La Créativité de L'inconscient - Une Source de Contrariété Au Quotidien
La Créativité de L'inconscient - Une Source de Contrariété Au Quotidien
QUOTIDIEN
Flore Delapalme
© Les Cahiers jungiens de psychanalyse | Téléchargé le 18/07/2022 sur www.cairn.info par via Université Paris 2 (IP: 86.246.46.91)
2012/1 N° 135 | pages 97 à 106
ISSN 0984-8207
DOI 10.3917/cjung.135.0097
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La créativité de l’inconscient :
une source de contrariété au quotidien
Flore Delapalme* – Paris
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Quand la vie devient une évidence, quand « cela va de soi », il faudrait
pouvoir s’y arrêter et la considérer1. Seulement à ce moment là, on n’est déjà
plus maître chez soi et l’on continue gaillardement sur sa lancée. Alors, devant
l’impossibilité de s’arrêter de soi-même, un vent se lève, un vent de face se met
à souffler. Alors, dans la vie de tous les jours, objets et sujets de contrariété se
multiplient et s’intensifient, pour que ce qui allait de soi marque le pas, pour
que s’ouvre une aire où l’inconscient puisse se produire.
Quand, dans notre esprit, « cela va de soi », le signal est donné que les fonc-
tionnements gravés depuis l’enfance le sont si profondément qu’on se prend à
faire les choses comme on respire. L’attention n’y est plus, cela se fait à notre
insu. En notre absence, ces circuits imprimés deviennent les places fortes de
notre psychisme. Sans le savoir, on se retrouve solidement campé sur leurs posi-
tions et le point de vue qu’on en a. Pendant toute la première partie de la vie, on
s’arrange, et de fait cela s’arrange, pour découper dans la diversité de ce qu’elle
propose de quoi conforter ces positions. De telle sorte que le point de vue qu’on
en a devient une évidence, voire une assurance. Du haut de ces éminences, on
commence à se faire une idée de la vie et à s’en emparer à travers attentes,
desseins et perspectives bien précis et on ne remarque plus les petits riens du
quotidien qui parlent d’une réalité plus compliquée que l’idée qu’on s’en fait.
Ce faisant, on déserte la matière contrastée de l’existence. Plus on avance, plus
les habitudes prises se renforcent en systèmes inexpugnables. De campé on se
retrouve, toujours sans le savoir, ligoté à des attendus d’où les questions ne se
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posent même plus. Comme les questions ne se posent plus, cela ne se discute
pas non plus. Cela va sans dire. Cela va de soi. Il n’y a plus rien pour arrêter ces
évidences auxquelles l’ordre des choses doit maintenant se plier. Seulement la
vie qui est flux et mouvement, les dieux dont les voies sont imprévisibles, l’in-
conscient qui « veut devenir événement » selon la formule de Jung, ne peuvent
se plier à ces évidences établies pour cause de constitution psychique. Sachant
l’âme de l’homme « plus scabreuse » et l’existence plus diverse que cela, ils se
mettent à souffler un air bien différent.
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de vue des fortins). Il se réveille en transe et crie au cauchemar. Mais les sueurs
froides passées, réalisant que ce n’est qu’un rêve, il se rendort pour continuer
la vie qui va de soi, droit devant soi sans se laisser détourner par ce qui lui était
soufflé dans l’ombre.
Puis un jour, puisqu’il n’y a pas moyen de faire autrement, ce que le rêve
d’ombre soufflait devient réalité. Le poète l’annonce en ces termes :
« C’est en ce point de ta rêverie que la chose survint : l’éclair soudain comme un
Croisé ! – le Balafré sur ton chemin, en travers de la route,
Comme l’inconnu surgi du fossé qui fait cabrer la bête du voyageur.
Et à celui qui chevauchait en Ouest, une invincible main renverse le col de sa
monture, et lui remet la tête en Est. « Qu’allais-tu déserter là ? ... »
Songe à cela plus tard, qu’il t’en souvienne ! Et de l’écart où maintenir, avec la
bête haut cabrée,
Une âme plus scabreuse.2
Maintenir dans l’écart « une âme plus scabreuse », une âme hérissée d’aspé-
rités et de contradictions, le poète nous y exhorte, les dieux le commandent,
l’inconscient le réclame. Et pour cela, se retourner et regarder à l’opposé de là
où on est entraîné. Si on ne le fait pas de son plein gré, si on n’écoute pas les
messages qui viennent en songe, alors l’inconnu surgit du fossé et de la réalité
négligée pour barrer le chemin de nos idées. Dans la vie de tous les jours, les
choses commencent à ne plus aller de soi. Bien au contraire.
Dans la Grèce ancienne les dieux levaient des vents contraires pour retenir
ou détourner du port le héros de l’histoire qui, évidemment sans le savoir, les
avait négligés. Et ceci, tant que le héros ne leur avait pas sacrifié ce qu’il avait
2. Saint John Perse, Vents IV, Paris, Gallimard, coll. La Pléiade, 1972, p. 239.
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de plus cher, sa fille pour Agamemnon, sa vie de famille pour Ulysse. Quand
les vents contraires se lèvent sur la terre, ce qui n’est pas venu de soi vient d’ail-
leurs pour mettre en demeure d’accomplir le sacrifice qui apaisera les divinités
écartées. Au lieu de poursuivre sur sa lancée, vient l’obligation de mettre pied
à terre pour interroger le sens de la contrariété qui s’impose. Alors la question
peut de nouveau se poser.
« Et c’est un temps de haute fortune, lorsque les grands aventuriers de l’âme solli-
citent le pas sur la chaussée des hommes,
Interrogeant la terre entière sur son aire, pour connaître le sens de ce très grand
désordre – interrogeant
Le lit, les eaux du ciel et les relais du fleuve d’ombre sur la terre – peut-être même
s’irritant de n’avoir pas de réponse...3 »
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Pour que le temps de ce très grand désordre soit un temps de haute fortune,
les grands aventuriers de l’âme doivent passer devant, montrer une autre voie.
La voie du sacrifice à faire aux dieux. La voie de l’interrogation. Car en interro-
geant la terre entière et le fleuve d’ombre, ses entrailles ou les augures, l’homme
sacrifie la suprématie de sa seule perspective. Il s’ouvre à une réponse qui ne va
plus de soi. Et, même s’il n’y a pas de réponses, l’irritation face à la réponse qui
ne vient pas est en soi stimulante, elle a fonction d’éveil. Et puis l’absence de
réponse laisse à l’interrogation le temps de faire son œuvre, le temps de se laisser
pénétrer par l’insondable. Voilà ce qu’en dit le poète :
« Brouille toi, vision, où s’entêtait l’homme de raison [...] et toi, prends la
conduite de la course, œil magnifique de nos veilles ! pupille ouverte sur l’abîme4. »
Le sans fond, rendant impossible toute tentative de pénétration, dispose l’œil
non à se focaliser mais à s’écarquiller. Rendue à la complexité des choses, une
âme d’aventurier s’éveille, embrassant plus largement, attentive à ce qui arrive
de la terre entière comme du fleuve d’ombre sur la terre, à ce qui se passe à
l’extérieur comme à l’intérieur de soi.
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moi-même, me perdant en réflexions et me demandant « qui est quoi ? »5 Plus
tard, il continue à interroger les personnages qui peuplent son inconscient,
notamment ce personnage féminin, figure de son âme, pour en comprendre
l’essence et la vision. De ces discussions avec ces figures intérieures, il ressort
avec la certitude que tout ne vient pas de soi : « ... je compris qu’il y avait en moi
une instance qui pouvait énoncer des dires que je ne savais pas, que je ne pensais
pas, voire des choses qui allaient à l’encontre de moi-même6. » La dernière page
de Ma vie contient une ultime interrogation, savoir ce qui l’emportera dans la
vie entre le sens et le non sens. Jung n’a pas de réponse, il n’a qu’un espoir.
À force d’interroger l’âme et de s’aventurer dans ses arcanes, Jung est devenu
un spécialiste des vents contraires et du souffle qui vient d’un endroit plus vaste
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que le moi et qu’il a nommé le Soi. Aussi est-il bien placé pour nous expliquer
l’origine, la visée et la bonne manière de faire avec ces contrariétés qui barrent
notre avancée, au moment où la vie qui allait de soi doit composer avec la vie
qui vient du Soi. Au moment de s’ouvrir à un espace psychique encore inconnu.
Comparant le déroulement de la vie à la course du soleil, Jung recommande,
pendant toute la première partie, de développer et faire briller de leur éclat les
modes de fonctionnements prédominants de notre constitution psychique, à
l’image du soleil qui augmente progressivement sa force jusqu’à l’apogée de
midi. Mais à partir de ce qu’il appelle « le grand midi de la vie », qu’il situe à
la quarantaine, il faut être prêt, comme cela se passe pour le soleil, à baisser la
clarté de nos idées premières et l’intensité de nos fonctionnements habituels
et à en détourner une petite quantité pour faire la lumière sur leurs contraires,
leur permettre à leur tour de voir le jour et faire cohabiter les nouveaux venus
avec les anciens. « La transition de la matinée à l’après-midi de la vie se fait par
une sorte de transmutation des valeurs. La nécessité s’impose de reconnaître la
validité non plus de nos anciens idéaux, mais de leurs contraires, de percevoir
l’erreur dans ce qui était jusqu’alors notre conviction, de sentir le mensonge
dans ce qui était notre vérité et de mesurer combien il y avait de résistance et
même d’animosité dans ce que nous prenions pour de l’amour7. »
Jung avertit que ce remue-ménage de la mi-vie signale que le temps est
venu de réunir la partie éclairée et bien polie, à la partie « plus scabreuse » et
ténébreuse de l’âme. Il s’agit de tenir ensemble les deux éléments contraires
pour les faire fonctionner de concert. La réunion de toutes les facettes de soi,
jusques et y compris les plus opposées, donne alors une combinaison unique,
5. C. G. Jung, « Ma vie », Souvenirs, rêves et pensées, recueillis par A. Jaffé, Paris, Gallimard, coll.
Témoins, 1966, p. 40.
6. Ibid., p. 213.
7. C. G. Jung, L’Âme et la vie, Paris, Buchet/Chastel, 1963, p. 182.
100
à partir de laquelle chacun, à sa place spécifique, apporte une contribution
toute personnelle à l’avancée collective. Tels sont le projet du Soi et le but de
l’individuation. Jung nomme individuation le processus psychique qui œuvre
à ce que chacun accomplisse ce qu’il est potentiellement. Il reprend cette idée
dans les toutes premières lignes de son livre Ma vie : « Ma vie est l’histoire d’un
inconscient qui a accompli sa réalisation. Tout ce qui gît dans l’inconscient veut
devenir événement et la personnalité, elle aussi, veut se déployer à partir de ses
conditions inconscientes et se sentir vivre en tant que totalité 8. » Il indique
dans ces lignes que l’inconscient veut se produire et que le développement du
conscient en dépend. Mais ce dernier, pour toutes les raisons indiquées, résiste
à se convertir. Alors l’inconscient passe en force.
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En effet, l’expérience montre que si, passée la quarantaine, cette conversion
ne se fait pas, nous nous heurtons à des événements qui, de façon répétée,
contrecarrent nos fonctionnements préférés. En général peu averti de ce qui est
à l’œuvre, on crie au malheur et au sort qui s’acharne, sans y voir un « temps de
haute fortune » et l’opportunité de renouvellement cachée dans ces épreuves.
Sans voir ce qui me semble une des formes bouleversantes, car la tournure peut
en être sévère, de la créativité de l’inconscient. Lorsque l’inconscient se produit
dans ces conditions, il n’y va pas toujours de main morte pour renverser les
évidences et ébranler les résistances. Il vient frapper en plein dans ce à quoi on
ne peut échapper, en plein dans la réalité.
Le poète, qui a toujours un pied de l’autre côté des choses, voit clair dans la
force des vents contraires et en comprend le message :
« C’étaient de très grands vents sur la terre des hommes – de très grands vents à
l’œuvre parmi nous,
Qui nous chantaient l’horreur de vivre, et nous chantaient l’honneur de vivre,
ah ! nous chantaient et nous chantaient au plus haut fait du péril,
Et sur les flûtes sauvages du malheur nous conduisaient, hommes nouveaux, à
nos façons nouvelles ;
C’étaient de très grandes forces au travail, sur la chaussée des hommes – de très
grandes forces à la peine
Qui nous tenaient hors de coutume, et nous tenaient hors de saison, parmi les
hommes coutumiers, parmi les hommes saisonniers,
Et sur la pierre sauvage du malheur nous restituaient la terre vendangée pour de
nouvelles épousailles 9. »
101
Rien ne va plus. Rosemonde, à la quarantaine largement dépassée, n’a plus
de goût à rien, la vie ne répond plus à ses attentes, pire, elle lui met des bâtons
dans les roues. Elle, l’idéaliste au grand cœur, qui la voulait rose et la menait
avec l’expansion des choses infinies, se trouve devant un mur plutôt gris. Ce
qui dans sa vie avait du sens, se heurte à une fin de non recevoir. Finis le cœur
à cœur et le partage des valeurs, la complicité, la générosité sans compter, l’élan
et le lien à tout prix. Tantôt un compagnon de vie, des amies, des enfants ne
répondent plus à l’appel. Tantôt une maladie ou un accident clouent au lit, une
réorganisation dans le travail rogne dans l’étendue des responsabilités ou cadre
plus strictement l’action. Tantôt le départ d’un chef, avec lequel on s’entendait
si bien qu’on n’avait pas besoin de s’expliquer, est suivi par l’arrivée d’un autre
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qui garde ses distances, demande des comptes et devient, comme il ne lâche pas
le morceau, un ennemi juré, et pourquoi pas un harceleur !
Pour Rosemonde, des forces nées de l’inconscient ont surgi sur son chemin
et s’opposent en tout point aux forces nées de l’habitude dont elle s’est faite
l’esclave, sans le savoir. Ces forces qui ravagent et vendangent ses terrains de
prédilection sont à la mesure de l’esclavage et de ce qu’il faut déployer pour
s’en dégager. Parce qu’elle n’a pas réalisé d’elle-même la conversion des idéaux
recommandée par Jung, les incidents de la vie, tout comme l’être odieux des
rêves d’Ombre, font effraction dans le cours de son existence pour se tailler
une part. Une part dans ce qui compte le plus à ses yeux. Une part dans ce qui
lui tient à cœur. Les flûtes sauvages du malheur commencent à jouer dans sa
vie dans le but précis d’affecter pour les déprimer (au sens premier de baisser
la pression), les circuits gravés de ses manières premières et la préparer à de
nouvelles épousailles.
Mais, dans un premier temps, Rosemonde, toute entière attachée à ses sché-
mas coutumiers, y voit, comme dans un cauchemar, un acte odieux, la conspi-
ration d’un environnement qui veut sa perte. Son premier mouvement serait
de quitter le terrain et d’aller voir ailleurs, dans l’espoir de conditions meilleures
pour continuer à rêver sa vie. Peine perdue, le harcèlement vient de l’âme que
les conditions extérieures lui renvoient en écho. Alors il faut rester et vivre en
dépit, déception ou dépression dont le travail de sape est de faire descendre
des échafaudages, pour rencontrer les choses comme elles sont. Mise à pied, la
perspective n’est plus la même ; aux prises avec une réalité plus compliquée que
ses convictions, Rosemonde se prend à poser des questions. Qu’est-ce qui se
passe ? Qu’est-ce qui m’arrive ?
102
Tout part de ce point d’interrogation. La question appelle la rencontre. Alors
Rosemonde frappe à différentes portes. D’abord à la porte d’un thérapeute
pour s’ouvrir à l’intérieur, interroger ses entrailles. Ce qui la mène à toquer à la
porte de ses rêves. Tiens, tiens ! L’être odieux ne manque pas de se présenter. Il
est affreux, révulsant aux dires de la rêveuse, qui dans son rêve passe son temps
à se cacher derrière tout ce qu’elle trouve pour lui échapper. Peine perdue, rien
n’échappe à l’être odieux. Il la retrouve. Elle doit assister à une scène de torture.
Il lui en présente les instruments, toute une panoplie de couteaux affutés et
tranchants, puis, d’un geste assuré, lent et précis, pendant que tout le corps
de Rosemonde frissonne d’horreur, il réalise une coupure bien nette dans une
chair bien unie et bien lisse qui au passage de la lame s’ouvre en deux. Un grand
écart de lame ! Rosemonde invitée, comme cela peut se faire pour travailler un
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rêve10, à rentrer à l’intérieur pour regarder de plus près ce qui s’y passe, fait un
zoom sur son tortionnaire, sans préjugés, de la façon la plus neutre possible,
le temps de le considérer attentivement, le temps de s’en imprégner jusqu’à se
glisser dans sa peau pour pouvoir, en se mettant de son bord, le sentir de l’inté-
rieur. Elle constate avec surprise qu’il ne lui veut aucun mal, juste lui indiquer,
à sa manière, que la coupe vaut le lien.
Une autre fois, en frappant à la porte de sa vie de tous les jours, une situa-
tion se présente à son esprit, une situation qui, dit-elle, lui a causé beaucoup
d’irritation. Ou plutôt qui a causé beaucoup d’irritation à quelque chose en
elle qui n’arrêtait pas de s’agiter, de la tancer et de la critiquer. Alors elle inter-
roge cette irritation, à la manière de Jung qui recommande, pour entrer dans
les coulisses de notre psychisme et de ce qui le compose en sous-main, de se
saisir de l’émotion qui monte à la surface et de se la représenter de toutes les
manières possibles ; notamment en lui permettant de prendre figure humaine.
On entre de la sorte en relation avec les figures qui animent l’inconscient. Aussi
Rosemonde, en se concentrant sur son émotion, laisse venir à elle l’image du
porteur de cette irritation. Au bout d’un moment elle voit apparaître d’abord
deux sourcils froncés puis deux gros yeux globuleux qui appartiennent à un
petit être rouge et noir, sans sexe, recroquevillé et voûté qu’elle ressent sauvage
et intrusif parce qu’il n’arrête pas de lui tourner autour, virevoltant sans arrêt
et la collant de près. Comme une mouche dit-elle, mais qui aurait tout d’un
diable. À le voir elle se sent, évidemment, révulsée.
Invité à venir s’exprimer, ce diable de mouche se pose par terre et s’assied en
tailleur. Questionné sur ses sourcils froncés et ses gros yeux globuleux apparus
en premier, il répond que le froncement durcit le visage et le rend incisif et
10. R. Bosnak, Tracks in the Wilderness of Dreaming, New York, Delta book, 1997.
103
que son gros œil englobe tout ; en voyant différentes facettes d’une situation, il
repère ce qui manque et le pointe pour en faire prendre conscience. Interrogé
sur son action, il répond qu’il est là pour la faire sortir de sa coquille, qu’il
pousse à bout pour obtenir une réaction, un retour. Certes il ne tient pas en
place, pique et aiguillonne, mais plus que mouche du coche ou poil à grat-
ter, ce petit personnage se définit comme un agitateur qui est là pour remuer,
provoquer une réponse, réveiller. Il termine en ajoutant qu’il souhaiterait être
apprécié par Rosemonde ou, en tout cas, considéré. À la fin de cet échange où
elle l’a écouté, Rosemonde s’étonne de ressentir que sa vision première de ce
petit bonhomme s’est quelque peu modifiée, elle le voit autrement et n’arrive
plus à le détester mais, ajoute-t-elle à son adresse, ce harcèlement, bien loin de
la stimuler comme il le croit, provoque chez elle plutôt un certain abattement.
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À nouveau interrogé sur ce qu’il a à dire à cela, le petit diable lui demande
comment s’y prendre alors, ce qu’elle lui explique. Il est aux anges, il a été
entendu, il a eu sa réponse, ils sont entrés en discussion, il y a eu un échange
de points de vue. Cette fine mouche de diable est parvenue à ses fins. À la
suite de cette entrée en matière, Rosemonde a peu à peu changé de point de
vue sur lui. Il a désormais son oreille, sous sa houlette elle apprend à regarder
comme lui, et commence à comprendre l’intérêt de considérer les situations
sous différents angles. Redevenue curieuse de ce qui se présente dans sa vie, ses
rêves et sa propre diversité, Rosemonde est maintenant disposée11 à recevoir et
mettre en discussion des réponses qui ne viennent pas de soi. Le tortionnaire
aux couteaux affutés ou le diable aux yeux de mouche poursuivent tous deux le
même combat : ouvrir un écart dans l’âme pour qu’un dialogue s’instaure entre
deux entités qui ne sont pas du même bord. Dans l’entaille, des accords et des
convictions sont mis en question. Dans cette ouverture, l’inconscient se fait un
chemin pour se révéler au conscient.
Quand le pour et le contre entrent en balance, le doute, dont Jung dit qu’il
réunit le côté sombre et lumineux de la vie, ouvre une faille qui au départ
est ressentie comme un déchirement. Jung parle, lui, d’une crucifixion. Enfin
qu’on se le dise, cela n’a rien de joyeux, c’est parfois même un vrai supplice !
Si l’on tient bon, sans chercher à fuir la révulsion, de l’adversité peut naître
une réponse à laquelle on ne s’attendait pas. Comme une révélation. Voilà ce
qu’en dit le philosophe : « La révélation est souvent pensée comme la décou-
verte d’une réalité cachée. Définition trompeuse : elle donne à penser la révé-
lation comme un coup de théâtre, un miracle tombé du Ciel. D’où le rejet du
terme par les rationalistes rigoureux, voyant là le comble de l’irrationnel, ce qui
104
est une erreur. Il y a un autre visage de la révélation. On peut définir celle-ci
comme étant ce qui vient d’un endroit dont on n’aurait pas imaginé qu’elle
vienne. Autrement dit, c’est la surprise qui fait la révélation et non la magie.
Le réel est surprenant, bien plus surprenant qu’on ne le pense12. » À condition
d’interroger sans cesse la terre entière et le fleuve d’ombre, on passe d’une vie
attendue à une vie révélée au fur et à mesure de l’existence. Car il s’agit bien
maintenant non plus seulement de vivre mais d’exister. De « se lever de son
siège » au sens premier du terme « exister », pour se manifester et regarder avec
curiosité si quelque chose en face se lève à son tour de son siège pour se mani-
fester en retour. Ou encore, à l’inverse, se lever de son siège pour prendre posi-
tion face à ce qui arrive et entamer une discussion.
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Dans la faille, la vie et Rosemonde sont rendues, ensemble, à l’existence.
12. B. Vergely, Retour à l’émerveillement, Paris, Albin Michel, coll. Essais clés, 2010, p. 68.
13. Ibid, p. 104.
105
réponse qui lui est propre. Aussi, quand elle se prononce ou bien s’avance, elle
est attentive à ce qui lui revient, faisant sienne cette phrase chère au poète :
« Toute chose au monde m’est nouvelle ». En associant son existence à l’Existence,
elle apprend à manifester ce qui se révèle en elle de sa diversité, à coopérer avec
ce qui gît dans l’inconscient pour qu’il devienne événement. Elle accepte de se
laisser surprendre par un diable d’adversaire qui, puisqu’elle sait maintenant
comment le prendre, devient un partenaire. Un partenaire avec qui compter,
un partenaire sur lequel elle peut aussi compter.
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vient pas de soi. « Je n’ai à proprement parler aucune conviction définitive – à
aucun sujet. Je sais seulement que je suis né, et que j’existe ; et c’est comme si
j’éprouvais le sentiment d’être porté. J’existe sur la base de quelque chose que je
ne connais pas. Malgré toute l’incertitude je ressens la solidité de ce qui existe,
et la continuité de mon être, tel que je suis14. »
Résumé : L’inconscient qui veut devenir événement, le crée, en passant aussi bien
par le rêve que par la vie de tous les jours. Aussi, en regardant attentivement ce qui
nous arrive, notamment ce qui vient nous contrarier, et en l’analysant comme un
rêve, on perçoit ce que l’on a à développer pour devenir entièrement soi-même. La
vie devient parlante, comme un rêve.
106