, et plus je me
convainquais de notre échec. J'envisageais la
mort, puisque notre résolution d'en finir, si nous
étions repris, était irrévocable. Mais si cette déci­
sion avait été aisée à prendre dans l’isolement de
notre prison, le retour à la vie nous la rendait
beaucoup plus difficile.
Luc Barère est revenu en fin d'après-midi. Il
n'avait pas l’intention de lâcher prise. Il ne croyait
pas un mot de notre petite histoire, nous posait
cent fois les mêmes questions sans se satisfaire de
nos réponses. Sa femme tentait de le raisonner, lui
répétait de nous laisser en paix.
— Tu vois bien que ces enfants ont vécu un
cauchemar, Luc... Quand je pense à tous ces gens
qui ont été si indifférents à leur égard...
Nous tentions de dévier la conversation, de
demander des nouvelles des uns et des autres,
mais il revenait sans cesse à la charge. Il a fini par
déclarer que notre liberté devait se fêter. Il se pro­
posait de téléphoner à notre grand-père qui méri­
tait cette joie. Comment le dissuader de n’en rien
faire sans trop insister pour ne pas accroître ses
soupçons ?
— Il est vieux, ai-je dit, il va être choqué quand
il nous verra dans cet état pitoyable. Nous préfé­
rons nous retaper un peu avant de l'appeler. C'est
la seule famille qui nous reste. Nous ne voulons
pas le tuer.
La vérité était bien sûr toute différente. La
police surveillait sans aucun doute son téléphone
et sa maison. Nous serions arrêtés tout de suite.
Michèle Barère est venue à notre secours.
— Laisse-leur le temps de se reposer, lui a-t-elle
dit, demain ils iront le voir. On le préparera avant,
a-t-elle ajouté pour nous rassurer. Je lui télépho­
nerai moi-même.
Vingt ans de prison 305

Nous allions passer à table, lorsque la porte


d ’entrée s’est ouverte. On a entendu des sanglots
d’homme dans le couloir. Philippe Barère avait
appris la nouvelle de notre retour et venait nous
voir avec sa femme et son fils. Il nous a serrés
dans ses bras en pleurant.
Il répétait les mêmes phrases.
— C'est pas vrai, quel cauchemar, pourquoi on
vous a fait ça ?
Puis il se calmait, nous regardait, nous disait
que nous revoir était la plus belle chose que la vie
ait pu lui offrir.
Ce dîner a été un des plus étranges, un des plus
pénibles aussi de toute mon existence. Philippe
riait par moments ou bien nous dévisageait avec
un sourire béat. A d’autres, il sanglotait. Nous
nous efforcions d’afficher l’apparence de la nor­
malité, mais nous étions terriblement secoués, et
en tout cas bien épuisés.
Après le dîner, Michèle Barère m'a montré nos
cham bres à l'étage. J'ai poliment refusé celle
quelle me proposait, en prétextant que je voulais
dormir seule. Elle a accepté sans broncher que je
m’installe où je voulais, c'est-à-dire dans une pièce
munie d'un téléphone. Luc Barère est monté à son
tour et m’a tendu des somnifères, afin que nous
passions tous une bonne nuit. J’ai pris les cachets
en le remerciant et, dès qu'il a tourné le dos, je me
suis empressée de les jeter dans les toilettes.
Ma paranoïa augmentait d'heure en heure.
On s’est lavés à tour de rôle. Abdellatif décou­
vrait sa première baignoire. Je suis passée la der­
nière dans la salle de bains. En enlevant ma robe,
je me suis aperçue quelle résistait. J'ai été obligée
de la tirer avec brutalité et j ’ai détaché en même
temps la peau de mes jambes que le sang avait col­
lée au tissu.
306 Z/3 Prisonnière

Sans même m’en rendre compte, je m etais


sérieusement blessée en m'extirpant du tunnel. La
douleur était déjà terrible mais le pire était à
venir. Mes chaussures adhéraient à mes pieds. Il
m'était impossible de les ôter.
J’ai iermé les yeux, compté jusqu'à trois et j’ai
tiré très fort. J’ai dû me mordre les lèvres pour ne
pas hurler. Je m'étais arraché tous les ongles des
pieds, provoquant une hémorragie. Le sang s’est
répandu sur la moquette.
Affolée, j'ai cherché autour de moi quelque
chose pour le nettoyer, La porte s’est alors ouverte
et j'ai plongé dans la baignoire. Michèle Barère a
vu le sang sur le sol.
— Que t’arrive-t-il ?
— Ce n’est rien, j’ai fermé la porte sur mon
ongle.
Elle commençait à paniquer. La situation deve­
nait incontrôlable. Elle est sortie, je me suis lavée
et séchée tant bien que mai puis j'ai nettoyé les
dégâts. Elle m’avait prêté une gandoura pour dor­
mir, mais mes pieds étaient tellement sanguino­
lents que je suis restée assise toute la nuit pour ne
pas salir le vêtement ni les draps.
J'ai passé la nuit à écrire. Une lettre à Jean
Daniel, des poèmes, des SOS. Vers quatre heures
du matin, j'ai pris le combiné et j ’ai décroché tout
doucement.
A l'autre bout du fil, Luc m’a demandé si j'avais
besoin de quelque chose.
— Non. j'ai entendu sonner.
— Tu as rêvé...
Vers six heures et demie, ce mardi matin, je me
suis levée, je me suis habillée, puis je suis allée
rejoindre les autres. Us étaient déjà tous réveillés.
Je leur ai demandé de se vêtir en vitesse puis je
suis descendue dans la cuisine.
Vingt ans de prison 307

Michèle Barère chantonnait en préparant le


petit déjeuner. La table était dressee, la pièce sen­
tait bon le pain grillé et le café. Tout semblait si
normal. Et nous étions si loin de cette normalité.
Je l’ai embrassée. Elle m’a demandé tendrement
si j'avais bien dormi. J ’ai refoulé mes larmes,
désarmée par sa gentillesse béate à mon égard. Je
me suis alors étonnée de l’absence de Luc.
— Impossible de le retenir... Tu sais comment il
est... Il a pris la voiture, pour prévenir ton grand-
père.
Je suis montée avertir Raoul de la catastrophe.
Puis Philippe est arrivé pour prendre le petit
déjeuner avec nous. Raouf l'a attiré à l’écart et lui
a demandé s’il pouvait nous accompagner en voi-
Lure,
— Sans problèmes. Où voulez-vous aller?
— On te le dira quand on y sera.
J’ai dit à Michèle Barère que Raouf et moi sor­
tions faire un tour avec Philippe.
Nous avions repéré la veille l’ambassade de
Suède, qui se trouvait non loin de chez ses
paren ts. C 'était notre dernière chance pour
demander l'asile politique, mais on n'v croyait
plus beaucoup. Nous avons indiqué le chemin à
Philippe, puis nous lui avons fait signe de se garer.
Il nous a regardés longuement, sans parler. Nos
visages, comme notre silence, étaient éloquents.
Nous lui avons expliqué notre situation. Il s’est
frappé la tête contre le volant en poussant des hur­
lements de douleur.
Pourquoi, mais pourquoi ce cauchemar n ’a-
t-il pas de fin ?
Il était impossible de le calmer. Nous conti­
nuions pourtant à lui parler le plus posément du
monde, comme à un enfant qu’on veut consoler.
— Écoute, lui a dit Raouf, nous allons entrer
30 8 La Ptïsonnière

dans l'ambassade et demander l'asile politique. Si


dans uri quart d’heure nous y sommes toujours,
c'est que notre plan a marché. Si nous en ressor­
tons, tout ce que nous te demandons, c’est de nous
déposer à la gare.
11 a accepté en pleurant toujours. Il aurait
accepté n’importe quoi.
Il fallait faire la queue pour pénétrer dans
l'ambassade et notre tour n'arrivait pas. Au bout
de dix minutes, Raouf s'est impatienté. Il a pris
une feuille de papier, et a écrit en grosses lettres :
— Les enfants du général Oufkir demandent
l’asile politique à l’État de Suède.
On a glissé la feuille sous la porte vitrée derrière
laquelle une géante blonde était assise. Elle a saisi
le papier, l'a lu et s'est levée. Debout, elle parais­
sait gigantesque. Elle nous a fusillés du regard et a
déclaré en détachant les mots :
— GO OUT.
Terrorisés, nous nous sommes enfuis en cava-
lant. Suède, pays des droits de l’homme...
Philippe nous attendait dans la voiture. Nous
devions retourner chez lui pour récupérer Abdel-
latif et Maria. Sa mère nous a ouvert la porte. Elle
ne comprenait pas pourquoi il sanglotait ainsi.
Sans doute se refusait-elle à comprendre.
Puis Luc Barère est entré, suivi de mon jeune
oncle Wahid dont le visage était tuméfié et les
yeux larm oyants. Barère était allé chez mon
grand-père, avait trouvé Wahid et lui avait dit que
nous avions été libérés. Mon oncle setait écroulé
dans ses bras.
— Ils se sont évadés.
Il avait appris la nouvelle par la DST. Les poli­
ciers étaient venus le chercher la veille et toute la
nuit, ils l'avaient frappé sur la plante des pieds
pour le faire avouer où nous étions.
Vingt ans de prison 309
Ils l’avaient déposé chez lui une demi-heure
avant que Barère arrive. Wahid ne nous avait pas
revus depuis notre départ pour Assa. Il n'avait
plus eu de nouvelles depuis Tamattaght, excepté,
de temps à autre, l'annonce du décès de l’un ou
l'autre d'entre nous.
Ainsi, on lui avait fait croire que Myriam était
morte, puis Raouf, puis moi. Il me faisait jurer
que maman et les autres étaient encore vivantes. Il
hurlait, pleurait, gesticulait, nous embrassait à
tour de rôle.
J'étais très émue de le revoir, ;e l'aimais comme
un frère, mais je me suis cependant efforcée de
demeurer impassible. Ce n'était pas le moment de
flancher. Je n'étais pas en état d'entendre son
désarroi. Je voulais l'endurcir, le réveiller, lui faire
comprendre que nous jouions notre vie. Surtout,
je tremblais de crainte qu’il n'ait été suivi.
— Aujourd’hui, tu pleures, alors que pendant
quinze ans, vous nous avez tous lâchés, ai-je dit
avec froideur. Si tu veux te racheter, tu n ’as
qu’une seule chose à faire : raconte toute notre
histoire à la presse internationale parce qu’ils ne
nous auront pas vivants. Et puis débrouille-toi,
mais on a besoin d’argent.
Luc Barère s'est mis à hurler.
— Pourquoi m'avoir fait ça à moi? Je vous ai
fait confiance. Je vous ai ouvert ma maison ! Je ne
vais plus pouvoir travailler dans ce pays ! On va
m’expulser...
— Je n'avais pas l’intention de mentir ni de te
manipuler, lui ai-je répondu. Nous sommes seuls
au monde, nous ne savions pas où aller, et si nous
ne t’avons rien révélé, c’était pour te préserver. Tu
diras aux autorités que tu ne savais pas et qu'on
vous a tous bernés.
Sa femme tentait de le calmer. Philippe, lui.
310 La Prisonnière

s'énervait, en lui reprochant de n'avoir jamais rien


tenté pour nous.
— Nous sommes tous fautifs, tous complices de
cette ignominie, répétait-il.
Wahid n'avait pas d’argent sur lui. Il a demandé
un prêt à Barère qui nous a remis trois mille dir­
hams. J’ai donné mon manuscrit de l'Histoire à
Philippe en le faisant jurer de l'enterrer quelque
part et de me le rendre un jour. Il a promis. Mais il
avait eu si peur qu'il s'empressa de tout détruire
dès que nous avons été hors de portée.
Michèle Barère nous avait donné des vêtements
propres. J'avais hérité d’une sorte de gandoura
bleu lavande et de sandales à talon haut avec une
empeigne en filet, avec lesquels j'avais une allure
pour le moins curieuse. Les petits et Raouf étaient
correctement habillés.
Nous avons pris un taxi et demandé qu'il nous
dépose à la gare de l'Agdal. Partir par la gare de
Rabat-Ville, située au centre, était trop risqué.
Nous voulions aller à Tanger.

Tanger

Pourquoi Tanger? D'abord parce que nous ne


savions plus où aller et que la ville nous semblait
marquer le bout de notre aventure. Nous man­
quions de sommeil, nous étions fatigués, dépri­
més, désespérés par les secousses et les déceptions
qui s'étalent abattues sur nous depuis deux jours.
L'autre raison, un petit peu plus concrète, était
que les Barère m'avaient appris qu'un de mes
anciens soupirants, Salah Balafrèj, était proprié­
taire d’un hôtel à Tanger. Peut-être pourrait-il
nous aider?
De toute façon, Casa et Rabat étaient devenus
Vingt ans de prison 311
trop dangereux pour nous et il nous fallait un but.
Alors, pourquoi pas Tanger?
En attendant le train, nous nous sommes réfu­
giés dans un parking et, pour ne pas nous faire
repérer, nous nous sommes dissimulés sous des
voitures. Nous avions deux heures et demie à tuer.
Raouf est parti chercher les billets, puis il est
revenu se cacher avec nous. Nous avons
commencé à délirer en imaginant maintes hypo­
thèses de fuite, toutes plus farfelues les unes que
les autres.
Le rire avait repris le dessus, c’était l’unique, le
meilleur remède au désespoir qui nous envahis­
sait et que nous préférions dissimuler sous les
plaisanteries les plus enfantines.
Nous avons imaginé de quitter le Maroc à la
nage par le détroit de Gibraltar. Mais Maria avait
peur des requins.
— Le Negus, pas un requin ne voudrait de tes
os, lui rétorquait Raouf, hilare, en faisant allusion
à son extrême maigreur.
Abdellatif, qui prenait tout au pied de la lettre,
paniqua parce qu’il ne savait pas nager. Raouf
décida que nous achèterions à Tanger des combi­
naisons insubmersibles, dignes du commandant
Cousteau. Nous nous enduirions la peau de
graisse de phoque pour supporter le froid. Nous
ferions aussi l'acquisition de pastilles anti-requins
pour rassurer Maria, et de balises de détresse pour
indiquer notre position aux navires.
Ces bêtises nous aidaient à nous maintenir. La
traversée de Gibraltar à la nage n'était sans doute
qu’un projet idiot, mais en comparaison avec ce
tunnel que nous avions creusé de nos mains, et
cette évasion rocamb oies que, il nous paraissait
réalisable.
Dans la foulée, nous avons mis au point un de
312 La Prisonnière

nos innombrables scénarios loufoques, moitié


Castor et moitié Pieds Nickelés. A Tanger, il nous
fallait un point de chute pour dormir en arrivant,
avant de contacter Balafrèj. Aller dans un hôtel
était risqué, on nous aurait demandé des papiers
d’identité et puis nous ne voulions pas nous dému­
nir de notre argent. Frapper aux portes? Nous ne
connaissions pas grand monde et, depuis l'accueil
reçu à Rabat, nous craignions d e tre encore
échaudés.
De plus, la police nous recherchait depuis deux
jours et sans doute était elle déjà à Tanger. Notre
signalement était diffusé, nos amis étaient surveil­
lés. Nous devions nous montrei prudents.
Il fallait nous faire de nouvelles connaissances
dans le train. Raouf et moi tenterions de les
séduire. Nous en avons tracé le portrait-robot : un
homme et une femme du peuple, assez naïfs pour
gober nos mensonges, Nous saurions ainsi où dor­
mir..
En inspectant les compartiments, nous avons
trouvé nos oiseaux rares. La femme était installée
à gauche de la fenêtre et l’homme de 1autre côté.
Il avait la trentaine insignifiante, un air plutôt
gentil, une allure modeste, mais je ne m'attardai
pas à le dévisager.
Le séduire ne devait pas être une partie de plai­
sir mais un moyen pour assurer notre survie. Je
me suis assise en face de lui, tandis que Raouf pre­
nait place en face de la femme, une Marocaine
d'une cinquantaine d’années, dodue à craquer,
vêtue des pieds à la tête d'un savant dégradé de
rose, et maquillée comme une voiture volée.
J’ai regardé Raouf et lui ai glissé à l’oreille en
pouffant de rire :
— Mon pauvre chéri, lu as vu ce qui t’attend?
J'avais froid, sommeil, je tremblais dans ma
Vingt ans de prison 313
gandoura légère. L’homme m'a proposé son pull.
Je l’ai remercié en français mâtiné d’accent italien.
Nous ne venions plus de Belgique, cette fois, mais
d'Italie, et nous nous étions même choisi un nom
de guerre : les Albertini. Bien nous en prit car
l’homme, lui, venait de Belgique. Il était cuisinier
et allait voir sa famille à Tanger.
La matrone s’est mêlée à notre conversation. Ils
nous ont demandé d’où nous venions et j’ai sorti
mon petit couplet italien. Du Sud, ai-je précisé
quand elle m’a fait remarquer que j ’avais la peau
mate comme les Marocains.
J’ai changé de place pour m’asseoir à côté du
cuisinier. Au bout d’un moment, j’ai simulé la
fatigue et j ’ai laissé tomber ma tête sur son épaule.
J’ai évité le regard de Raouf. Je devinais que mon
frère était furieux de me voir aguicher un homme
pour obtenir un toit. Je n'en menais pas large moi
non plus. Mais avions-nous le choix?
La voie ferrée longeait des plages de sable blanc.
Abdellatif regardait la côte défiler, en reprenant
son air d'enfant sauvage. Il n’avait jamais vu la
mer, ou du moins, il ne s’en souvenait plus. La
matrone lui a demandé, un brin étonnée, si c'était
la première fois qu’il la voyait.
Nous avons changé de conversation, nous ne
voulions pas donner trop de détails sur notre vie
supposée en Italie. La femme était un peu trop
soupçonneuse. Quant au cuisinier, il planait. Il
était persuadé que j'allais bientôt « passer à la cas­
serole » et cette idée le faisait déjà saliver.
Les quatre heures de trajet ont été un véritable
supplice. La peur nous arrachait le ventre. Jouer
aux Albertini nous a détendus cependant et nous a
fait un peu oublier le reste.
Le train est enfin arrivé à Tanger. On s'est tous
regardés avant de passer à l’action. Nous nous
314 La Prisonnière

comprenions sans avoir besoin de parler. J'ai


enlacé le cuisinier; Raouf s’est collé à la matrone.
Maria et Abdellatif sont restés ensemble. Sur le
quai, des policiers surveillaient la descente des
passagers, sans trop de zèle cependant. Le pays
était en état d'alerte, nous étions recherchés dans
les lieux publics, mais le gouvernement était
em b arrassé. Il ne fallait pas que l'opinion
publique, révoltée par le sort qui avait été le nôtre
depuis quinze ans, se retourne contre ses diri­
geants. Cela, nous l’avons su plus tard.
Les gens sont sortis du train, se sont bousculés,
ont formé bientôt une foule compacte à laquelle
nous nous sommes mêlés. Une fois de plus, nous
sommes sortis de la gare sans encombre. La rai­
son était simple. Les policiers cherchaient quatre
fuyards rasant les murs, et non pas une fille
amoureuse enlaçant tendrement son fiancé, pas
plus qu’un grand garçon trop maigre, flanqué
d’une petite amie bien ronde. Ni même un gentil
petit couple avançant bras dessus bras dessous.
Surtout, ils ne nous connaissaient pas, n'avaient
aucune photo récente de nous, nous apprit ensuite
le directeur de la DST. Depuis 1972, nous avions
eu bien le temps de grandir et de changer...
Le cuisinier ne comprenait pas pourquoi j’étais
soudain pâle et nerveuse. Il mit ma nouvelle atti­
tude sur le compte des policiers.
— Eh oui, c’est ainsi, dit-il, je suis désolé. Dans
mon pays, il y a des flics partout.
La grosse femme nous avait lâchés. En partant,
elle m ’a donné son adresse, elle était secrétaire à
Rabat. Je tenais le cuisinier par le bras. Un peu
énervé, il m'a demandé pourquoi je ne me débar­
rassais pas des autres.
— Je ne peux pas larguer ma famille. Ils ne
comprendraient pas...
Vingt ans de prison 315

J'ai cherché à savoir où il habitait mais il n'a pas


répondu.
Cette marche dans Tanger qui s’illuminait à la
nuit tombante, avait quelque chose d'irréel. La
brise marine qui caressait nos visages, l'odeur de
l'iode emplissant nos narines, les sirènes des
paquebots, nous donnaient une impression de
grands espaces, de frontières ouvertes. La liberté
était là, à portée de main, il nous fallait si peu
pour en jouir à nouveau. Le rythme de vie noc­
turne des Tangerois, calqué sur l'Espagne voisine,
nous grisait.
Mais Tanger la fêtarde avait une autre facette.
Foyer de l'intégrisme, plaque tournante de la
drogue et de la contrebande, la ville était quadril­
lée par les forces auxiliaires qui se livraient à de
fréquents contrôles d’identité. Nous ne le savions
pas encore.
Nous avons croisé deux soldats, le fusil sur
l’épaule, qui se sont avancés vers nous et nous ont
demandé nos papiers. Prise de court, j'ai bégayé.
Notre salut est venu du cuisinier, qui a protesté en
arabe.
— Comment? Vous prétendez attirer les tou­
ristes au Maroc et vous faites tout pour les dégoû­
ter de notre pays ! Ils arrivent tout juste de Rabat,
ils vivent à Rome. Pourquoi ces contrôles d'iden­
tité?
Les deux hommes ne nous quittaient pas du
regard mais la colère du cuisinier les avait impres­
sionnés. Ils nous ont laissés passer, à contrecœur
m’a-t-il semblé. Encore un miracle.
Nous avons feint de ne rien com prendre à
l’incident.
— Le Maroc n’est pas l'Europe, a expliqué le
cuisinier. Ce pays devient un véritable Etat poli­
cier...
316 La Prisonnière

Nous nous sommes exclamés poliment. En Ita­


lie, la politique était bien différente... Le cuisinier
m'a alors pris la main et j ’ai commencé à pani­
quer. Tant qu’il s’était agi d’un scénario, c’était
parfait. Mais la réalité était beaucoup moins am u­
sante.
Pour gagner du temps, nous nous sommes arrê­
tés dans une épicerie pour acheter de quoi grigno­
ter. Nous avions oublié que nous avions faim.
Abdellatif regardait l'étalage avec stupeur, il ne
connaissait presque aucun des finiI.s exposés. Je
l’ai secoué, lui ai demandé ce qu'il voulait. Il a
choisi des oranges parce qu’il en avait déjà mangé
en prison. Le reste lui faisait peur. Il les a oubliées
en partant.
Le cuisinier perdait patience. Il m’a emmenée à
l'écart, m a dit qu’il allait rejoindre des copains
pour régler la question de la chambre. Ainsi, je
pourrais loger ma famille.
Il voulait que je vienne avec lui. J’ai refusé et je
lui ai dem andé de me donner l’adresse d ’un
endroit où le retrouver. Il m'a indiqué un café et
on s'est dit au revoir. J'étais plutôt soulagée de
retarder l'échéance.
Dans les années soixante-dix, m am an avait
acheté des parts d'un hôtel à Tanger, le Solazur,
en copropriété avec Mamma Guessous, l’amie qui
avait été impliquée dans l'affaire de l’uniforme de
mon père 1.
Je l’ai appelée de l'épicerie, chez elle.
Mamma, c'est Malika. Je suis à Tanger. J’ai
besoin d’argent et d'une cachette sûre... Est-ce
que...?
— Ah, oui, je vois... Non, non, mon mari n ’est
pas encore rentré. C’est impossible, je dois retour­
ner à Casa demain...
1. Voir page 138.
Vingt ans de prison 317
Je n’ai pas tout de suite compris pourquoi elle
me répondait de façon evasive en prenant ce ton
coincé. J'ai cru à une nouvelle trahison de nos
amis. Déçue une fois de plus, j’ai laissé tomber.
Elle était entourée de policiers. Plus tard, quand
nous nous sommes revues, elle m’a avoué que l’un
d’eux était sur le point de s'emparer du combiné
au moment où j’avais raccroché, Ils étaient cer­
tains que j'étais au bout du fil.
Nous sommes quand même passés au Solazur
qui était tout proche. Nous avions besoin de
l’adresse de l’hôtel Ahlan, qui appartenait à mon
copain Salah Batafrèj. Avant de partir pour Tan­
ger, j ’avais demandé à Wahid de le prévenir de
notre arrivée.
Nous ne savions plus où aller. Nous nous sen­
tions obligés de rejoindre le cuisinier à l’endroit
qu’il nous avait indiqué, et qui était situé dans l'un
des coins les plus glauques de Tanger. Nous avons
emprunté des escaliers qui nous ont menés à la
partie souterraine de la ville.
Le café se trouvait dans une cave si basse de pla­
fond que Raouf devait plier son mètre quatre-
vingt-cinq pour avancer. Je n’avais jam ais vu
pareille assemblée de mines patibulaires. Des
marins balafrés, des drogués au regard vitreux,
des trafiquants, toute la pègre des bas-fonds était
assise autour de tables en formica. Il n'y avait
aucune femme parmi eux, pas plus d'ailleurs que
de cuisinier. Nous l’avons attendu une dizaine de
minutes puis nous nous sommes ressaisis. Même
dans notre état, ce netait pas un endroit pour
nous. Nous avons remonté les escaliers en courant
et nous avons respiré un bon coup à l'air libre.
Il ne nous restait plus que la solution Balafrèj.
Nous étions bien trop épuisés pour continuer à
pied. On a hélé un taxi dont le conducteur était un
318 La Prisonnière

petit vieux intégriste, assez grognon. Raouf s'est


assis devant, et nous trois sur les sièges arrière.
L’hôtel Ahlan était situé à une trentaine de kilo­
mètres de la ville. Le taxi a dépassé les faubourgs
et s'est engagé sur une route tranquille. Après
avoir roulé un petit moment, il fut stoppé par un
embouteillage. Il y avait quelque chose de curieux
à s'arrêter ainsi en rase campagne. Cela ne nous
disait rien de bon. En nous rapprochant un peu,
nous avons aperçu un barrage gigantesque. Ils
avaient mis le paquet : l’armée, la police, les forces
auxiliaires, la gendarmerie, la DST, tout ce beau
monde nous cherchait.
Le conducteur qui n’avançait pas se mit à râler.
Raouf n'osait pas se retourner, mais nous n’avions
pas besoin de parler pour exprimer la terreur qui
nous a alors gagnés. Maria, Abdellatîf et moi, nous
nous serrions les mains si fort que nos ongles
pénétraient dans les chairs. Le silence s’est fait
pesant.
Q uand notre to u r est arrivé, la voiture a
démarré doucement pour se ranger au niveau du
barrage. Un policier s'est avancé, la torche à la
main. Il l'a braquée sur nous. J’ai tenté un sourire
qui ressemblait plutôt à un rictus. Il a éteint, s’est
éloigné pour discuter avec un collègue. Ils sont
revenus ensemble et ont braqué à nouveau leurs
torches.
Nous étions pétrifiés. Il me semblait entendre le
cœur des trois autres battre aussi fort que le mien
et je me demandais comment les policiers n’enten­
daient pas ce bruit assourdissant.
« S’ils restent une minute de plus, ai-je pensé au
bord de l'évanouissement, je vais mourir d’une
crise cardiaque. »
Ils cherchaient quatre jeunes fugitifs. Ils n’ont
même pas fait le rapprochement avec nous...
Vingt ans de prison 319
C'est que nous n'avions pas la même logique.
Dans leur esprit, nous n'avions rien à faire à trente
kilomètres de la ville. Si nous étions bien à Tan­
ger, nous irions plutôt vers le port, les plages, les
voies de sortie du pays. Les policiers ont repris
leurs torches et nous ont fait signe de passer.
Ce n'est qu'au bout de quelques kilomètres que
nous avons pu recommencer à respirer.

L’hôtel Ahlan

A l'hôtel Ahlan, un mot qui signifie « bienve­


nue » en arabe, je suis allée à la réception et j ’ai
demandé d'un ton très sûr à parler à monsieur
Balafrèj.
— De la part de madame Albertini, ai-je pré­
cisé.
Le réceptionniste a semblé impressionné qu’une
femme à l'allure si étrange demande le directeur.
Mais celui-ci était reparti à Rabat. J’ai froncé les
sourcils, élevé la voix.
— Comment ? Mais c’est un scandale, où est ma
suite ? Elle a été réservée au nom d’Albertini.
Je voulais gagner du temps. Eviter qu'on nous
demande nos passeports. J'ai exigé qu'on télé­
phone à Balafrèj pour lui annoncer que madame
Albertini l'attendait. Le réceptionniste est revenu
quelques minutes plus tard.
— Monsieur Balafrèj nous a demandé de vous
trouver une chambre.
Mais je connaissais la suite. L'homme m ’a
demandé nos passeports et j'ai fait semblant de
me fâcher.
— Moi, une amie du propriétaire, me faire cet
affront...
J'ai fait volte-face bruyam m ent, suivie des
320 La Prisonnière

autres. Un petit bar, proche de la réception, nous


a accueillis et quelques cafés nous ont remonté le
moral. Le réceptionniste passait et repassait avec
force sourires. 11 a fini par s'approcher de nous et
il m'a demandé si je voulais aller dîner.
— Ne vous dérangez pas pour nous. Nous
allons quitter l’hôtel.
Le personnel nous regardait avec curiosité,
intrigué par notre dégaine qui contrastait avec nos
grands airs. Certains tournaient autour du bar.
Il était près de vingt-trois heures. Nous avons
décidé de nous cacher près de la piscine puis de
passer la nuit dans le nightclub de l'hôtel. Sur la
pelouse, quelques chaises longues étaient dispo­
sées en cercle. Je me suis affalée sur l'une d'elles.
La toile était trempée et j’ai mouillé ma gandoura
qui déjà n'était pas bien épaisse. Cachés sous les
arbres, sénés les uns contre les autres en grelot­
tant de froid, nous avons attendu minuit, l'ouver­
ture de la boîte de nuit.
Pendant quinze ans, nous avions idéalisé notre
retour à la vie. Moi qui, adolescente, ne vivais que
pour la danse, j'attendais le moment où je pour­
rais à nouveau m'adonner à ma passion nocturne.
Mais soit tout avait changé autour de nous, soit
nous n’étions plus tout à fait comme les autres.
Dans la boîte, la musique était beaucoup trop
forte, la lumière psychédélique nous vrillait la
tête Pour nos pauvres cerveaux endoloris, cette
agression sonore était pire que la plus insuppor­
table des tortures. Nous avons fui en courant.
Cet incident accentua notre sentiment d'être des
« fugitifs » et rien d’autre. Une fois de plus nous
étions hors du coup, et cette constatation nous
blessa. Mais l'humour de Raouf rétablit une fois
de plus la situation. Il réussit à nous faire rire en y
allant de ses commentaires sarcastiques sur les
clients de la boîte.
Vingt ans de prison 321

Nous sommes alors retournés au bar et nous


avons attendu sa fermeture, à quatre heures du
matin. J'avais repéré, dans l'hôtel, l'endroit où se
trouvaient les toilettes. Nous y avons passé le reste
de la nuit, Raouf et Abdellatif chez les hommes.
M aria chez les femmes. Cachée derrière un
meuble dans un couloir, j ’ai veillé sur leur som­
meil en attendant le jour.
Au matin, nous avons fait un brin de toilette
puis nous sommes entrés dans le hall, comme si
nous avions donni ailleurs. Nous marchions avec
difficulté, le bruit nous assourdissait, la lumière
nous blessait les yeux, nous souffrions de mille
maux divers...
Et pourtant il fallait être à la hauteur de notre
évasion, alors même que nous en savions l'issue
incertaine, jouer un rôle devant les autres, alors
que nous aurions eu besoin d’être soignés, écou­
tés, consolés, plaints, aimés. C'était terriblement
difficile, terriblement injuste aussi, mais nous
n'avions pas le choix.
Les touristes allaient et venaient, ils descen­
daient des cars qui stationnaient devant l'hôtel, se
hélaient dans toutes les langues. Ils étaient bron­
zés, gais, souriants, parfois râleurs; ils avaient des
problèmes de repas mal digérés et d’excursions
non comprises dans le forfait. La vie était là, m ou­
vementée, joyeuse, tellem ent simple dans les
détails, et nous en étions exclus. Nous étions tout
le temps rejetés vers les morts, alors que nous
aspirions tant à faire partie des vivants,
Nous avons quitté le hall de l'hôtel et nous nous
sommes retrouvés dans le jardin entouré d'arbres
magnifiques. Nous nous sommes assis sur de
petites marches, et nous avons longtemps discuté.
Nous étions le mercredi 22 avril, il y avait près de
trois jours, que nous nous étions évadés et l’on ne
322 La Prisonnière

nous avait toujours pas repris. Nous étions tra­


qués, paniqués, ballottés au gré des événements.
Mais libres. Nous nous étions joués d’eux. Sur ce
plan notre évasion était une réussite.
Mais maman et les autres nous manquaient.
Nous avons parlé d’elles en riant et en pleurant.
Quand avaient-ils découvert notre fuite? Com­
m ent les traitait-o n ? Quand allions-nous les
revoir ? Nous laissions certaines questions en sus­
pens, certaines réponses aussi, tant notre angoisse
était forte.
Nos problèm es n'étaien t pas résolus pour
autant. Où aller? Qui contacter? Nous avions
décidé d'appeler Radio France Internationale.
Malheureusement, nous n'avions pas le numéro
et, pour téléphoner, il fallait passer par une stan­
dardiste de l’hôtel. A la réception, ils commen­
çaient à se méfier de nous.
Notre seule solution était de nous faire des alliés
pour nous aider dans nos démarches. Dès le
matin, nous avions repéré une adorable vieille
dame française, plutôt bon chic bon genre. Elle
était accompagnée de son fils, un grand benêt de
cinquante ans, prof de maths, quelle menait par le
bout du nez. Nous avons décidé de gagner sa
confiance pour quelle demande au standard le
numéro de RFI à notre place. Pour cela, nous
avons encore mis au point un gros mensonge que
nous devions lui débiter quand l'occasion s en pré­
senterait.
La vieille dame ne nous suffisait pas. Il nous fal­
lait des amis de rechange, qui puissent eventuelle­
ment nous inviter à dîner ou nous héberger dans
leurs cham bres. Nous avons ainsi jeté notre
dévolu sur le professeur d équitation de l’hôtel que
Maria ne laissait pas indifférent, sur un réception­
niste qui me faisait les yeux doux, et sur un jeune
Vingt ans de prison 323
couple d ’Espagnols en shorts, souriants, sympa­
thiques, très baba cool.
Maria alla flirter avec le professeur d'équitation,
ce qui était un exploit pour elle. Il déposa un léger
baiser sur sa bouche et elle en fut émerveillée. Elle
avait beau avoir vingt-cinq ans d âge légal, en réa­
lité elle n'avait encore que dix ans...
De mon côté, je sympathisai avec le réception­
niste, qui me donna rendez-vous dans sa chambre
vers quinze heures. J'acceptai en me disant que
j'improviserais le moment venu.
En attendant mon rendez-vous, je me suis mise
en quête de la vieille dame pour savoir dans quelle
partie de l'hôtel elle habitait. Après l’avoir trouvée,
je l'ai suivie en tâchant de me faire le plus discrète
possible. Devant l'ascenseur, elle a commencé à
pester contre les Espagnols et leurs horaires tar­
difs, et j ’ai acquiescé en souriant à tout ce quelle
disait.
C’était une brave femme, heureuse de ren­
contrer quelqu’un qui pouvait la comprendre.
Nous avons échangé quelques banalités puis nous
nous sommes séparées sur un joyeux : « A tout à
l’heure. »
De retour dans le hall, j'ai croisé mon réception­
niste. Il semblait harassé autant qu’énervé.
— Laissons tomber le rendez-vous, je n'ai pas le
temps, dit-il. Tous les clients sont paniqués. Ils
veulent rentrer chez eux. La police est sur les
dents.
— Mais pourquoi ?
— Ils recherchent quatre criminels, quatre dan­
gereux évadés.
Il m’a plantée là et est retourné à ses touristes.
J’ai appris la nouvelle aux enfants, qui se sont
affolés autant que moi. Criminels, nous? Dange­
reux, nous ? Nous risquions donc detre abattus
324 La Prisonnière

sans sommation ? Il n'en était pas question, nous


ne leur laisserions pas ce plaisir, nous préférions
nous suicider avant. Abdellatif a commencé à
chercher fébrilement des prises électriques pour
pouvoir nous électrocuter si besoin en était. Le
délire nous reprenait. Le désespoir aussi. Maria et
moi, nous sanglotions.
Nous nous étions installés dans le bar. La vieille
dame française y est alors entrée avec son fils. Elle
nous a salués puis, voyant notre état misérable,
elle s’est approchée et nous a demandé pourquoi
nous pleurions. Nous avons saisi l'occasion au vol
et débité le mensonge que nous avions préparé à
son intention.
Notre sœur, journaliste à France Inter, devait
être hospitalisée à Villejuif pour soigner un cancer
du sein. Nos parents n'étaient pas au courant et
nous ne savions pas comment la joindre à la sta­
tion.
— Mais mes chères petites, pourquoi n'appelez-
vous pas Radio Medi 1 1? Ils vous donneront le
num éro de RFI à Paris. Vous pourrez ainsi
contacter votre sœur...
Il n etait pas question de lui dire que les stan­
dardistes se méfiaient de nous. Nous avons conti­
nué à pleurer tout en la surveillant du coin de
l'œil.
— Nous ne pouvons pas le faire nous-mêmes,
ai-je prétendu en hoquetant, nous sommes inca­
pables de parler sans pleurer.
Nous devions être convaincantes. Emue par nos
larmes, elle nous a proposé de chercher le numéro
pour nous.
Elle est partie puis elle est revenue avec un bout

1. Station de radio marocaine qui émet autour de la Méditer­


ranée.
Vingt ans de prison 325

de papier et nous l'a tendu en souriant. Elle avait


appelé Medi 1 où on lui avait donné le numéro de
RFI- Nous l'avons remerciée puis nous avons filé
en donnant rendez-vous aux garçons un peu plus
tard.
J’ai laissé Maria se débrouiller avec le standard
et je lui ai précisé de demander Alain de Chalvron.
C'était une des voix de RFI que nous connaissions
le mieux.
J ’ai attendu ma sœur dans le hall. Elle est reve­
nue tout de suite, avec un air de triomphe. A force
de diplomatie, elle avait eu gain de cause auprès
du standard. Nous avons patienté jusqu'à ce qu'on
nous passe un interlocuteur.
Par chance, Alain de Chalvron était sur place.
— Nous sommes les enfants du général Oufkir,
a dit Maria. Nous nous sommes évadés après
quinze ans de détention. Nous avons creusé un
tunnel dans notre prison, et à présent nous
sommes à Tanger. Nous voulons de l’aide. Nous
voulons parler à Robert Badinter et lui demander
d etre notre avocat.
Au début, le journaliste ne nous a pas crus. Il
répétait sans cesse :
— Mais c’est trop gros, ça, mais c’est mons­
trueux...
Puis il nous a demandé une preuve. Il nous a
suppliés de ne pas paniquer et nous a fait préciser
l’endroit où il pouvait nous rappeler. On lui a
donné le num éro de l'hôtel et notre nom de
guerre, les Albertini.
Nous avons raccroché et nous avons attendu en
tremblant. Dix minutes plus tard, il nous rappe­
lait.
— C’est un scoop incroyable, vous vous en ren­
dez compte ? Savez-vous que François Mitterrand
doit atterrir dans quelques heures au Maroc pour
une visite officielle ?
326 La Prisonnière

Alain de Chalvron avait appelé le Quai d'Orsay


qui avait transmis la nouvelle au Président, dans
son Concorde. Badinter ne pouvait pas nous
défendre, puisqu’il était président du Conseil
constitutionnel. Le journaliste nous a conseillé de
faire appel à maître Kiejman. Il se proposait de le
joindre. Il a raccroché et a promis de nous rappe­
ler.
J ’ai laissé Maria en sentinelle et j ’ai couru
jusqu’au parking pour prévenir mes frères. Je suis
tombée dans les bras de Raouf en sanglotant et je
lui ai raconté notre conversation. Abdellatif me
regardait en essayant de comprendre. Mitterrand,
Quai d'Orsay, Concorde, Badinter étaient des
noms qui lui échappaient totalement.
Nous avons rejoint Maria. Alain de Chalvron
l'avait rappelée et elle nous attendait pour lui par­
ler. Au téléphone, nous lui avons dicté notre appel
au roi. Cette déclaration disait en substance que
nous n’étions que des enfants et qu'il était injuste
de nous punir parce que nous portions le nom de
notre père.
Puis le jo u rnaliste nous a inform és qu'un
envoyé du Quai d’Orsay viendrait nous voir le soir
même. Nous lui avons donné rendez-vous au par­
king.
Nous avons attendu la nuit, partagés entre la
joie d'avoir été entendus et la méfiance. Ce voyage
de Mitterrand serait-il bon pour nous? Je n ’étais
plus sûre de rien. Mais je n'en étais pas moins
impatiente de rencontrer cet envoyé, qui était
Hervé Kerrien, le correspondant de RFI à Tanger.
Sur le moment, il ne nous révéla pas son identité.
Sa froideur nous a surpris. N'était-il pas notre
sauveur ?! Nous nous attendions à des paroles cha­
leureuses, des félicitations, une certaine compas­
sion... Mais non, il gardait ses distances, ce qui
Vingt ans de prison 327

nous a déconcertés. Nous nous sommes avancés


dans le parking pour nous dissimuler aux regards.
Il a regardé à droite et à gauche pour s’assurer
que personne ne nous suivait, puis il a sorti un
stylo et nous a demandé, toujours aussi sèche­
ment, si nous étions bien les enfants du général
Oufkir.
— N’importe qui peut prétendre cela, a-t-il
ajouté Donnez-moi des preuves.
J’ai commencé à évoquer les actions politiques
de mon père, mais il m’a interrompue.
— Parlez-moi plutôt de lui dans l’intimité.
Je lui ai répondu que je ne l'avais pas beaucoup
connu, mais je lui ai cependant donné un détail,
su seulement par les intimes. 11 avait une petite
cicatrice en haut du bras gauche, due à une bles­
sure causée par un éclat d'obus.
Cette précision a paru le satisfaire et il nous a
posé maintes autres questions. Avant de nous
séparer, il nous a informés que le lendemain, dans
la journée, nous recevrions la visite de notre avo­
cat, maître Dartevelle, l’associé de maître Kiej-
man, qui viendrait spécialement de Paris pour
nous rencontrer.
Ne sachant plus quoi faire, nous som m es
retournés au bar qui s’emplissait d ’une faune
étrange; des hommes habillés de façon voyante,
des filles trop fardées, qui buvaient du whisky,
fumaient des cigarettes et draguaient ouverte­
ment. Raouf n’échappait pas à leurs regards agui­
cheurs...
Mon ami réceptionniste s'est assis à côté de
moi.
— Je ne vous comprends pas. Pourquoi ne pre­
nez-vous pas de chambres ici ?
— Parce que nous avons un meilleur hôtel, à
Tanger.
328 La Prisonnière

Il nous a proposé un café que nous avons bu


sans nous méfier. Il était drogué. Le personnel
voulait savoir qui nous étions. Us ne soup­
çonnaient pas notre véritable identité mais suppo­
saient que Maria et moi étions des putes et que
Raouf était notre souteneur. Ou peut-être encore
que nous étions des trafiquants italiens ou espa­
gnols qui attendions un rendez-vous louche à
l'hôtel. De toute façon, nous n'étions pas bien nets
à leurs yeux.
Sous l’em prise de la drogue, nous avons
commencé à dire n ’importe quoi. Le réception­
niste m'a proposé le salon marocain pour y dor­
mir.
— Vous délirez trop, allez là-bas. il n’y a per­
sonne, vous serez en sécurité.
Notre empressement à le suivre était la réponse
qu’il attendait. Il avait bien la preuve que nous
nous trouvions dans une situation délicate, sans
savoir exactement laquelle.
Raouf et Abdellatif se sont endormis tout de
suite. Maria et moi sommes restées debout toute
la nuit, bien trop énervées pour fermer l’œil, A
leur réveil, ils divaguaient de plus belle et nous
aussi.
Nous sommes allés nous installer du côté du
parking. Nous n’arrivions pas à nous arrêter de
rire, mais nous avons tenté de nous calmer pour
être dignes devant notre avocat.
Nous étions convenus de nous retrouver dans la
petite salle vidéo de l’hôtel. Quand nous l’avons
découverte, nous en avions fait notre refuge
C’était une bonne cachette Nous regardions la
télévision couleur qui nous fascinait toujours
autant. Les subtilités du satellite nous échap­
paient. Nous ne comprenions pas comment les
chaînes espagnoles pouvaient être diffusées au
Maroc.
Vingt ans de prison 329
Maître Bernard Dartevelle est arrivé tard dans
la matinée, ce 23 avril, accompagné de Hervé Ker-
rien qui portait un appareil photo. A l'aéroport,
personne ne soupçonnait l'objet de sa visite, et on
l'avait laissé passer sans encombre. Ce qui ne fut
pas le cas à son retour, où il fut interrogé à deux
reprises par la police avant d'être relâché.
Maître Dartevelle nous a servi le discours de la
France indignée, de la France des droits de
l'homme. Il nous a juré que les intérêts écono­
miques de son pays ne passeraient pas avant les
nôtres. Puis il nous a donné le message du pré­
sident Mitterrand :
— Vous devez être très fiers de vous parce que
s'il y a des millions d’enfants qui sont persécutés,
massacrés, emprisonnés dans le monde, vous res­
terez les seuls qui n’ont pas baissé les bras et qui
ont continué à lutter jusqu’au bout.
Il nous a fait signer un p ap ier où nous
reconnaissions que le cabinet Kiejman était habi­
lité à nous défendre. Puis il nous a dit qu'il devait
nous prendre en photo. Au moment où Kerrien
appuyait sur le déclencheur, la porte s’est ouverte
sur le réceptionniste qui nous a regardés longue­
ment avant de sortir.
Maître Dartevelle nous a donné un deuxième
rendez-vous pour le soir. Quand il est parti,
l'euphorie nous a enfin gagnés. L’Himalaya avait
été franchi. Nous avions réussi à alerter la presse
et l’opinion publique. On nous avait écoutés, pris
au sérieux. Toute la journée cette idée nous a
réconfortés; nous ne parlions que de notre vic­
toire. Bientôt nous serions libres. Bientôt nous
serions tous réunis à nouveau.
Quand il est revenu le soir, cette fois sans Ker­
rien, maître Dartevelle nous a appris que tout était
organisé pour notre départ, fixé au lendemain
330 La Prisonnière

matin à dix heures trente. Nous devions fuir vers


Tanger et, une fois au consulat français, on nous
ferait prendre un avion pour la France.
Je lui ai fait rem arquer avec une certaine
angoisse que l'alerte avait été donnée, que le
réceptionniste nous avait surpris dans la salle
vidéo et qu'à l'hôtel ils se méfiaient de plus en plus
de nous. Il serait sans doute très risqué d ’attendre
encore. Il ne pouvait rien faire de plus mais nous a
conseillé de nous faire très discrets.
Quand il est reparti, nous n'en menions pas
large.
A la nuit, nous sommes allés du côté des cham­
bres. Nous avions faim. Depuis trois jours, nous
ne nous nourrissions que de cafés et de cigarettes.
Devant les portes étaient déposés des plateaux,
portant des reliefs de repas. Nous nous sommes
disputé un bout de pain, un reste de fromage.
Nous étions près de la chambre du jeune couple
d'Espagnols et nous avons frappé à leur porte.
L'homme a ouvert. Il était en caleçon. Il m’a
regardée, d'abord étonné.
— Pétard ? ai-je demandé en fi ançais, avec mon
plus charmant sourire.
Ce mot est le sésame de tous les babas cool du
monde.
Il a souri lui aussi et nous a invités à entrer. Sa
femme était nue dans le lit, elle nous a vus passer
les uns après les autres. Elle était un peu affolée,
mais il l'a calmée d'un baiser et il nous a fait signe
de nous asseoir sur le divan. Pour avoir passé trois
jours à étudier ce petit couple avec attention, nous
savions qu'ils étaient du genre « on partage tout »,
peace, love et fumette.
Il s’est roulé un joint, a tiré quelques bouffées,
l’a donné à sa femme puis ensuite nous l'a tendu.
Nous avons fait semblant de fumer : le café dro-
Vingt ans de prison 331

gué nous avait servi de leçon. Raouf imitait Louis


de Funès dans Les Gendarmes à Saint-Tropez. Il
me tendait le pétard et disait d'un air pénétré :
— Amour, amour...
Nous nous tordions de rire et le couple nous
imitait. Ils mettaient notre hilarité sur le compte
de l’herbe.
Assommés, ils se sont enfin endormis. Nous
avons fait de même sur le divan.
Au lever du jour, les oiseaux nous ont tous
réveillés de leur caquetage insupportable. Les
deux Espagnols nous ont regardés bizarrement.
Ils semblaient surpris de nous trouver là. Puis ils
se sont souvenus de la soirée * pétard ». La jeune
femme m'a gentiment proposé de passer à la salle
de bains.
Nous avons fait chacun une vraie toilette, c'était
la première depuis quatre jours. D’habitude, j’évi­
tais les miroirs, je ne supportais pas mon visage
dévasté. Pour tenter de le camoufler, je me suis
maquillée de façon voyante avec les produits de
beauté que j’ai trouvés sur la tablette. Maria m ’a
imitée.
Nous les avons quittés en les remerciant. Nous
sommes allés directement au bar pour attendre
maître Dartevelle.
Nous avons alors entendu un appel de la récep­
tion.
— On demande mademoiselle Oufkir...
J’ai fait comme si cela ne me concernait pas. Ne
m’appelais-je pas Albertini ?
Pour être tout à fait honnête, je ne croyais pas
que nous allions nous en sortir, même en étant
aussi près du but. Mon instinct me soufflait que
nous serions repris; même dans mes plus grands
moments d'euphorie, je n'avais jamais sous-estimé
mon ennemi. Mais cela m'était égal. Nous avions
joué le jeu, atteint le maximum de nos possibilités.
332 La Prisonnière

J'étais fière de nous comme mon père l'aurait


été.
— On demande mademoiselle Oufkir...
Il était dix heures vingt-cinq, ce vendredi 24
avril 1987. Je me suis retournée vers le hall de
l’hôtel. Au lieu du taxi de maître Dartevelle, j ’ai vu
un fourgon de police s’arrêter devant la porte
vitrée.
Dix policiers en tenue kaki, portant des kalach­
nikov, en sont descendus. Un deuxième, puis un
troisième, puis une dizaine de fourgons se sont
arrêtés.
Des policiers en sortaient toujours, par grappes.
J’ai poussé Raouf du coude et je lui ai dit tout
bas .
— Les flics sont là. Ils nous ont donnés.
Au pas de course ils se sont alignés de part et
d’autre. Le jeune couple espagnol qui venait nous
rejoindre les a vus et a rebroussé chemin en cou­
rant,
A part « pétard », qu'avaient-ils, eux, à se repro­
cher ?

L'arrestation
Une demi-douzaine d’officiels de la police fondit
sur nous. L'un d’entre eux nous demanda de décli­
ner nos identités.
— Vous êtes Malika Oufkir?
— Pas du tout, répondis-je avec hauteur, mon
nom est Albertini.
Je tenais à m’en tirer avec les honneurs. Raouf
proféra le même mensonge. L’homme qui sem­
blait être le chef se retourna et fit un signe aux
policiers armés qui, à présent, nous entouraient.
Ils s’avancèrent. D'un geste, il stoppa leur élan.
Vingt ans de prison 333

Notre arrestation devait se passer dans la discré­


tion. Ils nous firent alors traverser le couloir en
nous poussant violemment la tête pour nous for­
cer à la baisser, sous les yeux horrifiés des tou­
ristes. En un éclair, nous avons aperçu la vieille
dame et son fils ainsi que le jeune couple espagnol
revenu sur ses pas.
On nous a fait monter dans un fourgon qui nous
a conduits au commissariat de Tanger. A l'entrée,
les policiers formaient une sorte de haie comme
s'ils voulaient nous saluer. Ils nous regardaient
avec adm iration, l'un d'entre eux pleurai! à
chaudes larmes. Nous n'aurions pas été étonnés
qu'ils nous applaudissent.
Les officiels venaient de Rabat. On nous sortait
le grand jeu. On nous traitait en héros, ce qui
accentuait notre fierté. Partout, nous sentions le
respect dans les regards.
On prit nos mesures, nos empreintes, et on nous
fit passer dans un box. Notre fierté redoubla
quand le procureur général téléphona devant nous
à Driss Basri, le ministre de l’Intérieur.
— Mais Excellence, je vous le jure, je les ai arrê­
tés. Je vous le jure sur la tête de mes enfants,
Excellence, ils sont là en face de moi, oui, ils sont
quatre, Malika, Raouf, Maria, Abdellatif. Oui, c’est
moi, personnellem ent, Excellence, qui les ai
repris. Dans la discrétion, oui, tout à fait, Excel­
lence.
Il aurait capturé Mesrine ou la bande à Baader
qu'il n'en aurait pas été plus heureux. Raouf et
moi, nous nous regardions en souriant discrète­
ment. Mes genoux chancelaient, mes jambes
tremblaient, l’émotion me submergeait. Mais je
n ’ai pas eu le temps de me laisser aller.
Dans un coin, les « gros bonnets » discutaient
entre eux. Ils donnèrent des ordres rapides et on
334 La Prisonnière

emmena Abdellatif. Je fus affolée par son départ.


J'avais peur qu'ils se servent de lui pour faire pres­
sion su r nous. Comme pour confirm er mes
craintes, ils nous fixèrent avec sévérité, Raouf et
moi, histoire de bien faire passer le message.
Les petits policiers virent ma panique et s’arran­
gèrent pour me chuchoter à l'oreille que nous
n’avions rien à redouter. Les autres essayaient de
nous im pressionner mais nous avions gagné.
Nous avions défié le pouvoir, contacté l’étranger...
Face à nous, ils étaient pieds et poings liés.
Peu à peu, les gardes se sont enhardis. Au lieu
de communiquer par signes, ils sont venus nous
parler directement.
C ertains pleuraient. D’autres nous avaient
connus enfants. Ils faisaient partie de l’escorte de
mon père quand nous habitions encore rue des
Princesses. Certains se trouvaient à Tamattaght et
avaient participé au réseau.
— Vous pouvez être fiers de vous, disaient-ils,
vous avez redoré le blason des Berbères. Vous
avez fait revivre votre père.
Les officiels se sont approchés de nous, trop
mielleux et trop onctueux pour qu’on leur lasse
confiance. Le procureur a pris la parole.
— Ne paniquez pas. Votre frère sera bien traité.
II a l’âge de mon fils, j ’ai assisté à son baptême ,
Puis ils nous ont fait quitter la pièce. En mon­
tant des escaliers, j ’ai demandé à nouveau à un
policier si Abdellatif ne risquait vraiment rien,
— Penses-tu... Personne n’osera toucher à un
seul de vos cheveux. Depuis quatre jours ils sont
tous sur les dents, ils ne mangent pas, ils ne
boivent pas. Le patron (il voulait dire le roi) super­
vise personnellement cette affaire et tant que vous
n’étiez pas arrêtés, c’était eux qui trinquaient.
La rum eur racontait que pendant les jours où
Vingt ans de prison 335

nous étions en fuite, le roi avait interdit à ses


enfants de sortir du palais de Marrakech où ils se
trouvaient, par crainte de notre vengeance.
On nous a fait entrer dans une pièce de vastes
dimensions. A mon grand soulagement, le petit
nous y attendait. Les officiels se tenaient devant la
fenêtre. Je me suis approchée deux. Soudain, les
jambes m'ont manqué, les murs se sont mis à
tourner, j'ai ressenti un picotement au cœur. Ils se
sont précipités pour me soutenir. L’accumulation
des émotions et la peur éprouvée pour Abdellatif
avaient eu raison de mon équilibre.
Quelqu'un est allé me chercher un jus d’orange.
On a ouvert la fenêtre et on m'a conseillé de respi­
rer fort. Le commissariat donnait sur une église.
J’ai regardé distraitement au-dehors.
C’est alors que je l’ai vue. Marie. La Vierge.
Lovée dans une alcôve, elle portait l’Enfant Jésus
dans ses bras et me fixait de son bon regard bien­
veillant. J’ai failli m'écrouler pour de bon, mais
cette fois, de bonheur Ainsi, elle était toujours là
lorsque nous avions besoin d ’elle, elle veillait sur
nous, elle nous protégeait. J’ai appelé les autres
d'un signe discret, pour qu’ils la voient aussi. Le
message était clair, elle me signifiait de tenir bon,
comme lorsque nous creusions le tunnel. Je me
suis ressaisie rapidement.
Ils n'en démordaient pas. Nous n'avions pas pu
nous échapper tout seuls. C'était impossible. Nous
avions eu des complicités venant d’Algérie. Ils
nous ont interrogés Raouf et moi, chacun à notre
tour, avec le même discours sirupeux. Ils avaient
connu mon père, ils connaissaient l'oncle, le
grand-père... Nous étions une famille honorable...
Nous devions coopérer avec eux.
Leurs questions fusaient.
— Pourquoi avez-vous contacté un avocat fran-
336 La Prisonnière

çais? Pourquoi ne faites-vous pas confiance aux


institutions m arocaines? Pourquoi n'avez-vous
pas demandé la grâce royale sur la tombe de
Mohammed V?
— Vous êtes une fille du Palais, vous connais­
sez les habitudes... Jamais Sa Majesté n ’aurait pu
vous refuser la grâce et tout se serait bien passé.
— Et maintenant soyez honnêtes, dites-nous
qui sont vos complices. Votre histoire de tunnel?
A d’autres... Vous n’aviez rien pour creuser...
C'était tellement surveillé.
— On ne s'échappe pas de Bir-Jdid...
Je me suis assez vite lassée de répondre et j'ai
laissé parler mon interlocuteur, le contrôleur
général Guessous, un parent éloigné de Mamma
Guessous. Je me suis demandé où il voulait en
venir, car il avait visiblement une idée derrière la
tête.
Au-dessus de son bureau une grosse horloge
était accrochée. Il la regardait fréquemment, l'air
anxieux. J’ai fini par comprendre. On approchait
de l’heure des informations. Il a allumé la radio.
Après le générique musical, le speaker a donné les
titres :
— Evasion spectaculaire de quatre des enfants
du général Oufkir...
Guessous a éteint le poste avec rage. Je n avais
plus rien à lui dire et lui non plus.
On m a fait quitter la pièce. En rejoignant
Raouf, je lui ai raconté ce que j'avais entendu,
mais il a refusé de me croire
— Kika, tu rêves. Tu prends tes désirs pour des
réalités.
— Raouf, je ne suis pas folle. Je peux te répéter
mol pour mot les paroles du journaliste...
J'ai tout de même réussi à le convaincre...
Une paix intérieure m'a alors envahie, une sen-
Vtngt ans de prison 337

sation de bien-être comme je n ’en avais plus


connu ces dernières années. Cette annonce était la
preuve que nous avions gagné. Le monde entier
était enfin au courant.
Une demi-heure plus tard, Guessous est revenu
nous voir. A son visage, j'ai compris que notre
situation avait changé.
Ils avaient sans doute tenté de convaincre les
Français de ne pas répandre la nouvelle de notre
évasion. Peut-être même essaye de les persuader
que l’affaire Oufkir était une affaire intérieure
marocaine, malgré cette navrante atteinte aux
droits de l'homme. Malheureusement pour eux,
l'information avait été rendue publique. Il fallait
nous considérer différemment.
On nous a fait entrer dans une autre pièce, vide
celle-là. Ils ont envoyé chercher des matelas neufs
que des policiers ont déposés par terre, puis on
nous a apporté des plateaux débordants de nourri­
ture. Nous avons mangé avec délices, il y avait des
petits pains, du beurre, du thé.
Pour nous, ce commissariat était un hôtel cinq
étoiles. Nous nous sommes chamaillés pour savoir
comment nous installer pour dormir. Nous étions
épuisés m ais heureux. N otre m ission était
accomplie.
Nous nous sommes endormis en pensant aux
nôtres. Maman pouvait être fière de ses enfants.
Pendant quatre jours, avec nos faibles moyens,
nous avions mis le pays sur les dents.
On nous traitait à présent avec déférence. Nous
étions redevenus des êtres humains et cela nous
faisait du bien. Le lendemain matin, le procureur
général nous a autorisés à utiliser sa salle de bains
personnelle située dans les locaux du commissa­
riat. Nous en avions rarement vu de si grande.
Plus d'une centaine de flacons différents étaient
338 La Prisonnière

rangés sur sa coiffeuse, de l'eau de Cologne, du


parfum, des bombes de mousse à raser, des bou­
teilles de shampooing et d’après-shampooing.
Pour nous qui avions vécu onze ans avec une
demi-boîte de Tide par mois en guise de savon,
cette soudaine opulence nous faisait rire aux
larmes. Nous avions oublié la société de consom­
m ation. Com m ent pouvait-on s'encom brer
d’autant d'objets inutiles ?
Nous soupesions les bouteilles, nous dévissions
les bouchons, nous nous aspergions d'eau de toi­
lette et de lotions daprès-rasage. Nous étions
quatre gosses lâchés dans un parc d'attractions.
Les miroirs nous plaisaient moins, nous évitions
de nous y attarder. Notre regard, surtout, nous
paniquait. Nos yeux étaient exorbités comme ceux
des enfants du tiers-monde qui souffrent de mal­
nutrition.
Nous nous sommes enfermés pour nous laver.
En ouvrant les robinets trop fort, nous avons pro­
voqué une inondation. Nous avons épongé tout de
suite la moquette avec les serviettes et les pei­
gnoirs. Nous avions peur des auréoles. Encore ce
vieux réflexe du tunnel...
Puis nous sommes sortis tous les quatre en
riant. Nous sentions trop fort le parfum. Raouf
avait un besoin urgent d’être examiné par un den­
tiste. Ses abcès buccaux étaient gonflés de pus,
mais le praticien chez qui on l'emmena refusa de
le toucher. L'infection était si grave que mon hère
risquait un arrêt cardiaque. Il faudrait l'opérer
plus tard.
Guessous tentait de nous traiter avec neutralité,
comme il était de son devoir de fonctionnaire;
mais sous la sécheresse du ton, perçaient à la fois
l’admiration pour nos exploits et la compassion
pour notre état. Nous devions vraiment avoir une
Vingt ans de prison 339
allure bien pitoyable pour qu'il propose, de lui-
même, de nous habiller de neuf...
On nous a conduits au centre-ville en voiture.
Des souvenirs ont afflué. J’ai pensé à ces onze ans
au Palais où je voyais, comme à présent, la vie
défiler derrière la vitre. Toute ma vie, le monde
extérieur avait été hors d'atteinte. Je me suis
demandé combien de temps il me faudrait encore
avant de goûter pour de bon à la liberté. Ouvrir la
porte aurait été si simple. Mais je n’avais plus de
forces.
Dans les boutiques où on nous emmenait, les
vendeuses étaient aux ordres de la police.
C’étaient leurs circuits, leurs indics, les maillons
du filet tissé serré pour que ce pays s’habitue à
obéir. On s'adressait à nous avec déférence, on
voulait satisfaire nos moindres désirs, mais je
n'avais envie de rien et surtout, rien ne m'allait.
Maria était trop maigre, les vêtements flottaient
sur elle. Moi, j’étais trop enflée. J’ai choisi cepen­
dant une jupe et une longue tunique. Dans une
boutique de chaussures, j ’ai pris des sabots, pour
le confort. Mes pieds étaient toujours ensanglan­
tés, mais je ne sentais même plus la douleur.
On nous a transférés à Casablanca, au commis­
sariat Ben Chérif, tristement connu des prison­
niers politiques, qui était dirigé par Yousfi, le
commissaire divisionnaire de la ville. Il avait
interrogé maman quelques jours après la mort de
mon père, puis il avait été envoyé à Tamattaght
quand notre réseau avait été démantelé.
Nous avons monté et descendu des escaliers,
traversé un long couloir au bout duquel Yousfi,
Allabouch, le directeur de la DST, et trois autres
commissaires nous attendaient.
S'il avait fallu filmer ce moment, un metteur en
scène aurait sans doute ajouté une voix off pour
340 La Prisonnière

en faire ressortir l’émotion. Ou bien il aurait fait


du son avec les clameurs s’élevant des cellules des
prisonniers pour célébrer notre victoire.
Mais rien de tout cela ne s’est produit. Notre
arrivée a eu lieu dans le silence.
Un silence tellement pesant que l’émotion qui
s'en dégageait n ’en était que plus intense. Nous
avons vécu un moment surprenant. Ces cinq
hommes, serviteurs fervents du régime, nous ont
félicités.
— Bravo, a dit Yousfi, C elait vraim ent la
Grande Evasion, votre histoire.
Il a continué à nous complimenter sur notre
courage Pendant qu’il nous parlait, je gardais les
yeux fixés au sol.
— Non, me dit-il, non. Il n’y a pas deux minutes
que tu es là et déjà tu évalues les dalles pour pou­
voir t'échapper. Une fois ça suffit, tu ne crois pas?
Nous avons tout de suite demandé des nouvelles
des nôtres, On nous a rassurés, elles allaient bien.
D’ailleurs nous allions les revoir tout de suite.
Yousfi a appelé un vieil homme au pas traînant
dans ses savates, qui était chargé de bander les
yeux des prisonniers.
Il tenait un bâton à la main et en passant devant
chaque porte, il criait ; « Banda banda. » On
l'appelait d’ailleurs ainsi. Banda Banda a ouvert
une porte et nous a fait pénétrer dans une cellule.
Une vieille dame courbée mangeait une soupe.
C’était maman.
La grève de la faim, la tentative de suicide,
l’anxiété due à notre évasion l’avaient prématuré­
ment vieillie. J’avais devant moi une petite femme
maigre et ridée, recroquevillée sur elle-même. Elle
portait lentement la cuiller à sa bouche, avec des
gestes mesurés de vieillarde.
Elle a relevé ses grands yeux noirs vers moi. Ils
Vingt ans de prison 341
étaient em preints d’une tristesse infinie. Son
regard était vide. Elle ne me reconnaissait pas.
Nous nous sommes bousculés pour nous jeter
tous les quatre à ses genoux. Sa main s'est mise à
trembler. Elle a déposé sa cuiller sur la table et a
murmuré, si bas que nous l’entendions à peine :
— Mes enfants... vous êtes... mes enfants.
Nous avions tant changé quelle ne nous avait
pas identifiés tout de suite. Ce n’était pas seule­
ment parce que nous portions des vêtements
neufs. Ces quatre jours de liberté avaient déposé
dans nos regards la petite flamme de la vie, que
nous croyions pour toujours éteinte. Nous étions
de l’autre côté, hors les murs, tandis quelle se
morfondait encore.
Marnan portait un foulard autour de la tête. Le
soir de notre évasion, Soukaïna et elle setaient
juré de se raser le crâne si on ne nous rattrapait
pas dans les douze heures qui suivaient. Elles
avaient tenu parole. Ces deux-là s'entendaient à
merveille pour les folies. Mimi était blanche
comme de la craie. Achoura et Halima avaient les
yeux hagards.
Le premier moment de surprise passé, nous
nous sommes tous embrassés longuement. On
riait, on se roulait par terre, on criait :
— On a gagné, le cauchemar est terminé, on
n'est plus à Bir-Jdid.
Maman et les filles se trouvaient au commissa­
riat Ben Chérif depuis le mardi 21 avril. Elles
étaient arrivées trois jours après notre évasion. Au
début, leurs conditions de détention avaient été
épouvantables.
On les avait placées contre un mur, en enfilade,
vêtues de djellabas militaires, la capuche enfoncée
sur leurs yeux bandés. Elles avaient été obligées
de demeurer des heures immobiles, à écouter les
342 La Prisonnière

hurlements de douleur de Borro qu’on torturait


dans la pièce voisine et qui criait qu'il n'y était
pour rien. Elles n'avaient pas mangé depuis long­
temps, et Soukaïna, trop affaiblie pour lester
debout, s’était évanouie. Pour unique nourriture,
on leur avait donné de la pâtée pour chiens, un
liquide innommable, baveux, où surnageait de la
fécule de riz.
Pendant les interrogatoires que maman avait
subis, on l'avait harcelée de questions pour qu'elle
avoue où nous comptions aller. Elle ignorait que
le plan des ambassades avait échoué. Croyant les
diriger vers une fausse piste, elle leur avait
répondu que nous irions à Tanger.
C’était impossible à leurs yeux. Pour eux, nous
n'avions pas quitté les environs de Bir-Jdid. Au
mieux, nous étions descendus de l'autre côté, vers
la frontière du Sahara occidental. Mais la grosse
M alita, la fille de l’ami de mon grand-père, nous
avait dénoncés à Rabat.
Ils s'étaient alors rendus à l'évidence. Nous pou­
vions nous trouver partout au Maroc. Ils avaient
fouillé Rabat et ensuite Tanger, en se concentrant,
comme nous l'avions prévu, sur les points ou nous
pouvions fuir du pays.
Deux heures avant notre arrivée au commissa­
riat Ben Chérif, le traitement ignoble des prison­
nières avait cessé. On leur avait enfin apporté de
la nourriture décente, des escalopes panées, des
haricots verts, servis dans des assiettes et non plus
dans des écuelles en fer-blanc. Maman avait alors
compris que nous avions été repris. La nouvelle
lui fut confirmée un peu plus tard par Allabouch,
le directeur de la DST.
Nous avons raconté notre cavale avec force
détails. Elles nous regardaient avec des yeux
incrédules et nous sentions bien à quel point elles
Vingt ans de prison 343

étaient fières de nous. Pendant que nous parlions,


maman se levait fréquemment, nous touchait,
nous embrassait, répétait les mêmes phrases.
— Mes enfants, mes p etits chéris. C est
incroyable ce que vous avez pu changer...
C'était vrai. Le plus terrible pour nous était de
nous apercevoir que nous ne faisions plus vrai­
ment partie d’un tout. Nous nous sentions un peu
coupables.
Nous avons donc écouté les récits de maman et
de Soukaïna avec beaucoup d ’attention, comme
s'il fallait nous racheter de ce surplus de liberté
que nous avions vécu sans elles.

Après l'évasion

A huit heures trente, ce lundi matin, les gardes


entrèrent comme tous les matins dans la cellule de
maman et lui apportèrent le café préparé par
Achoura. Ils commencèrent leur fouille.
M aman était très calme. Les cinq femmes
avaient passé la nuit à trembler pour nous, surtout
lorsqu'elles entendaient h urler la m eute des
chiens errants. Ne nous voyant pas revenir, elles
s'étaient peu à peu rassurées.
Ils visitèrent sa cellule, sondèrent partout. La
porte des WC était restée entrebâillée.
— Mon fils est malade, leur dit-elle. Il a passé la
nuit aux toilettes. Vous voulez entrer pour véri­
fier ?
Ils refusèrent poliment malgré son insistance.
Ils ressortirent, fermèrent la cellule de maman,
entrèrent chez nous. Soukaïna avait eu le temps
de maquiller les dalles. Ils furent un peu étonnés
quelle les reçoive. D’habitude, c'était moi qui
m'avançais pour leur parler.
344 La Prisonnière

Ma petite sœur était sereine, elle aussi. Elle


avait puisé dans notre réussite la force de leur
tenir tête.
-— Malika et Maria ont leurs règles, dit Sou-
kaïna.
C'était la seule phrase à prononcer pour que les
geôliers ne s'approchent pas davantage. Soukaïna
avait arrangé nos lits de façon à leur faire croire
que nous dormions encore. Comme à son habi­
tude, Mimi resta cachée sous sa couverture et ne
releva pas la tête. Mais au moment où ils quit­
tèrent la pièce, elle poussa un grand soupir propre
à les rassurer.
Tout ces détails faisaient partie d’une stratégie
mise au point avec minutie, comme le reste. Les
gardes entrèrent dans la pièce du tunnel, grat­
tèrent, fouillèrent, tapèrent sur les murs. Pas une
seule fois leurs godillots ne se posèrent sur les
dalles creuses.
Ils passèrent rapidem ent chez A choura et
Halima pour une visite de routine. Elles ne les
inquiétaient pas. De leurs cellules, maman et Sou­
kaïna les surveillaient. Elles entendirent les patau­
gas, tchak, tchak, tchak, puis les clés.
Maman était partagée entre l’excitation et la
peine pour ces pauvres bougres qui depuis onze
ans rythmaient nos journées, et que notre évasion
allait mettre en danger.
Juste avant qu’ils arrivent à la cellule de Raouf,
m am an frappa violem m ent à sa porte. Ils
revinrent sur leurs pas et lui demandèrent ce
quelle voulait.
— J'ai oublié de vous dire quelque chose de très
important. Revenez.
Ils obéirent, ouvrirent à nouveau sa cellule.
— Voilà, dit-elle, M alika, Maria, Raouf et
Abdellatif se sont évadés.
Vingt ans de prison 345

Ils ne réagirent pas. Elle les secoua un par un.


— Allez dans les toilettes, vous verrez bien.
Abdellatif n ’est pas là. Allez chez les filles, chez
Raouf, soulevez les draps, regardez partout, sous
les lits... Ils se sont évadés, je vous dis.
Il ne fallut pas moins d'une bonne dizaine de
minutes pour que la nouvelle parvienne à leur cer­
veau embrumé. Pendant que maman s’échauffait,
ils la regardaient avec commisération, comme si
elle était subitement devenue folle.
— Ressaisissez-vous, madame Oufkir, voyons,
vous êtes une femme raisonnable, d'habitude...
Mais maman ne les lâchait plus. Elle virevoltait
dans la cellule, soulevait la paillasse, entrait dans
les toilettes.
— Mais en quelle langue faut-il que je vous le
répète? Quatre de mes enfants se sont évadés...
Ils se mirent à fouiller partout en la suivant.
Puis ils se regardèrent. Le petit n'était nulle part.
Il y eut un silence paniqué. Ils ouvrirent à nou­
veau notre cellule. Ils nous savaient capables du
pire. Et si Abdellatif avait réussi à se faufiler chez
nous et s’était caché pour leur faire peur? Sou-
kaïna les reçut en souriant.
— Elles sont là, elles dorment, elles ont leurs
règles, dirent-ils. Tu nous l’as dit, on les voit bien...
— Non, dit Soukaïna, elles ne sont pas là.
Regardez.
Ils soulevèrent nos couvertures. A notre place,
Soukaïna avait disposé deux tas de vêtements. Ils
regardèrent sous les lits, fouillèrent du mieux
qu’ils le purent puis se rendirent chez Raouf où ils
cherchèrent aussi, sans résultats.
Ils eurent alors un moment de démence. Notre
évasion les condamnait à une mort certaine. Us
entrèrent dans notre cellule avec des pioches et
firent sauter les dalles de notre chambre. De là, ils
.546 La Prisonnière

passèrent à la cellule du tunnel et firent encore


sauter des dalles sans pour autant découvrir le
passage. Ils ne comprenaient rien. Ils paniquaient,
criaient et couraient dans tous les sens.
Puis ils entrèrent dans la cellule de Achoura et
Halima et les frappèrent violemment pour les
faire avouer, Ils n'osaient pas toucher maman ou
mes sœurs. Maman intervint alors et tambourina
à sa porte pour leur parler. Ils étaient si affolés
qu’ils ne l'écoutaient pas. Elle dut hurler pour se
faire entendre.
— Calmez-vous, leur conseilla-t-elle, très maî­
tresse d'elle-même. Et cessez de tout détruire.
Vous connaissez Rabat. Quand ils vont arriver, ils
diront que vous êtes complices.
Les pauvres bougres étaient sur le point de
s'écrouler de terreur.
— Vous avez raison, on va tout replacer comme
avant.
— Non, dit maman, c’est trop tard. Lancez plu­
tôt l'alerte.
Les gardes étaient bien ennuyés. Borro n'était
pas là. Comme il n'était pas de service le
dim anche, il en profitait p our aller voir ses
enfants et rentrait tard le lendemain. Le lundi
matin, les gardes perquisitionnaient sans lui. Ils
n'avaient pas l'habitude de prendre des responsa­
bilités et se retrouvaient complètement perdus. Ils
suivirent cependant les conseils de maman. La
nouvelle de notre évasion tomba directement à
l'état-major et au ministère de l’Intérieur.
A peine une heure plus tard, l'ignoble Borro
arrivait. Lui qui deux mois auparavant avait
menacé maman avec un pied de vigne, lui qui
nous narguait avec sa stature de gorille et ses
petits yeux injectés de sang, lui qui se flattait
d’avoir su nous mater, se tenait devant elle, le teint
cireux, les yeux baissés. Il évitait son regard.
Vingt ans de prison 347

Elle jubilait mais s'appliquait à ne rien lui mon­


trer.
Selon lui, notre évasion était impossible. Nous
nous étions cachés quelque part. Il ordonna de
regarder sur les toits. Bien entendu, la fouille ne
donna rien.
Il releva les yeux sur maman et lui dit d’une voix
tremblante :
— Ils se sont évadés.
Il avait vieilli de vingt ans en moins d'une heure.
Finis l'arrogance, la méchanceté, le mépris. Il traî­
nait le pas, se laissait guider par maman et Sou-
kaïna. Il ressemblait à un condamné que l'on
mène à la potence.
Les gardes enfermèrent maman et mes sœurs
dans notre cellule. Elles restèrent ainsi un bon
moment à attendre. Un peu plus tard, elles enten­
dirent le ciel qui vibrait, noirci soudain par une
arm ada d ’hélicoptères qui atterrirent dans les
champs. Des officiers en grande tenue d’apparat
envahirent la caserne.
Les portes de la prison s’ouvrirent. Des policiers
entrèrent, tenant de féroces bergers allemands en
laisse. Ils leur donnèrent nos haillons à renifler et
les lâchèrent dans la nature. Elles eurent alors très
peur. Les mouhazzins furent remplacés par des
gendarmes, aux méthodes moins frustes.
Ils bandèrent les yeux de maman et la firent sor­
tir dans la caserne, puis asseoir avec brutalité. Le
ton était menaçant. Il ne s'agissait plus des gardes
que l'on pouvait manipuler ni de Borro que nous
commencions à connaître. Les officiers parlaient
durement, sans humanité. Ils allaient lui faire
payer notre audace.
Maman tremblait de peur mais elle ne se laissa
pas démonter. Dès la première question, elle inter­
rompit celui qui l'interrogeait.
348 La Prisonnière

— Général Ben Slimane, dit-elle, pas la peine


de ruser, j ’ai reconnu votre voix.
L’homme se leva immédiatement et fut rem­
placé par un autre. Les yeux bandés, maman per­
cevait leur malaise. Ils avaient tous été des fami­
liers de mon père, elle les avait reçus des centaines
de fois à la maison. Le second officier eut droit
aux mêmes réflexions que Ben Slimane.
— Tu n ’as même pas le courage de me faire
face, dit-elle, méprisante. Tu es pourtant un sol­
dat. Tu es donc obligé de m’interroger en me ban­
dant les yeux? Quoi que vous fassiez et même au
bout du monde, je vous reconnaîtrai tous, ajouta-
t-elle.
Elle ne voulait rien leur dire et, malgré sa peur,
elle restait digne et courageuse.
— Madame Oufkir, soyez raisonnable. Si vous
ne nous révélez pas où ils sont, cela peut être dan­
gereux pour eux. Ils risquent d etre mangés par les
loups qui pullulent dans la région.
Je préfère qu'ils soient mangés par les loups que
par vous...
Ils la raccompagnèrent dans sa cellule, Sou-
kaïna subit les interrogatoires à la place de
maman, les yeux bandés, elle aussi. Elle avait
pourtant neuf ans à son entrée en prison et ne
pouvait reconnaître personne. Mais après chaque
interrogatoire, elle décrivait à maman la voix des
officiers et maman les identifiait.
Ils voulaient savoir où nous nous trouvions,
usaient de tous les moyens, les menaces, l'intimi­
dation, les supplications, le chantage affectif, mais
Soukaïna leur tenait tête, imperturbable, malgré
sa frayeur et son angoisse.
La première fois qu’ils entrèrent dans la prison
en la ram enant à sa cellule, elle les entendit
s'adresser à Borro.
Vingt ans de prison 349
— On aura ta peau, lui dirent les généraux.
Comment as-tu pu faire vivre ces enfants dans des
conditions pareilles ?
Nous ne nous en rendions même plus compte,
mais l’endroit était impressionnant de crasse et
d'msalubrité. A force de cuisiner au charbon de
bois, les murs et les grillages étaient noirs de suie.
Tout était délabré, grisâtre, sombre et ruisselant
d’humidité. Le confort était plus que sommaire :
paillasses, caisses de carton en guise de meubles,
terre battue. Des animaux en cage auraient été
mieux traités.
Les généraux savaient que le roi exerçait sa ven­
geance sur nous, mais jamais ils n’auraient pu
imaginer que nous vivions dans de telles condi­
tions. Pour eux, nous recevions des livres, du
courrier, nous étions relativem ent choyés. Ils
interrogèrent Soukaïna sur notre alimentation.
Elle leur révéla que nous ne connaissions plus le
goût de certains aliments, le lait, le beurre, les
fruits. Elle décrivit nos repas, expliqua comment
nous nous faisions des sandwiches aux herbes
bouillies. Les généraux étaient d’autant plus horri­
fiés que les aliments entraient normalement dans
la caserne ; les soldats n ’étaient privés de rien.
Ils n’avaient pas encore repéré le trou contre le
grillage. Au bout de vingt-quatre heures, ils ne
comprenaient toujours pas comment nous nous
étions échappés. Un tunnel était infaisable. Il fal­
lait du matériel, des bras. Maman, Soukaïna et
Mimi étaient dans un état physique déplorable.
Où auraient-elles trouvé la force de creuser ?
— On n’a pas eu besoin de bras musclés, lâcha
finalement Soukaïna au bout de quelques inter­
rogatoires, où les mêmes questions revenaient
sans cesse. Pour nous évader, il nous aura fallu
quinze ans de prison, quinze ans de souffrances
350 La Prisonnière

inhumaines, quinze ans de faim, de froid, de peur,


de privations. Quant à l’intelligence, vous nous
avez laissé tout ce temps-là pour la faire fructifier,
Ils craquaient. Ils voulaient tout savoir. Tout
comprendre. Par la force, s’il le fallait
Mais Soukaïna était lâchée. Elle racontait sans
se faire prier, prenait un malin plaisir à utiliser
notre vocabulaire : lampions, éléphants... Ils la
regardaient, éberlués, partagés entre l'incompré­
hension et la colère. Se moquait-elle d'eux? Ils
pourraient se fâcher... En dépit de la terreur qui
lui nouait le ventre, ma sœur demeurait très polie.
Les interrogatoires étaient vraiment éprouvants et
Soukaïna, malgré sa bravoure, n’en menait pas
large Mais elle était consciente du rôle quelle
jouait.
Il faut dire quelle se débrouillait à merveille.
C'était la première fois que cette jeune femme de
vingt-quatre ans, prisonnière depuis 1âge de neuf
ans, tenait le devant de la scène. Elle était comme
un muet qui soudain recouvre l’usage de la parole.
Elle se découvrait drôle, intelligente, rusée, nar­
quoise, insolente. Elle tenait son public en
haleine, même si ledit public était en rage devant
une telle audace.
Malgré leur ton menaçant, ils étaient subjugués,
intrigués, parfois hilares.
— Mais puisque vous n’aviez pas de montres,
comment saviez-vous l’heure pour refermer le
tunnel ?
— Cornélius.
— Qui est ce Cornélius? Un complice? Ne te
moque pas de nous, sinon...
— Mais dis-nous, vous vous êtes pris pour Gali­
lée...
Soukaïna s'en donnait à cœur joie. Ils étaient
vraiment secoués.
Vingt ans de prison 351

— Mais c’est l ’évasion du siècle. C'est


incroyable...
De temps en temps, ils l'interrompaient :
— Votre père a de quoi être fier de ses enfants.
Ils voulaient savoir qui les avait éduqués en pri­
son.
— Malika, répondait-elle. Elle nous a appris à
lire, à écrire, à parler, à nous tenir à table. Elle
nous a instruits, elle nous a soutenus. Elle nous a
servi de mère, de père, de professeur. Nous lui
devons tout ce que nous sommes.
Tout le monde fumait devant elle. Après leur
départ, elle ramassait les mégots. Un officier la
voyant faire lui du .
— Je n’aurais jamais pu survivre à ce que vous
avez vécu.
Et il lui tendit de vraies cigarettes.
Elle donnait tellement de détails précis et véri­
fiables qu'ils finissaient par la croire. Mais elle ne
voulait pas leur indiquer l'endroit où nous avions
creusé. Avant de partir, nous avions été formels,
ils devaient le trouver d'eux-mêmes. Elle s’amusait
avec eux, comme à la main chaude. C'est tiède,
c'est froid, c'est brûlant.
Finalement elle trouva que le petit jeu avait
assez duré. Ils .s'énervaient, se montraient cas­
sants, la menaçaient de plus en plus violemment.
Elle les amena alors à la cellule.
— Le tunnel est là, cherchez.
Ils lui ôtèrent son bandeau des yeux et elle put
constater que tous les généraux étaient en grande
tenue. Ils braquèrent leurs torches sur les dalles.
Ils lui demandèrent d'attendre le cameraman pour
Les ouvrir. Ils voulaient la filmer et la photogra­
phier dans l’action pour envoyer les preuves de
notre évasion au roi, je suppose.
Soukaïna ôta les dalles, fit sauter la couche de
352 La Prisonnière

ciment, tira toute seule les éléphants et les lam ­


pions devant leurs yeux ébahis.
Ils appelèrent les gendarm es p our qu'ils
s’assurent qu'il y avait bien un passage. Puis ils
envoyèrent le cameraman filmer le parcours, ainsi
que nos maigres outils, la cuiller, le manche de
couteau, le couvercle de boîte à sardines.
Les chiens rapportèrent ce que nous avions
abandonné dans notre fuite, le poivre, la barre de
fer, les haillons. Les hélicoptères ratissèrent toute
la région en vain, nous étions introuvables.
Ils embarquèrent alors maman et les autres au
commissariat de Casablanca. Elles étaient tran­
sies de peur et d'angoisse, bien plus pour nous
dont elles n’avaient pas de nouvelles, que pour
leur propre sort.
A Ben Chérif, maman s’efforçait cependant de
garder la tête froide. D’après l’attitude de leurs
geôliers, nous n ’avions pas encore été retrouvés et
c’était la seule chose qui lui importait.
Halima fut giflée et frappée à plusieurs reprises.
Elle ne se privait pas de donner aux policiers des
leçons de morale qui les mettaient hors d’eux.
C'était une femme très arrogante qui se glorifiait
de sa fidélité à notre encontre et de son amour
pour nous.
— Je les ai suivis en prison par ce que je le vou­
lais, et si c’était à refaire, clamait-elle, je le refe­
rais. Ne comptez pas sur moi pour les trahir.
Leurs mauvais traitements cessèrent un peu
avant notre arrivée, quand il hit clair que le
monde entier était au courant de notre évasion. Ils
ne pouvaient plus se permettre, désormais, de
nous maltraiter. Nous avons passé la nuit ainsi, à
parler, à rire, à nous embrasser et nous féliciter.
Nous avions vengé mon pere.
Nous fêterions désormais le 19 avril, date de
V ingt ans de prison 353

notre évasion, comme le jour qui nous avait rendu


notre dignité.
Le séjour à Ben Chérif dura deux mois et demi,
pendant lesquels nous n ’avons pas cessé de m an­
ger. Les premiers jours, les plateaux défilaient
sans arrêt. Haricots verts, escalopes panées, riz,
desserts, le menu n'était pas varié, mais pour
nous, c'était Byzance.
Pour rester fidèles à notre tradition de la prison,
nous avions surnommé Raouf : « Bou-Ssena », ce
qui signifie « dent unique » parce que le pauvre
n’avait plus que trois dents. Mon frère s’était lui-
même caricaturé, long et maigre, les pommettes
saillantes, le cou en tire-bouchon et la mâchoire
sertie d’une seule dent où brillait un diamant.
On nous avait donné un poste de télévision.
Nous qui n'avions connu que le noir et blanc, nous
découvrions le monde en couleurs. Le Maroc défi­
lait sous nos yeux et nous ne reconnaissions rien.
J'étais bien obligée de convenir que ce pays s'était
modernisé et de rendre au roi cet hommage.
Jetais partagée entre la fierté pour mon peuple et
la rancœur contre ce souverain qui avait si bien
réussi avec des moyens si indignes.
Sa fille, la princesse Meriem se mariait et les
reportages se succédaient sur la famille royale. Je
ne voyais plus le bourreau mais l’homme qui avait
veillé sur mon enfance. Mes larmes coulaient sans
que je puisse m’en empêcher. Cette attitude éton­
nait les autres qui ne pouvaient pas comprendre
cette fidélité à mon passé. C etait ainsi. J’oscillais
sans cesse de la nostalgie à la haine, de lemotion à
la peur.
Avec la télévision, nous avons eu droit à un
magnétoscope. Allabouch possédait une grande
vidéothèque de films saisis et il nous les prêtait à
volonté. Les flics parlaient beaucoup de Rocky,
354 La Prisonnière

aussi nous étions-nous décidés pour Stallone.


Mais c'était un film porno : le grand Sylvester
avait commencé sa carrière ainsi. Passé le premier
moment de stupeur, nous avons tous hurlé de rire.
Le lendemain, maman remercia Allabouch pour
l’éducation sexuelle qu’il entendait donner à ses
enfants. Très gêné, le directeur se confondit en
excuses.
Les interrogatoires avaient repris. Ils savaient
tout de l’évasion à présent, mais ils voulaient
connaître nos intentions. Us nous reprochaient
d'avoir pris des avocats français au lieu d'avocats
marocains. Comme si nous avions eu le choix...
Le plus souvent, ils tentaient de nous faire tom­
ber dans les pièges les plus grossiers. Mais quinze
ans de geôle nous avaient appris à ruser et ils en
étaient pour leurs frais. Cela ne nous avançait
guère : nous ne savions toujours pas quel allait
être notre sort. Nous n ’avions plus de nouvelles de
Dartevelle.
Après un conseil de famille, nous avons décidé
d'écrire au roi. Nous voulions lui demander l’auto­
risation d'émigrer au Canada. Allabouch était
inquiet : il avait peur que nous nous laissions aller
à insulter Sa Majesté, ce qui netait pas dans nos
intentions. La lecture de notre lettre le fit bondir
d’indignation.
■— Ne dites pas ci, ne dites pas ça...
Nous étions catégoriques, il n'était pas question
de modifier la moindre phrase. Nous ne voulions
pas rester au Maroc. Le Canada était un bon choix
car le roi ne nous aurait ïamais laissés partir pour
la France. Nous étions bien embarrassants : il ne
pouvait plus nous escamoter avec une opinion
internationale au courant de notre histoire. Mais
qu'allait-il faire de nous?
En attendant sa réponse, nous nous compor-
Vingt ans de prison 355

tions comme des prisonniers modèles dans ce


commissariat qui nous paraissait le comble du
luxe, à coté de ce que nous avions vécu. Nous ne
protestions jamais, même quand on nous bandait
les yeux pour aller à la salle de bains ou aux toi­
lettes. Pour une fois cette surveillance nous faisait
plaisir car elle nous rehaussait au même rang que
les héros que nous admirions.
Nous ne nous lassions pas de mesurer l'estime
et l'admiration que les policiers nous portaient et
que nous pouvions lire à tout moment dans leurs
yeux. Chaque jour un peu plus, nous savourions
notre victoire et l'ampleur de notre vengeance sur
le roi.
— Vous les avez niqués, disaient-ils, en faisant
le V de la victoire.
Un jour que nous faisions les cent pas dans le
couloir, nous avons croisé par hasard deux prison­
niers palestiniens. Ils se retrouvèrent face à nous.
Les policiers les virent mais un peu tard, et se pré­
cipitèrent sur eux pour les emmener. Mais ils
eurent le temps de hurler en arabe que nous
avions gagné, que la victoire était à nous.
Au bout du couloir, après les toilettes et les
douches, une grille était gardée en permanence
par un policier en armes et en treillis. Cette sur­
veillance nous intriguait. Harcelés par nos ques­
tions, les policiers finirent par nous répondre qu’il
s'agissait de l’endroit où l'on interrogeait les pri­
sonniers.
Nous voulions absolum ent aller voir Notre
requête leur semblait bizarre mais, à force d ’insis­
ter, ils finirent par y accéder. De l’autre côté de
cette grille, un couloir étroit était bordé par des
portes de cellules.
J'ai supplié le policier qui m'accompagnait. Il a
haussé les épaules.
356 ixi Prisomiière

— Comme tu voudras, mais je t’aurai prévenue.


Ça va t’achever.
Il a ouvert une lucarne. La cellule était si minus­
cule q u ’on pouvait difficilement se tenir debout ou
même couché, tant le plafond était bas. Un
homme était allongé à même une dalle de béton. Il
était avachi, sans réactions. Dans la pénombre, il
me fixa sans me voir.
Je l'ai regardé moi aussi, les yeux pleins de
larmes. Je lui ai murmuré :
—- Courage, couiage.
Je m'en suis voulu tout de suite. C'était comme
si j'avais donné deux gouttes d’eau à quelqu’un qui
se mourait de soif dans le désert.
Le policier referma la porte mais j'avais eu le
temps de voir le visage du prisonnier qui setail
mis à trembler.
Je sanglotais.
— Je t’avais dit de ne pas y aller, me dit le flic.
Cet homme était un prisonnier politique. Un
parmi tant d’autres.
Nous attendions la réponse du roi sans beau­
coup d’illusions. Au bout de deux mois, Allabouch
nous convoqua et nous annonça que Sa Majesté
avait mis provisoirement à notre disposition, à
Marrakech, une maison meublée, dotée de tout le
confoxi. Il y avait même un jardin. Nous serions
entièrement pris en charge, nourris, habillés, soi­
gnés.
Pour nous qui sortions de l'enfer, cette proposi­
tion était inespérée. Nous y habiterions en atten­
dant que Sa Majesté prenne une décision au sujet
de la demande d'immigration que nous lui avions
transmise.
La nouvelle bit bien accueillie. Dans notre exci­
tation, nous avons éludé les vraies questions.
Vingt ans de prison 357

Serions-nous vraiment libres un jour? Et dans


combien de temps ?
Mais nous n’avions pas encore la force de nous
les poser. Nous étions si fatigués que nous n'aspi­
rions qu'à manger et à dormir.
Marrakech
( 1 er j u ille t 1 9 8 7 -1 9 f é v r ie r 1 9 9 1 )

Six mois d ’euphorie

La maison que Sa Majesté nous a royalement


attribuée est située à Targa, à quelques kilomètres
de Marrakech, le lieu favori de villégiature de la
bourgeoisie casablancaise. Du vivant de mon père,
le ministère de l’Intérieur nous prêtait là-bas une
ferme, où nous aim ions passer nos vacances
d’hiver et monter à cheval le week-end. Nous en
avons gardé d ’excellents souvenirs.
De toutes les villas des environs, la nôtre est la
plus isolée, ceinte de hauts murs qui laissent voir,
à l’extérieur, la cime des arbres. Un jardin en
friche l’entoure. La maison qui date sans doute de
l'époque coloniale est de vastes dimensions et d’un
aspect, sinon agréable, du moins confortable.
Après Bir-Jdid, elle nous semble un palais.
L’intérieur nous enchante par la longueur des cou­
loirs, la clarté des pièces et leur multitude. La plu­
part des chambres sont situées à l’étage. Je par­
tage la mienne avec Maria. Soukaïna, Mimi,
Abdellatif et maman se sont installés séparément.
Raouf, qui a besoin de fuir le gynécée, s’est attri­
bué la chambre du bas donnant sur le jardin.
360 La Prisonnière

Achoura et Halima se sont établies près de la cui­


sine.
La maison possède deux salons comme dans les
belles maisons bourgeoises. Le plus petit est meu­
blé à l'occidentale, avec un canapé et des fauteuils
moelleux disposés autour d’une imposante chemi­
née. Le second est décoré à la marocaine de mate­
las au sol et d’une table basse. Nous qui avons tant
manqué de lumière, nous nous extasions sur la
blancheur des murs, le nombre de fenêtres, les
interrupteurs électriques. Nous avons des robinets
d’eau douce, froide et chaude, un luxe, de vrais
sanitaires et des baignoires...
Ce n’est sans doute pas le paradis, mais pour les
parias de Bir-Jdid, cela s'en rapproche.
Très excités, les enfants courent partout, rient,
crient, se chamaillent pour la répartition des
chambres. Mon humeur n’est pas aussi joyeuse.
Encore des murs, encore des portes, encore des
policiers, encore des interdictions de sortir, de se
promener, de vivre...
Encore une prison, même si elle ressemble à
une vraie maison. Où est la liberté dont nous
avons tant rêvé ? Pour ne pas gâcher leur bonheur,
je mets un bémol à mes doutes et je suis le mouve­
ment en feignant l’enthousiasme.
— Oui, c’est formidable, oui, nous allons être
heureux. Et puis n’est-ce pas provisoire?
Au diable les soupçons, on verra bien plus tard.
On nous a donné carte blanche pour le mobilier
de nos chambres, nos vêtements et nos besoins
quotidiens. Il nous suffit de demander pour obte­
nir ce que nous désirons, livres, disques, cassettes
vidéo, papier, cahiers, stylos, magazines féminins
et journaux marocains. La presse internationale.
Le Monde, Libération? Il ne faut pas rêver... On
nous a aussi procuré une chaîne stéréo, une télé-
Vingt ans de prison 361
vision, un magnétoscope et des postes de radio.
Mais quand nous ne sommes pas sages, on nous
censure les émissions télévisées.
Le caïd de Marrakech et son adjoint sont char­
gés du marché quotidien. Le premier jour, ils nous
suggèrent d'établir une liste de provisions. Nous
pouvons obtenir tout ce qui nous fait envie ou
plaisir.
Je ne comprends pas tout de suite ce qu’ils
entendent par « tout ». Un kilo de viande heb­
domadaire me paraît suffisant pour neuf. Ecrire le
mot « beurre », ou même y penser, est inconce­
vable. Ils ne saisissent pas mes hésitations.
J’insiste.
— Pouvons-nous avoir aussi des fruits? Du lait
frais? Du chocolat? Des bonbons? Ces denrées-là
ne nous sont donc plus interdites?
Ils ont dit vrai. N ous com m andons, ils
apportent. Peu à peu, nous nous enhardissons. La
nourriture devient notre seule obsession, notre
unique raison detre. Tous les soirs nous réflé­
chissons avec sérieux à nos menus du lendemain,
et nous les concoctons avec le cuisinier de la
police qu'on a mis à notre disposition. En arri­
vant, ce brave homme ne savait pas cuisiner. En
nous quittant quatre ans plus tard, il est devenu
un vrai cordon-bleu.
Cest que nous sommes devenus exigeants sur la
qualité de nos recettes. Nous voulons des crêpes,
et des galettes, et aussi des tajines et des couscous,
des crèmes et des compotes. Et puis, tiens, tous
les jours, un gros gâteau d’anniversaire bourré de
crème... Avec les aliments, nous retrouvons le goût
de vivre
Souvent, je me réveille au milieu de la nuit, le
corps baigné de sueur, assaillie par des cauche­
mars ou des souvenirs terribles. Je ne sais plus où
362 La Prisonnière
f

je suis. Bir-Jdid? Borro? Benaïch? Ces fantômes


me poursuivent. Je m’habille à la hâte et je des­
cends tout doucement vers la cuisine. Je croise
alors un membre de ma famille, frappé de la
même insomnie, qui remonte avec un plateau
chargé de nourriture.
— C’est toi, Raouf? Qu'est-ce que tu inanges,
Abdellatif?
Le fou rire nous gagne. Nous revenons
ensemble vers le réfrigérateur et nous comparons
nos choix. Nous nous empiffrons de concert.
L’assouvissement de ces fringales nocturnes nous
prouve que nous ne sommes plus au bagne.
Nos corps manquent de tout, nos maladies sont
innom brables. Les hém orroïdes de Mimi lui
valent un mois d'hospitalisation. Nous souffrons
de fièvres inexpliquées, d’abcès, de phlegmons,
nous perdons nos cheveux, nous n’avons plus de
muscles, plus de chair, plus de dents, rien que la
peau et les os, et encore, dans quel état... Mais
nous avons beau manger sans arrêt, nous bourrer
de vitamines et de médicaments, nos carences
sont telles qu’il nous semble à chaque fois verser
de l’eau dans du sable.
Pour récupérer, je me défonce toute la matinée
dans le sport : jogging, gym, et foot avec mes
frères. J’ai demandé des ouvrages sur l'alimenta­
tion des sportifs et je suis devenue une encyclo­
pédie vivante sur le su|et. J’ai suivi ce régime pen­
dant deux ans mais mon corps reste longtemps
dans un état lamentable. Je m’astreins cependant
à ces efforts, un peu comme une handicapée qui
recommence à marcher.
Le reste de la journée, j ’écoute de la musique et
je lis. Je suis boulimique de livres autant que de
nourriture ; romans, essais, livres d’histoire sur la
Deuxième Guerre mondiale et sur la Russie, tout
Vingt ans de prison 363

me passionne. Les premiers temps, je ne me


contente pas de lire. Je me sens tellement inculte
que j ’apprends des mots et des poésies par cœur.
Je consulte le dictionnaire, je lis Baudelaire et
Chateaubriand, je refais des phrases comme un
enfant de classe primaire.
On m’a procuré en fraude une petite machine à
écrire qui appartient à mon grand-père et, cédant
à la pression générale, j’ai entrepris de retrans­
crire l’Histoire. J’ai commencé à prendre des notes
pour un scénario. Je tiens aussi mon journal.
Je me gave de filins et de séries télévisées, même
si la plupart me rendent perplexes. E.T. me semble
une énigme indéchiffrable. Je ne comprends rien
aux soucoupes volantes, aux effets spéciaux, à la
philosophie du film. Quinze ans de retard sur la
modernité paraissent difficilement rattrapables.
Je crois bien que c’est moi, l’ovni.
Soukaïna peint et écoute les chansons de Patri­
cia Kaas pour laquelle elle éprouvera longtemps
une passion violente. Abdellatif joue au foot;
Raouf a commencé une première année de droit
par correspondance; maman écoute ses chères
informations et épluche la presse qu’on veut bien
lui apporter. Nous nous recyclons tous, chacun à
sa manière.
Le soir, nous organisons des fêtes où tout le
monde se met sur son trente et un. Dès sept
heures du soir, la maison bruisse d'une agitation
joyeuse. On repasse les vêtements, on bâtit des
ourlets, on gomine ses cheveux, on se coiffe, se
maquille, se manucure les mains et les pieds. Et
on se retrouve dans le salon devant un splendide
buffet.
Avec la vie qui recommence, nous réapprenons
les émotions si longtemps contenues. Nous avons
laissé nos « tenues de combat » au placard, nous
364 La Prisonnière

sommes redevenus plus humains. Nos corps ont


recommencé à vivre.
Je suis souvent très perturbée comme on l'est à
l’adolescence quand un slow pathétique nous met
le cœur en émoi. Car malgré mes trente-quatre
ans, je ne suis encore qu’une toute jeune fille
taraudée par un besoin désespéré d’amour et qui
sanglote des heures, toute seule, dans sa chambre.
Nous avons une chanson préférée que nous ne
nous lassons pas d’écouter. Il s’agit du générique
du film La Lumière des justes, interpiété par
Charles Aznavour. Elle s’intitule « Etre ».
L’un de nous branche la chaîne et nous nous
serrons les uns contre les autres, en reprenant en
chœur le refrain :
— Etre, mourir pour mieux renaître...
Est-ce la voix poignante d’Aznavour qui nous
fait sangloter? Ou les paroles qui semblent avoir
été écrites exprès pour nous ?
Tous les matins, le commissaire El Haj passe à
la villa pour prendre des nouvelles, et savoir si
nous sommes satisfaits de notre sort. En réalité, il
est chargé de nous sonder sur notre détermination
à nous installer au Canada. Nous ne sommes pas
dupes.
Nous connaissons bien les façons de procéder
du régime. On vous enrobe de paroles mielleuses,
on endort votre méfiance par des compliments,
une fausse complicité, puis la question piège fuse
au moment où l'on s'y attend le moins. Fort heu­
reusement, nous sommes devenus experts à ce jeu
du chat et de la souris et nous tentons nous aussi
de soutirer, l’air de rien, le plus d ’informations
que nous pouvons.
Nous sommes dans l’expectative. Nos avocats
français, maître Dartevelle et maître Kiejman,
n’ont plus donné signe de vie. Ce silence nous
Vingt ans de prison 365

inquiète. Nous sommes bien traités, certes, mais


si nos limites ont été repoussées, si nous pouvons
à présent marcher, courir, respirer, toujours dans
les limites du terrain vague, nous restons toujours
des prisonniers.
Le 3 juillet, on nous annonce enfin la visite de
Georges Kiejman. C’est la première fois que nous
le rencontrons. Visiblement ému de nous voir et
très respectueux de nos personnes, il nous fait un
petit discours très bien tourné. Pour avoir perdu
des membres de sa famille en camp de concentra­
tion pendant la guerre, il sait ce que nous pouvons
éprouver et se sent obligé de défendre notre
affaire jusqu'au bout. Il s’engage à ce que nous
retrouvions la liberté.
Ses paroles me paraissent justes, emplies de
vraie compassion pour les persécutés que nous
avons été. Enfin q uelqu’un nous réhabilite,
reconnaît notre statut de victimes. Enfin, on nous
comprend et cela nous réchauffe le cœur.
Il nous a raconté son entrevue avec le roi qui a
eu lieu quelques jours plus tôt. Celui-ci a parlé de
nous avec chaleur et passion. Il me considère
comme sa fille et a raconté à l'avocat qu'il m’a lui-
même élevée, m'a donné mes premières raclées et.
a ri à mes premières farces.
Dans cette malheureuse affaire je suis, pré­
tend-il, son seul point noir avec le petit Abdellalif
pour lequel il se tourmente aussi.
Maître Kiejman semble assez touché de mes
relations filiales avec le souverain. Il ignorait cette
partie de mon histoire.
— Vous savez, Malika, pendant les trois heures
de notre conversation, votre nom est revenu sans
arrêt. Sa Majesté a beaucoup d ’affection pour
vous.
Nous sommes tous bien plus sceptiques que lui
366 La P riso n n ière

sur ta prétendue sensibilité de Sa Majesté à notre


égard, mais nous gardons nos réflexions pour
nous.
L'avocat a demandé au roi de nous libérer. Ce
dernier n ’est pas contre, mais il refuse de nous
laisser partir pour la France. Ses arguments nous
semblent bien spécieux. Sa Majesté redoute qu’un
membre de la communauté marocaine attente à
notre vie. Maître Kiejman nous relate les craintes
du roi avec une certaine ironie, nous semble-t-il.
D’ailleurs, il possède la parade :
— Votre Majesté, les Oufkir veulent émigrer au
Canada.
Le roi a fait mine d'être étonné. Il a réfléchi,
puis il a proposé de nous envoyer en Israël. Sa
logique est imparable. Le souvenir de mon père
est respecté là-bas puisqu’il a laissé émigrer les
Juifs marocains par milliers
Sa Majesté omet simplement d’ajouter qu’il
nous exile dans un pays en guerre, à la merci de
n’importe quel intégriste à qui on peut bourrer le
crâne des meilleurs arguments pour nous suppri­
me]'.
Maître Kiejman a senti le piège. Il a argumenté
tant et plus.
A la fin de l’entretien, il a obtenu de Sa Majesté
l’assurance que nous obtiendrions nos passeports
et nos visas pour le Canada. Le roi ne veut plus
entendre parler de nous, mais en contrepartie
nous devons nous taire sur ce que nous avons
vécu.
Maître Kiejman s’est engagé pour nous.
Notre avocat a un autre message à me trans-1
1. Après la guerre des Six Jours, en 1968, tes Juifs marocains
ont émigré en masse en Israël, en France et au Canada. Le général
Oufkir, qui comptait beaucoup d'amis parmi la communauté, a
facilité leur dépari
Vingt ans de prison 367

mettre. Alain Delon la appelé et l'a assuré de son


amitié à notre égard. Il est prêt à nous aider sur le
plan matériel et à payer les frais de justice si
besoin est. Maître Kiejman ajoute cependant que
l’acteur ne prendra aucune position politique. Il a
encore des intérêts au Maroc.
Je suis tout de même très réconfortée par ce
petit clin d'œil. Ainsi, Alain ne m'a pas oubliée. Il a
sûrement reçu un des petits pamphlets que nous
avons écrits en prison et que nous avons adressés
aux personnalités politiques et à un certain
nombre de nos anciennes relations, quand nous
étions en cavale, à Rabat. De tous ceux-là, il est le
seul à s'être manifesté et cela me touche infini­
ment. le décline cependant l’offre en demandant à
maître Kiejman de le remercier pour moi.
L'été est torride cette année-là mais cela ne nous
importe guère. Notre départ pour le Canada est
fixé à la fin du mois d’octobre, aussi nous pouvons
bien supporter les désagréments de la chaleur.
Nous som m es heureux, euphoriques, trio m ­
phants. Nous allons pouvoir refaire notre vie.
L'inconnu nous fascine. Nous échafaudons les
projets les plus insensés. Nous allons vivre tous
ensemble dans une immense ferme composée de
sept maisons, reliées les unes aux autres par des
couloirs souterrains menant à une salle de jeu.
Nous ne nous marierons pas mais nous aurons de
nombreux partenaires amoureux. Nous ne nous
quitterons jamais. Les petits poursuivront des
études et les grands travailleront.
Nos divagations habituelles nous reprennent.
De temps en temps la pensée qu’on veut se
débarrasser de nous me traverse l'esprit mais je
m ’efforce de la chasser, tout comme j écarté l’idée
que tout cela est impossible, trop beau pour être
vrai, et que nous ne serons jamais libres.
368 L a P rison n ière

On a enfin autorisé mon grand-père à venir


nous voir. On nous a prévenus comme toujours, à
la dernière minute. Il est arrivé le 10 octobre. A
soixante-douze ans passés, il est resté le bel
homme de naguère, grand, digne, le visage à peine
ridé. Seul son regard mouillé indique que le cha­
grin le ravage. En nous voyant tous réunis, il
éclate en sanglots et ne peut plus se calmer avant
un long moment.
Il serre maman dans ses bras, il nous embrasse
à tour de rôle et nous regarde tous avec une
grande tendresse mêlée d'une infinie tristesse. Il
semble anéanti. C’est sûr, il a pitié de nous, de
notre allure encore misérable, de nos visages
d'anciens enfants que la vie a durcis trop vite.
Nous avons tant changé. Dans ses yeux, nous
lisons que nous sommes des revenants. Notre
retour est un miracle. Et nous comprenons, en le
voyant, tout ce qui nous sépare encore du monde
des vivants.
J'ai la gorge serrée mais je ne peux pas pleurer,
ni même prononcer son nom. Enfant, je l'avais
surnommé Baba el Haj et ce nom lui est resté.
Mais depuis la mort de mon père, je n'arrive plus à
dire baba Un blocage qui m’oblige à garder mes
distances avec le vieil homme.
Le moment est cependant très émouvant pour
tout le monde. Il y a longtemps que je n’ai vu
maman aussi heureuse. Elle est très attachée à
son père. Il s'est démené pendant toutes ces
années pour nous arracher à notre triste sort. Il a
contacté Amnesty International, la Ligue des
droits de l’homme et bien d’autres organisations
encore. Il a écrit à toutes les personnalités poli­
tiques, rencontré le prince Moulay Abdallah qui
lui avait permis de nous envoyer des livres.1
1. Baba = papa.
Vingt ans de prison 369
Il n'a plus eu de nouvelles de nous depuis
Tamattaght. A diverses reprises, il nous a crus
morts, assassinés par balles. On lui a raconté que
Mimi était morte d'une crise d'épilepsie, que
Raouf et moi avions été abattus en tentant de
nous enfuir. Un de ses amis lui a même affirmé
qu’il a vu de ses propres yeux le cadavre de
maman à l'hôpital Avicenne.
11 s'est résigné à prendre notre deuil. Il n'a pas
voulu croire mon oncle Wahid qui lui a pourtant
juré qu'il nous avait vus tous les quatre chez les
Barète. Il nous parle de la mort de Mamma Kha-
dija et de son remariage. Tout cela, les Barère
nous l'ont appris. Mais nous ne savons pas qu’il a
eu un autre fils, qu’il a appelé Raouf.
La famille lui a reproché ce choix. On ne donne
pas à un nouveau-né le prénom d’un parent
vivant.
— Mais, dit-il en pleurant, j'étais tellement sûr
que vous étiez tous morts.,,
Cette façon de perpétuer le souvenir nous
touche.
Les nôtres ont subi de nombreuses tracasseries
depuis notre emprisonnement. Au quotidien, ils
n'ont pas échappé à la surveillance, aux écoutes,
aux interrogatoires, aux tracasseries de toutes
sortes. La société marocaine leur a fermé ses
portes. La famille de mon père a subi bien pire
encore, là-bas, dans le désert où on l'a reléguée et
privée de tout. On ne fréquente pas les proches
des Oufkir.
Il nous a raconté tout cela en s’efforçant de nous
sourire, malgré ses larm es, et en ponctuant
presque toutes ses phrases de : « Dieu est grand. »
Pour préparer notre voyage fixé au 27 octobre,
le caïd a été chargé de nous acheter des valises et
des vêtements. Il nous a fournis aussi en man-
370 La Prisonnière

teaux, anoraks, grosses chaussures. Établir des


listes nous amuse follement. Nous choisissons
avec soin les formes, assortissons les couleurs.
Nous sommes comme des enfants devant un arbre
de Noël.
On nous a donné des cartes d’identité et des pas­
seports, puis on nous les a repris la veille de notre
départ. Ce détail m ’a déplu. Il va dans le sens du
malaise que j’éprouve sans pouvoir le formuler.
J'ai beau me raisonner, trouver dans nos prépara­
tifs, dans l’attitude des policiers avec nous, les
preuves que je cherche, je crois de moins en moins
qu’on va nous laisser partir. Je ne réussis plus à
participer à la surexcitation générale, à faire
attention au brushing de l'une, à la tenue de
l’autre.
Dans la nuit, je réveille maman et je lui fais part
de mes soupçons. Elle ne veut pas me croire,
m’accuse d'avoir l'esprit tortueux. Plus naïve que
moi, elle se refuse souvent à voir le mauvais côté
des choses. La vie au Palais m ’a appris la
méfiance; je sais qu’il ne faut pas prendre pour
argent comptant ce que le roi nous propose.
Je sors de sa chambre abattue, au bord des
larmes. Seul Raouf peut me comprendre. Je me
glisse dans sa chambre; il m'écoute avec atten­
tion, sceptique d’abord, puis mes arguments le
font vaciller.
Il ne dort pas de la nuit et moi non plus.
A sept heures du matin, ce 27 octobre, nous
sommes tous les neui sur le pied de guerre, parfu­
més, coiffés, habillés, nos valises et nos sacs bou­
clés. En réalité, nous sommes déguisés en voya­
geurs, les uns plus ridicules que les autres. Nous
avons oublié ce que c’est que prendre un avion et
partir. Les mots ont perdu leur sens, aussi nous
conformons-nous à leur apparence. Nous endos­
sons les rôles que nous devons jouer.
Vingt ans de prison 371

Nous attendons nerveusement dans le salon,


Raouf et moi un peu plus anxieux que les autres
qui ne se doutent encore de rien. Pour eux, dans
quelques heures nous serons loin. Pour nous...
Je lui jette un coup d’œil. Il m’adresse un sourire
nerveux. Maman surprend nos mimiques. Les
deux mains serrées sur son vanity-case, elle est
plus pâle que je le pensais. Mes craintes l'auraient-
elles ébranlée?
Allabouch, le commissaire El Haj, O thman
Bouabid 1 et le caïd arrivent en même temps. Ils
évitent nos regards, ils semblent gênés.
Un autre coup d'œil à Raouf. Comment vont-ils
s’y prendre pour nous avouer que ce départ n’est
qu'une mascarade ? Il va leur falloir un peu d ’ima­
gination.
Ils n'en ont même pas besoin. Les mots coulent
de leurs lèvres, plus sirupeux que de coutume. Un
océan de miel,
— Sa Majesté vous demande d’attendre encore
un petit peu... Elle n’est pas tout à fait préparée à
l’idée de votre départ. Haja, Sa Majesté désire
vous voir avant que vous partiez, ajoutent-ils. en
s'adressant à maman.
Une fois de plus, notre rêve s'écroule. Nous
sommes repartis pour quatre longues années
d’emprisonnement.

Une prison dorée


— Mais madame Oufkir, vous ne pourrez pas
partir tant que vous n'aurez pas rencontré Sa
Majesté, puisque vous avez vous-même demandé
à le voir...
I. Le directeur de cabinet du ministre de l'Intérieur, Driss
Basri.
372 La Prisonnière

La situ atio n s'est retournée contre nous.


Maman a joué le jeu, et écrit une lettre sollicitant
une audience au roi, puisque tel était son pré­
tendu souhait, mais le résultat a été tout autre...
Il y a eu sans doute d’autres explications à notre
départ avorté. Maman a refusé de signer la pro­
messe écrite que nous ne porterions pas plainte
contre l'Etat marocain, malgré l’engagement de
Kiejman auprès du roi,
Ce dernier n'a peut-être pas bien pris ia mesure
de nos problèmes de santé, ni envisagé l’ampleur
des dégâts. Six mois après Bir-Jdid, nous sommes
toujours dans un état physique calam iteux.
Quatre d’entre nous ont des problèmes pulmo­
naires qui risquent de dégénérer.
Faut-il se risquer à nous m ontrer au monde et
donner ainsi la preuve de cette atteinte flagrante
aux droits de l’homme? Les services d'immigra­
tion canadiens rendraient compte de notre état, la
presse en parlerait. Le roi ne veut sûrement pas de
cette mauvaise publicité. Il faut d’abord nous reta­
per avant de nous laisser affronter l’extérieur.
Mais aujourd’hui encore, même avec tous les
soins de la terre, nous portons toujours sur nos
corps les séquelles de ces années terribles. Mimi
accumule les crises d'épilepsie, Maria a eu un can­
cer de la vessie, Raouf va de pneumonies en infec­
tions, Soukaïna et moi avons une santé chance­
lante.
Quant à notre Abdellatif, c’est avant tout son
âme qu’ils ont éteinte.
Notre avocat avait pourtant cru aux promesses
jusqu’à la dernière minute. Il nous attendait à
Casablanca où nous devions prendre l’avion.
Notre départ devait se dérouler dans la plus
grande discrétion, mais il y a eu des fuites et des
représentants de la communauté juive marocaine
Vingt ans de prison 373

nous attendaient à l'aéroport de Montréal avec des


banderoles de bienvenue. Le m inistère des
Finances avait débloqué pour nous une somme de
quatre millions de dirham s déposés dans une
banque canadienne, et pour maître Kiejman cet
argent était une preuve supplém entaire de la
bonne volonté du pouvoir.
Je suis plutôt encline à croire que notre faux
départ était une mise en scène bien montée. Le roi
n’en était pas encore quitte avec nous; nous
devions encore payer.
Nous n'avons revu maître Kiejman que quel­
ques mois plus tard, au début de l’année 1988. Il
était terriblement en colère. Il nous a déclaré qu'il
allait poursuivre le Maroc devant les instances
internationales et a désigné Allabouch du doigt.
— C'est votre faute et celle des gens qui tirent
les ficelles au-dessus de vous. Je n’ai pas l’habi­
tude de traiter avec des gens sans parole...
Soukaïna l’a pris à part et lui a demandé si son
suicide pourrait servir à nous faire libérer. Depuis
le 27 octobre, cette idée la hantait. Maître Kiej­
man a soupiré et a repris ses invectives contre ce
régime qui massacre des enfants innocents.
Il a tempêté pendant un bon moment. Mais sa
colère n ’a servi à rien, pas plus que la grève de la
faim que nous avons entamée en avril 1988, quel­
ques semaines après sa visite. Cette grève a duré
vingt jours. Il nous fallait des perfusions, nous
étions mal en point, mais nous n'avons cessé le
combat que contraints par la réalité.
C'était encore sans espoir.
Notre départ raté nous a fait régresser dans le
temps. Nous sommes redevenus les prisonniers
que nous étions depuis quinze ans, à la fois rési­
gnés et révoltés, passifs et rebelles. En guise de
consolation, il m'arrive de me dire que mon sort
374 La Prisonnière

s’est amélioré et que je ne le dois qu'à mes efforts.


Je ne manque pas non plus de lucidité : le roi est si
puissant et nous sommes si faibles... Au moins
avons-nous la satisfaction de l'avoir fait plier.
Chacun de nous est retombé dans la routine. On
ne croit plus en grand-chose. On lit, on fait un peu
de sport, on regarde la télévision. Abdellatif joue
au foot avec notre cousin Hamza, qui a le même
âge que lui et qui s’est installé avec nous, dès qu’il
a pu venir nous voir.
Notre famille est autorisée à nous rendre visite
en fin de semaine, au prix de mille difficultés. Ils
sont systématiquement fouillés. Mais nous n ’orga­
nisons plus de fêtes improvisées, hormis pour
Noël et les anniversaires. Finis les goûters qui
nous réunissaient dans la joie, finis les dîners tous
ensemble. Chacun mange seul, dans sa chambre.
Nous vivons en pyjama, toujours le même, usé à
force d ’avoir été lavé et relavé. Nous allons pieds
nus, nous ne faisons plus attention à notre appa­
rence. Quand nous nous rencontrons dans la mai­
son, nous ressassons les mêmes questions :
— Quand notre affaire va-t-elle se dénouer?
Quand va-t-on nous libérer?
Marrakech diffère cependant de Bir-Jdid grâce
à la lumière. Nous ne ratons jam ais celle du
m atin, c'est un m om ent de renaissance, une
impression extraordinaire. Toute la journée nous
restons dehors pour en profiter et, quand la nuit
tombe, nous ne nous lassons pas de faire marcher
les interrupteurs.
Je reçois du courrier de mes anciens amis mais
je ne supporte pas leurs excuses, leur culpabilité.
Leurs lettres ne sont que de longues litanies où ils
tentent de justifier quinze ans de silence et d’indif­
férence. Je ne veux pas renouer avec mon passé
et je n'ai rien à leur répondre. D'ailleurs, ils ne
comprendraient rien.
Vingt ans de prison 375

Nous apprenons la mort de mon oncle paternel,


Moulay Hachem, le frère de mon père. On ne nous
autorise pas à sortir, même sous bonne escorte,
pour assister à son enterrem ent, Nnaa, notre
grand-mère, est morte un peu avant notre évasion.
Elle nous a attendus tant quelle l'a pu. Elle n'aura
pas eu la joie de nous revoir.
Nous élevons des dizaines d’animaux, des chats
et des chiens errants, qui vivent, mangent et dor­
ment avec nous. Encore traumatisés par la mort
de nos pigeons, nous ne les laissons pas sortir de
nos chambres. Bientôt nous avons dix chats et
trois chiens sur lesquels nous reportons notre
immense besoin d’amour. Car nous sommes frus­
trés, sentimentalement et sexuellement.
En prison, nous nous étions habitués à bannir
nos moindres pulsions, nos moindres désirs. Pen­
dant les premiers six mois à Marrakech, nous
avons entrouvert la porte à nos émotions. Nous
avons baissé la garde.
Après notre faux départ, nous avons tenté de
nous endurcir à nouveau comme au temps de
notre isolement forcé. Nous menons un ersatz de
vie. Nous la sentons vibrer autour de nous, il suffi­
rait de si peu pour en jouir. Mais ce peu est inac­
cessible. Nous nous disons souvent que nous
n’aurions pas survécu quinze ans dans ces condi­
tions-là. Nous préférons de loin le rien à l'à-peu-
près, le combat à la résignation.
Après avoir touché du doigt la liberté, nous
sommes presque revenus à la case départ avec la
sensation horrible quelle ne sera jamais pour
nous. Je revis sans cesse notre évasion. Je suis
habitée par elle. J'en fais des cauchemars la nuit.
Notre traitement s’est durci. Les policiers ont
placé des micros dans la cheminée du salon que
Raouf a découverts et arrachés. En mesure de
376 La P riso n n ière

rétorsion, on nous a brouillé les émissions de TV5


qui parlent du Maroc. On resserre la garde autour
de nous. On m’interdit certains livres que j'ai
demandés et qui traitent de la révolution russe et
de l’Allemagne nazie. Pourquoi? Mystère...
Il nous reste encore un brin d'humour. Nous
avons commandé La Grande Evasion en cassette.
On nous l’a bien sûr refusée.
Nous envisageons de creuser un tunnel pour
nous échapper encore. La terre du jardin est
meuble, mais cela nous prendrait une énergie qui
nous fait défaut. Nous pensons même à un petit
avion qui viendrait se poser dans le champ qui se
trouve derrière le mur. Nous envoyons une de nos
tantes en repérage.
L'idée d’une évasion nous aide à tenir, nous
prouve que nous ne sommes pas encore tout à fait
morts ou enterrés vivants.
Nous sommes toujours à Marrakech quand
éclate la guerre du Golfe qui arrange bien les
affaires du roi. Elle lui permet de se poser en
médiateur du monde arabe et de tenter de faire
oublier les prisonniers politiques, les innom ­
brables disparitions, les bagnes, les droits de
l'homme bafoués, l'autre réalité d'un souverain
impitoyable.
En près de vingt ans de détention, nous avons
pris le pli d’analyser les événements extérieurs par
rapport à notre cas. Cette guerre nous est-elle
favorable ou pas ? Elle ne change pas notre sort
d'un iota.
Un an plus tard, en Î991, est publié en France le
livre de Gilles Perrault, Notre ami le roi. Nous
apprenons la nouvelle par la télévision marocaine
et, à en juger par le tollé qui se fait entendre dans
tout le pays, ce livre ne fait pas plaisir à Sa
Vingt ans de prison 377

Majesté. Le gouvernement et la population sou­


tiennent Hassan II.
On nous demande d’apporter notre contribution
à cette grande cause. Nous devons écrire une
lettre pour dénoncer Perrault et affirmer haut et
fort à quel point Sa Majesté est un grand roi dou­
blé d'une personnalité exceptionnelle.
Ce livre, affirment Allabouch et Bouabid, a été
téléguidé par les ennemis du royaume, Danielle
M itterrand et Geoi'ges Kiejman en tête. Nous
devons renoncer publiquement à notre avocat qui
a osé s'attaquer à la personne du roi. La lettre sera
publiée dans Le Figaro.
En dépit de mille stratagèmes pour éviter l'écri­
ture de cette missive, nous sommes obligés de leur
obéir, mais elle n'est publiée que bien plus tard.
L'heure de la libération est-elle proche?
Ils nous donnent à lire l’ouvrage de Perrault,
pourtant interdit au Maroc, pour que nous puis­
sions nous rendre compte par nous-mêmes.
Par sa violence contre le roi, ce livre me fait
l'effet d'un troisième coup d'Etat. Ainsi, quelqu’un
d'extérieur, un Français de surcroît, a eu l'audace
de s’en prendre à la personne royale, d'accuser, de
dénoncer, sans trembler ni plier.
Pourtant le livre est truffé d'inexactitudes et
prête complaisamment le flanc aux rumeurs. Ainsi
notre captivité est-elle relatée au chapitre « les
masques de fer », de même que notre évasion.
Mais, outre les approximations, les invraisem­
blances, les oublis et les détails inventés, Perrault
insinue, comme tant d'autres avant lui, que nous
n'avons pas pu nous évader tout seuls. Selon lui,
un geôlier corrompu ou même plusieurs aurait pu
nous aider à l’extérieur. Pour nous qui n'avons eu
comme seule fierté, depuis près de vingt ans, que
cette évasion réalisée à mains nues, ces phrases
378 La P riso n n ière

font l'effet d'un coup de poignard. Il module


cependant ses propos en concluant qu’en ce cas,
on ne nous aurait pas laissés nous débrouiller
dans la nature, sans argent, ni appuis...
Plus blessantes encore sont les attaques per­
sonnelles. A l'en croire, maman « marquait une
préférence pour les jeunes officiers » quand elle
était mariée avec mon père. En revanche, il ne sait
rien des circonstances de leur divorce, confond les
dates, les causes, les événements, et prête même à
maman une liaison, une de plus, avec Hassan II. Il
ajoute, sans preuves, sur la loi des ragots, que
« tout Rabat m urm urait que [Soukaïna] était
l'enfant du roi », Une « révélation » qui a perturbé
fortement ma petite sœur pendant longtemps.
Moi-même, je n’échappe pas aux commérages.
Selon lui, j ’ai suivi les traces de ma mère. Mon
père fermait les yeux : « Il avait l'entraînement. »
D'autres insinuations de même acabit parsèment
les pages.
Pour avoir vécu à l'intérieur du Palais, puis, plus
tard, au milieu des courtisans, je suis habituée aux
rumeurs. Venant des Marocains, elles ne m’at­
teignent pas. En revanche, ce qui me chagrine, ce
qui chagrine maman, mes frères et mes sœurs, est
qu’un homme comme Gilles Perrault ait pu en
faire état. Il a manqué l'occasion d’écrire un livre
documenté avec sérieux, et cela me perturbe bien
plus que cette désinformation. Il y a tant à révéler
qu'il n’aurait pas dû se contenter de reproduire
des on-dit. La vérité aurait largement suffi à
démolir le despote.
Mais il a osé.
C’est la première fois que quelqu'un s’attaque à
la personne du roi et cette raison suffit à elle seule
pour que nous refusions d'entreprendre toute
action qui puisse lui nuire.
Vingt ans de prison 379
Et puis, il nous défend vraiment malgré ses
sous-entendus malveillants : « ... au nom de quelle
étrange morale infliger pendant quinze ans l’épou­
vante à des enfants innocents? Est-il dans le
monde un seul Code pénal pour punir le crime de
descendance ? »
Rendons à César... Nous lui devons sans aucun
doute une fière chandelle.

Le bout du tunnel
Allabouch, Bouabid et le walli 1 de Marrakech
reviennent nous voir au milieu du mois de février
de l’année 1991. Avec eux, les conversations res­
semblent à des parties d'échecs. Chacun avance
son pion selon ce que son adversaire a dit, et nous
réfléchissons à chaque parole prononcée avant de
répondre. Sans en avoir l'air, par petites doses, ils
nous assènent des vérités, des sentences.
Au début de notre arrivée à Marrakech, ils nous
ont dit avec une certaine amertume, un peu de
rage aussi, que nous pouvions être fiers de nous.
Notre évasion aurait des répercussions bien plus
politiques que nous ne le pensions.
— Grâce au retentissement de votre évasion
dans le monde, la presse internationale va s’inté­
resser de plus en plus au sort des prisonniers poli­
tiques au Maroc , avait constaté Bouabid.12
1. Walli : gouverneur.
2. Le 29 octobre 1987, le Parlement européen invite le Maroc à
libérer les 400 disparus et les autres prisonniers politiques. En
1991. Amnesty salue la libération de 270 disparus, dont certains
depuis dix-neuf ans. Serfaty est expulsé vers la France et est inter­
dit de séjour au Maroc. Les frères Bourequat, qu’on accuse
d'espionnage, arrivent à Paris en 1992. Mais Amnesty affirme qu'il
en reste des centaines, notamment parmi les Sahraouis dont
beaucoup sont morts à Tazmaman, un bagne du Haut Atlas, éva­
cué et rasé en 1991. Le Maroc a reconnu en 1998. par le biais du
380 La Prisonnière

Ce jour-là, nos anges gardiens s’installent sur un


divan et commencent à bavarder de tout et de
rien, en s’éternisant sur des détails.
Le walli me taquine sur le féminisme pour me
faire sortir de mes gonds. Il aime bien me provo­
quer. Tout cela est bon enfant, mais nous ne
comprenons pas où ils désirent en venir. Depuis
près de trois heures, nous parlons pour ne rien
dire.
Bouabid me regarde alors et me dit à brûle-
pourpoint, sur le ton de la conversation :
— VOUS ETES LIBRES.
La bombe explose à nos pieds.
Mais elle ne provoque aucun effet sur nous.
Nous ne comprenons pas, ou ne voulons pas
comprendre. Nous continuons à parler comme si
nous n’avions pas entendu.
Allabouch, Bouabid et le walli se regardent,
interloqués. Nous sommes ailleurs. A mille lieues
de nous douter du sens de leurs paroles. Un peu
mal à l’aise cependant, car nous sentons bien que
quelque chose de bizarre est en train de se passer.
— Mais bon Dieu, hurle Allabouc.h, il y a dix-
neuf ans et demi que vous attendez cet instant et
c’est tout l'effet que ça vous fait? Vous êtes libres,
je vous dis! Libres...!
Libres? Que signifie ce mot? Nous étions pri­
sonniers l'instant d’avant et voilà qu'on nous dit
que notre calvaire touche à sa fin? On nous
octroie notre liberté en une seconde, comme on
nous Ta ôtée vingt ans auparavant. Le bon vouloir
du monarque...
Disent-ils la vérité? Ne nous mène-t-on pas

Comité des droits de l’homme, le décès de 56 prisonniers poli­


tiques dans les prisons du royaume, entre 1960 et 1980, sur une
liste de 112 disparus.
Vingt ans de prison 381
encore une fois en bateau? Avant de bien les assi­
miler ces trois petits mots « vous êtes libres »
nous replongent dans notre vieil état de prison­
niers traqués. Nous n'avons aucune réaction.
Nous n’osons plus parler ni nous regarder.
Il nous faut un bon moment pour admettre que
le roi nous a graciés. L’opinion publique a fait
pression, les Américains et les Français s'en sont
mêlés.
Quand je peux recouvrer l'usage de la parole, je
leur demande pourquoi ils ont mis si longtemps à
nous annoncer la nouvelle,
— Cela fait un bout de temps qu'on fait réunion
sur réunion pour trouver la meilleure façon de
vous le dire. On ne pouvait pas vous le balancer de
but en blanc, c’était impossible, nous ne voulions
pas vous tuer.
Libres... Ainsi, nous sommes libres... Mais où
aller? Nous n ’avons plus de maison, et presque
plus d’amis. Que vont-ils faire de nous une fois
que nous serons arrivés à Rabat? Vont-ils nous
larguer comme des colis devenus encombrants ?
— Patientez, nous disent-ils, et faites-vous à
l'idée de cette liberté que vous devez à la grâce de
Sa Majesté. Nous reviendrons vous chercher dans
une semaine.
Après leur départ seulement, nous nous embras­
sons, nous exprimons notre joie à la fois bruyante
et étrangement désincarnée. Nous sommes folle­
ment heureux à l'extérieur et vides à l'intérieur.
Libres...
Une semaine n ’est pas de trop pour nous habi­
tuer à cette idée. Les heures de la journée ne sont
déjà plus les mêmes. Le soleil ne brille plus de la
même façon, ne se couche plus comme avant, ne
se lève plus sur une autre journée encore plus
morne.
382 La Prisonnière

Le ciel est plus bleu, la nature reprend des cou­


leurs, nous retrouvons l'appétit. Nos sensations
sont plus intenses. Je vois désormais la vie en
cinémascope et non plus sur un écran minuscule.
Nous sommes comme des aveugles qui retrou­
vent subitement la vue, avec la part d’angoisse et
de ten eu r que cela peut comporter.
— Moi, dit Raouf, je vais rattraper le temps
perdu avec les femmes...
— Apprendre la musique, rêve Soukaïna, ren­
contrer Patricia Kaas.
— Devenir footballeur professionnel, s'exclame
Abdellatif.
— Me marier, avoir un enfant, murmure Mimi
en rougissant.
Et moi, moi... Moi, je veux aimer, voyager, me
promener, manger, parler, rire, chanter, faire du
cinéma, étudier, m'asseoir à la terrasse d'un café,
travailler dans la publicité... Tout cela dans l'ordre
ou dans le désordre.
Et pourquoi pas en même temps?
Tout de suite après, nous nous affolons. En
sommes-nous capables? N'est-ce pas trop tard?
Plus les jours passent et plus nous avons peur. Et
plus nous avons peur d'avoir peur.
Pour nous rassurer, nous nous concentrons sur
les valises et les paquets.
Notre famille est venue nous voir comme prévu
à la fin de la semaine. Nous ne leur avons encore
rien dit de notre libération prochaine.
Ma tante Mawakit, qui est medium, nous lisait
régulièrement les cartes, Elle avait toujours vu
que nous serions libérés un jour prochain mais
elle ne pouvait pas préciser la date. Ce samedi-là,
elle prend ses tarots et me demande de couper de
la main gauche. Elle m’annonce sans préambule
que notre libération est imminente.
Vingt ans de prison 383

— Comme médium, Mawakit, tu te poses là,


dis-je en haussant les épa r les. Cela lait quatre ans
et demi que nous sommes retenus prisonniers et
je ne vois pas comment cela pourra il changer.
Plus elle insiste et plus je nie. Elle assure que ses
cartes ne se trompent jamais, me supplie de lui
dire la vérité, implore maman et les autres. Nous
restons tous de marbre.
Ce petit jeu a duré près de deux heures.
Après quoi, je lui ai enfin avoué ce que je ne
réussissais toujours pas à formuler :
— Nous sommes libres, Mawakit. Libres.
ÉPILOGUE
Une drôle de liberté

Les premiers pas

Voilà, nous sommes libres.


A force d’avoir tourné et retourné le mot dans
nos têtes, d'en avoir rêvé pendant vingt ans, jour et
nuit, nous ne sommes même plus certains de
savoir ce qu'il veut dire.
Libre signifie : sortir dans la rue sans avoir des
policiers à nos trousses.
Pendant cinq ans, nous allons être suivis, sur­
veillés, écoutés, serrés de près.
Libre signifie : avoir le droit de travailler.
Il n'y a que moi qui aie pu trouver un vrai
emploi au Maroc parce qu'un patron courageux a
bravé les interdits.
Libre signifie : fréquenter qui on veut, aimer qui
on veut, aller où on veut.
Nos amis sont tous interrogés par la DST; nos
amours étrangères sont illicites.
On ne nous rend pas nos passeports.
Mais nous sommes tout de même libres...
Et nos premiers pas dans le monde ont lieu le
26 février de l’année 1991.
Pour ma renaissance, j ’ai choisi avec soin ma
388 La Prisonnière

tenue. Un jean, une chemise d'homme, une cra­


vate, et un blazer de soie marine. Je veux plaire à
la liberté, la charmer et la séduire. Les valises sont
prêtes, les animaux patientent sans broncher dans
leurs cages. Ils ont compris que le moment est
important. Historique.
Pour une fois, nous attendons la police et la
DST avec impatience. Un convoi de voitures et de
fourgons s'est garé devant notre maison, ce ven­
dredi 20 février 1991. Il y a eu du monde, du bruit,
des allées et venues, de l’agitation. Sans doute
est-ce cela être libres : voir plus de gens en une
heure que nous n'en avons vu en vingt ans. Les
portes du jardin s'-ouvrent, et mon cœur avec elles.
Inoubliable sensation.
Elles ne se refermeront plus jamais sur nous.
On s’est répartis dans les voitures et le convoi a
démarré. Tout se mélange dans ma tête, les bruits,
les odeurs, les couleurs et l'excitation du moment.
Enfin, je peux regarder au-dehors sans tristesse ni
terreur, bien au contraire. Le spectacle de la rue
me fascine dans ses moindres détails : deux amou­
reux qui se prennent la main, une mère accompa­
gnée de sa fille, un chien qui gambade, un oiseau
qui se pose sur une branche.
Tout cela va bientôt m'appartenir.
On nous a arrêtés dans une petite ville et pro­
posé de descendre de voiture pour nous dégourdir
les jambes. Pleins de défiance, nous ne bougeons
pas : quel mauvais tour veut-on encore nous
jouer? Il faut de longues palabres pour que nous
acceptions leur offre.
En entrant dans le café, j'ai un vertige, je me
prends les pieds dans une marche et je trébuche.
Je ne sais plus me déplacer D’ailleurs, je ne sais
plus rien. Dites, comment fait-on pour marcher?
Pour mettre un pied devant l'autre et recommen-
Épilogue 389

cer, comme dit la chanson? Comment fait-on


pour se planter devant un comptoir, commander
un Coca d’un air nonchalant, le verser dans son
verre et le boire avec des petits murmures de satis­
faction ?
Dites, comment fait-on pour vivre?
Dans ce bar où nous nous sommes alignés,
comme une file de prisonniers dociles, la lumière
nous semble trop forte, la musique trop agressive.
Nous nous sentons traqués. Nous préférons
remonter dans les voitures.
De Marrakech à Rabat, le trajet prend trois
heures, que je passe à regarder l’extérieur avec avi­
dité. J'ai pu constater les changements survenus
au Maroc lors de mon évasion, puis à travers les
films et les émissions de télévision, mais je revois
toutes ces transformations d’un œil enthousiaste.
Je m'étonne presque de cet am our que je sens
vibrer en moi. J'ai hâte d’arriver. Je presse le
chauffeur d’aller plus vite.
Le convoi stoppe enfin à Rabat, devant la m ai­
son de mon oncle Wahid. Toute la famille se tient
devant la porte, en grande tenue marocaine. Ils
ont préparé du lait et des dattes, comme le veut la
coutume de bienvenue. Ce déviait être un moment
de joie, mais leurs regards comme les nôtres sont
empreints d'une immense tristesse. On ne peut
pas effacer vingt ans en cinq minutes.
On ne pourra jamais les effacer.
En descendant de voiture, je ne tiens plus sur
mes jambes. J’ai oublié ce qui s'est passé ensuite.
Je sais qu’on m'embrasse, qu'on m'étreint, qu’on
me passe de bras en bras. Je suis émue, sans
doute. Etrangement passive pourtant. Je ne peux
rien exprimer.
Les jours qui suivent, la maison ne désemplit
pas. On se presse pour nous voir. Comme au mai-
390 La Prisonnière

ché ou dans une exposidon, nous sommes livrés à


la foule de ceux qui nous aiment et ne nous ont
pas oubliés. Et qui ont quand même attendu deux
ou trois jours une autorisation du Palais, avant de
se présenter à nous.
Mon amie Houria arrive parmi les premières.
Fidèle parmi les fidèles, elle avait voulu nous
accompagner en exil. A peine me voit-elle en haut
des escaliers, quelle se précipite vers moi tandis
que j'esquisse un mouvement de recul. Je veux
fuir, j'ai peur de renouer avec ma jeunesse. Elle
m a avoué ensuite que mon regard l'a effrayée. En
vingt ans, je suis devenue une étrangère. Comme
tous ces gens le sont à présent pour moi.
Assise sur une chaise, je les regarde défiler et je
ne com prends pas pourquoi presque tous se
mettent à pleurer en nous apercevant. Avons-nous
tant changé? Tant vieilli? Sommes-nous si abî­
més? Il me semble qu’on m’a droguée. J'ai envie
de me retro u v er seule, enferm ée dans une
cham bre obscure. C'est impossible. L'apparte­
ment de mon oncle est tout petit. Nous devons
nous entasser pour dormir en bas, dans le salon.
Les premières nuits, je n'ai pu fermer l'œil.
Wahid insiste pour que je sorte. Sortir? Les
journalistes se pressent devant la maison, récla­
ment des interviews, mais nous refusons de par­
ler. Comment affronter cette foule? Il me faut
trois jours pour avoir le courage d’approcher la
porte. Je demande à mon oncle de l’ouvrir pour
moi.
— Kika, pourquoi ne le fais-tu pas toi-même?
Tu es libre à présent...
Je l’entrebâille tout doucement et risque un œil
à l’extérieur. Tout est flou au-dehors, les trottoirs,
les voitures, les passants. C’est un magma gris où
je ne distingue rien, et qui m'effraye plus encore
Épilogue 391
que la prison. La tête me tourne, je manque meva-
nouir. Je dois attendre encore un peu pour affron­
ter l'extérieur. Mes frères, eux, sont sortis tout de
suite.
Allabouch et Bouabid, nos « anges gardiens »,
sonnent tous les jours en fin d'après-midi. Ils
s’asseyent dans le salon com m e de vieilles
connaissances et demandent à Wahid de leur ser­
vir l'apéritif. Ils tentent de nous sortir de notre état
de choc, en parlant de tout et de rien, ils plai­
santent, essayent de nous faire rire.
Comment nos anciens tortionnaires ont-ils pu à
ce point se transformer? Sont-ils nos bourreaux
ou nos bienfaiteurs? Je suis tiraillée. Ils semblent
avoir la solution à tous nos problèmes, détenir la
clé de nos vies entre leurs mains. Ils veulent don­
ner les réponses à notre place. Ils nous conseillent
sur les moindres détails. Ils sont très nerveux à
l’idée que la presse nous talonne, ne veulent pas
qu’on réponde aux demandes d ’interviews. Sa
Majesté ne le supporterait pas.
Nous obéissons mais nous avons tort. Il aurait
mieux valu parler aux journalistes et nous servir
des médias comme moyen de pression. Mais on ne
se débarrasse pas tout de suite des réflexes de pri­
sonnier. Nous avons peur. Nous éprouverons cette
terreur irrationnelle, incontrôlable, avec la honte
qui l’accompagne, tant que nous resterons au
Maroc.
Les policiers nous tiennent compagnie jour et
nuit. Nous sommes protégés ou surveillés selon le
rôle qu'on voudra bien donner à cette garde rap­
prochée, qui ne nous lâche jamais. On a mis un
chauffeur à notre disposition : c’est pour mieux
savoir où nous allons. On nous suit dans nos
moindres déplacements, on écoute nos conversa­
tions téléphoniques, on interroge tous ceux qui
nous approchent. Libres, nous ?
392 La P rison n ière

Maître Kiejman nous téléphone dès les premiers


jours. Lui a-t-on déconseillé de venir nous voir? Tl
ne se manifeste pas plus. Tout de suite après son
appel, on nous annonce que Sa Majesté a ordonné
qu’on nous restitue nos biens et quelle a mis à
notre disposition deux grands du barreau maro­
cain, maître Naciri et maître El Andalouss.
Les deux ténors viennent nous voir séparément.
A les en croire, tout va se régler très vite, il suffit
de faire un inventaire et on nous rendra le tout.
Nous avons fait cet inventaire, avec l'un puis avec
l’autre, et nous avons attendu comme ils nous le
suggéraient. Nous attendons toujours.
Ma tante nous propose son appartement. Je m’y
installe avec ma sœur Maria et toutes nos bêtes.
Nous sortons peu, nous rasons les murs par
crainte de marcher au centre du trottoir. Nous
sommes effrayées par la lumière, le bruit, les voi­
tures. Nous chancelons à chaque pas. Nous
sommes persuadées que tout le monde nous
regarde, ce qui finit par arriver tant nous devons
paraître étranges. Mais nous mettons un point
d ’honneur à nous habiller et à nous maquiller,
même pour traverser la rue. C'est notre façon de
fêter la liberté.
Plus tard, quand je réussirai à aller plus loin que
le petit périmètre que je me concède, à visiter
d'autres quartiers de la ville, à prendre toute seule
un taxi ou le train, à marcher dans des endroits
inconnus, je garderai longtemps celte angoisse,
ces sueurs qui me prennent tout à coup au milieu
du chemin. J’aurai du mal à m’orienter.
Même à Paris, huit ans après ma sortie de pri­
son, il m’arrive encore de paniquer dans la foule,
de me perdre sur un trajet que je connais pourtant
par cœur. Je n'ai plus de repères dans l'espace.
Il me faut tout réapprendre. A marcher, à dor-
Épilogue 393

mir, à manger, à m ’exprimer. Pendant des années,


j’ai été un élément du temps, je m'y suis intégrée
au point que je ne sais plus à présent comment le
structurer. Je n ’ai pas de matin, pas d'après-midi,
pas de limites. Une heure peut durer des jours ou
des minutes. J'ai du mal à comprendre le temps
des autres, leur rapidité ou leur lenteur, leurs
impératifs d’horaires. Et je n'y parviens toujours
pas
Drôle de sensation que la renaissance. Au début,
il m'arrive d ê tre saturée. Le ciel, le soleil, la
lum ière, le b ru it, le m ouvem ent, tout cela
m'enchante et m’épuise. Je ne peux pas sortir
toute une journée sans être prise de vertiges.
Ensuite je deviens plus audacieuse. M’arrêter dans
un café, me faire servir un verre, aller au restau­
rant, entrer dans un magasin, aller au marché,
conduire, sont des actes qui me coûtent mais qui
me causent un plaisir immense. Je goûte le
moindre instant de liberté.
Chaque jour est un miracle qui me grise. J’en
redemande. Me réveiller tous les matins est un
plaisir nouveau. Pourtant, je mesure à présent
tous les artifices de la vie. S'habiller, se maquiller,
rire, s’amuser, n'est-ce pas jouer un rôle? Ne
suis-je pas plus profonde, lestée de ces vingt ans
où je n'ai « pas vécu », que tous ceux qui se sont
agités en vain tout ce temps-là ?
Je me com pare souvent à quelqu’un qui a
entendu toute sa vie le bruit d'une fête foraine
sans pouvoir y participer. Je n'étais pas dans
l’action, certes, mais cela signifie-t-il pour autant
qu'il ne s'est rien passé dans ma rie toutes ces
années? En prison, ma vie intérieure a été mille
fois plus riche que celle des autres, et mes
réflexions mille fois plus intenses. J'étais bien plus
avertie que les gens libres. J’ai appris à réfléchir
sur le sens de la vie et de la mort.
394 La Prisonnière

Aujourd’hui, tout me paraît factice. Je ne peux


plus rien prendre au sérieux.
Abdellatif a retrouvé son cher cousin Hamza, le
fils de Fawzia, qui a interrompu ses études au
Canada pour se rapprocher de lui. Ensemble, ils
font les quatre cents coups. Mon petit frère
apprend à vivre : les sorties nocturnes, les
femmes, la musique, la danse, les cafés... Il semble
heureux. Hamza est son plus cher ami.
Soukaïna peint, écrit; Mimi se soigne pénible­
ment et Raouf tente de rattraper le temps perdu
avec les femmes. Nous ne sommes pas d'accord à
ce sujet. Pour moi, cette quête éperdue est surtout
une fuite en avant. Je ne crois qu'au grand amour
et je l’attends.
Maman compte ses anciens amis. Il n’y a pas
foule. Dans la bonne société, on nous évite, notre
nom effraye. Pendant vingt ans, il a été impronon­
çable, sous peine des sanctions les plus terribles.
Les gens l’ont enfoui si profondément que pour
eux nous sommes m orts. Notre résurrection
dérange.
La plupart d’entre eux ont réduit à peu de chose
ce qui nous est arrivé. Vingt ans de « résidence
surveillée », dans un « château », ce n’est pas si
grave... Après tout nous sommes toujours vivants,
et physiquement à peu près intègres.
Notre père, le bourreau, le félon, le régicide, n’a
eu que ce qu'il méritait. Et puis ne sommes-nous
pas ses héritiers? On ne nous le dit pas en face,
mais on nous le laisse entendre. On le fait savoir à
notre entourage proche. Nous sommes accusés,
coupables, ennem is de la m onarchie. Nous
gênons.
Pour mes trente-huit ans que je fête le 2 avril,
un mois et demi après avoir quitté Marrakech, je
reçois quatre cents cartes postales venant du
Pendant un an, Eric Bordreuil a fait des allers et
retours réguliers de Paris à Casablanca pour re­
trouver Malika Oufkir, la femme qu'il aime,
Le 25 juin 1996, Maria Oufkir, la sœur cadette
de Malika, s’est évadée du Maroc par bateau, avec
son fils adoptif Michaël et sa cousine Achoura
Chenna. Elle a gagné l’Espagne puis la France,
Cette évasion a marqué la fin du cauchemar de
la famille Oufkir. Sous la pression internationale,
le gouvernement leur a remis à tous passeports et
visas.
Le 16 juillet 1996, Malika Oufkir est arrivée à
Paris avec son frère Raouf et sa sœur Soukaïna.
Elle a quarante-trois ans.
Elle a passé vingt ans de sa vie dans les prisons
marocaines, où elle est entrée à lage de dix-huit
ans, puis encore cinq ans en liberté surveillée au
Maroc.
Le 10 octobre 1998, Eric Bordreuil et Malika
Oufkir se sont mariés à la mairie du XIIF arron­
dissement à Paris.
Remerciements

A tous ceux, toutes celles, qui nous ont aidées à


aller jusqu'au bout de cette aventure, nous adres­
sons nos plus vifs remerciements.
Merci à Jean-Claude et à Nicky Fasquelle.
Merci à Manuel Carcassonne (et ses babouches).
Merci à Susan Chirazi (sans laquelle.,.) et à
Soraya Khatami.
Merci à Isabelle Josse, Aurélie Filipetti, Martine
Dib, Stephen Smith, Paulo Perrier, Marion Bor-
dreuil, Françoise et Pierre Bordreuil; merci à
Hugo pour ses petits gâteaux, à Léa pour son sou­
rire, à Nanou pour ses bisous; merci à Roger
Dahan, à Sabah Ziadi, à Soundous Elkassri.
Enfin, merci à Eric Bordreuil et à Guy Princ
pour leur soutien inconditionnel dès la toute pre­
mière minute, et pour leur infinie patience.
Table

Première partie
L'ALLÉE DES PRINCESSES
Maman chérie ................................................. 21
Le palais de Sidi ............................................. 37
Au temps de Mohammed V (37) — L'édu­
cation d’une princesse (42) — La vie au
Palais (53) — Le roi et moi (73) — Une
adolescence solitaire (81) — Le départ du
Palais (88).
La maison Oufkir ...........................................
Le retour à la maison (95) — Mon père et
moi (102) — Une jeune fille gâtée (110) —
Le coup d’État de Skhirat (116) — L’après-
Skhirat (122) — Le coup d'État de 1972
(127) — La mort de mon père (134).
410 La Prisonnière

Deuxième partie
VINGT ANS DE PRISON

Une année dans le désert ................................ 147


L’oasis d'Assa (147) — La parenthèse
d’Agdz (28 avril-30 mai 1973) (155) —
« Zouain zouain bezef » (159).
Les murailles de Tamatiaght .......................... 165
Le palais du Glaoui (165) — Ras poutine
(177) — La résistance (184).
Le bagne de Bir-Jdîd ....................................... 193
Mauvais débuts (193) — L’Enfer (201) —
La faim (212) — Schéhérazade (217) —
Les m aladies et les fléaux (224) —
L'hum our (229) — Vingt ans hors du
temps (232) — La nuit (236) — L'amour et
le sexe (240) — Ma famille (243) — La
nuit des longs couteaux (246) — Le tunnel
(256) — L’évasion (269).
Les évadés ........................................................ 275
L'errance (275) — Casablanca (283) —
Rabat (293) — Tanger (310) — L’hôtel
Ahlan (319) — L’arrestatio n (332) —
Après l'évasion (343).
Marrakech ........................................................ 359
Six mois d'euphorie (359) — Une prison
dorée (371 ) — Le bout du tunnel (379).
Épilogue : Une drôle de liberté ................... 387
Les premiers pas (387) — Éric (398).
Déjà publié par Michèle Fitoussi :

Le Ras-le-bol des superwomen, Calmann-Lévy, 1987. (Le


Livre de Poche).
Lettre Amon fils, Calmann-Lévy, 1991. (Le Livre de Poche).
CINQUANTE CENTIMÈTRES DE TISSU PROPRE ET SEC, rom atl, GraS-
set. 1993. (Le Livre de Poche).
Un bonheur effroyable, roman, Grasset, 1995. (Le Livre de
Poche),
Des gens oui s' aiment, nouvelles, Grasset, 1997.
SAN MATeO PUBLIC LIBRARY
Et
LA PRISONNIÈRE CO
MALIKA QlffKIH
ET MICHÉLE FITOUSSI
gé * 3 9047 054001 37
cidc ». Pour sa femme, Falétna, et
ses six enfants, commence alors
un épouvantable calvaire.
Mais l’histoire que Malika, l’aî­
née, a confiée à Michèle Fitoussi
prend sa source plus tôt. En 1958,
à cinq ans, Malika est adoptée
par Mohammed V. Elle grandit
à Rabat, dans le palais, parmi les courtisanes du
harem, les esclaves du Feu. les gouvernantes à l‘ac-
cent allemand. A dix-huit ans, Malika compte parmi
les héritières les plus courtisées du royaume.
C’est alors qu’éclate le drame. Et que commen­
cent, pour une femme et des enfants dont le dernier
n ’a pas trois ans, vingt années de détention dans des
conditions inhumaines. Malika n ’a rien oublié : la
faim, la soif', l’angoisse, l’incompréhension. Jusqu’à
cette rocambolesque évasion de 1987, qui marquera
pour la famille Oufkir le début du retour à la rie...
Un témoignage bouleversant, couronné par le
Prix des Maisons de la presse 1999.

31/4884/8 PRIX TC 40 FF
Code Prix L P 1 0
782253"-U8845

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