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Le Ministere de La Peur - Graham Greene

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GRAHAM GREENE

LE MINISTÈRE
DE LA PEUR

Traduit de l’Anglais
par Marcelle Sibon

Titre original : The ministry of fear

© Graham Greene, 1943


© Éditions Robert Laffont, 1950
pour la traduction Française
PREMIÈRE PARTIE

HOMME MALHEUREUX
CHAPITRE PREMIER

LES MÈRES LIBRES

I
LES kermesses, avec leurs jeux d’adresse où l’on faisait dégringoler à
grand bruit des noix de coco, avaient toujours exercé sur Arthur
Rowe un attrait irrésistible.
Bien entendu, il n’y avait pas de noix de coco en cette année de
guerre que l’on n’aurait su oublier rien qu’à voir les trous béants et
irréguliers entre les maisons du quartier de Bloomsburry. En effet,
de la rue, telle la cheminée peinte d’une maison de poupée, se voyait
celle d’un appartement comme accrochée à mi-hauteur d’un pan de
mur délabré ; de nombreux miroirs restés suspendus, du papier
peint vert, tout déchiqueté, complétaient l’ensemble, et, d’une rue
avoisinante, par cet après-midi ensoleillé, on percevait le bruit du
verre brisé que l’on balayait, si semblable au son monotone de la mer
déferlant sur une plage caillouteuse.
Malgré ses ruines, le quartier avait tenu à bien faire les choses, et
les drapeaux des Nations-Unies, joints à de nombreux oriflammes
datant manifestement du jubilé du roi George V, en témoignaient.
Arthur Rowe jeta un regard d’envie au-dessus de la grille du
square qui avait échappé à la récupération ; la fête l’attirait par son
charme innocent. Elle respirait la jeunesse que l’on associe au jardin
des presbytères, aux toilettes légères et gracieuses des jeunes filles,
au parfum des bordures fleuries… à l’insouciance, et aucune
moquerie ne lui venait à l’esprit devant ces moyens ingénieux et
naïfs, prix de laborieux efforts, tous destinés à enrichir les fonds de
quelque cause charitable.
Ici, parmi l’assistance, l’on distinguait le traditionnel pasteur qui
présidait à quelque petit jeu de hasard ; là, une vieille dame en
toilette imprimée qui lui tombait aux chevilles, coiffée d’une capeline
souple, organisait d’un air affairé une « chasse-au-trésor » (les prix
étaient enfouis dans divers endroits du jardin grand comme un
mouchoir de poche) et, comme le crépuscule approchait –
l’obscurcissement des lumières obligeait à fermer de bonne heure –,
on pouvait prévoir de laborieuses recherches à coups de pelles.
Dans un coin, sous un platane, se trouvait la baraque du diseur de
bonne aventure, laquelle ressemblait fort à un urinoir de fortune. Par
cet après-midi dominicale l’ensemble était parfait et les yeux
d’Arthur Rowe s’emplirent de larmes lorsque la fanfare,
probablement improvisée à grand-peine, attaqua un chant
patriotique de l’autre guerre, et suivant la grille, il s’achemina
doucement vers son destin : un jeu où des sous – pas bien
nombreux – rebondissaient sur une planche inclinée pour atterrir
sur un échiquier.
La kermesse était mal achalandée : il n’existait que trois baraques
et l’assistance les évitait avec soin – s’il fallait dépenser quelque
chose, il valait mieux courir sa chance et peut-être gagner… des sous
au jeu du damier ou des bons de la Défense nationale à la chasse au
trésor.
Hésitant, et suivant toujours la grille, Arthur Rowe s’avança, tel un
intrus ou comme quelqu’un doutant de l’accueil qui lui sera fait en
rentrant chez lui après une longue absence. C’était un grand garçon
maigre au dos arrondi et aux cheveux noirs grisonnants. Sa
physionomie vive était relevée par un visage étroit au nez légèrement
tordu, à la bouche naïve et tendre à la fois. Ses vêtements étaient de
bonne coupe mais négligés ; on l’aurait dit célibataire et pourtant il
avait aussi quelque chose de conjugal.
« Le droit d’entrée est d’un shilling, dit la dame d’un certain âge
qui vendait les billets ; mais si vous attendez encore cinq minutes
vous pourrez bénéficier du tarif réduit. Je pense qu’il n’est que juste
de prévenir ceux qui arrivent si tard.
— Vous êtes très aimable.
— Même lorsqu’il s’agit d’une si noble cause, nous ne voudrions
pas que l’on puisse croire que nous en profitons.
— Je préfère ne pas attendre… quel est le but de cette fête ?
— Aider les Mères libres… je veux dire les mères de famille des
Nations libres. »
Avec allégresse, Arthur Rowe se revit adolescent et même enfant ;
à cette époque de l’année, il avait toujours connu une fête semblable
donnée dans le jardin du pasteur, près de Trumpington Road, avec
pour décor les champs du Cambridgeshire, au-delà de l’estrade de
l’orchestre improvisé, les saules étêtés bordant le ruisseau
poissonneux et la plâtrière située au flanc du talus que l’on nomme
« colline » en Cambridgeshire.
Chaque fois qu’Arthur avait assisté à ces fêtes villageoises il en
avait toujours ressenti une impression étrange, il lui semblait
s’exposer à ce qu’il lui arrivât quelque chose d’imprévu, et que la vie
familiale qu’il avait jusque-là connue, pût s’en trouver bouleversée à
jamais. Le rythme de l’orchestre dans le soleil couchant, l’éclat des
cuivres, le visage des jeunes filles inconnues, tout se brouillait et il
reconnaissait à peine Mme Troup, la gérante de l’épicerie générale et
de la poste auxiliaire, Mlle Savage, l’institutrice de l’école du
dimanche, et la femme du pasteur et celle de l’aubergiste.
Lorsqu’Arthur était enfant, il suivait sa mère aux baraques de layette,
lainages roses, poterie d’art, éléphants blancs. Il semblait qu’à cet
étalage qu’il chérissait, quelque anneau magique lui accorderait trois
souhaits ou la réalisation de son plus cher désir, mais, chose étrange
dont il ne s’étonnait plus, il rentrait invariablement avec un
exemplaire d’occasion du « Petit Duc » de Charlotte Yonge ou un
Atlas désuet recommandant l’usage du thé de Mazawattee.
Qu’importe ! il emportait jalousement le souvenir de cette musique,
se sentait imprégné de l’heureuse atmosphère de cette agitation
joyeuse et savait que l’avenir lui appartenait.
Adolescent, il connut d’autres émois : il s’imaginait rencontrer à la
cure quelque jeune fille inconnue à qui il oserait parler et avec
laquelle, tard dans la soirée, il danserait sur le gazon en se grisant du
parfum des bois. Mais, comme ces rêves ne s’étaient jamais réalisés,
il lui en restait toujours l’espoir avec tout ce qu’il offre à
l’imagination. Perdu dans ses pensées, il était maintenant entré dans
l’enceinte et avait atteint les platanes, tout en se demandant si,
maintenant, il lui arriverait quelque aventure. Il ne pensait plus, bien
entendu, à une jeune fille ou à un anneau magique mais à quelque
chose de tout différent, d’inconnu, qui viendrait remplir le vide des
vingt dernières années de sa vie. Écoutant la fanfare, il sentait les
pulsations désordonnées de son cœur, et, bien qu’il eût atteint l’âge
d’un homme, ses pensées étaient celles d’un enfant.
« Venez donc courir votre chance, monsieur ! lui lança le pasteur
de sa plus belle voix.
— Il me faudrait de la monnaie…
— Non pas douze, mais treize sous pour un shilling ! »
Les uns après les autres, Arthur Rowe laissa ses pennies
dégringoler le long de la pente et les regarda s’immobiliser sur le
damier.
« Pas de veine aujourd’hui ! Essayez donc encore une fois… pour la
bonne cause.
— Merci, j’essaierai ailleurs », répondit Arthur.
Il se souvenait que sa mère n’insistait jamais et bien qu’elle laissât
aux enfants les noix de coco, visitait toutes les baraques.
En temps de guerre, il eût été difficile – pour ne pas dire
impossible – d’y trouver un objet utile ; mais, sous une petite tente,
sur une sorte de socle, un gâteau était là, entouré d’admirateurs, à
qui une dame expliquait : « Nous avons dû réunir nos rations de
beurre, et M. Tatham a trouvé les raisins. » La dame se tourna vers
Arthur Rowe, et l’invita :
« Prenez un billet, monsieur, et devinez combien il pèse ! »
Arthur le soupesa et lança à tout hasard :
« Un kilo cinq cents.
— Pas mal. C’est votre femme qui vous a donné des leçons ? »
Rowe tressaillit et murmura en s’éloignant : « Non, je ne suis pas
marié. »
La guerre avait rendu très difficile la tâche des petits marchands ;
des livres d’occasion occupaient la presque totalité d’une échoppe,
tandis qu’une autre était habilement garnie d’un amoncellement
hétéroclite de vêtements d’occasion : jupons à poches, cols baleinés
en dentelle, corsets de coupe désuète, tous provenant d’un fond de
tiroir, dont on se débarrassait enfin au profit des Mères libres.
La laine étant rationnée, les vêtements tricotés pour enfants
étaient rares, même ceux d’occasion, parce qu’ils font toujours plaisir
aux amis.
Pour que les traditions ne se perdent pas, la troisième baraque
était celle de l’éléphant blanc que l’on aurait tout aussi bien pu
appeler « éléphant noir » en justification de la profusion d’éléphants
d’ébène qu’elle exposait – sans doute un don de quelque Anglais
ayant séjourné aux Indes. Il y avait des livres en lambeaux et aussi
des cendriers en cuivre, de vieux étuis brodés, deux albums de cartes
postales, un jeu complet d’illustrations pour Dickens (primes pour
fumeurs), une bouilloire nickelée, un long porte-cigarettes rose, de
nombreux coffrets en bois de Bénarès, une carte postale autographe
de Mme Winston Churchill, et enfin, une coupe contenant un
assortiment varié de pièces de monnaie étrangère. Arthur Rowe
feuilleta les livres et découvrit le cœur serré, un exemplaire délabré
du « Petit Duc » qu’il paya six pence. Sans savoir pourquoi, il
pressentait une menace dont l’appréhension était encore rendue plus
vive par la douceur de cette fin de journée. Entre les platanes, il
aperçut un coin bombardé du square surgissant à ses yeux comme
pour lui mieux permettre encore de mesurer le gouffre qui le séparait
à jamais de son enfance. Tous ces gens qu’il côtoyait n’étaient-ils pas
des acteurs payés pour tenir leurs rôles dans une pièce dont la
moralité lui était destinée ?
Il n’était pas question pour Arthur Rowe de se joindre à la chasse
au trésor, bien qu’il fût mélancoliquement intrigué par le « trésor ».
Donc il ne lui restait que le diseur de bonne aventure – car il
s’agissait bien d’un clairvoyant, et la baraque en question n’était pas
un urinoir.
Une tenture algérienne ramenée en Angleterre par quelque globe-
trotter pendait à l’entrée de la cabine et une dame lui saisissant le
bras lui confia : « Il faut y aller, il faut consulter Mme Bellairs… elle
est surprenante… elle m’a dit que mon fils… » et, s’adressant à une
dame qui passait, elle continua sans reprendre haleine :
« J’entretenais justement ce monsieur de la surprenante
Mme Bellairs et de mon fils.
— Le petit ?
— Oui, Jack ! »
L’interruption permit à Rowe de s’esquiver. Avec la nuit qui
approchait, le parc se vidait : il était temps d’en finir avec la chasse
au trésor et de rentrer chez soi avant l’heure réglementaire de
l’obscurcissement des lumières et les sirènes.
Il est étonnant de constater combien un diseur de bonne aventure,
même amateur, même à une kermesse, fascine l’imagination
populaire et intrigue toujours ; quelque peu de foi que l’on ait
apporté à d’autres révélations merveilleuses faites, soit à la
campagne, derrière quelque haie, soit dans un coin retiré du fumoir
d’un grand paquebot, on doute toujours, on ne croit qu’à demi au
beau voyage à l’étranger, à la brune inconnue, aux lettres porteuses
de bonnes nouvelles, et cependant, on se laisse toujours tenter, on se
donne l’illusion de percer l’avenir.
Il était même arrivé à Arthur Rowe que, pour mieux
l’impressionner, l’on refusât de lui tirer les cartes, et, aussi étrange
que cela puisse paraître, cette abstention et ce mutisme l’avaient
beaucoup plus frappé que n’importe quelle prédiction.
S’étant approché de la baraque, il en souleva la tenture et entra : il
faisait très sombre à l’intérieur et il put à peine distinguer l’énorme
silhouette de Mme Bellairs ensevelie sous ce qui aurait tout aussi bien
pu être de vieux voiles de deuil qu’une sorte de déguisement paysan.
Il ne s’attendait pas à ce que Mme Bellairs eût une voix aussi
profonde, et aussi persuasive ; il s’était plutôt imaginé être accueilli
par la voix fluette et vacillante de quelque dame qui aurait occupé ses
loisirs à faire de l’aquarelle.
« Asseyez-vous, s’il vous plaît, et faites une croix sur la paume de
ma main avec une pièce d’argent.
— Il fait si sombre », balbutia Arthur Rowe.
Cependant, il commençait déjà à distinguer les choses : oui, c’était
bien un costume paysan agrémenté d’un énorme chapeau surmonté
d’un voile rejeté en arrière et pendant sur les épaules. Ayant sorti une
demi-couronne, il esquissa une croix sur la paume de Mme Bellairs.
« Votre main », lança-t-elle.
Elle la saisit fermement comme pour l’avertir qu’elle ne le
ménagerait pas.
Une minuscule lampe électrique projetait sa faible lumière sur le
mont de Vénus et les petites lignes qui indiquent, paraît-il, le nombre
d’enfants et la durée de la vie.
« Très moderne chez vous, dit-il, je veux parler de votre système
d’éclairage. »
Sans daigner relever, Mme Bellairs commença :
« Tout d’abord votre caractère, puis votre passé – la loi m’interdit
de vous dévoiler l’avenir. Vous avez une nature résolue, de
l’imagination, de la sensibilité ; de plus, vous regrettez parfois de ne
pas avoir eu l’occasion d’utiliser vos aptitudes et vos dons. Vous
voudriez faire de grandes choses, et vous y rêvez toujours sans jamais
les réaliser. Ne regrettez rien, allez ! après tout vous avez su rendre
une femme heureuse. »
Il essaya de lui reprendre sa main, mais elle la tenait si fermement
que, pour y réussir, il aurait fallu livrer bataille. Et Mme Bellairs
continuait :
« Vous avez trouvé le vrai bonheur par un heureux mariage.
Cependant, je vous conseille d’être moins vif, plus patient ;
maintenant je vous parlerai de votre passé.
— Ne me parlez pas du passé, mais dévoilez-moi l’avenir. »
On eût dit qu’il avait pressé un bouton pour arrêter une machine :
un silence inattendu et singulier suivit ses paroles ; certes, il avait
craint d’entendre ce qu’elle aurait pu lui dire – car l’inexactitude
même peut parfois raviver de pénibles souvenirs mieux encore que la
vérité.
Il essaya de reprendre sa main et cette fois y réussit en se sentant
tout gauche d’avoir recouvré sa liberté.
Mais Mme Bellairs parlait :
« Voici les instructions que j’ai reçues : ce que vous êtes venu
chercher, c’est le gâteau et pour l’obtenir vous n’avez qu’à dire qu’il
pèse deux kilos et cent vingt grammes.
— Est-ce son poids exact ?
— Ça n’a aucune espèce d’importance. »
Arthur réfléchissait tout en fixant la main gauche de Mme Bellairs
qui s’était immobilisée en pleine lumière : une affreuse paume
carrée, des doigts gros et courts chargés d’énormes bagues d’argent
surmontées de pierres aussi énormes. De qui tenait-elle ses
instructions ? Les tenait-elle de l’au-delà ? Si tel était le cas, pourquoi
le choisir, lui, comme gagnant du gâteau ? Ou était-ce tout
simplement un hasard ?
Peut-être s’amusait-elle à indiquer à chaque consultant un poids
différent, pensa-t-il en souriant dans l’obscurité, espérant que le
gagnant la gratifierait d’une tranche du gâteau… la pâtisserie, la
bonne pâtisserie était rare.
« Vous pouvez partir maintenant, dit Mme Bellairs.
— Merci, mille fois merci. »
Quoi qu’il en soit, Arthur Rowe pensa qu’il valait mieux profiter du
tuyau : qui sait, l’indication pouvait être exacte ; il se dirigea de
nouveau vers l’échoppe du gâteau. Sauf quelques auxiliaires
bénévoles, l’enceinte était maintenant presque vide, mais un petit
noyau de retardataires entouraient le gâteau et, il faut bien le dire,
c’était une magnifique pièce de pâtisserie.
Arthur avait toujours eu un faible pour les gâteaux, spécialement
les onctueux « Dundees », ceux aux fruits, faits à la maison. Il
s’arrêta donc et, s’adressant à la dame, lui dit :
« Je suis trop gourmand, voici six pence, je vais courir ma chance
encore une fois.
— D’accord, merci beaucoup.
— Je dirai donc que ce gâteau pèse deux kilos et cent vingt
grammes. »
Le silence imprévu qui suivit ses paroles lui donna à penser que,
durant tout l’après-midi, l’indication de ce poids avait été
impatiemment attendue, et que, venant de lui, elle était surprenante.
Ce fut alors qu’une grosse femme de l’assistance s’esclaffa : « Ben
vrai ! ça se voit que vous êtes célibataire.
— En réalité, répliqua sèchement la dame qui tenait l’échoppe,
monsieur a gagné. À quelques grammes près, dit-elle, d’un air
inquiet, le poids qu’il a indiqué est exact et, comment dirai-je ? il a
fait mouche.
— Deux kilos cent vingt, répéta la grosse femme, ben, faites
attention, je vous l’conseille, car il doit être lourd comme du plomb.
— Au contraire, il a été fait avec des œufs frais. »
Mais la femme s’éloignait vers une autre baraque, en ricanant.
Comme le gâteau lui était tendu. Arthur Rowe prit conscience d’un
silence insolite. Par curiosité, l’assistance avait fait cercle : il aperçut
trois dames âgées et le pasteur qui avait abandonné son damier, et,
levant les yeux, il vit la tenture de la baraque soulevée et Mme Bellairs
qui le dévisageait. À ce moment, le silence était si impressionnant,
qu’avec sa bonhomie, le rire de la grosse femme aurait été le
bienvenu. Tous ces gens semblaient sidérés et conscients d’assister
au plus important des événements de cet après-midi. Les choses ne
s’étaient jamais passées ainsi en Cambridgeshire et tous ses
souvenirs d’enfance avaient perdu leur aspect innocent.
Il faisait presque nuit maintenant et les vendeuses s’apprêtaient à
partir, tandis que la grosse femme, mettant le cap vers la sortie,
emportait un corset (par mesure d’économie on n’enveloppait plus
les objets).
Arthur Rowe balbutia : « Merci, mille fois merci », et s’apprêtait à
partir, mais il se demanda s’il devait se frayer un passage ou si
quelqu’un s’écarterait pour le laisser passer. Bien entendu le pasteur
s’écarta, en saisissant son bras qu’il serra gentiment : « Bravo, mon
garçon, dit-il, bravo. »
On en terminait hâtivement avec la chasse au trésor, mais comme
il n’avait rien à y gagner, Arthur Rowe, chargé de son gâteau et de
son exemplaire du « Petit Duc », se contenta de regarder. La dame à
la capeline se lamentait : « Nous avons tant attendu et maintenant il
est si tard. »
Pourtant, quelqu’un survint. En effet, descendant d’un taxi, un
homme se dirigeait à toute allure vers la baraque de l’extra-lucide,
tout comme un pécheur repentant en danger de mort se précipite
vers un confessionnal. Était-ce encore quelqu’un ayant une foi
aveugle en l’étonnante Mme Bellairs ? Ou était-ce simplement son
mari qui venait l’arracher à ses pratiques impies ?
Arthur Rowe, intrigué, ne se rendit pas compte que toute
l’assistance était partie et qu’il était seul sous un des platanes, avec
quelques-unes des auxiliaires. Lorsqu’il réalisa la situation, il se
sentit confus, tel le dernier client d’un restaurant qui s’aperçoit que
les garçons le regardent.
Avant qu’il eût pu atteindre la sortie le pasteur lui coupa
jovialement toute retraite :
« Vous partez déjà ?
— Il est très tard.
— Ne seriez-vous pas disposé – comme il est d’usage dans une fête
de ce genre – à mettre votre prix aux enchères au profit de la
cause ? »
Le pasteur lui parlait comme un pion à un « nouveau » ignorant
les règlements, et son attitude froissa Rowe.
« De toute façon, il ne vous reste plus grand monde à qui le
vendre !
— Je me proposais de le mettre aux enchères parmi ceux qui sont
encore là. »
Et il serra doucement le bras d’Arthur.
« Permettez-moi de me présenter : Sinclair, renommé pour son
chic à taper les gens ; et il rit nerveusement. Voyez-vous la dame là-
bas ? C’est Mme Fraser – mais oui, Mme Fraser. Une vente amiable
aux enchères lui donnerait l’occasion d’offrir discrètement son obole
à notre cause.
— Pour moi, tout ceci est très indiscret.
— Ce sont des gens très bien et j’aimerais vous les présenter,
monsieur… »
Mais Arthur, qui s’obstinait, interrompit :
« En voilà une kermesse où l’on empêche les gens d’emporter
leurs prix !
— Sûrement pas ! Mais vous n’êtes pas venu ici pour faire des
affaires. » Sous des apparences trompeuses, M. Sinclair semblait
cacher un sale caractère et Arthur Rowe décida d’en finir :
« Comme je ne veux pas avoir l’air d’un profiteur, voici une livre,
mais je garde le gâteau, j’y tiens. »
M. Sinclair se retourna vers les retardataires et ne chercha pas à
dissimuler un geste de désespoir. Arthur Rowe ajouta :
« Voulez-vous l’exemplaire du « Petit Duc » ? Il permettrait sans
doute à Mme Fraser d’être aussi discrètement généreuse.
— Oh ! je vous en prie. »
L’après-midi avait été gâché maintenant, et par pette petite
altercation, les cuivres de la fanfare avaient perdu leur charme.
« Bonsoir », dit Rowe.
Mais il n’allait pas partir comme ça ; une sorte de députation
s’avançait à la rescousse de M. Sinclair : la dame de la chasse au
trésor, se trémoussant à l’avant-garde et minaudant, articula :
« J’ai bien peur d’être porteuse d’une mauvaise nouvelle.
— Vous aussi, vous voulez le gâteau. »
Elle sourit d’un air protecteur.
« Il y a erreur et il me faut ce gâteau. Il ne pèse pas deux kilos cent
vingt gramme et la bonne femme avait raison. » Puis, consultant un
bout de papier :
« Le poids exact est un kilo six cents grammes et ce monsieur, elle
désigna quelqu’un près de l’échoppe, a gagné. »
Il s’agissait de l’homme arrivé en taxi, qui s’était précipité chez
me
M Bellairs et qui, se tenant à l’écart près de la boutique, laissait les
dames discuter pour lui. Mme Bellairs lui aurait-elle donné un
meilleur tuyau ?
« Tout ceci est très bizarre… a-t-il indiqué le poids exact ? »
Une légère hésitation marqua la réponse, telle celle d’un témoin
pris au dépourvu par le juge d’instruction.
« Non, pas tout à fait, mais il ne s’est trompé que de quelques
grammes. »
Et, reprenant de l’assurance, elle ajouta :
« Il a indiqué un kilo quatre cents grammes.
— Alors, répliqua Arthur, je garde le gâteau car, voyez-vous, j’ai
indiqué un kilo cinq cents la première fois : voici une livre pour
« l’œuvre » et bonsoir ! »
Cette fois, il les prit de court : ils en restèrent cois et ne pensèrent
même pas à le remercier de sa générosité. Une fois sur le trottoir,
Arthur se retourna et leur fit « au revoir » de la main.
Une affiche collée sur un mur annonçait : « Pour venir en aide aux
mères de familles des nations libres. Une fête aura lieu… sous le
patronage royal… »

II
Arthur Rowe habitait Guildford Street. Une bombe, tombée au
milieu de la rue dès les premiers jours du « blitz », avait
sérieusement endommagé les maisons, mais Rowe n’avait pas
déménagé. Depuis lors, tous les soirs, des maisons s’écroulaient et
Arthur ne bougeait toujours pas. Les vitres à toutes les fenêtres
avaient été remplacées par du carton, et les portes disloquées
devaient être étayées la nuit.
Arthur occupait un salon et une chambre au premier, et
Mme Purvis, la propriétaire de l’immeuble, qui ne pouvait donc pas
déménager, lui faisait son ménage. Comme il s’agissait d’un
« meublé », Rowe n’avait pas cru devoir y apporter de changement. Il
vivait là comme il aurait campé dans le désert.
Sauf The Old Curiosity Shop et David Copperfield, tous les livres
qui étaient là provenaient d’une bibliothèque municipale. Cependant,
il lui fallait ces deux volumes de Charles Dickens comme livres de
chevet : il les lisait journellement comme certains lisent la Bible, il les
savait presque par cœur, non point tellement que ces livres lui
plussent, mais parce que, les ayant lus dans son enfance, ils n’étaient
liés à aucun de ses souvenirs d’homme fait. Les tableaux
appartenaient à Mme Purvis : une aquarelle criarde représentant la
baie de Naples au soleil couchant, quelques estampes et une
photographie de feu M. Purvis en uniforme de 1914.
L’affreux fauteuil, la table avec son épais tapis de laine et la
fougère ornant la fenêtre appartenaient également à Mme Purvis ;
quant à la radio, elle était louée au mois. Un paquet de cigarettes sur
la cheminée, le nécessaire à raser dans la chambre (le savon lui était
fourni par Mme Purvis) et une boîte de photographies était tout ce
qu’Arthur possédât. Dans le salon, il n’y avait ni encrier, ni papier à
lettre : Rowe n’écrivait jamais, il payait ses impôts par mandat-
contributions.
Vous penserez certainement que son gâteau et le livre achetés à la
kermesse augmenteraient considérablement ses biens.
Lorsqu’il fut rentré chez lui, Rowe sonna Mme Purvis et lui dit :
« J’ai gagné ce beau gâteau à la fête du coin. N’auriez-vous pas par
hasard une boîte en métal pour l’y mettre ?
— Par le temps qui court, c’est un bien gros gâteau », ne put
s’empêcher de répondre Mme Purvis, avec un air cupide. Ce n’était
pas les années de guerre qui avaient rendu Mme Purvis si vorace ;
lorsqu’elle était d’humeur à bavarder, Mme Purvis avouait qu’elle
l’avait toujours été depuis son enfance. Petite, fluette et dépenaillée,
Mme Purvis s’était beaucoup négligée depuis la mort de son mari, il
était courant de la voir sucer des bonbons à toute heure du jour, des
sacs de papier poisseux gisaient, oubliés dans tous les coins, et l’on se
serait cru dans une confiserie, tant l’entrée et l’escalier exhalaient un
relent sucré. Enfin, si elle n’était pas chez elle, vous pouviez jurer
qu’elle faisait patiemment la queue quelque part, afin d’obtenir des
boules de gomme.
« Votre gâteau pèse un kilo et demi comme rien du tout, dit-elle.
— Plus de deux kilos, il me semble.
— C’est beaucoup.
— Pesez-le donc ! »
Lorsque Mme Purvis fut partie, Arthur s’enfonça dans le fauteuil et,
fermant les paupières, médita : la fête était terminée et la semaine à
venir s’annonçait interminable, étonnamment vide et dénuée
d’intérêt. Journaliste, il ne travaillait plus depuis deux ans, mais avec
ses trois cents livres de revenu il n’avait pas lieu de s’en faire. Ne
pouvant être mobilisé, il avait bien essayé de s’enrôler dans les
services de Défense passive, mais, là également, on n’avait pas voulu
de lui. Les usines à munitions ? Oui ! Mais Rowe se sentait lié à
Londres. Si Londres avait été rasée au sol, alors, mais alors
seulement, il aurait pu envisager la vie d’usine… peut-être dans les
environs de Trumpington. Après chaque raid, il avait pris l’habitude
d’aller faire un tour en ville, afin de noter les magasins et restaurants
détruits, tel le prisonnier qui scie un à un les barreaux de sa cellule.
Mme Purvis, ramenant le gâteau dans une vieille boîte à biscuits,
grommela avec dédain :
« Deux kilos ? Y pèse tout juste un kilo cinq cents. Méfiez-vous des
fêtes de charité, j’vous l’dis. » Arthur Rowe ouvrit les yeux et
murmura : « C’est étonnant », et, après avoir réfléchi quelques
instants, ajouta :
« Donnez-m’en une tranche, voulez-vous ? »
Mme Purvis le servit avec empressement. Le gâteau était exquis.
« Rangez-le, dit-il, ce genre de gâteau se conserve et s’améliore.
— Il va rassir, objecta Mme Purvis.
— Pas de craintes, il est aux œufs frais ! » Mais il ne put supporter
son regard d’envie et ajouta :
« Prenez-en donc une tranche, voyons ! »
En effet, Arthur ne pouvait rien refuser à ceux qui savaient
adroitement manifester leur désir : il ne pouvait tolérer la souffrance
chez autrui. Et pour l’apaiser, il aurait fait n’importe quoi. Oui,
n’importe quoi.
Ce fut exactement le lendemain que le nouveau locataire de
me
M Purvis s’installa dans la chambre du troisième sur cour. Rowe le
croisa le surlendemain sur le palier sombre de l’escalier, alors qu’il
parlait d’une voix difficilement contenue à Mme Purvis, qui, appuyée
contre le mur, semblait terrifiée. L’homme disait : « Un jour… vous
verrez. » Il était brun et trapu, avec une sorte de tressaillement
nerveux de ses fortes épaules, sans doute une séquelle de paralysie
infantile.
« Monsieur Rowe, dit Mme Purvis, avec soulagement, ce monsieur
voudrait entendre les informations et j’ai cru bien faire de lui dire
que vous lui permettriez sans doute de les prendre sur votre appareil.
— Entrez », répondit Arthur, en ouvrant sa porte, pour donner
passage à l’inconnu : son premier visiteur. À cette heure, la chambre
était dans la pénombre : le carton remplaçant les vitres obstruait les
derniers rayons de lumière et l’unique ampoule électrique était
camouflée. La baie de Naples se confondait avec le papier peint, et la
petite lumière du cadran de la radio complétait cette atmosphère
bourgeoise, telle une veilleuse dans une chambre d’enfants…
d’enfants qui ont peur de la nuit. Une voix caverneuse qui voulait
être tendre terminait : « Bonsoir, mes enfants, bonsoir. »
L’inconnu s’affala dans un des fauteuils et, sans doute à la
recherche de pellicules, commença à se gratter le crâne. Il semblait
plus à son aise assis. Et cette position, faisant oublier sa petite taille,
mettait en valeur sa large carrure. Une fois calé, il dit : « Juste à
temps » et, sans en offrir à Rowe, il alluma une cigarette qui, bientôt,
emplit la chambre d’une épaisse et âcre fumée de tabac ordinaire.
« Voulez-vous un biscuit ? » demanda Rowe, en ouvrant le buffet.
Comme bien des solitaires, il croyait ses petites manies universelles
et il n’aurait jamais pensé que certains hommes pussent ne pas
manger de biscuits à six heures du soir.
« Ne préféreriez-vous pas un morceau de gâteau ? demanda
me
M Purvis, toujours dans l’encadrement de la porte.
— Je pense qu’il vaut mieux finir les biscuits, d’abord, dit Rowe.
— De nos jours, la pâtisserie ne mérite pas d’être mangée, dit
l’inconnu.
— Mais ce gâteau, dit Mme Purvis, avec une orgueilleuse
satisfaction, a été fait avec des œufs frais. M. Rowe l’a gagné à une
tombola. »
Juste à ce moment, les informations commencèrent avec la phrase
traditionnelle : « Le speaker, ce soir, est Joseph MacLeod. »
L’inconnu se tassa dans son fauteuil et prêta l’oreille avec l’attitude
dédaigneuse d’un être supérieur qui s’abaisse à écouter un récit, alors
que, seul, il peut différencier le faux du vrai.
« Un petit peu plus réconfortant, ce soir ! dit Rowe.
— Bourrage de crâne, répondit l’inconnu.
— Bien sûr que vous ne voulez pas du gâteau ? insista Mme Purvis.
— Monsieur préférerait peut-être un biscuit ?
— J’adore la pâtisserie lorsqu’elle est bonne, dit l’inconnu
sèchement, avec l’assurance d’un arbitre, et il écrasa sa cigarette sur
le plancher.
— Alors, allez nous chercher le gâteau et une théière, madame
Purvis ! »
Afin de ne pas manquer l’entrée du fameux gâteau, l’inconnu
tourna son corps contrefait. Il n’y avait pas d’erreur, il devait adorer
la pâtisserie, car il ne quittait pas la porte des yeux, semblant retenir
son souffle, jusqu’à ce que Mme Purvis l’eût posé sur la table. Alors, il
s’avança au bord du fauteuil, avec impatience.
« Avez-vous un couteau, madame Purvis ?
— Oh ! mon Dieu ! À c’t’heure-ci, j’oublie tout ! Ce sont ces
maudites sirènes.
— Ça ne fait rien, dit Rowe, j’ai le mien », et d’une de ses poches, il
sortit avec tendresse son dernier trésor : un canif de scout. Ne
pouvant s’empêcher de le faire admirer, il vanta les qualités du tire-
bouchon, de la pince et de la lame qui s’ouvrait automatiquement à la
pression d’un petit bouton. « Il n’y a qu’un seul magasin où vous
pourriez maintenant en trouver un semblable, dit-il, une petite
boutique près de Haymarket. »
Mais l’inconnu ne l’écoutait pas, impatient qu’il était de voir
couper le gâteau, tandis qu’au loin, dans la grande banlieue de
Londres, les sirènes commençaient déjà à hurler.
Ce fut l’inconnu qui rompit le silence :
« Ça fait plaisir de se trouver entre gens intelligents… nous allons
pouvoir parler librement. »
Alors que Rowe se demandait ce que voulait dire l’inconnu, il
entendit, à quelque trois mille mètres d’altitude, le vrombissement
d’un bombardier ennemi qui remontait l’estuaire et dont le
ronronnement monotone aurait pu se traduire ainsi : « Voyous !
Voyous ! Voyous ! »
Mme Parvis avait quitté la pièce : le bruit d’un matelas traîné dans
l’escalier et le claquement de la porte d’entrée indiquèrent qu’elle se
dirigeait vers son abri favori.
« Il n’y a pas lieu, pour des gens comme nous de se fâcher », dit
l’inconnu, qui, se mettant au bord du fauteuil pour se rapprocher de
Rowe, mit en pleine lumière son épaule difforme.
« La stupidité de cette guerre… pourquoi vous et moi… des
hommes intelligents ?… Démocratie ! Démocratie, voilà leur refrain !
Mais des gens comme nous ne doivent pas se laisser faire. Si vous
tenez à la démocratie – je dis bien si, car y tenez-vous ? – il vous faut
aller la chercher en Allemagne. Que voulez-vous ? dit-il
brusquement.
— La paix, répondit Rowe.
— Exactement ! Tout comme nous.
— Je ne crois pas que nous parlons le même langage. » Mais,
n’écoutant que lui, l’inconnu ajouta :
« Nous pouvons vous apporter la paix, car c’est pour elle que nous
travaillons.
— Qu’entendez-vous par « nous » ?
— Mes amis et moi !
— Objecteurs de conscience ? »
L’épaule difforme eut un mouvement d’impatience.
« Il ne faut pas tenir compte de sa conscience.
— Que pouvions-nous faire d’autre ? Les laisser prendre la
Pologne sans protester ?
— Vous et moi qui connaissons le monde, savons fort bien que la
Pologne était l’un des pays les plus corrompus d’Europe ! » Et, disant
ces mots, l’inconnu se pencha en avant, en déplaçant son fauteuil de
plusieurs centimètres, de telle façon qu’il semblait foncer sur Rowe
comme quelque engin mécanique.
« Vous en êtes sûr ? »
Le fauteuil se rapprocha avec un craquement.
« Mais oui ! Un gouvernement comme celui que nous avions…
comme celui que nous avons… »
Mais Rowe interrompit :
« Le crime n’en est pas moins patent ! et les innocentes victimes ?
Est-ce une excuse ou une justification d’invoquer que votre première
victime était malhonnête ? Ou que le juge est un ivrogne ? »
L’inconnu enchaîna avec une insupportable assurance :
« Vous êtes dans l’erreur ! Même le meurtre est parfois
excusable… Nous le savons tous !
— Le meurtre… » dit Rowe lentement et péniblement : une telle
assurance ne lui était pas familière. Et il ajouta :
« Ne dit-on pas : « Le mal tu ne feras, même « s’il te paraît
nécessaire » ?
— Bêtises que tout cela, railla l’inconnu. Croyance chrétienne !
Mais à vous, qui êtes intelligent, je lance ce défi : avez-vous toujours
agi suivant vos convictions ?
— Non… non…
— Bien entendu ! fut la triomphale réplique, nous nous étions
renseignés à votre sujet, et, même sans cette précaution, je n’aurais
pu me tromper… vous êtes intelligent. »
À entendre ces propos, l’on aurait pu croire que l’intelligence était
le « Sésame » ouvrant toute grande la porte d’une société très
fermée.
Mais l’inconnu continua :
« Dès que je vous ai vu, j’ai compris que vous n’étiez pas un de ces
moutons de Panurge », et il sursauta à la détonation d’un canon de
D.C.A. du square voisin, qui fit trembler l’immeuble, alors qu’au loin,
s’entendait le ronronnement d’un autre avion. Le barrage de D.C.A.
se rapprocha et, avec lui, le vrombissement de plus en plus distinct
de l’avion : « Voyous voyous », et l’immeuble trembla de nouveau.
Alors, le sifflement caractéristique d’une bombe devint perceptible ;
il semblait que l’engin de mort ait été dirigé contre l’insignifiante
construction où ils se tenaient, et, bien qu’il eût éclaté à près d’un
kilomètre, ils sentirent le sol vibrer.
« Comme je vous le disais », voulut enchaîner l’inconnu, mais,
avec son assurance, il avait perdu le fil de ses pensées, et maintenant
Arthur Rowe n’avait devant lui qu’un pauvre infirme qui faisait de
son mieux pour paraître brave devant la mort. Il continua :
« Il semble que ça va barder, ce soir… à un moment, j’espérais
qu’ils nous survoleraient et se dirigeraient ailleurs. »
Une fois de plus, le ronronnement se rapprocha.
« Prendrez-vous un autre morceau de gâteau ? offrit Rowe, qui,
malgré lui, éprouvait de la pitié pour ce déshérité de la nature, car il
se rendait bien compte que si lui ne craignait pas la mort, ce n’était
pas par courage, mais plutôt parce qu’il était seul au monde.
— Ce n’est peut-être pas… » Il dut attendre la fin du sifflement
aigu et de la déflagration toute proche, cette fois, au coin de la rue,
sans doute. L’exemplaire du « Petit Duc » était tombé et ils durent
attendre qu’un autre chapelet de bombes eussent éclaté, toujours
plus près d’eux. Enfin, ce fut le calme.
« Non, merci… c’est-à-dire avec plaisir. »
Sans doute par nervosité, l’inconnu avait une drôle de façon
d’émietter le gâteau qu’il avait pris… Arthur se sentit ému jusqu’aux
entrailles : ce devait être terrible d’être infirme, surtout pendant la
guerre.
« Vous disiez que vous vous étiez renseigné à mon sujet ? Qui êtes-
vous ? » et se coupant une tranche de gâteau, il sentit le regard avide
de l’inconnu suivre chacun de ses mouvements tel le pauvre qui
meurt de faim contemple avec envie le gourmet à la table d’un bon
restaurant.
Au-dehors, une ambulance passa en trombe, et par son
ronronnement un autre avion s’annonçait. Les incendies, avec les
morts qu’ils occasionnent faisaient rage et continueraient sans
interruption jusqu’à trois ou quatre heures du matin… La journée de
huit heures du bombardier !
Au cours d’un raid aérien, il est difficile de ne pas perdre le fil de
ses pensées, et Arthur s’entendit dire :
« Je vous parlais de ce canif… »
Mais l’inconnu lui saisissant le poignet de son énorme main
osseuse l’interrompit :
« Vous savez qu’il y a eu erreur. Ce gâteau ne vous était pas
destiné.
— Que voulez-vous dire ? Je l’ai gagné.
— Vous n’auriez pas dû le gagner. Il y a eu erreur dans le poids.
— Il est un peu tard pour s’en apercevoir, dit Arthur, nous en
avons mangé presque la moitié. »
L’infirme n’attacha pas d’importance à cette réplique. Il continua :
« Je suis ici pour vous le reprendre. Nous vous paierons ce qu’il
faut.
— Qui « nous » ?
Mais il savait fort bien de qui il s’agissait, il revoyait le groupe se
dirigeant vers lui à travers le gazon : la dame à la capeline, qui, bien
sûr, faisait de l’aquarelle, la dame assez bizarre de la tombola et
l’étonnante Mme Bellairs.
Il sourit et retira sa main en pensant que jamais loterie ne fut tant
prise au sérieux.
« Quel jeu jouez-vous là ? demanda-t-il ; au point où nous en
sommes le gâteau ne peut plus vous être d’une grande utilité. »
Mais l’autre lui lançait un mauvais regard. Rowe essaya de dissiper
les nuages qui s’amoncelaient :
« Sans doute question de principe. Ne vous en faites donc pas et
prenez une autre tasse de thé. Tenez, je vais chercher la bouilloire.
— Ne vous en donnez pas la peine. Je voudrais discuter…
— Nous n’avons rien à discuter et, de plus, c’est la moindre des
choses. »
L’inconnu se cura les ongles, sans doute pour les débarrasser des
pellicules qui s’y étaient logées, et ajouta :
« Alors ce n’est plus la peine d’en parler…
— Absolument.
— Bon », et l’inconnu s’arrêta pour écouter l’avion qui
s’approchait, « je ferais tout aussi bien de prendre une autre tasse de
thé », et tout gêné il se remua, cependant qu’au loin, à l’est cette fois,
la D.C.A. entrait en action.
Lorsque Rowe revint avec la bouilloire, l’inconnu versait le thé
dans les tasses… il s’était coupé une autre part du gâteau. Avec son
fauteuil tout près du radiateur à gaz il agissait visiblement comme
chez lui. De la main il fit signe à Arthur de s’asseoir, et son attitude
aurait pu laisser croire qu’il était maître de la maison.
D’un air détaché, voulant sans doute montrer qu’il ne pensait plus
à leur querelle, il énonça :
« Je pensais, pendant que vous étiez parti, que seuls les
intellectuels comme nous peuvent être vraiment libres. Nous nous
sommes libérés des sottes conventions, du patriotisme excessif et de
toute sentimentalité… en un mot nous ne sommes pas des
capitalistes et nous n’avons pas à nous préoccuper d’une
banqueroute éventuelle. Ceci résume à peu près la situation. Ne
pensez-vous pas ?
— Pourquoi dites-vous toujours « nous » ?
— Ah ! rétorqua l’infirme, parce que rien ne m’indique que vous
preniez une part active dans cette guerre ! Bien entendu nous savons
pourquoi, n’est-ce pas ? » Et il cligna de l’œil d’un air entendu.
Arthur but une gorgée de thé… qui était encore trop chaud, il lui
trouva un goût particulier qu’il reconnaissait et qu’il associait malgré
lui à de pénibles souvenirs. Pour faire passer ce mauvais goût il
mangea une autre tranche de gâteau et, levant les yeux, il surprit sur
lui le regard anxieux de l’infirme le dévisageant. Arthur but alors une
autre gorgée de thé, lentement, et il sentit comme une piqûre de
guêpe à l’épaule : en une seconde il venait de revivre son passé ! Sa
première réaction fut un mélange d’étonnement et de colère : qu’on
ose lui faire ça à lui !
Arthur lança sa tasse sur le plancher et se leva tandis que l’infirme
s’éloignait de lui à toute vitesse comme s’il avait été monté sur des
roulettes ; il se ramassa sur lui-même… à ce moment précis la bombe
éclata.
Cette fois, ni l’un ni l’autre n’avait entendu l’avion : l’engin de mort
et de destruction était descendu sans bruit, suspendu à son
parachute de soie. Les murs s’écroulèrent alors que tous deux ne s’en
apercevaient même pas.
Le souffle d’une mine aérienne est étonnant : il peut tout aussi
bien ressembler à un rêve fantastique ou à la tragique vengeance de
l’homme sur l’humanité ; il peut vous jeter à la rue, nu comme un
ver, ou vous exposer aux regards étonnés de vos voisins, que vous
soyez dans votre lit ou assis sur le siège des cabinets.
Arthur Rowe voyait trente-six chandelles, comme les
somnambules il avait l’impression de marcher en dormant : il gisait
dans une position des moins confortables dans un lieu inconnu.
Se relevant il vit une quantité inimaginable de casseroles jonchant
le sol, un amas de ferraille toute tordue ressemblant à un vieux
moteur d’auto mais qui, auparavant, avait été un Frigidaire ; levant
les yeux, il aperçut un fauteuil en équilibre à dix mètres au-dessus de
lui et, tout près, à ses pieds, la baie de Naples qui, par miracle, était
intacte. La sensation éprouvée par Arthur Rowe était comparable à
celle que l’on ressent, lorsque, perdu en pays inconnu, l’on doit se
fier aux étoiles pour guider ses pas.
Trois fusées lumineuses se balançaient, descendant
majestueusement dans la nuit, telles des gerbes phosphorescentes
rappelant un arbre de Noël. À leur lumière, l’ombre d’Arthur se
dessina si nette qu’il en reçut un choc comme celui de l’évadé du
bagne pris dans le faisceau d’un projecteur.
Ce qu’il y a de terrible, dans un raid, c’est qu’il ne s’interrompt pas.
Vous pouvez être assommé dans les premiers, le raid n’en continue
pas moins.
La D.C.A. mitraillait maintenant les fusées éclairantes qui
s’éteignirent avec un bruit de vaisselle cassée, la troisième s’échoua
en plein Russel Square, et l’obscurité complète s’abattit calme et
froide apportant, après ces clartés fulgurantes, une sorte de paix
reposante.
Cependant, à la lueur des fusées, Arthur avait discerné plusieurs
choses : il se trouvait dans la cuisine du sous-sol, le fauteuil au-
dessus de lui était celui de sa propre chambre au premier étage, le
toit et un des murs avaient été pulvérisés et l’infirme gisait à côté du
fauteuil. Il avait proprement laissé tomber aux pieds de Rowe un
morceau intact du gâteau.
De la rue un chef d’îlot demanda : « Personne de blessé ? » et sa
colère reprenant le dessus Arthur dit à haute voix. « Ça dépassé la
plaisanterie… ça dépasse la plaisanterie. »
« À qui le dites-vous ! » répondit, de la rue, le chef d’îlot, tandis
qu’un autre avion ennemi s’avançait du sud-ouest en murmurant son
refrain de cauchemar « Voyous, voyous, voyous ».
CHAPITRE II

RENSEIGNEMENTS PRIVÉS

I
ORTHOTEX – la plus ancienne agence d’enquêtes privées de la
métropole – existait toujours à l’extrémité encore intacte de
Chancery Lane ; elle était située près d’un commissaire-priseur, d’un
café, dont le buffet froid était renommé en temps de paix, et d’une
librairie spécialisée dans la vente des ouvrages de droit.
Orthotex avait ses bureaux au quatrième étage de cet immeuble
sans ascenseur. Au premier logeait un notaire, au second était rédigé
le magazine mensuel Santé et Liberté, et le troisième étage ne
comprenait qu’un appartement inhabité.
Arthur Rowe ouvrit la porte de la « Réception » et son regard
embrassa une pièce vide. Sur une table, à côté d’un annuaire des
téléphones et, abandonné sur une soucoupe, gisait un sandwich à
demi consommé. Ce spectacle donnait au bureau une atmosphère
d’abandon, de départ précipité, semblable à celle des palais des rois
exilés où le touriste peut voir le magazine ouvert à la page que
lisaient les princes, quelques instants avant leur fuite. Arthur
attendit quelques moments, puis ouvrit une autre porte. Dans la
pièce qui s’offrit à ses yeux, un homme chauve rangea
précipitamment une bouteille dans un classeur.
« Excusez-moi, dit Rowe, il n’v avait personne à la réception, je
voudrais voir M. Rennit.
— C’est moi.
— Vous m’avez été recommandé par un ami. »
Une main encore sur le classeur, l’homme atteint de calvitie
dévisagea Rowe soupçonneusement.
« Et quel est le nom de cet ami ?
— Un nommé Keyser, il y a longtemps… des années.
— Keyser ? Connais pas.
— Moi non plus. À vrai dire, ce n’était pas un ami. Je l’avais
rencontré en voyage, et il me parla de vous en me racontant ses
ennuis, au sujet de certaines lettres…
— Vous auriez dû prendre rendez-vous.
— Si vous ne voulez pas de ma clientèle, je peux toujours m’en
aller. Bonjour, monsieur !
— Allons ! allons ! Ne vous emballez pas, dit M. Rennit, je suis très
pris et il y a la manière de se présenter. Si vous voulez être bref… »
Tout comme quelqu’un qui tient un commerce déshonorant –
livres pornographiques, avortements –, M. Rennit parlait du haut de
sa grandeur à la manière de celui que l’on n’oblige pas mais qui, lui,
oblige. Il s’assit à son bureau puis au bout d’un instant : « Asseyez-
vous. » Il farfouilla dans un tiroir duquel, après des recherches, il
sortit un bloc-notes et un crayon. « Maintenant, dites-moi à quelle
époque remontent vos ennuis. »
M. Rennit se renversa en arrière et se cura une dent de la pointe
de son crayon, alors que son haleine sifflait légèrement, en passant
entre les irrégularités de son râtelier. Avec son col effiloché et sa
chemise de propreté douteuse il affichait un « laisser-aller »
s’harmonisant avec le désordre du mobilier. Rowe se dit qu’il n’avait
pas le choix.
Après un silence, M. Rennit demanda :
« Vos noms et adresse ? »
Et il griffonna vivement les réponses. Au nom d’un hôtel, il leva la
tête et commenta gravement :
« Vous ne sauriez être trop prudent.
— Il vaudrait sans doute mieux que je commence par le
commencement, dit Rowe.
— Mon bon monsieur, dit doctoralement M. Rennit, vous pouvez
me croire sur parole quand je vous dis que je connais tous les
commencements. J’exerce mon métier depuis trente ans. Trente ans,
entendez-vous ! chaque client croit son cas exceptionnel, à tort
d’ailleurs, tout n’est que répétition. Je ne vous demande pas plus que
de répondre à quelques questions indispensables. Le reste nous
regarde. Voyons ! à quand remontent vos premiers soupçons…
l’indifférence de votre femme ?
— Je ne suis pas marié », dit Rowe.
N’étant pas disposé à jouer sur les mots, M. Rennit lança à Arthur
un regard courroucé :
« Rupture de promesse de mariage, hein ? Avez-vous écrit des
lettres ?
— Il ne s’agit pas de rupture de promesse.
— Chantage ?
— Non plus.
— Alors pourquoi diable êtes-vous venu me trouver ? » Et il
ajouta : « Je suis très pris. » Alors qu’évidemment il n’avait rien à
faire.
Il y avait deux corbeilles sur son bureau : l’une pour le courrier et
l’autre pour les lettres prêtes à poster. La première était vide et
l’autre ne contenait qu’un exemplaire de Men Only.
S’il avait connu quelqu’un d’autre, Arthur serait parti, mais cet
homme lui faisait plutôt pitié, et il n’avait même pas envie de se
moquer de lui. M. Rennit était manifestement furieux et vexé parce
qu’il n’avait pas eu le temps de préparer sa mise en scène, de plus, il
sautait aux yeux qu’il ne pouvait se permettre de perdre un client, et
ce fut donc avec une feinte noblesse qu’il passa sur son amour propre
blessé.
« Les détectives ne s’occupent-ils que de divorces et de ruptures de
mariage ? dit Arthur.
— Cette maison est une respectable entreprise commerciale dont
j’ai maintenu les traditions, dit M. Rennit. Je ne suis pas Sherlock
Holmes, et vous ne pouvez espérer qu’un homme de ma position
s’amuse à ramper sur un tapis pour découvrir des taches de sang
avec un microscope. » Et il ajouta : « Si vous avez des ennuis qui ne
sont pas de mon ressort je vous conseille d’aller trouver la Sûreté.
— Écoutez, dit Rowe, vous savez aussi bien que moi que, si j’ai
besoin de vous, vous n’avez pas trop de clients… de clients qui paient
bien. Soyez raisonnable, ouvrez ce classeur et prenons un verre tous
les deux. Ces bombardements agissent sur les nerfs et un petit
apéritif n’a jamais fait de mal à personne. »
M. Rennit jeta sur Rowe un regard soupçonneux. Puis son
expression s’adoucit. Il se lissa le crâne de la main et dit :
« Vous avez peut-être raison, nos nerfs sont ébranlés et je n’ai
jamais eu de préjugés contre l’alcool en tant que stimulant.
— Tout le monde en a besoin par le temps qui court.
— Ça a bardé à Purley, la nuit dernière. Pas beaucoup de bombes,
mais l’attente, l’inaction. Nous avons eu plus que notre lot, allez…
mines aériennes et tout.
— La maison que j’habitais a été démolie hier soir.
— Vraiment ? » dit Rennit peu intéressé tout en ouvrant le
classeur afin d’y prendre une bouteille. Et il ajouta : « Tenez, la
semaine dernière, à Purley, à moins de cent mètres… »
Mais Arthur n’était pas d’humeur à entendre des histoires de
bombardements, il l’interrompit :
« Un petit verre nous fera du bien. »
La glace était rompue, M. Rennit passa aux confidences :
« Je regrette d’avoir été un peu vif, mais on ne peut s’empêcher de
perdre son sang-froid avec cette maudite guerre qui entrave les
affaires. » Et il expliqua : « Tant de réconciliations… c’est incroyable
combien la nature humaine est contrariante ! Et puis, bien entendu,
pour compliquer et rendre tout plus difficile, il y a eu les cartes
d’identité. Les gens n’osent plus aller à l’hôtel, et, avec les
automobiles, il est impossible de prouver quoi que ce soit.
— C’est un dur moment à passer.
— Il s’agit de tenir en nous serrant la ceinture jusqu’à la fin de la
guerre… il y aura alors une avalanche de divorces et de ruptures de
promesse. » La bouteille à la main, il envisageait l’avenir avec un
optimisme mesuré et il ajouta : « Vous excuserez la tasse à thé ? Une
fois la paix revenue, une maison de notre réputation – avec ses
tenants et aboutissants – sera une mine d’or… Du moins, je le
pense », ajouta-t-il mélancoliquement.
Alors que, depuis toujours, il avait tout pris tragiquement, Rowe
pensait, une fois de plus, que l’on ne pouvait vraiment prendre au
sérieux une si drôle d’humanité. De grands principes étaient ancrés
en lui : justice et châtiment, alors qu’en fin de compte, tout se
résumait à un M. Rennit et des centaines de gens comme M. Rennit.
Bien entendu, si vous croyez en Dieu – ou au diable – l’affaire n’est
pas si comique : en effet, le diable – et Dieu aussi – a toujours fait
usage de petites gens simples, estropiés ou difformes pour atteindre
son but. Lorsque Dieu les utilisait on parlait de noblesse, mais
lorsque c’était le diable, les mêmes actions devenaient alors de la
perversité. Mais dans les deux cas, le matériel humain était
lamentable.
« On parle de nouveaux règlements, mais j’espère qu’au fond il n’y
aura rien de changé, disait M. Rennit.
— D’étranges choses se produisent quand même, dit Arthur, et
c’est pourquoi je suis venu vous voir.
— Tiens, c’est vrai, dit M. Rennit, remplissons donc nos tasses, et
passons aux affaires sérieuses ! Désolé de ne pas avoir d’eau
gazeuse… maintenant racontez-moi vos ennuis tout comme si j’étais
votre ami.
— Quelqu’un a essayé de me tuer. Ça ne paraît pas très important
comparé à tous ceux qui meurent chaque soir, mais quand même, je
suis furieux. »
Flegmatique, M. Rennit le regardait par-dessus sa tasse.
« Vous m’avez bien dit que vous n’étiez pas marié ?
— Aucune femme n’est mêlée à cette affaire qui a commencé avec
un gâteau. » Il décrivit à M. Rennit la kermesse, l’anxiété des
organisateurs à recouvrer le gâteau, la visite de l’inconnu… et enfin la
bombe. « Je n’aurais pas attaché d’importance à toute l’affaire si ce
n’avait été le goût du thé, dit Arthur.
— Vous vous faites des idées.
— Mais j’ai reconnu le goût… c’était de l’hyoscine, dit-il à
contrecœur.
— Et l’inconnu est-il mort ?
— Il a été transporté à l’hôpital, mais lorsque j’y suis allé
aujourd’hui, il en était déjà sorti. Il ne souffrait que d’un choc et ses
amis étaient venus le chercher.
— L’hôpital a bien ses nom et adresse ?
— Ils avaient bien un nom, quant à l’adresse, elle n’existe pas, j’ai
consulté le bottin. » S’attendant à quelque surprise de la part de
M. Rennit, Arthur le regarda : après tout, même pour un monde
chaotique, son histoire était étrange ; mais M. Rennit se contenta de
dire calmement :
« Bien entendu, tout ceci pourrait s’expliquer de plusieurs
façons », et, mettant ses pouces dans les échancrures de son gilet, il
envisagea les différentes possibilités :
« Par exemple, dit-il, il aurait pu s’agir d’un vol à l’américaine. Ces
gens-là inventent toujours de nouvelles ruses ! Il aurait pu vous offrir
de racheter le gâteau pour la forte somme, vous disant qu’il contenait
quelque objet précieux.
— Caché dedans ?
— Le plan d’un trésor espagnol sur la côte irlandaise, quelque
histoire romanesque… que sais-je, moi ? Pendant qu’il serait allé
chercher les fonds à une banque il vous aurait demandé un gage…
vingt livres sterling… en vous laissant le gâteau jusqu’à son retour.
— Ce que vous dites là me donne à réfléchir…
— Oh ! le stratagème aurait réussi, dit M. Rennit, dont le talent
consistait à tout ramener sur le plan de la vie quotidienne… même les
bombardements…
« Envisagez cette autre possibilité, continua M. Rennit, si vous ne
vous êtes pas trompé au sujet du thé – remarquez que je ne crois pas
à vos soupçons – le vol aurait bien pu être le motif de cette visite.
Peut-être vous suivait-il depuis la kermesse ? Y avez-vous été
extravagant ?… je veux dire aviez-vous dépensé plus que de raison ?
— Lorsqu’ils ont voulu me reprendre le gâteau, je leur ai donné
une livre sterling.
— Quelqu’un qui paie une livre pour un gâteau n’est pas pauvre !
dit M. Rennit avec une sorte de soulagement. C’était sûrement un
déséquilibré, car, d’ordinaire, les voleurs n’emploient pas de
stupéfiants.
— Et le gâteau ?
— Pur prétexte ! Il n’était pas réellement venu pour le gâteau !
— Et votre autre explication ? Vous disiez en avoir plusieurs.
— Je m’arrête toujours au plus simple… au plus logique, dit
M. Rennit dont les doigts caressaient inconsciemment la bouteille de
whisky ; après tout une erreur est toujours possible et peut-être que
votre inconnu était venu vous demander de restituer ce gâteau qui
contenait quelque chose de valeur !
— Et le poison, toujours mon imagination ?
— C’est ce que suggérerait la logique. »
La placidité et l’incrédulité de M. Rennit firent perdre à Rowe son
sang-froid. Avec vivacité il rétorqua :
« N’avez-vous donc jamais rencontré un criminel au cours de votre
carrière de détective ? »
M. Rennit tressaillit avec une crispation nerveuse de visage :
« Franchement jamais ! La vie n’est pas un roman policier, vous
savez, et les criminels ne courent pas les rues. Ils font partie d’un
monde à part.
— Ceci m’intéresse vivement.
— Ils sont très très rarement ce que nous appelons des gentlemen,
et, exception faite des romans, ils sont plutôt des voyous.
— Il est temps que je vous dise que je suis, moi-même, un
criminel. »

II
« Oh ! oh ! dit piteusement M. Rennit.
— Ce qui me met hors de moi c’est que ces… amateurs s’en soient
pris à moi… à moi !
— Êtes-vous un professionnel ? émit M. Rennit avec un sourire
forcé.
— Oui, si « professionnel » implique avoir ressassé son projet
pendant deux ans, en avoir rêvé presque tous les soirs jusqu’au jour
où, n’y tenant plus, on s’approche inconsciemment de la cachette
pour y prendre le poison. Oui, si, une fois au banc des prévenus,
essayer de deviner à quoi pense réellement le président et chaque
juré caractérise un « professionnel ». Tiens, ça me fait souvenir de
cette femme juré portant pince-nez qui refusa de se séparer de son
parapluie. Enfin oui, je suis un professionnel du crime, si attendre le
verdict pendant des heures, apprécier les gentillesses des gardes-
chiourme et penser que si la « Justice » n’est pas un vain mot le seul
verdict équitable devrait être…
— Excusez-moi un instant, interrompit M. Rennit, je crois
entendre mon employé… » et bondissant de derrière son bureau il se
faufila avec agilité dans l’entrebâillement de la porte à laquelle
Arthur tournait le dos.
Tassé sur lui-même, les mains coincées entre les genoux, Arthur
essayait de se ressaisir. « Scelle ma bouche, ô Seigneur, pose un
bâillon sur mes lèvres… » Il entendit le tintement d’une sonnette
dans l’autre pièce, et, se retournant, aperçut M. Rennit qui
téléphonait. Son regard errait piteusement de Rowe au sandwich
abandonné qui, pour lui, semblait être la seule arme accessible.
« Appelez-vous Police-Secours ou un médecin ? demanda Arthur.
— Non, un théâtre… J’allais oublier que ma femme… dit M. Rennit
semblant au supplice.
— Malgré toutes vos expériences vous êtes marié ?
— Oui », et une crispation nerveuse défigura M. Rennit-qui se
sentait peu enclin à parler. « C’est ça, dit-il au téléphone, deux places
au premier rang », et il raccrocha.
« C’était le théâtre ?
— Oui… théâtre.
— Et vous n’avez même pas donné votre nom ? Pourquoi n’êtes-
vous pas raisonnable ? Pour être loyal, il fallait bien que je vous
mette au courant de tout… et puis, si vous devez travailler pour moi,
il fallait bien que vous sachiez les choses, afin d’en tenir compte au
besoin.
— Tenir compte ?
— Eh oui ! Tenez, lors de mon procès, j’ai compris que la plus
petite de nos actions pouvait prendre de l’importance… comme par
exemple, déjeuner à l’Holborn Restaurant. Pourquoi étais-je seul,
m’ont-ils demandé, et lorsque je répondis que parfois j’aimais la
solitude il eût fallu que vous voyiez les signes d’intelligence faits au
jury. Ceci devait expliquer apparemment bien des choses. »
Les mains de Rowe eurent des tremblements nerveux et il ajouta :
« Est-ce que j’avais dit que je voulais toujours être seul ? »
M. Rennit toussota et Rowe continua :
« Même si ma femme tenait à ses perruches…
— Vous êtes marié ?
— C’est ma femme que j’ai empoisonnée. » Arthur trouvait difficile
de se remémorer les événements tels qu’ils s’étaient déroulés. Il ne
devrait pas être permis de poser tant d’indiscrètes questions… de
plus, il n’avait pas pensé tant effrayer M. Rennit. Il ajouta : « Ne vous
frappez pas, la police est au courant !
— Ils vous ont acquitté ?
— Détenu durant le bon plaisir de Sa Majesté… très courte période
d’ailleurs. Voyez-vous, je n’étais pas fou et il leur fallait trouver une
explication à mon acte. » Puis il ajouta avec dégoût : « Je suis encore
de ce monde par la pitié que j’ai inspirée, parce que l’on m’a plaint,
parce que la presse a trouvé mon action charitable. »
Il passa sa main sur ses yeux comme pour en chasser une vision.
« Acte de charité ! envers elle ou moi ? Ils ne s’expliquèrent pas…
et même maintenant je ne saurais trop dire.
— Je ne crois vraiment pas, et M. Rennit fit une pause pour
respirer, en prenant le plus grand soin de toujours maintenir une
chaise entre lui et Rowe, je ne crois pas, dit-il, que je puisse
entreprendre… ce n’est pas mon genre… ma spécialité.
— Je paierai ce qu’il faudra… c’est ce qui compte, n’est-ce pas ? »
et aussitôt qu’il sentit la convoitise planer dans l’atmosphère
poussiéreuse de cette pièce où gisaient dans un beau désordre, le
sandwich et l’annuaire des téléphones, Arthur sut qu’il aurait gain de
cause car M. Rennit n’avait pas les moyens de résister à des espèces
sonnantes. Arthur ajouta : « Un criminel a ceci de commun avec un
pair du royaume : son titre est là, et vous savez, noblesse oblige. Oh
essaie bien de rester incognito, mais généralement sans succès… »
CHAPITRE III

AUX BARRICADES !

I
QUITTANT Orthotex, Rowe se rendit tout droit chez les Mères libres.
Afin que commencent immédiatement les recherches, Arthur avait
signé un contrat par lequel il versait à M. Rennit cinquante livres
sterling par semaine pour une période d’un mois, M. Rennit n’avait
pas manqué d’insister sur le fait que les frais seraient élevés attendu
qu’il n’employait jamais que les meilleurs limiers ; en fait, le seul
détective que vit Arthur avant de quitter M. Rennit, semblait fort
bien connaître son affaire. M. Rennit le présenta comme A.2,
mystérieux pseudonyme qui voulait cacher un ordinaire M. Jones,
comme M. Rennit, distrait, l’appela quelques instants après.
Petit de taille, nez pointu de fouineur, Jones, au premier abord,
paraissait très quelconque, son feutre marron au ruban sale,
s’harmonisait fort bien à son complet, d’un gris indéfinissable, dont
les poches étaient copieusement garnies de crayons et de stylos.
Mais, à y regarder de plus près, l’expérience du métier apparaissait :
petits yeux apeurés mais vifs et rusés, lèvres minces dénotant la
prudence, front tout ridé par l’anxiété des attentes, en somme, les
traces d’une vie passée à épier les couloirs d’hôtels, à corrompre les
femmes de chambre, à ignorer l’insulte ou la menace et à ne pas tenir
ses promesses.
Comparé avec cette expérience sordide des passions furtivement
assouvies, le crime prenait figure de dignité.
Appuyé au mur et tenant son vieux feutre à la main, Jones se
contenta d’écouter la discussion tout comme il aurait écouté à une
porte d’hôtel. En effet, M. Hennit était convaincu que toute l’affaire
n’était que la marotte d’un déséquilibré et ne voulait pas que Rowe
participât à l’enquête.
« Reposez-vous sur A.2 et moi… s’il s’agit d’un vol à
l’américaine… » et ne croyant pas que la vie de Rowe eût été
réellement menacée, il ajouta : « Bien entendu, nous examinerons les
registres des pharmaciens, bien que je sois convaincu n’y rien trouver
d’anormal.
— L’inconnu me dit s’être renseigné sur moi, répéta Arthur, et ce
qui m’exaspère c’est qu’il a eu l’audace d’utiliser le même poison.
Tout le monde aurait cru à mon suicide et aurait dit que j’avais réussi
à en conserver…
— À vous entendre, interrompit M. Rennit, le gâteau vous fut
remis par erreur. Nous n’avons donc qu’à retrouver la personne à qui
il était destiné… simple question de recherches que Jones et moi
connaissons à fond. Commençons par Mme Bellairs : pourquoi vous
a-t-elle indiqué le poids du gâteau ? Tout simplement parce que,
dans la pénombre, et peut-être par ressemblance, elle vous avait pris
pour un autre. »
M. Rennit et Jones échangèrent un regard : « Il faut d’abord
retrouver Mme Bellairs, et comme cela ne doit pas être très difficile,
Jones s’en chargera.
— Ce serait beaucoup plus facile pour moi de la demander au siège
des Mères libres.
— Je vous conseille de laisser Jones se charger de ça.
— On le prendra pour un espion !
— Un client ne fait jamais ses recherches lui-même. On n’a jamais
vu ça !
— Si j’ai été le jouet de mon imagination, répliqua Rowe, ils me
donneront l’adresse de Mme Bellairs. En revanche, si mes soupçons
sont fondés, et bien que le gâteau n’existe plus, ils essaieront
certainement de me supprimer car j’en ai connu l’existence et
l’intérêt que certains y portaient. Jones doit me surveiller… être mon
garde du corps. Voilà du travail pour lui ! »
Mal à son aise, Jones remua son chapeau et essaya d’attirer
l’attention de son patron. Il toussota et M. Rennit l’interrogea :
« Qu’y a-t-il, A.2 ?
— C’est impossible, monsieur, dit Jones.
— Pourquoi ? dit Arthur.
— Contraire aux usages, monsieur.
— Je partage l’avis de Jones », dit M. Rennit.
Cependant Rowe obtint ce qu’il voulait. Une fois dans la rue, il se
dirigea vers les Mères libres en traversant le quartier en ruine de
Holborn.
Il avait vécu si retiré du monde qu’il lui semblait s’être fait un ami
depuis qu’il avait eu à avouer son identité. Auparavant, même au
centre de la Défense passive, on avait toujours fini par la percer, telle
une tare que l’on ne saurait indéfiniment dissimuler. Le destin vous
joue de ses tours, les conversations évoluent curieusement et
certaines gens ont une mémoire des noms extraordinaire.
Maintenant, dans ce Londres ravagé où les magasins avaient été
rasés au sol – tel un Pompéi moderne –, Arthur déambulait avec une
sensation de légèreté et de confiance : il s’associait à ces ruines dont
il avait vécu les heures tragiques et ne pensait déjà plus au passé avec
ses longs week-ends à la campagne, ses joyeux éclats de rire le long
des sentiers, et ses hirondelles alignées en broche sur les fils
télégraphiques… doux souvenirs d’une paix hélas disparue…
Mais voilà ! un 31 août, la paix avait brusquement été perdue,
alors que le monde devait attendre encore une année avant que
n’éclatât la guerre…
Se mouvant dans la foule, Arthur Rowe avançait, ressentant par
moments une sorte de mauvais orgueil étouffant même le remords,
une sorte de fierté comparable à celle du léopard dont les taches se
confondent avec celles du monde et qui n’en est que plus fort.
Rowe n’était pas un criminel lorsqu’il avait empoisonné sa femme,
ce fut à force d’y penser qu’il finit par le devenir. Que ces gens aient
essayé de le supprimer lui, qui, d’un seul coup, avait réussi à anéantir
bonté, jeunesse et beauté, c’était de l’outrecuidance. Par instants il se
sentait lourd, comme chargé de tous les crimes de la terre, et puis,
soudainement, à la vue de quelque objet insignifiant, comme un sac à
main, un ascenseur qui montait comme il descendait, ou une
illustration dans un quotidien, tout cet orgueil malsain se dissipait
instantanément. Après de telles réactions il comprenait
invariablement la stupidité de son acte, et sentait le besoin de se
cacher pour pleurer, pour oublier ses jours de bonheur. Alors une
voix murmurait à son oreille : « Tu dis avoir tué par pitié, pourquoi
n’as-tu pas pitié de toi-même ? Pourquoi ? Parce qu’il est plus facile
de tuer, même celle que l’on aime, que de se suicider ! »

II
Près du Strand, les Mères libres avaient aménagé un bureau dans
un immense immeuble moderne et tout blanc, qui donnait
l’impression d’une morgue mécanisée. Arthur Rowe fut enlevé sans
secousse jusqu’au cinquième étage. Là, il entrevit un long couloir,
des bureaux aux vitres dépolies, il vit aussi un être à pince-nez
portant un dossier étiqueté « Urgent » s’engouffrer dans l’ascenseur
qui reprit sa course. Sur une des portes du septième étage s’étalait en
gros caractères :

AIDE AUX MÈRES DE FAMILLE


DES NATIONS LIBRES
RENSEIGNEMENTS

Arthur commença à croire que M. Rennit avait raison. La raideur


et la compétence de la femme assise à une machine à écrire,
indiquaient sans conteste l’employée incorruptible et bénévole.
D’ailleurs, afin d’éviter toute méprise, elle portait un insigne
indiquant qu’elle était volontaire.
« Vous désirez ? » fit-elle sèchement tandis que Rowe sentait tout
son orgueil et sa colère s’évanouir. Il tâchait de se souvenir
exactement de ce que l’inconnu avait dit au sujet du gâteau qu’il
prétendait ne pas lui être destiné. Autant qu’il pouvait maintenant
s’en souvenir, il n’y avait rien de bien terrible dans les paroles qu’il
avait prononcées et, quant au goût particulier du thé, ne s’était-il pas
souvent réveillé le matin avec cette âcreté dans la bouche ?
« Vous désirez ? répéta la femme toujours sèchement.
— Je voudrais avoir l’adresse de Mme Bellairs.
— Il n’y a personne de ce nom ici.
— Cette dame était à la kermesse.
— Oh ! ils étaient tous bénévoles ! Nous ne pouvons donner
l’adresse de ces personnes, voyons.
— Je crois qu’il y a eu erreur au sujet d’un gâteau que j’ai emporté
alors qu’il ne m’était pas destiné.
— Je vais aux renseignements », et la dame disparut dans un des
bureaux.
Arthur eut tout juste le temps de se demander si, après tout, il
avait été prudent et s’il n’aurait pas mieux fait de se faire
accompagner par A.2 mais, son agitation passagère se dissipant, il
dut bien se rendre à l’évidence : il n’avait rien à craindre.
« Voulez-vous passer par ici », lui lança la secrétaire bénévole, qui
se tenait dans l’encadrement de la porte.
En se rendant à l’invitation, Arthur jeta un coup d’œil furtif sur la
machine à écrire et sur la lettre en cours de rédaction ; mais il n’eut
que le temps de déchiffrer : Lady Cradbrooke remercie Mme J.-A.
Smythe-Phillips de son aimable envoi de thé et de farine…
Ensuite il entra…
N’ayant jamais été très favorisé par le destin, Rowe savait que c’est
seulement lorsque l’objet de votre amour devient inaccessible que ce
sentiment atteint son paroxysme d’intensité mais à la vue de la jeune
fille qui l’attendait, il hésita à passer le seuil de la porte. La
silhouette, les cheveux, la taille l’élégance… tout y était. Mais
lorsqu’elle lui parla – avec une légère pointe d’accent étranger –, il se
sentit saisi d’étonnement comme l’amant qui ne reconnaît plus la
voix de sa bien-aimée. Cette sensation n’était pas nouvelle pour lui ;
plusieurs fois, jouet d’une ressemblance, il lui était arrivé de suivre
des femmes dans les magasins, ou d’attendre des heures au coin
d’une rue, comme s’il avait perdu dans la foule l’objet de son amour
et qu’il dût le retrouver un jour.
« Vous venez au sujet d’un gâteau ? » dit la jeune femme.
Arthur l’observa attentivement et dut convenir qu’elles ne se
ressemblaient guère, d’ailleurs, celle-ci était vivante, et l’autre morte
à jamais.
« Quelqu’un m’a rendu visite hier soir, et j’avais pensé que vous
me l’aviez envoyé. »
Puis comprenant qu’il était aussi absurde d’imaginer cette jeune
fille mêlée à une affaire criminelle que de penser à Jeanne autrement
qu’en victime, Arthur bredouilla :
« J’avais gagné un gâteau… à la tombola de votre… Kermesse…
mais il me semble qu’il y avait eu erreur…
— Je ne saisis pas.
— Ma maison a été détruite par une bombe avant que j’aie eu le
temps de comprendre ce qu’il me voulait…
— Personne n’aurait pu venir de notre part, dit-elle, quelle sorte
d’homme était-ce ?
— Petit et brun, avec des épaules difformes… presque un infirme.
— Il n’y a personne ici qui réponde à ce signalement.
— Je pensais que si j’arrivais à retrouver Mme Bellairs… peut-
être… » mais comme le nom de Mme Bellairs n’évoquait rien, il
précisa : « Il s’agit d’une des auxiliaires de la Kermesse.
— Ils étaient tous bénévoles, expliqua la jeune fille, je crois que
nous pourrions vous trouver l’adresse de cette dame en interrogeant
les organisateurs ; mais est-ce si important ? »
Bien que la pièce fût divisée en deux par un paravent, Arthur
pensait qu’ils étaient seuls, mais tandis qu’ils parlaient, un jeune
homme s’avança. Il ressemblait étonnamment à la jeune fille, qui le
présenta :
« Mon frère, monsieur…
— Rowe, dit Arthur.
— Quelqu’un s’est rendu chez M. Rowe pour réclamer un gâteau…
je n’ai pas très bien saisi de quoi il s’agissait, mais il semblerait que
monsieur l’ait gagné à notre kermesse.
— Voyons… de qui peut-il bien s’agir ? »
Le jeune homme parlait parfaitement l’anglais et seulement
l’attention qu’il apportait à en respecter la grammaire trahissait
l’étranger. Sa diction était charmante et dénuée de toute pédanterie ;
on aurait pu le croire issu de quelque noble famille où la façon de
s’exprimer avait une importance capitale. Debout, s’appuyant
légèrement et affectueusement sur l’épaule de sa sœur, ils formaient
à eux deux un ensemble victorien et extrêmement gracieux.
« Cet homme était-il un de vos compatriotes, monsieur Rowe ? dit
le nouveau venu. Vous savez, dans ce bureau nous sommes presque
tous étrangers, et souriant il confia à Rowe : Même si notre état de
santé ou notre nationalité nous empêche de combattre à vos côtés,
nous nous rendons utiles de notre mieux – à vrai dire, ma sœur et
moi sommes autrichiens.
— L’homme dont il s’agit était Anglais.
— Sans doute un de nos auxiliaires bénévoles. Ils sont si nombreux
que j’en connais à peine un sur deux. Si je comprends bien, vous
voudriez nous rendre un des prix… un gâteau ? »
Prudemment Arthur répondit :
« Je voulais me renseigner à ce sujet.
— Allons, monsieur Rowe, si j’étais à votre place je ferais taire mes
scrupules et je « me cramponnerais » à mon gâteau. » Lorsqu’il se
laissait aller au langage courant, son hésitation donnait l’impression
que la phrase ou les mots étaient entre guillemets et qu’il s’excusait
de sa liberté.
« L’ennui est que le gâteau n’existe plus. Ma maison a été
bombardée hier soir, comprenez-vous ?
— Mais c’est épouvantable… Alors il ne saurait vraiment plus être
question du gâteau ? »
Le frère et la sœur étaient vraiment très gentils, et sans aucun
doute, honnêtes, mais ils avaient réussi à le mettre en contradiction
avec lui-même.
« À votre place, je ne m’en soucierais plus », dit la jeune fille.
Hésitant, Rowe les observa. À toujours se méfier, la vie n’était plus
possible ; pour briser la monotonie de sa réclusion, même un détenu
change de cellule et parle à son gardien. Pour Rowe, cette solitude
morale durait depuis plus d’un an et il était arrivé au moment où le
risque ne compte plus, où il faut absolument s’évader de soi-même.
Avec prudence et précaution, Rowe essaya de se libérer de la
crainte que lui inspirait le genre humain. Après tout, ces deux êtres
avaient connu et subi un régime de terreur dont ils étaient sortis sans
trop de dégâts.
« En réalité, ce n’était pas seulement le gâteau qui me
préoccupait. »
Ils l’observèrent tous deux avec un sincère et amical étonnement,
et leur attitude rayonnait de jeunesse, de cette jeunesse qui, malgré
la tourmente des dernières années, se refuse à désespérer, et s’attend
à vivre une vie normale sans douleur, sans ennuis, sans méfiance et
sans haine.
« Asseyez-vous donc et racontez-nous ça », fit le jeune homme.
Ils ressemblaient à deux enfants qui aiment les histoires et qui
vont en entendre une belle ; deux enfants qui, ensemble, n’avaient
certainement pas cinquante ans. Par comparaison, Rowe ressentit le
poids des années et répliqua :
« Il me sembla que pour avoir ce gâteau ils étaient prêts à tout,
même à la violence, il le leur fallait à tout prix. »
Il leur raconta la visite de l’inconnu, sa véhémence et le drôle de
goût du thé.
Les pâles yeux bleus du jeune homme étincelaient d’intérêt.
« C’est passionnant, dit-il, mais que vient faire Mme Bellairs dans
cette histoire ? »
À ce moment Arthur regretta d’avoir consulté M. Rennit. C’était
l’aide de ces deux jeunes qu’il lui fallait et non celle de l’incrédule
Rennit et de son ténébreux Jones.
« Mme Bellairs m’a dit la bonne aventure et m’a indiqué le poids
du gâteau… poids qui était d’ailleurs inexact.
— C’est extraordinaire, dit le jeune homme plein d’enthousiasme.
— Ça ne tient pas debout », déclara la jeune fille qui, tout comme
M. Rennit, ajouta : « C’est un simple malentendu.
— Sans blague… » rétorqua son frère qui fit sentir ses guillemets
en disant « sans blague », et se tournant vers Rowe il ajouta
vivement : « Cette société, tout au moins son secrétaire, est
entièrement à votre service, monsieur Rowe. Votre aventure est
prodigieusement intéressante. » Et tendant la main, il se présenta :
« Je m’appelle… nous nous appelons… Hilfe. Par qui commençons-
nous ? »
Comme la jeune fille ne disait mot Rowe répondit :
« Votre sœur désapprouve.
— Ne vous en faites pas… elle y viendra… elle y vient toujours, en
fin de compte. Elle m’a sorti de tant d’affaires qu’elle me considère
comme un peu extravagant. Elle m’a fait évader d’Autriche, mais ceci
est une autre histoire. » Ne contrôlant plus son enthousiasme, il
ajouta : « Commençons par Mme Bellairs. Avez-vous idée de ce dont
il peut s’agir ? Je vais mettre notre zélée assistante en branle », et,
ouvrant la porte, il l’interpella : « Chère madame Dermody… pensez-
vous pouvoir me trouver l’adresse d’une auxiliaire du nom de
Mme Bellairs ? » Se tournant vers Rowe, il expliqua : « L’ennui est
qu’elle peut très bien être l’amie d’une des nôtres, et non une de nos
régulières. Essayez le chanoine Topling ! » lança-t-il à Mme Dermody.
Plus l’enthousiasme de Hilfe augmentait, plus l’affaire paraissait
incroyable et, comme M. Rennit, Arthur commençait à s’en
apercevoir.
« Après tout, votre sœur a peut-être raison… »
Mais le jeune Hilfe était lancé :
« Peut-être bien, mais quelle déception pour moi… Jusqu’à ce que
nous en ayons le cœur net, je préfère croire à un complot… »
Entrebâillant la porte, Mme Dermody interrompit :
« Le chanoine Topling m’a donné l’adresse en question… 5 Park
Crescent.
— Si elle est une amie du chanoine… » mais Rowe s’arrêta, car
Mlle Hilfe lui avait d’un coup d’œil éloquent signifié qu’il était sur la
bonne piste.
« Commençons par l’inconnu, dit Hilfe.
— Il y a mille façons d’expliquer son attitude, reprit sa sœur.
— Sûrement pas mille, Anna. » Et s’adressant à Rowe : « N’y a-t-il
rien dans vos souvenirs qui puisse la convaincre ? »
L’ardeur du jeune homme était démoralisante comparée au
scepticisme de sa sœur, et l’affaire tournait au comique.
« Non, je ne vois pas », répondit Arthur, regardant distraitement
au-dehors.
Tout en parlant, Hilfe s’était approché de la fenêtre et il s’écria
tout à coup :
« Vite. Regardez, monsieur Rowe. Voyez-vous ce petit homme là-
bas… celui au vieux chapeau marron ? Il est là depuis un bon
moment… en fait depuis que vous êtes ici, et il a l’air d’attendre.
Regardez, le voici qui recommence les cent pas en ayant l’air
d’allumer une cigarette. C’est déjà le second journal du soir qu’il
achète. Tout porte à croire que vous avez été filé.
— Je le connais, répliqua Arthur, c’est le détective d’une agence
privée que j’emploie… il doit me suivre partout.
— Bigre, dit Hilfe, dont même les exclamations étaient un peu
vieillottes, vous ne laissez rien au hasard ! Maintenant que nous vous
prêtons notre concours, êtes-vous sûr de ne plus rien nous cacher ?
— Il y a bien quelque chose dont je n’ai pas parlé…
— Quoi donc ? demanda Hilfe anxieux qui maintenant s’appuyait
de nouveau sur l’épaule de sa sœur. Quelque chose qui innocenterait
le chanoine Topling ?
— Je crois que le gâteau devait contenir quelque chose.
— Quoi par exemple ?
— Je ne sais pas ; mais l’inconnu avait soin d’émietter chaque
tranche qu’il acceptait.
— Une manie sans doute, expliqua Mlle Hilfe.
— Manie ? dit son frère.
— Un de ces vieux usages anglais que tu étudies si
attentivement », répliqua-t-elle avec vivacité.
Arthur essaya d’expliquer :
« Voyez-vous, mademoiselle, je ne sais que faire de leur sale
gâteau, mais ils ont essayé de m’empoisonner… j’en suis sûr. Bien
entendu, maintenant, en plein jour, ça semble invraisemblable, mais
si vous aviez vu ce maudit petit infirme verser le lait et attendre…
attendre tout en émiettant son gâteau…
— Et vous croyez vraiment, interrompit Mlle Hilfe, que l’amie du
chanoine…
— Ne l’écoutez pas, lança Hilfe, et pourquoi pas l’amie du
chanoine ? Les criminels sont partout… nous avons été payés pour le
savoir. En Autriche, il y avait des tas de gens que vous auriez crus
incapables… oui, incapables… de commettre les atrocités dont nous
pourrions témoigner. Des gens bien élevés, gentils, paisibles, à côté
de qui vous vous seriez assis sans aucune appréhension.
— M. Rennit, directeur de l’agence privée Orthotex, m’a dit
aujourd’hui n’avoir jamais encore rencontré un criminel. »
Et Rowe ajouta : « Il alla même jusqu’à prétendre qu’ils étaient
peu nombreux, et tous des gens sans éducation, des voyous.
— Allons donc, ils sont partout de nos jours, reprit Hilfe.
Personnellement, je connais au moins six criminels. Un était
ministre, un autre spécialiste des affections cardiaques, le troisième
directeur de banque, un courtier d’assurances…
— Arrête, de grâce, arrête, cria Mlle Hilfe.
— La différence est que, de nos jours, le crime paie, dit Hilfe, et
tout ce qui paie devient respectable. La riche faiseuse d’anges
s’intitule gynécologiste et l’escroc devient banquier ! Votre M. Rennit
n’est pas à la page ! » Les yeux bleu clair étaient sans expression :
« Vos criminels étaient vieux jeu, ils tuaient par crainte, par haine et
même par amour, très rarement par intérêt, monsieur Rowe, et tous
ces motifs sont peu… honorables. Mais tuer pour avoir une situation
c’est différent, parce que, une fois le but atteint… la fin justifie les
moyens. D’ailleurs, si vous êtes suffisamment haut placé, personne
n’osera refuser de vous fréquenter. Enfin, pensez donc combien de
vos hommes d’État ont serré la main à Hitler ? Mais ne nous égarons
pas, il va sans dire que le chanoine n’aurait recours au meurtre ni par
crainte ni par amour… s’il se laissait aller à tuer sa femme il perdrait
son droit à l’avancement… » et le jeune Hilfe sourit à Arthur d’un air
badin.
Mais Rowe était perdu dans ses pensées… Il se voyait, sortant de
prison selon le bon plaisir de Sa Majesté, étonné du monde qu’il
rejoignait. Un monde inconnu, peuplé d’étrangers au nom
d’emprunt, prêts à se dissimuler dans l’ombre, et qui, afin d’éviter
toutes indiscrètes questions, se contentaient de vivre en meublé.
C’était le genre de société insoupçonnée de ceux qui vivent une vie
réglée, partagée entre le bridge, la messe et les week-ends à la
campagne. À vrai dire, on était susceptible d’y côtoyer aussi bien de
distingués faussaires jouissant d’une relative et passagère quiétude
que des gens connus pour détournement de mineure… ce n’était pas
tout à fait la pègre. Les journées se passaient au cinéma dès dix
heures du matin (il faut bien passer le temps) et les soirées à la
maison à lire Old Curiosity Shop.
Dès qu’il fut convaincu que l’on avait bien essayé de
l’empoisonner, Arthur fut indigné ; le crime était une spécialité qu’il
revendiquait comme personnelle, et qui était, qui devait être,
totalement inconnue de gens comme Mme Bellairs, la dame à la
capeline et le pasteur Sinclair. Un criminel devrait être à l’abri des
assassins… surtout d’amateurs.
Cependant Arthur était bien plus scandalisé d’entendre un jeune
homme averti l’assurer que cette distinction des classes n’existe plus.
L’insecte tapi sous la pierre a bien le droit de se prétendre à l’abri de
la botte qui l’écrasera.
Mais Mlle Hilfe lui dit en lui adressant un regard – se trompait-
il ? – chargé de sympathie :
« Il ne faut pas attacher d’importance…
— Bien entendu, j’exagère, dit son frère, mais il n’en est pas moins
vrai que les criminels se rencontrent à tous les degrés de l’échelle
sociale. Il paraît que pour eux, meurtre rime avec idéal ou ambition
et que parfois il est même un acte de charité et de miséricorde. »
Rowe attacha son regard à celui si bleu du jeune homme, il n’y
avait manifestement aucune allusion dans ses paroles.
« Vous parlez des Prussiens ?
— Oui, si vous voulez, les Prussiens, aussi bien que les Nazis, les
Fascistes, les Rouges et les Blancs… »
Le téléphone du bureau de Mlle Hilfe sonna, et s’adressant à son
frère :
« C’est Lady Dunwoody. »
Le jeune homme se pencha vivement de côté et saisissant le
récepteur s’écria : « Nous sommes si reconnaissants de votre
généreuse offre, Lady Dunwoody, nous n’avons jamais trop de
lainages. Oui, si cela ne vous dérange pas de les envoyer au bureau,
ou si vous préférez, nous les ferons chercher ? Vous enverrez votre
chauffeur ? Merci bien, au revoir, Lady Dunwoody. »
S’adressant à Rowe, il ajouta :
« À mon âge, c’est une drôle de façon de faire la guerre, n’est-ce
pas ? Rassembler des lainages… Mais c’est très utile et puis c’est une
occupation fort appréciée et qui nous évite l’internement. Votre
aventure m’intéresse, comprenez-vous ? C’est quelque chose de plus
violent. » Et souriant tendrement à sa sœur, il ajouta :
« Bien entendu, elle me trouve romanesque. »
Chose curieuse, Mlle Hilfe ne le contredit pas et, par son attitude
l’on pouvait comprendre que non seulement elle n’approuvait pas
son frère mais qu’elle allait même jusqu’à le blâmer, et que le
concours qu’elle lui prêtait n’allait pas au-delà de la collecte des
lainages. Elle n’avait pas la désinvolture et le charme de son frère, et
si de leurs dures épreuves l’un avait acquis un plaisant mais cynique
laisser-aller, l’autre broyait toujours du noir, et Arthur se demanda si
leurs plaies étaient bien cicatrisées. Alors qu’il réfléchissait, il surprit
dans le regard de Mlle Hilfe une expression de tristesse qui lui
révélait une âme-sœur mais qui ne répondait pas à son appel.
« Et maintenant, que faisons-nous ? dit Hilfe.
— Ne vous mêlez pas de cette affaire, et la jeune fille s’adressait à
Rowe.
— Allons, allons, nous ne pouvons pas faire ça, nous sommes en
guerre », dit Hilfe.
S’adressant toujours à Arthur seul, la jeune fille repartit :
« Même s’il y avait quelque chose de louche dans votre histoire,
comment savez-vous qu’il ne s’agit pas de recel de stupéfiants ou
autre chose du même genre ?
— Je ne sais pas et je m’en moque, répondit Arthur, je suis furieux
et c’est tout.
— Vous avez bien une opinion… au sujet du gâteau ? dit le jeune
homme.
— Il pouvait bien contenir un message, n’est-ce pas ? »
Frère et sœur furent silencieux pendant un bon moment, comme
pour bien se pénétrer de cette hypothèse. Soudainement Hilfe
annonça : « Je vous accompagne chez Mme Bellairs.
— Et ton rendez-vous ? Tu ne peux pas quitter le bureau, Willi.
J’accompagnerai M. Rowe…
— Oh ! Trench ? Tu t’occuperas de lui », et il ajouta joyeux : « Ceci
est important et il pourrait y avoir du grabuge.
— Nous pourrions nous faire accompagner par le détective de
M. Rowe.
— Et mettre Mme Bellairs sur ses gardes. Il est trop voyant. Oh !
non, au contraire, il faut le semer et je m’y entends depuis nos
aventures de 1933.
— Mais, Willi, je ne sais pas ce que tu as à dire à M. Trench…
— Fais-le patienter… dis-lui que nous réglerons au
commencement du mois prochain. Excusez-nous de parler d’affaires,
monsieur Rowe.
— Pourquoi ne pas laisser M. Rowe aller seul ? Willi, il n’y a pas
lieu de vous rendre ridicules tous les deux… »
Arthur pensa qu’après tout elle prenait son aventure au sérieux et
qu’elle craignait pour son frère.
Mais sans plus tenir compte de sa sœur, Hilfe passa derrière le
paravent : « Excusez-moi un instant, le temps de mettre un mot à
Trench », dit-il à Rowe.
Pour semer Jones qui n’avait aucune raison de le soupçonner, ils
quittèrent l’immeuble par une porte de côté. Hilfe héla un taxi et,
lorsqu’il démarra, Arthur put voir Jones qui, tout en allumant une
nouvelle cigarette, continuait de surveiller l’entrée de l’immeuble du
coin de l’œil, tel un chien fidèle qui n’abandonne pas son maître.
« J’aurais préféré lui dire…
— Vaut mieux pas, dit Hilfe, nous le cueillerons au retour… après
tout nous ne serons pas partis bien longtemps… », et la silhouette de
Jones disparut à jamais parmi les autobus et les bicyclettes se
confondant aux autres silhouettes râpées des flâneurs londoniens.
CHAPITRE IV

UNE SOIRÉE CHEZ MADAME BELLAIRS

LA maison qu’habitait Mme Bellairs avait du caractère, c’est-à-dire


qu’elle était ancienne et n’avait jamais été restaurée. Elle se trouvait
à mi-chemin de Campden Hill, entre deux écriteaux « À louer », et se
distinguait des autres maisons par son petit jardin en friche. Telle
une énorme pierre ponce ébréchée, une statue était couchée contre
une haie chétive et épineuse, une clochette tinta qui sembla éveiller
l’écho de corridors obscurs où la vie s’était réfugiée. Les poignets et le
tablier d’un blanc immaculé de la bonne qui ouvrit étaient
inattendus. Aussi âgée que la maison était vieille, sa tenue tendait à
sauver les apparences, et son visage tout ridé aurait par son austérité
rappelé celui d’une nonne s’il n’avait été saupoudré de blanc.
« Mme Bellairs ? » demanda Hilfe.
La vieille bonne les dévisagea comme une tourière de couvent.
« Êtes-vous attendus ?
— Nous passions… je suis un ami du chanoine Topling, dit Hilfe.
— Voyez-vous, c’est une de ses soirées, expliqua la bonne.
— Vraiment ?
— Si vous n’êtes pas attendus… »
Mais un monsieur âgé à la chevelure toute blanche, au visage
digne et noble, s’avançait vers la maison.
« Bonsoir, monsieur, dit la bonne, voulez-vous entrer ? »
Le nouveau venu était évidemment un des initiés car la bonne le
fit passer dans une pièce en annonçant : le docteur Forester. Puis elle
revint de nouveau monter la garde à la porte d’entrée.
« Voulez-vous dire à Mme Bellairs que M. Hilfe, un ami du
chanoine Topling, est là, peut-être nous recevra-t-elle.
— Je vais voir », dit la bonne d’un air de doute.
Le résultat de cette démarche fut favorable, et Mme Bellairs en
personne, vint les recevoir dans son vestibule encombré de bibelots.
Elle portait une toilette de soie Liberty et était coiffée d’une toque
grise. Tendant les mains, elle semblait répartir également entre eux
la chaleur de de son accueil.
« Un ami du chanoine Topling… dit-elle.
— Je m’appelle Hilfe, du Comité de l’aide aux mères de famille
libres, et mon ami se nomme Rowe. »
Contrairement à son attente, Mme Bellairs ne reconnut pas Arthur.
Avec son visage blême elle donnait l’impression de planer au-dessus
des choses matérielles.
« Si vous voulez vous joindre à nous, dit-elle, à moins que vous ne
soyez systématiquement hostiles à nos travaux, nous accueillons
toujours les néophytes avec plaisir.
— N’ayez crainte », fit Hilfe.
Avec un déhanchement à la fois étudié et désinvolte, elle les
précéda dans un salon aux rideaux de couleur orange où de
nombreux coussins d’un bleu criard se trouvaient jetés sur les
différents meubles de cette pièce, comme pour en moderniser
l’agencement désuet. Des ampoules bleues diffusaient une lumière
atténuée comme celle des cafés orientaux, et, à en juger par la
profusion de bibelots, tout portait à croire que Mme Bellairs était à
l’origine des coffrets de Bénarès.
Une demi-douzaine de personnes étaient déjà au salon, et l’une
d’entre elles attira l’attention de Rowe. Il s’agissait d’un homme
grand, de forte carrure et aux cheveux noirs. Rien ne justifiait cet
intérêt d’Arthur, qui, à la réflexion, se rendit compte que cet individu
se distinguait des autres parce qu’il ne sortait pas de l’ordinaire.
« M. Cost, disait Mme Bellairs, monsieur…
— Rowe », s’empressa de dire Hilfe. Et les présentations se
succédèrent avec un cérémonial affecté. C’était à se demander ce que
tout ce monde faisait là, en compagnie du docteur Forester à la
bouche pincée et toujours digne, de Mlle Pantil, femme entre deux
âges aux yeux écarquillés, à la figure couverte de boutons, de
M. Newey – Frédéric Newey (Mme Bellairs insistait sur le prénom) –
nu-pieds dans des sandales avec sa tignasse grise, de M. Maud, ce
jeune myope qui ne quittait pas M. Newey d’une semelle et à qui il
passait sans cesse des tartines beurrées, et enfin de Collier qui, sans
être du même monde avait su adroitement se faire admettre à ce
cénacle. Bien entendu on sentait que Collier était seulement toléré,
mais cette acceptation n’était pas dénuée d’admiration, car, pour
tous, il personnifiait le peuple bien-pensant et sa volonté de s’élever.
Collier avait fait un peu de tout, garçon de café, clochard, soutier, et
Mme Bellairs chuchota à Arthur qu’il avait même publié un recueil de
vers excellents encore que réalistes. « Il emploie des mots que
personne n’avait jusqu’ici songé à utiliser en poésie », disait
Mme Bellairs, et il semblait que ces attentions envers Collier eussent
suscité une rivalité entre lui et M. Newey.
Arthur Rowe fit ces petites observations alors que l’on dégustait le
pâle thé de Chine que la bonne avait offert à la ronde.
« Et que faites-vous dans la vie, monsieur Rowe ? interrogea
Mme Bellairs qui jusqu’ici avait parlé à mi-voix de Collier – elle disait
Collier tout court pour bien faire comprendre qu’il n’était pas de son
monde.
« Oh ! pas grand-chose, madame… je vis et je pense. » Arthur
l’observait, essayant de percer le mystère de ces réunions, et sans
arriver à s’imaginer Mme Bellairs capable de quelque complot aux
desseins ténébreux.
Pour être vraie sa réponse n’en fut pas moins heureuse, et il se
sentit comme submergé de l’enthousiasme spontané qui souleva
Mme Bellairs.
« Je vous appellerai « notre philosophe », dit-elle, ça fera un
ensemble car nous avons-déjà « notre poète », « notre censeur ».
— Que fait M. Cost ? interrompit Arthur.
— Haute finance, répondit-elle, ses bureaux sont dans la cité. Je
l’ai surnommé « l’homme mystérieux », et parfois je ressens son
influence adverse.
— Et Mlle Pantil ?
— Elle est merveilleusement douée pour exprimer en peinture
l’Univers dans tout ce qu’il a de plus abstrait. Ses toiles représentent
des cercles de couleurs différentes ou parfois des rectangles… » Il eût
été grotesque de croire Mme Bellairs ou un de ses invités mêlés à une
affaire criminelle. Ils ne se cachaient pas sous les pierres et n’eût été
Hilfe, Rowe aurait vite formulé quelque excuse lui permettant de
prendre congé. Il dit au hasard :
« Vous réunissez-vous toutes les semaines ?
— Tous les mercredis, mais les bombardements ne nous laissent
que très peu de temps, voyez-vous. Mme Newey veut que son mari
soit rentré à Welwyn avant l’alerte, ce qui peut-être expliquerait les
mauvais résultats de ces temps derniers. Ils ne peuvent être
contraints, vous savez. » Et souriante : « Aussi, nous ne pouvons rien
promettre à un nouveau venu. »
Rowe n’y comprenait rien.
Hilfe avait quitté le salon – probablement en compagnie de
M. Cost, et Mme Bellairs s’exclama :
« Ah ! les conspirateurs. M. Cost est toujours à combiner quelque
nouvelle expérience mystérieuse. »
À titre de ballon d’essai Arthur lança :
« Et les résultats sont parfois mauvais ?
— À en pleurer… mais quand ils sont excellents vous en seriez
surpris… »
D’une pièce voisine la sonnerie du téléphone interrompit
Mme Bellairs :
« Quel peut être ce raseur ? Tous mes amis savent qu’ils ne
doivent pas téléphoner le mercredi. »
Mais la vieille bonne annonçait d’un ton désapprobateur :
« Quelqu’un demande M. Rowe au téléphone.
— Je ne comprends pas, fit le jeune homme… personne ne sait…
— Voulez-vous faire vite », pria Mme Bellairs.
Dans le vestibule, Hilfe discutait avec Cost.
« Pour vous ? » demanda-t-il légèrement troublé.
Dans un silence de blâme, seul le tintement des tasses et des
soucoupes était perceptible, Arthur suivit la bonne, tous les yeux
étaient braqués sur lui et il eut l’impression d’être un intrus ou celui
que l’on expulse de l’église pour une mauvaise tenue.
Tout en sortant Rowe pensait : « C’est peut-être M. Rennit ou
Jones, mais comment savent-ils que je suis ici ? » Il se pencha sur le
bureau qui se trouvait dans une petite salle à manger tout encombrée
de meubles et répondit : « Allô ? Allô ? » en se demandant toujours
comment on le savait ici.
« Allô ? » répéta-t-il.
Mais ce n’était pas M. Rennit et tout d’abord il ne reconnut pas la
voix féminine qui disait : M. Rowe ?
« Oui, c’est bien M. Rowe à l’appareil.
— Êtes-vous seul ?
— Oui. »
La voix était confuse, indistincte comme si un mouchoir avait été
placé sur le récepteur. Arthur pensa qu’elle ignorait que, pour lui, sa
voix était reconnaissable entre celles de toutes les femmes.
« Ne vous attardez pas où vous êtes… Partez au plus tôt.
— C’est Mlle Hilfe qui parle, n’est-ce pas ?
— Oui, oui, c’est entendu, c’est moi, Mlle Hilfe… répondit la voix
avec impatience.
— Voulez-vous parler à votre frère ?
— Ne lui dites surtout pas que j’ai téléphoné… et partez, partez au
plus vite. »
Un instant, Arthur eut envie de rire. La suggestion qu’il courait un
danger chez Mme Bellairs lui parut ridicule et il fut étonné de
constater qu’il était à présent presque du même avis que M. Rennit.
À la réflexion, il se rappela que Mlle Hilfe avait partagé la même
opinion et il se demanda pourquoi elle avait fait volte-face.
« Et que doit faire votre frère ? demanda-t-il.
— Si vous partez, il suivra. »
La faible et pressante voix l’irritait et le rendait nerveux. Il se
surprit à longer le bureau de façon à faire face à la porte puis,
quelques instants plus tard, il changea encore de position afin de ne
pas avoir le dos à la fenêtre.
« Pourquoi ne voulez-vous pas parler à votre frère ?
— Ça le ferait rester. »
Sur ce point, Mlle Hilfe avait raison, et instinctivement, il se
demanda si l’épaisseur des cloisons avait suffisamment assourdi sa
voix. De plus, l’intonation de Mlle Hilfe était alarmante et dans cette
pièce bondée de camelote, il lui serait difficile, en cas d’attaque, de
manœuvrer un ennemi éventuel.
« Est-ce que Jones fait toujours le guet à votre porte… vous savez,
le détective ? »
Après un long intervalle, pendant lequel Mlle Hilfe avait
probablement dû se rendre à la fenêtre, la voix le fit sursauter par sa
sonorité – elle avait sans doute retiré le mouchoir du récepteur.
« Il n’y a plus personne…
— En êtes-vous bien certaine ?
— Positivement. »
Arthur fut troublé de se sentir ainsi abandonné. De quel droit
Jones avait-il abandonné sa garde ? Mais quelqu’un approchait et il
dit hâtivement :
« Il me faut raccrocher. »
La voix dit encore :
« Une fois dans l’obscurité, ils essaieront de vous supprimer… »
À ce moment, la porte fut ouverte par Hilfe.
« Venez donc, vous les faites tous attendre. Qui était-ce ?
— Pendant que vous mettiez un mot à Trench, j’ai dit à
Mme Dermody où l’on pourrait me trouver en cas de besoin…
— Et quelqu’un vous a relancé ?
— Oui, Jones, le détective.
— Jones ? dit Hilfe.
— Oui.
— Et il avait quelque chose à vous dire ?
— Pas exactement, il était inquiet d’avoir perdu mes traces. C’est
M. Rennit qui voudrait que je passe à son bureau.
— Ce fidèle Rennit ! Nous passerons le voir immédiatement
après…
— Après quoi ? »
Le regard de Hilfe, tout en étant malicieux, exprimait la
satisfaction et de l’excitation.
« Quelque chose que nous ne devons manquer à aucun prix », et il
ajouta à voix basse : « Je commence à croire que nous avions tort…
c’est très amusant mais pas… dangereux. »
Et saisissant gentiment le bras de Rowe d’une main assurée, il
l’exhorta :
« Soyez autant que possible sérieux, ne riez pas, surtout…
n’oubliez pas qu’il s’agit d’une amie du chanoine Topling. » Il était
évident que, durant leur absence, des préparatifs avaient été faits au
salon ; les sièges avaient été disposés en une sorte de cercle et tout le
monde avait un air d’impatience poliment contenue.
« Asseyez-vous à côté de M. Cost, dit Mme Bellairs à Rowe, ensuite
nous éteindrons les lumières. » Tout comme dans les cauchemars,
les détails de la mise en scène étaient nets et précis, quant au
dénouement, toujours désagréable et tragique… il était laissé à votre
imagination.
Mme Bellairs répéta :
« Si vous vouliez vous asseoir, nous pourrions éteindre… »
Revenant aux réalités, Rowe objecta :
« Je regrette, mais je dois partir…
— Oh ! vous ne pouvez pas faire ça ! » s’écria Mme Bellairs, et se
tournant vers Hilfe : « N’est-ce pas ? »
Rowe adressa à Hilfe un regard interrogateur, mais les pâles yeux
bleus restèrent inexpressifs : « Bien entendu, dit-il, nous resterons
tous les deux, d’ailleurs, nous étions venus pour ça. »
Sans attendre davantage, avec désinvolture, Mme Bellairs ferma la
porte du salon et glissa la clef dans son corsage.
« Pour tranquilliser M. Cost nous fermons toujours la porte à
clef », dit-elle.
Comme dans un mauvais rêve baigné d’angoisse il valait mieux
courir le risque que de faire de l’esclandre. À cet instant Arthur se
souvint de sa femme qui, également dans le doute, ne fit pas de scène
et s’abandonna tristement à boire la fatale tasse de lait… Semblable à
un condamné répondant à l’appel, Rowe s’avança et s’assit. À sa
droite se trouvait M. Cost et à sa gauche Mlle Pantil tandis qu’en face
de lui Mme Bellairs était assise entre le docteur Forester et Hilfe.
Avant qu’il eût le temps d’en voir davantage, les lumières furent
éteintes et Mme Bellairs lança :
« Maintenant il nous faut nous tenir par la main les uns les
autres. »
Les rideaux spéciaux utilisés pour l’obscurcissement ayant été
soigneusement tirés, on n’y voyait plus rien, et Arthur sentit la main
de M. Cost chaude et moite tandis que celle de Mlle Pantil était
brûlante et sèche. Bien que ce fût la première séance de spiritisme à
laquelle il assistât, Rowe redoutait bien moins les esprits qu’une
attaque toujours possible par-derrière ; il eût été rassuré par la
présence de Hilfe à ses côtés. Il essaya bien de dégager ses mains
mais l’étreinte de ses voisins était telle qu’il n’y réussit pas et, dans
l’obscurité de cette pièce où régnait un silence de mort, il sentit la
transpiration froide de la peur qui, petit à petit, lui dégoulinait du
front pour s’accumuler sur ses paupières, tandis que d’une des pièces
supérieures de la maison, un phonographe commençait à jouer.
La musique arrivait par vagues inégales d’une tristesse et d’une
douceur bien caractéristiques de Mendelssohn. Après un bref
intervalle, l’aiguille du diaphragme était ramenée à son point de
départ et alors la musique recommençait, avec une monotonie
exaspérante.
Malgré la musique, son oreille arriva à percevoir et discerner les
différentes respirations de ses voisins révélant soit l’angoisse,
l’incertitude, l’émotion ou l’énervement de l’attente. Mlle Pantil avait
un drôle de souffle, sec, spasmodique et sifflant, celui de M. Cost
était profond et régulier mais cependant moins pénible, moins
pesant que celui de l’inconnu méconnaissable dans l’obscurité.
Arthur en était réduit à écouter… tendre l’oreille et attendre.
Entendrait-il et aurait-il le temps nécessaire pour dégager ses
mains ?
Dans son angoisse il ne doutait plus de l’avertissement de
lle
M Hilfe : « Une fois dans l’obscurité, ils essaieront de vous avoir. »
C’est toujours dans l’inaction que la sensation du danger se fait la
plus vive. Aussi, à cette minute, Arthur revoyait sa femme traversant
sans doute une même anxiété morale, réduite qu’elle était à observer
l’évolution des différentes phases de la pitié qu’elle inspirait à son
mari, tout en sachant bien qu’un jour ou l’autre ce sentiment le
pousserait à agir…
Soudainement une voix se fit entendre :
« Comment ? Comment ? Je n’entends pas… »
La respiration de Mlle Pantil sifflait toujours, la mélodie de
Mendelssohn se fit plaintive, tandis qu’au loin mugissait le klaxon
d’un taxi…
« Parlez plus haut », répéta la voix qui se révéla être celle de
me
M Bellairs mais altérée, comme intoxiquée par la joie de s’être
libérée des liens terrestres du petit monde où elle évoluait.
Cependant le surnaturel n’intéressait pas Arthur, son attention
indivisible était tendue vers quelque manifestation plus matérielle,
plus angoissante. Mais Mme Bellairs continuait d’une voix voilée par
l’émotion :
« Un d’entre vous nous est hostile et son influence contraire… »
Instinctivement les doigts d’Arthur se crispèrent sur la main de
M Pantil lorsqu’un craquement suivit les paroles de Mme Bellairs –
lle
parquet, chaise, table ? Ce bruit n’était pas une manifestation
surnaturelle mais bien le fait de quelqu’un qui se meut… c’était le
danger se précisant, mais les mains d’Arthur étaient toujours
prisonnières.
La voix continuait :
« Il y a un ennemi parmi nous, un incrédule aux noirs desseins… »
Rowe sentit les doigts de M. Cost se resserrer autour des siens et il
se demanda si Hilfe ne se rendait vraiment pas compte de ce qui se
passait. Arthur aurait voulu l’appeler à son secours mais les
convenances le retenaient aussi fermement que la poigne de M. Cost,
et une fois de plus, un craquement insolite suivit la voix.
« Pourquoi cette comédie s’ils sont tous complices ? » pensa-t-il.
Mais ils ne l’étaient peut-être pas tous, car Arthur, autant qu’il avait
pu en juger, était entouré d’amis, le malheur était qu’il ne savait pas
sur qui il pouvait compter !
« Arthur ! »
À cette interpellation inattendue de Mme Bellairs, Rowe essaya
nerveusement de libérer ses mains.
« Arthur », répéta la voix du ton froid et distant de celles qu’on
nomme sépulcrales.
« Arthur, pourquoi m’avoir tuée… » et la voix se tut dans une sorte
de plainte étouffée, alors qu’il se débattait de l’étreinte de ses voisins.
L’intonation de la voix n’avait rien de particulier ni de
caractéristique ; elle ressemblait autant à celle de sa femme qu’à celle
de toute autre femme étreinte par la douleur et le désespoir, et la
nerveuse agitation de Rowe s’expliquait du fait que son identité
venait d’être percée par des inconnus.
Tandis qu’il se débattait ainsi, un point lumineux apparut au
plafond et se glissa le long des murs.
« Arrêtez… arrêtez, cria Rowe.
— Arthur », murmura encore la voix.
Sans plus attacher d’importance aux convenances, Arthur supplia :
« Arrêtez… Arrêtez, je vous en prie… » et il sentit M. Cost se lever
et repousser violemment sa main. Même Mlle Pantil desserra son
étreinte tandis que Hilfe demandait :
« Allumez donc… allumez donc, voyons… ce n’est pas drôle ! »
Pendant une seconde la lumière éblouit Arthur, et peu à peu il
s’aperçut être le point de mire des autres toujours assis et se tenant
les mains. Seule Mme Bellairs, la tête penchée en avant, les yeux clos
et respirant bruyamment, semblait ne s’être aperçue de rien.
« Eh bien, dit Hilfe voulant sans doute dissiper le malaise qu’ils
ressentaient tous, comme plaisanterie, c’est réussi ! »
Mais M. Newey interrompit brusquement :
« Cost, regardez Cost ! »
Rowe, comme les autres, regarda son voisin qui était affaissé sur la
table vernie.
« Vite, un médecin », cria Hilfe.
Le docteur Forester, une fois libéré des personnes assises à ses
côtés, s’avança et tous, ayant l’impression d’en terminer avec un jeu
dangereux, brisèrent furtivement la chaîne qu’ils avaient constituée.
« Trop tard, dit le docteur Forester, après un examen sommaire, la
seule chose à faire est d’appeler la police. »
Mme Bellairs, maintenant à demi éveillée, regardait sans voir, avec
des yeux mornes tandis que sa langue apparaissait entre ses lèvres.
« Ça doit être son cœur, dit M. Newey, il n’a pu supporter
l’émotion.
— J’ai bien peur que non, rétorqua le docteur Forester, il a été
assassiné. »
Son noble visage était penché, et il palpait Cost de sa longue et
délicate main qui fut aussitôt tachée de sang, tel un animal repu de
charogne.
« Mais c’est impossible, dit M. Newey, la porte était fermée.
— Bien que troublante, l’explication est simple : l’un de nous est
coupable, répondit le docteur…
— Mais nous nous tenions tous les uns les autres », objecta Hilfe.
Et à ce moment tous les regards convergèrent sur Rowe.
« Il a essayé de dégager sa main, accusa Mlle Pantil.
— Je ne toucherai plus rien jusqu’à l’arrivée de la police, dit le
docteur Forester calmement. Cost a été poignardé avec une sorte de
canif d’écolier. »
Entendant cette remarque, Arthur, à la vue de tous, se tâta la
poche et s’aperçut que son canif avait disparu.
« Mme Bellairs ne doit pas être mêlée à cette tragédie, ajouta le
docteur Forester, une séance est épuisante par elle-même et… »
Ce disant, et aidé par Hilfe, ils soulevèrent la masse enturbannée
que formait Mme Bellairs, tandis que d’une main experte – cette
même main qui avait été rougie de sang – le docteur Forester retirait
la clef du corsage de Mme Bellairs.
En sortant, après avoir ouvert la porte, il ajouta s’adressant aux
autres :
« Je pense que vous feriez mieux de ne pas quitter cette pièce.
Juste le temps de téléphoner au commissariat de Notting Hill, et
nous vous rejoignons. »
Après leur départ, il y eut un long silence durant lequel personne
ne fit attention à Rowe ; cependant Mlle Pantil, en glissant sa chaise,
s’était écartée de lui de telle sorte qu’il était le seul resté près du
cadavre formant ainsi un groupe séparé comme dans une réception
deux invités qui s’entendent à merveille.
M. Newey fut le premier qui parla :
« S’ils ne se pressent pas, je vais manquer mon train. »
L’inquiétude lui faisait oublier l’horreur de la situation, et comme
les sirènes pouvaient fort bien lancer leur lugubre avertissement d’un
moment à l’autre, c’était d’une main nerveuse qu’il caressait son pied
nu dans ses sandales.
Le jeune Maud rétorqua avec chaleur tout en regardant Rowe d’un
œil soupçonneux :
« Je ne vois pas trop pourquoi vous devriez attendre. »
Arthur s’aperçut qu’il n’avait encore rien dit pour se défendre,
mais la sensation d’être accusé d’un nouveau crime qu’il n’avait pas
commis lui ôtait ses moyens. De plus, que pourrait-il dire à des
inconnus comme Mlle Pantil, M. Newey et Maud, pour arriver à les
convaincre, qu’en fait, c’était un de leurs amis qui avait assassiné
Cost ? Il jeta un rapide coup d’œil à Cost, espérant à moitié le voir se
relever en riant, mais malheureusement Cost était bel et bien mort. À
la réflexion, il dut bien admettre que Cost avait été assassiné par une
des personnes présentes, et cette déduction lui paraissait encore plus
inadmissible que la suggestion tendant à le faire croire coupable car,
en somme, lui au moins n’était plus à son coup d’essai, et il se disait :
« C’est ce que dira la police… c’est ce que dira la police. »
Ses réflexions furent interrompues par le retour de Hilfe :
« Le docteur Forester s’occupe de Mme Bellairs et j’ai téléphoné au
commissariat. » Tout en parlant, ses yeux avaient lancé un muet et
indéchiffrable message à Arthur qui pensa : « Il faut que je lui parle
seul à seul, il ne peut pas croire… » et s’adressant à l’assistance :
« Est-ce que quelqu’un aurait une objection à ce que j’aille aux
lavabos ?… Je me sens indisposé…
— Je suis d’avis que personne ne devrait quitter cette pièce jusqu’à
l’arrivée de la police, objecta Mlle Pantil.
— Pour la forme, il faudrait au moins que quelqu’un vous
accompagnât, répondit Hilfe conciliant.
— Pourquoi tourner autour du pot, répondit Mlle Pantil, à qui
appartient le canif ? »
Ignorant cette question, Hilfe proposa :
« Monsieur Newey, ne voudriez-vous pas accompagner M. Rowe ?
— Je ne sais rien de cette affaire et ne veux y être mêlé en aucune
façon, objecta M. Newey, ce qui m’intéresse c’est d’attraper mon
train !
— Alors, si vous voulez bien me faire confiance, j’accompagnerai
M. Rowe », conclut Hilfe.
Il n’y eut aucune protestation.
Les lavabos se trouvaient au premier, et du palier ils purent
entendre la voix douce et persuasive du docteur Forester dans la
chambre de Mme Bellairs.
« Je ne suis pas indisposé, chuchota Rowe, mais ce n’est pas moi,
Hilfe, ce n’est pas moi…
— Bien entendu, bien entendu, mais nous sommes en plein
drame », et en prononçant ces mots, Hilfe avait une attitude
bizarre… comme s’il se réjouissait follement de la tournure prise par
les événements et de la tragique situation de Rowe.
« Qui alors, qui ? et pourquoi, pourquoi ?
— Je ne sais pas, mais je le saurai », et d’une main amicale et
réconfortante il dirigea Rowe vers les lavabos, fermant la porte sur
lui et lui lança :
« Seulement, mon vieux, il faut vous sortir de là, car, si vous vous
laissez faire, ils vous pendront. De toute façon vous serez arrêté pour
des semaines… c’est si commode pour eux.
— Qu’y puis-je ? C’est mon canif !
— Quels gredins, dit Hilfe du ton badin qu’il aurait employé s’il
avait été question d’une gaminerie. Il faut absolument que vous
disparaissiez jusqu’à ce que M. Rennit et moi… À propos, il vaudrait
mieux que vous me disiez qui vous a téléphoné tout à l’heure.
— C’était votre sœur.
— Ma sœur, grimaça Hilfe, c’est bien ça… elle a sans doute dû
apprendre quelque chose… Mais où ?… Elle vous avertissait, n’est-ce
pas ?
— Oui, mais je ne devais pas vous le dire.
— Aucune importance, je ne la mangerai quand même pas,
hein ? » et les yeux bleus de Hilfe devinrent songeurs.
Tâchant de le ramener à la réalité, Rowe questionna :
« Que puis-je bien faire ?
— Terrez-vous… la vie clandestine (1) dit-il, sans s’émouvoir. C’est
la mode à présent, les communistes en sont coutumiers, ne le saviez-
vous pas ?
— Ceci n’est pas une plaisanterie, Hilfe !
— Écoutez, Rowe, le but que nous poursuivons n’est pas une farce,
je le sais ; mais pour garder notre sang-froid il nous faut justement
conserver cet humour qui leur fait défaut. Donnez-moi une semaine,
rien qu’une semaine pendant laquelle vous vous terrerez.
— La police ne saurait tarder, maintenant.
— Sautez par la fenêtre. Il y a un parterre en-dessous. Vous ne
risquez rien. Il fait presque nuit et dans quelques minutes les sirènes
vont donner l’alarme… Dieu merci, on pourrait presque se baser sur
elles pour régler son chronomètre !
— Et vous ?
— Tirez la chaîne, comme ça personne ne vous entendra ouvrir
l’imposte. Attendez que le réservoir se soit rempli de nouveau et tirez
encore la chaîne… ensuite assommez-moi… ce sera mon meilleur
alibi… car enfin je suis étranger et citoyen d’un pays ennemi. »
CHAPITRE V

ENTRE LE SOMMEIL
ET LA VEILLE

PARFOIS nous exerçons à notre insu une sorte de contrôle sur


certains de nos rêves, ce sont ceux qui nous impressionnent le plus et
que nous pouvons, même une fois éveillés, continuer à volonté en les
reprenant là où nous les avions brisés. Ces rêves sont empreints
d’une logique que l’on ne saurait nier, et par là ils diffèrent des rêves
ordinaires.
Après avoir parcouru une bonne moitié de Londres alors que le
bombardement battait son plein, Arthur s’était senti exténué et
apeuré. La plus grande ville du monde était complètement déserte et
le silence de la nuit était seulement troublé par le vrombissement des
avions et les déflagrations. Au coin d’Oxford Street, un magasin de
parapluies était en flammes et, dans Wardour Street, Arthur dut
traverser un épais nuage de poussière, un homme, tout couvert de
plâtras, était secoué d’un rire nerveux et involontaire, un chef d’îlot
hurlait : « : Ça suffit comme ça, hein ! Il n’y a pas de quoi rire… »
Rien de tout ceci n’émut Arthur qui déambulait, perdu dans ses
pensées : il lui fallait trouver un toit pour la nuit, et une fois, sur la
rive droite de la Tamise, il se souvint du conseil de Hilfe et
s’engouffra dans le métro.
S’étant allongé sur une des couchettes mises à la disposition du
public, Arthur s’endormit et rêva qu’il s’avançait par une chaude
journée d’été, le long d’une route de Trumpington, tout en piétinant
dans la poussière crayeuse. Ensuite son rêve évolua et il se vit
prenant le thé sur la pelouse abritée par le mur de briques rouges de
sa maison, alors que sa mère, étendue sur une chaise longue,
dégustait un sandwich au concombre. Une boule de croquet d’un
bleu vif gisait à ses pieds, tandis qu’elle souriait de cet air de distraite
attention particulière aux parents. Dans la pénombre de ce glorieux
jour d’été il s’entendit dire :
« Mais maman, je l’ai tuée… » Et aussi la réponse de sa mère :
« Ne dis pas de bêtises, mon petit. Prends plutôt un autre de ces
délicieux sandwiches.
— Mais maman, répétait-il, je l’ai tuée… je l’ai tuée. »
Il ressentit un impérieux besoin de la convaincre car, s’il y
réussissait, elle lui viendrait certainement en aide et lui dirait, sans
doute, de n’y plus faire attention. Mais il fallait tout d’abord arriver à
la persuader. Cependant, sa mère se retourna et, s’adressant d’un ton
contrarié à quelqu’un d’imaginaire, lança :
« Surtout n’oubliez pas d’épousseter le piano !
— Maman, écoute-moi je t’en prie », s’entendit-il dire.
Mais subitement Arthur se rendit compte qu’il n’était qu’un enfant
et qu’il n’arriverait jamais à se faire prendre au sérieux. En effet,
dans son rêve, il n’avait que huit ans, et il revoyait la chambre des
enfants, au deuxième étage, avec ses barreaux à la fenêtre, où la
vieille gouvernante avait l’habitude d’apparaître pour lui crier de
rentrer…
« Maman, répéta Arthur, j’ai tué ma femme et je suis recherché
par la police… »
Mais sa mère souriait, secouait la tête et disait : « Mon petit ne
pourrait faire de mal à personne. »
Cependant, il leur fallait faire vite, car à l’extrémité de la paisible
pelouse, au-delà des arceaux du jeu de croquet, près de l’ombre du
grand pin, la femme du vicaire s’avançait chargée d’un panier garni
de belles pommes. Il lui fallait convaincre sa mère avant qu’elle ne
les eût rejoints et dans son empressement, Arthur ne put que
balbutier :
« Mais si… mais si… »
S’étirant dans sa chaise longue sa mère répéta : « Mon petit
garçon ne ferait pas de mal à une souche (c’était son habitude
d’embrouiller les clichés familiers).
— C’est justement cela, reprit-il, justement pour cela… »
Tout en faisant un geste de bienvenue à la femme du vicaire, sa
mère le consola :
« Ce n’est qu’un mauvais rêve… un cauchemar… »
À ce moment, Arthur se réveilla et reprit conscience dans la
lugubre et faible lumière de son abri souterrain ; pour en atténuer
l’éclat, quelqu’un avait attaché une écharpe rouge autour de
l’ampoule électrique. Tout le long des murs, des corps étaient
paisiblement étendus sur deux rangées, alors qu’à la surface, le
bombardement s’éloignait dans un grondement. Cette nuit avait été
relativement calme, car on était arrivé à ne plus tenir compte d’un
bombardement se produisant à près de deux kilomètres, et dans cet
abri où tant d’êtres humains prenaient refuge, un vieillard ronflait
comme un orgue de barbarie, tandis qu’un peu plus loin, couchés sur
un pauvre matelas, deux amoureux s’étaient endormis en se tenant
étroitement les mains.
Et Rowe pensait : « Pour maman ce spectacle serait aussi un
mauvais rêve car elle n’en croirait pas ses yeux. »
Arthur avait perdu sa mère juste avant la dernière guerre, à
l’époque où les avions – ces étranges oiseaux de bois – en étaient à
leurs premiers bonds d’essai d’une rive à l’autre de la Manche. Oui, il
lui aurait été impossible de se figurer un tel spectacle tout comme de
s’imaginer que son petit garçon en culottes courtes et en chandail
bleu deviendrait un jour un criminel. Se mettant sur le dos, Arthur
rassembla les fils de son rêve, et, repoussant la femme du vicaire
dans l’ombre du grand pin d’où elle était venue, il continua à parler à
sa mère :
« Tu sais, maman, nous vivons une vie artificielle maintenant, le
thé servi sur la pelouse, les vêpres, le croquet, les amies, leurs potins
et le jardinier poussant sa brouette chargée de feuilles mortes… Tout
cela était le bon vieux temps et, bien que des romanciers nous en
parlent encore dans de nombreux livres, toutes ces choses
n’appartiennent plus qu’au passé. »
D’un air effaré sa mère souriait tout en l’écoutant, sans
l’interrompre.
Arthur continua :
« Je suis recherché par la police pour un crime que je n’ai pas
commis. Ma vie est en danger parce que j’en sais trop long, et je dois
me terrer, alors que les Allemands détruisent Londres
méthodiquement par leurs bombardements. Tu te souviens de
l’église Saint Clément et de ses cloches, de Saint James’s dans
Piccadilly ? Eh bien, ils les ont détruites, et avec elles Burlington
Arcade, Garland’s Hôtel, tu sais, où nous passâmes une nuit en
sortant de la pantomime ? – Maples et John Lewis, ces beaux
magasins. Ça tient du roman, n’est-ce pas ? Tu avais l’habitude de te
moquer de Mlle Savage et des livres d’aventures qu’elle lisait, oui, les
espions et criminels avec leurs poursuites éperdues en automobile
mais, maman, c’est la vie que nous vivons à présent… c’est ce qu’est
devenu le monde depuis que tu l’as quitté. Je suis toujours ton petit
Arthur qui ne ferait pas de mal à une souche, n’est-ce pas ? Mais je
suis aussi un criminel, vois-tu. Le monde a tant changé que l’on
pourrait croire qu’il a été remodelé par un Conan Doyle ou un
William Le Queux. »
Tout à sa rêverie, Arthur s’imaginait voir le visage terrifié de sa
mère apparaître sur le mur de béton, et se tournant sur sa couchette
étroite, il embrassa le mur crayeux qu’il prenait pour la joue de sa
mère.
« Oh ! maman, maman chérie, que je suis heureux que tu sois
morte. Mais te rends-tu seulement compte de ton bonheur ? »
Et Arthur était épouvanté à l’idée des transformations que subit
un enfant en grandissant, et encore plus à la pensée de ce que les
morts doivent ressentir, eux, qui, impuissants à l’arrêter, assistent à
cette métamorphose de l’innocence en culpabilité.
« C’est de la folie… c’est un asile d’aliénés que tu me décris,
explosa sa mère.
— Oh ! un asile de fous est beaucoup plus calme et plus reposant…
tu vois, je parle par expérience, car j’y fus interné pendant quelque
temps… tout le monde était gentil et bon pour moi… je fus nommé
bibliothécaire… » et Arthur ajouta comme pour mieux se faire
comprendre : « Tous, à l’asile, étaient très raisonnables et
compréhensifs. » Puis, violemment, d’un ton qui aurait pu faire
croire qu’il haïssait sa mère au lieu de l’adorer, il continua : « Laisse-
moi te prêter « L’Histoire de notre Société Contemporaine » ouvrage
en cent volumes dont la plupart ont été publiés dans des éditions
populaires : Le Mort à Piccadilly, Les Diamants de l’Ambassadeur,
Vol à l’Amirauté, Diplomatie, Sept Jours de permission, Les Quatre
Justiciers… »
Arthur se sentait maintenant perdre le contrôle qu’il avait jusque-
là exercé sur son rêve. La pelouse avait disparu et il se trouvait
derrière la maison, dans un champ où broutait un âne. Il se voyait
jouant près d’une meule de foin avec deux petits garçons : l’un le fils
du vicaire et l’autre un drôle de petit bonhomme à l’accent étranger
accompagné d’un chien répondant au nom de Spot, qui, ayant
attrapé un rat, le secouait et le malmenait avec les mille gambades
particulières à un chiot.
Tout à coup, Arthur ne put supporter ce spectacle et, saisissant
une batte de cricket, il assomma le rat et ne s’arrêta plus de frapper
de peur qu’il fût encore vivant. Durant cet état d’éréthisme il
entendait sa gouvernante crier : « Arrêtez, donc, Arthur, comment
pouvez-vous faire ça ? » tandis que Hilfe, l’air réjoui, ne le quittait
pas des yeux.
Lorsqu’il s’arrêta enfin de frapper, il n’osa pas regarder ce qui
restait du rat et, honteux, s’enfuit se cacher sans penser que, tôt ou
tard, il lui faudrait bien sortir de sa cachette. Sa gouvernante lui
parlait maintenant : « Je ne le dirai pas à votre maman, mais ne
recommencez jamais. Pensez donc, votre mère croit que vous ne
sauriez faire de mal à une mouche… qu’est-ce qui vous a pris ? »
Et personne ne devina que son acte avait été motivé par son
aversion de la souffrance et par charité.
Jusqu’ici son rêve était mêlé de faits qu’il se remémorait, mais ses
visions continuaient… Il se voyait haletant, couché sur le côté tandis
que les grosses pièces de D.C.A. tonnaient et que son esprit
vagabondait dans cet étrange monde où l’avenir laissera des traces
identiques à celles du passé. Soudainement Arthur se vit attendant
quelqu’un dans un sentier de campagne alors qu’au-delà d’une haie
lui parvenait, par bouffées, le son mat des balles de tennis
entrecoupé par le rire des joueurs qu’il apercevait entre les
interstices de la haie. Le soir tombait, il serait bientôt trop tard pour
jouer au tennis, et, dans son attente, il se sentait enivré d’un amour
muet pour l’amie qui le faisait tant attendre. Arthur se sentait
transporté comme un adolescent lorsqu’il fut vite ramené à la
désespérante réalité par la voix d’un inconnu ordonnant : « Arrêtez-
le. »
Mais il ne se réveilla pas. Cette fois il se trouvait dans la Grand-
Rue d’une petite ville de province où, enfant, il avait parfois séjourné
avec une des sœurs aînées de sa mère. Il se tenait dans la cour de
« King’s Arms », l’auberge du village, il pouvait apercevoir les
fenêtres de la grange où se tenaient les soirées dansantes du samedi.
Sous son bras il serrait une paire d’escarpins et il attendait une jeune
fille beaucoup plus âgée que lui… Ensuite ce fut la salle de danse où
évoluaient tant de visages familiers : le pharmacien et sa femme, les
filles de l’instituteur, le directeur de la banque et le dentiste, avec son
menton rasé de si près qu’il était comme bleu… les serpentins
multicolores, le petit orchestre, la sensation d’une vie simple, stable,
troublée seulement par l’impatience et la turbulence des passions qui
en rendraient le souvenir encore plus cher et durable.
Alors, soudainement, sans crier gare, le rêve tourna au
cauchemar : Quelqu’un hurlait de peur dans l’obscurité… ce n’était
pas la jeune fille qu’il avait attendue, qu’il n’avait et n’oserait sans
doute jamais embrasser, mais quelqu’un dont il connaissait la voix
sans toutefois arriver à la reconnaître… un agent de police se tenant
tout près d’Arthur lui dit d’une voix efféminée : « Vous feriez mieux
de vous joindre à nous » et il le conduisit à un urinoir sur l’ardoise
duquel gisait un rat mort… la musique de la soirée dansante s’était
tue, l’obscurité était maintenant complète et Arthur n’arrivait pas à
comprendre ce qu’il faisait là, sur cette terre qui semblait gémir sous
la pression de ses pas.
Il s’entendit dire à l’agent de police :
« Laissez-moi partir, voulez-vous ?
— Où voulez-vous aller, chéri ? répondait le policier de sa voix
efféminée.
— Chez moi.
— Vous êtes chez vous ici, vous ne pouvez aller ailleurs. »
Et lorsqu’Arthur essayait de marcher, la terre continuait à gémir et
il ne pouvait avancer sans la faire souffrir…
Les sirènes annonçant la fin du raid réveillèrent Arthur ; quelques-
unes des personnes de l’abri se soulevèrent pour écouter, puis se
recouchèrent.
Personne ne partait pour rentrer chez soi… le refuge, l’abri,
formaient maintenant partie de leur vie et leur étaient aussi familiers
que la soirée hebdomadaire au cinéma ou la messe du dimanche. Ils
ne connaissaient plus que cela.
CHAPITRE VI

PERDU

I
Rowe prit son petit déjeuner dans un café « A.B.C. » de Clapham
dont les étages supérieurs avaient été détruits et où le carton
remplaçait les vitres des devantures… on se serait cru dans une
cabane de secours érigée pour venir en aide aux rescapés d’un
tremblement de terre. Clapham avait été terriblement endommagé.
Londres n’était plus une grande métropole mais bien une réunion
de petites villes où l’on se rendait à Hampstead ou à St. John’s Wool
dans l’espoir d’y passer un calme week-end. Si vous habitiez le
quartier de Holborn, vous n’arriviez pas à rendre visite à des amis
résidant à Ivensington, tant les bombardements étaient fréquents ;
ainsi donc, les habitants de Clapham, où les raids de jour étaient plus
nombreux, avaient-ils un air de bêtes traquées que l’on ne trouvait
pas à ceux de Westminster car, malgré les raids nocturnes plus
violents, les abris y étaient plus confortables. La serveuse qui porta à
Arthur son petit déjeuner était nerveuse et pâle comme un être
longtemps privé de repos, elle avait l’air distrait, absent, attentive
seulement au bruit de la circulation si difficile à différencier du
sifflement des bombes. Les habitants des quartiers de Gray’s Inn et
de Russel Square étaient plus insouciants, mais il faut bien dire qu’ils
pouvaient se retremper les nerfs durant le jour.
Les journaux du matin qualifiaient d’« insignifiant » le raid de la
nuit dernière ; quelques bombes, quelques blessés dont certains
grièvement. Le communiqué du ministère de l’intérieur était aussi
cérémonieux que les rites finals d’une messe de minuit et le sacrifice
était consommé, la presse proclamait : Ite missa est à l’unisson.
D’un crime commis durant une séance de spiritisme, pas le
moindre mot… qui se soucierait d’un assassinat alors que les gens
mouraient par centaines ? Arthur se sentit frustré et indigné. Il était
un temps où son nom était imprimé en gras sur plusieurs colonnes,
mais maintenant, quoi qu’il puisse lui arriver, on ne lui consacrait
même pas un misérable entrefilet.
Malgré tout, il était cependant possible que quelques inspecteurs
de la Sûreté, trop vieux pour comprendre qu’ils n’étaient plus à la
page, fussent autorisés par leurs supérieurs bienveillants et
désabusés à s’occuper d’un vulgaire meurtre. Ils échangeraient de
nombreuses « notes de service » et, qui sait, il leur serait peut-être
même accordé de se rendre sur les lieux du crime, mais Arthur ne
pouvait croire que les conclusions auxquelles ils arriveraient
éventuellement seraient prises plus au sérieux que les pétitions
utopiques de certains pasteurs de campagne. Arthur entendait d’ici
un haut fonctionnaire de la Sûreté expliquer : « Ce vieil Untel, nous
lui passons, de temps à autre, une affaire criminelle. Quand il était
jeune, nous attachions encore de l’importance aux meurtres… ça lui
donne l’impression d’être toujours utile à quelque chose. Ce que ça
donne ? Heureusement il ignore que nous n’avons pas le temps de
lire ses rapports. »
Sirotant son café tout en examinant attentivement la presse du
matin, Arthur comparait son cas aux causes fameuses de célèbres
détectives : il était un assassin de la vieille école et celui qui avait tué
Cost l’était également. Il gardait une dent à Willi Hilfe d’avoir tout
pris à la légère, alors que sa sœur, pour qui la mort avait sans doute
encore quelque signification, l’avait mis sur ses gardes. Comme un
animal solitaire il avait flairé quelqu’un de sa race.
Comme il n’avait pas encore eu le temps de se faire raser, Arthur
devait avoir l’air inquiétant de ces clients qui partent sans régler leur
note, car la serveuse le surveillait, et Rowe dut bien reconnaître qu’il
n’inspirait pas confiance, avec ses vêtements fripés, encore
imprégnés de l’odeur du désinfectant dont l’atmosphère du refuge
était saturée.
En réglant son addition il se fit indiquer le téléphone par la
serveuse et, se rendant près de la caisse, il appela M. Rennit. Malgré
l’heure matinale, il savait l’imprudence qu’il commettait mais, peu
importait, l’inaction lui était devenue insupportable… Il entendit le
téléphone sonner inutilement dans un bureau probablement
inoccupé et, sans trop savoir pourquoi, Arthur se demanda si le
sandwich à demi consommé gisait toujours près de l’appareil. À cette
époque de bombardements intensifs, l’on était toujours à se
demander si l’on réussirait à toucher quelqu’un par téléphone et,
entendant l’appareil fonctionner, Arthur fut rassuré : Orthotex
existait toujours.
Las d’attendre, Rowe retourna à sa table, commanda un autre café
et de quoi écrire. À sa demande la serveuse lui jeta un coup d’œil
soupçonneux : même en ce monde atteint de folie, les usages
devaient être respectés ; vouloir encore quelque chose quand on a
réglé l’addition était étrange, mais demander du papier à lettre
c’était… continental !
Arthur ne put obtenir qu’une feuille de calepin. Il fallait toujours
compter avec les conventions et les usages ; d’ailleurs, de quoi se
plaignait-il, n’avait-il pas lui-même préféré courir le risque d’être
assassiné plutôt que de gâcher la soirée de Mme Bellairs ?
D’une écriture fine il commença à rédiger un résumé détaillé des
événements des dernières quarante-huit heures. Il lui fallait prendre
une décision : se cacher pour un crime qu’il n’avait pas commis était
ridicule, d’autant plus que son silence permettrait au coupable de
s’enfuir. Ayant décidé d’envoyer son résumé à Scotland Yard, Arthur
se garda bien d’y mentionner Hilfe – avec la police on ne sait
jamais – afin d’éviter que son seul ami soit inquiété et, qui sait,
arrêté même.
Ayant achevé sa déclaration, il la relut sous l’œil désapprobateur
de la serveuse ; son aventure était fantastique et invraisemblable –
un gâteau, un visiteur, un goût dont il croyait se souvenir, le cadavre
de Cost – et tous les indices le désignant comme le coupable. À la
réflexion, Arthur décida qu’au lieu de poster son exposé à Scotland
Yard, il ferait mieux de se confier à un ami perspicace… mais il ne
connaissait personne… si…, Hilfe ou Rennit. Plongé dans ses
réflexions, Rowe se leva et se dirigea vers la porte lorsque la serveuse
l’arrêta :
« Vous n’avez pas payé votre café !
— Excusez-moi, j’oubliais… »
Prenant l’argent de l’air satisfait de celle qui savait ses soupçons
fondés, elle suivit Arthur du regard à travers la vitrine vide aux vitres
arrachées, tandis que celui-ci se dirigeait vers la Grand-Rue de
Clapham.
À neuf heures précises, Arthur téléphona de la station Stockwell,
mais sans être plus heureux que la première fois. À neuf heures et
quart, lorsqu’il sonna pour la troisième fois, M. Rennit répondit
d’une voix brève nuancée d’inquiétude :
« Allô ! qui est-ce ?
— Ici Rowe.
— Qu’avez-vous fait de Jones ? lança M. Rennit d’un ton
accusateur.
— Je l’ai laissé hier… devant…
— Je ne l’ai pas revu, interrompit M. Rennit.
— Peut-être qu’il suit une piste…
— Je lui dois sa semaine, et il devait passer au bureau hier au soir.
Ce n’est pas naturel », et M. Rennit ajouta lamentablement : « Jones
n’aurait pas manqué de passer me voir, surtout lorsque je lui dois de
l’argent.
— Il y a autre chose…
— Jones est mon bras droit, insistait M. Rennit, qu’en avez-vous
fait ?
— Je suis allé chez Mme Bellairs…
— Vous ne répondez pas à ma question : Qu’avez-vous fait de
Jones ?
— Et quelqu’un y a été assassiné…
— Quoi ?
— La police croit que c’est moi qui ai fait le coup », termina
Arthur.
Il y eut un soupir, une sorte de gémissement, au bout du fil.
M. Rennit, qui avait jusqu’ici, habilement navigué dans les eaux
troubles des adultères anodins et des lettres compromettantes, se
sentait perdre pied dans les profondeurs de l’océan où chassent de
plus grosses bêtes. Il pleurnicha :
« J’avais bien raison de ne pas vouloir m’occuper de vous…
— Vous me devez vos conseils, Rennit, et je passerai vous voir.
— N’en faites rien ! » Rowe l’entendait haleter. L’autre finit par
demander : « Quand pensez-vous venir ?
— À dix heures. Êtes-vous toujours là, monsieur Rennit ? » Arthur
ressentait le besoin de se confier : « Je suis innocent, vous entendez ?
Il faut me croire… je n’ai pas l’habitude d’assassiner les gens ! » Et il
raccrocha.
Bien qu’il abhorrât le mot assassin, c’était toujours celui qui lui
venait aux lèvres, semblant vouloir empêcher que sa plaie morale se
cicatrisât jamais. Si le jugement des hommes avait été
miséricordieux, Arthur ne s’en jugeait pas moins sévèrement, et
certainement s’il avait été condamné à être pendu, il aurait sans
doute trouvé, une fois au pied de la potence et durant les quelques
secondes le séparant de la mort, une justification à son acte qui lui
aurait apporté le repos intérieur. Hélas, au lieu de quelques
secondes, il avait toute la vie pour y penser et pour chercher
vraiment à se justifier à ses propres yeux.
Dans le métro, entre les stations Stockwell et Tottenham Court
Road, tout en se rendant chez Rennit, cet homme sale et mal rasé se
cherchait une excuse. Les événements de ces derniers jours et son
rêve lui avaient bouleversé l’esprit : il se voyait à vingt ans,
amoureux, songeur, et ses réminiscences étaient impitoyables,
cyniques, telles les notes brèves et précises du biologiste disséquant
dans le vif. Dans sa jeunesse, Arthur s’était imaginé que les sacrifices
qu’il s’imposerait pour elle, rachèteraient aux yeux de la bien-aimée
ses mains maladroites et son menton boutonneux. Tout lui paraissait
possible, on a beau se moquer des rêveurs, ils ont ce qui manque à
beaucoup : la force de leurs convictions qui entretient en eux la
flamme souvent tremblante d’un idéal difficile à atteindre. En effet,
combien de croyants marmottent tous les jours des prières sans y
ajouter la moindre foi ? Et cependant, à force de les répéter, ces mots
finissent souvent par s’incruster en eux jusqu’au jour où, à la surprise
générale, ils influent sur leurs moindres actions.
Depuis la mort de sa femme, Arthur Rowe s’était renfermé dans
les ténèbres de son âme et, jusqu’à la fin du procès, il n’avait jamais
osé croire à un acquittement. La flamme de l’espérance, cette flamme
si vive dans sa jeunesse, semblait s’être éteinte à jamais, et, n’y
pensant plus, il n’avait aucun ressort pour réagir. Le monde avait
perdu une de ses dimensions et semblait mince comme du papier à
cigarettes. Rowe aurait voulu rêver encore mais, au fond de lui-
même, il n’y avait plus que désespoir et un reste de ruse qui lui
conseillait d’approcher M. Rennit avec une prudence extrême.

II
Presque en face des bureaux de M. Rennit, se trouvaient les salles
de vente d’un commissaire-priseur spécialisé en librairie d’où, en se
tenant près des rayons de l’entrée, on pouvait surveiller l’immeuble
de l’Agence Orthotex. On était à la veille de la vente hebdomadaire,
et même avec ses vêtements tout fripés, Arthur pouvait passer
inaperçu parmi les bibliophiles armés de leurs catalogues.
Ici, un client à la moustache en broussaille, aux poches bourrées
de sandwiches, au veston déchiré aux coudes, était plongé dans un
gros volume sur l’art du jardinier paysagiste ; plus loin, un doyen qui
aurait pu être évêque feuilletait une collection des éditions Waverley,
tandis qu’une longue barbe blanche époussetait les planches d’un
Brantôme illustré. Le choix de livres était varié et considérable, de
sorte que la clientèle se trouvait forcément mêlée et toute différente
de celles des autres magasins où le rang social des chalands varie
suivant la spécialité de l’endroit. En effet, chez ce libraire se
trouvaient aussi bien le livre pornographique du XVIIIe siècle,
édition illustrée, où des gentilshommes trop habillés copulaient sur
des canapés Louis XV, que les romanciers de l’époque Victorienne,
les traités de philosophie, les doctrines religieuses du XVIIe siècle, Le
Sentier de Perfection de Jeremiah Whiteley, ou enfin les théories de
Newton sur la position géographique de l’Enfer. De plus, l’endroit
exhalait cette odeur particulière aux livres anciens à laquelle se
mêlaient celle de la paille d’emballage et un relent de vieux habits sur
lesquels il a plu trop souvent.
Se tenant près des rayons sur lesquels s’étalaient les lots
numérotés de un à trente-cinq, Arthur pouvait, sans en avoir l’air,
observer les allées et venues de l’immeuble de M. Rennit.
Une grosse pendule, en œil de bœuf, située au-dessus du bureau
du commissaire-priseur, marquait 9 heures 45, et la petite étiquette
que l’on apercevait encore collée au cadran indiquait qu’il s’agissait
d’un objet provenant d’une vente aux enchères. Les yeux d’Arthur se
posèrent sur un missel romain qui formait partie du lot portant le
numéro 20 et, par contenance, il le saisit et l’ouvrit au hasard, tout
en ne perdant pas des yeux l’immeuble d’en face.
Le missel était orné d’affreuses majuscules en couleur, et, aussi
étrange que cela puisse paraître, son texte suffisait à rappeler la
guerre à ceux qui, dans cette atmosphère de studieuse tranquillité,
auraient pu l’avoir oubliée. De la première à la dernière page, ce
n’était que prières pour la délivrance, patriotisme, châtiment de
l’infidèle…
Les mots surgissaient des pages décorées comme un obus qui
jaillit d’un parterre fleuri. « Ne tolère la domination d’aucun », lisait
Arthur, et la sagesse de ces mots le grisait, telle une mélodie car,
dans ce monde où il vivait, chacun et lui-même n’avait-il pas cherché
à prévaloir ? Pour lui le besoin de dominer n’était plus
nécessairement l’apanage des méchants ; il faut du courage pour
démolir une cathédrale, de l’endurance pour affamer un peuple. Nos
vertus nous tendent des pièges. Il se pouvait même que l’assassin de
Cost eût frappé sous l’influence d’une bonté trop longtemps contenue
à laquelle il donnait libre cours pour un instant, et peut-être aussi
que, pour la première fois de sa vie, M. Rennit agissait comme un
brave citoyen en abandonnant son client.
Cependant, un inspecteur, qui espérait sans doute passer
inaperçu, montait à présent la garde près de la porte de la salle des
ventes, tout en lisant le Daily Mirror où l’on distinguait un dessin
humoristique étalé sur presque toute la page. Là-bas, à une des
fenêtres de l’immeuble, M. Rennit passa la tête et jeta un furtif et
rapide regard dans la rue… l’horloge marquait dix heures moins cinq,
la matinée se terminait grise, sale, comme chargée des débris du
bombardement de la nuit et Rowe ressentait davantage sa solitude
maintenant qu’il se savait abandonné par Rennit.
Il avait été un temps où Arthur avait des amis ; pas très nombreux,
il est vrai – il se liait difficilement – mais sincères. À l’école, ils furent
trois à se confier leurs espoirs, leurs ambitions, se partageant aussi
leurs friandises ; maintenant, Arthur ne se souvenait même plus de
leur visage et aurait été plus incapable encore de se rappeler leurs
noms. Une fois, dans Piccadilly Circus, il fut abordé par un homme
grisonnant, la fleur à la boutonnière, gilet croisé, aux manières
affectées, à l’air cossu et décavé à la fois, qui s’exclama : « Je veux
être pendu si ce n’est pas ce vieux Boojie ! » en l’entraînant vers le
bar du Piccadilly Hôtel, tandis que lui, Arthur, essayait vainement
d’associer cet inconnu acceptable à quelque souvenir de la quatrième
B. D’ailleurs, après une infructueuse tentative pour lui emprunter un
billet de cinq livres, le soi-disant ami se glissa aux lavabos…
« Boojie » se trouva seul avec l’addition qu’il dut régler.
Jusqu’au jour où Arthur se maria, il y avait eu Tom Curtis, Crook,
Perry et Vane qui devinrent bien vite des amis de sa femme bien plus
qu’ils ne restèrent les siens… mais, naturellement, ils s’éloignèrent
lorsqu’il fut arrêté. Henry Wilcox fut le seul qui ne l’abandonna pas,
parce que, disait-il : « Tu ne saurais faire de mal à une mouche, donc,
tu es innocent. » Arthur ne put s’empêcher de sourire au souvenir de
l’expression horrifiée de Wilcox, lorsqu’il lui répondit : « Mais si, je
suis coupable, c’est moi qui l’ai tuée. »
Après, Wilcox disparaissait, lui aussi, et avec lui son petit bout de
femme despotique, enragée de hockey (maintes coupes ornant la
cheminée de leur salon en faisaient foi).
Dehors, l’inspecteur de police s’impatientait, son journal ouvert à
la même page indiquait manifestement qu’il l’avait déjà lu et relu, la
pendule marquait dix heures cinq.
Après y avoir fait quelques annotations au hasard, Arthur ferma
son catalogue et sortit.
« Excusez-moi, lui dit le policier et Rowe sursauta.
— Plaît-il ?
— Auriez-vous une allumette ?
— Gardez donc la boîte, répondit Rowe soulagé, en tendant ses
allumettes.
— Je ne puis accepter, elles sont trop rares. » Et il jeta un regard
vers les ruines de la Société des coffres-forts où les petites boîtes
d’acier étaient encore visibles, régulièrement alignées telles des
sarcophages. Son regard s’arrêta sur un employé grisonnant qui
passait devant la porte de Rennit.
« Vous attendez quelqu’un ? demanda Arthur.
— Oh !… oui… un ami qui est en retard, répondit gauchement
l’autre.
— Au revoir.
— Au revoir, monsieur. » Le « monsieur » était de trop… une gaffe
aussi évidente que le Daily Mirror toujours ouvert à la même page.
« Ils ne se donnent pas la peine de déranger leurs meilleurs
limiers pour un pauvre meurtre », pensa Arthur sans savoir ce qu’il
allait faire maintenant.
Une fois de plus, dans sa solitude, il regretta l’absence de Henry
Wilcox. « Il y a, paraît-il, des hommes qui vivent dans le désert, mais
ils ont la ressource de communier avec Dieu. »
Pendant dix ans, Arthur n’avait jamais réellement entretenu
aucune amitié, car, à elle seule, sa femme incarnait tout ce qu’il
pouvait désirer. Las, il se demanda ce que pouvait bien faire Wilcox
en temps de guerre. Perry, tout comme Curtis, s’étaient certainement
enrôles ; et il s’imagina Henry Wilcox eu chef d’îlot, Henry si tatillon,
si méticuleux, dont tout le monde se moquait, ne devait pas crâner
pendant son tour de garde dans les rues désertes, mais il tenait
certainement bon en salopette et avec son casque sûrement trop
grand pour lui…
« Nom de Dieu ! pensa Arthur, j’ai cependant fait de mon mieux,
ce n’est pas ma faute si j’ai été réformé de l’armée ! et quant à ces
sacrés héros de la défense passive – ronds de cuir, bégueules,
mijaurées et le reste – ils m’ont renvoyé ! Ce n’est pas mon casier
judiciaire, s’il vous plaît, mais mon séjour dans un asile d’aliénés ! Et
maintenant qu’ils m’ont interdit de les aider à faire leur guerre, ils
essaient de m’arrêter pour un crime que je n’ai pas commis ! Avec
mon passé je n’ai aucun espoir si je suis pris ! Pourquoi me faire de la
bile au sujet du gâteau ? C’est une histoire qui ne me regarde pas,
après tout, c’est leur guerre et non la mienne. Pourquoi ne
disparaîtrais-je pas jusqu’à ce que l’affaire soit tassée, oubliée ? (en
temps de guerre un meurtre, un vulgaire meurtre, doit vite s’oublier).
Ce n’est pas ma guerre après tout… je pourrais quitter Londres et
laisser les idiots se dépêtrer et crever… En somme, ce fameux gâteau
pouvait bien ne rien contenir d’important… un proverbe, une pièce
d’argent, un pétard, peut-être même que l’infirme n’avait aucune
mauvaise intention… peut-être que le goût du thé n’était
qu’imagination… peut-être que toute l’affaire ne s’est jamais passée
comme je me le suis figuré. Le souffle d’une bombe en a fait bien
d’autres et il a bien pu… »
Comme pour échapper à un opportun, Arthur s’élança vers une
cabine téléphonique et composa un numéro. Une voix sévère lui
répondit d’un ton qui semblait lui contester le droit d’user du
téléphone :
« Ici, les Mères libres… Qui est à l’appareil ?
— Je voudrais parler à Mlle Hilfe.
— De la part de qui ?
— Un de ses amis. »
Un grognement désapprobateur lui parvint par les fils
téléphoniques ; Arthur reprit sèchement :
« Passez-moi Mlle Hilfe. »
Presque aussitôt une douce voix lui parvint, et s’il avait pu balayer
cette cabine téléphonique et ce quartier en ruine, il aurait cru sa
femme à l’autre bout du fil. En réalité les voix ne se ressemblaient
guère, mais il y avait si longtemps qu’Arthur n’avait parlé à une jeune
femme – sa logeuse et les vendeuses de magasins ne comptaient
pas – qu’une telle illusion n’était que trop plausible.
« Qui est là ?
— C’est Mlle Hilfe ?
— Oui, qui est à l’appareil ?
— Ici, Rowe », répondit Arthur d’une voix qu’il voulait désinvolte.
Le silence oui suivit fut si long qu’il laissa supposer que Mlle Hilfe
avait raccroché. Anxieux, Arthur répéta :
« Allô ! êtes-vous à l’appareil ?
— Oui, je suis là.
— Je n’ai pu résister au besoin de vous parler.
— Vous n’auriez pas dû téléphoner.
— Je ne connais personne d’autre… votre frère peut-être… est-il
là ?
— Non, pas en ce moment.
— Avez-vous appris les événements de la nuit dernière ?
— Il me les a racontés.
— Vous vous doutiez de quelque chose, n’est-ce pas ?
— Oui, mais pire que ça… je ne le connaissais pas, lui.
— Je vous ai occasionné des ennuis depuis ma visite…
— Mon frère ne se tracasse jamais.
— J’ai téléphoné à Rennit…
— Non ? Vous n’auriez pas dû faire ça !
— C’est que je ne m’y connais pas encore… vous devinez la suite ?
— Oui… la police…
— Savez-vous ce que me conseille votre frère ?
— Oui. »
Leur conversation en était réduite à ressembler à ces lettres qui
doivent passer à la censure.
Ressentant l’irrésistible désir de parler franchement, Arthur
demanda :
« Ne pourriez-vous pas venir me rencontrer… pour cinq minutes ?
— Non, c’est impossible, je ne peux pas… je ne peux pas
m’absenter.
— Rien que pour deux petites minutes.
— Non, ce n’est vraiment pas possible. »
Tout à coup Arthur attacha tant d’importance à cette rencontre
qu’il supplia presque :
« Vous me feriez tant plaisir.
— Ce serait trop risquer… mon frère serait furieux.
— Je suis si seul… je ne peux compter sur personne pour me tenir
au courant… il y a tant de questions que…
— Je suis désolée, interrompit Mlle Hilfe.
— Me permettez-vous de vous écrire… à vous ou à lui ?
— Faites-moi connaître votre adresse. Ce n’est pas nécessaire de
signer votre mot… ou signez-le de n’importe quel nom… je saurai. »
Arthur ne put s’empêcher de remarquer que, sans doute par
habitude du danger qu’ils avaient si souvent dû éviter, les réfugiés ne
s’embarrassaient jamais de rien… Il se demanda si Mlle Hilfe
trouverait aussi facilement une solution à ses besoins d’argent… Il se
sentait faible, sans ressort, tel un enfant perdu qui s’accroche à la
main de la première personne qu’il rencontre… Dans sa sensation
d’abandon il oublia l’élémentaire prudence :
« Les journaux du matin ne parlent de rien !
— Non, pas un mot.
— J’ai écrit à la police.
— Vous n’auriez pas dû faire ça… avez-vous posté votre lettre ?
— Non, pas encore.
— Ne la mettez pas à la poste… peut-être que ça ne sera pas
nécessaire… Voyez venir les choses.
— Pensez-vous qu’il soit dangereux d’aller à ma banque ?
— Pour vous y faire pincer ? Bien entendu que vous ne devez pas y
aller… elle doit être surveillée… que vous êtes enfant…
— Alors de quoi vivrai-je ?
— N’avez-vous pas un ami qui vous payerait un chèque ? »
Ne voulant pas admettre qu’il n’avait pas d’ami, Arthur répondit :
« Oui… sans doute… je n’y avais pas pensé.
— Alors ? terrez-vous, c’est la meilleure chose à faire… » Elle
parlait si bas qu’Arthur dut faire très attention pour comprendre.
« Bon, je vais disparaître pour quelque temps… »
Mlle Hilfe avait raccroché et, machinalement, Arthur en fit de
même, regagna Holborn… à quelques pas de lui un bibliophile
quittait la salle des ventes… « N’avez-vous pas un ami ? » avait-elle
dit. Les réfugiés, eux, semblaient toujours avoir des amis ; dans cet
univers de la clandestinité on trouvait toujours quelqu’un pour
maquiller un passeport, faire passer un camarade, arroser un
fonctionnaire. Les Anglais avaient beaucoup à apprendre.
À qui pouvait-il bien demander d’échanger un chèque ?
Pas à un fournisseur car, depuis qu’il vivait seul, sa logeuse faisait
toutes ses emplettes. Anna Hilfe ne s’imaginait évidemment pas que
l’on puisse ne pas avoir d’amis… en effet, un réfugié, lui, est membre
d’un parti ou d’une race… Pour la seconde fois, Arthur pensa à ses
anciens amis : même s’il savait où les trouver, il ne saurait être
question de Perry ni de Vane… Crooks ? Boyle ? Curtis ? ce dernier
pourrait bien l’assommer tant il était simple et primitif même. Il ne
restait que Henry Wilcox… si la joueuse de hockey ne s’en mêlait pas,
il se pourrait qu’il voulût bien. Leurs femmes ne s’étaient jamais
entendues : la santé robuste de l’une et l’état précaire de l’autre les
avaient séparés et, maintenant, Mme Wilcox devait le haïr et penser
qu’un homme qui a tué sa femme est capable de tout.
Quelle raison donner à Henry pour lui demander d’échanger un
chèque ? Il avait dans sa poche le résumé de son aventure, mais il ne
pouvait dire la vérité à Henry ; celui-ci ne croirait jamais qu’il avait
assisté à un crime en simple spectateur. Non, il lui fallait attendre
l’heure de fermeture des banques – assez tôt en temps de guerre – et
inventer une histoire assez vraisemblable. Mais laquelle ? Tout au
long de son déjeuner, dans un café Lyons d’Oxford Street, Arthur
chercha, mais en vain. Peut-être valait-il mieux se fier à ce que
certains nomment l’inspiration du moment ou, mieux encore, jouer
le tout pour le tout. En réglant son addition, l’idée vint à Arthur qu’il
pourrait bien ne pas trouver Henry : en effet, celui-ci habitait
Battersea, quartier qui avait beaucoup souffert des bombardements…
et il pouvait bien avoir été du nombre des vingt mille morts de cette
région. Pour se tranquilliser, Rowe consulta un annuaire des
téléphones et bien que le nom de son ami y figurât, il ne fut qu’à
demi rassuré, attendu que l’annuaire datait, alors que les
bombardements, eux, étaient journaliers. Toutefois, pour en avoir le
cœur net, il composa le numéro de son ami, appréhendant d’obtenir
la communication ; lorsqu’il entendit la sonnerie à l’autre bout du fil,
il raccrocha précipitamment, car ayant téléphoné à Wilcox tant de
fois, il lui répugnait de le faire en de telles circonstances. Maintenant
il était fixé – l’appartement n’avait pas été détruit mais son ami
pouvait avoir déménagé –, il fallait affronter Henry qu’il n’avait pas
vu depuis son procès.
À Piccadilly, il sauta dans l’autobus 19.
À cette époque, lorsqu’on avait dépassé les ruines de l’église
St. James, on s’enfonçait dans Knightsbridge et Sloane Avenue,
paisibles rues jusqu’alors épargnées ; mais un peu plus loin on
rejoignait Chelsea, rudement touché, et Battersea qui s’était trouvé
en première ligne. Les ruines de ces quartiers du front aérien
zigzaguaient suivant les courbes et arêtes des rues, rappelant ainsi le
panorama des quartiers de Holborn et de l’East End… cependant la
Grand-Rue de Poplar n’avait presque pas souffert et, même à
Battersea, l’on trouvait des quartiers presque indemnes où le café du
coin prospérait tout autant que la crémerie et la boulangerie… Tel
était le cas de la rue où habitait Wilcox. Le grand immeuble de
rapport s’élevait droit, sec, lugubre comme un hôtel de gare et,
quoique faisant face à un parc, de nombreux écriteaux « À louer » en
garnissaient la façade. Arthur se surprit à souhaiter que le numéro
63, celui de son ami, fût également à louer : mais non, il était bien
occupé. Bien qu’il fût certain de l’inutilité de cette précaution, Arthur
consulta le grand tableau où les locataires indiquaient s’ils étaient
sortis ou non, en effet, à en croire ce tableau, Wilcox ne sortait
jamais, il prétendait que d’indiquer l’appartement vide semblait
inviter les cambrioleurs à venir opérer chez lui… L’immeuble n’avait
pas d’ascenseurs, et, en montant l’escalier qui donnait sur la cour du
côté de Chelsea, l’on découvrait à partir du deuxième étage un
panorama de Londres en guerre. Les clochers des églises étaient
tronqués aux deux tiers comme des sucres d’orge, et vos yeux
embrassaient un navrant spectacle de déblaiement, là où de
magnifiques immeubles s’élevaient auparavant.
Arthur fut vivement peiné en retrouvant ce logis familier, où il
était venu si souvent en ami de la maison. Il avait toujours plaint
Wilcox tant pour sa malchance d’être tombé sur une femme
autoritaire, que pour sa profession d’expert-comptable sans avenir.
Pour Wilcox, les trois cents livres sterling des revenus annuels
d’Arthur auraient été l’abondance, et celui-ci avait toujours eu pour
son ami ce sentiment qu’éprouve le riche pour un parent pauvre.
Peut-être Mme Wilcox le détestait-elle pour ses petits présents ;
aussi, en apercevant sur la porte une petite plaque indiquant « Chef
d’îlot », Arthur ne put réprimer un sourire de satisfaction : Henry
Wilcox était resté le même.
Cependant il hésita avant de sonner…

III
Avant qu’Arthur ait eu le temps de se décider, la porte s’ouvrit et
livra passage à un Henry Wilcox dont l’apparence donnait à penser
que sa femme – d’habitude si attentive – le négligeait. En effet,
Henry, jusqu’ici tiré à quatre épingles, n’était même pas rasé et était
vêtu sordidement d’une salopette crasseuse d’un bleu déteint. Il
s’avança, croisa Rowe sans le voir et, se penchant sur la cage de
l’escalier, lança : « Ils ne sont pas arrivés. » Une femme entre deux
âges aux yeux bouffis et rouges, qui avait suivi Wilcox, lui répondit :
« Il est encore trop tôt, Henry, beaucoup trop tôt. »
Pendant un moment Arthur se demanda si la femme de Wilcox
était aussi changée que son mari, lorsque celui-ci, conscient, ou
plutôt à demi conscient de la présence de son ami, murmura d’un air
détaché, comme s’ils s’étaient quittés la veille :
« Oh ! Arthur, que c’est gentil d’être venu… » puis il rentra dans le
petit vestibule sombre où sa silhouette se confondit avec l’ombre de
la grande horloge comtoise.
« Voulez-vous entrer, dit la femme en s’adressant à Arthur… ils ne
sauraient être longs maintenant. » Il la suivit à l’intérieur et
remarqua qu’elle laissait la porte d’entrée ouverte comme si elle
attendait d’autres visiteurs ; mais Arthur était maintenant trop
habitué aux fantaisies du hasard pour s’en étonner.
Sur le grand coffre de chêne – fait spécialement par la maison
Tudor pour Mme Wilcox –, une salopette propre, bien pliée, et un
casque d’acier étaient placés en évidence, et ce petit tas d’effets
personnels fit se souvenir à Arthur de la prison où l’on doit se
séparer de ses propres vêtements. Dans la pénombre, Wilcox répéta :
« C’est gentil d’être venu, Arthur… » puis il quitta le vestibule.
« Les amis d’Henry sont toujours les bienvenus… je suis
me
M Wilcox », dit la dame qui ajouta devant l’étonnement d’Arthur :
« La mère d’Henry… venez donc vous asseoir, ils ne tarderont pas. Il
fait si sombre avec cet obscurcissement des lumières, presque toutes
les vitres brisées. »
Elle lui montra le chemin se dirigeant vers la pièce qu’Arthur se
souvenait être la salle à manger. Des verres étaient posés un peu
partout, ce qui donnait l’impression – malgré l’heure peu
appropriée – qu’une réunion d’amis était prévue. Dans un coin
Henry était assis, et, par son attitude, on aurait pu croire qu’il y avait
été acculé, ou qu’il s’y était réfugié.
Derrière Arthur, sur la cheminée, et dans un alignement parfait,
s’étalaient quatre coupes d’argent sur lesquelles étaient gravés sous
une date les noms des joueurs ayant composé l’équipe victorieuse.
Son regard se posant sur les verres, Arthur s’excusa :
« Je ne savais pas que je vous dérangeais… » À quoi Henry
répondit en répétant pour la troisième fois :
« C’est gentil de ta part… »
Avec abattement il prononça ces mots comme une phrase apprise
par cœur… il semblait absent et avoir même oublié cette pénible et
dernière rencontre dans la prison, où leur amitié avait pris fin.
« C’est réconfortant pour Henry de voir les amis lui témoigner… »
Alors Arthur, qui allait demander des nouvelles de la femme de
Wilcox, comprit tout. La mort. D’où ces verres, cet aspect négligé
d’Henry, son visage en quelque sorte rajeuni. On a coutume de dire
que le chagrin vieillit. C’est peut-être vrai, mais parfois il rajeunit un
homme en le libérant de ses responsabilités, et cette quiétude morale
influe invariablement sur le physique.
« Je ne savais pas… autrement je ne serais pas venu… s’excusa
Arthur.
— Les journaux en étaient pleins, confia Mme Wilcox avec un triste
orgueil, nous sommes fiers de Doris, toute l’équipe de la Défense
passive loue son courage. Nous mettrons son uniforme – son
uniforme propre – sur le cercueil, et le pasteur prononcera une belle
oraison… »
Henry se tenait debout maintenant, et pendant que sa mère
parlait, il claquait des dents. On voyait bien que Mme Wilcox était
sans pitié… bien entendu, elle avait sans doute pleuré ; mais elle
retrouvait son fils.
« Je suis vivement peiné, Henry… murmura Arthur.
— Elle était folle, répondit-il furieux, elle n’avait pas le droit… je
lui avais bien dit que le mur s’écroulerait.
— Mais nous sommes fiers d’elle, Henry, nous sommes tous fiers,
dit Mme Wilcox.
— J’aurais dû l’empêcher… » Et Henry ajouta d’une voix blanche
de colère : « Sans doute s’imaginait-elle gagner encore une sacrée
coupe !
— Elle avait joué dans l’équipe d’Angleterre », reprit la mère qui,
se tournant vers Arthur, ajouta : « Je pense que nous devrions
joindre sa batte de hockey à son uniforme, mais Henry ne veut pas en
entendre parler.
— Je vais vous quitter, s’excusa Arthur, si j’avais su votre malheur,
je ne serais pas venu vous déranger…
— Non, reste, reste, car tu comprends… tu me comprends », et
Henry s’arrêta pour regarder Arthur comme s’il venait seulement de
s’apercevoir de sa présence : « Moi aussi j’ai tué ma femme, j’aurais
pu la retenir, la frapper à la rigueur…
— Tu ne sais plus ce que tu dis, mon petit Henry, que va penser
monsieur…
— C’est Arthur Rowe, maman.
— Oh ! oh ! » fit Mme Wilcox alors qu’au loin, de la rue, se
percevait un caractéristique et triste bruit de pas et de roues…
« Comment ose-t-il ? explosa Mme Wilcox indignée.
— C’est mon plus vieil ami, maman, expliqua Henry, qu’est-ce qui
t’amène, Arthur ?
— Je suis venu pour que tu m’échanges un chèque…
— Quel toupet ! interrompit Mme Wilcox.
— Je n’avais pas appris ton malheur, continua Arthur.
— Combien ton chèque ?
— Vingt ?
— Je n’ai que quinze livres, mais elles sont à ta disposition.
— N’aie pas confiance, Henry !…
— Oh ! il sait bien que je ne donne pas de chèque sans provision.
— Pourquoi n’allez-vous pas à votre banque ?
— À cette heure-ci elles sont fermées, madame Wilcox… et c’est
urgent. »
Le petit bureau vers lequel Henry se dirigea était une imitation du
style Reine Anne, et avait certainement appartenu à sa femme ;
d’ailleurs, dans cette pièce encombrée, tous les meubles étaient jolis :
on eût dit que la rude joueuse de hockey avait jalousement soigné
son intérieur. En se rendant au bureau, Henry renversa une des
coupes qui alla rouler sur le tapis, alors que la porte s’ouvrait pour
livrer passage à un gros homme casqué et en salopette. Il ramassa la
coupe et annonça solennellement, tandis qu’Henry fouillait dans le
bureau :
« Le cortège est là, madame Wilcox.
— L’uniforme est tout prêt dans le vestibule…
— Je n’ai pu trouver un drapeau assez grand, s’excusa le membre
de la Défense passive, et les petits que l’on plante sur les ruines
n’étaient pas assez… imposants. » Et avec une sorte de fierté,
péniblement il ajouta : « Excepté ceux de service, tous les collègues
sont en bas, monsieur Wilcox, de plus, les pompiers auxiliaires ont
envoyé une délégation accompagnée de l’équipe de secours et de la
fanfare de la police.
— Mais c’est merveilleux, s’extasia Mme Wilcox, si Doris pouvait
voir ça…
— Elle le voit, madame, j’en suis certain, elle le voit, répondit le
gros homme.
— Et après, quand tout sera fini, fit Mme Wilcox, en esquissant un
geste en direction des verres, vous viendrez tous ici…
— C’est que nous sommes nombreux, madame… peut-être
vaudrait-il mieux se réunir au poste… et puis, l’équipe de secours ne
s’attend pas… »
Mais Mme Wilcox s’était tournée vers son fils.
« Viens donc, Henry… nous ne pouvons pas faire attendre ces
braves gens. Il faut que tu portes l’uniforme sur tes bras en
descendant… Oh ! mon Dieu, que tu es mal fagoté… et tout ce monde
qui va te dévisager…
— Nous aurions pu l’enterrer plus simplement, dit Henry.
— Mais elle est morte au champ d’honneur !
— Je ne serais pas étonné si on lui accordait la George Medal à
titre posthume, renchérit le gros homme. Elle est la première
victime, et ce serait un honneur pour son équipe.
— Ne comprends-tu donc pas, Henry, ajouta Mme Wilcox, qu’elle
n’est plus ta femme – désormais elle appartient à l’Angleterre… »
Henry s’avança vers la porte, alors que le dernier venu, ne sachant
où la poser, tenait gauchement la coupe qu’il avait ramassée.
« Posez-la n’importe où, lui dit Wilcox, n’importe où. »
Sans penser à Arthur, ils passèrent tous dans le vestibule, et là,
Mme Wilcox rappela son fils :
« Tu oublies ton casque. »
L’ami d’Arthur Rowe avait été un homme méticuleux, mais
maintenant il était si désemparé qu’on l’aurait difficilement reconnu.
S’arrêtant sur le pas de la porte d’entrée, Henry se retourna vers sa
mère.
« Vas-y, maman, vas-y, toi… je ne peux pas…
— Mais, Henry…
— Ça se comprend, M’ame, intervint le gros homme, c’est la
réaction. Nous avions toujours connu M Wilcox comme un homme
sensible… ils comprendront », et son « ils » comprenait sans doute la
fanfare, les pompiers auxiliaires et même la délégation de l’équipe de
secours.
Et, d’une main amicale mais ferme, il poussa gentiment
Mme Wilcox vers la sortie tandis que, de l’autre, il tenait l’uniforme.
Malgré sa salopette, portée en temps de guerre par différentes classes
de la société, son geste trahissait la servilité du valet ou du portier
d’hôtel armé de son immense parapluie. Comme un cauchemar, la
guerre transformait et bouleversait nos conventions sociales les plus
immuables. Henry lui-même…
Comme il lui fallait de l’argent, et espérant ainsi rappeler sa
présence à son ami, Arthur esquissa le geste de partir. Mais Henry
l’arrêta :
« Regardons-les partir, veux-tu, et puis nous reviendrons ici… Je
ne pouvais pas… tu comprends, n’est-ce pas ? »
Et, sans attendre une réponse, il entraîna Arthur vers la route
bordant le parc.
Le cortège s’était déjà mis en route et s’acheminait, lentement
mais inexorablement, vers son but comme un ruisselet qui, malgré
de nombreux détours, ira infailliblement se jeter dans la rivière. Un
casque d’acier apparaissait sur le cercueil, petit point noir et terne
que n’arrivait pas à faire briller le timide soleil d’hiver. L’équipe de
secours n’allait pas du même pas que le reste du cortège. C’était une
parodie de funérailles nationales. C’étaient des funérailles
nationales.
Poussées par la brise, les feuilles mortes du parc tourbillonnaient
sur la route. Les clients du café « Duke of Rockingham » se
découvraient. Henry murmura : « Je lui avais bien dit de faire
attention. » La brise soufflait toujours et, avec les feuilles, elle leur
portait le bruit des pas du cortège maintenant disparu.
« Excuse-moi, vieux », dit brusquement Henry en s’élançant.
Il n’avait pas son casque, et les cheveux grisonnants avaient un
reflet crayeux ; craignant de se trouver seul il commença à courir
pour rejoindre le défilé. Livré à lui-même sur la route, Arthur Rowe
compta l’argent qui lui restait et constata qu’il n’était pas bien riche.
CHAPITRE VII

UNE VALISE
PLEINE DE LIVRES

I
MÊME lorsqu’on a envisagé le suicide pendant deux longues années,
il est naturel de réfléchir avant de commettre l’irréparable, avant de
passer de la théorie à l’action. Arthur Rowe ne pouvait pas se jeter
tout simplement à la rivière. On le repêcherait tout de suite.
Cependant, en regardant s’éloigner le cortège, il ne trouvait aucune
autre issue possible ; recherché par la police, il n’avait pour tout
potage que trente-cinq shillings et ne pouvait même pas aller à sa
banque. Bien entendu, il était toujours possible d’attendre le retour
de son ami, mais il lui répugnait de renouveler sa demande. Il était
plus simple de mourir, et moins écœurant. Une feuille morte se posa
sur son pardessus ; on dit que c’est signe d’argent, mais l’histoire ne
dit pas quand.
Se dirigeant vers le pont de Chelsea, Arthur suivit les quais de la
Tamise. À marée basse, les bords de la rivière étaient presque à sec,
et les mouettes laissaient sur la boue les délicates empreintes de
leurs pattes ; on remarquait l’absence des nurses avec des voitures
d’enfants, des chiens tenus en laisse ; seul un cabot sale trottinait,
tragique dans sa Solitude ; là-bas, près du parc, un ballon captif
s’élevait lourdement, le nez penché au sol, puis il monta plus
légèrement, en tournant sur lui-même, laissant apercevoir son
derrière sale.
Rowe était sans le sou ; bien plus, il n’avait plus de toit et il lui
fallait se cacher de tous ceux qui le connaissaient. La tasse de thé que
lui portait quotidiennement sa logeuse allait vraiment lui manquer.
Elle l’aidait à compter les jours. À ses côtés ils glissaient doucement
vers la fin : l’oubli, le pardon, le châtiment ou la paix.
Il lui manquait aussi David Copperfield et The Old Curiosity
Shop ; il n’allait plus pouvoir concentrer sa pitié sur le caractère fictif
du petit Nell et, pour le moment, elle errait, cette pitié, et découvrait
de nombreux rats qui, tel celui de son rêve, méritaient d’être
supprimés ; il était l’un d’eux.
Se penchant au-dessus du parapet, dans cette attitude si souvent
décrite dans les romans, Arthur réfléchit : autant que possible il
voulait passer inaperçu, en finir discrètement ; et à la réflexion,
maintenant qu’il était calmé, il regrettait presque de ne pas avoir bu
cette tasse de thé qui l’aurait conduit à l’anéantissement désiré.
Il se refusait d’accepter l’idée que son corps pourrait devenir un
objet d’horreur, car généralement les affres du suicide défigurent.
L’assassinat était infiniment plus gracieux pour l’évidente raison que
l’assassin prenait toujours de multiples précautions afin que la mort
violente apparaisse calme, paisible et heureuse. « Comme tout serait
simplifié si j’avais seulement un peu d’argent », pensa Rowe.
Bien entendu, il lui était toujours possible de s’en procurer en
allant à la banque, mais, en même temps, il se ferait pincer par la
police et, selon toute probabilité, il serait pendu ; mais rien que cette
pensée d’être châtié pour un crime qu’il n’avait pas commis
l’aveuglait de colère. Au moins, s’il se suicidait, il aurait la
satisfaction de se punir d’un crime dont il se savait coupable, car, au
fond, Rowe était obsédé par un sentiment primitif de justice. Il
voulait se conformer. Il avait toujours voulu se conformer.
Il est classique de qualifier un assassin d’« être monstrueux »,
mais en réalité, un assassin n’est jamais qu’un homme, un homme
qui boit du thé ou du café à son petit déjeuner et qui accomplit ses
fonctions naturelles, un homme qui apprécie la littérature et lit peut-
être des biographies plutôt que des romans, un homme qui se couche
à des heures régulières, qui se surveille sans nécessairement arriver à
éviter la constipation, qui préfère les chats ou les chiens et qui, enfin,
comme tout autre humain, a ses convictions politiques. N’est
monstrueux que l’homme de bien assassin.
Arthur Rowe était un monstre. Son enfance remontait à l’avant-
guerre et lui avait laissé des souvenirs inoubliables. Il avait été bien
élevé et on lui avait inculqué de ne jamais faire le mal ; cependant,
Arthur avait souvent été malade, il avait de mauvaises dents et
souffrit le martyre aux mains d’un dentiste incapable du nom de
Griggs. Avant d’atteindre sept ans il sut ce qu’était la souffrance et ne
put la tolérer chez autrui, pas même chez un rat. La jeunesse vit sous
le signe de l’immortalité. On va au ciel comme on va à la plage. Dieu
est bon, les grandes personnes ont réponse à tout, la vérité existe et
la justice est mesurée comme le temps par une pendule.
Les héros de notre jeunesse apparaissent simples et braves, ils ne
mentent jamais, sont de hardis guerriers qui, en fin de compte,
triomphent toujours.
C’est ici que l’on trouve la raison qui expliquerait pourquoi l’on se
rappelle à jamais ses lectures de jeunesse, alors que beaucoup de
livres pour adultes sont si vite oubliés. En effet, ceux-là parlaient
d’un monde simple, facile à comprendre, à aimer, tandis que ceux-ci
sont embrouillés, contradictoires à plaisir et ont pour thème les plus
décevants de nos souvenirs : l’officier décoré de la Victoria Cross
traduit en justice, la fausse déclaration des revenus, les péchés
furtivement commis et l’imposture d’un homme que nous méprisons,
nous parlant de courage et de pureté.
Le petit prince est mort, trahi et oublié, nous n’arrivons plus à
deviner qui est le coupable et finissons par soupçonner le héros ; le
monde apparaît étriqué comme un paysage vu par la grosse
extrémité d’une lorgnette ; et l’on en arrive à entendre couramment
des déclarations du genre de celles-ci : « Que le monde est petit » et
« Je ne me sens plus chez moi ».
Mais Rowe était un criminel comme d’autres sont poètes. Il était
disposé à tout pour sauver l’innocent et punir le coupable ; envers et
contre tout il croyait en la justice, et cette foi aveugle le condamnait.
Il analysait minutieusement chacun des motifs l’ayant poussé à son
acte, et plus il les disséquait, plus il se trouvait coupable.
Se penchant sur le parapet, il se répéta comme il l’avait déjà fait
plus de cent fois, que c’était lui qui n’avait pu supporter les
souffrances de sa femme alors qu’elle les endurait sans se plaindre ;
si, cependant, une fois, au début de sa maladie, elle s’était laissée
abattre et avait parlé de mourir plutôt que de traîner indéfiniment.
Ce n’était qu’une crise d’hystérie, car, par la suite, ce furent son
courage et sa patience qu’il trouva, lui, insupportables… il avait
essayé de se libérer de ses souffrances, non la libérer, elle, de ce
qu’elle endurait, et peu à peu elle devina à moitié la seule issue qu’il
entrevoyait sans cependant oser en parler. Comment continuer à
vivre en bonne harmonie avec un homme à qui vous êtes toujours sur
le point de demander s’il n’a rien versé dans votre tisane ? Si vous
aimez votre mari et êtes lasse de souffrir, c’est beaucoup plus facile
de boire ce qu’il vous apporte et de s’endormir pour toujours. Mais
Arthur n’avait jamais su si sa femme n’avait pas plus souffert de la
peur de mourir que de sa maladie, et il en était toujours à se
demander si elle n’aurait pas préféré quand même continuer à
vivre… une fois de plus, il n’avait pu supporter la souffrance d’autrui.
Depuis l’instant où il l’avait vue boire cette tasse de lait chaud, il
s’était interrogé sans jamais arriver à une solution soulageant sa
conscience.
« Il a un drôle de goût », avait-elle dit en s’étendant avec un
pauvre sourire… et Arthur avait pensé rester près d’elle jusqu’à ce
qu’elle se fût endormie, mais elle aurait pu en être surprise et il ne
fallait rien changer aux habitudes ; de sorte qu’il avait dû la laisser
mourir toute seule. Elle aussi – Arthur en était certain – aurait voulu
qu’il demeurât près d’elle, mais elle n’osa pas formuler son désir,
ainsi, jusque devant la mort, ils furent retenus par l’amour propre.
Arthur envisageait aussi l’inévitable question de la police :
« Pourquoi êtes-vous resté près d’elle ? » peut-être même sa femme
avait-elle voulu l’aider à tromper la police. Tant de questions
demeuraient à jamais sans réponses. Puis, lorsque la police le
questionna, il n’eut ni le cœur ni le courage de leur mentir, et ce fut
peut-être cette franchise qui le sauva du châtiment suprême.

II
« Ils ne réussiront pas à gâter la Tamise de Whistler, dit
quelqu’un.
— Pardon, répondit Rowe, je ne comprends pas…
— Nous sommes en sécurité… des caves à l’épreuve des
bombes… »
Arthur pensa avoir déjà vu cette figure quelque part : cette fine
moustache grise, ces poches gonflées d’où l’homme sortit un
morceau de pain qu’il lança à la rivière pour le voir saisi au vol par
une mouette qui s’élança gracieusement, dépassa les péniches, le
moulin à papier, et disparut, petite tache blanche, vers les cheminées
noires de Lots Road…
« Venez, mes jolis », dit l’homme. Et il écarta ses doigts sur
lesquels les moineaux familiers vinrent se poser. « Ils connaissent
leur oncle, dit-il, ils connaissent leur oncle. »
Il prit un morceau de pain entre ses lèvres, et les moineaux
voltigèrent autour de sa bouche, en la becquetant gentiment comme
s’ils voulaient l’embrasser.
« En temps de guerre, il doit être difficile de pourvoir aux besoins
de vos « neveux », dit Arthur.
— En effet », répondit l’inconnu, laissant apparaître une ignoble
denture toute composée de chicots aussi noirs que les restes d’un
incendie. Il éparpilla quelques miettes sur son vieux feutre marron
qui fut immédiatement couvert de moineaux. Puis il ajouta :
« Je dirai même que c’est défendu… si Lord Woolton me voyait ! »
Et il s’arc-bouta sur sa grosse valise tandis qu’un oiseau se posait
confiant sur son genou.
« Je vous ai déjà vu quelque part, dit Rowe.
— C’est bien possible…
— Plus j’y pense… oui, deux fois aujourd’hui.
— Venez, mes jolis, répétait le vieil homme en s’adressant aux
oiseaux.
— J’y suis, chez le commissaire-priseur de Chancery Lane.
— Le monde est petit, n’est-ce pas ? lui répondit l’inconnu avec un
doux regard.
— Achetez-vous donc des livres ? questionna Rowe, surpris par
son accoutrement.
— Achat et revente ». Puis, devinant les pensées d’Arthur, il
ajouta : « Vêtements de travail… les livres sont toujours poussiéreux.
— Vous vous intéressez aux vieilles éditions… aux livres rares ?
— Je m’intéresse surtout aux ouvrages sur les jardiniers
paysagistes du XVIIIe siècle… », et se présentant : « Fullow, Fulham
Road, Battersea.
— Et trouvez-vous assez de clients ?
— Beaucoup plus que vous ne le pensez. » Et d’un geste brusque il
écarta les bras tout grands et chassa les oiseaux, tout comme on le
fait pour des enfants avec lesquels on a suffisamment joué. Il
continua :
« Mais tout n’est que marasme de nos jours… je ne comprends pas
le besoin qu’ils ont tous de se faire la guerre », et, touchant
gentiment sa valise du bout du pied, il poursuivit : « J’ai là un lot de
livres achetés parmi ce qui restait de la bibliothèque bombardée d’un
lord… certains sont dans un état pitoyable, mais d’autres… après
tout, ce n’était pas une si mauvaise affaire. Si je ne craignais pas les
fientes d’oiseaux, je vous les montrerais… c’est ma première bonne
affaire depuis des mois. Sans la guerre, je les aurais tendrement
chéris jusqu’à la venue des touristes américains en été, mais
maintenant je dois saisir toutes les occasions. Si je ne les livre pas
avant cinq heures à un client demeurant à Regal Court, je manque
une affaire… Il veut les emporter en province avant le
bombardement de ce soir. Je n’ai pas de montre, voulez-vous me dire
l’heure, monsieur ?
— Il est quatre heures.
— Je devrais me mettre en route, dit M. Fullowe, car les livres sont
si lourds et je suis fatigué après cette longue journée… Excusez-moi
si je m’assieds un moment. » Il s’installa sur sa valise et sortit de sa
poche un paquet tout fripé de cigarettes.
« Une cigarette, monsieur ? Vous aussi semblez très fatigué, si je
puis me permettre…
— Oh ! ça va très bien », répondit Arthur, tandis que M. Fullowe
lui jetait un regard languissant, et il ajouta : « Pourquoi ne prenez-
vous pas un taxi ?
— Eh, monsieur ! Je me contente d’un trop petit profit, et un taxi
me coûterait au moins cinq shillings ; de plus, une fois que mon
client aura emporté les livres à la campagne, il se pourrait fort bien
qu’il n’en gardât aucun.
— Ils traitent tous du jardinage ?
— Oui, et c’est un art qui se meurt, monsieur. Ils ne traitent pas
seulement des fleurs, vous savez, mais, de nos jours, c’est tout ce
qu’ils connaissent, « les fleurs ».
— Vous n’aimez pas les fleurs ?
— Si, répondit Fullowe, les fleurs sont nécessaires.
— J’ai bien peur de ne rien entendre aux paysagistes, mais j’aime
les fleurs.
— Ce sont les artifices qu’ils emploient », et le doux regard se
chargea d’un malicieux enthousiasme, « oui… leurs mécanismes.
— Mécanismes ?
— Leurs statues crachant de l’eau vous éclaboussent, et les
grottes… ce qu’ils ont pu inventer pour les grottes ! En somme, on
n’est nulle part à l’abri de l’eau…
— J’aurais pensé qu’un jardin devait, avant tout, inviter au repos…
— Tel n’est pas leur avis, monsieur », répondit M. Fullowe en
exhalant bruyamment son haleine fétide en direction de Rowe. Bien
qu’il eût voulu s’écarter, Arthur, rien qu’à cette pensée, se sentit
envahi de pitié et il fut incapable de se mouvoir.
« Et ce n’est pas tout, continua le bouquiniste, il y a aussi les
tombes…
— Est-ce qu’elles ont aussi un jet d’eau ?
— Oh ! non, elles donnent la note sérieuse, monsieur, comment
dirai-je… le memento mori.
— La note macabre, dans l’ombre propice…
— Je vois que vous êtes de mon avis. » M. Fullowe partageait le
sentiment de Rowe. Il épousseta son veston taché par quelques
fientes d’oiseaux et ajouta : « N’avez-vous donc pas de goût pour le
sublime ou pour le ridicule ?
— Sans doute, rétorqua Arthur, mais je préfère la nature dans sa
simplicité.
— Je saisis ce que vous voulez dire, répondit le bouquiniste,
secoué d’un petit rire nerveux, oh ! croyez-moi, dans les grottes, ils
font toujours place à la nature… il n’en existe pas une qui ne soit
gratifiée d’un divan quelconque… oh ! non, ils n’oublient jamais le
confortable divan. » Et d’un air malicieux il envoya encore son
souffle infect vers son interlocuteur.
« Ne pensez-vous pas qu’il serait temps de vous mettre en route ?
Ne vous mettez pas en retard à cause de moi, vous pourriez manquer
cette vente. »
Ayant prononcé ces paroles, Arthur les regretta immédiatement,
car, à regarder les tristes yeux fatigués de ce pauvre diable, il était
évident que sa journée avait été dure… à chacun ses goûts, pensa-t-il,
après tout, je lui suis sympathique… il en était le premier étonné…
« Vous avez sans doute raison, monsieur », fit l’autre. Et il se leva
en époussetant les quelques miettes de pain que les oiseaux avaient
laissées sur son complet. « J’aime bavarder un brin, dit-il, et ce n’est
pas souvent possible en ces jours troublés où l’on est toujours à se
précipiter d’un abri à l’autre.
— Vous couchez dans un abri ?
— À vrai dire… mais oui, naturellement, monsieur », dit-il, et il
avait l’air d’avouer une petite manie, « j’ai trop peur des bombes.
Mais l’on ne dort pas bien dans les abris. »
Cette valise était beaucoup trop lourde pour lui, et il en paraissait
plus vieux encore. Il continua :
« Certaines personnes n’ont aucune délicatesse, les ronflements et
les querelles…
— Pourquoi êtes-vous venu par le parc ? interrompit Arthur, ce
n’est pas le plus court chemin ?
— Je voulais me reposer un peu, monsieur, et les oiseaux, les
arbres sont si tentants…
— Tenez, dit Rowe, vous feriez mieux de me laisser porter ça, car il
ne passe pas beaucoup d’autobus par ici.
— Je ne pourrais vous permettre, monsieur, je ne pourrais
vraiment. » Mais on sentait bien qu’il refusait par pure politesse. La
valise était certainement trop lourde pour lui… les livres en général
pèsent beaucoup, et il s’excusa : « Sauf des briques, il n’y a rien de
plus lourd que des livres, monsieur… »
Ils sortirent du parc et Rowe dut passer son chargement d’une
main à l’autre.
« Vous savez, il se fait tard pour votre rendez-vous.
— C’est mon bavardage qui en est cause, répondit le vieil homme
avec détresse, je crois… je crois bien qu’il me faudra un taxi…
— J’en suis certain.
— Si je pouvais vous déposer quelque part, ça en vaudrait
davantage la peine. Allez-vous de mon côté ?
— Oh !… je vais n’importe où », répondit Rowe
Ils trouvèrent un taxi dans une des rues transversales, et le
bouquiniste se renversa sur les coussins d’un air de bienheureuse
détente en murmurant : « Lorsque vous faites une folie, jouissez-en,
c’est mon principe. »
Mais avec les glaces des portières fermées et son haleine fétide, il
était bien le seul à pouvoir apprécier le confort de la voiture et, de
peur de laisser paraître son dégoût, Arthur parla :
« Et vous vous occupez de jardins et de paysages ?
— À dire vrai… pas de jardinage… » Tout en répondant,
M. Fullowe ne cessait de regarder par la portière, il sembla même à
Arthur que sa satisfaction était feinte.
« Je me demande si vous voudrez bien me rendre un dernier
service… l’escalier de Regal Court est raide pour un homme de mon
âge, et personne ne s’offrira à m’aider… voyez-vous, bien que je
m’occupe de librairie, pour eux je ne suis qu’un fournisseur. Si vous
voulez être assez bon pour monter ma valise, vous n’auriez pas à
attendre, demandez M. Travers au numéro 6, il s’attend à recevoir ce
lot de livres et vous n’auriez qu’à le lui laisser. »
Il jeta un coup d’œil de côté comme s’il s’attendait à un refus, puis
continua :
« Ensuite, vous aurez été si obligeant que je vous déposerai là où
vous voudrez.
— Mais vous ne savez pas où je veux aller.
— Aucune importance… quand le vin est tiré, il faut le boire.
— Je pourrais bien vous prendre au mot et aller très loin.
— Mettez-moi à l’épreuve… répondit le libraire avec une joie
affectée. Je vous vendrai un livre et nous serons quitte. »
Était-ce sa servilité ou la répugnante odeur qu’il dégageait ?
Qu’importe, mais Arthur ne se sentait pas disposé à rendre ce
service.
« Pourquoi ne pas dire au chasseur de vous monter votre valise ?
— Je ne me fierais jamais à lui pour la livrer… tout de suite.
— Vous pourriez l’accompagner pour vous en assurer.
— Ce sont les escaliers, monsieur… après une longue journée de
travail. » Il se renversa sur les coussins et continua : « Vous
comprenez, monsieur, je n’aurais jamais dû me charger de cette
valise », et il fit un geste en direction de son cœur.
« Après tout, pensa Rowe, je peux bien faire une bonne action
avant de disparaître », mais cela ne lui plaisait pas. Il n’y avait aucun
doute que l’individu paraissait fatigué et malade, mais quand même,
il avait trop bien atteint son but. « Pourquoi faut-il que je sois en taxi
avec un inconnu à qui j’ai promis de traîner une valise d’in-folios
jusqu’à l’appartement d’un autre inconnu ? » et Arthur se sentit
contrôlé, dirigé, façonné, par une force mystérieuse, irréelle mais
irrésistible.
Le taxi se rangea devant Regal Court… quel drôle de couple ils
faisaient tous les deux, sales, mal rasés. Arthur n’avait rien promis,
mais il savait qu’il n’existait pas d’alternative… il n’eut pas la force de
caractère nécessaire pour prendre congé et laisser le bonhomme
traîner sa charge lui-même. Sous l’œil soupçonneux du chasseur, il
descendit du taxi en tirant la lourde valise.
« Avez-vous retenu une chambre… monsieur ? demanda le
chasseur, qui prononça le « monsieur » après coup, d’un air de
doute.
— Je n’habite pas ici, j’apporte cette valise pour M. Travers.
— Renseignez-vous à la réception », répondit l’homme en
s’élançant pour accueillir des personnages plus intéressants.
M. Fullowe avait raison, la valise était lourde et embarrassante à
porter le long des spacieux escaliers de l’hôtel qui, par leur
somptuosité, avaient évidemment été conçus pour s’harmoniser bien
plus avec les élégantes toilettes de soirée. L’architecte avait, pour sûr,
été trop romanesque ; il ne les avait pas dessinés pour un homme
avec une barbe de deux jours traînant à grand-peine un chargement
de bouquins.
Arthur avait compté cinquante marches lorsqu’il arriva au bureau
ou l’employé, après l’avoir dévisagé, lui lança sans lui permettre de
parler :
« Nous sommes au complet… je regrette.
— J’ai ici des livres pour un M. Travers qui occupe l’appartement
numéro 6.
— En effet, répondit l’employé, il vous attendait. Il est sorti, mais il
a laissé l’ordre – il était évident qu’il n’aimait pas en recevoir – de
vous laisser entrer.
— Je ne veux pas l’attendre mais seulement laisser les livres.
— M. Travers a ordonné que vous l’attendiez.
— Je n’ai que faire des ordres donnés par M. Travers.
— Chasseur, interrompit sèchement l’employé, conduisez cet
homme au numéro 6… chez M. Travers. M. Travers a dit de le faire
entrer. » Rowe se demanda si, avec un vocabulaire aussi restreint, cet
homme pourrait se marier, élever des enfants…
Il suivit le chasseur le long d’interminables couloirs luxueusement
éclairés : on se serait cru à bord d’un énorme transatlantique, mais
au lieu des femmes de chambre et des garçons, Arthur n’aperçut que
les mules roses d’une femme en déshabillé traversant un couloir en
poussant un cri de surprise, et un petit juif en chapeau melon qui, au
loin, obliqua et disparut dans les dédales de cet immense immeuble.
« Déroulez-vous un fil comme Ariane ? » questionna Rowe qui,
tout en peinant sous le poids de la valise que le chasseur n’avait pas
offert de porter, se sentait d’une extraordinaire lucidité, semblable à
celle qui, dit-on, précède la mort.
Mais Arthur n’obtint aucune réponse, et le pantalon bleu continua
d’avancer en offrant le spectacle de deux fesses bien moulées qu’une
veste courte exposait généreusement. Tout en soufflant, Rowe avait
l’impression qu’il serait extrêmement facile de s’égarer dans un tel
labyrinthe ; seul l’employé du bureau pourrait s’y retrouver, et
encore il était plus que douteux qu’il ait jamais essayé de pénétrer les
secrets de tant d’innombrables dédales. Tout en marchant, Arthur
pensait que derrière ces murs, la vie continuait son cours, que des
gens mangeaient et que les robinets coulaient. Et l’appartement 49
était dépassé… 48, 47, puis un raccourci, le 60 et, brusquement, le
30.
Une porte entrebâillée laissait percevoir un étrange bruit…
quelque chose se rapprochant alternativement d’un sifflement et de
soupirs… mais rien n’arrivait à émouvoir le chasseur qui continuait
imperturbablement son chemin, comme quelqu’un qui en a vu et
entendu bien d’autres.
Toute sorte de gens accompagnés de bagages ou les mains vides,
s’arrêtaient au Regal Court pour la nuit, d’autres y mouraient, et les
corps étaient discrètement escamotés par l’ascenseur de service. À
certaines époques les actions en divorce apportaient une vie nouvelle
à l’immeuble… les amoureux étaient généreux dans leurs pourboires,
mais cependant pas autant que les détectives à la recherche du
flagrant délit. Sans aucun doute, le chasseur était tout ce qu’il y avait
de plus blasé.
Rowe demanda :
« Vous me reconduirez ? »
Presque à chaque pas, bien en vue, s’étalaient des affiches avec de
longues flèches pour indiquer la direction à prendre vers l’« Abri » et
leur profusion était telle que l’on aurait cru avoir tourné en cercle sur
soi-même.
« M. Travers a ordonné que vous l’attendiez.
— Je ne reçois pas d’ordres de M. Travers ! »
Le Regal Court était bien un immeuble moderne… on ne pouvait
s’y méprendre, car, au lieu de sonnettes, des petites ampoules
électriques s’allumaient et s’éteignaient à une telle cadence que l’on
aurait pu croire qu’elles transmettaient d’importantes nouvelles ne
pouvant subir aucun retard.
Sauf les sifflements et les petits soupirs, le silence qui régnait
maintenant dans cet immeuble était inquiétant… pas le moindre
bruit familier de la vie quotidienne, rien, et ces longs couloirs
donnaient l’impression d’un paquebot en détresse dont les machines
se seraient déjà arrêtées, et dans ce silence l’on prêtait
instinctivement l’oreille, comme pour arriver à entendre le faible
clapotis de l’eau montante…
« Voilà le 6, dit le chasseur en s’arrêtant.
— S’il fallait se rendre au 100, ce serait interminable…
— C’est au troisième… mais M. Travers a ordonné…
— Peu importe, interrompit Rowe, admettons que je n’ai rien
dit. »
La porte se confondait si bien avec les murs du couloir que, sans
son petit numéro nickelé, elle eût passé inaperçue. Le chasseur sortit
son passe-partout, et le mur pivota sur lui-même.
« Attendez, je laisse seulement la valise », dit Arthur, mais la porte
s’était déjà refermée sur lui. M. Travers, qui devait être un monsieur
fort respecté, avait donné ses ordres, et, s’il ne voulait pas y obéir,
Arthur devrait retrouver son chemin tout seul.
C’était trop absurde. Rowe se sentit soulagé. Il en avait pris son
parti et, puisque pour se conformer à ses principes de justice, il lui
fallait se suicider, il ne lui restait qu’à décider du genre de mort qu’il
choisirait. Ce fut donc avec une conscience tranquille qu’il se laissa
aller au plaisir d’analyser les tours que le hasard se plaisait à lui
jouer : en effet, jusqu’ici son existence faite de haine, de colère, de
regrets et de remords, lui avait apporté toute une série d’émotions
qui, les unes après les autres, l’avaient isolé de la vie et de ce qu’elle
comporte de folie et de sagesse.
Arthur ouvrit donc la porte du salon.
« Ça c’est trop fort », dit-il.
Devant lui se tenait Anna Hilfe.
« Êtes-vous aussi venue voir M. Travers ? questionna-t-il. Vous
intéressez-vous aux jardiniers paysagistes ?
— Je suis venue pour vous voir. »
C’était vraiment la première fois qu’Arthur pouvait examiner
Mlle Hilfe à loisir. Elle était petite et mince, paraissant beaucoup trop
jeune pour avoir vécu les angoisses par où ont passé tous les
réfugiés ; loin du cadre austère de son bureau, elle perdait cette
apparence de sévérité et de compétence que lui donnaient le
téléphone, une robe noire et tous ces objets qui s’harmonisaient si
mal avec sa jeunesse, son charme, sa fragilité ayant cependant dû
résister à de si dures épreuves. Seules quelques rides autour de ses
yeux au regard si franc et si ingénu trahissaient les épreuves du
passé.
« Aimez-vous aussi le côté mécanique des jardins paysagers, les
statues à jet d’eau… »
Mais Arthur n’arrivait pas à contrôler les battements désordonnés
de son cœur. Il était aussi ému que le tout jeune homme à son
premier rendez-vous au cinéma ou dans un salon de thé… Prête pour
le bombardement du soir, Mlle Hilfe portait des pantalons bleu
marine et un pull-over lie-de-vin qui faisaient avantageusement
ressortir ses charmes. Tristement Arthur remarqua que Mlle Hilfe
avait les plus belles cuisses qu’il eût jamais vues.
« Je ne comprends pas, déclara la jeune fille.
— Comment avez-vous su que j’allais charrier un lot de livres ici
pour M. Travers, alors que je ne le savais pas moi-même il y a dix
minutes ?
— Je ne sais pas ce qu’ils ont bien pu imaginer pour vous attirer
ici, dit-elle, mais partez vite… partez, je vous en prie. »
Dans son anxiété à le persuader, Mlle Hilfe ressemblait à une
enfant que l’on s’amuserait à taquiner gentiment… soustraite à
l’atmosphère de son bureau, elle paraissait rajeunie de dix ans.
« C’est gentil ici, n’est-ce pas ? répondit Arthur ; un appartement
entier pour la nuit… de quoi se faire un peu de cuisine, s’asseoir et
lire… »
Un rideau brun acajou séparait le salon en deux. Arthur le fit
glisser et découvrit un grand lit, une petite bibliothèque et un
téléphone sur une table de chevet.
Ouvrant la porte du fond, il s’exclama :
« Qu’est-ce qu’il y a par ici ? Tenez, il y a même une cuisine avec
fourneau et tout le reste. » Et retournant sur ses pas, Arthur
continua, moqueur : « L’on pourrait bien vivre agréablement ici et
arriver à oublier que l’on n’est pas chez soi ! » Mais il venait de
perdre cette belle insouciance et cette tranquillité d’esprit dont il
n’avait joui que pendant quelques courts instants.
« Avez-vous remarqué quelque chose ? demanda Mlle Hilfe.
— Qu’est-ce que vous voulez dire ?
— Pour un journaliste, vous ne remarquez donc rien ?
— Vous savez que j’étais journaliste ?
— Mon frère a pris soin de tout vérifier.
— Tout ?
— Naturellement ! » Pui, continuant : « N’avez-vous rien
remarqué ?
— Non.
— On dirait que M. Travers est parti sans laisser la moindre
trace… pas même un bout de savon usagé. Voyez dans la salle de
bain, le savon est tout neuf et encore enveloppé de papier. »
Arthur se dirigea vers la porte d’entrée, qu’il ferma à clef :
« Quel qu’il soit, il n’entrera pas avant que nous ayons fini de
parler. Mlle Hilfe, voulez-vous, s’il vous plaît, me dire lentement – je
suis d’esprit lent – tout d’abord comment vous avez su que je
viendrais ici, et ensuite pourquoi vous y êtes vous-même ? »
D’un air décidé, Mlle Hilfe répondit :
« Je ne vous dirai pas comment je vous savais ici. Quant à ce que
vous y faites, je vous ai déjà demandé de partir au plus vite. L’autre
soir, lorsque je vous ai téléphoné, j’avais raison, n’est-ce pas ?
— Oui, vous aviez raison, c’est entendu, mais pourquoi revenir là-
dessus ? Vous disiez tout à l’heure connaître toute ma vie, n’est-ce
pas ?
— Vous n’êtes pas un méchant homme, dit-elle simplement.
— Même sachant la vérité à mon sujet, vous n’êtes pas effrayée…
— J’aime la justice, dit-elle, gênée et comme s’accusant
d’originalité.
— Oui, si seulement on savait où la trouver.
— Mais eux ils ne l’aiment pas.
— Voulez-vous parler de Mme Bellairs et du chanoine Topling ? »
C’était trop compliqué. Arthur n’avait plus la force de se
défendre… il se laissa tomber dans le seul fauteuil qui, avec un divan,
étaient supposés meubler ce succédané d’un intérieur.
« Le chanoine Topling est un homme respectable », puis Mlle Hilfe
sourit : « C’est trop bête, ce que nous disons !
— Vous direz à votre frère de ne plus se tracasser à mon sujet ; je
me rends ; qu’ils tuent qui ils voudront, je m’en moque. Je m’en vais.
— Pour aller où ?
— Ne vous en faites pas, allez ! ils ne me trouveront jamais ; je
connais un endroit si tranquille ; mais ils ne doivent pas vouloir me
retrouver ! Puisque j’y pense, ils craignaient plutôt que je les
démasque. Je ne saurai sans doute jamais de quoi il s’agissait
vraiment… le gâteau et Mme Bellairs… l’étonnante Mme Bellairs.
— Ils sont méchants, dit Mlle Hilfe pour conclure. Je suis contente
que vous soyez décidé à partir ; cette histoire ne vous regarde pas. »
Et, au grand étonnement d’Arthur, elle ajouta : « Je ne veux pas que
vous souffriez davantage.
— Mais vous connaissez mon passé… Vous l’avez déterré, n’est-ce
pas ? » Et, se servant de son vocabulaire enfantin, il termina : « Je
suis méchant, moi aussi, vous savez ?
— Monsieur Rowe, répliqua-t-elle, de là où je viens, j’ai vu tant de
méchants que je m’y connais un peu. Vous vous tourmentez trop au
sujet de choses passées et auxquelles vous ne pouvez rien… on dit
que la justice anglaise est juste et équitable, alors puisqu’ils ne vous
ont pas pendu… et puis enfin, vous avez agi par charité, n’est-ce pas ?
la presse l’a assuré…
— Vous avez lu les journaux de l’époque ?
— Tous. J’ai même vu les photos – vous vous cachiez la figure avec
un journal. » Muet d’étonnement, Arthur écoutait : jusqu’ici
personne ne lui avait parlé si franchement. Aussi pénibles qu’elles
fussent, ces paroles le réconfortaient comme la brûlure nécessaire
d’un désinfectant sur une plaie non cicatrisée. Mlle Hilfe continuait :
« J’ai vu beaucoup de meurtres, mais aucun n’était inspiré par la
charité… je vous assure… Ne pensez pas… ne réfléchissez pas tant…
tâchez d’oublier et de vivre une vie normale…
— Je crois qu’il vaudrait mieux prendre une décision au sujet de
M. Travers.
— C’est très simple… partez !
— Et que ferez-vous ?
— Je m’en irai aussi. Je ne tiens pas plus que vous à avoir des
ennuis.
— S’ils sont vos ennemis… s’ils vous ont fait souffrir, je veux rester
pour m’expliquer avec ce M. Travers.
— Mais non, répliqua Mlle Hilfe, ils ne sont pas mes ennemis, je ne
suis pas dans mon pays ici…
— Qui sont-ils ? Je ne sais plus où j’en suis, sont-ils de votre
nationalité ou sont-ils Anglais ?
— Qu’importe leur nationalité, ils sont partout les mêmes ! » Et
Mlle Hilfe, lui saisissant le bras, ajouta : « Vous vous croyez pire que
les autres, mais vous n’avez agi que parce que vous ne pouviez voir
tant de souffrance. Mais eux, croyez-moi, peuvent voir souffrir
indéfiniment. Ce sont des gens que rien n’émeut. »
Arthur était suspendu aux lèvres d’Anna Hilfe et regrettait déjà sa
décision d’en finir avec la vie, mais, à moins d’attendre d’être pendu,
il n’avait vraiment pas le choix.
« Si j’attendais la venue de M. Travers, il me livrerait certainement
à la police.
— Je ne sais pas ce qu’ils feraient.
— Et dire que ce doucereux bonhomme de libraire était aussi de
mèche. Ils sont donc très nombreux ?
— Très, et de plus en plus chaque jour.
— Mais pourquoi ont-ils pensé que je resterais ici après avoir
déposé les livres ? » Et saisissant son frêle poignet, il ajouta
tristement : « Vous n’êtes pas aussi des leurs, dites ?
— Non », répondit-elle, sans essayer de se dégager de son
étreinte – elle semblait sincère. Arthur fut certain qu’elle ne mentait
pas, si elle avait des défauts, il était sûr qu’elle ne possédait pas le
plus commun de tous : elle n’était pas menteuse.
« Je savais bien que vous n’étiez pas des leurs, dit-il, mais alors…
alors ils ont voulu que nous soyons ici tous les deux.
— Oh ! s’exclama Mlle Hilfe, et l’on aurait pu croire qu’Arthur lui
avait fait mal.
— Ils prévoyaient que nous perdrions du temps à parler, à nous
expliquer… ils nous veulent tous les deux, mais la police ne vous
recherche pas, vous. Nous partons tout de suite… et vous
m’accompagnerez, s’exclama Rowe.
— Oui… tout de suite…
— S’il n’est pas déjà trop tard… ils semblent avoir tout prévu. » Et
Arthur passa dans le vestibule, entrebâilla silencieusement la porte
d’entrée, jeta un regard furtif dans le couloir et referma la porte avec
précaution.
« Tout à l’heure, je pensais combien il serait facile de s’égarer dans
ces longs couloirs…
— Vraiment ?
— Mais nous ne nous égarerons pas, car au bout du couloir il y a
quelqu’un qui nous attend… il avait le dos tourné et je n’ai donc pu
voir sa figure…
— Ils pensent vraiment à tout », répondit Anna Hilfe.
Dans cette situation peu enviable, Arthur retrouvait sa gaieté. Il
avait cru qu’il se supprimerait le jour même, mais toutes ses
résolutions lui paraissaient déjà pure folie ; il voulait vivre
maintenant, car il venait de découvrir qu’il pouvait encore être utile.
Il ne se sentait même plus las de traîner un corps vieillissant et il
déclara :
« Je ne vois pas trop comment ils pourraient nous réduire par la
faim ; d’ailleurs ils ne pourraient entrer que par la fenêtre.
— Non, c’est impossible ; ils ne pourraient pas passer par la
fenêtre, qui est à plus de quatre mètres au-dessus de l’étage inférieur,
et le mur est lisse, sans aspérités…
— Eh bien, nous n’avons plus qu’à nous asseoir et attendre. Nous
pourrions même téléphoner pour commander à dîner ; un menu
soigné accompagné de vins appropriés. Travers paiera ; nous
commencerons par un sherry extra-sec…
— Ce serait une bonne idée, si nous étions sûrs du garçon qui nous
servira. »
Arthur sourit :
« Vous pensez vraiment à tout. Vous avez sans doute été payée
pour être devenue si méfiante. Quel est votre avis… que faisons-
nous ?
— Téléphonons à l’employé du bureau de l’hôtel ; nous le
connaissons au moins de vue. Réclamez n’importe quoi… insistez
pour qu’il vienne ici en personne et, quand il sera là, nous partirons
avec lui.
— Vous avez cent fois raison… c’est bien ce qu’il faut faire. »
Arthur souleva le rideau et, derrière lui, elle demanda :
« Qu’allez-vous lui dire ?
— Je ne sais pas au juste, mais j’improviserai… je trouverai bien
quelque chose ! »
Il décrocha le récepteur, le porta à son oreille et attendit…
La ligne ne fonctionna pas… Il attendit pendant plusieurs minutes
mais sans succès.
« Nous voilà dans de beaux draps, dit Anna Hilfe, je me demande
ce qu’ils comptent faire… »
Et ni l’un ni l’autre ne s’aperçut qu’ils se tenaient par la main, la
nuit les avait engloutis, et ils cherchaient leur chemin.
« Nous n’avons aucune arme pour nous défendre, vous n’avez
même pas une épingle à chapeau, et le seul canif que j’aie jamais eu
doit être en possession de la police. »
Se tenant toujours par la main, ils regagnèrent le petit salon.
« Chauffons-nous au moins, dit Arthur, et il alluma le radiateur
électrique. Il fait si froid qu’il pourrait bien neiger et… de plus, les
loups nous assiègent. »
Mlle Hilfe, qui avait détaché sa main de l’étreinte de Rowe, était
maintenant agenouillée devant le radiateur.
« Mais il ne marche pas, dit-elle.
— Avez-vous mis six pence dans le compteur ?
— Oui, j’ai même mis un shilling. »
Il faisait vraiment froid, et la nuit commençait à tomber. Ils eurent
la même idée et Anna Hilfe dit :
« Essayez les lumières… »
Mais Arthur avait déjà baissé le commutateur… l’électricité ne
fonctionnait pas non plus.
« Nous allons avoir très froid et… par-dessus le marché, nous
serons dans l’obscurité complète… décidément, M. Travers ne nous
comble pas !
— Oh ! s’écria Mlle Hilfe en mettant sa petite main devant ses
lèvres d’un geste enfantin, je suis désolée, c’est bête, je sais, mais j’ai
si peur dans le noir.
— Mais pourquoi… pourquoi ? Ils ne peuvent rien… la porte est
verrouillée, et ils ne peuvent pas l’enfoncer. Le Regal Court est un
hôtel respectable, vous savez !
— Êtes-vous sûr qu’il n’existe aucune autre entrée ? Du côté de la
cuisine… »
Arthur se rappela un détail qui lui avait momentanément échappé.
Il ouvrit la porte de la cuisine.
« Vous avez encore raison, dit-il, dans des appartements aussi
modernes, il y a l’entrée des fournisseurs.
— Mais vous n’avez qu’à la fermer aussi !
— Ce magnifique appartement meublé n’a qu’un défaut, dit Arthur
en regagnant le petit salon, la serrure de la cuisine est brisée. »
Il saisit la main d’Anna Hilfe et ajouta :
« Ça n’a aucune importance… nous nous montons la tête… nous
ne sommes pas à Vienne, vous savez, mais bien à Londres. Nous
sommes le nombre… cet hôtel regorge de monde et tous sont de
notre parti… oui, de notre parti… ils sont dans l’appartement voisin…
partout, et nous n’aurions qu’à appeler au secours. »
Tel le paquebot qui donne de la bande et qui ne saurait tarder à
sombrer le monde glissait rapidement vers l’obscur abîme de la nuit.
Comme ils n’arrivaient plus à distinguer les traits de leurs visages,
ils avaient instinctivement élevé la voix.
« Dans une demi-heure les sirènes vont donner l’alarme, dit
lle
M Hilfe, et alors ils iront tous au sous-sol, et nous resterons seuls…
avec eux. »
Arthur remarqua que la main d’Anna était maintenant moite et
glacée.
« Eh bien, nous courrons notre chance, dit-il, au signal d’alarme
des sirènes nous nous joindrons aux autres.
— C’est que nous sommes à l’extrémité du couloir et peut-être qu’il
n’y aura pas beaucoup de monde. Comment savez-vous si les
appartements voisins sont occupés ? Ils ont tout prévu, et ils ont
certainement pensé à ça, ne croyez-vous pas ? Ils ont probablement
réservé tous les appartements de cette aile de l’hôtel.
— Essayons toujours, répondit Arthur. Si nous avions une arme
pour nous défendre, une canne, un poids, que sais-je ? »
Il s’interrompit et lâcha la main de Mlle Hilfe :
« Si la valise ne contient pas de livres, il se pourrait qu’elle soit
pleine de briques. » S’approchant, il essaya et réussit à faire jouer
une des fermetures. « Elle n’est pas fermée, confia-t-il, nous allons
enfin nous rendre compte… »
Mais tous deux se tenaient immobiles, sans faire le geste d’ouvrir
la valise… ils se sentaient paralysés par leur curiosité. Eux qui
avaient tout prévu, n’auraient-ils pas pensé au contenu de la valise ?
« À votre place, je n’y toucherais pas », conseilla Mlle Hilfe.
Ils étaient là, sidérés, dans cette attitude particulière à un oiseau
fasciné par un serpent.
« Tôt ou tard, ils commettront une erreur, répondit Rowe, tandis
qu’au loin les pièces de D.C.A. commençaient déjà à tonner.
— Ils ne bougeront pas avant l’alarme des sirènes… avant que tout
le monde soit descendu aux abris…
— Avez-vous entendu ? questionna Arthur, que la nervosité
commençait à gagner.
— Quoi ?
— Je crois que l’on a essayé d’ouvrir la porte.
— Ils se rapprochent de plus en plus…
— Nom de… ils ne nous ont pas encore, rugit Arthur, aidez-moi à
pousser ce divan. »
Joignant leurs efforts, ils traînèrent le meuble contre la porte de la
cuisine et s’aperçurent que la nuit était brusquement tombée et que
l’on y voyait à peine.
« Nous avons de la veine que le fourneau marche à l’électricité,
confia Mlle Hilfe.
— Mais je ne crois pas qu’il soit électrique. Pourquoi ?
— Nous nous sommes barricadés, mais ils pourraient toujours
nous asphyxier par le gaz d’éclairage…
— Avec votre imagination, l’on pourrait vous croire leur complice.
Tenez, aidez-moi plutôt… nous allons traîner ce divan à travers la
cuisine… »
Mais ils restèrent figés sur place et Arthur murmura :
« Il n’est plus temps, il y a quelqu’un dans la cuisine. »
À peine perceptible, ils avaient cependant entendu le bruit d’une
porte que l’on referme.
« Et quoi encore ? » dit Arthur. Des bribes de Walter Scott lui
revenaient à l’esprit et il continua : « À l’époque, dans le bon vieux
temps, l’on sommait le château de se rendre…
— De grâce, taisez-vous, ils écoutent…
— J’en ai assez de ce jeu du chat et de la souris, répondit Arthur,
nous ne savons même pas s’il est dans la cuisine. Ils se font un malin
plaisir de nous effrayer par ces grincements de portes dans
l’obscurité. » Et, dans une crise d’exaltation, il hurla : « Entrez, mais
entrez donc… ne prenez pas la peine de frapper… »
Seul le silence lui répondit et l’exaspéra encore d’avantage :
« Ils se sont trompés… ils croient pouvoir tout obtenir par la
crainte et la frayeur. Mais vous savez à qui vous avez à faire
cependant… Je suis un assassin, n’est-ce pas ? Vous le savez, je ne
recule pas devant le crime… donnez-moi une arme… une brique au
besoin… » et son regard alla chercher la valise.
« Vous avez raison, dit Mlle Hilfe, même si nous faisons une bêtise,
il faut tenter quelque chose et ne pas leur laisser toute l’initiative…
ouvrez… ouvrez la valise… qu’attendez-vous donc ? »
Arthur serra nerveusement la main d’Anna Hilfe puis, s’arrachant
à cette étreinte, il souleva le couvercle de la valise…
DEUXIÈME PARTIE

UN HOMME HEUREUX
CHAPITRE PREMIER

CONVERSATIONS EN ARCADIE

I
UN soleil glauque emplissait la chambre d’une clarté sous-marine.
Un arbre, juste devant la fenêtre, bourgeonnait à l’approche du
printemps. Les murs d’un blanc immaculé étaient inondés de
lumière dont les rayons atteignaient même le lit et sa couverture d’un
rose tendre, le confortable fauteuil, le divan et la bibliothèque garnie
de bons auteurs. Dans un vase de porcelaine de Suède, de précoces
narcisses s’épanouissaient, et, accompagnée du bruit argentin d’une
fontaine, la voix bien timbrée du jeune homme aux lunettes
américaines troublait seule le silence :
« L’important est de ne pas vous énerver. Vous avez eu plus que
votre part, monsieur Digby, ainsi reposez-vous donc sans
scrupules. »
C’était l’habitude du jeune homme de toujours parler de scrupules
et de conscience, la sienne – comme il l’avait expliqué pendant des
semaines – était tranquille car, même s’il ne s’était pas senti
fortement attiré vers le pacifisme, sa vue l’aurait empêché de porter
les armes. En effet, à travers les épaisses lentilles convexes, ses
pauvres yeux apparaissaient confiants et sérieux, semblant toujours
à la recherche d’un interlocuteur posé et sensé.
« Ne pensez pas que je regrette d’être ici. Au contraire, j’apprécie
ce merveilleux repos… seulement, par moments, j’essaie d’arriver à
me rappeler qui je suis.
— Allons, monsieur Digby, nous sommes fixés à ce sujet. Votre
carte d’identité…
— Oui, je sais, je m’appelle Richard Digby… mais, en somme, qui
est Richard Digby ? Quelle sorte de vie pensez-vous que je menais ?
Croyez-vous que je puisse jamais me libérer de ma dette envers vous
tous ?
— Ne vous tracassez pas, monsieur Digby. Votre cas est si
intéressant que le docteur se trouve largement dédommagé.
— Mais cette vie facile, ce luxe…
— Il est simplement merveilleux, répondit le jeune homme, lui et
lui seul a conçu cette installation. C’est réellement un grand homme
et, on a beau dire, il n’y a pas de meilleure clinique de psychose
traumatique en Angleterre.
— Vous avez sans doute des cas plus graves que le mien… plus
violents…
— Quelques-uns. C’est d’ailleurs pourquoi le docteur a fait
aménager tout spécialement une aile de la clinique avec un personnel
d’élite. Les garçons de salle eux-mêmes ne doivent pas être distraits
un instant. Vous comprendrez qu’il est essentiel que nous gardions,
et notre équilibre et notre sang-froid.
— Il n’y a pas de doute, vous êtes tous très calmes.
— Lorsqu’il jugera le moment venu, je pense que le docteur vous
fera quelques séances de psychanalyse, mais il est de beaucoup
préférable que la mémoire revienne naturellement d’elle-même et
petit à petit. » Et employant une phrase qui n’était pas de lui, il
continua : « La cure est comparable à une pellicule photographique
sous l’action du révélateur… le développement s’opère lentement et
l’image prend corps peu à peu.
— Ça dépend de la pellicule et du révélateur, Johns ». Et Digby,
souriant nonchalamment, s’allongea complètement sur la chaise
longue. Il était maigre, et un collier de barbe accentuait encore la
pâleur de son visage dont les rides révélaient l’homme entre deux
âges.
« Tenez bon, tenez bon, répondit Johns dont c’était une
expression favorite : vous vous intéressiez à la photographie ?
— Vous croyez peut-être que j’étais quelque photographe en
vogue ? rétorqua Digby, ça ne sonne pas tout à fait juste, quoique, je
vous l’accorde, cette profession expliquerait assez ma barbe. Non, je
pensais seulement à la chambre noire qui se trouvait chez moi près
de la chambre d’enfants ; elle servait également de placard à linge et,
si l’on oubliait d’en bien fermer la porte, une bonne ne manquait
jamais de venir y fourrer des taies d’oreiller, et alors adieu votre
cliché. Vous voyez combien ma mémoire est fidèle jusqu’à, disons,
l’époque de mes dix-huit ans…
— Parlez de votre adolescence tant que vous voudrez, dit Johns,
elle pourrait bien vous rappeler certains faits qui vous mettraient sur
la bonne voie, d’ailleurs notre psychanalyste ne saurait soulever
d’objection.
— Pas plus tard que ce matin, lorsque j’étais encore au lit, je me
demandais qui j’aurais voulu être… Je suis même arrivé à faire mon
choix. Je me souviens que j’étais fou de livres sur les explorations du
continent noir – Stanley Baker, Livingstone, Burton – de nos jours il
ne semble pas qu’il reste beaucoup à faire pour des explorateurs. »
Placidement, Richard Digby se perdit en réflexions. Il lui semblait
puiser son calme et sa sensation de bonheur dans l’extrême fatigue
qu’il éprouvait : il ne se sentait pas le courage de faire le moindre
effort et semblait satisfait de son sort. Cette lassitude morale
expliquait peut-être pourquoi sa mémoire lui revenait si lentement,
et ce fut comme mû par le sens du devoir qu’il continua : « On
pourrait peut-être consulter une ancienne liste des fonctionnaires
coloniaux, il se pourrait bien que j’aie embrassé cette carrière… ne
trouvez-vous pas drôle que, connaissant mon nom, vous ne m’ayez
trouvé aucun parent ? On a dû faire une enquête. Admettons que je
sois marié… ça me tracasse énormément… supposons que ma femme
essaye de me retrouver. »
Et Digby pensait que si ce point pouvait être éclairci, il serait le
plus heureux des hommes.
« En réalité… commença Johns, pour s’interrompre.
— Vous n’allez pas m’annoncer que vous m’avez trouvé une
femme ?
— Pas exactement, mais je crois que le docteur a quelque chose à
vous dire.
— Bon, dit Digby, c’est son heure de consultation, n’est-ce pas ? »
En effet, le docteur consacrait quotidiennement un quart d’heure à
chaque malade qui venait le consulter dans son cabinet de travail,
ceux qui suivaient un traitement de psychanalyse se voyaient alloué
jusqu’à une heure de tête-à-tête avec le maître. Ces consultations
journalières ressemblaient à ces visites privées que l’on rend à un
instituteur en dehors des heures de classe, pour parler de ses petits
problèmes personnels.
Pour atteindre le cabinet du docteur, l’on traversait une salle
commune où les malades avaient accès aux journaux, pouvaient
jouer aux échecs, aux dames, ou enfin se livrer à ces étranges et
naïves distractions que seuls des malades souffrant de commotion
cérébrale peuvent imaginer.
Généralement Digby évitait l’endroit avec soin, car il était troublé
à la vue d’un homme sanglotant dans un coin d’une pièce qui aurait
pu passer pour un des salons d’un hôtel très fermé. Si ce n’avait été le
vide de sa mémoire s’étendant sur une période encore indéfinie et
une inexplicable sensation de bonheur comme on en éprouve
lorsqu’une responsabilité opprimante s’écarte enfin de vous, il se
sentait tout à fait normal et était seulement gêné en compagnie de
gens faisant étalage de leurs épreuves par des riens… un clignement
de paupière… un éclat de voix ou encore une mélancolie aussi tenace
et enveloppante que l’épiderme du corps humain.
Johns ouvrait toujours la marche et remplissait avec un tact
parfait les fonctions multiples de garçon de salle, secrétaire et
infirmier. Bien qu’il ne fût pas diplômé, le docteur lui permettait
parfois de s’occuper des cas bénins, ce qui expliquait sans doute cette
vénération qu’il portait au maître. De plus, Digby avait cru
comprendre qu’un incident dans la carrière du médecin – le suicide
d’un malade, peut-être, mais Johns n’avait jamais précisé quoi –
permettait à Johns de se poser comme le défenseur d’un grand
incompris. Il disait souvent : « Vous ne sauriez croire combien les
médecins se jalousent… la méchanceté… les médisances ! » Il lui
arrivait même de s’emballer au sujet de ce qu’il appelait « le martyre
du maître »… il y avait eu enquête… les méthodes employées par le
docteur étaient hardies et encore inconnues du grand public… Digby
avait même cru comprendre que l’on avait parlé de le rayer de la
profession médicale. « Ils l’ont crucifié », avait dit un jour Johns,
accompagnant ses paroles d’un grand geste en renversant un vase
garni de narcisses. En fin de compte, le bien avait triomphé du mal,
et le docteur, dégoûté des grands médecins du West End de Londres,
s’était retiré à la campagne pour y monter sa clinique, où il refusait
d’admettre un malade si celui-ci ne lui en adressait pas la demande
formelle par écrit ; même les cas les plus violents présentent certains
moments de lucidité où ils peuvent se confier de leur plein gré aux
soins du maître.
« Et moi ? avait demandé Digby.
— Ah ! le docteur apporte un intérêt particulier à votre cas,
répondit mystérieusement Johns ; un jour, il vous racontera… Sans
aucun doute cette nuit-là vous avez rencontré votre seule planche de
salut… et quoi qu’il en soit, vous avez signé. »
Digby avait toujours trouvé étrange de ne pas pouvoir se rappeler
comment ni pourquoi il était en clinique. Il se souvenait simplement
de son réveil en cette chambre inconnue, le cristallin murmure de la
fontaine, et le goût désagréable des médicaments. On était alors en
plein hiver, et les arbres ressemblaient à de gigantesques
épouvantails noirs secoués par les rafales du vent et de la pluie qui
troublaient le silence reposant. Une fois, très loin, à travers champs il
entendit un faible gémissement rappelant assez le signal d’un
paquebot en partance… alors qu’il gisait là, couché pendant des
heures, plongé dans des rêveries imprécises et confuses.
Il lui semblait qu’il aurait alors pu se souvenir et se rappeler ce qui
s’était passé, mais il n’avait eu ni la force de saisir ces vagues
réminiscences, ni le courage de s’efforcer de faire renaître les visions
qu’il entrevoyait de son passé… il n’avait simplement pas la vigueur,
la vitalité nécessaires pour réagir contre l’apathie qui le paralysait…
Il prenait régulièrement ses potions sans se plaindre et s’effondrait
alors dans un sommeil de mort qu’interrompaient parfois d’étranges
cauchemars où une femme le troublait sans cesse… Ce ne fut
qu’après un long séjour qu’on lui parla de la guerre, et il fallut lui
faire de longs et laborieux récits sur l’évolution de l’histoire
contemporaine. Ce que les autres trouvaient naturel lui paraissait
étrange et drôle : il lui semblait, par exemple, tout à fait naturel que
les Allemands occupassent Paris, car, de ce qu’il se rappelait d’une
période de jeunesse, il se souvenait de la menace qui pesait sur la
capitale de la France… mais le fait d’apprendre que l’Angleterre était
en guerre avec l’Italie l’avait renversé et lui paraissait comme une des
plus inexplicables catastrophes du monde…
« L’Italie ! s’écriait-il. Ce n’était pas possible », car ses deux
tantes – des vieilles filles – y allaient tous les ans pour y faire de la
peinture. Il se rappelait aussi les toiles des primitifs de la National
Gallery, et Caporetto et Garibaldi dont le nom fut adopté par une
marque de biscuits… ces souvenirs le conduisaient à penser à
l’agence de tourisme Thomas Cook.
Ce fut alors, à ce stade, que Johns expliqua patiemment les hauts
faits de Mussolini.

II
Le docteur était assis à son bureau de bois clair qu’ornait
seulement un énorme vase de fleurs.
Il accueillit Digby d’un signe amical de la main, tout comme il
s’adressait à son élève favori. Sous sa chevelure toute blanche, son
sérieux et noble visage était rajeuni par des yeux au regard d’aigle,
qui avaient pourtant un je ne sais quoi de théâtral et donnaient à
l’ensemble du personnage une apparence très victorienne.
Une fois dans le bureau, Johns s’éclipsa sans en avoir l’air après
avoir trébuché dans le tapis.
« Comment vous sentez-vous ? questionna le docteur, vous
semblez tout à fait revenu dans votre état normal.
— Est-ce possible ? répondit Digby, qui sait si vraiment je vais
mieux ? Je n’en sais rien, et vous non plus, docteur Forester… peut-
être que j’ai tant changé que personne ne me reconnaîtrait ?…
— Il y a du nouveau pour vous. J’ai trouvé quelqu’un qui vous
connaissait autrefois, et qui sûrement vous reconnaîtra. »
Le cœur battant, Digby demanda :
« Qui ça ?
— Je ne vais pas vous le dire… je vous réserve une surprise.
— C’est ridicule, mais je crois que je vais me trouver mal.
— Tout à fait naturel, rétorqua le docteur Forester, c’est que vous
n’êtes pas encore complètement d’aplomb. »
Ouvrant un placard, il en sortit un verre et une bouteille de sherry.
« Un petit verre vous remontera, dit-il.
— Tio Pepe, reconnut Digby en buvant.
— Vous voyez, vous commencez à vous souvenir… Un autre verre ?
— Non, merci ; c’est un sacrilège que de boire ce sherry comme
médicament ! »
Digby avait reçu un choc à la nouvelle que venait de lui annoncer
le docteur, et il ne savait vraiment pas si elle lui faisait plaisir ou non.
Il appréhendait les ennuis et les responsabilités qui retomberaient
sur lui, la mémoire revenue. Généralement les responsabilités de la
vie n’apparaissent que petit à petit, les obligations et les devoirs
s’accumulent si lentement que l’on s’y habitue sans y faire attention.
Même dans le mariage l’on ne peut être complètement heureux
qu’après de longues années… l’amour, lorsqu’il est sincère et partagé,
permet d’atteindre une mutuelle compréhension qui compense
largement le sacrifice de la liberté individuelle ; d’autre part, il est
impossible d’admettre que, par la force des choses, l’on puisse arriver
à aimer un être dont l’existence vous serait brusquement révélée,
même si elle était chargée de tendres souvenirs communs mais
oubliés.
Digby, ne se souvenant que de son adolescence, se sentait
entièrement libre. Non qu’il craignît de se retrouver lui-même. Il
s’était jugé tel qu’il était et était convaincu de ne pas se tromper au
sujet de l’homme fait qu’était devenu l’adolescent dont il se
souvenait. Il lui semblait préférer être un raté plutôt que d’affronter
les devoirs et les responsabilités d’un homme actif qui a réussi dans
la vie.
« Si j’ai tant attendu, continua le docteur Forester, c’était que je
voulais être certain de vous savoir assez fort.
— Je comprends…
— Et je suis sûr que vous n’allez pas nous décevoir… »
Le docteur Forester ressemblait plus que jamais à un professeur,
et Digby faisait figure de l’élève, inscrit à un concours de bourse
universitaire, en qui est placé le prestige et l’espoir du lycée… bien
entendu, en cas d’échec, 011 ne lui en voudrait pas, et c’est au jury
que l’on tiendrait rigueur.
« Je vais vous laisser seuls tous les deux, termina le docteur.
— Est-il ici ?
— Elle est ici », répondit le docteur Forester.

III
Digby avait été affolé rien qu’à la perspective de revivre en un
instant une partie de ce passé dont il ne se souvenait plus. Il fut donc
agréablement soulagé à la vue de l’inconnue qui s’avançait : mince,
petite, aux cheveux d’un blond doré tirant sur le roux. La nouvelle
venue était si petite qu’on pouvait très bien l’avoir oubliée. Elle
n’était certainement pas quelqu’un à redouter.
Ayant l’impression de commettre un impair, il se leva, ne sachant
trop quelle attitude prendre. Devait-il lui serrer la main ou
l’embrasser ? Il n’en fit cependant rien et, pour quelques instants, ils
se contentèrent de se regarder à distance, tandis que Digby sentait
son cœur battre à grands coups.
« Comme vous avez changé, dit-elle.
— Ils sont tous cependant à me dire combien j’ai bonne mine.
— Vous avez blanchi… et cette cicatrice. Et cependant vous
paraissez beaucoup plus jeune… plus heureux.
— C’est qu’ici je mène une vie extrêmement agréable.
— Ils ont été bons pour vous, n’est-ce pas ? interrogea-t-elle,
anxieuse.
— Exceptionnellement bons. »
Et Digby comparait la situation où il était placé à celle de celui qui,
ayant osé inviter une inconnue à dîner, n’arrive pas à trouver un
sujet de conversation.
« Excusez-moi, dit-il, c’est si imprévu… je ne connais pas votre
nom.
— Vous ne vous souvenez pas du tout ?
— Je suis désolé… mais je ne vois pas… »
Parfois une femme s’était bien trouvée mêlée à ses rêves, mais pas
celle-ci. Seul le visage de la femme était resté gravé dans sa
mémoire… une pauvre expression de peine, de souffrance et,
inconsciemment, il était heureux de ne pas arriver à y reconnaître
celui de sa visiteuse. Il la regarda encore attentivement et répéta :
« Non, je suis désolé, je regrette… mais, avec la meilleure volonté,
je ne vois pas.
— Ne regrettez rien, répliqua-t-elle avec une étrange force de
persuasion, il ne faut jamais plus regretter…
— Je voulais seulement parler de ma pauvre mémoire…
— Je suis Anna », et elle l’observa attentivement avant d’ajouter :
« Anna Hilfe.
— Ça ne sonne pas anglais.
— Je suis Autrichienne.
— Tout ça est si inattendu et nouveau, dit Digby, nous sommes en
guerre avec l’Allemagne. Est-ce que l’Autriche… ?
— Je suis une réfugiée, interrompit Mlle Hilfe.
— Ah ! j’y suis… j’ai déjà lu quelque chose à ce sujet.
— Vous avez même oublié la guerre ?
— J’ai encore tant à apprendre…
— Oui… mais faut-il vraiment que vous sachiez ? »
Et elle répéta : « Vous semblez beaucoup plus heureux.
— On ne sait être vraiment heureux dans l’ignorance », et, après
une courte hésitation, il ajouta : « Il faut m’excuser… mais il y a tant
de questions qui… Étions-nous simplement amis ?
— Oui, rien qu’amis… pourquoi ?
— Vous êtes si jolie que je ne saurais dire…
— Vous m’avez sauvé la vie…
— Comment m’y suis-je pris ?
— Lorsque la bombe a éclaté – ou plutôt juste avant qu’elle
n’éclatât – vous m’avez poussée et couverte de votre corps… et je n’ai
même pas été blessée.
— Vous m’en voyez très content… c’est-à-dire… », et il eut un petit
rire nerveux : « Je suis content parce qu’il se pourrait que mon passé
ait été peu honorable… j’aurais alors au moins une bonne action à
mon actif.
— Comme c’est étrange… que vous ne vous souveniez plus de ces
terribles temps que nous vivons depuis 1933… vous les connaissez
par ce que vous en avez lu, n’est-ce pas ? Ce n’est que de l’histoire
pour vous qui êtes si dispos, si naïf, alors que le monde est si las et
fatigué.
— 1933, répéta Digby, 1933… voyons, 1066 est une date… tous les
rois d’Angleterre… et je n’en suis pas certain… peut-être pas tous
après tout.
— C’est en 1933 qu’Hitler s’est emparé du pouvoir.
— Mais voyons, je me rappelle maintenant. Je l’ai lu et relu
plusieurs fois, mais je n’arrive pas à retenir les dates.
— Et la haine, vous la retenez ?
— Je n’ai pas le droit d’en parler. C’est une chose que je n’ai pas
vécue. On m’a appris à l’école que Guillaume Rufus était un méchant
roi aux cheveux roux, mais on n’insistait pas pour que nous le
haïssions. Il va de soi que des gens tels que vous ont le droit de haïr,
mais pas moi. Vous comprenez, je suis… intact.
— Votre pauvre figure, dit-elle.
— Oh ! la cicatrice… j’aurais pu l’attraper n’importe où… dans un
accident d’auto par exemple. Et, après tout, ils n’avaient pas
l’intention de me tuer.
— Vraiment ?
— Je ne suis pas important. » Digby avait parlé bêtement à tort et
à travers. Alors qu’il ne pouvait logiquement rien deviner, il avait
laissé son imagination l’égarer par de vaines suppositions. Ce fut
avec anxiété qu’il continua :
« Je ne suis pas quelqu’un d’important, dites ? C’est impossible,
car les journaux en auraient été pleins.
— Ils vous laissent lire les journaux ?
— Certainement, ce n’est pas une prison, vous savez », et il se
répéta à lui-même : « Ne suis-je pas important ?
— Vous n’êtes pas célèbre, répondit-elle évasivement.
— Sans doute le docteur vous a fait promettre d’être discrète. Il
veut que ma mémoire me revienne graduellement… petit à petit. Je
voudrais tant que vous ne pensiez plus à cette promesse et que vous
me rassuriez au sujet de la seule chose qui me tracasse vraiment.
Suis-je marié ou non ?
— Non, vous n’êtes pas marié, répondit Mlle Hilfe lentement,
comme pour essayer de répondre sans mentir, sans toutefois en dire
trop long.
— Cette obsession me poursuit… j’avais peur d’avoir à renouer
d’anciens liens, probablement chers à quelqu’un, mais auxquels je ne
tiens plus.
Il faudrait qu’on m’explique ça comme on m’a expliqué Hitler.
Mais des nouveaux venus, c’est autre chose. » Il ajouta avec une
timidité qui s’harmonisait mal à ses cheveux grisonnants :
« Vous êtes une nouvelle venue.
— Et maintenant, rien d’autre ne vous tracasse ? demanda-t-elle.
— Non, rien… ou peut-être l’idée que vous pourriez quitter cette
pièce pour ne jamais revenir. »
Il faisait continuellement des avances pour ensuite battre
précipitamment en retraite comme un jeune homme auquel il
manque l’expérience.
« Voyez-vous, j’ai brusquement perdu tous mes amis, sauf vous.
— En aviez-vous tant ? demanda tristement Mlle Hilfe.
— À mon âge, je devais probablement en avoir pas mal », et il
ajouta gaiement : « Ou peut-être aucun, si j’étais un monstre ?
— Oh ! soyez tranquille, je reviendrai. Ils veulent que je revienne,
car, voyez-vous, ils tiennent à savoir quand votre mémoire
reviendra…
— Bien sûr… et vous êtes la seule aide qu’ils puissent m’offrir.
Mais est-il nécessaire que je reste ici jusqu’à ce que je recouvre la
mémoire ?
— Que feriez-vous si l’on vous lâchait sans mémoire ?
— N’importe quoi, l’armée, et même, si j’étais réformé, il y a
toujours l’usine à munitions…
— Y tenez-vous donc tant que ça ?
— Ici, c’est charmant, mais je n’y suis que pour m’y reposer, en
vacances, si vous voulez. Je m’ennuie, j’aimerais faire quelque
chose. » Après une pause, il continua : « Naturellement cela
faciliterait les choses si je savais qui je suis… ce que je sais faire.
Comme ma famille n’était pas riche, je n’ai pas pu vivre de mes
rentes… » Et, dévisageant Mlle Hilfe, il continua à réfléchir à haute
voix : « Il n’y a pas tant de professions possibles cependant…
l’armée ? la marine ? l’église ? Mais je ne portais pas de vêtements
ecclésiastiques… à moins qu’on me les ait changés. » Il ne lui restait
pas grand choix. « Le droit ? Était-ce le droit, Anna ? Non,
impossible, je ne me vois pas en perruque, condamnant un pauvre
diable à être pendu.
— Non, dit Anna.
— Ça ne tient pas debout… après tout je n’ai jamais voulu être
avocat et, jeune homme, je souhaitais devenir un explorateur… mais
non, même avec cette barbe, c’est impossible. Ils me disent que je
portais la barbe à mon arrivée, et, naturellement, je suis bien forcé de
les croire. Oh ! continua-t-il, j’ai souvent rêvé découvrir des tribus
inconnues de l’Afrique centrale. La médecine ? Certainement pas,
trop de douleurs, trop de souffrances… je hais la douleur. » Il fut pris
d’un léger vertige et ajouta : « La souffrance d’autrui m’a toujours
fait mal au cœur, au point d’en vomir… je me souviens… un rat.
— Ne vous fatiguez pas, conseilla Mlle Hilfe, ce serait dangereux, et
puis, rien ne presse.
— Aucune importance, allez… j’étais alors un enfant. Où en étais-
je ? Médecine… commerce. Je n’aimerais pas me rappeler avoir été le
gérant d’une succursale de grands magasins… d’ailleurs, ça n’aurait
aucun sens. Je n’ai jamais souhaité être riche. J’aurais voulu être…
homme de bien. »
Tout effort prolongé lui donnait mal à la tête, mais il lui fallait
essayer de se souvenir. S’il pouvait renoncer à ses anciennes amitiés
et à ses haines, il était indispensable qu’il arrivât à savoir ce dont il
était capable, afin de pouvoir se rendre utile. Il regarda fixement sa
main dont il fit jouer les articulations… et ses doigts ne lui parurent
d’aucune utilité…
« Dans la vie, on ne fait pas toujours ce qu’on veut.
— Bien sûr. Tout le monde veut devenir un héros, un grand
explorateur, un auteur célèbre, et la plupart du temps il y a un faible
écart entre vos désirs et la réalité : le garçon qui voulait être riche
travaille dans une banque, l’explorateur en herbe devient
fonctionnaire colonial, mal payé, pour griffonner des notes de service
sous les tropiques, l’écrivain fait partie du personnel d’un journal du
soir à cent sous. » Et Digby continua :
« Excusez-moi, je ne me sens pas très bien. J’ai assez travaillé
pour aujourd’hui.
— On est bon pour vous, ici ? questionna une fois de plus
lle
M Hilfe avec une anxiété bizarre.
— Je suis un malade de choix, allez… mon cas est intéressant.
— Et le docteur Forester… l’aimez-vous ?
— Tout le monde le redoute.
— Vous avez tant changé. » Elle dit quelques mots qu’il n’arriva
pas à comprendre, et, lui serrant la main comme à un inconnu,
ajouta : « C’est comme ça que vous auriez toujours dû être…
— Vous reviendrez souvent, n’est-ce pas ?
— C’est mon devoir, Arthur », répondit-elle.
Ce ne fut qu’après son départ que Digby se demanda pourquoi elle
l’avait appelé Arthur.

IV
Tous les matins on portait à Digby son petit déjeuner au lit : café
au lait, toast et un œuf à la coque. La maison se suffisait presque à
elle-même avec ses volailles, ses porcs et ses hectares de chasses.
Bien que le docteur ne chassât point – Johns disait qu’il n’approuvait
pas la destruction des animaux –, il n’était pas dépourvu de sens
pratique et, comme ses malades avaient besoin de viande, il
autorisait des chasses auxquelles il ne prenait cependant point part.
« Seul le plaisir que l’on trouve à la chasse rend la chose blâmable,
expliquait Johns, l’on devrait préférer les pièges. »
Pendant de longues semaines il n’avait lu aucun journal, mais
maintenant la feuille matinale ne manquait jamais de lui parvenir en
même temps que son petit déjeuner. Digby pouvait donc rester tard
au lit et, confortablement calé par plusieurs oreillers, prendre
connaissance des nouvelles : « Les bombardements aériens n’ont
plus fait que 255 victimes cette semaine », puis il dégustait son café
au lait, brisait la coque de son œuf mollet et se replongeait dans le
journal : La Bataille de l’Atlantique… les œufs étaient toujours à
point, avec le blanc de consistance gélatineuse et le jaune très épais
mais liquide… et la lecture continuait : « L’Amirauté a le regret
d’annoncer… perdu corps et biens »…
Ce matin-là, tandis qu’il lisait, Johns arriva pour sa petite causerie
quasi journalière, et Digby, levant la tête, lui demanda :
« Qu’est-ce que c’est, la cinquième colonne ? » Johns était ravi ; il
s’élança donc incontinent dans une longue explication où Napoléon
lui-même se trouvait mêlé.
« En deux mots : des gens à la solde de l’ennemi ? conclut Digby.
Rien de nouveau en somme !
— Pardon, rétorqua Johns, avec la différence que, durant la
dernière guerre – exception faite de quelques Irlandais – ils étaient
tous payés en espèces sonnantes, ce qui n’attirait qu’une certaine
catégorie de gens. Dans cette guerre-ci, se mêlent plusieurs
idéologies. Celui qui pense que l’or est à la base de tous nos maux se
sent naturellement de la sympathie pour le système économique
allemand. Et que dire de ceux qui, pendant des années, ont prêché
contre le nationalisme ? Ils assistent maintenant à l’effondrement de
toutes les vieilles frontières. La grande Europe ?… peut-être… mais
pas exactement comme ils l’avaient imaginée. Napoléon aussi avait
séduit les idéalistes. »
Sous les rayons du soleil matinal, les lunettes de Johns
étincelaient d’allégresse et il continua :
« Lorsqu’on y pense, Napoléon fut battu par de petites gens terre à
terre… des boutiquiers et des paysans qui peut-être ne voyaient pas
plus loin que leurs comptoirs ou leurs champs mais qui, cependant,
n’entendaient pas qu’on change en rien leurs habitudes. Et Napoléon
finit à Sainte-Hélène.
— Vous ne me paraissez pas très patriote, déclara Digby.
— Vous vous trompez, protesta Johns, je suis de ces petites gens :
mon père est pharmacien et avait horreur de toutes les spécialités
allemandes qui inondaient le marché ; tout comme lui, je préfère la
marque anglaise « Burroughs and Wellcome » à tous les « Bayer » du
monde. » Et il continua : « Cependant, c’est nous qui sommes les
matérialistes, les terre à terre… l’abandon des vieilles conventions,
les nouvelles conceptions économiques… la grandeur du rêve. Ces
idées attirent les hommes qui n’ont aucune attache et dont l’enfance
a été malheureuse… elles attirent aussi les « progressistes », qui
apprennent l’espéranto, et les végétariens à qui la vue du sang fait
horreur…
— Mais Hitler semble avoir fait couler beaucoup de sang…
— Sans doute, mais les idéalistes ne voient pas le sang comme
vous et moi ; ils ne sont pas matérialistes, voyez-vous, et pour eux il
ne s’agit que de statistiques.
— Et le docteur Forester ? demanda Digby. C’est un idéaliste ?
— Oh ! s’écria Johns avec enthousiasme, il est franc comme l’or. Il
a écrit pour le ministère de l’information une brochure intitulée La
Psychanalyse du Nazisme. Mais il fut un temps où des rumeurs
circulaient à son sujet. Vous ne pouvez jamais empêcher les
mauvaises langues… et puis il y a les jaloux… Voyez-vous, le docteur
Forester est si vif, si intelligent, il aime à se rendre compte de tout.
Par exemple, prenez le spiritualisme… il s’y intéresse vivement… par
pure curiosité.
— Je lisais dernièrement les interpellations à la Chambre,
enchaîna Digby, ils prétendent qu’il existe une autre sorte de
cinquième colonne. Des gens que l’on fait chanter.
— Les Allemands y sont passés maîtres et s’en sont servis dans
leur pays. Ils ont constitué des fichiers très complets sur ce que l’on
peut appeler les gens en place : hommes du monde, diplomates,
politiciens, ecclésiastiques. Et ensuite ils ont sorti leur ultimatum :
on vous pardonne tout si vous vous ralliez, sinon, le juge
d’instruction. Je ne serais pas surpris s’ils pensaient appliquer les
mêmes méthodes ici, en Angleterre. Ils ont créé une sorte de
ministère de la Peur admirablement organisé. Ils n’ont pas
seulement ainsi quelques personnes à leur dévotion. Mais encore ils
empoisonnent l’atmosphère et vous n’avez plus confiance en
personne.
— Apparemment, dit Digby qui parcourait toujours son journal, ce
député croit que d’importants documents ont été volés au ministère
de l’intérieur où ils avaient été laissés, après une consultation de
divers services. Il prétend que, le lendemain matin, les documents
manquaient.
— Une explication suit sûrement cette déclaration…
— En effet, répliqua Digby, le ministère de l’intérieur déclara que
l’honorable député avait été mal informé. On n’avait pas eu besoin
des documents en question pour la conférence du matin. À la session
du soir, ces documents furent produits, examinés et retournés au
service responsable.
— Ces députés sont toujours à l’affût d’un scandale…
— Pensez-vous, demanda Digby, que j’ai pu être détective avant
mon accident. C’eût été une sorte de dérivatif à mon ambition d’être
explorateur, ne croyez-vous pas ? Pour moi, la déclaration faite à la
Chambre des communes ne tient pas debout.
— C’est pourtant clair.
— Le député qui a interpellé avait certainement été renseigné par
quelqu’un ayant assisté à la conférence, ou encore par un
fonctionnaire du service. Personne d’autre n’aurait pu être au
courant de leur existence, cependant admise par le ministre lui-
même.
— Oui, vous avez raison.
— Il est difficile d’admettre qu’un député lance publiquement un
canard à la chambre. Et avez-vous remarqué que dans sa réponse
évasive et conforme aux traditions parlementaires, le ministre, en
somme, ne nie pas que les documents aient disparu un moment ? Il
affirme d’abord qu’on n’en a pas eu besoin et puis que, lorsqu’on en a
eu besoin, ils étaient là.
— Vous pensez qu’on a eu le temps de les photographier, demanda
Johns tout ému. Vous permettez que je fume ? Attendez, laissez-moi
vous débarrasser de ce plateau… » et il renversa un peu de café sur
les draps. Puis :
« Savez-vous qu’on a déjà dit ça il y a presque trois mois ?
Attendez, c’était juste avant votre arrivée ici… j’en rechercherai le
compte rendu, qui vous intéressera sûrement, dans la collection du
Times du docteur Forester. Certains dossiers ont disparu pendant
plusieurs heures… Bien entendu on a essayé d’étouffer l’affaire en
déclarant qu’il s’agissait seulement d’une négligence, mais qu’en
réalité les documents n’avaient jamais quitté le ministère en
question. Un député fit tout un foin de l’histoire et parla même de
photographies. Il fut d’ailleurs vertement rabroué pour avoir voulu
saper la confiance publique. Les documents en question n’avaient
jamais quitté… je ne me rappelle plus qui… mais quelque grosse
légume dont la parole devait être acceptée les yeux fermés, sous
peine de faire connaissance avec la prison… et les journaux, bien
entendu, ne parlèrent plus de l’incident.
— Ce serait étrange, n’est-ce pas, que les mêmes faits se soient
reproduits ?
— Personne n’en saurait rien, rétorqua Johns, encore plus excité,
quant aux autres, ceux qui s’en apercevraient, ils seraient prudents et
se tairaient.
— Peut-être la première tentative se termina-t-elle par un échec…
Peut-être que les photographies furent voilées… et, bien entendu, ne
pouvant faire usage des services du même individu, ils durent donc
attendre jusqu’à ce qu’ils aient trouvé quelqu’un d’autre… jusqu’à ce
qu’ils aient pu fouiller son passé et l’inscrire au fichier de leur
ministère de la Peur. » Et Digby pensa tout haut : « À vrai dire, les
seules personnes qu’ils ne pourraient menacer de chantage seraient
des saints, ou des parias n’ayant plus rien à perdre.
— Non, vous n’étiez pas un détective, s’exclama jovialement
Johns, vous étiez auteur de romans policiers.
— Je me sens vraiment fatigué, dit Digby, mon cerveau commence
à travailler et ensuite je suis soudainement si épuisé que je voudrais
m’étendre et dormir… je crois que je vais essayer (le me reposer. » Il
ferma ses paupières un instant, puis, les rouvrant, il ajouta : « Ce
qu’il faudrait faire serait de reprendre un à un les détails de la
première affaire… celle qui a raté… et de trouver pourquoi elle a
rencontré un échec… »
Puis il s’endormit.

V
Digby profita du bel après-midi pour se promener, solitaire, dans
les jardins qui entouraient l’établissement du docteur Forester.
Plusieurs jours s’étaient écoulés depuis la visite d’Anna Hilfe et il se
sentait nerveux et plein d’impatience comme un jouvenceau
enamouré. Il attendait impatiemment que l’occasion lui soit offerte
de montrer qu’il n’était plus infirme et qu’il avait recouvré
entièrement ses facultés. Il ne retirait en effet, aucune satisfaction à
toujours émerveiller Johns seulement… et tout en marchant entre les
haies de buis, il laissait vagabonder ses pensées.
Le magnifique jardin qui aurait fait les délices des enfants était
réservé aux ébats d’adultes retombés en enfance… Les nombreux
pommiers étaient de vieux arbres qui, par l’irrégularité de leur
disposition, donnaient l’impression d’avoir poussé à l’état sauvage,
en effet ils se dressaient de-ci, de-là ombrageant les rosiers,
empiétant sur le court de tennis, masquant la fenêtre du petit water
closet maintenant abandonné et dont le jardinier se servait pour
ranger ses outils… Le jardinier était un vieil homme dont la présence
se signalait à distance rien qu’au bruit de sa faux ou au grincement
de sa brouette. Un haut mur de briques rouges séparait ce jardin de
celui de la cuisine et du verger, mais les fleurs et les fruits ne
pouvaient être contenus par un mur : des fleurs s’épanouissaient au
beau milieu d’une planche d’artichauts, ou alors jetaient une note
gaie dans l’ombre projetée par les arbres fruitiers. Au-delà du verger,
le jardin s’étendait sur une grande superficie où s’estompait au loin
la silhouette des écuries près desquelles courait un ruisseau flanqué
d’un petit étang au milieu duquel surgissait un îlot minuscule pas
plus grand qu’une table de billard.
Près de cet étang, Digby rencontra le major Stone qui manifestait
sa présence par de petits grognements furieux comme ceux d’un
chien. Digby dégringola le terrain en pente pour arriver au bord de
l’eau noirâtre et boueuse. Le major Stone qui se tenait là l’enveloppa
du regard militaire de ses pâles yeux bleus et l’accueillit par ces
mots : « Les ordres seront exécutés. » Ses mains et même son
complet de tweed écossais étaient couverts de boue car il avait lancé
de grosses pierres dans l’étang et il s’évertuait maintenant à traîner
une longue planche trouvée sans doute dans la cabane du jardinier.
« C’est de la pure trahison, vociférait le major Stone, ignorer un
point stratégique de cette importance : de là vous commandez toute
la maison… »
Tout en parlant il faisait glisser la planche de façon à en faire
reposer une extrémité sur une des grosses pierres lancées dans
l’étang. « Bougez-pas », criait-il, et il poussait la planche petit à petit
en direction de la seconde pierre. Puis il lança l’ordre suivant à
Digby :
« Tenez… soutenez ce bout-là… je me charge de l’autre.
— Vous n’allez pas entrer dans l’eau ?
— Pas profond par ici », répondit laconiquement le major Stone, et
sans hésiter, il avança, et la boue noirâtre se referma sur ses
chaussures pour atteindre ensuite le bas de son pantalon. « Allez-y,
dit-il, poussez doucement. » Digby poussa mais malheureusement
trop fort et la planche bascula dans la boue tandis que le major
rugissait un magnifique « Nom de Dieu ». Cependant, sans perdre
courage, il se pencha, saisit la planche qu’il ramena sur la berge en se
couvrant de boue jusqu’à la ceinture.
« Excusez, lança-t-il, sacré caractère… tête près du bonnet… vous
n’êtes pas entraîné… c’est gentil de nous venir en aide…
— J’ai bien peur de ne pas être utile à grand-chose.
— Donnez-moi une demi-douzaine de sapeurs et vous verrez si ça
saute… » et il jeta un regard d’envie vers le petit îlot. Puis
continuant : « Ça ne sert à rien de vouloir l’impossible ; il s’agit
d’improviser et nous réussirions si nous n’étions pas trahis. » Et
regardant Digby dans les yeux comme pour le juger il ajouta : « Je
vous ai souvent vu par ici sans jamais vous parler… Si je peux le dire
sans vous fâcher, vous me plaisez. Vous êtes sans doute malade
comme nous le sommes tous… Dieu merci, ce ne sera plus bien long
avant que je puisse partir et me rendre utile de nouveau. Qu’est-ce
qui ne va pas ?
Amnésie cérébrale, répondit Digby.
— Avez-vous été là ? questionna le major Stone en indiquant l’îlot
du regard.
— Non, une bombe… à Londres.
— Injuste cette guerre-ci, grommela le major, des civils atteints
par les bombes… » et il eût été difficile de savoir s’il était dégoûté des
civils ou des bombes.
Ses cheveux blonds et drus grisonnaient aux tempes et ses yeux
bleus au regard perçant semblaient surgir de derrière un buisson de
paille tant ses sourcils étaient épais. Ses yeux, le blanc surtout,
étaient de cette limpidité surprenante des gens qui ont toujours pris
grand soin de leur santé afin d’être toujours d’attaque. Maintenant
que le major Stone n’était plus d’attaque, et bon à rien, son cerveau
s’en trouvait déséquilibré et ses pensées dans un désarroi sans nom.
« On est trahis, sans ça, ça ne serait jamais arrivé », lança-t-il, et
tournant brusquement le dos au petit ilot et aux préparatifs boueux
de sa jetée, le major Stone grimpa la petite pente et d’un pas vif se
dirigea vers la maison.
Digby, une fois seul, continua de flâner. Sur le court de tennis une
bruyante partie était en cours : les deux joueurs sautaient, couraient,
gesticulaient… Still et Fishguard ne paraissaient anormaux que par
l’animosité qu’ils apportaient à leur jeu et la partie ne se terminait
pas sans qu’ils se soient affreusement querellés. Il en était de même
lorsqu’ils jouaient aux échecs.
La roseraie était abritée par deux murs : celui du potager et celui –
très haut – qui, à part une toute petite porte, isolait complètement
l’endroit que le docteur Forester et Johns appelaient non sans
coquetterie : l’infirmerie. Personne ne soufflait mot de ce service,
mais tous en connaissaient l’existence, laissaient courir leur
imagination : cellules capitonnées, camisoles de force… seules les
fenêtres du dernier étage étaient visibles et elles étaient grillagées.
Des accès de colère, le sentiment de voir partout des traîtres, des
crises de larmes comme chez Davis, les avaient conduits à
s’abandonner volontairement aux soins du docteur Forester dans
l’espoir d’échapper au pire. Le pire ; l’« infirmerie », n’était pas loin.
Seul Digby ne ressentait pas le poids de cette menace :
« l’infirmerie » ne pouvait avoir aucune signification pour un homme
heureux.
Derrière lui des voix excitées s’élevaient et il arrivait à reconnaître
celle de Fishguard qui hurlait : « Je vous affirme que cette balle était
bonne… Dites tout de suite que je triche. »
Et la voix de Still répliquait : « Vous devriez consulter un
oculiste… » Les voix vibraient, si provocantes qu’on aurait cru qu’ils
en viendraient aux mains : cependant ils n’en arrivaient jamais là…
sans doute par crainte de « l’infirmerie », et soudainement, sans
raison, les voix se turent, comme une rengaine qui cesse et que l’on
est heureux de ne plus entendre. Au crépuscule l’on retrouvait
invariablement Still et Fishguard au salon, plongés dans une partie
d’échecs.
Existait-elle vraiment cette « infirmerie », se demandait Digby, ou
était-elle simplement le produit fantastique de cerveaux détraqués ?
Mais non, elle existait bien, avec ses briques rouges, ses fenêtres à
barreaux derrière son haut mur, avec son personnel spécialisé que
les autres malades avaient certainement rencontré à la soirée
mensuelle à laquelle lui, Digby, n’avait pas encore assisté. Le docteur
Forester croyait que ces soirées auxquelles étaient conviés des gens
du village – le pasteur, quelques dames âgées et un architecte retiré
des affaires – aidaient ses patients à s’habituer à la société
d’étrangers et à retrouver leurs bonnes manières. Mais était-on
certain que l’« infirmerie » était occupée ? Parfois il semblait à Digby
qu’elle n’était pas plus réelle que le tableau de l’enfer peint par
quelque théologien sympathique – un endroit inhabité et désert,
érigé seulement comme un avertissement et une menace.
Digby en était là de ses pensées lorsque le major Stone s’avança
d’un pas énergique. Apercevant Digby il bifurqua brusquement et,
suivant une des allées, se dirigea vers lui. Des petites gouttes de
sueur perlaient sur son front et il parla ou plutôt chuchota :
« Vous ne m’avez pas vu, entendez-vous ? Vous ne m’avez pas
vu… » et frôlant Digby, sans s’arrêter, il sembla se diriger vers les
écuries et l’étang, disparaissant bientôt parmi les haies du jardin.
Tout en marchant au hasard, Digby pensait qu’il était temps qu’il
quittât le sanatorium, étant sain de corps et d’esprit il s’y sentait
déplacé, mais à cette pensée une légère inquiétude, une sorte de
malaise le saisirent car il venait de se souvenir que le major Stone, lui
aussi, se croyait guéri.
Comme il passait devant la maison, Johns apparut l’air anxieux.
« Avez-vous vu le major Stone ? » interrogea-t-il.
Digby hésita pour une seconde seulement et répondit :
« Non.
— Le docteur veut le voir… il a rechuté. »
Devant cette explication, la solidarité qui existe entre les malades
d’un même sanatorium faiblit.
« Je l’ai vu il y a déjà un bout de temps…
— Le docteur est très inquiet… il pourrait se blesser ou attaquer
quelqu’un. » Dans la vive lumière, les lunettes sans monture de
Johns semblaient héliographier un avertissement : « Vous ne
voudriez pas vous faire son complice ? »
« Vous feriez bien d’aller voir près de l’étang, répondit Digby mal à
son aise.
— Merci », et Johns appela : « Poole… Poole.
— Me voilà », répondit une voix.
Digby fut saisi d’une sorte d’appréhension, de crainte que rien ne
justifiait… il lui semblait avoir entendu murmurer à son oreille
quelque inintelligible formule de prudence qui pouvait bien vouloir
dire : « Prends garde ! »
La petite porte du mur de l’« infirmerie » avait livré passage à un
homme en blouse blanche, mais pas aussi propre que celle que
portait Johns lorsqu’il était de service. C’était un tout petit être, une
sorte de nain, aux larges épaules contrefaites que surmontait un
visage plein d’arrogance.
« L’étang », commanda Johns.
Le petit homme clignota des yeux mais ne bougea pas, dévisageant
Digby avec une impertinente curiosité. Sans aucun doute il
appartenait au personnel du fameux service car avec sa blouse et ses
doigts tout tachés – sans doute de teinture d’iode – il ne pouvait faire
figure de jardinier.
« Dépêchons-nous, lança Johns, le docteur est très inquiet…
— Ne vous ai-je pas déjà vu quelque part ? » questionna Poole en
dévisageant Digby avec une sorte de plaisir. Puis continuant : « Mais
si… ; j’en suis certain.
— Non, je ne vois pas… non, répondit Digby.
— Eh bien, nous nous connaissons maintenant », rétorqua Poole
en grimaçant quelque chose comme un sourire, puis il ajouta avec
béatitude en pointant son long bras de quadrumane vers
« l’infirmerie » : « Je suis le gardien.
— Je ne vous connais ni d’Ève ni d’Adam et ne tiens pas à vous
connaître », répondit Digby en élevant la voix avec violence.
Il surprit un regard étonné chez Johns, et leur tournant le dos, il
continua sa promenade alors que des pas hâtifs se dirigeaient vers
l’étang.
C’était vrai : Digby ne reconnaissait pas Poole, mais cette
rencontre avait remué son passe et il sentait que d’un moment à
l’autre quelque lumière pouvait éclairer l’obscurité dans laquelle il
était plongé. Ayant été effrayé, il avait été violent et il avait la
conviction que son attitude lui vaudrait une mauvaise note sur sa
fiche de convalescence…
Pourquoi donc devait-il craindre de se souvenir ? Et il murmura
en lui-même : « Après tout, je ne suis pas un criminel. »
À la porte d’entrée un serviteur l’attendait.
« Monsieur Digby, lui dit-il, il y a un visiteur qui vous attend.
— Où ? demanda Digby dont le cœur battait violemment.
— Dans le salon. »
Elle feuilletait un exemplaire du Tatler et, à la regarder, debout,
petite, raide, toujours sur ses gardes, il lui semblait associer cette
vision à un passé très lointain dont il arrivait à peine à se souvenir.
Ne sachant trop que dire, il balbutia :
« C’est gentil… » puis s’arrêta. Il était effrayé par la possibilité que
les phrases toutes empreintes de politesse indifférente qu’il allait
prononcer pourraient bien le maintenir toujours dans les termes
d’une amitié distante et platonique. Il se voyait déjà la saluant
cérémonieusement dans la rue, alors que serait mort à tout jamais ce
sentiment si vif qu’il sentait vibrer en lui.
Très lentement, il continua donc :
« Depuis votre dernière visite, j’ai impatiemment attendu cette
minute ; les jours ont été interminables. Je n’ai rien pour m’occuper.
La vie que je mène est si étrange… Je me noie dans mes pensées et je
m’étonne de tout.
— Étrange et affreuse, approuva-t-elle.
— Pas si affreuse que ça, après tout… » mais, se souvenant de
Poole, il ajouta : « De quoi parlions-nous avant mon accident ? Nous
ne nous imposions pas tant de réserve, n’est-ce pas ? Posez ce
magazine et dites-moi… nous étions amis, bons amis, n’est-ce pas ?
— Mais… oui…
— Il nous faut revenir en arrière… et reprendre là où nous en
étions… Asseyez-vous là, et, en fermant tous deux les yeux, nous
allons essayer de recréer l’ambiance dans laquelle nous vivions avant
que la bombe n’éclatât… que me disiez-vous alors ? »
Elle s’assit, un pauvre et pitoyable silence régna et Digby, surpris,
s’entendit murmurer :
« Ne pleurez pas… il ne faut pas pleurer…
— Mais vous avez dit de fermer les yeux…
— Oui… ils sont fermés maintenant. »
Le lumineux salon à l’atmosphère artificielle où il se sentait
étranger, les périodiques aux couvertures glacées et les énormes
cendriers de verre avaient maintenant disparu et tous deux étaient
plongés dans les ténèbres. Digby avança la main jusqu’à ce qu’elle
touchât celle de la jeune fille et questionna : « Ce geste, nous l’avons
déjà fait ? »
Après un long silence, une petite voix sèche et hésitante balbutia :
« Mais oui.
— Naturellement, j’étais amoureux de vous, n’est-ce pas ? » Et,
comme il ne recevait aucune réponse, il continua : « J’ai sûrement dû
vous aimer, car, lorsque je vous ai vue entrer lors de votre première
visite, j’ai ressenti un tel soulagement… une sensation de paix
intérieure succédant à l’appréhension et à la crainte de voir
apparaître quelqu’un d’autre… D’ailleurs, comment aurais-je pu ne
pas vous aimer ?
— Cela semble peu probable…
— Pourquoi pas ?
— Nous ne nous connaissions que depuis quelques jours
seulement…
— Trop peu de jours pour que vous ayez pu vous éprendre de
moi… »
Il y eut encore un long silence… puis elle articula :
« Au contraire…
— Mais pourquoi ? comment ? je suis beaucoup trop âgé et si peu
séduisant… Dites-moi quelle sorte d’homme étais-je ? »
Cette fois, il n’y eut aucune hésitation, la réponse vint spontanée,
comme une leçon apprise par cœur et à laquelle on aurait beaucoup
réfléchi :
« Vous étiez si bon, si pitoyable… vous ne pouviez pas voir souffrir
les autres.
— Est-ce donc si extraordinaire ? questionna Digby, vraiment
intrigué, car il avait oublié ce qu’était le monde extérieur.
— De là où je viens, oui… c’était extraordinaire. Mon frère… » Elle
s’arrêta brusquement.
« J’y suis maintenant, répliqua vivement Digby, s’agrippant à un
souvenir avant que sa mémoire lui fasse défaut, c’est vrai que vous
avez un frère, n’est-ce pas ? Et lui aussi est un ami…
— Je vous en prie… cessons ce jeu… » et ils ouvrirent
simultanément les yeux pour se retrouver dans le salon qu’ils avaient
presque oublié.
« Je veux partir d’ici, confia Digby.
— N’en faites rien, je vous en prie… restez encore un peu.
— Mais pourquoi ?
— Vous y êtes en sécurité… à l’abri…
— Des bombes ? sourit-il.
— De bien des choses… Vous êtes heureux ici, n’est-ce pas ?
— Dans un sens, oui. »
Et, s’accompagnant d’un geste qui voulait indiquer le monde au-
delà du jardin, elle essaya de le convaincre :
« Là-bas, vous n’étiez pas heureux… » et, continuant lentement,
elle ajouta : « Je ferai n’importe quoi pour que vous soyez heureux…
c’est, entouré de soins comme vous l’êtes ici, que j’aime…
— Vous ne m’aimiez pas avant que je sois ici ? interrompit-il,
essayant gentiment, mais inutilement de la prendre en contradiction
avec elle-même.
— C’est intenable de toujours voir quelqu’un malheureux…
— Combien je voudrais pouvoir me souvenir… me rappeler…
— Pourquoi vouloir vous souvenir… y tenez-vous tant que ça ?
— Bien entendu, on doit se souvenir. » Et, en prononçant ces
mots, Digby était certain d’émettre simplement une vérité, alors
qu’elle l’observait attentivement comme pour se donner le courage
d’adopter une ligne de conduite. Mais Digby continuait :
« Si je pouvais seulement me rappeler comment je m’adressais à
vous…
— N’en faites rien, dit-elle, n’en faites rien », et elle ajouta avec
âpreté, d’un ton vindicatif : « Cher cœur.
— C’est bien ainsi que nous nous appelions », lança Digby
triomphalement.
Sans le perdre des yeux, elle fit oui de la tête et murmura d’une
voix blanche :
« Chéri… vous disiez toujours que, pour moi, vous tenteriez
l’impossible.
— Vraiment ?
— Faites donc quelque chose de très simple, tenez-vous
tranquille… restez ici encore quelques semaines, jusqu’à ce que vous
ayez recouvré entièrement vos facultés et votre mémoire.
— Si vous promettez de venir me voir souvent…
— Je le promets répondit-elle.
Et Digby approcha ses lèvres des siennes et le baiser qu’ils
échangèrent fut empreint de cette gaucherie particulière aux
adolescents.
« Mon chéri… mon petit chéri, balbutia-t-elle, pourquoi disiez-
vous que nous n’étions qu’amis ?
— Je ne voulais pas que vous vous croyiez liée…
— Je le suis maintenant… »
Et elle ajouta lentement, comme tout étonnée elle-même :
« Et j’en suis heureuse. »
En regagnant sa chambre, lorsqu’elle fut partie, Digby respirait
encore son odeur et, sans hésitation, les yeux fermés, il aurait pu
entrer chez un parfumeur et acheter la poudre dont elle se servait,
tout comme la reconnaître elle-même, rien qu’au toucher de son
épiderme si velouté.
Dans son innocence, la sensation de transport qu’il venait
d’éprouver se rapprochait de cette exaltation particulière aux
premières amours, et, comme un adolescent, il se sentait déjà en
proie à d’inévitables angoisses, entraîné vers ce sentiment de perte,
vers ce désespoir que, dans sa naïveté, il associait au mot
« bonheur ».

VI
Le lendemain matin, Digby s’aperçut que le journal
n’accompagnait pas son petit déjeuner. Il interrogea la femme de
chambre qui le lui avait apporté, mais tout ce qu’elle put répondre fut
que, sans doute, il n’avait pas été livré. Digby fut de nouveau saisi par
la crainte qu’il avait ressentie la veille lorsqu’il rencontra Poole et ce
fut avec impatience qu’il attendit la venue de Johns pour sa causerie
journalière. Mais Johns ne donna pas signe de vie et, après avoir
ruminé sa rancune pendant près d’une demi-heure, il se décida à
sonner. C’était l’heure à laquelle on lui apportait ses habits, mais la
femme de chambre qui répondit à son coup de sonnette déclara ne
pas avoir reçu d’ordres à ce sujet.
« Mais vous n’avez pas besoin d’ordres, répliqua Digby, puisque
vous me donnez mes habits tous les jours.
— I’m’faut des ordres, s’entêta la femme.
— Dites à M. Johns que j’aimerais le voir.
— Bien, monsieur… »
Mais Johns ne parut pas et on aurait pu croire qu’un cordon
sanitaire avait été établi autour de sa chambre.
Pendant une grande demi-heure, il attendit sans rien faire. Puis,
se levant, il se dirigea vers la petite bibliothèque, mais s’aperçut à
regret qu’elle ne contenait pas grand-chose susceptible de le
distraire, seulement la réserve des vieux sages : Mes convictions, de
Tolstoï. La Psychanalyse de notre Vie quotidienne, de Freud, et une
biographie de Rudolf Steiner. Il emporta le Tolstoï, et, l’ouvrant au
hasard, y découvrit dans les marges des marques de crayon que l’on
avait pris soin d’effacer mais incomplètement.
« Voyons donc un peu ce qui intéressait tant le lecteur », se dit-il,
et il lut :
« Me souvenant de tout le mal que j’ai fait, des peines que j’ai
éprouvées et infligées au nom de la haine de l’ennemi, il est bien
évident que leur cause initiale est due à la monumentale escroquerie
du patriotisme et à l’amour du pays natal… »
Ce dogme aveugle et brutal respirait la noblesse aussi surement
que la tentative d’effacer les marques de crayon révélait une petite et
basse nature qui, en ayant probablement admiré le courage, au point
de le souligner, était, à la réflexion, revenue sur son enthousiasme :
« Le Christ me fit comprendre que seule la cloison étanche que
nous élevons entre les autres nations et la nôtre nous prive du
bonheur terrestre. Je suis bien forcé de le croire, et si, frappé
d’amnésie momentanée, j’arrivais à nourrir des sentiments de haine
envers un être d’un autre pays… »
« Mais telle n’est pas la question, pensait Digby : je ne ressens
aucune haine envers qui que ce soit à l’étranger… si je veux vivre,
c’est pour être heureux et non pour assouvir une haine. »
Et, continuant à réfléchir :
« Tout comme Johns, je suis moi-même de ces petites gens
n’ayant aucune idéologie, mais attaché à un paysage du
Cambridgeshire, une carrière à chaux, une allée de saules à travers
champs, une petite ville en province… et les sauteries hebdomadaires
du samedi… » Après s’être heurté à ces réminiscences, sa mémoire
lassée en revint avec soulagement ail reposant problème posé par
Tolstoï.
« Ah ! pensa-t-il, Tolstoï aurait dû vivre dans un petit pays, et non
en Russie qui se rapproche plus d’un continent que d’un État. Et
pourquoi écrit-il de la sorte ? À l’en croire, la mort serait le pire des
châtiments ? Bien que nous devions tous mourir et craignions tous la
mort, lorsque nous tuons, nous ne faisons que mettre fin à cette
crainte qui, autrement, irait toujours grandissant… d’ailleurs, on ne
tue pas toujours par haine… on peut aussi bien tuer par amour et… »,
une fois de plus, il fut saisi de vertige alors que son cœur semblait
comprimé à se briser.
Digby se renversa sur son oreiller, tandis que le brave vieil homme
à longue barbe semblait lui murmurer à l’oreille : « Je me refuse à
reconnaître États ou nations… je m’abstiens… je m’abstiens… »
Tout éveillé, il lui semblait rêver… un homme s’approchait – il
s’agissait peut-être d’un ami, mais il ne pouvait voir son visage – et
lui aussi n’avait pas vécu sa vie… telle une longue barbe, quelque
chagrin jalousement gardé au fond de lui-même lui avait barré la
route… qui était-il ? Mais, malgré des efforts de mémoire, Digby
n’arrivait pas à le reconnaître… il semblait vivre dans un autre
monde détaché de la guerre et de toutes les catastrophes qu’elle
entraîne. Digby était convaincu que le vieil homme à la longue barbe
se trompait, car il était trop préoccupé par l’idée qu’il lui fallait
sauver son âme. Tourmenté par ses visions, Digby laissait sa pensée
errer : plutôt que d’être seul épargné, ne valait-il pas mieux s’associer
même aux crimes de ceux qui vous sont chers, partager leurs haines
comme leurs passions et les suivre même jusque dans la mort ?
Oui, mais ce raisonnement tendait à exonérer ses ennemis de tout
blâme. Et pourquoi pas ? pensait Digby. Il exonérait également celui
qui se tue ou tue par amour. Pourquoi ne trouverait-on pas des
circonstances atténuantes à son ennemi ? Bien entendu, il ne
s’agissait pas de s’isoler dans sa supériorité morale, se refuser à tuer
et toujours tendre l’autre joue… « Il ne faut pas rendre »… oui, il
fallait savoir discerner et ne pas tuer égoïstement… mais, par amour
de ceux qui vous sont chers, il n’était que juste de risquer le pire…
Puis, sa rêverie l’amena à penser à Anna Hilfe et, comme toujours
il en ressentit une absurde oppression… Digby se voyait comme dans
sa jeunesse, attendre auprès d’une auberge de campagne – n’était-ce
pas le King’s Arms ? – et sa bien-aimée s’avançait doucement dans la
nuit dont l’air embaumé était lourd, comme chargé de sa souffrance
et de son désespoir de ne pas encore savoir mettre de tels instants à
profit…
Digby ne pouvait s’embarrasser plus longtemps des théories de
Tolstoï. C’était insupportable d’être traité comme un infirme… De
plus, sauf l’héroïne d’un roman de l’ère victorienne, quelle femme
s’éprendrait d’un invalide ? Il était facile à Tolstoï de prêcher le
pacifisme mais alors, comment donc expliquer l’héroïque épopée de
Sébastopol ?
Digby se leva et le long et étroit miroir qui ornait un des murs de
sa chambre lui refléta son image : maigre, cheveux gris, une longue
barbe.
Alors qu’il se contemplait, la porte s’ouvrit pour donner passage
au docteur Forester, suivi de Johns, les yeux baissés, dans l’attitude
particulière aux gens pris en défaut. Secouant la tête d’un air
mécontent, le docteur Forester lui parla :
« Ça ne peut pas continuer, Digby, ça ne peut pas continuer… »
Contemplant toujours la grotesque réflexion que lui renvoyait le
miroir, Digby formula sa demande :
« Je veux mes habits et un rasoir.
— Et pourquoi un rasoir ?
— Pour me raser… je suis certain de n’avoir jamais porté la barbe…
— Ce qui prouve que vous n’avez pas encore recouvré la mémoire,
répliqua le docteur Forester.
— Et ce matin, je n’ai pas eu de journal, se plaignit-il faiblement et
sans conviction.
— C’est moi qui ai donné l’ordre de vous supprimer les journaux,
répondit le docteur Forester. Johns a agi sans réfléchir… ces longues
conversations sur la guerre… vous vous êtes trop agité. Poole m’a dit
combien vous étiez exalté hier au jardin. »
Les yeux baissés, et tout à l’examen de son apparence peu flatteuse
dans son pyjama à raies, Digby rétorqua presque agressivement :
« Je ne permettrai pas qu’on me traite comme un infirme ou
comme un gamin…
— Il semblerait que vous vous imaginez avoir des aptitudes…
comment dirai-je… vous croyez avoir été détective…
— Simple plaisanterie, expliqua Digby.
— Je puis vous assurer que vos occupations étaient toutes
différentes… complètement différentes, répéta le docteur Forester.
— Qui étais-je ? Quelle était ma vie ?
— Peut-être qu’un jour il sera nécessaire que je vous le dise », et,
avec ces paroles, le docteur Forester semblait proférer une menace.
Puis, continuant : « Oui, il deviendra peut-être nécessaire que je vous
le dise, afin d’éviter que vous commettiez quelque idiotie… »
Et tandis que le docteur Forester essayait de ramener Digby à la
raison, Johns se tenait tout penaud, le regard au sol, dans une
attitude de grande humilité.
« J’en ai assez, explosa Digby, je veux partir d’ici. »
Le calme et noble visage du docteur Forester se chargea
brusquement des signes d’un vif mécontentement et il répondit
sèchement :
« En payant votre note, j’espère ?
— Je l’espère aussi. »
Les signes apparents de mécontentement disparurent du visage du
docteur, et il ajouta :
« Mon cher Digby, il faut être raisonnable… Vous êtes très
malade… vraiment très malade. Vous ne vous souvenez plus des
vingt dernières années de votre vie… vous êtes loin d’être rétabli… et
hier, tout à l’heure même, vous vous êtes laissé aller à un
emportement que je redoutais et que j’espérais éviter. »
Posant sa main sur la manche du pyjama de Digby, il ajouta :
« Je ne voudrais pas avoir à vous interner comme incurable.
— Mais je suis aussi sain d’esprit que vous… vous devriez le
savoir !
— Le major Stone pensait de même… J’ai cependant dû le faire
transférer à l’infirmerie. Il était obsédé par des idées qui le rendaient
susceptible de se livrer à des actes de violence…
— Mais moi…
— Les symptômes de votre cas se rapprochent de ceux du major
Stone… cette agitation… »
Tout en parlant, le docteur avait laissé sa main sur le bras de
Digby, et, à travers l’étoffe du pyjama, celui-ci la sentait, chaude,
douce et moite.
« Ne vous tracassez pas, continua le docteur Forester, nous ne
vous laisserons pas en arriver là, mais, pour quelque temps, il vous
faut beaucoup de repos et de tranquillité… de la nourriture saine,
beaucoup de sommeil… quelques potions… pas de visites, pas même
notre ami Johns, et surtout, aucun sujet de conversation qui vous
exciterait…
— Mlle Hilfe ? questionna Digby.
— C’était une erreur de ma part, confessa le docteur Forester, nous
ne sommes pas encore assez forts… j’ai dit à Mlle Hilfe de ne pas
revenir. »
CHAPITRE II

L’INFIRMERIE

I
LORSQU’ON se donne la peine d’effacer les annotations faites au
crayon dans les marges d’un livre, il faut le faire complètement, car
pour conserver un secret, on ne saurait prendre trop de précautions.
Si le docteur Forester avait apporté plus de soins à faire
disparaître les marques faites dans les marges de Mes convictions de
Tolstoï, M. Rennit n’aurait peut-être jamais percé le mystère de la
disparition de Jones, Johns aurait sans doute continué à vénérer ses
héros, le major Stone aurait graduellement perdu le peu de raison
qui lui restait, tout en moisissant entre les quatre murs rembourrés
d’une cellule de l’infirmerie et presque certainement Digby serait
resté… Digby.
En effet, ce furent ces annotations mal effacées qui tinrent Digby
éveillé et songeur après un jour de solitude et d’ennui. Il était
impossible de respecter quelqu’un qui n’a pas le courage de ses
opinions et, une fois le respect disparu, toutes les suppositions
étaient permises au sujet du docteur Forester dont le visage perdait
du même coup sa noblesse, son aspect imposant et aussi sa
compétence.
De quel droit lui interdisait-il les journaux, et, par-dessus toute
chose, de quelle autorité jouissait-il pour interdire les visites d’Anna
Hilfe ?
En cette conjecture, Digby ressentait exactement la désillusion de
l’écolier qui s’aperçoit que son professeur cache des secrets dont il a
honte… d’un seul coup, il ne le reconnaissait plus digne de respect,
et, tout comme un élève, Digby organisa la révolte.
À vingt et une heures, entendant le bruit du moteur d’une auto, il
écarta précautionneusement ses rideaux et aperçut le docteur
Forester qui partait, ou plutôt, Poole conduisant la voiture où avait
pris place le docteur.
Avant d’avoir constaté le départ de Poole, Digby n’avait projeté
qu’une manifestation sans importance : une visite à la chambre de
Johns qu’il espérait bien arriver à faire parler. Mais maintenant, il se
sentait plus sûr de lui-même ; il visiterait donc la fameuse
« infirmerie » et pousserait l’audace jusqu’à essayer de parler au
major Stone ; les malades devaient s’unir contre la tyrannie et, à
cette pensée, il se souvint de la délégation qu’il avait conduite devant
le proviseur de son lycée pour protester contre les leçons de
trigonométrie que – contre toutes les règles de l’enseignement des
lettres – voulait imposer un nouveau professeur.
Il était étonnant combien ce souvenir lui paraissait à la fois récent
et éloigné… sa mémoire ne lui permettait pas encore de placer les
événements dans leur ordre chronologique.
Entrebâillant la porte de sa chambre pour jeter un coup d’œil dans
le couloir, Digby fut saisi d’une excitation nerveuse non dénuée de
gaieté ; il appréhendait cependant les sanctions auxquelles il
s’exposait, et, conscient des risques qu’il encourait, il considérait son
entreprise comme héroïque, digne de son amour. Son imagination le
jetait dans une sorte de volupté à laquelle se mêlait confusément
quelque sensualité se rapprochant par exemple de celle d’un jeune
garçon se vantant d’avoir couru le risque d’une raclée par amour
pour son amie.
Suivant leur état de santé, les malades allaient se coucher plus ou
moins tôt, mais, à vingt et une heures trente, tous étaient supposés
s’être retirés et même endormis… Mais qui dort à volonté ?
Passant devant la chambre de Davis, Digby entendit les
gémissements irrésistibles d’une crise de larmes. Plus loin, au bout
du couloir, la porte de Johns était ouverte et le rai de lumière qui
coupait la pénombre du corridor indiquait que l’électricité était
allumée. Enlevant ses pantoufles, Digby traversa en trombe, mais
cette précaution se révéla inutile car Johns n’était pas chez lui… sans
doute son besoin de compagnie l’avait poussé à aller causer un brin
avec le concierge. Sur son bureau, on apercevait une pile de
journaux… sans doute ceux qu’il avait choisis pour Digby parmi la
collection du docteur, avant l’interdiction… La tentation de les lire
fut forte, mais pas assez, cependant, pour éclipser les dispositions
aventureuses de Digby qui, ce soir-là, allait oser ce que tout autre
malade n’avait jamais fait de son plein gré : pénétrer les secrets de la
mystérieuse « infirmerie ». Avançant précautionneusement et
silencieusement, les mots « pionnier », « peau rouge », « indien » lui
venaient à l’esprit…
Les lumières du salon étaient éteintes, mais comme les rideaux
n’avaient pas été tirés, la lune jetait une clarté spectaculaire sur le
mobilier familier, et dans le silence de la nuit, on entendait le bruit
argentin de la fontaine avec une netteté surprenante. Les
exemplaires du Tatler étaient méticuleusement rangés en piles sur
les tables, les cendriers avaient été enlevés et les coussins, dans leur
régulier alignement, donnaient à la pièce l’aspect de ces expositions
de meubles où le public est tenu distance par des cordons. La
prochaine porte qu’il ouvrit le mena en face du bureau du docteur
Forester et, comme il prenait grand soin de tout refermer derrière
lui, Digby avait la sensation qu’il se coupait lui-même toute retraite.
Attentif au moindre bruit, l’explorateur sentait les pulsations de
son cœur faire vibrer tout son être comme les coups de piston d’une
énorme pompe.
Devant lui, au fond du couloir, venait de lui apparaître la porte
couverte de moleskine verte qu’il n’avait jamais vue ouverte et qui
conduisait à « l’infirmerie ». Brusquement, Digby se revit enfant,
s’échappant du dortoir… osant plus qu’il ne le voulait réellement…
espérant que la porte serait fermée de l’extérieur, et que, l’honneur
une fois satisfait, il ne lui resterait plus qu’à retourner au lit.
Cependant, la porte s’ouvrit sans difficulté pour en découvrir une
seconde, nécessaire sans doute afin d’étouffer les bruits et ne pas
déranger le docteur lorsqu’il occupait son bureau.
À sa surprise, la deuxième porte n’était pas fermée non plus, et,
tandis qu’il la poussait pour se donner passage, la première se
referma avec un grincement se rapprochant étrangement d’un
soupir.
Digby se tint immobile et prêta attentivement l’oreille… Le tic-tac
métallique d’une pendule auquel se joignait le bruit que fait l’eau qui
tombe goutte à goutte d’un robinet mal fermé troublait seul le
silence.
Le dallage du sol attestait que cette annexe avait autrefois servi
pour les communs ; Digby, avec ses pantoufles, foulait une épaisse
couche de poussière.
L’escalier, tout en bois, était si malpropre, que depuis très
longtemps sans doute il n’avait été ciré, et le droguet qui le recouvrait
était usé jusqu’à la trame. Quel contraste avec la pimpante maison de
santé séparée seulement par une porte ! Tout était dans un état
d’abandon complet, pouvant se traduire ainsi : « Nous n’avons plus
d’importance… personne ne vient ici… notre seul devoir est de nous
tenir bien tranquille, de façon à ne pas déranger le docteur. » Si ce
n’avait été le tic-tac de la pendule et le faible relent particulier aux
cigarettes éteintes… aux cigarettes bon marché, et, à cette odeur,
Digby, sans pouvoir dire pourquoi, fut saisi d’une crainte que son
cœur manifesta par des battements désordonnés.
Poole devait probablement vivre dans cette pièce où l’on entendait
la pendule… et, chaque fois qu’il pensait à Poole, Digby avait comme
l’intuition qu’il lui arriverait un malheur tandis que des
réminiscences, vagues encore, lui revenaient à l’esprit.
Tout à ses pensées, il oublia momentanément le major Stone et se
dirigea, ou plutôt son odorat lui indiqua la chambre de Poole.
Elle était située à l’extrémité du couloir, là d’où venait le bruit du
robinet mal fermé… une grande chambre carrée, dallée, dépourvue
de confort – sans doute une ancienne cuisine –, qu’un rideau divisait
en deux. L’atmosphère respirait l’abandon, une sorte de pauvreté
voulue, comme si l’on s’était évertué à marquer par son
aménagement quelque originalité de caractère… des bouts de
cigarettes jonchaient le sol, une pendule et une pauvre théière
servaient de serre-livres à des bouquins entassés pêle-mêle sur une
penderie… les œuvres de Carlyle, les biographies de Napoléon, de
Cromwell et quelques brochures traitant des problèmes de la
jeunesse, de la main-d’œuvre, de l’Europe et de Dieu.
Les fenêtres étaient toutes fermées, et lorsque Digby souleva le
rideau tout crasseux, il découvrit un lit – une sorte de grabat – où
Poole s’était reposé sans prendre la peine de le remettre en ordre.
Dans un coin se trouvait un évier où dégouttait le robinet mal fermé,
aux barres du lit pendait, hideux, un cuir à rasoir, et sur le rebord de
la fenêtre, trônait une ancienne boîte de conserves ayant contenu de
la langouste, et maintenant toute pleine de vieilles lames de rasoir.
Telle une chambre d’hôtel, cette pièce était dépourvue de tout
confort et donnait l’impression que son occupant, n’étant que de
passage, n’aurait su prendre la peine d’y rien changer, pas même une
des taches qui en souillaient les murs. Une valise entrouverte laissait
entrevoir des caleçons sales qui complétaient l’apparence misérable
de cet intérieur.
Comme on retourne une pierre, vous retourniez l’élégante maison
de santé et voilà ce que vous trouviez par-dessous.
L’odeur particulière de tabac ordinaire infectait l’endroit, et le lit,
parsemé de miettes de pain, indiquait que Poole mangeait après
s’être couché.
Son regard s’appesantissant sur les miettes. Digby se sentit saisi
de tristesse mêlée d’inquiétude à l’appréhension de dangers qu’il
n’aurait su préciser, et de cette sensation se dégageait une sorte de
déception de ne pas voir ses craintes se réaliser… Une sensation
semblable à celle qu’éprouverait un jeune homme devant un match
de cricket mal joué, ou encore à la déception de ne pas revoir ses
parents à l’époque des vacances, et Digby se revoyait devant le
« king’s Arms », attendant une amie qui ne venait jamais au rendez-
vous. Dans son imagination, il ne trouvait rien de comparable au
sanatorium qui, entouré et isolé par son grand jardin, apparaissait
comme un rêve. Était-il possible que la vie quotidienne fût comme
ceci ? Et dans ses souvenirs, il retrouvait une pelouse, le thé qui y
était servi, un salon avec des petites tables et des murs garnis
d’aquarelles, un piano que nul ne touchait, et le parfum persistant
d’eau de Cologne… Était-ce cela la vie familière ? Y arriverions-nous
tous tôt ou tard ? L’avait-il vécue également ?
Mais l’intuition du danger qu’il pressentait imminent le ramena
aux réalités et au pauvre major Stone.
Le docteur et Poole pouvaient fort bien survenir d’un moment à
l’autre, et, bien qu’il ne leur reconnût aucune autorité, il n’en était
pas moins inquiet des sanctions que son audace pourrait lui valoir. À
pas feutrés, il avança donc le long du couloir et, après avoir
emprunté le petit escalier crasseux, atteignit le premier étage… Un
silence de mort y régnait aussi… même le tic-tac de la pendule ne
s’entendait plus. Des sonnettes pendaient suspendues à des fils de fer
rouillés ; sans doute elles avaient été destinées à appeler les
domestiques, car elles étaient étiquetées « Bureau », « Salon »,
« Chambre d’Ami 1 », « Chambre d’Ami 2 », etc. Faute de servir, elles
étaient couvertes de poussière et entourées de toiles d’araignées,
comme des joyaux précieux dans leur écrin.
Les fenêtres à barreaux qu’il avait aperçues du jardin, étaient au
deuxième, et ce fut presque à regret qu’il s’élança dans cette
direction. À chaque pas qu’il faisait, il rendait toute retraite encore
plus difficile, mais s’étant juré de parler à Stone il était bien décidé à
aller jusqu’au bout. Une fois au second étage, il avança le long du
couloir tout en appelant à demi-voix : « Stone… Stone… »
Mais aucune réponse ne lui parvint. Seul le vieux linoléum tout
déchiré craquait sous ses pas, tandis que ses pantoufles se prenaient
aux accrocs. Une fois encore, cette exploration le long de ce couloir
semblait lui rappeler quelque peu son passé, et il s’y sentait plus à
l’aise qu’en cette spacieuse pièce qui lui était réservée dans l’autre
aile du sanatorium.
« Stone… Stone… » criait-il, et, à sa grande satisfaction, il entendit
une voix anxieuse lui parvenir au-delà d’une des portes qu’il venait
de dépasser.
« Barnes… est-ce vous Barnes ?
— Chut ! » répondit Digby, et, approchant ses lèvres du trou de la
serrure, il ajouta : « Ce n’est pas Barnes… c’est Digby.
— Bien sûr, bien sûr, marmotta Stone dans un soupir, Barnes est
mort… il est mort et moi je rêve tout éveillé…
— Êtes-vous là, Stone ? Êtes-vous sauf ?
— J’ai passé par de terribles moments, répondit Stone si bas que
Digby parvint tout juste à l’entendre, oui, de terribles moments,
répéta-t-il, je ne voulais pas réellement faire la grève de la faim…
— Approchez-vous de la porte, je vous entends à peine.
— Ils m’ont fourré dans une camisole de force… j’étais violent et
dangereux, disaient-ils… mais, ils mentent… c’est de la trahison… de
la pure trahison… »
Stone avait dû réussir à s’approcher de la porte, car sa voix
s’entendait mieux. Il ajouta :
« Je sais bien que j’ai été un peu exalté, nous le sommes tous ici,
n’est-ce pas ? Mais je ne suis cependant pas fou… ce n’est pas juste…
je ne suis pas fou…
— Qu’avez-vous fait ?
— Je voulais seulement trouver l’endroit idéal pour prendre l’île en
enfilade. Depuis des mois, ils ont commencé à y creuser, et un soir je
les ai surpris à leur travail… je ne pouvais en rester là. Le Boche n’a
pas l’habitude de perdre du temps. Alors je me suis aventuré dans
cette fameuse « infirmerie », jusqu’à la chambre de Poole…
— Et alors ?
— Je n’avais pas l’intention de les effrayer, mais je voulais leur
expliquer de quoi il retournait.
— Effrayer ? demanda Digby.
— Je tombai sur le docteur et Poole qui faisaient quelque chose
dans l’obscurité… » et la voix s’interrompit brusquement ; c’était
terrible d’entendre un homme sangloter derrière ce verrou.
« Mais le souterrain, questionna Digby, vous avez sans doute
rêvé…
— Cette sonde… affreux… affreux… je ne voulais pas faire la grève
de la faim… je craignais seulement qu’ils m’empoisonnent.
— Vous empoisonner ?
— Trahison… perfidie, répliqua la voix… Écoutez, Barnes…
— Mais je ne suis pas Barnes », interrompit Digby… Une fois de
plus un soupir se fit entendre, et Stone continua :
« Bien sûr… excusez-moi… je déraisonne, n’oubliez pas que je suis
un peu piqué… après tout, ils ont peut-être raison.
— Qui est Barnes ?
— C’était un brave homme… ils l’ont eu sur la plage… Ne faites pas
attention, Digby, je suis vraiment fou, et chaque jour, ça va un peu
plus mal. »
Par une des fenêtres, sans doute entrouverte, à l’étage inférieur, le
bruit d’une auto s’arrêtant de vint perceptible, et Digby, s’approchant
encore du trou de la serrure, articula :
« Je ne peux pas rester ici plus longtemps. Vous entendez, Stone ?
Écoutez bien, vous n’êtes pas fou… vous vous faites des idées ; ils
n’ont pas le droit de vous isoler ainsi. Tenez bon, je vous en sortirai…
Tenez bon, surtout.
— Vous êtes un brave type, Digby.
— Ils m’ont menacé de l’infirmerie.
— Vous ? balbutia Stone… Mais vous êtes… très tranquille et
raisonnable. Nom de Dieu, peut-être bien que je ne suis pas fou…
puisqu’ils ont envisagé de vous enfermer, ça n’a pas d’autre nom…
oui, nous sommes en pleine trahison…
— Tenez bon !
— Ne craignez rien, allez… la solitude, le doute… oui, le doute… je
ne savais plus si je devais les croire. »
L’auto s’éloignait à présent.
« N’avez-vous aucun parent ?
— Pas âme qui vive, répondit Stone ; j’étais marié, mais ma femme
m’a laissé tomber. Elle a eu bien raison… oui, raison… trahison,
toujours la trahison !
— Je vous tirerai d’affaire… je ne sais pas trop comment, mais je
réussirai.
— Cet îlot… il ne faut pas le perdre de vue, vous savez… Enfermé
comme je le suis, je n’y puis rien, mais ça n’a aucune importance. Si
je pouvais seulement disposer de cinquante de ces bougres que je
commandais…
— Je surveillerai l’îlot, assura Digby.
— Je pensais que les Boches s’en étaient emparés… mais parfois
j’embrouille tout…
— Il faut absolument que je parte… Tenez bon, n’est-ce pas ?
— Je tiendrai, soyez tranquille, mon ami, j’en ai vu bien d’autres,
vous savez… Quand même, j’aimerais bien que vous ne partiez pas si
vite.
— Je reviendrai vous chercher… c’est promis. »
Mais Digby ne savait vraiment pas comment il tiendrait sa
promesse. Un remous de pitié lui bouleversa l’âme, et, sous cette
influence, il aurait été capable de tuer pour soulager la torture de ce
malheureux. Il le revoyait avançant carrément dans l’étang boueux…
les yeux d’un bleu si pâle, la moustache martiale, et l’impression de
sécurité qui se dégageait de sa personne. La reconnaissance de
« l’infirmerie » s’était révélée beaucoup plus facile que Digby ne
l’espérait… sans doute l’absence du docteur Forester avait duré plus
longtemps qu’il ne l’avait prévu.
Il retrouva sans encombre la porte couverte de moleskine verte et
son grincement, après lui avoir livré passage, lui rappelait cette fois
le soupir anxieux de Stone lui demandant de ne pas tarder à venir le
délivrer. Vivement, Digby traversa le salon et grimpa
précautionneusement l’escalier qui menait à l’étage où se trouvait la
chambre de Johns. Ce dernier était toujours absent, et, regardant la
pendule sur son bureau, Digby se rendit compte que sa visite à
« l’infirmerie » n’avait duré que douze minutes seulement. Les
journaux épars sur le bureau reflétaient la lumière crue de la lampe
cachée sous un abat-jour. Digby se sentait comme un explorateur de
rêve de retour à la maison pour trouver le calendrier ouvert à la
même page.

II
Digby n’avait plus peur de Johns. Il entra et jeta un coup d’œil sur
ces journaux qui avaient mécontenté le docteur. Johns les avait
classés par dates, en soulignant même certains passages… sans doute
lui aussi s’était-il senti attiré par le métier de détective…
Et Digby lut :
« Le ministère de l’intérieur avait déjà répondu à une question de
ce genre. Il s’agissait d’un dossier disparu dans des circonstances
mystérieuses. En réalité, le dossier n’avait jamais disparu. On n’avait
à déplorer qu’une légère indiscrétion, mais le document n’avait
jamais été perdu de vue par… » et là s’étalait en toutes lettres le nom
de la personnalité respectée de tous, dont Johns ne se souvenait plus.
Après une telle déclaration, comment pouvait-on encore insinuer que
les documents en question avaient été photographiés ? C’eût été
accuser le personnage dont il s’agissait, non pas d’indiscrétion, mais
bien de trahison. Sans doute, il aurait été plus prudent de confier aux
coffres du ministère la garde de secrets si importants, mais la parole
donnée au ministre lui-même, assurait que la personnalité en ayant
charge ne l’avait pas quitté des yeux… Le Times, le grand quotidien
de Londres, suggérait à mots couverts qu’il serait intéressant
d’enquêter au sujet de l’origine de ces rumeurs calomnieuses…
L’ennemi essayait-il de saper la confiance due à nos chefs ?
Trois ou quatre jours plus tard, la presse ne parlait plus de cet
incident.
Ces numéros périmés de la presse quotidienne se révélaient d’un
intérêt à la fois fascinant et effrayant… Digby avait eu à réapprendre
petit à petit bien des noms qui lui avaient été familiers, mais à
chaque page des journaux, il rencontrait celui d’un homme en vue
dont il n’avait jamais entendu parler, et parfois celui de quelqu’un
qu’il connaissait… quelque homme d’État dont on parlait depuis près
de vingt années.
Digby ressentait le même étonnement que Rip Van Winckle après
un sommeil de vingt-cinq ans… les gens qu’il connaissait de nom lui
rappelaient sa jeunesse. D’autres devant lesquels semblait s’ouvrir
un brillant avenir, avaient été relégués au ministère du Commerce,
et, bien entendu, les destinées du pays étaient maintenant confiées à
un homme que l’on considérait autrefois comme trop intelligent et
pas assez diplomate. Digby arrivait encore à se souvenir de l’avoir
entendu siffler par d’anciens combattants, alors que devant un
tribunal, il avait proféré d’amères vérités sur une campagne
désastreuse. À présent, cet homme avait réussi à faire avaler à son
peuple des pilules bien plus amères.
Digby tourna la feuille du journal qu’il feuilletait, et, distraitement,
lut sous une des illustrations : « Arthur Rowe, que la police aimerait
interroger au sujet… », mais le crime ne l’intéressant pas, il ne
poursuivit pas… La photographie représentait un homme maigre
rasé de frais… Tous les assassins se ressemblent, pensa Digby, ou
alors, c’est la mauvaise qualité de l’illustration. Mais le crime, du
moins, le crime de la variété domestique, ne l’intéressait pas.
Un craquement brisa le silence, et Digby se retourna d’une seule
pièce pour apercevoir Johns sur le pas de la porte.
« Bonsoir, Johns.
— Qu’est-ce que vous faites ici ?
— Mais vous le voyez, je lisais les journaux.
— Mais vous avez entendu ce que le docteur a dit…
— Excepté pour ce pauvre Stone, nous ne sommes pas encore en
prison, vous savez ! Il s’agit, en effet, d’une agréable maison de
santé… de repos même, où je suis temporairement, par suite d’une
amnésie momentanée. » Johns l’écoutait avec une intense curiosité.
Il ajouta donc :
« N’êtes-vous pas d’accord ?
— Il le faut bien.
— N’exagérons rien. Je ne vois pas pourquoi, lorsque je n’ai pas
sommeil, je ne pousserais pas jusqu’à votre chambre pour un brin de
causette ou pour quelques instants de lecture.
— Comme c’est simple.
— Mais ce n’est pas l’avis du docteur, n’est-ce pas ?
— Quoi qu’il en soit, un malade doit suivre son traitement à la
lettre…
— Ou changer de médecin… Savez-vous que j’ai décidé de changer
de docteur ?
— Vous n’allez pas partir, dites ? » Et la voix de Johns trahissait
l’épouvante.
« Si, je vais vous quitter.
— Ne vous emportez pas, je vous en prie… le docteur Forester est
un grand homme qui a beaucoup souffert… voilà pourquoi il est
quelque peu excentrique. Cependant, je vous l’assure, la sagesse veut
que vous restiez ici.
— J’en ai assez, Johns.
— Encore un mois… rien qu’un mois, plaida Johns. Avant la visite
de cette jeune fille, vous faisiez de rapides progrès… rien qu’un mois
encore… je parlerai au docteur, et je suis sûr qu’il vous permettra de
lire les journaux… peut-être même ira-t-il jusqu’à lui permettre de
recommencer ses visites. Ne faites rien jusqu’à ce que je lui aie
parlé… il est si susceptible qu’il se froisse pour un rien.
— Johns, répondit Digby, dites-moi donc pourquoi vous avez si
peur que je parte ? »
Dans le mouvement de tête que fit Johns, les verres sans monture
de ses lunettes reflétèrent la lumière de la lampe sur les murs et,
perdant toute prudence, Johns expliqua :
« Je ne suis nullement effrayé par la perspective de votre départ…
j’ai peur… oui, je crains qu’il ne vous permette pas de partir. »
Tandis qu’ils parlaient, un bruit de moteur leur parvint du dehors.
« Quel secret cache le docteur ? » Et, devant le signe d’impuissante
ignorance que faisait Johns, Digby insista :
« Il cache sûrement quelque chose dont il a honte… ce pauvre
diable de Stone a surpris quelque chose d’anormal et, pour s’en
débarrasser…
— C’est seulement pour son bien… seulement pour son bien… le
docteur Forester sait ce qu’il fait ; c’est une lumière, Digby.
— Pour son bien… laissez-moi rire ! Je reviens de l’infirmerie et
j’ai parlé à Stone…
— Vous êtes allé à l’infirmerie ?
— Et vous… ?
— C’est défendu, répliqua Johns.
— Suivez-vous toujours à la lettre les instructions du docteur
Forester ?
— C’est un grand médecin, Digby. Vous ne comprenez pas… le
cerveau est un mécanisme des plus délicat… un rien en dérange
l’équilibre… Il faut faire confiance au docteur Forester.
— Je m’en garderai bien.
— Il ne faut pas dire ça. Si vous saviez seulement combien il est…
compétent, la peine qu’il se donne… il veut simplement vous
protéger, vous donner asile jusqu’à votre complet rétablissement.
— Stone a surpris quelque chose d’anormal et on l’a mis au secret.
— Mais non, mais non. » Et Johns reposa timidement une main
sur la pile de journaux comme pour se donner confiance à lui-même.
Puis il continua :
« Si seulement vous saviez, Digby. Il a tant souffert… jalousies,
malentendus… mais il est grand, bon, et si dévoué…
— Stone en dirait-il autant ?
— Si vous pouviez seulement savoir… »
Mais Johns fut interrompu par une voix sèche et acerbe :
« Je pense qu’il est plus que temps qu’il sache… »
À la vue du docteur Forester qui venait de prononcer ces paroles,
Digby, à la pensée d’éventuelles sanctions, se sentit frémir d’une
véritable angoisse.
Voulant s’excuser, Johns balbutia :
« Je ne lui avais pas permis, docteur… »
Mais le docteur Forester l’interrompit :
« Je sais, je sais, Johns, vous êtes dévoué… très dévoué. J’aime le
dévouement lorsqu’il est loyal comme le vôtre. »
Tout en parlant il enlevait les gants qu’il avait portés pendant sa
randonnée en voiture, et, tout en regardant ses belles mains d’une
blancheur d’albâtre, il continua :
« Je me souviens combien vous m’êtes resté fidèle lors du suicide
de Conway… je n’oublie jamais, vous savez… Avez-vous jamais
raconté à Digby le suicide de Conway ?
— Jamais… jamais, se défendit Johns.
— Mais c’est un cas analogue dont il devrait connaître les détails…
n’oubliez pas que Conway souffrait également d’amnésie cérébrale.
La vie lui pesait, voyez-vous, et sa neurasthénie aiguë a dégénéré en
amnésie. J’ai essayé de mon mieux de le remonter physiquement et
moralement, afin de lui permettre d’être d’attaque lorsque la
mémoire lui reviendrait. Que de temps précieux perdu avec Conway !
Johns vous dira combien j’ai été patient alors qu’il était d’une
impertinence insupportable. Mais hélas, je ne suis pas un saint, et un
jour j’ai perdu patience… ça m’arrive très rarement, Digby, mais
parfois le vase déborde… J’ai révélé toute la vérité à Conway, et, le
soir même, il se suicidait. Voyez-vous, le temps et le repos n’avaient
pas été d’assez longue durée pour lui permettre de retrouver son
équilibre mental. Son acte me causa de nombreux ennuis, mais
Johns me fut fidèle, car il comprend qu’un bon psychologue doit
parfois partager la faiblesse morale des malades… après tout,
sommes-nous toujours sains d’esprit ? C’est ainsi qu’on gagne leur
confiance, et pas seulement ainsi… »
Le docteur Forester avait parlé posément, de la voix calme du
conférencier qui sait tenir son auditoire sous le charme de son
éloquence et de son érudition ; toutefois, ce journal qu’il déchirait en
fines bandelettes attestait de son agitation intérieure.
« Mais mon cas est totalement différent, docteur Forester, objecta
Digby, je n’ai perdu la mémoire que par suite de l’explosion d’une
bombe… rien n’a réellement touché mon cerveau.
— Le croyez-vous vraiment ? répliqua le docteur Forester. Sans
doute croyez-vous aussi que Stone avait perdu la raison par suite
d’un choc, d’un ébranlement nerveux occasionné par quelque
déflagration ? Ce n’est pas si simple, allez… nous contribuons à notre
propre folie… oui, à notre propre démence. Stone fut déraisonnable,
ne voulut rien entendre, et maintenant en parlant de trahison à tout
bout de champ, il voudrait expliquer son attitude… Mais ce furent ses
trahisons à lui qui mirent Barnes, son ami…
— Et vous me réservez une surprise à moi aussi, docteur
Forester ? » interrompit Digby, qui reprit de l’audace en se rappelant
que cet homme n’avait pas le courage de ses opinions, au point
d’effacer ses annotations dans un livre de Tolstoï. Il continua :
« Que faisiez-vous avec Poole dans l’obscurité lorsque Stone vous
a vu ? »
Digby avait lancé sa question au hasard, par pure provocation. Il
croyait en effet que Stone lui avait raconté une rencontre que son
cerveau détraqué avait imaginé de toutes pièces. Il ne s’attendait
certainement pas à couper tout net la tirade du docteur Forester. Le
silence qui suivit fut pesant, désagréable, et Digby termina
piteusement :
« Et les tranchées… »
La bouche légèrement entrouverte, laissant nerveusement
échapper un filet de salive, le docteur Forester dévisageait Digby.
« Allez donc vous coucher, Digby, conseilla Johns, nous
reparlerons de tout cela demain matin.
— Je suis prêt à aller dormir maintenant. »
En prononçant ces mots, Digby venait de se rendre compte du
ridicule de sa tenue… Sa robe de chambre traînant sur ses pantoufles
sans talons, et à cette constatation se mêlait, comme pour encore le
troubler davantage, l’impression d’avoir dans son dos un homme
armé d’un fusil.
« Attendez un moment, continua le docteur Forester, je ne vous ai
pas encore tout dit… lorsque vous aurez entendu ce que j’ai à vous
dire, vous pourrez choisir entre la fin de Conway et celle qui attend
Stone. Il y a encore de la place pour vous à l’infirmerie, vous savez…
— Avant tout autre, vous devriez y être interné, docteur Forester,
rétorqua Digby.
— Vous êtes idiot… oui, un idiot doublé d’un amoureux ; j’observe
mes malades et je ne me trompe pas. À quoi cela vous sert-il d’être
amoureux ? Vous ne connaissez même pas votre nom ! »
Et, déchirant le coin d’un journal, il le présenta à Digby en
ajoutant :
« Mais regardez donc… c’est votre photographie… celle d’un
meurtrier… de quoi vous donner à réfléchir ! »
Il s’agissait de la photographie que Digby avait remarquée sans
toutefois s’y attarder… L’insinuation était gratuite et absurde. Digby
s’en défendit :
« Mais ça ne me ressemble pas !
— Alors, allez vous regarder dans une glace… et vous
recommencerez à vous rappeler… Vous avez du pain sur la planche.
— Docteur, protesta faiblement Johns, ce n’est pas la façon…
— Il l’a voulu… Conway aussi l’avait voulu. »
Mais Digby ne sut jamais si Johns avait d’autres remarques à
formuler… il s’était élancé le long du corridor et, dans sa course folle,
il s’empêtra dans la cordelière de sa robe de chambre, buta, tomba
sans même s’en apercevoir. Une seule idée le hantait : une glace…
une glace où il pourrait se regarder.
Une fois dans sa chambre, son miroir lui refléta l’image, qui lui
était devenue familière, d’un visage maigre avec une barbe.
Le parfum de fleurs fraîchement cueillies flottait dans l’air de cette
pièce où il avait vécu quelques heureux moments… Comment
pouvait-il croire ce que venait de dire le docteur Forester ? se
demandait-il. C’était certainement une blague… une erreur… de plus,
c’était impossible… ça ne tenait pas debout…
Encore tout bouleversé, le cœur battant à grands coups, Digby tout
d’abord n’arriva pas à discerner distinctement les traits de
l’illustration, mais petit à petit, il refusa de se reconnaître devant la
photographie de ce maigre visage tout rasé aux yeux si tristes.
Décidément, cela n’avait ni queue ni tête : il n’arrivait pas à trouver
de relations entre les souvenirs de sa jeunesse et cet Arthur Rowe
que la Sûreté voulait interroger au sujet de… mais l’entrefilet ne
disait pas pourquoi et le docteur Forester avait déchiré le journal.
« Au cours des vingt dernières années, je n’ai pas pu tomber si bas, se
disait Digby. Quoi qu’ils puissent en dire, je suis bien moi-même et
ce n’est pas parce que j’ai perdu la mémoire que j’ai changé. »
Cette photographie, comment pouvait-elle avoir, quelque rapport
avec Anna Hilfe ? se demanda-t-il. Puis, brusquement, il se souvint
de son étonnement lorsqu’Anna lui avait répondu : « C’est mon
devoir, Arthur. »
Ne voulant pas se laisser convaincre, il s’approcha encore plus
près du miroir et, cachant de ses mains la partie inférieure de son
visage et sa barbe, il dévisagea son image… Hélas, le long nez
légèrement tordu et les yeux au regard toujours triste étaient d’une
irréfutable éloquence.
S’agrippant de ses mains à la toilette, il se raidit sous le coup de
l’aveuglante révélation dont il venait d’avoir la certitude. Et, se
parlant à lui-même, il murmura :
« Oui, je suis Arthur Rowe… mais je ne suis pas Conway, et je ne
me suiciderai pas. »
Il s’avouait être Arthur Rowe, mais cependant il ne comprenait pas
encore les phases de ce retour à sa véritable personnalité : en effet,
ne se souvenant que de sa jeunesse, il allait en quelque sorte
recommencer entièrement sa vie, sans tenir compte des années
troublées qu’il avait déjà vécues. Se parlant toujours à lui-même il
continua : « Bientôt la lumière se fera dans les ténèbres où j’étais
plongé, mais je ne suis pas Conway et je ne veux pas en arriver là où
est Stone… J’ai résisté jusqu’ici et je veux tenir jusqu’au bout. »
Les sensations par lesquelles il passait n’étaient pas seulement
faites de peur ; il éprouvait aussi un élan d’inlassable courage auquel
se mêlait confusément l’esprit chevaleresque de l’adolescence. Pour
refaire sa vie, il ne se sentait désormais ni trop âgé ni trop ancré dans
des habitudes dont il ne pouvait se défaire.
Fermant les paupières pour mieux concentrer ses pensées sur
Poole, son esprit fut assailli par un flot de réminiscences confuses où
se confondaient un exemplaire du « Petit Duc » et le mot Naples –
voir Naples et puis mourir – ensuite Poole apparaissait au premier
plan… Poole affalé dans un fauteuil, mangeant un morceau de
gâteau… Enfin s’avançait le docteur Forester qui se courbait sur
quelque chose de sombre et de sanglant…
Les souvenirs se pressaient maintenant à son cerveau… un visage
de femme d’une lamentable tristesse… Il ne put en discerner les
traits que déjà la vision s’était évanouie comme quelqu’un qui se
noie.
Le passé lui revenait avec une telle violence qu’il se sentait pressé,
déchiré de toute part comme s’il supportait les transes d’un
accouchement.
Crispant encore davantage ses doigts sur la coiffeuse, il se répéta
plusieurs fois : « Il faut tenir, il faut tenir bon », et figé dans cette
attitude, il restait debout devant son miroir comme espérant y puiser
quelque baume magique capable d’atténuer le trouble immense qu’il
ressentait au fur et à mesure que la mémoire lui revenait…
TROISIÈME PARTIE

PIÈCES ET MORCEAUX
CHAPITRE PREMIER

UNE MORT ROMAINE

I
ROWE suivit l’homme en uniforme bleu. Ils montèrent ensemble
l’escalier de pierre et suivirent un long couloir avec des portes à
droite et à gauche. Quelques-unes d’entre elles étaient ouvertes, et
l’on pouvait voir de minuscules chambres, toutes pareilles comme
des confessionnaux. Une table, trois chaises raides en composaient
l’ameublement. L’homme en uniforme s’approcha d’une des portes –
il en eût choisi tout aussi bien une autre – l’ouvrit et dit :
« Attendez ici, monsieur. »
Il était très tôt. L’encadrement métallique de la fenêtre découpait
un rectangle de ciel gris et froid. Les dernières étoiles venaient à
peine de s’éteindre. Arthur se laissa choir sur l’un des sièges et
demeura prostré les mains jointes entre ses genoux. Il ne comptait
pas, il était loin d’être une célébrité ; il n’était qu’un vulgaire
criminel. L’effort qu’il avait dû faire pour suivre le gardien le laissait
extrêmement las. Il ne se souvenait plus très bien comment il était
arrivé là. Vaguement il se rappelait une longue marche, avant l’aube,
à travers la campagne pleine d’ombres, où le cri d’une chouette, le
meuglement d’une vache derrière une haie l’avaient fait tressaillir.
Puis la gare. Il marchait de long en large sur le quai : l’air sentait la
fumée, le foin coupé. Quand l’employé lui demanda son billet, Arthur
n’en possédait aucun : il n’avait pas un sou. Comment payer son
voyage ? Il pensait qu’il pourrait, au besoin, se rappeler son nom,
mais, quelle adresse donner ? L’autre s’était révélé secourable. Sans
doute avait-il eu pitié de cet homme aux traits tirés. Il lui disait :
« Vous allez bien quelque part, chez des amis ? » Et parce qu’Arthur
répondait qu’il n’avait aucun ami, qu’il désirait seulement se mettre
en rapport avec la police, l’employé avait grommelé mi-bourru, mi-
plaisant : « C’est pas la peine d’aller à Londres pour ça. »
Arthur crut un instant qu’on allait le ramener par l’oreille, comme
un méchant gamin surpris en escapade. Mais l’homme au képi s’était
écrié : « Ah ! je vois ce que c’est, vous êtes un des pensionnaires du
docteur Forester ? Eh ben, attendez, descendez à la prochaine
station, ils iront vous chercher en voiture, j’arrangerai ça. Il n’y en a
pas pour une demi-heure.
— Non, je ne veux pas.
— Pourquoi non ? Il n’y a rien de mal. Vous vous êtes perdu, voilà
tout. Faut pas vous en faire, le docteur Forester, y connaît son
métier, allez ! »
Faisant appel à toute son énergie, Arthur l’avait interrompu :
« Je dois me rendre à Scotland Yard, entendez-vous ; je le dois, il
le faut, ils ont besoin de moi là-bas. Je vous tiens pour responsable
de tout ce qui arrivera si vous essayez de m’en empêcher. »
À l’arrêt suivant, une petite gare de campagne avec un quai en
planches devant une baraque qui semblait perdue au milieu des
champs endormis, le fugitif aperçut Johns.
Son absence avait dû être signalée, et le chauffeur avait brûlé le
pavé pour venir le cueillir. Johns le vit aussi. Il s’approcha de la
portière en affectant une contenance naturelle. L’employé de chemin
de fer gesticulait derrière lui.
« Salut, vieux, dit Johns un peu empêtré. Allons, venez, la voiture
est là, dans un quart d’heure vous serez à la maison.
— Je refuse de vous suivre, cria Arthur.
— Allons, venez, ce n’est rien, le docteur était énervé, il était
surmené. Il a perdu patience, et s’est emporté. Il n’est pas méchant, il
a déjà oublié ce qu’il a dit, votre absence l’a beaucoup inquiété.
— Je refuse de vous suivre. »
L’employé s’avança pour bien montrer qu’il prêterait main-forte si
l’affaire tournait mal. D’une voix rageuse, Arthur leur cria :
« Vous n’avez encore aucune preuve contre moi, et vous n’avez pas
le droit de me forcer à descendre. »
L’employé souffla à l’oreille de Johns : « Il n’a pas de billet…
— Bon, bon, ça va », lit Johns en changeant de ton. Et, au moment
où le train s’ébranlait, il se pencha vers Arthur et murmura :
« Bonne chance, vieux », tandis qu’un rideau de vapeur jetait déjà
un voile entre Arthur, la voiture, la gare et la silhouette immobile de
Johns qui n’osait même pas agiter la main.
Tous ces ennuis appartenaient déjà au passé, et il fallait
maintenant faire face à une inculpation d’assassinat.
Tandis qu’au-dehors le ciel gris pâlissait à l’approche du jour et
que les premiers taxis s’annonçaient par le bruit strident de leurs
trompes, Rowe était toujours affaissé sur son siège.
La porte s’ouvrit brusquement pour laisser apparaître un petit
homme grassouillet en veston bleu qui, après avoir dévisagé Arthur,
lui demanda : « Savez-vous où est Beale ? », puis se retira sans
attendre le renseignement demandé.
Au loin, sur la Tamise sans doute, la sirène d’un bateau se fit
entendre, plaintive comme le dernier souffle de quelque animal
mortellement blessé. Quelqu’un, dans le couloir, sifflait une rengaine
à la mode, et l’on entendit le tintement des tasses de thé,
accompagné d’une faible odeur de hareng grillé.
Mais le petit homme qui s’était enquis de Beale entra, pour de bon
cette fois, et montra un visage de chérubin agrémenté d’une fine
moustache blonde. À la main il tenait la formule que Rowe avait dû
remplir à l’entrée de l’immeuble. « Alors vous êtes monsieur Rowe,
fit-il sévèrement, nous sommes heureux que vous vous rendiez enfin
à notre invitation. » Et il sonna un policier en uniforme auquel il
demanda : « Beavis est-il de service ? Dites-lui que j’ai besoin de
lui. »
Puis, s’asseyant, il croisa ses jambes aux cuisses trop grasses et se
plongea dans une sévère inspection de ses ongles qui, d’ailleurs,
étaient fort bien entretenus. Après les avoir attentivement considérés
sous tous les angles, il manifesta une légère inquiétude pour l’état de
l’ongle de son pouce gauche, mais cette appréhension, pour être
manifestement apparente, n’en était pas moins silencieuse… Il était
évident qu’il ne voulait pas commencer sans témoin.
Enfin, un homme immense – presque un géant – dont la
corpulence s’accommodait difficilement d’un complet de confection,
s’avança et s’assit en exhibant un crayon et un calepin. Ses oreilles
étaient démesurément grandes, semblables à de gigantesques
excroissances, de chaque côté de la tête. Il avait l’air embarrassé d’un
taureau qui s’aperçoit être entré dans un magasin de porcelaine. Le
crayon, le calepin paraissaient bien frêles entre ses mains. Il le savait
et il en souffrait.
« Alors, soupira l’homme tiré à quatre épingles, en mettant ses
mains sous ses cuisses pour protéger ses ongles, vous êtes venu ici de
votre propre chef, pour faire une déclaration, n’est-ce pas, monsieur
Rowe ?
— J’ai vu une photographie dans un journal…
— Il y a déjà longtemps que nous vous cherchons.
— C’est seulement la nuit dernière que je l’ai su pour la première
fois, répondit Arthur.
— Sans doute vous étiez un peu retiré du monde ?
— J’étais dans une maison de santé. Voyez-vous… »
Chaque fois qu’Arthur ouvrait la bouche, le crayon grinçait sur le
papier du calepin, où l’on s’évertuait à constituer un compte rendu
fidèle des déclarations de Rowe.
« Quelle maison de santé ?
— Celle du docteur Forester. » Et il donna le nom de la gare… il
n’en connaissait pas d’autre. Puis, continuant, il expliqua :
« Il parait qu’il y a eu un bombardement aérien – il toucha la
cicatrice de son front – j’ai été atteint d’amnésie… je me suis réveillé
au sanatorium sans savoir comment j’y avais été transporté… je ne
me rappelle rien, sinon quelques souvenirs de jeunesse. Ils m’ont dit
que je m’appelais Richard Digby… et, au premier abord, je n’ai même
pas reconnu la photographie. Voyez vous, avec cette barbe…
— Et maintenant vous avez recouvré vos facultés, sans aucun
doute ? coupa une voix tranchante, non dépourvue d’une légère
ironie.
— J’arrive à me souvenir un peu… mais pas complètement
encore…
— Comme c’est commode ! »
Rouge de colère, Rowe répliqua :
« J’essaie de me rappeler pour vous le dire tout ce que je sais. La
loi anglaise ne dit-elle pas qu’un prévenu est innocent jusqu’à ce que
son crime soit prouvé ? Je suis prêt à vous dire tout ce dont je me
souviens au sujet de l’assassinat… mais je ne suis pas un assassin. »
Le petit homme grassouillet commença à sourire, dégagea ses
mains pour un instant et les remit sous ses cuisses :
« C’est très intéressant, ce que vous nous dites là, monsieur Rowe,
vous parlez de meurtre, mais je n’en ai jamais parlé, moi, pas plus
qu’aucun journal… jusqu’à présent.
— Je ne comprends pas…
— Nous ne voulons pas vous prendre en traître. Lisez ce qu’il a
déclaré, Beavis. »
Rougissant nerveusement, Beavis obtempéra avec une gaucherie
comparable à celle de l’élève chargé de lire le Deutéronome au
réfectoire : « Je soussigné Arthur Rowe déclare volontairement ce
qui suit : Lorsque je me suis reconnu la nuit dernière dans une
photographie de journal, c’était la première fois que j’apprenais avoir
été recherché par la Sûreté. Souffrant d’amnésie cérébrale à la suite
d’un bombardement aérien, j’ai passé les quatre derniers mois au
sanatorium du docteur Forester. Bien que je n’aie pas encore tout à
fait recouvré la mémoire, je tiens à dire tout ce que je sais au « sujet
du meurtre de… »
Le détective interrompit Beavis et, s’adressant à Rowe :
« C’est bien là ce que vous avez dit, n’est-ce pas ?
— Oui, balbutia Arthur.
— Vous devrez signer cette déclaration… Dites-nous donc
maintenant le nom de l’homme qui a été assassiné ?
— Je ne m’en souviens pas.
— Vraiment ? À propos, qui vous a dit que nous voulions vous
interroger au sujet d’un assassinat ?
— Le docteur Forester. »
La réponse fut si spontanée que le détective en fut surpris. Beavis
même hésita, avant d’inscrire le nom indiqué.
« Le docteur Forester, dites-vous ?
— Certainement.
— Comment le savait-il ?
— Sans doute l’avait-il lu dans les journaux.
— Jamais nous n’avons parlé de meurtre. »
Saisi d’une soudaine lassitude, Arthur enserra son front de ses
mains… une fois de plus son cerveau n’arrivait pas à saisir les fils du
passé… les souvenirs affluaient maintenant, sans cependant qu’il
puisse parvenir à les associer les uns aux autres… Il ne réussit qu’à
murmurer :
« Peut-être… non, je ne sais pas… »
Dans son abattement, il lui sembla que le détective changeait
d’attitude, se faisait plus compréhensif.
Celui-ci l’encouragea :
« Dites-nous ce dont vous parvenez à vous souvenir, comme les
choses vous arrivent à l’esprit.
— Ce sera forcément confus… Tout d’abord il y a Poole, surveillant
de l’annexe de la maison de santé du docteur Forester… c’est là que
sont internés les cas violents… mais je ne crois pas qu’un tel
internement soit toujours nécessaire. Je sais avoir rencontré Poole à
l’époque… avant que je perde la mémoire… je me rappelle d’une
petite chambre minable où s’étalait une reproduction de la baie de
Naples. Je crois que j’habitais là… je ne sais trop pourquoi, car je
n’aurais jamais choisi un tel intérieur… Quel malheur que mes
souvenirs se limitent seulement à des considérations sentimentales.
— Ça ne fait rien, continuez toujours.
— Mes souvenirs ressemblent à un rêve dont on voudrait se
rappeler les moindres détails, sans toutefois y parvenir. Je vois une
grande détresse… de la peur et… oui, oui, une sensation de danger
imminent, et une saveur étrange.
— Quelle saveur ?
— Nous prenions une tasse de thé. Il voulait que je lui rende
quelque chose.
— Mais quoi ?
— Je ne me rappelle pas… C’est ridicule, mais il me semble bien
qu’il s’agissait d’un gâteau.
— Un gâteau ?
— Fait avec des œufs frais… Ensuite il y eut… » Mais Arthur se
sentait terriblement las. Dans la pièce quelques timides rayons de
soleil indiquaient que le jour s’était maintenant levé, et, avec lui, la
métropole recommençait à vivre. Arthur ressentait les affres de
l’homme en état de péché mortel qui se sent abandonné de tous alors
que d’autres reçoivent l’absolution divine… Si seulement il arrivait à
se rappeler sa profession.
« Voulez-vous une tasse de thé ?
— Avec plaisir… Je suis si fatigué.
— Allez nous chercher du thé, Beavis, et aussi quelques biscuits ou
du cake. »
Pendant l’absence de Beavis, le détective s’abstint de questionner
Rowe, mais à son retour, et lorsque Arthur étendit la main pour
prendre un morceau de cake, il prévint :
« Vous savez, il ne contient pas d’œufs frais… le vôtre avait dû être
fait à la maison, car les gâteaux des pâtissiers ne contiennent plus
d’œufs frais. »
Sans faire attention, Arthur répondit :
« Oh ! non, je ne l’avais pas acheté… je l’avais gagné. » Après un
court arrêt il continua : « Mais c’est idiot, je ne pensais plus… »
Le thé le ranimait visiblement et il ajouta :
« Vous ne traitez pas trop mal vos inculpés.
— Continuez, essayez de vous souvenir…
— Je me rappelle aussi d’un tas de gens assis tous en rond dans
une pièce obscure. J’étais si effrayé à l’idée que quelqu’un allait
passer derrière moi, afin de me donner un coup de poignard dans le
dos ou m’étrangler… Puis une voix se fit entendre, et le pire est que
j’en ressentis une peine très vive… Cependant, je n’arrive pas à me
souvenir de ce que disait la voix. Maintenant toutes les lumières
brillent et un homme gît assassiné, mort… Je suppose que je suis
accusé de ce meurtre, que vous croyez que je l’ai commis… Mais je ne
veux pas imaginer que ce soit vrai.
— Vous souviendrez-vous du visage du mort ?
— Je pense que oui.
— Vite, Beavis… dossier Q.B.7. »
Il commençait à faire chaud dans la petite pièce. Des gouttes de
sueur perlaient sur le front du détective, et sa fine moustache blonde
semblait trempée. Il enleva sa veste et dit :
« Vous pouvez en faire autant… »
Aux manches de sa chemise grise brillaient deux bracelets
élastiques. Il avait l’air d’une poupée que l’on peut déshabiller.
Beavis apporta un dossier et l’étala sur la table. Le détective ajouta
en s’adressant à Rowe :
« Maintenant examinez ces documents. Vous y trouverez quelques
photographies. Tâchez de reconnaître la victime. »
Une photo anthropométrique ressemble à celle d’un passeport :
aucun art, aucune retouche… et cependant nous nous récrions :
« C’est impossible, je n’ai pas cette tête-là ! »
Arthur feuilletait les paperasses d’un geste machinal. Il ne pouvait
encore croire s’être trouvé mêlé à de pareilles gens. Cependant il
hésita devant une des épreuves… confusément, elle lui donnait une
impression de déjà-vu. L’instantané représentait un homme aux
cheveux gominés… un stylomine était agrafé à sa poche, et ses yeux
semblaient vouloir fuir l’éclat de l’éclairage artificiel du studio
photographique. Le détective perçut cette hésitation et demanda tout
de suite :
« Est-ce que vous le connaissez ?
— Non. Pourquoi ? Pendant un instant j’avais cru que c’était un
commerçant de mon quartier ; mais non, je ne le connais pas. »
Il continua à feuilleter le dossier. Puis, comme il regardait le
policier, il s’aperçut que ce dernier semblait s’être désintéressé de
l’affaire. Il ne restait guère que quelques pages, et soudain… soudain,
il découvrit la photo… la photo du visage qu’il connaissait : un grand
front, un complet de ville très foncé. Ce visage lui en suggérait
d’autres : toute une foule de physionomies qui tournoyaient pêle-
mêle dans sa mémoire. Arthur dit brusquement :
« C’est lui ! » et se renversa étourdi sur son siège.
« Qu’est-ce que vous me chantez là ? » fit le détective. Et Arthur
l’entendit vaguement qui poursuivait : « Pendant un instant je me
suis demandé… mais il joue la comédie… inutile de perdre mon
temps…
— Ils se sont servis de mon canif, ajouta Rowe.
— N’essayez donc pas de nous raconter des histoires, interrompit
le détective. Cet homme-là n’est pas mort, il se porte aussi bien que
vous et moi. »

II
« Il vit ?
— Mais bien sûr. Qu’est-ce qui vous prend ?
— Alors… en ce cas… » Arthur sentait sa faiblesse l’abandonner…
il vit qu’au-dehors il faisait beau. Il ajouta :
« En ce cas je ne suis pas un assassin ; comment va-t-il ?
— Qu’est-ce que vous racontez ? »
Beavis n’écrivait plus. Il prit la parole à son tour :
« Je ne comprends rien à ce que vous dites. Où et quand la chose
s’est-elle passée ? Que pensez-vous avoir vu ? »
Et, comme Arthur Rowe continuait à contempler la photographie,
les souvenirs affluaient, désordonnés mais précis :
« Cette étonnante Mme… Mme Bellairs… c’était chez elle… au cours
d’une séance de spiritisme. »
Brusquement il se souvint d’une fine main tachée de sang et
s’écria :
« Mais… le docteur Forester était là. C’est lui qui nous a dit que
l’homme était mort… Alors ils ont appelé la police.
— S’agit-il du même Forester ?
— Oui, le même docteur Forester.
— Et ils vous ont permis de partir ?
— Non… je me suis échappé…
— On vous a aidé ?
— Oui…
— Qui ? »
Arthur revit distinctement la scène… le frère d’Anna Hilfe qui
l’avait aidé… il se rappelait son visage jeune et ardent. Soudain il
ressentit un choc… Non, il ne pouvait trahir le frère de son amie… Il
se contenta donc de répondre :
« Je ne me souviens plus… »
Le détective poussa un gros soupir :
« Cette affaire n’est pas de notre ressort, Beavis, nous ferions
mieux de le conduire au 59. »
Et, s’emparant du téléphone, il parla à un nommé Prentice :
« Nous vous en envoyons, se plaignit-il, mais vous ne nous en
envoyez jamais ! »
Puis, ayant raccroché, ils accompagnèrent Rowe à travers un
dédale d’escaliers et de couloirs conduisant aux quais de la Tamise.
Les fientes de pigeons sur les sacs de sable protégeant les bâtiments,
donnaient une note campagnarde à ce coin (le Londres, cependant
encombre de tramways. Bien que Beavis et l’autre détective
l’escortassent visiblement, Arthur n’y prêtait aucune attention : il
renaissait à la certitude d’être enfin un homme libre, n’ayant pas ce
crime sur la conscience, de plus, à chaque instant il arrivait à se
souvenir davantage du passé. Brusquement, dans un éclat de rire, il
lança :
« C’était le gâteau qu’il voulait…
— Gardez ça pour Prentice, répondit aigrement le détective, c’est
notre spécialiste du surnaturel. » Mais ils arrivaient à un immeuble
semblable au premier où, dans une pièce identique à celle qu’ils
venaient de quitter, ils trouvèrent un homme portant un complet de
tweed, assis tout au bord d’une chaise, dans une attitude
certainement peu confortable.
L’homme, dont le visage s’ornait d’une énorme moustache grise en
broussaille, ne souffla mot et écouta attentivement la présentation du
détective :
« Je vous présente M. Arthur Rowe que nous recherchions, et au
sujet duquel nous avons fait passer un entrefilet dans les journaux. »
Et, posant le dossier qu’il avait apporté sur la table, il ajouta : « Tout
au moins, monsieur prétend être Arthur Rowe… pas de papiers ni de
carte d’identité. Déclare avoir été en sanatorium pour amnésie
cérébrale… et nous sommes les heureux mortels qui lui avons permis
de retrouver la mémoire… Et quelle mémoire ! Nous devrions ouvrir
un sanatorium ou une clinique ! Vous serez sans doute intéressé
d’apprendre qu’il vous a vu assassiner Cost.
— Voilà qui est intéressant, répliqua M. Prentice d’une voix qui
trahissait une habitude de politesse maintenant désuète ; sûrement
pas mon M. Cost.
— Si, et un docteur Forester était présent au moment du meurtre.
— Mon Forester ?
— Plus que probable. Monsieur est un de ses malades.
— Asseyez-vous, monsieur Rowe… et vous aussi, Graves.
— Merci, non… vous aimez le surnaturel et moi pas. Je vous laisse
Beavis, au cas où vous voudriez qu’il prenne des notes. » Et, se
dirigeant vers la sortie, Graves lança : « Je vous souhaite d’agréables
cauchemars ! »
« Brave type, Graves », dit en souriant M. Prentice en se penchant
en avant comme s’il voulait avoir accès à la poche-revolver de son
pantalon et, s’adressant à Rowe :
« À votre avis, c’est une bonne maison de santé ? »
M. Prentice s’était tellement rapproché de lui, qu’Arthur sentait
l’odeur caractéristique de laine écossaise de son complet. Il
répondit :
« Oui, si vous vous entendez bien avec le docteur.
— Je vois… je vois… bien entendu. Quoi encore ?
— Car autrement vous courez le risque de vous voir interné à
l’infirmerie.
— Renversant, murmura M. Prentice en caressant sa moustache
nonchalamment. Admirable… N’auriez-vous pas quelque plainte à
formuler ?
— J’y ai toujours été bien traité.
— Hélas ! j’en avais bien peur. Tous les malades entrent dans cette
maison de santé de leur plein gré, et, si seulement nous recevions
une seule plainte, nous aurions un prétexte pour y fourrer notre
nez… Ça fait déjà très longtemps que j’en ai envie.
— Une fois interné à la fameuse « annexe », il est trop tard. Si vous
n’êtes pas fou, ils ont les moyens de vous le faire devenir. »
Tout à sa lutte contre sa mémoire défaillante, Arthur avait
momentanément oublié Stone, et ce fut avec un profond remords
qu’il se rappela la plaintive voix qui lui parvenait de derrière la porte
de la cellule.
« Ils y ont mis quelqu’un qui peut être tout ce que vous voudrez,
sauf violent et furieux.
— Un différend avec notre docteur Forester ?
— Stone dit avoir vu le docteur et Poole – le surveillant de
l’annexe – fabriquer quelque chose de louche dans la chambre de ce
dernier. Stone leur avait dit qu’il était à la recherche d’une fenêtre
d’où il lui serait possible de prendre en enfilade… » Rowe
s’interrompit et expliqua : « Il est légèrement timbré, mais tout à fait
doux, et pas violent du tout.
— Continuez… continuez, lança M. Prentice, visiblement intéressé.
— Stone pensait que les Allemands avaient occupé le petit îlot de
l’étang. Il disait même les avoir vus y effectuer des fouilles comme
pour y creuser des tranchées.
— Et il a dit cela au docteur ?
— Oui », et Rowe se fit suppliant : « Ne pouvez-vous pas le tirer de
là ? Ils l’ont mis dans une camisole de force, mais Stone ne ferait pas
de mal à une mouche…
— Eh ! c’est qu’il faut réfléchir et ne pas faire de bêtise ! »
Apparemment rien n’aurait pu émouvoir M. Prentice, qui Caressait
toujours sa moustache d’une main machinale.
Il ajouta :
« Il nous faut tout examiner et ne pas agir au petit bonheur.
— Mais il deviendra fou pour de bon…
— Le pauvre », émit M. Prentice sans conviction, et il questionna :
« Et Poole ?
— Il est venu me voir – je ne me rappelle plus trop quand –, il
voulait me reprendre un gâteau que j’avais gagné. Il y a eu un
bombardement aérien… mais j’ai l’impression qu’il a essayé de me
tuer parce que je refusais de lui donner le gâteau… un gâteau fait aux
œufs frais… Vous allez me dire que je suis fou, moi aussi ? »
questionna anxieusement Rowe.
Après avoir réfléchi quelques instants, M. Prentice répondit
pensivement :
« Je n’irai pas aussi loin… La vie peut nous jouer de ces tours…
oui, de drôles de tours. Vous devriez lire davantage… Savez-vous que
les vers à soie furent importés de Chine, en contrebande, dans une
canne creuse et évidée ? On peut difficilement parler des stratagèmes
employés pour la contrebande des diamants. Au moment même où je
vous parle, je recherche – et très sérieusement – un objet qui peut
bien ne pas être plus gros qu’un diamant… Un gâteau ? ingénieux…
pourquoi pas ? Mais il ne vous a pas empoisonné ?
— Il y a tant de trous dans ma mémoire…
— Où est-il venu vous voir ?
— Je ne me rappelle plus… Je n’arrive pas encore à me rappeler
bien des années de ma vie…
— C’est curieux combien nous oublions facilement ce qui nous a
fait souffrir.
— Je voudrais presque être vraiment un criminel, au moins, vous
auriez ici un dossier me concernant.
— Mais nous progressons très bien… très bien, dit M. Prentice
gentiment. Revenons-en au meurtre de… Cost. Il va de soi qu’il
pouvait bien s’agir d’une mise en scène, afin de vous forcer à vous
cacher et vous empêcher de vous adresser à moi. Or, que saviez-
vous… ou, mieux, que savions-nous ? »
Il posa ses mains sur la table, son regard était fixe, immobile… on
l’aurait cru l’esprit absent, comme en extase. Puis il continua :
« Quel magnifique problème ! On se sentirait presque tenté
d’essayer de le résoudre par l’algèbre. Dites-moi exactement ce que
vous avez raconté à Graves. »
Arthur répéta ce dont il se souvenait : la pièce pleine de gens, les
lumières qui s’éteignirent et la voix… la voix qui l’avait tant effrayé…
« Je suppose que Graves n’a pas attaché d’importance à votre
récit, interrompit M. Prentice en croisant ses mains sur son genou
osseux. Pauvre Graves, les crimes passionnels, voilà où il excelle !
Dans notre service nous apportons notre attention à toute sorte de
cas des plus invraisemblables… Et ce pauvre Graves se méfie de
nous… oui, il se méfie vraiment de nous. »
Et M. Prentice, mi-railleur, mi-plaisant, se mit à feuilleter le
dossier que lui avait remis Graves, comme il aurait pu faire d’un vieil
album de famille.
« Vous intéressez-vous à l’étude de la nature humaine, monsieur
Rowe ? lança-t-il.
— Je ne sais trop… pour le moment je m’intéresse surtout à moi-
même.
— Cette photographie par exemple… »
C’était celle qui avait déjà retenu l’attention de Rowe.
« Quelle était la profession de cet homme ? » questionna
M. Prentice.
Arthur s’approcha et, une fois de plus, examina les détails de
l’image : le stylomine, le complet fripé, l’expression de quelqu’un
habitué à être rembarré, les yeux vifs et intelligents… Rowe n’eut
plus de doutes :
« Un détective privé.
— Du premier coup vous avez deviné… Et ce petit homme
anonyme avait pourtant un nom. »
Arthur sourit et risqua :
« Quelque chose comme Jones sans doute.
— Vous ne me croirez sans doute que difficilement, monsieur
Rowe, mais vous et lui – appelons-le Jones si vous voulez – vous
avez quelque chose de commun… oui, vous avez disparu tous les
deux, seulement, si vous êtes maintenant retrouvé, lui… Pour quelle
agence travaillait-il, Beavis ?
— Je ne m’en souviens plus, chef. Voulez-vous que j’aille me
renseigner ?
— Non, ça n’a aucune importance. La seule agence dont j’arrive à
me souvenir se nomme la « Clifford », et il ne travaillait pas chez eux.
— Ne serait-ce pas l’Orthotex ? demanda Rowe. Autrefois, j’avais
un ami… » et il s’arrêta net.
« La mémoire vous revient, n’est-ce pas, monsieur Rowe ? Il
s’appelait Jones et travaillait pour l’Orthotex. Pourquoi vous êtes-
vous rendu à cette agence ? Remarquez que nous pouvons vous le
dire si vous ne vous en souvenez plus… Vous pensiez que l’on avait
tenté de vous assassiner… à cause d’un gâteau que vous aviez gagné,
par erreur, à une kermesse parce qu’une certaine Mme Bellairs vous
en avait indiqué le poids. Par la suite, vous vous êtes mis en
campagne, afin de savoir où habitait Mme Bellairs. Jusqu’aux
bureaux des « Mères des nations libres » – ou quelque chose comme
ça – vous avez été accompagné par Jones qui avait mission de veiller
sur vous. Vous avez certainement semé Jones, car il n’est pas rentré
ce soir-là, et lorsque vous avez téléphoné à M. Rennit, le lendemain,
vous lui avez dit que vous étiez recherché pour meurtre. »
Tandis que M. Prentice parlait, Arthur Rowe, pensif, le front
reposant sur une main, écoutait : « Essaierait-il de se souvenir ?
Préférerait-il ne pas se souvenir ? »
Mais le détective continuait :
« Et cependant, autant que nous le sachions, aucun crime n’avait
été commis à Londres au cours des dernières vingt-quatre heures…
aucun crime, à moins qu’il s’agisse de Jones. Sans aucun doute vous
connaissez certains détails, sinon tous. Nous avons fait passer un
entrefilet dans les journaux sans résultat. Et voici qu’aujourd’hui
vous nous tombez dessus avec une barbe que vous ne portiez
certainement pas autrefois, prétendant que vous avez perdu la
mémoire, mais vous souvenant cependant que vous étiez recherché
pour meurtre… pour le meurtre de quelqu’un qui est bien vivant.
Qu’en déduisez-vous, monsieur Rowe ?
— Je suis prêt pour les menottes, répondit Arthur avec un triste
sourire.
— Avouez que notre ami Graves n’aurait aucune raison de se
gêner.
— La vie nous traite-t-elle toujours ainsi ? » murmura Arthur
Rowe, tandis que M. Prentice s’approchait, l’air intéressé, comme
celui toujours prêt à passer d’un cas particulier à une discussion
d’ordre général. Il répondit d’un ton paternel :
« Hélas ! c’est la vie… c’est la vie.
— Je m’en faisais une tout autre idée… je dois tout recommencer…
j’essaie de bien orienter mes pas… je pensais la vie plus… simple,
plus noble. Un jeune homme penserait probablement comme moi.
Voyez-vous, j’ai été nourri de bons principes, mes lectures de
jeunesse se bornaient au Capitaine Scott, Oates avançant dans la
tourmente, celui dont je ne me rappelle plus le nom – qui perdit les
deux mains au cours d’une expérience ne radium, Vincent et les
lépreux… »
Des souvenirs lointains depuis longtemps oubliés lui revenaient
maintenant avec une effrayante multitude de détails. Il continua :
« Je me rappelle un livre intitulé : Hauts Faits valeureux, par
Yonge… et puis Le Petit Duc. Si vous étiez brusquement arraché à de
telles conceptions et, sans transition, obligé d’exercer votre métier de
détective, vous n’en seriez pas moins ahuri, monsieur Prentice. Jones
et le gâteau, l’annexe de la maison de santé, ce pauvre Stone, tout ce
qu’on me dit du nommé Hitler… vos dossiers et leurs maudites
photographies, cette absurde cruauté… Je me fais l’effet d’un
voyageur qui se serait aventuré en pays étranger, muni de cartes
truquées. Je ne demande pas mieux que de faire tout ce que vous
voudrez… mais faites la part, des choses. Tous, vous avez
graduellement évolué en vous adaptant aux circonstances… Cette
affreuse guerre avec cette haine qu’elle engendre… tout, tout me
surprend, car je n’y étais pas préparé… Vraiment, je pense que la
solution la plus simple pour tous serait de me pendre haut et court.
— En effet, en effet, votre cas est des plus intéressants. Je
reconnais que nous sommes dans un joli pétrin… Mais, n’oubliez pas
que nous avons dû nous y adapter.
— Ce qui m’effraie vraiment, répondit Rowe, c’est de ne pas savoir
comment j’arrivais à m’en accommoder avant mon accident. Lorsque
je suis arrivé à Londres aujourd’hui, j’étais loin, très loin, de
m’imaginer tant de ruines, de dégâts… Rien ne m’a plus surpris, et
cependant, Dieu seul sait quelle loque humaine je suis. Après tout,
qui sait, il peut bien se faire que je sois un meurtrier ! »
Mais M. Prentice avait de nouveau ouvert son dossier et il répliqua
avec volubilité :
« Mais nous ne pensons plus, nous ne croyons plus que vous ayez
tué Jones. » On aurait dit » un homme qui, ayant regardé par-dessus
un mur, a aperçu quelque chose de répugnant et s’éloigne sans tarder
tout en parlant.
« La question qui se pose est celle-ci : pourquoi avez-vous été
atteint d’amnésie ? Que pouvez-vous nous apprendre à ce sujet ?
— Rien de plus que ce qu’on a bien voulu me dire.
— Et que vous a-t-on dit ?
— Que mon amnésie avait été provoquée par l’explosion d’une
bombe… j’en garde cette cicatrice.
— Étiez-vous seul à ce moment ? »
Avant qu’il ait pu se contrôler, Arthur avait déjà dit : « Non. »
« Qui était avec vous alors ?
— Une jeune fille. » Il était trop tard maintenant pour se taire. Il
fallait parler d’elle, et puisqu’il semblait qu’il n’était pas un criminel,
pourquoi ne dirait-il pas que son frère l’avait aidé à s’évader ?
Il continua donc :
« Anna Hilfe », et à dire ce nom, tout simplement, il ressentit un
immense plaisir.
« Pourquoi étiez-vous en sa compagnie ?
— Je crois que nous nous aimions.
— Vous croyez ?
— C’est que je ne me rappelle plus très bien.
— Mais qu’en dit-elle, elle ?
— Elle m’assure que je lui ai sauvé la vie.
— Les Mères libres, murmura M. Prentice songeur. Vous a-t-elle
expliqué comment et pourquoi vous vous trouviez chez le docteur
Forester ?
— On le lui avait défendu. »
M. Prentice fronça les sourcils et Arthur continua :
« Ils voulaient – tout au moins ils nous le disaient – que la
mémoire me revînt doucement, peu à peu, sans heurt, sans
hypnotisme ni psychanalyse. »
M. Prentice sourit et se balança légèrement sur le bord de sa
chaise. Il ressemblait au chasseur sur sa canne-siège, s’apprêtant
entre deux coups de feu, à goûter quelques moments de repos.
« Sans doute, dit-il, sans doute… mais ils n’auraient pas été
satisfaits de vous voir recouvrer trop vite vos facultés… et cependant,
il leur restait toujours la possibilité de vous interner dans la fameuse
annexe.
— Si vous vouliez seulement me faire confiance… peut-être… »
Mais en interrompant Arthur, M. Prentice se caressait la
moustache distraitement d’un air à la fois nonchalant et étudié… Au
cours de sa carrière de détective à Scotland Yard, il s’était tracé une
ligne de conduite comportant certaines attitudes qui lui rendaient les
choses plus faciles.
« Dites-moi, étiez-vous un habitué du « Regal Court » ?
— C’est un hôtel, n’est-ce pas ?
— Au moins vous vous souvenez de ça !
— Ce n’était pas bien difficile à deviner. »
M. Prentice ferma les paupières… Affectation sans doute… mais
qui réussit à toujours être naturel ?
« Pourquoi me questionnez-vous au sujet du « Regal Court » ?
— Ballon d’essai… Il nous reste si peu de temps !
— Pour quoi faire ?
— Trouver une aiguille dans une botte de foin ! »

III
Après avoir lancé son énigmatique repartie, M. Prentice s’était
élancé hors de la pièce en faisant de si longues enjambées qu’on
aurait été tenté de croire qu’il avait chaussé des échasses. Il avait
perdu sa nonchalance et il n’était pas près de la retrouver.
Rowe se trouva seul avec Beavis, alors que la matinée s’avançait
doucement. Par la fenêtre, le jour se révélait froid, gris, et une légère
bruine semblable à de la poussière complétait ce tableau hors de
saison. Après un long moment, l’on apporta à Arthur une tranche de
pâté froid et une tasse de thé sur un plateau.
Beavis semblait peu disposé à converser, il craignait sans doute
que ses paroles pussent le compromettre. Rowe essaya bien de
rompre ce pénible silence, mais lorsqu’il dit : « J’aimerais tout de
même comprendre quelque chose à toute cette histoire », Beavis, en
découvrant un râtelier aux dents démesurément longues, laissa
laconiquement tomber : « Service confidentiel », et se mit à fixer le
mur d’un œil atone.
Brusquement M. Prentice fit irruption dans la pièce. Il était suivi
d’un homme tout de noir vêtu, qui tenait entre ses mains un chapeau
melon de la façon dont on porterait un récipient volumineux et plein
d’eau. Sans doute essoufflé d’avoir suivi le pas énergique de
M. Prentice, il s’appuya à la porte d’entrée et, en dévisageant Rowe, il
laissa tomber :
« Sûr que je reconnais cette canaille… malgré sa barbe, je ne peux
pas me tromper : c’est un déguisement… »
M. Prentice égrena un petit rire sec :
« Parfait… excellent, dit-il, ça a l’air de coller… »
L’homme au chapeau melon continua :
« Il a emporté dans l’hôtel la valise, et il voulait la laisser là.
Heureusement que j’avais reçu des instructions, et je lui dis qu’il
devait attendre le retour de M. Travers. Mais il ne voulait rien savoir.
Bien sûr, il savait ce qu’il y avait dedans. Ça n’a pas dû marcher tout
seul. M. Travers n’a rien eu ; par contre, la pauvre jeune fille a bien
failli y laisser sa peau. Et puis il a filé.
— Je ne me rappelle pas avoir jamais vu cet individu », protesta
Arthur.
L’homme au chapeau s’agita et, avec emphase, répéta, scandant
ses mots :
« Sous serment je répéterais tout ce que je viens de dire ! »
Beavis en était bouche bée et, une fois de plus, M. Prentice laissa
fuser son petit rire sec.
« Plus tard, plus tard, nous n’avons pas le temps de chicaner. Vous
ferez connaissance une autre fois… Pour le moment vous m’êtes tous
deux nécessaires.
— Si seulement vous vouliez m’expliquer, supplia Rowe qui, après
tant de péripéties, n’y comprenait plus rien.
— Dans le taxi, répondit M. Prentice, dans le taxi je vous dirai… »
Et il gagna la porte.
« N’allez-vous pas l’arrêter ? » demanda l’homme au melon en
s’élançant sur les pas de M. Prentice.
Sans se retourner, celui-ci articula distraitement :
« Tout à l’heure… tout à l’heure sans doute… » puis, brusquement,
il lança : « Arrêter qui ? »
Après avoir traversé la cour intérieure où plusieurs agents
saluèrent respectueusement M. Prentice, ils se trouvèrent tous trois
dans Northumberland Avenue et s’engouffrèrent dans le taxi qui les
attendait et qui démarra en direction du Strand où les immeubles
portaient presque tous les traces des bombardements aériens : une
ancienne compagnie d’assurances dont il ne restait qu’une carcasse
métallique… des fenêtres où le carton remplaçait les vitres… une
confiserie.
Mais M. Prentice parla à voix basse :
« Messieurs, ce que je vous demande, c’est d’être simplement
naturels. Nous nous rendons chez un tailleur de la Cité où je vais
faire prendre mes mesures pour un complet. J’entrerai le premier et,
après quelques instants vous, Rowe, me suivrez, et enfin M. Davis y
entrera le dernier. » Et d’une chiquenaude il fit vaciller le chapeau
melon que Davis tenait sur ses genoux.
« Mais de quoi donc s’agit-il ? » demanda Davis, qui s’était écarté
de Rowe, tandis que M. Prentice, droit comme un piquet, se croisait
les jambes pour être plus confortable sur son strapontin.
« Peu importe. Ouvrez seulement l’œil – et le bon – et voyez si
vous ne reconnaissez personne chez mon tailleur. » Lorsque le taxi
contourna les ruines de Saint-Clément, la malice disparut des yeux
moqueurs de M. Prentice. Il ajouta :
« N’ayez aucune crainte, l’endroit sera cerné… » Absorbé qu’il était
à regarder les ruines de la Cité de Londres, Rowe murmura :
« Je n’ai pas peur. Je veux seulement savoir…
— C’est très grave », interrompit M. Prentice, qui continua : « Je
ne sais pas si… Disons seulement que nous sommes tous intéressés à
l’issue de cette visite. »
Cette déclaration fut accompagnée d’un léger frisson et d’un petit
rire sec ; M. Prentice caressait maintenant sa longue moustache
soyeuse. Il continua avec une nuance de tristesse dans la voix :
« Vous savez qu’il existe de ces faiblesses qu’il faut cacher. Si les
Allemands avaient seulement su combien nous étions faibles après
Dunkerque… Il existe encore d’autres faiblesses qu’ils donneraient
gros pour connaître… »
La cathédrale Saint-Paul découpait sa silhouette sur le ciel gris et
au loin s’apercevaient les ruines de Paternoster Row s’étendant sur
plusieurs hectares, et rappelant étrangement un paysage pompéien.
Mais M. Prentice continuait :
« Ce ne serait rien… rien du tout. » Puis, comme se parlant à lui-
même : « J’ai peut-être eu tort de dire qu’il n’existe aucun danger. Si
nous sommes sur la bonne piste… il y a du danger… oui, le contraire
serait impossible… L’enjeu est tel, que pour eux il vaut… un millier
de vies humaines.
— Si je puis être utile à quelque chose, offrit Rowe, l’imprévu… je
ne pensais pas que la guerre aurait pu en arriver là… » et Arthur
s’arrêta, ahuri qu’il était au spectacle de désolation qui s’offrait à sa
vue. Aux yeux de Jésus, Jérusalem devait présenter un tel spectacle
pour justifier ses larmes…
« J’ai pas peur, moi ! » lança l’homme au chapeau melon, d’un air
vindicatif et crâneur.
Étreignant son genou de ses longues mains, M. Prentice expliqua :
« Nous sommes à la recherche d’une pellicule photographique…
un tout petit rouleau moins gros qu’une bobine de fil… encore plus
petit qu’un négatif d’appareil Leica. Vous avez certainement entendu
parler des interpellations à la Chambre au sujet de certains
documents qui ont disparu pendant quelques minutes… l’affaire a été
étouffée… Ça ne sert à rien d’ébranler la confiance du public dans les
gros bonnets… de plus, nous ne gagnons rien à voir la presse et le
public se mêler d’une affaire qu’ils embrouillent infailliblement. Si je
vous en parle à tous les deux c’est parce que nous pourrions toujours
vous coffrer soigneusement en cas d’indiscrétions. L’affaire s’est
reproduite à deux reprises. La première fois la pellicule était cachée
dans un gâteau que l’on devait passer prendre à une kermesse. Mais
vous l’avez gagné – M. Prentice désignait Rowe de la tête – le mot de
passe vous a, par erreur, été livré.
— Mme Bellairs ? interrogea Arthur.
— Nous nous occupons d’elle en ce moment. » Et M. Prentice
continua ses éclaircissements en s’accompagnant de quelques gestes
de ses longues mains blanches :
« Cette tentative a échoué ! Une mine aérienne est tombée sur
votre maison et le gâteau a disparu en vous sauvant probablement la
vie. Cependant votre obstination à éclaircir ce mystère leur a déplu.
Ils ont essayé de vous convaincre de vous cacher, de disparaître mais,
pour une raison ou une autre, cela ne leur suffisait pas. Bien
entendu, ils se proposaient de vous faire disparaître sans laisser de
traces, mais lorsqu’ils s’aperçurent que vous aviez perdu la mémoire
ils ont été rassurés. Tout s’arrangeait… c’était plus commode que de
vous tuer, car en disparaissant vous vous laissiez accuser de l’attentat
de Regal Court et, de plus, pouviez être accusé au sujet de Jones.
— Et cette jeune fille ?
— N’essayons pas d’éclaircir ce mystère, répondit M. Prentice. Son
frère vous a aidé. Ils sont hommes à se venger, vous comprenez ?
Mais nous n’avons plus le temps de nous occuper de ça pour le
moment. »
Le taxi passait devant Mansion House.
« Ce que nous savons, continua M. Prentice, c’est qu’ils ont dû
attendre une autre occasion… une autre personnalité de marque
doublée d’un idiot. Il ressemblait au premier crétin, en ceci qu’ils
avaient tous deux le même tailleur. »
La voiture venait de se ranger le long du trottoir faisant angle avec
une autre rue de la Cité.
« Ici nous allons à pied », déclara M. Prentice, tandis que sur le
trottoir d’en face un passant prenait la même direction qu’eux.
« Avez-vous un revolver ? questionna nerveusement l’homme au
chapeau melon.
— À quoi bon, je ne sais pas m’en servir, répondit M. Prentice, s’il
y a bagarre, tenez-vous tranquille et allongez-vous sur le plancher.
— Vous n’aviez pas le droit de m’entraîner dans une telle
aventure. »
La réplique claqua, sèche, agressive même :
« Mais si, tous les droits. De nos jours personne n’a droit de vivre
plus qu’un autre. Mon cher monsieur, vous vous trouvez mobilisé au
service de votre pays. »
Formant un petit groupe, ils se tenaient tous trois sur la chaussée.
Des garçons de banque en haut-de-forme se hâtaient en tenant
précieusement leurs sacoches retenues par de fines chaînettes. Des
dactylos et employés de bureau se pressaient afin de ne pas être en
retard pour déjeuner.
Dans ce petit coin de Londres, aucune trace de bombardements
aériens, on aurait pu se croire en temps de paix.
Mais M. Prentice ne perdait pas le fil de ses pensées :
« Si ces photos parviennent à l’étranger, nous pouvons nous
attendre à bon nombre de suicides, du moins c’est ce qui s’est passé
en France.
— Comment savez-vous qu’elles n’ont pas encore quitté
l’Angleterre ? questionna Rowe.
— Nous n’en savons rien… nous avons bon espoir, voilà tout. Mais
nous serons bientôt fixés, allez ! » Puis, changeant de ton,
M. Prentice continua : « Faites attention au moment où j’entrerai.
Accordez-moi cinq minutes avec le tailleur dans le salon d’essayage,
puis vous, Rowe, entrez et demandez-moi : je tiens à avoir mon
homme près du miroir à trois faces afin de ne rien perdre de sa
physionomie. Vous, Davis, vous comptez jusqu’à cent avant d’entrer
à votre tour. Vous serez l’argument décisif. »
Davis et Rowe suivirent des yeux la maigre silhouette de
M. Prentice qui s’éloignait. Sa tenue cadrait parfaitement avec
l’apparence des clients modestes, habitués aux tailleurs de la Cité,
maison sérieuse et pas trop chère que l’on recommande sans hésiter
à son fils.
Après une trentaine de mètres, M. Prentice s’arrêta et pénétra
dans un magasin. Au coin de la rue un homme interrompit sa marche
et se plongea dans la laborieuse occupation d’allumer une cigarette,
tandis que simultanément une auto stoppait presque devant le
tailleur pour permettre à une femme élégante de faire quelques
emplettes tandis que son chauffeur restait au volant.
« Il est temps que j’y aille », lança Arthur. Surexcité, son cœur
battait à grands coups… il était ému comme un enfant. Soupçonneux,
Rowe se retourna vers Davis qui se tenait comme figé ; un tic nerveux
de sa joue trahissait son agitation intérieure : « Comptez jusqu’à cent
et suivez-moi. »
Devant le mutisme de Davis, Arthur ajouta :
« -Vous avez bien compris ? Jusqu’à cent, n’est-ce pas ?
— Quelle comédie ! En voilà bien des histoires !
— C’est-ce que M. Prentice nous a dit de faire.
— J’ai pas d’ordres à recevoir de lui ! » ronchonna Davis.
Mais Arthur Rowe ne pouvait s’attarder à discuter ; le temps
pressait.
Les tailleurs avaient été durement touchés par la guerre. Seules
quelques pièces de tissus de qualité inférieure étaient posées sur le
comptoir, aux murs, les rayons étaient presque vides. Un homme en
redingote, au visage tiré, ridé et anxieux, s’avança :
« Monsieur ?
— Je suis venu retrouver un ami, répondit Rowe en jetant un
regard vers les petites cabines : je pense qu’il doit être en train
d’essayer.
— Voulez-vous vous asseoir, monsieur ? » et, se retournant,
l’employé appela : « Monsieur Ford… monsieur Ford… »
D’une des petites cabines, le centimètre autour du cou et une
petite pelote d’épingles sur le revers du veston, apparut Cost que
Rowe avait vu mort lorsque les lumières furent rallumées le soir
inoubliable de la réunion chez Mme Bellairs. Dans un éclair Arthur se
rappela tous les moindres détails et Cost s’associa à l’homme de
Welwyn, au poète prolétarien et au frère d’Anna Hilfe. Comment
donc Mme Bellairs l’appelait-elle ? Brusquement la lumière complète
se fit dans ses ténèbres. Oui, elle l’appelait « Notre homme
d’affaires… Haute finance. »
Arthur se tenait toujours debout, son attitude indiquant qu’il
venait pour rencontrer quelqu’un d’important, de haut placé, et
auquel un accueil chaleureux doit être réservé, mais le nouveau venu
resta imperturbable et froidement, sans la moindre hésitation, il
répondit : « Oui, monsieur Bridges ? » Ce furent là les seules paroles
que Rowe l’entendit jamais prononcer jusqu’ici, car le rôle de Cost
avait consisté seulement à simuler la mort avec son grand silence.
« Monsieur est venu rejoindre ici un autre monsieur. »
Sans broncher, Cost tourna son regard vers Arthur Rowe de la
façon particulière aux gens qui louchent. Cependant, rien dans son
attitude n’indiqua qu’il reconnaissait Rowe, et son regard garda une
indifférence que caractérisaient davantage ses calmes yeux gris. À la
réflexion, peut-être son regard fut-il plus persistant, plus scrutateur
que de raison.
« J’en ai presque terminé avec les mesures de mon client. Vous
serait-il possible d’attendre deux minutes ? » demanda Cost.
Deux minutes, pensa Rowe, les deux minutes qui te restent avant
d’être démasqué.
Cost, ou plutôt M. Ford – pour lui donner le nom qu’il
empruntait – s’avança lentement vers le comptoir… son attitude
indiquait qu’il ne faisait jamais rien à la légère, que chacun de ses
actes était accompli après mûre réflexion… ses complets eux-mêmes
dénotaient un homme réservé… à coup sûr, M. Ford n’était ni
capricieux ni entêté, et cependant, quelle sauvage excentricité, quelle
étrange singularité se cachaient sous une apparence si anodine !
Perdu dans ses souvenirs, Arthur revit encore le geste qu’avait fait le
docteur Forester en plongeant ses doigts dans ce qui était,
prétendait-il, le sang de Cost.
Une fois près du comptoir, M. Ford s’empara du téléphone et
composa un numéro. Comme par coïncidence, le cadran de
l’automatique était bien en vue. Arthur surveilla les mouvements de
M. Ford et il fut convaincu que celui-ci avait composé B.A.T., mais il
ne saisit pas très bien les chiffres qui suivirent, car M. Ford, ayant
surpris l’intérêt qu’on portait à ses gestes, venait de lui lancer un
regard fixe, grave, et suave à la fois.
Arthur se sentit perdre contenance et se surprit à souhaiter
ardemment une intervention de M. Prentice.
Mais M. Ford avait obtenu sa communication.
« Allô… allô… ici, Pauling et Crosthwaite. »
À travers la vitre s’avançait l’homme au melon, et Arthur sentit ses
mains se crisper inconsciemment. À l’autre bout du comptoir
M. Bridges, le dos tourné, semblait affairé à mettre en ordre des
pièces de tissus, et la nonchalance avec laquelle ses mains les
manipulaient – ces tissus de qualité inférieure – ressemblait à une
tragique désapprobation, un vivant reproche à l’adresse de tous les
fabricants de tissus. Au téléphone M. Ford parlait :
« Le complet a été expédié ce matin, monsieur. J’espère qu’il vous
parviendra à temps pour votre voyage. » Il gloussa presque de
satisfaction à la réplique inaudible pour les autres :
« Monsieur est trop bon… j’ai été moi-même plus que satisfait du
dernier essayage. »
Son regard se porta sur la porte d’entrée au bruit que faisait Davis
en s’avançant avec une déplorable désinvolture.
« Certainement, monsieur, continuait Ford au téléphone. Je pense
que lorsque vous l’aurez porté une ou deux fois vous verrez que les
épaules se tasseront… »
Le plan compliqué et soigné de M. Prentice s’écroulait… ces agents
avaient toutes les audaces…
« M. Travers », s’exclama Davis tout ahuri.
Recouvrant soigneusement le récepteur de sa main, M. Ford
répondit avec assurance : « Comment dites-vous, monsieur ?
— Vous êtes bien M. Travers !… » mais rencontrant le calme et
candide regard de M. Ford, Davis ajouta :
« Vous êtes bien monsieur Travers, n’est-ce pas ?
— Vous faites erreur !
— Je pensais…
— Monsieur Bridges, interrompit M. Ford, voulez-vous vous
occuper de monsieur ?
— Avec plaisir, monsieur Ford », répondit Bridges.
Découvrant le récepteur du téléphone, M. Ford continua sa
conversation avec calme, comme si rien ne s’était produit :
« Non, monsieur… au dernier moment je m’aperçois à regret qu’il
ne nous sera pas possible de refaire le pantalon. Ce n’est pas une
question de coupons… Non, non, mais nous ne pouvons plus obtenir
le tissu de cet échantillon… personnellement, je vous assure que je
n’ai aucun espoir… pas le moindre espoir. »
Après avoir prononcé ces mots, M. Ford raccrocha, s’éloigna du
comptoir et s’emparant d’une paire de ciseaux, demanda à Bridges :
« Puis-je emprunter ces ciseaux pour quelques instants ?
— Certainement, monsieur Ford. »
Sans prononcer une autre parole, sans même prêter la moindre
attention à Rowe, M. Ford se dirigea de son pas pesant vers un coin
du magasin. Pressentant qu’une intervention quelconque était
maintenant devenue impérieuse, Arthur se leva d’une seule pièce et
s’élança à sa suite en criant :
« Cost… Cost… »
Ce fut seulement à ce moment que le calme et la lenteur de Cost
parurent étranges à Rowe. Sous l’emprise d’une affreuse
appréhension, il hurla : « Prentice !… Prentice ! » d’une voix
angoissée, tandis que Cost disparaissait dans une des cabines
d’essayage qui se révéla ne pas être celle où M. Prentice attendait.
En effet, celui-ci surgit en manches de chemise d’une des cabines
située à l’opposé de celle où Cost avait disparu.
« Qu’y a-t-il ? »
Mais Arthur s’était déjà lancé sur la porte de l’autre cabine
d’essayage qu’il essayait de forcer. D’où il était, il lui était impossible
de voir l’expression scandalisée de M. Bridges et celle de Davis qui ne
lui cédait en rien.
« Vite, ordonna Arthur, votre chapeau… » et saisissant le melon il
s’en servit pour briser la vitre de la porte qu’il n’arrivait pas à forcer.
Saupoudré d’éclats de verre, Arthur aperçut Cost-Travers-Ford qui
avait pris place dans le fauteuil destiné aux clients, devant le miroir à
trois faces. Légèrement recroquevillé sur lui-même, Cost s’était
traversé la gorge à l’aide des énormes ciseaux qu’il tenait encore
entre ses genoux. Le tableau était vraiment tragique.
En lui-même, Rowe ne put s’empêcher de penser : cette fois je l’ai
bien tué, et il entendait encore résonner à ses oreilles cette voix
calme mais non dépourvue d’autorité qui disait au téléphone :
« Personnellement, je vous assure que je n’ai aucun espoir – pas le
moindre espoir. »
CHAPITRE II

LE COUP DE BALAI

I
MADAME Bellairs eut moins de dignité.
Sans perdre un instant, ils s’étaient précipités jusqu’à Campden
Hill, laissant Davis se lamenter sur les restes de son chapeau melon.
M. Prentice était préoccupé : « Ça ne vaut rien », répétait-il, « ça ne
vaut rien… il nous les faudrait vivants. Il faut qu’ils parlent. »
Rowe s’écria : « C’est vraiment affreux… Il lui a fallu beaucoup de
courage. Ce qu’il y a de stupéfiant, c’est que c’était un tailleur. Mais
après tout pourquoi pas. »
Alors que le taxi traversait le parc, M. Prentice éclata
brusquement :
« Quel drame que celui de la pitié ! Et il y en a qui osent parler de
l’amour ! La pitié est la pire des passions, car nous n’arrivons jamais
à nous y soustraire, tandis que le désir, lui…
— Après tout, c’est la guerre », lança Arthur dont la voix révélait
une sorte de joie de vivre ; il venait de secouer cette apathie qui
l’avait si longtemps terrassé ; il se sentait utile à quelque chose…
Lui jetant un regard de côté, M. Prentice lui demanda :
« Savez-vous ce qu’est la pitié ? Non, sans doute, les adolescents
n’éprouvent pas de pitié ! C’est une passion d’homme mûr.
— J’ai mené jusqu’ici un petit train-train d’existence monotone,
c’est pourquoi… Maintenant que je sais que je n’ai tué personne je
vais pouvoir… »
Mais Arthur ne put continuer, car il venait d’apercevoir le petit
jardin avec sa statue grise et brisée, sa petite grille qui grinçait. Tous
les stores étaient tirés et la maison avec sa porte d’entrée entrebâillée
semblait inhabitée. L’illusion était telle que l’on se serait presque
attendu à trouver les meubles étiquetés, prêts à être vendus aux
enchères publiques.
M. Prentice remarqua :
« Au moins, nous n’avons pas raté celle-là ! »
Aucun bruit ne troublait le silence qui enveloppait l’endroit, seul
dans le vestibule se tenait un homme ressemblant à s’y méprendre à
un employé des pompes funèbres. À la vue de M. Prentice, il ouvrit
une porte et Arthur, se souvenant des aîtres, sut qu’il ne s’agissait pas
de celle du salon dont il se rappelait le mobilier hétéroclite.
Ils pénétrèrent dans une petite salle à manger encombrée
d’affreuses chaises rangées autour d’une table. Mme Bellairs était là,
assise – prostrée plutôt – dans un fauteuil, et le turban noir qu’elle
portait en guise de coiffure accentuait la pâleur de son visage resté
cependant très ferme.
« Elle refuse de parler, confia le policier qui les avait introduits
dans la pièce.
— Et alors, madame ? » lança M. Prentice avec désinvolture, en
guise de présentation.
Mme Bellairs ne dit rien.
« Je vous amène un visiteur, madame », continua M. Prentice en
s’écartant de façon à découvrir Rowe. C’est une expérience
troublante de constater que l’on est devenu terrifiant. Pour Rowe, ce
fut horrible, comme s’il s’était surpris à commettre une atrocité.
Mme Bellairs, dans son grotesque accoutrement, commença à
suffoquer comme si elle avait avalé une arête dans un grand dîner.
Elle avait essayé de se contenir, et les muscles de sa gorge étaient
secoués de spasmes.
Seul M. Prentice se révéla à la hauteur de la situation. Il se faufila
parmi l’encombrement des meubles puis, arrivé près de Mme Bellairs,
il lui appliqua avec fermeté quelques bonnes claques dans le dos.
« Toussez fort…… toussez fort et vous n’y penserez plus.
— Je n’ai jamais vu cet homme, gémit Mme Bellairs.
— Sans blague ! mais vous lui avez dit la bonne aventure. Vous y
êtes ? »
Un éclair d’espérance fit briller les yeux tout congestionnés de la
femme.
« En voilà une histoire pour rien. Je fais ça dans les ventes de
charité.
— Nous savons ça, répliqua M. Prentice.
— Et je ne prédis jamais l’avenir.
— Si nous pouvions deviner l’avenir… comme ce serait
intéressant…
— Bien que le caractère…
— Et le poids des gâteaux », coupa M. Prentice qui, enlevant d’un
seul coup tout espoir à Mme Bellairs, continua comme si elle était
bien bonne :
« Et vos petites séances entre intimes ?
— C’est dans l’intérêt de la science que…
— Votre groupe d’initiés se réunit ?…
— Chaque mercredi.
— Beaucoup d’absents ?
— Tous sont de bons amis… » et comme le terrain était moins
glissant, Mme Bellairs reprit de l’assurance et, d’une main
grassouillette, commença à rajuster son affreux turban.
« Mais M. Cost par exemple… peut-on dire que sa présence est
assidue ? »
Mme Bellairs répondit avec prudence :
« J’y suis maintenant, je reconnais ce monsieur ; c’était sa barbe
qui m’avait égarée. C’était une plaisanterie idiote de M. Cost ; je n’y
ai pas pris part et, de plus… comment dirai-je ? j’étais loin… très loin.
— Très loin ?
— Oui, là où n’ont accès que les Bienheureux.
— Bien entendu… oui… enfin M. Cost ne se livrera plus jamais à
des plaisanteries d’aussi mauvais goût.
— Je suis certaine qu’il n’avait aucune méchante intention. Peut-
être la présence de deux étrangers lui avait-elle déplu ; c’est que nous
sommes un petit cercle très fermé et, de plus, M. Cost n’a jamais été
bien croyant.
— Espérons qu’il l’est maintenant ! » M. Prentice ne paraissait
plus tourmenté par sa sensibilité. Il continua : « Vous devriez essayer
de communiquer avec lui, madame Bellairs, vous pourriez peut-être
lui demander les raisons qui l’ont poussé à se trancher la gorge ce
matin. »
Le silence écrasant qui suivit ces paroles se serait peut-être
éternisé si la sonnerie du téléphone n’était venue le rompre. Sur le
bureau, l’appareil sonnait, sonnait sans que personne puisse faire
une réponse immédiate, tant la pièce était encombrée de meubles.
« Ne bougez pas », ordonna M. Prentice qui, se tournant vers
Mme Bellairs, ajouta : « Répondez, madame. »
Elle répétait :
« Tranché la gorge… tranché la gorge…
— Eh oui ! c’est tout ce qu’il pouvait faire pour éviter d’être
pendu. »
Le téléphone sonnait toujours, et cet insistant appel ajoutait une
note tragique à la tension de l’atmosphère.
« Veuillez répondre, madame », répéta M. Prentice.
Les nerfs de Mme Bellairs n’étaient visiblement pas de la trempe de
ceux du tailleur. Soumise, elle souleva sa masse pesante en titubant
légèrement. En s’approchant de l’appareil, elle se heurta au mur, et
son turban lui tomba sur l’œil.
« Allô, qui est-ce ? » répondit-elle au téléphone.
Les trois hommes, retenant leur souffle, étaient immobiles.
Brusquement Mme Bellairs reprit de l’assurance ; on aurait dit qu’elle
venait de recouvrer ses facultés en comprenant qu’elle était la seule à
pouvoir répondre à cet appel.
« C’est le docteur Forester, dit-elle en se retournant pour parler
par-dessus son épaule et tout près du récepteur, que dois-je lui
dire ? »
Malgré une attitude qu’elle aurait voulue angélique, Mme Bellairs
rayonnait de malice. Elle ne prenait même plus la peine de faire
l’idiote.
M. Prentice lui arracha le récepteur téléphonique des mains et,
l’ayant raccroché, lui lança d’une voix chargée de menaces :
« Ça va, mais vous ne l’emporterez pas au paradis.
— Je demandais seulement…
— Ça va comme ça, hein ! » et M. Prentice, se retournant vers ses
gens, commanda :
« Demandez à Scotland Yard une voiture rapide. Dieu seul sait ce
que la gendarmerie a bien pu taire. À l’heure qu’il est, ils auraient
déjà dû être au sanatorium. »
Tandis qu’un des deux policiers se disposait à exécuter ses ordres,
M. Prentice se retourna vers l’autre : « À garder à vue. Et tâchez
qu’elle ne se tranche pas la gorge. Elle en aura besoin. »
Ayant dit, M. Prentice, blême de colère, commença à visiter toutes
les pièces de la maison comme une tornade dévastatrice.
« Je suis anxieux au sujet de votre ami… quel était son nom déjà…
Stone, oui Stone. La garce ! » laissa-t-il échapper dans sa colère, et le
mot choquait sur les lèvres édouardiennes de M. Prentice.
Dans la chambre de Mme Bellairs, il gratta la crème dans tous les
pots, et il y en avait. Les oreillers furent éventrés, un exemplaire de
L’Amour en Orient fut mis en pièces tout comme la petite lampe de
chevet à abat-jour vieux rose. Seule la trompe de l’auto réussit à
arrêter son besoin de destruction, et se tournant vers Rowe :
« Vous m’accompagnez, n’est-ce pas ? J’ai besoin de vous pour les
identifier. » Et M. Prentice dégringola l’escalier quatre à quatre.
En passant, ils aperçurent Mme Bellairs qui pleurnichait dans le
salon. Un des policiers lui tendait une tasse de thé.
« Assez de bêtises, hurla M. Prentice, invitant les deux policiers à
un peu plus de fermeté, elle n’a rien du tout ! Si elle se refuse à
parler, fouillez-moi cette maison de fond en comble. »
M. Prentice avait parlé avec véhémence, comme inspiré par un
sentiment de haine mêlé de désespoir. Saisissant la tasse de thé que
Mme Bellairs se disposait à ingurgiter, il en renversa le contenu sur le
tapis.
« Vous n’ayez pas le droit… gémit Mme Bellairs.
— Est-ce là votre plus beau service à thé ? » questionna
M. Prentice qui semblait vivement intéressé par le bleu criard de la
tasse. Tandis que Mme Bellairs implorait d’une voix larmoyante :
« Posez ça… »
M. Prentice avait déjà pulvérisé la tasse contre le mur. Et,
s’adressant à ses hommes, il expliqua :
« Les anses sont creuses. On ne sait jamais, et puis nous ne
connaissons pas le volume de ce rouleau de pellicules, fouillez tout,
partout.
— Vous me paierez ça, hurla Mme Bellairs.
— Oh ! non, madame, c’est vous qui allez payer, car les
informateurs à la solde de l’ennemi… on les pend, vous savez !
— On ne pend pas les femmes… pas encore, tout au moins. »
M. Prentice lança tout en se dirigeant vers la porte :
« Eh, madame ! c’est que nous pourrions bien avoir pendu
beaucoup plus de gens que ne l’ont annoncé les journaux. »

II
La randonnée en voiture fut longue et lugubre. M. Prentice,
recroquevillé dans un coin, et sans doute sous l’appréhension d’un
échec possible, fredonnait une rengaine triste et déprimante. Avant
qu’ils aient atteint la banlieue de Londres, la nuit commença à
tomber et l’obscurité était complète lorsqu’ils commencèrent à
respirer l’air de la campagne.
Par le carreau arrière, on pouvait voir le ciel illuminé : des plages
brillantes, des taches comme des squares éclairés, comme si le
monde habité planait dans les airs au-dessus de la nuit menaçante.
Le trajet était long, monotone, mais pendant toute sa durée,
Arthur sut réprimer un enthousiasme qui eût pu froisser son
compagnon. Rowe débordait de joie : l’action, le danger l’enivraient,
lui rappelaient le genre de vie dont il rêvait autrefois. Il allait être le
héros d’une grande aventure et lorsqu’il reverrait Anna il pourrait, à
juste titre, montrer qu’il avait su combattre ses ennemis.
Le sort de Stone ne l’inquiétait guère, car les romans policiers se
terminent toujours bien. Ils n’essaient point d’apitoyer le lecteur sur
la fin tragique des coupables.
Arthur pensait que le souvenir de ces vieux bouquins ferait une
belle toile de fond à l’action dont il allait être le principal acteur. Oui,
ces feuilletons d’antan ne se rattachaient pas plus à la vie réelle que
des photos truquées dans un livre de propagande. Il avait vu des
images de la dernière guerre : un sommier de fer, tordu, resté
accroché au troisième étage d’une maison bombardée. On lisait au-
dessous : « Ils ne passeront pas. » Et Arthur se disait qu’on eût
mieux fait d’inscrire : « Cette maison est irrémédiablement détruite,
personne ne se reposera jamais plus sous son toit. ». Mais il ne
s’attarda pas à ce détail, maintenant il était insensible à la souffrance,
pour cette raison même qu’il ne se rappelait plus avoir souffert.
« En somme, rien de grave n’a pu se produire… la police locale… »
Mais M. Prentice l’interrompit amèrement :
« L’Angleterre est un très beau pays… les églises normandes, nos
vieilles tombes, le pré communal et la maison du gendarme avec son
petit lopin de terre tout fleuri… son potager si bien entretenu, qui lui
donne les plus beaux choux primés aux concours annuels…
— Mais la police du comté…
— Le chef de la police est retraité de l’Armée des Indes après vingt
années de loyaux services. Un brave type, sachant goûter et apprécier
le bon porto, mais on ne pourrait trouver plus assommant avec ses
histoires de régiment… cependant il est généreux, très généreux,
même lorsqu’il s’agit d’une collecte au profit de quelque nécessiteux.
Le surintendant… encore un brave type qui a fait son temps. Ils l’ont
renvoyé après quelques années de service et ne lui ont même pas
donné une pension. Alors, à la première occasion, il a quitté la ville
pour servir en province. C’est qu’il était honnête, lui, il n’a pas voulu
se faire de l’argent en acceptant des pots de vin qui lui auraient
permis d’aller planter ses choux avec une petite somme rondelette.
Seulement, que voulez-vous ? Il s’étiole dans ce petit trou de
campagne. Il arrête de temps en temps un ivrogne çà et là, mais le
pauvre homme s’ennuie à mourir. Le pays a d’ailleurs une réputation
exemplaire.
— Vous les connaissez ?
— Pas ceux-là en particulier. Mais ayant vécu en Angleterre, vous
pouvez facilement vous représenter la chose. Dans cette minuscule
bourgade bien tranquille, indifférente aux fracas de la guerre, surgit
soudain un être astucieux, ambitieux, sans scrupules : le malfaiteur
instruit et bien élevé. Il ne vole pas, lui, il ne s’enivre pas ; et quand il
tue, nul ne s’en doute, car dans le pays, le crime le plus récent
remonte à plus d’un demi-siècle.
— Et que vous attendez-vous à découvrir ? demanda Howe.
— Tout, sauf ce que nous cherchons : un petit rouleau de
pellicules.
— Ils ont sans doute pu en tirer plusieurs épreuves.
— Ouais ! Mais ils n’ont sûrement pas beaucoup d’occasions de les
faire sortir du pays. Quel est l’homme qui s’est chargé de cette
besogne ?
— Penseriez-vous que le docteur Forester… »
Prentice l’arrêta d’un geste :
« Le docteur Forester n’est qu’une victime… une dangereuse
victime… il n’est malheureusement pas la tête. On s’est servi de lui,
on l’a fait chanter. Il ne s’ensuit pas qu’il soit l’agent que nous
recherchons. S’il l’est, nous pourrons nous vanter d’avoir de la
chance. Il n’a pu s’enfuir… à moins que la police locale… »
Son pessimisme le reprenait…
« Il a peut-être pu confier ça à quelqu’un d’autre, fit Arthur.
— La chose ne semble pas si facile qu’elle en a l’air, répondit
M. Prentice. Le drôle ne doit pas avoir beaucoup de complices à sa
disposition : ils sont presque tous coffrés ! Et puis n’oubliez pas qu’il
faut montrer patte blanche avant de quitter le pays. Si seulement la
police locale…
— C’est donc si important ? »
M. Prentice énonça d’une voix lugubre :
« C’est que nous avons fait pas mal de gaffes depuis le
commencement de cette guerre. Eux se sont révélés plus malins. Je
souhaite que cette affaire soit notre dernière boulette. Confier un
secret à un homme comme Dunwoody…
— Dunwoody ?
— Eh oui, je ne devrais pas vous en parler. Vous le connaissez ?
C’est un fils à papa…
— Non, non. Je n’en ai jamais entendu parler… »
Le silence était pesant et seulement troublé par le ronronnement
du moteur et le cri perçant d’une chouette qu’un écho répétait. Les
phares perçaient la nuit laissant autour d’eux les terres inconnues.
Parmi les tribus avoisinantes, une femme accouchait, des rats
grignotaient des sacs de blé, un vieillard expirait, deux amoureux
souriaient pour la première fois sous la lampe ; rien que des choses
essentielles à côté de cette épopée de carton-pâte qui se déroulait à
quatre-vingt-dix à l’heure. Rowe ressentait une sorte de nostalgie du
foyer, de la vie tranquille et normale, faite d’amitié, d’amour, de
compréhension ; ce désir encore inassouvi qu’il portait en lui comme
un pli cacheté le ramenait vers Anna. Sa jeunesse prendrait fin avec
cette aventure.
« Nous serons bientôt fixés maintenant, je m’attends au pire, et si
j’ai raison… » et sans terminer sa phrase M. Prentice eut le geste de
jeter le manche après la cognée.
Là-bas, loin sur la route, quelqu’un agitait une torche électrique…
« Les enfants s’amusent, dit M. Prentice. Ils s’imaginent qu’on ne
peut pas s’y retrouver ici sans une boussole. Ils vont ameuter les
populations.
La voiture ralentit et se rangea tout doucement le long d’un haut
mur pour enfin s’arrêter devant une immense grille de fer forgé. Pour
l’avoir toujours admirée de l’intérieur, Arthur la considéra du dehors
avec curiosité. La cime du cèdre se découpait avec tant de netteté sur
la toile de fond que formait la voûte céleste qu’il était difficile de
croire que le même arbre avait pu projeter une ombre si douce aux
ébats des pensionnaires de la maison de santé.
Un policier se tenait maintenant près de la portière de la voiture et
interrogeait :
« Votre nom ? »
Tout en descendant de l’auto, M. Prentice produisit une carte que
l’agent examina à la lueur de sa torche.
« Tout va bien ? demanda, M. Prentice.
— Pas très bien, monsieur. Vous trouverez le surintendant à
l’intérieur. »
Avançant entre les battants de la grille, M. Prentice et Arthur
formaient un petit groupe à l’allure hésitante, dénuée de toute
autorité. Ils étaient encore tous deux sous l’emprise de la tournure
imprévue prise par les événements, sensation à laquelle venait
s’ajouter l’engourdissement de cette course folle à travers la
campagne. L’agent qui les accompagnait faisait fonctionner sa torche
électrique en répétant bêtement : « Par ici, monsieur… par ici… »
alors que la direction à prendre était tout indiquée. Les conditions
dans lesquelles Rowe revoyait la maison de santé le rendaient pensif.
Cette grande maison de campagne était plongée dans un silence
inquiétant que ne troublait même plus le clapotis de la fontaine qu’il
avait tant de fois écouté. Seules, deux des chambres montraient une
faible lumière… un peu de vie. Plongé dans ses réflexions, Arthur
pensait que c’était là qu’il avait vécu heureux pendant des mois. Sauf
son enfance, le passé dont il se souvenait était étroitement lié à cette
maison, et y revenir en ennemi lui causait une sorte de honte. Tout à
ses scrupules et s’adressant autant à M. Prentice qu’à l’agent, il
murmura :
« Si ça ne vous fait rien, je préférerais ne pas voir le docteur
Forester. »
Ce fut l’agent qui répondit :
« Ne vous en faites pas… il est très convenable.
— L’auto… à qui appartient-elle ? » questionna M. Prentice qui
n’avait évidemment pas prêté attention aux propos de Rowe.
Une Ford V8 était stoppée dans l’allée, mais M. Prentice voulait
visiblement parler du vieux tacot rangé à côté : une de ces vieilles
voitures que l’on voit d’habitude abandonnée parmi tant d’autres
dans un parc à la ferraille, et qui ne saurait trouver preneur même
pour quelques centaines de francs.
« Le tacot ? au pasteur…
— Vous donnez une réception ? répliqua M. Prentice d’un ton
cassant.
— Pas du tout, chef. Mais y en avait un qu’était pas tout à fait
mort, nous avons pensé bien faire en appelant un prêtre.
— Les événements semblent s’être précipités », grommela
M. Prentice, tandis que l’agent s’évertuait à leur indiquer de sa torche
les flaques d’eau causées par une récente averse. Enfin ils
atteignirent l’entrée.
Dans le salon aux magazines à couvertures brillantes où Davis
avait l’habitude de sangloter à chaudes larmes, Johns, la tête entre
les mains, était prostré dans un fauteuil.
Arthur s’avança et le secoua :
« Johns… Johns…
— C’était un si grand homme… un si grand homme…
— C’était ?
— Oui… je l’ai tué. »

III
Le massacre était digne de la Saint-Barthélemy Tant qu’il n’eut pas
aperçu le pauvre Stone, Rowe fut seul à conserver son calme. Les
corps gisaient là où ils avaient été trouvés. Celui de Stone, encore
emprisonné dans sa camisole de force, une éponge imbibée de
chloroforme à côté de lui. La mort l’avait surpris pendant qu’il se
débattait, dans le vain espoir d’arriver à dégager ses mains.
Oui, le couloir qu’il avait parcouru sur la pointe des pieds se
trouvait bien là, et Arthur se rappelait que, dans ce même couloir, il
avait eu la première sensation de se retrouver lui-même, se rappeler
que la vie n’était pas toujours rose comme dans les romans. Oui,
c’était bien là qu’il avait éprouvé cette vive pitié qui lui avait dicté sa
conduite : agir pour ne pas toujours laisser souffrir les faibles et les
innocents.
« C’est encore heureux qu’il n’ait pas eu le temps de souffrir ! »
Cette voix étrangère prononçant ces paroles banales lui fit mal.
« Qu’est-ce que c’est que celui-là ? » lança M. Prentice qui
continua en s’adoucissant : « Mille pardons… vous êtes sans doute le
pasteur.
— En effet… Pasteur Sinclair…
— Vous n’avez rien à faire ici !
— Pardon, rectifia le prêtre, je n’ai plus rien à faire ici. Le docteur
Forester était encore vivant lorsque l’on m’a appelé, et n’oubliez pas
qu’il était un de mes paroissiens. » Et d’un air de reproche, le pasteur
Sinclair ajouta : « Vous savez, nous sommes admis sur les champs de
bataille…
— Oui, je sais, je sais… mais là-bas on ne fait pas d’enquête sur
chaque cadavre. Est-ce votre auto que j’ai vue en entrant ?
— Oui.
— Eh bien, si vous voulez m’en croire, vous vous en retournerez à
votre cure et vous y resterez bien tranquille jusqu’à ce que nous en
finissions avec cette affaire…
— Je m’en voudrais de vous imposer ma présence… »
Rowe le regardait : un cylindre noir, un col rond empesé et
brillant, un air faussement cordial, faussement ouvert. L’autre lui
jeta un regard insolent :
« Ne nous sommes-nous pas rencontrés quelque part ?
— Non, certainement pas.
— N’étiez-vous pas un des pensionnaires de la maison ?
— Je ne le suis plus, en tout cas. »
Avec un enthousiasme qui n’arrivait pas à cacher une pointe de
nervosité, le pasteur répliqua :
« Nous y voilà… tout s’explique… J’en étais certain… Sans doute
vous ai-je aperçu à une des soirées que donnait le docteur pour le
bien-être de ses malades. Bonsoir, monsieur. »
Arthur détourna son regard qui vint inconsciemment se poser sur
le corps de celui qui n’avait pas souffert. Il revoyait le major Stone
piétinant dans la boue, son désespoir, sa fuite vers le potager. Il
voyait des traîtres partout ! Il n’était pas si fou que ça !
Pour entrer, ils avaient tous dû enjamber le corps du docteur
Forester qui gisait au bas de l’escalier. Il était tombé dans un piège
d’un nouveau genre : ce n’était pas par patriotisme que Johns avait
passé à l’action, mais par amour du prochain. Le docteur Forester
n’avait pas compris qu’il eût mieux valu pour lui d’être craint que
vénéré. En effet, bien souvent, plutôt que de trahir celui qu’on aime,
on préfère le tuer. Lorsque, fermant les yeux pour presser la détente
du revolver ayant jadis appartenu à Davis, Johns n’avait pas
l’impression de supprimer l’objet de tant de respect, mais seulement
de le soustraire à une instruction criminelle interminable, à
l’incompréhension d’un juge et enfin à l’humiliation de voir son sort
décidé par un jury de douze hommes à l’esprit souvent obtus, choisis
au hasard.
Dès la fuite de Rowe le docteur Forester avait manifesté des signes
d’inquiétude, son refus de saisir la police de l’affaire était
inexplicable et il paraissait soucieux au sujet de Stone. Johns ne fut
pas admis aux conciliabules qui suivirent avec Poole, et dans l’après-
midi ils appelèrent Londres au téléphone… Allant poster une lettre,
Johns ne put s’empêcher de remarquer que l’entrée de la maison de
santé était surveillée. Une fois au village, une auto de la police du
comté attira son attention… et il en fut fort intrigué…
En rentrant, Johns rencontra Poole à qui probablement rien
n’avait échappé. Une fois au salon, tous les soupçons qui lui étaient
venus à l’esprit depuis quelques jours le ressaisirent, et, sans trop
savoir pourquoi, il eut le pressentiment que le docteur Forester avait
décidé de supprimer Stone. Johns se souvenait maintenant des
théories que le docteur avait soutenues au cours de leurs rares
discussions académiques sur l’euthanasie et leur désaccord au sujet
des méthodes nazies pour supprimer les vieillards et les incurables.
Johns se rappelait même cette remarque faite par le docteur
Forester : « C’est une situation que tout service médical
gouvernemental doit tôt ou tard envisager. Si vous acceptez le
principe des hospices d’État, vous devez également, en toute équité,
admettre le droit de l’État de faire des économies quand il le faut… »
Johns se rappelait aussi le silence qui suivit sa venue alors que Poole
et le docteur discutaient avec animation avant son arrivée… Toutes
ces pensées, tous ces souvenirs rendaient Johns inquiet, angoissé. La
maison elle-même lui semblait suspecte, atmosphère inquiétante, ou
tout semblait sombre et tragique, où l’on flairait le crime. Alors qu’ils
prenaient le thé, dans l’après-midi, le docteur avait parlé de « ce
pauvre Stone ».
« Pourquoi pauvre Stone ? avait questionné Johns, avec une
vivacité presque égale à une accusation.
— Il souffre beaucoup, avait répondu Forester, une tumeur… La
mort serait une délivrance que nous devrions lui souhaiter… » Dans
une extrême agitation, Johns avait quitté la pièce pour se recueillir
dans le silence du jardin, rendu encore plus reposant par l’approche
du crépuscule. Soudain, un cri, un appel de détresse poussé par
Stone arriva jusqu’à lui…
À partir de cet instant les souvenirs de Johns étaient confus… Il
avait probablement couru droit à sa chambre pour y prendre le
revolver. Là, il avait encore entendu un appel au secours. Johns
traversa le salon en trombe, arriva à la fameuse « aile » et s’apprêta à
monter l’escalier quatre à quatre. L’écœurante odeur de chloroforme
se faisait sentir déjà du couloir. Au pied de l’escalier se tenait le
docteur Forester faisant sans doute le guet. Ce dernier était nerveux
et semblait furieux.
« Que venez-vous faire ici ? » lança Forester, agressif. Et Johns,
qui croyait encore en la bonne foi du docteur, n’entrevit qu’une seule
issue : il tira. Poole, malingre, contrefait, et n’ayant rien perdu de sa
suffisance, recula en disparaissant de la rampe où il s’était penché…
et Johns, bouillant de rage d’être arrivé trop tard, tira… tira…
Alors, naturellement, les policiers survinrent. Il alla au-devant
d’eux, car tous les domestiques avaient eu congé ce soir-là, et ce petit
détail, qui semblait banal et dû rien qu’à un étrange hasard, Johns
l’avait lu dans maints romans policiers, et la certitude de l’odieuse et
répugnante vérité s’établit aussitôt en son esprit. Comme le docteur
Forester respirait encore, la police trouva naturel de faire chercher
un prêtre… Et voilà comment s’étaient passées les choses…
Qu’était devenu ce coin délicieux qu’on aurait pu comparer à une
sorte de paradis terrestre ? En ce seul après-midi toute une
avalanche de malheurs s’était abattue sur lui ; un raid effectué par
une escadrille de bombardiers n’aurait pas anéanti plus sûrement ce
paisible asile que ne l’avaient fait ces trois hommes.
La perquisition commença alors ; la maison fut fouillée de fond en
comble ; d’autres policiers avaient été envoyés à cet effet, et les
lumières s’allumaient et s’éteignaient sans interruption, malgré
l’heure matinale et jusque sous les combles. M. Prentice n’avait-il pas
dit : « Si nous pouvions seulement trouver une épreuve… » Mais on
ne trouva rien…
À un certain moment, durant cette longue nuit de veille, Rowe se
trouva dans la chambre qu’avait occupée Digby, et il pensa à cet
inconnu comme à un étranger, une sorte de parasite dont le bonheur
passager n’avait consisté qu’en complaisance et ignorance crasse. Le
bonheur ne saurait être défini que par ceux qui savent ce que c’est
que d’être malheureux.
Là, sur une étagère, se trouvait encore le Tolstoï avec ses
annotations au crayon à demi effacées… La seule chose qui comptait
vraiment était de savoir… non pas de pénétrer les sciences abstraites,
les théories séduisantes et décevantes où excellait le docteur
Forester, mais bien de comprendre l’âme humaine dans toute sa
noble simplicité.
Arthur ouvrit encore une fois le Tolstoï et lut : « Ce qui me
semblait noble et de haute moralité – l’amour de la patrie et de la
famille par exemple – se révéla par la suite d’une laideur repoussante
et pitoyable ; par contre, ce qui me paraissait mauvais et honteux –
reniement de sa patrie ou internationalisme – me parut plein de
noblesse et de dignité. »
L’idéaliste, pris en flagrant délit de traîtrise et d’assassinat, gisait
maintenant au bas de l’escalier avec une balle dans la peau, et, avec
sa mort, s’était arrêtée la marche en avant d’un faux et dangereux
idéalisme. À la réflexion, Rowe était persuadé que le chantage avait à
peine été nécessaire pour convaincre le docteur Forester. Ils
n’avaient simplement eu à faire appel qu’à son orgueil d’être
supérieur, d’intellectuel, et à son amour théorique de l’humanité.
Cependant, personne ne peut aimer sincèrement l’humanité tout
entière… on n’aime, on ne peut aimer, qu’individuellement…
« Rien ! » Et M. Prentice, découragé, faisait les cent pas à travers
la pièce. S’approchant d’une fenêtre, il en souleva le rideau, et seule
maintenant une étoile était encore visible dans le ciel que l’approche
du jour commençait à faire pâlir.
« Que de temps perdu ! murmura encore M. Prentice.
— Trois morts et une femme en prison !
— Il y en aura douze pour les remplacer, allez ! Ce qu’il me faut
c’est la pellicule et leur chef. Il y a bien des traces de produits
chimiques dans la cuvette de Poole, c’est sans doute là qu’ils ont
développé les photos. Je ne pense pas qu’ils en aient tiré plus d’une
épreuve à la fois, car ils ne tenaient certainement pas à mettre trop
de monde dans leur secret, et puis ils avaient toujours le négatif… »
Tristement, M. Prentice continua après un silence :
« Poole était un photographe de premier ordre qui s’était
spécialisé dans l’étude de la vie des abeilles. Il laisse une merveilleuse
documentation sur ce sujet ; ayant examiné certaines planches, j’en
parle en connaissance de cause. Mais parlons maintenant du fameux
îlot de l’étang. J’ai bien peur que nous y découvrions des choses qui
vous seront déplaisantes à identifier… »
Ils étaient là debout, à la place même où Stone avait dû se tenir.
Trois petits feux rouges se reflétaient dans l’étang, lui donnaient
dans le jour naissant une vague ressemblance avec un port et ses
lumières, lorsque, à l’aurore, les feux des navires indiquent seuls leur
formation pour le départ d’un convoi.
M. Prentice marchait péniblement, et Rowe le suivait ; il n’y avait
qu’une très faible épaisseur d’eau au-dessus d’une profonde couche
de boue, de vase ; les feux rouges étaient des lanternes comme celles
que l’on place, la nuit, au bord des routes en réparation. Au centre de
la petite île, trois policiers piochaient… Il y aurait eu difficilement
place pour deux lanternes de plus.
« C’était ce que Stone avait vu, dit Rowe, des hommes qui
piochaient.
— Oui, sans doute…
— Qu’aurait-il pu voir d’autre ? »
Il s’arrêta, car il y avait quelque chose de changé dans l’attitude
des terrassiers. Ils déposèrent leurs outils avec précaution, comme
s’ils craignaient de briser un objet fragile, et ils semblaient retourner
la terre à contrecœur. Cette scène dans l’ombre rappelait au jeune
homme quelque chose, quelque chose de lointain déjà et d’obscur…
Alors Arthur se souvint d’une gravure ancienne dans un livre que sa
mère lui avait enlevé : des hommes en manteaux bêchant la nuit
dans un cimetière, avec le reflet du clair de lune luisant sur leurs
pioches.
« Il y a quelqu’un que vous avez oublié, dit M. Prentice, quelqu’un
d’inattendu sur lequel on ne comptait pas… »
Et maintenant, à chaque coup de bêche, il patientait, lui aussi,
plein d’appréhension, craignant l’apparition de quelque trouvaille
macabre.
« Comment saviez-vous qu’il fallait fouiller là ?
— Ils ont laissé des traces. Ce n’étaient pas des professionnels,
voilà pourquoi ils ont pris peur quand Stone les a surpris. »
Soudain une bêche racla un objet dur dans la terre molle.
« Attention », dit Prentice.
L’homme s’arrêta. Malgré la nuit et le froid, sa figure ruisselait de
sueur. Alors il retira lentement son outil hors de la terre et en
considéra le tranchant.
« Continuez, dit Prentice, mais faites doucement, n’allez pas en
profondeur. »
Les autres ouvriers s’étaient arrêtés et regardaient, mais on voyait
qu’ils le faisaient avec répugnance. Celui qui maniait la pioche dit
tout à coup : « Voilà, c’est ici », et il ficha son outil dans le sol.
Ensuite, il se mit à écarter la terre avec ses doigts, délicatement,
comme s’il allait y déposer des graines, puis il dit, soulagé :
« Ce n’est qu’une boîte. » Puis il reprit sa pioche et, faisant un
grand effort, déterra l’objet. C’était une caisse de bois qui avait dû
contenir des comestibles. Le couvercle en était mal cloué. Il eut vite
fait de le faire sauter. Un de ses compagnons approcha une lanterne.
Alors apparut tout un assortiment d’objets les plus disparates,
semblables à ces tristes envois que l’on adresse aux familles quand
un pauvre soldat a été tué ; toutefois il n’y avait là ni lettres, ni
photos.
« Rien que des choses qu’ils n’ont pu brûler », précisa M. Prentice.
En effet, un feu ordinaire n’aurait pu les anéantir. Ils virent
l’agrafe d’un stylo, puis celle d’un porte-mine.
« Il eût été difficile de brûler tout cela dans leur maison sans
cheminée, où le chauffage se faisait à l’électricité, dit encore Prentice.
— Tiens, une montre de poche. »
Il en ouvrit le boîtier et lut à haute voix : « De N.L.J. à F.G.J.
Noces d’argent 3.8.15 » Et au-dessous : « À mon cher fils en mémoire
de son père, 1919. »
« C’est un beau chronomètre », ajouta M. Prentice. Ils trouvèrent
ensuite deux bracelets de caoutchouc recouverts de métal pour
retenir les manches de chemise, puis les agrafes de fer d’un fixe-
chaussettes. Suivait un véritable bataillon de boutons : depuis les fins
boutons de plastron à tête de perle, jusqu’aux boutons de
manchettes, des boutons de pantalon, de gilet, de veston, en si
grande quantité que l’on s’étonnait qu’il en fallût tellement pour
habiller un homme. Pauvre corps humain bien vêtu, tiré à quatre
épingles comme un pantin, disloquez-le, et que reste-t-il ? Une boîte
pleine d’articles de mercerie ! Au fond du récipient ils découvrirent
une vieille paire de brodequins ferrés, tout usés par une vie de
chemineau.
« Je serais curieux de savoir ce qu’ils ont fait de sa personne,
murmura M. Prentice.
— Qui était-ce ?
— Jones ! »
CHAPITRE III

FAUX NUMÉROS

IL semblait à Arthur Rowe que son esprit se développait et qu’il


atteignait une maturité plus en rapport avec son âge. Petit à petit la
mémoire lui revenait. Il crut entendre la voix de M. Rennit qui
disait : « Je suis d’accord avec Jones. » De nouveau il vit un
téléphone auprès d’une soucoupe sur laquelle reposait un sandwich.
Des sentiments étranges naissaient en lui, se heurtaient,
s’affrontaient de nouveau ; la dure réalité combattant l’esprit
d’aventure, celui-ci l’associant à la vie irréelle, celle-là le courbant
vers les hideurs du présent.
C’était ainsi qu’il avait presque reconstitué le numéro de
téléphone, chez Cost. D’abord le central : BAT, puis les trois premiers
chiffres : 271… le dernier lui avait échappé. C’était là un
renseignement sans valeur comme c’en pouvait être un d’une portée
incalculable. Mais il ne l’avait révélé à personne. M. Prentice avait eu
l’occasion de réussir, il l’avait manquée. Eh bien, maintenant c’était
au tour d’Arthur Rowe. Il désirait s’en vanter devant Anna et lui dire
comme un petit garçon bien fier : « C’est grâce à moi ! »
Vers quatre heures et demie du matin, un jeune homme se joignit
à eux. Il s’appelait Brothers. Son parapluie, sa moustache, son
chapeau noir montraient que le nouveau venu s’ingéniait à copier
M. Prentice. Une vingtaine d’années de plus lui eût assuré une
ressemblance frappante avec son modèle, mais il manquait à son
visage trop lisse, les sillons que creusent l’âge et les misères de la vie.
M. Prentice tendit à Brothers les objets trouvés puis, s’apprêtant à
regagner Londres, il offrit à Rowe une place dans sa voiture. Une fois
installé, Prentice abaissa son chapeau sur ses yeux et dit : « Nous
sommes refaits ! » L’auto roulait, faisant jaillir la boue des ornières.
Devant eux, sur la route de campagne, la lune se reflétait dans des
flaques d’eau.
« Que comptez-vous faire ? demanda Rowe.
— Mais dormir… » M. Prentice dut regretter cette réponse quelque
peu théâtrale, car il ajouta aussitôt :
« Il ne faut point avoir une trop haute opinion de soi, voyez-vous.
Dans cinq siècles, les historiens qui raconteront le déclin et la chute
de l’Empire Britannique n’accorderont aucune attention à cette
petite aventure. Vous, moi, le pauvre Jones ne ferons même pas
l’objet du moindre commentaire. Il ne sera question que de batailles,
d’économie politique, etc.
— Selon vous, qu’ont-ils fait de Jones ?
— Nul ne le saura jamais. Pendant une guerre tant de gens
disparaissent ! Tant de gens comptent sur les bombardements pour
effacer les traces de leurs crimes ! »
Il dit, puis soudain, de ses lèvres entrouvertes, s’échappa un
ronflement sonore : il dormait.
Ils atteignirent Londres à l’heure où les ouvriers prennent le
premier train. Tout le long de l’interminable voie populeuse, des
gens, par centaines, surgissaient des stations de métro où ils avaient
passé la nuit. Là-bas, des messieurs âgés, correctement vêtus, tenant
leurs serviettes de cuir et leurs parapluies soigneusement roulés,
sortaient d’un abri public. Dans Gower Street, des hommes d’équipe
achevaient de déblayer la chaussée. D’autres mettaient dans des
camions des montagnes de verre pilé. Les immeubles en ruines
fumaient lentement comme des bougies fraîchement éteintes.
Ainsi, tandis qu’ils étaient là-bas à fouiller sur la petite île, ici la vie
avait continué, les bombes avaient plu comme chaque nuit, comme
chaque jour. Plus loin, la rue était barrée. Ils durent faire un détour.
Un homme installait un écriteau sur des décombres. Ils lurent :
« Banque Barclays, prière de s’adresser à… » Le « Cornwallis Dairy »
et le « Marquis Fish Saloon » avaient subi le même sort. Devant ce
chaos, un policeman conversait placidement avec un chef d’îlot. On
eût dit deux rentiers qui se promenaient dans leurs terres. À
quelques pas une pancarte annonçait : « Attention ! bombe à
retardement. » Et c’était la route qu’ils avaient suivie la veille même,
à la tombée de la nuit. Quelques heures à peine avaient suffi pour en
changer l’aspect. Tant d’événements, tant d’activité en ce court laps
de temps. On avait déblayé la rue, placé des affiches, isolé les coins
dangereux, déployé des cordons de police, et Rowe voyait déjà un
Londres qu’il ne reconnaissait plus. Une satisfaction évidente se lisait
sur tous les visages : la satisfaction de se retrouver en vie… après.
M. Prentice s’éveillait. Il pria le chauffeur de le conduire à un petit
hôtel près de Hyde Park Corner. Et il ajouta : « S’il est encore debout
naturellement. »
Rendus à destination, M. Prentice insista tant et si bien qu’Arthur
finit par accepter de prendre une chambre. Il s’arrangea avec le
gérant. De la voiture qui l’emportait, M. Prentice lui fit un geste
d’adieu et cria : « Je vous téléphonerai. »
Le jeune homme comprit alors que les attentions de son
compagnon n’étaient pas sans but. On voulait l’avoir sous la main.
Maintenant, impossible d’aller ailleurs : il serait filé. M. Prentice lui
avait bien prêté cinq livres sterling mais on ne va pas bien loin avec
cette somme. Rowe se résigna. Il prit son petit déjeuner. Le
bombardement avait sans doute affecté les conduites de gaz, car la
flamme du fourneau – lui avait dit la bonne – suffisait à peine pour
faire bouillir l’eau du thé ou rôtir ses tartines. Mais il y avait du lait
froid, de la confiture et du pain. Arthur mangea but, puis s’en alla
faire un tour dans Hyde Park. Un faible soleil éclairait les vastes
pelouses d’où montait une fraîcheur matinale. Il s’assura que
personne ne le suivait, puis se mit à siffloter un air – le seul dont il se
souvenait. Un bien-être infini l’enveloppait et il se répétait : « Je ne
suis pas un meurtrier, je ne suis pas un meurtrier. » Maintenant son
passé ne le tourmentait plus comme au temps de sa détention chez le
docteur Forester. Arthur se sentait redevenu un homme fort, plein
d’énergie, et ce fut avec l’allégresse d’un jeune écolier qu’il dirigea ses
pas vers une cabine téléphonique de Bayswater.

À
À l’hôtel, il s’était muni d’un bon nombre de « pennies ». Alors, le
cœur battant, il composa son numéro. Une voix lui répondit au bout
du fil : « la Boulangerie Moderne vous parle… »
Arthur raccrocha. Il comprenait les difficultés qu’il aurait à
surmonter. Comment retrouver le client de Cost ? Il fit une nouvelle
tentative. Cette fois une voix chevrotante lui cria : « Allô ! Allô ! »
« Excusez-moi, fit Arthur, mais qui êtes-vous ? »
L’organe si usé, si aigu, qu’il semblait n’appartenir à aucun des
deux sexes, s’obstinait à demander :
« Qu’est-ce que vous voulez-? Mais qu’est-ce que vous voulez ? »
Sans même qu’il s’en rendit compte, il avait déjà répondu :
« C’est la Compagnie des Postes et Téléphones, nous vérifions les
numéros après l’alerte de la nuit dernière.
— Pour quoi faire ?
— Le bombardement a brouillé les lignes. Est-ce que je parle bien
à M. Isaacs qui habite Prince of Wales Road ?
— Non, ici c’est chez Wilson.
— Voyez-vous, d’après le numéro que nous avons composé, vous
devriez être M. Isaacs. »
Il raccrocha une fois de plus. Après tout, même une Boulangerie
Moderne pouvait abriter le client de M. Cost ; mieux, il était même
possible que la conversation téléphonique de celui-ci ait été sans
sous-entendu. « Quand même, non ! » pensait Arthur, qui se
souvenait encore de la résignation stoïque du tailleur lorsqu’il
répondit : « Personnellement, je n’ai plus d’espoir… aucun espoir. »
Oui, l’accentuation prononcée du « personnellement » indiquait
clairement que, pour lui au moins, tout était perdu.
Et Arthur recommença à introduire ses pièces dans la fente de
l’appareil automatique. La raison lui disait l’inutilité de son
obstination et lui conseillait de se confier à M. Prentice. Cependant il
se refusait à croire, à admettre, qu’il n’obtiendrait aucun résultat et
que même au téléphone aucun indice ne lui serait révélé par cette
voix diabolique qui avait causé tant de morts… le pauvre Stone
asphyxié, Forester et Poole tués sur l’escalier, Cost la gorge tranchée,
Jones… Pourtant le but poursuivi était sûrement trop important pour
que la sécurité de toute une organisation soit compromise par une
voix quelconque qui répondait : « Ici, la Westminster Bank. »
Brusquement Arthur se rappela que Cost n’avait demandé
personne en particulier. Il avait simplement composé le numéro et
avait parlé dès qu’il avait obtenu une réponse. Ayant obtenu le
numéro qu’il avait composé, Arthur lança :
« Allô… »
À l’autre bout du fil une voix l’interrompit avec volubilité :
« Ah ! Ernest, je savais bien que tu téléphonerais. David a sans
doute dû te dire que Minny est morte la nuit dernière pendant le
bombardement aérien… ce fut terrible. De dehors, la pauvre bête
miaulait, mais nous n’y pouvions rien, il nous était impossible de
quitter notre abri. Alors une mine aérienne éclata, oui c’était
sûrement une mine. Trois maisons ont été complètement détruites…
il y a à leur place un grand trou béant. Et ce matin Minny n’a pas
donné signe de vie. Bien entendu, David se refuse à désespérer, mais
moi, j’en suis sûre, Ernest, le miaulement de la pauvre Minny était si
lamentable. »
C’était palpitant. Arthur raccrocha. Il avait à faire.
La cabine téléphonique était une étuve. Rowe avait déjà dépensé la
valeur d’un shilling en vains appels téléphoniques, et vraiment un
des quatre numéros qu’il lui restait à composer aurait dû
récompenser ses efforts.
« Commissariat de Mafeking Road… »
Une fois de plus il raccrocha. Plus que trois numéros. Contre toute
probabilité, Arthur se refusait toujours à croire qu’un des trois ne le
mettrait pas sur la bonne piste. L’air de la cabine était devenu
irrespirable et il épongea sa figure toute couverte de sueur alors que
la transpiration perlait de nouveau aussitôt sur son front. En
appelant un autre numéro, Rowe se sentit saisi d’une affreuse
appréhension : sa gorge sèche et les battements désordonnés de son
cœur semblaient un avertissement, le mettant en garde contre la
réponse qui lui viendrait au bout du fil. On comptait déjà cinq
morts… Il reçut un choc, une sorte d’étourdissement au soulagement
qu’il éprouva à entendre une voix indifférente et inconnue annoncer :
« Ici, la Compagnie du Gaz. »
Il était encore temps de ne pas insister et de s’en remettre à
M. Prentice. En somme, pourquoi s’obstinait-il à croire que la piste
qu’il cherchait n’aboutirait pas à l’employé du Standard de la
Boulangerie Moderne ou même à l’ami du fameux Ernest ?
Pour se confier à M. Prentice, il lui faudrait expliquer pourquoi il
s’était tu si longtemps et puis, mieux valait aller jusqu’au bout
maintenant ! Toujours est-il que Rowe, le visage ruisselant de sueur,
hésitait encore… Il ne lui restait plus que deux numéros à essayer et
il décida d’en appeler un des deux et de se laver les mains de toute
l’affaire si ce dernier effort se révélait infructueux. Après tout, il avait
bien pu se tromper en observant les mouvements de Cost…
Presque à contrecœur, Arthur dirigea son index vers le cadran de
l’automatique et composa la combinaison maintenant familière :
BAT 271… Lequel des deux derniers chiffres allait-il choisir ? D’un
geste nerveux, il s’essuya le front de la manche de son veston, ensuite
il compléta son numéro.
QUATRIÈME PARTIE

UN HOMME
LA FIN DU VOYAGE

I
LE récepteur collé nerveusement à l’oreille, Arthur entendait là-bas,
à l’autre bout du fil, l’appel intermittent de la sonnerie : tout à son
excitation, il s’imaginait un appartement vide… peut-être celui d’une
secrétaire travaillant dans la Cité, peut-être celui d’un commerçant
en bas, dans son magasin, ou encore le meublé de quelque étudiant
passant ses journées à bouquiner au British Muséum. Des intérieurs
n’ayant sans doute rien à cacher… Entendant toujours la sonnerie,
Arthur se délectait à la pensée d’avoir fait son devoir jusqu’au bout…
Mais, ce téléphone ne sonnait-il pas chez quelque coupable ? Dans
l’appartement de celui qui, par exemple, avait causé tant de morts ?
À quoi donc pouvait ressembler l’intérieur d’un tel individu ? Tout
comme un chien s’habitue aux manières de son maître, un
appartement, lui, révèle le caractère de celui qui l’occupe. Une
chambre est meublée selon qu’elle doit être confortable, agréable ou
utile. Cette chambre particulière devait sûrement être dépourvue de
tout caractère et ne révélerait aucun secret à une descente de police
toujours possible. Il ne s’y trouverait certainement aucun livre,
aucun Tolstoï aux annotations mal effacées, seuls les objets d’un
intérieur ordinaire devaient la meubler : un poste de radio, quelques
romans policiers et sans doute une reproduction d’un Van Gogh
suspendue au mur.
Suivant son imagination, Arthur n’entendait même plus le
téléphone qui sonnait… sonnait…
Les armoires aussi ne devaient rien contenir de compromettant :
aucune lettre d’amour cachée sous une pile de mouchoirs, pas de
carnet de chèques… le linge était-il seulement marqué ? Rien de
personnel, pas même un cadeau… rien qu’une chambre nue, sans vie
comme le sont tant d’autres.
Brusquement, une voix essoufflée qu’Arthur connaissait bien
répondit :
« Allô… qui est-ce ? »
Raccrochant le téléphone sans répondre, Arthur ne put
s’empêcher de regretter qu’elle n’ait pas été loin – au bas de l’escalier
ou dans la rue. Si seulement il n’avait pas tant insisté, il n’aurait sans
doute jamais su que le numéro qu’il venait d’appeler était celui
d’Anna Hilfe.
Quittant la cabine téléphonique, Arthur, titubant, se retrouva dans
Bayswater. Il entrevoyait trois solutions : la première – la plus
raisonnable et la plus honnête – lui conseillait de s’adresser à la
police. La deuxième : de se taire, et la troisième : de se rendre
compte par lui-même.
Aucun doute n’effleurait l’esprit de Rowe : c’est bien là le numéro
appelé par Cost et il se rappela comment Anna Hilfe avait su son
nom durant sa maladie, comment elle avait prononcé cette drôle de
phrase : « C’est mon devoir » en parlant de ses visites. Cependant,
contre toute logique, Arthur voulait se convaincre qu’il s’agissait d’un
malentendu… et il ne pouvait se fier à la police pour le dissiper.
Il regagna son hôtel et, s’étant emparé de l’annuaire des
téléphones, il s’enferma dans sa chambre. Un véritable casse-tête,
mais, après plusieurs heures, il avait trouvé ce qu’il voulait. Le
numéro de téléphone correspondait au 16 Prince Consort Mansions,
Battersea.
Fermant les yeux en s’allongeant sur le lit, Arthur pensa : « Un
meublé, c’est évident. »
Il était près de cinq heures du soir lorsqu’il se décida à agir, et, se
levant, Arthur procéda comme un automate. Il ne voulait plus laisser
son imagination s’égarer en suppositions ; avant d’entendre Anna,
c’était peine perdue !
Il prit l’autobus 19 jusqu’à Okley Street et de là le 49 jusqu’à Albert
Bridge. Automatiquement il traversa le pont. À marée basse, l’eau
n’atteignait plus les berges et, au pied des immenses entrepôts
s’apercevait la vase noirâtre formant le lit de la rivière. Là-bas, sur les
quais, quelqu’un s’amusait à jeter de la nourriture aux mouettes…
« Tiens, Arthur ! »
Et il s’arrêta pour examiner l’homme qui l’avait interpellé. Béret
sous lequel apparaissait une touffe de cheveux gris, salopette de chef
d’îlot. L’inconnu répéta d’un ton qui trahissait le doute :
« Tu es bien Arthur, n’est-ce pas ?
Depuis qu’il était rentré à Londres, bien des souvenirs étaient
revenus à Rowe. Ce magasin, cette église semblaient lui rappeler
quelques bribes de son passé. Et puis ; il y avait eu ce carrefour : là
où Piccadilly devient Knightsbridge.
« La dernière fois que je t’ai vu, tu ne portais pas cette barbe. Tu es
bien Arthur, dis ? continua toujours l’autre.
— Oui, je suis Arthur Rowe. »
L’inconnu sembla perplexe, comme froissé. Puis il se décida à
parler :
« C’est gentil de ta part d’être venu, surtout en de telles
circonstances…
— Je ne me rappelle pas… De quoi parlez-vous ? »
L’inconnu parut blessé.
« Le jour de l’enterrement.
— Je suis désolé, mais à la suite d’un accident j’ai perdu la
mémoire. Elle ne me revient que petit à petit. Qui êtes-vous ?
— Je suis Henry… Henry Wilcox.
— Et je suis venu ici pour un enterrement ?
— Rappelle-toi donc ! Ma femme a été tuée. Tu l’as appris sans
doute par les journaux. Elle a été décorée à titre posthume. Après ton
départ, j’étais un peu embêté… tu voulais que je t’échange un chèque
et j’ai complètement oublié de le faire. Mais tu sais ce que c’est qu’un
enterrement… toutes les choses auxquelles il faut penser. Je crois
bien que j’étais très bouleversé.
— Et pourquoi étais-je venu vous tracasser dans votre malheur ?
— C’était sans doute très urgent. Mais je n’y ai plus pensé sur le
moment. J’ai cru te revoir après l’enterrement, mais tu étais parti. »
Arthur leva les yeux sur la maison de rapport à laquelle Wilcox
tournait le dos :
« Et c’est ici ?
— Mais oui. »
Rowe tourna son regard vers la route et la grille du parc : un
homme s’amusait à jeter du pain aux mouettes, un employé passait,
chargé d’une lourde valise. Le sol sembla se dérober sous ses pas,
tant il pensait avec intensité.
« Y avait-il un cortège ? demanda-t-il.
— Les camarades de la Défense passive, la police et toute l’équipe
volante de secours.
— J’y suis maintenant. Oui… je ne pouvais aller à ma banque pour
échanger un chèque. Je pensais que la police me recherchait pour
meurtre, et il me fallait de l’argent pour fuir. Alors, j’ai pensé à toi et
je t’ai retrouvé… Je ne savais rien de ton malheur et ne pensais qu’à
cette histoire d’assassinat.
— Tu vois tout en noir, rétorqua Henry Wilcox. Il ne faut pas
toujours penser au passé ! » Tout en parlant, son regard avait
embrassé la route qu’avait prise le cortège de l’enterrement.
« C’est que maintenant je sais que je ne suis pas un assassin.
— Bien sûr que tu n’es pas un assassin. Aucun de tes amis – tes
bons amis – ne l’ont cru.
— On en a donc tant parlé ?
— Eh ! naturellement…
— Je ne m’en doutais pas. »
Et Arthur se mit à penser à autre chose : l’homme et les mouettes,
la valise… Là un vide se faisait dans sa mémoire. Il se souvenait du
visage de l’employé du Regal Court, se voyait avancer le long
d’interminables corridors, puis une porte fut ouverte et derrière se
tenait Anna. Il s’accrochait à l’idée qu’ils avaient tous deux fait face
au danger. Sûrement, tout allait bientôt s’expliquer. Arthur se
rappelait aussi comment elle lui avait dit lui devoir la vie. Il lança
sèchement :
« Au revoir. Il faut que je me sauve !
— Ça ne sert à rien de pleurer quelqu’un toute la vie. »
Et Wilcox ajouta : « C’est morbide ! »
« Sans doute, au revoir.
— Au revoir, vieux. »

II
L’appartement se trouvait au troisième. Arthur aurait voulu ne
jamais y arriver et lorsqu’il sonna, il souhaitait ne recevoir aucune
réponse. Sur le petit palier sombre, une bouteille de lait vide
contenait un petit mot. Arthur s’en saisit et lut : « Pour demain, un
demi-litre seulement. Merci. » Pendant qu’il lisait encore, la porte
s’ouvrit et Anna Hilfe bredouilla :
« C’est vous !
— Oui, c’est moi.
— Chaque fois qu’on sonnait, j’avais peur que ce soit vous.
— Comment pensiez-vous que je vous trouverais ?
— Il y a toujours la police. Elle surveille nos bureaux,
maintenant. »
Arthur suivit Anna et entra.
Pris dans l’engrenage d’une telle aventure, Rowe ne s’était jamais
figuré que ce serait ainsi qu’il rencontrerait de nouveau Anna. Une
sorte de gêne les séparait maintenant et, lorsque la porte d’entrée fut
refermée, ils ne se sentirent pas en sûreté. On aurait dit qu’ils
n’étaient pas seuls et que l’entrée de l’appartement était encombrée
des gens qu’ils connaissaient. Ils parlaient à voix basse sans même
s’en apercevoir.
« J’ai eu votre adresse en observant les doigts de Cost au
téléphone automatique, lorsqu’il vous a appelée avant de se suicider.
— C’est épouvantable. Je ne savais pas que vous étiez présent.
— « Je n’ai aucun espoir. » C’est ce qu’il a dit. Oui,
« Personnellement, je n’ai aucun espoir. »
Distants l’un de l’autre, ils se tenaient immobiles dans cette petite
antichambre. Anna n’osait sans doute pas le faire entrer et leur
attitude donnait bien plus à penser à une séparation qu’à une
réunion.
Anna portait les mêmes pantalons bleus que lors de sa visite à
Regal Court, et une écharpe nouée nonchalamment autour de son
cou retombait sur ses épaules. Arthur avait oublié combien elle
pouvait être petite et frêle.
Autour d’eux s’étalaient des plateaux de cuivre, des bassinoires,
une vieille commode en chêne, et une énorme pendule suisse, genre
coucou.
Arthur continua :
« La nuit dernière n’a valu guère mieux. J’y étais aussi. Saviez-
vous que le docteur Forester est mort… et Poole ?
— Non ?
— Ça ne vous fait donc rien ? Ils étaient vos amis ?
— Non, répondit-elle, j’en suis heureuse. »
Dès ce moment, Rowe sentit naître en lui un sentiment fait
d’espoir et de reconnaissance.
Mais Anna continua :
« Mon chéri, votre pauvre tête embrouille tout. Vous ne savez plus
qui sont vos amis et qui ne le sont pas. C’est encore le résultat de leur
technique, n’est-ce pas ? Ne se sont-ils pas servis de moi pour vous
observer dans la maison de santé ? Ils voulaient savoir lorsque vous
recouvreriez la mémoire. Sans doute j’aurais fini là où est mort le
pauvre Stone. Vous avez cent fois raison et cependant vous avez
parfois tort, continua-t-elle, avec lassitude. Je doute fort que nous
arrivions à y jamais voir clair. C’est vrai que je vous ai surveillé pour
eux. Je ne voulais pas plus qu’eux voir votre mémoire revenir. Je ne
voulais pas vous voir souffrir. »
Et Anna ajouta sincèrement anxieuse :
« Vous souvenez-vous, maintenant ?
— Je me souviens et ai appris bien des choses. Assez en tous les
cas pour savoir que je ne suis pas un assassin.
— Merci, mon Dieu, merci !
— Mais vous, vous me saviez innocent ?
— Oui, bien entendu, je le savais. Je voulais seulement dire que
j’étais heureuse que vous le sachiez. »
Elle ajouta lentement :
« Je tiens à ce que vous soyez heureux. »
Le plus tendrement possible, Arthur répondit :
« Vous savez que je vous aime, Anna, et je veux vous croire mon
amie. Où sont les photos ? »
Un affreux coucou surgit de la pendule et, d’une voix de crécelle,
annonça la demi-heure. Avant que ne disparaisse le coucou, Rowe
eut le temps de penser que la nuit ne tarderait pas à tomber. Serait-
elle aussi horrible que la précédente ?
« Il les a, répondit Anna.
— Qui « il » ?
— Mon frère. Vous adorez tout approfondir, n’est-ce pas ? La
première fois que je vous ai vu, vous étiez venu au bureau au sujet
d’un gâteau. Vous étiez si décidé d’en avoir le cœur net. Vous êtes
fixé maintenant.
— Je me rappelle. Votre frère paraissait si serviable. Il m’a conduit
dans cette maison… »
Elle l’interrompit :
« Oui, il a mis en scène un meurtre et vous a aidé à vous échapper.
Plus tard, il a décidé de vous faire disparaître. Je suis responsable de
sa décision, car je lui ai appris que vous aviez écrit à la police.
— Pourquoi ?
— Je ne voulais pas qu’il ait des ennuis pour vous avoir effrayé. Je
ne pensais pas qu’il irait si loin.
— Cependant, vous étiez au Regal Court lorsque j’y suis arrivé avec
la valise ? »
N’arrivant vraiment pas à comprendre, Arthur ajouta :
« Vous l’avez échappé belle !
— En effet. Voyez-vous il n’avait pas oublié que je vous avais
téléphoné chez Mme Bellairs. Vous le lui aviez dit. Je n’étais
désormais plus avec lui, contre vous. Il me demanda d’aller vous
rencontrer au Regal Court afin de vous convaincre de l’inutilité de
poster votre lettre. Tandis que nous étions ensemble, il attendait les
événements confortablement installé dans un autre appartement de
l’hôtel.
— Mais vous êtes toujours vivante, lança Arthur d’un air
soupçonneux.
— Grâce à vous ! Il me surveille. Voyez-vous, il ne se décidera à
tuer sa sœur qu’en cas d’absolue nécessité. C’est ce qu’il appelle « le
sentiment de la famille ». C’était vous qui me rendiez dangereuse. Je
ne suis pas dans mon pays ici. Pourquoi aurais-je désiré vous voir
recouvrer la mémoire ? Vous étiez heureux alors. Je me fiche de
l’Angleterre, je ne désire qu’une chose : vous voir heureux. L’ennui,
c’est que mon frère comprend trop vite.
— Ça ne tient pas debout. Pourquoi suis-je encore vivant ?
— Il est économe, allez ! D’ailleurs, ils ont tous l’esprit pratique. Il
faut le savoir, pour les comprendre. » Et, d’un air égaré, elle
prononça lentement cet axiome : « Concentrez vos efforts afin
d’exercer la terreur maximum pendant une période minimum. »
Arthur était déconcerté et ne savait vraiment quelle attitude
prendre. Alors que tout le monde s’en aperçoit dès l’adolescence, lui
se rendait seulement compte à présent que les événements prennent
rarement la tournure que l’on souhaite. Il ne s’agissait plus d’une
enivrante aventure et il était loin d’en être le héros. Brusquement, il
se souvint de la note au laitier et il interrogea :
« Il allait filer, n’est-ce pas ?
— Oui.
— Avec les photos, bien entendu ?
— Naturellement.
— Il nous faut l’empêcher de partir. » Arthur avait dit « nous » et
ce pluriel indiquait que, pour lui, ils ne faisaient plus qu’un.
« Comme vous voudrez.
— Où est-il ?
— Il est ici. »
Ayant l’impression d’avoir voulu enfoncer une porte grande
ouverte, Arthur ne put que répéter :
« Ici ?
— Après une journée de pourparlers, pour les lainages avec Lady
Dunwoody, il se repose.
— Mais il peut nous entendre.
— Pas de crainte. Son esprit pratique le fait toujours dormir
profondément… Dormir peu et profondément…
— Comme vous le haïssez !
— Il ne fait que des bêtises.
— Où est-il ?
— Dans sa chambre, à l’autre bout du salon.
— Puis-je me servir du téléphone ?
— Ce ne serait pas prudent. L’appareil est dans le salon et la porte
de sa chambre est entrouverte.
— Où devait-il se rendre en partant ?
— Il a obtenu l’autorisation d’aller en Irlande pour les « Mères
libres ». Ce ne fut pas facile à obtenir, mais il s’est montré si
reconnaissant pour les lainages que Lady Dunwoody lui a donné son
appui. » Puis elle ajouta : « Il prend le train ce soir. Qu’allez-vous
faire ?
— Je ne sais pas trop. »
Désespéré, Arthur laissa son regard errer autour de lui. Saisissant
un énorme chandelier en bronze, il prononça tout bas, comme
honteusement :
« Il a essayé de me tuer.
— C’est qu’il dort… ce serait commettre un meurtre.
— Je ne frapperai que si je suis attaqué.
— Il était si bon, si attentionné lorsque je me blessais en tombant.
Les enfants se font souvent du mal en jouant… La vie est horrible…
méchante… »
Arthur lâcha le chandelier qu’il n’avait pas encore soulevé.
« Non, non, balbutia Anna. Prenez-le, prenez-le… vous devez être
armé, il ne faut pas qu’il puisse vous faire mal… après tout, ce n’est
que mon frère, n’est-ce pas ? »
Et, d’une voix chargée d’amertume et de tendresse, Anna insista :
« Prenez-le, je vous en supplie, prenez-le… »
Comme Arthur hésitait encore et ne se décidait pas assez vite, la
jeune fille s’en saisit. Son pauvre visage était crispé, tragique,
reflétant une expression théâtrale. On se serait cru à une
représentation de Macbeth et, instinctivement, on aurait voulu
rassurer cette grande enfant.
Tout comme s’il s’agissait d’une répétition, Anna ouvrit la marche.
Le chandelier vide laissait penser que pour la « première » il aurait
été garni de bougies. À la voir se mouvoir, si gracieuse, cet
appartement paraissait encore plus hideux et Arthur pensa combien
un autre cadre, plus approprié, siérait bien mieux à sa beauté.
Tous ces meubles avaient probablement été choisis par un
employé quelconque et achetés au rabais ou peut-être même
commandés par téléphone : « Envoyez l’ameublement 56a de votre
catalogue d’automne. » Seuls, quelques livres, une gerbe de fleurs, un
journal et des chaussettes d’hommes indiquaient que l’appartement
était occupé. À la vue de ces chaussettes, Arthur pensa pour la
première fois : « C’est son frère qui va mourir. »
Silencieusement, ils avançaient vers la porte entrouverte. Elle
l’ouvrit largement de la main et s’effaça afin qu’il puisse voir. Anna
venait de faire le geste immortel d’une mère montrant à un invité son
enfant endormi.
Sans veston, la chemise bâillant au cou, Hilfe reposait sur son lit,
couché sur le dos. Il dormait paisiblement et profondément. Son
attitude était si pleine de confiance qu’il semblait personnifier
l’innocence même. Une longue mèche blonde lui tombait sur le front
et il paraissait très jeune, presque un enfant. À le voir reposer, si
confiant, il était difficile de l’associer à des gens comme Cost qui
s’était tranché la gorge et au pauvre Stone empêtré dans sa camisole
de force. On se sentait enclin, comme poussé à croire : « C’est de la
propagande, rien que de la propagande… il en est incapable. »
Les traits du visage étaient fins, et, au repos, ils déployaient une
beauté juvénile encore plus prononcée que chez sa sœur dont
l’expression angélique reflétait quand même la pitié et la douleur.
À regarder Hilfe dormir, Arthur commençait à comprendre
l’attrait et la grandeur du fanatisme qui ne recule devant rien, ne
respecte aucune loi et sur lequel l’amour n’a aucune prise. Avec de
tels principes, la vie devenait simple…
Avant de s’endormir, Hilfe avait lu. Un livre reposait sur le lit et,
d’une main, il le tenait encore ouvert. En s’approchant, il était
possible de lire la page à demi visible comme une épitaphe qu’un
pécheur invétéré eût choisi pour sa tombe :

« Denn Orpheus ists. Seine Metamorphose


in dem und dem. Wir sollen uns nicht mühn
um andre Namen. Ein für alle Male
ist’s Orpheus, wenn es singt… »

Les doigts cachaient la suite.


Pendant qu’ils le contemplaient, Hilfe ouvrit les yeux. Certaines
personnes trahissent leurs plus secrètes pensées lorsqu’elles
s’éveillent, parfois elles reprennent conscience avec un cri d’effroi qui
les libère d’un affreux cauchemar ou alors elles se tournent et se
retournent en enfouissant la tête dans l’oreiller comme effrayées
d’avoir à reprendre contact avec les réalités de la vie.
Hilfe, lui, s’éveillait paisiblement. Comme celles d’un enfant
surpris par la lumière lorsque les rideaux sont tirés, ses paupières
clignotèrent une ou deux fois, puis ses yeux furent grands ouverts et
il les regarda posément, ayant repris toutes ses facultés. Les pâles
yeux bleus n’exprimaient aucune surprise : il avait compris.
Hilfe sourit à Rowe et celui-ci se surprit à sourire aussi. Il
s’agissait d’un de ces tours coutumiers des enfants qui, en admettant
spontanément toutes les accusations, réussissent invariablement à
faire pardonner leurs espiègleries. Se forçant presque à parler, et
avec une visible faiblesse, Rowe demanda :
« Les photos…
— Les photos ? interrompit-il en souriant franchement, cette fois.
Je les ai, bien sûr. »
Il devait bien se douter que tout était maintenant perdu – mais il
conservait néanmoins une légèreté, une insouciance qu’accentuait
encore sa façon de parler :
« D’accord, je vous ai fait marcher. Maintenant, je suis pris. »
Puis, apercevant sa sœur qui tenait le chandelier d’un air
menaçant, il ajouta : « Je me rends » et se renversa sur son lit,
comme l’aurait fait un gamin ayant perdu une partie chaudement
disputée.
« Où sont-elles ?
— Faisons un marché… un troc. » Et Hilfe parlait calmement,
comme s’il s’agissait d’échanger quelques timbres-poste contre des
bonbons.
« Je n’ai pas besoin de marchander avec vous. Vous êtes pris.
— Ma sœur vous aime beaucoup, n’est-ce pas ? » Évidemment, il
se refusait à parler sérieusement. « Sans aucun doute, vous ne
prêterez pas la main pour faire prendre votre beau-frère.
— Vous n’avez pas reculé lorsqu’il s’agissait de tuer votre sœur. »
Doucement, Hilfe rétorqua :
« Oh ! c’était une tragique nécessité ! » Et le sourire angélique qui
accompagna ses mots aurait voulu ramener l’affaire de la valise et de
la bombe à une mauvaise plaisanterie. Quelque chose dans son
attitude leur reprochait visiblement leur manque d’humour et les
blâmait d’avoir tellement pris les choses au sérieux.
Il continua :
« Allons ! agissons en gens civilisés et entendons-nous.
Débarrasse-toi donc de ce chandelier, Anna. Même si je le voulais, je
ne pourrais pas t’attaquer. »
Il était toujours étendu sur son lit et n’avait pas essayé de se lever,
se complaisant sans doute à encore accentuer son état d’impuissance
et d’infériorité.
« Nous ne pourrons jamais nous entendre, répliqua Arthur. Je
veux les photographies et après vous aurez affaire à la police. Il ne fut
pas question de marchandage avec Stone et… Jones.
— Je ne sais rien à ce sujet. Après tout, je ne peux être tenu pour
responsable des actes de mes gens. Ce n’est pas raisonnable, ni juste,
Rowe. »
Puis il ajouta :
« Aimez-vous la poésie ? Je lisais justement un poème qui résume
à merveille la situation. »
Il se souleva, prit le livre qu’il rejeta immédiatement. Il tenait à la
main un revolver.
« Ne bronchez pas ! Ah ! ah ! vous voyez bien qu’il n’est jamais
trop tard.
— Je me doutais bien que vous aviez une arme, répondit Arthur.
— Maintenant, nous pouvons parler sur pied d’égalité… nous
sommes tous les deux dans de beaux draps.
— Je ne vois toujours pas où vous voulez en venir. Pensez-vous
donc vraiment pouvoir nous tuer tous les deux et puis partir bien
tranquillement pour l’Irlande ? Ces murs sont aussi minces que du
papier et vous êtes connu comme locataire. La police vous cueillera
au port.
— Mais si je dois mourir de toute façon, je pourrais bien, n’est-ce
pas, préférer la compagnie.
— Ce ne serait pas faire preuve d’esprit d’économie. »
Hilfe s’arrêta pour supputer la valeur de l’argument, puis il sourit :
« Peut-être, mais ne pensez-vous pas que ce serait une fin
grandiose ?
— Après tout, du moment que je vous tiens, le reste ne compte pas.
Mourir dans de telles conditions serait servir.
— Non ! vous avez recouvré la mémoire ?
— Et après ? Ça ne changerait rien à l’affaire !
— Mais si, mais si. Votre passé est réellement extraordinaire, nous
l’avons fouillé, Anna et moi. J’ai pu comprendre tant de choses qui
m’échappaient autrefois, lorsque Poole m’a parlé de vous. Je m’étais
imaginé pouvoir m’entendre avec vous jusqu’au jour où vous avez
perdu la mémoire. Vous aviez tant d’illusions grandioses sur
l’héroïsme, l’abnégation des sentiments personnels, le
patriotisme… »
Hilfe sourit :
« Je vous propose une affaire : ma liberté pour votre passé. Je
vous dirai qui vous avez été, sans duperie, je vous fournirai toutes les
preuves. Mais vous n’en aurez guère besoin, votre intelligence vous
montrera que je n’invente rien.
— Il ment, fit Anna. Ne l’écoutez pas.
— Ah ! elle ne veut pas que je parle, n’est-ce pas ? Cela devrait
vous intriguer, puisqu’elle vous désire tel que vous êtes et non
comme vous étiez.
— Je n’ai besoin que des photos, répondit Rowe.
— Votre histoire a paru dans les journaux, car vous avez connu le
succès. Elle craint, lorsque vous saurez tout, que vous vous sentiez
trop important pour elle…
— Je n’ai besoin que des photos, répéta Rowe.
— Et que je vous raconte votre passé ? » enchaîna l’autre, qui
semblait partager la nervosité de Rowe. Hilfe changea de position en
s’aidant du coude. L’espace d’une seconde, ses yeux se détournèrent.
Mais Anna avait laissé choir le chandelier sur son poignet. Le pistolet
tomba sur le lit. La jeune fille s’en empara aussitôt en disant :
« Maintenant, finies les transactions. »
Hilfe gémissait, se tordait de douleur. Anna et son frère étaient
fort pâles et Rowe crut un instant qu’elle allait s’agenouiller auprès
du blessé, lui rendre son arme :
« Anna, Anna, murmura son frère.
— Willi, répondit-elle, en chancelant.
— Donnez-moi ce revolver », commanda Arthur.
Elle regardait le jeune homme comme un complet étranger qui se
fût trouvé là par accident, et, peu à peu, elle se rapprochait de son
frère.
« Sortez, cria-t-elle à Rowe, et attendez dehors. » Il vit qu’Anna et
Hilfe s’unissaient contre lui. Elle dit encore, pointant son arme vers
Rowe :
« Allons, sortez ! »
Rowe lit une dernière tentative :
« Il veut vous attendrir, gagner du temps. »
Mais il vit que ses paroles étaient vaines devant ces deux êtres unis
par le sang, si pareils, qu’ils semblaient pouvoir exercer l’un sur
l’autre le droit de vie ou de mort. Leurs visages ruisselaient de sueur
et Rowe se sentit impuissant.
« Ne parlez donc pas tant, dit la jeune fille, cela ne sert à rien.
— Alors, promettez, promettez, Anna, que vous ne le laisserez pas
filer. »
La jeune fille haussa les épaules.
« Eh bien, soit, je le promets. »
Quand il fut sorti, il l’entendit qui verrouillait la porte derrière lui.
Pendant longtemps, Rowe ne perçut aucun bruit. Puis, on ouvrit
un buffet qui grinça. Il y eut un cliquetis de vaisselle. « Elle lui bande
le poignet, pensa-t-il. Il ne peut échapper à présent. Si je téléphonais
à Prentice ? On cernerait la maison. » Arthur ne cherchait plus à se
couvrir de gloire, maintenant. Sa soif d’aventures s’était dissipée. Il
souffrait. Puis il se dit qu’il s’était engagé envers Anna. Elle lui avait
promis. Il fallait donc rester.
Il attendit quinze minutes. La nuit venait, les coins se
remplissaient d’ombre. Il entendit leurs voix qui chuchotaient
derrière la porte. Une angoisse étrange l’envahit. Hilfe essayait sans
doute de l’apitoyer. L’amour-propre de Rowe était froissé de ce qu’ils
l’eussent évincé comme un étranger, un intrus. Il n’était point sûr
qu’un peu de jalousie ne se mêlât à ce sentiment. Le jeune homme
s’approcha de la fenêtre, écarta les épais rideaux.
Dehors le parc disparaissait presque dans les ténèbres naissantes.
Et il lui fallait encore se rappeler tant de choses ! Cette idée
l’épouvantait comme la menace que semblaient faire planer les
phrases à double entente de Hilfe.
Soudain, la porte s’ouvrit. Arthur laissa retomber le rideau et
s’aperçut que la pièce était presque complètement obscure. D’un pas
saccadé, Anna s’approcha de lui :
« Voilà, vous avez ce que vous voulez ! »
Son visage contracté indiquait qu’elle s’efforçait de retenir ses
larmes. Arthur pensait que ce rictus la rendait encore plus désirable
que son habituelle beauté, car du malheur, bien plus que du bonheur,
naît souvent l’amour. Et Rowe croyait s’en être aperçu le premier.
« Vous n’en voulez plus, maintenant que je les ai prises pour
vous ? »
Sans être très fier de lui, Arthur prit le petit rouleau qu’elle lui
tendait et demanda :
« Où est-il ?
— Vous n’avez plus besoin de lui. Il n’est plus ici.
— Pourquoi l’avez-vous laissé partir ? Vous m’aviez cependant
bien promis.
— Oui, fit-elle, j’ai promis, mais… », et elle se croisa un doigt sur
l’autre comme les petits enfants qui se repentent d’une faute.
« Pourquoi ? demanda-t-il encore.
— Oh ! fit la jeune fille, d’une voix lasse, il a fallu parlementer et
faire des concessions. »
Rowe déroulait avec soin le rouleau de pellicules. Soudain, il
s’écria :
« Il vous a roulée ! Il ne vous a rien donné en échange de votre
promesse.
— Il m’a cependant dit que c’était ce que vous désiriez. Il me l’a
juré. Qui vous prouve qu’il n’ait point tenu parole ?
— Je ne sais combien d’épreuves ils ont tirées. Celle-ci peut être la
seule et unique comme il peut y en avoir une douzaine. Mais je sais
cependant qu’il n’existe qu’un seul négatif.
— Et ce n’est pas ce que je vous ai remis ? demanda-t-elle,
tristement.
— Mais non ! »

III
« Je ne sais pas trop ce qu’il aurait bien pu espérer offrir en
échange de sa liberté, toujours est-il qu’il n’a pas tenu parole.
— Je ne veux plus me mêler de rien, répondit Anna, tout ce que je
tente tourne mal ! Faites donc ce que bon vous semblera.
— Où se cache-t-il ?
— J’avais toujours espéré vous sauver tous les deux. C’était là mon
seul but, je me moquais du reste, du monde, de tout. Tenez ! ça
n’aurait pu aller plus mal que par le passé !… tandis que maintenant
mon frère, vous… et le monde, ce maudit monde continue, survivra à
la tourmente. »
Épuisée, Anna s’assit sur une chaise droite et élevée, ses pieds ne
touchaient pas le sol. Elle continua :
« Il prendra le train de 19 h 20 à la gare de Paddington. Il m’a dit
qu’il ne reviendrait jamais en Angleterre. J’avais pensé que puisque
vous étiez sauf, le reste importait peu.
— C’est que je suis assez grand pour… » mais, rencontrant le
regard d’Anna, Arthur eut l’impression de ne pas avoir saisi le sens
de ses paroles. Il ajouta donc :
« Où cache-t-il donc les photos ? N’oubliez pas qu’il sera fouillé
avant de s’embarquer.
— Je ne sais pas. Il n’a rien emporté.
— Une canne ?
— Rien… rien du tout. Il a enfilé son veston ; il n’a même pas mis
son chapeau. Sans doute le négatif est dans une de ses poches.
— Il va falloir que j’aille à la gare.
— Mais pourquoi ne pas laisser la police se débrouiller toute
seule ?
— Avant que je puisse prévenir l’inspecteur et le mettre au
courant, le train sera parti. Si je le manque à la gare, alors il sera
temps de faire appel à la police. » Saisi d’un soupçon, Arthur ajouta :
« Puisqu’il vous a parlé de Paddington, c’est qu’il va courir ailleurs.
— Il ne m’a absolument rien dit. D’ailleurs, je ne l’aurais pas cru ;
c’est du projet original dont je vous ai parlé. C’est sa dernière chance
de quitter l’Angleterre. »
Comme Arthur hésitait, elle continua :
« Pourquoi ne pas laisser la police le cueillir à l’arrivée du train, à
la gare maritime ? Pourquoi faut-il que vous vous occupiez de cela ?
— Il pourrait bien nous glisser entre les doigts au cours du trajet
en chemin de fer.
— Vous ne pouvez pas y aller comme ça ! Il est armé… je lui ai
rendu son revolver… »
Arthur partit d’un éclat de rire nerveux et sarcastique :
« Grand Dieu ! dans quelle pagaille vous nous avez mis !
— Je voulais seulement qu’il puisse courir sa chance…
— Au cœur de l’Angleterre, un revolver ne sert pas à grand-chose.
Il pourrait tout juste tuer quelques pauvres diables. »
Anna, maintenant recroquevillée sur elle-même, semblait encore
plus menue sous le poids de l’abattement qui l’écrasait. Devant tant
de désolation, Arthur, bien malgré lui, sentit ses résolutions
s’ébranler.
« Le revolver ne contient qu’une cartouche… Il ne peut pas être
bien dangereux…
— Ne bougez pas d’ici, je serai bientôt de retour. Au revoir… à tout
à l’heure, balbutia Arthur. Allez, ne soyez pas si triste, la vie continue
et elle nous sera douce. »
Anna se força à sourire… un pauvre sourire qui manquait de
conviction et, devant cet effort, il eût semblé que c’était plutôt lui qui
avait besoin d’être rassuré et consolé.
« Il ne me tuera pas, allez !
— Ce n’est pas ce que je crains.
— De quoi avez-vous peur, alors ? »
Elle éleva son regard sur lui. Un regard chargé d’immense
tendresse.
« J’ai seulement peur qu’il parle. »
Arrivé à la porte d’entrée, Arthur plaisanta :
« Oh ! ne craignez rien… il n’arrivera pas à me rouler par de belles
paroles… »
Cependant, en descendant l’escalier, Arthur, en réfléchissant,
pensait : « Je n’ai pas saisi ce qu’elle voulait dire. »
La nuit était noire et les projecteurs zébraient le ciel de leurs
faisceaux lumineux. Dans l’obscurité, la voûte céleste semblait
réduite à la petite tache nébuleuse que faisaient les rayons lorsqu’ils
se croisaient.
Du trottoir montait un relent de cuisine provenant du sous-sol des
maisons où l’on dînait tôt afin d’être prêt pour l’alerte. Un membre
de la défense passive allumait une lampe-tempête, à l’entrée d’un
abri. À l’approche de Rowe, il lui lança : « Nous avons déjà reçu le
signal jaune indiquant l’approche des avions ennemis. »
Il raclait les allumettes les unes après les autres et ne réussissait
pas à allumer sa lampe. Il n’avait pas l’habitude peut-être ou alors les
longues veilles dans les rues désertes l’avaient rendu nerveux.
Toujours est-il qu’il ne demandait qu’à bavarder, mais Arthur n’avait
pas de temps à perdre.
De l’autre côté du pont, un taxi attendait, solitaire.
« C’est pour où ? » questionna le chauffeur lorsque Rowe
s’approcha. Il examina le ciel sillonné de projecteurs ou une ou deux
étoiles étaient visibles. Là-bas, au loin, une saucisse se balançait au
bout de son filin d’acier.
« Montez, je prends le risque. Si ça barde, ce ne sera sûrement pas
pire qu’ici.
— Peut-être qu’il n’y aura pas de bombardement.
— Nous avons déjà reçu le signal jaune », répondit le chauffeur,
alors que le vieux tacot se mettait en marche.
Ils traversèrent Sloane Square, Knightsbridge et Hyde Park, puis
la voiture s’engouffra dans Bayswater Road. Quelques piétons se
dépêchaient afin de regagner leur logis, les bus brûlaient les « arrêts
facultatifs ». Les cafés étaient bondés… c’est que le signal jaune… Des
trottoirs, les piétons hélaient le taxi et, lorsque la voiture dut s’arrêter
aux feux de circulation, un vieux monsieur en chapeau melon ouvrit
la portière et s’apprêta à monter. Lorsqu’il s’aperçut que la voiture
était occupée, il se confondit en excuses. « Mille pardons… je suis
désolé. Je pensais que le taxi était libre. Allez-vous du côté de
Paddington ?
— Montez donc, répondit Rowe.
— Vous prenez le 19 h 20, sans doute, parvint à émettre l’inconnu
tout essoufflé. J’ai de la veine… nous l’attraperons tout juste.
— Je dois prendre le même train, répondit Arthur.
— C’est que le signal jaune a déjà été donné !
— D’après ce que l’on dit. »
Et la voiture s’enfonça de nouveau dans la nuit noire, épaisse.
« Des bombes près de chez vous, la nuit dernière ? questionna le
vieux monsieur.
— Non… non… pas que je sache.
— Nous en avons compté trois chez nous. Il est à peu près temps
pour les sirènes.
— Sans doute.
— Voilà déjà un quart d’heure que le signal jaune a été reçu. » Et,
regardant sa montre d’un geste compétent, on aurait pu croire qu’il
s’agissait de chronométrer un rapide entre deux gares. Le vieil
inconnu poursuivit :
« Ah ! on dirait la détonation d’un canon. Du côté de l’embouchure
de la Tamise, sans doute.
— Je n’ai rien entendu.
— Je leur donne encore dix minutes au grand maximum. »
Et le vieil homme gardait sa montre en main tandis que le taxi
prenait Praed Street. Encore une fois la voiture tourna pour enfin
s’immobiliser sous la marquise de Paddington Station.
L’obscurcissement des lumières rendait la gare triste, sale, grise.
Comme des ombres, les abonnés de banlieue se faufilaient les uns
après les autres, silencieux, sans bousculade, afin de ne pas manquer
le train qui les éloignerait du mortel cauchemar qu’étaient devenues
les nuits londoniennes. À l’écart se tenaient quelques porteurs dans
une immobile placidité, affichant un dédain mêlé de la supériorité,
de la fierté que ressentent ceux qui restent à leur poste malgré le
danger.
Le long d’un quai, le train était en partance. Presque tous les
compartiments avaient leurs stores déjà baissés. Ce spectacle était
nouveau pour Arthur et cependant, à première vue, il prenait avec
ordre sa place dans le fichier de sa mémoire tout comme l’aurait fait
la vue d’une artère détruite par les bombardements. Du quai, il était
impossible de distinguer les voyageurs, et même si les stores avaient
été levés, l’éclairage bleuté des ampoules électriques était trop discret
pour que l’on pût reconnaître qui que ce soit.
Arthur était convaincu que Hilfe voyageait en première : réfugié, il
vivait d’emprunts, et, de plus, l’ami de Lady Dunwoody se devait de
voyager en grand style.
En se faufilant le long des couloirs, Rowe se dirigea donc vers les
premières. Le train n’était pas bondé ; qui donc s’aventurerait à
rester si tard à Londres de son plein gré ? Il fit glisser chaque
portière, passa la tête et reçut invariablement le regard inquiet et
mécontent d’ombres noyées de bleu.
Le train était vraiment long et déjà les porteurs commençaient à
en claquer les portières. Arthur avait tellement l’habitude d’échouer,
qu’il fut pris de court lorsque, ayant fait glisser une porte, il se trouva
nez à nez avec Hilfe.
Ce dernier n’était pas seul à occuper le compartiment. En face de
lui se tenait une vieille dame qu’il aidait à dévider de la laine. Ses
mains étaient prisonnières de cette laine destinée sans doute à
confectionner des chaussettes pour les soldats. Sa main droite
apparaissait pourtant, laissant voir un poignet garni d’une large
bande, tandis que, patiemment, la vieille dame enroulait des pelotes
de laine.
De là où il se tenait, Arthur pouvait voir la poche légèrement
gonflée où Hilfe cachait sans doute son revolver. Lorsque celui-ci se
retourna et vit Rowe, son regard ne fut ni insolent, ni étonné, ni
même rageur ; il reflétait seulement l’humiliation.
« Nous ne pouvons pas parler ici, déclara Arthur.
— Elle est sourde, sourde comme un pot.
— Bonsoir, fit la vieille dame, accueillante. J’apprends que le
signal jaune a été donné.
— Oui, répondit Rowe.
— Scandaleux », et elle continua à dévider sa laine.
« Je veux la pellicule… le négatif.
— Anna aurait dû vous retenir un peu plus tard. Je lui avais dit de
me ménager une bonne avance. En somme, c’eût été préférable pour
vous et pour moi…
— Vous l’avez trompée trop souvent… » Et Rowe s’assit à côté de
Hilfe et sembla s’intéresser au dévidage de la laine.
« Qu’allez-vous faire maintenant ? questionna le fugitif.
— Attendre le départ du train et tirer la sonnette d’alarme. »
Brusquement, avec fracas, les pièces de D.C.A. tirèrent tout à côté.
La vieille dame jeta un regard distrait vers l’extérieur, comme si elle
venait d’entendre quelque bourdonnement venant troubler l’éternel
silence dans lequel elle était plongée.
Arthur glissa sa main dans la poche de Hilfe et s’empara du
revolver qu’il fit disparaître dans une des siennes.
« Si vous désirez fumer, ne vous gênez pas, dit gentiment la
voyageuse.
— Ne pensez-vous pas qu’il vaudrait mieux faire le point ?
questionna Hilfe.
— Nous n’avons plus rien à nous dire.
— Ça ne servirait à rien de me faire coffrer sans obtenir les
pellicules.
— Peu importe le négatif… C’est de vous qu’il s’agit. »
Mais, réfléchissant, Arthur dut bien convenir de l’importance des
photographies, « Comment savoir s’il ne les a pas déjà confiées à
quelqu’un d’autre ? » se demanda-t-il. S’il les a cachées, il est
sûrement de mèche avec un autre espion. Même si elles tombaient
entre les mains d’un inconnu, le danger serait le même.
« Bon, causons », dit Arthur, alors qu’au même moment les
sirènes lançaient leur lugubre hurlement qu’amplifiaient encore les
voûtes de la gare. Là-bas, loin, très loin, trois sourdes explosions…
poum, poum, poum… mais la vieille dame, imperturbable, continuait
tranquillement à enrouler sa laine.
Arthur se rappela qu’Anna avait dit : « J’ai seulement peur qu’il
parle »… et soudainement, il s’aperçut que Hilfe souriait en
regardant se dévider la laine… un sourire suffisant, mais non
dépourvu d’une certaine gaieté indiquant sans doute que, pour lui, la
vie était malgré tout clémente : faite de hauts et de bas, qui le
grisaient d’une sauvage joie intérieure.
« Je suis toujours disposé à troquer.
— Vous n’avez rien à offrir…
— Mais vous-même, interrompit Hilfe, vous n’avez pas grand-
chose non plus. Vous ne savez pas où sont les photos…
— Je me demande comment les sirènes tardent tant, prononça la
vieille dame.
— Si vous me rendez mon revolver, je vous donne les photos…
— Si vous me les offrez, c’est qu’elles sont sur vous. Je n’ai donc
aucun motif de marchander.
— Eh bien, si c’est comme ça que vous voulez prendre votre
revanche… allez-y ! Je pensais que vous n’aimeriez pas qu’Anna soit
mêlée à cette affaire. N’oubliez pas qu’elle m’a laissé partir…
— Voilà ! nous avons presque terminé », dit la voyageuse, avec une
satisfaction évidente.
Hilfe poursuivait :
« Ils ne la pendront probablement pas. Bien entendu, cela
dépendra de ce que je dirai… peut-être, ce sera tout bonnement
l’internement jusqu’à la fin de la guerre… et la déportation, si vous
gagnez. »
Sèchement, durement même, il ajouta :
« À mes yeux, elle est une traîtresse, ni plus ni moins.
— Donnez les photos, d’abord, répondit Arthur, nous discuterons
après. »
En prononçant ces mots, Rowe fut humilié par sa propre
capitulation. Déjà se pressait à son esprit le tissu de mensonges qu’il
devrait raconter à M. Prentice s’il voulait sauver Anna.
L’explosion toute proche d’une bombe secoua le train et la petite
vieille lança, ingénue : « Enfin, nous allons partir. » Et, se penchant
en avant, elle libéra les mains de Hilfe.
« Quelle partie de plaisir pour ceux qui sont là-haut », murmura
Hilfe, avec envie. Il était maintenant comme un condamné à mort
disant adieu à la vie, aucune peur, aucune angoisse, seul le regret se
lisait sur son visage. Il avait piteusement échoué dans ses tentatives
de se couvrir de gloire. Pensez donc ! seulement cinq cadavres à son
actif… moins que rien, comparé aux exploits des aviateurs qui
survolaient Londres ! Assis dans le rayonnement de l’ampoule bleue,
sa pensée était visiblement loin-très loin… elle errait, jalouse,
nébuleuse, à la recherche de l’âme sœur, ceux qui ne pensent qu’à
détruire…
« Donnez-les-moi », demanda Rowe.
La gaieté, l’insouciance de Hilfe le surprirent. On aurait dit qu’il ne
désespérait pas encore. À quoi pensait-il, grand Dieu ! à s’évader ? ou
à quelque machiavélique projet ? D’un geste familier, il toucha de la
main le genou de Rowe :
« Je ferai plus que de tenir parole. Que diriez-vous si je vous
rendais la mémoire ?
— Je ne demande que les photos.
— Pas ici, rétorqua Hilfe, conciliant, je ne peux tout de même pas
me déshabiller devant une dame, hein ? » Il se leva : « Nous ferions
mieux de descendre de voiture.
— Partez-vous ? questionna la bonne vieille.
— Mon ami et moi avons décidé de passer la nuit en ville, afin de
ne rien manquer du feu d’artifice, répondit Hilfe.
— Tiens ! fit la voyageuse, les porteurs vous renseignent toujours
mal.
— Merci de votre amabilité ». Et Hilfe s’inclina respectueusement.
« Oh ! je peux me débrouiller toute seule, merci bien. »
On aurait dit qu’il prêtait maintenant la main à son échec. Il
avançait hardiment le long du quai et Arthur en était réduit à le
suivre comme un inférieur. L’heure d’affluence était passée et Hilfe
n’avait aucune chance de s’enfuir. À travers la toiture jadis vitrée
s’apercevait par intermittences l’éclatement des obus de D.C.A., qui
ressemblait étrangement à la flamme vacillante d’une allumette. Un
coup de sifflet annonça le départ et le train s’ébranla lentement,
imperceptiblement, pour disparaître dans la nuit. Sur le quai, il ne
restait plus que quelques porteurs et eux deux. Le buffet était
maintenant fermé et seul, à l’écart sur un banc, la tête entre les
genoux, un soldat ivre vomissait… vomissait…
Hilfe se dirigea vers les lavabos souterrains. Ils étaient déserts ;
même le préposé avait dû aller chercher un abri. Le barrage de
D.C.A. était maintenant déchaîné et ils étaient tous deux seuls avec
pour compagnie le relent de désinfectant, les lavabos gris ardoise, la
petite affiche mettant en garde contre les maladies vénériennes.
Cette aventure qu’il s’était imaginé une héroïque épopée allait se
terminer avec les « Lavabos-Messieurs » pour cadre. Hilfe
s’approcha d’une glace et se lissa les cheveux.
« Que faites-vous là ? questionna Rowe.
— Je me dis au revoir ! » Il enleva son veston qu’il lança à Arthur.
La raison sociale « Pauling & Crosthwaite » pouvait se lire sur la
petite étiquette de soie.
« Vous trouverez la pellicule dans la doublure de l’épaule. Désirez-
vous un canif ? Il est temps que je vous rende le vôtre. » Et il tendit à
son compagnon ce canif qu’il n’avait pas revu depuis la fameuse
soirée de Mme Bellairs.
Arthur fendit l’étoffe du vêtement et retira un petit rouleau du
rembourrage. Il déchira le papier qui l’enveloppait et regarda en
transparence un coin du négatif.
« Bon, dit-il, c’est bien ça !
— Et maintenant, rendez-moi mon revolver.
— Pardon, je n’ai rien promis.
— Vous n’allez pas me refuser mon revolver ? »
La voix de Hilfe était brève, anxieuse.
« Si. »
L’Allemand parut suffoqué. Il hurla presque :
« C’est un tour de salaud !
— Peut-être, mais vous-même, vous m’avez trop souvent trompé…
— Soyez raisonnable, interrompit Hilfe, vous pensez peut-être que
je veux m’échapper. Le train est parti cependant. Pensez-vous que je
puisse m’enfuir après vous avoir tué en pleine gare de Paddington ?
Je ne ferais pas cent mètres…
— Qu’est-ce que vous voulez en faire alors ?
— Je veux m’enfuir, mais loin… très loin. » Et, très bas, il ajouta :
« Je ne veux pas avoir à m’avouer vaincu. »
Il se pencha en avant, pressant, et le petit miroir derrière lui
refléta une touffe de fins cheveux que sa main n’avait pas atteints.
« Nous ne martyrisons pas nos prisonniers, ici.
— Non ? s’esclaffa Hilfe. Le croyez-vous vraiment ? Vous pensez-
vous donc si différents de nous ?
— Sans aucun doute.
— Eh bien, moi, je ne fais pas confiance à cette différence. Je sais
par où nous faisons passer les espions, là-bas. Ils penseront pouvoir
me faire parler… mieux, ils réussiront à me faire parler. » Comme un
enfant, il répétait : « Je suis toujours disposé à faire une affaire. »
À l’entendre, il était difficile de pouvoir le croire responsable de
tant de morts. Mais il poursuivit :
« Écoutez-moi, Rowe, je vous révèle votre passé… personne
d’autre ne peut le faire…
— Si, Anna, répondit Arthur.
— Jamais, jamais elle ne se décidera. Pensez donc, pour que je ne
parle pas, elle a préféré me laisser filer ! N’oubliez pas qu’elle vous
désire comme vous êtes maintenant.
— Étais-je tombé si bas ? » murmura Rowe qui sentait naître en
lui une curiosité malsaine mêlée d’appréhension et de crainte. D’une
part Digby lui conseillait d’être téméraire, de tout affronter, et
d’autre part la voix d’Anna l’engageait à la prudence. Il savait qu’il
était à un carrefour de sa vie : l’offre portait sur tant d’années dont il
ne se souvenait pas et, de plus, elle lui donnerait l’expérience, la rude
expérience, acquise au cours de vingt longues années.
Tout à son dilemme, Arthur réfléchissait, et son regard errant
s’arrêta sur la petite affiche où il lut inconsciemment : « Traitement
privé en 12 heures et… »
Là-bas, tout près, la D.C.A. tonnait toujours…
« Bas ? grimaça Hilfe, mais c’est pour vous d’une importance
capitale ! »
Secouant tristement la tête, Arthur s’entêta :
« Je ne peux pas vous rendre votre arme. »
Brusquement, Hilfe partit d’un grand éclat de rire, motivé autant
par l’hystérie que par la haine.
« Je vous offrais une planche de salut, hoquetait-il. Si vous m’aviez
rendu mon revolver, j’aurais été reconnaissant et eu sans doute pitié.
Je me serais probablement fait sauter la cervelle. Mais maintenant…
mais maintenant, je vais parler… je vais vous dire… et à l’œil, s’il vous
plaît !
— Je ne tiens pas à entendre ce que vous avez à dire », répondit
Arthur en tournant les talons.
À ce moment, un petit homme, coiffé d’un melon jadis marron,
descendit l’escalier en titubant et se dirigea vers les urinoirs, « Sale
nuit… sale nuit », lança-t-il à la ronde. Le nouveau venu était pâle, et
l’expression de son visage reflétait un mécontentement apeuré.
Comme Rowe atteignait les premières marches de l’escalier une
bombe, dans un fracas infernal, éclata toute proche, et son souffle lui
colla les vêtements au corps. Avec précipitation, l’homme au chapeau
melon se reboutonna, se replia sur lui-même comme pour prendre
son élan et se sauver ailleurs. Hilfe s’était assis sur le rebord d’une
cuvette et écoutait, alors que, sur ses lèvres, errait un sourire
nostalgique et amer : on aurait dit qu’il s’évertuait à capter les
paroles d’adieu d’un ami qu’il ne reverrait plus. Arthur, lui, se tenait
toujours debout sur la dernière marche de l’escalier, tandis qu’un
sifflement aigu déchirait l’air et que le petit homme se courbait sur
l’urinoir. Le sifflement changea de ton, s’atténua, puis, l’explosion
étant toute proche, le sol trembla. Le silence suivit, lourd de menace,
et aussitôt un autre engin meurtrier s’annonça. Figés, ils attendirent
dans leurs positions respectives : assis, accroupi, debout ; on aurait
cru que cette bombe ne pouvait tomber plus près d’eux sans les
anéantir tous. Cependant le sifflement se modula, diminua, puis
l’explosion leur parvint, lointaine cette fois.
« J’espère que ça ne durera pas », lança l’homme au melon, et à ce
moment se déclencha la chasse d’eau.
La poussière flottait, comme suspendue au-dessus des marches de
l’escalier, et l’air était imprégné d’une senteur de fer surchauffé à
laquelle se mêlait une âcre odeur d’ammoniaque.
« Où allez-vous donc ? » questionna Hilfe. Et il se mit à hurler :
« La Police ? » Puis, voyant que Arthur ne répondait rien, il s’éloigna
de la cuvette et ajouta : « Vous ne pouvez partir avant d’entendre ce
que j’ai à vous dire au sujet de votre femme !
— Ma femme ? » et Arthur redescendit les degrés.
Il ne pensait plus à partir maintenant… tout ce qu’il avait oublié
allait lui être révélé… et il s’entendit demander d’un ton suppliant de
désespéré :
« Je suis marié ?
— Vous l’étiez, dit Hilfe. Ne vous en souvenez-vous plus ? Vous
l’avez empoisonnée ! » Et il recommença à rire, ajoutant
méchamment « Votre Jeanne ! »
« Quelle horrible nuit ! » s’écria l’inconnu qui n’avait d’oreilles que
pour le ronronnement des avions.
« Vous avez été inculpé pour meurtre, continua Hilfe, et on vous a
envoyé dans un asile. Vous aurez la preuve de tout cela dans
n’importe quel journal de l’époque. Au besoin, je peux même vous en
donner les dates… »
L’inconnu au chapeau marron se retourna brusquement vers
Arthur et Hilfe. Étendant les mains dans un geste de supplication, il
dit d’une voix tremblante d’émotion :
« Arriverai-je jamais à regagner Wimbledon ? »
À travers ce qui avait été la voûte vitrée de la gare et à la lueur des
fusées lumineuses, l’atmosphère se révélait maintenant surchargée
de poussière…
Ce n’était pas le premier bombardement que Rowe subissait : il lui
semblait entendre Mme Purvis descendant l’escalier avec son oreiller
et ses couvertures… il revoyait la reproduction de la baie de Naples
toujours fixée au mur et l’exemplaire de « Old Curiosity Shop » bien
en vue sur l’étagère. Guildford Street lui souhaitait toujours la
bienvenue, et il se voyait déjà chez lui. Malgré lui, Arthur laissa sa
pensée vagabonder. « Qu’atteindra cette bombe ? pensait-il. Peut-
être la petite fleuriste qui a déménagé pour aller près de Marble
Arch, le bar au sherry réputé dans Adelaide Crescent, le coin de
Quebec Street où j’avais l’habitude de tuer le temps… pendant des
années. Ah, il y en aura tellement qui seront détruits avant que
revienne la douce paix ! »
« Allez ! dit une voix lointaine, allez rejoindre Anna maintenant. »
Et, le regard de Rowe se porta sur la silhouette d’un homme qui
ricanait.
« Elle espérait que vous ne vous seriez jamais souvenu… »
Les souvenirs affluaient maintenant : Arthur pensa à un rat mort
et à un policier. Dans la salle du tribunal pleine à craquer, une
expression de pitié se posait sur tous les visages. La tête du président
était penchée, mais on pouvait deviner la commisération qu’il
éprouvait au tremblement nerveux de ses mains ridées qui retenaient
avec peine son stylo. Arthur avait envie de leur crier : « N’ayez donc
pas pitié de moi ! La pitié est toujours cruelle ! Elle détruit tout…
L’amour ne dure pas quand la pitié seule l’a inspiré. »
« Anna… » reprit encore la voix. Puis quelqu’un d’autre ajouta
comme à regret : « Et dire que j’aurais pu attraper le train de dix-huit
heures quinze. » Et l’horrible succession de souvenirs se pressait
toujours à son esprit… Arthur pensait à sa foi religieuse… mais que
peuvent les remords et la pénitence ? Aucun sacrifice n’aurait pu lui
soulager la conscience. Les morts appartiennent au passé, à un
monde imaginaire hors d’atteinte des vivants… qu’ils se sentent
coupables ou non.
« Qu’allez-vous faire ? » Arthur entendit sans comprendre. Tout à
ses réminiscences, son esprit chancelait. Il lui semblait avancer le
long d’un interminable corridor en compagnie d’un nommé Digby.
Celui-ci lui ressemblait comme un frère, mais cependant leurs
souvenirs étaient différents. Il lui semblait entendre son compagnon
lui conseiller : « Fermez donc les yeux. » Dans sa vision, Rowe
n’arrivait pas à écarter des chambres fleuries d’où s’entendait le
murmure cristallin d’une fontaine ; Anna était assise auprès de lui,
gardienne vigilante de l’ignorance de son ami. Arthur lui parlait :
« Vous avez un frère, n’est-ce pas ? »
« Ça a l’air de se calmer ?
— Qu’allez-vous faire maintenant ? » murmura une autre voix.
C’était comme les images-devinettes que l’on donne aux enfants.
On voit un bouquet de fleurs et, tout à coup, un visage apparaît.
Tout à coup, et très clairement, Rowe revit Hilfe comme il l’avait
vu, couché et endormi, dans cette attitude gracieuse et confiante.
Après tout, ne s’agissait-il pas du frère d’Anna ? Arthur s’approcha
de la cuvette sur laquelle Hilfe s’accoudait. D’une voix basse, afin
qu’il fût le seul à l’entendre, il murmura :
« Entendu. Voici votre revolver, prenez-le. » Il glissa l’arme dans
la main de Hilfe.
À quelques pas d’eux, le petit homme au melon questionna :
« Je crois que je vais me sauver en vitesse. Oui, je crois que c’est le
moment, qu’en pensez-vous ?
— Sauvez-vous, répondit Hilfe, filez vite.
— Vous êtes bien de mon avis, oui, n’est-ce pas ? » Et l’on entendit
un galop précipité. Puis le silence se rétablit.
« Bien entendu, je pourrais maintenant vous supprimer. Mais
pourquoi ? Tout d’abord, ce serait vous rendre service et, de plus,
moi je resterais à la merci des vôtres. Ah ! comme je vous hais !
— Vraiment ? » Arthur avait répondu machinalement. Ses pensées
oscillaient, allaient de l’une à l’autre des deux personnes qu’il avait
aimées et plaintes. Il lui semblait maintenant que Hilfe était
responsable de leur perte.
« Avant que vous ne commenciez à les embrouiller, les choses
marchaient si bien. Pourquoi vous êtes-vous fait dire la bonne
aventure ? Vous n’aviez aucun avenir et, qui plus est, vous le saviez.
— Aucun, répondit Rowe qui se souvenait de la kermesse, de la
fanfare… oui, Mme Bellairs…
— Quand je pense que, sans le savoir, vous avez dit le mot de
passe : ne me parlez pas du passé, mais dévoilez-moi l’avenir. »
Mais Arthur n’écoutait plus, il revoyait Sinclair et pensait
instinctivement au vieux tacot arrêté devant la maison de santé. Il
serait sans doute plus sage de téléphoner à Prentice… Sans doute
Sinclair avait en sa possession une épreuve de la pellicule que venait
de lui remettre Hilfe.
« Et par-dessus tout Anna, Anna qui est venue tout compliquer.
Pourquoi ? Comment une femme peut-elle vous aimer ? »
Apercevant Arthur qui s’éloignait, Hilfe hurla :
« Où allez-vous ?
— Téléphoner à la police.
— Accordez-moi cinq minutes !
— C’est impossible. »
Le miracle était accompli. Rowe se sentait maintenant l’homme
que Digby avait tant désiré devenir : un être dans la plénitude de ses
facultés et auquel rien du passé n’échappait plus.
Willi Hilfe, comme suffoqué, proféra des sons étranges : on aurait
pu croire qu’il allait vomir. D’un pas saccadé il s’avança vers une des
cabines des W.-C., s’acharna à en secouer la porte dans l’inutile
espoir de l’ouvrir. Devant l’insuccès de ses efforts, Hilfe sembla
perdre sa belle assurance ; à le voir aux aguets, comme traqué, sa
hâte fébrile d’ouvrir cette porte indiquait clairement l’irrésistible
besoin qu’il ressentait de se cacher, disparaître… Se tournant vers
Arthur, il implora :
« Donnez-moi un penny, au moins, pour ouvrir la porte. »
À ce moment précis les sirènes hurlèrent la fin de l’alerte.
L’âcre et persistant relent d’ammoniaque paraissait plus
incommodant, et Arthur l’associa involontairement à quelque rêve…
Livide, Hilfe implorait sa pitié… Incapable de résister à ce muet
désespoir, Arthur lui jeta un penny et s’élança en courant dans
l’escalier. Avant d’en avoir atteint le sommet il perçut la détonation…
Laissant à d’autres de découvrir le corps, il continua sa route.

IV
Il arrive parfois qu’après une très longue absence vous retrouviez
votre intérieur tel que vous l’aviez quitté. D’autres fois, de retour
chez vous après une course de quelques minutes, il est possible que
votre maison vous paraisse changée et que vous vous y sentiez mal à
l’aise.
Tout en montant l’escalier de l’immeuble où habitait Anna, Arthur
comprenait qu’il n’y serait jamais chez lui. Seule sa petite chambre de
Guildford Street lui paraissait pouvoir abriter des jours heureux. Et
cependant il avait tant voulu espérer… mais non, le bonheur ne lui
était décidément pas accessible.
En marchant de Paddington à Battersea, il avait eu le temps de
réfléchir, et bien avant d’atteindre l’appartement d’Anna il avait su se
faire une raison. Une phrase de Jones concernant le ministère de la
Peur lui était revenue et il avait l’impression de faire partie du
personnel. Rowe voyait grand, le ministère de la Peur auquel il
s’associait ne limitait pas seulement ses efforts à quelque but
déterminé, comme gagner une guerre ou faire un coup d’État. Non !
il s’agissait d’une organisation bien plus vaste puisqu’elle comptait
parmi ses membres tous ceux qui aiment sur la terre. On ne peut
aimer sans trembler. C’est ce que Digby, plein d’espoir avec ses
journaux et ses fleurs, avait oublié.
La porte de l’appartement était toujours entrebâillée telle qu’il
l’avait laissée. Pour un instant, Arthur voulut espérer qu’Anna s’était
enfuie et qu’il ne la reverrait jamais. Comment aimer sincèrement
une femme et lui souhaiter un assassin pour compagnon ?
Mais non ! Si Anna n’était plus où l’avait laissée Arthur, elle gisait,
la tête enfouie dans l’oreiller du lit où avait reposé son frère.
« Anna… » murmura Rowe.
À son nom, elle se retourna. Elle avait pleuré et son visage reflétait
un désespoir enfantin et sincère. Arthur fut remué jusqu’aux plus
secrètes fibres de son être. Il ressentit un irrésistible besoin de la
protéger et, dans son émotion, il sut discerner des sentiments plus
profonds encore : une tendresse infinie et un amour insoupçonné.
Comme elle l’avait toujours désiré heureux et insouciant – n’avait-
elle pas aimé Digby ? – il ne put se décider à lui refuser cette
compensation.
« Votre frère… s’est fait sauter la cervelle… »
Elle sembla ne pas entendre… ou encore ne pas attribuer
d’importance à la disparition de cet être jeune et gracieux. Elle
demanda avec angoisse :
« Que vous a-t-il dit ?
— Je suis arrivé trop tard. Dès qu’il m’a aperçu il a compris que
tout était perdu. »
Ses traits se détendirent, et le visage d’Anna ne reflétait plus que
cette angoisse qu’il avait déjà remarquée et qui trahissait son désir de
le protéger…
Rowe s’assit sur le rebord du lit et, posant tendrement sa main sur
l’épaule d’Anna, il murmura :
« Ma chérie, ma grande chérie que j’adore… » Et en prononçant
ces paroles, Arthur était heureusement seul à savoir qu’ils étaient
maintenant tous deux condamnés à se mentir pour la vie.
« Moi aussi… moi aussi », balbutia Anna.
Longtemps ils restèrent immobiles et silencieux. Leurs épreuves
ne faisaient que commencer. Ils étaient comme ces explorateurs, qui
du haut d’une montagne découvrent un marécage s’étendant à
l’infini. Toute leur vie ils avanceraient à pas prudents, ne parleraient
jamais à la légère. Ils s’épieraient comme des ennemis : ils s’aimaient
tant. Ils ne sauraient jamais s’affranchir de la crainte d’être
découverts. Rowe pensa qu’on pouvait peut-être se concilier les
morts en souffrant pour les vivants.
Il essaya une phrase :
« Ma chérie, ma chérie, je suis si heureux. » Et son cœur déborda
de gratitude lorsqu’elle lui répondit sans se compromettre :
« Moi aussi. »
« Après tout, pensa-t-il, on se fait peut-être des idées sur
l’importance d’être heureux. »
1 . Underground signifie à la fois la clandestinité et le métro (N. d.
T.).

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